MYSTIQUES
CHRÉTIENS DE LA RENAISSANCE
Quinzième
et Seizième siècles
Textes
réunis par
Dominique Tronc, 2020.
Le
Nuage d’Inconnaissance ~ 1400
JULIENNE
DE NORWICH ~ 1343-apr.1416
CATHERINE
DE GÊNES 1447-1510
La
Perle Evangélique 1535
JEAN
DE LA CROIX 1541-1591
JOSEPH
DE JESUS-MARIA 1562-1628
Série
« Mystiques du Monde »
I.
Antiquité judéo-chrétienne et grecque
Des
origines au troisième siècle
II.
Antiquité chrétienne
Du
cinquième au dixième siècle
III.
Moyen Âge chrétien
Du
douzième au quatorzième siècle
IV.
Chrétiens à la Renaissance
Quinzième
et seizièmes siècles
V.
Chrétiens à l’âge classique
Dix-septième
siècle
VI.
Figures européennes
Du
dix-huitième au vingtième siècle
VII.
Sufis en terres d’Islam
Du
neuvième au treizième siècle
VIII.
Sufis en terres d’Islam
Du quatorzième au vingtième siècle
IX.
Figures de l’Inde traditionnelle
X.
Mystiques bouddhistes de l’Inde et du Tibet
XI.
Mystiques bouddhistes de la Chine et du Japon
XII.
Mystiques taoïstes et confucianistes de Chine
XIII.
Poèmes de Chine, Corée, Japon
XIV-XVI
Poèmes d’Occident
Après
des florilèges chronologiques, je propose dans cette série une
dizaine de figures mystiques par tome en livrant des textes majeurs
non coupés.
LE NUAGE
D’INCONNAISSANCE
« Sur le Nuage »
(Lilian Silburn)
Le
« Nuage
d’inconnaissance »
est d’un auteur anonyme, moine probablement qui vivait en
Angleterre vers le milieu du 14e siècle.
Ce
court traité est l’un des plus profonds de la mystique chrétienne
et pourtant il est à peine connu en France et n’a pas la place
qu’il mériterait dans la littérature religieuse.
II
s’apparente étroitement par l’esprit et la méthode aux
chefs-d’œuvre de Saint Jean de la Croix qui lui sont postérieurs.
Comme eux aussi il s’adresse aux contemplatifs qui cherchent à
atteindre les sommets de la vie spirituelle, c’est-à-dire l’union
mystique par la voie étroite du dénuement et de l’amour.
Ces
contemplatifs ne sont nullement des savants ni des théologiens
adonnés à la science et qui aspirent à la claire vision de Dieu
puisqu’on ne peut jouir de cette vision en cette vie. Le nuage
d’inconnaissance n’est qu’à l’intention des âmes humbles
qui aspirent uniquement à suivre la voie de l’amour, cet élan
direct du cœur vers Dieu et vers Dieu seul.
Ce
nuage d’inconnaissance est un symbole particulièrement bien choisi
pour exprimer l’expérience mystique dans tout son dénuement. Ce
nuage qui s’interpose entre l’âme et Dieu et obscurcit la
connaissance que l’âme pourrait avoir de Dieu rappelle la « divine
obscurité » et la
connaissance obscure par agnosie d’un saint Denys l’Areopagite et
offre encore des points remarquables de similitude avec « la
nuit obscure » de Saint
Jean de la Croix.
Ce
nuage est l’oubli de notre activité cognitive et le renoncement
aux lumières surnaturelles ;
car la vie spécifiquement mystique ne consiste pas pour l’auteur
de ce petit livre en une claire considération de quelque objet qui
se situerait au-dessous de Dieu quelque savant et favorable qu’il
soit, comme la méditation sur les perfections divines, les dons de
Dieu, les saints ou les béatitudes ;
elle ne consiste pas non plus en un mouvement aigu de l’intelligence
ni en curiosité d’esprit ou en imagination parce que « tout
ce à quoi tu penses cela est au-dessus de toi pendant ce temps et
entre toi et ton Dieu »
(éd. Guerne, p.32). Par contre plus valable en soi et plus plaisant
à Dieu est cet aveugle élan d’amour vers Dieu en lui-même et
« un tel et secret
empressement en ce nuage d’inconnaissance ».
La raison en est que « l’amour
peut en cette vie atteindre Dieu, mais la science point ».
Il
est donc possible selon l’auteur sans vue, ni lumière, ni
connaissance, en un élan d’amour que sans cesse Dieu suscite dans
notre volonté.
C’est
en ceci précisément que consiste l’œuvre dont l’auteur donne
une description extraordinaire, car c’est la seule fois à ma
connaissance qu’un mystique insiste autant sur la brièveté et
l’instantanéité de l’œuvre c’est-à-dire de ce très court
élan qui mène vers Dieu. Ce n’est pas une prière qui dure et
s’alanguit, mais un élan dont l’intensité s’accroît sans
cesse parce qu’il reprend et se renouvelle. Comme le dit si bien
l’auteur du nuage d’inconnaissance : « ce
n’est pas un long temps que réclame cette œuvre pour son réel
achèvement. C’est en effet l’opération la plus brève de toutes
celles que puisse imaginer l’homme. Jamais elle ne dure plus ni
moins qu’un atome lequel atome… est la plus petite partie du
temps » et cet atome
est la juste mesure de la volonté. Ce mouvement de la volonté est
précisément ce que l’auteur appelle le « pieux
et humble aveugle élan d’amour ».
À l’aide de la grâce, tous les mouvements d’une âme qui serait
parfaitement pure convergeraient vers le souverainement désirable et
aucun n’irait se perdre vers les créatures.
En
ces conditions il nous paraît que les conseils que donne ce moine ne
sont pas seulement utiles aux âmes qui ont effectivement renoncé au
monde et vivent dans un cloître, mais qu’ils sont aussi à la
portée de tous ceux qui se sentent portés vers la vie
contemplative, car s’il est indubitable que les longues oraisons
sont incompatibles avec les multiples occupations de la vie
journalière, ce bref élan du cœur et de la volonté qui est apte à
se renouveler parce qu’il est amour peut très bien par contre
accompagner une vie active dans le siècle. En effet pour que cette
œuvre s’accomplisse nous dit l’auteur « un
rien de temps suffit ».
« Ce n’est qu’un
brusque mouvement et comme inattendu qui s’élance vivement vers
Dieu, de même qu’une étincelle de charbon. Et merveilleux est-il
de compter les mouvements en une heure se faire dans une âme qui a
été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d’un seul
mouvement entre tous ceux-là pour qu’elle ait soudain et
complètement oublié toute choses créées. Mais sitôt après
chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c’est la
chute dans quelques pensée ou action exécutée ou non. Mais
qu’importe ? puisque
aussitôt après il s’élance de nouveau aussi soudainement qu’il
l’avait fait avant. d’elle ; »
(p. 29-30).
Cet
élan suffit pour unir à Dieu. Mais à certains il convient de
« l’avoir comme plié
et empaqueté dans un mot »
afin de mieux s’y tenir et ce mot doit être bref, « Dieu »,
« amour »
par exemple ; c’est
avec ce mot qu’il nous est conseillé de frapper à coups redoublés
sur le nuage d’inconnaissance et de rabattre toute manière de
pensée « sous le nuage
d’oubli », car à
côté de ce nuage obscur qui se trouve entre l’âme et Dieu,
l’auteur distingue un autre nuage qui serait cette fois-ci non plus
au-dessus de l’âme, mais au-dessous d’elle ;
nous avons là le nuage d’oubli qui s’interpose entre elle et les
créatures.
Ainsi
le nuage d’inconnaissance est le symbole original dans lequel
s’exprime l’expérience vécue du moine en sa double nudité :
nudité intérieure totale à l’égard de la connaissance de Dieu,
ce « Dieu immense et
profond » de saint Jean
de la Croix qu’aucune vision ou révélation ne peut traduire et
dénuement intégral de toute chose, oubli parfait et de soi-même et
des autres.
Le
travail et l’effort qui reviennent à l’âme sont en effet de
fouler aux pieds le souvenir de tout ce qui n’est pas Dieu et de
perdre « toute idée et
tout sentiment de son être propre ».
(p.137).
Bien
avant saint Jean de la Croix, ce moine anonyme du XIV° siècle
décrit encore un autre aspect de l’obscurité qui rappelle la nuit
obscure du Saint. Il la nomme « l’affliction
parfaite qui sert à purifier l’âme ».
« Tu dois prendre en
dégoût tout ce qui se fait en ton intelligence et en ta volonté, à
moins qu’il n’y soit que Dieu seul. Parce que tout ce qui est
autre, assurément quoi que ce soit, cela est entre toi et ton Dieu,
rien d’étonnant que tu le détestes et haïsses de penser à
toi-même quand il te faut toujours avoir sentiment du péché, cet
horrible et puant bloc massif de tu ne sais pas quoi, lequel est
entre toi et ton Dieu/cette masse pesante qui n’est point autre
chose que toi-même ».
(p.138).
Cette
œuvre qui paraît si ardue au début deviendra facile parce que par
la suite c’est Dieu qui voudra travailler seul, mais alors qu’on
laisse cette œuvre agir en nous-mêmes et nous conduire où elle
voudra sans nous y mêler par crainte de tout embrouiller. Qu’on
devienne aveugle durant ce temps en rejetant tout désir de
connaissance qui serait plus un obstacle qu’une aide « qu’il
te suffise pour toi de te sentir mû et poussé par cette chose que
tu ne sais pas quoi et dont tu ne sais rien sinon que dans ce tien
mouvement tu n’as aucune pensée particulière pour aucune chose
au-dessous de Dieu et que cet élan nu est directement dirigé vers
Dieu ». (p.114)
Comme
saint Jean de la Croix, l’auteur du Nuage d’Inconnaissance dit
nettement que l’œuvre de Dieu en nous est passive et surnaturelle
et que l’initiative de l’âme active et naturelle amènerait à
éteindre l’esprit. Mais nous n’en saurons pas plus sur cette
œuvre divine ni sur l’illumination qui perce parfois le nuage
d’Inconnaisssance ni sur l’embrasement d’amour qui en résulte,
l’auteur ne pouvant ni ne voulant en parler, car sa tâche se
limite à décrire l’œuvre propre de l’homme qui est attiré et
aidé par la grâce.
La
façon toute savoureuse, vivante et ingénue dont l’auteur fait
part de ses conseils et de ses expériences est admirable par sa
simplicité et sa nudité ;
le lecteur n’y verra exposées et discutées que des choses
essentielles, indispensables et suffisantes qui témoignent
précisément de sa grande expérience spirituelle. C’est ce qui
fait la valeur de ce court traité et en rend la lecture si
attrayante.
Commence ici un livre de
Contemplation nommé LE NUAGE D’INCONNAISSANCE en lequel l’Âme
est unie à Dieu.
COMMENCE ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE
O
DIEU, à qui sont ouverts tous les cœurs, et à qui parle toute
volonté, et à qui rien de secret ne demeure caché : je Vous
supplie de purifier les desseins de mon cœur par l’ineffable don
de Votre grâce, en sorte que je puisse parfaitement Vous aimer, et
dignement Vous louer. Amen.
COMMENCE ICI LE PROLOGUE
Au
nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit !
Je te prie et t’adjure, de toute l’énergie et la force
compatibles avec la charité, toi qui auras ce livre entre les mains,
qu’il soit venu en ta possession par propriété ou que tu l’aies
en garde, que tu aies à le transmettre ou que tu l’aies reçu de
quelqu’un, qui que tu sois je te somme, autant qu’il est au
pouvoir de la sagesse et de la volonté, de ne pas le lire, de ne pas
le copier et de n’en donner lecture à quiconque, et non plus de
supporter qu’il soit lu, ou copié, ou qu’il en soit donné
lecture, à moins que ce ne soit par quelqu’un, ou à quelqu’un,
dont tu présumes à bon droit qu’il a l’intention unique et le
désir véritable de se faire un disciple parfait du Christ, non
seulement dans la vie active, mais encore au point suprême de la vie
contemplative auquel puisse parvenir en cette vie, par la grâce,
l’âme parfaite emprisonnée encore, cependant, dans ce corps
mortel ; et qu’à cela
l’ait préparé, et à ta connaissance depuis longtemps déjà, la
pratique de 15 telles vertus de la vie active qui rendent apte à la
vie contemplative. Parce qu’autrement ce livre n’est en rien
accordé à lui. Et par-dessus je te prie et t’adjure, si quelqu’un
comme celui-là devait le lire, le copier ou en parler, ou bien
encore en écouter la lecture ou en entendre parler, je te somme, au
nom et par l’autorité de la charité, comme je le commande à
toi-même, de lui commander de lire ce livre ou d’en entendre la
lecture, de le copier ou d’en parler tout au long dans son entier.
Car il peut se trouver qu’il y ait quelque matière incluse en son
commencement, ou au milieu, qui reste là en suspens et ne soit pas
pleinement traitée à cette place : mais elle le sera bientôt
après, ou peut-être même à la fin. C’est pourquoi si quelqu’un
voulait ne regarder qu’un passage, et pas un autre, il pourrait
facilement être induit en erreur ;
et afin d’éviter cette erreur, ensemble à toi et à tous autres,
je te supplie par charité de faire comme je t’ai dit.
Les
disputeurs du monde, les louangeurs et les blâmeurs d’eux-mêmes
ou d’autrui, les discoureurs de vanités, coureurs d’histoires et
conteurs de contes, toutes les sortes de faiseurs d’embarras,
jamais je n’ai tenu ni eu souci qu’ils connussent ce livre. Car
il n’est jamais entré dans mon intention d’écrire cette chose
pour eux, et donc aussi je désire qu’ils ne s’y mêlent point :
ni eux, ni aucun curieux, lettré ou inculte. Oui !
encore seraient-ils excellents hommes de bien dans la vie active,
rien de ceci néanmoins ne se rapporte à eux. Mais si c’était
pour ces hommes, au contraire, qui se tiennent dans la vie active par
la forme extérieure 16 de l’existence, mais qui cependant,
sous l’inspiration de l’Esprit de Dieu (dont les jugements sont
cachés) se trouvent, par un mouvement intérieur, pleinement
disposés par grâce, non pas continuellement comme c’est le cas
des vrais contemplatifs, mais de temps à autre, à avoir les yeux
ouverts au plus haut de cet acte de la contemplation ;
si donc c’étaient de tels hommes qui vissent ce livre, ils
pourraient, par la grâce de Dieu, en être grandement confortés.
Le
présent livre est séparé en soixante et quinze chapitres, entre
lesquels le dernier de tous enseigne certains signes sûrs, auxquels
une âme peut vérifier véritablement si elle - est appelée, ou
non, par Dieu à travailler dans cette voie, à être l’ouvrier de
ce travail.
AMI
spirituel en Dieu, je te prie et t’adjure d’avoir une constante
et soutenue considération et un perpétuel regard sur la manière et
matière de ta vocation. Et qu’en ton cœur tu rendes grâces à
Dieu de pouvoir, par l’assistance de Sa grâce, te tenir fermement
en l’état, au degré et forme de vie dont tu as pleinement fait
choix contre tous les assauts subtils des ennemis spirituels et
corporels, et triompher jusqu’à la couronne de la vie qui n’a
pas de fin.
Amen.
CHAPITRE PREMIER Des quatre degrés dans la vie du chrétien ; et
comment les parcourt la vocation que dit ce livre.
Ami
spirituel en Dieu, tu dois parfaitement entendre que grossièrement,
je vois quatre degrés et stades dans la vie du chrétien :
lesquels sont à savoir, de la vie commune (ou ordinaire), de la vie
spéciale (ou religieuse), de la vie solitaire et de la vie parfaite.
Les trois premiers ont leur commencement et fin dans cette vie ;
mais le quatrième, qui par la grâce peut commencer ici, ne sera à
jamais sans fin que dans la béatitude du ciel. ;
Et
tels que tu les trouves en ordre ici, et en premier la vie commune,
puis la vie spéciale, ensuite la vie solitaire et la parfaite enfin,
tels justement et dans cet ordre même sont les degrés, selon mon
jugement, par lesquels, dans sa grande miséricorde, Notre Seigneur
t’appelle et te conduit à Lui dans 18 le désir de ton cœur. Car
tu sais bien que lorsque tu vivais d’abord dans le degré commun de
la vie chrétienne et dans la compagnie de tes frères du monde,
c’est très évidemment Son éternel amour - par lequel tu fus fait
et créé du néant où tu étais, et racheté au prix de son
précieux sang du péché d’Adam où tu étais perdu - qui n’a
voulu souffrir que tu fusses si loin de Lui dans ce stade et à ce
degré de vie. Et c’est pourquoi Il a très gracieusement suscité
ton désir, et par le lien de la ferveur l’a affermi, te conduisant
par là et t’amenant à une forme de vie et dans l’état plus
spécial de serviteur au nombre de ses serviteurs, en sorte qu’il
te fût possible d’apprendre à vivre plus spirituellement et plus
spécialement à son service : bien plus que tu ne l’avais
fait ou que tu n’eusses pu le faire dans le degré commun de ta vie
de devant. Mais encore ?
Encore
il apparaît qu’il ne te laissa point ni ne t’abandonna ainsi
légèrement, dans l’amour de Son cœur qu’Il n’a cessé
d’avoir pour toi depuis que tu as été si peu que rien. Mais
qu’a-t-Il fait ? Ne
vois-tu pas avec combien de soins et d’attentions, avec combien, de
grâces, Il t’a haussé intimement vers le troisième degré et la
troisième forme de vie, laquelle est appelée solitaire ?
Et dans cette forme et cet état de vie solitaire, tu peux apprendre
à élever plus haut tbn amour et à marcher vers cet état et ce
degré, lequel est le dernier de tous, qui est celui, de la vie
parfaite. 19
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME Courte exhortation à l’humilité
et à l’accomplissement de l’œuvre que ce livre dit.
Aussi
maintenant regarde, misérable créature, et vois ce que tu es.
Qu’es-tu donc, et en quoi donc as-tu mérité d’être ainsi
appelé par notre Seigneur ?
Quel faible et misérable cœur, tout endormi dans la paresse, celui
qui ne serait point éveillé par l’attirance de cet amour et par
la voix de cet appel !
Mais attention, malheureux, méfie-toi sur l’instant de ton ennemi,
et ne te prends jamais pour plus saint ou meilleur du fait de
l’excellence de cet appel et du genre de vie solitaire où tu es
entré. Quelle misère, au contraire, et quelle malédiction, si tu
ne tires pas le meilleur de toi-même, quand tu as le soutien de la
grâce et de la direction spirituelle, pour vivre selon ta vocation !
Aussi combien plus grands faut-il que soient ton humilité et ton
amour 21 spirituel pour l’époux, quand Lui qui est le Dieu de
toute-puissance, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, s’est fait
humble au point de s’abaisser jusqu’à toi et, de toutes les
brebis de son troupeau, t’a fait la grâce de te choisir pour être
l’une de celles qui Lui sont réservées, t’octroyant dans le
pâturage une place où tu puisses être nourri des suavités de Son
amour, par anticipation sur ton héritage au royaume des cieux.
En
action, donc, et sans délai, je t’en supplie. Regarde à présent
devant toi et laisse ce qui est en arrière vois ce qui te fait
défaut, et non ce que tu as, c’est le plus prompt pour gagner et
garder l’humilité. Toute ta vie maintenant consiste et se tient
dans le désir, si tu dois avancer sur les degrés de la perfection :
ce désir qui ne peut être absolument que créé et formé dans ta
volonté par la main de Dieu tout-puissant, mais avec ton accord. Et
je te dis une chose : c’est un amant jaloux et qui ne souffre
point de partage ; Il ne
se complaît à agir dans ta volonté s’Il n’y est point seul,
uniquement, avec toi. Il ne réclame aucune aide, mais seulement
toi-même. C’est Lui qui veut, et tu n’as qu’à Le regarder et
Le laisser, Lui seul. Mais à toi de bien garder les fenêtres et la
porte, car les mouches et les ennemis y font assaut.
Et
si tu as ferme propos de faire ainsi, il n’est besoin pour toi que
de Le presser humblement par la prière, et bientôt Il voudra
t’aider. Presse-le donc, et fais voir quelles sont tes
dispositions. Il est tout prêt et Il n’attend que toi. Mais que
feras-tu, et comment vas-tu Le presser ?
21
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TROISIÈME Comment doit être entreprise
l’œuvre que dit ce livre, et de sa précellence sur toutes autres.
LÈVE
vers Dieu ton cœur dans un élan d’humilité et d’amour ;
pense à Lui seul, et non pas à ses biens. Ainsi considère avec
répugnance toute pensée autre que de Lui. En sorte qu’en ton
entendement et en ta volonté, il n’y ait d’œuvre que la sienne.
Et ce que tu as à faire, c’est d’oublier toutes les créatures
que Dieu ait jamais faites, et même leurs œuvres, afin que ni ta
pensée ni ton désir ne se lèvent et se tendent vers aucune
d’entre'elles, pas plus au général qu’au particulier ;
laisse-les exister et ne t’en soucie points L’œuvre de l’âme
qui plaît le plus à Dieu, la voici. Tous les saints et les anges
ont joie de cet ouvrage et ils se hâtent d’y aider de toutes leurs
forces. Les démons entrent tous en fureur lorsque tu t’y emploies,
et ils s’efforcent 23 tant qu’ils peuvent d’y faire échec.
Tous les humains en vie sur terre en sont merveilleusement assistés,
bien que tu ne saches comment. Et les âmes en purgatoire, oui, sont
soulagées de leur peine par la vertu de cette opération. Toi-même
t’en trouves purifié et rendu vertueux plus que par toute autre
œuvre. Et néanmoins c’est la plus facile de toutes, lorsqu’avec
la grâce l’âme s’y sent portée, et c’est la plus tôt faite.
Mais autrement elle est ardue, et c’est pour toi comme un prodige
que de l’accomplir.
C’est
pourquoi ne te relâche point, mais sois en travail jusqu’à tant
que tu t’y sentes porté. Car dans les commencements lorsque tu le
fais, tu ne trouves rien qu’une obscurité ;
et comme s’il y avait un nuage d’inconnaissance, tu ne sais pas
quoi, excepté que tu sens dans ta volonté un élan nu vers Dieu.
Cette obscurité et ce nuage sont, quoi que tu fasses, entre toi et
ton Dieu, et ils font que tu ne peux ni clairement Le voir par la
lumière de l’entendement dans ta ni Le sentir dans ton affection
par la douceur de l’amour. raison
Donc,
apprête-toi à demeurer dans cette obscurité tant que tu le
pourras, toujours plus soupirant après Celui que tu aimes. Car si
jamais ton sentiment vient à Le connaître ou si tu dois Le voir,
autant qu’il se peut ici-bas, toujours ce sera dans le nuage de
cette obscurité. Et si tu as volonté de t’efforcer activement
ainsi que je t’en prie, j’ai toute confiance en Sa miséricorde
que tu y parviendras. 23
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME De la brièveté de cette œuvre,
et comment on n’y peut parvenir par curiosité d’esprit ni
imagination.
Mais
afin que tu n’ailles point errer ni te représenter cette œuvre
autrement qu’elle n’est, il me faut t’en dire un peu plus long,
selon mon jugement.
Ce
n’est pas un long temps que réclame cette œuvre, ainsi que le
croient quelques-uns, pour son réel achèvement ;
c’est en effet l’opération la plus brève de toutes celles que
puisse imaginer l’homme. Jamais elle ne dure plus, ni moins, qu’un
atome/1, lequel atome, d’après la définition des vrais
philosophes en la science d’astronomie, est la plus petite partie
du temps : si petit qu’à cause de sa
/1.
Atome, ou athome : environ 1/6 de seconde. L’heure, au moyen
âge, se divisait en 60 ostenta, dont chacun comptait 376 atomi.
(N. d. T.).
25
petitesse même il est indivisible et quasi incompréhensible. C’est
lui, ce temps dont il est écrit : Tout le temps qui t’est
donné à toi, à toi il sera demandé comment tu l’as dépensé.
Et c’est raison que tu en rendes compte, car il n’est ni plus
long ni plus court, mais il a la juste mesure, pas plus, de ce qui
est au dedans le principal pouvoir agissant de ton âme :
c’est-à-dire ta volonté. Car il peut y avoir et il y a, dans une
heure de ta volonté, juste autant de vouloirs et de désirs, ni plus
ni moins, qu’il y a d’atomes dans une heure.
Or
si tu te trouvais, par la grâce, rétabli dans le premier état de
l’âme humaine, telle qu’elle était avant le péché, alors, et
avec l’aide de cette même grâce, tu serais maître de ce, ou de
ces mouvements ; et de
cette sorte aucun n’irait se perdre, mais tous convergeraient et
tendraient vers le souverainement désirable et suprême bien, lequel
est Dieu. Car Il vient même à la convenance de notre âme par la
mesure qu’Il donne à Sa Divinité ;
et notre âme également est à sa convenance par l’excellence
originale de notre création « à
Son image et à Sa ressemblance ».
Et par Lui-même seul, et rien que Lui en Lui-même, Il est
pleinement suffisant, et encore bien plus, pour combler le vouloir et
désir de notre âme. Et, par la vertu réformatrice de la grâce,
notre âme est faite pleinement suffisante et capable de Le
comprendre en entier, Lui qui est incompréhensible à toutes les
facultés et pouvoirs de connaissance des créatures, autant
angéliques qu’humaines : j’entends bien par la science,
mais non par leur amour. Et c’est pourquoi je les nomme, 26 en ce
cas, les facultés de connaissance.
Néanmoins,
toutes les créatures qui ont intelligence, les angéliques comme les
humaines, possèdent en elles-mêmes et chacune pour soi, une
première puissance opérative principale, laquelle est nommée de
connaissance, et une autre puissance opérative principale, laquelle
est nommée de l’amour. Desquelles deux facultés, Dieu qui en est
le créateur, reste toujours incompréhensible à la première, qui
est celle de la connaissance ;
et à la seconde, qui est celle de l’amour, Il est tout
compréhensible, pleinement et entièrement, quoique diversement pour
chacun. De sorte qu’une seule même âme peut, par la vertu de
l’amour, comprendre en elle-même Celui qui est en Soi pleinement
suffisant - et incomparablement plus encore - pour emplir et combler
toutes les âmes et tous les anges jamais créés. Et c’est ici
l’immense et merveilleux miracle de l’amour dont l’œuvre
jamais ne connaîtra de fin, puisqu’à jamais Dieu le fera et que
jamais il n’interrompra de le faire. Que celui-là le voie, à qui
la grâce a donné des yeux pour voir, car c’est une infinie
bénédiction que d’en avoir le sentiment, et le contraire est une
désolation infinie.
Et
c’est pourquoi celui qui a été rétabli par la grâce à demeurer
constant dans la garde des mouvements de sa volonté - puisqu’il ne
peut être, de nature, sans ces mouvements - jamais ne sera dans
cette vie sans quelque goût de l’infinie suavité, ni dans la
béatitude du ciel sans sa pleine et complète nourriture. Aussi ne
t’étonne donc pas si je te pousse et t’incite à cette œuvre.
Car elle est 27 l’œuvre même, comme tu l’apprendras par la
suite, que l’homme eût poursuivie s’il n’avait pas péché ;
c’est l’œuvre pour laquelle l’homme a été fait, et toutes
choses pour l’homme, afin de lui prêter assistance et l’y
pousser plus avant ; et
aussi est-ce en y travaillant que l’homme sera rétabli à nouveau.
Car par le manquement à ce travail, toujours plus profondément
l’homme tombe dans le péché, toujours plus loin et plus loin de
Dieu. Mais à mettre et garder dans cette œuvre son continuel
effort, sans plus, l’homme se relève de plus en plus du péché,
toujours plus près et plus près de Dieu.
Et
c’est pourquoi prends donc grandement garde au temps, et comment tu
le dépenses : car rien n’est plus précieux que le temps. Un
rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et
perdu. Un gage que le temps est précieux, c’est que Dieu, qui en
est le dispensateur, ne nous donne jamais deux temps à la fois, mais
toujours l’un après l’autre. Ce qu’Il fait parce qu’Il ne
veut point renverser l’ordre et le cours ordinal des causes dans Sa
création. Car le temps est fait pour l’homme, et non l’homme
pour le temps. Et c’est pour cela que Dieu, à qui appartient le
gouvernement de la nature, ne veut point, par Son don du temps,
précéder le mouvement de nature dans l’âme humaine, lequel
mouvement a l’exacte mesure d’un temps, et rien que d’un temps.
En sorte qu’au Jugement, l’homme n’aura point d’excuse à
invoquer devant Dieu et, rendant compte du temps dépensé, il n’aura
point à dire : « Vous
m’avez donné deux temps à la fois, et je n’avais qu’un seul
mouvement par fois. »
28
Mais
tout plein de chagrin, voici que tu me dis ;
« Comment ferai-je ?
et puisque c’est ainsi que tu le dis, comment rendrai-je compte de
chaque temps séparément ?
Moi qui jusqu’à ce jour, avec à présent vingt et quatre ans
d’âge, n’ai jamais pris garde au temps. Maintenant, si je
voulais rectifier, tu sais parfaitement, pour la raison même des
paroles que tu as écrites plus haut, que cela ne se peut ni selon le
cours naturel, ni par le secours de la grâce commune, et que je ne
saurais à présent prendre garde et faire réparation que pour les
seuls temps qui sont à venir. Et au surplus encore, je sais
assurément, par le fait de mon excessive fragilité et de mon
indolence d’esprit, que même pour ces temps à venir, je ne serai
en aucune manière capable de veiller à plus d’un sur cent. De
sorte que je suis véritablement prisonnier de ces raisons. Pour
l’amour de Jésus, aide-moi maintenant ! »
Très
juste et fort exactement dit : pour l’amour de Jésus. Car
dans l’amour de Jésus, là en effet sera ton aide et ton secours.
L’amour a ce pouvoir, que toutes choses alors sont mises en commun.
Aussi donc aime Jésus, et toute chose qu’il a sera tienne. Il est,
par Sa Divinité, le créateur et dispensateur du temps. Il est, par
Son humanité, le garde vrai du temps. Et par Sa Divinité ensemble
et son humanité, Il est le Juge le plus exact, et qui demande compte
du temps dépensé. C’est pourquoi unis-toi à Lui, par amour et
par foi, et ainsi, par l’effet et vertu de ce lien, tu percevras en
commun avec Lui, et avec tous qui par l’amour sont aussi liés à
lui : c’est à savoir avec notre Dame 29 Sainte Marie qui
était pleine de toutes grâces dans cette garde du temps, puis avec
tous les anges du ciel, lesquels n’ont pu jamais perdre quelque
temps que soit, et avec tous les saints au ciel et sur la terre,
lesquels, par la grâce de Jésus, en vertu de l’amour, ont pris
avec exactitude une juste garde du temps. Vois donc !
ici se trouve le réconfort ;
médites-en clairement, et pour toi tires-en quelque profit.
Mais
je t’avertis d’une chose entre toutes autres : Je ne vois
pas qui pourrait prétendre à une communauté ainsi avec Jésus et
Sa Mère équitable, avec Ses anges éminents et Ses saints, si ce
n’est quelqu’un qui fasse de soi-même tous ses efforts et son
possible afin d’aider la grâce dans cette garde du temps. De telle
sorte qu’on le voie pour sa part, si petite soit-elle, venir en
bénéfice à la communauté, ainsi que parmi eux, chacun pour la
sienne, le fait.
Aussi
donc donne ton attention à cette œuvre, et à sa merveilleuse
manière, intérieurement, dans ton âme. Car pourvu qu’elle soit
bien conçue, ce n’est qu’un brusque mouvement, et comme
inattendu, qui s’élance vivement vers Dieu, de même qu’une
étincelle du charbon. Et merveilleux est-il de compter les
mouvements qui peuvent, en une heure, se faire dans une âme qui a
été disposée à ce travail. Et pourtant il suffit d’un seul
mouvement entre tous ceux-là, pour qu’elle ait, soudain et
complètement, oublié toutes choses créées. Mais sitôt après
chaque mouvement, par suite de la corruption de la chair, c’est la
chute de nouveau 30 dans quelque pensée ou quelque action,
exécutée ou non. Mais qu’importe ?
Puisque sitôt après, il s’élance de nouveau aussi soudainement
qu’il l’avait fait avant.
Et
ici peut-on se faire une brève idée de la manière de cette
opération, et clairement discerner qu’elle est loin de toute
vision, fausse imagination ou bizarrerie de pensée : car telle,
elle serait produite, non par un aussi pieux et humble aveugle élan
d’amour, mais par un esprit imaginatif, tout d’orgueil et de
curiosité. Pareil esprit d’orgueil et de curiosité doit toujours
être rabaissé et durement foulé aux pieds, si véritablement,
cette œuvre, c’est dans la pureté du cœur qu’on la veut
concevoir. Car quiconque, pour avoir entendu quelque chose de cette
œuvre, soit par lecture soit par paroles, s’imaginerait qu’on
puisse ou doive y parvenir par le travail de l’esprit ;
et dès lors s’assiérait et se mettrait à chercher dans sa tête
comment elle peut bien être, et, dans cette curiosité, ferait
travailler son imagination peut-être bien au rebours de l’ordre
naturel, allant s’inventer une sorte et manière d’opérer,
laquelle n’est ni corporelle ni spirituelle, - en vérité cet
homme, qui que ce soit, est périlleusement dans l’erreur. À un
tel point, même, qu’à moins que Dieu, dans sa grande bonté,
n’accomplisse un miracle de miséricorde et ne lui fasse aussitôt
quitter cet effort pour aller prendre conseil, humblement, de ceux
qui ont l’expérience, cet homme alors tombera dans les folies
frénétiques, ou encore dans d’autres grands péchés contre
l’esprit ou illusions diaboliques, par lesquels il peut très
facilement perdre tout ensemble 31 sa vie et son âme,
maintenant et à jamais. C’est pourquoi donc, pour l’amour de
Dieu, montre de la prudence dans cette œuvre et ne travaille en
aucune façon par l’esprit ni par imagination ;
car je te le dis véritablement : elle ne peut être faite par
le travail de ceux-là. Aussi laisse-les, et ne travaille point avec
eux.
Et
ne crois pas, parce que j’ai dit une obscurité ou un nuage, que ce
puisse être quelque nuage de l’accumulation des humeurs qui
flottent dans l’air, ni non plus une obscurité comme dans ta
maison, de nuit, quand la chandelle est soufflée. Car une telle
obscurité et un tel nuage, tu les peux imaginer par curiosité
d’esprit, et avoir l’une devant tes yeux dans le plus lumineux
jour de l’été ;
comme aussi, au contraire, dans la plus sombre nuit d’hiver, tu
peux imaginer une brillante et claire lumière. Laisse une pareille
fausseté. Je n’entends en rien cela. Car lorsque je dis obscurité,
j’entends un manque et absence de connaissance, comme est obscure
pour toi la chose que tu ne connais pas ou que tu as oubliée :
puisque tu ne la vois avec l’œil de l’esprit. Et pour cette
raison il n’est point appelé un nuage de l’air, mais un nuage
d’inconnaissance, lequel est entre toi et ton Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME Que dans le temps de cette œuvre,
toutes les créatures qui jamais ont été, sont maintenant ou
seront, et toutes les œuvres de ces mêmes créatures, doivent être
cachées sous le nuage d’oubli.
ET
si jamais tu devais parvenir en ce nuage, et que tu y demeures et
travailles dedans comme je t’en prie, ce que tu dois, de même que
ce nuage d’inconnaissance est au-dessus de toi entre toi et ton
Dieu, c’est exactement de même mettre au-dessous de toi un nuage
d’oubli entre toi et toutes les créatures jamais créées. Tu vas
penser, peut-être, que tu es tout à fait loin de Dieu parce que ce
nuage d’inconnaissance est entre toi et ton Dieu, mais très
certainement, si la conception en est bonne, tu es bien plus loin de
Lui quand tu n’as point un nuage d’oubli entre toi et les
créatures qui puissent jamais avoir été ou être faites. Et si 33
souvent que je dise : toutes les créatures qui jamais aient été
ou soient faites, aussi souvent j’entends non seulement ces
créatures elles-mêmes, mais aussi toutes les œuvres et conditions
de ces mêmes créatures. Je ne fais exception d’aucune créature,
qu’elle soit corporelle ou spirituelle, ni non plus d’aucune
condition ou œuvre d’aucune créature, qu’elle soit bonne ou
mauvaise : et pour le dire en bref, toutes doivent être cachées
sous le nuage d’oubli en l’occurrence.
Car
quoiqu’il soit pleinement profitable parfois de penser à certaines
conditions et actions de telles créatures particulières, néanmoins
ici, en cette œuvre, le profit en est minuscule ou nul. Pourquoi
donc ? C’est que le
souvenir ou la pensée de quelque créature que Dieu ait jamais
faite, ou d’une quelconque de ses actions, est une manière de
lumière spirituelle : car l’œil de ton âme est exactement
fixé sur cela comme l’œil du tireur est fixé sur le but qu’il
vise. Et je te dis une chose, c’est que tout ce à quoi tu penses,
cela est au-dessus de toi pendant ce temps, et entre toi et ton
Dieu : et d’autant plus es-tu loin et plus loin de Dieu, que
tu as en l’esprit la moindre chose autre que Dieu.
Oui !
et s’il est possible de le dire avec décence et convenance, pour
cette œuvre, cela ne sert que peu ou à rien de penser à la bonté
ou à la perfection de Dieu, ou à notre Dame, ou aux saints et anges
dans le ciel, ou encore aux béatitudes du ciel c’est-à-dire par
une considération spéciale, comme si tu voulais par cette
considération nourrir ton propos et lui donner plus de force. Je
suis dans 34 l’opinion qu’en aucune manière cela ne t’aiderait
dans le cas et dans cette œuvre. Car encore qu’il soit bon de
méditer sur la bonté de Dieu, et de L’aimer et glorifier pour
cela, néanmoins il est de beaucoup meilleur de penser à son Être
pur, et de L’aimer et glorifier pour Lui-même.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SIXIÈME Courte considération de l’œuvre
dont s’agit, tirée d’une question.
Mais
maintenant tu m’interroges et me dis « Comment
vais-je penser à Lui, et qu’est-Il ? »
et à cela je ne puis te répondre que ceci : « Je
n’en sais rien. »
Car
par ta question tu m’as jeté dans cette même obscurité et dans
ce même nuage d’inconnaissance où je voudrais que tu fusses
toi-même. Car de toutes les autres créatures et de leurs œuvres,
oui certes, et des œuvres de Dieu Lui-même, il est possible qu’un
homme ait son plein de connaissance par la grâce, - et sur elles, il
peut très bien penser ;
mais sur Dieu Soi-même, personne ne peut penser. C’est pourquoi
laisserai-je toutes choses que je puis penser, et choisirai-je pour
mon amour la chose que je ne puis penser. Car voici : Il peut
bien être aimé, 36, mais pensé non pas. L’amour Le peut
atteindre et retenir, mais jamais la pensée.
Aussi
donc, quoiqu’il soit bon de penser parfois en particulier à la
bonté et à la perfection de Dieu, et encore que ce soit une lumière
et partie de la contemplation, néanmoins pourtant en cette œuvre,
cela sera rejeté bas et couvert avec un nuage d’oubli. Et tu
t’avanceras vaillamment par-dessus, mais prudemment, dans un pieux
et joyeux élan d’amour, essayant de percer l’obscurité
au-dessus de toi. Et frappe à coups redoublés sur cet épais nuage
d’inconnaissance avec la lance aiguë de l’amour impatient ;
et ne t’en va de là pour chose qui arrive.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME Comment l’homme se gardera, dans
cette œuvre, entre toute pensée, et particulièrement contre celles
issues de la curiosité et astuce de l’esprit naturel.
.
ET si quelque pensée se lève et continuellement se veut pousser de
force au-dessus de toi, entre toi et cette obscurité, te
questionnant et disant « Que
cherches-tu ? Et que
voudrais-tu avoir ? »
Tu diras, toi, que c’est Dieu que tu souhaites posséder :
« C’est Lui que je
convoite, Lui que je cherche, et rien autre que Lui. »
Et
si elle te demande : « Qu’est-ce
que Dieu ? »
Dis-lui, toi, que c’est Dieu qui t’a fait, et racheté, et qui
gracieusement t’a appelé à ce degré. « Et
en Lui, tu diras, nulle et de rien est ton habileté. »
Et c’est pourquoi tu ordonnes : « En-bas,
toi, va-t’en en bas. »
Et vite tu poses le pied dessus par un élan d’amour, toute sainte
qu’elle te paraisse, et bien 38 qu’elle
te semblât vouloir t’aider à Le chercher. Car peut-être bien
voulait-elle te mettre en l’esprit divers très admirables et
merveilleux aspects de Sa bonté, et affirmer qu’Il est toute
douceur et tout amour, toute grâce et toute miséricorde. Et si tu
veux l’écouter, elle ne demande pas mieux ;
car pour finir, et toujours plus te disputant ainsi, elle te
distraira, toi, de l’amour, pour te mettre en l’esprit Sa
Passion.
Et
là, elle te fera voir la merveilleuse bonté de Dieu, et si tu
l’écoutes, elle n’attend que cela. Car bientôt après, elle te
montrera ta misérable vie ancienne, et peut-être, à y penser et à
la voir, te ramènera-t-elle à l’esprit quelque lieu où tu as
demeuré dans ce temps d’avant. De telle sorte que pour finir, et
avant que tu t’en sois rendu compte, te voilà rejeté tu ne sais
où dans la dissipation. Et la cause de cette dissipation, c’est
que tu te seras prêté de bon gré tout d’abord à l’entendre,
puis que tu lui auras répondu, que tu l’auras admise et reçue, et
que tu l’auras laissée seule faire.
Et
tout cependant, néanmoins, la chose qu’elle disait, tout ensemble
était bonne et sainte. Et même si sainte, oui, que l’homme ou la
femme qui croirait atteindre à la contemplation sans de nombreuses
et attendries méditations sur sa propre misère, sur la Passion, la
Bonté, l’Excellence et la Perfection de Dieu, avant d’y
parvenir, certes se tromperait et manquerait son but. Mais ce
néanmoins, il reste à l’homme ou femme qui longuement s’est
employé à ces méditations, de les laisser pourtant, et de les
rejeter et pousser très loin sous le nuage d’oubli, 39 s’il doit
jamais pénétrer et percer un jour le nuage d’inconnaissance qui
est entre lui et son Dieu. Aussi donc, quel que soit le moment où tu
te disposes à cette œuvre, et quel, le sentiment d’y être appelé
par la grâce de Dieu : élève alors ton cœur vers Lui, avec
un mouvement et un élan d’humilité et d’amour, dans la pensée
du Dieu qui t’a créé, et racheté, et qui t’a gracieusement
appelé au degré où tu es, n’admettant aucune autre pensée que
cette seule pensée de Dieu. Et même celle-ci, seulement si tu t’y
sens porté : car un élan direct et nu vers Dieu est suffisant
assez, sans aucune autre cause que Lui-même.
Et
que si cet élan, il te convient l’avoir comme plié et empaqueté
dans un mot, afin de plus fermement t’y tenir, alors ce soit un
petit mot, et très bref de syllabes : car le plus court il est,
mieux il est accordé à l’œuvre de l’Esprit. Semblable mot est
le mot : DIEU, ou encore le mot : AMOUR. Choisis celui que
tu veux, ou tel autre qui te plaît, pourvu qu’il soit court de
syllabes. Et celui-là, attache-le si ferme à ton cœur, que jamais
il ne s’en écarte, quelque chose qu’il advienne.
Ce
mot sera ton bouclier et ton glaive, que tu ailles en paix ou en
guerre. Avec ce mot tu frapperas sur ce nuage et cette obscurité
au-dessus de toi. Et avec lui tu rabattras toutes manières de pensée
sous le nuage de l’oubli. À tel point que, si quelque pensée
t’importune d’en haut et te demande ce que tu voudrais posséder,
tu ne lui répondras par aucunes paroles autres que ce mot seul. Et
qu’elle argue de sa compétence en t’offrant d’expliquer ce
40 mot très savamment et de t’en exposer les qualités ou
propriétés, dis-lui que tu veux le garder et posséder intact en
son entier, et non point brisé ou défait.
Et
si tu veux te tenir ferme en ce propos, sois bien sûr que pas un
instant de plus, elle ne demeurera. Et pourquoi ?
Parce que tu ne veux ni la laisses se nourrir aux douces méditations
sur Dieu, alléguées ci-dessus.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE HUITIÈME Un bon éclaircissement de
certains doutes qui peuvent survenir en cette œuvre, tiré d’une
question, par la réfutation de la propre curiosité et astuce de
l’esprit humain naturel, et par la distinction des degrés et
parties entre la vie active et la contemplative.
Or
voici que tu m’interroges : « Et
qu’est-ce donc, ce qui m’occupe ainsi durant cette couvre, et
savoir si c’est chose de bien ou mauvaise ?
Car si c’était chose mauvaise, dis-tu, alors je m’émerveillerais
qu’elle vînt à ce point accroître la dévotion de l’homme. Et
souvent m’a-t-il bien semblé qu’il y avait un réconfort
précieux à écouter ses dires. Et maintes fois y a-t-il, ce me
semble, où elle m’a tiré les larmes du cœur, tantôt m’apitoyant
sur la Passion du Christ, tantôt sur ma propre misère ou tant
d’autres objets qui tous m’ont paru parfaitement 42 saints,
et d’un grand bien pour moi. Aussi ne saurait-elle, à mon estime,
être du tout mauvaise. Mais si la chose est bonne, et qu’au
surplus elle me fasse un tel et si grand bien par ses dires et douces
paroles, alors grandement je m’étonne et me demande pourquoi tu me
dis de la rejeter, et si loin, sous le nuage d’oubli. »
Voici
assurément qui me paraît une question pertinemment posée, et à
laquelle je pense bien répondre, autant que je le pourrai dans ma
faiblesse.
Et
d’abord, lorsque tu me demandes ce qu’est cela, qui t’occupe et
te presse si fort pendant cette œuvre, et même s’offre à t’y
aider, je dis que c’est un vif et clair regard dans la lumière
naturelle de ton esprit, lequel s’imprime dans ton âme.
Et
quand tu me demandes si la chose est bonne ou mauvaise, je dis qu’en
elle-même, il lui appartient d’être bonne toujours, selon sa
nature. Pour cela : que c’est un rayon de la ressemblance de
Dieu. Mais quant à son emploi, alors elle peut être bonne, ou
mauvaise. Bonne, quand elle est, par la grâce, ouverte sur une vue
de ta propre misère, sur la Passion, sur la bonté et sur les œuvres
admirables de Dieu dans Ses créatures, tant corporelles que
spirituelles. Auquel cas, il n’y a point à s’étonner qu’elle
accroisse si pleinement ta dévotion, tout comme tu dis. Mais là où
l’usage est mauvais, c’est quand l’enflent l’orgueil et la
curiosité d’un grand savoir et connaissance livresques, tels que
chez les doctes clercs ;
car les voilà empressés à se faire, non plus les humbles écoliers
de la divinité et maîtres en la dévotion, mais les étudiants
orgueilleux 43 du diable et maîtres des vanités et du
mensonge. Pour tous les autres hommes ou femmes, quels qu’ils
soient, religieux ou séculiers, aussi l’usage ou emploi de cet
esprit naturel est mauvais, lorsque l’enflent l’orgueil et la
curiosité de tous les talents mondains, les charnelles pensées de
convoitise devant la louange du monde, et la possession des
richesses, des vaines plaisances et des flatteries d’autrui.
Et
lorsque tu me demandes pourquoi tu as à la rejeter sous le nuage de
l’oubli, quand la chose est ainsi, et telle que selon sa nature
elle est bonne, et par suite, selon que tu en uses proprement, elle
te fait tant de bien et accroît tellement ta dévotion ;
je réponds à ceci et te dis : Que tu dois parfaitement
comprendre qu’il y a deux manières de vivre en la Sainte Église.
La
première est la vie active et la seconde est la vie contemplative.
L’active est la vie inférieure, et la contemplative, supérieure.
La vie active a deux degrés, un supérieur et un inférieur, de même
que la vie contemplative aussi a deux degrés, un inférieur et un
supérieur. Mais aussi ces deux vies sont-elles à ce point couplées
ensemble que, bien qu’elles puissent être diverses en quelque
endroit, néanmoins ni la première ni la seconde ne saurait être
pleinement sans quelque partie de l’autre. Pourquoi cela ?
Parce que cette part qui est la supérieure de la vie active, c’est
aussi cette même part qui est l’inférieure de la vie
contemplative. De telle sorte qu’un homme ne saurait être
pleinement actif, qu’il ne soit pour partie contemplatif ;
44 ni non plus contemplatif absolument, pour autant qu’on le puisse
être ici ; qu’il ne
soit pour une part actif. La condition de la vie active, c’est
d’avoir tout ensemble et son commencement et sa fin dans cette
vie ; mais non la vie
contemplative, laquelle commence bien en cette vie, mais pour durer
sans connaître de fin. Et la raison ?
C’est que la part que Marie a choisie, jamais elle ne lui sera
ôtée. La vie active est troublée, agitée et travaillée par
maints objets ; mais la
contemplative, elle, demeure assise dans la paix avec un objet
unique.
La
vie active inférieure, ce sont les honnêtes bonnes œuvres
matérielles de charité et de miséricorde. Sa part supérieure,
laquelle est l’inférieure de la vie contemplative, ce sont les
efficaces méditations spirituelles et l’attentive considération
par l’homme, avec chagrin et contrition, de sa propre misère ;
de la Passion du Christ et de ses serviteurs, avec pitié et
compassion ; des
admirables dons de Dieu, de Sa bonté et de Ses œuvres dans toutes
Ses créatures corporelles et spirituelles, avec actions de grâces
et louanges. Mais, la plus haute part de la contemplation, autant
qu’elle peut se faire ici, consiste tout entière en cette
obscurité et ce nuage d’inconnaissance, et avec un élan d’amour
et une aveugle considération de l’Être pur de Dieu, uniquement
Lui-même.
L’homme,
dans la vie active inférieure, est en dehors de soi et au-dessous de
soi. Dans la vie active supérieure, et partie inférieure de la
contemplative, l’homme est au dedans de soi et égal à soi-même.
Mais dans la vie contemplative supérieure, 45 c’est au-dessus de
soi qu’il est, et sous son Dieu. Au-dessus de soi-même : car
la victoire qu’il se promet, avec le secours de la grâce, est par
delà le point qu’on ne peut plus prétendre atteindre par nature ;
ce qui est d’être attaché et uni à Dieu en esprit, en unité
d’amour et en conformité de volonté.
Et
tout justement comme il est impossible à la raison humaine
d’admettre, pour un homme, qu’il en vienne à la part supérieure
de la vie active, s’il n’a, du moins, cessé et quitté pour un
temps la part inférieure ;
exactement de même aussi est-il qu’un homme ne pourra point passer
à la part supérieure de la vie contemplative, s’il n’a, du
moins, cessé et quitté pour un temps sa part inférieure. Et autant
est-ce chose illégitime et qui va à l’échec, que de vouloir et
prétendre s’asseoir dans ses méditations, tout en conservant
néanmoins son attention fixée à l’extérieur sur les travaux du
corps, faits ou à faire, aussi saints qu’ils puissent être par
ailleurs en eux-mêmes ;
autant assurément est-il inadmissible et un échec certain, de
prétendre et vouloir œuvrer dans cette obscurité et ce nuage
d’inconnaissance en un affectueux élan d’amour pour Dieu
Lui-même, tout en laissant s’élever au-dessus de soi et se
pousser entre soi et son Dieu, quelque pensée ou quelque méditation
sur les admirables dons de Dieu, Sa bonté et ses œuvres dans
chacune de Ses créatures corporelles et spirituelles, - autant
saintes que puissent être, par ailleurs, ces pensées elles-mêmes,
autant réconfortantes et profondes !
46
Et
c’est la raison pourquoi je te dis et prie de rejeter une telle
pensée affutée et subtile, et de la recouvrir d’un très épais
nuage d’oubli, quelque sainte qu’elle soit et te faisant promesse
plus que jamais de t’assister et aider dans ton propos. Et le
pourquoi, c’est que l’amour peut, dans cette vie, atteindre
Dieu ; mais la science
non point. Et tout le temps que l’âme demeure en ce corps mortel,
la pointe de notre intelligence à l’égard des choses
spirituelles, et tout particulièrement de Dieu, est souillée
toujours plus de toutes sortes d’imaginations, par la faute
desquelles notre travail ne peut être qu’impur. Et la grande
merveille, ce serait que par là nous ne fussions induits en mainte
erreur.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME Qu’en le temps de cette œuvre,
le souvenir de la créature la plus sainte qu’ait jamais faite Dieu
est plus nuisible que profitable.
ET
c’est pourquoi ce mouvement aigu de ton intelligence, qui toujours
vient t’importuner quand tu te mets à cette œuvre, il faut
toujours qu’il soit foulé aux pieds ;
car si toi, tu ne le foules, c’est lui qui te foulera. Et ainsi,
lorsque tu crois au mieux et t’imagines demeurer en cette obscurité
et n’avoir en ton esprit rien autre que Dieu seul, si tu y regardes
véritablement, tu trouveras ton esprit, non point occupé de cette
obscurité, mais d’une claire considération de quelque objet
au-dessous de Dieu. Et cela étant, assurément cette chose est
au-dessus de toi dans le moment, et entre toi et ton Dieu. C’est
pourquoi, aie donc à dessein de rejeter de semblables et claires
considérations, 48 seraient-elles saintes et favorables comme
jamais. Car je te dis une chose : c’est que plus profitable
pour la santé de ton âme, et plus valable en soi, et plus plaisant
à Dieu et à tous les saints ou anges au ciel, - oui !
et plus secourable à tous tes amis de corps et d’esprit, vifs ou
morts, - est cet aveugle élan d’amour vers Dieu en Lui-même, et
un tel et secret empressement en ce nuage d’inconnaissance ;
et je te dis qu’il est meilleur pour toi de le posséder et avoir
dans ton sentiment spirituel, que d’avoir les yeux de ton âme
ouverts sur la contemplation ou considération de tous les anges ou
saints au ciel ; ou
qu’elle soit baignée dans toute l’allégresse et la mélodie de
la béatitude où ils sont.
Et
remarque bien que tu n’as point à t’étonner de ceci ;
car si tu pouvais toi-même le voir aussi clairement qu’il est
possible, par la grâce, de le pressentir en cette vie, alors tu
penserais comme je dis. Mais sache bien et sois assuré que la claire
vision, on ne l’aura jamais en cette vie ;
le sentiment, toutefois, on peut l’avoir, par grâce, et avec la
permission de Dieu. Et c’est pourquoi élève donc ton amour à ce
nuage ; ou plutôt, pour
parler selon la vérité, laisse Dieu tirer ton amour à ce nuage ;
et tâche pour toi, avec le secours de Sa grâce, d’oublier tout le
reste.
Car
lorsqu’un simple souvenir de quelque objet au-dessous de Dieu,
pourtant involontaire et non délibéré, déjà t’éloignes
beaucoup plus de Dieu que s’il ne s’était imposé, et te nuit
par cela qu’il te rend d’autant plus incapable d’avoir, par
expérience, le sentiment du fruit de Son amour, - que 49 sera-ce
donc si tu jettes volontairement et délibérément un tel souvenir
en travers de ton propos, et quel obstacle ne va-t-il pas y mettre ?
Et puisque le souvenir de quelque saint en particulier, ou de tout
objet purement spirituel, déjà est un pareil obstacle pour toi,
qu’en sera-t-il du souvenir de quelque homme vivant dans sa chair
misérable ou de tout autre objet matériel ou mondain ?
Et combien n’en seras-tu pas empêché dans cette œuvre ?
Ce
n’est pas que je dise qu’une semblable idée soudaine et nue de
quelque bon et spirituel objet au-dessous de Dieu, tout involontaire
et non délibérée, ou même volontairement suscitée et choisie
dans l’intention d’accroître ta dévotion, encore qu’elle soit
nuisible au mode et à la manière de cette œuvre, - ce n’est pas
que je dise qu’elle soit par là chose mauvaise. Non !
Dieu ne permettrait point que tu le prisses ainsi. Mais je dis que,
tant bonne et sainte qu’elle soit, néanmoins, dans cette œuvre,
elle fait plus d’empêchement que de profit. Pour ce temps-là et
ce moment, veux-je dire. Et pourquoi ?
C’est que celui qui cherche Dieu avec perfection, celui-là, pour
finir, ne va point s’arrêter et reposer dans le souvenir de
quelque saint ou d’un ange du ciel.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIXIÈME Comment un homme connaîtra que sa
pensée n’est point péché ; ou si elle l’est, quand c’est
péché mortel et quand, véniel.
Par
contre, il n’en est plus du tout ainsi du souvenir de quelque homme
ou femme vivant en cette vie, ni non plus d’un objet corporel ou
mondain, quel qu’il soit. C’est, en effet, que la pensée brusque
et soudaine de l’un d’entre eux, venue en toi contre ta volonté
et ton consentement, bien qu’elle ne puisse t’être imputée à
péché - puisque c’est là le travail contre toi du péché
originel, duquel, dans le baptême, tu as été purifié - néanmoins,
si elle n’était promptement contrôlée et ce soudain élan
promptement rabattu, très vite ton faible cœur charnel y serait
entraîné : soit par une sorte ou l’autre de complaisance, si
c’est là un objet qui te plaît ou t’a plu autrefois ;
soit par une sorte ou 51 l’autre de ressaut, si c’est là un
objet que tu crois douloureux pour toi ou qui te fut autrefois
douloureux. Et cet attachement, s’il peut être mortel de nouveau
pour ceux, hommes et femmes, qui vivent de la vie charnelle et qui
étaient auparavant dans le péché mortel ;
pour toi, cependant, et pour tous ceux qui ont, dans une volonté
fidèle, abandonné le monde, lesquels sont par engagement et
obligation en quelque degré de la vie religieuse dans la sainte
Église, ouvertement ou en secret, quel que soit, - et par suite ne
sont point gouvernés de leur propre volonté et leur estimation
personnelle, mais par la volonté et le conseil de leurs maîtres et
supérieurs, quels qu’ils soient, religieux ou séculiers, - un tel
attachement par complaisance ou ressaut du cœur charnel n’est
cependant, pour ceux-là tous, que péché véniel. Et la cause en
est au profond appui et enracinement en Dieu de votre but et
intention, accomplis dès le commencement de votre vie en cet état
où vous êtes venus, avec l’assistance et conseil d’un prudent
Père, votre témoin.
Mais
il n’en est pas moins que cette complaisance ou ressaut attaché à
ton cœur charnel, pour peu qu’il y soit admis à demeurer quelque
temps sans réprimande, alors et pour finir s’attache au cœur
spirituel, ce qui est dire à la volonté, avec le plein
consentement : ce qui, alors, est péché mortel. Et c’est ce
qui arrive quand toi-même, ou l’un de peux que j’ai nommés,
appelle intentionnellement en soi le souvenir de quelque homme ou
femme vivant en cette vie, ou autrement quelque objet matériel ou
mondain. Si bien que si c’est là un objet qui te blesse ou t’a
blessé autrefois, en toi s’élève une passion furieuse et une
soif de vengeance, lesquelles ont pour nom la Colère ;
ou autrement, on le repousse par le dédain et quelque manière de
dégoût de cette personne, avec pensées méprisantes et jugements
qui condamnent, ce qui a nom : l’Envie. Ou encore c’est une
lassitude et un manque de goût pour toute action et bonne
occupation, tant corporelle que spirituelle, ce qui a nom Paresse.
Et
si c’est là un objet qui te plaise ou t’a plu autrefois, alors
s’élève en toi une grande délectation à y penser, quelle que
puisse être cette chose. Si bien que tu reposes en cette pensée et
finis par y attacher ton cœur, et ta volonté aussi bien ;
et à cela se repaît ton cœur charnel : à tel point que tu
penses dans le moment n’avoir d’autre bien à convoiter, que de
vivre toujours et reposer en pareille paix avec la chose à laquelle
tu penses. Or, cette pensée que tu attires en toi ou autrement
accueilles quand elle y est venue, et en laquelle tu reposes avec
tant de délectation, si elle touche à l’excellence de ta nature
ou de ton savoir, à la grâce reçue ou au degré atteint, aux
faveurs ou à la beauté, alors elle est Orgueil. Et si elle va aux
biens terrestres de quelque sorte, aux richesses ou mobiliers
quelconques dont on puisse être maître ou possesseur, alors c’est
Convoitise. Si c’est aux mets délicats et breuvages, ou à quelque
autre façon de délices que l’homme puisse goûter, alors c’est
Gloutonnerie, comme dit Gourmandise. Et si c’est d’amour ou de
plaisance qu’elle parle, de 53 caresses charnelles quelles que
soient, de l’apprêt ou de la flatterie des charmes de quelque
homme ou femme vivant en cette vie, et de toi-même autant :
alors c’est Lubricité et Luxure.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE ONZIÈME Qu’un homme devrait peser toute
pensée et mouvement intérieur, quels qu’ils soient, et toujours
se garder de l’indifférence quant au péché véniel.
SI
je parle ainsi, ce n’est pas que je croie que vous soyez, toi ou
tous autres que j’ai dits, coupables et accablés d’aucun péché
pareil ; mais c’est
que je voudrais que tu te gardasses de manquer à peser chaque pensée
et chaque mouvement intérieur quel qu’en soit l’objet, et que tu
t’employasses activement à détruire tout premier mouvement et
pensée aux choses où tu pourrais ainsi pécher.
Car
je te dis ceci : celui-là qui ne pèse point, ou prend
légèrement, la première pensée - oui !
même s’il n’y a en elle aucun péché - il n’échappera pas,
quel soit-il, à l’indifférence quant au péché véniel. À ce
péché véniel, il n’est personne, en cette vie mortelle, qui y
échappe absolument. Mais à 55 l’indifférence quant au péché
véniel, toujours échapperont tous vrais disciples en la
perfection : car autrement, je ne serais point étonné qu’ils
tombassent bientôt en péché mortel.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DOUZIÈME Que par l’efficace et vertu de
cette œuvre non seulement le péché est détruit, mais aussi les
vertus suscitées.
C’est
donc pourquoi, si tu veux te tenir et ne point tomber, n’aie
d’arrêt ni de cesse jamais en ton propos : mais toujours et
plus, frappe sur ce nuage d’inconnaissance, lequel est entre toi et
ton Dieu, avec la lance aiguë de l’impatient amour ;
détourne-toi en horreur de penser à quelque objet que ce soit
au-dessous de Dieu ; et
ne t’en va de là pour chose qui arrive.
Car
c’est par cette œuvre seule et en elle seulement, que tu détruis
le fondement et la racine du péché. Jeûne comme jamais, veille
plus tard que jamais, lève-toi plus tôt que jamais, comme jamais
couche-toi durement, harasse-toi comme jamais, oui !
et même s’il était permis de le faire - ce qui 57 n’est pas -
arrache-toi les yeux, coupe-toi la langue, bouche-toi les oreilles et
les narines hermétiquement comme jamais, et encore tranche-toi les
membres et inflige à ton corps toutes les peines et souffrances
imaginables : rien de cela ne t’aidera en rien. Toujours en
toi seront le mouvement et l’assaut du péché.
Hélas !
et quoi encore ? Verse
des larmes autant comme jamais par regret et chagrin de tes péchés,
ou avec la pensée de la Passion du Christ ;
ou bien, plus vives que jamais, te soient présentes à l’esprit
toutes les joies du ciel. Quel en sera l’effet, en ce qui te
concerne ? Assurément
beaucoup de bien, grand secours, grand profit et beaucoup de grâce
en retireras-tu. Mais en comparaison avec l’aveugle élan d’amour,
c’est tout si peu que rien, ce que cela fait, ou peut faire, sans
lui. Tandis qu’il est en lui-même, et sans les autres, la
meilleure part de Marie ;
eux, sans lui, n’avancent qu’à bien peu, ou à rien. Car non
seulement il détruit le fondement et la racine du péché autant
qu’il se peut faire ici, mais par là suscite les vertus. Qu’il
soit bien véritablement conçu, - et véritablement toutes les
vertus s’y trouveront, et conçues à la perfection, et comprises
sensiblement en lui, sans nul mélange d’intention. Et jamais homme
n’aurait sans lui tant de vertus, qu’elles ne soient toutes
mêlées d’une intention faussée, laquelle est cause qu’elles
seraient imparfaites.
Car
la vertu n’est rien d’autre, en effet, qu’une affection
ordonnée et mesurée, et pleinement dirigée sur Dieu pour Lui-même.
Pourquoi ? C’est qu’Il
est en Lui-même la pure cause et fin de toutes les vertus : 58
au point que si quelqu’un portait une vertu qui eût pour cause,
mêlée à Dieu, une autre raison encore - oui !
et quand bien Dieu serait encore la principale —, il n’en reste
pas moins que cette vertu est alors imparfaite. Comme ainsi l’on
pourra voir, pour l’exemple, en une vertu, ou en deux, plutôt
qu’en toutes les autres : et telles seront parfaitement
l’humilité et la charité. Car quiconque peut, ces deux-là, les
gagner et avoir clairement : il n’a rien besoin de plus. Parce
que les ayant, il a tout.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME Ce qu’en elle-même est
l’humilité ; et quand parfaite elle est, et quand imparfaite
elle est.
Voyons
donc en premier la vertu de l’humilité : comment elle est
imparfaite quand elle a pour cause, mêlée à Dieu, quelque autre
raison, encore qu’Il soit la principale ;
et comment elle est parfaite avec Dieu en Lui-même pour seule fin.
Et d’abord faut-il savoir ce qu’est en elle-même l’humilité,
si toutefois la chose peut être clairement vue et comprise ;
sur quoi, plus véritablement pourra-t-on concevoir, dans la vérité
de l’esprit, quelle en est la cause.
\L’humilité
n’est en elle-même rien d’autre que la vraie connaissance et le
sentiment vrai, pour l’homme, de ce qu’il est en soi-même. Car
bien assurément, qui peut se voir soi-même en vérité et sentir ce
qu’il est, en vérité celui-là sera humble. 60
Et
à cette humilité sont deux causes, lesquelles voici : La
première est la souillure, misère et fragilité de l’homme,
auxquelles il est tombé par le péché, et dont il lui appartient de
garder sentiment à tous les instants qu’il vit en cette vie,
quelque saint qu’il puisse être. La seconde, cst le surabondant
Amour et la Perfection de Dieu en Soi-même, à la considération
desquels toute nature est dans le tremblement ;
et tous les grands clercs sont des fous ;
et tous les saints et tous les anges sont aveugles. Tellement que, si
ce n’était qu’Il mesurât, dans la sagesse de Sa Divinité, la
contemplation de chacun après sa capacité selon la nature et selon
la grâce, je défaille à dire ce qu’il leur arriverait.
La
seconde de ces deux causes est parfaite ;
et la raison, c’est qu’elle durera toujours et sans aucune fin.
Mais la première ci-dessus, est par contre imparfaite ;
et pourquoi ? c’est
que non seulement elle tombe quand prend fin cette vie, mais encore
bien souvent peut-il arriver qu’une âme en ce corps mortel, par
abondance de grâce en multiplication de son désir - aussi souvent
et aussi longtemps que daigne Dieu y opérer ainsi - peut avoir tout
soudain et parfaitement perdu et oublié toute idée et tout
sentiment de son être, sans plus aucun souci ou de sa sainteté ou
de sa misère antérieure. Mais que la chose arrive rarement ou
fréquemment à une âme ainsi disposée, de toute façon elle ne
persiste qu’un très bref instant, à mon avis : mais durant
cet instant elle est parfaitement humble, n’ayant idée ni
sentiment d’une cause, autre que la principale. Tandis que chaque
fois qu’elle connaît 61 et ressent l’autre cause mêlée à
celle-ci - et quand même celle-ci serait la principale - alors
l’humilité est imparfaite.
Mais
toujours, néanmoins, elle est bonne ;
et toujours nécessaire est-il de l’avoir. Et que Dieu te préserve
de le prendre autrement que j’ai dit.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME Que sans venir d’abord à
l’humilité imparfaite, il est impossible à un pécheur de
parvenir en cette vie à la vertu parfaite d’humilité.
Car
encore que je l’appelle humilité imparfaite, néanmoins, c’est
d’autant que j’aurai eu la connaissance vraie et le sentiment de
moi-même tel que je suis, que le plus vite me sera donnée, avec la
cause parfaite, la vertu de l’humilité elle-même : et plus
vite que si tous les saints et les anges du ciel, et tous les hommes
et femmes de la sainte Église sur la terre, religieux ou séculiers
de tous degrés, tous ensemble se mettaient à ne faire rien d’autre
que prier Dieu afin que j’aie l’humilité parfaite. Oui, et même
encore est-il impossible à un pécheur d’avoir, ou de conserver
l’ayant eue, cette vertu parfaite de l’humilité sans l’autre.
Et
c’est pourquoi saigne et sue tant que tu peux 63 et pourras, afin
d’avoir, de toi-même, la connaissance vraie et le sentiment de ce
que tu es. Car alors, je pense que peu après tu auras une expérience
de Dieu, la connaissance vraie et le sentiment de ce qu’Il est. Non
pas tel qu’Il est en Soi-même, puisque cela nul ne le peut, fors
Lui-mêm ni encore tel que tu Le connaîtras dans la béatitude,
ensemble avec le corps et l’âme. Mais tel qu’il est possible de
Le connaître d’expérience, avec Sa permission, pour une âme
humble et vivant en ce corps mortel.
Et
ne pense pas, parce que j’ai posé à cette humilité deux causes,
l’une parfaite et imparfaite l’autre, que je veuille par là te
voir quitter le travail à propos de l’imparfaite humilité pour te
mettre entièrement à vouloir la parfaite. Non point, assurément :
car m’est avis que jamais tu ne l’aurais ainsi. Mais ce que
jusqu’ici j’ai fait, je l’ai fait parce que je voulais te dire
et aussi que tu visses l’excellence de cet exercice spirituel et sa
précellence sur tous autres, physiques et spirituels, tels que peut
ou pourrait les faire l’homme avec l’aide de la grâce. Comment
il est aussi que cet amour intime, secrètement pressant en pureté
d’esprit l’obscur nuage d’inconnaissance qui est entre toi et
ton Dieu, véritablement et parfaitement contient en lui la parfaite
vertu d’humilité, sans nulle particulière ou claire considération
de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Et encore parce que je
voulais que tu connusses laquelle était l’humilité parfaite, et
que tu la posasses comme un signe devant l’amour de ton cœur, et
que tu fisses ainsi pour toi 64 et pour moi. Enfin, parce que je
voulais que, par cette connaissance, tu devinsses plus humble. Car
c’est souventes fois que le défaut de connaissance est cause, à
mon avis, de beaucoup d’orgueil. Et peut-être eût-il pu se faire
que, ne connaissant laquelle était la parfaite humilité, et ayant
cependant quelque petite connaissance et sentiment de celle que
j’appelle l’humilité imparfaite, tu te fusses imaginé avoir
déjà presque atteint l’humilité parfaite : de telle sorte,
ainsi, que tu te fusses trompé toi-même, croyant en être à une
totale humilité alors que tu eusses été tout prisonnier d’un
horrible et puant orgueil.
Et
c’est pourquoi efforce-toi donc de travailler à cette humilité
parfaite, car elle a qualité telle que quiconque la possède, et
durant tout le temps où il l’a, ne péche point, et non plus ne
péchera beaucoup par après.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME Une courte démonstration contre
leur erreur : ceux qui disent qu’il n’est plus parfaite
cause à l’humilité, que la connaissance par un homme de sa propre
misère.
Et
aussi fie-toi fermement à ceci, qu’il y a une humilité parfaite
telle que j’ai dit, et qu’il est possible par la grâce d’y
parvenir en cette vie. Ce que j’affirme pour la confusion de ceux
qui prétendent, dans leur erreur, qu’il n’y a plus parfaite
cause d’humilité que celle qui ressort du souvenir de notre misère
et des péchés que nous avons commis.
J’accorde
bien que pour ceux qui ont été dans l’habitude du péché, comme
je le suis et ai été moi-même, c’est une très-nécessaire et
efficace cause d’humilité que le souvenir de notre misère et des
péchés que nous avons commis, tant et jusqu’au moment que soit
grattée en grande part la grande 66 rouille du péché, et ce,
avec l’attestation de notre conscience et de notre directeur
spirituel. Mais pour les autres qui sont comme innocents, n’ayant
jamais péché mortellement par volonté déterminée en connaissance
de cause, mais seulement par fragilité et par ignorance, et qui se
font contemplatifs ;
— et pour nous deux également, qui nous sentons la vocation
par la grâce, et le désir d’être contemplatifs, après,
toutefois, qu’au témoignage de notre conscience et de notre
directeur spirituel nous serons assurés d’un légitime amendement
par la contrition et par la confession, comme aussi par l’obéissance
aux statuts et ordonnances de la sainte Église - il y a, sur
celle-là, une autre cause d’humilité : et aussi loin
au-dessus d’elle que la vie de notre Dame Sainte Marie est
au-dessus de celle du pénitent le plus pécheur de la sainte
Église ; ou que la vie
du Christ est au-dessus de la vie de n’importe qui en ce monde ;
ou encore que la vie d’un ange, lequel n’a jamais senti - ni ne
sentira - la fragilité, est au-dessus de la vie du plus fragile des
humains sur cette terre.
Car
s’il en allait ainsi, et qu’il n’y eût point d’autre cause
plus parfaite d’humilité que de voir et sentir notre misère et
fragilité, alors je demanderais à ceux qui le prétendent :
quelle cause avaient-ils à leur humilité, ceux qui n’ont jamais
vu ni senti - et jamais non plus n’auront en eux - la misère ni
l’assaut du péché, tels que notre Seigneur Jésus-Christ, notre
Dame Sainte Marie, et tous les saints et anges dans le ciel ?
Or, à cette perfection ainsi qu’à toutes autres, notre Seigneur
Jésus-Christ nous 67 appelle Lui-même en l’Évangile, où il
commande que nous soyons par faits, par la grâce, tout comme Il est
Lui-même, par nature.
(Estote
ergo vos perfecti, sicut & pater vester cœlestis perfectus est.)
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME Que par la vertu de cette œuvre,
un pécheur sincèrement tourné et appelé à la contemplation
parvient plus vite à perfection que par aucune autre œuvre ; et
que par elle, il peut plus tôt avoir de Dieu le pardon de ses
péchés.
VOIS-LE
bien : nul n’irait penser qu’il y ait de la présomption à
oser, fût-on le plus misérable pécheur en cette terre, - mais
après s’être convenablement amendé, et après avoir ressenti en
soi l’appel de cette vie appelée contemplative dans l’assentiment
et de sa conscience et de son directeur spirituel - à oser, prendre
sur soi et porter un humble élan d’amour vers son Dieu, pressant
secrètement ce nuage d’inconnaissance, lequel est entre l’homme
et son Dieu. Lorsque notre Seigneur s’adressant à Marie, et en sa
personne à tous les pécheurs, lui dit « Tes
péchés sont remis »,
ce n’est point alors pour 69 le seul souvenir de ses péchés ni
pour le grand chagrin qu’elle en avait, ni non plus pour l’humilité
qu’elle avait gagnée au regard seulement de sa misère. Mais
pourquoi donc alors ?
Assurément parce qu’elle avait beaucoup d’amour.
Regarde !
Ici les hommes peuvent voir ce qu’une secrète presion d’amour
peut gagner de notre Seigneur, devant toutes les autres œuvres
auxquelles l’homme peut penser. Et pourtant je ne nie pas qu’elle
ressentît le plus grand chagrin et très amèrement pleurât de ses
péchés, ni qu’elle fût tout emplie d’humilité au souvenir de
sa misère. Et ainsi ferons-nous, nous qui sommes et avons été des
misérables et des pécheurs endurcis : et toute notre vie
durant soit le regret affreux et merveilleux de nos péchés, que
nous soyons tout emplis d’humilité au souvenir de notre misère !
Mais
comment ? Certainement
comme a fait Marie. Elle, qui pourtant ne pouvait pas ne pas sentir
en son cœur le plus profond chagrin de ses péchés, - puisqu’elle
les portait, en effet, avec elle où qu’elle allât sa vie durant,
liés ensemble comme un fardeau déposé et pesant secrètement dans
la caverne de son cœur, en sorte qu’ils ne fussent jamais oubliés
- bien cependant on peut le dire et affirmer selon l’Écriture :
elle avait néanmoins un plus profond chagrin au cœur, une plus
douloureuse aspiration et plus profonde impatience, oui !
et elle languissait beaucoup plus - presque jusqu’à la mort - de
son manque d’amour, encore qu’elle fût pleine d’amour. Et de
cela tu n’as point à t’étonner, car c’est la condition de
l’amant véritable, 70 que toujours plus il aime, et plus il
manque et aspire à l’amour.
Et
cependant elle savait bien, et elle sentait bie en elle avec une
rigoureuse vérité, que sa misère était plus horrible que celle de
quiconque, et que ses péchés avaient mis, entre elle et son Dieu
qu’elle aimait tant, une division ;
et donc aussi que c’étaient eux, pour une grande part, qui étaient
cause qu’elle souffrît tant et languît tellement de son manque
d’amour. Mais sur cela, quoi donc ?
Descendit-elle pour cela des hauteurs de son désir dans les abîmes
de sa vie pécheresse ?
et se mit-elle à fouiller dans l’horrible et puante fange et le
fumier de ses péchés, pour les tirer un à un, chacun avec ses
circonstances, afin d’avoir regret et de pleurer sur chacun d’eux ?
Non point ! Certainement
elle ne le fit pas. Et pourquoi ?
Parce que Dieu lui avait donné, par Sa grâce, et fait comprendre au
dedans de son âme qu’elle n’en viendrait jamais à bout ainsi.
Car par là elle eût plutôt fortifié en elle, avec la certitude,
son aptitude de grande pécheresse, bien avant de gagner par cette
entreprise le plein pardon de chacun et de tous ses péchés.
Et
c’est pourquoi elle suspendit son amour et impatient désir en ce
nuage d’inconnaissance ;
et elle s’apprit à aimer cela, que jamais elle ne pourrait voir
clairement en cette vie par la lumière de l’entendement dans sa
raison, ni sentir positivement dans son affection par la douceur de
l’amour. À tel point que maintes fois elle n’avait plus guère
en précis souvenir si elle avait été une pécheresse ou non. Oui,
et maintes et maintes fois, je le crois, 71 elle était si
profondément adonnée à l’amour de Sa Divinité, qu’elle
n’avait pour ainsi dire plus nul regard à la beauté de Son
précieux et très saint corps, en lequel Il habitait
très-adorablement, parlant et prêchant devant elle ;
ni d’ailleurs à aucun autre objet, pas plus corporel que
spirituel. Telle est la vérité, à ce qu’il semble, d’après
l’Évangile.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME Que le vrai contemplatif
n’a point envie de se mêler de vie active, ni d’aucune chose
faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs
pour s’excuser.
DANS
l’Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre
Seigneur était dans la maison de Marthe et sa sœur, tout le temps
que Marthe s’activait à préparer Son repas, Marie, sa sœur,
était assise à Ses pieds. Et à écouter Sa parole, elle n’avait
point d’égard au travail de sa sœur, bien que ce travail fût
œuvre bonne et sainte puisqu’il est, en effet, la part première
de la vie active ; et
non plus elle n’avait d’égard à Sa très-précieuse Personne en
Son corps très-saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix
de Son Humanité, - bien que ce fût encore meilleur et plus saint,
puisque c’est là la seconde partie de la vie active, et première
de la vie contemplative.
Mais
à la très-souveraine sagesse de Sa Divinité, que la ténèbre des
paroles de Son Humanité enveloppait, à cela, elle avait égard avec
tout l’amour de son cœur. Et de là, elle ne voulait bouger pour
rien de ce qu’elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet ;
mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de
doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut
nuage d’inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose
je te dis : c’est qu’il n’y a jamais eu, et jamais il n’y
aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en
contemplation et amour, qu’il n’y ait encore au-dessus un haut et
prodigieux nuage d’inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c’est
en ce nage que Marie était occupée avec tout l’empressement
secret de son amour. Pourquoi ?
Parce que c’était là et la meilleure et la plus sainte part de la
contemplation qui puisse se faire en cette vie ;
et de cette part, elle n’avait cure ni désir de bouger pour rien.
Tant et si bien que lorsque sa sœur Marthe se plaignit d’elle à
notre Seigneur et Le pria de commander à sa sœur qu’elle se
levât, et l’aidât, et ne la laissât point seule ainsi à se
donner de la peine et travailler, elle demeura assise et tout
silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa
sœur, pour quelque plainte que celle-ci pût faire. Rien
d’étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel
Marthe ne savait rien. Et c’est pourquoi elle n’avait point
loisir de l’écouter, ni de répondre à sa plainte.
Vois
donc, mon ami ! ces
œuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés
entre notre Seigneur et ces deux sœurs, le sont en exemple de ce que
tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la
sainte Église, et seront jusqu’au jour du Jugement. Car, par Marie
il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi
conformeront leur vie à la sienne ;
et par Marthe, les actifs de la même façon, et pour la même raison
à sa ressemblance.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME Comment et jusqu’à ce
jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que
Marthe, de Marie. De laquelle plainte l’ignorance est cause.
EXACTEMENT
ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa sœur, exactement de
même, encore aujourd’hui, tous les actifs se plaignent des
contemplatifs. Car qu’il y ait un homme ou une femme en quelque
société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière - je
n’en excepte aucune - et que cet homme ou femme, qui que ce soit,
se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute
affaire et activité extérieure, et cela pour se mettre à vivre
pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa
conscience, non sans la permission de son directeur spirituel ;
et voici tout aussitôt ses propres frères et sœurs, tous ses plus
proches amis et bien d’autres encore, lesquels ne savent rien de sa
vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu’il commence et
auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de
plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu’il
ne fait rien, faisant ce qu’il fait. Et tout aussitôt les voilà
énumérant quantité d’histoires fausses, et nombre de vraies
aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s’étaient,
eux aussi, donnés à cette vie : jamais un bon récit de ceux
qui s’y sont tenus.
Je
reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient
en semblante rejeté le monde. Et où ils eussent dû devenir
serviteurs de Dieu et Ses contemplatifs, pour n’avoir point voulu
se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus
les serviteurs et contemplatifs du diable ;
et comme pour calomnier la sainte Église, ils ont tourné soit à
l’hypocrisie, soit à l’hérésie, ou bien ils sont tombés dans
la folie et bien d’autres calamités. Mais je laisse ici d’en
parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins,
si Dieu permet et si c’est nécessaire, on pourra voir et trouver
certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parlé
d’eux ici ; mais
allons de l’avant en notre matière.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME Courte excuse de qui a
fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront
excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de
reproche.
D’AUCUNS
pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout
particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche
à l’égard de sa sœur aux mots des humains et mondains ;
et ceux-ci à celles-là. Mais véritablement je n’entends manquer
au respect ni d’elle ni d’eux. Et Dieu ne permettra qu’en cet
ouvrage, je puisse dire rien qu’on pût prendre et entendre comme
un blâme de quelqu’un de Ses serviteurs à quelque degré, et tout
spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu’elle
soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette
plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle
l’a exprimée. Car de ce qu’elle a dit, son ignorance est la
cause. Et il n’est rien d’étonnant qu’elle ne sût point à ce
moment que, et comment Marie était occupée ;
car auparavant, j’en suis sûr, elle n’avait guère entendu
parler d’une perfection pareille. Et aussi ce qu’elle a dit
n’était qu’en peu de mots, et courtois : et par là
devra-t-elle toujours être et avoir pleine excuse et justification.
Et
de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui
vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs
plaintes et reproches ci-dessus allégués, - encore qu’ils eussent
rudement dit ce qu’ils ont dit - tenant en considération leur
ignorance. Et pourquoi donc i C’est que tout justement comme Marthe
savait très peu ce que faisait Marie, sa sœur, tandis qu’elle se
plaignait d’elle à notre Seigneur, tout justement et de même ces
gens-ci de nos jours savent très peu, voire rien, de ce que se
proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des
affaires de ce monde, et s’efforcent d’être Ses serviteurs dans
l’esprit de justice et de sainteté. Et s’ils le savaient,
oserais-je dire, ils ne parleraient, non plus qu’ils agiraient,
comme ils font. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse
car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle
qu’ils vivent eux-mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes
innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduits en actes
et paroles jusqu’à maintenant par manque de savoir et par défaut
de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu
pour mes propres défauts d’ignorance, je dois moi-même être
charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes
de leurs paroles et actions d’ignorance. Car autrement, il est
certain que je ne leur ferais pas ce que je voudrais qu’ils me
fissent.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME Comment Dieu le Tout-Puissant
veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n’ont aucun
désir, afin de s’excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui
est l’amour de Dieu.
ET
c’est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en
contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active
pour leurs paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense,
être si occupés en esprit, qu’ils ne prissent guère ou nulle
attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C’est
ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa sœur Marthe
se plaignit d’elle à notre Seigneur ;
et si, fidèlement, nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra
maintenant faire pour nous ce qu’Il a fait alors pour Marie.
Et
comment fut cela ? Ainsi
assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de
secret ne reste caché, et bien qu’il fût requis par Marthe comme
juge, en sorte qu’Il commandât à Marie de se lever et de l’aider
à Le servir ;
néanmoins, et parce qu’Il voyait combien Marie était avec ferveur
occupée en esprit de l’amour de Sa Divinité, par suite Il
répondit courtoisement en sa place, tout juste comme Il lui
convenait de faire pour celle qui n’avait nul désir, afin de
s’excuser, de quitter Son amour. Et comment répondit-Il ?
Non point, certes, comme ce Juge auquel en appelait Marthe, mais
comme un Avocat qui prit légitimement la défense de celle qui
L’aimait ; et il dit :
« Marthe, Marthe ! »
par deux fois la nommant de son nom, car Il voulait qu’elle
L’entendît et prît garde à Ses paroles. « Tu
es fort occupée, lui dit-Il, et tu as le souci de beaucoup de
choses. » Car à ceux
de la vie active, en effet, il appartient d’être toujours fort
occupés et affairés de choses très nombreuses, lesquelles leur
viennent en partage, tant pour se procurer d’abord le nécessaire,
que pour ensuite faire au prochain les œuvres de miséricorde, ainsi
que le réclame et veut la charité. Et cela, Il le dit à Marthe
parce qu’Il veut qu’elle entende et sache bien que son travail
est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin
qu’elle n’allât point, de là, penser que ce travail fût le
meilleur de tous, et tout ce qu’on peut faire, Il ajoute et Il
dit : « Mais UNE
chose est nécessaire. »
Et
quelle est donc cette chose ?
Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus
toutes autres activités corporelles ou spirituelles que l’homme
puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensât point qu’il fût
possible tout ensemble d’aimer et louer Dieu par-dessus toute
occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de
s’affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et
qu’elle n’eût plus de doute sur ce qu’il n’est pas possible
à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les
activités du corps et celles de l’esprit - imparfaitement, elle le
pouvait - alors Il ajoute et Il dit que Marie a choisi la part la
meilleure/1, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi ?
Parce que ce parfait élan de l’amour, lequel a ici son
commencement, est en nombre l’égal de celui qui durera sans fin
dans la béatitude du ciel, car l’un et l’autre ne font qu’un.
/1.
Si les traductions françaises entendent le comparatif : la
meilleure (des deux), la Vulgate donne bien le superlatif :
optimam partem,
la part la meilleure (de toutes) ;
et le grec est encore plus explicite, qui dit absolument : la
bonne part. (N. d. T.)
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME L’exacte interprétation
de cette parole de l’Évangile : « Marie a choisi la part
la meilleure ».
QU’ENTENDRE
par cela : Marie a choisi la part la meilleure ?
Où qu’il soit établi et posé qu’une chose est la meilleure,
celle-là en réclame deux autres avant elle : l’une bonne, la
seconde meilleure ; en
sorte qu’il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en
nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquelles Marie a choisi
la meilleure ? Trois
vies ce ne sont pas, puisque la sainte Église n’en retient que
deux : la vie active et la contemplative ;
et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce
récit de l’Évangile et figurées par les deux sœurs Marthe et
Marie : l’active, par Marthe ;
et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de
ces vies, il n’est personne qui puisse être sauvé ;
mais où il n’y en a que deux, personne ne peut choisir cette
troisième vie la meilleure. Mais encore qu’il n’y ait que
deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts :
desquelles trois, on va d’une bonne à une meilleure part, et de
celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa
place particulière, a été mise déjà en cet écrit. Car ainsi
qu’il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes
bonnes œuvres corporelles de charité et de miséricorde ;
et c’est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La
seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations
spirituelles de l’homme sur sa propre misère, la Passion du
Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et
cette seconde meilleure : car c’est là le deuxième degré de
la vie active, et premier de la contemplative ;
en cette part, l’une et l’autre vie, la contemplative et
l’active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et
faites sœurs à l’exemple de Marthe et Marie. Jusqu’à cette
hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce
particulière, un actif peut parvenir à la contemplation ;
jusqu’à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception
très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à
la vie active.
La
troisième part de ces deux vies repose en haut en cet obscur nuage
d’inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de
l’amour vers Dieu en Soi-même. La première part est bonne, la
seconde meilleure, mais la troisième est de toutes la meilleure.
C’est elle « la part
la meilleure » de
Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne
dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu’il n’y a
en nombre que deux vies, et que de deux, on ne peut choisir qu’un
seul meilleur et non point le meilleur de tout. Mais Il a dit que, de
ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui
sera jamais ôtée.
La
première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu’elles
soient, n’en cessent pas moins avec cette vie. Car il n’y aura
point besoin, dans l’autre vie, des œuvres de miséricorde comme à
présent, ni de pleurer sur notre misère ou la Passion du Christ.
Car il n’y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici,
nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans logis, ou en
prison ; aucun non plus
n’aura besoin d’être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais
cette troisième part que Marie a choisie, la choisisse celui qui par
la grâce a vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai celui
que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu’il suive avec ardeur son
penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s’il
commence ici, il durera sans fin et à jamais.,
Et
c’est pourquoi laissez la voix de notre Seigneur se lever contre
ces actifs, comme si maintenant Il parlait pour nous à ceux-là,
comme alors Il a fait à Marthe pour Marie : « Marthe,
Marthe ! »
— « Actifs,
actifs ! — Affairez-vous
autant que vous pourrez en la première et la seconde part, tantôt
en l’une, tantôt en l’autre, ou bien dans l’une et l’autre
ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et vous y
sentez disposés. Et ne vous 86 mêlez aucunement des contemplatifs.
Vous ne connaissez rien à ce qu’ils ont : aussi laissez-les
donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la
troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie. »
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME Du merveilleux amour que
le Christ eut pour Marie, et en sa personne, de tous les pécheurs
sincèrement tournés et appelés à la grâce de la contemplation.
Très
doux était l’amour entre notre Seigneur et Marie. Très grand
était son amour pour Lui. Bien plus grand, celui qu’Il avait pour
elle. Et quiconque voudra prendre grande attention et considérer
tout ce qui était et se faisait entre Lui et elle - non point ainsi
que le raconterait quelque frivole, mais bien selon qu’en porte
témoignage le récit de l’Évangile, en lequel il ne saurait y
avoir rien de faux, d’aucune façon - celui-là verra qu’elle
était si profondément à Son amour que rien, au-dessous de Lui, ne
pouvait la conforter, et rien non plus ne pouvait faire qu’elle Lui
retirât son cœur. C’est elle, cette même Marie, qui ne voulut
point être consolée par les anges quand elle était allée dans 88
les larmes Le chercher au sépulcre. Car lorsqu’ils lui parlèrent
si tendrement avec douceur et lui dirent : « Ne
pleure pas, Marie ;
celui que tu cherches, notre Seigneur est ressuscité, et tu L’auras
et Le verras bien vivant parmi Ses disciples en Galilée, ainsi qu’Il
avait dit » ;
elle ne voulut point s’arrêter à cause d’eux. Pourquoi ?
C’est que, pensait-elle, qui cherche en vérité le Roi des Anges
ne songe point à s’arrêter pour des anges.
Et
quoi de plus ?
Assurément quiconque veut voir vraiment dans l’histoire de
l’Évangile y trouvera de nombreux et merveilleux points de parfait
amour écrits d’elle pour notre exemple, et aussi parfaitement
accordés à notre œuvre que s’ils avaient été écrits pour
elle ; et tels sont-ils
certainement, le comprenne qui peut comprendre. Et si quelqu’un a
désir de voir en l’Évangile écrit le merveilleux et particulier
amour que notre Seigneur avait pour elle, et en sa personne pour tous
les accoutumés pécheurs sincèrement tournés et appelés à la
grâce de la contemplation, celui-là trouvera que notre Seigneur ne
souffrait et laissait personne, homme ou femme, non !
pas même sa propre sœur, prononcer un seul mot contre elle, qu’Il
ne répondît Lui-même. Oui. Et plus ?
Il blâma Simon le Lépreux en sa propre demeure, de ce qu’il avait
pensé contre elle. Un grand amour, était-ce là : un amour
parfait éminent.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME Que Dieu répondra de
tous et tous pourvoira, en esprit, ceux qui tout occupés de Son
amour ne répondent ni se pourvoient pour eux-mêmes.
ET
si, sincèrement, nous voulons et avons désir vrai, selon qu’il
est en nous, et avec l’aide de la grâce et de notre directeur
spirituel, de conformer tant notre amour que notre vie à l’amour
et la vie de Marie, nul doute qu’Il ne réponde aujourd’hui et de
même spirituellement chaque jour pour nous, au plus secret du cœur
de tous ceux qui ont, contre nous, paroles ou pensées. Non que je
dise ou prétende que jamais homme ou femme n’ait ou ne prononce
quelque parole ou pensée contre nous, comme ils le firent contre
Marie, autant et si longtemps que nous serons en le travail de cette
vie. Mais je dis - si nous voulons n’accorder d’attention aucune
à leurs dires ou à leurs pensées, et pas plus interrompre notre
intime travail spirituel qu’elle ne le fit elle-même - je dis que
notre Seigneur, alors, leur répondra en esprit et que, s’il a pu
leur paraître bien de parler et penser ainsi, sous peu de jours ils
auront honte de leurs paroles et de leurs pensées.
Et
de même qu’Il répondra de nous en esprit, de même aussi
suscitera-t-il autrui, spirituellement, à nous donner les choses
nécessaires à cette vie, telles que vêtements, nourriture, et
toutes autres…, s’Il voit que nous ne voulons quitter l’œuvre
de Son amour pour nous occuper d’elles. Et cela, je le dis pour la
confusion de ceux qui prétendent, dans leur erreur, qu’il n’est
pas légitime pour des hommes de se mettre à servir Dieu en la vie
contemplative, qu’ils ne se soient assurés préalablement de leur
corporel nécessaire. Car, disent-ils, Dieu donne bien la vache, mais
ne l’amène point par les cornes. Mais c’est, en vérité, parler
perversement de Dieu, et ils le savent bien. Car aie confiance
fermement, qui que tu sois, toi qui te détournes sincèrement du
monde vers Dieu, que l’une ou l’autre de ces deux choses te sera
envoyée et donnée par Lui soit l’abondance des biens
nécessaires ; soit la
force en le corps et la patience en l’esprit pour supporter le
besoin. Et qu’importe alors, laquelle on reçoit ?
puisque c’est tout un pour le vrai contemplatif. Et quiconque est
en doute sur ceci : ou bien c’est' en lui le diable qui
manœuvre contre sa foi, ou autrement il n’est encore pas
sincèrement et véritablement tourné vers Dieu comme il le devrait
être ; et cela, quelles
que puissent être la finesse 91 ou la sainteté des raisons que
voudrait avancer là-contre qui que ce soit.
Et
c’est pourquoi, toi qui te mets à l’état de contemplatif où et
ainsi qu’était Marie, choisis plutôt l’humilité sous
l’éminence admirable et l’excellence suprême de Dieu, laquelle
est l’humilité parfaite, plutôt que sous ta propre misère,
laquelle est l’humilité imparfaite. Ce qui est dire : veille
à fixer de préférence ta contemplation particulière sur la
suprême éminence de Dieu, bien plutôt que sur ta faiblesse. Car à
ceux qui ont l’humilité parfaite, nulle et aucune chose ne fera
défaut, corporelle ni spirituelle. Et pourquoi ?
C’est qu’ils ont Dieu, en Qui est toute plénitude ;
et à celui qui Le possède - oui, comme le dit ce livre - il n’est
besoin de rien d’autre en cette vie.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME Ce qu’en elle-même
est la charité ; et comment elle est véritablement et
parfaitement contenue dans l’œuvre que dit ce livre.
ET
ainsi qu’il a été dit de l’humilité, et comment elle est
véritablement et parfaitement contenue dans ce petit aveugle
empressement d’amour frappant sur ce nuage obscur d’inconnaissance,
étant toutes les autres choses rejetées et en oubli, = ainsi
faut-il l’entendre et comprendre de toutes les vertus, et
particulièrement de la charité.
Car
la charité n’est rien d’autre, et ne doit signifier à ton
entendement que l’amour de Dieu pour Lui-même par-dessus toutes
les créatures, et l’amour du prochain comme de toi-même, pour
l’amour de Dieu. Or, que Dieu, dans cette couvre, soit aimé pour
Soi-même et par-dessus toutes ctures, cela paraît évident assez :
car ainsi qu’il a 93 été dit plus tôt, la substance même
de cette œuvre n’est rien autre qu’un élan nu vers Dieu en
Soi-même.
Un
élan nu, l’ai-je nommé. Et pourquoi ?
Parce que dans cette œuvre, le parfait apprenti ne réclame ni
relâchement de peine ni gain de récompense, et, pour le dire en
bref, il ne veut que Dieu seul. À tel point qu’il ne se soucie et
non plus ne regarde s’il est en peine ou en joie, autrement que
pour que soit faite La volonté de Celui qu’il aime. Ainsi donc
apparaît-il bien qu’en cette œuvre, Dieu soit parfaitement aimé
pour Soi-même et par-dessus toutes les créatures. Car, non plus, le
parfait ouvrier de cette œuvre ne saurait admettre et souffrir que
le souvenir de la créature, même la plus sainte que Dieu eût
jamais créée, vînt converser en lui.
Et
pour la seconde et inférieure branche de la charité qui est envers
ton prochain, qu’elle soit en cette œuvre véritablement et
parfaitement effectuée, on le voit à l’épreuve : puisque,
en effet, le parfait ouvrier en cette œuvre n’a de regard
particulier pour aucun homme en lui-même, qu’il soit parent ou
étranger, ami ou ennemi. Tous les hommes sont ses frères, aucun ne
lui est étranger ; tous
les hommes sont ses amis, aucun n’est son ennemi telle est sa
pensée. Et c’est au point que ceux-là, même, qui lui causent en
cette vie ou chagrin ou souffrance, il les tient pour ses amis tout
particuliers et très chers, s’empressant à leur vouloir tout et
autant de bien qu’à son ami le plus intime.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME Qu’en le temps de
cette œuvre, une âme parfaite ne donne aucune considération plus
particulière à quiconque en cette vie.
JE
ne dis pas que l’ouvrier en cette œuvre considérera à part
quelque homme que ce soit, ami ou ennemi, parent ou étranger ;
car cela ne se peut si l’œuvre doit être accomplie en perfection,
ce qui est dans l’oubli complet de toutes choses au-dessous de
Dieu, ainsi qu’il faut et convient à cette œuvre. Mais je dis que
l’ouvrier sera, par l’efficace de cette couvre, et deviendra si
vigoureux en vertus et en la charité, que sa volonté, quand après
il redescendra au commun, parlant et priant pour son prochain - non
point qu’il quitte au tout cette œuvre, ce qui ne saurait être
sans grand péché ;
mais en quittant son haut, ce que parfois requiert et exige la
charité - je dis qu’alors sa volonté 95 ira tout autant en
particulier à son ennemi, comme à son ami, à l’étranger comme à
son frère. Et même, oui, d’aucunes fois plus à son ennemi qu’à
son ami.
En
l’œuvre, toutefois, il n’a point loisir de regarder qui est son
ami ou son ennemi, son parent ou un étranger. Pourtant je ne dis
point qu’il ne sente parfois - et même souvent, oui - une plus
intime affection pour un, deux, ou trois, plutôt qu’à tous
autres : car il est légitime qu’ainsi soit, et pour maintes
causes, lesquelles veut la charité. Et par ce qu’une plus tendre
affection de ce genre, aussi le Christ la ressentit pour Jean et pour
Marie, et pour Pierre devant nombre d’autres. Mais ce que je dis,
c’est qu’en le temps de l’œuvre, tous également lui seront
intimes ; car alors il
n’aura sentiment de cause, que Dieu seul. De sorte que tous seront
aimés tout bonnement et simplement comme soi-même, pour Dieu.
Car
tous les hommes ont été perdus en Adam et tous, qui par les œuvres
veulent témoigner de leur volonté de salut, sont ou seront sauvés
par la force et vertu de la Passion du seul Christ. Or, non de la
même manière, mais comme si c’était de la même manière, une
âme à cette œuvre en perfection disposée, et en esprit unie à
Dieu ainsi que l’œuvre même en témoigne et le prouve, en elle
agit de toutes ses forces pour faire tous les hommes aussi parfaits
en cette œuvre qu’elle l’est elle-même. Parce que si un membre
de notre corps se sent mal, les autres tous sont malades et
souffrent ; et si un
membre se porte bien, les autres tous en sont heureux ;
et tout exactement de même en va-t-il spirituellement 96 des membres
de la sainte Église. Car le Christ est notre tête, et nous sommes
les membressi nous sommes dans la charité : et qui veut être
parfait disciple de notre Seigneur, il lui appartient d’efforcer
spirituellement son ardeur en cette œuvre pour le salut de tous ses
frères et sœurs en la nature, de même que notre Seigneur mit Son
corps sur la Croix. Et comment Le fit-Il ?
Pas seulement pour Ses amis et Ses parents et ceux qu’Il chérissait
tout particulièrement, mais pour toute l’humanité en général,
sans aucune considération plus particulière pour celui-ci ou
celui-là. Car tous et quiconque voulant quitter le péché et
demander miséricorde, par la force et vertu de Sa Passion sera
sauvé.
Et
comme il a été dit de l’humilité et de la charité, de même
ainsi faut-il l’entendre et le comprendre de toutes les autres
vertus. Car toutes, elles sont véritablement comprises dans ce
chétif empressement d’amour, auparavant allégué.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME Que sans une grâce toute
spéciale, ou un long emploi de la grâce commune, l’œuvre que dit
ce livre est tout à fait laborieuse ; et dans cette œuvre, quelle
est l’œuvre de l’âme assistée de la grâce, et quelle est
l’œuvre de Dieu seul.
C’est
pourquoi donc œuvre ferme et travaille fort à l’instant, et
frappe ce haut nuage d’inconnaissance, puis après te repose. Mais
c’est un dur travail qu’il aura, celui qui veut s’employer` à
cette œuvre, ah !
sûrement, un vraiment dur travail et grand effort, à moins qu’il
n’ait une grâce plus spéciale ou autrement, qu’il s’y soit
employé depuis bien longtemps.
Mais.
où sera-t-il ce travail, et de quoi fait, je t’en supplie ?
Assurément pas de ce dévotieux élan d’amour sans cesse suscité
dans la volonté, non par soi-même, mais par la main de Dieu
tout-puissant, 98 lequel est toujours prompt à cette œuvre en
chaque âme qui s’y est disposée, préparée, et qui a fait tout
son possible, et qui l’a fait depuis longtemps, afin d’en être
capable.
Mais
alors en quoi ce travail, je te prie ?
Assurément ce travail, c’est de fouler aux pieds le souvenir de
toute créature jamais faite par Dieu, et de le rejeter sous le nuage
d’oubli déjà nommé. C’est en cela qu’est tout le travail et
tout l’effort : parce que là est l’humain travail, avec
l’aide de la grâce. Et pour l’autre qui est au-dessus -
c’est-à-dire cet élan de l’amour - celui-là est l’œuvre de
Dieu seul. Aussi fais donc ton travail, et je te fais promesse
assurément qu’Il ne manquera pas au Sien.
En
action, donc : montre comment tu te comportes. Ne vois-tu pas
combien Il est là, qui t’attend ?
Pour ta honte ! Aussi
travaille ferme et sur l’heure, et bientôt tu seras relevé de la
difficulté et de l’énormité de ton ouvrage. Car bien qu’il
soit dans le commencement difficile et ardu, lorsque tu n’as de
dévotion, néanmoins par la suite, lorsque tu as la dévotion, tout
devient très facile et léger, de ce qui était si dur auparavant.
Et tu n’as plus que peu ou pas du tout de travail, parce qu’alors
c’est Dieu, tantôt, qui voudra seul œuvrer. Mais pas toujours, ni
non plus et ensemble longtemps, mais seulement quand il Lui plaît et
comme il Lui plaît ;
mais alors tu te trouveras joyeux de Le laisser seul faire.
Peut-être
alors, parfois, Il enverra un rayon de lumière spirituelle, perçant
ce nuage d’inconnaissance qui est entre toi et Lui ;
et Il te montrera 99 en confidence l’un ou l’autre de Ses
secrets, desquels l’homme n’a moyen ni permission de parler.
Alors tu sentiras ton affection tout embrasée du feu de Son amour,
et bien au-delà de ce que je saurais ici, ou pouvoir ou vouloir te
dire. Car de cette couvre, laquelle revient toute à Dieu seul, je
n’ai l’audace et ne me risque à parler de ma balbutiante langue
charnelle, - et pour tout dire : le pourrais-je, que je ne le
voudrais point.
Mais
de cette œuvre, par contre, laquelle appartient à l’homme
lorsqu’il se sent attiré et aidé par la grâce, il me convient
parfaitement de t’en parler le péril en ceci étant le moindre des
deux.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET SEPTIÈME Qui œuvrera en l’œuvre
de grâce que dit ce livre.
D’abord
et avant tout, je veux te dire qui œuvrera en cette œuvre, et
quand, et par quelles voies ;
et aussi quelle discrétion tu auras en ceci. Si tu me demandes qui y
travaillera, je te réponds : tous, qui dans une ferme volonté
ont abandonné le monde, et par là ne s’adonnent point à la vie
active, mais à cette vie qui est appelée la contemplative. Ceux-là
tous pourront œuvrer en cette grâce et en cette œuvre ;
et quels qu’ils soient, et eussent-ils été ou non des pécheurs
endurcis.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME Qu’un homme ne saurait
prétendre travailler à cette œuvre devant que d’être
légitimement en sa conscience purifié de toutes ses actions
particulières de péché.
MAIS
Si tu me demandes quand ils devront travailler en cette œuvre, alors
je te réponds et te dis : que ce ne soit avant qu’ils n’aient
purifié leur conscience de tous les actes de péché auparavant
commis, selon la commune ordonnance de la sainte Église.
Car
en cette œuvre, l’âme met à sec en elle-même les racines et le
fondement du péché qui toujours y demeurent après la confession,
et jamais si vivaces. Et c’est pourquoi qui veut œuvrer en cette
œuvre, qu’il purifie d’abord sa conscience ;
puis ensuite, l’ayant fait tout selon les règles, qu’il s’y
prépare et dispose intrépidement, mais avec humilité. Et qu’il
songe combien longtemps il s’en est tenu écarté !
Car c’est là l’œuvre même à laquelle une âme devrait
travailler sa vie entière durant, n’eût-elle même jamais péché
mortellement. Et tout au long des instants qu’une âme aura demeure
en cette chair caduque, toujours plus elle verra et sentira entre
elle et son Dieu l’encombrement de ce nuage d’inconnaissance. Et
non seulement cela, mais encore en peine du péché originel,
toujours elle sentira et verra quelqu’une de toutes les créatures
que jamais a faites Dieu, ou quelqu’une des œuvres de ces mêmes
créatures, venir encore en pressant souvenir se mettre entre elle et
son Dieu.
Et
telle est la juste sagesse de Dieu, que l’homme, - lequel avait
souveraineté et seigneurie de toutes autres créatures - pour s’être
délibérément mis soi-même au-dessous et fait inférieur aux
activités de ses propres sujets, quittant le commandement de Dieu et
son Créateur : lorsqu’à présent il veut accomplir le
commandement de Dieu, tout aussitôt il voit et sent toutes les
créatures qui devraient être au-dessous de lui, orgueilleusement se
presser au-dessus de lui, et entre lui et son Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME Qu’un homme doit
habiter fidèlement en le travail de cette œuvre, en supporter la
peine et la souffrance, et ne juger personne.
Aussi
est-il, que celui qui convoite venir en cette pureté, laquelle il a
perdue par le péché, et conquérir ce salutaire état où toute
peine est absente, il lui convient d’assidûment habiter son
travail en cette œuvre et d’en souffrir toute la peine, quelle que
soit celle-ci, et quel soit-il lui-même : endurci pécheur ou
non.
Tous
les hommes ont force peine en cette œuvre : ensemble tous les
pécheurs et les innocents, lesquels n’ont gravement jamais péché.
Mais bien plus grande peine y trouvent ceux qui ont auparavant été
pécheurs, que ceux qui ne l’ont point été ;
et c’est grande justice. Ce néanmoins, souvent est-il que ceux qui
ont été affreux et endurcis pécheurs parviennent cependant plus
tôt en la perfection de rceuvre que les autres, qui ne l’ont point
été. Et c’est ici le miracle de la miséricorde de notre
Seigneur, lequel fait ainsi “don
de Sa grâce particulière pour l’étonnement et stupéfaction de
ce monde. À présent ;
mais au Jour de Jugement cela sera trouvé juste, en vérité je le
crois, lorsque nous aurons clairement la vue de Dieu et de Ses dons.
Alors certains, qui aujourd’hui sont regardés avec mépris comme
n’étant rien que de vulgaires pécheurs, et certains même qui
peut-être le sont comme affreux et endurcis pécheurs, seront assis
visiblement dans Son regard parmi les saints ;
quand au contraire, d’autres de ceux qui sont aujourd’hui
regardés comme des saints parfaits et révérés des hommes à
l’égal des anges, et d’autres parmi ceux, peut-être, qui n’ont
jamais péché mortellement, seront très pitoyablement mis dans les
abîmes de l’enfer.
Et
par là peux-tu voir qu’aucun homme ne saurait être jugé par un
autre homme en cette vie au bien ou au mal qu’il aura fait. Les
actes, oui, peuvent être légitimement jugés, mais non point
l’homme en tant que bon ou mauvais.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME À qui reviendrait de blâmer et
condamner les défauts d’autrui.
MAIS
par qui, je te prie, seront jugées les actions des hommes ?
Par
ceux-là, très assurément, qui ont la charge de leurs âmes et en
ont le pouvoir : que ce soit ouvertement par le statut et
l’ordonnance de la sainte Église, ou bien secrètement et en
esprit sur une particulière incitation de l’Esprit Saint en la
parfaite charité. Que chacun, donc, veille à ne prétendre point
prendre sur soi de blâmer et condamner les défauts et manquements
d’aucun autre homme, si ce n’est avec le sentiment d’y être en
vérité appelé par l’Esprit Saint et sur l’instant ;
car autrement il pourrait errer et se tromper en ses jugements avec
une légèreté entière. Et c’est pourquoi fais attention :
juge de toi-même selon ce que tu sens entre toi et ton Dieu ou ton
père spirituel, et laisses à soi-même autrui.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME Comment un homme aura, au
commencement de cette œuvre, à se garder contre toute pensée et
appel du péché.
ET
depuis ce moment que tu auras le sentiment d’avoir fait tout en
toi, selon la règle, pour t’amender au jugement de la sainte
Église, alors mets-toi intrépidement au travail en cette œuvre. Et
s’il se trouve que telle de tes actions antérieures se vient
toujours presser en ta mémoire entre toi et ton Dieu, ou bien
quelque pensée nouvelle ou quelque autre penchant au péché, alors
résolument marche dessus, en un fervent élan d’amour, et
foule-les à tes pieds. Et puis efforce-toi de les recouvrir sous un
épais nuage d’oubli, autant que s’ils n’avaient jamais eu lieu
en cette vie, pas plus venant de toi que d’un autre homme quel
qu’il soit. Et si souvent ils s’élèvent, aussi souvent
jette-les à bas ; bref,
à chaque fois, chaque fois. Et si tu penses que trop immense est le
labeur, rien n’empêche que tu recourres aux ruses et stratagèmes
et secrètes subtilités spirituelles afin de les repousser et
rejeter : lesquelles subtilités, t’enseignera Dieu par
l’expérience, bien mieux qu’aucun humain en cette vie.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME De deux expédients
spirituels, lesquels seront utiles au nouveau et commençant
spirituel en l’œuvre que dit ce livre.
Quelque
chose de ces subtilités, néanmoins, je puis te dire à mon avis.
Éprouve-les ; et fais
mieux, s’il t’est possible de faire mieux. Donc fais-en toi, en
sorte que tu sois comme ne sachant pas que cela se presse si
hâtivement entre toi et ton Dieu. Et essaye de regarder, comme on
pourrait dire, par-dessus l’épaule de cela, cherchant une autre
chose : laquelle autre chose est Dieu, enclos en le nuage
d’inconnaissance. Et si tu fais ainsi, je suis bien assuré
qu’après un temps assez court, tu te trouveras fort aisé en ton
labeur. Car je crois bien assurément que cet expédient, pour peu
qu’il soit bien conçu, et « véritablement,
n’est rien autre chose qu’un impatient désir de Dieu, un
empressement à Le voir et sentir autant qu’il se peut ici ;
et un pareil désir est charité, laquelle toujours obtient aise et
soulagement.
Un
autre moyen est celui-ci, que tu éprouveras si tu veux. Lorsque tu
as le sentiment de ne pouvoir en aucune façon les rabattre, alors
tapis-toi en dessous tel un lâche et couard vaincu en bataille :
songe et pense que ce n’est que folie de vouloir, toi, les
affronter et lutter contre plus longtemps, et par là rends-toi à
Dieu dans les mains de tes ennemis. Et pour toi, aie le sentiment que
tu es perdu à jamais. Prends grande garde à ce moyen, je te prie,
car à l’expérimenter, tu devrais, je le pense, tout entier fondre
en larmes. Car il est très assurément, pour peu qu’il soit
véritablement entendu et conçu, non autre chose que la vraie
connaissance et le sentiment véritable de ce que tu es en toi-même :
une misérable et crasse créature encore pire que néant ;
lesquels sentiment et connaissance sont humilité. Et cette humilité
obtient que tu aies Dieu Lui-même, en Sa puissance, qui vienne et
descende te venger de tes ennemis, afin de te relever toi-même en te
réconfortant et en séchant les larmes spirituelles de tes yeux :
tel le père fait à son enfant sur le point de périr en la gueule
furieuse des sangliers ou des ours féroces.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME Que par cette œuvre
une âme est purifiée tout ensemble de ses péchés particuliers et
de la peine de ceux-ci ; et que pourtant il n’y a pas de parfait
repos en cette vie.
QUANT
à présent, je ne te dirai point d’autres expédients ou moyens
encore, parce que si tu as la grâce de faire expérience de ceux-ci,
je suis convaincu que tu en sauras alors et en auras beaucoup plus à
m’apprendre, que moi à toi. Pourtant c’est là ce qu’il
faudrait ; mais en
vérité il me paraît que j’en suis encore loin, d’avoir à tout
t’enseigner et plus rien à apprendre. Et c’est pourquoi, je t’en
prie, aide-moi et agis tant pour moi que pour toi.
En
action, donc, et à l’œuvre sur-le-champ, je t’en prie ;
et prends et supporte en toute humilité le chagrin et la peine, s’il
se trouvait que tu ne pusses, par ces moyens, triompher aussitôt.
Car c’est en vérité ton purgatoire ;
et une fois que ta peine sera faite et passée tout entière, et
quand par Dieu ces moyens te seront donnés, et par la grâce entrés
dans tes habitudes : alors il ne fait aucun doute pour moi que
tu seras purifié non seulement du péché, mais aussi de la peine du
péché. J’entends bien : de la peine particulière attachée
à tes péchés personnels et déjà commis, et non point de la peine
du péché originel. Car celle-là pèsera sur toi jusqu’au jour de
ta mort, actif autant que tu le sois. Mais elle ne te pèsera que
peu, en comparaison avec la peine particulière de tes péchés
personnels ; pourtant tu
ne seras jamais dispensé d’être en grand labeur. Car de ce péché
originel vont naître chaque jour de frais et nouveaux appels de
péché, lesquels il te faudra chaque jour abattre et combattre
toujours et trancher à coups terribles de l’épée double et
acérée de la discrétion. À quoi tu pourras voir et apprendre
qu’il n’y a point de quiète sécurité, ni non plus aucun vrai
repos en cette vie.
Néanmoins,
d’ici tu ne reviendras en arrière et non plus ne te laisseras
épouvanter par la peur de l’insuccès ou de ta faiblesse. »
Car s’il se faisait que tu eusses la grâce et que tu pusses
détruire la peine de tes propres actions antérieures, en la manière
que j’ai dite avant - ou encore meilleure si tu le peux - bien
assuré sois-tu que la peine du péché originel, ou autrement les
nouveaux mouvements de péché à venir, n’auront pouvoir de te
peser et accabler que peu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME Que Dieu donne cette
grâce non par des voies, mais librement, et qu’on n’y saurait
parvenir par aucune voie.
ET
si tu me demandes par quelles voies tu parviendras en cette œuvre,
je prie le Tout-Puissant Dieu, dans sa grande grâce et courtoisie,
qu’Il te l’enseigne Lui-même. Car en vérité je ne puis que te
donner à penser combien incapable je suis de te le dire ;
et rien d’étonnant à cela. Puisqu’en effet c’est là
l’ouvrage et l’œuvre de Dieu seul, qu’Il accomplit Soi-même
en quelle âme il Lui plaît, sans nul mérite de cette même âme.
Et sans cela, il n’est ni saint ni ange pour pouvoir penser même à
la désirer. Et j’ai confiance que notre Seigneur aussi souvent et
aussi particulièrement consent, oui !
et plus particulièrement même et plus souvent, à accomplir cette
œuvre en ceux qui furent accoutumés pécheurs, qu’en tels autres
qui ne L’ont jamais tant gravement offensé que ceux-là. Ce qu’Il
fait pour ce, qu’Il veut être vu tout-miséricordieux et
tout-puissant, et pour ce qu’Il veut être vu agissant comme il Lui
plaît, où il Lui plaît et quand il Lui plaît.
Et
pourtant, Il ne fait don de cette grâce, et non plus n’accomplit
cette œuvre, en quelque âme qui n’en soit capable. Mais sans
cette grâce elle-même, il n’est aucune âme capable de posséder
cette grâce ; pas une,
qu’elle soit d’un pécheur ou d’un non-coupable. Car, pas plus
elle n’est donnée pour l’innocence qu’elle n’est retenue ou
refusée pour le péché. Prends bien garde que je dis refusée, et
non pas retirée. Attention à l’erreur d’ici ;
je t’en supplie : car le plus près les hommes approchent-ils
la vérité, le plus faut-il qu’ils se tiennent sur leurs gardes
quant à l’erreur. Je n’ai d’intention que bonne et précise :
aussi à moins d’entendre et de comprendre bien la chose, laisse-la
de côté jusque le temps que vienne et te l’enseigne Dieu. Fais
donc ainsi, et ne va pas t’offenser toi-même.
Attention
à l’orgueil, lequel blasphème Dieu dans Ses dons, en effet, et
insolemment enhardit le pécheur. Pour toi, sois humble véracement,
et tu auras de cette œuvre le sentiment que j’ai dit que Dieu en
fait don librement et non par réponse à quelque mérite. Car cette
œuvre est telle et ainsi, que sa présence rend une âme capable de
l’avoir en sa possession et d’en avoir le sentiment. Et cette
capacité, sans l’œuvre, aucune âme ne l’a et non plus ne peut
l’avoir. C’est l’œuvre même qui fait l’âme capable de
l’œuvre, sans partage ;
en sorte que celui seul qui a et connaît le sentiment de cette œuvre
en est par là même capable, et nul autre que celui-là. Et autant
en est-il que, sans l’œuvre, une âme est comme si elle était
morte et ne peut ni y aspirer ni la désirer. Autant tu la veux et
désires, autant tu l’as, et ni plus, ni moins ;
pourtant elle n’est ni volonté ni non plus désir, mais une chose
que tu ne sais pas quoi, laquelle t’attire à vouloir et désirer
ce que tu ne sais pas quoi. Mais ne t’inquiète point, je t’en
supplie, si ton entendement ne va pas au-delà : au contraire,
veuille et désire et va de l’avant toujours plus, en sorte que tu
en sois toujours plus capable et encore toujours plus.
Et
pour me résumer en bref, laisse cela agir en toi et te conduire où
il lui plaît. Laisse cela être l’ouvrier et l’opérateur, pour
n’être, toi, que le patient et celui qui subit : tu n’as
qu’à regarder et laisser faire. Ne t’en mêle pas, comme si tu
voulais y aider, par crainte de tout embrouiller. Pour toi, ne sois
rien que le bois, et que cela soit l’ouvrier de ce bois ;
ne sois que la maison, et que cela soit l’habitant de cette maison,
le cultivateur qui demeure là. Sois et fais-toi aveugle durant ce
temps, et rejette tout désir et toute ambition de connaissance,
lesquels bien plus te feraient obstacle qu’ils ne peuvent t’aider.
Qu’il te suffise assez, pour toi, de te sentir mû et poussé dans
ton gré et assentiment par cette chose que tu ne sais pas quoi et
dont tu ne sais rien, sinon que dans ce tien mouvement tu n’as
aucune pensée particulière pour aucune 115 chose au-dessous de
Dieu, et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu.
Et
s’il en est ainsi, tu peux avoir ferme confiance que c’est Dieu,
et Lui seul, qui meut directement ta volonté et ton désir,
pleinement par Soi-même, non par des voies intermédiaires de Son
côté ou du tien. Et n’aie crainte ni effroi, car le diable ne
peut venir aussi prochement intime. Il ne peut jamais
qu’occasionnellement et par des voies lointaines en venir à
mouvoir la volonté d’un homme, quelque subtil diable qu’il soit
jamais. Et non plus un bon ange ne peut mouvoir ta volonté
suffisamment et sans voies ;
et, pour le dire en bref, rien ni personne autre que Dieu. Et Dieu
seul.
En
sorte que tu pourras concevoir un peu par ces mots ici (mais bien
plus clairement à l’épreuve et par expérience) que dans cette
œuvre, les hommes n’ont point à user de moyens et de voies, et
que non plus ils n’y peuvent parvenir par des moyens et des voies.
Il n’est de bonne voie qui ne dépende d’elle, mais elle ne
dépend d’aucune ; et
il n’en est aucune qu’elle-même pour y mener.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME De trois voies
auxquelles doit s’employer un apprenti contemplatif : lecture,
pensée et prière.
Ce
néanmoins, il est des voies auxquelles doit s’employer un apprenti
contemplatif, lesquelles sont : Leçon, Méditation et Oraison ;
ou autrement appelées, afin que tu le comprennes : lecture,
réflexion et prière. De ces trois, tu trouveras qu’il a été
écrit dans un autre livre par un autre homme/1 beaucoup mieux que je
ne saurais dire ; et
c’est pourquoi il n’est point nécessaire que je te parle ici de
leurs qualités. Mais il y a ceci que je peux te dire : ces
trois-là sont à ce point couplées et liées ensemble que pour les
commençants, lesquels en sont les bénéficiaires - et non point les
parfaits, non ! parfaits
autant qu’il se peut faire ici - l’exercice
/1.
Peut-être Richard ROLLE, l’ermite de Hampole, dans le De
Emendatione vitae. (N. d. T.).
de
la pensée ne saurait être bienfaisant sans une préalable lecture
ou audition de lecture ;
car c’est tout une même chose, lire ou entendre lire les lettrés
lisant dans les livres, et les non-lettrés lisant par l’audition
des lettrés lorsqu’ils prêchent la parole de Dieu. Et non plus la
prière n’est obtenue bonnement par ces mêmes débutants, sans
préalable exercice de la pensée.
Vois-le
à cette preuve : en ce même cours, la parole de Dieu tant
écrite que parlée, est comparée à un miroir. Spirituellement, les
yeux de ton âme sont ta raison, et c’est ta conscience qui est ton
visage spirituel. Or, tout de même que si ton visage physique porte
une macule, les veux de ton visage ne peuvent voir cette tache ni
penser qu’elle existe sans un miroir ou l’enseignement d’un
autre que toi-même ;
tout justement de même aussi en va-t-il spirituellement : sans
lecture ou audition de la parole de Dieu, il n’est pas possible à
l’entendement humain qu’une âme, laquelle est aveuglée par
l’habitude du péché, puisse voir la tache et la souillure dans sa
conscience.
Et
ainsi poursuivant : lorsque l’homme voit dans le miroir,
matériel aussi bien que spirituel, ou lorsqu’il apprend par
l’enseignement d’un autre homme l’existence et l’emplacement
de la macule sur son propre visage tant physique que spirituel, c’est
alors, et alors seulement qu’il court à la fontaine pour se laver.
Et si cette tache est un péché personnel, alors la fontaine sera la
sainte Église, et l’eau, la confession avec ses circonstances.
Mais si c’est une racine obscure et un mouvement de 118 péché,
alors la fontaine sera le Dieu de merci et l’eau, la prière avec
ses circonstances. Et c’est ainsi que tu peux voir que l’exercice
de la pensée, les commençants ne le peuvent bien avoir et avec
profit sans la lecture préalable ou l’audition de lecture ;
ni non plus la prière, sans l’exercice de la pensée.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME De la méditation de ceux
qui sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce livre.
MAIS
il n’en va pas ainsi de ceux qui sont au continuel travail de
l’œuvre que dit ce livre. Car leurs méditations sont telles que
si c’étaient de brusques idées et sentiments aveugles de leur
misère propre ou de la bonté de Dieu, sans nulle voie préalable de
lecture ou audition de lecture, et sans aucune particulière
considération de quoi que ce soit au-dessous de Dieu. Ces soudaines
idées et ces aveugles sentiments plutôt étant appris de Dieu que
de l’homme.
Je
ne m’inquiète point, quand même tu n’aurais quant à présent
pas de méditations sur ta misère propre ou la bonté de Dieu (je
veux dire et j’entends : que tu y fusses porté par grâce et
par conseil) autres que celles que tu pourrais avoir de ce mot 120
FAUTE et de cet autre mot DIEU, ou de tout autre ainsi à ta
convenance. Mais sans briser ni explorer ces mots par la curiosité
de l’intelligence ni la scrutation ou recherche de leurs qualités,
comme si tu voulais par là accroître ta dévotion. Je crois et suis
certain que dans ce cas et dans cette œuvre il n’en serait jamais
ainsi. Mais au contraire que tu les gardes bien entiers et en tout,
ces mots ; et par FAUTE,
entends un bloc massif de tu ne sais pas quoi, ni rien autre chose
que toi-même. Je pense, pour moi, que dans cette considération et
aveugle contemplation de la faute ou péché ainsi condensés et
fixés en un bloc, et en rien autre chose que toi-même, il ne
saurait y avoir rien ni personne de plus fou à lier. Encore que, si
quelqu’un d’aventure te voyait alors, il te penserait dans les
plus sobres dispositions physiques ;
sans nul changement de contenance et d’apparence, quel que tu sois
alors, arrêté ou en marche, couché ou debout, assis ou à genoux :
il te verrait dans le calme le plus contenu et la plus sobre
tranquillité.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME Des prières
particulières de ceux qui sont au continuel travail de l’œuvre
que dit ce livre.
ET
tout justement comme les méditations de ceux qui sont au continuel
travail de la grâce et de cette œuvre, soudainement se lèvent et
jaillissent sans voies ni moyens aucuns ;
tout justement de même font leurs prières. Je parle de leurs
prières particulières, non de ces prières qui sont ordonnées par
la sainte Église. Car ceux qui sont vrais ouvriers en cette œuvre,
ils n’ont en vénération aucune prière autant que ces dernières,
et aussi les font-ils telles et selon la forme et la loi qu’elles
ont été ordonnées par les saints Pères avant nous. Mais leurs
prières particulières se lèvent toujours plus soudain vers Dieu
sans aucune voie ni préméditation particulière, ni rien qui les
prépare ou les amène.
Et
si elles sont faites de mots, ce qu’elles sont rarement, alors
elles ne seront qu’en très peu de mots, oui, et le moins est le
mieux. Ah ! oui, et si
c’est un seul mot et très bref de syllabe, cela sera meilleur que
deux, à mon avis ; et
moins encore, si possible, considérant que c’est l’œuvre de
l’esprit, laquelle exige que celui qui la fait soit toujours au
plus haut et souverain sommet et à la pointe de l’esprit. Ce qui
peut être effectivement vérifié à l’exemple ci-après, pris
dans le cours de la nature. Un homme ou femme, effrayé soudain par
quelque accident tel que feu ou mort d’homme ou quelque autre que
ce soit, brusquement mis à l’extrémité de soi-même, est amené
par la hâte et la nécessité à crier ou supplier pour de l’aide.
Comment le fait-il ?
Assurément non point en beaucoup de mots et paroles, ni même en
nombreuses syllabes. Quoi donc alors ?
Il lui paraît impossible de s’arrêter en quelque long discours
pour proclamer en telle urgence son besoin et l’élan de son
esprit : aussi éclate-t-il affreusement dans son agitation
extrême et hurle-t-il un petit mot de guère plus d’une syllabe,
tel que : Oh ! ou Feu !
ou Malheur !
Et
tel ce petit mot de « Feu ! »
atteint plus rapidement et pénètre les oreilles des auditeurs, tel
aussi fait un petit mot d’une ou deux syllabes quand il est non
seulement prononcé ou pensé, mais encore uniquement formulé en
secret dans les profondeurs de l’esprit, lesquelles sont la
hauteur, puisqu’en esprit tout est un, la hauteur et la profondeur,
la longueur et la largeur. Et bien mieux ce petit mot pénètre-t-il
l’oreille du Dieu tout puissant, et plus tôt que telle
interminable psalmodie négligemment marmonnée entre les dents.
Aussi est-ce pourquoi il est écrit que la courte prière perce le
ciel.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME Comment et pourquoi
cette courte prière perce le ciel.
ET
pourquoi perce-t-elle le ciel, cette brève et courte prière d’une
unique syllabe ? Parce
que, certes, elle est priée en tout esprit : dans la hauteur et
dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de l’esprit qui
la prie. Dans la hauteur est-elle, puisque c’est avec toute la
puissance de l’esprit ;
et dans la profondeur, puisqu’en cette courte syllabe sont
contenues toutes les intelligences de l’esprit. Dans toute sa
longueur est-elle, car si toujours il pouvait ressentir ce qu’il
sent alors, toujours il crierait ainsi qu’il crie ;
et dans sa largeur elle est, car il veut à tous autres ce qu’il
veut pour soi-même.
À
ce moment est-il que l’âme, après la leçon de saint Paul,
« devient capable de
comprendre avec tous les saints - non pleinement et absolument, mais
en partie et d’une manière qui se trouve en rapport et harmonie
avec cette œuvre - quelle est la largeur et la longueur, la hauteur
et la profondeur » de
l’éternel Dieu et tout amour, puissance et sagesse. L’éternité
de Dieu est Sa longueur ;
l’amour est Sa largesse ;
la puissance est Sa hauteur ;
et la sagesse est Sa profondeur. Nulle surprise à ce qu’une âme
ainsi et aussi étroitement conformée par la grâce à l’image et
à la ressemblance de Dieu son créateur, soit aussitôt entendue de
Dieu ! Oui, serait-ce
même une âme tout accablée des péchés d’un grand pécheur,
lequel est comme s’il était l’ennemi de Dieu, et qu’elle
vienne par la grâce à crier de la sorte une brève syllabe dans la
hauteur et dans la profondeur, dans la longueur et la largeur de
l’esprit, elle n’en serait pas moins toujours, et par le bruit
brutal que fait son cri, ente et aidée de Dieu.
Vois
à l’exemple : si celui qui est ton ennemi mortel, soudain tu
l’entendais au comble de l’effroi crier ce petit mot de « feu »
ou « hélas ! »
ou « malheur ! »
alors sans considérer s’il est ou non ton ennemi, mais dans la
pure pitié de ton cœur tu serais ému et saisi de compassion par
l’angoisse de ce cri et tu te lèverais - oui, oui, serait-ce au
beau milieu de la nuit d’hiver !
- et tu irais à son secours pour l’aider à éteindre le feu ou
pour le conforter et l’apaiser dans sa détresse. Oh, Seigneur !
quand un homme peut en grâce devenir si pitoyable et miséricordieux
qu’il prenne en compassion son ennemi, nonobstant son inimitié,
quelle 126 pitié et quelle miséricorde alors aura Dieu pour un
tel cri spirituel de l’âme, fait et conçu dans la hauteur et dans
la profondeur, dans la longueur et la largeur de l’esprit, Lui qui
a par nature ce que l’homme a par grâce ?
Oh ! bien plus, bien
plus assurément aura-t-Il de miséricorde, et sans nulle
comparaison, puisque tant est plus proche la chose ainsi possédée
par nature que la chose éternelle qui vous est donnée par la
grâce !
COMMENCE ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME Comment priera un
parfait ouvrier de l’œuvre, et ce qu’est en elle-même la
prière ; et si quelqu’un prie avec des mots, quels mots
s’accordent le mieux au propre de la prière.
ET
c’est pourquoi faut-il prier dans la hauteur et dans la profondeur,
dans la longueur et la largeur de notre esprit. Et cela, non point
par mots et nombreuses paroles, mais en un petit mot d’une brève
syllabe.
Mais
que sera ce mot ?
Certes, il sera un mot tel qu’il s’accorde pour le mieux au
propre de la prière. Mais quel mot est donc tel ?
Voyons d’abord ce qu’est la prière proprement en elle-même ;
et ensuite nous connaîtrons plus clairement quel mot s’accordera
le mieux au propre de la prière.
La
prière est proprement en elle-même, non autre chose qu’un pieux
élan dirigé vers Dieu pour obtenir le bien et éloigner le mal. Et
donc, étant que tout le mal, ou par sa cause ou par état, est tout
entier compris et tenu dans le péché, ou Faute, il s’ensuit que
lorsque nous voulons intensément prier pour être délivrés du mal,
nous n’avons point à prononcer, ou dire, ou penser, ou avoir en
l’esprit autre chose, ni aucun autre mot que ce petit mot de
« Faute ».
Et lorsque nous voulons intensément prier pour obtenir le bien, nous
n’avons à crier, que ce soit par parole, par pensée ou par désir,
pas autre chose ni aucun autre mot que ce mot « Dieu ».
Car en Dieu est tout bien, ensemble par cause et par état ;
voilà pourquoi. Et ne t’étonne point que je pose ces mots à
l’exclusion de tous autres : car si j’en pouvais trouver de
plus courts, et qui continssent aussi pleinement tout le bien et tout
le mal comme font ces deux-là ;
ou autrement si Dieu m’avait enseigné à en prendre d’autres, ce
sont ceux-ci que j’aurais pris, et les premiers je les eusse
laissés là. Et ainsi je te conseille de faire toi-même.
Ne
va donc point te mettre en étude et recherche de mots, laquelle
étude ne te mènerait nullement en ton propos ni en cette œuvre,
puisque jamais on n’y parvient par l’étude, mais seulement par
la grâce. Et c’est pourquoi ne prends toi-même pour ta prière
point d’autres mots, malgré ceux que j’ai mis ici, si ce n’est
ceux que, par Dieu, tu te sens incité à prendre. Néanmoins, si
Dieu te portait à prendre les dits, alors mon conseil est que tu ne
les quittes point : j’entends et veux dire pour le cas où tu
prierais en paroles, car autrement point. Pourquoi ?
c’est que ce sont des mots tout à fait courts. Mais pour tant que
soit si grandement recommandée ici la brièveté de prière, jamais
cependant sa fréquence n’a du tout à être ralentie. Car c’est
prier, comme il a été dit, dans la longueur de l’esprit ;
et jamais ne devrait cesser ni s’interrompre une telle prière,
jusques à temps qu’elle ait pleinement obtenu ce après quoi elle
soupirait. Et l’exemple, nous le voyons à cet homme ou cette femme
dans l’épouvante comme décrits ci-dessus, lesquels en effet ne
cessent non plus de crier ce petit mot de « feu »,
ou cet autre de « malheur »,
tant et aussi longtemps qu’ils n’ont point obtenu le plus grand
soulagement et le plus grand secours dans leur détresse.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME Qu’en le temps de cette
œuvre, l’âme ne donne aucune attention ni considération
particulière à aucun vice en soi-même et aucune vertu en soi-même.
ET
toi, fais de même, que ton esprit soit tout empli de la
signification spirituelle de ce mot « faute »,
et sans considération plus particulière à aucune sorte de péché
que ce soit, péché véniel ou péché mortel : Orgueil, Colère
ou Envie, Convoitise, Paresse, Gourmandise ou Luxure. Que fait au
contemplatif que ce soit tel péché ou tel autre, ou de quelle
gravité il est. Puisque tous les péchés, il les voit - je veux
dire pendant le temps de cette œuvre - également graves en
eux-mêmes, du fait que le moindre péché le sépare de Dieu et le
retranche de sa paix spirituelle.
Et
que tu aies sentiment de cette « faute »
ou péché comme d’un bloc massif et tu ne sais jamais quoi, mais
rien autre que toi-même. Et crie alors sans cesse en esprit cet
unique « Faute !
faute ! faute !
Las ! las !
las ! »
Lequel cri spirituel, tu apprendras bien mieux de Dieu par
l’expérience, que par la parole d’aucun homme quel il soit. Car
le meilleur est ce cri en toute pureté d’esprit, sans nulle pensée
particulière ni énoncé d’aucune parole ;
à moins toutefois, ce qui est en de rares moments, que par excès et
abondance, l’esprit éclate soudain en paroles, le corps et l’âme
étant tous deux emplis et accablés du chagrin et de l’empêchement
du péché.
Et
de même façon feras-tu de ce petit mot de « Dieu » :
que ton esprit soit tout empli de sa signification spirituelle, et
sans aucune considération plus particulière à aucune de Ses
œuvres, corporelle ou spirituelle, si bonne, ou meilleure, ou
excellente soit-elle - ni non plus à aucune vertu, que puisse
susciter en l’âme humaine quelque grâce que ce soit ;
et nullement tu ne chercheras à voir si c’est Humilité ou
Charité, Patience ou Abstinence Espérance, Foi ou Tempérance,
Chasteté ou volontaire Pauvreté. Que fait cela au contemplatif ?
Puisqu’en toute vertu il trouve et voit, reconnaît et a sentiment
de Dieu ; car en Lui
sont toutes choses, tout ensemble par cause et par état. C’est
pourquoi les contemplatifs {pensent que s’ils ont Dieu, ils ont et
possèdent tout bien, et par suite ils ne convoitent rien par
considération plus particulière, rien que le seul bien : Dieu.
Et toi, fais de même aussi loin que tu le pourras par la grâce :
et entends Dieu en tout, et en tout Dieu, afin qu’il n’y ait
œuvre en ton esprit et en ta volonté autre que Dieu seul. Mais
parce que tant, et tout aussi longtemps que tu vis en cette misérable
vie, c’est ton lot de toujours avoir en quelque part le sentiment
de cette horrible et puante masse du péché, telle que si elle était
unie et fondue avec la substance de ton être, alors et c’est
pourquoi tu penseras alternativement et prendras les deux mots :
« Faute »
et « Dieu »,
ayant cette connaissance générale que si tu as Dieu, alors tu seras
défait du péché ; et
si tu peux te défaire du péché, alors tu posséderas Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME Qu’en toutes œuvres
dessous celle-ci, il faut que les hommes gardent discrétion ; mais
en celle-ci, aucune.
ET
plus loin, si tu me demandes quelle discrétion tu dois avoir et
mettre en cette œuvre, je te réponds et te dis : exactement
aucune ! Car en toutes
tes autres actions tu mettras de la discrétion, comme à manger,
boire, dormir ou protéger ton corps du froid et du chaud trop
violents, ou longuement prier ou lire, ou échanger des paroles avec
ton prochain. En tout cela tu auras à garder la discrétion, de
telle sorte que ce ne soit ni trop, ni trop peu. Mais en cette œuvre,
tu ne tiendras et n’auras à tenir aucune mesure : car je
souhaiterais que tu pusses ne jamais cesser au long de toute la
longueur et le temps de ta vie.
Je
ne dis pas que tu y persévéreras et persisteras toujours avec une
égale vigueur et fraîcheur, puisque cela ne peut pas être. Car il
y aura la maladie parfois, et d’autres désordres et fâcheuses
dispositions du corps et de l’âme, et maintes autres nécessités
de nature, lesquelles te retiendront bien assez, et souvent te feront
descendre du haut de ce travail. Mais je dis que tu devrais toujours
et sans cesse y être, soit tout sérieusement et directement, soit
avec plus de jeu ;
c’est-à-dire que tu l’aies toujours : soit de fait et en
œuvre, soit d’intention et en volonté. Et c’est pourquoi, pour
l’amour de Dieu, garde-toi tant et du mieux que tu pourras de la
maladie, afin de n’être pas toi-même, autant qu’il est
possible, la cause de ta faiblesse. Car c’est en vérité que je te
dis que cette œuvre réclame une très grande et complète
tranquillité et une entière et pure disposition, tant de corps que
d’âme.
Donc,
pour l’amour de Dieu, mets de la discrétion dans le gouvernement
de ton corps comme de ton âme, et tiens-toi en santé autant que tu
le peux. Et si la maladie survient malgré ton effort, prends-la en
patience et remets-t’en humblement à la miséricorde, de Dieu :
et alors c’est tout, ce qu’il faut. Car je te le dis en vérité,
il y a bien des fois où la patience dans la maladie et en diverses
autres tribulations plaît à Dieu beaucoup plus que toute dévotion
qu’il te plaît avoir et que te permet la santé.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME Qu’à ne mettre
aucune discrétion en celle-ci, les hommes auront la discrétion en
toutes les autres choses ; et autrement jamais.
MAIS
peut-être vas-tu me demander comment tu te conduiras et gouverneras
avec discrétion en la nourriture, le sommeil, et toutes ces autres
choses. À quoi je pense te répondre très brièvement :
« Prends ce qui
vient. » Sois toujours
et sans cesse à l’œuvre dans cette œuvre, sans discrétion
aucune, et tu auras le bon discernement pour commencer et finir
toutes les autres œuvres avec une grande discrétion. Car il m’est
impossible de penser qu’une âme qui jour et nuit persévère et
poursuit cette œuvre sans cesse ni discrétion aucune, puisse jamais
errer et se tromper en quelqu’une des autres activités et
occupations extérieures ;
et autrement, au contraire, elle ne peut qu’errer toujours, à mon
avis.
Et
c’est pourquoi, si je puis avoir cette œuvre dans le fond de mon
âme toujours en considération activement et attentivement, alors je
voudrai n’avoir qu’inattention pour le manger et le boire, le
sommeil ou la conversation et toutes mes autres actions extérieures.
Et certes, j’ai la pensée bien assurée qu’avec cette
inattention ou indifférence, je parviendrai à mettre et garder la
discrétion en ces choses, plutôt qu’en m’occupant d’elles
activement comme si je voulais, par la considération de ces mêmes
choses, leur poser une limite et fixer une mesure. En vérité, je ne
viendrai jamais à l’y mettre ce faisant, quels que soient mes
actes et mes paroles sur ce point. Laissons dire aux hommes ce qu’ils
veulent, et à l’expérience le témoignage et la preuve.
Aussi
donc, élève ton cœur dans un aveugle élan d’amour ;
et recueille-toi tantôt sur « Faute »
et tantôt sur « Dieu ».
Dieu que tu voudrais avoir ou posséder, et la faute ou péché dont
tu voudrais être délivré. Parce que Dieu te manque ;
et le péché, tu n’es que trop sûr de l’avoir. Dieu bon vienne
à présent à ton secours, puisqu’à présent tu as besoin !
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME Qu’il faut
absolument que l’homme perde toute idée et tout sentiment de son
être propre, si la perfection de cette œuvre doit réellement être
touchée par l’âme en cette vie.
REGARDE
qu’en ton intelligence et en ta volonté rien n’œuvre que Dieu
seul. Et tâche à abattre toute connaissance et tout sentiment de
quoi que ce soit au-dessous de Dieu ;
et rejette bien loin toutes choses sous le nuage d’oubli. Et tu
dois comprendre que tu n’as pas seulement à oublier en cette œuvre
toutes les autres créatures que toi-même et aussi leurs actions ou
les tiennes, mais encore que tu as, en cette œuvre, à oublier
ensemble et toi-même et tes propres actions pour Dieu, non moins que
les autres créatures et leurs actions. Car c’est le propre et la
condition de qui aime parfaitement, non seulement d’aimer ce qu’il
aime plus que soi-même, mais aussi et encore en quelque sorte de se
haïr soi-même pour l’amour de ce qu’il aime.
Ainsi
faut-il que tu fasses toi-même de toi-même : tu dois prendre
en dégoût et t’ennuyer de tout ce qui se fait en ton intelligence
et en ta volonté, à moins qu’il n’y soit que Dieu seul. Parce
que tout ce qui est autre, assurément, quoi que ce soit, cela est
entre toi et ton Dieu. Et rien d’étonnant que tu le détestes et
haïsses, de penser à toi-même, quand il te faut toujours avoir
sentiment du péché, cet horrible et puant bloc massif de tu ne sais
pas quoi, lequel est entre toi et ton Dieu : cette masse pesante
qui n’est point autre chose que toi-même. Car il te faut penser
qu’il est uni et fondu avec la substance de ton être, ah !
comme s’il n’y avait pas de différence et de partage.
Et
c’est pourquoi renverse et abats toute connaissance et sentiment
des créatures de toutes espèces, mais tout particulièrement de
toi-même. Car c’est de cette connaissance et de ce sentiment de
toi-même que dépendent ta connaissance et ton sentiment des autres
toutes créatures, lesquelles toutes, au regard de cela, seront
facilement oubliées. Car tu verras, en te mettant activement
toi-même au fait et à l’épreuve, que lorsque tu auras oublié
toutes les autres créatures et toutes leurs œuvres, oui, et les
tiennes propres au surplus, il y aura encore de vivant entre toi et
ton Dieu, une connaissance nue et un sentiment de ton être propre,
lesquels devront toujours être détruits jusque le temps que tu
sentiras sûre et vraie la perfection de cette œuvre.
COMMENCE ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME Comment une âme se
disposera pour sa part, afin de détruire toute connaissance et
sentiment de son être propre.
MAIS
à présent tu me demandes comment tu pourras détruire cette nue
connaissance et sentiment de ton être propre. Car peut-être bien
vas-tu penser que si cela était détruit, tous autres empêchements
seraient détruits ; et
si tu penses ainsi, tu penses exactement vrai. Mais à cela, je te
réponds et dis que sans une toute particulière grâce, tout
librement donnée de Dieu, et en outre, de ta part, sans une aptitude
et capacité pleinement accordées à recevoir cette grâce, cette
nue connaissance et sentiment de ton être ne peuvent d’aucune
façon être détruits. Et cette aptitude ou capacité n’est rien
autre chose qu’une extrême et profonde affliction spirituelle.
Mais
en cette affliction, il importe et il est nécessaire que tu aies et
mettes de la discrétion, à cette manière : tu seras attentif,
au temps de cette affliction, à ne point par trop rudement efforcer
ou ton corps ou ton esprit, mais au contraire à être tout
tranquille assis comme dans le dessein de dormir, tout pénétré et
plongé dans l’affliction. Car voici l’affliction véritable,
voici la parfaite affliction ;
et heureux celui qui peut y parvenir !
Tous les hommes ont des sujets d’affliction : mais plus que
tous et particulièrement, celui qui sait et a le sentiment de ce
qu’il est. Tous les autres chagrins, par comparaison à cette
affliction, ne sont que comme jeux à côté de la gravité. Car
celui peut avoir grande et grave affliction, qui non seulement sait
et sent ce qu’il est, mais, et encore, sait et a le sentiment qu’il
est. Et qui n’a jamais ressenti cette affliction, qu’il s’afflige
alors : car jamais jusqu’ici il n’a connu l’affliction
parfaite. Laquelle affliction, lorsqu’elle est obtenue, purifie
l’âme non seulement du péché, mais aussi de la peine qu’elle a
méritée du péché ;
puis encore elle fait l’âme : capable de recevoir cette joie,
laquelle relève l’homme de toute connaissance et sentiment de son
être.
Bien
conçue en la vérité, cette affliction est toute pleine d’un
saint désir ; et
autrement, il n’y aurait homme jamais qui pût la subir et
supporter. Car si ce n’était que son âme fût tant soit peu
nourrie d’une manière de réconfort par son juste travail, il ne
serait autrement pas capable de supporter la peine qu’il a de la
connaissance et du sentiment de son être. Car si souvent veut-il
avoir la connaissance et le sentiment vrais de son Dieu (autant que
faire se peut ici) aussi souvent il sent qu’il ne le peut :
car toujours plus il trouve sa connaissance et son sentiment comme
occupés et tout remplis du bloc massif, horrible et puant, de
soi-même ; lequel il
lui faut toujours détester et haïr et toujours rejeter, s’il veut
être parfait disciple de Dieu, et par Lui enseigné sur le mont de
la perfection ; et si
souvent, cela, qu’il va presque jusqu’à la folie dans son
affliction. C’est à ce point qu’il pleure et se lamente, lutte
et combat, pousse des jurements et des cris d’exécration ;
et, pour le dire en bref, il lui paraît si lourd à porter, ce
pesant fardeau de soi-même, que jamais plus il ne s’inquiète de
ce qui peut lui arriver tant que Dieu n’a point été satisfait et
qu’il ne lui aît complu.
Et
pourtant au milieu de toute cette affliction, il ne désire point de
ne pas être : parce que ce serait démence diabolique et haine
de Dieu. Au contraire il lui plaît tout à fait d’être, et il
rend grâces du profond du cœur à Dieu de l’excellence et du don
qu’Il lui a fait de cet être : car tout ce qu’il désire et
ne cesse de désirer, c’est de perdre et quitter la connaissance et
le sentiment de son être.
Cette
désolation et ce désir, il appartient à chaque âme de les avoir
et les sentir en elle, que ce soit d’une manière ou d’une
autre : selon que daigne Dieu l’apprendre et enseigner à Ses
disciples spirituels avec Son bon plaisir et d’après leurs
aptitudes et capacités de corps et d’âme, le degré où ils sont
et leur tempérament, jusque le temps où, s’Il le permet, ils
pourront être unis à Dieu en charité parfaite - autant qu’il se
peut ici-bas.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME Un bon
éclaircissement de quelques et certaines illusions et erreurs qui
peuvent survenir en cette œuvre.
MAIS
je te dis une chose : c’est qu’en cette œuvre un jeune
disciple, lequel n’a point encore la pratique et l’expérience du
travail spirituel, peut très facilement être pris dans l’erreur
et peut-être, à moins qu’il ne montre aussitôt de la prudence et
n’ait la grâce de cesser et humblement se soumettre à son
directeur, risquer la ruine de ses forces physiques et le ravage de
ses forces intellectuelles et spirituelles, au point de tomber en
démence. Et tout cela par suite de l’orgueil, des passions
charnelles et de la curiosité de l’intelligence.
Cet
errement peut survenir en la manière que voici. Un jeune homme ou
une femme, nouveaux en l’école de la dévotion, a entendu parler
de cette affliction et de ce désir, apprenant par lecture ou par
parole que l’homme doit lever son cœur vers Dieu et n’avoir de
cesse en son désir de ressentir l’amour de son Dieu. Et aussitôt
les voilà, dans la curiosité de leur intelligence, comprenant ces
mots non point spirituellement, comme ils doivent être entendus,
mais charnellement dans la sensibilité et matériellement dans le
corps ; et ils
s’efforcent dans leurs cœurs de chair qu’ils malmènent dans
leurs poitrines. Faute de la grâce, et par esprit d’orgueil et de
curiosité, ils brutalisent leurs veines et leurs forces corporelles
si rudement et si bestialement qu’au bout d’un temps très court,
ils tombent dans la frénésie ou dans la mélancolie, et une sorte
de languide faiblesse de corps et d’âme, laquelle les porte à se
détourner d’eux-mêmes pour chercher au dehors quelque fausse ou
quelque vaine charnelle consolation corporelle, comme pour une
récréation du corps et de l’esprit. Ou alors, s’ils ne tombent
pas en ceci, ils gagnent par leur aveuglement spirituel, par les
violences faites à la nature dans leurs poitrines et leurs cœurs de
chair pendant le temps de ce travail non point spirituel, mais
hostilement bestial, et ils obtiennent d’avoir leurs poitrines
enflammées d’une chaleur hors nature dont la cause sera ce mauvais
gouvernement et ce dérèglement du corps par l’hostile travail ;
ou encore quelque fausse chaleur conçue en eux et suscitée par le
Démon, leur ennemi spirituel, et dont la cause sera leur orgueil et
la chair et leur curiosité d’esprit. Et cependant, peut-être, ils
imagineront que c’est le feu de l’amour obtenu et mérité de la
grâce et de la bonté du Saint-Esprit.
En
vérité, de cette illusion et de toutes celles qu’elle entraîne,
il sort beaucoup de mal : hypocrisie, hérésie et erreur en
grande quantité. Car bien vite après une expérience et un
sentiment pareillement faux, vient une fausse science et connaissance
de l’école du Démon ;
comme aussitôt après une expérience et un sentiment vrais, vient
une vraie connaissance de l’école de Dieu. Parce que, je te le dis
en vérité, le diable a ses contemplatifs comme Dieu a les Siens.
Cette
illusion du faux sentiment et de la fausse connaissance qui le suit,
a des variations étonnamment diverses et nombreuses selon la
diversité des états, des tempéraments et de la subtilité de ceux
qui y sont pris et trompés ;
comme a, semblablement, le vrai sentiment et la connaissance de ceux
qui y sont sauvés. Mais je ne pose ici pas d’autres errements que
ceux auxquels je pense que tu puisses être exposé, si tu te mets
jamais au travail de cette œuvre. Car quel serait le profit pour toi
de savoir comment tels grands clercs, ou tels hommes et femmes à des
degrés autres que le tien, sont trompés ?
Tout à fait nul, assurément. Et c’est pourquoi je ne t’en dis
pas plus que ce qui peut t’assaillir toi-même si tu travailles à
cette œuvre ; et ce que
je t’ai dit, c’est en sorte que tu aies de la prudence avec cela
dans ton effort et ton travail, si jamais tu devais être attaqué.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME Un bon enseignement
comment l’homme doit fuir ces illusions, et comment il doit œuvrer
plus par une inclination de l’esprit que par les violences et la
rudesse faites au corps.
ET
c’est pourquoi pour l’amour de Dieu sois prudent en cette œuvre,
et ne malmène ni trop rudement ni outre mesure ton cœur dans ta
poitrine : mais travaille plus par penchant et avec le désir
que par quelque inutile force et violence. Car plus il y a de
penchant, plus humble tu seras et plus spirituel ;
et plus il y a de rudesse, plus tu seras corporel et bestial. Donc
sois prudent, car certainement pour ce cœur bestial qui prétendait
atteindre la haute montagne de cette œuvre : il sera rejeté à
coups de pierre. Les pierres sont dures et sèches, quant à elles,
et elles blessent très douloureusement où elles frappent. Et telles
aussi sont ces rudesses de la contrainte : dures assurément
quand elles sont attachées au sentiment de la chair et du corps, et
sèches entièrement de toute connaissance de la grâce ;
et elles blessent très douloureusement l’âme imprudente et
l’empoisonnent des simulacres imaginaires des démons. Aussi donc
sois prudent avec cette bestiale rudesse, et apprends à aimer par
désir, avec un comportement modeste et doux tant du corps que de
l’âme ; reçois avec
civilité et accepte humblement la volonté de notre Seigneur, et ne
te jette pas dessus, tel le lévrier vorace, quelque cruelle que soit
ta faim. Et s’il s’en peut parler comme en jouant : ce que
je te conseille, c’est de faire en toi de sorte que, refrénant
l’impétueux et violent mouvement de ton esprit, ce soit comme si
tu ne voulais à aucun prix qu’Il sût jamais combien pressé est
ton désir de Le voir, de Le posséder ou d’avoir sentiment de Lui.
C’est
ici parler par enfantillage et manière de jeu, penses-tu peut-être ?
Mais je suis bien persuadé que qui aura la grâce de faire comme
j’ai dit, et en aura l’expérience, il aura sentiment de jouer
joyeusement un heureux jeu avec Lui, comme avec son enfant fait le
père en l’embrassant et l’étreignant, ce dont il sera fort aise
lui aussi.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME Un léger enseignement
de cette œuvre en la pureté du cœur, déclarant comment il est
qu’une âme montrera son désir à Dieu d’une manière, et vous
au contraire d’une autre manière aux hommes.
REGARDE
à n’avoir de surprise aucune parce que j’ai ainsi parlé avec
enfantillage et comme follement et en quittant la naturelle
discrétion, car je l’ai fait pour certaines raisons, et m’y
sentant porté depuis bien des jours, ce me semble, pour toi
maintenant aussi bien que pour quelques autres de mes particuliers
amis en Dieu, à la fois sentant ainsi, pensant ainsi et parlant
ainsi.
Et
voici l’une des raisons pourquoi je t’ai dit et prié de cacher
de Dieu ton désir. C’est que j’ai foi qu’il viendra plus
clairement à Sa connaissance, pour ton profit et l’accomplissement
de ton vœu, par cette occultation susdite, que par aucune
démonstration dont je pense que tu puisses faire preuve et donner
cependant. Puis une autre raison est que je voudrais, par une
démonstration pareillement occultée, te tirer hors des brutalités
grossières du sentiment corporel pour t’amener à la pureté et à
la profondeur du sentiment spirituel ;
et ainsi, par suite et enfin, t’aider à nouer le nœud spirituel
du brûlant amour entre toi et ton Dieu, en l’union spirituelle et
la conformité de volonté.
Cela,
tu le connais parfaitement : que Dieu est un Esprit ;
et à quiconque il reviendra d’être uni à Lui, il appartiendra
que ce soit dans la réalité véritable et la profondeur de
l’esprit, loin de toute apparence ou imagination corporelle. La
chose sûre, c’est que toute chose est connue de Dieu et que rien
ne peut être caché à Sa connaissance, pas plus les choses
corporelles que les spirituelles. Mais une chose lui est d’autant
plus manifestement montrée et connue, qu’elle est plus cachée
dans la profondeur de l’esprit ;
étant qu’Il est Esprit, elle lui est beaucoup plus ouverte que
toute chose autrement mêlée et enfouie en quelque élément
corporel que ce soit. Car toute chose corporelle est plus éloignée
de Dieu, selon le cours naturel des choses, que la chose spirituelle
quelle qu’elle soit. Pour cette raison, il apparaît que tant que
notre désir reste mêlé de quelque matière corporelle - comme il
est lorsque nous nous tendons de tout notre effort ensemble d’esprit
et de corps - aussi longtemps est-il plus loin de Dieu, et bien plus
loin qu’il ne serait s’il venait, par plus de dévotion et plus
de penchant, dans la sobriété, la pureté et la profondeur de
l’esprit.
Et
ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de la raison
pourquoi je t’ai prié enfantinement de couvrir et cacher de Dieu
le mouvement de ton désir. Mais là, je ne t’ai pas prié de le
cacher tout entièrement, ce qui serait demander une chose folle et
complètement impossible et serait la demande d’un fou. Ce que je
te demande, c’est de faire en toi ce mouvement de le cacher. Et
pourquoi t’en prié-je ? Assurément pour cela que je voudrais
que tu l’engendrasses dans la profondeur de l’esprit, loin de
toute rudesse et grossièreté de quelque corporel mélange, lequel
le ferait d’autant moins spirituel, et d’autant plus éloigné de
Dieu ; puis encore parce
que je sais et connais parfaitement que plus ton esprit a de
spiritualité, moins aussi il a de corporel, et donc plus près
est-il de Dieu, plus Lui plaît-il et d’autant plus clairement
peut-il être vu de Lui. Non point que Son regard puisse jamais sur
aucune chose être plus clair que sur une autre, ni à aucun moment
plus qu’à aucun autre, puisqu’il est éternellement immuable ;
mais parce que tu Lui complais mieux ainsi en la profondeur et pureté
d’esprit, car Il est un Esprit.
Et
encore une autre raison pourquoi je t’ai dit de faire en toi qu’Il
ne connût ton désir, c’est que toi, et moi-même et tous tant que
nous sommes, nous demeurons très capables de comprendre et concevoir
corporellement une chose qui est dite spirituellement, en sorte que
peut-être, si je t’avais prié de montrer et manifester le
mouvement de ton cœur à Dieu, peut-être eusses-tu voulu Lui en
donner une démonstration corporelle, soit en geste ou en voix ou en
parole ou en quelque autre grossière corporelle expression, ainsi
qu’il est lorsque tu dois montrer à un autre homme une chose qui
est cachée dans ton cœur ;
et ainsi ton œuvre eût été impure. Car c’est d’une manière
qu’une chose doit être montrée à l’homme ;
et d’une autre manière à Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME Comment Dieu veut être
servi à la fois par le corps et par l’âme, et comment il
récompense les hommes en l’un et l’autre ; et comment il faut,
pour les hommes, connaître quand sont bonnes, et quand mauvaises,
toutes ces harmonies et autres suavités qui tombent en le corps au
moment de la prière.
JE
ne dis point ceci parce que je veux que tu te prives et retiennes en
quel moment que soit, si tu t’y sens porté, de prier par ta
bouche, ou de te prendre soudain, par abondance de piété et grande
ferveur en ton esprit, à parler à Dieu comme à homme, lui disant
quelque bonne parole ainsi que tu t’y sens porté, telle que :
« Bon Jésus !
Beau Jésus ! Doux
Jésus ! »
ou toute autre semblable !
Non ! à Dieu ne plaise
que tu le prennes de la sorte !
Car en vérité, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ;
et Dieu ne permettrait que je départisse ce que Dieu a couplé et
uni : le corps et l’esprit. Car Dieu veut être servi par le
corps et par l’âme à la fois tout ensemble, comme il sied, et il
retournera en récompense sa béatitude à la fois dans le corps et
dans l’âme. Et en gage et prémices de cette récompense, parfois,
ici en cette vie, Il embrasera le corps de Ses dévots serviteurs :
non pas une fois ou deux, mais peut-être bien très souvent selon
qu’il Lui plaît, l’emplissant de merveilleuses douceurs et
consolations. Certaines desquelles douceurs et consolations ne
viendront pas de dehors dans le corps par les fenêtres de notre
entendement, mais de dedans : surgissant et jaillissant de
l’excès et abondance de félicité spirituelle et d’une vraie
dévotion en l’esprit. Celles-là n’ont point à être tenues
pour suspectes et, pour le dire en bref, celui qui les ressent, je
suis certain qu’il ne saurait les avoir en suspicion.
Mais
toutes les autres délices, harmonies et consolations, lesquelles
arrivent de dehors tout soudain et tu ne sais jamais d’où, je te
supplie de les avoir en suspicion. Car elles peuvent être des deux :
ou bonnes ou mauvaises ;
par un bon ange provoquées quand elles sont bonnes, et par un
mauvais ange si elles sont mauvaises. Mais celles-ci ne sauraient en
aucune façon être mauvaises si leurs illusions et tromperies, dues
à la curiosité d’esprit et au désordre des élans du cœur
charnel, sont repoussées comme je t’ai enseigné, ou mieux encore
si tu le peux. Et pourquoi ?
Assurément par la cause de ce réconfort, c’est-à-dire par le
pieux élan de l’amour, lequel ressort du pur esprit et habite en
la pureté du cœur. Il y est suscité par la main du tout-puissant
Dieu sans moyens et sans voies ;
et par là il a en propre d’être toujours éloigné de toute
imagination ou de quelque erroné jugement, fausse opinion ou autre,
ainsi qu’il peut arriver à l’homme en cette vie.
Quant
aux autres toutes consolations et douceurs et harmonies, comment
savoir si elles sont bonnes ou mauvaises ?
je suis d’avis de ne pas te le dire à présent, et cela parce que
cela ne me paraît pas nécessaire. En effet, tu peux le trouver
écrit en une autre place dans l’œuvre d’un autre homme, et
mille fois mieux que je ne saurais le dire ou l’écrire : et
ainsi pourras-tu et seras-tu capable de ce que j’ai mis ici,
beaucoup mieux que ce que j’ai dit. Alors à quoi bon ?
C’est pourquoi, donc, je ne m’y attarderai et ne me donnerai de
la tablature pour satisfaire au désir de ton cœur, duquel tu m’as
fait démonstration jusqu’ici en paroles, et qui est maintenant en
actes.
Mais
il y a ceci que je peux te dire de ces harmonies et délices qui
viennent par les fenêtres de l’entendement et des sens, et qui
peuvent être les deux : bonnes ou mauvaises. Que tu en fasses
usage sans aucune cesse en cet aveugle et pieux et consentant élan
d’amour que je t’ai dit : et alors je n’ai de doute aucun
qu’il ne sache parfaitement te renseigner à leur sujet. Et si
pourtant tu devais t’en étonner au prime abord, du fait qu’elles
te seraient inconnues, néanmoins cet élan et ce mouvement en toi
doit faire que si ferme soit lié ton cœur, que tu ne donneras
aucune manière d’importance ni ajouteras grande foi à ces
délices, tant qu’elles seront avant le temps où tu en sois
intérieurement assuré, soit merveilleusement par l’Esprit de
Dieu, ou sinon, extérieurement par le conseil de quelque prudent
père.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME L’essence et
substance de toute perfection n’est rien autre qu’une bonne
volonté ; et comment toutes ces délices et harmonies et autres
consolations que l’on peut avoir en cette vie, ne sont rien que
guère des accidents.
ET
c’est pourquoi je te prie, obéis avec docilité et de bonne grâce
à cet humble élan d’amour en ton cœur, et suis-le fidèlement :
car il veut être ton guide en cette vie et te conduire à la
béatitude en l’autre vie. Il est l’essence et substance de toute
bonne existence et sans lui, il n’est bonne œuvre qui puisse avoir
commencement ou fin. Il n’est rien autre qu’un bon vouloir et une
conformité de volonté à Dieu, et une manière de félicité et
parfaite plaisance que tu sens en ta volonté pour tout ce que fait
Dieu.
Pareille
bonne volonté est la substance de toute perfection. Toutes douceurs,
délices et consolations corporelles ou spirituelles, aussi saintes
soient-elles, ne lui sont que comme des accidents et ne font rien que
dépendre de cette bonne volonté. Accidents, les ai-je dits, car ils
peuvent en effet ou survenir ou manquer sans lui ajouter rien ni rien
lui retrancher. J’entends bien : en cette vie, car il n’en
sera pas ainsi en la béatitude du ciel où ces délices seront une
et sans partage avec la substance, comme sera le corps avec l’âme :
ce corps en lequel elles se déversent. Et ainsi est leur substance
ici, non autre chose qu’une bonne volonté spirituelle. Et certes
je pense que pour celui qui parvient et touche à la perfection de ce
vouloir, autant qu’il est ici possible, il ne saurait y avoir de
délices ou consolations susceptibles d’arriver à quiconque en
cette vie, qu’il ne soit aussi content et joyeux de ne pas avoir,
si telle est la volonté de Dieu, que de sentir et avoir.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME Quel est le chaste amour ;
et comment en de certaines créatures telles consolations sensibles
ne sont que rarement, et en d’autres, très fréquentes.
ET
par ceci, tu peux voir et comprendre que nous ayons à commander
notre entière conduite d’après cet humble élan d’amour en
notre volonté. Et à toutes ces autres délices et consolations,
pour si agréables et saintes qu’elles soient, nous ne devons
montrer, s’il est séant de le dire, qu’une sorte d’indifférence.
Qu’elles viennent, et bienvenues sont-elles. Mais ne te penche
point trop vers elles, en crainte de faiblesse : car demeurer
par trop longtemps en de telles émotions et larmes si suaves, cela
t’enlèverait tes forces beaucoup trop. Peut-être même en
viendrais-tu à aimer Dieu pour elles, ce dont tu auras le sentiment
si tu grommelles et grognes par trop, quand elles font défaut. Et
s’il en est ainsi, alors ton amour n’est encore ni chaste ni
parfait.
Car
un amour parfait et chaste, s’il souffre que le corps soit nourri
de consolations par la présence d’émotions et larmes si suaves,
néanmoins ne proteste et grogne aucunement quand elles font défaut
selon la volonté de Dieu, mais au contraire en est heureux et
satisfait. Et ceci encore que, chez de certaines créatures, il ne
soit pas commun qu’elles fassent défaut, alors que de pareilles
délices et consolations chez d’autres créatures ne sont que
rares.
Et
tout ceci est selon la disposition et l’ordonnance de Dieu, tout
entièrement pour le profit et le besoin des diverses créatures. Car
il est de certaines créatures si faibles et si tendres en esprit,
qu’à moins qu’elles ne soient confortées au sentiment de telles
délices, elles ne pourraient aucunement supporter ni soutenir la
variété des tentations et tribulations dont elles ont à pâtir
corporellement et spirituellement, en cette vie, de la part de leurs
ennemis. Et d’autres il y a, lesquelles sont si faibles en leur
corps, qu’elles ne peuvent faire de grandes pénitences pour se
purifier ; et ces
créatures-là, dans sa pleine grâce, notre Seigneur veut les
purifier en l’esprit par de tels sentiments suaves et telles
larmes. Et encore, d’autre part, y a-t-il certaines créatures qui
sont d’esprit si vigoureux et fort qu’elles peuvent trouver assez
de réconfort en leur âme, à offrir révérencieusement cet humble
élan d’amour et la conformité de volonté, lesquelles créatures
n’ont elles-mêmes pas tellement besoin du réconfort de ces
délices et sentiments corporels. D’entre toutes, l’une plus que
l’autre, laquelle est la plus sainte et la plus chère à Dieu ?
Dieu le sait, et pas moi.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME Que les hommes doivent
avoir grande attention et prudence, afin de ne comprendre
corporellement une chose dite spirituellement ; et qu’il est
particulièrement bon d’être attentif et prudent à ces deux
mots : « dedans » et « en haut ».
C’est
pourquoi obéis humblement à cet aveugle élan d’amour dedans ton
cœur. Et je n’entends ici ton cœur corporel et de chair, mais ton
cœur spirituel, lequel est ta volonté. Et sois bien attentif, que
tu ne conçoives point corporellement ce qui est dit spirituellement.
Car je te le dis en vérité, ces conceptions et idées corporelles
et charnelles de ceux qui ont l’intelligence imaginative et
l’esprit de curiosité, elles sont cause de beaucoup d’erreur.
Tu
as pu voir un exemple de cela, par ce que je t’ai dit et prié de
cacher de Dieu ton désir au dedans de ce qui est en toi. Car il se
peut, si je t’avais dit de montrer ton désir à Dieu, que tu
eusses conçu la chose plus corporellement que tu ne le fais quand je
te prie de le cacher. Parce que tu sais bien que tout ce qui est
volontairement caché se trouve enfoui et jeté dans la profondeur de
l’esprit. Aussi est-ce mon opinion qu’il est grandement
nécessaire d’avoir une extrême prudence' et attention à bien
entendre les mots qui sont dits avec une intention spirituelle, afin
que tu les comprennes et conçoives non pas corporellement niais
spirituellement, en le sens qu’ils ont ;
et tout particulièrement faut-il bien veiller à ce mot « dedans »
et à ce mot « en
haut ». Car à mal
entendre ces deux mots, il échoit mainte erreur et illusion à celui
qui se propose d’être ouvrier en l’œuvre spirituelle, selon mon
jugement ; ce que je
sais fort bien, partie par expérience, et partie par ouï-dire. Et
de ces illusions, je crois devoir te parler quelque peu, selon mon
jugement.
Un
jeune disciple en l’école de Dieu, nouvellement détourné du
monde, celui-là va s’imaginer que, pour un peu de temps qu’il
s’est livré à la pénitence et à la prière, suivant le conseil
pris à la confession, il est alors capable d’entreprendre et de
prendre sur lui de travailler à l’œuvre spirituelle dont il a
entendu parler soit par paroles ou par lectures, soit encore qu’il
en ait lu quelque chose par lui-même. Et par suite, quand il lit ou
entend quelque description du travail spirituel - et notamment
comment un homme « doit
rentrer au dedans de soi-même »
ou comment il doit « se
dépasser soi-même » -
aussitôt, tant par aveuglement d’âme que par charnelle curiosité
d’esprit, il s’imagine entendant mal et se méprenant sur ces
mots, être appelé par la grâce à travailler à cette œuvre,
parce qu’il sent en soi un désir et penchant naturels vers les
choses cachées. Et c’est à tel point que si son directeur
spirituel ne veut point lui accorder de se mettre à œuvrer en cette
œuvre, aussitôt le voilà grommelant contre ce directeur et pensant
- peut-être même, oui, affirmant à ses semblables - qu’il ne
peut trouver personne qui sache et puisse pleinement le comprendre.
Et c’est pourquoi tout aussitôt, par témérité et présomption
en sa curiosité, il ira quittant l’humble prière et la pénitence
pour se mettre, croit-il, à un tout spirituel travail au dedans de
son âme. Lequel travail, à le bien et véritablement comprendre,
n’est pas plus un travail corporel qu’il n’est un travail
spirituel, et, bref, est un travail contre nature, dont le diable est
le patron. Et c’est là le plus court chemin vers la mort du corps
et de l’âme, car c’est folie et non sagesse, et qui conduit
l’homme en démence. Et pourtant ils ne le croient point : car
ils n’ont d’autre propos, en ce faisant, que de penser à Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME Que ces jeunes
présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot
« dedans », et des illusions et erreurs qui s’ensuivent.
ET
c’est de cette manière que cette folie dont je parle est
engendrée. Ils lisent bien ou entendent dire qu’ils doivent
quitter toute occupation extérieure de leurs facultés, et qu’ils
doivent travailler intérieurement ;
mais comme ils ignorent ce qu’est le travail intérieur, ils
opèrent de travers. Car ils tournent leurs facultés et pensées
corporelles intérieurement dans leur corps, contre le cours de
nature ; et ils font
effort, se contraignant comme s’ils voulaient voir au dedans avec
leurs yeux corporels, entendre intérieurement avec leurs oreilles,
et ainsi de suite de tous leurs sens et facultés, odorat, tact,
sentiment intérieur. Et par là ils se renversent et vont à rebours
du cours naturel ; puis
aussi par la curiosité d’esprit ils exténuent leur imagination
tant indiscrètement qu’ils finissent par se mettre à l’envers
le cerveau dans la tête ;
et tout aussitôt, alors, le diable a le pouvoir de provoquer
illusoirement quelque fausse lumière ou des sons, d’agréables
odeurs dans leurs narines, des goûts exquis en leur bouche, et
maintes flammes et chaleurs bizarres dans leur poitrine corporelle ou
leurs entrailles, dans leur dos ou dans leurs reins, et dans leurs
membres.
Et
néanmoins, dans ces illusions tout imaginaires, ils sont persuadés
cependant qu’ils voient et qu’ils ont un tranquille souvenir de
leur Dieu, sans l’obstacle d’aucune vaine pensée, ce qui est
assurément le cas en une certaine manière, puisqu’ils sont
tellement remplis et bourrés de mensonge que la vanité, en effet,
ne peut plus les toucher. Et pourquoi ?
Parce que lui, ce même ennemi qui leur susciterait de vaines pensées
s’ils étaient en la bonne voie, lui-même et celui-là est le
maître-ouvrier et le patron de ce travail. Et sache bien, sache-le
bien, qu’il ne lui plaît ni ne lui convient à lui-même de
s’arrêter. Le souvenir de Dieu, non, il ne le leur retire
aucunement, par peur de se voir alors suspecté.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME De diverses
pratiques incongrues que suivent ceux qui quittent l’œuvre que dit
ce livre.
DE
nombreuses et surprenantes pratiques, suivent ceux qui sont dans
l’illusion de ce faux-œuvre ou dans quelque contrefaçon du même,
lesquelles sont bien éloignées de ce que font ceux qui sont vrais
disciples de Dieu : car ceux-ci n’outrent jamais la bienséance
dans leurs pratiques, tant corporelles que spirituelles. Mais il n’en
va pas de même de ces autres. Qui voudrait ou pourrait les observer
tels et où ils sont à ce moment, à supposer qu’ils eussent les
paupières ouvertes, celui-là les verrait les yeux fixes comme des
fous et le regard en coin comme s’ils voyaient le diable. Et certes
il est bon qu’ils soient sur leurs gardes, car l’ennemi n’est
pas loin, vraiment. Certains chavirent leurs yeux dans la tête tels
des moutons en tournis qu’on a frappé au front, et comme s’ils
allaient mourir sur l’heure. D’aucuns penchent la tête d’un
côté comme s’ils avaient un ver dans l’oreille. D’aucuns
gargouillent et sifflent du gosier lorsqu’ils devraient parler,
comme s’ils n’avaient plus de souffle en le corps : et c’est
là proprement l’état d’un hypocrite. D’autres braillent et
gémissent à pleine gorge, tant avides ils sont, et pleins de hâte
à dire ce qu’ils pensent : et c’est là l’état des
hérétiques, chez lesquels et autres semblables la présomption et
curiosité maintient toujours l’erreur qu’ils soutiennent de
même.
Maintes
pratiques désordonnées et incongrues ressortent de cette erreur,
pour qui les pourrait toutes observer. Néanmoins il en est de si
étranges, qu’ils parviennent à les refréner en grande partie
devant les autres. Mais si ces hommes pouvaient être vus tels qu’ils
sont en privé, alors, certes, elles ne seraient point cachées ;
comme non plus, je crois, elles ne le resteraient à celui qui se
mettrait tout droit à contredire à leur opinion, lequel, bientôt,
pourrait les voir apparaître et éclater en quelque point. Ce qui
n’empêche qu’ils n’en pensent pas moins que tout ce qu’ils
font, l’est pour l’amour
de
Dieu et le maintien de la vérité. Or, en vérité, je crois avec
foi que si Dieu n’accomplit un miracle de Sa miséricorde afin de
les faire cesser bien vite, à tant aimer Dieu de cette façon, ils
finiront tout droit, et effarés, chez le diable.
Ce
n’est pas que je dise que le diable ait d’aussi parfaits
serviteurs en cette vie, qu’il puisse les tromper et illusionner et
infecter de toutes ces choses imaginaires ici décrites, non ;
encore qu’il y en ait plus d’un, hélas !
qui soit infecté d’elles toutes ;
mais je dis qu’il n’y a sur la terre de parfait hypocrite, ni
d’hérétique accompli, qui ne soit coupable de quelque chose de ce
que j’ai déclaré, ou peut-être vais-je déclarer si Dieu le
permet.
Car
certains hommes sont affligés, dans leur comportement corporel,
d’habitudes si joliment étranges que, pour écouter, ils jettent
leur tête fantastiquement de côté et pointent du menton, la bouche
toute béante comme s’ils entendaient par la bouche et non par les
oreilles. D’autres, pour parler, pointent du doigt ou sur leurs
doigts, ou sur leur propre poitrine ou sur celle de celui à qui ils
parlent. D’aucuns sont incapables de se tenir assis tranquilles ou
tranquilles debout, ou tranquilles couchés, sans remuer du pied ou
quelque chose dans leurs mains. D’aucuns rament des bras pour
parler, comme s’ils avaient une grande eau à passer à la nage.
D’autres sont toujours là à sourire et à rire à chaque nouveau
mot qu’ils disent, comme s’ils étaient de ces filles qui
pouffent ou des bouffons de foire pris de fou rire. Une allégresse
décente leur irait très bien, avec un comportement sobre et modeste
du corps en leur maintien joyeux.
Je
ne dis point que toutes ces pratiques incongrues soient en
elles-mêmes de graves péchés, ni même que ceux qui font ainsi
soient eux-mêmes de grands pécheurs. Mais je dis que si ces
incongrues et désordonnées façons se rendent maîtresses de qui
les a, et qu’il ne puisse s’en défaire au moment qu’il le
veut, alors je dis qu’elles sont signes d’orgueil, d’esprit de
curiosité et d’excessive impatience et ambition de savoir. Et
particulièrement sont-elles des signes vrais de l’instabilité du
cœur et de l’inquiétude de l’esprit ;
et tout particulièrement par le manquement et abandon de l’œuvre
que dit ce livre.
Telle
est aussi l’unique raison pourquoi je me suis tant étendu sur ces
illusions et erreurs, ici, dans cet écrit : c’est que
l’ouvrier spirituel reconnaîtra par elles, et mettra son œuvre à
l’épreuve.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME Comment est-il que
par la vertu de cette œuvre, un homme est gouverné en la pleine
sagesse, et devient parfaitement décent tant de corps que d’âme.
QUICONQUE
aura d’être en cette œuvre, il en sera tenu et gouverné en la
parfaite décence, tant en son corps qu’en son âme ;
et par tous ceux qui le voient, il en sera sympathiquement considéré.
Si bien que l’homme ou la femme le moins favorisés à ce point de
vue, s’ils venaient en cette vie à œuvrer en cette œuvre, leur
faveur tout soudain et gracieusement se trouverait changée, de telle
sorte que tout homme de bien, les rencontrant, se montrerait heureux
et joyeux de leur compagnie, et plus, s’estimerait par leur
présence aidé et assisté de la grâce à se tourner vers Dieu.
Et
c’est pourquoi, ce don, l’obtienne quiconque peut, par la grâce,
l’avoir : car quiconque le possède authentiquement et l’a
en vérité, il saura et pourra se gouverner et se conduire par la
vertu y attachée, et non seulement pour soi-même, mais pour tout ce
qui dépend de lui. Aucune nature et nulle disposition n’échappera
à sa prudence. Et très bien saura-t-il se faire semblable à ses
semblables, que ceux-ci soient pécheurs invétérés ou non, sans
avoir en lui-même aucun péché ;
et tous qui le verront en seront étonné, et, avec l’assistance de
la grâce, il entraînera autrui à travailler et à œuvrer en
l’esprit même où il œuvre lui-même.
Ses
paroles et ses encouragements seront empreints de la sagesse
spirituelle, et avec feu et avec fruit prononcés en une sobre
fermeté et très douce assurance, sans aucune des simagrées et
flûteries des hypocrites. Parce qu’il y en a qui, de toutes leurs
forces intérieures et extérieures, empaillent leurs discours,
s’imaginant se préserver et soutenir contre toute manière de
chute par les nombreuses paroles humblement flûtées et les gestes
d’apparente dévotion : lesquels regardent plus à paraître
saints aux yeux des hommes que de l’être effectivement à ceux de
Dieu et de Ses anges. Parce que ces gens-là, ils s’affectent
beaucoup plus et attribuent une importance bien plus grande à tel
geste ou parole qui choque et paraît incongrus aux humains, qu’à
mille vaines pensées et puantes intentions de péché qu’ils
acceptent d’avoir en eux et supportent avec indifférence de
déployer à la vue de Dieu, des saints et des anges du ciel. Ah !
Seigneur Dieu ! c’est
bien où se trouve intérieurement l’orgueil, que se rencontrent
extérieurement en pareille abondance les paroles humbles et
flûtées ! Mais ce qui
sied et convient, je te l’assure, à ceux qui sont humbles au
dedans, c’est que l’humilité et la décence de geste et de
parole, au-dehors, soient accordées à l’humilité qu’ils ont au
fond du cœur, - et ils n’ont point besoin qu’elle s’exprime en
des voix brisées ou flûtées, à l’encontre des dispositions de
la nature et du caractère qu’ils ont. Parce que, s’ils sont
vrais, ils parlent avec toute la fermeté et l’ampleur de la voix.
et dé l’esprit qui sont en eux. Et qui possède de nature une voix
grosse et brutalement éclatante, s’il parle par chuchotements et
flûteries - à moins, bien sûr, qu’il ne soit malade, ou
autrement que ce soit entre lui et son Dieu, ou entre lui et son
confesseur - alors il donne là un véritable signe d’hypocrisie.
Et j’entends bien ici l’hypocrisie âgée comme la jeune
hypocrisie.
Que
dirais-je de plus, de ces illusions et tromperies venimeuses et
empoisonnées ? Je crois
et pense véritablement qu’à défaut, par la grâce, de quitter et
laisser ces chuchoteries et flûteries hypocrites, qui sont entre
l’orgueil secrètement enfoncé dans le cœur intime et toute
l’humilité extérieure des paroles, l’âme égarée risque et va
très bientôt sombrer dans l’affliction et la désespérance.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET CINQUIÈME Comment sont dans
l’illusion ceux-là qui, suivant l’ardeur de leur esprit, jugent
et condamnent sans discrétion quelqu’un d’autre.
CERTAINS
hommes, l’Ennemi les trompera de cette manière : Très
merveilleusement il enflammera leur esprit à vouloir le respect et
le maintien de la loi de Dieu en autrui, et la destruction en tous
les autres du péché. Jamais il ne les tentera, ceux-là, par une
chose manifestement mauvaise : il les fera se vouloir tels des
prélats pleins de zèle à surveiller tous les degrés de la vie
chrétienne de leurs ouailles, ou comme fait un abbé pour ses
moines. Tous les hommes, ils vont les reprendre de leurs défauts et
manquements, tout juste comme s’ils étaient chargés et avaient
cure de leurs âmes : et toujours ils pensent, ce faisant,
qu’ils ne feraient rien pour Dieu, s’ils ne disaient aux autres
leurs défauts.
Ils
affirment n’y être portés que par le feu de la charité et par
l’amour de Dieu qu’ils nourrissent en leur cœur : et ils
mentent, en vérité, parce que c’est par le feu de l’enfer,
qu’ils le font lequel flambe en leur âme et leur imagination.
Telle
est la vérité sûre, apparaissant comme il suit. Le diable est un
esprit, lequel n’a point de corps en nature, pas plus qu’un ange.
Mais il n’en est pas moins, cependant, que chaque fois que le
diable ou un ange, avec la permission de Dieu, prendra un corps pour
quelque mandement à quelque humain en cette vie, c’est accordé à
l’ouvrage et œuvre dont il est le ministre que sera ce corps en sa
qualité, et à sa ressemblance en quelque manière. Les exemples,
nous les avons en les Saints Écrits. Car chaque fois qu’un ange a
été envoyé en corps, dans l’Ancien Testament comme aussi dans le
Nouveau, toujours il est apparu montrant, soit par son nom, soit par
quelque accessoire ou qualité de son corps, quelle était la matière
ou le message de sa mission spirituelle. Or, il va en de même pour
l’Ennemi. Car lorsqu’il apparaît en corps, il figure
corporellement de quelque manière ce que seront ses serviteurs en
esprit. Dont exemple on pourra prendre à ceci, plutôt qu’à
toutes autres choses, car je le tiens de quelques disciples en la
nécromancie, lesquels ont en leur science l’évocation des mauvais
esprits, et aussi de quelques-uns auxquels le diable est apparu en
semblance de corps. C’est que toujours, et quelle que soit
l’apparence de corps en laquelle il apparaisse, le diable n’a
qu’une seule narine, laquelle est grande et béante ;
et jamais si heureux que de l’ouvrir, afin que le regard de l’homme
y plonge et puisse voir par là en son cerveau, dans sa tête. Ce
cerveau n’est rien autre que le feu de l’enfer, car l’Ennemi ne
saurait avoir autre cerveau ;
et s’il peut faire un homme y regarder, il n’en demande pas plus.
Car l’homme à cette vue perdra les sens à jamais. Mais un parfait
praticien nécromantique sait cela bien assez, et par suite, il prend
les dispositions dont il est capable, pour que le diable ne l’y
incite.
Et
donc ainsi est-il comme je dis, et ai dit, que toujours quand le
diable prend un corps, il figure en quelque qualité de ce corps, ce
que sont ses serviteurs en esprit. Car il enflamme à ce point
l’imagination de ses contemplatifs avec le feu de l’enfer, que
ceux-ci tout soudain abandonnent toute prudence et discrétion en
leurs idées et, sans autre avis, ils prendront sur eux de juger et
blâmer autrui sans retard de ses défauts : cela parce qu’ils
n’ont eux-mêmes qu’une narine, spirituellement parlant. Parce
que cette division qui est en le nez corporel de l’homme, laquelle
sépare une narine de l’autre, signifie qu’un homme doit garder
et avoir la discrétion spirituelle, et qu’il peut distinguer le
bon du mauvais, et le mauvais du pire, et le bon du meilleur, avant
que de donner jugement aucun, de quoi que ce soit qu’il voit ou
entend faire ou dire devant lui. Et par l’humain cerveau est
spirituellement entendue l’imagination, puisque de par nature elle
habite et travaille en la tête.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME De la déception de
ceux qui suivent plus la curiosité de l’intelligence naturelle, et
plus l’enseignement appris à l’école des hommes, que la
doctrine commune et le conseil de la sainte Église.
D’AUCUNS
pourtant, bien qu’ils ne soient trompés en l’erreur que j’ai
ici posée, n’en abandonnent pas moins la sainte doctrine et le
conseil de l’Église par curiosité d’esprit dans l’ordre
naturel et par érudition livresque et science orgueilleuse. Ceux-là
et tous leurs sectateurs s’appuient infiniment trop sur leur propre
savoir ; et puisqu’ils
ne sont jamais fondés sur une vie de vertu et sur un sentiment
d’aveugle humilité, ils méritent par là d’entretenir en eux un
faux sentiment illusoire et conçu par l’ennemi spirituel. Ce qui
va à tel point qu’à la fin ils éclatent et blasphèment tous les
saints, les sacrements, les statuts et ordonnances de la sainte
Église. Humains charnels qui vivent dans le monde, ils pensent que
les statuts de la sainte Église sont trop durs pour s’y amender,
et les voici très bientôt et tout facilement qui joignent les
hérétiques et les soutiennent fermement : et tout cela parce
qu’ils pensent suivre avec eux une voie plus aisée que celle
ordonnée par la sainte Église.
En
vérité, celui qui ne veut point suivre l’étroite voie du
paradis, il suivra la douce pente de l’enfer ;
voilà ce que je pense. Chaque homme en fera la preuve soi-même ;
mais je pense bien que tous les hérétiques de cette sorte et leurs
sectateurs, s’ils pouvaient être clairement vus ce qu’ils seront
au dernier jour, ils seraient vus tout accablés (comme ils sont) des
grands et affreux péchés du monde en leur horrible chair,
secrètement, à côté de leur prétention ouverte à maintenir leur
erreur : de telle sorte qu’ils soient proprement appelés les
disciples de l’Antéchrist. Car il est écrit d’eux, que malgré
toute leur fausse pureté extérieure, ils n’en sont pas moins
intérieurement de complets et repoussants débauchés.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME Comment tels jeunes
présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot
« en haut », et des illusions et erreurs qui s’ensuivent.
RIEN
de plus sur ceci quant à présent, mais avançons en notre matière :
comment ces jeunes présomptueux disciples spirituels mésentendent
cet autre mot « en
haut ».
Car
s’il se fait qu’ils ont lu eux-mêmes, ou entendu lire ou dire
que les hommes devaient élever leur cœur vers Dieu, aussitôt les
voilà qui lèvent leurs yeux aux étoiles comme s’ils voulaient
être par delà la lune, et qui tendent l’oreille comme s’ils
allaient entendre un ange du ciel se mettre à chanter. Ces
hommes-là, en la curiosité de leur imagination, vont tantôt percer
les planètes et faire un trou au firmament, à le regarder de la
sorte. Ils vont se faire un Dieu à leur convenance, qu’ils vont
vêtir de riches vêtements et asseoir sur un trône autrement plus
somptueux que tout ce qui jamais a été dépeint sur la terre. Ils
vont s’imaginer des anges à figure corporelle, et faire de chacun
un ménestrel avec des instruments plus étranges et plus divers que
tout ce qui a jamais été vu ou entendu ici-bas. Et le diable en
trompera et illusionnera certains très merveilleusement.
Car
il leur enverra une sorte de rosée, nourriture des anges
penseront-ils, tandis qu’elle descendra du ciel et tombera
doucement et délicieusement en leur bouche ;
et c’est pourquoi ils ont pris l’habitude de demeurer assis la
bouche béante comme s’ils voulaient attraper des mouches. Et là,
pourtant, tout cela qui n’est qu’illusion ne leur en paraît que
plus saint ; mais ils
ont l’âme parfaitement vide, pendant ce temps, de toute vraie
dévotion. Ils n’ont que vanité et mensonge au cœur, par la faute
de l’étrange travail de leur curiosité.
Et
encore bien souvent le diable leur feindra des sons insolites dans
leurs oreilles, des lumières et éclairs merveilleux en leurs yeux,
d’exquis parfums en leurs nez : et tout cela n’est que
fausseté. Mais ils ne le croient aucunement, pensant trouver leur
exemple, pour regarder ainsi en haut et s’employer de la sorte, en
saint Martin qui vit Dieu, par révélation, au milieu de Ses anges,
enveloppé de son manteau, ou encore de saint Étienne, lequel vit
notre Seigneur debout en le ciel, et de tant d’autres ;
et encore du Christ, lequel fit ascension en corps au ciel, à la vue
de Ses disciples. Aussi disent-ils que nous devons avoir les yeux
levés ainsi là-bas, en haut.
J’admets
et concède bien qu’en le comportement du corps, nous dussions
lever en haut et les yeux et les mains si nous y sommes appelés en
esprit. Mais j’affirme que l’œuvre de notre esprit n’a
nullement à être dirigée en haut ou en bas, ni d’un côté ni de
l’autre, ni en avant ni en arrière, comme il est quand il s’agit
du corps. Pourquoi ?
C’est que notre œuvre doit être spirituelle et non corporelle, ni
corporellement engendrée.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME Qu’un homme ne doit
prendre son exemple à saint Martin ou saint Étienne, pour tendre en
haut son imagination corporelle pendant le temps de la prière.
CAR
ce qu’ils disent de saint Martin et de saint Étienne, bien qu’ils
eussent vu ces choses de leurs yeux corporels, elles ne leur furent
montrées cependant que par un miracle et en témoignage de quelque
chose de spirituel. Et tous savent très bien que le manteau de saint
Martin n’est point venu en substance sur le propre corps du Christ,
étant qu’Il n’avait nul besoin de Se préserver du froid en S’en
couvrant : mais par miracle il était là, et en figure de ce
que tous, nous sommes capables d’être sauvés, et d’être unis
spirituellement au corps du Christ. Et quiconque vêtira un pauvre ou
fera toute autre bonne action pour l’amour de Dieu, corporellement
ou spirituellement, à qui sera dans le besoin, celui-là peut être
assuré qu’il le fait spirituellement au Christ même : et il
en sera récompensé substantiellement tout comme s’il l’avait
fait au corps personnel du Christ. Ce qu’Il a dit Lui-même en
l’Évangile. Mais encore a-t-Il pensé que ce n’était suffisant,
et Il l’a affirmé après par un miracle : et c’est pour
cette raison qu’Il S’est montré à saint Martin en révélation.
