FEMMES MYSTIQUES

III

Dans le monde du XVIIe siècle

Figures et témoignages proposés par Dominique Tronc



JEANNE DE CHANTAL 1572-1641

MARIE DES VALLéES 1590-1656

MARIE DE L’INCARNATION 1599-1672

ARMELLE NICOLAS 1606-1671

Femmes mystiques au XVIIe siècle

Catharina Regina von GREIFFENBERG ~1662


JEANNE DE CHANTAL 1572-1641

Écrits relevés dans l’édition de 1875

Présentation

Jeanne de Chantal n’a pas bénéficié d’un intérêt littéraire comparable à celui très justement accordé à son ami François de Sales. Elle n’a pas écrit d’« œuvre » tandis qu’elle remplissait au jour le jour la tâche harassante de fonder puis de visiter les nombreuses Visitations.

Nous bénéficions heureusement d’une récente et admirable édition critique de la vaste correspondance, 1 mais les autres écrits et les transcriptions de « dits » à ses sœurs n’ont jamais été réédité depuis la fin du XIXsiècle. Ce qui nous apparaît comme surprenant sans pour autant rester inexplicable.

Les Écrits de Jeanne couvrent les tomes II et III de l’édition en huit tomes publiée par les soins des religieuses du premier monastère de la Visitation Sainte-Marie d’Annecy2.

Mais l’ensemble s’ouvre sur la Vie de la sainte par la Mère de Chaugy puis se ferme sur cinq volumes de Correspondances (aujourd’hui rendus caducs par l’édition critique), ce qui rend moins évident l’accès aux beaux textes à découvrir en son sein. Cette série de forts volumes reliés a finalement été assez rarement visitée à cœur (sauf par les visitandines). Enfin on ne peut oublier un style elliptique et abrupt comparé à celui fleuri et attachant de François.

Les Écrits des tomes II et III recèlent les joyaux qui témoignent d’un accomplissement mystique mené à terme. Leurs diamants brillent brièvement au détour de telle conversation orale avec les sœurs. Comme celles-ci étaient souvent d’origine simple, leur Mère sait illustrer toute présentation mystique par de belles analogies. Les conditions d’exposition et l’usage thérapeutique poursuivi ne prêtent pas à des épanchements, mais tout lecteur sensible en recherche spirituelle devinera et appréciera les témoignages indirects caractérisant la vie mystique véritable donc sobre.

Il n’est cependant pas inutile de préparer le terrain en omettant ce qui est trop religieux pour notre goût de modernes. Jeanne-Françoise se révèle à ses proches par ses conseils parfois abrupts, toujours concrets. C’est le cas tout particulièrement dans ses Entretiens 3 mais aussi dans ses divers « papiers » retrouvés.

Nous proposons en un seul volume imprimé et maniable un choix 4 couvrant la moitié environ des écrits rassemblés dans les tomes II & III de l’édition de 18755.

Ce contact avec la Mère de Chantal nous a incités à consulter le fonds des sources préservées au couvent d’Annecy : elles nous furent très obligeamment ouvertes et nous avons partiellement photographié des manuscrits jugés essentiels.

En attendant un travail ample à conduire sur les sources, le choix présent d’orientation « mystique » est opéré sur une édition non critique, mais qui s’avère fidèle.

Quelques archives et imprimés préservés à la Visitation d’Annecy

La documentation décrite infra provient des archives préservées à la Visitation d’Annecy. Elle a été constituée grâce à l’accueil du vendredi 2 octobre 2009 — confiance à laquelle nous avons été très sensible. Ses photographies sont réparties en une arborescence dont nous indiquons ci-dessous les titres de sous-répertoires, complétés par des « signatures » permettant d’identifier les sources. Certaines entrées resteraient à compléter dans le cadre de travaux à venir.

/MANUSCRITS Annecy

//J de Ch 4 autographes (chx) : « Autographes de Ste J.F. de Chantal », série D : « papiers intimes, documents historiques, ébauches du Coutumier : aperçu par quelques photos : 1 à 16.

//J de Ch 5 chapitres tenus en divers temps (complet) : Œuvres D n° 2, « … de Nice »  : « Table des chapitres… » suivie de « Les chapitres tenus en divers temps… premièrement pour les solitudes… », 1 à 191 suivi de « Mes Cheres sœurs je vous demande très humblement pardon de la mauvaise édification que je vous donne, par mon peut de fidélité a remplir mon devoir… » : photos doubles pages1 à 102, ms. très lisible.

//J de Ch 6 chapitres tenus par notre digne mère (complet) : Œuvres D n° 2, relié peau, 15 : « Chapitres tenus par notre digne Mère sur l’explication de la règle et plusieur entretiens qu’elle a fait. Premièrement avant toutes choses… » : photos d. p. 1 à 141, ms. très lisible.

//J de Ch 7 déposition procès François (Meaux, complet) : cartonné bleu, « Teneur de la déposition de la ven Mere Jeanne Farnçoise Fremiot de Chantal, première religieuse, première supérieure et fondatreice… », photos 1-84, ms. très lisible.

//J de Ch 8 original des réponses (complet) : cartonné blanc, titré en tranche, «  cet original des responses… corrigée de sa propre main a esté produict dans les procès juridiques… » “Recoeil de ce que notre très (unique et add.) chère Mère nous a dit aux récréations en ce monastère d’annessy…” : photos 1 à 126, assez lisible malgré des ratures.

//J de Ch 9 recueil des bonnes choses (ms de Verceil complet) : cartonné blanc D n° 6, photos d. p. 1 à 61, 1 à 111 simple p. éclairci redressé : source de notre transcription. « Comme il faut faire… je vous les souhaite ; Amen. » Suivi d’une autre main : lettre de 1834 reprise en petits caractères dans notre édition.

//J de Ch 10 recueil des chapitres (complet) : “cartonné gris, titre collé en couverture « Receüil des chapitres que notre B mère a tenus à nos chères sœurs d’annecy et qui nous a esté cordialement communiqué par notre très h. sœur la sup. de Dijon cette années 1734 », Œuvres D n° 1, page 1 : « Chapitre… Vous voyez mes sœurs… » annotation crayon avec renvoi au tome II de l’édition 1876 ; table en fin : « Ch. sur le premier de la reigle… Ch. du dernier samedy de l’année. » : photos d. p. 1 à 43.

//J de Ch 11 recueil des chapitres de notre digne mère (complet) : relié peau blanc, Œuvres D 101 Visitation de Meaux « Recueil… pour le premier dimanche de l’avent… » avec table des chapitres suivis de conférences écriture pas très ancienne, photos d. p. 1 à 85

//J de Ch 12 recueil des principales choses (1-264 incomplet) : cartonné rose tranche « 5 », collé : ‘n° 13/(c)/Recueil des principales choses que N. Ste Mère a dites dans des Entretiens, Chapitres, etc. /très précieux’, D n° 5 ‘Recueil… Un jour revenant de la seconde table… avec étiquette collée « 7 » correspondante aux numéros de l’édition (et de même « 38 » pages 7, etc. : photos d. p. 1-à 133 [malheureusement reste donc à compléter la saisie de ce « très précieux » ms.] + table (complète elle couvre 46 pièces dont la dernière indiquée page 451).

//J de Ch 13 répertoire mss Visitation Annecy : ordex : Autographes A puis D : photos 1 à 11 (incomplet)

/RESPONSES… éd.1631 1-709 table

Livre complet : photos doubles pages 1 à 365 ‘Responses… sur les Regles, Constitutions, & Coustumier… à Paris 1682 (imprimé 1-709 + table ms.)

/EPISTRES (1644) (début, demandes 686, 904)

Livre dont la saisie est très incomplète (il existe un ex. à Solesmes réf. MTc 24 : 2/2) : photos d. p. 1 à18.

/d’autres entrées dans notre base incluent divers ouvrages :

Histoire de la Galerie par Burns, photos du musée du couvent, de la session 2009 avec le P. de Longchamp ; Ravier Sainte Jeanne de Chantal 1984 ; Bremond Jeanne de Chantal, 1912 ; Chaugy, Vie de J de Ch et 7 religieuses […]

On trouvera de nombreuses sources imprimées disponibles sur le web (édition de 1875, œuvres de François de Sales dont sa correspondance, etc.)



PAPIERS INTIMES QUI SE SONT TROUVÉS SUR NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT DE CHANTAL ET QU’ELLE ORDONNA ÊTRE MIS SUR ELLE DANS LE CERCUEIL

[….]

L’autre papier est tout écrit de la main de notre Bienheu­reuse Mère. Les signatures sont écrites avec son sang.

[….] Je remets dès maintenant tout ce qui m’arrivera ci-après à votre soin, et dès maintenant comme alors, je vous mets les choses plus scabreuses et épouvantables, je les recommande au plus secret de votre Providence, ne les voulant nullement profonder, mais y faire doucement ce que je pourrai, vous laissant le soin du surplus et de toute chose en général qui me puisse toucher, soit au corps, à l’âme et à l’esprit, me réservant le seul soin de retourner mon esprit de toutes choses à vous, de suivre le bien que je connaîtrai et fuir le mal, tâchant de me tenir en Dieu, douce, patiente et paisible parmi les troubles, faiblesses, ténèbres, impuissance, et toutes sortes de peines, sécheresses, insensibilités, qu’il plaira à mon Dieu permettre m’arriver, tâchant de tout mon pouvoir de ne les point regarder, ni de m’en vouloir délivrer ni affliger, ni même faire semblant de les voir, nonobstant que je les sente vivement ; mais par-dessus toute vue et sentiment, quel qu’il puisse être, je tiendrai simplement mon esprit en Dieu, ou auprès de Dieu, en ce repos, abandonnement, et très-ferme confiance, sans le vouloir sentir, ni en faire des actes. Que s’il plaît à Dieu me donner des sentiments de sa présence, et de toute vertu, je demeurerai en lui seul, et en son bon plaisir, moyennant sa très sainte grâce ; et, fondée sur cette résolution et reconfirmation, je ne ferai plus aucun effort pour faire des actes de quoi que ce soit ; mais, simplement, en touchant cet écrit, mon intention est, et je la mets devant vous, ô mon Dieu ! ma souveraine miséricorde, en qui je mets mon espérance, mon intention, dis-je, est de reconfirmer, approuver et ratifier tout ce que j’ai dit en cet écrit : voilà mes désirs, mes résolutions et affections invariables. Mais, ô mon Dieu ! souveraine Vérité qui pénétrez les plus intimes replis de mon cœur, je confesse devant vous mon impuissance, ma misère, ma pauvreté, abjection, mon vrai néant, et qu’il m’est impossible d’accomplir toutes ces miennes résolutions et très-cordiales affections, sans l’assistance toute-puissante de votre divine grâce ; car vous savez le fond de ma misère et de ma faiblesse. C’est pourquoi établissant en vous, ô mon Dieu ! tout mon soin, toute mon espérance, et ma force par-dessus tous mes sentiments, prosternée aux pieds de votre miséricorde, ô mon Père très-saint ! je vous supplie très humblement, au nom de votre très-saint Fils, notre Rédempteur, d’avoir pour agréable ces miennes affections, prières, résignations et résolutions, et m’octroyer la grâce abondante qui m’est nécessaire pour les accomplir parfaitement, entièrement et fidèlement, jusqu’au dernier soupir de ma vie.

O doux Jésus, et Sauveur de mon âme ! qui êtes la vérité infaillible, vous nous avez promis que ce que nous demanderions à votre Père éternel, en votre nom, il nous le donnerait, faites-moi jouir de l’effet de vos divines et infaillibles promesses vous savez que tout mon désir est d’être tout à [60] vous, et que, par votre grâce, je n’ai rien excepté en mes re­noncements, que vous seul et le bien d’incomparable bonheur de ne vous point offenser, d’être éternellement vôtre, et conjointe à votre douce et très-équitable volonté pour disposer de moi au temps et à l’éternité, selon votre saint bon plaisir. Que, s’il vous plaît, ô ma chère espérance ! que je vous demande la délivrance de mon affliction intérieure, je le fais de tout mon cœur ; oui, mon cher Rédempteur, s’il est possible, je vous prie, rendez-moi les sentiments, lumières, connaissances et goûts de votre amour, de la sainte foi et confiance dont votre grâce m’avait favorisée ; mais, toutefois, non ma volonté, mais la vôtre toute sainte soit faite, espérant que votre miséricorde n’abandonnera jamais ce qu’il lui a plu mettre en moi par sa seule bonté, puisqu’elle m’a fait la grâce que j’ai tout abandonné pour son saint amour, auquel je me suis toute consacrée et me sacrifie, derechef, de tout mon cœur. Or, puisqu’il vous plaît, mon Dieu, que je n’aie plus de bras pour me porter, ni plus de sein pour me reposer que le vôtre et votre Providence, conduisez-moi, mon cher Maître, vous-même en cette sainte voie ; veuillez pour moi tout ce qu’il vous plaira, et que je meure à moi-même et à toutes choses, pour ne plus vivre qu’en vous seul, mon unique vie et assuré refuge ; accomplissez en moi vos éternels desseins, sans que j’y donne aucun empêchement. Je confesse, derechef, que je suis tout à fait incapable de tout bien, et d’accomplir ce mien désir et résolution, sans l’aide de votre grâce extraordinaire et puissante ; je vous la demande donc en l’honneur de votre saint Jésus, et par la pu­reté de votre sainte Mère que je choisis pour ma protectrice, invoquant l’assistance de ses prières, celle de saint Joseph, de mes chers Patrons, saint Jean-Baptiste et Évangéliste, saint Pierre et saint Paul, de saint Augustin, mon saint Ange, mon Bienheureux Père, saint Claude, sainte Madeleine, et mes autres protecteurs, et tous les bienheureux Saints et Saintes, désirant [61] que tous louent et remercient Dieu pour moi. Mon Dieu, qu’ils nous soient tous favorables ; je vous en supplie par vous-même, mon Seigneur Jésus-Christ, que j’adore vrai Dieu, unique Trinité du Père, et du Saint-Esprit, un seul vrai Dieu unique.

Amen. Amen.

Sœur JEANNE-FRANÇOISE FRÉMYOT, DE LA VISITATIONT SAINTE-MARIE.


ENTRETIEN IV SUR LA DÉFIANCE DE SOI-MÊME ET LA CONFIANCE EN DIEU.

Vous me demandez comme il faut faire pour bien commencer la vie spirituelle ?... Ma chère fille, il n’y a autre chose à faire qu’à se méfier de soi-même, se mépriser soi-même ; il se faut bien connaître, car enfin c’est l’unique moyen pour bien com­mencer et prendre un bon fondement en la vie spirituelle ; de sorte qu’il faut bien inculquer ce point aux novices, et à toutes celles qui veulent faire profession de la vertu. C’est le premier degré que cette connaissance de soi-même ; aussi la première chose qui m’est tombée, ce matin en l’esprit, en me réveillant, c’est ce que dit le Combat spirituel, « que ceux qui veulent tendre à la perfection doivent jeter le fondement d’une grande défiance d’eux-mêmes et entière confiance en Dieu. » Il me semble que les personnes spirituelles ne se fondent pas assez là-dessus ; c’est pourquoi l’on voit fort peu de solide vertu. L’on spécule tant, l’on fait tant d’états, et l’on se porte tant à ces hautes oraisons, aux ravissements et choses délicates et extraordinaires ; néanmoins, [232] la vraie sainteté et solide vertu consiste en cette défiance et mépris de soi-même et confiance en Dieu.

Mon Dieu ! que je désirerais qu’on inculquât ceci aux novices et qu’on les fondât bien en cette perfection, leur faisant connaître leur bassesse, leur néant, leur vileté, et qu’elles ne peuvent rien d’elles-mêmes, et que tout ce qui est de bon en elles vient de Dieu ! Elles doivent donc tout rapporter à Lui et n’attendre rien d’elles-mêmes, mais de Lui, de sa grâce et assistance.

Il est presque impossible, pour nous autres, que nous ne soyons pas humbles, tandis que nous conserverons cet esprit, d’ouvrir la porte de nos maisons, pour y recevoir toutes sortes de personnes que le monde méprise et rebute, comme les boiteuses, aveugles, contrefaites et autres, car cela nous tiendra en humilité devant les créatures ; et devant Dieu nous pratiquerons une charité extrême et la plus grande que l’on saurait pratiquer, car non seulement ces filles et ces femmes sont rebutées du monde, mais encore des personnes les plus saintes, car il n’y a point de religion, pour sainte qu’elle soit, où on les veuille recevoir. Voilà donc comme la divine Providence trouve cet expédient pour nous maintenir en l’esprit de notre Institut, qui est un esprit de bassesse, humilité, mépris, abjection et douce charité, recevant à bras ouverts tout ce que le monde rejette, pourvu que ces âmes aient le cœur bien sain et disposé à vivre en humilité, soumission et obéissance.

Or, mes chères filles, l’humilité n’est autre chose que le mépris et démission de soi-même et de sa volonté, et d’aimer son néant, misère et abjection, de souffrir et de vouloir doucement, gaiement et amoureusement qu’on nous tienne et traite pour ce que nous sommes. Certes, c’est aller bien avant que d’en venir là, car cette connaissance de nous-mêmes n’est que le premier degré de l’humilité : l’humilité produit aussi la générosité et confiance en Dieu. [233]

Mais, vous dites, comment une âme bien imparfaite et pleine de misères peut avoir cette générosité et confiance ? Ma chère fille, notre Bienheureux Père avait accoutumé de dire que « plus il se sentait faible, plus il avait de force et de confiance, d’autant qu’il n’attendait rien de lui-même et qu’il jetait toute sa confiance en Dieu. » Il était si aise quand on tombait en des fautes de fragilité, parce qu’il disait que cela était bon pour humilier l’âme, et pour lui faire voir qu’elle ne doit nullement se confier en elle-même, mais en la grâce et assistance de NotreSeigneur.

Enfin, ces âmes doivent avoir un grand courage pour mettre fidèlement la main à l’œuvre de leur perfection, sans s’étonner ni se mettre aucunement en peine de se voir sujettes à tant de fautes et imperfections.

ENTRETIEN XIX SUR L’AMOUR DE L’ABJECTION.

Vous avez raison certainement de me dire que, lorsque vous lisez ces deux constitutions de la Modestie et de l’Humilité, vous y trouvez quelque chose de si parfait, qu’on appréhende de n’y pouvoir arriver. Non, ma fille, on ne saurait y ajouter une plus grande perfection que celle qu’elles nous enseignent. Que voudrions-nous de plus modeste et de mieux réglé, qu’une âme qui serait parfaitement moulée sur la première, et où trouver une plus intime et divine humilité, que celle qui est décrite clans la seconde de ces constitutions ? Je trouve ces deux points les meilleurs : Humilité profonde, et humilité qui ne consiste pas seulement en gestes et paroles, mais en vérité et en effet. Oui, mes Sœurs, ne parlons plus tant de l’humilité ; ne nous amu — [284] sons pas tant à la désirer ; mais venons à la pratique. Cette vertu veut des œuvres, et non des paroles. Voulez-vous être humble, ma fille, tâchez de vous bien connaître ; aimez que l’on vous connaisse imparfaite, aimez le mépris en toutes les manières, dans toutes les actions et de quelle part qu’il vienne. Ne cachez point vos défauts ; laissez-les connaître, en chéris­sant l’abjection qui vous en revient. Ne laissez jamais abbattre votre cœur pour quelque faute que vous puissiez commettre. Défiez-vous de vous-même, et vous confiez uniquement et incessamment en Dieu, vous persuadant fortement que, ne pouvant rien de vous-même, vous pouvez tout avec sa grâce et son puissant secours.

Ma fille, lorsqu’on vous traite rudement, que l’on vous rabat, qu’on vous néglige, qu’on vous humilie et qu’on vous emploie aux offices bas et pénibles, ne pensez pas que ce soit pour éprouver votre vertu ; mais faites confesser à votre cœur que vous méritez bien plus que cela. Ce sont là, à mon avis, les marques d’un esprit humble ; et, lorsque vous serez dans ces pratiques, dites, ma fille, que vous commencez d’aimer l’hu­milité. Voulez-vous connaître si un. esprit est humble ? Voyez s’il est sincère à découvrir ses imperfections sans fard et dé­tours, mais de bonne foi ; quand on voit une fille qui aime avec joie son abjection et d’être avertie et corrigée, jugez que c’est une âme véritablement humble.

Lorsque je dis qu’il faut aimer le mépris, la correction, le rebut, l’abjection, j’entends qu’il faut l’aimer dans notre partie supérieure et dans la suprême pointe de l’esprit, malgré nos répugnances et nos difficultés ; parce que, pour aimer des choses si contraires à notre partie inférieure, d’un sentiment sensible, il ne serait presque pas possible. C’est une grâce que Dieu ne départ qu’à quelques âmes qu’il veut souverainement gratifier, ou pour récompense de leur fidélité, mais cette faveur n’est pas nécessaire. [285]

Vous me demandez si le cœur humble n’est point tenté d’or­gueil, et s’il n’a point quelquefois des pensées de vanité? Oui, ma chère Sœur, il peut avoir des tentations d’orgueil, mais il ne fait pas les œuvres d’orgueil, et elles ne servent qu’à le faire mieux anéantir devant Dieu, et à le jeter plus profondément en sa bassesse et en Dieu. Mes Sœurs, que cette humilité est une grande vertu ! C’est la bien-aimée de Jésus-Christ et de notre divine maîtresse, sa glorieuse Mère. Son sacré Cantique n’est qu’une louange de cette admirable vertu. Il a regardé, dit-elle, l’humilité de sa Servante, et, pour ce, toutes les générations nie diront Bienheureuse. Il détruira les superbes et exaltera les humbles. Toute l’Écriture-Sainte est remplie des panégyriques des humbles : David, ce grand roi, fait selon le cœur de Dieu, dit : Le Seigneur est le protecteur du simple d’esprit. Enfin, l’humilité attire sur nous les yeux et le cœur du même Seigneur. Mais il faut que ce soit une humilité plus intérieure qu’exté­rieure. Il ne nous dit pas d’apprendre de lui celle-ci ; mais, oui bien, la première : Apprenez de moi, nous dit-il à tous, que je suis humble et doux de cœur. O Dieu ! mes Sœurs, que c’est une rare pièce qu’un cœur vraiment humble, parce qu’on le trouve toujours plus bas qu’on ne la saurait mettre. Croyez-moi, mes chères filles, c’est posséder un trésor et une monnaie propre à acheter le ciel et le Cœur de Dieu, que d’avoir la pos­session d’un grain de vraie humilité. [286]

ENTRETIEN XXIII SUR LA MANIÈRE DE S’ABAISSER PAR HUMILITÉ ET DE S’ÉLEVER PAR AMOUR ET DE LA PURETÉ D’INTENTION.

Mes chères filles, je n’ai rien à vous dire, à moins que vous ne me fournissiez des sujets de vous entretenir par vos demandes.

[Ma Mère, demanda une sœur, notre Bienheureux Père me dit une fois, qu’il faut continuellement s’abaisser en humilité et s’élever en amour ; comme s’entend cela ?]

Mes chères filles, l’humilité est le fondement et la charité le sommet de la perfection, de sorte qu’autant on s’abaisse en hu­milité, on croît et s’élève-t-on en amour. Oh ! qu’il pratiquait bien ceci, le Bienheureux ! car, perpétuellement, il s’anéantis­sait et ravalait ; on le voyait, en toute occasion, sinon qu’elle regardât bien la gloire de Dieu, pour laquelle il fût expédient de faire autrement, il se démettait de son jugement et opinion, pour céder aux autres, et leur condescendre avec une débon­naireté nonpareille. Enfin, il tenait son esprit si nu et vide de toutes sortes de désirs, desseins, affections et prétentions, qu’il ne s’entremit jamais que de ce qui regardait sa charge. Oh ! que je désire que nous l’imitions en ceci ! que celle qui est robière, portière, dépensière, lingère, etc., n’ait point d’autre préten­tion que de faire humblement et soigneusement son office, sans s’entremêler nullement de celui des autres. Celle qui est sa­cristine de même, et ainsi toutes les autres officières, et celles qui n’ont point de charge aussi, et que toutes fassent ce que l’obéissance leur ordonne, sans penser ni se mêler d’autre chose. Il y a des esprits qui veulent tout gouverner et mettre ordre à tout, de sorte qu’ils tracassent fort une maison et y [295] apportent bien du désordre ; ceci regarde non seulement l’exté­rieur, mais aussi l’intérieur, car l’indifférence tient l’esprit vide, dénué, et détaché de tout, afin que nous soyons disposées pour être remplies de Dieu, et nous attacher à vivre à lui, fai­sant mourir nos désirs, desseins et prétentions, dans son bon plaisir et sa très adorable Providence. C’est dans son soin qu’il faut nous élever par amour, après nous être anéanties à tout ; ne voulant pas plus une chose que l’autre. Mes Sœurs, ces inclinations sont bien difficiles à être anéanties : l’une nous porte à aimer plus d’aller avec cette supérieure qu’avec celle-là ; quand l’obéissance se conforme à nos volontés, nous en sommes toutes en joie. « Je m’en vais de bon cœur à cette fondation », dit une sœur. Pourquoi, lui demandera-t-on ? Parce que la supérieure qu’on nous destine est si bonne ; je lui ai tant d’in­clinations, que mon estime pour elle est tout entière ; je m’accommoderai si bien avec elle. » — Vous ne faites rien qui vaille, ma pauvre Sœur, lui faut-il dire, parce que vous n’allez pas à votre œuvre purement pour Dieu, et bien que vous quittiez, fort généreusement, cette maison où vous êtes si bien, et que vous laissiez sans répugnances vos commodités, votre obéissance ne vaut rien. Pourquoi?. Parce que vous faites tout cela pour aller avec cette supérieure et pour aller en cette ville. Après cela, vous me direz que vous allez faire votre fondation pour Dieu. Pardonnez-moi, ma fille, c’est parce que la supérieure, les Sœurs, vos compagnes, et la ville sont à votre gré ; ainsi, vous êtes bien éloignée de chercher Dieu nuement et simplement. Anéantissons tout cela, élevons nos esprits par amour, pour ne chercher que Dieu en notre obéissance, en notre pauvreté, en notre chasteté, en nos oraisons, en nos mortifications ; et, en tout généralement, ne cherchons que Dieu. Si l’on nous envoie avec des supérieures que nous aimions et en. un lieu qui nous agrée, bénissons Dieu qui nous donne cette consolation, et hu­milions-nous en voyant que la divine Providence s’accommode [296] à notre faiblesse, et dépouillons-nous devant Dieu de cette satisfaction, protestant qu’en ce qui nous plaît même, nous ne voulons chercher que Lui et l’accomplissement de ses saintes volontés ; si, au contraire, on nous mande avec une supérieure à laquelle nous avons de l’aversion, et en quelque lieu que nous n’aimions pas, bénissons Notre-Seigneur et nous jetons entre ses bras, nous assurant qu’il aura soin de nous, et que, moins nous aurons de contentement et appui extérieur, plus il nous fera abonder ses grâces ; et nous estimons bien heureuses d’avoir de si précieuses occasions pour lui montrer notre amour et notre fidélité, agrandissant notre courage pour les bien employer, avec son assistance, en laquelle il faut jeter notre confiance. Mais, surtout, rendons-nous soumises et maniables à son bon plaisir.

Si pourtant, par notre misère, nous faisons le contraire, nous laissant aller à l’imperfection, il ne nous abandonnera pas totalement ; il ne nous perdra pas et ne laissera pas de nous aimer et supporter, comme vous voyez que les pères et les mères qui ont beaucoup d’enfants ne laissent pas d’aimer et souffrir ceux qui sont chagrins, dépiteux et revêches. Ils en ont compassion, et ne laissent pas de leur donner ce qui est nécessaire et de faire leur part dans leur héritage. Souvent, « pourtant, ce sont des enfants qu’on laisse là comme n’étant propres à, rien, et dont on ne reçoit aucune satisfaction. S’il y en a qui soient doux, gracieux, obéissants, et dont l’esprit soit bien tourné, on jette incontinent les yeux sur eux pour les bien élever, pour les faire étudier, ou les exercer selon leur talent ; les destinant les uns à une dignité, les autres à remplir un beau poste à la cour, aux armées, et à tels autres emplois.

Notre-Seigneur, qui est un vrai père, en fait de même ; il aime tous ses enfants. Néanmoins, ceux qui lui sont plus fidèles gagnent mieux son Cœur ; il leur communique plus de grâces ; il en reçoit plus de contentement, et ils méritent plus son amour. Travaillons, mes chères filles, pour acquérir ce bonheur [297] incomparable de nous rendre plus agréables à Dieu, ce Père adorable de nos âmes, ne cherchant que lui en tout, nous rendant bien indifférentes et véritablement humbles. Je voudrais qu’on m’arrachât les yeux et rencontrer une vertu parfaite parmi nous. Mon Dieu, mes sœurs, ne vaut-il pas mieux se mortifier pour un peu de temps, et passer après notre vie sur un trône de paix, comme un vrai enfant de Dieu, que non pas d’être toujours en trouble, en chagrin, en inquiétude !

Vous me demandez, maintenant, comme les âmes religieuses peuvent manquer aux Commandements de Dieu ? Ma chère fille, nous pouvons manquer au plus grand de tous, qui est celui de la loi de grâce, l’amour de Dieu et du prochain : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et le prochain comme toi-même. Ô Dieu ! que la pratique de ce sacré précepte est délicate, et qu’il est facile d’y manquer ! Nous le pouvons faire en préférant notre volonté à celle de Dieu et de nos supérieurs, en engageant nos affections aux créatures, en voulant servir ce grand Dieu avec toutes nos aises et commodités, sans nous employer fortement à son service. Pour notre prochain, nous pouvons manquer en l’amour qu’on lui doit, plus que nous ne croyons, c’est-à-dire, ne l’estimant et ne l’aimant pas en notre cœur, quand nous sommes un peu marris de son bien et de son avancement, qu’on le loue et estime, que nous parlons mal de lui et à son désavantage ; et, quand on en dit du bien, nous n’y contribuons pas, nous ne le pouvons souffrir. O cela est bien contre la charité ! quand même nous aurions vu tout le contraire, il n’en faudrait rien témoigner ; par exemple : nous avons vu une personne qui, en cachette, boit un verre de vin pur, et qui, dans la compagnie, n’en boira qu’un d’eau toute pure aussi ; et, là-dessus, on loue fort sa sobriété. Il faudrait se taire, l’excuser en votre cœur, et penser qu’elle a bu cette eau pour pénitence de ce qu’elle a bu le vin. On peut encore penser que les jugements de Dieu sont bien différents de [298] ceux des hommes, et que cette personne s’est amendée, et qu’elle a maintenant la vertu contraire au vice que vous lui avez vu naguère. Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre pro­chain, tant nos chères sœurs que les autres, et contribuer au bien qu’on en dit, autant que nous pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant bien de louer les unes pour ravaler les autres.

Or, pour ce que vous dites, s’il n’y a pas de mal de n’être pas aise, et de dire quelque parole de murmure et de contrôlement, de ce que l’on sort de céans pour donner et accommoder les maisons que l’on établit ? Certes, ce sont là des imperfec­tions lourdes et contre la charité. Je ne pense pas qu’elles se fassent parmi nous, grâces à Dieu, et il s’en faudrait aussi bien garder.

Cette première maison doit avoir une grande charité pour secourir, non seulement les fondations qu’elle a faites, mais encore les monastères de l’Ordre, s’ils étaient nécessiteux. Si notre prochain même était réduit dans une telle disette qu’il ne pût être secouru que de nous, pour étranger qu’il fût, nous se­rions obligées de lui donner ce qu’il aurait besoin ; et, quand nous n’aurions que ce qui nous serait nécessaire, nous serions obligées de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, nous contentant du seul vivre nécessaire, afin de mieux aider notre prochain. Et, pour nos pauvres sœurs qui ont accommodé la maison, qui nous ont laissé, en sortant, leur dot, leurs pe­tites commodités, pour aller augmenter la gloire de l’Institut, nous leur refuserions de leur donner quelque chose ? À la vé­rité, céla serait bien cruel ! On décharge votre maison de cinq ou six filles qu’on envoie en un pauvre lieu, où elles ne trouve­ront presque rien, et l’on ne voudrait pas leur donner ce qu’on peut, soit pour les habits qui servent à leur personne, soit pour quelque meuble propre à accommoder leur église ou leur maison ? Même on leur doit donner de l’argent ou leur en [299] prêter, selon le moyen qu’on a ; mais cela de bon cœur et de bonne grâce, sans dire qu’on donne plus ici que là, sinon qu’on le dise simplement par forme (le discours, selon l’occasion qui se présente ; mais ne le dites jamais par plainte ou désapprou­vement, parce qu’il faut laisser disposer de tout cela aux supé­rieurs. Au commencement de l’Église, les anciens chrétiens n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, et mettaient tous leurs moyens en commun aux pieds des Apôtres, qui les distribuaient comme ils voulaient et à qui il leur plaisait ; voire même aux plus barbares et étrangers du monde s’ils en avaient besoin. Or, tous les religieux doivent représenter ces anciens chrétiens, et n’avoir, comme eux, qu’un cœur et qu’une âme, en mettant tout en commun pour en laisser l’entière disposition à leurs supérieurs, afin qu’ils en fassent ce qu’ils jugeront, sans que personne y trouve à redire.

Or sus, mes chères filles, emportons cette affection de notre entretien, de nous adonner, à bon escient, aux solides vertus, de ne chercher que Dieu, de nous laisser absolument conduire à sa divine Providence ; qu’elle nous mette ici ou là, il importe peu ; qu’elle nous envoie de ce côté ou de cet autre ; non, ne regardons point par quelle porte nous passerons, ni en quel lieu nous allons ; pourvu que nous portions nos règles avec nous, et que nous trouvions moyen de les observer, cela nous doit suffire. Oh ! que nous sommes obligées de faire purement nos actions pour Dieu ! Mettons hardiment la main à la con­science, et nous trouverons que nous mettons notre contente­ment en notre supérieure, au lieu de le mettre en Dieu ; que nous sommes venues en religion pour être hors des misères du m onde, pour avoir nos commodités, et non pas pour Dieu ; que nous allons en telle part, parce que nous sommes bien aises d’y aller. Enfin, si nous feuilletons bien, nous trouverons qu’en tout et partout nous nous cherchons nous-mêmes, notre propre intérêt et satisfaction. [300]

Oui, oui, mes chères filles, parlons seulement de l’oraison de quiétude et des autres ; et remettons, je vous prie, sur pied, notre bonne foi et innocence du temps passé ; car, au commencement de notre Institut, l’on parlait tant de ces oraisons, on y prenait tant de plaisir et de contentement que rien plus. C’était une belle affaire que de voir la ferveur qui était parmi nos sœurs ; il est vrai, cela encourage et anime grandement. Nous ne nous communiquons pas assez nos petits biens. Ce n’est pas qu’il se faille dire de grandes choses, comme des ravissements et grâces spéciales que l’on a à l’oraison de quiétude, mais quelque petite chose de ses bons désirs, sentiments et affections, selon les occasions et sujets. Mais cela tout cordialement et bonnement.

Nous ne parlons pas assez ensemble des solides vertus. Surtout parlons de la résignation et indifférence ; car c’est la vraie et excellente oraison. Et de l’éternité ! notre Bienheureux Père me dit une fois : « Nos filles ne parlent pas assez de l’éternité. » Enfin, il nous disait que nous en parlassions tout familièrement, comme nous parlons de notre maison de Paris et de Lyon. À quoi devons-nous prendre plus de plaisir, qu’à cela ? Ces discours-là sont bien utiles, et capables de délecter et satisfaire l’esprit des vraies religieuses comme nous devons être. Si, par la vie de mortification que nous menons, nous nous anéantissons, élevons-nous à Dieu, dans ce doux souvenir de son éternité glorieuse, qu’il destine à ceux qui quittent quelque chose pour son amour. [301]

ENTRETIEN XXIX SUR LA PARFAITE SIMPLICITÉ.

La parfaite simplicité, mes filles, consiste à n’avoir qu’une très unique prétention en toutes nos actions, qui est de plaire à Dieu en toutes choses. La deuxième pratique de cette vertu qui suit celle-là, c’est de ne voir que la volonté de ce grand Dieu en toutes les choses qui nous arrivent de bien et de mal ; par ce moyen, aimant cette volonté adorable, notre âme sera toujours tranquille en tout événement, même dans le retardement de notre perfection, ne laissant pas d’y travailler fidèlement. La troisième pratique de simplicité consiste à découvrir ses défauts sincèrement, sans les ombrager. La quatrième, c’est d’être véritable en ses paroles, ne les multipliant guère, surtout lorsqu’il s’agit de nous justifier. La cinquième, c’est de vivre du jour à la journée, sans prévoyance ni soin de nous-même, mais faire bien à tout moment, ce qui nous est prescrit, selon notre vocation, nous confiant et remettant uniquement à la divine Providence. Si nous employons fidèlement les occasions présentes, soyons certaines qu’il nous en pourvoira de plus grandes de travailler à son divin service, à notre perfection et à sa gloire. Nous ne saurions être vraiment simples et avoir tant de soins de l’avenir. La bonne simplicité rend la personne sans fard et sans réflexion sur ses actions : si elles sont bonnes, vous n’avez que faire de les considérer ; si elles sont imparfaites, votre cœur vous les fera bien voir ; et, si vous vous découvrez bien à ceux qui vous dirigent, ils sauront bien faire ce discernement.

Je trouve que c’est un acte de grande perfection, de se conformer en toutes choses à la communauté, et de ne s’en départir jamais par notre choix, d’autant que c’est un très bon moyen de s’unir à notre prochain, et comme c’en est un bien excellent pour cacher à nous-mêmes notre perfection. Il se trouve même, dans cette pratique, une certaine simplicité de cœur si parfaite, qu’elle contient toute perfection. Cette sacrée simplicité fait que l’âme ne regarde que Dieu en tout ce qu’elle fait, et se tient toute resserrée dans elle-même pour s’appliquer à la seule fidélité de l’amour de son souverain Bien, par l’observance de sa règle, sans épancher ses désirs à chercher des moyens de faire plus que cela. Elle ne veut pas faire des choses extraordinaires, qui lui pourrait acquérir l’estime des créatures, mais elle se tient anéantie dans elle-même. Elle n’a pas de grandes satisfactions, parce qu’elle ne fait rien qui contente sa volonté, ni rien de plus que la communauté. Il lui semble qu’elle ne fait rien ; et, de cette manière, sa sainteté est cachée à ses yeux et à sa connaissance. Dieu la voit seule, qui se plaît dans cette divine simplicité par laquelle elle ravit son Cœur, en s’unissant à lui par un amour tout pur, tout simple, et tout fidèle. Elle n’a plus d’attention pour suivre les lumières de son amour-propre ; elle n’écoute plus ses persuasions et ne veut [322] plus voir ses inventions, qui voudraient chercher la propre estime par de grandes entreprises, et par des actions surémi­nentes qui nous fassent distinguer du commun.

Une telle âme jouit d’une paix toujours tranquille ; elle peut dire qu’elle est libre pour s’élever au-dessus de soi, par la pos­session de l’union divine. Ainsi, mes filles, ne croyez jamais de faire peu de chose lorsque vous ne faites que suivre le train commun.

AUTRE FRAGMENT SUR LE MÊME SUJET

Mes chères Sœurs, il est vrai, certes, que Dieu attire, quoi­que diversement, toutes les filles de la Visitation à lui, par une certaine sainte simplicité. Or, cet attrait est bon lorsqu’il ap­prend à l’âme à ne dépendre que de Dieu, à n’aimer que Dieu, à n’obéir qu’à Dieu, et en des choses de Dieu, et non à nos inclinations. Je dis et le dirai toujours que, lorsque Dieu favorise une âme de cette sacrée simplicité et familiarité avec lui, quand on voit que cela la rend plus humble et obser­vante, on ne l’en doit jamais, ni elle ne s’en doit jamais divertir, pour bon que lui semble les autres voies ; car, quel bien plus désirable ni meilleur, que de se reposer tout en Dieu ? Je dis que c’est la vraie voie et la vraie sainteté de l’âme ; si elle s’en détourne, elle se met en danger de résister à Dieu et le faire retirer d’elle ; et, après, elle aura bien de la peine à retourner à sa place, encore ne sais-je si elle y re­tournera.

Je ne sais pourquoi le cœur de l’homme est si imbécile : Dieu n’est-il pas le Dieu des cœurs, n’est-ce donc pas à lui de donner l’attrait qu’il sait être le plus convenable ? Oui, mes Sœurs, nos cœurs sont créés pour Dieu et n’ont point de repos qu’ils ne [323] soient en Dieu. Faisons donc notre pouvoir pour les ranger ab­solument en ce divin centre ; et, quand une fois nous les y trou­verons, ne les en détournons jamais, autrement nous serions coupables devant Dieu.

Dieu est le trésor de l’âme pure et fidèle ; quand donc elle a son trésor, qu’elle en jouisse sans désirer autre chose. La per­fection des filles de la Visitation doit être fondée sur quatre pierres, autrement leur édifice tombera : la profonde humilité, la candide simplicité, la suave douceur et condescendance, et le total abandonnement d’elles-mêmes entre les bras de la divine Providence et de leur supérieure. Voilà le moyen efficace d’ar­river à la perfection de notre sainte vocation.

ENTRETIEN XXX SUR L’EXCELLENCE DE LA PRIÈRE.

Vous faites bien, mes chères filles, de vouloir être instruites sur la prière, et de me demander que je vous en dise un mot : elle est le canal qui unit le cœur d’une religieuse avec celui de Dieu ; la prière attire les eaux du ciel, qui descendent et mon­tent de nous à Dieu, et de Dieu à nous. C’est le premier acte de notre foi ; et, par conséquent, ce que l’Apôtre dit de la foi, que sans elle il est impossible de plaire à Dieu, il faut le dire de la prière. Elle est la voie par laquelle nous demandons à Dieu et à Jésus-Christ, qui est notre unique libérateur, qu’il nous sauve, parce que nous ressentons en nous de si grands mouvements d’infirmité, que, s’il ne nous soutenait à tout moment par des grâces nouvelles, nous péririons.

On peut dire, en un certain sens, que tout ce que nous fai — [324] sons, dans la religion, le manger et le dormir, est une prière, quand nous le faisons simplement dans l’ordre qui nous est prescrit, sans y ajouter ni diminuer rien, par nos caprices et vaines élections ; c’est-à-dire, quand on obéit à toute la règle morte et vivante, aussi bien à la supérieure que nous voyons et qui nous gouverne par ses ordonnances, qu’au Bienheureux qui a fait la règle, et que nous ne voyons pas.

Lorsque le temps de nous mettre devant sa divine Bonté, pour lui parler seul à seul, est arrivé, ce qu’on appelle prière, la seule présence de notre esprit devant le sien, et du sien devant le nôtre, forme la prière, soit que nous y ayons de bonnes pensées et bons sentiments, ou que nous n’en ayons point. Il faut seulement, avec toute simplicité, sans faire aucun violent effort d’esprit, nous tenir devant lui, avec des mouvements d’amour et une attention de toute notre âme, sans nous distraire volontairement ; alors tout le temps que nous sommes à genoux sera tenu pour une prière devant Dieu ; car il aime autant la souffrance humble des pensées vaines et involontaires, qui nous attaquent alors, que les meilleures pensées que nous avons eues en d’autres temps ; car une des plus excellentes prières, c’est le désir amoureux de notre cœur envers Dieu, et la souffrance des choses qui nous déplaisent. Elle se rencontre alors avec la patience qui est la première des vertus, et l’âme qui s’élève ainsi humblement du milieu de ses distractions, doit croire qu’elle a autant prié que si elle n’en eût aucunement souffert. C’est une marque de simplicité et même d’amour de Dieu, que de lui faire nos demandes sans vouloir le contraindre de ne donner qu’autant, et en tant qu’il lui plaira. Il est ravi de l’oraison d’une telle âme si simple, si humble et si soumise à sa volonté, comme nous sommes ravies de voir un pauvre nous demander [l’aumône], sans se troubler du refus que nous lui faisons. En effet, quelque importunité qu’il y apporte, ou, pour mieux dire, quelque longue que soit sa présence devant nous, sans nous [325] regarder qu’avec les yeux baissés, ne sommes-nous pas touchées, lorsqu’il s’en va après le temps qu’il a mis à nous attendre ?

C’est de la simplicité de cette âme qui prie ainsi qu’il faut dire : Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux, c’est-à-dire toutes les bonnes œuvres que tu feras dans la religion, le long de la journée, ensuite d’une telle oraison, seront agréables à celui que tu as prié, et remplies de sa lumière divine, invisible et insensible. Souvent il arrive que lorsque nous pensons avoir la lumière et les grâces, nous ne les avons point, et lorsque nous pensons ne les point avoir, nous les avons ; c’est pourquoi on se met vainement en peine de chercher des lumières dans l’oraison, puisqu’on ne les a pas : l’opération du Saint-Esprit dans l’âme étant toute intérieure et souvent inconnue à l’âme même. C’est assez, ce me semble, d’être ainsi présente devant Dieu et d’agir comme je vous ai dit.

Il n’y a pas longtemps que j’ai écrit à quelqu’un, qu’il faut être comme un vase ouvert et exposé devant Dieu, lorsqu’on le prie, afin qu’il y distille sa grâce peu à peu selon sa volonté, et demeurer presque aussi content de le rapporter chez nous, ce vase vide, que s’il avait été tout rempli. À la fin il arrivera que Dieu y distillera cette eau divine, si on se présente souvent avec cette foi vive, et un entier désintéressement de ce qu’on peut désirer de lui, car souvent on croit qu’on s’en retourne vide, lorsqu’on est rempli de l’Esprit de Dieu, bien qu’on l’ignore.

Le chemin que tient l’Esprit de Dieu, lorsqu’il entre dans nous, est inconnu, puisque l’Écriture dit : On ne sait d’où il vient ni où il va. C’est assez de savoir qu’on l’a reçu, par les effets qu’il produit tous les jours, et qu’on se sente plus forte qu’on n’était, sans savoir comment ni quand cette grâce est venue dans nous. Il est certain qu’elle ne peut être venue que dans l’oraison, et par suite des fréquentes oblations que nous avons faites de notre cœur à Dieu. On ne voit point croître les arbres ni les corps des hommes, quand bien même on les re-[326] garderait depuis le matin jusqu’au soir ; mais on est étonné de voir ensuite leur accroissement. Il en est de même des âmes : elles avancent dans la voie de Dieu, bien qu’elles ne s’en aper­çoivent pas, pourvu qu’elles soient fidèles à correspondre aux lumières et attraits de la grâce.

Il eu est de l’Esprit de Dieu que nous demandons par la prière, comme du Corps de Dieu que le prêtre produit, par la consécration. L’un et l’autre nous est nécessaire et nous a été promis par Jésus-Christ Notre-Seigneur pour la nourriture de nos âmes ; et cependant ni le prêtre, ni nous, lorsque nous communions, et que la foi nous apprend que nous avons reçu le Corps de Jésus-Christ, nous n’en avons d’ordinaire aucun goût ni aucun sentiment ; mais nous le digérons (pour user de ce terme) par la foi, étant certaines sur la parole de Dieu, quoique nous ne l’ayons ni vu, ni senti, ni goûté, qu’il nourrit néanmoins nos âmes, et qu’il produira en elles des effets de lu­mières et de force, parmi les ténèbres et les sécheresses qu’il a laissées en nous, après l’avoir reçu.

La première de toutes les oraisons et qui est le modèle de toutes les autres, est celle que le prêtre fait à Dieu en lui offrant le sacrifice de la messe, et en changeant le pain matériel de la terre en son Corps glorieux qui est la viande des Anges. Il a plu à la Bonté infinie de nous nourrir de cette substance divine, sous les voiles du pain et du vin, parmi les obscurités et les ari­dités qui l’accompagnent dans l’Église de la terre, en attendant qu’il nous donne à contempler sa divinité dévoilée dans l’Église du ciel, où elle produira en nous toutes les lumières et les plai­sirs qui en sont inséparables.

Après cela, on n’a pas sujet de se plaindre si dans les autres prières particulières, qui sont toutes moindres que celle qui change le pain et le vin au sacré Corps de Jésus-Christ, et pro­duit le grand sacrifice de la messe, il n’y a nul goût, nulle sa­veur, ni aucune lumière sensible. Le prêtre, même le plus ex [327] cellent, n’est pas toujours exempt des distractions au moment qu’il consacre le Corps du Fils de Dieu ; et peut-être que nul ne pourrait dire qu’il a goûté sensiblement la substance de cette divine nourriture, en la prenant. Je sais qu’il y a des personnes fort unies à Dieu qui ont prié plusieurs années sans avoir au­cune consolation sensible, et qui néanmoins ont toujours paru insensibles dans les plus grandes tentations. Elles étaient si ré­solues dans les occasions où il s’agissait de servir Dieu et de lui rendre des témoignages de leur obéissance et de leur amour, que rien ne les a pu ébranler, s’estimant heureuses de ne rien recevoir de sensible, et de sentir et souffrir toutes sortes de peines et de travaux pour Dieu

ENTRETIEN XXXVII SUR LA PERTE DE SOI-MÊME EN DIEU.

Ma chère Sœur, à ce que je vois, vous avez désir de vous perdre en Dieu. Être perdue en Dieu, n’est autre chose que [355] d’être absolument et entièrement résignée et remise entre les mains de Dieu, et abandonnée au soin de son adorable Providence. Ce mot de SE PERDRE EN DIEU, porte une certaine substance, que je ne crois pas pouvoir être bien entendu que par ceux qui se sont ainsi heureusement perdus. Le grand saint Paul l’entendait bien lorsqu’il disait avec tant d’assurance : « Je vis, mais je ne vis plus en moi, ains c’est Jésus-Christ qui vit en moi. » O Dieu ! mes Sœurs, que nous serions heureuses si nous pouvions véritablement dire : Ce n’est plus moi qui vis en moi, parce que toute ma vie est toute perdue en Dieu, et c’est lui qui vit par moi, et en moi. Ne vivre plus en nous-mêmes, mais perdue en Dieu, c’est la plus sublime perfection à laquelle une âme puisse arriver. Nous y devons pourtant toutes aspirer, nous perdant et reperdant mille fois dans l’Océan de cette grandeur infinie. Mais une âme ainsi perdue est toujours anéantie devant Dieu ; elle est toujours contente de ce que Dieu fait dans elle, et hors d’elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait ; l’affliction lui plaît ; elle la regarde sans se troubler, parce qu’elle dira : J’ai perdu toute consolation dans celle d’être perdue en Dieu. Si on lui annonce la mort de ses proches ou de ses amis, elle n’en paraît point troublée, car elle les avait déjà perdus en Dieu. Si on l’humilie fortement, qu’on touche son point d’honneur, hélas ! elle ne tient point compte de cela, parce qu’elle s’est toute donnée et perdue dans Celui qui doit faire son honneur et sa gloire, et on ne saurait rien lui ôter qu’elle n’ait perdu et voulu perdre elle-même. J’admire ce grand Job : il est sur son fumier rongé des vers : Le Seigneur a fait cela, dit-il, son saint Nom soit béni.

II y a quelque temps qu’une personne m’écrivait sur de grandes peines qu’elle souffrait. Je lui mandai de perdre tout cela en Dieu. Cette parole fit un tel effet dans son âme, qu’il m’écrivait d’en être tout étonné, et tout ravi de contentement de ce que cette seule parole : perdre tout cela en Dieu, [356] avait produit en lui. Pour nous, mes chères Sœurs, nous vou­drions bien nous perdre, mais nous voudrions aussi qu’il ne nous en coûtât guère. Nous disons bien à Notre-Seigneur que nous nous abandonnons entre ses bras divins, mais nous ne le faisons pas de la bonne sorte. Nous voulons toujours avoir quelques petits soins de nous-mêmes, non pas tant pour le temporel comme pour le spirituel, l’amour-propre par sa sub­tile finesse nous persuadant toujours que si nous ne nous en mêlons un peu, tout n’ira pas bien.

Non, ma sœur, une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni de vertu, ni de perfection que ce que Dieu veut qu’elle en ait. Elle travaille fidèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfec­tion, ains ne s’applique qu’à bien employer ceux que la Pro­vidence lui fournit et qu’elle lui présente à chaque occasion.

Il est vrai, mes très chères Sœurs, bien que l’on se soit parfaitement donné à Dieu, on peut se reprendre facilement. Mais que faire à cela, ma chère fille, sinon de s’en bien humi­lier, et reconnaître que notre perte en Dieu n’était pas entière, puisque nous avons été si promptes à nous retrouver, et après cet acte d’humilité profonde se reperdre de nouveau, se jeter en Dieu comme une petite goutte d’eau dans la mer, et se bien perdre dans cet océan de la divine bonté pour ne se plus retrouver. Toutes les fois qu’il vous arrivera de vous reprendre, ma fille, refaites la même chose constamment, et si vous persévérez fidè­lement à vous redonner toujours, j’ose vous assurer que vous vous perdrez enfin d’une si heureuse perte que vous ne vous trouverez plus. Il est facile de perdre ce qu’on veut bien perdre, et qu’on perd souvent sans apporter du soin à le retrouver ; l’on ne pense plus à une chose perdue. Si nous voulons tout de bon nous perdre, ne pensons plus ni à nos cœurs, ni à nos corps, ni à nous-mêmes, ni à rien de tout ce qui n’est pas Dieu ou pour [357] Dieu. Ah ! que je voudrais bien voir mes chères filles ainsi per­dues ! Ne voulez-vous pas bien entreprendre cette perle si dési­rable pour votre défi ? Je le désire bien, mes chères Sœurs. Ô Dieu ! que ces paroles sont fidèles : Mourons avec Jésus-Christ si nous voulons ressusciter avec Lui ! C’est notre grand saint Paul qui nous les dit, prêtons-lui foi, et vous verrez qu’il dit vrai, parce qu’il est impossible de trouver la vraie et solide vertu qu’en cette mort de nous-mêmes, de nos inclinations, et de nos humeurs pour ranger tout sous l’étendard de la croix de Notre-Seigneur. Malgré cette divine semonce, nous souffrons avec tant de répugnances. O mes sœurs ! mes chères sœurs ! si le grain du plus beau froment ne meurt, il ne fructifiera point. C’est la vérité éternelle qui nous en avertit, elle est bien digne d’être crue. Si le vieil Adam n’est ruiné, le nouveau ne vivra pas en nous.



RECUEIL DES BONNES CHOSES & EXTRAITS DE LETTRES

INTRODUCTION

Jeanne de Chantal (1572-1641) remplissait au jour le jour la tâche harassante de fonder des Visitations. Elle n’a laissé aucun écrit structuré pouvant justifier un intérêt littéraire.

Ses écrits recèlent pourtant des passages qui témoignent d’un accomplissement mené à terme par la mystique fondatrice. Il suffit d’extraire ces diamants de leur gangue.

Nous disposons d’une récente édition critique de sa correspondance, mais ce n’est pas le cas pour les autres écrits6. Un vaste fonds manuscrit reste disponible.

Contenu de l’ouvrage

Le manuscrit de Turin-Verceil signalé par l’éditeur de 1875 comme la plus excellente des sources des Entretiens a été transcrit sur l’original par Béatrice Bernard au Centre Jean-de-la-Croix.

À cet ensemble de conversations où la Mère de Chantal livre une direction mystique autant qu’ascétique, nous adjoignons des extraits choisis dans la Correspondance. Il s’agit d’attirer le lecteur confronté aux milliers de pages de « lettres d’affaires » qui répondaient aux besoins de multiples fondations.

On regrette souvent la disparition voulue par la fondatrice de ses lettres à François de Sales sans pour autant lire la masse de celles qui suivirent la disparition de cet ami.

Nous perdons alors les diamants enchâssés dans les réponses à des problèmes journaliers. Il s’agit de tel paragraphe destiné à une sœur éloignée pour une nouvelle fondation où en trois mots la Mère de Chantal tient son rôle de conseillère et de directrice mystique. Il s’agit aussi parfois d’un aperçu intime livré à une confidente aimée.

Le lecteur trouvera donc un condensé en deux parties qui souligne l’esprit mystique de la fondatrice des Visitations : près de cinquante Entretiens et pièces diverses qui leur sont associés dans une source excellente, suivis de quatre-vingts extraits sélectionnés en florilège de la Correspondance.

Le fonds préservé à Annecy fait l’objet d’un bref aperçu7. Citons enfin la mise à disposition en un volume de la correspondance qui lia Jeanne et François8.

Présentons maintenant madame de Chantal qui va devenir la Mère veillant sur l’esprit nouveau des Visitations :

Madame de Chantal

Jeanne Frémyot, née à Dijon en 1572 dans une famille de noblesse de robe, reçut une excellente éducation9. Elle fut mariée en 1592 à Christophe de Rabutin, baron de Chantal. La jeune femme fut heureuse en mariage et eut six enfants (mais deux mort-nés). En 1601, son mari, blessé au cours d’une partie de chasse, mourut neuf jours après en lu demandant de pardonner à son meurtrier involontaire. Un chagrin immense la submerge, elle songe au suicide, puis se sentant attirée vers l’intériorité, elle fait vœu de ne pas se remarier et de se consacrer à la charité.

Cherchant désespérément un bon guide, elle rencontre François de Sales à Dijon, le 5 mars 1604. Dans le récit qu’elle en fait, on notera la résistance de François qui attend un signe divin pour prendre la décision de la diriger, puis sa perplexité :

Dans mes perplexités et tourments, j’étais sans secours ni assistance spirituelle […] je suppliai son infinie Bonté avec abondan­ce de larmes qu’il lui plaise me donner un homme qui fut vraiment saint et vraiment son serviteur, qu’il m’enseignasse tout ce qu’il désirait de moi et je lui promettais en sa Face que je ferais tout ce qu’il me dirait de sa part [… J
[Elle le rencontre :] Je le priais deux ou trois jours avant son départ de Dijon de m’ouïr en confession, ce qu’il me refusa d’abord croyant que ce fut par curiosité, et me l’accorda après. Or en cette petite confession, Dieu me logea dans son cœur d’une manière extraordinaire, ainsi qu’il me dit après, et de même, je me sentis portée à ses avis incroyablement, mais il me dit que je demeurasse sous la conduite de mon premier directeur et qu’il ne lairrait [continuerait] de m’assister. Je demeurais fort contente de cela.
Le jour qu’il partit, un peu auparavant, il me dit que, me parlant du mouvement intérieur qu’il ressentait pour mon bien, que dès lors qu’il avait le visage tourné du côté de l’autel qu’il n’avait plus de distractions, mais que, dès quelques jours, je lui revenais continuellement autour de l’imagination, non pas, dit-il, pour me distraire, car je n’en reçois point de divertissement […] et par d’autres paroles qu’il ajouta lui donnait à entendre qu’il regardait cela comme chose extraordinaire, par laquelle Dieu le mouvait et incitait à son bien, pour en prendre un soin spécial. Et lui dit pour conclusion, « Je ne sais ce que Dieu veut par là ». Ensuite de cela au partir de Dijon il lui écrivit un billet où il n’y avait rien plus que ces paroles : « Dieu ce me semble m’a donné à vous, je m’en assure toutes les heures plus fort, c’est tout ce que je vous puis dire maintenant »10.

Il devint donc son directeur. Dans leur correspondance des années 1608-1610, on les voit concevoir le projet d’un nouvel ordre religieux, mais il lui demanda de remplir d’abord ses obligations familiales. Après avoir établi ses enfants, elle le rejoignit pour créer le 6 juin 1610, à Annecy, une nouvelle forme de vie religieuse sans vœux solennels ni clôture : les filles de la Visitation, dont le modèle était Marie qui, visitant Élisabeth, lui apporta la joie qui était en elle par son Fils.

La Mère de Chantal

Le développement des fondations obligea la Mère de Chantal à une activité permanente : l’extension des Visitations fut très rapide dans toute la France. Elle déploya une énergie comparable à celle de Thérèse d’Avila. On suivra les péripéties de cette vie épuisante dans la chronologie commentée par l’éditrice de sa Correspondance en fin de chacun de ses six volumes11.

Des merveilles se découvrent au milieu de multiples affaires courantes que la fondatrice doit régler : on faisait appel à elle sur le comportement à avoir en temps de peste comme sur des points de direction spirituelle. On relève aussi, dans divers écrits non épistolaires, rassemblés dans ses Œuvres, des « dits » admirables dans leur concision et des aperçus profonds sur une vie mystique vécue dans la sobriété, au cœur même d’une intense activité.

Son influence fut très grande : certainement d’abord sur François de Sales, bien qu’il soit difficile de dire qui influença l’autre

12. Elle marqua tout le siècle, en particulier grâce au récit de sa vie rédigé par la mère de Chaugy13. La très jeune Jeanne-Marie Guyon témoignera ainsi du mimétisme exagéré qu’elle inspira chez ses lectrices :

Tout ce que je voyais écrit dans la vie de Madame de Chantal me charmait, et j’étais si enfant que je croyais devoir faire tout ce que j’y voyais. Tous les vœux qu’elle avait faits 14 je les faisais aussi, comme celui de tendre toujours au plus parfait et de faire la volonté de Dieu en toutes choses. Je n’avais pas encore douze ans, je prenais néanmoins la discipline selon ma force. Un jour que je lus qu’elle avait mis le nom de Jésus sur son cœur pour suivre le conseil de l’Époux : « Mets-moi comme un cachet sur ton cœur »15, et qu’elle avait pris un fer rouge où était gravé ce saint Nom, je restai fort affligée de ne pouvoir faire de même. Je m’avisai d’écrire ce nom sacré et adorable en gros caractères sur un morceau de papier et avec des rubans et une grosse aiguille je l’attachai à ma peau en quatre endroits, il resta longtemps attaché en cette manière16

Par rapport au style prolixe et volontiers poétique de François de Sales, le dépouillement et la sobriété sont les caractéristiques de la Mère de Chantal. Elle a dépassé les expériences extraordinaires du début de la vie mystique et veut attirer ses correspondantes vers la nudité de l’union avec Dieu.

C’est l’aspect circonstanciel de ses écrits qui a empêché sa reconnaissance comme une des immenses figures intérieures du siècle. Il est aussi regrettable qu’elle ait détruit la plupart de ses lettres adressées à François de Sales. Nous ne pouvons donner que quelques extraits de son abondante correspondance par ailleurs et de ses opuscules.

Les papiers précieux retrouvés après sa mort livrent la transcription de paroles que François de Sales lui avait adressées après une retraite :

Notre Seigneur vous aime, ma chère Mère, il vous veut toute sienne […] Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne en tout ce qui lui plaira faire, de vous, en vous, par vous, et pour vous, et en toutes choses qui seront hors de vous, que rien ne soit entre-deux. Ne pensez plus à chose quelconque de tout ce qui vous regarde, tant pour la vie que pour la mort, car vous vous êtes toute abandonnée et remise aux soins de l’amour éternel que la divine Providence a pour vous ; demeurez là en repos, en esprit de très simple et amoureuse confiance, et ceci se doit pratiquer non seulement à l’oraison, où il faut aller avec une grande douceur d’esprit, sans dessein d’y faire chose quelconque, ains [mais] seulement pour être à la vue de Dieu, dans cette simple remise et repos en lui, et comme il lui plaira, se contenter d’être à sa présence, encore que vous ne le voyiez, ni sentiez, ni sauriez représenter, et ne vous enquérez de lui, de chose quelconque, sinon à mesure qu’il vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de lui ; non seulement, dis-je, il faut pratiquer cette simplicité et abandonnement en l’oraison, mais en la conduite de toute la vie, rejetant et délaissant toute votre âme, vos actions, vos succès, vos affaires au bon plaisir de Dieu et à la merci de son soin : il faut tenir l’âme ferme dans ce train. (II, p. 62-63)17.

Elle suivra ces instructions à la lettre, parfois avec difficulté comme elle l’écrit en 1637 à la mère Angélique Arnauld, se tourmentant de n’avoir pas accès à un état stable :

[…] nonobstant ce peu de calme, la croix est toujours là, si je la voulais regarder elle ne me donnerait guère de trêve. Depuis ma dernière lettre, j’en ai eu de rudes atteintes et des pensées qui sont autant de dards qui me transpercent le cœur, et suis si fort liée quelquefois que je regarde cela, que je ne puis aller ni avant ni arrière.

Cependant j’ai grande expérience et souvent une claire lumière que Dieu ne veut de moi que ce seul unique et très simple regard en Lui, mais sans aucun mélange d’aucun acte ni discours quelconques, sinon qu’Il m’y excite […] [Et pourtant] je ne vois ni ne peux rien voir ni regarder des choses de Dieu ni en avoir goût, sinon quelquefois en certaines lectures.

Dans la même lettre, elle dit son admiration envers la sœur Anne-Marie Rosset et son regret d’être engloutie par les occupations :

Nous avons une sœur céans qu’il y a bien vingt-quatre ans qu’elle chemine dans une voie de si grand dénuement que jamais elle n’a ni lumières ni pensées sur aucun mystère ni sur choses quelconques, et, s’il lui en venait, elle dit qu’elle pense qu’elle s’en détournerait pour tenir, comme elle fait, son esprit très simplement arrêté en Dieu. Et est si fidèle en cet exercice qu’elle est toujours là, ou du moins, rarement et courtement est-elle distraite, que sitôt qu’elle s’en aperçoit elle se remet là. Jamais non plus, elle n’est portée à rien demander à Notre Seigneur, ni rien désirer ni s’unir ni faire aucun acte de quoi que ce soit, ni ne pense à en faire ni si elle en doit faire, seulement, elle se prosterne le matin comme pour faire un acte d’adoration que notre Bienheureux Père lui a dit de faire, avec quelque oraison jaculatoire, pendant les octaves des grands mystères. Elle le fait sans goût ni se divertir de sa simple attention et, de même, entend les sermons et ses lectures sans autre attention que de retenir quelque chose pour l’entretien d’après vêpres. Au bout, c’est une âme totalement fidèle à la suite du bien et exacte à la moindre plus petite observance.

Feu notre bonne Mère supérieure [Péronne-Marie de Châtel] me disait que Notre Seigneur faisait cheminer cette fille devant moi pour me donner lumière à ce qu’il m’attirait et voulait de moi. Certes, il m’a toujours été impossible d’avoir cette continuelle attention parmi les occupations, j’en ai de tant de sortes et si continuelles, que je ne puis m’empêcher d’y mettre mon attention ; Notre Seigneur me laissant tout l’esprit fort libre pour m’y appliquer nonobstant toutes mes peines intérieures. Et vais toujours mon train pour l’extérieur, sans voir comment, pour ce qui est de mes exercices spirituels… (L. 2040)

Elle avoue pourtant être dans l’oraison passive depuis fort longtemps :



Vous m’avez donné un bon sujet de confusion de m’avoir demandé mon oraison. Hélas ! ma fille, ce n’est que distraction et un peu de souffrance pour l’ordinaire ; car que peut faire un pauvre chétif esprit rempli de mille sortes d’affaires, que cela ? Et je vous dis confidemment et simplement que, il y a environ vingt ans, Dieu m’ôta tout pouvoir de rien faire à l’oraison avec l’entendement et la considération ou méditation, et que tout mon faire est de souffrir et d’arrêter très simplement mon esprit en Dieu, adhérant à son opération par une entière remise, sans en faire les actes, sinon que j’y sois excitée par son mouvement, attendant là ce qu’il plaît à sa Bonté de me donner. Voilà comme je satisfais à votre désir, mais à vous seule ces trois dernières lignes ; quand nous nous verrons, nous dirons le reste, si Dieu le veut. (L. 2602)
J’ai eu cette vue que Dieu veut que j’aille à Lui de toutes choses, très simplement et droitement sans entremise de chose quelconque, et que je me contente de ce très simple regard en Lui, sans aucun acte, mais par un absolu et entier abandonnement de tout ce que je suis et de toutes choses à sa sainte volonté, demeurant dans un repos d’amoureuse confiance en son soin paternel pour tout ce qui me concerne, sans réserve, lui laissant vouloir pour moi, et faire tout ce qu’il lui plaira et de toutes choses, sans que jamais je me veuille arrêter volontairement à regarder ce qui se passe en moi, ni à chose quelconque. Mais je me tiendrai en lui, le regardant et le laissant faire, acquiesçant simplement à tout ce qu’il lui plaira, avec l’aide de sa grâce… (II, p. 24).

Elle ne se lassera pas d’appeler ses filles au dépouillement total, à la simplicité du regard en Dieu et à la passivité absolue devant l’action de la grâce :

Ma très chère fille, ne vous détournez jamais de cette très solide et très utile voie de la sainte simplicité en laquelle Dieu vous a mise. Et je remercie sa Bonté d’avoir voulu, avec sa divine lumière, confirmer ce que je vous en avais écrit. Demeurez donc invariable en cette résolution, quoique vous entendiez dire des merveilles des autres voies. Laissez-les suivre à qui Dieu les donne, et suivez toujours la vôtre. Car cette unique simplicité et très simple unité de présence et abandonnement en Dieu les comprend toutes et d’une manière très excellente […]
Dieu vous a soustrait les vues et sentiments de ses richesses pour un temps, à ce que je vois. J’en suis consolée, car c’est chose très utile et même nécessaire, de passer par cette étamine18. Vous en avez expérimenté les fruits qui sont la connaissance de votre impuissance et misère, une plus grande pureté et nudité d’esprit. Dieu, par un amour très grand, vous dépouillant des affections et sentiments plus désirables et spirituels, afin que Ses dons n’occupent pas nos cœurs, mais lui seul et son bon plaisir. […] Je crois donc que l’âme qui est réduite dans cette extrême impuissance, ténèbres et insensibilité, se doit contenter de se laisser très simplement à la merci de la miséricorde de Dieu par un très simple acquiescement à tout ce qu’il lui plaira faire d’elle, sans le vouloir même sentir, ni en faire l’acte ; mais par un simple regard en Dieu, de la suprême pointe de l’esprit, qui ne veut résister en rien à Dieu, mais consent à tout ce qu’il lui plaît. Et faut se contenter du même simple regard à la rencontre du mal, ne lui résistant qu’en lui déniant le consentement de l’acte. Or sus, ma très chère fille, il faut absolument retrancher toutes sortes de réflexions sur ce qui se passe en vous… (L. 1599)

Il ne s’agit pas d’ascétisme : ce serait tourner en soi-même. On ne livre pas bataille, ce serait rester dans l’horizontalité du moi. La solution est toujours d’appeler la grâce en préférant l’amour à tout :

Le remède que je vous donne pour toutes sortes de tentations, peines, afflictions, sécheresses et contradictions, c’est les actes d’amour, retournant promptement et simplement votre cœur à Dieu […] Ne vous efforcez point de vaincre les tentations, car cet effort les fortifierait… (L. 1421)

Loin d’une voie héroïque, c’est une voie de douceur, réaliste et modérée. Jeanne se sert d’une comparaison avec une tempête sur le lac d’Annecy pour expliquer comment on traverse les difficultés intérieures :

[…] il nous faut faire comme nos grangers ont fait au­jourd’hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac. Ils se sont trouvés subitement en un très grand péril ; dans un instant ils ont vu s’élever une violente tempête qui allait sans doute les submerger avec le bateau et tout ce qui était dessus. Hélas ! qu’ont-ils fait ? Ils ne se sont pas opiniâtrés de vouloir prendre le droit fil de l’eau en traversant ces grosses ondes ; non, ils se seraient perdus faisant de la sorte ; mais ils ont très sagement conduit leur barque, tout doucement, au rivage, et ont suivi les petites ondes ; par ce moyen ils sont arrivés, en évitant l’orage et non en le combattant. (II, p. 237, Entretien VI)
Demeurez en une très simple unité et unique simplicité de la présence de Dieu, par un entier abandonnement de vous-même en sa très sainte volonté ; et toutes les fois que vous trouverez votre esprit hors de là, ramenez-l’y doucement, sans faire pour cela des actes sensibles de l’entendement ni de la volonté. (I, p. 63)
Nue et sans vertu je suis venue au monde, et sans vertu quelconque je me remets, mon Dieu, entre vos mains. Dites cela, ma fille, et quand vous verrez que votre esprit se voudra revêtir de ce qu’il s’est dépouillé, ne faites autre chose que de le retourner simplement à son Dieu, ne voulant que lui seul… (L. 2615)

Il faut passer au-delà de tous les états et de la multiplicité des expériences, dans la simplicité sans « goût », s’oublier soi-même dans un abandon total à la « divine bonté » :

… il ne faut faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous, pour voir ou connaître ce que c’est. Soyez, mon cher enfant, comme un vaisseau vide devant Sa divine bonté, pour recevoir ce qu’il Lui plaira de vous donner, et ne permettez jamais à votre esprit aucun retour ni réflexion sur vous-même ni sur ce qui se passe en vous.
… cette véritable humilité […] ne veut aucune excellence que d’être sans excellence, que celle […] de dépendre totalement du bon plaisir de son Dieu, ne recherchant en toutes choses que sa seule gloire ; car c’est le caractère des filles de la Visitation. (L. 903)
Oh ! Que nous serons heureuses, ma vraie fille, quand nous nous serons entièrement oubliées. (L. 1255)
Jetez-vous et toutes vos misères et vos intérêts et affections, dans le sein de la bonté de Dieu, vous laissant gouverner à sa Providence et à l’obéissance, et cela à yeux clos, sans permettre à votre esprit de regarder où il va ; mais allez toujours, ne regardant que Dieu et la besogne qu’Il vous présente dans chaque occasion et moment, pour la faire fidèlement avec la pointe de l’esprit sans vous amuser à vos sentiments ou dissentiments et répugnances… (L.1271)
Ma très chère fille, vivez au-dessus de vous-même et toute en Dieu. (L. 2454)

En cela, elle suit le conseil donné par François de Sales :

Nous ne devons jamais vouloir autre chose, sinon ce qui nous advient de moment en moment, recevant tout de la pure ordonnance et disposition divine. (II, p. 47, Questions)
Tout converge sur l’amour, à bien distinguer d’un sentiment ou d’un « goût » humain :
Toujours en cette nudité et simplicité ; il n’y a rien au-delà… « Aime et fais tout ce que tu voudras », dit Saint Augustin. Aimons donc… toute la perfection est là. (L. 2565)
S’il était en mon pouvoir d’avoir des sentiments, je sais bien que je brûlerais toute de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain ; or Notre Seigneur ne les a pas mis en notre pouvoir. Les sentiments ne sont pas nécessaires à la perfection et à notre salut ; sa divine Majesté les donne à qui il lui plaît. C’est le Maître qui fait ce qu’il veut. (II, p. 233, Entretien V).
Jamais nous ne savourerons les douceurs de la familiarité de l’âme avec son Dieu, que lorsque nous serons déterminées à suivre et que nous suivrons au péril de toutes nos inclinations, affections, habitudes et propensions, tout ce qui nous est marqué, qui n’est autre que l’amortissement de la nature, le mépris du monde et la vraie fidélité à Dieu. Ce ne sera pas sans peine, mais là où il y a de l’amour, il n’y a point de travail ; et d’ailleurs un moment de la jouissance intérieure de Dieu vaut plus que tous les plaisirs que la propre volonté nous ferait jamais goûter ensuite de nos inclinations. (II, p. 197-8, Exhortation XIV).

Le renoncement est total entre les mains de Dieu et elle est très radicale quand elle affirme ce chemin court et direct :

[…] ma très chère fille, il faut passer à la totale résignation et remise de nous-mêmes entre les mains de notre bon Dieu, rendant votre chère âme et celles que vous conduisez, en tant qu’il vous sera possible, indépendantes de tout ce qui n’est point Dieu, afin que les esprits aient une prétention si pure et si droite qu’ils ne s’amusent point à tracasser autour des créatures, de leurs amitiés, de leurs contenances, de leurs paroles, mais sans s’arrêter à rien de tout cela ni à chose quelconque que l’on puisse rencontrer en chemin, l’on passe outre en la voie de cette perfection dans l’exacte observance de l’Institut, ne regardant en toutes choses que le sacré visage de Dieu, c’est-à-dire son divin bon plaisir. Ce chemin est fort droit, ma très chère fille, mais il est solide, court, simple et assuré, et fait bientôt arriver l’âme à sa fin qui est l’union très unique avec son Dieu. Suivons cette voie fidèlement […] (L. 966)

Ayant tout laissé derrière elle, elle ne désirait plus depuis longtemps que s’abandonner à la Présence silencieuse. Voici un extrait des papiers intimes que l’on a retrouvés sur elle à sa mort et qu’elle ordonna de mettre dans son cercueil :

Dieu m’a fait voir, ce matin, en l’oraison, que je ne me dois plus du tout voir ni regarder, mais lui seul, cheminant à yeux clos, appuyée sur mon Bien-Aimé Jésus, sans vouloir voir ni savoir le chemin par où il me conduira, ni non plus avoir aucun soin de chose quelconque, non pas même de lui rien demander, mais demeurer simplement toute perdue et reposée en lui, en ce très pur regard, sans mélange d’autre chose. (II, p. 65, 6papier).

Dans une enveloppe se trouvaient deux papiers, l’un écrit par François de Sales, l’autre par elle-même et dont nous tirons ce court passage :

N’exceptant ni réservant aucune chose, rien, rien, rien du tout, ains de toutes mesforces, de toutes mes affections, de toute mon âme et de tout mon cœur, je m’abandonne, je me consacre et sacrifie, absolument, entièrement, et irrévocablement à votre très sainte, très-adorable et très-aimable volonté, afin que tout ainsi qu’il lui plaira elle fasse de moi, pour moi, et en moi, son bon plaisir… (II, p. 51, Papiers intimes, 1er Papier de notre bienheureuse Mère).

L’esprit de la Visitation

La mère Françoise-Madeleine de Chaugy19 fut l’historienne de l’Ordre naissant et nous est fort précieuse pour décrire l’esprit qui animait Jeanne de Chantal et François de Sales dans la fondation de la Visitation. Elle raconte combien la nouvelle forme de vie instituée le 6 juin 1610 « est marquée par la simplicité. La clôture est modérée. Les sœurs peuvent sortir pour visiter des malades… les femmes peuvent entrer en clôture pour faire quelques jours de retraite… » Malheureusement, contre l’esprit des fondateurs, à partir de 1618, l’ordre devint cloîtré par ordre du Pape. Jeanne se battit lors de la transformation de ce premier projet, car « il fâchait à notre Bienheureux Père [François] de changer la simplicité de sa petite congrégation ». Elle veilla donc à consolider l’œuvre par des Constitutions et un Coutumier. Le problème était important, car à sa mort en 1641, 87 monastères avaient été fondés.

Y régnait, avant toute influence du dernier jansénisme, une vie mystique où « l’amour est le commencement, le moyen et la fin de la vie spirituelle », où « les vertus ne sont que des modalités de l’Amour »20, où les décisions ne sont prises qu’en écoutant les mouvements de la grâce :

L’esprit de sagesse et de prudence humaine doit être tout à fait banni de la Congrégation de la Visitation, car il la détruirait, et particulièrement en ce qui est de l’élection des Supérieures, et des Sœurs aux principales charges du Monastère21

L’abbé Boudon (1624-1702), lui-même mystique, résume bien la voie simple et directe, sans ascèse corporelle, recommandée par la Mère de Chantal :

L’attrait quasi universel des filles de la Visitation est d’une très simple présence de Dieu, avec un don et transport en lui de tout ce qu’elles sont, sans aucune exception, et un entier abandonnement d’elles-mêmes à sa sainte providence, et je pourrais bien dire sans quasi, car vraiment j’ai reconnu que toutes celles qui dès le commencement s’appliquent à l’oraison comme il faut sont attirées d’abord. Enfin je tiens que cette manière d’oraison est essentielle à notre petite congrégation, ce qui est un très grand don de Dieu, et qui requiert de nous comme une reconnaissance infinie. ». […] [elle] estimait que la contemplation […] était une chose fort ordinaire […] qu’on la devait conseiller presque généralement […] que l’attrait que Dieu en donne y est quasi universel22.

La direction de Jeanne, à la fois ferme et encourageante, s’appuyait sur l’amour :

Dieu vous a logée dans mon cœur, ma fille : rien ne vous en saurait déplacer. (L931)
Mon cœur est invariable en l’amour qu’il a pour le vôtre, duquel je connais très distinctement la voie où Dieu l’a mis depuis le commencement. Elle est si solide, et tellement de Dieu, que jamais il ne faut recevoir aucun avis contraire ; et vous faites bien de n’en guère parler. (L.2715)

Ses filles devenues mères supérieures des nouvelles fondations devaient agir dans ce même esprit :

Ayez un soin tout maternel de vos filles. En toutes leurs nécessités, penchez du côté de la douceur et du support ; tenez leurs esprits joyeux, et, pour cela, conservez-leur une sainte liberté aux récréations, ne les y reprenant ni leur disant rien qui les mortifie, sinon qu’il fût bien nécessaire. (L. 2518)

Les supérieures doivent veiller à ce que l’amour de charité lie les sœurs entre elles dans la communauté, et non une amitié d’origine humaine :

Vous devez par tous les moyens que vous pourrez tenir vos filles fort unies à vous, mais d’une union qui soit de pure charité […] Tenez-les fort unies par ensemble et avec estime l’une de l’autre, ce que vous ferez efficacement par l’amour et l’estime que vous témoignerez d’en avoir vous-même par vos paroles et actions ; mais amour général envers toutes, les aimant également, sans qu’il paraisse aucune particularité. (L.1247)

Dans ses Réponses23 à ses dirigées, le ton est fort pratique. Il s’agit

de remettre fréquemment notre esprit en Dieu ; et quand nous y manquerons, il s’en faut humilier, et de l’humilité aller à Dieu, et de Dieu à l’humilité ; et surtout nous devons toujours aller à Dieu et nous confier en lui, comme un enfant fait à sa mère. [37]
Il y en a qui ne peuvent souffrir qu’on dise que les tentations viennent d’elles-mêmes, et de leur amour-propre ; ains [mais] voudraient que l’on jetât la faute sur le diable, lequel bien souvent n’y pense pas. [128]
Oui, c’est contre cet article, de s’empresser à ce que l’on fait. Cela suffoque l’esprit d’oraison, empêche de retourner fréquemment son esprit à Dieu, et de nous tenir en sa présence… [177]
Non, je vous assure, ma très chère Fille, qu’il ne se faut point porter de soi-même à ces oraisons d’admiration, de complaisance et de bienveillance. Il faut attendre que Dieu nous excite à cela, et alors suivre son attrait avec humilité et fidélité. Nous pouvons bien faire fort simplement et doucement des actes de confiance, d’admiration, et d’union de notre âme avec Dieu ; mais d’en avoir l’oraison, c’est à Dieu seul de nous la donner. [480]
… plus je vais en avant, et plus clairement je reconnais que Notre Seigneur conduit quasi toutes les Filles de la Visitation à l’oraison d’une très simple unité, et unique simplicité de présence de Dieu, par un entier abandonnement d’elles-mêmes à sa sainte volonté, et au soin de sa divine providence. [517]
Marchez donc dorénavant, mes très chères sœurs, avec une très humble assurance, dans cette voie divine ; et n’y apportez aucune façon ni industrie, que de suivre très simplement et fidèlement l’attrait de Dieu […] retranchant toute réflexion sur le passé, sur le présent, et sur l’avenir […] unissant leur esprit à sa bonté, en tout ce qui arrive de moment en moment, et cela fort simplement. Il faut que je dise encore ceci.
C’est qu’il arrive souvent que les âmes qui sont en cette voie, sont travaillées [521] de beaucoup de distractions, et qu’elles demeurent sans appui sensible […] de sorte qu’elles demeurent dans une totale impuissance et insensibilité, bien que quelquefois moins. Cela étonne un peu les âmes qui ne sont pas encore bien expérimentées : mais elles doivent demeurer fermes et se reposer en Dieu par-dessus toute vue et sentiment […] sans voir ni vouloir voir ce qu’elles font ni doivent faire : mais par-dessus toute leur voie et propre connaissance, elles doivent avec la pointe suprême de leur esprit se joindre à Dieu, et se perdre toutes en lui, trouvant par ce moyen la paix au milieu de la guerre, et le repos dans le travail. Bref, il se faut tenir en l’état où Dieu nous met.

Dans une lettre, elle résume l’esprit de la Visitation :

L’es­prit de sa24 petite Congrégation est un esprit de douceur, de petites­se, de simplicité et pauvreté, et ne s’en faut point départir, ains [mais] y assujettir tellement nos inclinations qu’elles nous portent même au mépris du monde et de nos propres intérêts, et que la douceur et l’humilité surnagent toujours en nos paroles et actions. (L.740 A une supérieure, Chambéry, 8 décembre 1624)





Premier feuillet recto du manuscrit « Recueil des bonnes choses… »



AVERTISSEMENT



Les entretiens sont au nombre de 74 dans l’édition de 1875 contre une trentaine (auxquels s’ajoutent des pièces diversement intitulées) dans le manuscrit de Turin-Verceil (aujourd’hui Vercelli à environ 70 kilomètres de Turin).

Les deux ordres diffèrent. Pour cette raison les numéros d’Entretiens propres à l’édition de 1875 sont indiqués entre parenthèses : « (noté n°) » dans la Table des matières placée en tête du présent volume.

Rappelons ici l’information concernant notre source livrée par l’éditrice du tome II de 1875 :

« Nous avons dit plus haut comment ces Exhortations et ces Entretiens ont été recueillis ; comment il a été permis de combler les lacunes que présentent les rédactions qui en furent faites ; comment, au moyen de ces rédactions, di­verses pour l’étendue, mais à peu près identiques dans la reproduction des passages parallèles, on a pu reconstituer les instructions données par la zélée Fondatrice aux premières religieuses de la Visitation. [il s’agit donc d’une édition “contaminée”].

Signalons, en passant, une pièce qui a été pour cela d’un grand secours : nous vou­lons parler d’un manuscrit provenant de l’ancien monastère de la Visitation de Verceil (Piémont). Ce manuscrit, beau­coup plus correct et complet que tous ceux qui circulent aujourd’hui dans les monastères, fut donné, paraît-il, aux Sœurs de cette ville par les fondatrices de la Visitation de Turin, qui l’avaient apporté d’Annecy, en 1638. »

L’édition de 1875 tire parti de plusieurs manuscrits, mais ne détaille pas les sources par pièce. Il restera à comparer le ms. 9 de Turin-Verceil au ms.12 d’Annecy, « “très précieux” Recueil des principales choses »… Enfin les titres sont parfois modifiés.

§

Pour les deux premiers Entretiens nous indiquons les variantes relevées entre le manuscrit et l’édition de 1875.

Sur le premier on observe des écarts sensibles et diverses variantes traduisent l’esprit de la fin du XIXsiècle. Le second Entretien est lui très fidèle à notre manuscrit.

Le premier Entretien n’a probablement pas eu le manuscrit Turin-Verceil pour première source (la variante « des oiseaux de proie s’abattirent sur les chairs des victimes » ne s’invente pas ; le dernier paragraphe est un ajout). Par contre le second Entretien lui est très fidèle.

Les transcriptions seraient faites par des mains différentes sur des sources distinctes. La première main s’adapte à une époque ascétisante, la seconde est respectueuse du manuscrit et n’introduit que des variantes mineures. Elles sont justifiées et ne défigurent pas l’esprit de la fondatrice. Des sondages confirment la bonne fidélité de l’édition 1875 même si les critères actuels d’édition ne sont pas respectés.



Recueil des bonnes choses

QUE NOTRE BIENHEUREUSE MÈRE NOUS A DIT À LA RÉCRÉATION SUR DES QUESTIONS QU’ON LUI A FAIT.

Entretien 1 (noté 1)

Comme25 il faut faire pour réformer l’âme, dites-vous, ma très chère fille ? Il faut se bien connaître soi-même, son néant, sa bassesse, sa vileté et son rien. Si notre entendement est rempli de cette vérité, nous verrons clairement qu’il y a beaucoup de défauts, d’imperfection, et beaucoup de choses à réformer en nous, que véritablement nous sommes remplies de misères et pauvreté ; car, si nous avons quelque chose qui soit à nous, c’est la misère et les manquements que nous commettons. Or donc, si cela est, comme il est très certain, avons-nous de quoi nous estimer et faire état de nous ? Non, véritablement ma fille, qu’étions-nous, il y a26 trente ans ? Vous n’étiez rien, Dieu vous a donné l’être, mais néanmoins, vous n’êtes et ne vous devez pourtant estimer rien, parce que si Dieu se retirait de vous, vous retourneriez dans le rien. Nous27 sommes comme un oiseau qui n’a point d’ailes pour voler, et qui n’a point de pied28 pour marcher. Nous ne pouvons pas seulement prononcer le nom de Jésus sans une assistance particulière de Notre Seigneur ; c’est l’Apôtre qui le dit, et non seulement pour les choses spirituelles, nous ne pouvons rien de nous-mêmes, mais encore pour les temporelles, car nous ne pouvons pas ni travailler, ni nous remuer, ni faire chose quelconque, sans le concours de Dieu. Si David29 s’estimait un chien mort et une puce, lui qui était Oint de notre Seigneur, qui était selon le Cœur de Dieu, hélas, que devons-nous dire, nous estimer nous autres ! À plus forte raison, devons-nous penser que nous ne sommes qu’un chien mort, qu’une puce, voire, moins que [2] cela. Or, tenons-nous donc fermes en cette connaissance de ce que nous sommes, et passons encore plus avant, en aimant et nous réjouissant de ce que l’on nous tient et traite comme cela. C’est ici l’importance de le faire, où il y va du bon. C’est la souveraine pratique que celle-ci, d’aimer30 notre abjection, de bien aimer qu’on ne tienne point de compte de nous, que l’on nous laisse là comme une personne inutile qui n’est propre à rien, et qui n’est digne d’aucune considération.

Mais voici encore d’autres pratiques qu’il nous faut tâcher de faire ; c’est que lorsqu’il se présente31 quelque occasion de faire quelque bien et32 pratiquer quelque vertu, il faut reconnaître notre impuissance et que nous ne pouvons rien de nous-mêmes, de sorte qu’il ne faut rien attendre de nous, mais oui bien de Dieu et de sa grâce, laquelle il nous donnera infailliblement, tellement, qu’il faut dire hardiment avec saint Paul : « Je puis tout en celui qui me conforte ». Et si nous faisons quelque chose de bien, il faut soigneusement tout rapporter à Dieu, car la gloire lui en appartient ; et quand nous serons tombés en fautes, et que nous aurons bronché en notre chemin, il ne faut en aucune façon nous en étonner, mais nous en humilier tout doucement devant Dieu, lui disant : « Hé ! Seigneur, voilà ce que je sais faire, voilà ma pauvreté et misère, voilà ce que je suis : qu’un néant, une faible et infirme créature. » Je ne dois pas attendre aucune chose de moi, qu’infirmité, imperfections et défauts. Enfin33, l’humilité est la réparatrice de tous nos maux. Il faut donc bien prendre garde qu’elle ne nous manque jamais, car si nous ne l’avons pas, nos affaires iront bien mal, et notre perfection demeurera en arrière.

Pendant que notre Bienheureux Père vivait, il y avait une sœur, laquelle s’affligeait grandement quand elle avait commis quelque manquement ; il lui semblait qu’elle ne pourrait jamais s’amender ni s’empêcher de faillir, de sorte que, quand elle lui parlait, elle pleurait fort sur ce sujet ; et un [3] jour, en me parlant d’elle, il me dit : « J’ai considéré les larmes de cette bonne Sœur ; je vis clairement qu’elles procédaient d’amour propre, et que toutes nos enfances et niaiseries, et tous les étonnements que nous avons de nous voir tomber en des imperfections, ne viennent que de ce que nous nous oublions des maximes34 des saints : qu’il nous faut tous les jours commencer ». Il dit à une autre personne, ce bienheureux, qu’elle regardât que c’est bien d’avoir des imperfections, afin de ne se pas étonner de ce qu’elle en avait ; que si elle regardait aussi que les autres faisaient des fautes, elle ne s’étonnerait pas d’en faire elle-même. Or sus, nous devons penser et croire que les autres sont meilleurs que nous, et néanmoins ils tombent bien en des défauts ; pourquoi penserions-nous d’être exemptes d’en commettre et de tomber ?

À la vérité, mes chères filles, c’est par faute35 de nous bien connaître, que nous nous étonnons de nous voir défaillantes, car nous présumons tant de nous, que nous en attendons quelque chose de bon, et nous nous trompons ; et Notre-Seigneur même permet que nous tombions quelquefois bien lourdement, afin que nous nous connaissions de nous-mêmes. Non, ma chère fille, cette connaissance de nous-mêmes ne consiste point au sentiment, ni à en faire des grandes considérations, mais à le croire comme étant une vérité de foi ; je veux dire que nous devons croire, en la pointe de notre esprit, avec une grande certitude de foi, que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, que nous sommes faibles, infirmes, fragiles et imparfaites, remplissant notre entendement de cette croyance, et affectionnant notre volonté à aimer notre pauvreté et misère. Or sus, voilà comme il faut, à mon avis, commencer la réformation de l’âme, par la connaissance de soi-même et par la confiance en Dieu : la connaissance de nous-mêmes nous fera voir beaucoup de choses en nous, pour nous en corriger et réformer, et que, néanmoins, nous n’en pourrons venir à bout de [4] nous-mêmes ; et la confiance en Dieu nous fera espérer que nous pouvons tout en Dieu, et qu’avec sa grâce, toutes choses nous seront possibles et faciles.

Après cela il se faut exercer36 en l’oraison et en la mortification, car ce sont les deux ailes pour voler à Dieu : l’une soutient l’autre ; j’en reviens toujours là, l’oraison et la mortification. Il faut donc que la directrice rende les novices fort affectionnées à ces deux maximes, qu’elle les rende amoureuses du recueillement, et que même elle leur lise quelquefois les chapitres du Chemin de perfection de sainte Thérèse, qui en parle ; et j’approuve37 fort que l’on fasse lire ce livre aux novices, car il est bien utile, et les peut bien aider et exciter à l’amour de ces deux vertus, de mortification et oraison. Il n’y a que cela à faire : se bien mortifier et se bien tenir proche de Dieu.

Il y a des âmes que Dieu élève en l’oraison avant qu’elles aient pris un bon fondement en la mortification ; c’est peut-être parce qu’il les reconnaît si faibles, que, s’il ne leur donnait ces suavités, elles ne feraient rien qui vaille, et n’auraient pas le courage de persévérer et s’exercer en la vertu. Quand l’oraison est fondée sur la mortification, c’est un beau bien assuré38 ; et certes, il lui faut toujours donner ce fondement, soit devant, ou après d’être élevé ; néanmoins, la voie ordinaire, c’est après que l’on s’est bien, à bon escient, exercé et adonné à la mortification que Notre Seigneur nous donne ces grâces39.

[Il] ne faudrait pas vous40 mettre en peine et penser qu’il y a de votre41 faute, et si votre oraison ne serait pas inutile et désagréable à Dieu ; non42, ma chère fille, pourvu que vous ayez été fidèle ; et je vous vais donner un exemple qui vous le fera bien entendre, c’est du bon Abraham ; je l’aime grandement, ce grand patriarche, et par inclination. Donc Abraham présentait souvent à notre Seigneur des sacrifices et holocaustes. Un jour, comme il lui en sacrifiait un, il vint une grande quantité de mouches sur son sacrifice ; voyant43
cela, il prit une baguette et les chassa le mieux qu’il put, sans se lasser. Cela dura tout au long de son sacrifice, lequel étant achevé, il se plaignit à notre Seigneur, lui disant : « Hélas, Seigneur, quel sacrifice vous ai-je offert, lequel a été [5] tout plein de mouches ». Il pensait enfin que ces mouches eussent empêché que son sacrifice n’eût pas été agréable à Dieu. Mais notre Seigneur lui donna à entendre qu’il lui avait été agréable, car il lui demanda si ces mouches ne lui avaient pas déplu, si ce n’était pas contre son gré, et s’il n’avait pas tâché de les chasser et fait ce qui était en son pouvoir ; il lui répondit que oui. C’est pourquoi notre Seigneur l’assura que son sacrifice n’avait laissé de lui être agréé et qu’il avait été bon. De même, quand nous sommes en l’oraison44, encore que nous y ayons quantité de distractions, qui sont comme des mouches, si45 néanmoins elles nous déplaisent, et que nous fissions ce qui est en notre pouvoir pour nous en distraire fidèlement, notre oraison ne laisse d’être bonne et agréable à Dieu, nous n’en devons point douter. Parce que c’est46 une chose certaine, lorsque vous êtes47 dans le sentiment de votre misère dans l’oraison, il n’est pas besoin de faire des discours à Notre Seigneur pour la lui répéter48 ; il est mieux de vous arrêter dans votre sentiment qui parle assez à Dieu pour vous ; il est toujours mieux, assurément, de nous arrêter paisiblement dans les sentiments et affections que Notre Seigneur nous donne, que d’agir de nous-mêmes. Enfin, mes chères filles, approchez-vous de Dieu avec le plus de simplicité qui vous sera possible, et soyez certaines que l’oraison la plus simple est la meilleure. Oui, mes chères filles, lorsque Dieu vous donne de grandes affections et désirs de vous exercer dans l’humilité, il est bon de le faire et de jeter un regard sur les occasions que vous aurez de la pratiquer ce jour présent, parce que les vraies servantes de Dieu ne doivent point avoir [de] lendemain, ni s’étendre plus avant que sur les occasions présentes, et elles doivent avoir un grand soin et une fidélité toute particulière de s’adonner à toutes les heures que nous passons, à la vertu sur laquelle Notre Seigneur nous a donné des affections particulières en l’oraison, d’autant qu’il requiert cela de nous et nous le donne pour cette seule fin de nous y voir fidèlement exercer. [6]49.

Entretien 2 (noté 3) : Du zèle que nous devons avoir de nous perfectionner selon l’esprit de notre sainte vocation.

Je suis bien aise que vous me fassiez cette demande, mes chères Sœurs. Comme50 les Sœurs professes doivent être zélées à prendre l’esprit de leur vocation, et à servir de bon exemple ? J’y réponds en vous assurant que c’est une question bien importante, et que les Sœurs doivent très assurément nourrir dans leur cœur une grande jalousie et un zèle ardent de se bien édifier les unes les autres, et tous ceux qui les conversent51, et qu’elles aient un grand soin de prendre l’esprit de leur institut, pour procurer que celles qui nous suivront, le prennent aussi. Mais ce zèle ne doit pas être pointilleux, picoteux, impatient ; il ne faut même que celles qui sont en charge pressent trop les esprits. Le zèle de notre Bienheureux Père n’était point tel. C’était un zèle qui le faisait prier, donner bon exemple, exciter, encourager, et supporter les âmes. Il ne les pressait point, mais les attendait longuement avec une patience et débonnaireté admirable, les aidait de tout son pouvoir sans plaindre sa peine, ni sans épargner sa charité, puis laissait le reste à la Providence de Dieu. Il ne faut point aller chercher d’autre doctrine que celle de ce Bienheureux Père de nos âmes pour bien exercer notre zèle. Voici donc ce qu’il faut faire : recourir à l’oraison, aider, supporter, et donner bon exemple à nos sœurs, celles qui sont en charge par leur avis et enseignement, et les autres en se parlant et encourageant ensemble. Mon Dieu, mes sœurs, à quoi devons-nous prendre plaisir, sinon à parler de Dieu, de l’éternité, du bonheur de notre vocation, de l’amour et fidélité que nous devons avoir à bien prendre l’esprit de notre saint Institut, et pour le conserver soigneusement ; nos discours ne doivent être d’autre chose, lorsque nous avons [7] congé de nous entretenir en particulier. Surtout, soyons d’une grande observance. Tâchons de servir de bon exemple, parce qu’on ne saurait dire le bien que porte dans une maison religieuse, une fille de bonne édification ; mais que tout ce que nous faisons pour la donner, se fasse avec le seul désir de nous rendre toujours plus agréables à Dieu, et par le seul motif de son pur amour, et que ce soit cet amour seul qui anime notre zèle. Or sus, mes chères filles, il faut que je vous donne trois fondements pour établir, et votre zèle, et votre vertu, afin qu’elle soit solide : le premier est d’être entièrement dépendante du soin paternel de notre bon Dieu et de nos supérieurs, sans avoir aucun soin de nous-mêmes ; non, ne pensez point à ce que vous ferez et à ce qui vous arrivera ; abandonnez tout votre âme, votre esprit, et même votre corps dans le sein de la Divine Providence, et à celui de l’obéissance, et même le soin de votre perfection ; car Notre Seigneur en aura assez, ayant plus d’amour et de soin pour nous que la mère la plus passionnée n’a de nourrir et élever son enfant. Oui, certainement, mes chères Sœurs, Dieu pense plus par le menu à nos nécessités pour petites et minces qu’elles soient, en a plus de soin qu’une tendre mère et nourrice ne fait de son petit qu’elle aime tendrement. Sachez pourtant que la mesure de la Providence de Dieu sur nous, est la même que celle de52 la confiance que nous avons pour lui, et que son soin est d’autant plus achevé que notre abandonnement entre ses mains sacrées est plus parfait et plus entier. Je ne veux pas que vous laissiez53 de travailler fidèlement à votre perfection, mais je vous dis seulement que les voies et les moyens d’y parvenir vous doivent être indifférents ; laissez-vous donc tourner, manier, et façonner, tout au gré du bon plaisir éternel, par la voie de l’obéissance, sans permettre à votre esprit de discerner ce qui lui est propre ou non, comme de penser : « Pourais-je bien faire cette charge ? » ou bien : « Je ferais mieux l’autre ; je serais bien mieux avec cette sœur, qui a plus de rapport à mon humeur qu’avec celle-là ». Laissez tous ces discernements [8] pour vous laisser incessamment à la conduite de notre Seigneur.

Le deuxième point, c’est qu’il ne faut chercher que Dieu, ne vouloir que Dieu, ne prétendre que Dieu. Ah ! Si vous ne cherchez que Dieu, vous le trouverez partout. Par exemple, une fille va faire l’oraison, l’obéissance l’en retire tout incontinent, pour l’employer ailleurs : infailliblement, elle trouvera autant Dieu dans cette occupation qu’en l’oraison. Je vous avoue que ce sera possible avec moins de satisfaction et de doux repos, mais sachez que Dieu se trouve mieux aussi où il y a plus de l’abnégation que de plaisirs pour nous. Si vous ne cherchez encore que Dieu, mes Sœurs, vous serez indifférentes pour vos emplois, pour vos charges, pour votre séjour et pour tout ce qui vous concerne, d’autant que vous trouverez ce bon et grand Dieu de votre cœur, parce qu’il ne se trouve mieux54 qu’en l’obéissance. C’est en cette divine indifférence qu’on trouve enclos le document de notre Bienheureux Père : ne demandez rien et ne refusez rien ; c’est le dernier qu’il nous a donné, parce qu’il contient tous les autres ensemble, puisque nous trouvons dans sa pratique, celle de l’humilité, douceur, simplicité et mortification parfaitement comprise. Mais, plus que toutes vertus, ce document contient encore la parfaite dépendance du bon plaisir de Dieu, et l’entière perfection comprise dans nos saintes Règles et Constitution. Mon Bienheureux nous désirait fidèles à cette pratique ; c’est aussi mon unique désir sur vous mes chères filles ; et comme je sais qu’il n’y a rien de plus parfait que cette pratique même, je l’honore et je la prise infiniment, me souvenant du zèle avec lequel ce Bienheureux Père nous la recommandait spécialement, trois ans avant sa mort, qu’il avait si fréquemment ces paroles en la bouche : « Ne demandez rien et ne refusez rien, mes filles ». Ô Dieu ! Que celles qui pratiquent bien cet admirable document, possèdent une grande tranquillité, parce qu’il conduit promptement et fidèlement à la plus haute et sublime perfection. Vous me dîtes [9] qu’il ne faut donc pas demander ses nécessités ? Pardonnez-moi, mes Sœurs, il faut demander simplement et confidemment ce que vous avez besoin, la Constitution l’ordonne. Mais il faut prendre garde de ne demander que le nécessaire, et non ce qui plaît, que nous n’eussions pas même pu avoir dans le monde, et ne vouloir pas, si à point nommé, tout ce qui est de nos inclinations, ne voulant rien souffrir. Non, mes filles, il faut être plus mortifiées, une âme religieuse devant aimer souverainement les souffrances et la pratique de son vœu de pauvreté ; par exemple, nous commençons à avoir un peu froid ; nous voulons aussitôt des habits et couvertures. Le chaud vient, nous voulons soudain tout poser plus tôt que les autres. Cela marque une grande tendreté et trop d’attention sur nous-mêmes, qui me fait quelquefois un peu mal au cœur, ne voyant pas mes filles aussi parfaites que je les voudrais. Je vous dirais encore, que ce document de notre Bienheureux Père tendait surtout à ce dénuement du trop grand soin de nos corps, sachant que les femmes et les filles sont pour l’ordinaire fort tendres, trouvant que tout leur fait mal, que tout les incommode, que tout nuit à leur santé, que ceci leur est propre, et que cela ne le leur est pas ; je suis mieux ici que là ; cet air m’est bon, l’autre me nuit ; et mille autres petites faiblesses qu’une âme saintement généreuse et bien attentive à Dieu n’a pas. Mais, savez-vous à quoi tendait souverainement ce dernier avis de notre saint Père : ne demandez rien et ne refusez rien ? C’était pour délivrer et affranchir nos esprits de tant de pensées, de tant de réflexions et desseins que les âmes qui ne sont pas dénuées d’elles-mêmes, ont encore, ce qui leur cause des grands troubles et inquiétudes. Si l’on emploie telles personnes à des charges ou à des fondations, elles se tourmenteront dans le tracas et dans les petites contrariétés et difficultés, dans les défauts de leurs petites commodités qui les étonneront ; « Ô mon Dieu, diront-elles, je suis si distraite, si inquiète, je ne saurais me tenir [10] à la présence de Dieu ! Quand j’étais à Annecy, dans notre petite cellule, j’étais si contente, si recueillie, notre Mère m’était si douce, si gracieuse ! Nos sœurs m’étaient toutes si cordiales, bonnes et condescendantes ! Je m’accommodais si bien à leurs humeurs, elles m’aimaient si tendrement ! ». Tout cela n’est pas vertu, et ce n’est pas être vertueuse de n’être cordiale et douce, lorsque rien ne vous contrarie, et que vous êtes dans votre cellule sans être exercées, et hors des occasions de rien souffrir, que vous êtes avec une supérieure et avec des sœurs qui approuvent tout ce que vous faites ; l’égalité et sainte joie n’est pas merveilleuse en ces rencontres. Je crains bien, au contraire, que nos passions ne s’engraissent parmi ce repos et cette quiétude, et que vous ne soyez pleines de vous-mêmes, et immortifiées, et attachées à vos propres intérêts et satisfactions ; et, si vous vous regardez bien, vous trouverez que votre vertu prétendue n’est pas en vous, mais en votre supérieure, en votre sœur, en votre cellule et aux lieux où vous êtes. Si nous ne cherchons que Dieu, nous le trouverons ici, nous le trouverons là ; et parce qu’il est partout, en tous lieux et en toutes personnes, et si nous ne voulons que lui, nous serons contentes de tout et par tout.

Le troisième moyen de bien établir notre vertu, c’est de recevoir toute chose comme venant de la main de Dieu, qui nous envoie le tout pour notre bien, et pour nous faire mériter. Une sœur nous dira une parole piquante, une autre nous répondra malgracieusement ; regardons en cela la volonté de notre Seigneur, parce que, bien qu’il ne soit pas auteur du mal ni de l’imperfection de la sœur, il a néanmoins permis que cette parole vous fût dite, afin que vous en fissiez votre profit, en pratiquant la patience, la mortification, le doux support, et que votre sœur, de son côté, s’humiliât, et aimât son abjection. Nous voyons qu’on fait passer l’eau des plus belles sources par des canaux de fer, de plomb et de bois ; cette même eau, passant par ces canaux, vient toujours de sa source pour s’introduire [11] aux lieux où l’on la désire ; de même, toutes nos adversités et contradictions viennent de l’agréable et première source de la Divinité, bien qu’elles passent par les créatures, qu’elles nous viennent d’elles comme par des canaux. Il ne faut jamais regarder les moyens par lesquels ces eaux amères nous viennent, mais adorer la source d’où elles dérivent, jetant toujours les yeux en Dieu, dans nos peines et nos adversités, pour les recevoir de sa main adorable. Nous devons être extrêmement aises d’avoir des occasions de souffrir et de pratiquer la vertu, qui ne s’acquiert jamais mieux que lorsqu’elle est combattue de son contraire, bien que Dieu nous la puisse donner dans un instant ; mais il ne fait pas souvent de ces miracles, et veut, pour l’ordinaire, que nous passions par la voie obscure, nous tenant dans les lieux bas, jusqu’à ce que sa même main nous élève dans son cabinet pour nous communiquer ses secrets.