Et toutes les révélations jamais vues en apparence corporelle, ici,
en cette vie, par aucun homme, ont un sens et une signification
spirituelle. Et je pense que si ceux-là, à qui elles ont été
montrées, avaient été assez spirituels, ou s’ils avaient pu
spirituellement comprendre leurs significations spirituelles, jamais
ils ne les eussent eues corporellement. Et c’est pourquoi rejetons
la rude écorce, et nourrissons-nous de la moelleuse amande.
Mais
comment ? Non point
comme ces hérétiques, lesquels peuvent bien être comparés à des
fous, ayant cette habitude que, toujours, ayant bu dans une coupe
splendide, ils la jettent et fracassent contre le mur. Non, ce n’est
pas ce que nous ferons, si nous voulons bien faire. Car nous ne
serons jamais assez nourris du fruit, que nous méprisions l’arbre ;
ni non plus assez désaltérés, que nous dussions briser la coupe
après avoir bu. L’arbre et la coupe, c’est ainsi que je nomme le
miracle visible et aussi toutes les convenables observances
corporelles, lesquelles sont en accord harmonieux avec l’œuvre
spirituelle et ne la desservent point. Le fruit et la liqueur, c’est
ainsi que je nomme la signification spirituelle de ces miracles
visibles et corporelles observances convenables : telles que
lever en haut les yeux au ciel, ou les mains. Si elles sont faites
sur un mouvement et appel de l’esprit, alors elles sont bien
faites ; et autrement,
elles sont hypocrisie, et mauvaises. Si elles sont vraies et
contiennent leur fruit spirituel, alors pourquoi les mépriser ?
Puisque l’homme baise la coupe pour le vin qui est dedans.
Et
parce que notre Seigneur, lorsqu’Il fit ascension au ciel en Son
corps, prit Son chemin vers en haut dans les nuages, à la vue de Sa
mère et de Ses disciples en leurs yeux corporels, s’ensuit-il que
nous dussions en notre œuvre spirituelle, pour cela, toujours
regarder en haut de nos yeux corporels, comme cherchant à Le voir
corporellement assis dans le ciel, comme saint Martin le vit, ou
debout, comme saint Étienne ?
Non. Assurément Il ne S’est point montré à saint Étienne
corporellement en le ciel pour la raison qu’Il voulait nous donner
l’exemple de lever, en notre œuvre spirituelle, nos yeux corporels
au ciel, regardant si nous pourrions Le voir assis là, ou debout
comme Le vit saint Étienne, ou couché. Car comment est Son corps au
ciel - assis, debout ou couché - aucun homme ne le sait. Et il n’est
besoin de rien plus savoir, hors que Son corps est uni à l’âme,
tout un et sans partage. Le corps et l’âme, à savoir Son
humanité, unie à sa Divinité, de même tout un et sans partage.
Qu’Il soit assis, ou debout, ou couché, point n’est besoin de le
savoir : mais qu’Il est là comme il Lui plaît et dans Son
corps autant qu’il Lui convient et comme il Lui sied le mieux.
Car
s’Il s’est montré corporellement couché, debout ou assis, à
quelque créature en cette vie, cela fut fait avec une signification
spirituelle et non pour la façon corporelle qu’Il a d’être en
le ciel. En suit l’exemple : Par être debout, s’entend la
promptitude à l’assistance. C’est ainsi qu’il est dit
communément à un ami, par un ami, en la bataille corporelle :
« Tiens bon, ami,
bats-toi ferme et n’abandonne le combat trop facilement, puisque je
me tiendrai avec toi. »
Lequel ne veut pas dire uniquement être corporellement debout,
puisqu’aussi bien cette bataille peut être à cheval et non à
pied, ou encore en mouvement et non point fixe debout. Ce qu’il
veut dire, c’est qu’il sera prêt à l’aider. Et c’est la
raison pourquoi notre Seigneur S’est montré corporellement debout
en le ciel à saint Étienne, lequel était au martyre : pour
cela, et non pour nous donner exemple de regarder en haut vers le
ciel. Comme s’il avait dit, en la personne de saint Étienne, à
tous ceux qui souffrent persécution pour Son amour :
« Regarde,
Étienne ! aussi
réellement que j’ouvre ce firmament corporel, lequel est appelé
ciel, et que tu peux M’y voir debout, aussi réellement aie foi que
je suis debout spirituellement à ton côté par la puissance de Ma
Divinité. Et je suis prêt à t’aider ;
aussi tiens-toi ferme en la foi et souffre intrépidement les coups
de ces dures pierres qui te sont jetées : car je te couronnerai
dans la béatitude pour ta récompense ;
et non seulement toi, mais tous ceux qui souffrent persécution pour
Moi de quelque manière. »
Et
ainsi peux-tu voir que ces corporelles apparitions sont faites avec
un sens et signification spirituelle.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME Qu’un
homme ne doit pas prendre exemple à l’ascension corporelle du
Christ, pour tendre en haut son imagination corporelle pendant le
temps de la prière : et que temps, lieu et corps, tous trois
sont à oublier en toute œuvre spirituelle.
ET
si maintenant tu me dis une chose ou l’autre, touchant l’ascension
de notre Seigneur, et que, parce qu’elle s’est faite
corporellement, pour cela elle a une signification corporelle autant
que spirituelle, puisqu’Il est monté tout ensemble vrai Dieu et
vrai homme : à cela je te répondrai qu’Il avait été mort,
et qu’Il était revêtu d’immortalité, et qu’ainsi nous serons
tous au Jour du Jugement. Et alors nous serons faits si subtilement
en le corps et en l’âme tout ensemble, que nous nous trouverons
aussi vite alors avec le corps où il nous plaira, que nous le sommes
actuellement en pensée spirituellement ;
que ce soit en haut ou en bas, d’un côté ou de l’autre, devant
ou derrière, ce sera tout un et semblablement bon, comme le disent
les clercs ; et ainsi je
pense. Mais à présent tu ne peux parvenir au ciel corporellement,
non, mais spirituellement. Et même ce sera si spirituellement que
cela ne peut être d’une quelconque manière corporelle, et pas
plus en haut qu’en bas, d’un côté que de l’autre, ni en avant
ni en arrière.
Et
sache bien que tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels,
et particulièrement en l’œuvre que dit ce livre, bien qu’ils
lisent « élève en
haut » et « va
au-dedans » et malgré
tout ce qui, en ce livre, est appelé un élan, appel, mouvement,
néanmoins ils doivent être très attentifs à ceci, que cet élan
et mouvement ne porte corporellement en haut, ni dedans, et n’est
en aucune manière un élan comme s’il allait d’une place à une
autre place. Et encore quand il y est parlé de repos, que cependant
ils ne pensent pas que ce soit un repos comme de rester en un lieu
sans bouger de là. Car la perfection de cette œuvre est si pure et
si spirituelle en elle-même, que si elle est bien conçue et
véritablement entendue, elle sera vue autrement et très loin de
quel mouvement et quel lieu que soit.
Et
il serait mieux et non sans raison de l’appeler un brusque
changement, au lieu d’un mouvement quelconque d’endroit. Car
temps, lieu et corps les trois doivent être oubliés en tout travail
spirituel. Et c’est pourquoi sois prudent en cette œuvre, à ne
pas prendre la corporelle ascension du Christ pour exemple de tirer
et tendre corporellement en haut ton imagination, pendant le temps de
ta prière, comme si tu voulais grimper par delà la lune. Car il
n’en serait d’aucune manière ainsi, spirituellement. Mais si tu
devais faire ascension corporellement au ciel, de même que le Christ
a fait, alors tu pourrais prendre exemple à celle-là :
seulement il y a que personne hormis Dieu ne le peut, comme Lui-même
l’a affirmé, disant : « Il
n’est personne qui puisse monter au ciel si ce n’est Celui
seulement qui est descendu du ciel, et S’est fait homme par amour
de l’homme. »
Or,
si cela était possible, comme en aucune manière cela ne peut être,
alors cela serait par abondance et débordement de l’œuvre
spirituelle et uniquement par la puissance et le pouvoir spirituel,
tout éloigné de quelque tension et effort que ce soit de
l’imagination corporelle, pas plus en haut que dedans, d’un côté
ou de l’autre.
Et
c’est pourquoi laisse ces faussetés : il n’en va point
ainsi.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME Que
la grand-route et la plus immédiate du ciel est parcourue par les
désirs, et non par les pas de la marche.
MAIS
à présent, il se peut bien que tu me demandes comment cela est
donc, et comment alors il en va ?
Car il te paraît avoir preuve authentique et évidente que le ciel
est en haut : parce que le Christ a fait ascension
corporellement en haut dans les airs, et qu’Il a envoyé selon Sa
promesse, d’en haut corporellement le Saint-Esprit, à la vue de
tous Ses disciples ; et
telle est notre foi. Et c’est pourquoi tu penses et te demandes,
puisque tu as cette vraie et réelle évidence, pourquoi tu ne
dirigerais pas corporellement en haut ton esprit pendant le temps de
ta prière.
Et
à cela, je veux te répondre autant que je le peux dans ma
faiblesse, et je dis : puisque le Christ, étant qu’il était
ainsi, devait faire ascension corporellement et par suite envoyer
corporellement le Saint-Esprit, alors il était plus convenable que
ce fût en haut dans la hauteur plutôt qu’en bas et de dessous, ou
derrière, ou devant, ou d’un côté ou de l’autre. Mais
autrement que pour cette convenance, il ne Lui était d’aucune
nécessité de s’éloigner en montant plus qu’en descendant ;
je veux dire quant à la proximité et promptitude du chemin. Car le
ciel spirituel est aussi proche en bas qu’en haut, et aussi proche
en haut qu’en bas, et autant derrière que devant, et devant que
derrière, et d’un côté comme de l’autre. En sorte que
quiconque a vrai désir d’être au ciel, il y est alors à
l’instant même spirituellement. Car c’est par les désirs et non
point par les pas de la marche, que la grand-route et la plus prompte
du ciel est courue. Et c’est pourquoi saint Paul a dit, parlant de
lui-même et de maints autres ainsi : quoique nos corps soient
présentement ici sur la terre, néanmoins pourtant notre vie est au
ciel. Il entendait par là leur amour et désir, lequel est
spirituellement leur vie. Et très assurément l’âme est aussi
réellement en vérité là où elle aime, qu’elle est en le corps
où elle vit et auquel elle donne la vie. Et c’est pourquoi, si
nous voulons spirituellement aller au ciel, il ne sert de rien de
tirer et tendre notre esprit en haut pas plus qu’en bas, ni d’un
côté plus que de l’autre.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME Que
toute chose corporelle est sujette et obéit à la spirituelle, par
laquelle elle est commandée en le cours naturel, et non point le
contraire.
NÉANMOINS,
il y a quelque utilité à lever nos yeux et nos mains corporellement
vers le ciel corporel auquel les astres sont attachés. Je veux dire,
si nous y sommes entraînés par l’œuvre de notre esprit, et non
autrement. Car toutes choses corporelles sont les sujettes des choses
spirituelles, et d’après elles réglées et commandées, et non
point le contraire.
On
peut en voir l’exemple à l’ascension de notre Seigneur :
car lorsque le temps fixé fut venu, où il Lui convint de retourner
à Son Père corporellement en Son humanité, laquelle humanité ne
fut et ne sera jamais absente de Sa Divinité, alors, en
toute-puissance, par la vertu du Saint-Esprit, l’humanité avec le
corps suivit la Divinité en l’unité de la Personne. La visible
apparence de quoi, il convenait mieux et il était mieux accordé
qu’elle fût en montant et en haut.
Cette
même sujétion du corps à l’esprit peut être, en manière
véritable, conçue par la preuve de l’œuvre spirituelle que dit
ce livre, pour ceux-là qui y travaillent. Car à l’instant qu’une
âme s’y dispose effectivement, tout aussitôt et soudainement, à
l’insu même de celui qui opère, le corps, qui peut-être juste
avant qu’elle commençât, était incliné vers la terre, ou penché
d’un côté ou de l’autre pour l’aise charnelle, par la vertu
et force de l’esprit est redressé tout droit : suivant par
manière et semblance corporelle l’œuvre de l’esprit, laquelle
est spirituelle. Et ainsi est-ce qu’il convient le mieux que ce
soit.
Et
c’est pour la raison de cette même convenance que l’homme -
lequel est de toutes les créatures de Dieu la plus séante de corps
et la plus digne - n’est point fait ployé vers la terre, comme le
sont tous autres animaux, mais dressé droit vers le ciel. Pourquoi
cela ? Parce qu’il
doit figurer en l’apparence corporelle l’œuvre et le travail
spirituel de l’âme, laquelle œuvre et lequel travail, il leur
appartient d’être droits spirituellement, et non point
spirituellement tortus et ployés. Prends bien garde que je dis
spirituellement droit, et non corporellement. Car comment pourrait
être une âme, laquelle n’a par nature aucune manière et matière
de corporalité, entraînée corporellement droite debout ?
Non, non ; cela ne peut
pas être.
Et
c’est pourquoi prends garde à ne concevoir corporellement ce qui
est signifié spirituellement, quoique cela soit dit en paroles
corporelles, telles que sont celles de « en
haut » ou « en
bas », « dedans »
ou « dehors »,
« derrière »
ou « devant »,
« d’un côté »
ou « de l’autre
côté ». Car quelque
spirituelle que puisse jamais être une chose en elle-même,
néanmoins, s’il faut en parler, et puisque le discours est œuvre
corporelle et faite et engendrée par la langue, laquelle est un
instrument du corps, on ne le pourra faire qu’avec toujours des
mots corporels. Mais qu’importe ?
Doit-il s’ensuivre qu’on le comprenne et conçoive
corporellement ? Non,
certes, mais bien spirituellement, comme il est entendu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME Comment
un homme doit connaître quand son œuvre spirituelle est au-dessous
de lui ou sans lui, et quand elle est avec lui ou en lui, et quand
elle est au-dessus de lui et sous son Dieu. corps, néanmoins ils
sont au-dessous de ton âme.
Tous
les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la
grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté,
néanmoins ne sont qu’égaux à toi en nature.
Au-dedans
de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels
les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ;
et en second l’Imagination et la Sensibilité.
Au-dessus
de toi en nature, il n’est rien autre chose que Dieu seul.
Partout
et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité,
alors il s’entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout
selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme,
ainsi jugeras-tu de l’excellence ou condition de ton œuvre :
savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.
ET
pour cela, que tu sois capable de mieux connaître comment doivent
être conçus spirituellement ces mots qui sont dits corporellement,
j’ai pensé à te donner les significations spirituelles de
certains mots qui échoient à l’œuvre spirituelle. En sorte que
tu puisses connaître clairement et sans erreur quand ton œuvre est
au-dessous de toi et sans toi, quand elle est avec toi et encore
au-dedans de toi, et quand elle est au-dessus de toi et sous ton
Dieu.
Toutes
les sortes de choses corporelles sont en dehors de ton âme et
au-dessous d’elle en la nature, oui !
et même le soleil et la lune et les étoiles toutes, encore qu’ils
soient au-dessus de ton corps, néanmoins ils sont au-dessous de ton
âme.
Tous
les anges et toutes les âmes, encore que confirmés et ornés de la
grâce et des vertus, et par là au-dessus de toi en pureté,
néanmoins ne sont qu’égaux à toi en nature.
Au-dedans
de toi en nature sont les pouvoirs et facultés de ton âme, desquels
les trois principaux sont la Mémoire, la Raison et la Volonté ;
et en second l’Imagination et la Sensibilité.
Au-dessus
de toi en nature, il n’est rien autre chose que Dieu seul.
Partout
et toujours où il sera écrit et question de toi, en spiritualité,
alors il s’entend de ton âme et non de ton corps. Et donc, tout
selon la chose à quoi sont occupées les facultés de ton âme,
ainsi jugeras-tu de l’excellence ou condition de ton œuvre :
savoir si elle est au-dessous de toi, en toi, ou au-dessus de toi.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME Des
pouvoirs et facultés de l’âme en général, et comment la mémoire
en particulier est une principale puissance, laquelle contient en
elle toutes les autres facultés et toutes les choses en lesquelles
elles œuvrent.
LA
Mémoire est en elle-même une puissance de telle sorte, qu’à
proprement parler et d’une certaine manière, elle n’opère pas
elle-même. Mais la Raison et la Volonté sont deux puissances
opératives, et aussi le sont de même l’Imagination et la
Sensibilité. Toutes ces quatre facultés et leurs œuvres, la
Mémoire les contient et les comprend en elle-même. Mais autrement
on ne saurait dire que la Mémoire opère, si ce n’est qu’une
telle compréhension soit une œuvre et opération.
De
là s’ensuit que j’appelle certains pouvoirs de l’âme, les uns
principaux et les autres secondaires.
Non
parce qu’une âme est divisible, puisqu’elle ne peut l’être :
mais parce que toutes ces choses auxquelles elle opère sont
divisibles, certaines étant principales comme choses toutes
spirituelles, certaines autres étant secondaires comme choses toutes
corporelles. Les deux principales puissances opératives, la Raison
et la Volonté, œuvrent purement en elles-mêmes à des objets tout
spirituels, sans l’aide ni le secours des autres deux puissances
secondaires. L’Imagination et la Sensibilité œuvrent brutalement
à des objets tout corporels, qu’ils soient présents ou absents,
dans le corps et avec les sens corporels. Mais par elles deux, sans
l’aide et secours de la Raison et de la Volonté, jamais une âme
ne parviendrait à connaître la vertu et les caractères des
créatures corporelles, ni non plus la cause de leur existence et
création.
Et
pour cela est-il que la Raison et la Volonté sont appelées
puissances principales : parce qu’elles œuvrent en pur esprit
sans rien de corporel en quelque sorte ;
et secondaires l’Imagination et la Sensibilité, parce qu’elles
opèrent et œuvrent dans le corps avec les instruments du corps,
lesquels sont nos cinq sens. La Mémoire est appelée une puissance
principale parce qu’elle contient en elle spirituellement non
seulement toutes les autres facultés, mais par là, aussi, toutes
les choses où elles œuvrent. Ce que tu vois à l’expérience.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME Des
deux autres facultés principales : la Raison et la Volonté ;
et de l’œuvre de celles-ci avant le péché, et après.
Nous
désirons le bien, et reposons sans fin avec plein consentement et
contentement éternel en Lui. Avant que l’homme eût péché, la
Volonté n’avait pouvoir d’être trompée en son choix, en son
amour, ni en aucune de ses œuvres. Parce qu’elle possédait de
nature la saveur de tonte chose telle qu’elle était ;
mais à présent elle ne peut faire ainsi, que seulement si elle est
ointe de la grâce. Car souvent, par suite de l’infection du péché
originel, elle a comme bonne la saveur d’une chose, laquelle est
pleinement mauvaise et n’a que l’apparence du bien. Et tout
ensemble ces deux : la Volonté elle-même et la chose qui est
voulue, la Mémoire les comprend et les contient en elle.
LA
Raison est le pouvoir par lequel nous séparons le bien du mal, le
mauvais du pire, le bien du meilleur, et le pire du pire, et le
meilleur du meilleur de tout. Avant que l’homme eût péché, la
Raison pouvait de nature faire naturellement tout ce partage. Mais si
aveugle est-elle à présent par la faute du péché originel,
qu’elle ne saurait accomplir cette œuvre sans être illuminée de
la grâce. Et tout ensemble ces deux : la Raison elle-même et
la chose à quoi elle travaille, sont compris et contenus dans la
Mémoire.
La
Volonté est le pouvoir par lequel nous choisissons le bien, après
qu’il a été discriminé par la Raison ;
et par lequel aussi nous aimons le bien.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME Du
premier des pouvoirs secondaires, de son nom l’Imagination ; et
des œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Raison, avant le
péché et après.
L’IMAGINATION
est un pouvoir par lequel nous nous représentons toutes images des
choses présentes et absentes ;
et ensemble, elle et la chose où elle œuvre, sont contenues dans la
Mémoire. Avant que l’homme eût péché, l’Imagination était si
obéissante à la Raison, à laquelle elle est comme une servante,
qu’elle ne lui mandait jamais une image contrefaite de quelque
créature corporelle, ni aucune image fantastique de quelque créature
spirituelle ; mais à
présent ce n’est pas ainsi. Car à moins qu’elle ne soit
refrénée par la lumière de la grâce en la Raison, jamais elle ne
cessera, dans la veille comme dans le sommeil, de représenter des
images contrefaites des créatures corporelles, ou autrement des
fantasmes, lesquels ne sont rien d’autre que des représentations
corporelles de choses spirituelles, ou encore des représentations
spirituelles de choses corporelles. Ce qui est toujours feinte et
fausseté, et très prochain de l’erreur.
Cette
désobéissance de l’Imagination peut très bien être conçue en
ceux qui sont nouvellement tournés du monde à la dévotion, dans le
moment de leur prière. Car avant que le temps vienne, où
l’Imagination soit en grande part refrénée par la lumière de la
grâce en la Raison, comme il est par la continuelle méditation de
choses spirituelles - telles que sont la propre misère de l’homme,
la Passion de notre Seigneur et Sa Bonté, et beaucoup d’autres -
jamais ils ne pourront d’aucune manière rejeter les étonnantes et
diverses pensées, fantaisies et images, lesquelles sont mandées et
imprimées en leur esprit par la seule lumière et curiosité de
l’Imagination. Et tout cela, et cette désobéissance, est la peine
reçue du péché originel.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME De
l’autre pouvoir secondaire, de son nom la Sensibilité ; et des
œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Volonté, avant le
péché et après.
Avant
que l’homme eût péché, cette Sensualité était si obéissante à
la Volonté, à laquelle elle est comme une servante, qu’elle ne
lui mandait jamais ni plaisance ou déplaisance désordonnées devant
aucune créature corporelle, ni quelque fallacieux sentiment
spirituel de plaisir ou de déplaisir mis dans nos sens par quelque
ennemi spirituel. Mais à présent ce n’est pas ainsi : car à
moins qu’elle ne soit réglée et commandée, par la grâce en la
Volonté, à souffrir humblement et à sa mesure la peine reçue du
péché originel, laquelle consiste en l’absence des conforts
nécessaires et en la présence de déconforts efficaces, et donc à
refréner son sensible plaisir à l’absence de ces déconforts et à
la présence de ces conforts, - toujours elle veut misérablement et
lascivement se vautrer, comme un porc dans sa bauge, dans les
richesses de ce monde et l’immondice de la chair aussi bien,
tellement que toute notre vie en soit infiniment plus bestiale et
charnelle, qu’elle n’est autrement humaine ou spirituelle.
LA
Sensibilité est une faculté de notre âme, regardant et régnant
sur les sens corporels par lesquels nous avons corporellement la
connaissance et le sentiment des créatures corporelles toutes
qu’elles soient, plaisantes ou déplaisantes. Et elle possède deux
parties : l’une par laquelle il est pourvu aux besoins et
nécessités de notre corps ;
l’autre par laquelle il est satisfait aux désirs des sens
corporels. Car c’est le même pouvoir qui proteste et maugrée
lorsque le corps manque de son nécessaire, et qui nous pousse, quant
à répondre à nos besoins, à prendre plus que nos besoins pour
satisfaire aux désirs de nos sens ;
le même qui se plaint du manque de choses et créatures plaisantes
et se délecte délicieusement à leur présence, qui se plaint de la
présence des choses et créatures désagréables et se délecte
délicieusement à leur absence. Toutes ces deux choses ensemble, le
pouvoir et son objet, sont contenues dans la Mémoire.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME Que
qui ne connaît point les facultés d’une âme et la manière de
leurs opérations, facilement peut être trompé en la compréhension
des paroles spirituelles et des opérations spirituelles ; et
comment une âme est faite un Dieu en grâce.
Vois
donc, ami spirituel ! en
quelle misère, telle que tu peux voir, nous sommes tombés par le
péché : et quoi d’étonnant, donc, à ce que nous soyons
aveuglement et aisément trompés dans la compréhension et
l’entendement des paroles spirituelles et des spirituelles
opérations, - et plus particulièrement ceux qui ne connaissent là
les facultés et pouvoirs de leurs âmes et les manières de leurs
opérations ?
Car
toujours lorsque la Mémoire est occupée de quelque objet corporel,
- aurait-il été pris pour la meilleure d’entre toutes les fins -
tu es pourtant au-dessous de toi-même en cette occupation ou
travail, et hors de toute âme. Et toujours, lorsque tu as sentiment
que ta Mémoire est occupée des caractères et subtils états des
facultés de ton âme en leurs opérations et œuvres spirituelles,
comme sont vices ou vertus, de toi ou de quelque créature, laquelle
est spirituellement et ton égale en nature, et cela afin de pouvoir
par là apprendre à connaître ce toi-même en prévision et en vue
de la perfection : alors tu es au-dedans de toi-même et égal
avec toi. Mais toujours lorsque tu sens ta Mémoire occupée d’aucune
manière d’objet corporel ou spirituel, mais uniquement de la
substance même de Dieu, ainsi qu’il est et peut être à
l’expérience de l’œuvre que dit ce livre : alors tu es
au-dessus de toi, et sous ton Dieu.
Au-dessus
de toi, tu es : puisque tu parviens à venir par la grâce
au-delà de ce que, par nature, tu peux et pourrais atteindre.
C’est-à-dire à être uni à Dieu, en esprit, par l’amour, et
par conformité de volonté. Et sous ton Dieu, tu es : puisque,
et bien qu’on puisse d’une certaine manière affirmer qu’à ce
moment Dieu et toi ne sont pas deux, mais un, en esprit - à tel
point que toi ou un autre, connaissant d’expérience cette unité
par la perfection de l’œuvre, pourra très assurément, au
témoignage de l’Écriture, être appelé un Dieu - néanmoins tu
es au-dessous de Dieu. Et pourquoi ?
C’est qu’Il est Dieu de nature et sans commencement ;
tandis que toi, qui naguère étais en substance néant, et qui,
bientôt après que tu fus, par Sa puissance et Son amour, fait
quelque chose, te fis toi-même pire que néant par le péché
volontaire et accepté, ce n’est que par Sa miséricorde et sans
mérite aucun de ta part, que tu es fait un Dieu en la grâce, uni à
Lui en esprit sans partage, tout ensemble ici et dans la béatitude
du ciel et sans fin. Et ainsi, bien que tu sois un avec Lui en la
grâce, cependant tu es loin au-dessous de Lui en nature.
Vois
donc, ami spirituel !
Ici tu peux voir et comprendre quelque chose, en partie, de ce que
celui qui ne connaît pas les facultés de son âme et la façon dont
elles opèrent, il peut très facilement être trompé en
l’entendement des mots écrits dans un dessein spirituel. Et par là
tu peux apercevoir la cause pourquoi je n’ai point eu l’audace de
te commander et prier de montrer pleinement et ouvertement ton désir
à Dieu, mais t’ai enfantinement requis de faire en toi en sorte de
le cacher et couvrir. Et je l’ai fait, cela, par crainte que tu ne
conçusses corporellement ce qui était entendu spirituellement.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME Que
corporellement nulle part, est partout spirituellement ; et comment
l’homme du dehors appelle néant l’œuvre que dit ce livre.
ET
de la même manière, si quelque autre homme te disait de recueillir
tout en toi-même tes facultés et tes sens, et ainsi d’adorer Dieu
- bien que ce qu’il dise soit parfaitement bien et tout vrai, ah !
et personne ne dirait plus vrai, pour peu que cela soit bien conçu -
néanmoins, par crainte des illusions et erreurs, et que ces mots
soient entendus corporellement, je ne t’ai point prié de le faire.
Regarde à n’être en aucune façon au dedans de toi-même. Très
vite je te dirai, et en bref : ce n’est pas que je veuille que
tu sois hors de toi-même, ni au-dessous, ni derrière, ni d’un
côté, ni de l’autre.
« Mais
où donc, demandes-tu, faut-il que je sois ?
Nulle part, à ce qu’il paraît ! »
Et oui, réellement tu l’as bien dit : car c’est là que je
te veux avoir. Parce que nulle part, corporellement : c’est
partout, spirituellement. Regarde et veille bien à ce que ton œuvre
spirituelle ne soit nulle part corporellement ;
et alors, où que soit la chose sur laquelle en substance tu
travailles en ton esprit, sûrement toi, tu seras là en esprit,
aussi véritablement et réellement que ton corps est en la place où
tu es corporellement. Et bien que tes sens corporels ne puissent
trouver là rien qui les alimente, et qu’il leur paraisse que c’est
rien et néant ce que tu fais, soit !
fais donc ce rien, et fais-le pour l’amour de Dieu. Et ne t’en va
de là, mais travaille activement dans ce rien avec le vigilant désir
de vouloir et posséder Dieu que nul homme ne peut connaître. Car je
te le dis véritablement, qu’il me vaut mieux d’être en ce nulle
part corporellement, luttant et combattant avec cet aveugle rien,
plutôt que d’être un seigneur si grand, que je puisse être
partout où je le désire, jouant joyeusement et me distrayant de
tout ce quelque chose qui est au Seigneur son bien et sa possession.
Laisse
ce partout et ce quelque chose, et abandonne-le pour ce nulle part et
ce rien. Que t’importe que jamais tes sens ne trouvent raison de ce
rien ? Car bien
assurément je ne l’en aime que mieux, puisqu’il est en lui-même
d’une si parfaite excellence qu’ils ne peuvent s’en saisir et
en tirer parti. Ce rien peut mieux être senti par expérience,
plutôt que vu : car il est tout aveugle et tout obscurité à
ceux qui n’ont que brièvement jeté les yeux sur lui. Et pourtant,
pour parler plus près de la vérité encore, une âme est plus
aveugle en lui par l’abondance et l’excès de lumière divine,
qu’elle n’est aveugle par la ténèbre ou le manque de lumière
corporelle.
Or,
quel est-il, celui qui l’appelle un rien ?
Assurément, c’est l’homme extérieur, et non pas l’homme
intérieur. Notre homme intérieur l’appelle un Tout, car par lui,
il apprend à connaître la raison de toutes choses corporelles et
spirituelles, sans aucune considération plus particulière à aucune
chose que ce soit.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME Comment
il est que l’affection d’un homme est merveilleusement changée
en sentiment spirituel en ce rien, quand il est conçu nulle part.
PRODIGIEUSEMENT
est métamorphosée l’affection humaine en sentiment spirituel par
ce rien quand il est conçu nulle part. Car au premier instant qu’une
âme y regarde, elle y trouvera et verra tous les actes peccamineux
particuliers qu’elle a commis depuis la naissance, de corps et
d’esprit, représentés obscurément ou secrètement. Et où
qu’elle se tourne alentour, toujours elle les verra devant ses
yeux : jusqu’à ce que le temps vienne, où, avec beaucoup de
dur et pénible travail, et maint cruel soupir, et maintes larmes
amères, elle s’en soit en grande part lavée. Parfois il lui
semblera, pendant ce travail, regarder là comme en enfer, tellement
il lui semblera qu’elle désespère de triompher jamais de cette
peine, en la perfection du parfait repos spirituel. Jusqu’à ces
profondes entrailles, il y en a beaucoup qui parviennent ;
mais par l’énormité de la peine qu’ils sentent et par l’absence
de réconfort, alors ils reviennent en arrière à la considération
de choses corporelles, cherchant de charnels réconforts extérieurs
au lieu des spirituels, qu’ils n’eussent pas manqué d’avoir
s’ils avaient tenu bon.
Car
celui qui tient bon ressent parfois quelque réconfort, et a quelque
espérance de perfection : car il sent et voit que nombre de ses
péchés anciens sont en grande partie, avec l’aide de la grâce,
effacés. Néanmoins encore il se sent toujours au milieu de la
peine, mais il pense qu’elle aura une fin, car elle va toujours
diminuant peu à peu. Et c’est pourquoi il appelle ceci non
autrement que purgatoire. Parfois, il n’y trouve marqué aucun
péché particulier, mais alors il lui paraît que le péché soit
tout un bloc massif d’il ne sait jamais quoi, mais cependant rien
autre que lui-même ; et
alors il peut être appelé ce qu’il est : la base et la peine
du péché originel. Parfois, il lui paraîtra être au paradis ou au
ciel, pour diverses merveilleuses délices et nombreux réconforts et
consolations, joies et vertus bénies qu’il y trouve. Et parfois,
il lui paraîtra que ce soit Dieu, pour la paix et repos qu’il y
trouve.
Ah !
qu’il pense ce qu’il veut ;
car toujours et toujours il le trouvera un nuage d’inconnaissanre,
lequel est entre lui et son Dieu.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME Que
par le dépassement et la cessation de nos sens corporels, nous
commençons à venir plus promptement à la connaissance des choses
spirituelles ; comme par le dépassement et la cessation de nos
sens spirituels, nous commençons à venir plus promptement à la
connaissance de Dieu, autant qu’il est possible, par grâce,
ici-bas.
ET
c’est pourquoi travaille ferme en ce rien et nulle part, et laisse
tes sens corporels du dehors et tout ce qu’ils font : car je
te le dis véritablement, cette œuvre ne peut et ne saurait être
conçue par eux.
Car
par tes yeux, tu ne te fais idée d’une chose, si ce n’est
qu’elle est large ou longue, grande ou petite, ronde ou carrée,
loin ou près, et qu’elle a telle couleur. Et par tes oreilles,
rien que le bruit ou quelque manière de son. Par ton nez, rien que
la puanteur ou le parfum. Et par le goût, rien que l’aigreur ou
douceur, amertume ou fadeur, l’agrément ou dégoût. Et par le
toucher, rien que le chaud ou froid, le tendre ou dur, le lisse ou
rugueux. Et véritablement, ces qualités et quantités, Dieu ne les
a ni aucune chose spirituelle. C’est pourquoi donc, laisse tes sens
externes et ne travaille point avec eux, pas plus intérieurement
qu’extérieurement ;
car tous ceux qui se mettent à être ouvriers spirituels
intérieurement, et qui s’imaginent pouvoir cependant entendre ou
voir, sentir ou goûter, soit intérieurement soit extérieurement,
les choses spirituelles, ceux-là sont assurément dans l’illusion
et font œuvre contre nature.
Car
par nature, les sens sont ordonnés en sorte qu’avec eux, les
hommes puissent avoir connaissance de toutes choses corporelles
extérieures ; mais en
aucune façon ils ne peuvent parvenir, avec eux, à la connaissance
des choses spirituelles : par leurs opérations, veux-je dire.
Parce que par leur cessation et impuissance, nous le pouvons, de la
manière que suit : lorsque nous lisons ou entendons parler de
certaines choses, et par suite comprenons que nos sens extérieurs ne
peuvent nous renseigner ni apprendre aucunement quelle est la qualité
de ces choses, alors nous pouvons véritablement être assurés que
ces choses sont spirituelles et non corporelles.
De
semblable manière en va-t-il de nos sens spirituels, lorsque nous
travaillons à la connaissance de Dieu Lui-même. Car un homme
aurait-il comme jamais la compréhension et connaissance de toutes
choses spirituellement créées, néanmoins il ne peut jamais, par
l’œuvre de cette intelligence, venir à la connaissance d’une
chose spirituelle non-créée, laquelle n’est autre que Dieu. Mais
par l’impuissance et cessation de cette intelligence, il le peut :
car la chose devant laquelle elle est impuissante n’est pas autre
chose que Dieu seul. Et c’est pourquoi saint Denis a dit :
« la plus parfaite
connaissance de Dieu est celle où Il est connu par
incon.-naissance. » Et
en vérité, quiconque voudra regarder aux livres de saint Denis, il
trouvera que ses paroles affirment, et clairement confirment, tout ce
que j’ai dit et pourrai dire, du commencement à la fin de ce
présent traité. Mais autrement je ne le citerai, ni lui ni aucun
autre Docteur, quant à moi cette fois-ci. Car si autrefois, les
hommes ont pu penser faire acte d’humilité en ne tirant rien de
leurs propres têtes, qui ne fût affirmé sur l’Écriture et les
paroles des Docteurs, c’est aujourd’hui devenu une recherche et
une ostentation d’habileté érudite.
À
toi, cela ne servirait de rien, et c’est pourquoi je ne le fais
point. Car celui qui a des oreilles, qu’il entende ;
et celui qui se sent porté à croire, qu’il croie : car
autrement ils ne le feront.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME Que
certains ne sauraient parvenir à avoir expérience de la perfection
de cette œuvre autrement qu’en un temps d’extase, et que
d’autres la peuvent avoir quand ils veulent en le commun état de
l’âme humaine.
CERTAINS
estiment la matière de ceci si ardue et périlleuse, qu’ils
affirment qu’on ne peut y venir sans un préalable travail
énormément énergique, et encore n’est-ce que rarement, et
seulement en un temps d’extase. Et à ces hommes je veux répondre,
autant que le peut ma faiblesse, et dire : que tout est selon
l’ordonnance et disposition de Dieu, et aussi selon l’aptitude et
capacité de l’âme à laquelle est donnée cette grâce de la
contemplation et de l’œuvre spirituelle.
Car
il en est certains qui n’y peuvent parvenir sans de longs et
nombreux exercices spirituels, et encore ne sera-ce que rarement
qu’ils auront expérience de la perfection de cette œuvre, et sur
un appel tout particulier de notre Seigneur : lequel est dénommé
extase. Mais il en est d’autres, lesquels sont si subtils en grâce
et en esprit, et si familièrement avec Dieu en cette grâce de la
contemplation, qu’ils peuvent l’avoir quand ils veulent en le
commun état de l’âme humaine : assis, marchant, debout ou à
genoux. Et encore en ce temps, ils ont pleine et libre disposition de
tous leurs sens corporels et spirituels, et ils peuvent en user s’ils
le désirent (non sans quelque empêchement, certes, mais non point
important ou grave). L’exemple des premiers, nous l’avons par
Moïse, et des seconds, par Aaron le prêtre du Temple : car, en
effet, cette grâce de la contemplation est figurée par l’Arche du
Testament dans l’ancienne Loi, et les ouvriers en cette grâce sont
figurés par ceux qui touchent le plus à cette Arche de façon ou
d’autre, comme en témoigne l’Histoire. Et très bien est-il que
cette grâce et cette œuvre soient comparées à l’Arche. Car tout
justement comme en cette Arche étaient contenus tous les joyaux et
reliques du Temple, de même aussi en ce minuscule amour porté vers
ce nuage, sont contenues toutes les vertus de l’âme humaine,
laquelle est le spirituel Temple de Dieu.
Moïse,
avant qu’il pût venir à voir cette Arche, et cela pour apprendre
comment elle devait être faite, avec un long et grand travail avait
gravi la montagne jusqu’au sommet, et là il était demeuré, et
six jours occupé dans un nuage : attendant jusqu’au septième
jour que notre Seigneur daignât lui montrer la manière de faire la
construction de cette Arche. Et par ce long travail de Moïse et la
tardive démonstration, sont entendus et compris ceux qui ne peuvent
venir à la perfection de cette œuvre spirituelle sans un long
travail préalable : et encore ne sera-ce que rarement, et quand
Dieu daignera la leur montrer.
Mais
ce que Moïse ne pouvait venir à voir que rarement, et non sans un
long grand travail, cela, Aaron l’avait en son pouvoir, du fait de
son office, et il pouvait le voir dans le Temple, à l’intérieur,
en le Voile, aussi souvent qu’il lui plaisait d’y entrer. Et par
Aaron sont entendus et compris tous ceux dont j’ai parlé
ci-dessus, lesquels, par leur pénétration spirituelle, avec
l’assistance de la grâce, peuvent assigner à eux la perfection de
cette œuvre comme il leur plaît.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME Qu’un
ouvrier en cette œuvre ne doit ni juger ni penser du travail d’un
autre en cette œuvre, selon son propre sentiment intérieur.
Vois !
Par là tu peux comprendre que celui à qui il est donné de ne voir
et sentir la perfection de cette œuvre que par un long travail, et
encore rarement, celui-là peut facilement être dans l’erreur s’il
parle, pense et juge d’autrui selon ce qu’il connaît par
lui-même, décidant qu’il n’y peut parvenir que rarement et non
sans un grand travail. Et de même sera dans l’erreur celui qui
peut l’avoir quand il veut, s’il juge des autres d’après
soi-même, disant qu’ils peuvent l’avoir quand ils veulent. Non !
laisse cela : assurément ce n’est pas ainsi qu’il faut. Car
peut-être bien, quand et s’il plaît à Dieu, ceux qui ne peuvent
l’atteindre aussitôt et ne l’ont que rarement, après un long
travail, ceux-là plus tard y arriveront quand ils voudront, et aussi
souvent qu’il leur plaira. Et l’exemple de ceci, nous l’avons
par Moïse, lequel d’abord ne l’eut que rarement et non sans
grand travail, ce don de voir comment était l’Arche, sur la
montagne, pour après la voir en le Voile aussi souvent qu’il lui
plaisait.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME Comment,
à l’image de Moïse, de Béséléel et d’Aaron qui s’occupèrent
de l’Arche du Testament, nous avons trois manières de perfection
en cette grâce de la contemplation, laquelle grâce est figurée par
cette Arche.
TROIS
hommes ont été les plus importants de ceux qui s’occupèrent de
cette Arche de l’Ancien Testament : Moïse, Béséléel et
Aaron. Moïse apprit de notre Seigneur sur la montagne comment elle
devait être faite. Béséléel la réalisa et la mit à l’intérieur
du Voile, selon qu’était l’exemple qui avait été montré sur
la montagne. Et Aaron eut à la garder dans le Temple, la voyant et
touchant aussi souvent qu’il lui plaisait.
À
la ressemblance de ces trois, nous avons trois manières de
perfection en cette grâce de la contemplation. Parfois nous y avons
perfection seulement par la grâce, et alors nous sommes à l’image
de Moïse, lequel, par toute cette ascension et ce pénible travail
qu’il avait eu sur la montagne, ne la pouvait voir que rarement :
et même cette vue, il ne l’avait que lorsqu’il plaisait à notre
Seigneur de la lui montrer, et non qu’il l’eût méritée, et en
récompense de son travail. Parfois nous y avons perfection par notre
pénétration spirituelle, avec l’assistance et aide de la grâce ;
et alors nous sommes à l’image de Béséléel, lequel ne pouvait
voir l’Arche devant qu’il ne l’eût faite par son propre
travail, assisté de l’exemple qui avait été montré à Moïse
sur la montagne. Et parfois nous y avons perfection par
l’enseignement d’autres hommes, et alors nous sommes à l’image
d’Aaron, lequel avait en sa garde et en son habitude de voir et
toucher quand il lui plaisait, cette Arche que Béséléel avait
réalisée et confectionnée de ses mains.
Voici
donc, ami spirituel !
par cet ouvrage, quelque enfantin et impropre qu’en soit le
langage, et encore que je sois une misérable créature tout indigne
d’enseigner autrui, je remplis néanmoins l’office de Béséléel :
confectionnant et déposant en quelque sorte entre tes mains la
manière de cette Arche spirituelle. Mais bien mieux que je ne fais
et plus excellemment, tu peux œuvrer toi-même si tu veux être
Aaron : c’est-à-dire en travaillant et opérant
continuellement et sans cesse à l’intérieur, et pour toi et pour
moi. Fais ainsi, je t’en prie, pour l’amour de Dieu
tout-puissant. Et puisque nous avons été tous deux appelés à
œuvrer en cette œuvre, je te demande pour l’amour de Dieu, de
combler en ta part ce qui manque à la mienne.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME Comment
il est que le contenu de ce livre, jamais plus ne le lira ou entendra
lire, n’en parlera ou entendra parler une âme disposée à cette
œuvre, sans éprouver un véritable sentiment de sa convenance et de
son efficacité ; et la réitération de l’admonition écrite en
le prologue.
ET
Si tu penses que cette manière de travailler n’est point accordée
à tes dispositions, tant de corps que d’âme, alors tu peux
l’abandonner et en prendre une autre, en toute sûreté avec l’avis
d’un bon et spirituel directeur, et sans blâme. Et je te prie de
m’excuser, car véritablement je désirais te porter quelque profit
par cet écrit de ma simple science ;
et telle était mon intention. Mais lis-le bien deux fois ou trois
fois en entier, et même plus souvent sera mieux, et plus tu sauras
comprendre la chose. Si bien que, peut-être, quelque phrase qui te
serait restée fermée à la première ou deuxième lecture, bientôt
après tu la trouveras facile.
Vraiment,
oui ! il me semble
impossible de croire qu’une âme ayant des dispositions à cette
œuvre puisse lire ou entendre lire, parler ou entendre parler de
ceci, sans qu’elle ait sur-le-champ sentiment d’une vraie
convenance et réelle efficacité en cet ouvrage. Et si, donc, il te
paraît être d’un bon effet, alors remercie Dieu du fond du cœur
et, pour l’amour de Dieu, prie pour moi.
Fais
ainsi. Et je te prie pour l’amour de Dieu de ne laisser personne
voir ce livre, à moins que ce ne soit quelqu’un dont tu penses
qu’il est en convenance avec lui, et selon ce que tu y as trouvé
toi-même auparavant, à l’endroit où il est dit quels hommes, et
quand, doivent travailler en cette œuvre. Et si tu laisses un homme
de cette sorte le voir, alors je te prie de lui recommander et de lui
commander de prendre le temps de le voir en entier. Car peut-être
bien y a-t-il quelque matière en son commencement, ou au milieu,
laquelle est en suspens et n’est point développée entièrement en
cette place. Mais si elle ne l’est à cet. endroit, elle le sera
peu après, ou peut-être à la fin. Et de la sorte, pour en voir
seulement une partie et pas une autre, un homme peut facilement être
amené à l’erreur : et c’est pourquoi je te prie de
travailler comme je dis. Et si tu trouves quelque matière que tu
aimerais avoir plus ouverte, laisse-moi savoir quelle elle est, et
aussi ton opinion sur ce point : et elle sera amendée, si je le
puis avec ma simple science.
Quant
aux charnels disputeurs, pour la louange ou pour le blâme, aux
bavards, aux faiseurs d’histoires et tous autres conteurs de
contes, peu me chaut qu’ils voient ce livre : car jamais je
n’ai eu l’intention d’écrire pour eux pareilles choses. Et
c’est pourquoi je voudrais qu’ils n’en entendissent point
parler, ni eux ni aucun autre curieux, lettré ou inculte, ah !
non, fussent-ils même en la vie active de parfaits et excellents
hommes, car ceci ne leur convient aucunement.
COMMENCE ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME De
quelques signes assurés auxquels un homme peut éprouver s’il est
appelé de Dieu à œuvrer en cette œuvre.
Tous
ceux qui lisent ou entendent lire, ou encore parler de la matière de
ce livre, et à cette lecture ou audition pensent que ce soit une
bonne chose, et qui leur sied : ils n’en sont pas pour autant
appelés par Dieu à œuvrer en cette œuvre, sur ce seul mouvement
de complaisance ressentie en eux-mêmes dans le temps et moment de la
lecture. Car il se peut fort bien que de la curiosité de
l’intelligence naturelle leur vienne ce mouvement, bien plus que
d’aucun appel de la grâce.
Mais
s’ils veulent éprouver d’où vient ce mouvement, ils le peuvent
comme suit, s’il leur plaît. Et d’abord qu’ils regardent s’ils
ont fait tout ce qui était en eux précédemment, afin de se rendre
capables d’une purification de leur âme au jugement de la sainte
Église et d’accord avec leur directeur spirituel. S’il en va de
la sorte, c’est d’autant mieux ;
mais s’ils veulent de plus près en connaître, qu’ils regardent
si ce mouvement est toujours plus pressant à leur souvenir, et plus
habituel que tout autre en toute manière d’exercice spirituel. Et
s’il leur paraît qu’il ne soit aucune sorte de chose qu’ils
fassent, corporellement ou spirituellement, qui soit suffisante et
satisfaisante, au témoignage de leur conscience, à moins que ne
soit ce chétif empressement secret d’amour, d’une manière
spirituelle, la capitale et première de toutes leurs œuvres :
alors, si tel est leur sentiment, c’est là un signe qu’ils sont
appelés de Dieu à cette œuvre, et autrement sûrement pas.
Je
ne dis pas qu’il doive toujours durer et habiter continuellement en
leur esprit à tous, ceux qui sont appelés à œuvrer en cette
œuvre. Non point, car ainsi ce n’est pas. Et chez un jeune
apprenti spirituel en cette œuvre, souvent le sentiment immédiat de
celle-ci se retire, pour diverses causes et raisons. Parfois, c’est
qu’il lui est ôté afin qu’il n’y mette trop de présomption
et n’aille s’imaginer que ce soit en son pouvoir, en grande
partie, de l’avoir quand il lui plaît et comme il lui plaît. Et
cette idée ne serait que d’orgueil. Or, quand est retiré le
sentiment de la grâce, toujours est-ce l’orgueil qui en est
cause : non pas toujours l’orgueil qui serait là, mais
l’orgueil qui pourrait être, si n’était retiré ce sentiment de
la grâce. Et c’est ainsi qu’il est que souvent, tels jeunes fous
s’imaginent que Dieu est leur ennemi, quand justement II est leur
ami tout entièrement.
D’aucunes
fois, il se retire du fait de leur incurie et négligence ;
et lorsque c’est ainsi, ils sentent par après une peine très
amère qui les frappe tout grièvement et douloureusement. Certaines
fois notre Seigneur en veut prolonger le délai, par un dessein fort
habile, car Il veut, en ce délai, son accroissement, afin que le
retour de ce sentiment soit en eux plus délicieux quand il leur sera
rendu, et qu’ils sentent combien longtemps il a été perdu. Et
c’est là un des plus prompts et des plus souverains signes qu’une
âme puisse avoir, pour reconnaître par là si elle est appelée ou
non à œuvrer en cette œuvre : si elle connaît après un
pareil délai et long manquement de cette œuvre, qu’elle lui
revient tout soudain comme il faut, et par aucune voie ni moyen
recherchée, et qu’elle possède alors elle-même une grande
ferveur et un impatient désir de travailler et œuvrer en cette
œuvre, beaucoup plus grands que jamais avant. À tel point que bien
souvent, je crois, elle a une joie plus grande à retrouver peu après
cet élan, qu’elle n’avait eu de chagrin à le perdre.
Et
s’il en est ainsi, assurément c’est un authentique signe, et
véritable et sans erreur qu’elle est appelée de Dieu à œuvrer
en cette œuvre, quoi que ce soit qu’elle ait été auparavant ou
qu’elle soit présentement.
Car
ce n’est point ce que tu es ni ce que tu as été, que Dieu regarde
avec les yeux de Sa miséricorde ;
mais ce que tu as désir d’être. Et saint Grégoire nous porte
témoignage que tous les saints désirs croissent et grandissent par
leur retardement et les délais ;
et s’ils s’évanouissent dans le retard et dans l’attente,
alors c’est que jamais ils n’ont été des désirs saints. Car
celui qui ressent toujours une joie moindre et moindre aux
retrouvailles et nouvelles présentations des désirs de son ancien
propos, encore que ce puissent être de naturels désirs vers le
Bien, néanmoins il saura que ce ne furent jamais des désirs saints.
Desquels saints désirs parle saint Augustin, qui dit que toute la
vie d’un bon Chrétien n’est rien autre que son saint désir.
Porte-toi
bien, ami spirituel, avec la bénédiction de Dieu et la mienne !
Et je prie le Tout-Puissant Dieu que la paix véritable, le saint
conseil et le spirituel réconfort en Dieu par abondance de la grâce,
toujours soient avec toi et avec ceux tous qui L’aiment sur cette
terre. Amen.
Hugues de BALMA
Théologie mystique
DE VIA VNITIVA / LA VOIE UNITIVE
Prologue et plan
1.
On a dit ce qu’est la voie illuminative et comment on s’élève
par elle actuellement vers l’union. On dira maintenant ce qu’est
la voie unitive, puis quelles persuasions incitent à la désirer,
enfin quelles industries établissent l’esprit solidement en elle.
Ceci concerne la pratique, c’est-à-dire l’usage. Si quelqu’un
de simple ne sait procéder avec ordre, qu’au moins il s’en
afflige de quelque manière ; en second lieu, même s’il ne sait
pas méditer, comme on l’a dit, sur les Écritures, qu’au moins
il aspire à aimer, disant toujours en ses prières et demandes :
Ô Seigneur, quand t’étreindrai-je d’un amour très doux ? »
De la sorte, aussi simple ou laïque soit-il, par la douleur des
péchés comme par le baiser des pieds, par le souvenir des bienfaits
comme par le baiser des mains, il pourra parvenir au baiser de la
bouche - ce que l’amour désire - en disant : « Qu’il me
baise d’un baiser de sa bouche. » Cette demande, on ne la jugera
pas présomptueuse, si son auteur s’exerce d’abord au baiser des
pieds et des mains et ensuite, en un autre temps, aspire au baiser de
la bouche.
Voie unitive, Sagesse des chrétiens
2.
Cette voie unitive a pour origine ces paroles : « Ô Sagesse,
tu es sortie de la bouche du Très-Haut, tu vas d’une extrémité à
l’autre, tu disposes toutes choses avec douceur ; viens nous
enseigner la voie de la prudence. » Ces paroles sont celles de
l’Église qui soupire et désire être enseignée par celui qui est
la source et l’origine de toute bonté. Bien qu’elles concernent
proprement la Sagesse incréée elle-même qui est le Fils de Dieu
dont l’éternelle sortie a fait apparaître l’émanation de la
bonté du Père suprême, il s’agit ici de traiter de cette Sagesse
en tant qu’envoyée dans le temps pour se manifester elle-même à
l’esprit rationnel. L’éminent docteur, le bienheureux Denys, la
décrit ainsi au chapitre septième des Noms divins :
« La sagesse est la connaissance très divine de Dieu connue par
ignorance, selon l’union qui est au-dessus de l’esprit, quand
l’esprit, s’éloignant de tout le reste, se quittant lui-même
ensuite, est uni aux rayons plus que brillants, illuminé de la
lumière inscrutable et profonde de la Sagesse. » Telle est la
sagesse des chrétiens qui contient en elle la Trinité entière et
qui par diffusion déifique pénètre divinement les fidèles.
Entièrement imbibés par elle de rosée céleste, les esprits de
ceux qui aiment désirent non pas un avantage temporel, non pas
quelque don de l’époux - grâce, vertu ou gloire —, mais l’époux
lui-même qui est le principe de toute l’émanation déiforme. Par
de brillantes affections, d’insatiables désirs, des aspirations
unitives, ils souhaitent l’atteindre lui seul, sans rien chercher
d’autre.
Sagesse unitive, théologie mystique
3.
L’élévation par les affections enflammées de l’amour unitif
au-dessus de tout office de l’intellect, en la pointe suprême de
la puissance affective, est la sagesse qu’on envisage présentement.
Elle s’identifie à la théologie mystique par laquelle l’esprit
enflammé parle très secrètement au bien-aimé dans le langage des
affections. L’industrie d’un mortel ne la révèle pas, mais elle
se montre elle-même de façon manifeste à l’esprit en raison de
la seule miséricorde divine. Ces paroles la louent en tant qu’elle
est éternelle, en tant que par son immensité elle atteint « d’une
extrémité à l’autre », en tant également qu’elle est
temporelle dans la mesure où « elle dispose toutes choses avec
douceur », c’est-à-dire les esprits rationnels.
La sagesse dispose l’esprit par rapport à Dieu en soi
4.
Comment par cette sagesse elle dispose avec douceur l’esprit
rationnel qu’elle instruit fidèlement de la lumière divine qui
projette d’en-haut ses rayons, nous le montrerons d’abord en ce
qui concerne les réalités supra-célestes. Dans la très
bienheureuse Trinité, le Fils sort du Père, et du Père et du Fils
sort l’Esprit-Saint, amour véritable qui procède et unit le Père
et le Fils. De même, la sagesse unitive qui procède de la source de
la suprême bonté, descendue plus bas en s’unissant à l’esprit
encore en chemin, l’unit à l’Esprit incréé, pour que comme le
Père et le Fils sont dits, quoique distincts, « un » en
raison de l’amour qui les unit, par cette sagesse grâce à
laquelle seule il adhère à l’Esprit suprême, l’esprit mérite
de jouir d’une si grande noblesse, alors qu’il n’est rien,
qu’il soit dit « un » avec lui, selon la parole de l’Apôtre :
« Qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui. »
Mais
cette disposition ne paraît pas acquise seulement par la sagesse de
l’amour unitif en raison de l’ordre des Personnes ; elle l’est
aussi en raison des actes divins qui sont deux, coéternels et
consubstantiels au Dieu très bienheureux : se connaître et
s’aimer soi-même. Du fait que l’esprit brûle d’ardeur en
lui-même et connaît par cette ardeur de façon infaillible, comme
s’il était étendu dans la chaleur du plein midi de l’amour et
brûlait en elle, il l’aime d’une ardeur presqu’indicible et
par elle le connaissant plus intimement, non seulement il lui est,
autant que possible, conformé par la créature sensible, mais il est
également transformé en lui par l’amour déifique. Ainsi disposé,
l’esprit imite les actes éternels de façon très significative.
Par rapport à Dieu créateur
5.
Il l’imite non seulement en tant qu’il existe un ordre des
Personnes, non seulement en tant que les actes divins sont éternels,
mais en tant que Dieu lui-même, très bienheureux, est le principe
fontal de l’esprit angélique et de l’esprit humain, de la
créature sensible et de la créature insensibles. L’excellence de
la créature n’est donc manifestée que lorsqu’elle fait retour
au principe dont elle tire sa première origine. Puisque créé
immédiatement par le créateur lui-même, marqué de l’image de la
Trinité elle-même, l’esprit rationnel l’emporte en plus ample
dignité sur les autres créatures inférieures, il est par divine
décision achevé et reformé quand, l’amour extensif le
contraignant à franchir les limites naturelles, il est par
l’élévation extatique de l’amour uni à celui dont il sortit
originairement, de telle sorte qu’un cercle commence à apparaître
en lui, alors qu’il retourne à celui qui est son origine première.
En soumettant le corps
6.
Mais le Créateur éternel lui-même n’est pas que le principe et
l’origine de toute créature. Ses raisons éternelles règlent
toutes choses selon un ordre inébranlable, de telle sorte qu’ainsi
réglées par la providence divine, elles reposent toutes en
définitive en leurs ordres propres. Ainsi, l’esprit que
d’incessantes et intimes affections soulèvent, inonde de quelque
admirable façon la chair elle-même, au moins en ce que la
corruption innée est réduite peu à peu en elle, dans la mesure où
l’esprit tend avec plus d’ardeur, en s’exerçant, vers les
réalités d’en haut. En effet, par miséricorde divine il savoure
cette victoire, car dans la mesure où il se soumet totalement par
amour à son propre Créateur, dans la même mesure la chair, soumise
à l’esprit, obéit par notification naturelle à ses injonctions.
Qu’il obtienne par décision divine que, comme l’esprit, poussé
par l’amour, s’accorde avec son supérieur, suive pareillement la
concorde entre le corps soumis et l’esprit, afin que celui-ci
préside à son propre corps comme à un royaume et dise avec le
Psalmiste : « Mon âme a soif de toi ; ma chair languit
après toi. »
Par rapport au Verbe incarné.
7.
Mais le Créateur très sublime de toutes choses lui-même non
seulement n’a pas voulu l’emporter sur la créature comme
créateur ou la dominer comme maître, mais encore à la fin des
temps, comme s’il s’exilait de la hauteur de la majesté. il
décida de voyager avec les miséreux. Au terme de cette
pérégrination, il s’éleva vers les demeures célestes. Disposé
en perfection par l’amour extatique, l’esprit, qui en sa première
création par son Créateur s’avança libre, devient conforme à
celui qui vit ainsi dans la chair et retourne au ciel ; mais uni à
la corruption que le corps entraîne nécessairement, soumis à de
nombreuses servitudes, il devient misérable ; élevé ensuite sous
l’impulsion supra-céleste par un exercice plus prolongé
d’ardentes aspirations, il obtient de quelque manière les arrhes
de la félicité éternelle, car il habite là où il aime et il se
repose, comme en son terme naturel, en celui vers lequel la tendance
sans repos des désirs l’incline. Par la sagesse unitive il devient
ainsi conforme à celui qui est le plus élevé à l’origine,
misérable ensuite en sa condition dans le monde, glorifié enfin et
s’élevant au ciel, son innocence d’enfant lui ayant en quelque
sorte été restituée par la purification de l’amour enflammé,
comme il est dit à bon droit dans l’Apocalypse de ces vrais
amants : « Ils suivent l’Agneau partout où il va. »
Par rapport aux bienheureux
8.
Ce n’est pas uniquement par rapport au Créateur lui-même que,
vivant en l’amour, l’esprit est, comme on l’a dit, disposé par
cette sagesse. Il l’est aussi par rapport aux bienheureux qui se
réjouissent dans la gloire. En effet, un seul repos éternel, qui
est Dieu très bienheureux, fin unique très désirée et immédiate,
existe pour lui et pour eux. Une différence existe cependant :
l’esprit glorifié se repose déjà en lui personnellement
présent ; l’esprit non-glorifié aspire par d’insatiables
désirs et comme absent à être attiré vers le haut par une
ineffable ardeur, afin de n’être intimement uni qu’a lui seul.
Qu’il dise donc : « Entraîne-moi après toi ; nous
courrons à l’odeur de tes parfums ». Qu’il dise en
vérité : « Le roi m’a introduit dans le cellier à vin ».
Une fois très parfaitement réalisée l’union supérieure avec
l’époux, cet esprit se réjouit de même d’une félicité
indicible ; mais bien qu’il tende plus haut par cette sagesse,
cet esprit ainsi uni n’éprouve quant à ses mouvements
anagogiques, et alors qu’il s’exerce actuellement, aucune douceur
ou délectation qui le charme ; -- il y a plutôt ici, d’étonnante
manière, affliction corporelle -- ; il éprouve seulement joie de
ce qu’en cette tendance en acte il se dresse directement, sans
détours, vers le très bienheureux lui-même, lieu unique qui
correspond naturellement à sa dignité.
Par un effort constant
9.
De ce fait beaucoup, moins expérimentés en cette philosophie, sont
donc trompés, car ils estiment que la douceur céleste couvre
d’abondante rosée l’esprit qui se dresse vers Dieu en ses
mouvements anagogiques, alors qu’au contraire il est très
laborieusement entraîné vers le haut et que la tension de l’esprit
entraîne un certain épuisement du corps, une séparation
spirituelle, ainsi qu’une tension des membres du corps en raison de
la violence de ces mouvements, selon cette parole de Job : « Mon
âme préfère la mort violente : mes os appelent le trépas ».
Le corps ne pourrait donc supporter les élans anagogiques sans
grande souffrance, si celle-ci n’était tempérée par la joie que
donne à l’esprit la rectitude de son aspiration. » même, par
son continuel et indivisible exercice, l’esprit bienheureux éprouve
eu égard au bien suprême comme une douceur éternelle. Mais
l’esprit non-bienheureux s’élève par degrés et d’intense
façon vers le bien suprême ; son mouvement ressemble très
exactement à l’éclair d’un astre qui brille, si l’envoi de
tels éclairs résultait d’une libre volonté, car ces mouvements
anagogiques sont pour ainsi dire subits, de telle sorte que sitôt
après son élévation l’esprit tombe, s’élève de nouveau et de
nouveau, et de nouveau retombe en dessous de lui-même. Pareillement
l’esprit glorifié est uni d’une union très ardente à celui
dont il contemple face à face la beauté de telle sorte que, bien
qu’il y ait ici en même temps connaissance et amour, la
connaissance précède naturellement la délectation. Mais cet esprit
qui aspire actuellement à cette élévation - dont il est ici
question - supprime radicalement en ses mouvements les fonctions de
toute raison et de toute intelligence. En effet, de par sa communauté
avec la chair corrompue, l’intellect est mêlé d’images. En
conséquence, il doit être banni dans l’élévation de l’amour,
mais dans la patrie où la chair n’est plus corrompue il sera
purifié. Seule, l’élévation de l’affectivité enflammée
soulève l’esprit, parce que la puissance affective l’emporte ici
en excellence incomparablement sur la puissance intellective ; on
l’établira bientôt. Bien qu’en ceci et en beaucoup d’autres
choses l’esprit qui s’élève anagogiquement soit
incomparablement dépassé par les esprits glorifiés, cette sagesse
servant d’intermédiaire, l’un et l’autre esprits sont vivifiés
de la même vie supracéleste et restaurés du même pain désirable.
10.
En outre, autant que cela lui est possible, l’esprit « viateur »
est disposé par cette Sagesse à devenir ainsi qu’il convient, aux
esprits angéliques, car l’ange lui-même est une substance
spirituelle ou intellectuelle totalement éloignée de tout
abaissement corporel, inondé de l’immuable clarté des joies de la
lumière éternelle. Ainsi, lorsque par le don gratuit de sa bonté
incontestable et grâce à l’expérience prolongée des affections
extensives, la Sagesse divine manifeste sa présence à l’esprit en
chemin, elle ouvre les yeux de l’intelligence parce que celle-ci
s’en approche, car elle-même est en soi très proprement lumière
et clarté, et du fait que l’esprit lui est plus étroitement uni
par le contact de l’amour, il est juste que l’affection charnelle
soit davantage retranchée. Dès lors tendue dans la chair au-dessus
de la chair, elle est de plus en plus absorbée, et vivant une vie
angélique par les désirs de l’amour, qu’elle dise avec
l’Apôtre : « Vivre pour moi, c’est le Christ, et
mourir m’est un gain. »
11.
En conséquence, dans la mesure où par les pieds des affections
l’esprit aspire plus ardemment à trouver repos en celui qui est la
vraie vie, il est moins lié à l’affection charnelle quand il sent
les choses de l’esprit et il est, dès lors, de plus en plus
absorbé en Dieu. Ainsi, de quelque manière, par cette sagesse, bien
que misérable pour les trois raisons susdites, il imite d’assez
près la vie angélique.
Par rapport à soi-même
12.
Cette même sagesse dispose enfin très parfaitement l’esprit
rationnel à l’intérieur de soi. Il y a en effet signe infaillible
de mendicité humaine, quand, sortant de soi, l’esprit pense
découvrir en une autre créature le repos de sa tendance et de son
appétit. De fait, puisque l’on tient l’esprit de l’homme pour
plus excellent que les autres créatures visibles, la Sagesse
supracéleste habite en lui pleinement et plus éminemment :
lui-même est image et les autres sont vestiges. Ayant donc perçu en
soi le trésor de la Sagesse divine, auparavant caché, que la bonté
divine rend manifeste, l’esprit qui n’est pas pauvre est soutenu
par la mendicité d’un autre objet délectable, n’altère pas la
noblesse d’origine qui se cache en lui, se réjouit d’une
certaine joie persistante qui résulte de l’union plus intime avec
Dieu. Ne voulant pas être séparé de lui plus tard, il dit avec le
bienheureux Job : « Je mourrai dans mon lit et je
multiplierai mes jours comme le palmier ».
La
sagesse ne dispose pas l’âme en tant seulement qu’elle lui fait
découvrir en elle-même le repos par suppression de toute mendicité
étrangère. Elle la dispose également en raison de la grande valeur
de l’esprit. En effet, plus est noble et sain l’habitus qu’il
possède, plus l’esprit est angélique, car il estime pour rien, en
comparaison de la sagesse seule par laquelle Dieu est possédé dans
le cœur, tous les trésors, tout ce qui est précieux et délectable,
tout ce que l’œil peut voir, la raison rechercher, l’intellect
percevoir il affirme encore en présence de tout sage que « l’or
sera estimé comme de la boue par rapport à elle ». Pourquoi ?
Parce que noblesse et dignité sont en elle si grandes que même tout
ce qui attire et est désiré ne peut lui être comparé.
13.
La noblesse de la sagesse ne se révèle pas uniquement par son
existence dans l’esprit. Elle se révèle encens par beaucoup
d’autres choses gratuites -- c’est-à-dire données gratuitement
- ou acquises, jugées plus désirables que d’autres. En effet,
elle confirme la foi, elle renforce l’espérance, elle enflamme la
charité.
La sagesse confirme la foi
14.
Elle confirme la foi en ce que l’esprit s’éprouve sensiblement
attiré par une connaissance infaillible vers celui qui seul comble
le désir. L’esprit le sait avec autant de vérité et plus que
l’œil matériel ne voit un objet matériel. Si donc il connaît
ainsi infailliblement celui vers lequel il tend par ces élévations,
il est de quelque manière assuré que celui-là seul est vrai Dieu,
vrai Seigneur, que la foi honore ; ou plutôt, puisque ceux qui
débutent et progressent doivent parvenir à cette sagesse grâce aux
bienfaits de l’Incarnation et de la Passion, et puisque par ce
genre de considération sur la divinité elle-même l’affectivité
est de plus en plus enflammée, il faut, lorsque l’esprit est déjà
actuellement élevé en cette sagesse, qu’il y parvienne
directement et en conséquence connaisse l’union de la divinité et
de l’humanité.
15.
Puisqu’également, l’esprit, bien qu’encore misérable, est par
cette sagesse totalement confirmé sur beaucoup de choses se
rapportant à la foi, que toute âme fidèle le sache dès lors que
l’esprit parvient à cette sagesse : si tous les sages et
philosophes du monde déclaraient, proclamaient, affirmaient
hautement : « Ta foi n’est pas une vraie foi ; mieux
encore, tu te seras trompé toi-même », il répondrait aux
adversaires : « Tous, vous vous êtes trompés ; moi
seul, je possède la vraie foi. »
En effet, il a dans le cœur par l’union de l’amour un appui
beaucoup plus solide qu’il ne l’aurait par des raisons et des
investigations pour dire avec l’Apôtre : « Je sais en
qui j’ai cru et je suis certain. »
La sagesse fortifie l’espérance
16.
Non seulement cette sagesse confirme la foi ; elle renforce encore
l’espérance. En effet, celle-ci est l’attente certaine de la
béatitude future. Nous voyons qu’il en est ainsi des damoiseaux, à
mesure qu’ils s’acquittent un peu longuement de leur service
familier auprès d’un prince : d’abord ils le craignent,
puis, par suite d’une certaine familiarité, la crainte, le cédant
au respect de la majesté, s’évanouit tout à fait, au point que,
confiants en sa familiarité et sa bonté, ils croient qu’absolument
rien ne pourra par la suite les séparer de lui. Analogiquement,
l’esprit qui tremble d’abord obtient par ses affections et ses
désirs une si grande familiarité unitive que par le don du
bien-aimé lui-même une admirable confiance demeure en lui, que
toute crainte pouvant susciter inquiétude est, sauf par prudence.
extirpée radicalement de lui ; il dit donc avec l’Apôtre :
« Qui me séparera de la charité du Christ ? La faim ?
l’épée ? Mieux, « ni les choses présentes. ni les choses
passées ».
La sagesse enflamme la charité
17.
Cette sagesse enflamme également la charité ; elle l’établit
en toute son intégrité ; elle la conduit à sa perfection. En
effet, puisque Dieu lui-même, très bienheureux, est un feu qui
consume, dans la mesure où il chasse de l’esprit du voyageur toute
sorte de froidure, celui-ci par les extensions de l’amour
s’approche de lui plus affectueusement. L’esprit qui aspire de la
sorte par ses mouvements anagogiques à une plus intime union avec
lui s’expose donc aux brûlants rayons spirituels du soleil et,
comme l’étoupe exposée aux rayons solaires, il est enflammé par
le feu venu d’en haut. On dit donc que ce soleil brûle les esprits
de trois manières : par lui-même il augmente l’ardeur dans
l’esprit, grâce à laquelle il supprime les obstacles qui
empêchent l’amour d’être enflammé plus ardemment ; il ajoute
également des bienfaits spirituels qui rendent l’amour lui-même
plus parfait en lui-même ; il fait aussi brûler l’esprit pour
que Dieu lui-même soit très ardemment aimé de l’âme. Cette
sagesse brûle en outre l’esprit pour qu’il bouillonne de cet
amour envers tout prochain comme envers soi-même et pour que,
languissant encore, il ne cesse d’aspirer par d’insatiables
désirs à une union plus parfaite.
La sagesse établit l’esprit
au-dessus de toute spéculation
18.
Non seulement par cette sagesse les vertus obtiennent une prééminence
parfaite. Elle met aussi l’esprit au-dessus de toute philosophie,
de toute investigation rationnelle, de toute spéculation et même de
toute recherche théologique. En effet, le philosophe naturel connaît
la cause elle-même par ce qui apparaît dans les créatures
sensibles ; il a connu le Créateur, affirmant sur preuve
infaillible que la bonté si grande des créatures, leur ordre si
admirable, leur si grande immensité ne peuvent tenir l’être que
d’un Créateur plus que tout-puissant, selon cette parole de
l’Apôtre : « Les perfections invisibles de Dieu, sa
puissance éternelle, sa divinité sont rendus visibles à
l’intelligence depuis la création du monde par le moyen de ses
œuvres ». Le philosophe parvient ainsi à la connaissance. Mais,
puisque le monde entier n’est rien en comparaison de l’esprit
rationnel, selon l’assurance qu’en donne la Sagesse incréée
elle-même : « Je jouais sur le cercle des terres et je
trouvais mes délices avec tes fils des hommes », le monde entier
est comme un petit jeu en qui la beauté apparaît très peu en
comparaison de l’esprit angélique et de l’esprit humain. Puisque
les philosophes n’eurent aucune des dispositions intimes de
l’esprit, la connaissance naturelle est étroite et pauvre et elle
se situe incomparablement en deçà de cette sagesse, autant que sont
distants l’orient et l’occident. Il en est de même si l’on
considère les méditations métaphysiques et théologiques. L’une
et l’autre appréhendent Dieu très simple sous la raison d’être
ou de ses différences, valeurs ou intentions, à savoir les raisons
d’un, de vrai ou de bien. Mais par cette sagesse, sous aucune de
ces raisons, sans réflexion qui accompagne ou précède le mouvement
de l’amour, par la pointe de la puissance affective elle-même,
l’esprit appréhende de façon indicible celui qui est le souverain
bien : l’intellect ne s’élève pas à cette appréhension
et l’intelligence ne la prend pas en considération. Comment cela
arrive-t-il et comment l’intellect peut-il être séparé de
l’affectivité ? On l’explique dans la partie théorique de
cette mystique pratique et de ce qui s’y rapporte, à propos de
cette parole de la Théologie Mystique : “Élève-toi
dans l’ignorance.
La sagesse dispose l’esprit par
rapport au corps
19.
Il faut voir maintenant comment l’esprit est heureusement disposé
par rapport aux réalités inférieures. S’agissant du corps qui
lui est soumis, on a dit plus haut la façon dont cette sagesse
conforme l’esprit à la Sagesse suprême qui régit le monde. Il
faut cependant noter encore ceci : à l’aide d’un mors, le
cavalier dirige librement à droite et à gauche le cheval qu’il
monte ; de même, puisque, grâce à cette sagesse, l’esprit se
tient droit, non courbé, dans le corps il réprime les désordres
des sens externes par la force de l’amour même, comme par une
sorte de mors spirituel, afin qu’à l’ordre et au commandement de
ce vers quoi il tend soit réglée au mieux, de façon égale, toute
domination sur les énergies et les affections, et que soit construit
en ce qui lui est soumis un tabernacle répondant à l’exemplaire à
lui montré sur la montagne, conformément à ce que la Sagesse
divine, de façon figurée, prescrivit de faire au divin Moïse,
d’après l’Exode.
Par rapport aux choses du monde
20.
Cette sagesse dispose l’esprit par rapport à toutes les choses du
monde sur lesquelles il exerce, grâce à elle, une très véritable
domination. Voici comment. Si en effet, quelque prince terrestre
dirigeait le monde entier et avait autant d’agréments, de
richesses et d’honneurs qu’en eurent tous les mortels depuis
l’origine du monde, s’il décidait d’y prendre plaisir, il leur
serait alors soumis tant qu’il souhaiterait en obtenir le repos,
quelque béatitude ou quelque perfection qu’ils ne pourraient
d’eux-mêmes lui assurer. Mais qui prend en eux son plaisir leur
est soumis véritablement seul est donc maître celui qui méprise
toutes ces choses inférieures de telle sorte qu’il ne savoure rien
de terrestre d’un amour tranquille, parce qu’alors toutes sont
mises par mépris sous les pieds. L’âme domine donc en ce royaume,
puisque, ne cherchant pas ailleurs le repos, elle se tend par les
désirs supérieurs, disant avec l’Apôtre : « J’ai tenu
tout cela pour de la balayure afin de gagner le Christ. » C’est
pourquoi Pierre et Paul sont appelés glorieux princes de la terre.
De façon figurée. il est dit également aux fils d’Israël par la
Vérité elle-même qui promet sans que l’on puisse la confondre :
« Toute la terre que votre pied a foulée sera vôtre. »
Si donc quelqu’un méprise toutes ces choses et les foule aux
pieds, il domine sur toutes beaucoup plus véritablement que les
princes du monde.
Par rapport aux ennemis
21.
Cette sagesse dispose encore heureusement l’esprit contre les
attaques tant subreptices que puissantes des ennemis. Ceux-ci
veillent très attentivement avec ruse et habileté pour savoir
comment ils pourraient séparer de son bien-aimé l’esprit uni à
Dieu. Mais cette sagesse le libère, car par une gorgée d’amour il
touche à la source de la lumière et en raison de cette approche il
est nécessairement illuminé par les rayons divins. Grâce à eux
également il s’aperçoit aisé-nient et subtilement des tentations
très hypocrites, cachées et voilées sous l’apparence de la
bonté, la finesse de l’ennemi est alors déconcertée, car selon
ce qui est dit dans les Proverbes : « Vainement on jette le
filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes », qui par les
désirs des affections « volent comme les nuées et comme des
colombes vers leurs colombiers », selon Isaïe.
Par rapport à la force
22.
Cette sagesse dispose encore la force de l’esprit. En effet,
l’esprit adhère si intensément à celui qu’il aime et qu’il
connaît vraiment, qu’il se laisserait égorger mille fois plutôt
que d’encourir délibérément une seule fois le mécontentement du
bien-aimé. Il dispose de deux aides pour obtenir de façon
indéracinable cette force, afin d’être protégé comme membre de
la famille propre du bien-aimé lui-même, la droite du Créateur le
dirigeant, suivant cette parole de la Sagesse : « Les âmes
des justes sont dans la main de Dieu. » De son côté, parce que
si les ennemis le poussent avec plus de force en de très grandes
tentations, tel l’enfant qui s’enfuit vers sa mère quand il
craint qu’autrui ne le blesse, l’esprit en butte à de très
violentes tentations recourt avec plus d’assurance et plus d’ardeur
à l’aide de celui qu’il aime en aspirant vers lui. Cette manière
de vaincre les démons est parmi les autres remarquable.
Par rapport à la tempérance
23.
Cette sagesse conduit à sa perfection la vertu de tempérance.
L’intempérance humaine tient à ce que l’homme trouve
misérablement sa joie dans la gourmandise, la luxure ou les autres
plaisirs de la chair, après avoir abandonné la véritable
délectation qui résulte de l’union de Dieu et de l’âme. La
délectation qui est en Dieu est de beaucoup supérieure à celle qui
est en la chair, de même que Dieu est meilleur que la créature en
laquelle se délectent les hommes charnels. Dans la mesure en effet
où l’esprit expérimente cette vraie délectation de façon
sensible, dans la même mesure il rejette plus énergiquement la
délectation charnelle et, trouvant dans le lit de l’amour celui
qui est la vraie joie, il s’exprime ainsi : « Il m’est
bon d’adhérer à Dieu. » Éprouvant cette délectation, il
méprise facilement toutes les autres à cause d’elle.
Par rapport à la justice envers
Dieu
24.
Par cette sagesse on acquiert également la justice parfaite. En
effet, la vraie justice consiste à rendre à Dieu ce qui est sien,
ainsi qu’à soi-même et au prochain. De fait, par elle on rend à
Dieu ce qui est sien. Par n’importe quel mouvement d’élévation
l’âme est mise en sa présence ; elle cherche aussi par
affection d’amour ce qui est à Dieu, non ce qui est à elle ; il
ne s’agit pas de dilection vraie quand celui qui aime n’aime pas
le bien-aimé plus que lui-même. En outre, l’amour même ne permet
à l’esprit de se reposer qu’en celui qu’il aime ; en effet,
de même que le poids de la pierre ne lui permet pas de se reposer
tant qu’elle n’a pas atteint la terre, son lieu naturel, de même
l’amour spirituel ne permet pas non plus de se reposer en un autre
qu’en Dieu seul, terme naturel de tous les esprits au-delà duquel
rien n’est désiré.
Par rapport à la justice envers
soi-même
25.
Non seulement par cette sagesse unitive on rend à Dieu ce qui est
sien, mais on rend aussi à l’âme ce qui est sien, en ce sens que
par elle, elle est rendue parfaite en elle-même. En effet, selon le
philosophe humain, l’âme devient parfaite par les vertus et par
les sciences. La perfection suprême existe donc pour l’âme qui
aime, lorsque celui qui est la source de toute sagesse - toute
sagesse ou science créées dans les êtres supérieurs et inférieurs
viennent de lui - daigne habiter par lui-même spirituellement
l’esprit. Plus véritablement que ne demeure quelqu’un en un lieu
matériel, Dieu habite donc en l’âme qui l’aime d’une
habitation spirituelle, car « Dieu est charité et celui qui
demeure dans la charité » - elle est l’amour véritable -
« demeure en Dieu et Dieu demeure en lui. »
Par rapport à la justice envers le prochain
26.
Par cette sagesse on rend de même au prochain ce qui est sien et le
fils est aimé de l’amour même dont le père est aimé. En effet,
parce que l’âme aime son Créateur, elle aime également toute
créature raisonnable qui est marquée à l’image du Père éternel
lui-même. De fait, de l’amour du Père résulte un amour fervent
des âmes, en raison de quoi sont multipliées les prières pour la
libération des âmes perdues. Ce même amour multiplie les
gémissements pour que celles-ci reviennent à leur Créateur, pour
que, quoique mortes à cause du péché, elles ressuscitent par la
vie de la grâce divine. Jérémie le clame en disant : « Qui
donnera de l’eau à ma tête, une fontaine de larmes à mes yeux ;
je pleurerai sur le meurtre de mon peuple, jour et nuit. »
Par rapport au mérite
27.
La façon dont cette sagesse dispose l’esprit par rapport au mérite
selon toute affection théologique est aussi évidente. En effet,
chaque fois que l’esprit est immédiatement mû vers Dieu, chaque
fois la vie éternelle est méritée. Et puisque, toutes les fois
qu’elle le veut, l’âme ainsi disposée peut être actuellement
affectée de mouvements très rapides - . bien qu’interrompus —,
elle mérite plus que je ne saurais le dire d’être élevée dans
la gloire en chacune de ces ascensions. Puisqu’au mérite
individuel répond une gloire individuelle, mise à part la couronne
substantielle qu’est la vision de la beauté divine, il est évident
que grâce à cette sagesse d’innombrables couronnes s’accumulent
en sa faveur.
28.
Concluons donc ainsi d’abord : cette sagesse rend parfait
l’esprit qu’elle enflamme, afin qu’à l’imitation du cercle -
figure parfaite entre les autres - présentement et dans le futur,
sorti des hauteurs et retournant vers elles comme attiré par elles,
avance très directement comme par prolongement d’une ligne d’un
même point à un même point.
Prière
29.
Ô Sagesse éternelle, puisque nul mortel ne peut rendre manifeste
cette Sagesse admirable et incréée qui procède immédiatement de
toi, source de vie, « viens donc nous enseigner la voie de la
prudence ». On l’a dit en effet : de cette sagesse on peut
être persuadé par l’homme, mais on ne peut en être instruit. Toi
donc, Dieu très bienheureux, qui es une nature invariable et
immuable, par soi subsistante, puissance principiellement fondatrice
de tous les biens, qui réjouis les anges de ta vue, qui est la
Sagesse incréée, qui frappes de tes brillants rayons les esprits
angéliques et terrestres telle une force vivifiante, remplis ceux
qui t’aiment pour nous pousser, séparés de ce qui est en bas, à
te désirer et à te connaître et, toute distraction de l’esprit
étant écartée, nous faire retourner à l’unité du Père qui
rassemble, toi qui rassembles les dispersés d’Israël dans les
greniers de la clarté éternelle ! Ainsi soit-il.
Approche de Dieu et illumination
30.
“Approchez-vous de lui et soyez illuminée. « Puisqu’en
effet le Dieu très bienheureux habite une lumière inaccessible »,
selon ce que dit le divin Apôtre, et puisque toute créature
rationnelle est éloignée de lui par d’infinis degrés, pour que
l’âme soit illuminée des clartés plus que belles de la lumière
éternelle, il est nécessaire qu’elle sorte pour ainsi dire
d’elle-même et soit élevée plus haut par faveur gratuite du
Créateur, de telle sorte qu’une certaine proximité et une
certaine conformité assimilatrice existent entre la créature qui
reçoit et le Créateur, très bienveillant, qui agit en elles. Le
divin Prophète dit donc : « Approchez-vous de lui et
soyez illuminés », en sorte que l’approche précède et que
l’illumination suive immédiatement. Il traite donc ici l’ensemble
de la matière de ce livre où d’étrange manière, à l’encontre
pour ainsi dire de tous les auteurs, admirables théologiens, il
enseigne à atteindre la connaissance immédiate, non par le miroir
des créatures, ni par l’investigation de l’esprit ou l’exercice
de l’intellect, mais par les aspirations enflammées de l’amour
unitif. Par elles, alors que nous vivons encore dans la misère, nous
goûtons à l’avance, infailliblement, non seulement que Dieu
existe, mais encore qu’il est Dieu lui-même, très bienheureux,
principe, origine de toute béatitude. Cette connaissance immédiate
dépasse la connaissance de la raison, on le dira par la suite -
autant que le soleil l’emporte en beauté sur toutes les autres
planètes, autant que l’éclat de l’étoile du matin l’emporte
sur celui des autres astres. Elle dévoile les choses cachées et
elle explique les choses secrètes. Elle ne fait pas tendre celui qui
aime vers les choses humaines et terrestres, mais plutôt, élevé
au-dessus de lui-même, se livrer immédiatement aux enseignements
divins et célestes.
31.
Puisque l’amour brûlant aspire à l’union du bien-aimé, il
soulève l’esprit avec plus d’ardeur pour qu’il s’approche de
la source de la vraie lumière et seul il fait monter vers celui qui
est le soleil levant ceux qui demeurent dans les ténèbres et
l’ombre de la mort, afin que par lui ses puissances motrice et
cognitive obtiennent leur totale et très complète perfection, afin
que par l’ardeur de l’amour et l’éclat de la lumière,
l’esprit soit paré miséricordieusement par son bien-aimé. Non
seulement en effet grâce à l’amour unitif la gloire de la
béatitude éternelle est possédée quand l’esprit se sépare du
corps, non seulement il arrive à mener sur terre une vie céleste,
non seulement les choses inférieures ne détournent pas l’esprit
humain de son activité extensive, mais en outre incomparablement les
désirs de l’amour unitif laissent en l’âme la perfection d’une
connaissance plus grande que celle que l’on acquiert par l’étude,
l’écoute d’un maître ou l’exercice de la raison.
Intention de l’auteur
32.
En cet ouvrage que j’écris pour mettre en lumière la Théologie
Mystique du bienheureux Denys, j’ai l’intention d’exposer
la partie théorique qu’elle inclut, de dire comment l’âme
s’attache à son Créateur et lui est unie de cœur plus
efficacement comme au bien-aimé le plus doux. Les mots de cette
Théologie sont très réduits en nombre, mais la pensée en est
infinie, comme la suite le montrera, car en cette sagesse unitive
l’union extensive de l’esprit qui désire atteindre son bien-aimé
s’accroît de son don gratuit, non à partir de ce qui à
l’extérieur est écrit dans le livre, mais de ce qui est perçu à
l’intérieur.
33.
Le style de ce livre et de cette œuvre est purement et absolument
anagogique - si ce n’est que parfois, en passant, il se met au
niveau de certaines choses pour expliquer plus clairement le sens
anagogique - afin que, seuls, ceux qui aiment purement perçoivent en
eux cette suprême sagesse unitive et que sur le plan de l’intellect
et de l’affectivité elle ne soit aucunement perçue par les sages
du monde ou par ceux qui aiment les choses du monde.
Persuasions
Cinq raisons de désirer
34.
La fin de ce livre est de considérer comment l’âme doit aspirer
de toutes ses forces à l’union de l’époux pour pouvoir recevoir
présentement les arrhes de la gloire et le diadème des noces
royales. Tout esprit rationnel doit le désirer comme sa béatitude
pour cinq raisons. Il les faut présenter avec assez d’ampleur
avant de s’attacher au principal, afin que l’on accepte plus
avidement ce que l’on dira par la suite. La première raison se
tire donc des actes mondains et déraisonnables des créatures, les
trois autres de la perfection des puissances mêmes obtenue
présentement et heureusement par l’union d’amour, la dernière,
de la continuité du progrès et de l’accroissement grâce auquel
l’esprit lui-même devient toujours plus fort, désirant se
déployer toujours pour l’amour du bien-aimé en direction de plus
grandes choses, jusqu’à ce que, lors de la séparation d’avec le
corps, se lève pour lui le soleil de justice qu’il est destiné à
voir face à face, tel qu’il est.
Raison tirée des actes mondains et
déraisonnables
35.
En effet, la première raison montre la folie de tous les mortels et
principalement des religieux. Un saint
a dit « Qui déploie beaucoup de zèle pour acquérir un art
s’engage d’une âme égale et libre en toutes entreprises, court
tous les périls et tous les risques. » Agriculteurs,
négociants et soldats en fournissent un exemple sensible. “De
fait, n’évitant ni tantôt les rayons torrides du soleil, ni
tantôt le froid, ni tantôt la neige et la glace, l’agriculteur
infatigablement fend la terre, soumet au soc souvent utilisé de sa
charrue le sol non travaillé du champ, afin de réduire la terre par
son travail, après l’avoir nettoyée de toutes les ronces et
l’avoir entièrement sarclée, en un sable fluide dans le seul but
de recueillir les fruits abondants d’exubérantes moissons, dans la
conviction de ne devoir acquérir aucun autre moyen de vivre plus
sûrement et d’accroître sa fortune. Si donc l’homme de la terre
endure tant de fatigues et de calamités pour pouvoir récolter les
choses de la terre avec l’intention de découvrir en elles le repos
pour peu de temps, c’est à bon droit que toute âme marquée à
l’image de toute la Trinité et principalement l’âme religieuse,
qui plus strictement que les autres s’est préparée en vue de
s’unir plus efficacement au Dieu éternel, comme en la source de la
béatitude, pourra par ses désirs unitifs puiser la joie dans le
présent et la gloire dans le futur. Si au début, apparaissent
peut-être quelque difficulté ou quelque chose jugée intolérable
pour la chair, vite l’âme pourra cependant découvrir le repos
désiré en un si agréable bien-aimé. Au début en effet la voie
est très étroite, selon le divin auteur dans le livre de la
Sagesse : « Ayant subi une peine légère, ils recevront une
grande récompense. » C’est dit à juste titre, car le
bien-aimé de qui émanent toute joie et tout bonheur est découvert
très rapidement.
36.
En second lieu, nous voyons « que ceux qui ont coutume de
commercer en grand ne craignent pas les périls incertains de la mer,
ne redoutent aucun grave danger ; tandis qu’ils portent leur
sollicitude sur le terme de leur recherche, ils rient de tout cela. »
Que si ces gens soumettent sans cesse leur corps et leur âme à un
péril si grand, combien l’esprit rationnel devrait-il brûler du
désir insatiable de trouver, très doux, ce bien-aimé qui par sa
joyeuse présence, obtenue grâce à l’union de l’amour,
chasserait de lui la pauvreté, écarterait de lui tout dénuement,
ne lui permettrait pas d’errer loin de lui ; il ne mendierait pas
plus longtemps dans les autres créatures les plaisirs adultères,
car est découvert, comme un hôte très bienheureux, celui qui est
le très suffisant pacificateur de la tendance de tout esprit. Parce
qu’elle éprouve sa présence, l’âme dit donc de lui avec Job :
« Je mourrai dans mon lit et je multiplierai mes jours comme le
palmier. » Elle ne veut plus recourir aux choses habituelles, elle
n’a plus besoin de consolation humaine, car elle est déjà unie à
celui en qui elle a trouvé le repos très salutaire de toutes ses
langueurs, tant corporelles que spirituelles.
37.
Troisièmement aussi nous voyons que « tant qu’ils considèrent
la fin des honneurs et du pouvoir, ceux qu’enflamme l’ambition
passionnée du métier des armes en ce monde ne sont pas affectés
par les lointains voyages, les exils, les dangers. Épreuves ni
guerres présentes ne les arrêtent, alors qu’ils désirent obtenir
le suprême degré de la considération. » Si donc ils sont
enveloppés de tant de soucis pour que le vent de la vaine gloire,
grâce aux louanges des hommes et pour peu de temps, les soulève,
s’estimant suffisamment récompensés de tout ce qu’ils ont
enduré avec patience de multiples façons, fatigués dans leur corps
et dans leur âme, que pourrait accomplir de digne l’esprit
rationnel - la plus noble des créatures quoiqu’indigente par
rapport à son Créateur - pour obtenir ces récompenses de si grande
noblesse : être uni dans les désirs de l’amour unitif à
celui dont, créé du néant, il tire sa première origine, pouvoir
être jugé digne au regard du Créateur d’un si grand honneur que,
moindre qu’une mouche, moindre que rien, il puisse être très
proprement appelé épouse bien-aimée du prince de la vie, du roi
des anges et, la moindre de toutes les créatures, être destiné à
un si grand honneur que le Créateur très haut exprime ainsi dans le
Cantique : « Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse, ma colombe. »
Raisons tirées de la perfection
des puissances,
38.
On vient de dire comment, par les actes des laïcs et de ceux qui
vivent dans le siècle, l’esprit est appelé aux joies du bien-aimé
qui est si grand. Il faut dire maintenant comment les créatures
rationnelles et irrationnelles le stimulent de plusieurs manières â
trouver le repos en son Créateur, selon qu’il s’agit 1°) des
créatures insensibles. 2°) des végétaux, 3°) des animaux, 4°)
des êtres raisonnables.
Des animaux,
39.
Nous voyons l’animal sans raison, sachant par expérience un
aliment délectable, se hâter de courir vers lui rapidement, sans
discernement. Lorsque l’esprit, doué de raison, n’a qu’un seul
objet délectable en lequel sont également réunis le vrai repos et
la satiété entière. il est, au jugement divin, tenu pour
misérable, s’il est privé d’un objet si grandement délectable,
immuablement présent en lui, alors que les animaux sans raison se
précipitent avec tant d’empressement pour obtenir par les sens ce
qui leur est un bien délectable, et que lui, il refuse de dresser
son visage vers cette véritable sagesse unitive dont la Sagesse
incréée dit dans le livre de la Sagesse : « Tous les
biens me sont venus pareillement avec elle ».
40.
« Tous », puisque, elle présente en l’esprit, rien ne
demeure incomplet ; « les biens » -- elle ne dit pas « le
bien » - pour suggérer la multiplication des bienfaits en
l’esprit de celui qui aime ; « sont venus », dit - elle,
pour signifier qu’elle ne les obtient pas d’elle-même, mais du
Très-Haut, c’est-à-dire grâce à l’influence du bien-aimé
lui-même qui agit avec miséricorde ; « pareillement »,
car l’esprit n’aurait eu par lui-même rien de bon et s’il fut
quelque chose de bon, il était rempli d’amertume ; « avec
elle » : l’esprit n’est pas enrichi intérieurement
uniquement par la possession de cette sagesse unitive ; il n’est
pas non plus seulement rafraîchi par ce que sa source a de plus
profond, mais les nombreux cadeaux du bien-aimé, à savoir les
multiples splendeurs, éblouissements, influx, accompagnent la
présence de la sagesse unitive, si bien que par elle et avec elle
l’esprit fait présentement l’expérience de la gloire. Nous
devons donc tenir l’âme pour misérable si nous qui sommes
raisonnables, nous ne faisons pas ce que nous constatons chez les
êtres sensibles ; si, paressant à cause d’un objet
momentanément délectable, lamentablement occupés des réalités
inférieures, à l’encontre également de la noblesse originelle du
cœur de l’homme, nous nous assoupissons imprudemment et
déplorablement.
Des végétaux,
41.
Ceci apparaît de même dans les végétaux, par exemple les arbres,
qui pour être fermes et immobiles dans le vent qui s’agite,
poussent leurs racines en terre ; ils reçoivent une nourriture
fortifiante de l’humidité de celle-ci en laquelle ils sont plantés
et ils lancent leur ramure vers les hauteurs pour, sans être brisés,
se maintenir très fermement en leur lieu où ils sont très
solidement implantés. Dressé pareillement au-dessus de soi par
l’amour unitif, grâce aux pénétrantes racines des affections,
l’esprit est fixé en celui auquel il est uni par l’amour. En
cette fixation de l’union, descendent les gouttes de la rosée
éternelle que l’amour boit, surtout en raison de l’excès et de
la plénitude de la source de toutes délices, vers le tronc de
l’affectivité par les mouvements incessants de l’amour, comme
par des racines ; ces gouttes fortifient l’esprit en lui-même
pour qu’il s’élève sans détour possible et de façon continue,
pour que se développent également par le renforcement des
mouvements de l’amour, appelés ici « racines » les
rameaux de toutes les autres puissances, pour qu’ainsi fortifié
enfin, l’esprit ne soit pas secoué comme un roseau par le
tourbillon des tempêtes spirituelles.
42.
L’eau fait verdoyer, fleurir et fructifier les arbres et sans
l’effet de l’humidité, un arbre matériel ne produirait rien de
tout cela. De même, l’humidité de l’amour fait fleurir en très
grand nombre de plus profondes pensées destinées à plaire
davantage au bien-aimé, et par le fruit de l’action elle fait,
sans s’épuiser, sortir les feuilles des mots, qui n’expriment
pas l’aridité des choses du monde - si ce n’est pour les
vilipender - mais ce qui plaît à celui que l’esprit aime.
Toujours vert, l’amour fait voir que l’esprit expérimente en eux
la vérité de cette promesse que, durant sa vie sur terre et son
séjour avec les miséreux, le bien-aimé avait ainsi formulée :
« On vous donnera dans les plis de votre vêtement une mesure,
une bonne mesure, tassée, secouée, débordante. » Le
Très-Haut fait ici cette promesse à l’âme qui aspire, fixée en
lui par les mouvements enflammés de l’amour tels les arbres
matériels insensibles, afin qu’elle-même, misérable, à qui tant
de récompenses délectables sont promises par celui qui donne tout,
désire ce qu’elle voit dans la créature, privée, elle le sait,
de délectation et de joie et incapable de les recevoir.
43.
Quelles sont ces récompenses ? La phrase précédente le suggère.
« Une mesure », dit-elle, car l’amour, à savoir la parfaite
union de l’amour, est donné à quiconque se dispose très
attentivement à en être pénétré est proprement « mesure »
celle-là seule qui mesure la quantité de l’âme -- afin
d’acquérir plus aisément et plus parfaitement l’union plus
parfaite désirée et aussi de désirer plus ardemment. Le Très-Haut
lui-même s’introduit en la pauvresse selon « la mesure » de
ses désirs, apportant avec lui des cadeaux. Est vraiment « bonne »
la « mesure » qui élève l’affectivité de l’esprit,
unissant celui qui aime au Dieu éternel, non pas au bien participé,
mais au bien souverain, amour déifiant l’esprit qui lui est uni
d’une bonté plus grande, de telle sorte que par lui seul soit dit
bon' et meilleur tout esprit angélique et humain en qui l’amour,
qui transforme la créature en le Créateur, aurait très abondamment
déversé son trop plein ; seul ce très noble habitus doit être
antonomastiquement désigné comme bon qui, par son extension
déifique, fait que l’âme soit transformée en Dieu qui seul est
bon, selon son propre dire. La multiplication et l’exubérante
abondance de ses fruits remplit les puissances et les vertus de
l’âme, pour qu’en raison de ce trop plein rien ne reste vide.
C’est pourquoi la « mesure » est aussitôt dite « tassée ».
44.
Parce qu’en raison de la présence de l’amour unitif - elle
inonde tout l’homme de lumière - il y a également ici quelque
lutte entre les vertus, l’une souhaitant prévenir le mouvement de
l’autre, la « mesure » est, dit-on, « secouée ».
Puisque l’amour vrai, tel un feu brûlant, ne peut, à cause du
zèle qu’il apporte, être recouvert de cendres au point de ne pas
l’emporter toujours en quelque chose sur les autres par le
rayonnement de sa chaleur, manifeste sa surabondance en s’exprimant
à l’extérieur - car on parle plus volontiers de ce sur quoi porte
l’affection de l’esprit —, celui-ci, dépassant une certaine
limitation de l’amour, dirait, comme la voix par laquelle il
exprime ce qu’il éprouve actuellement, des choses divines, non
humaines, des choses célestes, non terrestres. L’amour qui dirige
l’affectivité peut donc être dit « mesure » ; il fortifie
les capacités de celle-ci en puisant de multiple façon ; il
pousse les vertus à rivaliser dans l’action, de telle sorte que
s’étendant par sa noblesse et sa délibération même à ce qui
est extérieur il ne permette de dire ou de faire que ce qui se
rapporte jusqu’à un certain point à son propre possesseur. L’âme
doit donc être avec pleurs stimulée de plus pressante manière à
travailler, c’est-à-dire à ouvrir plus audacieusement le
chantier, pour que très vite enfin, demeurant immobile, elle soit
très fermement enracinée en son lieu connaturel, celui qui répond
par nature à sa première origine.
Des êtres inanimés,
45.
À l’aide d’exemples tirés des êtres sensibles et des végétaux,
on a dit comment l’esprit devait être poussé vers son objet
délectable ; au moyen d’exemples fournis par les êtres inanimés
il faut dire comment il est plus efficacement poussé à cela même.
Tous les corps sont maintenus dans les lieux qui leur conviennent ;
ainsi les êtres spirituels - esprits angéliques et humains - ont un
lieu propre qui équivaut non pas à des dimensions corporelles, mais
à leur tendance - la droite même de Dieu les y maintenant pour
qu’ils ne retournent pas au néant. De même donc qu’en raison de
sa pesanteur le corps est aussitôt emporté naturellement vers le
lieu naturel afin de s’y reposer, de même avant d’étreindre
parfaitement celui qui en raison de sa bonté ne peut pas ne pas être
désiré, l’esprit que le poids de l’amour établit plus haut
jusqu’à l’unir parfaitement à lui, mendiera sans repos, dans
l’errance, sans nourriture, famélique, dans toute la mesure où il
est occupé des délices ou des honneurs extérieurs. Il ne sera
cependant d’aucune manière rassasié s’il n’atteint pas, par
le contact de l’amour, celui dont il est l’image imitatrice, que
seul il désire naturellement. Si celui-ci ne lui fait pas sentir sa
présence en lui par le signe d’une joie inépuisable, sa tendance,
qui comme telle ne connaît pas de repos, ne se repose pas.
48.
Les paroles du bienheureux Pierre dont l’amour était plus ardent
que celui des autres le suggèrent dans l’évangile de Jean. Il
avait constaté partout la disette. Trouvant le parfait repos en
celui seul auquel il s’adressait en personne, il dit :
« Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie
éternelle. » Il l’appelle « Seigneur », car il
l’honore, toute créature étant mise au second rang. En effet, il
peut ainsi l’appeler, puisque l’amour n’est pas détourné vers
autre chose, mais est orienté vers celui même dont il a tiré son
origine comme d’une source. Il dit donc : « À qui
irons-nous ? » S’exprimant au nom de ceux qui aiment, il
donne la raison souveraine pour laquelle il ne fallait pas s’éloigner
de lui. Il dit donc : « Tu as les paroles de la vie
éternelle », non que tu parles de bouche extérieurement, mais
tu t’exprimes intérieurement par les paroles de l’esprit en
envoyant des influx abondamment expressif. Beaucoup plus efficacement
par eux que par des arguments, par les créatures ou par tous autres
mots inconnus, tu découvres à ceux qui t’aiment les joies de la
vie éternelle, pour que les éprouvant ils estiment, selon l’Apôtre,
tout le reste comme déchets, en vue de te gagner, toi.
Des êtres raisonnables
47.
Quatrièmement, eu égard aux êtres raisonnables. Puisque l’âme
désire naturellement que ses puissances reçoivent leur perfection
des objets qui leur sont adéquats, c’est-à-dire, puisqu’elle
aspire à atteindre le véritable et délectable difficile en se
tendant vers les hauteurs pour être unie à l’ineffable qui est la
majesté suprême, la vérité immuable, la bonté inépuisable - je
ne m’étends pas là-dessus, car par la suite il en faut déterminer
plus abondamment —, que maintenant cependant elle n’estime pas
qu’il existe dans la créature une telle véritable difficulté.
Quelle que soit sa prééminence sur les autres, il est nécessaire
qu’elle soit soumise, dans les plus hauts degrés d’honneur
auxquels elle est élevée, aux multiples mendicités et abaissements
de l’esprit et du corps, comme nous l’éprouvons de façon
sensible.
Liberté
48.
L’esprit se réjouit d’avoir vaincu la véritable difficulté
seulement lorsque, grâce à l’union intime de l’amour, il jouit
pleinement d’une liberté si grande - seuls la peuvent connaître
ceux qui d’avance en expérimentent le goût - qu’il ne craint
pas le diable, qu’il ne redoute absolument pas l’homme mortel,
qu’il ne sent pas l’aiguillon de la peine éternelle, qu’il se
réjouit d’accueillir la mort avec empressement, qu’il obtient,
libre de toutes choses qu’il s’est immédiatement soumises pour
son Créateur par l’union véritable de l’amour, la réalisation
de la promesse de celui qui dit dans l’évangile de Jean :
« Si le Fils de Dieu vous libère, vous serez parfaitement
libres ». Le Fils de Dieu libère vraiment lorsqu’il tend la
main droite elle-même de l’amour pour que l’on adhère à lui.
Toute créature ayant été soumise, rien d’inférieur à Dieu qui
soit contraire à celui qui aime ne l’emporte sur les désirs
unitifs.
Indépendance
49.
La raison en est que dans l’attachement de l’amour il s’est
fermement établi en un lieu sûr. Il ne craint rien d’autre
d’extérieur ; il ne craint pas non plus celui en qui il habite,
puisque l’intimité de l’amour lui fait oublier les menaces de
celui qu’il aime. La Vérité elle-même dit donc en l’évangile
de Jean : « Je vous ai dit ces choses pour que vous ayez la
paix en moi ; dans le monde vous aurez de l’affliction. » En
effet, lorsque le Seigneur parle à l’esprit et révèle sa
présence par les entretiens des influx spirituels, la paix vient
aussitôt, l’esprit étant radicalement délivré de toute
servitude. Le Très-Haut assure aussi aux gens du monde qu’ils
auront de l’affliction. Il convient en effet que celui qui ne se
soumet pas par un amour véritable à la majesté qu’il faut
vénérer soit misérablement foulé aux pieds par toute créature,
que toute créature venge son Créateur en écrasant de multiples
afflictions celui qui, refusant de lui être soumis par amour,
abandonnant son propre Seigneur, adhérant aux autres choses sans
valeur, le méprise comme s’il n’était pas le vrai Dieu. Autant
l’âme adhère à Dieu plus intimement par un amour plus ardent,
autant donc, plus efficacement libre de toute sujétion, elle se
réjouit avec plus de bonheur de son propre royaume.
Rassasiement
50.
Ayant dit ce qu’est ici le véritable amour qui repose en l’union
de l’amour en qui n’existe aucune sujétion, il faut dire comment
en lui seul la raison trouve la vérité. Mais puisque le but de la
présente spéculation est de montrer que l’amour laisse une
véritable illumination, il faut dire comment la volonté en lui et
non pas en un autre est très parfaitement rassasiée, lorsque, étant
actuellement en chemin, elle aura atteint l’union très
bienheureuse. Cependant, ainsi qu’on l’expliquera ensuite plus
abondant-ment, puisque l’esprit ne trouve pas son repos en moins
noble que lui, toute la délectation charnelle ou toute la
consolation terrestre ne lui suffit pas, bien que parfois, même
contre ce qui lui est naturel, il s’en occupe lamentablement. La
raison en est que, s’il est vrai, tout délectable apaise le désir
ou la tendance de celui qui convoite. Mais aussi agréable qu’on le
puisse estimer, tout ce qui est terrestre laisse le désir famélique
et totalement insatisfait, sauf peut-être pour une heure, ainsi
qu’on le constate sensiblement chez tous. Jamais donc la tendance
du désir ne se repose dans les plaisirs du monde. Que fera donc
l’esprit dont on a parlé ? Il ne lui reste qu’à se hâter
vers l’union de présence de celui-là seul qu’il trouve meilleur
que lui-même, qui seul possède, caché en soi, le trésor de la
joie. Qui a découvert ce trésor par connaissance expérimentale
« s’en va, vend », dans la joie, « tout ce qu’il a et il
achète ce champ ».
51.
Est appelée « champ » la plaine de l’amour unitif en lequel,
grâce à ses désirs enflammés, court l’esprit que portent les
pieds des affections. En ce champ, on trouve un trésor caché,
lorsque, par les exercices de l’amour, celui qui est la vraie joie
est reconnu sensiblement comme présent par une connaissance
spirituelle ou quelque cadeau spécial. Ayant acquis l’amour de ce
trésor, l’esprit juge joyeusement tout le reste sans valeur,
puisqu’en l’affectivité il aura perçu qui est et quel est celui
qu’il aime, et se sera, au-dessus de lui-même, tendu directement
vers lui, soulevé par la droite du bien-aimé, de telle sorte que ce
qu’il avait entendu auparavant soit plus véritablement et plus
manifestement établi que ce qu’il perçoit de façon sensible. À
bon droit, le Psalmiste écrit donc : « Un jour dans ta
maison est meilleur que mille ». En effet, tandis qu’en aspirant
il parcourt rapidement les étapes de la plaine de l’amour,
l’esprit éprouve plus de joie spirituelle en un jour qu’il ne
peut en un millier de jours en expérimenter dans les ineptes
plaisirs des choses vaines. Il dit : un jour en ta maison. En
effet, que l’esprit se sache obscurci par l’ombre considérable
qui l’enténèbre quand il ne court pas à travers cette plaine !
Vérité
52.
Venons-en à parler de l’objet rationnel, appelé aussi vérité.
En effet, la vérité qui correspond à l’esprit rationnel n’est
pas perçue dans la vérité créée, car toute vérité est
absolument éloignée de la fausseté, de la tromperie et de
l’opinion. On ne fait pas ici mention de la vérité incréée,
mais de la vérité créée, car à l’ignorance de la vérité
correspond en propre l’erreur, et lui font suite la déception et
la multiplication des opinions. Il en est ainsi, parce que les
secrets de la vérité ne sont connaissables que dans la lumière qui
éclaire l’esprit d’en haut, lumière par laquelle nous percevons
les secrets divins : ainsi grâce à la lumière qui dirige le
rayon de la vue vers l’objet sensible, le sens externe perçoit
saris tromperie les corps sensibles extérieurs. Si donc la lumière
divine fait défaut, la vérité créée se mue en mensonge, non
parce qu’elle fait défaut, mais parce que demeure
l’obscurcissement de l’esprit qui voit trouble, incapable de
percevoir en soi le rayon de la vérité intelligible.
53.
Puisque - nous le constatons de façon sensible - la presque totalité
de la vérité est changée en doute et en opinion, surtout s’il
s’agit des choses divines, à l’exception de ce à quoi nous
acquiesçons par la foi, l’esprit rationnel n’appréhende pas
purement et simplement la vérité grâce au seul enseignement
humain. Pour la découvrir, qu’il se hâte donc vers l’union de
l’amour ; plus véritablement qu’un corps n’est uni à un
autre par un lien matériel ou une attache artificielle, il est uni
par le baiser de l’amour à celui qui, selon le divin Apôtre,
« habite une lumière inaccessible ». À lui qui, tout en
l’aimant, craint son bien-aimé de crainte filiale, sera faite
alors la promesse du prophète Malachie : « Le soleil de
justice se lèvera sur vous qui craignez Dieu. »
54.
Il obtiendra alors miséricordieusement l’illumination divine dont
on parlait plus haut : « Approchez-vous de lui et soyez
illuminé ». Denys en donne la raison au chapitre septième des
Noms divins. Lorsqu’en effet l’esprit plonge son
affectivité en l’étude de ce qui relève de la vérité créée,
il est finalement uni à celui « qui fait lever son soleil sur
les bons et sur les méchants », pour être orné de ses
multiples splendeurs. Denys dit donc : « Quand l’esprit
s’éloignant de tout le reste, se quittant lui-même ensuite, est
uni aux rayons plus que brillants, illuminé de la lumière
inscrutable et profonde de la Sagesse. » Il dit donc l’esprit
« uni » avant de le dire « illuminé par la Sagesse
inscrutable », pour suggérer à tout esprit qu’en ce qui
concerne les profondeurs inscrutables, la vérité n’est tout à
fait connue qu’en l’être suprême, inaccessible aux yeux qui se
couvrent de brouillard, moyennant l’union de l’amour.
Raison tirée du progrès de
l’esprit
55.
Parlons pour finir du progrès de l’esprit aimant qui pour l’amour
du bien-aimé désire se tendre vers de plus grandes choses, non,
bien évidemment, comme les philosophes humains qui, enflés
d’orgueil, dédaignèrent d’attribuer à ce principe fontal,
source du rayon de toute vérité pour tous les esprits raisonnables
ce qu’ils pouvaient connaître de quelque manière par l’intellect.
Mais à l’inverse, autant l’esprit s’embrase d’un plus grand
désir grâce aux réalités sensibles, parce qu’il sait, instruit
par la Sagesse véritable, ne pouvoir obtenir la connaissance
d’aucune façon en raison de ses mérites personnels, il se répand
avec plus d’abondance en Actions de grâces envers celui qui donne
tout, de telle sorte que dans la mesure où il reçoit de lui des
dons plus importants et plus nombreux, dans la même mesure il
s’abaisse à ses propres yeux en s’estimant plus misérable, afin
de n’être pas, selon le jugement divin, accusé de vol, s’il
venait, en s’attribuant ce à quoi il n’a aucun droit, à
s’évanouir en l’exaltation de son cœur.
56.
Tels sont donc les deux bras par lesquels l’élévation de l’esprit
reçoit l’accroissement des affections nombreuses. D’un côté en
effet il se prépare en se disposant ; d’un autre, en provoquant
l’influence divine, il mérite de parvenir moyennant son don
gratuit à des biens plus grands et plus abondants que ceux qu’il a
déjà reçus. Parce qu’il ne s’attribue pas en effet les choses
qu’il possède, mais les fait toutes tourner à la louange du
dispensateur de toutes choses, il creuse en soi une concavité en
luttant contre soi-même avec plus de vérité. Par elle, l’abondante
pluie des grâces divines, franchissant monts et collines,
s’introduit dans les endroits moins élevés, de telle sorte que
plus grande aura été la concavité de l’humilité, plus elle sera
capable de recevoir une grâce plus abondante. Autant en effet une
créature reconnaît son principe, s’annihilant elle-même comme
créée du néant, autant elle reconnaît la magnificence du
Créateur, puisqu’à lui seul elle attribue tout être et tout
bien. Il est donc dit justement : « Dieu résiste aux
superbes, mais il donne sa grâce aux humbles. »
57.
L’autre bras est celui de la droite de Dieu ; par lui, il vient
au secours des désirs de l’esprit pour qu’il se livre à ses
exercices avec plus d’ardeur qu’à l’ordinaire. En effet,
tandis que par l’union de l’amour l’âme sent ce gui est de
Dieu, elle éclate en louange multiforme de celui-ci. Plus que toutes
choses, à l’exception des exercices de l’amour, cette louange
provoque le donateur à accorder à qui le loue de plus grands
bienfaits. C’est au nom de ceux qui louent Dieu, que le bienheureux
Jean dit en l’Apocalypse : « Bénédiction, gloire, sagesse
et Action de grâces. etc. » La fréquente reconnaissance des
bienfaits est donc comme une sorte de trompette qui sonne aux
oreilles du bien-aimé pour qu’il en octroie de plus grands. Cette
méditation assidue des bienfaits divins pousse en effet l’esprit à
se répandre totalement en marques de déférence plus profondes
envers un Créateur qui donne avec unie prodigalité extrême. C’est
au nom de ceux qui méditent ainsi que David dit : « Un feu
s’embrasera en ma méditation. » En effet, tandis qu’en
méditant l’esprit repaisse en soi les bienfaits divins afin d’en
recevoir de plus grandet, il s’enflamme d’amour pour celui qui
les accorde.
[omission
des §58 à §81]
La sagesse unitive
82.
On a traité des persuasions et des industries grâce auxquelles
l’esprit parvient à acquérir la sagesse unitive au-dessus de
l’intellect. Désormais on expose cette sagesse elle-même. Dieu
l’enseigna directement, l’Apôtre Paul, grand hiérarque, la
transmit, le bienheureux Denys l’Aréopagite, l’ayant rédigée
en un style anagogique et secret, la destina à Timothée,
condisciple de la Vérité. « Toi donc, cher Timothée, lui
dit-il, en ce qui concerne les contemplations mystiques, abandonne
avec grand effort les sensations, les opérations intellectuelles,
tout objet sensible et intelligible, tout être et tout non-être, et
autant que possible élève-toi dans l’ignorance à l’unition de
celui qui dépasse toute substance et toute connaissance. En effet,
par le dépassement de toi-même et de tout ce qui peut retenir et de
tout ce qui est absolu, tu seras élevé purement vers le rayon
supersubstantiel des ténèbres divines écartant tout, libre de
tout. Veille cependant à ce qu’aucun ignorant n’entende ces
choses. » Ces termes contiennent la sagesse suprême de
l’Apôtre Paul, le sommet de toute perfection possible en l’état
de voie, toute la profondeur des livres de Denys l’Aréopagite. Si
on les comprend parfaitement, tout ce qui dans les livres de Denys
dépasse l’intellect devient plus facile au-delà de toute idée.
Élévation par ignorance
83.
Cette élévation dite « par ignorance » n’est rien
autre qu’être mû immédiatement par l’ardeur de l’amour, sans
miroir d’aucune créature, sans réflexion préalable, sans même
un mouvement concomitant de l’intelligence, de telle sorte que
l’affectivité goûte seule et que la connaissance spéculative
n’atteigne rien en son exercice actuel. Tel est l’œil dont on
dit dans le Cantique que l’époux est blessé par l’épouse, cet
œil qui est donné pour unique selon le témoignage de celui-là
même qui dit : « Tu as blessé mon cœur, ma sœur, mon
épouse ; tu m’as blessé le cœur par un seul de tes yeux. »
Triple connaissance
84.
Il y a donc une triple connaissance. L’une utilise le miroir des
créatures sensibles. Richard de Saint-Victor en parle dans son
Arche mystique. Au moyen de quarante-deux considérations,
très expressément figurées jadis dans le peuple d’Israël allant
d’Égypte à la Terre promise, il enseigne comment parvenir
jusqu’au Créateur de toutes choses et s’élever vers lui en
franchissant six degrés. Une autre enseigne par l’exercice de
l’intelligence, grâce à l’envoi de rayons spirituels, à
connaître la cause première par son effet et à parvenir par la
considération de l’exemplaire à la vérité immuable de tout ce
qui a un exemplaire. L’éminent docteur Augustin en parle beaucoup
dans ses livres Du Maître et De la vraie religion, au
bénéfice de l’homme intelligent. La troisième connaissance
l’emporte beaucoup en excellence sur elles, grâce à l’amour
unitif très ardent qui fait que l’esprit, actuellement disposé,
s’élève sans aucun intermédiaire très ardemment vers le
bien-aimé par ses extensions qui le poussent vers le haut. Transmise
dans la Théologie Mystique, cette connaissance se lève à la
pointe de la puissance affective. On la dit « élévation
ignorée » ou « élévation par ignorance », étant
donné que, écarté tout exercice de l’imagination, de la raison,
de l’intellect ou de l’intelligence, cette puissance affective
sent présentement par l’union d’un très ardent amour ce que
l’intelligence n’est pas de force à saisir. En effet, autant le
séraphin l’emporte en noblesse sur le chérubin, autant l’amour
vrai est plus parfait que tout habitus infus dès la première
origine, ou accordé gratuitement, ou rendant agréable.
Connaissance de Dieu, connue par
ignorance
85.
Autant la puissance cognitive l’emporte en excellence sur la
puissance motrice, autant la connaissance par l’amour unitif
l’emporte en efficacité sur toute connaissance appréhensive, en
ce qui concerne la pénétration de ce qui est le plus secret des
choses divines. Elle dépasse incomparablement toutes les autres et
Denys la définit ainsi : « La sagesse est la connaissance
très divine de Dieu, connue par ignorance. » Et non seulement
elle est plus belle, mais elle est plus universelle et plus utile que
les autres sciences, connaissances et appréhensions, car non
seulement elle élève au-dessus d’elle-même l’affectivité et
grâce à l’amour extatique elle unit parfaitement la créature au
plus noble époux ; mais elle élève tellement l’intellect qu’il
est beaucoup plus illuminé par les éclairs divins que par toutes
sagesse et connaissance que peut obtenir l’exercice de
l’intelligence.
86.
Dans le chapitre septième des Noms divins, le bienheureux Denys
écrit donc sur elle : « Louant excellemment cette sagesse
irrationnelle, insensée, sotte, nous la disons cause de tout esprit,
de tout conseil, toute connaissance, toute prudence ; en elle sont
cachés les trésors de la sagesse et de la science de Dieu. »
Par « sagesse » et « connaissance » on désigne la
perfection totale de l’une et l’autre puissance. Denys appelle en
effet « irrationnelle » cette sagesse, parce que la
raison ne l’appréhende pas et parce qu’elle n’utilise pas
celle-ci en se livrant à des investigations. Il la dit également
« insensée c’est-à-dire sans esprit ou sans intellect, car en
s’exerçant elle n’emploie pas l’intellect, et l’intellect ne
suffit pas pour atteindre une si excellente perfection. Il la dit
aussi « sotte », car, sans se servir d’aucune
intelligence, cette sagesse qu’aucune intelligence n’appréhende
se dresse dans l’affectivité.
87.
Ces paroles de Denys enseignent parfaitement cette sagesse. En effet,
Denys ajoute d’abord ce que l’on doit rejeter, puis il dit
comment il faut s’élever. Également, puisqu’en cette élévation
l’âme se trouve en l’état de débutante et en celui de
parfaite, il ajoute ce qu’il faut rejeter dans le premier état :
« Abandonne les sensations », dit-il. Il évoque ensuite
l’élévation : « Élève-toi dans l’ignorance »,
jusqu’à : « En effet, par le dépassement de toi-même,
etc. »
88.
Denys lui-même qualifie les « visions » de « mystiques »
en toute sa philosophie qui dépasse les considérations de tout
être, quand la puissance intellective connaît à partir de
l’affectivité qui la précède et non l’inverse. Elle est la
connaissance très vraie, très certaine, absolument éloignée de
toute erreur, conjecture et déception d’origine imaginative. En
conséquence, ce que l’on vient de dire et ce qui est dit dans la
« théorique » et dans la « pratique » de cette sagesse
qui concerne la direction de la puissance affective, est affirmé
d’irréfutable façon, sans hésitation et conjecture, devant les
philosophes et les docteurs du monde entier. Cette connaissance est
donc dite « mystique », c’est-à-dire cachée, parce que
d’une part peu nombreux sont ceux qui se disposent à la recevoir,
et parce que d’autre part elle se tient dans le cœur de manière
si cachée qu’elle ne peut être entièrement expliquée par
l’écrit ou la parole.
Ce qu’il faut abandonner
89.
En cette connaissance mystique où règne l’affectivité, il est
ordonné d’abandonner radicalement les sens et l’intellect,
d’abord du côté des forces mêmes d’appréhension, là où
Denys dit : « Les sens et les opérations intellectuelles » ;
deuxièmement, du côté des objets eux-mêmes, sensibles et
intelligibles, lorsqu’il dit : « Les réalités sensibles
et intelligibles ». Mais pour qu’il ne semble pas absurde de
devoir abandonner les sens, Denys ajoute cette raison : cette
sagesse n’est pas comme une autre science qui procède d’une
connaissance préalable des choses sensibles ; elle est plutôt
d’en haut, selon le principe du bienheureux apôtre Jacques :
« Tout don excellent et toute grâce parfaite descendent d’en
haute, etc. » S’il en est ainsi de tout don, ce l’est bien
plus encore de cette sagesse qui est « la meilleure part de
Marie », laquelle, embrasée de l’amour enflammé du bien-aimé,
brûlait de désir.
Abandonner les sens et les
opérations intellectuelles
90.
Puisque cette connaissance vient d’en haut et non d’en bas, il
est prescrit d’extirper les sens - ce qu’il ne faut pas entendre
uniquement de la fonction des sens externes, mais encore des sens
internes. En effet, le Dieu très miséricordieux n’est perçu ni
comme doux ou odorant (ou odoriférant, ce qui revient au même) ni
comme beau, ni comme mélodieux, ni comme suave, puisque tout cela
est réglé par une connaissance préalable de la raison et puisque
cette appréhension unitive surpasse la raison et l’esprit, ainsi
qu’on l’a dite. Le disciple spéculant doit donc puiser cette
sagesse ailleurs qu’en ce que regardent ceux qui connaissent de
façon spéculative. En cela apparaît l’admirable noblesse qu’il
faut apprécier et la divinité de cette sagesse ; apparaît
également pourquoi Denys la définit comme « très divine »,
en ce qu’il est nécessaire à l’âme de se dépouiller pour
ainsi dire elle-même d’elle-même, de poursuivre sans relâche,
tel un valet, l’amour accordé divinement à l’affectivité. Il
apparaît aussi que grâce à cette élévation divine l’intellect
est informé de la très divine connaissance habituelle que laisse le
contact de l’amour. Il ne faut pas penser seulement à la simple
appréhension des sens eux-mêmes ; il faut encore penser à leur
délectation en tant qu’ils se rapportent à la puissance motrice.
En effet, ce qui prépare quasi suprêmement à cette sagesse, c’est
de se couper efficacement de la délectation désordonnée des sens
externes dans la créature, du mieux que l’on pourra, pour, de
quelque manière que ce soit, rechercher Dieu, fin médiate,
immédiate ou ultime. Plus en effet l’Âme est immergée dans les
délectations des sens, plus faiblement elle s’élève vers les
choses divines, au point de dire avec le Psalmiste “Mon âme refuse
d’être consolée. “Ces paroles expliquent également le refus
des délectations : « Je me suis souvenu de Dieu ; je me
suis réjoui et mon esprit renonce ». Ajoute : pendant
qu’il s’exerce en des mouvements anagogiques orientés vers les
choses divines et qu’il se réjouit de tendre directement vers
Dieu, l’esprit renonce aux autres plaisirs qu’à l’instigation
du diable les sens externes lui offrent. Mais il faut en dire autant
de La délectation des sens internes, car ni la douceur ne doit être
aimée par celui qui aime vraiment, ni la suavité ne doit être
désirée par lui, car seul Dieu est désiré, sauf parfois lorsque
l’esprit désire la douceur ou la suavité elles-mêmes pour que
l’affectivité s’enflamme plus efficacement et plus activement en
vue d’une union plus intime. Toute cette sagesse consiste donc en
un désir ardent ; il y est prescrit d’extirper et d’abandonner
tout être ou toute énergie ou tout office de la puissance
intellective. Parfois en effet la puissance intellectuelle a sa part
de beaucoup de choses qui concernent les réalités divines, lorsque
surtout des spectacles plus divins l’illuminent.
Abandonner les objets sensibles et
intelligibles
91.
Mais puisqu’il existe dans l’esprit une autre force beaucoup plus
éminente que la force intellectuelle, dont les mouvements élèvent
l’esprit enflammé vers une sagesse plus profonde, tant à cause de
la pointe supérieure de la puissance affective elle-même que de
l’ardeur qui la dresse vers le haut, cette ardeur obtient en
l’esprit rationnel le principat sur tous les habitus gratuits et
infus en raison de ses tensions et extensions incessantes et de sa
dignité, l’excellent docteur, le commentateur vercellien de la
Théologie Mystique, dit : ‘En ce livre, Denys a
présenté une autre manière incomparablement plus profonde,
supra-intellectuelle et suprasubstantielle de connaître Dieu. Le
philosophe païen ne la connut pas, car il ne la chercha pas et ne
pensa pas qu’elle existât : il ne découvrit pas la puissance
selon laquelle elle est répandue en l’âme. Il estima que la
puissance cognitive la plus haute réside en l’intellect, alors
qu’il en est une autre qui ne dépasse pas moins l’intellect que
celui-ci ne dépasse la raison ou celle-ci, l’imagination, à
savoir l’affectivité principale. Elle est l’étincelle de la
syndérèse qui seule peut être unie à l’Esprit-Saint. Â cause
de cela, puisque l’affectivité suprême de l’esprit suspend
incomparablement l’office de tout l’intellect, il est prescrit de
séparer d’elle celui-ci, d’éliminer non seulement les
opérations, en tant qu’elles proviennent des puissances sensitives
ou intellectives, mais encore leurs objets, c’est-à-dire tous les
sensibles et tous les intelligibles : d’abord, ceux que
perçoit le sens externe. En effet, la créature étant composée de
deux natures, corporelle et spirituelle, un objet correspond à
chacune, puisque la vérité éternelle est perçue selon la capacité
de chacune.
92.
Sont donc des hommes sensibles ceux qui n’ont connu que des objets
sensibles comme s’ils n’avaient que le sens, l’intellect
émoussé, l’affectivité recourbée. Ils ne perçoivent donc en
elles-mêmes ni la bonté, ni la vérité divine. Afin cependant
qu’ils ne soient pas absolument dépourvus de connaissance divine,
le Dieu Très-Haut produisit les créatures sensibles, pour que,
selon l’Apôtre, “par ses œuvres, les (perfections) invisibles
de Dieu deviennent visibles à l’intelligence”, pour que, selon
la parole de David, nul n’ait d’excuse, ni ne « se dérobe
à sa chaleur », puisqu’en se répandant sa bonté resplendit en
toutes les créatures d’une extrémité du ciel à l’autre. Mais
la sagesse incréée voulut que ses fils écartent ces réalités
sensibles, afin que dans la chambre plus secrète de l’affectivité,
ils sentent intérieurement avec plus de bonheur et plus de vérité,
caché dans le lit nuptial de l’amour, celui que les juifs et les
philosophes aveugles mendient à l’extérieur en parcourant les
créatures.
93.
À qui véritablement prie en esprit, la Vérité elle-même prescrit
donc d’entrer dans la chambre où il trouve un trésor caché, non
seulement sensible, en tant qu’il répond au sens externe, mais
également en tant qu’il est l’objet des sens internes ; non
qu’il soit non plus l’objet des désirs anagogiques de l’esprit
sous une raison qui fait connaître le Dieu bienheureux en tant qu’il
est doux, très beau et plein de bonté, de peur que l’âme
elle-même - comme fille de Dieu, elle doit adhérer au Créateur par
le seul désir - ne cherche impudemment, telle une mercenaire, sa
nourriture, sauf s’il s’agit, pour la raison exprimée plus haut,
de le désirer plus insatiablement et plus intensément, attirée
qu’elle est par l’aliment de la douceur et de la suavité. Il est
en effet demandé d’écarter en général les intelligibles,
puisque, selon qu’il est dit ailleurs, tous les hommes désirant
naturellement savoir, la tendance de l’esprit rationnel ne trouve
de repos en aucune science, connaissance ou pensée, s’il ne se
réjouit pas de la joyeuse connaissance de la Vérité première
découverte comme répondant seule à la noblesse de l’intelligence
humaine.
94.
À supposer qu’il connaisse la nature entière des éléments, les
complexions des corps, les vertus des astres, l’esprit rationnel ne
trouve absolument pas de repos, puisque tout cela est de bas prix ;
il tombe bien plutôt purement et simplement ou même il s’abandonne
aux excès, lorsqu’il est esclave de l’idole, inférieure à lui,
de la créature, s’il ne fait pas retour à la fin dernière.
Puisqu’également il est un esprit de si grande noblesse qu’il
dédaigne même les espèces angéliques, il est totalement en
recherche et en errance, si de quelque manière puissamment
victorieux et triomphant, il ne revient pas à la connaissance de
celui dont il sortit à l’origine. Même s’il voulait connaître
toutes les créatures en retournant à la fin qui s’impose pour
connaître par elles le Créateur de toutes choses, il lui faut
cependant tout abandonner en raison de cette sagesse, car l’esprit
le connaît immédiatement de la connaissance ineffable que laisse
l’union de l’amour.
Dans
la troisième version de la Théologie Mystique de Denys, il
est dit de cette connaissance : « Par l’union de dilection
qui réalise la vraie connaissance, on est uni à Dieu,
intellectuellement inconnu, d’une connaissance beaucoup plus noble
que ne serait toute connaissance intellectuelle. »
Abandonner les existants et les
non-existants
95.
Denys ajoute : « Non seulement les intelligibles. » Ce
mot convainc qu’en cet exercice toute complaisance dernière d’une
connaissance portant sur toute créature, inférieure et supérieure,
est abandonnée ; « mais encore les existants et les
non-existants » ; ces deux termes excluent toute façon
spéculative d’appréhender la nature divine. « Existants »
désigne ici les raisons éternelles qui sont dans l’esprit divin,
auxquelles correspond ici-bas quelque copie dans les créatures. En
effet, la façon la plus ordonnée d’aller avec certitude des
choses humaines aux choses divines est découverte quand, élevé
au-dessus de soi, l’esprit est mû immédiatement vers Dieu comme
vers le centre ou le terme, sans mélange d’aucune créature,
supérieure ou inférieure. Puisque donc, en considérant les raisons
éternelles, autant l’esprit considère la créature issue d’elles,
autant de l’autre côté il est regardé comme en dessous de
lui-même, de telle sorte qu’il n’est pas totalement
intégralement élevé au-dessus de lui-même. Puisque donc, aspirant
au-dessus d’elle à son unique objet estimable, la sagesse unitive
abandonne en ses mouvements toute contemplation ou considération de
la créature, il est prescrit, eu égard à cet objet, de rejeter
malgré sa noblesse la contemplation des créatures, puisqu’il y a
là quelqu’infléchissement et perception naturelle. C’est
pourquoi du fait de cette relative contemplation, l’esprit
n’abandonne pas toute sorte d’appréhension humaine pour qu’une
autre contemplation l’établisse complètement pour ainsi dire
au-dessus des limites naturelles.
96.
Il est également prescrit d’abandonner les « non-existants »
en l’élévation de cette sagesse. Est dit ici « non-existant »
ce qui ne laisse pas de copie de soi dans la créature. Ainsi doit-on
abandonner toute considération de la Trinité et de l’ordre des
Personnes. Jamais en effet il n’apparaît dans la créature au
titre de copie que quelqu’un engendre un autre identique à
soi-même, chacun étant substance véritablement existante ;
jamais il n’apparaît que l’amour qui lie certains soit égal à
ceux qui aiment et de même substance qu’eux6. Il est donc ordonné
d’abandonner cette contemplation - la plus excellente de toutes les
contemplations spéculatives —, non parce qu’elle n’est ni
bonne, ni noble, mais parce qu’il existe dans l’esprit humain une
appréhension supérieure, par laquelle et par elle seule le plus
élevé des esprits est atteint de façon surexcellente, qui seule
est appelée « la meilleure part de Marie ».
97.
Rachel en effet désigne l’autre contemplation, alors que Lia
désigne celle qui porte sur les créatures sensibles. De fait, dans
la mesure où l’esprit atteint les réalités supracélestes de
façon plus divine et plus éminente, il s’en rapproche davantage
ou il est transformé plus à fond en Dieu même. Et puisqu’il
n’est pas de contemplation spéculative qui puisse transformer à
l’exception du seul amour extensif qui déifie, lui seul appréhende
les choses divines. Nulle contemplation cognitive n’atteint ses
pieds, bien plutôt, la regardant de loin, elle se tend vers elle
jusqu’à un certain point. Au chapitre septième des Noms divins
il est donc écrit : ‘Or il faut que notre esprit ait la
puissance cognitive, par laquelle il scrute les réalités
invisibles, mais qu’il ait aussi l’unition qui étend la nature
de l’esprit, (unition) par laquelle il est uni aux réalités qui
sont au-dessus de lui ; il faut donc appréhender les choses
divines selon cette unition, non selon nous-mêmes, mais selon
nous-mêmes tout entiers sortis de nous-mêmes et tout entiers
déifiée’. Parce qu’il est difficile d’abandonner tout cela,
il est prescrit de le retrancher avec grand accablement et grand
effort de l’esprit.
Élévation unitive par ignorance
98.
Ayant dit ce qu’il faut nécessairement laisser, on traite
maintenant de l’élévation unitive elle-même. On décrit donc
d’abord la condition de celui qui s’élève, lorsque l’on dit
« Par ignorance », puis l’extension ascensionnelle par ces
mots : « Élève-toi », enfin ce vers quoi seulement et
surtout tend cette élévation, quand on dit : « A
l’unition qui est, etc. » Mais puisque toute appréhension
dont on a déjà parlé est en dehors de l’élévation mystique, il
faut cependant qu’en celle-ci il y ait ignorance, c’est-à-dire
qu’il faut détruire absolument l’œil de l’intellect qui veut
toujours en cette élévation appréhender ce vers quoi tend
l’affectivité. En cette élévation, la plus grande résistance
est donc l’intense adhésion de l’intellect à l’affectivité,
adhésion qu’il est toutefois nécessaire de supprimer en s’y
exerçant grandement. On en a donné plus haut les raisons :
l’intellect connaît soit en imaginant, soit en limitant ou selon
un mode fini. Comment cela peut-il se faire ? On le lit dans la
Théologie Mystique : “Élève-toi dans l’ignorance.
Là en effet l’élévation et l’intensité de la tendance de
l’affectivité laissent l’intellect derrière elles. L’élévation
affective pure n’existe donc jamais, si l’œil de la puissance
intellective n’est pas supprimé complètement. Cela est dit au
début même de la Théologie Mystique.
Ignorance de l’ignorance
99.
Quand l’absence de toute connaissance est totalement ignorée,
meilleure est l’union, car la connaissance élevée au-dessus de
l’esprit ne reconnaît rien. La nécessaire condition de cette
appréhension très élevée est donc qu’en cette élévation même
cesse toute connaissance spéculative parce qu’elle-même est
ignorée de l’intellect, auquel il est nécessaire que même
celle-ci soit abandonnée s’il désire parvenir à la connaissance
au-dessus de l’esprit. Dans la mesure où en cette élévation même
l’intellect se mêle à l’affectivité, dans la même mesure,
moins il y a ici de pureté, et plus son œil est aveuglé totalement
non sans grand travail et grand labeur, autant l’œil de
l’affectivité est plus librement et incomparablement élevé plus
éminemment en ses extensions.
100.
On s’en persuadera par l’exemple matériel de l’aspiration et
de l’exhalaison du souffle. En effet, l’émission de celui-ci
procède de l’intérieur sans délibération aucune. L’affection
enflammée tend ainsi sans délibération au-dessus de tout intellect
vers celui auquel seul elle désire être unie plus parfaitement et
son action est entièrement séparée de toute intelligence. De son
côté le plus élevé, elle est aidée par une si grande ampleur et
par une promptitude si grande que, grâce à l’admirable rapidité
des mouvements, elle s’élève, plus vite même qu’on ne peut le
penser, directement à l’imitation de celui qui aspire l’air et
l’expire. La rapidité et l’ardeur extensive, incessante, de ses
mouvements, ainsi qu’on l’a dit, refusent et écartent, comme un
mendiant sans valeur, bien qu’il s’en mêle de façon importune,
l’exercice de toute connaissance spéculative.
101.
Cela ne peut être ni dit, ni suffisamment expliqué en paroles
seulement, selon le troisième chapitre de la Théologie
Mystique : « Maintenant, s’élevant de ce qui est
inférieur à ce qui est le plus élevé, notre discours se contracte
à la mesure de l’ascension, et après toute ascension, il sera
totalement sans voix et il est tout entier uni de façon ineffable. »
La Sagesse incréée voulut donc se réserver à elle seule
l’enseignement de cette magnifique sagesse, afin que toute créature
mortelle sache qu’il existe au ciel un docteur qui par des
instigations célestes et les rayons de sa clarté montre aux
étudiants qu’il a choisis la seule vraie sagesse.
102.
La deuxième raison est de réfuter tous les sages du monde,
puisqu’une simple vieille femme ou un simple berger pourrait
réussir parfaitement l’ascension de cette sagesse, à condition de
s’y préparer comme on l’a dit. Nulle science de la nature, nulle
industrie mortelle ne le conçoivent.
103.
Le livre de la Sagesse fournit la troisième raison :
“Elle a mis sous ses pieds par sa puissance les cous des superbes
et des gens haut placée.” En effet, quelque brillant et honorable
que soit un clerc par rapport aux autres, il n’atteint pas les
franges de cette sagesse qui, élevée au-dessus de tout esprit, ne
lui est connue que s’il se prépare à la voie unitive par la voie
d’enfance, c’est-à-dire par la voie purgative, à supposer qu’il
ait mortellement péché, déplorant alors et regrettant d’avoir
provoqué contre lui, par ses fautes antérieures, l’indignation de
celui qui dispense toute sagesse. 11 est donc nécessaire que les
coux des superbes et de ceux qui sont haut placés soient abaissés
jusqu’à l’humble état des enfants qui débutent. Là est donc
vérifié l’oracle du Prophète où il réprouve la sagesse des
sages. L’humilité de l’infériorité purificatrice est seule
exigée du Très-Haut qui déposa les puissants de leur siège et
exalta les humbles.”
104.
Il est dit ensuite à qui s’élève de la sorte : « Élève-toi
dans l’ignorance », c’est-à-dire en vue de l’union de ce
Très-Haut qui est au-dessus de l’esprit et de la connaissance. La
raison en a été donnée plus haut, partiellement. En effet, les
désirs de cette élévation active ne portent ni sur la grâce, ni
sur la gloire, ni sur la remise des peines ou sur quelque chose
d’autre, mais sur celui-là seul auquel seul, à cause de lui-même,
l’esprit, dans le mépris des désirs véhéments, désire être
uni. Acquis par cette appréhension en tant qu’il est perçu par
l’affectivité qui tend vers lui, il est atteint au-dessus de tout
esprit et de toute connaissance humaine, de telle sorte que cela ne
concerne pas seulement son être, mais encore la façon de
l’appréhender. Ainsi qu’on l’a assuré, lorsqu’il est
atteint par l’affectivité, il est conduit au-dessus de l’esprit
et de la raison.
Perfection de la sagesse unitive
105.
Toute cette sagesse trouve donc sa perfection en cela seulement que
la puissance affective en sa pointe suprême, par retranchement de
toute opération intellectuelle, ne désire rien d’autre qu’être
unie à Dieu seul. Parce que cela est difficile, il est ajouté :
« Autant qu’il est possible », jusqu’à ce qu’elle
puisse dire avec le Psalmiste : « Seigneur, les liens se sont
rompus. Je t’offrirai en sacrifice une hostie de louanges. En
effet, lorsque, grâce au secours divin, sont supprimés les
empêchements dont on a parlé, tous les sensibles, tous les
intelligibles et principalement l’immixtion de la puissance
intellective qui veut toujours appréhender celui vers qui tend
l’affectivité - ces empêchements sont comme des liens qui
s’opposent à la perfection de l’extension unitive — ; libre
alors comme un oiselet, la puissance affective qu’emportent les
seules ailes des affections ardentes jouit d’une liberté si grande
que chaque fois qu’elle le veut très ardemment elle est mue vers
Dieu ; ainsi également celui qui prie par le désir des affections
prie en l’affectivité de l’esprit autant qu’il est possible
alors qu’il est en chemin, avec autant d’attention que s’il le
voyait face à face. Il arrive même que l’esprit soit ainsi élevé
au-dessus de lui-même, qu’il paraisse en quelque sorte totalement
hors du corps par son mouvement et son élévation. Il est donc dit :
« Autant qu’il est possible » car, à moins d’une
illumination divine, nul esprit ne perçoit cela, selon ce qui est
dit au chapitre premier des Noms divins : « Il
convient en effet de lui attribuer la science supersubstantielle de
la supersubstantialité ignorée qui est au-dessus de la raison, de
l’intellect et de la substance même, regardant en haut seulement
dans la mesure où le rayon des paroles théoriques se rend présent
pour nous conduire aux splendeurs plus élevées, etc. »
106.
C’est identiquement affirmer que cette sagesse qui est par
ignorance, ainsi qu’on l’a montré, est perçue par
l’enseignement de Dieu seul ; que dans la mesure où
l’affectivité reçoit plus de paroles théoriques, à savoir
d’influences divines grâce auxquelles l’esprit se réjouit
uniquement de sa causerie avec le bien-aimé, dans cette mesure Dieu
lui-même seul se rend plus intimement présent à l’esprit pour en
être lui-même, qui est la vraie sagesse, plus clairement connu
grâce à de plus divins rayons.
Ordre
suivi dans l’élévation
107.
Il est ajouté…
[omission de la fin § 107 à § 115 ainsi que de
la « Question difficile » §1 à §49]
JULIENNE DE NORWICH
UNE
RÉVÉLATION DE L’AMOUR DE DIEU
Version brève des Seize Révélations de l’Amour divin
I LES TROIS DÉSIRS DE
JULIENNE
Je
désirais trois grâces, par le don de Dieu. La première était
d’acquérir l’intelligence de la Passion du Christ. La seconde
était une maladie corporelle. La troisième, de recevoir, par le don
de Dieu, trois blessures.
Quant
à la première grâce : cela me vint à l’esprit avec
dévotion. Il me semblait que j’éprouvais un grand sentiment pour
la Passion du Christ, mais je désirais le voir croître encore, par
la grâce de Dieu. Il me semblait que j’aurais aimé avoir été à
ce moment-là avec Marie-Madeleine et les autres qui aimaient Jésus ;
alors j’aurais pu voir, de mes yeux de chair, la Passion de notre
Seigneur qu’Il souffrit pour moi, si bien que j’aurais pu
souffrir avec Lui comme les autres qui L’aimaient.
Bien
que j’eusse une foi fervente en toutes les souffrances du Christ,
telles que la Sainte Église les montre et enseigne (et aussi les
images du Crucifié faites, par la grâce de Dieu, en conformité
avec l’enseignement de la Sainte Église, à la ressemblance de la
Passion du Christ - pour autant qu’il est possible à l’habileté
de l’homme), malgré cette foi authentique, je désirais une vision
corporelle qui me fît mieux connaître les souffrances corporelles
de notre Seigneur et Sauveur, et la compassion de notre Dame et de
tous Ses véritables amis qui ont cru en Ses souffrances à ce
moment-là et par la suite ;
car j’aurais été l’une d’entre eux et j’aurais souffert
avec eux.
D’autre
vision ou révélation de Dieu, je n’en désirais plus jamais
aucune jusqu’à ce que mon âme se sépare de mon corps (car
j’avais une ferme confiance que je serais sauvée). Mon désir
était d’avoir, à cause de cette révélation, une intelligence
d’autant plus vraie de la Passion du Christ.
Quant
à la seconde grâce : il me vint à l’esprit, avec
contrition, librement, sans l’avoir du tout cherché, un désir
ardent de recevoir, de la main de Dieu, une maladie corporelle. Je la
désirais grave, jusqu’à la mort même, si bien qu’en telle
maladie je puisse recevoir tous les sacrements de la Sainte Église,
estimant que j’allais mourir. Et je voulais que toute personne qui
me vît pensât de même. Car je désirais ne recevoir de réconfort
d’aucun être charnel ou terrestre. En cette maladie, je désirais
éprouver toutes sortes de souffrances corporelles et spirituelles,
telles que si j’avais été à la mort : toutes les frayeurs,
toutes les tentations des démons et tout ce qu’ils font endurer,
hormis le départ de l’âme. J’espérais que cela hâterait pour
moi l’heure où je viendrais à mourir, car je désirais être
bientôt avec mon Dieu.
À
ces deux désirs - de la Passion et de la maladie —, j’avais mis
une condition, car ils sortaient, me semblait-il, du domaine habituel
de la prière. Je disais donc : « Seigneur,
tu sais ce que je voudrais. Si c’est Ta volonté que je l’obtienne,
accorde-le moi ; et si
telle n’est pas Ta volonté, bon Seigneur, n’en sois pas fâché,
car je ne veux rien d’autre que ce que Tu veux. »
Cette maladie, je désirais intérieurement en être atteinte quand
j’aurais trente ans.
Quant
à la troisième grâce : j’avais entendu un homme d’Église
narrer l’histoire de sainte Cécile ;
de cette narration j’avais retiré que, blessée à la gorge de
trois coups d’épée, elle avait décliné jusqu’à la mort. Émue
de ce trait, j’en conçus un vif désir, et priai notre Seigneur
Dieu qu’Il voulût m’accorder durant ma vie trois blessures, à
savoir, la blessure de la contrition, la blessure de la compassion et
la blessure d’une soif ardente de Dieu. Et tout comme j’avais
demandé les deux autres grâces à une condition, la troisième,
elle, je la demandai sans condition aucune.
Les
deux désirs dont j’ai parlé me passèrent de l’esprit, et le
troisième demeurait en moi continuellement.
Et
il me fut répondu, en ma raison, et par les souffrances que je
ressentais, que j’allais mourir. Et j’acquiesçai pleinement, de
toute la volonté de mon cœur, à la volonté de Dieu.
II MALADIE ET DERNIERS
SACREMENTS
Lorsque
j’eus atteint trente ans et demi, Dieu m’envoya une maladie
corporelle, qui me tint alitée trois jours et trois nuits. La
quatrième nuit, je reçus tous les sacrements de la Sainte Église
et je pensai que je ne vivrais pas jusqu’à l’aube.
Après
cela, je languis encore deux jours et deux nuits, et la troisième
nuit je pensai à maintes reprises que j’allais mourir, et les
personnes qui m’entouraient le pensaient aussi. Mais alors j’étais
bien désolée et répugnais à mourir (non qu’il y eût chose sur
terre qui me donnât envie de vivre, ni que je craignisse quelque
chose ; car j’avais
confiance en Dieu). Mais c’était que j’aurais voulu vivre encore
pour aimer Dieu davantage et plus longtemps, que j’aurais pu - par
la grâce de cette vie - avoir plus grande connaissance et amour de
Dieu dans la béatitude du ciel, car tout le temps que j’avais vécu
ici-bas était, me semblait-il, si peu et si bref en regard de la
béatitude éternelle. Je pensai : « Bon
Seigneur, ma vie ne peut-elle être plus longue pour Ta gloire ? »
Je
souffris ainsi jusqu’au jour, et alors toute la partie inférieure
de mon corps me semblait morte. On me souleva pour me redresser, le
dos appuyé, avec des oreillers sous la tête, afin que j’aie le
cœur plus libre pour m’unir à la volonté de Dieu et penser à
Lui tant que ma vie se prolongerait.
Les
personnes qui m’entouraient envoyèrent chercher le prêtre, mon
curé, pour qu’il assiste à mes derniers moments. Il vint,
accompagné d’un enfant, et apporta un crucifix. Déjà mes yeux
étaient fixes et je ne pouvais plus parler. Le prêtre plaça le
crucifix devant mon visage et dit : « Ma
fille, je t’ai apporté l’image de ton Sauveur. Regarde-la et
sois-en réconfortée en révérant Celui qui est mort pour toi et
pour moi ». Il me
semblait que j’étais bien comme j’étais, car mes yeux étaient
dirigés vers le haut, vers le ciel où j’espérais aller. Mais
néanmoins je consentis à fixer les yeux sur la Face du Crucifix,
afin de souffrir de mon mieux jusqu’à l’heure de ma propre
mort ; car il me
semblait que je pourrais mieux supporter mes souffrances en Le
regardant qu’en regardant vers le ciel. Après cela ma vue commença
à s’affaiblir et il faisait tout noir autour de moi dans la
chambre, et ténébreux comme si c’était la nuit, si ce n’est
que l’image de la croix restait normalement éclairée. Et, je ne
savais comment, tout hors la croix était pour moi aussi terrifiant
que s’il y avait eu foule de démons.
Après
cela, la partie supérieure de mon corps commença à mourir ;
mes mains tombèrent de chaque côté et, de faiblesse, ma tête
aussi s’affaissa de côté. La plus grande souffrance que
j’éprouvais venait de ma respiration haletante et de la
défaillance de mes forces. Alors je pensai véritablement que
j’étais sur le point de mourir.
Et
voici que, soudainement, toute souffrance me quitta : j’étais
tout à fait comme j’ai toujours été auparavant ou par la suite,
et spécialement dans la partie supérieure de mon corps. Je
m’émerveillai de ce changement, car il me semblait être l’œuvre
mystérieuse de Dieu et non celle de la nature ;
cependant, ce sentiment de bien-être ne me fit pas escompter le
moins du monde que j’allais vivre, et il n’était pas pour moi un
véritable bien-être, car il me semblait que j’aurais bien préféré
être délivrée de ce monde, et mon cœur s’en tenait là.
III RÉCONFORT CONTRE LA
TENTATION
Soudain
il me revint en mémoire que je désirais une seconde blessure, par
le don de Dieu et par Sa grâce, à savoir : qu’Il veuille
bien emplir mon corps de l’intelligence et du sentiment de Sa
bienheureuse Passion, comme je L’en avais prié précédemment. Car
je voulais que Ses souffrances soient mes souffrances, avec
compassion et soif de Dieu. Il me semblait donc que je pourrais, avec
Sa grâce, recevoir ces blessures que j’avais désirées
précédemment. Toutefois je n’ai jamais désiré de Dieu ni vision
corporelle ni aucune sorte de révélation, mais seulement une
compassion comme il me semblait que toute âme aimante peut en
éprouver envers notre Seigneur Jésus, qui par amour voulut devenir
un homme mortel. Je désirais souffrir avec Lui - tant que je vivais
en ce corps mortel, selon que Dieu m’en ferait la grâce.
C’est
alors que je vis, tout à coup, le sang vermeil couler goutte à
goutte de sous la couronne d’épines, tout chaud, frais, abondant,
et comme vivant, exactement comme il était, me semblait-il, au
moment où l’on enfonça la couronne d’épines sur Sa
bienheureuse tête, exactement ainsi que Lui, à la fois Dieu et
homme, l’avait souffert pour moi. Je saisis vraiment et avec force
que c’était Lui-même qui me montrait cela sans aucun
intermédiaire, et je dis alors : Benedicite !
Dominus. Je le dis avec révérence, d’une voix forte. J’étais
tellement étonnée du prodige et de la merveille qui m’arrivaient :
qu’Il fût si intime avec une créature pécheresse vivant en cette
misérable vie mortelle.
Je
compris que, en ce moment, notre Seigneur Jésus, dans son amour si
courtois, voulait me réconforter avant l’heure de la tentation -
car il me serait bon, me semblait-il, d’être, avec la permission
de Dieu et sous sa protection, tentée par les démons avant de
mourir - et dans cette vision de Sa bienheureuse Passion, avec la
Divinité que je voyais en mon entendement, je vis qu’il y avait
là, certes ! assez de
force pour moi, et pour toutes les créatures qui seraient sauvées,
contre tous les démons de l’enfer et contre tous les ennemis
spirituels.
IV DIEU : IL NOUS CRÉE,
NOUS AIME, NOUS GARDE.
Au
moment même où je percevais cette vision corporelle,
notre Seigneur me montra une vision spirituelle de son amour intime.
Je vis qu’Il est pour nous tout ce qu’il y a de bon et
réconfortant pour notre salut. Dans son amour, Il nous est un
vêtement. Il nous couvre et nous enveloppe, nous embrasse et nous
étreint ; Il étend sur
nous Ses ailes, dans un tendre amour : Il ne peut nous
abandonner. Oui, dans cette vision je vis vraiment qu’Il est tout
ce qu’il y a de bon ;
je le vis en mon entendement.
Alors
Il me montra une petite chose, de la grosseur d’une noisette,
reposant dans le creux de ma main, et à ce qu’il me semble c’était
rond comme une boule. Je la considérai et pensai : « Qu’est-ce
que cela peut être ? »
Et il me fut ainsi répondu, de manière générale : « C’est
tout ce qui est créé. »
Et je m’étonnai que cela puisse subsister, car il me semblait que
cela pouvait être anéanti en un clin d’œil, tant c’était
petit. Et il me fut répondu en mon entendement : « Cela
subsiste et subsistera toujours parce que Dieu l’aime, et ainsi
tout ce qui est tient son être de l’amour de Dieu. »
Dans
cette petite chose, je vis trois propriétés. La première est que
Dieu l’a créée ; la
seconde est qu’Il l’aime ;
la troisième est que Dieu la garde. Mais qu’est-ce à dire pour
moi ? En vérité, qu’Il
m’a créée, qu’Il m’aime, qu’Il me garde. Car tant que je ne
lui serai pas substantiellement unie, je ne pourrai jamais connaître
amour, repos ni bonheur véritable. C’est-à-dire jusqu’à ce que
je lui sois si attachée qu’il n’y ait absolument rien de créé
entre mon Dieu et moi. Et qui opérera cette œuvre ?
En vérité, Lui-même, par Sa miséricorde et Sa grâce, car Il m’a
créée pour cela et pour cela m’a très miséricordieusement
restaurée.
Alors,
Dieu présenta notre Dame à mon entendement. Je la vis
spirituellement, sous une forme corporelle, une jeune fille simple et
douce, jeune, telle qu’elle était lorsqu’elle conçut. Dieu me
montra également quelque chose de la sagesse et de la droiture de
son âme ; d’où je
compris le regard plein de révérence avec lequel elle regardait son
Dieu qui est son Créateur, s’émerveillant avec grande révérence
que Celui qui est son Créateur fût né d’elle. Car tel était son
émerveillement : que Celui qui était son Créateur fût né
d’elle, simple créature de Ses mains. Et cette sagesse si droite,
cette connaissance de la grandeur de son Créateur et de sa propre
petitesse de créature, lui fit répondre avec douceur à l’Ange
Gabriel : « Me
voici, servante du Seigneur ».
Dans
cette vision, je vis vraiment qu’elle est plus grande que tout ce
que Dieu a créé au-dessous d’elle en dignité et plénitude de
grâce. Oui, au-dessous d’elle il n’est rien de créé, si ce
n’est la bienheureuse Humanité du Christ.
Cette
petite chose, qui est créée, qui est au-dessous de notre Dame
Sainte Marie, Dieu me la montra aussi petite qu’une noisette. Il me
semblait qu’elle aurait pu être réduite à rien, tant elle était
petite.
En
cette bienheureuse révélation, Dieu me montra un triple néant ;
et voici le premier qu’Il me montra - et ceci, il faut que tout
homme, toute femme qui désire vivre la vie contemplative en ait
connaissance : il leur faut tenir pour un néant tout le créé
pour avoir l’amour de Dieu qui est incréé. Car voilà la raison
pour laquelle ceux qui sont absorbés tout entier dans les affaires
terrestres, et cherchent toujours plus de bien-être en ce monde,
ceux-là ne sont pas à Lui, ni en leur cœur, ni en leur âme :
ils mettent leur amour et cherchent leur repos dans cette chose qui
est si petite, en laquelle il n’y a pas de repos, et ne connaissent
pas Dieu qui est Toute-Puissance, Toute-Sagesse et Toute-Bonté. Car
Il est le vrai repos.
Dieu
veut être connu et il Lui plaît que nous trouvions en Lui notre
repos. Car rien au-dessous de Lui ne nous suffit ;
et c’est pourquoi nulle âme n’a de repos que tout le créé ne
soit pour elle un néant. Quand, par amour, elle a été totalement
dépouillée pour posséder Celui qui est tout ce qu’il y a de bon,
alors elle est capable de recevoir un repos spirituel.
V DIEU EST TOUT CE QU’IL Y
A DE BON
Dans
le même temps où notre Seigneur me montrait, en une vision
spirituelle, ce que je viens de dire, je voyais se prolonger la
vision corporelle - le sang qui coulait abondamment de Sa tête. Et
tant que je vis cela, je répétai, à plusieurs reprises, Benedicite
Dominus.
Dans
cette première révélation de notre Seigneur, je vis six choses en
mon entendement :
La
première : les marques de Sa bienheureuse Passion et
l’abondante effusion de Son précieux Sang.
La
seconde : la Vierge, qui est Sa mère tant-aimée.
La
troisième : la bienheureuse Divinité qui toujours a été, qui
est, et toujours sera, Toute-Puissance, Toute-Sagesse et Tout-Amour.
La
quatrième : tout ce qu’Il a fait ;
c’est grand et beau, immense et bon, mais si cela paraissait à mes
yeux tellement petit, c’est que je le voyais en présence du
Créateur, « car à une
âme qui voit le Créateur de toutes choses, tout ce qui est créé
semble infiniment petit ».
La
cinquième : c’est par amour qu’Il a créé tout ce qui est
créé, et tout est gardé dans le même amour et le sera toujours, à
jamais, comme il a été dit précédemment.
La
sixième : c’est que Dieu est tout ce qu’il y a de bon ;
et ce qu’il y a de bon en toutes choses, c’est Lui.
Et
tout ceci, notre Seigneur me le montra dans la première vision, et
Il me donna le temps et le loisir de contempler.
La
vision corporelle cessa et la vision spirituelle demeura en mon
entendement ; je restai
avec une crainte pleine de révérence, toute joyeuse de ce que
j’avais vu et désireuse, autant que je l’osais, d’en voir
plus, si c’était Sa volonté, ou de voir cette même vision se
prolonger encore.
VI CONTEMPLER JÉSUS QUI EST
NOTRE MAÎTRE À TOUS
Tout
ce que je dis de moi-même, je le dis au nom de tous mes
frères-chrétiens car, dans la révélation spirituelle de notre
Seigneur, j’ai appris qu’Il l’entend ainsi. Et c’est pourquoi
je vous prie tous pour l’amour de Dieu, et vous conseille pour
votre propre profit, d’oublier la misérable créature, terrestre
et pécheresse, à qui cela fut montré, et de tourner, avec force,
sagesse, amour et douceur, votre regard vers Dieu qui, dans son amour
si courtois et sa bonté infinie, voulut révéler cette vision de
manière générale, pour notre réconfort à tous. Et vous qui
entendez et voyez cette vision et cet enseignement, qui vient de
Jésus-Christ pour l’édification de vos âmes, c’est la volonté
de Dieu et mon désir que vous le receviez avec grande joie et
satisfaction, comme si Jésus vous l’avait révélé à vous-mêmes
ainsi qu’Il l’a fait pour moi.
Je
ne suis pas meilleure du fait de cette révélation, mais seulement
si j’en aime Dieu d’autant mieux ;
et ainsi peut, et ainsi doit faire quiconque la voit et l’entend
avec bonne volonté et intention droite. Et tel est mon désir :
qu’elle soit pour chacun d’eux du même profit que j’en
espérais pour mon compte.
Dieu
m’avait incitée à cela lors de ma première vision, car puisque
nous sommes tous un, la révélation nous est commune à tous. Je
suis certaine de l’avoir vue au profit de beaucoup d’autres, car
en vérité, il ne m’a pas été montré que Dieu m’aimât mieux
que la plus petite âme qui est en état de grâce. Je suis certaine
qu’il y en a des quantités qui n’ont jamais eu vision ni
révélation, si ce n’est par l’enseignement commun de la Sainte
Église, et qui aiment Dieu mieux que moi. Car si je ne considère
que moi-même, en particulier, je ne suis absolument rien, mais en
général, je suis en union de charité avec tous mes
frères-chrétiens ; car
en cette union de charité se trouve la vie de toute l’humanité
qui sera sauvée.
Oui,
Dieu est tout ce qu’il y a de bon, et Dieu a créé tout ce qui est
créé, et Dieu aime tout ce qu’Il a créé. Aussi, si un homme ou
une femme refuse son amour à l’un de ses frères-chrétiens, il
n’aime strictement rien, car il n’aime pas tout ;
en ce cas, il n’est donc pas sauf, car il n’est pas dans la paix.
Celui qui aime ses frères-chrétiens en général aime tout ce qui
existe. Car dans l’humanité qui sera sauvée est inclus tout ce
qui existe, tout ce qui est créé, et Celui qui a tout créé. Car
en l’homme il y a Dieu et ainsi en l’homme il y a tout. Celui,
donc, qui aime tous ses frères-chrétiens en général, celui-là
aime tout ; et celui qui
aime ainsi est sauf. Et c’est ainsi que je veux aimer, et c’est
ainsi que j’aime et c’est ainsi que je suis sauve (je parle ici
au nom de mes frères-chrétiens) ;
et plus j’aime de cet amour alors que je suis ici-bas, plus je suis
proche de la béatitude que j’aurai dans le ciel éternellement,
c’est-à-dire Dieu qui, dans Son amour infini, voulut devenir notre
Frère et souffrir pour nous.
Je
suis sûre que si quelqu’un le comprend ainsi, il s’en trouvera
véritablement instruit et puissamment réconforté s’il avait
besoin de réconfort. Mais Dieu défend que vous disiez ou croyiez
que j’enseigne en maître, car ce n’est pas mon intention et ne
l’a jamais été. Car je suis une femme, illettrée, faible et
frêle. Mais je sais bien ce que je dis. Je le dis sur révélation
de Celui qui est le Souverain Maître - et vraiment la charité me
presse de vous en parler, car je voudrais que Dieu soit connu et mes
frères-chrétiens aidés (comme je voudrais l’être moi-même) à
posséder une plus grande haine du péché et un plus grand amour
pour Dieu. Parce que je suis une femme, croirais-je donc que je ne
dois pas vous parler de la bonté de Dieu, puisque j’ai vu en même
temps que c’est Sa volonté qu’elle soit connue ?
Et que vous verrez bien d’après ce qui va suivre si ce fut bien et
correctement perçu. Alors bientôt, vous m’oublierez - moi qui
suis misérable et fais en sorte de ne pas vous gêner - et vous
contemplerez Jésus qui est notre Maître à tous.
Je
parle de ceux qui seront sauvés, puisqu’alors Dieu ne m’a rien
montré d’autre. Mais en toutes choses je crois selon ce
qu’enseigne la Sainte Église, car, en cette bienheureuse
révélation de notre Seigneur, je voyais toutes choses comme ne
faisant qu’un avec l’enseignement de la Sainte Église au regard
de Dieu ; et je n’y ai
jamais rien trouvé (je veux dire, dans cette révélation) qui m’ait
causé un dommage ou détournée de l’enseignement véridique de la
Sainte Église.
VII TOUS NOUS SOMMES UN DANS
L’AMOUR
Tout
ce bienheureux enseignement de notre Seigneur Dieu me fut montré de
trois manières, à savoir : par vision corporelle, par des
paroles formées en mon entendement, et par vision spirituelle. La
vision spirituelle, je ne puis ni ne saurais vous l’exposer aussi
clairement et intégralement que je le souhaiterais, mais j’ai
confiance que Dieu notre Seigneur Tout-Puissant, dans Sa bonté et
Son amour pour vous, vous la fera saisir plus spirituellement et
suavement que je ne puis ou ne saurais le dire. Puisse-t-il en être
ainsi, car tous nous sommes un dans l’amour.
En
tout ceci j’étais vivement poussée par la charité envers mes
frères-chrétiens, afin que tous puissent voir et savoir ce que je
voyais ; et je désirais
que cela leur soit un réconfort comme ce l’était pour moi. Car
cette vision m’était montrée pour mes frères-chrétiens en
général et non pour moi seule en particulier. De tout ce que je
vis, voici ce qui fut pour moi le plus grand réconfort : que
notre Seigneur fût si intime et si courtois. Et ceci me remplit
l’âme de contentement et de sécurité.
Je
dis alors aux personnes qui m’entouraient : « C’est
pour moi aujourd’hui le Jour du Jugement ».
Je le dis parce que je pensais que j’allais mourir et que le jour
où meurt un homme ou une femme, il est jugé pour l’éternité. Je
le dis, car je désirais qu’elles aiment Dieil davantage et
qu’elles fassent moins de cas des vanités du monde ;
et pour leur faire considérer que cette vie est brève, comme elles
pouvaient le voir en mon cas ;
car, à ce moment-là, je me voyais déjà morte.
VIII TOUT CE QUI EST FAIT EST
BIEN FAIT
Après
cela, je vis de mes yeux corporels la Face du crucifix devant moi, où
je contemplais continuellement quelque chose de la Passion :
mépris, crachats, Son Corps souillé, Sa bienheureuse Face frappée
de coups et tant de langueurs et de souffrances - plus que je n’en
saurais dire ; et puis
un fréquent changement de couleur. À un moment, toute Sa
bienheureuse Face était couverte de sang séché. Ceci, je le voyais
corporellement, mais obscurément et confusément ;
et je désirai plus de lumière corporelle afin de voir plus
distinctement et il me fut répondu en ma raison que si Dieu voulait
m’en montrer plus, Il le ferait, et que je n’avais besoin d’autre
lumière que Lui.
Et
après cela, je vis Dieu en un point ;
ceci, en mon entendement ;
et par là je vis qu’Il est en toutes choses. Je fixais avec
attention, saisissant et comprenant en cette vision qu’Il fait tout
ce qui est fait. Je m’émerveillai à cette vue, avec une douce
crainte, et je pensai : « Qu’est-ce
que le péché ? »
Car je voyais vraiment que Dieu fait toute chose, si petite
soit-elle, que rien n’arrive par pur hasard, mais par l’éternelle
providence de la sagesse de Dieu ;
c’est pourquoi il me fallait admettre que tout ce qui est fait est
bien fait. De plus j’étais certaine que Dieu n’a pas fait le
péché, aussi me sembla-t-il que le péché est un néant. Car en
tout ceci le péché ne m’a pas été montré. Et je ne voulus pas
m’y attarder plus longtemps, mais regarder notre Seigneur et ce
qu’Il me montrerait. C’est une autre fois que Dieu me montra ce
qu’est le péché, à nu, en lui-même, comme je le dirai plus
loin.
Et
après cela je vis, en regardant, le sang couler abondamment de Son
corps, chaud, frais, et comme vivant, exactement comme je l’avais
vu précédemment couler de Sa tête. Il perlait dans les sillons
creusés par les verges ;
je le voyais ruisseler avec une telle abondance qu’il aurait, me
semblait-il, inondé le lit et se serait répandu tout alentour s’il
en avait été ainsi en réalité. Dieu a créé des eaux abondantes
sur la terre pour notre service et pour le bien-être de nos corps, à
cause du tendre amour qu’Il a pour nous. Il lui plaît mieux encore
que nous nous plongions entièrement dans Son bienheureux Sang pour
nous laver du péché. Car il n’est aucune boisson créée qu’Il
aime autant nous donner - ce Sang est si abondant, et il est de notre
nature.
Après
cela, avant de me montrer encore Ses blessures, Dieu me permit de
contempler à loisir à la fois tout ce que j’avais vu et tout ce
qui y était contenu. Et alors, sans aucun son de voix ni mouvement
de lèvres, cette parole se forma en mon âme : « Avec
ceci le démon est vaincu ».
Notre Seigneur disait ceci de Sa Passion, comme Il me l’avait
montré précédemment.
Alors
notre Seigneur me mit en l’esprit et me montra un peu de la malice
du démon et la totalité de son impuissance. Bien qu’Il m’eût
révélé que la Passion est la victoire sur le démon, Dieu me
montra que le démon a maintenant la même malice qu’avant
l’Incarnation, et si dur qu’il peine, c’est continuellement
qu’il voit toutes les âmes élues lui échapper glorieusement :
c’est son grand chagrin. Car tout ce que Dieu lui permet de faire
tourne à notre joie et à sa honte et détriment. Et il a aussi
grand chagrin quand Dieu lui donne licence de travailler que
lorsqu’il ne travaille point, parce qu’il ne peut jamais faire
autant de mal qu’il le veut - car sa puissance est toute
verrouillée dans la main de Dieu. Je vis aussi notre Seigneur
méprisant sa malice et le réduisant à néant, et Il veut que nous
fassions de même. À cette vue, je ris de bon cœur, ce qui fit rire
aussi les personnes qui m’entouraient, et leur rire me fit plaisir.
Je pensai : « Je
voudrais que mes frères-chrétiens aient vu ce que j’ai vu et
qu’ils en aient tous ri avec moi. »
Mais je ne vis pas le Christ rire. Néanmoins il Lui plaisait que
nous riions de réconfort et nous réjouissions en Dieu de ce que le
démon est vaincu.
Après
cela je devins d’humeur plus grave et dis : « Je
vois ! Je vois trois
choses : lutte, mépris, ferveur. Je vois une lutte puisque le
démon est vaincu ; je
vois du mépris parce que Dieu le méprise et qu’il sera méprisé ;
et je vois de la ferveur : il est vaincu par la Passion de notre
Seigneur Jésus Christ et par Sa mort qui fut accomplie avec tant de
ferveur et par si dur labeur ! »
IX DIEU NOUS PROTEGE TOUJOURS
PAREILLEMENT DANS LA CONSOLATION ET LA DÉSOLATION
Après
cela notre Seigneur dit : « Je
te remercie pour ton service et pour ton labeur, tout spécialement
dans ta jeunesse. »
Dieu
me montra trois degrés de béatitude, que recevra dans le ciel toute
âme qui L’aura servi avec ardeur, en quelque façon, sur la terre.
Le premier degré est le glorieux remerciement de notre Seigneur,
qu’elle recevra quand elle sera délivrée de la souffrance. Ce
remerciement est si élevé et si glorieux qu’il lui semblera en
ëtre comblé, comme s’il ne se trouvait pas d’autre béatitude.
Car il me semble que toute la peine et le labeur que pourraient
endurer tous les hommes ensemble ne sauraient mériter le
remerciement qu’en recevra un seul homme ayant servi Dieu de tout
son cœur.
Quant
au second degré : toutes les créatures bienheureuses qui sont
au ciel verront ce remerciement glorieux de notre Seigneur, et le
service qui Lui aura été rendu sera porté à la connaissance de
tous ceux qui sont au ciel.
Et
quant au troisième : neuf et délicieux comme il est reçu
alors, ainsi se prolongera-t-il sans fin. Je vis que, avec bonté et
douceur, il m’était montré ceci : que l’âge de chacun, au
ciel, sera connu et chacun récompensé pour le service qu’il aura
présenté et pour sa durée ;
et tout spécialement l’âge de ceux qui, en toute volonté et
liberté, offrent à Dieu leur jeunesse, voilà qui est
incomparablement récompensé et merveilleusement remercié.
Après
cela notre Seigneur me montra la souveraine jouissance spirituelle
qu’Il prenait en mon âme. En cette jouissance je fus remplie d’un
sentiment de sécurité inaltérable, puissamment assurée, sans
aucune frayeur. Ce sentiment était si spirituel et si dilatant que
j’étais dans la paix, le bien-être et le repos. Rien sur terre
n’aurait pu me causer de peine. Cela ne dura qu’un moment et puis
tout changea. Je fus abandonnée à moi-même, lourde, lasse de
moi-même et dégoûtée de vivre, si bien que j’avais peine à
supporter la vie. Il n’y avait plus, en mon sentiment, ni bien-être
ni réconfort, mais seulement espérance, foi et charité. Elles, je
les avais en réalité, mais bien peu en mon sentiment. Et bientôt
après, Dieu me donna à nouveau le réconfort et le repos dans
l’âme : jouissance et assurance si bienheureuses et si fortes
qu’aucune crainte, aucune tristesse, aucune souffrance, du corps ni
de l’esprit, n’auraient pu m’angoisser. Et puis, la souffrance
reparut à nouveau, en mon sentiment, et à nouveau la jouissance et
la joie, et tantôt l’une et tantôt l’autre, à plusieurs
reprises (je pourrais dire, une vingtaine de reprises). Dans les
moments de joie j’aurais pu dire avec saint Paul : « Rien
ne me séparera de l’amour du Christ » ;
et dans les moments de souffrance, j’aurais pu dire avec saint
Pierre : « Seigneur,
sauve-moi ! Je péris ».
Cette
vision me fut montrée pour m’enseigner (à ce qu’il m’en
semble) qu’il est nécessaire à tout homme d’en passer par là -
d’être parfois dans le réconfort et parfois de retomber et d’être
abandonné à soi-même. Dieu veut que nous sachions qu’Il nous
protège toujours pareillement, dans la consolation et dans la
désolation, et qu’Il nous aime autant dans la désolation que dans
la consolation. Parfois, pour le bien de son âme, un homme est
abandonné à soi-même, même s’il n’y a pas en cause de péché ;
car à ce moment-là je ne péchais pas, pour être ainsi abandonnée
à moi-même. Je ne méritais pas non plus d’avoir ce sentiment de
béatitude. Mais Dieu donne librement la consolation quand il Lui
plaît, et permet que nous soyons parfois dans la désolation, et
toutes deux viennent de Son amour. Car c’est la volonté de Dieu
que nous nous maintenions dans le réconfort de toute notre force ;
car la béatitude est durable, sans fin, tandis que la souffrance est
passagère et sera réduite à néant.
C’est
pourquoi ce n’est pas la volonté de Dieu que nous cédions aux
sentiments de souffrance, avec chagrin et lamentation, mais que nous
les dépassions tout de suite et nous maintenions dans la jouissance
éternelle du Dieu Tout-Puissant qui nous aime et nous protège.
X QUELQUE CHOSE DE LA
PASSION
Après
cela le Christ me montra quelque chose de Sa passion, un peu avant Sa
mort : je vis Sa douce Face comme si elle était sèche et
exsangue, avec la pâleur de la mort, puis devenant plus mortellement
pâle, languissante, prendre une couleur bleuâtre, la couleur de la
mort, qui devenait plus foncée à mesure que la chair devenait plus
cadavéreuse. Car toutes les souffrances que le Christ endurait dans
Son corps transparaissaient sur Sa bienheureuse Face (pour autant que
je pouvais voir) et spécialement sur Ses lèvres ;
là je voyais ces quatre couleurs, sur ces lèvres que j’avais vues
auparavant fraîches et colorées, animées, que j’avais eu plaisir
à voir. Cela faisait un pénible changement, que cette profonde
pâleur de mort. Les narines aussi changèrent sous mes yeux, et se
pincèrent. Ce dépérissement me parut aussi long que s’Il eût
été une semaine sur le point de mourir, sans cesse accablé de
souffrance.
Et
il me semblait que le dessèchement de la chair du Christ fût la
plus grande souffrance de la Passion - et l’ultime. Alors me revint
en mémoire cette parole du Christ : « J’ai
soif ». Car je vis dans
le Christ une double soif : une corporelle, une autre
spirituelle ; cette
parole m’était montrée quant à la soif corporelle. Et quant à
la soif spirituelle, elle me fut montrée ensuite, de la manière que
je dirai plus tard.
J’entendais
par soif corporelle celle que Son corps éprouvait par défaut
d’humeurs, car Sa bienheureuse chair et Ses os étaient
complètement vidés de leur sang et de leurs humeurs. Pendant
longtemps, bien longtemps, Son bienheureux corps avait été saigné
à blanc par les blessures sanglantes des clous, déchirées par le
poids de la tête et la pesanteur du corps. Le vent qui soufflait
au-dehors le desséchait aussi, et le froid le torturait plus que
toutes les autres souffrances - plus que mon cœur n’y saurait
songer. Tant de souffrances ai-je vu, que tout ce que j’en saurais
dire ou exprimer serait trop peu, car cela ne peut être exprimé, à
moins que chaque âme ne ressente en elle-même ce qui était dans le
Christ Jésus, selon ce que dit saint Paul : « Ayez
en vous les sentiments qui furent dans le Christ Jésus ».
Car bien qu’Il n’ait jamais souffert qu’une seule fois, comme
je le sais bien, cependant Il voulait me le montrer et m’emplir de
l’intelligence de Sa passion, comme je l’avais précédemment
désiré.
Ma
mère, qui était là, avec d’autres, et me regardait, leva la main
vers mon visage pour me fermer les yeux, car elle pensait que je me
mourais ou bien que je venais de mourir ;
et cela augmenta beaucoup ma tristesse. Car malgré toutes mes
souffrances, j’aurais voulu ne pas en être empêchée (je veux
dire de regarder notre Seigneur) à cause de l’amour que j’avais
pour Lui. Et d’ailleurs, durant tout ce temps que le Christ était
là, je ne souffrais plus sinon de Ses souffrances à Lui. Alors il
me sembla que je connaissais pleinement ce qu’était la souffrance
que j’avais demandée, car il me semblait que mes souffrances
surpassaient celles de toute mort corporelle. Je pensai : « Y
a-t-il, en enfer, une souffrance comme cette souffrance ? »
Et il me fut répondu en ma raison que le désespoir est pire, car
c’est une souffrance spirituelle ;
mais de souffrance corporelle, il n’en est pas de plus grande que
celle-ci. Comment pourrais-je avoir plus grande souffrance que celle
de voir souffrir Celui qui est toute ma vie, toute ma béatitude et
toute ma joie ?
Là
je sentis véritablement que j’aimais le Christ tellement plus que
moi-même que j’aurais été bien aise, me semblait-il, d’être
morte corporellement. En ceci je vis quelque chose de la compassion
de notre Dame, sainte Marie, car le Christ et elle étaient si unis
dans l’amour que la grandeur de son amour faisait la grandeur de sa
souffrance. Car autant elle L’aimait plus que tout autre, autant sa
souffrance surpassait celle de tous les autres ;
et ainsi tous Ses disciples et tous Ses véritables amis enduraient
plus grande souffrance que s’ils eussent eux-mêmes souffert la
mort corporelle. Car je suis certaine, à ce que je ressentais
moi-même personnellement, que les derniers d’entre eux L’aimaient
plus qu’ils ne s’aimaient eux-mêmes ;
là je vis une grande union entre le Christ et nous, car, lorsqu’Il
était dans la souffrance, nous étions dans la souffrance :
toutes les créatures qui pouvaient souffrir souffraient avec Lui, et
celles qui ne Le connaissaient pas souffraient en ceci : que
toutes les créatures, le soleil et la lune, refusèrent leur service
- et ainsi étaient-ils tous, pendant ce temps, livrés à la
tristesse. Ceux donc qui L’aimaient souffraient à cause de leur
amour, et ceux qui ne L’aimaient pas souffraient parce que leur
manquait l’agrément de toutes les créatures.
Pendant
ce temps, j’aurais voulu détourner les yeux de la croix, mais je
ne l’osais. Car je savais bien que tant que je fixais les yeux sur
la croix, j’étais saine et sauve. C’est pourquoi je n’aurais
pas consenti à mettre mon âme en péril, car loin de la croix rien
qui fût assuré sinon les terreurs des démons. Alors une pensée me
vint à l’esprit, comme si les mots m’en eussent été dits sur
un ton amical : « Regarde
vers le ciel, vers Son Père ! »
Alors je vis bien, avec la foi que je ressentais, que, puisqu’il
n’y avait, entre la croix et le ciel, aucun sujet d’angoisse, il
m’appartenait ou de regarder, ou autrement de répondre. Je
répondis et dis : « Je
ne puis - car Tu es mon ciel ».
Ceci, je le dis parce que je ne voulais pas - car je préférais
demeurer dans cette souffrance jusqu’au Jugement dernier plutôt
qu’aller au ciel autrement que par Lui. Car je savais bien que
Celui qui m’acheta à si grand prix me délivrerait quand Il
voudrait.
XI L’AMOUR FUT SANS
COMMENCEMENT
Ainsi
ai-je choisi Jésus pour mon ciel, au moment où je ne Le voyais que
dans la souffrance. Aucun autre ciel ne m’attirait que Jésus, qui
sera ma béatitude quand je serai là-haut. Et cela a toujours été
pour moi un réconfort : que j’aie choisi Jésus pour mon ciel
en ce moment de passion et de tristesse ;
et cela a été pour moi une leçon : que je devrai toujours
faire ainsi et ne choisir que Lui seul pour mon ciel dans la
consolation comme dans la désolation.
Je
vis donc mon Seigneur Jésus languir pendant longtemps, car l’union
de la Divinité - par amour - à l’Humanité lui donnait la force
d’endurer plus qu’aucun homme ne l’aurait pu. Je veux dire, non
seulement plus de souffrance homme ne pourrait supporter, mais aussi
dura plus d’angoisse que jamais homme au premier instant au dernier
jour.
Ni
la langue ne peut dire, ni le cœur véritablement concevoir la
souffrance que notre Seigneur endura pour nous, si l’on considère
le mérite de ce Très-Haut et glorieux Roi et ses humiliations
infamantes et sa mort douloureuse. Car Lui qui était le plus élevé
et le plus digne fut le plus totalement abaissé et le plus
absolument humilié. Mais l’amour qui Lui faisait endurer tout
ceci, autant dépasse-t-il toutes Ses souffrances que le ciel est
élevé au-dessus de la terre. Car la Passion fut une œuvre
accomplie dans le temps par l’opération de l’amour ;
mais l’amour fut sans commencement, il est, et sera toujours, sans
fin.
Tout
à coup, alors que je regardais toujours la croix, Son visage prit
une expression radieuse. Ce changement d’expression me transforma
aussi, et j’étais aussi heureuse et gaie qu’il est possible de
l’être. Alors notre Seigneur me mit en l’esprit, avec
allégresse : « Où
y a-t-il maintenant quelque sujet de souffrance ou de chagrin ? »
Et j’étais pleine d’allégresse.
XII SI JE POUVAIS SOUFFRIR
PLUS ENCORE PLUS ENCORE JE SOUFFRIRAIS
Alors
notre Seigneur me demanda : « Es-tu
bien contente que J’aie souffert pour toi »
« Oui,
bon Seigneur, dis-je. Grand merci, bon seigneur : béni
sois-Tu ! »
« Si
tu es notre Seigneur, Je suis content.
« Ce
M’est une joie,
et
une béatitude
et
une jouissance éternelle
d’avoir
un jour souffert Passion pour toi.
Car
si Je pouvais souffrir plus encore,
plus
encore Je souffrirais. »
En
ce sentiment, mon entendement fut élevé dans les cieux, et là je
vis trois cieux, et à cette vue je fus grandement émerveillée et
pensai : « J’ai
vu trois cieux et tous dans la bienheureuse Humanité du Christ ;
et aucun n’est plus, aucun n’est moins, aucun n’est plus élevé,
aucun n’est plus bas, mais ils sont tous parfaitement égaux en
béatitude. »
Pour
ce qui est du premier ciel, le Christ me montra Son Père - non sous
une apparence corporelle, mais dans ce qui Lui est propre et Son
opération. L’opération du Père, c’est ceci : Il donne
récompense à Son Fils Jésus Christ. Ce don et cette récompense
apportent tant de joie à Jésus que le Père ne pourrait Lui donner
récompense qui Lui convienne mieux. Pour ce qui est du premier ciel
- à savoir, la réjouissance du Père, qui me fut montré comme un
ciel - il n’est que béatitude. Il se complaît parfaitement en
tout ce que Lui a accompli pour notre salut ;
aussi bien Lui appartenons-nous non seulement du fait de la
Rédemption, mais encore par le don gracieux que Lui en a fait Son
Père. Nous sommes Sa béatitude. Nous sommes Sa récompense. Nous
sommes Sa gloire. Nous sommes Sa couronne. Ce que je viens de dire
constitue pour Jésus une telle béatitude qu’Il compte pour rien
Son labeur et Sa dure Passion et Sa mort cruelle et infamante.
Et
dans ces mots « Si je
pouvais souffrir plus encore, plus encore je souffrirais »,
je vis vraiment que s’Il pouvait mourir autant de fois qu’il y a
d’âmes à sauver, connue Il est mort une seule fois pour toutes,
l’amour ne Lui laisserait jamais de repos qu’Il ne l’ait fait.
Et quand Il l’aurait fait, dans Son amour Il le compterait pour
rien ; car tout ceci
n’est pour Lui que peu de chose, vu dans la lumière de Son amour.
Cela,
Il me le montra bien nettement, en disant cette parole : « Si
je pouvais souffrir plus encore » ;
il ne dit pas : « S’il
eût été nécessaire de souffrir plus encore » ;
car bien que cela ne fût pas nécessaire, s’Il avait pu souffrir
davantage, Il aurait souffert davantage. Cette œuvre et cette
opération au sujet de notre salut étaient conçues aussi bien qu’Il
pouvait les concevoir ;
elles furent réalisées aussi glorieusement que le Christ pouvait le
faire. Et là je vis une plénitude de béatitude dans le Christ ;
mais cette béatitude n’eût pas été complète si l’œuvre de
notre salut avait pu être accomplie tant soit peu mieux qu’elle
n’a été accomplie.
Et
dans ces trois mots « Ce
M’est une joie, une béatitude et une jouissance éternelle »
me furent montrés trois cieux, à savoir que : par joie,
j’entendis le bon plaisir du Père ;
par béatitude, la gloire du Fils ;
par jouissance éternelle, le Saint-Esprit. Le Père est réjoui. Le
Fils est glorifié. Le Saint-Esprit est satisfait.
Jésus
veut que nous prêtions attention à cette joie qui est dans la
bienheureuse Trinité à cause de notre salut, et que nous nous
réjouissions pareillement, avec Sa grâce, tandis que nous sommes
ici-bas. Ceci me fut montré dans cette parole : « Es-tu
bien contente ? »
Par cette autre parole (que le Christ dit) : « Si
tu es contente, Je suis content »,
Il m’en montrait la signification, comme s’Il avait dit :
« Ce M’est assez joie
et jouissance, et Je ne demande rien d’autre pour Mon labeur que
d’avoir pu te contenter. »
Ceci
me fut montré abondamment et complètement. Considérez aussi avec
sagacité la grandeur de cette parole : « Que
j’aie un jour souffert Passion pour toi »,
car en cette parole était une sublime révélation de l’amour et
de la jouissance qu’Il trouve en notre salut.
XIII VOIS, COMBIEN JE T’AI
AIMÉE !
D’un
air plein d’allégresse et de bonheur, notre Seigneur considéra
Son côté, le contempla et dit ces mots : « Vois,
combien Je t’ai aimée ! »,
comme pour dire : « Mon
enfant, si tu ne peux chercher à voir Ma Divinité, vois ici comment
J’ai permis que Mon côté soit ouvert et Mon cœur transpercé en
sorte que tout le sang et l’eau qu’il contenait s’en écoulent.
Et ceci Me donne joie et Je veux qu’il en soit de même pour toi. »
Ceci, notre Seigneur me l’a révélé pour nous rendre heureux et
joyeux.
Avec
le même air de bonheur, Il baissa les yeux vers Sa droite, me
donnant à comprendre où se tenait notre Dame au moment de la
Passion, et Il ajouta : « Veux-tu
la voir ? »
Je répondis et dis : « Oui,
bon Seigneur, grand merci, si c’est Ta volonté. »
Maintes fois je l’avais demandé dans mes prières et j’aurais
aimé la voir sous une forme corporelle. Mais je ne la vis pas ainsi.
Et Jésus, quand Il dit ces mots, m’en montra une vision
spirituelle : tout comme je l’avais vue auparavant petite et
simple, de même Il me la montra alors grande, noble et glorieuse, et
plaisant à son Dieu plus que toute créature. Ainsi veut-Il qu’on
sache que tous ceux qui trouvent en Lui leur joie doivent trouver en
elle leur joie, et dans la jouissance qu’Il a en elle et elle en
Lui. Et dans ces mots : « Veux-tu
la voir ? »
il me semblait que j’éprouvais le plus grand plaisir qu’Il pût
me faire, grâce à la vision spirituelle qu’Il m’en donna. Car
notre Seigneur ne m’a accordé aucune vision particulière, sinon
celle de notre Dame, sainte Marie, et elle, Il me l’a montrée
trois fois : la première fois, c’était au moment où elle
conçut ; la deuxième
fois, tandis qu’elle était dans la douleur au pied de la Croix ;
et la troisième fois, telle qu’elle est maintenant - dans la
jouissance, la gloire et la joie.
Après
cela notre Seigneur se montra Lui-même à moi plus glorifié que je
ne L’avais vu auparavant, à ce qu’il me semble, et dans cette
révélation il me fut enseigné que toute âme contemplative à qui
il est donné de contempler et goûter Dieu la verra elle aussi et
ira à Dieu par cette contemplation.
Et
après cet enseignement - tout intime, courtois, tout heureux et
plein de vie - à plusieurs reprises notre Seigneur me répéta :
« C’est
Moi qui suis le Très-Haut.
C’est
Moi que tu aimes.
C’est
Moi qui te réjouis.
C’est
Moi que tu sers.
C’est
après Moi que tu soupires.
C’est
Moi que tu désires.
C’est
Moi que tu gardes dans ta pensée.
C’est
Moi qui suis Tout.
C’est
Moi que la Sainte Église te prêche et t’enseignes.
C’est
Moi qui Me suis révélé à toi. »
Ces
paroles, je les dévoile, mais seulement afin que chacun, selon la
grâce d’intelligence et d’amour que Dieu lui donne, puisse les
accueillir de la manière que notre Seigneur veut pour lui.
Ensuite
notre Seigneur me mit en mémoire la soif ardente de Lui que j’avais
eue jadis, et je vis que rien n’y faisait obstacle sinon Ie péché ;
et ainsi en était-il - je le voyais - pour nous tous en général.
Et je me disais : « Que
le péché n’eût pas été, et nous serions tous purs et
semblables à notre Seigneur - tels qu’Il nous créa. »
Et donc, dans ma folie, à ce moment, je me demandais sans cesse
pourquoi la grande sagesse prévoyante de Dieu n’a pas écarté le
péché, « car alors,
me semblait-il, tout aurait été bien. »
Ce sentiment, il fallait en faire grand mépris et pourtant je m’en
faisais chagrin et affliction, sans raison ni discrétion, par excès
de fierté.
Néanmoins
Jésus, dans cette vision, me fit savoir tout ce que j’avais besoin
de savoir (je ne dis pas que je n’ai plus besoin d’enseignement,
car notre Seigneur, en me révélant ceci, m’a remise à la Sainte
Église : j’ai faim et soif, je suis pauvre, pécheresse et
fragile, et je me soumets de tout mon cœur à l’enseignement de la
Sainte Église, avec tous mes frères-chrétiens, jusqu’à la fin
de ma vie).