Nous nous trouvons, possible, bien éloignées des sentiments de cette demoiselle dont parle Philothée, et qui alla trouver St Ambroise pour le prier de lui donner une maîtresse rude et difficile à servir, afin qu’elle pût avoir sujet en la servant, d’endurer et de s’exercer à la vertu ; et, voyant qu’elle en avait rencontré une bonne, douce et vertueuse, qui ne la faisait point souffrir, parce que le Saint n’avait pas bien compris son intention, elle le retrouva de nouveau et le pria de si bonne manière, que son dessein fut accompli, parce que ce grand Saint lui donna une maîtresse chagrine, coléreuse et opiniâtre, laquelle l’exerça merveilleusement et la satisfit fort pleinement, lui donnant matière de profiter comme elle le désirait pour parvenir à la perfection. Ô mes chères Sœurs ! Nous ne ferions pas de même, car nous voulons que les Sœurs avec lesquelles nous demeurons, soient si douces, si cordiales à notre endroit, qu’elles ne nous disent pas [12] la moindre parole qui nous puisse toucher ou mortifier. Toutes les officières voudraient des assistantes maniables et condescendantes. À la vérité, il faut bien que celles-ci obéissent simplement, parce que la supérieure les leur a assujetties, comme ayant l’autorité sur toutes, comme chef de la Congrégation. Mais il ne faut pas que les officières aient de pouvoir sur les mêmes assistantes de leurs charges, mais elles les doivent prier cordialement et gracieusement, parce qu’elles n’ont sur elles qu’une autorité empruntée.

L’assistante55 de la Communauté ne doit pas aussi traiter avec un pouvoir absolu comme ferait la supérieure, car elle n’a que celui que la Mère lui commet, étant celle qui a été élue par-dessus toutes les autres ; ainsi les Sœurs lui doivent pourtant rendre le même honneur et obéissance qu’à la supérieure56, puisqu’elle lui a remis son pouvoir et son autorité.

Il ne faut donc point que les officières eussent de maîtrise sur leurs aides, mais qu’elles leur disent humblement et doucement ce qu’elles veulent qu’elles57 fassent, leur parlant avec un cordial respect : « Ma Sœur, vous plaît-il de faire un peu telle chose », ou bien, « Faites un peu cela s’il vous plaît ». Les aides peuvent donner leur avis simplement, disant : « Il me semble que ceci serait bien ainsi », ou bien, « Nous faisions telle chose comme cela », et semblables petites paroles selon les occasions, puis, faire comme l’officière voudra, sans contrôler ni témoigner des sentiments et aversions, si on ne fait pas état de ce qu’elles ont dit. Celles qui ont les charges ne doivent pas aussi tant faire les entendues, qu’elles ne demandent cordialement l’avis et sentiment de leurs assistantes58.

Enfin, mes chères filles, soyez douces, gracieuses, cordiales et unies ensemble, n’ayant qu’un cœur et qu’une âme ; supportez-vous, entre aimez-vous59 les unes les autres, et, en cela, l’on connaîtra que vous êtes vraies [12] servantes de Dieu et vraies filles de notre Bienheureux Père, duquel, par tous les actes que nous ferons des vertus et des saints documents qu’il nous a donnés à pratiquer, nous accroîtrons et augmenterons la gloire accidentelle. Rendons-nous-y fidèles, afin de ne lui dérober ce que nous lui devons, je vous en prie, mes chères filles.

Entretien 3 (noté 25) : De la tranquillité intérieure.

Vous demandez mes chères sœurs ce que c’est que la tranquillité intérieure ? Je ne le sais pas bien moi-même ; toutefois mes chères filles, je pense que c’est la mortification intérieure de toutes nos passions et mouvements, pour ranger tout sous l’empire de la raison ; car il n’y a rien à mon avis, de si tranquille, qu’une âme qui a ses passions accoisées et soumises à la partie supérieure ; et lorsque les passions sont toutes vives et immortifiées, elles font un grand tintamarre et un terrible bruit, et partout où il y a du bruit et du tumulte, il ne saurait y avoir de la tranquillité. Il faut donc avoir un grand soin d’acquérir cette tranquillité tant profitable et désirable, par la mortification de nos passions. C’est une des vertus de notre Institut qui est tout fondé sur la vie intérieure.

L’on a bien des bons désirs, dites-vous, d’acquérir cette vie intérieure dans la partie supérieure, mais qu’ils sont quelquefois si minces en l’inférieure, qu’elle se rend plus forte pour surmonter la première par les mauvais efforts de notre nature dépravée, et qui entraîne tout après soi. Ma chère Sœur, nous n’avons aucune raison d’excuse, parce qu’avec la grâce de Dieu, qui ne nous manque jamais, nous pouvons éviter le mal et faire le bien. Si nous eussions voulu vivre selon nos inclinations et mauvais penchants qu’elle nous donne, il n’y avait qu’à demeurer au monde. Mais pourquoi sommes-nous venues en religion, sinon pour y vivre selon [13] l’esprit, pour nous vaincre et mortifier et pour suivre nos observances, et la manière de vie que nous avons embrassée ? Nous ne suivons pas assez, mes chères filles, à mon avis, nos premières intentions. Je veux être plus rigide que par le passé pour la première réception des filles, et je veux leur dire franchement que si elles pensent de vivre selon leurs humeurs, qu’elles demeurent dans le monde où elles les pourront suivre. Si vous voulez être traitées et vêtues, et encore employées à votre gré, demeurez chez vous et restez maîtresses de vous-mêmes ; mais si au contraire, vous êtes résolues de mourir à vous-mêmes, de vous faire violence et de vivre selon la raison, la règle et l’obéissance, venez et entrez, à la bonne heure, en la sainte maison de Dieu ! Que si celles qui ont encore le voile blanc ne sont pas bien résolues de vivre comme j’ai dit, il faut leur dire qu’on les renverra, parce que ce sera faire une grande charité de donner moyen à cette fille de mieux faire son salut ailleurs, et d’en débarrasser la maison. Il y a bien si peu d’entre nous qui ait la pureté de l’esprit de notre saint Institut, que c’est pitié ! Cet esprit, mes chères filles, est droit, pur et sincère, un esprit qui ne cherche que Dieu, qui tend perpétuellement à l’union divine, qui doit être indépendant de tout pour ne dépendre que de Dieu et de son bon plaisir, qui vit par-dessus soi-même pour ne vivre qu’en Dieu, qui aime Dieu et le prochain, ne fait aucun état de ces petites niaiseries de vouloir qu’on nous aime, qu’on nous préfère, qu’on nous estime, qu’on nous contente, et qu’on devine nos désirs. Tout cela doit être méprisé, comme indigne d’un cœur que Dieu gratifie de ses grâces, et d’une âme qui est appelée à son service et à une vocation si noble, qui nous oblige de tendre et aspirer à une perfection si éminente. Mes Sœurs, il faut travailler ; vous êtes assurément de bonnes filles, mais il faut devenir meilleures. Vous voulez bien mes chères filles, que je vous parle franchement ? Nous sommes [15] encore un peu trop terrestre et trop tendre, surtout sur nous-mêmes. Nous voulons un peu trop ce que nous voulons, et ne levons pas assez nos yeux et nos cœurs vers les choses célestes. Ô Dieu mes sœurs, qu’est-ce que cette vie, et de quoi faisons-nous tant d’état d’être aimées, estimées et considérées ! À quoi pensons-nous, si l’on nous emploie, si l’on nous méprise, ou si l’on nous traite comme les autres ou non, si l’on nous emploie à ceci ou à cela, et de quoi nous inquiétons-nous ? De quoi nous troublons-nous d’avoir fait une faute, surtout si elle a été remarquée ? Et si l’on nous contrarie, si l’on nous fâche, nous ferons mille réflexions là-dessus et autour de nous-mêmes, au lieu de nous relever généreusement, après nous être profondément et amoureusement humiliées, comme il nous est enseigné, devant Dieu, et, après, passer avant dans notre chemin. Tant que nous vivrons, nous ferons des fautes ; tout ce que nous pouvons faire, c’est d’en commettre tout le moins qu’il est possible. L’on voit plus clair que le jour, les manquements desquels l’on peut s’exempter, et ceux desquels l’on ne peut bonnement éviter : les premiers sont ceux qui se font avec vue, volontairement, et avec une totale négligence, que nous pouvons absolument éviter avec la grâce de notre Seigneur ; et tout l’enfer même ne peut nous les faire faire si nous ne voulons y consentir. Les autres, desquels nous ne pouvons nous exempter, ce sont les fautes de pure fragilité, parce que nous en ferons toujours, et Dieu le permet pour nous tenir en humilité, pour nous faire bien voir que nous ne sommes que des pauvres créatures, viles, fragiles et abjectes, et encore pour nous donner un exercice continuel.

Oui, mes Sœurs, Dieu donne de plus grandes grâces aux uns qu’aux autres, comme il donne aussi de plus grandes occasions de son assistance aux uns qu’aux autres ; mais il donne à tous une grâce suffisante, très assurément, pour faire tout ce qu’il veut de nous ; mais tous ne correspondent pas également, et ne se servent pas de cette grâce qui leur est donnée comme il est requis. [16]

Dites-moi, mes chères filles, si vous étiez mère de famille, enverriez-vous bien vos valets et vos enfants travailler à la campagne ou tailler les vignes, sans leur pourvoir [sic] des outils nécessaires pour faire ce que vous voulez qu’ils fassent ? Mon fils Celse-Bénigne me dirait, si je ne lui fournissais pas ce qu’il lui faut, lorsque je lui ordonne de faire quelque chose : « Ma mère, donnez-moi ceci ou cela, et je ferai ce que vous commandez ». Mes Sœurs, penserions-nous que Dieu nous demande de faire quelque chose, et qu’il ne nous donne pas en même temps l’assistance nécessaire pour exécuter son commandement ? Nous nous tromperions grandement d’avoir cette méfiance. Non, mes Sœurs, Dieu ne nous manque jamais.

Vous dites que la présence de Dieu nous aide fort à pratiquer la vertu. Il est vrai, tous les saints Pères sont d’accord que cet exercice de la présence divine est le plus excellent qui soit en la vie spirituelle, et ils l’ont eux-mêmes pratiqué. Il y a des âmes qui se tiennent bien à cette continuelle présence de Dieu, bien unies à sa bonté, bien recueillies, mais pourtant qui, étant touchées seulement du bout du doigt par une petite contradiction ou humiliation, font soudain voir ce qu’elles sont : vives et immortifiées. Cela nous fait voir que nous n’étions pas à cette sainte et adorable présence de Dieu pour lui plaire, mais pour nous plaire à nous-mêmes. Il y a bien de la différence entre que Dieu nous plaise, ou que nous plaisions à ses yeux divins ; à qui Dieu ne plaît-il pas, il est bien aisé étant ce qu’il est, la beauté et bonté souveraine ? Mais pour plaire à sa Majesté, qu’est-ce qu’il faut plus regarder et désirer ? Il faut faire sa volonté, il faut le contenter en tout et partout ; il faut vivre mortifiées, renoncer à nous-mêmes ; c’est ce qu’il veut de nous, et ce qu’il nous faut faire pourtant, qu’à cette fin de lui plaire, et parce que tel est son bon plaisir. Vous voyez donc, mes chères filles, qu’il faut accompagner la présence de Dieu qui nous vivifie, de la mort de nous-mêmes ; ces deux exercices ne doivent point aller l’un sans l’autre : présence de Dieu [17] et mortification ; ils se soutiennent tous deux, et une âme mortifiée n’est pas sujette à se distraire et divertir ; elle goûte Dieu et se tient bien mieux unie et proche de lui ; elle est plus susceptible à être pénétrée de cette divine présence qui, d’ailleurs, rend la mort facile, et qui fait tout faire et tout supporter, nous donnant la force de nous vaincre et adoucit si fort les difficultés, qu’elle ne les laisse presque pas ressentir à l’âme qui jouit de cette divine approche de Dieu.

Mes Sœurs, enfin, la présence de Dieu sans la mortification est presque inutile. Dieu nous plaît, mais nous ne lui plaisons pas, et il nous tient mieux de plaire à Dieu qu’à nous-mêmes. Et la mortification aussi, sans la divine présence, n’est qu’une présomption, d’autant que nous avons besoin d’une aide particulière de Dieu pour nous mortifier, et nous ne pouvons mieux trouver cette aide toute puissante, qu’en nous tenant proche de ce grand Dieu, par l’exercice de cette sainte présence. Mes Sœurs, travaillons tout de bon pour son amour à nous rendre parfaites. Ne nous amusons plus à tant de petites impertinences et niaiseries indignes de notre vocation. Ayons souvent ce proverbe en l’esprit : nul bien sans peine, parce que l’appréhension de cette peine fait tout notre mal ; nous voudrions bien la perfection, mais il nous fâche de souffrir pour l’acquérir ; il faut faire une continuelle guerre à nous-mêmes, et nous appréhendons qu’il nous en coûte trop. Il en faut pourtant venir là. L’on ne saurait apprendre aucun art, pour mécanique qu’il soit, sans peines et sans fatigues. L’on ne saurait donc apprendre le nôtre, qui est celui de la vertu, sans souffrances et sans nous donner du soin. Non, je ne m’étonne pas des envies, des jalousies et des inclinations propres ; mais je dis qu’il faut assujettir tout cela à la raison et au bon plaisir de Dieu. Une fois, notre Bienheureux Père eut un petit mouvement d’envie contre un certain Prélat qui était extrêmement suivi et applaudi en ses prédications. Incontinent, ce Bienheureux s’en alla se jeter au pied de la croix de Notre Seigneur [18] pour écraser la tête de cet ennemi, et portant dans son sein ce bon évêque, le supplia de le porter pour jamais dans son sein comme fils de son Cœur qui lui augmentât journellement ses grâces, qui l’exaltât au ciel et en la terre, et que pour lui, il tînt toujours bas comme un ciron et un comme petit vermisseau. O Dieu mes sœurs, si nous nous comportions de la sorte parmi les mouvements et pensées qui nous arrivent, que nous serions heureuses et que nous les rendrions faibles et impuissants à nous tourmenter ! Que nous connaîtrions bien à la mort que l’estime des créatures est vaine, et que vaines sont toutes choses que nous désirons présentement ! Nous savons bien que nous devrions mépriser tout ce que nous prisons le plus possible ; mais nous voulons pourtant toujours ce que nous voulons, qui sont nos commodités, qu’on fasse état de nous, et qu’on nous aime ; et, si l’on ne le fait pas, tout est perdu ; nous nous attendrissons, nous nous inquiétons et restons mélancoliques. C’est le grand défaut des femmes que la trop grande tendresse sur leur corps et sur leur esprit. La supérieure y doit prendre garde, et si elle en trouve qui soient ainsi trop tendres, elle les doit encourager à se relever de ce défaut, elle y est obligée. C’est aussi une grande charge que celle de la supérieure, parce qu’elle ne doit pas seulement rendre compte pour elle, à Dieu, mais encore de ses sœurs, si, par son défaut, elles n’avancent pas à la perfection comme elles doivent.

Mais, mes chères Sœurs, prenons bon courage ; faisons bien tout ce que nous venons de dire. Aimons bien Dieu, aimons bien notre prochain, aimons-nous les unes les autres ; élevons nos cœurs aux choses hautes, et aspirons aux choses célestes ; méprisons les terrestres, et souvenez-vous que cette vie est un perpétuel combat, que nous n’aurons nul bien sans peine. N’ayons rien si à cœur que de nous exercer à la pratique de l’oraison, de la présence de Dieu, et de la mortification ; et je vous assure que nous trouverons tout là, en nous disposant à recevoir de grandes grâces de Notre Seigneur, par ces moyens, en cette vie, et que nous acquerrons un grand degré de gloire en l’autre. Amen. [19]

Entretien 4 (noté 44) : Sur l’esprit de nos saintes règles, fait aux Novices et aux Professes.

L’esprit de nos règles, mes chères sœurs, est, comme vous avez souvent ouï-dire, un esprit de douceur et d’humilité et d’une totale dépendance de notre volonté dans la volonté de Dieu ; et voici en quoi en consiste la pratique. Il faut avoir une grande douceur dans la charité, et une humilité véritable dans sa simplicité, avec une totale dépendance de la Providence Divine. Nous pratiquons la douceur en nos conversations, en nous supportant en nos défauts et infirmités.

La charité s’exerce à ne point renvoyer les filles pour des infirmités corporelles, et à compatir aux maux et peines de nos sœurs, et à les excuser en nous-mêmes, quand nous leur voyons faire quelque manquement. La vraie marque de l’humilité, c’est quand elle produit la soumission et l’amour à son abjection, soit qu’elle vienne de notre côté ou de celui de nos sœurs, c’est-à-dire, soit qu’elle vienne de nos imperfections ou que l’on n’ait bonne opinion de nous. L’humilité nous rend simple à l’obéissance, et soumise à la volonté de Dieu en toutes sortes d’événements, et la simplicité entre nos sœurs bannit les détours dans nos actions, et ne nous fait point, comme dit le Proverbe, tirer le ver du nez les unes des autres par finesse ; mais quand nous voulons savoir quelque chose, nous dirons simplement et franchement à une sœur : j’ai envie de savoir telle chose de votre charité.

La simplicité envers Dieu consiste à ne chercher que lui en toutes nos actions, soit que nous allions à l’office, soit que l’on nous ordonne d’aller au réfectoire, et puis à la récréation ; allons partout pour chercher Dieu et pour obéir à Dieu. Dans toutes nos œuvres intérieures et extérieures, ne cherchons qu’à plaire à Dieu, et à nous avancer en son amour. Et dans cette simplicité d’esprit, tenez-vous à la présence de ce grand Dieu, soumise et attentive à son amour, et [20] cette attention est suffisante et efficace pour redresser toutes nos actions et intentions ; mais, aux œuvres de grande importance, il est bon de les redresser souvent. Il faut avoir une grande fidélité à bien pratiquer le Directoire des exercices spirituels, surtout celui qui regarde la droiture d’intention ; et pour ce que je dis, que la simplicité d’esprit à se tenir à la Divine présence est suffisante, c’est pour les âmes qui sont déjà fort avancées et que Dieu occupe et attire lui-même, par sa grâce, dans ce chemin de l’amoureuse simplicité.

La soumission à la volonté de Dieu gît en deux points, qui sont la volonté signifiée et la volonté du bon plaisir. La volonté signifiée sont les commandements de Dieu et de l’Église, nos Règles et Constitutions, avec les obéissances qui nous sont données par les Supérieurs. La volonté du bon plaisir se doit regarder en toutes sortes d’événements, soit que l’on nous mortifie, que l’on nous mésestime, qu’on nous afflige, ou que nous souffrons ; comme lorsqu’on nous aime, qu’on fait état de nous, qu’on nous console, et que tout seconde nos souhaits. Dans tous ces états, nous devons également aimer et adorer ce divin bon plaisir. Même en nos fautes, après avoir rejeté le péché commis, nous devons regarder la volonté de Dieu en l’abjection qui nous en revient.

Non, mes filles, vous ne ferez point de mal en commettant quelque manquement par ignorance, et avec bonne intention ; parce que, où il n’y a point de volonté et d’intention, il n’est point de péché, et Dieu même coopère à l’action, ce qu’il ne ferait pas en l’intention si elle était mauvaise. Tout de même qu’un exécuteur de justice ne fait point de mal de tuer un homme condamné à mort qu’il ne hait pas, mais qu’il ne fait mourir que parce que les juges le lui ordonnent ; aussi bien que les soldats qui combattent pour leur prince contre les infidèles, qui bien loin de commettre du péché en tuant, bien du moins méritent beaucoup, exposant leur vie pour la foi, et pour l’obéissance due à leur souverain.

Mes chères Sœurs Novices, vous me demandez quels sont les premiers fondements sur lesquels vous devez établir votre vertu ? Je veux bien volontiers vous le dire, et vous en donner trois seules. [21]

Le premier fondement qui doit être à la vertu des Novices, c’est la sainte et amoureuse crainte de Dieu, c’est-à-dire qu’elles doivent avoir une ferme résolution de ne jamais offenser la bonté divine, à escient, et volontairement.

Le deuxième, c’est l’amour à leur vocation qui doit procéder d’une grande reconnaissance de la grâce que Dieu nous a faite, de nous avoir retirées du monde et des occasions de l’offenser, y ayant laissé tant d’autres qui eussent mieux fait leur profit de ces grâces que nous.

Le troisième, en la reconnaissance de notre néant, et que si Dieu nous ôtait ses grâces, que ferions-nous ? Et s’il nous ôtait la vie qu’il nous a donnée, que deviendrions-nous ? Et cette humilité fera que nous ne nous troublerons point de voir que nous commettons souvent des fautes, mais que nous regagnerons par humilité ce que nous avons perdu par infidélité ; en sorte que, quand nous manquerions vingt-quatre fois le jour, pourvu que nous ne nous troublions point et fassions toujours résolution de nous amender, et nous en humilier devant Dieu, et de ne point fuir l’abjection qui nous en revient, et de ne point couvrir notre faute, c’est un moyen plus assuré pour arriver à la perfection que la fidélité constante. J’ai connu une âme qui a fait un avancement incroyable par cette voie-là.

Les deux ailes de la vie spirituelle, dites-vous encore, c’est un grand amour à l’oraison, et une grande affection à la mortification ; une fidélité grande à nous bien occuper à la première, et une constance inviolable à nous exercer en la seconde. L’oraison ne va point sans la mortification ; l’amour de l’oraison s’étend encore au recueillement, et à se rendre attentive aux prédications, aux lectures de table aux assemblées, et toutes les fois qu’on parle de Dieu. Pour la mortification, elle s’étend à ranger et dompter nos passions sous la domination de la raison, et à mortifier les affections de notre cœur et toutes nos inclinations, à retrancher toutes sortes de réflexions, et à penser qu’à l’imitation de Notre Seigneur, nous devons dire de n’être pas ici pour faire notre volonté, mais celle du Père céleste. Enfin c’est une bonne mortification que de bien pratiquer nos [22] Règles et Constitutions.

Entretien 5 (noté 32) : De l’oraison.

Mes chères filles, pour nous bien disposer à faire l’oraison, il nous faut faire souvent des retours de notre esprit à Dieu, considérant sa bonté, son amour, sa grandeur et majesté infinie, nous tenant dans un profond respect en sa Divine Présence. Il faut bien préparer ses points à méditer. Il y a trois façons de faire l’oraison :

La première se fait en nous servant de l’imagination, nous représentant le petit Jésus en la crèche, entre les bras de sa sainte mère et du grand saint Joseph, et que nous le voyons entre un bœuf et un âne ; puis voir comme sa divine mère l’expose dans la crèche, puis comme elle le reprend pour lui donner sa mamelle virginale, pour nourrir ce Fils qui est son Créateur et son Dieu. Mais il ne faut pas bander l’esprit à vouloir, sur tout ceci, faire des imaginations particulières, et nous voulant figurer comme ce sacré Poupon avait les yeux et comme sa bouche était faite, mais nous représenter tout simplement le mystère. Et cette façon de méditer est bonne pour celles qui ont encore l’esprit plein des pensées du monde, afin que l’imagination, étant remplie de ces objets, rechasse toute autre pensée.

La deuxième façon, c’est de nous servir de la considération, nous représentant les vertus que Notre Seigneur a pratiquées, son humilité, sa patience, sa douceur, sa charité à l’endroit de ses ennemis, et ainsi des autres. En ces considérations, notre volonté se sentira tout émue en Dieu et produira de fortes affections, desquelles nous devons tirer des résolutions pour la pratique de chaque jour, tâchant toujours de battre sur les passions et inclinations par lesquelles nous sommes le plus sujettes à faillir.

La troisième façon, c’est de nous entretenir simplement en la présence de Dieu, le regardant des yeux de la foi en quelque mystère, nous entretenant avec lui [23] par des paroles pleines de confiance, cœur à cœur, mais si secrètement, comme si nous ne voulions pas que notre bon ange le sût. Et lorsque vous vous trouverez sèche, qu’il vous semblera que vous ne pouvez pas dire une seule parole, ne laissez pas de lui parler, et dites : « Seigneur, je suis une pauvre terre sèche, sans eau ; donnez à ce pauvre cœur votre grâce ». Puis demeurez en respect en sa présence, sans jamais vous troubler ni inquiéter pour aucune sécheresse qui vous arrive. Cette manière d’oraison est plus sujette à distraction que celle de la considération, et si nous nous rendons bien fidèles, Notre Seigneur donnera celle de l’union de notre âme avec Lui. Que chacune suive son chemin auquel elle est attirée.

Ces trois sortes d’oraisons sont très bonnes ; que donc celles qui sont attirées à l’imagination la suivent, et de même celles qui le sont à la considération, et à la simplicité de la présence de Dieu ; mais, néanmoins, pour cette troisième sorte, il faut bien garder de s’y porter de soi-même, si Dieu ne nous y attire. Que si quelqu’une était attirée à quelque chose d’extraordinaire, elle le doit dire à la supérieure, et puis faire ce qu’elle lui dira.

Votre demande n’est pas hors de propos ; il peut bien arriver qu’une personne soit si contente, qu’elle ne pense pas à s’humilier, mais il arrivera que Dieu retirera la consolation, et alors il faudra que l’âme s’humilie. Mais de quoi faudra-t-il qu’elle s’humilie ? De ce qu’elle ne s’est pas humiliée, et Dieu permettra qu’elle commettra de grands manquements pour la faire rentrer en soi.

Il faut être grandement simple en toutes choses, et marcher à la bonne foi, sans jamais réfléchir en quoi on nous emploie, ni sur ce que l’on dira ou pensera si nous faisions telle chose ou en disions une telle ; mais, aller, dis-je simplement, et ne regarder que le bon plaisir de Dieu en tout et incessamment, soit qu’on nous emploie aux offices bas ou aux grands, à quelque chose qui nous mortifie, comme à quelque chose qui nous récrée, et penser que nous [24] devons être satisfaite de tout, en tout et partout, parce qu’en tout et partout nous pouvons avoir Dieu et trouver Dieu. J’ose vous promettre que si vous êtes bien fidèles à cette simplicité et à la pratiquer, en ne cherchant jamais que Dieu en quoi que vous fassiez ou que vous souffriez, vous acquerrez en six mois la paix du cœur, ce don si désirable, si aimable, et si fort profitable à nos âmes. Oui, mes filles, allez au réfectoire pour Dieu, comme vous allez à l’office pour son amour et pour le louer, dressant votre intention de vouloir le glorifier, autant dans une action comme dans l’autre, parce que vous allez à toutes deux par obéissance et pour accomplir son bon plaisir.

Voici ce qui m’est tombé en main, tenant nos constitutions, les ouvrant et serrant : « Qu’elles soient humbles, douces, cordiales et franches entre elles ». Il faut donc être grandement cordiales et franches, se communiquant nos petits avantages spirituels en la manière que j’ai dit ailleurs, avouer que nous sommes dans l’état d’une douce et sainte consolation, lorsqu’on nous le demande, ou bien dire tout simplement qu’on est en sécheresse, mais que vous faites comme l’on vous a appris ; que si l’on ne peut faire l’oraison de jouissance, vous avez fait celle de patience ; ou bien, confesser librement qu’un point de la prédication vous a bien touché le cœur, ou de la lecture de table, et ainsi être comme des petits enfants les unes avec les autres. Voyez-vous, les petits enfants, lorsqu’ils ont à faire quelque chose, comme ils s’appellent l’un après l’autre ? Oui, mes chères novices, il faut être ainsi, ne le ferez-vous pas, et toutes nos professes aussi ? Agissons avec la même simplicité et confiance avec Notre Seigneur. Il y avait un saint religieux qui cachait le saint Enfant Jésus lorsqu’il ne lui accordait pas ce qu’il désirait, et ne le sortait qu’il n’eût obtenu la grâce qu’il en désirait. [25]

Entretien 6 (noté 45) : Sur la perfection. Du dernier document de notre saint Père, de ne rien demander ni rien refuser.

Vous demandez en quoi consiste la perfection intérieure de laquelle nous devons faire profession. Mes très chères filles, elle consiste assurément dans l’exacte pratique du dernier document que notre Bienheureux Père m’a laissé, et qu’il nous a mille et mille fois inculqué par ses paroles et par ses écrits. Et comme un peu devant sa mort, ma Sœur Marie-Aimée de Blonay, Supérieure de notre monastère de Bellecourt de Lyon, lui dit : « Monseigneur, dîtes-nous qu’est-ce que vous souhaitez qui demeure plus engravé dans nos cœurs ? » Il lui répartit : « Je l’ai déjà tant dit : ne demandez rien, et ne refusez rien ». Ainsi, mes Sœurs, l’on peut dire que cette sainte ordonnance est son testament pour nous, il y a abrégé tous les avis qu’il nous a jamais donnés, et ses dernières intentions sur nous.

L’on peut dire, qu’à l’imitation de notre divin Sauveur Jésus, qui scella tous ses commandements par les doux préceptes de la charité : « Aimez-vous comme je vous ai aimés », qu’il donna à ses Apôtres dans sa dernière Cène, mon Bienheureux Père l’a fait, l’avant-veille de sa mort, scellant tout ce qu’il nous avait appris, par ce commandement : « Ne refusez rien et ne demandez rien ». Mais je ne vois pas, mes Sœurs, que nous portions assez de respect à ce saint document ; je n’en entends jamais parler, je ne le vois guère pratiquer. Ainsi, il y a bien trois mois que je fis dessein d’en faire le sujet du premier entretien, que je vous ferai, mes chères filles, pour vous en renouveler la mémoire. Dans les maisons où j’ai passé, de notre saint Institut, j’y vois une ardeur nonpareille dans cette sainte pratique ; l’on ne porte quasi d’autres choses, sinon ce que notre Bienheureux Père a dit : ne demandez rien et ne refusez rien ; et, céans, où son esprit doit régner tout particulièrement, l’on n’y pense presque pas ; et il n’y a pas une sœur qui, en me rendant compte, m’ait parlé là-dessus, et dit qu’elle faisait attention à pratiquer ce dernier précepte de son Bienheureux Fondateur.

Vous dites, s’il en faut rendre compte ? Oui, mes filles, il le faut faire, parce que nous y devons être extrêmement attentives à le pratiquer, [26] comme le plus parfait moyen d’acquérir la perfection qui nous est propre et la souveraine indifférence, parce qu’il ne regarde pas seulement l’extérieur, mais l’intérieur, qu’il tient soumis à Dieu pour ne rien désirer ni rien refuser, touchant les consolations et onctions divines, et touchant les peines, dans l’un état et l’autre également, contente d’être ici comme là, d’être employée à ceci comme à cela, d’être aimée ou non, d’être estimée ou méprisée ; tout est indifférent à l’âme qui vit soumise au bon plaisir divin, par cette pratique qu’elle fait de ne rien demander ni rien refuser, se tenant indifférente à tout.

Ce Bienheureux Père, qui a tout le premier pratiqué par excellence ce document qu’il nous a donné, se tenait de la sorte, aussi me disait-il : « Je ne demande point des travaux et afflictions ; je me contente de m’y tenir disposé à les recevoir lorsqu’ils arriveront ». De sorte que, s’il lui venait des traverses et persécutions, il les souffrait toujours patiemment ; s’il n’en avait pas, il bénissait Dieu, et se tenait prêt à les souffrir lorsqu’elles reviendraient. Il avait coutume, se promenant seul, de se dire à lui-même : « Si l’on venait maintenant te dire des injures, faire tels affronts et mépris, te conduire au gibet pour être exécuté, comment te comporterais-tu ? » Ainsi, il s’armait pour se tenir prêt aux occasions, faisant ce que le combat spirituel enseigne ; parce que, bien que son oraison fut fort simple, il se servait parmi la journée des considérations, et le conseillait aux âmes qu’il dirigeait. En effet, nos esprits veulent toujours agir, et si nous ne les occupons en Dieu, ils s’occuperont en des inutilités.

Je serais bien aise, mes sœurs, que nous fissions quelquefois comme ce Bienheureux, nous représentant les difficultés, humiliations et contradictions, qui nous peuvent arriver, et nous en recevrons du profit, parce qu’à l’occasion, nous serons plus fidèles et trouverons plus de force, nous souvenant de nos résolutions que nous avions faites et du dessein d’exterminer ; puis pour bien employer les rencontres, il ne suffit pas d’être vaillante dans l’imagination, mais il faut tâcher de l’être dans l’exécution, comme était ce Bienheureux Père, lequel a toujours paru si constant, si immobile, si égal à lui-même, et si invincible, que rien ne le pouvait [27] ébranler tant soit peu. Il ne négligeait aucune occasion de pratiquer la vertu, pour petite qu’elle fût, mais l’employait fidèlement. Faisons de la sorte, mes chères filles, soyons fidèles comme lui, et bonnes ménagères, je vous prie. Si Dieu nous donne une petite occasion de souffrir, souffrons ; si, de patience, patientons ; si, de nous humilier, humilions-nous ; si, de nous soumettre, soumettons-nous ; si, de pratiquer la douceur, soyons douces et débonnaires ; si, de nous mortifier, mortifions-nous ; si, de charité, soyons charitables ; si, de support, supportons-nous ; ainsi de toutes les vertus qui se rencontrent en notre chemin.

Vous me demandez si une supérieure disait ce que nous lui avons dit en rendant compte, nous le reprochant et l’apprenant aux autres, qu’est-ce qu’il faudrait faire ? Ô Dieu ! Si cela était, elle devrait être estimée indigne de cette charge et en pourrait être démise ; mais, premièrement, il faudrait la faire avertir par sa coadjutrice ou par le Père spirituel, parce qu’il est certain qu’elle est obligée de garder, comme un secret de conscience, tout ce qui lui est dit en cette action de la rendition de compte. L’on peut le lui dire soi-même avec respect, qu’il ne faut jamais rabattre pour aucune chose, et ne pas conserver contre elle de la froideur et sécheresse de cœur. Mais savez-vous, mes chères Sœurs, il ne faut pas prendre des soupçons légèrement et sans de bons fondements. La Supérieure peut quelquefois nous dire des choses pour nous mortifier et éprouver ; et, comme je vous ai dit autrefois, il ne faut pas obliger la Supérieure à nous garder la fidélité du secret qu’en choses qui le méritent, et non pas à tant de petites bagatelles que nous disons souvent à tant d’autres personnes nous-mêmes ; et, si l’on en parle, l’on se plaint de la Supérieure qui n’aura jamais pensé d’en parler, et ce ne sera que vous seule qui aurez publié votre secret prétendu. Il faut prendre bien garde à ceci pour ne pas former des plaintes injustes sur le procédé des pauvres Supérieures. Dieu merci, jusqu’à présent, je n’en ai trouvé que de très bonnes, et crois qu’il est impossible qu’elles soient autrement, puisqu’elles sont choisies et faites par élection qu’on ne fait pas [28] à la légère et sans mûre considération. Néanmoins, il s’en pourrait trouver qui commanderaient à baguette, qui seraient rudes, turbulentes et fâcheuses ; si cela était, il faudrait la supporter doucement, embrasser cette mortification et tâcher d’en profiter.

Le grand saint Pierre, mes chères filles, était rébarbatif, mal poli, rude et peu civilisé. Notre Seigneur ne laissa pas de le faire chef de son Église. Les Apôtres ne s’en plaignirent point, et ne laissèrent pas de l’honorer, et estimer, et de lui obéir. Enfin, si Dieu permet que nous ayons une telle Supérieure, c’est pour nous établir dans les vertus solides, pour que nous le servions plus purement et généreusement ; car, si bien nous sommes plus paisibles sous une qui sera bien douce et à notre gré, nous ne profiterons pas tant sous sa conduite que sous celle de l’autre, d’autant que sous la bonne, souvent tout s’en va en complaisances et vaines satisfactions. Il est bien facile d’être douce, bonne et soumise, lorsqu’on nous caresse, qu’on nous supporte, et qu’on s’accommode à nos humeurs, et condescendant à nos volontés ; mais il n’est pas si aisé d’être vertueuse lorsqu’on nous contredit, qu’on nous humilie et mortifie souvent. Mes chères filles, il faut aussi dire qu’il s’est trouvé parfois des inférieures si immortifiées, et si peu disposées à se laisser conduire, que la Supérieure en a plus de liberté sur elles, et est souvent contrainte de les employer à leur gré, à ce qu’elles veulent et désirent, et non à ce qu’elle jugerait et voudrait pour leur bien.

Vous dites que bien qu’on ait des inclinations, et qu’on les dise en rendant compte, ce n’est pas qu’on désire que la Supérieure les suivent, et fasse ni plus ni moins que si elle ne les savait pas.

Il est vrai, il s’en peut trouver de cette humeur, mais la Supérieure sait bien discerner celles qui se sont mises en tête certaines choses qui ne réussissant pas à leur satisfaction, se laissent troubler et inquiéter, et celles qui n’ont que de simples désirs qu’elles soumettent aussitôt à l’obéissance et au bon plaisir de Dieu.

Non, il ne faudrait pas, pour aucune prudence humaine, laisser de dire à la Supérieure tout ce qui regarde l’état de notre âme, crainte qu’ont suivis nos inclinations et nos génies, parce qu’il faut que la candeur, naïveté et simplicité à se découvrir, surnagent [29] toujours ; et lorsqu’une fille agit de la sorte, c’est une des meilleures marques pour faire connaître qu’elle prendra bien l’esprit de notre saint Institut, et qu’elle se rendra digne de sa vocation.

Le premier fondement pour bien rendre compte, n’est autre qu’une bonne volonté de se bien faire connaître à la Supérieure, de lui bien découvrir nos sentiments, en lui disant nettement, franchement, et cordialement, tout ce que nous lui devons dire de ce qui se passe en nous, avec le plus de vérité, simplicité et humilité qu’il nous est possible. Mais la crainte vous empêche de vous déclarer, dites-vous ? Il n’y a remède ; il faut avoir patience, puisqu’il n’y a là aucune malice. J’ai vu des grandes âmes, de nos premières sœurs, lesquelles avaient un désir insatiable de bien pratiquer ce point qu’elles reconnaissaient être des plus importants pour leur perfection. Elles venaient donc avec une ardeur et affection extrêmes, et, lorsqu’elles étaient devant moi, elles se mettaient à pleurer sans pouvoir me rien dire, parce qu’elles craignaient de n’avoir pas assez de temps, et me disaient qu’on m’appellerait pour d’autres choses, ou qu’on sonnerait aussitôt quelques exercices ; or, cela était une tentation qui leur donnait bien de la peine. Or sus, mes Sœurs, vous me dites encore que notre Bienheureux Père dit que c’est une grande grâce de Dieu d’avoir de bons Supérieurs. Il est vrai, mes chères filles, mais il ne faut pas les demander comme ceci ou comme cela, ni moins refuser les unes que les autres, ainsi, les recevoir telles que Dieu vous les donne, et regarder toujours ce grand Dieu en leur personne. Nous sommes certainement de bonnes filles, comme je vous dis souvent, mais il faut devenir meilleures, puisque nous en sommes capables, Dieu merci. Jusqu’à cette heure, vous vous êtes nourries de lait, et dans une vertu de coton, Dieu nous ayant traitées en faibles, ne permettant pas que nous ayons vécu sous des Supérieures qui nous aient beaucoup exercées ; mais, tenons-nous désormais bien disposées à tout ce que sa divine Bonté voudra faire de nous.

Vous voulez encore me dire que pour le document de notre Bienheureux Père de ne rien demander ni rien refuser, que l’on y pense bien, qu’on tâche [30] de le pratiquer aussi, mais qu’on ne pense pas d’en rendre compte lorsqu’on parle à la Supérieure. Il faut le faire, mes chères filles, car ce sont les principales affections, résolutions et dispositions que nous devons tâcher d’avoir, puisqu’enfin ce saint et dernier précepte de notre Saint Fondateur et Législateur doit faire toute notre attention, et que ce doit être notre pratique mignonne.

Entretien 7 (noté 23) : De notre digne Mère de Chantal.

Mes chères filles, je n’ai rien à vous dire, à moins que vous ne me fournissiez des sujets de vous entretenir par vos demandes.

« Ma Mère, notre Bienheureux Père me dit une fois, qu’il fallait continuellement s’abaisser en humilité et s’élever devant Dieu en amour. Comme s’entend cela ? »

Mes chères filles, l’humilité est le fondement, et la charité le sommet, de sorte qu’autant qu’on s’abaisse en humilité, on croît et on s’élève en amour. Oh ! Que ce Bienheureux Père pratiquait bien cet enseignement qu’il vous a donné, s’anéantissant perpétuellement, et ravalant en toute occasion, sinon que la gloire de Dieu ne lui obligea pas précisément, il se démettait toujours de son jugement et de son opinion, pour céder aux autres, et pour leur condescendre avec une débonnaireté incomparable. Enfin, il tenait son esprit si nu et si vide de toutes sortes de désirs, desseins, affections et prétentions, qu’il ne s’entremettait jamais que de ce qui regardait sa charge. Ah ! Que je désirerais que nous l’imitions de près en cette pratique ! Que celle qui est lingère n’eût point d’autre prétention que de bien faire sa charge humblement et soigneusement, sans se mêler de celle des autres ; que la sacristine fit de même, bien doucement et amoureusement la sienne ; ainsi de toutes les autres officières, sans regarder sur les autres, et que celles qui n’ont aucun emploi, fassent seulement ce que l’obéissance leur ordonne, sans penser ni se mêler d’autre chose. Il y a des esprits qui voudraient tout gouverner et mettre ordre à tout, en sorte qu’ils tracassent fort une maison et y apportent du désordre ; ceci regarde [31] non seulement l’extérieur, mais aussi l’intérieur ; au nom de Dieu, mes Sœurs, ne nous chargeons point du souci des autres, mais tenons notre esprit vide et détaché de tout, pour le tenir toujours disposé à être rempli de Dieu, et à nous bien unir à ce bien souverain, faisant mourir tout ce qui est en nous, de nous-mêmes, pour ne vivre que conforme à son bon plaisir, et selon les ordres et dispositions de son adorable Providence. C’est dans son sein qu’il faut nous élever par amour, après nous être anéantie à tout, ne voulant plus une chose que l’autre. Mes Sœurs, ces inclinations sont bien difficiles à être anéanties : l’une nous porte à aimer plus d’aller avec cette Supérieure qu’avec celle-là ; quand l’obéissance se conforme à nos volontés, nous en sommes toutes en joie : « Je m’en vais de si bon cœur à cette fondation », dira une sœur. « Et pourquoi », lui répondra-t-on. - « Parce que la Supérieure qu’on nous destine est si bonne, que je lui ai tant d’inclinations, que mon estime pour elle est tout entière ; je m’accommoderai si bien avec elle ». Vous ne faites rien qui vaille, ma pauvre Sœur, lui faut-il dire, parce que vous n’allez pas à votre œuvre purement pour Dieu, et bien que vous quittiez cette maison où vous êtes si bien, si généreusement, et que vous laissiez sans répugnance vos commodités, votre obéissance ne vaut rien. Pourquoi ? Parce que vous ne faites tout cela que pour aller avec cette Supérieure et pour aller en cette ville. Après cela, vous me direz que vous allez faire votre fondation pour Dieu. Pardonnez-moi, ma fille, c’est parce que la Supérieure, les Sœurs, vos compagnes et la ville, sont à votre gré ; ainsi, vous êtes bien éloignée de chercher Dieu nûment et simplement. Anéantissons tout cela, élevons nos esprits par amour, pour ne chercher que Dieu en notre obéissance, en notre pauvreté et en notre chasteté, en nos oraisons, en nos mortifications ; et, en tout généralement, ne cherchons que Dieu. Et si l’on nous envoie avec des Supérieures que nous aimons et en un lieu qui nous agrée, bénissons Dieu qui nous donne cette consolation, en nous humiliant, voyant que la divine Providence s’accommode à notre faiblesse, nous dépouillant devant Dieu de cette satisfaction, protestant qu’en ce qui nous plaît même, nous ne voulons chercher que Lui et l’accomplissement de ses saintes volontés ; et si, au contraire [32] on nous mande avec une Supérieure à laquelle nous avons de l’aversion, et en quelque lieu que nous n’aimions, bénissons Notre Seigneur et jetons-nous entre ses bras, nous assurant qu’il aura soin de nous, et que, moins nous aurons de contentement et appui extérieur, plus il nous fera abonder ses grâces ; et estimons-nous bienheureuses d’avoir de si précieuses occasions pour lui montrer notre amour et notre fidélité, agrandissant notre courage pour les bien employer, avec son assistance, en laquelle il faut jeter notre confiance. Mais, surtout, rendons-nous soumises et maniables à son bon plaisir.

Si pourtant, par notre misère, nous faisons le contraire, nous laissant aller à l’imperfection, il ne nous abandonnera pas totalement ; il ne nous perdra pas et ne laissera pas de nous aimer et supporter, comme vous voyez que les pères et les mères qui ont beaucoup d’enfants ne laissent pas d’aimer et souffrir ceux qui sont chagrins, dépiteux et revêches. Ils en ont compassion, et ne laissent pas de leur donner ce qui leur est nécessaire et de leur faire leur part dans leur héritage. Souvent, pourtant, ce sont des enfants qu’on laisse là comme n’étant propres à rien, et dont on ne reçoit aucune satisfaction. S’il y en a qui soient doux, gracieux, obéissants, et dont l’esprit soit bien tourné, on jette incontinent les yeux sur eux pour les bien élever, pour les faire étudier, ou les exercer selon leur talent, les destinant les uns à une dignité, les autres à remplir un beau poste à la cour, aux armées, et à tels autres emplois.

Notre Seigneur, qui est notre vrai père, en fait de même ; il aime tous ses enfants. Néanmoins, ceux qui lui sont plus fidèles gagnent mieux son Cœur ; il leur communique plus de grâces ; il en reçoit plus de contentement, et ils méritent plus son amour. Travaillons, mes chères filles, pour acquérir ce bonheur incomparable de nous rendre plus agréables à Dieu, ce Père adorable de nos âmes, ne cherchant que lui en tout, nous rendant bien indifférentes et véritablement humbles. Je voudrais que l’on m’arrachât les yeux et rencontrer une vertu parfaite parmi nous. Mon Dieu, mes sœurs, ne vaut-il pas mieux se mortifier pour un peu de temps, et passer après notre vie dans un trône [33] de paix, comme un vrai enfant de Dieu, que non pas d’être toujours en trouble, chagrin, et inquiétude !

Vous me demandez, maintenant, comme les âmes religieuses peuvent manquer aux Commandements de Dieu ?

Ma chère fille, nous pouvons manquer au plus grand de tous, qui est celui de la loi de grâce, et de l’amour de Dieu et du prochain : tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et le prochain comme toi-même. Ô Dieu ! Que la pratique de ce sacré précepte est délicate, et qu’il est facile d’y manquer ! Nous le pouvons faire en préférant notre volonté à celle de Dieu et de nos supérieurs, en engageant nos affections aux créatures, en voulant servir ce grand Dieu avec toutes nos aises et commodités, sans nous employer fortement à son service. Pour notre prochain, nous pouvons manquer en l’amour qu’on lui doit, plus que nous ne croyons, c’est à dire, ne l’estimant et ne l’aimant pas en notre cœur, quand nous sommes un peu marries de son bien, de son avancement, de le voir plus estimé que nous, d’en dire quelques petits défauts lorsque les autres le louent, quand nous ne contribuons pas à en dire du bien, quand nous croyons qu’on exagère aux louanges qu’on lui donne, ce qui est fort contre la charité. Quand même nous eussions vu tout le contraire, il n’en faut rien dire ; par exemple, nous avons vu une personne qui, en cachette, boit un verre de vin pur, et qui, dans la compagnie, n’en boira qu’un d’eau toute pure aussi, et, que là-dessus, on loua fort sa sobriété. Il faudrait se taire, l’excuser en notre cœur, et penser qu’elle a bu cette eau pour pénitence de ce qu’elle a bu le vin. L’on peut encore penser que les jugements de Dieu sont bien différents de ceux des hommes, et que cette personne s’est amendée, et qu’elle a maintenant la vertu contraire au vice que vous lui avez vu naguère. Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre prochain, tant à nos chères sœurs que les autres, et contribuer au bien qu’on en dit, autant que nous pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant bien de louer pourtant les unes pour ravaler les autres. [34]

Vous me demandez s’il y aurait du mal de n’être pas bien aise, que l’on donne quelque chose aux maisons qui sont sorties de céans pour les accommoder, et d’en murmurer ?

C’est une imperfection bien lourde et contre la charité. Je ne pense pas qu’elle se commette parmi nous, grâce à Dieu, et il s’en faudrait bien garder. Cette première maison <qui> doit avoir une grande charité pour secourir, non seulement les fondations qu’elle a faites, mais encore tous les monastères de l’Ordre, s’ils étaient nécessiteux. Si notre prochain même était réduit dans une telle disette qu’il ne pût être secouru que de nous, pour étranger qu’il fût, nous serions obligées de lui donner ce qu’il aurait besoin ; et, quand nous n’aurions que ce qui nous serait nécessaire, nous serions obligées de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, en sorte que nous puissions vivre seulement, pour aider notre prochain. Et après, pour nos pauvres sœurs qui ont accommodé la maison, qui nous ont laissé leur dot, leurs petites commodités, en sortant, pour aller augmenter la gloire de l’Institut, nous leur refuserions de leur donner quelque chose ? À la vérité, cela serait bien cruel ! On décharge votre maison de cinq ou six filles qu’on envoie en un pauvre lieu, où elles ne trouveront presque rien, et l’on ne voudrait pas leur donner ce qu’on peut, soit pour les habits qui servent à leur personne, soit pour quelque meuble pour accommoder leur église ou leur maison ? Voire même, on leur doit donner de l’argent ou leur en prêter, selon le moyen qu’on a ; mais cela de bon cœur et de bonne grâce, sans dire qu’on donne plus ici que là, sinon qu’on le dise simplement par forme de discours, selon l’occasion qui se présente ; mais ne le dites jamais par plainte ou désapprouvement, parce qu’il faut laisser disposer de tout cela à la Supérieure. Au commencement de l’Église, les anciens chrétiens n’avaient qu’un cœur et qu’une âme, et mettaient tous leurs moyens en commun aux pieds des Apôtres, qui les distribuaient comme ils voulaient et à qui il leur plaisait ; voire même aux plus barbares et étrangers du monde s’ils en avaient besoin. Or, toutes les religieuses doivent représenter ces anciens chrétiens, et n’avoir, comme eux, qu’un cœur et qu’une âme, en mettant tout en commun pour en laisser l’entière [35] disposition à leurs supérieurs, afin qu’ils en fassent ce qu’ils jugeront, sans que nous y trouverions à redire.

Or sus, mes chères filles, emportons cette affection de notre entretien, de nous adonner, à bon escient, à la pratique des solides vertus, de ne chercher que Dieu, de nous laisser absolument conduire à la divine Providence ; qu’elle nous mette ici ou là importe peu ; si elle nous envoie de ce côté-ci ou de celui-là, n’y regardons point ni par quelle porte nous passerons, ni en quel lieu nous irons, ni avec qui, pourvu que nous portions avec nous nos Règles, et que nous trouvions moyen de les pratiquer, et de bien faire observer, cela nous doit suffire. Oh ! que nous sommes éloignées de faire nos actions pour Dieu ! Quand j’y pense, je ne sais quelle mine tenir, tant j’en suis honteuse. Mettons hardiment la main à notre conscience, et nous trouverons que nous mettons notre contentement à la Supérieure, au lieu de le mettre en Dieu, et qu’il semble que nous soyons venues à la religion pour être hors des misères du monde, pour avoir nos commodités, et non pas pour y servir Dieu, que nous allons en telle part, parce que nous sommes bien aises d’y aller, et non pour Dieu, que nous faisons promptement cette obéissance parce qu’elle nous agrée et non pas pour Dieu, que nous faisons de bon cœur la volonté de Dieu, pour autant qu’elle se trouve conforme à la nôtre, et non pas pour l’amour souverain que nous lui portons. Enfin, si nous feuilletons bien, nous trouverons que véritablement presque en tout et partout, nous nous cherchons nous-mêmes, notre propre intérêt et satisfaction.

Oui, oui, mes chères filles, parlons seulement de l’oraison de quiétude et des autres, et remettons voir, je vous prie, sur pied, notre bonne foi et innocence du temps passé ; car, au commencement, nous parlions bien tant et si souvent de toutes ces oraisons, que l’on y prenait tant de plaisir et de contentement que rien plus. Certes, c’était une belle gloire de voir les ferveurs et ardeurs de nos sœurs ; il est vrai, cela anime et encourage grandement. Nous ne nous communiquons pas assez nos petits biens. Ce n’est pas qu’il se faille dire de grandes choses, comme des ravissements et grâces spéciales que l’on a à l’oraison de quiétude, mais quelque petite chose de ses bons désirs, sentiments et affections, selon les occasions et sujets. Mais cela tout cordialement et bonnement. [36]

Nous ne parlons pas assez ensemble des vertus solides. Surtout, parlons de la résignation et indifférence, car c’est ici la vraie et excellente oraison. Entretenons-nous de l’éternité. Notre Bienheureux Père me dit une fois : « Nos filles ne parlent pas assez de l’éternité ». Certes, je voudrais que nous en parlions tout familièrement, comme nous parlons de notre maison de Paris et de Lyon, et des autres. À quoi, je vous prie, devons-nous prendre plus de plaisir et de récréation qu’à cela ? Certes, ces discours, mes sœurs, sont utiles, aimables et capables de délecter et satisfaire les esprits des vraies religieuses comme nous devons être. Que si, par la vie de la mortification que nous menons, nous nous anéantissons, élevons-nous à Dieu, dans ce doux souvenir de son éternité glorieuse, qu’il destine à ceux qui quittent quelque chose pour son amour.

Entretien 8 (noté 39) : Sur la solide fidélité que nous devons avoir à la suite de la grâce, et à l’acquérir par la pratique de la vraie vertu.

La perfection de céans, mes chères Sœurs, n’est pas fondée sur les grâces extraordinaires en l’oraison, mais sur la solide vertu. Nos premières Mères et sœurs n’auraient jamais voulu parler d’autre que de l’oraison ; elles en faisaient de perpétuelles demandes à notre Bienheureux Père, et elles n’étaient pas bien satisfaites, parce qu’il leur répondait courtement, s’étendant sur les pratiques de la vertu véritable, auxquelles il portait tout à fait les âmes qu’il conduisait, plus que par toutes autres voies, et bien qu’il eût vu les âmes gratifiées des plus sublimes ravissements, s’il n’y trouvait un fond de véritable humilité, il n’en faisait point d’état. Il aimait fort une âme courageuse, laquelle il voyait absolument déterminée au bien, quoi qu’il lui pût arriver, et ne voulait pas qu’on regardât aux goûts et aux plaisirs, ni aux dégoûts et aux privations, mais il voulait que dans les douceurs comme dans l’amertume, on allât droit à Dieu par une remise humble et soumise aux divines dispositions sur nous, par l’exercice d’une sincère douceur de cœur et égalité d’esprit. Lorsqu’il rencontrait de telles âmes, il les chérissait fort, et pour mériter ses tendresses, je voyais qu’il ne fallait qu’aimer le bon plaisir de Dieu et sa sainte volonté sans se regarder soi-même, mais il ne laissait d’aimer les moins parfaites, et il travaillait patiemment et doucement autour de ces âmes moins fortes.

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui, comme les lys qui sont plantés profondément [37] en la terre, ne portent que fort tard ; et d’autres, qui comme ceux qui sont moins enfoncés, portent de meilleure heure. Oui, mes chères filles, nous sommes fort enterrées en nous-mêmes, c’est pitié de nous ! Nous ne portons guère de fruits, ni de fleurs, que bien tard. Mais si nous sommes généreuses, peu enracinées en notre propre terre, que nous ne prenions que par nécessité tout ce qui est de la nature, nous porterons des fruits beaux, bons et de bonne heure. Dieu ne cesse jamais, tant il est bon, d’être après le cœur de l’homme pour l’aider à sortir de lui-même, des choses vaines et périssables, afin qu’il puisse recevoir sa grâce et se donner tout à lui. Il appelle l’un par une prédication, l’autre par un exemple ; celui-ci par une sainte lecture, ou par sa seule inspiration ; d’autres par quelques afflictions. Enfin, il présente sa grâce à chacun suffisamment et très abondamment pour son salut, et pour avancement et progrès en la perfection.

Notre Mère la Sainte Église, détermine très assurément que jamais la grâce ne nous manque, ni ne nous quitte, que nous ne la quittions. Ce bon Dieu nous attend en patience dans nos délais, il nous demande incessamment, bien que nous ne lui répondions pas ; il frappe à la porte du même cœur qui lui est fermé. À l’heure que je vous parle, combien pensez-vous qu’il y ait des âmes que sa grâce gagne, et qui sont destinées au salut éternel, étant encore embourbées dans de grands péchés ? Notre Seigneur les voit dans leurs crimes, il les regarde, il les patiente, il les inspire, enfin, il les retire parce qu’elles coopèrent à sa grâce, bien qu’elles se soient mises en grand danger, différant leur coopération ; parce que l’Esprit de Dieu s’en va, se retire, quand nous ne le recevons pas, et que nous le refusons. L’Écriture le témoigne en plusieurs endroits : lorsque l’Époux eut fort prié son épouse de lui ouvrir la porte, et qu’elle continua ses excuses, cet Amant sacré passa, et elle ne le trouva plus lorsqu’elle se ravisa de lui ouvrir. Mes chères Sœurs, lorsque nous nous sentons pressées de sortir d’un péché, de quitter une imperfection, de nous relever d’une négligence, d’acquérir une vertu, de nous avancer fortement à la perfection du divin amour, alors, l’heure est venue pour nous, levons-nous promptement, accourons au divin Époux, acceptons sa grâce, profitons de son inspiration, c’est le temps de notre délivrance, ne différons point, ouvrons, ouvrons sans délai, autrement il se dépitera et s’en ira. [38]

Il me vient une similitude sur ce sujet, qui est un peu de récréation et qui nous divertira, mes chères filles. Je me souviens que Monsieur de Chantal aimait fort à dormir la grasse matinée ; moi qui avais toute l’économie de la maison à mon soin, j’étais forcée de me lever matin pour donner tous mes ordres. Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dit la messe à la chapelle, pour faire après les affaires qui restaient, l’impatience me venait ; j’allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain était habillé, et qu’il allait commencer la messe ; enfin, je prenais une bougie allumée, et la lui mettais sur les yeux, et le tourmentais tant, qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. Je veux vous dire par ce petit conte, que Notre Seigneur fait de même avec nous, nous ayant attendues, et patienté longtemps, et voyant que par des moyens généreux, nous ne sortons point de nos imperfections, il s’approche de plus près de nous, il tire le rideau lui-même de quelques difficultés, il nous apporte sa lumière jusque sur les yeux, nous sollicite et nous presse si fort, que souvent il nous contraint, comme par une douce violence, de nous lever ; et lorsque nous sentons ses traits, que nous avons sa lumière, mes Sœurs, il faut lui obéir, nous lever promptement et sortir de nous-mêmes, autrement il s’irritera, s’en ira et nous quittera. C’est le malheur des malheurs lorsque Dieu retire ses inspirations. Hélas ! Il le fait pourtant après avoir bien attendu, il le dit lui-même : J’ai été de longues années après ce peuple, mais il ne m’a point voulu ouïr, et je jure pour cela qu’il n’entrera point en mon repos.

O Dieu, mes filles, lorsque par notre négligence nous laissons de profiter de ces précieuses et divines inspirations, craignons très justement de ne trouver plus le temps propice de les ravoir. Le même Seigneur a dit : « Un temps viendra que vous me chercherez et ne me trouverez ; vous m’appellerez et je ne vous répondrai point ». Et pourquoi, Seigneur ? Parce que, lorsque je vous ai cherchés et recherchés, demandés et redemandés, vous ne vous êtes pas laissé trouver, et que vous ne m’avez pas [39] voulu répondre. Je me suis montré à vous, et vous ne m’avez point voulu voir ; maintenant je vous rendrai la pareille. Correspondez, mes chères filles, à ces divins attraits, quoi qu’il nous en coûte. Le ciel souffre violence, et les forts le ravissent. Il se faut vaincre et surmonter fortement, et lorsque Dieu nous appelle, le suivre fidèlement et humblement, opérant l’œuvre de notre salut avec crainte et tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie est si étroit, que peu de personnes y entrent bien comme il faut. Pour y bien marcher, il faut agir, souffrir et soutenir, puisque nous ne sommes en cette vallée de larmes que pour fatiguer et endurer, pour souffrir, non pour jouir ; pour combattre et non pour nous tenir en repos. L’Église de Dieu, Épouse de son Fils Jésus-Christ, est appelée militante, c’est-à-dire souffrante, combattante, guerrière. Tous les fidèles sont les membres de cette Église, il faut donc que ces membres fidèles soient tous soldats combattants, forts et vaillants, pour vaincre les trois ennemis communs de tous.

Or, pour les deux premiers, le démon et le monde, ils ne nous font pas grande peine, ni d’ennui ; ce n’est que ce nous-mêmes qui nous tourmente et qui est notre grand ennemi, sur lequel les deux autres se reposent, parce qu’ils savent que le plus fier ennemi de l’homme est en lui-même. J’aime fort, mes Sœurs, ce mot de saint Bernard qui dit : « ce corps que tu vois, tu crois que c’est toi-même, et il n’en est rien, parce que ce n’est qu’un sac de corruption, une pâture pour les vers, et néanmoins le trop d’amour pour une chose si vile nous retarde bien souvent du chemin de la vraie vertu ». Ce corps est ce faux nous-mêmes, et tout rempli de rébellions, de passions mauvaises, habitudes vicieuses, de propres recherches, et comme il tend toujours au bas, il tire, s’il peut, l’âme après soi ; et, si l’on n’a bien l’œil à le mortifier, pour saint que l’on soit, l’on fait des faux pas en cet endroit, parce qu’on sent toujours quelques rébellions et contrariétés en la partie inférieure. Ces ermites hypocrites qui ont voulu soutenir le contraire, ont été condamnés par l’Église ; et, à la vérité, je ne sais aucun saint qui n’ait eu besoin de faire attention à mortifier le corps. En quelle manière notre saint Père avait-il acquis ce grand empire sur lui-même, pour ne craindre ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, sinon en ne laissant passer aucune occasion de se mortifier, ce qui parut si éminemment dans la patience [40] merveilleuse qu’il exerça dans sa dernière maladie.

Enfin, tant que nous serons vivantes, nous aurons besoin de bien combattre ce nous-mêmes. Je trouve que c’est une grande bassesse d’être attachées à nos corps, nous qui goûtons les plus doux et purs plaisirs d’esprit, et qui sommes destinées à vivre d’une vie toute d’esprit. Le corps n’est rien, nous le voyons bien, dès que l’âme en est sortie, ce n’est plus pour nous qu’un objet d’horreur ; et, néanmoins, ce n’est que la mort qui le réduit dans l’état où il devrait être. Parce qu’il ne devrait avoir de mouvement que par le commandement de la raison, puisqu’un cadavre ne se meut, comme disait le bon saint François d’Assise, que par autrui, et non de lui-même. Tâchons donc de nous bien mortifier, mes Sœurs, d’assujettir le corps à la raison, et non la raison à lui-même. À quel prix que ce soit, acquérons la vraie vertu ; mais ne nous appuyons pas, en cette entreprise, sur nos propres forces, mais jetons notre confiance en la bonté divine, qui nous soutient en tout.

Entretien 9 (Noté 17) : De notre digne Mère de Chantal, sur l’humilité du grand Saint Augustin, fais le jour de sa fête (1630).

Mes Sœurs, je vous ai déjà bien dit autrefois que je ne fais point profession ni de prêcher, ni de parler des choses spirituelles, étant aussi peu entendue que je me trouve ; choisissons donc seulement de nous entretenir de la sainte humilité de notre grand-père saint Augustin, qui était sa vertu plus excellente et éminemment particulière. Si l’on me demande, dit ce grand Augustin, le chemin du ciel, je vous répondrai que c’est l’humilité ; et si l’on me dit de nouveau, par quel chemin peut-on aller au ciel, je répondrai toujours : par l’humilité, par l’humilité.

Quelle plus parfaite humilité que d’avoir écrit tous ses péchés pour les publier à toute la terre ; afin que chacun sût, au siècle à venir, qu’Augustin avait été un grand pécheur : c’était bien être mort à l’estime de lui-même pour ne priser que ce qui est éternel. Mes Sœurs, je vous dis souvent : tous nos maux ne viennent, sinon que nous ne regardions pas assez l’éternité, c’est ce qui nous entraîne à n’aimer que [41] les choses basses et caduques.

Il y a trois choses desquelles nous ne nous défaisons que difficilement : la première, de l’honneur et à l’amour de l’estime de nous-mêmes ; la deuxième, l’amour de nos corps et de ses commodités ; et la troisième, c’est la haine que nous avons pour la soumission intérieure et extérieure.

Or, si nous considérons bien ce que c’est que cette vie si courte et si pleine de misères, encore quel état ferions-nous de nous-mêmes ? La vraie humilité tend au mépris de cette estime propre et nous fait aimer d’être tenues pauvres, ignorantes, petites et imparfaites, dans l’oubli de toutes les créatures ; et, en un mot, nous ne serons jamais humbles que lorsque nous nous tiendrons nous-mêmes pour des petits néants, et lorsque vous serez parvenues à ce degré d’aimer d’être tenues et de vous estimer vous-mêmes comme la souillure de la maison, vous serez très heureuses et très grandes devant les yeux de Dieu. Hélas ! Voyez, que sont devenues tant de créatures qui ont été si grandes et si honorées en ce monde ? L’enfer en a reçu beaucoup ; le purgatoire en a moins eu, et le paradis en a peu.

Pour le second sujet de nos attachements, qui est l’amour de nos corps et de nos petites commodités, hé, mon Dieu ! Mes chères Sœurs, considérons que tout ce que nous avons n’est pas à nous, que ce sont tous des biens empruntés. Nos vrais biens propres ne sont pas de si petits biens et si chétifs : ils sont là — haut, mais ce sont des biens incorruptibles ; nos habillements seront là, beaux à merveille, et celles qui porteront de bon cœur de plus chétifs haillons ici-bas en recevront des plus riches là ; ainsi, la plus pauvre ici-bas sera la plus heureuse là-haut. Pour notre nourriture, jamais, à Dieu ne plaise, qu’aucune de ces épouses ne voulût avoir plaisir aux viandes corrompues ; nous les devons prendre par obéissance, comme un bien qui nous est commun avec les plus lourds animaux, parce que la vraie vie de l’âme, épousée à Dieu, est Dieu même qui se fera notre nourriture éternelle, nous rassasiant, dans la gloire et durant une éternité, de sa vision béatifique.

Pour notre volonté, ne devrions-nous pas avoir honte, après que Jésus-Christ ait passé sa vie en obéissance, et qu’il n’a fait gloire que de faire et suivre la volonté de son Père ! C’est le grand avantage de l’âme que cette soumission au bon plaisir de Dieu, puisque c’est ce qui l’unit plus intimement à lui-même et à son amour. Soyons désormais plus solides à la vertu, pensant que [42] chaque pas que nous faisons dans icelle, ce sont autant d’échelons pour monter à l’heureuse et désirable éternité, à laquelle nous devons incessamment penser, pour mieux mépriser tout ce qui se passe. Je vous dis et redis mille et mille fois l’année, et je vous le redis encore : travaillons, mais solidement, à cette haute vertu que Dieu veut de nous. Nous avons des grands et bons sentiments de l’amour de ce bon Dieu ! Nous avons d’excellents désirs et nous faisons de bonnes résolutions ; mais quand il s’agit de venir à l’action, nous faisons les enfants, n’étant pas constantes et courageuses. Oh ! que j’ai un fort désir de nous voir fidèles à sortir de nos petites tendretés, et de nous voir des filles magnanimes, qui fassent tout pour Dieu, soit le doux, soit l’amer, soit le facile ou difficile ! Ce n’est pas manquer pourtant à cette magnanimité que de sentir des répugnances, pourvu qu’on les désavoue et qu’on ne fasse rien en sa faveur, parce que la nature combattra toujours la raison, la part inférieure contre la supérieure, la prudence humaine contre la simplicité et sagesse divine, et pour l’ordinaire la tentation n’est donnée aux bonnes âmes que pour mettre un grand affermissement à la solidité de leur vertu. Une sœur fera avec une grande répugnance une charge, toutes les actions qu’elle en fait lui sont autant de combat ; or, sachez qu’elle y gagne plus que celle qui en fait une avec un plaisir sensible, qu’elle sent de s’acquitter de son obéissance et de cette obligation.

Vous me demandez ce que c’est qu’une vertu solide, mes chères Sœurs ? C’est une vertu exercée parmi les difficultés et combattue par son contraire ; nous ne sommes religieuses que pour l’acquérir, mais Dieu nous fasse la grâce qu’à l’heure de la mort nous ayons la victoire de ce combat, et que nous trouvions d’avoir acquis une seule vertu véritable ; par exemple, vous voulez être comme notre père saint Augustin, une vraie humble ; il faut aimer le mépris ; il faut vous reconnaître vile et abjecte et vouloir être tenue pour telle, qu’en tout ce que vous faites vous cherchiez à vous anéantir et vous humilier. Notre doux Jésus dit : apprenez de moi à être doux et humble de cœur ; si nous apprenons à être humbles comme lui, nous ne le serons pas seulement en obéissant parfaitement, en nous soumettant à vivre sous l’obéissance, comme lui sous la direction de saint Joseph, en nous humiliant nous-mêmes comme il s’est humilié, mais nous le suivrons dans sa souveraine humiliation qui a été de s’être laissé humilier par ses créatures, d’avoir paru un homme simple, digne d’être méprisé, et d’avoir été fait le jouet et la risée de son peuple. [43] Agissez donc ainsi. Humiliez-vous fidèlement et fervemment, et lorsqu’on vous humiliera, souffrez-le courageusement, laissez-vous entre les mains de Dieu et de l’obéissance. Qu’il vous mette ici ou là, qu’on vous tourne d’un côté et d’autre, il faut laisser, en tout cela, faire de vous comme d’un peu de boue qu’on foule aux pieds, qu’on pétrit, qu’on défait et qu’on repétrit tout comme l’on veut : ceci est une vertu solide. Ma chère Sœur, commençons de marcher en ce chemin, sous la faveur du grand saint Augustin. Oui, mes Sœurs, les vraies vertus religieuses sont profonde humilité, humble soumission, entière remise de nous-mêmes entre les mains de Dieu, une abnégation forte de toutes les choses de ce monde, et une généreuse et magnanime résolution qui ne s’étonne point des difficultés, mais qui, connaissant sa faiblesse propre, s’appuie sur l’appui et sur la force de la grâce de son Bien-Aimé, persévérant toute sa vie au bien qu’elle a commencé.

Ma Sœur, la bonne oraison est celle qui produit la bonne mortification. J’aime mieux une fille qui n’a que l’attrait ordinaire de la considération et qui est fidèle à son obéissance, qu’une âme qui serait ravie vingt fois le jour qui ne s’adonnerait pas à la mortification par la voie de notre saint Institut. Mais il ne fait guère bon parler de cet exercice si saint de la sainte oraison en commun : comme chacun est conduit par sa voie, l’on ne peut pas donner des avis bien justes qui contentent toutes. Mais je vous dirais seulement qu’il ne faut pas beaucoup fier et amuser aux goûts et sentiments sensibles, si l’âme qui les reçoit n’en tire ces trois fruits : la mortification, la remise de soi-même entre les mains de Dieu, et la profonde humilité et obéissance. Avec cela, croyez votre chemin bon, mes chères filles, et que vous ne demeureriez pas dans ce premier des douceurs sensibles, mais que le Saint Époux vous fera passer jusqu’au plus haut degré de son union divine, si vous vous rendez fidèles à sa grâce.

Une telle fille voudrait toujours être en oraison, me dit-on, mais je demande, est-elle humble, patiente, indifférente, se laisse-t-elle employer comme l’on veut ; si cela est, bien ; si cela n’est pas, je la conseille de se désabuser et de croire que ses sentiments et consolations ne proviennent que de la nature, ou du malin esprit. Pour celles qu’on voit fort attirées à l’union avec Dieu et la simplicité divine, il faut au sortir de l’oraison, leur ordonner de faire quelque chose bien répugnante à leur inclination, les humilier fortement. Si elles se portent humblement et doucement sans rien [44] dire, dites qu’elles sont bien conduites, et laissez-les suivre leurs attraits. J’ai coutume de dire que l’on connaît l’ouvrier à la besogne. Lorsque Dieu agit dans une âme, l’on le connaît bien, il faut recevoir les goûts et sentiments quand Dieu les donne, en nous humiliant beaucoup, nous anéantissant en notre misère, en jouir en simplicité et en tirer les fruits très fidèlement pour les rendre au Seigneur qui ne nous donne ses précieux talents à point d’autre fin qu’à celle que nous les fassions fructifier et multiplier.

Ô ma fille, il est certain que si vous vous êtes bien distraite durant la journée, vous ne serez pas recueillie à l’oraison ; l’on recueille d’ordinaire ce qu’on sème. Vous n’avez point été soumise à la Supérieure et à l’obéissance, vous avez bien manqué à la douceur, au support, et à la condescendance de nos sœurs, et de votre prochain, et vous voulez chercher les douceurs à l’oraison, vous trouver unie à Dieu ? L’on trouve la porte fermée, puisque l’on ne se l’est pas ouverte ; ne vous troublez pourtant pas, mais humiliez-vous, et confessez que vous l’avez bien mérité.

Il n’est point de meilleure marque que l’on n’est pas digne d’une charge, que lorsqu’on la désire et qu’on s’en croit capable, parce que si cela était, vous vous en réputeriez indignes. C’est une pure folie que de désirer quelque chose hors de Dieu, parce que nous n’aurons ni la chose désirée, ni la possession de Dieu qui est la privation de tout bien. C’est aussi un orgueil secret que de ne point désirer d’emploi, et de nous voir déchargées de ceux que l’obéissance nous a donnés, puisque nous nous devons laisser absolument à la disposition de Dieu, croyant qu’on nous l’ôtera lorsque l’on verra que nous ne la faisons pas bien, mais c’est que nous ne sommes pas assez humbles, et que l’amour de notre abjection ne nous suit pas toujours, appréhendant qu’on ne dise : ma sœur a été ôtée de cet emploi parce qu’elle n’y faisait rien qui vaille.

Mes filles, ne demandez rien, ne désirez rien, et ne refusez rien ; soyez indifférentes en toutes choses, soyez prêtes à recevoir la charge, comme en être ôtée, comme à la recevoir, et vous aurez de la vraie vertu.

Mes sœurs, si nous savions le prix de l’obéissance, nous ne négligerions pas une occasion de la pratiquer. Oui, mes filles, un seul enclin de tête fait par le mouvement de l’obéissance, quoiqu’avec répugnance [45] de la partie inférieure, nous acquiert un plus grand bien que nous n’en posséderions si nous avions en nos mains l’empire du monde. Nous le connaissons bien dans le choix que la Sagesse incarnée a fait venant ici-bas, qui n’a pas été des richesses et grandeurs de ce monde, mais il a uniquement choisi l’obéissance, vivant soumis à saint Joseph et à Marie sa mère, et à son Père Éternel jusqu’à la mort de la croix.

Non, ma Sœur, nous n’avons jamais raison de nous excuser, mais nous l’avons bien de nous accuser. Il n’est rien qui répande une plus sainte et douce odeur dans une communauté, qu’une âme humble qui s’accuse franchement, et, au contraire, il n’est rien de si désagréable qu’une qui couvre ses défauts lorsqu’elle est avertie, disant seulement : « Je dis très humblement ma coulpe. » Hélas ! ma fille, je connais soudain l’orgueil caché sous cette petite parole ; dites tout simplement : ma Mère, j’en dis très humblement ma coulpe, afin que l’on connaisse que vous vous rendez coupable ; si vous ne l’avez — possible — pas fait cette fois, vous l’aurez fait une autre. Et l’on ne doit pas avertir, comme on ne le fait pas aussi, que de certaines fautes dont nous ne devons pas avoir honte de nous avouer coupables, et l’humilité se fait bien connaître en ces occasions, et nous trouverons toujours notre profit et notre avancement à la perfection, où nous trouverons des sujets de nous humilier. Enfin, l’âme humble s’accuse toujours, et l’orgueilleuse s’excuse incessamment. Prions notre grand-père saint Augustin de nous obtenir ce véritable trésor de la vraie humilité, qui l’a rendu plus grand dans le ciel que son éminente doctrine, et que toutes ses autres vertus.

Loués soient Dieu et son grand serviteur Augustin.

Entretien 10 (noté 37) : Ce que notre digne Mère dit, répondant à une sœur qui lui demandait ce qu’était de se perdre en Dieu.

Ma chère Sœur, à ce que je vois, vous avez désir de vous perdre en Dieu. Être perdue en Dieu, n’est autre chose que d’être absolument et entièrement résignée et remise entre les mains de Dieu, et abandonnée au soin de son adorable Providence. Ce mot de se perdre en Dieu, porte une certaine [46] substance, que je ne crois pas pouvoir être bien entendue que de ceux qui se sont ainsi heureusement perdus. Le grand saint Paul l’entendait bien lorsqu’il disait avec tant d’assurance : « Je vis, mais je ne vis plus en moi, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi ». Ô Dieu, mes Sœurs, que nous serions heureuses si nous pouvions véritablement dire : « Ce n’est plus moi qui vis en moi, parce que toute ma vie est toute perdue en Dieu, et c’est lui qui vit par moi, et en moi. » Ne vivre plus en nous-mêmes, mais perdue en Dieu, c’est la plus sublime perfection à laquelle une âme puisse arriver. Nous y devons pourtant toutes aspirer, nous perdant et reperdant mille fois dans l’océan de cette grandeur infinie. Mais une âme ainsi perdue est toujours anéantie devant Dieu ; elle est toujours contente de ce que Dieu fait dans elle, et hors d’elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait ; l’affliction lui plaît, elle la regarde sans se troubler, parce qu’elle dira : « J’ai perdu toute consolation dans celle d’être perdue en Dieu ». Si l’on lui annonce la mort de ses proches ou de ses amis, elle n’en paraît point troublée, car elle les avait déjà perdus en Dieu. Si on l’humilie fortement, qu’on touche son point d’honneur, hélas, elle ne tient point de compte de cela, parce qu’elle s’est toute donnée et perdue dans celui qui doit faire son honneur et sa gloire, et on ne lui saurait rien ôter qu’elle n’ait perdu et voulu perdre elle-même. J’admire ce grand Job, il est sur son fumier rongé des vers : « Le Seigneur a fait cela, dit-il, son saint Nom soit béni ».

Il y a quelque temps qu’une personne m’écrivait sur de grandes peines qu’elle souffrait. Je lui mandais de perdre tout cela en Dieu. Cette parole lui fit un tel effet dans son âme, qu’il m’écrivit d’en être tout étonné, et tout ravi de contentement de ce que cette seule parole, « perdre tout cela en Dieu », avait produit en lui. Pour nous, mes chères Sœurs, nous voudrions bien nous perdre, mais nous voudrions aussi qu’il ne nous en coûtât guère. Nous disons bien à Notre Seigneur que nous nous abandonnons entre ses bras divins, mais nous ne le faisons pas de la bonne sorte. Nous voulons toujours avoir quelques petits soins de nous-mêmes, non pourtant pour le temporel comme pour le spirituel, l’amour propre par sa subtile finesse nous persuadant toujours que si nous nous en mêlons un peu, que tout n’ira pas bien.

Non, ma sœur, une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni de vertu, ni de perfection que ce que Dieu veut qu’elle en ait. Elle travaille [47] fidèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfection, mais ne s’applique qu’à bien employer ceux que la Providence lui fournit et qu’elle lui présente à chaque occasion.

Il est vrai, ma chère Sœur, que bien que l’on se soit parfaitement donné à Dieu, qu’on peut se reprendre facilement. Mais que faire à cela, ma chère fille, sinon de s’en bien humilier, et reconnaître que notre perte en Dieu n’était pas entière, puisque nous avons été si promptes à nous retrouver, et après cet acte d’humilité profonde se reperdre de nouveau, se jeter en Dieu comme une petite goutte d’eau dans la mer, et se bien perdre dans cet océan de la divine bonté pour ne se plus trouver. Et toutes les fois qu’il vous arrivera de vous reprendre, ma fille, refaites la même chose constamment, et si vous persévérez fidèlement à vous redonner toujours, j’ose vous assurer que vous vous perdrez enfin d’une si heureuse perte que vous ne vous trouverez plus. Il est facile de perdre ce qu’on veut bien perdre, et qu’on perd souvent sans apporter du soin à le retrouver, l’on ne pense plus à une chose perdue. Si nous voulons tout de bon nous perdre, ne pensons plus ni à nos cœurs, ni à nos corps, ni à nous-mêmes, ni à nos esprits, ni à rien de tout ce qui n’est pas Dieu ou pour Dieu. Ah ! que je voudrais bien voir mes chères filles ainsi perdues ! Ne voulez-vous pas bien entreprendre cette perte si désirable pour votre défi ? Je le désire bien, mes chères Sœurs. Ô Dieu ! Que ces paroles sont fidèles : « Mourons avec Jésus-Christ si nous voulons ressusciter avec Lui » ! C’est notre grand saint Paul qui nous les dit, prêtons-lui foi, et vous verrez qu’il dit vrai, parce qu’il est impossible de trouver la vraie et solide vertu qu’en cette mort de nous-mêmes, de nos inclinations et de nos humeurs, pour ranger tout sous l’étendard de la croix de Notre Seigneur. Et avec cela nous souffrons avec tant de répugnances. Ô mes Sœurs ! Mes chères sœurs ! si le grain du plus beau froment ne meurt, il ne fructifiera point. C’est la vérité éternelle qui nous en avertit, elle est bien digne d’être crue. Si le vieil Adam n’est ruiné, le nouveau ne vivra pas en nous. [48]

Ce bon père qui nous disait dernièrement que les trois compagnes de Jésus avaient été pauvretés, mépris et douleurs, avait bien raison. Choisissons-les pour les nôtres, et nous ferons un bon choix, ou du moins, aimons-les lorsqu’elles nous suivent. Vous dîtes que l’honneur est ce qui touche le plus ? Mes filles, quel honneur doit chercher une âme religieuse que celui qui se trouve dans la vraie humilité et même dans l’humiliation ? Il m’est insupportable de voir une fille de la Visitation attachée

[sur bandeau collé couvrant trois lignes, d’une main récente : « ce passage a été supprimé, parce qu’il s’en trouve un semblable ailleurs »60]

Dans le mépris et la calomnie, voudrions-nous faire comme les gens du monde qui font consister le leur à tant de folies. Il est vrai, une Supérieure a un grand honneur de servir les âmes des épouses de Dieu, mais hors de là, elle n’en trouve qu’à être la plus chargée ; vous n’avez que deux surveillantes et elle en a autant qu’elle a d’inférieures, cela est certain mes sœurs.

Entretien 11 (noté 31) : Pour le jour du grand saint André, sur le recueillement.

Vous voulez toujours que je vous prêche, mes Sœurs, et je ne sais point prêcher ; je viens parmi vous chercher l’aumône d’un peu de ferveur en répondant à vos demandes.

Vous voulez donc savoir si vous ne devez pas être bien fidèles au saint recueillement ?

Qui en doute, mes chères Sœurs ; vous savez bien que c’est l’ancienne et vieille leçon de la Visitation. Mais vous me voulez dire par votre demande que je vous explique la beauté et la nécessité de cette sainte et belle vertu du recueillement qui nous est sans doute la plus nécessaire. C’est la bonne odeur et la beauté d’une maison religieuse, et une âme bien recueillie répand une édification incomparable. C’est le grand moyen de nous beaucoup avancer en la perfection ; parce qu’on ne doit pas craindre qu’une âme bien recueillie tombe en de lourdes fautes, ni fréquentes ; je dis en de grandes fautes, d’autant qu’il n’est pas possible de nous [49] affranchir du tout des légères tandis que nous serons en cette vie ; et même il ne faudra pas s’étonner si une sœur déjà bien avancée dans la vertu, en fit quelqu’une un peu notable. C’est Notre Seigneur qui le permet pour nous tenir en humilité, mais comme une suffit pour l’humilier longtemps, elle n’en fera pas fréquemment.

Une fille bien recueillie fait bien et à propos toutes choses. Elle est prompte à l’obéissance, fidèle à tous ses exercices, soigneuse de ce qu’elle a en charge, modeste, et toujours grandement désireuse de la perfection. Mais, mes chères filles, le recueillement est un don de Dieu que sa divine libéralité départit à qui il lui plaît. Toutefois, j’ose vous promettre que l’acquisition en est en nos mains, et en celle d’une soigneuse fidélité. Il se faut parfois se donner de la peine pour mériter cette grâce que ce grand Dieu donnera à des autres en pur don, sans qu’elles aient encore travaillé pour l’acquérir. Il ne faut pas que toutes la prétende de la recevoir à si bon prix, mais employer toutes nos forces pour nous donner à cette admirable vertu ; et après l’avoir obtenue, confesser encore que Dieu nous l’a donnée par sa libéralité et miséricorde, et que notre peine a été bien petite pour la poursuite d’un si grand bien qui est pour nous le plus rare, le plus précieux et le plus utile, et qui doit être incessamment notre exercice plus ordinaire. Voilà, ma fille, votre question satisfaite, mais je vois bien que vous avez une extrême envie que je vous parle ensuite de l’attention que nous devons avoir à cette sacrée présence de Dieu, à laquelle nous sommes bien toujours. C’est un article de foi que Dieu est présent à tout, et que nous marchons incessamment devant lui, mais nous ne sommes pas bien souvent attentives à cette divine vérité qui est la cause bien des fois que nous tombons en nos défauts ordinaires. Notre Bienheureux Père disait : « Si un aveugle se trouve dans une salle où le roi se trouve aussi, ne le voyant pas, il fera ses gestes et ses grimaces ordinaires ; mais quelqu’un l’avertit que le roi est là, alors il entre en attention et en respect, parce que bien qu’il ne le voit pas, il sait qu’il est là, et cette présence le compose dans sa modestie ». Mes Sœurs, nous sommes tout de même que ce pauvre [50] aveugle. Dieu nous est toujours présent, mais nous n’y sommes pas attentives ; c’est pourquoi nous commettons des péchés en cette sainte présence. C’était une chose qui touchait le plus la Mère Thérèse, de voir que le pécheur commit ses abominations devant l’œil adorable de son Dieu. Nous ne voyons pas Notre Seigneur, mais la foi nous avertit qu’il est en toutes choses, et présent à toutes choses, même dans les plus cachées. Elle nous avertit aussi qu’il réside encore plus spécialement dans notre cœur, et d’une façon bien plus particulière et intime, mais à cause de notre aveuglement, nous en perdons facilement le souvenir et pour cette cause, nous avons besoin de vivifier souvent notre foi. Or comme c’est un article de foi que cette toute présence de Dieu, s’en est un encore que rien n’arrive que par l’ordonnance et le décret de sa divine Providence qui gouverne à son gré tout cet univers, et fait rouler toutes choses à son bon plaisir.

Une âme bien attentive à cette vérité, qui est à la présence de son Dieu, ne se laisse troubler d’aucun événement. Eh bien, dira-t-elle dans les plus fâcheux comme dans les plus heureux, je sais que Dieu m’est ici présent, qu’il est plus dans moi que moi-même, et qu’il ne m’arrive rien qu’il ne l’aie ainsi ordonné et qu’il ne le permette ; que les eaux donc s’enflent et soulèvent pour submerger le monastère, si cette âme est fidèle à ces deux attentions, que Dieu lui est présent et qu’il permet tout ce qui arrive, elle dira doucement, même sans beaucoup de peines : « Ah ! Seigneur ! Puisque c’est vous qui gouvernez et mouvez les ondes, comme vous faites rouler le ciel, voulez-vous m’abîmer et me noyer, j’en suis contente ; je me conforme de bon cœur à vos volontés toujours adorables également pour moi ; je vous laisse faire, et je m’abandonne à vous sans m’enquérir pourquoi vous faites ceci ou cela de moi, pour moi, en moi, et par moi ; mais j’adore avec une profonde soumission vos secrets jugements, je les révère avec toute l’humilité possible ». La peste viendra dans notre ville, dans notre maison même, et la mort ravage tout, cette âme attentive à Dieu dira lors : « Hé ! Seigneur ! [51] Je suis avec vous, vous êtes avec moi, je marcherais dans les ombres de la mort sans rien craindre, vous me saurez bien conduire ; si vous me destinez à mourir de ce mal, votre saint Nom soit béni, j’accepte en ceci comme en tout le reste, votre souveraine ordonnance ; je l’aime, je la suis, et je l’adore de toutes mes forces ». Une sœur meurt, que cette religieuse ainsi attentive à Dieu et qui est l’adoratrice de sa providence aimait fort, et qui était fort utile au monastère, elle en pleure un peu, cela ne veut rien dire, c’est la nature qui répand ses larmes, car pour l’âme, l’esprit et la partie supérieure, elle demeure paisible, contente, et parfaitement tranquille auprès de Dieu.

Qui donnait, je vous prie mes chères sœurs, cette grande douceur et égalité d’esprit à notre Bienheureux Père, sinon cette continuelle adoration à la divine présence qui lui faisait recevoir tout ce qui lui succédait et arrivait comme s’il eut vu réellement que Notre Seigneur le lui eût donné de sa puissante et paternelle main. Si on lui donnait quelques mauvaises nouvelles, il n’en était point ému ; pourquoi ? C’est parce que, étant bien attentif à Dieu, il ne pouvait lui rien refuser de ce que cette divine main lui offrait. S’il lui venait à apprendre la mort de ses amis, voyant soudain en cet événement la volonté de Dieu, il s’y conformait. Lui imposait-on des blâmes, lui faisait-on des torts, des injures, voyant parmi ces épines les roses du divin bon plaisir, il supportait le tout avec une patience aussi douce qu’admirable, et l’on le voyait aussi calme que si rien n’eut été. À la mort de madame sa Mère, qu’il aimait uniquement, il n’ouvrit jamais sa bouche pour se plaindre. Il m’écrivit ces mots : « Parce que le Seigneur l’a fait, je me suis tu et n’ai pas ouvert la bouche pour dire une seule parole, et que c’est la main de mon bon Dieu qui m’a donné ce coup ! ». Voilà, mes Sœurs, les fruits de cette divine présence de Dieu, et voilà encore par quel moyen s’acquiert la solide vertu.

Je pensais l’autre jour, que si je pouvais encore avoir un désir propre, j’aurais celui de voir nos chères sœurs travailler un peu fortement pour l’acquisition de la solide vertu, et à celle de ce saint recueillement. Puisque c’est le plus solide et le plus grand moyen d’acquérir la même vertu et [52] la plus haute perfection. Je ne dis seulement que c’est le plus grand moyen que le saint recueillement, mais je dis que c’est le seul et qu’il n’y en a point d’autre ; au moins, qui voudra avoir un peu de vraie vertu, car pour certaines vertus apparentes, nous n’en voulons point céans, et ce n’est pas de celles que je parle, mais de celles que notre saint fondateur nous a enseignées.

Or sus, je parle toujours, et nos sœurs ne disent mot. Dites-moi quelque chose, mes chères filles, que j’apprenne aussi un peu de vos bons sentiments que Dieu veuillent bénir.

Entretien 12 (noté 58) : Comme il faut donner ses suffrages ou voix aux filles, ou comme il faut les leur refuser.

Vous me demandez, mes chères filles, comme quoi il faut dire son sentiment et se comporter pour donner sa voix aux filles qu’on propose pour l’habit ou pour la profession, et aussi comme on doit les refuser.

Je lisais l’autre jour dans le Coutumier, que l’on dira en cette occasion son sentiment en la présence de Dieu, courtement et humblement.

Vous voyez donc, mes filles, comme vous vous devez conduire en cette rencontre, et qu’il ne faut pas faire de grandes harangues, ni à la louange, ni au désavantage des filles proposées, ne pas dire leurs défauts, ni leurs vertus, par le menu. Non, mes Sœurs, tant de paroles ne sont que perte de temps ; quand les défauts remarqués ne sont pas suffisants pour vous obliger à les refuser, à quoi bon de les publier ? De même il suffit de dire en peu de mots, ce que vous trouvez en elle, qui vous oblige de la recevoir, regardez donc bien devant Dieu, le bien et le mal de cette fille, dont il s’agit pour voir si elle a les dispositions pour être reçue, ou bien si elle ne les a pas, s’il faut possible lui donner du temps pour son amendement ; puis dire succinctement et doucement ce que nous connaissons devoir dire en cette sorte ou à peu près : « Ma Mère, il me semble que cette bonne Sœur est bien propre pour nous, qu’elle a les dispositions nécessaires ; je ne reconnais rien qui la puisse empêcher d’être reçue » ; ou bien : « Il me semble qu’elle n’est pas propre, d’autant [53] qu’elle est fort tendre sur elle-même, sujette à se plaindre, qu’elle est opiniâtre, ferme en son jugement, et qu’elle n’a point enfin les dispositions que la règle marque. D’autres fois elle est bien bonne fille, néanmoins, j’y ai reconnu tels ou tels défauts ; il me semble qu’il serait bon de les lui faire savoir, et de retarder un peu sa profession pour voir si elle s’amendera ». Et si vous ne pouvez former aucun jugement, il faut dire tout simplement qu’on ne sait qu’en dire, qu’on est entre-deux. Parce qu’il y a quatre choses : l’une si l’on trouve la fille propre, ou si l’on ne la juge pas propre pour être admise, ou si l’on croit qu’il faudrait lui donner du temps pour son amendement, ou d’autres se peuvent trouver en doute en sorte qu’on ne sait de quel côté la pousser.

Pour la première, il n’y a pas grande affaire : on voit clairement que la fille est bien disposée, on lui donne sa voix sans difficulté. La seconde, on voit aussi clairement qu’elle n’a pas l’esprit propre pour l’Institut : là-dessus on lui refuse sa voix très justement. La troisième, on n’y voit pas des obstacles de conséquence, mais, néanmoins, elle n’est pas encore disposée, on le dit tout de même. De la quatrième, l’on est en doute ; or, celle-ci, qui fait bien de la peine, et où se trouve la grande difficulté, il se faut pourtant résoudre, et bien recommander l’affaire à Notre Seigneur, la considérer devant lui, bien consulter la règle et l’intention de notre Bienheureux Père, marquées dans son entretien sur ce sujet. Il faut peser la charité de la maison, qu’il faut toujours préférer à la charité particulière. Mais aussi pour ne point blesser cette charité particulière, il faut bien prendre garde de la refuser si ce n’est point une fille tracassière et un esprit pour apporter du trouble ; il faut considérer qu’elle ne fera pas grand bien, mais qu’aussi elle ne fera pas grand mal ; et si elle retourne au monde, elle sera en danger de se perdre et damner, tout cela est fort considérable ; il faut entendre l’avis de la Supérieure, de l’Assistante, de la Directrice, et celui des Sœurs les plus judicieuses. Qu’il semble que Dieu vous en donne, pourvu qu’ils soient fondés sur la raison ; parce qu’il faut toujours avoir quelques fondements bien solides, pour recevoir ou rejeter une fille, car Notre Seigneur nous fera rendre compte de celles que nous aurons reçues, et de celles que nous aurons refusées. [54]

Oui, mes chères filles, la Supérieure et la Directrice peuvent dire nettement que les filles sont propres à être reçues, ou qu’elles ne le sont pas, et cela peut servir de fondement aux Sœurs et les doit consoler d’entendre parler franchement leur Supérieure, elles ne laissent pas d’être dans une entière liberté de faire ce qu’elles croiront que Dieu leur inspire. La Supérieure ne doit faire aucune chose pour attirer les Sœurs à suivre son sentiment propre en ces matières, ne point tracasser le Chapitre, mais elle doit vous dire simplement son sentiment sans aucune prétention que d’accomplir son devoir qui veut qu’elle aille droitement. Si vous connaissiez ce que Dieu ne veuille pas permettre d’arriver que quelqu’une agit par intérêt, ce qui se connaîtra aisément, il faut bien se garder de suivre son avis s’il n’était pas bon. Il ne faut pas aussi se laisser renverser l’esprit par les belles harangues que quelques sœurs pourraient faire au chapitre, pour porter les autres à la réception ou au renvoi, faisant de grands récits des vertus, ou des défauts des proposées. Surtout vous, mes jeunes Sœurs professes, gardez-vous bien de vous laisser aller à ces persuasions, mais suivez les lumières que Dieu vous donne, pourvu qu’elles soient bien fondées et appuyées sur la raison. Comme j’ai déjà dit, Dieu ne vous demandera pas compte, si votre Supérieure ou telle ou telle Sœur, ont bien ou mal donné leurs voix, mais seulement si vous avez justement donné la vôtre.

Vous demandez encore ce qu’il faudrait faire si vous voyez une fille qu’on aurait refusée se désespérer et faire de grandes plaintes, en sorte qu’on peut juger qu’elle fit de grands maux au monde, je réponds qu’il faudrait prier pour elle, tâcher de la consoler, et puis la laisser faire parce que l’ayant justement rejetée, comme n’étant pas propre pour notre manière de vie, vous ne répondrez pas du mal qu’elle fera au monde, mais vous auriez bien été punies de celui qu’elle aurait fait en religion.

Vous dites s’il ne serait pas bon que les jeunes professes qui sont encore douteuses et qui ne savent pas former un juste discernement comme il serait requis, ne donnassent point leurs voix. Je dis qu’après le temps destiné par le Coutumier, elles doivent la donner, mais que la Supérieure et la Directrice tâchent toutes deux de les instruire sur ce point [55] parce qu’elles seraient responsables des fautes qu’elles y feraient, et si on les a bien fidèlement enseignées, les manquements seront pour elles.

Pour retirer les voix, lorsqu’il n’en manque qu’une, de crainte que l’on se soit mépris, il faut laisser cela à la discrétion de la Supérieure, qui en doit faire ce qu’elle jugera.

Enfin il faut toujours s’en tenir là, d’approuver ce que le chapitre fait, et il ne faut nullement se mettre en peine ni avoir du scrupule de n’avoir pas donné sa voix à une fille qui serait reçue, ou de l’avoir donnée à une qui serait refusée. Quand l’on a procédé droitement, il faut vous bien dire, mes chères sœurs, de faire une grande attention à discerner comme il faut les esprits, parce qu’il y en a qui sont simples, ignorants, et qui n’ont pas grande capacité pour rendre de grands services à la religion, néanmoins, ils ne sont pas pour être rejetés ; ils feront bien pour eux et n’apporteront pas du préjudice à la maison. Il faut bien y regarder et surtout les beaucoup recommander à Notre Seigneur ; l’on a assez du temps entre celui qu’on les propose et qu’on les reçoit pour y bien penser. Elles nous doivent être d’ailleurs déjà fort connues, parce que les Sœurs professes peuvent et y sont même obligées de les observer tout le temps de leur noviciat, mais sérieusement ; il est bon pour cela de bien exercer les novices, et de les mettre aides à divers offices de la maison, comme de l’infirmière, lingère, robière, et semblables, afin que l’on connaisse si elles sont souples, maniables, et mortifiées. La maîtresse les doit encore les exercer dans les mortifications usitées et marquées, comme de porter les lunettes, baillons, détester leurs fautes, faire dire leurs coulpes par la lectrice. Mais les meilleures sont de les bien humilier, avilir, ne tenir aucun compte de ce qu’elles diront, désapprouver tout ce qu’elles font, et telles autres épreuves qui anéantissent les passions et les naturels.

Les Sœurs doivent être assurément fort secrètes, surtout en ce qui se passe en leur Chapitre, et s’il s’en trouve qui ne savent pas retenir leur langue, il faut le leur apprendre par l’imposition des [56] pénitences usitées et ordonnées. Il ne faut nullement souffrir un défaut si dangereux. Mais pour revenir aux novices, je vous dis que oui, qu’il faut les soigneusement avertir au chapitre et au réfectoire, c’est en cela qu’on reconnaît la vertu des filles, pour voir si elles reçoivent comme il faut les avertissements et si elles en font profit. L’on peut parler des défauts des novices à la Supérieure, hormis les professes qui sont encore au noviciat, qui en doivent avertir la Directrice ; mais pour les autres Sœurs, il ne faut pas qu’elles aient la liberté de lui parler sur ce sujet, parce que, sous ce prétexte, l’on peut dire autre chose, et manquer à la perfection de laquelle nous devons être si zélées les unes pour les autres. Pour les voix bien que vous fussiez seule à avoir donné ou refusé votre voix, il ne faut point en avoir de la peine pourvu que vous ayez agi droitement, et comme devant Dieu. Je vous dirais encore un mot sur ce sujet, c’est que je vois que nonobstant les manquements que j’ai connu en cette fille, qui me tiennent en doute si elle est propre ou non, la Supérieure, l’Assistante, et la Maîtresse ont de bons sentiments pour elle, elles disent qu’elles connaissent la bonté de son intérieur, cela est considérable mes sœurs. C’est pourquoi aux choses douteuses, il ne serait pas mal de pencher du côté des anciennes. Pour moi, si j’étais inférieure, je me tiendrais dans ces occasions, aux avis de la Supérieure. Je trouve que ce fondement est bon parce que Dieu leur donne toujours plus de lumières. Nos sœurs de Paris sont extrêmement délicates ; à la réception des filles, elles en voulaient mettre dehors une, au dernier voyage que j’y fis ; or, comme je la leur proposais au chapitre, je vis que c’en était fait, qu’il ne restait qu’à ouvrir la porte à cette pauvre sœur, moi qui connaissais son cœur, et qui avais de bons sentiments pour elle, je leur dis, mes Sœurs, vous vous arrêtez à quelques défauts extérieurs de cette fille, elle a l’intérieur bon, et j’espère qu’elle fera bien et qu’elle sera propre pour nous. Dieu permit qu’elle eût les voix et c’est une très bonne religieuse. La Directrice doit avoir un grand soin d’animer ses novices à l’oraison et à la mortification, parce que ce sont les deux principaux exercices [57] par lesquels elles se doivent perfectionner. Si une sœur novice pleurait, de crainte de n’être pas reçue, il faudrait la consoler, lui disant que Dieu ne manque point en sa grâce à ceux qui se confient en lui, et qui tâchent de lui être fidèles.

Entretien (noté 6) : Autre entretien dans une récréation.

Non, mes chères [filles biffé] Sœurs, il est impossible de faire entièrement mourir toutes nos passions ; nous les pouvons bien amortir, mais nous les sentirons toujours. Il est vrai qu’elles peuvent être si endormies, que pour un peu de temps elles ne nous travailleront pas, et qu’à force de les mortifier elles cesseront de nous faire la guerre ; mais parce qu’elles ne sont pas mortes, lorsque nous y penserons le moins, elles se réveilleront si bien, qu’elles nous feront tomber en de bonnes grosses fautes. Vous direz alors : d’où vient ceci, je ne croyais plus avoir des passions, ou, pour le moins, je pensais de m’en être rendu la maîtresse ? Je vous répondrai que parce que vos passions n’étaient pas mortes, elles se font sentir, et qu’elles vous font connaître qu’elles n’étaient qu’un peu endormies, puisqu’un petit bruit les a réveillées. Il y a bien des personnes qui, par une longue habitude à la mortification, les ont endormies d’un sommeil si profond, qu’elles ne se réveillent pas ni si aisément ni si fréquemment. Ces sortes d’âmes ont acquis une certaine domination sur ces petites rebelles, que, dès qu’elles commencent à se révolter, elles ont le pouvoir de les retenir ; et, bien qu’elles fassent quelques échappées, elles sont soudainement en leur devoir et à l’obéissance de la raison.

Mais celles qui ne sont que légèrement ensommeillées et qui ne sont pas encore bien sujettes, elles se réveillent souvent et donnent bien de la besogne et de la peine, et requièrent de l’âme une grande attention sur elle-même, et beaucoup de fidélité à la mortification pour les mieux [58] ranger et dompter. Mes chères Sœurs, il y a une sorte d’âmes qui ont leurs passions accoisées parce que rien ne les contrarie ; car enfin la vertu solide ne s’acquiert qu’au milieu des contradictions. Une personne ne se peut pas dire patiente lorsqu’elle ne souffre rien. Il ne faut que mettre ces âmes ici dans l’occasion pour les connaître, et elles connaîtront elles-mêmes, par leurs faux pas, que leur vertu n’était qu’une vertu apparente et qui ne subsistait que dans leur imagination. Elles ressemblent à ces rivières qui coulent si doucement lorsque le temps est calme et que rien ne s’oppose à leur course ; mais, à la moindre bouffée de vent qui survient, ses ondes s’élèvent et font grand bruit ; leur calme ne procédait pas d’elles-mêmes, mais faute de vent qui ne battait pas sur elles. Je conseille à ces sortes de personnes de se bien humilier, parce que je les assure que leur vertu n’est qu’un fantôme ou un simulacre qui n’est rien moins que vertu. Et Notre Seigneur permet que leurs passions s’élèvent et qu’elles donnent du nez en terre, pour les tenir plus humbles et petites à leurs yeux, leur faisant connaître leur impuissance et ce qu’elles sont sans le secours de Dieu, qui permet pour nous tenir dans cette connaissance si utile à nos âmes, que nous fassions des plus grands manquements lorsque nous avons fait de meilleures résolutions et que nous nous persuadons de vouloir faire des merveilles. Ô Dieu, mes Sœurs, que la créature est peu de chose d’elle-même ! Elle ne doit rien attendre que de la grâce de son Dieu, car, je l’assure, qu’elle n’est rien du tout. Que serait-ce si nous ne faisions point de ces fautes qui nous font aimer notre abjection ? Nous croirions d’être saintes. Ô mes filles ! Bienheureuses seront celles qui font bien de ces grosses imperfections qui leur donnent bien de la confusion aux yeux des créatures ; je les assure que si elles savent bien en faire profit, et tel que Dieu désire, elles se rendront fort agréables aux yeux de Dieu.

Vous demandez si le démon nous peut donner des passions ? Non, ma Sœur, nos passions sont en nous-mêmes ; qui les a plus, qui les a moins fortes ; le diable les peut émouvoir, selon le pouvoir que Dieu lui donne, parce qu’il ne peut rien sans cette divine permission ; mais il ne peut [59] pas en donner, parce que les passions nous sont naturelles et nous les avons dans nous.

Ce qu’il faut faire, dites-vous encore, quand tout à coup l’on sent toutes ses passions émues ? Il ne faut pas se violenter à faire quantité d’actes pour les connaître et pour les ramener au devoir, parce que — possible — elles nous pourraient surmonter ; mais, dans la partie suprême de notre âme, il faut nous joindre seulement au bon plaisir de Dieu, nous humilier ; et, au partir de là, nous tenir en paix et le plus tranquillement que nous pourrons auprès de Dieu. Enfin, il nous faut faire comme nos grangers ont fait aujourd’hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac, qui se sont trouvé subitement en un très grand péril, d’autant que en un instant ils ont vu une très grande tempête s’élever, qui allait sans doute les submerger avec le bateau et tout ce qui était dessus. Hélas ! qu’ont-ils fait ? Ils ne se sont pas opiniâtrés de vouloir prendre le droit fil de l’eau en traversant ces grosses ondes ; non, ils se seraient perdus faisant de la sorte ; mais ils ont très sagement conduit leur barque tout doucement au rivage, et ont suivi le petit jour [sic] des petites ondes, et par ce moyen sont arrivés au port, en évitant l’orage et non en le combattant.

Mes Sœurs, voilà un petit modèle de ce que nous devons faire, lorsque, voguant en grande paix dans notre petite navigation, nous sentons, sans y penser, toutes nos passions s’élever et causer en nous un grand orage, comme si elles nous devaient abîmer ou nous entraîner après elles ; il ne faut pas vouloir calmer nous-mêmes cette tempête, mais nous approcher doucement du rivage, tenant notre volonté ferme en Dieu, côtoyer les petites ondes, pour arriver, par l’humble connaissance de nous-mêmes, à Dieu qui est notre port assuré. Cheminons bellement sans effort, et sans rien accorder à nos passions de ce qu’elles désirent, et faisant ainsi, nous arriverons un peu plus tard à ce divin port, mais avec plus de gloire que si nous avions joui d’un calme parfait et que nous eussions vogué sans peine.

Mes chères filles, êtes-vous satisfaites sur vos demandes ? Je le souhaite bien fort, [60] et que nous fassions toujours notre profit de tout. Dieu nous en fasse la grâce.

Entretien (noté 19) : Autre petit entretien fait à la récréation, sur la vertu de l’humilité.

Vous avez raison certainement de me dire que, lorsque vous lisez ces deux Constitutions de la modestie et de l’humilité, l’on y trouve quelque chose de si parfait, qu’on appréhende de n’y pouvoir arriver. Non, ma fille, l’on ne saurait y ajouter une plus grande perfection que celle qu’elles nous enseignent. Que voudriez-vous de plus modeste et de mieux réglée, qu’une âme qui serait parfaitement moulée sur la première, et où trouver une plus intime et divine humilité, que celle qui est décrite dans la seconde de ces Constitutions ? Je trouve ces deux points les meilleurs : humilité profonde, et humilité qui ne consiste pas seulement en nos gestes et paroles, mais en vérité et en nos faits. Oui, mes Sœurs, ne parlons plus tant de l’humilité ; ne nous amusons pas la tant désirer, mais venons à la pratique. Cette vertu veut des œuvres, et non des paroles. Voulez-vous être humble, ma fille ? Tâchez de vous bien connaître ; aimez que l’on vous connaisse imparfaite, aimez le mépris en toutes les manières, dans toutes les actions et de quelle part qu’il vienne. Ne cachez point vos défauts ; laissez-les connaître, en chérissant l’abjection qu’il vous en revient. Ne laissez jamais abattre votre cœur pour quelque faute que vous puissiez commettre. Défiez-vous de vous-même, et confiez-vous uniquement et incessamment en Dieu, vous persuadant fortement que, si ne pouvant rien de vous-même, vous pouvez tout avec sa grâce et son puissant secours.

Ma fille, lorsqu’on vous traite rudement, que l’on vous rabat, qu’on vous néglige et qu’on vous humilie, qu’on vous emploie aux offices bas et pénibles, ne pensez pas que ce soit pour éprouver votre vertu ; mais faites confesser à votre cœur que vous méritez bien plus que cela. Ce sont là, à mon avis, les marques d’un esprit humble ; et, lorsque vous serez dans ces pratiques, dites, ma fille, que vous commencez d’aimer l’humilité. Voulez-vous encore connaître si un esprit est humble ? Voyez s’il est sincère à découvrir ses imperfections sans fard et détours, mais de bonne foi ; quand on voit encore une fille qui aime avec joie son abjection et d’être avertie et corrigée, jugez que c’est une âme véritablement humble.

Lorsque je dis qu’il faut aimer le mépris, la correction, le rebut, l’abjection, j’entends qu’il faut l’aimer dans notre partie supérieure et dans la suprême [61] pointe de l’esprit, malgré nos répugnances et nos difficultés ; parce que pour aimer des choses si contraires à notre partie inférieure, d’un sentiment sensible, il ne serait presque pas possible. C’est une grâce que Dieu ne départit qu’à quelques âmes qu’il veut souverainement gratifier, ou pour récompense de notre fidélité, mais cette faveur n’est pas nécessaire.

Vous me demandez si le cœur humble n’est point tenté d’orgueil, et s’il n’a point quelquefois des pensées de vanité ? Oui, ma chère Sœur, il peut avoir des tentations d’orgueil, mais il ne fait pas les œuvres d’orgueil, et elles ne servent qu’à le faire mieux anéantir devant Dieu, et à le jeter plus profondément en sa bassesse et en Dieu. Mes Sœurs, que cette humilité est une grande vertu ! C’est la bien-aimée de Jésus-Christ et de notre divine maîtresse, sa glorieuse Mère. Son sacré Cantique n’est qu’une louange de cette admirable vertu. « Il a regardé, dit-elle, l’humilité de sa servante, et pour ce, toutes les générations me diront Bienheureuse. Il détruira les superbes et exaltera les humbles ». Toute l’Écriture Sainte est remplie des panégyriques des humbles : David, ce grand roi fait selon le cœur de Dieu, dit que le Seigneur est leur protecteur et du simple d’esprit. Enfin, l’humilité attire sur nous les yeux et le cœur du même Seigneur. Mais il faut que ce soit une humilité plus intérieure qu’extérieure. Il ne nous dit pas d’apprendre de lui celle-ci ; mais, oui, bien la première : apprenez de moi, nous dit-il à tous, que je suis humble et doux de cœur. Ô Dieu, mes sœurs, que c’est une rare pièce qu’un cœur véritablement humble ; l’on ne saurait humilier une âme vraiment humble, parce qu’on la trouve toujours plus bas qu’on ne la saurait mettre. Croyez — moi, mes chères filles, c’est posséder un trésor et une monnaie propre à acheter le ciel et le Cœur de Dieu, que d’avoir la possession d’un grain de vraie humilité.


Entretien (noté 29) : Petit entretien sur la vraie simplicité, fait à la récréation.

La parfaite simplicité, mes filles, consiste à n’avoir qu’une très unique prétention en toutes nos actions, qui est de plaire à Dieu en toutes choses. La souveraine pratique de cette vertu qui suit celle-là, c’est de ne voir que la volonté de ce grand Dieu en toutes les choses qui nous arrivent de bien et de mal ; parce que par ce moyen, aimant cette volonté [62] adorable, notre âme sera toujours tranquille en tout événement, même dans le retardement de notre perfection, ne laissant pas d’y travailler fidèlement. La troisième pratique de simplicité consiste à découvrir ses défauts sincèrement, sans les ombrager. La quatrième, c’est d’être véritable dans ses paroles, ne les multipliant guère, surtout lorsqu’il s’agit de vous justifier. La cinquième, c’est de vivre de jour à la journée, sans prévoyance ni soin de nous-mêmes, mais faire bien à tout moment, ce qui nous est prescrit, selon notre vocation, nous confiant et remettant uniquement à la divine Providence. Si nous employons fidèlement les occasions présentes, soyons certaines qu’il nous en pourvoira de plus grandes de travailler à son divin service, à notre perfection et à sa gloire. Nous ne saurions assez être vraiment simples et avoir tant de soins de l’avenir. La bonne simplicité rend la personne sans fard et sans réflexion sur ses actions : si elles sont bonnes, vous n’avez que faire de les considérer ; si elles sont imparfaites, votre cœur vous les fera bien voir ; et, si vous vous découvrez bien à ceux qui vous dirigent, ils sauront bien faire ce discernement.

Je trouve que c’est un acte de grande Perfection, de se conformer en toutes choses à la Communauté, et de ne s’en départir jamais par notre choix, d’autant que c’est un très bon moyen de nous unir à notre prochain, et comme c’en est un bien excellent pour cacher en nous notre perfection. Il se trouve même dans cette pratique, une certaine simplicité de cœur si parfaite, qu’elle contient toute perfection. Cette sacrée simplicité fait que l’âme ne regarde que Dieu en tout ce qu’elle fait, et se tient toute resserrée dans elle-même pour s’appliquer à la seule fidélité de l’amour de son souverain Bien, par l’observance de sa règle, sans s’épancher ses désirs à chercher des moyens de faire plus que cela. Elle ne veut point faire des choses extraordinaires, qui lui pourrait acquérir l’estime des créatures, mais elle se tient anéantie dans elle-même. Elle n’a pas de grandes satisfactions, parce qu’elle ne fait rien qui contente sa volonté, ni rien de plus que la communauté. Il lui semble qu’elle ne fait rien ; et, de cette manière, sa sainteté est cachée à ses yeux et à sa connaissance. Dieu la voit seule, qui se plaît dans cette divine simplicité par laquelle elle ravit son Cœur, en s’unissant à lui par un amour tout pur, tout simple, et tout fidèle. Elle n’a plus d’attention pour suivre les lumières de son [63] amour propre ; elle n’écoute plus ses persuasions et ne veut plus voir ses inventions, qui voudraient chercher la propre estime par de grandes entreprises, et par des actions sur éminentes qui nous fassent distinguer du commun.

Une telle âme jouit d’une paix toujours tranquille et peut dire qu’elle est aisée pour s’élever au-dessus de soi, par la possession de l’union divine. Ainsi, mes filles, ne croyez jamais de faire peu de choses lorsque vous ne faites que suivre le train commun.

Entretien (noté 22) : Entretien fait à la récréation, sur la complaisance, et sur le bonheur d’être employée aux offices bas.

Oui, ma fille, il n’y a point de mal d’avoir un naturel complaisant ; c’est un don de Dieu fort précieux, mais il faut le diviniser. Une personne se plaît de complaire à chacun, parce qu’elle s’en fait un plaisir, cela est bon ; mais il faut rendre cette inclination complaisante encore meilleure, et, de naturelle, la rendre divine, et obliger chacun, non parce que c’est votre penchant de complaire à tout le monde, mais parce que Dieu veut que par cette douceur, qui vous est propre, vous serviez à sa gloire, vous faisant toute à tous, pour les lui gagner tous. Il veut que vous soyez condescendante et douce à votre prochain, pour suivre ce conseil de Notre Seigneur : « Donne encore ton manteau à qui te voudra enlever ta tunique » ; mais ce serait pervertir cet aimable et bon naturel, de complaire par prudence humaine, pour avoir de l’honneur, pour acquérir du bien, pour s’attirer l’estime des créatures et des vaines louanges. Ô Dieu ! Mes filles, qu’on connaît bien par les suites, les personnes qui se servent mal de ce bon et excellent naturel ! Une personne remplie de cette fausse prudence humaine dira : je veux condescendre à cette autre, afin qu’elle m’estime une fille bien démise de mon opinion ; je ferai cette action humiliante pour paraître bien humble ; je ferai ces détours d’amour propre, afin que l’on me croie capable d’une telle charge ; je me rendrai bien soumise à ma Supérieure, bien douce, bien complaisante pour l’obtenir ; et, cependant, je veux qu’elle croie que ma pensée en est fort éloignée et que je me crois bien incapable. Tout ce procédé ne vaut rien, et des actions faites de la sorte, marquent que vous [64] pervertissez toutes les inclinations si bonnes que votre naturel complaisant vous fournit. Il faut opposer à ce défaut un peu de vraie humilité, qui bannit les complaisances et ces prudences purement humaines, et nous fait tout simplement complaire à la créature, pour l’amour de Dieu et des motifs d’une douce charité, qui est bénigne et bienfaisante à tous, en les supportant tous. Je vous dirai à ce propos, ce que notre Bienheureux Père me dit une fois : « Toutes amitiés et complaisances qui trempent dans les amitiés et complaisances des sens, n’ont ni beauté ni bonté, mais sitôt qu’elles sont tirées en Dieu, en l’esprit, en la charité, elles acquièrent un grand éclat. Il faut caresser et complaire au prochain, parce que la douce charité a le bonheur de répandre une sainte édification ; il faut tenir le cœur complaisant au large, et quand il tombera, il lui faut pardonner et prendre le courage et la patience de le redresser amiablement, parce qu’en persévérant ainsi, l’on formera un cœur bien humble, gracieux, maniable, qui par après, rendra de grands services à notre Seigneur ». Dieu nous en fasse la grâce, mes très chères Sœurs ; je suis courte, parce que je veux encore vous dire un mot sur l’autre demande.

Suite entretien (noté 22) : Demandes s’il se trouve des offices bas en Religion, excellentes consolations pour les Sœurs domestiques.

Mes chères sœurs, je ne saurais me soumettre à croire que rien de ce qui est ordonné par la sainte obéissance dans la religion, puisse être abject ni humiliant, puisque tout est d’un si grand prix qu’il peut mériter de plaire à Dieu et acquérir le ciel. Et si notre Bienheureux Père ne m’eût dit que le rang de sœur domestique est un office d’humiliation, je ne l’eus jamais pu me le persuader. Mais bien qu’il y ait des charges abjectes, nous serions trop heureuses qu’elles nous fussent données pour notre partage. Que les domestiques sont heureuses ; mais je dis qu’elles sont heureuses ! Elles sont destinées à servir les épouses de Notre Seigneur Jésus-Christ, sans avoir jamais d’autres prétentions. Tout les porte à Dieu, si elles sont fidèles, et Dieu répand de douces bénédictions en leurs cœurs lorsqu’elles font gaiement et pour son amour leurs offices.

L’on tient, dans les religions les mieux réformées, qu’il n’y a point d’emploi aussi qui fasse plus de saints que celui-là, parce qu’enfin elles n’ont aucune autre pensée que de plaire à Dieu, en travaillant soigneusement pour lui, étant [65] dans les occasions de servir incessamment le prochain, de faire des pratiques de patience, de soumission et de ces deux saintes vertus d’obéissance et d’humilité. Je ne puis m’empêcher de penser que le Bienheureux m’a fait un peu de tort, de ne pas m’accorder la demande que je lui ai si souvent faite, qu’il lui plût que je passasse, après que les premières fondations furent faites, le reste de mes jours en cet office, sans avoir d’autres soins que d’obéir, pour penser à réformer ma vie ; mais j’ai bien sujet d’aimer mon abjection, de n’avoir pas été trouvée digne de servir les épouses de mon Maître. J’aurais été plus qu’heureuse en cette désirable condition ; mais il me faut aimer celle où je suis, puisque c’est le divin bon plaisir de mon Sauveur, et vivre en crainte, afin que, conduisant les autres, je ne me perde pas moi-même. Mes Sœurs, ne mettez pas la tête en terre61, car je ne dis que la pure et vraie vérité, toutes celles qui ont charge d’âmes devraient vivre en crainte et en grande humilité, sous le pesant faix qu’elles soutiennent. Elles distribuent le pain spirituel aux autres ; mais elles le doivent manger elles-mêmes et prendre en Dieu la force qui leur est nécessaire. Elles ont besoin de constance, de charité et de diligence. Je vous ai donné un beau et bon défi, et je ne l’observe pas moi-même. Je fis hier une faute, et j’ai manqué aujourd’hui d’en faire une pratique ; dire et ne faire pas, c’est nourrir les autres et nous ôter à nous-mêmes le pain. Tous doivent vivre en crainte ; l’Écriture le dit : faites votre salut avec tremblement ; mais ceux qui gouvernent les âmes doivent craindre plus que les autres, car, si saint Paul dit : « Si je châtie mon corps, c’est de peur qu’en prêchant aux autres, je ne sois moi-même réprouvé ». Que devons-nous faire, nous autres, faibles femmelettes ? Nous devons faire le mieux que nous pouvons, et puis espérer en la miséricorde de Dieu. Oui, mes Sœurs, il fait bon espérer en Dieu, David le dit, en faisant le bien.

Entretien (noté 41) : Entretien de notre digne Mère, fait à la récréation, sur la Providence Divine.

Oui, ma Sœur, c’est un vrai point de la plus haute et sublime perfection, que d’être entièrement remise, dépendante et soumise [66] aux événements de la divine Providence. Si nous nous y sommes bien remises, nous aimerons autant d’être à cent lieues d’ici, qu’ici même ; et possible mieux, pour y trouver plus du bon plaisir de Dieu et moins de notre propre satisfaction. Il nous serait indifférent d’être humiliée ou exaltée, que cette main ou cette autre nous conduise, d’être en sécheresse, aridité, tristesse et privation, ou d’être consolée par la divine onction et dans la jouissance de Dieu. Enfin, nous nous tiendrions entre les bonnes mains de ce grand Dieu comme l’étoffe en celles du tailleur, qui la coupe en cent façons pour l’usage qui lui plaît et auquel il l’a destinée, sans qu’elle y apporte de l’obstacle ; ainsi nous endurerions que cette puissante main de Dieu nous coupe, martèle et cisèle, tout comme elle veut que nous soyons faites une pierre propre pour son édifice, et les afflictions comme les délices ne seraient qu’une même chose, nous écriant, avec notre grand Père : « Coupez, tranchez, brûlez, mon Seigneur Jésus-Christ, pourvu que je sois avec vous et que je vous possède, je suis contente ! ». Mes Sœurs, ne parviendrons-nous jamais à la totale destruction de nos sentiments humains et à la ruine de la prudence humaine, pour voir d’un œil pur, d’une vraie foi, la beauté et bonté des afflictions, des souffrances, des pressures de cœur, des dérélictions et maladies ? Le monde ne s’attache qu’à l’écorce, et ne passe point à voir la moelle cachée sous la douceur de la croix ; il ne voit que l’écorce, qui paraît rude et fâcheuse ; mais il ne pénètre point jusqu’au-dedans, où l’on goûte plus de plaisir, si l’on aime bien Dieu, que l’on n’en trouvera jamais dans la jouissance des faux et vains contentements, que le même monde peut donner. L’esprit humain voit une personne délaissée, persécutée et mortifiée ; il la croit misérable et pleurerait volontiers de compassion sur elle, mais si il discernait et pénétrait la douceur que Dieu fait trouver à cette âme dans cette même humiliation, il aurait de l’envie pour le bonheur qu’elle possède d’être admise à l’honneur de la divine familiarité, en même temps que la créature l’a comme rejetée.

C’est un grand trait de la divine Providence, qui permet l’infidélité de la créature, qui fait que les affaires nous succèdent mal et contraires quelquefois à nos désirs, afin que notre cœur, que Dieu a créé libre et désengagé, se vienne reposer en lui ; parce que ce pauvre cœur est si faible, que, s’il rencontrait toujours dans les créatures du contentement, il irait avec peine au Créateur. Les yeux de la chair ne voient pas bien cela, mais Dieu le voit pour [67] nous, qui sait que la souffrance et l’humiliation nous rendent conformes à son Fils, Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais pour nous, mes chères sœurs, que la divine miséricorde a séparées du monde, qu’elle a retiré dans ce cloître pour nous distinguer par tant de grâces et de bienfaits du reste des créatures, soyons toujours prêtes à faire et souffrir tout ce que Dieu veut de nous, ne disant jamais : c’est assez de peines, de mépris et d’abnégation ; mais, me voici toute soumise et prête à faire votre bon plaisir. C’est vivre selon l’esprit, de parler de la sorte, et non selon les mouvements de la partie inférieure, qui n’entre point en partie dans cette façon d’agir si parfaite. C’est par cette voie que les vraies filles de la Visitation doivent vivre. Le bon Job s’écriait sur son fumier, que celui qui a commencé de m’affliger parachève seulement son œuvre en moi ; j’y trouve mon plaisir, parce que je vois le sien dans mon extrême souffrance, et je bénis son saint Nom au milieu de cette rude épreuve. La vraie résignation consiste toute dans le sentiment de cette miraculeuse patience, et à bénir Dieu de ce qu’il nous a ôté, comme de ce qu’il nous a donné. Il faut vous avouer la vérité, mes chères sœurs, que j’aurais bien de la sainte joie de vous voir toutes bien abandonnée au bon plaisir de ce grand Dieu, et soumises à sa divine Providence. Notre Bienheureux Père me disait un jour, que c’était là le rendez-vous unique de notre cœur, que nous n’en devions point avoir d’autre.

La grande besogne que nous trouvons en nos règles et la perfection angélique à laquelle cet Institut doit aspirer, ne consiste pas à une grande multiplicité d’actes et d’œuvres pénales, beaucoup estimés du vulgaire ; mais elle nous conduit à la perfection de l’esprit, toute cachée en Dieu. C’est là notre excellence, de voir la volonté de Dieu en toutes choses et la suivre. Cette vie cachée nous conduit à l’union divine, et à la séparation de toutes les choses créées et à une parfaite pureté de cœur, qui plaît infiniment à Dieu, qui nous a ainsi cachées pour ne vivre qu’en Lui. Faisons de notre douce clôture un paradis en terre, faisons de nos cellules le séjour de l’Époux ; et rendons tout notre monastère le lieu de ses délices, et le midi de son amour pour s’y venir reposer. Nous le pouvons par sa grâce ; ayons seulement un grand courage et nous obtiendrons cette grâce, en observant nos règles exactement, en faisant toutes nos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, vivant dans la parfaite abnégation de nous-mêmes, dans une pauvreté dépouillée de tout, ne vivant, respirant ni aspirant que pour [68] ce céleste Époux de nos âmes, en aimant tendrement et également nos chères sœurs, et en louant et servant Notre Seigneur d’un esprit joyeux et content dans l’état de notre vocation, vivant enfin paisibles et tranquilles sous les ailes de sa divine Providence, qui prend tous soins de nous. Sa grâce ne nous manquera jamais, soyons-lui fidèles ; suivons ses attraits, et Dieu bénira de sa grande bénédiction, nous et nos desseins.

Entretien (noté 11) : fait à la récréation.

Je trouve votre raison bonne et véritable, ma chère fille, que si l’on n’est pas bien charitablement attentif lorsque nous parlons, qu’il est très facile d’y offenser Dieu et notre prochain par nos paroles ; aussi l’Écriture nous avertit que celui qui garde sa langue, garde son âme, et que celui qui ne pèche point par la même langue est homme parfait. Il est tout vrai, vrai aussi que comme nous pouvons offenser en parlant, nous pouvons offenser aussi en nous taisant. L’on me dit du bien d’une personne que je n’aime pas beaucoup, qui ne me revient pas, qui m’a fait du déplaisir, ou pour quelque autre motif ; je me tais, ou je réponds froidement ; je ne suis pas pour lors exempte de coulpe, parce que je fais connaître que je n’estime pas celle de qui l’on me parle si avantageusement, et par ma froideur ou pour mon silence, je diminue possible la bonne opinion que l’on avait de cette personne ; ainsi l’on peut offenser Dieu et le prochain en nous taisant, comme l’on le peut faire en répondant aux louanges données à ces personnes que nous n’aimons par sympathie ou contre qui nous avons quelques petites froideurs, par certaines paroles cachées et qui tomberont comme une huile bouillante sur le cœur de celle qui nous parle, qui fera une tache ineffaçable à l’estime de celle de laquelle elle nous disait la vertu ou la bonne qualité. Et cette mauvaise impression que nous aurons donnée retombera sur notre conscience et nous serons coupables devant Dieu. Dieu dit qu’il hait six choses, mais qu’une septième lui est en abomination ; à savoir ceux qui désunissent les cœurs et qui sèment la discorde entre les frères. Tâchez donc d’éviter, mes chères Sœurs, toutes les paroles de rapports et de désunion, mais je vous en conjure de tout mon cœur.

Vous me demandez ce qu’il faut faire, ma chère fille, quand l’on n’a pas des sentiments d’estime d’une sœur, et qu’on nous en vient parler. Il ne faut pas vivre, ma chère Sœur, selon notre sentiment, en la maison de Dieu ; si l’on voulait vivre selon iceux, l’on devrait demeurer au monde. Certainement, ma fille, je vous dis [69] qu’il ne faut pas agir selon nos aversions. Et soit que nous estimions une sœur ou non, nous en devons toujours parler en bonne part, et contribuer cordialement à ce que l’on nous en dit.

Ô Dieu, mes sœurs ! Que l’amour propre a de la finesse. Nous aurions mille vertus à dire d’une personne, pour laquelle nous aurons un peu d’inclination, de sympathie, ou quelques obligations, bien qu’elle ne soit pas si vertueuse qu’une autre de laquelle nous n’aurons rien à dire ; agir de la sorte ce n’est pas agir en fille de Dieu, mais en fille du monde, non pas selon la grâce, mais selon la nature, parce que Dieu désire que le bien qu’il a mis en ses créatures soit publié, et lorsque nous le cachons, le couvrons, ou que nous le taisons, nous ne lui faisons pas une petite offense. Si l’on nous dit qu’une personne ou sœur, est bien simple, et qu’elle agit avec grande droiture, et que nous l’ayons reconnue fort fine et extrêmement double, vous ne devez pas vous taire, mais répondre doucement et cordialement : oui cette bonne Sœur a un bon cœur, c’est une âme toute de Dieu qui le veut bien aimer, ou telle autre chose qui se trouve dans les plus imparfaites créatures du monde. Si vous craignez de mentir répondant sur la vertu qu’on vous raconte d’elle, bien que vous deviez croire comme dit notre Bienheureux Père que cette sœur est possible bien changée depuis les manquements que vous lui avez vu commettre, opposés à la vertu dont on la loue devant vous, puisqu’il ne faut qu’un moment pour rendre un grand pécheur, un grand saint. Enfin c’est une chose extrêmement délicate que le prochain ; on n’y faut guère toucher pour ne pas offenser Dieu. Je dis très souvent, et je trouve que j’ai raison de le dire, si nous avions la vue bien éclairée de ce côté-là, nous ne serions pas en peine de trouver matière d’absolution dans nos confessions. Mais, parce que nous ne regardons pas de bien près ce qui concerne cette douce charité du prochain, nous croyons avoir raison en tout ce que nous disons. Et je vous assure que nous sommes bien souvent déçues et trompées par l’inclination propre, qui est bien dangereuse dans un monastère et dans une communauté religieuse, ou par la subtilité de notre amour propre, et même par la bonne estime que nous avons de nous-mêmes, qui nous fait croire qu’il est impossible que nous puissions nous tromper. Demandez voir à ma sœur telle si je ne dis pas la vérité. Vous désirez ne point mentir. Ô Dieu ! Ma fille, c’est un grand secret pour attirer l’esprit de Dieu dans vos entrailles : « Seigneur, qui habitera dans vos tabernacles ? » dit David. Celui, répond-il, qui parle en vérité de tout son cœur. [70] J’approuve le parler peu, pourvu que lorsque vous parlerez vous le fassiez gracieusement et charitablement, non point avec mélancolie et avec artifice ; oui, parlez peu, mais parlez doucement ; peu et bon, peu et simple, peu et rond, peu, mais amiablement. Les actions qui de soi sont bonnes, si elles ne sont bien faites, elles ne nous rendront pas bonnes ; les œuvres justes ne nous rendent pas justes, si nous ne les faisons saintement. Plusieurs font beaucoup de bonnes actions, et des justes et des saintes, qui ne sont pas pourtant ni bonnes, ni justes, ni saintes. Or, mes filles, pour faire de vraies œuvres bonnes, justes et saintes, il faut les faire purement pour la gloire de Dieu, et parce qu’il est bon et juste de le servir saintement, faisant tout ce que nous faisons humblement, simplement et tranquillement, et surtout amoureusement pour Dieu, sans se rechercher soi-même, ni aucune satisfaction propre, mais arrêter nos yeux à l’éternité qui nous attend et que nous espérons. Rien n’est stable que Dieu ; tout passe, les travaux comme les consolations ; et tout le bien consiste, comme dit saint Paul, à faire des bonnes œuvres.

Entretien (noté 15) : Entretien où elle raconte un acte d’obéissance qui l’a consolée.

Mes Sœurs, il faut que je vous fasse part de quelques nouvelles que je viens de recevoir qui m’a fort consolée. C’est que ma sœur la supérieure de Lyon, en Bellecour, m’écrit que, comme elle pensait le moins à la fondation de notre monastère du Puy, croyant que le traité en était ou rompu ou fort retardé, elle vit arriver l’équipage, que la ville avait député, pour conduire les Sœurs et les venir quérir, avec ordre exprès de partir le lendemain de leur arrivée, de manière qu’elle fut contrainte de préparer toutes choses pour le départ de ses chères filles, le soir même. Elle ne les put toutes choisir, et elle fut contrainte d’attendre le matin à les nommer, ce qu’elle fit, trouvant tant de véritable soumission dans ces chères âmes, que, de toutes celles qui furent nommées, il n’y en eut pas une qui dit une parole ou qui fit une réplique, ni qui demandât à voir personne avant que de partir ; mais s’en allèrent toutes, soumises à la volonté de Dieu, joyeusement à travailler à sa gloire. Un acte d’obéissance si parfait, mes chères Sœurs, est d’un grand exemple, et j’en ai été plus consolée que si l’on m’avait avertie que l’Institut avait acquis un grand trésor d’un million d’or. Mes filles, seriez-vous bien prêtes de [71] faire la même pratique ? Si vous ne vous trouvez pas dans cette disposition, je vous prie de croire que vous n’êtes pas aussi des filles bien obéissantes, et que vous ne méritez pas le nom de filles de la Visitation, qui devriez être prêtes d’aller au bout du monde avec indifférence, pourvu que vous y trouviez une maison de la Visitation pour observer vos vœux et vos règles. Être attachée à ce monastère qu’à un autre, c’est marquer que notre cœur ne cherche pas Dieu en simplicité. Comme je vous ai dit plusieurs fois, qui ne cherche que Dieu est content partout où elle le trouve, et en tous les lieux où elle peut accomplir sa volonté et travailler à sa gloire. Hé ! Mon Dieu ! Si nos âmes ne cherchent, ne prétendent et ne veulent que votre amour, de quoi se fâcheront-elles lorsqu’on les change de maison, puisqu’elles vous emportent toujours avec elles, et qu’elles vous trouveront aux mêmes lieux qu’elles sont envoyées ? Je ne ferais nul état, je dis nulle estime d’une fille, pour sainte qu’elle fut, si je ne la voyais disposée à être envoyée au bout du monde, parce que s’aimer au lieu où elle sert Dieu, c’est signe qu’elle aime plus le lieu et la consolation qu’elle y trouve, que le Dieu qu’elle sert. Il y a trois ou quatre de nos maisons qui me demandent des filles de céans, mais avec une instance très grande. À la vérité, vous me tromperiez fort et je serais extrêmement fâchée de ne vous pas trouver prêtes à faire tout ce que je voudrais, et soumises aux ordres de l’obéissance. Mais il faut vous préparer, vous disposer à ces grands actes. Je ne vous avertirai que huit jours devant, et c’est bien trop pour des filles parfaites, qui veulent servir Dieu au gré de sa Majesté, et non au gré de leur amour propre. Lorsqu’il s’agit de partir pour une mission où l’on va sept ou huit ensemble, cela passe, me direz-vous, mais cela n’est pas si parfait que ce que je veux de vous présentement c’est qu’il s’agit d’obéir pour aller, une en un lieu, l’autre en un autre, deux ici et deux là, se séparant de la sorte pour s’unir mieux au bon plaisir de Celui pour la gloire duquel nous faisons tous nos petits sacrifices. Il faut une vertu solide, dans de pareilles occasions ; mais nous témoignerions de n’en point avoir du tout, d’avoir des égards sur nous-mêmes, lorsqu’elles ne sont présentes, et de refuser d’acquérir de si grands mérites que tels actes acquièrent sur nos âmes.

Mes chères filles, les bons Pères jésuites nous doivent beaucoup encourager par leurs exemples dans de pareilles rencontres, car, pour l’ordinaire, on ne les envoie pas plusieurs ensembles, mais un billet seul de leurs supérieurs en fait [72] partir un pour les Indes et deux pour le Japon. Hélas ! Où vont-ils ? Parmi des infidèles, où leur vie sera en des dangers perpétuels. Ils ne vont pas en des lieux où ils espèrent de trouver une maison de leur sainte Compagnie, mais ils partent pour vivre comme des personnes apostoliques, dispersées ici et là pour ramener des brebis errantes au bercail de l’Église. Ils n’attendent aucune satisfaction, aucune commodité, mais ils n’espèrent que l’unique et souveraine consolation de gagner des âmes à Dieu, en exposant tous les jours leurs corps à la mort et au martyre.

Ô Dieu ! Mes Sœurs, qu’ils sont heureux ! Mais pour quel Dieu font-ils de si grandes choses ? C’est pour le même que nous servons, mes filles ; le désir d’augmenter la gloire d’un si grand Roi les fait aller d’aussi bon cœur au Japon, en Éthiopie, qu’ils iraient dans un des plus grands, des plus fameux, et des meilleurs de leurs collèges d’Europe ; nous ne sommes, possible, pas si heureuses, pour être destinées à porter si loin la croix de Notre Seigneur et à faire de si grandes œuvres ; mais, au moins, soyons toujours prêtes pour aller, pour venir, pour demeurer et pour retourner où Dieu et nos supérieurs le voudront ; autrement, je vous déclare que vous n’êtes pas de vraies épouses de Dieu, et que votre vertu n’est que dans votre idée et non réelle et subsistante en Dieu.

Vous me dites, mes filles, que l’on est bien prête d’aller volontiers où l’obéissance vous destine, mais qu’il vous fâche de quitter le précieux dépôt du corps de notre Bienheureux Père et de vous éloigner de votre vieille Mère, son indigne fille ? Hélas ! Ce Bienheureux veut qu’on s’attache à son esprit et non pas à son corps ; nous trouverons son esprit et son assistance partout. Cette excuse n’est qu’une défaite d’amour propre, aussi bien que celle de se plus attacher à une Supérieure qu’à l’autre ; nous ne serons pas des vraies servantes de Dieu, qui est l’unique qualité que je vous souhaite le plus.

Entretien (noté 14) : Entretien fait à la récréation.

Mes filles, j’ai eu ce soir une distraction dans le chœur, je ne sais si c’est à Complies ou à l’oraison, de chercher une Supérieure pour cette maison, et de vous demander à toutes, si vous ne seriez pas bien prêtes d’obéir à une Supérieure bien fantasque et pour laquelle vous n’auriez guère d’estime, si Dieu vous la destinait ? Mes Sœurs, ne voudriez-vous pas avoir une obéissance si aveugle et aussi fidèle qu’à celle que vous aimez et que vous [73] estimez ? Je m’attends bien que vous me répondrez que oui, et j’espère fort de trouver cette sainte indifférence dans vos chères âmes, tant j’ai de la bonne opinion de votre vertu. En effet, mes chères Sœurs, si nous obéissons pour Dieu, que devons-nous regarder à la personne qui nous commande, pour voir si elle est à notre gré ou non ? Hélas ! si nous venions jamais à regarder à notre propre intérêt, dans notre obéissance, nous serions bien malheureuses d’en perdre de la sorte le mérite, qui est d’autant plus grand, que nous obéissons avec plus de répugnance et à des personnes moins parfaites, parce que nous avons lors plus d’égard d’obéir purement pour Dieu, où gît la perfection de la pratique de cette vertu ; et le vrai obéissant obéit avec autant de joie, de soumission et d’indifférence, au moindre, comme au plus relevé. Dieu, par sa sagesse souveraine, a disposé en cette manière l’ordre de l’univers ; il a rendu toutes les créatures soumises et dépendantes les unes des autres ; l’Église entière et universelle obéit au Souverain Pontife comme au vicaire de Notre Seigneur Jésus-Christ ; chaque partie de cette divine Épouse a un chef, un évêque, auquel elle obéit ; toutes les religions ont de plus un Supérieur duquel chaque particulier dépend ; toutes les familles particulières ont un père de famille pour la diriger et gouverner. Je ne parle pas des obéissances et sujétions politiques, des rois, des princes, des gouverneurs, des soldats à leur capitaine, de tout le corps de l’armée au général ; obéissance pourtant si exacte, qu’elle nous confondra possible devant Dieu ; mais je ne vous parle que pour vous faire connaître qu’étant toutes destinées à obéir, nous le devons justement faire pour suivre l’ordre de Dieu, qui doit être notre fin unique dans notre soumission ; aussi tient-il fait à lui-même ce que nous faisons à l’égard de la personne de nos supérieurs.

Venons à la conclusion, mes Sœurs : ne seriez-vous pas prêtes d’obéir à ma sœur N., si Dieu vous la donnait pour Supérieure, et à ma Sœur Françoise-Madeleine, qui est la dernière de toutes, ou à quelque autre de nos jeunes professes, si elle vous commandait des choses rudes ; et après, n’exécuteriez-vous pas exactement et à l’aveugle leurs ordres ainsi difficiles, puisque je sais qu’il n’est céans ni jeune, ni ancienne qui, pour rude qu’elle fût, ne voulut rien ordonner contraire à nos observances ? Mes filles, si vous vous trouvez en cette sainte et désirable détermination d’obéir à toutes les Supérieures [74] généralement, et que votre cœur l’assure, qu’en vérité il se trouve prêt d’agir dans cette perfection tout le temps de sa vie, dans une vraie humilité, sincérité et soumission, qu’elle dise hardiment : le Seigneur me gouverne, je n’ai besoin de rien, et qu’elle s’anéantisse devant Dieu dans une humble reconnaissance que c’est un don qui lui est départi de la bonne main de son divin Maître, de laquelle tout bien dérive, qu’elle lui rende d’humbles Actions de grâces, parce que je la peux assurer qu’elle a de la vertu. Mais que celles qui ne se trouvent pas dans cette disposition s’humilient profondément devant sa divine Majesté, confessant que leur vertu est bien faible et délicatement enracinée dans leurs cœurs.

Remarquez encore ce que je vais vous dire ; pensez que je ne vous le dis pas sans cause, et sans y avoir bien pensé avant que de vous en parler : c’est la vraie marque d’un esprit qui ne va pas droit à Dieu et qui n’a des égards que pour ses intérêts propres, sans savoir ce que c’est obéissance, d’aimer plus à obéir à une Supérieure pour laquelle nous sommes prévenues d’estime et d’amitié, qu’à une autre qui nous contredirait incessamment. Mes sœurs, qui désire de plaire à Dieu et d’obéir à ses volontés, si son désir est sincère, son cœur se trouve dans une totale dépendance à la divine Providence, pour obéir à quelle personne que ce soit, parce qu’il sait que tous ceux qui lui commandent lui représentent Jésus-Christ. La Communauté de céans a souvent changé de Supérieure ou de celles qui tiennent sa place, par mes fréquentes sorties et longues absences, à cause de la multitude des fondations que nous faisons, mais aussi, elle n’en vaut pas moins. Non, mes Sœurs, il n’en est aucune qui marche d’un meilleur pied que celle-ci, et elle ne saurait être mieux qu’elle n’est. C’est une grande bénédiction de vous voir si bonnes, mes très chères filles, c’est ce qui me fait souhaiter que Dieu vous donne une meilleure Supérieure que je ne suis. L’on me trouve trop indulgente, et je vois moi-même que je n’ai pas assez l’esprit de mortification pour vous bien exercer, pour vous contrarier, afin de vous mieux faire avancer dans la plus haute perfection, et pour vous rendre, de bonnes que vous êtes, excellentes et parfaites, parce qu’il faut monter toujours plus haut dans la voie de Dieu, et il n’est point de meilleur moyen, pour faire cet avancement, que d’avoir [75] des Supérieures bien opiniâtres, qui nous bouleversent toutes, qui aient une façon de commander rude et forte. Ce serait lors le temps de faire une copieuse et abondante moisson des bonnes vertus, parce que notre obéissance serait solide. Le vénérable père, Frère Jérôme de la Mère de Dieu, étant novice, se trouva sous un Supérieur qui était d’une humeur si étrange et si remplie de sévérité, qu’il fut prêt d’en perdre sa vocation ; mais Dieu, ayant béni sa fidélité, lui départit le don de persévérance, et il confessa lui-même qu’ayant été fidèle à se surmonter, il fit plus de profit, en cette année-là, qu’en plusieurs autres ensemble, sous des Supérieurs discrets, doux et raisonnables.

Pour moi, je ne puis comprendre que nous puissions appréhender d’avoir de ces sortes de Supérieures qui auraient la tête un peu verte. Si j’étais toujours comme je me trouve présentement, il m’est avis que je serais ravie d’en avoir une telle qui ne m’épargnerait point, moi toute la première, et assurément, je suis prête, par la grâce de Dieu, d’obéir, depuis la première ancienne de l’Institut jusqu’à la dernière novice, parce que je sais que, lorsqu’il y a moins de la créature, il y a plus de Dieu, et que je le glorifierai d’autant mieux, que je serai moins satisfaite dans ma partie inférieure, de celle qui me commande. Mes Sœurs, il faut vous tenir prêtes ; possible que ce temps viendra et que Notre Seigneur vous enverra une Supérieure faite de la sorte, sous la conduite de laquelle vos âmes feront beaucoup de profit, et vous connaîtrez pour lors que tout le bien d’une religion vient d’avoir des supérieures qui exercent bien leurs inférieures, puisque leur obéissance est alors assurée, n’étant accomplie et pratiquée que simplement et purement pour Dieu, pour sa gloire et son plaisir, puisqu’il ne s’en trouve ni de notre part, ni de celle des supérieures. C’est dans ces sortes de pratiques que la solide vertu se nourrit. Ô Dieu ! mes très chères Sœurs, tâchons d’en acquérir un peu, de ces grandes vertus solides, en nous appuyant tout à fait sur le secours de Dieu. Je voudrais pouvoir écrire tout ce que je vous ai dit ce soir, afin qu’il fût mieux gravé dans vos bons cœurs. C’est Dieu qui me l’a fait dire, puisque c’est lui seul d’où la moindre bonne pensée nous vient. Je me suis sentie extrêmement affectionnée à vous entretenir sur ce sujet, Dieu m’en a pressée ; [76] et soyez donc toutes pénétrées, mes filles, de ce désir unique de dépendre entièrement de l’ordre de la Providence. Laissons-nous entre les bras de la divine Bonté, et laissons-lui la liberté de nous porter à droite et à gauche ; qu’il nous suffise, je vous prie, d’être aux soins de ce grand Dieu, et laissons-nous conduire en quel lieu il nous voudra, puisque, partout où sa main nous posera, nous accomplirons son adorable volonté par le moyen de la sainte obéissance.

Entretien (noté 35) : Petits avis sur l’oraison, donnés à la récréation.

Il faut souvent user de cette pratique d’abnégation intérieure, de demander à Dieu, dans tous nos exercices, la parfaite nudité ; mais quand il nous arrivera quelque autre trait d’amour, d’union avec Dieu, de confiance en sa bonté, il faut s’y bien exercer, en user fidèlement, sans les troubler ou interrompre pour vouloir pratiquer l’abnégation. Tout ce que doivent prétendre celles qui commencent de s’adonner à l’oraison, doit être de travailler à se résoudre et disposer, par tous les efforts d’esprit et de cœur imaginables, de conformer leur volonté à celle de Dieu, parce qu’en ce point seul consiste la plus haute perfection que l’on puisse obtenir dans la vie spirituelle. Il faut vivre au jour de la journée présente, sans user de prévoyance ni de soin de nous, pour l’avenir ni pour le présent ; faire les choses ainsi qu’elles se présentent, profiter de tout de bonne foi et sans autre égard que de plaire uniquement à Dieu, par les seuls moyens que notre vocation nous en fournit, sans user de recherches étrangères.

Il faut que l’âme soit fidèle à donner lieu à la parole de Dieu, si nous voulons qu’elle opère en nous, et que Dieu puisse disposer de nos cœurs selon sa volonté, et afin d’obtenir la grâce que nous-mêmes puissions adhérer à cette volonté adorable. L’âme qui se trouve encore atteinte et remplie de mille imperfections est ridicule de prétendre déjà aux goûts divins, aux sacrées consolations ; elle n’a encore acquis les vertus qu’en désir, et voudrait déjà en avoir les plus douces récompenses, que Dieu a coutume de donner à celles qui les possèdent en effet, et par [77] une longue et constante pratique. Devant que de prétendre aux couronnes et à la gloire, mes filles, il faut embrasser la croix de Notre Seigneur dans les sécheresses qui nous arrivent dans l’oraison. Ce doit être notre premier exercice, et celle qui souffre le plus est la plus heureuse. Vous devez avoir l’âme constamment pénétrée de cette vérité, que le cœur qui a offensé la bonté de Dieu ne doit jamais demander ces plaisirs divins et ces jouissances adorables de douceurs ineffables dont les âmes innocentes ou purifiées par le saint amour jouissent.

Nous ne les devons point prétendre ni croire les mériter, quels que soient les services que nous puissions rendre à la divine Majesté. Il y a faute d’humilité, de faire tant de cas de servir Dieu par les sécheresses, de s’en tant plaindre ; Dieu nous les donne pour nous rendre humbles et non pour nous inquiéter. C’est le démon qui voudrait nous faire faire ce mauvais usage. Il faut pourtant bien compatir et consoler celles qui souffrent de grands et longs travaux intérieurs.

Une âme qui est humble vit aussi paisible, et aussi soumise à Dieu, parmi les désolations et stérilités intérieures que si elle nageait dans les goûts, consolations, et plaisirs intérieurs ; Dieu les départit souvent aux faibles. Mes filles, il faut avoir bon courage, vivre dans une profonde humilité. Il ne faut pas même craindre les tentations, car Dieu les permet pour purifier notre cœur ; et, bien qu’il arrive que nous y fassions quelques fautes, il faut s’en confesser, s’en humilier, puis demeurer en paix. Une âme qui est toute à Dieu agit ainsi ; faisons-le aussi et soyons bien tout à Dieu.

Entretien : Défi général que notre unique Mère de Chantal donna aux chères Sœurs d’Annecy, l’Avent de l’année 1626.

Il faut avoir le cœur doux et gracieux envers le prochain, l’esprit doux et soumis à Dieu, retournant à lui avec humilité et abaissement intérieur en toutes occasions, les acceptant comme venant de sa main.

Ce défi, mes chères filles, est fondé sur la doctrine de notre Bienheureux Père, qui nous a dit d’aller de Dieu à l’humilité, et de l’humilité à Dieu.

Vous voulez savoir comme cet avis se pratique, d’aller à Dieu avec abaissement en toutes les occasions ? Ma chère fille, lorsque vous êtes tombée en quelque faute considérable, au lieu de vous amuser à réfléchir sur votre [78] manquement, allez à Dieu en vous humiliant doucement ; si l’on vous voit, jetez votre cœur en Dieu, vous abaissant devant lui profondément ; si l’on vous blâme et méprise, allez à Dieu et anéantissez-vous, vous abaissant plus bas qu’on ne vous met en reconnaissant votre misère, et qu’on a bien sujet de vous traiter de la sorte. Si l’on vous contrarie, allez à Dieu, si l’on vous satisfait, allez à Dieu, et acceptez tout de sa main. Pour la douceur, je n’entre pas de vous en parler à cette heure, tout ce que je vous en dis, c’est que lorsque je vous prie d’avoir le cœur doux envers votre prochain, je n’entends pas parler du cœur de chair de la partie inférieure, mais de notre cœur d’esprit de la partie supérieure.

Entretien : Pratiques de la présence de Dieu donné par notre Bienheureuse Mère pour défi.

La première pratique est de faire toutes ses actions pour l’amour de Dieu, tant pour laisser le mal que pour faire le bien. La deuxième que toutes pensent à Dieu simplement selon leur attrait sans s’empresser ni se charger de multitudes de pensées et d’attentions. La troisième, c’est de penser par la vérité de la foi que Dieu est présent, par essence et puissance, et que nous devons être honteuses de faillir devant lui qui est la pureté même, et pratiquer les vertus parce qu’elles lui sont agréables, et qu’il aime les âmes vertueuses.

La quatrième est de regarder Dieu dans notre cœur comme dans son temple qu’il ne faut pas oser salir, ni rien faire qui déplaise à sa divine Majesté, ni laisser rien à faire de ce que nous savons qui lui plaît.

La cinquième, c’est de penser que Dieu nous voit de son trône céleste pour observer si nous sommes fidèles à sa grâce, à faire sa volonté, et ce que nous lui avons promis, et à nos observances.

La 6ème sera d’imiter notre Seigneur par la patience, les travaux tant intérieurs qu’extérieurs, et dans la douceur et l’humilité, les deux vertus de son cœur qu’il veut que nous apprenions de lui.

La septième est d’être attentif à ne pas être plus d’un quart d’heure sans faire quelque acte d’amour vers la divine Majesté toujours présente, ou quelque autre acte conforme à l’attrait de chacune, et selon l’attention particulière pour nous unir à sa bonté.

La huitième, pour être plus fidèle à ce défit, l’on rendra compte des vertus que l’on aura pratiquées en suite de l’attention qu’on aura fait à cette adorable présence, et des fautes qu’elle nous aura fait éviter. [79]

Entretien : Diverses réponses que notre Bienheureuse Mère a fait sur des petits points d’observance.

Vous me demandez si l’on doit dire aux Sœurs Tourières ce qui se fait en la maison, en leur parlant ?

Je réponds que non, il vaut bien mieux les entretenir de bonnes choses et utilement sans parler ni du tiers, ni du quart. Mes filles, ne parlez point si librement. Tout le mal des religieuses ne vient que de trop parler. Notre Bienheureux Père qui était si tardif, si posé, si discret, et si sagement retenu en ses paroles, néanmoins sur la fin de ses jours, il disait qu’il aurait désiré d’avoir une boutonnière à ses lèvres, pour avoir le temps de mieux considérer ce qu’il devait dire. [tirets de séparation].

[Vous me demandez] Si en des nécessités publiques, la Supérieure peut faire faire des pénitences ?

Oui, mes filles, vous savez qu’aux temps des grandes guerres, l’on jeûna céans plusieurs jours durant. Tous les trois jours elle dînait à la deux [ième] table62, faisait une demi-heure d’oraison après prime et une après la lecture, prenant le soir la discipline ; nous sommes assemblées pour cela pour aider tout le monde par prières. [tirets de séparation].

Les Sœurs qui se sont confessées le matin peuvent sans congé se confesser l’après-dîner, les jours que les confessions extraordinaires viennent, mais si l’on n’avait rien à dire l’on s’en peut dispenser de soi-même. [tirets].

Les Sœurs ne peuvent pas dire à la réfectorière de leurs donner pour toujours de la mie, ou de la croûte, sans congé, et la réfectorière ne le peut pas faire sans permission de la maîtresse pour les novices, et de la supérieure pour les professes. [tirets].

Notre digne Mère dit qu’une sœur ne satisfait pas à sa règle quand elle ne lit pas en son livre, pour contribuer par sa retenue à l’assemblée, et ne doit pas se fier à ce qu’elle a lu autrefois, ou à ce qu’elle retiendra de la prédication, si elle sait qu’on prêche ce jour-là. [tirets].

Encore que l’Assistante soit la plus ancienne, elle ne doit pas aller faire l’office pour les Sœurs absentes du chœur, mais c’est à celle qui est la plus ancienne, après sa charité. [tirets].

Vous me demandez mes sœurs, dit une fois cette digne Mère, comment l’on manque à la présence de Dieu ? [80]

C’est mes filles lorsque vous êtes plus d’un quart d’heure sans retourner votre esprit en Dieu. C’est sur quoi je vous interroge lorsque vous me rendez compte. Croyez mes filles, soyez attentives à cette divine et continuelle présence de Dieu ; c’est une parole de l’Écriture, que c’est à sa faveur que nous avançons sur le chemin, lorsqu’elle nous dit, approchez-vous de Dieu et vous serez mumine [sic]. Ah ! que je me plais à dire cette belle parole ; il faut que nous la pratiquions. [tirets].

Lorsque les Sœurs ne font pas profit des avertissements, dites-vous mes filles ?

C’est mon sentiment qu’il ne faut pas se presser de leur en faire et de les rejeter, mais il faut doucement attendre qu’elles soient un peu plus fortes pour les supporter. [tirets].

Non, mes filles, ne dîtes jamais parmi vous autres, « celle-ci est bonne pour cette charge, celle-là n’est propre pour exercer cet autre », surtout pour celle de Supérieure, n’en parlez point au temps de l’élection et des dépositions. Particulièrement, ne prenez l’avis de personne pour celle que vous devez élire, non pas même à la Mère déposée. Si l’on me demandait mon avis là-dessus, je ne le donnerais pas. Il ne faut dans ces occasions, prendre le conseil que de Dieu parce que j’assure que celles qui agiront selon la lumière et l’instinct du Saint-Esprit, que notre Seigneur les bénira et qu’il ne permettra pas que leur bonne intention soit trompée par une mauvaise élection, et je dis même, que s’il n’y eut que moi toute seule qui donna la voix à une sœur, je ne voudrais pas m’inquiéter. Et pourvu que vous ayez suivi la lumière de Dieu et les avis de nos Règles, Constitution et Coutumier, dans votre choix, soyez certaines qu’il est bon.

Les Sœurs qui ne sont ni conseillères ni assistantes ne doivent user d’aucune prévoyance, pour voir s’il se trouve dans la maison des sujets propres pour être élu. Il suffit des cinq jours députés, la Déposition jusqu’à l’élection pour y penser. Les esprits des femmes sont pour l’ordinaire si brouillons, qu’elles font mieux les choses lorsqu’elles y pensent le moins, bien qu’elles soient fort inclinées à penser longtemps à ce qu’elles doivent faire. Mais la Supérieure qui se dépose et les Sœurs conseillères doivent prévoir soigneusement pour leur catalogue, parce qu’elles en ont le soin, et voir s’il faudra demander des sujets à d’autres maisons de l’Institut. [tirets].

Notre Mère nous dit souvent que la Supérieure doit montrer une confiance toute particulière à la Sœur Assistante, et qu’il faut que les Sœurs s’en rendent capable, et que la Communauté lui doit porter un honneur particulier comme à la seconde personne du Monastère, et que lorsqu’on la rencontre par la maison, on doit la saluer par [81] un petit enclin de la moitié du corps, et la discerner en tout par un cordial respect, et que même la Supérieure en doit avoir pour elle. [tirets].

L’infirmière ne peut pas faire communier une de ses malades sans le congé de la Supérieure. Les malades doivent demander congé aussi à la Supérieure pour ne point lire les Règles et Constitutions, et ne s’en pas dispenser d’elles-mêmes. [tirets].

Si une fille dites-vous était bien adonnée aux austérités, que faudrait-il faire ?

Il faudrait bien mortifier son inclination, en lui refusant le congé de les faire, lui faisant comprendre qu’il y a plus de mérite à suivre la Communauté que vouloir rien faire de plus. [tirets].

Lorsque que les Sœurs malades ont des maux abjects, il faut que les infirmières les apprennent au médecin, pour épargner aux Sœurs, la honte de les dire elles-mêmes. [tirets].

Il faut prendre tout simplement ses soulagements, et il est mieux de déclarer ses besoins à la Supérieure que de vouloir attendre qu’elle les devine, sous prétexte de vous laisser à la Providence. Une pauvre Supérieure ne peut pas toujours prendre garde à vos visages, et à vos mines, pour deviner si vous êtes bien ou mal.

Entretien (noté 55) : Avis pour le jeûne.

J’approuve fort, pour le jeûne, que personne ne s’en dispense de soi-même, et qu’on ne cherche point de ne le pas observer, par propre élection ; mais qu’on se laisse, pour cela, avec toute sorte de soumission, à la discrétion de la Supérieure et de ceux qui vous conduisent. Si l’on s’en remet à votre choix, choisissez le jeûne, parce qu’il est toujours bon de pencher du côté de la rigueur pour nous. Mais si vous vous sentez un véritable besoin de ne point observer le saint jeûne, et qu’on vous dise « ne jeûnez point », ou qu’on s’en remette à votre jugement, usez tout simplement de cette obéissance ou de cette liberté, surtout pour les nécessités suivantes.

Si vous sentez que le jeûne vous rende extrêmement chagrine.

Si vous êtes sujette à de fréquents étourdissements de tête, ou si vous souffrez souvent de douleurs de ventre et d’entrailles, parce que le jeûne est extrêmement contraire à ces infirmités-là, et la sainte Église n’ordonne le jeûne que pour mortifier la sensualité et non pour ruiner la santé des infirmes et des faibles, et donner de grandes incommodités à l’esprit.

Si, en prenant quelque petite chose le matin, vous supportez mieux le jeûne le reste du jour, il faut le faire sans scrupule, mais toujours avec l’avis de ceux qui vous conduisent. [82] [tirets].

Mes filles, dit cette Bienheureuse Mère, hormis que Dieu ne vous attire par des voies secrètes et intimes au recueillement et à une profonde occupation en lui, il est toujours mieux de se rendre attentives aux exercices du Directoire qu’à toute autre pensée, soit pour l’Office, où l’on doit surtout faire une grande attention de bien prononcer et de bien faire toutes les cérémonies, soit aux récréations et aux assemblées, écoutant avec attention le rapport des lectures. Mais si Dieu vous occupe, laissez-le faire, et ne faites rien autre que d’être bien attentive à nos observances. [tirets].

S’il se trouvait des Évêques qui donnassent la permission à quelque Père des Sœurs de les venir voir étant malades sans de grandes occasions, il faudrait prier sa grandeur de ne plus donner de pareilles licences, parce que sous ce prétexte, on pourrait faire bien d’entrées inutiles, mais il faut représenter cela avec une profonde humilité. [tirets].

Mes filles, pour la visite annuelle lorsque le Prélat ne la fait pas, et que le Père spirituel, bien que bon ecclésiastique, ne se trouvât pas entendu aux choses spirituelles et aux affaires de religion, comme il peut souvent arriver, il faut tout simplement et humblement demander quelque autres en de pareilles occasions. J’ai fait demander des Pères Jésuites et je m’en suis bien trouvée, et les Communautés aussi, et le Père spirituel ne s’en doit pas offenser. [tirets].

Non ma sœur, l’on ne manque pas à l’obéissance prompte, lorsqu’on achève le matin de faire son lit ou de se laver les mains, bien que l’on commence de piquer l’oraison, parce que tout ce qu’on fait est aussi une obéissance, c’est pour cette cause qu’on la sonne durant trois Pater. [tirets].

Ô Dieu ma chère fille, je vous conjure, et vous mes sœurs, ne cherchons point tant de moyens nouveaux de nous mortifier. Soyons fidèles seulement à bien employer ceux que nous avons. Ce n’est point agir selon l’esprit de l’Institut que de faire toutes ces façons ; notre esprit est un esprit d’une parfaite rondeur, et d’une franche et sincère simplicité, et je n’aime du tout point ces pratiques qui lui sont si fort opposées. [tirets].

Non ma sœur, l’on n’affecte pas de mettre dans la charge d’Assistante les Sœurs les plus vertueuses ; aussi, celles qui le sont ne doivent pas se glorifier. Hélas, il n’est qu’une âme bien humble qui mérite d’être exaltée et qui puisse se glorifier. Pour le reste, nous ne sommes que poudre et cendre ; il n’est point, comme j’ai dis d’autres fois, d’offices bas en la maison de Dieu, où servir est régner, où [83] l’abjection est glorieuse au dire de ce grand Roi, fait selon le cœur de Dieu. Ne vous fâchez donc jamais si après avoir exercé les grandes charges, on vous met dans l’exercice de celles qui sont par forme nommée petites et plus basses, puisque tout est honorable dans le service de Dieu, et que l’on reçoit plus d’honneur, s’il faut user de ce mot si suspect et si horrible parmi les enfants de Dieu de ce qu’on pense qui nous honore et nous humilie, puisque jamais une âme religieuse ne mérite et ne reçoit plus de louange que lorsqu’elle se met plus bas devant les yeux des créatures qui l’élèvent à mesure qu’elle se relève aussi devant l’œil de son Dieu. [tirets].

Notre digne Mère dit une fois à la récréation, qu’elle avait été consolée et édifiée de ce qu’on lui écrivait au sujet de l’indifférence d’une Supérieure de ce qu’elle ne faisait rien pour être aimée, et qu’elle ne cherchait point les occasions de gagner l’amour des créatures, et qui ne témoignait aucune peine aussi d’ailleurs, d’être fort aimée, disant toujours : pourtant mes sœurs, il faut bien aimer Dieu. On lui écrivit qu’une autre Supérieure avait refusé de prêter de nos voiles et barbettes à d’autres Religieuses, de crainte qu’elles ne s’habillassent comme nous, elle dit : « Ô Dieu, que ce procédé est contraire à notre manière d’agir », et elle écrivit pour leur en faire prêter. [tirets].

Sa charité nous disait souvent qu’elle avait un singulier plaisir qu’on fit la charité de blanchir et de repasser les linges de l’église des pauvres Religion et des pauvres paroisses, et en introduisit la pratique dans ce premier Monastère d’Annecy. [tirets].

Notre digne Mère dit qu’aux jours de Fêtes, l’on peut si l’on veut, se reposer plus que la demi-heure, et qu’on peut aussi prendre du repos le soir au quart d’heure. [tirets].

Sa charité faisait aller à l’assemblée les jours de Fêtes lorsqu’il se trouvait après la prédication plus de demi-heure, mais s’il y avait que la demi-heure juste, elle donnait congé d’aller où l’on voulait à la liberté de chacune. [tirets].

Elle nous dit une fois que si une Supérieure venait à mourir après la première année expirée de sa supériorité, que la déposée pouvait être réélue. [tirets].

Elle dit qu’une Supérieure ne devrait en aucune manière, être démise de sa charge, bien qu’elle le demandât instamment, pour de seules répugnances à l’employer. Parce qu’il faudrait être bien impatiente pour ne pouvoir souffrir trois ans un exercice qui nous [84] déplaît et qui nous contrarie.

Entretien : Avis aux Supérieures.

Il faut que la Supérieure traite avec les anciennes avec respect, parce que celle qui est aujourd’hui mon inférieure peut être demain ma Supérieure. Pour moi, dit cette unique et vraie Mère, je les honore, je les respecte et je ne veux pas que les Supérieures fassent tant d’état de la supériorité, comme de la charité. Parlant d’une Mère qui avait été un peu rude, je lui dis fort bien qu’elle avait traité comme des novices, celles que je lui avais données pour compagnes ; elle me l’avoua et je lui répartis : vous n’avez pas mieux fait pour cela ma fille, qui fait la volonté de Dieu fait tout pour sa gloire, et pour suivre son bon plaisir et pour son amour. Pour moi, je me trouve fort bien d’user avec les Sœurs dans un esprit de douceur, et leur ordonner toujours les choses, comme en les priant. Au commencement, c’était bien verte, bien sèche, bien impérieuse, l’on me supportait fort, ma sœur Telle le sait bien ; mais il m’a bien fallu changer. Mes filles qui gouvernez les autres, je ne vous recommande rien tant que le support, mais je le recommande aussi aux inférieures. Enfin, mes Sœurs les Supérieures, faites comme vous m’avez vu faire, et je serais contente et nos filles aussi. Ainsi vous vous rendrez la conduite de nos filles, aisée, et remplirez leurs cœurs d’amour. Mais mes Sœurs, aimez aussi vos Supérieures qui ne font rien de contraire à l’Institut et qui n’apporte dans la maison aucun esprit étranger. [tirets].

Cette digne Mère avait coutume de renvoyer les défaillantes devant Dieu pour les ramener à leur devoir, sans leur faire une correction, ni leur dire seulement une parole sèche ou rude. [tirets].

Elle nous disait qu’il fallait tenir son esprit en tranquillité pour bien faire toute chose à propos. La douceur, l’humilité et la tranquillité d’esprit, sont les sièges et le repos du St Esprit, disait cette sainte Mère. [tirets].

Une sœur se plaignant à cette Bienheureuse qu’elle était fort travaillée des pensées inutiles : nous autres qu’on croit si parfaites, sommes souvent atteintes de tant de distractions, que c’est pitié. Mais Dieu le permet pour nous tenir humbles. Il ne faut point tant penser à la perfection, mais de faire de moment en moment, tout le mieux que nous pouvons. [tirets].

Elle disait que la vraie charité consiste à ne point renvoyer des filles pour des infirmités corporelles, à compatir au mal de nos sœurs, et à les excuser lorsqu’elles commettent quelques manquements. [tirets]. [85]

Mes filles, disait cette Bienheureuse, il ne se faut pas anéantir de ce que nous sommes misérables, mais parce que Dieu est d’une grandeur infinie ; et lorsque l’on a fait quelques fautes, il ne faut pas s’inquiéter de ce qu’on ne ressent pas assez de peine, mais s’humilier doucement, paisiblement devant Dieu, par un simple acte d’un amoureux repentir. L’amour propre se veut toujours couvrir de multiplicités, pour troubler nos cœurs dans leur simple occupation en Dieu.

Il faut, disait-elle encore, parlant des choses saintes et sérieuses, le faire avec modestie et sans rire.

Celui, disait cette sainte âme, qui est grandement orgueilleux, tombe pour l’ordinaire en de lourdes fautes, et Dieu le permet ainsi, pour le ramener en le faisant humilier. Lorsqu’on lui disait de n’être point humbles, ni soumises et encore moins fidèles, elle répondait : cela se peut faire que vous ne travailliez pas assez à ces saintes vertus, mais il ne faut pas vouloir être plus parfaite que Dieu ne veut, et plus tôt qu’il ne le veut. [tirets].

C’est avoir un grand cœur que de souffrir beaucoup et de supporter son prochain, embrasser tout le monde par désir, et pour le porter à aimer Dieu.

Suivez Dieu, disait cette digne Mère, en simplicité de cœur, vous soumettant à la direction qu’on vous donne. Il ne vous appartient pas de faire aucun dessein dans votre esprit, cela appartient à ceux à qui Dieu a commis le soin de votre âme.

Tâchez petit à petit de vous quitter vous-mêmes pour abîmer ce vous-mêmes en Dieu. Il n’y a que la recherche de votre amour propre et de vos satisfactions qui puisse inquiéter une âme qui veut bien être à Dieu.

Ne vous mettez point en peine quelle aversion que vous sentiez pour le prochain dans votre partie inférieure, mais après un grand soin seulement de vous tenir en la présence de Dieu, et laissez remuer les sentiments de la chair tant qu’ils voudront. Je connais clairement que c’est les seuls qui font du bruit, ne disputez point pour vous persuader que cette personne avait raison d’agir et de parler ainsi contre vous. Contentez-vous de faire ce simple acte au plus fort de votre cœur en disant : oui Seigneur Jésus, je l’aime cette très chère sœur ; s’il ne fallait que ma vie pour la rendre une grande sainte, je la donnerais de grand cœur. Ô mon cher Époux, puis-je haïr ce que votre cœur divin aime d’une charité éternelle. Je la veux aimer avec l’aide de votre grâce, tant que j’aurai de vie. Adorez souvent en la voyant Dieu dans son cœur, rendez-lui gaiement vos petits services, parlez [86] quelquefois de ses vertus, et croyez fermement que tant que la fine pointe de votre esprit dira, « non mon Dieu, je ne la veux point haïr, je l’aime et je lui pardonne », que vous ne sauriez offenser ce grand Dieu en ce particulier, bien que votre esprit vous fournisse dans la basse partie de votre âme, les moyens de la plus maligne vengeance que vous puissiez imaginer.

Entretien : Avis à une sœur particulière, touchant les prédications, donnés par cette digne Mère.

Ma fille, comme vous ne vous soumettez pas à aucun avis qu’on vous dis, cela cause le trouble dans votre âme lorsque les prédicateurs disent la moindre chose touchant les péchés et la confession. Vous ne trouverez jamais la paix de cœur que dans la soumission de votre jugement, et dans l’anéantissement de toutes ces vaines satisfactions que vous prenez de tant réfléchir sur vous-mêmes, ce qui empêche l’opération de Dieu en vous, et vous détourne du chemin auquel il veut vous conduire. Je vous l’ai dis cent fois, ces propres recherches gâchent tout. Ma fille, Dieu veut que le cœur qu’il attire à son amour et à l’aimer particulièrement soit nu et en dehors de lui-même, pour se laisser absolument à sa conduite, et qu’il n’ait d’autre recherche que de plaire parfaitement à sa divine Majesté.

Je vous donne et recommande cette pratique, qu’en tout et pour tout, vous tâchiez de simplifier votre esprit. Spécialement à l’oraison, retranchez toute curiosité d’entendement et la multiplicité d’acte et de représentation de votre misère.

Ne vous chargez point de tant de pratiques, et de vouloir faire tout ce que les prédicateurs disent. Cela vous serait nuisible, ils vous exhortent à beaucoup de choses, mais c’est pour embraser votre volonté, et pour l’animer à beaucoup entreprendre, afin qu’elle ait le courage de faire le peu qui nous est ordonné qui est pourtant assez de besogne pour nous, et la seule que nous devons embrasser. Quand les prédicateurs traitent des péchés, abîmez le souvenir de ceux de votre vie passée dans l’infinie miséricorde, ne les discernez point tant, ne les examinez plus pour en voir le nombre et les circonstances ; tenez-vous pour trop heureuse de quoi Dieu vous donne le désir d’être en charité et de l’aimer souverainement, et ne cherchez point curieusement si vous êtes dans le sentiment de la même charité, mais appliquez vous tout simplement d’en faire les actes et à aimer Dieu parfaitement ; et ne vous figurez pas que leurs conseils soient des [87] commandements. Il faut toujours suivre l’attrait de Dieu sur nous, non pas à la négligente et avec tiédeur ; non, cela n’est pas bien. La grâce se retire de nous, lorsque nous lui manquons souvent de fidélité d’une volonté délibérée. Mais je vous dis qu’il faut faire le bien sans inquiétude, et celui que Dieu veut de nous, et non d’autres.

Je voudrais que vous eussiez bien dit à ce bon Père votre peu de soumission ; vous le croirez mieux que moi et avec raison, parce que je ne suis rien auprès de lui ; mais il me semble que ce que je vous dis pour votre confession, je le dis selon ma conscience, qui ne me permet pas de vous mal conseiller, et selon la lumière de Dieu que je lui demande en tous les avis que je donne.

N’est-ce pas perdre son temps après trois confessions générales faites à des Pères très capables, le plus sincèrement et clairement que vous avez eu de vouloir encore tant examiner si vous avez dit bien tous les petits péchés de votre enfance, si vous n’avez point oublié quelques petites circonstances, quand vous me venez dire cela ? Il est vrai, je vous mortifie fort, mais c’est que je trouve ces scrupules impertinents avec raison.

Vous croyez, dîtes-vous, que si vous étiez bien avec Dieu, vous correspondriez mieux à sa grâce que vous ne faites. Ma fille, il faut vous mettre à la besogne, et correspondre fidèlement aux attraits de cette grâce, et vous verrez que Dieu sera glorifié en votre chère âme. Mais je sais bien ce que c’est qui vous fâche, c’est que vous voudriez être aussitôt quitte d’imperfections ; mais il ne faut pas attendre cela de votre naturel, vous ne le réduirez pas sitôt à la raison. Travaillez, travaillez fidèlement et demeurez paisiblement auprès de Dieu.

Entretien : Quelques petites particularités qui regardent cette vénérable Mère de Chantal, et qu’elle a raconté elle-même.

Une personne de confiance, parlant à notre Bienheureuse Mère de l’humilité, elle lui dit : Mon Dieu, je l’aime et je la désire de tout mon cœur cette sainte humilité, ce grand Dieu veuille me la donner ; mais j’ai une grande répugnance à certaines humiliations, qu’il y a que j’en suis quelques fois étonnée ; j’avoue pourtant que ce n’est pas la répugnance qui me fâche, c’est la répugnance que j’ai à y répugner. Mais je fais comme mon Bienheureux m’a appris, je ne m’anéantis pas, et m’humilie de ne m’être point humilié.

Une fois je dis à mon Bienheureux Père dans notre dernier entretien à Lyon, que je [88] serais bien satisfaite à mon retour à Annecy, de revoir un peu bien mon âme devant vous ; il me répondit : « Je vous croyais toute céleste, et je vous vois encore à vous-même ».

Une autre fois, je voulus qu’il me parlât le premier ; il me dit : « Hé, quoi, avez-vous encore des affections et des désirs propres ? »

Une sœur se plaignant une fois à cette Bienheureuse Mère d’un petit ennui qu’elle ressentait de ne trouver pas de la correspondance dans une personne qu’elle affectionnait saintement : « Hélas, ma fille, lui dit-elle, que le Bienheureux et moi avons souffert l’un pour l’autre, pour de pareils doutes. Un jour, comme il me parlait d’une personne de sainte vie qu’il aimait, il me la loua fort, de sorte que je lui dis : Monseigneur j’irai donc après cette personne-là dans votre amitié ? Il se tourna un peu et puis me dit : ô ma Mère, ne dîtes pas cela, vous êtes l’unique colombe, vous êtes l’unique colombe. »

Cette bonne Sœur lui répartit : « Que vous êtes heureuse ma Mère d’avoir eu une si grande union avec ce saint homme ». Elle dit : « Je n’oserais faire mettre par écrit tout ce qu’il m’a dit sur l’admirable union d’esprit que Dieu nous avait donné ; il n’en fut jamais de semblable, c’était une vraie amitié de charité. Vous avez vu dans ses lettres combien il avait de saintes amitiés pour diverses sortes de personnes, mais tout cela n’était rien en comparaison de la dilection que Dieu lui avait donnée pour moi. »

Il me dit une fois : « Dieu m’a donné en votre personne une aide semblable à moi, oui semblable à moi ; je le vois dans le cœur de ce grand Dieu, non seulement semblable à moi, mais qui est un autre moi-même.

« Hélas, que j’ai du regret de ne lui avoir pas porté l’honneur et le respect qu’il méritait, je me voudrais milles et mille fois poursuivre ses intentions.

« Je ne sais pourquoi je vous dis tout ceci ma fille, dont je n’ai jamais parlé, mais Dieu le permet afin que votre âme soit consolée dans sa tristesse, et afin que je vous apprenne qu’il faut être simple, candide et exempte de prudence humaine, mais abandonnée toute à Dieu. »

La sœur lui dit : « Ma Mère, avez-vous toujours bien fait ce que vous me recommandez de pratiquer ? » Elle s’humilia en rentrant dans elle-même, et dit : « Non, ma fille, mais je désire bien de le faire, j’ai toujours souhaité [89] d’être sœur domestique pour vivre dans une parfaite soumission. »

Au dernier chapitre de l’année 1626, cette Bienheureuse Mère fit mettre les Professes devant elle, et leur commanda de lui dire simplement les imperfections qu’elles reconnaissaient être en elle devant Dieu, ce qu’elles firent. Puis, elle se leva et fit dire aux Sœurs les principales fautes qu’elles avaient commis durant l’année, et ordonna que chacune dise un défaut extérieur l’une de l’autre, leur enjoignant ensuite d’être bien fidèles à la pratique de la vertu propre au Saint qu’elles avaient tirées, et que chacune en particulier et toutes en général, fut bien attentives de s’exercer dans la parfaite charité à l’endroit de tous également.

Elle fit de même le vendredi saint, nous conjurant d’anéantir dans l’abîme du sacré Sang de Jésus-Christ les imperfections de la passion la plus dominante en nous. [tirets].

Le désir de se tenir en la présence de Dieu, disait cette Bienheureuse Mère, tient lieu de la présence même. La fidélité à Dieu ne consiste pas à posséder toujours le sentiment sensible de la présence divine, parce que cela n’est pas en notre pouvoir, mais elle consiste à faire de fréquents actes d’amour et de retours à Dieu. Quand la grâce nous l’incite et quand nous y manquons, il faut s’humilier doucement. Celui qui fait ce qu’il sait et qu’il peut, mérite que le Saint Esprit lui enseigne ce qu’il ne sait pas. [tirets].

Lorsque la Supérieure est en solitude, l’Assistante peut donner congé aux Sœurs, de lever le voile au parloir, d’écrire des lettres, de boire, de manger, de dormir, et les mêmes congés qu’elle donne, elle peut se les prendre pour elle. [tirets].

Une sœur robière fit une fois des ceintures d’une nouvelle façon. Notre Bienheureuse Mère en fut si touchée, qu’elle les fit porter au chapitre, les fit brûler devant toutes, et dis : « Que la désobéissance périsse, et que le feu consume ce qui est édifié contre les saintes Coutumes », mortifiant fortement la sœur, et avertissant toutes les officières de se tenir fidèlement à ce qui est de leur Directoire, par le respect qu’elle portait à notre Bienheureux Fondateur qui les a toujours écrit de sa sainte main. [90]

Entretien : Comme l’on doit procéder pour la confession des Prétendantes, et plusieurs avis touchant la Directrice et les Novices.

Il faut donner un livre aux Prétendantes, qui enseigne comme l’on se doit examiner et leur donner les avis sur les points auxquels on juge qu’elles se doivent le plus examiner. Mais il ne faut jamais les interroger, cela appartient aux confesseurs. Il faut laisser faire chacun son office. Si les filles ne savent pas écrire, et qu’elles vous prient de leur écrire le mémoire de leur confession, ne mettez simplement que ce qu’elles disent, leur montrant pourtant à s’en bien expliquer ; celles qui auraient beaucoup de peines, il leur faut faire avec courage, et en avertir le Confesseur, afin qu’il les console, qu’il les aide et examine. Il faut faire de même pour les Dames séculières qui viennent faire leur retraite chez nous, et en passant, je vous avertis mes sœurs, de ne point laisser aller ces Dames au chapitre, ni au noviciat, ni de souffrir qu’on dise devant elles ni coulpes, ni avertissements, que des choses fort légères.

Mais pour revenir à nos Prétendantes, je vous dis qu’il faut laisser armer les filles de dévotion avant que de les exercer à la mortification. Celles qui ne s’humilient pas dans les humiliations, c’est signe qu’elles ont de la vanité, il faut les laisser pour quelque temps ; lorsque les médecins bien expérimentés voient que les médecines ne profitent pas, ils cessent pour un peu les remèdes, il faut faire de même autour des âmes.

Il faut beaucoup humilier et exercer les âmes que Dieu attire par de grandes consolations, autrement leur vertu n’est pas solide.

Les âmes qui font souvent des fautes, il faut leur donner une humble et douce confusion, mais il faut les encourager, et ne leur pas donner du désespoir. Il faut conduire les filles par la vraie observance, leur bien inspirer d’obéir à qui que ce soit qui leur commande ; donnez-leur surtout l’amour du mépris et exercez-les lorsqu’il est temps dans la mortification. S’il se trouvait une Supérieure qui ne laissât pas la liberté d’exercer les Novices, la Directrice leur dira humblement ce que son Directoire marque.

La Directrice ne dois jamais redire à la Supérieure ni à qui que ce soit les péchés que les Novices lui disent de leur bon gré, pour se consoler ou humilier. La marque d’une bonne Directrice est lorsqu’elle mortifie bien et qu’elle connaît bien les défauts des Novices et qu’elle ne leur en passe pas un.

La Directrice doit être un peu aigre, comme la Supérieure doit être toute douce. La Directrice ne peut pas donner congé aux Sœurs Novices d’entrer aux cellules [10063] des Sœurs qui ne sont pas du Noviciat. Il est nécessaire de faire passer les Novices par où les autres sont passées, mais doucement et discrètement, comme dit la Règle.

La Directrice doit toujours ouvrir le cœur de ses Novices amiablement, afin qu’elles ne lui manquent pas de simplicité. L’Assistante du Noviciat n’avertit point les Novices au réfectoire. Si une Novice, dites-vous, avait de l’aversion à sa maîtresse, si elle le lui doit dire ? Oui ma fille, il ne faut pas qu’elle se dispense de faire cette pratique, de se bien découvrir sous quel prétexte que ce soit. Surtout, les Novices doivent bien prendre cet esprit de simplicité, si elles veulent prospérer, et faire des progrès en la vertu. La Supérieure les doit aider et porter à cette parfaite confiance, et leur demander quelques fois, si elles ont dit à leur maîtresse ce dont elles se découvrent à elle ; et si elles disent que non, elle les lui doit renvoyer, les conseillant de se tenir à ce qu’elle leur dira, et de la venir après retrouver.

Si la Supérieure connaît que la Directrice n’a pas bien enseigné une fille, elle ne lui en doit rien témoigner, ni lui rien dire de contraire ; mais elle doit prendre la maîtresse en particulier pour l’instruire, afin qu’elle-même fasse puis entendre à la Novice comme elle se doit comporter en telle et telle occasion.

Il faut que la Supérieure fasse que les Novices estiment leur maîtresse, et qu’elle les portent à elle, comme aussi la maîtresse doit faire que les Novices estiment fort la Supérieure et les doit porter aussi à lui avoir de la confiance. Cet avis est de si grande importance, ajoute cette Bienheureuse, que je voudrais qu’on le retint bien et qu’on le mit en pratique.

Le premier fondement qui doit être aux Novices, c’est la crainte de Dieu qui leur donne une forte résolution de ne jamais l’offenser volontairement.

Le deuxième, c’est l’amour de leur vocation par une parfaite reconnaissance de la grâce que Notre Seigneur leur a fait de les discerner parmi tant d’autres personnes, qui en auraient possible fait plus de profit d’un bien si singulier tel que d’être appelées de Dieu, pour être attirées à son service, estimant surtout le bonheur d’être en dehors des grandes occasions d’offenser son infinie Bonté.

Le troisième fondement qu’il faut donner à la vertu des Novices, c’est une connaissance entière de leur néant, et leur bien imprimer cette vérité au cœur qu’elles ne pourrait rien d’elles, mais qu’elles pourront tout avec le secours de notre grand Dieu. [101]

Les Prétendantes se doivent instruire de la Directrice pour faire le petit abrégé de leur vie à la Supérieure qu’elles doivent spécifier ainsi : « Ma Mère, j’ai été jusqu’ici d’une humeur fort gaie, ou fort retenue, mélancolique ; j’aime la compagnie, ou bien, je me plaisais dans la retraite ; j’avais du penchant pour la vanité dans mes habits, dans mes parures, à m’ouïr louer ; j’aimais le jeu, la danse, ou, je ne me plaisais à rien du divertissement du monde ; j’avais de l’inclination à la raillerie et je me plaisais à médire ou à l’ouïr faire », ainsi des autres inclinations, penchants et attachements qu’on pourrait avoir pour les choses indifférentes, ou mauvaises et dangereuses, comme aussi les bonnes : si vous aimiez à fréquenter les Sacrements et ouïr la Parole de Dieu, la lecture des bons livres, si vous faisiez volontiers l’aumône, aimant les pauvres.

Il faut avoir un grand soin d’élever les filles aux petites attentions, des moindres pratiques aussi bien que des grandes, comme de lever leurs habits, fermer les portes doucement et telles autres.

Si une Novice murmure de sa maîtresse, il ne faut pas qu’elle fasse semblant de rien, mais il faudrait la faire avertir en particulier, sans qu’elle sache que son murmure soit parvenu à la connaissance de la Directrice.

Il faut élever les Novices tant spirituelles, qu’elles puissent être à la simplicité de la Communauté tant pour l’intérieur que pour l’extérieur. Il faut surtout les rendre simples à demander leurs nécessités. Pour celles qui sont tendres, il faut un peu mépriser leur mal, les encourager à se surmonter, mais pourvoir soigneusement et cordialement aux nécessités de toutes.

Il faut que la Directrice écoute paisiblement les peines des Novices, et qu’elle leur donne rondement du soulagement s’il est possible.

La Directrice ne doit pas se mettre des défis de ses Novices, mais elle les peut pratiquer en son particulier selon son besoin spirituel.

Oui, les Novices peuvent sans contrevenir à leur directoire, dire leurs petits biens, les bonnes choses que leur maîtresse leur dit, leur défis et entreprise.

Je n’aime pas, dit cette Bienheureuse, qu’on soit si réservé à dire ses petits avantages spirituels, possible que cette sœur qui les demande en fera un grand profit ; mais d’ailleurs les Sœurs feraient très mal d’interroger les Novices par curiosité, [102] et elles doivent se taire sur tout ce qui n’est pas de profit qu’on peut dire, comme l’on peut parler des choses bonnes qu’on aurait appris au parloir et au Chapitre. Oui ma fille, votre maîtresse est obligée de vous tenir fidélité, dit une fois notre Bienheureuse Mère aux Novices, comme la Supérieure à ses sœurs, quand ce sont choses qui méritent le secret ; mais elle peut prendre les conseils de la Supérieure et d’autres personnes sans vous nommer, pour les choses qui concernent votre conduite dont elle aurait besoin d’avis et d’instruction surtout pour les peines d’esprit, trouble de conscience et tentation.

Mais si la Novice disait quelque chose qui fut de conséquence, et que l’utilité du Monastère ou la sienne propre requit que la Supérieure le sût, il faut que la prudente maîtresse le lui apprenne avec tant de discrétion et de secret, que la fille ne sache jamais qu’elle l’ait dit, et que la Supérieure surtout ne fasse nul semblant de le savoir. D’autres fois, il est bon de dire comme de soi-même les choses, et ne pas faire connaître à la Supérieure que les filles ont peine de le lui dire. Mais enfin les choses qui ne regardent que les filles, la Directrice ne les doit nullement dire, et à quels propos je vous prie, perdrait-elle la confiance d’une pauvre fille pour une chose qui ne tire aucune conséquence. La maîtresse ne saurait être trop soigneuse de se conserver cette entière confiance des cœurs de ses Novices, et c’est le grand bien d’une Novice d’avoir une maîtresse dans le cœur de laquelle elle puisse à toute heure verser le sien pour prendre force et haleine au service de Dieu.

Il faut que les Novices soient grandement naïves à dire leur faute, donnant ce contentement à notre cœur sans se soucier de ce que ceux qui les entendent diront ou penseront, et ne pas refuser l’abjection qui nous en revient, parce qu’on ne les dit que pour s’humilier. Elles doivent tâcher de raffermir leur cœur du côté de l’humilité et de la simplicité, et faire toute chose dans cet esprit, humblement et simplement. Qu’elles jettent tout leur cœur, leur âme et leur esprit dans le sein de la Vierge, afin que cette Mère de bonté prenne tout soin d’elles ; et qu’Elle nous apprenne mes filles, à nous humilier et à prendre un nouvel esprit.

L’esprit de nos Règles est un esprit tout doux, et notre manière de vie est principalement pour les infirmes et imbéciles. C’est pourquoi il faut procéder, en ce [103] qui regarde la réception des filles, avec un grand support et charité, ne faisant nulle considération sur les infirmités corporelles, sinon sur celles que la Constitution marque. Autrement l’on verrait bientôt l’esprit de notre Visitation se détruire et l’esprit humain gouverner, au lieu de l’esprit de Dieu, dans toutes nos maisons. Je vois, ce me semble, déjà quelques manquements sur ce point se glisser malheureusement en notre conduite. C’est ce qui me fâche et me fait mal au cœur. Je ne permettrais jamais qu’une fille sorte pour une incommodité corporelle qui n’est point contagieuse, lorsqu’elle aura un bon cœur, bien résolu de suivre dans une parfaite observance. Qui fera autrement fera contre la Règle et la fin que notre Bienheureux Père a eue, fondant cet Institut. Je trouve que nos sœurs sont fort rigoureuses avec les Novices, et que l’on requiert une perfection trop grande. C’est l’esprit humain qui fait cela sans doute, et je connais bien d’où vient, et où va tout cela. Ce sont pures enfances et niaiseries de vouloir prendre garde à tant de petites choses, pour y faire de si grandes considérations. Tant de vaine prudence qui veut aller prévoir dans l’avenir ce qui arrivera dans la suite des années ; cela se peut faire pour des choses d’une conséquence notable, mais qu’est-ce qu’une fille qui aie une incommodité et qu’elle la sente plus en un temps qu’en un autre, ou même toujours, et qu’elle fut si pressante qu’elle l’obligea à tenir tous les ans, un mois, deux mois et plus, le lit ? Quel inconvénient y a-t-il en cela ? Point du tout. Sur cela il faut lire les Règles et s’y tenir.

Il faut avoir un grand soin des Novices, et les fournir de tout ce dont elles ont besoin, tant pour leur linge, que pour leurs habits et nourritures. Les Sœurs ne le doivent point trouver mauvais, c’est un article de la Règle et l’on ne doit faire aucun fondement là-dessus pour leur trouver des difficultés en leur réception.

Le grand saint Augustin enseigne tout ceci dans la Sainte Règle qui est toute remplie d’un esprit de douceur. Il ne faut point l’altérer, c’était son propre esprit, jamais saint ne fut plus doux ; n’en prenons donc point un de sévérité.

Il faut souvent faire des conférences et discours familiers sur ces bénites Règles pour nous instruire, pour nous affectionner à leur observance, et pour ne les jamais changer.

Il faut que la Directrice sonde bien le cœur de ses Novices pour bien connaître par quel mouvement elles font leurs actions. Il ne faut jamais traiter les esprits selon les nôtres, mais en la façon qui sera convenable à la perfection et à [104] l’attrait de chacun. Cet avis est de grande conséquence, mes filles, disait cette Bienheureuse.

Entretien : Ce qu’elle dit une fois à une Directrice.

Ma fille, apprenez à rendre votre partie supérieure du tout soumise à Dieu, et à tenir votre esprit dans une douce autorité sur vos passions pour les égaler à la raison, et à vous tenir toujours généralement égale en tout événement. Soyez toute et toujours douce. Attirez avec grand soin les cœurs des filles, afin que vous le leur ouvriez ; ouvrez-leur le vôtre ; ne vous étonnez jamais de voir qu’il y en ait qui fasse de grosses fautes, même ne les en faites pas étonner elles-mêmes, encore que leurs manquements fussent d’importance. Mais remettez-les tout doucement à la connaissance de leurs misères. Nous devons prétendre à cette vertu parfaite que requiert notre vocation, mais il ne s’ensuit pas qu’on ne fasse plus de faute ; non, puisque la vertu la plus fine ne s’acquiert que parmi les contrariétés, si ce n’est qu’on ne la possède déjà avec travail, parce qu’alors les choses les plus difficiles ne nous causent plus de peines. Ce n’est pas que le mérite soit moindre, puisque le travail précédent rend tout ce qu’on fait dans la suite, très méritoire, avec un avantage toujours plus grand. Les vertus naturelles ne sont méritoires que par le soin que nous avons de dresser nos intentions. Enfin le plus grand combat nous donne la plus grande couronne, et le triomphe plus éminent. Et pour cela il ne faut point l’éviter sous quel prétexte que ce soit, ni s’étonner des soulèvements de nos passions, ni des répugnances des autres. Il faut aborder les personnes qui en témoigneraient pour nous avec un visage plein de douceur, nous souvenant que chacun a comme nous, deux parties en soi, qu’une veut le bien et l’autre tend au mal. Ma fille, recourez en tout et pour tout à Dieu, surtout aux choses difficiles. Que votre cœur soit toujours en attention, pour se tenir avec un extérieur doux et suave, vous représentant incessamment la douceur et charité que Dieu exerce à l’égard des créatures, surtout de celles qu’il a pour la Magdeleine et pour tous les pécheurs, et de ses douces paroles qu’il dit à ses apôtres : ne savez-vous pas que je ne suis pas venu dans l’esprit d’Élie.

Lorsque vous verrez quelqu’un en peine, allez-lui au-devant avec des paroles de tendresse et d’amour, regardant incessamment ce que nous sommes pour mériter cette grande grâce que Dieu nous départit d’avoir le pouvoir sur des anges et pour être destinées à leur conduite, répugnée à la répugnance que vous avez à cet emploi, et dites souvent : « Ô mon Dieu, mon cher Sauveur, plutôt [105] mourir mille fois, que de vivre selon mon inclination. Non, mon Dieu, je ne veux qu’une tranquille humilité et un doux amour à mon abjection. Me donnant un parfait acquiescement à vos volontés, je me tiendrai en cette humilité tranquille devant vous, dans une parfaite confiance en votre divine bonté ». Il faut ma fille, avoir un grand courage de servir Dieu en toutes les façons qui lui plairont, tantôt par des consolations, d’autres fois par des peines et afflictions qui arrivent dans nos charges, surtout dans la vôtre, puisque toute votre prétention doit être de plaire à Dieu, d’employer votre cœur, votre esprit, votre personne à son service, pour vous rendre une grande sainte par l’humilité, douceur et charité. Vous ne devez jamais vous mettre en peine puisque vous ne devez pas vous appuyer sur vos forces, mais sur celle de Dieu.

Entretien : Fidèle recueil de plusieurs choses que notre Bienheureuse Mère disait à une novice l’année 1630. Cette novice était notre Mère de Chaugy, et la maîtresse, notre Mère de Lussinge.

Après avoir une fois bien pleuré mes fautes devant cette Bienheureuse Mère, elle me dit : c’est assez de faire l’enfant. Tarissez vos larmes et retenez ces quatre points que je veux que vous pratiquiez fidèlement.

Le premier de ne jamais faire faute pour petite qu’elle soit, volontairement, d’une volonté absolue, déterminée et choisie, ne laissant aucun bien à faire de celui que vous connaîtrez que Dieu veut que vous fassiez. Là-dessus, tenez votre cœur en grande liberté.

Le deuxième, c’est que vous ne vous troubliez jamais de vos manquements passés, présents et avenirs, ni que vous n’en tiriez aucune inquiétude.

Le troisième, que vous vous humiliiez profondément devant Dieu de vos moindres péchés reconnaissant que le mal est le fruit du jardin de votre âme, comme le moindre bien que vous fassiez est celui de la grâce de notre Seigneur ; proposez avec l’aide de cette même grâce de faire quelque bonne pratique de vertu pour réparer le manquement commis.

Le quatrième point qu’il faut que vous pratiquiez, c’est la fidélité à la personne de Dieu, et à donner pour fin de vos actions l’unique intention de plaire à sa divine Majesté. Enfin ma fille, humiliez-vous, je vous dis, humiliez-vous, faites tout le bien que vous pourrez, évitez tout le mal que vous connaissez, afin que vos fautes ne soient jamais que de pure fragilité et surprise, et [106] faites qu’elles vous humilient sans vous troubler. L’orgueil nous fait pleurer de nous voir imparfaits, mais la vraie et humble contrition nous fait humilier, pour nous faire profiter même de nos chutes.

Une autre fois.

Ma fille, mortifiez fortement votre orgueil. Je suis fort aisée que votre maîtresse y travaille, mais secondez-la fidèlement. Je vous prie de penser souvent à ces paroles de notre Seigneur, « Sur qui reposera mon esprit, si ce n’est sur l’humble de cœur », et à ces autres, « L’esprit de Dieu et celui de superbe ne s’accorde point » ; il faut que l’un ou l’autre sorte de notre âme ; hâtez-vous donc de faire sortir promptement de votre cœur la propre estime, l’amour de votre volonté, de votre jugement et tout ce qui est contraire à l’esprit d’humilité, qui est l’esprit légitime de cette sainte vocation que vous sortez d’entreprendre.

Une autre fois, cette Bienheureuse me dit :

Je suis fort aise que votre maîtresse vous défende ces grandes et belles imaginations et spéculations dans vos oraisons, parce que votre esprit aime les choses qui lui donnent plus de science, de connaissance et de lumière que celles qui le portent à la pratique, à l’affection du cœur et à l’anéantissement, plus à la vanité qu’au désir de devenir humble.

Voici donc comme vous devez faire. Par exemple, vous prenez pour votre sujet de méditation la flagellation de notre Seigneur Jésus-Christ. Ne vous représentez point un beau jeune homme tout nu, avec plusieurs bourreaux autour de lui pour le flageller, mais mettez-vous en la présence de Dieu et après la première préparation, sans vous rien imaginer, pensez tout simplement que notre Seigneur tout innocent a voulu souffrir l’ignominie de la flagellation, souffrant pour votre amour cet horrible tourment. Et là-dessus, entretenez-vous avec sa bonté, en lui disant : « Mon Seigneur et mon Dieu, c’est à cette heure que j’apprends que vous êtes humble et doux de cœur ». Goûtez après en silence ces paroles, et après prononcez celle-ci tout doucement : « Ô que vous avez souffert pour moi mon Sauveur, je le sais ; et comme la foi me l’apprend, je ne veux autre connaissance que celle qu’elle me donne ; vous vous êtes toujours humilié et je me veux toujours élever. Ô innocent et humble Jésus, confondez ma superbe, vous souffrez pour moi, je me laisserai châtier pour vous de mes fautes, sans m’excuser ».

Voilà ma fille, comme il faut que vous fassiez, et vous ferez une oraison de cœur et de volonté, et non pas une d’entendement et de vanité. [107]

Une autre fois elle me dit :

Ma fille, ne vous tenez jamais quitte de cette grande activité d’esprit. Je sais bien que comme c’est une inclination naturelle, que vous avez de la peine de vous en défaire ; mais je sais aussi que si vous étiez fidèle, vous ne seriez plus si bouillante. Vous avez cent choses contre la modestie religieuse, vous tenez la tête penchée comme pour en paraître plus dévote, vous marquez tout ce que vous dîtes par des gestes, vous allez d’un pas tout à fait mondain, vous faites un certain petit tour de l’épaule lorsque vous faîtes vos enclins qui sent la fille du monde. Enfin, vous avez bien des choses à réformer en vous pour prendre la gravité et bienséance religieuse. Lisez souvent la constitution de la modestie, faites souvent des demandes à votre maîtresse sur cette vertu, et ayez incessamment au cœur ces paroles de l’apôtre, « Que votre modestie soit connue de tout le monde », et cela parce que le Seigneur est présent, dont l’œil divin voit l’extérieur et pénètre l’intérieur.

Une autre fois.

Soyez plus soigneuse de vous surmonter ce mois, que le mois passé, et surtout soyez fidèle à votre défi de l’humilité que votre maîtresse vous a donnée. Il vous est fort nécessaire, mais pour acquérir l’humilité, il vous faut travailler et ne pas croiser les bras. Il faut ne laisser pas perdre une occasion de vous humilier, il faut vous connaître et vouloir être connue des autres pour inutile, ignorante et indigne d’être employée à rien de bon, aimer que chacun se mêle de connaître et corriger vos défauts, que tout le monde ait confiance de vous dire ses pensées sur votre conduite et sur vos manquements. Il faut ne vous préférer à qui que ce soit, recevoir tout le pire de la maison avec joie, étant bien aise que les autres soient mieux que vous. Et faites-vous toujours accroire que vous êtes mieux, encore que vous ne méritiez ; soyez satisfaite de ne vous voir ni aimée ni caressée de vos supérieures. Supportez doucement d’être incessamment rebutée, méprisée et humiliée, employée aux choses basses, mortifiée. Et lorsque l’on vous traitera de la sorte, gardez-vous de penser que c’est pour éprouver votre vertu, mais persuadez-vous bien que c’est un châtiment autant juste que doux, à cause qu’on a égard à votre faiblesse. Ne parlez plus de ce que vous avez lu, vu [108] et su au monde, ni de vos parents. Enfin ma fille, si vous voulez être humble, il vous faut humilier, vous tenir en la maison comme une personne indigne d’y être. Respectez fort vos sœurs, et reconnaissez-vous leur petite servante. Estimez leur société et leur vertu. Allez en paix, ma fille.

Une autre fois.

La fin de l’année de votre probation, ma fille, s’approche. L’on ne vous a rien caché de tout ce qui est de l’Institut, et l’on vous a souvent dit qu’entreprenant cette vocation, l’on entreprend aussi de ne plus vivre à soi, pour soi, ni par soi, qu’il faut que vous pensiez que votre vocation vous oblige d’aspirer et tendre à la fin de la perfection de cet Institut, et que cette perfection est toute contraire aux lois et aux sentiments de la chair. Sondez votre cœur pour voir s’il est bien résolu d’entreprendre de ruiner ainsi tout ce que vous êtes, et d’anéantir tout ce qui est contraire à cette haute perfection dont la Congrégation fait profession. Demandez la sainte lumière du divin Esprit pour bien connaître les volontés de Dieu sur votre âme. Je ne doute point que votre appel à la religion ne soit très bon et très singulier. Je ne laisse pas de me sentir obligée de vous faire bien connaître ce que c’est que vous entreprenez, et l’importance qu’il y a de ne point vivre négligemment au service de Dieu, et que notre manière de vie requiert un courage fort et généreux qui prenne fortement l’avantage sur tout ce qui est de la nature pour faire régner en nous la grâce. Je suis fort résolue de ne point permettre la réception d’aucune fille qui n’ait cette disposition. Ma fille, éprouvez-vous donc bien vous-même. Accoutumez-vous à rompre vos volontés aux choses, même indifférentes, à obéir à toutes indifféremment et simplement à l’aveugle, à souffrir toutes les peines qui se présenteront dans votre poursuite. Et enfin, examinez bien tout ce que vous devez [109] désormais pratiquer, si une fois, vous pouvez vous oublier vous-même et vous jeter toute à faire le bien. J’espère, que Dieu par sa grâce, vous rendra une bonne religieuse, puisque je suis sûre que Dieu ne vous manquera jamais de sa lumière et de sa bénédiction, pourvu que vous ne manquiez pas de coopérer à sa grâce. Mais ma fille, je vous assure que les desseins de Dieu sur vous sont tels que si vous ne travaillez pour arriver au plus haut de la perfection, vous serez la plus chétive religieuse qui soit au monde.

Le matin qu’on tira les voix, elle me dit :

Ma fille, je vous viens trouver parce que je n’assistais pas samedi à l’examen que le chapitre fit pour votre profession, pour voir en quelle disposition est votre cœur pour vous donner ma voix comme les autres. Ma fille, vous m’êtes fort chère pour ce que vous êtes à mon fils de Tolonion, que j’aime et estime si fort, et pour plusieurs autres raisons, et surtout parce que j’aime votre âme, voyant le soin particulier que notre Seigneur en a pris. Mais malgré tout cela, je ne voudrais pas dire un mot en votre faveur, contraire à ma conscience. Lorsque je reçois une fille, je me mets particulièrement en la présence de Dieu, j’invoque son secours, et je fais simplement dans une entière droiture, ce qu’il m’inspire à la vue de sa divine Majesté. Voyant votre cœur qui aime sa vocation, qui désire de se perfectionner, et qui grâce à Dieu a été bien appelée à son service, je ne saurais vous refuser ma voix et de parler pour vous. Toutefois les sœurs agissent selon les vues que notre Seigneur leur donne. Priez-le qu’il les inspire bien, affermissez vos bonnes résolutions, et j’espère que le ciel vous bénira. [espace].

Au sortir du chapitre, elle me fut trouver, et me dit si j’étais bien disposée à tout ce que la divine Providence ordonnerait de moi, et ensuite, me dit que les Sœurs ne me trouvaient du tout point propre pour notre manière de vie, m’ordonna de me laisser aux soins de Dieu, et me fit faire [110] un acte d’abandon à sa volonté en ces termes :

« Mon Dieu je suis prête à quitter non seulement cette religion, pour retourner au monde, mais je quitterais le ciel si tel était votre plaisir, et serais prête de descendre aux enfers, si votre même plaisir s’y trouvait plus grand », et me fit dire plusieurs autres choses fort belles, m’assurant qu’il faut commencer, ce que nous croyons être de la volonté de Dieu, avec ardeur, et le laisser avec tranquillité lorsque cette volonté adorable le veut. Elle pleura avec moi tendrement et m’envoya ensuite devant le Saint Sacrement pour me consoler, me disant qu’elle ne savait point de meilleur remède que celui-là, pour apaiser une âme affligée qui aime Dieu dans la posture d’une petite servante humble et soumise, et que je lui dise : « Mon Unique Consolation, ne me délaissez point ; vous m’aviez donné le désir de vous servir, vous m’en ôtez le moyen, soyez béni à jamais de votre pauvre créature ».

Lorsque j’étais en solitude pour la profession, je la priais de ma parler sur les vœux. Elle me répondit ce qui suit.

« Je le veux bien ma fille, vous expliquer courtement vos vœux. Faisant celui de l’obéissance, vous vous obligez de la garder selon que la constitution 3ème le commande, obéissant de volonté et de jugement à toutes sortes de Supérieures, qui que ce soit, et quoi qu’elles vous commandent qui ne sera pas péchés. Faisant vœux de pauvreté, vous quittez toutes choses pour le mettre en commun et même votre propre corps, qui ne sera plus vôtre désormais, mais à la congrégation qui le pourra employer à tout ce qu’elle jugera sans qu’il vous soit loisible d’y résister. Ce vœu s’étend encore plus loin, et sa perfection ne requiert pas seulement que vous n’ayez rien en propre, mais que vous ne vouliez rien que ce qui vous sera donné, et que vous sentiez de la joie lorsque quelque chose nécessaire vous manquera, que vous ne choisissiez jamais le meilleur, mais désiriez le moindre, et que vous le preniez lorsqu’il vous sera permis. Il passe plus avant encore ce sacré vœu [111] et requiert que nos biens spirituels mêmes soient en commun, et que notre amour soit égal et universel pour tout, tant que faire se peut. Enfin ma fille, pour être une vraie pauvre de cœur et d’esprit, il vous faut tenir comme une pauvre au Monastère qui serait comme dans la maison d’un grand Seigneur, ou comme une vraie mendiante à la porte d’un prince, recevant avec Action de grâce tout ce qui vous sera donné, vous tenant humble et petite à vos yeux, confessant toujours de n’avoir aucun mérite pour être associée à une si sainte Communauté.

« Pour le vœu de chasteté, vous savez que la Constitution en dit si expressément, que je n’y peux rien ajouter. Comment sentez-vous que Dieu épouse votre âme, ma fille ? Ce grand Dieu l’épousera par le saint Baptême, cette chère âme ; mais lorsque nous nous privons volontairement des noces séculières pour prendre Jésus-Christ pour notre époux, il se fait une union si intime de grâce entre Dieu et notre âme, qui ne se peut pas expliquer en terre, où ce mariage sacré se fait ; mais ce sera au Ciel, où la jouissance entière nous sera donnée de ce souverain amour, que ces noces sacrées seront perfectionnées par les ineffables embrassements de ce divin Époux.

« Vous devez désormais avoir du respect pour vous-même, pour la dignité que vous possédez d’épouse d’un si grand et adorable Monarque. Pour n’en dégénérer jamais, renoncez fortement à toute sorte d’affection et d’inclination. Votre cœur est le lit et le cabinet où cet époux repose, tâchez de le tenir bien orné, et bien pur ; que tout votre amour soit employé à l’aimer ; mettez tout votre soin à lui plaire, et que toutes vos forces soient occupées à son service. Suivez fidèlement ses attraits, vous le trouverez toujours en vous-même ; tenez-vous vers lui sans désirer autre chose, et sans le chercher ailleurs ; préparez-vous de faire votre oblation avec le plus d’amour que vous pourrez, consacrez-vous souvent à Dieu, vous immolant toute sur l’autel sacré de son bon plaisir ; donnez-lui cent fois le jour toutes vos inclinations, et invoquez souvent son aide. Je le prierais fort que ce sacrifice lui soit agréable et pour sa gloire. »

Devant que je fis les vœux, elle me dit :

« Allez courageusement ma fille, vous donner toute à Dieu, pour jamais. [112] Faites votre sacrifice si absolu que vous ne soyez plus vous-même. Quand vous serez sur le point d’offrir à Dieu, priez pour les nécessités de l’Église, pour nos bons princes, pour les misères du peuple, pour notre petite Congrégation, et trouvez-moi quelque coin parmi les autres comme la plus indigne. Je le prierai pour vous afin que vous soyez du nombre des épouses fidèles qui gardent à ce divin Époux, les vœux fidèlement. »

Après la profession, dans ma première rendition de compte :

« Ma fille, vous avez promis de grandes choses à Dieu, mais il vous en a aussi promis de bien plus grandes assurément. Rendez-lui fidèlement vos vœux et sa bonté ne vous délaissera jamais. Pour votre oraison, et vos exercices, suivez l’attrait de Dieu, sans vous mettre en peine de suivre la direction ordinaire du Directoire. Tenez-vous ferme dans vos bons propos, et ne vous émancipez que le moins que vous pourrez, suivant en tout l’avis de votre maîtresse, que vous prendrez fidèlement sur toute votre conduite. »

Une autre fois.

« Je trouve bon que vous vous laissiez occuper à la présence de Dieu, et que vous suiviez l’attrait de la divine grâce. Mais je trouve aussi très bon que pour occupée que l’on soit de cette sacrée présence, l’on fasse toujours ces trois actes à la sainte Messe. Le premier de s’abaisser devant Dieu reconnaissant ses péchés, au confiteor. Le deuxième, d’adorer Dieu lorsqu’on voit la sainte Hostie et le saint Calice, pour offrir Jésus-Christ au Père Éternel. Le troisième, que sur le point de la communion, l’on se réunisse par quelque pensée ou parole intérieure, à ce Dieu caché au St Sacrement, soit qu’on communie réellement ou spirituellement. »

Pour la première solitude.

« Je suis passé à louer Dieu de voir le soin qu’il a pris de votre âme, et j’admire sa providence de vous avoir donné cette vocation par des moyens si particuliers. Il vous reste de correspondre fidèlement à ce bon Dieu, et de faire que nul jour de votre vie ne se passe sans que [113] vous lui rendiez mille grâces de celles qu’il vous a faites. Suivez son attrait dans votre oraison, et faites ce que votre maîtresse vous dit pour votre avancement. Prenez à cœur cette pratique de porter votre âme entre vos mains, c’est à dire, toujours devant vos yeux, afin qu’elle ne fasse rien qui ne soit bien. Gardez-vous que rien ne vous la ravisse. Pour votre extérieur, prenez et lisez le chapitre de la modestie ; soyez condescendante à vos sœurs, et demandez-leur pardon des moindres fautes que vous commettez envers elles, de respect et d’humilité. »

La dernière fois que je lui parlais avant son départ.