Jésus
me répondit par ces mots et dit : « Il
faut que le péché soit, nécessairement. »
Dans le mot « péché »,
notre Seigneur porta à mon entendement, d’une façon générale,
tout ce qui n’est pas bon : le mépris infamant et l’extrême
anéantissement qu’Il supporta pour nous durant Sa vie et à Sa
mort, et toutes les souffrances et passions de toutes Ses créatures,
spirituelles et corporelles (car nous sommes tous partiellement
anéantis et nous le serons, à la suite de notre Maître Jésus,
jusqu’à ce que nous soyons totalement purifiés, c’est-à-dire
jusqu’à ce que nous ayons totalement mortifié notre chair
mortelle et celles de nos affections intérieures qui ne sont pas
bonnes). Et la vision de ceci, avec toutes les souffrances qui ont
jamais été ou seront jamais, me fut montré un bref instant, puis
se changea promptement en réconfort. Car notre bon Seigneur ne
voulait pas que l’âme fut effrayée par cet affreux spectacle.
Mais
je ne vis pas le péché, car je savais par la foi qu’il n’a en
aucune façon de substance ni de participation à l’être, et qu’on
ne peut le connaître que par la souffrance dont il est la cause. Et
cette souffrance, c’est quelque chose qui subsiste, à mon avis,
tant qu’il dure, car elle nous purifie, et fait que nous nous
connaissions nous-mêmes et demandions pardon. Car la Passion de
notre Seigneur nous est réconfort contre tout ceci, et telle est Sa
bienheureuse volonté vis-à-vis de tous ceux qui seront sauvés. Il
réconforte promptement et doucement par Ses paroles et dit :
« Mais tout ira bien ;
et toute espèce de chose ira bien. »
Ces paroles me furent révélées avec une grande tendresse, sans
plus de reproche à l’encontre de moi-même ni d’aucun de ceux
qui seront sauvés. Il y avait donc grande vilenie de ma part à
reprocher ou demander quelque chose à Dieu à propos de mes péchés,
puisque Lui ne me reproche point d’avoir péché.
Je
vis donc comment notre Seigneur a compassion de nous à cause du
péché ; et de même
qu’auparavant, à cause de la Passion du Christ, j’étais remplie
de souffrance et compassion, de la même manière étais-je alors
remplie de quelque chose de cette compassion pour tous mes
frères-chrétiens. Et alors je m’aperçus de ceci : lorsque
la compassion pour ses frères-chrétiens jaillit naturellement d’un
homme qui vit dans la charité, c’est en lui le Christ.
XIV IL NE FAUT NOUS RÉJOUIR
QU’EN NOTRE BIENHEUREUX SAUVEUR, JÉSUS.
Mais
de ceci, vous allez prendre la mesure : considérant cet état
de choses avec grand chagrin et affliction, je dis donc à notre
Seigneur en mon entendement avec une très grande crainte :
« Ah, bon Seigneur,
comment se pourrait-il que tout aille bien, étant donné le grand
mal causé par le péché à Tes créatures ? »
Et je désirais, autant que je l’osais, obtenir une déclaration
plus claire qui puisse me tranquilliser sur ce point.
À
ceci notre Seigneur répondit avec une grande douceur, me consolant
très tendrement. Il me montra que le péché d’Adam fut le plus
grand mal qui ait jamais été fait ou sera jamais fait, jusqu’à
la fin du monde ; et
encore Il me montra que ceci est ouvertement reconnu dans toute la
Sainte Église sur la terre. Bien plus, Il m’enseigna que j’en
devais considérer la glorieuse réparation. Car cette œuvre de
réparation est plus agréable à la bienheureuse Divinité et plus
glorieuse pour le salut de l’homme - et sans comparaison - que le
péché d’Adam ne lui fut jamais pernicieux.
Ce
que désire notre bienheureux Seigneur, donc, c’est que nous
prêtions attention à Son enseignement : « Car
puisque J’ai fait tourner au bien le plus grand des maux, c’est
Ma volonté que tu apprennes par là que Je ferai tourner de même
tous les maux qui sont moindres. »
Il
m’ouvrit l’intelligence à propos des deux domaines touchés par
cette parole. Le premier concerne notre Sauveur et notre salut. Ce
bienheureux domaine, largement ouvert et bien éclairé, beau,
lumineux et riche, il est pour tous les hommes de bonne volonté, qui
sont ou qui seront. Là nous sommes invités par Dieu, et attirés,
et conseillés, et enseignés - intérieurement par le Saint-Esprit
et extérieurement par la Sainte Église - par la même grâce. C’est
là que notre Seigneur nous veut occupés, trouvant en Lui notre
réjouissance ; car Lui
se réjouit en nous. Et plus nous y prenons notre joie, avec
révérence et humilité, plus nous méritons Ses remerciements, et
plus nous nous en trouvons bien. Ainsi pouvons-nous dire, pleins de
joie : « Notre
part, c’est le Seigneur ».
L’autre
domaine nous est fermé et caché ;
à savoir, tout ce qui ne touche pas à notre salut. Car c’est le
domaine des desseins secrets de notre Seigneur. Il appartient à la
souveraine seigneurie de Dieu d’avoir en toute quiétude Ses
desseins secrets, et il appartient à Ses serviteurs, par obéissance
et révérence, de ne pas chercher à connaître Ses desseins.
Notre
Seigneur a pitié et compassion de nous, parce que certaines
créatures se mêlent tellement de cela !
Et je suis sûre que si nous savions combien nous Lui plairions et
nous soulagerions nous-mêmes en ne nous en mêlant pas, nous
cesserions de le faire. Les saints dans le ciel ne veulent rien
savoir d’autre que ce que notre Seigneur veut leur révéler ;
aussi leur charité et leur désir se règlent-ils sur la volonté de
notre Seigneur. Et ainsi devons-nous faire, et ne pas vouloir être
comme Lui. Et alors nous ne voudrons et ne désirerons que la volonté
de notre Seigneur, en tout ce qu’Il fait (car nous ne faisons qu’un
dans l’intention de Dieu).
Là
il me fut enseigné que nous ne devons nous réjouir qu’en notre
bienheureux Sauveur Jésus, et nous fier à Lui en toutes choses.
XV DIEU A PITIÉ ET
COMPASSION DE NOUS
Et
ainsi notre bon Seigneur répondit-Il à toutes les questions et
incertitudes que je pouvais avoir, disant d’une manière tout
apaisante :
« Je
veux faire que tout aille bien.
Je
vais faire que tout aille bien.
Je
puis faire que tout aille bien,
et
je sais faire que tout aille bien.
Et
tu vas voir toi-même
que
tout ira bien. »
Où
Il dit qu’Il peut, je le comprends du Père. Et où Il dit qu’Il
sait, je le comprends du Fils. Et où fi dit Je veux, je le comprends
du Saint-Esprit. Et où Il dit Je vais faire, je le comprends de
l’unité de la Sainte Trinité : trois Personnes en une seule
vérité. Et où Il dit Tu vas voir toi-même, je comprends
l’ensemble de l’humanité qui sera sauvée dans la bienheureuse
Trinité.
En
ces cinq paroles, Dieu veut que nous soyons baignés de quiétude et
de paix. Et ainsi la soif spirituelle du Christ a-t-elle une fin. Car
voilà la soif spirituelle - le désir d’amour - qui dure et durera
jusqu’à ce que nous Le voyions de nos yeux au Jour du Jugement.
Car nous qui serons sauvés et serons la joie du Christ et Sa
béatitude, sommes encore ici-bas, et y serons, jusqu’à ce Jour.
Voici donc quelle est Sa soif : une béatitude inachevée en
ceci qu’Il ne nous a pas en Lui aussi complètement qu’Il nous
aura alors.
Tout
cela me fut montré dans la révélation de compassion (car cette
soif cessera au Jour du Jugement). Oui, Il a pitié et compassion de
nous. Et Il a un désir ardent de nous avoir. Mais Sa sagesse et Son
amour ne permettent pas à la fin de venir avant l’heure la plus
favorable.
Et
dans ces mêmes cinq paroles : « Je
puis faire que tout aille bien, etc. »,
je perçois le puissant réconfort qu’il y aura dans toutes les
paroles de notre Seigneur qui sont encore à venir. Car tout comme la
bienheureuse Trinité a fait toutes choses à partir de rien, tout de
même la bienheureuse Trinité fera-t-elle tourner au bien tout ce
qui n’est point bien. C’est la volonté de Dieu que nous prêtions
grande attention à toutes les œuvres qu’Il a faites, car Il veut
que nous sachions par là tout ce qu’Il va faire. Et c’est ce
qu’Il m’a montré dans cette parole qu’Il a dite : « Et
tu vas voir toi-même que toute espèce de chose ira bien »,
et que je comprends de deux manières : d’une part, je suis
bien contente de ne pas le savoir ;
d’autre part, je suis heureuse et joyeuse parce que je vais le
savoir.
C’est
la volonté de Dieu que nous sachions, d’une façon générale, que
tout ira bien ; mais ce
n’est pas la volonté de Dieu que nous en sachions plus que ce
qu’il nous appartient de savoir pour le moment. Tel est
l’enseignement de la Sainte Église.
XVI UN RÉCONFORT CONTRE LE
PÉCHÉ
Dieu
me montra le très grand plaisir qu’Il trouve en tous ceux, hommes
et femmes, qui reçoivent avec force, humilité et respect la
prédication et l’enseignement de la Sainte Église. Car la Sainte
Église, c’est Lui. Il en est le Fondement ;
Il en est la Substance. Il est l’Enseignement et Il est
l’Enseignant. Il est la Fin. Il est le Centre vers lequel tend
toute âme fidèle ; et
Il est connu et sera connu de toute âme à qui le Saint-Esprit le
révèle.
Et
je suis sûre que tous ceux qui cherchent de cette manière
trouveront, car ils cherchent Dieu.
Tout
ce que je viens de dire, et plus encore ce que je vais dire plus
loin, est un réconfort contre le péché. Car lorsque, en premier
lieu, j’ai vu que Dieu fait tout ce qui est fait, je n’ai pas vu
le péché, et alors j’ai vu que tout va bien. Mais quand Dieu m’a
montré le péché, alors Il m’a dit que « tout
ira bien ».
Et
quand le Dieu Tout-Puissant m’eut montré l’abondance et la
plénitude de Sa bonté, j’eus envie de savoir, au sujet d’une
certaine personne que j’aimais, ce qu’il en adviendrait pour
elle. Par cette envie, je me créais à moi-même un obstacle, et en
cette occasion je ne fus pas éclairée. Mais il me fut répondu en
ma raison, comme si ç’eut été d’un ami : « Prends-le
d’une façon générale, et considère la courtoisie de notre
Seigneur Dieu lorsqu’Il te montre cela. Car on rend plus grande
gloire à Dieu en Le contemplant en tout, qu’en une chose
particulière. »
J’acquiesçai et j’appris par là qu’on rend plus grande gloire
à Dieu en sachant toutes choses en général qu’en se complaisant
en une chose particulière. Et dans la mesure où sagement j’agirais
en conformité avec cet enseignement, rien de spécial ne pourrait
m’enchanter ni aucune sorte de chose me chagriner ;
car « tout ira bien ».
Dieu
me mit en l’esprit que je pourrais pécher, et à cause de la
jouissance que j’avais à Le contempler, je ne me pressai pas de
faire attention à cette révélation, et notre Seigneur attendit
très courtoisement que je veuille bien faire attention. Alors notre
Seigneur me mit en l’esprit, avec mes péchés, le péché de tous
mes frères-chrétiens : tout cela d’une façon générale,
sans rien de particulier.
XVII JE TE GARDE EN TOUTE
SÉCURITÉ
Bien
que notre Seigneur m’eût montré que je pourrais pécher, en moi
seule je comprenais tous les hommes. À ce moment je conçus une
douce crainte, et alors notre Seigneur me répondit ainsi : « Je
te garde en toute sécurité ».
Cette parole me fut dite avec plus d’amour et d’assurance de
protection spirituelle que je ne saurais ou pourrais le dire. Car, de
même qu’il m’avait été montré précédemment que je pourrais
pécher, ainsi le réconfort me fut-il montré : assurance de
protection spirituelle pour tous mes frères-chrétiens.
Qu’est-ce
qui pourrait davantage me faire aimer mes frères-chrétiens que de
voir en Dieu qu’Il aime tous ceux qui seront sauvés comme s’ils
ne faisaient tous qu’une seule âme ?
Et
en chaque âme qui sera sauvée, il y a une volonté noble qui n’a
jamais donné son consentement au péché, et ne le donnera jamais.
Car de même qu’il y a une volonté bestiale dans la nature
inférieure de l’homme qui ne peut vouloir rien de bien, ainsi y
a-t-il une volonté noble dans la partie supérieure de l’homme qui
veut toujours le bien et qui ne peut pas plus vouloir le mal que ne
le peuvent les Personnes de la bienheureuse Trinité.
Ceci,
notre Seigneur me le montra dans la plénitude d’amour sous son
regard - maintenant tandis nous aimera quand Face bienheureuse.
Également,
Dieu me montra que le péché n’est pas un sujet de honte, mais de
gloire pour l’homme. Car en cette vision mon entendement fut élevé
dans les cieux et alors, véritablement, se présentèrent à mon
esprit David, Pierre et Paul, Thomas l’apôtre des Indes, et la
Madeleine : comme on les connaît sur la terre dans l’Église,
avec leurs péchés qui firent leur gloire (4). Et pas plus qu’ils
ne sont méprisés pour avoir péché, non plus ne le sont-ils dans
la béatitude du ciel. Car là-haut la marque du péché s’est
changée en gloire. C’est bien ainsi que notre Seigneur me les
montra, comme les exemples de tous ceux qui vont y parvenir.
Le
péché est le fouet le plus mordant dont puisse être frappée une
âme élue : avec ce fouet, il brise et broie complètement
hommes et femmes et les fait passer pour néant à leurs propres
yeux, si bien qu’il leur semble n’être digne d’autre chose que
de tomber au fond de l’enfer. Mais quand la contrition s’empare
d’un homme, par une touche du Saint-Esprit, alors son amertume est
changée en espérance du pardon de Dieu. Alors ses blessures
commencent à cicatriser et son âme à se ranimer puisqu’il est
revenu à la vie de la Sainte Église. Le Saint-Esprit le pousse à
la confession, pour dévoiler spontanément ses péchés, sans feinte
et en toute vérité, et avec grande tristesse et honte pour avoir
ainsi défiguré la belle image de Dieu. Alors il reçoit une
pénitence pour chaque péché, selon que le lui enjoint son
confesseur qui est lui-même enraciné par le Saint-Esprit dans
l’enseignement de la Sainte Église.
Par
cette médecine, il convient que toute âme pécheresse soit guérie,
et spécialement des péchés qui sont mortels en eux-mêmes. Bien
qu’elle soit guérie, ses blessures subsistent au regard de Dieu,
cependant non comme des blessures, mais comme des marques glorieuses.
Et ainsi, alors que le péché est ici-bas objet de châtiment par le
chagrin et la pénitence, il sera au contraire objet de récompense
dans le ciel par l’amour courtois de notre Seigneur Tout-Puissant
qui veut qu’aucun de ceux qui viennent là ne perde sa peine. La
récompense que nous recevrons là-haut ne sera pas petite - elle
sera élevée, magnifique et glorieuse ;
et ainsi toute honte se changera-t-elle en gloire et en surcroît de
joie. Et je suis certaine, à ce que je ressens moi-même
personnellement, que plus une âme aimante s’avise de ceci dans
l’amour bienveillant et courtois de Dieu, moins elle a de goût
pour le péché.
XVIII TOUTES CHOSES SONT
BONNES EXCEPTÉ LE PÉCHÉ
Mais
maintenant, si vous aviez envie de dire ou de penser : « Si
c’est bien vrai, alors c’est une bonne chose de pécher pour
avoir une plus grande récompense »,
prenez garde à cette suggestion et méprisez-la, car elle vient de
l’ennemi. Car l’âme qui reçoit volontiers cette suggestion ne
pourra jamais être sauve qu’elle ne s’en soit amendée, comme
d’un péché mortel. Car si toute la souffrance qui est en enfer et
au purgatoire et sur la terre, la mort et toutes les autres
souffrances, et le péché, m’étaient présentés, je choisirais
toute cette souffrance plutôt que le péché. Car le péché est si
bas, et si haïssable, qu’il ne peut être préféré à aucune
souffrance, souffrance qui n’est pas péché.
Car
toutes choses sont bonnes, excepté le péché, et aucune n’est
mauvaise, sinon le péché. Le péché n’est ni un acte ni une
affection, et quand une âme choisit de son plein gré le péché,
qui est une souffrance, comme pour être son dieu, à la fin elle
n’aura strictement que néant.
Cette
souffrance me semble la plus cruelle des souffrances de l’enfer, en
ce qu’elle ne possède pas son Dieu. Car en toutes souffrances une
âme peut posséder Dieu, excepté dans la souffrance du péché.
Et
aussi puissant et sage que soit Dieu pour sauver l’homme, c’est
ainsi qu’Il en a disposé. Car le Christ Lui-même est le fondement
de la loi chrétienne, et Il nous a enseigné à le bien en dépit du
mal. Là nous pouvons voir qu’Il est Lui-même cette charité et
fait pour nous ce qu’Il nous a enseigné à faire, car Il veut que
nous Lui soyons semblables dans l’unité d’un amour infini pour
nous-mêmes et pour nos frères-chrétiens : pas plus que Son
amour pour nous n’est brisé à cause de nos péchés, non plus ne
veut-Il que soit brisé notre amour pour nous-mêmes ou pour nos
frères-chrétiens. Mais haïssons sans feinte le péché et aimons
notre âme infiniment comme Dieu l’aime ;
car cette parole que Dieu a dite - qu’Il nous garde en toute
sécurité - est d’un infini réconfort.
XIX SUR LA PRIÈRE
Après
cela, notre Seigneur m’a accordé une révélation sur la prière.
Je vis deux conditions de la part de ceux qui prient, en accord avec
ma propre expérience. L’une est qu’ils ne veuillent rien
demander du tout qui ne soit la volonté de Dieu et ne serve à Sa
gloire. L’autre, qu’ils se mettent avec force et persévérance à
demander cette chose qui est la volonté de Dieu et Le glorifie :
voilà comment je l’ai compris d’après l’enseignement de la
Sainte Église. Car dans cette révélation notre Seigneur m’a
enseigné la même chose : à prier pour obtenir, de la largesse
de Dieu, la Foi, l’Espérance et la Charité, et nous y tenir
jusqu’à la fin de nos vies.
Et
à cette fin nous disons Pater noster, Ave et Credo, avec toute la
dévotion que Dieu veut bien nous donner. Ainsi nous prions pour tous
nos frères-chrétiens et pour toutes sortes de gens ;
car la volonté de Dieu est que nous demandions pour toutes sortes de
gens les mêmes vertus et grâces qu’il nous faut demander pour
nous-mêmes.
Néanmoins
en tout ceci bien souvent notre confiance n’est pas absolue ;
car nous ne sommes pas absolument sûrs que Dieu Tout-Puissant nous
écoute, en raison de notre indignité - à ce qu’il nous semble -
et parce que nous ne sentons absolument rien. Car souvent nous sommes
aussi arides et secs après la prière que nous l’étions
auparavant - ceci au jugement de notre sensibilité. C’est folie de
notre part, et c’est ce qui est cause de notre faiblesse, comme je
l’ai moi-même expérimenté.
C’est
tout ceci que notre Seigneur porta soudain à mon entendement ;
et, avec force et d’une manière vivante, il m’affermit contre
cette sorte de faiblesse dans la prière, disant :
« Je
suis au fondement de ta supplication.
Tout
d’abord, c’est Ma volonté que tu aies telle chose.
Puis,
Je fais que tu la veuilles.
Et
puis, Je fais que tu M’en supplies.
Et
si tu M’en supplies,
comment
pourrait-il se faire alors que tu n’obtiennes pas
cette
chose pour laquelle tu M’as supplié ? »
Et
ainsi, dans cette première affirmation, avec les trois qui suivent
ensuite, notre Seigneur me montra un puissant réconfort.
Dans
la première affirmation, où Il dit « Si
tu M’en supplies » -
là Il montre le très grand plaisir qui est le Sien et la récompense
éternelle qu’Il veut nous donner pour notre supplication. Et dans
la quatrième affirmation, où Il dit « Comment
pourrait-il se faire que tu n’obtiennes pas cette chose pour
laquelle tu M’as supplié ? »,
là Il prend le ferme engagement d’écouter nos prières (car nous
n’avons pas aussi ferme confiance que nous le devrions).
Notre
Seigneur veut et que nous priions et que nous ayons confiance de
cette manière. Son dessein est de nous affermir contre la faiblesse
dans la prière. Aussi est-ce la volonté de Dieu que nous priions,
et Il nous y incite par les paroles que je viens de rapporter. Car Il
veut que nous soyons absolument sûrs que notre prière sera
exaucée ; parce que la
prière est agréable à Dieu. La prière met l’homme en paix avec
lui-même et rend paisible et serein celui qui était auparavant dans
l’angoisse et la lutte. La prière unit l’âme à Dieu. Car bien
que l’âme soit toujours semblable à Dieu dans sa nature et sa
substance, elle en est souvent dissemblable en sa condition actuelle,
parce que l’homme a péché. La prière, elle, rend l’homme
semblable à Dieu en sa condition actuelle comme il l’est par
nature, c’est pourquoi Dieu nous enseigne à prier et à avoir
ferme confiance que nous obtiendrons ce que nous demandons. Tout ce
qui est fait le serait même si nous ne l’avions jamais demandé,
mais l’amour de Dieu est si grand qu’Il nous prend comme associés
en Ses œuvres de bonté, et donc Il nous incite à demander ce qu’il
Lui plaît de faire. Pour quelque prière ou bon vouloir que nous
aurons eu par Sa grâce, Il nous récompensera infiniment - et c’est
ce qui me fut montré en cette parole : « Si
tu M’en supplies ».
En
cette parole, Dieu me montra Son grand plaisir et Sa grande
jouissance, comme s’Il nous était grandement redevable de chaque
action bonne que nous accomplissons (bien que ce soit Lui qui
l’accomplisse), et de ce que nous Le supplions avec ferveur de
faire cette chose qui Lui est agréable. Comme s’Il disait :
« De quelle manière
pourrais-tu M’être plus agréable qu’en Me suppliant avec
ferveur, discernement et constance, de faire cela même que Je veux
faire ? »
De
cette façon, la prière opère l’union entre Dieu et l’âme d’un
homme. Car au temps où son âme est en intimité avec Dieu, l’homme
n’a pas besoin de prier, mais d’écouter avec révérence ce
qu’Il dit : ainsi, pendant tout le temps où ceci m’était
montré, je n’étais pas poussée à prier, mais à garder toujours
en l’esprit, comme un réconfort, que, lorsque nous voyons Dieu,
nous avons ce que nous désirons et alors nous n’avons pas besoin
de prier. Mais quand nous ne voyons pas Dieu, alors nous avons besoin
de prier à cause de notre fragilité, et pour nous mettre en
relation avec Jésus. Car lorsqu’une âme est tentée, troublée
par l’inquiétude et abandonnée à elle-même, alors c’est le
moment de prier et de se faire simple et souple sous la main de Dieu.
Si elle n’est pas souple, aucune espèce de prière ne pourra
rendre Dieu souple envers elle.
Car
Dieu est toujours le même en amour, mais tant que l’homme est dans
le péché il est si impuissant, si imprudent et si insensible qu’il
ne peut aimer ni Dieu ni lui-même. La plus grande de ses infirmités,
c’est son aveuglement, car il ne voit rien de tout cela. Alors le
saint amour de Dieu Tout-Puissant qui est toujours égal, lui donne
un aperçu sur lui-même. À cette vue, il pense que Dieu est irrité
contre lui à cause de ses péchés, et alors il est poussé à la
contrition, et à la confession et autres bonnes œuvres pour
éteindre la colère de Dieu, jusqu’à ce qu’il trouve la paix de
l’âme et la délicatesse de la conscience. Il lui semble
maintenant que Dieu a pardonné ses péchés, et c’est vrai. L’âme
prend conscience que Dieu a tourné vers elle Son regard, comme si
elle s’était trouvée dans la peine ou en prison, lui disant :
« Je suis content que
tu aies trouvé le repos ;
car Je t’ai toujours aimée et Je t’aime, et maintenant tu
M’aimes. »
Et
ainsi donc, par la prière (comme je l’ai déjà dit) et par les
autres bonnes œuvres qui sont d’usage, selon l’enseignement de
la Sainte Église, l’âme se trouve-t-elle unie à Dieu.
XX TU SERAS COMBLÉE DE JOIE
ET DE BÉATITUDE
Avant
cette époque, j’avais souvent un grand désir, par un don de Dieu,
d’être délivrée de ce monde et de cette vie, parce que je
voulais être avec mon Dieu dans la béatitude où j’espère
fermement, en vertu de Sa miséricorde, être pour l’éternité.
Car bien souvent je considérais le malheur qui est ici-bas et,
là-haut, le bonheur et l’existence bienheureuse. Et n’y eut-il
autre souffrance sur terre que l’absence de notre Seigneur Dieu, il
me semblait parfois que c’était plus que je n’en pourrais
supporter. Et ceci me faisait pleurer et languir ardemment. Alors
Dieu me parla ainsi à propos de la patience et de l’endurance :
« Tout
à coup
tu
seras dégagée de toute ta souffrance,
toute
ta détresse,
et
tout ton malheur ;
Tu
viendras là-haut, et tu Me posséderas pour récompense.
Tu
seras comblée de joie et de béatitude
et
tu n’auras plus aucune sorte de maladie,
aucune
sorte de désagrément,
aucune
inclination mauvaise,
Mais
toujours joie et béatitude à jamais.
Comment
pourrait-il alors t’être pénible de souffrir quelque temps,
puisque
c’est Ma volonté et Ma gloire ? »
Dans
cette affirmation : « Tout
à coup tu seras dégagée »,
je vis également comment Dieu récompense l’homme pour la patience
avec laquelle il est resté fidèle à la volonté de Dieu au temps
de son pèlerinage, et comment l’homme prolonge sa patience tout au
long de sa vie parce qu’il ne connaît pas l’heure de son trépas.
Ceci est un grand bienfait. Car si un homme connaissait son heure, il
ne garderait point patience tout au long de ce temps. Aussi Dieu
veut-Il que, tant que l’âme est unie au corps, il lui paraisse
toujours qu’elle est sur le point de lui être enlevée. Car toute
cette vie, en cette langueur qui est la nôtre ici-bas, n’est qu’un
instant. Quand nous serons tout à coup dégagés de la souffrance,
dans la béatitude, ce sera comme rien, et c’est pourquoi notre
Seigneur a dit : « Comment
pourrait-il alors t’être pénible de souffrir quelque temps,
puisque c’est Ma volonté et Ma gloire ? »
C’est
la volonté de Dieu que nous recevions Ses commandements et Ses
consolations avec autant de générosité et de force que nous le
pouvons ; et Il veut
aussi que nous acceptions notre attente et notre détresse aussi
allègrement que nous le pouvons et les comptions pour rien. Car plus
nous les prenons allègrement, moins nous en faisons de cas, par
amour, moins nous en éprouverons de peine et plus nous en serons
récompensés.
Dans
Lette bienheureuse révélation, il me fut enseigné en toute vérité
que quiconque, homme ou femme, de tout son cœur, s’en tient à
choisir Dieu durant sa vie, peut être sûr qu’il en est lui-même
choisi. Tenez-vous-en à cela en toute vérité, car en toute vérité
c’est la volonté de Dieu que nous soyons assurés, ici-bas, dans
la confiance, de la béatitude du ciel, tout autant que nous le
serons là-haut dans la certitude. Et plus nous trouverons de
jouissance et de joie en cette assurance, avec respect et humilité,
plus cela Lui plaît. Car je suis sûre que n’y eût-il eu d’autre
personne que moi à être sauvée, Dieu aurait fait tout ce qu’Il a
fait, pour moi. Et ainsi devrait penser chaque âme, reconnaissant
Celui qui l’aime, oubliant, si elle le peut, toutes les créatures,
et pensant que Dieu a fait pour elle tout ce qu’Il a fait. Et il y
a là, me semble-t-il, de quoi inciter une âme à L’aimer et à
Lui plaire et à ne rien craindre que Lui. Car c’est Sa volonté
que nous sachions que la puissance de notre ennemi est toute
verrouillée dans la main de notre Ami, et c’est pourquoi une âme
qui sait cela avec certitude ne craindra que Celui qu’elle aime, et
rangera toutes les autres craintes parmi les passions, les maladies
corporelles et les imaginations.
Donc
si un homme se trouve en telle souffrance, en tel malheur et en telle
détresse qu’il lui semble ne pouvoir absolument pas avoir la tête
ailleurs qu’en la souffrance où il se trouve, en la détresse
qu’il ressent - dès qu’il le peut, qu’il la surmonte
allègrement et la compte pour rien. Et pourquoi ?
Parce que Dieu veut être reconnu : or si nous Le reconnaissions
et L’aimions, nous prendrions patience et serions en profonde
quiétude, et nous serions contents de tout ce qu’Il fait. Et c’est
ce que notre Seigneur m’a révélé dans ces paroles : « Comment
pourrait-il t’être pénible de souffrir quelque temps, puisque
c’est Ma volonté et Ma gloire ? ».
XXI MISÉRABLE QUE JE SUIS !
Bientôt
après cela, je revins à moi et me retrouvai avec ma maladie
corporelle, comprenant que j’allais vivre. Et comme une misérable,
je m’agitais et gémissais sur les souffrances corporelles que je
ressentais, et trouvais très ennuyeux de devoir continuer à vivre.
J’étais aussi sèche et aride que si je n’avais guère eu de
réconfort auparavant, parce que je retombais dans la souffrance et
que me faisait défaut le sentiment spirituel.
Alors
un Religieux vint me voir et me demanda comment j’allais. Et je dis
que j’avais divagué toute la journée, et il rit bien fort et de
bon cœur. Je dis : « Le
crucifix qui est au pied de mon lit a saigné à flots. »
Et à ces mots, la personne dont je parle devint fort sérieuse,
s’émerveillant. Et à l’instant je fus affreusement confuse de
ma témérité et je pensai ainsi : « Cet
homme prend au sérieux la moindre de mes paroles, puisqu’il n’en
dit rien. » Et quand je
vis qu’il l’avait pris de cette manière et avec tant de
révérence, je devins vraiment très grandement confuse et j’aurais
voulu me confesser. Mais je ne pouvais en parler à un prêtre, car
je pensais : « Comment
un prêtre me croirait-il ?
Je n’ai pas cru notre Seigneur Dieu. »
Au moment où je Le voyais, j’y croyais fermement et c’était
alors ma volonté et mon intention de continuer à croire, toujours.
Mais comme une folle, j’avais laissé la vision me sortir de
l’esprit, misérable que je suis. C’était un grand péché, un
grand manque d’amour filial, que d’avoir - contrariée de
ressentir la souffrance corporelle - si sottement laissé échapper
pour un moment le réconfort de toute cette bienheureuse révélation
de notre Seigneur.
Par
là vous pouvez voir ce que je vaux laissée à moi-même. Mais notre
Seigneur si courtois ne voulut pas m’y abandonner. Je restai
étendue jusqu’à la nuit, me confiant en Sa miséricorde, et puis
je m’endormis.
À
peine endormie, il me sembla que le démon me saisissait à la gorge
et voulait m’étrangler ;
mais il ne le pouvait. À demi-morte, je m’éveillai de mon
sommeil. Les personnes qui m’entouraient s’en aperçurent et
baignèrent mes tempes ;
et mon cœur commença à se réconforter. Bientôt une fumée légère
entra par la porte, avec une grande chaleur et une odeur infecte. Je
dis : « Benedicite
! Dominus - Est-ce que tout brûle ici ? »
Et je pensais que c’était un feu matériel qui allait nous brûler
et nous consumer. Je demandai aux personnes qui m’entouraient si
elles remarquaient une mauvaise odeur ;
non, elles ne remarquaient rien. Je dis : « Dieu
soit béni ! »,
comprenant bien alors que c’était le démon qui était venu me
tourmenter. Et une fois encore je reçus ce que notre Seigneur
m’avait montré ce même jour avec toute la foi de la Sainte Église
(car cela ne faisait qu’un pour moi) et m’y réfugiai comme en
mon réconfort. Et très bientôt tout s’évanouit et je me
retrouvai en grande paix et repos, sans maladie de corps ni frayeur
de conscience.
XXII EN NOUS IL A SA DEMEURE
LA PLUS INTIME
Alors
je restai tranquille, éveillée ;
et notre Seigneur ouvrit les yeux de mon esprit et me montra mon âme
au milieu de mon cœur. Je vis mon âme aussi vaste que si elle était
un royaume, et d’après ce que j’y vis, il me sembla que c’était
une Cité glorieuse. Au milieu de cette Cité siège notre Seigneur,
vrai Dieu et vrai homme - magnifique en Sa personne et de haute
stature - le glorieux, le Très-Haut Seigneur ;
et je Le vis en majesté, revêtu de gloire. Il siège au centre même
de l’âme, en paix et repos, et régit et conduit le ciel et la
terre et tout ce qui existe. L’Humanité, avec la Divinité, se
tient là en repos et la Divinité régit et dirige sans aucun
intermédiaire ni affairement ;
et mon âme est bienheureusement possédée par la Divinité qui est
Souveraine-Puissance, Souveraine-Sagesse, Souveraine-Bonté.
La
place que Jésus occupe dans notre âme, Il ne l’abandonnera
jamais, éternellement ;
car en nous I1 trouve Sa demeure la plus intime, celle où Il éprouve
le plus de plaisir à résider.
C’était
une vision délicieuse, c’était aussi une vision apaisante,
puisqu’il en est ainsi dans la réalité éternellement. Cette
manière de voir les choses tandis que nous sommes ici-bas est très
agréable à Dieu et d’un très grand profit pour nous : quand
l’âme contemple ceci, cette vision la rend semblable à Celui
qu’elle contemple et l’unit à Lui dans le repos et la paix. Et
ce fut pour moi une joie particulière et une béatitude que de Le
voir assis ; car le voir
ainsi siéger me rendait certaine qu’Il y résiderait à jamais. Et
je reconnus vraiment que c’était Lui qui m’avait tout montré
auparavant.
Quand
j’eus contemplé ceci avec la plus grande attention, alors notre
Seigneur me révéla des paroles, très suavement, sans bruit de voix
ni mouvement de lèvres, comme Il l’avait fait auparavant, et dit
bien calmement :
« Sache-le
bien : ce ne sont pas des divagations que tu as vues
aujourd’hui. Mais recueille-le, crois-le et tiens-t’en à cela,
et tu ne seras pas vaincue. »
Ces
derniers mots m’étaient dits pour m’apprendre avec une certitude
absolue que c’est notre Seigneur Jésus qui me montrait tout cela.
Car exactement comme dans la première parole que notre Seigneur me
révéla, concernant Sa bienheureuse Passion : « Avec
cela le démon est vaincu »,
ainsi me dit-il, en cette dernière parole, avec une certitude
absolue : « Tu ne
seras pas vaincue ». Et
cet enseignement, avec ce qu’il a de vrai réconfort, il est pour
tous mes frères-chrétiens en général, comme je l’ai déjà
dit ; telle est la
volonté de Dieu. Cette parole : « Tu
ne seras pas vaincue »
était dite très clairement et très fortement, comme assurance et
réconfort contre toutes les tribulations qui peuvent survenir. Il
n’a point dit : « Tu
ne seras pas tourmentée ;
tu ne seras pas éprouvée ;
tu ne seras pas angoissée ».
Mais Il a dit : « Tu
ne seras pas vaincue ».
Dieu
veut que nous prêtions grande attention à cette parole et que nous
ayons toujours une ferme assurance, dans la consolation comme dans la
désolation. Car Il nous aime et se réjouit en nous, et ainsi
veut-Il que nous L’aimions et nous réjouissions en Lui - et que
nous ayons une ferme confiance en Lui. « Et
tout ira bien. »
Bientôt
après, tout fut fini et je ne vis plus rien.
XXIII TOUJOURS IL ASPIRE A
POSSÉDER NOTRE AMOUR
Après
cela, le démon revint avec sa chaleur et sa puanteur et il me rendit
très agitée : la puanteur était si abominable et si pénible,
et la chaleur corporelle si effroyable et accablante. J’entendais
aussi parler et se chamailler comme s’il se fût agi de deux
personnes (et toutes deux, à mon avis, se chamaillaient en chœur,
avec la plus grande animation, comme si elles eussent tenu un
parlement) ; tout était
marmonné à voix basse, et je ne comprenais pas ce qu’elles
disaient. Et tout ceci était pour me pousser au désespoir, me
semblait-il, mais je me confiais en Dieu avec ferveur et me
réconfortais en m’adressant des discours, comme je l’aurais fait
pour toute autre personne qui eût été ainsi accablée.
Il
me semblait que cette agitation ne pouvait être comparée à quelque
agitation corporelle. Les yeux de mon corps, je les fixai sur ce même
crucifix où j’avais vu auparavant mon réconfort ;
ma langue, je l’occupai avec des propos sur la Passion du Christ et
à répéter les vérités de la Sainte Église ;
et mon cœur, je l’attachai à Dieu de toute la confiance et de
toute la force qui étaient en moi. Et je pensai en moi-même :
« Te voilà maintenant
bien agitée. Si dorénavant tu voulais t’agiter toujours autant
pour te garder du péché, ce serait une souveraine et bonne
occupation. » Car je le
crois véritablement, étant sauve du péché, je serais sauve de
tous les démons de l’enfer et des ennemis de mon âme.
Ils
me tinrent ainsi occupée toute la nuit et le lendemain jusqu’à ce
qu’il soit à peu près l’heure de Prime. Alors, en un instant,
ils furent tous partis et disparus, et il n’en resta rien, sinon la
puanteur qui dura encore un peu. Et je les méprisai. Ainsi ai-je été
délivrée par la vertu de la Passion du Christ, « car
avec ceci le démon est vaincu »,
comme le Christ me l’avait dit précédemment.
Ah,
misérable péché !
Qu’est-ce que tu es ?
Tu
es un néant.
Car
j’ai vu que Dieu est tout ;
toi,
je ne t’ai point vu.
Et
quand j’ai vu que Dieu a créé toute chose, je ne t’ai pas vu.
Et
quand j’ai vu que Dieu est en toutes choses, je ne t’ai pas vu.
Et
quand j’ai vu que Dieu fait tout ce qui est fait,
les
petites choses et les grandes,
je
ne t’ai pas vu.
Et
quand j’ai vu notre Seigneur,
siégeant
en notre âme,
si
glorieusement,
aimer
et chérir, régir et gouverner tout ce qu’Il a créé,
toi,
je ne t’ai point vu.
Je
suis donc certaine que tu es un néant.
Et
tous ceux qui t’aiment et se complaisent en toi, te suivent,
et
librement mettent leur fin en toi,
Je
suis certaine qu’ils seront, comme toi, réduits à néant ;
Éternellement
ils seront confondus.
Que
Dieu nous protège tous contre toi.
Ainsi
soit-il, pour l’amour de Dieu.
Qu’est-ce
qu’être misérable ?
Je vais le dire comme cela m’a été enseigné par révélation de
Dieu. La misère, c’est toute chose qui n’est pas bonne :
l’aveuglement spirituel qui nous précipita dans notre premier
péché, et tout ce qui découle de cette misère, passions et
souffrances, spirituelles ou corporelles, et tout ce qui - sur terre
ou partout ailleurs - n’est pas bon.
Et
si là-dessus on me demande : « Qu’en
est-il de nous ? »,
je réponds à cela : « Si
se trouvait écarté de nous tout ce qui n’est pas bon, nous
serions bons. Quand la misère est écartée de nous, Dieu et l’âme
ne font qu’un, et Dieu et l’homme ne font qu’un. »
Toute
chose sur terre nous sépare-t-elle donc de Dieu ?
Je réponds et déclare : « Ce
qui nous est utile, voilà ce qui est bon ;
ce qui doit périr, voilà ce qui est misère ;
et quand l’homme y attache son cœur autrement que de cette
manière, voilà le péché. »
Et du moment qu’un homme ou une femme aime le péché (s’il y en
a de tels), il se trouve dans une souffrance qui surpasse toutes les
souffrances. Lorsqu’il n’aime pas le péché, mais le hait, et
qu’il aime Dieu, tout va bien ;
et celui qui véritablement agit ainsi, bien que parfois il pèche
par faiblesse ou ignorance, il ne faute pas pourtant en sa volonté
parce qu’il veut avec force se relever et contempler Dieu qu’il
aime de toute sa volonté. Dieu les a créés (c’est-à-dire de
tels hommes et de telles femmes), car Il veut être aimé de celui ou
celle qui a péché ;
mais Lui, toujours Il aime et toujours Il aspire à notre amour. Et
nous, quand, avec force et sagesse, nous aimons Jésus, nous sommes
en paix.
Tout
ce bienheureux enseignement de notre Seigneur Dieu me fut montré de
trois manières, comme je l’ai déjà dit. C’est-à-dire :
par vision corporelle, et par des paroles formées en mon
entendement, et par vision spirituelle. Pour ce qui est de la vision
corporelle, j’ai dit ce que j’ai vu, aussi exactement que je
puis. Et pour ce qui est des paroles formées, je les ai dites
exactement comme notre Seigneur me les a révélées. Et pour ce qui
est de la vision spirituelle, j’en ai dit quelque chose, mais je ne
puis jamais la dire complètement. Et c’est pourquoi je suis
poussée à parler davantage de cette vision spirituelle, autant que
Dieu veut m’en donner la grâce.
XXIV L’AMOUR CHANGE POUR
NOUS EN DOUCEUR LA PUISSANCE ET LA SAGESSE
Dieu
me montra deux sortes de maladies que nous avons, dont Il veut que
nous soyons guéris. L’une est l’impatience, car nous supportons
avec peine notre labeur et notre souffrance ;
l’autre est le désespoir ou crainte, comme je vais le dire plus
loin. Ces deux maladies sont ce qui nous accable et nous tourmente le
plus (selon ce que m’a montré notre Seigneur) et ce qu’Il désire
le plus voir guéri. Je parle de ces hommes et de ces femmes qui
haussent le péché pour l’amour de Dieu et se disposent à faire
la volonté de Dieu. Quand il en est ainsi, ces deux péchés secrets
sont ceux qui nous obsèdent le plus. C’est donc la volonté de
Dieu qu’ils soient reconnus, car alors nous les refuserons comme
nous refusons les autres péchés.
Alors,
avec beaucoup de douceur, notre Seigneur me montra la patience qu’Il
eut pendant sa dure Passion, et aussi la joie et la jouissance qu’Il
trouvait en cette Passion, par amour. Ceci, Il l’a fait pour nous
montrer que nous devons porter joyeusement et tranquillement nos
souffrances - car c’est une grande satisfaction pour Lui, et un
profit infini pour nous.
La
raison pour laquelle nous sommes accablés par nos souffrances, c’est
que nous méconnaissons l’Amour. Bien que les Personnes de la
bienheureuse Trinité soient toutes égales en qualité, l’Amour me
fut montré surtout en ce qu’il est le plus proche de nous tous. Et
c’est à le reconnaître que nous sommes le plus aveugles. Car
beaucoup d’hommes et de femmes croient que Dieu est Toute-Puissance
et peut tout faire ; et
qu’Il est Toute-Sagesse et sait tout faire ;
mais qu’Il soit Tout-Amour et veuille tout faire - là ils
s’arrêtent court. Et cette méconnaissance est ce qui gêne le
plus les cœurs épris de Dieu. Car lorsqu’ils commencent à haïr
le péché et à amender leur vie selon les ordonnances de la Sainte
Egli-se, il leur reste encore une crainte qui les pousse à se
regarder eux-mêmes et leurs péchés passés. Et ils prennent cela
pour de l’humilité, mais c’est un abominable aveuglement et une
faiblesse que nous sommes impuissants à mépriser. Pourtant si
réellement nous la reconnaissions, nous la rejetterions
immédiatement comme nous le faisons de tout autre péché que nous
reconnaissons : car elle vient de l’ennemi et elle va contre
la vérité.
Car
parmi tous les attributs propres de la bienheureuse Trinité, c’est
la volonté de Dieu que nous ayons la plus grande confiance en Son
affection et en Son amour ;
car l’amour change pour nous en douceur la Puissance et la Sagesse.
Et de même que dans Sa courtoisie Dieu oublie nos péchés du moment
que nous nous en repentons, ainsi veut-Il que nous aussi oubliions
nos péchés et nos craintes inquiètes.
XXV À JAMAIS DIEU VEUT QUE
NOUS SOYONS PLEINS D’ASSURANCE DANS L’AMOUR
Car
je vis quatre sortes de crainte.
L’une
est la crainte d’effroi, qui fond soudain sur un homme, à cause de
sa fragilité. Cette crainte est bonne, car elle aide à purifier
l’homme comme le fait la maladie corporelle ou toute autre
souffrance où le péché n’a pas de part ;
toutes ces souffrances aident l’homme quand on les supporte avec
patience.
La
seconde est la crainte du châtiment, par laquelle l’homme est tiré
et réveillé du sommeil du péché. Car un homme qui est
profondément endormi dans le péché n’est pas capable, pendant ce
temps, de recevoir la douce consolation du Saint-Esprit, jusqu’à
ce qu’il ait conçu cette crainte de la mort corporelle et du feu
du purgatoire. Cette crainte le pousse à demander à Dieu réconfort
et miséricorde, et ainsi cette crainte l’aide à approcher Dieu,
et le rend capable de se repentir sous l’effet du bienheureux
enseignement du Saint-Esprit.
La
troisième est la crainte inquiète. Bien qu’elle soit peu de chose
en elle-même, elle est une des formes du désespoir (si l’on
reconnaissait la vérité). Car je suis certaine que Dieu hait toutes
les craintes inquiètes et veut que nous les chassions loin de nous
par la connaissance de la Vie véritable.
La
quatrième est la crainte révérencielle. Il n’y a aucune crainte
qui plaise à Dieu, excepté la crainte révérencielle, et celle-ci
est toute suave et douce en raison de la grandeur de notre amour.
Pourtant la crainte révérencielle et l’amour ne sont pas une
seule et même chose : ils diffèrent dans leurs propriétés et
leurs opérations, mais l’un ne peut aller sans l’autre. Je suis
donc certaine que celui qui aime, craint, bien qu’il puisse en être
seulement très peu conscient.
Toutes
les craintes qui se présentent à nous, autres que la crainte
révérencielle, même si elles se présentent sous couleur de
sainteté, n’en sont point en réalité, et voici à quoi on peut
les reconnaître, à savoir : cette crainte révérencielle,
plus elle est présente, plus elle attendrit et réconforte, réjouit
et repose l’âme ; la
fausse crainte, elle, tourmente l’âme, l’inquiète et la
trouble. Alors voici le remède : les reconnaître l’une et
l’autre, et repousser la fausse crainte, exactement comme nous le
ferions d’un mauvais esprit qui se montrerait sous l’apparence
d’un bon ange. Exactement comme un esprit mauvais, quand même il
se manifeste sous l’aspect et l’apparence d’un bon ange - bien
que, d’abord, il se présente avec un langage séduisant et fasse
du beau travail - cependant tourmente, inquiète et trouble la
personne à laquelle il s’adresse, lui fait obstacle et la laisse
dans l’inquiétude. Et plus cet esprit converse avec l’âme, plus
il la tourmente et moins l’âme est en paix. C’est donc la
volonté de Dieu, et notre propre profit, que nous sachions les
discerner.
Car
Dieu veut que nous soyons toujours pleins d’assurance dans l’amour
et paisibles et tranquilles, comme Il l’est envers nous. Tel Il est
envers nous, tels I1 veut que nous soyons envers nous-mêmes et
envers nos frères-chrétiens. Amen.
Explicit
Julienne de Norwich
CATHERINE DE GÊNES
Un florilège établi sur la
traduction de Pierre Debongnie, La
Grande Dame du Pur Amour, Sainte Catherine de Gênes,
Desclée de Brouwer, 1960.
Livre de la Vie admirable de la Bienheureuse Catherine de Gênes
(choix)
CHAPITRE PREMIER
[…]
Quand
elle eut environ treize ans lui vint le désir d’entrer en
religion. Elle s’efforça autant qu’elle put, par l’intermédiaire
de son confesseur, d’entrer dans un monastère d’exacte
observance et de piété appelé Notre-Dame des Grâces en la cité
de Gênes, où elle avait une sœur moniale.
Plus
tard, vers ses seize ans, ses parents la marièrent à messire Julien
Adorno, d’une noble maison génoise. Malgré ses répugnances, elle
y consentit, par l’obéissance sans détour et la révérence
qu’elle avait à ses parents. Mais la bonté divine, pour empêcher
que cette âme élue plaçât son amour en choses terrestres et
charnelles, permit qu’il lui fût donné un mari de caractère très
opposé au sien. Il la fit tant souffrir que cette vie lui fut une
charge très lourde, dix années durant. De conduite fort dissolue,
il dissipa tout ce qu’elle avait, si bien qu’ils se trouvèrent
ruinés.
Au
bout de ces dix ans, Catherine fut appelée de Dieu et par lui
convertie en un moment de façon admirable, comme on le dira
ci-après. Auparavant dans les trois mois qui précédèrent sa
conversion, il lui survint une très grande tristesse d’esprit, un
dégoût profond de toutes les choses de ce monde, qui lui faisait
fuir la compagnie. Elle éprouvait une si profonde tristesse qu’elle
était insupportable à elle-même, ne sachant ce qu’elle voulait.
Les cinq dernières de ces dix années dont on vient de parler, elle
s’était adonnée aux occupations extérieures, recherchant les
plaisirs et vanités du monde, comme font généralement les dames.
C’était pour trouver quelque soulagement à cette vie si dure,
parce que les cinq années précédentes elle avait tant souffert de
cette tristesse dont il a été question, qu’elle n’y trouvait
pas de remède.
Quoiqu’elle
cherchât maintenant des distractions extérieures, cette tristesse
du cœur, loin de diminuer, ne faisait qu’augmenter, tant lui était
insupportable la conduite de son mari. Ce fut au point que se
trouvant un jour dans l’église Saint-Benoît c’était
précisément la veille de la fête du saint - elle lui dit, dans
l’extrémité de sa douleur :
Saint
Benoît, priez Dieu qu’il me tienne trois mois au lit, malade.
Elle
parlait ainsi comme une désespérée, ne sachant plus que faire,
dans le tourment d’esprit et de cœur où elle se trouvait.
CHAPITRE II
Le
jour après la fête de saint Benoît, dame Catherine sur les
instances de sa sœur moniale, alla pour se confesser au confesseur
de ce monastère. Ce n’est point qu’elle eût goût de se
confesser, mais sa sœur lui avait dit : « Va
au moins te recommander à lui, parce que c’est un bon religieux »
- et de fait, c’était un saint homme. Tout d’un coup à peine
agenouillée devant lui, elle reçut au cœur la blessure d’un
immense amour de Dieu, avec une si claire vue de ses misères et de
ses défauts, et aussi de la bonté divine, qu’elle en fut pour
tomber à terre. Ensuite de ce sentiment de l’immense amour de Dieu
et des offenses qu’elle avait faites à ce Dieu de douceur, elle
fut tirée avec tant de force hors des misères du monde, par un
mouvement tout purifié de son cœur, qu’elle resta comme hors
d’elle-même. Sous cette impression elle criait en son cœur avec
un amour enflammé :
Plus
de monde ! plus de
péché !
En
ce moment si elle avait possédé mille mondes, elle les eût tous
rejetés.
Par
cette flamme d’amour brûlant qu’elle ressentait, le doux
Seigneur imprima dans cette âme et lui infusa en un moment par sa
grâce toute perfection. Il la purgea donc de toute affection
terrestre, il l’illumina de sa divine lumière, en lui faisant voir
intérieurement sa douce bonté, et enfin il se l’unit totalement,
la changeant et la transformant en soi par vraie union de bonne
volonté et l’embrasement total de son brûlant amour.
[…]
Tous
ces jours, ses paroles n’étaient autre chose que des soupirs si
véhéments que c’était merveille. Elle avait un extrême
brisement de cœur pour les offenses faites à une si grande bonté ;
si une force miraculeuse ne l’eût soutenue, elle eût expiré et
son cœur eût éclaté.
Mais
le Seigneur voulut augmenter encore dans cette âme l’ardeur
profonde de son amour et la douleur de ses péchés. Il se montra en
esprit avec la croix sur l’épaule, tout ruisselant de sang, au
point que la maison lui paraissait pleine des ruisseaux de ce sang.
Elle voyait comment ce sang fut répandu tout entier par amour. Cela
lui alluma au cœur un tel feu qu’elle en était hors d’elle-même
et paraissait comme folle, par la violence de l’amour et de la
douleur qu’elle ressentait.
[…]
Néanmoins
voulant satisfaire à la justice, il la fit passer par la voie de la
pénitence satisfactoire. Cette voie, qui fut contrition, lumière et
conversion, ne dura pas plus que quatorze mois.
Après
qu’elle eut satisfait, sa vie antérieure lui fut tirée de
l’esprit, de sorte qu’elle ne vit plus même une étincelle de
ses péchés passés, comme s’ils avaient tous été jetés au fond
de la mer.
Dans
cet appel susdit, c’est-à-dire, au moment qu’elle fut blessée
d’amour aux pieds du confesseur, il lui parut être tirée aux
pieds de Notre-Seigneur Jésus-Christ et elle vit en esprit toutes
les grâces, les voies et les moyens par quoi le Seigneur, par pur
amour, l’amenait à la conversion. Elle resta dans cette lumière
un peu plus d’une année, jusqu’après avoir satisfait à sa
conscience par voie de contrition, confession et satisfaction.
Elle
se sentit ensuite tirée plus haut par le Crucifié et vit une voie
plus douce, toute faite des innombrables secrets de l’amour qui la
sanctifiait et la consumait d’amour, au point qu’elle était
souvent tirée hors d’elle-même. Dans cette grande soif
intérieure, de haine contre elle-même et de contrition pénétrante,
elle frottait souvent la langue sur le sol. Si véhémentes étaient
la douleur de la contrition et la suavité de l’amour qu’elle ne
savait pas bien quoi faire. Il lui semblait ainsi soulager son cœur
tourmenté de douleur sans mesure et de suave ardeur.
Elle
resta ainsi trois années ou un peu plus dans ces violences
continuelles d’amour et de douleur, avec des rayons si pénétrants
et si brûlants qu’ils lui consumaient le cœur.
[…]
CHAPITRE III
[…]
Seigneur,
ce n’est pas pour ces douceurs que je veux vous suivre, mais
uniquement par seul amour.
[…]
Une
nuit, elle rêva pendant son sommeil que le jour suivant elle ne
pourrait communier. À son réveil elle se trouva des larmes qui lui
jaillissaient des yeux, et elle s’en étonna, car elle était très
dure aux larmes ;
c’était que le feu de l’amour allumait en elle un tel désir de
cet aliment que s’en croyant privée, il lui semblât impossible de
le supporter.
Mais
s’il arrivait qu’elle ne pût le recevoir par les moyens
ordinaires, elle se gardait en patience et en abandon disant à son
Seigneur :
Si
tu le veux, il me sera donné.
[…]
Elle
disait encore que si elle eût vu toute la cour céleste vêtue de
même manière de sorte qu’il n’y eût pas de différence de
vêtement entre Dieu et les anges, néanmoins l’amour qu’elle
avait au cœur aurait reconnu Dieu comme le chien reconnaît son
maître, et même bien plus vite et avec moins de peine, parce que
l’amour qui est Dieu même, instantanément et sans intermédiaire
découvre sa fin et son repos suprême.
[…]
CHAPITRE IV
Quelque
temps après sa conversion, - c’était le jour de l’Annonciation
de Notre-Dame - son Amour lui parla intérieurement, lui signifiant
sa volonté qu’elle aurait à faire le carême en lui tenant
compagnie au désert. Elle commença dès lors à ne plus pouvoir
manger, au point qu’elle resta jusqu’à Pâques sans nourriture
corporelle. Pendant les trois jours de fête elle eut faculté de
manger, puis cela lui fut enlevé pour autant de jours que dure le
carême. Ceux-ci achevés, elle pu se remettre à manger comme les
autres sans aucune résistance de l’estomac. Elle passa de cette
façon sans rien prendre vingt-trois carêmes et autant d’avents.
Tout au plus il lui arrivait de boire de fois à autre un verre d’un
mélange d’eau, de vinaigre et de sel pilé. Quand elle buvait
cette mixture, il lui semblait la jeter sur une pierre chauffée à
rouge qui aussitôt la consumait, à cause du grand feu qui la
brûlait intérieurement. Chose extraordinaire et stupéfiante, car
il n’y a pas d’estomac, si sain fût-il, qui pourrait supporter,
surtout sans rien absorber de solide, pareil breuvage. Mais elle
disait en ressentir une telle douceur à l’estomac, provenant du
feu de son cœur, qu’en prenant cette potion si amère, elle avait
le sentiment de soulager son corps.
Cette
impuissance à rien prendre lui donna d’abord beaucoup
d’inquiétude, car elle n’en savait pas la cause et elle
craignait toujours qu’il s’y glissât quelque tromperie. Elle se
forçait donc à manger, dans la pensée que la nature le réclamait.
Mais à peine avait-elle la nourriture à l’estomac qu’elle ne
pouvait la retenir. Sous l’empire du même souci, elle se remettait
à manger, mais chaque fois elle était contrainte de tout rejeter,
et cela lui paraissait à elle et aux autres de la maison un
phénomène inexplicable.
[…]
Ceux
de la maison et aussi les autres qui la connaissaient, s’étonnaient
beaucoup qu’elle restait ainsi sans manger, mais elle-même n’en
faisait aucun cas et disait :
Si
nous voulions estimer à leur vrai prix les œuvres de Dieu, nous
devrions regarder aux choses intérieures plutôt qu’à
l’extérieur. Mon jeûne est une œuvre divine sans rien de ma
volonté. Je n’ai donc pas à m’enorgueillir et nous ne devons
pas l’admirer, puisque pour Dieu c’est comme rien. La vraie
lumière fait voir et comprendre qu’on ne doit pas regarder à ce
qui sort de Dieu pour notre nécessité et pour sa gloire, mais
uniquement au pur amour qui fait agir envers nous sa Majesté. Et
l’âme voyant que les œuvres de cet amour sont si nettes et si
pures, car l’amour ne regarde à aucun bien que nous puissions lui
faire, il faut qu’elle se mette aussi à l’aimer d’amour pur
sans s’arrêter à aucune grâce particulière qu’elle en
pourrait recevoir ; il
faut qu’elle le regarde lui seul et pour lui seul, car il est digne
d’être aimé lui seul, sans aucun intermédiaire qui soit de l’âme
ou du corps, comme sans mesure.
[…]
CHAPITRE
V
Les
quatre premières années après qu’elle eut reçu du Seigneur la
douce blessure, elle fit de grandes pénitences au point de mortifier
complètement tous ses penchants. Tout d’abord, dès qu’elle
voyait sa nature désirer quelque chose, aussitôt elle le lui
enlevait, et ce que la nature avait en horreur, elle le lui faisait
prendre. Elle portait de rudes cilices, ne mangeait pas de chair, ni
rien qui lui fut appétissant, jamais de fruits ni frais ni secs.
Comme elle était de nature gracieuse et aimable, elle se faisait en
ce point grande force et violence. Ainsi quand ses proches la
visitaient et voulaient s’entretenir avec elle, elle ne leur
parlait point, hormis ce qui était strictement indispensable, sans
souci d’elle-même ni d’autrui, afin de se vaincre. Si quelqu’un
s’en étonnait, elle n’en avait cure.
Elle
usait aussi de grande austérité dans le dormir, en glissant sous
elle des objets pointus.
Le
feu qu’elle portait intérieurement était si fort qu’elle ne
prenait aucun soin des choses extérieures dont son corps pouvait
avoir besoin, et cependant elle ne négligeât rien des occupations
nécessaires.
Je
n’ai pas le sentiment de posséder ni âme, ni corps, ni cœur, ni
volonté, ni goût, ni rien autre chose, hormis le pur amour.
La
résistance à ses inclinations allait si loin qu’elle ne tenait
compte ni d’elle-même ni des autres. Remarquait-elle que sa nature
désirât quelque chose, tout aussitôt elle lui opposait une
résistance fermement résolue, et désormais elle n’en avait plus
souci. Quand sa nature éprouvait de fortes répugnances à certaines
choses, comme par exemple sanie, charogne et pourriture et semblables
choses qui soulèvent le cœur, à l’instant elle les mettait en
bouche, en mangeait ou en buvait ;
par la suite elle n’y avait plus de répugnance, et par ce moyen
elle tuait ses penchants.
Elle
allait les yeux baissés vers le sol sans regarder personne en face.
Dans
les quatre premières années de sa conversion, elle demeurait chaque
jour six heures en oraison. Si quelquefois la partie sensible en
avait assez, elle était à ce point soumise à l’esprit qu’elle
n’avait pas envie de lui résister.
En
ces années-là, elle était à ce point remplie de sentiment
intérieur qu’elle pouvait à peine parler et si bas qu’on
l’entendait à peine. La plus grande partie du temps, elle
paraissait hébétée, sans parler, sans ouïr, sans goût, sans
intérêt pour quoi que ce soit au monde, sans prendre garde à rien.
Elle était si absorbée à l’intérieur qu’elle semblait morte à
toute chose extérieure.
Elle
était aussi très soumise à tout le monde, toujours cherchant à
faire toute chose qui fût contre sa volonté ;
de telle façon qu’elle était toujours inclinée à faire la
volonté d’autrui plutôt que la sienne propre.
[…]
En
la voyant faire tant et de si grandes mortifications dans tous ses
sens, on lui demandait quelquefois : « Pourquoi
faites-vous cela ? »
Elle
répondait :
Je
ne sais, mais je me sens tirée intérieurement à le faire et je n’y
sens nulle résistance, et je crois que Dieu le veut ainsi. Mais il
ne souffre pas que je m’arrête à rien de déterminé.
[…]
CHAPITRE VI
Au
terme de ces quatre années dont il a été question, il lui fut
donné un esprit net, libre et rempli de Dieu, à ce point qu’il
était fermé à toute autre chose. Quand elle assistait aux
prédications ou à la messe, elle était tellement occupée de ce
sentiment intérieur qu’elle ne voyait ni entendait ce qui se
disait ou se faisait hors d’elle.
[…]
D’autre
part, dans le dessein d’éviter ces suavités, elle se forçait à
rester davantage en compagnie, autant qu’il lui était possible, et
elle disait à son Seigneur :
Je
ne veux pas ce qui procède de toi, c’est toi seul que je veux, ô
doux Amour.
Elle
voulait aimer Dieu sans âme et sans corps, c’est-à-dire, sans
qu’ils pussent trouver leur nourriture, d’un amour droit, pur et
sincère. Mais parce qu’elle voulait se garder de ces consolations,
le Seigneur lui en donnait davantage. À la fin Dieu enracina si
fortement et si profondément le pur amour dans cet esprit purifié,
qu’elle accoutuma de dire :
Dès
que j’ai commencé à l’aimer, jamais l’amour ne m’a manqué,
mais il est allé toujours croissant,
et
il grandit toujours jusqu’à la fin dans l’intime de son cœur.
La cause en était dans la vue chaque jour plus claire de la droiture
et de la pureté de son doux Amour qui opérait en elle de si grands
effets.
[…]
L’Amour
lui dit un jour à l’esprit : « Ma
fille, observe les trois règles que voici : ne jamais dire :
je veux, je ne veux pas. — Ne jamais dire : mien ;
tu diras toujours : nôtre. — Ne jamais t’excuser, sois
prompte à t’accuser. »
Il
lui dit encore : « Quand
tu réciteras le Pater, prends pour fondement le fiat
voluntas tua, c’est-à-dire, ta volonté se fasse en toute
chose, dans l’âme, le corps, les fils, parents, amis, les biens et
toute autre chose qui puisse te toucher, et en bien et en mal. De
l’Ave Maria prends Jésus ;
qu’il te soit toujours fixé au cœur, et il te sera un doux guide,
un bouclier au cours de cette vie et en toutes tes nécessités. Du
reste de l’Écriture prend pour ton soutien ce mot : Amour.
Avec lui tu iras toujours droite, nette, légère, attentive et
soigneuse, toujours prête, illuminée, sans erreur et sans guide ni
aide d’autre créature, parce que l’amour n’a pas besoin
d’aide, il suffit pour accomplir toute chose sans peur et sans
effort. Le martyre même lui paraît doux. On ne saurait expliquer
fût-ce la plus petite étincelle de la puissance de l’amour et de
ses effets. Finalement cet amour consumera en toi toutes les
inclinations et les sentiments de l’âme et du corps, de toutes les
choses de cette vie. »
[…]
Si
elle avait à faire quelque chose pour elle-même, les mains lui
tombaient d’impuissance et elle disait en pleurant :
O
mon Dieu, mon Amour, je n’en peux plus.
Elle
s’asseyait, ses sens l’abandonnaient, comme si elle était morte.
Cela lui arrivait plus ou moins souvent, selon la plénitude de son
esprit purifié.
Faisant
allusion à cela, elle disait un jour qu’elle n’éprouvait plus
aucun sentiment hormis cette plénitude de Dieu son amour […].
CHAPITRE VII
Quand
elle éprouvait et avait cette suavité spirituelle si puissante et
ce sentiment si absorbant qui l’empêchaient d’agir et de se
servir des sens, alors elle disait à son humanité :
Es-tu
contente d’être ainsi nourrie ?
L’humanité
répondait oui et qu’elle laisserait pour ce goût surnaturel tout
autre qu’elle pourrait acquérir en cette vie.
[…]
De
là vient que lorsqu’elle voyait des morts ou entendait des offices
ou des messes pour les défunts, ou encore le glas funèbre, on
voyait l’humanité s’en réjouir. Il lui semblait qu’elle s’en
allait contempler cette vérité qu’elle ressentait dans son cœur.
Son humanité eût préféré mourir que vivre dans une telle
aliénation intérieure et dans la privation de ce qui aurait pu lui
donner quelque aliment et quelque réconfort. Elle en était réduite
à ce point qu’il ne lui était donné aucun soulagement, sinon
quand elle dormait. Il lui semblait à ce moment sortir de prison,
parce qu’elle n’était plus si absorbée dans cette continuelle
attention à Dieu.
Le
désir de la mort lui dura deux années environ, pendant lesquelles
son esprit en était sans cesse en quête et disait :
O.
mort cruelle, pourquoi me laisses-tu à l’écart quand j’ai de
toi une telle faim ?
Ce
désir était sans pourquoi ni comment, et la tenait sans répit
jusqu’au moment de sa communion quotidienne. Quand elle l’éprouvait
elle disait à la mort :
O.
douce mort, suave, gracieuse, belle, forte, riche, digne.
Elle
ajoutait beaucoup d’autres qualificatifs d’honneur et de dignité,
autant qu’elle en savait. Elle poursuivait :
Je
te trouve, à mort, un seul défaut, c’est que tu es trop avare à
qui soupire après toi, et trop prompte à qui te fuit. Je vois
cependant que tu fais toute chose selon la disposition divine, en
quoi ne peut se trouver aucun défaut. Ce sont nos penchants
désordonnés qui ne s’accordent pas avec toi. S’ils étaient
bien dirigés, nous serions tout abandonnés en silence au vouloir de
Dieu, comme la mort à faire ce que Dieu ordonne et nous arriverions
à ce point que nous n’aurions plus de choix volontaire ni de vie
ni de mort, comme si nous étions déjà au tombeau.
Mais,
disait-elle, si elle avait pu faire un choix, c’est la mort qui lui
eût semblé préférable, puisque grâce à elle l’âme n’a plus
à craindre de faire chose qui mette obstacle à son pur amour.
[…]
Elle
disait : Une âme qui aime véritablement Dieu, si elle est
entraînée à la perfection de l’amour, comme elle se voit
emprisonnée dans le monde et le corps, si Dieu ne la soutenait par
sa Providence, la vie corporelle lui serait un enfer, parce qu’elle
empêche d’atteindre la fin pour laquelle elle a été créée.
[…]
CHAPITRE VIII
Dès
sa conversion elle s’occupa activement de bonnes œuvres. Elle
recherchait les pauvres dans la ville, engagée à cette fin par les
dames du bureau de la miséricorde qui étaient chargées de cette
œuvre. Elles la fournissaient d’argent et de provisions pour le
soulagement de ces pauvres, conformément à la coutume de la cité.
Avec grand zèle Catherine s’acquittait de tout ce qui lui était
confié. Elle portait secours aux malades et aux pauvres, elle
nettoyait le mieux possible leurs ordures et leurs saletés.
[…]
Mais
elle se donnait à sa tâche de telle manière que tout le soin
qu’elle y apportait ne lui enlevait jamais le sentiment de Dieu son
doux amour, ni d’autre part, quelle que fût cette occupation
intérieure, jamais rien ne fit défaut à l’hôpital. Tout le
monde voyait en cela quelque chose de miraculeux. Il paraissait
impossible, en effet, qu’une personne si occupée à des affaires
extérieures pu ressentir sans interruption un tel goût divin dans
son intérieur, comme d’un autre côté, qu’une personne
engloutie à ce point dans le feu de l’amour divin se pût occuper
d’affaires, avoir la tête à tout sans défaillance, au point de
n’oublier jamais rien de ce qu’elle avait à faire.
Chose
non moins admirable : elle eut pendant de nombreuses années la
charge des dépenses et mania des sommes considérables appartenant à
l’hôpital ; jamais
cependant il ne manqua un denier aux comptes qu’elle rendait.
Quoiqu’elle eût consacré toute son activité au service de
l’hôpital, jamais elle ne voulut employer à son usage et pour son
entretien la moindre chose appartenant à l’hôpital.
[…]
CHAPITRE IX
La
bienheureuse avait une si merveilleuse connaissance d’elle-même
que cela paraissait presque incroyable à des intelligences humaines.
[…]
C’est
en cet état d’élévation qu’elle disait :
S’il
était possible de subir pour l’amour de Dieu autant de tourments
qu’en ont souffert tous les martyrs, et en plus l’enfer, -
prétendre par là satisfaire à sa justice, serait en quelque sorte
faire injure à ce Dieu, en comparaison de l’amour et de la bonté
qu’il eut en nous créant, en nous créant de nouveau, en nous
appelant par vocation particulière.
Elle
ajoutait :
C’est
pourquoi je vois clairement que s’il y a en moi, ou en les autres
créatures ou dans les saints quelque chose de bien, ceci dépend, en
vérité, de Dieu uniquement ;
si je fais quelque chose de mal, je vois que c’est moi seule qui le
fais et que je n’en peux rejeter la faute sur le démon ni sur
aucune autre créature, mais l’attribuer seulement à ma propre
volonté, à mes penchants, à ma superbe, à mon amour-propre, à ma
sensualité et autres semblables mouvements pervers. Si Dieu ne
m’aidait, jamais je ne ferais quoi que ce soit de bon. En agissant
mal je me vois pire que Lucifer. Tout cela m’apparaît avec une
telle évidence que si tous les anges venaient me dire qu’il y a
quelque bien en moi, je ne les croirais pas. Car je vois clairement
que tout bien est en Dieu seul et qu’en moi, sans la grâce divine,
il n’y a pas autre chose que péché.
[…]
Elle
disait aussi :
En
définitive, qu’une personne puisse parler des choses de Dieu, en
avoir le goût, l’intelligence, la mémoire ou le désir, elle
n’est pas encore au but. Ce sont là, à vrai dire, des voies et
moyens pour y conduire, mais la créature ne peut rien savoir hors ce
que Dieu lui donne de jour en jour, elle ne peut rien saisir de plus.
En conséquence, qu’elle reste en paix en tout point où elle est
menée. Si donc la créature savait les degrés que Dieu veut lui
donner en cette vie, elle ne s’apaiserait jamais, mais elle aurait
une impatience déterminée et un désir véhément d’avoir bien
vite ce dernier degré de perfection que Dieu a disposé de lui
accorder. Elle serait comme dans un enfer par le furieux et brûlant
désir d’y atteindre.
Et
disait cette âme sainte et dévote, brûlée d’amour divin déjà
dès le début de sa conversion :
Seigneur
je te veux tout entier, parce que je vois en ta lumière éclatante
et claire que jamais l’amour ne s’apaise qu’il ne soit arrivé
à la dernière perfection. O. doux Seigneur, si je voyais que tu me
manquerais seulement d’une étincelle, certainement je ne pourrais
vivre.
Elle
disait encore :
En
y prenant garde par intervalles, je m’apercevais que l’amour dont
j’aimais mon doux Amour grandissait de jour en jour. Et chaque fois
il me semblait que l’amour avait atteint toute la plénitude qu’il
pouvait réaliser. L’amour est ainsi fait qu’il ne peut
apercevoir aucune imperfection si minime soit-elle. Mais, ensuite,
avec le temps ayant acquis une vue plus claire, je reconnaissais
avoir eu beaucoup d’imperfections.
Dans
ses propos cette sainte créature employait souvent ces mots :
Douceur
de Dieu, Netteté de Dieu, Bonté de Dieu, Pureté de Dieu,
avec
d’autres belles expressions de même genre. Elle disait aussi :
Je
vois sans mes yeux, je comprends sans mon intelligence, j’éprouve
sans aucun sentiment, je goûte sans goût ;
je n’ai ni forme, ni mesure, de façon que sans voir je vois une
telle activité et une vigueur toute divine, à côté de quoi tous
ces mots de perfection, de netteté, de pureté, que j’employais
d’abord, me paraissent maintenant mensonges et contes en présence
de la vérité et de la droiture (divines).
Finalement
je ne puis même plus dire : Dieu mien, tout mien, toute chose
est mienne (étant donné que tout ce qui est à Dieu me paraît être
à moi). Il m’est devenu impossible d’employer pareilles
expressions pour quoi que ce soit au ciel ou en terre et je reste
ainsi toute muette et perdue en Dieu.
Je
ne puis voir aucun bien ni aucune béatitude en aucune créature, à
moins que cette créature ne soit totalement annihilée en elle-même
et en tout, et tellement submergée en Dieu que Dieu seul demeure
dans la créature, et la créature en Dieu. Voilà toute la béatitude
que peuvent posséder les bienheureux. Et néanmoins ils ne la
possèdent pas. Je veux dire qu’ils l’ont dans la mesure où ils
sont annihilés en eux-mêmes et revêtus de Dieu, mais pour autant
qu’ils sont dans leur être propre, de façon que certains d’entre
eux puissent dire : « Moi
je suis heureux », ils
ne l’ont pas.
[…]
CHAPITRE X
La
vaine gloire ne pouvait pénétrer en son esprit, parce qu’elle
possédait la vérité. Elle désespérait d’elle-même et plaçait
par suite toute sa confiance en Dieu seul son très doux amour à qui
elle s’abandonnait âme et corps, lui disant :
Seigneur
fais de moi tout ce que tu veux.
Elle
parlait ainsi avec la ferme assurance qu’il ne l’abandonnerait
jamais…
[…]
Je
ne voudrais pas voir qu’il me soit jamais attribué à moi-même un
seul acte méritoire, même si l’on ajoutait l’assurance de ne
plus jamais commettre de fautes et d’être sauvée, parce que la
vue d’un tel acte me serait comme un enfer. Et quand à mon salut,
avoir fait toute seule et par moi un seul acte qui, en tant que mien,
aiderait à mon salut en dehors de la grâce divine, ce serait pire
qu’un démon, car ce serait vouloir dérober à Dieu ce qui est à
lui.
[…]
Elle
disait :
Il
est impossible que la créature, en tant qu’elle est créature et
sans la grâce divine, puisse faire quoi que ce soit de méritoire.
Cela n’appartient qu’à la seule grâce qui est Dieu. Il suffit
que la grâce soit toujours prête à sanctifier tout ce qu’opère
la créature dès qu’elle n’est pas en péché mortel. De la
sorte personne ne peut alléguer qu’il lui est impossible de se
sauver. Il suffit de vouloir faire le bien et laisser le mal,
c’est-à-dire le péché. […]
[…]
Pour
conclure, elle disait :
Si
je pouvais trouver, par impossible, quelque bien dans une créature
quelconque, je le lui enlèverais de force pour tout remettre à
Dieu.
Elle
ne voulait pas que personne pût penser qu’il y ait quelque chose
de bon, hormis en Dieu. […]
CHAPITRE XI
[…]
Elle
disait :
La
pureté de la conscience ne peut supporter rien, Dieu seul excepté,
qui est pur, sans tache et simple. De tout le reste, c’est-à-dire
de quelque mal, je ne puis supporter rien, pas même la plus petite
étincelle. Cela ne se peut comprendre ni savoir, sinon de qui en
fait l’expérience.
C’est
pourquoi elle avait toujours à la bouche par habitude ce mot de
netteté. Il y avait aussi dans son langage une netteté, une pureté
admirables.
[…]
Je
vois clairement, de l’œil intérieur, que ce Dieu de douceur aime
de pur amour toutes ses créatures.
Il
n’a de haine pour rien, le péché seul excepté. Celui-ci lui est
opposé à un degré qui ne se peut mesurer ni imaginer. Je dis que
Dieu aime de si parfait amour ses créatures qu’il ne se trouve pas
et ne se trouvera jamais une intelligence si angélique qu’elle en
puisse comprendre la moindre étincelle. Et si Dieu voulait faire
qu’une âme le puisse comprendre, il faudrait d’abord qu’il lui
fasse un corps immortel. En effet, par notre nature cela ne se pourra
jamais comprendre.
Il
est impossible par conséquent que Dieu et le péché, si petit
soit-il, se trouvent ensemble. Un tel obstacle empêche l’âme de
recevoir sa glorification, de même qu’un petit rien que tu aurais
dans l’œil t’empêche de voir le soleil.
En
conséquence cette âme qui veut et qui doit être en cette vie
gardée du péché, et dans l’autre glorifiée par Dieu, il faut
qu’elle soit nette, pure et simple, et que de sa volonté rien ne
lui reste dont elle ne soit entièrement purifiée par contrition,
confession et satisfaction. Car nos actions sont toutes imparfaites,
voire fautives en tant qu’elles sont nôtres.
Aussi
voyant ces choses comme elles sont à la pleine clarté de l’œil
intérieur, il me faut vivre sans moi-même, puisque l’Amour m’a
fait connaître à moi-même ce que je suis. Je me connais de telle
façon que je ne puis plus être trompée. J’ai abandonné mon moi.
Je n’en puis faire aucun cas sinon comme d’un démon et pire
encore, si on peut dire. Quand Dieu donne cette lumière à l’âme,
à cette lumière elle voit si clairement cette vérité qu’elle ne
peut ni ne veut plus agir avec ce moi qui souille toujours toute
chose et trouble l’eau claire, je veux dire la grâce de Dieu.
Alors elle s’offre et se remet toute à lui, et le Seigneur prend
possession de sa créature, la remplit de lui-même à l’intérieur
et à l’extérieur, à tel point qu’elle ne peut plus agir sinon
autant et de la façon que le veut ce doux Amour. Par l’effet de
cette union avec Dieu, l’âme ne lui résiste en rien et ne fait
plus d’œuvres que toutes pures, nettes, droites, qui sont suaves,
douces et délectables. Dieu leur a enlevé toute difficulté. […]
Je
vois en Dieu une telle conformité à la créature raisonnable que si
le démon pouvait sortir de ce vêtement de péché, au même instant
Dieu se l’unirait, et il ferait ce que le démon voulait se
procurer lui-même, - mais ce serait par participation à sa bonté.
Je dis la même chose de l’homme. Enlève-lui le péché des
épaules et puis laisse faire à la douceur divine. Il apparaît
clairement que Dieu semble n’avoir autre chose à faire sinon de
vouloir s’unir à nous, au point que par tant d’appels pleins
d’amour, il semble risquer de forcer le libre arbitre. Plus l’homme
s’approche de Dieu, mieux il voit qu’il en est ainsi, de sorte
que je ne sais pas comment l’homme peut vivre s’il voit cela.
CHAPITRE XII
… je
suis presque forcée de dire que ce doux Seigneur paraît être notre
esclave. Si l’homme pouvait voir quel soin Dieu a de l’âme, sans
savoir autre chose, il serait stupéfait en lui-même, et serait
confondu en considérant que ce Dieu de gloire, en qui est toute
l’essence des êtres visibles et invisibles, a tant de souci de sa
créature. Et nous, de qui il s’agit, pour profit ou dommage, nous
n’en avons cure.
[…]
Et
si la mer était toute de feu, vite, vite il s’y engloutirait
jusqu’au fond pour éviter ce péché, et il refuserait d’en
sortir jamais s’il savait qu’en sortant il verrait en soi un seul
péché.
Tout
cela paraîtra fort à beaucoup et il en est ainsi. Mais à cette âme
ces choses furent montrées comme elles sont en vérité, aussi cette
image lui paraissait-elle faible 1. Et elle disait :
[…]
Je
vois le moi de l’homme si opposé et si rebelle à Dieu qu’il ne
peut l’amener à sa volonté pour ainsi dire que par des leurres.
Il faut lui promettre plus qu’il ne doit laisser et lui en donner
quelque avant-goût dès cette vie. Dieu agit ainsi parce qu’il
voit l’âme si attachée aux choses visibles que jamais elle ne
lâcherait un si elle ne voyait quatre à prendre. Et avec tout cela
elle cherche continuellement à se dérober, si Dieu ne la retenait à
tout instant par quelque grâce intérieure et extérieure ;
sans quoi l’homme, à cause de son instinct pervers, ne se pourrait
conserver. Il est travaillé par le levain du péché originel et du
péché actuel ;
continuellement nos sens par un attrait inné penchent vers les
choses terrestres. Comme messire Adam voulut faire sa volonté contre
celle de Dieu, ainsi devons-nous prendre pour objet de notre volonté
celle de Dieu, qui renverse et détruise notre propre vouloir. Mais
puisque de nous-mêmes nous ne savons ni ne pouvons détruire cette
volonté propre, à cause de notre penchant mauvais et de notre
amour-propre, il sera fort utile de nous soumettre pour l’amour de
Dieu à quelque créature, pour accomplir purement et droitement la
volonté d’autrui plutôt que la nôtre. Plus on se soumet pour
l’amour de Dieu, plus on sera libéré de cette peste maligne de la
volonté propre. […]
Parce
que Dieu voit cela mieux que nous, il y compatit tellement qu’il ne
cesse jamais de nous envoyer quelque bonne inspiration pour nous en
libérer. Il ne force pas pour cela notre libre arbitre, mais il
l’incline par ses nombreux cheminements d’amour.
Aussi
l’âme qui ouvre son intelligence et voit le grand soin que Dieu a
d’elle, est forcée de dire : O mon Dieu, il me semble que tu
n’as d’autre affaire que de t’occuper de moi. Que suis-je, moi,
pour que tu aies tant de soin de moi ?
[…]
CHAPITRE XIII
J’ai
eu, disait-elle, une vue qui m’a comblée. Il me fut montré en
Dieu la source vive de la bonté. Dieu était d’abord tout en lui
seul, sans participation d’aucune créature. Je vis ensuite qu’il
se mit à se communiquer à la créature. Il créa cette compagnie
angélique, de si grande beauté, pour qu’elle jouît de sa gloire
ineffable. Il n’exigeait d’eux autre chose sinon de se
reconnaître créatures faites par sa bonté suprême et que leur
être procédait tout entier de Dieu, sans qui toute chose se résout
en un pur néant. De l’âme, il faut dire la même chose. Elle
aussi a été créée et faite immortelle en vue de cette béatitude.
[…]
Aussi
personne ne doit s’étonner de ce que je dis. Je comprends que je
ne puis plus vivre davantage avec moi-même, il me faut vivre sans
moi, c’est-à-dire sans aucun mouvement personnel de volonté,
d’intelligence ni de mémoire. Dès lors, que je parle, chemine,
marche ou m’arrête, dorme ou mange, que je fasse quoi que ce soit
comme en moi-même et par principe personnel, je n’en sais rien et
n’en ai nul sentiment, et ces choses sont plus éloignées de moi,
c’est-à-dire de l’intime de mon cœur, que le ciel n’est
distant de la terre. Si l’une quelconque de ces choses pouvait de
quelque manière pénétrer en moi et me donner la satisfaction
qu’elles procurent d’habitude, certainement j’en éprouverais
dans l’intime de moi-même un tourment intolérable. Il me
semblerait revenir en arrière de ce qui doit être consumé, comme
il m’a été montré. De cette manière toutes les inclinations
naturelles tant de l’âme que du corps vont se consumant.
Je
comprends ainsi que tout ce qui est nôtre doit être détruit de
façon qu’il n’en reste rien.
[…]
CHAPITRE XIV
[…]
Mais
l’amour pur et net ne peut vouloir de Dieu aucune chose, pour bonne
qu’elle puisse être, qui ait nom participation. C’est qu’il
veut ce Dieu tout entier, tout pur, sans mélange, immense, tel qu’il
est. S’il ne lui manquait qu’une toute petite parcelle, il ne
pourrait se contenter, mais il se croirait plutôt en enfer. Voilà
pourquoi je dis que je ne veux pas d’amour créé, c’est-à-dire
d’un amour qu’on puisse goûter, comprendre, dont on puisse se
réjouir. Je ne veux pas, dis-je, d’un amour qui passe par la voie
de l’intelligence, de la mémoire ou de la volonté. Le pur amour,
en effet, est au-dessus de tout cela. Il dépasse tout et s’écrie :
Moi je n’aurai de cesse que je ne sois serré et enfermé dans
cette divine poitrine où se perdent toutes les formes créées et se
perdant elles-mêmes, deviennent divines. De nulle autre façon ne
peut se contenter l’amour pur, vrai et net.
J’ai
donc décidé, tant que je vivrai de dire toujours au monde : à
l’extérieur fais de moi ce que tu veux, mais à l’intime
laisse-moi, car je ne puis, je ne veux et je ne voudrais qu’il soit
en mon pouvoir de vouloir occuper mon intérieur d’autre chose que
ce Dieu seul qui l’a saisi et l’a enfermé en soi, si bien qu’il
ne veut ouvrir à personne. Sache que la force qu’il déploie ici
est aussi grande que sa toute-puissance. Il ne fait autre chose que
de consumer cette humanité, sa créature, au-dedans et au-dehors.
Quand elle sera toute consumée, ils sortiront tous deux de ce corps.
et ainsi unis ils monteront à la patrie. En mon intérieur je ne
puis voir que lui puisque je n’y laisse entrer nul autre et moi
moins encore que les autres, parce que c’est à moi que je suis le
plus ennemi.
Il
m’arrive cependant et il est parfois nécessaire de désigner ce
moi, selon l’usage du monde qui ne sait parler d’autre manière ;
mais quand je me nomme ou suis nommée par d’autres, je dis en
moi-même : Mon moi est Dieu, je n’en connais pas d’autre,
hors mon Dieu lui-même.
De même quand je parle de l’être. Chaque chose qui a l’existence
la tient par communication de la souveraine essence de Dieu. Mais
l’amour pur et net ne peut s’arrêter à voir cette communication
comme sortie de Dieu et qui soit en elle comme créature, à la façon
des autres créatures qui participent plus ou moins à Dieu. Le vrai
amour ne peut supporter de ressembler ainsi aux autres créatures,
mais avec un grand élan d’amour il dit : Mon être est Dieu,
non par simple participation, mais par vraie transformation et
annihilation de l’être propre.
[…]
De
là vient que, quand il le peut, Dieu attire à lui le libre arbitre
de l’homme par des artifices suaves ;
s’il y réussit, il le met dans la direction voulue pour le
conduire à l’annihilation de son être propre.
Ainsi
c’est en Dieu qu’est mon être, mon moi, ma force, mon bonheur,
mon bien, ma joie. Ce mien, que je viens de prononcer, je le présente
comme mien, parce que je ne puis m’exprimer autrement, mais au fait
je ne sais ce que c’est que ce moi, ce mien, cette joie, ce bien,
cette force, cette fermeté, ni encore ce bonheur. Je ne puis tourner
les yeux sur rien ni au ciel ni sur terre. Si cependant je prononce
quelques paroles qui sentent l’humilité, ou la spiritualité,
au-dedans de moi je ne sais et ne sens rien, mais j’ai honte de
dire tant de mots si peu conformes à la réalité et à ce que
j’éprouve en moi.
Je
vois clairement qu’en vérité l’homme se trompe en ce monde, en
s’occupant de ces choses qui ne sont pas et en leur donnant de la
valeur. Et par suite il ne regarde ni n’estime ce qui en vérité
est.
Écoute
ce que dit à ce propos frère Jacopone dans une de ses laudes qui
débute : « Ô
amour de la pauvreté. »
Il dit ainsi :
« Ce
que tu vois n’est pas,
tant
est grand ce qui est.
La
superbe est au ciel
et
l’humilité se damne. »
Il
dit : ce qui se voit, c’est-à-dire toutes les choses
visibles qui sont créées ne sont pas, elles n’ont pas l’être
véritable, tant est grand celui qui est, Dieu, en qui est tout être
vrai. La superbe est au ciel, c’est-à-dire la vraie
grandeur est au ciel, et sur terre, l’humilité se damne,
c’est-à-dire l’affection placée en ces choses créées qui sont
basses et viles, n’ayant pas en soi l’être véritable.
[…]
À
cet homme superbe Dieu dit :
Ce
que tu vois n’est pas,
Tant
est grand ce qui est.
C’est-à-dire :
aucune chose n’a l’être sinon par union à l’être de Dieu. Ce
qui se voit n’est pas, parce que l’être de l’homme ne peut en
vérité être appelé « être »,
mais plutôt « perte
d’être », puisqu’il
ne participe pas de droit à l’être unique de Dieu.
[…]
Puisque
l’homme est d’une si grande dignité de nature par son âme, et
fait pour de grandes choses, quand il se tourne vers des choses
finies, c’est alors qu’il s’humilie et qu’il avilit la
dignité de sa nature. Plus il descend, plus il s’avilit en
s’éloignant de l’être infini avec lequel il a si grande
conformité de nature. Et parce qu’il s’est humilié en choses de
ce genre, il (Jacopone) dit :
Se
damne l’humilité.
[…]
En
vérité notre esprit est créé pour aimer et jouir, et c’est ce
qu’il va cherchant par toutes choses. Il ne trouvera jamais
d’apaisement dans les choses temporelles, et cependant il va
espérant toujours de l’y trouver. Finalement il se trompe
lui-même ; il perd le
temps si précieux qui lui est assigné pour chercher Dieu le
souverain Bien ; c’est
en lui qu’il trouverait le vrai amour et la sainte jouissance qui
l’assouviraient et le rendraient heureux.
[…]
À
ce propos je me rappelle ce possédé à qui un religieux commanda de
lui dire ce qu’il était. Il cria d’une voix forte : « Je
suis ce malheureux privé d’amour. »
Il le disait d’une voix si pitoyable et si pénétrante, qu’il me
remua tout entière de compassion intime, tant je le comprenais en
l’entendant dire : privation d’amour.
CHAPITRE XV
[…]
Dieu
a fait l’homme en vue du bonheur, avec tant d’amour qu’on ne
peut l’imaginer. Il lui fournit tous les moyens utiles, il le fait
avec un amour, une pureté, une rectitude infinis. De tout ce qui est
nécessaire, il ne le laisse manquer si peu que ce soit, si grands
soient les péchés commis. Il ne cesse jamais de lui envoyer toutes
les inspirations, avertissements et châtiments utiles pour le
conduire à ce degré de bonheur pour lequel son amour brûlant l’a
créé.
[…]
CHAPITRE XVI
[…]
Le
mal, je suis bien sûre qu’il est tout entier de moi, mais du bien
je n’en puis faire aucun de moi-même, puisque le néant ne peut
rien faire de soi.
[…]
Elle
disait :
Je
ne veux parler de moi ni en bien ni en mal, de peur que mon propre
moi ne s’estime être quelque chose.
[…]
Mais
quand tu entends parler de toi en mauvaise part, rappelle-toi qu’on
n’en pourra dire autant, à beaucoup près, que la réalité vraie.
Bien plus, tu n’es pas digne d’être nommée, même en mal, comme
si tu valais qu’on prenne garde à toi.
On
voyait à cela que toute sa confiance était en Dieu. Elle y était
si fortement appuyée, avec une telle assurance qu’il n’était
plus, pour ainsi dire, question de foi. Elle se voyait plus assurée
dans les mains de Dieu son amour, en qui elle avait placé toute sa
confiance, à qui elle avait donné tout le gouvernement d’elle-même,
en se blotissant sous le manteau de sa sollicitude et de sa
providence, que si elle s’était vue en possession actuelle de tout
bien, de tout avantage et de tout bonheur qu’on puisse désirer ou
imaginer de posséder en ce monde.
[…]
C’est
pourquoi j’ai prié Dieu qu’il ne me permette ni de me réjouir
intérieurement ni de me plaindre de quoi que ce soit de créé, afin
que ce mauvais moi ne me voie jamais jeter une seule larme. Je l’ai
encore prié de s’emparer de tout mon libre arbitre, de telle
manière qu’il ne puisse vouloir ce que je veux, mais uniquement ce
qui lui plaît. J’ai obtenu tout cela de sa clémence.
[…]
Sache
encore que je te méprise à tel point que j’aimerais mieux être
sans toi damnée en enfer que par ton moyen posséder Dieu tout
entier en moi. C’est qu’il est impossible à une âme pure de
souffrir entre Dieu et elle aucun intermédiaire. C’est uniquement
tout entier qu’elle le veut, et comme il est, pur et net. Comment
donc supporterait-elle un intermédiaire aussi détestable qui
pourrait sans droit se glorifier d’une si grande chose ?
Quoique cela soit impossible, je me sens néanmoins, rien qu’à en
parler, toute remuée d’horreur qu’une telle chose puisse
seulement se penser.
Mon
moi se voyant enfin réduit à un tel sort, ne sut plus que
répondre ; il se retira
tout à fait de ma présence et n’osa plus répliquer.
[…]
Mais
comme je voyais que Dieu le tenait toujours en bride, sa vue ne me
donnait aucun ennui, ni souci ni travail ni aucune impatience, mais
plutôt le contraire. Qui aime la justice est satisfait que les
voleurs soient pendus
[…]
Il
m’apparaît avec évidence que si je devais redouter quelque chose,
ce serait ce moi parce que je le vois si mauvais ;
mais d’un autre côté le voyant aux mains de Dieu, à qui je
m’abandonnais en toute confiance, je n’en eus plus jamais peur ;
je n’y pensais même plus, je n’en tenais aucun compte, comme si
je n’avais rien à faire avec lui.
[…]
CHAPITRE XVII
Cette
sainte âme disait :
Quand
Dieu veut disposer une âme, pourvu qu’elle lui réponde avec son
libre arbitre en se remettant tout entière entre ses mains, il la
conduit à toute perfection. C’est ainsi qu’il fit à une âme.
Celle-ci, dès qu’elle eut reçu de lui sa disposition interne ne
fit plus jamais sa volonté propre ;
elle restait toujours en son secret intérieur, attentive à la
volonté de Dieu. Elle la sentait imprimée en son esprit et en avait
une telle assurance qu’elle disait parfois à Dieu : « Pour
tout ce que je penserai, dirai et ferai, j’ai confiance en toi que
tu ne me laisseras pas faillir. »
En
cette âme l’intelligence fut ainsi disposée qu’elle ne
chercherait jamais à comprendre quoi que ce soit au ciel ni sur
terre, ni même les opérations spirituelles qui la concernaient
elle-même. Elle agit ainsi de façon que jamais plus elle ne chercha
rien en soi ni en autrui.
Tu
pourrais ici poser une question et dire : A quoi donc
s’appliquait l’activité de l’intelligence ?
Je réponds que toutes les puissances de l’âme étaient
continuellement actives en Dieu. Quand il y avait quelque chose à
faire, à ce moment même qu’il fallait l’accomplir, il lui était
donné à connaître ce qu’elle devait faire, et aussitôt après
la porte se refermait.
Quant
à la mémoire, elle n’aurait pu l’expliquer davantage, parce que
rien ne lui restait, comme si elle était sans capacité de se
souvenir ni de comprendre. Cela ne se produisait pas en forme de
discours humain. Comme elle était toute en acte, elle voyait et
agissait du même coup. On se rendait compte facilement que c’était
Dieu qui agissait, tandis qu’elle restait tellement absorbée
qu’elle n’avait ni temps ni lieu, ni volonté ni liberté de se
tourner d’un autre côté que celui où Dieu subitement la
tournait. Elle ne pouvait considérer autre chose sinon ce que Dieu
d’un instant à l’autre lui proposait. De cette façon elle était
tout attentive à ses actes au moment où elle avait à les faire.
Passé ce moment, le souvenir lui passait aussi. Tout comme si elle
n’avait pas été la même qui avait agi, il ne lui en demeurait
rien.
Même
phénomène dans le sentiment, que l’Amour lui enleva dès le
principe, au point qu’elle ne pouvait avoir d’affection à nulle
chose créée ou incréée, ni en Dieu même pour ce qui est
sentiments, visions, goûts et satisfactions spirituels. Elle voyait
les autres faire grand cas de ces choses ;
elle, au contraire, les avait en horreur et les fuyait autant qu’elle
pouvait. Mais plus elle les voulait fuir et plus elle en était
comblée.
[…]
Cette
rectitude de volonté la tenait sur ses gardes, toujours renfermée
en Dieu, au point que ne pouvaient s’insinuer les illusions,
imaginations, inspirations ni aucune lumière, rien qui n’eût pas
été immédiatement en Dieu.
Après
que Dieu lui eut déchargé les épaules de son moi, l’esprit se
trouva tout dégagé et apte à faire de grandes choses. L’instinct
d’amour que Dieu lui avait donné dès qu’elle se vit séparée
d’elle-même, se trouva si dégagé et d’une telle puissance et
grandeur qu’il n’y avait lieu, en dessous de Dieu, où il pût
trouver repos. Alors Dieu, voyant cette âme ainsi disposée et
préparée, lui jeta du ciel le bout de ce lien très saint de
l’amour pur, net et droit, par lequel il la tenait continuellement
occupée en lui. Elle aussitôt, comme il descendait, lui répondait
aussi, c’est-à-dire en pureté. car son moi ne pouvait le toucher,
le voir ni l’entendre d’aucune façon. Elle laissait courir l’eau
claire comme elle descendait de la source vive. Et par le moyen de
cet amour, à cause de sa grande pureté, elle découvrait toute
paille fût-ce la plus menue, qui à ses yeux pouvait lui faire tort.
Et si elle avait pu expliquer l’extrême gravité du moindre
empêchement, les cœurs de diamant seraient, de terreur, tombés en
poussière.
CHAPITRE XVIII
[…]
Je
ne veux pas d’un amour qui soit pour Dieu ni en Dieu ;
je ne puis souffrir ce mot de pour, ni celui d’en, parce qu’ils
indiquent à mes yeux quelque chose qui pourrait être intermédiaire
entre Dieu et moi. C’est ce que l’amour pur et net ne peut
supporter, à cause de sa souveraine pureté et netteté. Cette
pureté et netteté d’amour est aussi grande que Dieu même
puisqu’il est son être propre.
[…]
Chaque
jour je sens qu’on m’enlève des brins de paille. Ce pur amour
les rejette tous. Il s’y applique avec grand zèle, ses yeux
pénétrants découvrent les moindres imperfections cachées, qui aux
yeux d’un autre amour paraîtraient des perfections. De ce travail
Dieu se charge, l’homme ne s’en avise pas. Il ne peut discerner
ces imperfections, pour cette raison aussi que s’il les apercevait
il n’en pourrait supporter la vue. Dieu lui montre toujours son
travail achevé comme s’il n’y restait plus aucune imperfection,
mais par ce moyen il ne cesse de les lui enlever, bien qu’elles
soient inconnues à toute intelligence.
Et
puisque, comme on dit, les cieux ne sont pas purs devant Dieu, il
faut comprendre qu’une telle pureté ne peut être discernée que
par une lumière surnaturelle. Sans que l’homme s’interpose, elle
y travaille à sa manière et purifie toujours davantage le vase, qui
se voit toujours et paraît à lui-même parfaitement purifié. Dieu
agit en cela de façon cachée. La raison en est que l’homme qui
est tout donné aux mains de Dieu, ne veut et ne peut vouloir en soi
autre chose que la vertu et la perfection de Dieu. Comprenant quelle
est aux yeux de Dieu la gravité d’un seul fétu d’imperfection,
s’il en apercevait en soi, si opposés à Dieu et si nombreux,
comme Dieu de jour en jour les y découvre et les arrache, il serait
impossible que de désespoir il ne tombe pas en poussière. C’est
pourquoi Dieu les lui enlève peu à peu sans que l’homme s’en
aperçoive. Aussi longtemps que nous sommes en cette vie présente,
sa douce bonté ne fait pas autre chose en nous.
Quand
ce Dieu aimant nous appelle hors du monde, il nous trouve pleins de
vices et de péchés ;
d’abord il nous donne le goût de la vertu, puis il nous excite à
la perfection, ensuite par grâce infuse il nous conduit au véritable
anéantissement, et enfin à la vraie transformation.
Dieu
conserve ce bel ordre pour mener l’âme dans la voie. Mais quand
l’âme est annihilée et transformée, alors elle n’agit plus, ne
parle plus, reste sans vouloir, sans sentiment à l’intérieur et à
l’extérieur qui puisse la mouvoir. En toute chose, c’est Dieu
qui la dirige et qui la guide sans l’aide d’aucune créature.
L’état
de cette âme à ce stade est un sentiment d’une telle paix et
d’une telle tranquillité, qu’il lui semble être toute immergée
de cœur et d’entrailles, à l’intérieur comme à l’extérieur,
dans une mer de très profonde paix. Elle n’en sort jamais, quoi
qu’il puisse lui arriver en cette vie ;
elle se tient immobile, imperturbable, impassible, tellement qu’elle
n’éprouve, lui semble-t-il, dans son humanité et dans son esprit,
à l’intérieur et à l’extérieur, rien autre chose qu’une
paix souverainement douce. Elle est si remplie de cette paix que si
on lui comprimait les chairs, les nerfs et les os, on n’en
exprimerait que de la paix.
[…]
Plus
j’avance, mieux je vois chaque jour que la fin pour laquelle
l’homme est fait n’est autre certainement que d’aimer et se
réjouir dans ce saint et pur amour.
C’est
pourquoi quand l’homme est parvenu par grâce à ce port désirable
du pur amour il ne peut plus faire autre chose, quoi qu’il veuille
et s’efforce là-contre, qu’aimer et se réjouir. Cette grâce
que Dieu fait à l’homme est si admirable et tellement au-dessus de
tout désir et de toute pensée humaine que sans nul doute, dès
cette vie présente, il se sent déjà participant de la gloire
bienheureuse.
CHAPITRE XIX
Un
jour un frère prêcheur - soit qu’il parlât ainsi pour
l’éprouver, soit par quelque fausse présomption, comme il arrive
souvent - lui dit qu’il était plus apte qu’elle à l’amour.
[…]
Quand
il eut longuement parlé sur ce thème, il vint à la bienheureuse
Catherine une ardente flamme de ce pur amour incapable de supporter
dans son zèle pieux le thème qu’il développait. Elle en eut le
cœur tout enflammé, se dressa debout avec une telle ferveur qu’elle
paraissait hors d’elle-même, et elle lui dit :
Si
je croyais que votre habit pût me faire grandir seulement d’une
étincelle d’amour, je vous l’arracherais n’importe comment
s’il ne m’était pas accordé de l’avoir autrement. Qu’ensuite
vous ayez plus de mérites que moi par votre renoncement fait pour
Dieu et par l’organisation de la vie religieuse, qui vous donne de
continuelles occasions de mérite, je l’accorde. Mais ce n’est
pas cela que je cherche, tout cela je vous le laisse. Mais que je ne
puisse l’aimer autant que vous, jamais, et d’aucune façon vous
ne me le ferez admettre.
Elle
disait cela avec tant de ferveur et de force que ses cheveux se
dénouèrent et en tombant se répandirent sur ses épaules. Elle
paraissait transportée hors d’elle-même par le feu de son zèle,
mais avec une telle décence, une telle grâce que tous les
assistants en étaient dans l’admiration, édifiés et contents.
Elle ajoutait :
L’amour
ne peut être entravé, et s’il l’est, ce n’est pas cet
amour-là tout pur et tout net.
[…]
Elle
était un jour fort affligée et tourmentée par son humanité qui
aurait voulu, pour soutenir une vie affaiblie et infirme, user de
choses licites et permises dont elle jugeait que par nature et
nécessité elle ne devait pas être privée. Dieu lui fit entendre
intérieurement connurent elle devait faire. Il lui disait ainsi :
Je
ne veux pas que jamais plus tu tournes les yeux sinon vers l’amour,
et je veux que là tu te fixes, et garde-toi de t’en détourner
pour quelque changement qui survienne en toi ou en d’autres, à
l’intérieur ou à l’extérieur. Décide-toi à être comme morte
à toute autre chose, parce que celui qui a confiance en moi ne doit
pas douter de soi.
C’est
pourquoi je te notifie que tout cela : raisons, pensées,
hésitations, doutes que l’homme peut avoir à l’égard de
l’esprit, tout cela procède de la détestable racine de son moi.
Cela
arrive principalement à ceux qui sont tirés par le pur amour, parce
que celui-ci veut traverser et dépasser toutes les pensées
humaines. Il ne veut s’arrêter ni à la raison ni au jugement de
l’homme ; il ne veut
vivre ni dans l’âme ni dans le corps d’après leur nature, mais
veut agir en tout au-dessus du pouvoir de cette nature. Quand parle
le pur amour, il parle toujours au-dessus de la nature ;
tout ce qu’il fait, tout ce qu’il pense, tout ce qu’il dit est
toujours au-dessus de la nature. Par là se peut comprendre pourquoi
il ne peut être entravé, moins encore vaincu, cet amour pur qui
n’est autre que Dieu.
Les
empêchements qui peuvent se présenter, viennent tous de cette
nature qui tient l’homme en servitude, tandis qu’elle s’inquiète
beaucoup plus d’elle-même que de l’esprit. Mais quand Dieu
sépare de l’esprit la partie inférieure de l’homme, alors
l’esprit est tout à fait libre et agit en tout sans crainte et
sans attention à rien. Sa liberté est d’une telle excellence et
d’une telle dignité que si elle se voyait entravée par une paille
minuscule, pour l’enlever elle tiendrait pour rien n’importe
quelle souffrance.
CHAPITRE XX
[…]
Mais
Dieu veut que la foi ait son mérite, et non que l’homme fasse le
bien par propriété. Il va le menant petit à petit. Il lui donne
une connaissance toujours proportionnée à la capacité de la foi.
Il l’amène ensuite à une lumière si vive sur les choses d’en
haut par la claire et certaine connaissance qu’il en reçoit dès
cette vie, que dans un homme illuminé à ce point et rempli des
joies célestes semble défaillir la foi. Quand il en éprouve la
douceur, quoique soit peu de chose ce qui est accordé ici-bas, il en
demeure stupéfait et ne comprend pas que tous les hommes ne se
mettent pas en quête de tant de douceur et de suavité.
D’autre
part si l’homme savait ce qu’il devra subir plus tard, s’il
vient à mourir dans l’infortune du péché, je m’assure que dans
la peur qu’il en aurait, il se laisserait non seulement tailler,
mais hacher menu et revenir à la vie, et se laisser hacher de
nouveau, et ainsi jusqu’au jour du jugement et au-delà, si c’était
possible, plutôt que de commettre un seul péché. Mais Dieu ne veut
pas que l’homme laisse de mal faire par peur, parce que s’il
était envahi par la crainte jamais l’amour n’y pourrait entrer.
Il veut que ce soit seulement par amour. Aussi ne lui accorde-t-il
pas de voir un si épouvantable spectacle. Cependant il en montre
quelque chose à ceux qui sont revêtus de son amour pur et si
absorbés en lui que la crainte ne peut plus pénétrer en eux. La
lumière de l’amour, en effet, pénètre partout, jamais une porte
ne lui est fermée, elle voit au ciel et sur terre plus de choses que
la langue n’en peut exprimer. Ainsi Dieu l’attire par des
stratagèmes de douceur et des voies suaves. Voilà comment il agit
avec qui se laisse conduire par foi, qui reconnaît la main toute
bonne de Dieu et ne la refuse pas, mais au contraire la prend et la
tient fortement et la suit « comme
une jument » (PS., 72,
23).
[…]
CHAPITRE XXI
Cette
bienheureuse, illuminée par la vraie lumière qui illumine tout
homme venant en ce monde (Jean, 1, 9), voyait intérieurement les
merveilles que le Dieu amour accomplit dans une âme qui se donne à
lui généreusement tout entière. D’où elle voyait comment est
fait l’amour net et pur qui se répand dans l’âme. À le
considérer si pur, si droit, si net, elle comprenait qu’il n’est
autre que Dieu même, qui est amour béatifiant, et rien autre chose,
c’est-à-dire sans autre cause que lui-même. Et ce pur amour est
de telle nature qu’il ne peut faire autre chose que d’aimer. Il
rejaillit plus ou moins dans la créature, dans la mesure où le
sujet est capable de recevoir la grâce, et selon la droiture avec
laquelle il s’adapte à la conformité de cet amour. Il faut en
effet que l’amour réponde à l’amour, et à égalité. Si cette
égalité venait à manquer, ce ne serait pas le vrai et pur amour.
Il serait contaminé d’amour-propre, qui est si contraire au pur
amour que rien ne peut l’être davantage. L’âme ne peut trouver
de repos tant que les eaux qui sortent d’elle ne soient aussi
claires qu’elles lui arrivent de la source divine. Voilà le
sentiment dont il est dit qu’en cette vie c’est un goût de vie
éternelle.
[…]
Aussi
disait-elle :
Si
grand était le sentiment que je goûtais dans cette douce union
qu’il n’y a pas à s’étonner si j’étais hors de moi ;
je ne voyais rien sinon Dieu seul, sans moi et hors de moi. Cette vue
cause une telle absorption qu’on ne peut voir ni vouloir ni goûter
autre chose. Notre être tant du corps que de l’âme reste comme
une chose morte sans agir ni à l’intérieur ni à l’extérieur.
Quel besoin y a-t-il de parler en tant de mots d’une chose à ce
point hors de mesure et inexprimable ?
De sa grandeur et de son excellence je me sens incapable de rien
dire.
[…]
CHAPITRE XXII
[…]
La
foi, il me semble l’avoir totalement perdue ;
l’espérance est morte, parce qu’il me semble avoir et tenir avec
assurance ce qu’autrefois je croyais et espérais. Je ne vois plus
d’union, parce que je ne sais et ne puis plus rien voir que Dieu
seul, lui seul, sans moi. Je ne sais où j’en suis, je ne cherche
pas à le savoir et ne voudrais pas en apprendre quelque chose. Je
suis ainsi placée et submergée en la fontaine de son immense amour,
comme si j’étais au fond de la mer sous toutes les eaux, et que
d’aucun côté je ne puisse toucher ni voir ni ouïr rien d’autre
que l’eau. Ainsi je suis noyée en ce doux feu d’amour dont je ne
puis rien comprendre de plus, sinon que c’est tout amour.
[…]
CHAPITRE XXIII
[…]
Tu
me commandes d’aimer mon prochain, et moi je ne puis aimer que toi
ni admettre aucun mélange avec toi. Comment ferai-je donc ?
À
quoi il lui fut répondu intérieurement :
« Celui
qui m’aime, aime encore tout ce que j’aime. Il suffit que pour le
salut du prochain tu sois prête à lui faire à l’âme et au corps
tout ce qui serait nécessaire. Cet amour est sûr parce qu’il est
dégagé de la sensibilité puisque le prochain est aimé non en lui,
mais en Dieu. »
Et
parlant de cet amour pur, elle disait :
Avant
que Dieu créât l’homme, l’amour était pur et simple sans avoir
aucun regard de propriété, parce qu’il n’y avait pas où
regarder. Quand Dieu donc créa l’homme, il ne se décida pas pour
autre chose que son pur amour. Pour faire une créature si belle et
si grande, avec tout ce qui la concerne, il n’eut d’autre motif
ni d’autre but que son pur et simple amour lui-même. C’est
pourquoi, de même que cet amour ne néglige rien, quelque avantage
ou désavantage qu’il y rencontre, et ne vise à autre chose, sans
aucun détour, qu’à la nécessité et à l’unité de l’aimé,
ainsi l’amour de l’aimé doit retourner vers celui qui l’aime
de la même manière et sous la même forme qu’il est venu vers
lui. Dès lors cet amour qui n’a de regard pour rien sinon pour
l’Amour ne peut avoir peur de rien, puisqu’il n’a pas de regard
pour son propre moi.
Elle
disait encore :
Non
seulement l’amour pur ne peut sentir la peine, mais il ne peut
comprendre ce que c’est que peine ou tourment, fut-ce comme ceux de
l’enfer ni penser à ceux qui lui en feraient. S’il lui était
possible d’endurer toutes les peines au degré qu’endurent les
démons et les damnés, il ne pourrait jamais dire que ce sont des
peines. C’est que quand il se rendrait compte de la peine et en
sentirait la morsure, il serait par le fait même hors de cet amour.
Le vrai et pur amour a tant de force qu’il se tient toujours fixé
et immobile en celui qui l’aime ;
il ne laisse jamais la liberté de voir ou entendre autre chose que
le pur amour. En vain s’efforce qui voudrait lui faire remarquer
les choses du monde. Il reste immobile et immuable en son amour, tel
qu’un mort.
[…]
CHAPITRE XXIV
[…]
C’est
pour cela qu’elle disait :
Ceux
qui voient combien importe l’œuvre spirituelle, c’est-à-dire
combien importe l’offense de Dieu ou sa grâce, ne peuvent tenir
compte d’autre souffrance ni d’autre enfer que cette offense. À
leurs yeux toutes les autres peines que l’on peut endurer en cette
vie, en comparaison de celle-là, sont des soulagements. À l’opposé,
tout ce qui est en dessous de Dieu avec apparence de bien, en
comparaison peut s’appeler mal. Mais je sais bien que celui qui
n’en fait pas l’expérience l’entendra malaisément.
D’un
autre côté, je ne puis comprendre que l’homme soit aveugle à ce
point. Comment ne voit-il pas que tout ce à quoi Dieu ne correspond
pas, tout ce que Dieu ne soutient de sa grâce, n’est que peine,
chagrin, amertume, colère, mélancolie, tristesse, malheur, même en
cette vie ?
[…]
Quand
j’ai eu cette vue qui m’a fait voir combien importe l’ombre
d’un tout petit acte contre Dieu, je ne comprends pas comment je
n’en suis pas morte. Je dis alors : Je ne m’étonne plus que
l’enfer soit si horrible, puisqu’il est l’effet du péché. (…)
Cette vue que j’en ai eue, en effet, toute petite et qui ne dura
qu’un instant, si elle avait duré un peu plus, mon corps, eût-il
été de diamant, aurait été réduit au néant.
Pour
conclure, tout ce que j’en ai dit me paraît mensonge à côté de
ce que j’en ai saisi dans mon esprit quand je faillis mourir de
cette vue rapide. Tout mon sang se glaçait par tout mon être et ma
défaillance fut telle que je croyais trépasser. Mais la bonté de
Dieu a voulu de plus que je puisse le raconter.
[…]
CHAPITRE XXV
[…]
Elle
disait :
Cet
amour-propre, quand il est dans sa vraie nature est ainsi fait :
D’abord il n’a cure du dommage de l’âme et du corps, ni du
prochain, ni de la renommée, ni des biens personnels ou d’autrui.
Pour satisfaire sa propre volonté il est cruel à lui-même et aux
autres ; il refuse de
céder pour aucune opposition qui se puisse imaginer. Quand
l’amour-propre a décidé de faire quelque chose, il ne change ni
pour flatteries ni pour menace de malheurs si grands qu’ils soient.
Pour faire sa volonté il n’a cure de servitude, d’esclavage, ni
de pauvreté, de déshonneur ni de maladie, de purgatoire, de mort ou
d’enfer. De tout cela il ne voit et ne comprend l’importance, car
il est aveugle.
Si
tu lui disais : Laisse ton amour-propre et tu gagneras de
l’argent, tu vivras en santé, tu auras en ce monde tout ce que ton
cœur pourra désirer et ensuite tu iras certainement en paradis, -
il rejette tout cela, parce que son cœur ne peut apprécier d’autre
bien ou d’autre mal temporel ou éternel, que celui qu’il porte
imprimé par amour-propre. De tout le reste il fait fi et le tient
pour rien.
[…]
Elle
disait encore :
Et
de même que l’amour-propre ne peut savoir ce que c’est que
l’amour nu, ainsi l’amour nu ne peut comprendre comment, dans ce
qu’il connaît en vérité, il y ait ou puisse y avoir de la
propriété. Il ne voudrait à aucun prix qu’il existe une chose
qu’il puisse dire sienne. La raison en est que cet amour nu voit
toujours la vérité et même ne peut voir autre chose. Or la vérité
est, de sa nature, communicable à tout le monde, elle ne peut
appartenir en propre à personne. L’amour-propre, au contraire est
à lui-même un empêchement, il ne peut ni croire ni voir la vérité.
Et même, s’il croit la posséder, il la tient pour ennemie, une
étrangère lointaine et inconnue.
Mais
l’amour-propre spirituel est beaucoup plus subtil et dangereux que
l’amour-propre corporel, Son poison est très pénétrant ;
fort peu s’en gardent, car il se cache beaucoup mieux sous une
grande subtilité, c’est-à-dire sous couleur de sainteté, de
nécessité, quelquefois de charité, de compassion et sous une
infinité d’apparence dont il se couvre. En voulant les dénombrer,
il me semble voir une plage immense de sable, et le cœur me manque
rien qu’à y penser.
[…]
S’il
en est ainsi, je ne vois à cette maladie si incurable d’autre
remède que Dieu même. S’il ne nous en guérit pas ici-bas par sa
grâce, il nous la fera purger plus tard, à nos dépens, au
purgatoire. Il est en effet indispensable, avant de pouvoir
contempler la pure face de Dieu, que nous nous purifiions de toute
notre souillure jusqu’à ce que nous soyons rendus purs et sans
tache.
[…]
Ceci
est un des effets du divin amour. Il met l’homme dans une telle
liberté, une telle paix et un tel contentement, qu’il lui semble
être en paradis dès cette vie. Il demeure si fermement fixé et
attentif en cet amour, qu’il ne peut parler d’autre chose, ni
penser à autre chose, ni vouloir autre chose, ni faire d’aucune
créature plus de cas que si elle n’existait pas.
Ce
divin amour est notre vrai et propre amour, il nous sépare du monde
et de nous-mêmes et nous unit à Dieu, et quand cet amour divin se
répand dans nos cœurs, à quoi peut-il encore s’arrêter en ce
monde ou en l’autre ?
[…]
Pour
finir on peut connaître par l’expérience de chaque jour que
l’amour de Dieu est notre repos, notre joie et notre vie.
L’amour-propre est au contraire une tension continuelle et une
tristesse, notre mort en cette vie et en l’autre.
CHAPITRE XXVI
Cette
sainte âme disait :
Je
vois trois moyens que Dieu emploie pour arriver à purger la
créature. Le premier, quand il lui donne un amour nu de telle sorte
qu’elle ne puisse plus vouloir - à supposer qu’elle veuille - ni
voir autre chose que cet amour. Cet amour est à ce point dépouillé
et net qu’il lui fait voir toutes les broutilles de l’amour-propre.
Établie dans cette vue véritable, l’âme ne peut plus être
abusée par son propre moi. Celui-ci est réduit à désespérer de
lui-même à tel point qu’on ne peut rien lui dire qui soit capable
de le réconforter, quelle qu’en soit son envie. En conséquence,
l’amour-propre se consume peu à peu, puisqu’il faut bien que
meure celui qui ne se nourrit pas. Et malgré cela, si grandes sont
l’étendue et la malignité de cet amour-propre qu’il accompagne
l’homme presque jusqu’à la fin de sa vie.
De
cela je m’aperçois bien, moi, puisque de temps en temps je sens
mourir en moi beaucoup de penchants qui d’abord paraissaient bons
et parfaits. Une fois qu’ils ont été consumés, je comprends
qu’ils étaient dépravés et imparfaits, selon le degré de mon
infirmité spirituelle et corporelle que je ne voyais pas et que je
croyais ne plus avoir. Il est donc nécessaire d’acquérir une vue
si fine que tout ce qui d’abord paraissait parfait devienne et à
la fin se découvre imperfection, vol et malheur. Tout cela se
découvre et se distingue au miroir de la vérité c’est-à-dire de
l’amour pur, qui montre tout ce qui auparavant paraissait droit.
La
seconde manière que j’ai vue, et qui me plaît beaucoup plus que
la précédente, c’est quand Dieu donne à l’homme un esprit
absorbé en grande peine, par quoi il lui fait voir ce qu’il est en
vérité, c’est-à-dire combien il est vil et abject. Cette vue le
tient continuellement en excessive privation de toute chose qui
puisse avoir saveur de bien, de sorte que le moi ne trouve plus à se
nourrir d’aucune façon. Ne pouvant se nourrir (ayant au contraire
la vue continuelle de ce moi si mauvais qu’il n’y peut rien
entrer de bon) force est bien qu’il se consume. Il doit finalement
reconnaître que si Dieu n’y met la main en lui donnant son être
divin par quoi lui sera enlevée cette vue si déplaisante, jamais,
jamais il ne sortira de cet enfer qu’il porte en soi.
Quand
Dieu ensuite, à cette vue de totale désespérance de soi ajoute la
grâce de l’enlever, alors l’âme demeure en grande paix et
consolée.
Le
troisième moyen est encore plus excellent que les précédents.
C’est quand Dieu donne à la créature un esprit tout absorbé en
lui, de telle façon qu’elle ne sait penser à autre chose, à
l’intérieur ou à l’extérieur, que ce Dieu même. De tout ce
qui la concerne, quelles que soient ses affaires et occupations elle
ne peut rien penser ni faire cas, sinon pour autant que l’exige
l’amour de Dieu. Aussi paraît-elle une chose morte au monde, parce
qu’elle ne peut se satisfaire en rien et ne sait ce qu’elle veut
au ciel ni en terre. Il lui vient en même temps une telle pauvreté
d’esprit qu’elle ne sait ce qu’elle fait ni ce qu’elle a fait
et ne pourvoit à ce qu’elle aurait à faire en quoi que ce soit,
quant à Dieu et quant au monde, pour elle-même et pour le prochain.
C’est que Dieu ne lui donne aucune vue qui la nourrisse, mais il la
tient contre lui en union et en suave fusion. En cet état l’âme
est riche et pauvre à la fois, ne peut rien s’approprier ni se
nourrir de rien. Il faut donc qu’elle se consume, qu’elle reste à
la fin perdue en elle-même et qu’ainsi elle se retrouve en Dieu.
Elle était en lui déjà sans doute, mais ne savait comment elle y
était.
Il
y a encore la voie de la vie religieuse dont je ne dirai pas plus,
parce que tous de toute façon doivent passer sous l’une ou l’autre
de ces trois voies susdites, et aussi parce que d’autres en ont
traité au long et au large.
CHAPITRE XXVII
[…]
Cette
âme avait sans cesse de tels élans du cœur et de si grande force
qu’elle en tombait souvent malade. On la soignait comme pour une
maladie corporelle, alors que son mal était feu de l’esprit, on
lui appliquait des ventouses pour faire respirer le cœur et lui
rendre la parole. Mais cela servait de peu. Elle avait des
suffocations violentes, elle perdait la parole, on la croyait proche
de mourir. Comme on ne discernait pas l’opération divine, on lui
donnait des remèdes qui lui faisaient du tort. Très obéissante,
elle les prenait. On comprit ensuite que Dieu était l’auteur de
ces choses. On se mit à laisser passer les assauts divins le mieux
possible sans médecine, on se contentait de la soutenir en
l’entourant de soins et de vigilance.
Par
suite de ces élans elle avait très souvent au cœur un si grand feu
qu’il lui devenait impossible de parler, ou si doucement qu’on
l’entendait et la comprenait à peine. On ne savait que faire pour
la soulager ; ses dévots
qui l’entouraient en restaient interdits. Elle disait :
En
ce moment je sens mon cœur réduit en poussière, je me sens
consumer d’amour.
Alors
pour soulager son humanité, elle se retirait seule dans une chambre,
s’y jetait à terre de tout son long et criait :
Amour,
je n’en puis plus !
Elle
restait ainsi, poussant de grandes plaintes, se tordant comme une
couleuvre et jetant de grands soupirs au point d’être entendue de
tous ceux de la maison. Il fallait bien pour la garder en vie, qu’on
usât de toute sorte de remèdes selon l’humanité pour soulager
son esprit de ce feu intérieur. Oh !
que de fois il fallut recourir à ces remèdes, car on voyait
clairement qu’autrement elle n’eût pu le supporter. Elle disait
qu’il lui semblait quelquefois avoir l’esprit sous la meule qui
lui écrasait l’âme et le corps. Souvent aussi elle se promenait
au jardin et parlait aux plantes et aux arbres, en leur disant :
N’êtes-vous
pas aussi des créatures, œuvre de mon Dieu ?
Et vous, ne lui êtes-vous pas obéissantes ?
Elle
se répandait en beaucoup de propos semblables, elle arrivait à
obtenir quelque réconfort, répétant cela pendant un certain temps,
soupirant avec tant de force qu’on l’entendait sans qu’elle
s’en rendît compte. Quand elle s’en apercevait ou qu’elle
voyait quelqu’un, aussitôt elle se taisait et à qui la cherchait
elle répondait avec à-propos d’après l’ordre des choses de la
vie humaine.
CHAPITRE XXVIII
[…]
Elle
disait souvent :
Si
je mange ou bois, si je vais ou reste, si je parle ou me tais, si je
dors ou veille, si je vois, entends ou pense, si je suis à l’église,
à la maison ou sur la place publique, si je suis malade ou en santé,
si je meurs ou ne meurs pas, à toute heure et à tout moment de ma
vie, je veux que tout soit en Dieu et pour Dieu dans le prochain. Et
même je voudrais être incapable de vouloir, de faire, ou penser ou
parler excepté ce qui est la volonté de Dieu ;
et la part en moi qui s’y opposerait, je la voudrais réduite en
poussière et répandue au vent.
[…]
CHAPITRE XXIX
[…]
Elle
disait à ses amis.
Si
tu as peine ou consolation, si grandes qu’elles soient, n’en dis
rien sinon à ton confesseur, parce que cette absorption que tu
éprouves en ton esprit vient peut-être de Dieu ;
elle te garde de quelque défaut que tu commettrais si tu n’étais
ainsi absorbé.
Elle
voyait que tout est nécessaire de ce que Dieu nous envoie
d’épreuves, lui qui n’a d’autre intention que de consumer tous
nos mauvais penchants, tant au-dehors qu’au-dedans. Elle voyait que
toutes les vilenies, injures et mépris, la maladie, 1 a pauvreté,
l’abandon de la part des parents et des amis, les tentations du
démon, les confusions et tout ce qui va contre notre humanité, tout
cela nous est souverainement nécessaire. Par leur moyen nous pouvons
combattre nos penchants mauvais, les vaincre, les éteindre jusqu’à
n’en faire plus aucun cas. Et même, aussi longtemps que les
adversités nous paraîtront amères, tant qu’elles ne nous seront
pas devenues douces pour Dieu, nous ne pourrons contracter avec lui
cette union. Si quelqu’un craint donc qu’il puisse lui arriver
une chose bonne ou mauvaise capable de le séparer de l’amour de
Dieu, c’est un signe qu’il n’est pas encore fort dans la vraie
charité. C’est pourquoi l’homme ne devrait rien craindre, hormis
l’offense de Dieu. Il faut que tout le reste, en comparaison, lui
soit comme chose qui n’est pas et ne peut jamais être, et ceci
vaut même de l’enfer avec tous ses démons et ses tourments.
[…]
Elle
gardait son esprit purgé de tout empêchement de chose créée, au
point que lorsqu’elle avait à faire quelque fonction qui réclamât
l’attention de l’esprit, elle l’expédiait le plus lestement
qu’elle pouvait. Elle avait purifié ses affections et noyé tous
les sentiments de l’âme et du corps et demeurait dans une telle
paix, une telle union, avec un tel feu d’amour, qu’elle
paraissait toujours comme hors d’elle-même.
Elle
disait en ce sens :
Dieu
s’est fait homme pour me faire Dieu ;
je veux donc devenir tout entière Dieu par participation.
Elle
disait encore qu’il lui semblait recevoir de Dieu dans son âme un
continuel rayon d’amour qui les liait l’un à l’autre par un
fil d’or dont elle ne craignait pas qu’il se rompe jamais. Cela
lui avait été donné dès le début de sa conversion ;
par suite toute crainte servile et mercenaire lui avait été ôtée,
en sorte qu’elle n’avait plus peur de perdre Dieu. Au contraire
son doux Seigneur lui donnait tant de confiance que lorsqu’elle
était attirée à demander quelque chose qu’il voulait lui donner,
il lui était dit dans l’esprit : « Commande,
parce que l’Amour le peut faire. »
En retour elle obtenait tout ce qu’elle demandait avec toute
l’assurance imaginable.
[…]
Elle
disait encore :
L’amour
de Dieu est proprement l’amour de nous, puisque nous sommes créés
par cet Amour, mais l’amour de toute autre chose se doit appeler
exactement haine de nous-mêmes, attendu qu’il nous prive de notre
propre amour qui est Dieu. Aime par conséquent qui t’aime,
c’est-à-dire Dieu ;
laisse qui ne t’aime pas, c’est-à-dire, toute autre chose en
dessous de Dieu, puisque toutes ces choses sont ennemies de ce vrai
Amour.
[…]
CHAPITRE XXX
[…]
À
y voir tant d’amour pour nous, un autre amour pour lui rejaillirait
en nous. En cet amour on ne pourrait voir ni peine ni dommage en tout
ce qui vient de lui. Celui qui serait en enfer avec cette vue ne
pourrait souffrir, parce que l’âme amoureuse ne craint aucune
souffrance et ne tient compte de rien excepté l’offense de Dieu.
Et pour cette raison elle dit qu’elle serait plus contente d’être
en enfer que d’être Dieu dans son paradis, si c’était possible,
plutôt que de faire ou penser chose si petite qu’on veut contre le
bon plaisir de Dieu ; de
tout le reste elle n’a cure, L’amour ne peut consentir non
seulement à commettre l’offense, mais pas même à la voir.
[…]
Elle
disait donc :
Je
vois les portes du paradis ouvertes de la part de Dieu à qui veut
entrer. Dieu est la souveraine miséricorde, il se tient les bras
ouverts pour nous recevoir en sa compagnie. Mais je vois clairement
qu’en cette divine essence, il y a une telle netteté et une telle
pureté qu’il est impossible de l’imaginer si peu que ce soit. En
conséquence, un homme qui aurait en soi une imperfection pas plus
grande qu’une patte de mouche se jetterait en mille enfers plutôt
que de paraître devant Dieu avec cette imperfection. Aussi l’âme
voyant que le purgatoire a été constitué par disposition divine
pour purger ces imperfections, s’y plonge. Elle voit en cela une
grande miséricorde.
[…]
CHAPITRE XXXI
[…]
Elle
disait donc, dans cette ferveur et cette lumière :
Tu
verras que Dieu veut tout ce que nous voulons, nous ;
il ne vise pas à autre chose qu’à notre utilité spirituelle.
Mais l’homme dans son imperfection, ne voit pas cela. Plus il se
conforme au divin vouloir, plus il se dépouille de son imperfection,
plus aussi il s’approche de la perfection, En conséquence, quand
il en vient à ne plus pouvoir s’écarter de la divine volonté,
alors il devient tout parfait, tout uni et transformé au doux
Seigneur.
[…]
À
un esprit humilié, disait-elle, Dieu donne une lumière surnaturelle
par laquelle il voit plus de choses et de beaucoup plus élevées
qu’il ne pouvait auparavant. Il les voit avec plus de certitude et
plus de clarté, sans hésitation aucune. Il ne procède plus par
degrés distincts, ni peu à peu, mais il lui est donné en un
instant par une nouvelle lumière d’en haut tout ce que Dieu veut
qu’il sache. Il le sait avec tant de certitude qu’il serait
impossible de l’amener à croire autre chose. Il ne lui est montré
rien de plus qu’il n’en a besoin pour lui-même ou pour les
autres, selon ce qui est nécessaire pour conduire la créature à
une perfection plus haute. Cette lumière n’est pas le fruit de sa
recherche. Dieu la lui donne quand il veut, et l’homme, pour sa
part, ne sait comment il arrive à savoir ce qu’il lui est donné
de savoir. Et si même il cherchait à en savoir un peu plus qu’il
ne lui est donné, il n’avancerait pas, il resterait comme un
caillou qui ne peut rien absorber. Cette lumière surnaturelle,
celui-là ne peut l’avoir qui n’a pas dépouillé l’entendement
naturel. La raison en est que lorsque notre entendement naturel se
met en quête notre imperfection l’accompagne ;
Dieu le laisse chercher tant qu’il peut et à la fin il l’amène
à reconnaître son imperfection. Celle-ci une fois reconnue, Dieu
lui donne cette lumière qui jette l’entendement par terre ;
ainsi prosterné il ne cherche plus autre chose. Il dit à Dieu ;
C’est toi qui es mon entendement. Je saurai ce qu’il te plaira
que je sache. Je ne me fatiguerai plus à chercher, mais je resterai
dans ma paix avec ton entendement qui occupe mon esprit.
[…]
Quant
à la mémoire, celle-ci ne peut retenir quoi que ce soit de façon
durable. Elle ne peut retenir que pendant ce court moment où le
souvenir lui vient. Si tu lui dis une chose à un moment donné, en
un clin d’œil elle l’oublie. Et si on dit : Nous ferons
ceci ou cela, tout aussitôt cela lui sort de la mémoire, surtout
s’il s’agit de choses du monde. Mais Dieu pourvoit à tout ce
qu’il faut pour l’honneur divin ou pour la vie parmi les hommes
et ne lui laisse commettre aucune faute, il a soin qu’en temps et
lieu elle ait les avertissements nécessaires. On dirait qu’au
moment voulu quelqu’un se tient à son oreille pour l’avertir de
tout ce qu’elle doit faire en ce moment. Dieu arrange ainsi les
choses afin que l’esprit n’ait rien qui l’arrête, il empêche
que rien de bien ni de mal ne se fixe en sa mémoire, comme si elle
n’en avait pas. En échange il lui donne une certaine occupation
intérieure et il l’y tient tellement submergée qu’elle se croit
au fond de la mer. Occupée à une si grande chose, elle ne peut
exercer son activité naturelle, mais étant anéantie et abîmée
dans cette mer, elle reçoit une telle participation de la
tranquillité divine que cela suffirait pour adoucir l’enfer. Quand
l’âme se trouve anéantie par l’opération divine, elle reste en
Dieu toute transformée ;
c’est lui qui la meut en tout et l’emploie à sa manière sans
intervention de l’homme.
[…]
CHAPITRE XXXII
Au
sujet de l’anéantissement du propre de l’homme, comment il doit
se faire en Dieu, elle s’expliquait de cette manière.
Prends
du pain et mange-le. Après que tu l’as mangé, sa substance passe
en nourriture du corps et le reste, l’inutile, est évacué, parce
que la nature n’en tire rien d’utile ;
même si elle le retenait, le corps en mourrait. Maintenant, suppose
que ce pain te dise : Pourquoi m’enlèves-tu mon être ?
Par nature il ne me plait pas d’être ainsi anéanti. Si je pouvais
me défendre de toi je lutterais pour ma conservation, comme c’est
naturel à toute créature.
Tu
lui répondrais : Pain, ton être est destiné à soutenir mon
corps, qui est plus digne que toi. Aussi dois-tu désirer davantage
d’atteindre la fin pour laquelle tu es créé que de rester en ton
être propre. Parce que de ton être on ne devrait faire aucun cas
s’il n’y avait sa fin. On devrait plutôt le jeter dehors comme
chose inutile et morte. C’est ta fin qui te donne cette dignité et
tu ne peux y arriver sinon par le moyen de ton anéantissement. Si
donc tu vivais vraiment pour ta fin, tu n’aurais cure de ton être,
mais tu dirais : Vite, vite, tire-moi de mon être et mets-moi à
l’accomplissement de ma fin pour laquelle je suis créé.
C’est
ce que Dieu fait de l’homme, qui est créé pour la vie éternelle.
Comme le pain agit de deux façons, l’une pour l’entretien de
l’homme, et l’autre s’élimine comme chose sans utilité, ainsi
l’homme composé d’âme et de corps. Quand il était dans sa
première création, avant le péché, l’homme était si pur qu’il
n’avait rien de grossier, rien d’inutile.
[…]
Pour
revenir au sujet du pain, c’est-à-dire maintenant de l’âme que
Dieu transforme en lui-même, je dis que Dieu va réglant et
ordonnant les puissances de l’âme jusqu’à les tirer hors de
leurs propres opérations. Il arrive ainsi que l’entendement ne
peut plus comprendre, ni la mémoire retenir, ni la volonté désirer,
mais toutes ensemble ces puissances perçoivent la présence d’une
grande chose qui les dépasse, et de cela même il leur reste peu de
chose à saisir, parce que Dieu, en augmentant son opération dans
cette âme, consume en elle le comprendre et le saisir. De cette
façon il jette dehors toutes les activités par lesquelles elle
pourrait s’approprier quelque bien spirituel pour soi ou pour
d’autres. Faute de cela, elle ne serait pas nette devant les
regards de Dieu.
[…]
De
même que l’entendement est au-dessus de la langue, de même
l’amour est au-dessus de l’intelligence. De cette manière
l’homme tout entier est anéanti, à l’extérieur comme à
l’intérieur. Il peut dire avec saint Paul : « Je
vis, mais non pas moi, en moi vit le Christ »
(Galates, 2, 20).
Dès
lors, l’âme étant en Dieu, qui a pris possession d’elle et qui
agit en elle sans l’être de l’homme et sans sa connaissance,
l’homme reste anéanti par l’opération divine. De quelle façon
penses-tu que cette âme demeure en Dieu ?
Ne lui sera-t-il pas permis de dire avec l’Apôtre : « Qui
me séparera de la charité de Dieu ? »
(Romains, 8, 35) et d’autres paroles enflammées d’amour, qui
sont comme rien pourtant, car la puissance de l’amour est infinie.
Cette âme ne voit rien par son être propre. Celui-ci de sa nature
pourrait s’épouvanter, non seulement de ce qui vient d’être
dit, mais de la moindre opposition. Ne voyant en soi ni âme ni
corps, mais seulement ce point d’amour net de Dieu en Dieu, elle ne
peut rien comprendre à elle-même, ni dire comment elle est formée.
Elle n’a plus ni choix, ni visée, ni désir au ciel ou sur terre.
Elle ne peut avec cet amour aimer sinon ceux que Dieu veut et Dieu ne
laisse son amour s’accorder qu’à ceux qui se trouvent dans ce
point. Par suite, selon le sentiment qui lui vient au cœur, puisque
l’un et l’autre amour est net et un même amour en Dieu, elle ne
peut même prier pour quelqu’un si Dieu ne met en branle son
esprit ; autrement elle
ne le peut faire.
CHAPITRE XXXIII
On
n’arrivait pas à bien comprendre cette âme, même en étant en
relations fréquentes avec elle. Tu la voyais sourire et tu ne savais
quel goût avait ce sourire, et ainsi de tous ses autres sentiments,
bien qu’elle parût se comporter comme tout le monde. Qui ne la
comprenait pas parlait d’elle comme d’une personne quelconque, à
ne voir que son comportement extérieur sans façons.
[…]
Cette
créature en vint à un tel degré d’éloignement intérieur et
extérieur qu’elle devenait incapable d’accomplir ces pratiques
pieuses qu’elle avait coutume de faire. Elle se trouvait pour cela
privée de toute force du corps et de l’esprit. Elle n’avait dans
l’esprit aucun attrait à se confesser ;
mais comme elle voulait cependant se confesser à l’accoutumée,
elle ne trouvait son être propre en aucune faute, les bras lui
tombaient, elle ne savait que dire. À grand effort, elle disait sa
coulpe en général, ayant l’impression qu’elle dissimulait. Mais
dans cette aliénation même, elle se trouvait absorbée dans une
très grande paix dont elle ne s’était pas laissée distraire.
[…]
Cette
âme bénie disait :
Aussi
longtemps que l’homme peut désigner par son nom quelque
perfection, comme serait dire : union, anéantissement, amour
pur, ou quelque autre terme de ce genre, avec sentiment, intelligence
ou désir, il n’est pas encore bien anéanti. Le vrai anéanti
emprisonne tous les sentiments de l’âme et du corps, il reste
comme une chose tout entière hors de son être propre. Il sent
souvent au cœur comme une liqueur pénétrante, d’une telle force
qu’elle tire en soi toutes les puissances de l’âme et du corps.
Il demeure comme s’il n’avait plus d’être, d’être intérieur
surtout, il est tout perdu. L’extérieur se meut encore un peu,
mais si peu qu’on l’entend à peine quand il parle. Il ne peut
rire, il ne peut marcher sinon à tout petits pas, il ne peut manger,
ne peut dormir, il est réduit à s’asseoir sans pouvoir s’aider
d’aucune chose créée. Cela provient de ce qu’il a le cœur
tellement serré par le Dieu tout puissant, et sous une telle
compression qu’il semble devoir crever d’amour, comme celui de
Jacopone.
Si le Dieu tout puissant continue, comme il fait, à lui envoyer tant
de fléchettes d’amour, je ne crois pas que la vie soit encore
possible à moins d’un miracle. Il me semble déjà voir ce
miracle, ne comprenant pas qu’une créature puisse vivre sans un
miracle sous de tels assauts. Mais Dieu, lorsqu’il lui fait de ces
assauts, ne l’y laisse pas longtemps, sinon elle en mourrait. Il ne
fait durer ces impressions que trois ou quatre jours, ensuite il la
laisse autant de jours en paix, et ainsi elle peut vivre.
CHAPITRE XXXIV
Au
sujet du libre arbitre, cette bienheureuse disait que lorsqu’elle
considérait en particulier comment elle-même avait été appelée,
qu’elle voyait les grandes choses accomplies en elle par Dieu, il
lui paraissait que Dieu l’avait en quelque sorte forcée. Elle ne
voyait pas quel consentement elle y avait donné. Bien plus, elle
avait été rebelle plutôt que consentante, surtout au commencement,
et cette pensée la brûlait d’un feu d’amour.
Mais
quand elle en parlait en général, elle disait :
Je
dis que Dieu premièrement excite l’homme à se lever du péché,
puis avec la lumière de la foi il éclaire l’intelligence, ensuite
par un certain goût et une certaine saveur il embrase la volonté.
Tout cela, Dieu l’accomplit en un instant, quoique nous
l’exprimions en beaucoup de paroles et en y introduisant un
intervalle de temps.
Cette
œuvre, Dieu la produit plus ou moins dans les hommes, selon le fruit
qu’il prévoit. À chacun est donné lumière et grâce afin que
faisant ce qui est en son pouvoir il puisse se sauver, rien qu’en
donnant son consentement. Ce consentement se fait de la manière
suivante : Quand Dieu a fait son œuvre, il suffit à l’homme
de dire : je suis content, Seigneur, fais de moi ce qui te
plaît, je me décide à ne plus jamais pécher et à laisser là
pour ton amour toute chose au monde.
Ce
consentement et ce mouvement de la volonté se font si rapidement que
la volonté de l’homme s’unit à celle de Dieu sans que lui-même
s’en aperçoive, d’autant plus que cela se fait en silence.
O
libre arbitre, de quel bien et de quel mal tu es la cause !
Si tu te privais de toi-même pour Dieu, tu serais vite en liberté,
et celle-ci ensuite ne te manquerait plus jamais. Tu verrais
clairement que dès cette vie, servir Dieu est en vérité régner.
Quand Dieu, en effet, délivre l’homme du péché qui le rend
esclave, il le dégage de toute servitude et il l’établit en vraie
liberté. Autrement l’homme va toujours de désir en désir sans
jamais s’apaiser, plus il a plus il voudrait avoir ;
cherchant à se satisfaire, jamais il n’est content. En effet,
quiconque a un désir en est possédé ;
à cette chose qu’il aime, il s’est vendu ;
[…]
CHAPITRE XXXV
Quand
Dieu a purifié l’esprit des imperfections contractées par le
péché originel et actuel - disait cette âme sainte —, cet esprit
est alors attiré vers le lieu pour lequel il a été créé. Et
comme il est devenu beau, pur, digne et excellent plus qu’on ne
peut dire, il ne peut trouver de demeure plus appropriée à ce qu’il
est que Dieu qui l’a fait à son image et à sa ressemblance. Cette
ressemblance crée une telle attirance et une telle adaptation à
Dieu, que si l’esprit ne pouvait se transformer en Dieu, tout autre
lieu lui serait un enfer.
Cet
esprit étant ainsi ramené à son être propre de pureté et d’union
avec Dieu, comme il est encore en cette vie, il est réduit à un
rien si subtil et si minuscule que l’homme n’en peut rien
connaître ni comprendre. C’est comme une goutte d’eau jetée
dans la mer ; si tu la
cherchais, tu ne trouverais que la mer, c’est-à-dire Dieu
lui-même.
[…]
CHAPITRE XXXVI
[…]Le
religieux lui dit alors : « Mère,
ne pouvez-vous demander à Dieu votre Amour quelques-unes de ces
gouttelettes pour vos fils ? »
Elle répondit avec plus de joie encore :
Je
vois ce doux Amour si courtois envers mes fils que je ne puis rien
lui demander pour eux ;
je ne puis que les présenter à ses yeux.
[…]
CHAPITRE XXXVII
Selon
la diversité des temps, le Seigneur opérait diversement en cette
sainte âme. Elle s’était consacrée à s’occuper sans répit du
gouvernement de l’hôpital et de sa maison. Plus tard, quand elle
eut l’âge de cinquante ans environ, il lui devint impossible de
s’occuper de l’un comme de l’autre, par suite de sa grande
faiblesse corporelle causée par l’excessif et continuel feu
d’amour qui lui brûlait sans cesse le cœur. Il lui était
nécessaire après la communion de prendre quelque nourriture pour
réparer ses forces, même si c’était jour de jeûne.
Elle
en vint à un tel éloignement d’esprit à l’égard des choses de
la terre qu’elle ne pouvait plus s’en occuper, sinon à grand
effort, tant de ce qui la regardait en propre que des choses de la
communauté. Aussitôt fait ce qu’elle avait à faire, son doux
Amour lui tirait cela de l’esprit. Quand elle avait à faire ou à
dire quelque chose, tout d’un coup cela lui était remis en
mémoire.
[…]
Quand
elle eut atteint l’âge de soixante ans environ, son Amour redoubla
de nouveaux feux. Elle dit qu’il lui fut montré une étincelle de
l’amour pur, l’espace d’un instant ;
si cette vue avait duré un peu plus, elle aurait rendu l’âme sous
cette violence. Il lui semblait que non seulement le corps, mais
l’âme même n’aurait pu supporter une telle vue ;
elle n’aurait pas été étonnée si l’âme en avait été
anéantie. Quant au corps, s’il restait en vie, ce serait une plus
grande merveille que si un mort depuis cent ans ressuscitait.
Par
cette vue, elle fut réduite à un tel état qu’elle ne pouvait
presque plus manger, ni parler de façon à être entendue. La
blessure d’amour qu’elle reçut au cœur fut si grande et si
pénétrante que sur la poitrine et dans le dos, à hauteur du cœur,
il semblait qu’elle avait une plaie, et tout son corps en était
endolori 2.
Quelques
jours après elle eut une autre flamme d’amour, et chaque fois elle
avait l’impression que c’était la plus forte qu’elle avait
subie.
CHAPITRE XXXVIII
L’an 1507,
tandis qu’elle assistait à des offices des morts, il lui vint un
désir de mourir. C’était l’âme qui avait ce désir, pour
sortir de ce corps et s’unir à Dieu ;
le corps avait aussi ce désir pour sortir du grand tourment que lui
donnait le feu d’amour qui brûlait dans l’âme. La volonté n’y
correspondait pas, c’était des désirs purement de nature.
Mais
parce que son Amour la voulait purifier en tout et éteindre tout
désir en ce cœur pour s’y faire une demeure agréable, il lui
donnait du remords de ce désir. Mais comme son désir n’était pas
de volonté, aussitôt qu’elle sentait cet aiguillon, elle disait :
Amour,
je ne veux que toi et à ta manière. Mais si tu ne veux pas encore
que je meure, ni que j’en aie le désir, du moins permets-moi
d’aller voir mourir et ensevelir, afin que je voie chez les autres
ce grand bien qu’il ne te plaît pas que j’aie en moi.
Son
Amour y consentit, et pendant quelque temps elle allait voir mourir
et ensevelir tous ceux qui mouraient à l’hôpital. Elle n’en
éprouvait plus de remords. Mais plus tard, comme croissait dans son
cœur purifié l’union avec son doux Amour, ce désir s’éteignit
peu à peu entièrement et elle n’eut plus d’attrait à voir
mourir les autres. Mais cependant quand on parlait de la mort, il
semblait que son intérieur voulait encore s’ébranler et se
réjouir.
Il
arriva une année qu’elle eut certaines extases qui la firent
rester inanimée. Ceux qui n’y comprenaient rien croyaient qu’elle
était ainsi tombée par une faiblesse du cerveau qu’on appelle
vulgairement vertige.
[…]
Elle
se tenait toujours unie et transformée au pur vouloir de son doux
Amour, sans plus ressentir de désir de vivre ou de mourir. Cette âme
éclairée reconnaissait que tout désir est une imperfection. En
effet, si cette âme éprouve un désir, c’est que lui manque ce
qu’elle désire, c’est-à-dire Dieu qui est toute chose. L’âme
unie à Dieu trouve tout en lui et ne peut désirer rien autre chose.
CHAPITRE XXXIX
[…]
Tu
as offensé Dieu, c’est-à-dire, tu as chassé Dieu de toi, lui qui
voulait avec tant d’amour te faire du bien. Cependant c’est
l’homme qui subit le dommage et qui s’offense lui-même. Mais
parce que Dieu nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes,
pour cette raison on dit qu’il est offensé. Et si Dieu pouvait
subir la souffrance, il la ressentirait quand il est chassé de chez
nous par le péché.
[…]
L’amour
ne regarde pas à la réparation, mais seulement à l’offense, de
celle-ci seulement il tient compte. S’il faisait plus de cas de la
pénitence que de l’offense, il ne serait pas un amour net, mais un
amour-propre. Et pour cela je dis que l’amour n’a pas de plus
grande douleur que celle de voir qu’il aurait en soi quelque chose
de contraire à la volonté de Dieu.
Et
puisque l’amour voit l’homme si contraire à Dieu à l’intérieur
et à l’extérieur, il serait content d’en perdre la graine,
c’est-à-dire, que toute puissance d’agir soit éteinte en lui.
Mais cela n’est pas possible, l’homme ne pouvant à la fois être
vivant et mort. Aussi l’homme, s’il ne veut pas être ingrat pour
tant de bienfaits, doit s’efforcer avec son libre arbitre de
correspondre à tant d’amour et de cheminer par cette voie droite
qui mène à ce divin amour.
Cet
amour a trois degrés ou trois états qui purifient l’âme.
Au
premier, il la dépouille de tous ses vêtements, lui enlève ainsi à
l’intérieur comme à l’extérieur tous empêchements qu’elle
lui fait par amour-propre et mauvais penchant. Au second, l’âme se
tient en Dieu et jouit sans cesse de lui par le moyen des lectures,
méditations et contemplations, par quoi elle s’instruit de
beaucoup de secrets divins et se nourrit suavement. Elle va ainsi se
transformant en Dieu, tournée vers lui sans cesse, toujours occupée
en lui. Elle s’enivre tellement de Dieu par l’abondance des
grâces choisies qu’il lui fait (puisqu’il ne trouve en elle
aucun obstacle intérieur ni extérieur) qu’elle sort d’elle-même
et entre dans un état nouveau, supérieur aux autres. Dans le
premier, en effet, l’homme participe à Dieu en faisant effort sur
soi pour se dégager de tout empêchement ;
dans le second il jouit de beaucoup de consolations spirituelles.
Le
troisième état est celui où l’âme est tirée hors d’elle-même,
à l’intérieur comme à l’extérieur. Établie en ce degré,
l’âme ne sait pas où elle est, elle jouit d’une grande paix et
d’un grand contentement, mais elle est perdue en elle-même, ne
participant plus avec Dieu par le moyen des sentiments comme elle
était habituée. C’est Dieu alors qui travaille dans l’âme
d’une manière nouvelle dépassant toute notre capacité, et l’âme
n’agit plus, mais elle reste comme un instrument inerte, attentive
à ce que Dieu opère. Et quand Dieu trouve une âme qui ne se meut
pas, c’est-à-dire qui ne veuille ni ne puisse remuer par
elle-même, lui-même alors opère à sa manière et met la main à
de plus grandes choses qu’il veut produire en cette âme. Et cela
d’autant plus qu’il sait que rien ne tournera plus à mal de ce
qu’il fera, parce que l’homme s’est dépouillé de tout ce qui
est de lui, le goûter, le voir et le pouvoir. Dieu enlève à l’âme
la clef de ses trésors qu’il lui avait donnée pour qu’elle en
pût jouir. Il lui donne maintenant le soin de sa présence qui
l’absorbe tout entière. De cette présence divine jaillissent
ensuite certains rayons et des flammes d’amour divin si pénétrants,
si véhéments, si forts, qu’ils devraient anéantir non seulement
le corps, mais l’âme, si c’était possible.
CHAPITRE XL
Cette
âme bienheureuse disait :
Il
y a deux vues qui m’ont ouvert les portes à deux choses extrêmes :
dans la première il me fut montré comment tout bien procède de la
source divine sans cause antérieure, mais uniquement de sa pure et
simple bonté. Cette vue produisit en moi un pur et simple
rejaillissement qui était pur regard d’amour envers cette bonté.
[…]
L’autre
vue fut de l’être propre de l’homme
[…]
Il
est si lié par l’amour-propre aux plaisirs de la chair, du monde
et de l’estime propre que, pour l’en garder il faut que Dieu lui
donne des goûts spirituels et que cet homme mauvais en vienne à les
estimer plus que toutes les choses que précédemment il estimait
beaucoup. Sans cela jamais il ne les quitterait.
Il
faut de plus que Dieu nous tienne continuellement absorbés en lui
par ses douces visites et bien exercés en quelque bonne action
jusqu’à ce qu’il nous ait formés à la vie de l’esprit.
Autrement, s’il nous lâchait seulement un peu nous retournerions
bien vite à notre mauvais instinct.
[…]
Mais
hélas ! notre malignité
est si grande que si Dieu y prenait garde, malheur à nous !
jamais il ne pourrait nous voir avec faveur ni nous faire du bien.
Mais il regarde uniquement à sa clémence et bonté infinies avec
lesquelles il cherche à nous conduire à cette fin pour laquelle il
nous a créés. Pour y arriver, dans son pur amour, il opère en nous
tout ce qui est nécessaire.
[…]
CHAPITRE XLI
[…]
S’il
m’arrivait de parler des choses spirituelles qui m’assaillaient
souvent (à cause de ce grand feu que je sentais et que je comprenais
quand l’œil de l’amour me les montrait), tout aussitôt l’Amour
me reprenait. Il me disait que je n’avais pas à parler, mais à me
laisser brûler tout entière sans exhaler parole ni acte qui pût
tendre au rafraîchissement ni de l’âme ni du corps. Si je gardais
le silence sans tenir compte de rien, et disais seulement : Si
le corps se meurt, qu’il meure ;
s’il ne peut supporter, qu’il lâche tout, je ne m’occupe de
rien - l’Amour me reprenait. Il me disait : je veux que tu
aies les yeux fermés sur toi de telle manière que tu ne puisses
voir que j’opère quelque chose en toi, comme en toi. Je veux au
contraire que tu sois morte, qu’en toi soit réduit à rien tout
regard si parfait qu’il soit ;
je ne veux pas que tu découvres en toi aucun endroit où tu pourrais
être toi-même.
Quand
donc j’avais fermé la bouche, me tenant comme une chose inerte
(par suite du resserrement intérieur que produisait l’Amour) je
ressentais une telle paix intérieure et un si grand contentement que
j’en devenais insupportable à moi-même 1. Je ne pouvais plus
alors que m’angoisser et me lamenter sans paroles, je ne pouvais
plus me soucier de voir comment allaient les choses. C’était au
point que j’étais comme morte à moi-même. Et cependant cet Amour
me disait : Tu trouves insupportable ce que tu as ?
Si tu ressens quelque chose, c’est donc évidemment que tu vis
encore. Je ne veux pas que tu soupires ni te lamentes, mais je veux
que tu sois comme les morts et proche de mourir ;
je ne veux plus voir en toi apparence de vivant.
Je
voyais l’Amour si jaloux de cette âme, examinant toute chose en
détail avec une pénétration si subtile, animé d’une telle
sollicitude et d’une telle force pour arriver à ses fins,
c’est-à-dire, pour détruire tout ce qui en moi était indigne de
paraître en la présence divine.
[…]
Quand
ce moi spirituel avait beaucoup travaillé, qu’il semblait avoir
vaincu et mis par terre ce moi extérieur en lui enlevant toutes
voies et moyens de se nourrir, quand il avait pacifié pour lui son
propre domaine, alors survenait cet Amour insatiable et violent et il
lui disait : Que crois-tu faire ?
Je veux tout pour moi. Ne pense pas que je te laisse le moindre bien
au corps ni à l’âme. Je veux rendre nu, nu, tout ce qui est
au-dessous de moi, et au-dessus de moi je ne veux rien. Sache qu’est
au-dessous de moi tout cela, vues, sentiments et perfections, que je
n’ai pas approuvé. Quand je me mets à passer l’âme au crible,
j’ai une vue si pénétrante que toute perfection à mes yeux est
défaut. C’est pourquoi je ne veux pas qu’au-dessous de moi rien
puisse subsister, sinon ce que j’approuve comme bon. Et au-dessus
de moi rien ne peut rester. Si haut, en effet, que tu montes par la
perfection que tu pourrais acquérir, toujours je serai au-dessus de
toi pour ruiner toutes les imperfections qui se mettraient dans les
vues d’union à Dieu que tu pourrais produire. C’est que, tant
que je n’approuve pas, rien ne se fait. Seul je sais ce qu’il
faut. À moi a été donnée l’autorité. On ne peut paraître en
la divine présence que pour autant que je l’approuve, et ce que
j’approuve ne sera jamais réprouvé. Sache que ce pouvoir m’a
été donné à cause de ma pureté qui me rend incapable de rester
en paix avec l’imperfection, fût-ce la moindre.
Je
te fais savoir encore, ô âme, que je suis d’une telle nature que
toutes les âmes que je puis transformer en moi, je les change et les
transforme ainsi, en les dépouillant d’elles-mêmes. Je n’approuve
jamais aucune chose si elle n’est pas anéantie en elle-même au
point qu’il lui soit impossible de se voir en soi, ni de ressentir
autre chose que le pur Amour sans aucun mélange. C’est pourquoi
l’Amour veut être seul, parce que s’il avait d’autres en sa
compagnie, les portes du paradis leur resteraient fermées ;
elles ne s’ouvrent qu’au pur amour.
Que
donc chacun se laisse conduire par l’Amour. Il le mènera et le
transformera en soi. Cachés ainsi sous son manteau, nous pourrons
être conduits à cette fin à laquelle ce pur Amour nous aspire
tous.
Pour
tirer l’âme à la perfection ce pur Amour use de beaucoup de
moyens. Dés qu’il la voit occupée de quelque chose par une
affection d’amour, il note comme ses ennemies toutes ces choses
qu’il lui voit aimer et il décide de les consumer sans avoir
compassion ni d’elle ni du corps. De sa nature, si on le laissait
faire, l’amour couperait tout d’un seul coup. Mais voyant la
faiblesse de l’homme, il taille petit à petit. (C’est de crainte
que l’homme soit incapable de supporter une opération si puissante
et si rapide sans la connaître, à cause de sa faiblesse.) Quand
l’homme voit cette opération progressive, il l’imprime mieux en
lui 1, chaque jour il en est embrasé davantage, et ce feu va
consumant tous ses désirs et amours imparfaits attachés à ses
épaules.
L’Amour
voit que nous sommes tellement obstinés à garder pour nous ce que
nous avons une fois choisi par élection d’amour, parce que cela
nous paraît beau, bon et juste, et que nous ne voulons pas entendre
parler là-contre, aveuglés que nous sommes par l’amour propre.
Il
parle donc ainsi : Il me faut mettre la main aux actes, puisque
avec des paroles je n’obtiens rien. Il agit de cette manière :
il met en ruine tout ce que tu aimes, par mort, maladie, pauvreté,
par haine et discorde, par détraction, scandale, raillerie, infamie,
avec les parents, les amis, avec toi-même. Tu en viens au point que
tu ne sais plus quoi faire de toi, en te voyant tiré hors de ces
choses où tu trouvais ton plaisir et que de toutes tu reçois peine
et confusion. Tu ne sais pas pourquoi le divin Amour fait toutes ces
choses. Elles te paraissent toutes contre la raison, et quant à Dieu
et quant au monde. Aussi vas-tu criant et te tourmentant, tu cherches
dans l’espoir d’échapper à tant d’anxiétés et jamais tu
n’en sors.
Quand
ce divin Amour a tenu un certain temps la personne avec l’esprit
ainsi suspendu, comme désespérée et dégoûtée de tout ce qu’elle
aimait autrefois, alors il se montre lui-même à elle avec sa divine
face joyeuse et rayonnante.
[…]
CHAPITRE XLII
[…]
Elle
portait compassion à toutes les créatures - quoiqu’elle fût
impitoyable aux défauts - à ce point que lorsqu’on abattait un
animal ou que l’on coupait un arbre, elle semblait ne pouvoir
supporter de les voir perdre l’être que Dieu leur avait donné.
Mais pour trancher l’être mauvais de l’homme, qu’il s’est
fait à lui-même par le péché, elle aurait été sans pitié.
[…]
Il
lui restait uniquement son confesseur, avec qui elle s’harmonisait
intérieurement et extérieurement, mais dans la suite cela aussi lui
fut retiré ; cela en
vint au point qu’il n’avait plus rien à lui dire et qu’il ne
s’occupait plus d’elle. Cela portait au comble son resserrement,
parce qu’il lui devenait impossible de se tourner vers rien ni au
ciel ni sur la terre.
[…]
Elle
disait :
Il
me semble être en ce monde comme ceux qui sont hors de leur maison
et qui ont quitté tous leurs parents et amis ;
ils se trouvent en terre étrangère où ils n’ont ni maison, ni
amis, ni parents ; ayant
terminé l’affaire pour laquelle ils étaient venus, ils se
tiennent prêts à partir et retourner chez eux, là où ils sont
toujours par le cœur et l’esprit. Si brûlant pourrait être leur
amour de la patrie que pour y aller un jour leur paraîtrait une
année.
Plus
tard, étant plus encore retirée au-dedans, elle n’eut plus cet
instinct de se cacher ;
mais parce qu’elle ne pouvait expliquer aucun de ses besoins, elle
en souffrait avec plus grand resserrement. Il lui fut montré que
tout ce qu’elle faisait auparavant était choses en quoi elle se
réconfortait. Aussi pour exprimer son état elle disait :
Je
me trouve de jour en jour plus retirée, comme quelqu’un qui serait
confiné d’abord dans une cité à l’intérieur des murs ;
puis dans une maison avec un beau jardin ;
ensuite dans une maison sans jardin, puis dans une salle, puis dans
une chambre, puis dans une antichambre ;
ensuite au fond de la maison avec peu de lumière ;
puis dans un cachot sans lumière. Ensuite on lui lierait les mains,
on lui mettrait des ceps aux pieds, puis on lui banderait les yeux ;
ensuite on ne lui donnerait plus à manger ;
puis plus personne ne pourrait lui parler. À la fin, ayant perdu
tout espoir d’en sortir jamais jusqu’à la mort, il ne lui
resterait d’autre consolation que de savoir que c’est Dieu qui
fait cela par amour et grande miséricorde. Cette vue lui donne un
grand contentement, mais cependant ce contentement ne diminue pas la
peine de l’assaut qu’elle subit, et d’autre part il ne peut
endurer si grande peine qui l’amènerait à vouloir sortir de cette
volonté divine, dont il voit la justice et la grande miséricorde.
[…]
Une
fois, elle entendit dire : « Levez-vous,
levez-vous, morts, venez au jugement. »
Elle cria très haut, sous l’impétuosité de l’amour :
Je
voudrais y aller à l’instant, à l’instant !
Tous
les auditeurs en furent stupéfaits
[…]
CHAPITRE XLIII
CHAPITRE XLIV
[…]
« Fie-toi
à moi, et ne crains rien. »
En somme, son doux Amour voulut se charger d’elle lui-même pendant
une longue période. Il ne lui permettait de goûter aucune chose
spirituelle ni d’y fixer son esprit, hormis ce qu’il voulait.
Quand elle était au sermon, si elle entendait dire quelque chose en
quoi elle eût goûté quelque contentement, aussitôt ce sentiment
lui était enlevé, et elle était tirée hors d’elle-même pour
goûter et considérer uniquement ce qui plaisait à son Amour. Aussi
entendait-elle peu de sermons, bien qu’elle s’y rendît.
Madame
Catherine persévéra de cette façon dans la voie de Dieu vingt-cinq
années environ l, étant instruite, gouvernée et conduite par Dieu
seul sans l’aide d’aucune créature, par une opération
admirable. Plus tard, que ce fût par le grand âge ou la grande
faiblesse, elle n’arrivait plus à supporter de rester ainsi, sans
actes ni sentiments dans l’âme, car l’esprit les avait tirés ;
avec cela un corps tout affaibli et sans force, comme abandonné de
lui-même. Le Seigneur alors lui donna un prêtre pour prendre charge
d’elle au spirituel comme au temporel. C’était un homme de vie
intérieure et sainte, tout à fait apte à cet office, et Dieu lui
donna lumière et grâce pour discerner les choses qui s’opéraient
en elle. Il fut nommé recteur de l’hôpital où elle se trouvait,
il l’entendait en confession, disait pour elle la messe et lui
donnait la communion à sa convenance. Ce prêtre, à la prière de
certaines personnes spirituelles qui portaient dévotion à cette
bienheureuse, a écrit une bonne partie de ce présent ouvrage.
[…]
Je
ne sais comment faire pour me confesser, parce que je ne trouve rien
en moi, ni dans l’extérieur ni dans l’intérieur, qui ait assez
de vigueur pour pouvoir dire : C’est moi qui ai fait ou dit
quelque chose dont je doive sentir remords de conscience. Je ne veux
omettre de me confesser et je ne sais à qui imputer la coulpe de mes
péchés ; je veux
m’accuser et n’y arrive pas.
[…]
CHAPITRE XLV
Comme
il a déjà été dit plus haut, cette créature bénie de Dieu fut
mariée, âgée de seize ans, à un homme appelé messer Julien
Adorno. Celui-ci, bien qu’il fût de noble maison était d’une
nature bizarre et bourrue. De plus, il s’entendait fort mal à
conduire ses affaires, de sorte qu’il fut réduit à la pauvreté.
Néanmoins, elle fut toujours obéissante envers lui et fort patiente
à supporter ses bizarreries désordonnées. Mais cela lui était une
telle souffrance qu’elle restait à peine en santé, qu’elle
devint maigre, sèche et défaite au point de paraître un corps
plein d’humeur mélancolique. Elle restait seule en ermite à la
maison pour ne pas irriter son mari ;
ne sortant que pour entendre la messe, elle rentrait aussitôt à la
maison. Pour ne donner aucune peine à autrui, elle était capable de
tout souffrir. Dieu voyant qu’il pouvait tout faire de cette âme,
lui faisait tout supporter sans murmure, en silence et avec une
suprême patience.
Les
cinq premières années, il la tint si étroitement qu’elle ne
savait ce que sont les choses du monde. Les cinq années suivantes,
pour secouer ces grands chagrins que lui donnait son mari, elle se
mit à rechercher la conversation des autres dames, à s’adonner
aux choses du monde, comme faisaient les autres. Après quoi, elle
fut en un instant appelée par le Seigneur, elle quitta tout et
jamais plus ne retourna en arrière. Elle obtint de son mari, par une
grâce de Dieu, de vivre avec lui dans la chasteté, comme frère et
sœur.
Plus tard, son mari se fit membre du Tiers Ordre de saint François ;
finalement il fut visité par Dieu qui l’affligea d’une grande
maladie. C’était une pénible infirmité des voies urinaires, qui
lui dura longtemps. À cause de quoi, il tomba dans une grande
impatience, au point qu’arrivé à la fin de sa vie, toujours sujet
à cette impatience, il craignit de perdre son âme. Alors cette
bienheureuse se retira dans une chambre, et cria pour son salut aux
oreilles de son doux Amour avec larmes et soupirs. Elle répétait
uniquement ceci :
Amour,
je te demande cette âme ;
je te prie de me la donner parce que tu peux me la donner.
Elle
continua ainsi l’espace d’environ une demi-heure avec beaucoup de
gémissements. Elle fut enfin assurée intérieurement qu’elle
était exaucée, Retoumée à la chambre de son mari, elle le trouva
tout changé, tout apaisé, montrant clairement en paroles et par
signes qu’il était content de la divine volonté.
[…]
Quand
son mari fut passé en sainte paix et que le corps fut enterré, ses
amis lui disaient : « Enfin
tu seras hors de tant d’ennuis. »
Il semblait au sens humain qu’elle fut sortie d’une grande
sujétion.
Mais
elle répondait qu’elle ne voulait rien savoir ni s’occuper de
rien, hormis le vouloir de Dieu ;
et qu’elle n’avait cure de rien de bon ou de mauvais qui pût lui
arriver. Ses frères et sœurs lui furent enlevés aussi. Mais par la
grande union qu’elle avait au doux vouloir de Dieu, elle n’en
éprouvait nulle peine, tout comme s’ils n’avaient pas été de
son sang. Par où l’on pouvait clairement connaître à quel point
elle était dépouillée d’elle-même et unie par grâce infuse à
son doux Amour.
C’est
pourquoi elle s’étonnait au sujet d’une de ses compagnes, qui
était de la même famille Fieschi et mariée comme elle ;
cette dame avait été appelée par Dieu en même temps qu’elle. Ce
qui l’étonnait, c’est que cette dame ne s’écartait que petit
à petit du monde, par crainte de retourner en arrière.
Celle-ci,
après la mort de son mari, se fit religieuse dans un monastère de
moniales observantes de saint Dominique au monastère dit de
Saint-Sylvestre. Après vingt ans de profession elle fut transférée,
avec onze autres moniales de sainte vie, dans un autre monastère du
même ordre, appelé le monastère neuf, afin de le réformer avec
plus d’observance. Elle s’appelait sœur Thomasa ;
remplie de beaucoup de prudence et de sainteté, elle grandit en
perfection ; elle fut
mère de ce monastère. Elle éprouvait tant d’ardeur d’esprit
que pour la tempérer elle s’occupait à écrire, à composer, à
peindre et faire d’autres pieux travaux. Elle écrivit sur
l’Apocalypse et fit un Opuscule sur Denys l’Aréopagite, et
d’autres beaux traités, dévots et utiles.
[…]
CHAPITRE XLVI
CHAPITRE XLVII
Neuf
ans environ avant la mort de cette bienheureuse, elle fut prise d’une
maladie inconnue aux hommes et aux médecins. On ne savait pas ce que
c’était.
[…]
Cette
créature était dans un tel feu d’amour divin qu’on sentait et
qu’on voyait de façon sensible les signes du feu excessif qui la
brûlait toute. Comme brûle une foumaise, ainsi brûlait son cœur.
En
effet, quelques années avant sa mort on pouvait voir sur elle à
hauteur du cœur, une couleur fort différente de la couleur
naturelle ; c’était
jaune comme du safran. Elle disait qu’elle ressentait à cet
endroit un feu sensible si violent qu’elle s’étonnait de vivre
dans cette ardeur. Ce feu était d’une ardeur extrême et puissant
hors de toute mesure. Elle en fit l’expérience plusieurs fois en
s’appliquant sur le bras nu le feu matériel d’une bougie ou d’un
charbon ; il la brûlait
et l’on voyait extérieurement la brûlure de la chair, mais elle
ne sentait pas la violence du feu extérieur à cause de la puissance
et de la violence plus grandes du feu intérieur.
[…]
Mais
Dieu ne découvre son œuvre que petit à petit, et de façon
secrète, afin que tout se fasse avec plus de justice. S’il la
découvrait un peu plus largement, l’esprit ne pourrait rester dans
le corps, par la violente ardeur qui le porterait à s’unir à
l’objet de son désir et le corps, de son côté, ne pourrait vivre
sans l’esprit. Ainsi l’œuvre accomplie hors des moyens ordonnés
par Dieu n’atteindrait pas sa perfection.
Il
faut donc que Dieu avance peu à peu son ouvrage par les moyens et
dans l’ordre qu’il détermine. Toujours il travaille avec le plus
grand amour et du mieux qu’il est possible, à détruire tous les
sentiments de l’âme et du corps jusqu’à la mort.
[…]
CHAPITRE XLVIII
À
cette âme élue de Dieu furent accordées, un an avant qu’elle
passât de cette vie au Seigneur, de nombreuses grâces et
s’accomplirent en elle beaucoup d’opérations divines. Parce que
ce qui arrive à l’improviste donne une peur plus vive, Dieu ne
voulut pas qu’il lui arrivât rien d’imprévu et il lui montra en
un instant toute la suite de son œuvre en elle : comment elle
devait mourir d’un grand martyre, et toute la suite de ce martyre
jusqu’à sa mort lui fut mise sous les yeux.
Quand
son humanité eut connaissance de ces choses, elle subit un tel
assaut d’anxiété qu’elle paraissait hors d’elle-même ;
elle se tordait comme un ver sur son lit et défaillait ;
il semblait que l’âme dût sortir du corps ;
elle ne pouvait proférer un seul mot.
[…]
Elle
eut encore une autre vue terrifiante. Elle voyait, disait-elle, son
esprit demeurer attentif, attaché au rayon de l’amour divin avec
une telle véhémence qu’il disait à l’humanité : Je ne
veux me retirer jamais d’ici, car c’est ici ma place, mon repos,
Si tu meurs, ce sera un dommage pour toi seule. Moi je veux rester
ici avec Dieu. Quand l’humanité s’entendit dire cela avec un tel
feu d’amour, enragée, elle répondit à l’esprit : Comment
pourras-tu agir ainsi sans que je ne meure ?
Dieu ne veut pas encore ma mort.
[…]
Une
telle façon de vivre lui était une mort prolongée.
Il
lui arrivait souvent de crier :
Malheureux
que je suis. En quelle bataille cruelle suis-je engagé ?
Et
il disait à son esprit :
Je
sais que tu ne peux me supporter, parce que je te tiens contre ton
gré, lié en cet exil de la terre. Je t’empêche de savourer
l’amour sans limites de Dieu et le si grand bonheur que tu aurais.
Mais je te déclare que je ne peux soutenir un si violent incendie
d’amour divin
[…]
Cette
créature fut tout un temps sans prononcer d’autres mots sinon :
Amour
de Dieu… pureté de Dieu… douceur de Dieu…
En
une autre période, elle ne disait plus que :
charité…
union et paix…
En
une période suivante, elle disait :
Dieu…
Dieu…
À
la fin, elle ne disait plus rien, parce que toute chose en elle était
intérieurement comprimée.
Il
lui vint un jour un feu d’amour divin si extrême et si excessif
qu’elle ne pouvait en aucune manière le supporter. Il lui semblait
que son corps allait se résoudre en poussière. Dans cette ardeur
brûlante, elle fut contrainte de se toumer vers une image qui
représentait la Samaritaine près du puits avec Notre-Seigneur. Dans
son angoisse extrême et intolérable, d’une voix pieuse et avec un
sentiment expressif, elle parlait ainsi :
Seigneur,
je t’en prie, donne-moi une gouttelette de cette eau divine que tu
donnas à la Samaritaine, parce que je ne peux plus supporter un feu
si ardent qui me brûle toute, intérieurement et extérieurement.
En
ce même instant lui fut accordée une gouttelette de cette eau
divine ; elle en tira un
tel rafraîchissement au-dedans et au-dehors, que la langue humaine
ne pourrait l’expliquer. Et ce rafraîchissement lui donna quelque
repos.
[…]
Elle
disait :
L’âme,
qui est sortie de Dieu pure et nette, a un instinct naturel de
retourner à Dieu dans cette même pureté et netteté, d’autant
plus qu’elle n’a pas d’autre moyen de retourner vers lui, Mais
elle se trouve liée à un corps tout contraire à sa nature.
[…]
Elle
eut ensuite une autre vue plus subtile encore et plus pénétrante
qu’à l’ordinaire. Elle en fut à ce point rendue étrangère aux
choses terrestres qu’elle ne savait plus si elle se trouvait au
ciel ou en terre ; elle
ne connaissait plus ni année, ni mois, ni jour ;
elle n’avait plus conscience, ni en général ni en particulier,
des actes naturels de l’homme ;
ses sentiments se trouvaient si éloignés de leurs objets qu’elle
ne paraissait plus être une créature humaine. On ne voyait plus en
elle aucun indice de choix en rien de corporel ou de spirituel. On
n’y entendait rien sinon qu’elle paraissait étrangère d’esprit
à toute chose et absorbée en une seule qu’elle ne pouvait dire et
qu’on n’arrivait pas à comprendre. Il ne semblait pas qu’elle
fût absorbée ni en Dieu ni en ses saints, mais étourdie en une
grande chose inconnue. Elle avait le cœur si resserré qu’il lui
devenait presque impossible de respirer.
Dans
cette angoisse et resserrement du cœur, elle était contrainte de
s’éloigner et de se retirer des hommes, pour ne pas provoquer
d’étonnement, puisqu’on ne la comprenait pas. Jusqu’à ce que
son cœur se réconfortât un peu, et qu’elle fût rendue capable
de supporter autrui et d’en être supportée, personne, pour intime
et familier qu’il fût, qui n’éprouvât près d’elle de
l’ennui. Si elle était restée un temps plus prolongé dans cette
manière de vivre, elle eût été forcée de faire des choses
étranges et bizarres, mais elle n’y demeurait que six ou sept
jours, après quoi il lui était donné de respirer. Elle resta
quelque temps dans cette voie.
Après
quoi Dieu la tira dans un autre état plus resserré encore, dont on
ne peut comprendre ce qui s’y passait. Il lui survint un assaut du
feu divin plus grand et plus fort qu’elle n’en avait eu
jusque-là. Et d’abord, elle resta deux jours sans presque rien
dire, même en choses spirituelles. Elle montait et descendait par la
maison, se consumant sans paroles, avec l’intérieur caché,
impénétrable, sans rien en dévoiler ni par signes, ni en paroles,
Elle montrait plutôt tout le contraire. Comme on lui demandait
souvent ce qu’elle avait, elle répondait de travers. Elle tenait
pour rien la souffrance qu’elle ressentait en son corps. On était
en décembre [1509] et elle souffrait du froid, mais n’en tenait
pas compte. Tout ce qui arrivait ici-bas, que ce fût pénible ou
nécessaire, lui paraissait une broutille au prix de ce qu’elle
ressentait au-dedans d’elle-même et qui la torturait au point de
l’empêcher de manger.
Une
nuit, vers les huit heures, il lui vint un assaut si violent qu’elle
ne put le dissimuler davantage. Tout l’intérieur de son corps fut
ébranlé, elle rendit une bile abondante, alors qu’elle n’avait
pas mangé, et il sortit du sang par le nez [cancer ?].
En cette même heure, elle fit demander son confesseur et lui dit :
Père,
il me semble que je vais mourir, à cause de tous les accidents qui
m’arrivent.
Ces
accidents étaient, en effet, si violents que son humanité tremblait
comme une feuille, quoique son esprit fût en grand contentement,
ainsi que ses paroles le donnaient à comprendre. Mais il semblait à
son humanité qu’elle ne pourrait jamais échapper à ces assauts
brûlants qu’elle ressentait. C’était comme si tout brûlait
au-dedans, comme si elle se fût trouvée dans un grand brasier, et
ce corps rempli de feu le projetât au-dehors de toute part.
Cet
assaut dura trois heures ou environ ;
ensuite peu à peu, il s’apaisa. Le corps en resta rompu et
flasque, au point qu’on dut lui donner du poulet pilé pour la
restaurer. Elle fut quelque temps avant de reprendre force. Et puis,
quand elle était un peu remise, le Seigneur lui donnait un autre
assaut plus fort et plus violent que les précédents.
CHAPITRE XLIX.
Le
10 janvier 1510, elle subit un nouvel assaut de la façon
suivante.
[…]
Elle
se trouvait comme une âme sans Dieu, laquelle ne meurt pas
puisqu’elle ne peut mourir. Ainsi son humanité, abandonnée du
ciel et délaissée par la terre, enrage et ne meurt pas, parce que
Dieu ne le veut. À moins d’avoir éprouvé par expérience cette
nudité intérieure, il n’est possible d’aucune manière de
comprendre le grand feu dont cette dame était brûlée dans son
intime. Elle n’en parlât point, car c’était chose impossible ;
moins elle en parlait, plus grandissait l’incendie ;
elle était d’autant plus contrainte de s’en taire, parce que
l’esprit la poussait à fuir la conversation des hommes. Après un
peu de temps qu’elle fut ainsi tenue (elle n’aurait pu en
supporter davantage) la nuit suivante, son humanité étant tellement
assiégée qu’elle ne pouvait souffrir plus, elle s’enferma seule
dans une chambre, refusant toute nourriture, toute conversation, tout
soulagement d’aucune créature. Cet instinct était de l’esprit
qui voulait anéantir la partie humaine sans en être empêché. Elle
resta ainsi un grand espace de temps, enfermée dans cette chambre,
sans vouloir à aucun prix ouvrir à qui que ce fût.
En
étant sortie ensuite pour un certain service, son confesseur y entra
secrètement et s’y cacha. Quand elle eut accompli ce qu’elle
voulait, elle retourna à cette chambre et s’y enferma, décidée à
n’ouvrir à personne, sans apercevoir le confesseur. Elle disait à
son Seigneur d’une voix plaintive et pénétrante :
Seigneur,
que veux-tu que je fasse encore en ce monde ?
Je ne vois plus, je n’entends plus, je ne mange plus, je ne dors
plus, je ne sais ni ce qu’on me fait ni ce qu’on me dit ;
tous sentiments extérieurs et intérieurs sont évanouis, je ne
trouve plus rien en moi comme les autres créatures.
Chacun
trouve quelque chose à faire, à dire ou à penser ;
je vois qu’on se réjouit en quelque chose, à l’extérieur ou à
l’intérieur ; mais je
me trouve comme une chose morte et je ne vis que parce que je suis
maintenue comme de force dans la vie. Il n’est personne qui me
comprenne. Je me trouve seule, inconnue, pauvre, nue, étrangère et
opposée à tout le monde. Je ne sais plus ce que c’est que le
monde et c’est pourquoi je ne peux plus vivre sur terre avec les
créatures.
[…]
Placée
dans une telle nudité, elle disait ainsi à son Seigneur :
Voici
déjà trente-cinq ans à peu près que jamais, ô mon Seigneur, je
ne t’ai demandé quelque chose pour moi, Maintenant je te prie tant
que je peux, que tu ne me sépares pas de toi, car tu sais bien,
Seigneur, que cela je ne saurais le supporter.
Elle
parlait ainsi parce que depuis que Dieu l’avait appelée, jamais
son esprit n’était resté sans union avec Dieu et elle jouissait
d’une tranquillité aussi grande qu’elle la pouvait soutenir.
Aussi était-ce pour elle une chose terrible que cette séparation
inaccoutumée.
[…]
le
confesseur vit que cette terrible angoisse passerait comme les
autres. Cet assaut lui causa un spasme dans la gorge et dans la
bouche, elle ne pouvait parler ni ouvrir les yeux ni presque
respirer ; elle se
tenait repliée sur elle-même comme un nœud de cordage ;
elle resta ainsi une heure environ. Revenue ensuite à elle-même,
elle dit aux assistants beaucoup de belles choses ;
chacun pleurait de dévotion à la voir dans un tel tourment et avec
tant de contentement dans l’esprit. Toutes les paroles qu’elle
disait semblaient des flammes du divin amour (elles l’étaient en
vérité) ; elles
pénétraient si profondément les cœurs des auditeurs qu’ils en
restaient étonnés et blessés.
Ces
opérations devenaient de jour en jour plus pénétrantes et plus
profondes ; elle resta
ainsi plusieurs jours sans aucun changement. Le Seigneur la laissait
reposer afin qu’elle vécût assez pour achever l’œuvre qu’il
avait décidée.
Quelques
jours après, elle eut un autre assaut encore plus terrible. On lui
voyait les nerfs tourmentés au point que de la tête au pied, rien
dans ce corps n’était sain. Il y avait dans ces chairs certains
creux comme lorsqu’on met le doigt dans la pâte. Dans sa grande
douleur, elle criait à haute voix, et qui la voyait était
contraint, par grande compassion, de demander à Dieu miséricorde.
Cet assaut lui dura un jour et une nuit. Tout ce qu’on en peut dire
ou écrire ne paraît rien en comparaison de ce que c’était en
réalité.
La
nuit suivante lui vinrent quatre accidents plus forts l’un que
l’autre, de façon qu’elle perdit la parole et la vue
[…]
On
ne pouvait lui donner le moindre soulagement. Se tenant ainsi entre
les deux extrêmes, elle disait :
Je
trouve en moi, pour ce qui est de l’esprit, un tel contentement et
une telle paix, que langue humaine ne le pourrait exposer, ni
entendement le comprendre ;
mais du côté de l’humanité, toutes les peines que pourrait subir
un corps en manière humaine ne doivent guère se dire peines en
comparaison de ce que je sens.
[…]
CHAPITRE L
[…]
Maintenant
je touche à la fin, je viens à toi avec cette souffrance extrême à
l’intérieur et à l’extérieur et de la tête aux pieds. Je ne
crois pas qu’un corps d’homme, quelle que soit sa vigueur, puisse
supporter cette souffrance démesurée. Il me semble qu’une telle
souffrance devrait non seulement faire mourir un corps de chair et
d’os, mais détruire un corps de fer ou de diamant. D’où il
apparaît clairement que tu es celui qui régit et gouverne toute
chose avec ta disposition juste et sainte, par laquelle tu ne veux
pas encore que je meure. Et quoique j’aie à supporter en ce corps
tant de tourments et si excessif sans le moindre remède, je me
trouve cependant dans une telle force et dans une telle disposition
que je ne puis dire que je souffre ;
il me semble au contraire demeurer continuellement dans un grand
contentement qui m’est si agréable et si aimable que je ne puis
l’exprimer ni même le concevoir.
[…]
Elle
vit ensuite une grande échelle de feu, où petit à petit elle était
tirée. D’autres vues lui furent données ;
elle en ressentait une grande joie qui apparaissait au-dehors dans
ses yeux et cela dura environ quatre heures.
[…]
Elle
vit ensuite ce que c’est qu’un esprit pur et net, ou rien ne peut
plus pénétrer, sinon le souvenir des choses divines. À cette vue,
elle se mit à sourire en disant :
Oh !
si quelqu’un se trouvait à ce degré au moment de la mort !...
Comme
si elle eut voulu dire : quel serait le bonheur de cette
créature. Son visage resta joyeux tandis qu’elle était dans la
stupeur et le saisissement au point de paraître une chose inerte et
insensible. Moins d’une heure après, un nouveau rayon de feu divin
lui fut révélé. Elle multipliait les gestes de joie, on la voyait
toute réjouie, mais elle ne pouvait expliquer ce qu’elle
ressentait. Chacun cependant se rendait compte qu’elle était plus
au ciel par l’esprit que sur la terre par le corps, d’autant plus
qu’elle vivait sans aucun rafraîchissement terrestre.
[…]
CHAPITRE LI
[…]
Quand
il fut six heures de la nuit 1, on lui demanda si elle voulait
communier, et comme elle s’informait s’il était l’heure
habituelle, il lui fut répondu qu’on n’y était pas encore.
Alors elle leva vers le ciel le doigt de la main voulant signifier
par là (comme on peut le croire) qu’elle devait aller communier au
ciel et s’y unir totalement à son Amour et triompher avec lui
éternellement. Comme jusqu’à ce temps elle avait vécu privée de
toutes les choses de la terre, ainsi voyant arrivée son heure, elle
comprit qu’elle n’avait plus besoin sur terre de la communion.
À
ce moment même, cette âme bienheureuse, en grande paix et
tranquillité, doucement, s’exhala de cette vie et s’envola à
son doux Amour tant désiré.
[…]
(le
lendemain) Tous ceux qui entendaient cette messe (c’étaient de
nombreux dévots de la bienheureuse Catherine) furent contraints de
pleurer, ce qui jeta ce confesseur dans le saisissement et la stupeur
et c’est à grand-peine qu’il acheva la messe. Celle-ci finie, il
fut forcé de pleurer à part soi pendant une demi-heure avant de
pouvoir réjouir un peu son cœur.
[…]
CHAPITRE LII.
Traité du purgatoire
[…]
Les
âmes qui sont au purgatoire, à ce que je crois comprendre, ne
peuvent avoir d’autre choix que d’être en ce lieu puisque telle
est la volonté de Dieu qui dans sa justice l’a ainsi décidé.
Elles ne peuvent pas davantage se retourner sur elles-mêmes.
[…]
Elles
sont incapables d’avoir ni d’elles-mêmes ni des autres aucun
souvenir, ni en bien ni en mal, qui puisse augmenter leur souffrance.
Elles ont, au contraire, un tel contentement d’être établies dans
la condition voulue par Dieu et que Dieu accomplisse en elles tout ce
qu’il veut, comme il le veut, qu’elles ne peuvent penser à
elles-mêmes ni en ressentir quelque accroissement de peine.
Elles
ne voient qu’une chose, la bonté divine qui travaille en elles,
cette miséricorde qui s’exerce sur l’homme pour le ramener à
Dieu. En conséquence, ni bien ni mal qui leur arrive à elles-mêmes
ne peut attirer leur regard. Si ces âmes pouvaient en prendre
conscience, elles ne seraient plus dans la pure charité.
Elles
ne peuvent non plus considérer qu’elles sont dans ces peines à
cause de leurs péchés,
[…]
Étant
donc établies en charité et n’en pouvant plus dévier par un acte
défectueux, elles sont rendues incapables de rien vouloir, de rien
désirer, hormis le pur vouloir de la pure charité. Placées dans ce
feu purifiant, elles y sont dans l’ordre voulu par Dieu. Cette
disposition divine est pur amour, elles ne peuvent s’en écarter en
rien, parce qu’elles sont incapables de commettre un péché, comme
aussi de faire un acte méritoire.
[…]
[2]
Je ne crois pas qu’il puisse se trouver un contentement comparable
à celui d’une âme du purgatoire, à l’exception de celui des
saints en paradis. Chaque jour s’accroît ce contentement par
l’action de Dieu en ces âmes, action qui va croissant comme va se
consumant ce qui empêche cette action divine. Cet empêchement,
c’est la rouille du péché
[…]
Ainsi
la rouille, c’est-à-dire le péché, est ce qui recouvre l’âme.
Au purgatoire cette rouille est consumée par le feu. Plus elle se
consume, plus aussi l’âme s’expose au vrai soleil, à Dieu. Sa
joie augmente à mesure que la rouille disparaît et que l’âme
s’expose au rayon divin.
[…]
[3]
La source de toutes les souffrances est le péché, soit originel,
soit actuel. Dieu a créé l’âme toute pure et toute simple, sans
aucune tache de péché et avec un instinct béatifique qui la porte
vers lui.
[…]
En
conséquence, il n’y a pas d’obstacle entre Dieu et elles, hors
cette peine qui les retarde et qui consiste en ce que leur instinct
béatifique n’a pas atteint sa pleine perfection.
Voyant
en toute certitude combien importe le moindre empêchement, voyant
que la justice exige que leur attrait soit retardé, il leur naît au
cœur un feu d’une violence extrême, qui ressemble à celui de
l’enfer. Il y a la différence du péché qui rend mauvaise la
volonté des damnés de l’enfer ;
à ceux-ci Dieu ne fait point part de sa bonté.
[…]
[4]
On voit par là que cette opposition de la volonté mauvaise à la
volonté de Dieu est cela même qui constitue le péché. Comme leur
volonté s’obstine dans le mal, le péché aussi se maintient. Ceux
de l’enfer sont sortis de cette vie avec leur volonté mauvaise.
Aussi leur péché n’est pas remis et ne peut l’être, parce
qu’ils ne peuvent plus changer de volonté, une fois qu’ils sont
sortis ainsi disposés de cette vie.
[…]
[5]
Mais les âmes du purgatoire tiennent leur volonté en tout conforme
à celle de Dieu. En conséquence, Dieu s’accorde avec elles dans
sa bonté et elles demeurent contentes (quant à leur volonté) et
purifiées de la coulpe du péché originel et du péché actuel.
Ces
âmes sont rendues aussi pures que Dieu les a créées.
[…]
[8]
J’ajoute encore ceci que je vois. De la part de Dieu, le paradis
est ouvert, y entre qui veut. C’est que Dieu est toute miséricorde,
il reste tourné vers nous, les bras ouverts pour nous recevoir dans
sa gloire.
Mais
je vois d’autre part comment cette divine essence est d’une telle
pureté et netteté, au-delà de tout ce qu’on pourrait imaginer,
que l’âme qui aurait en soi une imperfection aussi légère qu’un
fétu minuscule se jetterait en mille enfers plutôt que de se
trouver avec cette tache en présence de la majesté divine.
Aussi
voyant que le purgatoire a été fait pour lui enlever ces taches,
elle s’y jette. Elle voit que c’est là une grande miséricorde
pour elle que ce moyen d’enlever cet empêchement.
[…]
Je
vois aussi que le tourment des âmes du purgatoire consiste bien
davantage en ceci qu’elles voient en elles quelque chose qui
déplaît à Dieu et qu’elles l’ont contracté volontairement en
agissant contre une si grande bonté, plutôt que dans nul autre
tourment qu’elles ressentent en purgatoire. C’est qu’étant
dans la grâce divine elles voient la réalité et l’importance de
cet empêchement qui ne leur permet pas d’approcher de Dieu.
[…]
[9]
Je vois entre Dieu et l’âme une incroyable conformité. Lorsqu’il
la voit dans cette pureté où Sa Majesté l’a créée, il lui
donne une certaine force d’attraction faite d’amour brûlant,
capable de la réduire au néant, tout immortelle qu’elle soit.
Il
la met dans un état de si parfaite transformation en lui son Dieu,
qu’elle se voit n’être plus autre chose que Dieu. Il la tire
continuellement à lui, il l’embrase, il ne la laisse pas jusqu’à
ce qu’il l’ait menée à cet être divin dont elle procède,
c’est-à-dire à cette pureté dans laquelle il l’a créée.