« Ce serait avoir fait une grande sottise, d’avoir quitté tous vos parents, tout ce que vous aimiez au monde, pour vous attacher à une créature. Méprisez toutes ces petites tendresses, pour ne vouloir que le divin bon plaisir. Tenez-vous dans vos oraisons toujours plus simplement à la vue de Dieu, dans une profonde révérence. L’âme qui a trouvé Dieu, ne doit rien chercher davantage. Vous avez l’esprit fécond, et Dieu ne veut de vous que simplicité sans multiplicité. »

Ce que notre unique Mère dit au Noviciat.

« Hé bien mes chères filles, je vous amène une maîtresse. Vous lui obéirez de bon cœur, je le sais bien, et vous lui rendrez autant d’honneurs qu’aux autres, dans la même simplicité.

« Et vous, notre maîtresse, vous servirez mes filles joyeusement, fidèlement et de bon cœur. Notre nombre croîtra fort, et ce que je désire que vous inculquiez le plus à ces chères âmes, ce sont ces trois choses. La première, la pureté de cœur, qui bannit toutes sortes de péchés et d’imperfection volontaire, qui se plaît de plaire à Dieu, et qui fait tout purement pour son amour.

« La deuxième est l’exacte observance de tout ce qui est de l’institut. Par ce moyen, vous les rendrez souples comme des gants, et les accoutumerez à l’humble déférence les unes aux autres, et à rendre un grand honneur cordial qui, comme dit notre Bienheureux Père, ne consiste pas aux gestes extérieurs, mais [114] au véritable sentiment intérieur.

Le troisième, c’est l’affection à l’oraison et au recueillement. C’est là où elles recevront la lumière et la force pour vivre dans une vraie perfection de l’observance. Voyez mes filles, tant plus l’âme s’approche de Dieu, elle est mieux éclairée ; plus elle se rend familière avec sa bonté, par l’oraison et le recueillement, plus il lui donne de forces pour embrasser ce qu’elle voit lui être agréable. Je ne vous recommande pas de mortifier nos filles, ma chère sœur la Directrice, parce que je n’aime pas ces mortifications qui surchargent et accablent l’esprit et le corps. Mais oui bien celles qui se rencontrent dans l’observance à chaque moment selon l’ordre de Dieu et de sa providence. Adieu, mes chères filles, dans dix-neuf jours nous nous reverrons. Dieu aidant, demeurez avec Notre Seigneur et soyez toutes à lui ; ne crains point, petit troupeau, car c’est Dieu qui te gouverne, et ce Père Céleste a soin de toi. »

Entretien (noté 61) : Quelque avis touchant l’observance, donné par notre Bienheureuse à nos sœurs de la deuxième maison d’Annecy, dans leur commencement.

L’on me dit que les officières s’exemptent facilement des Communautés, mais avec congé. Je vous dis qu’il ne faut pas le faire, bien qu’avec permission, sans la vraie nécessité ; autrement, la faute est de celle qui la demande, et non de celle qui la donne. Il faut dans ces occasions prendre toujours l’avis de la discrétion et de la charité ; surtout les pauvres infirmières ne doivent rien laisser à faire autour des malades, à quelle heure que ce soit, de ce qui est de la nécessité et de la charité, parce que c’est là sa première obéissance. Mais tout ce qu’il faut prendre garde, c’est de ne point perdre de temps, en sorte qu’il ne soit besoin de prendre, après celui des exercices, pour faire ce que nous aurions pu faire au lieu de nous amuser à parler ou à faire des petites choses qui se peuvent différer.

L’économe doit assurément assister aux Communautés, et lorsque l’on a besoin d’elle, on la sonne. Il ne faut pas qu’on craigne de mal édifier de la sonner souvent parce qu’on sait bien qu’elle a des affaires qui ne se peuvent pas bien souvent remettre. [115]

Pour la grande jardinière, je voudrais qu’elle fût des sœurs domestiques, d’autant que c’est un exercice de fatigue, et qui requiert de l’assiduité à y travailler le matin après prime et pendant l’assemblée, pour y planter des herbes, ou pour aider à le nettoyer ; cela sert même de récréation.

Prenez garde mes filles, n’attendez pas de venir demander vos congés à la Supérieure lorsque vous la voyez plus préoccupée des affaires, pour les obtenir plus facilement. Il est vrai, la Supérieure se doit toujours rendre attentive, mais il faut aussi que vous usiez de la discrétion et de la simplicité dans les occasions. [espace]

Il ne faut pas sous prétexte qu’on ne fait rien à l’office, s’exempter souvent, parce que si bien vous ne chantez pas, vous faites toujours votre devoir en y assistant avec modestie et attention à Dieu. La Supérieure peut pourtant en cela comme du reste, dispenser selon la nécessité. Il n’y a rien mes filles, qui maintienne tant le bon ordre d’une maison religieuse que de voir les Communautés bien suivies et nombreuses. [espace]

La Supérieure peut commander, si elle commande bien à la bonne heure ; si elle commande mal, la faute sera sur elle, et vous ne rendrez pas compte de ce que vous faites par obéissance.

C’est à nous d’obéir ; si nous obéissons bien, Dieu nous bénira ; si nous obéissons mal, et que nous demandions des congés non nécessaires, la faute sera sur nous. Si la Supérieure accorde les congés par complaisance à d’aucune qu’elle affectionnera dîtes-vous, qui ne soit pas de nécessité, lors la faute sera de toutes deux. L’on dit que nos sœurs se récréent fort bien durant toute la récréation, mais qu’elles ne pensent point aux congés qu’elles ont à demander, et qu’elles vont à toute heure trouver la Supérieure pour les avoir. Pour cela je ne fais point d’autre remède, pour les faire amender, que de leur dire doucement : ma sœur, venez à l’obéissance de ce soir, ou de ce matin, et je vous donnerai la permission que vous demandez ; cela les rend attentives à leur devoir. Mais si ce que l’on demande est nécessaire, il faut leur permettre, et leur dire qu’on le refusera si elle ne s’amende. [116]

La Supérieure se doit tenir un quart d’heure après l’obéissance pour écouter les sœurs, un demi-quart pour la Communauté ; mais la sœur économe, si elle voit qu’il y a quelque sœur un peu longue, doit s’avancer et dire, « Ma Mère, nos sœurs officières ont besoin de parler à votre charité » ; ainsi, ces sœurs si longues à parler se retireront et si quelque sœur veut parler en particulier un peu plus au long, qu’elle prenne l’heure avec la Supérieure, autrement les pauvres Mères seraient bien importunées. [espace].

Il y a des sœurs qui arrêtent la Supérieure, dites-vous, lorsqu’elle vient à table, que le dernier est sonné ; c’est ce qu’il ne faut pas faire, que par nécessité, parce que cela fait retarder la bénédiction, et il faut toujours que la Communauté aille son train ordinaire. Mais si la Supérieure ne peut pas venir pour quelque affaire, après que la Communauté soit assemblée, autant au chœur qu’au réfectoire, il faut que l’Assistante attende l’espace d’un Pater et Ave, et puis que sans sortir de sa place pour aller voir si la Supérieure vient, qu’elle dise le Benedicite. [espace].

Lorsque ce sont les jours que la Supérieure fait l’office, il faut l’avertir ; et même si l’Assistante peut prévoir qu’elle se trouve dans quelques occupations, il faut qu’elle aille l’avertir, avant que les offices sonnent, afin que la Communauté n’attende pas longtemps, et que les exercices soient retardés. [espace].

La Supérieure ne doit pas pour condescendre à certaines filles causeuses et complaisantes, s’entretenir auprès du feu un partie de la récréation, parce qu’il faut qu’elle tâche de consoler de sa présence, celles qui n’y sont pas et qui travaillent. [espace].

Oui mes sœurs, l’on peut élire une Supérieure qui ne serait pas sur le catalogue ; nos sœurs de Melun m’écrivent qu’elles viennent d’élire la leur qui n’y était pas, mais si unanimement qu’il n’y a pas manqué une seule voix ; et Monseigneur de Sens, qui est à mon avis un des prélats de France les plus éclairés et des plus entendus en fait [117] de religion, les loua beaucoup, et dit après l’élection que Dieu y avait véritablement présidé et que Dieu les bénirait, parce qu’elles avaient agi selon son Esprit ; parce que ce grand Dieu fait toujours de grandes grâces à ceux qui agissent pour lui seul. Mais il est toujours bon ordinairement de se tenir au Catalogue, surtout lorsque nous savons qu’il y a une Mère déposée qui agit droitement, des bonnes conseillères qui cherchent le bien seul du Monastère, et qui cherchent à mettre sur ledit Catalogue, les plus capables filles de la maison pour cette charge si importante. Il ne faut jamais parler avant le temps de l’élection, je vous l’ai dit plusieurs fois, et je vous le redis, à chaque jour suffit sa malice. Nous appréhendons que la telle, soit supérieure, qui mourra avant le temps qu’il faille l’élire. Bienheureuse est l’âme qui vit en paix dans la parfaite confiance de son Dieu. Retenez bien ceci, mes chères filles, et soyez certaines que Dieu me le fait dire. Qu’en cette petite qui voilà serait élue, Dieu permettrait qu’elle fasse bien pourvu qu’elle fût élue simplement et sans regard humain ; et elle ne vous devrait pas être en moindre considération que la première de l’Institut qui aurait tous les talents requis, et il faudrait tourner vers elle tous vos respects et tout votre cœur, c’est de la sorte qu’agissent les bonnes religieuses. [espace].

Hors, mes chères filles sont bonnes, mais elles veulent bien que je leur dise un petit mot en confiance. C’est que je ne vois pas, ce me semble, chez vous autant d’esprit intérieur que j’en trouvais autrefois. C’est possible que vous êtes toutes dans l’occupation et dans les charges présentement. Mais, mes chères filles, c’est en ce temps qu’il faut prendre garde à vous, afin que ces choses inférieures ne vous ôtent point les célestes. Il n’est rien qui relâche plus le cœur que la dissipation, et le peu de soin à conserver en tout temps la pureté du même cœur. Mais on ne le fait pas lorsqu’on veut suivre ses inclinations et qu’on ne va aux exercices d’obéissance que de corps, et que l’affection de ce cœur reste à une quenouille et à un ouvrage. Travaillez bien lorsque c’en est l’heure, mais soit par complaisance de la Supérieure ou des autres, ou de vous-mêmes, ne vous amusez point aux ouvrages, ne vous y empressez [118] point au détriment de la dévotion, qui apportera plus d’avantages à votre Monastère avec la suite des exercices que tout travail. Cherchons toujours premièrement le royaume de Dieu, et tout le reste nous sera donné. Notre Bienheureux Père disait une fois qu’il fallait préférer l’obéissance à tous ses petits désirs. Tâchez donc de garder cette pureté de cœur que Dieu demande de nous, et ne désirez point tant d’être aimées et estimées des créatures. Contentez-vous de posséder cette pureté, pureté d’intention, pureté d’action, pureté d’affection, et que votre âme ne respire en tout que pureté. Et de la sorte, vous attirerez sur vous toutes sortes de bénédictions et grâces célestes, je vous les souhaite. Amen.

Fragment d’une lettre d’Annecy de 1834.

C’est que dans la constitution 47 de l’élection de la Supérieure, notre saint Fondateur s’exprime en ces termes « et enfin l’on verra laquelle aura le plus de voix, et celle-là sera la Supérieure… etc », tandis que le Coutumier sur le même sujet, se sert des termes suivants « l’élection se fait seulement quand une sœur a plus de la moitié de voix de tout le Chapitre, quand ce ne serait que d’une de plus. La constitution l’entend ainsi et non autrement ».

D’après cette différence, les uns pensent se devoir arrêter aux termes de la Constitution, et rejettent l’explication donnée sur cet article par le Coutumier, auquel cependant on se tient généralement. Il nous semble que la chose ne doit donner lieu à aucun doute, puisque notre sainte Fondatrice et nos premières Mères ont expliqué les choses au Coutumier comme elles se pratiquaient du temps de notre Bienheureux Père, et selon qu’il les avait lui-même établies. Cependant il paraît que dès avant l’année 1668, quelques Monastères éprouvaient de l’embarras sur ce point : nous le voyons par ce qu’en dit T. H. Mère Philiberte Emmanuelle de Montoux, Supérieure de ce Monastère en sa circulaire du 25 septembre de la susdite année. Après ces réflexions, elle ajoute « nous trouvons bien dans les archives de cette maison de vieux manuscrits de nos constitutions fait de la main de Monsieur Favre, Confesseur de notre saint Fondateur (dans l’un desquels notre Bienheureuse Mère a fait plusieurs annotations de sa propre main) où il est dit comme au Coutumier, que l’élection se fait de celle qui a plus de la moitié de voix de tout le chapitre, et que lorsqu’il faut recommencer, on écrit de nouveaux billets ; ce qui confirme la vérité que notre Bienheureux Père dit dans une de ses épîtres, que les copistes et imprimeurs de nos constitutions y ont fait une infinité de fautes. »



Extraits de lettres


Lettres de Jeanne à François

Extraites de Jeanne de Chantal, Correspondance, Tome I 1605-1621, Cerf, 1985.

Lettre 6 à François (1611)

[Annecy, fin mai-début juin 1611]

Quand viendra ce jour heureux64 où je ferai et referai l’irrévo­cable offrande de moi-même à mon Dieu ? Sa bonté m’a remplie d’un sentiment si extraordinaire et puissant de la grâce qu’il y a d’être toute sienne, que, si le sentiment dure dans sa vigueur, il me consumera. Jamais je n’eus des désirs ni des affections si ardentes de la perfection évangélique ; il m’est impossible d’exprimer ce que je sens ni la grandeur de la perfection où Dieu nous appelle. Hélas ! à mesure que je me résous d’être bien fidèle à l’amour de ce divin Sauveur, il me semble que c’est chose impossible de pouvoir correspondre à toute la grandeur de ce même amour. Oh ! que c’est chose pénible en l’amour, que cette barrière de notre impuissance ! Mais qu’est-ce que je dis ? J’abaisse, ce me semble, le don de Dieu par mes paroles, et ne saurais exprimer ce sentiment d’amour qui me sollicite à vivre en pauvreté parfaite, en humble obéissance et en très pure pureté.

Lettre 19 à François (1611-1614)

[Annecy, 1611-1614]65

Monseigneur,

Priez fort pour moi, afin qu’il me retire de ces fâcheuses affaires. Ce qui me console parmi tant de travail, c’est que cela est pour la gloire de Dieu et, qu’enfin, après avoir bien travaillé, nous irons jouir du repos éternel, moyennant la grâce du divin Sauveur, lequel je prie soigneusement pour la perfection de notre Cœur.

Je vous ressouviens, mon Père, qu’il y a aujourd’hui sept ans que Notre-Seigneur remplit votre esprit de mille saintes affections pour le bonheur et perfection de ma pauvre âme. Je vous dirai que, dès hier, elle est demeurée remplie d’un sentiment si extraordinaire de la perfection que, si cela dure, il me consumera. Mon Dieu ! mon unique Père, rendez-moi, par vos prières et conduites, toute à ce Seigneur que nous adorons, révérons et aimons parfaitement. Oh ! que je veux lui être fidèle ! Il m’est impossible d’exprimer ce que je sens, aussi ne ferais-je que l’amoindrir par mes paroles. C’est un ouvrage fait de la main de Dieu. Nous voyons tous les jours clairement abonder ses miséricordes sur nous, c’est pourquoi nous devons tous les jours nous rendre plus fidèles. Pour cela, je consacre de nouveau mon âme à votre volonté et obéissance66.

En ce désir, je vais recevoir mon Dieu, auquel je demeure, Monseigneur, vôtre,

Lettre 75 à François (1616)

[Annecy, 21 mai 1616]

Mon cher Père,

M. Grandis m’a dit aujourd’hui que nous eussions encore bien soin de vous, que vous ne deviez plus faire une si grande diète, qu’il fallait vous bien tenir et contre garder, à cause de la fluxion qu’il faut craindre. Je suis bien aise de toutes ces ordonnances, et que vous gardiez votre solitude, puisqu’elle sera encore employée au service de votre cher esprit. Je n’ai pu dire nôtre, car il me semble n’y avoir plus de part, tant je me trouve nue et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux.

Mon Dieu ! mon vrai Père, que le rasoir a pénétré avant ! pourrai je demeurer longuement dans ce sentiment ? Au moins notre bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le désire. Hé ! que vos paroles ont donné une grande force à mon âme ! que celles-ci m’ont touchée et consolée quand vous me dites : « Que de bénédiction et consolation » votre âme a reçues, de me « savoir toute dénuée devant Dieu ! » Oh ! Jésus vous veuille continuer cette consolation, et à moi ce bonheur !

Je suis pleine de bonne espérance et de courage, bien paisible et bien tranquille. Dieu grâce, je ne suis pas pressée de regarder ce que j’ai dévêtu ; je demeure assez simple, je le vois comme une chose éloignée, mais il ne laisse pas de me venir toucher, soudain je me détourne. Que béni soit Celui qui m’a dépouillée ! Que sa bonté me confirme et fortifie à l’exécution quand il la voudra. Quand Notre-Seigneur me donna cette douce pensée que je vous mandai mardi, de me laisser à Lui, hélas ! je ne pensais point qu’il com­mencerait à me dépouiller par moi-même, me faisant ainsi mettre la main à l’œuvre. Qu’il soit béni de tout et me veuille fortifier !

Je ne vous disais pas que je suis avec peu de lumière « et de consolation intérieure ; je suis seulement paisible partout, et semble même que Notre-Seigneur, tous ces jours passés, avait un peu retiré cette petite douceur et suavité que donne le sentiment de sa chère présence. Aujourd’hui encore, plus ou moins, il me reste fort peu pour appuyer et reposer mon esprit ; peut-être que ce bon Seigneur veut mettre sa sainte main par tous les endroits de mon cœur pour y prendre et le dépouiller de tout : sa très sainte volonté soit faite !

Hélas ! mon unique Père, il m’est venu aujourd’hui en la mémoire qu’un jour vous me commandiez de me dépouiller ; je dis : « Je ne sais plus de quoi ». Et vous me dites : « Ne vous l’avais-je pas bien dit, ma fille, que je vous dépouillerais de tout ? » O Dieu ! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle, qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c’est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu. La seule gloire donc lui est due et lui soit rendue à jamais.

Mon vrai Père, ne me revêts je point sans votre congé de cette consolation que je prends à vous entretenir ? Il me semble que je ne dois plus rien faire, ni avoir pensée, ni affection, ni volonté qu’ainsi qu’elles me seront commandées. Je finis donc en vous donnant mille bonsoirs, et vous disant ce qui me vient en vue : il me semble que je vois les deux portions de notre esprit n’être qu’une, unique­ment abandonnée et remise à Dieu. Ainsi soit-il, mon très cher Père, et que Jésus vive et règne à jamais ! Amen.

Ne vous avancez point de vous lever trop tôt ; je crains que cette sainte fête67 ne vous fasse faire un excès. Dieu vous conduise en tout.

Lettre 75bis de François de Sales

21 mai 1616

Tout cela va fort bien, ma très chère Mère. C’est la vérité, il faut demeurer en cette sainte nudité jusqu’à ce que Dieu vous revête. Demeurez là, dit Notre-Seigneur à ses Apôtres, jusqu’à ce que d’en haut vous soyez revêtus de vertu68. Votre solitude ne doit point être interrompue jusqu’à demain après la Messe.

Ma très chère Mère, il est vrai, votre imagination a tort de vous représenter que vous n’avez pas ôté et quitté le soin de vous-même et l’affection aux choses spirituelles ; car n’avez-vous pas tout quitté et tout oublié ? Dites ce soir que vous renoncez à toutes les vertus, n’en voulant qu’à mesure que Dieu vous les donnera, ni ne voulant avoir aucun soin de les acquérir qu’à mesure que sa Bonté vous emploiera à cela pour son bon plaisir.

Notre-Seigneur vous aime, ma Mère, il vous veut toute sienne. N’ayez plus d’autres bras pour vous porter que les siens, ni d’autre sein pour vous reposer que le sien et sa providence ; n’étendez votre vue ailleurs et n’arrêtez votre esprit qu’en lui seul ; tenez votre volonté si simplement unie à la sienne en tout ce qu’il lui plaira faire de vous, en vous, par vous et pour vous, et en toutes choses qui sont hors de vous, que rien ne soit entre-deux. Ne pensez plus ni à l’amitié ni à l’unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos en­fants, ni à votre corps, ni à votre âme, enfin à chose quelconque ; car vous avez tout remis à Dieu. Revêtez-vous de Notre-Seigneur crucifié69, aimez-le en ses souffrances, faites des oraisons jacula­toires là-dessus. Ce qu’il faut que vous fassiez, ne le faites plus parce que c’est votre inclination, mais purement parce que c’est la volonté de Dieu.

Je me porte fort bien, grâce à Dieu. Ce matin j’ai fait com­mencement à ma revue (de conscience), que j’achèverai demain. Je sens insensiblement au fond de mon cœur une nouvelle confiance de mieux servir Dieu en sainteté et justice tous les jours70 de ma vie ; et si, je me trouve aussi nu, grâce à Celui qui est mort nu pour nous faire entreprendre de vivre nus. Ô ma Mère, qu’Adam et Ève étaient heureux tandis qu’ils n’eurent point d’habits !

Vivez toute heureusement paisible, ma très chère Mère, et soyez revêtue de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Amen.

Lettre 196 à François (1610-1618)

[1610-1618]71

Je vous écris, et ne m’en puis empêcher, car je me trouve ce matin plus ennuyé de moi qu’à l’ordinaire. Je vois que je chancelle à tout propos dans l’angoisse de mon esprit, qui m’est causée si extraordinairement par mon intérieure difformité, laquelle est bien si grande que je vous assure, mon bon seigneur et très cher Père, que je me perds quasi dans ce cuisant abîme de misère.

La présence de mon Dieu qui autrefois me donnait des con­tentements si indicibles, me fait maintenant tout trembler et frissonner de crainte. Je vous jette ceci dans le cœur. Là où je ne vois qu’une faute, l’œil de mon Dieu y en voit un nombre innom­brable et quasi infini. Il m’est avis aussi que cet œil divin, lequel j’adore du profond de mon âme et de toute la soumission de mon cœur, outreperce mon âme et regarde avec indignation toutes mes pensées, mes œuvres et mes paroles, ce qui me tient dans une telle détresse d’esprit que la mort même ne me semble point si dure ni si pénible à supporter. Il me semble que toutes choses ont pouvoir de me nuire. Je crains tout, j’appréhende tout, non que je craigne que l’on me nuise à moi, mais j’ai peur de déplaire à la divine miséri­corde de mon Dieu.

Oh ! qu’il me semble que la divine assistance est éloignée de moi ! Ce qui m’a fait passer cette nuit en de grandes amertumes, pendant laquelle je n’ai fait autre chose que dire : « Mon Dieu, mon Dieu, hélas ! pourquoi me délaissez-vous ? Je suis vôtre, faites de moi comme de chose vôtre ».

Au point du jour, Dieu m’a fait goûter, mais presque imper­ceptiblement, une petite lumière en la très haute et suprême pointe de mon esprit, tout le reste de mon âme et de mes facultés n’en ont point joui. Mais elle n’a pas duré demi Ave Maria que mon trouble s’est rejeté à corps perdu sur moi, et m’a tout offusquée et obscur­cie.

Mais nonobstant la longueur de cette pénible déréliction, j’ai dit, quoique sans- sentiment quelconque : « Oui, Seigneur, mon Dieu, faites tout ce qui vous agréera, faites, faites, je le veux ; anéantissez-moi, j’en suis contente ; accablez-moi, je m’y soumets ; arrachez, brûlez, coupez, tout ce qu’il vous plaira, car je suis à vous et je le veux bien, oui, Seigneur, je suis à vous ».

Dieu m’a appris qu’il ne fait pas grand cas de la foi quand on en a la connaissance par les sens et sentiments ; c’est pourquoi, contre tous mes combats, je ne veux point de sentiment. Non, Monseigneur, je n’en veux point : puisque Dieu est mon Dieu, il me suffit. J’espère en lui, nonobstant mon infinie misère. Oui, j’espère qu’il me supportera encore et que son infinie miséricorde me sera favorable, mais enfin mon très cher seigneur sa volonté soit faite et éternellement accomplie en moi.

Voilà mon faible et infirme cœur entre vos mains mon très cher seigneur, vous lui ordonnerez la médecine qu’il doit prendre.

Lettre 394 à François, à Annecy (1621)

A François de Sales, à Annecy

[Paris, 29 juin 1621]72

J’ai plusieurs choses à vous dire, mon très cher Père, mais je ne sais où elles sont, tant mon chétif esprit est accablé et distrait ! Ce saint jour toutefois il me récrée : je me représente que mon très cher père recevra mille caresses de ces très grands saints Apôtres qu’il aime et qu’il sert avec tant d’affection.

Certes, je suis gaie, et rien ne me fâche, grâce à Dieu, car je veux bien tout ce qui lui plaît, ne sentant aucun désir en la pointe de l’esprit que celui de l’accomplissement de la très sainte volonté divine en toutes choses. À ce propos, mon très cher Père, je ne sens plus cet abandonnement et douce confiance ni n’en saurais faire aucun acte. Il me semble bien toutefois que ces vertus sont plus solides et fermes que jamais. Mon esprit, en sa fine pointe, est en une très simple unité : il ne sent pas, car quand il veut faire des actes d’union, ce qu’il ne veut que trop souvent essayer de faire en certaines occasions, il sent de l’effort et voit clairement qu’il ne se peut pas unir, mais demeurer uni. L’âme ne voudrait bouger de là ; elle n’y pense ni fait chose quelconque, sinon un certain renoncement de désir, qui se fait quasi imperceptiblement, que Dieu fasse d’elle et de toutes créatures, en toutes choses, ce qu’il lui plaira. Elle ne voudrait faire que cela pour l’exercice du matin, pour celui de la sainte messe, pour la préparation de la sainte communion, pour Action de grâces de tous les bénéfices : enfin, pour toutes choses, elle voudrait seulement demeurer en cette très simple unité d’esprit avec Dieu, sans étendre sa vue ailleurs, et en icelle dire quelquefois vocalement le Pater, pour tout le monde, et pour les particuliers et pour soi-même, sans divertir toutefois sa vue, ni regarder pourquoi ni pour qui elle prie. Souventes fois, selon les occasions, la nécessité ou l’affection qui vient sans être recherchée, l’âme s’écoule en cette unité. Pour ce sujet, j’ai bien la vue que cela suffit pour tout, néanmoins, mon très cher Père, fort souvent il me vient des craintes que non, et pour me satisfaire sur cette crainte je me force, ce qui me fait grande peine, de faire des actes d’union, d’admiration, l’exercice du matin, de la sainte messe, l’Action de grâces. Ce que je fais mal en cela, dites-le-moi, s’il vous plaît, mon très cher Père, et si cette simple unité d’esprit suffit et peut satisfaire à Dieu pour tous les actes que je viens de dire, auxquels nous sommes obligés, voire, si durant les sécheresses, elle suffira quand l’âme n’a ni la vue, ni le sentiment d’icelle, sinon en l’extrémité de sa fine pointe.

Je ne désire pas que vous me fassiez une longue réponse sur ce sujet, car en douze paroles vous me pouvez dire tout, n’étant ma demande que pour savoir si approuvez cette simple unité pour toutes choses, afin que je ne souffre ni ne reçoive de craintes, ni divertissements en cela. Enfin, dites-moi ce qu’il vous plai­ra, et, cependant je me rendrai plus fidèle, Dieu aidant, à ne point faire d’acte, croyant que l’autre est meilleur et qu’il suffit, atten­dant ce que vous me direz, mon très cher Père.

Mais certes, je ne sais comme je vous ai dit tout ceci, car je n’en avais nulle pensée quand j’ai pris le papier ; j’en suis toute­fois bien aise. Il faut dire encore ceci : que cette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ne ressente quelquefois une incli­nation et penchement du côté du retour vers vous, et n’ai incli­nation ni affection qu’à cela ; je ne m’y amuse nullement, je n’en ai nulle inquiétude, grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’éloyse, l’incomparable bonheur de me voir à vos pieds et recevoir votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit, incontinent j’attendrais et les larmes sont émues, me semblant que je fondrai en larmes quand Dieu me fera cette miséricorde. Mais je me divertis tout promptement, et si, il m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purement à Dieu et à vous, mon très cher Père, la disposition de tout ce qui me regarde. Je sens aussi de l’inclination, de la tendreté et de la compassion pour nos pauvres sœurs qui attendent si longtemps leur chétive mère, qu’elles aiment toutefois tant. Que je vous dis de choses que je ne pensais pas, mon très cher Père, si n’ai-je aucun loisir que ce peu de matinée devant la sainte messe.

Lettre 417 à François à Annecy

[Paris,] 28 septembre [1621]

… retenu par cette dangereuse et chaude émotion qui est parmi le menu peuple de cette ville, qui tuait hier à tort et à travers ce qui lui résistait. La mort de Monsieur de Mayenne73 les a tellement animés contre les huguenots que messieurs de la ville ont grand peine d’en empêcher le massacre. Vous savez qu’en telles occasions le bon pâtit souvent pour le mauvais. Hier, ils brûlèrent le temple de Charenton et plusieurs maisons ; les écoliers s’en mêlent. Enfin, tous les gens de bien sont en grande peine. […]


Extraits de Lettres à d’autres correspondants

Lettre 29 à sœur Anne-Marie Rosset, à Annecy

[Lyon, carême 1615]

[…]

Bonjour, ma très aimée fille. Vivez toute en Dieu, pour Dieu et de Dieu, qui seul règne à jamais dans nos âmes. Amen.

Lettre 46 à Mère Marie-Jacqueline Favre, à Lyon

[Annecy, 24-30 octobre 1615]

[…]

Ma chère sœur, je ne vous souhaite rien que la persévérance, et que surtout vous teniez votre esprit en douceur, force et joie. […]

Lettre 50 aux s. de Châtel et de Blonay

Aux sœurs Péronne-Marie de Châtel et Marie-Aimée de Blonay à Lyon

[Annecy, novembre-décembre 1615]

[…]

Mais aimons-le et le servons comme il veut, sans goût ni connaissance, s’il lui plaît, nous contentant de vouloir à jamais être toutes siennes. Je ne peux vous dire que ces trois mots. Agréez-les, mes chères amies, car ils partent du fond du cœur…

Lettre 64 à sœur Péronne-Marie de Châtel, à Lyon

[Annecy, vers le 9 février 1616]

Enfin, ma très chère fille, je prends vos lettres pour y répondre tant que je pourrai. Le bon Dieu me donne son Saint-Esprit pour dire chose qui soit à sa gloire et à votre consolation.

Toutes vos répugnances à me parler, tous vos sentiments et aversions et toutes vos difficultés aboutissent, selon mon jugement, à votre plus grand bien. Et, si bien vous êtes obligée à ne pas faire ce que tels mouvements désirent et que tous les jours vous devez faire des résolutions de vous en défendre et de les combattre, néanmoins quand vous tomberez, je dis cinquante fois par jour, jamais, au grand jamais, vous ne devez vous en étonner ni inquiéter, mais tout doucement reprendre votre cœur et le remettre au train de la vertu contraire, et ne doutez non plus, ma très chère Péronne, de dire à Notre-Seigneur des paroles d’amour et de confiance, après avoir fait mille fautes que si vous n’en aviez fait qu’une. Souvenez — vous de ce que nous vous avons tant dit sur ce sujet, pratiquez-le pour l’amour de Dieu, et soyez assurée que Dieu tirera sa gloire et votre perfection de cette infirmité. Mais n’en doutez point et vous supportez avec douceur quoi qu’il arrive ; et si quelquefois vous vous trouvez sans force, sans courage, sans sentiment de confiance, forcez-vous à dire des paroles toutes contraires à votre sentiment et dites fermement : « Mon Sauveur, mon tout, malgré mes misères et ma méfiance, je me fierai tout en vous. Vous êtes la force des faibles, le refuge des misérables, la richesse des pauvres et, enfin, vous êtes mon Sauveur qui avez toujours aimé les pécheurs ». Mais ces paroles et autres semblables, ma très chère fille, dites-les sans vous attendrir ni pleurer, mais fermement, et puis passez outre à quelque divertissement, car le Tout-Puissant ne vous lairra échapper de sa main : il vous a trop bien prise, et ne voyez-vous pas comme cette douce bonté vient à votre secours et d’une façon remarquable et utile ? […]

Lettre 71 aux sœurs de Châtel et de Blonay à Lyon

Aux Sœurs Péronne-Marie de Châtel et Marie-Aimée de Blonay

[Annecy, début mai 1616]

Ma très chère fille,

Je commence à vous répondre par la vôtre dernière, puis je remonterai, autant qu’il me sera possible, à la précédente. Dieu, s’il lui plaît, me donnera ce qu’il lui plaira que je vous die.

Et premièrement, ma chère fille, je vous dis que ce que Notre Seigneur désire de vous et de nous toutes, c’est l’humble et tran­quille soumission à sa très sainte volonté en toutes les choses qui nous arrivent sans exception et lesquelles infailliblement sa divine Providence nous envoie pour sa plus grande gloire et notre utilité. Donc qu’il nous soit dorénavant indifférent d’être en santé ou maladie, en consolation ou désolation, en jouissance ou privation de ce qui nous est de plus cher, et que notre cœur n’ait plus qu’un seul désir qui est que la très sainte volonté de Dieu se fasse en nous, de nous et sur nous. Et partant, ne philosophons point sur tout ce qui nous peut arriver ou aux autres, mais, comme j’ai déjà dit, demeurons douces, humbles et tranquilles en l’état que Dieu nous mettra : en la peine, patienter ; en la souffrance, souffrir ; en l’action, agir, sans penser que nous faisons faute à ceci ni à cela, car ce n’est que l’amour-propre qui fait telles réflexions. Au lieu de tout cela, regardez à Dieu, employant fidèlement les occasions de prati­quer les diverses vertus selon qu’elles se présenteront. Quand vous aurez manqué par lâcheté ou infidélité, point de trouble, point de réflexion, mais demeurez doucement confuse et abaissée devant Dieu, vous relevant soudain par un acte de courage et de sainte confiance.

Or sus, ma fille [Péronne-Marie de Châtel], faites bien ainsi, et ma petite fille [Marie-Aimée de Blonay] aussi, car je sais que vos cœurs ne se cachent rien : c’est pourquoi cette lettre vous sera commune. Et dorénavant, à cause de mon peu de loisir, je vous écrirai toujours ensemble, sinon que vous témoigniez désirer que pour quelque chose particulière et extraordinaire je vous réponde à part. En ce cas-là, je le ferai de tout mon cœur, car je suis toute vôtre, et me croyez que je vous aime parfaitement et que j’ai ma bonne part de la mortification de notre absence, encore certes que vous m’êtes présentes, selon l’esprit, plus que jamais. Ce grand Dieu fait cela, et en sa sainte volonté tout nous est doux.

Vous, ma Péronne, et la petite aussi, si l’occasion en vient, rendez-vous extrêmement souples à recevoir les soulagements quand vous aurez des incommodités corporelles, mais voyez-vous, soit pour le lever, coucher ou manger, quoi que ce soit, soyez simples à obéir sans discourir.

Ma chère Péronne, marchez fermement votre ancien chemin pour l’intérieur et l’extérieur, et quand l’on vous fera ces petites questions : « Quel point d’oraison ? » et semblables, dites hardiment les choses que vous avez faites ou pensées autrefois en cette façon : « J’ai pensé ou fait telle chose en l’oraison, en me promenant, étant dans le lit, etc., », mais ne dites pas : « Aujourd’hui ou à telle heure j’ai fait telle chose », car il n’est pas nécessaire de dire le jour que l’on a fait telle action, mais simplement : « J’ai fait cela, j’ai vu telle chose ». Et pouvez sans scrupule nommer oraisons toutes vos bonnesensées et élévations d’esprit, car, en effet, c’est oraison, et même toutes nos actions sont oraisons quand nous les faisons pour Dieu. Et suffit de saluer notre bon ange soir et matin. La sainte attention à Dieu et à Notre-Darne comprend tout, car les bien­heureux esprits sont enclos en cet abîme de divinité, et il est de plus grande perfection d’aller ainsi simplement.

Quand une novice vous demande : « Que pensez-vous ? » répon­dez en vérité : « Je pense en Dieu », sans dire (s’il n’est pas) : « Je pensais à la Passion » et semblables ; car sans doute, marquant particulièrement un sujet, nous mentirions, s’il n’était pas ainsi. Vous édifierez toujours assez de répondre simplement : « Je pense en N. S. », et leur ajoutez par exemple : « Mon Dieu, qu’il serait heureux qui aurait toujours cette sainte Passion ou Nativité devant les yeux ! »

Je ne vois plus rien à vous dire, mais oui bien encore un mot à ma petite. Je vous prie, ma très chère sœur, ne vous mettez en souci de rien de ce que vous sentez ou ne sentez pas, et ceci soit dit pour une fois. Servez Notre-Seigneur comme il lui plaît, et tandis qu’il vous tiendra au désert, servez-l’y de bon cœur : il y tint bien ses chers israélites quarante ans pour faire un voyage qu’ils pou­vaient accomplir en quarante jours. Soyez là de bon cœur et vous contentez de dire et pouvoir dire, quoique sans goût : « Je veux être toute à Dieu et jamais point ne l’offenser ». Et quand il vous arrivera de chopper, comme il fera sans doute (fût-ce cent fois le jour), relevez-vous par un acte de confiance. De même pour le prochain, contentez-vous de le vouloir aimer et d’avoir le désir de lui désirer et procurer tout le bien qui vous serait possible, et faites doucement ce que vous pourrez autour de lui. Enfin cheminez hardiment au chemin que Dieu vous conduit : il est très assuré, […]

Lettre 151 à Mère Marie-Jacqueline Favre à Lyon

[Annecy] 14 mars [1618]

[…]

De vrai, ma fille, ce sont de bonnes épreuves que les grosses maladies, et des occasions grandes pour s’enrichir et affermir aux vertus, quand l’on y est fidèle. Or nous ne disons point ceci, en vérité, pour avoir été assez longuement mal, car N.S. nous traite en faible, et puis, certes, nous n’avons rien profité, sinon à reconnaître notre grande misère, et à avoir un peu plus de soin et de compassion des malades. Voilà que ce bon Dieu nous a encore garanti de notre fièvre quarte : il soit béni et nous fasse la grâce de le mieux servir avec le peu de santé qu’il me laisse ! […]

Lettre 169 à Mère Péronne-Marie de Châtel à Grenoble

[Annecy, début juin 1618]

[…]

[Dieu] prend plaisir de gouverner entièrement les âmes qui se reposent en Lui et qui ne désirent ni force, ni science, ni expérience et capacité, sinon celle que sa Bonté leur distribue à mesure qu’elles en ont besoin. […]

Lettre 229 à M. Anne-Marie Rosset à Bourges

[Paris, mai-juin 1619]

[…]

Ce ne pouvait être de nous que ce bon religieux parlait, car jamais cela ne nous advint de contraindre les filles à dire leurs péchés. Il y a longtemps qu’on le dit des carmélites, mais elles le font aussi peu que nous, et en ce point il me semble que nous gouvernons les unes comme les autres. Vous ne devez point douter que notre méthode ne soit bonne, puisque Monseigneur l’a approuvée, mais il est impossible que tous les esprits se rencontrent ; l’expérience nous fait voir l’utilité de cette manière, et combien de profit font celles qui se découvrent simplement. Il faut pourtant aller avec grande retenue, avec les prétendantes, jusqu’à ce qu’elle : soient bien amorcées par l’amour qui leur donne après la confiance. La bonne mère carmélite n’avait garde de dire leurs méthodes auxquelles je sais pourtant qu’elles sont exactes. Enfin, ma très chère sœur, il faut toujours laisser les sœurs en pleine liberté de dire ou de ne pas dire leurs péchés et ce que le directoire dit qu’elles parleront pour se confesser, ce n’est sinon pour leur apprendre la méthode et les éclairer, aider et instruire en la façon qu’elles doivent s’accuser des choses qu’elles demandent, afin de le rendre claires et courtes tant qu’il se pourra. Ce qu’elles ne voudront pas dire, il ne leur faut pas demander. Or, si vous ave ; recours à la Constitution 23, vous verrez que les sœurs ne sont point exhortées de dire leurs péchés secrets. Le directoire est ou doit être conforme ; il ne faut jamais s’enquérir de ce point, mais seulement les aider en ce qu’elles déclareront, et j’espère en la bonté de Notre-Seigneur qu’elles auront des âmes si pures qu’elles persévéreront en la simplicité et confiance qu’elles ont toujours eues, par laquelle elles ont saintement avancé. Mais il les faut laisser, en cela qui regarde le péché, dire ce qu’elles voudront, sans faire semblant que l’on en connaît davantage, tâchant néanmoins de les aider discrètement. […]

Lettre 344 à s. Marie-Aimée de Blonay à Lyon

[Paris] 27 octobre [1620]

À jamais, ma fille, à jamais que ce doux Sauveur vive et règne dans nos cœurs parmi les désolations et les ténèbres. Il est notre lumière, Il nous conduit ; ne craignons rien, Il ne nous manquera jamais. Encore que nous ne le voyions point ni que nous ne le sentions point par les suavités de sa sainte foi, il n’importe, Il est avec nous. Et dessus ce fond sec et aride, il faut bâtir la solide foi, la ferme confiance et l’amour efficace d’une parfaite soumission. Tout sèchement, il lui faut dire : « Je crois, j’espère, plus fermement que si j’abondais en lumière et suavité. Je me plais à n’en point avoir et à vous dire sans goût ni sentiment quelconque : Vous êtes mon Dieu, je suis toute vôtre ». Et demeurez en paix. Je vous écris ce mot avec impétuosité, sans loisir, mais de bon cœur. […]

Lettre 345 à Mère Péronne-Marie de Châtel à Grenoble

[Paris, fin octobre 1620]

Seigneur Jésus ! ma pauvre très chère fille ma mie, il s’en faut bien garder d’arrêter votre pensée, et encore moins votre désir, à vouloir sortir de la supériorité ; par la divine miséricorde, vous faites trop bien et utilement votre charge74. Oh ! non, ma fille, vous ne gâtez pas tout, comme vous me dites, aies, assistée de la grâce de Dieu, vous ne gâtez rien. Que plût à Dieu eussions-nous prou de semblables gâteuses ! Je vous assure que ma conscience me permet­trait bien de les mettre en charge. Arrêtez votre esprit à l’avis75 de notre tant unique Père, et soumettez votre cœur au mal et à la charge. Ne soyez pas si âpre à vous-même, et vous verrez que tout ira bien. Vivez très joyeuse et allègre, je vous en conjure, ma fille très chère, que j’aime comme ma propre âme.

Lettre 400 à sœur Marie-Aimée de Blonay à Lyon

[Paris,] 13 juillet [1621]

Ha ma très chère fille,

Ne vous étonnez point, je vous supplie, de ces refroidisse­ments de votre cœur. Je vous l’ai toujours dit : marchez avec la pointe de l’esprit, et faites plus d’état de ne vouloir aucune perfec­tion que celle que Dieu voudra que de toutes les excellentes per­fections que l’on peut avoir en cette vie. Ne vous attachez à rien qu’à Dieu seul et conduisez vos filles en ce chemin. Quand donc elles auront trouvé Notre-Seigneur au premier point de l’exercice de la messe ou en un autre, qu’elles ne passent point outre : une seule chose est nécessaire qui est d’avoir Dieu ; quand nous l’avons donc, n’est-ce pas le quitter que d’aller chercher un chemin pour le trouver ? Oh ! véritablement, je désire grandement que nos sœurs aiment la solitude et l’oraison : c’est où l’âme prend sa force. Que serait-ce de notre vie, si nous ne trouvons cette manne qui est cachée en la sainte oraison ? O ma fille, donnez-leur un grand courage pour cela, mais que la mortification surnage à tout, car c’est la vraie préparation de la sainte oraison. II me semble que par­tout nos sœurs aiment la retraite, au moins ici elles en sont amies. […]

Lettres postérieures à la mort de François


Lettre 630 à dom Jean de Saint-François

Annecy, 26 décembre 162376

Hélas ! mon Révérend Père, que vous me commandez une chose qui est bien au-dessus de ma capacité ! non, certes, que Dieu ne m’ait donné une plus grande connaissance de l’intérieur de mon Bienheureux Père que mon indignité ne méritait, et surtout depuis son décès, Dieu m’en a favorisée : car l’objet m’étant présent, l’admiration et le contentement que je recevais m’offusquaient un peu (au moins il me semble) ; mais je confesse tout simplement à votre cœur paternel que je n’ai point de suffisance pour m’en exprimer.

Néanmoins, pour obéir à Votre Révérence et pour l’amour et respect que je dois à l’autorité par laquelle vous me commandez, je vais écrire simplement en la présence de Dieu ce qui me viendra en vue.

Premièrement, mon très cher Père, je vous dirai que j’ai re­connu en mon Bienheureux Père et seigneur un don de très parfaite foi, laquelle était accompagnée de grande clarté, de certitude, de goût et de suavité extrême. Il m’en a fait des discours admirables et me dit une fois que Dieu l’avait gratifié de beaucoup de lumières et connaissances pour l’intelligence des mystères de notre sainte foi, et qu’il pensait bien posséder le sens et l’intention de l’Égli­se en ce qu’elle enseigne à ses enfants ; mais de ceci sa vie et ses œuvres rendent témoignage.

Dieu avait répandu au centre de cette très sainte âme, ou, comme il dit, en la cime de son esprit, une lumière, mais si claire, qu’il voyait d’une simple vue les vérités de la foi et leur excellence : ce qui lui causait de glandes ardeurs, des extases et des ravissements de volonté ; et il se soumettait à ces vérités qui lui étaient montrées par un simple acquiescement et sentiment de sa volonté. Il appelait le lieu où se faisaient ces clartés « le sanctuaire de Dieu », où rien n’entre que la seule âme avec son Dieu. C’était le lieu de ses retrai­tes et son plus ordinaire séjour : car, nonobstant ses continuelles occupations extérieures, il tenait son esprit en cette solitude intérieure tant qu’il pouvait.

J’ai toujours vu ce Bienheureux aspirer et ne respirer que le seul désir de vivre selon les vérités de la foi et des maximes de l’Évangile ; cela se verra ès mémoires.

Il disait que la vraie manière de servir Dieu était de le suivre et marcher après lui sur la fine pointe de l’âme, sans aucun appui de consolation, de sentiments ou de lumière que celle de la foi nue et simple ; c’est pourquoi il aimait les délaissements, les abandonne­ments et désolations intérieures. Il me dit une fois qu’il ne prenait point garde s’il était en consolation ou désolation et que, quand Notre-Seigneur lui donnait de bons sentiments, il les recevait en simplicité : s’il ne lui en donnait point, il n’y pensait pas ; mais c’est la vérité, que pour l’ordinaire il avait de grandes suavités intérieu­res, et l’on, voyait cela en son visage pour peu qu’il se retirât en lui-même, ce qu’il faisait fréquemment.

Aussi tirait-il de bonnes pensées de toutes choses, convertis­sant tout au profit de l’âme ; mais surtout il recevait ces gran­des lumières en se préparant pour ses sermons, ce qu’il faisait ordinairement en se promenant ; et m’a dit qu’il tirait l’oraison de l’étude, et en sortait fort éclairé et affectionné.

Il y a plusieurs années qu’il me dit qu’il n’avait pas des goûts sensibles en l’oraison et que Dieu opérait en lui par des clartés et sentiments insensibles qu’il répandait en la partie intellectuelle de son âme, que la partie inférieure n’y avait aucune part. À l’ordinai­re c’étaient des vues et sentiments de l’unité, très simples, et des émanations divines auxquelles il ne s’enfonçait pas, mais les rece­vait simplement avec une très profonde révérence et humilité ; car « Sa méthode était de se tenir très humble, très petit, et très abaissé devant son Dieu, avec une singulière révérence et confiance, comme un enfant d’amour.

Souvent il m’a écrit que, quand je le verrais, je le fisse ressou­venir de me dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison et comme je le lui demandais, il me répondit : « Ce sont des choses si minces, simples et délicates que l’on ne les peut dire quand elles sont passées ; les effets en demeurent seulement dans l’âme ».

Plusieurs années avant son décès, il ne prenait quasi plus de temps pour faire l’oraison, car les affaires l’accablaient ; et, un jour, je lui demandais s’il l’avait faite. « Non, me dit-il, mais je fais bien ce qui la vaut ». C’est qu’il se tenait toujours en cette union avec Dieu ; et disait qu’en cette vie il faut faire l’oraison d’œuvre et d’action. Mais c’est la vérité que sa vie était une continuelle oraison.

Par ce qui est dit, il est aisé à croire que ce Bienheureux ne se contentait pas seulement de jouir de la délicieuse union de son âme avec son Dieu en l’oraison. Non, certes, car il aimait également la volonté de Dieu en tout, mais cela assurément. Et je crois qu’en ses dernières années il était parvenu à telle pureté que même il ne voulait, il n’aimait, il ne voyait plus que Dieu en toutes choses : aussi le voyait-on absorbé en Dieu, et disait qu’il n’y avait plus rien au monde qui lui pût donner du contentement que Dieu, et ainsi il vivait, non plus lui, certes, mais Jésus-Christ vivait en lui. Cet amour général de la volonté de Dieu était d’autant plus excel­lent et pur que cette âme n’était pas sujette à changer ni à se tromper, à cause de la très claire lumière que Dieu y avait répan­due, par laquelle il voyait naître les mouvements de l’amour-propre, qu’il retranchait fidèlement, afin de s’unir toujours plus purement à Dieu. Aussi m’a-t-il dit que quelquefois, au fort de ses plus grandes afflictions, il sentait une douceur cent fois plus douce qu’à l’ordinaire ; car, par le moyen de cette union intime, les choses plus amères lui étaient rendues savoureuses.

Mais si Votre Révérence veut voir clairement l’état de cette très sainte âme sur ce sujet, qu’elle lise, s’il lui plaît, les trois ou quatre derniers chapitres du neuvième livre de l’Amour divin. Il animait toutes ses actions du seul motif du divin bon plaisir. Et véritablement (comme il est dit en ce livre sacré), il ne demandait ni au ciel, ni en la terre, que de voir la volonté de Dieu accomplie. Combien de fois a-t-il prononcé d’un sentiment tout extatique ces paroles de David : « Ô Seigneur qu’y-a-t-il au ciel pour moi, et que veux-je en terre, sinon vous ? Vous êtes ma part et mon héritage éternellement ». Aussi, ce qui n’était pas Dieu ne lui était rien, et c’était sa maxime.

De cette union si parfaite procédaient ses éminentes vertus que chacun a pu remarquer ; cette générale et universelle indiffé­rence que l’on voyait ordinairement en lui. Et, certes, je ne lis point les chapitres qui en traitent au neuvième livre de l’Amour divin, que je ne voie clairement qu’il pratiquait ce qu’il enseignait, selon les occasions.

Ce document si peu connu, et toutefois si excellent : « ne demandez rien, ne désirez rien, ne refusez rien », lequel il a pra­tiqué si fidèlement jusqu’à l’extrémité de sa vie, ne pouvait partir que d’une âme entièrement indifférente et morte à soi-même. Son égalité d’esprit était incomparable : car qui l’a jamais vu changer de posture en nulle sorte d’action, quoique je lui aie vu recevoir de rudes attaques ; mais cela se prouve par les mémoires.

Ce n’était pas qu’il n’eût de vifs retentissements, surtout quand Dieu en était offensé et le prochain opprimé ; on le voyait en ces occasions se taire et se retirer en lui-même avec Dieu, et demeurait là en silence, ne laissant toutefois de travailler, et prom­ptement, pour remédier au mal arrivé, car il était le refuge, le secours et l’appui de tous.

La paix de son cœur n’était-elle pas divine et tout à fait imperturbable ? Aussi était-elle établie en la parfaite mortification de ses passions et en la totale soumission de son âme à Dieu. « Qu’est-ce, me dit-il à Lyon, qui saurait ébranler notre paix ? Certes, quand tout se bouleverserait sens dessus dessous, je ne m’en troublerais pas : car que vaut tout le monde ensemble, en comparai­son de la paix du cœur ? ».

Cette fermeté procédait, ce me semble, de son attentive et vive foi, car il regardait partir tous les événements, grands et petits, de l’ordre de cette divine Providence, en laquelle il se repo­sait avec plus de tranquillité que jamais ne fit enfant unique dans le sein de sa mère. Il nous disait aussi que Notre-Seigneur lui avait enseigné cette leçon dès sa jeunesse et que, s’il fût venu à renaître, il eût plus méprisé la prudence humaine que jamais et se fût tout à fait laissé gouverner à la divine Providence. Il avait des lumiè­res très grandes sur ce sujet, et y portait fort les âmes qu’il conseil­lait et gouvernait.

Pour les affaires qu’il entreprenait et que Dieu lui avait com­mises, il les a toujours toutes ménagées et conduites à l’abri de ce souverain gouvernement ; et jamais il n’était plus assuré d’une affaire, ni plus content parmi les hasards que lorsqu’il n’avait point d’autre appui. Quand, selon la prudence humaine, il prévoyait de l’impossibilité pour l’exécution du dessein que Dieu lui avait commis, il était si ferme en sa confiance que rien ne l’ébranlait ; et là-dessus il vivait sans souci. Je le remarquai quand il eut résolu d’établir notre Congrégation ; il disait : « Je ne vois point de jour pour cela, mais je m’assure que Dieu le fera ». Ce qui arriva en beaucoup moins de temps qu’il ne pensait.

À ce propos, il me vient en l’esprit qu’une fois (il y a longues années), il fut attaqué d’une vive passion qui le travaillait fort ; il m’écrivit : « Je suis fort pressé, et me semble que je n’ai nulle force pour résister et que je succomberais si l’occasion m’était présente ; mais plus je me sens faible, plus ma confiance est en Dieu, et m’assure qu’en présence des objets je serais revêtu de force et de la vertu de Dieu et que je dévorerais mes ennemis comme des agne­lets ».

Notre saint n’était pas exempt des sentiments et émotions des passions et ne voulait pas que l’on désirât d’en être affranchi ; il n’en faisait point d’état que pour les gourmander, « à quoi, disait-il, il se plaisait ». Il disait aussi qu’elles nous servaient à pratiquer les vertus les plus excellentes et à les établir plus solidement en l’âme. Mais il est vrai qu’il avait une si absolue autorité sur ses passions qu’elles lui obéissaient comme des esclaves ; et sur la fin il n’en paraissait quasi plus.

Mon très cher Père, c’était l’âme la plus hardie ; la plus généreu­se et puissante à supporter les charges et travaux et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait que l’on ait su voir. Jamais il n’en démordait et il disait que, quand Notre-Seigneur nous commet une affaire, il ne la fallait point abandonner, mais avoir le courage de vaincre toutes les difficultés. Certes, mon très cher Père, c’était une grande force d’esprit que de persévérer au bien comme notre saint a fait. Qui l’a jamais vu s’oublier, ni perdre un seul brin de la mo­destie ? Qui a vu sa patience ébranlée, ni son âme altérée contre qui que ce soit ? aussi avait-il un cœur tout à fait innocent. Jamais il ne fit aucun acte de malice ou amertume de cœur : non, certes, jamais a-t-on vu un cœur si doux, si humble, si débonnaire, gracieux et affable, qu’était le sien ?

[…]

Notre-Seigneur avait ordonné la charité en cette sainte âme, car, autant d’âmes qu’il aimait particulièrement (qui étaient en nombre infini), autant de divers degrés d’amour il avait elles ; il les aimait toutes parfaitement et purement, selon leur rang, mais pas une également. Il remarquait en chacune ce qu’il pouvait connaître de plus estimable, pour leur donner le rang en sa dilec­tion, selon son devoir et selon la mesure de la grâce en elles. Il portait un respect nonpareil à ses prochains, parce qu’il regardait Dieu en eux, et eux en Dieu. Quant à sa dignité, quel honneur et respect lui portait-il ! Certes, son humilité n’empêchait point l’exercice de la gravité, majesté et révérence due à sa qualité d’évê­que.

Mon Dieu ! oserais-je dire ! Je le dis, s’il se peut : il me semble naïvement que mon Bienheureux Père était une image vivante en laquelle le Fils de Dieu Notre-Seigneur était peint, car, véritable­ment l’ordre et l’économie de cette sainte âme étaient tout à fait surnaturels et divins. Je ne suis pas seule en cette pensée : quantité de gens m’ont dit que quand ils voyaient ce Bienheureux, il leur semblait voir Notre-Seigneur en terre.

Je suis, mon Révérend Père,

Votre très humble, très obéissante indigne fille et servante en Notre-Seigneur,

Sœur Jeanne Frémyot, de la Visitation Sainte Marie.

Mémoire que la Mère de Chantal adressa à dom Jean de Saint-François concernant sa vocation.

[Annecy, 26 décembre 1623]

Sitôt qu’il plut à Dieu de retirer feu mon mari à soi, la divine bonté me donna de très ardents désirs de la servir […]

Incontinent après, je fus attaquée de diverses tentations en l’esprit, lesquelles me tourmentaient violemment et m’étaient d’autant plus grièves qu’il me semblait qu’elles m’empêchaient l’union avec ce souverain bien qui d’ailleurs m’attirait à lui. Dans mes perplexités et tourments, j’étais sans secours ni assistance spirituelle, car en ce temps, il y a vingt-trois ans, on ne pensait guère à tel remède. Dieu seul, donc, était mon refuge et mon conseil. Il m’inspira de lui demander un homme et, sans que j’eusse jamais ouï parler de père spirituel, je suppliai son infinie Bonté avec abondan­ce de larmes qu’il lui plaise me donner un homme qui fut vraiment saint et vraiment son serviteur, qu’il m’enseignasse tout ce qu’il désirait de moi et je lui promettais en sa Face que je ferais tout ce qu’il me dirait de sa part. Cette prière fut persévérante, fervente et accompagnée d’abondance de larmes et des plus pressantes conjura­tions qu’il m’était possible de faire à Notre-Seigneur, car je lui représentais la vérité de ses promesses et comme il nous avait assuré de ne point donner une pierre à celui qui lui demanderait du pain. Bref, tout ce qu’un cœur outré de douleur et pressé des désirs de Dieu peut suggérer, je le disais à Notre-Seigneur lui répétant tou­jours le vœu de bien obéir à ce saint homme que je lui demandais, car j’avais une telle ardeur que j’eusse voulu tout quitter pour aller dans les déserts servir Dieu.

Quelques jours après cette prière, il me fut soudainement repré­senté en l’esprit l’homme, et me fut dit que c’était celui que je demandais, mais je le voyais assez loin et cela passa soudainement. Or n’ai-je jamais vu personne qui en tout ressembla celui que je vis que feu mon bon seigneur et Bienheureux Père, car je vois encore cela maintenant, et selon que je le vis la première fois à Dijon environ trois ans après. […]

Les [paroles] qu’il me dit en ce temps-là, je les reçus avec un respect nonpareil, comme si un ange me les eût dites, car véritablement, je le regardais comme un homme angélique et n’esti­mais aucun bonheur comparable à celui d’être toujours auprès de lui pour voir ses actions saintes et ouïr les paroles de sapience qui sortaient de cette bouche sacrée, mais la grande distance qu’il y avait du lieu de sa demeure et la mienne, et aussi que j’avais pris un bon religieux pour être mon père spirituel (nonobstant qu’il me vint souvent que ce n’était pas celui que Dieu m’avait montré), ces raisons m’empêchaient d’oser désirer sa conduite. Et toutefois pressée intérieurement, je le priais deux ou trois jours avant son départ de Dijon de m’ouïr en confession, ce qu’il me refusa d’abord croyant que ce fut par curiosité, et me l’accorda après. Or en cette petite confession, Dieu me logea dans son cœur d’une manière extraordinaire, ainsi qu’il me dit après, et de même, je me sentis portée à ses avis incroyablement, mais il me dit que je demeurasse sous la conduite de mon premier directeur et qu’il ne lairrait de m’assister. Je demeurais fort contente de cela.

Le jour qu’il partit, un peu auparavant, il me dit que, me parlant du mouvement intérieur qu’il ressentait pour mon bien, que dès lors qu’il avait le visage tourné du côté de l’autel qu’il n’avait plus de distractions, mais que, dès quelques jours, je lui revenais continuellement autour de l’imagination, non pas dit-il pour me distraire, car je n’en reçois point de divertissement, et me dit d’autres paroles… […]

Lettre 740 à une supérieure

Chambéry, 8 décembre 1624

[…]

Non, ma très chère fille, avec la divine grâce, nous ne nous perdrons point, comme ces messieurs disent, faute d’un général. Dieu est l’auteur de notre Institut, Il le saura bien conserver. Si, dans un grand nombre d’années, il a besoin de plus d’appui et de refuge extérieur, la providence de Dieu, à laquelle notre saint Père nous a laissées, nous en pourvoira ; c’est elle qui gouverne son Égli­se, lui envoyant de temps en temps le secours nécessaire, et inspi­rant la manière des gouvernements à celui à qui il appartient. Demeurons en paix, ma fille, et laissons chacun abonder en son sens, tandis que l’on nous laisse vivre dans nos observances. Oh Dieu ! si nous nous savons parfaitement aimer les unes les autres, nous n’avons que faire d’autres liens pour nous maintenir en notre devoir. Et si tous les monastères se maintiennent avec respect, déférence et communication envers celui d’Annecy, c’est le plus grand moyen d’uniformité que nous puissions avoir ; et certes, s’il arrivait du détraquement, ce dont Dieu nous garde, ce ne seront pas ceux de dehors qui nous relèveront, mais notre bonne intelligence et notre fidélité au-dedans. N’avons-nous pas nos prélats et nos Pères spirituels ? C’est à eux à qui je me plais extrêmement de recourir.

[…]

Il est bon, ma fille, que les yeux de ceux qui nous regardent voient notre avancement et que les nôtres n’en voient rien ; cela nous tient plus humbles devant Dieu. O ma fille ! quand il plaît à cette immense Bonté de nous aider et animer intérieurement, hélas ! quelle grâce à notre faiblesse ! Mais quand il lui plaît de retirer ces sentiments, c’est aussi une grande grâce, car, par ce moyen, nous voyons ce que nous sommes, et la seule fidélité nous fait marcher, nous agréons davantage à Dieu, quoique nous soyons désagréables à nous-mêmes. Mon Dieu !

que cet amour de la volonté divine et cette paix intérieure parmi les travaux spirituels est une grâce précieuse !

Lettre 903 aux sœurs de la Visitation

[Annecy, janvier-mars 1626]

Mes très chères sœurs,

[…]

Vous savez aussi que ce Bienheureux craignait infiniment que l’esprit de prudence et de sagesse humaine ne se glissât parmi nous surtout en ce qui regarde la réception des infirmes et défectueuses de corps. Vous me direz que cela nous est recommandé en tant d’endroits qu’il n’est pas besoin que j’en parle ici ; certes, il est vrai, mais je ne m’en puis tenir, parce que je vois que cet article est fort combattu de plusieurs sages, et fort contraire à la prudence naturelle qui fournit quelquefois tant de raisons que la pauvre charité a prou peine à tenir le dessus ; c’est pourquoi nous avons besoin d’un grand courage pour observer ce point inviolablement. À quoi nous servira de considérer souvent que c’est la fin de notre Institution et les désirs infinis de notre saint Instituteur, comme il l’a témoigné par

la menace qu’il a faite à celles qui contreviendraient ; et en cette loi de si grande charité il nous donne beaucoup d’occasions d’abjection extérieure, un grand moyen pour nous aider à conserver cet esprit d’une très humble, très basse et très profonde humilité lequel il nous a continuellement inculqué. Cette humilité, dis-je, mes chères sœurs, qui nous fasse aimer et accepter cordialement ce qui peut nous rendre abjectes aux yeux du monde et aux nôtres ; cette sainte humilité qui nous fasse tenir très petites et basses en l’estime de nous-mêmes en comparaison des autres. Et enfin cette véritable humilité qui ne veut aucune excellence que d’être sans excellence, que celle de l’amour de sa propre abjection et de dépendre totalement du bon plaisir de son Dieu, ne recherchant en toutes choses que sa seule gloire ; car c’est le caractère des filles de la Visitation. Oh ! mes très chères, le grand trésor que celui-ci ! Il nous doit être uniquement précieux et sans prétention d’aucun autre. Pour Dieu ! gardons-nous bien que les désirs d’excellence et [de] propre estime ne nous le dérobent ; ayons continuelle mémoire de ce que notre Bienheureux Père nous a dit et laissé par écrit sur ce sujet, afin que toutes les actions de notre vie soient ornées de cette sainte vertu.

Certes, en écrivant ceci, le cœur me frémit, et ne puis contenir mes larmes pour l’appréhension que j’ai qu’un jour cet esprit ne vienne à périr ou à se diminuer en nos monastères ; ô mon Dieu ! ne le permettez pas ; mais que plutôt nous périssions nous-mêmes ! 77[…]


Lettre 911 à Sœur Péronne-Marie de Châtel, à Annecy

20 avril [1626]

Ma très chère fille,

Je désirais de vous écrire un peu longuement, mais il n’y a moyen : Dieu suppléera à ce défaut. Ne témoignez point à nos sœurs que vous ayez eu une ombre de crainte de nous ennuyer par votre retardement, car aucune n’en a rien connu, sinon au commencement notre sœur C.-Catherine [Claude-Catherine de Vallon] qui en faisait l’étonnée ; mais oui bien, dites le grand désir que vous aviez de venir, et combien vous étaient sensibles les traverses et empêchements que les guerres des huguenots vous faisaient pour cela.

Entreprenez la conduite78 de cette chère maison avec un grand courage et liberté d’esprit : vous trouverez, à mon avis, des filles grandement sincères et sans résistance, au moins je les trouve fort à mon gré. Vous connaissez notre Sr. M. Madeleine [de Mouxy] elle est toute bonne. Notre Sr. A.-Marie [Rosset] est toujours elle-même. Notre Sr. M. — Gabrielle [Clément] est sans tare que de ses scrupules, par lesquels notre bon Dieu l’épure ; mais elle est avec cela toute tranquille en son trouble. Notre Sr. C.-Agnès [Claude-Agnès Daloz] est une vraie israélite, de laquelle notre Bienheureux Père avait très bonne opinion ; nous l’avons laissée au noviciat, avec l’espérance que vous l’aideriez fort à bien faire sa charge, car les novices sont bonnes, et n’y vois rien à redire qu’à la veuve [Marie-Elisabeth Fenouillet]. Notre sœur B.-Marguerite [Bernarde-Marguerite Valeray] a le cœur bon, de bonne observance, mais une petite mine qui semble affectée. Notre Sr. J.-Madeleine79 a été huguenote ; elle est bonne, mais non encore tant claire en son intérieur ; traitez-la amiablement, et l’écoutez afin qu’elle ait loisir de se bien découvrir, car il lui faut du temps.

Notre sœur F.-Angélique [Françoise-Angélique de la Croix de Fésigny] est une âme fort humble, toute bonne et un peu craintive ; il la faut attirer doucement : sa compagne de la sacristie, L.-Dorothée [Louise-Dorothée de Marigny], est un vrai bon cœur, bon esprit, plein du désir de faire, fort sincère, mais encore un peu jeune. La sœur C.-Simplicienne [Claude-Simplicienne Fardel] est toute bonne et toute à ses supérieures, mais un peu sèche, quoique malgré elle. Nos sœur C.-Jacqueline [Claude-Jacqueline Joris] est infirme de corps, un peu tendre, bonne de cœur, mais qu’il faut soutenir cordialement. Sœur L.-Bonaventure [Louise-Bonaventure Ribitel] est aussi fort bonne fille, qui a exercé une vertu incroyable en ses infirmités ; il en faut avoir un soin particulier, afin qu’elle ne se dissipe à la porte. Nos sœurs C.-Charlotte [Claude-Charlotte Violon de Nouvelles] et C.-Christine [Claude-Christine de Paulmes] sont toutes de Dieu ; surtout la dernière est une âme fort pure (et certes, je trouve que toutes le sont). Notre sœur M.-Innocente [de Sainte-André], il la faut soutenir et aider en ses bons désirs ; je trouve qu’elle fait prou, grâce à Dieu, et a le cœur fort bon et touché de Dieu. Notre sœur J.-Louise [Jeanne-Louise de Champagne] a le cœur bon, sincère ; il la faut encourager à travailler, car elle a grand désir du bien.

Mais les deux petites jeunes professes sont des agneaux tout purs ; la grande M.-Aimée [Marie-Aimée de Rabutin-Champigny], il la faut encourager ; l’autre80 fait prou. Sr. M.-Catherine [de Launay] est toute bonne, quoique quelquefois elle manque à la promptitude de l’obéissance. Notre Sr. J.-Marie est toute malade, un peu difficile d’esprit, qu’elle ne peut manier comme elle voudrait, un peu chagrine, mais, las ! tant bonne, tant sincère, tant fidèle à ses exercices ; il la faut traiter fort cordialement. De notre sœur J.-Françoise [Jeanne-Françoise Coppier] [elle] promet de bien faire toujours ; mais, hélas ! elle n’a pas la force de l’esprit pour tenir ferme. Je ne vous dis rien de notre Sr. C.-Catherine [Claude-Catherine de Vallon], car vous la connaissez ; aidez-la bien, je vous prie. Notre bon Dieu répande sur vous, et sur toute cette bénite troupe, l’abondance de ses bénédictions ; je la vous recommande comme la chose du monde qui m’est la plus chère, et que j’aime tendrement.

Nous emmenons de très bonnes filles à mon gré ; priez pour cette fondation.

Je ne vous dis rien des affaires ; notre Sr. M.-Madeleine vous en parlera prou ; je vous recommande notre sœur de Chambéry et les autres. Mgr est tout bon, un peu court à cause de ses affaires ; traitez fort franchement avec lui et selon votre prudence. Bonjour, ma très chère fille ; j’espère, Dieu aidant, de vous revoir sur la fin de l’été. Croyez que mon cœur vous chérit certes comme lui-même, et est tout vôtre.

À ma  très chère sœur en N.S., notre sœur P.M. de Châtel, assistante du monastère de la Visitation Ste Marie, A Neci.

Lettre 931 à Sœur Françoise-Jacqueline de Musy, à Nevers

[Pont-à-Mousson, mai-août 1626] 1

C’est une pensée de fille tendre, que celle que vous avez eue que je ne vous aimais plus, ma très chère fille, et la cause pourquoi il est aussi peu de nouvelles de l’un que de l’autre. O ma fille, cherchons bien fidèlement le sacré amour de notre doux sauveur, et celui des créatures qui sont siennes ne nous manquera pas. Dieu vous a logée dans mon cœur, ma fille : rien ne vous en saurait déplacer. Je réponds à votre tentation dans la lettre de ma sœur votre bonne Mère. […]

Lettre 966 à Sœur Anne-Catherine de Sautereau, à Grenoble

[Annecy, vers le 12 décembre 1626]

Ma très chère fille,

Pour obéir à votre désir, je vous dirai devant Dieu ce qu’il plaira à sa Bonté me donner pour vous, car je l’en prie. Premièrement, il me semble, ma très chère fille, que vous devez rendre votre dévotion généreuse, noble, franche et sincère, et celle de vos novices, tâchant de donner cet esprit à toutes les âmes que Dieu commettra à jamais à votre soin, avec ces fondements d’une profonde humilité qui engendre la sincère obéissance et la douce charité qui supporte et excuse tout, et de l’innocente et naïve simplicité qui nous rend égale et amiable envers tous.

De là, ma très chère fille, il faut passer à la totale résignation et remise de nous-mêmes entre les mains de notre bon Dieu, rendant votre chère âme et celles que vous conduisez, en tant qu’il vous sera possible, indépendantes de tout ce qui n’est point Dieu, afin que les esprits aient une prétention si pure et si droite qu’ils ne s’amusent point à tracasser autour des créatures, de leurs amitiés, de leurs contenances, de leurs paroles, mais sans s’arrêter à rien de tout cela ni à chose quelconque que l’on puisse rencontrer en chemin, l’on passe outre en la voie de cette perfection dans l’exacte observance de l’Institut, ne regardant en toutes choses que le sacré visage de Dieu, c’est-à-dire son divin bon plaisir. Ce chemin est fort droit, ma très chère fille, mais il est solide, court, simple et assuré, et fait bientôt arriver l’âme à sa fin qui est l’union très unique avec son Dieu. Suivons cette voie fidèlement ; certes, elle forclos la multiplicité et nous conduit à l’unité qui est la seule chose nécessaire. Je sais que vous êtes attirée à ce bonheur, suivez-le, et vous tenez coite et en repos dans le sein de la divine Providence ; car les âmes qui ont rejeté toute prétention, hors celle de plaire à Dieu seul, doivent demeurer en paix dans ce saint tabernacle. […]

Lettre 1011 à Mère Françoise-Marguerite Favrot, à Marseille

[Grenoble, début mai 1627]

Ma très bonne et très chère fille,

[…]

L’expérience m’a appris et m’apprend tous les jours, mais surtout je l’ai appris de mon très heureux Père, notre saint Fondateur, que la douceur et la patience vainquent toutes choses et qu’un cœur maternellement cordial et pitoyable sur les misères de ses enfants est le souverain remède pour guérir, ou au moins rendre supportables, les maladies de l’esprit. Je sais bien que, grâce à Dieu, vous avez une grande charité, ma très chère fille ; mais j’ai reconnu, ce me semble, que la grande pureté de votre esprit et sa force à tendre droitement à la perfection, lui fait trouver pénible et fort étrange les misères et imperfections des âmes qui sont obligées d’aspirer à la perfection, et votre zèle vous porte à les y pousser par la voie ordinaire, ce qu’elles n’ont pas la force de supporter. C’est pourquoi votre douceur maternelle les devrait prendre entre ses bras et les porter amiablement dans le sein de sa charité jusqu’à ce que, par la grâce divine, la force leur soit donnée de cheminer en leur devoir.

Voilà, ma très chère sœur, ce que ma conscience me dicte de vous dire en toute confiance, quoiqu’avec un peu de répugnance, avouant devant Dieu ce véritable sentiment que j’ai que vous êtes incomparablement plus capable de me donner des avis que moi à vous ; mais Dieu voulut bien enseigner un prophète par entremise d’une ânesse.

Ne pensez nullement, ma très chère sœur, que je veuille excuser cette malade, non certes, car je connais qu’elle est fort coupable. Mais, considérant son naturel, sa conduite dans notre maison de Nissi et son état présent, je suis incitée de vous écrire ainsi et de conjurer votre bonté, ma très chère sœur, de prendre dorénavant pour elle et pour toutes les faibles un cœur, non seulement de mère, mais de nourrice. Car je sais qu’il est impossible qu’à l’avenir, non plus que par le passé, il ne se puisse trouver des esprits difficiles dans les maisons de religion lesquelles demeureraient sous la pesanteur de leurs misères et sous la force des remèdes comme ces deux ont fait, si elles ne sont supportées d’une extraordinaire charité. Mais surtout au commencement des maladies, il faut aller autour de ces pauvres esprits bien délicatement, usant plus de divertissement et de remède cordial que de rabrouement. Partout il y a quelque sujet d’exercice semblable, mais l’on voit par expérience que la douceur et amour cordial entretient en paix, et comme disait notre Bx : Père, après tout, c’est la vérité qu’il en faut revenir là. […]

Lettre 1243 à Sœur Marie-Aimée de Blonay, à Lyon

[Annecy, vers le 19 octobre 1629] 1

Mon Dieu ! ma vraie fille, qu’il nous est bon de nous revoir et de trouver des misères en nous ! Cela nous enfonce dans ce saint mépris de nous-mêmes, et nous élève à une plus parfaite et absolue confiance en Celui qui tient en soi tout notre bien ; je l’aime mieux là qu’en moi-même. […]

Lettre 1247 à une supérieure81

[Annecy, vers le 24 novembre 1629]

[…]

Bref, vous devez par tous les meilleurs moyens que vous pourrez tenir vos filles fort unies à vous, mais d’une union qui soit de pure charité et non d’un amour humain qui s’attache. Que s’il arrive à quelqu’une de le faire, vous la devez insensiblement porter au dénuement et à l’estime du bonheur de l’âme qui ne dépend que de Dieu. Car de penser guérir tels maux par des froideurs et rabrouements, cela les pourrait porter à des aversions et inquiétudes qui seraient suivies de quelque détraquement, surtout les esprits faibles. Tenez-les fort unies par ensemble et avec estime l’une de l’autre, ce que vous ferez efficacement par l’amour et l’estime que vous témoignerez d’en avoir vous-même par vos paroles et actions ; mais amour général envers toutes, les aimant également, sans qu’il paraisse aucune particularité. Car je vous dis, que si une fille n’a la très haute perfection, pour bonne qu’elle soit au-dessous de cela, elle ne vivra point contente, si elle ne croit que sa supérieure l’aime et l’a en bonne estime. Cela est une imperfection dont il faut tâcher de les affranchir s’il se peut. Mais patience cependant. Je sais que je dis vrai en ceci et que cette croyance leur profite et leur donne une certaine allégresse, qui fait porter gaiement toutes sortes de difficultés. Et c’est chose assurée que notre nature ne peut longtemps subsister sans quelque contentement et satisfaction, jusques à ce qu’elle soit tout à fait mortifiée. Or comme les filles ont quitté ce qui leur en donnait au monde, il faut nécessairement qu’elles en prennent de l’amitié et confiance de leur Mère et de la douce société de leurs sœurs. Que si elles n’en trouvent là, elles en chercheront ailleurs, avec leur propre intérêt et celui de la maison.

Prenez garde qu’en corrigeant, vos paroles et votre maintien portent et animent les sœurs au bien, évitant les paroles aigres et dures, qui ne font qu’offenser le cœur, le dépiter et alentir aux exercices des vertus et le refroidir à la confiance et estime qu’elles doivent avoir de leur supérieure.

Notre Bienheureux Père disait qu’une supérieure ne se doit jamais étonner ni troubler d’aucun défaut qui se puisse commettre en sa maison par le général des sœurs, ni par les particulières. Qu’elle les doit regarder et souffrir doucement, et en esprit de repos y apporter les remèdes qui lui sont possibles. Qu’elle ne doit non plus étonner celles qui les font, mais qu’avec une suave charité il les faut amener à la connaissance de leur chute, pour leur en faire tirer profit. Croyez-moi, ne nous rendons point tendres ni sensibles aux manquements de nos sœurs et à ne vouloir voir ni souffrir parmi nous les esprits fâcheux et de mauvaise humeur. Quand ils sont liés à la religion, le plus court est de les supporter doucement. Car nous avons beau faire, il se trouvera toujours dans les communautés, pour petites qu’elles soient, quelques esprits qui donneront de la peine aux autres. Dieu permet cela pour exercer la vertu de la supérieure et des sœurs.

[…]

Bon Dieu, que les supérieures doivent être bonnes, simples et charitables ! mais aussi qu’elles ont besoin d’être prudentes et accortes pour découvrir les ruses, artifices et tromperies de l’amour propre dans les âmes faibles, molles et inutiles ! Car telles filles ne s’appliquant aux vertus, elles ne peuvent prendre leur contentement en Dieu, ni aux exercices spirituels, de sorte que leur esprit oiseux et vide de Dieu ne fait qu’inventer mille chimères extravagantes. L’on a vu en quelques monastères des choses en ce sujet dignes d’extrême compassion : les unes qui se tordaient le corps, comme si elles eussent été possédées ; une qui demeura plusieurs mois ne voulant ni manger ni se soutenir ; d’autres qui faisaient les paralytiques, les malades du mal caduc, de dévoiement d’estomac, de courte haleine et semblables imaginations ou maladies supposées, propres pour mettre en peine toute une communauté. Quelques-unes font cela par une hypocrisie innocente et quelquefois d’enfance, de paresse et sensualité ou grande mélancolie. En ce dernier cas, la purgation et saignée est nécessaire.

[…]

Quand les filles se forgent des imaginations pour les choses spirituelles, c’est une misère que de voir les artifices et tromperies, les fausses visions, les imaginaires ravissements, les opiniâtretés à vouloir faire des austérités et semblables fantaisies qu’elles disent que Dieu leur suggère ou commande. Et avec cela point de soumission, peu d’observance, fortes en leur propre jugement. Elles prennent une souveraine délice de voir que l’on est en peine d’elles et prétendent de se mettre en estime ; mais à la fin elles feront des éclats qui feront bien voir l’amusement de telles niaises imaginations. Le remède c’est de recourir à Dieu, et, ce me semble, de ne leur point laisser parler de tout cela sans rire, les mépriser et les très bien faire travailler et faire marcher exactement dans le train de l’observance.

Il s’en trouve qui naturellement sont sujettes à ces imaginations par la faiblesse de leur esprit et croient fort innocemment de voir, de sentir et d’entendre plusieurs choses. Il faut divertir doucement celles-ci et leur donner un peu de crainte que le diable ne se mette par là ; et pour les empêcher qu’elles n’y perdent trop de temps, il les faut aussi occuper extérieurement. Car de se rire et mépriser ce qu’elles viennent dire, il ne le faut pas. Cela les affligerait et ferait tomber en quelque mélancolie, dont bien souvent telles choses procèdent.

[…]

Au surplus, croyez-moi, je vous prie, ne nous pressons point, et modérons l’ardeur de remplir promptement nos maisons, car avec un peu de patience il viendra si grand nombre de filles que l’on aura moyen de bien choisir. Accoutumons-nous de dépendre davantage de la conduite de Dieu sur nous et sur nos monastères. Sa bonté ne manquera pas de nous fournir de bonnes filles par le moyen desquelles la vraie observance sera gardée et l’esprit de l’Institut conservé en sa perfection. Mais travaillons à les bien dresser et à cultiver leur esprit sans nous lasser.

[…]

Enfin, c’est aux supérieures à cultiver les âmes, à y semer et planter l’affection des vertus, tant par leur bon exemple que par leur continuel encouragement, mais c’est de Dieu qu’il faut attendre en toute humilité et patience l’accroissement et le fruit. Le principal moyen de l’avancement d’une âme c’est l’oraison. C’est pourquoi il les faut bien encourager et surtout tâcher de remarquer l’attrait et la conduite de Dieu en chaque esprit pour les aider et faire marcher fidèlement, sans les en divertir ni contrarier. Car bien souvent nous détruisons par notre conduite industrieuse celle de Dieu et cependant tout le profit et repos des âmes consiste à la suivre très simplement. Je dis dans les Réponses comme j’ai reconnu que l’attrait quasi universel des filles de la Visitation est d’une très simple présence de Dieu par un entier abandonnement d’elles-mêmes en sa sainte Providence8 Je pourrais dire sans quasi, car vraiment j’ai reconnu que toutes celles qui s’appliquent à l’oraison dès le commencement comme il faut et qui font leur devoir pour se mortifier et exercer aux vertus aboutissent là, et plusieurs y sont attirées d’abord et semble que Dieu se sert de cette seule conduite pour nous faire arriver à notre fin et parfaite union de nos âmes avec lui. Enfin je tiens que cette manière d’oraison est essentielle à notre petite Congrégation. Ce qui est un grand don de Dieu qui requiert une reconnaissance infinie. Or je sais bien qu’en toutes choses il n’y a règle si générale qui ne puisse avoir exception. La grande science en ce sujet c’est de reconnaître l’attrait de Dieu et le suivre fidèlement, comme j’ai déjà dit, et les supérieures se doivent bien garder d’en détourner leurs sœurs. Ce que pourraient faire celles qui communiquent beaucoup dehors, étant impossible qu’elles ne prennent des maximes de ceux de qui elles estiment beaucoup l’esprit et qu’elles ne les veuillent faire pratiquer à leurs sœurs, ce qui enfin ruinerait la conduite intérieure de Dieu et l’esprit de la vocation. Prenons garde que ce mal ne nous arrive, je vous en prie.

Il y a des âmes entre celles que Dieu conduit par cette voie de simplicité, lesquelles sa divine Bonté dénue si extraordinairement de toute satisfaction, désir de vertu et sentiment qu’elles ont peine de se supporter et de s’exprimer, parce que ce qui se passe en leur intérieur est si mince, si délicat et imperceptible, pour être tout à l’extrême pointe de l’esprit, qu’elles ne savent comme en parler. Et quelquefois telles âmes souffrent beaucoup, si les supérieures ne connaissent leur chemin, parce que craignant d’être inutiles et perdre le temps, elles veulent faire quelque chose et se travaillent la tête à force de réflexion pour remarquer ce qui se passe en elles. Ce qui leur est très préjudiciable et les fait tomber en de grands entortillements d’esprit, que l’on a peine à démêler, si elles ne se soumettent à les quitter tout à fait et à souffrir avec patience la peine qu’elles sentent, laquelle bien souvent ne procède, sinon de ce qu’elles veulent toujours faire quelque chose, ne se contentant de ce qu’elles ont. Ce qui trouble leur paix et leur fait perdre cette très simple occupation intérieure de leur volonté. Et quand elles n’en sentent point du tout, qu’elles se contentent de dire de fois à autre quelque parole d’abandonnement et de confiance fort doucement et de demeurer en révérence devant Dieu. Les supérieures les doivent grandement conforter et encourager à porter également les voies de Dieu en elles. Car vraiment il n’y a rien à craindre en ces âmes-là esquelles, pour l’ordinaire, on voit reluire une grande pureté et exactitude à l’observance. Il leur faut procurer de la consolation et de la lumière, soit par communication avec ceux qui entendent ces chemins ou par la lecture des livres qui en traitent, comme l’Amour de Dieu [Traité de l’amour de Dieu] au six, sept et neuvième livres et les Entretiens et ceux de la Mère Thérèse82. Il y a plusieurs chapitres dans la vie du Père Balthasard Alvarez83, jésuite, qui donnent grande lumière pour ces manières d’oraison et certes plusieurs pour la pratique des vertus. C’est un bon livre, bien qu’il y ait plusieurs chapitres qui ne sont pas pour nous.

Si la supérieure n’a la connaissance de ces manières d’oraison et que quelques sœurs l’aient, comme, grâce à Dieu, nos maisons n’en sont pas dégarnies, elle leur doit faire parler charitablement ; et cela leur serait plus profitable que de les faire parler dehors, si ce n’était à quelqu’un bien intelligent. Enfin, il les faut aider à mettre leur esprit en repos, dans la voie où Dieu les veut, qui est un grand dénuement et perte d’elles-mêmes en lui d’où procède la vraie et sainte liberté d’esprit, qui fait marcher les âmes au-dessus d’elles-mêmes et de toutes les choses créées. Ce qui me fait si particulièrement parler de ceci, c’est l’extrême compassion que j’ai eu en la rencontre de quelques bonnes âmes qui étaient conduites par cette voie et qui étaient dans les embarrassements et troubles d’esprit très grands, faute d’être entendues et aidées. Enfin, quand on voit des âmes pures et qui s’adonnent à la vertu et observance, il ne faut pas douter de leur oraison, car Dieu en prend le soin pendant qu’elles ont celui de lui plaire en se perfectionnant par la vraie observance et dénuement de toutes choses.

Ma chère sœur, la charité et votre Règle vous obligent étroitement d’avoir soin de la santé de vos sœurs et de les servir de vos propres mains, dont les malades se doivent rendre capables. Et assurément les supérieures qui manqueront en cette occasion en auront reproche en leur conscience, et des visiteurs. Je vois que presque toutes les filles qui meurent parmi nous, meurent d’étisie, et souvent les jeunes qui ont été nourries délicatement et les plus exactes en viennent là. J’ai souvent pensé d’où cela pouvait procéder et il m’a semblé que c’est que l’on met les jeunes trop promptement dans l’exacte observance et sujétion. Car à ces petites âmes il faudrait laisser une modérée liberté par laquelle elles puissent prendre quelques récréations et petit à petit les conduire à l’observance et aux exercices spirituels, à mesure qu’elles se fortifieraient de corps et d’esprit. Je dis dans nos Réponses que demi-heure d’oraison leur doit suffire et qu’il les faut faire dormir et manger plus souvent que les autres sœurs. Certes cela est nécessaire, et de leur donner de petits divertissements et récréations jusques à ce que leurs corps aient pris leur croissance. Les supérieures doivent prendre garde à celles qui ont des dispositions à ce mal, car les filles exactes le couvrent et souffrent sans en rien dire jusqu’à l’extrémité et quand il n’y a plus de remède. Ce qu’il ne leur faut pas permettre, et de quelque âge que soient celles qui en seront atteintes, il leur faut faire prendre de bons bouillons, manger du veau et mouton, même de volailles quand elles seront dégoûtées, et fort peu de bœuf, et point de salures, les faire bien dormir et récréer à quelques petites occupations extérieures. Nous savons par expérience que ceux-ci sont les meilleurs remèdes pour telles maladies. Et généralement, il faut faire nourrir les sœurs honnêtement, selon que le Coutumier marque, leur donner de bon pain qui soit léger, du vin naturel et non jamais du tourné, et leur laisser une sainte liberté d’esprit, afin qu’elles se récréent et débandent bien leur esprit au temps des récréations et une fois le mois, comme le Coutumier dit. […]

Lettre 1248 à M. de la Curne, à Autun

[Annecy, novembre 162911

Mon très cher frère,

Je supplie le divin Sauveur d’être à jamais votre lumière, force et consolation et à ma très chère sceur2, désirant que cette lettre vous soit commune. Vous voilà donc retirés de notre maison' pour l’appréhension de l’affliction générale dont il plaît à notre bon Dieu de visiter son peuple.

Il a plu à la divine miséricorde d’en préserver cette maison bien que deux soeurs4 nous soient mortes, l’une au tour, l’autre religieuse, elles ont jeté le tac après leur décès ; mais il n’y a point eu d’autre apparence. Nous avons toutefois nettoyé comme si ç’eut été le mal même. Nos bonnes sœurs en sont demeurées dans leur ordinaire tranquillité, c’est un effet de la grâce qui leur a donné une entière résignation à sa sainte volonté, et ont quasi toutes été exemptes du mal de l’appréhension et crainte, que j’estime plus grand et affligeant que le mal même. Voilà comme notre bon Dieu supporte notre faiblesse, il soit béni de tout.

Je le supplie de vous conserver et ma très chère sœur et vous faire porter tout ce qu’il lui plaira vous envoyer au corps, aux biens ou à l’esprit, avec paix et douceur. Oui, même la privation de paix s’il lui plaît de nous en priver, car il faut vivre paisible au milieu de la guerre et dans le dépouillement de toutes choses.

Ce que l’on vous a dit de Monseigneur de Genève est bien véritable, mon très cher frère, il a administré près de 4 mois durant les divins sacrements aux pestiférés. On l’a vu leur dire la messe, prêcher en place publique, consoler, encourager et animer les sains et les malades à tirer profit de cette tribulation, y regarder la main de Dieu et lui baiser amoureusement. […]

Lettre 1251 à Mère Anne-Thérèse de Rajat, à Arles

[Annecy, début décembre 1629]

Ma très chère fille,

Ma sœur la supérieure de Chambéry m’a communiqué, selon votre désir, votre lettre et vos écrits dans lesquels j’ai vu que votre entendement est fort éclairé et voit plusieurs portes ouvertes par lesquelles le détraquement pourrait arriver parmi nous. Elles sont de grande considération, mais de peu de remède, ceci en toute religion de filles, que celui qu’il faut attendre de la conduite de l’Esprit de Dieu sur les supérieures. […]

Donc, notre singulier et solide remède, c’est de nous confier totalement et pleinement au soin que la divine Providence a de nous, dépendant d’elle et nous y reposant comme les enfants dans le sein de leur douce mère. […]

Lettre 1253 aux supérieures de la Visitation

Annecy, 6 décembre 1629

Maintenant que nous voici sur la fin de l’année, ma très chère fille, il vous faut bien dire un peu de nos nouvelles, qui grâce à Dieu, sont très bonnes, sa divine Bonté ayant, comme nous pensons, préservé cette maison du mal qui l’a si fort environnée. La ville n’en est pas encore entièrement purgée, quoiqu’il y arrive peu de mal ; mais cela nous tient toujours dans notre prison, et fait que le pauvre peuple souffre des nécessités et misères très grandes. […]

Diverses autres fois, la divine Providence nous a préservées du péril éminent de ce mal, où de bons ecclésiastiques, qui venaient dire messe céans, nous ont mises, en étant déjà quelque peu atteints. Or, comme l’on appréhende et s’en étonne-t-on extrêmement en ce pays : dès qu’il fut découvert à la ville, toutes les personnes de qualité, magistrats et bourgeois se retirèrent aux champs, de sorte qu’elle demeura entièrement destituée de tout secours, hormis de celui que Dieu y pourvut par l’entremise de Mgr de Genève et des syndics.

Mais je crois que notre chère sœur la supérieure de Chambéry vous a déjà écrit comme ce bon et digne prélat a assisté son peuple, non seulement de ses moyens qu’il leur a départis avec abondance et charité incroyables, mais encore de sa personne, administrant les sacrements, visitant et consolant les pestiférés, et y employant aussi les ecclésiastiques de sa maison, dont M. de Boisy, son neveu, et l’un de ses aumôniers en sont morts. Et dès lors, voyant que le mal était si enflammé, l’on fit sortir presque tous ceux qui étaient restés dans la ville et les envoya-t-on en cabane par les montagnes afin de la pouvoir plus tôt nettoyer, et par ce conseil que Dieu donna, il y resta peu de personnes et l’on sauva la vie à plusieurs.

Mais il faut que nous vous disions un peu par le menu comme nous nous sommes conduites en cette occasion de la maladie, afin que vous nous disiez ce en quoi nous avons manqué. Premièrement, quand nous vîmes que le mal s’échauffait, nous fîmes prier les ecclésiastiques qui venaient dire la sainte messe céans de s’en abstenir ; et par l’avis de Mgr de Genève, l’on fit mettre un autel proche de la grande porte de l’église, où les seuls ecclésiastiques de sa maison disaient messe et le peuple l’entendait depuis la rue, de sorte qu’il n’y avait plus que ce digne prélat qui la dit au grand autel. Nous fermâmes aussi notre parloir à toutes sortes de personnes, excepté à lui et à ceux de sa maison, qui était bien la plus exposée de la ville, et celle dont la communication nous mettait en plus grand péril ; car non seulement il administrait les sacrements aux malades avec ses prêtres, mais aussi tout le reste de sa famille était employé à distribuer les aumônes que sa maison et la nôtre faisaient aux pestiférés et enfermés. Mais quel moyen, ma très chère fille, de voir ce bon et digne prélat se priver, comme il voulait faire, de la seule consolation qui lui restait de se venir un peu soulager céans de l’extrême douleur que son âme souffrait, pour la grande compassion qu’il portait à son pauvre peuple qu’il voyait si affligé ?

Outre que ce fut été nous priver d’une très rare, grande édification que nous recevions, voyant la grandeur de son courage et de son zèle au bien des âmes, ce qui nous fortifiait et aidait merveilleusement à faire le total abandonnement de nous-mêmes entre les bras de la divine Providence, à laquelle, comme vous voyez, par ce petit récit, nous avons l’entière obligation de la conservation de ce monastère et aux prières de notre saint Père, auquel, après Dieu et la Sainte Vierge, nous avions toute notre confiance.

Pour le reste de l’extérieur, nous avons usé de toutes les précautions possibles : car nous fîmes provision de quantité de farine et de bois pour chauffer le four, et retirâmes dedans une de nos sœurs tourières pour faire le pain et les lessives ; les autres deux furent laissées à Novelles, qui est un grangeage que nous avons à un petit quart de lieue de la ville, d’où elles nous apportaient ce qu’elles pouvaient par-dessus le lac, de sorte que nous ne faisions prendre chose quelconque dans la ville ; et de crainte que nos chats qui y allaient ne nous apportassent le mal, nous les fîmes tuer. […]

L’on avait donné obéissance aux sœurs, que dès que quelqu’une se trouverait mal, tant peu que ce fût, elle en avertît et se retirât en une chambre destinée à cela, hors du commerce des sœurs ; plusieurs desquelles ont eu de grandes enflures de col, des grosses gales au visage qu’on ne savait si c’étaient des charbons ; des accès de fièvre, des grands maux de cœur, dévoiements d’estomac et semblables, qui donnaient doute que ce ne fût le mal contagieux. Quand cela était, l’on destinait tout promptement deux sœurs pour leur service, lesquelles, après avoir pris la bénédiction de la supérieure, allaient gaiement prendre le lit de la malade, qu’elles enveloppaient entièrement dans la couverture, puis nettoyaient et parfumaient bien la cellule, y laissant un gros parfum, ouvrant la fenêtre et fermant la porte. Et quand elles emportaient ce qu’elles y avaient pris, deux sœurs allaient, éloignées, l’une devancière, l’autre dernière, avec de grand parfum, les portes des cellules et lieux où elles passaient étant toutes fermées. Incontinent aussi, on faisait bien parfumer tout le monastère et les sœurs, auxquelles on faisait prendre quelque préservatif plus spécial.

Et bien que deux ou trois fois l’on eût beaucoup plus de probabilité que le mal y était, néanmoins je n’en ai jamais vu de l’étonnement parmi nos sœurs, qui prenaient leurs petits remèdes fort joyeusement, chacune se tenant dans la disposition du départ, comme elles en étaient averties ; car nous étions résolues de ne pas exposer notre bon et très vertueux confesseur. Et que si quelqu’une de se confesser, il l’eût ouïe, mais de loin ; et, pour les il eût mis le très saint Sacrement entre deux petites lèches de pain, puis l’eût posé sur le lieu préparé à cela, où celle qui servait les mlades le fût venu prendre le plus révéremment qu’elle eût pu

[…]

Je ne veux pas oublier de vous dire ici le grand courage avec lequel nos sœurs s’étaient résolues de s’assister l’une l’autre, et comme elles s’y sont toujours offertes avec tant de franchise et de cordiale charité, qu’elles en ont [donné] beaucoup de consolation et une entière satisfaction, non seulement à la maison, mais aussi à Mgr de Genève, et à tous ceux qui l’ont su. Nous avons été en grand péril pour ce qui était de l’eau, n’en ayant que celle d’un beau canal courant qui sort du lac, au long duquel est posé l’hôpital des pestiférés ; et l’on avait mis les cabanes de ceux qui faisaient quarantaine — entre lesquels plusieurs mouraient — tout proche du monastère en sorte que tout se purifiait et nettoyait dans cette même eau. C’est pourquoi nous en faisions prendre dès la fine aube du matin ce qu’il nous en fallait pour tout le jour.

[…]

Aux récréations et assemblées, il y avait ordonnance de se tenir un peu séparées l’une de l’autre et en se parlant faire de même. Nous ne prenions point d’eau bénite que dans nos cellules, où celles qui font la visite le soir et le matin n’entraient point. L’on ne changeait point aussi les serviettes au réfectoire, et chacune laissait le reste de son pain plié dedans. […]

Lettre 1255 à Sœur Marie-Aimée de Blonay, à Lyon

[Annecy,] 9 décembre [1629]

Ma très chère fille,

[…]

Oh ! que nous serons heureuses, ma vraie fille, quand nous nous serons entièrement oubliées. Mon Dieu ! quand sera-ce que rien ne vivra plus en nous que votre pur amour ? Ma fille, que je le désire ; mais Dieu, qui voit ma lâcheté, ne me donne pas le loisir d’y penser comme il serait requis. Laissez-vous bien et sans réserve à son bon plaisir. Le moins que nous pourrons nous mêler de nous serait le meilleur. […]

Lettre 1256 aux supérieures de la Visitation

Annecy, 10 décembre 1629

Mes très chères et bien-aimées sœurs,

[…]

Or, il me semble, mes très chères sœurs, que je vois dans vos esprits une seule difficulté en ceci : qui est de continuer votre spéciale communication après moi, à celles qui seront supérieures de ce monastère, vous semblant que vous n’y pourrez pas avoir l’amour ni la confiance que Dieu et la bonté de vos cœurs vous ont fait avoir en moi. Mais, hélas ! mes très chères sœurs et mes filles bien-aimées, ne craignez point cela, car la main de Dieu n’est point accourcie sur nous. Soyez assurées que si, avec humilité et simplicité, vous suivez le train dans lequel Il vous a mises, Il pourvoira toujours ce monastère de si bonnes supérieures, si solides en la vertu de notre vocation et si affectionnées et zélées à sa conservation, que vous en recevrez toute satisfaction et contentement, et incomparablement plus grand que vous ne l’avez reçu de moi, qui, par ma misère et infidélité, me suis rendue indigne de recevoir les grâces que Dieu m’avait destinée à votre considération et pour votre utilité. Que, donc, rien ne vous arrête ni empêche de suivre votre train ordinaire, je vous en supplie, mes très chères sœurs, et soyez assurées — je vous le dis encore — que si vous conservez par amour ce que Dieu a établi par notre saint Fondateur, pour le bien commun de notre Ordre, vous en recevrez autant et plus de bénédictions ci-après, que vous en avez reçu ci-devant.

Voilà ce que j’avais à vous dire, mes très chères sœurs, avant mon départ de cette vie : je le mets devant Dieu et devant vous. Conservez-le et vous y affermissez le plus solidement qu’il vous sera possible…84

Lettre 1271 à Sœur Anne-Catherine de Sautereau, à Grenoble

[Annecy, 1629]

Ma très chère fille,

[…] Jetez-vous et toutes vos misères et vos intérêts et affections, dans le sein de la bonté de Dieu, vous laissant gouverner à sa Providence et à l’obéissance, et cela à yeux clos, sans permettre à votre esprit de regarder où il va ; mais allez toujours, ne regardant que Dieu et la besogne qu’Il vous présente dans chaque occasion et moment, pour la faire fidèlement avec la pointe de l’esprit sans vous amuser à vos sentiments ou dissentiments et répugnances ; car il les faut absolument fouler aux pieds et les ranger sous l’obéissance, qui est la sainte volonté de Dieu. Voici peu de paroles, mais si vous les observez, elles vous conduiront à la perfection que Dieu veut de vous ; j’en supplie sa Bonté. Je suis vôtre.

À ma très chère sœur en N.S., notre sœur Anne-Catherine de Sautereau, religieuse de la V. Ste M. à Grenoble.

Lettre 1307 à Mère Anne-Thérèse de Préchonnet, à Montferrand

[Annecy,] 11 juin [1630]

Or, sus, ma très chère fille, n’affligez plus votre [cœur] bon et tout aimable, qui aime cette chétive mère si uniquement, sur l’appréhension du voyage de Piémont ; car il faut que je confesse que je crois que la divine Providence ne nous veut pas en ce pays-là ; au moins j’ai ce sentiment maintenant, parce que toutes les fois que nous avons été prêtes de partir, Dieu a toujours envoyé des empêchements si puissants que nous avons été contraintes d’arrêter, au moins ces deux années dernières ; car la peste nous arrêta l’année passée que tout était prêt. Les princes et les princesses avaient écrit pour nous faire partir, mais nous fûmes retenues, parce qu’il fallait faire quarantaine ; et cette année, comme l’on y pensait aller et en sorte que le mardi de Pâques était pris pour cela, la guerre est venue, qui y a aussi empêché. Et maintenant nous revoyez dans la peste que l’armée nous a laissée après beaucoup de pertes, de ravages et d’afflictions. Les soldats ont laissé ce gage en cette pauvre ville, qui en est dans une affliction qui ne se peut dire ; cela est arrivé par les meubles infectés qu’ils ont pris dans les villages empestés et les ont apportés ici, où ils les ont vendus. Dieu par son infinie bonté veuille avoir pitié des calamités et misères de ce pauvre peuple. […]

Lettre 1324 à Mère Jeanne-Charlotte de Bréchard, à Riom

[Annecy, vers le 13-14 juillet 1630] 1

Ma très chère fille,


Vous me pardonnez bien si je ne vous écris pas de ma main ; il m’est survenu quelque embarras qui m’en empêche ; aussi n’y a-t-il pas longtemps que je l’ai fait.

Nous nous portons bien, grâce à N.S., céans, excepté quelques — unes malades de fièvres et autres incommodités. Mais, hélas ! il est vrai que ce pauvre pays est grandement affligé, ayant été réduit par l’armée française à l’extrémité de la misère et calamité ; et, de surcroît, la peste est quasi par tous les environs de cette ville et même dedans. Il y a environ un mois qu’elle s’y prit en six ou sept maisons, sans qu’elle y ait fait aucun progrès ; mais, depuis deux ou trois jours, elle s’y est reprise en plus grand nombre, mais bien plus dangereusement, parce que c’est en divers lieux et rues. Nous espérons, toutefois, de la douce bonté de N.S., qu’elle ne fera pas un tel progrès et ravage qu’elle fit l’année passée. Toutefois, sa très sainte et aimable volonté soit faite !

Quant à nous, ma très chère fille, nous ne sommes pas été exemptes de l’affliction commune ; car nos prés ont été tous fauchés au bien que nous avons de Nouvelles, et les seigles moissonné en herbe ; nos moulins désertés et fort ruinés ; nos vignes aussi demeureront sans la culture nécessaire, à cause que le village où elles sont est quasi tout ruiné par la peste qui y est étrangement ; de sorte que nos pauvres vignerons sont réduits à l’extrémité de la pauvreté et misère, la plupart morts. […]

Lettre 1357 à Mère Claude — Agnès Joly de la Roche, à Rennes

[Annecy, octobre 1630]85

… Il demande que, pour l’amour de lui, vous vous détachiez absolument de toutes choses ; cela veut dire : non seulement des soulagements corporels, ce qui est peu à votre courage, mais encore de toute consolation, lumière et sentiment intérieur, afin que lui seul vous soit toutes choses. Que de trésors en cet abîme d’afflictions ! Nous pensons que tout est perdu, et c’est là où nous goûtons la plus suave, la plus simple et la plus délicate union de notre esprit avec le bon plaisir de Dieu, sans mélange de nulle science, intelligence ni satisfaction. Et c’est correspondre fidèlement aux plus hauts desseins qu’il ait sur nous que de s’abandonner entièrement à sa volonté dans cette souffrance.

Lettre 1421 à la princesse de Carignan

[Annecy,] 1er mai [1631],

[…]

Le remède que je vous donne pour toute sorte de tentations, peines, afflictions, sécheresses et contradictions et (bref pour toute sorte de peines généralement)86, c’est les actes d’amour, retournant promptement et simplement votre cœur à Dieu avec des paroles pleines d’amour, de confiance, d’abandonnement (et d’amour) 4, sans regarder ni disputer contre la tentation ou la chose qui fâche. Bien et nonobstant, que vous la sentiez et qu’elle vous pique vivement ne vous empêche point de la guérir, car cette peine vous rendrait plus malade. Ne vous efforcez point de vaincre les tentations, car cet effort les fortifierait, souffrez doucement la peine et feignez de ne la point voir ni ce qui se passe en vous, rejetant toute réflexion sur vous-même comme de cruelles tentations.

Aut. Visit. Waldron (Angleterre). Inédite.

Lettre 1599 à Marie-Thérèse de Labeau (?)

[Annecy, 1632]

[…]

Vous me demandez encore si l’âme conduite par la voie de cette simple présence de Dieu, ayant la liberté quelquefois d’agir, si elle le doit faire ? Je dis que non, sinon lorsqu’elle se sent mue de Dieu, ou obligée par quelque devoir de sa vocation. Mais il n’y a nul mal de s’abstenir de faire ce que nous connaissons appertement qui nous peut incommoder, quand légitimement nous le pouvons faire ; au contraire nous le devons. Les âmes qui se sont totalement abandonnées à Dieu et à sa divine Providence se doivent, tant qu’il leur est possible, oublier d’elles-mêmes et de toutes choses pour ce continuel regard de Dieu ; mais, quand elles sentent quelque peine intérieure ou extérieure, elles doivent simplement l’exposer à leur supérieure, puis faire ce que l’on nous dira, leur laissant le soin du surplus, surtout en ce qui regarde nos corps. Toutes les actions d’une âme remise en Dieu et de celles qui veulent faire une excellente vie se doivent faire purement pour son bon plaisir divin, soit qu’elles soient incitées intérieurement ou non. Ô Jésus ! ma fille, il ne faut pas laisser les pratiques des vertus dont nous avons la vue à dessein d’en tirer notre confusion, ce serait une tromperie. Mais quand, par faiblesse et surprise, nous les omettons ou faisons quelques défauts, alors il faut employer la sainte et tranquille confusion de nous-mêmes, nous anéantissant humblement et doucement devant Dieu, selon notre manière simple. Jamais vous ne devez disputer avec vous-même pour la pratique des vertus, mais sitôt que vous en apercevrez l’occasion, vous la devez embrasser, et suivre toujours la lumière du bien que Dieu vous présente. De les rechercher et inventer, je ne vous le conseille pas ; mais seulement d’être fidèle à celles qui se présenteront dans l’exacte observance de notre Institut et dans les événements, de quelque part qu’ils viennent, vous joignant et unissant toujours à Dieu en toutes choses, selon votre manière simple. […]

Lettre 1728 au commandeur de Sillery

[Annecy, mai juin 1634] 1

Oh ! quel bonheur, mon vrai Père, d’être ainsi tout dédié et immolé à la souveraine Majesté ! Quant aux désirs que vous avez d’être fort reconnaissant envers notre bon Dieu, pour l’excellence des grâces qu’Il vous a conférées, il m’est avis, mon très cher Père, que sa divine lumière qui les pénètre et voit dans votre âme, se contentera que vous les conserviez, sans vous peiner ni occuper beaucoup à entreprendre de grandes choses, ni à en rechercher les occasions ; mais vous tenir préparé à les accomplir quand son adorable volonté vous les présentera. C’est le plus parfait et le plus utile pour que, ce me semble, dans une vraie simplicité et révérence, vous joigniez et vous serriez amoureusement votre cœur à ce divin Sauveur, vous unissant à l’unité de Dieu, par un amour simple et épuré. Le calme que cela donnera à votre âme fera qu’elle connaîtra avec une clarté bien plus grande les inspirations, les motions et les lumières que le Saint-Esprit lui communiquera. Tâchez de faire vos actions avec le plus de pureté et de perfection que vous pourrez, mais sans contrainte ni gêne. S’il vous vient en vue d’y avoir commis quelque défaut, humiliez-vous tranquillement, par un simple abaissement d’esprit devant Dieu et n’y pensez plus. Notre saint Fondateur, que vous voulez imiter, disait qu’il fallait souffrir que nous fussions de la nature des hommes, puisque Dieu ne nous avait fait des anges, et partant de nous contenter de la pureté qui se peut humainement acquérir.

Lettre 1757 au commandeur de Sillery, à Paris

[Annecy,] 14 août [1634]

[…]

Dieu ne veut que notre cœur ; et notre inutilité et impuissance lui agréent davantage quand nous les chérissons pour la révérence et amour que nous portons à sa sainte volonté, que si nous nous brisions et fissions des grandes œuvres pénales. Enfin, vous le savez, que le haut point de la perfection gît à nous vouloir comme Dieu veut que nous soyons […]

Lettre 1759 à Mère Marie-Jacqueline Favre, à Paris

[Annecy,] 24 août 1634

[…]

Hélas, ma très chère fille, il n’est que trop vrai ce que l’on dit de la Mère de Moulins, sa conduite en ces bains a été tout à fait scandaleuse, jusques à y porter des souliers blancs. Ce qui s’est passé là serait trop long à dire et puis il n’est que trop divulgué. Ce qui me touche entre tout, c’est la cruauté dont elle a usé envers six de ses sœurs anciennes, qui trouvèrent à redire à tout cela ; car elle les a fait fouetter et fouettées elle-même, jusques à soixante coups, puis les a emprisonnées. Il y en a quelques-unes qui excèdent l’âge de cinquante ans. Jugez l’état de cet esprit, elle consomme tout à fait le bien spirituel et temporel de cette maison. Monseigneur d’Autun y a fait la visite à sa sollicitation, parce qu’il la soutient, étant son parent, ce dit-on, du moins fort ami de ses frères, qui est tout ce qui l’empêche de la déposer, car il a très bien reconnu qu’elle le méritait et l’a avoué. Il m’écrit qu’elle a l’esprit gâté, qu’il est fort marri d’avoir donné la licence pour ses bains, qu’il ne pensait pas que cela fut défendu en notre Institut, qu’il eut mieux aimé pour elle qu’elle fut morte, puisque ce voyage lui coûte la mort et perte de son honneur et réputation, que tous ceux de Moulins la haïssent comme un loup-garou et que pour le temporel elle réduit le beaucoup en rien. Et avec toute cette confession et le récit qu’on lui a fait de ses désordres des bains, et qu’il voit que cette maison périt et que tout le monde crie, il ne l’ose déposer ! Il témoigne qu’il voudrait qu’elle le fût, mais que ce ne fut pas lui qui le fit. L’on en a écrit à Monseigneur de Lyon, peut-être le fera-t-il et qui serait une très grande charité et pour cette maison et pour l’Institut. Si vous êtes encore à Paris, vous verrez ce que vous y pourrez faire.

L’on dit qu’elle se procure une fondation à Angers, c’est en ce point qu’il se faut roidir pour l’empêcher, et vous conjure, ma très chère fille, d’essayer de découvrir cela et de rompre ce trafic à Angers ; vous allez de ce côté-là. Certes, si elle n’est empêchée de faire ce coup, elle portera grand préjudice à notre Institut et y servira de scandale. Car elle n’a nullement l’esprit capable de conduire et, certes, elle fait des traits d’une superbe folle. Je vous recommande cette affaire, ma très chère fille ; vous êtes prudente et zélée, ne vous y endormez pas. […]

Lettre 1760 à Sœur Hélène-Angélique Lhuillier, à Paris

[Annecy] 24 août 1634

N’êtes-vous pas de retour, ma très chère Angélique ? Je crois qu’oui et que vous ne savez que trop les monstrueux déportements de notre pauvre sœur la supérieure de Moulins ; elle est allée aux bains, se mit dans un carrosse avec une de ses religieuses et trois ou quatre hommes, un religieux, un de ses frères et un médecin ; fit mettre deux ou trois religieuses et une sœur tourière dans un autre carrosse avec, aussi, quelques hommes. Et en cet équipage, fit son voyage, buvant, mangeant avec sa bonne compagnie ; se fit traiter en l’hôtellerie en telle sorte que l’hôtesse dit qu’elle aimerait mieux loger Monsieur de Ventadour que Madame de Ste Marie de Moulins. Elle fut fort visitée, elle s’allait promener autour de la ville ; et un jour son carrosse s’y rompit et fallut revenir à pied, si que les souliers blancs qu’elle portait n’en valèrent pas mieux. Elle fut environ six semaines hors de son monastère à se promener ça et là, voir ses parents à dix ou douze lieues de là — car elle fut fort peu aux bains — fit une dépense convenable à son équipage.

Quand elle fut de retour, elle trouva ses filles révoltées contre elle — s’il faut ainsi dire — cette mauvaise conduite les avait entièrement offensées. Elle tâcha de les regagner ; les jeunes se laissèrent aller, car je sais qu’elles la craignent comme le feu. Je crois de six des anciennes professes demeurèrent fermes, elles les traita indignement à coup de fouet et emprisonnement de sa seule tête ; et si, il y en a qui ont de plus cinquante ans. Elle m’écrivit de grandes plaintes contre ces filles, sans me parler aucunement de son voyage. […]

Lettre 1824 à Mère Madeleine-Elisabeth de Lucinge, à Annecy II

[Annecy, janvier-avril 1635]

Mon Dieu, ma fille, vos incommodités ne vous semblent rien et ce que vous m’en dites je le trouve important à une jeune fille : les douleurs de reins, de jambes, la faiblesse d’estomac, le dégoût, la peine à dormir ; tout cela ne me dit rien de bon. Néanmoins, je prie nos sœurs de s’abstenir de vous presser après que par deux fois vous les aurez assurées de n’avoir besoin. Mais aussi, ma fille, je veux que vous soyez véritable et que vous acceptiez avec simplicité toutes les sortes de soulagements que l’on vous présentera, même que vous les demandiez ou preniez lorsque la charité vous dictera […]

Lettre 1832 à une visitandine

[Annecy, avant juin 1635] »

Que fait votre très bon cœur, ma plus chère et bien aimée fille ? Certes, le mien en désire un peu des nouvelles avant mon départ de ce pays. Hé je vous conjure,. ma fille, de le tenir au-dessus de vous-même et de toutes les choses créées, et, avec une sainte générosité, le faire contenter de son Dieu seul et prendre en Lui ses contentements et son unique repos. Cette bonté immense veut cela de vous, ma chère fille, et que vous retiriez votre esprit avec douceur de tout autre objet. Qui ne cherche que Dieu, qui ne veut que Dieu, le trouve en toutes choses, oui même dans les plus fâcheuses et répugnantes à notre goût. Comme donc se cacherait-il, et ne le trouverions-nous pas en la sainteté de notre vocation et en la douceur de ses exercices ? Ma fille, voilà l’état où mon âme désire la vôtre très chère ; car je l’aime d’un amour parfait, votre très chère âme, et ne sais que je ne voudrais pas faire pour sa consolation. Adieu, ma fille ; priez pour celle qui est toute vôtre.

Lettre 1833 à Mère Madeleine-Elisabeth de Lucinge, à Annecy II

[Annecy, avant juin 1635]

[…] Vivez joyeuse ou du moins contente, ma très chère fille, de ce solide contentement d’être toute à Dieu. Car vous l’êtes et rien ne doit ennuyer votre chère âme qui doit prendre toutes ses délices et consolations en la très sainte volonté de Dieu, qui soit éternellement béni.

Lettre 1854 à Mère Marie-Henriette de Prunelay, à Renne

6 octobre [1635]

[…] Marchez à la bonne foi devant Dieu, regardez-le souvent et fort peu sur vous-même, laissant à sa Bonté le soin de ce qui vous concerne. Ayez un grand courage et faites toutes choses tranquillement, et gaiement. Et bien que vous ne voyiez pas en vos sœurs l’avancement que vous désireriez, ne vous en fâchez point ; recommandez-les à Dieu, et attendez en patience le temps que sa Providence a destiné à leur bonheur. Je crains que ces pressures de cœur ne vous arrivent de l’ardeur que vous avez à l’avancement de vos sœurs et au vôtre. Travaillez pour l’un et pour l’autre, mais doucement, paisiblement, alentissant continuellement les sentiments qui vous peuvent arriver pour cela, mais je vous en prie, ma fille.

Or, puisque vous trouvez du profit à manifester si entièrement votre intérieur à M. Moreau, il faut continuer, mais avec une si sainte liberté que vous n’en receviez aucune contrainte, ni en votre personne ni en votre conduite et gouvernement ni pour les choses spirituelles ni pour les temporelles : ce point est important, afin de laisser agir en vous l’Esprit de Dieu, qui veut Lui-même conduire et vous et votre maison. Et pour fin, ma très chère fille, croyez-moi, demandez plus souvent à Dieu les avis dont vous aurez besoin, qu’aux hommes ; car c’est l’ami fidèle qui se plaît en la familiarité que les âmes prennent en sa Bonté. Je vous parle avec cette entière confiance, en toute sincérité, comme je ferais à ma propre âme, vous chérissant en cette qualité ; car je suis de cœur tout à fait à vous. Dieu nous fasse la grâce d’être tout à Lui : c’est notre vrai désir. Il soit béni. […]

Lettre 1858 à la même

[Paris, 10-14 novembre 1635]

[…] Quant à l’oraison de cette bonne sœur qui écrit à ma sœur Angélique, et de celles dont vous m’écrivez dans votre lettre, ma très chère fille, je n’y vois rien qui ne soit bon, et c’est la manière d’oraison plus ordinaire que Dieu donne aux filles de la Visitation, ainsi que je le dis dans les Réponses.87 Car d’ordinaire, une âme qui commence comme il faut les pratiques de son noviciat y est assez promptement conduite ; et persévérant en la fidélité d’agir — cela veut dire d’ajuster ses inclinations à l’obéissance et à la pratique des vertus — Dieu les avance et affermit grandement en cette manière d’oraison. Et quelquefois nous avons vu que Notre Seigneur la donne aux âmes encore imparfaites, pour leur donner courage de se perfectionner. Que si elles ne correspondent aux desseins de Dieu et ne suivent les lumières qu’elles reçoivent, très assurément elles en seront retirées — ou bien, elles se trompent en la pensée qu’elles ont de ne pouvoir faire des considérations — et peut-être se veulent-elle mettre d’elles-mêmes en cette manière de prier, ce qu’il ne faut jamais faire, non plus que de les en tirer et de les empêcher d’y cheminer lorsque Dieu les y attire ; et cela serait un grand mal. […]

Lettre 1898 à Mère Marie-Marguerite Michel, à Fribourg

[Chambéry,] 9 septembre [1636]

[…] Nous voici, grâce à Notre Seigneur, de retour de notre voyage de Paris et de la Provence. Nous avons vu environ trente-sept monastères, et quinze supérieures des monastères que nous n’avons pas su aller voir. Nous avons reçu de très grandes consolations et sujets de bénir Dieu, de voir qu’en toutes ces maisons l’on y vit avec grande paix, union et amour à leur vocation, et Notre Seigneur y répand beaucoup de grâces et bénédictions ; je vous supplie de l’en bénir avec nous. […]

Lettre 1923 à Monsieur Guy Lasnier, abbé de Vaux, à Angers

[Annecy, 1636]

[…] Pour peu que Dieu nous attire à cette oraison simple, nous soustrayant le discours de l’entendement, nous devons suivre son attrait ; car aussi bien nous nous romprions la tête de vouloir faire autre chose. Enfin, le grand secret de l’oraison, c’est d’y aller à la bonne foi, fort simplement, suivant l’attrait intérieur. Or, les âmes qui vont le chemin de la simple présence de Dieu, qu’elles y correspondent par une grande pureté de cœur, abandonnement d’elles-mêmes en la divine volonté et fidélité à la pratique des vertus. Quand elles se voient portées à cela, qu’elles ne craignent rien : mais si elles y avaient de grands goûts et facilités sans cela, certes elles doivent craindre. Car il est vrai, mon très cher frère, que cette manière d’oraison a, en sa simplicité, une grande force pour porter les âmes au total dénuement d’elles-mêmes, bien que pour l’ordinaire elle soit destituée de goûts et satisfactions sensibles. Votre, etc.

Lettre 1957 à Mère Anne-Louise Marin de Saint-Michel, à Forcalquier

[Annecy,] 5 avril [1637]

Ma très chère fille,

Notre très débonnaire Sauveur veuille par sa bonté combler nos âmes des mérites sacrés de sa très sainte Passion !

Hélas ! ma fille, que si vous me connaissiez telle que je suis, vous ne me désireriez pas des années de vie en cette vallée de misères, ains vous souhaiteriez que la divine miséricorde m’en retirât bientôt dans le sein de sa Bonté ; et beaucoup moins penseriez-vous que la sainteté fût accomplie en moi, où il n’y a véritablement qu’une très grande misère et pauvreté intérieure. Car, pour parler confîdemment à votre cœur — et non à autre — il plaît à la divine Bonté me priver de toutes lumières et consolations intérieures, ou permettre que moi-même me sois ténèbres et afflictions. Et pour dire tout, je suis celle pour laquelle notre bonne Mère2 vous écrivit de prier la divine Bonté, et je vous conjure de le faire, mais avec toute l’affection compassive de votre cœur et l’amour très charitable que Dieu vous a donné pour moi ; car croyez, ma très chère fille, que j’en ai un extrême besoin. Je ne désire sinon que mon Dieu me tienne de sa sainte main, afin que je ne l’offense point ; mais que je fasse et que je souffre tout son bon plaisir et selon ce même bon plaisir ; car il ne me semble pas que je puisse désirer autre chose.

Voilà, ma très chère fille, comme je vous parle avec une entière confiance, mais à vous seule, pour en parler au seul cœur de notre divin Sauveur, que je bénis et remercie des grâces qu’Il continue à votre chère âme, et avec accroissement celle de cette intime impression de la divine présence. Oh ! qu’elle est grande et précieuse ! mais elle n’est pas, comme dans le divin sacrement, où réellement et d’entière vérité le sacré Corps avec toute l’âme et la divinité est enclos, et demeure ainsi dans nos chétifs tabernacles jusqu’à ce que les espèces soient consommées ; mais cette éternelle bonté demeure en nous par présence, par puissance et par grâce, et c’est par une grâce extraordinaire qu’elle nous donne le sacré sentiment de sa divine présence. Vous verrez mieux ces vérités dans les livres qui en traitent, et je pense que dans celui de l’Amour divin, il en est parlé fort excellemment : ce que je vous en dis, je l’ai appris là, ou de quelques prédications. Oh ! quelle bénédiction a une âme de posséder son Dieu en paix et être possédée de Lui entièrement ! J’admire ce que vous m’écrivez, que ce que je vous dis vous donne paix ; mais c’est que notre bon Dieu convertit tout à l’utilité de ceux qui l’aiment.

Derechef, je vous conjure de me recommander à la divine miséricorde. Je la supplie de parfaire en vous l’ouvrage de sa grâce très spéciale. Vous n’avez à faire qu’à laisser faire ce céleste Ouvrier, et vous tenir ferme dans la pratique de ne faire nul regard ni attention sur ce qui se passe en vous ; mais toujours regarder Dieu. J’ai bon besoin d’être fidèle en ce point, je le désire, mais mon esprit actif me donne exercice. Voyez comme je vous dis tout à la bonne foi. Dites-moi de même vos pensées et vos vues… […]

Lettre 1993 à Mère Angélique Arnauld

Chambéry, 3 août 1637'

Ma très chère Mère,

Dieu m’a donné quelque consolation sensible lisant votre lettre, et je ne sais quoi de si profonde et intime dilection pour vous, qu’il me semble qu’il n’y a qu’un seul cœur entre nous, et que vos prières et celles de ce digne serviteur88 de Dieu, que vous m’avez acquises par la miséricorde de Dieu, m’obtiendront force et grâce pour ne point offenser Dieu, et correspondre avec fidélité à sa très sainte volonté et au dessein qu’il a pour ma petitesse. Croyez que vous m’êtes si chère et si intime que je ne puis, selon mon sentiment, me présenter à Dieu sans vous, et j’ai confiance que dans mon besoin vous persévérerez avec un soin extraordinaire de prier et faire prier ; j’attends de bon cœur les avis de ce grand homme de Dieu. Il m’impétrera, s’il lui plaît, la grâce de les suivre fidèlement, dites-lui ce que je fais, et s’il l’approuve.

Je ne veux jamais l’oublier devant Dieu. Mais hélas ! comme sont mes prières ! J’en laisse le soin à Celui qui sait mes désirs, et ma douleur de me sentir privée du seul bien que j’estime et souhaite. Mais il faut vivre au-dessus. Dieu m’en fasse la grâce. Je trouve ce me semble, dans une épître que notre Bienheureux' m’a autrefois écrite, quelque chose de ma peine. Il me dit que « c’est vraie insensibilité qui me prive des lumières et sentiments de la foi, de l’espérance et de la charité, que vous avez pourtant et en très bon état, dit-il ; mais Dieu ne veut pas que vous en ayez le maniement ni que vous en jouissiez, sinon justement pour vivre et vous en servir ès occasions de pure nécessité ».

Je n’ai pas toutefois souvenance d’avoir jamais eu rien de semblable à ce que je sens maintenant. Mais Dieu faisait abonder ses lumières en ce grand saint, qu’il m’avait donné pour Père et pour guide d’une manière si extraordinaire, dont il soit béni éternellement. Je crois bien qu’il n’a pas quitté sa direction sur moi : je me souviens tous les jours de ce qu’il m’en a promis. Tout ce que je pratique que je vous ai dit ci-devant, est de ses avis, que l’on trouve toujours plus utiles. Je m’oubliais, ma très bonne et chère Mère, de vous dire, que parce que je ne puis faire des actes, j’ai écrit ma protestation de foi, de confiance, et mon entier abandonnement de moi-même entre les mains de Dieu, et tout ce que je pense ; j’en porte le papier sur moi, que je touche pour signe de confirmation en ce regard simple de Dieu89. Notre bonne Mère d’Annecy90 approuve tout cela, etc.

Lettre 2028 à Mère Angélique Arnauld

Annecy, 30 novembre 1637

[…]

Voilà, ma très chère et unique Mère, puisqu’il plaît ainsi à Dieu, ce que je vois sans le chercher. Je parle de Dieu, j’encourage aux occasions, j’en écris comme si je sentais et goûtais ce que je dis, et cependant c’est toujours avec dégoût et violence. Cela ne se peut dire comme l’on le sent. Ne dois-je pas laisser de continuer ? Je vous prie, lisez l’épître 65e du livre IVe, elle me donne quelque petit soulagement, lumière que le Bienheureux m’entendait, car une peine si grande, me semblant que je ne me fais pas bien connaître, que si vous me dites que ce grand serviteur de Dieu, et vous, voyez et connaissez bien que c’est de ma souffrance et les horribles pensées d’infidélités et les insensibilités que je sens qui me causent, que cela me donnerait, ce me semble, grande force. Or, j’admire cette lettre du Bienheureux, car je n’ai nul souvenir d’avoir jamais eu semblable peine. Car, autrefois, c’étaient des tentations que j’avais contre quelque chose de la foi comme il se voit dans ses épîtres. Mais ce que je sens est tout différent aussi, et la lettre aux N. qui me fait croire que Dieu permit que j’eusse quelque courte atteinte de ce que je sens maintenant, pour faire écrire cela au Bienheureux, me souvenant bien du temps et que fut une grande angoisse,

mais je ne me souviens de sa qualité.

Il a fallu que, pour cette fois, j’aie donné licence à mon cœur de vous dire tout ceci, qui est peut-être assez inutile : mais comme je sais et sens votre bonté de cœur pour moi, et que je n’ai plus aucune créature au monde à qui je puisse avoir cette pleine confiance, qu’à vous91, je me soulage en vous disant tout ce qui me vient, et encore par le grand désir que j’ai de me faire connaître à vous et à ce digne serviteur de Dieu92, afin que vous me secouriez de vos prières dans cet extrême besoin, et de vos conseils de tous deux, selon que vous jugerez expédient. Votre dernière lettre m’a beaucoup consolée.

Nos sœurs m’ont remis le fardeau de cette maison, j’ai acquiescé, après avoir fait mes remontrances. Dieu, par sa Bonté, me soit en aide ! Notre pauvre Mère défunte nous a laissé de grandes affaires. C’était une âme généreuse, qui entreprenait beaucoup pour la gloire de Dieu. Je ne vois et ne trouve que croix. Mon unique Mère, secourez-moi et me faites secourir, en sorte que Dieu me tienne de sa sainte main et me conduise entièrement selon son bon plaisir, sans que j’y fasse aucune résistance. Je supplie sa bonté de parachever en vous l’œuvre de sa grâce. Il sait combien véritablement je suis vôtre.

Voyez-vous, ma chère Mère, je n’ose relire cette lettre, non plus que les autres que je vous ai écrites sur ce sujet, crainte d’ouvrir la porte aux réflexions et regards sur ce qui se passe en mon intérieur, à cause que la vue me pénètre de douleur et me met au non plus ; de sorte que je m’en abstiens tant que je puis, et non tant que je voudrais, à cause de l’activité de mon esprit. Quand je vous écris, c’est avec toute la sincérité que je puis, selon la vue présente, et comme j’eusse fait à notre Bienheureux Père ; mais si après je voulais regarder, il me fournirait mille doutes. Je continue mes communions journalières, avec de grandes peines et tentations quelquefois, et tous les autres exercices ; ne le dois-je pas faire ? Notre Mère disait qu’oui.

Lettre 2040 à Mère Angélique Arnauld

[Annecy, décembre I637]

Ma très chère Mère, Cet divin Sauveur naissant soit les éternelles délices de nos cœurs, amen. J’ai reçu il y a quelque temps la vôtre du mois de novembre. Je crois que vous aurez aussi reçu celle que je vous écrivis environ ce temps-là où mon cœur vous témoignait la continuation des angoisses qui m’étaient pressantes alors. Mais il a plu à la divine Bonté me soulager un peu incontinent après par un plus sensible sentiment de la divine présence en la sainte oraison qui donnait de l’accoisement à l’esprit. Et depuis ce remède m’a été assez continuel, aussi il est l’unique qui me puisse soulager. Je ne suis pas si fidèle à me tenir là paisiblement que je devrais et désirerais, car même je souffre dans cet accoisement certaines peines et craintes que cela ne soit inutile, ce qui attire mon esprit très actif à réfléchir. Je le tiens ferme tant que je puis, mais non tant que je voudrais et qu’il me semble que Dieu le veut, étant attirée là il y a bien 30 ans où notre Bienheureux Pères m’a toujours confirmée. Ce qu’il a fallu qu’il ait fait souvent, car mon esprit actif voudrait toujours faire quelque chose.

Cependant, j’ai grande expérience et souvent une claire lumière que Dieu ne veut de moi que ce seul unique et très simple regard en Lui, mais sans aucun mélange d’aucun acte ni discours quelconques, sinon qu’il m’y excite, et la fidèle coopération aux occasions de faire le bien qui se présente en chaque moment et fuir le mal. Nonobstant cela, Dieu permet que je sois encore peinée en cela, mais, certes, cette peine m’est bien douce en comparaison de l’autre et l’âme s’en contenterait bien, si c’était le bon plaisir de Dieu. Car elle ne l’effraie pas ni ne donne les angoisses, parce qu’enfin elle trouve son Dieu. Pour l’ordinaire elle succède à ces grandes véhémences d’affliction après un peu de repos qui est fort court. Or, nonobstant ce peu de calme, la croix est toujours là, si je la voulais regarder elle ne me donnerait guère de trêve. Depuis ma dernière lettre, j’en ai eu de rudes atteintes et des pensées qui sont autant de dards qui me transpercent le cœur, et suis si fort liée quelquefois que je regarde cela, que je ne puis aller ni avant ni arrière. Je dis que je regarde courtement, car autrement j’accablerais sous le faix, car le sentiment même ne me fait pas tant de peine que la vue, d’autant que l’âme ne sait ce qu’elle fait, sinon tâcher d’avoir patience et se tenir paisible, tant qu’elle peut, en Dieu et en ce simple regard, sans rien voir ni sentir, bien souvent, que désolation et ténèbres.

Enfin, ma très chère Mère, il faut bien que la main de Dieu soutienne dans ces extrémités-là, quoiqu’on ne la sente pas et quelque soulagement que j’ai, je ne vois ni ne peux rien voir ni regarder des choses de Dieu ni en avoir goût, sinon quelquefois en certaines lectures, qu’il faut vite porter dans ce simple regard en Dieu, autrement les mauvaises pensées contre la très sainte foi viennent incontinent. Et semble que notre bon Dieu me veut faire voir par là qu’il me veut tout à fait anéantir en toutes autres choses et réduire mon esprit à cette très simple et unique attention, sans qu’il veuille qu’aucune chose se remue en mon esprit. Je vous prie, considérez ce que je vous dis, je pense que ce digne serviteur de Dieu6 et vous, m’entendez mieux que je ne puis expliquer. Je dis simplement les choses comme je les ai en vue, sans examen, et à tire-d’aile.

Nous avons une sœur céans qu’il y a bien 24 ans qui chemine dans une voie de si grand dénuement que jamais elle n’a ni lumières ni pensées sur aucun mystère ni sur choses quelconques, et, s’il lui en venait, elle dit qu’elle pense qu’elle s’en détournerait pour tenir, comme elle fait, son esprit très simplement arrêté en Dieu. Et est si fidèle en cet exercice qu’elle est toujours là, ou du moins, rarement et courtement est-elle distraite, que sitôt qu’elle s’en aperçoit elle se remet là. Jamais non plus, elle n’est portée à rien demander à Notre Seigneur, ni rien désirer ni s’unir ni faire aucun acte de quoi que ce soit, ni ne pense à en faire ni si elle en doit faire, seulement, elle se prosterne le matin comme pour faire un acte d’adoration que notre Bienheureux Père lui a dit de faire, avec quelque oraison jaculatoire, pendant les octaves des grands mystères. Elle le fait sans goût ni se divertir de sa simple attention et, de même, entend les sermons et ses lectures sans autre attention que de retenir quelque chose pour l’entretien d’après vêpres. Au bout, c’est une âme totalement fidèle à la suite du bien et exacte à la moindre plus petite observance. Feu notre bonne Mère supérieure me disait que Notre Seigneur faisait cheminer cette fille devant moi pour me donner lumière à ce qu’il m’attirait et voulait de moi. Certes, il m’a toujours été impossible d’avoir cette continuelle attention parmi les occupations, j’en ai de tant de sorte et si continuelles, que je ne puis m’empêcher d’y mettre mon attention ; Notre Seigneur me laissant tout l’esprit fort libre pour m’y appliquer nonobstant toutes mes peines intérieures. Et vais toujours mon train pour l’extérieur, sans voir comment, pour ce qui est de mes exercices spirituels, mais je vous ai dit autrefois cela.

Je vous écris sans réflexion ce qui me vient et m’est avis que mon âme y désirerait quelque réponse. Si Dieu le suggère, j’en serais bien aise, sinon je n’y penserai pas.

Je vois, ma très chère Mère, que vous n’êtes pas sans croix. Il me semble que toutes sortes de peines n’égalent point la mienne. Dieu nous fasse la grâce de porter chacune les effets de son bon plaisir et selon sa sainte volonté. C’est tout mon désir et que vous priiez et fassiez toujours bien prier Dieu pour mes besoins, ressouvenez-en ce bon serviteur de Dieu.

Lettre 2166 à Mère Angélique Arnauld

Turin, 15 février 1639 Ma très chère Mère,

[…] Faites, je vous supplie, que ce vrai serviteur de Dieu93 ne s’oublie point de moi en ses saints sacrifices et oraisons ; j’en ai plus besoin que jamais, ma peine intérieure se rendant plus pressante et continuelle depuis quelques semaines et comme sans intervalle, plus serrée et impuissante, et les pensées plus fréquentes qui transpercent mon cœur : car, elles sont comme des dards poignants. J’en aime la douleur, puisqu’elle me sert de témoignage que je ne les veux pas, ne pouvant rien désirer, sinon cette incomparable grâce de ne point offenser mon Dieu, et de faire et souffrir ce qui lui plaira.

Je fais ce qui m’échet, et en la manière ordinaire, suivant l’observance, tant que je puis, avec l’aide de Dieu. J’ai pour l’ordinaire, quand je me puis retirer, ce soulagement d’accoiser mon esprit auprès de Dieu en cette simple vue, quand le sentiment m’en est donné, ou comme je puis, je me tiens là patiente et souffrante, sans rien faire ni dire, ne le pouvant, sinon rarement quelque parole d’union ou d’acquiescement, comme je puis, et quelquefois j’ai de la peine à cela par la crainte que ce n’est rien faire. Mais je la souffre et continue tant que je puis à me tenir ferme là. Il est impossible d’exprimer la qualité de ma souffrance. Mon esprit actif et toujours réfléchissant fait toujours quelque regard, et cela l’effraye. Quelquefois, la tête et le cœur sont si saisis que c’est chose étrange. Je tâche de souffrir tout comme je dis et de ne faire aucune réflexion volontaire. Il m’est avis que j’aurais quelquefois besoin que l’on m’entendit, pour m’encourager et soulager. Dieu ne le veut pas, ni moi aussi. Son saint nom soit béni ! Ma chère Mère, je me soulage un peu en vous disant quelque chose de ma peine, et à ce vrai bon serviteur de Dieu que j’honore tant, me confiant que vous prierez bien tous deux pour moi, et me direz toujours quelque bonne parole.

Je recommande cette affaire au bon serviteur de Dieu afin que, si c’est un dessein de Dieu, qu’il réussisse à sa gloire. Je ne désire en toutes choses que la très sainte volonté de Dieu soit faite. Pourvu que je lui sois fidèle, toutes autres choses me sont moins que rien. Dieu, qu’une âme est heureuse qui a la liberté de traiter avec Dieu et de se fortifier par lumières et sentiments contre les travaux et événements de cette misérable vie ! Tout cela m’est ôté, et ne me reste que cette simple soumission auprès de Dieu, sans en pouvoir faire d’autre, ni la sentir, ni oser regarder si je suis aussi, sans m’exposer à être repoussée par une mauvaise pensée, ou serrure de cœur ; ains faut simplement demeurer là, comme il plaît à Dieu. Son saint nom soit béni !

Lettre 2311 à Mère Marie-Aimée de Rabutin, à Thonon

[Annecy, mai 1640]

[…]

Pour Dieu, gardez-vous bien de vous exposer, si Dieu permettait qu’il arrivât du mal chez vous, sous quelque prétexte que ce soit, et au moindre soupçon séparez les filles et vous gardez de les soigner. M. Quétant et moi avons pensé que votre grange serait bien propre à cela. Faites bien tout ce que ce bon Père vous dira ; et gardez surtout que vos gens qui sont autour ne fréquentent.

Jetez dans l’eau ce qu’ils vous donneront. Enfin, souvenez-vous bien comme nous faisions ici durant la peste, et faites le même si elle vous environne. Ayez force genièvre, et en faites brûler tous les matins chez vous ; et vos sœurs feront bien d’en prendre quatre ou cinq grains tous les matins, et vous aussi, ma très-chère fille, que je conjure de toujours avoir son soin et affection filiale devant Dieu pour moi, à ce que sa Bonté me fasse la grâce que j’accomplisse parfaitement sa divine volonté. Je le supplie vous combler de son saint amour. Je suis vôtre sans réserve.

Lettre 2334 au commandeur de Sillery

[Annecy, août 1640]

[…] Enfin, il faut être aussi content d’être impuissant, oisif et immobile devant Dieu, sec et aride, quand Il le permet, qu’agissant et jouissant de Lui avec grande facilité et dévotion. Le tout consiste, pour notre union avec Dieu, d’aimer autant l’un que l’autre. […]

Lettre 2366 à Mère Marie-Aimée de Rabutin

Ma très chère fille, [Annecy, 1640]

Selon que je connais l’ardeur de votre esprit, il me semble que vous souffrirez toujours beaucoup quand vous n’aurez pas facilité d’aller à Dieu ; sa divine Bonté vous a voulu laisser à vous-même pour vous faire voir qu’est-ce que peut la chétive créature de soi ; rien du tout certes. Et c’était dans cette impuissance que vous deviez demeurer patiente, paisible et souffrante, sans vous essayer de faire chose quelconque, sinon de dire de temps en temps de ces paroles que vous me marquez, mais sans effort, tout simplement, et vous contenter de demeurer en la vue de Dieu avec une grande révérence, sans vous essayer de le regarder ni d’aller à Lui, ni de faire chose quelconque. Vous ne fîtes pas bien de faire ces billets, mais il fallait demeurer soumise dans votre pauvreté au bien. Vous serez une autre fois plus sage. Mais j’ai peine à supporter ces réflexions que sont vos lâchetés, infidélités et négligences, car, par la divine grâce, selon que je vous connais, vous n’êtes nullement entachée de ces défauts. Cette solitude vous sera plus utile que si vous y fussiez fondue en douceur ; Dieu le vous fera voir un jour, s’il lui plaît ! Je le bénis et remercie des grâces qu’Il fait à vos sœurs ; faites qu’elles prient bien pour mes besoins, surtout notre sœur F. M.

Je commence à répondre à votre mémoire en l’état de votre solitude. Je vous l’ai déjà dit, il ne fallait point s’essayer à faire ce regard, vous n’en étiez en pouvoir ; mais demeurer sans vous mouvoir à quoi que ce soit avec résignation, sans acte actuel. Tous ces actes que vous marquez de se laisser soumettre, quand [l’âme] a liberté de les faire, dans cette très simple simplicité, il la faut laisser faire ; mais vous n’aviez pas ce pouvoir et partant il ne s’en fallait pas efforcer. Quand l’on a le simple regard libre, il comprend tout et en un degré d’unité qui surpasse tout, bien que l’on y puisse dire des paroles lorsqu’elles sont excitées par l’attrait divin ; mais non pas nous, car ce ne serait que pure recherche de satisfactions humaines. Il faut recevoir tout ce que Dieu donne, soit les bonnes pensées, lumières, mouvements, paroles et semblables traits qui passent dans un cœur que Dieu bénit et possède, mais s’ils arrivent en cette vue et simple regard en Dieu, il ne faut pas quitter cette attention pour courir, ou se complaire et amuser à cela, car ce serait quitter le principal pour l’accessoire. Ces choses demeurent comme il plaît à Celui qui les donne et se passent de même. Enfin il faut suivre les attraits et excitations que Dieu fait à l’âme. Demeurez tout en Dieu qui soit béni. Ma fille, je suis toute vôtre de cœur.

Lettre 2376 à Mère Marie-Aimée de Rabutin, à Thonon

[Annecy, 10 janvier 1641], Ma chère fille,

Je vois que votre chère âme est toujours dans ses vicissitudes de consolations et bonnes lumières et aussi de délaissements, ténèbres et sécheresses ; toutes les bonnes âmes passent par là. Je vois que la vôtre a toujours un peu de peine quand elle est réduite aux impuissances, par la crainte que vous avez que cela ne vous arrive par votre faute et d’offenser Dieu par vos lâchetés et infidélités. Hélas ! où en serions-nous si les ténèbres et impuissances nous rendaient coupables devant Dieu! Au contraire, sa divine Bonté nous les donne pour nous purifier, et faire mériter par cette souffrance portée doucement et humblement ; car qui ne sait que les goûts, les lumières et agilités spirituelles ne sont pas en notre pouvoir, et que nous n’y avons rien que le seul acte de la volonté ? De quoi donc nous tourmenter quand nous ne pouvons ceci et cela ? Mais je vois que N. S. ne vous laisse pas de fort loin, et que dedans vos sécheresses Il vous donne toujours de quoi passer chemin : que cela vous suffise et ne vous regardez point tant. Vous voyez trop ce qui se passe en vous : vous devriez recevoir le bien et le mal, la consolation et la désolation également, sans y vouloir prendre garde, mais tenir votre esprit simplement attentif à Dieu, sans vous amuser à ce qui se passe, en sorte que vous ne voyiez ni sachiez dire ce que c’est. Tâchez, autant qu’il vous sera possible, de faire cela, et de ne point laisser entrer ces craintes du péché si avant dans votre cœur. Il le faut éviter fidèlement quand on le voit ; hors de là n’y point penser.

Je vois bien que vous ne faites pas tout ce que vous voulez de votre esprit ; mais c’est aussi une peine qu’il faut souffrir sans s’y amuser, tâchant toutefois de l’accoiser doucement et lui retrancher toute réflexion volontaire. Priez Dieu que je fasse bien ce que je vous dis. Sa Bonté vous bénisse et soit bénie !

Lettre 2391 à Mère Marie-Aimée de Rabutin, à Thonon

[Annecy], 28 février [1641] `

[…] Votre cher cœur va bien : plus il anéantira toutes ses vues et inclinations en ce simple regard d’unité, mieux il fera ce que Dieu requiert de vous. Alentissez, tant qu’il vous sera possible, ces ardeurs de faire et souffrir, réduisez tout à la douceur et à bien employer les occasions que Dieu vous présente en chaque moment, ne permettant à votre esprit de regarder plus loin, tant qu’il se pourra. […]

Lettre 2437 à Mère Françoise-Angélique Garin, à Arles

[Annecy, mai-juin 1641]

… la sainte oraison où nous devons être comme des vaisseaux vides de nous-mêmes pour recevoir fort simplement ce qu’il plaît à la sacrée dilection du Sauveur d’y verser ; et demeurer de même lorsqu’il lui plaît de n’y rien mettre, également contentes des effets de son bon plaisir qui doit être notre unique prétention et souverain contentement. […]

Lettre 2454 à Mère Anne-Marguerite Guérin, à Paris II

[Annecy], 24 juin [1641]

Ma très chère fille, vivez au-dessus de vous-même et tout en Dieu, que je supplie être votre force, votre joyeuse consolation. […]

Lettre 2518 à Sœur Françoise-Madeleine de Chaugy, à Annecy

[Moulins, début décembre 1641]

[…] Cela veut dire qu’il ne faut faire aucune réflexion sur ce qui se passe en vous, pour voir ou connaître ce que c’est. Soyez, mon cher enfant, comme un vaisseau vide devant sa divine Bonté, pour recevoir ce qu’il lui plaira de vous donner, et ne permettez jamais à votre esprit aucun retour ni réflexion sur vous-même, ni sur ce qui se passe en vous. […]

Lettre 2545 à Mère Marie-Hélène de Chastellux

Ma très chère fille, Demeurez inviolablement fidèle en cette pratique de n’arrêter jamais votre esprit volontairement hors de Dieu sous quelque prétexte que ce soit, surtout pour vous regarder vous-même. Bref, ne bougez de là, tenant votre esprit humblement abaissé devant sa divine bonté, gardez-vous de résister en aucune manière au dénuement qu’il lui plaira faire en vous de quoi que ce soit, bien qu’il vous semble qu’être destituée des choses plus nécessaires à notre avancement importe. Dieu nous doit suffire pour toutes choses, pour toute…94 et n’ayez à faire que de lui et non de ses dons, au dépouillement desquels vous devez acquiescer très simplement. Vous devez tenir votre esprit au-dessus de tout ce qui n’est point Dieu, de tout don et grâce et de la privation de toute grâce,… et ne sauriez passer outre. Mais Dieu vous veut, courez-y donc avec fidélité et gaiement, et priez pour celle qu’il vous a donnée. Il soit béni éternellement. Amen.

Lettre 2560 (destinataire inconnu)

[…] Or premièrement, il se faut bien garder de permettre à votre esprit de se regarder en ses actions, ni de s’arrêter en façon quelconque autour de soi-même ni pour examiner son bien ni son mal, mais le lever promptement de ce dernier quand vous l’apercevrez avec grande douceur et le laisser jouir avec simplicité du bien et des consolations et lumières que Dieu lui donnera sans philosopher d’où elles procèdent, mais en rendre les Actions de grâces et les fruits qu’en prétend Celui qui les donne. […]

Lettre 2565 à la Mère de Blonay (?)

Ma très chère et vraie fille, Vos lettres me consolent toujours grandement quand vous me parlez de votre chère âme, laquelle, pour dire la vérité, j’aime au-dessus de toute comparaison. Tenez-la bien toujours en cette nudité et simplicité ; il n’y a rien au-delà qui soit agréable à notre divin Sauveur. « Aime et fais tout ce que tu voudras », dit saint Augustin. Aimons donc bien Notre-Seigneur et notre prochain pour l’amour de Lui. Faisons-lui ce que nous voudrions qu’il nous fît : toute la perfection est là. […]

Lettre 2601

[…] Il vous laisse un peu à sec et sans lumière ni consolation ; ce n’est que pour vous faire cheminer dans la foi nue et simple, et vous apprendre que la vraie paix de l’âme se doit conserver en cet état, comme dans les consolations. Pour Dieu, ne regardez point ce qui se passe en vous, mais Dieu très simplement, comme vous pourrez, tenant votre cœur tranquille et paisible dans son travail, sans le surcharger de la recherche de vos infidélités et aveuglements. Je vois que Dieu vous comble de grâces, de lumières, de bons désirs et sentiments, et que vos abandonnements et aveuglements sont accompagnés de grâces et lumières précieuses ; et de tout cela vous n’en tirez qu’un tourment pour vous. Certes, vous vous consumez et n’y a moyen que vous ne brûliez tout votre sang, et que bientôt vous ne tombiez en quelque grand accident. Hé ! pour Dieu, laissez le soin de votre perfection à Notre Seigneur ; faites gaiement et de bon cœur ce que vous pourrez. Humiliez-vous de vos manquements, mais joyeusement et courtement, et allez grosso modo à la bonne foi, sans tant pontiller autour de vous-même. […]

Lettre 2602

Vous m’avez donné un bon sujet de confusion de m’avoir demandé mon oraison. Hélas ! ma fille, ce n’est que distraction et un peu de souffrance pour l’ordinaire ; car que peut faire un pauvre chétif esprit rempli de mille sortes d’affaires, que cela ? Et je vous dis confidemment et simplement que, il y a environ vingt ans, Dieu m’ôta tout pouvoir de rien faire à l’oraison avec l’entendement et la considération ou méditation, et que tout mon faire est de souffrir et d’arrêter très simplement mon esprit en Dieu, adhérant à son opération par une entière remise, sans en faire les actes, sinon que j’y sois excitée par son mouvement, attendant là ce qu’il plaît à sa Bonté de me donner. Voilà comme je satisfais à votre désir, mais à vous seule ces trois dernières lignes ; quand nous nous verrons, nous dirons le reste, si Dieu le veut. […]

Lettre 2615

[…] Nue et sans vertu je suis venue au monde, et sans vertu quelconque je me remets, mon Dieu, en vos mains. Dites cela, ma fille…

… et soyez joyeuse de n’être pas joyeuse. […]

Lettre 2654

Ma très chère fille,

Quand Dieu parle à nos cœurs, il nous doit suffire, les créatures se doivent taire. Je n’ai donc rien à vous dire…

Lettre 2661

Vraiment, il faut que je vous dise la vérité, ma très chère fille. Je suis grandement touchée de vous voir toujours marcher avec cet ennui et abattement d’esprit. Mon Dieu, ma fille, sauriez-vous point faire cet entier et irrévocable délaissement de vous-même entre les mains de Dieu ? vous dépouillant de tout soin de vous et du désir des vertus, n’en voulant en façon quelconque qu’à mesure qu’Il les vous donnera, et ne voulant avoir aucun souci de les acquérir, sinon mesure que sa Bonté vous emploiera à les pratiquer, à laquelle il faut être fidèle quand l’occasion s’en présente. Nue e sans vertu je suis venue au monde, nue, et sans vertu quelconque je me remets, ô mon Dieu, entre vos mains. Dites cela ma fille, et quand vous verrez que votre esprit se voudra re vêtir de ce qu’il s’est dépouillé, ne faites autre chose que de le retourner simplement à son Dieu, ne voulant que lui seul e l’accomplissement de son bon plaisir. Et demeurez ainsi, entre les bras de sa divine Providence et volonté comme un petit enfant, lui laissant sans réserve le soin de tout ce qui vous regarde, ne réservant que celui de l’entière et ferme résolution de ne l’offenser jamais à votre escient, et de vouloir être toute sienne. Et vivez joyeuse avec cela, car cet ennui d’esprit ne procède que de ce que vous n’avez pas la perfection que vous désireriez. Or, il vous faut contenter de celle que Notre Seigneur veut que vous ayez, étant la vraie perfection que cette entière résignation et ce repos de l’esprit. […]

Lettre 2692

[…] Demeurez ferme dans ce très saint abandonnement et confiance en Dieu, allez droitement et purement en sa sainte présence dans l’exacte observance de nos saintes institutions. Si vous faites cela, Dieu fera par vous toute la besogne qu’Il vous commet. Tenez votre esprit ferme dans la sainte bassesse. […]

Lettre 2695

Ma très chère fille,

[…] Je pense donc que vous êtes attirée de traiter avec une grande simplicité avec N. S., parlez-moi des lumières qu’il répand dans la pointe de votre esprit tendantes à l’union — ou plutôt unité — de votre esprit avec Lui par un entier délaissement de vous-même à la conduite de sa sainte Providence. Et bien que ces lumières soient minces, si laissent-elles une grande assurance et confiance à l’âme. Voilà ma pensée, ma très chère fille, si elle est conforme à ce que vous sentez, je vous dis qu’une âme qui est conduite de cette sorte ne doit jamais s’essayer de rien faire sinon à mesure qu’elle s’y sent excitée intérieurement par Notre Seigneur, mais doit demeurer dans cet abandonnement total de soi-même entre les mains de Dieu pour laisser faire d’elle tout ce qu’il lui plaira, et en cela même il ne faut point faire d’actes si l’on n’y est excité. Mais cette union intérieure du cœur avec Dieu doit produire une générale et fidèle obéissance à toutes ses volontés signifiées. Et, partant, ma chère fille, puisque cette même volonté vous a chargée du soin des novices, vous les devez conduire si allégrement, soigneusement et avec tant de suavité, que vous les animiez non seulement par l’odeur de votre bon exemple, mais aussi par les affections que vous sentez à la poursuite du vrai bien dans une exacte observance, n’épargnant en façon quelconque les paroles requises pour cela, ce que je dis parce que je sais que les âmes attirées à cette sainte union ont peine à parler. Mais elles doivent préférer la volonté de Dieu à la consolation et inclination qu’elles ont à jouir de sa douce présence.

Peut-être que ce qui vous empêche de connaître vos défauts c’est l’attention que vous avez à Dieu. Ma chère fille, l’on a coutume de voir plus clairement les atomes à la lueur du soleil que quand le temps est obscur, c’est pourquoi je m’étonne que vous n’ayez pas la lumière pour les connaître. Mais si cela est, votre bonne Mère vous peut beaucoup aider à vous les faire remarquer. Que si ni l’une ni l’autre n’en avez pas la connaissance, humiliez-vous grandement devant Dieu pour cette ignorance et confessez que vous ne laissez pas d’en faire plusieurs, ayant un grand soin de vous tenir sur vos gardes afin de ne rien faire qui déplaise à Dieu.

Quant à votre oraison, ma très chère fille, pour Dieu, cheminez-y avec très grande simplicité, vous mettant devant Dieu doucement par un acte de foi si vous n’avez le sentiment de sa présence, puis suivez son attrait comme je vous ai tant de fois dit. Que si vous n’avez aucune occupation intérieure, demeurez en révérence devant Dieu et de fois à autre dites-lui des paroles selon votre besoin. Le grand secret pour l’oraison est la pureté de cœur, et suivre simplement l’attrait. J’ai repensé à ce que vous me dites de votre oraison. Je pense que vous y voulez faire trop de choses et c’est ce que Dieu ne veut pas, il suffit de faire demeurer l’âme en paix, en repos et simplicité auprès de Dieu, lui disant de temps en temps quelque courte parole fort doucement lorsqu’elle n’est pas attirée, mais quand elle le sera qu’elle suive le mouvement de la grâce sans effort ni empressement, et je crois que Dieu ne veut que cela de vous.

Lettre 2705

Ma très chère fille, J’ai lu votre lettre avec grande consolation. Quand Dieu daigne parler à une âme, il faut que toute créature cesse : je vois cette grâce en vous par la divine miséricorde. Ce que vous avez à faire, c’est que tout cesse en vous par cette unique pratique de regarder Dieu et le laisser agir en vous selon son bon plaisir. Qu’Il vous donne du doux ou de l’amer, de la satisfaction ou de l’insatisfaction, il vous soit tout un : amusez-vous aussi peu à l’un qu’à l’autre. Mais arrêtez-vous à Lui seul, suivant fidèlement et simplement les lumières du bien qu’Il vous montrera dans chaque occasion ; laissez-le faire, et vous verrez comme Il vous dépouillera, sans vous en laisser autre soin que celui de la correspondance. Sa divine Bonté vous maintienne en ce train jusqu’à l’extrême perfection de son saint amour. Je vous prie, tenez votre esprit en joie et en courage, et vous verrez combien Dieu est doux. […]

Lettre 2715

Ma très chère fille, Je me ressouviens toujours avec quelle entière sincérité vous vous rendîtes nia vraie fille d’entière confiance : Dieu le voulant ainsi pour notre commune consolation et utilité. Je ne puis jamais douter de votre persévérance en cela, non plus que vous ne devez douter de la mienne ; car mon cœur est invariable en l’amour qu’il a pour le vôtre, duquel je connais très distinctement la voie où Dieu l’a mis dès le commencement. Elle est si solide, et tellement de Dieu, que jamais il ne faut recevoir aucun avis contraire ; et vous faites bien de n’en guère parler. Fort peu de personnes sont capables de bien conseiller une âme que Dieu conduit par cette voie extraordinaire. Quelquefois même de bons serviteurs de Dieu en détournent, n’ayant pas reçu l’intelligence du ciel pour telle conduite ; et aussi parce qu’on craint que les âmes se trompent dans ce chemin si peu connu aux hommes. Or, dans l’expérience intime que vous avez de la bonté de cette voie, et sur ce que l’on vous en dit, tenez-vous ferme. Enfin, les fruits qu’elle vous rend sont bons : la paix, la confiance en Dieu, l’entière soumission, le détachement de toutes choses, l’exacte observance, la fuite du péché, l’amour à la mortification et à l’humiliation ; tout cela s’est trouvé dans votre chère âme, pour preuve assurée de la bonté de votre chemin. […]

Lettre 2733

Ma fille très chère, Il faut abaisser, voire couper et trancher les ailes de ce petit papillon qui veut se fourrer trop en avant dans la lumière, autrement il s’y perdrait. Donc, ma fille, sitôt que vous apercevrez votre esprit qui s’élèvera, renversez-le au pied de la croix, par un profond, mais doux abaissement de vous-même, vous tenant toute confuse et honteuse. Si vous faites cela, vous en viendrez à bout. […]

Lettre 2774

Oui, ma très chère fille, j’espère que sa Bonté nous fera la grâce de nous voir dans la bienheureuse éternité et que là nous le louerons ensemble à jamais. […]

Non. ma très chère fille, ne désirez rien, car les désirs sont les bourreaux de notre âme, et ne refusez rien de tout ce que l’on voudra de vous…

[2855 lettres au total]







MARIE des VALLÉES 1590-1656

C’est Marie des Vallées (1590-1656) qui connut le destin le plus étrange à nos yeux puisqu’elle traversa d’abord des épisodes de « possession », puis fut considérée comme une grande sainte. C’est grâce au compte-rendu95 de saint Jean Eudes que nous connaissons sa vie.

Née de parents pauvres dans un village de Basse-Normandie, orpheline de père à douze ans, elle devint servante. Après avoir refusé une demande en mariage, elle se crut possédée du démon : on la conduisit à Rouen auprès de l’archevêque pour des exorcismes solennels. Voici comment on procédait à l’époque :

On lui fit faire fort souvent des choses fort pénibles, comme lorsqu’on lui ordonna d’apporter un réchaud plein de feu dans lequel on lui faisait mettre quantité de soufre mêlé avec de la rüe 96 hachée menue, et qu’on lui commanda de tenir sa bouche ouverte sur le réchaud pour recevoir la fumée qui en sortait et lors qu’on lui faisait boire des douze verres d’eau bénite tout de suite.

Ensuite de quoi elle fut rasée partout. Ce qui se fit le matin, et l’après-midi, il vint six ou sept des messieurs du Parlement avec des médecins et des chirurgiens en la présence desquelles elle fut dépouillée pour la seconde fois ; et ce fut alors qu’elle fut piquée par tout le corps avec des aiguilles et des alènes97.

Elle eut encore droit à six mois de prison dans des conditions atroces, puis fut déclarée vertueuse tout en se croyant toujours possédée : « mettre en doute la réalité d’une possession pouvait être interprété comme un manque de foi »98. L’évêque de Coutances la prit heureusement sous sa protection comme servante à l’évêché.

Parallèlement à cette étrange atmosphère, sa vie intérieure évoluait : étant d’un caractère absolu, elle se jette sans réserve à Dieu. À vingt-cinq ans, le 8 décembre 1615, elle accepte un « échange de volonté » avec Dieu :

Si ma propre volonté est anéantie et que celle de Dieu me soit donnée en la place, je ne L’offenserai plus, car il n’y a que ma propre volonté qui puisse faire le péché. C’est pourquoi je renonce de tout mon cœur à ma propre volonté et me donne à la très adorable volonté de mon Dieu, afin qu’elle me possède si parfaitement que je ne l’offense jamais. (Vie 1.9).

[…] la sœur Marie, étant animée extraordinairement, parla en cette sorte : ‘C’est une chose très certaine que mon esprit s’en est allé au néant et qu’il a épousé la divine Volonté. Ce n’est point une rêverie ni une imagination99.

Elle dialogue avec le Seigneur :

Il lui dit : « Vous êtes comme un luth qui ne dit mot si on ne le touche, et qui ne dit que ce qu’on lui fait dire ; c’est la divine volonté qui vous anime, qui vous fait parler et qui vous fait dire ces choses. » 100.

Où est votre cœur ? — Je n’en sais rien, dit-elle, et je ne sais pas même si j’en ai un. — Je m’en vais vous le faire voir… Voilà votre cœur — Non, dit-elle, ce n’est point le mien, c’est le vôtre101.

Son choix de l’amour divin est absolu :

Aujourd’hui, Il me disait : Si votre esprit revenait, le voudriez-vous point ?

— Non […] j’aimerais mieux aller au néant que de lui donner la moindre étincelle de l’amour que je dois à Dieu seul. […] C’est un amour déiforme qui n’appartient qu’à Dieu seul. Il n’y a que Dieu seul qui le puisse donner et par une très pure bonté : car cet amour ne se peut mériter par aucune bonne œuvre ni souffrance quelle qu’elle soit102.

Comme Surin, elle se livra « en sacrifice » pour le rachat de ses persécuteurs. À une période où l’on brûlait les sorcières par milliers, elle restait obsédée par la crainte, voire la conviction d’être possédée. Elle se croyait toujours damnée, objet de « l’Ire de Dieu », et vécut encore deux épisodes terribles qu’elle nomma « l’Enfer » (1617-1619) et « le Mal de douze ans » (1622-1634) où elle désira se tuer. Encore en 1641, l’évêque ordonnera au Père Eudes de l’exorciser (« en grec »).

Certaines pages de la relation rédigée par Jean Eudes nous paraissent donc étranges. Elles mettent en évidence l’esprit du temps : une fille de la campagne excentrée du Cotentin traverse des épreuves intimes extrêmes et se croit possédée bien qu’elle se soit donnée à Dieu. La description véridique de cette nuit de l’âme s’exprime sur un mode très coloré, proche de celui de certaines visionnaires du Moyen Age. Par exemple, ce rêve qui se passe dans un monde infernal :

Elle se trouva en esprit enfermé un espace de temps dans une salle où il n’y avait aucune ouverture, par conséquent ni portes ni fenêtres, et au milieu était l’embouchure de l’enfer, c’est-à-dire un gouffre et un abîme au fond duquel elle voyait le feu de l’enfer […] Chaque jour le lieu où elle était fondait peu à peu sous ses pieds, et le puits de l’abîme s’augmentait jusqu’à tant qu’il n’était qu’un petit rebord qui était à la muraille et une petite pièce de bois percée à jour et détachée de la paroi, à laquelle elle passait son bras pour s’empêcher de tomber dans l’abîme. Elle criait à Notre Dame : « Est-ce là le chef d’œuvre de votre puissance ! Quelle cruauté ! Ah je ne puis plus demeurer en cet état. » Enfin quand tout fut fondu sous ses pieds, elle se trouva délivrée. (Vie 1.8)

Le début de la biographie est donc peuplé de diables. Puis une rupture se produit entre les livres III et IV où l’on constate, avec l’introduction de feuillets vierges et un changement de main du copiste, un changement très profond d’atmosphère : les beaux et profonds passages prennent la place des diableries. Ceci laisse supposer qu’on a affaire à deux rédacteurs distincts sans doute d’époques différentes.

La suite offre alors des dialogues magnifiques qui restituent l’élan « implacable » du chemin mystique de Marie103. Elle y parle avec Dieu d’égal à égal et se montre d’une exigence absolue :

Eh bien ! Que demandez-vous ? Voulez-vous que je vous donne la méditation ?
— Nenni, dit-elle, ce n’est pas cela que je veux.
— Voulez-vous la contemplation ?
— Non.
— Quoi donc ?
— Je demande la connaissance de la vérité ! 104.

Ou encore ce passage qui enthousiasmait Julien Green lisant la biographie d’Emile Dermenghem105 :

‘Se plaignant un jour à Notre Seigneur de l’état où elle était, Il lui dit : “Si j’étais à votre place que feriez-vous ?
“— Attendez, dit-elle, je vous assure que je vous ferais tout ce que l’adorable volonté de Dieu voudrait que je vous fisse.
“— Mais si l’adorable volonté de Dieu voulait que vous me crucifiassiez ?
« — Oui, je vous assure, je vous crucifierais et je frapperais à grands coups de marteau sur les clous pour vous crucifier.
‘— Et si elle voulait que vous me missiez en enfer avec les diables, m’y mettriez-vous ?
‘— Je vous assure que oui.

‘— Et si elle voulait que vous m’y laissassiez plusieurs années parmi des tourments rigoureux, m’y laisseriez-vous ? — Oui, je vous y laisserais !106.

Parallèlement à ces dialogues avec le Seigneur, se détachent des songes de toute beauté, dont elle explicite le sens spirituel sous-jacent quand les symboles sont trop mystérieux. Les images qui utilisent une représentation médiévale du monde, assurent la fonction enseignante de paraboles mystiques. Lorsque “sœur Marie” rapporte un “songe”, c’est pour l’interpréter tout de suite en tant qu’enseignement spirituel :

Le deuxième jour de décembre [1644], Notre Seigneur lui proposa une forme d’abbaye dont l’abbesse était la divine Volonté. […]
Les âmes qui sont en ce noviciat ne font profession que quand elles sont entièrement dépouillées d’elles-mêmes. Lorsqu’elles font profession, elles sont au pied de la montagne de perfection sur laquelle s’acheminant, elles commencent de se déifier peu à peu, et en cet état elles ont à pratiquer les excès de l’amour divin qui contient sept articles :
Le premier est d’allumer le feu dans l’eau.
Le second de marcher sur les eaux à pied sec. […]
Le cinquième de faire la guerre à Dieu et Le vaincre. […]
Voici l’explication que Notre Seigneur lui a donnée de ces choses : allumer le feu dans les eaux, c’est conserver l’amour divin dans les souffrances. Plus les souffrances s’augmentent, plus l’amour divin s’augmente et s’embrase.
Marcher sur les eaux à pied sec, c’est mépriser et fouler aux pieds les plaisirs licites et illicites sans y toucher. Les plaisirs sont signifiés par les eaux parce qu’ils s’écoulent comme l’eau et n’ont point d’arrêt. […]
Faire la guerre à Dieu et le vaincre, c’est s’opposer à Dieu fortement quand Il veut châtier les pécheurs et le fléchir à miséricorde […]
Toutes ces choses surpassent la nature, dit la sœur Marie. Il n’y a que Dieu seul qui les puisse opérer dans l’âme.107.

Ces visions appellent donc une interprétation mystique. Ici, l’un des plus beaux songes a pour cadre la forêt de l’existence humaine108. L’injonction impérieuse de la grâce est symbolisée par la Sainte Vierge. Des images bien concrètes décrivent le rude travail de purification qui nettoie ce qui est humain. Le cheminement mystique conduit à la transformation de Marie, qui, à ce moment de sa vie, garde encore la peur du sans-appui et d’un envol à l’aveuglette :

Un jour la Sainte Vierge dit à la sœur Marie : ‘Allons, ma grande basse [servante], travailler au bois.’ La Sainte Vierge avait une faucille, une hache et une échelle dont les échelons étaient de corde, et une petite bêche. Elle la mena à l’entrée du bois où ce n’était qu’épines et broussailles. Elle lui bailla la faucille et lui commanda d’essarter [débroussailler] toutes ces épines. Elle le fait et voyant ses mains ensanglantées, elle dit à la Sainte Vierge : “Ma mère, j’ai mes mains tout ensanglantées.” La Sainte Vierge répartit :Mon Fils ne m’a jamais demandé de mitaines.” Elle continue, fait la même plainte plusieurs fois et entend la même réponse. En essartant, elle arrive à un bel arbre touffu qui jetait de belles branches de tous côtés. La Sainte Vierge lui dit : “Frappe, ma grande basse, frappe sur ces branches”. Elle frappe, il en sort du sang.
Elle en a frayeur et se veut retirer. La Sainte Vierge lui dit plusieurs fois avec colère : “Frappe, il occupe la terre.” Elle coupa ses branches tout autour, c’est-à-dire celles du bas. Elle lui commanda d’essarter comme devant avec les mêmes plaintes et les mêmes réponse […] Et elles arrivèrent à un bel arbre tout émondé auquel il ne restait qu’une petite branche en haut pour soutenir une colombe. Elle y monta jusqu’en haut par le moyen des estocs qui y étaient restés après avoir été émondés, et ne trouvant rien pour s’appuyer, elle fut saisie de frayeur, mais elle fut changée en colombe et devint aveugle et bien effrayée, ayant peine à s’appuyer et ne sachant [273 v] où voler ailleurs, à cause qu’elle était aveugle.109.

À propos de cet envol vers l’inconnu, elle disait que le mystique est appelé à “vivre hors de son être, d’une vie inconnue à celui qui la possède” (Vie 9.4).

Elle se plaignait de la rigueur de l’amour divin :

Mais l’amour divin est sévère, rigoureux et terrible. Il rit toujours, mais il frappe bien rudement. Je tremble quand je le vois. Quand on se plaint à lui, il ne fait qu’en rire ; on ne sait où il va ni où il mène ; il se fait suivre à l’aveugle. (Vie 6.4)

Un dense résumé de la vie mystique lui fut donné :

En la même année 1645, le 29 janvier, Notre Seigneur lui dit encore : ‘[…] J’ai donné cette médecine à mes apôtres et à mes meilleurs amis. Elle est composée de trois ingrédients : donner, recevoir et demander. Donner à Dieu sa vie humaine et recevoir Sa vie divine laquelle on reçoit à mesure qu’on lui donne la sienne. À mesure que l’homme meurt à soi-même, c’est-à-dire à son esprit, à sa volonté, à ses passions et à ses sentiments, il vit de Mon esprit, de Ma volonté, de Mes passions, de Mes sentiments. Et quand il est tout à fait mort à soi-même et à la vie humaine, il ne vit plus que de Dieu et il n’y a plus rien en lui que de divin, et quand cela est, il se présente à Dieu ayant en soi Ma vie et tous Mes mérites, et lui demande hardiment le salut du prochain et tout ce qui est nécessaire pour le procurer. Voilà le plus court chemin de la perfection.’110.

Demander “hardiment le salut du prochain” correspondait à son plus profond désir, sauver les âmes :

 Mais quand je serais arrivée à la porte du paradis, après que toutes les âmes y seraient entrées jusqu’à la dernière, si on me fermait la porte, que dirais-je ? Je dirais à Dieu sans regret, puisque toutes les âmes sont sauvées : Je suis en repos, je suis contente qu’on m’envoie au néant”.”111.

Pourtant elle ne se faisait aucune illusion sur l’importance de son rôle :

‘Voulez-vous que je vous fasse voir de quelle façon vous augmentez Ma gloire ? Dites-moi une chose : voilà un petit enfant qui prend de l’eau dans le creux de sa main ou au bout de son doigt et qui la jette dans la mer, accroît-il de beaucoup l’eau de la mer ? […] Il y en a d’autres qui retiennent toute l’eau dans leur main au lieu de la jeter dans la mer et ce sont ceux qui font quelques bonnes actions, mais qui Me les dérobent par vanité.’

En une autre occasion, Il lui dit encore : « Voulez-vous savoir ce que vous faites et de quoi vous servez à Mon œuvre ? Vous y servez autant qu’un petit enfant de deux ou trois ans qui voyant charger un tonneau dans une charrette, va pousser au bout avec une petite bûchette, puis il dit qu’il a mis le tonneau dans la charrette et cependant il a bien plus apporté d’obstacle qu’il n’a servi, incommodant et retardant ceux qui chargeaient le tonneau, parce qu’ils avaient crainte de le blesser. »112.

Mais il se pourrait bien que le Seigneur ait obtempéré à ses demandes pressantes comme en témoigne ce dialogue :

Un jour Notre Seigneur dit à la sœur Marie : « Les aveugles se sont assemblés pour faire le procès au soleil. Ils disent pour leur raison qu’il a perdu sa lumière et qu’il faut le chasser du ciel parce qu’il occupe inutilement la place qu’il y a.
— Je vous prie, ayez pitié d’eux, car ils ne savent ce qu’ils disent, et leur donnez un arrêt favorable.
— Oui, dit Notre Seigneur. Je m’en vais terminer ce procès et lui donnerai arrêt en l’excès de mon amour. »
Et en même temps Il prononça l’arrêt en cette sorte : « Je condamne le soleil de donner des yeux aux aveugles pour le connaître et pour voir sa lumière. »113[…]
— Qu’est-ce que ces yeux et qu’est-ce que cette lumière du soleil ?
— Ces yeux, répliqua Notre Seigneur, c’est Ma divine grâce que Je donnerai à tous, et la lumière du soleil, c’est la foi.114.

On mesure la profondeur de son expérience mystique à ses réactions lorsqu’elle lit des auteurs arrivés au sommet. Témoin cet épisode à propos de Benoît de Canfield dont elle n’apprécia que la troisième partie de la Règle 115:

Auparavant qu’elle vint à Coutances, elle ne savait pas lire, mais lorsqu’elle y fut, on lui apprit à lire. En ce temps-là, Notre Seigneur lui fit avoir un livre qui s’appelle : la Règle de la Perfection qui est divisé en trois parties. La troisième partie traite de la plus haute contemplation et les deux premiers enseignent les moyens dont on peut se servir pour y arriver.

Lorsqu’elle eut ce livre, elle ne savait que lire très imparfaitement, en épelant et en hésitant. Néanmoins lorsqu’elle vint à l’ouvrir, elle lisait tout courant et sans broncher dans la troisième partie, et qui plus est, elle l’entendait fort bien. Mais elle ne pouvait lire dans les deux autres, d’autant qu’elle n’en avait que faire, Dieu ne l’ayant point fait passer par ce chemin là pour la conduire à la perfection où elle était arrivée et qui était décrite dans cette troisième partie116.

A propos d’autres auteurs :

Notre Seigneur lui donna encore un autre livre composé par un prêtre nommé Thomas Deschamps117, intitulé « Les Fleurs de l’Amour divin » ou « Le Jardin des Contemplatifs », là où l’on voyait plusieurs choses de très haute perfection […] quand elle lisait ce que sainte Thérèse a écrit dans ses livres touchant la plus sublime contemplation, elle s’étonnait de ce que cette sainte en faisait tant d’état, parce qu’elle croyait que cela était commun à tout le monde118.

Elle se sentait aussi très proche de Catherine de Gênes :

La sœur Marie assure qu’elle a expérimenté en soi beaucoup de conformité avec ce qui est écrit de Ste Catherine de Gênes en sa Vie, excepté qu’il y avait en cette sainte beaucoup d’amour sensible […] Sainte Thérèse va doucement et s’avance peu à peu, mais je suis trop précipitée, dit la sœur Marie, je marche à la désespérade (c’est son mot) : témoins ces grands désirs que j’ai eus de l’enfer […] sainte Catherine de Gênes ne veut rien que ce que Dieu veut […] C’est pourquoi elle dit que sainte Catherine de Gênes est sa bonne sœur119.

Elle avouait donc avoir marché « à la despérade », mais elle émergea de ces terribles combats, pour vivre encore vingt-deux ans de grand rayonnement où elle put s’occuper des autres.

Elle devint en effet la conseillère très écoutée d’un grand nombre de spirituels pour qui elle était « la sœur Marie » bien qu’elle ne fût pas religieuse : Jean de Bernières et le cercle de l’Ermitage, Catherine de Bar, François de Montmorency-Laval futur évêque de Québec, le futur saint Jean Eudes (qui défendra son souvenir avec constance) vinrent régulièrement la visiter à Coutances. Le baron de Renty120  déclarait qu’elle lui avait donné « la clef qui ouvre le chemin que j’ai marché en cette vie ». Mectilde de Bar, fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement, sollicitait ses prières par l’intermédiaire de Bernières et continua à la prier après sa mort.

Au-delà de ce cercle, elle fut admirée par des gens aussi divers que le jésuite P. Coton, J. — B. Saint-Jure directeur de Renty, la future Marie-Catherine de Saint-Augustin, religieuse hospitalière (tourmentée elle aussi par des obsessions sataniques, elle vécut de 1648 à sa mort à l’Hôtel-Dieu de Québec).

Les amis de l’Ermitage de Caen allaient chaque année passer plusieurs jours auprès de « la sainte de Coutances », lui faisant part de leurs difficultés les plus intimes. Jean Eudes nota soigneusement les « dits de la sœur Marie ». Son compte-rendu nous est parvenu par le manuscrit de la Vie admirable dit « de Québec » que Mgr de Laval, premier évêque de Québec, emporta dans ses bagages, ce qui montre la vénération dont le cercle de l’Ermitage entourait Marie.

Voici un exemple de ces visites :

L’an 1653, au mois de juin, quelques personnes de piété étant venues voir la sœur Marie pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’elles avaient touchant la voie par laquelle Dieu les faisait marcher, qui était une voie de contemplation, elles demeurèrent quinze jours à Coutances, la voyant tous les jours et conférant avec elle sur ce sujet, deux, trois, quatre, et quelquefois cinq heures par jour.
Il est à remarquer qu’elle n’est pas maintenant dans cette voie, étant dans une autre incomparablement au-dessus de celle-là par laquelle elle a passé autrefois, mais il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. C’est pourquoi, lorsqu’elles lui parlaient de cela, au commencement elle leur disait que ce n’était pas là sa voie et qu’elle n’y entendait rien. Mais peu après Dieu lui donna une grande lumière pour répondre à toutes leurs questions, pour éclaircir leurs doutes, pour lever leurs difficultés, pour parler pertinemment sur l’oraison passive, pour en découvrir l’origine, les qualités et les effets, pour faire voir les périls qui s’y rencontrent, pour donner les moyens de les éviter et pour discerner la vraie dévotion d’avec la fausse.
« Cette voie est fort bonne en soi, leur dit-elle, et c’est la voie que Dieu vous a donnée pour aller à lui, mais elle est rare : il y a peu de personnes qui y passent, c’est pourquoi il est facile de s’y égarer.
« Ce n’est pas à nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de nous-mêmes et par notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous y faire entrer. On n’en doit parler à personne pour la leur enseigner, car si on y fait rentrer des personnes qui n’y soient pas attirées de Dieu, on les met en danger et grand péril de s’égarer et de se perdre. Si quelques-uns en parlent, il faut les écouter. Si on reconnaît à leur langage qu’ils marchent en ce chemin, alors on peut s’en entretenir avec eux. Cette voie est pleine de périls, il y faut craindre la vanité, l’amour-propre, la propre excellence, l’oisiveté et perte de temps.
« Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y ait que ce chemin qui conduise à l’anéantissement de nous-mêmes et à la perfection. Tous chemins vont en ville. Il y a une infinité de voies qui vont à la perfection : les uns y vont par la contemplation, les autres par l’action, les autres par les croix, les autres par d’autres chemins. Chaque âme a sa voie particulière. Il ne faut pas penser que la voie de la contemplation soit la plus excellente 121.

Que se passait-il en sa présence ? On perçoit chez elle trois niveaux d’action : soit elle répondait aux questions et ses réponses étaient notées, probablement le jour même, par ses interlocuteurs, dont Jean Eudes ; soit elle racontait ses « songes », pour instruire sur un mode symbolique ; mais certains connaissaient auprès d’elle une expérience beaucoup plus profonde dans une communication de cœur à cœur en silence :

Sa manière ordinaire de connaître la vérité des choses qui lui sont proposées par diverses personnes n’est pas par intelligence ni par lumière, mais par un goût expérimental qui lui ouvre le fond du cœur dans lequel elle entre…122.



En voici un témoignage, probablement de Bernières :

27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu […] J’ai bien connu que c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire.
33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.
34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et qu’elle priât pour nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout autre que par le passé123.

Le Seigneur lui avait dit que ce travail serait une maternité spirituelle :

Vous êtes suspendue entre le ciel et la terre, car vous n’avez consolation ni du ciel ni de la terre et vous êtes en travail d’enfant […] vous enfanterez la joie. (Vie 5.6.6).

Son souvenir resta très présent : on se recueillait sur sa tombe dans la cathédrale de Coutances. À la fin du siècle, madame Guyon l’appréciera :

Pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a faits depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre, mais bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait rien à la chose124.

Son influence se prolongea encore au XVIIIsiècle : en 1726, près d’Amsterdam, l’éditeur Pierre Poiret125 intégra les Conseils d’une grande Servante de Dieu au sein du très beau recueil consacré aux œuvres de M. Bertot par Mme Guyon126. C’est dire l’importance que le cercle guyonien lui accordait.

Terminons par ce beau passage qui fait songer à Ruusbroec et résume bien la vie ardente de Marie des Vallées :

L’an 1647, la sœur Marie entendit une voix qui criait en elle :
« Audience, audience, ô grande mer d’amour. C’est une petite goutte de rosée qui demande d’être absorbée dans vos ondes, afin de s’y perdre et de ne se retrouver jamais. »
Cette voix cria ainsi presque trois jours durant continuellement.
La sœur Marie demanda : “Quelle est cette voix ?
— C’est la voix, dit Notre Seigneur, d’une âme qui est arrivée à la perfection, laquelle est dépouillée d’elle-même et de tout ce qui n’est point Dieu, et qui est revêtue et embrasée d’amour et de charité, et qui crie par les grands désirs qu’elle a d’être tout à fait transformée et déifiée. Mais je la laisse dans ce divin feu afin de la purifier encore davantage.127.


Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées128



Sur le don d’anéantissement ou de la foi nue, l’emploi pour le prochain, la présence réelle de Jésus-Christ, la conversation en esprit et en silence, la communication essentielle de Dieu129.



1. Cette Servante de Dieu étant consultée par un Serviteur de Dieu, elle lui dit [408] d’avoir courage, qu’il n’est point arrivé, mais qu’il est en chemin ; qu’il faut laisser aller les personnes qui ont des lumières et des beaux sentiments, que ce n’est point là sa voie. Elle l’a connu par son discours, c’est le tout pur rayon. Il faut bien se donner de garde de130 ruiner son corps. Il y a peu d’âmes arrivées au divin rayon : quelquefois l’union est couverte de cendre par les actions extérieures et autres choses ; ce n’est rien, on n’est point désuni pour cela. Que c’est une chose rude aux pauvres sentiments de tirer de [409] leur opération naturelle, et de passer en Dieu.

2. Elle a dit qu’elle ne peut rien faire ni penser, sinon demeurer dans sa maison qui est le néant. Il lui prend des désirs de connaître la vérité ; mais elle est mise en sa maison : elle ne saurait prier, ni rien faire que comme on le veut. Les Dames, qui sont le mépris et la souffrance, etc., préparent la maison pour l’anéantissement, et elles ne s’en vont pas, quoiqu’il soit fait, elles demeurent comme en Notre Seigneur Jésus-Christ.

3. Elle m’a dit quantité de fois, vous voilà en beau chemin, Dieu vous y conduise. Que voilà un beau chemin ! Que Dieu est bon ! Elle m’a dit que l’anéantissement est très long ordinairement, et que bien souvent on ne sait où on est ; et que l’on n’a pas moins pour cela, au contraire l’incertitude et les peines font bien avancer : enfin c’est une grande grâce que l’anéantissement. Les sécheresses sont dans les sens, et Dieu est dans le fond qui est immobile, et ne se retire pas. Et comme Dieu ne se retire pas du commun, que par le péché mortel ; aussi ne se retire-t-il pas quand il a donné le don, et les obscurités n’empêchent pas que Dieu n’y soit, et par conséquent que l’oraison n’y soit : Dieu par le don d’anéantissement se donne, mais peu à peu il croît en l’âme dans l’anéantissement. Elle m’a dit que nous en avons assez, que de l’assurance de la voie et du don, il ne faut point attendre de réponse, que tout est assez bien sans cela ; elle fait une estime de cet état. Il faut avoir une grande liberté et gaieté. Elle m’a dit plusieurs fois que l’amour-propre, la propre complaisance, et la vanité perdent tout. Par l’anéantissement Dieu vient dans l’âme, et y venant la fait mourir à elle-même. [410]

4. Je lui ai dit que mon âme suivait Dieu, outrepassant et oubliant tout pour se pouvoir perdre en lui. Elle m’a dit que pour lors l’âme cherche Dieu ; mais que parfois Dieu la regarde, et quoiqu’elle ne s’en aperçoive pas, qu’il ne faut pas laisser de poursuivre : car Dieu y est, et c’est assez.

La vraie demeure de l’âme, c’est la maison du néant, où il n’y a rien. Il lui fut dit que la chambre du Roi était l’humilité, et que la fenêtre par où venait la lumière divine dans la chambre était la connaissance de soi-même. Nous avons parlé du pur amour, et que l’âme qui aime, a tout.

5. Pour dernière instance, elle m’a absolument assuré de mon état, et que je devais être tout passif et en quiétude. Le chemin de l’anéantissement est long si ce n’est par miracle : c’est un grand bonheur que d’être en chemin. Il faut mourir aux passions, aux sens et aux puissances, et que Dieu soit venant et régnant dans l’âme. Elle m’a dit derechef que l’anéantissement est un chemin fort étroit : l’entendement y doit être anéanti, et par conséquent compris et possédé de Dieu ; et peu à peu le divin rayon croît.

La voie active est large, d’autant que les sens ont leurs affaires ; mais ici il faut qu’ils endurent, et qu’ils soient beaucoup à l’étroit. Durant que Dieu est l’agent, il faut le laisser faire ; et quand il n’agit plus, il faut agir.

Elle m’a dit que peu souvent on est assuré de son anéantissement ; et qu’il faut vivre comme cela. Elle m’a dit que c’est un don que Dieu nous a fait : j’ai bien vu par son discours que c’est assez. Elle me disait : voilà votre voie ; les autres marchent autrement : il faut suivre la sienne ; les autres ont des contemplations, et inclinations, il faut qu’ils y aillent. [411]

Plus on s’anéantit, plus on se transforme ; et il n’y a qu’à laisser Dieu faire.

6. Le premier jour je n’ai point vu de lumière particulière, sinon la donation du don [d’anéantissement ou de foi nue]131 et faire ensuite selon le don, et cela portait effet de grâce en mon âme, outrepassant tout pour vivre dans ce don.

J’ai vu que quand le don est fait à l’âme, il ne s’en va pour rien : la maladie lui offusque tout l’esprit, et cela n’empêche point qu’il n’y soit. Elle m’a dit : voilà votre affaire. Elle m’a assuré de la vocation de M. B. pour le prochain.

7. Comme je l’ai été prier pour demander à Dieu la certitude de mon oraison, elle m’a dit de me donner de garde de la curiosité, que la certitude a été donnée, et qu’il faut marcher. Enfin que le don est donné, et que c’est assez que l’on ait la certitude du don de l’anéantissement : l’âme se va transformant en Dieu, et quelquefois d’autant qu’il n’est pas tout parachevé, les sens s’extrovertissent ; et cela donne de la peine, mais il faut patienter ; il faut que l’âme soit humble et connaisse son rien ; il y a des sentiments qui vivent, et Dieu les laisse et fait souffrir comme à Job.

Ce qui arrive aux espèces du Saint Sacrement, est une figure de l’anéantissement : bien souvent on ne le connaît pas, et l’on souffre des craintes et des désespoirs ; les sens sont de pauvres enfants qu’il faut quelquefois envoyer se promener, et le fond demeure uni. Les sens ne sont pas capables de l’oraison, c’est pourquoi il faut avec discrétion les récréer. Dans l’anéantissement on ne sait pas toujours s’il est vrai ; et c’est une grande peine, on ne sait quelquefois rien faire pour se soulager. [412]

8. Il ne faut point parler de ceci, et laisser les actifs dans leurs activités, et suivre son anéantissement. Quand Dieu y conduit l’âme, il fait mourir les puissances, les passions et les sens, enfin tout, afin de régner absolument, et qu’il n’y est plus que la volonté de Dieu, car la volonté de Dieu est Dieu : tout doit se perdre en la Divinité. L’âme étant arrivée à l’anéantissement, Dieu lui soustrait la certitude, pour l’anéantir davantage.

9. Elle ne peut ni prier ni rien faire ni penser, sinon comme on lui fait faire : il faut qu’elle demeure dans son néant, et qu’elle souffre tout. Elle approuve que l’âme aille très souvent dans ce néant : l’âme n’y a rien et fait l’oraison dans son néant et son rien. J’ai bien vu que les sens ont des désirs, ont leurs vies ; et par conséquent quoiqu’anéantis, ils ne laissent pas d’avoir leur vie : il faut les laisser courir, craindre, etc., et demeurer uni dans l’anéantissement. L’âme ne veut que Dieu, c’est un amour bien pur : c’est assez de demeurer dans son néant, pour prier, pour avoir les mystères, etc. ; car y étant on est en Dieu, et tout se fait en Dieu ; c’est aussi une communion spirituelle très relevée ; car l’âme est plus morte à soi et par conséquent plus vivante en Dieu. Qu’il y a à souffrir pour être anéanti !

Étant en compagnie, il faut parler afin de n’incommoder pas le prochain ; et que l’anéantissement ne laisse pas d’être. Que dans les grandes maladies il s’y trouve aussi, et même qu’il augmente. Que les personnes de cet état ne sont pas si austères, qu’elles gardent leur repos ; et que les trop grandes austérités atténuent.

10. L’âme ayant le don n’est point distraite pour [413] parler, pour agir ; quoique selon les sens elle le soit : car dans le fond elle a le don, et Dieu y opère toujours la purifiant : bien qu’il semble parfois qu’on ait commis quelques défauts, il ne faut que les laisser consumer à l’anéantissement. Cet état est un grand bonheur parce que Dieu y opère, et par conséquent entre en possession de l’âme, et de plus en plus la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il soit tout seul. C’est un tout pur amour, parce que l’âme s’y anéantit toute, afin que Dieu seul y opère, c’est une présence de Dieu toute continuelle ; d’autant que c’est un continuel opérer : et l’on doit bien dire Ego dormio, et cor meum vigilat132. Ô le grand état ! Elle m’a répété cela plusieurs fois : que la bonté de Dieu est grande !

11. Dans cet état on se met point en peine des sécheresses, au contraire, elles y aident ; ce ne sont pas les goûts, mais l’opération de Dieu que l’on cherche.

Nous avons eu grande joie ensemble, en parlant de cet état. C’est un lait dont Dieu repaît notre âme, c’est un bonheur inestimable : mais il ne faut pas vouloir y faire entrer les autres. Car comme c’est une opération de Dieu, si Dieu ne les y appelait, Il n’y opérerait pas, et par conséquent on serait inutile : pour l’âme qui y est appelée, plus elle est passive et en repos, plus son bonheur est grand. Quand je lui disais que je goûtais merveilleusement cet état : c’est un signe (dit-elle) que c’est votre voie ; allons, vous dans votre quiétude, et moi dans mes souffrances. Je crois qu’elle fera ce qu’elle pourra pour l’augmentation du don. [414]

Je lui donnai le bonsoir et lui désirai une bonne nuit : elle me fit réponse à l’heure, qu’il fallait faire la volonté de Dieu ; et je compris par là qu’il fallait toujours vivre en Dieu. Par l’anéantissement Dieu vit en l’âme, Il la possède et la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il y soit seul.

12. La sœur Marie nous a assuré derechef que notre foi est de Dieu, que c’est un don et un grand don, et rare ; peu de personnes marchent en ce chemin. Elle l’appelle voie miraculeuse, l’âme y expérimente les excès du divin amour. Elle répétait souvent : ô amour ! ô excès ! C’est un ravissement continuel en Dieu, l’âme étant séparée de soi-même et de ce qui n’est point Dieu. Cette voie est passive, contenant infinis degrés en foi, c’est une échelle mystique : Dieu dès le premier degré prend l’âme par la main et la conduit ; elle n’a qu’à demeurer passive et Dieu fait son ouvrage.

Il ne faut pas parler de cette voie aux personnes qui n’y sont pas appelées, de peur de les troubler, et de leur donner occasion de faire quelque jugement téméraire, en condamnant légèrement ce qu’ils n’entendent pas, c’est charité de le taire, et de parler seulement de la pratique des vertus et de la manière ordinaire de servir Dieu.

On n’entre dans la voie passive qu’après quelques années de dispositions, Dieu ne faisant pas ce don qu’après que l’âme a beaucoup travaillé et souffert pour son amour, au moins c’est son procédé ordinaire.

13. Dieu lui fit comprendre ces paroles sur ce qui me regarde : Sa conduite est sainte, et m’est agréable, qu’il persévère : Notre Seigneur [415] l’entendant non seulement pour la conduite particulière de sa vie et de son oraison, mais touchant ceux qui veulent demander quelques avis. Sur la réplique qu’il n’était pas prêtre, elle dit qu’une personne, qui s’est sacrifiée à Dieu, est Prêtre, et qu’en un mot il faut faire ce que Dieu veut, sans réflexion ; et que s’il ne le faisait pas, il serait contre sa voie ; et que s’il n’était pas vrai, que l’état de sœur Marie n’était pas vrai.

14. Sa manière de connaître la vérité des choses qui lui sont proposées, ce n’est pas de les connaître par intelligence, mais par goût expérimental, qui lui ouvre le fond de son âme, dans lequel elle entre, celui qui y règne donnant l’approbation à ce qui est véritable : au contraire, une tristesse saisissant son cœur qui le serre et le ferme de sorte qu’il n’est pas possible que rien y puisse entrer, c’est une marque que Dieu n’approuve pas ce qui est proposé.

Elle a grande discrétion à ne faire pas paraître quand quelque chose est rejeté, de peur de donner de la peine à ceux qui lui en ont parlé ; et puis ceci est si extraordinaire, qu’il n’est compris de personne, n’y ayant d’autre raison sinon qu’il plaît ainsi à Dieu d’opérer.

15. Elle dit que la foi nue manifeste, sans manifester néanmoins, Jésus-Christ clairement dans le fond de l’âme ; de la même manière qu’elle le lui fait connaître dans le Saint Sacrement, où elle le croit sans le voir, où elle le possède sans le toucher, où elle en jouit d’une manière insensible et invisible : c’est assez néanmoins à une âme qui a le don de la vraie foi ; tous les autres dons et grâces qui sont quelquefois ajoutés paraissent superflus. Dieu seul [416] suffit, dans le fond et dans le Saint Sacrement : je dis plus, l’âme connaît qu’elle a trouvé Jésus-Christ dans le Saint Sacrement, l’ayant trouvé dans son fond par une unité admirable qu’elle expérimente, mais qui ne peut s’exprimer. Cette unité en Jésus-Christ est telle qu’elle fait même posséder Jésus-Christ dans son fond aussi réellement et véritablement que les bienheureux sont en paradis, bien que d’une manière différente. Cette unité en Jésus-Christ communique une unité avec la très Sainte Trinité et avec tous les saints, de sorte qu’on expérimente que les trois personnes divines abîment en elle [singulier ou pluriel ?] les trois puissances de notre âme, par un anéantissement qui ne se peut dire, et qui est si grand que l’âme se trouve perdue, et toutes ses opérations ; ne pouvant trouver dans son fond en la pureté de cette lumière de la foi qui lui a été donnée, que Jésus-Christ qui la va conduisant vers la Sainte Trinité qui l’abîme et transforme en elle par ses divines opérations.

16. Quelques-uns qui lui parlent expérimentent que Jésus-Christ est tout vivant en elle, et qu’il y règne ; mais elle n’en connaît rien : de sorte que possédant tout, elle croit n’avoir rien. Elle est tellement perdue dans ce Néant et dans le rien qu’elle n’a pas la capacité de pouvoir seulement distinguer ni discerner dans l’intérieur d’autrui, qu’à mesure qu’on (Dieu) lui fait voir : elle parle à plusieurs personnes de différentes grâces, et ce Néant lui suggère tout ce qu’il leur fait dire selon leur besoin, sans rien préméditer.

17. Que les âmes sont malavisées de ne se pas contenter du pur don de la foi nue, qui donne Dieu à l’âme d’une manière insensible et invisible, et néanmoins très véritable, et très réelle. [417] Toutes les autres lumières, les consolations, les transports ne sont que pour consoler l’amour particulier de l’homme, mais l’amour pur de Dieu est plus satisfait du pur don de la foi, y ayant moins de la créature, et une plus pure souffrance qui la transforme plus parfaitement en Jésus-Christ crucifié et mourant dans une nudité totale sur l’arbre de la croix, dans la privation de toute consolation divine et humaine. Ce fut néanmoins dans cet état où se fit la consommation de notre rédemption en la réunion de Dieu avec la nature humaine.

Que les âmes sont mal instruites de croire perdre leur union dans l’état obscur et nu, c’est au contraire où elle s’augmente ; et s’il fallait choisir quelque état en cette vie, ce serait celui de la pure souffrance et nudité totale.

18. La sœur Marie dit que Dieu lui a fait connaître qu’il donne à des hommes et à des femmes du monde, la grâce des anciens religieux et ermites, et qu’il ne faut pas s’étonner si dans les cloîtres, les grands dons d’oraison ne s’y rencontrent pas, les religieux tournant le dos à Dieu par le peu de fidélité qu’ils ont gardée.

19. La voie de N.133 est pour aider le prochain, il n’en doit faire difficulté ; autrement il se détournerait de sa voie ; et qu’elle est autant assurée que la sienne.

Il faut, dit-elle, bien se donner de garde dans la voie de l’oraison, de la vanité. La vanité se rend servante de l’amour-propre, et de la propre excellence, faisant proposer à l’âme les récompenses, les mérites, les dons et les grâces : n’y ayant pas réussi, elle fait proposer par [418] la propre excellence, l’éminence et la grandeur de l’oraison : quand cela ne réussit pas aussi, le diable fait connaître qu’elle a eu raison de ne pas consentir à l’amour-propre et à la propre excellence, afin de lui donner de la vaine gloire ; mais l’âme connaissant son artifice le rebute. Alors elle se doit donner de garde de Dieu même, qui lui communiquant beaucoup de quiétude et de consolation, elle s’y attacherait, si elle n’y prenait garde, et si elle ne demeurait ferme et constante à ne vouloir que Dieu seul.

L’amour-propre étant chargée de mérites, de richesses spirituelles, de faveurs et de dons, va lentement et pesamment : l’amour divin au contraire va vitement et légèrement, étant tout nu, la grande chaleur l’obligeant à se dépouiller. L’amour divin quand il est parfait réduit l’âme à la nudité totale. L’âme anéantie ne demande rien ni pour soi ni pour le prochain, non pas même la conversion ; mais elle dit seulement : Seigneur que votre grâce fasse tel et tel effet, ne pouvant se mêler en façon du monde, mais laissant faire tout à Dieu qui est, et elle n’est plus.

20. La sœur Marie très souvent n’aperçoit pas même Dieu dans son fond, il se cache, et elle le laisse cacher, sans vouloir qu’il se manifeste plus clairement ; car elle ne peut choisir : toute sa capacité est de laisser faire Dieu. Et Sa Majesté lui ôte les prières, les méditations, la contemplation, l’usage des sacrements, la communication des serviteurs de Dieu, la lecture de la Sainte Écriture même. Elle se laisse tout [419] ôter et se mettre dans le Néant où elle demeure continuellement, étant sa voie : les incertitudes, craintes, et frayeurs d’être trompée, les tristesses l’assiègent et occupent ses sens ; mais elles la tiennent dans le Néant. C’est pourquoi elle les appelle sa voie et son chemin. Si quelquefois on lui donne quelques lumières, ou qu’il tombe dans son esprit quelque pensée, ou qu’elle reçoive quelque touche d’amour, cela se passe incontinent, et elle retombe dans le néant, où elle trouve Dieu sans le trouver, en jouit sans jouir, le connaît sans le connaître.

Dans les exorcismes une personne voyait par vision sur le coin de l’autel, Jésus-Christ enfant qui l’encourageait à souffrir, et lui tendait les bras, et plus elle était agitée, plus aussi s’approchait-il d’elle, de sorte qu’elle désirait l’accroissement de ses souffrances, afin que Jésus-Christ s’approchât d’elle davantage. Enfin dans la continuation de ses peines, Jésus-Christ se logea dans son cœur, et puis se cacha d’une telle manière qu’elle ne l’aperçut plus, sinon qu’elle expérimentait par intervalles qu’il était devenu l’âme de son âme, et la vie de sa vie, c’est-à-dire le principe de toutes ses opérations et mouvements.

21. Au commencement Jésus-Christ se communique dans les sens, et puis dans le fond, où il réside spirituellement, et le pur esprit de l’homme demeure caché en lui ; les sens n’apercevant pas cette demeure de Dieu, et ne recevant aucune communication sensible : on les enferme dans la maison du Néant, où ils vivent dans une désolation et sécheresse extrême.

Si les sens dans la voie d’anéantissement se [420] perdent, leur activité est redonnée, et glorifie Dieu en leur manière : pour son esprit, il est dans le néant, c’est-à-dire, il n’est plus, ou plutôt il est transformé en Jésus-Christ régnant et opérant dans ses puissances et dans ses sens.

22. Elle ne pouvait assez parler de la grandeur du don, quand Dieu s’est une fois donné lui-même dans le fond : c’est un privilège et une grâce spéciale que Dieu ne communique que peu à peu aux âmes, si ce n’est par miracle.

Il est aisé de remarquer quand une âme y est arrivée : elle est contente de son Néant, il lui est toutes choses, et sa nourriture est de Dieu seul qui prend et plaisir et goût singulier de l’instruire de cet état ; enfin Jésus-Christ se manifeste à elle.

Quand une âme s’aperçoit qu’elle est arrivée à Dieu, elle devient extrêmement humble : car les grands dons de Dieu humilient grandement ; et comme en cet état on le connaît beaucoup, on se connaît aussi beaucoup soi-même.

N. a connu que sa grâce devait être dans le pur esprit, et que les sens n’y participassent presque pas, étant toute dans le fond, et n’en cherchant aucune certitude ni appui, mais plutôt de mourir entièrement.

23. En l’année 1654, la dernière entrevue était sur la lumière divine, et comme l’on voyait tout en Dieu ; et je vois que celle-ci est de voir Jésus-Christ et de jouir de Jésus-Christ. Je lui disais que mon intérieur pour le présent était une présence de réalité de Jésus-Christ, dont la sœur Marie a été bien aise ; et elle m’a dit que cela va bien, la présence de Dieu en général s’étant évanoui en Jésus-Christ ; que voilà [421] qui est pour arriver à ce que dit saint Paul [Gal. 2, 20] : Je vis, ce n’est plus moi ; mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi.

Cette présencede Jésus-Christ est dans le pur esprit, dont il découle en même pureté sur les sens, qui est comme une extension de Jésus-Christ.

24. Comme je lui ai parlé de mon changement d’état pour le prochain, elle m’a dit que c’est que mon état intérieur se retire vers le saint et pur esprit, et qu’au contraire les sens s’épanouissent vers le prochain ; ce que j’ai vu être très véritable. Elle a été forte aise de ce changement, et que je garde la même solitude intérieure quoi que mon extérieur travaille au prochain.

Je lui ai parlé pour savoir s’il était nécessaire de voir dans les personnes qui entrent en religion, une vocation : elle m’a fait cela [sic] de grande conséquence, et à moins de cela il ne les faut pas persuader ; que c’est ce qui ruine tout, et que c’est ce qui cause que l’on voit peu de vrai religieux ; qu’il faut fort examiner et chercher leur vocation, avant que de les engager.

25. Elle m’a dit que l’essence de l’état de présent est une réalité, réalité de la présence de Jésus-Christ, et que plus l’état croît, laquelle fait évanouir la créature, et s’épand même jusques sur les sens, gardant toujours son unité de pur esprit.

Je lui ai dit que mon état précédent, qui était de demeurer en Dieu en général, de perte et de récollection, et de solitude extérieure, et les autres choses qui accompagnent tels états, s’était évanouis et perdus134 en Jésus-Christ ; [422] et que mon intérieur n’était plus que Jésus-Christ en présence véritable et très spirituelle, et que de lui découlait le travail au prochain, l’évanouissement de la solitude, l’amour de la pauvreté, etc., car comme Jésus-Christ avait toutes ces choses-là, il me semble qu’elles découlent aussi de lui.

Elle est dans de grandes souffrances sans rien voir dans son fond, les sens étant purement baignés dans l’amertume ; mais quand le Soleil se lève, tout cela disparaît.

26. Je lui ai dit derechef que ma solitude extérieure s’était évanouie au lever de Jésus-Christ. Elle en a été forte aise, et je comprends bien comment cela se fait, que la seule âme qui a l’expérience entendra. Jésus-Christ se revêt de toute l’âme comme d’un vêtement : il lui semble que c’est lui (Jésus-Christ) seul qui souffre, qui agit, qui parle : et c’est bien elle qui fait tout cela et non pas Notre Seigneur ; mais cela se fait par un admirable mystère, savoir que l’âme est devenue Notre Seigneur, si bien qu’elle n’a non plus de mouvement propre qu’un habit qu’une personne a vêtu.

Ce don de Notre Seigneur Jésus-Christ est très grand, qui suit les autres d’anéantissement. Fort long temps Notre Seigneur ne fait que mettre dans l’âme, ensuite il y est croissant, après souffrant, prêchant, ou en quelque autre état ; mais en elle, il y est purement souffrant, si bien que tout est évanoui en elle, sinon la souffrance.

Autrefois il fallait que mon fond allât chercher Dieu dans le sien, mais à présent c’est assez que d’être en sa présence, sans outrepasser ni pénétrer rien.

Nous n’avons plus parlé de Dieu dans le [423] fond ni d’anéantissement ; nous n’avons parlé que de Jésus-Christ : tout s’est si bien effacé de mon esprit, que lui y réside, y établissant sa réalité, et non pas encore ses états.

Elle demandait dernièrement quelque chose à Notre Seigneur, et il lui dit qu’il fallait mourir en croix, son état étant de Jésus-Christ crucifié. Quand la réalité de Jésus-Christ est établie, il y vit comme il a vécu en la terre, soutenant l’âme par vertus divines et secrètes dans ses souffrances, actions, etc.

Quand cet état de Jésus-Christ paraît dans l’âme, c’est alors qu’elle cesse d’être, et qu’elle ne se voit plus : cela quelquefois ne dure pas longtemps en lumière, mais en effet et réalité, il est permanent. C’est ici l’état le plus heureux de l’âme : qu’elle se donne bien de garde de retomber en elle-même par ses réflexions ; car pour ce qui est des propriétés, Jésus-Christ les va ruinant et consumant sans qu’elle le sache. Cet état, et être Jésus-Christ en l’âme, est une faveur et don au-dessus de tout don ; puisque c’est la porte d’entrée à tous les autres, de la Sainte Trinité même.

27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu ; et faire ainsi tout ce qu’il fallait que je fisse, en cette manière ; ma grâce étant toute dans le pur esprit. Il a bien fallu mourir pour entrer en cette manière d’agir purement, mes sens et mon esprit y répugnaient bien fort, et la grâce ne m’y a pas conduit tout d’un coup. J’ai bien connu que [424] c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire135. Elle m’a dit qu’il n’y a que la volonté de Dieu qui soit quelque chose ; il ne faut donc ni dans l’intérieur, ni dans l’extérieur, que la suivre, et n’y pas ajouter un iota.

28. Je l’ai priée de prier Notre Seigneur pour être certifiée de sa volonté sur moi, dans l’emploi au prochain. Notre Seigneur a répondu que c’est son esprit qui me pousse à y travailler, et qui me donne les désirs que j’ai ; que tout cela est de lui, que c’est un don qui m’a été obtenu par la Sainte Vierge, laquelle m’a obtenu la naissance de Notre Seigneur dans mon âme, de laquelle découle ce grand don de l’amour du prochain comme il était en Jésus-Christ ; et qu’à mesure que Jésus-Christ croîtra dans mon âme, l’amour du prochain y croîtra aussi ; et que je pourrais davantage lui aider. Elle dit que c’est un très grand don, et plus grand que celui de ma solitude, durant laquelle Jésus-Christ était conçu en mon âme ; mais maintenant qu’il y est né : et ainsi que je dois laisser dilater mon cœur selon l’étendue du don ; et que loin d’empêcher mon intérieur, il le fera croître ; tout ainsi que Notre Seigneur à mesure qu’il croissait, à mesure aussi semblait-il croître en amour du prochain.

Elle dit que j’aie à être bien fidèle, d’autant que c’est un don très grand ; que c’est mon emploi ; que ma règle à m’y gouverner est la volonté divine ; que mon emploi au prochain est d’y semer les vertus et des choses intérieures [425] et que les autres sont pour défricher le péché [sic] ; que voilà ma grâce.

La sœur Marie a été si aise de cela qu’elle disait : que ceci me semble beau ! Vous voilà tout à fait uni avec M. de B. et Mme de N.136 Vous voilà missionnaire ; il faut travailler, selon les ouvertures.

Je lui ai parlé comme je connaissais les intérieurs, dont elle a été bien aise, me disant que chacun a le sien, qu’il ne les faut conduire que selon la volonté de Dieu sur eux.

29. Elle me disait que c’était la Sainte Vierge qui faisait naître Notre Seigneur au monde dans les intérieurs, et qu’elle avait cette grâce-là, comme aussi de l’y conserver ; enfin qu’elle a le même droit sur Jésus-Christ dans les âmes qu’elle avait sur lui étant au monde. J’ai remarqué que tout cela avait une telle correspondance avec ce qui se passait intérieurement dans mon âme, lorsqu’elle me le déclara, que je ne saurai le comprendre, sinon adorer Dieu qui l’a fait.

Quelquefois il semble à cause du travail au prochain que notre union en est obscurcie : il ne faut que se laisser calmer, ou plutôt outrepasser, car ce n’est rien. Elle m’a témoigné grande joie de ce que la volonté de Dieu m’était découverte : jusqu’ici, dit-elle, vous avez travaillé pour vous, mais à présent Dieu veut que vous travailliez pour lui.

Toute la pure sanctification d’une âme, est la volonté divine, qu’il faut suivre aux dépens de quoi que ce soit sans réflexion, laissant mourir l’esprit humain, rien ne devant paraître devant elle.

30. Que je goûte cette grâce là ! me disait-elle, parlant de la naissance de Notre Seigneur, et [426] comme elle était toute dirigée à l’amour du prochain, n’étant venu au monde que pour cela ; que cette naissance est encore tendre pour moi et chez moi, mais qu’elle croîtra, qu’il en faut bien espérer.

Elle m’a dit comment l’âme ensuite de l’anéantissement vient à prier Dieu vocalement et mentalement tout ensemble, qui est une chose très divine, et que la seule expérience peut faire comprendre ; car cela est admirable : et elle m’a dit là-dessus qu’un jour Notre Seigneur révéla à une personne, qu’il y avait eu une bonne femme qui l’avait plus honoré et loué en récitant l’Ave Maria, que tout un corps d’un Chapitre en récitant tout l’Office ; ce sont ici des mystères admirables.

31. Je me dois attendre à des mépris et à des paroles fâcheuses, parlant et travaillant au prochain. Elle a trouvé tant à-goût le désir qui m’est venu d’aller à pied, parce que cela est conforme à Jésus-Christ.

Pour aider aux autres, il faut discerner les voies de Dieu, et ses conduites sur eux en Dieu ; à moins de cela on s’y trompe bien, comme aussi dans le choix des vocations. Un jour elle voyait une fille fort accomplie en tout, et priant Notre Seigneur qu’il la prît pour lui, il lui dit : les hommes choisissent le bel extérieur, et moi la belle âme. Quelquefois il choisit pour lui une personne fort mal faite, et de peu d’esprit en apparence.

Il faut qu’une Supérieure discerne de cette sorte la conduite et la voie de Dieu sur chaque âme, afin de la conduire purement ; à moins de cela elle perd tout, et fera aller les âmes par [427] d’autres voies que Dieu ne veut : et comme il n’y a que le pur ordre de Dieu qui soit quelque chose dans une âme, si vous l’ôtez, vous la perdez. O, que c’est une chose difficile d’être appliqué à la conduite des autres !

32. Nous avons aussi parlé de l’état souffrant, et comment il peut être aussi déifié, et encore plus, que l’état de consolation.

L’état souffrant plus il est anéantissant, plus il semble éloigné de Dieu ; l’esprit y semble tout séparé, les souffrances, les incertitudes sont fort fréquentes, les défauts naturels y sont aussi ; Dieu passe dans le pur fond et esprit, laissant le reste dans l’abandon et comme à soi-même ; quelquefois ce dehors et extérieur vient comme à s’éclaircir et tranquilliser, et c’est pour lors qu’on voit que l’on est uni ; cet état est fort déifiant et déifié.

Un jour il lui fut manifesté que son âme était comme un aigle qui allait avoisiner la Divinité, et jouir de ses admirables éclats, qui est l’état de consolation : mais aussitôt elle fut déjetée par terre, et enfouie si avant qu’elle ne voyait ni ne s’apercevait de rien, non plus qu’une personne qui aurait été véritablement enfouie, et dans cet état son âme ne laissait pas d’être déifiée.