L’âme
se voit, par une vue intérieure, ainsi tirée par Dieu avec un tel
feu d’amour. Alors, sous l’ardeur de cet amour embrasé de son
doux Seigneur et Dieu qu’elle sent rejaillir en son esprit, elle se
liquéfie tout entière.
[…]
Elle
voit aussi combien lui est douloureux ce retardement qui la retient
de contempler la divine lumière.
S’y
ajoute l’instinct de l’âme impatiente d’être libérée de cet
empêchement, attirée qu’elle est par ce regard unitif.
[…]
C’est
au point que si l’âme pouvait découvrir un autre purgatoire plus
fort que celui où elle se trouve, elle s’y jetterait aussitôt
pour se débarrasser plus vite de cet empêchement. Tant est violent
l’amour de conformité entre Dieu et l’âme.
[…]
§
12. Comment Dieu purifie les âmes Exemple de l’or dans le
creuset
[…]
[10]
De ce divin Amour, je vois jaillir vers l’âme certains rayons et
flammes brûlantes, si pénétrants et si forts qu’ils sembleraient
capables de réduire au néant non seulement le corps, mais l’âme
elle-même s’il était possible.
Ces
rayons opèrent de deux manières : l’une est de purifier,
l’autre d’anéantir.
[…]
L’or,
quand il est purifié à vingt-quatre carats ne se consume plus, quel
que soit le feu par où tu le ferais passer. Ce qui peut être
consumé en lui, ce n’est que sa propre imperfection. Ainsi opère
dans l’âme le feu divin. Dieu la maintient dans le feu jusqu’à
ce que toute imperfection soit consumée. Il la conduit à la pureté
totale de vingt-quatre carats, chaque âme cependant selon son
degré 1. Quand elle est purifiée elle reste tout entière en
Dieu, sans rien en elle qui lui soit propre, et son être est Dieu.
Une
fois que Dieu a ramené à lui l’âme ainsi purifiée, alors
celle-ci est mise hors d’état de souffrir encore, puisqu’il ne
lui reste plus rien à consumer. Supposé que dans cet état de
pureté on la tienne dans le feu, elle n’en sentirait nulle
souffrance. Ce feu ne serait autre chose que celui du divin amour de
la vie éternelle, sans rien de pénible.
[…]
§
13. Les âmes ont un désir ardent de se transformer en Dieu
sagesse de Dieu qui leur tient cachées leurs imperfections
[…]
Quand
l’âme se met en route pour retourner à son premier état, si
grande est l’ardeur qui la presse de se transformer en Dieu que
c’est là son purgatoire. Elle ne regarde pas ce purgatoire comme
un purgatoire, mais cet instinct brûlant et entravé constitue son
purgatoire.
Ce
dernier acte d’amour accomplit son œuvre, sans que l’homme y ait
part. Il y a dans l’âme tant d’imperfections cachées qu’elle
désespérerait s’il lui était donné de les voir. Ce dernier état
les consume toutes.
Après
qu’elles sont consumées, Dieu les découvre à l’âme pour
qu’elle reconnaisse l’œuvre divine accomplie en elle par le feu
d’amour. C’est lui qui a consumé en elle toutes ces
imperfections qui doivent l’être.
[…]
[12]
Sache ceci. La perfection que l’homme croit constater en lui n’est
pour Dieu que défaut. En effet, tout ce que l’homme accomplit sous
couleur de perfection, toute connaissance, tout sentiment, tout
vouloir, tout souvenir, dès qu’il ne le fait pas remonter à Dieu,
tout cela l’infecte et le souille.
Pour
que ces actes soient parfaits, il est nécessaire qu’ils soient
faits en nous sans nous, sans que nous en soyons le premier agent, et
que l’opération de Dieu soit faite en Dieu sans que l’homme en
soit la cause principale.
Ces
actes seuls sont parfaits, que Dieu accomplit et achève dans son
amour pur et net, sans mérite de notre part. Ils pénètrent l’âme
si profondément et l’embrasent à tel point que le corps où elle
se trouve se sent brûler comme s’il était dans un grand brasier
qui ne s’éteindra pas avant la mort.
[…]
Il
est vrai, comme je le vois, que l’amour qui procède de Dieu et
rejaillit dans l’âme cause en elle un contentement inexprimable ;
mais ce contentement n’enlève pas une étincelle de leur peine aux
âmes du purgatoire.
Donc,
cet amour qui se trouve entravé, c’est lui qui constitue leur
souffrance. Cette souffrance est d’autant plus grande que plus
grande est la capacité d’amour et de perfection que Dieu a donnée
à chacune.
Ainsi
les âmes du purgatoire ont tout ensemble une joie extrême et une
extrême souffrance sans que l’une soit un obstacle pour l’autre.
[…]
§18.
Elles savent que ces peines elles les ont méritées en toute justice
et qu’elles sont parfaitement réglées. Par suite, elles ne se
plaignent pas plus de Dieu (quant à la volonté) que si elles
étaient dans la vie étemelle.
L’autre
opération est un contentement qu’elles éprouvent à voir comment
Dieu agit envers elles, avec quel amour et quelle miséricorde.
Ces
deux vues, Dieu les imprime en elles instantanément. Puisqu’elles
sont en état de grâce elles saisissent et comprennent à la mesure
de leur capacité. Elles en éprouvent une immense joie, qui ne leur
manquera plus ; au
contraire, elle ira toujours croissant au fur et à mesure qu’elles
s’approchent davantage de Dieu.
Ces
âmes ne voient point cela en elles-mêmes ni par elles-mêmes ni
comme quelque chose qui serait à elles, mais seulement en Dieu.
Elles
s’occupent intensément de lui beaucoup plus que de leurs peines,
elles tiennent celles-ci pour rien en comparaison de lui.
La
moindre vue qu’on puisse avoir de Dieu surpasse toute peine et
toute joie que l’homme puisse avoir, mais sans leur enlever une
étincelle ni de joie ni de peine.
[…]
§19.
Cette forme de purification que je vois appliquée aux âmes du
purgatoire, je l’éprouve dans mon esprit, surtout depuis deux ans.
De jour en jour je la ressens et la vois plus clairement.
Mon
âme, à ce que je vois, est dans ce corps comme dans un purgatoire
en tout semblable au vrai purgatoire, mais à la mesure réduite que
le corps peut supporter, pour éviter qu’il ne meure.
Néanmoins
cela s’aggrave peu à peu, jusqu’à ce qu’enfin mort s’ensuive.
Je
vois l’esprit rendu étranger à toute chose, même d’ordre
spirituel, où il pourrait trouver quelque aliment, comme serait
joie, plaisir, consolation. Il est hors d’état de prendre goût à
quelque chose que ce soit, temporelle ou spirituelle, ni par la
volonté, ni par l’entendement, ni par la mémoire. Il m’est
devenu impossible de dire : je prends plus de plaisir à ceci
qu’à cela.
Mon
intérieur est assiégé. De toute chose qui portait rafraîchissement
à sa vie spirituelle et corporelle il a été dépouillé petit à
petit. Chaque fois qu’une de ces choses lui est enlevée il
reconnaît qu’elle était de nature à lui donner aliment et
réconfort. Aussitôt que l’esprit en prend conscience, il les
prend en haine et en abomination et elles s’en vont sans aucun
remède.
La
raison en est que l’esprit porte en soi l’instinct de se
débarrasser de toute chose qui puisse faire obstacle à sa
perfection.
[…]
Il
ne lui reste d’autre soutien que Dieu. C’est lui qui opère tout
cela par amour et avec grande miséricorde pour satisfaire à sa
justice.
Cette
vue donne à l’esprit grande paix et contentement. Mais ce
contentement ne diminue en rien la souffrance ni la compression qu’il
subit. Jamais la souffrance ne pourrait devenir cruelle au point
qu’il puisse désirer de se dégager de ce que Dieu dispose à son
sujet. Il ne sort pas de sa prison, il ne cherche pas à en sortir,
tant que Dieu n’aura pas accompli en lui tout ce qui est
nécessaire. Ce qui me contente c’est que Dieu soit satisfait, Il
n’y aurait pas pour moi de souffrance pire que de m’écarter des
desseins de Dieu sur moi, tant j’y vois de justice et de
miséricorde.
Tout
ce qui vient d’être dit, je le vois, je le touche, mais je
n’arrive pas à trouver d’expressions satisfaisantes pour le dire
comme je voudrais. Ce que j’en ai dit, je le sens s’opérer en
moi spirituellement et c’est pour cela que je l’ai dit.
La
prison dans laquelle je me vois, c’est le monde ;
la chaîne, c’est le corps. L’âme illuminée par la grâce,
c’est elle qui connaît l’importance d’être retenue ou
retardée d’atteindre sa fin, par quelque empêchement que ce soit.
Cela lui cause une peine extrême, car elle est d’une sensibilité
aiguë.
De
plus, cette âme reçoit de Dieu une certaine dignité qui la rend
semblable à Dieu même. Il la fait une même chose avec lui en la
rendant participante de sa bonté. Et comme il est impossible qu’une
peine quelconque atteigne Dieu, ainsi en advient-il des âmes qui
s’approchent de lui. Plus elles s’approchent, plus aussi elles
reçoivent de ce qui est propre à la divinité.
Par
suite, le retardement qui atteint l’âme lui cause une souffrance
intolérable. Cette souffrance et ce retard la rendent dissemblable
de ces propriétés qu’elle avait de naturel, et que la grâce lui
montre ; elle est
empêchée d’y atteindre, alors qu’elle y est apte, et cela lui
cause une souffrance très grande, à la mesure de l’estime qu’elle
a de Dieu. Mieux elle le connaît, plus elle l’estime ;
plus elle est dégagée du péché, mieux elle le connaît. À mesure
aussi, l’empêchement lui devient plus terrible d’autant plus que
l’âme est toute recueillie en Dieu et rien ne l’empêche de le
connaître sans aucune erreur.
LA PERLE ÉVANGÉLIQUE
La perle évangélique 1602,
Edition établie et présentée par Daniel Vidal, Grenoble, 1997.
« La Perle Evangélique, texte
flamand d’une béguine jusqu’ici anonyme, parut en 1535 à
l’initiative du chartreux colonais Thierry Loher. La traduction
latine fut établie par L. Surius, écrivain ascétique, et
chartreux, en 1545. En 1602, les chartreux de Paris en livrent la
traduction française, que nous reprenons.
« Cet ouvrage est capital, à
double titre. La Perle est héritière de tous les mystiques qui se
décidèrent, au fil des siècles, en pays thiois, flamands,
alémaniques. Héritage littéral, filiation conceptuelle. Mais elle
décrit moins une progression de foi, qu’elle ne se porte d’emblée
au point d’accomplissement du parcours, où l’intime fusion de la
créature et de Dieu rend indécidable le partage des eaux, le fidèle
entièrement déiforme, et son Dieu immergé sans reste en sa
création. La Perle se dispose ainsi au plus vite en ce foyer de
toute quête mystique, en sa raison, son acte essentiel. Elle
s’entend dès lors comme exaspération spectaculaire des mystiques
précédentes, leur soudaine imposition comme textes dispersés venus
à convergence, et façonnage de leur sens en un énoncé
emblématique.
« De là sa force de pénétration
dans le tissu culturel européen. Sa traduction française, à l’aube
du xviie, va irriguer, à leur su ou insu, tous les réseaux et
toutes les écoles mystiques du “siècle des saints, de la mystique
abstraite de Benoît de Canfield, aux aboutissements quiétistes
du pur amour. La Perle tisse un argument de complicité d’un bout à
l’autre du siècle, qui permet de lire Bérulle en entendant déjà
François de Sales, et d’écouter les leçons majeures de Madame
Guyon en gardant mémoire de Jeanne de Chantal. Car le dit de La
Perle traverse en une seule audace de sens et d’indiscipline
l’ensemble des sites où la créature doit purger ses passions et
s’épandre en la lumière de son dieu.
« C’est dire que La Perle
Evangélique est texte de toute nécessité pour notre temps propre.
À déchiffrer et lire en toute impatience et passion, pour son
écriture exacte, sa leçon de souveraineté, la conceptualité
exemplaire d’une mise à nu réciproque de la créature et de son
dieu. En cet ouvrage, témoignage d’historicités brûlantes et
écriture argumentative d’impeccable lucidité, un nouvel espace de
sens est fondé, qui, jusqu’à nous, dure.”
LA PERLE ÉVANGÉLIQUE
Trésor Incomparable de la Sapience
divine/Nouvellement traduit de Latin en Français par les P. P.
Ch. lez Paris à Paris chez la veuve Guillaume de la Nouë, Rue
Saint-Jacques 1602.
Je livre un choix de chapitres,
partie réduite d’un ouvrage qui couvre 208 [Introduction par
Daniel Vidal] + 522 [La Perle, glossaire et table] pages. Sans
indiquer les sauts entre chapitres numérotés.
LIVRE PREMIER Du noble et
excellent principe duquel nous sommes originellement sortis, et
auquel par les mérites de Jésus-Christ notre Sauveur et Rédempteur,
nous devons retourner.
CHAPITRE I
Pourautant
que, comme même l’Écriture sainte nous témoigne, nous avons tous
offensé, et péché en notre premier père Adam, et sommes tombés
en un horrible gouffre de toute difformité et misère : si nous
voulons obtenir et recouvrer la pureté de vie perdue en ce premier
homme, il nous faut commencer avec [1 v°] celui qui est sans
commencement c’est-à-dire avec Dieu, lequel est ce très-noble et
très-excellent principe duquel nous avons pris notre origine, et
avec lequel nous demeurons toujours par idée. Car tout ainsi que les
rayons solaires procèdent et dépendent du soleil, ainsi notre âme
procède et dépend de Dieu, qui est notre principe, notre vie, et
notre conservateur. Mais par les puissances de notre âme et de nos
sens, nous nous sommes épars et dispersés aux choses extérieures,
et volontairement détournés et séparés de Dieu, notre principe,
nous attachant par amour aux choses créées, et en icelles cherchant
nos plaisirs. Et par ce moyen nous avons grandement difforme et
souillé notre âme, et sommes tellement devenus boiteux et estropiés
de nos membres, que nous ne pouvons plus maintenant atteindre ni
parvenir au souverain bien, ni marcher par la voie de vérité. Nous
sommes d’abondant devenus aveugles et sourds, en sorte que ne
pouvons reconnaître ni entendre le bien éternel. De là vient cette
désobéissance et mépris des inspirations divines.
Finalement
nous avons perdu le droit sentier de la vie, et avons été
dépouillés de notre première beauté. Et néanmoins l’essence
intérieure et image de notre âme est demeurée en Dieu, vit en
Dieu, et Dieu en nous, jaçoit que nous l’ignorions. Car il n’y a
personne qui puisse savoir ou sentir cela, cependant qu’il est
désordonné-ment affectionné aux créatures, et attaché aux choses
visibles. [2 r°] Et pour ce il est nécessaire que nous nous
étudions à mourir à notre sensualité, et que toute créature
rejetée nous nous convertissions à Dieu notre Créateur. Car l’âme
ne peut être en repos, si de toutes ses forces, appliquée à Dieu,
elle ne se convertit à Dieu son principe. Que si nous voulons unir
toutes nos forces à Dieu, et adhérer à ce principe nôtre, il nous
faut observer ce qui est commandé aux Anges, et nous garder de ce
qui est défendu aux hommes. Lors que nous et toutes choses étions
encore dans l’abîme de la divinité, incréées, la veine de sa
très-ardente charité poussait et pressait la vertu toute-puissante
de la divine essence, qui demeurait cachée au dit abîme de la
divinité, afin qu’elle sortît, fit et formât des créatures qui
eussent la fruition et jouissance des richesses infinies de sa bonté.
Il créa donc par l’opération de sa très Sainte Trinité, le ciel
et la terre et orna le ciel d’Anges, afin qu’ils jouissent de ses
délicieuses richesses, et qu’ils contemplassent l’abîme de sa
divinité, et fussent les trônes et sièges, esquels Dieu
tout-puissant serait assis et reposerait. Et laissa aux hommes la
possession du paradis de volupté, afin qu’ils jouissent avec lui
de toutes délices, fussent l’habitation et tabernacle de sa déité,
et cheminassent continuellement avec lui. Et finalement il para et
orna toute la terre d’herbes et fleurs de diverses sortes, de
plusieurs fruits et animaux, et ce pour le seul homme.
CHAPITRE III De
l’origine, justice et chute de l’homme.
Or
Dieu tout-puissant, ayant trouvé les saints Anges tellement préparés
et les ayant confirmés à jouir éternellement en joie parfaite de
sa divinité, il fut ému d’un abîme d’amour à parfaire ce que
de toute éternité il avait pensé, connu, et aimé, et ce par sa
puissance, toute prévoyante sagesse, et très coulante bonté. Il
dit donc en soi-même : Faisons l’homme à notre image et
semblance, afin que comme nous sommes un esprit et une simple
essence, il soit aussi un esprit et une simple essence reposant avec
nous, et habitant par grâce en notre immuable éternité ; à
notre semblance aussi, afin que comme nous sommes trois personnes,
qui opèrent toutes choses, c’est à savoir l’une par l’autre,
qu’il ait aussi trois puissances - savoir est la mémoire, par
laquelle il se puisse ressouvenir des choses éternelles ;
l’entendement [4 r°] par lequel il puisse connaître et entendre
la vérité éternelle, et disposer sagement toutes choses. Et la
volonté, par laquelle il aime et retourne hâtivement à son
principe, et embrasse le souverain bien, et possède tous biens par
amour et dilection.
Dieu
aussi l’a formé d’une terre monde, et non souillée, et en fin a
créé son âme si noble, que rien hors Dieu ne la peut contenter ni
rassasier, supérieure à toutes créatures irraisonnables, et
semblable à Dieu même. Il s’est d’abondant uni en elle, lui
imprimant son image et semblance éternelle, lui donnant l’esprit
de vie, et voulant, comme père fidèle des esprits, demeurer
toujours avec nous jusques à la fin, à ce qu’à jamais elle vêcut
avec lui, et tout à fait regorgeante et comblée de félicité, elle
se rassasiât en la jouissance éternelle de sa gloire. Et quant au
premier homme, il l’imbut et l’illumina de la claire lumière de
sa vérité éternelle, l’ornant de toutes vertus, afin qu’il fût
le trône et siège auquel Dieu reposerait, et l’outil et
instrument par lequel il besognerait. Sa mémoire était pure et
tranquille, unie à Dieu, et aussi dilatée à l’influence de Dieu,
comme si elle eût eu le ciel et Dieu même en sa puissance.
Son
entendement était si simple, et illuminé de la clarté divine,
qu’il voyait parfaitement dans le miroir de la divinité toutes les
choses qui lui étaient nécessaires, et avec une joie très-parfaite
la régénération éternelle était toujours renouvelée en lui. Sa
volonté était tellement [4 v°] unie en Dieu, et remplie
d’amour divin, et tellement en somme élevée à une certaine sorte
de liberté divine, que d’une seule affection de cœur il était
uni avec Dieu, et comme il voulait. Sa raison était remplie d’une
lumière raisonnable de discernement du bien et du mal, par laquelle
il ordonnait prudemment toutes choses, et imposait les noms à toutes
créatures. Sa conscience était établie en une joie parfaite, comme
elle qui n’avait rien de quoi rougir devant Dieu. Sa puissance
concupiscible était en toute pureté élevée au souverain bien,
l’aimant seul, et en lui seul se réjouissant. L’irascible était
par amour forte et puissante pour obtenir et acquérir tout bien et
conserver avec crainte ce qu’elle avait acquis, et pour éviter
aussi tout mal, avec une entière aversion et haine d’icelui.
Il
était couronné de gloire et honneur, et oint de l’huile de joie
et liesse, et outre ce rempli de toute pureté, et lumière de
l’éternelle Déité. Car Dieu Tout-puissant habitait et conversait
avec lui, comme a de coutume un ami avec son ami. Et d’abondant lui
permit d’user en toute liberté de toutes les délices du Paradis
même, et l’établir seigneur et maître sur toutes les créatures,
à ce qu’elles fussent soumises sous son autorité et empire. Et
afin que de même les hommes fussent sujets et obéissants à leur
Créateur, il leur fit inhibition et défense d’être si
présomptueux et outrecuidés, que de manger du fruit de l’arbre de
science du [5 r°] bien et du mal. Toutefois bien peu de temps après
ils transgressèrent et outrepassèrent le commandement de Dieu leur
Seigneur, par l’envie du diable, qui s’était transfiguré et
transformé en serpent, car par mensonge il déçut et trompa Eve, en
sorte qu’elle douta du commandement du Seigneur, et accomplit la
volonté du serpent.
Adam
aussi fut subverti par la femme, laquelle premièrement par douces
paroles s’efforça à l’induire de manger le fruit du bois
défendu. Et lui l’admonestant de la prohibition divine, et menace
de mort, grandement troublée et désolée, se complaint s’il
fallait donc qu’elle mourût toute seule, ce qui émut Adam à
acquiescer et obéir à la sensualité de sa femme, ne la voulant
contrister, et par ce moyen il perdit la vie, et trouva la mort. Il
résista donc à sa raison, et mangea de la viande défendue :
ce qu’ayant fait, il perdit malheureux la robe d’innocence, son
esprit fut privé de la liberté de gloire, son âme dénuée et
dépouillée de toutes vertus, sa mémoire close, et ses pensées
éparses. Son entendement obscurci, sa volonté détournée du
souverain bien, et réduite sous la servitude du péché, sa raison
aveuglée, et privée du discernement des vertus. Sa force
concupiscible rendue impure s’attacha aux sales et déshonnêtes
délectations : l’irascible devint paresseuse à tout bien, et
pour le faire court, toutes ses forces furent cassées et brisées,
et toutes ses affections et désirs désordonnés. Ces cinq sens
furent [5v0] exclus et privés de la frui-tion et jouissance des
biens éternels, et dispersés à plusieurs et diverses calamités
des choses temporelles.
Sa
conscience était accablée du lourd et pesant fardeau de tous
péchés, et fut très grièvement contristée et confuse en la
présence de Dieu : la robe de beauté lui fut ôtée, et la
splendeur de la divinité. Il perdit aussi l’adresse et la plus
courte voie à la vérité, laquelle nous guide et conduit au fond de
l’âme, où nous adorons Dieu, et sommes faits un esprit avec lui.
Et après toutes ces choses, il eut connaissance qu’il était nu,
et en ayant honte, il tâchait de se cacher, et couvrir sa nudité ;
mais soudain la voix divine l’admonesta, lui disant : Adam, où
es-tu ? laquelle aussi le reprit de sa transgression et
désobéissance. Mais il s’excusa, et voulut rejeter la faute sur
sa femme, et elle par conséquent imputa le tout au serpent, et pour
ce ils furent incontinent jetés hors du Paradis. Car si Adam eut
confessé son péché, et eut demandé pardon au Seigneur,
certainement Dieu lui eut remis son péché, et fut demeuré au
Paradis. Mais pour ce qu’il ne voulut confesser son offense, il
tomba en plusieurs calamités, et s’égara de la voie de vérité :
laquelle n’a jamais depuis été si manifestement connue aux
hommes, jusques à tant que la très-pure Vierge Marie a été née,
laquelle a très-bien et très - clairement remarqué cette voie en
soi-même - comme très-pure et vide de toute contagion de péché,
et introvertie au fond de son âme, où [6 r°] continuellement elle
marchait par cette voie, adhérant perpétuellement à Dieu son
principe. En sorte que le fils unique de Dieu, qui est la vérité
éternelle, a eu à plaisir de passer par elle, et d’être et
converser avec les fils des hommes, et accomplir cette charité de
laquelle il nous a aimés de toute éternité. Et combien que notre
nature fut grandement détruite et déchue de sa noblesse et
excellence, toutefois il ne nous a point dédaignés.
CHAPITRE IV De notre
réparation et restauration en notre premier état, par le moyen du
fils de Dieu.
Le
fils de Dieu s’est donc levé de son trône royal, et du siège de
sa gloire, et est descendu au ventre virginal de la très humble et
très heureuse Vierge, et du très pur sang de son cœur virginal a
pris nature humaine : car c’était une chose grandement
délectable au Seigneur de toute Majesté, se reposer en la fleur du
champ, et aux lis des vallées, et être nourri de la violette
d’humilité. Elle nous a produit le Soleil de justice, et la voie
de vérité, et la vie, qui est la vraie lumière qui illumine tout
homme venant en ce monde. Car celui qui chemine par le fond de son
âme, et là se tient en la présence [6e] de Dieu, il reçoit de lui
vie, et est très clairement illuminé par-dessus tous les autres.
Pour cette cause aussi est-il venu en ce monde, afin qu’il
illuminât nos ténèbres, et pour ce est-il naît, afin que par la
nativité nous puissions renaître en une nouvelle vie de grâce.
Finalement
il a vécu et conversé avec nous, afin que nous puissions ordonner
et disposer toute notre vie et conversation, selon ses très
parfaites vertus : car il nous a enseigné la plus proche à la
vérité qui nous conduit au fond de notre âme, afin que là le
cherchions et trouvions. À ce propos manifestement il dit : Le
royaume de Dieu est dedans vous. Et après : Il y a un trésor
caché au champ. Ce trésor ici est Dieu, qui est caché au champ de
l’essence créée de cette âme. Ce que le prophète voyait, quand
il dit : En vérité, Seigneur, vous êtes le
Dieu
caché. Quiconque donc veut chercher Dieu, et le trouver, qu’il le
cherche en soi-même, savoir est, au fond intime de son âme où est
l’image de Dieu, et fouisse le champ de son essence créée fort
avant, et par ce moyen il se trouvera soi-même idéalement incréé
en l’essence divine, et en la nue essence de l’âme, et ce
faisant il reviendra à son principe, par le moyen de Jésus-Christ,
qui est notre voie, qui par sa passion a payé toute notre dette, et
a rendu fructueux tout ce que nous endurons, qui par sa mort a
détruit notre mort, et nous a préparé la vie éternelle. Il a
aussi par son esprit restitué l’ancienne liberté à notre esprit,
et l’a ramené à notre principe, dans ce [7 r°] fond de l’âme,
où c’est que Dieu habite, et où il nous a unis avec lui, afin que
là nous l’adorions en esprit et vérité.
Outreplus
par son âme il a réformé toutes les forces de la nôtre, à ce que
nous soyons un instrument apte endurant son inaction divine. Et
finalement par son corps et péneuse vie et mort, il a nettoyé
derechef notre cœur, nos sens, tous nos membres, et notre corps de
toute tâche de péché, et nous a faits et rendus purs et nets, en
tant que la lumière de vérité et le Soleil de justice se
lèveraient derechef en nous, et qu’en nous et par nous ils
épandraient leur lumière. Il a aussi réformé en nous tout ce qui
était détruit en Adam, et nous a très abondamment restitué tout
ce qui nous a été ôté par icelui. Cela s’entend si nous le
voulons, et nous efforçons de nous dresser et ordonner
intérieurement et extérieurement selon ses voies, et que
soigneusement nous observions ce noble principe, afin que nous
puissions retourner et refluer en lui, considérant soigneusement que
c’est qu’il a commandé aux Anges, et défendu aux hommes, et
comment par soi-même il nous a réparés. Car étant perdus, il nous
a ramenés à notre principe, afin qu’ensemblement avec les esprits
célestes nous lui administrions et demeurions toujours en sa
présence, servant aux hommes très-volontiers pour l’amour de lui
(car ainsi faisant, il nous confirmera avec les bons anges, et nous
fera esprits célestes, et anges terrestres, établissant [7 v°]
son trône et son ciel en notre esprit). Et de peur que ne
transgressions ce qui est défendu, à ce que notre âme puisse être
le paradis de paix, qu’il puisse marcher avec nous, et établir en
notre âme un paradis de volupté, lequel il rende fructueux en
bonnes odeurs de toutes vertus. Et finalement afin que la très
sainte vie et passion soit continuellement en notre cœur en signe
d’amour, comme modèles selon lesquels nous devons dresser et
ordonner notre vie et conversation, et être faits un champ fertile
en nos cœurs, dans lequel l’époux puisse s’ébattre, et le
rendre fertile et fructueux par la fontaine de sa miséricorde.
Certainement
en ces points-là nous pratiquons le vieil et le nouveau Testament,
c’est à savoir, en ce que continuellement nous adhérons à notre
très noble principe, et observons avec les Anges les commandements
de Dieu, et avec les hommes, fuyons ce qui est par lui défendu, et
portons en nous les signes d’amour et dilection de notre
Rédempteur, et que nous habitons en lui, et lui en nous. Et si
quelques fois il advient que par fragilité humaine nous excédions,
reconnaissons incontinent notre faute, et demandons grâce, évitant
la pernicieuse excuse de notre péché, en laquelle Adam et Eve
persévéraient trop obstinés. Car en ce faisant, Dieu aura pitié
de nous, et ne nous déjettera point du ciel de notre esprit, ni hors
du paradis de notre âme. De ceci dit saint Bernard, Il n’y a chose
qui provoque tant l’ire de Dieu, [8r1 comme la maudite excuse de
soi-même. Et pour-ce accusons-nous toujours devant Dieu, juste juge,
auquel tous les secrets de nos cœurs sont notoires, et par ce moyen
nous pourrons être délivrés de nos péchés, et par le moyen de sa
grâce être conservés en cette voie, en laquelle il nous a mis. Et
en ce tout est compris.
CHAPITRE V De la triple union
en laquelle la vie superessentielle, illuminative et active sont
parfaites.
Mais
il faut savoir que la susdite et subséquente matière nous conduit à
trois degrés, trois sortes de vie, et à ces trois parties qui sont
en l’homme : car chaque homme semble presque représenter
trois hommes. Selon le corps il est bestial, selon l’âme il est
raisonnable et intellectuel, et selon l’esprit en la nue essence de
l’âme où Dieu habite, il est déiforme. Au surplus il faut que
ces trois choses aient chacune leurs exercices et leurs ornements, si
nous voulons être unis à Dieu, et être conformes à Jésus-Christ.
Or est-il qu’il y a en l’homme une triple union très-noble, de
laquelle sourd tout exercice spirituel, et les [8 v°] vertus.
Mais par elle seule sans notre coopération nous ne pourrons être
sauvés - car une triple union est essentiellement en tous hommes
bons et mauvais : mais aux bons seuls elle est encore
supernaturellement ornée de tout exercice de vertu, en la manière
de quelque beau royaume ou palais richement paré. En la première
nous sommes superessentiels et déiformes, et en la seconde,
spirituels et internes, en la troisième actifs et moraux. La
première et suprême union est en Dieu essentiellement, et est
l’intime être ou essence de notre âme qui est en Dieu, et demeure
essentiellement unie à Dieu, et est élevée par-dessus nous-mêmes,
par-dessus toutes choses créées, et par-dessus tous les sens et
puissances de notre âme. Ce néanmoins il est dedans nous
essentiellement en l’abîme et intime essence d’icelle, là où
est le royaume de Dieu, et son éternelle habitation. Cette union est
en Dieu, duquel nous sommes issus créaturalement, et en qui nous
demeurons idéalement en une certaine déiformité. La seconde union
est aussi en nous, savoir est, ès forces supérieures, lesquelles
unitivement et simplement sortent de la première union,
c’est-à-dire, qu’elles en sourdent, et adhèrent essentiellement
à icelle, comme à leur principe, et de là procède toute vertu et
opération déifique.
La
première union est une certaine simple force de l’âme, tout ainsi
que Dieu est simple en l’essence de sa divinité, et est totalement
déiforme : car elle demeure [9 r°] en Dieu selon la simplicité
de son essence, et n’a rien de commun avec les autres forces, mais
elle confère encore à l’âme une certaine simple union, qui est
la seconde union. Et de cette union sortent les forces supérieures,
savoir est la mémoire, l’entendement, et la volonté selon
l’opération de la très Sainte Trinité, qui se donne soi-même,
et s’unit aux forces de l’âme. Et de là procède la troisième
union. Et cette troisième est aux forces inférieures, lesquelles en
une certaine union assemblées, se conservent par la découlante
lumière, qui descend de la seconde union, et s’épand sur la
raison et forces sensitives. De là procède la vie, et la vivacité
du cœur et des forces corporelles, et tout mouvement sensible et
mobilité de la vie naturelle. Et ainsi il est manifeste que tous
dons et grâces procèdent du dedans, de cette ardente suprême
union, où nous vivons en Dieu, et Dieu en nous : car Dieu
habite en nous avec la lumière de sa grâce en la suprême union. Et
tout ainsi qu’un vaisseau de cristal (dans lequel y a enclose une
chandelle allumée) illumine tous ceux qui s’en approchent, ainsi
la clarté divine et vérité éternelle illumine et enflambe le fond
nu de l’essence intérieure de notre âme, en telle abondance, que
de là toutes les forces en sont illuminées, nourries et renforcées.
Car la mémoire devient pure et tranquille, l’entendement est
illuminé et simplifié, et la volonté en est rendue fervente en
amour.
En
cette manière Dieu se donne [9 v°] soi-même en l’union des
forces supérieures, et unit dedans soi notre esprit, le faisant
habiter en une certaine déifique liberté, et opulence de charité.
De là alors Dieu avec grande abondance de grâces s’écoule en bas
en la troisième union des forces inférieures, et illumine la
raison, afin qu’elle puisse sagement gouverner toutes les autres
forces et affections. Et d’abondant lui donne lumière et l’informe
de la manière qu’elle doit suivre les inspirations et admonitions
divines. Il purifie aussi la force concupiscible, et l’attire à
suivre cette lumière, il fléchit et déprime la force irascible,
sous le mouvement et repréhension divine ; il purifie la
conscience, et la restitue en liberté ; il élève en haut aux
choses éternelles, l’amour, l’espérance, et la joie, et soulève
la crainte, la tristesse, la haine, et la honte, pour virilemment
résister à tout mal. Il rend aussi le cœur joyeux, interne et
dévot à tout service divin, et rend l’homme bien composé en
toute sa conversation. O. combien grande félicité consiste en ce
que Dieu daigne en cette sorte habiter par sa grâce en l’âme !
Certainement ceux auxquels cela est notoire, et qui fidèlement en ce
s’exercent, trouvent là tout bien, et la vie éternelle :
mais qui pourra persuader aux hommes charnels qu’il y a en eux un
bien si invisible ? Et d’autant qu’ils ne le veulent croire,
c’est pourquoi, attachés aux choses visibles seulement par les
sens extérieurs, ils deviennent comme le cheval et le mulet,
auxquels n’y a point d’entendement. Mais [10 r°] Dieu
Tout-puissant leur veuille bien pardonner de ce qu’ils cachent en
terre ce tant précieux talent, au moyen duquel ils pourraient faire
un si grand fruit, et retirer un si grand gain, et qui leur sera ce
néanmoins redemandé quelque jour avec tant de rigueur et si étroite
distriction.
CHAPITRE VI De
l’ornement de ces trois parties.
En
cette manière donc ces trois susdites unions sont en ces trois
parties de l’homme, esquelles les trois sortes de vie sont
parfaites par notre Seigneur Jésus-Christ. Outreplus, chacune doit
prendre sa beauté, ornement, et exercice de cette triple vie. La
première vie et suprême union, c’est une certaine perpétuelle et
simple introversion, par laquelle la simple essence de l’âme
continuellement se plonge et encline vers l’union divine, où elle
demeure libre, sans interposition ni entremise d’aucune autre
chose, embrassée du souverain bien, ornée et stabiliée en un
immuable et éternel repos, demeurant libre, et non touchée, ni
d’elle-même, ni de toutes les autres choses inférieures, et lui
est donné cet être de toutes vertus, qui est Dieu même. C’est
ici que Dieu demande l’âme avec toutes ses forces, et l’appelle
dans [10 v°] l’abîme de sa divinité qui est dans elle :
et par une certaine subite motion il recueille et resserre ensemble
toutes ses forces et sens, les étreint et serre d’un lien d’amour,
les attire à lui, les absorbe et environne. Et de là vient le
second exercice, qui est comme une certaine inaction de Dieu, par
laquelle la très Sainte Trinité agit ès trois forces supérieures,
et subtilise tous les exercices de l’homme, et lui inspire mille
moyens et exercices de la connaissance de Dieu, et de soi-même, et
les transforme totalement en soi, et par foi, espérance, et charité
les fait habiter en elle.
C’est
de là d’où en après procède le troisième exercice en l’union
inférieure, lequel est une certaine influence et continuel désir et
mouvement de suivre Jésus-Christ nu crucifié en toute sa patience,
humilité, obédience, résignation, et l’exercice de toutes
vertus. Et cet exercice fonde l’homme en la profonde et abyssale
abnégation de soi-même, et de toutes créatures. Et pour ce dit
notre Seigneur Jésus-Christ : Sortez avec moi, et heureusement
entrez, en la manière que je vous ai précédés. Alors et dès lors
l’homme est fait l’instrument de Dieu, orné de toute vertu, et
se soumet soi-même avec toutes ses forces à Dieu tout-puissant,
très-sage, très-doux et très-digne de toute révérence, et à
toutes créatures pour l’amour de lui. Et ainsi faisant il est
introduit, fondé et affermi en la vie superessentielle déi-forme,
en la spirituelle profitante et en l’active mourante. Or ceci
s’obtient plutôt [11 r°] par une simple introversion, que par une
haute contemplation, et plutôt par une amoureuse aspiration, que par
une grande exercitation, et plutôt par une dévote oraison, que par
quelque grand travail extérieur. Nous devons donc sur toutes choses
observer, et nous accoutumer à l’essentielle introversion, et à
l’amoureuse aspiration, avec une continuelle et fervente oraison.
Car tout bien et toute inflexion divine vient du fond intime de notre
âme de Dieu qui est dedans nous, et qui nous est plus proche et
voisin, que nous ne sommes à nous-mêmes, et son inaction est plus
notre proximité de nous, que tout ce que nous pouvons faire.
CHAPITRE VIII Comment
nous devons connaître Dieu en nous-mêmes.
Mais
afin qu’au moins nous puissions, selon que nous sommes tenus, avoir
quelque connaissance de Dieu, il faut savoir que Dieu est une simple
essence, qui s’est unie soi-même en l’essence de notre âme. Or
Dieu est trine en personnes et s’est uni soi-même ès puissances
suprêmes, aussi nous a-t-il fait à son image et semblance. Selon la
simple essence de notre âme, nous avons l’image de Dieu dedans
nous, mais selon les trois puissances suprêmes qui viennent et
tirent leur origine de cette simple image, nous avons la semblance de
Dieu dedans nous. Par sa simplicité il repose en nous, et ce par les
mérites de sa très sainte humanité. Mais selon que nous opérons
et que plus étroitement nous nous appliquons nous-mêmes, et
convertissons à Dieu, à telle proportion il opère plus
parfaitement en nous la semblance de sa divinité et humanité, et
nous fait être par grâce ce que ne sommes point par nature, jusques
à ce que intérieurement et extérieurement nous le puissions suivre
en la manière [13 v°] qu’il nous a précédés. Et ce sont
les délices et la joie de notre Seigneur en nous, savoir est, que
nous sommes faits semblables à lui. Car notre salut parfait consiste
en cela, que nous soyons en cette sorte transformés en Jésus-Christ,
et demeurons en lui.
CHAPITRE XI Comment Dieu
est dedans nous.
Mais
il faut savoir qu’en nous et en tous les hommes, Dieu y est comme
le soleil est au ciel : car chaque homme juste est le ciel de la
très Sainte Trinité, auquel Dieu (afin que je dis ainsi) s’est
scellé et attaché soi-même, qui est ce Soleil divin de justice,
qui par la lumière de sa grâce jette ses rayons en bas (à la
manière des rayons du soleil) vers l’âme raisonnable, illumine sa
conscience [16 v°] rend le cœur fervent et fertile. L’âme
aussi par ces rayons de la grâce divine est nourrie et enseignée.
Mais tout ainsi que le soleil matériel ne luit pas en tout temps,
ains quelquefois est empêché par les pluies, par une nuée, par les
tonnerres, et par la nuit obscure - pour toutes lesquelles choses
n’étant en soi moins lumineux, il est ce néanmoins empêché
d’épandre ses rayons sur la terre. Ainsi sans doute advient-il
touchant ce divin soleil de justice, qui daigne habiter en notre
esprit, et l’illuminer. Car comme ainsi soit qu’en soi-même il
ait toujours une même clarté, toutefois empêché par nos péchés
et défectuosités, il ne peut dresser la lumière de sa grâce, ni
ses rayons vers notre âme. Car quand la force concupiscible de l’âme
extro-vertie et adonnée aux consolations de la sensualité, appète
et désire les délectations et voluptés sensuelles, et apporte son
consentement à la jouissance d’icelles, c’est alors
qu’assurément il pleut en l’âme. Et quand la force raisonnable
est avec trop grand soin occupée aux choses extérieures, quelles
qu’elles soient - voilà la nuée qui s’interpose entre cette
lumière divine et l’âme. Quand encore l’irascible est troublée,
c’est lors que les tonnerres s’émeuvent en l’âme. Mais quand
tels et autres péchés ne sont lavés par les larmes de pénitence,
qu’advient-il en l’âme, sinon une très-noire et obscure nuit.
Que
si ce Soleil doit derechef luire en l’âme, il est nécessaire
qu’avec contrition, et [17 r°] d’où elle connaisse et confesse
ses péchés, et que de tout son pouvoir elle s’amende, et mortifie
en soi toute délectation sensuelle, sollicitude, et trouble. Ce sera
alors que le Soleil de justice jettera derechef les rayons sur
icelle, qui lui fera clairement connaître toutes les interpositions
entre son Dieu et elle. Car tout ainsi que de l’illumination du
Soleil matériel on voit les atomes mêmes en l’air illuminé,
ainsi cette âme pure et nette, intérieurement illuminée du Soleil
divin, connaît tous ses défauts, vicieuses inclinations et
infirmités. Mais quand elle consent au péché, elle chasse hors de
soi la lumière de l’amour divin et forbanit de soi l’inflexion
divine. Au surplus de cette essence divine une certaine lumière ou
rayon reluit continuellement en l’âme, appelée syndérèse :
qui cause et donne le remords à la conscience, laquelle est aussi en
tous les hommes. Mais par la perpétration du péché l’âme
encourt un si grand aveuglement et dégoût, qu’elle ne connaît sa
félicité principale, et de demeurer en elle-même lui est rendu
fort ennuyeux. C’est pourquoi hors d’elle, à la faveur de ses
cinq sens, elle cherche sa consolation ès choses sensibles et
externes, et ainsi d’un aveuglement, elle tombe en un autre plus
profond.
Mais
notre esprit (auquel comme j’ai dit, ce Soleil divin demeure
toujours) est cette simple et nue essence de l’âme. Et tout ainsi
que Dieu, selon sa divinité, est appelé simple essence, qui n’est
connue sinon de lui seul, de même aussi notre [17 v°] âme a
dedans soi je ne sais quelle force ou puissance divine, qui est comme
le centre de toutes ses autres puissances, laquelle n’est d’aucuns
parfaitement connu. Et tout ainsi que Dieu n’est point tout ce qui
se peut dire de lui, mais infinies fois davantage : ainsi cette
puissance qui n’a point aussi de nom, n’est rien de tout ce qui
se peut expliquer par aucune sorte de doctrine, et par icelle l’âme
est fort semblable à Dieu. Car l’image de Dieu est en l’âme,
contenant en soi trois puissances : savoir est la mémoire,
l’entendement, et la volonté, par lesquelles l’âme a en soi la
semblance de Dieu. Et cette très heureuse Trinité, qui est et sera
à tout jamais un Dieu inséparable, s’est unie, et (afin que je
die ainsi) imprimée soi-même en ces trois forces ou puissances :
c’est-à-dire, que Dieu le Père avec la Sapience et Bonté, s’est
imprimé en la mémoire, afin qu’elle se reposât en Dieu par
bonnes pensées. Mais étant tout notoire, que l’âme de soi sans
l’aide divin ne peut avoir une bonne pensée, pour ce doit-elle
rentrer en elle-même, disant en telle semblable manière : je
vous prie Père céleste, mon Seigneur, mon Dieu, aidez-moi par la
Sapience de votre Fils, et par les très-saints mérites, et par
l’amour de votre Saint-Esprit, par lequel vous daignez habiter en
ma mémoire, que je ne présume jamais rien penser ou désirer, non
ce qui est très agréable à votre volonté. Puis Dieu le fils par
sa sapience s’est gravé en l’entendement, afin que par icelui
connût Dieu.
Mais
parce que la pureté de notre entendement [18 r°] est maintenant si
fort obscurcie que l’âme ne peut contempler son Dieu, pour cette
cause il faut qu’elle se tourne vers l’autre personne de la
divinité en cette manière, disant : O fils de Dieu éternel
qui habitez en mon entendement, je vous prie par la puissance de
votre Père, et par l’amour de votre Saint-Esprit, aidez-moi, que
je ne connaisse, ni entende jamais rien, sinon ce que voudrez.
Finalement Dieu le Saint-Esprit s’est empreint soi-même en la
libre volonté, afin qu’elle aimât Dieu, et qu’elle fût unie
avec lui en un amour, et même volonté. Mais pour ce que (chose
certainement à déplorer) la volonté et l’amour de l’âme sont
maintenant si défectueux, l’âme se doit convertir à son
intérieur vers le Saint-Esprit, qui est la troisième personne en la
divinité, priant en cette manière : O glorieux Saint-Esprit
mon Dieu, qui daignez habiter en ma libre volonté, je vous prie
aidez-moi par la puissance du Père, et la Sapience de son Fils,
attendu que vous êtes l’esprit des deux, afin que jamais je ne
parle, fasse, délaisse, ou endure chose aucune, sinon autant qu’il
vous plaira. Et pour autant que ces trois personnes sont indivisibles
et inséparables, pour ce nous les devons toujours adorer pour un
vrai Dieu, et sans aucune recherche croire simplement en lui, disant
ainsi intimement et dévotement à Dieu, O Père, ô Fils, ô
Saint-Esprit, qui en Trinité de personnes êtes un Dieu, je vous
prie que vous daignez tellement m’unir à vous, que jamais rien ne
me puisse séparer de votre amour. Finalement combien que Dieu
tout-puissant se soit ainsi soi-même scellé en [18e] nous, il ne
veut néanmoins jamais rien opérer en nous, sinon par la très
sainte humanité - car par Adam notre premier parent, nous avons
jadis offensé, et étions enfants d’ire, privés de la fruition
divine. Mais par le nouveau Adam qui est dit Jésus, c’est-à-dire
Sauveur, nous avons été rétablis et réhabilités.
CHAPITRE XVI Cinquièmement,
en quoi elles doivent persister et demeurer toujours.
Finalement,
afin qu’elles puissent persévérer en leur rectitude, il nous faut
continuellement observer trois choses. Premièrement, l’introversion
continuelle vers l’esprit, et que nous demeurons toujours en la
présence de Dieu par pures et nettes pensées, par claire
connaissance, et union de volonté. C’est-à-dire que nous
désirions d’être et demeurer un même esprit avec Dieu, et ce par
les mérites de son humain joyeux esprit, par lequel notre mémoire
est rendue à sa première liberté, l’entendement illuminé, et la
volonté unie à l’amour divin, pour embrasser toujours le bon
plaisir, et volonté de Dieu. Secondement, que nous obéissions
toujours à notre Seigneur Dieu, et lui soyons sujets avec toutes nos
puissances, que nous contregarderons toutes ensemble unies et
appliquées à Dieu, et ce par les mérites de son âme très-sainte
[22 v°] et attristée outre mesure, par laquelle la raison est
illuminée, la puissance concupiscible purifiée, et l’irascible
rendue humble et débonnaire. Par laquelle, encore, toutes les
affections qui sont espérance, crainte, amour, haine, joie, douleur
et honte n’agissent qu’autant que le mouvement divin agit par
elles, et se conservent ensemble, unies à Dieu, par l’étroite
garde des cinq sens. La conscience alors est établie en une joie et
exultation souveraine, d’autant que toutes les puissances,
affections, et sens sont conservés par Jésus-Christ en leur propre
lieu, et rectitude.
Tiercement,
que nous ayons en tout temps la mort et passion de notre Seigneur
imprimée en nos cœurs, et là-même son image crucifiée, dressée
et élevée, en laquelle le sommaire de toute sa vie et passion est
enclos. Que continuellement nous ayons devant les yeux de notre cœur
ce clair miroir et très parfait exemplaire, regardant et considérant
quelle chose a été en Jésus-Christ, quelles étaient toutes les
puissances et affections, comment il était disposé intérieurement
et extérieurement en toute sa conversation, paroles, et œuvres,
afin qu’en tout nous le puissions suivre, et ainsi mériter d’être
transformés en lui par le mérite de son très-saint, très-net, et
navré corps, par lequel tous nos membres sont nettoyés et conservés
en Jésus-Christ. Nous ne devons jamais détourner notre vue de ce
miroir, ains continuellement nous mirer en icelui, là considérer
notre [23 r°] dissemblance, et ce qui nous défaut encore en
l’esprit, en l’âme, et au corps, en quoi nous ne le suivons
point encore. Nous devons aussi regarder comment l’esprit de
Jésus-Christ était élevé par une certaine essentielle
introversion en une souveraine et très-grande joie, voire alors
qu’il endurait très-grièvement, et comment son âme a été
outrée de très-grandes douleurs et peines pour la réparation des
nôtres. Comment finalement son corps misérablement déchiré, et
cruellement navré, pendait en la croix, en un très-grand tourment,
en extrême pauvreté et mépris très-déplorable tel, que jamais
créature n’a soutenu rien de pareil. Comment encore dès le
commencement de sa nativité, jusques à ce temps qu’il mourait en
la croix, il n’a jamais été qu’environné de toutes sortes de
croix.
Et
toutes ces choses, pareillement chacun chrétien les doit porter en
son cœur, afin qu’en cas pareil par une essentielle introversion
ïl le puisse imiter avec un esprit joyeux, une âme soumise, et un
corps pur et patient. Au surplus, quiconque s’exercera à
bon escient, et avec une grande persévérance en ces choses, il
reconnaîtra tout ce que dessus plus clairement en soi-même. Et
certainement nous sommes tous nécessairement tenus d’avoir cette
connaissance de Dieu et de nous-mêmes, quelles sont les puissances
de l’âme, où elles sont, pourquoi elles nous sont données, quels
maux elles ont encourus, par quel moyen derechef elles doivent être
[23 v°] relevées, et en quoi elles doivent persévérer ainsi
que nous avons dit ci-dessus. Car telle connaissance est quasi
quelque fondement sur lequel tous exercices se peuvent édifier selon
qu’un chacun se sentira tiré ; et sans icelui il n’y a
espérance d’aucun profit, ni qu’aucun exercice puisse de soi
durer, et persévérer en stabilité jusques à la fin : car de
là tout degré et profits spirituels des vertus procèdent.
CHAPITRE XVIII Comment
nous devons parfaitement mourir à nous-mêmes, et vivre à Dieu
seul.
Au
surplus de ce fond nôtre, nous pourrons tous les jours offrir à
Dieu Tout-puissant, voire mille morts, en ce que sortant hors de
nous-mêmes, c’est-à-dire hors de notre intérêt propre, nous
déracinerons de tout point toute volonté propre, convoitise et
intention, et nous submergerons en Dieu. Car ces trois choses,
convoitise, volonté et intention, sont les principales racines sur
lesquelles la vie humaine s’appuie. Lesquelles quand elles sont du
tout [25 v°] mortifiées en nous, et référées en Dieu, tout
le reste suit facilement, et l’homme mourant à soi-même, vit à
Dieu seul, en ce qu’ja en aucune chose il ne se cherche plus
soi-même. Car s’oubliant, il observe seulement la très agréable
volonté de Dieu, et ce pour son seul amour. Il vit en tout selon le
désir de Dieu, et ce à son honneur, et est mû de la seule
intention de Dieu, et ce pour ses délices.
Touchant
ces choses, un chacun se doit observer soigneusement qu’il ne
fasse, ou laisse rien par inclination ou mouvement de la sensualité,
soit en pensée, ou en désir, à voir, ou à ouïr, en paroles, ou
en œuvres, en mangeant ou buvant, en veillant, ou dormant, en
faisant ou en laissant à faire, c’est-à-dire, que de toutes ces
choses il n’en fasse aucune pour sa commodité ou délectation,
mais seulement et purement, pour l’amour de Dieu, et à sa gloire.
Et ainsi l’homme est rendu et demeure tout déifié. Car pour ce
qu’il s’est délaissé, et s’oubliant soi-même il observe Dieu
seul. Dieu réciproquement prend un soin particulier de lui, lequel
aussi à ce propos a dit : Personne ne ravira mes ouailles de ma
main. Et sur ce il promet trois choses. Premièrement, je garderai
mon Sanctuaire. Mais qui est celui qui est chu, sinon celui qui a été
trouvé en soi-même, et en vérité ne s’est point arrêté en
moi ? Secondement, le suis conservateur de mon royaume, et ne
permets point entrer, ou du moins séjourner, les imaginations, ou
formes étrangères en mon Saint Temple.
Tiercement,
Je défendrai mon tabernacle et aucun fléau n’en approchera. A
côté de toi, il en tombera [26 r°] mil, et dix mille à ta dextre.
Voilà : Dieu promet ces choses à ceux qui s’oublient
eux-mêmes, et entendent à lui seul en toutes choses. Car puis après
il les défend, et combat pour ceux qui volontairement en abnégation
parfaite d’eux-mêmes ont détourné leur affection de toutes
créatures, et reversent en la source divine tout ce qu’ils ont
reçu de Dieu, submergent, et abîment en la très agréable volonté
de Dieu, toutes leurs inclinations naturelles, mourant parfaitement à
eux-mêmes et vivant à Dieu seul, et ce non seulement ès choses
illicites, mais aussi ès bonnes et permises, et encore duisibles et
nécessaires à la nature. Voire même ès choses supernaturelles
concernant l’esprit et l’âme, comme ès exercices spirituels et
dons de Dieu, esquels l’homme doit chercher non sa commodité, goût
sensible, ou consolation de repos intérieur, non utilité quelconque
de présent, ou pour l’advenir, mais purement la seule gloire de
Dieu.
Outre
plus, par cette mortification, la vraie vie, et souveraine loi, la
suprême liberté, la parfaite paix aussi se trouvent en ce fond de
l’âme. Et cette paix est faite le lieu, habitation et repos de
Dieu. C’est ce fond pour lequel il faut faire toutes choses, là où
nous défaillons si misérablement, nous cherchant nous-mêmes, tant
en la nature, qu’en l’esprit : jaçoit qu’il nous soit
défendu de Dieu, et ne nous soit aucunement permis d’user d’aucune
chose, soit corporelle, soit spirituelle, quand en icelle nous nous
cherchons nous-mêmes, [26 v°] négligeons et méprisons la
très agréable volonté de Dieu, et son souverain honneur. Car en ce
faisant, c’est sans doute par trop abuser de notre âme, la
profaner et souiller. C’est par trop persister dedans les limites
de notre créaturalité (pardonnez à ce mot), et ne serons jamais
rendus déiformes, jusques à tant que renonçant du tout à nous,
nous sortions tout à fait de nous-mêmes, passions en Dieu, et
submergions toutes nos puissances en la vertu divine, savoir est, la
volonté de l’esprit, le désir de l’âme, et l’intention de
notre cœur. Que laissions toutes ces choses en Dieu, formions et
ordonnions toute notre vie selon la très sainte volonté, désir, et
intention seulement.
Ainsi
nous sommes faits déiformes, habitons en Dieu, et usons de toutes
choses, tant corporelles, que spirituelles, pour le seul amour 238
de Dieu. Quoi faisant, toutes choses nous sont licites, et tout
déifiés nous demeurons en Dieu. O ! si quelqu’un par l’espace
d’un mois, ou d’un an, observait ces choses ainsi qu’il
appartient, certainement celui-là offrirait à Dieu tous les jours
plusieurs morts, jusques à ce qu’il fut tout à fait mortifié et
enseveli en Dieu. Quoi étant, il produirait par après plusieurs
fruits immenses, vifs et célestes. Maintenant donc (ô mon âme)
renonce tout à fait à toi-même, et te détourne de toute créature,
recherche Dieu dedans toi, qui de toute éternité t’a aimée,
connue, et appelée, et qui maintenant d’un amour languissant crie
dedans toi, afin qu’aussi toi-même tu [27 r°] sois soigneuse de
l’élire, sur toutes choses incomparablement l’aimer, et en
toutes chercher son honneur.
CHAPITRE XIX Comment
l’âme cherche son aimé ès quatre éléments, lequel elle trouve
dedans soi-même.
J’ai
doncques maintenant aperçu (ô monde très décevable) comme
véritablement ce n’est que toute tromperie tout ce qui semble être
quelque chose en toi. Car ta beauté est comme la fleur du champ, tes
richesses sont semblables aux gouttes de rosée qui demeurent
attachées sur les herbes verdoyantes ; ta confiance est semblable
à la neige : qui t’embrasse, sans doute il embrasse l’ombre ;
qui t’épouse, il épouse un songe. Ô monde très embarrassé et
intriqué, puisque telles sont les choses qui sont en toi, je ne veux
plus désormais demeurer avec toi, je te dis dès maintenant tout à
fait Adieu, me hâtant et tâchant de retourner à mon principe, et
ce par le chemin par lequel je suis venu. Je discourrai donc par tous
les éléments, et verrai si en iceux par aventure je le pourrai
trouver.
Dis-moi
donc, je te prie, très solide élément de la terre, où penses-tu
que je [27 v°] pourrai trouver mon principe, n’est-il point
dedans toi ? Ne le cherche point dedans moi, ô homme, mais en
toi : quant à moi je te nourris par sa volonté, et te
sustente. Dis-moi donc, ô terre, comment il est en moi ? Il y est
véritablement ainsi que le Soleil est au ciel, et selon que tu te
convertiras à lui, il luira en toi, et se manifestera soi-même à
toi comme s’il n’y avait personne que toi de qui il dût avoir
soin.
Dis-moi,
je te prie, ô air, que je vois si richement orné d’admirables
planètes, mon principe est-il dedans toi ? Non, mais bien plutôt
totalement en toi, où tu le chercheras si tu es sage, et là le
trouveras en la même manière que le Soleil est en moi. Car tout
ainsi que par les nuages, pluies, tonnerres, et grêles la lumière
du Soleil est empêchée qu’elle ne luise en moi, de même par tes
péchés tu empêches que la lumière de sa grâce ne luise en toi,
selon sa divinité néanmoins il est dedans toi.
Sus
donc, ô feu le plus excellent de tous les éléments, montre - Feu
moi mon principe. Il est dedans toi, ô homme, tout ainsi que
l’étincelle en moi, et comme le fer tant qu’il demeure au feu,
est feu ainsi, ô âme noble, si tu demeures en charité, tu es en
Dieu par grâce.
Je
viens maintenant à toi, ô onde coulante de la mer, qui t’enflant
Eau par la volonté de ton Créateur, as par le milieu de toi laissé
passer à pied sec le peuple du Seigneur, et enveloppé dans tes
flots tous ceux qui lui étaient contraires : mène-moi je te
prie, à mon principe, ne le trouverai-je point dedans toi ? [28
r°] Non, mais il est dedans toi, ô homme, et toi pareillement en
lui, en la manière que les ruisseaux sont en moi. Et tout ainsi que
par les levées, chaussées, ou remparts ils sont empêchés de
couler dedans moi, de même par tes péchés tu es gardé de
retourner vers ton principe. Fuis donc le péché, et cherche Dieu en
toi.
Finalement,
ô ciel et terre, et toutes choses qui êtes en iceux, Terre dites
moi je vous prie, si vous le pouvez, où je trouverai celui qu’aime
mon âme ? Véritablement tu le trouveras, ô homme, lors que tu
auras abandonné toutes les créatures frêles et instables. Adieu
donc, adieu pour jamais vous toutes, créatures, je crois maintenant,
et me confie que celui-là est en moi, lequel en vain j’ai cherché
en vous. Je l’ai maintenant trouvé, et jamais ne le laisserai,
mais l’introduirai dans la maison de ma mémoire, je l’introduirai
dans la chambre de mon repos, et au lit de ma paix, auquel ensemble
avec lui je dormirai et reposerai. Là il me mettra caché à couvert
dedans le tabernacle de son humanité, et au secret de son
tabernacle, qui est sa divinité. Maintenant il exaltera mon chef,
c’est-à-dire, mon âme par-dessus mes ennemis (car il m’a promis
qu’il sera ennemi de mes ennemis) et m’a fondé sur la ferme
pierre : c’est-à-dire en Jésus-Christ, afin qu’aucune
tentation ne puisse avoir avantage sur moi.
CHAPITRE XX Comment Dieu
est dedans nous, et comment nous sommes faits à son image.
Plusieurs
savent beaucoup de choses, et ignorent eux-mêmes ; ils considèrent
les autres, et ne se considèrent point ; ils cherchent Dieu parmi
les choses extérieures, délaissant leur intérieur, auquel Dieu est
intérieur. pource des extérieures je viendrai aux intérieures, et
des intérieures je monterai aux supérieures, afin que je puisse
connaître d’où je viens, où je vais, qui je suis, et d’où je
suis, afin qu’ainsi par la connaissance de moi-même, je puisse
parvenir à la connaissance de Dieu. Car d’autant plus que je
profite en la connaissance de moi-même, plus aussi j’approche de
la connaissance de Dieu.
Selon
l’homme intérieur, je trouve trois choses en mon esprit, par
lesquelles je remémore Dieu, je le regarde et désire. Ces trois
choses sont la mémoire, l’intelligence, la volonté, ou l’amour.
Par la mémoire je me ressouviens, par l’intelligence je considère,
par la volonté j’embrasse. Quand il me souvient de Dieu, je le
trouve en ma mémoire, et en icelle je me délecte de lui, et en lui,
selon qu’il daigne m’en donner la grâce. Par l’intelligence je
considère que c’est que Dieu en soi-même, quoi ès anges, quoi ès
saints, quoi [29 r°] aux hommes, quoi ès créatures. En soi il est
incompréhensible, parce qu’il est le commencement et la fin, le
commencement sans commencement, et la fin sans fin. Par moi j’entends
comme Dieu est incompréhensible, attendu que je ne me peux
comprendre moi-même, qui ai été créé de lui. Es anges il est
désirable, pour ce qu’ils désirent le contempler ; ès saints
il est délectable, pour ce qu’en lui continuellement heureux, ils
se réjouissent. Es créatures il est admirable, pour ce qu’il créé
puissamment toutes choses, les gouverne sagement, et dispose
bénignement. Es hommes il est aimable, pour ce qu’il est leur
Dieu, et eux son peuple, il habite en eux comme en son temple, et ils
sont son temple. Il ne dédaigne personne, ni en particulier, ni en
général, quiconque a souvenance de lui, le contemple, et aime, il
est avec lui. Nous le devons aimer, pour ce qu’il nous a aimés le
premier, et nous a faits à son image et semblance, ce qu’il n’a
voulu donner à aucune autre créature.
Car
nous sommes faits à l’image de Dieu, c’est-à-dire selon
l’intelligence et connaissance du fils, par lequel nous entendons
et connaissons le Père, et avons accès à lui. Il y a si grande
alliance entre nous et le fils de Dieu, qu’il est l’image de
Dieu, et que nous sommes faits à son image, et cette cognation et
affinité est même témoignée par la semblance, pour ce que non
seulement nous sommes faits à son image, mais aussi à sa semblance.
Il faut [29 v°] donc que ce qui est fait à l’image convienne
avec l’image, et ne participe point le nom d’image en vain. Que
son image donc soit représentée en nous par le désir de la paix,
contemplation de la vérité, et amour de la charité. Tenons-le en
la mémoire, portons-le en la conscience, et présent révérons-le
en tout lieu. Car notre esprit en ce qu’il est capable de lui, et
en peut être participant, est son image. Et partant l’esprit n’est
pas l’image de Dieu en ce qu’il se souvient de soi, qu’il
s’entend, qu’il s’aime - mais pour autant qu’il peut se
souvenir, connaître, et aimer celui de qui il a été créé, quoi
faisant il devient sage et savant. Car il n’y a rien si semblable à
cette suprême Sapience que l’esprit raisonnable, lequel par la
mémoire, intelligence, et volonté, demeure en cette ineffable
Trinité. Mais il ne peut demeurer en icelle, sinon quand il a
souvenance d’icelle, et qu’il la connaît et aime. Qu’il se
souvienne donc de son Dieu, à l’image duquel il est fait, et qu’il
mette peine de connaître, aimer, et révérer celui avec lequel il
peut être toujours bien heureux. Cette âme est bien heureuse chez
laquelle Dieu trouve repos, et au tabernacle de laquelle il repose.
Bienheureuse l’âme qui peut dire : Celui qui m’a créée, a
pris repos chez moi ; certainement il ne lui pourra nier le repos
éternel.
Pourquoi
donc nous délaissant nous-même, cherchons-nous Dieu en ces choses
extérieures, attendu qu’il est chez nous, si nous voulons être
chez lui ? [30 r°]. Véritablement il est avec nous, et dedans
nous, ce que nous ne connaissons que par foi, jusques à ce que nous
méritions de le voir face à face. Nous avons connu, dit l’Apôtre,
que Jésus-Christ habite par foi en nos cœurs. Car Jésus-Christ est
en la foi, la foi en l’esprit, l’esprit au cœur, le cœur en la
poitrine. Par la foi je réduis en mémoire Dieu Créateur, je
l’adore Rédempteur, je l’attends Salvateur, je crois le voir en
toutes créatures, l’avoir en moi-même - et ce qu’ineffablement
surpasse toutes ces choses en joie et félicité est le connaître en
lui-même. Car connaître le Père, le Fils, et le Saint-Esprit,
c’est la vie éternelle, la béatitude parfaite, et suprême
volupté. Œil n’a vu, ni oreille entendu, et cœur d’homme n’a
pu comprendre combien grande clarté, suavité, et joie nous est
réservée en cette vision, où nous verrons Dieu face à face, qui
est la lumière des illuminés, le repos des travaillés, la patrie
des voyagers, la vie des vivants, et la couronne des victorieux.
CHAPITRE XXII Comment
le Soleil divin attire à soi toutes les facultés ou puissances de
l’âme, et les illumine de la lumière céleste.
Que
reste-il, d’oncques, sinon qu’avec toute la vivacité de notre
mémoire, subtilité d’entendement, promptitude de volonté, toutes
nos forces rendues et nos cœurs élevés, nous nous introvertissions
nous-mêmes à celui qui nous conforte, [34 r°] enseigne, et
gouverne ? Certainement alors Dieu très pitoyable ferait lever sur
l’horizon de notre âme le Soleil de Justice, qui épandrait sa
lumière sur toutes les montagnes et collines jusques à la vallée
de notre conscience, la purgerait, nettoierait, rendrait fertile,
élèverait le sommet de notre esprit en Dieu, illuminerait toutes
les facultés de notre âme. Il ferait aussi connaître à notre âme
comment elle est posée entre le temps et l’éternité, et comment
en elle est la très profonde mer de la divinité, c’est à savoir,
cette fontaine originelle de laquelle elle est le ruisseau, ayant son
essence, vie et nourriture en l’heureuse éternité, et ce selon la
meilleure partie d’elle et simplicité d’essence.
Au
reste selon son inférieure partie, elle est en temps et en corps
corruptible, lequel a de commun avec les bêtes, d’être et vivre.
Et tout ainsi que les bêtes par un certain sens commun, voient et
aperçoivent les champs, et les arbres, cherchent elles-mêmes leur
pâture, et dorment quand bon leur semble - de même fait notre homme
inférieur et bestial, quand nous négligeons de nous exercer en
vertus. Car pour lors nous n’avons aussi qu’un sens commun, quand
d’un œil sans garde et vagabond nous avons et recevons en notre
sens plusieurs choses ensemble. Non ès cinq sens, mais en ce sens
que nous avons de commun avec les bêtes, et qui a son lieu et place
en notre tête, au-dessus les yeux, qui produit en l’homme des
pensées sans intelligence, [34 v°] engendrent des mélancolies
et imaginations en la tête, d’où sourdent alors des fantaisies et
des folies pleines d’ombrages, qui comme une certaine nue
ténébreuse enveloppent et environnent les pensées de l’homme,
empêchent l’esprit de s’élever en haut, dépriment les facultés
de l’âme, appesantissent les sens, le sang et toute la nature de
l’homme, rendent le cœur instable à tout exercice de vertu, et
distraient l’homme aux choses extérieures.
De
sorte que pour lors l’homme devient tout engourdi, sommeillant et
paresseux, se cherche soi-même, et sa consolation au sommeil, au
boire et manger, en légéretés, en l’avarice, immondicité,
inobédience, et finalement en tous les vices et pernicieuses
défectuosités, esquelles notre homme bestial s’incline. Car ces
vices sont par trop profondément enracinés au fond de notre nature,
et ont épandu leurs racines en notre cœur, troublent et captivent
ordinairement l’inférieure partie de notre âme. Ainsi notre âme
est misérablement embourbée en la fange de nos vices, et, privée
de toute vertu, est submergée et plongée dans les ténèbres. Aussi
est-ce le premier erreur qui principalement arrête les hommes en ses
lacs, que la nature indomptée et immortifiée, sous laquelle sont
compris tous ceux qui vivent selon les voluptés du corps et de leurs
sens. Car par trop extérieurs et cheminant selon la chair, ils sont
aveugles et désobéissants à la vérité et au mouvement du
S.Esprit. Ce qui est plus que suffisant pour nous [35 r°] perdre
éternellement, si nous ne mettons peine de retirer nos sens de cette
manière d’excès pernicieux, et ne permettons qu’ils soient
bridés avec le frein de la crainte de Dieu.
De
peur donc que notre âme ne soit privée de sa principale félicité,
il faut mettre peine de mortifier cette bestiale et sensuelle nature,
et nous retirer par-delà le temps en l’éternité, où Dieu est au
fond très profond de notre âme, toujours prêt de nous aider, afin
que là nous puissions supprimer et extirper les vices, et selon
l’esprit exercer les vertus. Car lui présent au fond de notre âme,
le repaît continuellement d’une certaine vigoureuse infraction,
afin que l’âme s’humilie et submerge dedans l’union divine,
comme celle qui naturellement a été faite, pour se perdre et noyer
dedans l’abîme de la divinité, ainsi que la pierre (est)
naturellement s’abîme et submerge au fond de l’eau, et en cette
submersion l’âme s’oublie, et toutes choses, se remémorant
seulement les choses éternelles. Et cette est la vraie et souveraine
délectation, que l’âme par une déifique méditation adhère à
son Dieu. Car de là procède la connaissance divine, 248 laquelle
récréé et réjouit l’âme, et la fait ardre et consommer
d’amour.
Au
reste en ce fond l’âme est d’une telle noblesse, qu’elle ne
peut être nommée d’aucun certain nom, et est par grâce en ce
lieu (s’il est loisible de le dire) une même chose avec l’essence
divine. Voire même de ce fond provient toute béatitude et
sainteté : car l’âme a Dieu dedans soi, et elle-même
[35 v°] est en Dieu, duquel tous les Saints ont pris et tiré
leur sainteté. De là sourd cette fontaine de divinité, qui est en
l’âme, afin de la remplir et rendre féconde de sa grâce, et afin
de faire noyer, et submerger tout le royaume de son âme dedans
l’abondance, et amplitude de ses larges dons, à ce que, comme un
certain flux et reflux, il la puisse retirer en la mer de sa
divinité. Et fait sourdre et bouillonner dedans elle un petit
ruisseau très-désireux d’amour, par lequel elle s’écoule et
épand à toutes les créatures, pour les réduire et ramener à leur
origine, et à l’heureux port de l’éternité. Et pour faire que
cette fontaine de vie flue toujours en l’âme, il faut que l’âme
s’applique toujours à Dieu, et que continuellement elle lui
adhère. Et lors le ruisseau de la divinité l’arrosera et
abreuvera, qui fait qu’ensemble elle est illuminée et instruite,
comment en tout temps elle doit soigneusement éviter les péchés,
et tout ce qui se peut interposer et apposer quelque empêchement
entre Dieu et elle, qui garde l’influence de sa grâce. Car comme
la moindre poudrette donne empêchement à la vue extérieure, de
même les yeux intérieurs de l’âme sont offensés des plus
petites fautes, desquelles nous ne faisons ni scrupule ni estime, ou
que même nous croyons être biens et vertus.
Mais
pour pouvoir conserver en notre âme cette fontaine, il faut poser en
notre cœur le fondement solide et la ferme pierre, Jésus-Christ
notre Sauveur, et sur ce fondement [36 r°] continuellement surbâtir
les murs de sa très sainte vie et Passion, avec la couverture de
tous ses exemples, et vertus vraiment très parfaites, le tout
enrichi de ses enseignements évangéliques et saints avertissements.
Toutes lesquelles choses doivent être l’étude de l’âme fidèle,
pour quelques fois se pouvoir transformer en la vie et Passion de son
époux Jésus-Christ, auquel après elle habitera comme en un riche
tabernacle, où elle sera comme le bel arbre planté près le courant
des eaux, lequel porte et donne son fruit en sa saison. L’âme
alors sera élevée jusques au ciel, la fontaine divine sourdra et
ruissellera en elle, et l’arrosant, la fera verdoyer, fleurir,
croître, et profiter en toute vertu, et rendre le champ de son cœur
fertile et très-fécond, l’illuminant et échauffant de la clarté
et chaleur du Soleil divin, pour faire croître, et augmenter en lui
toutes les bonnes et sous efflerantes odeurs des vertus. De la
suavité et douceur desquelles l’époux céleste attiré, est
contraint de descendre dans un tel jardin, pour ce que l’âme a
planté en son cœur la fleur de Nazareth, Jésus-Christ : si
que quelque part qu’elle aille ou vienne, elle ne sent, ne voit, et
n’ouït rien, sinon Jésus-Christ, et icelui crucifié. Or
quiconque ne se veut exercer ès choses susdites, ne peut avoir en
soi cette fontaine coulante : et par ainsi faut qu’il
s’attende que son cœur demeurera stérile et aride, et son âme
defaudra par trop de sécheresse, d’autant qu’elle a délaissé
la veine d’eau vive, le Seigneur.
Mais
quant à celle qui en cette façon s’introvertit au fond de Dieu,
et secourue de lui fuit tous péchés avec toutes les occasions
d’iceux, et à la manière susdite porte en son cœur la Passion de
Jésus : cette âme, dis-je, est illuminée, comprend, et entend
en quelle sorte elle est constituée entre le temps et l’éternité,
entre la lumière et les ténèbres, entre la mort et la vie. Que si
pour lors elle se tourne et convertit vers l’éternité, elle est
déjà parvenue à la vie, et habite en une gloire inaccessible, à
l’entrée de la gloire et porte du ciel. Mais si elle se tourne
vers le temps labile et passager, elle est en la mort et au jugement,
pleine de misères, enveloppée de ténèbres et anxiétés, et les
yeux clos elle marche et va jusques aux portes de la mort. Ce qu’à
Dieu ne plaise qu’il nous advienne. Ainsi soit-il.
CHAPITRE XXV Aucunes
très-belles instructions et enseignements touchant les trois vertus
théologales, c’est à savoir, Foi, l’Espérance, et Charité :
et premièrement de quatre sortes de foi que nous devons avoir en
notre âme.
Avant
toutes choses nous devons toujours avoir en nos cœurs une foi vive,
qui opère par charité : car cette foi est cet huile qui nous
est nécessaire en nos lampes, c’est-à-dire, en nos cœurs.
D’oncques tout en premier lieu nous devons croire que de toute
éternité nous avons été idéalement en Dieu. Car il dit par son
prophète : je t’ai aimée en charité perpétuelle : et
pour ce ayant pitié de toi, je t’ai attirée.
Secondement,
il faut croire que Dieu est dedans nous : car lors qu’il nous
créa, il nous fit à son image et semblance ; et cet image a
essentiellement Dieu en soi, et Dieu est cette essence de l’âme,
et lui est plus proche qu’elle à elle-même. Cette image ne
cherche point son principe, pour autant qu’elle l’a dedans soi :
car le Père est en l’âme tout-puissant, le Fils tout-sage, le
Saint-Esprit tout-aimant, et ces trois sont une douce, amoureuse [44
r°] divine essence. Or cette image, selon les trois facultés
supérieures, est appelée esprit, ou chef de l’âme. Car tout
ainsi comme du chef humain s’écoule et épand par tous les membres
du corps une certaine vive force, vertu et vigueur, - ainsi de cette
image s’écoule en l’âme une certaine vivacité divine. Outre
plus, l’âme et l’esprit ne sont qu’un, tout ainsi comme la
tête et le corps ne font qu’un. Mais les trois puissances
supérieures, par lesquelles nous sommes semblables à la très
Sainte Trinité, ont leur être naturel en la tête. Finalement l’âme
a été créée pour connaître ces choses, et pour être submergée
dedans le puits de cette abyssale fontaine de l’infinie essence de
Dieu. Car il n’y a rien de plus utile et salutaire, que de cheminer
en une humble et amoureuse connaissance de la très Sainte Trinité.
Or
chaque créature a ses dons et grâces, à elle particulièrement
conférées : mais icelle est donnée pour don et présent de la
divine divinité. Sur laquelle, quand elle s’appuie, comme elle
doit, le Saint-Esprit lui donne aide, purge, et nettoie son fond, et
lui ouvre les yeux, de manière qu’elle peut voir en la divinité,
pourquoi, ou à quelle fin, toutes choses ont été faites. Le Fils
aussi lui donne secours, avec cette union, en laquelle il est un,
avec son Père, et dit : Père saint, gardez ceux-là en votre
nom, lesquels vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme
nous. Le Père aussi avec la lumière divine, vient à le [44 v°]
secourir et donner aide, et l’attire en sa divinité, où lors Dieu
incréé par l’union d’amour, se fait maître de la créaturéité,
c’est-à-dire, de ce qui est créé. Ce qu’étant arrivé à
l’âme, Dieu remplit très abondamment toutes ses facultés et
puissances, transverbérant de sa lumière tous les os et moelles
d’icelle, et par une certaine merveilleuse et admirable
transformation et extase, la mène et tire à cette union en laquelle
ce même vrai Dieu est. Ceux-là sont parfaitement heureux, qui
entrent et cheminent par ces secrets sentiers, car ils sont amis de
Dieu.
Tiercement,
nous devons ajouter une pleine et entière foi aux paroles de Dieu,
c’est à savoir, que lui-même a donné en tables de pierre les
commandements à Moïse, et que d’une excessive charité, il nous a
donné son fils unique, conçu du Saint-Esprit, né de la vierge
Marie, qui par lui-même nous a enseigné ses commandements, et donné
moyen de remarquer en lui les exemples de bien vivre, tout ce qu’il
a fait en terre, qu’il a enduré et souffert sous Ponce Pilate,
qu’il est mort, qu’il a été enseveli, et en fin que le
troisième jour il est ressuscité de mort à vie, séant maintenant
à la dextre de Dieu son Père. En somme nous devons croire tout ce
que croit et confesse l’Église catholique, épouse de Dieu.
Quatrièmement
nous devons indubitablement croire que Dieu et homme, il est au saint
Sacrement, et que toutefois et [45 r°] quantes que le prêtre
célèbre la messe, et qu’il a prononcé les paroles de la
consécration, que Dieu véritablement est là, contenu sous l’espèce
du pain avec son corps glorieux, son âme très-sainte, et son esprit
rempli de joie, avec toute sa divinité en telle beauté qu’il est
monté au ciel. Semblablement nous devons croire qu’il est
vraiment, réellement et parfaitement au calice, vivant en la même
sorte qu’il était quand il se vivifia, et reprit vie au sépulcre
et demeure tel à l’autel jour et nuit, prêt et appareillé de
venir à nous à toute heure que nous le désirons, ou lors que notre
âme est malade, a faim, et est par trop grevée et ennuyée. Au
surplus, bien que nous croyons que de toute éternité nous avons été
incréés en Dieu, que Dieu est en nous, bien que nous ajoutions foi
aux paroles de Dieu, et que nous tenions pour tout certain, et pour
chose indubitable, qu’il est au saint Sacrement : cela
toutefois ne suffit, et ne peut nous sauver, si cette Effet foi n’est
enflambée et illuminée du feu de l’amour divin, en sorte de que
pour son amour nous nous retirions de toute créature, ayons l’esprit
élevé, et un continuel respect et égard à notre principe. Car
l’amour opère en nous la mortification de nature, la vie de
l’esprit, aversion de toute créature, et écoulement en Dieu.
Et
bien que nous sachions et croyons que Dieu est dedans nous, en notre
âme, cela toutefois ne suffit, si par amour nous ne nous recoulons
[45 v°] et refluons en lui, et si nous ne rejetons notre esprit
dans l’essence divine, et faisons notre demeure en l’esprit, si
notre conversation n’est en cet intime ciel qui est dedans nous, là
où Dieu se manifeste, illuminant tous ceux qui se convertissent à
lui. Car là luit le miroir de la très Sainte Trinité, lequel
illumine nos ténèbres intérieures. Là l’esprit de Dieu rend
témoignage à notre esprit, que nous sommes enfants de Dieu,
c’est-à-dire, révèle à notre esprit par des inspirations
internes ses mystères les plus secrets, et lui enseigne les occultes
et internes sentiers. Et par une union et un esprit immobile, il
transperce des rayons de sa divine clarté, l’esprit, l’âme et
le corps, et en ce lieu nous marchons alors comme enfants de Dieu.
Ne
suffit pas aussi d’ajouter foi aux paroles de Dieu, si par amour
nous ne les recueillons, et par une vive foi ne les écrivons ès
tables charnelles de notre cœur, à ce que l’âme par icelles soit
instruite, fortifiée, et affermie. Car la parole de Dieu est la
pâture de l’âme, lui donnant force, pour ensuivre les traces et
vestiges d’icelui. Mais après que par l’apprentissage des
saintes lettres nous avons comme dressé en notre âme une certaine
bibliothèque, alors ce maître et régent céleste vient, et nous
explique le sens de l’Écriture, nous confirme, encourage, façonne
et enseigne comment nous devons vivre vertueusement, et nous revêtir
de Jésus-Christ selon l’esprit, selon [46 r°] l’âme, selon le
corps, et selon la divinité, afin (comme dit saint Paul) ce que même
et Jésus-Christ, nous vivions en telle façon, que Dieu trouve et
reconnaisse en nous une certaine représentation, et comme un vif
image de toutes ses œuvres.
Ce
n’est encore assez de croire, et savoir que Dieu est présent au
vénérable Sacrement, si par amour souvent nous ne désirons de le
recevoir spirituellement et sacramentalement, toutes et quantes fois
qu’opportunément nous le pouvons faire. Car d’autant que plus
souvent l’âme est repue de cette viande spirituelle, d’autant
plus elle croît en l’amour et grâce de Dieu, est rendue plus pure
et illuminée, et plus courageuse à vivre vertueusement. Et pour ce
nous devons, ainsi qu’il appartient, nous préparer et disposer
pour recevoir cette très digne viande. Car si nous avons si grand
soin de la préparation de la viande corporelle et de la fréquente
réfection de ce corps, qui toutefois bientôt sera pâture aux vers,
combien davantage devons-nous être soigneux de prendre souvent cette
très-digne pâture de l’âme, laquelle nous donne et administre la
vie de grâce ?
Mais
pour autant que nous ne sommes capables, ni dignes de la recevoir
souvent, c’est pourquoi nous devons prier Dieu que par le moyen de
ses très saints mérites, il lui plaise nous en faire dignes et
capables, disant : O Dieu béni, puisqu’ainsi est que par
votre divinité vous daignez être dedans moi, je vous supplie
humblement [46 v°], par vos mérites très saints, que vous
laissiez rayonner dedans moi et par moi cette divinité vôtre.
Chassez loin de moi tout ce que met en moi empêchement à votre
grâce, et daignez en ce très-excellent Sacrement vous recevoir
vous-même à vous-même en moi selon votre désir, délices et bon
plaisir, en cet amour plus que très digne, souverain et singulier,
auquel vous vous êtes reçu vous-même en votre dernière Cène. Et
me transmuez, je vous supplie, tout entièrement à vous, et ce, par
les mérites de votre esprit rempli de joie, de votre sainte et
douloureuse Âme, et de votre sacré et navré corps. Daignez faire
qu’avec ce même esprit, âme très-sainte, corps glorifié,
divinité très-sainte, je sois et demeure à jamais un avec vous.
Ô
combien grande dignité et richesses ! Combien d’amiables grâces
sont cachées en ce trésor, par lequel nous sommes faits semblables
aux Anges, et avons à dégoût toutes les choses terriennes ! O
combien grandes joies, et combien grands mystères reçoit et entend
l’esprit, uni à l’esprit divin. O. combien grandes vertus, et
quelle beauté acquiert l’âme, lors que la très sainte âme de
Jésus-Christ daigne de venir à elle. Quelle pureté finalement,
reçoit le corps quand ce corps très-pur et glorieux, avec le très
sacré sang vient à lui, purge notre corps, nous délivre de tout
péché, diminue ce qui l’enflambe et nourrit en nous, et avec
toute la divinité anoblit toutes les actions de l’âme, et la fait
toute entièrement déiforme et, fort profondément, l’attirant en
soi, fait que tout ce qui est [47 r°] au monde lui est amer,
l’illumine et la change toute.
Car
ni le ciel ni la terre, ni autre chose quelconque peut rassasier
l’âme : Dieu seul le peut, lequel elle a dedans soi, et
lequel tout le monde ensemble ne lui peut ôter. Combien donc ô mon
âme, est noble cette viande, de laquelle tu es repue ? de celle-là
certainement qui est la viande et la gloire des esprits supernels et
bienheureux ? O combien est précieux le trésor que tu acquiers en
terre ! Tu es la rendue comme assurée, que tu seras un jour
héritière de la vie éternelle : tu as enfin sa signature et
lettres de lui cachetées de cinq sceaux, c’est-à-dire, ses cinq
très sacrées plaies, et sept autres sceaux d’attache, qui sont
les sept sacrements. Ne veuilles donc, mon âme, négliger cette
viande très-noble, de peur que ton cœur ne dessèche et vienne à
défaillir en sorte que tu ne puisses plus avancer en la voie des
vertus. Garde ce trésor, et refréne tes sens, de peur qu’oisivement
et sans discipline, ils ne soient vagabonds. Car ainsi faisant tu
pourras intérieurement conserver perpétuellement dedans toi le
Sabbat et repos de Dieu.
CHAPITRE XXXIII Comme
nous devons profiter en l’amour.
Rejetons
donc toute inutile crainte servile, et convertissons-nous vers
l’élection des enfants de Dieu. Honorons Dieu comme Seigneur
tout-puissant, qui est notre conservateur et protecteur. Honorons-le,
et le craignons, comme le Père qui nous a faits, auquel nous avons
été de toute éternité, qui maintenant est dedans nous, et avec
son aide paternelle veut demeurer avec nous. Que nous sert ce limon
de l’amitié terrienne, ayant dedans nous un ami si secret,
immortel, incommuable, en qui sont ensemblement toute puissance,
victoire, beauté, délices et salut. Aimons-le comme frère, et
Rédempteur, lui qui nous a faits cohéritiers de son Royaume.
Embrassons-le comme époux, lui qui nous a lui-même épousé, lui
qui est la vive nourriture de notre âme, lumière sans ténèbres,
le Verbe vif et efficace, par lequel toutes choses vivent et sont
nourries, c’est à savoir par sa Sapience et par les ruisseaux de
ses très puissantes richesses. Duquel on lit en l’Ecclésiastique :
La fontaine de Sapience, le Verbe de Dieu és cieux.
Et
cette Sapience est le Verbe incréé de Dieu souverain, lequel est
inspiré aux âmes de ceux qui l’aiment, [59] lequel sans cesse
nous enseigne et instruit comment d’un esprit libre et élevé,
nous devons adhérer à lui et l’observer, comment ce Verbe vif est
engendré dedans nous, comment en nos cœurs nous devons avoir
imprimée l’image crucifiée de sa très sainte vie et Passion, et
comment d’une entière et parfaite dilection nous devons l’imiter
comme l’épouse son époux, et ne rien craindre du tout, suivant ce
que dit ce pitoyable Seigneur : Mon joug est suave, et mon
fardeau est léger, en icelui vous trouverez repos pour vos âmes. De
sorte que ni âpreté, ni difficulté aucune [ne] vous pourra retirer
de mon amour, et pourrez dire avec mon Apôtre : Qui sera celui
qui me séparera de la charité de Christ ? Sera-ce la tribulation,
ou l’angoisse, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou la
persécution, ou le glaive ? Car je suis certain que ni la mort, ni
la vie, ni créature quelconque, pourra nous séparer de la charité
de Dieu, qui est en Jésus-Christ notre Seigneur.
CHAPITRE XXXVII Qu’en
notre infirmité nous ne devons point nous troubler.
Il
advient souvent, que toutes et quantes fois que secourus de la grâce
divine, nous détournant de toutes les choses créées, nous rentrons
en notre intérieur, que c’est lors que nous sommes plus fortement
tentés de notre propre infirmité et pusillanimité. La cause
principale de ce est le défaut de vive foi, de connaissance, et de
vrai discernement. C’est à savoir que Dieu est en l’image de
notre âme, et à icelle si parfaitement et inséparablement uni,
qu’il ne veut et ne peut jamais s’en séparer, comme celui qui
est la vie d’icelle, la nourriture de l’esprit, et la
conservation du corps, qui sans intermission continuellement nous
semond et instruit à nous retirer du mal, et à vaquer à bonnes
actions. Si donc, mus de sa grâce, nous nous [65 v°]
convertissons tout à fait au bien, lors par l’exemple de son
humanité très parfaite, il est notre force, notre instructeur et
directeur au progrès de toutes les vertus, étant son dessein
principal, quand il s’est uni à notre âme, d’être notre
secours, protection, consolation et rédemption, et de jamais ne
l’abandonner. Car quoi qu’outre mesure notre âme soit assaillie
et pressée, quelque chute et défauts qui lui adviennent, si de tout
son cœur il lui en déplaît, tout aussitôt et volontiers, il lui
veut pardonner, et lui ouvrir le sein de sa miséricorde.
Nous
ne devons donc jamais craindre de pouvoir chasser Dieu hors de nous,
attendu qu’il est la vie de notre âme. Toutefois, à proportion
que par nos péchés, ou par quelque amour que nous portons aux
choses créées, nous mettons quelque obstacle entre Dieu et nous, et
autant qu’icelles possèdent notre âme, et occupent notre cœur :
à même mesure Dieu cédant, nous départ moins de son amour et de
sa grâce. Mais rien ne peut entrer ni arriver à cette image et
simple essence de l’âme, que la bienheureuse Trinité, qui veut
éternellement demeurer en icelle, et jamais n’en partir, ni s’en
retirer. Et partant, l’âme veuille ou non, vivra en l’éternité
des siècles, pour être à perpétuité bienheureuse, ou endurer des
tourments éternels. O Que grand et incompréhensible est le soulas
et le contentement de l’âme, d’avoir enclos dedans soi un trésor
si rare et précieux, un ami si fidèle, que personne ni aucune [66
r°] injure du temps ne lui peut ôter.
Qui
a jamais en cette vie acquis un ami tellement fidèle, qu’il ne
doive être par divers intervalles séparé de lui, et auquel il ne
soit quelquefois à dégoût, et qu’il ne puisse offenser ? Mais
il n’y a saison ni temps, duquel Dieu veuille jamais abandonner
l’âme, si tant est qu’elle-même ne le veuille. Car autant que
l’âme introvertie à soi-même, a la présence de Dieu en icelle
pour objet, autant est-elle remplie de sa grâce et est faite le
trône, le siège, l’outil, et l’instrument de Dieu, avec lequel
elle est faite par les mérites très-saints de Jésus-Christ, avec
lui jouissante, agente et patiente. Jouissante, par la suspension de
la partie supérieure de l’âme en Dieu, en une certaine paisible
et tranquille union, qui la rend en une liberté divine toute
clarifiée en Dieu, de la lumière duquel elle est alors toute
environnée et illustrée, opérant en elle toutes sortes de vertus,
et lui fournissant force et courage pour rendre son corps sujet et
soumis à l’esprit. D’où vient que l’âme en son intérieur
porte allègrement, et en son extérieur patiente autant qu’elle
peut, tout mépris, affliction et mal qui lui peut advenir. Et ainsi
tout l’homme marche par le droit chemin de Dieu et ne pourra
dores-en avant être abattu d’aucune pusillanimité, fondé qu’il
est sur la pierre ferme Jésus-Christ, ayant empreint dedans soi son
image crucifiée, qui est ce clair miroir sans aucune tache ni
macule.
[66 v°]
Quand donc les pas de l’homme sont guidés en cette voie de Dieu,
le voilà lors en sa félicité telle qu’il la peut désirer
ici-bas. Mais si, voire pour peu que ce soit, il détourne le moindre
de ses membres de cette voie, et de l’image crucifiée de
Jésus-Christ, sa candeur et blancheur est incontinent ternie. Or les
membres de l’homme desquels j’entends ici parler, sont l’âme
avec toutes ses puissances et affections, et le corps avec ses cinq
sens naturels, lesquels avec lesdites puissances, s’ils sont
détraqués de Dieu, perdent la noblesse de leur être, sont
dépouillés de la lumière, assistance et coopération du
Saint-Esprit, et misérablement souillés de toutes sortes de vices
et péchés. La mémoire est rendue instable et vagabonde,
l’entendement offusqué et plein de ténèbres, la volonté lente
et pesante à aimer, la force concupiscible est toute pleine
d’impuretés, la raisonnable dépourvue de simplicité, l’irascible
ne produit que fougues, colères et orages, le cœur est en
perpétuelle inquiétude, le ver rongeant ne donne aucun repos à la
conscience, les cinq sens dissolus sont sans aucun arrêt, et le
corps indiscipliné et immodeste va misérable, cherchant à se
repaître des siliques des pourceaux.
Et
ainsi l’homme dépouillé de toutes vertus à grand-peine se
peut-il persuader que Dieu habite dedans lui, croyant véritablement
qu’il l’en a banni. Ce qui ne peut être en aucune manière, non
pas pour un seul moment, nonobstant ce qui se lit en quelques lieux
de [67 r°] Ecriture, que Dieu se retire de l’âme laquelle consent
au péché. Car cela n’est à prendre selon la lettre, mais selon
l’esprit vivifiant la lettre, Dieu étant au fond essentiel de
l’âme inséparablement, et pourtant elle vivra éternellement. Que
si, voire pour un instant, Dieu s’était retiré de l’âme, il
faudrait qu’aussitôt réduite en son néant, elle perdît l’être,
sans pouvoir animer le corps, ni faire aucune pénitence de ses
péchés. Il est bien vrai que toutes et quantes fois qu’elle tombe
en péché mortel, qu’elle meurt spirituellement :
premièrement à tout le bien qu’elle a fait tout le temps de sa
vie, secondement à tout ce que le fils unique de Dieu a fait et
souffert pour nous sur terre, tiercement à toute la charité, amour
et grâce de Dieu. Car par le péché mortel, elle met un empêchement
formel à l’inaction divine, et s’oppose à ce que le
Saint-Esprit, selon ce qu’il désire, ne lui départe ses grâces.
Dieu
toutefois pitoyable et bon, nonobstant toutes ces choses, ne délaisse
jamais, tant que l’homme respire, et quelque déterminé pécheur
qu’il soit, de le visiter par semonces intérieures, à ce qu’il
se convertisse à lui. Car Dieu sans intermission frappe à la porte
de la conscience par son illumination, qui est cette noble scintille
ou syndérèse que nous appelions, laquelle comme quelque force
divine, est une douce messagère de joie et de paix produisant en
l’âme de l’homme un amour au bien avec un déplaisir et remords
de tout péché. Et cette scintille excellente gît cachée [67e] en
l’âme, couverte et ensevelie des cendres des péchés, en sorte
que le feu divin ne peut en aucun temps luire en icelle.
C’est
d’elle que notre Seigneur a dit : Je suis venu mettre le feu
en terre, que désirai-je autre chose sinon qu’il brûle ? Ce feu
c’est la charité divine, par laquelle Dieu s’est uni à l’âme
quand il l’a créée, mais quand elle a été baptisée, la lumière
divine alors brûlait et luisait en icelle. Et quand par péchés
elle s’est souillée, la flamme de la charité divine s’est
éteinte et offusquée en elle. Mais pour autant que c’est la
volonté de Dieu que ce feu y luise et brûle, c’est pourquoi comme
juge toujours il l’admoneste et reprend de sa dissolution
désordonnée, de sa conversation et forme de vivre tépide et
négligente, jusques à ce que enfin touchée de componction, aidée
de Dieu, elle résiste soigneusement à ses vices, et que toute
convertie elle s’adonne à accomplir en tout la volonté divine, et
à observer diligemment par exercices continuels le fond de son âme.
Par
infirmité, toutefois, et de mauvaise habitude et accoutumance, elle
tombe encore souvent. D’où vient qu’aussitôt elle perd courage,
pensant en soi-même : Jamais cette manière de vivre ne me sera
convenable, ce sera le meilleur pour moi de m’en détourner
bientôt : car voilà qu’à l’instant que je me résous de
l’embrasser, j’en deviens pire que je ne fus jamais. Et la cause
de cela, est le peu d’estime qu’auparavant il faisait de ses
péchés. Se voyant d’ailleurs par cette guerre, tant intérieure
[68 r°] qu’extérieure, si souvent navrée, tantôt par
impatience, une autre fois par pusillanimité, - de là une nouvelle
crainte naît en son âme, d’avoir par la multiplicité et
griefveté de ses offenses, banni son Dieu hors d’elle, source
conséquemment d’un nombre d’autres craintes et appréhensions,
et commence à ignorer du tout de quel côté elle se doit tourner,
ou par quel moyen elle pourra parvenir à Dieu. Et de toutes ces
choses, l’origine est d’une part l’infidélité, qui lui garde
de croire qu’elle a Dieu dedans soi, de l’autre, la négligence
d’implorer le secours divin, d’invoquer Dieu, qui à ces fins
s’est uni à nous, d’autant qu’en tout temps il est très-près
de nous aider très-volontiers.
Que
s’il nous était advenu de tomber septante fois sept fois en un
jour, les bras ouverts il nous veut pardonner le tout, si contrits et
avec amour nous nous voulons retourner vers lui. Car comme dit le
Psalmiste : Il enseignera ses voies aux débonnaires. C’est la
vérité, qu’une telle conversion amoureuse vers Dieu, bannit toute
amertume de péché, forclôt toute tristesse d’esprit, et en toute
action vertueuse, élève et conforte l’âme à une certaine joie,
que savent ceux qui l’ont expérimentée. La bienheureuse
Magdeleine, pour avoir aimé beaucoup, beaucoup de péchés lui ont
été pardonnés : Ta foi (disait notre Seigneur) t’a
sauvée, va en paix. Bienheureux (dit le même Seigneur en autre
lieu), ceux qui ne m’ont point vu et ont cru.
Et
à [68 v°] Marthe : Je suis la résurrection et la vie,
qui croit en moi, ores qu’il fût mort il vivra, et toute personne
qui vit et croit en moi, ne mourra point éternellement. Crois-tu
cela ? Elle lui répond : Oui Seigneur. Noue Seigneur lui
avait dit : Qui croit en moi, ores qu’il fût mort, il
vivra. C’est-à-dire : ores qu’en ses péchés il fût
mort spirituellement, qu’il croie que je suis dedans lui et, se
convertissant entièrement à moi en quelque silencieux colloque,
qu’il me dise : Je crois en Dieu. O mon Dieu et Seigneur
très - amiable, oubliez, je vous supplie, toutes mes iniquités.
Vous voyez, Seigneur, que je suis infirme, et ce que j’ai péché,
c’est mon infirmité. Et partant je vous supplie de me
pardonner : fortifiez-moi en amour et en grâce, préservez-moi
de toute offense, voire des moindres, et tout ce qui pourrait faire
barre entre vous et moi, éloignez-le bien loin de moi, mon Seigneur
et mon Dieu, afin que vous puissiez avoir joie et paix dedans moi.
Telles
ou semblables paroles pourront être son entretien avec Dieu,
oubliant et effaçant de sa mémoire, autant qu’il pourra, ses
vieux péchés commis, esquels il a autrefois croupi, laissant ce
bourbier lequel, remué, ne peut apporter que très-mauvaise odeur.
Mais soudain il faut fuir et avoir recours à son intérieur, à
cette fontaine de miséricorde, à ce Seigneur pitoyable et bénin,
le prier très-humblement qu’il lui plaise nettoyer notre âme
souillée et ruinée de vices et péchés, guérir ses plaies, et,
par les mérites et trésors précieux de sa passion très-amère,
nous pardonner miséricordieusement tout le mal que nous [69 r°]
nous sommes fait, et qu’il nous rende vaisseaux capables à
recevoir les infusions de sa divine grâce.
Que
s’il advient quelquefois qu’en nos prières, nos requêtes ne
nous soient sitôt octroyées de notre Dieu, cela ne nous doit
troubler : car il feint quelquefois de vouloir aller plus loin
pour se faire prier davantage, voire contraindre, comme nous lisons
qu’il fit à ses deux disciples allant en Emmaüs. Même
quelquefois il fait semblant de dormir pour être prié et invoqué,
comme de saint Pierre en sa nacelle criant à lui : Seigneur,
sauvez-nous, nous périssons. Notre Seigneur d’autres fois permet
telles choses, et va comme se cachant, afin que mieux fondés en la
vraie foi et abnégation, nous soyons plus épurés et fortifiés en
amour. Il manque encore exprès à nous exaucer et consoler ainsi que
nous le désirerions, pour ce que nous-même nous avons fait la
sourde oreille à ses semonces, et que, le quittant, nous avons admis
des consolations étrangères. Ou bien même pour ce que nous avons
empêché son inaction dedans nous, ou négligeament observé notre
fond, ou pour ce que nous avons été et sommes encore distraits de
cœur, nos sens indisciplinés, désordonnés et déréglés par trop
en nos mœurs, ou pour ce que nous avons manqué de diligence en
choses esquelles nous étions obligés, et que de toutes ces choses
nous n’avons encore une vraie connaissance et douleur.
C’est
donc une chose [69 v°] grandement nécessaire, d’éplucher et
discuter soigneusement notre fond, et de nous juger nous-mêmes à
notre rigueur. Retournons-nous avec toute ferveur vers Dieu, et le
prions qu’il lui plaise y porter le flambeau de la divine lumière,
et nous donner une parfaite connaissance et douleur de tous nos
péchés, et nous prêter secours, à ce que pleinement nous
puissions nous en douloir, les confesser et les corriger, pour
d’ores-en-avant vivre et mourir en charité et en sa grâce, lui
qui est notre bien souverain, notre consolation, notre refuge et
rédemption.
CHAPITRE XL
L’abnégation, la souffrance, et le néant doivent être tout notre
exercice.
Afin
donc que sans empêchement Dieu puisse parfaire en nous son ouvrage
divin, et que continuellement nous soyons disposés à le laisser
jouir en nous, et nous par après à agir et opérer pour nous, et
que toujours nous puissions avoir le fond de notre âme nu, libre et
résigné, tout notre exercice doit consister en abnégation,
souffrance et néant, ou annihilation. Premièrement donc, quand nous
nous apercevons que [73 v°] Dieu veut opérer en nous, ou que
les hommes requièrent et demandent quelque chose de nous, qui ne
soit point illicite, en ces choses nous devons continuellement
pratiquer l’abnégation, prêts d’accomplir tout ce que Dieu et
les hommes demandent de nous. Secondement, il nous est expédient
d’être exercés en la souffrance et patience, et que nous
supportions volontiers et joyeusement en toutes les occasions quoique
ce Dieu nous présente pour souffrir, car il le veut ainsi, et que
courageusement d’un esprit égal, nous le supportions jusques à la
fin. Puis nous lui demanderons de nous remettre miséricordieusement
la peine qui est due à nos péchés, et ce par les mérites de sa
très douloureuse Passion, par laquelle il a payé toutes nos dettes
et satisfait pour tous ceux qui le désirent et qui avec un bon
propos et ferme confiance se convertissent à lui.
Car
avec toutes nos souffrances, nous ne saurions expier et payer la
moindre des peines du purgatoire dues à nos péchés, ni mériter la
moindre joie de la vie éternelle, si nos travaux ne sont anoblis par
les mérites de la Passion de Jésus-Christ. Cela est rendu tout
notoire, par ce qu’auparavant sa mort pénible, personne, pour
quelque perfection et sainteté en laquelle il ait vécu, n’a su
parvenir à la vie éternelle. C’est donc là la première croix
que notre Seigneur veut que nous portions jusques à l’extrémité
de nos jours. Quand nous le voulons suivre et que d’un cœur franc
[74 r°] et libre, nous nous voulons adonner à bien faire, le diable
ancien de malice (qui dès le commencement du monde s’est toujours
opposé à toute chose bonne) nous l’envie, cherche toutes sortes
d’artifices et tromperies, tend subtilement diversité de lacs et
de pièges par lesquels (nous voyant en cette volonté) il nous fait
beaucoup de dommage, et nous donne grand nombre d’afflictions pour
nous faire abandonner nos desseins et nous garder autant qu’il
pourra de persévérer. Mais cela ne nous doit faire quitter prise,
quoique nous sentions sur nous redoubler le dommage et les
afflictions. Mais apprenons de nous confier toujours en notre
Seigneur, comme le mont de Sion.
Tiercement,
nous devons toujours nous étendre en la considération de notre
néant, comme celui qui n’a rien, ne peut rien, ne sait rien et ne
se peut prévaloir de rien : car c’est en ce néant que
consiste tout notre salut. Si donc nous voulons derechef retourner à
ce rien, que nous étions lorsque nous n’étions point encore
créés, il faut que nous rejetions en Dieu ce libéral arbitre,
qu’il a tellement fait nôtre, que personne ne peut, et lui-même
ne veut, contraindre, afin qu’aussi librement il puisse user
d’icelui que lorsque nous étions encore incréés en lui. Car lors
nous n’avons rien pu, ni prévalu, rien désiré, ni eu nécessité
de chose aucune. Si donc derechef nous rejetons notre volonté en la
volonté de Dieu, nous ne pouvons certainement rien, nous ne saurions
[74 v°] nous prévaloir de rien, et n’avons besoin de rien,
et, oubliant notre volonté, nous l’avons toute écoulée en la
volonté divine.
En
ce néant, comme nous avons dit, tout notre salut consiste, et
d’icelui prennent origine toutes les vertus, comme la vraie
humilité. Car quelle plus grande humilité peut être, que de n’être
rien ? Et ce qui n’est rien ne se peut élever. La vraie
résignation, car qui n’a rien, laisse tout. La vraie essentielle
pauvreté, - il n’y a rien plus pauvre que le néant. Voilà
comment de ce néant toutes vertus sourdent comme de leur source
originelle. Il est bien vrai que quand je travaille pour acquérir
quelque vertu, j’agis et fais quelque chose, mais je ne puis
obtenir cette vertu essentiellement si je ne me jette en ce néant et
fasse là ma demeure, par-dessus toute indigence de cette vertu, et
que naturellement je sois fait et devienne cette vertu même.
Que
si je veux parvenir à ce noble néant et être fait rien, il est
nécessaire que ce rien, c’est-à-dire mon âme, avec rien, qui est
Dieu, soit faite rien : car Dieu lui-même n’est rien de
toutes les choses que nous pouvons dire de lui. La manière donc par
laquelle nous devons nous avancer en son amour, est que toutes choses
créées nous soient faites rien et que nous soyons tellement remplis
de sa divinité, que nous n’en puissions pas dire le moindre bien
du monde en sorte qu’il nous soit tellement totalement rendu
innominable, que nous le [75 r°] sentions n’être rien du tout,
voire moins que rien, de toutes les choses qu’on peut dire de lui.
Et mettant arrière toute action intérieure, jetons-nous au centre,
ou point de l’essence divine, tellement que nous n’en revenions
jamais. Là alors sera l’essence comprise de l’essence. Là ce
rien, c’est-à-dire Dieu, est rencontré de cet autre rien,
c’est-à-dire de l’âme. Là rien, qui est cette âme, est
enveloppée et noyée dedans le rien, c’est-à-dire Dieu. Là enfin
le rien est absorbé et englouti du rien. J’habiterai là, d’autant
que c’est mon repos, par les siècles des siècles, et me reposerai
assis sous l’ombre d’icelui. J’entrerai bien moi, mais ce sera
Dieu qui sortira : je me tairai et Dieu parlera ; je serai en
repos et laisserai opérer Dieu. En cette pauvreté et en ce néant,
c’est à savoir que nous ne sommes rien, si nous nous jugeons
nous-mêmes droitement, toutes les vraies richesses de Dieu y sont
comprises.
Dieu
n’a pas fait de même à toute nation, et ne leur a pas manifesté
ces jugements. Je ferai donc paître mes ouailles en jugement et en
justice. Car de ce jugement par lequel nous reconnaissons que nous ne
sommes rien, et qu’intérieurement nous nous convertissons au
jugement de Dieu, nous ne tombons jamais en son jugement, mais nous
sommes transformés en sa justice même et repus de l’unité de
l’essence divine, laquelle pour son immesurable bonté, est du 293
tout innominable, au fond de laquelle personne ne peut atteindre. Et
partant il n’a pas [75v0] fait de même à toute nation. Car
plusieurs nations sont passées, lesquelles ne se sont point
elles-mêmes jugées en vérité, n’ont point marché en la
présence du jugement divin, et ne se sont, comme elles pouvaient,
introverties à ce fond essentiel de leur âme, auquel elles devaient
se renoncer et dépouiller d’elles-mêmes, et en la divine unité,
se réduire au néant, et vivre seulement à la vérité seule.
CHAPITRE XLIV En quelle
manière nous nous devons unir avec Dieu, quand nous voulons prier
pour notre prochain.
Quand
nous nous déterminons à vouloir prier pour nos prochains, il faut
qu’en premier lieu nous nous unissions intérieurement avec Dieu
dedans le Saint des Saints le plus secret, auquel nul ne peut entrer
que le souverain prêtre, c’est-à-dire, autre que l’esprit qui
est la suprême partie de l’âme. Et en cette union nous devons
nous offrir nous-mêmes totalement à Dieu en hostie de louange, et
en sacrifice vivant, pour en être brûlé du feu de son amour, en
sorte qu’en nous-mêmes nous soyons du tout anéanti, et éloigné
de tout ce qui n’est point Dieu ; à ce qu’ainsi le même Dieu
tout-puissant, puisse [84 v°] sans empêchement user de nous,
en la même manière qu’il en pouvait user, lors que même nous
n’étions pas encore créés. Car il était en sa puissance alors,
de faire de nous tout ainsi comme bon lui semblait. Or est-il qu’il
nous a faits à son image et semblance, afin qu’en lui-même il put
user de nous, et que de notre part nous fussions jouissants de sa
bonté. Il faut donc que nous renoncions cela même que nous sommes,
afin que derechef Dieu puisse en cette sorte user de nous et sans
aucun empêchement opérer en nous, et faire de nous tout ce qui lui
plaira. Puis en cette union, il nous faut adresser à Dieu pour les
choses nécessaires, et le prier de cœur et d’affection, qu’il
daigne voir tous les hommes avec lui, en la même sorte que
nous-mêmes sommes unis à lui, et à un chacun, selon que leurs
nécessités le requièrent, leur tendre la main de son secours
céleste, et les faire tels que nous-mêmes avons requis de lui être
faits et dirons ainsi : O mon Seigneur, et mon Dieu très
amiable, tout ainsi que par votre divinité très-sainte, vous êtes
maintenant en tous les hommes et en moi, plaise à votre bonté les
unir tous à vous, et tellement les faire un avec vous, comme
nous-mêmes nous sommes un, et tout ce qui se pourrait trouver en
iceux qui se pourrait opposer et donner empêchement à cette union,
par votre clémence, mon Dieu, bannissez-le loin d’eux [85 r°]. Et
tout ce qu’ils ont besoin, et dont votre bonté a agréable de les
secourir, donnez-leur, ô mon souverain Seigneur, à ceux
principalement qui seront par vous trouvés en avoir le plus de
besoin.
Et
ainsi nous prions pour nos prochains en une manière suprême
très-amoureuse et très-noble, s’il y en a une monde, qui fait que
libres, vuides de tous empêchements, nous demeurons en Dieu. Mais
quand, ayant à prier pour quelqu’un, nous ne nous unissons point à
Dieu, airs que nous sommes beaucoup occupés autour de la cause ou
affaire pour laquelle nous délibérons prier, et en concevons des
images, - sans doute alors notre oraison n’est ni si dévote ni si
profitable, et par les images reçues, nous en sommes davantage
empêchés et distraits.
En
cette même sorte nous devons prier pour les âmes qui sont en
Purgatoire, qu’il plaise à notre Seigneur, par sa Passion
très-amère, leur pardonner tout ce en quoi ils ont offensé contre
les commandements de Dieu et de l’Église, ensemble toutes leurs
négligences, disant en cette manière : Daignez, mon Dieu,
recevoir ces choses, comme si eux-mêmes réellement vous les eussent
présentées et en eussent eu une pleine connaissance, et comme si,
ayant toujours dignement marché en votre présence, ils eussent été
continuellement unis à vous, et leur donnez le repos éternel. Car
vous êtes vous-même le repos, la paix et fruition de tous les
esprits bienheureux. Que la [85 v°] lumière perpétuelle qui
est en eux leur éclaire, et cette lumière c’est vous, laquelle
ils ont offusquée en eux, et jamais ne vous ont connu, comme il
était requis, - ce qui leur est maintenant un remords continuel, un
tourment et répréhension intérieure, jusques à ce qu’ils aient
une entière et parfaite connaissance de vous. Sus donc, ô Seigneur
très-pitoyable, transpercez-les des rayons de votre lumière divine,
à ce que les tourments ne leur fassent aucune nuisance, et
qu’exempts de toutes peines, aucun esprit immonde n’ait la
hardiesse de les apporter.
Que
cette lumière, dis-je, les traverse en la même manière qu’elle
transperçait votre âme très-sainte, lorsqu’elle partait de votre
corps très-sacré. Par cette lumière, vous priviez les esprits
immondes de toute force et puissance, par icelle vous rompiez les
portes de l’enfer, et par la vertu de votre divinité, vous tiriez
de là et délivriez toutes les âmes de vos amis intimes. De même,
mon Seigneur, je vous prie qu’il plaise encore consoler et délivrer
les âmes de tous les fidèles trépassés, et ce par votre passion
très-amère. Et par cette grande angoisse et déréliction, en
laquelle se trouva enveloppée votre âme très-noble à l’heure de
la mort, lors qu’elle était prête de se séparer de votre corps
très-sacré et par laquelle vous dissipâtes toutes les forces de
votre ennemi, faites en sorte qu’à l’heure de notre mort, il
n’ait aucune puissance sur nous, qu’il ne soit alors si [86 r°]
osé de nous approcher ni épouvanter en aucune façon, sinon en tant
que nous aurons négligé d’expier nos fautes par une bonne
confession et contrition, application de votre passion très-amère,
et par la perception des Sacrements.
Je
supplie donc votre bonté, ô mon Dieu, que par cette heure terrible
de votre mort, que votre amour vous a contraint de souffrir pour moi,
il vous plaise à l’heure de ma mort garantir et délivrer de toute
terreur et appréhension, mon âme pauvre pécheresse et destituée
de tout bien.
Au
surplus quand quelqu’un vient à nous pour recevoir quelque
secours, consolation ou résolution, jamais nous ne devons préméditer
disant : Je ferai ou dirai telle ou telle chose, car nous avons
la promesse de notre Seigneur qui dit : Je vous donnerai
parole et sapience à laquelle tous vos adversaires ne pourront
résister ni contredire. Mais nous devons rentrer en notre
intérieur disant : Faites par moi, ou parlez, mon Dieu, telle
ou telle chose, en la manière qui doit réussir le plus à votre
honneur, et qui sera la plus expédiente et nécessaire à ces
personnes. Et vous, ô mon Seigneur, qui avez daigné parler par
l’ânesse de Balaam, ne dédaignez pas s’il vous plaît de parler
encore par moi.
Et
alors notre Dieu qui est bon et pitoyable, fera abonder la grâce en
nous, et par nous parlera [86 v°] en sorte que notre prochain
en recevra consolation et sera conforté en notre Seigneur. Mais
cependant nous devons soigneusement observer dedans nous
l’inspiration de Dieu, afin de connaître s’il aura agréable que
nous étendions notre discours plus outre, ou si nous cesserons de
parler. Et quand nous aurons suffisamment satisfait à ce que nous
voulions dire, il faut que soudain rentrant dedans nous-mêmes nous
disions : O mon Dieu à jamais béni, s’il m’est advenu de
dire quelque chose de bon et à propos, c’est vous qui l’avez
dite par moi, et votre saint nom en soit à jamais loué et honoré.
Que si j’ai mal parlé, cela est de moi, c’est mon ouvrage, pour
lequel j’ai recours à votre clémence et vous prie me le
pardonner. Daignez encore, ô mon Dieu, opérer en moi tout ce que
par moi vous avez parlé maintenant, et faites par votre bénignité,
que moyennant votre aide, je fasse paraître par ma vie et mes mœurs
ce que ma bouche a proféré. Parlez ainsi s’il vous plaît, en
celui auquel j’ai maintenant parlé, et conservez en lui ce qu’il
a par moi entendu. Car quand nous croyons et savons certainement, que
jamais nous ne disons ni pouvons dire ces choses, nous pouvons alors,
pour l’amour de lui, les dire assurément et sans que cela nous
doive faire peine, toujours toutefois avec quelque humble érubescence
et sapience provide.
CHAPITRE L De quelle
sorte l’âme se doit comporter lors de la visitation divine, et
comment elle ne doit chercher aucune délectation extérieure ni
intérieure.
C’est
ainsi que Dieu tout-puissant visite la terre, la rend fructueuse,
l’enivre, l’enrichit et multiplie ses productions, c’est-à-dire
ses œuvres vertueuses. Et en cette visitation et consolation, l’âme
est beaucoup fortifiée en son avancement, si tant est qu’elle ne
cherche point sa propre délectation en icelle, et qu’aucune
douleur ne la surprenne, pour s’en voir privée, qu’elle n’en
soit alors moins diligente que de coutume, et qu’en elle-même [97
r°] elle demeure libre et paisible. Certainement en cette
consolation ne consiste aucune sainteté, sinon autant qu’elle
produit l’opération du bien. De quoi sert de concevoir, qui ne
produit en lumière le fruit de sa conception. La vraie sainteté,
c’est cette équalité d’esprit, laquelle nous rend toujours
prêts et préparés à servir à Dieu, tant en l’adversité qu’en
la prospérité.
Au
reste en telles visitations il est besoin d’une grande discrétion.
Et premièrement, que comme une chose morte et insensible, nous nous
comportions dedans nous et hors de nous, insensiblement et
immobilement, et que de tout nous ne nous en attribuions rien. Et
tout ainsi qu’extérieurement nous devons être morts, rassis,
meurs et bien morigénés, ne cherchant aucune délectation
extérieure - ainsi nous devons être morts intérieurement, meurs et
bien composés, et ne procurer délectation aucune, à fin que Dieu
tout-puissant, puisse tout seul avoir en nous toute sa paix, joie et
délectation.
Car
si à quelque Roi de la terre, la modestie et maturité de son épouse
est à grand plaisir et délectation, spécialement quand il voit,
que quasi morte à tout fors qu’à lui, elle « se prive et
retire de tout autre amour, se soumet à sa seule volonté, ne
cherchant sa délectation en ses richesses, famille ni en sa beauté
même, mais en lui seulement, afin qu’en elle aussi il puisse avoir
toute sa paix, joie et délectation - combien est-il plus juste et
convenable à l’épouse de Dieu éternel et Roi [97 v°]
souverain, de se trouver comme morte à tout autre amour, dons et
richesses, même au plaisir qu’elle peut prendre en sa beauté,
c’est-à-dire, és dons et vertus que Dieu très-pitoyable a infus
en son âme et en son corps. Et ce seulement, afin qu’il puisse,
avec délectation prendre sa paix et son repos en elle, sans
s’attribuer aucun de ses dons et grâces, et comme immobile à
icelles ne se peiner pour les retenir, voire même n’en désirer
davantage, ni se troubler en elle-même, ni faire mine de l’être
(car cela rabat cette lumière simple), n’affecter de comprendre ou
connaître telles grâces par son entendement, mais seulement de
mériter d’être comprise et connue, et volontiers captiver son
entendement à ce que Jésus-Christ demande de nous.
Car
quand nous désirons de les comprendre et prendre en iceux vainement
notre plaisir, certainement nous nous rendons semblables au paon, qui
par superbe étendant ses plumes en roue et au large, venant à jeter
sa vue sur ses pieds en demeure triste et honteux. Le même advient
aux hommes qui vont par trop étendant leur entendement, et qui
s’égarent hors de la simplicité, savoir est en cette image de
l’âme (en laquelle par une certaine manière simple toutes choses
se connaissent), laquelle par cela est obscurcie. Et lorsqu’ils se
trouvent en cet état, ces ténèbres intérieures les attristent. De
là viennent toutes les tentations et angoisses intérieures [98 r°],
qui surpassent de beaucoup toutes les extérieures, de sorte qu’ils
pensent porter dedans eux-mêmes, non moins qu’un petit enfer. Et
il n’y a docte ni indocte qui leur puisse apporter aucun secours ni
consolation, jusques à ce qu’ils parviennent à la connaissance de
leur petitesse et qu’ils aient appris de captiver leur entendement.
C’est pourquoi, sans doute, il est grandement nécessaire, de
chercher en ces choses la grâce de discrétion, et de l’acquérir,
et qu’aucun (quelque grand et sage qu’il soit à ses yeux) n’ait
honte de se soumettre à quelque personne, pour simple et abjecte
qu’elle soit, pourvu qu’elle ait l’intelligence et connaissance
de ces choses.
Que
s’il le peut faire, s’humilier et simplement se soumettre à la
direction d’autrui, indubitablement enfin il méritera d’être
dirigé par l’esprit divin, et par la bonté divine (pour laquelle
il s’est humilié soi-même), délivré de toutes ces tentations et
angoisses intolérables. Que si quelques-uns au commencement de leur
conversion, permettent qu’ils soient ainsi enseignés, sans doute
ils n’expérimenteront jamais telles tentations, pourvu que, se
soumettant au conseil d’autrui, ils manifestent leur fantasie, et
se dépouillent tout à fait d’eux-mêmes. Ce sera en cette manière
que facilement ils s’avanceront, et parviendront à une certaine
simple lumière, devenus instruments de Dieu, par lesquels, et avec
lesquels, il opérera ainsi qu’il verra bon être.
[98 v°],
Mais revenons maintenant d’où nous sommes partis, c’est à
savoir, aux grâces et dons amoureux de Dieu. Quand en cette manière
ci-dessus déclarée l’esprit est illuminé, l’âme est comme
toute baignée, la nature et le corps altérés, le cœur aussi
dilaté : c’est lors que dedans nous, nous devons demeurer
tranquilles, paisibles et oisifs, ne nous en étonner plus qu’il
faut et n’y mélanger chose quelconque de notre action, d’autant
que cela apporterait empêchement à notre simple tranquillité. Car
tout ainsi que l’eau posée dedans un beau vaisseau bien net,
cependant qu’on ne la remuera nullement, la moindre chose qui
pourrait être au fond du vaisseau paraîtra, et chacun comme en un
miroir s’y pourrait contempler, ores même que le vaisseau ne fut
plein qu’à demi. Que s’il advient qu’on rejette de l’eau
par-dessus, l’eau en est rendue toute turbulente et inquiète, de
sorte qu’il n’y a aucun moyen de s’y mirer comme auparavant.
Il
advient tout de même à cette simple lumière, que si quelqu’un y
veut apporter et mêler du sien, elle en est obscurcie, en sorte
qu’on ne pourrait clairement voir et connaître ses défauts, comme
en ce simple rassérénement et tranquillité. De là vient que la
nature est débilitée et vaincue, le sang échauffé, qui environne,
suffoque et offense le cœur, et contraint l’homme de défaillir.
Le sang alors vient à se refroidir, tous les membres à se roidir,
toute la lumière à s’obscurcir, cette noble inaction de Dieu à
recevoir empêchement, et [99 r°] se cause un très grand dommage,
tellement qu’il ne peut plus sans grande difficulté, revenir par
après à cette clarté de l’inaction divine. Et quand cela advient
une fois, le cœur en est tellement débilité, qu’il ne peut plus
souffrir la divine inaction. Et un tel s’est rendu incapable
d’accomplir ce que dit Jésus-Christ : Qui voudra entre
vous être le plus grand, soit le ministre de tous. Car c’est
lui qui a besoin du ministère des autres, comme celui auquel on doit
secours pour son infirmité.
Et
ceux qui ne l’entendent point, pensent qu’en cela consiste une
grande sainteté et pensent cela être quelque chose tout à fait
divin, comme ainsi soit que véritablement ce n’est qu’un
dérèglement et la pure nature. Car ils se servent des dons de Dieu,
à la pure délectation et volupté de la nature, et s’en enivrent
tellement, qu’ils ne se sauraient gouverner eux-mêmes, ainsi que
font ceux qui goûtent les mêmes choses, mais en usent avec
sobriété. Et afin que nous soyons pour toujours exempts d’un tel
mal, et que nous méritions en être assurés, il nous faut rejeter
en arrière toute telle action, et que nous laissions l’esprit de
Dieu librement agir en nous, et nous gouverner, et nous garder tant
intérieurement qu’extérieurement, de tous gestes inaccoutumés,
conserver notre corps en assiette et droit, et se garder que par
l’inclination de la tête et de la poitrine, notre cœur n’en
soit oppressé. Et ainsi nous demeurerons sans être endommagés et
pourrons servir [99 v°] aux autres.
Ainsi
nous joignons l’active à la contemplative, jouissant toujours
dedans nous de la présence divine, et la lumière que nous
contemplons intérieurement reluit és œuvres par dehors. Et cette
vie mélangée d’action et contemplation est la vie la plus
parfaite qu’on peut mener en ce monde. Notre Seigneur Jésus-Christ,
sa glorieuse mère, et tous les plus chers amis de Dieu, nous ont
précédés en cette manière de vie. Mais beaucoup d’humilité et
résignation est nécessaire en icelle, si que nous pouvons penser ou
dire à Dieu telles ou semblables choses : Je suis indigne, ô
mon Dieu, que si ardemment vous désiriez mon cœur. Je veux bien
néanmoins, mon Seigneur, et condescends volontiers, qu’avec moi,
et toutes et quantes fois qu’il vous plaira, vous ayez votre joie
et récréation entière. Car vous voulez, ô Dieu de mon âme, vous
gouverner à la mode de grands, aller et revenir quand et ainsi que
vous trouverez bon être. Mais qu’est-ce dire aller et revenir, vu
qu’il est toujours dedans nous ?
C’est
la vérité qu’en notre esprit, c’est-à-dire en l’image de
l’âme, il est toujours présent, et que sans cesse il épand les
rayons de sa lumière en l’âme raisonnable, c’est-à-dire, en la
partie inférieure - en laquelle néanmoins il ne vient pas toujours
avec sa consolation, mais quand il lui plaît, et qu’il la trouve
disposée, c’est à savoir, quand elle est en elle-même
tranquille, quand elle l’aime, non pour ses dons, mais [100 r°]
pour l’amour de lui-même, quand elle désire non des récompenses,
non des lettres, non des assurances, non de la science, non des
honneurs, non des songes, non des visions, non des consolations, mais
vous seulement, ô mon Dieu, qui seul êtes tout délectable et
désirable. Car une telle âme en cette simple lumière connaît que
toute contemplation par images et représentations (quoique sublimes,
nobles et spirituelles, et tout ce qui peut comprendre par
l’entendement et cogitation nue) est infiniment distante de la
vérité de l’essence divine.
Et
pourtant c’est és ténèbres qu’il établit son habitacle et
repose à l’ombre. Es ténèbres, c’est-à-dire, en la lumière
de la divine clarté qui l’environne, contre laquelle l’entendement
naturel souffre réverbération, et les yeux raisonnables sont
offusqués. Mais au point suprême de la mémoire, il demeure fixe
d’un œil simple, regardant en cette lumière, sans aucune
réverbération. Nous disons encore ténèbres, d’autant qu’il ne
désire aucune autre lumière ni connaissance, mais, content, il veut
demeurer en cette claire obscurité de la foi, par laquelle il croit
que Dieu est dedans lui et y demeurera à jamais. Que si constant il
persévère en cela, certainement en cette ombre caligineuse, il
jouit d’un fruit admirablement doux.
Là
il trouve en Dieu une admirable et secrète familiarité, laquelle
surpasse toutes sortes de délices et richesses, voire même la
capacité de [100 v°] l’intellect créé. Il est fait un même
esprit avec Dieu, ainsi Dieu est sa fruition, son repos et sa paix,
qui l’exempte et prive de toute action. Car c’est un amant qui
d’un amour simple et nu embrasse un autre amant.
CHAPITRE LV Des huit
béatitudes qu’il faut exercer en l’esprit.
Bienheureux
les pauvres d’esprit, pour ce qu’à eux est le royaume des cieux.
Ce sont les paroles de votre bouche, Seigneur mon Dieu. Je vous prie
donc, ô béatitude éternelle, enseignez-moi que c’est être
bienheureux. Bienheureux, dit le Seigneur, est mon propre nom, lequel
j’ai eu de toute éternité, et lequel je donnerai à tous ceux qui
retiennent de cœur cette mienne doctrine [117 r°], et
l’accomplissent d’œuvre, et qui d’icelle ornent les puissances
de leur âme. Bienheureux les pauvres d’esprit. Cette béatitude
doit être écrite en l’esprit, lequel étant l’image de Dieu,
d’où l’âme vit, et ayant Dieu dedans soi, doit se tourner vers
Dieu avec ses puissances, savoir est avec la mémoire vers le Père,
avec l’intellect vers le fils, et avec la volonté vers le
Saint-Esprit. Et ici anéantir toutes les facultés et puissances, et
renoncer à toute liberté d’esprit, pensant en cette manière :
si Dieu est en moi, pourquoi le cherché-je hors de moi ? Si mon
créateur et ma béatitude est dedans moi, pourquoi le cherché-je
ailleurs ? Si d’oncques vous êtes en moi, ô Seigneur,
dites-moi, je vous prie, en quelle manière vous êtes en moi.
Certainement je ne sens point dedans moi votre présence. Dieu :
sache, ô âme, que je suis dedans toi comme le soleil est au ciel,
et bien qu’il ne luise toujours, sa vertu néanmoins lui demeure
toujours entière au ciel. Or la raison pourquoi il ne luit toujours,
est qu’il est empêché par l’intempérie de l’air. Ainsi, ô
âme noble, sache que le semblable est entre moi et toi. Certainement
par ma divinité, avec la divine vertu, je suis toujours en toi, mais
tu ne crois ni dûment cela, et ne l’entends comme il appartient.
Car la cause pourquoi je n’opère en toi, et que tu n’as
sentiment de moi, et que je n’agis point en toi, est que tu me
donnes empêchement par tes péchés, et que tu ne me connais, ni
aimes comme [117 v°] tu devrais : et pour ce tu ne peux
jouir de moi, ni moi parfaitement user de toi.
Renonce
donc à toi-même, ô homme, et jette-toi simplement dans cette
lumière de foi, croyant fermement que Dieu est dedans toi, et que tu
n’es rien, tu ne sais rien, ne peux rien, et prie ainsi : O
Seigneur mon Dieu, qui remplissez le ciel et la terre, qui êtes la
vie de mon âme : d’autant que je n’ai rien plus cher que
moi-même, je me donne du tout à vous, et vous prie que premièrement
vous receviez votre propre image, et puis après moi, qui suis
vaisseau d’iniquité, et faites avec moi selon votre bon plaisir en
temps et éternité. Et m’attirez tout à vous si parfaitement que
jamais je ne puisse être séparé de vous. O Père céleste,
désormais gouvernez mes pensées et désirs, lesquels vraiment je
vous donne, et véritablement les fais vôtres, et vous prie daignez
garder ce qui est vôtre : car vous êtes l’éternelle,
incréée et inséparable force, de façon que ceux qui sont entre
vos mains, nul ne peut les ravir d’icelle. O Saint-Esprit Dieu,
dirigez ma volonté et mon amour, ils sont vôtres, et pour ce ne
permettez que ce qui est vôtre périsse, car vous êtes l’éternel
et incréé amour du Père, et du Fils. Ô fils de Dieu Très-Haut,
daignez, je vous prie, illuminer et instruire mon entendement et
raison, selon votre souverain plaisir. Car je vous rends maintenant,
avec pleine abnégation de moi-même, mon entendement, et toute ma
liberté en laquelle vous m’avez mis. Mon âme aussi, et mon corps,
et tout ce que je suis ou puis : confessant humblement que sans
votre grâce je ne puis du tout rien. Et pour ce que je sais
véritablement que personne ne peut résister à [118
r° 1 votre puissante vertu, c’est pourquoi je vous
prie, mon Dieu, que me possédant vous ayez mémoire de moi, et
m’attirez et unissez à vous - à vous, dis-je, qui êtes ce
souverain bien, duquel sont pleins le ciel et la terre. Si d’oncques,
ô Seigneur mon Dieu, vous remplissez le ciel et la terre de la
Majesté de votre gloire, daignez aussi me remplir, qui suis vaisseau
de fange, et faites en moi votre habitacle, et me rendez vraiment
pauvre d’esprit. De façon que hors de vous je ne veuille, ni
sache, ni désire être quelque chose : mais que je vous suive,
Seigneur mon Dieu, en telles pauvreté et état qui vous sera le plus
agréable.
Maintenant
donc, ô mon âme, fuis de bon cœur tout ce qui est contraire à
cette sainte pauvreté, et mets peine d’accomplir tout ce que tu
connaîtras t’y pouvoir avancer, afin que tu mérites d’être du
nombre de celles qui font force au Royaume des cieux, lequel est Dieu
même, auquel les pauvres font force, et violentement le ravissent,
pour ce que véritablement il est en eux. Et partant, ils sont
bienheureux de la même béatitude de laquelle Dieu est bienheureux,
et les nomme de son nom propre.
Tels
pauvres aussi doivent premièrement mourir à toutes les choses qui
vivent sensuellement en eux. Secondement, désirer toujours Dieu
insatiablement d’une faim toujours nouvelle. Troisièmement
souffrir la pauvreté, et ne la désirer à personne plus qu’à
soi-même. Quatrièmement, se séparer eux-mêmes de toute créature,
en laquelle, hors Dieu, ils pourraient avoir quelque délectation.
Cinquièmement [118 v°] être grandement humbles intérieurement
et extérieurement. Sixièmement, avoir toujours l’esprit élevé
en Dieu. Septièmement, avoir une infatigable dévotion. Huitièmement
ne vouloir rien savoir fors que Dieu. Neuvièmement, ne chercher hors
d’eux-mêmes aucunes choses de celles qui leur sont nécessaires
pour le salut : mais se retirer eux-mêmes en leur cœur, où
Dieu est toujours présent. Dixièmement, ne porter aucun dons
spirituels au lit : c’est-à-dire, ne se reposer en aucun dons
de Dieu. Et ne porter aucuns tels biens en la campagne, c’est-à-dire,
ne se glorifier en iceux, et ne se les attribuer : mais au seul
Dieu attribuer tous biens, et croire que Dieu est en iceux. Et pour
ce doivent toujours hors et dans eux-mêmes fuir vers Dieu, et lui
offrir toutes choses qui lui appartiennent, et apprendre de lui tout
ce qui leur est nécessaire, et ne chercher soulas en aucune autre
chose, fors qu’en lui, et lui adhérer toujours d’une égale
stabilité et fidélité, soit qu’il soit consolé ou non, et ainsi
penser :
O
Mon Dieu très amiable, il est assez juste que votre divine
familiarité me soit soustraite, qui tant de fois vous ai été
infidèle : mais je constituerai librement mon soulas en
désolation, afin que votre divine justice soit en moi accomplie,
laquelle ne peut juger sinon selon que mes mérites le requièrent.
Or je vous prie, mon Dieu, confortez-moi en votre amour (pour ce que
sans votre aide je ne peux rien) [119 r°] et lors allez et venez
selon votre volonté, comme il appartient bien à vous qui êtes le
Seigneur des Seigneurs.
La
seconde béatitude doit être écrite en la concupiscible.
Bienheureux
sont ceux qui ont le cœur net, pour ce qu’ils verront Dieu. Cette
béatitude doit être écrite en la force concupiscible. Car où le
cœur sera net, là incontinent Dieu paraît en l’âme, d’autant
que l’âme est au cœur, vivifiant tous les membres du corps, et a
en soi plusieurs et diverses forces et inclinations, lesquelles
toutes doivent être nettes, de sorte qu’elles n’adhèrent à
aucunes créatures, avec volupté ou délectation, et ne cherchent
rien avec désir, sinon la gloire de Dieu, pour ce chacun doit
toujours garder en Dieu les puissances de son âme, avec ses cinq
sens, et tous ses membres, qu’il doit tous jeter dans la lumière
de la foi - croyant que Dieu est dedans soi et auprès de soi, qui
volontiers lui veut aider (s’il le demande), et qui lui donnera une
couronne d’or, qu’aucun autre n’aura et chantera un Cantique
nouveau, qu’aucun autre ne chantera, et ensuivra l’agneau en
quelque part qu’il aille.
Par
quoi je vous prie, mon Dieu, enseignez-moi qui est cet Agneau-ci, et
qui sont ceux qui le suivent et où va cet agneau. L’agneau est
(dit le Seigneur) ma noble, innocente, pure et incontaminée [119 v°]
humanité, unie avec ma souveraine et vénérable divinité, lequel
Agneau toujours se récrée et repaît en la montagne de ma
souveraine divinité, et icelui ensuivent tous ceux qui ont laissé
leurs souliers, et qui ont lavé leurs pieds. Ce sont ceux, qui non
seulement se sont gardés d’actes immondes, mais aussi de toutes
mauvaises cogitations et affections, et ainsi ils ont déchaussé
leurs souliers, c’est-à-dire ont rejeté loin de soi tous mauvais
désirs, et avec désir suivent Jésus-Christ en chasteté, à ce
qu’ils puissent approcher de la très-haute montagne de sa
divinité, et jouir de sa déité. Ils ont aussi lavé leurs pieds -
c’est-à-dire, quand ils se sont trouvés enclins aux mauvais
désirs, allant ils se lavaient en l’amère passion et précieux
sang de l’agneau, et là ont perdu tous leurs mauvais désirs, et
pour ce sont dignes de suivre l’agneau, et de jouir avec lui de sa
divinité.
Outre
ils chantent un cantique nouveau, qu’aucun autre ne pourra chanter,
c’est-à-dire, ils seront très clairement transpercés des rayons
de la lumière divine par-dessus tous. Au moyen de quoi ils
connaîtront très appertement Dieu être en eux, et pour ce loueront
toujours magnifiquement Dieu avec connaissance et amour, en une
tranquille et manifeste fruition, unis à icelui sans obstacle, en
ce, (maintenant) éternelle. Et cestui est le Cantique qu’ils
chanteront. Ils auront aussi une couronne d’or que nul autre ne
peut avoir, qui est une certaine splendeur ou clarté qui [120 r°]
environnera leur tête, laquelle ils recevront de la souveraine déité
par-dessus tous les autres Saints. En cette manière d’oncques sont
bienheureux ceux qui ont le cœur net, et cet époux invisible Dieu
tout-puissant les aimera, lui qui est l’époux des âmes nettes,
lequel, bien qu’il soit invisible et incompréhensible en soi, il
se délecte toutefois en l’âme nette, des fruits de laquelle
aussi, c’est-à-dire des nets, dévots et flamboyants désirs, il
est repu.
La
troisième béatitude en la force raisonnable.
Bienheureux
les pacifiques, pour ce qu’ils seront appelés enfants de Dieu. De
cette béatitude la faculté raisonnable doit être ornée. Et pour
ce que Dieu est le pacifique, coi, tranquille et incommuable bien,
qui ne peut onques être ému à indignation, et la paix duquel ne
peut jamais être troublée, qui toujours est également tranquille,
qui fait lever son Soleil sur les bons et mauvais. C’est-à-dire,
il est aussi prêt d’épandre la lumière de sa grâce sur les
mauvais, comme sur les bons, pourvu qu’ils se veuillent convertir,
et fait pleuvoir sur les justes et injustes, c’est-à-dire, il
donne les nécessités du corps à ses ennemis aussi bien qu’à ses
amis. Et pour ce les enfants de Dieu doivent être parfaits, comme
leur Père céleste est parfait, et librement endurer quelque chose
par-dessus équité et raison, quand même ils ne l’auraient point
[120 v°] mérité.
Et
leur raison ne doit liciter et se débattre, pour rejeter de soi et
se décharger de telle adversité, mais humblement et avec
résignation volontairement soi-même se livrer captive. Et dire avec
Jésus ce qu’il disait à ses ennemis : Si vous me cherchez,
prenez-moi. Et baiser cette tribulation aussi amoureusement, comme il
baisait son traître disciple, et penser ainsi : O très -
amiable Père, Seigneur mon Dieu, si vous voulez que cette
tribulation vienne sur moi, que votre très agréable volonté soit
faite selon votre désir. Seulement confortez-moi en icelle, et
aidez-moi, que je la porte pour votre amour aussi volontiers comme
vous avez souffert pour moi. 545
La
quatrième béatitude en la force irascible.
Bienheureux
les débonnaires, pour ce qu’ils possèderont la terre. En
premier lieu, les débonnaires posséderont la terre des vivants, à
savoir notre Seigneur Jésus-Christ avec tous ses très opulents
mérites, lesquels il nous doit donner. Lequel aussi veut habiter en
nous si nous sommes débonnaires, et se cacher dedans nous, et nous
défendre de toute pernicieuse tentation, et changer notre force
irascible en douceur et débonnaireté. Secondement, ils posséderont
leur propre terre, c’est-à-dire, leur chair et sang ; car
d’autant qu’ils profitent en débonnaireté, d’autant plus
aussi croissent-ils en pureté. Troisièmement ils possèderont la
terre de leurs prochains ; car en ce qu’ils sont humbles et
débonnaires [121e], ils attirent tous les hommes. Pour cette cause
nous devons prier en cette manière. O très-débonnaire et
très-doux Agneau de Dieu, changez mon orgueilleuse et enflée force
irascible en débonnaireté et douceur, et me confortez tellement en
votre amour, que je ne cesse jamais de bien faire.
La
cinquième béatitude, en l’amour de l’Âme.
Bienheureux
ceux qui ont faim et soif de justice pour ce qu’ils seront
rassasiés. Cette béatitude doit être écrite en l’amour, en
sorte que l’amour en l’âme ait une continuelle faim, soif, et
désir à la fontaine de vie, et aux ruisseaux d’eau vive, et
oncques ne cesse de prier jusques à ce qu’il mérite d’en boire.
Quoi étant, il ne souffrira désormais aucune soif des choses
transitoires et vaines, mais beaucoup plus aura faim et soif de
justice, c’est-à-dire, d’amour de Dieu auquel d’autant plus
que nous profiterons, d’autant plus aussi nous croîtrons en
l’union de Dieu. Et d’autant plus que nous serons unis à Dieu,
d’autant plus aussi nous le connaîtrons en lui par lui-même ;
et d’autant que plus clairement nous l’aurons connu, d’autant
plus nous l’aimerons. Et d’autant plus que nous l’aimerons avec
foi et pour l’amour de soi, d’autant plus jouirons-nous de lui et
lui de nous és joies éternelles. Et lors perpétuellement nous
aurons faim et soif de justice, c’est-à-dire de Dieu. Car quoi
qu’abondamment [121 v°] nous mangions ou buvions de lui, nous
ne pouvons entièrement être rassasiés, et en cette manière nous
sommes plus gourmands que tous : car plus on mange, moins on est
rassasié de ce Très-Haut amour qui oncques ne sera enfreint.
La
sixième béatitude és mains de l’âme.
Bienheureux
les miséricordieux, pour ce qu’ils obtiendront miséricorde. Cette
béatitude doit être signée és mains de l’âme. Car quiconque
espère ou désire obtenir miséricorde ou de Dieu ou des hommes,
celui-là doit faire miséricorde et à soi et à son prochain, et
pareillement à Dieu même. Par quoi tout premièrement il fera
miséricorde à Jésus-Christ, principal amateur de son âme, qui est
toujours à l’huis du cœur, c’est-à-dire, au désir de l’âme,
et heurte, disant : Ouvre-moi, ma sœur, et te souvienne, je
te prie, que je suis fait ton frère par l’assomption de l’humaine
nature, désirant de diviser et partir avec toi mon héritage
paternel. Ouvre-moi, mon épouse, les désirs de ton cœur, et me
permets de reposer en iceux, qui suis ton époux, et te souvienne
combien cher prix j’ai donné pour toi, c’est à savoir mon
corps, mon âme et mon sang. Par quoi aie pitié de toi, et fais ton
salut propre, de peur qu’en vain je n’aie épandu mon sang.
Ouvre-moi, ma belle épouse, et reconnais que je suis ton créateur,
qui t’ai créée si belle à mon image propre. Retourne donc en ton
origine d’où tu es issue si belle : car je désire derechef
te recevoir [122 r°].
À tout le moins, montre-moi ta face, c’est-à-dire, ton intention,
et continuellement m’appelles à ton aide, afin qu’ainsi j’aie
occasion de t’aider. Voilà que je suis derrière la paroi, et
heurte. je ne peux me manifester et faire connaître, pour ce que je
crois que tu as admis d’autres amateurs. je vois ta mémoire
dispersée, ton entendement obscurci, ta volonté courbée : tes
désirs infirmes, ton amour fort petit. Aie, je te prie, pitié de
toi : fuis le mal et fais le bien ; donne et il te sera
donné ; pardonne et il te sera pardonné.
La
septième béatitude, en l’érubescence.
Bienheureux
ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Cette béatitude
doit être écrite en l’érubescence de l’âme, en sorte que
personne n’ait aucunement honte de servir à Dieu, et de se
soustraire toutes les délectations des sens, et journellement tâcher
de mourir à soi-même et à sa propre nature, et s’éloigner de
toute créature. Que si d’aventure pour ce il est méprisé, il ne
doit rougir ne cesser de cet étude. Ainçois si toutes les choses
qu’il a faites du mieux qu’il lui a été possible, les autres
les interprètent en la mauvaise part, voire très-méchamment, il
doit humblement et avec érubescence d’esprit supporter cela, et
pleurer l’aveuglement et transgression de ses prochains, et le
dommage qu’ils s’acquièrent par leur propre malice.
[122 v°]
La huitième béatitude en la joie.
Bienheureux
ceux qui souffrent persécution pour l’amour de justice, pour ce
qu’à eux est le Royaume des Cieux. Bienheureux êtes-vous lors
que les hommes vous maudiront et vous persécuteront pour l’amour
de moi (dit notre Seigneur). Réjouissez-vous et tressaillez de joie,
pour ce que votre récompense est très-abondante és cieux, voire
autant de fois multipliée comme vous avez souvent pour les vertus
été oppressés et méprisés. Il faut noter que Dieu est le fond ou
la source de toutes les vertus. Quand d’oncques suivant les vertus
nous souffrons persécutions pour l’amour d’icelles, lors les
vertus mêmes nous sont données pour loyer et récompense. Cette
béatitude embellit la joie de l’âme, laquelle certainement à bon
droit peut s’éjouir, toutefois et quantes que quelqu’un a à
endurer quelque chose pour Dieu. Car il est lors bienheureux et sa
béatitude est grande, et de diverses sortes et façons.
SECOND LIVRE DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE
CHAPITRE I Dialogue de l’âme
seule avec Dieu seul.
CREDO
in Deum : je crois en Dieu. Je crois, dis-je, que vous, ô
mon très-aimé, êtes un vrai Dieu, une certaine simple et immuable
essence en Trinité de personnes, contenant en soi puissance,
sapience et bonté, et que par votre puissance vous conservez toutes
choses, par votre Sapience vous connaissez tout, par votre bonté
vous aimez toutes les choses que vous avez créées.
Je
crois que vous êtes l’essence de toute essence [128 r°] et même
l’essence de mon âme, la lumière de toute lumière, et la lumière
de mon âme, la vie de toute vie, et la vie de mon âme.
Je
crois que dès l’éternité j’ai été incréé en votre divine
essence en la mémoire du Père, en la connaissance du Fils, et en
l’amour du Saint-Esprit, et que vous m’avez créé à votre image
et semblance, et qu’à icelle vous vous êtes uni. Je crois
qu’essentiellement, véritablement et nuement vous êtes en
l’essence de mon âme, et en tous les hommes, comme il y a un
Soleil auquel tous les rayons sont unis. Le Soleil en ses rayons, et
les rayons au Soleil, ne font qu’un Soleil, et est tout en un
chacun. De même aussi vous êtes un Dieu, m’ayant en vous, et je
suis votre ouvrage vous ayant en moi, et ainsi vous êtes en tous les
hommes et nous avez tous également rachetés. Et comme le Soleil
luit et rayonne sur toutes les choses par sa vertu, lumière et
chaleur ainsi le soleil divin est en tous les hommes, avec la
puissance du Père, la lumière et sapience du Fils, et la chaleur de
l’amour du Saint-Esprit. Et d’autant plus que chacun se dénue,
d’autant plus opérez-vous en lui. Et comme le soleil en toutes
choses attire et consomme toute puanteur, et toutes mauvaises humeurs
qui lui sont découvertes et auxquelles il peut atteindre, ainsi vous
consommez en nous et détruisez toutes nos défectuosités et
imperfections, et la mauvaise odeur de notre conscience (pourvu
qu’elle vous soit découverte) et la faites par votre divine vertu,
lumière et chaleur, fleurante et délectable, féconde en toute
vertu Et pour ce que vous êtes ainsi dedans moi et m’avez formé à
votre image et semblance, c’est pourquoi vous voulez que je vous
connaisse. Mais que me profiterait avoir en moi un excellent bien et
précieux trésor, si je ne vous connaissais, car la chose inconnue
ne peut être aimée.
Si
donc j’ai votre image et semblance dedans moi, êtes-vous donc
image ?
Dieu.
Non, mais je suis esprit et une certaine simple essence, et père des
esprits.
L’âme.
Je suis donc aussi une simple essence. D’où me viennent donc
toutes ces images desquelles je suis dépeinte ? Dieu. Tu les
attires des créatures de dehors par tes cinq sens en ton intérieur,
et les gardes en tes puissances. Car elles ne peuvent parvenir
jusques à la nue essence de l’esprit, ni jusques en l’unité de
l’essence en laquelle j’habite proprement, actuellement et
fruitive-ment sans image. Et ces images-ci et multiplicités
t’empêchent que tu ne me puisses connaître, et que tu ne sois
faite une simple essence et un esprit avec moi.
L’âme.
Où suis-je donc un esprit ?
Dieu.
En la suprême portion de l’âme en cette simple essence, où les
trois puissances sont un, là où est l’image de l’âme.
L’âme.
Où ai-je votre similitude ?
Dieu.
Là où ces trois puissances de la simplicité d’essence s’écoulent
en l’actualité de la similitude de la plus que très [129 r°]
glorieuse Trinité.
L’âme.
Quelle chose est-ce qui me rend semblable à vous ?
Dieu.
C’est l’introversion que tu fais en ton fond, en ta simple
essence, où tu es faite un même esprit avec moi. Alors aussi, que
tu prends garde que tes pensées ne résistent ou donnent quelque
empêchement, à ce que par ma puissance j’opère en ta mémoire,
et que ton intellect n’offusque cette lumière, que j’opère en
toi par ma Sapience divine, et qu’encore ce que par ma bonté
j’opère intérieurement en toi, ne soit empêché par ta volonté.
Et tout ainsi que par ma Puissance, Sapience et Bonté j’opère en
toi, de même par toi j’opère, par ta mémoire, connaissance et
volonté ou amour.
Bien
est-il vrai, que tu puis empêcher ces choses, et ainsi pervertir la
semblance et perdre la conformité, en tant que tu manques à
correspondre aux bonnes pensées, et que tu offusques la lumière,
lui résistant par ta volonté. Car je t’ai créée à ma
semblance, te douant d’une volonté libre par laquelle tu puis
embrasser le bien et éviter le mal, non toutefois sans moi. Et pour
autant que sans moi tu ne puis rien, j’ai voulu être et suis
dedans toi, prêt et appareillé de te secourir très volontiers.
Mais ce n’est point ma volonté de te sauver, sans que tu y
coopères, ores que je me sois tellement uni avec toi et avec tout
homme, que je ne veux ni ne puis m’en séparer à jamais. Si donc
tu viens à te convertir à ce nu fond et t’unir avec moi, alors tu
pourras être faite par grâce, ce que je suis par nature. Car je
suis la vie et l’aliment de ton esprit. Il faut donc que tu sois
faite à moi, comme l’enfant nouveau-né, qui prend la mamelle de
la mère, et se nourrit de la substance et nourriture de la mère, en
sorte que rien ne le peut plus commodément nourrir et alimenter.
Ainsi
par mes mérites très-saints, purs et mondes, tu dois devenir petit
enfant, et par une introversion sainte te convertir à moi en ton
intérieur et là sucer le lait, et être nourri en l’union de la
divine essence. Car ailleurs, ni en aucune autre chose, tu ne puis
trouver nourriture qui te soit si convenable, que là d’où ton
esprit est intérieurement attiré de mon esprit, où il reçoit
assurance, et est certifié que tu es ma fille. Là je t’enseigne à
découvert toute vérité, et te manifeste mon secret, et ainsi en
ton essence, tu es nourrie par ma divine essence. Là je te baise du
baiser de ma bouche, c’est-à-dire, que mon essence divine baise
ton essence et alors comme suçant, tu prends ta nourriture de
l’aliment le plus convenable qui soit en moi, par lequel
d’oresnavant, en tous tes membres, c’est-à-dire, en toutes tes
puissances et affections, tu commences tellement à profiter, et
deviens si grande et robuste, que je puis sans crainte te charger de
tous les fardeaux de mon humanité. Par cet aliment qui vient de moi,
tu es rendu intelligent et sage, connaissant ma volonté, mon désir
et mon intention ; ta mémoire est rendue [130 r°] féconde et une
même fruition avec moi ; ta volonté reçoit un changement et avec
moi est faite un même amour et un même esprit. Le calme et la
tranquillité possèdent tes cogitations car elles reposent en moi ;
ton intellect est comblé de joie, reconnaissant qu’il est dedans
moi ; ta volonté jouit d’une pleine et entière liberté, située
et placée qu’elle est en moi.
Et
ainsi en la partie supérieure de ton âme et sommet de l’esprit,
tu es rendue toute sainte et déiforme, ayant toujours l’esprit
joyeux et en exultation, et ce par les mérites de mon joyeux esprit
humain qui t’a acquis et mérité cela pour toi, afin qu’il te
put ramener à cette semblance et conformité. Car ma volonté est
telle que tu sois toujours paisible, joyeuse et libre, afin qu’à
ma gloire je puisse reposer en ton esprit. D’abondant cette
nourriture et fécondité fait, que tu t’inclines et rabaisse en
l’abîme d’humilité sous ma puissance divine, ce que tant plus
tu le fais profondément, d’autant plus amplement je me convertis
et incline vers toi.
La
raison aussi en vertu de cet aliment est illuminée par ma sapience,
pour discerner et élire le bien, et en cette élection de la vertu
elle est faite sainte. Par cette même nourriture, la faculté
concupiscible est attirée à vouloir mourir à toute délectation,
richesses, et honneurs de ce monde, ayant choisi la mortification
pour son souverain contentement, La puissance [130 v°]
irascible regarde toutes choses, voire les plus contraires, sans
s’émouvoir et en paix. C’est alors, ô âme, que j’ai à grand
plaisir d’établir ma demeure, mon siège et prendre mon repos en
toi, te gouverner à souhait, et selon mon désir, et ce, par les
mérites de ma douloureuse âme très-sainte.
Je
fais encore un changement tout nouveau en ton cœur et en ton corps,
les purifiant et nettoyant, faisant qu’avec joie et exultation tu
t’emploies en tout ce qui est de mon service, et qu’en cette paix
intérieure de cœur, tu converses paisiblement et joyeusement avec
toute personne, apprenant à l’exemple de mon humanité sacrée, de
te soumettre à un chacun, et ce par les mérites de mon corps
très-saint, très-pur et navré de toutes parts. Et alors je me
délecte de demeurer en ton corps. Voilà comment en la nourriture de
ma divine essence tu es repue et renouvelée, et par grâce ton
essence changée en ma divine essence, et ta nature en ma nature
divine. De là adviendra que pour t’être ainsi convertie à moi,
et pris ta demeure en moi, j’imprimerai en ton esprit une certaine
essence essentielle, unique, éternelle, divine, délectable,
pacifique, joyeuse et pareille à ma divine essence.
Outre
et par-dessus que j’imprimerai encore en toi-même cette croix et
peine intérieure que j’ai portée en mon âme, croix qui est un
don si précieux, que mes seuls élus sont capables de le recevoir et
d’en être favorisés de [131 r°] moi, qui sont vraiment ceux qui,
parvenant en ce secret cellier à vin, savent combien peu je puis
accomplir mes intentions, désirs et volontés en plusieurs, comme
ainsi soit néanmoins que je sois en tous les hommes, croix et
passion très griefve et une plaie très-douce. Car d’autant que la
passion est grande, l’esprit en est d’autant plus réjoui et
content, et plus l’esprit est gai et joyeux, plus la croix est
pesante et griefve. Car l’un ne diminue rien de l’autre. Mon
humanité très-sainte a toujours souffert les mêmes choses, et n’ai
été un seul moment libre de cette croix. C’est pourquoi il faut
que mes élus la portent, lesquels plus ils me désirent et aiment,
plus s’augmente leur dilection envers tous les hommes.
L’âme :
Qu’est-ce que cela, ô mon bien-aimé, que vous voulez reposer en
mon esprit qui est tant incapable ?
Dieu :
C’est afin que tu reposes toujours en moi, que tu sois un même
esprit avec moi, et que continuellement tu y demeures attachée et
unie, ainsi que mon humanité à ma divinité. Que si par ta volonté
toujours unie à ma volonté, par les mérites de mon esprit joyeux,
je rendrai ton esprit idoine et capable, et ainsi je me délecterai
de reposer en icelui.
L’âme :
Pourquoi encore désirez-vous établir votre siège en moi, qui
reconnais si ouvertement que j’en suis du tout indigne ?
Dieu.
Je veux tenir mon siège et mon trône dedans toi, afin [131 v°]
que toujours je te puisse juger et reprendre de tous tes maux. Que si
tu reçois bien ce jugement, tu te corriges suivant les saintes
inspirations que je te donnerai, je te serai juge propice et
favorable à l’heure de la mort. Et venant le jour du jugement, tu
siéra avec moi, jugeant les douze tribus d’Israël. Et si tous tes
désirs n’ont autre but que moi, qu’ici-bas en terre j’aie
possédé ton Royaume, et qu’à mes lois et à moi tu l’aies
rendu obéissant et assujetti - je te mettrai en contre-échange en
possession de mon Royaume au Ciel. S’il est vrai que je te possède,
le royaume de Dieu est dedans toi, et par les mérites de mon âme
très-triste, je te rends digne de ces choses, et ainsi j’ai paix
dedans toi.
L’Âme :
Pourquoi encore désirez-vous choisir votre séjour en mon corps, si
mal dressé et préparé pour l’habitation d’un tel et si grand
Seigneur comme vous êtes ?
Dieu :
Tu dois savoir que par les mérites de mon très-pur navré et
très-sacré corps, je rendrai volontiers le tien, quoique mal
préparé et disposé ; je le rendrai, dis-je, tout purifié,
capable et idoine à me recevoir. Car si tes intentions sont dressées
à moi, j’aurai à grande délectation de faire ma demeure en ton
corps, afin qu’en icelui et par icelui je puisse opérer, ainsi que
j’ai fait par ma très sainte humanité, et que pareillement je
puisse en toi et par toi parler et annoncer la vérité, et par [132
r°] toi et en toi avoir ma conversation libre, te rendant en la
tienne douce et pacifique, afin que tu me puisses imiter et te
conformer à mon humanité. Premièrement les peines que j’ai
souffertes en icelui, renonçant à toute délectation en ton corps,
voilà comment j’aurai à plaisir d’y faire ma demeure.
Secondement en ma pauvreté, ne cherchant ici aucun soulagement ni
consolation. Tiercement au mépris, ne procurant ici aucun honneur,
mais seulement ma gloire, et ainsi tu seras ma fille unique, laquelle
j’engendre derechef, et seras conforme à mon humanité
très-sainte, en ce que tu demeures toujours en moi, et moi en toi,
avec un esprit joyeux, une âme douloureuse et un corps travaillé.
Car ceux qui me suivent en mon corps, ce sont ceux qui ont crucifié
leur chair avec tous leurs vices et concupiscences. Et si tu demeures
ainsi en moi, et moi en toi, tu rapporteras beaucoup de fruit.
Au
reste, puisque je suis tellement en toi, et que ton esprit est mon
trône, et toi-même mon siège, et ton corps mon tabernacle, je te
ferai assister et environner de tout mon exercice céleste, lequel
t’environnera, puisque je suis dedans toi (car où je suis, là est
aussi mon ministre) afin qu’ainsi stable, je me puisse reposer en
toi, célébrer les noces et ma cène chez toi, et par même moyen,
dedans toi me recevoir moi-même spirituellement au très saint et
vénérable Sacrement (car je ne suis point en toi par mon humanité,
mais par ma divinité), et par icelle réception de moi-même, te
rendre participant de mon humanité, afin que tu sois repu de moi et
en moi totalement transformé et que tu vives en moi, qui fera que je
pourrai accomplir en toi parfaitement tout mon désir. Car celui qui
mange ma chair, et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui.
Ainsi donc, je te sustente de ma chair, je t’abreuve de mon sang et
me livre tout entièrement à toi, te revêtant de ma divinité, qui
fait que par ce moyen tu es fait un avec moi, en la même sorte que
je suis un avec mon Père céleste.
CHAPITRE XVII Le
troisième escalier, qui est l’esprit joyeux de notre Seigneur
Jésus-Christ.
Le
troisième escalier, par lequel nous entrons en la montagne de la
souveraine divinité, c’est cet esprit de Jésus-Christ, qui
demeurait fixe et immuable en une joie parfaite, et fruition de sa
divinité, en l’unité essentielle de ses puissances supérieures,
et en plénitude de délices, hors lesquelles il ne se départait,
non pas un petit moment, en quelque grande peine et désolation qu’il
fût, d’âme et de corps. Et comme nous témoigne saint
Bonaventure, il était tout disposé, avec une joie parfaite, de
livrer autant de corps à la mort, s’il les eût eus, qu’il y a
d’étoiles au Ciel, de gouttes d’eau en la mer, de grains
[156 v° 1 de sable sur les rivages, de graines et de
semences sur la terre, et demeurer pour le salut d’une seule âme,
en cette peine, tel qu’il l’avait pendant en la croix, jusques au
jour du jugement dernier, si sa justice le requérait. En cette même
joie aussi était-il toujours, se contemplant en l’abîme de la
divinité, c’est-à-dire dedans le clair miroir de la très sainte,
vénérable et toujours adorable Trinité, auquel face à face,
c’est-à-dire d’esprit à esprit, il se connaissait parfaitement.
Cela
fait, que notre esprit en cet endroit est soulevé, et, avec l’esprit
de Jésus-Christ, introduit en la montagne de la divinité. Ainsi
retournant en son pays, il est reçu en sa source et origine,
embrassé et environné de la plus que très glorieuse Trinité, et
par grand excès, il est ravi à ce bien superessentiel et en cette
lumière de vérité, et par une simple cogitation, un regard pur, et
amour indépeint, il se voit en un instant posé en la présence
Dieu, pour là à toujours le contempler, en ce fond secret et
profond intime de soi-même, où il est rendu tout céleste, où son
esprit est fait puissant, attiré et trans-rayonné de Dieu, en la
connaissance de sa très claire vérité. Et s’épandant en
l’esprit, en l’âme, au corps, au cœur et par tous les sens, il
fait une transformation et changement d’un tel homme, en une
certaine connaissance divine, le revêtant comme de quelque lumière
empruntée de la divinité, et de sa première robe de pureté et
innocence.
C’est
[157 r°] ici que l’esprit se voit tout environné et comme
transpercé de je ne sais quelle lumière immense, et par le moyen
d’icelle, pénétrant jusques au plus secret et intime fond de son
âme, il connaît tout ce qui s’oppose à son avancement, et par
quelle voie d’ores en avant il lui conviendra marcher. Et la même
connaissance lui est donnée pour la conduite des autres. Car il voit
toutes choses en cette lumière, et même tous les sens les plus
secrets et cachés de l’Écriture sacrée lui sont alors ouverts et
manifestés, comme à celui qui en cet abîme secret, en toutes les
fins et limites de la terre, voit Dieu face à face, c’est-à-dire,
qu’il regarde Dieu simplement, en ce caché et profond abîme,
autrement en l’intime de son esprit, et en tous les fonds des âmes
et des cœurs des hommes, lesquels tous Dieu tout-puissant voudrait
bien absorber en lui-même, et les attirer à lui, s’il les
trouvait libres et expédiés de tout empêchement.
Cela
est une douleur immense et insupportable à l’âme qui a cette
connaissance, comme celle qui a toujours une soif ardente du salut
des hommes, demeurant néanmoins indépeinte d’aucune image d’homme
qui puisse être. Aussi est-elle environnée de la vérité simple,
qui est Dieu même, lequel a autant de joie, paix et délectation en
un tel homme qu’en ses Saints. Aussi l’a-t-il attiré à soi,
tout uni à soi, d’esprit, d’âme, de corps, de cœur et de tous
ses sens, en telle [157 v°] sorte le changeant totalement, que,
ne demeurant point à soi, il est fait par grâce ce que Jésus-Christ
est par nature. Car il a uni sa volonté avec sa volonté divine, son
désir avec son désir divin, son intention avec son intention
divine, et sa nature avec sa nature divine, et commence la à naître,
vivre, marcher, opérer, pâtir et ressusciter en lui, se réjouissant
d’avoir trouvé un homme selon son cœur. Et un tel homme, l’homme
commence à mourir à toute action, délaissement, paroles et œuvres,
et a perdu, non l’être, mais l’apparence d’être, et ne vit
plus lui, mais Jésus-Christ vit en lui.
Et
cela est la joie souveraine de l’esprit, que l’homme soit
tellement annihilé, qu’il vive à Dieu seul. Car tout ainsi que
l’âme de chacun juste mourant, est tirée de son corps et de son
sang, et, reçue entre les bras de notre Seigneur, est introduite au
Ciel (car Dieu qui est ce même Ciel du Ciel, étant en l’âme, la
tire dedans soi), ainsi la divinité traverse cette âme et la
remplit des rayons de sa lumière, et s’est attiré toutes ses
forces, et l’a environnée de la clarté divine, en sorte qu’il
vit plus en Dieu qu’en son corps, et la déité plus en son corps
que son âme même. Et la conversation est plus au Ciel qu’en la
terre, comme celui qui toujours se promène avec Dieu au Ciel,
c’est-à-dire, en ce fond intime de l’âme, qui est le Ciel
auquel Dieu habite à jamais. Et ce Ciel est le Ciel auquel l’Apôtre
dit avoir [158 r°] été ravi, ce troisième Ciel, où il vit Dieu
face à face, lequel Ciel est sans doute la première essence de
l’âme. Car alors l’Apôtre n’était point mort, mais son âme
était en son corps, qui fut ravie en la première essence de l’âme,
où, par delà toute raison, image et semblance, elle vit Dieu
essentiellement en son essence nue, comme de fait il se voit
maintenant en la vie éternelle. Cet esprit donc est tiré en ce
troisième Ciel, et introduit par delà ses puissances supérieures,
c’est à savoir par-dessus sa mémoire, laquelle contemple par une
manière intellectuelle, et par-dessus l’intellect, qui ne voit que
par formes, et par-dessus la volonté, qui n’a que les similitudes
pour objets de sa connaissance.
Par-dessus
toutes ces choses, dis-je, l’âme transportée en une certaine
nudité essentielle, elle contemple Dieu sans obstacle, en la
simplicité de la divine essence, en l’essence intime de l’âme,
sans aucun intellect, forme et similitude. Et en cet endroit, l’âme
est trans-rayonnée et remplie de cette même lumière de laquelle
Adam était revêtu et environné au Paradis de délices, et par
Jésus-Christ, est ramenée en la même lumière, en laquelle l’âme
connaît une telle vérité, qu’il n’est donné à personne d’en
recevoir une telle, sinon à celui qui, par Jésus-Christ, aura monté
ce triple escalier et aura été introduit en ce troisième Ciel,
c’est à savoir [158 v°] en la montagne de la souveraine
divinité. Ô qu’heureuse est l’âme qui a mérité de monter là,
et d’y être introduite, et qui, morte à elle-même, est ensevelie
en Dieu. O. combien épurée est une telle âme, dénuée de toute
créature et de tout désir étranger, combien tranquille de cœur,
pure de tout vice, délivrée de toute peine, hors de toute crainte,
ornée de toute vertu, illuminée en l’intellect, soulevée en
l’esprit, unie avec Dieu, et éternellement béatifiée.
CHAPITRE XX Comment le
sommet et plus haut de cet escalier se joint au Ciel, et comment le
Ciel même est en notre âme.
Ce
triple escalier, c’est à savoir notre Seigneur Jésus-Christ,
touche depuis la terre jusques au Ciel et jusques à l’entrée du
Ciel, et parvient en ce Ciel, en cet abîme essentiel, c’est-à-dire
depuis le corps, jusques au Ciel étoilé de l’âme, auquel Ciel de
l’âme Dieu fait sa continuelle demeure, laquelle aussi est plus
large et spacieuse que tous les Cieux. En icelle les puissances
donnent leur lumière, comme les étoiles au firmament, par laquelle
les habitants de la terre, c’est-à-dire le corps et les sens de
l’homme, sont illuminés et éclairés. Et de là il touche jusques
à l’entrée du Ciel, c’est-à-dire, en ce ciel essentiel auquel
l’âme vit en Dieu, d’où les puissances s’écoulent de leur
origine, et où la bienheureuse Trinité agit, ès trois facultés ou
puissances supérieures. De là il passe outre et donne jusques en
l’abîme de la divinité, en l’unité essentielle de l’esprit,
où l’esprit est rendu angélique et divin, et de là en avant sa
demeure est plus au Ciel qu’en la terre. Car son lieu est en Dieu
et son œuvre est Dieu même, et est Dieu par grâce d’une part,
c’est à savoir, au fond inférieur elle n’est rien ; mais ce
fond intérieur que Dieu habite, est tellement divin, et absorbé en
Dieu, que rien n’est là, sinon l’unité et simplicité divine,
et la [161 r°) pure essence de Dieu, et là l’âme est plus proche
du ciel que de la terre.
Et
encore que d’une part elle occupe son corps et le vivifie, ce qui
est de la terre est terre, et retournera en terre. Et en ce que selon
sa création de Dieu elle est sustentée, nourrie et vêtue de terre,
et en ce qu’elle goûte, voit, ouït, touche et fleure les choses
de la terre, en toutes ces choses elle est certainement fort proche
de la terre. Toutefois de l’autre part elle est plus voisine du
ciel, et encore que d’une part elle occupe son corps, Dieu
toutefois qui habite en l’âme, la fait vivre, et c’est le ciel
de volupté et le ciel du ciel, auquel tous les ciels (s’il faut
dire ainsi) sont cachetés et scellés, tous les esprits unis et
absorbés, lequel ils contemplent et en jouissent en leur intime
essence.
Et
en ce ciel l’âme contemplera éternellement son Dieu, qui
maintenant y fait sa demeure, et avec lequel elle est faite une même
chose, duquel elle est procédée et est déifique, et auquel elle
retourne, et est esprit céleste, et avec les Anges sent, pense, et
entend les choses célestes, voit, ouït, fleure, goûte, et touche
les choses divines et éternelles. Et en cela l’âme est plus
proche du ciel que de la terre. Et lors elle se revêt de l’humanité
de Jésus-Christ, elle est posée entre le ciel et la terre, entre la
divinité et l’humanité.
Que
si elle veut être toute céleste, elle doit cacher en l’humanité
de Jésus-Christ son habitation terrienne, et ainsi ne se trouvera
rien en elle sinon Dieu homme, et icelle n’habitera jamais [161 v°]
en Dieu. Mais personne ne pourra trouver dedans soi, sentir et ouvrir
ce royaume des cieux et ce trésor, sinon par la clef de David, qui
est Jésus-Christ, fils de David. Et nul ne peut toucher ce ciel,
s’il ne tâche à monter et entrer par Jésus-Christ. Ce que
faisant, sans doute, il trouvera ce trésor et royaume des cieux :
car cette clef ouvre tous les cabinets les plus secrets, et ce
qu’elle ouvre personne ne le ferme, et ce qu’elle ferme n’est
ouvert par aucun. Portons donc tou - jours cette clef dessus nous, et
l’enfermons dedans l’étui de notre cœur, afin qu’aussi nous
méritions d’être introduits par lui, et être enfermés en son
héritage. C’est là le fondement et la serrure de tous les
monastères et lieux reclus.
[…]
CHAPITRE XXXIII Comment
tels hommes sont doués de Dieu.
C’est
la vérité que ces hommes-là sont reçus amoureusement du souverain
bien, qui est Dieu très-bon et très-grand, et introduits en son
royaume, non seulement à l’article de la mort, mais encore dès
maintenant. Car quand en cette sorte ils sont morts à eux-mêmes,
que leur vie est cachée en Jésus-Christ, et que Dieu seul vit en
eux, lors en leur âme le royaume des cieux leur est ouvert, et sont
introduits au secret de l’esprit, c’est-à-dire, en ce troisième
ciel, auquel s. Paul décrit avoir été, quand il vit Dieu
essentiellement, et auquel Jésus-Christ lui-même contemplait sans
cesse sa divinité et jouissait d’icelle en l’esprit, le
promenant dans les cieux avec les esprits Angéliques, lors même que
son corps et son âme étaient ici-bas en terre oppressés de peines
et tourments très-griefs.
Que
le fidèle lecteur entende bien ces choses comme il les faut
entendre, l’intellect nous est donné, afin que par icelui nous
entendions [173 v°] et connaissions la vérité.
Il
faut donc savoir que l’âme est l’image de Dieu, l’habitation
et demeure de la bienheureuse Trinité, en laquelle Dieu habite
continuellement. Le cœur et le corps sont vaisseaux de terre,
desquels l’être a un temps préfix. En iceux réside l’âme.
L’âme est donc posée entre le temps et l’éternité, entre Dieu
et le corps. Selon la suprême partie d’icelle, elle est déifique
et unie avec Dieu, selon la partie inférieure elle est humaine, et
conjointe au corps. Il est donc vrai que cela est plus proche de
l’âme, que Dieu habite en elle, qu’il la fait vivre, savourer et
entendre les choses éternelles, que non pas qu’elle habite dedans
le corps, et lui donne la vie, laquelle vie même néanmoins elle a
de Dieu. Dieu donc étant en moi, m’est plus proche que le corps
qui m’environne. O si l’âme pouvait arriver à connaître cela
parfaitement, que joyeusement dégoûtée elle foulerait aux pieds
toutes les choses de la terre. Assujettissant le corps à l’esprit,
méprisant et oubliant tout ce qui est hors de soi, elle chercherait
sérieusement, et de tout son soin, le Royaume de Dieu, qu’elle
porte dedans soi.
La
glorieuse Vierge s’était convertie à ce Royaume lorsque saluée
par la bienheureuse Trinité, elle fut choisie de° leu' du Père,
mère du Fils, et épouse du Saint-Esprit. Tout de P° 11rfille
mêm, quand saluée par l’Ange, le Verbe éternel fut fait chair en
[174 r°] elle, et demeurait continuellement en icelui, adorant Dieu
au fond de son âme. Là aussi s’était introvertie la bienheureuse
Magdaleine lorsque la suprême et meilleure part lui était
appliquée. En ce Royaume les Saints et tous les Anges contemplent
Dieu essentiellement, auquel je désire aussi moi-même le trouver,
et voir à jamais et avec lui demeurer en l’infinité des siècles.
En ce ciel se promènent et récréent ces hommes aimables, desquels
nous venons de parler, là jouissent continuellement de Dieu,
recevant la bénédiction de toutes grâces. Ils sont enrichis comme
les étoiles du ciel, et leurs engeances sont multipliées, rendus si
féconds par grâce, qu’ils remplissent le ciel des œuvres
fructueuses de leurs vertus, œuvres que Dieu opère lui-même en
eux. Et ainsi ils sont multipliés en leurs générations, comme
l’arène qui est au rivage de la mer, c’est à savoir, en tous
les ordres des Anges et des Saints, auxquels ils sont en Dieu très
intime et fort familier, comme ceux qui également avec eux sont
écoulés de Dieu, faits à son image et unis avec lui en volonté,
désir et intention.
Ils
sont aussi tellement enrichis de grâces et toutes leurs facultés
intérieures si abondamment arrosées, que toutes leurs forces, tout
leur sang et moëlle de leurs os, sont totalement altérés et
consommés en l’amour divin, et en la vraie [174 v°]
résignation, et reçoivent un certain aliment nouveau et inflexion
divine, et sont confortés et fortifiés de Dieu, afin qu’ils
puissent supporter son inaction. Ils sont oints aussi de l’huile de
joie, et reçoivent la couronne d’exultation, que personne ne peut
recevoir, s’il n’a les mains innocentes et le cœur net, et qu’il
n’a point reçu son âme en vain, et qu’en vérité il adhère à
Dieu. Ceux-là sont tellement remplis et illustrés de la très
claire splendeur de la divinité, et comblés de joie en l’esprit,
qu’un certain diadème divin en resplendit sur le chef de l’âme.
Et
cela est la joie sempiternelle sur leur tête, qui est une auréole
spéciale, qu’autres ne peuvent recevoir que ceux qui ont gardé
leur virginité entière et inviolée, lesquels suivent l’Agneau en
quelque lieu qu’il aille. C’est-à-dire, qu’en leur âme ils
ont reçu quelque lumière de la sapience éternelle, c’est à
savoir le Verbe vivant fils de Dieu, lequel avec joie ils suivent en
toutes les choses auxquelles cette lumière les conduit, en la
manière qu’a fait Jésus-Christ, qui les a précédés. Et
chantent un Cantique quasi tout nouveau, qu’aucun autre ne peut
apprendre, c’est-à-dire qu’occultement ils sont secrets à Dieu,
et que toujours ils reçoivent une nouvelle grâce, et une nouvelle
connaissance de la vérité.
C’est
ce qui les fait chanter et louer Dieu en l’intime de leur esprit,
où Dieu lui-même se loue en eux de ses propres dons, d’un haut
Cantique de louanges, d’une voix très-suave de souveraine
exultation, et [175 r°] d’hymnes nouveaux de la joie de ses élus.
Ils sont par lui couronnés de gloire et d’honneur, portent son nom
en leurs fronts, qui est sapience bien assaisonnée, odeur et onction
de l’esprit et de la vie éternelle. Cet assaisonnement ou saveur
n’est point de viandes et breuvages, mais une joie et exultation au
Saint-Esprit, et assurance de cette vie qui ne prendra jamais fin.
Ici ils reçoivent ce centuple qui leur a été promis de Dieu :
c’est une certaine expérience et consolation intérieure, avec une
connaissance de la perfection des vertus. Ils acquièrent aussi en
cette introversion, la discrétion du bien et du mal, si bien qu’ils
ne peuvent errer ni être séduits, guidés qu’ils sont de ce
resplendissant agneau qu’ils suivent.
Ne
dirons-nous point que ceux-là ont vraiment reçu le centuple, qui
sont tirés et introduits par la vertu du Père, remplis du
Saint-Esprit, qui ont Jésus-Christ en leur poitrine, portent le
royaume de Dieu dedans eux, et sont faits enfants adoptifs ? Ne
dirons-nous point qu’ils ont reçu, voire mille fois le centuple ?
Et cela néanmoins ne leur échet point pour une seule fois, mais
toutes et quantes qu’en ce fond intime ils se convertissent à
Dieu, se méprisent eux-mêmes, et ne réputent toutes choses non
plus que fumier, ils sont autant de fois introduits en ce voilé
Saint des Saints, jusqu’à ce secret embrassement de l’amour
divin, faisant leur demeure ès intimes de Jésus-Christ notre
Sauveur, et leur âme ne réside [dé] ja plus en leur corps, mais au
corps de Jésus-Christ.
À
ce propos, dit saint Bernard : De là vient la tolérance [175
r°] au martyr, de ce qu’avec toute dévotion il se promène par
les plaies de Jésus-Christ et par une continuelle méditation il
séjourne en icelles. Le martyr demeure constant, tressaillant de
joie et triomphant. Quoique son corps tout déchiré, le fer lui ait
ouvert les côtés, non seulement il le porte courageusement, mais
joyeux il regarde au travers de sa chair bouillonner son sang sacré.
Où est donc alors l’âme du martyr ? Elle est à l’abri, elle
est en la pierre. Elle est aux entrailles de Jésus, c’est-à-dire
aux plaies pour y entrer. S’il était en ses entrailles à lui,
cependant que le fer y fouille, certainement il le sentirait, ne
pourrait supporter la douleur, il succomberait et nierait. De même
ces hommes qui aiment parfaitement Dieu, d’une pensée constante et
stable, s’arrêtent aux intimes de Jésus-Christ, par lequel quand
ils sont gardés, ils sont consolés en toutes leurs adversités.
Comment pourraient-ils autrement supporter tous les tribulations,
opprobres, adversités et tentations des ennemis, s’ils n’étaient
fortifiés de Jésus-Christ, par lequel ils peuvent tout ? Et non
seulement ils portent toutes leurs infirmités et peines patiemment,
mais aussi joyeusement. L’Apôtre disait : je suis tout en
celui qui me fortifie.
En
somme, à tels victorieux est donnée une manne cachée, et un jeton
ou merleau blanc en leurs âmes, ainsi que le témoigne l’esprit de
Dieu en l’Apocalypse : À celui, dit-il, qui sera victorieux,
c’est à savoir, de soi et [176 r°] de toutes choses, et qui
passera par-dessus, je donnerai une manne cachée (c’est-à-dire,
quelque secrète et intérieure faveur, une joie céleste) et un
jeton blanc, et en ce jeton sera écrit un nom nouveau, que personne
ne sait que celui qui le reçoit. Cette pierre, pour sa petitesse,
est appelée jeton, lequel, encore qu’on marche dessus, il
n’offense point le pied de celui qui le foule. Mais il est blanc,
clair et rougeâtre comme la flamme du feu, petit, rond et égal de
toutes parts. Par icelui est entendu notre Seigneur Jésus-Christ,
qui selon sa divinité est la blancheur de la lumière éternelle, et
le miroir sans macule de la Majesté de Dieu, auquel toutes choses
vivent. Au vainqueur donc, et à celui qui passe par-dessus tout, il
reçoit la vérité très-claire, et la vie.
Cette
pierre aussi est dite semblable à la flamme du feu, d’autant que
la très ardente charité du Verbe éternel a rempli toute la terre
d’amour, et désire que tous les esprits amoureux brûlent, et
soient consommés de l’ardeur de dilection, jusques à leur
annihilation et réduction au néant. D’abondant, cette pierre pour
sa petitesse, à grand-peine peut-elle être tant soit peu sentie, et
rencontrée de celui qui marche dessus, aussi est-elle dite en latin,
calculus, de ce Verbe, calco, calcas, qui signifie fouler aux pieds,
ou si vous voulez, jeton, pour ce qu’il est jeté pour être aussi
foulé aux pieds.
[176 v°]
De même si ces amateurs de Dieu sont foulés, on ne leur peut faire
mal, et personne ne se peut scandaliser en eux. Cette pierre encore
est en forme sphérique et circulaire, d’autant que la
411 rotondité de l’esprit, c’est cette vérité éternelle,
qui n’a ni fin ni commencement. C’est donc ici ce jeton blanc qui
est donné à ces hommes, qui en la manière susdite sont montés à
ces neuf degrés de vertus, par Jésus-Christ notre Seigneur, par
lequel il nous faut aussi nécessairement entrer, si nous voulons
être sauvés.
CHAPITRE XXXIV Comment
nous devons monter et descendre en cette échelle.
Quand
quelqu’un, comme nous avons dit, sera parvenu à être ja
parfaitement monté en cette triple vie, jusques au neuvième degré
des vertus, et chœurs des Anges du même nombre, et que par Jésus
Christ notre Seigneur, qui est notre échelle, il sera remonté à
son origine - échelle par laquelle Jacob vit les Anges montant et
descendant, laquelle est environnée de tous les esprits célestes,
tant Anges que Saints, et par laquelle nous devons sans cesse monter
et descendre, - quiconque, dis-je, sera parvenu au sommet d’icelle,
doit [177 r°] mettre tout son effort à ce qu’il y demeure fixe et
permanent, s’avancer toujours en vertu et éviter tout empêchement.
Mais aussi lui est-il nécessaire qu’il en descende, afin que par
sa vie et par ses œuvres, il fasse paraître ce qui s’est ja passé
en l’intime de son esprit, comme aussi pour la charité
fraternelle, afin de faire part par amour et dilection à son
prochain, de ce qu’il a mérité recevoir de la vérité divine, et
lui enseigne la voie, laquelle par amour lui a été révélée et
ouverte, par laquelle il tend à son origine, à laquelle il doit
vouloir tirer un chacun, à cause du précepte de charité, comme il
est écrit : Vous ne verrez point ma face, si vous n’amenez
avec vous votre frère le plus petit.
Au
surplus, celui qui n’est point encore monté, doit soigneusement
tâcher de monter par Jésus-Christ, et de s’avancer aux vertus, se
lavant premièrement en la fontaine de miséricorde, et se
dépouillant de sa vieille robe, afin qu’il puisse courageusement
monter, et se prosternant devant le crucifix, il considérera combien
et en quoi il lui est dissemblable et découvrira à son Dieu la
multitude de ses péchés, qui lui ont causé toutes ses plaies. Puis
les regardant, les confessera au Seigneur de toute miséricorde, d’un
cœur larmoyant, d’une âme contrite, et d’un esprit gémissant,
devant cette même fontaine de miséricorde, disant en cette manière.
LIVRE TROISIÈME de LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE
CHAPITRE IV Comme nous
devons intérieurement et extérieurement suivre notre Seigneur, et
être transformés en lui.
Notre
Seigneur dit en quelque passage : Si quelqu’un veut venir
après moi, qu’il s’abnège soi-même, qu’il porte tous les
jours sa croix, et me suive. Véritablement cette imitation ou suite
ne se fait pas seulement extérieurement au corps, ains beaucoup plus
intérieurement en l’âme et en l’esprit. Derechef notre Seigneur
dit en un autre lieu : Où je suis (dit-il) là aussi sera mon
serviteur. Et ailleurs : Où je vais vous ne pouvez venir, car
où je suis en mon Père, la créature quelconque ne peut parvenir ou
demeurer. Si d’oncques où est notre Seigneur, là aussi doit être
son ministre et serviteur, il faut qu’il quitte et délaisse toutes
créatures, qu’il surpasse tout ce qui est créé, et lors qu’il
vienne dans le fond de son âme, [231 r°] auquel est caché le
Seigneur son Dieu, lequel jà il trouve ici, et en ce fond le Royaume
de Dieu est en nous manifesté. Car selon que nous sommes nus et que
nous abnégeons et renonçons à nous-même, intérieurement Dieu se
manifeste en nous. Outre plus, s’il faut que notre fond soit nu,
faut que Dieu nous l’octroye - lequel pour cette cause nous devons
très dévotement prier, qu’il veuille ôter de nous toutes choses
qui mettent empêchement à sa grâce - et nous conduire en ce noble
fond, dans lequel il habite occultement.
Car
ici nous sommes comme anéantis, et comme dépouillés de cette notre
créaturité, c’est-à-dire, de tout ce qui en temps a été créé
en nous. Nous sommes faits par grâce, cela même que Dieu est. Ici
nous avons un certain occulte accès à Dieu, nous jouissons de ses
secrets, de lui est mû et pulsé notre esprit, la lumière luit en
ténèbres, et l’homme passe outre en un nouveau monde,
c’est-à-dire en la vie superessentielle, où lors la très
heureuse Trinité se manifeste soi-même, le Père, en la mémoire,
par la simple lumière des cogitations ; le Fils en l’entendement,
par une claire connaissance ; le Saint-Esprit en la volonté, par
l’amour, et le fait un esprit avec Dieu, en laquelle unité
d’esprit, l’esprit est aussi fait simple et pur. Et ici le Père
engendre son Verbe éternel, c’est-à-dire il illumine l’esprit
de la lumière de discrétion, et l’esprit est divisé et séparé
de l’âme, qui toutefois essentiellement sont une même chose. Pour
[231 v°] autant que l’esprit avec les trois suprêmes
puissances est mû, possédé et conduit en cette simple chose (qui
est Dieu même), et l’âme inférieurement avec les trois facultés
inférieures, demeure en une amertume de diverses façons, à raison
de quoi l’âme est désignée par Marie, qui signifie mer amère.
Car l’esprit demeure toujours joyeux, tranquille et libre, l’âme
expérimente diverses batailles et combats, et diverses douleurs et
tristesses, et principalement trois.
CHAPITRE XVI Combien
grandes richesses l’âme mortifiée expérimente.
Véritablement
ces hommes-ci peuvent dire avec l’Apôtre : Je suis certain
que ni la mort, ni la vie, ni autre créature quelconque, pourra nous
séparer de la charité de Dieu. Et ailleurs : Or je vis, jà
non moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Car ceux qui sont
parfaitement morts à eux-mêmes, ont Dieu vivant en eux. C’est
pourquoi ils ne craignent la mort et se sont dénués de toutes
choses. Et pour ce rien de ce que les malins esprits pourraient leur
proposer ou mettre en avant en leur mort, ne les grève, mais en eux
reluit et resplendit une essentielle pauvreté, par laquelle ils se
sentent plus pauvres que lorsqu’ils naquirent. Et pourtant l’ancien
ennemi ne leur peut ingérer aucune présomption et vaine
complaisance d’aucune bonnes œuvres qu’ils aient faites. Car ils
savent et croient plus que sûrement, que (si) par aventure ils ont
bien fait, ce n’est eux, ains plutôt [248 v°] notre Seigneur
qui l’a fait par eux.
Au
surplus ils nettoient et purgent toutes leurs coulpes et négligences
par les mérites et Passion de Jésus-Christ, et se convertissent
dedans eux-mêmes en la nue connaissance de l’âme, (laquelle nulle
créature n’a oncques pu atteindre, laquelle est la propre
habitation et demeure de Dieu). Et par ainsi font un certain excès
en Dieu, où ils apprennent cet abrégé et court sentier et accès à
Dieu, et pourtant à l’heure de la mort ils ne s’épouvantent de
l’ignorance de cette voie. Et étant de telle manière en Dieu, que
quiconque les touche, touche Dieu, ils ne craignent ni la vie, ni la
mort et n’y a personne qui les puisse vaincre ou surmonter. Mais
quiconque présumera de batailler avec eux, sera d’eux vaincu et
surmonté : car il est difficile à telles personnes de
récalcitrer et regimber contre l’aiguillon. Certainement ils ne
désirent ni le ciel, ni la vie éternelle, pour ce qu’ils ont Dieu
dedans soi, qui est la vie éternelle - en qui aussi ils ont colloqué
et mis tous leurs désirs, volonté et intention. Et avec l’Apôtre
sont ravis jusqu’au troisième ciel. Pourautant que le Père
céleste attire la mémoire de la lumière de sa divinité et la fait
grandement dilater et regorger en célestes et divines Méditations,
le fils illumine l’entendement de la sapience de sa déité, qui
est le second ciel, et le Saint-Esprit s’écoulant de toutes parts
par la volonté d’une certaine amoureuse douceur et ardeur de
charité, la fait [249 r°] fondre et couler en Dieu, afin qu’elle
soit faite avec lui un esprit, et un lien de paix et amour.
Et
certainement, telle personne ne sait pour lors s’il est au corps,
ou hors d’icelui (et toutefois il est au corps, lequel est
tellement sujet à l’esprit, comme s’il était mort à toutes
choses naturelles), et au milieu de la très heureuse Trinité il
voit et connaît, tant soi-même que tous les hommes, semblablement
tous les Anges et bienheureux, comme sous un moment en la déité de
la Trinité. Et le père céleste le remplit de ses éternels
délices, le fils l’instruit, et lui ouvre et explique toute la
force et vertu de l’Écriture, et le Saint-Esprit le fait ardre
[brûler] et comme écouler pour le grand amour qu’il porte à
tous, souhaitant de ramener et réduire tout un chacun à Dieu.
Outre,
ces personnages ici sont au monde inconnus et occultes, comme ceux
qui n’ont rien de commun avec lui. Ils sont aussi inconnus et peu
estimés de ceux qui vivent en grande austérité et distriction
[rigueur] de vie, pour autant qu’ils donnent à leurs corps le
repos et choses nécessaires, afin qu’ils soient plus aptes à
servir à l’esprit. Ils sont aussi inconnus à ceux qui semblent
extérieurement avoir quelque sainteté, et qui tiennent certains
propres, durs et étroits exercices qu’ils ont pris de leur propre
sens. Car ceux-ci n’ont rien de propre soit intérieurement, soit
extérieurement, mais demeurent toujours résignés, prenant garde à
la divine inaction et intérieure opération [249 v°] de Dieu,
se souciant seulement de voir ce qu’il lui plaît d’opérer en
eux, ou par eux. Et intérieurement ils obéissent à Dieu et
extérieurement aux hommes, et sont toujours prêts de quitter tous
leurs exercices quand il plaira à Dieu et aux hommes. Ils sont aussi
inconnus aux esprits immondes, pour autant qu’ils n’ont aucune
particulière coutume prise d’eux (au moyen de laquelle ils
puissent être notés ou tentés), mais toujours ont recours à Dieu,
qui est sans aucune fin ou manière.
Et
ainsi sont (comme l’or en la terre) inconnus à tous, à ceux
seulement notoires qui se tiennent nus, libres, expédiés et
résignés en leur fond. Ceux-là se connaissent fort bien l’un
l’autre, et fussent-ils éloignés, voire de plus de cent lieues.
Car jaçoit qu’ils soient divisés de corps, ils sont toutefois
totalement unis d’esprit. Ceux-là sont les colonnes de la sainte
Église et sont toujours joyeux, car ayant trouvé et foui la terre
de leurs corps, ils sont parvenus jusques à l’âme, c’est-à-dire,
jusques à la suprême partie de cette nue essence (en laquelle Dieu
tout-puissant, qui est l’aimable, douce et divine essence, s’est
lui-même uni), et ont trouvé l’or très-luisant et
très-resplendissant de cette même divine essence, et ce trésor
caché dans le champ, duquel est parlé en l’Évangile, et ce
royaume de Dieu qui est dedans nous.
Or
advient qu’ils expérimentent ces choses par les mérites de notre
[250 r°] Seigneur Jésus-Christ, qui a pour nous mérité que soyons
nommés, et soyons enfants de Dieu, et nous a lui-même montré ce
trésor. Au moyen de quoi ils sont remplis d’une telle joie, que
tout le monde même ne peut les contrister, et ne craignent aucun,
fors celui qui a la puissance d’occire l’âme, lequel ils aiment
et suivent. Ce qui est véritablement cause que nul ne les peut
contrister. Or Dieu ne veut les contrister, car l’ami ne peut
contrister l’ami. Au surplus cette joie, paix et liesse surpasse
tout entendement créé : car ils ne peuvent aucunement être
dolents en cette suprême partie, en laquelle certainement ils sont
faits conformes à l’humain esprit de Jésus-Christ (qui ne
s’éjouissait en rien moins en sa très-angoisseuse passion, qu’il
fait aujourd’hui). Et le même a aussi été en la très heureuse
Vierge Marie, laquelle a été 495 tellement libre et joyeuse,
et d’esprit élevé en Dieu, et a si bien su ne s’attribuer rien
des grâces et œuvres que Dieu opérait en elle, que comme si elle
n’eût point été mère de Dieu, et n’a oncques été pour
aucuns dons ou inactions divines que Dieu ait opéré en elle, voire
un seul moment séparée de la superessentielle union de la déité.
CHAPITRE XVII De la
croix des amis de Dieu.
Et
jaçoit que ces amiables hommes-ci jouissent d’une si grande
liberté et paix en l’esprit, toutefois en l’inférieure partie
de l’âme ils souffrent une chose par trop âpre, et très griève
[préjudicieuse] peine et croix. Car déjà ils commencent de
connaître et sentir en soi-même ce que Jésus-Christ a senti en
soi. Or cette ineffable peine et croix, leur provient de ce que le
royaume de Dieu et ce trésor (lesquels sont véritablement en tous
les hommes) sont exercés et connus de si peu de personnes. D’où
vient que même en eux-mêmes ils n’expérimentent ces choses. Et
ce, non seulement ès séculiers, mais hélas ! aux religieux, qui
pour cette cause ne font aucun profit en la vie spirituelle, mais
sont contents d’avoir gardé et tellement quellement observé et
accompli ces extérieures coutumes et coutumiers exercices, d’où
par conséquent ils tombent intérieurement en une grande paresse et
tépidité. Auxquels ne reste plus rien, sinon que Dieu tout-puissant
les vomit de sa bénite bouche, c’est-à-dire de sa grâce et
amour, et les plonges dans les très rigoureux tourments du
Purgatoire (où ils aient les démons pour bourreaux) [251 r°]. Ce
que véritablement engendre une douleur incomparable à cesdits amis
de Dieu, attendu que facilement en cette vie ils pourraient parvenir
à toutes ces choses, et outre faire un grand fruit et profit, se
convertissant intérieurement vers ce trésor. Car quiconque se
convertit vers icelui est sans doute illuminé, enrichi et instruit.
Finalement
cette croix des amis de Dieu a quatre coins, c’est-à-dire quatre
sortes de peines ou passions. Le premier et suprême côté est que,
plus qu’ils s’approchent près de Dieu, d’autant mieux
sentent-ils et connaissent la charité de Dieu envers les hommes,
c’est à savoir, comme il désire user de tous, et à grand-peine
se peut-il obtenir en fort peu de personnes. Le second et inférieur
côté est, qu’ils connaissent combien inestimables peines ils
seront contraints d’endurer pour ce, qu’ainsi ils repoussent loin
d’eux leur Seigneur Dieu. Car la plus grande peine que les hommes
sentiront en l’autre monde, est qu’ils n’ont connu dedans soi
ce trésor et lumière (qui est Dieu même) et ne s’y sont exercés
comme il appartient.
Le
troisième, et icelui dextre côté, est cette peine qu’ils
endurent à cause de leurs amis, c’est à savoir qu’ils ne se
convertissent intérieurement vers ce riche trésor, en telle manière
que Dieu puisse en eux opérer selon sa très agréable volonté et
bon plaisir. Le quatrième et senestre côté, est, qu’ils ont une
très grande compassion à l’endroit de leurs persécuteurs
[251 v°] et de ceux qui les endommagent, quand ils considèrent
combien ils se font de tort eux-mêmes. Car Dieu a commandé que nous
nous aimions l’un l’autre, et que nous nous fassions plaisir l’un
à l’autre - lequel précepte ils transgressent et font contre la
charité de leurs prochains. Par quoi en cette manière les amis de
Dieu, en l’inférieure partie de l’âme et en leur cœur, sont
étendus en cette croix, et pâtissent avec Jésus Christ leur
Seigneur.
Davantage,
outre ces choses, leur corps leur multiplie aussi leur peine, pour ce
qu’il est si enclin à plusieurs vices et infirmités, et qu’ils
sont contraints de lui en tant octroyer et souffrir au repos, manger,
boire et dormir. Et pour ce que cela les afflige d’être ainsi
contraints de servir, traiter et donner les nécessités à leurs
corps, c’est pourquoi ceci même leur est aussi méritoire et
profitable maintenant, comme était au commencement toute âpreté et
austérité, quand le corps ne voulait encore obéir et se soumettre
à l’esprit. Car maintenant que volontairement il est sujet à
l’esprit, et est volontaire à toutes bonnes œuvres et exercices,
l’esprit réciproquement lui est aussi fidèle et a soin de lui, de
peur que d’aventure il ne lui fasse empêchement par ses
infirmités.
Or
quand le corps et l’esprit (qui ont de coutume de se faire par
ensemble la guerre) sont tellement d’accord et profitables l’un à
l’autre, que l’esprit soit le maître, et l’inférieure [252
r°] partie de l’âme, savoir est la raison, la femme, et le corps,
le serviteur, et que, librement et volontiers il obéit à son maître
et maîtresse, et que comme les yeux des serviteurs sont ès mains de
leurs maîtres et ceux des servantes ès mains de leurs maîtresses,
ils soient en pareille forme, prêts et appareillés d’obéir.
Quand, dis-je, ces choses seront en telles manières disposées,
c’est à savoir qu’il y ait une si grande paix et concorde entre
eux, lors assurément y a joie en l’esprit, paix en l’âme et
délectation au corps. Et lors notre seigneur Dieu nous illumine de
telle façon de sa divine clarté, comme fait le Soleil tout l’air,
quand il est serein et libre de tout vent, tempête, pluie et nuée.
Et lors sommes faits conformes à l’humanité de Jésus-Christ en
l’esprit, en l’âme et au corps. Certainement ceux qui peuvent
être tels, sont si intimement chéris de Dieu, qu’il est plus
volontiers en eux, qu’au ciel même.
Car
tel exercice, par lequel nous nous convertissons céans à lui avec
un nu et résigné fond, lui plaît par-dessus les grands et
extérieurs exercices, comme l’on peut voir en l’Évangile, où
il reprend Marthe, et loue Marie, disant : Marthe, Marthe, tu es
soigneuse et te troubles en plusieurs affaires. Or une chose est
nécessaire : qui est cette chose ? C’est véritablement la
libre et aisée abstraction et le fond qui est sans empêchement et
résigné. Cette chose ici est à tous nécessaire, et après Dieu
n’y a rien de plus noble, car cela passe aucunement en excellence
[252 v°] la charité même. Car la charité fait convertir
l’homme à Dieu, mais le nu, libre et résigné fond, fait que Dieu
même, avec toute son amiable opulence, liberté et grâce, se
convertit vers l’homme, et en lui et par lui opère ses divines
œuvres, et le confirme tellement en son amour, et remplit
intérieurement l’esprit d’une telle abondance de ses délices,
que ja tout le monde lui est amer, fâcheux et à dédain.
Et
lors avec la bienheureuse Magdelaine, voire avec une certaine
assurance, leur est donnée cette meilleure partie qui ne leur sera
oncques ôtée. Et en cette manière la vie superessentielle, qui est
très-agréable à Dieu, est ici obtenue et possédée. Et lors joie
est à Dieu tout-puissant, de se reposer en l’esprit, paix, de se
seoir en l’âme, et délectation de faire sa demeure au corps. Et
véritablement la volonté, intention et désir de Dieu, est qu’il
puisse à cette fin user de tous les hommes. Puis donc qu’il désire
si fort cela, permettons-le je vous supplie, et accordons-le à sa
bonté, et nous convertissons totalement vers lui, le priant qu’il
daigne de nous en faire idoines, et nous orner de toutes ces siennes
et divines vernis, desquelles l’âme de Jésus-Christ était ornée,
en notre esprit, âme et corps, à sa gloire, honneur et délectation.
CHAPITRE XXX Comme
intérieurement nous devons parler à notre Seigneur, afin que nous
puissions le connaître.
Une
chose nous est totalement nécessaire, qui est l’abstraction des
choses créées, et union avec Dieu : car nous devons abstraire
notre cœur de tout ce qu’avons ou fait, ou que devons encore
faire, et de toutes incidences et événements qui pourraient
empêcher notre amoureux accès à Dieu, et oublier tous nos
chagrins, perturbations, et sollicitudes. Et par une simple
cogitation fuir en Dieu, et à la manière des cerfs et chevreuils,
d’un vite saut sauter et nous lancer par-dessus tous empêchements
qui nous surviennent, et ainsi parler à notre Seigneur : Où
êtes-vous, Seigneur mon Dieu ? vous m’avez créé pour et afin
que je vous connaisse, et vous ayant connu, que je vous aime. O.
bénit Dieu, qui êtes-vous ? Véritablement le souverain bien. Au
surplus, combien vous êtes bon, il n’y a que vous seul qui le
sache. Vous êtes qui êtes, vous êtes l’unique, sempiternelle,
incréée, immuable, divine, aimable, douce, pacifique, aimable
[280 v°] délectable, vertueuse, et joyeuse essence.
Mais
d’où procède cette essence ? Elle n’engendre et si n’est
engendrée. Que fait donc cette essence ? En elle est le Père, et
le Fils, et le Saint-Esprit. Et le Père engendre son unique Fils, et
le saint-Esprit est la complaisance des deux. Et ces trois sont une
unique, sempiternelle, incréée, immuable, divine, aimable, douce,
pacifique, délectable, vertueuse, et joyeuse essence. Mais nous
devons méditer ces choses sans formes ni images, et continuellement
sans tristesse nous convertir à Dieu, et tant de fois et si souvent
recorder ces choses, jusques à ce que nous venions à oublier toutes
autres. Et celle est l’abstraction, laquelle est nécessaire devant
toutes, si nous voulons venir à Dieu. Car cette notre cogitation
doit toujours fuir en Dieu, outre et par-delà toute multiplicité.
Autrement, chacun demeurera distrait, et sera contraint de défaillir.
Puis
nous penserons plus outre en cette manière : qu’est donc
cette essence ? Elle est l’essence de toute essence, le vin de
toute vie, et la lumière de toute lumière. Et ici se faut donner
garde que ne permettions notre pensée s’évaguer [se perdre] vers
les substances créées, et sortir hors de propos, ains nous
demeurerons continuellement en cette vive essence, jusques à ce que
nous sortions avec notre Seigneur nous conduisant. En après,
consécutivement pense en Dieu : O éternelle, abymale, infinie,
n’admettant aucun moyen, incréée, incompréhensible essence, dès
l’éternité et moi et [281 r°] toutes autres choses, avons été
incréés en vous. Et certainement lors vous pouviez faire avec moi
tout ce que vouliez, car je ne vous faisais point de résistance.
Mais maintenant vous vous êtes unis avec moi, et êtes la vie de mon
âme. Puisqu’ainsi est, ô essence de toute essence, que vous vous
êtes uni avec moi, et demeurerez toujours en moi, je jette
entièrement toute ma volonté en votre divine essence, vous priant
et suppliant que daigniez tellement me régir, et user de moi comme
vous en pouvez user quand j’étais encore incréé en votre divine
mémoire et entendement.
CHAPITRE XXXI Interne union avec Dieu
Je
vous prie, ô très-aimable Seigneur, mon Dieu, ô souverain et
incommuable bien, donnez-moi la grâce de vous adorer, selon votre
bon plaisir et très agréable volonté, en l’image de mon âme, en
laquelle vous vous êtes vous-même uni, où aussi je vous peux
toujours trouver présent, entendant et connaissant toutes mes
intentions, cogitations, volontés, et désirs, selon lesquels aussi
vous me rétribuerez. Ô Dieu très-aimable, voilà, vous êtes
dedans moi, plus voisin et proche de moi que moi-même de moi.
Toutefois vous m’avez créé libre, et m’avez mis entre le temps
et [281 v°] l’éternité. Si donc je viens à me convertir
vers le temps, c’est-à-dire, vers les choses caduques et
transitoires, c’est fait de mon salut. Mais si je me convertis vers
l’éternité, je serai sauvé.
Que
si au vrai, et comme il appartient, je dois me convertir vers
l’éternité, il faut en premier lieu, que je sache quelle est
l’origine de l’éternité. Elle est véritablement de cet éternel
divin abîme, qui ne peut oncques être changé, et est l’amiable,
douce et divine essence, laquelle par sa divine présence est dedans
moi, s’est unie avec moi, et est la vie de mon âme. Maintenant
donc, ô éternel et unique un, ô mon Dieu, ô la vie de mon âme,
je vous prie, ôtez-moi à moi-même et usez vous-même de moi :
recevez-moi, je vous prie, qui ne suis qu’un vaisseau d’iniquité.
Voilà, je m’offre et résigne tout à vous, pour faire avec moi
selon votre souverain bon plaisir, en temps et en éternité.
Élève-toi donc maintenant, ô mon âme, et passe en ton Dieu.
Considère combien grande est ta dignité, laquelle Dieu ne peut
mettre en oubli, qui aussi est tellement uni avec toi, qu’il ne
veut en aucune façon en être séparé. Il n’a craint ni
appréhendé aucun labeur pour l’amour de toi, il n’a fui et ne
s’est soutrait d’aucunes peines et travaux, mais par grand amour
s’est livré à la mort, et s’est soi-même donné à nous. Qui,
jaçoit que soyez par-dessus toutes choses, et en toutes choses
essentiellement, vous ne chassez toutefois de vous, ô Dieu
très-doux, personne qui veuille venir à vous. Nous mangeons bien
[282 r°] tous une même viande, mais les seuls bons sont repus de
suavité savoureuse.
O
Père de tous, qui êtes par-dessus tout, je crois en vous, je me
donne et résigne à votre divine bonté, à votre éternelle
essence, ès bras de votre divinité, et divine vertu. J’espère
aussi en vous, pour autant que je vous aime par-dessus toutes choses,
et me recommande à votre divine présence. Ô très-puissante vertu.
Ô très-luisante et souveraine sapience. Ô immense et infinie
bonté. O abimale humilité. Ô très-noble dignité. O. éternel
bien. Ô lumière incréée. Ô Père des lumières. O Verbe du Père.
Ô éternelle vérité. Ô splendeur de la paternelle essence. Ô
trine unité. O. essence de toute essence. Ô vie de toute vie. Ô
lumière de toute lumière. Ô Père. Ô Fils. O Saint-Esprit. Ô
trine unité, trois personnes et un inséparable Dieu. O simple
divinité, qui par l’opération de votre Trinité avez créé le
ciel et la terre et toutes les choses qui sont en iceux. O vie de ma
vie, ma joie et ma consolation, je ne suis suffisant de vous louer,
mais que votre toute-puissance vous loue, votre incompréhensible
sapience, et incréée bonté, votre éternelle vertu et divinité,
votre excellente grâce et miséricorde, votre puissante et
souveraine force, votre bénignité et charité, pour l’amour de
laquelle vous m’avez créé. Ô vie de mon âme.
Ô
sainte douceur, mon Seigneur et mon Dieu. O trine unité, qui
souverainement vous éjouissez en vous-même en une très-grande et
très-haute contemplation, [282 v°] trois en un, avec une
incompréhensible et souveraine joie, vivant en l’éternelle,
bienheureuse et inaccessible lumière. Pour laquelle joie, vous
m’avez aussi fait, - mais par le péché j’en ai été mis
dehors, et par les mérites de votre humanité et passion, vous me
l’avez restituée. Et partant je prie votre bonté, doux Jésus,
Seigneur mon Dieu, mon Créateur et Rédempteur, par les mérites de
votre sacrée sainte humanité, que vous permettiez votre divinité
luire en moi, et chassez de moi tout ce qui déplaît en moi. O
Splendeur de l’éternelle lumière, dès l’éternité j’ai été
en vous incréé, en votre divine mémoire, en votre entendement et
volonté, et jà m’aviez fait tel que je suis, en tel temps, de
tels parents, sous telle planète, et m’avez préordonné à tel
état qui vous a plu. Partant, je veux vouloir votre unique
ordination et disposition, soit qu’elle me soit agréable ou
contraire - car vous m’avez conféré une si grande liberté
d’arbitre, que je puis faire ce que je veux.
Je
veux donc et désire perpétuellement vous servir et à vous être
sujet. Or, je confesse que par votre divine présence vous êtes
partout et semblablement en moi. Mais était-il donc convenable, ô
facteur de toute créature, que vous vous unissiez à votre facture ?
Avions-nous mérité cela ? O Vie de mon âme, si j’étais
maintenant tout ce que vous êtes, volontiers je voudrais être fait
créature, afin que vous, Seigneur mon Dieu et créateur, puissiez
être fait cela même, que vous [283 r°] êtes à présent, afin que
moi et toutes les créatures puissions perpétuellement vous faire
service. Je ne puis faire autre chose outre cela, pour autant que
sans votre aide je ne suis rien. Et partant je me plonge dans votre
divin abîme, dans laquelle vous avez absorbé plusieurs aimants
esprits, vous priant que par votre très amère passion, vous me
purgiez et receviez la ruine de mes péchés et par votre abîsmale
miséricorde, me fondiez, liquéfiez et transformiez en vous, afin
que puissiez avoir paix et joie en moi.
CHAPITRE XXXII Exercice
d’union de notre cœur avec Dieu.
Ensuit
maintenant une certaine union avec Dieu, et simple exercice de cœur,
par lequel nous sommes introduits en l’occulte fond de l’esprit
et totalement transformés en Dieu, avec l’esprit, l’âme et le
corps. Car l’esprit est transformé en une vie superessentielle, en
la connaissance de la divine vérité, en l’amour de la divine
bonté, en un certain interne silence, auquel aussi sont ouïes
paroles secrètes, et l’âme en une disposition de toutes ses
forces en leurs lieux, et perfections de toutes vertus. Finalement,
le corps en chasteté et en l’opération de tout bien. Et cestui
est le fondement et origine de tous les exercices spirituels, par
lequel aussi ils sont conservés et dans lequel sont cachés [283 v°]
tous les spirituels et mystiques sens. Il est aussi l’art de toute
perfection, de laquelle est traité par tout ce livre, de peur que
(ce qu’à Dieu ne plaise) ne fourvoyons hors la voie de vérité.
Outre, si d’aventure quelqu’un ne peut continuellement l’exercer,
qu’il mette peine à tout le moins de le pratiquer trois fois le
jour, le matin, à midi, et au soir, afin que Dieu tout-puissant soit
la première pensée le matin, et la dernière le soir. Qu’il
convertisse semblablement à midi son cœur à Dieu et par ainsi
pourra adhérer à son Dieu, et être fait un esprit avec lui, et un
corps avec Jésus-Christ.
Finalement,
pour plus manifeste intelligence de cet exercice, comme nous devons
par icelui nous transférer en Dieu, faut noter les choses qui
ensuivent. Premièrement, quand avec une interne aspiration l’on
dit : je crois en Dieu, - lors notre esprit doit s’incliner
hors du temps en l’éternité, c’est-à-dire, hors de notre créée
nature, et hors de soi-même, en cet incréé bien, c’est à savoir
Dieu très bon et souverain, et au nu fond de l’âme, en
l’indépeinte nudité, doit adorer cette simple vérité.
Secondement, en cet exercice nous adorons la très heureuse Trinité,
à l’image de laquelle nous sommes faits, de laquelle nous sommes
mus et conduits, afin que soyons faits un esprit avec Dieu.
Tiercement, par les mérites de sa très sainte humanité, par
laquelle sommes rachetés, nous prions que par iceux mêmes puissions
être derechef unis à Dieu : - par le joyeux esprit duquel
notre esprit est remis [284 r°] en liberté, et est réduit en son
origine divine ; par la sacrée sainte âme duquel notre âme avec
toutes ses forces est réformée ; par le très-net et très
patient corps duquel pareillement notre corps, avec tous ses membres,
est derechef purgé, afin que puissions être un corps avec lui.
Quartement,
nous demandons que le vénérable Sacrement spirituellement nous soit
donné, et ce par sa très-digne préparation qu’il a exhibée en
sa dernière Cène, quand il s’est lui-même très dignement donné
à soi-même, c’est à savoir, Dieu se recevant soi-même Dieu. Or
nous le prions que par la vertu de sa divinité, habitant en nous, il
daigne se recevoir soi-même à soi-même en nous et par nous, selon
son humanité, en ce même vénérable Sacrement. Cinquièmement,
nous prions Dieu que par ses très-saints mérites il veuille en nous
et par nous opérer, comme il a fait par sa très sainte humanité,
et nous fasse conformes à toute la louange et exercice de vertu,
selon qu’il est pratiqué en la sainte Église, en quelque temps
que ce soit, et qu’il veuille parfaire, en nous et par nous, les
mêmes choses à sa gloire. Amen Jésus.
CHAPITRE XXXIX Comme
nous devons adorer Dieu en esprit, et intérieurement exercer la
Passion de notre Seigneur.
Nous
devons exercer la Passion de notre Seigneur avec gratitude et amour,
par manière d’oraison en l’esprit, et au nu fond de l’âme
sans images, en telle manière que demeurions en la divinité et en
la connaissance de la plus que très Sainte Trinité. Car l’unité
de la Trinité, par sa puissance, Sapience et amour, a opéré la
très sainte humanité de Jésus-Christ, par la Passion duquel nous
sommes rachetés de notre Seigneur, par les mérites aussi duquel il
ne nous déniera rien de toutes les choses que nous lui demanderons,
pourvu qu’elles soient salutaires. Et pour ce, durant la messe, ou
en autre temps qu’il nous plaira, nous devons nous introvertir en
notre esprit, auquel la bienheureuse Trinité est toujours présente,
le Père en la mémoire, le Fils en l’entendement, et le
Saint-Esprit en la volonté. Ce que croyant, nous sommes transférés
en la contemplation superessentielle. le Saint-Esprit en la volonté
avec amour, faisant l’âme une même chose avec Dieu. Et ici faut
que la mémoire et entendement cèdent et donnent lieu, pour autant
qu’ils ne peuvent penser ou entendre les choses que l’on sent et
expérimente là.
Car
nous ne pourrons, en lieu qui soit, trouver Dieu si nuement, comme en
cette nue essence de l’âme, en laquelle ce saint Prophète Esaïe
l’avait trouvé, quand il disait : Seigneur, vous nous avez
fait toutes nos œuvres [298 r°]. Et Jérémie, quand il disait :
Vous êtes en nous Seigneur, et votre nom est invoqué sur nous.
Moïse aussi quand il parlait avec lui face à face, c’est-à-dire
esprit à esprit, et lorsqu’il reçut les tables du Décalogue.
David pareillement, quand il chantait : N’eût été que Dieu
notre Seigneur était en nous, ils nous eussent par aventure
engloutis vifs. Finalement tous les saints Prophètes l’ont ici
trouvé et ont connu qu’il était en eux-mêmes. Et pourtant ils
lui ont attribué toutes leurs paroles et prophéties, disant
toujours toutes et quantes fois qu’ils prononçaient quelque chose
de bon : Le Seigneur dit ces choses, en cela s’abnégeant
eux-mêmes, et donnant l’honneur à Dieu - ce que tous les hommes
doivent faire, s’ils veulent plaire à notre Seigneur.
Au
reste, tous les amis de Dieu l’ont ici trouvé, c’est à savoir
tous ceux qui ont pu parvenir à l’union de Dieu, et entrer en la
patrie céleste sans Purgatoire. Par quoi revenant à ce que j’avais
commencé de dire, toutes et quantes fois que nous voulons rendre
grâces à notre Seigneur pour sa très amère Passion, nous devons
nous convertir en notre esprit, et croire qu’il est là présent,
lequel, si lors nous voulons être vrais adorateurs, nous adorerons
en esprit, - et avec esprit, c’est-à-dire, avec la mémoire,
entendement, volonté et amour. Et lors en telle oraison, quelquefois
la glorieuse Trinité même se manifeste ès forces de l’âme, par
lesquelles l’âme est très-semblable à Dieu : le Père en la
[298 v°] mémoire avec une simple cogitation : le fils en
l’entendement avec une claire connaissance, et le Saint-Esprit en
la volonté avec amour, faisant l’âme une même chose avec Dieu.
Et ici il faut que la mémoire et entendement cèdent et donnent
lieu, pour autant qu’ils ne peuvent penser ou entendre les choses
que l’on sent et expérimente là.
Mais
le pur amour avec un très grand désir, mérite et a seul privilège
d’entrer. Et lors l’âme est faite libre de tout péché et est
unie à Dieu en un certain occulte silence. Elle est aussi dépouillée
de toute perverse intention et impure affection, et est derechef
vêtue de charité. En manière que jà en toutes choses, elle désire
et cherche purement l’honneur de Dieu, et le salut et profit de ses
prochains. De laquelle robe de charité saint Augustin était vêtu
quand il disait : J’aime, j’aime et ne cesserai oncques
d’aimer jusqu’à ce que je sois moi-même fait amour. Car il
savait bien que Dieu était charité, et pourtant il voulait aussi
être charité ou amour. Saint Bernard aussi était vêtu de ce
vêtement de charité, quand il disait : Dès l’heure que je
commençais premièrement de connaître et voir Dieu, il ne me
suffisait d’avoir les vertus, et ne cessais jusqu’à ce que je
fusse moi-même fait vertu. Certainement il connaissait que Dieu
était vertu, c’est pourquoi il voulait aussi être vertu.
Finalement de cette robe était vêtu saint Paul, quand il disait :
Qui me séparera de la charité de Christ, qui est en moi ? Car il
savait bien pareillement [299 r°] que Dieu tout-puissant, qui est la
vraie charité même, était dedans soi, et que son âme vivait de
cette charité et amour. Et pourtant il disait être impossible que
quelqu’un le séparât de la charité de Dieu, comme étant pris et
lié des liens de cette même charité. Nous devons donc ainsi adorer
Dieu en nous-mêmes, si nous désirons être aimés et chéris du
Père céleste.
CHAPITRE LVII Oraison
sur cette triple vie.
O
Fontaine et origine de tout bien, Seigneur mon Dieu, qui êtes le
livre de vie, pourquoi discourè-je çà et là et vous cherche en
multiplicité, qu’oncques n’êtes trouvé fors qu’en l’unité ?
Je vous prie donc, céleste maître, docteur supernel, de m’enseigner
et m’apprendre la manière d’étudier en ce livre, afin que
j’évite toute la multiplicité des Écritures. Ouvrez-moi l’esprit
et science de ce livre, livre de vie, afin que je puisse être
parfait en la vie profitante et active. Donnez-moi qu’essentiellement
je sois introverti, et que j’habite en l’occulte fond de mon âme,
là où vous, Dieu de ma vie, vraiment [330 r°] habitez, et d’où
ne vous retirez onc, afin que là je puisse toujours ouïr de mes
oreilles intérieures vos très douces paroles, où continuellement
toute la journée en cet intérieur temple de mon âme vous faites
leçon. Et expliquez et ouvrez les divers, mystiques et occultes sens
des Écritures, où l’esprit tressaillit de joie en vous,
superessentiel bien. L’âme est avertie et admonestée de profiter
ès vertus, et le corps est dirigé aux actes et œuvres de justice.
D’oncques
la vie profitante et active prend son origine de la vie
superessentielle, car elles ne peuvent être parfaites, sinon de ce
très parfait bien, Dieu tout-puissant, sans lequel nous n’avons
rien, et ne pouvons rien. Et cette-ci est la cause pourquoi Dieu
s’est uni avec nous, pour ce qu’il veut volontiers nous aider et
faire avec nous toutes nos œuvres, et porter ensemblement avec nous
toutes nos charges et fardeaux, si nous l’en requérons. Ce que
faisant, l’homme ne sent point de labeur, ains semble être quasi
comme libre de toute charge et peine, étant en toute passion et
adversité patient, et en tous dons et grâces nu et libre, en toutes
les choses qui lui surviennent recourant toujours à Dieu. Il permet
et laisse Dieu répondre pour soi : en tous dons et grâces
humblement s’abaissant et soumettant, se reconnaît et répute
indigne d’opérer avec iceux. Et ainsi avec tous ces dons et grâces
s’écoulant en Dieu et s’offrant à lui, il le prie qu’il
veuille opérer avec lui. Et lors [330 v°] tous dons et grâces
sont fructueusement mis en œuvre, et toutes les œuvres de l’homme
sont faites divines.
Un
certain docteur dit : Si l’homme se convertissant soi-même,
en soi-même prenait garde à l’inaction divine, il trouverait
d’admirables œuvres de Dieu en soi, voire qui surpassent même
tous sens et entendement naturels. Que si par l’espace d’un an
entier il ne faisait autre chose que seulement prendre garde et être
attentif aux œuvres divines que Dieu opère en lui, jamais n’aurait
mieux employé année, ni aurait oncques fait œuvre si bonne que
cette-ci ne la surpassât en bonté, et ne fût beaucoup meilleure.
Que si voire à la fin de l’année, quelque chose de cet œuvre
interne et occulte, qui se fait au fond de l’âme, lui était
révélé, voire non révélée, il aurait néanmoins mieux employé
cette année-là, que tous ceux-là qui avec soi-même auraient
cependant fait certaines grandes œuvres pour autant qu’avec Dieu
rien ne peut être négligé.
Car
sans doute Dieu tout-puissant est plus noble que toutes les
créatures. Et cet homme ici délaissant toutes les œuvres
extérieures a assez à quoi s’occuper intérieurement. Et c’est
ici que se trouve la vraie part. Ce que toutefois fort peu veulent
croire, c’est à savoir qu’une œuvre si divine se fasse en ce
fond-là. Et c’est pourquoi une si grande erreur occupe et
enveloppe les séculiers, et religieux aussi, pour autant qu’ils
sont déchus et se sont éloignés [331 r°] et égarés de ce fond
spirituel, dans lequel Dieu habite. Car ne voulant croire que Dieu
soit dedans eux, certainement ils ont délaissé la vive veine
inconnue à tous pécheurs.
Finalement
il y en a plusieurs qui, persistant en leur nature et propre sens,
opèrent selon leur raison propre, et veulent premièrement se
perfectionner en la vie active et puis après ès autres deux. Mais
hélas, ils défaillent en cela, pour autant que demeurant en
l’inférieur et sensuel homme, jamais ne deviennent spirituels et
divins. La raison est qu’ils ne s’introvertissent en cet
essentiel fond spirituel, là où ils devaient se réjouir totalement
à Dieu, afin qu’il opérât avec eux. Au moyen de quoi toutes
leurs œuvres seraient rendues spirituelles et divines, en quoi la
vie active est parfaite.
Car
quand l’homme, avec tout son entendement et ses forces, s’applique
intérieurement et extérieurement à son Dieu, ainsi que fait le
disciple à son maître, et qu’il laisse totalement tout son sens,
son entendement et ses forces en Dieu, alors Dieu tirant et prenant
cet homme à soi, opère toutes ses œuvres, porte toutes ses charges
et le garde en tout lieu de tous périls. C’est pourquoi quelqu’un
dit : O homme, ou te gardes toi-même, et pratiques avec grand
labeur les vertus, et toutefois tu n’adviendra jamais à un bon
état. Ou, te résignant toi-même, accomplis toutes les vertus, et
sans labeur, et tu parviendras à un très haut état et degré.
CHAPITRE LXV Du fruit de
cet exercice.
Certainement
quelqu’un pourrait avec telles foi, intention et désir quelquefois
recevoir ce très digne Sacrement, qu’il recevrait en soi le fruit
d’icelui, qui est l’amour divin, avec telle union de charité,
que ci-après il ne pourrait oncques commettre péché mortel. Et
jaçoit qu’il encourût parfois les véniels, il ne pourrait
toutefois lui adhérer qu’incontinent ils ne fussent consumés de
l’amour divin, par lequel l’âme est en ses intérieurs illustrée
et illuminée en la totale abnégation de soi-même, par laquelle
elle s’appuie toujours plus à Dieu tout-puissant qu’à soi - en
l’abnégation de soi-même, en croyant Dieu être dedans elle, et
qu’il peut tout, et que d’elle-même elle n’est et ne peut
rien. En espérant aussi que volontiers il la veut aider, jetant son
amour en lui, et postposant l’honneur et volonté d’icelui à
toutes choses. Et lors Dieu très-bénin selon sa piété opère en
l’âme, qui lors ici (afin que je dis ainsi) est faite sans mode,
ou manière, sans fin, sans œuvre, sans désir, sans volonté [340
r°] sans amour et sans connaissance.
Et
premièrement, elle est certainement faite sans mode, non qu’elle
perde l’être créé, mais elle est transformée en Dieu et est à
lui unie comme le fer au feu. Car comme le fer tandis qu’il dure au
feu est feu, ainsi aussi l’âme avec Dieu par grâce est Dieu,
jusques à ce qu’elle vienne à se détourner et sortir hors de
cette union. Secondement, elle est faite sans œuvre, pourtant que jà
elle n’opère rien, ainçois Dieu opère en elle, et elle le laisse
opérer, sachant fort bien qu’elle ne peut rien faire sans lui. A
raison de quoi elle ne s’attribue aucunes bonnes œuvres, ains
confesse toujours avec Esaïe, disant : Seigneur, vous nous avez
fait toutes nos œuvres, desquelles louange, honneur et gloire soit à
votre infinie bonté.
Tiercement,
elle est faite sans désir, pourtant qu’elle a jà [déjà] obtenu
tout ce qu’elle désirait. Quatrièmement, elle est faite sans
volonté, pour ce qu’elle ne veut jà rien, sinon ce que Dieu veut,
lequel elle s’éjouit ore [maintenant] avoir obtenu. Cinquièmement,
elle est faite sans amour : car elle est jà faite, comme
l’amour même qui est Dieu, tant elle est faite divine, et un
esprit avec Dieu. Sixièmement, elle est aussi faite sans
connaissance : car tout ce qu’elle a ici connu, est jà hors
de sa connaissance, pourtant qu’elle sent et reconnaît en
elle-même ce très ample et incréé bien, qui est Dieu même,
lequel créature quelconque ne peut comprendre.
L’âme
donc qui désire de connaître le souverain [340 v°] bien, de
l’aimer et en jouir : qu’elle s’abnège [se renie]
soi-même, comme a été dit ci-dessus, et croie Dieu par sa divinité
être dedans elle, et que lui seul se connaît parfaitement soi-même.
À raison de quoi il peut s’aimer seul et jouir de soi
parfaitement, et ainsi l’âme sera transformée en Dieu, et Dieu en
elle (afin que je ne dise ainsi) sera fait rien. Pourtant qu’elle
connaîtra icelui être si grand, qu’il n’y a totalement rien ès
créatures à quoi il [ne] puisse aucunement être comparé, et elle
sera dépouillée de toutes forces, comme étant déjà faite la
force et vertu même, et très encline aux vertus. Maintenant donc, ô
noble âme, rends toujours grâces au Seigneur ton Dieu, de ce que tu
as mérité de recevoir au logis de ton cœur, un si grand Seigneur,
que le ciel et la terre ne peuvent contenir et comprendre. Ainsi
soit-il.
LIVRE QUATRIÈME DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE.
CHAPITRE XI Comment
quelqu’un réconcilié à Dieu par la voie purgative, et cuit et
mortifié par la voie illuminative, peut sûrement monter par la voie
unitive.
La
voie unitive est celle par laquelle l’homme bien purgé et illuminé
est uni à son créateur d’un amour très-pur, à raison de sa
seule bonté, sans aucun respect ou égard de sa propre commodité et
profit, comme dit le psalmiste : Quelle chose ai-je au ciel,
et qu’ai-je désiré hormis vous sur la terre ? À cette voie
est requise une intime et profonde récollection, ou introversion de
toi des choses extérieures aux intérieures, des choses basses aux
choses hautes, des temporelles aux éternelles. Et que tu élèves
ton esprit à Dieu mettant hors toutes [383 r°] les vanités des
terriennes créatures, et que tu les chasses de toi comme mouches
toutes et quantes fois qu’elles reviendront, ayant le cœur
totalement diverti des choses créées, et converti à Dieu. Et que
tu sois bien-fondé en toutes vertus, et pareillement mort aux
concupiscences de la chair des yeux, et à l’orgueil et ambition de
vie, gardant un intime silence avec Dieu, et méprisant toutes choses
extérieures, comme si elles t’étaient venues en songe ou en
dormant.
Et
que ta dilection et intention soit très pure et non mêlée, ne
cherchant rien que Dieu, le réputant à toi très suffisant. Et que
tu le surexaltes en ton cœur par-dessus toutes choses visibles et
imaginables et désirables. Et que tu gardes une amoureuse union avec
Dieu, en embrassant tous ses jugements, tous ses faits, toutes ses
doctrines avec souveraine révérence. Il est aussi requis, que tu
réduises souvent en mémoire ses perfections, et que tu congratules
intimement à icelles, et bien que les perfections de Dieu soient
innumérables, toutefois communément trois se présentent, esquelles
tu dois exciter ton affection en disant :
O
Mon très aimable Seigneur, je vous congratule, pour autant que vous
êtes très-puissant, non pour ce que de là il m’en vient bien,
mais parce que vous êtes si heureux. Car vous ne craignez personne,
vous n’avez besoin d’aucuns, personne ne peut vous vaincre ou
surmonter, personne ne vous peut résister, nul diable, nul
adversaire. Et de ce en premier lieu je m’éjouis, [383 v°] O
Seigneur, je vous congratule, pour autant que vous êtes très sage.
Car en vous-même très clairement et purement vous voyez toutes
choses, bonnes ou mauvaises, passées, présentes et futures,
actuelles et passibles, temporelles et éternelles, les muables
immuablement, et les contingentes infailliblement. Et cela est tout
de votre perfection, personne ne vous peut tromper, rien ne vous est
caché.
O.
Seigneur, je vous congratule, à raison que vous êtes souverainement
bon, c’est-à-dire de souveraine perfection, d’autant que vous
êtes immuablement bon, et tellement bon, que l’on ne peut rien
penser de meilleur ni plus digne, ni plus noble que vous. Et tout ce
qui se trouve de bonté aux créatures, elles le participent de votre
bonté. Puis après, dis l’oraison suivante, d’une affection
doucement enflammée et embrasée : Ô, mon très-cher Seigneur,
vous êtes mon amour, mon honneur, et ainsi finalement tu impétreras
ce que tu désires, si, méprisant toute attédiation, tu viens à
persévérer constamment.
Méditations
des perfections de Dieu par les sept féries de la semaine.
Mais
pour autant qu’il est utile que celui qui commence ait quelques
points ou paroles, par lesquelles il puisse exciter son affection et
amour, parlant affablement et familièrement à Dieu, en l’oraison,
nous [ne] distinguerons ici par féries aucunes méditations de
perfections et louanges divines, esquelles tu [384 r°] puisses
apprendre à goûter combien notre Seigneur est doux.
La
seconde férie, ou le Lundi, ayant fait le signe de la croix et
invoqué l’aide divine, et ayant recueilli ton esprit, prends la
personne d’un fils, ou d’une épouse, et dis : Je vous
congratule, mon père et très cher Seigneur, à raison que vous êtes
l’auteur de l’être, c’est-à-dire, alpha et oméga, le
commencement et la fin de toute essence, duquel quelqu’un parle
ainsi.
De
son arbitre et volonté dépendent toutes choses mortelles, qui seul
a donné être à toutes choses.
Qui
fait et refait, qui créé et qui gouverne les choses créées :
la puissance duquel est la volonté même, et n’est sa volonté
moindre que son pouvoir.
Je
vous congratule donc en la perfection de votre être, d’autant que
votre être est le très parfait être : car on ne peut penser
que vous ne soyiez point, à raison que si vous n’étiez point,
rien ne serait. Puis après pour ce que vous n’avez être d’aucun
autre, et tout ce qui est tient son être de vous.
Je
vous congratule mon très cher père et Seigneur, à raison que vous
êtes la souveraine bonté. Car il n’y a chose qui soit si diffuse
et communicative de sa bonté, comme vous. Et le bien tant plus qu’il
est commun, d’autant est-il meilleur. Et d’autant qu’il n’y a
chose qui soit si tôt apaisée, si désirable, délectable et
aimable comme vous.
[384 v°]
Je vous congratule, à raison que vous êtes la cause très
universelle que les Philosophes ont connu de la raison naturelle.
Voyant qu’il n’y avait point de progrès jusques au nombre
infini, ès causes qui sont essentiellement soumises et ordonnées
les unes aux autres, mais qu’il fallait nécessairement qu’elles
se terminassent toutes en la cause première et principale qui est
vous-même, qu’Aristote appelle unique et seul principe.
La
troisième férie, ayant fait le signe de la croix, et invoquant
l’aide divine, dis : Je vous congratule mon très cher père
et Seigneur, à raison que vous êtes la beauté de l’univers, qui
avez donné et départi à toutes choses leur beauté. La beauté
duquel le ciel et la terre admirent, lequel les Anges désirent voir
et contempler. De vous tiennent l’excellence de leur beauté, les
étoiles, les roses, les lis. De vous ont et tiennent leur doux
chant, tous les genres d’oiseaux, orgues et instruments de musique.
De vous ont leur saveur et goût le miel, le vin et tous genres de
drogues et épiceries. De vous le ciel a été embelli d’étoiles,
l’air d’oiseaux, la terre d’animaux, l’eau de poissons.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes l’éternel sustentateur
et conservateur de toutes les créatures. Car il n’y en a pas une
qui ne fût incontinent réduite à rien si vous venez à en retirer
tant soit peu votre conservation.
Je
vous congratule à raison que vous êtes [385 r°] la fontaine de
sapience, de laquelle procèdent et ruissellent tous les trésors de
sapience et science, touchant vaillamment d’un bout à l’autre,
et disposant doucement toutes choses. Qui contenez les trônes des
cieux, et qui voyez et contemplez les abîmes. Qui de trois doigts,
c’est à savoir de votre puissance, sapience et bonté, pesez la
grandeur, grosseur et pesanteur de la terre. Qui balancez et examinez
au poids les montagnes, et qui avez donné lois à la mer, afin
qu’elle n’outrepasse ses termes et limites.
La
quatrième férie, ayant fait le signe de la croix, dis : Je
vous congratule, ô mon très cher Seigneur, à raison que vous êtes
la gloire du monde. Car tous les esprits Angéliques vous adorent et
louent. À bon droit aussi toutes créatures vous louangent. Vous
êtes notre espérance, notre salut, notre honneur, notre gloire,
notre dernière fin et attente. Je vous congratule, à raison que
vous êtes très-abondant : car à vous appartient la terre et
tout ce qui est contenu en icelle, à vous appartient la rondeur
d’icelle, et de l’univers, et tous ceux qui habitent en icelui.
Gloire et richesses sont en votre maison. Si l’homme riche est
honoré, et respecté à cause de son or, combien devez-vous être
honoré, qui avez fait l’or ; les perles, les pierres précieuses
et toutes les choses qui sont au ciel et en la terre.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes incompréhensible. Vous
êtes aussi grand Seigneur [385e] et grandement louable, et votre
grandeur est sans fin. Car vous êtes d’une excellence si grande,
que personne ne peut bien à plein la comprendre, soit homme, soit
Ange, soit autre créature quelconque. Pour autant que toute créature
est finie et bornée, mais quant à vous, vous êtes infini. Or
est-il qu’il n’y a aucune proportion ni conférence de la chose
finie à la chose infinie.
La
cinquième férie, ayant fait le signe de la croix, dis : Je
vous congratule ô mon père, et très-cher Seigneur, à raison que
vous êtes toute charité, et qui demeure en vous demeure en charité
et vous en lui. Et comme la nature du feu est de brûler, d’enflamber
et chauffer, ainsi c’est le propre de votre charité, de très
largement vous épandre, enflammer et embraser en l’amour,
racheter, garder, délivrer, sauver, toujours faire miséricorde,
avoir pitié et pardonner.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes le lieu incirconscriptible,
c’est-à-dire, que ne pouvez être limité ni compris en aucun
lieu, et toutefois vous êtes partout. Si je viens à monter au ciel,
vous êtes là : car vous régnez en tous lieux, vous commandez
partout, en toutes parts votre Majesté remplit tout. Vous êtes
aussi présent en enfer, exerçant l’œuvre et acte de votre
justice : vous ne pouvez aussi être mesuré du temps, pour
autant que vous avez créé le temps, et avez été devant tout
temps.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes le loyer et récompense des
saints, le jubilé et [386 r°] indicible joie des Anges, l’attente
et expectation des Patriarches, le fondement des Prophètes, le
coulas et appui des Apôtres, la couronne et guerdon [récompense]
des Martyrs, la splendeur et clarté des Confesseurs, la gloire des
Vierges et le salut de tous les élus.
La
sixième férie [fête sans travailler], ayant fait le signe de la
croix, dis : Je vous congratule, ô mon Père et très-cher
Seigneur, à raison que vous êtes la règle, le patron et exemplaire
de toutes choses. Car d’autant que les choses créées approchent
plus près de vous, d’autant elles sont plus nobles, car celles-là
tiennent l’extrême et dernier lieu, qui ont seulement l’être
avec vous. Ceux-là vous sont plus proches, qui ont être et vivre,
en après ensuivent celles qui ont être, vivre et discerner.
Finalement, celles-là qui ont l’être pur et vertueux, vous sont
très proches et les plus nobles d’entre les créatures. Car par
votre très reluisante et resplendissante bonté, en vous est tout
modèle, forme et patron de toute exemplarité, vertu et
communicabilité.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes l’ordre ou celui qui
ordonne toutes créatures - lesquelles vous situez et logez chacune
en son lieu selon son état et mérite, haut ou bas, comme le prudent
peintre distingue ses couleurs, afin d’embellir et parer son
ouvrage. Je vous congratule, à raison que vous êtes très-parfait
sans aucune défaillance ; qui n’avez indigence d’aucune chose,
qui êtes très suffisant à vous-même. Et ne peut-on penser rien de
meilleur, de plus digne, de plus noble, de plus parfait. Et tout ce
qu’il y a de perfection ès créatures, est en vous d’une très
excellente et infinie manière.
Le
samedi, ayant fait le signe de la croix, etc., dis : Je vous
congratule ô mon Père et très-cher Seigneur, à raison de ce que
vous êtes très-tranquille et très-paisible. Duquel quelqu’un dit
ainsi : O vous qui gouvernez le monde d’une perpétuelle
manière et raison, Créateur du ciel et de la terre, qui dès le
commencement donnez cours au temps, et, demeurant stable et immobile
en vous-même, donnez mouvement à toutes choses. Principe, porteur,
conducteur, chef et capitaine, sentier, limite et borne : vous
êtes le tranquille repos aux pieux : vous voir et contempler,
c’est mettre fin à ses travaux.
Vous
êtes aussi immobile et incommuable, d’autant que vous êtes
partout. Or la chose est dite se mouvoir, à cause qu’elle tend à
son lieu, auquel elle n’a auparavant été. Mais elle est appelée
immobile, qui est partout, et qui n’a point de lieu auquel elle
tende. Je vous congratule, à raison que vous êtes récréateur et
confort de tous les fidèles, qui avez dit : Venez à moi, vous
tous qui travaillez et êtes chargés, je vous récréerai,
déchargerai et soulagerai. Car l’âme qui a pris racine en vous se
repose parfaitement comme en son centre. Mais celle qui est hors de
vous est divisée, et déchirée [387 r°] de plusieurs perturbations
et amertumes.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes à vous et à tous
très-suffisant. Celui qui vous a, a tout ce qu’il peut désirer.
Celui qui ne vous a est mendiant et pauvre. Car tout ce qu’il a
sans vous, ne lui donne soulagement ni récréation, ni réjouissance,
ni repos, ni contentement qui soit perdurable, ni à toujours. Mais
celui qui vous a, à la fin il est rassasié, assouvi et content, et
ne sait quelle chose il doive chercher davantage, car vous êtes
par-dessus tout ce qui se peut voir, ouïr, fleurer, goûter, manier
et sentir. Outre plus, vous êtes haut par-dessus ce qui se peut
figurer, nombrer, et enclore. D’avantage, vous êtes Très-Haut
par-dessus tout ce qui se peut démontrer, définir, penser,
rechercher, imaginer, estimer, entendre et comprendre. Car vous êtes
totalement aimable, infiniment louable et souverainement désirable.
Le
dimanche, ayant fait le signe de la croix, dis : Je vous
congratule, ô mon Père très-cher, à raison que vous êtes mon
trésor : car là où est mon trésor, là aussi est mon cœur.
Car quoique l’on me sache ôter, pourvu que vous me demeuriez, il
me suffit, car vous êtes mon désir. A la mienne volonté aussi que
vous agréassiez à tout le monde et que tout le monde vous fût
sujet. À la mienne volonté que je pusse impétrer cela par mon
propre sang.
Je
vous congratule, à raison que vous êtes la vie, de laquelle toutes
choses vivantes ont pris vie, en qui nous vivons, nous mouvons
[387 v°] et sommes, comme il est écrit : De lui et en lui
et par lui sont toutes choses. À lui soit honneur et gloire ès
siècles des siècles. Je vous congratule, à raison que vous êtes
Christ, qui est interprété oint, et êtes l’onction, laquelle,
apposée à quelque chose que ce soit du monde, la fait et rend
savoureuse. Car ès élus vous êtes la saveur de grâce et ès
réprouvés, la saveur de justice, et vengeur d’iniquité
tout-puissant, sublime, glorieux et louable ès siècles.
Quand
d’oncques tu auras traité et ruminé en ton cœur tout à loisir
les prédites méditations en congratulant à la souveraine bonté et
perfection de ton bien-aimé, tu clor[e]ras ton oraison de soupirs,
et embrasées affections, l’esprit étant élevé en Dieu, en
criant souvent en ton cœur à ton Seigneur et bien-aimé en cette ou
semblable manière.
CHAPITRE XIII Oraison
qu’il faut faire et prononcer plus de cœur que de bouche, pour
l’amoureuse union avec Dieu.
Ô,
mon très-cher Seigneur, vous êtes mon amour, mon honneur, mon
espérance, mon refuge, ma vie, ma gloire et ma fin. Je ne cherche
autre chose, je ne veux autre chose, que l’on ne me parle d’autre
chose, que l’on ne me propose autre chose que de vous, mon Dieu.
Pour autant que vous m’êtes très suffisant. Vous êtes mon père
[388 r°] mon frère, mon nourricier, mon gouverneur, ma garde, mon
époux. Vous êtes tout aimable, tout désirable, tout fidèle. Qui
est celui si libéral qui voulut se donner soi-même ? Qui est
celui si charitable qui voulut mourir pour un si vil pécheur ? Qui
est celui si humble qui humilia si fort sa majesté ? O Seigneur
qui ne méprisez personne, n’avez horreur de personne, qui ne
délaissez personne de tous ceux qui vous cherchent, ains qui les
prévenez, et qui allez au-devant d’eux - car vos délices sont
d’être avec les enfants des hommes : qu’avez-vous trouvé
en nous sinon que des ordures de péché - et vous voulez être avec
nous jusques à la consommation des siècles ?
Ne
vous eut-il pas suffi de mourir pour nous, et donner tant de
sacrements, et vos anges pour gardes ? Jaçoit que nous soyons
toujours ingrats, toutefois vous voulez être avec nous, ô
très-aimable Père, pour ce que vous êtes si bon, que vous ne
pouvez vous nier.
Faisons
donc une commutation et échange par ensemble : vous prenez
garde à moi et je prendrai garde à vous. Et faites avec moi, comme
savez et voulez : car je veux être vôtre et non à autre.
Donnez-moi la grâce, Seigneur, que j’entende à vous seul, que je
vous aime seul, et brûle continuellement de votre amour. Que je ne
souhaite autre chose que vous, que je m’offre totalement à vous,
et m’étant offert, que je ne vienne onc à me redemander, ou
reprendre à moi. O Feu qui me brûle, ô charité qui m’enflamme !
ô lumière qui m’illumine ! ô mon [388 v°] repos ! ô
mon rafraîchissement ! ô mon espérance ! ô mon trésor ! ô
ma vie ! ô amour qui toujours brûlez et qui n’êtes oncques
éteint ! O Mon Roi et mon Dieu ! embrasez-moi du feu de votre
amour, de votre charité, de votre liesse, de votre paix, de votre
piété, et de votre mansuétude et douceur, afin qu’entièrement
rempli de la douceur de votre amour, tout embrasé de la flamme de
votre charité, je vienne à vous aimer, mon très-doux et très beau
Seigneur, de tout mon cœur, de toute mon âme, de tout mon esprit et
de toutes mes forces, avec une grande contrition de cœur et
fontaines de larmes, avec grande révérence, tremeur [tremor :
tremblement] et crainte, vous ayant toujours au cœur et en ma
bouche, et devant mes yeux, en tout lieu. De sorte que le propre et
privé amour n’ait aucun accès ou entrée en mon âme, ains,
totalement transformé en votre amour, je vienne à mériter d’être
un esprit avec vous. Ainsi soit-il.
Abrégé
de toute la vie unitive.
Jaçoit
que pour obtenir la perfection de charité, plusieurs voies et
sentiers nous soient donnés des Saints, nous dirigeant et conduisant
à même fin, toutefois cette-ci est estimée la plus facile de
toutes, et la plus courte et compendieuse que saint Denys, et après
lui quelques autres ont enseignée. C’est à savoir, que par
ardentes affections l’âme se lève [389 r°] en Dieu, aspire à
lui, parle avec lui, et désire de parvenir à lui, et à lui
adhérer. Ce sentier, cet exercice est cette admirable et occulte
sapience unitive, que le même saint Denys appelle Théologie
mystique, laquelle ne s’apprend pas par la multitude des livres,
par la subtilité de dispute, ains elle est cherchée par l’extension
de notre affection en Dieu (par laquelle le désir d’aimer Dieu
plus fort, de plus grande affection, et de lui complaire plus
parfaitement, soit perpétuellement excité en nous), et est infuse
et donnée par l’irradiation et illumination divine, non aux
endormis et paresseux, ainçois à ceux qui se préparent, faisant ce
qui est en eux, et est fréquenté, pratiqué, ou mis en usage, plus
par affection que par pensée ou cogitation.
Pour
icelle obtenir, si tu n’as encore les sens exercés, et si tu n’y
es versé, tu dois au commencement de ton exercice recueillir un
petit faisceau ou bouquet de l’amour divin, et d’un cœur humble
bien reconnaissant, et amoureux, ruminer tous ou aucuns des
principaux signes d’amour et bénéfices que Jésus-Christ, selon
sa divinité ou humanité, t’a départis, afin que par iceux ton
cœur soit enflammé du feu de l’amour divin. Or entre tous les
bénéfices de Dieu, tu t’exerces dévotement à son amoureuse
Passion. Premièrement considérant l’œuvre, et l’ordre et
continuation de l’histoire, afin que tu lui compatisses.
Secondement, la mode ou manière d’icelle, afin que tu sois excité
[389 v°] de l’imiter. Car en la manière d’endurer tu as la
perfection de toutes vertus, c’est à savoir l’abîsmale et
très-profonde humilité, l’incompréhensible mansuétude et
douceur, l’admirable patience, et ainsi des autres.
Tiercement,
en considérant la cause, c’est à savoir sa très excessive
charité, laquelle l’a contraint d’endurer pour toi un si
horrible genre de mort. C’est pourquoi tu considéreras sa
divinité, comme celle qui le mouvait intérieurement, et qui
parfaisait toutes ces choses pour ton salut. Car il est presque
impossible au novice, ou à celui qui commence, si préalablement il
ne commence par la méditation, d’être enflammé en l’amour de
Dieu, jusques à ce qu’étant tout accoutumé enfin sans aucune
préméditation, tu puisses toutes et quantes fois que tu voudras,
voire cent ou mille fois le jour, tout de prime face, et à l’instant
que tu te recueilleras ou introvertiras, lever ton esprit et
l’enflammer en Dieu.
Pour
obtenir cette Sapience, t’est semblablement nécessaire la pureté
de cœur que tu obtiendras en cette manière : c’est à
savoir, qu’après avoir dûment purgé et nettoyé ta conscience,
tu aies toujours une bonne volonté et ferveur envers Dieu, que tu
gardes très soigneusement ton cœur net de tout péché et vraie
innocence, humilité et simplicité. Tu cherches Dieu en toutes
choses, l’ayant toujours devant les yeux comme présent. Car tandis
que nous sommes en ce monde, si l’amour [390 r°] propre et privé
n’est continuellement retranché en nous, il germera et produire
des vices, c’est-à-dire, des mauvais désirs, des dépravées
inclinations et vaines pensées, lesquelles nous séparent et
retirent de Dieu, nous fouillent, perturbent, et empêchent.
Partant,
tout ce que tu sentiras de semblable, si tu désires la pureté de
cœur, tu le dois incontinent froisser, rejeter, t’abnéger. Et où
que ce soit que tu reconnaîtras que tu ne cherches point la gloire
de Dieu, ains toi-même, tu dois incontinent le détester, le rejeter
et poursuivre. Car cela est t’abnéger toi-même, de non seulement
n’accomplir pas tes désirs, ains aussi vouloir et tâcher de ne
les sentir, et de mourir à toi-même et à tout amour désordonné,
tant envers toi qu’envers les créatures. Véritablement il n’y a
point d’autre voie qui conduise à Dieu, sinon que tu te renies et
délaisses toi-même, et sans contradiction de cœur tu te soumettes
à Dieu, et aux hommes pour l’amour de Dieu, et sois toujours prêt,
appareillé, et résigné à tout le bon plaisir de Dieu, par qui que
ce soit qu’il te le fasse connaître, aussi bien en adversité
comme en prospérité.
Tu
dois aussi tâcher, autant que tu peux, d’avoir l’âme nue et
nette de tous fantômes et imaginations des choses, de toutes
espèces, figures et formes et libre (comme j’ai dit) de toute
désordonnée affection envers toi, et envers toutes créatures que
ce [390 v°] soient. À ce, aide beaucoup, et est nécessaire,
le continuel étude et soin que l’on doit avoir de fuir toute
multiplicité de propos, occasions de parler, la curiosité de
savoir, les cures, soins, sollicitudes ou occupations inutiles,
l’affection, consolation, et délectation des sens, autant la
superfluité que le désordonné amour, voire même des choses
nécessaires.
En
après, tu exerceras continuellement la force concupiscible de l’âme,
en multipliant les désirs de très-fermement et très-chastement
aimer Dieu, ayant aussi en ta mémoire appareillées plusieurs brèves
petites oraisons pour exercer ton affection en l’amour, lesquelles
saint Augustin appelle jaculatoires, comme étant flèches d’amour,
desquelles tu peux doucement navrer le cœur de notre Seigneur
Jésus-Christ. Porte-les en ton cœur, et dis-les de cœur, ou si tu
aimes mieux de bouche, à Dieu, qui toujours et en tout lieu t’est
présent. Avec le plus de ferveur que tu pourras, non seulement quand
tu dis les ordinaires et accoutumées oraisons, ains en tous temps et
lieu, allant, venant, étant debout, assis, couché, mangeant,
buvant, et travaillant. Accoutume-toi à tout le moins de les avoir
en cœur, présentes, et de les dire ou ruminer en ta pensée, non
certainement d’une tépide et négligente, ains d’une fervente
affection et ardent désir, afin que tu puisses être fait un esprit
avec Dieu, fondu en l’ardeur de son amour. [391 r°] Car il pourra
très-promptement toujours t’enflamber, pensant qu’un si grand
Seigneur t’a premier aimé, vil vermisseau et pécheur si ingrat,
et s’est lui-même livré pour toi. Et ce, d’un amour non tépide,
ains éternel, infini, total, gratuit, commun, spécial et
béatifiant. Et qu’il a daigné de se joindre à toi d’une très
prochaine cognation et parenté, et être ton père, frère et
époux ; voire même ton fils en esprit, et tout ce que tu saurais
désirer. De sorte que tu trouves et possèdes tout cela en lui
très-abondamment sans mesure. Que doncque cette voix de ton fidèle
Père sonne toujours es oreilles de ton cœur, te rappelant à soi.
Mon fils, revenez à votre cœur, en vous abstrayant et retirant de
toutes choses autant qu’il vous est possible. Gardez toujours l’œil
de l’esprit en pureté et tranquillité, en préservant votre
entendement des formes et figures des choses inférieures. Dépétrez
et faites entièrement quitte l’affection de votre volonté des
cures et soins des choses terriennes, en vous abnégeant et reniant
vous-même, et en adhérant toujours, et mettant votre affection au
souverain bien d’un fervent amour. Ayez aussi votre mémoire
continuellement élevée aux choses célestes et spirituelles,
tendant aux choses éternelles, par la contemplation des choses
divines. En sorte que toute votre âme, avec toutes ses forces
recueillies en Dieu, soit faite un esprit avec lui. Si vous
persévérez fidèlement en ces choses, [391 v°] vous
obtiendrez en bref un grand degré de sainteté, que personne de ceux
qui demeurent en leur propre volonté et sensualité ne méritera
d’obtenir.
Pour
exemple nous ajouterons ici quelques formules de ces oraisons
jaculatoires, par le moyen desquelles chacun en pourra former
plusieurs semblables sans nombre. Quiconque les connaîtra, tant
simple soit-il, et exercera affectueusement, subtilement il se
sentira changé, et beaucoup plus enrichi en charité et en toutes
grâces, que s’il pensait mille fois aux secrets et mystères
célestes, et apprit par cœur la science de toutes les écritures.
O
Mon amour, ô ma seule espérance, ô mon total refuge, et tout mon
désir, ô mon très amiable, à la mienne volonté que je sois
trouvé digne que mon âme jouisse de vos très doux embrassements,
voire que d’un mutuel lien vous recréez en elle, et elle en vous,
afin qu’ainsi sa tépidité valeureusement s’échauffe et embrase
du feu de votre infini amour.
O
Âme de mon âme, ô vie de mon âme, je vous désire tout, je
m’offre tout à vous, tout à tout, un à un, seul à seul. À la
mienne volonté que cestui votre oracle fait à votre Père soit en
moi accompli, par lequel vous disiez : Père, je vous prie
qu’ils soient un, ainsi qu’aussi nous sommes un. Je suis en eux,
et vous en moi, afin qu’ils soient parfaits en un.
O
Seigneur, quand vous aimerai-je parfaitement [392 r°] ? Ô
Seigneur, quand sera-ce que je vous embrasserai nuement des bras de
mon âme ? Ô, Seigneur quand sera-ce que je me contenterai
moi-même, et tout le monde, pour votre amour ? Ô, Seigneur, quand
sera-ce que mon âme avec toutes ses forces, vous sera unie ? Ô
Seigneur, quand sera-ce que mon âme sera totalement et parfaitement
plongée et engloutie en vous ? O Seigneur, je désire de vous
posséder totalement, et de m’offrir tout à vous, et de reposer
éternellement et inséparablement un en un.
Ô
Seigneur, quand sera-ce que je vous aimerai ? Quand sera-ce que je
vous embrasserai étroitement ? Quand serai-je tout uni et plongé
en vous ? Quand serai-je du tout absorbé et englouti de votre
plénitude ? Je vous souhaite tout, je me donne tout à vous.
O
Seigneur mon Dieu, quand sera-ce que je vous étreindrai d’une
très-douce dilection ? Quand sera-ce que je vous aimerai ardemment
d’un très-étroit amour ? Quand sera-ce que je serai totalement
attaché et adhérant à vous ? O Dieu plus que très-digne, ayez
pitié de moi très-indigne, ô Dieu très heureux, ayez pitié de
moi très-misérable. O Dieu très saint, assistez-moi très méchant,
ô Dieu très-débonnaire, et très-doux, soyez-moi propice, très
méchant pécheur que je suis. O Dieu très miséricordieux,
secourez-moi très-ingrat.
JEAN DE LA CROIX
Mystique
majeur de la Tradition chrétienne. Je
propose
la « Vive
flamme d’amour »
Je
recommande l’ouvrage « Saint
Jean de la Croix, / Pour lire le Docteur mystique »
.
LLAMA DE AMOR VIVA
CANCIONES
QUE HACE EL ALMA EN LA INTIMA UNIÔN CON DIOS
source
: https://sanjuandelacruz.online/llama-b/
CANCIÓN 1ª
¡Oh
llama de amor viva,
que tiernamente hieres
de mi alma en
el más profundo centro!
Pues ya no eres esquiva,
acaba
ya, si quieres;
¡rompe la tela de este dulce encuentro!
DECLARACION
1.
Sintiéndose ya el alma toda inflamada en la divina unión, y ya su
paladar todo bañado en gloria y amor, y que hasta lo íntimo de su
sustancia está revertiendo no menos que ríos de gloria, abundando
en deleites (Cant 8, 5), sintiendo correr de su
vientre los ríos de agua viva que dijo el Hijo de Dios (Jn
7,38) que saldrían en semejantes almas, parece que, pues con tanta
fuerza está transformada en Dios y tan altamente de él poseída y
con tan ricas riquezas de dones y virtudes arreada, que está tan
cerca de la bienaventuranza, que no la divide sino una leve tela.
Y
como ve que aquella llama delicada de amor, que en ella arde, cada
vez que la está embistiendo, la está como glorificando con suave y
fuerte gloria, tanto que, cada vez que la absorbe y embiste, le
parece que le va a dar la vida eterna, y que va a romper la tela de
la vida mortal, y que falta muy poco, y que por esto poco no acaba
de ser glorificada esencialmente; dice con gran deseo a la llama,
que es el Espíritu Santo, que rompa ya la vida mortal por aquel
dulce encuentro, en que de veras la acabe de comunicar lo que cada
vez parece que la va a dar cuando la encuentra, que es glorificarla
entera y perfectamente. Y así, dice:
¡Oh
llama de amor viva!
2.
Para encarecer el alma el sentimiento y aprecio con que habla en
estas cuatro canciones, pone en todas ellas estos términos: «¡oh!»
y «¡cuán!», que significan encarecimiento afectuoso; los cuales,
cada vez que se dicen, dan a entender del interior más de lo que se
dice por la lengua. Y sirve el «¡oh!» para mucho desear y para
mucho rogar persuadiendo. Y para entrambos efectos usa el alma de él
en esta canción, porque en ella encarece e intima el gran deseo,
persuadiendo al amor que la desate.
3.
Esta llama de amor es el espíritu de su Esposo, que es el Espíritu
Santo, al cual siente ya el alma en sí, no sólo como fuego que la
tiene consumada y transformada en suave amor, sino como fuego que,
demás de esto, arde en ella y echa llama, como dije[4];
y aquella llama, cada vez que llamea, baña al alma en gloria y la
refresca en temple de vida divina.
Y
ésta es la operación del Espíritu Santo en el alma transformada
en amor, que los actos que hace interiores es llamear, que son
inflamaciones de amor en que unida la voluntad del alma, ama
subidísimamente, hecha un amor con aquella llama. Y así, estos
actos de amor del alma son preciosísimos; y merece más en uno y
vale más que cuanto había hecho en toda su vida sin esta
transformación, por más que ello fuese. Y la diferencia que hay
entre el hábito y el acto, hay entre la transformación en amor y
la llama de amor, que es la que hay entre el madero inflamado y la
llama de él: que la llama es efecto del fuego que allí está.
4.
De donde, el alma que está en estado de transformación de amor
podemos decir que su ordinario hábito es como el madero que siempre
está embestido en fuego; y los actos de esta alma son la llama que
nace del fuego de amor, que tan vehemente sale cuanto es más
intenso el fuego de la unión; en la cual llama se unen y suben los
actos de la voluntad arrebatada y absorta en la llama del Espíritu
Santo, que es como el ángel que subió a Dios en la llama del
sacrificio de Manué (Jc 13, 20). Y así, en este estado no puede el
alma hacer actos, que el Espíritu Santo los hace todos y la mueve a
ellos; y por eso, todos los actos de ella son divinos, pues es hecha
y movida por Dios. De donde al alma le parece que cada vez que
llamea esta llama, haciéndola amar con sabor y temple divino, la
está dando vida eterna, pues la levanta a operación de Dios en
Dios[5].
5.
Y éste es el lenguaje y palabras que trata Dios en las almas
purgadas y limpias, todas encendidas como dijo David (Sal 118, 140):
Tu palabra es encendida vehementemente; y
el profeta (Jr 23, 29): ¿Por ventura mis
palabras no son como fuego? Las cuales palabras, como él mismo
dice por san Juan (6, 64) son espíritu y vida;
la cual sienten las almas que tienen oídos para oírla, que,
como digo, son las almas limpias y
enamoradas; que los que no tienen el paladar sano, sino que gustan
otras cosas, no pueden gustar el espíritu y vida de ellas, antes
les hacen sinsabor. Y por eso, cuanto más altas palabras decía el
Hijo de Dios, tanto más algunos se desabrían por su impureza, como
fue cuando predicó aquella tan sabrosa y amorosa doctrina de la
Sagrada Eucaristía, que muchos de ellos volvieron atrás (Jn 6,
60-61, 67).
6.
Y no porque los tales no gusten este lenguaje de Dios, que habla de
dentro, han de pensar que no le gustan otros, como aquí se dice,
como las gustó san Pedro (Jn 6, 69) en el alma cuando dijo a
Cristo: ¿Dónde iremos, Señor, que tienes
palabras de vida eterna? Y la Samaritana olvidó el agua y el
cántaro por la dulzura de las palabras de Dios (Jn 4, 28).
Y
así, estando esta alma tan cerca de Dios, que está transformada en
llama de amor, en que se le comunica el Padre, Hijo y Espíritu
Santo, ¿qué increible cosa se dice que guste un rastro de vida
eterna, aunque no perfectamente, porque no lo lleva la condición de
esta vida? Mas es tan subido el deleite que aquel llamear del
Espíritu hace en ella, que la hace saber a qué sabe la vida
eterna. Que por eso, llama a la llama «viva»; no porque no sea
siempre viva, sino porque le hace tal efecto, que la hace vivir en
Dios espiritualmente y sentir vida de Dios, al modo que dice David
(Sal 83, 3): Mi corazón y mi carne se gozaron
en Dios vivo. No porque sea menester decir que sea vivo, pues
siempre lo está, sino para dar a entender que el espíritu y
sentido vivamente gustaban a Dios, hechos en Dios, lo cual es gustar
a Dios vivo, esto es, vida de Dios y vida eterna. Ni dijera David
allí: «Dios vivo», sino porque vivamente le gustaba, aunque no
perfectamente, sino como un viso de vida eterna. Y así, en esta
llama siente el alma tan vivamente a Dios, y le gusta con tanto
sabor y suavidad, que dice: ¡Oh llama de amor
viva,
que
tiernamente hieres!
7.
Esto es: que con tu ardor tiernamente me tocas. Que, por cuanto esta
llama es llama de vida divina, hiere al alma con ternura de vida de
Dios; y tanto y tan entrañablemente la hiere y enternece, que la
derrite en amor, porque se cumpla en ella lo que en la Esposa en los
Cantares (5, 6), que se enterneció tanto, que se derritió, y así
dice ella allí: Luego que el Esposo habló, se
derritió mi alma; porque el habla de Dios es el efecto que
hace en el alma.
8.
Mas ¿cómo se puede decir que la hiere, pues en el alma no hay ya
cosa por herir, estando ya el alma toda cauterizada con el fuego de
amor? Es cosa maravillosa que, como el amor nunca está ocioso, sino
en continuo movimiento, como la llama, está echando siempre
llamaradas acá y allá; y el amor, cuyo oficio es herir para
enamorar y deleitar, como en la tal alma está en viva llama, estále
arrojando sus heridas como llamaradas ternísimas de delicado amor,
ejercitando jocunda y festivalmente las artes y juegos del amor,
como en el palacio de sus bodas, como Asuero con la esposa Ester
(Est 2, 17ss.), mostrando allí sus gracias, descubriéndola sus
riquezas y la gloria de su grandeza, porque se cumpla en esta alma
lo que él dijo en los Proverbios (8, 30-31), diciendo: Deleitábame
yo por todos los días, jugando delante de él todo el tiempo,
jugando en la redondez de las tierras, y mis deleites estar con los
hijos de los hombres, es a saber, dándoselos a ellos. Por lo
cual estas heridas, que son sus juegos, son llamaradas de tiernos
toques que al alma tocan por momentos de parte del fuego de amor,
que no está ocioso. Los cuales, dice, acaecen y hieren,
de
mi alma en el más profundo centro.
9.
Porque en la sustancia del alma, donde ni el centro del sentido ni
el demonio puede llegar, pasa esta fiesta del Espíritu Santo; y por
tanto, más segura, sustancial y deleitable, cuanto más interior
ella es; porque cuanto más interior es, es más pura, y cuanto hay
más de pureza, tanto más abundante frecuente y generalmente se
comunica Dios. Y así, es tanto más el deleite y el gozar del alma
y del espíritu, porque es Dios el obrero de todo, sin que el alma
haga de suyo nada. Que, por cuanto el alma no puede obrar de suyo
nada si no es por el sentido corporal, ayudada de él, del cual en
este caso está ella muy libre y muy lejos, su negocio es ya sólo
recibir de Dios, el cual solo puede en el fondo del alma, sin ayuda
de los sentidos, hacer obra y mover al alma en ella. Y así, todos
los movimientos de tal alma son divinos; y aunque son suyos, de ella
lo son, porque los hace Dios en ella con ella, que da su voluntad y
consentimiento. Y, porque decir hiere en el más
profundo centro de su alma da a entender que tiene el alma
otros centros no tan profundos, conviene advertir cómo sea esto[6].
10.
Y, cuanto a lo primero, es de saber que el alma, en cuanto espíritu,
no tiene alto y bajo, y más profundo, y menos profundo en su ser,
como tienen los cuerpos cuantitativos; que, pues en ella no hay
partes, no tiene más diferencia dentro que fuera, que toda ella es
de una manera y no tiene centro de hondo y menos hondo cuantitativo;
porque no puede estar en una parte más ilustrada que en otra, como
los cuerpos físicos, sino toda en una manera, en más o en menos,
como el aire que todo está de una manera ilustrado y no ilustrado
en más o en menos.
11.
En las cosas, aquello llamamos centro más profundo que es a lo que
más puede llegar su ser y virtud y la fuerza de su operación y
movimiento, y no puede pasar de allí; así como el fuego o la
piedra que tiene virtud y movimiento natural y fuerza para llegar al
centro de su esfera, y no pueden pasar de allí ni dejar de llegar
ni estar allí, si no es por algún impedimento contrario y
violento. Según esto, diremos que la piedra, cuando en alguna
manera está dentro de la tierra, aunque no sea en lo más profundo
de ella, está en su centro en alguna manera, porque está dentro de
la esfera de su centro y actividad y movimiento; pero no diremos que
está en el más profundo de ella, que es el medio de la tierra; y
así, siempre le queda virtud y fuerza e inclinación para bajar y
llegar hasta este más último y profundo centro, si se le quita el
impedimento de delante; y cuando llegare y no tuviere de suyo más
virtud e inclinación para más movimiento, diremos que está en el
más profundo centro suyo.
12.
El centro del alma es Dios, al cual cuando ella hubiere llegado
según toda la capacidad de su ser y según la fuerza de su
operación e inclinación, habrá llegado al último y más profundo
centro suyo en Dios, que será cuando con todas sus fuerzas
entienda, ame y goce a Dios. Y cuando no ha llegado a tanto como
esto, cual acaece en esta vida mortal, en que no puede el alma
llegar a Dios según todas sus fuerzas, aunque esté en este su
centro, que es Dios, por gracia y por la comunicación suya que con
ella tiene, por cuanto todavía tiene movimiento y fuerza para más,
no está satisfecha, aunque esté en el centro, no empero en el más
profundo, pues puede ir al más profundo de Dios.
13.
Es, pues, de notar que el amor es la inclinación del alma y la
fuerza y virtud que tiene para ir a Dios, porque mediante el amor se
une el alma con Dios; y así, cuantos más grados de amor tuviere,
tanto más profundamente entra en Dios y se concentra con él. De
donde podemos decir que cuantos grados de amor de Dios el alma puede
tener, tantos centros puede tener en Dios, uno más adentro que
otro; porque el amor más fuerte es más unitivo, y de esta manera
podemos entender las muchas mansiones que
dijo el Hijo de Dios (Jn 14, 2) haber en la casa
de su Padre.
De
manera que, para que el alma esté en su centro, que es Dios, según
lo que habemos dicho, basta que tenga un grado de amor, porque por
uno solo se une con él por gracia. Si tuviere dos grados, habrá
unídose y concentrádose con Dios otro centro más adentro; y si
llegare a tres, concentrarse ha como tres; y si llegare hasta el
último grado, llegará a herir el amor de Dios hasta el último
centro y más profundo del alma, que será transformarla y
esclarecerla según todo el ser y potencia y virtud de ella, según
es capaz de recibir, hasta ponerla que parezca Dios. Bien así como
cuando el cristal limpio y puro es embestido de la luz, que cuantos
más grados de luz va recibiendo, tanto más de luz en él se va
reconcentrando, y tanto más se va él esclareciendo; y puede llegar
a tanto por la copiosidad de luz que recibe, que venga él a parecer
todo luz, y no se divise entre la luz, estando él esclarecido en
ella todo lo que puede recibir de ella, que es venir a parecer como
ella.
14.
Y así, en decir el alma aquí que la llama de amor hiere en
su más profundo centro, es decir, que, cuanto alcanza la
sustancia, virtud y fuerza del alma, la hiere y embiste el Espíritu
Santo. Lo cual dice, no porque quiera dar a entender aquí que sea
ésta tan sustancial y enteramente como la beatífica vista de Dios
en la otra vida, porque, aunque el alma llegue en esta vida mortal a
tan alto estado de perfección como aquí va hablando, no llega ni
puede llegar a estado perfecto de gloria, aunque por ventura por vía
de paso acaezca hacerle Dios alguna merced semejante; pero dícelo
para dar a entender la copiosidad y abundancia de deleite y gloria
que en esta manera de comunicación en el Espíritu Santo siente. El
cual deleite es tanto mayor y más tierno, cuanto más fuerte y
sustancialmente está transformada y reconcentrada en Dios; que, por
ser tanto como lo más a que en esta vida se puede llegar (aunque,
como decimos, no tan perfecto como en la otra), lo llama el
más profundo centro. Aunque, por ventura, el hábito de la
caridad puede el alma tener en esta vida tan perfecto como en la
otra, mas no la operación ni el fruto; aunque el fruto y la
operación de amor crecen tanto de punto en este estado, que es muy
semejante al de la otra; tanto que, pareciéndole al alma ser así,
osa decir lo que solamente se osa decir de la otra, es a saber: «en
el más profundo centro de mi alma»[7].
15.
Y porque las cosas raras y de que hay poca experiencia son más
maravillosas y menos creibles, cual es la que vamos diciendo del
alma en este estado, no dudo sino que algunas personas, no lo
entendiendo por ciencia ni sabiéndolo por experiencia, o no lo
creerán, o lo tendrán por demasía, o pensarán que no es tanto
como ello es en sí.
Pero
a todos estos yo respondo, que el Padre de las
lumbres (Sant 1, 17), cuya mano no es
abreviada (Is 59, 1) y con abundancia se difunde sin aceptación
de personas doquiera que halla lugar, como el rayo del sol,
mostrándose también él a ellos en los caminos y vías
alegremente, no duda ni tiene en poco tener sus
deleites con los hijos de los hombres de mancomún en la redondez de
las tierras (Pv 8, 31). Y no es de tener por increíble que a
un alma ya examinada, purgada y probada en el fuego de tribulaciones
y trabajos y variedad de tentaciones, y hallada fiel en el amor,
deje de cumplirse en esta fiel alma en esta vida lo que el Hijo de
Dios prometió (Jn 14, 23), conviene a saber: que si
alguno le amase, vendría la Santísima Trinidad en él y moraría
de asiento en él; lo cual es ilustrándole el entendimiento
divinamente en la sabiduría del Hijo, y deleitándole la voluntad
en el Espíritu Santo, y absorbiéndola el Padre poderosa y
fuertemente en el abrazo abisal de su dulzura.
16.
Y si esto usa con algunas almas, como es verdad que lo usa, de creer
es de que ésta de que vamos hablando no se quedará atrás en estas
mercedes de Dios; pues que lo que de ella vamos diciendo, según la
operación del Espíritu Santo que en ella hace, es mucho más que
lo que en la comunicación y transformación de amor pasa; porque lo
uno es como ascua encendida, y lo otro, según habemos dicho, como
ascua en que tanto se afervora el fuego, que no solamente está
encendida, sino echando llama viva. Y así, estas dos maneras de
unión –solamente de amor, y unión con inflamación de amor–
son en cierta manera comparadas al fuego de
Dios, que dice Isaías (31, 9) que está en
Sión, y al horno de Dios que está en Jerusalén; que la una
significa la Iglesia militante, en que está el fuego de la caridad
no en extremo encendido, y la otra significa visión
de paz, que es la triunfante, donde este fuego está como horno
encendido en perfección de amor. Y aunque, como habemos dicho, esta
alma no ha llegado a tanta perfección como ésta, todavía en
comparación de la otra unión común, es como horno encendido, con
visión tanto más pacífica y gloriosa y tierna, cuanto la llama es
más clara y resplandeciente que el fuego en el carbón.
17.
Por tanto, sintiendo el alma que esta viva llama del amor vivamente
le está comunicando todos los bienes, porque este divino amor todo
lo trae consigo, dice: ¡Oh llama de amor viva,
que tiernamente hieres!, que es como si dijera: ¡Oh encendido
amor, que con tus amorosos movimientos regaladamente estás
glorificándome según la mayor capacidad y fuerza de mi alma, es a
saber: dándome inteligencia divina según toda la habilidad y
capacidad de mi entendimiento, y comunicándome el amor según la
mayor fuerza de mi voluntad, y deleitándome en la sustancia del
alma con el torrente de tu deleite (Sal 35, 9) en tu divino contacto
y junta sustancial, según la mayor pureza de mi sustancia y
capacidad y anchura de mi memoria! Y esto acaece así, y más de lo
que se puede y alcanza a decir, al tiempo que se levanta en el alma
esta llama de amor.
Que,
por cuanto el alma, según su sustancia y potencias, memoria,
entendimiento y voluntad, está bien purgada, la sustancia divina,
que como dice el Sabio (Sab 7,24), toca en todas
las partes por su limpieza, profunda y sutil y subidamente con
su divina llama la absorbe en sí, y en aquel absorbimiento del alma
en la sabiduría, el Espíritu Santo, ejercita los vibramientos
gloriosos de su llama, que, por ser tan suave, dice el alma luego:
Pues
ya no eres esquiva.
18.
Es a saber, pues ya no afliges, ni aprietas, ni fatigas como antes
hacías; porque conviene saber que esta llama de Dios, cuando el
alma estaba en estado de purgación espiritual, que es cuando va
entrando en contemplación, no le era tan amigable y suave como
ahora lo es en este estado de unión. Y el declarar cómo esto sea
nos habemos de detener algún tanto.
19.
En lo cual es de saber que, antes que este divino fuego de amor se
introduzca y una en la sustancia del alma por acabada y perfecta
purgación y pureza, esta llama, que es el Espíritu Santo, está
hiriendo en el alma, gastándole y consumiéndole las imperfecciones
de sus malos hábitos; y ésta es la operación del Espíritu Santo,
en la cual la dispone para la divina unión y transformación y amor
en Dios.
Porque
es de saber que el mismo fuego de amor, que después se une con el
alma glorificándola, es el que antes la embiste purgándola; bien
así como el mismo fuego que entra en el madero es el que primero le
está embistiendo e hiriendo con su llama, enjugándole y
desnudándole de sus feos accidentes, hasta disponerle con su calor,
tanto que pueda entrar en él y transformarle en sí. Y esto llaman
los espirituales vía purgativa.
En
el cual ejercicio el alma padece mucho detrimento, y siente graves
penas en el espíritu, que de ordinario redundan en el sentido,
siéndole esta llama muy esquiva. Porque en esta disposición de
purgación no le es esta llama clara, sino oscura, que, si alguna
luz le da, es para ver sólo y sentir sus miserias y defectos; ni le
es suave, sino penosa, porque, aunque algunas veces le pega calor de
amor, es con tormento y aprieto; y no le es deleitable, sino seca,
porque, aunque alguna vez por su benignidad le da algún gusto para
esforzarla y animarla, antes y después que acaece, lo lasta[8]y
paga todo con otro tanto trabajo; ni le es reficionadora y pacífica,
sino consumidora y argüidora, haciéndola desfallecer y penar en el
conocimiento propio; y así, no le es gloriosa, porque antes la pone
miserable y amarga en luz espiritual que le da de propio
conocimiento, enviando Dios fuego, como
dice Jeremías (Lm 1, 13), en sus huesos, y
enseñándola, y como también dice David (Sal 16, 3),
examinándola en fuego.
20.
Y así, en esta sazón padece el alma acerca del entendimiento
grandes tinieblas, acerca de la voluntad grandes sequedades y
aprietos, y en la memoria grave noticia de sus miserias, por cuanto
el ojo espiritual está muy claro en el conocimiento propio. Y en la
sustancia del alma padece desamparo y suma pobreza, seca y fría y,
a veces, caliente, no hallando en nada alivio, ni un pensamiento que
la consuele, ni aun poder levantar el corazón a Dios, habiéndosele
puesto esta llama tan esquiva, como dice Job (30, 21) que en este
ejercicio hizo Dios con él, diciendo: Mudado te
me has en cruel. Porque, cuando estas cosas juntas padece el
alma, verdaderamente le parece que Dios se ha hecho cruel contra
ella y desabrido.
21.
No se puede encarecer lo que el alma padece en este tiempo, es a
saber, muy poco menos que en el purgatorio[9]. Y no
sabría yo ahora dar a entender esta esquivez cuánta sea ni hasta
dónde llega lo que en ella se pasa y siente, sino con lo que a este
propósito dice Jeremías (Lm 3, 1-9) con estas palabras: Yo
varón que veo mi pobreza en la vara de su indignación; hame
amenazado y trájome a las tinieblas y no a la luz: tanto ha vuelto
y convertido su mano contra mí. Hizo envejecer mi piel y mi carne y
desmenuzó mis huesos; cercóme en derredor, y rodeóme de hiel y
trabajo; en tenebrosidades me colocó como muertos sempiternos;
edificó en derredor de mí, porque no salga; agravóme las
prisiones; y, además de esto, cuando hubiere dado voces y rogado,
ha excluido mi oración; cerróme mis caminos con piedras cuadradas,
y trastornó mis pisadas y mis sendas.
Todo
esto dice Jeremías, y va allí diciendo mucho más[10].
Que, por cuanto en esta manera está Dios medicinando y curando al
alma en sus muchas enfermedades para darle salud, por fuerza ha de
penar según su dolencia en la tal purga y cura; porque aquí le
pone Tobías el corazón sobre las brasas, para
que en él se estrique[11] y
desenvuelva todo género de demonio (Tb 6, 8); y así, aquí
van saliendo a luz todas sus enfermedades, poniéndoselas en cura, y
delante de sus ojos a sentir.
22.
Y las flaquezas y miserias que antes el alma tenía asentadas y
encubiertas en sí, las cuales antes no veía ni sentía, ya con la
luz y calor del fuego divino las ve y las siente; así como la
humedad que había en el madero no se conocía hasta que dio en él
el fuego y le hizo sudar, humear y respendar[12], y así
hace el alma imperfecta cerca de esta llama.
Porque,
¡oh cosa admirable!, levántanse en el alma a esta sazón
contrarios contra contrarios: los del alma contra los de Dios, que
embisten el alma, y, como dicen los filósofos, unos relucen cerca
de los otros y hacen la guerra en el sujeto del alma, procurando los
unos expeler a los otros por reinar ellos en ella, conviene a saber:
las virtudes y propiedades de Dios en extremo perfectas contra los
hábitos y propiedades del sujeto del alma en extremo imperfectos,
padeciendo ella dos contrarios en sí.
Porque,
como esta llama es de extremada luz, embistiendo ella en el alma, su
luz luce en las tinieblas (Jn 1, 15) del alma, que también son
extremadas, y el alma entonces siente sus tinieblas naturales y
viciosas, que se ponen contra la sobrenatural luz y no siente la luz
sobrenatural, porque no la tiene en sí como sus tinieblas, que las
tiene en sí, y las tinieblas no comprehenden a
la luz (Jn 1, 5). Y así, estas tinieblas suyas sentirá en
tanto que la luz las embistiere; porque no pueden las almas ver sus
tinieblas si no embistiere en ellas la divina luz, hasta que,
expeliéndolas la divina luz, quede ilustrada el alma y vea la luz
en sí transformada, habiendo sido limpiado y fortalecido el ojo
espiritual con la luz divina. Porque inmensa luz en vista impura y
flaca totalmente le era tinieblas, sujetando el eminente sensible la
potencia; y así, érale esta llama esquiva en la vista del
entendimiento.
23.
Y porque esta llama de suyo es en extremo amorosa y tierna, y
amorosamente embiste en la voluntad, y la voluntad de suyo es seca y
dura en extremo, y lo duro se siente cerca de lo tierno, y la
sequedad cerca del amor, embistiendo esta llama amorosa y
tiernamente en la voluntad, siente la voluntad su natural dureza y
sequedad para con Dios; y no siente el amor y ternura de la llama,
estando ella prevenida con dureza y sequedad, en que no caben estos
otros contrarios de ternura y amor, hasta que, siendo expelidas por
ellas, reine en la voluntad amor y ternura de Dios. Y de esta manera
era esta llama esquiva a la voluntad, haciéndola sentir y padecer
su dureza y sequedad.
Y,
ni más ni menos, porque esta llama es amplísima e inmensa y la
voluntad es estrecha y angosta, siente su estrechura y angostura la
voluntad en tanto que la llama la embiste, hasta que, dando en ella,
la dilate y ensanche y haga capaz de sí misma.
Y
porque también esta llama es sabrosa y dulce, y la voluntad tenía
el paladar del espíritu destemplado con humores de desordenadas
aficiones, érale desabrida y amarga y no podía gustar el dulce
manjar del amor de Dios. Y de esta manera también siente la
voluntad su aprieto y sinsabor acerca de esta amplísima y
sabrosísima llama, y no siente el sabor de ella, porque no la
siente en sí, sino lo que tiene en sí, que es su miseria.
Y,
finalmente, porque esta llama es de inmensas riquezas y bondad y
deleites, y el alma de suyo es pobrísima y no tiene bien ninguno ni
de qué se satisfacer, conoce y siente claramente sus miserias y
pobrezas y malicia cerca de estas riquezas y bondad y deleites, y no
conoce las riquezas, bondad y deleites de la llama, porque la
malicia no comprehende a la bondad, ni la pobreza a las riquezas,
etc., hasta tanto que esta llama acabe de purificar el alma y, con
su transformación y la enriquezca, glorifique y deleite. De esta
manera le era antes esquiva esta llama al alma sobre lo que se puede
decir, peleando en ella unos contrarios contra otros: Dios, que es
todas las perfecciones, contra todos los hábitos imperfectos de
ella para que, transformándola en sí, la suavice y pacifique y
establezca como el fuego hace al madero cuando ha entrado en él.
24.
Esta purgación en pocas almas acaece tan fuerte; sólo en aquellas
que el Señor quiere levantar a más alto grado de unión, porque a
cada una dispone con purga más o menos fuerte, según el grado a
que la quiere levantar, y según también la impureza e imperfección
de ella[13]. Y así, esta pena se parece a la del
purgatorio; porque así como se purgan allí los espíritus para
poder ver a Dios por clara visión en la otra vida, así, en su
manera, se purgan aquí las almas para poder transformarse en él
por amor en ésta.
25.
La intensión de esta purgación y cómo es en más y cómo en
menos, y cuándo según el entendimiento y cuándo según la
voluntad, y cómo según la memoria, y cuándo y cómo también
según la sustancia del alma, y también cuándo según todo; y la
purgación de la parte sensitiva y cómo se conocerá cuándo lo es
la una y la otra, y a qué tiempo y punto o sazón de camino
espiritual comienza, porque lo tratamos en la noche oscura de la
Subida del Monte Carmelo, y no hace ahora a
nuestro propósito, no lo digo. Basta saber ahora que el mismo Dios,
que quiere entrar en el alma por unión y transformación de amor,
es el que antes está embistiendo en ella y purgándola con la luz y
calor de su divina llama, así como el mismo fuego que entra en el
madero es el que le dispone, como antes habemos dicho. Y así, la
misma que ahora le es suave, estando dentro embestida en ella, le
era antes esquiva, estando fuera embistiendo en ella.
26.
Y esto es lo que quiere dar a entender cuando dice el alma el
presente verso: Pues ya no eres esquiva, que
en suma es como si dijera: pues ya no solamente no me eres oscura
como antes, pues eres la divina luz de mi entendimiento, que te
puedo ya mirar; y no solamente no haces desfallecer mi flaqueza, mas
antes eres la fortaleza de mi voluntad con que te puedo amar y
gozar, estando toda convertida en amor divino; y ya no eres
pesadumbre y aprieto para la sustancia de mi alma, mas antes eres la
gloria y deleites y anchura de ella, pues que de mí se puede decir
lo que se canta en los divinos Cantares (8, 5), diciendo: ¿Quién
es ésta que sube del desierto abundante en deleites, estribando
sobre su Amado, acá y allá vertiendo amor? Pues esto es así,
¡acaba
ya si quieres!
27.
Es a saber: acaba ya de consumar conmigo perfectamente el matrimonio
espiritual con tu beatífica vista. Porque ésta es la que pide el
alma, que, aunque es verdad que en este estado tan alto está el
alma tanto más conforme y satisfecha cuanto más transformada en
amor y para sí ninguna cosa sabe, ni acierta a pedir, sino todo
para su Amado, pues la caridad, como dice
san Pablo (1Cor 13, 5), no pretende para sí sus
cosas, sino para el Amado; porque vive en esperanza todavía,
en que no se puede dejar de sentir vacío, tiene tanto de gemido,
aunque suave y regalado, cuanto le falta para la acabada posesión
de la adopción de hijos de Dios, donde, consumándose su gloria, se
quietará su apetito. El cual, aunque acá más juntura tenga con
Dios, nunca se hartará ni quietará hasta que
parezca su gloria (Sal 16, 15), mayormente teniendo ya el sabor
y golosina de ella, como aquí se tiene. Que es tal, que, si Dios no
tuviese aquí favorecida también la carne, amparando al natural con
su diestra, como hizo con Moisés en la piedra (Ex 33, 22), para que
sin morirse pudiera ver su gloria, a cada llamarada de éstas se
corrompería el natural y moriría, no teniendo la parte inferior
vaso para sufrir tanto y tan subido fuego de gloria.
28.
Y por eso, este apetito y la petición de él no es aquí con pena,
que no está aquí capaz el alma de tenerla, sino con deseo suave y
deleitable, pidiéndola en conformidad de espíritu y sentido. Que
por eso dice en el verso: acaba ya si quieres, porque está la
voluntad y apetito tan hecho uno con Dios, que tiene por su gloria
cumplirse lo que Dios quiere. Pero son tales las asomadas de gloria
y amor que en estos toques se trasluce quedar a la puerta por entrar
en el alma, no cabiendo por la angostura de la casa terrestre, que
antes sería poco amor no pedir entrada en aquella perfección y
cumplimiento de amor.
Porque,
demás de esto, ve allí el alma que en aquella fuerza de deleitable
comunicación del Esposo la está el Espíritu Santo provocando y
convidando con aquella inmensa gloria que le está proponiendo ante
sus ojos, con maravillosos modos y suaves afectos, diciéndole en su
espíritu lo que en los Cantares (2, 10-14) a la Esposa, lo cual
refiere ella, diciendo: Mirad lo que me está
diciendo mi Esposo: levántate y date priesa, amiga mía, paloma
mía, hermosa mía, y ven; pues que ya ha pasado el invierno, y la
lluvia se fue y alejó, y las flores han parecido en nuestra tierra,
y ha llegado el tiempo del podar. La voz de la tortolilla se ha oído
en nuestra tierra, la higuera ha producido sus frutos, las
floridas viñas han dado su olor. Levántate,
amiga mía, graciosa mía, y ven, paloma mía, en los horados de la
piedra, en la caverna de la cerca; muéstrame tu rostro, suene tu
voz en mis oídos, porque tu voz es dulce y tu rostro hermoso. Todas
estas cosas siente el alma y las entiende distintísimamente en
subido sentido de gloria, que la está mostrando el Espíritu Santo
en aquel suave y tierno llamear, con gana de entrarle en aquella
gloria. Y por eso, ella aquí, provocada, responde diciendo: acaba
ya si quieres. En lo cual le pide al Esposo aquellas dos
peticiones que él nos enseñó en el Evangelio (Mt 6, 10), conviene
a saber: Adveniat regnum tuum; fiat voluntas
tua. Y así es como si dijera: «acaba»,
es a saber, de darme este reino; «si quieres»,
esto es, según es tu voluntad[14]. Y, para que así sea,
rompe
la tela de este dulce encuentro.
29.
La cual tela es la que impide este tan grande negocio; porque es
fácil cosa llegar a Dios, quitados los impedimentos y rompidas las
telas que dividen la junta entre el alma y Dios. Las telas que
pueden impedir a esta junta, que se han de romper para que se haga y
posea perfectamente el alma a Dios, podemos decir que son tres,
conviene a saber: temporal, en que se comprehenden todas las
criaturas; natural, en que se comprehenden las operaciones e
inclinaciones puramente naturales; la tercera, sensitiva, en que
sólo se comprehende la unión del alma con el cuerpo, que es vida
sensitiva y animal, de que dice san Pablo (2Cor. 5, 1): Sabemos
que si esta nuestra casa terrestre se desata, tenemos habitación de
Dios en los cielos.
Las
dos primeras telas de necesidad se han de haber rompido para llegar
a esta posesión de unión de Dios, en que todas las cosas del mundo
están negadas y renunciadas, y todos los apetitos y afectos
naturales mortificados, y las operaciones del alma de naturales ya
hechas divinas.
Todo
lo cual se rompió e hizo en el alma por los encuentros esquivos de
esta llama cuando ella era esquiva; porque en la purgación
espiritual que arriba hemos dicho, acaba el alma de romper con estas
dos telas, y de ahí viene a unirse con Dios, como aquí está, y no
queda por romper más que la tercera de la vida sensitiva. Que por
eso dice aquí «tela», y no «telas»;
porque no hay más que ésta que romper, la cual, por ser ya tan
sutil y delgada y espiritualizada con esta unión de Dios, no la
encuentra la llama rigurosamente como a las otras dos hacía, sino
sabrosa y dulcemente. Que por eso, aquí le llama dulce
encuentro, el cual es tanto más dulce y sabroso, cuanto más
le parece que le va a romper la tela de la vida.
30.
Donde es de saber que el morir natural de las almas que llegan a
este estado, aunque la condición de su muerte, en cuanto el
natural, es semejante a las demás, pero en la causa y en el modo de
la muerte hay mucha diferencia. Porque, si las otras mueren muerte
causada por enfermedad o por longura de días, éstas, aunque en
enfermedad mueran o en cumplimiento de edad, no las arranca el alma,
sino algún ímpetu y encuentro de amor mucho más subido que los
pasados y más poderoso y valeroso, pues pudo romper la tela y
llevarse la joya del alma.
Y
así, la muerte de semejantes almas es muy suave y muy dulce, más
que les fue la vida espiritual toda su vida; pues que mueren con más
subidos ímpetus y encuentros sabrosos de amor, siendo ellas como el
cisne, que canta más suavemente cuando se muere. Que por eso dijo
David (Sal 115, 15) que era preciosa la muerte
de los santos en el acatamiento de Dios, porque aquí vienen en
uno a juntarse todas las riquezas del alma, y van allí a entrar los
ríos del amor del alma en la mar, los cuales están allí ya tan
anchos y represados, que parecen ya mares; juntándose lo primero y
lo postrero de sus tesoros, para acompañar al justo que va y parte
para su reino, oyéndose ya las alabanzas desde los fines de la
tierra, que, como dice Isaías (24, 16), son
gloria del justo.
31.
Sintiéndose, pues, el alma a la sazón de estos gloriosos
encuentros tan al canto de salir a poseer acabada y perfectamente su
reino, en las abundancias que se ve esta enriquecida (porque aquí
se conoce pura y rica y llena de virtudes y dispuesta para ello,
porque en este estado deja Dios a alma ver su hermosura y fíale los
dones y virtudes que le ha dado, porque todo se le vuelve en amor y
alabanzas, sin toque de presunción ni vanidad, no habiendo ya
levadura de imperfección que corrompa la masa) y como ve que no le
falta más que romper esta flaca tela de vida natural en que se
siente enredada, presa e impedida su libertad, con
deseo de verse desatada y verse con Cristo (Flp 1, 23),
haciéndole lástima que una vida tan baja y flaca la impida otra
tan alta y fuerte, pide que se rompa, diciendo: Rompe
la tela de este dulce encuentro.
32.
Y llámale «tela» por tres cosas: la
primera, por la trabazón que hay entre el espíritu y la carne; la
segunda, porque divide entre Dios y el alma; la tercera, porque así
como la tela no es tan opaca y condensa que no se pueda traslucir lo
claro por ella, así en este estado parece esta trabazón tan
delgada tela, por estar ya muy espiritualizada e ilustrada y
adelgazada, que no se deja de traslucir la Divinidad en ella. Y como
siente el alma la fortaleza de la otra vida, echa de ver la flaqueza
de estotra, y parécele mucho delgada tela, y aun tela de araña,
como la llama David (Sal 89, 9), diciendo: Nuestros
años como la araña meditarán. Y aun es mucho menos delante
del alma que así está engrandecida; porque, como está puesta en
el sentir de Dios, siente las cosas como Dios, delante del cual,
como también dice David (Sal. 8, 4), mil años
son como el día de ayer que pasó, y según Isaías (40, 17),
todas las gentes son como si no fuesen. Y
ese mismo tomo tienen delante del alma, que todas las cosas le son
nada, y ella es para sus ojos nada. Sólo su Dios para ella es el
todo.
33.
Pero hay aquí que notar: ¿por qué razón pide aquí más que
«rompa» la tela, que la «corte» o que
la «acabe», pues todo parece una cosa? Podemos decir que por
cuatro cosas.
La
primera, por hablar con más propiedad; porque más propio es del
encuentro romper que cortar y que acabar.
La
segunda, porque el amor es amigo de fuerza de amor y de toque fuerte
e impetuoso, lo cual se ejercita más en el romper que en el cortar
y acabar.
La
tercera, porque el amor apetece que el acto sea brevísimo, porque
se cumple más presto, y tiene tanta más fuerza y valor cuanto es
más espiritual, porque la virtud unida más fuerte es que
esparcida. E introdúcese el amor al modo que la forma en la
materia, que se introduce en un instante[15], y hasta
entonces no había acto sino disposiciones para él; y así, los
actos espirituales como en un instante se hacen en el alma, porque
son infusos de Dios, pero los demás que el alma de suyo hace, más
se pueden llamar disposiciones de deseos y afectos sucesivos, que
nunca llegan a ser actos perfectos de amor o contemplación, sino
algunas veces cuando, como digo, Dios los forma y perfecciona con
gran brevedad en el espíritu. Por lo cual dijo el Sabio (Ecl 7, 9)
que el fin de la oración es mejor que el
principio, y lo que comúnmente se dice que la
oración breve penetra los cielos. De donde el alma que ya está
dispuesta, muchos más y más intensos actos puede hacer en breve
tiempo que la no dispuesta en mucho; y aun, por la gran disposición
que tiene, se suele quedar harto tiempo en acto de amor o
contemplación. Y a la que no está dispuesta todo se le va en
disponer el espíritu; y aun después se suele quedar el fuego por
entrar en el madero, ahora por la mucha humedad de él, ahora por el
poco calor que dispone, ahora por lo uno y lo otro; mas en el alma
dispuesta, por momentos entra el acto de amor, porque la centella a
cada toque prende en la enjuta yesca. Y así, el alma enamorada más
quiere la brevedad del romper que el espacio del cortar y acabar.
La
cuarta es porque se acabe más presto la tela de la vida; porque el
cortar y acabar hácese con más acuerdo, porque se espera a que la
cosa esté sazonada o acabada, o algún otro término, y el romper
no espera, al parecer, madurez ni nada de eso.
34.
Y esto quiere el alma enamorada, que no sufre dilaciones de que se
espere a que naturalmente se acabe la vida ni a que en tal o tal
tiempo se corte; porque la fuerza del amor y la disposición que en
sí ve, la hacen querer y pedir se rompa luego la vida con algún
encuentro e ímpetu sobrenatural de amor.
Sabe
muy bien aquí el alma que es condición de Dios llevar antes de
tiempo consigo las almas que mucho ama, perfeccionando en ellas en
breve tiempo por medio de aquel amor lo que en todo suceso por su
ordinario paso pudieran ir ganando. Porque esto es lo que dijo el
Sabio (Sab 4, 10-14): El que agrada a Dios es
hecho amado, y, viviendo entre los pecadores fue trasladado,
arrebatado fue porque la malicia no mudara su entendimiento, o la
afición no engañara su alma. Consumido en breve, cumplió muchos
tiempos; porque era su alma agradable a Dios, por tanto, se apresuró
a sacarle de medio, etc. Hasta aquí son palabras del Sabio, en
las cuales se verá con cuánta propiedad y razón usa el alma de
aquel término «romper»; pues en ellas
usa el Espíritu Santo de estos dos términos: «arrebatar» y
«apresurar», que son ajenos de toda dilación. En el apresurarse
Dios se da a entender la priesa con que hizo perfeccionar en breve
el amor del justo; en el arrebatar se da a entender llevarle antes
de su tiempo natural. Por eso, es gran negocio para el alma
ejercitar en esta vida los actos de amor, porque, consumándose en
breve, no se detenga mucho acá o allá sin ver a Dios.
35.
Pero veamos ahora por qué también a este embestimiento interior
del Espíritu le llama encuentro más que
otro nombre alguno. Y es la razón porque, sintiendo el alma en Dios
infinita gana, como habemos dicho, de que se acabe la vida y que,
como no ha llegado el tiempo de su perfección, no se hace, echa de
ver que para consumarla y elevarla de la carne, hace él en ella
estos embestimientos divinos y gloriosos a manera de encuentros,
que, como son a fin de purificarla y sacarla de la carne,
verdaderamente son encuentros con que siempre penetra, endiosando la
sustancia del alma, haciéndola divina, en lo cual absorbe al alma
sobre todo ser a ser de Dios.
Y
la causa es porque la encontró Dios y la traspasó Dios en el
Espíritu Santo vivamente, cuyas comunicaciones son impetuosas,
cuando son afervoradas, como lo es este encuentro; al cual, porque
en él el alma vivamente gusta de Dios, llama dulce;
no porque otros muchos toques y encuentros que en este estado recibe
dejen de ser dulces, sino por eminencia que tiene sobre todos los
demás; porque lo hace Dios, como habemos dicho, a fin de desatarla
y glorificarla presto. De donde a ella le nacen alas para decir:
Rompe la tela, etc.
36.
Resumiendo, pues, ahora toda la canción, es como si dijera: ¡Oh
llama del Espíritu Santo, que tan íntima y tiernamente traspasas
la sustancia de mi alma y la cauterizas con tu glorioso ardor! Pues
ya estás tan amigable que te muestras con gana de dárteme en vida
eterna, si antes mis peticiones no llegaban a tus oídos, (cuando
con ansias y fatigas de amor, en que penaba mi sentido y espíritu
por la mucha flaqueza e impureza mía y poca fortaleza de amor que
tenía, te rogaba me desatases y llevases contigo, porque con deseo
te deseaba mi alma, porque el amor impaciente no me dejaba conformar
tanto con esta condición de vida que tú querías que aún
viviese); y si los pasados ímpetus de amor no eran bastantes,
porque no eran de tanta calidad para alcanzarlo, ahora que estoy tan
fortalecida en amor, que no sólo no desfallece mi sentido y
espíritu en ti, mas antes, fortalecidos de ti, mi
corazón y mi carne se gozan en Dios vivo (Sal 83, 2), con
grande conformidad de las partes, donde lo que tú quieres que pida,
pido, y lo que no quieres, no quiero, ni aun puedo, ni me pasa por
pensamiento querer; y pues son ya delante de tus ojos más válidas
y estimadas mis peticiones, pues salen de ti y tú me mueves a
ellas, y con sabor y gozo en el Espíritu Santo te lo pido, saliendo
ya mi juicio de tu rostro (Sal 16, 2), que es cuando los ruegos
precias y oyes, rompe la tela delgada de
esta vida y no la dejes llegar a que la edad y años naturalmente la
corten, para que te pueda amar desde luego con la plenitud y hartura
que desea mi alma sin término ni fin.
CANCIÓN 2ª
¡Oh
cauterio suave!
¡Oh regalada llaga!
¡Oh mano blanda! ¡Oh
toque delicado,
que a vida eterna sabe,
y toda deuda
paga!
Matando, muerte en vida la has trocado.
DECLARACION
1.
En esta canción da a entender el alma cómo las tres personas de la
Santísima Trinidad, Padre e Hijo y Espíritu Santo, son los que
hacen en ella esta divina obra de unión. Así la mano,
y el cauterio, y el toque,
en sustancia, son una misma cosa; y pónelos estos nombres, por
cuanto por el efecto que hace cada una les conviene.
El
cauterio es el Espíritu Santo, la mano
es el Padre, y el toque el Hijo. Y así,
engrandece aquí el alma al Padre, Hijo y Espíritu Santo,
encareciendo tres grandes mercedes y bienes que en ella hacen, por
haberla trocado su muerte en vida, transformándola en sí.
La
primera es llaga regalada, y ésta atribuye
al Espíritu Santo; y por eso le llama cauterio
suave.
La
segunda es gusto de vida eterna, y ésta
atribuye al Hijo, y por eso le llama toque
delicado.
La
tercera es haberla transformado en sí, que es la deuda
con que queda bien pagada el alma, y ésta atribuye al Padre, y por
eso le llama mano blanda.
Y
aunque aquí nombra las tres, por causa de las propiedades de los
efectos, sólo con uno habla, diciendo: En vida
la has trocado, porque todos ellos obran en uno, y así, todo
lo atribuye a uno, y todo a todos. Síguese el verso:
¡Oh
cauterio suave!
2.
Este cauterio, como habemos dicho, es aquí el Espíritu Santo,
porque, como dice Moisés en el Deuteronomio (4, 24): nuestro
Señor es fuego consumidor, es a saber, fuego de amor; el cual,
como sea de infinita fuerza, inestimablemente puede consumir y
transformar en sí el alma que tocare. Pero a cada una la abrasa y
absorbe como la halla dispuesta: a una más, y a otra menos, y esto
cuanto él quiere y cómo y cuando quiere. Y, como él sea infinito
fuego de amor, cuando él quiere tocar al alma algo apretadamente,
es el ardor de ella en tan sumo grado de amor que le parece a ella
que está ardiendo sobre todos los ardores del mundo. Que por eso,
en esta junta llama ella al Espíritu Santo cauterio,
porque así como en el cauterio está el fuego más intenso y
vehemente y hace mayor efecto que en los demás ignitos[16],
así el acto de esta unión, por ser de tan inflamado fuego de amor
más que todos los otros, por eso le llama cauterio respecto de
ellos. Y, por cuanto este divino fuego, en este caso, tiene
transformada toda el alma en sí, no solamente siente cauterio, mas
toda ella está hecha cauterio de vehemente fuego.
3.
Y es cosa admirable y digna de contar que, con ser este fuego de
Dios tan vehemente consumidor, que con mayor facilidad consumiría
mil mundos que el fuego de acá una raspa de lino, no consuma y
acabe el alma en que arde de esta manera, y menos le dé pesadumbre
alguna, sino que antes, a la medida de la fuerza del amor, la
endiose y deleite, abrasando y ardiendo en él suavemente. Y esto es
así por la pureza y perfección del espíritu con que arde en el
Espíritu Santo, como acaeció en los Actos de los Apóstoles (2,
3), donde, viniendo este fuego con grande vehemencia, abrasó a los
discípulos, los cuales, como dice san Gregorio, interiormente
ardieron en amor suavemente. Y esto es lo que da a entender la
Iglesia, cuando dice al mismo propósito: Vino
fuego del cielo, no quemando, sino resplandeciendo; no consumiendo,
sino alumbrando. Porque en estas comunicaciones, como el fin de
Dios es engrandecer al alma, no la fatiga y aprieta, sino ensánchala
y deléitala; no la oscurece ni enceniza como el fuego hace al
carbón, sino clarifícala y enriquécela, que por eso le dice ella
cauterio suave.
4.
Y así, la dichosa alma que por grande ventura a este cauterio
llega, todo lo sabe, todo lo gusta, todo lo que quiere hace y se
prospera, y ninguno prevalece delante de ella, nada le toca; porque
esta alma es de quien dice el Apóstol (1Cor 2, 15): El
espiritual todo lo juzga, y de ninguno es juzgado. Et iterum
(1Cor 2,10): El espíritu todo lo rastrea, hasta
los profundos de Dios. Porque ésta es la propiedad del amor:
escudriñar todos los bienes del Amado.
5.
¡Oh gran gloria de almas que merecéis llegar a este sumo fuego, en
el cual, pues hay infinita fuerza para os consumir y aniquilar, está
cierto que no consumiéndoos, inmensamente os consuma en gloria! No
os maravilléis que Dios llegue algunas almas hasta aquí, pues que
el sol se singulariza en hacer algunos efectos maravillosos; el
cual, como dice el Espíritu Santo, de tres maneras abrasa los
montes (Eclo 43, 4), esto es, de los santos. Siendo, pues, este
cauterio tan suave, como aquí se ha dado a entender, ¡cuán
regalada creeremos que estará el alma que de él fuere tocada!.
Que, queriéndolo ella decir, no lo dice, sino quédase con la
estimación en el corazón y el encarecimiento en la boca por este
término «oh», diciendo:
Oh
cauterio suave!
¡Oh regalada llaga!
6.
Habiendo el alma hablado con el cauterio,
habla ahora con la llaga que hace el
cauterio. Y, como el cauterio era suave, según ha dicho, la llaga,
según razón, ha de ser conforme el cauterio. Y así llaga de
cauterio suave será llaga regalada,
porque, siendo el cauterio de amor, ella será llaga de amor suave,
y así será regalada suavemente.
7.
Y para dar a entender cómo sea esta llaga con que aquí ella habla,
es de saber que el cauterio del fuego material en la parte do
asienta siempre hace llaga, y tiene esta propiedad: que si sienta
sobre llaga que no era de fuego, la hace que sea de fuego. Y eso
tiene este cauterio de amor, que en el alma que toca, ahora esté
llagada de otras llagas de miserias y pecados, ahora esté sana,
luego la deja llagada de amor; y ya las que eran llagas de otra
causa, quedan hechas llagas de amor.
Pero
en esto hay diferencia de este amoroso cauterio al del fuego
material; que éste la llaga que hace no la puede volver a sanar, si
no se aplican otros medicables, pero la llaga del cauterio de amor
no se puede curar con otra medicina, sino que el mismo cauterio que
la hace la cura, y el mismo que la cura, curándola la hace; porque,
cada vez que toca el cauterio de amor en la llaga de amor, hace
mayor llaga de amor, y así cura y sana más, por cuanto llaga más;
porque el amante, cuanto más llagado, está más sano; y la cura
que hace el amor es llagar y herir sobre lo llagado, hasta tanto que
la llaga sea tan grande que toda el alma venga a resolverse en llaga
de amor. Y de esta manera ya toda cauterizada y hecha una llaga de
amor, está toda sana en amor, porque está transformada en amor.
Y
en esta manera se entiende la llaga que aquí habla el alma, toda
llagada y toda sana. Y porque, aunque está toda llagada y toda
sana, el cauterio de amor no deja de hacer su oficio, que es tocar y
herir de amor, por cuanto ya está todo regalado y todo sano, el
efecto que hace es regalar la llaga, como suele hacer el buen
médico. Por eso, dice el alma bien aquí: ¡Oh
llaga regalada! ¡Oh, pues, llaga tanto más regalada cuanto es
más alto y subido el fuego de amor que la causó, porque habiéndola
hecho el Espíritu Santo sólo a fin de regalar, y como su deseo de
regalar sea grande, grande será esta llaga, porque grandemente sea
regalada!
8.
¡Oh dichosa llaga, hecha por quien no sabe sino sanar! ¡Oh
venturosa y mucho dichosa llaga, pues no fuiste hecha sino para
regalo, y la calidad de tu dolencia es regalo y deleite del alma
llagada! Grande eres ¡oh deleitable llaga!, porque es grande el que
te hizo; y grande es tu regalo, pues el fuego de amor es infinito,
que según tu capacidad y grandeza te regala. ¡Oh, pues, regalada
llaga!, y tanto más subidamente regalada cuanto más en el infinito
centro de la sustancia del alma tocó el cauterio, abrasando todo lo
que se pudo abrasar, para regalar todo lo que se pudo regalar.
Este
cauterio y esta llaga podemos entender que es el más alto grado que
en este estado puede ser; porque hay otras muchas maneras de
cauterizar Dios al alma, que ni llegan aquí ni son como ésta;
porque ésta es toque sólo de la Divinidad en el alma, sin forma ni
figura alguna intelectual ni imaginaria.
9.
Pero otra manera de cauterizar al alma con forma intelectual suele
haber muy subida y es en esta manera: acaecerá que, estando el alma
inflamada en amor de Dios, aunque no esté tan calificada como aquí
habemos dicho, (pero harto conviene que lo esté para lo que aquí
quiero decir), que sienta embestir en ella un serafín con una
flecha o dardo encendidísimo en fuego de amor, traspasando a esta
alma que ya está encendida como ascua, o por mejor decir, como
llama, y cauterízala subidamente; y entonces, con este cauterizar,
transpasándola con aquella saeta, apresúrase la llama del alma y
sube de punto con vehemencia, al modo que un encendido horno o
fragua cuando le hornaguean o trabucan el fuego, y se aviva el fuego
y afervora la llama. Y entonces, al herir de este encendido dardo,
siente la llaga el alma en deleite sobre manera; porque, demás de
ser ella toda removida en gran suavidad al trabucamiento y moción
impetuosa causada por aquel serafín, en que siente grande ardor y
derretimiento de amor, siente la herida fina y la yerba con que
vivamente iba templado el hierro, como una viva punta en la
sustancia del espíritu, como en el corazón del alma
traspasado[17].
10.
Y en este íntimo punto de la herida, que parece queda en la mitad
del corazón del espíritu, que es donde se siente lo fino del
deleite, ¿quién podrá hablar como conviene? Porque siente el alma
allí como un grano de mostaza muy mínimo, vivísimo y
encendidísimo, el cual de sí envía en la circunferencia vivo y
encendido fuego de amor. El cual fuego, naciendo de la sustancia y
virtud de aquel punto vivo donde está la sustancia y virtud de la
yerba se siente difundir sutilmente por todas las espirituales y
sustanciales venas del alma según su potencia y fuerza, en lo cual
siente ella convalecer y crecer tanto el ardor, y en ese ardor
afinarse tanto el amor, que parecen en ella mares de fuego amoroso
que llega a lo alto y bajo de las máquinas, llenándolo todo el
amor. En lo cual parece al alma que todo el universo es un mar de
amor en que ella está engolfada, no echando de ver término ni fin
donde se acabe ese amor, sintiendo en sí, como habemos dicho, el
vivo punto y centro del amor.
11.
Y lo que aquí goza el alma no hay más decir sino que allí siente
cuán bien comparado está en el Evangelio
(Mt 13, 31-32) el reino de los cielos al grano
de mostaza, que, por su gran calor, aunque
tan pequeño, crece en árbol grande; pues que el alma se ve
hecha como un inmenso fuego de amor que nace de aquel punto
encendido del corazón del espíritu.
12.
Pocas almas llegan a tanto como esto, mas algunas han llegado,
mayormente las de aquellos cuya virtud y espíritu se había de
difundir en la sucesión de sus hijos, dando Dios la riqueza y valor
a las cabezas en las primicias del espíritu, según la mayor o
menor sucesión que había de tener su doctrina y espíritu[18].
13.
Volvamos, pues, a la obra que hace aquel serafín, que
verdaderamente es llagar y herir interiormente en el espíritu. Y
así, si alguna vez da Dios licencia para que salga algún efecto
afuera en el sentido corporal a modo que hirió dentro, sale la
herida y llaga fuera, como acaeció cuando el serafín llagó al
santo Francisco, que, llagándole el alma de amor en las cinco
llagas, también salió en aquella manera el efecto de ellas al
cuerpo, imprimiéndolas también en él, y llagándole como también
las había impreso en su alma, llagándole de amor. Porque Dios,
ordinariamente, ninguna merced hace al cuerpo que primero y
principalmente no la haga en el alma. Y entonces, cuanto mayor es el
deleite y fuerza de amor que causa la llaga dentro del alma, tanto
mayor es el de fuera en la llaga del cuerpo; y, creciendo lo uno,
crece lo otro[19]. Lo cual acaece así, porque, estando
estas almas purificadas y puestas en Dios, lo que a su corruptible
carne es causa de dolor y tormento, en el espíritu fuerte y sano le
es dulce y sabroso; y así, es cosa maravillosa sentir crecer el
dolor en el sabor. La cual maravilla echó bien de ver Job (10, 16)
en sus llagas, cuando dijo a Dios: Volviéndote
a mí, maravillosamente me atormentas. Porque maravilla grande
es y cosa digna de la abundancia de la suavidad y dulzura
que tiene Dios escondida para los que le temen (Sal 30, 20),
hacer gozar tanto más sabor y deleite cuanto más dolor y tormento
se siente.
Pero
cuando el llagar es solamente en el alma, sin que se comunique
fuera, puede ser el deleite más intenso y más subido; porque, como
la carne tenga enfrenado el espíritu, cuando los bienes
espirituales de él se comunican también a ella, ella tira la
rienda y enfrena la boca a este ligero caballo del espíritu y
apágale su gran brío, porque si él usa de su fuerza, la rienda se
ha de romper. Pero hasta que ella se rompa, no deja de tenerle
oprimido de su libertad, porque, como el Sabio (Sab 9, 15) dice: El
cuerpo corruptible agrava el alma, y la terrena habitación oprime
al sentido espiritual que de suyo comprehende muchas cosas.
14.
Esto digo para que entiendan que el que siempre se quisiere ir
arrimando a la habilidad y discurso natural para ir a Dios no será
muy espiritual. Porque hay algunos que piensan que a pura fuerza y
operación del sentido, que de suyo es bajo y no más que natural,
pueden venir y llegar a las fuerzas y alteza del espíritu
sobrenatural; al cual no se llega sino el sentido corporal con su
operación anegado y dejado aparte.
Pero
otra cosa es cuando del espíritu se deriva efecto espiritual en el
sentido, porque cuando así es, antes puede acaecer de mucho
espíritu, como se ha dado a entender en lo que habemos dicho de las
llagas, que de la fuerza interior salen afuera; y como en san Pablo,
que, del gran sentimiento que tenía de los dolores de Cristo en el
alma, le redundaba en el cuerpo, según él daba a entender a los de
Galacia (6, 17), diciendo: Yo en mi cuerpo
traigo las heridas de mi Señor Jesús.
15.
Del cauterio y de la llaga basta lo dicho. Los cuales, siendo tales
como aquí se han pintado, ¿cuál creeremos que será la mano con
que se da este cauterio y cuál el toque? El alma lo muestra en el
verso siguiente, más encareciéndolo que declarándolo, diciendo:
¡Oh
mano blanda! ¡Oh toque delicado!
16.
La cual mano, según habemos dicho, es el
piadoso y omnipotente Padre. La cual habemos de entender que, pues
es tan generosa y dadivosa, cuanto poderosa y rica, ricas y
poderosas dádivas da al alma, cuando se abre para hacerla mercedes;
y así llámala mano blanda, y es como si
dijera: ¡Oh mano tanto más blanda para esta mi alma, que tocas
asentando blandamente, cuanto si asentases algo pesada hundirías
todo el mundo, pues de tu solo mirar, la tierra
se estremece (Sal. 103, 32) las gentes se
desatan y desfallecen y los montes se desmenuzan! (Hab 3, 6).
¡Oh, pues, otra vez grande mano, pues así como fuiste dura y
rigurosa para Job (19, 21), tocándole tan mala vez ásperamente,
para mí eres tanto más amigable y suave que a él fuiste dura,
cuanto más amigable y graciosa y blandamente de asiento tocas en mi
alma! Porque tú haces morir y tú haces vivir,
y no hay quien rehúya de tu mano (Dt. 32, 39). Mas tú, ¡oh
divina vida!, nunca matas sino para dar vida, así como nunca llagas
sino para sanar. Cuando castigas, levemente tocas, y eso basta para
consumir el mundo; pero cuando regalas, muy de propósito asientas,
y así, del regalo de tu dulzura no hay número. Llagásteme para
sanarme ¡oh divina mano!, y mataste en mí lo que me tenía muerta
sin la vida de Dios en que ahora me veo vivir. Y esto hiciste tú
con la liberalidad de tu generosa gracia, de que usaste conmigo con
el toque que me tocaste de resplandor de tu
gloria y figura de tu sustancia (Hb 1, 3), que es tu Unigénito
Hijo, en el cual, siendo él tu Sabiduría, tocas
fuertemente desde un fin hasta otro fin (Sab 7,24); y este
Unigénito Hijo tuyo, ¡oh mano misericordiosa del Padre!, es el
toque delicado con que me tocaste en la fuerza de tu cauterio y me
llagaste.
17.
¡Oh, pues, tú, toque delicado, Verbo Hijo de Dios, que por la
delicadez de tu ser divino penetras sutilmente la sustancia de mi
alma, y, tocándola toda delicadamente, en ti la absorbes toda en
divinos modos de deleites y suavidades nunca
oídas en la tierra de Canaán, ni vistas en Temán! (Bar 3,
22). ¡Oh, pues, mucho y en grande manera mucho delicado toque del
Verbo, para mí tanto más cuanto, habiendo
trastornado los montes y quebrantado las piedras en el monte Horeb
con la sombra de tu poder y fuerza que iba delante, te diste
más suave y fuertemente a sentir al profeta en silbo
de aire delgado! (3Re 19, 11-12). ¡Oh aire delgado!, como eres
aire delgado y delicado, di: ¿cómo tocas delgada y delicadamente,
Verbo, Hijo de Dios, siendo tan terrible y poderoso?
¡Oh
dichosa y mucho dichosa el alma a quien tocares delgada y
delicadamente, siendo tan terrible y poderoso! Di esto al mundo; mas
no lo quieras decir al mundo, porque no sabe de aire delgado y no te
sentirá, porque no te puede recibir ni te puede ver (Jn 14, 17);
sino aquellos, ¡oh Dios mío y vida mía!, verán y sentirán tu
toque delgado, que, enajenándose del mundo, se pusieren en delgado,
conviniendo delgado con delgado, y así te puedan sentir y gozar; a
los cuales tanto más delgadamente tocas cuanto, por estar ya
adelgazada y pulida y purificada la sustancia de su alma, enajenada
de toda criatura y de todo rastro y de todo toque de ella, estás tú
escondido morando muy de asiento en ella. Y en eso los
escondes a ellos en el escondrijo de tu rostro, que es el
Verbo, de la conturbación de los hombres (Sal
30, 21).
18.
¡Oh, pues, otra vez y muchas veces delicado toque, tanto más
fuerte y poderoso cuanto más delicado, pues que con la fuerza de tu
delicadez desases y apartas el alma de todos los demás toques de
las cosas criadas, y la adjudicas y unes sólo en ti, y tan delgado
efecto y dejo dejas en ella, que todo otro toque de todas las cosas
altas y bajas le parece grosero y bastardo, y le ofenda aun mirarle,
y le sea pena y grave tormento tratarle y tocarle!
19.
Y es de saber que tanto más ancha y capaz es la cosa, cuanto más
delgada es en sí, y tanto más difusa y comunicativa es, cuanto es
más sutil y delicada. El Verbo es inmensamente sutil y delicado,
que es el toque que toca al alma; el alma es el vaso ancho y capaz
por la delgadez y purificación grande que tiene en este estado.
¡Oh, pues, toque delicado!, que tanto copiosa y abundantemente te
infundes en mi alma, cuanto tú tienes de más sustancia y mi alma
de más pureza.
20.
Y también es de saber, que tanto más sutil y delicado es el toque
y tanto más deleite y regalo comunica donde toca, cuanto menos tomo
y bulto tiene el toque. Este toque divino ningún bulto ni tomo
tiene, porque el Verbo que le hace es ajeno de todo modo y manera, y
libre de todo tomo de forma y figura y accidentes, que es lo que
suele ceñir y poner raya y término a la sustancia; y así, este
toque de que aquí se habla, por cuanto es sustancial, es a saber,
de la divina sustancia, es inefable. ¡Oh, pues, finalmente, toque
inefablemente delicado del Verbo, pues no se hace en el alma menos
que con tu simplicísimo y sencillísimo ser, el cual, como es
infinito, infinitamente es delicado, y, por tanto, tan sutil y
amorosa y eminente y delicadamente toca,
que
a vida eterna sabe!
21.
Que, aunque no es en perfecto grado, es, en efecto, cierto sabor de
vida eterna, como arriba queda dicho, que se gusta en este toque de
Dios. Y no es increible que sea así, creyendo, como se ha de creer,
que este toque es toque de sustancias, es a saber, de sustancia de
Dios en sustancia del alma, al cual en esta vida han llegado muchos
santos. De donde la delicadez del deleite que en este toque se
siente es imposible decirse; ni yo querría hablar en ello, porque
no se entienda que aquello no es más de lo que se dice, que no hay
vocablos para declarar cosas tan subidas de Dios, como en estas
almas pasan; de las cuales el propio lenguaje es entenderlo para sí
y sentirlo y gozarlo y callarlo el que lo tiene. Porque echa de ver
el alma aquí en cierta manera ser estas cosas como el
cálculo que dice san Juan (Ap 2, 17) que se
daría al que venciese, y en el cálculo un nombre escrito, que
ninguno le sabe sino el que le recibe; y así, sólo se puede
decir, y con verdad, que a vida eterna sabe.
Que,
aunque en esta vida no se goza perfectamente como en la gloria, con
todo eso, este toque, por ser toque de Dios, a vida eterna sabe. Y
así, gusta el alma aquí de todas las cosas de Dios,
comunicándosele fortaleza, sabiduría y amor, hermosura, gracia y
bondad, etc. Que, como Dios sea todas estas cosas, gústalas el alma
en un solo toque de Dios, y así, el alma según sus potencias y su
sustancia goza.
22.
Y de este bien del alma a veces redunda en el cuerpo la unción del
Espíritu Santo, y goza toda la sustancia sensitiva, todos los
miembros y huesos y médulas, no tan remisamente como comúnmente
suele acaecer, sino con sentimiento de grande deleite y gloria, que
se siente hasta los últimos artejos de pies y manos. Y siente el
cuerpo tanta gloria en la del alma, que en su manera engrandece a
Dios, sintiéndole en sus huesos, conforme aquello que David (Sal
34,10) dice: Todos mis huesos dirán: Dios,
¿quién semejante a ti?
Y
porque todo lo que de esto se puede decir es menos, por eso baste
decir, así de lo corporal como de espiritual: que
a vida eterna sabe,
y
toda deuda paga.
23.
Esto dice el alma porque en el sabor de vida eterna, que aquí
gusta, siente la retribución de los trabajos que ha pasado para
venir a este estado; en el cual no solamente se siente pagada y
satisfecha al justo, pero con grande exceso premiada, de manera que
entiende bien la verdad de la promesa del Esposo en el Evangelio (Mt
19, 29) que daría ciento por uno. De manera que no hubo
tribulación, ni tentación, ni penitencia, ni otro cualquier
trabajo que en este camino haya pasado, a que no corresponda ciento
tanto de consuelo y deleite en esta vida, de manera que puede muy
bien decir el alma: y toda deuda paga.
24.
Y para saber cómo y cuáles sean estas deudas de que aquí el alma
se siente pagada, es de saber que, de vía ordinaria, ningún alma
puede llegar a este alto estado y reino del desposorio, que no pase
primero por muchas tribulaciones y trabajos; porque, como se dice en
los Actos de los Apóstoles (14, 21), por muchas
tribulaciones conviene entrar en el reino de los cielos, las
cuales ya en este estado[20] son pasadas, porque de aquí
adelante, porque el alma está purificada, no padece.
25.
Los trabajos, pues, que padecen los que han de venir a este estado,
son en tres maneras, conviene a saber: trabajos y desconsuelos,
temores y tentaciones de parte del siglo, y esto de muchas maneras;
tentaciones y sequedades y aflicciones de parte del sentido;
tribulaciones, tinieblas, aprietos, desamparos, tentaciones y otros
trabajos de parte del espíritu, porque de esta manera se purifique
según las partes espiritual y sensitiva, a la manera que dijimos en
la declaración del cuarto verso de la primera canción.
Y
la razón de por qué son necesarios estos trabajos para llegar a
este estado es que, así como un subido licor no se pone sino en un
vaso fuerte, preparado y purificado, así esta altísima unión no
puede caer en alma que no sea fortalecida con trabajos y
tentaciones, y purificada con tribulaciones, tinieblas y aprietos;
porque por lo uno se purifica y fortalece el sentido y por lo otro
se adelgaza y purifica y dispone el espíritu. Porque, así como
para unirse con Dios en gloria los espíritus impuros pasan por las
penas del fuego en la otra vida; así para la unión de perfección
en ésta han de pasar por el fuego de estas dichas penas. El cual en
unos obra más y en otros menos fuertemente; en unos más largo
tiempo, en otros menos, según el grado de unión a que Dios los
quiere levantar y conforme a lo que ellos tienen que purgar[21].
26.
Por estos trabajos, en que Dios al alma y sentido pone, va ella
cobrando virtudes, fuerza y perfección con amargura, porque la
virtud en la flaqueza se perfecciona (2Cor
12, 9), y en el ejercicio de pasiones se labra. Porque no puede
servir y acomodarse el hierro en la inteligencia del artífice si no
es por fuego y martillo, según del fuego dice Jeremías (Lm 1, 13)
que le puso en inteligencia, diciendo: Envió
fuego en mis huesos y enseñóme. Y del martillo dice también
Jeremías (31, 18): Castigásteme, Señor, y
quedé enseñado. Por lo cual dice el Eclesiástico que el
que no es tentado, ¿qué puede saber?; y, el que no es
experimentado, pocas cosas conoce (34, 9.11; 34, 10).
27.
Y aquí nos conviene notar la causa por que hay tan pocos que
lleguen a tan alto estado de perfección de unión de Dios. En lo
cual es de saber que no es porque Dios quiera que haya pocos de
estos espíritus levantados, que antes querría que todos fuesen
perfectos, sino que halla pocos vasos que sufran tan alta y subida
obra; que, como los prueba en lo menos y los halla flacos (de suerte
que luego huyen de la labor, no queriendo sujetarse al menor
desconsuelo y mortificación) de aquí es que, no hallándolos
fuertes y fieles en aquello poco que les hacia merced de comenzarlos
a desbastar y labrar, eche de ver lo serán mucho más en lo más, y
mucho no va ya adelante en purificarlos y levantarlos del polvo de
la tierra por la labor de la mortificación, para la cual era
menester mayor constancia y fortaleza que ellos muestran.
Y
así, hay muchos que desean pasar adelante y con gran continuación
piden a Dios los traiga y pase a este estado de perfección, y,
cuando Dios los quiere comenzar a llevar por los primeros trabajos y
mortificaciones, según es necesario, no quieren pasar por ellas, y
hurtan el cuerpo, huyendo el camino angosto de
la vida (Mt 7, 14), buscando el ancho de su consuelo, que es el
de la perdición (ib. 7, 13), y así, no dan lugar a Dios para
recibir lo que le piden cuando se lo comienza a dar. Y así, se
quedan como vasos inútiles (ib. 6, 15) porque, queriendo ellos
llegar al estado de los perfectos, no quisieron ser llevados por el
camino de los trabajos de ellos, pero ni aun casi comenzar a entrar
en él, sujetándose a lo que era menos, que era lo que comúnmente
se suele padecer[22].
Puédese
responder a éstos aquello de Jeremías (12, 5), que dice: Si
corriendo tú con los que iban a pie, trabajaste, ¿cómo podrías
atener con los caballos? Y, como hayas tenido quietud en la tierra
de paz, ¿qué harás en la soberbia del Jordán? Lo cual es
como si dijera: Si con los trabajos, que a pie llano, ordinaria y
humanamente acaecen a todos los vivientes, por tener tú tan corto
paso, tenías tú tanto trabajo, que te parecía que corrías, ¿cómo
podrías igualar con el paso de caballo, que es ya trabajos más que
ordinarios y comunes, para que se requiere mayor fuerza y ligereza
que de hombre? Y si tú no has querido dejar de conservar la paz y
gusto de tu tierra, que es tu sensualidad, no queriendo armar guerra
ni contradecirla en alguna cosa, ¿cómo querías entrar en las
impetuosas aguas de tribulaciones y trabajos del espíritu, que son
de más adentro?
28.
¡Oh almas que os queréis andar seguras y consoladas en las cosas
del espíritu! Si supiésedes cuánto os conviene padecer sufriendo
para venir a esa seguridad y consuelo, y cómo sin esto no se puede
venir a lo que el alma desea, sino antes volver atrás, en ninguna
manera buscaríades consuelo ni de Dios ni de las criaturas; mas
antes llevaríades la cruz, y, puestos en ella, querríades beber
allí la hiel y vinagre puro (Jn 19, 29), y lo habríades a gran
dicha, viendo cómo, muriendo así al mundo y a vosotros mismos,
viviríades a Dios en deleites de espíritu y, si sufriendo con
paciencia y fidelidad lo poco exterior, mereceríades que pusiese
Dios los ojos en vosotros para purgaros y limpiaros más adentro por
algunos trabajos espirituales más de adentro, para daros bienes más
de adentro.
Porque
muchos servicios han de haber hecho a Dios, y mucha paciencia y
constancia han de haber tenido por él, y muy aceptos han de haber
sido delante de él en su vida y obras a los que él hace tan
señalada merced de tentarlos más adentro, para aventajarlos en
dones y merecimientos, como leemos del santo Tobías (Tob 12, 13), a
quien dijo san Rafael: Que, porque había sido
acepto a Dios, le había hecho aquella merced de enviarle la
tentación que le probase más, para engrandecerte más. Y así,
todo lo que le quedó de vida después de
aquella tentación, lo tuvo en gozo, como
dice la Escritura divina (14, 4). Ni más ni menos vemos en el santo
Job que, en aceptando que aceptó Dios sus obras delante de los
espíritus buenos y malos, luego le hizo merced de enviarle aquellos
duros trabajos para engrandecerle después mucho más, como hizo
multiplicándole los bienes en lo espiritual y temporal (Job 1, 2;
42, 12).
29.
De la misma manera lo hace Dios con los que quiere aventajar según
la ventaja principal, que los hace y deja tentar para levantarlos
todo lo que puede ser, que es llegar a la unión con la sabiduría
divina, la cual, como dice David (Sal 11, 7), es plata
examinada con fuego, probada en la
tierra, es a
saber, de nuestra carne, y
purgada siete veces, que
es lo más que puede ser. Y no hay para qué detenernos más aquí
en decir qué siete purgaciones sean éstas y cuál cada una de
ellas para venir a esta sabiduría, y cómo las responden siete
grados de amor en esta sabiduría, la cual todavía le es al alma
como esta plata que dice David, aunque más unión que en ella
tenga; mas en la otra le será como oro.
30.
Conviénele, pues, al alma mucho estar con grande paciencia y
constancia en todas las tribulaciones y trabajos que la pusiere Dios
de fuera y de dentro, espirituales y corporales, mayores y menores,
tomándolo todo como de su mano para su bien y remedio, y no huyendo
de ellos, pues son sanidad para ella, tomando en esto el consejo del
Sabio (Ecle 10, 4), que dice: Si el espíritu
del que tiene la potestad descendiere sobre tí, no desampares tu
lugar (esto es, el lugar y puesto de tu probación, que es
aquel trabajo que te envía); porque la curación
dice hará cesar grandes pecados, esto es, cortarte ha las
raíces de tus pecados e imperfecciones, que son los hábitos malos,
porque el combate de los trabajos y aprietos y tentaciones apagan
los hábitos malos e imperfectos del alma y la purifican y
fortalecen. Por lo cual, el alma ha de tener en mucho cuando Dios la
envía trabajos interiores y exteriores, entendiendo que son muy
pocos los que merecen ser consumados por pasiones, padeciendo a fin
de tan alto estado.
31.
Volviendo, pues, a nuestra declaración[23], conociendo
aquí el alma que todo le ha salido bien y que ya sicut
tenebrae eius ita lumen eius (Sal 138, 12), y que, como fue
participante de las tribulaciones, lo es ahora de las consolaciones
y del reino (2Cor 1, 7), habiéndole muy bien respondido a los
trabajos interiores y exteriores con bienes divinos del alma y del
cuerpo, sin haber trabajo que no tenga su correspondencia de grande
galardón, confiésalo como ya bien satisfecha, diciendo: Y
toda deuda paga, dando a Dios gracias en este verso, como
también hizo David en el suyo (Sal 70, 20-21) por haberle sacado de
los trabajos, diciendo: ¡Cuántas tribulaciones
me mostraste muchas y malas, y de todas ellas me libraste, y de los
abismos de la tierra otra vez me sacaste; multiplicaste tu
magnificencia, y, volviéndote a mí, me consolaste! Y así,
esta alma, que antes que llegase a este estado, estaba fuera
sentada, como Mardoqueo a las puertas del palacio, llorando en las
plazas de Susán el peligro de su vida, vestido de cilicio, no
queriendo recibir la vestidura de la reina Ester, ni habiendo
recibido algún galardón por los servicios que había hecho al rey,
y la fe que había tenido en defender su honra y vida, en un día,
como al mismo Mardoqueo, la pagan aquí todos sus trabajos y
servicios, haciéndola no sólo entrar dentro del palacio y que esté
delante del rey vestida con vestiduras reales, sino que también se
le ponga la corona y el cetro y silla real con posesión del anillo
del rey, para que todo lo que quisiere haga, y lo que no quisiere no
haga en el reino de su Esposo (Est c. 4-8); porque los de este
estado todo lo que quieren alcanzan. En lo cual no solamente queda
pagada, mas aun quedan muertos los judíos sus enemigos, que son los
apetitos imperfectos que la andaban quitando la vida espiritual, en
que ya ella vive según sus potencias y apetitos. Que por eso, dice
ella luego:
Matando,
muerte en vida la has trocado.
32.
Porque la muerte no es otra cosa sino privación de la vida, porque,
en viniendo la vida, no queda rastro de muerte. Acerca de lo
espiritual, dos maneras hay de vida: una es beatífica, que consiste
en ver a Dios y ésta se ha de alcanzar por muerte corporal y
natural, como dice san Pablo (2Cor 5, 1), diciendo: Sabemos
que si esta nuestra casa de barro se desatare, tenemos morada de
Dios en los cielos. La otra es vida espiritual perfecta, que es
posesión de Dios por unión de amor, y ésta se alcanza por la
mortificación de todos los vicios y apetitos y de su misma
naturaleza totalmente; y hasta tanto que esto se haga, no se puede
llegar a la perfección de esta vida espiritual de unión con Dios,
según también lo dice el Apóstol (Rm 8, 13) por estas palabras,
diciendo: Si viviéredes según la carne,
moriréis; pero si con el espíritu mortificáredes los hechos de la
carne, viviréis.
33.
De donde es de saber que lo que aquí el alma llama muerte es todo
el hombre viejo, que es uso de las potencias, memoria, entendimiento
y voluntad, ocupado y empleado en cosas del siglo, y los apetitos en
gustos de criaturas. Todo lo cual es ejercicio de vida vieja, la
cual es muerte de la nueva, que es la espiritual. En la cual no
podrá vivir el alma perfectamente si no muriere también
perfectamente el hombre viejo, como el Apóstol lo amonesta (Ef 4,
22-24), diciendo que desnuden el hombre viejo y
se vistan el hombre nuevo, que según Dios es criado en justicia y
santidad. En la cual vida nueva, que es cuando ha llegado a
esta perfección de unión con Dios, como aquí vamos tratando,
todos los apetitos del alma y sus potencias según sus inclinaciones
y operaciones, que de suyo eran operación de muerte y privación de
la vida espiritual, se truecan en divinas[24].
34.
Y como quiera que cada viviente viva por su operación, como dicen
los filósofos, teniendo el alma sus operaciones en Dios por la
unión que tiene con Dios, vive vida de Dios, y así, se ha trocado
su muerte en vida, que es su vida animal en vida espiritual.
Porque
el entendimiento, que antes de esta unión entendía naturalmente
con la fuerza y vigor de su lumbre natural por la vía de los
sentidos corporales, es ya movido e informado de otro más alto
principio de lumbre sobrenatural de Dios, dejados aparte los
sentidos; y así se ha trocado en divino, porque por la unión su
entendimiento y el de Dios todo es uno.
Y
la voluntad, que antes amaba baja y muertamente sólo con su afecto
natural, ahora ya se ha trocado en vida de amor divino, porque ama
altamente con afecto divino, movida por la fuerza del Espíritu
Santo, en que ya vive vida de amor; porque, por medio de esta unión,
la voluntad de él y la de ella ya sola es una voluntad.
Y
la memoria, que de suyo sólo percibía las figuras y fantasmas de
las criaturas, es trocada por medio de esta unión a tener
en la mente los años eternos que David dice (Sal 76, 6).
El
apetito natural, que sólo tenía habilidad y fuerza para gustar el
sabor de criatura, que obra muerte, ahora está trocado en gusto y
sabor divino, movido y satisfecho ya por otro principio donde está
más a lo vivo, que es el deleite de Dios y, porque está unido con
él, ya sólo es apetito de Dios.
Y,
finalmente, todos los movimientos y operaciones e inclinaciones que
antes el alma tenía del principio y fuerza de su vida natural, ya
en esta unión son trocados en movimientos divinos, muertos a su
operación e inclinación y vivos en Dios. Porque el alma, como ya
verdadera hija de Dios, en todo es movida por el Espíritu de Dios,
como enseña san Pablo (Rm 8, 14), diciendo que los que son movidos
por el Espíritu de Dios, son hijos de Dios.
De
manera que, según lo que está dicho, el entendimiento de esta alma
es entendimiento de Dios; y la voluntad suya es voluntad de Dios; y
su memoria, memoria eterna de Dios; y su deleite, deleite de Dios; y
la sustancia de esta alma aunque no es sustancia de Dios, porque no
puede sustancialmente convertirse en él, pero, estando unida, como
está aquí con él y absorta en él, es Dios por participación de
Dios, lo cual acaece en este estado perfecto de vida espiritual,
aunque no tan perfectamente como en la otra. Y de esta manera, está
muerta el alma a todo lo que era en sí, que era muerte para ella, y
viva a lo que es Dios en sí. Y por eso, hablando ella de sí, dice
bien en el verso: matando, muerte en vida la has
trocado.
De
donde puede el alma muy bien decir aquello de san Pablo (Gl 2, 20):
Vivo yo, ya no yo, mas vive en mi Cristo.
De esta manera está trocada la muerte de esta alma en vida de Dios,
y le cuadra también el dicho del Apóstol (1 Cor 15, 54), que dice:
Absorta est mors in victoria, con el que
dice también el profeta Oseas (13, 14) en persona de Dios,
diciendo: ¡Oh muerte! yo seré tu muerte, que
es como si dijera: yo, que soy la vida, siendo muerte de la muerte,
la muerte quedará absorta en vida.
35.
De esta suerte está el alma absorta en vida divina, ajenada de todo
lo que es secular, temporal y apetito natural, introducida
en las celdas del rey, donde se goza y alegra en su Amado,
acordándose de sus pechos sobre el vino, diciendo (Ct 1, 3-4):
Aunque soy morena, soy hermosa, hijas de
Jerusalén, porque mi negrura natural se trocó en hermosura
del rey celestial.
36.
En este estado de vida tan perfecta siempre el alma anda interior y
exteriormente como de fiesta, y trae con gran frecuencia en el
paladar de su espíritu un júbilo de Dios grande, como un cantar
nuevo, siempre nuevo, envuelto en alegría y amor en conocimiento de
su feliz estado. A veces anda con gozo y fruición, diciendo en su
espíritu aquellas palabras de Job (29, 20) que dicen: Mi
gloria siempre se innovará, y como palma multiplicaré los días
(29, 18), que es como decir: Dios que permaneciendo
en sí siempre de una manera, todas las
cosas innova, como dice el Sabio (Sab 7, 27), estando ya
siempre unido en mi gloria, siempre innovará mi gloria, esto es, no
la dejará volver a vieja, como antes lo era, y multiplicará los
días como la palma, esto es, mis merecimientos hacia el cielo, como
la palma hacia él envía sus enhiestas.
Porque
los merecimientos del alma que está en este estado son
ordinariamente grandes en número y calidad, y también anda
comúnmente cantando a Dios en su espíritu todo lo que dice David
en el salmo que comienza: Exaltabo te, Domine,
quoniam suscepisti me, particularmente aquellos dos versos
postreros, que dicen: Convertisti planctum meum
in guadium mihi; conscidisti saccum meum et circumdedisti me
laetitia. Para que te cante mi gloria y ya no sea compungido, Señor,
Dios mío, para siempre te alabaré (Sal 29, 12-13).
Y
no es de maravillar que el alma con tanta frecuencia ande en estos
gozos, júbilos y fruición y alabanzas de Dios, porque, demás del
conocimiento que tiene de las mercedes recibidas, siente a Dios aquí
tan solicito en regalarla con tan preciosas y delicadas y
encarecidas palabras, y de engrandecerla con unas y otras mercedes,
que le parece al alma que no tiene él otra en el mundo a quien
regalar, ni otra cosa en que se emplear, sino que todo él es para
ella sola. Y, sintiéndolo así, así lo confiesa como la Esposa en
los Cantares, diciendo: Dilectus meus mihi et
ego illi (2, 16 y 6, 2).
CANCIÓN 3ª
¡Oh
lámparas de fuego,
en cuyos resplandores
las profundas
cavernas del sentido,
que estaba oscuro y ciego,
con
extraños primores
calor y luz dan junto a su Querido!
DECLARACION
1.
Dios sea servido de dar aquí su favor, que cierto es menester
mucho, para declarar la profundidad de esta canción. Y el que la
leyere habrá menester advertencia, porque, si no tiene experiencia,
quizá le será algo oscura y prolija, como también, si la tuviese,
por ventura le sería clara y gustosa.
En
esta canción, el alma encarece y agradece a su Esposo las grandes
mercedes que de la unión que con él tiene recibe, por medio de la
cual dice aquí que recibe muchas y grandes noticias de sí mismo,
todas amorosas, con las cuales, alumbradas y enamoradas las
potencias y sentido de su alma, que antes de esta unión estaba
oscuro y ciego, pueden ya estar esclarecidas y con calor de amor,
como lo están, para poder dar luz y amor al que las esclareció y
enamoró. Porque el verdadero amante entonces está contento, cuando
todo lo que él es en sí y vale y tiene y recibe lo emplea en el
amado; y cuanto más ello es, tanto más gusto recibe en darlo. Y de
eso se goza aquí el alma, porque de los resplandores y amor que
recibe pueda ella resplandecer delante de su Amado y amarle. Síguese
el verso:
¡Oh
lámparas de fuego!
2.
Cuanto a lo primero, es de saber que las lámparas tienen dos
propiedades, que son lucir y dar calor.
Para
entender qué lámparas sean éstas que aquí dice el alma y cómo
luzcan y ardan en ella dándole calor, es de saber que Dios, en su
único y simple ser, es todas las virtudes y grandezas de sus
atributos: porque es omnipotente, es sabio, es bueno, es
misericordioso, es justo, es fuerte, es amoroso, etc., y otros
infinitos atributos y virtudes que no conocemos. Y siendo él todas
estas cosas en su simple ser, estando él unido con el alma, cuando
él tiene por bien abrirle la noticia, echa de ver distintamente en
él todas estas virtudes y grandezas, conviene a saber:
omnipotencia, sabiduría, bondad, misericordia, etc. Y como cada una
de estas cosas sea el mismo ser de Dios en un solo supuesto suyo,
que es el Padre, o el Hijo, o el Espíritu Santo, siendo cada
atributo de éstos el mismo Dios y siendo Dios infinita luz e
infinito fuego divino, como arriba queda dicho, de aquí es que en
cada uno de estos innumerables atributos luzca y dé calor como
Dios, y así, cada uno de estos atributos es una lámpara que luce
al alma y da calor de amor.
3.
Y, por cuanto en un solo acto de esta unión recibe el alma las
noticias de estos atributos, juntamente le es al alma el mismo Dios
muchas lámparas, que distintamente la lucen y dan calor, pues de
cada una tiene distinta noticia, y de ella es inflamada de amor. Y
así, en todas las lámparas particularmente el alma ama inflamada
de cada una y de todas ellas juntamente, porque todos estos
atributos son un ser, como habemos dicho. Y así, todas estas
lámparas son una lámpara que, según sus virtudes y atributos luce
y arde como muchas lámparas. Por lo cual, el alma en un solo acto
de la noticia de estas lámparas ama por cada una, y en eso ama por
todas juntas, llevando en aquel acto calidad de amor por cada una, y
de cada una, y de todas juntas, y por todas juntas.
Porque
el resplandecer que le da esta lámpara del ser de Dios en cuanto es
omnipotente, le da luz y calor de amor de Dios en cuanto es
omnipotente, y, según esto, ya Dios le es al alma lámpara de
omnipotencia que le da luz y noticia según este atributo. Y el
resplandor que le da esta lámpara del ser de Dios, en cuanto es
sabiduría, le hace luz y calor de amor de Dios en cuanto es sabio;
según esto, ya le es Dios lámpara de sabiduría. Y el resplandor
que le da esta lámpara de Dios en cuanto es bondad, le hace al alma
luz y calor de amor de Dios en cuanto es bueno, y, según esto, ya
le es Dios lámpara de bondad. Y, ni más ni menos, le es lámpara
de justicia, y de fortaleza, y de misericordia y de todos los demás
atributos que al alma juntamente se le representan en Dios. Y la luz
que juntamente de todos ellos recibe, la comunica en calor de amor
de Dios con que ama a Dios, porque es todas estas cosas. Y de esta
manera, en esta comunicación y muestra que Dios hace de sí al
alma, que a mi ver es la mayor que él le puede hacer en esta vida,
le es innumerables lámparas que de Dios le dan noticia y amor.
4.
Estas lámparas vio Moisés (Ex 34, 5-8) en el monte Sinaí, donde,
pasando Dios, se postró en la tierra y comenzó a clamar y decir
algunas de ellas diciendo así: Emperador,
Señor, Dios misericordioso, clemente, paciente, de mucha
miseración, verdadero, que guardas misericordia en millares, que
quitas los pecados y maldades y delitos, que ninguno hay inocente de
suyo delante de ti. En lo cual se ve que Moisés, los más
atributos y virtudes que allí conoció en Dios fueron los de la
omnipotencia, señorío, deidad, misericordia, justicia, verdad y
rectitud de Dios, que fue altísimo conocimiento de Dios. Y, porque
según el conocimiento, fue también el amor que se le comunicó,
fue subidísimo el deleite de amor y fruición que allí tuvo.
5.
De donde es de notar que el deleite que el alma recibe en el
arrobamiento de amor, comunicado por el fuego de la luz de estas
lámparas, es admirable e inmenso, porque es tan copioso como de
muchas lámparas, que cada una abrasa en amor, ayudando también el
calor de la una al calor de la otra, y llama de la una a la llama de
la otra, así como también la luz de la una da luz a la otra,
porque por cualquier atributo se conoce el otro; y así, todas ellas
están hechas una luz y un fuego, y cada una, una luz y un fuego.
Y
aquí el alma, inmensamente absorta en delicadas llamas, llagada
sutilmente de amor en cada una de ellas, y en todas ellas juntas más
llagada y viva en amor de vida de Dios, echando ella muy bien de ver
que aquel amor es de vida eterna, la cual es juntura de todos los
bienes, como aquí en cierta manera lo siente el alma, conoce bien
aquí el alma la verdad de aquel dicho del Esposo en los Cantares
cuando dijo que las lámparas del amor eran
lámparas de fuego y de llamas (8, 6). ¡Hermosa
eres en tus pisadas y calzado, hija de príncipe! (Ct 7, 1).
¿Quién podrá contar la magnificencia y extrañez de tu deleite y
majestad en el admirable resplandor y amor de tus lámparas?
6.
Cuenta la Escritura divina que una de estas lámparas pasó delante
de Abrahán antiguamente, y le causó grandísimo horror tenebroso,
porque la lámpara era de la justicia rigurosa que había de hacer
adelante de los cananeos (Gn 15, 12-17). Pues todas estas lámparas
de noticias de Dios, que amigable y amorosamente te lucen a ti, ¡oh
alma enriquecida!, ¿cuánta más luz y deleite de amor te causarán,
que causó aquélla de horror y tiniebla en Abrahán? ¿Y cuánto y
cuán aventajado, y de cuántas maneras será tu deleite, pues en
todas de todas recibes fruición y amor, comunicándose Dios a tus
potencias según sus atributos y virtudes?
Porque
cuando uno ama y hace bien a otro, hácele bien y ámale según su
condición y propiedades; y así tu Esposo, estando en ti, como
quien él es te hace las mercedes: porque, siendo él omnipotente,
hácete bien y ámate con omnipotencia; y siendo sabio, sientes que
te hace bien y ama con sabiduría; y siendo infinitamente bueno,
sientes que te ama con bondad; y siendo santo, sientes que te ama y
hace mercedes con santidad; y siendo él justo, sientes que te ama y
hace mercedes justamente; siendo él misericordioso, piadoso y
clemente, sientes su misericordia y piedad y clemencia; y siendo
fuerte y subido y delicado ser, sientes que te ama fuerte, subida y
delicadamente; y como sea limpio y puro, sientes que con pureza y
limpieza te ama; y, como sea verdadero, sientes que te ama de veras;
y como él sea liberal, conoces que te ama y hace mercedes con
liberalidad sin algún interés, sólo por hacerte bien; y como él
sea la virtud de la suma humildad, con suma bondad y con suma
estimación te ama, e igualándote consigo, mostrándosete en estas
vías de sus noticias alegremente, con este su rostro lleno de
gracias y diciéndote en esta unión suya, no sin gran júbilo tuyo:
Yo soy tuyo y para ti, y gusto de ser tal cual soy por ser tuyo y
para darme a ti.
7.
¿Quién dirá, pues, lo que sientes, ¡oh dichosa alma!,
conociéndote así amada y con tal estimación engrandecida? Tu
vientre, que es tu voluntad, es, como el de la esposa,
semejante al montón del trigo que está
cubierto y cercado de lirios (Ct 7, 2), porque en esos granos
de pan de vida que tú juntamente estás gustando, los lirios de las
virtudes que te cercan, te están deleitando. Porque éstas son las
hijas del rey que dice David (Sal 44, 9-10) que te
deleitaron con la mirra y el ámbar y las demás especies
aromáticas.
Porque
las noticias que te comunica el Amado de sus gracias y virtudes son
sus hijas, en las cuales estás tú tan engolfada e infundida, que
eres también el pozo de las aguas vivas que
corren con ímpetu del monte Líbano (Ct 4, 15), que es Dios.
En lo cual eres maravillosamente letificada según toda la armonía
de tu alma y aun de tu cuerpo, hecha toda un paraíso de regadío
divino, porque se cumpla también en ti el dicho del salmo (45, 5)
que dice: El ímpetu del río letifica la ciudad
de Dios.
8.
¡Oh admirable cosa, que a este tiempo está el alma rebosando aguas
divinas, en ellas ella revertida como una abundosa fuente, que por
todas partes rebosa aguas divinas! Porque, aunque es verdad que esta
comunicación que vamos diciendo es luz y fuego de estas lámparas
de Dios, pero es este fuego aquí, como habemos dicho, tan suave,
que, con ser fuego inmenso, es como aguas de vida que hartan la sed
del espíritu con el ímpetu que él desea. De manera que estas
lámparas de fuego son aguas vivas del Espíritu, como las que
vinieron sobre los Apóstoles (Act. 2 , 3); aunque eran lámparas de
fuego, también eran aguas puras y limpias, porque así las llamó
el profeta Ezequiel (36, 25-26) cuando profetizó aquella venida del
Espíritu Santo, diciendo: Infundiré, dice
allí Dios, sobre vosotros aguas limpias y
pondré mi espíritu en medio de vosotros.
Y
así, aunque es fuego, también es agua; porque este fuego es
figurado por el fuego del sacrificio que escondió Jeremías en la
cisterna, el cual en cuanto estuvo escondido era agua, y cuando le
sacaban afuera para sacrificar era fuego (2Mac 1, 20-22; 2, 1-2). Y
así, este Espíritu de Dios, en cuanto está escondido en las venas
del alma, está, como agua suave y deleitable, hartando la sed al
espíritu; y en cuanto se ejercita en sacrificio de amor a Dios, es
llamas vivas de fuego, que son las lámparas del
acto de la dilección y de llamas que
arriba alegamos del Esposo en los Cantares (8, 6). Y por eso, aquí
el alma las nombra llamas, porque no sólo las gusta en sí como
aguas, sino también las ejercita en amor de Dios como llamas. Y por
cuanto en la comunicación del espíritu de estas lámparas es el
alma inflamada y puesta en ejercicio de amar, en acto de amor, antes
las llama lámparas que aguas, diciendo: ¡Oh
lámparas de fuego!
Todo
lo que se puede en esta canción decir es menos de lo que hay,
porque la transformación del alma en Dios es indecible. Todo se
dice en esta palabra: que el alma está hecha Dios de Dios, por
participación de él y de sus atributos, que son los que aquí
llama lámparas de fuego.
En
cuyos resplandores.
9.
Para que se entienda qué resplandores son
éstos de las lámparas que aquí dice el alma y cómo el alma
resplandece en ellos, es de saber que estos resplandores son las
noticias amorosas que las lámparas de los atributos de Dios dan de
sí al alma, en los cuales, ella unida según sus potencias, ella
también resplandece como ellos, transformada en resplandores
amorosos. Y esta ilustración de resplandores, en que el alma
resplandece con calor de amor, no es como la que hacen las lámparas
materiales, que con sus llamaradas alumbran las cosas que están en
derredor, sino como las que están dentro de las llamas, porque el
alma está dentro de estos resplandores. Que por eso, dice: En
cuyos resplandores,
que es decir dentro. Y no sólo eso, sino, como habemos dicho,
transformada y hecha resplandores. Y así, diremos que es como el
aire que está dentro de la llama, encendido y transformado en la
llama; porque la llama no es otra cosa que aire inflamado, y los
movimientos y resplandores que hace aquella llama ni son sólo del
aire, ni sólo del fuego de que está compuesta, sino junto del aire
y del fuego, y el fuego los hace hacer al aire que en sí tiene
inflamado[25].
10.
A este talle entenderemos que el alma con sus potencias está
esclarecida dentro de los resplandores de Dios. Y los movimientos de
estas llamas divinas, que son los vibramientos y llamaradas que
habemos arriba dicho, no las hace sola el alma transformada en las
llamas del Espíritu Santo, ni las hace sólo él, sino él y el
alma juntos, moviendo él al alma, como hace el fuego al aire
inflamado.
Y
así, estos movimientos de Dios y el alma juntos, no sólo son
resplandores, sino también glorificaciones en el alma. Porque estos
movimientos y llamaradas son los juegos y fiestas alegres que en el
segundo verso de la primera canción decíamos que hacia el Espíritu
Santo en el alma, en los cuales parece que siempre está queriendo
acabar de darle la vida eterna y acabarla de trasladar a su perfecta
gloria, entrándola ya de veras en sí. Porque todos los bienes
primeros y postreros, mayores y menores que Dios hace al alma,
siempre se los hace con motivo de llevarla a vida eterna; bien así
como la llama todos los movimientos y llamaradas que hace con el
aire inflamado son a fin de llevarle consigo al centro de su esfera,
y todos aquellos movimientos que hace es porfiar por llevarlo más a
sí. Mas como, porque el aire está en su propia esfera, no le
lleva, así, aunque estos motivos del Espíritu Santo son
eficacísimos en absorber al alma en mucha gloria, todavía no acaba
hasta que llegue el tiempo en que salga de la esfera del aire de
esta vida de carne y pueda entrar en el centro del espíritu de la
vida perfecta en Cristo.
11.
Pero es de saber que estos movimientos más son movimientos del alma
que movimientos de Dios, porque Dios no se mueve. Y así, estos
visos de gloria que se dan al alma son estables, perfectos y
continuos, con firme serenidad en Dios. Lo cual también será en el
alma después sin alteración de más y menos y sin interpolación
de movimientos; y entonces verá el alma claro cómo, aunque le
parecía que acá se movía Dios en ella, en sí mismo no se mueve,
como el fuego tampoco se mueve en su esfera; y cómo, por no estar
ella perfecta en gloria, tenía aquellos movimientos y llamaradas en
el sentimiento de gloria.
12.
Por lo que está dicho, y por lo que ahora diremos, se entenderá
más claro cuánta sea la excelencia de los resplandores de estas
lámparas que vamos diciendo, porque estos resplandores por otro
nombre se llaman obumbraciones. Para inteligencia de lo cual, es de
saber que obumbración quiere decir tanto como hacimiento de sombra,
y hacer sombra es tanto como amparar y favorecer y hacer mercedes;
porque cubriendo la sombra, es señal que la persona, cuya es, está
cerca para favorecer y amparar. Y por eso, aquella gran merced que
hizo Dios a la Virgen María de la concepción del Hijo de Dios la
llamó el ángel san Gabriel (Lc 1, 35) obumbración del Espíritu
Santo, diciendo: El Espíritu Santo vendrá
sobre ti y la virtud del Altísimo te hará sombra.
13.
Para entender bien cómo sea este hacimiento de sombra de Dios, u
obumbramientos o resplandores, que todo es uno, es de saber que cada
cosa tiene y hace la sombra conforme al talle y propiedad de la
misma cosa. Si la cosa es opaca y oscura, hace sombra oscura; y si
la cosa es rara y clara y sutil, hace la sombra clara y sutil; y así
la sombra de una tiniebla será otra tiniebla al talle de aquella
tiniebla, y la sombra de una luz será otra luz al talle de aquella
luz.
14.
Pues, como quiera que estas virtudes y atributos de Dios sean
lámparas encendidas y resplandecientes, estando tan cerca del alma,
como habemos dicho, no podrán dejar de tocarla con sus sombras, las
cuales también han de ser encendidas y resplandecientes al talle de
las lámparas que las hacen, y así, estas sombras serán
resplandores.
De
manera que, según esto, la sombra que hace al alma la lámpara de
la hermosura de Dios, será otra hermosura al talle y propiedad de
aquella hermosura de Dios; y la sombra que hace la fortaleza, será
otra fortaleza y talle de la de Dios; y la sombra que le hace la
sabiduría de Dios, será otra sabiduría de Dios al talle de la de
Dios; y así de las demás lámparas, o, por mejor decir, será la
misma sabiduría y la misma hermosura y la misma fortaleza de Dios
en sombra, porque el alma acá perfectamente no lo puede
comprehender. En la cual sombra, por ser ella tan al talle y
propiedad de Dios, que es el mismo Dios en sombra, conoce bien el
alma la excelencia de Dios.
15.
Según esto, ¿cuáles serán las sombras que hará el Espíritu
Santo a esta alma de las grandezas de sus virtudes y atributos,
estando tan cerca de ella, que no sólo la toca en sombras, mas está
unido con ellas en sombras y resplandores, entendiendo y gustando en
cada una de ellas a Dios, según la propiedad y talle de él en cada
una de ellas? Porque entiende y gusta la potencia divina en sombra
de omnipotencia; y entiende y gusta la sabiduría divina en sombra
de sabiduría divina; y entiende y gusta la bondad infinita en
sombra que le cerca de bondad infinita, etc. Finalmente, gusta la
gloria de Dios en sombra de gloria, que hace saber la propiedad y
talle de la gloria de Dios, pasando todo esto en claras y encendidas
sombras de aquellas claras y encendidas lámparas, todas en una
lámpara de un solo y sencillo ser de Dios, que actualmente
resplandece de todas estas maneras.
16.
¡Oh!, pues, qué sentirá aquí el alma experimentando aquí la
noticia y comunicación de aquella figura que vio Ezequiel en aquel
animal de cuatro caras y en aquella rueda
de cuatro ruedas, viendo cómo el aspecto
suyo es como de carbones encendidos y como aspecto de lámparas, y
viendo la rueda, que es la sabiduría de
Dios llena de ojos de dentro y de fuera, que
son las noticias divinas y resplandores de sus virtudes, y sintiendo
en su espíritu aquel sonido que hacía su paso,
que era como sonido de multitud y de ejércitos, que significan
muchas grandezas de Dios, que aquí el alma en un solo sonido de un
paso que Dios da por ella distintamente conoce; y, finalmente,
gustando aquel sonido del batir de sus alas, que
dice el profeta era como sonido de muchas aguas,
y como sonido del Altísimo Dios, las cuales significan el
ímpetu que habemos dicho de las aguas divinas, que al alear del
Espíritu Santo en la llama de amor, letificando al alma, la
embisten, gozando aquí la gloria de Dios en su semejanza y sombras,
como también este profeta dice, que la visión
de aquel animal y rueda era semejanza de la gloria del Señor! (Ez
1, 5-28).
Cuán
elevada se sienta aquí esta dichosa alma, cuán engrandecida se
conozca, cuán admirada se vea en hermosura santa, ¿quién lo podrá
decir? Viéndose ella de esta manera embestida con tanta copiosidad
en las aguas de estos divinos resplandores, echa de ver que el Padre
Eterno la ha concedido con larga mano el regadío
superior e inferior, como hizo a Axa su padre, cuando ella
suspiraba (Jos 15, 18-19); pues estas aguas el alma y cuerpo, que es
la parte inferior y superior, regando penetran.
17.
¡Oh admirable excelencia de Dios, que con ser estas lámparas de
los atributos divinos un simple ser y en él solo se gusten, se vean
distintamente tan encendida cada una como la otra, y siendo cada una
sustancialmente la otra! ¡Oh abismo de deleites!, tanto más
abundante eres cuanto están tus riquezas más recogidas en unidad y
simplicidad infinita de tu único ser, donde de tal manera se conoce
y gusta lo uno, que no impide el conocimiento y gusto perfecto de lo
otro, antes cada cual gracia y virtud que hay en ti es luz de
cualquiera otra grandeza tuya; porque, por tu limpieza, ¡oh
Sabiduría divina!, muchas cosas se ven en ti viéndose una, porque
tú eres el depósito de los tesoros del Padre, el
resplandor de la luz eterna, espejo sin mancilla e imagen de su
bondad! (Sab.7,26), en cuyos resplandores,
las
profundas cavernas del sentido.
18.
Estas cavernas son las potencias del alma: memoria, entendimiento y
voluntad, las cuales son tan profundas cuanto de grandes bienes son
capaces, pues no se llenan con menos que infinito. Las cuales, por
lo que padecen cuando están vacías, echaremos en alguna manera de
ver lo que se gozan y deleitan cuando de Dios están llenas, pues
que por un contrario se da luz del otro[26].
Cuanto
a lo primero, es de notar que estas cavernas de las potencias,
cuando no están vacías y purgadas y limpias de toda afición de
criatura, no sienten el vacío grande de su profunda capacidad;
porque en esta vida cualquiera cosilla que a ellas se pegue basta
para tenerlas tan embarazadas y embelesadas, que no sientan su daño
ni echen menos sus inmensos bienes ni conozcan su capacidad. Y es
cosa admirable que, con ser capaces de infinitos bienes, baste el
menor de ellos a embarazarlas de manera que no los puedan recibir
hasta de todo punto vaciarse, como luego diremos.
Pero,
cuando están vacías y limpias, es intolerable la sed y hambre y
ansia del sentido espiritual; porque, como son profundos los
estómagos de estas cavernas, profundamente penan, porque el manjar
que echan menos también es profundo, que, como digo, es Dios.
Y
este tan grande sentimiento comúnmente acaece hacia los fines de la
iluminación y purificación del alma, antes que llegue a unión,
donde ya se satisfacen. Porque, como el apetito espiritual está
vacío y purgado de toda criatura y afección de ella, y perdido el
temple natural, está templado a lo divino y tiene ya el vacío
dispuesto, y, como todavía no se le comunica lo divino en unión de
Dios, llega el penar de este vacío y sed más que a morir,
mayormente cuando por algunos visos o resquicios se le trasluce
algún rayo divino y no se le comunican. Y éstos son los que penan
con amor impaciente, que no pueden estar mucho sin recibir o morir.
19.
Cuanto a la primera caverna que aquí ponemos, que es el
entendimiento, su vacío es sed de Dios, y ésta es tan grande,
cuando él está dispuesto, que la compara David (Sal 41, 1) a la
del ciervo, no hallando otra mayor a qué compararla, que dicen es
vehementísima, diciendo: Así como desea el
ciervo las fuentes de las aguas, así mi alma desea a ti, Dios. Y
esta sed es de las aguas de la sabiduría de Dios, que es el objeto
del entendimiento.
20.
La segunda caverna es la voluntad, y el vacío de ésta es hambre de
Dios tan grande que hace desfallecer al alma, según lo dice también
David (Sal.83,3) diciendo: Codicia y desfallece
mi alma a los tabernáculos del Señor. Y esta hambre es de la
perfección de amor que el alma pretende.
21.
La tercera caverna es la memoria, y el vacío de ésta es
deshacimiento y derretimiento del alma por la posesión de Dios,
como lo nota Jeremías (Lm 3, 20) diciendo: Memoria
memor ero et tabescet in me anima mea, esto es: Con memoria me
acordaré, (id est, mucho me acordaré), y
derretirse ha mi alma en mí; revolviendo estas cosas en mi
corazón, viviré en esperanza de Dios.
22.
Es, pues, profunda la capacidad de estas cavernas, porque lo que en
ellas puede caber, que es Dios, es profundo e infinito; y así será
en cierta manera su capacidad infinita, y así su sed es infinita,
su hambre también es profunda e infinita, su deshacimiento y pena
es muerte infinita, que, aunque no se padece tan intensamente como
en la otra vida, pero padécese una viva imagen de aquella privación
infinita, por estar el alma en cierta disposición para recibir su
lleno. Aunque este penar es a otro temple, porque es en los senos
del amor de la voluntad, que no es el que alivia la pena, pues
cuanto mayor es el amor, es tanto más impaciente por la posesión
de su Dios, a quien espera por momentos de intensa codicia.
23.
Pero, ¡válgame Dios!, pues que es verdad que cuando
el alma desea a Dios con entera verdad, tiene ya al que ama, como
dice san Gregorio sobre san Juan, ¿cómo pena por lo que ya tiene?
Porque en el deseo, que dice san Pedro que
tienen los ángeles de ver al Hijo de Dios (1Pe
1, 12), no hay alguna pena ni ansia, porque ya le poseen. Y así,
parece que, si el alma cuanto más desea a Dios más le posee, y la
posesión de Dios da deleite y hartura al alma, como los ángeles,
que estando cumpliendo su deseo, en la posesión se deleitan,
estando siempre hartando su alma con el apetito, sin fastidio de
hartura; por lo cual, porque no hay fastidio, siempre desean, y
porque hay posesión, no penan. Tanto más de hartura y deleite
había el alma de sentir aquí en este deseo, cuanto mayor es el
deseo, pues tanto más tiene a Dios, y no de dolor y pena.
24.
En esta cuestión viene bien notar la diferencia que hay en tener a
Dios por gracia en sí solamente, y en tenerle también por unión;
que lo uno es bien quererse, y lo otro es también comunicarse[27];
que es tanta la diferencia como la que hay entre el desposorio y el
matrimonio.
Porque
en el desposorio sólo hay un igualado sí y una sola voluntad de
ambas partes, y joyas y ornato de desposada, que se las da
graciosamente el desposado; mas en el matrimonio hay también
comunicación de las personas y unión. Y en el desposorio, aunque
algunas veces hay visitas del esposo a la esposa y la da dádivas,
como decimos, pero no hay unión de las personas, ni es el fin del
desposorio.
Ni
más ni menos, cuando el alma ha llegado a tanta pureza en sí y en
sus potencias que la voluntad esté muy purgada de otros gustos y
apetitos extraños, según la parte inferior y superior, y
enteramente dado el sí acerca de todo esto en Dios, siendo ya la
voluntad de Dios y del alma una en un consentimiento propio y libre,
ha llegado a tener a Dios por gracia de voluntad todo lo que puede
por vía de voluntad y gracia. Y esto es haberle Dios dado en el sí
de ella su verdadero sí y entero de su gracia.
25.
Y éste es un alto estado de desposorio espiritual del alma con el
Verbo, en el cual el Esposo la hace grandes mercedes y la visita
amorosísimamente muchas veces, en que ella recibe grandes favores y
deleites. Pero no tienen que ver con los del matrimonio, porque
todos son disposiciones para la unión del matrimonio; que, aunque
es verdad que, esto pasa en el alma que está purgadísima de toda
afección de criatura (porque no se hace el desposorio espiritual,
como decimos, hasta esto), todavía ha menester el alma otras
disposiciones positivas de Dios, de sus visitas y dones, en que la
va más purificando y hermoseando y adelganzando para que esté
decentemente dispuesta para tan alta unión.
Y
en esto pasa tiempo, en unas más y en otras menos, porque lo va
Dios haciendo al modo del alma. Y esto es figurado por aquellas
doncellas que fueron escogidas para el rey Asuero (Est 2, 2-4; 8-4),
que, aunque las habían ya sacado de sus tierras y de la casa de sus
padres, todavía antes que llegasen al lecho del rey, las tenían un
año (aunque en el palacio) encerradas, de manera que el medio año
se estaban disponiendo con ciertos ungüentos de mirra y otras
especias. Y el otro medio año con otros ungüentos más subidos, y
después de esto iban al lecho del rey.
26.
En el tiempo, pues, de este desposorio y espera del matrimonio en
las unciones del Espíritu Santo, cuando son más altos ungüentos
de disposiciones para la unión de Dios, suelen ser las ansias de
las cavernas del alma extremadas y delicadas. Porque, como aquellos
ungüentos son ya más próximamente dispositivos para la unión de
Dios, porque son más allegados a Dios, y por eso saborean al alma y
la engolosinan más delicadamente de Dios, es el deseo más delicado
y profundo, porque el deseo de Dios es disposición para unirse con
Dios[28].
27.
¡Oh qué buen lugar era éste para avisar a las almas que Dios
llega a estas delicadas unciones, que miren lo que hacen y en cúyas
manos se ponen, porque no vuelvan atrás!, sino que es fuera del
propósito a que vamos hablando. Mas es tanta la mancilla y lástima
que cae en mi corazón ver volver las almas atrás, no solamente no
se dejando ungir de manera que pase la unción adelante, sino aun
perdiendo los efectos de la unción, que no tengo de dejar de
avisarles aquí acerca de esto lo que deben hacer para evitar tanto
daño, aunque nos detengamos un poco en volver al propósito (que yo
volveré luego a él), aunque todo hace a la inteligencia de la
propiedad de estas cavernas. Y, por ser muy necesario, no sólo para
estas almas que van tan prósperas, sino también para todas las
demás que buscan a su Amado, lo quiero decir.
28.
Cuanto a lo primero, es de saber que, si el alma busca a Dios, mucho
más la busca su Amado a ella; y si ella le envía a él sus
amorosos deseos, que le son a él tan olorosos como
la virgulica del humo que sale de las especias aromáticas de la
mirra y del incienso (Ct 3, 6), él a ella le envía el olor
de sus ungüentos, con que la atrae y hace correr
hacia él (Ct 1,2-3), que son sus divinas inspiraciones y
toques; los cuales, siempre que son suyos, van ceñidos y regulados
con motivo de la perfección de la ley de Dios y de la fe, por cuya
perfección ha de ir el alma siempre llegándose más a Dios. Y así,
ha de entender el alma que el deseo de Dios en todas las mercedes
que le hace en las unciones y olores de sus ungüentos, es
disponerla para otros más subidos y delicados ungüentos más
hechos al temple de Dios, hasta que venga en tan delicada y pura
disposición, que merezca la unión de Dios y transformación
sustancial en todas sus potencias.
29.
Advirtiendo, pues, el alma que en este negocio es Dios el principal
agente y el mozo de ciego que la ha de guiar por la mano a donde
ella no sabría ir, que es a las cosas sobrenaturales, que no puede
su entendimiento, ni voluntad, ni memoria saber cómo son; todo su
principal cuidado ha de ser mirar que no ponga obstáculo al que la
guía según el camino que Dios le tiene ordenado en perfección de
la ley de Dios y la fe, como decimos. Y este impedimento le puede
venir si se deja llevar y guiar de otro ciego. Y los ciegos que la
podrían sacar del camino son tres, conviene a saber: el maestro
espiritual, y el demonio, y ella misma. Y porque entienda el alma
cómo esto sea, trataremos un poco de cada uno.
30.
Cuanto a lo primero, grandemente le conviene al alma que quiere ir
adelante en el recogimiento y perfección, mirar en cúyas manos se
pone, porque cual fuere el maestro, tal será el discípulo, y cual
el padre, tal el hijo. Y adviértase que para este camino, a lo
menos para lo más subido de él, y aun para lo mediano, apenas se
hallará una guía cabal según todas las partes que ha menester,
porque, además de ser sabio y discreto, ha menester ser
experimentado. Porque, para guiar al espíritu, aunque el fundamento
es el saber y discreción, si no hay experiencia de lo que es puro y
verdadero espíritu, no atinará a encaminar al alma en él, cuando
Dios se lo da, ni aun lo entenderá.
31.
De esta manera muchos maestros espirituales hacen mucho daño a
muchas almas, porque, no entendiendo ellos las vías y propiedades
del espíritu, de ordinario hacen perder a las almas la unción de
estos delicados ungüentos con que el Espíritu Santo les va
ungiendo y disponiendo para sí, instruyéndolas por otros modos
rateros que ellos han usado o leído por ahí, que no sirven más
que para principiantes. Que, no sabiendo ellos más que para éstos,
y aun eso plega a Dios, no quieran dejar las almas pasar, aunque
Dios las quiera llevar, a más de aquellos principios y modos
discursivos e imaginarios, para que nunca excedan y salgan de la
capacidad natural, con que el alma puede hacer muy poca hacienda.
32.
Y, para que mejor entendamos esta condición de principiantes, es de
saber que el estado y ejercicio de principiantes es de meditar y
hacer actos y ejercicios discursivos con la imaginación. En este
estado, necesario le es al alma que se le dé materia para que
medite y discurra, y le conviene que de suyo haga actos interiores y
se aproveche del sabor y jugo sensitivo en las cosas espirituales,
porque, cebando el apetito con sabor de las cosas espirituales, se
desarraigue del sabor de las cosas sensuales y desfallezca a las
cosas del siglo.
Mas,
cuando ya el apetito está algo cebado y habituado a las cosas de
espíritu en alguna manera, con alguna fortaleza y constancia, luego
comienza Dios, como dicen, a destetar el alma y ponerla en estado de
contemplación, lo cual suele ser en algunas personas muy en breve,
mayormente en gente religiosa, porque más en breve, negadas las
cosas del siglo, acomodan a Dios el sentido y el apetito, y pasan su
ejercicio al espíritu, obrándolo Dios en ellos bien así. Lo cual
es cuando ya cesan los actos discursivos y meditación de la propia
alma y los jugos y fervores primeros sensitivos, no pudiendo ya
discurrir como antes, ni hallar nada de arrimo por el sentido, este
sentido quedando en sequedad, por cuanto le mudan el caudal al
espíritu, que no cae en sentido.
Y
como quiera que naturalmente todas las operaciones que puede de suyo
hacer el alma no sean sino por el sentido, de aquí es que ya Dios
en este estado es el agente y el alma es la paciente; porque ella
sólo se ha como el que recibe y como en quien se hace, y Dios como
el que da y como el que en ella hace, dándole los bienes
espirituales en la contemplación, que es noticia y amor divino
junto, esto es, noticia amorosa, sin que el alma use de sus actos y
discursos naturales, porque no puede ya entrar en ellos como antes.
33.
De donde en este tiempo totalmente se ha de llevar el alma por modo
contrario del primero. Que si antes le daban materia para meditar y
meditaba, que ahora antes se la quiten y que no medite, porque, como
digo, no podrá, aunque quiera, y, en vez de recogerse, se
distraerá. Y si antes buscaba jugo y amor y hervor, y le hallaba,
ya no le quiera ni le busque, porque no sólo no le hallará por su
diligencia, mas antes sacará sequedad, porque se divierte del bien
pacífico y quieto que secretamente le están dando en el espíritu,
por la obra que él quiere hacer por el sentido; y así, perdiendo
lo uno, no hace lo otro, pues ya los bienes no se los dan por el
sentido como antes.
Y
por eso, en este estado en ninguna manera la han de imponer en que
medite ni se ejercite en actos, ni procure sabor ni hervor, porque
sería poner obstáculo al principal agente, que, como digo, es
Dios, el cual oculta y quietamente anda poniendo en el alma
sabiduría y noticia amorosa sin especificación de actos, aunque
algunas veces los hace especificar en el alma con alguna duración.
Y así, entonces el alma también se ha de andar sólo con
advertencia amorosa a Dios, sin especificar actos, habiéndose, como
habemos dicho, pasivamente, sin hacer de suyo diligencias, con la
advertencia amorosa, simple y sencilla, como quien abre los ojos con
advertencia de amor.
34.
Que, pues, Dios entonces en modo de dar trata con ella con noticia
sencilla y amorosa, también el alma trate con él en modo de
recibir con noticia y advertencia sencilla y amorosa, para que así
se junte noticia con noticia y amor con amor. Porque conviene que el
que recibe se haya al modo de lo que recibe, y no de otra manera,
para poderlo recibir y tener como se lo dan, porque, como dicen los
filósofos, cualquiera cosa que se recibe está
en el recipiente al modo que se ha el recipiente.
De
donde está claro que, si el alma entonces no dejase su modo activo
natural, no recibiría aquel bien sino a modo natural, y así, no le
recibiría, sino quedaríase ya solamente con acto natural; porque
lo sobrenatural no cabe en el modo natural, ni tiene que ver en
ello. Y así, totalmente, si el alma quiere entonces obrar de suyo,
habiéndose de otra manera más que con la advertencia amorosa
pasiva que habemos dicho, muy pasiva y tranquilamente, sin hacer
acto natural, si no es cuando Dios la uniese en algún acto, pondría
impedimento a los bienes que sobrenaturalmente le está Dios
comunicando en la noticia amorosa. Lo cual al principio acaece en
ejercicio de purgación interior en que padece, como habemos dicho
arriba, y después en suavidad de amor.
La
cual noticia amorosa, si, como digo y así es la verdad, se recibe
pasivamente en el alma al modo de Dios sobrenatural, y no al modo
del alma natural, síguese que para recibirla ha de estar esta alma
muy aniquilada en sus operaciones naturales, desembarazada, ociosa,
quieta, pacífica y serena al modo de Dios; bien así como el aire,
que, cuanto más limpio está de vapores y cuanto más sencillo y
quieto, más le clarifica y calienta el sol. De donde el alma no ha
de estar asida a nada: no a ejercicio de meditación, no a sabor
alguno, ahora sea sensitivo ahora espiritual, no a otras cualesquier
aprehensiones, porque se requiere el espíritu tan libre y
aniquilado acerca de todo, que cualquiera cosa de pensamiento o
discurso o gusto a que entonces el alma se quiere arrimar, la
impediría, inquietaría y haría ruido en el profundo silencio que
conviene que haya en el alma, según el sentido y el espíritu, para
tan profunda y delicada audición, que habla
Dios al corazón en esta soledad, que dijo por Oseas (2,14), en
suma paz y tranquilidad, escuchando y oyendo el alma lo que habla el
Señor Dios como David (Sal 84,9), porque habla esta paz en esta
soledad.
35.
Por tanto, cuando acaeciere que de esta manera se sienta el alma
poner en silencio y escucha, aun el ejercicio de la advertencia
amorosa que dije, ha de olvidar para que se quede libre para lo que
entonces la quiere el Señor. Porque de aquella advertencia amorosa
sólo ha de usar cuando no se siente poner en soledad u ociosidad
interior u olvido o escucha espiritual; lo cual, para que lo
entienda, siempre que acaece es con algún sosiego pacífico y
absorbimiento interior.
36.
Por tanto, en toda sazón y tiempo, ya que el alma ha comenzado a
entrar en este sencillo y ocioso estado de contemplación, que
acaece cuando ya no puede meditar ni acierta a hacerlo, no ha de
querer traer delante de sí meditaciones ni arrimarse a jugos ni
sabores espirituales, sino estar desarrimada en pie, el espíritu
desasido del todo sobre todo eso, como decía Habacuc (2, 1) que
había él de hacer para oír lo que Dios le dijese: Estaré,
dice, en pie sobre mi guarda, y afirmaré
mi paso sobre mi munición, y contemplaré lo que se me dijere. Es
como si dijera: levantaré mi mente sobre todas las operaciones y
noticias que puedan caer en mis sentidos y lo que ellos pueden
guardar y retener en sí, dejándolo todo abajo; y afirmaré el paso
de la munición de mis potencias, no dejándoles dar paso de
operación propia, para que pueda recibir por contemplación lo que
se me comunicare de parte de Dios; porque ya hemos dicho que la
contemplación pura consiste en recibir.
37.
No es posible que esta altísima sabiduría y lenguaje de Dios, cual
es la contemplación, se pueda recibir menos que en espíritu
callado y desarrimado de sabores y noticias discursivas, porque así
lo dice Isaías (28, 9) por estas palabras, diciendo: ¿A
quién enseñará ciencia y a quién hará oír Dios su audición?,
responde él: A los destetados de la leche,
esto es, de los jugos y gustos, y a los
desarrimados de los pechos, esto es, de las noticias y
aprehensiones particulares.
38.
Quita, ¡oh alma espiritual!, las motas y pelos y niebla, y limpia
el ojo, y luciráte el sol y verás claro. Pon el alma en paz,
sacándola y libertándola del yugo y servidumbre de la flaca
operación de su capacidad, que es el cautiverio de Egipto, donde
todo es poco más que juntar pajas para cocer tierra (Ex 1, 14;
5,7-19), y guíala, ¡oh maestro espiritual!, a la tierra de
promisión que mana leche y miel (Ex 3, 8, 17), y mira que para esa
libertad y ociosidad santa de hijos de Dios llámala Dios al
desierto, en el cual ande vestida de fiesta y con joyas de oro y
plata ataviada (Ex 32,2-3), habiendo ya dejado a Egipto, dejando los
vacíos de sus riquezas, que es la parte sensitiva. Y no sólo eso,
sino ahogados los gitanos[29] en la mar (Ex 14,27-28) de
la contemplación, donde el gitano del sentido, no hallando pie ni
arrimo, se ahoga y deja libre al hijo de Dios, que es el espíritu
salido de los límites angostos y servidumbre de la operación de
los sentidos, que es su poco entender, su bajo sentir, su pobre amar
y gustar, para que Dios le dé el suave maná, cuyo sabor, aunque
tiene todos los sabores y gustos (Ex 16, 13-25; Sab 16, 20), en que
tú quieres traer trabajando el alma, con todo eso, por ser tan
delicado que se deshace en la boca, no se sentirá si con otro gusto
o con otra cosa le juntare.
Pues,
cuando el alma va llegando a este estado, procura desarrimarla de
todas las codicias de jugos, sabores, gustos y meditaciones
espirituales, y no la desquietes con cuidados y solicitud alguna de
arriba y menos de abajo, poniéndola en toda la enajenación y
soledad posible; porque, cuanto más esto alcanzare, y cuanto más
presto llegare a esta ociosa tranquilidad, tanto más abundantemente
se le va infundiendo el espíritu de la divina sabiduría, que es
amoroso, tranquilo, solitario, pacífico, suave y embriagador del
espíritu, en el cual se siente robado y llagado tierna y
blandamente, sin saber de quién, ni de dónde, ni cómo. La causa
es porque se comunicó sin su operación propia.
39.
Y un poquito de esto que Dios obra en el alma en este ocio santo y
soledad es inestimable bien, a veces mucho más que el alma ni el
que la trata pueden pensar. Y, aunque entonces no se echa tanto de
ver, ello lucirá a su tiempo. A lo menos lo que de presente el alma
podía alcanzar a sentir es un enajenamiento y extrañez, unas veces
más que otras, acerca de todas las cosas, con inclinación a
soledad y tedio de todas las criaturas del siglo, en respiro suave
de amor y vida en el espíritu. En lo cual, todo lo que no es esta
extrañez, se le hace desabrido; porque, como dicen, gustado
el espíritu, desabrida está la carne.
40.
Pero los bienes que esta callada comunicación y contemplación deja
impresos en el alma, sin ella sentirlo entonces, como digo, son
inestimables; porque son unciones secretísimas, y por tanto
delicadísimas, del Espíritu Santo, que secretamente llenan el alma
de riquezas, dones y gracias espirituales, porque, siendo Dios el
que lo hace, hácelo no menos que como Dios.
41.
Estas unciones, pues, y matices tan delicados y subidos del Espíritu
Santo, que, por su delgadez y por su sutil pureza, ni el alma ni el
que la trata las entiende, sino sólo el que se las pone para
agradarse más de ella, con grandísima facilidad, no más que con
el menor acto que el alma quiere tener entonces hacer de suyo de
memoria, o entendimiento, o voluntad, o aplicar el sentido, o
apetito, o noticia, o jugo, o gusto, se deturpan o impiden en el
alma, lo cual es grave daño y dolor y lástima grande.
42.
¡Oh grave caso y mucho para admirar, que, no pareciendo el daño ni
casi nada lo que se interpuso en aquellas santas unciones, es
entonces mayor el daño y de mayor dolor y mancilla que ver deturpar
y echar a perder muchas almas de estas otras comunes que no están
en puesto de tan subido esmalte y matiz! Bien así como si en un
rostro de extremada y delicada pintura tocase una tosca mano con
bajos y toscos colores, sería el daño mayor y más notable y de
más lástima, que si borrase muchos rostros de pintura común.