Dieu donne à l’âme dans cet état un désir et une faim au commencement de le trouver, et ensuite de se perdre et consommer en lui, qui ne se perd et éteint jamais ; et plus elle va, plus elle croît, et c’est la goutte d’eau qui lui fut montrée, désirant se perdre dans l’océan : et Dieu cependant la fait souffrir et désirer davantage, afin de la faire plus perdre et [428] abîmer. Elle dit qu’il n’y a rien qui soit capable d’éteindre ni d’adoucir les désirs qui sont en cet état, que la possession de la chose : quand vous convertiriez tout le monde, et feriez toutes les belles choses, si vous ne venez à posséder, ce n’est pas une paille dans un incendie.

33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.

La première fois que nous vîmes la sœur Marie, nous lui dîmes que nous ne demandions que ses prières ; ce qu’elle approuva, de sorte que notre entretien ordinaire avec elle était de demeurer en silence et de dire quelque prière vocale quand elle en disait elle-même.

34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et qu’elle priât pour [429] nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout autre que par le passé.

Ayant résolu de n’en demander aucune certitude à la sœur Marie, le père Eude [sic] nous assura pourtant qu’elle lui avait témoigné que notre voie était bonne et de Dieu, ce qui nous fut suffisant pour y continuer avec fidélité ; soutenue par cette certitude jointe avec ce qui arriva à notre première visite en la présence du père Eude et de M. de M. Le R. P. Eude lui ayant demandé qu’elle priât Notre Seigneur de lui faire connaître si notre état était bon, elle déclara qu’il était de Dieu, le sachant en sa manière ordinaire. Le P. Eude lui demanda qu’elle dit un Ave Maria pour témoignage que le don était vrai, et que la Sainte Vierge en obtiendrait l’augmentation et confirmation ; ce qu’elle fit avec grande facilité, n’ayant jamais la liberté de prier que pour les choses que Dieu veut accorder.

35. Un jour en priant Dieu pour nous en notre présence afin de demander le don de Sagesse, on lui fit comprendre que c’était du vin de la vigne d’Engaddi, et non pas de l’amour ; ce don-ci étant doux et paisible, et non violent comme celui de l’amour. Il lui tomba aussi en pensée le jardin du Saint Sacrement où les âmes déifiées se trouvent et demeurent, et que c’était la vraie explication des paroles de Notre Seigneur. « Quiconque perdra son âme, la trouvera ». Il me semble en effet que jusqu’à l’état de déification [430] l’âme se conserve encore elle-même dans les dons et grâces ; mais elle ne peut entrer en cet état qu’après s’être totalement perdue : qu’il y a de la différence entre la Sagesse et l’amour divin, qui prend l’âme entre ses bras, et la porte en Dieu pour être déifiée en lui et recevoir le don de Sapience.


MARIE DE L’INCARNATION 1599-1672

Admirée au Canada comme en France,  l’ursuline et canadienne « seconde » Marie de l’Incarnation137 est souvent considérée comme la plus grande mystique du XVIIsiècle français. Brémond qui l’a redécouverte, lui consacra la moitié du tome IV de son Histoire. Aussi lui donnons-nous une place exceptionnelle qui ne sera égalée que par celle que nous réserverons à Madame Guyon au tome IV.

Sa vie fut extraordinaire : elle est partie vivre au Canada au milieu des Indiens. Elle a donc vécu la mystique en plein cœur de l’action. Elle n’est l’héritière d’aucune école : même si elle a eu des confesseurs, elle a surtout suivi la direction intérieure que lui donnait l’Esprit Saint.

Marie Guyart, quatrième enfant d’un maître boulanger, fut mariée avant dix-sept ans à un maître ouvrier en soie, Claude Martin, qui mourut en 1619, peu après la naissance d’un fils, Claude. La jeune veuve prit la tête de la fabrique, termina les procès en cours, remboursa les créanciers et se retira chez son père avec le bébé. Mais le 24 mars 1620, elle fut foudroyée par l’amour divin : Je m’en revins à notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même, racontera-t-elle à son fils en 1654. Puis, tout en pratiquant de sévères mortifications, se faisant « la servante des servantes de la maison », elle fut appelée à seconder son beau-frère dans la direction de son entreprise de transports par voie d’eau et de terre (elle avait « le soin de tout le négoce »).

En 1631, à l’âge avancé (pour l’époque) de trente et un ans, bien que son fils n’ait que douze ans, elle céda à l’appel de la vie religieuse et entra chez les ursulines où contemplation et action s’équilibraient. Elle y fut accueillie sans dot. La famille tenta de la dissuader en lui faisant rencontrer son fils désespéré par son départ, mais en vain. Elle passa une dizaine d’années cloîtrée. En 1633, elle fit un songe qui lui dévoilait un pays mystérieux plongé dans la brume : celui-ci se révélera être le Canada.

Nous avons vu avec Bernières que partir convertir les sauvages était le grand rêve de tout spirituel de l’époque. En 1639, elle accepta donc une mission pour la Nouvelle-France (le futur Québec). Elle était accompagnée d’une moniale de Tours et d’une autre de Dieppe, ainsi que d’une jeune veuve d’Alençon, Marie-Madeleine de la Peltrie, fondatrice temporelle (que nous avons vue « fiancée » à Bernières) : nous avons raconté les péripéties de leur embarquement dans la section sur Bernières.

À Québec, qui n’était encore qu’un village de deux cent cinquante colons, commença une nouvelle vie : Marie supervisa la construction du couvent, prit contact avec les Hurons pour éduquer leurs petites filles. Les épreuves ne manquèrent pas : destruction de la communauté des Hurons, nuit intérieure jusqu’en 1647, incendie du couvent, épidémies… La guerre indienne décima les Français laissés sans secours de la métropole elle-même déchirée par les luttes de la Fronde. Puis vinrent les maladies douloureuses et les infirmités. Parvenue à un état d’union intime à Dieu, « d’une simplicité telle qu’il lui est difficile d’en rendre compte », elle mourut le 30 avril 1672 138 &139.

Comme son éditeur Dom Oury le montre, elle était d’un tempérament énergique et bien trempé : il faut être impitoyable à soi-même et courir sans relâche pour arriver au Roi140. Elle aimait aller droit au but en évitant tout retour sur soi-même :

Depuis qu’une âme veut une chose, si elle est courageuse, c’est demi-fait […] Pour prendre un chemin bien court, il me semble que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine est absolument nécessaire. Il importe de fortifier son âme contre une certaine humeur plaintive et contre de certaines tendresses sur soi-même141.

Dieu s’était révélé à elle comme l’Amour :

Il est si passionné [de notre âme] qu’il en veut faire les approches142.

C’est donc par la voie de l’amour qu’elle fut conduite :

Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte, mais par celui de l’amour et de la confiance143.
Les petits font de petits présents, mais un Dieu divinise ses enfants et leur donne des qualités conformes à cette haute dignité. C’est pour cela que je me plais plus à l’aimer qu’à me tant arrêter à considérer mes bassesses et mes indignités144.

La meilleure façon de découvrir Marie est de la lire ! Ses deux Relations comme sa Correspondance forment un ensemble vaste (près de deux mille pages), mais qui demeure tout au long très vivant. On y voit la dynamique d’une vie mystique au cœur d’une vie difficile.

C’est à l’admiration fidèle de son fils que nous devons la conservation de tous ces documents. Les deux Relations furent écrites à près de vingt ans d’intervalle, en 1633 puis en 1653-1654 : indépendantes l’une de l’autre — car Marie perdit tous ses documents pendant l’incendie du couvent canadien, — elles couvrent en grande partie les mêmes périodes de sa vie. Disposer de relations séparées par près de vingt ans est un cas unique parmi tous les témoignages que nous ont laissés les mystiques. De plus, ces écrits ne subirent aucune censure145, ce qui est rare. La seconde Relation fut écrite à la demande d’un fils très cher qui était entré chez les bénédictins et s’était engagé dans le même chemin intérieur146 : elle est particulièrement belle et intime. Le récit des instants forts ou d’événements intérieurs précis que donnait la première Relation, laisse place à une division en treize « états d’oraison » qui ont un début, une durée et une fin, et qui englobent toute la vie : à chaque étape, se manifeste une nouvelle expérience donnée par la grâce, une nouvelle phase qui fait progresser Marie dans son chemin mystique.

La Correspondance nous apporte enfin des témoignages spirituels de la pleine maturité et de la fin de vie : ce complément précieux sur sa vie intérieure s’étale sur la longue période de dix-neuf années qui va de la seconde Relation à sa mort. Là se trouvent les admirables lettres à son fils que nous citerons abondamment. En même temps, Marie qui a appris et composé dans les langues indiennes y décrit la vie quotidienne et concrète, l’isolement et l’insécurité de la dure vie canadienne, le retentissement de l’isolement et des menaces exercées sur une petite communauté.

Parsemées de notations colorées, parfois étranges ou sanglantes, les lettres restent plus spontanées que les Relations. Elles étaient écrites annuellement, au rythme des rares voyages maritimes saisonniers : les bateaux arrivaient de France en juillet et partaient fin août ou début septembre. On note pourtant le soin des rédactions qui nous sont parvenues : répondant aux demandes des correspondants, certaines sont longues et s’apparentent à de petits traités. Ce type d’écrit concret et libre de toute théorie ne se retrouvera que chez Mme Guyon.

Grâce à une correspondance bien datée et aux deux Relations, nous avons donc la possibilité assez exceptionnelle d’établir une série chronologique d’extraits qui relatent les événements extérieurs biographiques sans les séparer de l’évolution mystique : comment vit-on intériorisé, tout en étant environné de contraintes terribles ?

Le lecteur va trouver ici entrelacés des textes de la première Relation de 1633, de la seconde Relation de 1654, et de la Correspondance. Leur classement chronologique couvre les trois périodes  d’une vie pleine et longue : la vie laïque de Marie Guyart (une trentaine d’années), la vie religieuse cloîtrée en France (dix ans), puis la vie religieuse active au Canada.

I. la vie laïque de Marie Guyart :

28 octobre 1599 : elle naît à Tours. Elle rêve de Jésus-Christ à sept ans : l’effet fut une pente au bien (rr47)147. Mariée à dix-sept ans, elle est veuve à dix-neuf ans. Elle aspire à Dieu et se livre aux excès ascétiques classiques à son époque :

Elle avoue que les disciplines d’orties, dont elle usait l’été, lui étaient extrêmement sensibles, à s’en ressentir trois jours durant. Elle usait aussi de chardons, et l’hiver d’une discipline de chaînes qui ne semblait rien au regard des orties, dit-elle. Pendant quelque temps, elle se contraignit à manger avec un peu d’absinthe et à garder dans la journée par moment de l’absinthe dans la bouche. Cela lui causa des maux d’estomac… (b87)148.

Heureusement la grâce prend les choses en main :

24 mars 1620 : En cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement, comme j’étais dans ces pensées, qui me furent ôtées de la mémoire par cet arrêt si subit. Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises depuis que j’étais au monde, me furent représentées […] voir un Dieu d’une infinie bonté et pureté, offensé par un vermisseau de terre surpasse l’horreur même […] En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même et changé en l’amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde […] Ce trait de l’amour est si pénétrant et inexorable pour ne point relâcher la douleur, que je me fusse jetée dans les flammes pour le satisfaire. Et ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur semble douce. Elle porte des charmes et des chaînes qui lient et attachent en sorte l’âme qu’il la mène où il veut, et elle s’estime ainsi heureuse de se laisser ainsi captive. (rr69). 

Elle entre dans l’église où elle rencontre celui qui va devenir son confesseur, Dom Raymond de Saint-Bernard, Feuillant, puis rentre chez elle :

[…] je m’en revins en notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même (rr71).

1621 : Après avoir goûté un an de tranquillité chez son père, à vingt et un ans, elle est appelée chez sa sœur pour aider le couple dans leur entreprise. Là s’affirme sa capacité à rester très absorbée intérieurement tout en agissant dans le monde :

Je me sentais tirée puissamment, et en un moment, sans avoir le loisir ni le pouvoir de faire aucun acte intérieur ni extérieur […] J’étais ainsi une heure ou deux, et cela se terminant avec une grande douceur d’esprit, j’étais toute étonnée que je me retrouvais en mon entretien ordinaire (r159). Je me suis trouvée parmi le bruit des marchands, et cependant mon esprit était abîmé (r162) ; cela n’a apporté aucun trouble à ceux avec qui j’étais. Je les quittais doucement et pendant qu’ils s’entretenaient de diverses choses, je donnais à Dieu le temps qu’il voulait (r174). Qui m’eut demandé : Que voulez-vous ? J’eusse dit : Je ne veux rien, Dieu est mon tout (r166). Quand je voyais que quelqu’un avait besoin de quelque chose, je lui disais : Mon amour, cette personne a besoin de cela ; je vous prie qu’on le lui donne. Il m’exauçait et je trouvais aussitôt ce qui faisait besoin à ces pauvres (r182).

1623 : Elle lit des livres sur la méditation et s’imagine bien faire en les suivant  : Le mal violent que je m’étais fait à la tête, en tentant de méditer au lieu de s’abandonner à la conduite de Dieu, me demeura plus de deux ans (rr86).

Elle passe au-delà de l’imaginaire humain pour entrer dans la réalité divine :

J’avais quelquefois un sentiment intérieur que Notre Seigneur Jésus-Christ était proche de moi, à mon côté, lequel m’accompagnait. Cette présence et compagnie m’étaient si suaves et étaient une chose si divine que je ne pouvais dire la manière comme cela était […] l’âme se sentant appelée à choses plus épurées, ne sait où l’on la veut mener […] elle s’abandonne, ne voulant rien suivre que le chemin que Celui à qui elle tend avec tant d’ardeur lui fera tenir […] Dieu lui fait voir qu’il est comme une grande mer, laquelle, tout ainsi que la mer élémentaire ne peut souffrir rien d’impur, aussi que lui, Dieu de pureté infinie, ne veut et ne peut souffrir rien d’impur, qu’il rejette toutes les âmes mortes, lâches et impures 149 (rr 91,93).

[…] ce grand Dieu comme un abîme sans fond, impénétrable et incompréhensible à tout autre qu’à lui-même. En quelque lieu que je me trouvasse, à quelque occupation que je fusse appliquée, je ne me pouvais voir qu’absorbée et abîmée dans cet être incompréhensible, ni regarder les créatures que de la même manière. De sorte que je voyais Dieu en toutes choses […] grande et vaste mer, qui venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait (r354).

Après ces sacrifices de la pénitence, mon esprit était rempli de tant de nouvelles lumières qu’il était offusqué et ébloui, s’il faut ainsi parler, de la grandeur de la majesté de Dieu. Ce qui lui étoit montré auparavant par une véritable affirmation, il ne le pouvait plus voir que dans la négation, et par-dessus tout cela il voyait ce grand Dieu comme un abyme sans fond, impénétrable et incompréhensible à tout autre qu’à lui-même. […] cette infinie Majesté était à mon égard comme une grande et vaste mer qui, venant à rompre ses bornes, me couvrait, m’inondait et m’enveloppait de toutes parts. Je me sentais comme perdue à l’égard de la nature, et dans cette perte je ne pouvais n’y voir n’y comprendre rien de beau que les perfections qui m’étaient montrées. Je ne pouvais comprendre comme les hommes oublient si facilement celui dans lequel ils sont, et par lequel ils vivent et subsistent150.

Tout soudain une grande lumière […] me faisant voir le néant et l’impuissance de la créature pour s’élever d’elle-même à Dieu […] si lui-même n’édifiait l’édifice et ne lui donnait les ornements convenables à un si haut dessein. […] Il ne se peut dire combien cet amour est angoisseux (rr100).

Tout ceci s’accomplit au milieu de la vie ordinaire :

Tout cela se passe en des chemins, dans un tracas d’affaires, et avec et dans la conversation, quoique nécessaire, de nombre de personnes, avec autant d’application et d’attention d’esprit que si c’était dans l’oratoire, parce que l’âme est emportée passivement par un trait qui, dans son fond, lui donne une très grande paix. Mais d’ailleurs, l’amour divin la tient en une angoisse qui se peut bien sentir, mais non pas dire (rr 102).

1624/5 : elle traverse des états pénibles de purification :

Ce recueillement intérieur me fit voir si clairement mon néant que ce sentiment n’est jamais sorti de mon esprit, de sorte que je ne me suis pu attribuer aucun bien depuis ce temps-là (r186) […] cette vérité de mon néant m’étant comme un flambeau […] qui me faisait voir continuellement la profondeur de mon impuissance et l’attribution que je devais faire à Dieu de tout. [Elle voit un chien mort mangé par les vers]  : Ah ! Je ne suis qu’un chien mort (r187).

Il me semblait que j’étais comme ces pauvres loqueteux qui vont tremblants de porte en porte (rr112) […] Je m’enfermais dans un lieu à l’écart, je me prosternais contre terre pour étouffer mes sanglots et tout ensemble pour gagner, par un abaissement intérieur sous sa Majesté, Celui après qui soupirait mon âme (rr113) […] Je ne trouvais du soulagement que dans les actions de charité (rr114).

Mais le 19 mai 1625, elle tombe dans une profonde extase, ce qui la fait entrer dans une nouvelle phase :

En un moment mes yeux furent fermés et mon esprit élevé et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité, en une façon que je ne puis exprimer (rr 119).

Cette grande lumière susdite me fit entrer en nouvel état intérieur (rr122).

Je crois que je passai près d’une année dans l’impression des divins Attributs (rr131). Ce n’est pas qu’ensuite elle me fût ôtée, mais au contraire, mon âme y fut établie […] dans un fond habituel que j’appellerai béatitude, à cause de la jouissance des biens inénarrables qu’elle contient pour le nourrissement de l’âme. Je pouvais avoir pour lors 26 à 27 ans (rr132).

Mon âme était bien éloignée de faire des recherches curieuses pour savoir davantage de ce Dieu […] elle était comme un petit moucheron, tant elle était abaissée et anéantie en elle-même ; et tout cela n’empêchait pas l’amour, mais il était tout autre qu’auparavant, c’est-à-dire non dans les tendresses et dans les larmes, mais fort et vigoureux. Je ressentais pourtant, ce me semble, en moi une espèce d’orgueil […] ravie d’être rien et de ce que Dieu était tout, parce que, si elle (l’âme) eût été quelque chose, Il ne serait pas tout (r202).

Elle profite de son travail pour gagner les âmes à son Bien-Aimé :

Je me voyais quelquefois avec une troupe d’hommes, serviteurs de mon frère, et me mettais à table avec eux, et, étant seule avec vingt ou environ de ces bonnes gens […] pour avoir le moyen de les entretenir en ce qui concernait leur salut, et eux me rendaient familièrement compte de leurs actions […] Ils venaient à moi, à recours en tous leurs besoins et surtout en leurs maladies, et pour les remettre en paix avec mon frère lorsqu’ils l’avaient mécontenté. J’avais une grande vocation à tout cela […] Il semblait un hôpital duquel j’étais infirmière (rr142).

1626 : Mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, et ce centre est en elle-même, où il est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate qu’elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler […] [et] demeurer collé à lui par une union d’amour dans le fond de son âme, où tout est dans le calme et dégagé des sens (r234).

Si l’on me parlait, j’oubliais aussitôt […] Je ne pouvais même manger que fort peu […] c’était ce grand recueillement et cette paix intérieure qui ne me permettait pas de sortir hors de moi-même (r272). Je me trouvais comme un enfant […] j’étais revêtue d’une si grande simplicité que j’eusse obéi à un enfant (r286).

1627 : Premièrement j’ai souffert une peine extrême de ne pas assez aimer, qui est une peine qui martyrise le cœur. […] Il m’est demeuré en l’âme une impression qui m’a toujours continué depuis, qui est que je me vois comme immobile et impuissante à rien faire pour le Bien-Aimé. […] je vois très clairement qu’il est tout et que je ne suis rien, qu’il me donne tout et que je ne puis lui rien donner. […] je suis comme les petits enfants dans mon impuissance ; tout ce que je puis faire c’est d’attendre les volontés de l’Amour sur moi, où il fera tout par sa pure bonté151.

Elle écrit à son confesseur la liberté de l’unité en Dieu :

L’âme étant parvenue à cet état, il lui importe fort peu d’être dans l’embarras des affaires, ou dans le repos de la solitude ; tout lui est égal, parce que tout ce qui la touche, tout ce qui l’environne, tout ce qui lui frappe les sens n’empêchent point la jouissance de l’amour actuel. Dans la conversation et parmi le bruit du monde elle est en solitude dans le cabinet de l’Époux, c’est-à-dire, dans son propre fond où elle le caresse et l’entretient, sans que rien puisse troubler ce divin commerce. Il ne s’entend là aucun bruit, tout est dans le repos : et je ne puis dire si l’âme étant ainsi possédée, il lui serait possible de se délivrer de ce qu’elle souffre ; car alors il semble qu’elle n’ait aucun pouvoir d’agir, n’y même de vouloir, non plus que si elle n’avait point de libre arbitre. Il semble que l’Amour se soit emparé de tout : lors qu’elle lui en a fait la donation par acquiescement dans la partie supérieure de l’esprit, où ce Dieu d’amour s’est donné à elle, et elle réciproquement à Dieu. Elle voit seulement ce que Dieu veut, et que Dieu la veut en cet état. Elle est comme un Ciel, dans lequel elle jouit de Dieu, et il lui serait impossible d’exprimer ce qui se passe là dedans. C’est un concert et une harmonie qui ne peut être goûtée n’y entendue que de ceux qui en ont l’expérience et qui en jouissent152.

Or l’esprit épuré de toutes choses, sans s’arrêter aux dons, s’élance en Dieu par un certain transport qui ne lui permet pas de s’arrêter à ce qui est moindre que cet objet pour lequel il a été créé, et c’est en cela que consiste la parfaite nudité. Une fois que j’étais bien fort unie à cette divine Majesté, lui offrant, ainsi que je crois, quelques âmes qui s’étaient recommandées à mes froides prières, cette parole intérieure me fut dite : Apporte-moi des vaisseaux vides153.

1628/9 : Mon esprit de plus en plus s’allait simplifiant […] mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu et ce centre est en elle-même où elle est au-dessus de tout sentiment. C’est une chose si simple et si délicate qu’elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler et faire ce que l’on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l’âme ne cesse point d’être unie à Dieu (b130).

Mais quoi que je dise des rapports d’esprit à esprit et des submergements dans cette abîme, quelque perte de moi-même en elle, quelques communications les plus intimes, mon âme a toujours connu qu’elle était le rien à qui le Tout 154 se plaisait de faire miséricorde, parce qu’Il n’a exception de personne, et j’ai toujours cru et vu, dans les mêmes impressions, le néant de la créature, étant bien aise d’être ce néant et que ce grand Dieu fût tout (rr152) […] J’avais 28 à 29 ans en ce temps-là (rr153).

La vue de la grandeur de Dieu, face à son néant, au lieu de lui causer du trouble, provoque la joie : « c’est ma gloire que vous soyez le Tout et que je sois le rien » (b130).

II. La vie religieuse en France.

1631/2 : 155 Bien que déchirée par la souffrance de son fils qui n’a que douze ans, elle obéit à l’appel et entre chez les Ursulines :

La voix intérieure qui me suivait partout me disant : « Hâte-toi, il est temps ; il ne fait plus bon pour toi dans le monde », celle-ci l’emporta par son efficacité. Mettant mon fils entre les bras de Dieu et de la sainte Vierge, je le quittai, et mon père aussi, fort âgé, qui faisait des cris lamentables […] Mon fils vint avec moi, qui pleurait amèrement en me quittant. En le voyant, il me semblait qu’on me séparait en deux : ce que, néanmoins, je ne faisais pas paraître (rr161).

Une fois cloîtrée, elle se rend compte qu’elle est loin de la pureté nécessaire et se désespère :

J’étais persuadée que les croix que je souffrais ne venaient point de la disposition de Dieu, mais que j’étais si imparfaite, qu’elles ne pouvaient avoir d’autre cause que moi-même ; c’était une tentation de désespoir (r330) […] Avant […] l’on pense être dans un état fort parfait (r334).

Étant une fois proche d’une fenêtre il me vint une tentation de me précipiter du haut en bas. Cela me fit tout rentrer en moi-même, tant cette pensée était effroyable (b200).

Il me semblait que […] toutes mes sœurs avaient de la peine à me supporter, qu’elles avaient de l’aversion de me voir (r313).

[…] elle veut être rien et qu’il soit tout, et c’est en cela qu’elle trouve son contentement. Elle n’aime rien tant que de se voir toute dénuée et toute vide (r356).

[…] on est collé à l’amour, et se serait lui faire tort d’abaisser son œuvre par nos défectueuses paroles. […] C’est là où l’âme se voit anéantie en le parfait anéantissement qui est une connaissance qui lui est infuse sans qu’elle y fasse rien de sa part, qui est une des grandes faveurs que l’on puise expérimenter en ceste vie et qui humilie davantage que l’on ne saurait dire. Et, chose admirable, en cet anéantissement on se voit propre pour l’Amour, lui, grand Tout et l’âme, rien, propre pour lui qui agrée de rien et l’a créé pour cette œuvre qui est incompréhensible qu’à qui l’a expérimentée156.

Elle sera sœur laie 157 : Je ressentais un grand contentement d’esprit de voir combien je serais heureuse en cet état, où tous mes sentiments intérieurs et extérieurs seraient humiliés, au lieu que dans la condition de sœur de chœur, ils pourraient prétendre à plusieurs choses qui les pourrait contenter, quand ce ne serait que l’entretien familier des choses spirituelles […] dont je serais affranchie dans l’état de sœur liée (laie) (r295).

 Plus elle s’abaisse, plus elle reçoit des consolations :

Encore que tu sois le néant et le rien, toutefois tu es toute propre pour moi (rr173).

25 janvier 1633 : elle fait profession et devient Marie de l’Incarnation :

[Il lui est dit] au retour du chœur […] que comme le battement des ailes des séraphins était continuel, aussi il ne fallait pas que mon amour et ma correspondance eussent des trêves, bornes ni limites (rr182-183).

À Noël, elle fait un rêve prémonitoire de ce qui sera le cadre Canadien :

… il y eût un an aux féries de Noël […] je me trouvé [sic] fortement unie à Dieu. Là-dessus m’étant endormie, il me sembla qu’une compagne et moi nous tenant par la main cheminions en un lieu très difficile. Nous ne voyions pas les obstacles qui nous arrêtaient, nous les sentions seulement. Enfin nous eûmes tant de courage, que nous franchîmes toutes ces difficultés, et nous arrivâmes en un lieu qui s’appelait la tannerie, où l’on fait pourrir les peaux pendant deux ans, pour s’en servir après aux usages où elles sont destinées. Il nous fallait passer par là pour arriver à notre demeure. Au bout de notre chemin, nous trouvâmes un homme solitaire, qui nous fit entrer dans une place grande et spacieuse, qui n’avait point de couverture que le Ciel. Le pavé était blanc comme de l’albâtre, sans nulle tache, mais tout marqueté de vermeil. Il y avait là un silence admirable. Cet homme nous fit signe de la main, de quel côté nous devions tourner, car il n’était pas moins silencieux que solitaire, ne nous disant que les choses qui étaient nécessaires absolument. Nous aperçûmes à un coing de ce lieu un petit hospice […] La situation de cette maison regardait l’Orient. Elle était bâtie dans un lieu fort éminent au bas duquel il y avait de grands espaces et dans ces espaces une Église enveloppée de brouillards si épais que l’on n’en pouvoit voir que le haut de la couverture158.

1634-1639 : Le couvent entend parler des possessions chez les sœurs de Loudun. Marie qui prie pour elles, se sent possédée toute la nuit :… ce malin esprit s’était glissé dans mes os (rr180) ; elle en est délivrée au matin. Elle est nommée sous-maitresse du noviciat. Les purifications intérieures continuent :

… une mort si longue et si sensible est dure à la partie inférieure. Je vous le dis avec vérité, j’expérimente généralement la soustraction de tout ce qui peut me donner quelque satisfaction, de sorte que je ne me puis voir que comme une étrangère pour qui l’on n’a que de l’indifférence, ou plutôt comme une personne dégradée à qui l’on ôte tout.

Vous souvenez-vous de cette lumière que Notre Seigneur me donna au commencement de ma conversion, par laquelle je voyais toutes les choses créées derrière moi, et que je courais nue à sa divine Majesté ? Cela se fait tous les jours aux dépens de mes sentiments. Je pensais dès ce temps que ce fût fait, parce que je voyais toutes choses sous mes pieds. Mais hélas ! je ne voyais pas encore ce qui était en moi de superflu ; et c’est ce que le divin Jésus retranche continuellement. Ce n’est pas tout ; il me fit voir une âme nue et vide de tout atome d’imperfection, et m’enseigna que pour aller à lui il fallait ainsi être pure. Or comme je lui étais unie très fortement, je croyais qu’en vertu de sa divine union il me rendrait telle qu’il me l’avait fait connaître et qu’il ne m’en coûteroit pas davantage. Mais l’Amour m’aveuglait et m’empêchait de voir ce que j’avais à souffrir pour arriver à la parfaite nudité. J’étais bien éloignée du terme que je croyais tout proche ; car je vous avoue que plus je m’approche de Dieu, plus je vois clair qu’il y a encore en moi quelque chose qui me nuit et qu’il me faut ôter. Quand je considère l’importance de cette admirable vertu, je crie sans cesse à ce divin Époux, et le conjure d’ôter sans pitié tout ce qui me pourrait nuire. Il le fait, mais comme je vous ay dit, c’est un martyre qui m’est continuel, tant dans l’intérieur que dans l’extérieur. Tout ce que j’aimais le plus m’est matière de croix, c’est de cela même que je souffre davantage159.

Elle est hantée par le malheur des âmes qui ne connaissent pas le Christ :

Mon occupation intérieure et mes poursuites continuelles avec le Père éternel au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ dans les pauvres âmes qui ne le connaissaient point [se fortifiait] (rr202).

Mais elle est envahie par une grâce nouvelle :

C’était une émanation de l’esprit apostolique, qui n’était autre que l’Esprit de Jésus-Christ (rr198) […] il me semblait que je connaissais toutes les âmes rachetées […] en quelque coin de la terre habitable qu’elles pussent être (rr203).

Une paix, un repos, un non-vouloir et une demeure dans la volonté de Dieu […] Je fus un an dans cet état (rr215).

Enfin elle reçoit une mission pour le Canada :

Lors de ma vocation en la Mission du Canada, toutes les maximes et passages qui traitent du domaine et de l’amplification du royaume de Jésus-Christ et de l’importance du salut des âmes pour lesquelles il a répandu son Sang m’étaient autant de flèches qui me perçaient le cœur d’une angoisse amoureuse à ce que le Père éternel fit justice à ce sien Fils bien-aimé contre les démons qui lui ravissaient ce qui lui avait tant coûté (rr317).

III. Au Canada.

1639 : Départ pour le Canada : équipée avec Mme de la Peltrie, rencontre de Bernières. À Tours le 19 février 1639, elle a la vision de ce qui les attend :

J’eus une vue de ce qui me devait arriver. Je vis des croix sans fin, un abandon intérieur de la part de Dieu et des créatures en un point très crucifiant, que j’allais entrer dans une vie cachée et inconnue […] Je ne puis dire l’effroi qu’eut mon esprit et toute ma nature en cette vue […] à même moment je m’abandonnai pour acquiescer… (rr230sv.).

Embarquement le 4 mai à Dieppe160 pour un voyage qui dure trois mois ! (rr245). Elles arrivent à Québec le 1er août 1369 et commencent leur mission de conversion des Indiens. Leur séjour débute avec une épidémie de variole :

L’on nous donna une petite maison (rr256) […] bientôt réduite en un hôpital […] tous les lits étaient sur le plancher, en une si bonne quantité qu’il nous fallait passer par-dessus les lits des malades. Trois ou quatre de nos filles sauvages moururent (de la variole) (rr257). Ce pays […] je le reconnus être celui que Notre Seigneur m’avait montré il y avait six ans. Ces grandes montagnes, ces vastitudes, la situation et la forme qui étaient encore marquées dans mon esprit comme à l’heure même (rr259).

1640 : Dans ses descriptions historiques, on voit combien Marie, pourtant tributaire de son époque, quitte ses œillères quand il s’agit de la dignité et de la santé des Indiens. Elle a une conscience très aiguë de la dureté et de la dignité de la vie des femmes indiennes. Tout ceci montre la compassion profonde d’une mystique devant les réalités du monde. Marie raconte ici les conséquences émouvantes de certaines conversions :

Ils ont des touches de Dieu très particulières, nous les entendons fréquemment discourir à notre grille de ce qui leur presse le cœur. Voici un exemple. Le capitaine des sauvages de Sillery, avant que partir pour aller en guerre contre les Iroquois, me vient voir et me tient ce langage : « Ma Mère, voilà ce que je pense : je te viens voir pour te dire que nous allons chercher nos ennemis. S’ils nous tuent, il n’importe ; aussi bien y a-t-il long temps qu’ils commencent, et même de prendre et tuer nos amis les françois, et ceux qui nous instruisent. Ce que nous allons en guerre, n’est pas à cause qu’ils nous tuent, mais qu’ils tuent nos amis.

[…] Ils ont de grandes tendresses de conscience. Un jeune homme et sa femme ayant porté cet hiver leur enfant à la chasse, il y mourut. Ils eurent si peur de mécontenter Dieu, l’enterrant en terre qui ne fut pas bénie, que, l’espace de 3 ou 4 mois, sa mère le porta toujours au col par des précipices de rochers, de bois, de neige et de glace avec des peines nonpareilles. Ils retournèrent justement pour faire leurs Pasques et firent enterrer leur enfant empaqueté dans une peau161.

Marie rapporte loyalement le point de vue indien qui constate la coïncidence entre les maladies mortelles et l’arrivée des Robes noires :

L’on a fait de grandes assemblées afin de les exterminer [les Hurons], et eux bien loin de s’effrayer, attendent la mort avec une constance merveilleuse : ils vont même au-devant dans les lieux où la conspiration est la plus échauffée. Une femme des plus anciennes et des plus considérables de cette nation harangua dans une assemblée en cette sorte : “ce sont les Robes noires qui nous font mourir par leurs sorts ; écoutez-moi, je le prouve par les raisons que vous allez connaître véritables. Ils (les Pères) se sont logés dans un tel village où tout le monde se portait bien, sitôt qu’ils s’y sont établis, tout y est mort à la réserve de trois ou quatre personnes. Ils ont changé de lieu, et il en est arrivé de même. Ils sont allez visiter les cabanes des autres bourgs, et il n’y a que celles où ils n’ont point entré qui aient été exemptes de la mortalité et de la maladie. Ne voyez-vous pas bien que quand ils remuent les lèvres, ce qu’ils appellent prière, ce sont autant de sorts qui sortent de leurs bouches ? Il en est de même quand ils lisent dans leurs livres. De plus dans leurs cabanes ils ont de grands bois (ce sont des fusils) par le moyen desquels ils font du bruit et envoient leur magie partout. Si l’on ne les met promptement à mort, ils achèveront de ruiner le pays, en sorte qu’il n’y demeurera ni petit ni grand”. Quand cette femme eut cessé de parler, tous conclurent que cela était véritable, et qu’il fallait apporter du remède à un si grand mal. Ce qui a encore aigri les affaires162.

1642/3 : Les conditions sont très difficiles :

En une chambre d’environ seize pieds en carré étaient notre chœur, notre parloir, dortoir, réfectoire, et dans une autre, la classe pour les Françaises et Sauvages et pour notre cuisine. Nous fîmes faire un appentif [appendre : être attaché] pour la chapelle et sacristie extérieure. (rr260)

Les sœurs apprivoisent les jeunes Indiennes :

[La saleté des filles sauvages :] Les personnes qui nous visitaient, […] ne pouvaient comprendre comment nous pouvions nous y accoutumer, non plus que de nous voir embrasser et caresser et mettre sur les genoux de petites orphelines sauvages qu’on nous donnait, qui étaient graissées en un guenillon [haillon] sur une petite partie de leur corps empesé de graisse qui rendait une fort mauvaise odeur. Tout cela nous était un délice plus suave qu’on ne pourrait penser. Lorsqu’elles étaient un peu accoutumées, nous les dégraissions par plusieurs jours […] Par la bonté et miséricorde de Dieu, la vocation et l’amour qu’il m’a donnée pour les Sauvages est toujours la même. Je les porte tous dans mon cœur, d’une façon pleine de suavité, pour tâcher, par mes pauvres prières, de les gagner pour le ciel… (rr260)

Tout en accomplissant son travail extérieur, elle entre dans la nuit spirituelle :

Je me vis, ce me semblait, dépouillée de tous les dons et grâces que Dieu avait mis en moi, de tous les talents intérieurs et extérieurs qu’il m’avait donnés. Je perdais la confiance en qui que ce fût […] Je me voyais, en mon estimative, la plus basse et ravalée et digne de mépris qui fût au monde […] (rr264) Dans cette bassesse d’esprit, je m’étudiais de faire les actions les plus basses et viles, ne m’estimant pas digne d’en faire d’autres, et aux récréations, je n’osais quasi parler, m’en estimant indigne. […] je ne pouvais découvrir aucun bien en moi, ne voyant que cela, qui semblait m’avoir éloignée de Dieu et mise dans la privation de ses grâces […] Je communiquai peu ma disposition au R. P. Le Jeune me trouvant impuissante de le faire ; mais il en connaissait assez pour en avoir compassion et en appréhender l’issue. Parfois un rayon de lumière illuminait mon âme et l’embrasait d’amour […] Mais cela passait bientôt et servait à l’augmentation de ma croix… (rr265)

Ah ! qui est-ce qui pourra exprimer les voies de cette divine Pureté et de celle qu’elle demande et veut exiger des âmes qui sont appelées à la vie purement spirituelle et intérieure ? Cela ne se peut dire, ni combien l’amour divin est terrible, pénétrant et inexorable en matière de cette pureté, ennemie irréconciliable de l’esprit de nature. […] il n’y a que l’Esprit de Dieu qui connaisse ces voies et qui les puisse détruire par son feu très intense et subtil et par son souverain pouvoir. Et quand il veut et qu’il lui plaît d’y travailler, c’est un purgatoire plus pénétrant que la foudre, un glaive qui divise et fait des opérations dignes de sa subtilité tranchante. […] en cet état, [Dieu] paraît un abîme et lieu séparé (rr267).

Dieu […] semble se cacher […] il demeure comme si c’était une vacuité, qui est une chose insupportable. Et c’est d’où naissent les désespoirs […] [ces moments] ne portent que des ténèbres qui ne permettent aucune autre vue que ce qu’on pâtit, qui est d’être entièrement contraire à Dieu. Et ne pouvais lui demander d’en être délivrée étant revenue à moi-même, me semblant que mes croix devaient être éternelles et moi-même me condamnant à cette éternité (rr268-9).

Dès 1643, elle est délivrée des agonies extrêmes. Mais lui reste la révolte des passions :

Je ne puis exprimer l’humiliation en laquelle était mon intérieur en cet état, car il me marquait une grande déchéance en la perfection (rr286) Une fois, entrant dans notre cellule, j’eus une vue et sentiment subit qui me confirmait en ce sentiment que j’étais encore plus vile et pauvre que je ne l’avais conçu. À cet instant, je vêtis une haire que je laissais plusieurs jours […] Cet esprit censeur et jaloux du pur amour est inexorable et se fait obéir sans remises (rr287) […] C’est cette pureté de Dieu qui époinçonne l’âme et qui lui fait pousser ces élans, et ensuite qui la fait abandonner à tout par un entier anéantissement. Perte d’honneur, de réputation, il ne lui importe ; il faut que la pureté règne […] Cela vient de la grande sainteté de Dieu, laquelle est incompatible avec aucun opposé (rr288).

1644 : Je vois ma vie intérieure passée dans des impuretés presque infinies : la présente est comme perdue, et je ne la connais pas : elle ressent néanmoins des effets et des avant-goûts de cette haute pureté où elle tend, et où elle ne peut atteindre. Ce ne sont pas des désirs n’y des élans, n’y de certains actes qui font quasi croire que l’on possède son Bien : non, c’est une vacuité de toutes choses, qui fait que Dieu demeure seul en l’âme, et l’âme dans un dénuement qui ne se peut exprimer. Cette opération augmentant, ce qui est passé, pour saint qu’il paroisse, n’est qu’une disposition à ce qui est présent.

Si vous sçaviez, ma très-honorée Mère, l’état où j’ay été près de trois ans de suite depuis que je vous ay quittée, votre esprit en frémiroit. Imaginez-vous les pauvres les plus misérables, les plus ignorans, les plus abandonnez, les plus méprisez de tout le monde, et qui ont d’eux-mêmes ce même sentiment ; j’étais comme cela, et je me voyais vraiment et actuellement si ignorante, que le peu de raison que je pensais avoir ne me servoit que pour me faire taire. Lors que mes sœurs parlaient, je les écoutais en silence et avec admiration, et je me confessais moy-même sans esprit. Je ne laissais pas de faire toutes mes affaires, comme si cela n’eût point été, quoy que dans tout ce temps j’en eusse de très-épineuses. Dieu me faisait la grâce de venir à bout de tout, et je ne sçay comment, car tout ce que je faisois m’était désagréable et insipide, et me paroissoit de la qualité de mon esprit. […] Tout cela ne m’a pas peu servy pour connaître le néant de la créature, qui se void bien mieux dans l’expérience de ses propres misères, que dans les veues spéculatives de l’oraison pour élevée qu’elle soit. À présent Dieu m’assiste puissamment en diverses rencontres qui auroient été capables d’étonner un esprit. Il m’a donné un si grand courage que je ne me connois plus163.

1645 : Son supériorat se termine et, sa réputation se réduisant, on ne lui donne que des emplois humiliants (rr296). Elle a un nouveau confesseur : le père Jérôme Lalemant164 qu’elle gardera jusqu’à la fin. Les Constitutions sont rédigées.

1646 : Les difficultés intérieures continuent. Elle raconte avec émotion la mort d’une petite Indienne convertie :

Notre plus grande moisson c’est l’Hiver, que les Sauvages allant à leurs chasses de six mois, nous laissent leurs filles pour les instruire. Ce temps nous est précieux, car comme l’Eté les enfans ne peuvent quitter leurs mères, ni les mères leurs enfants, et qu’elles se servent d’eux dans leurs champs de bled [blé] d’Inde, et à passer leurs peaux de Castor, nous n’en avons pas un si grand nombre. Nous en avons néanmoins toujours assez pour nous occuper. La Doyenne et comme la Capitainesse de cette troupe de jeunes Néophites étoit une petite fille du premier Chrétien de cette nouvelle Église […] C’était le meilleur et le plus joli esprit que nous eussions encore veu depuis que nous sommes en Canada. À peine sçavoit-elle parler qu’elle disoit toute seule les prières sauvages par cœur, et même celles que nous faisons faire aux Filles Françoises. Ce qu’elle entendoit chanter en notre chœur, elle le sçavoit quasi au même temps, et elle le chantoit avec nous sans hésiter. Les personnes de dehors la demandoient pour la faire chanter, et elles étaient ravies de lui entendre chanter des Psaumes entiers. Elle répondoit parfaitement au catéchisme, en quoi elle était la maîtresse de ses compagnes ; et quoi qu’elle ne fut âgée que de 5 ans et demi, sa maîtresse l’avoit établie pour déterminer des prières, et pour les commencer toute seule à haute voix ; ce qu’elle faisoit avec une grâce merveilleuse, et avec tant de ferveur qu’il y avoit de la consolation à l’entendre. Mais notre joie a été bien courte, car une fluxion qui lui est tombée sur le poumon, lui a bientôt fait perdre la voix et la vie. […] Étant sur le point d’expirer, on lui demanda si elle aimoit Dieu, et elle répondit avec une aussi grande présence d’esprit, qu’une personne âgée : « Ouy, je l’aime de tout mon cœur », et ce furent là ses dernières paroles. Son père aiant été blessé en trahison par quelque Etranger, mourut un peu avant elle (48) avec de grands indices de sainteté. […] Enfin Notre Seigneur nous fait cette grâce, que notre Séminaire est le refuge des affligez et des oppressez165.

1647 : Fin de la nuit spirituelle le jour de l’Assomption :

En un instant je me sentis exaucée et ôter de moi comme un vêtement sensible, et une suite et écoulement de paix en toute la partie sensitive de l’âme. Cette aversion fût changée en un amour cordial pour toutes les personnes (rr308).

Il ne se peut dire la paix et grande tranquillité que l’âme possède se voyant entièrement libre de ses liens et rétablie en tout ce qu’elle croyait avoir perdu… (rr312)

J’expérimentais que j’étais une créature tout autre et que Dieu me possédait par les maximes de son suradorable Fils, m’agissant en tout ce que j’avais à faire selon mon état… (rr318).

Parallèlement, c’est la guerre avec les Iroquois et le sort terrible de jésuites qu’elle raconte à son fils :

C’est la rupture de la paix par les perfides Iroquois, d’où s’est ensuivie la mort d’un grand nombre de François et de Sauvages Chrétiens, et sur tout du Révérend Père Jogues. […] Cette troupe affligée fut conduite au pais des Iroquois, où elle fut reçue à la manière des prisonniers de guerre, c’est-à-dire avec une salve de coups de bâton et des tisons ardents dont on leur perçoit les cotez. On éleva deux grands échafauds l’un pour les hommes, l’autre pour les femmes, où les uns et les autres furent exposez tous nus à la risée et aux brocards de tout le monde. Ils demandèrent le Père Jogues, les Chrétiens pour se confesser, et les Catéchumènes pour se faire baptiser. On ne répondit à leurs prières qu’avec des railleries ; mais quelques anciennes captives Algonquines s’approchant doucement de ces théâtres d’ignominies leur dirent qu’on l’avoit tué d’un coup de hache et que sa tête était sur les palissades. À ces paroles ils virent bien qu’ils ne pouvoient attendre un plus doux traitement, et que n’aiant aucun Prêtre pour se comfesser, c’étoit de Dieu seul qu’ils devoient attendre du secours et de la consolation dans leurs souffrances. En effet, après qu’ils eurent été le jouet des grands et des petits, on les fit descendre pour les mener dans les trois Bourgs des Hiroquois Agneronons : dans l’un on leur arrache les ongles, dans l’autre on leur coupe les doigts, dans l’autre on les brûle, et par tout on les charge de coups de bâton, ajoutant toujours de nouvelles plaies aux premières. On donna la vie aux femmes, aux filles, et aux enfants, mais les hommes et les jeunes gens, qui étaient capables de porter les armes, furent distribuez en tous les Villages pour y être brûlez, bouillis et rôtis. Le Chrétien, dont j’ai parlé, qui faisoit les prières publiques, fut grillé et tourmenté avec cruauté des plus barbares. On commença à le tyranniser avant le coucher du Soleil, et on le brûla toute la nuit depuis les pieds jusques à la ceinture : le lendemain on le brûla depuis la ceinture jusques au col : on réservoit à lui brûler la tête la nuit suivante, mais ces tyrans voîant que les forces lui manquoient, jettèrent son corps dans le feu, où il fut consumé. Jamais on ne lui entendit proférer une parole de plainte […] Nous avons apris toutes les particularitez que je viens de rapporter de quelques femmes qui se sont sauvées166.

1648 : elle décrit à sa correspondante l’exigence intérieure qui s’impose aux membres de cette communauté du Québec :

Tous les événemens qui nous arrivent sont des secrets cachez dans la divine providence, laquelle se plaît d’y aveugler tout le monde de quelque condition et qualité qu’il soit. J’ay veu et consulté là dessus plusieurs personnes, qui toutes m’ont dit : « Je ne voy goutte en toutes mes affaires et néanmoins nonobstant mon aveuglement, elles se font sans que je puisse dire comment ». Cela s’entend de l’établissement du pais en général, et de l’état des familles en particulier. Il en est de même du spirituel : Car je voy que ceux et celles que l’on croyoit avoir quelques perfections lorsqu’ils étaient en France, sont à leurs yeux et à ceux d’autruy très-imparfaits, ce qui leur cause une espèce de martyre. Plus ils travaillent, plus ils découvrent d’imperfections en eux-mêmes. Et la raison est que l’esprit de la nouvelle Église a une si grande pureté, que l’imperfection pour petite qu’elle soit lui est incompatible ; ensuite de quoy il faut se laisser purifier en mourant sans cesse à soy-même 167.

1649 : Les massacres se poursuivent :

Le martyre des Révérends Pères Jean de Brébeuf, et Gabriel Lallemant arriva la veille de saint Joseph de cette année 1649. […] La bourgade où ils étaient, ayant été prise par les Iroquois, ils ne voulurent point se sauver, ny abandonner leur troupeau, ce qu’ils eussent pu faire aussi facilement que plusieurs tant Chrétiens que Payens, qui les prioient de les suivre. Étant donc restez pour disposer ces victimes au Sacrifice, ils commencèrent à baptiser ceux qui ne l’étoient pas, et à confesser ceux qui l’étoient […] Les uns leur coupent les pieds et les mains, les autres enlèvent les chairs des bras, des jambes, des cuisses qu’ils font bouillir en partie, et en partie rôtir pour la manger en leur présence. Eux encore vivans, ils buvoient leur sang. Après cette brutalle cruauté ils enfonçoient des tisons ardents dans leurs plaies. Ils firent rougir les fers de leurs haches, et en firent des coliers qu’ils leur pendirent au col, et sous les aisselles. Ensuite en dérision de notre sainte Foi, ces Barbares leur versèrent de l’eau bouillante sur la tête, leur disant : Nous vous obligeons beaucoup, nous vous faisons un grand plaisir, nous vous baptisons, et serons cause que vous serez bien-heureux dans le Ciel ; car c’est ce que vous enseignez168.

Au milieu de ces horreurs, elle répond longuement aux questions spirituelles de son fils, et sans doute trouvons-nous là le fond de sa pensée :

Il est vrai que la nature cache en soy des ressorts inconcevables, mais on les découvre à mesure que l’on avance dans les voyes de Dieu et que l’on passe par les différens états de la vie spirituelle, comme nous disions cy-dessus. C’est un effet de la bonté de Dieu de nous les cacher de la sorte ; car si nous les voyions tout à la fois, notre foiblesse ne les pourrait supporter sans un abbatement de cœur pour la pratique de la vertu ; au lieu que les voyant peu à peu et successivement, la nature en est moins effrayée.

Il faut tâcher de faire le bien quand on le connoît, et d’étouffer les inclinations de ce misérable nous-même quand on les découvre, et persévérant avec fidélité dans cet exercice, on arrivera au Royaume de la paix et à la véritable tranquillité intérieure […] Non avec effort ou contention d’esprit, mais par une douce attention à celui qui occupe l’âme, et qui donne vocation et regard à ces aimables loix. Voilà la dévotion qui me soutient sans laquelle je croirois bâtir sur le sable mouvant. Dieu est pureté et il veut des âmes qui lui ressemblent en tâchant d’imiter son adorable Fils par la pratique de ses divines maximes. Et comme je viens de dire, tout se fait doucement, car si le naturel n’est turbulant et inquiet, elles ne sont pas pénibles ; parce que depuis qu’une âme veut une chose, si elle est courageuse, c’est demi fait ; Dieu y donne son concours, puis la vocation savoureuse, et enfin la paix et le repos de l’esprit. Quand il est question d’y travailler par des actes préveus, résolus et réfléchis, pour prendre un chemin bien court, il me semble que le retranchement des réflexions sur les choses qui sont capables de donner de la peine, est absolument nécessaire, d’autant que l’imagination étant frappée, l’esprit, si l’on n’y prend garde, est aussitôt ému ; après quoi il n’y a plus de paix n’y de tranquillité. Pour vous dire vrai, depuis trente ans que Dieu m’a fait la grâce de m’attirer à une vie plus intérieure, je n’ay point trouvé de moyen plus puissant pour y faire de grands progrès, que ce retranchement universel de réflexion sur les difficultés qui se rencontrent, et sur tout ce qui ne tend point à Dieu, ou la pratique de la vertu.

[…] L’union d’entendement et de volonté est un attrait de Dieu, qui produit tout ensemble un effet de lumière et d’amour, ce qui met l’âme en des privautez avec Dieu qui sont inexplicables ; ce qui opère en l’âme des effets très précieux, sur tout une facilité continuelle à traitter familiairement avec sa divine Majesté en quelques affaires qui se puissent rencontrer ; et un état de paix actuelle qui est à l’âme une réfection savoureuse où les sens n’ont point de part. Le cœur n’est jamais dans l’abbatement ; il est toujours vigoureux quand il faut traitter avec Dieu : et lorsque dans la conversation qu’il est obligé d’avoir avec les créatures, il est interrompu, son inaction est un repos et une simple attention à celui de qui il se sent possédé, sans que cette attention empêche le commerce du dehors, pourveu qu’il soit dans l’ordre de l’obéissance ou de la charité.

Mais, mon très-cher Fils, en vérité je vous admire des remarques que vous faites sur ce que je vous écris. Soyez persuadé que je ne m’arrête jamais à faire toutes ces distinctions. Voici pourtant quelques mots pour répondre à ce troisième degré que vous dites. […]

L’âme sans faire peine à la nature, qu’elle attire facilement après soy, se voit tranquille dans les choses les plus pénibles et difficiles. Quand même la nature par foiblesse et infirmité, seroit surprise par quelque tort ou injure qu’on lui fait, l’âme s’en apperçoit aussitôt, et la nature n’a plus de force. La paix et l’onction intérieure fait même qu’on aime ceux qui ont fait l’injure. Il en est de même de tout le reste. L’âme est humblement courageuse et sans respect humain dans les occasions où il y a de la justice et de l’équité, néanmoins avec une soumission entière de jugement à ceux qui la dirigent. Dans cet état l’âme ne commet plus d’indiscrétions, parce qu’elle est unie à Dieu d’une façon qui la rend libre. Elle voit clair en toutes ses opérations, n’étant plus dans des transports de désir et d’amour comme elle a été autrefois. C’est ici la liberté des enfants de Dieu qui les introduit dans sa familiarité sainte par la confiance et par le libre accès qu’il lui donne. Dans les états passez elle étoit dans un enivrement et transport qui la faisoit oublier elle-même ; mais ici elle est à son bien-aimé, et son bien-aimé est à elle avec une communauté d’intérêts et de biens, si j’ose ainsi parler169.

1650 : Année catastrophique, car les Iroquois massacrent aussi bien les Français que les Hurons. Pourtant Marie continue d’espérer :

Tout ce que j’entends dire ne m’abbat point le cœur ; et pour vous en donner une preuve, c’est qu’à l’âge que j’ai [j’ai] étudié la langue huronne, et en toutes sortes d’affaires, nous agissons comme si rien ne devait arriver170.

Autre catastrophe : par la faute d’une converse, le couvent est dévasté par l’incendie. Marie perd ses papiers. Elle raconte à son fils :

Vous avez veu par mes autres lettres que je n’ay pas été assez heureuse que de mourir par le feu des Iroquois, mais qu’il s’en a peu fallu que mes sœurs et moy n’ayons été consumées par celui de la Providence. […] Il faut donc que vous sçachiez qu’après qu’humainement j’eus fait tout ce qui se pouvoit faire pour obvier à la perte totale de notre Monastère, soit pour appeller du secours, soit pour travailler avec les autres, je retourné en notre chambre pour sauver ce qui étoit de plus important aux affaires de notre Communauté voyant qu’il n’y avoit point de remède au reste. Dans toutes les courses que je fis, j’avois une si grande liberté d’esprit et une veue aussi présente à tout ce que je faisois que s’il ne nous fût rien arrivé. Il me sembloit que j’avois une voix en moy-même qui me disoit ce que je devois jetter par notre fenestre, et ce que je devois laisser périr par le feu. Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre, et Dieu me donna une grâce de dénuement si grande que je n’en puis exprimer l’effet ni de parole ni par écrit. Je voulus jetter notre Crucifix qui étoit sur notre table, mais je me sentis retenue comme si l’on m’eût suggéré que cela étoit contre le respect, et qu’il importoit peu qu’il fut brûlé. Il en fut de même de tout le reste, car j’ai laissé mes papiers et tout ce qui servoit à mon usage particulier. Ces papiers étoient ceux que vous m’aviez demandés, et que j’avois écrits depuis peu par obéissance. Sans cet accident mon dessein étoit de vous les envoyer parce que je m’étais engagée de vous donner cette satisfaction, mais à condition que vous les eussiez fait brûler après en avoir fait la lecture. La pensée me vint de les jetter par la fenestre, mais la crainte que j’eus qu’ils ne tombassent entre les mains de quelqu’un me les fit abandonner volontairement au feu171.

Ce événement permet de voir que toutes les sœurs, et pas seulement Marie, sont dans un état intérieur si profond qu’elles n’éprouvent aucune peine de leurs pertes :

C’était un spectacle pitoyable à voir. Une bonne personne qui regardait les sœurs, les voyant si tranquilles, dit tout haut qu’il fallait que nous fussions folles ou que nous eussions un grand amour de Dieu, d’être sans émotion dans la perte de tous nos biens, et de nous voir en de petits moments réduites à rien sur la neige. Ce bon Monsieur ne savait pas la force de la grâce que notre bon Jésus répandait dans nos cœurs (rr323).

1651 : Pour faire face aux difficultés, on la nomme de nouveau supérieure.

Cela m’arrive le plus souvent quand je suis seule en notre chambre […] C’est une chose si haute, si ravissante, si divine, si simple, et hors de ce qui peut tomber sous le sens de la diction humaine, que je ne la puis exprimer, sinon que je suis en Dieu, possédée de Dieu et que c’est Dieu qui m’aurait bientôt consommée par sa subtilité et efficacité amoureuse, si [je n’étais soutenue] par une autre impression qui […] tempère sa grandeur comme insupportable en cette vie. […]

Les effets que porte cet état sont toujours un anéantissement et une véritable et foncière connaissance qu’on est le néant et l’impuissance même ; une basse estime de soi-même et de son propre opérer, que l’on voit toujours mêlé d’imperfection, duquel on a l’esprit convaincu, ce qui tient l’âme dans une grande humilité […] une crainte, sans inquiétude (de) se tromper dans les voies de l’esprit et d’y prendre le faux pour le vrai (rr354).

1653/4 : A la demande de son fils, elle recommence à rédiger sa biographie ; ce sera la seconde Relation.

Lorsque j’ai pris la plume pour commencer, je ne savais pas un mot de ce que j’allais dire ; mais en écrivant, l’esprit de grâce qui me conduit m’a fait produire ce qu’il lui a plu172.

Elle lui écrit sa difficulté à parler de l’indicible malgré toute sa bonne volonté :

Dans le dessein donc que j’ay commencé pour vous, je passe de toutes mes avantures, c’est-à-dire, non seulement de ce qui s’est passé dans l’intérieur, mais encore de l’histoire extérieure, savoir des états où j’ay passé dans le siècle et dans la Religion, des Providences et conduites de Dieu sur moy, de mes actions, de mes emplois, comme je vous ay élevé, et généralement je fais un sommaire par lequel vous me pourrez entièrement connaître, car je parle des choses simplement et comme elles sont. Les matières que vous verrez dans cet abrégé y sont comprises, chacune dans le temps qu’elle est arrivée. Priez Notre Seigneur qu’il lui plaise de me donner les lumières nécessaires pour m’acquitter de cette obéissance à laquelle je ne m’attendois pas. Puisque Dieu le veut j’obéiray en aveugle. […]

Au reste il y a bien des choses, et je puis dire que presque toutes sont de cette nature, qu’il me serait impossible d’écrire entièrement, d’autant que dans la conduite intérieure que la bonté de Dieu tient sur moy, ce sont des grâces si intimes et des impressions si spirituelles par voye d’union avec la divine Majesté dans le fond de l’âme, que cela ne se peut dire. Et de plus, il y a de certaines communications entre Dieu et l’âme qui seroient incroiables si on les produisoit au dehors comme elles se passent intérieurement. Lorsque j’ai présenté mon Index173 à mon Supérieur, et qu’il en eut fait la lecture, il me dit : allez sur le champ m’écrire ces deux chapitres, savoir le vingt et deux et le vingt et cinq. J’obéis sur l’heure et mis ce qu’il me fut possible, mais le plus intime n’étoit pas en ma puissance. C’est en partie ce qui me donne de la répugnance d’écrire de ces matières, quoique ce soient mes délices de ne point trouver de fond dans ce grand abyme, et d’être obligée de perdre toute parole en m’y perdant moy-même. Plus on vieillit, plus on est incapable d’en écrire, parce que la vie spirituelle simplifie l’âme dans un amour consommatif, en sorte qu’on ne trouve plus de termes pour en parler174.

Elle rédige en outre un beau Supplément en réponse aux questions de son fils sur quelques points importants :

L’âme a une expérience et une certitude de foi que Dieu non seulement lui est présent, mais encore qu’il habite en elle, qu’il y agit par son divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît […] Quand elle agit par elle-même, elle a ses vues et ses desseins, se proposant un sujet ; mais la privauté dont je parle vient de cette source suprême, et l’âme qui en comparaison n’est qu’une goutte d’eau, se perd en cette source, n’ayant plus d’opération que par son mouvement (rr384).

Le respir doux et amoureux qui suit l’anéantissement des puissances, se doit entendre ainsi : savoir, que comme notre vie naturelle se soutient et se maintient par la respiration, sans laquelle il faudrait mourir, ainsi l’âme, étant libre de l’opération de ses puissances, ne vit plus que de la vie de son Époux, sans quoi elle serait réduite au néant, recevant sa vie de lui dans son intime union, et lui respirant la même vie qu’Il lui influe, et c’est ce que j’appelle commerce d’esprit à esprit et d’esprit dans l’esprit. Je m’entends bien, mais je n’ai pas de paroles plus significatives pour m’expliquer. Je m’étendrais bien plus au long, mais je gâterais tout dans une matière si délicate (rr384-385).

[…] encore qu’en cette voie spirituelle vous m’ayez vu nommer en divers endroits le sacré Verbe Incarné, il ne se trouve néanmoins dans mon fond aucune espèce imaginaire. Que si par quelques passages de ce qu’il a dit ou fait ou souffert, il s’en forme quelqu’une, tout est incontinent absorbé dans ce fond, et je n’ai plus de souvenir que de sa Personne divine et de son entretien. Il ne se passe pas un moment à autre chose qu’à me laisser conduire par son Esprit et à suivre sa pente ou à pâtir son opération ; et en cela il n’est point besoin d’espèces, parce que l’âme est si éclairée qu’elle distingue sans hésiter si c’est le Père éternel ou le Fils ou le Saint-Esprit qui opère en elle (rr386).

La parole intérieure se dit subitement dans le fond de l’âme et porte en un moment son effet. Elle ne laisse aucun lieu de douter ni même d’hésiter que c’est Dieu qui parle dans l’âme, mais elle se la rend soumise avec tout ce qui est dans la créature, et la chose arrive infailliblement comme elle a été signifiée […] c’est comme une impression claire et distincte qui se fait tout d’un coup dans l’esprit (rr387).

En conclusion, Marie exprime avec autorité la grande dignité de l’âme perdue en Dieu :

L’âme a une certitude de foi et une expérience certaine que non seulement Dieu lui est présent, mais encore qu’il habite en elle et qu’il y agit par son saint et divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît, car elle se perd toute en lui et n’a plus d’opération que par son mouvement. […] dans cet état de privauté, l’âme agit avec Dieu suivant ce que Dieu fait pour lors en elle, soit en qualité de souveraine Majesté, soit en qualité d’Époux, soit en qualité de Juge des vivants et des morts, et enfin selon l’état par lequel il se manifeste à elle. Mais il y a un certain état foncier et permanent dans lequel l’état d’épouse prévaut à tout. […] elle a toujours le rang d’épouse partout (rr388).

1657 : il arrive encore des catastrophes :

L’avant-veille de nos moissons, un grand tourbillon accompagné d’un coup de tonnerre écrasa en un moment la grange de notre métairie, tua nos bœufs, et écrasa notre laboureur, ce qui nous mit en perte de plus de quatre mille livres. Depuis deux jours il nous est encore arrivé un autre accident. […] Sur les huit heures du soir les Iroquois ont appelé de loin un jeune homme qui demeuroit seul pour faire paître nos bœufs, à dessein comme l’on croit, de l’emmener vif, comme ils avoient fait un vacher quelques jours auparavant. Ce jeune homme est demeuré si effrayé, qu’il a quitté la maison pour s’aller cacher dans les haliers de la campagne. Étant revenu à soy il nous est venu dire ce qu’il avoit entendu, et aussitôt nos gens au nombre de dix sont partis pour aller défendre la place. Mais ils sont arrivez trop tard, parce qu’ils ont trouvé la maison en feu, et nos cinq bœufs disparus. Le lendemain on les a trouvez dans un lieu fort éloigné, où épouvantez du feu, ils s’étaient retirez, ayant traîné avec eux une longue pièce de bois où ils étaient attachez. Dieu nous les a conservez, excepté un seul qui s’est trouvé tout percé de coups de couteau. La maison étoit de peu de valeur, mais la perte des meubles, des armes, des outils, et de tout l’attirail nous cause une trèsgrande incommodité. C’est ainsi que sa bonté nous visite de temps en temps. Elle nous donne et elle nous ôte : qu’elle soit bénie dans tous les événemens de sa Providence175.

1659 : Elle a la joie de voir arriver Mgr de Laval176, un disciple de Bernières, accompagné d’un neveu de Bernières :

[…] ça été une agréable surprise en toutes manières : Car outre le bonheur qui revient à tout le païs d’avoir un Supérieur Ecclésiastique, ce lui est une consolation d’avoir un homme dont les qualités personnelles sont rares et extraordinaires. Sans parler de sa naissance qui est fort illustre, car il est de la maison de Laval, c’est un homme d’un haut mérite et d’une vertu singulière. J’ay bien compris ce que vous m’avez voulu dire de son élection ; mais que l’on dise ce que l’on voudra, ce ne sont pas les hommes qui l’ont choisi. Je ne dis pas que c’est un saint, ce serait trop dire : mais je dirai avec vérité qu’il vit saintement et en Apôtre. Il ne sait ce que c’est que respect humain. Il est pour dire la vérité à tout le monde, et il la dit librement dans les rencontres. Il falloit ici un homme de cette force pour extirper la médisance qui prenoit un grand cours, et qui jettoit de profondes racines. En un mot sa vie est si exemplaire qu’il tient tout le pais en admiration. Il est intime ami de Monsieur de Bernières avec qui il a demeuré quatre ans par dévotion ; aussi ne se faut-il pas étonner si ayant fréquenté cette échole il est parvenu au sublime degré d’oraison où nous le voions. Un neveu de Monsieur de Bernières 177 l’a voulu suivre. C’est un jeune Gentilhomme qui ravit tout le monde par sa modestie. Il se veut donner tout à Dieu à l’imitation de son Oncle, et se consacrer au service de cette nouvelle Église : Et afin d’y réussir avec plus d’avantage, il se dispose à recevoir l’ordre de Prêtrise des mains de notre nouveau Prélat178.

La vie continue avec sa violence :

L’on avoit conjecturé ici que l’issue de cette affaire seroit telle qu’elle est arrivée, savoir que nos dix-sept François et nos bons Sauvages seroient les victimes qui sauveroient tout le païs ; car il est certain que sans cette rencontre, nous étions perdus sans resource, parce que personne n’était sur ses gardes, ni même en soupçon que les ennemis dussent venir. Ils devoient néanmoins être ici à la Pentecôte, auquel temps les hommes étant à la campagne, ils nous eussent trouvez sans forces et sans défense ; ils eussent tué, pillé et enlevé hommes, femmes, enfans, et quoiqu’ils n’eussent pu rien faire à nos maisons de pierre, venant fondre néanmoins avec impétuosité, ils eussent jetté la crainte et la fraieur par tout. On tient pour certain qu’ils reviendront à l’Automne ou au Printemps de l’année prochaine (39), c’est pourquoi on se fortifie dans Québec, et pour le dehors Monsieur le Gouverneur a puissamment travaillé à faire des réduits ou villages fermez, où il oblige chacun de bâtir une maison pout sa famille, et contribuer à faire des granges communes pour assurer les moissons, à faute de quoi il fera mettre le feu dans les maisons de ceux qui ne voudront pas obéir. C’est une sage police et nécessaire pour le temps, autrement les particuliers se mettent en danger de périr avec leurs familles. De la sorte, il se trouvera neuf ou dix réduits bien peuplez, et capables de se défendre. Ce qui est à craindre, c’est la famine, car si l’ennemi vient à l’Automne, il ravagera les moissons ; s’il vient au Printemps, il empêchera les semences.

Cette crainte de la famine fait faire un effort au vaisseau qui n’est ici que du 13. de ce mois pour aller en France quérir des farines, afin d’en avoir en réserve pour le temps de la nécessité, car elles se gardent ici plusieurs années quand elles sont bien préparées, et quand le pais en sera fourni on ne craindra pas tant ce fléau. Ce vaisseau fera deux voiages cette année qui est une chose bien extraordinaire, car quelque diligence qu’il fasse, il ne peut être ici de retour qu’en octobre, et il sera obligé de s’en retourner quasi sans s’arrêter.

L’hiver a été cette année extraordinaire, en sorte que personne n’en avoit encore jamais veu un semblable tant en sa rigueur qu’en sa longueur. Nous ne pouvions échauffer, nos habits nous semblaient légers comme des plumes…179.

1660 : Notre monastère est converti en fort gardé (b536).

1661 : Voici une lettre qui montre dans quelles croyances l’on se débattait à cette époque et l’impuissance devant les épidémies (ici la coqueluche) :

Nous avons eu des présages funestes de tous ces malheurs. Depuis le départ des vaisseaux de 1660 il a paru au Ciel des signes qui ont épouvanté bien du monde. L’on a veu une Comète, dont les verges étaient pointées du côté de la terre. Elle paroissoit sur les deux à trois heures du matin, et disparoissoit sur les six à sept heures à cause du jour. L’on a veu en l’air un homme en feu, et enveloppé de feu. L’on y a veu encore un canot de feu, et une grande couronne aussi de feu du côté de Mont-Réal. L’on a entendu dans l’Isle d’Orléans un enfant crier dans le ventre de sa mère. De plus l’on a entendu en l’air des voix confuses de femmes et d’enfants avec des cris lamentables. Dans une autre rencontre l’on entendit en l’air une voix tonante et horrible. Tous ces accidents ont donné de l’effroi au point que vous pouvez penser.

De plus l’on a découvert qu’il y a des Sorciers et Magiciens en ce pais. Cela a paru à l’occasion d’un Meusnier, qui étoit passé de France au même temps que Monseigneur notre Évêque, et à qui sa grandeur avoit fait faire abjuration de l’hérésie, parce qu’il étoit Huguenot. Cet homme vouloit épouser une fille qui étoit passée avec son père et sa mère dans le même vaisseau, disant qu’elle lui avoit été promise : mais parce que c’étoit un homme de mauvaises mœurs, on ne le voulut jamais écouter. Après ce refus, il voulut parvenir à ses fins par les ruses de son art diabolique. Il faisoit venir des Démons ou esprits folets dans la maison de la fille avec des spectres qui lui donnoient bien de la peine et de l’effroi. […] Le lieu est éloigné de Québec, et c’était une grande fatigue aux Pères d’aller faire si loin leur exorcisme. C’est pourquoi Monseigneur voiant que les diables tâchoient de les fatiguer par ce travail, et de les lasser par leurs boufonneries, ordonna que le Meusnier et la fille fussent amenez à Québec. L’un fut mis en prison, et l’autre fut enfermée chez les Mères Hospitalières. Voilà où l’affaire en est. […]

Après cette recherche des Sorciers, tous ces pais ont été affligez d’une maladie universelle, dont on croit qu’ils sont les Auteurs. ç’à été une espèce de Cocqueluches ou Rheumes mortels, qui se sont communiquez comme une contagion dans toutes les familles, en sorte qu’il n’y en a pas eu une seule d’exempte. Presque tous les enfants des Sauvages, et une grande partie de ceux des François en sont morts. L’on n’avoit point encore veu une semblable mortalité : car ces maladies se tournoient en pleurésies accompagnées de fièvres. Nous en avons été toutes attaquées ; nos Pensionnaires, nos Séminaristes, nos Domestiques ont tous été à l’extrêmité. Enfin je ne croi pas qu’il y ait eu vingt personnes dans le Canada qui aient été exemptes de ce mal ; lequel étant si universel, on a eu grand fondement de croire que ces misérables avoient empoisonné l’air.

Voilà deux fléaux, dont il a plu à Dieu d’exercer cette nouvelle Église, l’un est celui dont je viens de parler, car l’on n’avoit jamais tant veu mourir de personnes en Canada comme l’on a veu cette année ; l’autre est la persécution des Iroquois, qui tient tout le pais dans des appréhensions continuelles180.

1662 : Elle travaille à écrire un gros livre en algonquin et enseigne ces langues aux jeunes sœurs (b512-515). Ici elle constate les ravages de l’alcool chez les Indiens vulnérables :

Mon très-cher Fils. Je vous ay parlé dans une autre lettre d’une croix que je vous disois m’être plus pesante que toutes les hostilitez des Iroquois. Voici en quoi elle consiste. Il y a en ce païs des François si misérables et sans crainte de Dieu, qu’ils perdent tous nos nouveaux Chrétiens leur donnant des boissons très violentes comme de vin et d’eau de vie pour tirer d’eux des Castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles même ; car chacun est maître dans la Cabane quand il s’agit de manger et de boire, ils sont pris tout aussi-tôt et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et d’autres armes, et font fuir tout le monde, soit de jour soit de nuit, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s’ensuit de là des meurtres, des violemens, des brutalitez monstrueuses et inouies. Les Révérends Pères ont fait leur possible pour arrêter le mal tant du côté des François que de la part des Sauvages, tous leurs efforts ont été vains. Nos filles Sauvages externes venant à nos classes, nous leur avons fait voir le mal où elles se précipitent en suivant l’exemple de leurs parens, elles n’ont pas remis depuis le pied chez nous. […] Monseigneur notre Prélat a fait tout ce qui se peut imaginer pour en arrêter le cours […] Il a emploié toute sa douceur ordinaire pour détourner les François de ce commerce si contraire à la gloire de Dieu, et au salut des Sauvages. Ils ont méprisé ses remonstrances181.

1663 : Ils subissent même des tremblements de terre :

Ces secousses ont continué l’espace de sept mois, quoi qu’avec inégalité. Les unes étaient fréquentes, mais foibles ; les autres étaient plus rares, mais fortes et violentes : ainsi le mal ne nous quittant que pour fondre sur nous avec plus d’effort, à peine avions-nous le loisir de faire réflexion sur le malheur qui nous menaçoit, qu’il nous surprenoit tout d’un coup, quelquefois durant le jour, et plus souvent durant la nuit.

Si la terre nous donnoit tant d’allarmes, le ciel ne nous en donnoit pas moins, tant par les hurlemens et les clameurs qu’on entendoit retentir en l’air, que par des voix articulées qui donnoient de la fraïeur. Les unes disoient des hélas : les autres, allons, allons ; les autres, bouchons les rivières. L’on entendoit des bruits tantôt comme de cloches, tantôt comme de canons, tantôt comme de tonnerres. L’on voioit des feux, des flambeaux, des globes enflammez qui tomboient quelquefois à terre, et qui quelquefois se dissipoient en l’air. On a veu dans l’air un feu en forme d’homme qui jettoit les flammes par la bouche. […] Parmi toutes ces terreurs on ne sçavoit à quoi le tout aboutiroit. Quand nous nous trouvions à la fin de la journée, nous nous mettions dans la disposition d’être englouties en quelque abyme durant la nuit : le jour étant venu, nous attendions la mort continuellement, ne voiant pas un moment assuré à notre vie. En un mot, on seichoit dans l’attente de quelque malheur universel. Dieu même sembloit prendre plaisir à confirmer notre crainte. […]

Un mois se passa de la sorte dans la crainte et dans l’incertitude de ce qui devoit arriver ; mais enfin les mouvemens venant à diminuer, étant plus rares et moins violens, excepté deux ou trois fois qu’ils ont été très-forts, l’on commença à découvrir les effets ordinaires des tremblemens de terre, quand ils sont violens, savoir quantité de crevasses sur la terre, de nouveaux torrens, de nouvelles fontaines, de nouvelles collines, où il n’y en avoit jamais eu ; la terre applanie, où il y avoit auparavant des montagnes ; des abîmes nouveaux en quelques endroits, d’où sortoient des vapeurs ensouffrées […]

Ces mines naturelles aiant donc commencé à jouer en ce lieu aussi bien qu’ici sur le couchant du soleil, le cinquième de Février, continuèrent leurs ravages toute la nuit jusqu’à la pointe du jour avec des bruits comme d’un gtand nombre de canons et de tonnerres effroiables qui, mêlez avec celui des arbres de ces forêts immenses qui s’entrechoquoient et tomboient à centaines de tous côtez dans le fond de ces abîmes, faisoient dresser les cheveux à la tête de ces pauvres errans182.

Cela ne l’empêche pas de continuer à former son fils :

Vous avez raison de dire que votre perfection consiste à faire la volonté de Dieu. Vous serez toujours dans l’embarras des affaires conformes à votre état, et dans cet embarras Il vous donnera la grâce de cette union actuelle, si vous lui êtes fidele. Son Esprit saint vous donnera le don de Conseil pour tout ce qu’il voudra commettre à vos soins, de sorte que vous ne pourrez rien vouloir que ce qu’il vous fera vouloir, n’y faire que ce qu’il vous fera faire. Voilà où son esprit vous appelle, et où vous arriverez selon le degré de votre fidélité.

Et ne vous étonnez point si vous voyez des défauts dans vos actions ; c’est cet état d’union où l’esprit de Dieu vous appelle qui vous ouvre les yeux. Plus cet esprit vous donnera de lumière, plus vous y verrez d’impuretez. Vous tâcherez de corriger celles-là ; puis d’autres, et encore d’autres : mais vous remarquerez qu’elles seront de plus en plus subtiles et de différente qualité. Car il n’en est pas de ces sortes d’impuretez ou défauts, comme de celles du vice ou de l’imperfection que l’on a commises par le passé, par attachement, ou par surprise, ou par coutume. Elles sont bien plus intérieures et plus subtiles, et l’esprit de Dieu, qui ne peut rien souffrir d’impur, ne donne nulle trêve à l’âme, qu’elle ne travaille pour passer de ce qui est plus pur à ce qui l’est davantage. Dans cet état de plus grande pureté l’on découvre de nouveaux défauts encore plus imperceptibles que les précédens, et le même Esprit aiguillonne toujours l’âme à les chasser et à se purifier sans cesse. Elle se voit néanmoins impuissante de s’en garentir, mais l’esprit de Dieu le fait par de certaines purgations ou privations intérieutes, et par des croix conformes, ou plutôt contraires à l’état dont il purifie. Ma croix en ce point est souvent l’embarras des affaires où je me trouve presque continuellement. Prenez-y garde, vous trouverez cela en vous183.

1665 : Après avoir été gravement malade, elle trouve la force d’écrire à son fils :

L’on me donna les derniers Sacremens, que l’on pensa réïtérer quelque temps après, à cause d’une rechute, qui commença par un mal de côté comme une pleurésie, avec une colique néphrétique, et de grands vomissemens accompagnez d’une rétraction de nerfs, qui m’agitoit tout le corps jusqu’aux extrémitez. Et pour faire un assemblage de tous les maux, comme je ne pouvois durer qu’en une posture dans le lit, il se forma des pierres dans les reins qui me causoient d’étranges douleurs, sans que ceux qui me gouvemoient pensassent que ce fût un nouveau mal, jusques à ce qu’une rétention d’urine le découvrit. Enfin je rendis une pierre grosse comme un œuf de pigeon, et ensuite un grand nombre de petites. L’on avoit résolu de me tirer cette pierre, mais entendant parler qu’on y vouloit mettre la main, j’eus recours à la très sainte Vierge par un Memorare que je dis avec foy, et au même temps, cette pierre tomba d’elle-même, et les autres la suivirent.

Cette longue maladie ne m’a point du tout ennuyée, et par la miséricorde de notre bon Dieu, je n’y ai ressenti aucun mouvement d’impatience : j’en dois toute la gloire à la compagnie de mon Jésus crucifié, son divin Esprit ne me permettant pas de souhaiter un moment de relâche en mes souffrances, mais plutôt me mettant dans une douceur, qui me tenoit dans la disposition de les endurer jusqu’au jour du jugement. Les remèdes ne servoient qu’à aigrir mon mal et accroître mes douleurs ; ce qui fit résoudre les Médecins de me laisser entre les mains de Dieu, disant que tant de maladies jointes ensemble étaient extraordinaires, et que la Providence de Dieu ne les avoit envoyées que pour me faire souffrir. Étant donc ainsi abandonnée des hommes, toutes les bonnes âmes de ce pais faisoient à Dieu des prières et des neuvaines pour ma santé. L’on me pressoit de la demander avec elles, mais il ne me fut pas possible de le faire, ne voulant ni vie ni mort que dans le bon plaisir de Dieu.

La lettre se transforme en petit traité sur l’oraison « surnaturelle » (donnée par la grâce) :

Vous me parlez de quelques points d’oraison qui sont assez délicats. Je vous y répondray autant que ma faiblesse le pourra permettre. Je vous dirai donc, selon mon petit jugement, qu’en matière d’oraison surnaturelle, car c’est celle dont vous m’entretenez, je remarque trois états qui se suivent et qui ont leur perfection particulière. […]

Le premier état est l’oraison de quiétude, où l’âme qui dans ses commencements avoit coutume de s’occuper à la considération des mystères, est élevée par un attrait surnaturel de la grâce, en sorte qu’elle s’étonne elle-même, de ce que sans aucun travail son entendement est emporté et éclairé dans les attributs divins où il est si fortement attaché qu’il n’y a rien qui l’en puisse séparer. Elle demeure dans ces illustrations sans qu’elle puisse opérer d’elle-même, mais elle reçoit et pâtit les opérations de Dieu autant qu’il plaît à sa divine bonté d’agir en elle et par elle. Après cela elle se trouve comme une éponge dans ce grand océan, où elle ne voit plus par distinction les perfections divines ; mais toutes ces veues [vues] distinctes sont suspendues et arrêtées en elle, en sorte qu’elle ne sait plus rien que Dieu en sa simplicité, qui la tient attachée à ses divines mammelles. L’âme étant ainsi attachée à son Dieu comme au centre de son repos et de ses plaisirs, attire facilement à soy toutes ses puissances, pour les faire reposer avec elle. D’où elle passe à un silence, où elle ne parle pas même à celui qui la tient captive, parce qu’il ne lui en donne ni la permission ni le pouvoir. En suite elle s’endort avec beaucoup de douceur et de suavité sur ces mammelles sacrées : ses aspirations néanmoins ne reposent point, mais plutôt elles se fortifient tandis que tout le reste se repose, et elles allument dans son cœur un feu qui semble la vouloir consumer ; d’où elle entre dans l’inaction et demeure comme pâmée en celui qui la possède.

Cet état d’oraison, c’est-à-dire l’oraison de quiétude, n’est pas si permanent dans ses commencements, que l’âme ne change quelquefois pour retourner sur les mystères du Fils de Dieu, ou sur les attributs divins ; mais quelque retour qu’elle fasse, ses aspirations sont beaucoup plus relevées que par le passé : parce que les opérations divines qu’elle a pâties dans sa quiétude l’ont mise dans une grande privauté avec Dieu, sans travail, sans effort, sans étude, mais seulement attirée par son divin esprit. Si elle est fidèle dans la pratique des vertus que Dieu demande d’elle, elle passera outre, et elle entrera plus avant dans le divin commerce avec son bien-aimé. Cette oraison de quiétude durera tant qu’il plaira à celui qui agit l’âme et dans la suite de cet état il la fera passer par diverses opérations, qui feront en elle un fond, qui la rendra sçavante en la science des Saints, quoiqu’elle ne les puisse distinguer par paroles, et qu’il lui soit difficile de rendre conte de ce qui se passe en elle.

Le second état de l’oraison surnaturelle est l’oraison d’union, dans laquelle Dieu après avoir enivré l’âme des douceurs de l’oraison de quiétude, l’enferme dans les celliers de ses vins pour introduire en elle la parfaite charité. En cet état, la volonté tient l’empire sur l’entendement, qui est tout étonné et tout ravi des richesses qu’il voit en elle ; et il y a ainsi qu’au précédent divers degrez qui rendent l’âme un même esprit avec Dieu. Ce sont des touches, des paroles intérieures, des caresses ; d’où naissent les extases, les ravissemens, les visions intellectuelles, et d’autres grâces très-sublimes qui se peuvent mieux expérimenter que dire ; parce que les sens n’y ont point de part, l’âme n’y faisant que pâtir et souffrir ce que le saint Esprit opère en elle. Quoique le sens ne peine pas en cet état comme il faisoit dans les occupations intérieures qui ont précédé l’oraison de quiétude, l’on n’y est pas néanmoins entièrement libre ; parce que s’il arrive que l’âme veuille parler au dehors de ce qu’elle expérimente dans l’intérieur, l’esprit qui la tient occupée, l’absorbe en sorte que les paroles lui manquent, et le sens mêmes se perdent quelquefois.

Il se fait encore un divin commerce entre Dieu et l’âme par une union la plus intime qui se puisse imaginer, ce Dieu d’amour voulant être seul le Maître absolu de l’âme qu’il possède et qu’il lui plaît de caresser et d’honorer de la sorte ; et ne pouvant souffrir que rien prenne part à cette jouissance. Si la personne a de grandes occupations, elle y travaille sans cesser de pâtir ce que Dieu fait en elle : Cela même la soulage, parce que les sens étant occupez et divertis, l’âme en est plus libre. D’autres fois les affaires temporelles et la vie même lui sont extrêmement pénibles à cause du commerce qu’elles l’obligent d’avoir avec les créatures : elle s’en plaint à son bien-aimé, se servant des paroles de l’Epouse sacrée : Fuions, mon bien-aimé, allons à l’écart184. Ce sont des plaintes amoureuses qui gagnent le cœur de l’Époux pour faire à son Epouse de nouvelles caresses qui ne se peuvent exprimer : et il semble qu’il la confirme dans ses grâces les plus excellentes, et que les paroles qu’il a autrefois dites à ses apôtres soient accomplies en elle, comme en effet elles le sont au fonds de l’âme : Si quelqu’un m’aime, je l’aimeray, et mon Père l’aimera ; Nous viendrons en lui, et y ferons notre demeure185. L’âme, dis-je, expérimente cette vérité d’où naît le troisième état d’oraison, qui est le mariage spirituel et mystique.

Ce troisième état de l’oraison passive ou surnaturelle est le plus sublime de tous. Les sens sont tellement libres que l’âme qui y est parvenue peut agir sans distraction dans les emplois où sa condition l’engage. Il lui faut néanmoins avoir un grand courage, parce que la nature demeure dénuée de tout secours sensible du côté de l’âme, Dieu s’étant tellement emparé d’elle, qu’il est comme le fonds de sa substance. Ce qui se passe est si subtil et si divin, que l’on n’en peut parler comme il faut. C’est un état permanent où l’âme demeure calme et tranquille, en sorte que rien ne la peut distraire. Ses soupirs et ses respirs sont à son bien-aimé dans un état épuré de tout mélange, autant qu’il le peut être en cette vie : et par ces mêmes respirs elle lui parle sans peine de ses mystéres et de tout ce qu’elle veut. Il lui est impossible de faire les méditations et les réflexions ordinaires, parce qu’elle voit les choses d’un simple regard, et c’est ce qui fait sa félicité dans laquelle elle peut dire : Ma demeure est dans la paix. Elle expérimente ce que c’est que la véritable pauvreté d’esprit, ne pouvant vouloir que ce que la divine volonté veut en elle. Une chose la fait gémir, qui est, de se voir en cette vie sujète à l’imperfection, et d’être obligée de porter une nature si corruptible, encore que ce soit ce qui la fonde dans l’humilité186.

1666 : Je suis devenue extrêmement faible… (b555).

1667 : Je ne me remets point de ma grande maladie : elle a des suites très douloureuses à la nature, quoiqu’elle se les soit aprivoisées, et qu’elle se soit accoutumée à la souffrance. […] Je n’eusse jamais cru qu’il y eut tant de délices dans les souffrances, si je ne l’avois expérimenté depuis plus de trois ans. J’en ay eu encore une nouvelle expérience dans l’abscez qui s’étoit formé dans la tête il y a trois mois, et qui m’avoit rendue sourde d’une oreille […] dans l’incommodité de mon mal habituel, je devrois toujours garder le lit et être dans l’inaction. Cependant je ne m’arrête pas un moment. Je suis la première levée et la dernière couchée […]

Quand j’ay appris que vous étiez malade et si affoibli, j’ay pensé que nous pourrions bien nous rencontrer dans le chemin de l’éternité. Mais une autre pensée a suivi cette première, que si nous nous rencontrons dans ce chemin, vous me devancerez dans le terme, puisque je n’ay point de vertu et que déjà vous me devancez dans l’état où Dieu nous a appellez. Je n’ai que dix-neuf ans de naissance plus que vous, et ces années là me donnent de la confusion. Vous êtes religieux que vous n’aviez guères plus de vingt ans, et moi j’en avois trente et un. Enfin vous avez plus travaillé que moi, mon très-cher Fils : achevez, ou plutôt, que Dieu par sa bonté achève son œuvre en vous. Priez-le qu’il me fasse miséricorde, et qu’il oublie tous mes défauts. Cependant je jouis d’une grande paix, parceque j’ay à faire à un bon Père qui m’a toujours fait de grandes grâces. J’espère qu’il me les continuera, et qu’à la mort il me recevra dans son sein sous la faveur de sa très-sainte Mère187.

1668 : Dans une longue lettre à son fils, elle parle de sa santé et de son travail :

Ma santé est en quelque façon meilleure que les années dernières, mes forces néanmoins étant extrêmement diminuées. […] Je chante si bas qu’à peine me peut-on entendre, mais pour réciter à voix droite j’ai encore assez de force. J’ai peine de me tenir à genoux durant une messe ; je suis foible en ce point, et l’on s’étonne que je ne le suis davantage eu égard à la nature du mal qui m’a duré si long-temps avec une grande fièvre.

Elle poursuit sur son désir de transmettre toutes ses connaissances sur les langues indiennes :

[…] ces langues barbares sont difficiles, et pour s’y assujettir il faut des esprits constans. Mon occupation les matinées d’hiver est de les enseigner à mes jeunes Sceurs […] Comme ces choses sont très difficiles, je me suis résolue avant ma mort de laisser le plus d’écrits qu’il me sera possible. Depuis le commencement du Carême demier jusqu’à l’Ascension j’ay écrit un gros livre Algonquin de l’histoire sacrée et de choses saintes, avec un Dictionnaire et un Catéchisme Hiroquois, qui est un trésor. L’année dernière j’écrivis un gros Dictionnaire Algonquin à l’alphabet François ; j’en ai un autre à l’alphabet Sauvage. Je vous dis cela pour vous faire voir que la bonté divine me donne des forces dans ma foiblesse pour laisser à mes sœurs dequoy travailler à son service pour le salut des âmes.

Puis elle défend le travail de la communauté dans des conditions difficiles :

Pour les filles Françoises il ne nous faut point d’autre étude que celle de nos règles : mais enfin après que nous aurons fait ce que nous pourrons, nous nous devons croire des servantes inutiles, et de petits grains de sable au fond de l’édifice de cette nouvelle Église. […] Premièrement, nous avons tous les jours sept Religieuses de Chœur, employées à l’instruction des filles Françoises, sans y comprendre deux Converses qui sont pour l’extérieur. Les filles Sauvages logent et mangent avec les filles Françoises ; mais pour leur instruction, il leur faut une Maîtresse particulière, et quelquefois plus selon le nombre que nous en avons. je viens de refuser à mon grand regret sept séminaristes Algonquines, parce que nous manquons de vivres, les Officiers ayant tout enlevé pour les troupes du Roy qui en manquoient. Depuis que nous sommes en Canada nous n’en avions refusé aucune nonobstant notre pauvreté ; et la nécessité où nous avons été de refuser celles cy, m’a causé une très-sensible mortification ; mais il me l’a fallu subir et m’humilier dans notre impuissance, qui nous a même obligées de rendre quelques filles Françoises à leurs parens. Nous nous sommes restraintes à seize Françoises et à trois Sauvages, dont il y en a deux d’Hiroquoises, et une captive à qui l’on veut que nous apprenions la langue Françoise. Je ne parle point des pauvres qui sont en très-grand nombre, et à qui il faut que nous fassions part de ce qui nous reste. Revenons à nos Pensionnaires.

L’on est fort soigneux en ce païs de faire instruire les filles Françoises ; et je vous puis assurer que s’il n’y avoit des Ursulines elles seroient dans un danger continuel de leur salut (7). La raison est qu’il y a un grand nombre d’hommes. […] Enfin ce que je puis dire est que les filles en ce pais sont pour la pluspart plus sçavantes en plusieurs matières dangereuses, que celles de France. […] Pour les filles Sauvages nous en prenons de tout âge. Il arrivera que quelque Sauvage soit Chrétien soit Payen voudra s’oublier de son devoir et enlever quelque fille de sa nation pour la garder contre la loy de Dieu, on nous la donne, et nous l’instruisons et la gardons jusqu’à ce que les Révérends Pères la viennent retirer. D’autres n’y sont que comme des oyseaux passagers, et n’y demeurent que jusqu’à ce qu’elles soient tristes, ce que l’humeur sauvage ne peut souffrir : dès qu’elles sont tristes les parens les retirent de crainte qu’elles ne meurent. Nous les laissons libres en ce point, car on les gagne plutôt par ce moyen, que de les retenir par contrainte ou par prières. Il y en a d’autres qui s’en vont par fantaisie et par caprice ; elles grimpent comme des écurieux [sic] notre palissade, qui est haute comme une muraille, et vont courir dans les bois. Il y en a qui persévèrent et que nous élevons à la françoise : ou les pourvoit en suite et elles font très bien. L’on en a donné une à Monsieur Boucher, qui a été depuis Gouverneur des trois Rivières. D’autres retournent chez leurs parens sauvages ; elles parlent bien François, et sont sçavantes dans la lecture et dans l’écriture.

Voilà les fruits de notre petit travail, dont j’ai bien voulu vous dire quelques particularitez, pour répondre aux bruits que vous dites que l’on fait courir que les Ursulines sont inutiles en ce païs, et que les relations [jésuites] ne parlent point qu’elles fassent rien. […] Que si l’on dit que nous sommes ici inutiles, parce que la relation ne parle point de nous, il faut dire que Monseigneur notre Prélat est inutile, que son Séminaire est inutile […] Et cependant c’est ce qui fait le soutien, la force, et l’honneur même de tout le païs188.

Elle a maintenant soixante-dix ans :

Me voyant sujette à tant d’infirmitez, je croyois selon le cours des choses naturelles qu’elles me consumeroient et qu’elles ne se termineroient que par la mort. L’amour qui est plus fort que la mort y a mis fin et par la miséricorde de Dieu, me voilà à peu près dans la santé que j’avois avant une si longue maladie, sans savoir combien elle pourra durer. Il ne m’importe pourveu que la très sainte volonté de Dieu soit faite, mais je ne crois pas que ma fin soit bien éloignée étant parvenue à la soixante et dixième année de mon âge. Mes momens et mes jours sont entre les mains de celui qui me fait vivre et tout m’est égal pourvu qu’ils se passent tous selon son bon plaisir et ses adorables desseins sur moy.

Dieu ne m’a jamais conduite par un esprit de crainte, mais par celui de l’amour et de la confiance189.

1670 : Si les affaires soit nécessaires, soit indifférentes font passer quelques objets dans l’imagination, ce ne sont que de petits nuages semblables à ceux qui passent sous le Soleil, et qui n’en ôtent la veue que pour quelque petit moment, le laissant aussi-tôt en son même jour. Et encore durant cet espace Dieu luit au fond de l’âme, qui est comme dans l’attente, ainsi qu’une personne qu’on interrompt lorsqu’elle parle à une autre ; et qui a néanmoins la veue de celui à qui elle parloit. Elle est comme l’attendant en silence, puis elle retourne dans son intime union. Soit qu’elle se trouve à la psalmodie, soit qu’elle examine ses fautes et ses actions, ou qu’elle fasse quoique ce soit, tout va d’un même air, c’est-à-dire que l’âme n’interrompt point son amour actuel. Voilà un petit craion de la disposition où cette âme demeure par état ; et c’est sa grâce prédominante.

Les effects de cet état sont la paix de cœur dans les événemens des choses, et à ne vouloir que ce que Dieu veut dans tous les effets de sa divine Providence, qui arrivent de moment en moment : l’âme y expérimente la véritable pauvreté d’esprit : elle y possède tous les Mystères, mais par une seule et simple veue, car d’y faire des réflexions, cela lui est impossible : la pensée des Anges et des Saints ne peut être que passagère, car en un moment et sans y penser elle oublie tout, pour demeurer dans ce fond où elle est perdue sans aucune opération des sens intérieurs. Les sens extérieurs ne font rien non plus dans ce commerce intérieur. L’âme est capable de toutes affaires extérieures, car l’intérieure opération de Dieu la laisse agir avec liberté. Il n’y a point de visions n’y d’imaginations dans cet état : ce que vous sçavez qui m’est arrivé autrefois, n’étoit qu’en veue du Canada, tout le reste est dans la pureté de la foi où pourtant l’on a une expérience de Dieu d’une façon admirable. Voilà ce que je vous puis dire ; et je vous le dis, parce que vous le voulez : mais le secret, s’il vous plaîst, et brûlez ce papier je vous en supplie. Priez pour moy qui mérite l’oubli de toutes les saintes Âmes190.

Dans cette très belle lettre, Marie tente de décrire l’état d’anéantissement en Dieu où elle se trouve depuis des années :

Mon très-cher et bien-aimé Fils. Voici la réponse à votre lettre du 25. d’Avril I670. […] Il est pourtant bon que vous aiez la veue de vos imperfections, de vos incapacitez, de votre insufisance : c’est Dieu qui opère en vous ces sentiments et qui vous tient dans un état d’humiliation à vos yeux pour vous sanctifier dans des emplois où se perdent ceux qui présument de leurs propres forces. Je vous diray avec simplicité, mon très cher Fils, que Dieu tient sur moy la même conduite qu’il tient sur vous. […]

Cependant toute imparfaite que je suis, et pour anéantie que je sois en sa présence, je me voy perdue par état dans sa divine Majesté, qui depuis plusieurs années me tient avec elle dans un commerce, dans une liaison, dans une union et dans une privauté que je ne puis expliquer. C’est une espèce de pauvreté d’esprit qui ne me permet pas même de m’entretenir avec les Anges, ni des délices des Bienheureux, ni des mystères de la foy : Je veux quelquefois me distraire moy-méme de mon fond pour m’y arrêter et m’égayer dans leurs beautez comme dans des choses que j’aime beaucoup ; mais aussi-tôt je les oublie, et l’esprit qui me conduit me remet plus intimement [dans mon fond] où je me pers dans celui qui me plaît plus que toutes choses. J’y voy ses amabilitez, Sa Majesté, ses grandeurs, ses pouvoirs, sans néanmoins aucun acte de raisonnement ou de recherche, mais en un moment qui dure toujours. Je veux dire ce que je ne puis exprimer, et ne le pouvant exprimer, je ne sçai si je le dis comme il faut. L’âme porte dans ce fond des trésors immenses et qui n’ont point de bornes : Il n’y a rien de matériel, mais une joy toute pure et toute nue qui dit des choses infinies. L’imagination qui n’a nulle part à cet état, cherche à se repaître et voltige çà et là pour trouver sa nourriture ; mais cela ne fait rien à ce fond, elle n’y peut arriver, et son opération se dissipe sans passer plus avant : Ce sont pourtant des attaques qui pour être foibles et passagères ne laissent pas d’être importunes et des sujets de patience et d’humiliation. Dans cet état les sens, soit intérieurs soit extérieurs, n’ont point de part non plus que le discours de l’entendement : toutes leurs opérations se perdent là et s’anéantissent dans ce fond, où Dieu même agit et où son divin esprit opère. La foi fait tout voir indépendamment des puissances. L’on n’a nulle peine en cette disposition intérieure de suivre les exercices de la Communauté, les affaires temporelles ne nuisent point parce qu’on les fait avec la paix et tranquillité, ce qui ne se peut faire lorsque le sens agit encore.

Par le peu que je vous viens de dire vous pouvez voir l’état présent de la conduite de Dieu sur moi. Il me seroit bien difficile de m’étendre beaucoup pour rendre compte de mon Oraison et de ma disposition intérieure, parce que ce que Dieu me donne est si simple et si dégagé des sens, qu’en deux ou trois mots j’ay tout dit. Cy devant je ne pouvois rien faire dans mon Oraison sinon de dire dans ce fond intérieur par forme de respir : Mon Dieu, mon Dieu, mon grand Dieu, ma vie, mon tout, mon amour, ma gloire. Aujourd  huy je dis bien la même chose, ou plutôt je respire de même ; mais de plus mon âme proférant ces paroles très-simples, et ces respirs très-intimes, elle expérimente la plénitude de leur signification : Et ce que je fais dans mon Oraison actuelle, je le fais tout le jour, à mon coucher, à mon lever et par tout ailleurs. Cela fait que je ne puis entreprendre des exercices par méthode, tout s’en allant à la conduite intérieure de Dieu sur moy. Je prens seulement un petit quart d’heure le soir pour présenter le cœur du Fils de Dieu à son Père pour cette nouvelle Église, pour les ouvriers de l’Évangile, pour vous et pour mes amis. Je m’adresse en suite à la sainte Vierge, puis à la sainte famille, et tout cela se fait par des aspirations simples et courtes. […]

Pourquoy me demandez vous pardon de ce que vous appellez saillies de jeunesse : il falloit que tout se passât de la sorte, et que les suites nous donnassent de véritables sujets de bénir Dieu. Pour vous parler franchement, j’ay eu des sentiments de contrition de vous avoir tant fait de mal, depuis même que je suis en Canada. Avant que Dieu vous eût appelé en Religion, je me suis trouvée en des détresses si extrêmes par la crainte que j’avois que mon éloignement n’aboutît à votre perte, et que mes parens et mes amis ne vous abandonnassent, que j’avois peine de vivre. […]

Il me semble que j’y suis inutile ; que je ne sçay rien et que je ne fais rien qui vaille en comparaison de mes sœurs ; que je suis la plus ignorante du monde ; et quoique j’enseigne les autres, qu’elles en sçavent plus que moy. Je n’ay grâce à notre Seigneur, n’y pensées de vanité n’y de bonne estime de moy-même : si mon imagination s’en veut former à cause de quelque petite apparence de bien, la veue de ma pauvreté l’étouffe aussi-tôt. Admirons donc la bonté de Dieu de nous avoir donné des sentiments si semblables ; je le remarque en tout ce que vous me dites par la vôtre191.

Voici enfin un long passage d’une des dernières lettres que reçut son fils :

Quant à la seconde chose que vous me demandez touchant mon état présent, je vous dirai que quelque sujet d’oraison que je puisse prendre, quoique je l’aye lu ou entendu lire avec toute l’attention possible, je l’oublie. Ce n’est pas qu’au commencement de mon Oraison, je n’envisage le mystère, car je suis dans l’impuissance de méditer, mais je me trouve en un moment et sans y faire réflexion dans mon fond ordinaire, où mon âme contemple Dieu, dans lequel elle est. Je lui parle selon le mouvement qu’il me donne, et cette grande privauté ne me permet pas de le contempler sans lui parler, et en ce parler, de suivre son attrait. Si l’attrait est de sa grandeur, et ensemble que je voye mon néant, mon âme lui parle conformément à cela. Je ne sçai si ce sont ces sortes d’actes qu’on nomme anagogiques, car je ne m’arrête point à ces distinctions. S’il est de son souverain domaine, il en est de même. S’il est de ses amabilitez, et de ce qu’en soy il n’est qu’amour, mes paroles sont comme à mon Époux, et il n’est pas en mon pouvoir d’en dire d’autres ; cet amour n’est jamais oisif, et mon cœur ne peut respirer que cela.

J’ai dit que les respirs qui me font vivre sont de mon Époux ; ce qui me consume de telle sorte par intervalle, que si la miséricorde n’accommodoit sa grâce à la nature, j’y succomberai, et cette vie me feroit mourir, quoique rien de tout cela ne tombe dans les sens, ni ne m’empêche de faire mes fonctions régulières. Je m’aperçois quelquefois, et je ne sçai si d’autres le remarquent, que marchant par la maison, je vais chancelant ; c’est que mon esprit pâtit un transport qui me consume. Je ne fais presque point d’actes dans ces occasions, parce que cet amour consumant ne me le permet pas. D’autres fois mon âme a le dessus, et elle parle à son Époux un langage d’amour que lui seul lui peut faire produire : mais quelque privauté qu’il me permette, je n’oublie point mon néant, et c’est un abyme dans un autre abyme qui n’a point de fond. En ces rencontres je ne puis me tenir à genoux sans être appuyée, car bien que mes sens soient libres, je suis foible néanmoins, et ma foiblesse m’en empêche. Que si je me veux forcer pour ne me point asseoir ou appuyer, le corps qui souffre et est inquiet, me cause une distraction qui m’oblige de faire l’un ou l’autre, et pour lors je reviens dans le calme.

Comme rien de matériel ne se trouve en cette occupation intérieure, par fois mon imagination me travaille par des bagatelles, qui n’ayant point de fondement, s’en vont comme elles viennent. La raison est que comme elle n’a point de part à ce qui se passe au-dedans, elle cherche de quoi entretenir son activité naturelle et inconstante ; mais cela ne fait rien à mon fond qui demeure inaltérable. En d’autres rencontres je porte un état crucifiant : mon âme contemple Dieu, qui cependant semble se plaire à me rendre captive : je voudrois l’embrasser et traiter avec lui à mon ordinaire, mais il me tient comme une personne liée, et dans mes liens je voy qu’il m’aime, mais pourtant je ne le puis embrasser. Ah ! que c’est un grand tourment ! Mon âme néanmoins y acquiesce, parce qu’il ne m’est pas possible de vouloir un autre état que celui où sa divine Majesté me veut : je regarde celui-cy comme un état de purgation, ou comme un Purgatoire, car je ne le puis nommer autrement, cela étant passé, je me trouve à mon ordinaire.

Quand je vous ai dit ci-dessus ce que mon âme expérimente de la signification des actes qu’elle produit, j’ai voulu dire qu’étant poussée par l’esprit qui me conduit conformément à la veue que j’ai, et à ce que j’expérimente dans son attrait, qui ne me permet pas d’en faire d’autres ; si cette veue et cette expérience est d’amour, comme celui que j’aime n’est qu’amour, les actes qu’il me fait produire sont tous d’amour, et mon âme aimant l’amour, conçoit qu’elle est toute amour en lui : En voilà l’explication. je voudrois me pouvoir mieux expliquer, mon très-cher fils, mais je ne puis. Si vous voulez quelque chose de moy, je ne manquerai pas de vous y répondre, si je vis, et si je suis en état de le faire. Si j’étais auprès de vous mon cœur se répandroit dans le vôtre, et je vous prendrois pour mon Directeur192. Ce n’est pas que dans l’état où je suis, qui est un état de simplicité avec Dieu, j’eusse beaucoup de choses à dire, car je dirois quasi toujours la même chose ; mais il arrive de certains cas où l’on a besoin de communiquer ; je le fais avec notre bon Père Lallemant, car encore qu’il touche la 80. année de son âge, il a néanmoins le sens et l’esprit aussi sain que jamais193.

1672 : Quelques mois après la mort de Mme de la Peltrie, deux abcès se déclarent au côté droit de Marie, qu’on lui ouvre en faisant d’énormes plaies. Elle supporte douleur et terrible traitement avec patience. Elle accueille les petites Indiennes dans sa cellule et les bénit. Elle meurt dans la douceur le 30 avril (b579).

Quelle fut sa postérité ? Bien que nous ayons peu de traces écrites concernant son entourage, nous savons qu’elle exerça une grande influence sur le cou­vent, la colonie, les jésuites de la Mission. Mais c’est surtout par sa correspondance que se répandit sa spiritualité. Les destinataires en furent de nombreuses ursulines à Tours et Dijon dont on peut penser qu’elle ont répandu son enseignement. Elle avait noué aussi des liens d’amitié, en particulier avec la comtesse de Brienne, fondatrice des Carmélites de Saint-Denys.