Porque aquella mano tan delicada, que era del Espíritu Santo, que
aquella tosca mano deturpó, ¿quién la acertará a sentar?
43.
Y con ser este daño más grande que se puede encarecer, es tan
común y frecuente, que apenas se hallará un maestro espiritual que
no le haga en las almas que comienza Dios a recoger en esta manera
de contemplación. Porque, cuántas veces está Dios ungiendo al
alma contemplativa con alguna unción muy delgada de noticia
amorosa, serena, pacífica, solitaria, muy ajena del sentido y de lo
que se puede pensar; con la cual no puede meditar ni pensar en cosa
alguna, ni gustar de cosa de arriba ni de abajo, por cuanto la trae
Dios ocupada en aquella unción solitaria, inclinada a ocio y
soledad; y vendrá un maestro espiritual que no sabe sino martillar
y macear con las potencias como herrero, y, porque él no enseña
más que aquello y no sabe más que meditar, dirá: «Andá, dejaos
de esos reposos, que es ociosidad y perder tiempo; sino tomá y
meditá y haced actos interiores, porque es menester que hagáis de
vuestra parte lo que en vos es que esotros son alumbramientos y
cosas de bausanes».
44.
Y así, no entendiendo los grados de oración ni vías del espíritu,
no echan de ver que aquellos actos que ellos dicen que haga el alma,
y que el quererla hacer caminar con discurso está ya hecho, pues ya
aquella alma ha llegado a la negación y silencio del sentido y del
discurso; y que ha llegado a la vía del espíritu, que es la
contemplación, en la cual cesa la operación del sentido y del
discurso propio del alma, y sólo Dios es el agente y el que habla
entonces secretamente al alma solitaria, callando ella; y que, si
entonces el alma, habiendo llegado al espíritu de esta manera que
decimos, la quieren hacer caminar todavía con el sentido, que ha de
volver atrás y distraerse; porque el que ha llegado al término, si
todavía se pone a caminar para llegar al término, demás de ser
cosa ridícula, por fuerza se ha de alejar del término.
Y
así, habiendo llegado por la operación de las potencias al
recogimiento quieto que todo espiritual pretende, en el cual cesa la
operación de las mismas potencias, no sólo sería cosa vana volver
a hacer actos con las mismas potencias para llegar al dicho
recogimiento, sino le sería dañoso, por cuanto le serviría de
distracción, dejando el recogimiento que ya tenía.
45.
No entendiendo, pues, como digo, estos maestros espirituales qué
cosa sea recogimiento y soledad espiritual del alma y sus
propiedades, en la cual soledad asienta Dios en el alma estas
subidas unciones, sobreponen ellos o entreponen otros ungüentos de
más bajo ejercicio espiritual, que es hacer obrar al alma como
habemos dicho. De lo cual hay tanta diferencia a lo que el alma
tenía, como de obra humana a obra divina y de natural a
sobrenatural; porque en la una manera obra Dios sobrenaturalmente en
el alma, y en la otra solamente ella hace obra no más que natural.
Y lo peor es que, por ejercitar su operación natural, pierde la
soledad y recogimiento interior y, por el consiguiente, la subida
obra que en el alma Dios pintaba; y así, todo es dar golpes en la
herradura, dañando en lo uno y no aprovechando en lo otro.
46.
Adviertan estos tales que guían las almas y consideren que el
principal agente y guía y movedor de las almas en este negocio no
son ellos sino el Espíritu Santo, que nunca pierde cuidado de
ellas, y que ellos sólo son instrumentos para enderezarlas en la
perfección por la fe y ley de Dios, según el espíritu que Dios va
dando a cada una.
Y
así, todo su cuidado sea no acomodarlas a su modo y condición
propia de ellos, sino mirando si saben por dónde Dios las lleva, y,
si no lo saben, déjenlas y no las perturben. Y, conforme al camino
y espíritu por donde Dios las lleva, procuren enderezarlas siempre
en mayor soledad y libertad y tranquilidad de espíritu, dándoles
anchura a que no aten el sentido corporal ni espiritual a cosa
particular interior ni exterior, cuando Dios las lleva por esta
soledad, y no se penen ni se soliciten pensando que no se hace nada;
aunque el alma entonces no lo hace, Dios lo hace en ella.
Procuren
ellos desembarazar el alma y ponerla en soledad y ociosidad, de
manera que no esté atada a alguna noticia particular de arriba o de
abajo, o con codicia de algún jugo o gusto, o de alguna otra
aprehensión, de manera que esté vacía en negación pura de toda
criatura, puesta en pobreza espiritual, que esto es lo que el alma
ha de hacer de su parte, como lo aconseja el Hijo de Dios (Lc 14,
33), diciendo: El que no renuncia a todas las
cosas que posee, no puede ser mi discípulo. Lo cual se
entiende no soló de la renunciación de las cosas temporales según
la voluntad, mas también del desapropio de las espirituales, en que
se incluye la pobreza espiritual, en que pone el Hijo de Dios la
bienaventuranza (Mt 5, 3).
Y
vacando de esta manera el alma a todas las cosas, llegando a estar
vacía y desapropiada acerca de ellas, que es, como habemos dicho,
lo que puede hacer el alma de su parte es imposible, que deje Dios
de hacer lo que es de la suya en comunicársele, a lo menos
secretamente. Más imposible que dejar de dar el rayo del sol en
lugar sereno y descombrado[30]; pues que, así como el
sol está madrugando y dando en tu casa para entrar, si destapas el
agujero, así Dios, que en guardar a Israel no
dormita (Sal 120, 4) ni menos duerme,
entrará en el alma vacía y la llenará de bienes divinos.
47.
Dios está como el sol sobre las almas para comunicarse a ellas.
Conténtense los que las guían en disponerlas para esto según la
perfección evangélica, que es la desnudez y vacío del sentido y
espíritu, y no quieran pasar adelante en edificar, que ese oficio
soló es del Padre de las lumbres, de adonde
desciende toda dádiva buena y perfecta (Sant 1, 17). Porque si
el Señor, como dice David (Sal 126, 1), no
edifica la casa, en vano trabaja el que la edifica. Y pues él
es el artífice sobrenatural, él edificará sobrenaturalmente en
cada alma el edificio que quisiere, si tú se la dispusieres,
procurando aniquilarla acerca de sus operaciones y afecciones
naturales, con las cuales ella no tiene habilidad ni fuerza para el
edificio sobrenatural, antes en esta sazón se estorba más que se
ayuda. Y esa preparación es de tu oficio ponerla en el alma, y de
Dios, como dice el Sabio (Pv 16, 9), es
enderezar su camino, conviene saber, a los bienes
sobrenaturales, por modos y maneras que ni el alma ni tú entiendes.
Por
tanto, no digas: «¡Oh, que no va el alma adelante, porque no hace
nada!». Porque, si ello es verdad que no hace nada, por el mismo
caso que no hace nada, te probaré yo aquí que hace mucho. Porque,
si el entendimiento se va vaciando de inteligencias particulares,
ahora naturales, ahora espirituales, adelante va, y cuanto más
vacare a la inteligencia particular y a los actos de entender[31],
tanto más adelante va el entendimiento caminando al sumo bien
sobrenatural.
48.
«¡Oh, –dirás– que no entiende nada distintamente, y así, no
podrá ir adelante!». Antes te digo que, si entendiese
distintamente, no iría adelante. La razón es porque Dios, a quien
va el entendimiento, excede al entendimiento, y así, es
incomprehensible e inaccesible al entendimiento, y, por tanto,
cuando el entendimiento va entendiendo, no se va llegando a Dios,
sino antes apartando. Y así, antes se ha de apartar el
entendimiento de sí mismo y de su inteligencia para allegarse a
Dios, caminando en fe, creyendo y no entendiendo. Y de esa manera
llega el entendimiento a la perfección, porque por fe y no por otro
medio se junta con Dios; y a Dios más se llega el alma no
entendiendo que entendiendo.
Y,
por tanto, no tengas de eso pena, que si el entendimiento no vuelve
atrás (que sería si se quisiese emplear en noticias distintas y
otros discursos y entenderes, sino que se quiera estar ocioso),
adelante va, pues que se va vaciando de todo lo que en él podía
caer, porque nada de ello era Dios, pues, como habemos dicho, Dios
no puede caer en él. Y en este caso de perfección, el no volver
atrás es ir adelante, y el ir adelante el entendimiento es irse más
poniendo en fe, y así, es irse más oscureciendo, porque la fe es
tiniebla para el entendimiento. De donde, porque el entendimiento no
puede saber cómo es Dios, de necesidad ha de caminar a él rendido,
no entendiendo; y así, para bien ser, le conviene eso que tú
condenas, conviene saber: que no se emplee en inteligencias
distintas, pues con ellas no puede llegar a Dios, sino antes
embarazarse para ir a él.
49.
«¡Oh, –dirás– que, si el entendimiento no entiende
distintamente, la voluntad estará ociosa y no amará, que es lo que
siempre se ha de huir en el camino espiritual! La razón es porque
la voluntad no puede amar si no es lo que entiende el
entendimiento». Verdad es esto, mayormente en las operaciones y
actos naturales del alma, en que la voluntad no ama sino lo que
distintamente entiende el entendimiento. Pero en la contemplación
de que vamos hablando, por la cual Dios, como habemos dicho, infunde
de sí en el alma, no es menester que haya noticia distinta, ni que
el alma haga actos de inteligencia; porque en un acto la está Dios
comunicando luz y amor juntamente, que es noticia sobrenatural
amorosa, que podemos decir es como luz caliente, que calienta,
porque aquella luz juntamente enamora; y ésta es confusa y oscura
para el entendimiento, porque es noticia de contemplación, la cual,
como dice san Dionisio, es rayo de tiniebla para
el entendimiento.
Por
lo cual, al modo que es la inteligencia en el entendimiento, es
también el amor en la voluntad; que, como en el entendimiento esta
noticia que le infunde Dios es general y oscura, sin distinción de
inteligencia, también la voluntad ama en general, sin distinción
alguna de cosa particular entendida. Que, por cuanto Dios es divina
luz y amor, en la comunicación que hace de sí al alma, igualmente
informa estas dos potencias, entendimiento y voluntad, con
inteligencia y amor; y, como él no sea inteligible en esta vida, la
inteligencia es oscura, como digo, y a este talle es el amor en la
voluntad. Aunque algunas veces, en esta delicada comunicación, se
comunica Dios más y hiere más en la una potencia que en la otra,
porque algunas veces se siente más la inteligencia que amor, y
otras veces más amor que inteligencia, y a veces también todo
inteligencia, sin ningún amor, y a veces todo amor sin inteligencia
ninguna.
Por
tanto, digo que, en lo que es hacer el alma actos naturales con el
entendimiento, no puede amar sin entender; mas en los que Dios hace
e infunde en ella, como hace en la que vamos tratando, es diferente,
porque se puede comunicar Dios en la una potencia sin la otra; y así
puede inflamar la voluntad con el toque del calor de su amor, aunque
no entienda el entendimiento, bien así como una persona podrá ser
calentada del fuego, aunque no vea el fuego[32].
50.
De esta manera, muchas veces se sentirá la voluntad inflamada o
enternecida o enamorada sin saber ni entender cosa más particular
que antes, ordenando Dios en ella el amor, como lo dice la Esposa en
los Cantares (2, 4), diciendo: Entróme el rey
en la cela vinaria y ordenó en mí la caridad.
De
donde no hay que temer la ociosidad de la voluntad en este caso; que
si de suyo deja de hacer actos de amor sobre particulares noticias,
hácelos Dios en ella, embriagándola secretamente en amor infuso, o
por medio de la noticia de contemplación, o sin ella, como acabamos
de decir, los cuales son tanto más sabrosos y meritorios que los
que ella hiciera, cuanto es mejor el movedor e infusor de este amor,
que es Dios.
51.
Este amor infunde Dios en la voluntad, estando ella vacía y
desasida de otros gustos y afecciones particulares de arriba y de
abajo. Por eso, téngase cuidado que la voluntad esté vacía y
desasida de sus afecciones, que, si no vuelve atrás, queriendo
gustar algún jugo o gusto, aunque particularmente no le sienta en
Dios, adelante va, subiendo sobre todas las cosas a Dios, pues de
ninguna cosa gusta. Y a Dios, aunque no le guste muy en particular y
distintamente, ni le ame con tan distinto acto, gústale en aquella
infusión general oscura y secretamente más que a todas las cosas
distintas, pues entonces ve ella claro que ninguna le da tanto gusto
como aquella quietud solitaria; y ámale sobre todas las cosas
amables, pues que todos los otros jugos y gustos de todas ellas
tiene desechados y le son desabridos.
Y
así, no hay que tener pena, que, si la voluntad no puede reparar en
jugos y gustos de actos particulares, adelante va; pues el no volver
atrás abrazando algo sensible, es ir adelante a lo inaccesible, que
es Dios, y así no es maravilla que no le sienta. Y así, la
voluntad para ir a Dios, más ha de ser desarrimándose de toda cosa
deleitosa y sabrosa, que arrimándose; y así cumple bien el
precepto de amor, que es amar sobre todas la cosas, lo cual no puede
ser sin desnudez y vacío de todas ellas.
52.
Tampoco hay que temer en que la memoria vaya vacía de sus formas y
figuras, que, pues Dios no tiene forma ni figura, segura va vacía
de forma y figura, y más acercándose a Dios; porque, cuanto más
se arrimare a la imaginación, más se aleja de Dios y en más
peligro va, pues que Dios, siendo como es incogitable, no cabe en la
imaginación.
53.
No entendiendo, pues, estos maestros espirituales las almas que van
en esta contemplación quieta y solitaria, por no haber ellos
llegado a ella, ni sabido qué cosa es salir de discursos de
meditaciones, como he dicho, piensan que están ociosas, y les
estorban e impiden la paz de la contemplación sosegada y quieta,
que de suyo les estaba Dios dando, haciéndoles ir por el camino de
meditación y discurso imaginario, y que hagan actos interiores; en
lo cual hallan entonces las dichas almas grande repugnancia,
sequedad y distracción, porque se querrían ellas estar en su ocio
santo y recogimiento quieto y pacífico.
En
el cual, como el sentido no halla de qué asir, ni de qué gustar,
ni qué hacer, persuádenlas éstos también a que procuren jugos y
fervores, como quiera que les habían de aconsejar lo contrario. Lo
cual no pudiendo ellas hacer ni entrar en ella como antes (porque ya
pasó ese tiempo, y no es su camino), desasosiéganse doblado,
pensando que van perdidas, y aun ellos se lo ayudan a creer, y
sécanlas el espíritu y quítanlas las unciones preciosas que en la
soledad y tranquilidad Dios las ponía, y, como dije, es grande
daño, y pónenlas del duelo y del lodo, pues en lo uno pierden, y
en lo otro sin provecho penan[33].
54.
No saben éstos qué cosa es espíritu; hacen a Dios grande injuria
y desacato metiendo su tosca mano donde Dios obra. Porque le ha
costado mucho a Dios llegar a estas almas hasta aquí, y precia
mucho haberlas llegado a esta soledad y vacío de sus potencias y
operaciones para poderles hablar al corazón, que es lo que él
siempre desea, tomando ya él la mano, siendo ya él el que en el
alma reina con abundancia de paz y sosiego, haciendo desfallecer los
actos naturales de las potencias, con que trabajando toda la noche
no hacían nada (Lc 5, 5), apacentándolas ya el espíritu sin
operación de sentido, porque el sentido, ni su obra, no es capaz
del espíritu.
55.
Y cuánto él precie esta tranquilidad y adormecimiento o ajenación
de sentido, échase bien de ver en aquella conjuración tan notable
y eficaz que hizo en los Cantares (3, 5), diciendo: Conjúroos,
hijas de Jerusalén, por las cabras y ciervos campesinos, que no
recordéis ni hagáis velar a la amada hasta que ella quiera. En
lo cual da a entender cuánto ama el adormecimiento y olvido
solitario, pues interpone estos animales tan solitarios y retirados.
Pero estos espirituales no quieren que el alma repose ni quiete,
sino que siempre trabaje y obre, de manera que no dé lugar a que
Dios obre, y que lo que él va obrando se deshaga y borre con la
operación del alma, hechos las raposillas que
demuelen la flor de la viña del alma (Ct 2,15). Y por eso, se
queja el Señor de éstas por Isaías (3, 14), diciendo: Vosotros
habéis depacido mi viña.
56.
Pero éstos por ventura yerran por buen celo, porque no llega a más
su saber. Pero no por eso quedan excusados en los consejos que
temerariamente dan, sin entender primero el camino y espíritu que
lleva el alma, y, no entendiéndola, en entremeter su tosca mano en
cosa que no entienden, no dejándola a quien la entienda. Que no es
cosa de pequeño peso y culpa hacer a un alma perder inestimables
bienes, y a veces dejarla muy bien estragada por su temerario
consejo.
Y
así, el que temerariamente yerra, estando obligado a acertar, como
cada uno lo está en su oficio, no pasará sin castigo, según el
daño que hizo. Porque los negocios de Dios con mucho tiento y muy a
ojos abiertos se han de tratar, mayormente en cosa de tanta
importancia y en negocio tan subido como es el de estas almas, donde
se aventura casi infinita ganancia en acertar, y casi infinita
pérdida en errar.
57.
Pero ya que quieras decir que tienes alguna excusa, aunque yo no la
veo, a lo menos no me podrás decir que la tiene el que, tratando un
alma, jamás la deja salir de su poder, allá por los respetos e
intentos vanos que él se sabe, que no quedarán sin castigo. Pues
que está cierto que, habiendo aquella alma de ir adelante,
aprovechando en el camino espiritual a que Dios la ayuda siempre, ha
de mudar estilo y modo de oración y ha de tener necesidad de otra
doctrina ya más alta que la suya y otro espíritu.
Porque
no todos saben para todos los sucesos y términos que hay en el
camino espiritual, ni tienen espíritu tan cabal que conozcan en
cualquier estado de la vida espiritual por donde ha de ser el alma
llevada y regida. A lo menos, no ha de pensar que él lo tiene todo,
ni que Dios querrá dejar de llevar aquella alma más adelante.
No
cualquiera que sabe desbastar el madero, sabe entallar la imagen, ni
cualquiera que sabe entallarla, sabe perfilarla y pulirla, y no
cualquiera que sabe pulirla, sabrá pintarla, ni cualquiera que sabe
pintarla, sabrá poner la última mano y perfección. Porque cada
uno de éstos no pueden en la imagen hacer más de lo que sabe, y,
si quisiese pasar adelante, sería echarla a perder.
58.
Pues veamos si tú, siendo solamente desbastador, que es poner el
alma en el desprecio del mundo y mortificación de sus apetitos, o,
cuando mucho, entallador, que será ponerla en santas meditaciones,
y no sabes más, ¿cómo llegarás esa alma hasta la última
perfección de delicada pintura, que ya no consiste en desbastar, ni
entallar, ni aun en perfilar, sino en la obra que Dios en ella ha de
ir haciendo?
Y
así, cierto está que, si en tu doctrina, que siempre es de una
manera, la haces siempre que esté atada, o ha de volver atrás, o,
a lo menos, no ir adelante. Porque ¿en qué parará, ruégote, la
imagen si siempre has de ejercitar en ella no más que el martillar
y desbastar, que en el alma es el ejercicio de las potencias?
¿Cuándo se ha de acabar esta imagen? ¿Cuándo o cómo se ha de
dejar a que la pinte Dios? ¿Es posible que tú tienes todos estos
oficios, y que te tienes por tan consumado, que nunca esa alma habrá
menester a más que a ti?
59.
Y dado caso que tengas para alguna alma (porque quizá no tendrá
talento para pasar más adelante), es como imposible que tú tengas
para todas las que tú no dejas salir de tus manos; porque a cada
una lleva Dios por diferentes caminos, que apenas se hallará un
espíritu que en la mitad del modo que lleva convenga con el modo
del otro. Porque ¿quién habrá, como san Pablo (1 Cor 9, 22), que
tenga para hacerse todo a todos, para ganarlos a
todos? Y tú de tal manera tiranizas las almas y de suerte les
quitas la libertad y adjudicas para ti la anchura de la doctrina
evangélica, que no sólo procuras que no te dejen, mas, lo que peor
es, que, si acaso alguna vez sabes que alguna haya ido a tratar
alguna cosa con otro, que por ventura no convendría tratarla
contigo (o la llevaría Dios para que la enseñase lo que tú no la
enseñas), te hayas con ella (que no lo digo sin vergüenza) con las
contiendas de celos que tienen entre sí los casados, los cuales no
son celos que tienen de la honra de Dios o provecho de aquel alma
(pues que no conviene que presumas que, en faltarte de esa manera,
faltó a Dios), sino celos de tu soberbia y presunción o de otro
imperfecto motivo tuyo.
60.
Grandemente se indigna Dios contra estos tales y promételes castigo
por Ezequiel (34, 3) diciendo: Comíades la
leche de mi ganado y cubríades os con su lana, y mi ganado no
apacentábades; yo pediré, dice, mi ganado
de vuestra mano (ib. 10).
61.
Deben, pues, los maestros espirituales dar libertad a las almas, y
están obligados a mostrarles buen rostro cuando ellas quisieren
buscar mejoría; porque no saben ellos por dónde querrá Dios
aprovechar cualquier alma, mayormente cuando ya no gusta de su
doctrina, que es señal que no le aprovecha, porque o la lleva Dios
adelante por otro camino que el maestro la lleva, o el maestro
espiritual ha mudado estilo. Y los dichos maestros se lo han de
aconsejar, y lo demás nace de necia soberbia y presunción o de
alguna otra pretensión.
62.
Pero dejemos ahora esta manera y digamos otra más pestífera que
éstos tienen u otras peores que ellos usan. Porque acaecerá que
anda Dios ungiendo algunas almas con ungüentos de santos deseos y
motivos de dejar el mundo y mudar la vida o estilo y servir a Dios,
despreciando el siglo (lo cual tiene Dios en mucho haber acabado con
ellas de llegarlas hasta esto, porque las cosas del siglo no son de
voluntad de Dios), y ellos allá con unas razones humanas o
respectos harto contrarios a la doctrina de Cristo y su humildad y
desprecio de todas las cosas, estribando en su propio interés o
gusto, o por temer donde no hay que temer, o se lo dificultan, o se
lo dilatan, o, lo que es peor, por quitárselo del corazón
trabajan. Que, teniendo el espíritu poco devoto, muy vestido de
mundo, y poco ablandado en Cristo, como ellos no entran por la
puerta estrecha de la vida, tampoco dejan entrar a los otros. A los
cuales amenaza nuestro Salvador por san Lucas (Lc 11, 52), diciendo:
¡Ay de vosotros, que tomasteis la llave de la
ciencia, y no entráis vosotros ni dejáis entrar a los demás!
Porque
éstos, a la verdad, están puestos en la tranca y tropiezo de la
puerta del cielo, impidiendo que no entren los que les piden
consejo; sabiendo que les tiene Dios mandado, no sólo que los dejen
y ayuden a entrar, sino que aun los compelan a entrar, diciendo por
san Lucas (14, 23): Porfía, hazlos entrar para
que se llene mi casa de convidados. Ellos, por el contrario,
están compeliendo que no entren[34].
De
esta manera, es él un ciego que puede estorbar la vida del alma,
que es el Espíritu Santo, lo cual acaece en los maestros
espirituales de muchas maneras, que aquí queda dicho, unos
sabiendo, otros no sabiendo. Mas los unos y los otros no quedarán
sin castigo, porque, teniéndolo por oficio, están obligados a
saber y mirar lo que hacen.
63.
El segundo ciego que dijimos que podría empachar al alma en este
género de recogimiento es el demonio, que quiere que, como él es
ciego, también el alma lo sea. El cual en estas altísimas
soledades, en que se infunden las delicadas unciones del Espíritu
Santo (en lo cual él tiene grave pesar y envidia, porque ve que no
solamente se enriquece el alma, sino que se le va de vuelo y no la
puede coger en nada, por cuanto está el alma sola, desnuda y ajena
de toda criatura y rastro de ella), procúrale poner en este
enajenamiento algunas cataratas de noticias y nieblas de jugos
sensibles, a veces buenos, para cebar más el alma y hacerla volver
así al trato distinto y obra del sentido, y que mire en aquellos
jugos y noticias buenas que la representa y las abrace, a fin de ir
a Dios arrimada a ellas.
Y
en esto facilísimamente la distrae y saca de aquella soledad y
recogimiento, en que, como habemos dicho, el Espíritu Santo está
obrando aquellas grandezas secretas. Porque, como el alma de suyo es
inclinada a sentir y gustar, mayormente si lo anda pretendiendo y no
entiende el camino que lleva, facilísimamente se pega a aquellas
noticias y jugos que la pone el demonio, y se quita de la soledad en
que Dios la ponía. Porque, como ella en aquella soledad y quietud
de las potencias del alma no hacía nada, parécela que estotro es
mejor, pues ya ella hace algo.
Y
aquí es grande lástima que, no entendiéndose el alma, por comer
ella un bocadillo de noticia particular o jugo, se quita que la coma
Dios a ella toda; porque así lo hace Dios en aquella soledad en que
la pone, porque la absorbe en sí por medio de aquellas unciones
espirituales solitarias.
64.
De esta manera, por poco más que nada, causa gravísimos daños,
haciendo al alma perder grandes riquezas, sacándola con un poquito
de cebo, como al pez, del golfo de las aguas sencillas del espíritu,
adonde estaba engolfada y anegada en Dios sin hallar pie ni arrimo.
Y en esto la saca a la orilla dándola estribo y arrimo, y que halle
pie, y vaya por su pie, por tierra, con trabajo, y no nade por
las aguas de Siloé, que van con silencio (Is 8, 6), bañada en
las unciones de Dios.
Y
hace el demonio tanto caso de esto, que es para admirar; que, con
ser mayor un poco de daño en esta parte que hacer muchos en otras
almas muchas, como habemos dicho, apenas hay alma que vaya por este
camino que no la haga grandes daños y haga caer en grandes
pérdidas. Porque este maligno se pone aquí con grande aviso en el
paso que hay del sentido al espíritu, engañando y cebando a las
almas con el mismo sentido, atravesando, como habemos dicho, cosas
sensibles. No piensa el alma que hay en aquello pérdida, por lo
cual deja de entrar en lo interior del Esposo, quedándose a la
puerta a ver lo que pasa afuera en la parte sensitiva. Todo lo alto
ve, dice Job (41, 25), el demonio, es a saber, la alteza espiritual
de las almas para impugnarla. De donde, si acaso algún alma se le
entra en el alto recogimiento, ya que de la manera que habemos dicho
no puede distraerla, a lo menos con horrores, temores o dolores
corporales, o con sentidos y ruidos exteriores, trabaja por poderla
hacer advertir al sentido, para sacarla fuera y divertirla del
interior espíritu, hasta que, no pudiendo más, la deja.
Mas
es con tanta facilidad las riquezas que estorba y estraga a estas
preciosas almas, que, con preciarlo él más que derribar muchas de
otras, no lo tiene en mucho por la facilidad con que lo hace y lo
poco que le cuesta.
Porque
a este propósito podemos entender lo que de él dijo Dios a Job
(40, 18), es a saber: Absorberá un río y no se
maravillará, y tiene confianza que el Jordán caerá en su boca,
que se entiende por lo más alto de la perfección. En
sus mismos ojos la cazará como con anzuelo, y con aleznas le
horadará las narices; esto es, con las puntas de las noticias
con que la está hiriendo, la divertirá el espíritu, porque el
aire, que sale por las narices recogido, estando horadadas, se
divierte por muchas partes. Y adelante (41, 21) dice: Debajo
de él estarán los rayos del sol, y derramará el oro debajo de sí
como el lodo; porque admirables rayos de divinas noticias hace
perder a las almas ilustradas, y precioso oro de matices divinos
quita y derrama a las almas ricas.
65.
¡Oh, pues, almas! Cuando Dios os va haciendo tan soberanas mercedes
que os lleva por estado de soledad y recogimiento, apartándoos de
vuestro trabajoso sentir, no os volváis al sentido. Dejad vuestras
operaciones, que, si antes os ayudaban para negar al mundo y a
vosotros mismos que érades principiantes, ahora que os hace ya Dios
merced de ser el obrero, os serán obstáculo grande y embarazo.
Que, como tengáis cuidado de no poner vuestras potencias en cosa
ninguna, desasiéndolas de todo y no embarazándolas, que es lo que
de vuestra parte habéis de hacer en este estado solamente, junto
con la advertencia amorosa, sencilla, que dije arriba, de la manera
que allí lo dije, que es cuando no os hiciere desgana el tenerla,
porque no habéis de hacer ninguna fuerza al alma si no fuere en
desasirla de todo y liberarla, porque no la turbéis y alteréis la
paz y tranquilidad. Dios os las cebará de refección celestial,
pues que no se las embarazáis.
66.
El tercer ciego[35] es la misma alma, la cual, no
entendiéndose, como habemos dicho, ella misma se perturba y se hace
el daño. Porque, como ella no sabe obrar sino por el sentido y
discurso de pensamiento, cuando Dios la quiere poner en aquel vacío
y soledad donde no puede usar de las potencias ni hacer actos, como
ve que ella no hace nada, procura hacerlo, y así se distrae y se
llena de sequedad y disgusto el alma, la cual estaba gustando la
ociosidad de la paz y silencio espiritual en que Dios la estaba de
secreto poniendo a gesto[36].
Y
acaecerá que Dios esté porfiando por tenerla en aquella callada
quietud, y ella porfiando también con la imaginación y con el
entendimiento a querer obrar por sí misma; en lo cual es como el
muchacho, que, queriéndole llevar su madre en brazos, él va
gritando y pateando por irse por su pie, y así ni anda él ni deja
andar a la madre[37], o como cuando, queriendo el pintor
pintar una imagen y otro se la estuviese maneando, que no se haría
nada, o se borraría la pintura[38].
67.
Ha de advertir el alma en esta quietud que, aunque entonces ella no
se sienta caminar ni hacer nada, camina mucho más que si fuese por
su pie, porque la lleva Dios en sus brazos; y así, aunque camina al
paso de Dios, ella no siente el paso. Y, aunque ella misma no obra
nada con las potencias de su alma, mucho más hace que si ella lo
hiciese, pues Dios es el obrero.
Y
que ella no lo eche de ver no es maravilla, porque lo que Dios obra
en el alma a este tiempo no lo alcanza el sentido, porque es en
silencio; que, como dice el Sabio (Ecle 9, 17), las
palabras de la sabiduría óyense en silencio. Déjese el alma
en las manos de Dios y no se ponga en sus propias manos ni en las de
esotros dos ciegos[39], que, como esto sea y ella no
ponga las potencias en algo, segura irá.
68.
Volvamos, pues, ahora al propósito de estas
profundas cavernas de las potencias del alma en que
decíamos[40] que el padecer del alma suele ser grande
cuando la anda Dios ungiendo y disponiendo con los más subidos
ungüentos del Espíritu Santo para unirla consigo. Los cuales son
ya tan sutiles y de tan delicada unción, que, penetrando ellos la
íntima sustancia del fondo del alma, la disponen y saborean, de
manera que el padecer y desfallecer en deseo con inmenso vacío de
estas cavernas es inmenso[41].
Donde
habemos de notar que si los ungüentos que disponían a estas
cavernas del alma para la unión del matrimonio espiritual con Dios
son tan subidos como habemos dicho, ¿cuál pensamos que será la
posesión de inteligencia y amor y gloria que tienen ya en la dicha
unión con Dios el entendimiento, voluntad y memoria? Cierto que,
conforme a la sed y hambre que tenían estas cavernas, será ahora
la satisfacción y hartura y deleite de ellas, y conforme a la
delicadez de las disposiciones, será el primor de la posesión del
alma y fruición de su sentido.
69.
Por el sentido del alma entiende aquí la virtud y fuerza que tiene
la sustancia del alma para sentir y gozar los objetos de las
potencias espirituales con que gusta la sabiduría y amor y
comunicación de Dios. Y por eso, a estas tres potencias, memoria,
entendimiento y voluntad, las llama el alma en este verso cavernas
del sentido profundas, porque por medio de ellas y en ellas
siente y gusta el alma profundamente las grandezas de la sabiduría
y excelencias de Dios. Por lo cual harto propiamente las llama aquí
el alma cavernas profundas; porque, como siente que en ellas caben
las profundas inteligencias y resplandores de las lámparas del
fuego, conoce que tiene tanta capacidad y senos, cuantas cosas
distintas recibe de inteligencias, de sabores, de gozos, de
deleites, etc., de Dios. Todas las cuales cosas se reciben y
asientan en este sentido del alma, que, como digo, es la virtud y
capacidad que tiene el alma para sentirlo, poseerlo y gustarlo todo,
administrándoselo las cavernas de las potencias, así como al
sentido común de la fantasía acuden con las formas de sus objetos
los sentidos corporales, y él es receptáculo y archivo de ellas.
Por lo cual este sentido común del alma, que está hecho
receptáculo y archivo de las grandezas de Dios, está tan ilustrado
y tan rico, cuanto alcanza de esta alta y esclarecida posesión[42].
Que
estaba oscuro y ciego.
70.
Conviene saber, antes que Dios le esclareciese y alumbrase, como
está dicho. Para inteligencia de lo cual es de saber que por dos
cosas puede el sentido de la vista dejar de ver: o porque está a
oscuras, o porque está ciego.
Dios
es la luz y el objeto del alma. Cuando ésta no le alumbra, a
oscuras está, aunque la vista tenga muy subida. Cuando está en
pecado o emplea el apetito en otras cosas, entonces está ciega; y,
aunque entonces la embista la luz de Dios, como está ciega, no la
ve. La oscuridad del alma, es la ignorancia del alma, la cual, antes
que Dios la alumbrase por esta transformación, estaba oscura e
ignorante de tantos bienes de Dios, como dice el Sabio (Ecli 51, 26)
que lo estaba él antes que la sabiduría le alumbrase, diciendo:
Mis ignorancias alumbró.
71.
Hablando espiritualmente, una cosa es estar a oscuras y otra estar
en tinieblas. Porque estar en tinieblas es estar ciego, como habemos
dicho, en pecado; pero el estar a oscuras, puédelo estar sin
pecado. Y esto en dos maneras, conviene saber: acerca de lo natural,
no teniendo luz de algunas cosas naturales; y acerca de lo
sobrenatural, no teniendo luz de las cosas sobrenaturales. Y acerca
de estas dos cosas dice aquí el alma que estaba oscuro su sentido
antes de esta preciosa unión.
Porque,
hasta que el Señor dijo: Fiat lux (Gn 1,
3), estaban las tinieblas sobre la haz del
abismo (1, 2) de la caverna del sentido del alma; el cual,
cuanto es más abisal y de más profundas cavernas, tanto más
abisales y profundas tinieblas hay en él acerca de lo sobrenatural
cuando Dios, que es su lumbre, no le alumbra; y así, esle imposible
alzar los ojos a la divina luz, ni caer en su pensamiento, porque no
sabe cómo es, nunca habiéndola visto. Y por eso, ni la podrá
apetecer, antes apetecerá tiniebla, porque sabe cómo son, e irá
de una tiniebla en otra, guiado por aquella tiniebla. Porque no
puede guiar una tiniebla sino a otra tiniebla, pues, como dice David
(Sal 18, 3): El día rebosa en el día, y la
noche enseña ciencia a la noche. Y así, un
abismo llama a otro abismo (Sal. 41, 8), conviene saber: un
abismo de luz llama a otro abismo de luz, y un abismo de tiniebla a
otro abismo de tiniebla, llamando cada semejante a su semejante y
comunicándosele. Y así, la luz de la gracia que Dios había dado
antes a esta alma, con que le había alumbrado el ojo del abismo de
su espíritu, abriéndosele a lo divina luz y haciéndola en esto
agradable a sí, llamó a otro abismo de gracia, que es esta
transformación divina del alma en Dios, con que el ojo del sentido
queda tan esclarecido y agradable a Dios, que podemos decir que la
luz de Dios y del alma toda es una, unida la luz natural del alma
con la sobrenatural de Dios, y luciendo ya la sobrenatural
solamente; así como la luz que Dios crió se unió con la del sol,
y luce ya la del sol solamente sin faltar la otra (Gn 1,14 – 18).
72.
Y también estaba ciego en tanto que gustaba de otra cosa. Porque la
ceguedad del sentido racional y superior es el apetito, que, como
catarata y nube, se atraviesa y pone sobre el ojo de la razón, para
que no vea las cosas que están delante. Y así, en tanto que
proponía en el sentido algún gusto, estaba ciego para ver las
grandezas de riquezas y hermosura divina que estaban detrás de la
catarata. Porque así como, poniendo sobre el ojo una cosa, por
pequeña que sea, basta para tapar la vista que no vea otras cosas
que están delante, por grandes que sean, así un leve apetito y
ocioso acto que tenga el alma basta para impedirla todas estas
grandezas divinas, que están después de los gustos y apetitos que
el alma quiere.
73.
¡Oh, quién pudiera decir aquí cuán imposible le es al alma que
tiene apetitos juzgar de las cosas de Dios como ellas son! Porque,
para acertar a juzgar las cosas de Dios, totalmente se ha de echar
el apetito y gusto fuera, y no las ha de juzgar con él; porque
infaliblemente vendrá a tener las cosas de Dios por no de Dios, y
las no de Dios por de Dios. Porque, estando aquella catarata y nube
sobre el ojo del juicio, no ve sino catarata, unas veces de un color
y otras de otro, como ellas se le ponen; y piensa que la catarata es
Dios, porque, como digo, no ve más que catarata que está sobre el
sentido, y Dios no cae en el sentido. Y de esta manera, el apetito y
gustos sensitivos impiden el conocimiento de las cosas altas. Lo
cual da bien a entender el Sabio (Sab 4, 12) por estas palabras,
diciendo: El engaño de la vanidad oscurece los
bienes, y la inconstancia de la concupiscencia trastorna el sentido
sin malicia, es a saber, el buen juicio.
74.
Por lo cual, los que no son tan espirituales que estén purgados de
los apetitos y gustos, sino que todavía están algo animales en
ellos, crean que las cosas que son más viles y bajas al espíritu,
que son las que más se llegan al sentido, según el cual todavía
ellos viven, las tendrán por gran cosa; y las que son más
preciadas y más altas para el espíritu, que son las que más se
apartan del sentido, las tendrán en poco y no las estimarán, y aun
a veces las tendrán por locura, como lo da bien a entender san
Pablo (1Cor 2, 14), diciendo: El hombre animal
no percibe las cosas de Dios; son para él locura, y no las puede
entender. Por hombre animal entiende aquí aquel que todavía
vive con apetitos y gustos naturales; porque, aunque algunos gustos
nacen del espíritu en el sentido, si el hombre se quiere asir a
ellos con su natural apetito, ya son apetitos no más que naturales.
Que poco hace al caso que el objeto o motivo sea sobrenatural, si el
apetito sale del mismo natural, teniendo su raíz y fuerza en el
natural para que deje de ser apetito natural, pues que tiene la
misma sustancia y naturaleza que si fuera acerca de motivo y materia
natural.
75.
Dirásme: «Pues, luego síguese que, cuando el alma apetece a Dios,
no le apetece sobrenaturalmente, y así, aquel apetito no será
meritorio delante de Dios». Respondo que verdad es que no es aquel
apetito, cuando el alma apetece a Dios, siempre sobrenatural, sino
cuando Dios le infunde, dando él la fuerza de tal apetito, y éste
es muy diferente del natural, y, hasta que Dios le infunde, muy poco
o nada se merece. Y así, cuando tú, de tuyo, quieres tener apetito
de Dios, no es más que apetito natural, ni será más hasta que
Dios le quiera informar sobrenaturalmente. De donde, cuando tú, de
tuyo, quieres apegar el apetito a las cosas espirituales, y te
quieres asir al sabor de ellas, ejercitas el apetito tuyo natural, y
entonces cataratas pones en el ojo y animal eres. Y así, no podrás
entender ni juzgar de lo espiritual, que es sobre todo sentido y
apetito natural.
Y
si tienes más duda, no sé qué te diga, sino que lo vuelvas a
leer, quizá lo entenderás, que dicha está la sustancia de la
verdad y no se sufre aquí en esto alargarme más.
76.
Este sentido, pues, del alma que antes estaba oscuro sin esta divina
luz de Dios, y ciego con sus apetitos y afecciones, ya no solamente
con sus profundas cavernas está ilustrado y claro por medio de esta
divina unión con Dios, pero aun hecho ya como una resplandeciente
luz él con las cavernas de sus potencias.
Con
extraños primores
calor y luz dan junto a su Querido.
77.
Porque, estando estas cavernas de las potencias ya tan miríficas y
maravillosamente infundidas en los admirables resplandores de
aquellas lámparas, como habemos dicho[43], que en ellas
están ardiendo, están ellas enviando a Dios en Dios, demás de la
entrega que de sí hacen a Dios, esos mismos resplandores que tienen
recibidos con amorosa gloria, inclinadas ellas a Dios en Dios,
hechas también ellas unas encendidas lámparas en los resplandores
de las lámparas divinas, dando al Amado la misma luz y calor de
amor que reciben. Porque aquí, de la misma manera que lo reciben,
lo están dando al que lo ha dado con los mismos primores que él se
lo da; como el vidrio hace cuando le embiste el sol, que echa
también resplandores; aunque estotro es en más subida manera, por
intervenir en ello el ejercicio de la voluntad.
78. Con
extraños primores, es a saber: extraños y ajenos de todo
común pensar y de todo encarecimiento y de todo modo y manera.
Porque, conforme al primor con que el entendimiento recibe la
sabiduría divina, hecho el entendimiento uno con el de Dios, es el
primor con que lo da el alma, porque no lo puede dar sino al modo
que se lo dan. Y conforme al primor con que la voluntad está unida
en la bondad, es el primor con que ella da a Dios en Dios la misma
bondad, porque no lo recibe sino para darlo. Y, ni más ni menos,
según el primor con que en la grandeza de Dios conoce, estando
unida en ella, luce y da calor de amor. Y según los primores de los
atributos divinos que comunica allí él al alma de fortaleza,
hermosura, justicia, etc., son los primores con que el sentido,
gozando, está dando en su Querido esa misma luz y calor que está
recibiendo de su Querido. Porque, estando ella aquí hecha una misma
cosa en él, en cierta manera es ella Dios por participación; que,
aunque no tan perfectamente como en la otra vida, es, como dijimos,
como sombra de Dios.
Y
a este talle, siendo ella por medio de esta sustancial
transformación sombra de Dios, hace ella en Dios por Dios lo que él
hace en ella por sí mismo, al modo que lo hace; porque la voluntad
de los dos es una, y así la operación de Dios y de ella es una. De
donde, como Dios se le está dando con libre y graciosa voluntad,
así también ella, teniendo la voluntad tanto más libre y generosa
cuanto más unida en Dios, está dando a Dios al mismo Dios en Dios,
y es verdadera y entera dádiva del alma a Dios.
Porque
allí ve el alma que verdaderamente Dios es suyo, y que ella le
posee con posesión hereditaria, con propiedad de derecho, como hijo
de Dios adoptivo, por la gracia que Dios le hizo de dársele a sí
mismo, y que, como cosa suya, le puede dar y comunicar a quien ella
quisiere de voluntad; y así dale a su Querido, que es el mismo Dios
que se le dio a ella. En lo cual paga ella a Dios todo lo que le
debe, por cuanto de voluntad le da otro tanto como de él
recibe[44].
79.
Y porque, en esta dádiva que hace el alma a Dios, le da al Espíritu
Santo como cosa suya con entrega voluntaria, para que en él se ame
como él merece, tiene el alma inestimable deleite y fruición,
porque ve que da ella a Dios cosa suya propia que cuadra a Dios
según su infinito ser. Que, aunque es verdad que el alma no puede
de nuevo dar al mismo Dios a sí mismo, pues él en sí siempre se
es el mismo, pero el alma de suyo perfecta y verdaderamente lo hace,
dando todo lo que él le había dado para ganar el amor, que es dar
tanto como le dan. Y Dios se paga con aquella dádiva del alma (que
con menos no se pagaría), y la toma Dios con agradecimiento, como
cosa que de suyo le da el alma, y en esa misma dádiva ama él de
nuevo al alma, y en esa reentrega de Dios al alma ama el alma
también como de nuevo.
Y
así, entre Dios y el alma está actualmente formado un amor
recíproco en conformidad de la unión y entrega matrimonial, en que
los bienes de entrambos, que son la divina esencia, poseyéndolos
cada uno libremente por razón de la entrega voluntaria del uno al
otro, los poseen entrambos juntos, diciendo el uno al otro lo que el
Hijo de Dios dijo al Padre por san Juan (17, 10), es a saber: Omnia
mea tua sunt, et tua mea sunt et clarificatus sum in eis, esto
es: Todos mis bienes son tuyos, y tus bienes míos y clarificado soy
en ellos. Lo cual en la otra vida es sin intermisión en la fruición
perfecta; pero en este estado de unión acaece cuando Dios ejercita
en el alma este acto de la transformación, aunque no con la
perfección que en la otra. Y que pueda el alma hacer aquella
dádiva, aunque es de más entidad que su capacidad y ser, está
claro; porque lo está que el que tiene muchas gentes y reinos por
suyos, que son de mucha más entidad, los puede dar a quien él
quisiere.
80.
Esta es la gran satisfacción y contento del alma: ver que da a Dios
más que ella en sí es y vale, con aquella misma luz divina y calor
divino que se lo da; lo cual en la otra vida es por medio de la
lumbre de gloria, y en ésta por medio de la fe ilustradísima. De
esta manera, las profundas cavernas del sentido,
con extraños primores calor y luz dan junto a su Querido. Junto,
dice, porque junta es la comunicación del Padre y del Hijo y del
Espíritu Santo en el alma, que son luz y fuego de amor en ella.
81.
Pero los primores con que el alma hace esta entrega hemos de notar
brevemente[45]. Acerca de lo cual se ha de advertir que,
como quiera que el alma goce cierta imagen de fruición causada de
la unión del entendimiento y afecto con Dios, deleitada ella y
obligada por esta tan gran merced, hace la dicha entrega de Dios y
de sí a Dios con maravillosos modos. Porque acerca del amor se ha
el alma con Dios con extraños primores, y acerca de este rastro de
fruición, ni más ni menos, y acerca de la alabanza también, y por
el semejante acerca del agradecimiento.
82.
Cuanto a lo primero, tiene tres primores principales de amor. El
primero es que aquí ama el alma a Dios, no por sí, sino por él
mismo; lo cual es admirable primor, porque ama por el Espíritu
Santo, como el Padre y el Hijo se aman, como el mismo Hijo lo dice
por san Juan (17, 26), diciendo: La dilección
con que me amaste esté en ellos y yo en ellos. El segundo
primor es amar a Dios en Dios, porque en esta unión vehemente se
absorbe el alma en amor de Dios, y Dios con grande vehemencia se
entrega al alma. El tercer primor de amor principal es amarle allí
por quien él es, porque no le ama sólo porque para sí misma es
largo, bueno y gloria, etc., sino mucho más fuertemente, porque en
sí es todo esto esencialmente.
83.
Y acerca de esta imagen de fruición tiene otros tres primores
maravillosos principales. El primero, que el alma goza allí a Dios
por el mismo Dios; porque, como el alma aquí une el entendimiento
en la omnipotencia, sapiencia, bondad, etc., aunque no claramente
como será en la otra vida, grandemente se deleita en todas estas
cosas entendidas distintamente, como arriba dijimos.
El
segundo primor principal de esta delectación es deleitarse
ordenadamente sólo en Dios, sin otra alguna mezcla de criatura.
El
tercer deleite es gozarle sólo por quien él es, sin mezcla alguna
de gusto propio.
84.
Acerca de la alabanza que el alma tiene a Dios en esta unión, hay
otros tres primores de alabanza.
El
primero, hacerlo de oficio, porque ve el alma que para su alabanza
la crió Dios, como dice por Isaías (43, 21), diciendo: Este
pueblo formé para mí; cantará mis alabanzas.
El
segundo primor de alabanza es por los bienes que recibe y deleite
que tiene en alabarle.
El
tercero es por lo que Dios es en sí, porque, aunque el alma ningún
deleite recibiese, le alabaría por quien él es.
85.
Acerca del agradecimiento tiene otros tres primores. El primero,
agradece los bienes naturales y espirituales que ha recibido y los
beneficios.
El
segundo es la delectación grande que tiene en alabar a Dios, porque
con gran vehemencia se absorbe en esta alabanza.
El
tercero es alabanza sólo por lo que Dios es, la cual es mucho más
fuerte y deleitable.
CANCIÓN 4ª
¡Cuán
manso y amoroso
recuerdas en mi seno,
donde secretamente
solo moras!
Y en tu aspirar sabroso,
de bien y gloria
lleno,
¡cuán delicadamente me enamoras!
DECLARACION
1.
Conviértese el alma aquí a su Esposo con mucho amor, estimándole
y agradeciéndole dos efectos admirables que a veces en ella hace
por medio de esta unión, notando también el modo con que hace cada
uno y también el efecto que en ella redunda en este caso.
2.
El primer efecto es recuerdo de Dios en el alma, y el modo con que
éste se hace es de mansedumbre y amor.
El
segundo es de aspiración de Dios en el alma, y el modo de éste es
de bien y gloria que se le comunica en la aspiración. Y lo que de
aquí en el alma redunda es enamorarla delicada y tiernamente.
3.
Y así, es como si dijera: El recuerdo que haces, ¡oh Verbo
Esposo!, en el centro y fondo de mi alma, que es la pura e íntima
sustancia de ella, en que secreta y calladamente solo, como solo
Señor de ella, moras, no sólo como en tu casa, ni sólo como en tu
mismo lecho, sino también como en mi propio seno, íntima y
estrechamente unido, ¡cuán mansa y amorosamente le haces!, esto
es, grandemente amoroso y manso. Y en la sabrosa aspiración que en
ese recuerdo tuyo haces, sabrosa para mí, que está llena de bien y
gloria, ¡con cuánta delicadez me enamoras y aficionas a ti! En lo
cual toma el alma la semejanza del que cuando, recuerda de su sueño,
respira; porque, a la verdad, ella aquí así lo siente. Síguese el
verso:
¡Cuán
manso y amoroso
recuerdas en mi seno!
4.
Muchas maneras de recuerdos hace Dios al alma, tantos, que, si
hubiésemos de ponernos a contarlos, nunca acabaríamos. Pero este
recuerdo que aquí quiere dar a entender el alma que la hace el Hijo
de Dios es, a mi ver, de los más levantados y que mayor bien hacen
al alma. Porque este recuerdo es un movimiento que hace el Verbo en
la sustancia del alma, de tanta grandeza y señorío y gloria, y de
tan íntima suavidad, que le parece al alma que todos los bálsamos
y especias odoríferas y flores del mundo se trabucan y menean,
revolviéndose para dar su suavidad, y que todos los reinos y
señoríos del mundo y todas las potestades y virtudes del cielo se
mueven. Y no sólo eso, sino que también todas las virtudes y
sustancias y perfecciones y gracias de todas las cosas criadas
relucen y hacen el mismo movimiento, todo a una y en uno.
Que,
por cuanto, como dice san Juan (1, 3-4), todas
las cosas en él son vida, y en él viven y son y se mueven, como
también dice el Apóstol (Act 17, 28), de aquí es que, moviéndose
este tan grande Emperador en el alma, cuyo
principado, como dice Isaías (9,6) trae
sobre su hombro, que son las tres máquinas: celeste, terrestre
e infernal (Flp 2, 10), y las cosas que hay en ellas, sustentándolas
todas, como dice san Pablo (Hb 1, 3) con el
verbo de su virtud, todas a una parezcan moverse, al modo que
al movimiento de la tierra se mueven todas las cosas materiales que
hay en ella, como si no fuesen nada; así es cuando se mueve este
príncipe, que trae sobre sí su corte y no la corte a él.
5.
Aunque esta comparación harto impropia es, porque acá no sólo
parecen moverse, sino que también todos descubren las bellezas de
su ser, virtud y hermosura y gracias y la raíz de su duración y
vida. Porque echa allí de ver el alma cómo todas las criaturas de
arriba y de abajo tienen su vida y duración y fuerza en él, y ve
claro lo que él dice en el libro de los Proverbios, diciendo: Por
mí reinan los reyes, por mí gobiernan los príncipes y los
poderosos ejercitan justicia y la entienden (8, 15-16). Y,
aunque es verdad que echa allí de ver el alma que estas cosas son
distintas de Dios, en cuanto tienen ser criado, y las ve en él con
su fuerza, raíz y vigor, es tanto lo que conoce ser Dios en su ser
con infinita eminencia todas estas cosas, que las conoce mejor en su
ser que en ellas mismas.
Y
éste es el deleite grande de este recuerdo: conocer por Dios las
criaturas, y no por las criaturas a Dios; que es conocer los efectos
por su causa y no la causa por sus efectos, que es conocimiento
trasero, y esotro esencial.
6.
Y cómo sea este movimiento en el alma, como quiera que Dios sea
inmovible, es cosa maravillosa, porque, aunque entonces Dios no se
mueve realmente, al alma le parece que en verdad se mueve. Porque,
como ella es la innovada y movida por Dios para que vea esta
sobrenatural vista, y se le descubre con tanta novedad aquella
divina vida y el ser y armonía de toda criatura en ella con sus
movimientos en Dios, parécele que Dios es el que se mueve y que
toma la causa el nombre del efecto que hace, según el cual efecto
podemos decir que Dios se mueve, según el Sabio dice: Que
la sabiduría es más movible que todas las cosas movibles (Sab
7, 24). Y es no porque ella se mueva, sino porque es el principio y
raíz de todo movimiento; y, permaneciendo en sí estable, como dice
luego, todas las cosas innova (v. 27). Y
así, lo que allí quiere decir, es que la Sabiduría más activa es
que todas las cosas activas. Y así debemos aquí decir, que el alma
en este movimiento es la movida y la recordada del sueño, de vista
natural a vista sobrenatural. Y por eso le pone bien propiamente
nombre de recuerdo.
7.
Pero Dios siempre se está así, como el alma lo echa de ver,
moviendo, rigiendo y dando ser y virtud y gracias y dones a todas
las criaturas, teniéndolas todas en sí virtual y presencial y
sustancialmente, viendo el alma lo que Dios es en sí y lo que en
sus criaturas en una sola vista, así como quien, abriendo un
palacio, ve en un acto la eminencia de la persona que está dentro,
y ve juntamente lo que está haciendo. Y así, lo que yo entiendo,
cómo se haga este recuerdo y vista del alma es que, estando el alma
en Dios sustancialmente, como lo está toda criatura, quítale de
delante algunos de los muchos velos y cortinas que ella tiene
antepuestos para poderle ver como él es, y entonces traslúcese y
viséase[46] algo entreoscuramente (porque no se quitan
todos los velos) aquel rostro suyo lleno de gracias; el cual, como
todas las cosas está moviendo con su virtud, parécese juntamente
con él lo que está haciendo, y parece moverse él en ellas y ellas
en él con movimiento continuo; y por eso le parece al alma que él
se movió y recordó, siendo ella la movida y la recordada.
8.
Que ésta es la bajeza de esta nuestra condición de vida, que, como
nosotros estamos, pensamos que están los otros, y como somos,
juzgamos a los demás, saliendo el juicio y comenzando de nosotros
mismos y no de afuera. Y así, el ladrón piensa que los otros
también hurtan; y el lujurioso piensa que los otros lo son; y el
malicioso, que los otros son maliciosos, saliendo aquel juicio de su
malicia; y el bueno piensa bien de los demás, saliendo aquel juicio
de la bondad que él tiene en sí concebida; el que es descuidado y
dormido, parécele que los otros lo son.
Y
de aquí es que, cuando nosotros estamos descuidados y dormidos
delante de Dios, nos parezca que Dios es el que está dormido y
descuidado de nosotros, como se ve en el salmo cuarenta y tres (v.
23), donde dice David a Dios: Levántate, Señor,
¿por qué duermes?, levántate, poniendo en Dios lo que había
en los hombres, que, siendo ellos los caídos y dormidos, dice a
Dios que él sea el que se levante y el que despierte, como quiera
que nunca duerme el que guarda a Israel (Sal
120, 4).
9.
Pero, a la verdad, como quiera que todo bien del hombre venga de
Dios (Sant 1, 17) y el hombre de suyo ninguna cosa pueda que sea
buena, con verdad se dice que nuestro recuerdo es recuerdo de Dios,
y nuestro levantamiento es levantamiento de Dios. Y así, es como si
dijera David: Levántanos dos veces y recuérdanos, porque estamos
dormidos y caídos de dos maneras. De donde, porque el alma estaba
dormida en sueño, de que ella jamás no pudiera por sí misma
recordar, y sólo Dios es el que le pudo abrir los ojos y hacer este
recuerdo, muy propiamente le llama recuerdo de Dios a éste,
diciendo: Recuerdas en mi seno.
¡Recuérdanos
tú y alúmbranos, Señor mío, para que conozcamos y amemos los
bienes que siempre nos tienes propuestos, y conoceremos que te
moviste a hacernos mercedes y que te acordaste de nosotros!
10.
Totalmente es indecible lo que el alma conoce y siente en este
recuerdo de la excelencia de Dios, porque, siendo comunicación de
la excelencia de Dios en la sustancia del alma, que es el seno suyo
que aquí dice, suena en el alma una potencia inmensa en voz de
multitud de excelencias de millares de millares de virtudes, nunca
numerables, de Dios. En éstas el alma estancada, queda terrible y
sólidamente en ellas ordenada como haces de
ejércitos (Ct 6, 3) y suavizada y agraciada con todas las
suavidades y gracias de las criaturas.
11.
Pero será la duda: ¿cómo puede sufrir el alma tan fuerte
comunicación en la flaqueza de la carne, que, en efecto, no hay
sujeto y fuerza en ella para sufrir tanto sin desfallecer? Pues que
solamente de ver la reina Ester al rey Asuero en su trono con
vestiduras reales y resplandeciendo en oro y piedras preciosas,
temió tanto de verle tan terrible en su aspecto que desfalleció,
como ella lo confiesa allí (Est 15, 16), diciendo, que por
el temor que le hizo su grande gloria, porque le pareció como un
ángel y su rostro lleno de gracias, desfalleció; porque la
gloria oprime al que la mira, cuando no glorifica (Prov 25,27).
Pues, ¿cuánto más había el alma de desfallecer aquí, pues no es
ángel al que echa de ver, sino Dios, con su rostro lleno de gracias
de todas las criaturas, y de terrible poder y gloria y voz de
multitud de excelencias? De la cual dice Job (26, 14), que cuando
oyésemos tan mala vez una estila[47], ¿quién
podrá sufrir la grandeza de su trueno?; y en otra parte (23,
6) dice: No quiero que entienda y trate conmigo
con mucha fortaleza, porque por ventura no me oprima con el peso de
su grandeza.
12.
Pero la causa por que el alma no desfallece ni teme en aqueste
recuerdo tan poderoso y glorioso, es por dos causas.
La
primera, porque estando ya el alma en estado de perfección, como
aquí está, en el cual está la parte inferior muy purgada y
conforme con el espíritu, no siente el detrimento y pena que en las
comunicaciones espirituales suele sentir el espíritu y sentido no
purgado y dispuesto para recibirlas. Aunque no basta ésta para
dejar de recibir detrimento delante de tanta grandeza y gloria, por
cuanto, aunque esté el natural muy puro, todavía, porque excede al
natural, le corrompería, como hace el excelente sensible a la
potencia[48]; que a este propósito se entiende lo que
alegamos de Job.
Sino
que la segunda causa es la que hace al caso, que es la que en el
primer verso dice aquí el alma, que es mostrarse manso. Porque, así
como Dios muestra al alma grandeza y gloria para regalarla y
engrandecerla, así la favorece para que no reciba detrimento,
amparando el natural, mostrando al espíritu su grandeza con
blandura y amor a excusa del natural, no sabiendo el alma si pasa en
el cuerpo o fuera de él (2 Cor 12, 2). Lo cual puede muy bien hacer
el que con su diestra amparó a Moisés (Ex 33, 22) para que viese
su gloria.
Y
así, tanta mansedumbre y amor siente el alma en él, cuanto poder y
señorío y grandeza, porque en Dios toda es una misma cosa; y así,
es el deleite fuerte, y el amparo fuerte en mansedumbre y amor, para
sufrir fuerte deleite; y así, antes el alma queda poderosa y fuerte
que desfallecida. Que, si Ester se desmayó, fue porque el rey se le
mostró al principio no favorable, sino, como allí dice (Est 15,
10), los ojos ardientes, le mostró el furor de
su pecho. Pero, luego que la favoreció extendiendo su cetro y
tocándola con él y abrazándola, volvió en sí, habiéndola dicho
que él era su hermano, que no temiese (15,
12-15).
13.
Y así, habiéndose aquí el Rey del cielo desde luego con el alma
amigablemente, como su igual y su hermano, desde luego no teme el
alma; porque, mostrándole en mansedumbre y no en furor la fortaleza
de su poder y el amor de su bondad, la comunica fortaleza y amor de
su pecho, saliendo a ella de su trono del alma como
esposo de su tálamo (Sal 18, 6),
donde estaba escondido, inclinado a ella, y tocándola con el cetro
de su majestad, y abrazándola como hermano. Y allí las vestiduras
reales y fragancia de ellas, que son las virtudes admirables de
Dios; allí el resplandor del oro, que es la caridad; allí lucir
las piedras preciosas de las noticias de las sustancias superiores e
inferiores; allí el rostro del Verbo lleno de gracias, que embisten
y visten a la reina del alma, de manera que, transformada ella en
estas virtudes del Rey del cielo, se vea hecha reina, y que se pueda
con verdad decir de ella lo que dice David de ella en el salmo (44,
10), es a saber: La reina estuvo a tu diestra en
vestidura de oro y cercada de variedad. Y porque todo esto pasa
en la íntima sustancia del alma, dice luego ella:
Donde
secretamente solo moras.
14.
Dice que en su seno mora secretamente, porque, como habemos dicho,
en el fondo de la sustancia del alma es hecho este dulce abrazo. Es
de saber que Dios en todas las almas mora secreto y encubierto en la
sustancia de ellas, porque, si esto no fuese, no podrían ellas
durar. Pero hay diferencia en este morar, y mucha: porque en unas
mora solo y en otras no mora solo; en unas mora agradado, y en otras
mora desagradado; en unas mora como en su casa, mandándolo y
rigiéndolo todo, y en otras mora como extraño en casa ajena, donde
no le dejan mandar nada ni hacer nada.
El
alma donde menos apetitos y gustos propios moran, es donde él más
solo y más agradado y más como en casa propia mora, rigiéndola y
gobernándola, y tanto más secreto mora, cuanto más solo. Y así,
en esta alma, en que ya ningún apetito, ni otras imágenes y
formas, ni afecciones de alguna cosa criada moran, secretísimamente
mora el Amado con tanto más íntimo e interior y estrecho abrazo,
cuanto ella, como decimos, está más pura y sola de otra cosa que
Dios. Y así, está secreto, porque a este puesto y abrazo no puede
llegar el demonio, ni el entendimiento del hombre a saber cómo es.
Pero
a la misma alma en esta perfección no le está secreto, la cual
siente en sí este íntimo abrazo; pero, según estos recuerdos, no
siempre, porque cuando los hace el Amado, le parece al alma que
recuerda él en su seno, donde antes estaba como dormido; que,
aunque le sentía y gustaba, era como al amado dormido en el sueño;
y, cuando uno de los dos está dormido, no se comunican las
inteligencias y amores de entrambos, hasta que ambos están
recordados[49].
15.
¡Oh, cuán dichosa es esta alma que siempre siente estar Dios
descansando y reposando en su seno! ¡Oh, cuánto le conviene
apartarse de cosas, huir de negocios y vivir con inmensa
tranquilidad, porque aun con la más mínima motica o bullicio no
inquiete ni revuelva el seno del Amado! Está él allí de ordinario
como dormido en este abrazo con la esposa, en la sustancia de su
alma, al cual ella muy bien siente y de ordinario goza. Porque si
estuviese siempre en ella recordado, comunicándose las noticias y
los amores, ya sería estar en gloria. Porque, si una vez que
recuerda a mala vez[50] abriendo el ojo, pone tal al
alma, como habemos dicho, ¿qué sería si de ordinario estuviese en
ella para ella bien despierto?
16.
En otras almas que no han llegado a esta unión, aunque no está
desagradado, porque, en fin, están en gracia, pero por cuanto aún
no están bien dispuestas, aunque mora en ellas, mora secreto para
ellas; porque no le sienten de ordinario, sino cuando él les hace
algunos recuerdos sabrosos, aunque no son del género ni metal de
éste, ni tienen que ver con él, ni al entendimiento y demonio les
es tan secreto como estotro, porque todavía podrían entender algo
por los movimientos del sentido (por cuanto hasta la unión no está
bien aniquilado) que todavía tiene algunas acciones y movimientos
acerca de lo espiritual, por no ser ello totalmente puro espiritual.
Mas,
en este recuerdo que el Esposo hace en esta alma perfecta, todo lo
que pasa y se hace es perfecto, porque lo hace él todo; que es al
modo como cuando uno recuerda y respira. Siente el alma un extraño
deleite en la espiración del Espíritu Santo en Dios, en que
soberanamente ella se glorifica y enamora, y por eso dice, los
versos siguientes:
Y
en tu aspirar sabroso,
de bien y gloria lleno,
¡cuan
delicadamente me enamoras!
17.
En la cual aspiración, llena de bien y gloria y delicado amor de
Dios para el alma, yo no querría hablar, ni aun quiero; porque veo
claro que no lo tengo de saber decir, y parecería que ello es si lo
dijese. Porque es una aspiración que hace al alma Dios, en que, por
aquel recuerdo del alto conocimiento de la deidad, la aspira el
Espíritu Santo con la misma proporción que fue la inteligencia y
noticia de Dios, en que la absorbe profundísimamente en el Espíritu
Santo, enamorándola con primor y delicadez divina, según aquello
que vio en Dios. Porque, siendo la aspiración llena de bien y
gloria, en ella llenó el Espíritu Santo al alma de bien y gloria,
en que la enamoró de sí sobre toda lengua y sentido en los
profundos de Dios. Al cual sea honra y gloria in
saecula saeculorum. Amén.
Notes:
[1]
Alusión a la destinataria del escrito, nombrada en el epígrafe
inmediatamente anterior, es decir, Doña Ana del Mercado y Peñalosa,
dirigida espiritual del Santo y para quien compuso el mismo poema
que se apresta a comentar, según declara líneas más adelante.
[2]
Se atiene al mismo método implantado y seguido en el Cántico
(pról. n. 4), en la
Subida
(argumento, 1) y en la
Noche
(pról.). También
reitera (n. 1) su apoyo en la Biblia y la sumisión incondicional a
la Iglesia Católica Romana.
[3]
La referencia a Boscán es un tanto elástica, ya que los versos
citados no son suyos, sino de Gacilaso. El Santo remite directamente
a la transposición “a lo divino” realizada por Sebastián de
Córdoba en su libro Las obras de Boscán y Garcilaso trasladadas en
materias cristianas y religiosas, Granada, 1575, f. 229v.
[4]
Resume aquí el símbolo básico del fuego que prepara, calienta,
purifica e inflama el madero. Hasta llegar al estado descrito en la
Llama
se halla en la
situación propia de la noche oscura. En el estado de transformación
se apodera de él la llama, que es el Espíritu Santo, y le hace
«llamear» continuamente con sus inflamaciones de amor, como si
soplase con frecuencia en el fuego (cf. nn. 4, 6). Este símbolo
sirve de enlace y de continuidad dinámica entre Noche
y Llama.
[5]
A tener en cuenta esta aclaración fundamental para toda la obra y
para su enlace con las estrofas finales del Cántico,
donde se describe la
transformación en Dios, la igualdad de amor y la inserción del
alma en la vida trinitaria (en especial canc. 37-39). La operación
del alma se vuelve operación divina gracias a la moción continua
del Espíritu Santo, que nunca es ocioso; a completar con los nn. 6
y 8.
[6]
Nótese el significado que tiene a lo largo de esta estrofa, y en
general en toda la obra, el término «sustancia del alma».
Equivale a lo más íntimo o profundo del ser, a lo que luego se
llama «centro del alma» (n. 11). Prosiguiendo en el tema de la
acción del alma que se convierte en acción divina, como variación
de «la igualdad de amor», asienta el principio de que Dios toma la
iniciativa por cuanto el alma «da su voluntad y consentimiento».
[7]
Téngase en cuenta la sutil distinción establecida entre el hábito
de la caridad, la operación que procede del mismo y el fruto. No
hace otra cosa que seguir las líneas de la teología tradicional.
[8]
«Lastar», igual que prestar o suplir lo que otro debe pagar con
derecho a reintegrarse.
[9]
Sobre la equiparación de la purificación dolorosa de la noche con
la del Purgatorio, cf. N
2, 6-7; 2, 10, 5; 2,
12, 1; 2, 20, 5, y aquí más adelante 2, 25; 3, 22.
[10]
El paralelismo con la Noche
oscura queda de
manifiesto en la cita bíblica en N
2, 7, 2. Completa la
alegación aquí aducida con los vv. siguientes.
[11]
En la versión castellana mantiene el latinismo «extricar/estricar»
del texto bíblico de la Vulgata, al igual que en otras ocasiones.
Le da el sentido de expulsar, arrojar, como equivalente de los otros
verbos usados: «desenvuelva», igual que desenrede y desembarace.
[12]
«Respendar», igual que «chisporretear», «echar chispas», lo
usa en otros lugares el Santo: CB
39, 14, exactamente en
este contexto y sentido.
[13]
Es la doctrina repetida con insistencia, de manera especial en la
Noche,
sobre la diversa
intensidad o graduación de la purificación en consonancia con el
más o menos alto estado de unión a que Dios llama a las almas: N
2, 12; 2, 15-17.
Quiere decirse que dentro de la llamada general a la santidad o
perfección hay grados o niveles.
[14]
Aunque en otra perspectiva, se prolonga aquí la doctrina del Santo
expuesta en S
3, 44, 4, al comentar
esa invocación del «Paternoster».
[15]
Al igual que en otras ocasiones, sigue aquí la teoría
aristotélico-tomista del hilemorfismo.
[16]
«Ignitos», es decir, combustibles o que se consumen con el fuego.
Tiene sentido de término técnico en la filosofía natural del
Santo que sigue la aristotélico-tomista.
[17]
Para entender y situar adecuadamente la gracia de la
«transverberación» aquí descrita conviene recordar lo dicho al
comienzo del n. 9 y su correspondencia con el n. 8. Aunque la
descripción sanjuanista haya podido inspirarse de algún modo en el
fenómeno descrito por S. Teresa (Vida
23, 13-14) no se
identifica totalmente con él. El Santo aporta novedades
importantes, comenzando por afirmar que este tipo de
«transverberación» pertenece a visiones «intelectuales» muy
subidas, pero con formas o especies, no puramente espirituales,
según la clasificación propuesta en S
2, 10; 2, 23; 2, 24;
2, 26.
[18]
Adviértase la interesante doctrina del Santo sobre las «primicias
del espíritu» concedidas a los fundadores religiosos.
Prescindiendo de posibles alusiones personales, parece claro que,
según el Doctor Místico, esas almas privilegiadas, destinadas a
tener sucesión espiritual en la Iglesia, llegan a vivir en
experiencia la parábola evangélica del grano de mostaza. Se cree
que el Santo tiene en mientes de una manera particular el caso de S.
Teresa de Jesús.
[19]
La descripción de la «transverberación» evocaba fácilmente el
fenómeno, tan conocido en la tradición espiritual, de la
«impresión» de las llagas o «estigmatización» de san
Francisco. El Santo lo aprovecha para esclarecer su pensamiento a
propósito de estas gracias místicas. Conviene no olvidar la
relación aquí establecida entre las gracias espirituales y su
repercusión en el cuerpo. Se conjuga esta doctrina con la expuesta
en otros lugares sobre la incidencia somática cuando todavía no se
ha realizado una purificación suficiente, lo que supone
inadaptación del cuerpo al espíritu. Cf. CB
13.
[20]
Aunque designa «este estado» como «reino del desposorio», es
claro que todo lo dicho en la Llama
se refiere al estado
propio del matrimonio espiritual, según las explícitas
puntualizaciones del prólogo y las repetidas afirmaciones a lo
largo del comentario.
[21]
Una vez más compara la catarsis propia de la noche purificadora con
la que se verifica en el Purgatorio; cf. S
1, 4, 3; 2, 8, 5; N
2, 6, 6; 2, 20, 5; Ll
1, 21; 1, 24, etc.
[22]
En este n. responde el Santo a el porqué son pocos los que llegan
al estado de perfección por él descrito y presentado como meta
ideal, en la práctica para todos. Dios quiere que sean muchos los
perfectos y les da los medios adecuados para ello. Lo que pasa es
que son pocos los que responden a la llamada divina y a la obra de
la gracia. Cuando Dios quiere ver su correspondencia y fidelidad,
poniéndolos a prueba, «hurtan el cuerpo, huyendo el camino angosto
de la vida». Queda siempre en pie el misterio de la correspondencia
a la gracia.
[23]
La frase «volviendo, pues, a nuestra declaración» anuncia el fin
de la digresión iniciada en el n. 23-24, en la que se había
alejado del comentario al verso «y toda deuda paga», como sucede
en otras estrofas de esta obra.
[24]
La doctrina paulina del hombre nuevo-viejo y su dinámica
espiritual, tan reiterada por el Santo, se traduce aquí en unas
aplicaciones muy concretas siguiendo la concepción antropológica
usual en el Doctor Místico y sintetizada en la expresión
«fortaleza del alma».
[25]
La teoría seguida por el Santo, en consonancia con la filosofía
natural o física de su tiempo, no quita valor a su enseñanza
espiritual, aunque pueda considerarse superada por la ciencia
moderna. Tiene más importancia como ejemplificación y aplicación
(cf. nn. 10-11) que como principio condicionante. Lo mismo debe
decirse respecto a la otra idea tan repetida en esta obra del centro
de la tierra o de la esfera (cf. canc. 1ª, 9-14).
[26]
Nótese el principio que le sirve de base metodológica para esta
digresión, en que compara situaciones anteriores al estado aquí
descrito, siguiendo su procedimiento favorito (nn. 18-26). Es de
importancia porque la comparación establecida entre el «desposorio»
y el «matrimonio» resulta la más completa de las propuestas por
el Santo y delimita con claridad los estadios fundamentales de la
vida espiritual, según su visión.
[27]
Sobre el tema de la inhabitación divina o presencia de Dios en el
alma, véase en particular la exposición del CB,
canc. 11.
[28]
Las precisas aclaraciones sobre la diferencia entre el «desposorio»
y el «matrimonio» espiritual permiten determinar con bastante
exactitud el proceso de la noche o purificación (en cuyo contexto
se proponen aquí) descrito en la Noche.
Resulta aceptable la
localización de la purificación radical del espíritu en el paso
del desposorio al matrimonio; en la otra categoría usada por el
Santo: del estado de aprovechados al de perfectos. Cf. N
2, cap. 8-9, 11-12,
15-17, etc.
[29]
«Gitanos», en acepción de procedentes de Egipto, como se
desprende del texto bíblico aducido. Es corriente en la época del
Santo la equivalencia entre «egipcios-gitanos».
[30]
«Vacando», se entiende aquí en sentido de «estando vacía», no
como en el verso 1º de canc. 7ª CB,
n. 6. – «Descombrado», a su vez, indica «limpio», libre de
motas y manchas, en correspondencia al símil aquí recordado del
«rayo del sol» y la vidriera; cf. S
2, 5, 6-7.
[31]
Aquí se da al verbo «vacar» el significado derivado de la raíz
latina, como en el lugar citado del Cántico
(cf. nota 23), por
tanto, «ocuparse», «entender en», etc.
[32]
Texto importante para la doctrina sanjuanista sobre las relaciones
entre el amor y el conocimiento, tanto en el plano natural como en
el sobrenatural o místico. Reitera su opinión de que existe
diferencia de relación en ambos niveles; cf. N 2, 12, 7; CB 26, 8;
CA 17, 6.
[33]
«Poner del duelo y del lodo», modismo proverbial para significar
el mal que se acarrea a las almas con la dirección errada (cf. n.
43).
[34]
Probablemente esta denuncia de quienes se oponen a la vocación
religiosa de los llamados por Dios a ella se inspira en el tratado
tomista sobre el tema, es decir: Contra
pestiferam doctrinam retrahentium homines a religionis ingressu. La
reducida extensión del alegato sanjuanista impide confrontaciones
concretas; la inspiración parece deducirse del duro apelativo
«pestífera pretensión».
[35]
Los dos anteriores son: los maestros espirituales (nn. 30-62), el
demonio (63-65). Sigue éste tercero (66-67).
[36]
La expresión «poner a gesto» en sentido de aderezar, ataviar o
aliñar, es familiar al Santo.
[37]
Muy del Santo: el niño que se empeña en caminar por sí en lugar
de dejarse llevar por la madre; cf. S
pról. 3; N
1, 1, 2; 1, 12, 1.
[38]
«Maneando», como equivalente a meneando, por cuanto el movimiento
se hace con la mano.
[39]
Es decir, en las de indiscretos directores espirituales o del
demonio, según lo expuesto desde el n. 30 hasta aquí.
[40]
Terminada la digresión sobre los «ciegos» que pueden extraviar al
alma (desde n. 29-30 hasta aquí) reanuda el discurso en la
declaración interrumpida del 3er verso de esta canción
3ª.
[41]
Una de las expresiones típicas del Santo para indicar lo más
íntimo y profundo del ser, según la explicación intentada antes;
cf. 1, 9-14.
[42]
El «sentido común» en cuanto distinto de los otros internos,
según la filosofía tomista, no es idéntico a la fantasía (cf. S.
Tomás 1, 78, 4; Contra
Gent. 2, 65, etc.). A
confrontar con lo que escribe en S
2, 12 y 3, 7.
[43]
Cf. nn. 9-15. «Miríficas» o mirificadas, latinismo
equivalente a «maravillosas» o llenas de maravillas.
[44]
Esta dádiva mutua o «reentrega» entre el alma y Dios es, según
el Santo, lo más peculiar de los grados supremos de la
transformación propia del matrimonio espiritual. De ahí la
coincidencia de temas y expresiones con Cántico
38-39. En este sentido
alega siempre el texto de Jn 17, 10 y confirma la teoría de la
igualdad de amor entre Dios y el alma, en cuanto ésta ama a Dios en
el Espíritu Santo, que es al amor personal en la Trinidad.
[45]
Toda esta síntesis sobre los «primores» procede casi a la letra
del De
beatitudine, indicado
como opúsculo 63 en la ed. tomista en que lo leyó el Santo.
[46]
Es bastante familiar al Santo, de manera especial en esta obra, la
expresión «viso» y «visear», lo que le lleva a esta forma
verbal tan atrevida. Es algo más preciso y concreto lo que se
«visea» que los «vislumbres» de gloria, de que habla en contexto
similar.
[47]
«Estila», latinismo (de
stilla), como
insignificancia, pizca.
[48]
Aplicación del clásico axioma aristótelico-tomista a la
incompatibilidad de lo puramente espiritual y lo material.
[49]
En este párrafo, como a lo largo de toda la estrofa,
«recordar/recuerdo» se toman en sentido de «despertar/despierto».
[50]
«A mala vez» es un modismo equivalente a «apenas» y a «un
tantico», lectura preferida por algunos manuscritos.
La vive flamme d'amour ( Strophe
première de la main de Cyprien)
qui traittent de la plus intime vnion & transformation de l'Ame
en Dieu.
,
§
Cette
reprise veut corriger l’omission de la publication de Jean de la
Croix dans la « Bibliothèque Européenne »
annoncée comme « Oeuvres complètes traduites de l’espagnol
par le R. P. Cyprien de la Nativité » !
Voir
ma note attachée à la traduction précédente du ms. de Pontoise.
J’aime la transformation affirmée de l’âme, l’optimisme et la
joie du texte tel qu’il est restitué par Cyprien...
Je
transcris ici sur mon édition sans moderniser certains « i »
en « j », les innombrables « f » en « s »,
« u » en « v » etc. D’où : «
ie foufmets » pour « je soumets », « vu »
pour « un » (ambiguité levée par le contexte). Je
corrige lorsque la lecture semble moins évidente au premier regard,
et modernise alors l’orthographe. Travail à poursuivre pour
restituer cette approche du texte majeur du grand mystique.
§
349
[page de l’édition de 1665]
Par
le V. P E R E JEAN D E LA CROIX, premier Religieux Déchaussé de la
Reforme de Nostre-Dame du Mont-Carmel, & Coadjuteur de la Saincte
Mere Therefe de IESVS.
Traduites
d Espagnol en François, & nouvellement reveuës &
tres-exactement corrigées sur l'original pour la cinquiémé
edition, par le R.P. CYPRIEN de la Nativité de la Vierge, Carme
Déchaussé.
PROLOGVE DE L'AVTHEVR.
J'AY
eu quelque repugnance à declarer ces quatre Cantiques qu’on m'a
demandés, pour estre de chofes fi interieures & fi fpirituelles,
que le plus fouuent la parole & la langue fe trouuent courtes &
impuiffantes à les exposer & donner à entendre ; car ce
qui est fpirituel, excede & outrepasse le sens, & il est
mal-aisé de traîtter des fecrets de l'efprit, fi ce n'eft vn efprit
profond. C'est pourquoy ne trouuant gueres en moy que de la
fuperficie ; ie l'ay différé iufques à prefent : Maintenant qu'il
me femble que Noftre Seigneur m'a donné vn peu de connoissance, &
quelque chaleur d'efprit, ie me fuis encouragé à le faire, (sachant
bien que de mon cru ie ne diray rien à propos en quoy que ce foit, à
plus forte raifon en des chofes fi releuées & fi fubftantielles.
Partant, s'il y a quelque chofe d’vtile, il ne proviendra pas de
moy ; mais s'il y a des fautes & des manquemens, i'en feray la
caufe & l'origine, d'où vient que ie foufmets le tout à vu
meilleur aduis, & au jugement de nostre Mere Sainte Eglife auec
laquelle on ne peut errer. Et cela prefuppofé,m'appuyant fur la
Sainte Efcriture, & aduertissant que tout ce que ie diray,est
beaucoup moins que tout ce qui fe paffe en cette intime vnion auec
Dieu, ie prendray le [sic] hardiesse d'en dire ce que i'en fçay.
Or
il n'y a dequoy s'étonner que Dieu fasse de fi hautes & fi
estranges faueurs aux ames qu'il veut caresser ; parce que fi nous
confiderons qu'il est Dieu, qu'il les fait comme Dieu, & auec vne
amour & bonté infinie, cela ne femblera point hors de raifon
puifqu'il a dit que le Pere,le Fils,& le saint Efprit
350
viendront
chez celuy qu'ils aymeront & y feront leur demeure, ce qui doit
eftre le faisant viure & demeurer dans le Pere,le Fils & le
saint Efprit auec vue vie divine, comme l'ame le donne à entendre
dans ces Cantiques : car quoy qu'en ceux que nous auons déja
expliquez, nous parlions du plus haut degré de perfection, auquel on
puisse paruenir en cette vie, qui est la transformation en Dieu, fi
est-ce que ces Cantiques traittent de l'amour plus qualifié &
plus perfectionné en ce meme estat de transformation ; parce
que bien qu'il foit vray, que ce que les vns & les autres
contiennent, ne foit qu'vn eftat de transformation, & qu'on ne
puisse palier plus auant que cet estat, entant que tel : neantmoins
auec le temps & l'exercice on fe peut perfectionner &
concentrer beaucoup dauantage en l'amour, de mefme que le feu mis
dans le bois, encore qu'il l’aye transformé en foy, & foit
déja vny auec luy, neantmoins le feu s'allumant dauantage & le
penetrant plus long-temps, il deuient plus ardent & plus
enflammé, iufques à eftincelles, & ietter des flammes : Et
c'est en ce degré enflammé qu'on doit entendre que l'ame parle icy
déja transformée & con-fommée interieurement au feu d'amour,
car non feulement elle est vnie auec ce feu diuin ; mais auffi il luy
fait déja lancer vne vive famme, ce qu'elle fent de la sorte, &
ledit ainsi en ces Cantiques auec vne intime & delicate douceur
d'amour, brûlant en fa flamme, & pefant icy quelques effets
merueilleux qu'elle opere en elle lefquels i'expliqueray par ordre,
comme i'ay fait és precedens les mettant premierement tous enfemble,
puis i'expliqueray chaque couplet fuccinctement, & en fuitte
i'expoferay chaque Vers en particulier.
CANTIQVE QVE CHANTE l'Ame en l'intime vnion auec Dieu.
I.
O
llama de amor vina !
Que
tiernamente hieres
De
mi alma en el mas profundo centro:
Pues
ya no eres efquiva,
Acaba
ya, si quieres,
Rompe
la tela deste dulce encuentro.
I.
O
vive flamme, ô sainste ardeur!
Qui
par cette douce blessure,
Perce
le centre de mon coeur :
Maintenant
ne m'eftant plus dure,
Acheue
& brife fi tu veux
Le
fil de ce rencontre heureux.
II.
O
cauterio suave!
O
regalada llaga!
O
mano blanda, O toque delicado !
Que
à vida eterna sabe,
I
toda deuda paga
Matando,
muerte en vidado ha trocado.
II.
O
playe d'extreme douceur,
Plaie
toute delicieufe
Mignarde
main ! toucher flateur,
Qui
fent la vie bien-heureuse!
Qui
fais nostre acquit en payant :
Qui
donne la vie en tuant.
III.
O
lamparas de fuego
En
cuyos refplandores
Las
profundas cabernas del sentido,
Que
eftana efcura i ciego.
Con
eftranos primores
Calor,
y luz danjunfo à fu querido.
III.
O
Lampes des feux lumineux!
Dans
vos splendeurs les grottes creuses,
Du
sens aveugle & tenebreux,
Par
des saveurs avantageufes,
Donnent
lumiere et chaleur
A
l'objet chéry de leur coeur.
IV.
Cuan
manfo y amorofo
Recuerdas
en mi feno,
Donde
fecretamente solo moras :
I en tu afpirar fabroso
De
bien i gloria lleno
Quan
delicademente en amoras!
IV.
Combien
suave et plein d'amour,
Dedans
mon sein tu te réueilles,
Ou
en fecret ton beau feiour :
Ton
refpirer doux à merveille,
De
biens et de gloire accomply,
Doucement
d'amour m'a rempli.
EXPLICATION DV I. COVPLET,
L'Ame
fe sentant defia toute enflammée en l'vnion Divine, &
transformée
par
amour en Dieu,
& fentant courir de fon ventre les fleuves d'eau vive que notre
Seigneur Iefus - Chrift disoit devoir sortir de femblables ames, il
luy femble que puis qu'elle est transformée en Dieu auec vne fi
grande force, et fi hautement def-appropriée, & ornée de si
grandes richeffes de dons & de vertus, qu'elle eft fi pres de la
beatitude, qu'il n'y a qu'une toile legere & deliée entre deux.
Et comme elle voit que cette flamme delicate d'amour qui brufle en
elle, chaque fois qu'elle la faifit & l'investit, la va comme
glorifiant auec des fuaues premices de gloire, fi bien que toutes les
fois qu'elle
l'abforbe,
il luy femble qu'elle luy va donner sa vie eternelle, & rompre la
toile de la vie mortelle, elle dit auec vn grand defir à la flamme
qui est le faint Efprit, qu'il rompe maintenant la vie mortelle en ce
doux rencontre, où il acheue de luy communiquer veritablement ce
qu'il femble qu'il luy va donner, qui eft la glorifier entierement &
parfaitement : & partant elle dit, O vive flamme d'amour! O
sainte ardeur!
I.
VERS.
O
vive flamme d'amour! O sainte ardeur!
L’ame
pour exaggerer l’estime & le fentiment anec lequel elle parle
en ces
quatre
couplets, elle met en tous, ces termes, O ! & combien,lefquels
chaque fois qu'on les prononce, donnent plus à entendre de
l'interieur que la langue n'en exprime & l'O, sert pour desirer
beaucoup, pour prier fort en perfuadant, & l'ame en vfe pour ces
deux effets en ce Couplet,car elle y exaggere, & intime son grand
defir, perfuadant à l'amour de délier le nœud de fa vie. Cette
flamme d'amour eft l’efprit de son Efpoux, qui est le sainct
Esprit que l'ame sent defia en soy, non feulement comme feu qui la
tient confommée en suave amour, mais aussi comme vn feu, lequel
bruflant en elle jette de la flamme, & cette flamme baigne l'ame
en gloire, & la rafraifchit d'vn temperament de la vie naturelle.
Or
c'eft là l'operation du sainct Efprit dans l'ame transformée en fon
amour, car les actes interieurs qu’elle faict, c'eft de brufler &
de flamboyer, qui font des inflammations d'amour, auec lequel la
volonté vnie ayme très hautement,
352
étant
faite vne chose par amour auec cette flamme. Et ainsi ces actes
d'amour de
l’ame
font tres-precieux,& elle mérite plus en vn seul qu'en beaucoup
d'autres qu'elle a fait fans cette transformation. Et la difference
qu'il y a entre l'habitude & l'acte, se trouve aussi entre la
transformation en amour, & la flamme d'amour,qui est celle qui
est entre le bois enflammé & fa flamme,car la flamme est vn
effet du feu qui est là. D'où vient que nous pouuons dire de l’ame
qui est en elle de transformation d'amour, que fon habitude ordinaire
eft femblable au bois qui en tousiours investy, penetré & allumé
du feu, & ses actes qui naissent du feu d’amour,font la flamme,
laquelle est d'autant plus vehemente, que le feu d'vnion est plus
intenfe & que la volonté est plus ravie & absorbée en la
flamme du sainct Esprit, à l'exemple de cet Ange lequel du facrifice
de Manué
monta à Dieu dans la flamme. Et ainfi en cet eftat actuel l’ame ne
peut faire ces actes, si le sainct Efprit ne l'y pousse
tres-particulierement ; c'est pourquoy, tous ses actes sont
diuins,entant qu’elle est meuë de Dieu avec cette particularité.
D’où vient qu'il luy femble qu'à chaque fois que cette flamme
flamboye, la faisant aimer auec saveur & temperament diuin, on
luy donne la vie eternelle qui l’esleve à l'operation diuine en
Dieu. C'eft le langage que Dieu parle, & dont il se sert avecles
ames purgées & nettes,qui est de paroles toutes embrafées,
comme dit Dauid ;
Vos difcours font grandement ardens, & le Prophete
Ieremie,
Peut eftre que mes paroles ne sont pas comme du feu,lefquelles
comme le mesme Seigneur dit en sainct Jean
font efprit et vie, desquelles sentent la vertu &
l'efficace, les ames qui ont des oreilles pour les entendre, qui sont
les ames pures & efprifes d'amour car celles qui n'ont pas le
palais sain, mais qui savourent d'autres choses, ne peuvent gouster
l'efprit & la vie qui est en elles. C'eft pourquoy tant plus le
Fils de Dieu parloit hautement,tant moins quelques-vns y prenoient de
gouft à caufe de leur impureté comme quand il prescha cette tant
fauoureuse & amoureufe doctrine de la sacrée
Euchariftie,plusieurs se retirerent
: Et parce que telles perfonnes ne goustent pas ce langage de Dieu
qui parle qui parle si fort en l'interieur, elles ne doiuent
toutefois penfer que d'autres ne les fauoureront pas comme sainct
Pierre les goufta bien, quand il repondit à Iesus-Christ,
Seigneur
à qui irons-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Et
la Samaritaine oublia l'eau & fa cruche pour la douceur des
paroles de Dieu.
Ainsi
l'ame estant fi pres de fa Majefté diuine, qu'elle est transformée
en flamme d'amour, où le Pere, le Fils, & le fainct Efprit luy
font communiquez, est-ce vnc chose incroyable de dire qu'en cette
inflammation du fainct Esprit, elle goufte vn peu de la vie
eternelle, bien que ce ne foit parfaitement, parce que la condition
de cette vie ne le permet pas ? C'eft pour quoy elle appelle
cette flamme vive, non qu'elle foit jamais autre,mais pource qu'elle
luy caufe un tel effet,qu’il la fait vivre en Dieu
fpirituellement,& gouster la vie de Dieu, à la maniere que dit
Dauid
: Mon coeur et ma chair se sont resjouys au Dieu vivant, non
qu'il soit besoin de dire vivant, car Dieu l'eft toufiours, mais pour
donner à entendre que l'efprit & le sens gouftoient viuement
Dieu, & cela c'eft se refjouyr en Dieu vivant : Et ainfi l'ame en
cette flamme fent vivement Dieu, & ie gouste fi fauoureufement
qu'elle dit ; O Vive flamme, O saincte ardeur!
353
II.
VERS.
Qui
par cette douce blessure ?
C’est
à dire qui me touchez tendrement de votre amour ; cette flamme de
vie diuine blesse l’ame avec tendresse de vie en Dieu, elle la
frappe & attendrit si cordialement qu'elle la liquefie en amour :
pour accomplir cc que dit l'Espouse és Cantiques,
qu'elle s'attendrit jusqu’à se fondre & liquefier,auffi-tost
que l'Espoux parla, car tel est l'effet de la parole de Dieu en
l'ame.
Mais
comment peut on dire qu'il la frappe, puisqu'il n'y a rien dans l'ame
à
blesser,estant
defia toute cauterifée du feu d'amour? C'est vne chofe merueilleufe
; parce que comme le feu n'eft jamais oisif, mais en vn mouuement
perpetuel,testant toufiours des flammes deçà & delà,ainfi
l'amour diuin dont l'office est de bleffer pour rendre amoureux, &
pour delecter, residant en cette
ame
defia en viue flamme luy decoche, ou luy lance ses blessures, comme
de
tendres
flammes d'un delicat amour exerçant fuauement,& ioyeufement
l’art
&
les inuentions d'amour,comme dans le Palais de fes nopces(de même
qu’Assuerus
envers la belle Esther) monftrant là fes richesses & la gloire
de fa grandeur pour accomplir dans cette ame ce qu'il dit és
Proverbes.
Et ie m’esbattois tous les jours jouant sur la rondeur de la
terre, & mes délices sont d’estre avec les enfans des hommes:
c'est à fçauoir leur en faifant largesse, c'est pourquoy ces
blessures qui font les ieux de la fagesse diuine, font des élans de
flammes de tendres attouchemens qui touchent l'ame par momens de la
part du feu d'amour qui n'ai point oisif, lefquels elle dit arriuer,
& frapper au plus profond de fon ame.
III.
VERS.
Perce
le centre de mon ame.
D’Autant
que cette feste du sainct Efprit fe passe dans la fubftance de l'ame,
où
le diable ny le monde, ny le sens ne sçauraient arriver,elle est
d'autant
plus
asseurée, substantielle & delicieufe qu'elle est plus
interieure : car tant plus elle est interieure, tant plus elle est
pure: & tant plus elle a de pureté, tant plus Dieu fe communique
fouuent, abondamment & generalement, ainfi le contentement &
la iouyssance de l'ame & de l’esprit font plus grands ; car
c'est Dieu qui opere tout, sans que l'ame fasse rien du sien, dans le
sens que nous dirons tantost. Et dautant que l'ame ne fçauroit
operer naturellement & par fon induftrie, si ce n'est par le
moyen & par l'aide du sens corporel, duquel en ce cas elle
est tres-libre & tres-esloignée, de là vient que toute fon
occupation eft feulement de receuoir de Dieu qui seul dans le
fonds ou centre de l'ame peut la mouuoir, & y operer fans
l'entremife des fens. Et ainfi tous les mouuemens de cette ame font
diuins, & quoy qu'ils soient de Dieu, ils le font aussi d'elle,
parce que Dieu les fait en elle, auec elle qui y contribue la voonté
& fon confentement.
Et
dautant qu'en difant, qu'il frappe au plus profond centre de fon ame,
elle donne à entendre qu'elle a d'autres centres qui ne font pas fi
profonds, il nous faut voir comment cela fe passe. Or premierement il
faut fçauoir que l'ame entant qu'esprit, n'a haut, ny bas ny rien de
plus ou moins profond en son estre, comme ont les corps qui ont de la
quantité : car veu qu'il n'y a point de parties
354
en
elle, ny plus de difference dedans que dehors, puis qu'elle est toute
d'vne façon, elle n'a point de centre plus, ou moins profond, ny ne
peut eftre plus esclairée en vne part qu'en l'autre, comme les corps
naturels, mais feulement d'vne mefme maniere. Mais laissant cette
acception de centre & de profondeur materielle : Nous appellons
ce centre le plus profond, là où fon eftre & fa vertu peut
atteindre, & la force de fon opération & mouvement et d'où
elle ne peut paffer outre : de mesme que le feu ou la pierre qui ont
le mouuement naturel & la force de parvenir au centre de leur
sphere, & ne peuuent aller plus auant ny manquer d'eftre là, fi
ce n'eft par quelque empefchement contraire.
Suivant
cela nous dirons que la priere, quand elle est dans la terre, elle
eft comme en fon centre, parce qu’elle eft dans la fphere de fon
actiuité & de fon mouvement qui est l’Element de la terre,
mais elle n'eft pas au plus profond qui eft le milieu de la terre,
parce qu'elle a encore la force de defcendre iufques-là,fi on oste
les empefchemens qui font entre deux; & quand elle y fera
arriuée, & qu'elle n'aura plus de fa part la vertu de fe
mouuoir, nous dirons qu'elle fera au plus profond centre. Or Dieu eft
le centre de l'ame, auquel eftant paruenuë selon fon estre, &
felon toute la force de fon operation, elle fera arriuée à fon
dernier & plus profond centre,qui fera quand auec toutes fes
forces elle aymera,entendra & iouyra de Dicu: & lors qu'elle
n'a encore atteint iufques là,bien que par grace & par
communication diuine,elle fois en Dieu qui est toutefois son centre,
fi elle a force & mouuement pour dauantage, et qu'elle ne soit
fatisfaite quoy qu'elle soit au centre, elle n'eft pas au plus
profond,puis qu'elle peut encore passer plus auant. L'amour vnit
l'ame auec Dieu, & tant plus elle aura de degrez d'amour,elle
entrera plus profondement en Dieu, & se concentrera dauantage
auec luy : de forte que nous pouuons dire fuivant cette façon de
parler,que felon le nombre des degrez d'amour de Dieu,il y a plus de
centres de l’ame en Dieu, qui font les diuerfes demeures que noftre
Seigneur dit etre en la maifon de fon Pere : de maniere que fi elle a
vn degré d'amour, elle eft defia en Dieu qui eft fon centre car vn
seul degré d'amour suffit pour estre en Dieu par grace : fi elle en
a deux degrez, elle fera concentrée avec Dieu dans vn centre plus
intime, fi elle en a trois tout de mefme: & fi elle paruient à
vn tres-haut degré, l'amour de Dieu viendra à frapper dans ce que
nous appellons icy le plus profond centre del'ame: laquelle fera
transformée & illuftrée en vu tres-haut degré, felon fon
estre, & fa puissance,& fa vertu,iufqu'à la rendre
tres-femblable à Dieu : De mesme qu'au cristal, qui est pur &
net, car tant plus il va receuant de degrez de lumiere,d'autant plus
cette lumiere se va concentrant en luy, & il s'efclaircit
dauantage, iusqu'à ce point qu'elle fe concentre en luy fi
abondamment qu'il paroift tout lumiere, estant clarifié en elle tout
autant qu'il en est capable,qui eft de paroiftre comme elle. De façon
que quand l'ame dit que la flamme donne & frappe au plus profond
centre, c’est dire qu'elle la bleffe, touchant tres-profondement fa
substance, fa force & sa vertu : ce qu'elle dit pour faire
entendre l'abondance de fa gloire et delectation, qui est d'autant
plus grande & plus tendre qu'elle est plus fortement & plus
fubstantiellement transformée & concentrée auec Dieu ; ce qui
est beaucoup plus que ce qui se passe en la commune vnion d’amour
355
à
cause de la plus grande force & ardeur du feu,lequel, comme nous
auons dit, jette & lance icy vue viue flamme, car cette ame qui
jouyt defia d'vne gloire fi fuave, & celle qui iouyt feulement de
la commune vnion d'amour, font aucunement comparées au feu de Dieu
qu'Ifaye dit estre en Sion, qui fignifie l’Eglife militante, &
à la fournaife de Dieu qui eftoit en Ierusalem, qui fignifie vifion
de paix: dautant que l'ame est en cet eftat comme dans vn fourneau
ardent & embrazé en vnion,d'autant plus paifible, plus
glorieuse, & plus tendre, comme nous difons que la flamme de
ce fourneau eft plus ardente que le feu commun, de maniere que l'ame
sentant que cette viue flamme luy communique viuement tous les biens,
parce que cet amour diuin les porte quand & foy,elle dit.
O
viue flamme, ô saincte ardeur!
Qui
par cette douce blessure
Perce
le centre de mon coeur.
Voulant
dire: ô amour embrazé qui me glorifie tendrement auec tes mouuemens
amoureux en la plus grande force & capacité de mon ame ; c'eft à
fçauoir me donnant intelligence diuine, selon toute l'habilité de
mon entendement, & me communiquant l'amour selon la plus grande
eftenduë de ma volonté, c'eft à dire éleuant tres hautement aucc
intelligence diuine la capacité de mon entendement, en vne ferueur
tres-intenfe de ma volonté & en l'vnion fubftantielle cy-dessus
declarée. Cc qui arriue de la forte, & plus qu'on ne fçauroie
exprimer, lors que cette flamme s'eleue en l'ame:car d'autant que
l'ame est toute purgée & tres pure,la sageffe l'abforbe en soy
auec sa flamme tres-profondement,tres-subtilement, tres-hautement,
laquelle fageffe penetre par fa pureté d'vn bout à l'autre, &
en cet abforbement de sagesse, le faint Efprit exerce les glorieux
eflancemens de la flamme que nous auons,laquelle eft fi fuaue que
l’ame auffi-toft adjoufte.
IV.
VERS.
Maintenant
ne m'eftant plus dure.
C'Eft
à dire, puis que vous n'affligez, ne pressez & ne tourmentez
plus, comme vous faifiez auparauant. Car cette flamme quand l'ame
estoit en eftat de purgation spirituelle, qui eft lors qu'elle
entroit en la contemplation, ne luy eftoit pas fi fuaue & fi
paifible, comme elle est à prefent en cet eftat d'vnion : C’est
pourquoy il faut fçauoir qu'auparavant que ce feu d'amour diuin
s'introduise & s'vnisse dans le plus intime de l'ame par vne
purgation & pureté parfaite, cette flamme frappe dans l'ame
deftruifant & confommant les imperfections de fes mauuaifes
habitudes : & c'eft là l'operation du sainct Esprit en laquelle
il la difpofe pour l'vnion diuine & transformation en Dieu par
amour. Car le mefme feu d'amour qui s'vnit depuis auec elle en cette
gloire d'amour, c'eft celuy qui l'a investie auparauant, la purgeant
comme le mesme feu qui prend au bois, c'est celuy qui le saisit
& le bat de sa flamme le sechant & denuant de ses froids
accidens, iufqu'à la difpofer par fa chaleur, à pouuoir estre
penetré de luy & transformé en fa nature, dans lequel exercice
l'ame souffre beaucoup, & sent de grandes peines en l'efprit,
lefquelles par fois redondent auffi au sens, cette flamme luy estant
tres-afpre & tres-facheuse,
356
comme
nous en auons amplement discouru au traité de la Nuit obfcure, &
de la Montée du Mont-Carmel : ce qui m'empefche d'en dire davantage.
Il suffit maintenant de fçauoir que le mesme Dieu qui veut entrer en
l'ame par vision & transformation d'amour, c'eft celuy qui
l’inveftissoit auparauant, & la purgeoit auec la lumiere &
chaleur de sa flamme diuine, de forte que celle-là mesme qui luy eft
à prefent fuave, luy estoit cy-deuant penible ; & partant c’est
comme fi elle difoit, puis que non feulement vous ne m'eftes plus
obscure comme auparauant, mais que vous estes la lumiere diuine de
mon entendement auec laquelle ie vous peux regarder, & que non
feulement vous ne faites plus défaillir ma foibleffe, mais qu'au
contraire vous estes la force de ma volonté, par le moyen de
laquelle, ie vous peux aimer & iouyr de vous, estant toute
convertie en amour diuin : & vous n'estes plus fardeau ny
preffure à mon ame, mais au contraire que vous en estes la gloire,
les delices & la liberté, puis qu’on peut dire de moy ce qui
est és Cantiques, Qui eft celle-là qui monte au defert,
abondante en delices, appuyée sur son bien-aimé, de çà &
de là refpandant de l'amour.
V.
VERS.
Acheve,
et brise si tu veux.
C'Eft
à dire, Achevez donc maintenant de confommer auec moy parfaitement
le mariage fpirituel par voftre vifion beatifique: car encore qu'il
foit veritable,qu'en cet eflat fi fublime l'ame eft d'autant plus
conforme qu'elle est plus transformée, par ce qu'elle ne fait ny ne
demande aucune chose, se cherchant foy-mesme, mais en tout feulement
fon amy (dautant que la charité ne pretend que le bien & la
gloire de fon bien-aimé) neantmoins ayant encore l'efperance,
où l'on fent toufiours du vuide, elle a autant de gemiffemens (quoy
que fuaue & plaifant) qu'il luy manque & defaut encore pour
la poffeffion accomplie de l'adoption de Fils de Dieu, où fa gloire
fe confommant, fon appetit ceffera, lequel en quelque maniere qu'il
soit icy conjoint à Dieu, ne fe rassafie jamais iufqu'â ce que
cette gloire paroid, principalement en ayant defia le goust & les
premices, comme on en iouyt icy, qui font telles, que fi Dieu ne
tenoit & fouftenoit de fa droite la foibleffe de la nature (comme
il fit à Moyfe en la pierre, afin qu'il peuft voir fa gloire fans
mourir, auec laquelle droite la nature reçoit plustost refection &
contentement, que du dommage) il femble qu'à chaque atteinte de ces
flammes elle prendroit fin, la partie inferieure n'ayant pas les
forces de fupporter vu fi grand feu & fi fublime : pourquoy cet
appétit n'est icy auec peine; puis que l'ame n'eft en estat de
trauail, au contraire elle le demande avec grande fuauité,
delectation & conformité : D'où vient qu'elle dit, fi tu
veux, à cause que la volonté & l'appétit font tellement
faits vne chose auec Dieu, chacun à fa mode, qu'ils tiennent à
gloire que ce que Dieu veut, fe fasse & s'accomplisse.
Mais
ces indices & ces essais ou avant-goust de gloire & d'amour,
sont tels que ce seroit pluftoft manquer d'amour, de ne demander
l'entrée en cette perfection & accompliirement d'amour. Car
outre cela l'ame voit là qu'en cette force de communication
delectable, le sainct Efprit la conuie & provoque auec des
merueilleux moyens & fuaues affections, à cette gloire immense
qu'il luy propofe deuant ses yeux, difant ce qu'il dit à l'Efpoufe
és Cantiques,
357
Lève
toy,haste toy m'amie, ma colombe, ma belle,et t'en viens : car
l’Hyver est desia passé, la pluye s'en est allée & s’est
retirée, les vignes fleurissantes ont donné leur odeur, leue toy
m'amie, ma belle, & viens ma colombe és trous de la pierre,en la
caverne de la masure, monstre moy ta face, que ta voix refonne à mes
oreilles car ta voix eft douce & ta face belle : L'ame entend
le sainct Efprit qui luy dit tout cela en cette fuaue et tendre
flamme ; c'eft pourquoy elle respond icy, achevez fi vous voulez ;
enquoy elle fait ces deux demandes que Nostre Seigneur commanda de
faire en fainct Matthieu, Vostre Royaume advienne, votre volonté
soit faite, comme fi elle difoit : acheuez donc de me donner ce
Royaume ; comme vous le voulez & afin que cela fait ainsi,
rompez la toile de ce doux rencontre.
VI.
VERS.
Achève
& brise si tu veux.
Le
fil de ce rencontre heureux.
Car
c'est ce qui empefche cette grande affaire, parce qu'il eft facile
d'arriuer à Dieu, ayant osté les empefchemens & les toiles
qui nous diuifent lefquelles fe reduifent à trois, qu'il faut rompre
pour posséder parfaitement Dieu : l'vne est le temporel qui comprend
toute creature; l'autre est le naturel, en quoy font comprises toutes
les operations & toutes les inclinations purement naturelles ; &
la troisième eft le fenfitif qui comprend feulement l'union de l'ame
auec le corps qui est la vie fenfitiue & animale, dont sainct
Paul dit
: Car nous sauons que si notre maison terrestre de cette
habitation se dissoult, nous avons une habitation de Dieu,une maison
qui n’est pas faite par la main des hommes, eternelle dans les
Cieux : Il faut par necessité auoir rompu les deux premières
toilles pour paruenir à cette possession de Dieu par vision d'amour,
où toutes les chofes du monde font renoncées, les appetits &
les atfections mortifiées, & les operations de l'ame faites
divines; ce qui a efté rompu par les rencontres de cette flamme,
quand elle eftoit afpre & penible, car l’ame en la purgation
spirituelle, acheue de rompre ces deux toiles, & de s'vnir comme
elle eft icy, ne refte plus à rompre que la troifieme dela vie
fenfitive ; c'eft pourquoy elle parle en fingulier & ne dit pas
les toiles,mais la toile, car il n'y a plus que celle-là, laquelle
la flamme ne heurte point rigoureufement ny rudement comme elle
faifoit les autres, mais doucement & amoureufement.
Et
ainsi la mort de telles ames leur eft tres-fuaue,& tres-douce, &
plus que ne leur a esté toute leur vie, dautant qu'elles meurent
auec des impetuofitez & des fauoureufes rencontres d'amour, comme
le cygne qui chante plus melodieusement, quand il approche de la
mort. C'eft pourquoy Dauid a dit que la mort des iustes est
precieufe, parce que là les riuieres de l'amour de l'ame vont entrer
dans l'Ocean de l'aimer, & font là fi vaftes, & fi calmes
qu'elles parroissent defia des mers, là fe ioignans le commencement
& la fin, le premier & le dernier pour accompagner le
iufte qui part & qui va dans fon Royaume, s'entendans les
Louanges des extremitez de la terre, c'est à fçauoir la iuste
gloire du iuste, & l'ame fe fentant lors avec ces glorieufes
rencontres, fur le point de sortir & d'entrer dans les abondances
à posseder parfaitement le Royaume : parce qu'elle se voit pure &
riche (autant que la Foy & l’eftat de cette vie le peuvent
compatir) & s'apperçoit difpofée pour cela ; Car Dieu en cet
estat luy
358
laisse
defia voir sa beauté, luv confie les dons & les vertus dont il
l’a enrichie, vu qu'en elle tout se tourne en amour & louanges,
n'y ayant plus de leuain qui corrompe la paste. Et comme l’ame voit
qu'il ne reste plus que de rompre la foible toile de cette condition
humaine de vie naturelle où fa liberté est enveloppée, retenue, &
empefchée, defirant d'estre deftachée & de se voir auec lesus
Chrift, cette tissure d’esprit & de chair (qui font d’un
estre si différent) desia desfaite & destruite, & chacun
receuant son sort à part,c’est à sçauoir la chairdemeurant en fa
terre, & l’esprit s'enuolant à Dieu qui l'a donné:
(Car la chair mortelle, comme dit sainct Iean, ne profite de rien,au
contraire elle empesche ce bien de l'efprit) & regrettant qu'vne
vie fi abjecte la destourne d'vn autre fi haute : Elle prie qu'on en
rompe la trame, laquelle vie elle appelle toile pour trois raisons,
l'vne à cause de la liaifon qu'il y a entre l’efprit & la
chair : l'autre parce qu'elle met vne feparation entre Dieu &
l'ame : la derniere dautant que comme la toile n’est pas fi opaque
& fi ferrée qu'on ne puisse voir la clarté au trauers : de
mesme en cet estat, cette liaifon paroift vne toile fi deliée, a
caufe qu'elle eft defia fort fpiritualifée, illustrée,affinée ou
fubtilifée, que la diuinité ne laisse de luire au trauers, &
commel'ame fent la force de l'autre vie, elle voit la ioibleffe de
celle-cy, & la toile luy femble tres delicate, voire mesme vne
toiled 'araignée, comme dit Dauid : Nos années méditeront
comme une araignée. Et encore elle est bien moindre és yeux de
l'ame qui efl defia grandie. Car estant eleuée à vne maniere diuine
de sentir,elle fent & juge les choses à la façon de Dieu,
deuant lequel, comme dit le mesme Prophete, mille ans font comme le
jour d'hier qui est passé, & seon Isaye, tous les peuples
sont comme s’ils n’étaient point. :& tout eft deuant
l'ame en ce prix & en cette estime: parce que toutes choses ne
luy font rien, & elle encore à ses yeux n'eft rien, Dieu
feulement luy eft toutes choses.
Mais
il faut icy remarquer pour quelle raifon elle demande plustost qu'on
rompe la toile, que de la couper ou acheuer, ce qui femble vue mesme
choie: nous en pouvons assigner quatre caufes. La premiere, pour
parler plus proprement,parce qu'il est plus propre à vne rencontre
de rompre, que de couper ou achever. La seconde,dautant que l'amour
eft amy de vehemence, & vne touche forte & impetueufe,qui
s'exerce mieux à rompre qu'a couper& acheuer.La troifieme, parce
que comme son amour est fi grand,elle defire que cet acte de rompre
la toile, soit tres court, afin qu'il s'accompliffe promptement, &
il a d'autant plus de force & de valeur qu'il est plus court &
plus fpirituel : car la vertu d'amour est icy plus vnie, & plus
forte, & la perfeCtion de l'amour transformatif, s'introduit à
la façon de la forme en la matiere, qui est introduite en vn
instant, parce que jusqu'alors il n'y auoit point d'acte
d'information transformatiue, mais feulement des difpofitions à
fçauoir des defirs & des affections fuccinctement reïterées,
qui en fort peu de perfonnes arriuent à l’acte parfait de
transformation. D'où vient que l'ame qui est bien difposée, peut
faite beaucoup plus d'actes & plus intenses en peu de temps, que
celle qui n'eft point dispofee en vn long temps : parce qu'en
celle-la, tout va a disposer l’esprit, & mesme le feu apres a
couftume de demeurer fans penetrer totalement le bois: mais en celle
qui eft difpofée, l'amour y entre en des momens, & l'allume du
premier coup en la meche qui est seiche. De
359
façon
que l'ame esprife d'amour, aime mieux la courte durée qui est à
rompre, que le temps de couper & d'attendre qu'on acheue. La
quatrieme caufe, pour laquelle, elle demande qu'on rompe la toile,
c'eft pour finir plus promptement le cours de la vie,car pour couper
& acheuer, on vfe de plus grande retenuë, à fçauoir, attendant
que la chofe soit mieux preparée, & il femble que cela defire
plus de maturité & de loifir, là où pour rompre, on n'attend
point de maturité, ny rien de tout cela. Et cette ame voudroit qu'on
n'attendist point que la vie s'acheuast naturellement, par ce que la
force d'amour, & la difpofition qu'elle voit en foy l'incline à
defirer auec refignation,qu’elle se rompe, par quelque rencontre &
impetuofité furnaturelle d’amour; d’autant que l'ame fçait fort
bien que c'eft la couftume ou le propre de Dieu d'appeller ces
perfonnes avant le temps pour leur donner les biens, & les tirer
des maux, les confommant en peu de temps & leur donnant par le
moyen de cet amour ce qu'ils acquerroient à la longue, comme le dit
le Sage par ces termes: Celuy qui plait à Dieu, est fait amy, et
vivant entre les pecbeurs, il a été transporté, il a été ravy de
peur que la malice ne changeast son entendement, ou que la feintise
n'abusast son ame : eftant promptement confommé, il a accomply
beaucoup de temps: Car son ame était agréable à Dieu, pour cela il
s’est hasté de le tirer du milieu des iniquites.C'eft pourquoy
c’est vne atfaire de grande importance d'exercer beaucoup l'amour,
afin que l’ame se confommant icy, ne s’arrefte gueres ny çà ny
là, fans le voir face à face.
Mais
voyons maintenant pourquoy l'ame appelle rencontre cette investiture
interieure du sainct Efprit. La raifon est, parce qu'encore que l'ame
sente vne grancde enuie,que fa vie prenne fin; neantmoins le temps
n'estant pas encore ve-nu,cela ne s'accomplit point, & ainfi Dieu
pour la confommener & éleuer dauantage de la chair fait en elle
des inuestitures glorieufes & diuines à guife & forme de
rencontres,qui le font veritablcment,par lesquelles il penetre
tousjours, déifiant la fubftance del'ame, & la rendant comme
diuine. Enquoy l’estre de Dieu abforbe l'ame,comme ainfi fois qu'il
l'a rencontrée tranfpercée viuement au S. Efprit, duquel les
communications font impetueufes, quand elles font feruentes,comme
celle-là l'eft, en laquelle par ce que l'ame goutte viuement de
Dieu, elle l'appelle douce,non parce que les autres attouchemens &
rencontres qu'elle reçoit,en cet eftat, ne soient doux &
fauoureux mais à caufe de l’eminence, que ce rencontre a par
dessus tous les autres, car Dieu le fait afin de la détacher
parfairement,& de la glorifier, d'où luy naissent des ailes pour
dire confidemment, Rompez la toile de ce doux rencontre.
Partant
le sens de tout ce Cantique, c'eft comme si elle difoit : ô
flamme du S. Esprit, qui tranfpercez si tendrement & si
intimement la fubftance de mon ame,& la cauterirez de vostre
ardeur; puis que vous eftes déjà si douce & si amiable, que de
montrer que vous auez enuie de vous donner à moy en la vie naturelle
confommée : fi mes requeftes ne paruenoient pas cy-deuant à vos
oreilles, lors qu'auec des angoisses & travaux d'amour où la
foibleffe de mon sens et de mon esprit peinoit, à caufe de la grande
debilité & impureté d'ame que j’avois, lors dis-je qu'en cet
estat je vous priois de me détacher : (parce que mon ame vous
fouhaittoit paffionnément lors que l'amour impatient me laissoit
tant conformer auec cette forte de vie que vous defiriez que ie
menasse, & que les precedentes impetuositez d'amour n'estoient
pas suffisantes deuant vous, parce qu'elles n’estoient d’une
telle fubstance) à present que
360
je
fuis fortifiée d'amour, de forte que non feulement mon esprit &
mon sens ne défaillent point en vous, mais au contraire que mon cœur
& ma chair que vous avez renforcez, s'esjouyssent en Dieu vivant,
auec vne grande conformité des parties, où ie fais les demandes
qu'il vous plaist que je fasse, & celles que vous n'aggreez, je
ne les veux pas aussi,& me femble mefme ne le pouuoir vouloir; en
quoy ie n'ay pas la moindre penfée d'en faite aucune inftance : &
puifque mes requeftes font défia deuant vous plus raifonnables, &
plus confiderables, puis qu'elles fortent de vous, & que vous les
voulez, & que le vous les présente auec saveur & joye au
fainct Esprit, mon jugement sortant defia de voftre face, qui est
quand vous prisez & exaucez les prieres: rompez la toile delicate
de cette vie,afin que ie vous puisse aimer dés à prefent, avec
plenitude & fatieté que desire mon ame, fans terme & fans
fin.
CANTIQUE
SECOND [début]
O
cauterio suave!
O
regalada llaga!
O
mano blanda, O toque delicado !
Que
à vida eterna sabe,
I
toda deuda paga
Matando,
muerte en vidado ha trocado.
O
playe d'extreme douceur,
Plaie
toute delicieufe
Mignarde
main ! toucher flateur,
Qui
fent la vie bien-heureuse!
Qui
fais nostre acquit en payant :
Qui
donne la vie en tuant.
EXPOSITION.
L'Ame
donne à entendre en ce Cantique que les trois perfonnes de la tres
faincte Trinité, le Pere, le Fils, & le sainct Efprit, font
celles qui font en elle cette oeuvre diuine d'vnion : auffi la
main, la playe,l'attouchement, en fub-fiance ne font qu'vne mefme
chofe; & elle leur donne ces noms, à caufe qu'ils conuiennent &
font conformes à l'effet que chacun produit proportionnellement. La
playe c'eft le sainct Efprit, la main, c'eft le Pere, l'attouchement,
c'eft le Fils. Partant l'ame exalte icy le Pere, le Fils, & le
sainct Efprit, louant haute ment trois grands biens & faueurs que
la faincte Trinité opere en elle, ayant defia changé fa mort en
vie, la transformant en soy. La premiere, c'eft vne delicieuse playe
qu'elle attribue au fainct Efprit, c'eft pourquoy elle la nomme
cautere, La feconde, c'eft le goust de la vie eternelle
qu'elle approprie au Fils, c'est pourquoy elle l’appelle
attouchement delicat. La troifiefme, c’est vn don auec
lequel l'ame est tres amplement fatisfaite, & elle l'attribue au
Pere, c'eft pourquoy elle le nomme douce main, & combien
qu'elle nomme icy les trois perfonnes divines à caufe des proprietez
des effets; neantmoins elle parle auec vne feule effence, difant ; tu
l’as changé en vie, car elles operent toutes en vn, & elle
attribuë tout à vn, & tout à toutes.
Traduction de la Mère Marie du Saint-Sacrement
Introduction
à la Vive flamme d’amour [Marie du St-S.]
Avant-Propos à la seconde Vive
Flamme d’amour [Marie du St-S.]
Comme
saint Jean de la Croix avait retouché, perfectionné son Cantique
spirituel, de même il retoucha, perfectionna sa Vive Flamme
d’amour. Ce fut dans la solitude de la Peñuela et à l’extrême
limite de sa précieuse existence, alors que, sous le poids de la
disgrâce et de la persécution, il luttait déjà contre les
atteintes du mal inexorable qui devait mettre fin à ses jours, on le
vit entreprendre de retoucher et d’amplifier son chef-d’œuvre.
Au
rapport de plusieurs religieux ses compagnons, nous dit le P. Jérôme
de Saint-Joseph, son premier historien, ce fut à cette époque et en
ce lieu qu’il perfectionna le plus sublime de ses traités
mystiques/1. Le P. Joseph de Jésus-Marie parle de même/2.
Quant au P. François de Saint-Hilarion, témoin oculaire, il
précise en disant : « Tandis qu’il faisait séjour en
ce couvent, il se levait avant le jour et se rendait au jardin. Là,
au milieu de quelques saules et sur le bord d’une pièce d’eau,
il se tenait à genoux et ne s’éloignait qu’au moment où le
soleil était déjà brûlant. Il allait alors dire la messe ;
après quoi il rentrait dans sa cellule, où il restait en oraison ou
bien écrivait de petits livres qu’il a laissés sur certaines
Strophes/3.
Nul
doute que ces petits livres ne fussent les cahiers de la « Vive
flamme » le plus court de ses grands ouvrages
composé
depuis plusieurs années déjà, mais auquel il mit la dernière main
dans cette suprême période de son existence.
En
septembre 1591, Jean de la Croix, en proie à une fièvre continue,
prenait la route d’Ubeda, emportant avec lui le manuscrit retouché
de la Vive Flamme d’amour. Quand fit-il prendre copie de ce
manuscrit, ce qu’il n’omettait jamais, ce semble, pour chacun de
ses ouvrages ? Sur ce point nous ne pouvons qu’émettre des
conjectures.
[...]
.Arrivé
au couvent de la Peñuela au commencement d’août, Jean de la
Croix, se sentant mortellement atteint, part pour Ubeda le
22 septembre. Il se trouve à l’extrémité dès le
commencement de décembre, et le 14 il retourne à Dieu.
Il
y avait à Ubeda deux époux profondément chrétiens et liés de
longue date avec notre Saint. Ils se nommaient Fernando Diaz et Marie
de Molina, et avaient deux filles : Catherine et Inès
de Salazar, dont l’une devint dans la suite Carmélite
déchaussée, l’autre religieuse Béate. Fernando Diaz, sachant
notre Saint à la Peñuela, s’y rendait souvent pour le visiter.
Lorsqu’il apprit que Jean de la Croix venait d’arriver
malade à Ubeda, il alla le voir chaque jour et même plusieurs fois
par jour. Sa femme et ses filles voulurent se charger de laver les
bandes de toile qui servaient aux pansements et elles ont maintes
fois affirmé qu’elles se sentaient embaumées des parfums qui s’en
exhalaient/1.
Étant
donné l’intimité qui unissait cette famille à notre
Saint
docteur, serait-il téméraire de supposer que la plume féminine qui
transcrivit la Rédaction de la Vive Flamme pourrait être celle de
l’une des sœurs, à laquelle le Saint aurait remis à cet effet
son manuscrit ?
La
mère Marie de la Croix, dans sa Déposition du 3 mars 1628, dit
ceci : « Le médecin qui le soigna possédait comme
insignes reliques un diurnal qui lui avait servi et quelques
feuilles du Livre de la Llama. »
[...]
Nous
l’avons dit dans notre Introduction à la première Vive Flamme
d’amour, l’existence d’une seconde rédaction de l’ouvrage
a donné lieu comme pour le Cantique spirituel - de façon
moins accentuée toutefois - à des doutes relatifs à l’authenticité
du second texte, spécialement de la part de M. Baruzi dans son
ouvrage sur saint Jean de la Croix. (Voir seconde Édition : Les
Textes.)
Le
P. Silverio, dans son tome IV, a répondu tout au long et
avec grande courtoisie à M. Baruzi. Nous ne ferons que toucher
légèrement quelques-unes des objections de celui-ci et des réponses
que leur fait le P. Silverio. Ceux de nos lecteurs qui
désireraient des données plus détaillées pourront se reporter à
l’Introduction du Révérend Père à la Vive Flamme d’amour.
M. Baruzi
avait noté dans le second texte de la Vive Flamme un certain
refroidissement de l’enthousiasme lyrique, certaines atténuations
de la pensée et de l’expression : divergences qui lui
paraissaient fondamentales. Le P. Silverio ne pense pas que
l’élévation lyrique de l’ouvrage ait rien perdu aux très
légers adoucissements que le saint auteur, en revoyant à tête
reposée un écrit rédigé sous une inspiration aussi rapide - on
nous dit que la Vive Flamme fut composée en quinze jours, -
crut devoir apporter à son premier texte. Il fait remarquer qu’on
ne peut rejeter aucune des modifications et amplifications comme
indigne de notre Saint, comme contraire à la manifestation
habituelle de sa pensée. Ce qui frappe dans les retouches, dit-il,
c’est la préoccupation d’expliquer certaines conceptions
exprimées avec une concision vigoureuse, mais susceptibles de plus
de clarté. Saint Jean de la Croix, en vue de cette clarté
plus grande et d’un développement plus complet de sa pensée, a
jeté quelques gouttes d’eau sur l’enthousiasme mystique de son
premier texte. Devons-nous le regretter ? C’est bien peu de
chose pour amortir un feu aussi actif et aussi véhément. Ainsi
s’exprime le P. Silverio.
M.
Baruzi avait fait remarquer aussi, comme divergence selon lui
fondamentale, que la seconde Rédaction rappelle avec fréquence que
les états mystiques, même les plus élevés, ne sont qu’une image
imparfaite de l’état béatifique, et que seule la vie de l’au-delà
peut apporter l’union parfaite, et il s’étonnait de la
coïncidence de ces additions avec beaucoup de celles que nous offre
le second Cantique.
[...]
Dans
le travail à la fois émouvant et ardu qu’impliquait la
confrontation attentive et la soigneuse discrimination des deux
textes, nous nous sommes demandé s’il est tout à fait exact de
voir dans la seconde Rédaction « un refroidissement de
l’enthousiasme lyrique, des atténuations de la pensée et de
l’expression ». Cela peut être vrai en quelques cas, mais
non en tous. À notre avis, si le saint Docteur, dans la première
Rédaction de son chef-d’œuvre s’est surpassé lui-même, on est
selon nous, autorisé à dire que dans certaines additions de la
seconde il s’est élevé plus haut encore. Ce n’est plus le
langage de la terre, si sublime soit-il, que l’on entend, on croit
surprendre les accents d’une âme déjà glorifiée, déjà initiée
aux tranquilles splendeurs de l’au-delà. Aussi bien, saint Jean de
la Croix nous dit-il que dans l’état décrit par lui, « le
fruit et l’opération de l’amour croissent à tel point, qu’ils
ont grande ressemblance avec ce qu’ils sont dans l’autre vie ».
Notons,
à l’Explication de la Strophe III, ce qu’il nous dit à
propos des obombrations [obombrer : couvrir d’une ombre] des
lampes divines qui sont les attributs de Dieu, et de la lampe par
excellence qui est le Verbe : « Cette lampe est à la fois
toutes les lampes, parce qu’elle brille et brûle de la lumière et
de l’ardeur de toutes les lampes. L’âme comprend très bien que
cette seule lampe lui est toutes les lampes. En effet, étant une,
elle peut tout, elle a toutes les vertus et embrasse tous les
esprits. »
Qu’est-ce
en définitive que cette illumination de splendeurs dans
laquelle l’âme resplendit au sein des ardeurs de l’amour ?
Ce sont les amoureuses connaissances que les lampes des attributs de
Dieu lui envoient. Au milieu de ces connaissances, cette âme, unie à
Dieu selon ses puissances, resplendit comme les lampes
elles-mêmes en amoureuses splendeurs.
Et
mettant un dernier accent sur la transformation de l’âme en Dieu,
le saint émet une ultime affirmation, qui résume et dépasse, dans
sa paisible sérénité, tout ce qu’on a pu décorer du nom de
« lyrisme ».
« Cette
transformation de l’âme en Dieu est inexprimable. Tout sera dit en
un seul mot : l’âme est devenue Dieu de Dieu, en
participation de son Être et de ses attributs. »
En
achevant sa première Rédaction, Jean de la Croix s’était déclaré
impuissant à rien dire de plus, parce qu’en tentant de préciser
davantage l’état de l’âme glorifiée, il craindrait de rester
par trop au-dessous de son sujet. Ici, il donne une raison de plus de
son abstention : on pourrait croire que ses paroles seraient
l’expression de la vérité, alors que les merveilles de l’union
divine surpassent comme à l’infini, même sur cette terre, tout ce
que l’entendement humain peut concevoir, tout ce que le langage de
l’homme peut exprimer. Tel saint Paul descendu du troisième ciel,
déclarant qu’il est des paroles qu’il n’est point permis à
l’homme de prononcer.
La seconde Vive Flamme d’amour
EXPLICATION
DES STROPHES
QUI
TRAITENT DE LA TRÈS INTIME ET TRÈS HAUTE UNION DE L’ÂME AVEC
DIEU ET DE SA TRANSFORMATION EN LUI, PAR LE P. JEAN DE LA CROIX,
À LA DEMANDE DE D. ANNE DE PENALOSA. CES STROPHES ONT ÉTÉ
COMPOSÉES DANS L’ORAISON PAR LE MÊME. L’ANNÉE 1584.
PROLOGUE
J’ai
d’abord éprouvé quelque répugnance, très noble et très dévote
Dame, à expliquer ces quatre Strophes, ainsi que vous m’en avez
fait la demande. En matières si intérieures et si
spirituelles, les paroles font ordinairement défaut, parce que les
choses de l’esprit surpassent le sens et qu’on n’en peut guère
parler selon ce qu’elles ont de substantiel que dans un intime élan
de ferveur. Voyant si peu de cette ferveur en moi, j’ai différé
jusqu’ici de vous satisfaire. En ce moment le Seigneur m’ouvre,
ce me semble, quelque peu l’intelligence et communique quelque
chaleur à mon âme. Je le dois sans doute au saint désir qui vous
anime, et comme les Strophes ont été composées à votre intention,
Notre-Seigneur veut probablement que l’explication vous en
soit due. j’ai donc pris courage, sachant fort bien d’ailleurs
que de mon propre fonds je suis incapable de traiter comme il
convient quelque sujet que ce soit, moins encore des matières si
élevées et si substantielles. Ce qui s’y trouvera d’inexact et
de défectueux devra donc m’être attribué. Aussi je soumets ce
que je vais dire à tout meilleur avis, quel qu’il soit, et au
jugement de la sainte Église romaine, notre Mère. Sous sa règle,
en effet, l’erreur est impossible.
Ceci
posé, et en prévenant le lecteur que je resterai toujours
au-dessous de la réalité, parce qu’une peinture ne reproduit
jamais que très imparfaitement l’original, je prendrai la
hardiesse de parler, en m’appuyant toujours sur les divines
Écritures.
Rien
d’étonnant d’ailleurs que Dieu accorde des grâces élevées,
sublimes, extraordinaires, aux âmes qu’il lui plait de favoriser.
Si nous songeons qu’il est Dieu, qu’en ceci il agit en Dieu, avec
une bonté et un amour infinis, nous ne verrons rien là que de très
raisonnable. N’a-t-il pas déclaré lui-même que si quelqu’un
l’aimait, le Père, le Fils et l’Esprit-Saint viendraient en lui
et feraient en lui leur demeure/1 ? Ce qui revient à dire qu’à
celui-là il sera donné de demeurer et de vivre dans le Père, dans
le Fils et dans l’Esprit-Saint, ce qui est précisément l’heureuse
vie chantée par l’âme dans les Strophes dont il s’agit.
Dans
celles que nous avons précédemment expliquées/2, nous avons parlé
du plus haut degré qui se peut atteindre en cette vie, à savoir la
transformation en Dieu. Dans celles-ci il est question de l’amour
le plus exquis et le plus achevé qui se rencontre dans ce même état
de transformation. À la vérité, il n’y a qu’un seul état
de transformation et l’on ne peut passer au-delà. Néanmoins,
avec le temps et l’exercice, cet état peut s’épurer encore, et
l’âme peut se transformer toujours davantage en l’Amour divin.
Il en va de même pour le bois que le feu a transformé en soi et qui
se trouve uni au feu. Plus le feu s’active, plus il agit sur le
bois et plus celui-ci s’embrase, devient incandescent, au
point qu’on lui voit jeter des étincelles et des flammes.
C’est
une fois parvenue à ce degré d’amour brûlant que cette âme nous
parle. Elle est si hautement tranformée au feu d’amour, que non
seulement ce feu ne fait qu’un avec elle, mais jette en elle de
vives flammes. L’âme expérimente intérieurement qu’il en est
ainsi dans une intime et très exquise suavité d’amour, et elle
l’exprime dans son chant. Elle se sent consumée dans cette flamme
et elle représente dans ces Strophes quelques-uns des effets opérés
en elle.
Je
suivrai en les exposant l’ordre que j’ai suivi dans l’explication
des Strophes précédentes. Je les donnerai d’abord toutes
ensemble, puis j’expliquerai brièvement chaque Strophe à part. Je
ferai ensuite de même pour chaque vers en particulier.
STROPHE 1
Ô
Flamme d’amour ! Vive Flamme !
Qui
me blesse si tendrement
Au
plus profond centre de l’âme !
Tu
n’es plus amère à présent.
Achève
donc, si tu le veux.
Romps
enfin le tissu de cet assaut si doux !
EXPLICATION.
L’âme
se sent toute enflammée dans la divine union, toute baignée de
gloire et d’amour. Du plus intime de sa substance jaillissent de
véritables fleuves de gloire et de délices, de son sein coulent les
courants d’eau vive dont le Fils de Dieu a parlé/1. Puissamment
transformée en Dieu, hautement possédée par lui, enrichie de
trésors de dons et de vertus, il lui semble être toute proche de la
béatitude, au point de n’en être plus séparée que par un léger
tissu.
Alors,
cette exquise flamme d’amour qui brûle en son sein vient-elle à
l’envelopper, cette âme se sent comme glorifiée et d’une
glorification aussi suave que puissante. Chaque fois donc que cette
flamme l’assaille et l’absorbe en soi, il lui semble qu’elle va
la mettre en possession de la vie éternelle et briser le tissu de sa
vie mortelle. Il lui semble qu’il ne s’en faut que d’un point,
et que ce point seulement est ce qui la sépare de la glorification
essentielle. Aussi, s’adressant avec d’ardents désirs à cette
flamme, qui n’est autre que l’Esprit-Saint, elle la supplie de
briser
sa
vie mortelle par son assaut plein de douceur, et d’achever ainsi de
la mettre en possession de ce que chacun de ses assauts semble devoir
lui conférer, à savoir la glorification entière et parfaite. Elle
dit donc :
L’âme,
pour exprimer la chaleur de sentiment et d’estime qui la fait
parler clans ces quatre Strophes, répète les interjections :
« Oh » et « Combien ! » Amoureuses
exclamations, qui, chaque fois qu’on les profère, donnent à
entendre que le cœur sent beaucoup plus que la langue ne peut
exprimer. L’interjection : Oh ! marque un vif désir et
une persuasive instance. L’âme, dans la Strophe qui nous occupe,
s’en sert en ces deux sens à la fois, car elle déclare à l’Amour
son ardent désir d’être détachée de la chair mortelle, et elle
cherche à lui persuader de l’en détacher en effet.
Cette
flamme d’amour, nous l’avons dit, c’est l’Esprit de son
Époux, c’est l’Esprit-Saint que l’âme sent en elle-même, non
seulement comme un feu qui la consume et la transforme suavement en
amour, mais comme un brasier qui jette des flammes. Or, toutes les
fois que ce brasier lance des flammes, il inonde cette âme de gloire
et en même temps la rafraîchit par un souffle de vie divine.
Telle
est l’opération de l’Esprit-Saint dans l’âme parvenue à la
transformation d’amour. Les actes qu’il produit en elle sont des
jets de flamme et des embrasements d’amour. La volonté, en s’y
unissant, aime d’une façon sublime, parce qu’elle ne fait plus
qu’un par l’amour avec la flamme divine.
De
pareils actes d’amour sont d’un prix inestimable, et l’âme
mérite plus par un seul de ces actes que par tout ce qu’elle a
fait le reste de sa vie, si excellent qu’il fût, en dehors de
cette transformation. Il y a entre la transformation d’amour
et l’acte d’amour la différence qui distingue l’acte de
l’habitus.
Cette différence existe également entre le bois enflammé et la
flamme qu’il projette : la flamme naît du feu qui brûle là.
On peut dire que l’âme en cet état de transformation d’amour,
c’est l’âme dans l’habitus de cette transformation, de
même que le bois enflammé, c’est le bois constamment pénétré
par le feu. Quant aux actes de cette âme, ce sont les flammes qui
naissent de l’embrasement de l’amour, et celui-ci les
projette avec d’autant plus de véhémence que le feu de l’union
se trouve avoir atteint sa plus haute intensité. Alors les actes de
la volonté, ravie et absorbée dans la flamme de l’Esprit-Saint,
s’unissent à la flamme et s’élèvent avec elle. Tel l’ange
qui s’éleva vers Dieu dans la flamme du sacrifice de Manué/1.
En
cet état, ce n’est pas l’âme, à proprement parler, qui produit
des actes, c’est l’Esprit-Saint qui les produit en l’âme par
sa motion divine. Il est donc vrai de dire que tous les actes de
cette âme sont divins, puisque l’âme est mue et actuée de Dieu
pour les produire.
Aussi
chaque fois que le feu divin jette en elle des flammes, la faisant
aimer dans un goût, dans un souffle tout divin, il semble à cette
âme qu’on verse en elle l’éternelle vie. Et par le fait, chaque
fois elle se trouve élevée à une opération divine, exercée
en Dieu même. C’est là le langage que Dieu parle, ce sont les
paroles qu’il prononce, dans les âmes parfaitement purifiées. Ces
paroles, selon l’expression de David, sont réellement enflammées.
Votre parole, dit-il à Dieu, est puissamment enflammée/2.
Et par le prophète Jérémie Dieu pose cette question : Mes
paroles ne sont-elles pas comme du feu/3 ? Ces paroles,
Jésus-Christ lui-même
nous
le dit en saint Jean, sont esprit et vie/1. Elles en font
l’expérience, les âmes qui ont des oreilles pour entendre ces
divines paroles ; mais ces âmes sont des âmes pures et
embrasées d’amour. Quant à celles dont le palais est malade,
celles qui goûtent autre chose, elles sont incapables de goûter
l’esprit et la vie qui s’y trouvent.
C’est
pour cela que plus les paroles du Fils de Dieu étaient sublimes,
plus elles causaient de dépit à certains de ses auditeurs, à cause
de l’impureté de leurs âmes. Témoin ce qui arriva lorsqu’il
prêchait la savoureuse et très amoureuse doctrine de la sainte
Eucharistie : beaucoup se retirèrent/2.
Mais
parce que ces cœurs mal disposés ne goûtent point ce langage de
Dieu, qui est tout intérieur, il n’en faut pas conclure que
d’autres ne le goûtent point. Nous lisons que saint Pierre le
goûta dans son âme, puisqu’il dit à Jésus-Christ :
Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la
vie éternelle/3. De son côté, la Samaritaine, ravie de la
douceur des divines paroles, en oublia et son eau et sa cruche/4.
L’âme
dont nous parlons étant si proche de Dieu qu’elle est transformée
en flamme d’amour et qu’elle reçoit les communications du Père,
du Fils et du Saint-Esprit, est-il incroyable de dire qu’elle
reçoit un avant-goût de la vie éternelle ? Avant-goût
imparfait sans doute, puisque la condition de cette vie ne comporte
pas davantage, niais néanmoins délectation sublime, puisque ce jet
de flammes de l’Esprit-Saint en elle, lui donne la saveur de
l’éternelle vie.
C’est
pour cela qu’elle appelle « Vive Flamme » la flamme
26
qui
la consume, non que cette flamme ne soit toujours vive, mais c’est
qu’elle fait vivre cette âme spirituellement en Dieu, qu’elle
lui fait expérimenter ce qu’est la vie de Dieu. Mon cœur et ma
chair, nous dit David, se sont réjouis dans le Dieu vivant/1.
Non qu’il soit besoin de nous apprendre que Dieu est vivant,
puisque c’est une qualité qu’il ne perd jamais, mais le prophète
veut nous faire comprendre que son esprit et ses sens goûtaient Dieu
comme vie et se sentaient transformés en Dieu, car c’est là
goûter le Dieu vivant, goûter la vie de Dieu, la vie éternelle.
David n’emploierait pas non plus cette expression de « Dieu
vivant », s’il ne goûtait Dieu dans une vive plénitude,
bien qu’encore imparfaitement et selon une ébauche de l’éternelle
vie.
Ainsi,
dans cette flamme, l’âme goûte Dieu d’une manière si vive et
avec tant de suavité, qu’elle s’écrie : « Oh !
Flamme d’amour ! Vive Flamme ! »
Qui
me blesse si tendrement
C’est-à-dire,
toi dont l’ardeur me touche si tendrement. » Comme cette
flamme est une flamme de vie divine, elle blesse l’âme avec la
tendresse qui est propre à la vie de Dieu. Elle la blesse
puissamment et l’attendrit profondément, au point de la
liquéfier tout entière en amour. Alors se réalise en elle ce
qu’expérimenta l’Épouse des Cantiques lorsqu’elle s’attendrit
au point de se fondre. Dès que l’Époux eut parlé,
dit-elle, mon âme s’est fondue/2. C’est bien là l’effet
que la parole de Dieu produit sur l’âme.
Mais
comment cette âme peut-elle dire que la flamme la blesse, alors
qu’il n’y a plus rien en elle à blesser, puisqu’elle est
entièrement cautérisée par le feu d’amour
Chose
merveilleuse ! L’amour ne reste jamais oisif, il est dans un
mouvement continuel, comme la flamme qui lance continuellement ses
jets de tous côtés, et d’autre part le propre de l’amour est de
blesser, afin de faire naître l’amour et la délectation. L’âme
dont il s’agit est déjà tout en flammes, et l’amour lui lance
ses blessures comme des jets de nouvelles flammes, flammes exquises
de l’amour le plus tendre. C’est ainsi que l’amour, en joie et
en fête, se livre aux jeux et aux passes de l’amour, dans le
palais même de l’amour et des noces spirituelles, ainsi qu’il
est écrit d’Assuérus et d’Esther, son épouse/1. L’amour en
cet instant révèle tous ses charmes, il découvre toutes les
richesses de ses trésors, afin que s’accomplisse en cette âme ce
qui est dit dans les Proverbes : J’étais tous les jours
dans les délices, me jouant sans cesse en sa présence, me jouant
dans l’orbe de la terre, car mes délices sont d’être avec les
enfants des hommes/2, c’est-à-dire de leur communiquer mes
délices.
Ces
blessures, ou autrement ces jeux de l’amour sont des jets de
flammes, et des touches pleines de tendresse qu’imprime sur l’âme,
à certains moments, ce feu d’amour qui ne connaît pas l’oisiveté.
Il est dit ici que ces jets de flammes atteignent et blessent
Au
plus profond centre de l’âme.
C’est
au centre de l’âme,
là où le sens n’atteint point, là où le démon ne saurait
pénétrer, qu’a lieu cette fête de l’Esprit-Saint, d’autant
plus sûre, plus substantielle, plus délicieuse, qu’elle est plus
intérieure. La raison en est que plus elle est intérieure et
délicieuse, plus elle est pure, et plus grande est la pureté, plus
abondante, plus fréquente
et
plus universelle est la communication divine ; plus aussi
grandissent la jouissance et la délectation de l’esprit, car ici
c’est Dieu qui fait tout et l’âme n’opère rien d’ellemême.
L’âme en effet ne peut agir que par l’entremise et avec le
secours du sens ; or, elle est ici totalement affranchie du
sens, bien éloignée du sens. Elle ne fait donc autre chose que
recevoir de Dieu, c’est-à-dire de Celui qui peut agir dans le fond
et dans l’intime de l’âme sans le secours des sens, Celui qui
peut mouvoir l’âme au dedans d’elle-même.
De
là vient que tous les mouvements de cette âme sont divins, et bien
qu’ils soient de Dieu, ils sont aussi de l’âme, car Dieu opère
en elle avec elle, puisqu’elle y donne sa volonté et son
consentement.
En
disant que la flamme blesse son centre le plus profond, l’âme
donne à entendre qu’elle a d’autres centres moins profonds. Il
convient d’entrer ici en quelques explications.
Il
faut savoir en premier lieu que l’âme, en tant que pur esprit, n’a
en son être ni haut, ni bas, ni profondeur plus ou moins grande,
comme les corps susceptibles d’évaluation. N’ayant pas en
elle de parties, n’ayant ni dehors, ni dedans, puisqu’elle est
une, elle ne peut avoir de centre plus ou moins profond. Elle ne peut
être plus illuminée en une partie qu’en une autre, comme le sont
les corps physiques. Elle l’est plus ou moins, mais uniformément,
de même que l’air est uniformément éclairé, en un degré
supérieur ou en un degré moindre.
Dans
les choses terrestres, nous appelons centre le plus profond, le
dernier degré auquel peut atteindre un être, ou auquel peut
s’étendre sa capacité, la force de son opération et de son
mouvement, le degré qui ne saurait être dépassé. Le feu et la
pierre, par exemple, ont une activité, un mouvement naturels, une
force qui les porte vers le centre de leur sphère, centre qu’ils
ne peuvent dépasser et auquel ils atteignent nécessairement si
un obstacle ne vient
pas s’y opposer. Nous dirons donc que la pierre enfoncée dans le
sol, sans être au plus profond de la terre, est en quelque manière
dans son centre, parce qu’elle est dans la sphère de son activité
et de son mouvement. Cependant nous ne pouvons pas dire qu’elle est
dans son centre le plus profond, lequel n’est autre que le centre
de la Terre. Il lui reste donc toujours activité, force et
inclination pour descendre davantage et atteindre ce dernier centre,
ce centre le plus profond, qu’elle atteindra effectivement si l’on
fait disparaître l’obstacle qui la retient. Lorsqu’elle l’aura
atteint et qu’il ne lui restera plus ni activité ni inclination à
se mouvoir, nous dirons qu’elle est dans son centre le plus
profond.
Le
centre de l’âme, c’est Dieu. Une fois qu’elle l’a atteint
selon toute la capacité de son être, selon toute la force de son
opération ET INCLINATION,
le dernier et le plus profond centre de l’âme sera atteint, alors
de toutes ses forces elle aimera, connaîtra Dieu et jouira de lui.
Tant qu’elle n’en sera pas arrivée là -
ET C’EST LE PROPRE DE CETTE VIE MORTELLE, Où L’ÂME NE PEUT
ATTEINDRE DIEU SELON TOUTE SA CAPACITÉ. - elle aura beau être
en Dieu, son centre, par la grâce et la communication qu’il lui
fait de lui-même, il y a en elle un mouvement vers quelque chose de
plus, des forces pour atteindre quelque chose de plus, en sorte
qu’elle n’est pas satisfaite. Elle est bien dans son centre, mais
non dans son centre le plus profond, puisqu’elle peut aller plus
loin EN DIEU.
IL
EST A REMARQUER EN EFFET QUE L’AMOUR EST L’INCLINATION, LA
FORCE, LA CAPACITÉ QUE L’ÂME POSSÈDE EN ELLE-MÊME POUR ALLER A
DIEU, PUISQUE C’EST PAR LE MOYEN DE L’AMOUR QUE L’ÂME S’UNIT
A DIEU. Plus donc l’âme a de degrés d’amour, plus elle
entre profondément en Dieu, plus elle se concentre en lui. Par
suite, nous pouvons dire que plus l’âme atteint de degrés d’amour
plus
elle atteint de centres en Dieu, tous plus profonds
les uns que
les autres, CAR PLUS L’AMOUR
EST FORT, PLUS IL EST UNITIF. Aussi NOUS
POUVONS ENTENDRE EN CE
SENS
les nombreuses demeures que le Fils de Dieu nous déclare se
trouver dans la maison de son Père.
En
résumé, pour qu’une âme se trouve en son centre qui est Dieu, il
suffit, NOUS L’AVONS DIT, qu’elle ait un degré d’amour, parce
qu’un degré d’amour suffit pour qu’une âme soit en Dieu par
la grâce. Si elle a deux degrés d’amour, elle sera concentrée en
Dieu selon un autre centre plus intérieur. Si elle atteint trois
degrés, elle pénétrera en Dieu trois fois davantage. Si elle
atteint le dernier degré, l’amour de Dieu blessera cette âme en
son centre le plus profond. En d’autres termes il la transformera
et l’illuminera en tout son être, selon toute sa capacité et
toute sa puissance, jusqu’à ce qu’elle en uienne à paraître
Dieu même.
Voyez
le cristal pur et limpide. Plus il reçoit de degrés de lumière,
plus la lumière se concentre en lui et plus il resplendit. Et la
lumière peut en venir à se concentrer si abondamment en lui, qu’il
en vienne à paraître entièrement lumière, à ne plus se
distinguer de la lumière. Lorsqu’il en a reçu autant qu’il est
capable d’en recevoir, il devient tout semblable à la lumière.
En
disant que la flamme la blesse en « son centre le plus
profond », l’âme déclare donc que l’Esprit-Saint la
blesse selon toute l’étendue de sa substance, de sa force et de
sa
capacité. NON QU’ELLE
VEUILLE DONNER A ENTENDRE QUE CETTE OPÉRATION SOIT SUBSTANTIELLEMENT
CELLE QUI A LIEU DANS LA VISION BÉATIFIQUE DE DIEU EN
L’AUTRE
Vie.
UNE ÂME A BEAU ATTEINDRE EN CETTE VIE : MORTELLE UN ÉTAT AUSSI
ÉLEVÉ QUE CELUI DONT NOUS PARLONS, ELLE N’ATTEINT NI NE PEUT
ATTEINDRE L’ÉTAT PARFAIT DE LA GLOIRE, BIEN QU’IL SOIT VRAI DE
DIRE QUE DIEU PEUT LUI ACCORDER, COMME EN PASSANT, UNE FAVEUR QUI
S’EN RAPPROCHE. Mais elle parle ainsi pour donner à
entendre l’extraordinaire abondance de délices et de gloire
qu’elle expérimente en cette communication de l’Esprit-Saint.
Ces délices sont d’autant plus abondantes et plus exquises, que
l’âme est plus puissamment et plus substantiellement transformée
et concentrée en Dieu.
CECI
ÉTANT CE QUI SE PEUT ATTEINDRE DE PLUS ÉLEVÉ EN CETTE VIE, - SANS
ÊTRE, RÉPÉTONS-LE, AUSSI PARFAIT QU’EN L’AUTRE, - L’ÂME
L’APPELLE LE CENTRE LE PLUS PROFOND. PEUT-ETRE CEPENDANT, L’ÂME
PEUT AVOIR L’HABITUS DE LA CHARITÉ AUSSI PARFAIT QUE DANS L’AUTRE
VIE, MAIS NON L’OPÉRATION ET LE FRUIT DE LA CHARITÉ, BIEN QU’IL
SOIT VRAI DE DIRE QUE LE FRUIT ET L’OPÉRATION DE L’AMOUR
CROISSENT À TEL POINT EN CET ÉTAT, QU’IL Y A GRANDE RESSEMBLANCE
AVEC CE QU’ILS SONT DANS L’AUTRE VIE. L’ÂME, EN AYANT LE
SENTIMENT, S’ENHARDIT DONC A PRONONCER CE QUE L’ON N’OSE
AVANCER QUE DE L’AUTRE VIE, ET ELLE DIT MON CENTRE LE PLUS PROFOND.
ET
COMME LES CHOSES RARES ET DONT L’EXPÉRIENCE NE SE RENCONTRE GUÈRE
PARAISSENT EXTRAORDINAIRES ET PEU CROYABLES, COMME SONT CELLES QUE
NOUS DISONS DE L’ÂME ARRIVÉE JUSQU’ICI, JE NE M’ÉTONNERAIS
PAS SI CERTAINES PERSONNES QUI NE LES SAVENT POINT DE SCIENCE ACQUISE
ET N’EN ONT PAS NON PLUS LA CONNAISSANCE EXPÉRIMENTALE. N’Y
DONNENT POINT CRÉANCE OU LES TAXENT D’EXAGÉRATION EXCESSIVE, OU,
TOUT AU MOINS, SE DISENT QU’IL FAUT EN RABATTRE.
À
TOUTES CES PERSONNES, JE RÉPONDS CECI : LE
PÈRE DES LUMIÈRES,
DONT LA MAIN N’EST POINT RACCOURCIE ET QUI SE VERSE ABONDAMMENT,
SANS ACCEPTION DE PERSONNES, PARTOUT Où IL TROUVE UN LIEU FAVORABLE,
- TEL LE RAYON DE SOLEIL QUI SE MONTRE JOYEUSEMENT PAR LES VOIES ET
LES CHEMINS, - LE PÈRE DES
LUMIÈRES, DIS-JE, NE SE
REFUSE POINT ET MÊME TROUVE PLAISIR À
PRENDRE SES DÉLICES AVEC LES ENFANTS DES HOMMES
RÉPANDUS SUR LE GLOBE DE LA
TERRE.
IL
NE FAUT DONC POINT
REGARDER COMME INCROYABLE QUE, RENCONTRANT UNE ÂME EXAMINÉE,
ÉPROUVÉE, PURIFIÉE PAR LE FEU DES TRIBULATIONS ET DES PEINES,
AINSI QUE PAR DE MULTIPLES TENTATIONS, UNE ÂME RECONNUE FIDÈLE
DANS L’AMOUR, IL RÉALISE DÈS CETTE VIE EN CETTE ÂME FIDÈLE CE
QUE LE FILS DE DIEU NOUS A PROMIS : À SAVOIR QUE SI
QUELQU’UN L’AIME, LA TRÈS SAINTE TRINITÉ
VIENDRA EN LUI ET Y FIXERA SA
DEMEURE.
CE QUI REVIENT A DIRE QU’ELLE ILLUMINERA DIVINEMENT SON ENTENDEMENT
DE LA SAGESSE DU FILS, QU’ELLE COMBLERA DE DÉLICES SA VOLONTÉ
DANS L’ESPRIT-SAINT, QU’ENFIN LE PÈRE L’ABSORBERA
PUISSAMMENT DANS SON ÉTROIT EMBRASSEMENT ET DANS L’ABÎME DE SA
DOUCEUR.
ET
SI DIEU EN USE AINSI AVEC QUELQUES ÂMES, COMME TRÈS VÉRITABLEMENT
IL LE FAIT, ON DOIT CROIRE QUE CELLE DONT NOUS PARLONS NE SERA PAS
PRIVÉE DE CES DIVINES PRÉROGATIVES, PUISQUE NOUS DISONS QUE
L’OPÉRATION DE L’ESPRIT-SAINT EN ELLE DÉPASSE DE BEAUCOUP
CE QUI A LIEU DANS L’ORDINAIRE COMMUNICATION AMOUREUSE ET DANS
L’ORDINAIRE TRANSFORMATION D’AMOUR. EN EFFET, CE QUI A LIEU DANS
L’ORDINAIRE COMMUNICATION ET TRANSFORMATION PEUT SE COMPARER A
LA BRAISE ENFLAMMÉE.
ET
CE
QUE NOUS DÉCRIVONS À PRÉSENT DOIT S’ASSIMILER A LA BRAISE QUI SE
TROUVE AU MILIEU D’UN FEU SI VIOLENT, QUE NON SEULEMENT ELLE EST
ENFLAMMÉE, MAIS QU’ELLE EST DEVENUE UNE FLAMME DE FEU.
AINSI,
LA SIMPLE UNION D’AMOUR ET CELLE D’AMOUR ENFLAMMÉ PEUVENT EN
QUELQUE FAÇON SE COMPARER, LA PREMIÈRE AU
FEU DU SEIGNEUR,
NON EMBRASÉ A L’EXCÈS,
dont Isaïe nous dit qu’il
se trouve dans Sion,
laquelle figure l’Église militante ; la seconde à ce
fourneau de Dieu qui était à Jérusalem,
laquelle signifie vision de
paix
et représente l’Église
triomphante, où LE FEU EST EMBRASÉ A L’EXCÈS, OU AMOUR PARFAIT.
BIEN
QUE, REDISONS-LE ENCORE, L’ÂME ICI N’AIT PAS ATTEINT LA
PERFECTION D’AMOUR QUI EST CELLE DE L’AUTRE VIE, CEPENDANT, EN
COMPARAISON DE L’UNION ORDINAIRE, SON AMOUR EST UN FOURNEAU
VIOLEMMENT EMBRASÉ, donnant lieu à une vision d’autant plus
pacifique, plus glorieuse et plus exquise, que la flamme de ce
fourneau est plus embrasée que ne l’est le feu ordinaire.
L’âme
donc, sentant que cette vive flamme d’amour lui communique une
plénitude de biens - et par le fait ce divin amour apporte avec lui
tous les biens, - elle s’écrie : Oh ! flamme d’amour !
Vive flamme ! Toi qui blesses si tendrement ! » Comme
si elle disait : Oh ! amour embrasé ! qui me
glorifies délicieusement par tes touches amoureuses, selon toute ma
capacité et toute la force dont je suis capable ! Tu me donnes
une intelligence divine selon toute la capacité de mon entendement ;
tu me communiques l’amour selon la toute-puissance de ma
volonté ; tu combles d’un torrent de délices l’essence de
mon âme par ton divin contact et ton union substantielle, selon la
suprême pureté de mon être et selon toute l’étendue de ma
mémoire !
C’est
là ce qui se produit - sans parler de tout ce qui ne peut s’exprimer
- au moment où cette flamme d’amour jaillit dans une âme. Cette
âme est selon son essence et selon ses puissances, mémoire,
entendement et volonté, parfaitement purifiée. Aussi la Sagesse
divine qui, selon l’expression de l’écrivain sacré, atteint
partout â cause de sa pureté,
l’absorbe en soi d’une manière aussi profonde que subtile et
sublime, par l’opération de sa divine flamme.
Dans
cette absorption de l’âme en la Sagesse, l’Esprit Saint imprime
à la flamme des vibrations glorieuses d’une suavité telle, que
l’âme ajoute aussitôt :
Tu
n’es plus amère à présent.
Ce
qui revient à dire : tu ne m’affliges plus maintenant, tu ne
produis plus en moi la souffrance et l’angoisse, comme tu le
faisais autrefois. En effet, quand l’âme se trouvait dans l’état
de purgation spirituelle qui marque l’entrée à la contemplation,
cette flamme divine ne lui était ni bienveillante ni suave, comme
dans l’état présent d’union. Ceci demande quelque explication
et nous nous y arrêterons un moment.
Remarquons-le,
avant que cette divine flamme d’amour s’introduise dans la
substance de l’âme, avant qu’elle s’unisse à elle dans une
parfaite purgation, dans un état de pureté entièrement achevée,
cette même flamme, qui n’est autre que l’Esprit-Saint lui-même,
frappe des coups sur cette âme, afin de détruire et de consumer ses
imperfections et ses mauvaises habitudes. Telle est l’opération
par laquelle l’Esprit-Saint la dispose à la divine union et à la
transformation substantielle en Dieu par amour.
Ce
feu d’amour, qui dans la suite s’unit à l’âme en la
glorifiant, est le même qui l’assaille d’abord en la purifiant.
Prenons la comparaison du bois. Le feu qui va le pénétrer est celui
qui l’attaque d’abord et l’enveloppe de sa flamme. pour le
dessécher et le dépouiller de ses accidents fâcheux. Lorsqu’il
l’aura disposé par sa chaleur, il pourra pénétrer en lui et le
transformer en soi. LES PERSONNES SPIRITUELLES DONNENT A CECI LE
NOM DE VIE PURGATIVE.
Sous
l’emprise de cette opération, l’âme souffre à l’extrême,
elle endure dans l’esprit des peines violentes, qui, d’ordinaire,
ont leur répercussion dans le sens. Cette flamme lui est
singulièrement pénible, parce qu’en cet état de purgation, au
lieu de l’éclairer, elle la met dans l’obscurité, au lieu de
lui être douce, elle lui est amère. Si parfois elle lui communique
quelque chaleur d’amour, cette chaleur est accompagnée d’angoisse
et de tourment. Au lieu de lui être délectable, elle lui apporte de
la sécheresse ; au lieu de la fortifier et de la pacifier, elle
la consume et l’accuse ; au lieu de la glorifier, sous
l’influence d’une lumière spirituelle qui lui donne la
connaissance d’elle-même, elle la plonge dans la misère et
l’amertume.
Alors,
selon l’expression de Jérémie, Dieu lui envoie un feu dans les
os, afin de l’instruire.
Et, comme parle David, il l’examine par le feu.
L’âme dans ce temps-là, endure de profondes ténèbres dans son
entendement, des sécheresses amères et des angoisses violentes
dans sa volonté, une très pénible connaissance de ses misères
dans sa mémoire, parce que son œil spirituel est grand ouvert pour
se connaître. Dans son essence l’âme souffre un profond
délaissement et une extrême indigence. D’ordinaire elle se sent
sèche et froide, parfois brûlante ; elle ne trouve de
soulagement nulle part. Aucune pensée consolante ne s’offre à
elle. Elle est impuissante à élever même son cœur vers Dieu.
C’est
à ce point que la divine flamme est amère à cette âme. Job en
proie à la même épreuve disait à Dieu : Vous m’êtes
devenu cruel.
Oui, en vérité, quand l’âme souffre toutes ces peines à la
fois, IL LUI SEMBLE QUE DIEU SE MONTRE A SON ÉGARD CRUEL ET IRRITÉ.
Il est impossible de représenter ce qu’elle endure alors. Par
moments, ses peines sont peu inférieures à celles du purgatoire. Je
ne saurais mieux dépeindre l’amertume à laquelle cette âme est
en proie et l’extrémité de ses tourments, qu’en citant les
paroles de Jérémie sur le même sujet :
Je
suis un homme qui voit sa pauvreté sous la verge de l’indignation
du Seigneur. Il m’a conduit et amené dans les ténèbres, et non
dans la lumière. Il n’a fait que tourner et retourner sa main
contre moi tout le jour. Il a fait vieillir ma peau et ma chair ;
il a brisé mes os. Il a bâti un mur tout autour de moi ; il
m’a environné de fiel et de douleur. Il m’a placé dans les
ténèbres, comme les morts éternels. Il a construit autour de moi,
afin de me fermer toute issue ; il a appesanti mes fers. Quand
je pousserai vers lui mes cris et mes supplications, il a d’avance
rejeté mes prières. Il a fermé mes voies avec des pierres carrées,
il a défoncé mes sentiers.
À
quoi Jérémie ajoute bien d’autres plaintes encore. Comme c’est
alors Dieu même qui soumet l’âme à une cure souverainement
douloureuse, afin de la guérir de ses nombreuses infirmités, elle
doit nécessairement souffrir ce que comporte la gravité de son mal
et la rigueur du traitement. Ici On place le cœur sur les
brasiers, afin d’en expulser tous les genres de démons.
Ici toutes les maladies de l’âme sont mises en pleine lumière.
Sous cette cure divine, elles sont placées devant ses yeux pour
qu’elle les discerne clairement. Les faiblesses, les misères
étaient enracinées dans l’âme, et si bien couvertes qu’elle ne
les apercevait pas. Maintenant, sous l’action de la lumière et de
la chaleur du feu divin, elle les voit, elle les sent.
De
même l’humidité dont le bois était imprégné demeurait
invisible, tant que le feu n’était pas venu l’attaquer, tant
qu’il ne l’avait pas fait transpirer et fumer, pour le faire
ensuite resplendir. Telte l’action de la flamme divine à l’égard
de l’âme : ELLE LA REND EN QUELQUE SORTE IMPARFAITE.
Admirable
spectacle ! Il s’élève alors dans l’âme adversaires
contre adversaires : les combattants de l’âme contre les
combattants de Dieu. Ces derniers envahissent l’âme, et, comme
disent les philosophes, la présence des uns fait surgir les autres.
Les combattants de Dieu attaquent ceux de l’âme ; ils tâchent
de s’expulser les uns les autres, afin de régner seuls en elle. Je
veux dire que les vertus et les attributs très parfaits de Dieu se
dressent contre les défectuosités et les habitudes très
imparfaites de l’âme, et celle-ci souffre au dedans d’elle-même
la lutte de ces opposants.
Comme
la flamme est extrêmement lumineuse, au moment où elle fait
irruption sa lumière brille dans les ténèbres de l’âme, qui
sont aussi extrêmement profondes. L’âme alors, sent très
vivement ces ténèbres naturelles et vicieuses qui s’opposent à
la lumière surnaturelle. D’autre part, elle ne perçoit plus la
lumière surnaturelle qui ne réside pas au dedans d’elle, elle
perçoit au contraire les ténèbres qui résident en elle et qui ne
peuvent comprendre la lumière.
Elle sent donc d’autant plus les ténèbres, que la lumière fait
plus d’efforts pour l’envahir, car c’est un fait que les âmes
ne voient leurs ténèbres que lorsqu’elles sont envahies par la
lumière. Quand la divine lumière aura expulsé les ténèbres,
alors l’âme se trouvera illuminée, transformée. Elle discernera
en elle-même la lumière, parce que son œil spirituel aura été
purifié et fortifié par ses rayons.
Si
une immense lumière vient frapper une vue faible et impure, elle la
plonge totalement dans les ténèbres, parce que la puissance
visuelle est surmontée par l’excès de la lumière. La divine
flamme, de même, était d’abord pénible à la vue de
l’entendement. Comme elle est par elle-même souverainement
amoureuse et tendre, c’est tendrement et amoureusement qu’elle
assaille la volonté. Mais la volonté étant par elle-même
extrêmement sèche et dure, et d’autre part la dureté se sentant
davantage au contact de la tendresse, et la sécheresse au contact de
l’amour, au moment où la flamme assaille amoureusement et
tendrement la volonté, celle-ci sent très vivement sa dureté
et sa sécheresse naturelles à l’égard de Dieu. Elle ne sent pas
l’amour et la tendresse de la flamme, parce qu’elle-même est
entachée de dureté et de sécheresse, conditions incompatibles
avec la tendresse et l’amour. Quand la dureté et la sécheresse
auront été chassées par leurs contraires, alors la tendresse et
l’amour divin régneront dans la volonté. Ainsi donc, c’est
parce qu’elle lui faisait douloureusement sentir sa dureté et
sa sécheresse, que cette flamme était amère à la volonté.
De
même, comme la divine flamme est pleine d’ampleur et d’immensité,
et que la volonté au contraire est étroite et resserrée, la
volonté, alors que la flamme l’investit, sent vivement son
resserrement et son étroitesse. En donnant sur elle, la flamme la
dilatera et l’élargira ; elle la rendra capable de recevoir
son action.
La
flamme est suave et délicieuse, tandis que le palais spirituel de
l’âme est corrompu par l’humeur maligne des affections
déréglées. Par suite, la divine flamme lui paraît amère et
désagréable le palais de l’âme ne saurait goûter le doux
aliment de l’amour divin. C’est donc précisément parce que la
volonté n’a point de douceur et n’est rempli que de misères,
qu’elle éprouve tant d’amertume et tant d’angoisses en
présence de la flamme très ample et très délicieuse du divin
amour.
Enfin,
cette flamme renferme une richesse, une bonté, une jouissance
infinies, et l’âme n’a par elle-même qu’indigence
absolue, elle ne possède aucun bien qui puisse la satisfaire. Elle
connaît donc clairement sa misère, sa pauvreté, sa malice, au
regard de la richesse, de la bonté, des délices divines. Elle ne
perçoit pas cette richesse, cette bonté, ces délices de la flamme,
parce que la malice ne comprend pas la bonté, que la pauvreté ne
comprend pas la richesse, et ainsi du reste. Mais une fois que la
flamme l’aura purifiée, elle l’enrichira, elle la glorifiera,
elle la comblera de délices, en la transformant. En résumé, cette
flamme était indiciblement amère à l’âme, parce que des
contraires se combattaient en cette âme. Dieu, qui est toute
perfection, luttait contre les habitudes imparfaites de l’âme.
Mais ensuite, il transformera l’âme en soi, et par là, il
l’adoucira, il la pacifiera, il l’éclairera, comme le feu en
agit à l’égard du bois dont il s’est emparé.
Il
est peu d’âmes qui subissent une purgation aussi intense.
Celles-là seulement l’endurent que Dieu à dessein d’élever à
un très haut degré d’union. Dieu, en effet, dispose chaque âme,
par une purgation plus ou moins forte, au degré d’union auquel il
se propose de la faire monter, je le répète, les peines auxquelles
il les soumet ont du rapport avec celles du purgatoire. De même que
les âmes se purifient dans le purgatoire pour devenir capables de la
claire vision de Dieu dans l’autre vie, ainsi elles se purifient en
cette vie par les tourments que nous venons de dire, afin de pouvoir
se transformer ici-bas en Dieu par l’amour.
Nous
avons traité au long dans la Nuit obscure de la Montée du
Carmel, de cette purgation et de son intensité plus ou moins
grande. Nous avons décrit la purification de l’entendement, celle
de la volonté, celle de la mémoire, celle de l’essence de l’âme ;
nous avons parlé de la purification générale des puissances
et de l’essence. Nous avons parlé également de la purification de
la partie sensitive, et nous avons dit comment on distingue la
purification sensitive et la purification spirituelle. Nous avons
indiqué enfin en quel temps et à quel degré de la voie spirituelle
cette purgation commence. Comme tout cela n’est pas du sujet qui
nous occupe actuellement, je ne m’y arrêterai pas. Qu’il nous
suffise pour l’instant de bien retenir ceci. Le même Dieu qui veut
pénétrer dans l’âme par l’union et la transformation d’amour
commence par l’assaillir et la purifier par la lumière et la
chaleur de sa divine flamme, de même que le feu qui s’empare du
bois est le même qui le dispose à son action, comme il a été dit.
Donc cette flamme, qui est si douce à l’âme maintenant qu’elle
l’a complètement investie, est la même qui lui était si
douloureuse lorsque, encore au-dehors, elle travaillait à
l’envahir.
C’est
là ce que l’âme veut donner à entendre quand elle dit :
« Tu n’es plus amère à présent. » Comme si elle
disait : Non seulement tu ne me plonges plus dans l’obscurité,
mais tu es devenue la lumière de mon entendement, au moyen de
laquelle je puis contempler mon Dieu. Non seulement tu ne fais plus
défaillir nia faiblesse, mais tu es devenue la force de ma volonté,
et par cette force, je suis capable d’aimer et de goûter mon Dieu,
toute transformée que je suis en amour divin.
Non
seulement tu ne causes plus angoisse et tourment à mon essence, mais
tu es sa gloire, ses délices, sa dilatation. Oui, l’on peut dire
de moi ce que chantent les divins Cantiques : Quelle est
celle-ci qui monte du désert, comblée de délices, appuyée sur son
Bien-Aimé,
répandant l’amour de tous côtés ?
Puisqu’il
en est ainsi,
Achève
donc, si tu le veux.
En
d’autres termes, achève de consommer en moi le mariage spirituel
par ta vision héatifique, CAR C’EST CETTE VISION BÉATIFIQUE QUE
L’ÂME DEMANDE. Il est vrai que dans l’état sublime où elle se
trouve, étant parfaitement conforme à la divine volonté,
parce qu’elle est parfaitement transformée dans l’amour, elle
n’a rien à demander pour elle-même, elle n’a de désir qu’à
l’égard de son Bien-Aimé. La charité, dit saint Paul, ne
considère pas ses intérêts.
Elle a cependant des désirs par rapport à son Bien-Aimé,
puisqu’elle vit encore dans l’espérance et que, par conséquent,
elle sent un vide qui demande à être comblé. Elle pousse donc
des gémissements suaves et délicieux, à proportion de ce qui
lui manque encore pour atteindre l’adoption parfaite des enfants
de Dieu, cette absorption dans la gloire,
où son appétit trouvera enfin le repos. En attendant, il aura beau
être comblé d’union divine, il ne saurait être rassasié que
lorsque la gloire apparaîtra.
Sa faim est encore excitée par la saveur de gloire qui lui est ici
accordée. Cette saveur est telle, que si Dieu ne prenait soin de la
chair en protégeant de sa droite la vie naturelle - comme il le fit
pour Moïse dans la caverne du rocher, afin qu’il pût voir sa
gloire sans mourir,
- à chacun de ces jets de flamme, la vie naturelle céderait et la
mort devrait s’ensuivre, parce que notre partie inférieure est
trop fragile pour porter une telle abondance, une telle sublimité de
feu divin.
Ce
désir de l’âme et la demande qu’il inspire ne sont pas
accompagnés de peine, car ici l’âme est incapable d’en
ressentir. C’est un désir suave et délicieux, qui révèle la
conformité dont sont animés et l’esprit et le sens. Aussi l’âme
dit-elle : « Si tu veux. » Sa volonté et son
appétit sont tellement une seule chose avec Dieu, qu’elle fait
toute sa béatitude d’accomplir sa volonté.
Il
reste vrai cependant qu’au milieu des rayons de gloire et d’amour
qui, sous l’action de ces divines touches, apparaissent à la
porte de l’âme et sont hors de toute proportion avec l’étroitesse
de la demeure terrestre, l’âme montrerait peu d’amour si elle ne
demandait pas à être introduite dans l’amour parfait et consommé.
D’ailleurs, elle comprend qu’au milieu de ces souveraines délices
et de ces communications de l’Époux, l’Esprit-Saint la
provoque et l’invite à entrer dans cette immensité de gloire
qu’il lui met devant les yeux. Cette invitation revêt de suaves et
merveilleux accents, tels que l’Épouse les énonce au Cantique des
Cantiques :
Voici
mon Bien-Aimé qui me parle. Lève-toi, hâte-loi, mon amie, ma
colombe, ma toute belle, et viens. Voici que l’hiver est passé,
que la pluie a fui bien loin. Les fleurs ont paru sur notre terre. Le
temps de tailler la vigne est venu, la voix de la tourterelle s’est
fait entendre sur notre terre. Le figuier a donné ses fruits ;
les vignes en fleurs ont répandu leur parfum. Lève-toi, mon amie,
ma belle, et viens : ma colombe, dans les trous de la pierre,
dans la caverne du mur d’enclos, montre-moi ton visage, que tu voix
retentisse et mes oreilles, car ta voix est douce et ton visage est
plein de charmes.
L’âme
entend ces invitations, elle en perçoit très distinctement le
sens sublime qui est celui de la gloire, de cette gloire que
l’Esprit-Saint lui découvre. Dans ces jets, de flammes remplis de
tendresse et de suavité, il lui témoigne le désir qu’il a de
l’introduire dans cette divine gloire. C’est à cette amoureuse
provocation qu’elle répond : « Achève donc, si tu le
veux. » Par où elle adresse à l’Époux deux demandes :
celles-là même qu’il nous a enseignées en saint Mathieu :
Adveniat regnum tuum. Fiat voluntas tua.
En d’autres termes : Si telle est ta volonté, achève de me
donner ton royaume ! Et pour en venir là,
Romps
enfin le tissu de cet assaut si doux !
Ce
tissu » est l’obstacle qui s’oppose à la grande affaire
dont il s’agit. En effet, une fois les obstacles levés, une fois
les tissus qui empêchent l’union de l’âme et de Dieu
définitivement rompus, il devient facile à l’âme d’atteindre
Dieu.
Nous
pouvons dire que les tissus qui empêchent cette union, et qu’il
faut nécessairement briser pour qu’elle s’accomplisse, sont au
nombre de trois. Le premier est temporel : il comprend tous les
objets créés. Le second est naturel : il embrasse les
opérations et les inclinations de la nature. Le troisième est
sensitif : c’est l’union de l’âme et du corps,
c’est-à-dire la vie sensitive et animale dont-saint Paul disait :
Nous savons que lorsque notre demeure terrestre se dissoudra, nous
avons une autre habitation, que Dieu nous a préparée dans les
cieux.
Il
faut de toute nécessité que les deux premiers tissus soient rompus
pour que l’âme arrive à posséder l’union divine. Il faut
renoncer à toutes les choses du monde, il faut mortifier toutes les
inclinations et tous les appétits naturels ;
il faut enfin que toutes les opérations de l’âme soient rendues
divines. Toutes ces ruptures ont été accomplies par les
assauts de la divine flamme alors qu’elle était amère. C’est la
purgation spirituelle, nous l’avons dit plus haut, qui rompt ces
deux premiers tissus. L’union divine en est résultée. Il ne reste
plus à rompre que le troisième, celui de la vie sensitive. Aussi
l’âme ne parle pas de plusieurs tissus, mais d’un seul.
Ce
dernier tissu, le seul qui reste à rompre, est si subtil et si
léger, l’union divine l’a tellement spiritualisé, que la flamme
ne l’assaille pas avec rigueur et d’une façon pénible, comme
elle assaillait les deux autres, mais d’une façon délicieuse et
remplie de suavité. Aussi L’ÂME
PARLE ICI D’UN DOUX ASSAUT, ET IL LUI PARAÎT D’AUTANT PLUS DOUX
ET PLUS DÉLICIEUX, QU’IL VA, ELLE LE SENT, ROMPRE LE TISSU DE SA
VIE.
QU’ON
LE SACHE BIEN, POUR LES ÂMES ARRIVÉES A CET ÉTAT, LA MORT
NATURELLE, BIEN QUE SEMBLABLE EN SES CIRCONSTANCES A CELLE DES AUTRES
HUMAINS, PRÉSENTE EN SA CAUSE ET EN SON MODE UNE TRÈS GRANDE
DIFFÉRENCE. CHEZ LES AUTRES, LA MORT EST CAUSÉE PAR LA MALADIE
OU PAR LA VIEILLESSE. MAIS POUR CES PERSONNES, BIEN QU’ELLES
MEURENT ÉGALEMENT DE MALADIE OU PAR L’EFFET DU DÉCLIN DE L'AGE,
CE N’EST POINT LÀ CE QUI LEUR ARRACHE L’ÂME, C’EST UN
TRANSPORT ET UN ASSAUT D’AMOUR BEAUCOUP PLUS ÉLEVÉ QUE LES
PRÉCÉDENTS, PLUS PUISSANT AUSSI ET PLUS FORT, PUISQU’IL A LE
POUVOIR DE ROMPRE LE TISSU ET D’EMPORTER LE JOYAU, JE VEUX DIRE,
L’ÂME QUI RETOURNE A DIEU.
Aussi,
pour de telles âmes, la mort est-elle pleine de douceur et de
suavité, et cette douceur surpasse toutes celles que la vie
spirituelle leur a jamais fait goûter au cours de leur existence.
Ces amis de Dieu meurent dans des transports sublimes et au milieu
des assauts délicieux que leur livre l’amour. Tel le cygne, qui
chante avec plus de douceur lorsqu’il va mourir. C’est pour cela
que David nous assure que la mort des justes est précieuse DEVANT
DIEU.
Les fleuves d’amour de cette âme sont sur le point d’entrer
dans l’océan, et ils sont si larges, si abondants qu’ils
ressemblent à des mers. Tant de trésors accumulés se
rassemblent depuis le premier jusqu’au dernier pour accompagner le
juste qui va prendre possession de son royaume. Les louanges,
dont nous parle Isaïe, retentissent des extrémités de la
terre, chantant les gloires du juste.
L’âme,
à l’heure de ces glorieux assauts, se sent sur le point d’être
mise en pleine jouissance de son royaume et elle se voit, à
l’instant de ce départ, enrichie d’une abondance de
trésors, pure, remplie de vertus et ornée des dispositions
requises. À ce moment en effet, Dieu permet à l’âme de voir sa
beauté ; il lui confie la connaissance des dons et des vertus
qu’il a mis en elle, parce que tout se change en amour et en
louange, sans aucune trace de vanité ou de présomption, car il n’y
a plus ici de levain d’imperfection, capable de corrompre cette
âme.
Voyant
donc qu’il ne reste plus à rompre que le faible tissu de l’humaine
condition de la vie naturelle dont elle se sent liée et captive,
elle souhaite avec ardeur d’êtr délivrée de ces liens et
d’être avec Jésus-Christ.
Elle se plaint qu’une vie si basse et si faible fasse obstacle à
une vie si haute et si puissante : elle en demande donc la
rupture : « Romps enfin le tissu de cet assaut si
doux ! ».
Elle
donne à la vie mortelle le nom de "tissu" pour trois
raisons : d’abord à cause de l’étroit rapport qu’il y a
entre la chair et l’esprit, ensuite, à cause de la séparation
qu’elle met entre Dieu et l’âme ; enfin parce qu’un tissu
n’est pas d’ordinaire si opaque et si serré, qu’il ne laisse
passer un peu de jour. Or, dans le cas dont il s’agit, le canevas
est extrêmement léger. L’âme s’est à tel point spiritualisée,
illuminée, affinée, que la Divinité transparaît au travers.
De
plus, l’âme, ayant le sentiment de la plénitude de force que
renferme l’autre vie, comprend mieux toute l’infirmité de la vie
présente. Aussi le tissu dont il s’agit lui paraît-il
singulièrement léger. Ce n’est plus pour elle qu’une toile
d’araignée, pour employer l’expression de David : Nous
comparerons le cours de notre vie à l’araignée.
Aux yeux d’une âme élevée â cette hauteur. c’est même
beaucoup moins encore. Voyant les choses comme Dieu les voit, elle
les apprécie comme Dieu les apprécie. Or. devant Dieu, nous
assure David. mille ans sont comme le jour d’hier, qui n’est
plus.
Et, comme parle Isaïe, les nations sont devant lui comme si elles
n’étaient pas.
Cette âme en juge de même. Toutes les choses créées lui
paraissent un néant, elle-même n’est rien à ses propres yeux :
pour elle, son Dieu seul est tout.
On
peut se demander pourquoi l’âme exprime ici
le désir que le tissu soit rompu, plutôt que tranché ou usé,
puisque tout cela semble revenir au même. Nous répondons qu’elle
emploie cette expression pour quatre motifs. D’abord, afin de
s’exprimer d’une manière plus exacte, parce que dans l’assaut
du tournoi, on rompt effectivement le tissu de la bannière ; on
ne le tranche
et on ne l’use pas. En second lieu, parce que l’amour est ami de
tout ce qui est fort et impétueux, et l’impétuosité s’exerce
davantage dans la rupture que dans la coupure et l’usure. En
troisième lieu, parce que l’amour requiert la brièveté et
l’opération prompte, car il est d’autant plus fort que son
opération est plus rapide et plus spirituelle. Les forces réunies
sont plus puissantes que les forces dispersées. D’autre part,
l’amour s’introduit de la même manière que la forme s’introduit
dans la matière, à savoir instantanément. Tant qu’il n’en est
pas ainsi, il n’y a pas d’acte à proprement parler, il y a
seulement disposition à l’acte.
C’est
ainsi que les actes spirituels s’opèrent instantanément dans
l’âme, parce qu’ils sont infus de Dieu. Quant aux actes que
l’âme produit d’elle-même, ils doivent plutôt s’appeler des
dispositions, des désirs et des affections successives. Ces actes
personnels ne sont presque jamais des actes parfaits d’amour ou de
contemplation. Quant aux actes spirituels, c’est Dieu qui les forme
et les perfectionne très rapidement dans l’esprit. En ce
sens, le Sage nous déclare que la fin de l’oraison vaut mieux
que le commencement,
et il est dit communément que l’oraison brève pénètre les
cieux.
De
là vient que l’âme pourvue des dispositions requises peut
produire en peu de temps des actes plus nombreux et plus intenses,
que l’âme non disposée en beaucoup de temps. De même, la
disposition très parfaite où elle se trouve lui permet de demeurer
longtemps dans l’acte d’amour ou de la contemplation. L’âme au
contraire qui n’est pas disposée passe tout son temps à préparer
son esprit, et après cela le feu n’arrive pas à s’emparer du
bois, soit qu’il ait trop d’humidité, soit que la chaleur soit
trop faible, soit pour ces deux motifs réunis.
Dans
l’âme disposée, l’acte d’amour se produit en un instant,
parce qu’à chaque contact l’étincelle enflamme l’amadou bien
sec. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’âme embrasée
d’amour préfère la rupture instantanée à la coupure et
à l'usure, qui réclament plus de temps.
En
quatrième lieu, il y a le désir que le tissu de la vie se brise
prématurément. Lorsqu’il s’agit de couper on d’user, on y met
de la réflexion, on attend que l’objet à couper soit dans les
conditions voulues, qu’il soit usé ou prêt d’une autre manière.
Quand il s’agit de
rompre,
il
n’y a pas, ce semble, de
moment favorable à attendre, ou toute autre chose.
Or,
c’est précisément ce que réclame l’âme embrasée. d’amour.
Elle ne peut se résoudre à attendre la fin naturelle de sa
vie, ou telle ou telle circonstance, pour voir opérer la rupture de
ses liens. La véhémence de son amour et la disposition qu’elle
voit en soi lui font désirer et demander qu’un assaut d’amour,
qu’une impétuosité surnaturelle rompe soudain la trame de sa
vie. Elle sait que Dieu se plaît à rappeler à lui avant le temps
les âmes qui lui sont chères, et qu’il opère alors rapidement en
elles, par le moyen de l’amour, la perfection qu’autrement elles
n’auraient pu acquérir qu’en beaucoup de temps.
C’est
ce que nous déclare le Sage : Celui
qui a plu au Seigneur,
dit-il, a été chéri de
lui ; et tandis qu’il vivait au milieu des pécheurs, il a été
transféré. Dieu l’a enlevé de peur que la malice ne
séduisît son
intelligence ou que la fiction ne trompât son âme… Consommé en
peu de temps il a rempli une longue carrière. Son âme était
agréable à Dieu : c’est pourquoi il s’est hâté de le
retirer du milieu de l’iniquité, etc.
TELLES
SONT LES PAROLES DU SAGE. ELLES MONTRENT AVEC COMBIEN DE RAISON L’ÂME
EMPLOIE LE TERME DE ROMPRE. L’ESPRIT-SAINT SE SERT DES MOTS
« ENLEVER » ET « SE HÂTER », QUI EXCLUENT
TOUT DÉLAI. PAR LE TERME DE « SE HÂTER », DIEU NOUS
DONNE À ENTENDRE LA RAPIDITÉ AVEC LAQUELLE IL PERFECTIONNE L’AMOUR
DANS L’ÂME DU JUSTE, ET PAR LE MOT « ENLEVER », IL
MARQUE QU’IL LA RAVIT PRÉMATURÉMENT.
Il est donc très important pour une âme d’exercer en cette vie
les actes de l’amour, parce que, se consommant rapidement, elle ne
tarde guère à voir Dieu, soit en ce monde, soit en l’autre.
Mais
examinons pourquoi l’âme donne à cet envahissement intérieur
du Saint-Esprit le nom d’assaut, plutôt que tout autre nom. En
voici la raison. L’âme découvre en Dieu un désir infini de voir
sa vie mortelle prendre fin, et elle voit que s’il la prolonge,
c’est que la perfection de l’âme n’est pas encore consommée.
Elle le comprend, c’est en vue d’opérer cette consommation et de
la dégager de la chair, qu’il l’assaille d’une manière si
divine et si merveilleuse. Ce sont de véritables assauts qu’il
lui livre, afin de la purifier et de la détacher de la chair. Par
là, il pénètre toujours plus avant et va jusqu’à diviniser
l’essence de cette âme. Sous cette divine opération, l’âme, de
son côté, s’assimile toujours davantage l’être de Dieu.
C’est
par la force de l’Esprit-Saint que Dieu assaille et presse si
vivement cette âme. Or, les communications de l’Esprit-Saint,
quand elles sont enflammées, sont essentiellement impétueuses. Il
en est ainsi dans l’assaut dont il s’agit. L’âme cependant
l’appelle « doux », parce qu’elle y goûte
puissamment Dieu lui-même. Non que beaucoup d’autres des touches
et des contacts qu’elle expérimente en cet état ne soient
également pleins de douceur, mais celui-ci se distingue au-dessus de
tous les autres par l’éminence de sa suavité. En l’opérant,
Dieu a en vue de dégager l’âme et de la glorifier promptement.
D’où vient que se sentant des ailes pour voler vers Dieu, elle
s’écrie : « Romps enfin le tissu ! »
Résumons
à présent la Strophe tout entière. L’âme semble dire :
Oh ! Flamme de l’Esprit-Saint, qui transperces si intimement
et si vivement ma substance et qui la cautérise de ta glorieuse
ardeur ! Puisque tu te montres si favorable que de vouloir
te donner à moi dans l’éternelle vie, exauce ma prière !
Jusqu’ici mes demandes semblaient n’être pas entendues de toi,
lorsqu’au milieu des angoisses et des peines d’amour où mon sens
et mon esprit étaient plongés par suite de ma faiblesse et de mes
souillures, je te suppliais de briser mes liens et de m’appeler à
toi. Je te désirais avec ardeur, et l’impatience de mon amour ne
me permettait pas de me conformer absolument à ton bon plaisir, qui
était de prolonger encore mon existence. Les premiers élans de mon
amour n’étaient pas assez élevés pour m’obtenir la faveur que
je sollicitais. Mais à présent l’amour a tellement grandi en moi,
que non seulement mon sens et mon esprit ne défaillent plus en toi,
mais que, fortifiés par toi-même, mon cœur et ma chair exultent
dans le Dieu vivant,
entièrement conformes dans leurs aspirations. Désormais je
demande ce que tu veux que je sollicite, et pas autre chose ;
je ne veux ni ne puis vouloir, et il ne me vient même pas à
l’esprit de vouloir ce que tu ne veux pas. Mes demandes sont à
présent plus puissantes et plus agréables à tes yeux, parce
qu’elles viennent de toi, que tu me portes toi-même à les faire,
et que je te les adresse avec joie et saveur dans l’Esprit-Saint.
Mon
sort dépend de ton visage.
Le temps est venu où tu reçois favorablement et avantageusement les
prières. Brise enfin le léger tissu de la vie présente. N’attends
pas que le cours du temps et le nombre des années viennent le
trancher naturellement. Accorde-moi de t’aimer dès maintenant avec
la plénitude et le rassasiement sans fin auquel j’aspire.
STROPHE II
Oh !
cautère vraiment suave !
Oh !
plaie toute délicieuse !
Oh !
douce main ! touche légère !
Qui
a le goût d’éternité !
Par
toi toute dette est payée.
Tu
me donnes la mort : en vie elle est changée.
EXPLICATION
L’âme
expose dans cette Strophe comment ce sont les trois Personnes de la
très sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, qui opèrent en
elle cette œuvre divine de l’union. La « main », le
« cautère » et la « touche » dont elle nous
parle sont en substance une même chose. Si elle leur donne ces noms,
c’est pour marquer les effets propres à l’action de chacune des
divines Personnes. Le « cautère » représente
l’Esprit-Saint ; la « main », le Père ; la
« touche », le Fils de Dieu. L’âme exalte donc ici le
Père, le Fils et le Saint-Esprit, et elle décrit trois grandes
faveurs dont ils l’ont gratifiée, faveurs qui ont changé sa mort
en vie et opéré sa divine transformation.
L’âme
l’attribue à l’Esprit-Saint, à qui elle donne le nom
de « cautère
vraiment suave ».
La seconde est « le goût d’éternité ». Elle
l’attribue au Fils de Dieu, à
qui elle donne le nom
« touche légère. La troisième est la divine transformation,
don par lequel l’âme se déclare très avantageusement rémunérée.
Elle attribue cette faveur au Père, à qui elle donne le nom de
« douce main ». Après avoir nommé sous ces symboles les
trois divines Personnes, à cause des effets propres à l’action de
chacune, elle s’adresse à un seul Dieu en disant : « Tu
me donnes la mort, en vie elle est changée », Comme les trois
Personnes agissent de concert, elle attribut toutes les opérations à
chacune et à toutes à la fois. Voici le premier vers :
Oh !
cautère vraiment suave !
Ici,
nous l’avons dit, le cautère représente l’Esprit-Saint. Moise,
en effet, dit au Deutéronome : Le Seigneur notre Dieu est un
feu consumant,
c’est-à-dire un feu d’amour d’une puissance infinie, capable
en conséquence de consumer merveilleusement et de transformer en soi
l’âme qu’il touche. Il est à noter cependant qu’il embrase et
absorbe les âmes selon qu’il les trouve disposées, les unes plus,
les autres moins, et cela autant qu’il lui plaît, quand et comment
il lui plaît. Mais comme il est un infini brasier d’amour,
lorsqu’il lui plaît de presser une âme un peu vivement, l’ardeur
de cette âme s’embrase à tel point, qu’il lui semble brûler
avec une violence qui surpasse tous les brasiers de ce monde.
C’est
pour cela qu’à
l’heure de son contact avec l’amour infini, elle donne à
l’Esprit-Saint le nom de « cautère ». On appelle
cautère l’endroit où la pointe de feu est plus intense, plus
véhémente et plus active qu’aux autres parties de la brûlure. Et
c’est parce que l’acte de l’union dont il s’agit est produit
par un feu d’amour plus embrasé que les autres, que l’âme se
sert du mot de cautère, afin de distinguer cette union des autres
unions.
Comme
ici le divin feu a déjà transformé l’âme en soi, non seulement
elle sent la brûlure d’un cautère, mais elle est devenue en tout
son être un cautère de feu brûlant. Chose admirable et digne
d’être attentivement pesée ! Ce feu divin, violent et
consumant à l’excès, qui dévorerait mille mondes avec plus de
facilité que le feu d’ici-bas, ne consume un lambeau d’étoffe
de lin, ne dévore ni ne détruit l’âme qu’il consume. Il ne lui
cause même aucune souffrance ; au contraire, à proportion
qu’il est plus actif, il la divinise plus suavement et le comble de
plus pures délices. C’est ce que nous lisons aux Actes des
Apôtres. Le feu divin, arrivant avec une véhémence extraordinaire,
embrasa les disciples.
Sur quoi saint Grégoire fait remarquer qu’ils brûlaient
intérieurement d’amour, mais avec une grande suavité.
L’Église elle-même nous le donne à entendre lorsqu’elle dit
sur le même sujet : Il vint un feu du ciel, qui ne dévorait
pas, mais resplendissait, qui ne consumait pas, mais illuminait.
Comme
le but que Dieu se propose dans ces communications est d’élever
une âme à un état sublime, il ne l’afflige ni ne la resserre ;
il la réjouit au contraire et la dilate. Il ne la plonge pas dans
les ténèbres, ni sous la cendre, comme fait le feu à l’égard du
charbon, mais il l’éclaire et l’enrichit. Aussi l’âme lui
donne-t-elle le nom de « cautère suave ».
L’âme
bienheureuse qui a l’insigne avantage de se voir gratifiée de ce
cautère sait tout, elle goûte tout, elle fait tout ce qui lui
plaît, elle réussit à tout. Nul ne prévaut contre elle, nul ne
peut lui préjudicier. C’est d’elle que parle saint Paul
lorsqu’il dit : Le spirituel juge de tout et n’est jugé
de personne.
Et ailleurs : L’esprit pénètre tout, même les
profondeurs de Dieu.
EN EFFET, LE PROPRE DE L’AMOUR
EST DE SCRUTER TOUS LES BIENS DE L’AIMÉ.
Oh !
gloire incomparable des âmes qui ont mérité d’arriver à ce
suprême embrasement ! Il a une force infinie pour vous consumer
et pour vous anéantir, et cependant, il ne vous dévore point, mais
il vous engloutit dans sa glorieuse immensité.
Il
n’y a pas lieu de s’étonner que Dieu élève certaines âmes à
une pareille hauteur. Si le soleil matériel fait des effets
si surprenants, pourquoi le soleil divin n’embraserait-il pas
les montagnes - COMME L’ASSURE
L’ESPRIT-SAINT, - je veux dire les âmes des justes ?
Ce
cautère d’amour avant l’excessive suavité que nous indiquons,
quelles délices, je le demande, ne goûtera pas une âme qui s’en
verra touchée ? Elle voudrait les exprimer, mais, impuissante à
le faire, elle se borne à cette exclamation :
Oh
plaie toute délicieuse !
APRÈS
S’ÊTRE ADRESSÉE AU CAUTÈRE, L’ÂME S’ADRESSE MAINTENANT A LA
PLAIE CAUSÉE PAR LE CAUTÈRE.
ET
COMME
LE CAUTÈRE, NOUS L’AVONS DIT, ÉTAIT SUAVE, LA PLAIE DOIT
NÉCESSAIREMENT ÊTRE CONFORME AU CAUTÈRE.
LA
PLAIE DUE AU CAUTÈRE DE SUAVITÉ SERA DONC UNE PLAIE DÉLICIEUSE. LE
CAUTÈRE ÉTANT D’AMOUR SUAVE,
ELLE
SERA UNE PLAIE D’AMOUR SUAVE, UNE PLAIE SUAVEMENT DÉLICIEUSE.
POUR
BIEN COMPRENDRE LA NATURE DE CETTE PLAIE À LAQUELLE L’ÂME
S’ADRESSE, IL FAUT SAVOIR QUE LE CAUTÈRE DE FEU MATÉRIEL, LÀ
OÙ ON LE POSE, FAIT TOUJOURS UNE PLAIE, ET IL A CETTE PROPRIÉTÉ
QUE S’IL S’IMPRIME SUR UNE PLAIE QUI N’ÉTAIT PAS CAUSÉE PAR
LE FEU, IL LA REND UNE PLAIE DE FEU. IL EN EST DE MÊME DE CE CAUTÈRE
D’AMOUR. SI L’ÂME QU’IL TOUCHE PORTE D’AUTRES PLAIES, DES
PLAIES DE MISÈRES ET DE PÉCHÉS, OU BIEN SI ELLE EST SAINE, IL LUI
LAISSE DES PLAIES D’AMOUR, ET LES PLAIES QUI VENAIENT D’UNE AUTRE
CAUSE DEVIENNENT DES PLAIES D’AMOUR. MAIS IL Y A CETTE DIFFÉRENCE
ENTRE CET AMOUREUX CAUTÈRE ET LE CAUTÈRE DE FEU MATÉRIEL, QUE LES
PLAIES CAUSÉES PAR CELUI-CI NE PEUVENT SE GUÉRIR QUE PAR
L’APPLICATION DE REMÈDES VENANT D’AILLEURS, TANDIS QUE LA
PLAIE DU CAUTÈRE D’AMOUR NE SE PEUT GUÉRIR PAR DES REMÈDES
ÉTRANGERS. LE MÊME CAUTÈRE QUI A FAIT LA PLAIE EST ALORS CELUI QUI
LA GUÉRIT, ET EN LA GUÉRISSANT, IL L’AUGMENTE. EN EFFET, CHAQUE
FOIS QUE LE CAUTÈRE D’AMOUR TOUCHE LA PLAIE D’AMOUR, IL AGRANDIT
LA PLAIE D’AMOUR ET IL GUÉRIT DAVANTAGE À PROPORTION QU’IL
BLESSE DAVANTAGE. C’EST QUE L’AMANT EST D’AUTANT PLUS SAIN
QU’IL PORTE PLUS DE BLESSURES, ET LE REMÈDE QU’APPORTE L’AMOUR
EST D’IMPRIMER, DE CREUSER PLUS PROFONDÉMENT LA BLESSURE, JUSQU’À
CE QU’ENFIN LA PLAIE AIT UNE TELLE ÉTENDUE QUE L’ÂME EN VIENNE
A N’ÊTRE PLUS QU’UNE PLAIE D’AMOUR.
Et comme dans cette âme tout est blessé et tout est sain, l’office
de l’amour, QUI EST CELUI DU
BON MÉDECIN, est d’adoucir la plaie. C’est pour cela que
l’âme dit avec raison : “Oh ! plaie toute délicieuse !
Oh ! heureuse plaie ! causée par Celui qui ne sait que
guérir ! Oh ! plaie d’autant plus délicieuse, que
l’amour qui la cause est plus sublime et plus divin !
Comme l’Esprit-Saint n’a fait cette plaie à l’âme que pour la
combler de délices, et que son désir, sa volonté de l’en combler
est immense, immense sera la plaie, immense sera la jouissance
dont cette plaie est la source. Oh ! heureuse et bienheureuse
plaie, qui n’a été faite que pour caresser ! Le mal que tu
causes est un comble de délices pour l’âme ainsi blessée. Tu es
immense, ô plaie de suavité ! parce que Celui qui t’a faite
est immense. Immenses sont les délices que tu causes, parce que
c’est le feu d’amour, feu infini, qui te rend abondante en
délices autant que tu es capable de les transmettre. Oui, encore une
fois, plaie toute de suavité, et d’autant plus sublime en suavité
que le cautère d’amour s’est imprimé plus profondément au
centre intime de la substance même de l’âme, consumant tout ce
qui se peut consumer, afin de verser la suavité autant qu’elle se
peut verser.
Ce
cautère et la plaie qu’il cause, tels que nous les décrivons,
constituent le plus haut sommet de l’état d’union. Dieu, en
effet, a beaucoup d’autres manières de cautériser une âme :
mais elles n’arrivent pas jusque-là et sont bien différentes de
celle dont nous parlons. Celle-ci est un pur contact de la Divinité
accordé à une âme sans forme ni figure, soit intellectuelle, soit
imaginaire.
Il
existe cependant un cautère d’amour accompagné de forme
intellectuelle, qui est très sublime aussi. Voici comment il se
produit.
Une
âme se trouvera enflammée d’amour pour Dieu, en degré moindre
que nous ne venons de dire, mais fort élevé encore, et il faut
qu’il le soit pour constituer ce que je vais dépeindre.
Tout
â coup un séraphin l’attaquera d’une flèche ou d’un dard
embrasé à l’extrême du feu d’amour, et transperçant de
son dard cette âme qui est déjà à l’état de braise de feu, ou
pour mieux dire, â l’état de flamme ardente, il l’en
cautérisera de façon sublime. Sous l’action du cautère que
produit ce dard de feu, voici que la flamme de cette âme s’élance
soudain et monte avec violence. Tel un fourneau ou une forge
embrasée, dont on remue et retourne le feu, afin d’en activer
l’ardeur.
Sous
la blessure de ce dard enflammé, la plaie de l’âme abonde en
souveraines délices. Tandis que par la violente et délicieuse
agitation causée par cette attaque du séraphin, l’âme se
liquéfie tout entière en ardent amour, elle sent à la pointe de la
blessure le venin d’amour qui empoisonne l’extrémité du dard,
pénétrer dans la substance de son esprit et de son cœur
transverbéré.
C’est à cette pointe de la blessure qui a percé, ce lui semble,
le centre de son cœur, que l’âme perçoit les plus exquises
délices. Qui en pourra dignement parler ?
L’âme,
en effet, sent au point que je viens de dire comme un grain de
sénevé
presque imperceptible, mais d’une vivacité et d’une ardeur
inexprimables, qui jette autour de lui un feu d’amour embrasé. Ce
feu naît de la vitalité et de la puissance de cette vive pointe où
se trouve réunie toute la substance, toute la vertu du venin
d’amour. Il se répand subtilement, selon toute sa puissance, toute
sa capacité de brûler, par toutes les veines spirituelles de
l’essence de l’âme, et y fait croître à l’excès l’ardeur.
Au
sein de cet incendie, l’âme sent l’ardeur atteindre un degré si
élevé et dans cette ardeur l’amour monte â un si haut degré,
qu’il forme comme des océans de feu d’amour, qui remplissent les
hauteurs et les profondeurs de l’âme, déversant partout l’amour.
IL
SEMBLE ALORS A CETTE ÂME QUE L’UNIVERS N’EST PLUS QU’UN OCÉAN
D’AMOUR, DANS LEQUEL ELLE-MêME EST ENGLOUTIE. CET AMOUR LUI PARAÎT
SANS LIMITE ET SANS FIN, ET ELLE SENT EN ELLE-MÊME, COMME JE VIENS
DE LE DIRE, LA VIVE POINTE CENTRALE QUI LUI DONNE NAISSANCE.
Quant
à la jouissance dont déborde cette âme, on n’en peut rien dire,
sinon que l’âme comprend alors toute la justesse de la comparaison
que fait l’Évangile entre le royaume de Dieu et le grain de
sénevé, ce grain très petit, mais dont la chaleur est si vive
qu’il devient un grand arbre.
Ainsi l’âme est devenue un immense incendie d’amour, né de ce
point enflammé qui se trouve au centre de son esprit.
Peu
de personnes atteignent un état aussi élevé ; quelques-unes
cependant y sont parvenues. Ce sont spécialement celles dont
l’esprit et les vertus
sont destinés à se répandre dans une postérité spirituelle.
Dieu, dans ce cas, se plaît à enrichir de ses trésors ceux dont il
fait les chefs d’une race ; il met en eux les prémices de
l’esprit, et cela plus ou moins, selon la succession plus ou moins
étendue qu’il a dessein de donner à leur doctrine et à leur
esprit.
Mais
revenons à l’opération du séraphin. Très véritablement
l’esprit céleste fait une blessure et une plaie intérieure à
l’esprit. Parfois Dieu permet que des effets se produisent
au-dehors et affectent le sens corporel d’une manière conforme à
la blessure intérieure. Alors la blessure et la plaie paraissent à
l’extérieur, comme il advint à saint François lorsqu’il fut
blessé par un séraphin. Ce saint reçut en son âme une blessure
d’amour, qui parut au-dehors sous la forme de cinq plaies imprimées
sur son corps, en sorte que la blessure de l’âme se trouva en
quelque façon reproduite sur les membres.
Dieu,
d’ordinaire, n’imprime pas corporellement un effet de grâce,
sans l’imprimer d’abord et plus excellemment dans l’âme. Dans
ce cas, plus la jouissance, plus l’effet d’amour que la plaie
cause dans l’âme sont intenses, plus vive est la douleur que fait
éprouver la blessure extérieure imprimée sur le corps, et l’une
croît à proportion de l’autre. Cela vient de ce que de telles
âmes étant parfaitement purifiées et affermies en Dieu, ce qui est
douleur et tourment à leur chair corruptible est délices et
jouissance à leur esprit fort et entièrement sain.
Chose
admirable, en vérité, de sentir la douleur grandir à proportion de
la jouissance ! Job expérimentait cette merveille lorsque,
couvert de plaies, il disait à Dieu : Quand vous vous
retournez sur moi, vous me tourmentez d’une manière admirable.
Oui, c’est une grande merveille et un effet digne de l’abondance
des suavités et des douceurs que Dieu tient en réserve pour ceux
qui le craignent,
que de verser les délices et la jouissance à proportion de la
douleur et des tourments.
Toutefois,
quand la plaie n’est produite que dans l’âme seulement et
qu’elle ne paraît pas au-dehors, la jouissance peut être plus
intense et plus élevée. La chair en effet, réfrène l’esprit, et
lorsqu’elle reçoit communication des biens spirituels, elle
raccourcit les rênes du léger coursier de l’esprit et resserre
son mors, diminuant par là quelque chose de son excessive ardeur. À
vrai dire, si le coursier usait de toute sa force, il briserait ses
rênes : mais il reste vrai qu’en pareil cas, la chair lui
ravit une partie de sa liberté. Le Sage ne dit-il pas que le
corps corruptible appesantit l’âme et que l’habitation
terrestre opprime l’esprit qui de lui-même perçoit de grandes
choses ?
Je
dis ceci pour bien faire comprendre que ceux qui, pour aller à Dieu,
s’attachent à l’activité du discours naturel, ne feront jamais
grand progrès dans la spiritualité. Il est en effet des personnes
qui se figurent pouvoir arriver à la hauteur et à la puissance de
l’esprit surnaturel par la seule opération du sens, si basse et
purement naturelle, tandis qu’on n’y parvient qu’en renonçant
au sens naturel et à son opération, en les laissant entièrement de
côté.
Quand
un effet surnaturel dérive de l’esprit dans le sens, c’est toute
autre chose. Dans ce cas l’influence spirituelle peut atteindre une
grande intensité : nous l’avons montré à propos de la plaie
intérieure que la véhémence de l’action divine fait passer
au-dehors. Saint Paul en est un exemple. Le sentiment intense qu’il
avait des douleurs de Jésus - Christ dans son âme passait jusqu’à
son corps. Lui-méme le donne à entendre aux Galates, lorsqu’il
dit : Je porte dans mon corps les stigmates de mon Seigneur
Jésus.
Si
tel est le cautère spirituel et telle la plaie d’amour, quelle
sera, je le demande, la main qui imprime ce cautère, quel le contact
de cette main ? L’âme, impuissante à l’expliquer,
cherche à le faire comprendre par l’exclamation qui occupe le vers
suivant :
Oh !
douce main ! Touche légère
LA
MAIN NOUS L’AVONS DIT, REPRÉSENTE LE MISÉRICORDIEUX
ET TOUT-PUISSANT. OH ! DOUCE MAIN qui étant
aussi généreuse et aussi libérale qu’elle est puissante et
qu’elle est riche, il est clair que lorsqu’elle s’ouvrira pour
répandre sur une âme ses faveurs, elle la comblera de dons aussi
précieux que magnifiques.
Oh !
main d’autant plus douce à sentir quand tu veux manifester ta
suavité que sous cette même main, si tu voulais en faire sentir
quelque peu le poids, le monde entier s’effondrerait en ruines !
N’es-tu pas celui-là méme dont le seul regard fait trembler la
terre
et défaillir les nations, qui réduit en poudre les montagnes ?
Oui,
encore une fois, « douce main » ! Toi si rigoureuse
et si dure à Job lorsque tu le touchais avec quelque rudesse, que tu
es pour moi favorable et suave ! Tu le traitais avec rigueur, et
pour moi, pleine de grâce et d’amabilité, tu me touches avec une
amoureuse douceur. Ah ! c’est que, Seigneur, tu
donnes la mort comme tu donnes la vie, et personne ne peut s’échapper
de ta main.
Mais, ô Vie divine, tu ne tues que pour donner la vie et tu ne
blesses que pour guérir.
Oui,
tu m’as blessée pour me guérir, ô divine main ! Tu as donné
la mort à ce qui me tenait dans la mort, à ce qui me privait de
cette vie divine dont je vis maintenant. Ce fut le don de cette grâce
généreuse dont tu m’as prévenue, en m’admettant au contact de
la splendeur de ta gloire et de la figure de ta substance,
c’est-à-dire de ton Fils unique, de cette Sagesse par laquelle tu
atteins
fortement d’une extrémité à l’autre, à cause de ta
pureté.
Ô MAIN MISÉRICORDIEUSE DU
PÈRE, TU M’AS TOUCHÉE DE TON CONTACT LÉGER DANS LA FORCE DU
CAUTÈRE DONT TU M’AS BLESSÉE !
O.
Verbe, Fils de Dieu, touche exquise qui par la délicatesse de
ton Être divin pénètre subtilement la substance de mon âme !
tu l’absorbes avec une suavité infinie totalement en
toi-même, au milieu d’une abondance de divines délices, dont
on n’a pas entendu parler dans la terre de Chanaan, et qu’on n’a
jamais vue dans Téman.
Ô
légère et infiniment légère touche du Verbe ! D’autant
plus légère pour moi qu’après avoir sur l’Horeb renversé
les montagnes et brisé les rochers par l’ombre seule de ta
puissance et de la force qui marchait devant toi, tu t’es révélée
au prophète dans le souffle d’une brise légère.
O brise légère, dis-moi
comment tu peux être une brise légère, comment tu peux toucher
avec tant de légèreté et de délicatesse, alors que tu es si
terrible en ta puissance !
Oh !
heureuse et bienheureuse l’âme que tu touches si légèrement, ô
Dieu puissant et terrible ! Âme bénie, dis-le
au monde. Ou plutôt non, ne le lui dis pas, car le monde ne connaît
pas cette brise légère, il ne te croirait point, parce qu’il
est incapable de la recevoir et d’en faire estime.
Ô
mon Dieu ! ô ma Vie ! Ceux-là te connaîtront, ceux-là
recevront
et sentiront ton contact léger, qui seront devenus légers eux-mêmes
et par là te seront devenus conformes. Tu les toucheras avec
d’autant plus de légèreté que, caché dans la substance de leur
âme totalement affinée et purifiée parce qu’ils seront devenus
entièrement étrangers à la créature et à tout le créé, tu
pourras les cacher dans le secret de ta face, c’est-à-dire
de ton divin Fils, pour les mettre à couvert de tous les troubles
que peuvent causer les hommes.
Ah !
redisons-le et répétons-le encore, touche infiniment délicate,
qui, par la force même de ta délicatesse, détaches et sépares une
âme de tout contact des créatures et te l’adjuges uniquement à
toi-même ! Tu laisses en elle un effet si subtil, un vestige si
léger, que tout autre contact des choses hautes ou basses paraît à
cette âme entachée de souillure, que son seul aspect l’offense,
que sa seule approche, son seul attouchement lui est souffrance,
intolérable tourment.
Or,
il faut savoir que plus une substance est déliée, plus elle a
d’étendue et de capacité, et que plus elle est subtile et légère,
plus elle est diffuse et communicative. LE
VERBE EST IMMENSÉMENT SUBTIL ET DÉLICAT, ET C’EST SON CONTACT QUI
SE FAIT SENTIR A L’ÂME. L’ÂME EST UN VASE LARGE ET PLEIN
D’AMPLEUR, À CAUSE DE LA PURETÉ ET DE LA DÉLICATESSE QU’ELLE A
EN CET ÉTAT.
Redisons-le
donc encore : Oh ! touche du Verbe ineffablement
légère ! Tu te répands d’autant plus, que tu es plus légère
et que le vase de mon âme
est devenu par ton contact plus simple et plus pur, plus délié et
plus ample !
Oh !
touche légère ! si légère que ton contact est d’autant
plus puissant et divinise d’autant plus mon âme, que ton Être
divin, auteur de cette touche, est étranger à tout mode, à toute
forme et à toute figure ! Répétons-le en terminant, touche
légère et plus que légère, qui vient de ton Être très simple,
qui, par là même qu’il est infini, est infiniment léger ET
PAR SUITE, TOUCHE SI SUBTILEMENT SI AMOUREUSEMENT, AVEC TANT
D’ÉMINENCE ET DE DÉLICATESSE ! Et pour cela
aussi,
Il
a le goût d’éternité !
Sans
aucun doute, cette divine touche
fait goûter à l’âme la saveur de la vie éternelle, non
toutefois en un degré parfait. Ceci n’aura rien d’incroyable, si
nous réfléchissons à cette vérité très certaine : que
la touche dont il s’agit est une touche substantielle, je veux dire
un divin contact
entre la substance de Dieu et la substance de l’âme, faveur dont
bien des saints ont été gratifiés en cette vie. De là vient que
l’exquise jouissance que procure cette touche divine est
entièrement inexprimable. Aussi je préférerais n’en rien dire,
tant je crains qu’on ne se figure qu’elle peut se rendre par des
paroles. En réalité, il n’y a pas de termes pour exprimer, ponr
nommer même, des effets aussi sublimes et aussi divins. Il faut se
borner à les goûter par expérience et à en jouir au dedans de
soi-même dans le silence.
L’âme
qui se voit ainsi gratifiée comprend parfaitement qu’il en est ici
comme du caillou dont parle saint Jean, et que celui-là recevra qui
aura vaincu. Sur ce caillou sera inscrit un nom que personne ne
connaît, sinon celui qui le reçoit.
Tout ce que l’on peut dire, et avec vérité, de cette divine
touche, c’est qu’elle a le goût d’éternité. En cette vie ce
goût ne saurait être parfait comme dans la gloire ; néanmoins,
la touche étant divine, elle a très réellement la saveur de la vie
éternelle.
L’âme
ici perçoit le goût de tous les attributs de Dieu : elle
reçoit communication de sa force, de sa sagesse, de son amour, de sa
beauté, de sa clémence, de sa bonté, etc. Comme Dieu est tout
cela, l’âme goûte tout cela dans cette seule touche divine, et
elle le goûte à la fois selon ses puissances et selon son
essence. Parfois une partie de cette jouissance de l’âme se
déverse sur le corps, par suite de l’union qu’il a avec
l’esprit. La partie sensitive, les membres, les os et la moelle des
os sont imbibés de jouissance, non à un degré médiocre comme en
d’autres effets de grâce, mais avec des impressions de délices et
de gloire si intenses, qu’elles se font sentir jusqu’aux
dernières articulations des pieds et des mains.
Le
corps participe ici très abondamment à la béatitude de l’âme.
Alors il glorifie à sa manière le Dieu qu’il sent jusque dans ses
os, suivant cette parole de David : Tous me os diront :
Seigneur qui est semblable à vous ?
Mais
comme tous les discours qu’on pourrait en faire resteraient
au-dessous de la vérité, qu’il suffise de dire qu’au sens
corporel comme au sens spirituel, cette divine touche a « le
goût d’éternité ».
Par
toi toute dette est payée !
Il
convient d’expliquer ici quelles sont ces dettes dont l’âme se
déclare payée.
L’ÂME
PARLE AINSI PARCE QUE DANS CETTE SAVEUR DE VIE ÉTERNELLE QU’IL LUI
EST DONNÉ DE GOÛTER, ELLE SE SENT RÉTRIBUÉE DE TOUTES LES PEINES
QU’ELLE A SOUFFERTES POUR ARRIVER A CET ÉTAT
ET
NON SEULEMENT ELLE SE SENT EXACTEMENT PAYÉE ET RÉTRIBUÉE,
MAIS RÉCOMPENSÉE AVEC EXCÈS. ELLE ENTEND BIEN LA VÉRITÉ DE LA
PROMESSE FAITE PAR L’ÉPOUX, DANS L’ÉVANGILE, QU’IL
RENDRA CENT
POUR UN,
CAR IL N’Y A TRIBULATION, TENTATION, PÉNITENCE, PEINE QUELCONQUE
ENDURÉE EN CE CHEMIN, À LAQUELLE NE CORRESPONDE UN CENTUPLE DE
CONSOLATION ET DE DÉLICES EN CETTE VIE, DE FAÇON QUE L’ÂME PEUT
DIRE AVEC VÉRITÉ : « TOUTE DETTE EST PAYÉE. »
D’ordinaire,
on n’arrive pas
au sublime royaume spirituel sans avoir passé par des peines et des
tribulations sans nombre. C’est en effet, comme il est dit
aux Actes des Apôtres, par beaucoup de tribulations qu’il
convient d’entrer dans le royaume des cieux.
Ces épreuves ont pris fin et l’âme désormais ne souffre plus.
Les
peines que doivent soutenir ceux qui sont appelés à l’union avec
Dieu sont
des adversités et des tentations de bien des genres dans la partie
sensitive ; des tribulations, des ténèbres, des angoisses dans
la partie spirituelle. L’âme, en effet, a besoin d’être
purifiée dans ses deux parties, la spirituelle et la sensitive,
ainsi que nous l’avons indiqué en expliquant le quatrième vers de
la Strophe.
Voici
la raison pour laquelle ces épreuves sont nécessaires. DE
MÊME QU’UNE LIQUEUR EXCELLENTE NE SE VERSE QUE DANS UN VASE
SOLIDE, BIEN PRÉPARÉ ET BIEN PURIFIÉ, AINSI CETTE TRÈS HAUTE
UNION NE PEUT SE VERSER QUE DANS UNE ÂME FORTIFIÉE PAR LES PEINES
ET LES TENTATIONS, PURIFIÉE PAR LES TRIBULATIONS, LES TÉNÈBRES
ET LES ANGOISSES. Les adversités et les amertumes purifient
et dégagent le sens, les ténèbres et les angoisses spiritualisent
et disposent l’esprit. L’âme doit donc passer par là pour
devenir capable de se transformer en Dieu, de même que les âmes qui
doivent le voir dans l’autre vie ont à passer par le purgatoire.
L’intensité et la durée des tribulations varient suivant le
degré d’union auquel Dieu à dessein d’élever une âme et
suivant ce que les âmes ont à purger.
C’est
au milieu de ces peines auxquelles Dieu soumet l’âme et le sens,
que s’acquièrent dans l’amertume les vertus, la vigueur et la
perfection, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse,
elle atteint son fini dans le creuset de la souffrance. Le fer ne
prend la forme conçue dans l’intelligence de l’artisan que sous
l’action du feu et du marteau, qui le dépouille de sa forme
première. Jérémie nous dit que c’est de cette façon que Dieu
l’instruisit. Le Seigneur, dit-il, a envoyé un feu dans
mes os, et il m’a instruit.
Il fait allusion au marteau quand il dit : Vous m’avez
châtié, Seigneur, et j’ai été instruit.
De son côté, l’Ecclésiastique demande : Celui qui n’a
pas été tenté, que sait-il ? Et il ajoute : Celui
qui n’a pas été éprouvé sait peu de chose.
On
peut se demander pourquoi il y a si peu d’âmes qui atteignent ce
haut degré de perfection.
La volonté divine, sachons-le bien, n’est pas que ces âmes
élevées soient en petit nombre. Dieu désire au contraire voir
toutes les âmes en venir là, mais il en rencontre peu de capables
de soutenir une œuvre si haute et si sublime. La plus légère
épreuve les trouve lâches. Elles fuient le travail, elles ne
peuvent accepter la moindre désolation, la moindre mortification ;
elles ne savent ce que c’est que la vraie patience. Dieu qui
voulait bien commencer à les dégrossir, cesse de les purifier, de
les soulever au-dessus de la terrestre poussière. Il faudrait pour
cela plus d’énergie, plus de constance.
AINSI
DONC, IL Y EN A BEAUCOUP QUI DÉSIRENT PASSER PLUS AVANT, QUI
DEMANDENT CONTINUELLEMENT À DIEU DE LES FAIRE ARRIVER A L’ÉTAT DE
PERFECTION, ET QUAND DIEU VEUT LES CONDUIRE, COMME IL EST NÉCESSAIRE,
PAR LES PREMIÈRES ÉPREUVES, LES PREMIÈRES MORTIFICATIONS, ILS
REFUSENT, ILS SE DÉROBENT. ILS FUIENT LE CHEMIN ÉTROIT QUI CONDUIT
A LA VIE, ILS CHERCHENT LEURS AISES, LEUR CONSOLATION, C’EST-A-DIRE
LE CHEMIN DE LEUR PERDITION, ET AINSI NE LAISSENT PAS A DIEU LE MOYEN
DE LEUR DONNER CE QU’ILS DEMANDENT, ALORS CEPENDANT QU’IL
S’APPRÊTAIT A LE FAIRE. PAR SUITE, ILS RESTENT LA COMME DES VASES
INUTILES. ILS VOUDRAIENT ATTEINDRE L’ÉTAT I) ES PARFAITS, MAIS ILS
REFUSENT D’ÊTRE MENÉS PAR LA VOIE DES SOUFFRANCES, QUI EST CELLE
DES PARFAITS, ILS NE VEULENT MÊME PAS Y FAIRE LES PREMIERS PAS
EN SE SOUMETTANT AUX ÉPREUVES LÉGÈRES ET COMMUNES.
À
ceux-là on pourrait adresser ces paroles de Jérémie : Si
vous avez eu tant de peine à suivre les piétons., comment
pourrez-vous vous adapter d l’allure des cavaliers ? Si vous
avez craint de perdre le repos dans
la terre de la paix, comment tiendrez-vous tête à l’orgueil du
Jourdain ?
Ou en d’autres termes, vous croyiez courir alors que vous
traversiez d’un pas égal les épreuves communes à tous les
mortels, et qui ne réclament qu’un courage médiocre et tout
humain. Comment pourrez-vous vous modeler sur l’allure des
chevaux, quand il s’agira d’épreuves au-dessus de
l’ordinaire et du commun, exigeant une énergie et une vitesse plus
qu’humaines ? Si vous avez voulu conserver la paix et la
satisfaction en votre propre terre, qui est la sensualité, si vous
avez refusé de faire la guerre à cette sensualité et de la
contredire en petites choses, que ferez-vous en face de l’orgueil
du Jourdain ? En d’autres termes, affronterez-vous les
eaux impétueuses des tribulations et des souffrances, qui sont
propres à la région plus intérieure de l’esprit ?
Ô
âmes qui voulez parcourir avec consolation et sécurité la carrière
spirituelle, si vous saviez combien il vous est bon de souffrir,
combien il vous est avantageux, pour atteindre ces biens élevés,
d’être affligées et mortifiées, vous ne chercheriez la
consolation ni en Dieu ni dans les créatures, mais vous
ambitionneriez la croix, le fiel et le vinaigre tout purs.
Les obtenir serait à vos yeux le comble du bonheur, parce que,
renonçant ainsi au monde et à vous-mêmes, vous vivriez à Dieu
dans les délices de l’esprit.
Si
vous saviez endurer ainsi avec patience les épreuves extérieures,
vous mériteriez que Dieu jette les yeux sur vous pour vous soumettre
à une purification plus intérieure, celle des épreuves
spirituelles plus intimes.
C’est
que pour obtenir la faveur signalée d’être soumis à ces épreuves
tout intérieures, en vue d’être enrichi de dons et de mérites
spéciaux, il faut avoir rendu au Seigneur de grands services, il
faut avoir fait preuve de beaucoup de patience et de constance, il
faut s’être rendu très agréable à ses yeux en sa vie et en ses
œuvres. C’est ce que nous lisons du saint homme Tobie. L’ange
Raphaël lui déclara que parce qu’il était agréable au
Seigneur, il fallait que la tentation l’éprouvât pour le rendre
apte à recevoir davantage.
Aussi, au témoignage de l’Écriture, il passa ensuite le reste
de sa vie dans la joie.
Nous voyons de même que Dieu, après avoir loué Job, en présence
des bons et des mauvais anges, comme son fidèle serviteur, lui
envoya, dans sa bonté, de très dures épreuves, en vue de l’exalter
ensuite bien davantage au spirituel et au temporel.
Dieu
en agit de même envers les âmes qu’il veut conduire à une
perfection éminente. Il permet qu’elles soient tentées, en vue de
les diviniser ensuite par l’union avec la divine Sagesse. Cette
union, nous dit David, est un argent éprouvé par le feu, éprouvé
en la terre - c’est-à-dire en notre chair, mortelle, - éprouvé
jusqu’à sept fois,
ou en d’autres termes, éprouvé jusqu’à la dernière limite.
Il
est inutile de nous arrêter à spécifier quelles sont ces sept
purifications qui conduisent à la Sagesse, disons seulement qu’en
cette vie, si élevée que soit l’union pour elle, c’est l’argent
dont parle David, non l’or de l’autre vie. Ce qui importe, c’est
de soutenir avec une patience et une fermeté invincibles toutes les
tribulations,
toutes les peines spirituelles et corporelles, grandes et petites,
les recevant de la main de Dieu pour son avantage et pour son bien.
Qu’elle se garde de s’y soustraire, car elles lui apportent la
santé ; mais qu’elle se souvienne du conseil du Sage Si
l’esprit de Celui qui a la puissance s’aère contre vous,
demeurez ferme à votre place, car ce remède vous guérira
des plus grands péchés.
En d’autres termes, ce remède coupera en vous la racine de vos
péchés et de vos imperfections, en un mot, il vous guérira de
vos habitudes mauvaises. Les peines, les angoisses éteignent et
purifient les tendances au péché, tous les maux de l’âme.
Celle-ci doit donc regarder comme une spéciale faveur de Dieu d’être
éprouvée à l’intérieur et à l’extérieur, parce qu’ils
sont en très petit nombre ceux qui ont mérité, en vue d’être
conduits à un état si élevé, d’être consommés par les
souffrances.
MAIS
REVENONS A NOTRE EXPLICATION. L’âme reconnaît ici que
toutes ses peines passées lui sont très heureusement payées, que
sa lumière est maintenant à proportion de ce qu’ont été ses
ténèbres,
qu’ayant eu part à la tribulation, elle a part à présent aux
consolations,
en un mot que les trésors divins correspondent exactement, pour sa
partie spirituelle et sa partie corporelle, aux souffrances
intérieures et extérieures qu’elle a endurées, sans qu’un
seul tourment manque d’une immense rétribution correspondante.
Elle se déclare donc parfaitement satisfaite et dit : « Toute
dette est payée. »
Elle
rend grâce à Dieu, à l’imitation de David, qui disait au
Seigneur : Quelles tribulations terribles et sans nombre vous
avez déchaînées sur moi ! Mais de toutes vous m’avez
délivré. Vous m’avez retiré des abîmes de la terre, vous avez
multiplié à mon égard vos magnificences, et, vous retournant vers
moi, vous m’avez consolé.
Cette
âme reproduit d’une manière frappante le sort de Mardochée.
Assis à la porte du palais, revêtu d’un cilice et refusant le
vêtement que lui offrait la reine Esther, il se lamentait sur les
places publiques de Suse pour le péril qui menaçait ses jours,
frustré par ailleurs de toute récompense pour les services qu’il
avait rendus au roi, pour sa fidélité à défendre son honneur et
sa vie. En un seul jour, il se voit payé de toutes ses peines et de
tous ses services.
Ainsi en est-il de cette âme. Non seulement on l’introduit à
l’intérieur du palais, revêtue d’habits royaux, et on la
présente au monarque, mais on lui met la couronne sur la tête, le
sceptre entre les mains, on la fait asseoir sur le trône, on la met
en possession de l’anneau royal. Elle fera dans le royaume de son
Époux tout ce que bon lui semblera, elle sera libre de s’abstenir
de ce qui ne lui agréera point, et par le fait, les âmes parvenues
à cet état d’union obtiennent tout ce qu’elles souhaitent.
Ainsi cette âme voit ses dettes entièrement payées. Ses ennemis,
les appétits qui voulaient lui ôter la vie, ont été mis à mort.
Elle-même vit à présent en Dieu. Aussi ajoute-t-elle
immédiatement :
Tu
me donnes la mort : en vie elle est changée.
La
mort n’est autre chose que la privation de la vie. Quand la vie
survient, il n’y a plus trace de mort. Au point de vue spirituel,
il y a deux sortes de vie. L’une est la vie béatifique, qui
consiste dans la vision de Dieu, elle s’obtient par la mort
corporelle et naturelle, selon la parole de saint Paul : Nous
savons que lorsque notre demeure terrestre se dissoudra, nous avons
une autre habitation que Dieu nous a préparée dans les cieux.
L’autre est la vie spirituelle parfaite, ou la possession de Dieu
par union d’amour ; elle s’obtient par la totale
mortification de tous les vices, de tous les appétits et de toutes
les inclinations naturelles. Tant que ce travail n’est pas
accompli, l’âme ne peut arriver à la perfection de la vie
spirituelle d’union avec Dieu, suivant cette parole du même
Apôtre : Si vous vivez selon la chair, vous mourrez :
mais si vous mortifiez par l’esprit les œuvres de la chair, vous
vivrez.
Il
faut le bien savoir, ce que l’âme appelle ici mort, c’est la
destruction complète du vieil homme, c’est-à-dire l’usage des
puissances - mémoire, entendement et volonté - à l’égard des
choses de ce monde, ce sont les appétits appliqués au goût des
choses créées. Tout cela est l’exercice de l’ancienne vie,
c’est la mort de la vie nouvelle ou de la vie spirituelle. De cette
vie l’âme ne peut vivre parfaitement si elle ne meurt
parfaitement au vieil homme. C’est à quoi nous exhorte l’Apôtre,
lorsqu’il dit : Dépouillez-vous du vieil homme, et
revêtez-vous de l’homme nouveau qui est créé selon Dieu dans la
justice et la vérité.
Dans
cette vie nouvelle, qui résulte de l’union parfaite avec Dieu dont
nous traitons, tous les appétits de l’âme, toutes ses puissances
selon leurs inclinations et leurs opérations - opérations qui
par elles-mêmes sont des opérations de mort, de privation de
vie spirituelle - se trouvent transformées divinement.
Au
dire des philosophes, tout vivant vit par son opération. Or,
comme l’âme dont il s’agit, par suite de son union avec Dieu, a
son opération en Dieu, il s’ensuit qu’elle vit la vie de Dieu.
Sa mort est donc devenue une vie véritable. Son entendement qui
avant cette union entendait naturellement, par la puissance et la
vigueur de sa lumière naturelle, est maintenant mû et informé par
un autre principe, plus élevé, celui de la lumière surnaturelle
de Dieu. D’entendement humain, il est devenu divin, parce que
l’entendement de l’âme et celui de Dieu ne font plus qu’un. La
volonté, qui auparavant aimait d’une manière entachée de mort et
d’une façon très basse par les seules affections naturelles, se
trouve transformée au divin amour, elle aime à présent d’une
manière sublime et par des affections divines, parce qu’elle est
mue par l’Esprit-Saint, en qui elle vit, la volonté de l’âme et
celle de Dieu ne faisant plus qu’une seule et même volonté. La
mémoire, qui d’elle-même ne percevait que les formes et les
images des créatures, en vient à ne retenir plus que les années
éternelles.
Quant
à l’appétit naturel qui n’était capable que de goûter la
saveur des objets créés, saveur opérant la mort, il se trouve
maintenant transformé en saveur et en goût divin, parce qu’il est
mû et attiré par un autre principe, qui l’actionne bien plus
puissamment, je veux dire la jouissance de Dieu. D’où il suit que
l’appétit de l’âme est désormais un appétit divin.
Finalement,
tous les mouvements, toutes les opérations, toutes les inclinations
de cette âme qui tiraient leur principe de sa vie naturelle,
sont devenus dans cet état d’union des mouvements divins.
En vraie fille de Dieu, elle est totalement mue par l’Esprit de
Dieu, selon cette parole de saint Paul : Ceux qui sont mus
par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu.
Pour
résumer, l’entendement de cette âme est l’entendement de
Dieu, sa mémoire
est l’éternelle mémoire de Dieu, sa jouissance est la jouissance
de Dieu. À la vérité, la substance de cette âme n’est pas la
substance de Dieu, parce que l’âme ne peut être changée en Dieu,
mais étant au point où elle l’est unie à Dieu et absorbée en
Dieu, elle est Dieu par participation. Merveille qui est propre à
cet état parfait de la vie spirituelle, bien que toujours au-dessous
de ce qui est propre à l’autre vie.
Ainsi
la vie de cette âme, qui était pour elle une vraie mort, a été
changée en vie. Elle est en droit de s’approprier cette parole de
saint Paul : Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est
Jésus-Christ qui vit en moi.
C’est ainsi que la mort de cette âme s’est changée en vie
divine, afin que s’accomplisse en elle cette autre sentence de
l’Apôtre : La mort a été absorbée dans la victoire,
et celle-ci du prophète Osée, qui nous dit parlant au nom de Dieu :
O. mort, je serai ta mort.
Cette
âme est réellement absorbée dans la vie divine, étrangère à
tout ce qui est du siècle, du temps, de l’appétit naturel
désordonné. Elle a été introduite dans la demeure secrète du
roi, où elle se réjouit et tressaille d’allégresse en son
Bien-Aimé. Au souvenir de ses mamelles supérieures au vin, elle
s’écrie : Je suis noire, mais je suis belle, filles de
Jérusalem,
car ma noirceur naturelle a été changée en la beauté du roi
céleste.
Dans
cet état de perfection, l’âme est toujours en fête. Il lui est
d’ordinaire d’éprouver au plus intime d’elle-même une divine
jubilation, qui lui fait entonner un chant toujours nouveau,
débordant de joie et d’amour, par la connaissance qu’elle a de
son heureux état. Parfois elle redit dans son allégresse cette
parole de Job : Ma gloire ira se renouvelant et je
multiplierai mes jours comme le palmier.
Ce qui revient à dire que Dieu, suivant l’oracle du Sage,
étant immuable en lui-même, renouvelle toutes choses.
Sa présence continuelle en moi et son union avec moi renouvellera
toujours ma gloire et ne me laissera pas retourner à la vieillesse
de mon premier état. Je multiplierai mes jours, j’enverrai
vers le ciel mes mérites, comme le palmier élève ses branches.
Cette
âme chante
intérieurement à Dieu toutes les louanges dont David a rempli le
Psaume 29, spécialement les deux derniers versets que
voici :
Vous
avez changé mes pleurs en joie. Vous avez déchiré le sac qui me
tenait captive et vous m’avez environnée d’allégresse,
afin que ma gloire seule vous chante et que je ne sente plus
l’aiguillon de la componction. Seigneur mon Dieu, éternellement je
vous adresserai mes louanges.
Rien
d’étonnant que l’âme soit si fréquemment dans cette
allégresse, cette jubilation, cette jouissance et ces louanges de
Dieu. En effet, outre la connaissance qu’elle a de tant de faveurs
dont il l’a comblée, elle expérimente en lui une inexprimable
tendresse. Son Bien-Aimé lui adresse des paroles si hautes, des
éloges si exquis et si pleins d’amour, il l’enrichit de tant
d’autres grâces, qu’il semble en vérité que Dieu n’ait
ici-bas nulle autre à caresser et que ce soit sa seule occupation,
l’unique objet de son attention. Alors elle s’écrie comme
l’Épouse des Cantiques : Mon Bien-Aimé est à moi et je
suis à lui.
STROPHE III
Oh !
lampes de feu très ardent
Au
sein de vos vives splendeurs,
Mon
sens avec ses profondeurs,
Auparavant
aveugle et sombre.
En
singulière excellence
Donne
à la fois chaleur, lumière au Bien-Aimé.
EXPLICATION.
Je
prie Dieu de me donner ici son assistance, dans l’extrême besoin
que j’en ai pour expliquer le sens profond de cette Strophe. Au
lecteur, je demande une grande attention. S’il est dépourvu
d’expérience, cette Strophe pourra lui sembler un peu obscure. Si
au contraire il a de l’expérience, elle lui paraîtra pleine de
lumière et de saveur.
L’âme
relève ici les grands biens qui découlent pour elle de l’union
divine, et elle en rend grâce à son Époux. Elle expose comment
cette union a été pour elle la source de nombreuses et admirables
connaissances de Dieu, tout imprégnées d’amour, qui ont illuminé
et enflammé ses puissances spirituelles et même son sens,
auparavant aveugle et plongé dans l’obscurité par des amours
étrangers. Maintenant ses puissances spirituelles, illuminées et
enflammées d’amour, sont en état de renvoyer lumière et
amour à Celui qui les a éclairées et embrasées. Effectivement, le
vrai bonheur de celui qui aime est de rendre à son Bien-Aimé tout
ce qu’il est, tout ce qu’il vaut, tout ce qu’il a, tout ce
qu’il reçoit, et plus tout cela a de prix, plus il goûte de joie
à lui en faire hommage.
DISONS
D’ABORD QUE LES LAMPES ONT DEUX PROPRIÉTÉS : ELLES ÉCLAIRENT
ET ELLES ÉCHAUFFENT. VOICI MAINTENANT LE VERS :
Oh
l lampe de feu très ardent !
Pour
bien comprendre
ce vers, il faut savoir qu’en son Être unique et très simple,
Dieu est toutes les vertus et toutes les magnificences de ses
attributs. Il est tout-puissant, il est sage, il est bon, il est
miséricordieux, il est juste ; sans parler d’autres attributs
infinis, d’autres vertus infinies, qui nous sont inconnus tant que
nous sommes ici-bas.
Comme
Dieu est tout cela, si, dans son union avec l’âme, il trouve bon
de lui ouvrir l’intelligence, cette âme connaît distinctement
tous ces attributs et toutes ces grandeurs, à savoir la
toute-puissance, la sagesse, la bonté, la miséricorde, etc. en
son Être très simple. Elle sait que chacun de ces attributs est
l’Être même de Dieu en un seul suppôt soit le Père, soit le
Fils, soit le Saint-Esprit. Chacun de ces attributs est Dieu même.
Or, Dieu étant lumière infinie et feu infini, comme nous l’avons
dit, il resplendit et brûle divinement en chacun de ses attributs,
qui, encore une fois, sont sans nombre. Or, en une seule touche
d’union, l’âme reçoit connaissance de tous les attributs
divins. On peut donc dire avec vérité que Dieu est pour l’âme
une multitude de lampes, qui versent chacune en elle la lumière de
la sagesse et l’ardeur de l’amour, car elle a une connaissance
distincte de chacune, et chacune produit en elle un embrasement
d’amour.
Ainsi,
au milieu de ces lampes divines, l’âme se trouve enflammée par
chacune en particulier et par toutes réunies ensemble, car,
répétons-le, tous ces attributs ne forment qu’un seul Être
divin. Toutes ces lampes ne sont donc qu’une seule lampe,
c’est-à-dire le Verbe, qui, selon la parole de saint Paul, est la
splendeur du Père. CETTE LAMPE
EST À LA FOIS TOUTES LES LAMPES. PARCE QU’ELLE BRILLE ET BRUI.E DE
LA LUMIÈRE ET DE L’ARDEUR DE TOUTES LES LAMPES. L’ÂME COMPREND
TRÈS BIEN QUE CETTE SEULE LAMPE LUI EST TOUTES LES LAMPES EN EFFET,
ÉTANT UNE, ELLE PEUT TOUT, ELLE A TOUTES LES VERTUS ET EMBRASSE TOUS
LES ESPRITS.
De
là vient que, par un seul acte de connaissance des lampes divines,
l’âme aime selon chacune d’elles et aime selon toutes ces lampes
à la fois. En un même acte, elle exerce envers chacune l’amour
spécial à chacune et elle reçoit l’amour par chacune en
particulier et par toutes ensemble. En effet, la splendeur que lui
communique l’Être de Dieu en qualité de toute-puissance, lui
verse lumière et amour en tant que tout-puissant. Sous ce rapport,
Dieu est à l’âme une lampe de toute-puissance qui lui verse
lumière, amour et plénitude de connaissance selon cet attribut. La
splendeur que lui communique l’Être de Dieu en tant que sagesse,
lui verse lumière et amour en tant qu’infiniment sage, et sous ce
rapport Dieu est à l’âme une lampe de sagesse. La splendeur que
lui communique l’Être de Dieu en tant que bonté, lui verse
lumière et amour en tant qu’infiniment bon, et sous ce rapport
Dieu est à l’âme une lampe de bonté. De même, il lui est une
lampe de justice, une lampe de force, une lampe de miséricorde, et
ainsi de tous les autres attributs que l’âme connaît en Dieu. En
même temps, cette lumière que l’âme reçoit de tous les
attributs réunis lui communique un embrasement d’amour qui lui
fait aimer Dieu comme étant ces mêmes attributs.
Cette
communication et cette révélation que Dieu fait de lui-même à une
âme est, selon moi, la plus haute qu’il puisse faire en cette vie.
On peut très justement la comparer à une multitude de lampes
qui donnent à cette âme lumière et amour.
Ce
sont ces divines lampes
que Moïse vit sur le mont Sinaï, alors que Dieu passa devant lui.
Se prosternant en hâte contre terre, il se mit à en proclamer
quelques-unes, en disant : Souverain Monarque, Seigneur Dieu,
miséri cordieux, clément, patient, enclin à la compassion,
véritable, qui exercez votre miséricorde sur des milliers de
générations, qui effacez les péchés, les malices et les iniquités
du monde, devant qui nul n’est innocent par lui-même.
On
voit que les principaux attributs que Moïse connut alors en Dieu
sont ceux de la toute-puissance, de la souveraineté, de la
déité, de la miséricorde, de la justice, de la vérité, de
l’équité. Ce fut une très haute révélation de Dieu, une
sublime délectation d’amour.
D’où
il est à remarquer que la jouissance dont le ravissement
d’amour causé par le feu de ces lampes inonde une âme, est
merveilleux et immense ; elle a l’abondance que peut
communiquer une multitude de lampes, dont chacune produit un incendie
d’amour. Or, la chaleur de l’une vient se joindre à la chaleur
de l’autre, la flamme de l’une à la flamme de l’autre, de même
que la lumière de l’une à la lumière de l’autre, car un
attribut divin en révèle un autre, en sorte que toutes ces lampes
ne forment qu’une seule lumière et un seul embrasement.
L’âme
se trouve comme engloutie dans un océan de flammes légères, dont
chacune la blesse subtilement d’amour. Blessée par toutes ces
lampes réunies, elle ne vit plus que d’amour au sein de la vie de
Dieu. Elle voit très bien que cet amour est l’amour même de la
vie éternelle, c’est - à-dire l’assemblage de tous les biens,
dont elle a comme un avant-goût. Aussi entend-elle la vérité de
cette parole de l’Époux au Cantique des Cantiques : Les
lampes de l’amour sont des lampes de feu et de flamme.
Et encore : Que vos démarches sont belles en vos chaussures. Ô
fille du prince !
Qui pourra décrire, ô Dieu, la munificence de votre majesté et la
surabondance de vos délices, dans la merveilleuse splendeur et le
brûlant amour de vos lampes ?
L’Écriture
nous dit qu’une de ces lampes passa autrefois devant Abraham et le
remplit d’une excessive et ténébreuse horreur. Cette lampe, en
effet, était celle de la rigoureuse justice que Dieu se préparait à
exercer sur les Chananéens.
Toutes
ces lampes de connaissance divine qui t’éclairent si favorablement
et si amoureusement, ô âme ! t’apportent infiniment plus de
lumière et de jouissance que celle dont nous parlons n’apporta
jamais à Abraham d’horreur et de ténèbres. Que tes délices sont
multipliées, qu’elles sont précieuses, puisque chacune de ces
divines lampes t’apporte fruition et amour, et qu’il n’en est
pas une par où Dieu lui-même ne se communique à tes puissances
selon ses attributs ! Une personne qui en aime une autre et qui
lui fait du bien, l’aime et lui fait du bien selon ses qualités,
selon ses propriétés personnelles. Ainsi ton Époux résidant en
toi en tant que tout-puissant, il t’aime et te fait du bien selon
sa toute-puissance. Infiniment sage, il t’aime et te fait du bien
selon l’étendue de sa sagesse. Infiniment bon, il t’aime et te
fait du bien selon l’étendue de sa bonté. Infiniment saint, il
t’aime et te fait du bien selon l’étendue de sa sainteté.
Infiniment juste, il t’aime et t’accorde ses grâces selon
l’étendue de sa justice. Infiniment miséricordieux, clément
et compatissant, il te fait éprouver sa clémence et sa compassion.
Fort, exquis, sublime en son Être, il t’aime d’une manière
forte, exquise et sublime. Infiniment pur, il t’aime selon
l’étendue de sa pureté. Souverainement vrai, il t’aime selon
l’étendue de sa vérité. Infiniment libéral, il t’aime et te
comble de grâces selon l’étendue de sa libéralité, sans aucun
intérêt propre et dans la seule vue de te faire du bien.
Souverainement humble,
il t’aime avec une souveraine humilité et fait de toi une
souveraine estime. Il t’élève jusqu’à lui, il se découvre
dans la seule vue de te faire du bien. Souverainement humble, il
t’aime avec une souveraine humilité, et fait de toi une souveraine
estime. Il t’élève jusqu’à lui, il se découvre à toi
joyeusement et avec un visage plein de grâce dans cette voie de sa
connaissance. Et tu l’entends te dire : Je suis à toi et pour
toi ; je me réjouis d’être ce que je suis, afin de me donner
à toi et d’être tien à jamais.
Qui
pourra exprimer ce que tu éprouves, ô âme bienheureuse, en te
voyant à ce point chérie, en te voyant tenue en pareille estime par
ton Dieu ? Ta volonté est devenue, suivant la parole du
Cantique, semblable à un monceau de blé, couvert et environné
de lis.
En effet, dans ces grains de pain de vie que tu goûtes tous
ensemble, tu jouis des lis des vertus dont tu es environnée. Ce sont
ces filles du Roi qui te réjouissent par les parfums des essences
aromatiques.
Tu es tellement plongée, abîmée dans ces divines connaissances,
que tu deviens le puits des eaux vives qui descendent avec
impétuosité du Liban,
c’est-à-dire de Dieu même.
En
cet état, tu es inondée de joie selon l’économie de toutes tes
parties, et ton corps même y participe. En toi se vérifie cette
parole du Psalmiste : L’impétuosité du fleuve réjouit la
cité de Dieu.
Merveilleux
spectacle de voir une âme tout inondée des eaux divines ! Elle
est comme une fontaine abondante qui déverse de toutes parts ces
eaux célestes.
Il est vrai, la communication dont nous parlons est une communication
de lumière et de feu, mais ce feu est si suave dans son immensité,
qu’on peut le comparer à des eaux vives, qui désaltèrent la soif
de l’esprit selon toute la plénitude avec laquelle il y aspire.
Ces lampes de feu, comme celles qui descendirent sur les apôtres,
sont en même temps les eaux vives de l’Esprit-Saint. Le prophète
Ézéchiel, lorsqu’il annonçait la venue de ce divin Esprit,
appelait ses feux des eaux pures et limpides. Je verserai sur
vous, disait-il au nom de Dieu, je verserai sur vous une eau
pure, et je mettrai mon Esprit au milieu de vous.
Ce
feu est donc en même temps une eau. Il est figuré par ce feu du
sacrifice, que Néhémias cacha dans une citerne. Tant qu’il était
dérobé aux regards, c’était de l’eau, lorsqu’on le retira
pour servir au sacrifice, c’était du feu.
De
même cet Esprit de Dieu, tant qu’il est caché dans les veines de
l’âme, est unç eau suave et délicieuse qui, dans la substance
même de l’âme, désaltère la soif spirituelle, et lorsqu’il
s’exerce en sacrifice d’amour, il devient de vives flammes de
feu, c’est la multitude des lampes de l’acte de la dilection, de
ces lampes que l’Époux dans les Cantiques déclare être des
lampes de feu et de flamme.
L’âme ici leur donne ce nom, çar non seulement elle s’en
désaltère comme des eaux de la Sagesse, mais elle les goûte comme
des flammes d’amour, dans l’acte de l’amour. Elle s’écrie
donc : Oh ! lampes de feu !
Tout
ce qui se peut exprimer ici reste au-dessous de la réalité, PARCE
QUE CETTE TRANSFORMATION DE L’ÂME EN DIEU EST INEXPRIMABLE. TOUT
SERA DIT EN UN SEUL MOT : L’ÂME EST DEVENUE DIEU DE DIEU, EN
PARTICIPATION DE SON ÊTRE ET DE SES ATTRIBUTS. CE SONT CES ATTRIBUTS
QUE L’ÂME APPELLE ICI DES LAMPES DE FEU.
Au
sein de vos vives splendeurs,
AFIN
DE FAIRE COMPRENDRE QUE CES SPLENDEURS SONT LES COMMUNICATIONS DES
DIVINES LAMPES
DONT L’ÂME NOUS PARLE ICI ET COMMENT CETTE ÂME RESPLENDIT AU
MILIEU D’ELLES, IL FAUT SAVOIR CECI. CES SPLENDEURS SONT LES
AMOUREUSES CONNAISSANCES QUE LES LAMPES DES ATTRIBUTS DE DIEU
ENVOIENT A L’ÂME. AU MILIEU DE CES CONNAISSANCES, CETTE ÂME, UNIE
A DIEU SELON SES PUISSANCES, RESPLENDIT COMME LES LAMPES ELLES -
MÊMES, TRANSFORMÉE QU’ELLE EST EN CES AMOUREUSES SPLENDEURS.
Cette
illumination de splendeurs, AU
SEIN DESQUELLES L’ÂME RESPLENDIT DANS LES ARDEURS DE L’AMOUR,
est fort différente de l’illumination des lampes matérielles,
qui, par la lumière qu’elles projettent, éclairent et échauffent
les objets environnants. Ici l’illumination a lieu au milieu des
flammes qui résident en l’âme elle-même. C’est ce qui lui fait
dire : « Au sein de vos vives splendeurs. » Elle
n’est pas auprès de ces splendeurs, mais au milieu de ces
splendeurs, au milieu des flammes de ces lampes, transformée
elle-même en splendeur. On peut donc la comparer à l’air qui est
dans la flamme : il est enflammé, il est transformé en feu. La
flamme, en effet, n’est autre chose que de l’air enflammé,
tellement que les mouvements de la flamme et les splendeurs qu’elle
jette ne doivent pas être attribués à l’air seulement, ni
seulement au feu dont la flamme est composée. Ils sont produits par
l’air et le feu réunis le feu les fait produire à l’air
enflammé qu’il renferme en soi.
C’est
de la même manière, comprenons-le bien, que l’âme, avec ses
puissances, se trouve illuminée au sein des splendeurs divines. Les
mouvements de la divine flamme - ces vibrations, ces jets de feu dont
nous avons parlé - ne doivent pas être attribués seulement à
l’âme transformée dans les flammes de l’Esprit-Saint, ni à
l’Esprit. Saint seulement : ils sont produits par
l’Esprit-Saint et par l’âme réunis. C’est l’Esprit-Saint
qui meut alors cette âme, de même que le feu meut l’air enflammé.
Ces
mouvements, qui sont tout à la fois et de Dieu et de l’âme, ne
sont pas seulement des splendeurs, ce sont aussi des glorifications.
Ce sont ces jeux et ces fêtes joyeuses que l’Esprit-Saint célèbre
dans l’âme, et dont nous avons parlé en expliquant le second vers
de la Strophe I. Dieu, disions-nous, semble continuellement sur le
point de donner à l’âme la vie éternelle et de la transférer
dans la gloire totale, en l’introduisant définitivement en lui.
Toutes
les grâces que Dieu accorde à une âme de plus grande ou de moindre
valeur, soit au début, soit à la fin de la carrière spirituelle,
lui sont accordées en vue de la conduire à la vie éternelle. De
même, tous les mouvements, tous les jets de feu que la flamme
produit au moyen de l’air enflammé, sont destinés à l’entraîner
au centre de sa sphère. Ce sont comme des défis que Dieu adresse à
cette âme en vue de l’attirer davantage à lui. Tant que l’air
se trouve dans sa propre sphère, la flamme ne l’emporte pas. De
même ces mouvements de l’Esprit-Saint, quoique d’une
merveilleuse efficacité pour absorber l’âme dans la gloire.
n’opèrent l’absorption totale que lorsque le temps est venu pour
l’âme de sortir de la sphère de cette vie et d’entrer
dans le centre parfait
de son esprit, c’est-à-dire d’entrer parfaitement en
Jésus-Christ.
Remarquons-le,
ces mouvements de la flamme sont plus celui de Dieu. Ces avant-goûts
de gloire que Dieu accorde à l’âme ne sont ni stables ni
parfaits. L’âme
en jouira un jour sans vicissitudes de plus et de moins, et sans
mouvement. Alors elle verra clairement que si Dieu lui semblait se
mouvoir en elle, en réalité il restait immuable, de même que le
feu est immobile dans sa sphère, ET
QUE SI ELLE ÉPROUVAIT CES MOUVEMENTS ET CES JETS DE FLAMME
GLORIFICATEURS, C’EST QU’ELLE N’ÉTAIT PAS ENCORE PARFAITEMENT
GLORIFIÉE.
ET
CEPENDANT,
PAR CE QUI A ÉTÉ DIT ET CE QUE NOUS ALLONS DIRE, ON VERRA PLUS
CLAIREMENT QUE CES SPLENDEURS SONT D’INESTIMABLES FAVEURS QUE
DIEU ACCORDE A UNE ÂME.
On
peut
leur donner aussi le nom d’obombrations.
Pour
me faire comprendre, je dirai qu’obombrer veut dire couvrir de son
ombre, ce qui a le sens de protéger et de favoriser. Du moment que
l’on couvre de son ombre, c’est un signe que l’on est tout
proche pour favoriser et pour défendre. De là vient que la faveur
insigne accordée à la Vierge Marie de concevoir le Fils de Dieu fut
appelée par l’ange saint Gabriel une obombration de
l’Esprit-Saint, lorsqu’il dit : L’Esprit-Saint viendra en
vous et la Vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre.
Pour
bien entendre cette projection de l’ombre de Dieu, ou cette
obombration de splendeurs, ce qui est tout un, remarquons que çhaque
objet produit une ombre en rapport avec ses proportions et sa nature.
Si l’objet est opaque et obscur, il produira une ombre obscure :
si l’objet est lumineux, il produira une ombre lumineuse et légère.
Ainsi,
L’OMBRE D’UNE TÉNÈBRE
SERA UNE AUTRE TÉNÈBRE, TOUTE CONFORME A LA PREMIÈRE ET L’OMBRE
D’UNE LUMIÈRE SERA UNE AUTRE LUMIÈRE ENTIÈREMENT CONFORME A LA
PREMIÈRE.
Par
suite, ces vertus ou attributs de Dieu, qui sont
lampes
enflammées et resplendissantes. se trouvant, comme nous l’avons
dit, si près de l’âme, ne pourront manquer de la toucher de leur
ombre, et ces ombres seront forcément enflammées et
resplendissantes, conformément aux lampes qui les projettent. Ces
ombres seront donc des splendeurs. Quelle sera l’ombre projetée
par la beauté de Dieu ? Ce sera une autre beauté, toute
conforme à la beauté de Dieu. Quelle sera l’ombre projetée par
la force de Dieu, sinon une autre force, conforme à celle de Dieu.
L’ombre
de la sagesse de Dieu sera une autre sagesse divine, et ainsi des
autres lampes. Ou, pour mieux dire, ce sera la sagesse, ce sera la
beauté, ce sera la force même de Dieu en tant qu’ombre, parce que
l’âme ici-bas ne peut percevoir parfaitement ces divins attributs.
Cette
ombre, si conforme à Dieu qu’elle est Dieu même, donne à l’âme
une admirable connaissance de l’excellence de Dieu. Quelles seront,
je le demande, ces ombres des divers attributs divins que
l’Esprit-Saint projettera sur cette âme lorsqu’il est si proche
d’elle ? En effet, non seulement il la touche par ces
ombres, mais encore il lui est uni en ombre et en splendeurs, de
telle sorte que cette âme perçoit et goûte en chacune d’elles
Dieu même SELON SES PROPRIÉTÉS
ET SA FORME EN ELLES. ELLE PERÇOIT ET ELLE GOÛTE LA PUISSANCE
DIVINE SOUS L’OMBRE DE LA TOUTE-PUISSANCE. Elle perçoit,
elle goûte la Sagesse divine sous l’ombre de la Sagesse divine ;
elle perçoit, elle goûte la bonté infinie sous l’ombre de la
Bonté infinie, et ainsi du reste. Enfin elle goûte la gloire de
Dieu sous l’ombre de cette gloire, qui lui révèle les propriétés
et l’étendue de la gloire de Dieu.
Or,
tout ceci a lieu par ombres lumineuses et enflammées, produites par
toutes ces lampes lumineuses et enflammées qui ne forment toutes
qu’une seule lampe, celle de l’Étre de Dieu, unique et simple,
qui resplendit pour cette âme en tant de manières diverses.
Oh !
qu’éprouvera donc une âme en recevant ainsi révélation et
communication de la vision accordée à Ézéchiel d’un animal
ayant quatre faces différentes, et d’une roue composée de quatre
roues, dont l’aspect, nous dit l’Écriture, était
semblable à des charbons enflammés et à des lampes ?
Cette roue qui représente la Sagesse de Dieu, était
pleine d’yeux au-dedans et au-dehors, figure des connaissances
divines et des splendeurs de ses attributs.
Qu’éprouve
donc cette âme lorsqu’elle entend en esprit le bruit que font
les roues en marchant, ce bruit semblable au bruit d’une multitude
et de plusieurs armées en mouvement, image des grandeurs
divines ? Ces grandeurs, l’âme les connaît toutes
distinctement dans le son d’un seul des pas de Dieu en elle. Enfin,
elle perçoit le battement des ailes des animaux, qui, au dire
du prophète, était semblable au bruit des grandes eaux et au son
du Dieu Très-Haut : figure de l’impétuosité des eaux
divines, qui investissent cette âme au moment où l’Esprit-Saint
bat des ailes dans la flamme de l’amour. Elle jouit alors de la
gloire des ailes de Dieu en figure et à la faveur de son ombre.
C’est l’expression du même prophète, qui nous déclare que la
vision des animaux et des roues était la ressemblance de la gloire
du Seigneur.
À
quelle élévation se sent portée cette âme très heureuse ?
Elle se voit avec surprise montée à ce degré de sainte beauté.
Qui pourra nous dire ce qu’elle éprouve, quand, noyée dans
l’abondance des eaux de ces divines splendeurs, elle reconnaît que
le Père Éternel l’a enrichie libéralement des délices
supérieures et inférieures comme le père d’Axa le fit pour
sa fille qui l’en suppliait,
car effectivement les eaux divines arrosent ici l’âme et le corps,
c’est-à-dire la partie supérieure et la partie inférieure.
Oh !
admirable excellence de Dieu ! Ces lampes des attributs divins
se réunissent en une seule Essence, très simple, en laquelle elles
sont connues et goûtées séparément, l’une aussi embrasée que
l’autre, et chacune étant substantiellement l’autre. Oh !
abîme de délices ! d’autant plus abondant que tes richesses
sont plus parfaitement recueillies dans l’unité et la simplicité
de l’Être unique ! Elles se perçoivent et se goûtent de
telle façon que l’une ne met point obstacle à la connaissance et
au goût parfait de l’autre. Au contraire, chaque grâce et chaque
attribut en illumine un autre. C’est à cause de ta pureté, ô
divine Sagesse, qu’en voyant en toi une richesse, on en découvre
une multitude d’autres, parce que tu es le dépôt des trésors du
Père, l’éclat de la lumière éternelle et l’image de sa
bonté.
Mon
sens, avec ses profondeurs,
Ces
profondeurs sont les puissances de l’âme, la mémoire,
l’entendement et la volonté, d’autant plus vastes qu’elles
sont capables de biens plus étendus, car elles ne peuvent être
remplies que par l’infini. Par la souffrance qu’elles endurent
lorsqu’elles sont vides, nous pouvons juger des délices dont elles
jouissent lorsqu’elles sont pleines de Dieu, puisque deux
contraires s’éclairent l’un par l’autre.
Remarquons
tout d’abord que ces profondeurs des puissances, tant qu’elles ne
sont pas affranchies et purgées de toute affection des créatures,
ne sentent pas le vide immense de leur vaste capacité ! Chose
surprenante ! Elles sont capables de biens infinis, et l’objet
le plus insignifiant les embarrasse au point qu’elles deviennent
incapables de recevoir les biens infinis, ce qui dure tant qu’elles
n’ont pas fait en elles le vide total. Nous y reviendrons plus
loin, Sont-elles au contraire pures et dégagées, la faim, la soif ;
l’anxiété de leur sens spirituel devient intolérable. La
capacité de ces profondeurs étant très vaste, excessif est le
tourment qu’elles endurent. C’est que l’aliment qui leur manque
est immense, puisque, encore une fois, ce n’est rien moins que Dieu
même.
Cette
souffrance si intense se fait sentir d’ordinaire vers la fin de
l’illumination et de la purification de l’âme, et avant qu’elle
atteigne l’union où cette faim trouvera son rassasiement. Comme
l’appétit spirituel est à vide, qu’il est purgé de tout le
créé et de toute affection au créé, qu’il est dépouillé de
son tempérament naturel et revêtu d’un tempérament divin, le
vide même où il se trouve lui donne la disposition requise, et
cependant les biens divins ne lui sont pas encore communiqués par
l’union. Il en résulte que le sentiment du vide et de la soif
qu’il endure lui cause une souffrance pire que la mort, surtout
quand au moyen de quelque avant-goût et, pour ainsi parler, par
quelque tente, un rayon divin pénètre jusqu’à lui, sans que
toutefois Dieu se communique. C’est ici l’amour impatient, qui ne
peut se prolonger sans amener ou la mort ou la satisfaction de son
désir.
Parlons
de la première profondeur, qui est l’entendement. Le vide et la
soif de Dieu se font sentir à lui avec une intensité telle,
lorsqu’il est convenablement disposé. que David, faute de
meilleure comparaison, assimile sa soif à celle du cerf, qui passe
pour être excessive. Comme le cerf soupire après la source des
eaux, dit-il, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu.
Cette soif est celle des eaux de la Sagesse de Dieu, objet de
l’entendement.
La
seconde profondeur est la volonté. La faim de Dieu qu’elle endure
est si intense, qu’elle fait tomber l’âme en défaillance, comme
le dit encore David : Mon âme tombe en défaillance, dans le
désir qui la porte vers les tabernacles du Seigneur.
Cette faim est celle de l’amour parfait, objet des désirs de
l’âme.
La
troisième profondeur est la mémoire. Le vide qui s’y fait sentir
est une défaillance et une liquéfaction de l’âme qui aspire à
posséder Dieu, selon cette parole de Jérémie : Memoria
mentor ero et tabescet in me anima mea. C’est-à-dire : Je
me souviendrai avec tant d’ardeur, que mon âme se desséchera
au dedans de moi-même. Je repasserai dans mon cœur l’objet de mes
désirs, et fe vivrai de l’espérance de Dieu.
Nous
l’avons dit, la capacité de ces profondeurs est immense,
puisqu’elles sont aptes à contenir Dieu même, qui est immense et
infini. Leur capacité est donc, en une certaine manière, infinie.
Par conséquent la soif de l’âme est infinie, sa faim est immense
et infinie, sa défaillance est mortelle et infinie. Ici-bas, il est
vrai, la souffrance ne saurait atteindre une intensité semblable à
celle de l’autre vie, et cependant il y a ici une image de la
privation infinie que souffrent les âmes séparées du corps, parce
que l’âme dont il s’agit est en quelque façon disposée à
recevoir sa plénitude. Son tourment, il est vrai, est d’une autre
nature, car il réside au plus profond de la faculté amative, mais
cela ne diminue pas la souffrance, parce que plus l’amour est
grand, plus il est impatient de posséder son Dieu, et par instants
ses aspirations prennent une intensité inouïe.
Mais,
mon Dieu ! puisqu’il est certain que lorsqu’une âme
désire Dieu sincèrement, elle possède déjà Celui qu’elle aime,
ainsi que le dit saint Grégoire sur l’Évangile selon saint Jean,
comment se tourmente-t-elle ainsi pour obtenir ce dont elle est en
possession ? En effet, d’après saint Pierre, le désir
qu’ont les anges de voir le Fils de Dieu est sans aucune peine
ni anxiété, parce que déjà ils le possèdent.
Il semble donc que plus une âme désire Dieu, plus elle le possède.
Or, la possession de Dieu apporte à l’âme délices et
rassasiement. C’est ce qui arrive aux anges, qui se délectent dans
la possession de ce qu’ils désirent, le rassasiement subsistant
toujours en même temps que la faim, sans dégoût ni fatigue. Comme,
il n’y a pas pour eux de dégoût, ils désirent sans cesse, et
comme ils possèdent ce qu’ils désirent, ils ne souffrent pas.
L’âme devrait donc ne pas ressentir de peine, mais au contraire
goûter d’autant plus de rassasiement et de jouissance que son
désir est plus ardent, puisqu’on nous l’assure, elle possède
Dieu à proportion qu’elle le désire.
Il
y a ici une remarque à faire. La différence est grande entre
posséder Dieu simplement par la grâce et le posséder de plus par
l’union. Dans le premier cas, c’est l’affection mutuelle, dans
le second, il y a de plus communication. En un mot, il y a la même
différence qu’entre les fiançailles et le mariage. Dans les
fiançailles, il y a un mutuel accord, une seule et même volonté
des deux parties, il y a des joyaux et des ornements de fiancée,
offerts gracieusement par le fiancé : dans le mariage, il y a
union et communication des personnes. Dans les fiançailles, il
y a parfois des visites du fiancé à la fiancée, il y a, nous
venons de le dire, des présents faits par le fiancé ; mais il
n’y a pas encore union des personnes, ce qui mettrait fin aux
fiançailles.
Il
en va de même pour l’âme, quand elle est parvenue à une si
grande pureté en son essence et en ses puissances,
qu’elle se trouve entièrement purgée quant à la volonté
de tous les goûts et de tous les appétits étrangers, tant selon sa
partie inférieure que selon sa partie supérieure, et qu’elle y a
entièrement renoncé pour Dieu.
La
volonté de Dieu et celle de l’âme ne font plus qu’un par un
consentement volontaire et libre ; l’âme en est venue à
posséder Dieu autant qu’il se peut par grâce et par union des
volontés ; en un mot, Dieu a répondu au oui de l’âme par le
oui plein et entier de sa grâce.
C’est
un état très élevé de fiançailles spirituelles entre l’âme et
le Verbe. L’Époux fait alors à l’âme de grandes grâces ;
il la visite souvent avec beaucoup d’amour. Dans ces visites, l’âme
reçoit de grandes faveurs et goûte de merveilleuses délices. Mais
tout cela n’a rien à voir avec ce qui a lieu dans le mariage
spirituel ; ce n’est qu’une préparation à l’union du
mariage. Il est vrai, ces faveurs ne s’accordent qu’à une âme
entièrement purgée de toute affection à la créature, car les
fiançailles spirituelles, nous l’avons dit, n’ont lieu qu’à
ce prix. Néanmoins, pour le mariage, il faut d’autres préparations
positives de la part de Dieu, qui ont lieu en des visites et
moyennant des dons par lesquels il purifie l’âme, il l’embellit,
il la spiritualise, en vue de la disposer convenablement à une union
si haute.
Cela
demande du temps, pour certaines âmes plus, pour d’autres moins,
car Dieu opère suivant que l’âme se dispose. Nous trouvons une
figure de ceci dans ce que l’Écriture nous dit des jeunes filles
que l’on choisissait pour le roi Assuérus.
On les avait déjà tirées de leur pays et de la demeure de leurs
parents ; cependant avant de les conduire dans les appartements
du roi, on les gardait une année entière enfermées dans le palais.
Pendant la première moitié de cette année, elles usaient de
parfums de myrrhe et d’autres aromates ; pendant les six
autres mois, elles se servaient de parfums plus relevés. Ce n’est
qu’après ces préparatifs qu’elles étaient admises dans la
chambre royale.
De
même, dans le temps des fiançailles et de l’attente du mariage
spirituel, l’âme demeure dans les onctions du Saint-Esprit.
Pendant ces dispositions plus élevées à l’union divine, les
angoisses des profondeurs de l’âme sont d’ordinaire
extrêmement vives et intenses. La raison en est que les parfums dont
il s’agit la disposent d’une manière plus prochaine à l’union
divine. Comme ils procèdent plus directement de Dieu, ils
attirent l’âme vers Dieu d’une manière plus suave et plus
exquise, le désir qu’ils font naître en elle est plus subtil et
plus profond. Or, le désir de Dieu est la
disposition propre pour s’unir à Dieu.
Oh !
quelle occasion se présente ici d’avertir les âmes que Dieu élève
à ces onctions délicates d’être sur leurs gardes et de bien
considérer en quelles mains elles se placent, afin de ne pas
s’exposer à retourner en arrière ! Mais ce serait nous
écarter du sujet que nous traitons. Et cependant, mon cœur est
touché d’une pitié si profonde en voyant les âmes résister à
ces divines onctions et en arrêter le progrès, que je ne puis
m’empêcher de leur dire ici ce qu’elles ont à faire pour éviter
un si grand mal.
Je
vais donc m’arrêter quelque peu, quitte à revenir ensuite à mon
sujet. Ce que j’en dirai jettera d’ailleurs plus de jour sur les
profondeurs de l’âme dont j’ai commencé â parler. Enfin, je
vois une telle nécessité à cette digression, non seulement pour
les âmes qui sont en si bon chemin, mais pour toutes celles qui sont
à la recherche de leur Bien-Aimé, que je vais la faire.
Sachons-le
tout d’abord, si l’âme cherche son Dieu, son Bien-Aimé la
cherche avec infiniment plus d’ardeur. Si elle lui envoie ses
amoureux désirs, aussi odoriférants pour lui que la vapeur de la
myrrhe et de l’encens
Dieu de son côté, lui envoie l’odeur de ses parfums,
c’est-à-dire ses inspirations et ses divines touches qui
l’excitent à courir après lui.
Ces touches, quand elles sont de Dieu, vont toujours à la perfection
de la loi divine et de la foi, parce que cette perfection même est
le moyen qui approche l’âme toujours davantage de Dieu. L’âme
doit le bien comprendre, ces parfums de plus en plus élevés, ces
onctions de plus en plus élevées et exquises, de plus en plus
divines, sont destinées à produire en elle une disposition assez
exquise et assez pure pour lui mériter l’union avec lui et la
transformation essentielle en lui selon toutes les puissances.
Ainsi
c’est Dieu, l’âme le doit bien savoir, qui dans cette affaire
est le principal agent ; c’est lui qui doit la guider par la
main, comme le conducteur de l’aveugle, jusqu’au but qu’elle
est incapable d’atteindre d’elle-même : je veux dire les
merveilles surnaturelles que ni son entendement, ni sa volonté, ni
sa mémoire ne peuvent saisir telles qu’elles sont. Sa grande
préoccupation doit donc être de ne pas entraver l’action de
l’Esprit-Saint, son guide, qui la mène par une voie, répétons-le,
toujours conforme à la loi divine et à la foi.
Le
malheur de voir entraver l’action divine sera le partage de
l’âme qui se laissera guider par un autre aveugle.
Or, les aveugles qui peuvent égarer une âme sont au nombre de
trois. Il y a le maître spirituel, il y a le démon, il y a l’âme
elle-même.
Parlons
d’abord du premier aveugle. Je viens de le dire, l’âme qui veut
avancer et ne pas reculer, doit bien considérer en quelles
mains elle se place, car tel maitre, tel disciple, et tel père, tel
fils. Or, pour parcourir ce chemin, ou du moins pour atteindre ce
qu’il présente de plus élevé, et même de médiocre comme
hauteur, elle aura toutes les peines du monde à rencontrer un guide
doué de toutes les qualités voulues. Il faut qu’il soit instruit,
prudent, expérimenté. Quand il s’agit de direction
spirituelle, le savoir et la prudence sont des qualités
fondamentales ; mais si l’expérience des voies très élevées
fait défaut, le directeur ne saura pas conduire l’âme que Dieu y
fait entrer, il pourra même lui nuire extrêmement.
Comme
ces maîtres spirituels n’entendent rien aux voies de l’esprit,
ils font perdre aux âmes ces délicats parfums au moyen desquels
l’Esprit-Saint les dispose à son action. Ils les conduisent par
des méthodes vulgaires, qu’ils ont trouvées dans les livres, et
qui ne sont bonnes que pour des débutants. Comme ils ne savent
gouverner que ceux qui commencent - et encore Dieu veuille qu’ils
le sachent - ils ne permettent pas aux âmes de dépasser ces
premières méthodes discursives et imaginaires, qui n’élèvent
jamais au-dessus de la capacité naturelle et ne sauraient mener
loin.
Pour
éclaircir un peu le sujet, disons ceci. Ce qui convient aux
commençants, c’est de méditer, de produire des actes discursifs.
Dans ces débuts, l’âme a besoin qu’on lui fournisse un
sujet sur lequel elle puisse s’exercer et tirer profit de la
ferveur sensible que présentent les choses spirituelles. Par là,
elle habitue ses sens et ses appétits aux choses de l’esprit.
Attirés par cette saveur, ils se détachent de ce qui est du siècle.
Lorsque
c’est en partie chose faite, Dieu commence à mettre les âmes en
état de contemplation. Chez celles qui professent la vie religieuse,
ceci a lieu très promptement. Comme elles ont renoncé au monde,
leur sens et leur appétit s’adaptent plus facilement à Dieu. Il
n’y a donc qu’à passer de la méditation à la contemplation.
Alors
cessent les actes discursifs produits par l’âne, ainsi que les
ferveurs sensibles, l’âme ne pouvant plus discourir comme elle le
taisait ni trouver aucun appui dans ce qui vient du sens. Celui-ci
est plongé dans la sécheresse, parce que c’est maintenant
l’esprit qui s’enrichit, et l’esprit n’a rien à voir avec le
sens. Comme toutes les opérations que l’âme peut produire ont
lieu par le moyen du sens, c’est Dieu qui dans ce nouvel état
devient l’agent opérateur et l’âme se trouve être le sujet
passif. Désormais, elle se comporte comme recevant en elle-même une
action, et Dieu se comporte comme exerçant cette action. Il lui
communique les biens spirituels par le moyen de la contemplation,
qui est tout à la fois connaissance et amour de Dieu, autrement dit
connaissance amoureuse. L’âme ne produit plus d’actes, elle
n’use plus de discours, et elle se trouve impuissante à le faire.
Par
suite, l’âme doit désormais se comporter d’une manière toute
différente de la première. Auparavant on lui fournissait un sujet à
méditer et elle méditait ; maintenant il faut le lui ôter
et l’empêcher de méditer. Du reste, comme je l’ai dit, elle le
voudrait qu’elle ne le pourrait pas, et ne ferait que se distraire.
Auparavant, elle cherchait l’amour sensible, la ferveur sensible,
et elle les trouvait. Maintenant elle ne doit plus ni les désirer,
ni les rechercher, et non seulement ses efforts ne les lui donneront
pas, mais ils ne lui apporteront que sécheresse. Elle ne ferait que
se détourner du bien tranquille et pacifique qui lui est secrètement
versé dans l’esprit pour s’appliquer au travail qui a lieu par
le sens. Ce serait perdre beaucoup et ne rien gagner par ailleurs,
parce que ce n’est plus par le sens que lui vient désormais le
profit spirituel. Ainsi, je le répète, quand l’âme est là, il
ne faut en aucune manière l’obliger à méditer et à produire des
actes ; elle ne doit plus rechercher la ferveur sensible. Ce
serait faire obstacle à l’agent principal, c’est-à-dire à
Dieu, qui infuse secrètement et paisiblement dans cette âme la
Sagesse et une amoureuse connaissance. L’âme doit alors s’abstenir
de produire des actes, à moins que Dieu lui-même ne les lui fasse
produire avec quelque durée. Elle doit se borner à une amoureuse
attention vers Dieu, sans actes particuliers. En un mot, elle doit se
comporter passivement, sans effort personnel, se contentant d’une
amoureuse et simple attention, à peu près comme une personne qui
tient les yeux ouverts pour regarder avec amour.
Dieu
se communiquant alors à cette âme en connaissance amoureuse et
simple, l’âme, de son côté, doit recevoir la divine
communication en simple et amoureuse attention. Ainsi la connaissance
répondra à la connaissance et l’amour à l’amour. Il convient
en effet que celui qui reçoit conforme sa manière de recevoir au
don qui lui est fait, afin de le recevoir et de le retenir tel qu’on
le lui communique. C’est un axiome des philosophes que tout ce qui
se reçoit prend le mode de celui qui reçoit. Doit il suit que si
l’âme ne renonçait pas à son mode naturel actif, elle ne
recevrait le don de Dieu que d’une manière naturelle, ce qui
équivaut à dire qu’elle ne le recevrait point, parce qu’elle
resterait réduite à son opération naturelle et que ce qui est
surnaturel ne peut être reçu suivant un mode naturel, n’a même
rien à voir avec le naturel.
Si
donc, l’âme voulait ici agir d’elle-même, si elle refusait de
se borner à l’amoureuse attention passive dont nous avons parlé
et de se tenir passive et en repos sans produire d’actes, sinon
quand Dieu lui-même l’y incline, elle mettrait obstacle aux
trésors que Dieu voulait lui communiquer surnaturellement par cette
connaissance amoureuse.
Cette
communication se fait d’abord par voie de purification, ainsi
que nous l’avons dit plus haut ; ensuite elle a lieu plutôt
en suavité d’amour. Si, commue je l’ai indique, cette
connaissance amoureuse est reçue dans l’âme selon le mode de Dieu
qui est un mode surnaturel, et non selon le mode de l’âme qui est
un mode naturel, il s’ensuit que, pour la recevoir l’âme doit se
tenir dégagée, oisive, calme, paisible et dans cette sérénité
qui convient à l’action divine. Plus l’air est libre de vapeurs,
plus il est pur et tranquille, plus aussi le soleil l’illumine et
l’échauffe.
Ainsi
l’âme ne doit s’attacher à rien, ni à une méthode de
méditation ni à un goût quelconque, soit sensitif, soit spirituel.
Il faut que l’esprit soit entièrement libre, dégagé de tout,
parce que la moindre réflexion, la moindre opération
discursive, le moindre goût sensible, sur lequel l’âme voudrait
alors s’appuyer, l’entraverait et l’inquiéterait. Ce serait un
bruit importun qui viendrait troubler le profond silence qui doit
régner en elle selon le sens et selon l’esprit, afin qu’elle
puisse entendre la parole si intime et si délicate que
Dieu dans la solitude adresse à son cœur comme il le dit par
Osée.
C’est en souveraine paix et en profonde tranquillité que l’âme
doit prêter l’oreille à ce que Dieu dit en elle. David nous le
déclare, parce que ce sont des paroles de paix que Dieu prononce
sur cette âme.
Lors
donc que l’âme se sentira ainsi plongée dans le silence et comme
mise aux écoutes de Dieu, elle doit oublier même l’exercice
d’amoureuse attention dont j’ai parlé, afin de se trouver
entièrement libre pour cc que le Seigneur réclamera d’elle. Elle
ne doit user de l’attention amoureuse que hors le temps où on
l’introduit dans l’état de solitude et d’oisiveté intérieure,
d’oubli et d’audition spirituelle, lequel se produit toujours
dans une certaine absorption intérieure.
Toutes
les fois donc que l’âme se sent introduite dans l’obscur et
simple repos de la contemplation, elle ne doit pas s’attacher à
des méditations ni chercher à s’appuyer sur des goûts et des
saveurs sensibles. Elle doit rester privée de tout appui, l’esprit
dégagé des sens, comme Habacuc nous dit qu’il le faisait :
Je me tiendrai debout sur ma redoute et je m’affermirai sur mon
mur de défense, afin de voir ce qui me sera dit.
Comme s’il avait dit : J’élèverai mon esprit
au-dessus de toutes les connaissances qui peuvent me venir par
l’entremise des sens, au-dessus de tout ce qu’ils sont capables
de recevoir et de conserver. J’affermirai le mur de défense de mes
puissances, je leur interdirai toute opération propre, afin que je
puisse recevoir par la contemplation ce qui nie sera communiqué,
car, nous l’avons déjà dit, la contemplation consiste à
recevoir.
Que
cette très haute sagesse, ce langage de Dieu, qu’est la
contemplation, ne puissent être reçus que dans un esprit
silencieux, détaché des goûts sensibles et des notions
discursives. Isaïe nous le fait comprendre par cet oracle :
à qui enseignerai-le la science ? Et à qui Dieu fera-t-il
entendre sa parole ? à ceux qui ont été sevrés de lait,
c’est-à-dire des goûts sensibles - à ceux qui ont été
détachés des mamelles, - c’est-à-dire des consolations
particulières.
Secoue
donc, âme spirituelle, la poussière, les atomes et les nuages,
purifie ton œil intérieur. Alors le soleil versera sur toi sa
lumière et ta vue sera nette. Mets-toi en liberté et en repos,
affranchis-toi du joug de ton opération personnelle, qui est
pour toi la servitude d’Égypte.
Là tout, ou à peu près tout, se réduisait à ramasser des pailles
pour la cuisson des briques. À présent, que l’on conduise cette
âme vers la terre de promission, où coulent le lait et le miel.
Et
vous, ô maîtres spirituels, songez que c’est pour jouir de la
sainte oisiveté des enfants de Dieu que le Seigneur appelle cette
âme au désert.
Elle y marchera vêtue d’habits de fête, ornée de joyaux d’or
et d’argent ; car, en quittant l’Égypte, elle en a dérobé
les richesses,
c’est-à-dire qu’elle a laissé vide sa partie sensitive. Elle a
noyé ses ennemis
dans la mer de la contemplation, où le sens, privé de tout appui et
n’ayant plus où poser le pied, a péri et laissé libre le fils de
Dieu, qui est l’esprit. Celui-ci, affranchi des bornes et de la
servitude des sens, de son entendement limité, de ses sentiments
vulgaires, de ses affections et de ses goûts infirmes, est devenu
capable de recevoir de Dieu la manne
de suavité, qui renferme tous les goûts et toutes les saveurs, pour
lesquels l’âme se fatigue en vain. Et cependant, qu’elle y
songe, la délicatesse de cet aliment est telle, qu’il se fond dans
la bouche et perd toute saveur, si on le mêle à d’autres aliments
et à d’autres saveurs.
Efforcez-vous
de dégager cette âme de toutes les consolations, de toutes les
méditations. Ne l’inquiétez par aucune sollicitude ni à l’égard
des choses d’en haut ni, moins encore, à l’égard des choses
d’en bas, mais qu’on la maintienne dans une totale
abstraction et dans une profonde solitude. Plus complètement et plus
promptement elle obtiendra cette paisible oisiveté, plus
copieusement aussi elle recevra l’infusion de la divine Sagesse,
tranquille, solitaire, pacifique, infiniment suave, enivrante pour
l’esprit. Cette âme alors se sentira parfois blessée et doucement
ravie, sans savoir par qui ni en quelle manière, parce que cette
divine communication lui est faite indépendamment de toute opération
personnelle.
La
moindre parcelle de cette action de Dieu dans l’âme, en solitude
et en sainte oisiveté, est un trésor inappréciable, bien au-dessus
de ce que l’âme et son directeur peuvent concevoir. Sa valeur ne
se révèle pas entièrement tout d’abord, mais le temps la mettra
en lumière. À tout le moins, l’âme se rend compte qu’elle se
trouve clans la séparation et l’abstraction de toutes choses, en
degré plus ou moins intense, avec l’impression d’une suave
respiration d’amour qui lui donnera spirituellement la vie,
avec une inclination à la solitude, au dégoût des créatures et de
tout ce qui est du siècle.
Et, par le fait, quand on commence à goûter l’esprit, la chair
devient insipide.
Les
trésors que cette silencieuse contemplation infuse dans l’âme
sont, je le répète, inappréciables. Ce sont des onctions de
l’Esprit-Saint, très secrètes et infiniment délicates, qui
le remplissent, en profond mystère, de dons, de richesses et de
grâces spirituelles. Et après tout, Celui qui opère tout cela,
l’opère en Dieu.
Ces
sublimes et délicates onctions - ou si vous le voulez, ces émaux
dont l’Esprit-Saint enrichit l’âme - ont quelque chose de si
délicat et de si élevé, que ni l’âme ni celui qui la dirige ne
peut s’en faire l’idée. Celui-là seul le comprend, qui, pour se
rendre une âme plus agréable, lui prodigue de tels dons. Mais
hélas ! rien n’est plus facile que de les laisser perdre et
de les réduire à rien. Il suffit pour cela, de la part de l’âme,
du moindre effort pour produire un acte de la mémoire, de
l’entendement ou de la volonté, de la moindre application du sens
ou de l’appétit à une connaissance, à une saveur, à un goût
quelconque. Un tel malheur est digne de larmes et d’une douleur
profonde.
Oh !
quel désastre ! Quel sujet de stupeur ! Au premier abord,
le mal ne paraît rien, et l’obstacle apporté semble
imperceptible. Et cependant le mal est plus grand, plus lamentable,
que s’il s’agissait de déranger et de ruiner un grand nombre
d’âmes communes, incapables de recevoir en elles des émaux si
précieux et si riches.
Supposez
qu’une main grossière se mette à retoucher un portrait de grand
maître, en y superposant des couleurs viles et disparates. Le
désastre serait mille fois plus grand et plus déplorable que si
l’on gâtait des toiles de peu de valeur. Et quand il s’agit des
âmes, qui pourra rétablir en son premier état l’œuvre exquise
qu’une main grossière aura ruinée ?
Ce
malheur, qui dépasse tout ce qu’on en saurait dire, est cependant
si répandu et si fréquent, qu’à peine est-il un maître
spirituel qui n’y jette les âmes que Dieu commence à
introduire dans la contemplation.
Combien
souvent arrive-t-il que Dieu répand dans une âme une de ces
délicates onctions, faite de connaissance amoureuse, sereine,
pacifique, solitaire, bien éloignée du sens et du raisonnement, qui
prive l’âme du pouvoir de méditer et de réfléchir, qui ne lui
laisse goûter ni les choses d’en haut ni les choses d’en bas,
parce que Dieu la tient tout occupée de cette onction solitaire qui
incline à l’oisiveté et à l’isolement ! Or, voici
que se présente quelqu’un qui frappe et martelle à la manière
des forgerons. Comme sa science ne va pas plus loin, il dira :
Voyons, laissez tout cela ! C’est pure oisiveté et perte de
temps. Prenez un sujet, méditez, produisez des actes. Mettez en
œuvre tous les moyens dont vous disposez ; le reste n’est
qu’illuminisme et fantasmagorie.
Les
gens de cette classe
n’entendant rien aux degrés de l’oraison et aux voies
spirituelles, ils ne s’aperçoivent pas que ces actes qu’ils
exigent de l’âme, elle les a déjà produits, et que cette voie
discursive, elle l’a déjà parcourue, puisqu’elle est parvenue à
la négation de tout le sensible. Voici un voyageur qui poursuit sa
route et atteint le terme. S’il s’obstine à marcher encore pour
arriver, il ne fera que s’éloigner du terme.
Comme
ces directeurs, je le répète, ignorent ce que c’est le
recueillement et la solitude spirituelle, où Dieu imprime en l’âme
les onctions si élevées dont nous traitons, ils y superposent ou y
entremêlent des onctions vulgaires, c’est-à-dire des méthodes
inférieures qui consistent à faire travailler l’âme. Et
cependant, il y a autant de différence de l’un à l’autre, que
d’une œuvre humaine à une œuvre divine, du naturel au
surnaturel. D’un côté, en effet, Dieu opère surnaturellement
dans l’âme, et de l’autre, l’âme opère naturellement. Et le
pire est qu’en voulant exercer son opération naturelle, l’âme
perd la solitude et le recueillement intérieur, et par
conséquent l’œuvre sublime que Dieu accomplissait en elle. Ce ne
sont plus que des coups frappés sur une enclume. L’âme voit
l’opération de Dieu ruinée en elle et ne tire, d’autre part,
aucun profit de celle qu’on lui impose.
Ceux
qui gouvernent de telles âmes doivent se dire que dans cette affaire
l’agent principal, le guide, le moteur, c’est l’Esprit-Saint,
et non pas eux. L’Esprit-Saint ne perd jamais ces âmes de vue. Les
directeurs ne sont que des instruments chargés de leur indiquer la
voie de la perfection, telle que nous la tracent la foi et la loi de
Dieu. Leur soin doit donc être, non de les plier à leur propre
façon de faire, mais de bien examiner si eux-mêmes connaissent !
e chemin par ou Dieu conduit ces âmes, et au cas contraire, de les
laisser en repos, en se gardant bien de les troubler. Qu’ils
s’efforcent, selon la voie que Dieu tient sur elles, de favoriser
leur solitude, leur
tranquillité,
la
liberté
de leur esprit. Qu’ils les mettent au large, en sorte que dans les
temps ou Dieu les places en cette solitude intime, ils n’enchaînent
ni leur sens, ni ! tuf esprit à rien de particulier, soit
extérieur, soit intérieur.
Qu’ils
ne se troublent ni ne s’inquiètent nullement en se disant qu’une
telle âme ne fait rien. Si elle n’agit pas, Dieu agit en elle.
Que
tout
leur soin
aille donc à
la dégager. à la mettre en solitude et en oisiveté, sans lui
permettre ni de s’attacher aux connaissances particulières,
qu’elles viennent d’en haut ou d’en bas, ni de désirer les
goûts sensibles, ni de s’appliquer à un objet intérieur, quel
qu’il soit. Cette âme doit demeurer vide, en négation de tout le
créé, en vraie pauvreté spirituelle. Elle n’a pour sa part rien
d’autre à faire, suivant le conseil du Fils de Dieu : Si
quelqu’un ne renonce à tout ce qu’il possède, il ne peut être
mon disciple.
Ce qui doit s’entendre non seulement du renoncement aux biens
matériels et temporels quant à la volonté, mais encore de la
désappropriation des biens spirituels, en quoi consiste la pauvreté
d’esprit, dont le Fils de Dieu fait une béatitude.
Lorsqu’une
âme renonce ainsi à toutes choses, qu’elle arrive à en être
vide et désappropriée - et nous l’avons dit, c’est tout ce que
pour sa part elle peut faire, - il est impossible que Dieu de son
côté ne se communique pas à elle, au moins en secret et
silencieusement. Cela est plus impossible qu’il ne l’est aux
rayons du soleil de ne pas donner sur un endroit bien découvert.
Voyez l’astre du jour qui se lève et vient frapper sur votre
demeure : si vous ouvrez la fenêtre, il entrera certainement
chez vous. De même, le Seigneur qui ne dort point lorsqu’il
s’agit de garder Israël,
pénétrera dans une âme vide et la remplira de divins trésors.
Dieu
est comme le soleil. Il luit sur les âmes pour se communiquer à
elles. Leurs guides doivent donc se borner à les mettre dans les
dispositions convenables, conformément â la perfection
évangélique, c’est-à-dire dans le dénuement et le vide du sens
et de l’esprit. Mais qu’ils ne passent pas plus avant et ne
pensent pas à édifier. Ceci, c’est l’office de Celui de qui
descend toute grâce excellente et tout don parlait.
Si le Seigneur n’édifie lui-même la maison, celui qui la
construit travaille en vain.
Il est l’artisan, il élèvera dans chaque âme l’édifice
surnaturel qu’il lui plaira. Pour vous, disposez en elle l’édifice
naturel en anéantissant ses opérations naturelles, qui nuisent au.
lieu d’aider. Voilà votre office. Celui de Dieu, comme dit le
Sage, est de diriger la marche 2, c’est-à-dire de la conduire
aux biens surnaturels par des voies et des moyens inconnus à l’âme
et à vous-même.
Gardez-vous
donc bien de dire : cette âme n’avance pas, puisqu’elle ne
fait rien. Et moi, je vous dis que si son entendement se dépouille
de ce genre de connaissance et des actes de l’intelligence, plus il
s’approche du bien surnaturel.
Vous
direz : Mais cette âme n’a pas de connaissances distinctes ?
Je réponds que si elle en avait, elle ne pourrait avancer. En voici
la raison. Dieu est incompréhensible et surpasse notre entendement.
Par conséquent, pour s’approcher de Dieu, il doit se dégager
de lui-même et de ses connaissances, et marcher par la foi, en
croyant sans comprendre. C’est par cette voie que notre entendement
arrive à la perfection, car la foi est le seul moyen adéquat pour
l’union divine, et notre âme atteint Dieu, non en comprenant, mais
en ne comprenant pas. Ainsi soyez sans inquiétude. Pourvu que
l’entendement ne retourne pas en arrière, c’est-à-dire pourvu
qu’il ne s’applique pas à des notions distinctes et à des
conceptions terrestres, il avance, car dans le cas dont il s’agit,
ne pas reculer, c’est avancer, c’est se plonger de plus en plus
dans la foi. En effet, l’entendement, incapable de connaître Dieu
tel qu’il est en soi, doit nécessairement s’avancer vers lui
sans comprendre.
Par conséquent, ce que vous blâmez ici est précisément ce qu’il
y a de plus excellent, je veux dire l’absence des connaissances
distinctes qui ne sont pour lui qu’un embarras.
Oh !
direz-vous encore, si l’entendement n’a pas de connaissances
distinctes, la volonté sera nécessairement oisive et ne pourra
aimer, puisque la volonté ne peut aimer que ce qu’elle connaît.
Ceci est vrai lorsqu’il s’agit des actes et des opérations
naturelles de l’âme : l’âme ne peut aimer que ce que
l’entendement perçoit distinctement. Pour la contemplation dont
nous parlons, il en va d’une tout autre manière. Dieu ici verse
quelque chose en cette âme. 11 n’est donc pas nécessaire qu’il
y ait connaissance distincte ni que l’âme produise des actes
d’intelligence. Par une seule touche, Dieu lui communique tout à
la fois lumière et amour, en un mot, il lui donne une connaissance
surnaturelle imprégnée d’amour, que nous pouvons appeler une
lumière enflammée, parce qu’en illuminant, elle fait naître
l’amour.
Cette
lumière est obscure et confuse pour l’entendement, parce que c’est
une notion de contemplation. C’est, suivant l’expression de saint
Denis, un rayon de ténèbres pour l’entendement.
Or, ce que cette notion est à l’entendement, l’amour qu’elle
fait naître l’est à la volonté. La notion que Dieu infuse ainsi
est générale et obscure, sans conception distincte ; de
même, la volonté aime d’une manière générale, sans objet
distinct, Dieu est lumière et amour. Lorsqu’il se communique à
une âme, il infuse dans ses deux puissances : l’entendement
et la volonté, l’intelligence et l’amour. Mais comme Dieu
n’est pas intelligible pour nous en cette vie, cette intelligence
et cet amour qu’il verse en nous sont obscurs.
Parfois,
clans cette intime communication, Dieu s’adresse davantage à une
puissance qu’à l’autre, et blesse davantage une puissance que
l’autre. Parfois c’est l’intelligence qui domine, et parfois
c’est l’amour. Parfois aussi l’entendement seul est illuminé
et la volonté reste sans amour : ou bien seule la volonté aime
et l’entendement reste sans lumière.
Je
dis donc que lorsqu’il s’agit d’actes naturels de
l’entendement, l’âme ne peut aimer sans comprendre ; mais
quand Dieu lui infuse ses dons, il en est autrement, parce qu’il
peut très bien se communiquer à une puissance sans se communiquer à
l’autre, il peut enflammer la volonté par une touche d’amour
sans illuminer l’entendement, de même qu’une personne peut
parfaitement sentir la chaleur du feu sans voir la flamme.
Mais
il arrivera souvent que la volonté se sentira attendrie et enflammée
d’amour, sans être spécialement illuminée sur tel point
particulier. C’est alors Dieu même qui ordonne en elle l’amour,
comme l’Épouse le dit dans les Cantiques : Le Roi m’a
lait entrer dans ses celliers ; il a ordonné en moi la
charité.
Il n’y a donc pas lieu de redouter ici que la volonté demeure
oisive. Si elle ne produit point par elle - même (l’actes d’amour
sur des connaissances particulières, Dieu les produit en elle. Il
l’enivre secrètement d’un amour infus, soit au moyen d’une
notion de contemplation, comme nous venons de le dire, soit sans
elle. Et ces actes sont d’autant plus savoureux et méritoires, que
l’agent qui les infuse est plus excellent, puisque c’est Dieu
même.
Cet
amour, Dieu l’infuse dans la volonté lorsqu’il l’a trouve vide
et détachée de toutes sortes de goûts et d’affections, soit des
choses d’en haut, soit des choses d’en bas. Il faut donc prendre
grand soin que la volonté se tienne dans ce vide et ce détachement.
Le seul fait de ne pas retourner sur ses pas pour chercher à goûter
quelque saveur, montre qu’elle avance, même si elle ne perçoit
pas en Dieu de goût particulier. Dès lors qu’elle ne goûte rien
de créé, elle s’élève au-dessus de tout le créé vers Dieu.
Bien qu’elle ne goûte en Dieu rien de distinct et de particulier,
et qu’elle ne produise aucun acte d’amour distinct, elle le goûte
obscurément et secrètement dans cette infusion générale,
au-dessus de toutes les conceptions distinctes, puisqu’aucune ne
lui donne tant de satisfaction que le repos solitaire où elle est
plongée. Elle l’aime au-dessus de tout ce qu’il y a d’aimable,
puisqu’elle rejette tous les goûts et toutes les saveurs et
qu’elle n’en a que du dégoût.
Il
n’y a donc aucune inquiétude à avoir.
Si la volonté ne s’arrête ni aux saveurs sensibles ni aux actes
particuliers, elle avance. Du moment qu’elle ne recule pas
pour s’attacher à ce qui flatte le sentiment, c’est une preuve
qu’elle s’enfonce davantage dans l’inaccessible qui est Dieu.
Rien d’étonnant donc qu’elle ne le sente pas.
Pour
aller à Dieu, il est évident que la volonté doit se dégager de
tout ce qui est savoureux et délectable, et non s’y appliquer. En
se dégageant ainsi, elle accomplit véritablement le précepte
de l’amour qui nous enjoint d’aimer Dieu par-dessus toutes
choses, ce qui ne peut s’établir sans le dépouillement et le vide
spirituel par rapport à toutes choses.
Il
n’y a pas non plus à se troubler de ce que la mémoire est vide de
formes et d’images. Puisque Dieu n’a ni forme ni figure, elle est
en sûreté lorsqu’elle s’en dégage, et elle s’approche alors
davantage de Dieu. En effet, plus elle s’appuie sur l’imagination,
plus elle s’éloigne de Dieu et s’expose au danger, puisque Dieu,
surpassant toute pensée, ne tombe pas sous le domaine de
l’imagination.
Comme
ces maîtres spirituels ne comprennent pas les âmes qui marchent par
cette voie de la contemplation paisible et solitaire, parce que
l’expérience leur manque, et qu’ils ne savent autre chose que la
méthode du discours et des actes, ils pensent qu’elles sont
oisives et ils troublent leur repos. En effet, l’homme animal -
c’est-à-dire celui qui n’a pas dépassé le sens animal de la
partie sensitive - ne perçoit pas, nous dit saint Paul, les choses
de Dieu. Ces maîtres donc troublent la paix de cette contemplation
passive et reposée que ces âmes recevaient de Dieu. Ils les font
méditer, discourir, produire des actes, à quoi elles sentent une
grande répugnance, parce qu’elles n’en retirent que sécheresse
et distraction. Ils les obligent à chercher des goûts et des
ferveurs sensibles, alors qu’ils devraient leur conseiller tout le
contraire.
Comme
la pauvre âme n’y réussit point, parce que ce n’en est pas le
temps et que ce n’est plus sa voie, son inquiétude redouble
et elle se croit perdue. Les directeurs l’encouragent à le
penser ; ils lui dessèchent de plus en plus l’esprit et lui
enlèvent ces onctions précieuses que Dieu imprimait en elle au sein
de la solitude et du repos. J’ai déjà dit toute l’étendue de
cette perte. Ils affligent et ravalent cette pauvre âme ; car
d’un côté on lui fait perdre ce qu’elle a de précieux et de
l’autre, on l’oblige à un travail inutile.
Ces
gens n’ont aucune idée des voies spirituelles. Ils infligent à
Dieu une grande injure et lui manquent singulièrement de
respect en portant leur main maladroite sur une œuvre divine. ll en
a tant coûté à Dieu pour amener une âme jusque-là ! Il met
à si haut prix la réussite de son dessein de l’introduire dans
cette solitude, de faire le vide dans ses puissances, de la dégager
de ses opérations afin de pouvoir lui parler au cœur,
ce qui est l’objet constant de ses désirs ! Il tenait cette
âme par la main, il régnait en elle dans la paix et le repos, il
avait anéanti les opérations naturelles de ses puissances, par où
elle travaillait tout la nuit sans rien prendre ;
il la nourrissait d’un aliment spirituel sans le travail ni
l’effort du sens, car le sens et son opération sont incapables de
nourrir l’esprit.
Combien
le Seigneur estime ce repos, ce sommeil, cette séparation du sens,
la supplication qu’il fait dans les Cantiques nous le dit assez :
Je vous adjure, filles de Jérusalem, par les chevreuils et les
cerfs des campagnes de ne pas réveiller ma Bien-Aimée et de ne pas
la tirer de son repos, jusqu’à ce qu’elle-même le veuille.
En nommant des animaux si amis de la solitude et du désert, l’Époux
marque bien clairement combien il chérit ce sommeil et cet oubli
solitaire.
Ces
prétendus spirituels, au contraire, ne veulent pas que l’âme
s’apaise et se repose ; ils la font agir et travailler sans
relâche, sans donner lieu à l’action divine, en sorte que
l’opération de Dieu est anéantie et ruinée par l’opération
de l’âme. Ils deviennent eux-mêmes les renards qui dévastent
la vigne fleurie de l’âme.
C’est d’eux que le Seigneur se plaint, lorsqu’il dit par la
bouche : Vous avez ravagé ma vigne.
Mais,
dira-t-on, si ces directeurs font fausse route, n’est-ce point
par un bon zèle, et parce que leur science ne va pas au-delà ?
Non, cela ne suffit pas à excuser les avis téméraires qu’ils
donnent sans se mettre en peine de connaître la voie
spirituelle par laquelle marchent les âmes. S’ils ne la
connaissent pas, qu’ils ne s’y entremêlent point maladroitement,
et qu’ils laissent le soin de ces âmes à de plus entendu. Ce
n’est pas une faute légère de faire perdre à une âme des biens
inestimables, et peut-être de ruiner à tout jamais sa voie par
leurs imprudents conseils. Celui qui erre par sa faute là où il est
obligé de voir clair - et chacun
y est obligé en son office, - n’évitera pas le châtiaient,
et ce châtiment sera en proportion du mal qu’il aura fait.
Les
affaires de Dieu doivent se traiter avec précaution et en sachant ce
que l’on fait, surtout lorsqu’elles sont de cette importance, de
cette sublimité. De fait, il s’agit d’un gain presque infini si
l’on rencontre juste, et d’une perte presque infinie si l’on a
le malheur de faire fausse route.
Supposez
que vous ayez encore quelques excuses à faire valoir - bien que je
n’en voie point, - à tout le moins vous ne me persuaderez pas
qu’il puisse en présenter de valables celui qui, sous de vains
prétextes connus de lui, enchaîne une âme à son autorité. Cette
conduite téméraire ne restera pas impunie.
Une
fois qu’une âme a fait progrès, sous la continuelle assistance de
Dieu, dans la carrière spirituelle, elle doit nécessairement
changer son style et sa manière de faire oraison. Il lui faut en
conséquence une autre direction, un autre esprit. Tous les
directeurs ne sont pas en état d’éclairer tous les doutes qui se
présentent dans la voie spirituelle ; il ne peut prétendre
savoir diriger et conduire les âmes dans tous les états de la vie
intérieure. Peut-il se persuader qu’il est fourni d’une science
universelle, ou que Dieu n’a pas le droit de mener une âme au-delà
du chemin dont il a connaissance ?
Un
ouvrier saura dégrossir un bloc de buis et il ne saura pas en tirer
une statue. Un artiste saura le sculpter et il ne saura pas lui
donner son dernier fini. Un autre qui saura peindre passablement ne
saura pas mettre la dernière main au coloris. Le talent de chacun
est limité, et s’il voulait l’outrepasser, il ruinerait l’œuvre
qui lui est confiée.
Vous
qui ne savez que dégrossir, c’est-à-dire apprendre à une âme à
mépriser le monde, à mortifier ses appétits ou tout au plus
ébaucher, c’est-à-dire enseigner à faire de saintes méditations,
et qui n’en savez pas davantage, comment conduirez-vous une âme à
la dernière perfection, au dernier coloris, alors qu’il ne s’agit
plus de dégrossir et d’ébaucher, ni même de donner un certain
fini, mais de mettre une âme en état de recevoir l’action
divine ?
Nul
doute que si vous la rivez à votre enseignement qui est toujours le
même, elle retournera en arrière, ou tout au moins elle n’avancera
pas. Qu’en serait-il, je le demande, de l’exécution d’une
statue si l’on ne faisait jamais que marteler et dégrossir, je
veux dire, si l’âme en demeurait toujours à l’exercice des
puissances ? Quand donc la statue s’achèverait-elle ?
Quand et comment Dieu lui donnerait-il le dernier coloris ? Se
peut-il que vous soyez apte à remplir tous les offices, et si
consommé en tout genre qu’une âme n’ait jamais besoin que de
vous ? Admettons que vous soyez propre à conduire une âme qui
peut-être n’est pas appelée à monter bien haut, il est comme
impossible que vous ayez les talents voulus pour toutes celles que
vous tenez enchaînées.
Dieu
mène chaque âme par un chemin différent, tellement que les voies
spirituelles qui se ressemblent davantage ne se ressemblent pas de
moitié. Qui sera capable de se faire, comme saint Paul, tout à tous
pour les gagner tous ? Mais vous, vous tyrannisez les âmes,
vous en faites des captives, et vous vous appropriez à tel point le
monopole de la doctrine évangélique, que nom seulement vous mettez
tout en œuvre pour qu’elles ne vous quittent point, mais, cc qui
est pire, apprenez-vous que l’une d’elles a recouru aux conseils
d’un autre sur un point dont peut-être il ne convenait pas de vous
parler, - et peut-être est-ce Dieu même qui l’a voulu pour lui
procurer l’enseignement que vous ne lui donniez pas, - vous lui
faites, je rougis de le dire, des scènes de jalousie comme en
pourrait faire un mari ! Tout cela ne vient pas du zèle de la
gloire de Dieu, mais de superbe et de présomption. Que savez-vous si
cette âme n’a pas eu besoin de s’adresser à un autre ?
Dieu s’indigne grandement contre ceux qui en agissent ainsi et il
les menace de châtiment par le prophète Ézéchiel, disant :
Vous ne paissiez pas mon troupeau, mais vous vous couvriez de sa
laine et vous vous nourrissiez de son lait. Je redemanderai mon
troupeau de votre main.
Ainsi
donc les maîtres spirituels doivent laisser les âmes libres ;
ils sont obligés de les laisser s’adresser à d’autres, et quand
elles le feront, ils doivent leur montrer bon visage. Savent-ils par
quel moyen Dieu a résolu de faire du bien à une âme ?
Lorsqu’elle ne goûte plus leur doctrine, c’est que Dieu les mène
par une autre voie et qu’elle a besoin d’un autre guide. En
pareil cas, les maîtres spirituels doivent eux-mêmes conseiller ce
changement. Tout le reste vient d’un sot orgueil et de présomption.
Mais
laissons cette manière de faire et parlons d’une autre plus
pernicieuse encore, qui se rencontre chez de tels gens ou d’autres
qui valent moins encore. Dieu favorise certaines âmes de saints
désirs d’abandonner le monde, de changer d’état de vie, pour se
donner à son service en méprisant le siècle. Il se félicite quand
il les a conduites jusque-là, car les choses du siècle ne sont pas
selon son cœur. Et voici que pour des raisons tout humaines, dans
des vues entièrement opposées à la doctrine de Jésus-Christ, à
sa mortification, à son mépris de toutes choses, des directeurs,
qui ne consultent que leurs intérêts et leurs goûts personnels, ou
qui se forgent de périls imaginaires, opposent à ces âmes mille
difficultés et mille délais, ou - ce qui est pire encore -
travaillent à déraciner ce désir de leur cœur. Comme l’esprit
de ces hommes est peu dévot et tout mondain, ils ne goûtent pas
l’Esprit de Jésus-Christ, ils n’entrent point, et ils empêchent
les autres d’entrer.
C’est
à eux que s’adressent ces menaces de notre Sauveur : Malheur
à vous qui vous êtes emparés de la clef de la science, qui n’êtes
pas entrés et qui n’avez pas laissé entrer les autres !
Ces gens, en toute vérité, sont des barres et des pierres
d’achoppement placées devant la porte du ciel. Ils en ferment
l’entrée à ceux qui viennent prendre leurs conseils. Et
cependant, ils ne peuvent ignorer que Dieu leur a commandé non
seulement de laisser entrer et d’aider à entrer, mais même de
forcer à entrer, par la porte étroite qui conduit à la vie.
Voilà
comment un directeur peut, en véritable aveugle, barrer le passage à
l’Esprit-Saint qui voudrait guider une âme. il y aurait bien
d’autres choses à dire sur les fautes que l’on commet en ce
point, les unes avec connaissance de cause, les autres par ignorance.
Mais ni les unes ni les autres ne resteront sans châtiment, parce
que ceux qui ont un office sont tenus de connaître leur devoir et de
s’en acquitter avec circonspection.
Le
second aveugle qui, nous l’avons dit, pourrait entraver l’âme
dans le recueillement dont nous parlons, c’est k démon :
aveugle lui-même, il cherche à l’entraîner dans les ténèbres.
Quand il voit une âme dans ces sublimes solitudes où s’impriment
les onctions exquises de l’Esprit-Saint, il est rongé de jalousie
et de chagrin, non seulement parce que cette âme s’enrichit de
grands trésors, mais parce qu’elle lui échappe et se trouve
entièrement hors de sa portée. Il cherche alors à la tirer de sa
nudité et de son abstraction en soulevant des nuages de
connaissances distinctes et des goûts sensibles, et pour l’amorcer
davantage, pour la ramener aux notions distinctes et à
l’opération du sens, il fera en sorte que l’objet de ces
connaissances soit bon. Son but est qu’elle s’occupe de ces
saveurs et de ces connaissances bonnes en elles-mêmes, qu’elle les
embrasse, qu’elle s’appuie sur elles pour aller à Dieu.
Par
ce moyen, il la distrait très aisément et la tire de cette
solitude, de ce recueillement, au sein desquels l’Esprit-Saint
opérait secrètement en elle des merveilles. L’âme, qui est
naturellement portée à sentir et à goûter - plus encore si elle y
aspire volontairement, - s’attache aux connaissances et aux goûts
sensibles que le démon lui présente et elle sort de la solitude où
Dieu fait son œuvre. Dans cette solitude, elle croyait ne rien
faire ; elle s’imagine donc gagner au change, puisque
maintenant elle fait quelque chose.
Malheur
déplorable, en vérité, qu’une âme, pour ne comprendre pas sa
voie et pour vouloir prendre une bouchée de connaissance
particulière, refuse à Dieu de l’absorber tout entière dans
cette solitude où il l’avait introduite, car c’est la merveille
qui a lieu par le moyen des onctions spirituelles et solitaires dont
il s’agit.
C’est
ainsi que le démon, par un obstacle insignifiant, cause à l’âme
un trés grand dommage et la prive de richesses immenses. De même
que le pécheur attire un poisson par un imperceptible appât,
l’ennemi attire cette âme hors des eaux limpides de
l’Esprit-Saint, alors qu’elle était plongée et immergée en
Dieu, sans trouver pied ni rencontrer d’appui. Il l’amène sur le
rivage, où il lui fournit un soutien afin de lui faire prendre pied
et cheminer ensuite
péniblement sur la terre, au lieu de nager dans
les courants de Siloë, qui coulent en silence,
et de se baigner au milieu des onctions divines.
Le
démon attache à cette tactique un prix surprenant. C’est que le
moindre tort fait à une âme de cette classe lui importe beaucoup
plus que des dommages bien plus considérables causés à d’autres
âmes. Aussi, à peine s’en rencontre-t-il une seule à qui il ne
nuise à l’extrême sous ce rapport et à qui il ne fasse subir des
pertes incalculables, Cet esprit malin se place perfidement à la
limite qui sépare le sens de l’esprit. Là, il trompe cette âme
et l’amorce par des objets sensibles, afin qu’elle s’y attache
et tombe en son pouvoir. Cette âme, dans son ignorance, s’arrête
aisément à cet appât, sans se douter de la perte qu’elle subit.
Elle croit y gagner et recevoir une visite de Dieu. En réalité,
elle cesse de pénétrer en son Époux, et demeure à la porte, à
regarder ce qui se passe au-dehors.
Le
démon, dit Job, voit tout ce qui est élevé.
En d’autres termes, il considère l’élévation des âmes afin de
s’y opposer. En aperçoit-il une entrer dans un haut recueillement
et voit-il échouer ses efforts pour la distraire, alors il met en
œuvre les épouvantes et les douleurs physiques, ou bien les bruits
et les fracas extérieurs, afin de ramener son attention vers les
objets sensibles et de la faire descendre de la région intérieure,
de le tirer en un mot de son occupation intime. Il ne la laisse
que si tous ses efforts restent vains. Mais hélas ! c’est
d’ordinaire avec la dernière facilité qu’il ravage ces âmes si
précieuses au Seigneur, et qu’il a plus d’intérêt à renverser
qu’un grand nombre d’autres. Je le répète, il n’a pas grand
effort à faire et il en vient à bout avec une désolante facilité.
Nous
pouvons appliquer à notre sujet ce que Dieu dit à Job : Il
absorbera le fleuve sans s’étonner et il se persuadera que le
Jourdain - c’est-à-dire ce qu’il y a de plus élevé en fait
de perfection - pourra couler dans sa bouche. Ses yeux saisiront
leur proie comme avec un hameçon, et il lui percera les narines
comme avec un poinçon.
Ce qui revient à dire : par les pointes des connaissances dont
il frappera sa victime, il distraira son esprit ; en effet,
l’air entré dans les narines en sort par de nombreuses ouvertures
si elles viennent à être perforées.
Il
dit encore : Les rayons du soleil seront sous lui, et il
répandra l’or au-dessous de lui comme de la boue.
Ou en d’autres termes, il fait perdre aux âmes illuminées de Dieu
d’admirables rayons de divines connaissances ; il enlève aux
âmes riches des biens spirituels l’or précieux des émaux divins.
Ames
à qui Dieu fait la grâce souveraine de marcher par cette voie de
solitude et de recueillement, bien loin de votre pénible travail
personnel, ah ! ne retournez pas aux choses sensibles, laissez
de côté votre opération propre. Elle vous aidait à renoncer au
inonde et à vous-même lorsque vous étiez au début de la carrière
spirituelle ; mais à présent que Dieu lui-même daigne agir en
vous, elle ne vous serait qu’un obstacle et un embarras. Dégagez
entièrement vos puissances, mettez-les en liberté, C’est ici
tout ce que vous avez à faire. Après cela, tenez-vous dans
l’attention amoureuse et simple dont j’ai parlé, toutes les fois
que vous en sentirez l’attrait. Ne vous violentez aucunement, ne
songez qu’à vous dégager, à vous libérer de tout, sans vous
troubler, sans laisser n’altérer en rien votre paix et votre
tranquillité. Dès que vous serez libres, Dieu vous nourrira d’un
aliment céleste.
Le
troisième aveugle est l’âme elle-même. Faute de se rendre compte
de son état, elle se jette elle-même dans le trouble et se nuit
sans le savoir. Elle ne sait se conduire qu’au moyen du sens. Lors
donc qu’il plaît à Dieu de l’introduire dans ce vide et cette
solitude, où l’on ne peut plus faire usage de ses puissances ni
produire des actes, elle se figure être oisive et s’efforce
d’agir, ce qui n’aboutit qu’à la distraire, à la remplir de
sécheresse et de dégoût, elle qui jouissait auparavant d’une
paix pleine de repos et d’un silence spirituel où Dieu même lui
infusait secrètement une intime douceur.
Dieu
fera des tentatives pour la ramener à ce repos silencieux, et elle
luttera contre lui pour mettre en mouvement son imagination et
son entendement. Tels les petits enfants que leur mère veut porter
dans ses bras, et qui s’agitent et crient pour marcher d’eux-mêmes.
D’où il résulte qu’ils ne marchent pas et qu’ils empêchent
leur mère d’avancer. Tel encore le peintre qui veut se mettre au
travail et voit remuer sa toile : il ne pourra rien faire.
L’âme
doit bien savoir ceci. Elle a beau ne pas sentir qu’elle marche,
elle avance beaucoup plus que si elle mettait ses pieds en mouvement,
parce que c’est alors Dieu lui-même qui la porte dans ses bras. Si
elle ne s’aperçoit point des pas qu’elle fait, c’est que Dieu
marche et non pas elle. Ses puissances n’agissent pas, mais une
autre opération, bien plus puissante, a lieu, et Dieu même en est
l’auteur. Qu’elle ne s’en aperçoive point, ce n’est pas
merveille, puisque cette divine opération échappe au sens. Que
cette âme s’abandonne
entre les mains de Dieu et se confie en lui, qu’elle renonce à
toute autre conduite et à sa propre opération. Cela fait, tout ira
bien. Il n’y a péril pour elle que si elle applique ses puissances
à quelque chose.
Mais
revenons à ce que nous disions de ces profondeurs de l’âme, qui
sont ses puissances. L’âme, nous le faisions remarquer, endure
ordinairement de très vives souffrances au temps où Dieu la dispose
à l’union avec lui par de sublimes onctions. Les parfums divins
sont parfois si sublimes et si exquis, qu’ils pénètrent le fond
le plus intime de la substance de l’âme, et ce qu’ils opèrent
en elle la fait défaillir dans d’ardents et douloureux désirs, et
dans le sentiment d’un vide immense.
Il
y a ici une observation à faire. Si les parfums qui disposent les
puissances de l’âme à l’union du mariage spirituel sont par
eux-mêmes si élevés, quels seront, je le demande, les biens dont
elle entre alors en possession ? Nul doute que la jouissance, le
rassasiement, les délices qui deviendront alors leur partage ne
soient proportionnés à la faim et à la soif que ces profondeurs
des puissances auront endurées. Nul doute que la sublimité des
biens dont l’âme entrera en possession, que la fruition qui
deviendra le partage du sens ne réponde aux exquises dispositions
qui auront précédé. Par le sens de l’âme. j’entends la
capacité qu’a la substance de l’âme de goûter les biens qui
sont l’objet de ses puissances.
C’est
très justement qu’elle nomme ses puissances des profondeurs, car
elle expérimente qu’elles contiennent les profondes connaissances
auxquelles nous avons donné le nom de lampes de feu, elle connaît
que leur capacité égale toutes les notions, toutes les saveurs,
toutes les jouissances, toutes les délectations qu’elle goûte en
Dieu.
Ces
divines merveilles sont reçues et viennent se fixer dans ce que
j’appelle le sens de l’âme, c’est-à-dire dans la capacité
qu’elle a de les posséder, de les goûter et (« en jouir
lorsqu’elles lui ont été fournies par les profondeurs des
puissances ; de même, le sens de la fantaisie reçoit les
formes des objets extérieurs que lui fournissent les sens corporels,
et elle en devient en quelque sorte le réceptacle et le dépôt. Or,
ce sens de l’âme devenu le réceptacle des merveilles de Dieu se
trouve illuminé et enrichi à proportion des sublimes et
resplendissants trésors dont il est fait le possesseur.
Auparavant
aveugle et sombre.
C’EST
À DIRE AVANT QUE DIEU L’ÉCLAIRE ET L’ILLUMINE, COMME IL A ÉTÉ
DIT. POUR L’INTELLIGENCE DE CECI, il faut savoir que deux
choses peuvent nous priver de la faculté de voir : l’obscurité
ou la cécité. Dieu est à la fois l’objet de la vue de notre âme
et la lumière qui lui permet de voir. Lorsque cette divine lumière
ne brille pas pour elle, notre âme est dans l’obscurité, quelle
que soit d’ailleurs la puissance de sa faculté visuelle. Notre âme
est-elle en état de péché ou poursuit-elle quelque chose en dehors
de Dieu, alors elle est aveugle. La lumière de Dieu a beau
l’envelopper, cette âme aveugle ne perçoit pas la divine lumière.
L’obscurité
de l’âme, c’est son ignorance, et tant que Dieu ne l’a pas
illuminée, transformée, elle reste dan » l’ombre et dans
l’ignorance des biens de Dieu. Le Sage confesse qu’il était dans
cette nuit, avant que la Sagesse l’eût éclairé : Elle a,
dit-il, illuminé mes ignorances.
Dans
le langage spirituel, autre chose est se trouver dans l’obscurité,
et autre chose être
plongé dans les ténèbres. Être plongé dans les ténèbres, c’est
se trouver dans l’aveuglement que cause le péché. Mais on peut
être dans l’obscurité sans péché, et cela de deux
manières : ou bien par rapport aux choses naturelles, lorsqu’on
n’est pas éclairé à leur sujet, ou bien par rapport aux choses
surnaturelles lorsqu’on manque de lumière sur certaines vérités
de l’ordre surnaturel. L’âme nous dit ici qu’avant d’avoir
atteint la précieuse union divine, son sens était plongé dans
l’ombre sous ces deux rapports. Effectivement, tant que le Seigneur
n’a pas dit : Fiat
lux !
les
ténèbres règnent sur la face de l’abîme,
c’est-à-dire sur les profondeurs du sens de l’âme. Plus cet
abîme est profond, plus profondes sont les ténèbres ou ses
profondeurs sont plongées par rapport aux biens surnaturels, et ces
ténèbres durent tant que Dieu, qui est la lumière de l’âme, ne
l’éclaire pas. Or il est impossible à cette âme de lever les
yeux vers la divine lumière ; elle n’a même pas la pensée
de le faire, parce que n’ayant jamais vu cette lumière, elle n’en
a aucune idée et ne peut par conséquent la désirer.
Ses
désirs la porteront plutôt vers les ténèbres, parce qu’elle les
connaît. Ainsi, elle ira de ténèbres en ténèbres, guidée par
les ténèbres, car les ténèbres ne peuvent conduire qu’aux
ténèbres, selon cette parole de David : Le jour annonce la
parole au jour et la nuit enseigne la science à la nuit.
C’est ainsi qu’un abîme en appelle un autre :
un atome de ténèbres appelle un autre abîme de ténèbres, et un
abîme de lumière appelle un autre abîme de lumière, parce qu’un
semblable appelle son semblable et se communique à lui. La
lumière de la grâce que Dieu a donnée à cette âme et dont il a
éclairé l’abîme de son esprit, l’a ouverte à la lumière
divine et l’a rendue agréable à ses yeux. Cette lumière de la
grâce a appelé un autre abîme de grâce, je veux dire la
transformation de l’âme en Dieu,
laquelle illumine à tel point le sens de l’âme et le rend si
agréable à Dieu, que la lumière de Dieu et la lumière de l’âme
ne font plus qu’un. La lumière naturelle de l’âme est alors
unie à la lumière surnaturelle, en sorte que la lumière
surnaturelle brille seule ; de même qu’à l’origine du
monde la lumière créée par Dieu vint se joindre à la lumière du
soleil, en sorte que la lumière du soleil brilla seule sans
toutefois anéantir la première.
Nous
avons dit que l’âme était aveugle tant qu’elle goûtait autre
chose que Dieu.
C’est que l’appétit inférieur frappe de cécité le sens
raisonnable supérieur. Il couvre la raison comme d’un nuage, de
façon qu’elle ne voit plus les objets qui se trouvent devant elle.
Ainsi, tant que le sens se proposait un goût quelconque, il était
aveugle, et ne pouvait voir les merveilles des richesses et de la
beauté divine que ce nuage lui dérobait. Un objet fort petit suffit
pour empêcher l’œil de voir les objets qui sont devant lui, si
grands qu’ils puissent être. De même, un léger appétit, une
intention imparfaite suffit pour priver une âme des merveilles
divines qui résident au-delà des goûts et des appétits qu’elle
recherche.
µOh !
qui pourra faire comprendre combien il est impossible à une âme
qui suit ses appétits, de juger des choses divines telles qu’elles
sont en elles-mêmes ! Pour en porter un jugement sain, il lui
est indispensable de se défaire totalement de ses goûts et de ses
appétits et de ne s’en pas servir, car par cette voie on en
viendrait infailliblement à estimer comme n’étant pas de Dieu ce
qui est de Dieu, de même on attribuerait à Dieu ce qui ne vient pas
de lui, En voici la cause. Le nuage de l’appétit est venu se
placer sur la raison, en sorte que celle-ci ne voit plus que lui, et
tantôt il sera d’une couleur, tantôt d’une autre, selon la
nature de l’appétit. Or, Dieu ne tombe pas sous le domaine du
sens.
C’est
ainsi que l’appétit et les goûts sensitifs font obstacle aux
notions élevées concernant les choses divines. Le Sage nous le fait
comprendre quand il dit : La fascination de la bagatelle
obscurcit les vrais biens et la mobilité des désirs renverse le
sens le plus dépourvu de malice.
De là vient que les personnes médiocrement avancées dans la vie
Spirituelle, qui ne sont pas encore purgées de leurs appétits et de
leurs goûts propres, qui par conséquent ont encore quelque chose
d’animal, donnent dans leur appréciation beaucoup de valeur à ce
qui est bas et de peu de prix ; au contraire, elles estimeront
fort peu ce qui est de haute valeur au point de vue spirituel, parce
que très éloigné du sens, elles le regarderont même comme une
folie. C’est ce que nous dit saint Paul : L’homme animal
ne perçoit pas les choses de Dieu, elles sont pour lui une folie, et
il est incapable de les comprendre.
Par
homme animal il faut entendre ici celui qui vit selon ses appétits
naturels. Or, il faut savoir qu’il y a des goûts qui naissent dans
l’esprit et descendent ensuite dans le sens. Si l’homme s’y
attache naturellement, ce ne sont plus que des appétits naturels.
Peu importe que l’objet soit surnaturel. Dès lors que l’appétit
est purement naturel, qu’il plonge ses racines dans la nature et en
tire sa vigueur, ce n’est qu’un appétit naturel, puisqu’il est
de même nature que si son objet était naturel.
Vous
me direz : ALORS SI, EN
DÉSIRANT DIEU, L’ÂME NE LE DÉSIRE PAS SURNATURELLEMENT, SON
DÉSIR NE SERA PAS MÉRITOIRE DEVANT DIEU ?
Je
réponds que très réellement le désir de Dieu n’est pas toujours
un désir surnaturel. Il n’est surnaturel que lorsqu’il est
infusé de Dieu, lorsque c’est de Dieu qu’il tire sa vigueur. Un
tel désir est fort différent de l’appétit naturel ET
TANT QUE LE DÉSIR N’EST PAS INFUSÉ DE DIEU, IL MÉRITE FORT PEU
OU POINT DU TOUT.
Si donc vous désirez de vous-même avoir le désir de Dieu, ce n’est
qu’un appétit naturel, et ce ne sera rien davantage tant qu’il
ne plaira pas à Dieu d’informer ce désir. D’où il suit que
lorsque vous faites effort de vous-même pour appliquer votre appétit
aux choses spirituelles, lorsque vous en recherchez la saveur, vous
couvrez d’un nuage les yeux de votre âme ; en un mot vous
êtes animal. Par conséquent, vous êtes incapable de comprendre et
d’apprécier ce qui est spirituel, ce qui surpasse totalement le
sens et l’appétit naturel.
Avez-vous
encore quelque objection à faire ? Pour moi, je ne sais plus
que vous dire. Je ne puis que vous conseiller de relire ce qui
précède : peut-être l’entendrez-vous mieux à la seconde
lecture. J’ai conscience d’avoir dit sur ce point la substance de
la vérité, et il ne m’est pas possible de m’y arrêter
davantage.
AINSI
DONC, LE SENS DE L’ÂME, AUPARAVANT OBSCUR, PARCE QUE PRIVÉ DE LA
LUMIÈRE DE DIEU, AVEUGLÉ PAR SES APPÉTITS ET SES AFFECTIONS, EST
MAINTENANT AVEC SES IMMENSES PROFONDEURS ÉCLAIRÉ, ILLUMINÉ PAR SON
UNION AVEC DIEU ; BIEN PLUS, IL EST DEVENU AVEC LES PROFONDEURS
DE SES PUISSANCES UNE RESPLENDISSANTE LUMIÈRE.
En
singulière excellence
Donne
à la fois chaleur, lumière au Bien-Aimé.
Les
profondeurs des puissances si hautement, si merveilleusement
pénétrées des admirables splendeurs des lampes dont nous avons
parlé, outre la remise qu’elles font d’elles-mêmes à Dieu,
renvoient à Dieu, en Dieu même, les splendeurs qu’elles
reçoivent de lui. Tout cela se passe dans une gloire pleine d’amour.
Les puissances, inclinées vers Dieu, en Dieu, sont devenues d’autres
lampes enflammées au milieu des splendeurs des lampes divines. Elles
donnent au Bien-Aimé la même lumière et la même chaleur d’amour
qu’elles reçoivent de lui ; elles les donnent de la même
manière qu’elles les reçoivent à Celui de qui elles les
reçoivent, et avec les mêmes excellences.
Ainsi
la vitre jette des splendeurs quand la lumière du soleil la pénètre.
Mais ici tout se passe d’une façon bien plus sublime, parce que la
volonté humaine s’exerce ici. Et elle le fait en singulière
excellence », c’est-à-dire en excellence au-dessus de toute
expression, en excellence au-dessus de tout mode créé. C’est que
l’excellence avec laquelle l’âme donne ici lumière et chaleur à
Dieu, est proportionnée à l’excellence du mode suivant lequel
l’entendement humain reçoit la Sagesse divine, tandis qu’il
ne fait plus qu’un avec l’entendement de Dieu. Effectivement
l’âme ne peut donner autrement qu’elle ne reçoit. C’est donc
selon toute l’excellence avec laquelle la volonté est unie à la
bonté divine, qu’elle renvoie à Dieu cette même bonté, car elle
ne la reçoit que pour la renvoyer.
De
même, selon toute l’excellence avec laquelle l’âme connaît la
grandeur de Dieu dans l’union qu’elle a avec cette divine
grandeur, elle donne à Dieu lumière et chaleur d’amour. Telle
l’excellence des autres attributs communiqués à cette âme :
la force, la beauté, la justice, etc. ; telle l’excellence avec
laquelle le sens, dans sa fruition, donne son Bien-Aimé à son
Bien-Aimé, en lui-même. En d’autres termes, cette âme renvoie à
son Bien-Aimé la lumière et la chaleur qu’elle reçoit de lui,
parce qu’étant ici une même chose avec lui, elle est en certaine
manière Dieu par participation. Cette transformation n’est pas
aussi parfaite qu’elle le sera dans la vie future, et cependant on
peut dire que l’âme est devenue comme l’ombre Dieu.
Par
suite de cette transformation, l’âme, devenue l’ombre de Dieu,
fait en Dieu pour Dieu ce que Dieu fait en elle pour lui-même, et de
la manière dont il le fait, parce que leurs deux volontés ne font
qu’un. L’opération de Dieu et l’opération de l’âme ne sont
plus qu’une seule opération. En conséquence, Dieu se donnant par
un don libre et gracieux, l’âme, dont la volonté est également
libre et généreuse puisqu’elle est unie à celle de Dieu, donne
Dieu à Dieu même, en Dieu. Et le don que l’âme fait à Dieu est
un don véritable et entier.
L’inestimable
bonheur de l’âme est de voir qu’elle fait à Dieu, de ce qui lui
appartient à elle-même, un don proportionné à l’infinité
de l’Être divin.
Il
est bien vrai qu’elle ne peut, à proprement parler, donner Dieu à
Dieu, puisqu’il reste toujours à lui-même ; et cependant on
peut dire qu’autant qu’il est en elle, elle lui fait ce don d’une
manière réelle et parfaite. Elle lui donne tout ce qu’elle a reçu
de lui, afin de payer la dette de l’amour, qui veut rendre autant
qu’il reçoit. Et Dieu consent à être payé par ce don de l’âme,
et il ne peut être payé autrement, et il reçoit cette rémunération
avec reconnaissance, comme un don que l’âme lui fait
volontairement ; et dans cette remise faite à Dieu de Dieu
même, l’âme se trouve investie d’un nouvel amour. De son côté,
Dieu se livre librement à cette âme, en sorte qu’il se forme
entre Dieu et l’âme un nouvel amour réciproque, résultant de
l’union et du don mutuel que comporte le mariage.
Ici
les biens des deux Époux, qui sont ceux de la divine Essence, sont
librement possédés par chacun, à raison du don mutuel qu’ils se
sont faits ; et ils sont possédés par tous deux ensemble,
chacun disant à l’autre cette parole que le Fils de Dieu adresse à
son Père en saint Jean : Tout ce qui est à moi est à vous,
et tout ce qui est à vous est à moi, et j’ai été glorifié en
eux.
Cette
possession mutuelle aura lieu sans intermission et en fruition
parfaite dans la vie future ; dans l’état d’union, Dieu
l’opère au moyen de cette touche de transformation, non toutefois
d’une manière aussi parfaite que dans l’autre vie. Que l’âme
puisse faire un don d’une telle immensité et qui dépasse
absolument la capacité et les proportions de son être, c’est
chose indubitable. Prenons une comparaison. Celui qui possède
en propre des nations et des royaumes qui surpassent en immensité ce
qu’il est lui - même, n’est-il pas libre d’en faire présent à
qui bon lui semble ? Telle est la source de l’incomparable
jouissance de cette âme : elle voit qu’elle donne à Dieu
beaucoup plus qu’elle n’est elle-même et beaucoup plus qu’elle
ne vaut, lorsqu’elle donne librement à Dieu, Dieu même, comme un
bien qui lui est propre, et cela dans la même lumière divine, dans
le même embrasement d’amour au sein desquels elle l’a reçu. Ce
qui a lieu dans la vie future au moyen de la lumière de gloire, a
lieu en celle-ci au moyen de la foi surilluminée. De cette façon
« le sens, avec ses profondeurs, donne à la fois chaleur,
lumière au Bien-Aimé ».
L’âme
dit « à la fois », parce que le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, qui sont à la fois lumière et feu, se communiquent
ensemble à elle.
Mais
il nous faut indiquer brièvement avec quelle excellence l’âme
fait un tel don. Remarquons-le, l’âme jouit ici d’une certaine
image de la fruition céleste, à cause de l’union de son
entendement et de sa volonté avec Dieu. Au milieu des intimes
délices qui l’inondent et de la gratitude dont elle est pénétrée
pour une telle faveur, elle fait don de Dieu et d’elle-même à
Dieu d’une admirable manière. Sous le rapport de l’amour, l’âme
se comporte ici envers Dieu en singulière excellence et il en est de
même sous le rapport de la fruition commencée, sous le rapport de
la louange, sous le rapport de la gratitude.
Les
excellences de l’amour sont au nombre de trois. D’abord l’âme
aime Dieu, non par elle-même, mais par lui-même, ce qui est une
merveilleuse excellence.
Elle aime en effet par l’Esprit-Saint, comme s’aiment le Père et
le Fils, suivant ce que le Fils lui-même dit en saint Jean :
Que l’amour dont vous m’avez aimé soit en eux, et moi en
eux.
Ensuite,
elle aime Dieu en Dieu même. De fait, le propre de cette union est
d’absorber l’âme très puissamment en l’amour divin ; et
Dieu, de son côté, se livre à l’âme très puissamment.
Enfin,
elle aime Dieu pour lui-même. Elle ne l’aime pas seulement parce
qu’il est infiniment bon, libéral et généreux envers elle, mais
parce qu’il est tout cela essentiellement en lui-même.
Sous
le rapport de la fruition, nous nous trouvons en présence de trois
autres excellences merveilleuses et d’un prix inestimable.
D’abord,
l’âme jouit ici de Dieu par Dieu même. Comme son entendement est
uni à la toute-puissance, à la sagesse, à la bonté divine - moins
clairement toutefois que dans la vie future, - elle goûte dans
toutes ces merveilles, séparément connues, des délices immenses.
Ensuite
elle se délecte, comme il est juste, en Dieu seul, sans aucun
mélange de délectation créée.
Enfin,
elle jouit de Dieu purement à cause de lui-même, sans aucun mélange
de goût propre.
Sous
le rapport de la louange donnée à Dieu dans cette union, nous
rencontrons également trois excellences :
D’abord,
l’âme loue Dieu par office, car elle voit que pieu l’a créée
pour le louer, selon cette parole d’Isaïe : J’ai formé
un peuple pour moi ; il chantera mes louanges. »
Ensuite,
elle le loue non seulement à cause des biens qu’elle en reçoit,
mais pour la jouissance qu’elle trouve à le louer.
Enfin,
elle loue Dieu à cause de ce qu’il est en lui-même. N’en
reçut-elle aucun bienfait, elle le louerait parce qu’il mérite
d’être loué.
Sous
le rapport de la gratitude, nous nous trouvons en face de trois
autres excellences :
D’abord,
l’âme rend grâce à Dieu pour les biens matériels et spirituels
qu’elle en reçoit, en un mot, pour tous les bienfaits dont elle
lui est redevable.
Ensuite,
elle goûte une très vive délectation dans cette Action de grâces,
qui l’absorbe profondément.
Enfin,
elle lui rend grâce et elle le loue à cause de ce qu’il est en
lui-même, ce qui rend la louange plus intense et plus délicieuse.
STROPHE IV
Oh !
combien doux et combien tendre,
Tu
te réveilles dans mon sein,
Où
seul en secret tu demeures !
Par
ta douce spiration
Pleine
de richesse et de gloire,
Combien
suavement tu m’enivres d’amour !
EXPLICATION.
L’âme
ici se tourne avec beaucoup d’amour vers son Époux, et le remercie
de deux effets admirables qu’il produit en elle par le moyen de
l’union. Elle dit d’abord de quelle manière ces deux effets
s’opèrent ; elle indique ensuite les conséquences qui en
résultent pour elle.
Le
premier de ces effets est le réveil de Dieu dans l’âme ; il
a lieu par un mode plein de douceur et d’amour.
Le
second est la spiration de Dieu dans l’âme. Son mode est une
effusion de richesse et de gloire communiquées à l’âme. Il
en résulte pour elle un embrasement d’amour, plein d’une exquise
tendresse.
L’âme
dans cette Strophe semble dire : Qu’il est doux, qu’il est
rempli d’amour, ô Verbe, mon Époux, ton réveil dans le centre,
dans le fond de mon âme, c’est-à-dire en son essence toute pure,
où tu résides seul, en silence, en mystère et en qualité d’unique
maître, alors que mon sein est devenu ta demeure, ton vrai lit de
repos, clans notre intime et infiniment tendre union. Que ta
spiration, au moment de ce réveil, est délicieuse à mon cœur !
Qu’elle est abondante en richesse et en gloire ! Avec quelle
infinie tendresse tu gagnes et attires tout mon amour !
L’âme
se sert ici de la comparaison d’une personne
qui respire
fortement au moment où elle sort du sommeil, figure qui représente
fort bien ce qui se passe ici :
Oh !
combien doux et. combien tendre,
Tu
te réveilles dans mon sein !
Il
existe bien des réveils de Dieu dans l’âme. Ils sont même si
nombreux que si nous entreprenions de les énumérer tous, nous n’y
arriverions pas. Le réveil du Fils de Dieu dont l’âme nous parle
ici est, à mon avis, l’un des plus sublimes, l’un de ceux qui
apportent à une âme le plus d’avantages.
Ce
réveil est un mouvement que fait le Verbe dans l’essence de l’âme.
Il est plein de grandeur, de majesté et de gloire. Il a une douceur
si intime, qu’il semble à cette âme que tous les baumes, toutes
les essences aromatiques, en même temps que toutes les fleurs qui
sont dans le monde, s’agitent et se remuent pour répandre leur
suavité. Il lui semble que tous les royaumes et tous les empires du
monde, que toutes les puissances et toutes les vertus des cieux se
mettent en mouvement. Il y a plus. Il lui semble que tout ce qu’il
y a dans le monde de créatures, tout ce qu’il y a de forces, de
substances, de perfections, d’agréments et de charmes resplendit
séparément, et que toutes ensemble s’unissent à ce mouvement.
En
effet, selon la parole de saint Jean, toutes
choses sont
dans le
Verbe,
et, comme le dit saint Paul, toutes ont en
lui
la vie, le mouvement et l’être.
Il s’ensuit qu’au moment
ce
souverain monarque se meut dans l’âme, lui qui,
au
dire d’Isaïe, porte sur son épaule
la marque de sa puissance,
c’est-à-dire les cieux, la terre et les enfers, les soutenant,
comme parle saint Paul, par la vertu de
sa parole,
il s’ensuit, dis-je, que toutes les créatures semblent se mouvoir
avec lui.
Ainsi,
quand la terre se meut, toutes les créatures qu’oie renferme se
meuvent avec elle, comme ne comptant pour rien. Elles se meuvent de
même quand se meut le prince qui porte sur lui sa cour et n’est
point porté par elle.
La
comparaison, il est vrai, est très imparfaite, car ici non seulement
les créatures semblent se mouvoir, mais elles font paraître les
excellences de leur être, leur force, leur beauté, leurs agréments
divers, les bases de leur durée et de leur existence. L’âme, en
effet, connaît ici comment toutes les créatures, soit célestes,
soit terrestres, tirent du Verbe leur vie et leur durée. Elle entend
clairement la vérité de cette parole du Livre de la Sagesse :
Les rois règnent par moi, c’est par moi que les princes
commandent, que les puissants exercent la justice et qu’ils en ont
l’intelligence.
Elle voit, il est vrai, que toutes ces choses sont distinctes de Dieu
en tant que créatures, et elle les contemple en lui avec toutes
leurs forces et la racine de leur vigueur. Et cependant elle voit que
Dieu, en son Être infini, est toutes ces choses en suprême
éminence, et elle les connaît mieux en l’Être de Dieu qu’en
elles-mêmes.
Telle
est la délectation propre à ce réveil divin : connaître les
créatures par Dieu, au lieu de connaître Dieu par les créatures,
ce qui est connaître les effets par leur cause, et non plus la cause
par ses effets. Cette dernière connaissance est déductive, la
première est essentielle.
Qu’un
tel mouvement ait lieu dans l’âme, alors que Dieu est immuable, il
y a lieu de s’en étonner. Dieu en réalité, ne se meut pas, et
cependant il semble à l’âme qu’il se
meut. En fait, c’est l’âme qui est mue de Dieu pour être rendue
capable de cette vue surnaturelle, pour être mise en état de
découvrir d’une manière si extraordinaire cette vie divine
renfermant en elle-même l’être de toutes choses et l’harmonie
des créatures, avec le mouvement qu’elles ont en Dieu.
Et malgré tout, il semble à l’âme que c’est Dieu qui se meut,
en sorte que la cause prend le nom de l’effet qu’elle produit.
Suivant
cet effet, nous pouvons dire que Dieu se meut. Le Sage nous déclare
que la Sagesse est plus mobile que les choses les plus mobiles.
Ce n’est pas à dire qu’elle se meuve, mais elle est la racine et
le principe de tout mouvement, et comme l’écrivain sacré
l’ajoute, demeurant stable en elle-même, elle renouvelle toutes
choses.
Ce qui signifie qu’elle est plus active que les choses les plus
actives.
Nous
devons donc dire que dans ce mouvement, c’est l’âme qui est mue,
c’est elle qui s’éveille du songe de la vie naturelle à la
réalité surnaturelle. C’est donc très justement qu’elle
emploie le terme de « réveil ». Quant à Dieu, il
demeure toujours en son même état - l’âme en a la vue claire, -
imprimant le mouvement, donnant l’être, la vigueur, les charmes,
les dons divers à toutes les créatures, les portant toutes en
lui-même virtuellement et essentiellement. L’âme voit alors
d’une seule et même vue ce que Dieu est en lui-même et ce qu’il
est dans ses créatures. Ainsi quelqu’un à qui l’on ouvre un
palais voit d’un même coup d’œil le grand personnage qui
l’habite et ce qu’il y fait.
Voici
ma pensée sur ce réveil et sur cette vue accordée à l’âme.
L’âme se trouve en Dieu essentiellement, comme y sont toutes les
créatures. À un moment donné, il plaît au Seigneur de lever
quelques-uns des nombreux voiles, des nombreux rideaux qui le
dérobent aux yeux de cette âme, afin qu’elle puisse le voir tel
qu’il est. L’âme entrevoit alors obscurément - car tous les
voiles ne sont pas levés - la face divine toute pleine de charmes et
de beauté. Elle voit en même temps ce que fait ce grand Dieu qui
meut toutes choses par sa puissance ; elle croit le voir se
mouvoir en ses créatures et les créatures se mouvoir en lui par un
mouvement continuel. En réalité, dans cette vue du mouvement et du
réveil de Dieu, c’est l’âme elle-même qui est mue et
réveillée.
Telle
est en effet la bassesse de notre condition : nous nous figurons
les autres dans l’état où nous sommes, nous jugeons d’eux par
nous-mêmes, parce que notre jugement procède de nous-mêmes avant
d’évoluer au-dehors. Ainsi le larron se figure que les autres
dérobent comme lui ; l’impudique se figure que les autres ont
ses penchants vicieux ; le méchant croit les autres mal
intentionnés. Le jugement qu’ils portent vient de leur malice.
L’homme juste, au contraire, pense bien de tout le inonde et ce
jugement part de la bonté de son cœur. Par contre, le
négligent et le paresseux jugent des autres par eux-mêmes. De là
vient que lorsque nous vivons dans la négligence et
l’engourdissement à l’égard de Dieu, il nous semble que
Dieu nous néglige et nous oublie.
C’est
ce que nous voyons au Psaume 43.
David dit à Dieu : Levez-vous,
Seigneur, pourquoi dormez-vous ?
transférant à Dieu ce qui est réel chez les hommes. Ainsi, ceux
qui dorment étendus à terre disent à Dieu de se réveiller et de
se lever, alors qu’il ne
dort jamais, Celui qui garde Israël.
Et
cependant, comme tout le bien qui est en l’homme vient de Dieu et
que de lui-même l’homme est incapable de rien de bon, on peut dire
avec vérité que notre réveil est le réveil de Dieu, et notre
lever le lever de Dieu. C’est donc comme si David disait :
Relevez-vous deux fois, Seigneur, et réveillez-vous, car nous sommes
endormis, étendus à terre d’une double manière.
Comme
donc notre âme était incapable de se réveiller d’elle-même de
ce double sommeil, comme Dieu seul pouvait lui ouvrir les yeux
et la réveiller, c’est à bon droit qu’elle appelle ce réveil
le réveil de Dieu et qu’elle dit : « Tu te réveilles
dans mon sein. » Réveillez-nous, très doux Seigneur, et
faites briller sur nous votre lumière, afin que nous connaissions et
que nous aimions les biens que vous nous tenez constamment préparés.
Alors nous connaîtrons que vous vous êtes souvenu de nous et que
vous vous êtes mis en mouvement pour nous faire du bien.
Ce
que l’âme expérimente dans ce réveil, ce qu’elle découvre des
excellences de Dieu est au-dessus de toute expression. C’est une
communication des excellences divines qui a lieu dans la substance de
l’âme, qu’elle appelle ici son sein. C’est une voix d’une
immense puissance qui résonne dans l’âme pour proclamer
d’innombrables excellences, des milliers et des milliers
d’attributs qui défient toute énumération. Appuyée sur ces
excellences et sur ces attributs divins, l’âme devient terrible
comme les escadrons d’une armée rangée en bataille ; et en
même temps, elle est pénétrée de toutes les suavités, embellie
de toutes le beautés qui se trouvent dans les créatures.
On
peut se demander comment une âme encore dans la chair peut porter
sans défaillir une si puissante communication, et, en effet,
elle n’a en elle ni force ni vigueur qui suffise. La seule vue du
roi Assuérus sur son trône, revêtu des ornements royaux, tout
resplendissant d’or et de pierres précieuses, jeta la reine Esther
dans une telle frayeur, qu’à cet aspect redoutable elle tomba en
défaillance. Elle-même avoua qu’une telle gloire l’avait
fait défaillir, car le roi lui avait fait l’effet d’un ange et
son visage lui était apparu plein de beauté.
La
gloire, en effet, opprime celui qui la considère sans être glorifié
par elle. Combien l’âme dont il s’agit aura-t-elle plus de sujet
de défaillir, puisque ce n’est pas un ange qu’il lui est donné
de contempler, mais Dieu même, le visage rayonnant du charme de
toutes les créatures, terrible en son pouvoir et en sa gloire, alors
que la voix de ses innombrables excellences résonne de toutes parts.
Job demandait comment l’homme pourrait soutenir l’éclat de son
tonnerre, puisque le seul murmure de sa voix nous fait trembler.
Ailleurs, il conjurait le Seigneur de ne pas agir avec lui dans toute
sa force, parce qu’il craignait d’être opprimé du poids de sa
grandeur.
Si
l’âme ne défaille pas lors de ce réveil de puissance et de
gloire, c’est pour deux raisons. En premier lieu, elle est parvenue
à un état de perfection, sa partie inférieure est entièrement
purifiée et rendue conforme à la partie spirituelle ; de là
vient qu’elle ne sent pas la lésion et la peine que les
communications spirituelles font d’ordinaire éprouver à
l’esprit et au sens imparfaitement purifiés, imparfaitement
disposés à les recevoir. Toutefois ceci ne suffit pas encore à
expliquer l’absence de toute faiblesse en présence de tant de
gloire et de grandeur.
L’âme
a beau avoir atteint une grande pureté, un effet qui excède à ce
point la nature devrait la faire défaillir, ainsi que la parole de
Job alléguée plus haut nous le donne à entendre. Il y a donc une
autre raison, qui est la principale, et l’âme en fait mention
au premier vers : c’est que Dieu se montre ici plein de
douceur et de tendresse.
Comme
il découvre à l’âme ses merveilles et sa gloire en vue de la
combler de délices et de joie, il la couvre de sa protection afin
qu’elle n’en reçoive pas de détriment. Il garantit sa faible
nature, il ne découvre ses grandeurs qu’avec amour et suavité, et
comme à l’insu de la nature inférieure, l’âme ignorant alors
si elle est dans son corps ou hors de son corps. Il est facile de le
faire à Celui qui couvrit Moïse
de sa droite afin qu’il pût contempler sa gloire. L’âme alors
expérimente en Dieu autant de douceur et d’amour que de puissance,
de souveraineté et de grandeur. En Dieu tous les attributs ne sont
qu’un, en sorte que la jouissance qu’ils procurent est puissante,
la protection qu’ils offrent est à la fois puissante et douce,
elle permet de porter des délices pleines de puissance.
L’âme
se sent donc forte, plutôt que défaillante. Si Esther s’évanouit,
c’est que de prime abord le roi son époux ne. lui témoigna pas de
bienveillance ; au contraire, elle-même le fit remarquer, ses
yeux enflammés faisaient paraître l’indignation qui remplissait
son cœur.
Mais dès que, s’apaisant, il étendit son sceptre et l’en
toucha, dès qu’il l’embrassa en l’assurant qu’il était
son frère et qu’elle n’avait rien à craindre,
elle reprit ses sens.
Ici
le Roi du ciel se montre à l’âme dès le premier abord rempli de
bienveillance, il se fait son égal et son frère. L’âme met donc,
dès le premier instant, toute crainte de côté. Dieu,
effectivement, lui fait paraître avec douceur et non avec
indignation, l’étendue de son pouvoir, l’immensité de son
amour et de sa bonté. Il épanche tout à la fois en elle sa
puissance et sa tendresse. Il descend de son trône, qui est cette
âme elle-même où il était caché, comme un époux qui sort de la
chambre nuptiale. Il s’incline vers elle, il la touche du sceptre
de sa majesté, il l’embrasse comme le ferait un frère.
Voici
que les vêtements royaux qui sont les attributs divins répandent
leurs parfums ; voici que resplendit l’or de la charité ;
voici que brille comme des pierres précieuses la connaissance des
substances supérieures et inférieures voici le rayonnement de la
face du Verbe plein de grâce' qui enveloppe et revêt cette âme
devenue comme reine. Transformée dans les attributs du Roi du ciel,
l’âme est réellement reine, et l’on peut justement lui
appliquer Cette parole de David dans un Psaume : La
Reine siège à votre droite, vêtue
d’or et entourée d’une admirable variété.
Et
comme tout cela se passe dans la plus intime substance de l’âme,
elle ajoute aussitôt :
Où
seul, en secret, tu demeures.
L’âme
dit que le Bien-Aimé demeure en son sein en secret parce que, nous
venons de le dire, c’est dans le fond de l’essence de l’âme
qu’a lieu ce doux embrassement.
Or,
il faut savoir que Dieu réside en secret dans toutes les âmes,
caché dans leur essence : sans quoi leur existence ne pourrait
se soutenir. Mais il y réside de manières bien différentes. Chez
les uns, il est seul ; chez les autres, il ne l’est pas. Chez
les uns, il réside avec plaisir ; chez les autres, avec
répugnance. Chez les uns, il est chez lui, il commande, il dirige en
maître ; chez les autres, il est comme un étranger dans une
maison d’emprunt où on ne le laisse ni commander ni agir.
C’est
dans l’âme la plus dénuée d’appétits et de goûts personnels
qu’il habite plus seul et plus volontiers, qu’il est plus chez
lui, qu’il commande et gouverne plus librement. Et il y est
d’autant plus en secret, qu’il y est plus seul. Ainsi dans une
âme totalement dénuée d’appétits, d’images et de formes
étrangères, d’affections aux choses créées, le Bien-Aimé
réside dans un très profond secret, et l’embrassement dont il la
fait jouir est d’autant plus intime et plus étroit, que cette âme
est plus pure et plus dépouillée de tout ce qui n’est pas Dieu.
Il
y réside en secret, en ce sens aussi que le démon est impuissant à
pénétrer le mystère de la résidence de Dieu en cette âme, et
l’embrassement dont il la fait jouir. L’entendement humain n’en
a pas non plus la connaissance. Mais pour l’âme parvenue à
cet état de perfection, la présence du Bien-Aimé n’est point
cachée. Cette âme expérimente sans interruption au plus intime
d’elle-même son divin embrassement. Quant à ses réveils, ils
sont intermittents. Lorsqu’ils se produisent, il semble réellement
à cette âme que le Bien-Aimé se réveille en son sein, où il
était auparavant comme endormi. Elle sentait bien sa présence et
elle jouissait de lui, mais comme plongé dans le sommeil. Supposez
deux personnes dont l’une est endormie : le commerce
d’intelligence et d’amour ne reprendra entre elles que lorsque
l’une et l’autre seront éveillées.
Oh !
heureuse âme qui sent continuellement son Dieu résider en elle et
prendre son repos clans son sein ! Comme elle doit se séparer
de tout, fuir les affaires et vivre dans une immense tranquillité,
de peur que le moindre atome, que le plus léger mouvement ne vienne
troubler ou agiter le sein du Bien-Aimé !
Je
le répète, il est ordinairement comme endormi dans l’embrassement
de l’Épouse, au plus profond de l’essence de l’âme. Celle-ci
en a le sentiment très vif et elle en jouit d’une manière
habituelle. S’il était toujours éveillé, s’il lui communiquait
sans intermission les notions de l’intelligence et de l’amour,
ce serait déjà la gloire. Pour une fois qu’il s’éveille à
demi, qu’il ouvre en partie les yeux, cette âme entre dans le
merveilleux état que nous avons dit. Que serait-ce s’il était
toujours en elle parfaitement éveillé ?
Il
y a des âmes qui n’ont pas atteint ce degré d’union et où il
réside sans répugnance, PARCE
QUE, APRÈS TOUT, ELLES SONT EN ÉTAT DE GRÂCE. Mais comme
elles sont imparfaitement disposées, il ne leur révèle pas sa
présence, toute réelle qu’elle est. Elles n’en ont le sentiment
que lorsque le Bien-Aimé opère en elles quelque réveil savoureux,
non toutefois de la nature et de la valeur de celui dont nous parlons
et, par le fait, il n’y a entre l’un et l’autre nulle
comparaison à établir. Ce genre de réveil n’est pas secret pour
l’entendement ; il n’est pas non plus dérobé au démon qui
peut en découvrir quelque chose par les mouvements qui se produisent
dans le sens. Avant l’état d’union, en effet, le sens n’est
pas si anéanti qu’il ne soit susceptible de quelque agitation
lorsqu’un effet de grâce se produit dans la partie spirituelle :
ce qui provient de ce qu’il n’est pas entièrement spiritualisé.
Mais
en ce réveil de l’Époux dans les âmes parfaites, tout est
parfait, tout a lieu avec perfection, parce qu’ici c’est l’Époux
qui fait tout.
L’aspiration
qui suit le réveil divin peut très justement se comparer à la
respiration d’une personne qui sort du sommeil. IL
S’AGIT ICI D’UNE ASPIRATION DE L’ÂME PAR L’ESPRIT-SAINT EN
DIEU MÊME, ASPIRATION QUI L’INONDE D’INEXPRIMABLES DÉLICES, QUI
LA GLORIFIE MERVEILLEUSEMENT ET L’EMBRASE MERVEILLEUSEMENT
D’AMOUR. Aussi prononce-t-elle les vers suivants :
Par
ta douce spiration,
Pleine
de richesse et de gloire,
Combien
suavement tu m’enivres d’amour !
CETTE
SPIRATION EST POUR L’ÂME TELLEMENT PLEINE DE RICHESSE, DE GLOIRE
ET D’EXQUISE TENDRESSE DE LA PART DE DIEU, QUE J’AIMERAIS MIEUX
N’EN POINT PARLER ET MÊME JE ME REFUSE A LE FAIRE. JE VOIS EN
EFFET QUE JE SUIS INCAPABLE DE L’EXPRIMER ET L’ON POURRAIT CROIRE
QUE CE QUE J’EN DIRAIS SERAIT L’EXPRESSION DE LA VÉRITÉ. EN
FAIT, IL S’AGIT D’UNE ASPIRATION
DE L’ÂME PAR DIEU, EN LAQUELLE, EN VERTU DE CE RÉVEIL DE SUBLIME
CONNAISSANCE DE LA DÉITÉ, ELLE EST ABSORBÉE TRÈS
PROFONDÉMENT EN L’ESPRIT-SAINT, À PROPORTION DE LA SUBLIMITÉ
D’INTELLIGENCE ET DE NOTION DE DIEU QUI LUI A ÉTÉ COMMUNIQUÉE.
L’EXQUISE TENDRESSE QUI LUI TÉMOIGNÉE EST A LA MESURE DE CE
QU’ELLE. A VU EN DIEU. CETTE ASPIRATION ÉTANT PLEINE DE RICHESSE
ET DE GLOIRE, L’ESPRIT-SAINT Y COMBLE L’ÂME DE RICHESSE ET DE
GLOIRE, IL L’ENIVRE DE SON AMOUR PAR-DESSUS TOUTE EXPRESSION ET
TOUT SENTIMENT, ET CELA DANS LES PROFONDEURS MÊMES DE DIEU, A QUI
SOIT HONNEUR ET GLOIRE. AMEN.
JOSEPH
DE JESUS-MARIA [QUIROGA] témoigne sur JEAN
DE LA CROIX
Voici
deux extraits de la seule source qui nous fait partager les épreuves
du mystique. Elle a été rédigée par son fidèle disciple lui-même
mystique.
L’emprisonnement
à Tolède
LIVRE SECOND,
CHAPITRES 1 à 10
Chapitre premier de quelque succès advenu en ce temps entre les deux
congrégations de l’ordre de Notre-Dame du mont Carmel, lesquels
menaçaient notre bon Père.
Ayant
déjà traité en particulier des vertus de notre bon Père Jean de
la Croix, il sera nécessaire pour la continuation et poursuite de
cette histoire, de nous ressouvenir de ce que nous avons dit en un
autre lieu touchant les visiteurs ou Commissaires Apostoliques qu’il
y avait pour lors en quelques Religions ;
et ceux qu’on désigna pour celle de notre Dame du Mont-Carmel,
d’autant que plusieurs choses s’en ensuivirent, qui doivent
servir à notre propos. Ces Commissaires désiraient fort d’exécuter
les desseins et satisfaire aux intentions du saint Pontife Pie V et
du Roi Catholique Philippe II qui était d’établir une grande
réforme dans les Religions : et ainsi il sembla bon au Père
Fernandez, auquel on avait assigné la Castille, et au Père François
de Bargas, qui était destiné pour l’Andalousie, (leurs
commissions ayant été divisées de la sorte) de se servir des
Carmes Déchaussez pour introduire la Réforme en tout le reste de
l’Ordre, et y remettre par leur vie exemplaire et parfaite, ce qui
était déchu ou aboli de l’ancienne observance. Pour cet effet,
ils se servirent de quelques moyens, qui à leurs avis, étaient doux
et faciles ; mais en
l’exécution étaient violents et difficiles : comme de mettre
des supérieurs Carmes Déchaussez ès Couvents des Pères de
l’Observance, et autres officiers, comme portiers et sacristains,
dont on s’assure et se fie davantage ;
ce qu’ils firent aux couvents d’Avila et de Tolède, qui étaient
les principaux de ce royaume.
Ils
donnaient semblablement les maisons des Pères de l’Observance aux
Carmes Déchaussez, au lieu de nouvelles fondations, afin qu’ils y
fondassent, comme il arriva en Andalousie, où ils leur offrirent le
couvent de Jaén (bien qu’ils le refusèrent, pour ne faire
déplaisir aux Pères susdits) ; et celui de Saint-Jean de Port,
lesquels ils acceptèrent, n’étant pas chose de grande
conséquence, et l’habitèrent quelques mois, obéissant au Père
François Bargas, Commissaire, qui leur commandait cela, et peu de
temps après le laissèrent pour les mêmes raisons que celui de
Jaén ; à savoir pour
éteindre et amortir les ressentiments que leurs frères pouvaient
avoir de ces changements, et les assurèrent qu’ils ne voulaient
point bâtir sur les ruines d’autrui, ni s’étendre ou accroître
aux dépens et détriment de personnes ;
tant s’en faut, qu’on les y avait fait entrer avec violence, et
qu’ils faisaient de le même quand on les mêlait avec eux pour
marque et témoignage de faveur.
Mais
quoi que ces moyens fussent odieux,
et auxquels les Déchaussez n’obéissaient qu’à regret, les
Pères Commissaires en attentèrent encore un autre plus violent, et
qui troubla entièrement la paix entre les deux Congrégations, qui
fut de subdéléguer leur commission à quelques-uns des Carmes
Déchaussez, les faisant Juges Apostoliques des Pères de
l’Observance, et les chargeant de visiter quelques-uns de leurs
couvents. Pour cette fin, le Père Pierre Fernandez fit choix dans la
Castille du Père Antoine de Jésus, premier supérieur des Carmes
Déchaussez, et lui commanda de faire quelques visites. Mais lui qui
avait tant d’expérience des choses de Religion, et qui ne voulait
rien avoir à démêler avec ses frères, contenta les deux parties,
faisant si peu de bruit en sa commission, qu’à peine put-on
découvrir qu’il fut Commissaire. Le Père François de Bargas
voulu faire le même en Andalousie, choisissant et destinant pour
cela le Père Balthazar de Jésus, homme docte et grand Prédicateur,
qui était parti de Tolède avec quelque religieux pour aller à la
fondation de Grenade ;
mais il ne voulut accepter cette commission, sachant combien les
Pères de l’Observance auraient cela en horreur, et qu’il
s’engageait dans un labyrinthe plein de difficultés c’est
pourquoi il en prit un autre nommé le Père Jérôme de la Mère de
Dieu, qui était nouveau profès, et aurait aussi été à cette
fondation avec ceux de Castille, lequel accepta la commission ;
et un peu après le Père Fernandez le subdélégua aussi pour
Castille, bien qu’avec certaine limitation.
La
Congrégation des Déchaussez ressentit grandement cette acceptation
du Père Jérôme, tant à cause de l’ennui et déplaisir que cela
causait à nos Pères de l’Observance, et qu’ils pouvaient juger
de là que les Déchaussez les voudraient déposséder avec leur
pouvoir et leur autorité, et les priver de leur liberté ;
comme aussi à raison du peu d’expérience qu’avait le Père
Jérôme ès choses de Religion pour conduire une entreprise si
difficile. Car à peine avait-il achevé son année de noviciat,
quand le Père Marian de Saint Benoit le prit pour son compagnon,
allant en Andalousie ;
et partant ils jugeaient qu’il ferait peu de profit en ses visites,
et craignaient en outre qu’avec sa commission, il n’apportât
beaucoup de trouble et d’inquiétude à la nouvelle Congrégation
des Déchaussez ; à
quoi néanmoins ils ne purent obvier, d’autant que l’autorité du
Roi Catholique intervenait là-dedans, et que quelques-uns de ses
favoris étaient parents du Père Jérôme.
Toutes
ces choses donnèrent à penser aux Pères de l’Observance, que
l’intention du Pape et du Roi Catholique, était d’accroître et
d’étendre les forces des Pères Déchaussez, et de les affaiblir
et resserrer pour introduire et établir dans leur Congrégation la
rigueur et l’austérité de l’ancienne et première observance,
dont ils n’avaient fait profession, comme le Père Jérôme avait
déjà tenté de le faire dans la visite de l’Andalousie. Ce qui
les aigrit grandement ;
et pour y obvier, et pourvoir de remède, ils convoquèrent et
assemblèrent un chapitre général à Plaisance en Italie, qui fut
au commencement de l’année 1576, suivant ce que l’on peut
colliger de la concurrence des choses de ce temps ;
et là ils résolurent et déterminèrent que pour affaiblir et
éteindre les Déchaussez, il fallait se servir des mêmes moyens que
les Commissaires Apostoliques avaient trouvés et intentés pour
affaiblir les Pères de l’Observance, mêlant les Déchaussez avec
eux sous le titre de Réforme, pour contenter et assurer le Roi
Catholique, et accommodant leur institut et façon de faire de telle
sorte, que peu à peu ils fussent tous semblables et conformes,
jugeant que selon notre naturel, c’est une chose plus facile de
marcher de la rigueur et de l’austérité à la douceur, que
d’aller au contraire.
Ils
envoyèrent donc en Espagne pour mettre cela en exécution, le Père
Jéróme Tosta portugais, homme très capable et très docte, lui
donnant le nom de Vicaire général, visiteur et réformateur de
toute l’Espagne. Mais comme le Roi Catholique travaillait avec
beaucoup de vigilance à ce qui concernait la réformation de son
royaume, il eut avis de ce qui s’était passé en ce Chapitre, et
de son intention, pour secrète et cachée qu’elle fût. Ensuite de
quoi comme le commissaire général arriva en Espagne, il empêcha
l’exécution de sa légation, et pria le nonce de Sa Sainteté,
Nicolas Hormanet, de commander au commissaire de l’Ordre des
Déchaussez de continuer sa visite. Sur quoi il y eut de très
grandes difficultés de part et d’autre, qui durèrent trois ans ou
environ, lesquelles ne touchent pas une histoire particulière. Ce
qui fait à notre propos, est qu’encore que le Commissaire général
n’exerça pas sa commission publiquement, d’autant que le Roi
l’en empêchait, il tâchait néanmoins couvertement d’écarter
les principaux des Carmes Déchaussez, et traita de les faire prendre
et emprisonner en quelque lieu qui ne fut su de personnes, jetant
premièrement les yeux sur notre bon Père Jean de la Croix, comme le
premier et le chef de la réforme.
Chapitre II. D’une assemblée que firent les Pères Carmes
Déchaussez en ce temps, pour obvier au dommage qui les menaçait ;
et y traitèrent encore d’autres choses
qui concernaient le bien de l’Ordre.
Aussitôt
que les Carmes Déchaussez eurent su l’arrivée du Père Jérôme
Tostat, et le sujet de sa venue, les supérieurs et les plus avisés
de leur congrégation avec le B. Père Jean de la Croix, (qui étaient
encore à Avila, assistant les religieuses du monastère de
l’Incarnation,) s’assemblèrent couvent d’Almodovar, pour
traiter des moyens qu’il fallait prendre pour dissiper cette
tourmente qui les menaçait de si près. Cette assemblée se fit le
huitième août de l’année 1576, en laquelle le Père Jérôme
de la Mère de Dieu présida, qui était pour lors supérieur de tous
les Déchaussez de Castille et d’Andalousie, par subdélégation
des deux Commissaires Apostoliques, par laquelle ils prétendirent de
livrer et soustraire les Déchaussez de la conduite et du
gouvernement des provinciaux de l’Observance, d’autant qu’il
était plus convenable pour leur établissement et leur conservation
et c’est la première assemblée que nous trouvons avoir été
faite de Déchaussez seulement. Or après une longue conférence, ils
trouvèrent bon d’avoir recours à la fontaine,
et que leur cause n’étant pas seulement juste, mais encore
héroïque et glorieuse, ils supplièrent le souverain pontife de
leur donner un supérieur de leur même profession qui les gouvernât,
puisque le saint Concile de Trente l’ordonnait ainsi ;
et débutèrent les religieux qu’ils jugèrent à propos pour faire
cette ambassade, et pour informer le pape et les cardinaux de leur
droit.
Après
avoir pris résolution touchant la principale affaire, ils traitèrent
par après des choses qui étaient convenables pour le bon régime de
leur congrégation, d’autant qu’il y avait des sentiments divers
entre ceux qui le gouvernaient, chacun suivant son inclination, pour
ordonner et établir les choses de religion conformément à icelle.
Car comme ils ne reconnaissaient pas pour lors de chef fondamental
auquel ils dussent obéir, et que tous n’avaient pas une suffisante
instruction de la vie primitive de nos ancêtres, ni que Dieu la
voulait ressusciter dans la nouvelle congrégation des Déchaussez ;
chacun proposait et délibérait à sa mode, et tournait son avis
vers le nord le plus favorable, jusques là même qu’ils étaient
divisés touchant les moyens principaux et essentiels que l’ordre
doit suivre pour parvenir à sa perfection. Car notre bienheureux
Père Jean de la Croix, dans l’esprit duquel Dieu versait ses
influences immédiatement, dès qu’il commença d’embrasser la
réforme, avait déjà entendu de Sa Majesté, et pareillement notre
sainte mère Thérèse, que les nouveaux Déchaussez étaient appelés
principalement à la vie contemplative, comme notre premier Père
Saint Élie l’avait établi dans son école, par le commandement de
Dieu, et selon que les apôtres dressèrent nos anciens dans la forme
de vie spirituelle qu’ils leur assignèrent, leur donnant pour
fondement de leur état la contemplation divine en une vie singulière
non divisée, mais unie à Dieu inséparablement, par connaissance et
amour, comme nous le vérifions en un autre lieu par l’autorité de
saint Denys. Et que les moyens que notre règle prescrit étaient
nécessaires pour vaquer à cet exercice des anges : à savoir
la retraite ès cellules, la solitude, le silence, et l’austérité
de vie ; de manière
qu’on devait ordonner à cela la nouvelle congrégation regardant
nos premiers Pères pour les imiter : et quelques-uns des plus
parfaits et en petit nombre qui se trouvèrent en cette assemblée,
avait le même sentiment comme le Père Gabriel de l’Assomption, le
Père François de la Conception, et le Père Brocard, surnommé le
vieillard, auxquels se joignit le Père Nicolas de Jésus Maria,
lequel à cause de ses rares parties, et de son zèle éminent de
perfection,
bien qu’il fût nouveau dans la religion, ne laissait d’avoir
l’autorité d’Ancien.
Mais
d’autre part, le Père Antoine de Jésus, comme il était demeuré
la plus grande partie de sa vie parmi les Pères de l’Observance
qui se portent avec tant de perfection de charité et de zèle, au
bien et à l’avancement du prochain et ne se tiennent pas à
présent temps obligés à la vie contemplative comme à l’active,
avait toujours cette affection et ce désir de s’exercer en une
œuvre si pieuse, encore qu’elle fut cause qu’on pratiquât et
gardât ces autres moyens avec une observance moins étroite et moins
rigoureuse, et pensait être fondée en raison, à cause du titre et
du nom de mendiants, que le pape Innocent IV nous avait donné
confirmant notre règle. Le Père Jérôme de la Mère de Dieu
autorisait fort ce sentiment, pour être puissamment enclin à ce
zèle de secourir les âmes, et peut porter à la retraite et
récollection ès cellules, fondement substantiel de notre premier
institut. Et comme la nature raisonnable et sociable désire
naturellement la conversation humaine, plutôt que l’abstraction et
la solitude ; la plus
grande partie de ceux qui gouvernaient et défendaient l’ordre
était attirée par ce zèle, et se rendait de ce côté, mettant en
oubli ce que les apôtres décrétèrent dans l’institution de nos
prédécesseurs ; à
savoir, que l’office des religieux dédiés à la contemplation,
n’était pas de gouverner et de conduire les autres, mais de
persévérer en un état singulier et parfait pour la beauté de
l’Église, et le bon exemple des fidèles. Et néanmoins le Père
Jérôme de la Mère de Dieu, dans le peu de temps qu’il y avait
qu’il gouvernait les Déchaussez par subdélégation des
commissaires apostoliques, avait déjà commencé à pratiquer le
contraire, et étendait les moyens de la communication du zèle des
âmes hors de nos monastères : si bien qu’il y avait fort peu
de temps de reste, non seulement pour vaquer à la contemplation,
mais aussi pour se retirer aux cellules ;
et même cela avait lieu jusque dans les Déserts, et maisons de
solitude, à cause de la quantité des actes communs qu’on avait
introduits, et des choses qu’on chantait dans le Chœur ;
ce qui était en tout bien différent de ce que nos anciens avaient
pratiqué et observé, afin que les occupations étrangères ne
portassent pas de préjudice aux propres et domestiques.
Or
comme notre bon Père Jean de la Croix a toujours eu une sainte
liberté ès assemblées et chapitres où il avait voix, pour dire
son avis conformément à la lumière que Dieu lui donnait, encore
qu’il vit la plus grande partie de ceux de l’assemblée, même
celui qui tenait la place de premier supérieur, être d’opinion
contraire : il représenta néanmoins avec un zèle d’Élie,
combien la nouvelle congrégation, dès sa naissance, et dès son
commencement était déjà éloignée de son principal Institut, qui
était la retraite ès cellules, pour vaquer à l’oraison et
contemplation ; et
combien les monastères des religieuses surpassaient en cela ceux des
religieux, dans lesquels, tant à cause de la grande liberté qu’il
y avait d’aller prêcher et confesser dehors (exercice propre et
particulier à d’autres ordres que Dieu a mis en son Église pour
cette fin) qu’aussi pour la multitude des actes communs qu’on y
avait introduits contre la modération que nos anciens Pères avaient
en cela, conformément à notre règle ;
et pour avoir embrassé le culte divin extérieur plus qu’il ne
convient au culte intérieur, auquel nous sommes particulièrement
appelés de Dieu ; on ne
pouvait demeurer dans les cellules, et garder la retraite pour y
vaquer comme il faut. D’où vient que lors qu’ils s’y
retiraient, ils avaient l’esprit tellement suffoqué, et le corps
si harassé et fatigué de ces occupations extérieures, qu’ils
étaient plus propres à se reposer qu’à prier ;
d’où il inférait et concluait qu’il était nécessaire de
modérer ces deux sortes d’occupations, laissant et quittant
d’icelle ce qui ne peut compatir avec la fin principale, sans
attendre que Dieu miraculeusement en retranchât ;
ce qui n’était expédient et convenable, comme il avait fait ès
siècles passés, envoyant des anges pour ôter quelques moyens du
culte divin extérieur, afin qu’on ne manquât à l’intérieur,
auquel nous devons aspirer, Dieu nous l’ayant donné pour but
principal, dont notre sauveur avait dit (comme parlant à nous
autres) que de même que Dieu était esprit, il voulait être adoré
en esprit de ceux qui l’adorent en vérité.
Le
courage et le zèle dont notre bon Père soutint et défendit les
moyens principaux et fondamentaux de notre institut eurent tant de
force et de pouvoir sur le cœur des Pères qui étaient là
assemblés, qu’ils arrêtèrent et conclure qu’il fallait
retrancher beaucoup de ce que l’on chantait au Chœur, et d’autres
prières que l’on disait en communauté, outre les sept heures
canoniales de l’office divin ;
bien que l’on ne modérât pas la multiplicité des actes communs
que nos anciens (lesquels nous devons imiter) n’avaient pas
pratiquée : car comme le Père Antoine de Jésus les avait
établis conformément aux coutumes et exercices des Pères de
l’Observance, qui s’occupent principalement en la vie active, il
les autorisa et les défendit autant qu’il pût, avec plusieurs
autres de l’assemblée, qui avait vécu autrefois dans la
mitigation aussi bien que lui. Or pour ce qui concerne la retraite,
et la modération du zèle des âmes, conformément à notre
institut ; on détermina
qu’on garderait dans toute la congrégation des Déchaussez, les
premières Constitutions qui furent faites à Duruelle : (car
jusqu’alors elle ne se gardait pas dans tous les couvents) lesquels
favorisent fort la retraite contre la distraction hors de nos
monastères ; quoique ce
soit sous prétexte de secourir le prochain.
Par
ce moyen il semble qu’on remédia à propos à ce manquement de
retraite, et de recueillement qu’il y avait pour lors, parce que la
Constitution qui en traite en parle de cette sorte. « Item,
nous ordonnons, quant à la clôture et retraite des religieux que la
règle commande, que personne ne puisse sortir au monastère,
hormis le procureur et le prédicateur quand il ira prêcher, ou bien
pour une occasion d’importance et rare, et non pas autrement, bien
que ce soit pour aller aux enterrements, ni pour visiter les parents,
non plus que les malades, non pas même sous prétexte de les aller
confesser, sauf quelque grande nécessité, qui ferait croire que ce
serait contre la charité que de n’aller ouïr cette confession :
et qu’alors le prieur ne puisse donner cette licence, si ce n’est
du consentement de deux Pères les plus anciens qui se trouveront en
la maison, sous peine griève l’espace de trois jours. Et pour plus
grande retraite, nous enjoignons que personne de nous autres n’aille
quêter par les rues avec des boîtes, ni par les granges avec des
besaces, ni en aucune autre manière, qui donne occasion d’être
vagabond et de se distraire. »Voilà
ce que dit cette constitution faite à Duruelle, laissant à nos
monastères la porte ouverte pour aider les âmes qui s’y
adresseront ; et
défendant la sortie d’iceux pour embrasser des exercices et des
occupations étrangères, ce que notre bon Père observa en toutes
les maisons dont il eut la conduite et le gouvernement. Ils
déterminèrent aussi d’autres choses qui concernaient des couvents
en particulier, lesquels ne sont à notre propos ;
et nous verrons en un autre lieu un décret de la sagesse divine en
faveur de ces choses, que notre bon Père proposa en cette première
assemblée.
Chapitre III. Comme les Pères de l’Observance emprisonnèrent
notre bon Père à Avila, pour l’amener à Tolède.
Notre
bon Père étant de retour à Avila, où la sainte obéissance
l’occupait pour lors, les religieuses de l’Incarnation se
sentaient si consolées par sa présence, et se trouvaient si
avancées par sa rare doctrine, qu’après que notre sainte mère
Thérèse eut achevé le temps de son office de prieure, et qu’elle
eut été au monastère de Saint-Joseph de ladite ville pour y
exercer la même charge : elles demandèrent au Père
commissaire apostolique de leur laisser des Carmes Déchaussez pour
confesseurs. Mais comme les Pères de l’Observance mitigée
ressentaient vivement que les Déchaussez eussent occupé ce lieu-là,
et qu’il considérait que le Père Jean de la Croix en était comme
le capitaine et le principal d’entre eux, quand le Père Jérôme
Tostat arriva en Castille avec une commission du chapitre général,
si peu limitée, et si ample ;
entre les autres emprisonnements qu’il décréta fut celui des
confesseurs de l’Incarnation, et particulièrement du Père Jean de
la Croix, outre qu’ils étaient extraordinairement indignés. Notre
Seigneur quelques jours auparavant l’avertit en l’oraison de ce
que l’on tramait contre lui, lui disant comme on devait
l’emprisonner, et le jeter dans de très grands travaux, comme il
le déclara par après à la sœur Anne Marie, religieuse du
monastère de l’Incarnation, et très vertueuse ;
laquelle lui répondit, qu’à raison que les pénitences l’avaient
tellement gâté et affaibli, il faudrait peu de travaux pour lui
faire perdre la vie dans l’état où il était : mais lui
voyant qu’elle ne se pouvait persuader qu’on le dut prendre et
maltraiter ; il l’assura
et lui certifia que le tout arriverait de la même sorte qu’il lui
disait. Cette religieuse a déposé cela en sa déclaration sous
serment, et remarque et pèse grandement qu’il avait une si grande
confiance en Dieu, et qu’il était si fort résigné à ce qu’il
ordonnerait de lui, qu’encore qu’il eut pu quitter cet
emprisonnement et cette persécution, il n’en voulut jamais rien
faire.
Les
Carmes Déchaussez savaient assez que les Pères de l’Observance
avaient fort à contrecœur qu’ils fussent confesseurs de
l’Incarnation ; et
pour tirer de là les deux Pères qui y étaient avec quelque bon
prétexte, et sans donner occasion de plainte aux religieuses, qui
était si contentes et satisfaites d’eux, ils firent notre bon Père
Jean de la Croix prieur de Mancère. Mais sur ces entrefaites, arriva
premièrement à Avila le mandement du révérend Père Vicaire
général pour le prendre, lequel les Pères de l’Observance
n’eurent plutôt reçu, qu’ils sortirent de nuit, et s’en
vinrent avec une troupe de gens armés à l’hospice de
l’Incarnation, où logeaient les Déchaussez : et après avoir
enfoncé et mis par terre les portes, ils leur mirent la main sur le
collet avec la même furie dont on a coutume de prendre les
criminels, et les menèrent prisonniers en leurs couvents, faisant
dans l’hospice et par le chemin de très mauvais traitements à
notre bon Père. Lesquels il souffrait avec une telle douceur et
patience, que les religieuses de ce monastère disent en leurs
déclarations, ayant appris par la relation de ceux qui en furent les
exécuteurs, qu’avec son humilité et sa patience, il représentait
en sa capture celle de notre Seigneur Jésus-Christ. Les religieuses
entendirent bien le bruit ;
et ayant su le matin ce qui s’était passé, en reçut une très
grande affliction, d’autant qu’elle tenait comme leur Père celui
qu’on leur disait avoir été si maltraité.
Aussitôt
qu’ils furent arrivés, ils les mirent dans deux chambres séparées,
et donnèrent ordre promptement pour les faire sortir d’Avila,
craignant le grand nombre de personnes qui leur étaient
affectionnées ; et que
si on savait dans la ville qu’ils étaient prisonniers, il ne
s’élevât quelques grande émeute et tumulte pour les retirer de
la prison. Ils envoyèrent donc le Père Germain de Saint Mathias,
l’un des confesseurs, au monastère de Saint Paul de la Moraleche,
où sans lui faire entendre la cause ni la raison, ils lui firent
souffrir une longue prison avec plusieurs travaux.
Quant
à notre bon Père Jean de la Croix, contre lequel était la plus
grande indignation, ils lui ôtèrent par force l’habit de carmes
Déchaussez, tant à fin qu’il ne put être reconnu par le chemin,
que pour le mortifier davantage, et lui firent prendre leur habit. Le
bon Père leur disant sur cela qu’il pouvait bien lui chausser les
pieds, mais non pas le cœur, lequel était entièrement Déchaussé.
En cet état ils le menèrent au couvent de Tolède avec une bonne
garde, pensant qu’en une si grande ville, où l’on fait moins de
recherche des choses particulières, et étant si éloigné de la
ville où on l’avait pris, il serait plus caché qu’en un petit
lieu. Le religieux qui le prit en sa charge en ce voyage, ne devait
pas être des plus grands amis des Déchaussez, car il le traitait si
rudement par le chemin, qu’un jeune garçon qu’il menait avec lui
étant indigné des mauvaises paroles qu’il lui disait, et édifié
de la patience et modestie dont le Père souffrait tout sans répondre
aucune parole d’aigreur, ni témoigner aucune indignation contre
celui qui le traitait si mal, proposa de le délivrer de ses mains,
et déclara son dessein en secret au bon Père ;
lequel excusant son compagnon, lui répondit qu’il ne le traitait
pas si mal qu’il le méritait : et partant qu’il le
suppliait de ne se mettre en peine de lui d’autant qu’il était
sans affliction et sans aucun ennui. Ce jeune homme néanmoins ne se
contenta pas de cela ;
car étant arrivé à une hôtellerie, dont l’hôte était fort
pieux, il lui conta tous les mauvais traitements qu’on avait fait
par le chemin à ce religieux qu’il tenait pour un saint, à cause
de la patience dont il les supportait ;
et lui persuada de le cacher, disant que la passion avec laquelle on
le traitait faisait assez paraître qu’il souffrait injustement.
L’autre donc parla à notre bon Père, pour être bien informé de
la vérité ; lequel lui
répondit qu’il faisait volontiers ce voyage, d’autant que ses
supérieurs le voulaient et l’ordonnaient ainsi : et partant
qu’il ne fît aucun bruit ou tumulte, ni en ayant pas de sujet, que
pour sa bonne volonté il aurait soin de le recommander à Dieu.
Les
Pères de l’Observance à Tolède savaient déjà qu’on y devait
amener notre bienheureux Père, et avaient ordre du Père Vicaire
général de la façon dont ils se devaient comporter en son endroit
à savoir de le faire obéir aux Actes secrets qui avaient été
faits au chapitre tenu à Plaisance, lesquels furent trouvés parmi
les papiers du dit Vicaire général, avec l’ordre qu’il avait du
chapitre, quand le conseil royal de Castille les fit saisir entre ses
mains, afin de qu’il ne se servit de sa commission contre ce que
les visiteurs apostoliques ordonnaient par le commandement de Sa
Sainteté. Le principal de l’ordre du Vicaire général était que
les Déchaussez ne fissent plus de nouvelles fondations, et qu’il
ne reçût plus de novices : et quant à ceux qui l’étaient,
qu’il ne fussent pas si différents des autres religieux de l’ordre
en leurs habits, et qu’on ne les appelât plus Déchaussés ;
en quoi il semble qu’ils étaient fondés sur une constitution de
l’ordre fait au chapitre de Venise ;
auquel le Père Nicolas Audet, général, présida l’année 1524,
par laquelle il était ordonné qu’en chaque province il y eut
quelques maisons de religieux réformés qui gardassent la première
règle, lesquels étant semblables en habit aux autres, fussent
différents en la vie. Or faisant exécuter cela en la congrégation
des Déchaussés, il leur semblait qu’ils éviteraient plusieurs
inconvénients de ceux qui les menaçaient, et naissaient d’une si
grande diversité d’habits et de vie, avec un tel applaudissement
du peuple : et pour le reste de l’intention du chapitre, ils
en avaient laissé la disposition à la prudence et discrétion du
Vicaire général, afin d’éteindre peu à peu les Déchaussés,
les mêlant avec les autres sous couleur de réforme, comme il a été
déjà dit.