Le plus important destinataire fut évidemment son fils devenu bénédictin, Dom Claude Martin : nous avons donné de nombreux extraits de ces lettres dont la profondeur n’a plus à être soulignée.

Par Claude Martin, nous savons aussi qu’elle entretint une importante correspondance avec M. de Bernières qu’elle aimait beaucoup :

elle lui écrivait souvent […] ses lettres ne traitaient pour l’ordinaire que de l’oraison […] la plupart étaient de quinze et seize pages […] Il en faisait une estime singulière. Il me dit entre autres choses qu’il avait connu bien des personnes appliqués à l’oraison […], mais qu’il n’en avait jamais vu qui en eût mieux l’esprit, ni qui en eût parlé plus divinement » (b310).

Il est très malheureux que ces lettres aient été perdues, car on peut penser qu’elles ont largement contribué à l’évolution de Bernières, en particulier à son abandon à la grâce. Et à travers lui, elle a sans doute inspiré les amis de l’Ermitage.

En tout cas, Madame Guyon et son entourage l’ont lue assidûment. Plusieurs liens existaient entre elles, car toutes deux avaient des relations avec Bernières : Marie de l’Incarnation le rencontra jusqu’à son départ de Dieppe, puis poursuivit une relation épistolaire privilégiée, tandis que Mme Guyon recevra son influence par l’intermédiaire de Bertot ; c’est à Dom Claude Martin que Mme Guyon demandera conseil au moment de décider de sortir de France ; le frère de Fénelon, l’abbé François de Fénelon, sulpicien, fut missionnaire au Canada194.

Enfin, retrouvant en elle leur propre expérience, Fénelon (l’archevêque) et Mme Guyon feront copier plus de cent trente passages de Marie de l’Incarnation quand ils défendront la mystique dans leurs Justifications, dont celui-ci :

La Mère Marie de l’Incarnation […] rapporte en sa Vie l’acte admirable et héroïque de satisfaction à la divine Justice, qu’elle fit par un mouvement de Dieu, en lui sacrifiant son salut et son éternité : « Je me fusse perdue en cette tentation (de désespoir), si par une vertu secrète la bonté de Dieu ne m’eût soutenue ; car réellement je me voyais sur le bord de l’enfer […] Cet acte était une simple vue de foi qui me tirait de ce grand précipice : je voyais que je méritais l’enfer et que la Justice divine ne m’eût point fait de tort de me jeter dans l’abîme ; et je le voulais bien, pourvu que je ne fusse point privée de l’amitié de Dieu195.



Relation de 1633

§ 1

Je faisais l'office de servante envers les serviteurs de mon frère, et quelquefois j'en avais cinq ou six de malades sur les bras. Je n'avais garde de souffrir que d'autres en prissent le soin, et jusques aux choses les plus viles, je n'eusse pas voulu les laisser faire aux servantes ; mais je faisais leurs offices en cachette, en sorte que quand elles se présentaient pour s'en acquitter, elles trouvaient tout fait.

§ 2

Durant l'espace de trois ou quatre ans, je fis toujours la cuisine y endurant de grandes incommodités ; mais plus je souffrais, plus Notre-Seigneur me consolait. M'approchant du feu, je prenais plaisir à me brûler, et en faisant cela, mon coeur se consommait d'un autre feu. J'eusse bien voulu faire toujours cet office, mais d'autres plus nécessaires l'interrompirent et m'empêchèrent de le faire si souvent, et enfin ils m'en retirèrent tout à fait.

§ 3

J'aimais tant mon frère et ma soeur de ce qu'ils me laissaient faire tout ces offices de servante, que je tenais pour un singulier bienfait de ce qu'ils me souffraient en leur logis, pensant leur être à charge à cause de mes inutilités ; et je me tenais devant Dieu comme très obligée de faire ce que je faisais, leur obéissant d'ailleurs en toutes choses très ponctuellement.

§ 4

Notre-Seigneur me liait toujours de plus en plus à lui. Une fois, étant en oraison devant le très saint sacrement, - c'était environ deux ans après ma conversion - je me trouvai dans un grand recueillement intérieur, et étant en moi-même toute hors de moi-même, il me fut montré que Dieu était comme une grande mer ; et que, comme la mer ne souffre rien d'impur, mais qu'elle le jette hors de soi-même, ainsi cette grande mer de pureté qui est Dieu ne voulait rien que de pur, rejetant hors de lui tout ce qui ressent la mort et l'impureté. Il m'instruisait par là qu'il voulait de moi une grande pureté de coeur : ce qui me donna une si grande délicatesse intérieure, que le moindre atome d'imperfection me semblait impureté et mettre un entre-deux entre ce Dieu de pureté et mon âme. Je ne voulais autre chose qu'être abîmée dans cette grande mer de pureté, de crainte d'amasser des souillures qui me rendissent indigne d'être toute à ce Dieu qui voulait de moi une si grande pureté. Cela était si fort imprimé dans mon âme que je ne faisais que dire : O Pureté ! ô Pureté ! Cachez-moi en vous, ô grande mer de pureté ! Quoique je fisse la cuisine, que le tracas du ménage fût grand, que j'entendisse le bruit de plus de vingt serviteurs grossiers et mal instruits et que j'eusse le soin de tout le négoce de mon frère, tout cela ne me pouvait distraire, et il me semblait que cette grande mer eût rompu ses bornes sur moi. J'y étais toute submergée et je perdais de vue toute autre chose.

§ 5

Quand j'eusse employé tout le jour à parler d'affaires nécessaires, cela ne m'eût point tirée de cette grande vue de Dieu. Mais, si j'y eusse été un peu trop libre, me laissant aller à quelques paroles inutiles ou à quelque divagation d'esprit, pour peu que c'eût été, je sentais cette liaison intérieure s'affaiblir en moi et comme voulant s'écouler, avec un très grand reproche intérieur. Cela me faisait connaître combien cette divine Majesté veut une grande rectitude et une grande pureté en l'âme qui est si proche de lui, ne permettant pas qu'elle se relâcheà d'autres objets qui la pourraient distraire, lui fournissant même au dedans de lui tous les plaisirs imaginables afin de la contenter, et qu'elle ne s'épanche point pour en chercher d'autres hors de lui.

§ 6

Je recevais tous les jours de nouvelles grâces de Notre-Seigneur. Une fois, étant en oraison, il me donna une nouvelle lumière de la pureté qu'il faut avoir pour s'unir vraiment à lui. Je voyais d'une façon admirable une âme et tout ensemble la majesté de Dieu. Cette âme avait une pureté céleste, n'ayant aucun atome d'imperfection, et ainsi sans entre-deux elle se joignait à son Dieu, qui l'attirait comme un aimant sacré pour l'abîmer en son sein, et il me fut enseigné que telle était la pureté de la très sainte Mère de Dieu.

Cette façon de voir n'était point imaginaire et il n'y avait rien de ce qui peut tomber sous les sens ; mais c'était une façon toute spirituelle et une lumière qui faisait connaître les choses plus parfaitement, sans comparaison, que ce que nous voyons des yeux du corps. Je me souviens d'avoir vu dans la Théologie mystique de saint Denis une chose qui me peut aider à m'expliquer : Voir Dieu en de très claires ténèbres. Après cette vue, et même, à l'instant, Dieu me fit voir si clair, que la plus petite chose me semblait impureté, et j'avais une continuelle vue que rien n'approchât de mon coeur qui le pût empêcher de s'unir à son bien. Je trouvais de la faute partout, et l'Amour est si jaloux que, sans pitié, il veut que tout soit consommé, et que ce coeur soit sans tache, puisque c'est le lieu où il fait ses divines fonctions.

§ 7

Mon directeur réglait mes exercices extérieurs, mais ne me prescrivait rien pour l'intérieur, parce que je faisais oraison partout, et j'expérimentais ce que dit l'Epouse au Cantique des Cantiques : Mon Bien-Aimé est un onguent répandu (Cant. 1, 2). Je me sentais toute remplie et environnée de cette douceur céleste, et quoique je me sentisse si abondamment en Dieu, mon coeur désirait s'unir à lui d'une façon toute autre. Il était languissant et il soupirait sans cesse avec ces paroles : Hélas ! mon Bien-Aimé, quand est-ce que se fera cette union ? Je sentais un agent plus fort que moi qui me pressait de faire toutes ces plaintes amoureuses, et il me semblait que j'avais des bras intérieurs, que je tenais toujours tendus pour embrasser celui après lequel je soupirais. Il se plaisait en mes croix, n'assouvissant pas mon désir. Mais, il semblait pourtant qu'il était jaloux de mon coeur, parce que s'il arrivait quelque occasion, comme je n'en manquais point, qui l'eût pu faire pencher vers les créatures, je me le sentais prendre et tirer sensiblement hors de ces vains objets pour ne regarder que mon divin Amour, qui par la vue de sa beauté me captivait, et me faisait sentir de nouvelles croix, ne me faisant (point) jouir de lui comme je le désirais.

§ 8

Je changeai tout à fait de disposition intérieure ; car, au lieu que je sentais l'Esprit de Dieu avec tant de douceur s'insinuer en moi, ce n'était plus ainsi, mais aussitôt que je me disposais à faire l'oraison actuelle, il me fallait mettre en un lieu caché, et m'asseoir ou appuyer, d'autant que je fusse tombée devant le monde. Je me sentais tirée puissamment, et en un moment, sans avoir le loisir ni le pouvoir de faire aucun acte intérieur ni extérieur. Il me semblait être tout abîmée en Dieu qui m'ôtait tout pouvoir d'agir. C'est une souffrance d'amour qu'il faut pâtir tant qu'il lui plaît, d'autant qu'il n'est pas possible de s'en tirer. Il semble à l'âme qu'elle est pâmée sur ce qu'elle aime, par une défaillance d'amour, sans pouvoir dire mot. J'étais ainsi une heure ou deux, et cela se terminant avec une grande douceur d'esprit, j'étais tout étonnée que je me retrouvais en mon entretien ordinnaire, me familiarisant avec Notre-Seigneur, mais plus fortement et plus puissamment. C'était au sortir de cette grande occupation et dans l'occupation même que j'étais sans nul pouvoir. Pour le corps, cela me l'affaiblissait plus que toutes les austérités que je faisais, ce qui ne m'empêchait pas pourtant de faire les actions extérieures, mais plutôt j'y trouvais du soulagement. Je courais à la pratique des vertus, et toutes ces choses me servaient à m'unir davantage au Sacré Verbe Incarné qui me pressait sans cesse.

Il m'était impossible de faire choix d'aucune chose pour m'entretenir, à cause de cette occupation intérieure qui me tirait si fortement. Elle m'ôtait le pouvoir de faire des prières vocales. Si je voulais dire le chapelet, elle m'emportait l'esprit et me ravissait la parole, et rarement le pouvais-je dire. Il en était de même de l'Office, sinon que, quelquefois, le sens des psaumes m'était découvert avec une douceur que je ne puis dire, et en ces rencontres j'avais la liberté de les réciter. Pour la lecture, mon confesseur m'avait fait avoir les oeuvres de sainte Thérèse, qui me soulageaient quelquefois, mais quelquefois aussi, il m'était impossible de lire à cause de ce grand recueillement intérieur. Personne de notre logis ne s'apercevait de mes occupations intérieures ; et le bonheur pour moi était que je demeurais retirée, une bonne partie du temps, à faire les chambres des serviteurs, où je parlais à Notre-Seigneur tant que je voulais.

J'avais une si grande vivacité intérieure qu'en marchant elle me faisait faire des sauts, en sorte que si l'on m'eût aperçue, l'on m'eût prise pour une folle. Et de fait, je l'étais, ne faisant rien comme les autres. Je faisais comme l'Epouse des Cantiques qui pensait aux perfections de son Bien-Aimé. Je pensais à Jésus, non dans son humanité, Notre-Seigneur m'ayant comme dit, ôté cette façon d'oraison, mais en sa divinité. Quand j'avais bien chanté ses louanges, je prenais une plume et j'écrivais mes passions amoureuses pour évaporer la ferveur de l'esprit, car autrement, ma nature n'eût pu tant souffrir. Néanmoins, comme l'état où Notre-Seigneur me tenait était de grande miséricorde, il était aussi de grandes croix, et j'avais besoin d'une grande foi, d'autant que quand il me retirait ses grâces et ce soutien si fort, j'étais comme un oiseau en l'air qui n'a rien à quoi se prendre, et je demeurais dans la pure souffrance, en attendant qu'il plût à cette divine bonté de m'en retirer, ne tenant, ce me semblait, qu'à un petit fil de sa miséricorde.

§ 9

Cette grande application que j'avais à Dieu m'occupait toujours. Je me suis trouvée parmi le bruit des marchands, et cependant mon esprit était abîmé dans cette divine Majesté. On eût jugé à me voir que j'écoutais avec attention tout ce qu'on disait ; mais qui m'en eût demandé des nouvelles, j'y eusse été bien empêchée, et néanmoins dans les affaires qui m'étaient commises, Notre-Seigneur me faisait la grâce d'en venir à bout. Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin, et quelque fois il était minuit que j'étais sur le port à faire charger ou décharger des marchandises. Ma compagnie ordinaire était des crocheteurs, des charretiers, et même cinquante ou soixante chevaux dont il fallait que j'eusse le soin. J'avais encore sur les bras toutes les affaires de mon frère et de ma soeur lorsqu'ils étaient à la campagne, ce qui arrivait fort souvent. Lorsqu'ils étaient au logis, ils en prenaient soin eux-mêmes, et moi je les servais, oubliant, aussitôt qu'ils étaient arrivés, tous les soins que j'avais eus en leur absence, comme si je n'y eusse jamais pensé auparavant. Et cependant tous ces tracas ne me détournaient point de Dieu, mais plutôt je m'y sentais fortifiée, parce que tout était pour la charité et non pour mon profit particulier. Je me voyais quelquefois si surchargée d'affaires que je ne savais par où commencer. Je m'adressais à mon refuge ordinaire, lui disant : Mon Amour, il n'y a pas moyen que je fasse toutes ces choses, mais faites-les pour moi, autrement, tout demeurera. Ainsi, me confiant en sa bonté, tout m'était facile. Je le caressais faisant tout cela, y étant aussi tranquille que si j'eusse été dans la solitude la plus retirée du monde.

Ce puissant secours me faisait embrasser courageusement et de gaieté de coeur toutes les actions que je connaissais lui être agréables. Quelquefois je me retirais pour tâcher de le caresser hors du bruit. Aussitôt l'on m'en retirait, et je descendais joyeusement, lui disant : Allons, mon doux Amour, vous le voulez, c'est assez puisque je vous tiens ; cette action-là est pour vous. Je sentais une légèreté non pareille, faisant tout pour le Bien-Aimé. Toutes mes austérités ne m'appesantissaient point le corps. J'étais fort joyeuse avec ceux avec qui il me fallait être et on croyait que je me plaisais avec eux ; mais c'était l'union que j'avais avec Dieu qui me rendait ainsi gaie et allègre, car je ne trouvais rien de plaisant dans le monde.

§ 10

Mon confesseur qui prenait grand soin de me mortifier n'en laissait passer aucune occasion. Il me faisait mourir toute vive, et plus il me mortifiait, plus j'étais portée à lui dire toutes mes pensées, et j'eusse voulu qu'il eût vu mon coeur, afin d'en déraciner tout ce qui s'y fût trouvé de désagréable à Dieu.

Il m'était impossible de vivre à ma liberté, ayant désir d'être toujours assujettie ; et à cette fin, je fis voeu d'obéir à mon confesseur en tout ce qui serait de la plus grande perfection, ayant cette intention en le faisant que, si j'entrais en religion, il serait annulé. La force de l'inspiration me porta à cela, et je ne m'en pus jamais dédire devant Dieu, qui me poussait sans cesse à m'abaisser, et à me soumettre et assujettir à toutes les créatures pour son amour. Et sa bonté m'a fait la grâce que jamais mon confesseur ne m'a rien commandé qui ne fût pour ma perfection.

Par ce voeu d'obéissance toutes choses m'étaient rendues plus faciles qu'auparavant. Tous les services que je rendais au prochain étaient enfermés en ce voeu, et de la sorte je ne faisais rien que par obéissance. Quelquefois mon confesseur était à plus de cent lieues de moi et cela ne me faisait point de peine, parce qu'il m'instruisait par lettres de ce qui était de mon devoir.

§ 11

Je ne saurais exprimer la nudité et pauvreté d'esprit où Dieu me mettait. Il me semblait que tout n'était rien, et de plus en plus je me sentais dégagée des choses du monde. Je me voyais au dessus de tout cela, estimant ma condition de pauvre plus heureuse que celle des plus grands de la terre, et il me semblait qu'en Dieu je possédais plus que tout ce qui a l'être. Qui m'eût demandé : que voulez-vous ? J'eusse dit : je ne veux rien, Dieu est mon tout.

§ 12

Cette grâce fut suivie d'une autre très grande. La disposition intérieure de Dieu sur moi était que je jouissais toujours d'une paix de coeur si grande, que je ne pensais point pouvoir ni devoir jamais jouir d'une plus grande en cette vie. Et il en est ainsi de toutes les faveurs que je reçois de la divine miséricorde : je pense toujours ne pouvoir rien recevoir de plus. Mais comme il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu, ainsi j'expérimente la diversité de ses grâces.

Un jour, étant en oraison, où je caressais le divin Jésus, il me dit au coeur ces paroles : Pax huic domui. Ce fut un nouveau charme pour me consommer d'amour, car cela fut plus pénétrant que la foudre. Je ne sais comme il faut dire pour mieux (m')expliquer, car il n'y a rien de semblable. Cette parole eut un tel effet que jamais depuis je n'ai perdu la paix intérieure un seul moment, quelque croix ou affliction qui me soit arrivée, et à l'heure que j'écris ceci, il y a déjà plus de huit ans que cela est arrivé. Rien ne peut empêcher le coeur de se conformer à son Dieu, et quoique j'aie quelquefois des peines extrêmes, je le vois toujours dans sa paix par une amoureuse conformité, ne voulant que ce que veut l'Amour, le suradorable Verbe Incarné, qui tient son empire en cette place. Il n'y a rien d'heureux en cette vie comme la possession de cette paix. C'est une nourriture du paradis et une vie de Dieu, que je crois que Notre-Seigneur nous veut faire goûter dès cette vie comme un gage de celle dont nous jouirons dans l'éternité. O Dieu, que c'est une grande faveur ! Elle ne se peut ni dire ni écrire.

§ 13

J'eusse voulu communier sans cesse et je ne pouvais assez estimer le bonheur des prêtres, qui touchaient le très saint sacrement de l'Autel et le recevaient tous les jours. Je m'étonnais qu'ils n'étaient pas ravis et brûlants d'amour. Mon confesseur, me voyant un si grand désir, me permettait de communier presque tous les jours, nonobstant le grand tracas où j'étais, et quelques affaires que j'eusse, je trouvais le moyen de la faire.

§ 14

Notre-Seigneur m'avait découvert les vérités de ce divin sacrement avec tant de clarté que je ne le puis exprimer, et je m'étonnais de ce qu'on disait qu'il fallait captiver son entendement, pour le soumettre aux vérités que la foi nous enseigne touchant ce sacrement d'amour. Mon entendement connaissait tout sans se captiver, et je disais : Mon Dieu, je pense que je n'ai plus de foi ; je connais au delà de tout ce qu'elle m'enseigne ! Avec tant de lumière, comment est-ce que je n'eusse pas couru à l'Amour ? C'était de ce divin aliment d'où je tirais mes forces, pour subsister dans toutes les peines et les fatigues que j'avais.

§ 15

Si auparavant j'avais commencé à me mortifier, tout cela ne me semblait rien. Coucher sur les ais m'était trop sensuel. Je mettais tout le long un cilice sur lequel je couchais. Les disciplines d'orties, dont je me servais l'été, étaient si sensibles après en avoir employé trois ou quatre poignées à chaque fois, qu'il me semblait être dans une chaudière bouillante, et pour l'ordinaire, je m'en sentais trois jours durant, puis je recommençais. La douleur en était si grande que je ne sentais pas les chardons, voulant m'en servir après. Je ne laissais pas de me servir d'une discipline de chaînes, mais ce n'était rien en comparaison de la douleur des orties. Je mangeais de l'absinthe avec la viande, et, hors le repas, j'en tenais longtemps dans la bouche, et après en avoir bien goûté l'amertume, je la mangeais. Mais l'on me défendit d'en plus user, parce que cela me gâtait l'estomac. J'avais si fréquemment la haire et le cilice sur le dos que cela s'était tourné en habitude. Si je voyais quelqu'un s 'amuser à des choses vaines et qu'ils me voulussent amuser avec eux, je me dérobais doucement et allais au grenier me discipliner, car il m'était impossible de goûter aucun plaisir en quoi que ce fût du monde, quoique je tâchasse de satisfaire chacun, et de ne point me rendre difficile ou incommode. Ceux que je fréquentais ordinairement n'eussent jamais jugé que je me fusse arrêtée à tous ces exercices de mortification ; c'eût été assez pour leur faire croire que j'étais une folle ; aussi me donnais-je de garde qu'on ne s'en aperçût. La longueur du temps à coucher sur le bois avec le cilice me macéra si fort la chair, du côté où je me couchais, qu'il devint insensible, en sorte qu'en me touchant je ne me sentais pas. Cette mortification est la plus pénible que j'aie jamais faite, car la dureté du bois et la pesanteur du corps faisaient entrer le crin dans la peau, en sorte que je ne pouvais dormir qu'à demi, ressentant toujours la douleur des piqures.

Je prenais plaisir de dénier à la nature tout ce qu'elle aimait, et il ne m'était pas possible de me faire du bien en quoi que ce fût. On me disait quelquefois des paroles dures, à cause que je cherchais Dieu. J'écoutais tranquillement tout ce qu'on me disait, et en mon coeur j'offrais tout cela à l'Amour pour lequel je le souffrais, étant bien aise d'avoir cela à lui donner. Après avoir passé le jour en toutes ces peines, j'allais la nuit dans une caverne, où il y avait des bêtes vénimeuses, parce qu'on ne fréquentait point en ce lieu là, mon frère l'ayant acheté pour le faire abattre et s'en servir à son besoin. Je passais là un long temps à prier Dieu, et à faire de longues et fortes disciplines, après lesquelles je m'allais coucher sur mon ais ou sur une balle de marchandise. Je prenais fort peu de repos à cause des diverses affaires du logis, mais cela ne me donnait aucune incommodité, et je n'en fus jamais malade, mais je sentais une nouvelle vigueur s'augmenter en moi pour faire toujours davantage et l'Esprit me poussait sans cesse à embrasser de nouvelles mortifications. J'eusse estimé le jour perdu pour moi, lequel se fût passé sans souffrir.

Tous ces exercices m'étaient si fortement inspirés que mon confesseur me les permettait. J'étais insatiable et je ne trouvais point assez d'instruments de mortification, pour satisfaire mon désir. L'occupation intérieure augmentait à mesure que je me mortifiais, et je disais au Verbe Incarné : Mon doux Amour, puisque je ne puis retenir mes pensées pour considérer les travaux de votre Sainte Passion, et que vous attirez aussitôt mon esprit à votre Personne divine, que je puisse au moins endurer quelque peu, afin de vous imiter et de vous suivre, ô mon Bien-Aimé !

Je n'avais point d'heure pour mes pénitences ; tous les temps m 'étaient propres, et il me fallait suivre l'inspiration de Notre-Seigneur, en quelque temps qu'il me l'envoyât. Lorsque je prenais ma réfection corporelle, il me venait fortement dans l'esprit d'aller chercher quelque sujet de mortification. J'obéissais ; autrement, je n'eusse pu vivre ; et quoique l'inspiration se fît avec une grande paix, elle avait tant de force et de persuasion qu'il me fallait aller où elle me portait, et je ne manquais pas de trouver la croix, d'où je recevais de nouvelles grâces et une augmentation de cette paix intérieure dont je jouissais toujours. Ce qui me faisait ainsi tout quitter pour obéir à l'inspiration de Dieu, c'est que jamais cela n'a apporté aucun trouble à ceux avec qui j'étais. Je les quittais doucement, et pendant qu'ils s'entretenaient de diverses choses, je donnais à Dieu le temps qu'il voulait, puis je retournais les entretenir.

Avoir toujours un Dieu présent et ne lui pas obéir, cela est impossible ; voir qu'il est l'Amour même, cela est encore plus pressant. L'âme ne demande qu'à lui complaire et à faire amoureusement tout ce qu'il veut qu'elle fasse. A la moindre vue qu'elle a de son inspiration, elle dit : Allons, mon Amour, allons à la croix, mon coeur s'y contente. Alors, sans chagrin, il semble qu'elle doive voler, tant elle a grand désir de contenter Dieu. C'est le fruit de cette grande vue et de cette liaison qu'elle a avec Dieu, que d'aimer la souffrance ; mais aussi, par un effet contraire, plus elle souffre, plus elle est unie. En cette disposition, elle est entre les mains de Dieu, comme le fer entre les mains du forgeron, qui le met au feu, le bat sur l'enclume et lui fait faire autant de retour qu'il est nécessaire à son dessein. Ainsi, je me sentais portée par un autre Esprit que le mien. Et il me le fallait suivre en tout ; autrement, j'eusse eu dans l'intérieur un reproche qui n'est pas croyable.

§ 16

Me trouvant en compagnie, je voyais tout le monde se donner du bon temps et s'entretenir de choses frivoles ; cela me touchait vivement et je m'en plaignais à Notre-Seigneur en cette sorte : Tout le monde vous oublie, mon Dieu, mais je m'en vais vous caresser pour eux. J'avais une si grande compassion de ce qu'on ne se mettait pas en peine de penser en celui qui nous est si présent et de ce qu'on laissait dans l'oubli cette divine Majesté, que je ne le puis dire. Car laisser Dieu tout seul pour penser à rien, cela n'est-il pas sensible ? Si j'eusse pu prendre en effet tous ces coeurs et toutes ces volontés, comme je le faisais d'affection, ils l'eussent bientôt aimé. Mais, hélas ! étant un rien comme je suis, ce que je pouvais faire était de les offrir à Dieu, afin qu'il les disposât à se donner à lui, et à quitter le néant pour le Tout. Quoique je pensasse qu'on laissait ainsi Notre-Seigneur tout seul, je n'ignorais pas que sa divine Majesté ne fût contente éternellement en elle-même, n'ayant que faire de nos regards ni de nos affections pour le rendre plus heureux. Mais, j'avais une vue qu'il se plaisait à ce que l'homme, qui est après l'ange le plus noble ouvrage de ses mains, le reconnaisse, l'aime et pense à lui comme à son unique bienfaiteur, et, partant, tous ces oublis et toutes ces méconnaissances m'étaient sensibles, et je voulais tâcher de satisfaire pour tous, et non seulement pour ceux de ma connaissance, mais aussi pour tous les infidèles et pour tous les hérétiques, qui ne l'aiment point du tout. J'avais en moi, par affection, toutes ces créatures, tous leurs coeurs et tout l'amour qu'elles eussent pu avoir, et j'offrais tout cela à Notre-Seigneur, en le caressant d'une façon qui n'est connue que de celui qui m'en donnait la liberté.

§ 17

L'offense faite contre cette divine bonté me touchait si fort que quelquefois voyant une troupe d'hommes assemblés qui blasphémaient son nom, ou qui disaient des paroles sales, je m'allais mettre avec eux afin qu'ils cessassent en me voyant, puisqu'ils étaient si misérables que d'oublier celui qui est présent à tout. Cela me touchait fort de ce qu'ils se taisaient pour moi, chétive créature, et de ce qu'ils ne le faisaient pas pour Dieu. Je prenais de là occasion de leur parler de ses jugements et des peines dont il châtiera le pécheur, ce qui les rendait si honteux qu'ils confessaient tout haut ce qu'ils avaient fait de mal en s'entr'accusant de leurs fautes.

§ 18

Quand ils étaient à table, c'était là qu'ils faisaient encore beaucoup de péchés ; et moi, pour les en empêcher, j'allais manger avec eux. J'étais là, toute seule, avec douze ou quinze hommes, auxquels selon les occasions je parlais de Dieu ou, quand ils n'y étaient pas disposés, je leur disais quelque chose indifférente pour les récréer, aimant mieux en tout cela me captiver que de les voir offenser Dieu.

Ils avaient coutume de manger de la chair aux jours défendus, lorsqu'ils étaient en campagne, y étant induits par les huguenots de la route du Poitou. Je leur fis si bien voir la qualité de cette faute qu'ils s'en corrigèrent tous. L'un d'eux, qui était huguenot, s'en corrigea comme les autres et se fit catholique ; il se soumettait à moi pour recevoir les instructions nécessaires, et quand il fut suffisamment disposé, je le menai à Monsieur l'Official pour lui faire abjurer son hérésie, et depuis, il a toujours été bon catholique.

Je m'étonnais qu'il y eût encore des Turcs, des infidèles et tant de mauvais chrétiens. Je faisais des souhaits de pouvoir crier si haut que tout le monde me pût entendre, et de lui dire qu'il aimât ce grand Dieu, ce Dieu d'amour. Je m'étonnais que tant d'hommes s'amusassent à une chose si basse que d'aimer ou d'idolâtrer des bagatelles, et de ne point penser ni rendre leurs hommages à ce grand Tout, à qui toutes les créatures insensibles et sans raison obéissent. Ce qui me blessait le coeur, c'était de voir qu'il n'y avait que la créature raisonnable qui vînt à l'oublier et à être sans amour pour celui qui n'est qu'amour. Cela me mettait en jalousie et me faisait crier à ce Dieu tout puissant : O Dieu, vous êtes le maître de tous, mais tous ne pensent pas à vous, lesquels, s'ils vous connaissaient, vous aimeraient beaucoup plus que moi à qui vous faites tant de miséricordes. Prenez-les donc, ô mon grand Dieu, puisqu'ils seraient si propres pour vous. Montrez-vous à eux, afin qu'ils vous aiment. Et pour ces coeurs qui sont si misérables que de ne vous pas vouloir aimer, prenez-les malgré leur résistance. Qu'ils vous rendent ce libre arbitre que vous leur avez donné, afin qu'ils n'en abusent plus, l'employant ainsi à vous offenser et à vous méconnaître, ô mon grand Dieu ! Mais, hélas ! vous voulez tout par amour ! Mon Dieu, mon Dieu, touchez-les donc par votre pur et saint amour ! Puis, pensant au diable, j'étais bien aise de ce qu'il était diable, je veux dire de ce qu'il sera éternellement damné à cause de sa superbe et de sa malice de n'avoir pas voulu reconnaître et aimer son Dieu, qui l'avait créé si beau et si noble.

§ 19

J'aimais tant les pauvres que c'étaient ceux-là avec qui je me plaisais le plus. Ils me faisaient tant de compassion que je me fusse donnée moi-même pour eux. Cela me faisait commettre de grandes imperfections, parce que tout ce que je leur pouvais donner du logis de mon père, je (le) leur donnais, et j'ai fait en cela de grands excès, mais je pensais bien faire. Cette affection pour les pauvres m'a toujours continué depuis, et je les aime encore d'un amour très tendre. Une fois, en leur faveur, Notre-Seigneur me fit une grande grâce. Car, comme je portais l'aumône à plusieurs, je me trouvai proche d'une charrette que des hommes chargeaient par le derrière, et comme ils ne me voyaient pas, ma robe s'étant accrochée au timon, ils m'enlevèrent fort haut et me laissèrent tomber d'une grande roideur sur le pavé. Ils demeurèrent tout transis, croyant que je serais toute écrasée à cause de la hauteur des timons. Mais je n'eus aucun mal, et je crus sur l'heure que Notre-Seigneur m'avait préservée à cause de ses pauvres. Je ne saurais dire combien je les aimais, et le ressentiment que j'avais quand on leur refusait la charité m'était fort sensible.

J'avais le même sentiment pour les malades que je servais autant que mes forces se pouvaient étendre. Il ne m'ennuyait jamais avec eux, et je mangeais quequefois leurs restes sans aucun dégoût. Cela faisait que ceux qui savaient mon intention disaient que j'étais née pour faire la charité.

§ 20

Notre-Seigneur me pressait sans cesse de lui faire des demandes. C'est que je lui parlais de tout, et quand je voyais que quelqu'un avait besoin de quelque chose, je lui disais : Mon Amour, cette personne a besoin de cela ; je vous prie qu'on le lui donne. Il m'exauçait, et je trouvais aussitôt ce qui faisait besoin à ces pauvres. Un jour, je me sentis toute craintive, n'osant lui demander les besoins de quelques personnes. Il me dit intérieurement : demande, demande, ne crains point. Cela m'assura si fort que je le pressais hardiment, et il m'exauçait. L'argent de ma soeur fournissait à tout, car elle était si charitable que c'était vraiment le refuge des pauvres, pour lesquels elle ne me refusait rien, ou si elle le faisait, c'était rarement.

§ 21

Comme ces gens là étaient des personnes d'excès, ils avaient quelquefois des maladies furieuses qui leur faisaient perdre toute raison. Je les traitais et nettoyais comme des enfants. Il y avait en cela bien à souffrir, mais je me sentais intérieurement portée à le faire, et je connaissais en mon âme que Notre-Seigneur voulait que je prisse le soin de toutes les nécessités de mes prochains, de sorte que j'avais quelquefois tant d'actions de charité à faire que je m'en plaignais à lui-même, lui disant : Prenez donc soin de moi, ô mon Amour, puisque vous voulez que j'aie le soin de tant de choses. Car, bien loin que toutes ces actions me divertissent de la vue des grandeurs de cette divine Majesté, qu'au contraire elles m'y plongeaient encore davantage.

§ 22

Les pauvres et les malades étaient mes plus grands amis, et ce qui me contentait le plus c'était de panser des plaies. Il y eut un des serviteurs de mon frère qui s'était emporté une partie de pied à une roue de charrette ; il avait si fort négligé son mal qu'il en était tout noir et tout puant. La crainte qu'il avait d'une gangrène dont on le menaçait et qu'ensuite on ne lui coupât la jambe lui faisait appréhender de se mettre entre les mains du chirurgien, et enfin, résolument, il ne voulut point s'y mettre. J'entrepris donc de le panser, et je commançai à lui couper toute cette mauvaise et puante chair. Je prenais un singulier plaisir à la sentir, et je demandai permission à mon confesseur de baiser cette plaie ; mais il me le défendit, en sorte qu'il me fallut contenter d'en boire seulement l'odeur : ce que je continuai de faire jusqu'à la fin, car ce pauvre homme guérit.

J'étais bien aise qu'il se présentât de semblables occasions ; mais ma soeur me défendit de m'y plus engager, à cause des contagions qui étaient grandes, et aussi que mon frère en avait du dégoût, parce que c'était moi qui lui préparais son manger. Mais cela n'empêchait pas que je ne trouvasse sans cesse à faire d'autres actions de charité, dans lesquelles je m'employais pour l'Amour de Notre-Seigneur.

§ 23

Les tentations ne me manquèrent pas, tant de la part du diable, que du monde et de mon amour-propre. O Dieu, que je fus traversée ! Je ne puis dire les diverses pensées qui travaillaient mon esprit, lequel se trouvait d'autant plus fatigué, qu'il était dans un grand obscurcissement intérieur au regard de Dieu et de la perfection où je voulais aspirer. En un mot, tout me faisait peine, et de quelque côté que je me tournasse, mon esprit ne trouvait rien que d'affligeant. Cela ne me fit point quitter mes exercices, mais je n'y sentais nul secours intérieur, et il me fallait faire de grandes violences sur moi-même, principalement, quand je me voulais discipliner et faire d'autres pénitences. Cette peine me causait bien de la confusion en la présence de Dieu, et je m'accusais de lâcheté en sa présence, mais voulant me vaincre, je commençais et, ayant une fois commencé, j'avais de la peine à finir. Je pensais devoir cette fidélité à Dieu, j'eusse cru être hypocrite si j'eusse fait autrement et si j'eusse laissé aucun de mes exercices, quoique je souffrisse beaucoup par ce délaissement intérieur.

Quant au prochain, je sentais tout ce qu'on me disait, et il me fallait avoir la vue continuelle sur moi-même pour m'exercer en la douceur d'esprit, sans quoi ma nature eût bien fait des échappées ; mais Notre-Seigneur me gardait, et il ne me souvient point de m'être impatientée, quelque peine qu'on me fît, durant tout le temps que Notre-Seigneur me fit porter cette croix.

Après tant de traverses, il me remettait dans le calme ; tout cela se tournait en fumée, et je voyais clairement que le tout n'était que tentation, pour me faire quitter le dessein de la perfection que Notre-Seigneur m'avait inspiré.

§ 24

Je fus attaquée de plusieurs pensées de bonne estime de moi-même , et sollicitée par cette tentation de m'approprier plusieurs choses, tant pour l'intérieur que pour l'extérieur, comme si elles m'eussent appartenu. Mais, ouvrant un livre, je vis le premier et le second verset du psaume : Nisi Dominus aedificaverit domum (Ps. 126, I). Alors, je me trouvai si inutile et si vide de pouvoir faire aucun bien, et au contraire si propre à tout mal, qu'en effet je reconnus que je n'étais qu'un vrai rien. Non, je ne le puis assez exprimer, ce recueillement intérieur me fit voir si clairement mon néant que ce sentiment n'est jamais sorti de mon esprit, de sorte que je ne me suis pu attribuer aucun bien depuis ce temps-là, mais à Dieu seul, auteur de tout bien. Car, bien qu'avant cette vue, je lui renvoyasse tout, ce n'était pas néanmoins en cette façon, cette vérité de mon néant m'étant comme un flambeau que je voyais partout, et qui me faisait voir continuellement la profondeur de mon impuissance et l'attribution que je devais faire à Dieu de tout.

Ce qui me fit bien encore avilir à moi-même, c'est que, dans le chemin par où j'allais tous les jours à la messe, il y avait dans une fange un chien mort qui jetait une telle infection, qu'il fallait beaucoup se détourner pour n'en être pas incommodé. Je me sentis inspirée de m'en approcher à chaque fois que je passais. Je m'arrêtais là à voir et à sentir cette infection. Je le vis quelque temps après tout en vers, et enfin je le vis devenir à rien. Cela demeura si fort imprimé dans mon esprit, que jamais depuis je ne sache avoir eu aucune pensée d'orgueil, qu'au même temps je ne disse en m'humiliant devant Dieu : Ah ! je ne suis qu'un chien mort. Et cet acte-là est plus tôt fait que je ne me suis quasi aperçue de la pensée contraire. Cela me donna, de plus, une si grande haine contre moi-même, qui m'est toujours restée depuis, que je ne me regarde point sans me détester et me tenir pour ma plus grande ennemie. Et d'autant plus que je me sens unie à Dieu, c'est à cette heure-là que je souhaite être la plus anéantie en sa présence.

§ 25

Mon directeur connaissant le désir que j'avais de la mortification et la grande affection que j'avais d'être religieuse, m'exerçait sans cessse dans les mortifications propres à cet état, comme de me faire des confusions, me faisant rendre compte de toutes mes pensées, et même de celles que j'avais contre lui. De la sorte, mon esprit se forma si bien à cette conduite, qu'il m'était impossible de lui rien celer quoi qu'il m'en dût arriver, aimant mieux mourir à moi-même que d'avoir un esprit couvert en quoi que ce fût, connaissant intérieurement que l'Esprit de Dieu est simple et sans dissimulation.

J'avais pourtant parfois de la répugnance de m'aller accuser, prévoyant tout ce qu'il me ferait. Je disais en moi-même qu'il n'y avait point de péché de ne le pas faire, et que de le faire c'était une simplicité. Tout aussitôt, je devenais si honteuse et si confuse, que je pensais être la plus hypocrite du monde, d'avoir ainsi douté si j'irais dire mes fautes. Je l'allais donc trouver, même hors de la confession, afin d'avoir plus de honte, et, à genoux devant lui, je lui disais tout sans déguisement. Il me semblait que j'avais l'esprit sous ses pieds, n'osant seulement lever les yeux pour le regarder. Dieu sait comme il me traitait, ne laissant aucune chose impunie. Et après qu'il m'avait dit mes vérités et enjoint des mortifications, il m'envoyait sans autre discours. Il n'y a rien dont je connaisse avoir tant profité que de ces sortes de mortifications, ni qui humilie davantage l'esprit, parce que cela donne une vraie simplicité d'enfant et sert à purifier l'âme, la rendant plus capable de s'unir à Dieu par une candeur que je ne saurais dire. Enfin, c'est le vrai secret pour être bienvenue auprès de Notre-Seigneur, car après cela, on court à lui sans crainte et sans hésiter. S'il arrivait que j'eusse oublié de dire quelque faute, c'était la première pensée qui me venait lorsque je me voulais familiariser à ce Dieu d'amour, et lui en demandant pardon, je lui disais : Mon doux Amour, je m'en accuserai. Et aussitôt je l'oubliais, mais je ne manquais pas de m'en accuser à la prochaine occasion, et ainsi j'avais toujours une douce paix en l'âme, car la vue de mes fautes ne me troublait point, et elle ne me rendait point scrupuleuse, mais je demeurais toujours pleine de confiance.

§ 26

Le désir de m'humilier me remit en la mémoire tous mes péchés, non pour me gêner l'esprit, mais pour m'abaisser et m'avilir encore davantage. Je les écrivis tous depuis l'âge de ma première connaissance jusqu'à cette heure-là, quelque honteux qu'ils fussent, en pensées, en paroles et en actions, n'en omettant aucune circonstance ; puis, ayant mis mon nom au bas, je les portai à mon confesseur, le suppliant de me faire la charité de les attacher à la porte de l'église, afin que tous ceux qui y entreraient vissent mes malices, et comme j'avais été si misérable que d'offenser la divine bonté. Il les prit, disant qu'il y aviserait, mais il me fit la mortification de ne les y pas mettre. Hélas ! j'eusse voulu qu'on eût fait des pénitences publiques comme on en faisait dans la primitive Eglise, afin que tout le monde m'eût connu et marché sur moi par mépris.

§ 27

Ce divin Jésus ne me laissait ni jour ni nuit en repos. J'avais regret du sommeil que je prenais, et, quoiqu'il fût fort court, de ce qu'il me fallait être si longtemps sans penser à ce divin Amant. Je m'éveillais fort souvent en oraison, et une nuit, je vis que ce divin Epoux tenait deux coeurs entre ses mains et que ces deux coeurs étaient le sien et le mien. Il mit l'un dans l'autre si artificiellement qu'il n'en paraissait plus qu'un, et pourtant je voyais l'union des deux. Faisant cette union, il me dit : Tiens, voilà comme se fait l'union des coeurs. Ces paroles m'éveillèrent dans un si grand embrasement d'amour que cette union dura plusieurs jours avec un entretien tout extraordinaire.

§ 28

Ce m'était une grande affliction de ne pouvoir penser ni arrêter mon esprit aux souffrances de Notre-Seigneur, et cela me donnait bien de la crainte que tout ce qui se passait en mon esprit ne fût une illusion, et un amusement pour me perdre et me retirer tout à fait de la solidité de la vertu. De fois à autres, je me faisais de grandes violences prenant un sujet pour m'y entretenir, mais en moins d'un Ave Maria j'avais tout oublié, et sans rien apercevoir, je me trouvais dans la familiarité ordinaire que j'avais avec Dieu, et en cela, il fallait me contenter, mon confesseur le trouvant bon.

§ 29

De fois à autres, et lorsque je ne le recherchais pas, Notre-Seigneur me donnait de grandes lumières sur le mystère de l'Incarnation et sur l'union du Verbe avec l'Humanité sainte de Jésus-Christ, d'une façon si admirable qu'il m'est impossible d'en parler. Une fois surtout, durant un Carême, toute autre occupation me fut ôtée de mon esprit, et il n'y demeura que la seule vue des grandeurs et des perfections de son âme bienheureuse et des affections amoureuses de son Coeur. Tout cela se fit sans discours, par une simple vue et par un seul regard amoureux. Car, depuis que Notre-Seigneur m'arrêta le discours de l'entendement, il en a toujours été ainsi : il s'est fait voir à mon âme par un simple regard, sans imagination de ce qui peut tomber sous les sens, et avec une très grande pureté et simplicité.

§ 30

Il me fut dit intérieurement : Demeure là, c'est ton nid. O Dieu, quel heureux séjour ! Si l'occupation que j'avais auparavant était grande, en quel état demeurai-je depuis ! Car si les paroles de Dieu sont des oeuvres, quel effet eut celle-là ! Qu'est-ce que demeurer en Dieu et être logé en lui ? Cela ne se peut dire. La hardiesse croissait en mon âme qui jouissait de son Tout en ce nid d'amour. Je n'eusse osé me servir de ce mot si l'on ne me l'eût commandé, et je le fais pour obéir, parce qu'il faut que j'écrive les grâces comme elles sont, en toute simplicité.

§ 31

Lorsque j'étais dans l'attente de la plus haute de toutes les grâces, je me vis descendre dans un abîme. Il semblait que toutes choses eussent conspiré pour me faire souffrir. Toute consolation me fut ôtée, et je demeurai dans un abandon et un délaissement total de toutes les grâces que j'avais reçues. Le ressouvenir même que j'en avais redoublait mes peines, d'autant que j'étais tentée et comme persuadée que ce n'étaient point de véritables grâces, mais une perte de temps où je m'étais amusée. Je ne trouvais aucune consolation quoi que l'on m'eût pu dire ; et si mon confesseur me parlait, cela me martyrisait encore davantage. Je portais ma peine partout, et le plus fréquent sujet de la méditation de mon esprit, c'était ma croix qui m'était toujours présente. Ce qui augmentait le plus ma douleur c 'était la pensée de Dieu, que je ne perdais point de vue, et ma plus grande peine était qu'il me semblait que je ne l'aimais pas. Je me voyais tomber dans des imperfections ; je n'avais pas le courage de me supporter ; tout ce qu'on me disait qui semblait m'offenser faisait peine à mon esprit. J'avais des serrements de coeur étranges, me voyant tombée d'un paradis dans un purgatoire.

Mon confesseur, ayant crainte que je ne tombasse malade, me retrancha pour un temps une partie de mes pénitences. Il prenait la peine de me traduire beaucoup de choses qu'il croyait capables de me soulager ; mais rien ne diminuait mes peines. Mon corps m'était tellement à charge que je ne portais qu'à regret.

J'étais comme un petit enfant lié de toutes parts196, qui est paisible et ne dit mot. Je voyais, mais de bien loin, cette paix retirée au fond de l'âme, qui acquiesçait à toutes les dispositions de Dieu, mais à peine pouvais-je apercevoir cet acquiescement.

Je fus plusieurs mois en cet état, au bout desquels, un jour que je tâchais de faire oraison, ces paroles me furent dites de l'intérieur : C'est dans la foi que je t'épouserai (Osée, II, 19). Cela me réveilla tout l'esprit. Etant instruite intérieurement que pour parvenir à la fin où je tendais, Notre-Seigneur voulait que désormais la seule foi fût mon soutien, et que je ne recherchasse point d'autre vie que la pureté de cette foi, je n'eus plus de peine à supporter mes croix ; au contraire je les chérissais, et les voulais bien souffrir jusques au jour du Jugement, si sa bonté l'eût voulu, étant contente et bien aise qu'il retint en lui ses grâces, et je l'en remerciais de coeur et d'affection, parce qu'il les conservait en leur pureté, au lieu que je les souillais toutes par mes malices, sitôt qu'elles étaient en moi. Ainsi je sentais davantage ma paix qui s'était retirée si loin. J'étais encore tentée de quitter l'oraison tout à fait, mais quelque peine et difficulté que j'y eusse, je me tenais en la présence de Dieu malgré tout mes sentiments, car, pour l'oraison vocale, elle me distrayait encore plus ; mais depuis cette nouvelle lumière que je viens de dire, il m'était plus aisé de m'entretenir avec Dieu par la foi, sans le soutien d'aucune autre chose que de cette simple vue. Cela me nourrissait et me tenait contente et paisible, étant bien aise d'obéir à sa divine disposition.

Cependant, je me regardais toujours comme un objet vil, méprisable et indigne de ses miséricordes, expérimentant sans cesse mon impuissance et la dépendance continuelle que je devais avoir de cette bonté infinie, sans le secours de laquelle je ne voyais pas pouvoir subsister un seul moment. La partie supérieure s'était rendue la maîtresse et il semblait qu'elle se plût de tenir le dessus, d'où elle regardait la partie inférieure dans toutes ses furies, dont elle ne se mettait pas en peine, mais elle demeurait en sa paix comme dans son fort. Il semblait même qu'elle fût bien aise de ce que ses ennemis, savoir, l'imagination et les appétits de l'inférieure, souffraient et ne lui pouvaient nuire. Dans cet état, l'on connaît parfaitement la distinction de ces deux parties et combien elles diffèrent.

Peu à peu mes peines diminuaient, et de moment en moment mon esprit se réveillait pour caresser celui qui était mon Amour. Mais cet esprit était sévère et exact à ne rien laisser sortir au dehors pour la consolation de la partie inférieure, qui tendait à y avoir part, au lieu qu'il voulait aller à Dieu au delà de tout sentiment, par une pureté très grande à laquelle il était attiré. Ainsi, les délices de l'âme demeuraient arrêtées par la force de l'esprit, je veux dire qu'elles tendaient à s'épancher au dehors dans la partie inférieure, et l'esprit ne le voulait pas, mais il renvoyait tout à Dieu, dans lequel tout était conservé en sa pureté, au lieu que, quand la partie inférieure vient à goûter, elle souille tout par ses appropriations et ses gourmandises spirituelles. Or, comme la foi n'est point dans le sentiment, j'avais gravées en ma mémoire les paroles qui m'avaient été dites dans l'intérieur : C'est dans la foi que je t'épouserai. Cela m'était d'un si grand poids que j'eusse voulu ne rien goûter de peur d'aller contre la pureté de cette foi. C'est pourquoi les aridités ne m'affligeaient point, étant ainsi abandonnée à celui qui me nourrissait de foi, et je m'estimais plus riche en ma pauvreté spirituelle que si j'eusse eu toutes les joies imaginables.

Cela me faisait élever le coeur vers cette bonté infinie, lui disant : J'ai la foi, ô mon grand Dieu, je sais que vous êtes, et en cela je me contente. Mon plaisir était de le regarder ainsi, et si l'on m'eût demandé mes pensées, j'eusse répondu : Je me contente en celui qui remplit tout. Cet état est d'une grande pureté et met l'âme dans une simplicité qui ne se saurait dire, où elle jouit dans une grande simplicité de son Dieu, dans lequel elle est comme dans son centre.

§ 32

Une semaine sainte Notre-Seigneur me remplit l'entendement de nouvelles lumières dans la vue de ses attributs divins. Mon esprit se trouva appliqué à l'unité de Dieu, et dans cette unité il me fut montré cette grandeur immense, cette infinité adorable, son éternité sans commencement et sans fin. J'étais dans une admiration que je ne puis dire, et toute hors de moi, je disais : O Bonté, ô immensité, ô Eternité ! Tout ce que l'on peut dire, en comparaison de cette vue, n'est rien et il faut s'abîmer jusque dans les enfers pour adorer ce grand Dieu.

Je connaissais plus dans ce Dieu de Majesté qu'on ne peut dire et écrire. Toutes ses perfections qu'on nomme, ce n'est point cela. Il faut perdre tous mots et tous noms et se contenter de dire : Dieu ! Dieu ! Car toute autre chose est moindre que ce qu'il faut dire de cette suradorable Majesté. O Dieu ! En quel état était cette âme ! Cela me remplissait et me transformait toute. Je voyais que toutes choses sont dues et appartiennent à ce Dieu, duquel dérive tout ce qui est beau et tout ce qui est bon ; et dans cette vue je m'écriais : O plus que bon, plus que beau, plus qu'adorable ! Ah! Vous êtes Dieu et grand Dieu ! Ce mot, Dieu, demeura gravé en mon âme, en sorte qu'elle ne savait plus que cela. Mais après ce grand attrait, mon esprit fut occupé en chacune des perfections divines, où il se consommait en actes d'adoration, d'admiration, d'anéantissement et d'abandon à l'endroit de ce grand Tout. Il voyait d'une façon très claire que tout ce qui est en Dieu est Dieu même, et il était content de ce que son Dieu est content, et de ce qu'il est et sera éternellement ce qu'il est.

Mon âme était bien éloignée de faire des recherches curieuses pour savoir davantage de ce Dieu, car, pour le respect, elle était comme un petit moucheron, tant elle était abaissée et anéantie en elle-même ; et tout cela n'empêchait point l'amour, mais il était tout autre qu'auparavant, c'est-à-dire, non dans les tendresses et dans les larmes, mais fort et vigoureux. Je ressentais pourtant, ce me semble, en moi une espèce d'orgueil et de complaisance, en ce que mon âme, voyant son grand Dieu si beau, si bon, si plein de majesté, elle se glorifiait de ce qu'il était tout cela et encore infiniment au delà de tout ce qui se peut dire. Elle était râvie d'être rien et de ce que Dieu était tout, parce que, si elle eût été quelque chose, il ne serait pas tout. Ainsi elle se plaisait à se voir dénuée pour ce grand Tout, car c'est en cela que consiste sa gloire, que son Dieu soit ainsi plein et infiniment glorieux.

§ 33

J'ai pris garde plusieurs fois que, m'arrivant des distractions qui m'eussent pu faire errer en quelque chose, ce divin Maître m'enseignait intérieurement ce que je devais croire et ne pas croire, de sorte qu'il m'était impossible de rien supporter qui ne fût conforme à la pureté et à la sainteté de la foi, et convenable à la Majesté d'un si grand Dieu. De peur néanmoins de me tromper dans mes lumières, j'en rendais fidèlement compte à mon confesseur, qui voulait que je me laissasse conduire à Dieu. Cette conduite intérieure de Dieu est si nette qu'il ne faut point de paroles pour l'entendre. On voit et on comprend en un instant plus qu'on ne pourrait dire ni apprendre par tous les livres. Enfin, c'est une clarté céleste, je ne sais comment l'appeler autrement, et elle a cet avantage que, plus l'âme connaît cette divine Majesté, plus elle est humble, se voyant d'autant plus petite et plus semblable au néant qu'elle voit ce Dieu grand et être tout.

§ 34

Notre-Seigneur m'éleva de nouveau, et d'une manière toute d'amour, à la connaissance du mystère de la très sainte Trinité, dont la grandeur me fut montrée en l'unité des trois Personnes divines, d'une façon tout autre que ce qui m'en avait été enseigné, en ce qui regarde la connaissance et l'amour. Car la première fois, j'étais plus dans l'admiration que dans l'amour et dans la jouissance, mais à cette fois, j'étais plus dans la jouissance et dans l'amour que dans l'admiration.

Je voyais les communications internes des trois Personnes comme je les avais vues la première fois, mais je fus bien plus amplement instruite de la génération éternelle du Verbe. Oh ! Que cela est ineffable que le Père se contemplant engendre un autre lui-même, qui est son Image et son Verbe ; que cette génération ne cesse point ; que ce Verbe soit égal à son Père en puissance, en grandeur, en majesté ; et que le Père et le Verbe par leur amour mutuel et réciproque produisent cet Esprit d'amour qui leur est pareillement égal en toutes choses ! Cette vue est un bien par-dessus tout bien, et une connaissance par-dessus toute connaissance, parce que c'est la béatitude de l'âme. Cet état, dis-je, est une vraie béatitude, parce que non seulement on connaît Dieu, mais encore on en jouit par une fruition amoureuse, dont l'âme est nourrie d'une manière ineffable.

Etant donc en cette occupation d'une manière que je ne puis dire, j'oubliai la Personne du Père et celle du Saint-Esprit, et me trouvai toute absorbée en celle du Verbe divin, qui caressait mon âme comme étant sienne et lui appartenant. Il lui faisait expérimenter qu'il était tout à elle et qu'elle était toute à lui par une union et un fort embrassement où il la tenait captive. Mais aussi, il semblait à l'âme qu'il lui était donné en propre pour en jouir à son aise, et si je l'ose dire, tous ses biens lui étaient aussi communs. Mon âme se voyant si riche par la jouissance de son bien infini, ce Verbe Eternel, voulait pourtant par un doux acquiescement être sa captive. Elle voulait tout pour lui et rien pour elle. Elle voulait être rien et qu'il fût tout, n'aimant rien plus que d'être dénuée et vide et de regarder la plénitude de son Objet. O que cette jouissance est douce ! C'est un labyrinthe d'amour où l'on est enivré et saintement enchanté. L'on ne sait ce qu'on est, et si l'on est, parce qu'on est perdu dans cet océan d'amour qui engloutit tous ses élus.

Quand je dis que le Verbe tenait mon âme captive, je veux dire qu'il la tenait si serrée dans ses embrassements qu'elle ne pouvait que pâtir. De fois à autres, un rayon de lumière me faisait ressouvenir du Père et du Saint-Esprit, et me faisait comme un reproche d'amour que je les oubliais. A cet instant, je faisais des actes d'adoration, de soumission et d'amour, puis, sans que je m'en aperçusse, je retournais dans les embrassements du Verbe, où j'étais perdue comme auparavant. Mais bien que je sentisse opérer le Verbe en moi, je ne sortais point de l'unité de l'Essence. Ce fut là que je connus et expérimentai que le Verbe est véritablement l'Epoux de l'âme. Cela est si profond que c'est un abîme. Tout ce qu'on en peut dire n'approche point de ce qui en est, et en cela je me réjouis de la Majesté de Dieu, et de ce qu'il est si grand qu'on n'en peut parler comme il faut.

Toutes ces vues me firent comprendre les mystères cachés dans l'Evangile : In principio erat Verbum, ne voyant point de termes plus propres pour exprimer ce qui se peut dire de Dieu et de la génération du Verbe que ceux dont l'Evangéliste se sert. Enfin, je n'ai jamais expérimenté une plus grande grâce, et je ne pense pas en pouvoir recevoir une plus grande en cette vie, car tout ce qui s'en peut dire semble diminuer le mérite de la chose. Je n'y saurais penser sans une nouvelle émotion de coeur et le sentiment en est toujours demeuré en mon âme. Ce mot : Verbe Eternel, m'est une nourriture qui me remplit sans cesse et un parfum dont mon âme est continuellement embaumée.

§ 35

Après une faveur si extraordinaire, je ressentais encore un plus grand embrasement intérieur et une occupation plus forte. Je me sentais remplie d'un amour véhément, sans pouvoir faire aucun acte intérieur pour me soulager, et cela durait deux ou trois jours, pendant lesquels il semblait que mon coeur dût éclater. J'en ressentais dans le corps une douleur si grande, que si elle eût duré davantage, il eût fallu mourir.

Quelque divertissement d'emploi que j'eusse, ils ne me pouvaient distraire, mais plutôt ils me soulageaient quant à l'extérieur. Le temps que je viens de dire étant écoulé, c'était comme qui ouvrirait le soupirail d'une fournaise embrasée pour en faire évaporer la flamme ; car, mon coeur se dilatait avec des paroles si ardentes qu'il semblait que ce fussent autant de flammes qui se lançaient, par une vengeance d'amour, vers celui qui m'avait fait souffrir, car, comme elles venaient de lui, aussi ne les renvoyais-je qu'à lui. Et comme dans ma croix amoureuse, ma peine était de n'aller pas à lui, c'était aussi le sujet de mes plaintes, et ce que j'avais à lui dire. Je lui disais donc, en aveugle et sans raison, dans une grande privauté dont il ne m'était pas possible de m'abstenir : Ne veux-tu donc pas que je meure, ô Amour ? Ne sais-tu pas qu'il n'y a rien sur la terre qui me plaise et qui ne me soit une croix ? M'ayant donc unie si intimement à toi, ne sais-tu pas que je ne puis vivre avec ceux qui ne t'aiment point ? Hélas ! Amour, ne serais-tu pas bien aise que je mourusse à cette heure, et qu'un éclat de tonnerre ou plutôt d'amour descendit du ciel pour me consommer à cet instant ? Je ne sais ce que je dis ni ce que je fais, tant je suis hors de moi, mais tu en es la cause. Ah ! Je ne te demande ni trésors ni richesses, mais que je meure et que je meure d'amour. Je ne faisais autre chose, ni jour ni nuit, que de me plaindre, et il m'était impossible d'arrêter cette impétuosité, n'ayant point du tout de pouvoir sur moi. Cela se peut vraiment appeler un martyre, mais très aimable, parce qu'il vient du Bien-Aimé.

Cette dilatation me donnait quelquefois du soulagement, puis je retournais en cette première occupation. Ce qui faisait pâtir le corps, c'était une aliénation où j'étais de toutes les choses créées, car je me voyais en un vide de tout, et il ne recevait point de soulagement de l'intérieur, mais plutôt il en recevait de la peine, parce qu'à l'endroit de la poitrine, il semblait qu'il se dût faire une ouverture, et cela ne se pouvait souffrir longtemps, à cause de la grand peine qu'il causait.

On ne le croirait pas, mais je ne dis pas la millième partie de cette occupation. J'aurais de la confusion et de la honte d'en dire davantage de la grande hardiesse avec laquelle je conversais avec Dieu, car elle est bien autre que tout ce que je viens de dire. J'ai été plus longtemps en cet état qu'en aucun autre, et je me suis plusieurs fois étonnée comment je pouvais supporter une si longue occupation intérieure, étant dans une condition tout à fait éloignée des choses de l'esprit, et continuellement chargée de tant d'affaires qu'on peut facilement connaître que Notre-Seigneur faisait tout pour moi, étant impossible d'y pouvoir satisfaire par mes forces naturelles. Qu'il en soit béni ! Il pouvait cela, et encore au delà de ce qui peut se penser et dire. Mon directeur, craignant qu'une occupation si forte et si continuelle ne m'affaiblit trop, jugea à propos de modérer mes pénitences. Il m'accorda seulement que, six mois de l'année, je couchasse sur une paillasse piquée et les six autres sur des ais ; pour les disciplines d'horties et les autres, que je les continuasse ; mais il me défendit de me plus servir de haires ni de cilices, consentant seulement que j'usasse de chemises de serge, et que je portasse deux fois la semaine une ceinture de fer à pointes. Ce que j'ai fidèlement observé jusqu'à mon entrée en religion, n'était que quelque occasion de charité m'en divertit, car en cela je n'étais point scrupuleuse ni attachée à mes exercices de dévotion et de mortification, les laissant pour l'amour de Notre-Seigneur lorsqu'il le permettait.

§ 36

Notre-Seigneur me mit dès lors dans un état d'oraison, qui était une familiarité très grande. C'était une solitude intérieure, qui surpassait tout ce que j'avais expérimenté auparavant. Toutes ses grandeurs dont j'avais continuellement la vue, excitaient un si grand amour dans mon âme, qu'elle oubliait la Majesté, sans l'oublier pourtant, mais c'est que je ne la voyais plus qu'amour. Je veux dire que, de toutes les perfections divines, l'amour tient le premier rang, et cet amour c'est Dieu même. Etant attirée par ce motif, je me sentais comme captive, et j'étais, je le puis dire, comme une folle qui dit sans raison tout ce qu'elle dit. Il n'y a point de paroles plus charmantes que celles dont mon coeur était rempli par la véhémence de l'amour. Hors de l'oraison actuelle, ce n'étaient qu'élans et transports. Allant à l'oraison, je tressaillais en moi-même, disant : Allons dans la solitude, mon cher Amour, afin que je vous embrasse et vous baise à mon souhait, et que respirant mon âme en vous, elle ne soit plus que vous-même par union d'amour, y demeurant perdue pour jamais. Enfin, étant actuellement en oraison, je me sentais saisie par l'Amour, et il me tenait collée à lui d'une telle manière que je n'étais plus à moi, sinon que, de fois à autres, il me laissait respirer quelques paroles d'amour qui, bien loin de me donner la liberté, l'engageaient à renforcer l'union où il me tenait.

§ 37

Dans les entretiens et dans les familiarités que j'ai avec lui, je reconnais ses grandeurs et ma bassesse et l'inégalité qui est entre lui et moi. Pressée néanmoins de son amour, et nonobstant qu'il soit grand Dieu et que je ne sois rien, je lui dis : O mon Amour, quand vous me devriez envoyer dans l'enfer, il faut que je vous aime, que je vous caresse et que vous soyez l'entière possession de mon coeur, car je ne puis aspirer qu'à vous, ô mon grand Dieu, ô mon grand Amour !

§ 38

Notre-Seigneur diminua ces grands et violents accès et j'étais assez longtemps sans les souffrir. Mais, il me donna en la place une occupation intérieure si grande qu'elle me faisait tout oublier, principalement lorsque j'avais communié, car j'avais alors bien de la peine à rappeler mon esprit pour vaquer aux affaires qui m'étaient commises. D'autant plus que cet état est moins sensible que le susdit, il est plus retiré au dedans et éloigné de l'extérieur. C'est pourquoi, dans l'oubli où j'étais des choses du monde, je disais à Notre-Seigneur : Hé, mon Amour ! je vous prie de me donner congé de penser à ce que j'ai à faire pour le prochain, puis je vous caresserai. Alors, il m'y faisait penser et je sortais de toutes les affaires qu'il permettait continuellement m'arriver.

§ 39

Je ne saurais exprimer la force ni la douceur de l'union de mon âme avec Notre-Seigneur, principalement par la Sainte communion. Et, comme c'était d'ordinaire après cette action que j'allais vaquer aux affaires de mon frère, ni le bruit des rues, ni ce que j'avais à traiter avec les marchands, ni tous les soins dont j'étais chargée ne me pouvaient tirer de la liaison intérieure que j'avais avec la Divinité.

Je me sentais remplie de l'unité de Dieu au fond de l'âme par le moyen de ce sacrement d'amour, et quoique j'en eusse la présence habituelle, c'était néanmoins d'une manière tout autre. Cela me causait une faim continuelle de communier sans cesse, s'il m'eût été possible, parce que j'expérimentais que c'est là que l'on jouit vraiment de Dieu. Quelquefois, plus de cinq ou six heures après avoir communié, et vaqué à beaucoup d'affaires des plus distrayantes du monde, et parlé sans cesse, y étant nécessitée, je sentais si fort cette liaison intérieure, qu'il me fallait faire violence pour prendre ma réfection. Etant avec des personnes qui parlaient sans cesse d'affaires ou de choses indifférentes, il ne m'était pas possible d'y prendre garde. Quelquefois, mon frère pour se récréer ou autrement, me demandait mon avis sur ce qui avait été dit, et alors je demeurais toute honteuse ne pouvant en rendre raison, tellement qu'il me fallut avoir soin et attention particulière, me distrayant volontairement pour l'amour de Dieu, car autrement, j'eusse été incommode aux personnes avec qui j'étais, et il me faisait cette miséricorde que je contentais un chacun. Cette occupation me faisait encore oublier de regarder les choses qui étaient même nécessaires, en sorte que mon confesseur m'en mortifia bien fort, m'obligeant de regarder ce qui serait de besoin, car, comme j'avais à converser avec plusieurs personnes, ne les regardant point quand j'avais des affaires avec eux, je ne les reconnaissais plus.

Il me fallut donc accommoder à tout, pour l'amour de Notre-Seigneur, et cela ne me distrayait point de jouir de Dieu, mais il me causait bien des croix et me mit dans une pratique continuelle de vertu, de peur de tomber dans des occasions où j'eusse fait de lourdes fautes. Car, Dieu sait combien il m'a fallu souffrir depuis ma conversion, aucun jour ne s'étant passé que je n'aie eu beaucoup de peine en mon âme, ne voyant presque rien qui ne répugnât à la pureté de coeur et au dégagement d'esprit que je connaissais qu'il fallait avoir pour être vraiment unie à Dieu. Parmi tout cela, rien n'interrompait mon union, et la forte liaison que j'avais à Notre-Seigneur durait toujours.

§ 40

Une fois que mon âme était dans un grand repos unie à Dieu comme à son centre, et que je prenais de la complaisance dans ses perfections et dans ses grandeurs, je fus éclairée d'une si grande lumière de la Divinité, que mon âme ne la pouvait supporter. Et, tout ainsi qu'extérieurement l'on ne peut regarder le soleil sans en être ébloui et comme aveuglé, ainsi j'étais suréclairée intérieurement par une pénétration si grande qu'elle ne se peut jamais exprimer. Je lui disais : O mon grand Dieu ! je ne vous puis supporter en cette sorte. Puis, je me retrouvais abîmée en cette lumière. Ainsi, il revenait de fois à autres, et je répétais aussi les mêmes paroles. Cet attrait fut si puissant que, s'il eût demeuré longtemps, je crois qu'il eût séparé mon âme pour ne plus revenir en sa prison, mais qu'elle fût demeurée dans ce grand soleil dont elle était éclairée. Il eut enfin compassion de moi, changeant cette vue en une union d'amour très particulière. Je ne pouvais jouir de cette grande clarté, l'âme n'étant pas à soi et ne pouvant rien que ce que cet Agent voulait en elle, s'en rendant le maître absolu, et elle se laissait conduire, mais de je ne sais quelle façon qu'elle eût voulu être tout anéantie, cette grande lumière la tenant dans le respect. Mais, elle, qui est créée pour aimer, tendait à sa fin, et Dieu qui aime plus l'âme, sans comparaison, que l'âme ne l'aime, la fit entrer par sa miséricorde en l'union susdite, dans laquelle il lui fit goûter une douceur céleste.

Cet excès étant passé, je pensais à part moi : Mais est-il possible que dans le ciel on goûte Dieu davantage ? Car, en cette union, l'âme voyait que tout ce qui est à son Bien-Aimé était sien, et que ce qui était sien était à son Bien-Aimé, mais par un si doux commerce que l'âme semblait être toute transformée en lui, ne se voyant plus, mais son Bien-Aimé en elle. Elle était comme un ciel, ne pouvant voir son Bien-Aimé ailleurs pour lui parler et pour en jouir par une continuelle union, le voyant là toujours Amour, content d'être chéri, caressé, et embrassé par cette âme même, à laquelle réciproquement il faisait sentir ses divins attraits, d'une façon si charmante qu'elle ne se peut exprimer. Il m'arrivait de si grands transports de joie par cette lumière qui me montrait que Dieu veut être aimé, que mon esprit s'emportait, et j'en parlais avec plaisir à ceux de ma connaissance qui me venaient à la rencontre.

§ 41

C'était un continuel renouvellement d'alliance entre mon âme et son Bien-Aimé, et par diverses reprises je me trouvais perdue en cet océan d'amour. Si, sortant de l'union, il m'en eût fallu parler et rendre compte, cela m'eût fait voler pour me relancer encore en lui. Je m'y suis trouvée surprise en parlant à mon confesseur, car je me sentais ravir la parole, et il me fallait asseoir promptement et pâtir en mon âme un plaisir indicible. O Dieu, que cette union est grande ! C'est un mélange d'amour et d'amour, et on peut dire avec Dieu : Mon Bien-Aimé est à moi et moi à lui (Cant. II, 16), mais à lui entièrement. Mais, hélas ! J'aime mieux me taire que d'en dire davantage, car je ne dis rien qui approche de ce qui en est, et je me sens trop insuffisante pour déclarer une chose si sublime. Aussi ces sortes de faveurs se doivent sentir et expérimenter, et non pas se déclarer ou s'écrire.

§ 42

L'union se fortifie de plus en plus et il faut que ce Dieu d 'amour soit le possesseur de tout. L'âme ne peut ni lire, ni écrire, ni réciter aucune prière. L'Esprit lui dérobe la parole afin que rien n'empêche le commerce intime de l'Amour, et il semble que l'Amour même soit jaloux et qu'il veuille que tous les moments lui soient consacrés. Elle se sent perdue dans celui qui la possède, et il ne se peut rien imaginer de semblable à cette défaillance et à cette heureuse perte. Ce sont des retours redoublés, où elle se consomme et semble défaillir à tout moment. Elle languit et elle meurt sans cesse, et néanmoins, cette langueur est sa force et cette mort est sa vie.

§ 43

Mon âme est si habituée à parler ainsi, que même la nuit, en m'éveillant et étant encore à demi-endormie, j'entends ces paroles au fond de mon âme : O mon Dieu ! Ou les autres aspirations que j'ai rapportées ci-dessus. Quelquefois, elles m'éveillent si fort que je suis contrainte de prier mon Bien-Aimé avec toute confiance de me laisser dormir, à cause du besoin que j'ai de repos.

§ 44

Amour suradorable ! Amour, le suprême ami de mon coeur, que fais-je ici-bas, parmi les souillures du monde ? Ne savez-vous pas, ô Bien-Aimé, que c'est un martyre insupportable aux âmes qui vous aiment d'être séparées de vous, et dans cette séparation, de vous voir offensé par des sujets si misérables qui ne tiennent pas compte de vous, ni de votre charité ? Ah ! Amour, Ah ! Amour, tirez-moi de ces malheurs et de cette corruption misérable, où il n'y a que tourment et affliction d'esprit. Mon coeur soupire après vos demeures éternelles pour voir votre unique beauté et jouir de votre douce et désirable union, dont votre bonté donne un avant-goût à vos bien-aimés, par la participation que vous leur en donnez. O Dieu ! quelle félicité d'être affranchie de ce corps qui met un si grand obstacle à l'union parfaite de l'amour ! Nous jouissons de vous ici-bas, nous vous embrassons ; vous êtes notre trésor, vous êtes notre vie, vous êtes notre Amour, oui, vous êtes tout cela quand vous nous tenez absorbés en vous. Mais sommes-nous à nous-même ? Ah ! que nous expérimentons de misères dans notre bassesse et pauvreté ! Qui donnera donc à mon âme qu'elle rompe sa prison ? Que l'amour fasse à ce corps une porte et une ouverture assez grande pour la faire sortir, afin qu'elle demeure éternellement captive en vous, mais d'une captivité qu'elle aime mille fois mieux que toutes les libertés du monde.

§ 45

Un jour, souffrant les excès de l'Amour, et tout ensemble la vue de mes fautes, qui sont deux peines fort pressantes et également difficiles à supporter, je m'écriai : Qui est celui, ô Amour de mon âme, qui pourra parler des douces plaies que vous faites au coeur de ceux que vous aimez, et qui vous aiment ? Vous vous plaisez à les faire languir et mourir mille fois le jour, mais d'une mort mille fois plus douce que la vie ; car, n'est-ce-pas mourir que d'être dans vos continuels embrassements et se voir encore éloignée de vous, demeurant dans un corps sujet à tant de misères et de distractions, à tant d'objets, dis-je, qui empêchent le pur amour et qui nous séparent tous deux ? O Pureté, ô Netteté, ô Dieu de mon coeur, de quelle importance est la moindre faute ! Ce pur amour ne peut rien supporter. Retranchez donc en moi ce qui n'est pas le pur amour. C'est un martyre, ô mon Jésus, de voir tant de souillures contraires au pur amour.

§ 46

Mon doux Amour, mon doux Amour, mes délices adorables, vous plaisez-vous à mes langueurs ? Ne savez-vous pas que mon désir est véritable ? Oui, vous le savez, car mon coeur est nu en votre présence, proche de l'Autel de votre sacré Coeur. Que je sois donc toute vôtre, comme vous êtes tout mien ! Possédez-moi et que je vous possède, par un mélange d'amour. Encore un coup, Autel sacré, que sur vous soit fait ce sacrifice ! O Brasier adorable, faites brûler celle qui ne veut vivre que dans vos flammes ! Serait-il possible de me voir si proche de vous et d'être appliquée sur un autel de feu, sans être toute consommée d'amour ? Mais, ô secrets ! Ô secrets ! Vous vous plaisez dans mes croix, car, ô mon doux Amour, je suis unie à vous et à votre coeur embrasé, et cependant je vis et je meurs tout ensemble. Je vis, parce que l'on ne peut être unie à vous sans vivre de votre vie, ô Vie admirable ! Et je meurs, parce que cette union est aussi une mort qui fait finir tout ce qui n'est pas vous. Ainsi, vivant et mourant, je ne suis pas à moi, mais à vous, ô mon cher Tout, ô mon Amour, ô mon unique désiré !

§ 47

C'étaient là mes entretiens parmi les tracas, et cet entretien familier avec Notre-Seigneur m'embrasait sans cesse. Dans l'oraison et par les rues, et en quelque lieu que je fusse, je languissais d'amour197, et pourtant je jouissais de l'Amour. Mais, c'est qu'il se plaît à me faire ainsi souffrir, et il est impossible à l'âme souffrante et languissante qu'elle ne fasse des saillies. Je ne sais comme je dois dire. On souffre, on languit, on jouit. Je me mortifie beaucoup d'écrire ceci, mais je ne puis dire ma manière d'oraison, ni la façon dont Dieu me conduit, sans faire connaître ce que je voudrais être à jamais caché dans le secret de mon coeur.

§ 48

J'étais un peu soulagée par la sainte communion, m'en approchant avec un désir extrême d'embrasser, de chérir et de caresser le sacré Verbe Incarné, en attendant la parfaite consommation de l'union, car, l'ayant reçu, je ne saurais exprimer la manière en laquelle je le possédais et il me possédait, me faisant sentir par expérience et par ses touches que c'était lui, lui, dis-je, qui est l'Amour et le Maître des coeurs. Après m'avoir tenue longtemps dans une grande union, je demeurais dans la vue et dans la jouissance de la Divinité, et de toute la Trinité que je connaissais être en ce divin sacrement ; car, bien que je le visse appartenir au sacré Verbe Incarné, j 'avais aussi une connaissance, que la Divinité étant indivisible et les Personnes inséparables, je possédais tout cela dans ce sacrement d'amour. Oh ! que l'on connaît là de grandes vérités ! C'est un abîme qui n'a ni fond ni rives. On ne saurait jamais dire ce que Dieu découvre à mon âme, quand il se donne à elle dans ce sacrement adorable. L'éternité, où toutes choses seront découvertes, le fera voir, toutes mes paroles étant trop défectueuses pour le récit de tant de choses si ineffables.

§ 49

Mon coeur s'embrasait toujours de plus en plus ; les lumières que je recevais de Dieu me causant toutes ces inflammations. Un jour, étant en oraison, il me fit connaître que le Fils de Dieu, seconde Personne de la très sainte Trinité, était comme le sein et la poitrine du Père. Ce n'est pas que je visse rien d'imaginaire, mais je ne saurais dire autrement pour me faire entendre. Dans ce sein, que je voyais aussi comme un Autel d'amour, tous les bien-aimés du Père étaient logés et consommés par ses ardeurs, et je voyais que c'était aussi là ma demeure. O Dieu, quelle consommation ! De plus, de ce sein amoureux sortait avec impétuosité un fleuve d'amour qui recréait tout le ciel. Au sortir de cette oraison, j'étais dans une langueur extrême, me plaignant sans cesse à l'Amour de ce qu'il me laissait vivre et demeurer encore en cette chair mortelle et corruptible.

§ 50

Je sentais toujours ce coeur souffrant de nouvelles inflammations, et, ne pouvant se taire, il exhalait son feu par ses plaintes ; autrement, je crois qu'il se fût brisé en pièces. J'étais contrainte de me retirer de peur d'être entendue et je disais à demi-haut ma souffrance à celui qui me la faisait endurer. Mon corps me faisait bien de la peine, car en ces occupations je ne perdais pas l'usage des sens, et je me voyais contrainte de me coucher contre terre, ne le pouvant supporter. En un mot, c'est un martyre. Si j'étais en un lieu où l'on me vît, il me fallait être soigneuse de m'appuyer et de faire tenir mes mains à ma ceinture, car, sans cela, les bras me fussent tombés sans m'en apercevoir et j'eusse été vue d'un chacun. J'avais été d'autres fois en de grandes récollections où je perdais le sentiment avec beaucoup de douceur, mais celle-ci était extrêmement violente. Je sentais des coups dans le coeur comme si on me l'eût percé. Ce n'est pas une imagination, car vraiment je souffrais cela, ce qui me causait une douleur extrême, mais qui était aussi très charmante et que l'on voudrait être sans cesse réitérée. Ce martyre fait agoniser et pousser à l'Objet qui le cause mille cris et mille plaintes d'amour. J'eusse voulu courir comme une personne qui a perdu le sens, mais la raison me demeurait pour m'en empêcher. Je souhaitais une solitude continuelle dans quelque lieu écarté, afin de crier tout haut, mais l'Amour, permettait que je fusse encore plus occupée dans les affaires domestiques, en quoi je reconnais le grand soin que sa bonté a eu de moi, car si je n'eusse eu l'extérieur occupé, je n'eusse pu supporter tant d'attraits si violents ni des martyres si rigoureux.

§ 51

Il m'arrivait de grands battements de coeur qui me donnaient quelquefois bien de la peine, dans la crainte que j'avais qu'on ne s'en aperçût. Mais Notre-Seigneur m'aidait en sorte que j'avais le loisir de me retirer avant que le feu éclatât au dehors. Une fois, entre autres, étant retirée dans mon oratoire, il m'en arriva un si violent qu'il m'ôta toutes les forces du corps, et ce qui me faisait le plus de peine, c'est que je me voyais en ce martyre sans en pouvoir sortir. Je ne sais comme je dois parler de cette souffrance. Elle fait agoniser de fois à autres, et tout ce que l'on peut faire, c'est de dire en se plaignant : C'est assez, mon Amour, mon divin Amour, c'est assez. Cela soulage et donne un peu d'air. Mais quelque grande que soit la peine, l'on n'en voudrait jamais être délivrée, tant elle est charmante, car il semble que ce coeur soit le but où le Bien-Aimé décoche sans cesse ses traits et qu'il veut sans pitié percer de toutes parts. Mais que dis-je ? C'est afin de le soulager, faisant évaporer par ces plaies le feu dont il est rempli, que sans ce secours et cet air, il fendrait par l'impétuosité de l'amour qui y est enfermé. Cela, se terminant ainsi, laisse de nouvelles flammes qui font courir de nouveau à tout ce que veut l'Amour, puis le martyre recommence. Ainsi le coeur est destiné à de continuelles souffrances, mais plus aimables, sans comparaison, que tout ce qu'on se peut imaginer de délicieux sous le ciel.

§ 52

Mon esprit de plus en plus s'allait simplifiant pour faire moins d'actes intérieurs et extérieurs qui m'eussent pu donner du sentiment. Mais, au fond de l'âme, ces paroles étaient continuelles : Hé ! mon Amour, mon Bien-Aimé ! soyez béni, ô mon Dieu ! ou bien celles-ci seulement : O mon Dieu, ô mon Dieu ! Ces paroles foncières me remplissaient d'une douce nourriture sans aucun sentiment. Notre-Seigneur m'ôta encore ces grands transports et ces accès violents, et depuis ce temps-là, mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, et ce centre est en elle-même, où elle est au-dessus de tout sentiment. C'est une chose si simple et si délicate qu'elle ne se peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler, et faire ce que l'on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l'âme ne cesse point d'être unie à Dieu. Les grandeurs même de Dieu ne la divertissent point, mais sans s'y arrêter, elle demeure attachée à Dieu dans sa simplicité, où elle lui parle en la manière que je viens de dire.

Me voyant si longtemps en cet état, j'eus crainte d'être trompée, et je recommandais beaucoup cela à mon divin Epoux, le priant de ne le pas permettre. Alors, il me dit intérieurement ces paroles : Demeure là ; je veux que tu fasses ici ce que les Bienheureux font dans le ciel. Je compris par ces paroles que cet état est d'une grande pureté, et que qui sait s'appliquer à Dieu, bénir sa bonté et demeurer collé à lui par une union d'amour dans le fond de son âme, où tout est dans le calme et dégagé des sens, c'est la félicité des Bienheureux. Les orages des tentations n'arrivent point là, et rien ne peut tirer l'âme de son bienheureux séjour, mais elle y demeure en toute sûreté.

Quoique la parole de Notre-Seigneur m'assurât, je ne laissai pas de conférer de cette occupation avec le R.P. Dom Eustache de Saint-Paul, Feuillant, comme aussi de cette vue de la très sainte Trinité, et des caresses du Verbe Eternel, lui témoignant que tout cela me donnait un peu de crainte, quoique j'en eusse déjà communiqué à mon confesseur. Il m'écrivit en ces termes : « J'ai vu les grâces et les lumières que vous communique votre céleste Epoux, et je les approuve autant que je puis. » Il m'exhorta ensuite à la fidélité à l'endroit d'un si bon Dieu, me disant beaucoup de choses pour m'y encourager. Cette réponse me consola beaucoup et me mit en repos. Cette façon d'être avec Dieu m'est continuelle, et je n'en sors point, si ce n'est que quelque nouvelle lumière m'en retire pour un peu de temps, et tout aussitôt je me retrouve au même état.

§ 53

Mon désir pour la religion augmentait de jour en jour, et depuis la première année de ma conversion, il n'est point sorti de mon esprit. S'il y avait quelque chose dans le monde qui me plût, c'était la condition d'une religieuse, et j'en menais la vie et faisais les actions autant qu'il m'était possible. Je ne laissais pas quelque fois d'avoir peur que ce ne fût une tentation pour me distraire, et je m'en plaignais à Dieu, lui disant : Hélas ! mon Bien-Aimé, ôtez-moi, s'il vous plaît, cette pensée. Vous savez que je me suis ôté les moyens de parvenir à ce bienheureux état, en me privant de mes propres intérêts, afin de servir le prochain pour l'amour de vous. Et de plus, j'ai un fils de qui il faut que je prenne le soin, puisque vous le voulez et que j'y suis obligée, ô mon Dieu ! Cette plainte était suivie d'un reproche intérieur que je manquais de confiance, cette divine bonté étant assez riche pour mon fils et pour moi. Ainsi je m'abandonnais, n'aimant rien qu'à suivre les conseils que Notre-Seigneur nous a enseignés dans l'Evangile. Je voyais le monde désirer et demander des richesses, et moi, il m'était impossible de désirer ou de demander autre chose que d'être pauvre. Tout ce que ma soeur me donnait, je le donnais aux pauvres ou j'en achetais des instruments pour me mortifier. Je me réjouissais de n'avoir rien et de ce qu'il fallait que je demandasse par charité à ma soeur tous mes besoins, et elle m'était si bonne qu'elle ne me laissait manquer de rien, mais elle donnait à mon fils et à moi plus que je ne voulais pour notre entretien. Après tout, je m'estimais la plus riche du monde, espérant que, nonobstant toute ma pauvreté, la Providence de Dieu ne me manquerait jamais, que je serais religieuse et que je serais délivrée de tous les tracas où j'étais engagée.

Quoique ce désir de quitter le monde fût continuel, il ne me causait point de trouble, mais mon âme demeurait dans une douce paix, attendant l'heure que Notre-Seigneur ordonnerait pour cela, avec promesse de lui être fidèle, quand il m'en ouvrirait le chemin. C'était lui qui me donnait la vue des biens qui sont renfermés dans l'état religieux, c'était lui aussi qui m'en devait donner la possession. Une fois, je fus contrainte de m'arrêter en un chemin, ne pouvant supporter la force de cette inspiration, qui me liait fortement à Dieu, dans la connaissance qu'il me donnait qu'il voulait cela de moi. M'arrêtant ainsi, c'était afin de le caresser et de l'obliger de me l'accorder au plus tôt, et lorsque je le pressais, j'entendis en mon intérieur cette parole amoureuse : Attends, attends, aie patience. Cela me fortifiait et m'entretenait dans l'espérance, et ce pendant je ne faisais point d'autres recherches que d'attendre sa sainte volonté et les moments de son exécution.

Le diable ne laissait pas de me tenter beaucoup sur ce qui regardait la pauvreté. Il me voulait faire aimer les richesses, et il n'y a raison qu'il n'objectât à mon imagination pour me faire sortir d'un chemin aussi dénué que celui où Notre-Seigneur me conduisait, et où il m'inspirait de demeurer. Je n'ai point eu de tentation qui m'ait tant importunée que celle-là, car elle était quelquefois si violente que je me voyais presque sur le bord du consentement, étant comme aveugle dans la pratique de la vertu. Mon recours était l'oraison, où je m'abandonnais de nouveau à Notre-Seigneur, et d'en aller rendre compte à mon confesseur, qui voyait bien que Dieu me voulait dans la nudité où j'étais, et que toute autre pensée contraire n'était que tentation. Ainsi je demeurais en repos et le trouble de l'imagination cessait, car pour l'âme, elle était toujours en sa paix et dans la conformité à la volonté de Dieu, qui était toute sa suffisance, son contentement et sa vie.

§ 54

Quoique je fisse tout mon possible pour pratiquer les vertus dans les occasions, qui m'étaient continuelles, je me sentais toujours pressée intérieurement de quitter le monde, avec une lumière qui m'enseignait incessamment que je ne m'y sauverais pas, à cause des grands et continuels obstacles où je me trouvais. Je ne savais pas si Notre-Seigneur me continuerait cette grande assistance, et dans cette incertitude, la lumière qu'il me donnait me faisait voir qu'il fallait éviter les occasions. N'eût été la grande paix qui me demeurait en l'âme, on eût jugé que ces sortes de lumières eussent été des tentations, parce qu'en apparence, je pouvais faire plus d'actions de charité envers le prochain et mériter davantage dans la condition où j'étais que dans la religion, où je ne voyais pas pouvoir rien faire que pour mon propre salut. D'ailleurs, n'ayant point de biens et étant chargée d'un enfant, cela était presque hors de raison. En cette vue, je faisais résolution de n'y plus penser ; mais c'était en vain, car mon inspiration se fortifiait toujours, et je m'en plaignais à Notre-Seigneur, lui disant que puisqu'il me donnait ces pensées, il fît donc tout.

Je souffrais plus que jamais dans le monde lorsque j'entendais des paroles qui offensaient Dieu, et surtout des paroles contraires à la pureté. Cela me martyrisait intérieurement et me faisait trembler, me voyant en des lieux et en des temps où je ne le pouvais éviter. Et néanmoins, plus j'entendais ces sortes de discours, plus mon coeur se liait à Dieu pour me plaindre à lui. Une fois, dans une occasion semblable, où j'eus beaucoup à souffrir, je me sentis tirée intérieurement d'aller en ma chambre caresser le Bien-Aimé, qui semblait me vouloir faire quelque faveur. Je ne pouvais néanmoins lui obéir si promptement que j'eusse voulu. Mais enfin il me donna jour de congédier ceux qui me retenaient et me fit la grâce de le faire. Je me retirai soudain, et dès le premier pas que je fis dans ma chambre, je fus saisie d'un si grand attrait que je fus contrainte de m'asseoir promptement à terre, ne pouvant me tenir à genoux. Il semblait que l'âme se voulût séparer du corps, ne pouvant plus demeurer sur la terre parmi tant d'immondices, qui lui étaient si horribles et si épouvantables, elle qui était créée pour le ciel et qui ne voyait ici-bas que des choses qui l'en pouvaient détourner198. Je faisais des cris et des soupirs si grands qu'on m'eût facilement entendue, mais j'étais seule au haut du logis, ce qui me fut une grande faveur de Dieu, ceux, d'ailleurs, avec qui je demeurais, n'étant pas capables des choses spirituelles. C'étaient des plaintes redoublées à Notre-Seigneur de ce qu'il me laissait en tant de dangers, et parmi tant d'âmes qui ne l'aimaient pas d'un véritable amour, le conjurant que si sa bonté ne me voulait pas retirer de la terre, il me mît, au moins, avec des âmes pures, et qui l'aimassent véritablement, afin qu'étant éloignée du monde, je le pusse caresser à mon aise, ne pouvant plus vivre dans un si grand martyre. Cependant cette divine majesté me regardait amoureusement, prenant plaisir à mes plaintes, et le regard de ce divin Epoux me calma, sans que je fisse rien de ma part ; mais, de je ne sais quelle manière, je me sentis toute changée et fixe à le regarder et à écouter ses divines paroles. Il me caressait amoureusement et m'assurait qu'il m'accorderait ce que je lui demandais avec tant d'instance, et qu'il satisferait mes désirs, mais qu'il ne le voulait pas encore. Il m'est impossible de dire ce que je connaissais et dont je jouissais en ce divin regard. Je lui dis, me sentant vaincue d'amour, et correspondant à sa grâcieuseté sacrée : Mon doux Amour, ne méritez-vous pas que je vous cède en tout ! Ah ! Quand j'aurais en moi le pouvoir et le vouloir de posséder ce que je vous demande, je le mettrais à vos pieds, laissant tout pouvoir et tout vouloir, pour vous laisser pouvoir et vouloir selon votre divine volonté. Et cela n'est-il pas bien raisonnable, ô mon Bien-Aimé, ô mon cher Amour ? Tous actes cessèrent et il m'unit si étroitement à lui que je ne le puis exprimer, et cette union dura fort longtemps, me laissant dans une douce paix, confiance et assurance intérieure que je possèderais bientôt ce que je désirais.

§ 55

Oh ! que c'est une grande peine de ne pouvoir dire les choses de l'esprit comme elles sont ! L'on n'en parle qu'en bégayant, et encore faut-il chercher des similitudes pour s'exprimer ; autrement, il se faudrait taire. J'ai encore aussi présentes les vues et les grâces de Notre-Seigneur qu'au temps qu'il me les a faites, et cependant je n'en saurais presque rien dire, tant cela est dégagé du sentiment et de l'imagination. Car, pour ce qui est du regard de Notre-Seigneur dont j'ai parlé, on pourrait croire que j'aurais vu une chose imaginaire, mais nullement. De toutes les choses de Dieu, je n'ai quasi jamais rien vu en cette sorte, et comme Dieu est esprit, il le faut adorer en esprit et en vérité (Jean, IV, 24). C'est une chose si délicate en l'âme que sans voir, ni ouïr, ni goûter, elle comprend, elle sait et connaît Dieu et les choses que sa divine Majesté lui veut apprendre, d'une façon admirable, et dans une certitude qui ne se peut dire. Il est lui-même le maître de l'âme qu'il mène par cette voie, la régissant et la conduisant par connaissance et par amour, se faisant voir à elle et se l'unissant, ne lui cachant rien, mais plutôt lui faisant montre et part de ce qu'il est, dès cette vie, par une telle science et jouissance, qu'il n'y a que lui et celle qui en jouit qui le sachent. En un mot, on peut dire que le coeur et l'âme est un paradis où il n'y a rien de secret entre l'aimé et l'amante.

§ 56

Encore qu'au commencement je ne fisse élection de telle ou telle religion, et que j'attendisse tout de Notre-Seigneur sans aucun choix, ainsi qu'un pauvre qui ne fait choix de l'aumône qu'on lui donne, j'avais pourtant beaucoup d'inclination à celle des Feuillantines ; mais Notre-Seigneur ne voulait pas cela de moi, parce que toutes les fois que je passais proche le Monastère des Ursulines, je sentais en moi une telle émotion, qu'il semblait que mon coeur se dût arrêter en cette place, avec une affection d'y demeurer. Je ne voulais pourtant pas tant m'y affectionner, parce que j'appréhendais de m'attacher à une chose dont je n'eusse pu venir à bout. Ainsi je tâchais de faire évanouir ces sentiments de mon esprit et d'en perdre l'estime, bien que je fisse souvent réflexion sur les pensées que Notre-Seigneur me donnait de l'utilité de cet Ordre, et combien il ravit d'âmes d'entre les mains de Satan. Il m'était avis que je devais faire plus d'état de cela que de toutes les austérités des autres, et que sa bonté m'ayant fait, parmi les embarras du siècle, toutes les faveurs dont j'ai parlé, cet Ordre me serait plus propre qu'aucun autre, la conversation avec le prochain y étant encore conforme à celle que Notre-Seigneur a eue ici-bas dans l'instruction des âmes.

Je pesais beaucoup cette considération et je la trouvais d'un grand poids. Mais, je retournais à mes pensées imparfaites, regardant les pénitences extérieures dont on fait tant d'état, et j'avais un peu de regret d'être dans un lieu où l'on ne fît pas tant d'austérités. De plus, Notre-Seigneur me tenait encore caché le lieu où il me voulait, ou des Feuillantines ou des Ursulines. C'est pourquoi je retenais en ma pensée la promesse que le R. P. Général des Feuillants m'avait faite, n'ayant pour lors nulle entrée ou habitude aux Ursulines. Et quand j'y en aurais eu, je n'aurais jamais eu la hardiesse d'y demander une place, cette demande me paraissant trop hors de raison, parce qu'il n'y avait rien en moi qui pût donner à ces saintes filles l'affection de me recevoir pour l'amour de Dieu, ne pouvant être reçue en aucun lieu que sous le titre de la charité. Ainsi j'attendais toujours la grâce qui m'avait été promise d'ailleurs, et toujours je revenais à penser aux Ursulines, ressentant en moi cette affection intérieure que j'ai dite de l'instruction des âmes. Je me ressouvenais que la première pensée que j'avais eue d'être religieuse, après ma conversion, avait été d'être Ursuline, bien que jamais je n'en eusse vu et que je n'eusse même jamais entendu parler de leurs fonctions, et cette pensée m'était toujours demeurée dans l'esprit. Etant donc ainsi pensive et combattue des deux côtés, sans savoir dans lequel Dieu me voulait, j'attendais en paix les ordres de sa volonté, laquelle quand elle me serait connue, j'étais entièrement résolue de m'y soumettre quoi qu'il m'en dût arriver.


§ 57 (de ses visites à la Mère Françoise de Saint-Bernard, sous-prieure des Ursulines)

Plus la conversation était fréquente, plus je m'y sentais attirée, et elle était si douce que, quand une fois j'étais avec elle, je n'eusse jamais voulu m'en séparer.

Quoique j'eusse cette grande familiarité avec elle, je n'eus jamais la hardiesse, ni même l'instinct intérieur, de la prier de m'aider, me sentant toujours poussée intérieurement de laisser le tout entre les mains de Dieu. Je lui témoignais bien quelquefois dans l'entretien le désir que j'avais de quitter le monde et l'impuissance où j'étais de l'effectuer, mais le tout en demeurait là. Or, il arriva qu'elle fût élue supérieure, et la première fois que j'eus l'honneur de la voir après son élection, sortant de notre logis, il me vint en pensée qu'elle m'allait offrir une place. Et, en effet, après que je l'eus saluée, elle me dit fort agréablement : Je sais ce que vous avez dans la pensée ; vous pensez que je m'en vais vous offrir une place. Oui, je vous l'offre. Je fus toute surprise d'admiration de voir une telle charité et j'en fus si touchée que je ne le puis exprimer. Mais d'autre part, je devins aussi plus pensive que jamais, Notre-Seigneur me tenant toujours caché s'il voulait cela de moi, ou que je me tournasse du côté des Feuillantines. Et quoique je remisse le tout à mon confesseur, avec résolution de faire ce qu'il me commanderait, je le priai néanmoins de ne donner point sitôt parole à la Révérende Mère, ne pouvant agir en cette affaire, si je ne sentais un autre mouvement intérieur. Lui, qui ne demandait qu'à me mortifier, me répondit qu'il y aviserait, et pour sonder mes sentiments, il semblait me vouloir décourager, ne me parlant plus de la religion qu'avec froideur et indifférence. Je le craignais si fort que je n'osais presque voir la Révérende Mère, laquelle se plaisait aussi de ce que l'on me mortifiait de la sorte. Mais enfin, la confiance que j'avais en elle fit que je lui déclarai la perplexité où j'étais au regard des Feuillantines. Cela ne lui causa point de refroidissement, mais plutôt elle m'assura que si Notre-Seigneur ne me voulait point Ursuline et qu'il m'appelât ailleurs, elle m'y aiderait de tout son possible, et par elle-même et par ses amis. Je n'avais jamais vu une charité si grande et si désintéressée. Il paraissait évidemment que Notre-Seigneur la portait à me faire tout ce qu'elle me faisait et tout ce qu'elle me fit depuis, car il n'y avait rien de naturel et d'humain qui l'obligeât à en user de la sorte. Elle ne me connaissait point, je ne l'avais jamais obligée et elle n'avait rien à espérer de moi. En un mot, rien ne l'excitait à me traiter charitablement que le pur amour de Dieu, qui l'avait réservée à me donner de sa part le bien que j'attendais depuis si longtemps de sa miséricorde. Après une si longue perplexité où Dieu me tenait, un jour que j'y pensais le moins, je vis sensiblement effacer de mon esprit l'affection et le désir que j'avais aux Feuillantines, et je sentis imprimer en la place l'affection et le désir d'être Ursuline, avec une inspiration si pressante d'en poursuivre l'exécution, qu'il me semblait que tout ce qui était au monde me menaçait de ruine, si je ne me sauvais promptement en cette maison de Dieu. Cela fut donc résolu, et mon confesseur y consentit.

§ 58

Lorsque j'étais sur le point d'éxécuter mon dessein, Notre-Seigneur m'envoya une pesante croix, et la plus sensible que j'aie eue en ma vie.

Quinze jours avant mon entrée, je perdis mon fils, qui pour lors n'avait pas encore douze ans, et je fus trois jours sans en entendre aucune nouvelle. Je croyais assurément ou qu'il fût noyé ou que quelque homme perdu l'eût emmené. Plusieurs semblables pensées troublaient mon esprit, et je souffrais beaucoup plus au dedans que je ne le faisais paraître à l'extérieur. Je pensais surtout que Dieu avait permis cela pour me retenir dans le monde199, ne voyant pas qu'il y eût d'apparence d'effectuer mon dessein, si mon fils ne se retrouvait. J'avais mis plusieurs personnes en campagne pour le chercher, mais en vain. O Dieu ! Je n'eusse jamais cru que la douleur de la perte d'un enfant pût être si sensible à une mère. Je l'avais vu malade presque jusqu'à rendre l'esprit, et je le donnais de bon coeur à Notre-Seigneur, mais le perdre de la sorte, c'était ce que je ne pouvais comprendre. Je ne sortais point de la paix intérieure avec Notre-Seigneur, mais cela ne m'ôtait pas la peine sensible d'une telle perte, ni de la privation de la chose du monde que j'aimais le plus, savoir, du bien de la religion. Enfin, devant Dieu, il me fallut dépouiller de tout désir et demeurer nue au pied de la croix, me résignant de tout mon coeur à ce que sa bonté en ordonnerait.

§ 59

Pendant tout le temps de cette perte, j'avais gravée en mon esprit la douleur que ressentait la très sainte Vierge, lorsqu'elle perdit dans le Temple le petit Jésus, qui était un si digne Fils, au lieu que moi, chétive que j'étais, je souffrais pour la perte d'un petit rien200. Cette pensée me consolait, mais j'en avais bien d'autres qui me troublaient, et tendaient à me faire croire que toutes les inspirations que j'avais eues de me donner à Dieu et de quitter le monde avaient plutôt été des tentations que de véritables inspirations. Et de plus, ceux qui savaient que je devais quitter mon fils pour me rendre religieuse, enchérissaient encore par dessus mes pensées, et tout cela me traversait, en sorte que je n'osais dire mot, parce que je me condamnais moi-même. Un bon religieux m'avait prédit cette affliction, peu de temps avant qu'elle m'arrivât, en me disant : Préparez-vous à recevoir une grande faveur de Dieu, mais ce ne sera qu'après vous y avoir disposée par une grande croix. Par cette grande faveur, il voulait entendre mon entrée en religion, par cette grande croix, la perte de mon fils.

§ 60

Enfin le Bien-Aimé ne me trouva pas digne de souffrir davantage cette privation. Il me le rendit ; et je commençai d'espérer jouir bientôt du bien que je pensais avoir perdu. Mon frère et ma soeur me promirent de se charger de cet enfant, et de prendre soin de tout ce qu'il aurait besoin, tout ainsi que si moi-même je fusse demeurée au monde. Je pris donc résolution, étant poussée intérieurement, de le laisser en la providence de Notre-Seigneur, sous la protection de la sainte Vierge et de saint Joseph, sans avoir autre assurance que de simples paroles, que je voyais bien être fort incertaines, comme, en effet, mon frère mourut peu de temps après.

Chacun me blâmait201 de laisser ainsi un enfant qui n'avait pas encore douze ans, sans aucun appui assuré, comme aussi de quitter mon père, qui était fort âgé, et qui était sensiblement touché de ne me plus avoir auprès de lui. Tout cela me faisait souffrir, mais j'avais gravées en ma mémoire ces paroles de Notre-Seigneur, qui sont en l'Evangile : Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils et sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi (Matth. X, 37). Cela me fortifiait tellement l'esprit que je n'avais de l'affliction de personne, mais chérissant le vouloir de Notre-Seigneur, je voulais lui obéir. Mon confesseur m'aidait beaucoup, m'assurant que Notre-Seigneur aurait soin de mon fils, et que j'entrasse librement en la vue de Dieu. Je ne laissais point de biens, entrant en religion, mais selon mes sentiments intérieurs, je pensais plus laisser, en quittant mon fils que j'aimais beaucoup, que si j'eusse quitté toutes les possessions imaginables, et surtout le laissant sans appui. Il y avait bien dix ans que je le mortifiais, ne permettant pas qu'il me fît aucune caresse, comme de mon côté je ne lui en faisais point, afin qu'il n'eût aucune attache à moi, lorsque Notre-Seigneur m'ordonnerait de le quitter. Mais tout cela n'empêcha pas qu'il n'eût un très grand ressentiment à ce départ.

Je fus plusieurs jours dans une fort grande union avec Notre-Seigneur, en sorte que la nuit même je ne pouvais reposer, tant cet attrait était puissant. Mon occupation était, en le familiarisant et me sentant dans une grande nudité, de lui parler de l'action qu'il voulait que je fisse, et de cet enfant que je lui allais laisser entre les mains, étant prête d'ailleurs de quitter tout ce dessein, s'il le voulait, et qu'en cela je ne voulais en aucune façon me rechercher, mais lui obéir en tout, ne me défiant point qu'il me laissât vide de grâces dans le monde, où il m'avait tant chérie. Je lui disais qu'il ne permît pas que je commisse une faute en quittant cet enfant, s'il ne voulait pas que je le quittasse, mais aussi, que si c'était sa volonté, je passerais par dessus toutes les raisons humaines pour son amour. Cette divine bonté prenait plaisir à mon abandon, et il me caressait si amoureusement que je ne le saurais dire. Il me provoquait à lui parler sans cesse dans cette union, où, le caressant réciproquement, il semblait que je le voulais contraindre de me répondre. Je lui disais sans cesse : Hé ! le voulez-vous, ô mon amour ? Hé ! dites, le voulez-vous ? Car je ne veux que ce qu'il vous plaît. Ma paix intérieure augmentait toujours, et pressée intérieurement d'obéir promptement, je me vis tellement aliénée de toutes les créatures que je ne pouvais avoir attention à quoi que ce fût. Si l'on me parlait, j'oubliais aussitôt ce que l'on me disait. Je ne pouvais même manger que fort peu, et encore avec beaucoup de peine, en sorte que l'on croyait que je demeurerais fort malade. Mais c'était ce grand recueillement et cette paix intérieure qui ne me permettait pas de sortir hors de moi-même.

Mon fils, j'ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu'à présent, parce que vous n'étiez pas en âge de l'écouter, ni d'en comprendre l'importance. Mais à présent que vous êtes plus raisonnable et que je suis sur le point de l'exécuter, je ne puis plus différer de vous en donner la connaissance. Je vous dirai donc que, dès le temps que Dieu m'a séparée de votre père, avec lequel je n'ai vécu que deux ans, il m'a donné le dessein de quitter le monde et de me faire religieuse. Depuis ce temps-là, ce dessein s'est toujours fortifié, et si je ne l'ai pas exécuté, c'est qu'étant jeune comme vous étiez, je n'ai pas voulu vous quitter, croyant que ma présence vous était nécessaire pour vous apprendre à aimer Dieu et à le bien servir. Mais aujourd'hui que je suis sur le point de me séparer de vous, je n'ai pas voulu le faire, sans vous le dire, et vous prier de le trouver bon. Je pouvais vous quitter sans faire bruit et sans vous en parler, car il y va de mon salut, il quand il est question de se sauver, il n'en faut demander congé à personne. Mais parce que je n'ai pas voulu vous attrister, et que vous eussiez été trop étonné de vous voir tout d'un coup sans père et sans mère, je vous ai pris ici, en particulier, pour vous demander votre consentement. Dieu le veut, mon fils, et si nous l'aimons, nous le devons aussi vouloir. C'est à lui à commander, et à nous à obéir. Si cette séparation vous afflige, vous devez penser que c'est un grand honneur que Dieu me fait de m'avoir ainsi choisie pour le servir, et que ce vous doit être un grand sujet de contentement quand vous apprendrez que je le prierai pour vous jour et nuit. Cela étant, ne voulez-vous donc pas bien que j'obéisse à Dieu, qui me commande de me séparer de vous ?