Chapitre IV. Les diligences que l’on fit à Tolède vers notre
bienheureux Père Jean de la Croix afin qu’il prît l’habit des
mitigés, et comme ils l’emprisonnèrent et le tourmentèrent pour
n’avoir voulu acquiescer à leur volonté.
Notre
bienheureux Père étant arrivé à Tolède, les Pères de
l’Observance le reçurent avec un fort mauvais visage, espérant
néanmoins qu’ils le pourraient réduire à leur volonté. Le jour
suivant on lui intima les Actes du Chapitre général tenu à
Plaisance en Italie, dont nous avons parlé naguère ;
et particulièrement celui par lequel il était enjoint aux
Déchaussés, qu’encore qu’il gardassent en leurs couvents la
première règle, ils n’eussent pas néanmoins d’habit différent
des autres, et qu’ils se chaussassent. Bref qu’ils ne se
nommassent pas Déchaussés, mais contemplatifs, ou primitifs. Outre
cela, ils lui persuadèrent de quitter cette manière de vie, qui lui
causerait toujours de l’inquiétude, et susciterait des
persécutions, se résolvant de prendre l’ancienne en laquelle il
avait été élevé : et lui promettaient à ce sujet de
l’honorer dans leur ordre. Mais notre bon Père, d’un visage
serein et d’un esprit constant comme celui qui était fondé sur la
pierre et le ciment, leur répondit que l’intention de sa
Congrégation était de rétablir et de remettre, non seulement la
perfection de vie, mais aussi la rigueur de l’habit des anciens
Carmes, qui était celui que les Déchaussez portaient. Et qu’outre
cela, ils avaient exprès commandement du nonce de Sa Sainteté
(c’était encore Monsieur Nicolas Hermaneten) et du commissaire
apostolique, de n’admettre ces actes du chapitre général, ni de
rien innover en leur manière de vivre, non plus qu’en leur habit ;
et d’autant que cette obéissance était plus immédiate au
Saint-Siège, qu’il ne pouvait pas aller à l’encontre, pour
quelque ordonnance que ce fut du chapitre ou du définitoire de
l’Ordre ; de sorte
qu’il était bien résolu de l’accomplir, encore qu’à ce sujet
il dut endurer jusqu’à la mort. Les Pères de l’Observance qui
étaient là présents, s’indignèrent fort de cette réponse ;
et attendu qu’ils jugeaient que notre bon Père était comme la
principale source des dommages qu’ils souffraient, ce leur
semblait, à cause de la réforme des Déchaussés, et que pour ne
vouloir se soumettre aux décrets du chapitre général, ils le
tenaient pour un désobéissant et rebelle aux ordonnances des
prélats ; ce qui est
estimé dans toutes les religions pour un très grand crime, et qui
bat contre le fondement de l’état de religieux, qui est
l’obéissance ;
personne ne doit s’étonner des mauvais traitements qui lui firent
pour ce sujet, encore que le zèle de religion ait été un peu mêlé
d’indignation, laquelle il a pour voisine comme les autres vertus
les vices prochains, qui ont quelque apparence d’icelle. Ce que
notre Seigneur permit, pour épurer et affiner davantage la vertu de
son serviteur, par la contradiction des bons, qui d’ordinaire est
la plus grande et la plus sensible ;
et pour honorer et qualifier sa sainteté par l’une des plus
grandes excellences qu’un chrétien puisse acquérir en cette vie,
qui est qu’étant bon, il soit tenu et estimé pour un méchant
homme : car Sa Majesté accorda ce bonheur au Père Jean de la
Croix en cette occasion, pour un grand accroissement de ses mérites,
et le perfectionna dans une autre persécution qui précéda sa mort,
comme nous verrons en son lieu ;
d’autant qu’il le voulait faire son portrait au vif et au
naturel.
Les
mêmes Pères de l’Observance commencèrent aussitôt à le traiter
comme un désobéissant, et exécuter sur lui les peines rigoureuses
dont usent les religions à l’endroit des rebelles ;
et pour premier sentiment, ils le mirent en une prison fort étroite,
que je peux bien décrire pour l’avoir vu,
non sans grande vénération, sachant ce qui s’y était passé ;
à savoir tant de visite de la très Sainte Vierge, et de notre
Seigneur, faites à un serviteur des plus fidèles qu’il eut dans
ce siècle, pour le consoler dans les travaux et les afflictions
qu’il souffrait d’un si grand et d’un si pur amour pour son
service.
Cette
prison était une petite cellule bâtie à côté d’une salle,
laquelle avait six pieds de largeur, et environ dix de longueur, sans
soupirail ni autre ouverture pour recevoir de la clarté, qu’un
trou large de trois doigts au haut de la chambre ;
qui donnait si peu de lumière, que pour dire ses Heures, ou pour
lire un livre de dévotion qu’il avait, il fallait qu’il montât
sur un petit banc, afin de voir clair : et même cela ne se
pouvait faire que lors que le soleil donnait dans une galerie qui
était devant la salle, à laquelle répondait le trou de la
cellule ; laquelle ayant
été faite pour servir de garde-robe, ou de lieu commun à cette
salle, y mettant ce qu’on a de coutume pour ces nécessités,
lorsque quelqu’un des premiers prélats de l’ordre y logeait
avait été pourvue suffisamment de jour.
Ils
mirent un cadenas à la porte de la chambre, afin que personne ne le
pût voir ni visiter que le geôlier : mais après quelques
mois, ayant eu avis que le Père Germain de Saint Mathias s’était
sauvé de la prison ;
craignant qu’il n’en arrivât autant de notre bienheureux Père
Jean de la Croix, ils ajoutèrent de nouvelles précautions, et une
plus sûre garde, fermant à clé la salle qui était au-devant. Le
lit qu’ils lui donnèrent était semblable au nôtre, car c’était
une table de deux ou trois aix [planches] jointes ensemble, avec deux
vieilles couvertures. Pour son manger, il était en quantité et
qualité fort médiocre, parce que pour l’ordinaire c’était un
peu de pain avec quelque sardine ;
et quand les religieux avaient du poisson au réfectoire, le geôlier
lui en portait quelques restes, car il le traitait en tout comme un
rebelle et délinquant ;
et tout le temps de sa prison, on ne lui fit pas changer de tunique
ni d’autres choses nécessaires.
Tous
les vendredis on le menait au réfectoire, et ils le faisaient manger
en terre, ne lui donnant que du pain et de l’eau ;
et après que tous avaient dîné, pour le dessert et dernier mets,
on lui servait une discipline qu’ils appellent discipline de la
roue, d’autant que chacun frappe à son tour ;
châtiment dont on use en quelques ordres pour punir les religieux
atteints de grands crimes, du nombre desquels à leur avis était le
bienheureux Père, pour ne vouloir obéir aux actes du chapitre. Les
épaules du pauvre patient montraient assez avec quelle pitié et
compassion ils lui donnaient cette discipline, puisque les marques y
paraissaient encore plusieurs années après sa sortie de prison,
comme des indices et des témoignages qu’ils ne l’avaient pas
traité de la sorte à regret et à contrecœur.
Une
des plus rudes batteries avec lesquelles le diable lui fit la guerre
en la prison, et à quoi il eut plus grand besoin de résister,
c’était aux jugements qu’il lui suggérait, l’incitant à
croire qu’ils lui désiraient la mort : car comme ils le
traitaient avec tant de rigueur, et le nourrissaient si maigrement,
le diable lui voulait persuader que tout cela n’était à autre
dessein que pour se défaire de lui ;
et fallait qu’il assaisonnât et donna goût et saveur par quelques
actes de charité à chaque morceau qu’il mangeait, de peur de
tomber en quelque jugement notable et grief.
Ils
l’exhortaient souvent à quitter le parti des Déchaussés, et de
se conformer à eux, lui promettant de l’honorer des charges et
prélatures de leur ordre ;
mais comme il leur répondit constamment qu’il perdrait plutôt la
vie, que de changer de résolution, et de quitter ce qu’il avait
entrepris et commencé, où il savait qu’il servait beaucoup Dieu
et son ordre, ils renouvelaient leur indignation contre lui : et
prenant cette constance héroïque, pour une nouvelle désobéissance
et rébellion ; ils
augmentaient plutôt la rigueur de ses peines, qu’ils ne la
modéraient. Tout ceci et le reste qui se dira ci-après, est
évidents et manifeste, par les diverses informations qui ont été
faites de ces matières, les unes devant le tribunal du nonce de Sa
Sainteté, et de quatre assesseurs qui traitèrent avec lui de la
cause des Carmes Déchaussés, (dont il est plus amplement parlé
dans l’histoire générale de notre ordre,) et les autres faites
longtemps après pour sa béatification, outre le rapport de
plusieurs personnes de grand crédit qui l’ont ouï dire à
lui-même, lesquelles toutes disent les mêmes choses que celles qui
sont contenues aux preuves précédentes.
Chapitre V. De quelques travaux qu’il souffrit en la prison, et
avec quelle patience il les supportait.
Les
Pères de l’Observance, outre le très grand soin qu’il prirent à
garder notre bienheureux Père, procurèrent encore autant qui leur
fut possible de tenir le tout si secret, que personne ne peut savoir
où il était : car comme ils savaient l’estime qu’on en
faisait parmi les Déchaussés, ils craignaient que si on découvrait
le lieu ils le tenaient prisonnier, ils ne fissent de grandes
diligences pour le délivrer. Mais ils usèrent d’une telle retenue
et circonspection en ceci, qu’en neuf mois qu’il fut enfermé
parmi eux, on ne put savoir s’il était mort ou vif, quoiqu’on y
apportât beaucoup de vigilance et de soin ;
chose qui affligeait infiniment toute la congrégation, et par-dessus
tous notre sainte mère Thérèse : car comme elle connaissait
les richesses et les trésors que Dieu avait resserrés et enclos
dans son esprit, elle ressentait fort qu’en un tel temps il manquât
à son ordre, et encore qu’elle le recommandât continuellement à
notre Seigneur, jamais elle n’eut aucune lumière en l’oraison
s’il travaillait avec les vivants, ou s’il reposait avec les
morts ; ce qui lui
faisait dire et répéter souvent, que Sa Majesté en avait pris la
charge, puisqu’elle le celait tant à ses amis.
Or
pendant que le temps fut tempéré, la peine de la prison lui fut
plus supportable ; mais
sitôt que le chaud commença, il était en ce lieu comme dans un
pénible purgatoire de chaleur et de puanteur : ce qui le
tourmentait et travaillait de telles sortes, que ce fut comme un
miracle qu’il put vivre quelques jours. Que sera-ce de tant de
mois ?
Le
geôlier qui l’avait en sa charge était des plus zélés pour sa
congrégation des Mitigés, et des moins affectionnés à celle des
Déchaussés ; si bien
qu’il contribuait pour sa part à la peine du prisonnier, et afin
qu’il reçût de l’affliction de tous côtés : outre toutes
les peines précédentes, il lui en survint une autre qui le
travaillait extraordinairement ;
parce que la salle qui était devant sa prison étant comme un
logement pour les prélats et les personnes qui étaient de
considération dans l’ordre, si bien qu’on les y mettait
quelquefois ; et eux,
ignorant celui qu’ils avaient pour témoin de leur discours,
traitaient pendant la nuit des choses qui étaient les plus communes,
et les plus fréquentes pour lors dans l’ordre ;
et disaient que la congrégation des Déchaussés commençait à se
dissiper et détruire, d’autant que le nonce de Sa Sainteté,
Monsieur Philippe Sega, venait de Rome, pour donner liberté au Père
Jérôme Tostat, Vicaire général, d’exécuter sa commission,
lequel avec l’autorité et faveur du nonce, leur ferait quitter
l’habit des Déchaussés, et prendre celui de l’Observance, afin
qu’au plus tôt il n’y eût plus de différence entre eux. Outre
cela, il connaissait par leurs paroles, la grande indignation
qu’avaient contre lui les Pères de l’Observance mitigée, comme
contre le principal et le capitaine de la réforme ;
et que suivant leur opinion qu’ils donnaient là suffisamment à
entendre, il ne sortirait pas de la prison que pour aller au tombeau.
Desquels discours le premier lui causait une douleur incroyable ;
et le second, une consolation particulière, parce qu’il aimait et
chérissait grandement les travaux ;
mais en tout, il s’arrêtait et s’appuyait sur la volonté de
Dieu, et soumettait à la profondeur de ses jugements son peu de
raison et de discours.
Après
avoir passé quelques mois dans une si rigoureuse prison, par les
incommodités qu’il y souffrait, et le peu de bienveillance et de
caresse du geôlier, il devint si faible et si débile, qu’il
voyait palpablement qu’il s’en allait passer à une meilleure
vie ; et partant il
offrait la sienne si libéralement à Dieu, qu’il eut voulu en
avoir plusieurs pour les consommer toute à son service, comme celui
qui faisait des actes de martyre au milieu des tourments :
ensuite de quoi par ce moyen, il parvint dans une occasion si
conforme à ses désirs, à ce degré sublime de charité, dont parle
notre Seigneur, quand il dit que la plus grande charité qu’on
puisse avoir, c’est de donner sa vie pour ses amis ;
en quoi il imita la charité de Jésus-Christ, qui offrit la sienne
de cette manière. Sur les derniers mois de cette prison, lors de sa
plus grande nécessité, notre Seigneur le secourut, faisant venir de
Valladolid à Tolède un religieux de l’Observance, homme d’un
esprit doux, pitoyable et sans passion, digne de mémoire et d’estime
(quoique pour cause je taise ici son nom,) auquel on donna la charge
de notre bienheureux Père, à cause de quelque occupation nécessaire
qui survint au geôlier ordinaire : et dès lors il commença un
peu à respirer ; car en
exécutant le mandement, et accomplissant l’ordre qu’il avait de
ses supérieurs, il le faisait avec compassion et douceur, ce qu’il
montrait soulageant la peine du prisonnier dans le peu qu’il
pouvait. Et notre Seigneur conserva la vie de ce bon religieux
jusqu’à ce que l’on fit les informations pour la béatification
de notre bienheureux Père, et déposa en icelle ce qu’il savait,
afin de que ce qu’il rapporte en sa déposition se trouvant
conforme à ce que d’autres témoins avaient ouï dire au
bienheureux Père, la vérité ne peut être aucunement révoquée en
doute : et partant trouver ceci, nous rapporterons quelques-unes
de ces paroles.
Ce
religieux donc répond de la sorte à l’une des premières
interrogations qu’on lui fit, traitant en général des vertus de
notre bienheureux Père.
« Je connus le saint Père Jean de la
Croix lors qu’il était prisonnier en
notre couvent de Tolède, temps à propos
et plein d’occasions pour exercer la vertu, à cause
de ses pressures ;
et là je jugeais que c’était un homme
d’une grande sainteté, et d’une
vertu héroïque : car
au milieu de ses peines et travaux, il montrait une grande humilité,
magnanimité et force ;
de manière que de tout ce qu’il endurait, rien ne
l’affligeait ou ne causait de l’altération et de l’inquiétude :
tant s’en faut, il témoignait par sa grande patience et égalité
d’esprit, qu’il avait une âme pure et un puissant amour de Dieu,
avec une ferme espérance en sa divine majesté. Outre cela, il était
fort reconnaissant de ce que l’on faisait pour lui ;
tellement que lors que je lui faisais quelque peu de bien, il m’en
remerciait beaucoup. Il montrait aussi qu’il était
un homme fort adonné à la pénitence,
et ami des souffrances, d’autant qu’il supportait ses travaux qui
étaient grands, avec une telle patience, que jamais lorsque
actuellement il les endurait, ni quand il en était dehors, on ne vit
en lui aucune action et on ne l’entendit proférer aucune parole de
ressentiment ou de plainte contre personne : mais au contraire,
il les souffrait avec une grande tranquillité d’esprit, et avec sa
modestie ordinaire, qui était rare et singulière. Et partant de ce
que j’ai dit, et du reste que j’ai remarqué en lui, et de ce que
j’ai oui diverse fois de ses vertus, je crois pour moi que c’était
un saint dans un degré fort sublime et très relevé. »
Voilà ce que ce religieux dit en commun des vertus de notre glorieux
Père : et à la vérité c’est une chose qui peut bien causer
de l’étonnement et de l’admiration, à tout bon et tout sain
jugement de voir un tel silence, et une si grande patience, dans des
occasions si fortes et si pressantes.
Mais
parlant plus en particulier du temps de sa prison, il dit ces
paroles : « Il
fut pris par les Pères de l’Observance de son ordre ;
notre Seigneur permettant que son serviteur endurât
sans qu’il eût de sa faute, ni de
celle des supérieurs. Et la capture se fit à
Avila, lorsqu’il était confesseur des
religieuses de l’Incarnation, qui sont de notre
ordre ; et
de là ils le menèrent prisonnier à
Tolède, où étant, on le
jeta dans une petite et étroite prison, et si obscure,
qu’elle n’avait de jour que par une
canonnière rompue, qui était en un coin
d’icelle. Le religieux qui était
geôlier du saint Père étant pour lors absent, le
Père prieur m’en donna la charge, et pareillement de la petite
prison. Dans ce temps que j’en eus le soin, je connus qu’étant
tout brisé et maltraité, et à cause de l’incommodité du lieu où
il était, fort faible et fort débile, il endurait tout avec une
grande patience et silence : car jamais je ne le vis ni ouï
plaindre de personne, ni accuser ou blâmer ceux qui l’exerçaient
de la sorte. Bref, ni montrer aucune faiblesse ou lâcheté à
s’attrister, s’affliger ou déplorer l’état auquel il était
réduit ;
mais au contraire, il supportait d’un visage serein
et content, et avec une grande modestie et tranquillité
d’esprit, sa prison et sa solitude.
« Sur
la fin de son emprisonnement, pendant que j’en avais le soin, on le
fit venir trois ou quatre fois au réfectoire, lorsque les religieux
y étaient afin de recevoir la discipline, laquelle lui était donnée
avec quelque sorte de rigueur, sans qu’il n’ouvrît jamais la
bouche pour dire une seule parole ;
contraire, il endurait tout avec patience et amour ;
et cet acte étant achevé et fini, il
s’en retournait aussitôt à
la prison. Comme je voyais sa grande patience, et touchée
de compassion, j’ouvrais quelquefois la porte de la
prison, afin qu’il prît un peu d’air
en une salle qui était au-devant d’icelle, et l’y
laissait, fermant la salle par dehors, pendant que les religieux
s’étaient retirés sur le midi. Et lorsqu’il commençait à
sortie au faire un peu de bruit, j’accourais incontinent pour
ouvrir la salle, et lui disait qu’il se retirât dans la prison. Et
le bienheureux Père est allé aussitôt, joignant les mains et me
remerciant de la charité que je lui faisais ;
et encore que je ne l’eusse connu auparavant,
néanmoins à le voir seulement, et sa
façon vertueuse de procéder qu’il
gardait là, outre sa patience à supporter un exercice
si rigoureux ;
je jugeais que c’était une âme
sainte. D’où vient que je me
réjouissais de lui donner ce petit rafraîchissement :
car en ce temps je fus fort édifié de
sa sainteté, de sa patience et de sa gratitude, pour
le peu que je faisais pour lui. »
Tout cela est de ce témoin oculaire est irréprochable, et du temps
qui lui fut le moins pénible en la prison.
Outre
tous ces travaux qu’il souffrait extérieurement, il en endurait
bien d’autres en l’intérieur qui l’affligeaient bien
davantage, lesquels il pesait grandement quand parfois il en faisait
le récit à ses plus intimes amis et particulièrement deux ;
l’un fut une batterie continuelle du diable, sans trêve ni sans
relâche, par laquelle il lui représentait qu’il avait très mal
fait de quitter l’habit commun, et changer la vie des Pères de
l’Observance, pour en mener une particulière et singulière :
et lui apportait toutes les raisons que les Maîtres spirituels
donnent pour condamner les singularités vicieuses parmi les
personnes dévotes, par lesquelles il prétendait lui faire entendre
qu’il avait beaucoup déplu à Dieu en cela, causant des guerres
civiles en l’ordre et troublant la paix qui y était. Et ne
procurait pas seulement de l’affliger, mais aussi de le décourager,
afin que renonçant à ce qu’il avait entrepris, il se rangeât et
conformât à ce que les Pères de l’Observance désiraient.
D’abondance, comme Dieu avait permis qu’il souffrît cette prison
pour le purifier davantage, et afin qu’il servît de creuset pour
affiner l’or de son âme ;
il donnait lieu au diable pour l’exercer avec ces batteries, et
semblait qu’il le laissait tout seul dans ses combats, afin qu’il
sentît l’affliction de ceux qui aiment grandement Dieu, quand ils
sont plongés comme en obscurité dans les craintes et les doutes
pour savoir s’ils lui agréent ou déplaisent. Mais lors que
l’attaque était si puissante et si furieuse qu’il avait besoin
de nouveau secours, notre Seigneur le consolait et fortifiait par un
petit rayon de lumière, lui faisant voir le service qu’il lui
avait rendu d’avoir embrassé la réforme, et combien ses travaux
lui étaient agréables.
La
seconde peine intérieure lui venait d’un autre creuset plus
véhément, dont parle Isaïe, et duquel nous avons fait mention
autre part ; qui fut que
notre Seigneur mis de nouveau son esprit dans la fournaise de son
influence purgative, et le fit cuire là à bon escient, non plus
pour le purger de l’écume des imperfections, comme dans les états
inférieurs par où il avait passé, mais pour l’élever par une
nouvelle blancheur et pureté à une plus grande ressemblance de
Dieu, et une plus rare perfection : car comme il y a une
distance infinie entre la plus grande blancheur et pureté de
l’esprit créé, pour purger qu’il puisse être, et celle de
Dieu, il reçoit une nouvelle purification pour parvenir à une plus
grande blancheur et ressemblance divine, comme le dit et l’enseigne
saint Denys à notre propos. Or comme la blancheur de notre
bienheureux Père devait être en un degré très éminent pour une
rare sainteté, il entra souvent dans ce divin creuset ;
et quelquefois étant dans la prison, par le moyen duquel on le
disposait à de nouvelles faveurs qu’il y devait recevoir.
Chapitre VI. Comme notre Seigneur fortifia sa patience ès
travaux de la prison par quelques consolations spirituelles des plus
extraordinaires.
Les
amis de notre bienheureux Père lui ont plusieurs fois ouï dire,
qu’il avait reçu beaucoup de consolation de notre Seigneur et de
sa très sainte mère dans la prison, pour en supporter avec force et
patience tous les travaux et toutes les amertumes ;
et quoiqu’il n’ait pas déclaré en détail ces caresses et
faveurs, néanmoins on en tire la connaissance de quelques-unes de
ses informations, par ce que les témoins lui ont ouï dire, et des
autres par le moyen de ses livres ;
et partant nous en ferons mention. Premièrement donc il fut consolé
par cette rosée de la gloire du ciel, que notre Seigneur, selon
Saint-Augustin, à coutume de communiquer à ceux qui sont tentés et
fort affligés pour son amour en cette vie, afin qu’ils puissent
supporter leurs travaux et leurs afflictions, avec une grande force
et courage, et d’une prudente patience. Et saint Thomas dit que les
consolations que Dieu donnait dans les tourments aux martyrs, pour
les rendre invincibles, étaient de cette espèce ;
et notre sainte mère Thérèse ressentait aussi ce même effet avec
cette communication divine : d’où vient qu’elle disait que
les martyrs n’avaient pas fait grand-chose, souffrant pour Dieu de
si grands tourments, supposé qu’il leur donnât dans leur peine un
restaurant si cordial. Et ce divin thériaque, secondé des vertus
parfaites, desquels son âme était munie, conforta celle de notre
bienheureux Père, pour supporter avec cette constance et valeur que
nous avons dit les travaux de sa prison.
Le
second remède et secours dont notre Seigneur le fortifia en ce
temps, afin d’endurer joyeusement toutes ses peines, tant
intérieures qu’extérieures, fut une grande connaissance qu’il
lui donna de la valeur incomparable des travaux que l’on souffre
pour lui : d’où lui venait non seulement cette joyeuse
patience, avec laquelle il supportait toutes les traverses et
angoisses qui lui survenaient en si grand nombre et si
extraordinaires, mais aussi une faim insatiable qu’il lui demeura
de souffrir pour l’amour de Dieu : de sorte que la seule
mémoire, ou les seuls noms des peines et des travaux lui ravissaient
si puissamment l’affection, que d’ordinaire cela le faisait
entrer en suspension, comme nous verrons par un exemple ci-après.
D’où vient qu’il avait coutume de tenir ce langage à ceux qui
le trouvaient quelquefois affligé de ce qu’il souffrait peu de
choses pour Dieu : « Ne vous étonnez pas si j’aime tant
à pâtir, parce qu’étant en la prison, Dieu m’a donné une
grande connaissance de la valeur des travaux soufferts pour son
amour » ; et
touchant ces profits et avantages qu’il avait expérimentés en son
âme, en souffrant et en pâtissant pour Dieu, il dit en un de ses
livres mystiques, que l’âme qui a commencé d’entrer dans les
secrets de Dieu, connaît que les travaux du monde sont des moyens
pour parvenir aux choses occultes et cachées de la délectable
sagesse de Dieu : et partant elle désire de passer par toutes
les presses et amertumes qui se peuvent présenter en cette vie ;
d’autant que la souffrance la plus pure correspond une connaissance
plus pure, et une plus haute jouissance.
Quant
à la troisième sorte de consolation spirituelle, dont notre
Seigneur le favorisa et recréa en ce temps, ce fut de le faire
participant de la béatitude, que l’exercice des vertus cause dans
le ciel à ceux qui les possèdent. Et afin d’entendre ceci, il
faudra nous ressouvenir de la doctrine de saint Thomas que nous avons
rapporté autre part ; à
savoir que les béatitudes que notre Seigneur prêcha en la montagne
sont les actes des vertus parfaites : de manière que chaque
acte de vertu est une particulière béatitude dans le ciel, d’autant
plus grande qu’on l’aura acquise avec plus de perfection en cette
vie. Et bien qu’en cette vie leurs actes tirent directement au
mérite ; et en la
gloire, au loyer ; en ce
monde, à ce qui perfectionne ;
et en l’autre à ce qui délecte, d’où vient qu’en cet exil
ils sont pénibles, et là délectables : si ès que nonobstant
cela ce saint docteur dit, que les hommes parfaits commencent dès
cette vie à jouir du prix et de la récompense de ces béatitudes
dans les actes des vertus par une félicitée commencée. Notre
bienheureux Père donc en jouit, et nous a déclaré l’expérience
qu’il en avait faite en l’un de ses livres mystiques, traitant
des effets de l’union divine ;
et en parle encore d’autres endroits, bien que ce ne soit pas avec
dessein de même qu’en ce lieu : et partant nous inférerons
ici quelques-unes de ces paroles, pour toucher et montrer
l’expérience qu’il en avait en ce temps, laquelle lui fut depuis
continué dans les communications divines qu’il eut les dernières
années de sa vie.
Il
parle donc en ces termes à notre propos : [au livre de ses
Cantiques. Cantique 1. 26.] « En
cet heureux état le vent du Saint-Esprit souffle par
cette vigne fleurie et jardins délicieux de l’époux (qui est
l’âme transformée en lui par amour et semblance) et donnant dans
les dons et les vertus dont elle est embellie et ornée, il les
renouvelle et les agite de telle sorte qu’elles exhalent et jettent
une odeur suave et admirable, comme quant on remue des parfums, ou
des liqueurs aromatiques. Or au temps que se fait cette agitation et
mouvement, les vertus épandent l’abondance de leur odeur, laquelle
on ne sentait pas auparavant en un tel degré : car l’âme ne
sent et ne jouit pas toujours dans l’acte de ses vertus acquises
d’autant qu’en cette vie elles sont en l’âme comme des fleurs
cachées et resserrées dans leur bouton, où comme des drogues
aromatiques qui sont couvertes, dont on ne sent l’odeur que
lorsqu’on les découvre et remue. Mais Dieu quelquefois fait que
telle grâce à l’âme son époux en cet état ;
que soufflant avec son divin esprit par ce jardin de l’âme
il fait éclore tous ses boutons de vertus, et découvre
ses onguents aromatiques et perfections de l’âme, et ouvrant le
trésor et les richesses qu’il y a enfermées, il fait paraître sa
beauté à découvert, et pour lors c’est une chose admirable de
voir, douce et agréable de sentir la richesse des dons que l’on
découvre à l’âme, et la beauté des fleurs des vertus déjà
toutes ouvertes et épanouies, et la manière dont chacune d’icelle
répand l’odeur de suavité qui lui est propre : laquelle est
quelquefois en si grande abondance, qu’il semble à l’âme
qu’elle est toute comblée de délices, et plongée dans une gloire
indicible : et tellement qu’elle ne le sent pas seulement
au-dedans, mais encore il a de coutume dans rejaillir tant au-dehors,
que ceux qui savent y prendre garde les reconnaissent ;
d’autant que cette âme est comme un
jardin plaisant et agréable, rempli de délices et de richesses de
Dieu.
« En
cette aspiration et souffle du Saint-Esprit dans l’âme (qui est
une de ses visites) afin de lui donner un plus grand amour, son époux
le fils de Dieu se communique à elle d’une manière sublime, et
pour ce sujet, il envoie le Saint-Esprit, qui soit comme son
précurseur ou son fourrier, pour lui préparer le logis de l’âme
son épouse, l’élevant avec des délices du ciel, et mettant le
jardin dans la perfection, faisant épanouir ses fleurs, découvrant
ses dons, l’ornant de la beauté de ses grâces et richesses :
bref, lui donnant à goûter le très doux exercice des actes
parfaits de toutes ces grâces et vertus en participation de gloire,
laquelle dure en l’âme tout le temps que l’aimé y séjourne, où
l’épouse le va embaumant du parfum de ses vertus, comme elle dit
au cantique : “lorsque le roi était couché dans son lit (qui
est mon âme) mon nard donna l’odeur de suavité, entendant par son
nard odoriférant le plan de plusieurs vertus qui sont en l’âme.”
Tout
cela est de notre bienheureux Père ;
en quoi il déclare par son expérience très illuminée, comme en
l’état d’union (dans lequel il était au temps dont nous
parlons) son âme participait par une illustration particulière du
Saint-Esprit, des actes très suaves des vertus, dont les bienheureux
jouissent dans les cieux et de la gloire qu’ils leur causent ;
et en passant, il nous insinue un autre privilège très singulier
dont il jouit miraculeusement en cet état, lequel le pouvait
grandement recréer, le tenir content et joyeux dans la souffrance de
ces maux ; pour la
déclaration duquel il est à propos de vous rafraîchir la mémoire
de ce que nous avons dit ailleurs avec l’autorité des grands
docteurs mystiques et scolastiques : à savoir que quelquefois
par un spécial privilège, Dieu donne aux grands contemplatifs la
connaissance naturelle que les anges voyageurs avaient devant qu’ils
fussent glorifiés ; à
laquelle connaissance appartient de voir sa propre essence, et par
icelle, comme par une espèce expresse de Dieu ces esprits angéliques
étaient élevés à la contemplation de l’essence divine. Car il
semble que notre Seigneur a octroyé quelquefois un privilège
semblable à notre bienheureux Père par ces grâces et faveurs,
élevant son entendement par des espèces infuses et proportionnées
à la connaissance de la beauté de son âme, embellie et ornée de
dons et de vertus ; afin
que par la joie que cela lui causait, il ne sentît l’amertume de
ses peines, voyant combien cette même beauté s’accroissait et se
perfectionnait par ces souffrances. D’où vient qu’il dit qu’en
ce souffle du Saint-Esprit dans les vergers de l’âme, c’est une
chose admirable de voir la richesse des dons que l’on découvre en
icelle, et la beauté des fleurs des vertus qui sont déjà toutes
écloses, comme aussi de sentir la suavité de leurs odeurs.
Il
nous déclare aussi et nous fait entendre en ce même lieu, d’où
procédait cette merveilleuse splendeur, avec laquelle on l’a vu
tant de fois étant dans cet état, dont nous avons fait mention
autre part ; car parlant
à ce propos, il use de ces termes :
« Et non seulement on aperçoit cela
dans ses âmes, quand ces fleurs sont écloses,
mais d’ordinaire elle porte aussi quand et soit unie
ne sait quoi de grandeur et de dignité, qui cause de
la révérence aux autres, à cause du
respect surnaturel qui se répand dans le sujet, procédant de
l’intime et familière conversation et communication avec Dieu :
comme il est écrit de Moïse dans l’Exode, où il est dit que les
enfants d’Israël ne le pouvaient envisager à cause de la gloire
et de la majesté qui lui était demeurée pour avoir traité avec
Dieu face-à-face. »
De ces paroles nous connaissons que cette splendeur et dignité
surnaturelle qu’on a vue et remarquée en lui si souvent, provenait
de cette communication divine, si prochaine et si familière ;
et de ce que l’époux céleste faisait éclore et mouvoir les
vertus quand il venait se recréer dans le jardin de son très pur
esprit. Ce qui augmentait fort la beauté et la valeur des mêmes
vertus, tant par le singulier effort, que dans cette aspiration et
souffle du Saint-Esprit, la vertu divine faisait en la perfection de
l’âme ; comme par la
disposition de la même âme, réduite si hautement de la
multiplicité des créatures à l’unité du créateur : qui
sont les deux choses dans lesquelles les docteurs scolastiques
mettent l’accroissement des vertus, qui la perfectionnent et
l’enrichissent.
Chapitre VII. De quelques visites très favorables et autres
grâces singulières que notre Seigneur et la Sainte Vierge lui
firent en la prison.
Attendu
que l’union de l’âme avec Dieu (dans lequel état notre
bienheureux Père était en ce temps) d’un côté l’acte suprême
de la conformité de l’esprit créé avec son Créateur, puisque
suivant ce que nous avons vu il vient à à y avoir entre eux une
uniformité par participation d’un même esprit (comme dit
l’apôtre :) et d’autre part, quel est le lien d’amour qui
assemble et joint comme en un les deux unis, afin qu’il y ait entre
eux une communication d’amitié. De là vient que la familiarité
avec laquelle Dieu traite dès ce temps avec une âme qui est unie
avec lui est très grande, et les visites dont il la favorise et
gratifie fort fréquentes, comme notre sainte mère Thérèse qui en
avait l’expérience ne déclare par ces paroles.
« Quand on
est parvenue à l’oraison d’union, notre Seigneur a
ce soin de se communiquer fort à nous, et de nous prier de demeurer
avec lui, si ce n’est que nous ne voulions pas avoir soin de
nous-mêmes. »
Notre
bienheureux Père jouissait en ce temps de cette familiarité de
Dieu, avec une autre circonstance qui la comblait d’une plus grande
tendreur [sic] et la rendait plus favorable ;
à savoir, qu’il souffrait des travaux et des afflictions très
pénibles pour son amour et d’autant qu’il a toujours été si
sobre et si retenu a déclarer et découvrir cette tendre
familiarité, qu’il avait avec le Seigneur d’infinie Majesté. Le
même Seigneur nous l’a donné à connaître miraculeusement, en
l’une des apparitions que l’on voit en sa chair, dont nous
traiterons exprès sur la fin du troisième livre, en laquelle on
voit un religieux revêtu de la vie des Pères de l’Observance,
sans chappe ; (car notre
bienheureux Père était de la sorte en la prison) et un petit Jésus
qui s’appuyait sur son épaule droite, étant couché d’une façon
mignarde et caressante sur le bras du saint Père, et le saint qui
paraissait avec une mine riante : par où la divine Sagesse (de
laquelle procède ces apparitions) nous insinue que cet enfant Dieu
visitait souvent en la prison avec une familiarité et douceur
indicible ce sien soldat et fidèle serviteur, lequel souffrait de si
grands travaux, et de si grandes incommodités pour son service.
Mais
quoique notre bienheureux Père ait été si soigneux de cacher et de
taire les visites et caresses qu’il recevait en ce temps de notre
Seigneur et de sa sainte mère : néanmoins comme en témoignage
de sa gratitude et reconnaissance, il en a découvert quelques-unes à
des personnes qui lui étaient très familières, lesquelles les
rapportent en leurs déclarations sous serment. L’une d’icelles,
et dont il faisait une très grande estime, fut que sa divine Majesté
lui envoyait parfois une lumière du ciel au lieu de la matérielle
qu’on lui refusait : car cette prison étant si obscure comme
elle était, joint que le premier geôlier ne lui donnait pas de
lumière la nuit, il s’affligeait quelquefois de se voir toujours
environné de ténèbres, outre tant d’incommodités, de chaleur et
de puanteur, et les étreintes qu’il souffrait. Voilà pourquoi
notre grand Dieu touché de compassion des travaux et des peines de
son fidèle serviteur, le secourait quelquefois étant en cet état
par cette lumière céleste, laquelle ne venait jamais seule, mais
accompagnée d’autres consolations intérieures qui recréaient
l’esprit, et par une vertu admirable et divine, rejaillissait
jusqu’au corps.
Le
bienheureux Père découvrit ceci à un religieux qu’il estimait
saint, en un long voyage qu’ils firent ensemble : et partant
je rapporterai ici ce qu’il dit en sa déclaration sous serment :
« Le saint Père Jean de la Croix me raconta
un jour comme il avait été mis prisonnier à Tolède, et comme la
prison était étroite, obscure et infecte, et que nonobstant cela on
ne lui donnait pas de lumière la nuit, ce qui lui causait
quelquefois beaucoup peine et d’affliction : mais qu’étant
en cet état, notre Seigneur parfois lui envoyait une lumière du
ciel qui lui durait toute la nuit. Et je me souviens de deux fois
qu’il me donna à entendre en particulier que cela lui était
advenu, et que la nuit qu’il en jouissait il était si consolé,
qu’elle lui semblait fort courte. L’une de ces nuits étant fort
affligé, notre Seigneur lui envoya cette lumière céleste, sans
savoir d’où elle venait. Le geôlier le fut visiter alors :
et ouvrant la première porte qui était celle de la salle, il fut
bien étonné de voir cette lumière en la chambrette qui était plus
avant ;
car il savait bien qu’il ne lui en avait pas donné,
et qu’il le tenait enfermé sous deux
clés, où personne ne pouvait entrer
s’il n’en avait une fausse. Étant
troublé de la sorte, il s’en alla
trouver le supérieur, et lui dit ce qui se passait, lequel vint à
la prison avec deux autres religieux ;
et comme il ouvrait la première porte, cette lumière
s’éteignit aussitôt, puis il
découvrit celle qu’il portait dans une
lanterne, et demanda au vénérable Père
qui lui avait donné de la lumière, ayant commandé que personne ne
lui en portât. Le Saint-Père lui assura que personne du couvent ne
lui en avait donné, et qu’il n’y avait aucun moyen de lui en
donner : bref, qu’il n’avait là ni chandelle ni lampe, où
il pût avoir cette lumière. Ce qui fit croire au supérieur que le
geôlier s’était abusé par quelques imaginations qu’il avait
eues ; et
partant il ferma les portes et s’en retourna. »
Pour
ce qui est des visites, dont notre Seigneur et sa très sainte mère
favorisèrent et consolèrent leur serviteur dans la prison, qui
endurait tant de travaux pour leur amour et service.
Les
témoins des informations qui ont été faites pour sa béatification,
qui étaient de ses plus familiers et intimes, disent l’avoir ouï
dire à lui-même, et que plusieurs fois ils l’encouragèrent et
animèrent pour sortir, lui promettant de lui être propices et
favorables. Et d’autant qu’il y en a une, dont ils font mention
particulièrement, nous la rapporterons pareillement ici. C’est le
propre de l’état d’union auquel se trouvait notre bienheureux
Père, qu’entre le divin époux et l’âme son époux uni de cette
manière avec lui, il y ait ces subtilités de retour d’amour, et
comme aiguillons spirituels qui apportent tant de profit à l’âme
(comme a remarqué et pesé saint Laurent Justinien) lorsque pour la
porter à un plus grand amour il semble que l’aimé se cache ;
car le feu d’amour se vit et s’accroît, davantage par la
privation, et sa plaie se fait sentir vivement par l’absence. Notre
bienheureux Père donc se plaignant un jour amoureusement à notre
Seigneur de ce qu’il se cachait de lui après l’avoir blessé ;
il vit soudainement la prison resplendissante d’une très belle et
très agréable lumière ;
laquelle combla son âme d’une joie si haute et si excellente, qui
lui semblait être en gloire. Et notre Seigneur répondant à ses
plaintes lui dit : je suis ici avec toi pour te délivrer de
tout mal. Avec ces doléances amoureuses procédantes de ces
subtilités d’amour, le bienheureux Père commence le traité des
effets d’union, lesquels il avait expérimentés en son âme, et
l’ébaucha en la prison, comme nous dirons ci-après.
Le
frère Martin de l’Assomption, qui a été son compagnon plusieurs
années, et que le bienheureux Père chérissait à cause des rares
et signalées vertus qu’il reconnaissait en lui, en particulier
nous fait foi d’une visite, dont Notre-Dame le gratifia et consola
en cette prison, comme l’on peut voir par ces paroles tirées de sa
déclaration. « Le
saint Père (dit-il) voulut m’exciter à
la dévotion de Notre-Dame, me compta comme un jour le
supérieur entrant en la prison, accompagné de deux religieux, il le
trouva à genoux, et prosterné en oraison. Et d’autant que pour
les incommodités de la prison, et pour les mauvais traitements qu’il
recevait, il était si affaibli, qu’à peine pouvaient-ils se
remuer ;
il demeura en cet état, se persuadant que c’était
le geôlier. Lors le supérieur le
considérant, et voyant qu’il ne se
levait pas pour le saluer, le toucha du pied, lui demandant pourquoi
il ne se levait pas étant en sa présence ;
à quoi le saint répondit qu’il
le priait de lui pardonner, d’autant qu’il
ne savait pas que ce fut lui, et qu’il ne pouvait se
lever si promptement, à cause de ses incommodités.
Le supérieur lui demanda par après :
à quoi pensiez-vous à cette heure que vous étiez
tant absorbé ?
Je pensais (dis le saint) que c’était demain la fête
de Notre-Dame, et que ce serait une grande consolation si je pouvais
dire la messe. À quoi lui répliqua le
prieur que ce ne serait de son temps, et s’en alla,
laissant le saint fort affligé de ces nouvelles, de ne pouvoir, ni
dire, ni entendre la messe en un jour si solennel (qui était selon
la concurrence des choses celui de l’Assomption de la Vierge)
quoique le témoin n’en fasse pas de mention.
« La
nuit suivante Notre-Dame lui apparut très belle, et pleine de
splendeur de gloire, et lui dit : ayez patience, mon fils, car
vos travaux finiront bientôt, et vous sortirez de la prison, et
direz la messe, et vous serez consolé ».
Tout cela est de ce témoin, qui l’avait su et entendu de notre
bienheureux Père : tellement que ce lieu, bien que petit et
humble, est digne de toute révérence, tant pour cette visite que
pour les autres, qu’il a dit y avoir reçu de notre Seigneur et sa
sainte mère ; et
lorsque j’entrais, je le regardais avec une dévote vénération,
sachant ce qui s’y était passé. Ce témoin avec d’autres,
rapporte aussi pour chose notable, que quand notre bienheureux Père
disait quelque chose des travaux qu’il avait soufferts en la
prison, il ne blâmait et n’accusait jamais personne, non seulement
à cause de sa modestie, mais aussi d’autant qu’il voyait que
ceux qui lui procuraient ces peines étaient excusables. Car tout
ainsi que ceux qui se gouvernent par une conscience erronée,
tiennent les moyens injustes pour licites de même aussi ces bons
Pères jugeaient que c’était une chose juste, que de punir et
tourmenter celui qu’ils tenaient pour désobéissant à leur
chapitre général, n’admettant pas les défenses qu’il alléguait
pour sa justification, qu’il fondait sur une autre obéissance
supérieure, qui lui commandait de ne rien faire de tout ce qui avait
été ordonné au susdit chapitre général, laquelle obéissance
était très connue et très manifeste.
Chapitre VIII. Comme il commença ses livres mystiques en la
prison, suivant la connaissance expérimentale qu’il tirait des
effets que Dieu opérait en son âme.
Notre
bienheureux Père étant si maltraité des hommes en cette prison, et
tant caressé de Dieu, il commença par illustration divine à bâtir
l’édifice de ses livres mystiques, si éminent et si profitable
aux personnes spirituelles, comme on collige d’iceux, le fondement
desquels doit être pris de ce que dit saint Denys : à savoir
que le divin Iérothée instruit et enseigné par inspiration de
Dieu, très sublime et très relevée, connaissait les choses
divines ; non seulement
par une étude humaine, mais encore en les endurant par union de
l’affection avec elles ;
et de cette manière il parvenait à cette connaissance mystique et
savoureuse, qu’on ne peut enseigner par autre voie. Qui est autant
à dire, selon saint Thomas, que par les effets qu’il recevait de
Dieu en la volonté, l’entendement était élevé à la
connaissance pratique que l’on ne peut enseigner par la
spéculation. Et pour l’explication de ce lieu, il se sert d’un
exemple, disant que comme celui qui est vertueux par l’habitude
qu’il a en la volonté, est perfectionné pour juger directement
des choses qui concernent cette vertu : de même celui qui est
uni par affection aux choses divines, reçoit surnaturellement et
divinement une vraie connaissance, et un jugement droit des mêmes
choses. D’où nous tirons à notre propos, que cette connaissance
expérimentale des choses divines, qu’on ceux qui leur sont unis et
qui les goûtent aussi d’une manière divine, est différente de
celle qui s’acquiert par l’industrie et l’étude des hommes,
comme étant reçue de Dieu d’une façon singulière, dans une
étroite et favorable communication. D’où vient qu’on doit une
certaine vénération et respect aux écrits des personnes qui ont
grandement aimé Dieu, et qui ont été évidemment illuminé de lui,
desquels ils nous donnent une doctrine assurée et salutaire,
touchant les divins mystères qui nous sont cachés ;
comme ont été notre sainte mère Thérèse, et notre bienheureux
Père Jean de la Croix, afin qu’aucun, pour docte qu’il soit en
la science spéculative, ne prenne la hardiesse de les censurer, s’il
est ignorant de cette divine sagesse, pratique et secrète, que Dieu
enseigne aux hommes purs et humbles, qui l’aiment en vérité.
Or
comme en ce temps le divin époux mettait si souvent l’âme de
notre bienheureux Père dans la cave des vins mystiques pour l’unir
avec lui, et l’enivrer de ses influences célestes : il lui
arrivait ce que notre sainte mère Thérèse recréée de Dieu de
cette manière, disait de son expérience par ces paroles : « O
mon Dieu, comment est une âme qui est en cet état,
elle voudrait être convertie toute en langue pour
louer notre Seigneur ;
elle profère mille folies saintes et extravagances
amoureuses, tendant toujours à contenter celui qui la
tient en cette manière. Je sais une personne, laquelle bien qu’elle
ne fut poète, faisait sur-le-champ plusieurs vers excellents et fort
judicieux, par lesquels elle expliquait ses peines ;
non qu’elle le fit avec l’entendement,
mais c’était seulement que pour jouir davantage de
la gloire que cette agréable et savoureuse peine lui donnait, elle
se plaignait d’elle à son Dieu. » Voilà ce que dit
notre sainte ; et le
même arrivait à notre bienheureux Père, car quand Sa Majesté le
favorisait de semblables visites, il sentait son esprit enclin et
comme ému et poussé à faire retentir les louanges de Dieu, non
seulement en prose, mais aussi en vers, exprimant et signifiant
l’affection que les influences divines qu’il recevait, causaient
pour lors en son âme. Car quelquefois quand la communication était
de l’illumination du don de l’entendement, qui produit en l’âme
un amour angoisseux d’une grande blessure, comme nous avons vu
autre part : sévère expliquait et déclarait la peine si
savoureuse qui lui était demeurée, comme dit ici notre sainte :
d’autrefois quand cela procédait de la communication du don de
sagesse, qui cause un amour satisfactoire, les vers étaient plein de
louanges en Action de grâces de tant de faveurs ;
et ainsi les uns et les autres étaient enveloppés dans la substance
de ce que recevait pour lors la volonté. Et notre sainte maîtresse
à parler fort à propos et très pertinemment ès paroles ci-dessus
alléguées, tant en disant que l’affection qu’elle avait pour
lors, lui faisait faire des vers excellents, desquels elle se
plaignait de sa peine à son Dieu, comme ajoutant que ce n’était
pas son entendement qui les faisait : car la saveur et le goût
que contiennent ces vers, comme il se vérifie en ceux de notre
bienheureux Père, témoignent assez que celui qui n’eût été
actuellement goûtant ce qu’il signifiait par iceux, ne pouvait
leur communiquer ou donner une chose si particulière. Et bien que ce
fut l’entendement qu’il les composait, ils ne laissaient
néanmoins de procéder de la très douce influence divine, qui
caressait et délectait sa volonté, et en elle toute son âme ;
comme il arrivait au prophète David, quand il composait les vers de
ses psaumes.
Ce
que Cicéron rapporte des sibylles prophétesses, qui parlèrent par
le même esprit, était semblable à ce que nous venons de dire,
lesquelles étaient comme absorbées en contemplation divine, quand
elles prononçaient ces vers, par lesquelles Dieu a voulu découvrir
plusieurs de ces mystères à l’aveugle Gentilité ;
et le même auteur ajoute que les gentils ne tenaient pas pour vers
de prophétie partie de l’esprit de Dieu, ce que les sibylles
prononçaient quand elles n’étaient pas élevées et absorbées de
cette façon. Et presque la même chose arrivait à notre bienheureux
Père en ses cantiques, car il les composait après avoir été en
quelque très haute contemplation ;
et lorsque la volonté jouissait encore de ces très doux effets, et
que son entendement avait comme quelques éclats et lueurs des
splendeurs précédentes : de sorte qu’il n’avait pas besoin
de se peiner pour penser à ce qu’il disait en substance ;
mais seulement il se devait comporter comme celui qui va parlant
d’une chose déjà sue, et de l’illustration qui durait encore.
Ce que saint Augustin et saint Thomas appellent instinct divin, et le
tiennent pour une lumière surnaturelle, et comme une façon
imparfaite de révélation prophétique.
Mais
comme cette connaissance expérimentale procédait des sentiments de
la volonté, ces lueurs de l’entendement ne suffisaient pas à
notre bienheureux Père pour composer ces cantiques, si ces doux
sentiments d’où ils avaient pris naissance, n’eussent toujours
demeuré dans la volonté, comme il l’a déclaré lui-même à deux
personnes dévotes, en deux lettres qu’il leur écrivit répondant
à leurs demandes, qui était qu’il leur expliquât quelque vers
des cantiques qu’il avait faits en la prison ;
auxquelles il dit que ces cantiques qui avait été composé dans un
amour d’intelligence mystique, ne se pouvaient expliquer qu’avec
un esprit attendri et pénétré d’amour : si bien qu’il
fallait attendre que Dieu lui fit cette grâce une autre fois. Ce qui
fut cause qu’il remit et différa tant cette déclaration ou
explication, laquelle par après donna naissance à deux de ses
traités mystiques, comme nous verrons en son lieu. Nous colligeons
aussi que cela arrivait à notre sainte mère Thérèse, comme il
appert par ses propres paroles. « Ces manières
d’oraison surnaturelle s’expriment
mieux et avec facilité quand Dieu en donne l’esprit
ou l’intelligence ;
il semble que c’est comme celui qui a devant soi un
patron ou modèle dont il tire l’art et l’industrie ;
mais si l’esprit manque, il n’y a non
plus de moyen d’ajuster ou accorder ce langage, que
de l’Arabe. Si bien qu’il me semble
que ce fut un très grand avantage, comme je l’écrivis,
d’être encore en cette oraison ;
car je vois clairement que ce n’est pas moi qui
parle, d’autant que je ne l’ordonne
pas avec l’entendement ;
et je ne sais par après comme je l’ai
pu dire. »
Tout cela est de notre sainte et maîtresse. Or notre bienheureux
Père conserva en sa mémoire ces cantiques de matières mystiques,
si sublimes et si relevés, qu’il fit en la prison, y étant poussé
et aidé de l’influence divine : d’autant qu’il n’avait
lors de quoi les mettre par écrit : et outre cela, il lui
demeura encore une connaissance que les auteurs mystiques nomment,
comme par le moyen d’un voile ou nuage des mystères et des
sentiments reçus en la contemplation pour les expliquer en un autre
temps, aidé d’une nouvelle illumination, comme il a pareillement
fait.
Chapitre IX. Comme la très Sainte Vierge commanda au
bienheureux Père Jean de la Croix de sortir de la prison, et lui en
enseigna le moyen.
Notre
bienheureux Père fut l’espace de neuf mois en ce cachot, souffrant
beaucoup de peines et de travaux, suivant ce qui a été dit ;
avec une telle retenue et un si grand secret des Pères de
l’Observance, qu’en tout ce temps les Déchaussés ne purent
jamais savoir s’il était mort ou vivant. Pendant l’hiver et le
printemps les incommodités de la prison lui furent plus tolérable ;
mais aussitôt que l’été commença, il fut grandement tourmenté
des chaleurs, et la mauvaise odeur du cachot lui fut bien plus
pénible ; et toutes ces
autres peines s’augmentèrent de telle sorte, qu’il n’avait
plus déjà d’appétit à manger ;
et comme les viandes qu’on lui donnait n’étaient pas de haut
goût, mais fort maigres et peu savoureuses, il n’en pouvait avaler
un morceau de sorte qu’avec cette faiblesse et chaleur continuelle,
ne pouvant prendre aucun repos, il s’allait consommant, et courait
vers sa fin. Le geôlier qui l’avait en sa charge, en avait assez
de compassion ; mais il
n’avait pas licence de lui donner le soulagement dont il avait
besoin ; et partant se
voyant lié par l’obéissance, et obligé par les règles et les
raisons de la confiance, puisqu’on s’était fié à lui de la
garde du Père, d’être fidèle à l’ordre qu’il en avait
reçu ; il ne lui
rendait pas le secours qu’il eut fait volontiers, sans cet
empêchement.
Or
le jour de l’Assomption de Notre-Dame étant venu, cette très
sainte et très pitoyable Dame lui dit qu’il sortit de la prison,
et qu’elle l’assisterait ;
mais bien que cela l’encourageât et l’animât beaucoup, si
est-ce qu’il ne voyait pas le moyen de le mettre en exécution, vu
qu’il était si bien gardé, et que sa prison était fermée sous
deux clés. Après ceci, notre Seigneur Jésus-Christ lui vint à
faire le même commandement ;
et notre bienheureux Père lui ayant représenté les difficultés,
il lui fit cette réponse : que celui qui avait fait que le
prophète Élisée avec le manteau d’Élie, passa le fleuve du
Jourdain, les eaux se divisant, le tirerait et délivrerait de tous
les obstacles et difficultés qui se présenteraient à sa sortie.
Notre
bienheureux Père donc se réjouissant en l’oraison par la mémoire
de cette sainte Vierge : un des jours de son octave, elle lui
commanda derechef de sortir, et lui fit voir en esprit une autre
fenêtre, qui était en une galerie du couvent, laquelle regardait
sur le fleuve du Tage, lui disant qu’il descendit par là, et
qu’elle l’aiderait ;
et pour la difficulté qu’il avait touchant les deux serrures de la
prison ; elle lui
enseigna aussi le moyen, duquel il se servit par après, comme nous
verrons plus bas. Ensuite de cela, tenant sa sortie pour toute
assurée, avec un tels secours et protection, il voulut remercier son
geôlier de la charité et des bons offices qui lui avaient rendus,
pendant qu’il en avait eu la charge, et fit envers lui ce qu’il
dit lui-même par ses paroles en sa déclaration. « Un
des derniers jours que le Saint-Père demeura dans la
prison, il me supplia de lui pardonner tous les ennuis et toute la
peine qu’il m’avait donnés ;
et quand reconnaissance et Action de grâces de temps
de charité qu’il avait reçue
de moi, j’acceptasse ce crucifix dont il me faisait
présent, qu’une personne très
sainte lui avait donné, et qui devait être estimé, non seulement
pour ce qu’il était en soi, mais aussi à cause de la personne de
laquelle il venait. La croix était d’un bois exquis, qui avait en
relief tous les instruments de la Passion de notre Seigneur ;
et en icelle, il y avait un crucifix de bronze, que le saint avait
coutume de porter dessous le scapulaire du côté du cœur. Je reçus
ce don du saint Père, et le garde encore, ne l’estimant pas
seulement pour ce qu’il est en soi, mais aussi d’autant que c’est
un gage qu’il m’a donné. »
Voilà le témoignage et la déposition du geôlier, et le cas que
notre bienheureux Père faisait de cette croix, parce qu’elle
venait d’une personne si sainte. On croit que ce fut notre sainte
mère Thérèse qui la lui donna au monastère de l’Incarnation, où
il fut pris et mené prisonnier, bien qu’il voulut supprimer son
nom, à cause que les Pères de l’Observance en avaient si grande
aversion ; à raison
qu’elle était le fondement et la base de cette nouvelle
congrégation, qui leur donnait tant de peine.
Or
le jour suivant que la reine des anges lui avait ordonné et assigné
pour sortir, voulant se servir du moyen qu’elle lui avait enseigné,
il tâchait par toutes voies de découvrir cette fenêtre qu’elle
lui avait montrée en esprit ;
et après avoir bien prévu son affaire, il trouva occasion de la
voir de cette sorte. Le geôlier qui se confiait déjà en lui, lui
permettait de porter son vase au lieu commun, pendant que les
religieux soupaient, et cela l’espace d’un quart d’heure
seulement : si bien qu’il eut la commodité, avec ce peu de
temps, de voir cette fenêtre qu’on lui avait montrée, et
remarquer de quel côté elle regardait (d’autant qu’étant hôte,
et qui avait toujours été prisonnier, il savait bien peu les êtres
de la maison.) Pour y aller, il fallait traverser tout le couvent,
parce que la prison était au frontispice du monastère, qui répond
à la place de Zocodoner [sic], et la fenêtre était à l’opposite,
en une galerie qui regarde sur la rivière du Tage. Le bienheureux
Père reconnu le tout le mieux qu’il put, et après se retira en sa
prison, où le geôlier le vint enfermer à l’ordinaire. Quand
l’heure du souper fut venue, ce religieux ayant apporté sa
réfection, sortit pour aller quérir de l’eau ;
et en son absence le bienheureux Père lâcha les fers du cadenas,
qui était à vis : de telle sorte, que sans qu’il s’en
aperçût, ils demeurassent disposés selon son intention, il se
confia du reste en Notre-Dame ;
à savoir qu’ayant fait ce qu’il pouvait de son côté, elle
suppléerait au défaut de son adresse et de ses forces, et lui en
donnerait ou enseignerait ce qui serait nécessaire pour l’ouverture
de la seconde porte, puisque par sa bonté elle avait procuré et
sollicité sa sortie. Et pour l’exécution de ce dessein, il était
déjà pourvu et muni de fil et d’une aiguille, le geôlier avait
donné pour raccoutrer ses habits, et d’une lampe qu’il lui
donnait pour le temps de souper seulement.
Or
pour lui rendre la chose aisée, Dieu voulut que le provincial,
accompagné de quelques Pères graves de la province, arrivât cette
nuit à Tolède ; et
parce qu’il n’y avait pas assez de cellules pour les loger, on en
mit deux dans cette salle qui était devant la prison ;
lesquels à cause de la chaleur qu’il faisait pour lors, vu que
c’était au mois d’août, et à Tolède, laissèrent la porte de
la salle ouverte, afin de recevoir la fraîcheur d’une allée qui
était auprès : si bien que notre bienheureux Père s’aperçut
de cela, et jugeant que Dieu l’avait ainsi ordonné pour sa sortie,
commença de s’y disposer et préparer, mettant sa confiance en
celui qu’il encourageait, encore qu’elle lui semblât bien
difficile.
Il
avait déjà cousu les deux couvertures par les bouts, et à l’une
d’icelles, une vieille tunique que le geôlier lui avait donnée
par compassion, dont il se servit pour cette nécessité. Car s’il
n’eut prévu son temps, il n’eut pu coudre cela dans l’obscurité
et les ténèbres du cachot. Enfin, ayant préparé sa lampe (du
crochet de laquelle il se devait servir pour y pendre les
couvertures) il se mit en oraison, attendant que deux heures
sonnassent, jugeant que ce temps-là serait le plus commode pour
sortir sans être aperçu ou découvert des religieux du couvent.
Chapitre X. De la sortie de prison de notre bienheureux Père Jean de
la Croix, et combien elle fut miraculeuse.
L’heure
donc étant venue pour laquelle il avait destiné de franchir les
portes de la prison et de la salle, il lui survint une grande
difficulté après en avoir vaincu d’autres, qui était qu’il ne
pouvait sortir sans que les hôtes ne s’en aperçussent, d’autant
que la porte de la salle qui répondait à l’allée, était
joignante celle de la prison ;
et comme les hôtes avaient mis leur lit prêt de cette même porte
de la salle, afin d’être plus fraîchement : il ne pouvait
sortir sans marcher sur eux, ni ouvrir la porte sans faire beaucoup
de bruit avec le cadenas ;
et par conséquent, il jugea qu’il lui était impossible d’exécuter
son dessein : mais nonobstant cela, en l’oraison on le pressa
tellement de sortir, qu’il se résolut de passer par-dessus toutes
les difficultés, tous les obstacles et tous les dangers qui se
pouvaient rencontrer en cette entreprise, après avoir mis sa
confiance en Dieu, et en la protection de la très sainte Vierge,
espérant qu’ils feraient réussir le tout heureusement. Ces deux
religieux avaient discouru une grande partie de la nuit ;
et comme il y avait quelque peu de temps qu’ils gardaient le
silence, le bienheureux Père pensant qu’ils dormaient, poussa la
porte de la prison d’une telle force et violence, qu’un des fers
tombant par terre, et le cadenas pendant à l’autre, la porte
demeurera ouverte. Les deux religieux effrayés de ce bruit, crièrent
aussitôt, qui va là ?
Mais lui sans dire mot, se tint coi et en repos, jusqu’à ce qu’ils
fussent derechef endormis ;
ce qu’ils firent tôt ou peu après promptement, car ignorants le
trésor qui était là caché, ils tâchèrent de reposer, et le
sommeil les reprit incontinent.
Quand
notre bienheureux Père jugea qu’ils s’étaient endormis, il prit
les deux couvertures et la lampe, et ira vers la fenêtre qui lui
avait été montrée, sans que les hôtes s’en aperçussent, bien
qu’il marchât dessus eux en passant. Il racontait depuis que la
protection divine l’avait tellement accompagnant, qu’on lui
disait intérieurement tout ce qu’il devait faire pour sortir ;
si bien qu’il ne faisait qu’exécuter ce qu’il entendait. Cette
fenêtre avait pour parapet une pièce de bois semblable à une
solive, assise sur un mur de brique : et entre ce bois et ces
briques, il mit le bout de la lampe, laissant pendre le crochet de
cette lampe au-dehors ;
et après l’avoir accroché les couvertures le mieux qu’il pût,
et s’être recommandé à Dieu, et à sa sainte Mère, coula et
descendit le long des couvertures, et après par la tunique ;
et quand il fut au bout, il se laissa tomber, croyant qu’il était
proche de terre. Mais il trouva étant en bas, que la hauteur ou
distance était plus grande qu’il n’avait cru.
Quand
il se vit à terre, et qu’il eut considéré le lieu il était
tombé sans s’être blessé, il fut surpris d’étonnement et
d’admiration, d’autant que c’était sur une pointe de la
muraille de la ville qui n’avait pas de carreaux, et qui était
toute pleine de pierres que l’on avait taillées pour le bâtiment
de l’église du couvent qui en est fort proche ;
et le tout était si dangereux à se précipiter et se briser, que
s’il se fut détourné deux pieds plus avant que la muraille du
couvent, il fut tombé d’un côté où la muraille est très haute
et très élevée. Or avec tout cela, il se trouvait dans un grand
labyrinthe, car il ne savait que faire ou aller, pour sortir hors de
l’enceinte du couvent, vu qu’il était encore assez ignorant de
ces lieux ; qui eussent
été difficile et pénible à toute autre personne en une telle
heure, quoiqu’ils lui eussent été connus bien particulièrement.
Et comme la lune ne luisait pas, et qu’il voyait la hauteur de la
muraille, outre ce qu’il entendait de si près le bruit et le
murmure de la rivière du Tage, qui joignant ce lieu, se va
précipitant entre des roches qui sont des deux côtés : tout
cela lui causait de la frayeur, et de l’horreur. Étant de la sorte
en suspens et agité de crainte, il aperçut près de soi un chien
qui mangeait les restes du réfectoire qu’on avait jeté là ;
et pensant que ce chien lui pourrait servir de guide, il le menaça
afin de lui faire prendre la fuite, et le suivit jusqu’à ce qu’il
eut sauté dans une autre cour, joignant celle du couvent où il crut
qu’il trouverait quelque issue ;
mais la muraille était haute vers le côté d’en bas : et
pour lui il était si moulu et brisé par sa grande faiblesse, et à
cause de la force qu’il s’était faite pour se tenir aux
couvertures, qu’à peine se pouvait-il remuer, et à plus forte
raison sauter des murailles. Mais enfin, le péril où il était, et
la faveur et protection qu’il avait de la Vierge, lui firent tirer
des forces de sa faiblesse, et franchir courageusement cette
carrière.
Quand
il se vit hors les bornes et limites du couvent, après avoir
considéré le lieu où il était ;
il connut que c’était une cour du monastère de la conception des
religieuses déchaussées de Saint-François, car le geôlier lui
avait dit qu’elles étaient leurs voisines ;
et cette cour était derrière leur église, bien qu’elle fût hors
de la clôture. Il jeta les yeux de tous côtés, pour voir s’il ne
découvrirait pas quelque issue, il trouva le tout bien fermé et
bien bouclé : car cette cour par les deux côtés qui regardent
la rivière du Tage, est entourée du mur de la ville, qui est bâti
sur de grandes roches : de l’autre côté elle était
joignante au couvent dont il était sorti ;
et par celui d’en haut qui regarde la ville, par où il lui
semblait que le chien avait passé, elle était environnée d’un
rempart si haut, qu’encore que le mur fut tombé par terre, quand
je l’allais visiter pour décrire ceci, on n’y pouvait entrer
qu’avec difficulté. Cela donna des étreintes et des transes très
grandes à notre bienheureux Père, se voyant comme en une autre
prison plus dangereuse que celle où il était auparavant, et qu’il
n’en pouvait sortir, n’y retournez au couvent, bien qu’il ne
perdit courage ni l’espérance, que celui qu’il avait affranchi
du premier danger, le tirerait encore du second. Il tâcha donc de
grimper sur la muraille, mais sans rien avancer, d’autant qu’il
n’en avait les forces, et que la sortie n’était à propos ni
commode, bien qu’il en eut eu de suffisantes.
Étant
dans cette détresse, il s’en alla visiter les autres côtés ;
mais en vain et sans une plus grande espérance qu’auparavant ;
et partant il la mit en Dieu seul, le suppliant qu’il achevât ce
qu’il avait commencé, puisque se confiant en lui, et lui
obéissant, il était sorti du couvent : ensuite de quoi ayant
fait toutes ses diligences sans aucun effet, il aperçut auprès de
soi une très belle lumière, environnée d’une petite nüe qui
jetait une grande splendeur, laquelle lui dit : suis-moi ?
De quoi se sentant animé et conforté, il la suivit jusqu’à la
muraille qui était sur le haut du rempart, où étant sans voir
personne, on le prit et enleva sur le mur qui va droit à la porterie
des religieuses, et à la rue qui conduit à la place de Zocodover ;
et là cette lumière disparut, le laissant avec un tel
éblouissement, qu’il disait depuis que ses yeux avaient autant été
éblouis et tremblotants l’espace de deux ou trois jours, comme
quand on a regardé fixement le soleil en sa course, et qu’on
retire sa vue de ses rayons. Les témoins qui l’ont ouï dire à
lui-même, content cette sortie de la sorte, et la déclaration sous
serment du geôlier, s’accorde avec cela en substance, duquel nous
rapporteront ici quelques paroles qui aident à vérifier combien
cette sortie a été miraculeuse.
« Il
arriva (dit-il) en ce temps, qu’une nuit ayant fermé la porte de
la prison avec son cadenas, tous ceux du couvent étant déjà
retirés, le serviteur de Dieu sortit par la porte de la prison à la
salle, comme on le jugea depuis ;
et après, descendit par un parapet qui était en un endroit très
haut et fort périlleux ;
et je tiens cette descente pour miraculeuse, car le parapet n’avait
ni fer ni treillis, ou barreaux, qui pussent résister lors qu’il
descendait, vu que ce n’était qu’un petit mur, large seulement
d’une demie brique, qui avait au-dessus une pièce de bois de la
même largeur, afin que les religieux si pussent appuyer sans gâter
leurs habits ; et ce
bois n’aurait rien au côté qui le peut arrêter ni tenir ferme.
Or
le serviteur de Dieu prenant le fer d’une lampe, il le mit entre la
brique et le bois, puis à l’instant, ensemble deux vieilles
couvertures qui lui servaient de lit, lesquelles il avait mis en
pièces pour le dessein de la sortie, il les attacha par les
extrémités à une vieille tunique, ou un lambeau d’icelle ;
et ensuite, il pendit le tout par un bout des couvertures au crochet
de la lampe, ce qui n’était pas néanmoins assez long pour aller
jusqu’à terre, car il s’en fallait bien une toise et demie.
Cette descente était en un endroit si dangereux, qu’à faute de
descendre tout droit, et pour gauchir et glisser tant soit peu, il
fut tombé dans un grand précipice, vu que tout était bouleversé,
à raison du nouvel édifice de l’église.
« Il
descendit donc par là selon l’opinion des religieux du couvent, et
selon la mienne, ce que nous jugeâmes, ayant découvert le lendemain
qu’il était hors de la prison, et voyant les pièces ou lambeaux
qui pendaient à cette fenêtre : en quoi nous fûmes grandement
étonnés de deux choses ;
l’une de ce que le fer de la lampe ne s’était
pas plié par la charge et pesanteur de son corps,
d’autant que celle des couvertures était suffisante pour cela ;
l’autre comment il s’était pu faire,
qu’ayant mis le bout de la lampe entre le bois et la
brique du petit mur, ce bois n’étant nullement tenu,
ni arrêté en aucune part, avec la force
requise, il ne s’était levé et tombé par terre avec lui, vu que
le poids des seules couvertures suffisait pour cet effet, à plus
forte raison celui d’un corps semblable. Et tout cela étant
demeuré de la sorte qu’il a été dit, sans que le bois sortît de
sa place, ni que le manche de la lampe qui était là sans aucun
artifice se pliât ;
et n’y ayant aucun signe, ni trace, ni apparence
qu’il fut sorti par là. Et comme je
sais certainement qu’il ne pouvait sortir par un
autre endroit, je tiens sa sortie pour miraculeuse, et ordonnés de
notre Seigneur, afin que son serviteur ne pâtisse davantage, et
qu’il aidât et servit sa congrégation des Déchaussés. Et bien
qu’on me privât de voix et de place pour quelques jours,
nonobstant je me réjouis avec d’autres religieux particuliers de
ce qu’il s’en était allé ;
car nous avions compassion de ses travaux et de ses peines,
lesquelles il souffrait avec tant de vertu. »
Le Père qui eut charge de lui rapporte sa sortie de prison en cette
manière.
Chapitre XI. Des choses les plus remarquables qui lui advinrent
à Tolède, depuis sa sortie, jusqu’à son arrivée au couvent
d’Almodovar.
Quand
notre bienheureux Père se vit dans la rue, il fut extraordinairement
consolé ; et rendant
grâce à Dieu, et à sa sainte mère, de sa délivrance miraculeuse,
il tâcha de s’éloigner du couvent d’où il était sorti :
mais d’autant qu’il était encore nuit, pour n’aller par des
rues inconnues, il entra dans une maison qu’il trouva ouverte, qui
était à une de ces femmes, qui se lèvent de grand matin pour
étaler leurs marchandises en la place. Quand le jour fut venu, il
sortit, demandant où était le monastère des Carmélites (d’autant
que nous n’y en avions pas encore.) Chacun était tout étonné de
le voir en si mauvais état ;
à savoir avec un vieil habit, et sans chappe, ayant plutôt la mine
d’un fol que d’un religieux. La sacrée Vierge s’était chargée
de tirer hors de prison son serviteur, et de l’affranchir et
délivrer de tous les autres dangers, qui se pourraient présenter :
et ainsi elle disposait le tout comme il était convenable pour sa
sûreté : car à la même heure que le bienheureux Père
demandait où était le monastère des Déchaussés de son ordre,
elle envoya un accident si extraordinaire, et si fâcheux à l’une
des religieuses dudit monastère, qu’il semblait qu’elle allât
rendre l’âme ; et
ainsi elles envoyaient appeler un confesseur au même temps que notre
bienheureux Père se trouva à la porte du monastère, et avec cette
occasion si pressante, on le fit entrer dedans pour confesser cette
religieuse.
Quand
les religieuses le virent, elles eurent bien de la peine de le
reconnaître, d’autant qu’il avait un vieil habit des Pères de
l’Observance, fort gâté et fort sale ;
et son visage était si maigre et si défait, qu’il semblait plutôt
à un mort qu’à un homme vivant. Enfin, elles furent extrêmement
consolées de sa présence, d’autant qu’il y avait neuf mois
qu’on en avait appris aucune nouvelle, au grand regret de toute
notre congrégation, notamment de notre sainte mère Thérèse ;
laquelle dans ce temps étant à Seuille occupée à la fondation
d’un monastère de religieuses, par toutes les lettres qu’elle
écrivait à ses filles qui étaient dans la Castille, elle leur en
chargeait de lui mander ce qu’elles savaient du Père Jean de la
Croix.
Il
alla donc confesser la malade devant que de se reposer, quoiqu’il
ne pût se tenir debout, à cause de sa faiblesse et lassitude :
et à peine était-il entré dans le monastère, quand les Pères de
l’Observance l’y vinrent chercher ;
car ils avaient déjà découvert qu’il s’en était allé, ce
qu’ils ressentaient vivement, et pensant que soudain il se serait
réfugié au couvent des Carmélites, ils y allèrent le chercher
devant que d’aller autre part. Ils visitèrent l’officine de la
porte, le parloir, l’église et la sacristie ;
et de l’ayant trouvé, ils l’allèrent chercher en d’autres
lieux. Le mal de cette religieuse dura autant de temps qu’il
fallait qu’il demeurât là, afin qu’on lui fît un habit de
carme Déchaussé, et que l’on donnât ordre pour le faire sortir
de Tolède, sûrement et bien accompagné. Les religieuses
s’affligeaient fort de le voir si débile et si maltraité, et se
mirent en devoir de lui apporter quelque chose pour manger, mais à
peine pouvait-il avaler un morceau. Elles le prièrent de leur conter
quelque chose de ses travaux pour entretenir la malade ;
ce qu’il fit avec grande modestie, excusant toujours ceux qui
l’avaient exercé ; et
il y en a encore aujourd’hui quelques-unes de vivantes de celle qui
lui ouïrent faire ce récit. Elles supplièrent par après don
Pierre Gonzales de Mendoça, chanoine et trésorier de la sainte
Église de Tolède, qui était fort affectionné à la congrégation
des Déchaussés, de le mettre dans son carrosse, et de le mener en
sa maison (qui était pour lors en l’hôpital de Sainte-Croix,
duquel il était intendant cette année-là :) ce qu’il fit étant
venu ce soir-là au couvent, et retira quelques jours en ladite
maison le bienheureux Père, lui faisant beaucoup de caresses et de
bons traitements pour le remettre et le fortifier, afin qu’il pût
porter la fatigue du chemin. Ensuite de quoi il le fit conduire par
deux de ses serviteurs en notre couvent d’Almodovar du Champ, notre
Seigneur l’ordonnant ainsi ;
afin qu’ayant déjà instruit par son bon exemple et par sa
doctrine les deux Castilles, il fit le semblable aux deux
Andalousie ; car des ce
couvent il prit la route vers ces provinces. Ceux qui le conduisirent
à Almodovar s’en retournèrent si édifiés, qu’il disait depuis
que ce religieux donnait des preuves et des marques d’un saint en
toutes choses.
En
ce couvent, et en tous les autres, où il fut par après quand
l’occasion se présentait de discourir de sa prison, et de tous les
mauvais traitements qu’il avait souffert, il ne voulait jamais
qu’on dise du mal des Pères de l’Observance : mais au
contraire, il les excusait toujours, alléguant en leur faveur
plusieurs raisons et convenances ;
comme disant qu’ils croyaient bien faire, et qu’ils tenaient pour
matière de religion, et de juste châtiment les exercices de
pénitence qu’ils lui avaient ordonné. Peu de jours après notre
sainte mère Thérèse retournant de l’Andalousie arriva à Tolède,
laquelle fut remplie d’une joie et consolation très grande de la
nouvelle que les religieuses lui donnèrent du Père Jean de la
Croix, ayant été tant en peine de lui, et n’ayant su en rien
apprendre depuis le temps de sa capture. [fin du chapitre].
La
maladie et l’agonie
LIVRE TROISIÈME, CHAPITRES 15 A 23
Chapitre XV. D’une persécution domestique qui s’éleva
contre notre bienheureux Père, comme il tomba malade dans ce désert,
et fut menée à Ubede pour y être pansé.
Attendu
que notre Seigneur imprima en esprit de notre bienheureux Père dès
qu’il changeat de profession, ce qu’il dit lui-même depuis à
notre sainte mère Thérèse, que ces Déchaussez traitassent peu
avec les séculiers, et qu’ils prêchassent plus par œuvres que
par paroles, il tâcha et procura toujours de les y inciter, et
acheminer, désirant de les faire prédicateurs du bon exemple :
mais il s’en suivit de là que quelques-uns qui n’avaient pas
tant d’inclination à la solitude et à la retraite des
communications humaines ressentaient vivement que notre bienheureux
Père en voulut tant mettre, et établir dans la nouvelle
congrégation, jugeant que par la communication, les prédications,
et les confessions pratiquées à leur mode, et non suivant
l’institut de l’ordre, ils pouvaient profiter au prochain ;
ensuite de quoi ceux qui tiraient de ce côté, se montraient peu
affectionnés à notre bienheureux Père, entre lesquels il y en eut
deux de remarquables [personnes doctes, et de considération dans
l’ordre] qui firent paraître du ressentiment de ce qu’il les
avait autrefois mortifiés étant provincial d’Andalousie, et
encore que l’on n’ait pas reconnu et vérifié les causes de
cette mortification, je me persuade et crois bien que ce ne fut pas
pour avoir subi quelque peine, ou châtiment d’aucun délit qu’ils
eussent commis, d’autant que tous deux étaient des religieux
vertueux et exemplaires, mais parce que, comme ils étaient
prédicateurs forts célèbres, et qui avaient une inclination à
s’occuper démesurément en cet exercice, l’un demeurant les mois
entiers hors du monastère pour ce sujet, notre bienheureux Père
peut les empêcher et retirer de cette occupation, pour n’y vaquer
de la sorte qu’ils faisaient, et afin qu’ils accommodassent le
zèle du salut des âmes à notre profession, non pas à l’institut
des autres. Car c’était ce qu’il prêchait toujours à ceux qui
s’occupaient à l’avancement et au salut du prochain. Or comme
notre bienheureux Père en ce chapitre demeura sans office, et que
ces deux religieux en furent pourvus, l’un étant élu définiteur
de l’ordre, et l’autre prieur d’Ubede comme personnes qui le
méritaient bien à raison de leur vertu et de leurs lettres, ils
commencèrent tous deux chacun de son côté à exercer la patience
de notre bienheureux Père, lequel eut avis, étant encore en ce
désert, de quelques mortifications qu’on lui traçait, et
préparait, de l’une desquelles il vit incontinent l’effet, car
en prenant occasion de ce que les religieuses justifiaient leur
cause, le demandant pour commissaire suivant la teneur du bref, dont
nous avons parlé, le définitoire traita de l’éloigner et de
l’envoyer aux Indes de la nouvelle Espagne avec 12 religieux,
pour achever l’établissement de cette province, et y mettre les
affaires en bon ordre. Ce qui fut arrêté et conclu à Madrid le 25e
de juin de la même année 1591.
Notre
bienheureux Père reçu ce décret du définitoire avec l’ordre de
son voyage, et encore que l’on connut facilement par cette
résolution, que les auteurs d’icelle le tenaient déjà comme un
obstacle et personne inutile à la religion, de là il se consolait
de ce que ses désirs commençaient à s’accomplir, qui était
d’endurer des travaux et des mépris pour l’amour de ce Seigneur,
qui en avait souffert de si grands pour lui. Néanmoins il ressentait
beaucoup qu’on eut si peu de satisfaction de lui, qu’on ne crut
pas ce qu’encore que les religieuses l’élussent pour leur
commissaire, qu’il ne l’accepterait jamais, et ne serait le
premier qui défendrait et maintiendrait l’état auquel leur sainte
mère les avait laissées.
Il
avait aussi un grand ressentiment et déplaisir de l’inquiétude
que cela causerait dans toute la congrégation, qu’on chassât
d’icelle et reléguât aux Indes comme un banni, celui qui était
tant aimé et chéri, communément de tous, et qui était tenu pour
la pierre fondamentale de la vie primitive, et s’affligeait
beaucoup voyant qu’on en devait rejeter la faute sur le Père
Nicolas de Jésus Maria Vicaire général de l’ordre, lequel il
aimait pour ses rares parties, et son zèle de religion, et que son
crédit en recevrait des atteintes à tort et sans cause, parce qu’il
savait bien qu’il n’agissait pas par animosité et passion, et
qu’en toutes les actions du définitoire il n’était pas maître
des voix et suffrages d’autrui, et partant l’une des choses qui
lui causèrent le plus ennui en cette persécution, fut de voir
accuser ou blâmer le Père Nicolas, tâchant de défendre
constamment et efficacement son innocence. Ensuite de quoi afin de de
ne pas entendre de plaintes du définitoire, et de les empêcher ès
autre couvent, il donna charge au Père Jean de Sainte Anne d’aller
à Grenade et autres lieux de cette province, pour assembler les
12 religieux qui devaient aller avec lui, le priant de lui
donner avis lorsqu’ils seraient tous prêts, afin de partir et
s’aller embarquer, comme nous avons déjà dit autre part
discourant de son obéissance. Mais notre Seigneur arrêta le cours
de ce voyage par des fièvres qui le saisirent, étant encore dans ce
désert du petit rocher, dont il fit si peu de cas, qu’il les
supporta l’espace de 15 jours sans s’aliter, ne voulant pas
manger de viande ni prendre aucun allégement de malade, bien que
journellement il fut attaqué de ces fièvres, mais enfin il fut
contraint de se mettre au lit à cause d’une grande enflure qui lui
survint en une jambe. Or en ce temps le Père Jean de Sainte Anne lui
donna avis de Grenade qu’il avait déjà assemblé les religieux
qui devaient passer à la Nouvelle Espagne, et qu’ils étaient tous
prêts de s’embarquer, quand il voudrait partir. Mais comme notre
Seigneur ne disposait pour un plus grand voyage, il ne put lors
traiter de celui-là. Son mal croissait de jour à autre, et comme on
en eut averti le Père provincial [qui était le Père Antoine de
Jésus son ancien compagnon,] il lui écrivit aussitôt une lettre de
consolation, et lui envoya une licence pour se faire conduire à
Ubede, ou à Baëce qui était tout deux à six lieux de là, pour y
être pansé, et manda aussi au Père prieur de ce couvent de
l’envoyer promptement à cause du peu de commodité qu’il y avait
en ce monastère pour secourir des malades, étant une maison de
désert.
Le
Père Jacques de la Conception qui pour lors en était prieur parle
de la sorte en sa déclaration sous serment, touchant le choix que
fit notre bienheureux Père de l’un de ces monastères pour y être
assisté dans sa maladie. « Voyant
qu’il était nécessaire
d’envoyer notre bienheureux Père Jean
de la Croix en un autre lieu, comme prieur du couvent je traitais de
le faire conduire au collège de Baëce
et non au couvent d’Ubede à cause que cette maison était plus
accommodée et que le Père Ange de la Présentation grand ami du
saint en était supérieur. Et au contraire que le couvent d’Ubede
était une nouvelle fondation et par conséquent peu commode pour y
assister des malades, joint que le prieur qui le gouvernait était
fort dégoûté du saint et ne l’affectionnait pas beaucoup. Mais
il refusa d’aller à Baëce, d’autant que le supérieur était
son intime ami, et qu’il y était fort connu, ayant été comme le
fondateur de ce collège, tellement qu’il choisit et préféra le
couvent d’Ubede. » Vous pouvez colliger de la déposition
de ce Père, et de ce choix tant inégal en une si grande nécessité,
l’extrême désir qu’avait notre bienheureux Père de souffrir de
grands travaux et incommodités pour Dieu, et combien l’amour
déréglé de soi-même était banni de son âme, vu qu’en une
occasion si juste il refusait la sa commodité et son soulagement.
Il
y avait aussi en ce désert frère appelé frère François de Saint
Hilarion, qui devait s’en aller en un autre monastère pour s’y
faire panser, et comme il craignait d’aller à Ubede, il faisait
son possible pour persuader à notre bienheureux Père de ne prendre
pas d’autre couvent que celui de Baëce, lui alléguant pour cela
de fortes et prégnantes raisons. Mais notre bienheureux Père fit en
sorte qu’on l’envoya à Ubede et le frère à Baëce.
Le
prieur du petit rocher envoya donc notre bienheureux Père à Ubede
avec un frère convers pour l’assister dans ce voyage, lequel il
fit avec beaucoup de travail et de peine, à cause qu’il y avait
déjà quelque temps qu’il était malade, et par conséquent fort
faible, et tellement dégoûté, qu’il y avait plusieurs jours
qu’il ne pouvait avaler un morceau, d’où vient qu’il était si
débile, qu’il ne se pouvait tenir sur sa monture. D’ailleurs
comme les humeurs de la maladie s’étaient ramassées en sa jambe,
et qu’elle s’était fort enflée, le mouvement lui causait des
douleurs si grandes et si cuisantes qu’il lui semblait qu’on lui
coupait cette partie. Pour alléger le mal ils discouraient de Dieu
le long du voyage, et étant près du pont de la rivière de
Guadalimar, le frère lui dit, mon Père votre révérence se
reposera un peu à l’ombre de ce pont, et le contentement de voir
cette rivière vous fera manger un morceau. Notre bienheureux Père
lui répondit, je me reposerai fort volontiers, car j’en ai grand
besoin, mais de parler de manger c’est une chose inutile, parce que
de toutes les choses que Dieu a créées, je n’ai appétit que
d’une seule dont la saison est passée, à savoir des asperges.
Étant
arrivés au bord de la rivière, le frère le mit à l’ombre du
pont près de l’eau, ou ils continuèrent leur discours de Dieu,
dont ils tiraient un nouveau sujet, voyant la clarté de l’eau et
sentant la fraîcheur de la rivière. Sur ces entrefaites ils
aperçurent près d’eux sur une petite Roche, une botte d’asperges,
liée d’osier, dont la vue causa tant d’étonnement à ce frère,
voyant que ce n’en était nullement le temps en ce pays, d’autant
que c’était au commencement de septembre, que notre bienheureux
Père pour lui ôter cette admiration, et la créance que ce fut un
miracle comme il y avait assez d’apparence, fut contraint de lui
dire : « Quelqu’un les aura laissés la part oubliant
ce, ou bien en sera allé chercher d’autres, voyez je vous prie si
vous ne trouverez pas celui à qui elles appartiennent, afin que nous
ne les emportions pas sans sa licence. » Le frère fit un
tour par ces collines, et n’ayant trouvé personne il s’en revint
trouver notre bienheureux Père, lequel lui dit : « Puisque
nous ne trouvons pas le maître de ces asperges, mettez sur la même
pierre où elles étaient le prix qu’elles peuvent valoir, afin que
celui à qui elles appartiennent trouve à son retour le paiement de
sa peine. » Ils poursuivirent par après leur chemin,
emportant avec eux ces asperges, ce qui causa beaucoup d’étonnement
et d’admiration au couvent, de voir cette nouveauté en un tel
temps.
Chapitre XVI. Comme son mal s’accrut à Ubede, et la grande
joie, et patience héroïque dont il le supportait.
Quand
notre bienheureux Père arriva à Ubede, il fut reçu du prieur avec
assez d’ennui et de dégoût, mais avec allégresse et contentement
de tous les religieux. Car tout l’ordre l’aimait comme son Père,
et le respectait et honorait comme un saint. Son mal en ce lieu
s’engagea de telle sorte, les douleurs croissantes et l’humeur
s’étendant, que non seulement sa jambe était pourrie et ulcérée,
mais aussi une grande partie de son corps, joint qu’il s’engendra
une certaine matière entre la chair et la peau qui l’allait
consommant peu à peu. Or pour vous donner une plus ample
connaissance de sa maladie, de ses douleurs, et par même moyen de la
patience dont il les souffrait, nous rapporterons ici quelque chose
de ce que dit à ce sujet le frère Bernard de la Vierge son
infirmier. Prêt de quatre mois, dit-il, le saint Père fut malade
d’un érésipèle qui lui vint en une jambe, et lui causait de très
grandes douleurs, qu’il supportait avec tant de patience qu’un
chacun en était édifié. Il avait cinq plaies au-dessus du pied en
forme de croix, que cette humeur où matière avait causés les
quatre aux deux côtés, et la plus grande au milieu, desquelles il
sortait tant de matière qu’on en emplissait plusieurs plats, et
étaient si ouvertes et pleines de fistules, qu’elles le
tourmentaient jour et nuit. Il ne se pouvait en aucune façon remuer
ni changer côté, d’autant que le gras ou mollet des deux jambes
et aussi une des hanches était ulcérée, et le mal après se
répandit partout le corps, si bien qu’il faisait compassion à le
voir. On avait pendu une corde au plancher de sa cellule, à l’aide
de laquelle il se put tourner dans son lit, laquelle par intervalles
il prenait des deux mains pour se soulager quelque temps.
Il
endurait tout cela avec une patience extraordinaire, sans que jamais
en lui n’entendit proférer aucune parole de plainte, ni souffrant
ses douleurs, ni dans les martyrs, et très grands tourments que lui
causait les remèdes qu’on lui appliquait. Mais au contraire d’un
visage égal et content il offrait au Père éternel tous ses travaux
en une mémoire continuelle de la Passion de son Fils, et le
remerciait de ce bienfait. Il portait avec soit un crucifix du
cuivre, et l’amour avec lequel il souffrait était si grand, qu’en
étant quelquefois épris et transporté, il l’embrassait
étroitement montrant combien il était profondément gravé dans son
cœur, et demeurait là plusieurs parties du jour en une tranquille
et paisible contemplation. Il avait tellement mis le boire et le
manger en oubli, et les autres allégements corporels, que les
malades désirent d’ordinaire, qu’on eût dit que c’était
seulement un esprit, et priait toujours un chacun de le recommander à
notre Seigneur.
D’ailleurs
il se confessait fort souvent, et priait humblement le Père prieur
de lui faire donner la sainte communion, et toutes ces paroles, et
toutes ses actions publiaient qu’il était un très grand saint. Il
remerciait beaucoup tous ceux qui lui rendaient quelque service pour
petit qu’il fut, et continuellement il demandait pardon à ceux qui
avaient soin de lui dans sa maladie. D’où vient que lorsque je me
levais la nuit pour l’aider en quelque chose [comme il m’arrivait
souvent] il ne cessait de me priait de lui pardonner, mais plusieurs
fois il endurait ses étreintes, et angoisse sans les déclarer, afin
de ne troubler le repos de personne. » Voilà comme parle son
infirmier. Et voyons par même moyen ce que dit de ses douleurs et de
sa patience le Père Barthélemy de Saint Basile religieux de cette
province qui l’assista fort en sa maladie.
Le
saint Père, dit-il, ne souffrait pas seulement toutes les douleurs
et martyrs de cette maladie avec patience, mais encore avec joie et
allégresse et avec désir (comme il semblait) de n’en voir sitôt
la fin. Car au plus fort de cette souffrance il avait coutume de dire
ces mots : Haec requies mea in saeculum saeculi, comme priant
Dieu que le pâtir pour lui fut éternel. Toutes les paroles qu’on
lui entendait dire pendant sa maladie, n’était que des louanges
qu’il donnait à Dieu pour son mal, et de ce qu’il lui envoyait
qu’elle de quoi souffrir pour son amour, et semblait être toujours
en oraison. Outre les maux qu’un chacun connaissait, il en celait
et cachait d’autres qu’il endurait jusqu’à ce qu’ils fussent
découverts par ceux qui le venait panser, comme il arriva un jour
que je le pris entre mes bras pour le mettre sur un matelas, afin de
faire son lit, car l’ayant fait, comme je le voulais reprendre pour
le remettre au lit, il me supplia de laisser aller tout seul comme il
pourrait, ce que lui ayant accordé, il se traîna jusque-là. Mais
m’affligeant de le voir aller de la façon, je lui demandais
pourquoi il m’avait voulu donner cette mortification, ne voulant
permettre que je lui aidasse, à quoi il me fit cette réponse pour
m’ôter ce sentiment. »Je
l’ai fait dit-il à cause du mal que je sentais aux épaules ».
À cette occasion je les voulus voir, et trouvais qu’il y avait une
grosse apostume [abcès], dont on tira beaucoup de matière le jour
suivant, et je reconnus que je lui avais causé une douleur très
sensible, lors que je l’embrassai pour lui faire changer de place,
et qu’encore qu’il eut là un grand mal, il n’en avait rien dit
ni fait aucune plainte, même quand je le serrais pour le tirer du
lit. » C’est ce que
rapporte ce témoin oculaire est digne de créances.
Le
Père Ferdinand de la Mère de Dieu qui pour lors était sous-prieur
de ce couvent, et qui se trouva présent quand le licencié
Villareal, qui était le chirurgien qui pansait notre bienheureux
Père, lui fit une ouverture depuis le talon jusqu’à la hauteur
d’un demi-pied et davantage dans sa jambe ;
remarque aussi en sa déclaration qu’il ne se plaignit ni altéra
en aucune façon, quoiqu’il fût indubitable que cela lui avait
causé des douleurs indicibles, et rapporte semblablement que l’ayant
vu panser d’autrefois, où on lui coupait de gros morceaux de la
jambe, il endurait tout cela avec autant de constance et de vertu
comme si s’eût été un autre que lui, auquel on eût appliqué
ces remèdes. Mais celui qui pénétrait plus avant cette patience,
et qui la tenait pour singulière et miraculeuse était le
chirurgien, d’autant qu’il connaissait mieux la force et la
rigueur de son mal. Ensuite de quoi il me dit quelquefois avec
admiration qu’il lui eut été impossible de souffrir tant de
tourments si Dieu le lu secourut est assisté d’une grâce très
surnaturelle. Avec tout cela le désir qu’il avait de souffrir des
douleurs et des amertumes pour Jésus-Christ excédait et surpassait
de beaucoup ce qu’il endurait. Car il tâchait de le supporter à
sec et sans allégements, de peur que l’affliction et la peine et
diminua se et n’admettait jamais aucune commodité et consolation
qui ne fut précisément nécessaire pour la conservation de sa vie,
à quoi il était obligé par la loi naturelle, dont nous avons vu la
preuve autre part dans l’exemple de la musique avec laquelle on le
voulut divertir en une autre maladie.
Les
religieux l’allaient voir, non seulement par charité et
compassion, mais aussi à cause de l’édification qu’ils en
recevaient, et disaient que pour représenter Job au naturel en sa
personne, il ne lui manquait que la tuile dont il raclait l’ordure
de ses ulcères, d’autant qu’il était son vrai portrait, tant en
la maladie et ès mortifications, comme en sa patience, et servait
d’un rare exemple de cette vertu à ceux qui le regardaient, de
sorte que ce bienheureux Père par cette voie et par ces paroles
prêchait si hautement, que ces bons religieux sortaient de là comme
renouvelés, et faisant de grands propos de perfection, et semblait
que tout le couvent fut rempli de ferveur, d’autant que ses paroles
communiquaient le feu céleste dont il était embrasé. Le médecin
sentait aussi le même profit, et ainsi il prenait l’occasion et
l’opportunité pour le venir entretenir à cause de la consolation
qu’il recevait de l’entendre parler de Dieu, et à moi il me
disait [ce qu’il a depuis rapporté dans sa déclaration] que cette
communication de notre bienheureux Père l’avait changé en un
autre homme.
Chapitre XVII. Auquel sont déduits d’autres grands travaux
que notre bienheureux Père souffrit de la part de celui qui
gouvernait le couvent.
Il
arriva plusieurs choses en ce temps qui nous font voir clairement la
licence que le diable avait de Dieu pour affliger notre bienheureux
Père selon la quantité et diversité des moyens dont il se servit à
cet effet desquels j’en omets une bonne partie, et les laisse dans
le silence pour vous entretenir à présent d’une, que je ne puis
supprimer sans préjudicier à la vertu de notre saint. Qui fut une
suite continuelle des mortifications que le prieur du monastère lui
faisait endurer, lesquelles furent si grandes et si éloignées de
toute humanité, que l’on connaissait facilement l’auteur qui les
excitait, et qu’on pouvait bien juger que Dieu les permettait pour
des preuves nouvelles et héroïques de la patience et force de ce
sien serviteur, comme il avait fait de celle de Job ès siècles
passés, afin de satisfaire au grand désir qu’il avait de souffrir
pour son amour. Car ce malade étant ulcéré en tant d’endroits,
et si accablé de douleur, lesquels il endurait avec une modestie si
grande, et une telle douceur qu’il pouvait faire compassion au plus
cruel homme de la terre, et par conséquent beaucoup plus à une
personne si religieuse comme était le Père prieur, néanmoins il se
revêtait d’un esprit si rigoureux contre ce malade qu’il
semblait que ce ne fut pas lui qui l’exerça, mais le diable revêtu
de sa forme et partant la grande extrémité qu’il suivit en ceci
le faisait excuser, les religieux rapportant à une cause supérieure
ce qui ne semblait à leur avis pouvoir arriver par la voie
ordinaire, et jugeant que Dieu le permettait pour l’avantage et le
plus grand mérite du malade.
Et
d’autant que quelques-uns touchés d’affections particulières
peu favorables à la vérité, veulent mettre en contredit, ou nier
ces travaux et souffrances de notre bienheureux Père, alléguant
pour ce sujet qu’il est impossible qu’en une religion aussi
sainte où l’on a tant de soin de soulager, et de bien traiter les
malades, quand ce ne serait qu’un frère convers de deux jours,
sans s’excuser sur la pauvreté ni s’arrêter à la dépense ;
il se commit un manquement si notable de charité contre le Père
commun d’icelle dans une telle nécessité : et par ce moyen
tachant d’obscurcir l’éclat et les splendeurs brillantes de la
couronne au préjudice de notre imitation, la privant d’un si rare
exemple de patience ;
j’affirmerai et rapporterai ici fidèlement quelques paroles qu’ont
dit à ce propos des témoins oculaires en leurs déclarations sous
serment.
Le
Père Jacques de la conception, qui pour lors été prieur du couvent
du petit rocher parlera le premier. »Après,
dit-il, que le bienheureux Père Jean de la Croix fut arrivé à
Ubede, je l’allais visiter et je remarquais que le mal de la jambe
laquelle on lui ouvrit pendant que j’y demeurai, lui causait de
très grandes douleurs, et qu’il souffrait ces tourments avec
autant de joie et d’un visage autant égal que s’il eût été en
pleine santé. Il supportait avec la même patience et allégresse la
mauvaise humeur du Père prieur de ce monastère, car ayant autant
d’obligations au saint comme il avait, les traitements qu’il lui
faisait n’y correspondaient aucunement, et quant à moi il me
semblait qu’il ne le voyait pas volontiers dans ce couvent,
pleurant et plaignant ce qu’il mangeait. Comme je vis son procédé,
je lui dis un jour qu’il ne plaignit à ce saint la dépense qu’il
faisait pour son regard, et qu’il n’en grondât pas, et ne
montrât un visage d’un homme avaricieux et mal conditionné, avec
un manquement de charité en un cas semblable : vu même qu’il
y avait une personne dévote qui s’offrait de lui envoyer tout ce
qui était nécessaire pour le bien traiter, et que si cela ne
suffisait, je lui en enverrais de notre monastère, afin qu’il ne
se plaignît pas ; et
ainsi aussitôt que je fus arrivé au couvent, je lui envoyais six
boisseaux de blé pour ses religieux, et six poules pour le malade,
et voyant ce qu’il endurait de la part du prieur, je fus épris
d’admiration et d’étonnement de ce qu’un homme qui était doué
de si belles parties comme il était, fut si sec et usât de ces
façons de faire vers un homme si saint auquel je sais qu’il avait
beaucoup d’obligation. Et partant je jugeais que notre Seigneur le
permettait pour un plus grand mérite et couronne du saint et afin
que même parmi ses enfants il trouvât une si grande matière de
patience et de vertu. Voilà la déclaration sous serment que ce
témoin oculaire fit entre les mains de l’évêque de Jaén ès
informations qui furent faites pour sa béatification.
Le
frère Bernard de la vierge infirmier de notre bienheureux Père
tiendra le second rang, lequel parle de la sorte à ce même propos
en sa déclaration sous serment. « Le
saint Père Jean de la Croix étant malade à Ubede le prieur de ce
monastère avait une très grande aversion de lui, et telle qu’il
semblait qu’en tout ce qu’il pouvait lui donner de l’ennui, il
le faisait, même en la longue et fâcheuse maladie dont il mourut,
commandant que personne ne l’allât jamais voir sans son expresse
licence, et pour lui, il entrait souvent dans la cellule du malade,
et toujours lui disait des paroles fort fâcheuses, lui
rafraîchissant la mémoire de certaines choses qui s’étaient
passées comme en prenant la vengeance. Or le cas est que notre
bienheureux Père étant Vicaire provincial d’Andalousie fut obligé
de le mortifier en quelque chose, et pour cette cause il se mit à
l’exercer, et le molester de telle sorte qu’il se passait des
choses incroyables touchant cela, et il en vint à tel point que
sachant le soin que je prenais comme infirmier de le bien traiter et
de le secourir en ses nécessités, il m’ôta l’office
d’infirmier, et me commanda sous précepte de ne l’assister en
aucune façon, quand je vis cette violence, touché de compassion
j’écrivis aussitôt au révérend Père Antoine de Jésus le
vieillard, qui pour lors était provincial, lui donnant avis de tout
ce qui se passait, lequel vint incontinent à Ubede, et repris
aigrement le prieur de son peu de charité, et y demeura environ six
jours donnant ordre que le malade fut bien traité, et commanda à
tous les religieux de visiter et de l’assister en tout ce qu’ils
pourraient. Ensuite de cela il me remit en l’office d’infirmier,
me commandant de lui faire toute la charité possible, et en cas que
le prieur ne voulût fournir ce qui serait nécessaire, que
j’empruntasse l’argent dont j’aurais besoin, et lui en donnasse
avis, qu’aussitôt il aurait soin de me l’envoyer. En toutes ces
occasions d’ennuis, qui furent en grand nombre, jamais je ne lui
entendis dire une parole contre le supérieur, mais au contraire il
les supportait toutes avec la patience d’un saint. »
Tout
ceci est rapporté par l’infirmier, et l’examinant un jour plus
particulièrement, il me dit plusieurs autres circonstances, qui
montraient bien davantage la rigueur du prieur, et découvraient plus
l’affliction et la patience du malade, comme que n’étant pas
content des mortifications qu’il lui faisait par le moyen de
l’infirmier, déniant et refusant les choses qui pouvaient donner
soulagement au malade : en outre il lui envoyait dire par
d’autres religieux des choses très rudes et très fâcheuses ;
et qu’il entrait quelquefois lui-même en sa cellule, non pas pour
le consoler, comme font d’ordinaire les autres prélats, mais pour
lui dire des paroles après pleine d’ignominie, et indignes d’une
personne si simple et si vénérable, disant qu’il était un
religieux imparfait et relâché qui détruisait l’ordre, regardant
trop à ses propres commodités, et se traitant avec excès et
superfluité. Chose néanmoins si éloignée de la vérité, qu’il
fallait que l’infirmier devinât ses infirmités et disettes pour y
pouvoir subvenir. S’il arrivait que quelques personnes dévotes lui
envoyassent des douceurs et des viandes de malades à cause de
l’estime qu’elles faisaient de sa sainteté, et qu’elles
savaient que son mal était violent et extraordinaire, il leur
renvoyait, disant que pour la maladie du Père Jean de la Croix, il y
avait un peu de mouton en la maison, ce qui suffisait pour sa
nécessité. D’autrefois il recevait ses présents et charité, et
commandait qu’on en donnât avis aux malades, sans toutefois lui en
donner, non pas même pour le goûter, qui était une plus grande
mortification que de ne les pas recevoir.
On
lavait ses linges et les bandes qui servaient à ses plaies en la
maison de quelques personnes dévotes vertueuses, d’autant qu’on
ne les pouvait pas laver commodément au couvent. Le Père prieur,
voyant que ses linges étaient fort blancs et fort nets, ne voulut
plus permettre que l’oncontinuât à leur donner, disant que
c’était trop de délicatesse, et à l’instance de quelques
religieux, il ne lui en dit rien. Il avait étroitement commandé
qu’aucun religieux n’allât voir le malade sans sa licence
expresse, et la refusait à tous ceux qui la lui demandaient,
particulièrement à ceux qu’il savait que notre bienheureux Père
goûtait davantage. Bref ses paroles et ses actions étaient telles
en ce temps qu’on n’eut pas dit qu’il en eût été l’auteur,
mais quelque furie infernale, pour provoquer cette sainte âme à
quelque impatience. Et le prieur même après la mort de notre
bienheureux Père reconnaissait qu’il avait été fortement tenté
en cela, et qu’il s’était laissé conduire par les choses que le
diable lui persuadait, et s’affligeaient d’avoir fait souffrir
des mortifications si étranges à un saint qui s’était retiré en
son couvent pour se prévaloir de sa piété, et charité en de si
grands travaux, desquelles mortifications plusieurs furent modérées
par la venue du Père provincial, avec l’ordre qu’il laissa, afin
que sans dépendance du prieur on secourût charitablement le malade
dans ses nécessités, et que tous les religieux le pussent visiter à
quelque heure que ce fut.
Notre
bienheureux Père supportait toutes ces choses, bien que fâcheuses
et amères, et plusieurs autres que je passe sous silence, d’une
patience si héroïque, que sans consentir qu’on blâmât le Père
prieur, il l’excusait toujours, alléguant des raisons en sa faveur
avec plus de soin que l’amour-propre n’a coutume de faire pour
ses propres excuses ; et
ceux qu’il croyait attristés et affligés pour les traitements lui
faisait le prieur il les apaisait et consolait. Mais sa charité n’en
demeurait pas là. Car il procurait encore par les moyens qu’il
pouvait de remédier à quelques désordres qu’il y avait au
gouvernement de la maison, afin que le supérieur d’icelle ne se
discréditât pas envers les prélats de l’ordre : desquelles
actions les témoins parlent aussi en leurs déclarations, et un de
ceux qui l’assistèrent davantage en sa maladie, qui fut le Père
Barthélemy de Saint Basile, dit ces paroles à ce propos. « Le
vénérable Père Jean de la Croix ne consola pas seulement tous les
religieux à Ubede, mais encore leur servit beaucoup pour leur
perfection, y ayant pour lors peu de paix dans le couvent, les
religieux étant aigris à cause de l’humeur et du peu d’expérience
du prieur, et par l’arrivée du saint, ils s’animèrent beaucoup
à la perfection, et tout demeura dans le calme, encore que le prieur
persévérât dans son inclination naturelle, laquelle le saint Père
lui modérait d’un côté, et de l’autre exhortait les religieux
à la souffrir, d’autant que pour toutes les choses que lui faisait
le prieur, jamais il ne lui dit une parole de plainte ou de
ressentiment, et n’en dit non plus à aucun autre, supportant le
tout avec une rare patience, et un profond silence. Tout ceci est
rapporté par ce témoin, et c’est la façon de procéder des
Enfants de Dieu, qui sont mus de lui en toutes leurs actions, comme
dit l’Apôtre, et que les Saints Pères déclarent, les appelants
Dieu par participation, et disant qu’ils opèrent divinement.
Chapitre XVIII. De l’aimable providence dont notre Seigneur
secourut notre bienheureux Père en sa maladie, et en ses travaux.
Notre
bienheureux Père donc étant devenu un pitoyable Job plein
d’ulcères, accablé de douleurs, et affligés de mortifications
intolérables, supportant tout cela d’une douceur admirable et
patience invincible, ayant si peu de petits qu’il ne pouvait avaler
chose aucune qui le pût sustenter, et surtout saisi et travaillé
d’une fièvre si ardente qu’elle brûlait et embrasait ses
entrailles : notre Seigneur incita une dame des principales de
la ville, nommée Madame Claire de Benavides, femme de dom
Barthélemy d’Ortegue, afin qu’elle prît le soin de le bien
traiter. Car quoiqu’elle ne le connut pas, elle était néanmoins
fort édifiée du rapport que le médecin et autres personnes lui
faisaient touchant la patience avec laquelle il supportait une si
grande maladie. Elle en conféra avec son mari lequel le trouva bon.
Ensuite de quoi elle se chargea de pourvoir aux commodités et
soulagement du malade, de telle sorte que le soin qu’elle mettait
en cela était extraordinaire, soit à s’informer de ce qui serait
le meilleur et le plus à propos pour lui, soit à épargner ni
dépense ni travail pour l’alléger et le bien traiter. Et cette
piété que Dieu avait imprimée en son âme, laquelle elle
reconnaissait pour un grand bénéfice de sa divine majesté, y jeta
de si profondes racines, que son mari étant devenu malade dans ce
même temps, lequel elle aimait d’un amour plus qu’ordinaire, il
semblait qu’elle le mettait en oubli pour secourir notre
bienheureux Père, tant était grande la consolation que Dieu lui
donnait en cet exercice de charité.
Après
qu’elle eut déposé cela en sa déclaration sous serment, elle me
dit quelques circonstances qui arrivèrent dans cette pieuse et
charitable sollicitude, par lesquelles il semblait que notre Seigneur
lui payait tout comptant le travail qu’elle prenait en cela. Elle
mettait au rang d’icelle cette très grande consolation qu’elle
sentait en son âme, lors qu’elle ordonnait quelque chose pour lui.
Comme aussi le grand profit qu’elle en ressentait, et la facilité
avec laquelle on accommodait toutes les choses qui lui étaient
nécessaires. Car quand il était question de chercher quelque chose
pour notre bienheureux Père, pour difficile et rare qu’elle fût,
on la trouvait incontinent et facilement. Mais des choses très
ordinaires et très faciles qu’on cherchait pour son mari, ne se
trouvaient qu’avec difficulté, et quelquefois on ne les pouvait
recouvrer. Toutes les boutiques demeuraient ouvertes jusqu’à la
nuit pour le bienheureux Père quoiqu’il fût fort tard, et pour
celui-ci on les trouvait fermées quelques heures auparavant, de
façon que ses serviteurs mêmes s’en apercevaient et le
remarquaient. S’il fallait tirer la substance de quelque viande
pour le bienheureux Père, il en sortait toujours la moitié plus que
d’une autre semblable, quand on la tirait pour son mari. Et
plusieurs autres choses pareilles arrivaient dans les apprêts que
l’on faisait pour le ce serviteur de Dieu lesquelles étaient si
remarquables, qu’elle connaissait par là [encore qu’elle n’eut
pas eu d’autres fondements de la foi] que notre Seigneur avait sa
diligence pour agréable.
Les
servantes qui lui aidaient à accommoder et assaisonner ce qu’elle
devait envoyer à notre bienheureux Père avaient aussi part aux
grâces que Dieu lui faisait. Car elles avaient tant de consolation
et de joie en cette occupation qu’elles tenaient à grande faveur
que leur maîtresse les employât à cela, et travaillaient comme à
l’envi et par forme d’émulation. On recevait pour lors dans le
couvent sans contradiction les grands effets de piété à cause de
l’ample licence que le Père provincial avait donnée au Père
Bernard de la Vierge pour secourir et traiter le malade sans aucune
dépendance du prieur. Mais notre bienheureux Père connut bien
quelques jours après qu’on eut commencé d’apprêter son manger
en la maison de cette dame que ces viandes n’étaient pas
accommodées dans le monastère, bien qu’on lui eut toujours caché
et celé, d’autant qu’elle n’avait l’assaisonnement ordinaire
qu’on leur donne dans nos couvents, et en ayant découverte la
vérité, jugeant que c’était donné entrée et commencement à
quelque relâche, et qu’il importait moins qu’il mourût que
d’être cause qu’une mauvaise coutume fut introduite, joint le
zèle de réforme qu’il garda toujours inviolable, il ne voulut
jamais consentir qu’on apprêtât des viandes qu’on lui donnait
hors le monastère, tellement que depuis, cette dame envoya toujours
abondamment tout ce qui était nécessaire pour le bon traitement du
malade, et on l’apprêtait au couvent ;
elle envoya aussi du linge et de la charpie pour médicamenter ses
plaies. Les servantes reconnurent pour lors l’auteur de la joie
qu’elles avaient en cette occupation, et s’affligeaient autant de
s’en voir privées comme si elles eussent perdu quelque chose de
grande estime et tenaient pour châtiment particulier que Dieu leur
eut ôté l’occasion de servir ce saint, car elles le nommaient de
la façon.
Le
malade était si reconnaissant de la charité qu’on lui faisait que
comme celle de ses bienfaiteurs était si grande, il ne se pouvait
lasser de les en remercier, et les payait en bonne monnaie, les
recommandant à Dieu jour et nuit. Madame Claire voyant qu’il avait
tant de gratitude et de reconnaissance du soin qu’elle prenait pour
lui, le pria instamment de solliciter notre Seigneur de lui donner un
accouchement heureux, d’autant qu’elle était fort grosse et avec
appréhension. Notre bienheureux Père après avoir recommandé cela
à notre Seigneur lui envoya dire qu’elle perdit cette crainte
parce qu’elle accoucherait heureusement, et que les fruits qu’elle
aurait jouiraient de Dieu, comme il arriva. Car elle accoucha sans
danger d’une fille qui mourut devant un an et s’en alla jouir de
Dieu. Notre Seigneur ne montra pas seulement en cela la providence
particulière qu’il avait de son serviteur dans le cours de sa
maladie, mais aussi en plusieurs autres choses pourvoyant à ses
commodités à mesure qu’il les négligeait. Il y en eut une fort
remarquable qui est que le monastère ne pouvant fournir et subvenir
aux linges nécessaires, pour médicamenter ses plaies à cause
qu’étant souvent pleins de matière, il fallait aussi les changer
et renouveler souvent. Notre Seigneur en donna le moyen, et ôta
cette difficulté, incitant deux damoiselles vertueuses de ce même
quartier nommé Inès et Catherine de Salazar, à se charger de
laver ces linges, pour l’estime et la grande opinion de la sainteté
du malade qui courait déjà par la ville, et elles ont déposées en
leurs déclarations sous serment pour choses mystérieuses qu’étant
sujettes de leur naturel au mal de cœur, et faciles à recevoir des
incommodités, particulièrement Inès de Salazar pour avoir
l’estomac fort délicat, jamais elles n’eurent aucune horreur, ni
mal de cœur ou dégoût de tout cela, quoi qu’on leur portât des
paniers pleins de ces linges et aussi trempés de l’ordure et
matière de ces ulcères, que si on les eut plongés dans l’eau, et
quelquefois trouvant dans ces linges des morceaux de chair qu’on
avait coupés des parties ouvertes et ulcérées, sans qu’elles
sentissent aucune mauvaise odeur de quoi que ce fut. Ce qui leur
causait une si grande admiration, reconnaissant leur faible
complexion, et la débilité de leur estomac, qu’elle leur dure
encore aujourd’hui. La consolation que notre Seigneur leur donnait
en cette occupation était si grande, et elles en faisaient si grand
cas que Catherine de Salazar l’a exprimé en ces termes dans
sa déclaration sous serment. “Quand
nous lavions ces linges pleins d’ordures et de matière, nous
étions autant affranchies et exemptes de mal de cœur, comme si nous
eussions manié des fleurs, d’autant qu’il nous semblait, lors
que nous les prenions entre les mains, que nous ne manions pas une
chose qui fut seulement de la terre, mais qui avait un je ne sais
quoi du ciel. Or on peut facilement connaître que c’était un
spécial privilège que Dieu avait donné en faveur de son serviteur,
parce qu’ayant une fois mêlé d’autres linges du Père Mathieu
du Saint-Sacrement avec ceux de notre bienheureux Père, Inès
de Salazar sentit soudain une très mauvaise odeur en les
prenant, et un si grand mal de cœur la saisit qu’elle vomit
sur-le-champ, et ne les put laver. Ensuite de quoi elle dit à Marie
de Molina sa mère : ou le Père Jean de la Croix a quelque
accident mortel de nouveau, ou bien il y a des linges de quelques
autres malades qui sont mêlés avec les siens. De là à un peu de
temps un frère convers vint en sa maison, et lui ayant demandé d’où
cela procédait, il lui dit que le linge du Père Mathieu était
parmi les autres lesquels on peut séparer facilement de ceux du
bienheureux Père par leurs mauvaises odeurs.
Cette
grande consolation que les deux sœurs recevaient en ce charitable
exercice, et la créance qu’elles avaient que cela était agréable
à Dieu, crûrent de telle sorte que chacune désirant d’être
préféré à l’autre en ce travail émérite, elles eurent une
sainte et vertueuse contention pour savoir laquelle des deux laverait
ces linges et drapeaux, car chacune voulait tout laver et n’en
faire part à l’autre. Ce qui fut cause que leur mère pour les
accorder et rendre satisfaites, ordonna qu’elles les laveraient
l’une après l’autre chacune à son tour, afin que toutes deux
exerçassent la charité, et participassent aux mérites de cette
action. Madame Claire de Benavides désira puis après d’avoir
part à cet exercice, tant pour sa consolation, que pour celle de ses
servantes, car elles ressentaient et regrettaient fort l’autre
occupation qu’on leur avait ôtée touchant l’apprêt des vivres
du malade, et voulut qu’on portât ces linges en sa maison :
mais les deux damoiselles et leur mère alléguèrent pour leur
raison, et défense, qu’elles étaient déjà en possession, et le
procès fut renvoyé par-devers notre bienheureux Père Jean de la
Croix pour en avoir la sentence décisive, lequel ayant tant de
gratitude et de reconnaissance de la propreté, blancheur et netteté
avec lesquels les deux damoiselles lui accommodaient ses linges et de
la dévotion, et du soin qu’elles montraient en cela, envoya
supplier Madame Claire de se contenter de la grande charité qu’elle
lui faisait, sans la vouloir accroître par tant de voies ce qu’elle
fit. Plusieurs autres personnes ont aussi remarqué que ces linges et
drapeaux ne faisaient pas mal au cœur, et ne sentaient pas mal
nonobstant la quantité de matière qui sortait de ses ulcères ce
qu’elles ont tenu pour une chose très notable, et la rapportent
avec admiration dans leurs déclarations. Car quoi que sa cellule fut
fort petite, et que l’ordure et le pus de ses ulcères fut
suffisant d’infecter un hôpital entier, jamais on n’y sentit de
mauvaise odeur, ni chose aucune qui peut donner de l’ennui et
causer du dégoût et partant c’était leur créance que cela ne
pouvait se trouver naturellement en un corps si pourri et si
corrompu.
Chapitre XIX. Comme le diable enflamma de nouveau la persécution
domestique entre notre bienheureux Père, procurant d’obscurcir
l’éclat de ses vertus.
Saint-Bernard
dit que celui qui a déjà acquis la perfection des vertus, a manqué
néanmoins d’une qualité pour être parfaitement heureux en cette
vie, qui est qu’étant bon on l’estime méchant, afin qu’il
ressemble entièrement à notre Seigneur Jésus-Christ vu qu’une
créature ne peut avoir une plus grande béatitude et excellence que
d’être semblable à son Créateur. Or notre Seigneur accorda cette
félicité des âmes parfaites et généreuses à notre bienheureux
Père Jean de la Croix, afin qu’il fût tout consommé en la
perfection de cette vie, lui concédant à la fin d’icelle qu’étant
si vertueux et parfait, il fut tenu pour un méchant homme. Et
partant eu égard à la perfection et excellence de sa vie et à la
profonde humiliation et abjection de sa mort, cet illustre personnage
fut un portrait de Jésus-Christ des plus conformes à son divin
original, que nous puissions trouver entre tous les saints
confesseurs.
Le
diable en ce temps combattit cette petite nacelle primitive par tant
de tourmentes, que si elle n’eut eu sa divine majesté pour pilote
elle se fut perdue et abîmée dans les ondes. Et partant les belles
parties, le crédit, la prudence, et le zèle héroïque de religion
du Père Nicolas de Jésus Maria qui pour lors gouvernait l’ordre,
trouvèrent beaucoup de matière pour s’exercer et s’occuper. Car
il semble que tout l’enfer s’était assemblé et bordé contre
elle, et entre autres moyens domestiques dont il se servit à cette
fin fut l’inquiétude d’un certain religieux d’autorité et de
considération. On avait déjà commencé pour lors une affaire dans
notre congrégation pour laquelle, étant nécessaire de faire des
enquêtes dans trois ou quatre couvents des deux royaumes de Grenade
et de Seuille, le Définitoire en donna commission à un des
définiteurs fort peu affectionné à notre bienheureux Père que
nous avons déjà dit autre part. Et comme la passion quand elle est
véhémente aveugle la raison afin qu’elle juge convenable ses
propositions : celle de ce Père se revêtit d’un zèle de
religion, puis le trompant comme elle a de coutume d’en séduire
plusieurs, il jugea, voyant que le premier dessein d’envoyer notre
bienheureux Père aux Indes, lequel il avait fomenté, n’avait pas
eu d’effet, qu’il était encore en danger d’être élu des
religieuses pour leur commissaire, par conséquent qu’il ferait un
grand service à l’ordre de lui faire perdre son crédit parmi
elles, leur faisant voir que sa conversation était fort suspecte,
afin que par ce moyen il ne pût être leur prélat.
Avec
cette résolution quoi que sa commission fut limitée, n’ayant à
s’informer que de l’affaire de ce religieux, ils lui donnèrent
le nom de visiteur pour plus grande autorité, mais se voyant de
l’autre côté de Sierra Morena, il trouve trouva bon d’étendre
son pouvoir, et de faire information contre le bienheureux Père Jean
de la Croix. Et partant il s’en alla à Grenade où il avait le
plus demeuré, et passant par-dessus les lois divines et humaines,
commença à faire une rigoureuse recherche de sa vie, outrepassant
les bornes de sa commission, tant en la substance qu’en la façon
de l’exercer. Car ce fut par forme d’inquisition qui requiert au
préalable une infamie publique principalement parmi les personnes
prudentes et vertueuses, sans laquelle il ne pouvait faire enquête
des délits d’un particulier, ni les témoins déposer à son
préjudice. Et quant à notre cas, non seulement il n’y avait pas
de note, ou d’infamie, mais au contraire un si grand
applaudissement de vertu et de sainteté qu’on révérait la terre
qu’il foulait aux pieds. Il excéda aussi quant aux moyens, se
servant de quelques-uns si violent en l’examen des témoins, qu’il
donna un scandale notable. Et laissant à part plusieurs choses qui
ne concernent pas l’histoire, je rapporterai ici seulement ce que
disent deux témoins qui ont concouru à cette information.
La
mère Isabelle de l’Incarnation prieure de nos mères de Jaén sera
la première, laquelle ayant juré des mains de l’évêque de cette
ville pour d’autres informations dit ceci à notre propos.
« Touchant
l’information qui fut faite contre le saint Père Jean de la Croix,
j’ai remarqué que le Père qui examinait les témoins faisait des
demandes fort vaines et fort inutiles, comme je l’expérimentai en
celle qu’il me fit, car je vis clairement que tout ce qu’il me
demandait ne pouvait se trouver au saint, d’autant que c’était
une des plus pures âmes que Dieu eût en son église, et qui
semblait un homme sanctifié, et à mon avis le Père Visiteur ne
pouvait faire les demandes et interrogations qu’il faisait, ni
rechercher choses qui répugnât tant à sa sainte vie, ni en quoi il
fut plus innocent, et ainsi tant par toutes les interrogations, et la
façon de procéder qu’il pratiqua pour les faire, comme par les
offres qu’il faisait d’un côté, et par la peine et la gêne des
préceptes et excommunications dans laquelle d’autre part il
mettait les témoins, jusqu’à les priver pendant ce temps de la
communication de leurs confesseurs, et d’autres personnes, sauf la
sienne propre, (car je suis témoin de tout) on reconnut qu’il
avait procédé comme un jeune homme (aussi l’était-il assez) et
comme précipité, ayant aucun fondement de faire tout cela, et je
vis qu’en notre couvent de Grenade toutes les religieuses qui y
étaient pour lors, ne perdirent un seul point du crédit et de
l’opinion qu’elles avaient du saint, nonobstant toutes ces
informations, mais au contraire je puis attester quant à moi que
cela me fit estimer davantage sa sainteté, car comme j’ai su
depuis au même temps que cela se passait à Grenade, notre Seigneur
faisait des miracles par les bandes et les linges qu’on tirait de
ses plaies. Un peu après la mort du Saint, le Père Augustin des
Rois provincial d’Andalousie dont la sainteté est assez connue, me
demanda un jour avec un grand sentiment comment j’avais déposé
quelque chose contre un si saint personnage qui était le Père Jean
de la Croix, et je lui répondis, “mon Père je ne pense pas avoir
rien dit contre ce Saint”, aussi ne le pouvais-je pas, car je n’ai
rien remarqué en lui qui ne fut saint, et d’une personne très
pleine de vertu et très avancée auprès de sa divine majesté. Il
m’assura avoir vu en ma déposition des choses qui n’avaient
jamais passé par mon esprit, quoi que je les eusse signés ma main,
mais je ne les lus pas, quand il me les fit signer, et partant je ne
savais pas ce qui était dedans, et je connus depuis par ce qu’on
m’en disait, qu’on n’avait pas écrit fidèlement, ou qu’on
avait mal interprété ce que je vais dire en bonne part. »
C’est ce que dit ce témoin qui reçut une si sensible affliction,
ayant su que sa déclaration n’avait pas servi pour confirmer la
sainteté d’un si grand serviteur de Dieu, qu’elle en tomba
malade au lit, et le saint qui était déjà mort alors la consola
par une apparition de laquelle nous ferons mention en son lieu.
Le
Père Balthazar de Jésus, confesseur de nos mères de Malaga sera le
second, lequel rapporte en sa déclaration comme cette information se
fit, et le dit en cette manière. « Je
me trouvai à Malaga au temps que le Visiteur y vint pour examiner
deux ou trois religieuses qui étaient venues de Grenade à cette
fondation, et je sus de son compagnon et des religieuses (dont
j’étais le confesseur) la procédure qu’on gardait en cette
information. Et lorsque j’étais au monastère desdites
religieuses, une d’icelles nommée Catherine de Jésus qui avait
été prieure, me vint trouver, étant scandalisée des demandes que
le Père Visiteur lui avait faites touchant notre saint Père Jean de
la Croix, et me conta comme d’une œuvre de charité que le saint
avait exercée envers elle en présence de toutes les religieuses, il
en faisait une chimère pour l’accuser d’un grand péché. À la
même heure une autre religieuse nommée Lucie de Saint-Joseph
toute confuse et troublée ne vint trouver, et me demanda ce qu’elle
ferait touchant ce qui lui était arrivé avec le Père Visiteur
contre notre Père Jean de la Croix, et ayant répondu la vérité de
ce qu’elle savait, elle avait vu comme il n’avait pas écrit
fidèlement ce qu’elle avait déclaré, et partant que sa
déposition n’allait pas comme elle devait : sur quoi je lui
ai conseillé d’écrire une lettre au révérend Père Vicaire
général, lui disant naïvement la vérité touchant ce que le Père
visiteur lui avait demandé, et la réponse qu’elle y avait faite.
Et toutes ces religieuses ne pouvaient se lasser, ni étancher leurs
paroles dans le récit des louanges du saint. Et d’autant que cette
information qui fut faite contre notre bienheureux Père Jean de la
Croix, est un des plus authentiques témoignages que nous puissions
apporter de sa vie pure et immaculée, je rapporterai ici ensuite de
ses deux précédentes dépositions, quelques paroles de celle du
Père Grégoire de Saint-Ange qui était pour lors Définiteur et
secrétaire du définitoire, par les mains duquel toutes ces choses
ont passé, lequel parle de la sorte touchant notre propos. Ce
commissaire n’avait pas pas licence de visiter plus de trois ou
quatre couvents, ni pour autre chose que pour faire information de ce
qui concernait ce religieux à quoi son voyage était ordonné ;
mais lui, étendant son pouvoir plus avant, visita les deux provinces
de Grenade et de Séville, et de son propre mouvement avec beaucoup
de fraude fit information contre le Père Jean de la Croix, usant de
grande censure envers les religieuses, tirant d’elles par des
craintes et autres artifices des choses qui d’elle-même, et par
les termes et il les écrivait, faisait assez voir l’envie qu’il
avait d’aggraver et noircir cette affaire, voulant leur faire
entendre par des paroles graves et sentencieuses qu’il y avait de
grands péchés. J’ai vu et lu moi-même quelquefois cette
information, et avec un peu d’attention dans laquelle on apercevait
assez l’artifice de celui qui la coucha par écrit. Or quand on eut
voulu tirer quelque chose de tout cela, il n’y avait pas de sujet
pour lequel on lui pût donner une pénitence plus grande que
l’ordinaire. Car on ne crut pas tout ce qui était écrit, joint
qu’ôté l’artifice, et l’emphase avec laquelle les paroles
pouvaient signifier quelque chose de substantiel, il n’y avait
aucune apparence ni marque de péché mortel. D’ailleurs suivant ce
qu’on apprit, celui qui fit la formation ne procéda pas selon Dieu
en icelle. Et j’ai vu quelques religieuses qui avaient fait leurs
déclarations en cette matière, lesquels par après quand on leur a
fait entendre ce qu’elles avaient déposé, ont répondu qu’elle
n’avait pas dit cela de cette manière, ni avec ce sentiment. Et
sur ce sujet on écrivait plusieurs lettres au Définitoire, si bien
que le Père Vicaire général ne faisant pas de cas de cette
information, on ne traita pas aussi des peines d’icelle. »
Tout ceci est de ce religieux grave et d’autorité, lequel fait
seulement mention des déclarations des religieuses, car bien que le
commissaire tenta d’examiner les religieux, comme il vit qu’il
prêchait les louanges de notre bienheureux Père avec tant
d’affection, et que méprisant les craintes, ils lui demandaient
qu’il montrât la commission qu’il avait pour ce sujet (sur quoi
il y eut de grandes prises avec quelques-uns,) il en demeura là, et
ne voulut poursuivre son dessein.
Notre
bienheureux Père avait employé plus de temps avec une religieuse
qu’avec les autres à cause que sa nécessité le requérait, et
qu’elle eût été en grand danger si elle n’eut été fort
avancée auprès de sa divine majesté ;
ensuite de quoi le Père commissaire pensait bien trouver là de quoi
satisfaire à ses intentions. Or pour l’exemple des confesseurs des
religieuses, j’inférerai en ce lieu ce que celle-ci rapporte de
cette communication dans la déclaration sous serment qu’elle fit
entre les mains de l’évêque de Jaén dont voici sa déposition.
« Tout
ce qu’on découvrait au saint frère Jean de la Croix, sa face et
ses paroles prêchaient sa pureté, car le très grand et très
constant amour qu’il montrait de porter à Dieu, avec la singulière
modestie et mortification que je vis en lui, publiaient assez que
c’était une âme pure : joint qu’en quatre ans que je
conversais fort souvent avec lui, je ne pus jamais remarquer aucune
parole qui pût être tenue pour oiseuse, mais au contraire tout ce
que je vis en lui était d’un homme saint, et d’une âme
grandement pure, et je puis assurer quant à moi que ses discours de
Dieu et sa communication du ciel imprimait une certaine pureté et
oubli de tout ce qui se trouve dans le monde ;
d’où vient que lors qu’il entrait au couvent étant Vicaire
provincial pour visiter la clôture, confesser quelque religieuse
malade, quand nous avions lui baisé les mains quoiqu’il ne le
voulut permettre, il exhalait une certaine odeur qui surpassait
toutes les autres d’ici-bas, et qui semblait recueillir
intérieurement.
Sa
modestie et sa composition étaient telles que son seul regard
faisait devenir modeste. Lorsque je l’envisageais je sentais en moi
une certaine répréhension de mes imperfections comme si notre
Seigneur m’eût repris, et eût parlé à mon cœur, et je
demeurais avec un désir de travailler à mon avancement et
perfection et le faire beaucoup pour servir Dieu, et d’acquérir
quelque chose des vertus qui éclataient en ce saint, et ainsi je le
regardais comme l’exemplaire d’icelles. Tellement qu’en ses
actions et en ses paroles il me semblait être saint, mais d’une
sainteté plus éminente que celles d’autres personnes que j’ai
vues tenir et estimer pour saintes. »
Tout ceci est de cette religieuse laquelle en plusieurs monastères
où elle a été prieure, a fait paraître le fond des vertus qu’elle
tira de cette communication, et a beaucoup aidé à la perfection de
celles qui ont été sous sa direction et conduite.
Chapitre XX. En qu’elle affliction et détresse cette
persécution réduisit ceux qui était affectionné à notre
bienheureux Père, et la joyeuse patience dont il la supportait.
Cette
information et la rigueur que montra le commissaire en icelle,
causèrent une affliction notable à tous les enfants et amis de
notre bienheureux Père, sur quoi il entendait le rapport de la
plupart des choses qui se passaient bien qu’il le dissimulât par
sa patience invincible. Car comme le commissaire était Définiteur,
et était envoyé en Andalousie du premier prélat de l’ordre et de
son définitoire, et qu’il donnait à entendre qu’il avait
commission de de faire information de la vie du bienheureux Père,
les religieux et les religieuses se persuadaient que tous les
premiers supérieurs étaient grandement indignés contre l’accusé,
et mal informés élèves de sa vie innocente et irrépréhensible,
vu que leur indignation allait jusque-là que de faire des diligences
si sanglantes contre une personne si sainte, et qui était comme le
Père commun de toute la congrégation des Déchaussés.
Une
autre chose courait aussi pour lors, qui servait beaucoup à ce bruit
de l’indignation des supérieurs. Car comme le Père Nicolas de
Jésus Maria pendant le temps qu’il fut provincial, et depuis qu’on
le fit Vicaire général, s’opposa avec un grand courage et un zèle
discret et prudent à quelque relâche de l’Observance primitive, à
quoi la douceur démesurée et la trop grande indulgence du
provincial précédent avaient donné lieu tant ès couvent des
religieux que des religieuses, tous ceux auxquels la réformation
donnait quelque atteinte qui était en bon nombre décréditaient le
gouvernement du Père Nicolas de Jésus Maria, et du nouveau
définitoire, et comme ils savaient qu’ils ne pouvait trouver un
meilleur moyen de les mettre mal dans l’esprit de tout ce qui était
scellant de la réforme dans l’ordre, qu’en publiant qu’il
persécutait le Père commun de la congrégation, ils disaient
beaucoup de choses de la rigueur et injustice de cette persécution,
assurant que le Père Nicolas était l’auteur d’icelle, et que le
commissaire qui était en Andalousie avait eu ordre de lui pour faire
cette information, et le moindre effet suivant leur dire que devait
enfanter et produire ces diligences, était d’ôter l’habit au
Père Jean de la Croix, et ainsi ce bruit fut semé dans les deux
provinces d’Andalousie, et de là on le fit courir par lettre en
celles de Castille, et non seulement les personnes communes de la
religion étaient abreuvées de cette nouvelle, mais même les
principaux de l’ordre desquels je l’ai appris qui étaient dans
la ferme créance de ce succès, lequel n’avait pas d’autre
fondement que les rigoureuses diligences que le commissaire fit en
cette information.
Les
religieux furent saisis d’une crainte si pressante par ces
apparences et indices de l’indignation des supérieurs contre le
bienheureux Père, laquelle le diable allait oubliant et persuadant
par ses artifices et menées, que ceux qui auparavant estimaient à
bonheur de se dire ses enfants, et tiraient gloire de lui être
affectionné, vacillaient en cela, craignant qu’on ne les dût
aussi persécuter en qualité de ses amis, et partant ils abstenaient
de communiquer avec lui. Ensuite de quoi il fut délaissé et
abandonné de ses amis en ses travaux, comme notre Seigneur de ses
disciples en sa passion afin qu’il en fût le vif portrait en
toutes choses. Et le diable fomenta tellement cette crainte des
religieux et religieuses, que tous ceux et celles qui avaient
communiqué familièrement avec ce Saint Père, pensaient qu’ils
seraient en danger, si seulement on leur trouvait son nom écrit en
quelque endroit. D’où vient qu’ils brûlaient toutes ses lettres
lesquelles ils gardaient auparavant soigneusement, et tenaient comme
des choses exquises et précieuses, à raison qu’elles contenaient
une doctrine céleste, et qu’elles venaient d’un maître si
saint. Ils firent aussi le semblable de quelques portraits que des
personnes dévotes avaient fait copier sur ce qui avait été tiré à
Grenade lors qu’il était en extase. Cette tragédie des lettres
fut une très grande perte pour l’ordre, et un des grands profits
que le diable tira de ces tourmentes. Car les ayant écrites pour
répondre à plusieurs doutes touchants la vie spirituelle ;
en quoi il communiquait la grande lumière que notre Seigneur lui
avait donnée pour ce sujet, et d’autant que souvent on n’en
trouve faute, même parmi ceux qui se tiennent pour grands maîtres
en ces matières de l’esprit, sans doute qu’on a perdu beaucoup
par la perte de ces papiers.
Plusieurs
témoins oculaires qui communiquèrent pour lors avec lui, nous
donnent une ample connaissance en ses informations de la patience
invincible, dont il supporta tous ces orages, et aussi des lettres
qu’il écrivit en ce temps, faisant réponse à quelques-unes qu’il
recevait sur ce sujet. Car quant à lui il était comblé de joie et
de contentement, se voyant méprisé et humilié, vu que c’était
ce qu’il avait tant désiré, la joie n’étant autre chose que
l’accomplissement du désir, mais il y avait deux choses qui lui
ravissaient cette joie dans ces tourmentes. L’une était de savoir
les grandes offenses qui se commettaient contre Dieu à cause de
cette information, lesquelles, d’autant qu’elles déplaisent à
Dieu, à qui il désirait tant d’agréer et de plaire, lui perçait
le cœur d’outre en outre. L’autre chose qui l’affligeait était
de voir que l’on attribuait toutes ces diligences au Père Nicolas
de Jésus Maria Vicaire général qui en était innocent, d’où
vient qu’il fit entendre souvent à ses amis que leur premier
supérieur n’était pas auteur de cette affaire, ni consentant à
ses travaux, et qu’il avait un grand ressentiment de ce qu’on lui
attribuait et imputait cela. Et même pour le commissaire il excusait
autant que le cas pût admettre des excuses ou défenses, attribuant
ces diligences aux décrets de la sa divine majesté qui le
permettait ainsi pour ses péchés, et pour la satisfaction d’iceux.
Il ne voulait en aucune façon qu’on le blâmât ni qu’on traitât
de ces matières, sinon pour persuader et faire voir à tous, que ses
défauts étaient en si grand nombre, que bien qu’on n’en dit
beaucoup, il ne viendrait jamais à les connaître entièrement, et
quelquefois il recevait beaucoup d’ennuis et d’affliction quand
il avait fermé le passage, ou arrêté le cours de ces matières, et
qu’on renouvelait de semblables propos.
Ses
amis lui représentaient pouvaient souffrir la façon dont on parlait
de son honneur, et les diligences injurieuses que le commissaire
faisait pour rechercher sa vie, et lui persuadaient d’écrire au
Père Vicaire sur ce sujet, ou bien qu’il leur permit de recourir à
lui pour se plaindre d’un grief et outrage si manifeste, mais il ne
leur prêta l’oreille en aucune façon, et ne voulut qu’ils
fissent aucune de ces diligences, disposant son esprit à recevoir
joyeusement toutes sortes de pénitence qui lui seraient imposés
pour ses coulpes, comme il le manda au Père Jean de Sainte Anne, lui
faisant réponse à une lettre qu’il lui avait écrite, étant fort
affligée de ce qu’on disait, qu’on lui ôterait l’habit, en
laquelle il lui tint ce discours. Mon fils, ne vous mettez pas en
peine de cela, car ils ne me peuvent ôter la vie, si ce n’est que
je sois incorrigible et désobéissant. Or je suis tout prêt de
m’amender de toutes mes fautes, et de subir toute sorte de
pénitence qu’ils m’imposeront.
Chapitre XXI. Comme cette persécution contre notre bienheureux
Père prit fin, et comme l’auteur d’icelle fut puni.
Après
que le commissaire eut fait cette information contre notre
bienheureux Père en la province de Grenade, avec tant de
démonstration de rigueur, il l’envoya au Père Nicolas de Jésus
Maria pendant qu’il passait à la province de Séville pour faire
l’enquête qui concernait sa commission, et lui fit entendre
l’intention qu’il avait eue, s’embarquant à faire une
perquisition des défauts du bienheureux Père. Le Père Vicaire
général commença d’en faire la lecture, et en ayant lu quelques
pages reconnut aussitôt le venin qui y était, en présence du Père
Grégoire de Saint-Ange Définiteur et secrétaire du
définitoire, et jeta l’information disant : le Père visiteur
n’avait pas de charge de s’entremettre de cela, et tout ce qu’il
a prétendu rechercher ne se peut trouver au Père Jean de la Croix,
puis témoignant un très grand sentiment de tout ce procédé, il
dit qu’il trouvait fort mauvais que le commissaire eût voulu
décréditer un homme si saint, et qui était comme le fondement et
l’exemplaire de la religion, les blâmât la trop grande licence
qu’il avait prise de visiter de province, ayant une commission
limitée pour une seule affaire, et dans peu de couvents, mais se
contentant seulement de ne faire aucun cas de cette information, il
ne traita pas de la correction du commissaire, la remettant au
chapitre général, où l’on traite des défauts des Définiteurs
et de leur correction.
Le
Père Nicolas de Jésus Maria mourut devant le chapitre général, et
le Père Élie de Saint-Martin qui lui succéda, fit voir à ce
commissaire les excès qu’il avait commis en ce voyage,
s’entremettant passionnément en ce dont on ne l’avait chargé,
et partant on lui en donna une pénitence, bien que non à l’égal
de ce qu’il avait mérité, et la sentence cette condamnation fut
enregistrée dans le livre des Chapitres, où je l’ai lu. Le Père
Élie content de cela fit toutes les diligences possibles pour avoir
cette information, et l’ayant trouvée la fit brûler en sa
présence, ayant horreur (comme il était juste et raisonnable) de ce
qu’en une religion si sainte il se fut rencontré une personne
laquelle imitant Cham fils de Noé procurât de déshonorer son Père.
Mais comme Dieu a tant de providence de ses serviteurs, et se charge
de la vengeance de leurs injures, comme il dit par la bouche de son
prophète, il nous voulut faire voir qu’il n’avait pas pas oublié
celle qui avait été faite à notre bienheureux Père le temps qu’il
en différa le châtiment. Le commissaire susdit fut élu provincial
de la province de Grenade en ce chapitre général (qui était ce
qu’il avait désiré, et ses amis aussi,) de quoi les enfants et
intimes de notre bienheureux Père s’attristèrent grandement, leur
semblant qu’au lieu du châtiment et punition qu’ils attendaient
de celui qui avait voulu profaner le temple de Dieu, et obscurcir par
ses diligences les splendeurs de cette pure et simple âme, il
sortait victorieux et comme triomphant au même lieu ou il avait
failli. Et ne pouvant témoigner extérieurement l’amertume qu’ils
avaient dans le cœur, ils s’affligeaient fort intérieurement, et
se plaignaient à Dieu de ce succès, jugeant que c’était
autoriser ce qui avait été fait au préjudice du défunt :
(car pour lors notre bienheureux Père était mort,) que de
récompenser avec honneur et dignité celui qui l’avait persécuté.
Le nouveau provincial entra par après en sa province fort content,
et se hâtant pour se rendre au centre d’icelle, qui est la ville
de Grenade, où ses amis l’attendaient pour lui faire une grande
réception, et beaucoup de caresses, il arriva à Alcala la royale
distance à huit lieux de Grenade, et donna de là avis du jour qu’il
y entrerait. Cette nouvelle fut agréable aux uns et triste pour les
autres, particulièrement pour nos religieuses, car ayant été si
fidèles témoins du soin que notre bienheureux Père avait pris pour
les faire saintes, et les approcher de Dieu, de diligences qu’avait
fait le nouveau provincial pour lui ravir son crédit, elles se
lamentaient beaucoup de voir que l’on avait récompensé celui qui
méritait un châtiment plus rude. Il y avait entre elles une
religieuse, ancienne compagne de notre sainte mère Thérèse qui
avait été nourrie et élevée de sa main nommée Beatrix de
Saint-Michel fort estimée pour sa grande sainteté et fort illuminée
de notre Seigneur, laquelle comme plus obligée à notre bienheureux
Père à cause des bénéfices qu’elle avait reçus de lui, l’ayant
fort aidé par sa doctrine, était celle qui ressentait plus vivement
le tort et l’injure qu’on lui avait fait.
Cette
religieuse pleurant un jour devant notre Seigneur en l’oraison sur
ce sujet, et soumettant à ses profonds jugements la faiblesse et
petite capacité des sentiments humains, ne pouvait s’empêcher de
s’attrister de l’allégresse et applaudissements dont on devait
recevoir comme Père de la province celui qui auparavant à leurs
yeux avait persécuté si injustement le Père commun de la
congrégation des Déchaussés. Notre Seigneur pour lors lui dit que
le nouveau provincial n’entrerait que mort dans Grenade, en
punition de cette information qu’il avait faite contre le Père
Jean de la Croix. Elle raconta soudain cette révélation à quelques
personnes qui avaient une pareille affliction que la sienne,
lesquelles bien qu’elles eussent bonne opinion de son esprit,
néanmoins en suspendirent leur jugement, sachant qu’il y avait
lettre du provincial, par laquelle il avait mandé qu’il entrerait
le même jour dans Grenade, mais enfin la révélation se trouva
véritable : car entrant dans Alcala la Royalle il fut saisi
d’une maladie si violente qu’en peu de jours il finit sa vie, et
fut porté mort à Grenade pour y être enterré. Le provincial qui
lui succéda examina ce cas, imposant un précepte formel à la même
Beatrix de Saint-Michel sur iceluy (dont j’ai vu la réponse,) et
la vérité de ce que nous venons de rapporter fut connue par ce
qu’elle dit, et ce que les autres religieuses déclarèrent aussi.
Par laquelle vérité et les miracles que notre Seigneur fit en grand
nombre par le moyen des choses qui avaient touché le corps du saint
Père Jean de la Croix, qui lui avait servi dans sa maladie, notre
Seigneur a illustré après sa mort l’opinion de saint qu’on
avait conçu de lui lors qu’il était au monde.
L’ordre
fut si peu satisfait du peu de charité que le prieur d’Úbeda
avait exercée envers notre bienheureux Père, que jamais depuis il
ne lui donna aucune prélature, et quoi qu’il occupât à la
prédication, il ne se servit pas néanmoins des conseils que notre
bienheureux Père lui avait donnés, qui était de l’ajuster et
accommodé aux lois de sa profession. Au contraire il procura des
privilèges hors de l’ordre pour aller prêcher çà et là sans
dispense de ses supérieurs, où étant, la mort l’accueillit hors
de la compagnie de ses frères, qui est la consolation et le secours
que nous sommes venus chercher en la religion. Or les témoins disent
aussi que cette mort avec si peu de consolation et le secours, est un
châtiment de Dieu à cause de l’affliction qu’il avait donné à
notre bienheureux Père, Sa Majesté le privant du secours de ses
frères pour n’avoir pas secouru le Père commun de tout l’ordre.
Chapitre XXII. Comme il eut révélation du jour et de l’heure
de sa mort, et comme notre Seigneur lui fit part du calice de sa
passion, pour comble des grâces qui lui avaient faites.
Notre
bienheureux Père ayant demeuré trois mois malades dans le lit
souffrant d’une patience indicible et très exemplaire tant
d’amertumes et de travaux, notre Seigneur l’en voulant délivrer,
et tirer de l’exil pour aller jouir dans le ciel de l’heureuse
récompense de ses peines, et de si grands services qu’il lui avait
rendus, il le disposa quelques jours auparavant, lui donnant
connaissance du jour de sa mort, et aux religieux des conjectures
qu’il avait déjà su cette bonne nouvelle. Car au commencement de
la semaine qu’il mourut, il avait un grand soin de s’informer
combien il y avait de la jusqu’au samedi, et un des jours proches
de sa mort le Père Barthélemy de Saint Basile étant avec lui, et
d’autres religieux, il leur demanda derechef combien il y avait
jusqu’au samedi, et voyant qu’ils ne faisaient pas de compte de
cette demande, il ajouta aussitôt, « je
le dis parce qu’il m’est venu à présent dans la mémoire le
grand bénéfice que Notre-Dame fait en ce jour aux religieux de son
ordre, et à ceux qui ont porté son scapulaire, ayant au préalable
accompli ce que requiert ce privilège. »
Et quoi qu’il voulut dissimuler et cacher le mystère, ceux qui
ouïrent ces paroles, et virent l’allégresse dont il les
proférait, se doutèrent qu’il savait de bonne part qu’il devait
mourir le samedi, et jouir de cette grâce. Ce qu’il fit aussi deux
jours devant sa mort, nous insinue cela assez clairement, car gardant
soigneusement en un petit sac qui était sous son chevet toutes les
lettres qu’il avait reçues pendant sa maladie, de peur qu’on ne
les vit, il appela ce jour-là le Père Barthélemy de Saint Basile,
et l’ayant prié d’apporter une chandelle allumée il brûla
toutes les lettres, comme mettant à l’abri et en assurance ceux
qui les avait écrites, à cause du faux bruit qui courait pour lors,
que seulement d’être son ami c’était un péché. On sut encore
mieux la connaissance qu’il avait du jour et de l’heure de sa
mort, au même jour d’icelle, car dès aussitôt que le vendredi
fut venu, il eut un grand soin de savoir l’heure qu’il était, et
disait de temps en temps qu’il irait cette même nuit chanter
Matines dans le ciel, chose qu’il n’eut jamais dite avec tant
d’affirmation, étant si retenu et si discret en ses illustrations,
s’il n’eut une révélation expresse de l’heure de sa mort, et
que de cette infirmité comme de son purgatoire, il s’en irait
directement jouir de la gloire du ciel. Un autre indice de ceci, fut
que le voyant si bas on lui voulut donner le très Saint sacrement
pour viatique plusieurs jours auparavant sa mort, mais il les supplia
de ne lui donner que par dévotion, leur disant que lors qu’il
serait temps de lui apporter pour viatique il les aviserait : ce
qu’il fit quand le temps fut venu, et demanda pareillement celui de
l’extrême-onction.
Notre
bon Père avait été un vrai portrait de notre Seigneur Jésus-Christ
pendant sa vie, où il semble que Sa Majesté ait voulu se figurer,
et se représenter plus particulièrement, et ainsi il voulut qu’il
fût pareillement son image en sa mort. Car comme notre Seigneur
Jésus-Christ pendant sa passion (ce qu’il voulut pour une plus
grande démonstration de l’amour qu’il nous portait) souffrit és
puissances inférieures de l’âme l’abandonnement et le
délaissement de la divinité et la privation des effets de la vision
béatifique, dont la partie supérieure jouissait afin de pouvoir
sentir la véhémence des douleurs corporelles, et les afflictions de
l’esprit très vivement, comme il le donna à entendre par ces
paroles douloureuses qu’il dit en la Croix. Mon Père pourquoi
m’avez-vous délaissé ?
De même il voulut que notre bienheureux Père lui fût semblable
quant aux douleurs et abandonnements de la mort, l’ayant tant imité
en sa vie quant à l’austérité, aux humiliations et au mépris,
si bien que quoiqu’il eût tant souffert en tous ces trois mois de
sa maladie, si est-ce que tout cela lui était tolérable avec le
recours qu’il avait à Dieu, il trouvait la porte ouverte pour sa
douce et favorable communication. Mais le dernier jour de sa vie il
fut accueilli d’une suite de douleurs spirituelles si sensibles et
si véhémentes (outre les corporelles qu’il endurait) accompagnées
d’angoisses, d’afflictions, et d’un si grand abandonnement de
Dieu, que son corps était comme cloué en une croix, et son esprit
tourmenté en une autre, de sorte qu’il semble que notre Seigneur
lui ayant communiqué ses vertus en sa vie, lui communiqua aussi ses
souffrances et ses peines en sa mort de sa perfection, par une
ressemblance est conformité si étroite d’une créature à son
créateur.
Et
quoi que quand toutes ces maladies il eut toujours caché et
dissimulé ses douleurs par une patience si héroïque, si est-ce que
celles de cette journée furent si grandes, si violentes, et si
intense qu’elles se publiaient d’elles-mêmes, quoiqu’il fit
pour les celer et les taire. Le Père Antoine de Jésus son ancien
compagnon, qui pour lors était provincial, arriva cette nuit à
Ubede, notre Seigneur l’ordonnant ainsi pour la consolation de tous
deux. Or quand il entra pour le voir, bien qu’il se réjouit et
consola beaucoup d’être avec le malade, si est-ce que notre
bienheureux Père était si pressé de douleurs extérieures et
intérieures, qu’il ne peut ouvrir la bouche pour lui parler, ni
lui faire une démonstration de réjouissance ;
et de peur que le Père provincial pensant que ce fut manque
d’affection, il lui dit ces paroles : mon Père pardonnez-moi
si je ne vous parle pas, car je suis consommé de douleur. Le Père
croyant qu’il se consolerait de ce propos, lui dit qu’il se
réjouit, d’autant que le temps s’approchait auquel il y jouir du
loyer et de la récompense des travaux qu’il avait soufferts en sa
compagnie au commencement de cette réforme : mais le malade qui
ne pouvait souffrir aucune estime de ses vertus, ni entendre aucune
louange de ses œuvres, s’efforça de secouer celle-là, débouchant
ses oreilles de ses mains lui dit : Votre référence (mon Père)
ne me parle d’autre chose que de mes péchés, car je n’en je
m’en souviens bien à présent, et vo que je n’ai que les mérites
de Jésus-Christ pour la satisfaction d’iceux. Le Père Augustin
de Saint-Joseph le vint voir par après, et voyant que les
douleurs le serraient de si près, pensant encore le consoler lui dit
que ses amertumes et travaux finiraient bientôt, et que notre
Seigneur le récompenserait de tout ce qu’il avait fait et enduré
pour son amour. Mais par un même effort il chassa et rejeta cette
consolation lui disant : Mon Père ne me dites pas cela, car je
vous assure que je n’ai fait aucune œuvre qui ne me reprenne à
présent. Il sembla au Père provincial que les religieux ne venaient
visiter et secourir le malade qu’avec certaine retenue et limites,
soit qu’ils le fissent par ce qu’ils jugeaient que le prieur ne
le trouvait pas bon ou bien pour d’autres craintes qui couraient
alors, et ainsi il dit avec quelque sentiment : Mes Pères je
vous prie ouvrez ses portes, afin que non seulement le couvent, mais
encore toute la ville voit le grand trésor qu’elle a ici et le
reconnaisse.
Chapitre XXIII. De la précieuse mort de notre bienheureux Père
Jean de la Croix, et comme il s’y disposa heureusement.
Notre
bienheureux Père voyant que l’heure heureuse de son départ
s’approchait, commença de se munir des dispositions nécessaires à
ce passage. Et bien quand toute sa vie nous eut donné des exemples
admirables de douceur et d’humidité, il voulut les renouveler en
ce dernier jour. Il demanda ce même soir le Saint sacrement de
l’Eucharistie, et le reçut avec grande dévotion et tendreur
[tendreté], demandant pardon à tous les religieux du mauvais
exemple qui leur avait donné, et par après il envoya supplier le
Père prieur, que pour l’amour de notre Seigneur il prit la peine
de le venir voir, puis d’une profonde humilité, comme s’il eût
été l’offensé, il le pria instamment de lui pardonner l’ennui
et l’incommodité qui lui avait donné, et lui demanda que comme
pauvre (puisque notre Seigneur les avait tant recommandés) il lui
donnât un habit avec lequel on enterrât son corps, et qu’il
procurerait envers sa divine majesté qu’elle secourût ce couvent
en toutes ses nécessités pour payement des frais qu’on avait
faits en sa considération, et qu’il espérât qu’elle lui
accorderait cette demande, de quoi il avait déjà signifié quelque
chose en un discours qu’il avait tenu un peu auparavant avec le
Père sous prieur, touchant la nécessité et pauvreté de cette
maison, lui disant que le temps viendrait auquel elle aurait le
nécessaire avec abondance, d’où il colligea qu’il en avait déjà
prié notre Seigneur, et qu’il avait des arrhes assurées de
l’entérinement de sa requête, comme on a reconnu depuis. Car ce
monastère ayant été jusqu’alors si pauvre et si nécessiteux
qu’on craignait que cette fondation on ne pût passer plus avant.
C’est à présent un des meilleurs couvents et des plus accommodés
de cette province. Or le Père prieur fut tellement touché de ses
paroles et de l’humble affection de notre bienheureux Père qu’il
sortit de sa cellule pleurant à chaudes larmes, et comme revenant
d’un sommeil léthargique et mortel (car Dieu avait déjà évoqué
la licence qu’il avait donnée au diable pour éprouver la patience
son serviteur) il connaissait les manquements de piété qu’il
avait commis envers ce portrait et exemplaires des vertus, et sans
repentait étant déjà affranchi de la mauvaise affection qu’il
avait eue contre lui.
Le
médecin le vint par après visiter, et connaissant par le mouvement
de son pouls qu’il s’en allait au grand pas à la mort, il lui
annonça la nouvelle, laquelle il reçut d’une si grande
allégresse, et avec un tel contentement que ce congratulant, et se
réjouissant en soi-même de ce bonheur, il dit ce verset du prophète
roi : Laetatus sum in hic quae dicta sunt mihi, in ddmum Domini
ibimus. Le Père François indigne qui se trouve aussi la cette lui
demanda si le grand désir qu’il avait de mourir était afin de que
ces travaux prissent fin sur quoi le bienheureux Père comme se
souriant de ce que l’on donnait une fin si basse à ses souffrances
fit réponse, et donna à entendre que le grand désir qu’il avait
devoir Dieu lui faisait trouver les heures longues. Or voyant son lit
entouré des religieux, avec cet amour paternel qu’il leur avait
toujours porté, il les exhorta brièvement avec des paroles
amoureuses et efficaces à l’obéissance des supérieurs, et à
l’Observance de la règle primitive, puis leur recommanda la
charité des uns envers les autres, et les fit ressouvenir que Dieu
les avait mis en son Église pour être prédicateur du bon exemple,
et imitateurs de la vie apostolique.
Quelques
religieux lui demandèrent au gage de l’amour qu’il leur avait
porté, il leur donna quelque chose de celles qui avaient servi à
son usage ; à quoi il
répondit : »
Devez-vous demander cela à un carme Déchaussé ?
Ne savez-vous pas que j’ai fait vœu de pauvreté, et que je ne
peux disposer d’aucune chose ?
Avez-vous en révérend Père prieur à qui cela touche s’il vous
l’accorde vous emporterez » »
quand et quand ma bénédiction. »
Son action ordinaire en toute cette journée quand il n’était pas
interrompu des allants et venants, était de tenir les yeux fermés
et de vaquer à Dieu intérieurement, et de temps en temps il les
souffrait et les jetait amoureusement sur un crucifix qu’il avait
auprès de soi, comme faisant offre de ses douleurs à ce Seigneur
qu’il aimait tant. Sur les huit heures du soir il demanda
l’extrême-onction, laquelle il il reçut avec grande dévotion,
répondant comme les autres aux oraisons que le prêtre disait. Le
Père provincial et quelque religieux anciens voulaient demeurer avec
lui, mais il les pria de s’aller reposer y ayant encore assez de
temps.
Le
Père Barthélemy de Saint Basile qu’il avait assisté en sa
maladie et le Père et le frère François qui devait sonner matines
matines demeurèrent avec lui. Or un peu après que les autres Pères
furent sortis, il prit son crucifix entre les mains, et continuant
dans son repos lui baisait les pieds de temps en temps, lui disant
quelques paroles amoureuses. Sur les neuf heures du soir il demanda
quelle heure il était, et lui ayant été dit, il répondit :
Nous irons dire matines au ciel à douze heures. Environ les onze
heures il demeura en oraison avec tant de tranquillité que le frère
pensant qu’il allât mourir voulut aller faire le signe accoutumé
pour assembler la communauté lorsqu’il faut faire la
recommandation de l’âme, et l’ayant entendu il lui dit :
Quoi les voulez-vous troubler, ne voyez-vous pas qu’il n’est pas
encore temps ?
Rapportant cela à ce qu’il avait dit auparavant, à savoir qu’il
devait mourir à l’heure de matines.
Une
heure devant que de mourir il montra une force et vigueur
extraordinaire comme signifiant que ses peines intérieures avaient
cessé, lesquelles avaient tenu les actions extérieures comme
empêchées, et faisant assez paraître que notre Seigneur
l’assistait ouvertement et suavement s’étant auparavant absenté
de lui. Puis prenant la corde qui pendait sur son lit il se mit en
son séant lui tout seul, encore que tous les autres fois il eût
besoin d’aide, et d’un visage joyeux supplia les religieux et
d’autres personnes dévotes qui étaient là (ayant su que c’était
leur de sa mort) de réciter quelque psaume en la louange de notre
Seigneur, et lui ayant été répondu qu’il commençât, il dit le
Miserere mei Deus, et continuèrent ainsi alternativement, les
assistants disant un verset, et le malade un autre, ayant toujours le
visage joyeux et serein, baisant de temps en temps les pieds du
crucifix qu’il tenait entre ses mains. Après avoir dit quelques
psaumes, il les pria de lui réciter quelque chose du livre des
cantiques dont il était fort dévot à cause des matières mystiques
et des retours savoureux entre Dieu et les âmes qui y sont
contenus ; ils lui en
lirent un chapitre dont il témoigna une particulière consolation.
Il
avait un grand soin de temps en temps quelle heure il était, et lui
ayant été dit qu’il était onze heures e demie, il pria qu’on
appelât la communauté. Le Père provincial vint aussitôt avec tous
les religieux, et dit au malade que tous désiraient qu’il leur
donnât sa bénédiction, et que lorsqu’il se verrait devant Dieu,
il les recommandât à sa divine majesté. Il répondit à cela,
qu’il s’offrait de les recommander à Dieu, mais pour ce qui
était de la bénédiction que c’était son office de la donner
comme prélat et Père de toute cette province. Sur quoi les
religieux faisant instance et le Père provincial lui ayant enjoint,
il leva la main du côté des religieux, et faisant le signe de la
Croix sur eux, leur donna la bénédiction avec un grand amour. Les
religieux ensuite commencèrent à faire la recommandation de l’âme,
et à quelque peu de temps de là, le malade dit au Père Alphonse de
la mère de Dieu qui la faisait : Mon Père ne vous lassez
point, mais continuez à me recommander à Dieu, j’ai besoin qu’on
me laisse un peu en repos. Après lui avoir dit cela, il joignit les
mains serrant le crucifix qu’il tenait et ferma les yeux comme une
personne qui demeure en oraison.
Peu
de temps après, l’horloge sonna douze heures, et le frère
François qui veillait à cette heure pour sonner matines, sortit
promptement pour aller à la cloche, le malade entendant sonner
ouvrit les yeux, et demanda pourquoi l’on sonnait, et lui ayant été
répondu que c’était pour aller à matines, il dit : Gloire à
Dieu. Puis jetant ses yeux sur tous les assistants comme prenant
congé d’eux, il mit sa bouche sur les pieds du crucifix disant ce
verset du prophète roi : In manus tuas Domine commendo
spiritum meum. Et mourut au même instant comme s’il fut entré
dans un doux et agréable sommeil, s’accomplissant en lui ce qu’il
a laissé dans un de ses livres, que la mort de ceux qui sont
transformés en Dieu n’est pas rigoureuse et amère, mais douce et
savoureuse. Cela arriva si promptement que le frère sonnant encore
le premier coup de matines (comme il le dit en sa déclaration) on
lui vint dire qu’il sonnât à la fin pour un défunt, d’autant
que le saint Père Jean de la Croix était décédé, ce qu’il fit.
Il mourut à la première heure du samedi le 14 de décembre
l’an 1591. Son visage demeura très beau et revêtu d’une
blancheur semblable à une splendeur, étant auparavant un peu brun
et basané. Ce que les témoins oculaires ont rapporté en leurs
déclarations pour une des choses remarquables qui advinrent en sa
mort. Et au lieu de donner de l’horreur, comme ont de coutume de
faire les autres morts, il donnait de la consolation à ceux qui le
regardaient, et l’accompagnaient. Il mourut âgé de 56 [49] ans
dont il en avait employé la plus grande partie en religion donnant
toujours un très bon exemple à un chacun par sa piété et ses
grandes vertus. Bref comme toute sa vie n’avait été qu’une
oraison continuelle et communication avec Dieu il rendit aussi son
esprit en cette même oraison et quiétude.
Aussitôt
qu’il eut rendu son âme à Dieu tous ceux qui se trouvèrent là
présents, religieux et séculiers, lui vinrent baiser les pieds et
les mains comme à un corps saint, et chacun prenait ce qu’il
pouvait attraper de ses habits et des bandes et linges qui avaient
servi à ses plaies, jusqu’à prendre pour relique la corde qui
pendait sur son lit dont il se servait pour se retourner, et d’autres
lui coupaient les cheveux de la couronne. Le Père prieur ramassa
quelque chose dont le Père avait eu l’usage pour le diviser et
distribuer entre ses amis, et donna sa ceinture à Madame Claire
de Benavides pour l’assistance particulière qu’elle lui
avait rendue, par laquelle puis après notre Seigneur fit quantité
de miracles, et à don Barthélemy d’Ortega son mari il lui donna
son bréviaire, lesquels présents furent reçus de ces personnes
avec grande estime et vénération, et les conservent encore
aujourd’hui avec le même honneur et révérence.
TABLE DES MATIERES
LE
NUAGE D’INCONNAISSANCE 5
« Sur
le Nuage » (Lilian Silburn) 5
Commence
ici un livre de Contemplation nommé LE NUAGE D’INCONNAISSANCE en
lequel l’Âme est unie à Dieu. 9
COMMENCE
ICI LA PRIÈRE DU PROLOGUE 9
COMMENCE
ICI LE PROLOGUE 9
CHAPITRE
PREMIER Des quatre degrés dans la vie du chrétien ; et comment
les parcourt la vocation que dit ce livre. 11
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DEUXIÈME Courte exhortation à l’humilité et à
l’accomplissement de l’œuvre que ce livre dit. 11
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TROISIÈME Comment doit être entreprise l’œuvre
que dit ce livre, et de sa précellence sur toutes autres. 12
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUATRIÈME De la brièveté de cette œuvre, et
comment on n’y peut parvenir par curiosité d’esprit ni
imagination. 13
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUIÈME Que dans le temps de cette œuvre, toutes
les créatures qui jamais ont été, sont maintenant ou seront, et
toutes les œuvres de ces mêmes créatures, doivent être cachées
sous le nuage d’oubli. 18
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SIXIÈME Courte considération de l’œuvre dont
s’agit, tirée d’une question. 19
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SEPTIÈME Comment l’homme se gardera, dans cette
œuvre, entre toute pensée, et particulièrement contre celles
issues de la curiosité et astuce de l’esprit naturel. 19
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE HUITIÈME Un bon éclaircissement de certains doutes
qui peuvent survenir en cette œuvre, tiré d’une question, par la
réfutation de la propre curiosité et astuce de l’esprit humain
naturel, et par la distinction des degrés et parties entre la vie
active et la contemplative. 21
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE NEUVIÈME Qu’en le temps de cette œuvre, le
souvenir de la créature la plus sainte qu’ait jamais faite Dieu
est plus nuisible que profitable. 24
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DIXIÈME Comment un homme connaîtra que sa pensée
n’est point péché ; ou si elle l’est, quand c’est péché
mortel et quand, véniel. 25
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE ONZIÈME Qu’un homme devrait peser toute pensée
et mouvement intérieur, quels qu’ils soient, et toujours se
garder de l’indifférence quant au péché véniel. 27
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DOUZIÈME Que par l’efficace et vertu de cette
œuvre non seulement le péché est détruit, mais aussi les vertus
suscitées. 27
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TREIZIÈME Ce qu’en elle-même est l’humilité ;
et quand parfaite elle est, et quand imparfaite elle est. 28
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUATORZIÈME Que sans venir d’abord à l’humilité
imparfaite, il est impossible à un pécheur de parvenir en cette
vie à la vertu parfaite d’humilité. 30
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUINZIÈME Une courte démonstration contre leur
erreur : ceux qui disent qu’il n’est plus parfaite cause à
l’humilité, que la connaissance par un homme de sa propre
misère. 31
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SEIZIÈME Que par la vertu de cette œuvre, un
pécheur sincèrement tourné et appelé à la contemplation
parvient plus vite à perfection que par aucune autre œuvre ; et
que par elle, il peut plus tôt avoir de Dieu le pardon de ses
péchés. 32
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DIX-SEPTIÈME Que le vrai contemplatif n’a
point envie de se mêler de vie active, ni d’aucune chose faite ou
dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour
s’excuser. 34
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DIX-HUITIÈME Comment et jusqu’à ce jour
tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de
Marie. De laquelle plainte l’ignorance est cause. 35
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE DIX-NEUVIÈME Courte excuse de qui a fait ce
livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés
pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de
reproche. 36
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGTIÈME Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a
grâce de répondre pour ceux-là tous qui n’ont aucun désir,
afin de s’excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est
l’amour de Dieu. 37
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET UNIÈME L’exacte interprétation de cette
parole de l’Évangile : « Marie a choisi la part la
meilleure ». 38
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET DEUXIÈME Du merveilleux amour que le
Christ eut pour Marie, et en sa personne, de tous les pécheurs
sincèrement tournés et appelés à la grâce de la
contemplation. 39
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET TROISIÈME Que Dieu répondra de tous et
tous pourvoira, en esprit, ceux qui tout occupés de Son amour ne
répondent ni se pourvoient pour eux-mêmes. 40
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET QUATRIÈME Ce qu’en elle-même est la
charité ; et comment elle est véritablement et parfaitement
contenue dans l’œuvre que dit ce livre. 42
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET CINQUIÈME Qu’en le temps de cette œuvre,
une âme parfaite ne donne aucune considération plus particulière
à quiconque en cette vie. 43
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET SIXIÈME Que sans une grâce toute
spéciale, ou un long emploi de la grâce commune, l’œuvre que
dit ce livre est tout à fait laborieuse ; et dans cette œuvre,
quelle est l’œuvre de l’âme assistée de la grâce, et quelle
est l’œuvre de Dieu seul. 44
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET SEPTIÈME Qui œuvrera en l’œuvre de
grâce que dit ce livre. 45
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET HUITIÈME Qu’un homme ne saurait
prétendre travailler à cette œuvre devant que d’être
légitimement en sa conscience purifié de toutes ses actions
particulières de péché. 45
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE VINGT ET NEUVIÈME Qu’un homme doit habiter
fidèlement en le travail de cette œuvre, en supporter la peine et
la souffrance, et ne juger personne. 46
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTIÈME À qui reviendrait de blâmer et
condamner les défauts d’autrui. 47
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME Comment un homme aura, au
commencement de cette œuvre, à se garder contre toute pensée et
appel du péché. 47
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET DEUXIÈME De deux expédients spirituels,
lesquels seront utiles au nouveau et commençant spirituel en
l’œuvre que dit ce livre. 48
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET TROISIÈME Que par cette œuvre une âme
est purifiée tout ensemble de ses péchés particuliers et de la
peine de ceux-ci ; et que pourtant il n’y a pas de parfait repos
en cette vie. 49
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET QUATRIÈME Que Dieu donne cette grâce non
par des voies, mais librement, et qu’on n’y saurait parvenir par
aucune voie. 49
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET CINQUIÈME De trois voies auxquelles doit
s’employer un apprenti contemplatif : lecture, pensée et
prière. 51
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SIXIÈME De la méditation de ceux qui
sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce livre. 52
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET SEPTIÈME Des prières particulières de
ceux qui sont au continuel travail de l’œuvre que dit ce
livre. 53
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET HUITIÈME Comment et pourquoi cette courte
prière perce le ciel. 54
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE TRENTE ET NEUVIÈME Comment priera un parfait
ouvrier de l’œuvre, et ce qu’est en elle-même la prière ;
et si quelqu’un prie avec des mots, quels mots s’accordent le
mieux au propre de la prière. 55
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTIÈME Qu’en le temps de cette œuvre, l’âme
ne donne aucune attention ni considération particulière à aucun
vice en soi-même et aucune vertu en soi-même. 56
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME Qu’en toutes œuvres dessous
celle-ci, il faut que les hommes gardent discrétion ; mais en
celle-ci, aucune. 58
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET DEUXIÈME Qu’à ne mettre aucune
discrétion en celle-ci, les hommes auront la discrétion en toutes
les autres choses ; et autrement jamais. 58
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET TROISIÈME Qu’il faut absolument que
l’homme perde toute idée et tout sentiment de son être propre,
si la perfection de cette œuvre doit réellement être touchée par
l’âme en cette vie. 59
COMMENCE
ICI LE CHAPITREQUARANTE ET QUATRIÈME Comment une âme se disposera
pour sa part, afin de détruire toute connaissance et sentiment de
son être propre. 60
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET CINQUIÈME Un bon éclaircissement de
quelques et certaines illusions et erreurs qui peuvent survenir en
cette œuvre. 62
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SIXIÈME Un bon enseignement comment
l’homme doit fuir ces illusions, et comment il doit œuvrer plus
par une inclination de l’esprit que par les violences et la
rudesse faites au corps. 63
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET SEPTIÈME Un léger enseignement de
cette œuvre en la pureté du cœur, déclarant comment il est
qu’une âme montrera son désir à Dieu d’une manière, et vous
au contraire d’une autre manière aux hommes. 64
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET HUITIÈME Comment Dieu veut être servi
à la fois par le corps et par l’âme, et comment il récompense
les hommes en l’un et l’autre ; et comment il faut, pour les
hommes, connaître quand sont bonnes, et quand mauvaises, toutes ces
harmonies et autres suavités qui tombent en le corps au moment de
la prière. 66
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE QUARANTE ET NEUVIÈME L’essence et substance de
toute perfection n’est rien autre qu’une bonne volonté ; et
comment toutes ces délices et harmonies et autres consolations que
l’on peut avoir en cette vie, ne sont rien que guère des
accidents. 67
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTIÈME Quel est le chaste amour ; et
comment en de certaines créatures telles consolations sensibles ne
sont que rarement, et en d’autres, très fréquentes. 68
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET UNIÈME Que les hommes doivent avoir
grande attention et prudence, afin de ne comprendre corporellement
une chose dite spirituellement ; et qu’il est particulièrement
bon d’être attentif et prudent à ces deux mots : « dedans »
et « en haut ». 69
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET DEUXIÈME Que ces jeunes présomptueux
disciples entendent mal et se méprennent à ce mot « dedans »,
et des illusions et erreurs qui s’ensuivent. 70
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET TROISIÈME De diverses pratiques
incongrues que suivent ceux qui quittent l’œuvre que dit ce
livre. 71
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET QUATRIÈME Comment est-il que par la
vertu de cette œuvre, un homme est gouverné en la pleine sagesse,
et devient parfaitement décent tant de corps que d’âme. 73
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET CINQUIÈME Comment sont dans l’illusion
ceux-là qui, suivant l’ardeur de leur esprit, jugent et
condamnent sans discrétion quelqu’un d’autre. 74
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SIXIÈME De la déception de ceux qui
suivent plus la curiosité de l’intelligence naturelle, et plus
l’enseignement appris à l’école des hommes, que la doctrine
commune et le conseil de la sainte Église. 76
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET SEPTIÈME Comment tels jeunes
présomptueux disciples entendent mal et se méprennent à ce mot
« en haut », et des illusions et erreurs qui s’ensuivent. 76
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET HUITIÈME Qu’un homme ne doit prendre
son exemple à saint Martin ou saint Étienne, pour tendre en haut
son imagination corporelle pendant le temps de la prière. 78
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE CINQUANTE ET NEUVIÈME Qu’un
homme ne doit pas prendre exemple à l’ascension corporelle du
Christ, pour tendre en haut son imagination corporelle pendant le
temps de la prière : et que temps, lieu et corps, tous trois
sont à oublier en toute œuvre spirituelle. 80
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTIÈME Que la
grand-route et la plus immédiate du ciel est parcourue par les
désirs, et non par les pas de la marche. 81
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET UNIÈME Que
toute chose corporelle est sujette et obéit à la spirituelle, par
laquelle elle est commandée en le cours naturel, et non point le
contraire. 82
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DEUXIÈME Comment
un homme doit connaître quand son œuvre spirituelle est au-dessous
de lui ou sans lui, et quand elle est avec lui ou en lui, et quand
elle est au-dessus de lui et sous son Dieu. corps, néanmoins ils
sont au-dessous de ton âme. 83
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TROISIÈME Des
pouvoirs et facultés de l’âme en général, et comment la
mémoire en particulier est une principale puissance, laquelle
contient en elle toutes les autres facultés et toutes les choses en
lesquelles elles œuvrent. 84
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATRIÈME Des
deux autres facultés principales : la Raison et la Volonté ;
et de l’œuvre de celles-ci avant le péché, et après. 85
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET CINQUIÈME Du
premier des pouvoirs secondaires, de son nom l’Imagination ; et
des œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Raison, avant le
péché et après. 86
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SIXIÈME De
l’autre pouvoir secondaire, de son nom la Sensibilité ; et des
œuvres et de l’obéissance de celle-ci à la Volonté, avant le
péché et après. 86
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET SEPTIÈME Que
qui ne connaît point les facultés d’une âme et la manière de
leurs opérations, facilement peut être trompé en la compréhension
des paroles spirituelles et des opérations spirituelles ; et
comment une âme est faite un Dieu en grâce. 87
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET HUITIÈME Que
corporellement nulle part, est partout spirituellement ; et
comment l’homme du dehors appelle néant l’œuvre que dit ce
livre. 89
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET NEUVIÈME Comment
il est que l’affection d’un homme est merveilleusement changée
en sentiment spirituel en ce rien, quand il est conçu nulle
part. 90
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DIXIÈME Que
par le dépassement et la cessation de nos sens corporels, nous
commençons à venir plus promptement à la connaissance des choses
spirituelles ; comme par le dépassement et la cessation de nos
sens spirituels, nous commençons à venir plus promptement à la
connaissance de Dieu, autant qu’il est possible, par grâce,
ici-bas. 91
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET ONZIÈME Que
certains ne sauraient parvenir à avoir expérience de la perfection
de cette œuvre autrement qu’en un temps d’extase, et que
d’autres la peuvent avoir quand ils veulent en le commun état de
l’âme humaine. 92
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET DOUZIÈME Qu’un
ouvrier en cette œuvre ne doit ni juger ni penser du travail d’un
autre en cette œuvre, selon son propre sentiment intérieur. 93
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET TREIZIÈME Comment,
à l’image de Moïse, de Béséléel et d’Aaron qui s’occupèrent
de l’Arche du Testament, nous avons trois manières de perfection
en cette grâce de la contemplation, laquelle grâce est figurée
par cette Arche. 94
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUATORZIÈME Comment
il est que le contenu de ce livre, jamais plus ne le lira ou
entendra lire, n’en parlera ou entendra parler une âme disposée
à cette œuvre, sans éprouver un véritable sentiment de sa
convenance et de son efficacité ; et la réitération de
l’admonition écrite en le prologue. 95
COMMENCE
ICI LE CHAPITRE SOIXANTE ET QUINZIÈME De
quelques signes assurés auxquels un homme peut éprouver s’il est
appelé de Dieu à œuvrer en cette œuvre. 96
Hugues
de BALMA 99
Théologie
mystique 99
DE
VIA VNITIVA / LA VOIE UNITIVE 99
Prologue
et plan 99
Voie
unitive, Sagesse des chrétiens 99
Sagesse
unitive, théologie mystique 100
La
sagesse dispose l’esprit par rapport à Dieu en soi 100
Par
rapport à Dieu créateur 101
En
soumettant le corps 101
Par
rapport au Verbe incarné. 102
Par
rapport aux bienheureux 102
Par
un effort constant 103
Par
rapport à soi-même 104
La
sagesse confirme la foi 105
La
sagesse fortifie l’espérance 106
La
sagesse enflamme la charité 106
La
sagesse établit l’esprit au-dessus de toute spéculation 107
La
sagesse dispose l’esprit par rapport au corps 108
Par
rapport aux choses du monde 108
Par
rapport aux ennemis 109
Par
rapport à la force 109
Par
rapport à la tempérance 109
Par
rapport à la justice envers Dieu 110
Par
rapport à la justice envers soi-même 110
Par
rapport à la justice envers le prochain 111
Par
rapport au mérite 111
Prière 111
Approche
de Dieu et illumination 112
Intention
de l’auteur 113
Persuasions 113
Cinq
raisons de désirer 113
Raison
tirée des actes mondains et déraisonnables 114
Raisons
tirées de la perfection des puissances, 115
Des
animaux, 116
Des
végétaux, 116
Des
êtres inanimés, 118
Des
êtres raisonnables 119
Liberté 120
Indépendance 120
Rassasiement 121
Vérité 122
Raison
tirée du progrès de l’esprit 123
La
sagesse unitive 124
Élévation
par ignorance 125
Triple
connaissance 125
Connaissance
de Dieu, connue par ignorance 126
Ce
qu’il faut abandonner 127
Abandonner
les sens et les opérations intellectuelles 127
Abandonner
les objets sensibles et intelligibles 128
Abandonner
les existants et les non-existants 130
Élévation
unitive par ignorance 132
Ignorance
de l’ignorance 132
Perfection
de la sagesse unitive 134
[omission
de la fin § 107 à § 115 ainsi que de la
« Question difficile » §1 à §49] 135
JULIENNE
DE NORWICH 137
Version
brève des Seize Révélations de l’Amour divin 137
I
LES TROIS DÉSIRS DE JULIENNE 137
II
MALADIE ET DERNIERS SACREMENTS 138
III
RÉCONFORT CONTRE LA TENTATION 140
IV
DIEU : IL NOUS CRÉE, NOUS AIME, NOUS GARDE. 141
V
DIEU EST TOUT CE QU’IL Y A DE BON 142
VI
CONTEMPLER JÉSUS QUI EST NOTRE MAÎTRE À TOUS 143
VII
TOUS NOUS SOMMES UN DANS L’AMOUR 145
VIII
TOUT CE QUI EST FAIT EST BIEN FAIT 146
IX
DIEU NOUS PROTEGE TOUJOURS PAREILLEMENT DANS LA CONSOLATION ET LA
DÉSOLATION 147
X
QUELQUE CHOSE DE LA PASSION 149
XI
L’AMOUR FUT SANS COMMENCEMENT 151
XII
SI JE POUVAIS SOUFFRIR PLUS ENCORE PLUS ENCORE JE SOUFFRIRAIS 152
XIII
VOIS, COMBIEN JE T’AI AIMÉE ! 154
XIV
IL NE FAUT NOUS RÉJOUIR QU’EN NOTRE BIENHEUREUX SAUVEUR,
JÉSUS. 156
XV
DIEU A PITIÉ ET COMPASSION DE NOUS 158
XVI
UN RÉCONFORT CONTRE LE PÉCHÉ 159
XVII
JE TE GARDE EN TOUTE SÉCURITÉ 160
XVIII
TOUTES CHOSES SONT BONNES EXCEPTÉ LE PÉCHÉ 161
XIX
SUR LA PRIÈRE 162
XX
TU SERAS COMBLÉE DE JOIE ET DE BÉATITUDE 165
XXI
MISÉRABLE QUE JE SUIS ! 167
XXII
EN NOUS IL A SA DEMEURE LA PLUS INTIME 168
XXIII
TOUJOURS IL ASPIRE A POSSÉDER NOTRE AMOUR 169
XXIV
L’AMOUR CHANGE POUR NOUS EN DOUCEUR LA PUISSANCE ET LA
SAGESSE 172
XXV
À JAMAIS DIEU VEUT QUE NOUS SOYONS PLEINS D’ASSURANCE DANS
L’AMOUR 173
CATHERINE
DE GÊNES 175
Livre
de la Vie admirable de la Bienheureuse Catherine de Gênes
(choix) 175
CHAPITRE
PREMIER 175
CHAPITRE
X 186
CHAPITRE XX 200
CHAPITRE XXX 209
CHAPITRE XL 219
CHAPITRE
L 233
Traité
du purgatoire 235
LA
PERLE ÉVANGÉLIQUE 242
LIVRE
PREMIER Du noble et excellent principe duquel nous sommes
originellement sortis, et auquel par les mérites de Jésus-Christ
notre Sauveur et Rédempteur, nous devons retourner. 243
CHAPITRE
I 243
CHAPITRE III
De l’origine, justice et chute de l’homme. 244
CHAPITRE IV
De notre réparation et restauration en notre premier état,
par le moyen du fils de Dieu. 247
CHAPITRE
V De la triple union en laquelle la vie superessentielle,
illuminative et active sont parfaites. 249
CHAPITRE VI
De l’ornement de ces trois parties. 251
CHAPITRE VIII
Comment nous devons connaître Dieu en nous-mêmes. 252
CHAPITRE XI
Comment Dieu est dedans nous. 252
CHAPITRE XVI
Cinquièmement, en quoi elles doivent persister et demeurer
toujours. 255
CHAPITRE XVIII
Comment nous devons parfaitement mourir à nous-mêmes, et
vivre à Dieu seul. 256
CHAPITRE XIX
Comment l’âme cherche son aimé ès quatre éléments,
lequel elle trouve dedans soi-même. 258
CHAPITRE XX
Comment Dieu est dedans nous, et comment nous sommes faits à
son image. 260
CHAPITRE XXII
Comment le Soleil divin attire à soi toutes les facultés
ou puissances de l’âme, et les illumine de la lumière
céleste. 262
CHAPITRE XXV
Aucunes très-belles instructions et enseignements touchant les
trois vertus théologales, c’est à savoir, Foi, l’Espérance,
et Charité : et premièrement de quatre sortes de foi que nous
devons avoir en notre âme. 265
CHAPITRE XXXIII
Comme nous devons profiter en l’amour. 269
CHAPITRE XXXVII
Qu’en notre infirmité nous ne devons point nous
troubler. 270
CHAPITRE XL
L’abnégation, la souffrance, et le néant doivent être tout
notre exercice. 274
CHAPITRE XLIV
En quelle manière nous nous devons unir avec Dieu, quand
nous voulons prier pour notre prochain. 277
CHAPITRE
L De quelle sorte l’âme se doit comporter lors de la
visitation divine, et comment elle ne doit chercher aucune
délectation extérieure ni intérieure. 280
CHAPITRE
LV Des huit béatitudes qu’il faut exercer en l’esprit. 284
SECOND
LIVRE DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE 290
CHAPITRE
I Dialogue de l’âme seule avec Dieu seul. 290
CHAPITRE XVII
Le troisième escalier, qui est l’esprit joyeux de notre
Seigneur Jésus-Christ. 295
CHAPITRE XX
Comment le sommet et plus haut de cet escalier se joint au
Ciel, et comment le Ciel même est en notre âme. 298
CHAPITRE XXXIII
Comment tels hommes sont doués de Dieu. 299
CHAPITRE XXXIV
Comment nous devons monter et descendre en cette échelle. 303
LIVRE
TROISIÈME de LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE 304
CHAPITRE IV
Comme nous devons intérieurement et extérieurement suivre
notre Seigneur, et être transformés en lui. 304
CHAPITRE XVI
Combien grandes richesses l’âme mortifiée
expérimente. 305
CHAPITRE XVII
De la croix des amis de Dieu. 307
CHAPITRE XXX
Comme intérieurement nous devons parler à notre Seigneur,
afin que nous puissions le connaître. 310
CHAPITRE XXXI
Interne union avec Dieu 311
CHAPITRE XXXII
Exercice d’union de notre cœur avec Dieu. 313
CHAPITRE XXXIX
Comme nous devons adorer Dieu en esprit, et intérieurement
exercer la Passion de notre Seigneur. 314
CHAPITRE LVII
Oraison sur cette triple vie. 316
CHAPITRE LXV
Du fruit de cet exercice. 318
LIVRE
QUATRIÈME DE LA MARGUERITE ÉVANGÉLIQUE. 319
CHAPITRE XI
Comment quelqu’un réconcilié à Dieu par la voie
purgative, et cuit et mortifié par la voie illuminative, peut
sûrement monter par la voie unitive. 319
CHAPITRE XIII
Oraison qu’il faut faire et prononcer plus de cœur que de
bouche, pour l’amoureuse union avec Dieu. 325
JEAN
DE LA CROIX 331
LLAMA
DE AMOR VIVA 331
CANCIONES
QUE HACE EL ALMA EN LA INTIMA UNIÔN CON DIOS 331
CANCIÓN
1ª 332
CANCIÓN
2ª 348
CANCIÓN
3ª 364
CANCIÓN
4ª 398
La
vive flamme d'amour ( Strophe première de la main de Cyprien) 411
qui
traittent de la plus intime vnion & transformation de l'Ame en
Dieu. , 411
PROLOGVE
DE L'AVTHEVR. 412
CANTIQVE
QVE CHANTE l'Ame en l'intime vnion auec Dieu. 414
EXPLICATION
DV I. COVPLET, 416
Traduction
de la Mère Marie du Saint-Sacrement 431
Introduction
à la Vive flamme d’amour [Marie du St-S.] 431
Avant-Propos
à la seconde Vive Flamme d’amour
[Marie du St-S.] 437
La
seconde Vive Flamme d’amour 440
PROLOGUE 441
STROPHE 1 442
STROPHE II 465
STROPHE III 486
STROPHE IV 527
JOSEPH
DE JESUS-MARIA [QUIROGA] témoigne sur JEAN DE LA CROIX 536
L’emprisonnement
à Tolède 536
LIVRE
SECOND, CHAPITRES 1 à 10 536
Chapitre
premier de quelque succès advenu en ce temps entre les deux
congrégations de l’ordre de Notre-Dame du mont Carmel, lesquels
menaçaient notre bon Père. 536
Chapitre II.
D’une assemblée que firent les Pères Carmes Déchaussez en ce
temps, pour obvier au dommage qui les menaçait ; et
y traitèrent encore d’autres choses
qui concernaient le bien de l’Ordre. 539
Chapitre III.
Comme les Pères de l’Observance emprisonnèrent notre bon Père à
Avila, pour l’amener à Tolède. 543
Chapitre IV.
Les diligences que l’on fit à Tolède vers notre bienheureux Père
Jean de la Croix afin qu’il prît l’habit des mitigés, et comme
ils l’emprisonnèrent et le tourmentèrent pour n’avoir voulu
acquiescer à leur volonté. 546
Chapitre
V. De quelques travaux qu’il souffrit en la prison, et avec quelle
patience il les supportait. 549
Chapitre VI.
Comme notre Seigneur fortifia sa patience ès travaux de la prison
par quelques consolations spirituelles des plus extraordinaires. 554
Chapitre VII.
De quelques visites très favorables et autres grâces singulières
que notre Seigneur et la Sainte Vierge lui firent en la prison. 558
Chapitre VIII.
Comme il commença ses livres mystiques en la prison, suivant la
connaissance expérimentale qu’il tirait des effets que Dieu
opérait en son âme. 562
Chapitre IX.
Comme la très Sainte Vierge commanda au bienheureux Père Jean de
la Croix de sortir de la prison, et lui en enseigna le moyen. 565
Chapitre
X. De la sortie de prison de notre bienheureux Père Jean de la
Croix, et combien elle fut miraculeuse. 568
Chapitre XI.
Des choses les plus remarquables qui lui advinrent à Tolède,
depuis sa sortie, jusqu’à son arrivée au couvent
d’Almodovar. 571
La
maladie et l’agonie 574
LIVRE
TROISIÈME, CHAPITRES 15 A 23 574
Chapitre XV.
D’une persécution domestique qui s’éleva contre notre
bienheureux Père, comme il tomba malade dans ce désert, et fut
menée à Ubede pour y être pansé. 574
Chapitre XVI.
Comme son mal s’accrut à Ubede, et la grande joie, et patience
héroïque dont il le supportait. 578
Chapitre XVII.
Auquel sont déduits d’autres grands travaux que notre bienheureux
Père souffrit de la part de celui qui gouvernait le couvent. 581
Chapitre XVIII.
De l’aimable providence dont notre Seigneur secourut notre
bienheureux Père en sa maladie, et en ses travaux. 585
Chapitre XIX.
Comme le diable enflamma de nouveau la persécution domestique entre
notre bienheureux Père, procurant d’obscurcir l’éclat de ses
vertus. 589
Chapitre XX.
En qu’elle affliction et détresse cette persécution réduisit
ceux qui était affectionné à notre bienheureux Père, et la
joyeuse patience dont il la supportait. 594
Chapitre XXI.
Comme cette persécution contre notre bienheureux Père prit fin, et
comme l’auteur d’icelle fut puni. 596
Chapitre XXII.
Comme il eut révélation du jour et de l’heure de sa mort, et
comme notre Seigneur lui fit part du calice de sa passion, pour
comble des grâces qui lui avaient faites. 599
Chapitre XXIII.
De la précieuse mort de notre bienheureux Père Jean de la Croix,
et comme il s’y disposa heureusement. 601
TABLE
DES MATIERES 606
Fin 615
Fin
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2023.
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