Ne dites pas cela, mon fils, vous me verrez tant qu'il vous plaira, et c'est pour cela que je ne m'éloigne pas de vous. Le lieu de ma retraite est le couvent des Ursulines ; il est à notre porte, et ainsi vous aurez la liberté et la commodité de me voir quand vous le désirerez.

J'aurais eu bien de la peine à me séparer de vous, si vous y aviez apporté de la résistance, parce que je ne veux pas vous mécontenter ; mais puisque vous le voulez bien, je me retire et vous laisse entre les mains de Dieu. Je ne vous laisse point de biens, car, comme Dieu est mon héritage, je désire qu'il soit aussi le vôtre ; si vous le craignez, vous serez assez riche, car la crainte de Dieu est un grand trésor. Mon fils, vous perdez aujourd'hui votre mère, mais vous ne perdez rien, parce que je vous en donne une autre en ma place qui sera bien meilleure que moi, et qui a beaucoup plus de pouvoir pour vous faire du bien : C'est la sainte Vierge à qui je vous recommande. Soyez-lui bien dévot ; appelez-la votre Mère, et dans vos besoins adressez-vous à elle avec confiance, la faisant ressouvenir que vous êtes son fils, et qu'il faut qu'elle ait soin de vous. Je vous laisse encore entre les mains de ma soeur, qui m'a promis de vous aimer et de vous entretenir, jusqu'à ce que Dieu dispose de vous, selon l'ordre de sa Providence. C'est pourquoi rendez-lui le même respect et la même obéissance qu'à moi-même. Respectez tous vos parents, honorez tout le monde, ne soyez point querelleux, évitez la compagnie des écoliers débauchés, et fréquentez ceux que vous verrez se porter à la piété. Approchez-vous souvent des sacrements, servez bien Dieu, priez-le avec respect et dévotion, et gardez surtout ses saints commandements. En un mot, aimez Dieu, et Dieu vous aimera et aura soin de vous, en quelque état que vous soyez. Adieu, mon fils.

§ 61

Sortant de notre logis pour entrer en la maison de Dieu, cet enfant vint avec moi tout résigné. Il n'osait me témoigner son affliction, mais je lui voyais couler les larmes des yeux, qui me faisaient bien connaître ce qu'il sentait en son âme. Il me faisait si grande compassion qu'il me semblait qu'on m'arrachait l'âme ; mais Dieu m'était plus cher que tout cela. Le laissant donc entre ses mains, je lui dis adieu en riant, puis, recevant la bénédiction de mon confesseur, je me jetai aux pieds de la Révérende Mère, qui me reçut gratuitement pour l'amour de Notre-Seigneur, avec beaucoup d'amour et d'affection. Et ce qui me causa un nouvel étonnement fut qu'elle me reçu à la condition de soeur de choeur, car auparavant, je n'avais pas voulu lui demander ce qu'elle ferait de moi, voulant me laisser tout à fait à la providence de Notre-Seigneur. Je croyais en quelque façon qu'elle me mettrait soeur laie, l'autre état étant trop haut pour moi ; mais enfin, je demeurai en cette condition, recevant sans choix l'aumône qui m'était faite.

§ 62

A l'instant de mon entrée dans la religion, je sentis en mon âme une opération tout extraordinaire. Il me semblait qu'on m'ôtât toutes les dispositions intérieures que j'avais auparavant, me sentant remplie d'un nouvel esprit. Etant dans le siècle, je courais avec avidité à toutes sortes d'austérités, et j'étais si remplie de cet esprit que j'eusse cru désobéir à Dieu de ne pas suivre cet instinct. De plus, je communiais presque tous les jours, et je me mêlais de beaucoup d'affaires qui regardaient la charité du prochain ; mais, entrant en religion, je me sentis dépouillée de tout cela, comme n'ayant plus de vouloir ni de pouvoir sur moi-même. Je me trouvais comme un enfant, sans aucun sentiment des choses dont on me privait, et j'étais revêtue d'une si grande simplicité que j'eusse obéi à un enfant. Et il me semblait que je le devenais, ne me pouvant persuader autre chose de moi. Et, en effet, je n'eusse pu souffrir en moi le plus petit défaut qu'on ne m'en eût corrigée, me semblant qu'autrement j'eusse passé pour une hypocrite devant les hommes, et que je n'eusse pas été assez enfant devant Dieu.

§ 63

Je jouissais d'une paix si accomplie de me voir libre de tous les soins qui m'occupaient dans le monde, que je trouvais un paradis de délices dans tous les exercices de la religion, et je ne croyais pas, après cette paix, qu'aucune tempête me pût attaquer. Posséder un si grand bien après l'avoir attendu dix ou douze ans, quel bonheur ! Je laisse à penser combien je caressais Notre-Seigneur, qui m'en donnait la jouissance. Mais sa bonté, qui veut que je ne vive que de croix, ne me laissa pas longtemps sans m'exercer. Plusieurs personnes de dehors commencèrent à se mal édifier de ma retraite, et à dire à mon fils qu'il devait venir sans cesse crier au Monastère, afin qu'on m'en fît sortir. Cela le jeta dans une telle affliction qu'il ne bougeait presque de notre grille à faire ses plaintes et à me demander. D'autre part, une personne qui m'avait le plus promis d'assistance était celui qui m'était le plus contraire, avec menaces de ne pas faire ce qu'il m'avait promis. Les autres disaient que j'étais une marâtre ou une mère de peu de coeur, qui pour me contenter avais lâchement abandonné mon fils. Les autres, enfin, faisait courir le bruit que bientôt les religieuses me mettraient dehors, ne pouvant souffrir tout ce bruit si contraire à leur repos. L'on me rapportait toutes ces choses, et plusieurs de mes amis, les croyant véritables, me priaient de sortir de mon bon gré, avant que de prendre le voile, plutôt que de recevoir une telle confusion après l'avoir reçu.

§ 64

Jamais je ne fus tant combattue. Je pensais qu'on me mettrait bientôt hors de la maison, et que puisque je ne pouvais supporter toutes ces choses, à plus forte raison notre Révérende Mère et toutes les soeurs ne les supporteraient pas, n'y ayant nulle obligation. Je trouvais cela juste, pour ce qui était de leur part ; mais pour moi, je trouvais cette croix bien pesante, qu'il m'en fallût retourner au monde, car simplement je croyais que cela serait, et je m'abandonnais entre les mains de Notre-Seigneur, qui me voulut enfin consoler en cette peine, car, montant un jour les degrés de notre noviciat, il me donna une certitude intérieure que je serais religieuse en cette maison, ce qui me fortifia entièrement, et d'autre part, notre Révérende Mère m'assura que ni elle ni aucune des soeurs n'avait la pensée de me faire sortir.

Ainsi cette bourrasque passa pour un peu de temps, mais ce fut pour recommencer avec plus d'effort. Avant mon entrée dans le Monastère, il n'y avait rien de plus innocent que mon fils, mais toutes les choses qu'on lui dit l'aigrirent et le changèrent de telle sorte qu'il ne voulait plus étudier, ni faire autre chose, et il faisait croire qu'il ne serait jamais bon à rien. Le diable202 m'attaqua beaucoup de ce côté-là, me persuadant que j'étais la cause de tout ce mal ; que j'étais obligée de retourner au monde pour y donner ordre ; qu'autrement, je serais la cause du malheur de mon fils ; qu'il paraissait bien que c'était pour me contenter que j'étais entrée en religion ; que ce n'était pas l'esprit de Dieu qui m'avait fait quitter le monde, mais la seule inclination de mon amour-propre ; qu'enfin cet enfant serait perdu, que je n'en aurais jamais que du mécontentement, et que je serais la cause de sa perte. Mon entendement fut tellement obscurci de toutes ces pensées, que je croyais que tout cela arriverait assurément, et que toutes les certitudes que je croyais avoir de ma stabilité dans la religion n'étaient que des imaginations. En tout cela néanmoins je n'avais crainte que d'avoir offensé Dieu, et j'eusse mieux aimé mille fois n'être point religieuse, que de le mécontenter en la moindre chose. Or, nonobstant toutes mes peines et quoique je me crusse la cause de tous les malheurs que la tentation me faisait voir, je ne sortais point pour tout cela de la familiarité avec Notre-Seigneur, et un jour que je lui étais fortement unie, et que je lui faisais mes plaintes de toutes mes peines, il m'inspira de lui demander de souffrir encore davantage pour mon fils. Je lui dis avec beaucoup d'ardeur : O mon Amour, faites-moi souffrir toutes les croix qu'il vous plaira, pourvu que cet enfant ne vous offense point, car j'aimerai mieux le voir mourir mille fois, que de le voir vous offenser dans le monde, et qu'il ne fût pas de vos enfants. Oh ! je veux bien être dans la croix, martyrisée en toutes les manières, pourvu que vous en preniez le soin. Il m'était impossible de ne lui pas dire toutes ces choses, après lesquelles me voilà dans les croix de toutes parts, et il me semblait que j'en eusse fait une paction avec Notre-Seigneur, et que c'était un accord entre lui et moi, dont je n'eusse jamais pu ni voulu me dédire.

§ 65

Je pensais à tous les moyens que je pourrais prendre pour arriver à ce fond d'abjection, et me priver de tout ce que j'aimais le plus, afin d'en faire un sacrifice à Dieu. Or ce que j'aimais le plus, c'étaient les fonctions de soeur de choeur, et particulièrement la psalmodie et l'instruction, où j'espérais que je pourrais être quelquefois employée. C'est ce qui me fit prendre la résolution de supplier notre Révérende Mère de me faire soeur liée, afin d'être pour jamais dans l'humiliation. J'étais encore conviée à cela pour une autre raison, qui était que je ne voyais en moi aucune capacité pour m'acquitter dignement des fonctions des soeurs du choeur, et ainsi que cette autre condition me conviendrait mieux, outre que cela servirait à détruire mon orgueil, qui, étant si enraciné en moi, s'anéantirait enfin avec l'aide de Notre-Seigneur, dans lequel seul je souhaitais d'être à jamais cachée, en la bassesse de cet état que je recherchais. J'eusse voulu me pouvoir abaisser davantage, mais ma condition de religieuse ne me permettait pas de passer outre, en ce qui était des choses extérieures. Je fus donc trouver notre Révérende Mère, laquelle m'ayant interrogée de la cause pour laquelle je demandais à changer de condition, et moi lui ayant répondu à tout ce qu'elle me demandait, elle ne me voulut pas accorder ce que je lui avais proposé qu'elle n'y eût pensé plus à loisir. L'espérance que j'avais de posséder ce bien m'occupa plusieurs jours, pendant lesquels je pensai mûrement si cela était pour la plus grande gloire de Dieu. Je ressentais un grand contentement d'esprit de voir combien je serais heureuse en cet état, où tous mes sentiments intérieurs et extérieurs seraient humiliés, au lieu que dans la condition de soeur de choeur, ils pourraient prétendre à plusieurs choses qui les pourraient contenter, quand ce ne serait que l'entretien familier des choses spirituelles avec les personnes du dedans et du dehors, en quoi, comme en plusieurs autres rencontres, je voyais qu'on pouvait commettre de l'imperfection et nourrir les sentiments de la nature orgueilleuse, dont je serais affranchie dans l'état de soeur liée, où je les ferais mourir malgré qu'ils en eussent. Je fus trouver derechef notre Révérende Mère, qui me remit à ce que les personnes capables en jugeraient.

Je me soumis à cela, offrant le tout à Notre-Seigneur, lequel, lorsque j'étais en oraison, où je me familiarisais avec lui, me dit au coeur, par une lumière subite et inopinée, que je me donnasse bien de garde de rien faire contre sa volonté. Je répondis à cela : Ah ! mon cher Amour, je ne veux cela que dans la vue de vous plaire davantage. J'en ai fait les propositions, après quoi j'ai tant de confiance en vous que vous inspirerez vos volontés à ceux de qui je dois savoir la réponse. Ne le ferez-vous pas, ô mon divin Epoux ? Car en cela et en toute autre chose, je ne veux que ce que vous ordonnez. Je ferai tout mon possible afin qu'on me l'accorde, et je m'assure que de votre part, il ne m'arrivera rien que ce qui sera pour votre gloire, et pour mon bien. Après cela, je demeurerai parfaitement contente du oui ou du non qui me serait dit. Et au même temps, je me sentis sans aucun vouloir que d'agréer ce qui me serait commandé. J'eus comme une certitude en l'âme qu'on ne m'accorderait point ma demande, et que je demeurerais en la condition où Notre-Seigneur m'avait mise par sa providence. Je ne laissai pas pourtant de poursuivre et d'employer ceux qui me pouvaient aider en ce dessein, jusqu'à ce que la volonté de Dieu me fût entièrement manifestée.

§ 66

Encore que les assauts que je recevais de la part de mon fils fussent fréquents, Dieu, ainsi que j'ai dit, ne me privait point de son union amoureuse, ni de sa douce familiarité. Un soir, étant en oraison et m'adressant à lui avec confiance, je lui donnais mon coeur, bien qu'il fût tout sien et que je le connusse hors de l'affection de toute autre chose. Il me semblait que pour me faire souffrir, il me voulait laisser dans le doute s'il le voulait, et je sortis ainsi de l'oraison toute soupçonneuse, sans pourtant sortir de l'union où j'étais. Le matin suivant, sitôt que je fus à l'oraison et réunie à lui, il me dit dans l'intérieur, comme ne me pouvant laisser plus longtemps souffrir : « donne-moi ton coeur ». A ces paroles, je me sentis toute liquéfiée en lui, et il me semblait qu'à cette parole si subite et si douce, il tirât tout ce qui était en moi, l'acceptant pour sien. Cela fut si prompt que l'âme se sentit prise, sans s'être aperçue qu'elle y eût consenti, car dans ces attraits et dans les autres semblables, elle lui est tellement unie et attachée qu'il ne demande plus ce consentement, comme il faisait au commencement ; mais ce ne sont plus que comme des réunions, par lesquelles il l'applique à sa divine Majesté, comme une chose qui s'est donnée à lui depuis longtemps, et dont il n'est pas besoin de savoir si elle veut être à son Dieu. Il sait que c'est pour lui qu'elle soupire sans cesse et languit, et ainsi il lui fait sentir ses caresses d'amour quand il lui plaît. Et quand elle s'aperçoit que son Bien-Aimé s'est plus tôt saisi d'elle-même qu'elle n'a entendu sa demande, elle l'appelle un saint et agréable ravisseur, qui par ses doux larcins lui vole et enlève le coeur, qui, au reste, est très aise de se voir ainsi ravi, car ce divin Epoux ne prend jamais de la sorte qu'il ne donne, qui est une grâce qui ne se peut exprimer et dont l'impression demeure toujours dans l'âme, pour l'encourager et la fortifier à être plus hardie et plus familière avec lui. Que l'on s'imagine toutes les paroles d'un amour saint, tant charmantes et pressantes qu'elles puissent être, elle ne sait point d'autre langage, mais cela ne se peut écrire et le tout demeure entre le Bien-Aimé et l'âme, comme un secret cacheté du même amour. Ces faveurs donnent un peu de trêve à ses croix et à ses souffrances et c'est là qu'elle prend un peu de rafraîchissement et de nouvelles résolutions de souffrir tout de nouveau. Car elle est comme assurée que les croix l'attendent partout, et que c'est en cela qu'elle peut témoigner qu'elle aime son Dieu.

§ 67

Cette grâce fut suivie d'une autre bien plus grande. Le jour de la fête de l'Ange Gardien, étant en notre cellule, il me vint en pensée que les cellules sont comme des cieux, ainsi que le dit saint Bernard, et que les anges y font leur habitation. Lorsque j'étais en cette pensée, je me sentis fortement tirer l'esprit par le Maître des anges, qui m'unissait à lui d'une manière admirable, mais avec une grande souffrance, comme pour me disposer à une grâce plus éminente. Cela se faisait, sans que j'eusse aucune vue particulière, sinon que comme si l'on préparait une matière pour la faire servir à la chose la plus rare qu'on se pourrait imaginer. Cela redondait jusques à l'extérieur où je souffrais de la douleur, et j'avais cette impression grande dans l'âme, que c'était Dieu qui me tenait ainsi.

Je fus trois ou quatre heures en cette violence, jusqu'à ce qu'il fallut aller au choeur pour faire oraison. Au même temps que je fus devant le très saint sacrement, cette grande violence cessa, et avec une douceur que je ne puis dire, je me sentis toute changée dans l'intérieur. Il me fallut asseoir, parce que mes sens se retiraient peu à peu, et je ne me pouvais plus soutenir à genoux. En un moment, mon entendement fut illustré de la vue de la très sainte Trinité, laquelle me renouvela la connaissance de ses grandeurs ; puis, par un très grand amour, toute cette divine Majesté s'unit à mon âme et se donna à elle, par une profusion que je ne saurais jamais dire. Comme les autres fois je me sentais ravir l'âme par la Personne du Verbe, ici, toutes les trois Personnes de la très sainte Trinité m'absorbèrent en elles, de sorte que je ne me voyais point dans l'une que je ne me visse dans les autres. Pour mieux dire, je me voyais dans l'Unité et dans la Trinité tout ensemble. Ce qui me toucha le plus, fut que je me voyais dans la Majesté comme un pur néant abîmé dans le Tout, lequel néanmoins me montrait amoureusement que quoi que je ne fusse rien, j'étais néanmoins toute propre pour lui qui est mon Tout.

En cette vue que j'étais le rien propre pour ce Tout ineffable, il me faisait jouir d'un plaisir indicible. Je crois que c'est une jouissance semblable à celle des Bienheureux. Je comprenais encore que c'était là le vrai anéantissement de l'âme en son Dieu par une vraie union d'amour. Mais cette vue par laquelle je jouissais, et qui me faisait voir que moi, rien, j'étais propre pour ce grand Tout, est au delà de tout ce qu'on peut dire. La vue qui m'était donnée de mon néant ne diminuait pas l'amour, car, voyant que j'étais propre pour le Tout, cela donnait un accroissement à mon âme, qui, outre qu'elle était abîmée en cette divine Majesté, agissait doucement pour la caresser, et parce qu'elle était propre pour cela, tout lui était permis. Les actes qu'elle faisait n'étaient point d 'elle-même, mais elle sentait qu'ils étaient produits en elle par celui dans lequel elle était tout abîmée ; car il se donnait tout à elle, et elle se laissait tout prendre à lui. Il semblait que ce grand Dieu, étant en elle, fût chez lui, et il semblait à l'âme qu'elle fût le paradis de son Dieu, où elle était avec lui par un amour inexplicable.

Au sortir de cette grande union, j'étais comme une personne tout ivre, qui ne peut comprendre les choses qui se présentent à ses sens. Ainsi je demeurai longtemps renfermée en moi-même, sans pouvoir avoir de l'attention à rien, et il me demeura cette vue gravée en l'esprit que j'étais le rien propre pour le Tout. Cela fut d'un grand poids, et obligea l'âme d'embrasser pour l'amour de son Tout toutes sortes de peines et de difficultés. Elle a beau souffrir, elle voudrait souffrir encore davantage. Et de plus, elle connaît que ce divin Epoux ne veut point d'intermission d'amour, mais qu'il soit continuel. Car, comme il se donne à elle, il veut réciproquement qu'elle le regarde et qu'elle continue son action amoureuse ; et il lui donne le pouvoir de le faire en quelque état qu'elle puisse être, quand même elle serait pénétrée de mille croix.

§ 68

Je me trouve quelquefois dans une sorte d'oraison qui me fait craindre de tomber en quelques curiosités qui me soient des empêchements de m'unir à Dieu dans la nudité de l'esprit. Il me vient en mémoire quelques paroles de l'Ecriture sainte, du Vieil ou du Nouveau Testament, que j'ai lues ou entendues. Le sens m'en est découvert, et de là, je sens pulluler en mon esprit une suite de passages de la même Ecriture, dont j'ai une telle intelligence qu'il me semble qu'on me prêche et qu'on me dit les secrets qui y sont cachés, ce qui me donne une douce satisfaction dans le fond de l'âme. Je vois aussi là-dedans toutes sortes de viandes spirituelles pour la nourriture des âmes, et combien l'on se repaît diversement, les uns tournant tout en corruption, et les autres en recevant une vie de grâce et d'amour. Je découvre là une grande quantité de fautes qui se commettent, même par des personnes fort spirituelles, et les pertes qu'elles font pour ne pas suivre les conseils qui nous ont été enseignés par cette Ecriture sainte, comme aussi les grands biens que reçoivent les âmes fidèles, mais, je dis vraiment fidèles, car Dieu veut une exacte pureté en toutes choses à proportion des grâces qu'il départ. Parfois, je me lance en Dieu pour lui parler de toutes ces instructions en le caressant, puis je retourne en de nouvelles connaissances qu'il me donne, mais enfin tout se termine à l'amour. En cette sorte d'oraison, les distractions n'ont nul pouvoir, et quand elle finit, il semble qu'elle ne fasse que de commencer, et ensuite, je sens mon esprit fort libre et fortement uni à Dieu, par un nouvel embrasement qui se fait de toutes ces découvertes, lesquelles, bien qu'elles ne demeurent pas présentes ni distinctes comme elles étaient durant l'oraison, elles ne laissent pas de revenir tout à propos dans les occasions, selon les besoins où je me trouve.

§ 69

Mon âme se voit dans ce grand Tout comme dans une glace très claire, où elle découvre toutes ses défectuosités, jusques au moindre atome d'imperfection dont elle est entachée, et c'est cela qui la rend humble, et la fait cacher d'autant plus en son Dieu pour être par lui purifiée, brûlée et consommée. Elle se défie d'elle-même, et par une amoureuse confiance, elle se plaint d'autant plus à lui de ce qu'il permet qu'elle soit si imparfaite, étant si proche de sa divine Majesté, lui, dis-je, qui en un instant la peut rendre propre pour aimer du plus pur amour, puisqu'il ne veut que des âmes qui lui ressemblent. Ce Dieu d'amour et de pureté se l'unit à soi d'autant plus qu'elle s'abaisse, et elle, recommençant, lui dit hardiment, parce que c'est lui-même qui la pousse à cela : Si je veux être pure et libre de mes imperfetions, ce n'est que pour vous, ô mon divin Amour, qui ne pouvez supporter l'impureté. C'est pourquoi faites cela en moi, puisque je ne le saurais faire moi-même ; contentez-vous en votre oeuvre, vous qui [vous] faites gloire de faire miséricorde aux petits, et qui vous plaisez d'agrandir les choses les plus basses jusqu'à l'union de votre saint amour. Ainsi vous serez glorifié dans ce néant de bassesse et de misère qui ne tend qu'à cela, ô mon cher et divin Epoux !

§ 70

Quand je commets quelque imperfection, la première chose à quoi je pense, lorsque je me familiarise à Notre-Seigneur, est de lui demander pardon, et je ne puis vivre qu'il ne m'ait pardonné, ce que je connais lorsque le reproche intérieur cesse.

§ 71

Un jour, j'étais tombée dans une imperfection qui me donnait bien de la confusion et me rendait toute craintive devant Dieu. Il me fut dit intérieurement, mais avec autant d'amour que de plainte : « Si un peintre avait fait un beau tableau serait-il bien aise qu'on jetât de la fange dessus ? » O Dieu ! si j'avais été honteuse, je le fus encore plus que je ne le puis dire. Je ne fus jamais dans un plus grand anéantissement. Une de ces paroles dites dans l'intérieur fait plus d'effet que tout ce que les créatures pourraient dire, tant saintes puissent-elles être. Elle réveille l'âme en un instant, et quoique ce soit pour la reprendre et corriger, elle n'en est pas plus abattue, mais plutôt cela la fait courir dans la pratique des vertus avec promptitude et allégresse, et elle n'a point de repos que sa paix ne soit faite avec celui qui l'avertit si amoureusement. Mais, comment demande-t-elle pardon ? O Dieu ! que cette voie est éloignée des raisons ordinaires ! Il faut agir comme on se sent poussé par cette divine bonté : Pardon, Amour ! Hélas ! Amour, pardon ! Je ne serai plus si hardie, ô mon Bien-Aimé. Je vous prie donc d'oublier cette faute ; autrement, il n'y a plus moyen de vivre, et je ne cesserai point que vous ne m'ayez pardonné, ô mon cher et divin Amour ! Après ces paroles, le reproche intérieur cessant, je voyais qu'il m'avait pardonné.

§ 72

Ah, pardon, mon cher Amour, j'ai fait deux grandes fautes. J'ai manqué de charité à l'une de mes soeurs, ne faisant pas semblant de l'entendre dans un besoin qu'elle avait. Et, de plus, en votre présence adorable je me suis amusée à regarder des objets qui m'ont distraite. Ah ! pardon de toutes ces impuretés, puisque le moindre mal est impur devant vous, ô sacrée Pureté ! Non, mon très cher Amour, je ne ferai plus de semblables fautes. Purifiez-moi donc de votre feu, car, le moyen de vous voir si présent et d'être si souillée ? Ah ! que j'ai de regrets de faire tant de fautes ! O mon cher Tout, sauvez-moi dedans vous, et que je sois toute vous par participation ! Oui, mon intime Pureté, je ne puis me contenter de rien moins que de vous, et d'être toute vous, pour jamais, dans l'union intime de votre amour, dans lequel vous absorbez et abîmez vos bien-aimés, afin qu'étant ainsi perdue, je ne vive plus que de votre vie, ou plutôt de vous-même, dans le temps et dans l'éternité, mon très doux et très aimable Amour, ma Miséricorde et mon Tout, qui par l'inclination de votre bonté, vous portez à faire miséricorde à ceux qui vous aiment !

SUPPLEMENT

§ I

Après cette grande faveur, les croix m'assaillirent de toutes parts. Il n'y avait pas deux mois que j'étais au noviciat, et mes peines m'ont encore duré près de trois ans depuis, excepté que, comme Notre-Seigneur veut fortifier ma faiblesse, de fois à autres il me donne un peu de relâche, et me visite amoureusement.

J'ai déjà dit que mon fils me donnait un grand sujet de craindre qu'on ne me fît sortir. Le diable me donnait une tentation que j'avais fait très mal de le quitter et que je ne devais pas passer plus avant ni prendre l'habit. D'autre côté, mon confesseur me disait qu'il fallait que je ne le prisse d'un an, et il me semblait par là me disposer à ma sortie ; mais je sentais d'autres mouvements dans mon âme et je connaissais que assurément Notre-Seigneur voulait que je fusse religieuse. Là-dessus, je m'engageais de nouveau à souffrir, et je ne pouvais faire autrement. Avec toutes ces difficultés, notre Révérende Mère ne laissa pas de me donner l'habit de religion par lequel je me sentis entièrement fortifiée et passionnée pour souffrir plus que jamais.

Me voilà donc dans un abandonnement intérieur, par lequel il me semblait que j'étais tombée d'une haute montagne dans un abîme de misère. L'oraison m'était un tourment, y étant assaillie de toutes sortes d'abominations : les choses que je n'avais jamais aimées dans le monde et celles que j'avais congédiées il y avait plus de seize ans renaissaient en mon esprit ; il me semblait que je voulais le mal et que j'étais ennemie de tout bien. Ce m'était un martyre de demeurer en cette place, toute la partie inférieure n'ayant nul secours de l'intérieur. Il me semblait que la maison de Dieu était le sujet de ce martyre, puisqu'étant au monde, où j'avais tant d'objets qui me pouvaient distraire, j'étais dans une si grande récollection. Mais quand je venais à considérer les vertus de tant de servantes de Dieu, je ne voyais point d'autre sujet de ma croix que moi-même. C'est ce qui faisait redoubler mon affliction, de voir que je devenais pire avec les âmes saintes que je n'avais été avec les perverses du siècle. Il m'était avis que je ne faisais que tourner les grâces de Dieu à mon désavantage. Sans cesse, je me voyais tomber en des imperfections fort sensibles, et si je voyais quelques-unes de mes soeurs se récréer au temps qu'il est permis, cela augmentait ma peine. Il me prenait de si grandes angoisses et de si grands resserrements de coeur, que j'étais contrainte de demander congé de me retirer des assemblées, d'autant que cela eût paru. Il me semblait qu'à cause de mes imperfections toutes mes soeurs avaient de la peine à me supporter, qu'elles avaient de l'aversion de me voir, et que, quand on leur proposerait de me recevoir, elles me rejetteraient. Aller au réfectoire m'était plus à charge que si j'eusse eu à faire quelque grande mortification. Je souffrais et jour et nuit ; et je ne croyais pas qu'il y eût plus de faveur de Dieu pour moi. La seule chose qui me donnait du repos était la psalmodie, qui semblait chasser toutes mes peines, et qui me remplissait d'une joie intérieure si excessive que, le sens des paroles et des sentences m'étant découvert, j'en tressaillais quelquefois intérieurement, et je crois que ma joie en paraissait au dehors. Mais, étais-je hors de là, ma peine recommençait, en sorte qu'étant une fois proche d'une fenêtre, il me vint une tentation de me précipiter du haut en bas. Cela me fit toute rentrer en moi-même, tant cette pensée était effroyable.

Mon entendement était si obscurci que je ne comprenais rien comme il fallait, mais tout me venait à contre-sens. J'avais même perdu la mémoire, et il ne m'était pas seulement possible de retenir une sentence des sujets de l'oraison, pour en rendre compte quand j'en serais interrogée, ce qui me causait beaucoup de confusion en la présence de mes soeurs. J'étais bien aise de dire après l'une de mes soeurs les paroles d'un acte d'action de grâces qu'elle disait en français, parce que je n'avais pas seulement la liberté intérieure de le faire de moi-même.

Dans toutes ces dispositions affligeantes, j'avais le fond de l'âme dans la paix, et elle n'eût pas voulu pour un moment la diminution de ses croix ; et j'avais beau souffrir, j'avais toujours Dieu présent. Mais voir Dieu pureté incompréhensible, et se voir en sa présence un objet de toutes sortes de misères incompatibles avec cette pureté, c'est un martyre bien rigoureux. Et de plus, se voir en un état si ravalé et si éloigné du passé, cela humilie plus qu'on ne saurait le dire. Avec tout cela, je ne laissais pas de traiter avec Notre-Seigneur par paroles d'amour, mais cela augmentait mes croix, pensant que cela venait de ce que j'étais accoutumée à parler ainsi et que ce n'était point un vrai amour qui me le faisait faire. Un jour, étant en cette affliction, j'offrais toutes mes croix à mon divin Epoux, lequel me répondit intérieurement : Sur qui reposera mon esprit sinon sur l'humble ? Je devins toute honteuse, lui disant que je n'avais point d'humilité, car, en effet, je n'en voyais point en moi, mais bien un grand désir d'en avoir et de devenir humble. Ces paroles de ce divin Amour avaient quelque chose de si charmant, qu'elles me remplirent l'intérieur d'une consolation qui ne se peut exprimer ; aussi je demeurai quelque temps dans une grande tranquillité et une simplicité intérieure semblable à l'une de celles dont j'ai parlé ci-devant, qui est d'être retirée au fond de l'âme, sans sentiment, pour y jouir de Dieu, sans que rien rejaillisse au dehors, sinon, lorsque je m'apercevais que j'étais religieuse et délivrée du monde et de tous ses soins, car alors il me semblait que je devais sauter d'aise. J'étais encore dans la même disposition à la psalmodie, et lorsque ma Mère me donnait quelque mortification. Dans ces temps que Notre-Seigneur me donnait un peu de trêve et que je me voyais en repos, je demeurais confuse en sa présence, lui disant : Mon cher Amour, je ne suis pas lasse de souffrir, non, je ne suis pas lasse. Après cela, je retournais à ma croix où j'étais plus attachée qu'auparavant, plus obscurcie, plus stérile, plus insensible, plus combattue de diverses tentations. Il se présentait à mon imagination des saletés horribles qui me faisaient trembler. Je n'osais presque lever les yeux, les objets les plus purs me donnant de mauvaises pensées. J'avais des pensées de blasphèmes contre Dieu et contre la sainte Vierge, des doutes contre la foi, des lâchetés étranges lorsqu'il était question de faire quelques pénitences, car il me semblait que j'étais plus éloignée de les affectionner, que si je n'en eusse jamais entendu parler, et quand il en fallait venir à l'exécution, je ne savais comment je m'y devais prendre.

Me voyant ainsi remplie d'imperfections et de sentiments contraires à tout ce qui me satisfaisait auparavant, mon coeur était si percé de douleur, que les jours se passaient en des agonies non pareilles, ne sachant pas si à cause de mes malices Dieu ne m'avait point abandonnée. Cela me faisait croire que je n'avais jamais rien fait de bon, et que la manière d'oraison où j'étais avait été pleine de mon propre amour ; que Dieu voulait châtier ma témérité et ma présomption ; que n'ayant nul fondement solide je m'étais perdue en mes pensées ; et enfin que je n'avais nul appui assuré. Mon confesseur ne me servait qu'à augmenter mes peines, parce que tout ce qu'il me disait n'était que pour me mortifier, soit que je ne lui fisse pas bien entendre mon état intérieur, soit qu'il le fît à dessein de m'éprouver. Il me disait que je souffrais illusion, entendant le récit que je lui faisais de ma manière d'oraison, qui était qu'en souffrant toutes les tentations et les distractions que j'ai dites, je m'abandonnais doucement et avec acquiescement aux desseins de Dieu sur moi. Je lui parlais de mes souffrances et de toutes mes misères. Je lui disais que, sortant de l'oraison, je demeurais sans satisfaction ; qu'examinant l'état où je me trouvais, il m'était avis que j'avais consenti à tous les maux qui m'étaient venus dans la pensée ; qu'il me semblait que si j'eusse voulu prendre peine à m'arrêter aux sujets d'oraison qui m'étaient proposés dans la lecture commune, cela eût occupé le lieu que toutes ces divagations tenaient en mon esprit, et qu'il fallait bien que toutes ces choses me remplissent, puisque j'étais ainsi oisive et vide de tout bien ; que sur cela, je faisais tout mon possible pour m'arrêter à quelque point de la méditation, mais que cela ne me servait de rien, et que je n'étais nullement capable de m'arrêter à quoi que ce fût, sinon à souffrir avec acquiescement ; qu'en cet acquiescement même, je pensais encore que je faisais mal, et que c'était que j'étais endurcie dans mes imperfections. Je disais donc toutes ces choses à mon confesseur, qui me disait, pour toute réponse, que je n'avais pas été assez mortifiée, que mon intérieur n'avait pas été bien cultivé, que je n'avais nul fondement de vertu, et que c'était ce qui me faisait souffrir. Si Notre-Seigneur me donnait quelque consolation ou quelque grâce extraordinaire, comme il m'en donnait par intervalles, je lui en rendais compte, mais il se riait de tout, en me disant, si je ne pensais point un de ces jours faire des miracles. Ainsi, de tout ce que me disait ce bon Père, je demeurais encore plus persuadée que tout ce qui était en moi ne valait rien, et qu'il avait raison de dire que je souffrais illusion.

Je n'avais donc point d'autre disposition intérieure, et je me tenais devant Dieu comme une personne qui était déjà jugée à la mort, n'ayant pas seulement la hardiesse de faire des actes intérieurs de moi-même, sinon lorsque, m'oubliant de ce que j'étais, je m'apercevais que je caressais Notre-Seigneur et que je me plaignais à lui de ne l'aimer pas comme j'eusse voulu, lui, qui était mon doux Amour qui m'avait fait tant de miséricordes. Cette crainte d'avoir été trompée jusqu'à cette heure me traversait beaucoup, n'ayant point de liberté avec mon confesseur que je craignais plus que je ne le puis dire, et c'est ce qui m'ôtait le pouvoir de lui parler librement. Il était quelquefois trois mois sans me parler, nonobstant toutes mes croix. Et une fois, entre autres, après m'avoir laissée dans une extrême peine touchant ma manière d'oraison, je demeurai dans une peur tout à fait grande, car je pensais qu'il m'eût laissée, jugeant que mon mal était sans remède. Laisser trois mois une personne dans de si grandes peines d'esprit, n'est-ce pas pour augmenter le soupçon qu'elle a de n'être pas bien avec Dieu ? Sur cela, je demandai à notre Révérende Mère la permission de lui écrire, car encore qu'il vînt souvent dans la maison pour le besoin des soeurs, je n'osais néanmoins le demander. Je lui proposai donc que, s'il jugeait à propos, je me servirais d'un livre à l'oraison, afin d'arrêter mon imagination, et d'en tirer quelque bon sentiment pour m'occuper ; que je n'avais point de répugnance d'en user de la sorte, ni que mes soeurs connussent mon ignorance ; et que, si jusqu'à cette heure j'avais été déçue par des pertes de temps dans l'oraison, ayant donné lieu à la tentation, je ne voulais pas pour cela perdre courage, mais que j'étais prête à recommencer tout de nouveau à servir mieux Notre-Seigneur. Il me fit encore la mortification de ne me point voir et de ne me point faire réponse ; mais seulement il envoya trois semaines après un billet à notre Mère avec ces mots : « Que soeur Marie de l'Incarnation continue sa manière d'oraison. » Ce fut toute la consolation qu'il me donna, se réservant à me mortifier tout de bon à la première visite qu'il me (fit), me disant que j'étais une opiniâtre et que je n'avais point de soumission.

Cependant je demeurai en paix à l'égard de mon oraison, mais pour mes autres peines, elles me duraient toujours et augmentaient même de plus en plus. Je ne me voyais que malice et hypocrisie, et bien que je me connusse pauvre et chétive, j'avais néanmoins des pensées d'orgueil. J'eusse bien voulu que mes fautes n'eussent point été connues, et n'être pas dans l'humiliation où je me voyais. Cela me rendait si honteuse devant Dieu que je ne perdais pas de vue, que j'allais aussitôt m'en accuser, et quand on m'eût dû chasser de la maison de Dieu, je ne pouvais rien celer ni déguiser. Je me sentais quelquefois portée à chercher de la consolation dans les créatures, mais ce Dieu, que j'avais toujours présent, me reprenait intérieurement, et me demandait si je ne me contentais pas de sa compagnie. Cela redoublait ma confusion d'avoir eu désir de me contenter hors de lui.

Dans les temps auxquels on peut avoir de la joie, comme sont les fêtes qui inspirent de l'allégresse, c'était alors que je souffrais le plus. La nuit du saint jour de Noël, que toute la communauté se réjouissait de la naissance du petit Jésus, toutes étant assemblées devant son image pour lui offrir un sacrifice d'elles-mêmes, et moi y étant prosternée avec elles, notre Révérende Mère me dit que je priasse le petit Jésus d'ôter de moi toutes mes malices, selon l'intention qu'elle en avait. Je le fis, mais dans cette action je souffrais une angoisse de coeur que je ne puis exprimer. Le ressouvenir de mes malices et la pensée que j'étais indigne d'être exaucée me causant cette douleur, il me fallut retirer dans notre cellule, où je pensais étouffer tout le reste de la nuit, tant le resserrement du coeur était grand. Il me semblait que le divin Epoux ne voulait plus user que de rigueur en mon endroit, et que j'étais enchaînée pour souffrir une peine éternelle. Je me conformais à sa volonté, pour l'amour de celui dont je voulais chérir les dispositions, aux dépens de toutes les douleurs qu'il eût voulu m'ordonner.

Qui verrait l'âme en cet état pleurerait de compassion, surtout en ce regard qu'elle a toujours fixement arrêté sur son divin Epoux, qui, bien loin de lui donner du soulagement dans ses peines, les augmente encore par un excès d'amertume, lui faisant voir d'un côté combien il est pur et parfait, et elle, se voyant de sa part poursuivie de tant d'ennemis dont elle ne peut se défaire ; car ce double regard la tient là, toute honteuse, chétive, pauvre, vile, abjecte, et comme un vrai rien. Voir ce divin Epoux la regarder, et cependant la laisser plongée dans cet abîme de croix, sans la vouloir secourir, c'est ce qui fait le plus sensible sujet de ses douleurs. En tout cela, néanmoins, elle voit que son Bien-Aimé la laisse ainsi par amour, et c'est ce qui lui fait dire : Je suis contente d'être ainsi, ô mon cher Amour ! oui, je suis contente d'être ainsi. De là vient qu'elle se sent obligée d'aimer davantage, parce qu'elle voit que ce n'est pas manque d'amour que son Bien-Aimé la laisse ainsi gémir, mais par un secret qu'il prend plaisir de lui tenir caché et qu'elle adore du plus profond de son coeur, par une amoureuse conformité à ses volontés. Etant une fois prosternée devant le très saint sacrement, m'offrant et me soumettant toute moi-même à sa divine volonté, j'entendis ces paroles dans mon intérieur avec autant de distinction et de clarté qu'on les saurait dire : Tu sèmeras en larmes et recueilleras en joie (Psaume 125, 5). Cela fit un tel effet, qu'au même temps, tout ce qui m'avait semblé pesant, me parut doux et léger. Quoiqu'il me fût enseigné que je souffrirais, et qu'en effet je sentisse toujours mes peines, la douceur néanmoins de ces paroles accrut tellement en moi l'amour de la croix, que tout me semblait doux, aisé et facile, et j'étais soumise à souffrir jusqu'au jour du Jugement, pour entrer ensuite dans la joie de mon divin Epoux, et là, jouir de ses divins embrassements. Je n'avais jamais pris garde à ces paroles pour les comprendre en ce sens là, quoique je les récitasse tous les jours ; et depuis l'heure qu'elles me furent dites, elles font une nouvelle impression en mon âme, pour la rendre joyeuse dans ses croix, toutes les fois que nous les récitons au choeur.

En suite de cette disposition, j'entrai dans une autre encore plus cuisante. La solitude que j'aimais tant me semblait un purgatoire, et ce m'était une chose insupportable d'être tout le jour en une cellule sans voir personne. Je me sentais attachée aux créatures, et n'en voyais aucune qui me soulageât, mais il me semblait que toutes m'avaient oubliée. Le travail que je faisais et que j'avais coutume d'aimer me vint tellement à dégoût qu'il me fallait beaucoup faire de violence pour m'y attacher, et j'en avais l'extérieur si lassé qu'à peine me pouvais-je supporter. S'il fallait psalmodier, la parole me manquait, tant était grande l'affliction intérieure que je ressentais. A l'oraison, mes premières pensées étaient de la diversité de mes croix, et cette spéculation durait depuis le commencement jusqu'à la fin, particulièrement, touchant ce qu'il me fallait souffrir de la part de mon confesseur et de ceux qui m'avaient donné quelque sujet de souffrance. D'autre part, je voyais tout cela si imparfait que c'était la plus grande partie de ma peine. J'avais toujours à penser aux imperfections d'autrui, et faisant réflexion sur moi, je me trouvais la plus imparfaite du monde. Il me fallait souffrir toutes ces impressions comme des coups de grêle, d'autant que si je pensais m'y arrêter pour disputer contre, elles pullulaient de nouveau et en foule, et la confusion que j'en ressentais devant Dieu était si grande que je ne la saurais dire. Ce fut quelque temps avant ma profession. Je croyais assurément qu'on me renverrait, que toutes mes soeurs connaissaient mes malices, nonobstant que je les cachasse par mon hypocrisie ; mais que comme Dieu est juste, il permettrait tout cela afin que je ne trompasse personne ; car je pensais ne faire que tromper, quoique je n'en eusse pas la volonté.

§ II

Il m'arriva un accident qui servit encore à appesantir ma croix. Mon fils qui était pour lors au Séminaire des Révérends Pères Jésuites de Rennes, y ayant mis par le Révérend Père Dinet qui y était recteur, en fut la cause.

Cet enfant se débaucha avec d'autres de son âge ; il ne voulait plus étudier et se perdait entièrement, de sorte que le Maître du Séminaire le voulut rendre. Ayant appris cette nouvelle, je pensais en moi-même qu'il paraissait bien que Dieu me voulait punir et châtier mes péchés, par l'état où l'on me disait qu'était mon fils, ou bien que c'était un piège que le démon me tendait pour empêcher ma profession, parce qu'auparavant le Révérend Père Recteur nous avait écrit que cet enfant contentait fort et qu'il était édifié de le voir. Après une nouvelle si consolante, le voir tout changé, cela m'était sensible, et je croyais assurément que, quand la communauté saurait son retour, elle me renverrait pour en prendre le soin. Je m'étais disposée à tout ce que Notre-Seigneur en ordonnerait, et de souffrir ma croix partout ; mais sa bonté, qui avait toujours pitié de ma faiblesse, m'assura intérieurement du soin qu'il aurait de cet enfant. Je demeurai donc en paix de ce côté-là, ne m'affligeant plus de son retour ; et, en effet, ma soeur se chargea de tout ce que Notre-Seigneur m'avait assuré intérieurement, et elle en prit le soin comme s'il eût été son fils propre.

§ III

Enfin je reçus les voix de la Communauté pour ma profession ; mais, j'étais si traversée de peines et si accablée de croix, qu'encore que ce fût la plus heureuse nouvelle que j'eusse jamais reçue, je ne sentais presque pas la joie de mon bonheur ; mais il semblait que tout se fût retiré au fond de l'âme et qu'il ne me fallait plus rien sentir au dehors.

Je demeurai en cet état jusques à la veille de ma profession, que Notre-Seigneur dilata mon coeur d'une si grande joie que je ne la saurais exprimer. C'était une union et des caresses si tendres avec la divine Majesté, qu'il semblait qu'il n'y eût plus de croix pour moi, toutes les impressions de souffrances étant effacées de mon esprit, et changées en des sentiments les plus amoureux que j'eusse jamais expérimentés. Je lui disais : O mon cher Amour, quoique j'aie été votre Epouse jusqu'à cette heure par les voeux que je vous ai faits, je le serai encore plus particulièrement, les faisant de nouveau en cette façon toute sainte, et vous serez aussi tout à fait mon Epoux, que je caresserai de tout mon coeur, et à qui je demanderai librement tout ce que je voudrai, parce que vous serez mien. Ne le voulez-vous pas, ô mon cher Amour ? Je sentais en mon âme une impression d'amour si charmante qu'il est impossible de l'écrire. Toutes les puissances de mon âme étaient tellement plongées dans cet océan d'amour qu'elles n'en sortaient point, non plus qu'une personne qui serait abîmée au fond de la mer. Je suppliais de tout mon coeur ce divin et bien-aimé Epoux que cela ne parût point au dehors, et qu'il me laissât libre pour faire ce qui serait nécessaire dans l'action que j'allais faire. Il m'accorda cette grâce ; mais dès que je fus retirée en notre cellule, ses attraits furent si puissants qu'il me fallut prosterner, ne sachant en quelle posture tenir mon corps. J'étais si transportée et hors de moi, qu'en marchant par la maison, il semblait que tout fût mort pour moi. Je ne pouvais entendre ni comprendre que ce divin Epoux, et tout le jour que je fis les saints voeux, toutes les puissances furent retirées au fond de l'âme, où elles étaient toutes avec Dieu comme dans leur centre, de sorte que l'extérieur demeurant sans sentiment, toute la force était au fond de l'âme, qui était occupée à aimer et admirer celui qui se donnait à elle d'une manière toute nouvelle, et qui, par une grâce si excessive, lui faisait goûter et estimer la grandeur de l'amour avec lequel il l'épousait. Cet attrait fût si violent que plusieurs jours après, j'en ressentais encore la douleur dans le corps, parce qu'il me dura presque tout le jour avec un tel effort, que j'avais une peine très grande à prendre garde à ce qu'il me fallait faire durant la cérémonie. J'étais comme une personne qui voit sans voir, et qui entend sans comprendre ce qu'on dit, parce que l'intérieur tirait tout à soi. J'eus même bien de la peine à lire et à proférer les paroles de la profession, non que je ne susse bien ce que je faisais, mais parce que j'avais une extrême peine à parler.

Après cette action, je ne puis exprimer ce que j'expérimentais en mon âme. La pensée que j'étais l'épouse du Fils du Très-Haut d'une nouvelle manière me remplissait d'une onction intérieure qui surpasse tout sentiment et qui me liait à Dieu par une liaison ineffable. Le lendemain, j'étais encore dans les mêmes sentiments. Etant retirée et prosternée en notre cellule, mon coeur s'élargit tout de nouveau, m'entretenant avec ce cher Epoux de la grande miséricorde qu'il m'avait faite. Je ne saurais jamais dire avec quel amour il charmait mon âme. Ce fut alors qu'il me donna à entendre avec une très grande clarté qu'il voulait désormais que je volasse continuellement à lui, à l'imitation de ces Esprits suprêmes qui sont les plus proches de lui, qui le connaissent, qui l'aiment et qui sont comme l'habitation de sa divine Majesté. Ces paroles intérieures de Notre-Seigneur m'animèrent de nouveau, et je voyais le chemin de l'amour si aplani, et généralement, toutes choses si faciles, qu'il me semblait qu'il n'y avait plus rien de difficile à faire ni à souffrir, en la considération du Bien-Aimé, auquel je m'offrais et m'abandonnais en tout ce qu'il avait pour agréable.

§ IV

Je ne fus pas huit jours en cet état que me voilà replongée dans l'abîme de mes croix. Il ne me semblait pas qu'il dût jamais y avoir de consolation pour moi, parce que mon âme étant entièrement dans la tristesse, et tous mes sentiments crucifiés de toutes parts, je ne voyais pas qu'il y eût espérance d'en sortir. Je pensais s'il n'y avait point quelque créature qui me pût aider, mais il me semblait qu'elles avaient toutes du mépris pour moi, et quoique je visse clairement qu'à cause de mes malices elles avaient raison de m'avoir en horreur, cela ne laissait pas de me mettre dans une angoisse intérieure qui était extrême. Me voyant si imparfaite, j'eusse voulu que l'on m'eût mise dans le dernier avilissement, car, comme je voyais mes fautes, je croyais que toutes mes soeurs les vissent aussi clairement que moi, et dans cette pensée je ne paraissais en leur présence qu'avec honte et confusion. J'offrais tout cela à Notre-Seigneur, et particulièrement, l'inclination que je sentais de chercher du secours hors de lui ; car, en effet, mon âme n'en voulait point, mais c'étaient mes sentiments, qui n'aimaient pas l'humiliation de cet état si souffrant.

Plus je me voyais basse, plus j'avais un instinct intérieur très puissant qui me disait : « Cherche encore à t'avilir et à t'anéantir au fond où tu pourras atteindre ; sois plongée dans l'oubli de toutes les créatures. » Cet esprit se voulait comme venger des sentiments qui voulaient le souiller et le rabaisser, mais leur étant supérieur, il les tenait en croix, leur déniant et retranchant tout ce qui leur eût donné tant soi peu de satisfaction. Il est impossible d'exprimer les peines intérieures que l'on ressent en cet état. C'est une division des deux parties qui en fait connaître la véritable distinction et combien leurs prétentions sont éloignées et différentes. L'esprit veut détruire tout ce qui est imparfait, d'autant qu'il est si clairvoyant qu'il ne peut rien souffrir, pour peu que ce soit, qui le puisse retarder d'aller à Dieu, qu'il voit si pur et si saint ; et c'est pour cela que cet esprit ne veut point de mélange de la part de cette partie inférieure, qui ne sert qu'à l'appesantir et retarder. Cette partie basse et inférieure, étant donc privée de tous les biens dont l'esprit supérieur est jouissant, tâche de trouver de la consolation en quelque autre chose, mais elle en est privée, et cette privation est sa mort, et il n'y a rien qui lui soit si pénible. Il me restait seulement une petite consolation, qui était que, quand je découvrais mes peines à notre Révérende Mère, elles diminuaient tant soit peu, mais elles retournaient bientôt après, et il n'y avait que cela seul de bien créé qui pouvait me satisfaire, encore me sentais-je intérieurement portée de m'en priver, et quelquefois je le faisais deux ou trois mois de suite, parce que je pensais à tous les moyens que je pourrais prendre pour arriver à cet oubli des créatures où Notre-Seigneur m'avait commandé de me plonger, en sorte que je fusse privée de tout ce que j'aimais, lui en faisant un parfait sacrifice.

§ V

Le jour du Vendredi saint, lorsque je pensais me mettre à mon ouvrage, je fus fortement tirée au fond de mon intérieur, en sorte qu'il ne me fut pas possible de m'appliquer à aucune action extérieure. Je ne pouvais m'appliquer qu'à Dieu seul, qui m'occupait entièrement le coeur et l'esprit. Dans cette retraite de moi-même dans moi-même, toutes les miséricordes qu'il m'avait faites furent en un moment représentées à mon esprit, avec une très grande distinction, sans que je cessasse d'être fortement unie à cette divine Bonté. Elle m'inspira d'obéir à ce qui m'avait été commandé, et dans le même instant, tout ce qui était en moi-même s'inclina à vouloir ce qu'elle m'inspirait. J'étais contente, puisqu'il m'était permis d'écrire tous mes péchés, afin que l'on pût voir s'ils étaient compatibles avec de si grandes miséricordes, et que l'on vînt à connaître celle qui avait fait un si mauvais usage des grâces de son Dieu. Ainsi, sans faire d'autre examen, ils me furent mis tout d'un coup devant les yeux, comme aussi toutes les grâces que j'avais reçues de Dieu, et avec la permission de ma supérieure j'écrivis les uns et les autres à l'heure même ; autrement, il me semblait que j'eusse été hypocrite de dire le bien qu'on désirait savoir et de taire le mal qui était en moi ; et je fus même contrainte intérieurement d'écrire mes péchés les premiers, afin de ne tromper personne.

§ VI

Mon obéissance diminua toutes mes croix et me fit jouir, depuis Pâques jusques à l'Ascension, d'une très grande tranquillité dans toutes mes peines, excepté dans une souffrance d'amour que je ressentais fortement. C'était une langueur si grande, qui provenait de ce qu'il me semblait que je n'aimais pas mon divin Amour comme je l'eusse voulu, que j'étais sans cesse aux plaintes de ce qu'il le souffrait. Il semblait que je le voulusse contraindre de me tirer de cette langueur. Je lui disais, en étant comme forcée intérieurement et sans m'en pouvoir empêcher : Mon cher Amour, mon Bien-Aimé, que ne me tirez-vous de cette croix ? Si vous me demandiez quelque chose qui fût en mon pouvoir, vous savez déjà qu'il serait tout à vous ! Car, il me semblait que j'eusse mieux aimé mourir mille fois, que d'être avare en son endroit de tout moi-même et de tout ce que j'eusse pu posséder ; et cependant, il m'était rigoureux, en ce qu'il ne m'accordait pas l'effet de mon désir. Je voyais pourtant que c'était par amour qu'il se plaisait à mes souffrances. Enfin, après toutes mes plaintes, il m'unit si étroitement à lui que cela ne se peut dire, et ainsi ma langueur se passa, mon désir étant satisfait et mon coeur jouissant du bien après lequel il avait tant soupiré.

Cela m'arriva au temps de l'Ascension de Notre-Seigneur, auquel il me sembla que, montant au ciel, il emporta avec lui toutes les joies dont il me remplissait, pour me remettre dans l'état de tentations et de croix où j'étais auparavant ; car je m'y trouvai plus abattue que je ne l'avais été. Les faiblesses qu'une âme est capable de souffrir m'assaillirent de toutes parts. Je me voyais tomber dans toutes les imperfections dont je m'étais autrefois mal édifiée, quand j'y voyais tomber les personnes spirituelles et religieuses : ce qui m'humiliait d'autant plus que je m'étais étonnée comment on y pouvait tomber, car généralement, je n'avais pu comprendre comment toutes ces choses-là pouvaient compatir avec la solidité de la vraie vertu. Je ne fus jamais plus punie, ni plus honteuse que de me voir tomber en telles particularités. De ces imperfections, je tombai dans de plus grands maux. Je fus tentée d'orgueil, la pensée me venant de quitter l'ouvrage dont l'obéissance m'avait chargée et d'aller dire à notre Révérende Mère que Dieu voulait autre chose de moi, sans m'amuser à de si petites choses. La tentation était si violente que l'effort que je faisais pour y résister me rendait malade ; car, comme je voyais évidemment que c'était un piège du diable, je n'eusse pas voulu pour toutes les choses du monde m'y arrêter, outre que la vue de mes défauts, de mon ignorance et de mes imperfections, me donnait des sentiments tout contraires. Après toutes ces résistances la tentation recommençait. Il se présentait à mon esprit un grand nombre de perfections, avec persuasion que tout cela était en moi. Tout me paraissait défectueux dans les autres, et je me voyais la plus parfaite de toutes. Il était facile de voir d'où cela venait ; c'est pourquoi tout se dissipait par le mépris que j'en faisais. Mais je ressentais de nouveaux assauts pour m'empêcher d'obéir et pour me faire quitter l'ouvrage qui m'était commandé. Je ne me fis jamais tant de violence, et pour cette heure-là, je n'en voulus rien dire à notre Révérende Mère, de crainte qu'elle ne me soulageât et qu'elle ne me fît quitter mon travail.

A force de résister, le diable me céda de ce côté-là, mais il me suscita une nouvelle batterie par un autre endroit, troublant mon imagination, et la remplissant de toutes sortes d'abominations, tant de jour que de nuit. Me voyant en cette misère, mon imagination me faisait tant d'horreur qu'à peine osais-je penser à aucune chose, tant sainte et juste qu'elle eût pu être, que mon ennemi n'en prît occasion de me donner de mauvaises pensées et des mouvements déréglés. Si je pensais recourir à Dieu, pour examiner en sa présence si j'avais donné quelque occasion à toutes ces choses, et si ce n'était point par ma faute que j'étais tombée dans mes peines, je me mettais dans la pensée que c'était une grande folie de croire qu'il y eût un Dieu, et que tout ce que l'on disait de lui était des chimères qu'on s'imaginait, semblables à celles que l'on se figurait dans le paganisme ; que toutes les grâces que j'avais cru m'avoir été faites n'étaient que des folies et des amusements, et que c'était la nature qui faisait toutes ces choses ; que je ne poursuivisse pas d'écrire ce qui m'avait été commandé, mais que je brûlasse ce que j'avais déjà fait. Ces attaques m'affligeaient à un tel point que toutes les créatures n'eussent pas été capables de me consoler. Les pensées que j'avais contre Dieu m'étaient plus sensibles que tout le reste. Avoir de tels sentiments contre mon cher Amour qui me traite si doucement, c'est le plus grand martyre qu'on saurait endurer, et j'avoue qu'il m'est impossible de l'exprimer.

Après tout cela, j'étais persuadée que les croix que je souffrais ne venaient point de la disposition de Dieu, mais que j'étais si imparfaite, qu'elles ne pouvaient avoir d'autre cause que moi-même. C'était une tentation de désespoir, la plus grande que j'eusse jamais eue. Il me vint ensuite une grande tentation d'aversion contre notre Révérende Mère : que c'était elle qui était le sujet de toutes mes peines. Enfin, ce fut là l'une de mes plus grandes mortifications, parce que j'avais toujours eu du soulagement lorsque je lui parlais, et il plut à Notre-Seigneur m'ôter encore cette petite consolation. Car je la fus trouver pour vaincre ma tentation, et je lui dis toutes les peines que j'avais, tant contre elle que contre les autres, et bien loin d'en être soulagée, cela au contraire les augmenta. Ce n'était donc plus là un recours ni un refuge pour moi, c'était plutôt un sujet d'une continuelle défiance que j'avais contre elle, ressentant de la peine de lui avoir dit tout ce que je souffrais, dans la pensée qu'elle croyait que le tout était volontaire en moi, et que, pour ce sujet, elle m'aurait à mépris et qu'elle m'abaisserait en tout ce qu'elle pourrait. Plus je combattais contre ces pensées, plus elles se multipliaient ; quand j'en étouffais une, il m'en renaissait une autre. Un murmure recommençait contre elle, mon esprit trouvant à redire à toutes ses ordonnances, qui étaient tout à fait contraires à mes sentiments qui ne pouvaient goûter le bien. Ah, que j'étais humiliée parmi tant de misères ! Car de quelque côté que je me regardasse je ne voyais autre chose, et je disais à Notre-Seigneur : Mon cher Amour, faites-moi, s'il vous plaît, connaître les empêchements qui sont en moi, et qui m'empêchent de faire le bien que je voudrais, pour vous être agréable ; il n'y a rien que je ne fisse pour cela.

Après m'être ainsi entièrement abandonnée à cette divine Majesté, il me faisait connaître intérieurement qu'il voulait que je ne m'attachasse qu'à lui, que je n'attendisse du secours que de sa bonté, et que, sans avoir compassion de mes sentiments, il fallait qu'ils mourussent à tout. Je connus encore sa providence en plusieurs choses dont il me soustrayait la jouissance, et tout cela par un grand amour que sa divine bonté me porte. Je connus encore que j'avais eu de l'attachement à notre Révérende Mère, car il faut que je dise en toute simplicité qu'il y a fort longtemps que je me mortifie de l'aborder, de crainte de m'y attacher, tant j'appréhende cela, et que je vois que ces sortes d'attaches sont dangereuses pour les âmes qui tendent à l'union avec Dieu, étant un vrai poison qui ne sert qu'à distraire l'âme, et à mettre de l'obstacle entre Dieu et elle. Je l'ai reconnu en plusieurs rencontres, et combien l'affection d'attache à qui que ce soit est désagréable à la divine Majesté. Ces vues là, que Dieu me donnait, m'ont fait mourir d'affection à toutes ces choses ; mais lorsque je suis actuellement dans mes croix, mes sentiments n'y sont pas encore tout à fait morts, parce que la tentation les veut faire revivre, et c'est là où il me faut recommencer de travailler, pour ne laisser renaître ce que Notre-Seigneur m'a fait la grâce de surmonter. Il me vient encore en mémoire que je me suis arrêtée quelque peu à des pensées de complaisance, en vue de quelque vertu qui paraissait à l'extérieur d'une personne qui me touchait, n'ayant pas renvoyé le tout à Dieu, dès le premier ressouvenir que j'en ai eu.

Après m'être examinée sur toutes les fautes que j'ai pu commettre dans mes tentations et dans mes peines, je ne vis et ne ressentis point de reproche intérieur, sinon dans ces deux derniers points, dont je viens de parler. Ce n'est pas que je n'y en aie commis beaucoup d'autres ; mais regarder les choses qui appartiennent à Dieu hors de lui, ce sont de grandes infidélités, et il fait bien voir à l'âme que cela est contre la pureté intérieure qu'il demande d'elle. Ainsi il me fit connaître et avoir en horreur tout de nouveau ces sortes de fautes ; et plus j'y pensais, plus je voyais l'importance qu'il y a de les éviter, quand on veut se rendre un sujet digne de sa divine Majesté.

§ VII

Les mortifications que j'endurais de la part du prochain étaient bien autrement sensibles, mais je m'en tais, parce que j'ai toujours cru que Notre-Seigneur les permettait pour mon bien, et ainsi j'aimais d'un amour tendre et sincère ceux qui me les suscitaient.

§ VIII

Un soir que je me promenais par obéissance dans une allée du jardin, étant fortement unie avec Dieu et lui faisant de nouvelles résolutions de veiller sur moi-même, j'eus un instinct très fort de m'arrêter, et, du profond de mon coeur, demander pardon à ce divin Epoux, lui promettant la fidélité. Au même instant, toutes mes tentations, toutes mes croix et toutes mes douleurs intérieures, s'évanouirent de moi, de même que si je ne les eusse jamais eues, avec une augmentation très grande de paix, dont je fus toute remplie dans l'intérieur.

§ IX

Dans toutes mes croix, je reconnais le grand amour que Notre-Seigneur me porte, comme elles me sont utiles, et combien je les dois chérir ; d'autant que c'est par là qu'il me fait connaître ce qui est en moi de défectueux et de contraire à son amour. C'est le profit que j'en retire, comme aussi de mourir à mes sentiments, et de me défaire, à quelque prix que ce soit, de tout ce qui me peut retarder dans ma course. Quand je vois mes sentiments mortifiés et privés de leurs désirs, c'est là où mon esprit se satisfait et se plaît, et où je commence de nouveau à prier Notre-Seigneur de n'en avoir point de pitié, mais que, par sa bonté, il me fasse digne de n'avoir ni sentiment ni vie que pour lui, car dans mon âme, je vois combien cela est nécessaire, et aussi comme l'esprit tend sans cesse à cette grande pureté. Or il est impossible de venir à la connaissance de toutes ces choses, par d'autres voix que par celles de la croix ; car, dans l'abondance des plaisirs spirituels, l'on porte joyeusement tout ce qui arrive, et quelquefois l'imperfection se cache derrière cette joie, et on ne se connaît pas. Mais lorsque tout est retiré au fond de l'âme, et que la partie inférieure est privée de tout secours, l'on voit à cette heure-là tout ce qui a encore vie et sentiment. Avant que d'avoir expérimenté tous ces ressorts, l'on pense être dans un état fort parfait ; mais depuis que Dieu les découvre une fois à l'âme, l'on est désabusé et on voit clairement que l'on a point encore commencé à se mortifier parfaitement. C'est ce qui fait mettre tout de bon la main à l'oeuvre, et n'attendre plus à étouffer les sentiments de cette partie imparfaite, sitôt qu'ils commencent à se vouloir soulever. Toutes ces vues m'ont donné un si grand amour et un si sensible désir des souffrances intérieures, que si l'on me donnait le choix, d'un côté, de tous les contentements spirituels, et de l'autre, de toutes les croix que j'ai souffertes, qui sont en très grand nombre et si cuisantes qu'il m'a été impossible d'en écrire la millième partie pour n'avoir pu les exprimer, je prendrais très volontiers toutes mes croix, tant Notre-Seigneur m'y donne d'inclination et me fait connaître les grands biens qui y sont cachés, quand l'on y est fidèle et qu'on les porte comme il faut.

§ X

Pour ce qui est de l'union avec Dieu, parmi toutes mes croix, lorsqu'au plus fort de mes souffrances je vais par la maison ou que je me promène au jardin par obéissance, je sens mon coeur pressé par de continuels élans d'amour vifs et embrasés, et quelquefois il semble que ce coeur doive s'élancer et comme sortir de son lieu pour se perdre en celui qui est toute sa vie. Et quoique la partie inférieure pâtisse beaucoup, la supérieure se sent plus vigoureuse et plus capable d'agir dans une plus grande pureté et délicatesse, parce qu'elle n'est embrouillée d'aucune chose qui l'empêche, et qu'elle n'envoie rien aux sens, mais qu'elle retient tout dans son fond. Quand je suis au réfectoire, la lecture arrête les sens, et cela fait que je suis dans une continuelle attention à Dieu, et je ne me souviens pas de l'avoir perdue pour peu que ce soit. Dans une occasion, néanmoins, il m'arriva un trouble si subit dans l'imagination, qu'il semblait me vouloir faire perdre, pour un bien peu de temps, cette attention. Je m'en apercevais aussitôt et le trouble s'apaisait ; il recommençait, mais je retournais dans mon union. Durant tout un repas, je fus en cette peine de me remettre sans cesse avec Dieu, de qui ce trouble me divertissait. A la récréation, quoique je me récrée avec mes soeurs, mon coeur, néanmoins, n'en est pas moins attentif. Quand je suis à notre ouvrage, qui est la chose la plus capable de distraire que j'aie encore eue à faire, à cause de la grande attention qu'il y faut avoir, je ne sens pas cette occupation intérieure par manière d'élans forts et ardents, comme quand je vais par la maison, mais je sens mon coeur doucement attentif et aspirant à Dieu, et quelquefois je prends garde que cela est plus fréquent que je ne fais de points d'aiguille ; car, comme j'ai dit, je le trouve toujours attentif, même quand je suis au plus fort de mes croix, qui ne font rien contre mon attention à cette divine Majesté, mais plutôt, elles m'excitent et poussent à lui parler encore davantage, selon les besoins où je me trouve. Assistant au choeur, à la psalmodie, pendant qu'un côté récite son verset, je me familiarise à Notre-Seigneur touchant le sens de ce qui se dit, ou bien je suis l'occupation qu'il me donne, et quand notre côté récite le sien, je passe de l'acte intérieur à cet extérieur, et ainsi, l'un correspondant à l'autre, je ne sors point d'avec cette divine Majesté. Je ne sens pas tant néanmoins la familiarité avec Notre-Seigneur, à cause de l'application à la voix, que quand l'autre coeur récite ; mon esprit pourtant n'y est pas moins : en l'un, j'ai la liberté de parler intérieurement, et en l'autre, il faut que la voix agisse, et cela fait que je sens moins ce qui se passe au dedans. Quand le sens des psaumes, ou des autres choses que nous chantons au choeur, m'est découvert, ce m'est un contentement que je ne saurais dire, car je me sens transportée en toutes manières, c'est-à-dire, intérieurement et extérieurement, d'un esprit d'allégresse semblable à celui de David lorsqu'il sautait devant l'Arche d'alliance. Cela m'arrive plus particulièrement aux Laudes, où toutes choses sont conviées, l'une après l'autre, à louer Dieu, et j'ai des souhaits que mon esprit s'écoule tout entier en ces divines louanges.

Quand je suis fortement attachée à mes croix, je ne sens pas ces mouvements de joie, mais seulement une simple attention à Dieu, à qui je parle de mes souffrances, suivant même les choses que nous récitons, qui se rencontrent quelquefois tout à propos avec ce que je souffre, tant pour la conformité qu'il faut avoir à sa divine volonté, que pour en tirer des forces en vue de ses saintes promesses. Enfin, j'y trouve de la nourriture pour toutes choses.

J'ai souvent des distractions dans l'imagination, particulièrement quand je suis dans la croix, car étant alors toute retirée au fond de l'âme, m'entretenant avec Dieu en la manière que j'ai dit, avec une grande simplicité et sans aucun sentiment, l'imagination ne se pouvant repaître des choses spirituelles, court d'un côté et d'autre, rappelant divers objets pour s'entretenir. Cela m'importune beaucoup, quoiqu'il n'ait pas la force de me détacher de l'union avec Dieu, qui emporte le dessus. Je me trouve quelquefois portée par ces distractions à regarder ou à avoir attention à quelques objets dont on m'a fait le récit. Il semble même que la volonté y veuille pencher ; mais, cette force intérieure, sans que j'y fasse rien de ma part que de me laisser conduire, me fait tout oublier pour n'entendre qu'à Dieu seul. M'en ressouvenant puis après, je suis toute honteuse de ce qu'il semblait que ma volonté avait tant soit peu penché du côté de la distraction ; car, quoique ces objets soient bons, je ressens un grand reproche intérieur d'avoir eu envie d'adhérer à une curiosité. En cela je reconnais le grand amour que Notre-Seigneur me porte de me faire ainsi oublier ces choses pour me cacher toute en lui. Comme je ne suis pas toujours dans une même disposition, il renouvelle en mon âme la grâce de l'union d'amour, ainsi que je l'ai décrite, mais toujours moins sensible et plus retirée au dedans. Plus encore à la sainte communion, où je ressens de très grandes grâces. Ma familiarité y augmente de même, et enfin, je lui parle là de tout, comme à mon grand ami qui sait que mon coeur est tout à lui et qu'il ne respire que pour lui.



Seconde relation de 1654

PROLOGUE

JESUS, MARIA, JOSEPH

M’ayant été commandé de celui qui me tient203 la place de Dieu pour me diriger dans ses voies204 de mettre par écrit205 ce qui me sera possible des grâces et faveurs206 que sa divine Majesté m’a faites dans le don d’oraison qu’il lui a plu207 me donner, je commencerai mon obéissance pour son honneur et sa plus grande gloire, au nom du suradorable Verbe Incarné, mon céleste et divin Époux.

PREMIER ÉTAT D’ORAISON

I

Dès mon enfance, la divine Majesté voulant mettre des dispositions dans mon âme pour la rendre son temple et le réceptacle de ses miséricordieuses faveurs, je n’avais qu’environ sept ans, qu’une nuit208, en mon sommeil, il me sembla que j’étais dans la cour d’une école champêtre209, avec quelqu’une de mes compagnes, où je faisais quelque action innocente. Ayant les yeux levés vers le ciel, je le vis ouvert et Notre-Seigneur Jésus-Christ, en forme humaine, en sortir et qui par l’air210 venait à moi qui, le voyant, m’écriai à ma compagne : “Ah ! Voilà Notre-Seigneur ! C’est à moi qu’il vient ! “ Et il me semblait que cette fille ayant commis une imperfection, il m’avait choisie (plutôt qu’) elle qui était néanmoins bonne fille. Mais il y avait un secret que je ne connaissais pas. Cette suradorable Majesté s’approchant de moi, mon coeur se sentit tout embrasé de son amour. Je commençai à étendre mes bras pour l’embrasser.211 Lors, lui, le plus beau de tous les enfants des hommes, avec un visage plein d’une douceur et d’un attrait indicible m’embrassant et me baisant amoureusement, me dit : “Voulez-vous être à moi ?” Je lui répondis : “Oui”. Lors, ayant ouï mon consentement, nous le vîmes remonter au ciel.

Après mon réveil, mon coeur se sentit si ravi de cette insigne faveur que je la racontais naïvement à ceux qui me voulaient écouter212. L’effet que produisit cette visite fut une pente au bien. Quoique par mes enfances je ne réfléchissais ni ne pensais que cet attrait au bien vînt d’un principe intérieur, néanmoins, dans quelques occasions, dans mes petits besoins, je me sentais attirée d’en traiter avec Notre Seigneur : ce que je faisais 213avec une si grande simplicité, ne me pouvant imaginer qu’il eût voulu refuser ce qu’on lui demandait humblement. C’était pourquoi, étant à l'Église, je regardais ceux qui priaient et leur posture, et lorsque j’en reconnaissais selon cette idée, je disais en moi-même : “Assurément, Dieu exaucera cette personne, car en sa posture et en son maintien elle prie avec humilité”. Cela faisait impression sur mon esprit, et je me retirais parfois pour prier, poussée par l’esprit intérieur, sans toutefois savoir ni penser ce que c’était esprit intérieur, n’en sachant pas seulement le nom comme j’ai dit. Mais la bonté de Dieu me conduisait comme cela214.

Et comme j’étais enfant215, qui étais ignorante, j’y mêlais mes récréations216. Ne faisant ni réflexion ni distinction de l’un ni de l’autre, je faisais compatir le tout ensemble, et ai passé le temps de la sorte, jusqu’à ce qu’étant âgée d’environ seize ans, les remords de conscience me pressaient217 lorsque j’allais à confesse, et je sentais bien que la divine Majesté voulait de moi que je m’éloignasse de mes enfances et puérilités, et qu’enfin, en cette matière, je fisse cas de tout. Mais je n’osais, j’avais honte, et je disais en moi-même que je ne croyais pas avoir jamais offensé Dieu en cette matière, ayant ouï dire218 qu’il n’y avait péché que ce que l’on croyait être tel en le commettant. Ainsi, je contrariais l’Esprit de Dieu qui, en effet, m’ occupait intérieurement par une force et efficacité secrète pour me gagner entièrement à lui.

Le bien que je voyais, je le faisais, même sans me faire violence, parce que la douceur de cet attrait m’était incomparablement plus suave que tout ce que je voyais. Il n’y avait que pour la confession219, qu’encore que je crusse m’y comporter comme il fallait, je ne m’y comportais pas selon la lumière du Saint-Esprit220, quelque presse qu’il m’en fît ; et c’était la seule chose en laquelle je raisonnais si je le ferais ou ne le ferais pas ensuite de l’inspiration ; et je concluais221 plus d’un an de suite qu’il n’était pas nécessaire de confesser des jeux d’enfant, et ainsi, je retardais ses plus grandes miséricordes, jusqu’à ce qu’il lui plut m’emporter tout d’un coup, ainsi qu’ensuite je dirai.

II

Notre-Seigneur, ayant permis que, dans le monde, mes parents me missent dans un état et condition222 qui semblait me permettre les petites libertés et passe-temps qui m’étaient déniés en leur maison, m’en firent entièrement perdre l’affection et l’inclination, et me donna un esprit de retraite qui, m’occupant intérieurement dans l’amour d’un bien que j’ignorais, me faisait quitter la hantise223 des personnes de mon âge pour demeurer seule dans la maison à lire224 en des livres de piété, ayant entièrement quitté ceux qui traitaient des choses vaines225 et auxquels j’avais eu de l’attache purement pour mon seul esprit et récréation.

Tout notre voisinage était étonné et ne pouvait-on comprendre cette retraite et grande inclination que j’avais d’aller à l’église chaque jour, non plus que la grande pente que j’avais à la pratique de la vertu, surtout à la patience. Mais l’on ne voyait ce que j’expérimentais dans l’intérieur et comme la bonté de Notre-Seigneur y opérait ; et moi non plus je ne concevais pas comme cela se faisait, sinon que je suivais son trait226 dans l’oraison et lui obéissais pour suivre les vertus dont il faisait naître les occasions. Sa divine Bonté permit que près de l’espace de deux ans227, j’eus de grandes croix à supporter, et ce fut en cette occasion qu’il mit mon âme à l’épreuve. Mais il ne la laissa point, parce que ce soutien intérieur duquel j’ai parlé me donnait des forces et une si grande patience228 et douceur dans toutes les attaques les plus sensibles, et mon recours était l’oraison, et par ces croix il semblait que Dieu voulait disposer mon âme et l’épurer dans la tribulation.

J’avais souvent dans ma pensée ce qui m’était arrivé dans mon enfance touchant les caresses de Notre-Seigneur. Ce souvenir m’attirait au désir d’être toute à lui, et je ne soupirais qu’après la sainte communication et je tâchais de prendre les moyens que je connaissais, selon mon petit jugement, me pouvoir servir à ce dessein. J’avais cette inclination fréquemment depuis cette première grâce. Je me souviens que, quelque temps après que je l’eus reçue, attirée par les sentiments de la bonté de Dieu qui exauce ceux qui le prient d’affection, j’allais à l'Église et je me retirais dans un lieu écarté pour n’être point vue. Je me tenais là partie du jour ; mon coeur était souhaitant avec ardeur cette communication. J’étais si enfant que je ne savais point que c’était là (faire) oraison. J’avais aussi les mêmes désirs pour la très sainte Vierge que je passionnais229 de voir, pour le moins, avant que de mourir230, pour y être protégée d’elle, et chaque jour je lui faisais des prières à ce sujet.

Voilà comme la Bonté divine me voulait suavement231 disposer si je lui eusse été bien fidèle dès le commencement de ses touches232.

III

La divine Majesté ne se contentant pas de m’avoir donné233 le dégoût des choses vaines et la force de porter les croix qu’elle avait permis m’arriver, me fortifia l’esprit234 intérieur et me donna une grande inclination235 à la fréquentation des sacrements. J’avais pour lors environ dix-huit ans. Cette fréquente approche me donnait un grand courage et une grande suavité en l’âme, une foi très vive qui établissait en moi une ferme créance des divins mystères. Il est vrai que la bonne éducation que j’avais eue de mes parents, qui étaient bons chrétiens et fort pieux, avait fait un bon fonds dans mon âme pour toutes les choses du christianisme et pour les bonnes mœurs, et lorsque j’y fais réflexion, je bénis Dieu des grâces qu’il lui a plu me faire en ce point, d’autant que c’est une grande disposition pour la vertu et pour être vraiment disposée à une vocation d’une haute piété236.

Cette foi vive me faisait opérer plusieurs bonnes oeuvres et engendrait en mon âme un esprit d’oraison qui perfectionnait ce que j’avais de bon en moi par des grâces et faveurs que j’avais reçues au précédent. Je n’avais plus ni de cœur ni d’esprit que pour le bien : tant plus j’approchais des sacrements, plus j’avais désir de m’en approcher, pour ce que j’expérimentais237 que dedans eux je trouvais ma vie et tout mon bien238 et un attrait à l’oraison. Et j’eusse voulu que toutes les personnes avec lesquelles Notre-Seigneur m’avait mise eussent eu l’amour pour cette fréquence et avais de la crainte pour eux, pour certain genre de péchés que j’appréhendais qu’ils fussent mortels et qu’ils manquassent de les bien confesser, car je savais que par le sacrement de confession l’on était lavé par le Sang de Jésus-Christ, et aussi qu’il fallait très exactement s’acquitter des pénitences enjointes : ce qui me faisait parler et exhorter ces personnes-là pour ce qu’elles tâchassent de faire ce qui était requis en ce point, et si j’eusse cru que mes récréations d’enfant et autres passe-temps que depuis j’avais pris avec mes compagnes eussent été péchés, je m’en fusse bien vite confessée, mais ne le croyant pas, je ne le faisais pas. Dans les touches, néanmoins, que l’Esprit de Dieu me donnait que c’étaient des fautes, et qu’il n’y avait rien de petit à ses yeux au regard de l’imperfection et des petits péchés, qui aux yeux des créatures n’étaient rien, cela me faisait lui en demander pardon de bon cœur, avec douleur, et je prenais de l’eau bénite, parce qu’on m’avait dit qu’elle effaçait les péchés véniels239. Une fois que je me trouvais au pied de l’autel de Notre-Dame, je vis si clairement, par une lumière intérieure, l’importance de se bien confesser et une persuasion qu’il me fallait le faire, que je n’en pouvais douter du tout. Alors, j’étais pour me disposer à me confesser. Mais étais-je au confessionnal, je trouvais un bon prêtre qui confessait par routine240. Lors, mon cœur se fermait; je ne pouvais me confesser selon les vues générales et les touches que j’avais eues. Je répondais seulement aux interrogations qu’il me faisait et écoutais ses remontrances, mais de moi-même je ne lui pouvais rien dire241. Après ma pénitence faite, j’allai communier, sans avoir de difficultés et de reproches intérieurs, si me semble, car j’en ressortais toujours avec une plus grande dévotion et inclination au bien et à la vertu, et espérance et confiance en la bonté de Dieu.

Comme j’avais lu les Psaumes en français et que j’avais ouï dire que c’était l’Esprit de Dieu qui les avait dictés, il m’en venait des pensées et souvenirs dans les occurrences. Je m’en servais et croyais que tout ce qui était dit par l’Esprit de Dieu était véritable et infaillible, et que tout ce qui était défaudrait242 plutôt que ces paroles vinssent à me manquer. C’était ce qui me faisait dire que j’espérais en lui, et que par cette espérance il me donnerait tout ce que je lui demanderais, me confiant entièrement en sa parole, et que, partant, je ne serais point confuse en mon attente.

IV

Dès mon enfance, ayant appris que Dieu parlait243 par les prédicateurs, je trouvais244 cela admirable et avais une grande inclination de les aller entendre, étant si jeune que j’y comprenais fort peu de chose, excepté l’histoire que je racontais à mon retour.

Venant à être plus grande, la foi que j’avais en mon cœur, jointe à ce que j’entendais de cette divine parole, opérait de plus en plus un amour dedans moi245 qui m’invitait à l’aller écouter. J’avais en si grande vénération les prédicateurs qu’alors que j’en voyais quelqu’un par les rues, je me sentais portée d’inclination de courir après lui et de baiser les vestiges de ses pieds. Une petite prudence me retenait, mais je le conduisais de l’œil, jusqu’à ce que je l’eusse perdu de vue246. Je ne trouvais rien de plus grand247 que d’annoncer la parole de Dieu, et c’était ce qui engendrait dans mon cœur248 l’estime de ceux auxquels Notre-Seigneur faisait la grâce de la porter et de la produire. Lorsque je l’entendais, il me semblait que mon cœur était un vase249 dans lequel cette divine parole découlait comme une liqueur. Ce n’était point l’imagination250, mais la force de l’Esprit de Dieu qui était en cette divine parole, qui par un flux de ses grâces, produisait251 cet effet dans mon âme, laquelle ayant reçu cette plénitude abondante, ne pouvait la contenir qu’en l’évaporant252 en traitant avec Dieu en l’oraison ; et même, il me fallait parler par paroles extérieures, parce que ma nature ne pouvait contenir cette abondance : ce que je faisais à Dieu avec une grande ferveur, et aux personnes de notre maison, leur disant ce que le prédicateur avait prêché et mes pensées là-dessus qui me rendaient éloquente. Une fois en un sermon du saint Nom de Jésus, que le prédicateur avait nommé plusieurs fois, cette divine parole, comme une manne céleste, remplit mon cœur si abondamment que tout le jour253, mon esprit ne disait autre chose que : “Jésus, Jésus”, sans pouvoir finir.

Dieu me donnait de grandes lumières dans cette assiduité d’entendre sa sainte parole, et mon cœur en était embrasé254 jour et nuit : ce qui me faisait parler à lui d’une façon intérieure qui m’était nouvelle et inconnue. Car, comme j’avais entendu dire qu’il fallait méditer pour faire l’oraison mentale, je ne pensais pas que ce que mon cœur disait à Dieu le fût, de manière que je suivais255 cet appel intérieur, ne sachant autre chose sinon que c’étaient de bons mouvements que la parole de Dieu produisait en mon âme et qui me poussaient de l’aller de plus en plus entendre, et à la pratique de la vertu qui se rencontrait en la condition à laquelle la divine Majesté m’avait appelée. Un carême qu’un bon Père Capucin prêcha la passion de Notre-Seigneur, mon esprit était si fort plongé dans ce mystère256 que, jour et nuit, je ne pouvais entendre à autre chose.

Maintenant que j’ai plus de connaissance et d’expérience en la vie spirituelle, je reconnais que la bonté de Dieu me prévenait par de grandes grâces et me remplissait de bénédictions de sa douceur, pendant que j’avais de grands sujets de croix, étant dans une condition qui m’en produisait de continuelles, opposées à l’Esprit qui se voulait gagner mon cœur et mon affection. Ce n’était pas qu’on empêchât mes petites dévotions. Bien au contraire, la personne avec laquelle j’étais liée m’y portait et en avait beaucoup de satisfaction. C’était une grande providence de Dieu, car sans cette tolérance, ma captivité et les croix qui la suivaient, m’eussent été insupportables, n’ayant pas encore assez de fonds de vertu pour lors, ce me semble.

Du depuis, Notre-Seigneur m’a toujours laissé cette inclination d’entendre sa divine parole et m’y a fait de très grandes grâces. Il soit béni éternellement 257

V

L’une des choses qui m’a beaucoup servi pour l’esprit de dévotion a été les cérémonies de l'Église, lesquelles dès mon enfance attiraient puissamment mon esprit. Je trouvais cela si beau et si saint que je ne voyais rien de semblable258. Étant devenue plus grande et capable de concevoir leur signification, mon amour s’augmentait ensuite de l’admiration qu’avait eue mon esprit, voyant la sainteté et majesté de l'Église259. Cela augmentait aussi ma foi et me liait à Notre-Seigneur d’une façon tout extraordinaire. Je m’épanchais en actions de grâces de ce qu’il lui avait plu me faire naître de parents chrétiens260 et de ce qu’il m’avait appelée à la vocation de fille de l'Église. Plus j’avançais en connaissance, plus j’avais de touches261 et d’amour pour ces saintes cérémonies de l'Église. Lorsque je voyais aux processions la croix et la bannière que les chrétiens suivaient, mon esprit et mon cœur tressaillaient de joie. J’avais vu un capitaine qui logeait en nos quartiers, que ses soldats suivaient avec leur drapeau262. Voyant donc le crucifix attaché à la croix et la bannière avec ses figures, je disais en moi-même : “Ah ! c’est celui-là qui est mon capitaine. Voilà aussi sa bannière. Je la veux suivre comme les soldats suivent la leur.” Et ainsi, je suivais la procession avec un grand sentiment de ferveur. J’avais mes yeux fichés sur le crucifix et allais disant en mon cœur : “Ah ! c’est là mon capitaine. Je le veux suivre ! “

J’avais une si vive foi pour tout ce que l'Église fait qu’il semblait que c’était ma vie et mon aliment. Une fois, je pensai être étouffée dans une procession générale d’un jubilé. En ce temps-là, je me trouvais des premières pour entrer dans les églises, à cette fin d’y voir les cérémonies et l’office solennel qui se faisaient en telle rencontre. Toute mon occupation était dans l’intérieur, touchant ce que je voyais et entendais. En une occasion d’une procession du très saint sacrement, mon cœur et mon esprit étaient si ravis en Dieu au sujet de ce sacrement d’amour que je ne me voyais pas conduire. J’avais la vue couverte, en sorte que je marchais à hasard et comme une personne qui a trop bu. Je ne sais si on s’en apercevait et ce qu’on en pouvait penser. En cet état263, je pensais être en la vraie dévotion, parce que je ne savais pas qu’il y en eût d’autre que de prier Dieu et le servir en fréquentant les sacrements et ne commettre pas de péchés à son escient. Ainsi, lorsque je me confessais, je me trouvais bien juste, et mon esprit avait la satisfaction d’une confession à l’autre. Mais l’Esprit de Dieu me pressait que je me confessasse de toutes mes enfances. Comme j’ai dit ci-devant, il voulait de moi une pureté que je ne connaissais pas, non plus que la fin pour laquelle il la voulait.

J’avais pour lors dix-neuf ans, auquel temps, Notre-Seigneur fit une séparation, appelant à soi la personne avec laquelle, par sa permission, j’avais été liée. Diverses affaires qui suivirent cette séparation m’apportèrent de nouvelles croix, et naturellement plus grandes qu’une personne de mon sexe, de mon âge et de ma capacité264 les eusse pu porter. Mais les excès de la Bonté divine mirent une force et un courage dans mon esprit et dans mon cœur qui me fit porter le tout. Mon appui était fondé sur ces paroles saintes qui disent : Je suis avec ceux qui sont dans la tribulation. Je croyais fermement qu’il était avec moi, puisqu’il l’avait dit, de sorte que la perte des biens temporels, les procès, ni la disette, ni mon fils qui n’avait que six mois, que je voyais dénué de tout aussi bien que moi, ne m’inquiétaient point. L’esprit265 étant sans expérience humaine, l’Esprit qui m’occupait intérieurement, me remplissant de foi, d’espérance et de confiance266, me faisait venir à bout de tout ce que j’entreprenais.

DEUXIÈME ÉTAT D’ORAISON

VI

Après tous les mouvements intérieurs que la bonté de Dieu m’avait donnés pour m’attirer à la vraie pureté intérieure, en laquelle je ne pouvais entrer de moi-même, n’ayant eu jusqu’alors aucun directeur, ni qui que ce fût pour me conduire267, ne m’en étant pas seulement avisée, ne sachant pas qu'il fallait traiter des affaires de son âme à personne qu’à Dieu, mais qu’il suffisait268 de dire seulement ses péchés à son confesseur, sa divine Majesté voulut enfin elle-même me faire ce coup de grâce269 : me tirer de mes ignorances et me mettre en la voie où elle me voulait et par où elle me voulait faire miséricorde : ce qui arriva la veille de l’Incarnation de Notre-Seigneur, l’an 1620, le 24ème de mars.

Un matin que j’allais vaquer à mes affaires que je recommandais instamment à Dieu avec mon inspiration ordinaire, In Te Domine speravi, non confundar in aeternum, que j’avais gravée dans mon esprit avec une certitude270 de foi qu’il m’assisterait infailliblement, en cheminant, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement, comme j’étais dans ces pensées, qui me furent ôtées de la mémoire par cet arrêt si subit271. Lors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commises depuis que j’étais au monde, me furent représentées en gros et en détail, avec une distinction et clarté plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine272 pouvait exprimer. Au même moment, je me vis toute plongée en du sang, et mon esprit, convaincu que ce sang était le Sang du Fils de Dieu, de l’effusion duquel j’étais coupable par tous les péchés qui m’étaient représentés, et que ce Sang précieux avait été répandu pour mon salut. Si la bonté de Dieu273 ne m’eût soutenue, je crois que je fusse morte de frayeur, tant la vue du péché, pour petit qu’il puisse être274, est horrible et épouvantable. Il n’y a langue humaine qui le puisse exprimer. Mais de voir un Dieu d’une infinie bonté et pureté, offensé par un vermisseau de terre surpasse l’horreur même275, et un Dieu fait homme, mourir pour expier le péché, et répandre tout son Sang précieux pour apaiser son Père et lui réconcilier par ce moyen les pécheurs ! Enfin, il ne se peut dire ce que l’âme conçoit en ce prodige. Mais de voir qu’outre cela que personnellement on est coupable, et que quand on eût été seule qui eût péché, le Fils de Dieu aurait fait ce qu’il a fait pour tous, c’est ce qui consomme et comme anéantit276 l’âme. Ces vues et ces opérations sont si pénétrantes qu’en un moment elles disent tout et portent leur efficacité et leurs effets.277 En ce même moment, mon cœur se sentit ravi à soi-même278 et changé en l’amour de celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde, lequel lui fit279, dans l’expérience de ce même amour, une douleur et regret de l’avoir offensé la plus extrême qu’on se la peut imaginer. Non, il ne serait pas possible ! Ce trait de l’amour280 est si pénétrant et si inexorable pour ne point relâcher la douleur281, que je me fusse jetée dans les flammes pour le satisfaire. Et ce qui est le plus incompréhensible, sa rigueur282 semble douce. Elle porte283 des charmes et des chaînes284 qui lient et attachent en sorte l’âme qu’il la mène où il veut, et elle s’estime ainsi heureuse285 se laisser ainsi captiver.

Or, en tous ces excès286, je ne perdais point de vue que j’étais plongée dans ce précieux Sang, de l’effusion duquel j’étais coupable, et c’était d’où dérivait mon extrême douleur avec le même trait d’amour qui avait ravi mon âme et qui m’insinuait que je m’allasse confesser. Revenant à moi, je me trouvai debout, arrêtée vis-à-vis de la petite chapelle des Révérends Pères Feuillants, qui ne commençaient que de leurs établir287 à Tours288. Je me trouvai heureuse de trouver mon remède si près. J’y entrai et rencontrai un Père, seul, debout au milieu de la chapelle, qui semblait n’y être que pour m’attendre. Je l’abordai, lui disant, étant pressée par l’Esprit qui me conduisait : “Mon Père, je me voudrais bien confesser, car j’ai commis tels péchés et telles fautes.” Je commençai par une abondance de l’esprit à lui dire tous les péchés qui m’avaient été montrés avec une abondance de larmes provenantes de la douleur que j’avais dans le cœur. Il y avait une dame289 à genoux devant le saint sacrement, laquelle put facilement entendre tout ce que je disais au Père assez haut ; mais je ne me mis point en peine que d’apaiser celui que j’avais offensé. Après que j’eus tout dit, je vis que ce bon Père avait été grandement surpris de la façon290 de m’annoncer et de lui dire ainsi tous mes péchés, et de ma façon, qu’il connut n’être pas naturelle mais extraordinaire. Il me dit avec une grande douceur : “Allez-vous-en, et demain me venez trouver dans mon confessionnal.” Je ne fis pas seulement réflexion qu’il ne m’avait point donné l’absolution de mes péchés. Je me retirai et le vins trouver le lendemain291, où je lui répétai ce que je lui avait dit ; puis il me donna l’absolution de mes péchés. Depuis, tant qu’il fut à Tours, je me confessai à lui292. Je ne m’étais encore jamais confessée à des religieux. Il se nommait Dom François de Saint-Bernard. Je ne lui dis pas néanmoins ce qui m’était arrivé ni ce qui occupait mon esprit, mais seulement mes péchés, ne croyant pas qu’il fallût parler d’autre chose à son confesseur ; et plus d’un an de suite (que) je me confessai à lui, je me comportai de la sorte. Ayant entendu dire à une bonne fille qu’il fallait demander congé à son confesseur de faire des pénitences et de ne les point faire de soi-même, je lui demandai permission293. En ce commencement, ce fut une ceinture de crin et la discipline294, et il me régla l’ordre que je devais tenir en la confession et la communion295, qui fut les fêtes et dimanches et les jeudis pour cette première année. Lorsque je désirais plus souvent, il me le permettait.

Revenant à ce qui m’était arrivé, je m’en revins en notre logis, changée en une autre créature, mais si puissamment changée que je ne me connaissais plus moi-même. Je voyais mon ignorance à découvert qui m’avait fait croire que j’étais bien parfaite, mes actions innocentes, et enfin que j’étais bien296, et confessais que mes justices n’étaient qu’iniquités.

VII

Après cette opération de Dieu dans mon âme, je fus plus d’un an que l’impression du Sang de Notre-Seigneur demeura attachée à mon esprit297 par une nouvelle impression de ses souffrances, et sans cesse mon âme recevait de nouvelles lumières, qui me faisaient voir et découvrir les plus menues poussières d’imperfection, desquelles j’étais inspirée de me confesser. Je sentais mon esprit et mon cœur dans une grande obéissance et soumission à Dieu et je suivais toutes ses pentes298. Or ce n’est pas que j’eusse299 des scrupules, car je possédais une grande paix ; mais ce qui m’était montré être péché et imperfection, cela était en une si grande clarté que mon esprit en était en ce moment convaincu300, et j’en parlais à Notre-Seigneur, en lui en présentant l’effusion de son Sang précieux. Mes allées, venues, mon veiller, agir et dormir étaient tout dans cette occupation. Je n’avais pas de besoin de méditer ce que j’avais à faire : l’Esprit qui me conduisait m’enseignait tout cela et me réduisait301 où il voulait.

J’avais encore quelques affaires temporelles à expédier, desquelles Notre-Seigneur me fit la grâce de sortir. Je n’avais qu’une servante avec moi, ayant congédié quelques autres domestiques, me voulant entièrement retirer de tout tracas302, parce que l’attrait intérieur m’appelait à la solitude. En ce temps-là, ne me souciant d’aucun gain temporel -quoique ceux à qui j’appartenais me provoquassent d’y penser, puisque Dieu m’avait donné du talent pour le négoce et me voulait-on bien faire des avances pour cela, mais mon cœur avait d’autres sentiments et mon esprit d’autres occupations qui lui faisaient préférer la solitude à tous les avantages qu’on me proposait303, - je m’habillais ridiculement pour faire croire à tous ceux de ma connaissance que ma fortune était faite dans le monde.

Je n’avais que vingt ans, et mon fils n’avait pas un an. Mon père me rappela chez soi, où ma solitude fut favorisée. Je me logeai au haut de la maison, où, en faisant quelque ouvrage paisible, mon esprit portant toujours occupation, mon cœur parlait sans cesse à Dieu. Et moi-même je m’étonnais de ce que mon cœur parlait ainsi, sans que je le fisse parler par mon action propre, mais poussé par une puissance qui m’était supérieure304, qui l’agissait continuellement. Je voyais bien que cette puissance-là provenait de l’impression du Sang précieux et des souffrances de Notre-Seigneur, mais comme la chose m’était nouvelle, je l’admirais et cette admiration engendrait une grande estime de la bonté et la miséricorde de Dieu, qui, abaissant sa grandeur, voulait ainsi se communiquer à moi, qui me voyais la dernière de ses créatures, pour laquelle il avait si amoureusement répandu son précieux Sang. Mais que mon cœur parlât305 ainsi privément à lui et si éloquemment, ce m’était une chose incompréhensible. Néanmoins, bien loin que je m’y opposasse, je m’y laissais aller et suivais cette pente, qui produisait de plus en plus en moi une haine de moi-même, un oubli de mes intérêts306 et (de) celui de mon fils et une aversion au monde et à ses façons de faire. J’étais comme la tourterelle mussée307 dans son nid et dans sa solitude ; je ne gémissais que pour les pertes de temps que j’avais faites et non pas pour la perte de mes biens temporels308, car j’expérimentais que la bonté et miséricorde de Dieu étaient mon partage et qu’enfin il aurait soin de moi. Cela me faisait courir à son service309.

Je trouvais ma vie dans la fréquentation des sacrements, dans l’assiduité d’entendre des sermons, dans la pénitence et dans la solitude où la miséricorde divine me faisait expérimenter l’effet de ses paroles : Je la mènerai dans la solitude et là, je parlerai à son cœur. Ah ! il faut avouer que l’Esprit de Dieu est un grand maître ! Sans que j’eusse jamais été instruite310 par l’oraison et la mortification -et je n’en savais pas seulement le nom- il m’enseignait le tout en substance, me faisant expérimenter l’une et pratiquer l’autre. Ma vue était mortifiée, mes oreilles bouchées aux discours du monde ; je me taisais, ne pouvant parler que de Dieu et de la vertu, sinon dans les affaires d’obligation, que je ne regardais qu’en passant, et penser à cet Esprit qui absorbait mon âme dans l’impression susdite et dans cette vue de péché et imperfection. Ce que disait mon cœur était des actions de grâces, bénir Dieu, détester ce qui n’était pas lui, componctions amoureuses, promesses de fidélité à suivre ce que sa divine Bonté voulait de moi, une pente à se musser311 dans les plaies sacrées de Jésus, qui était celui qui par l’impression de son Sang, me mettait un esquillon312 dans le cœur qui me consommait dans une amoureuse reconnaissance. Sans méditer, mon esprit concevait313 les quatre fins dernières, et je voyais dans l’effusion du Sang du Fils de Dieu les remèdes pour m’y faire arriver heureusement, et lors, toute mon âme tendait314 à en recevoir l’application, continuellement s’approchant, outre l’impression qu’elle portait, de ce souverain remède qui était sa vie et son aliment.

VIII

Environ un an après ma solitude, Dieu m’en tira pour me mettre avec une mienne sœur qui, selon sa condition, était toute dans le tracas315 : et son mari et elle me désiraient pour leur aider à le porter. A l’abord, cela me sembla si onéreux que je n’osais y penser. Enfin, je m’y accordai pourvu qu’on me laissât libre dans mes dévotions, car je faisais ce sacrifice de mon plein gré et pour rendre une charitable assistance à ma sœur.

Notre-Seigneur, en cette occasion, me conduisit316 là, lequel me conféra un nouveau don d’oraison, qui était une liaison à Notre-Seigneur Jésus-Christ touchant ses sacrés mystères depuis sa naissance jusqu’à sa mort. J’expérimentais317 en ce don d’oraison que ce divin Sauveur était la Voie, la Vérité et la Vie : la Voie , laquelle mon âme318 avait une tendance continuelle de suivre ; la Vérité, qu’elle croyait d’une si grande certitude qu’elle disait : “Je n’ai pas la foi, ô mon grand Dieu, puisque vous me montrez vos biens et la vérité de ce que vous êtes et de ce que vous m’êtes319 à découvert, en une manière qui me dit tout d’une façon ineffable. Vous êtes ma Vie320, qui me remplissez. Oui, j’ai ouvert ma bouche et vous l’avez remplie de votre vie et de votre divin Esprit” : ce que j’expérimentais en l’âme au sujet de ce béni Sauveur321 qui m’était une vie et nourrissement divin, qui me faisait expérimenter ce qu’il dit : Je suis la porte ; si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et sortira et trouvera pâture322. J’entrais en lui, par lui323 et dans lui qui me découvrait ses divins mystères324 desquels je vivais, et mon âme en était repue ; et remplie de cet aliment, je sortais dans les emplois où il m’avait mise, sans en sortir, et y rentrais par un redoublement d’amour qui faisait tendre mon âme à ne point cesser de prendre sa pâture325 dans les biens de ce divin Pasteur326, qui produisait en moi une génération continuelle de sa vie et de son esprit.

En ce temps-là, je vis quelques livres qui enseignaient à faire l’oraison mentale327, commençant aux préparations, préludes, divisions des points et matières, la façon de méditer… etc. Je comprenais bien tout cela et me résolvais de me mettre enfin de le faire, parce que ces livres disaient que de faire autrement l’on se mettait en danger éminent328 d’être trompée du diable. Je me mis donc en devoir (de le faire) et me tenais plusieurs heures à méditer et rouler dans mon esprit les mystères de l’Humanité sainte de Notre-Seigneur que, dans son attrait ordinaire, je voyais tout d’un regard329, par manière d’envisagement intérieur. Je résistais à ce trait330 par l’action de mon imagination et raisonnement de l’entendement qui roulait sur les circonstances, en pesant les raisons et ce qu’il en fallait tirer pour la pratique de la vertu. Je me faisais pour bien faire, ce me semblait, tant de violence qu’il m’en prît331 un bandement de tête qui me la blessait notablement, dont je souffrais bien de la douleur. Le désir que j’avais de suivre ce livre de point en point me faisait recommencer tous les jours mes violences, et mon mal renforçait : ce qui me jeta en une inaction que je prenais avec mon mal de tête par manière de souffrance. J’avais cependant un très grand repos d’esprit, une paix accompagnée de la présence de Dieu332 et ma volonté doucement adhérente à lui.

En ce temps-là333, j’avais un livre de l’Introduction à la vie dévote qui me donna de l’éclaircissement sur diverses choses de la vie intérieure, et entre autres, de la manière comme il fallait comporter pour faire le vœu de chasteté que Notre-Seigneur me pressait intérieurement de lui vouer. Je m’adressai enfin à mon confesseur, le Père Dom François, mais je ne lui parlai point de mon oraison, parce que je ne savais pas qu’il en fallût parler. Ce bon Père était un homme grandement retiré334 et qui ne se mêlait que de ce qu’on lui parlait précisément. Il m’écouta sur ce vœu et m’éprouva trois mois en diverses manières ; ensuite de quoi, il me fit faire le vœu de perpétuelle chasteté, me nommant les mots qu’il fallait dire et les intentions que je devais avoir. Notre-Seigneur me fit de grandes grâces par ce sacrifice, me fortifiant puissamment contre les poursuites qu’on me faisait de me mettre dans l’engagement duquel la divine Bonté m’avait délivrée. J’avais pour lors vingt et un ans. En ce temps-là, le Révérend Père Dom Raymond de Saint-Bernard fut envoyé à Tours, à la place de Dom François qui me mit sous sa conduite et m’enchargea335 de le prendre pour mon directeur. Mais ce fut Dieu qui me fit la miséricorde de m’adresser ce sien serviteur, qui était homme grandement spirituel, et expérimenté en la conduite des âmes. Il m’interrogea sur ma façon de vie, et généralement il me voulut connaître à fond. Il me régla en tout, et pour l’oraison, il me défendit de ne plus méditer336, mais de m’abandonner entièrement à la conduite de l’Esprit de Dieu qui jusqu’alors avait dirigé mon âme, et que j’eusse à lui rendre compte de tout ce qui se passait337 : ce que je fis exactement tout le temps que je fus sous sa direction.

TROISIÈME ÉTAT D’ORAISON

IX

Ayant rencontré une conduite pour me diriger dans les voies de Dieu, je me sentis puissamment soulagée, et si Notre-Seigneur ne m’eût envoyé ce secours par son serviteur, je me fusse rendue inutile à tout bien.

Le mal violent que je m’étais fait à la tête me demeura plus de deux ans après que le Révérend Père Dom Raymond m’eut fait cessé de méditer ; mais ce mal ne m’empêchait point dans l’occupation dans laquelle la divine Majesté me mettait. Dès que je me mettais à genoux devant mon crucifix338, mon esprit était emporté en lui. Tout ce que je pouvais faire339 était de lui dire : “C’est l’amour qui vous a réduit en cet état. Si vous n’étiez pas Amour, vous n’eussiez pas souffert de la sorte !”. Puis, mon cœur ne pouvait plus que souffrir les impressions de cet Amour. Il prenait air340, il ne pouvait dire que ces paroles : “Ah ! non, si vous n’étiez Amour, vous n’auriez fait ces choses si grandes pour mon amour !”. En semblable occasion, je m’en suis trouvée en un battement de cœur si étrange qu’il m’en réduisait à n’en pouvoir plus. S’il se fût fendu, j’eusse trouvé mon soulagement par ma mort pour aller jouir de lui, que je ne voyais ni ne pouvais concevoir qu’Amour341. Hors de là, mon cœur342 était en une tendance continuelle à sa bonté, pour qu’il m’accordât la possession de son esprit, car je ne concevais rien de bon, de beau ni de souhaitable, que d’être en possession de l’esprit de Jésus-Christ343. Les paroles (sont impuissantes), mais la tendance de l’âme dit et conçoit choses très grandes et immenses de l’Esprit de Jésus. Elle le veut suivre d’une manière que ce même Esprit lui fait concevoir. Elle dit avec l'Épouse : Tirez-moi, et nous courrons à l’odeur de vos onguents. Toutes les puissances de l’âme ne veulent344 et n’appètent rien que d’être dans Jésus, par l’Esprit de Jésus, et de le suivre dans sa vie et dans son esprit.

Quoique l’âme ait ces désirs si embrasés, elle est néanmoins dans un abaissement intérieur très grand345, se reconnaissant très indigne de la possession où elle aspire. Elle cherche de faire abaisser la partie inférieure, de sorte qu’elle voudrait l’anéantir du tout346. Cette partie347 se laisse conduire et réduire où l’Esprit la veut mener, lequel lui fait part de ses biens par une onction348 qui adoucit tous ses travaux349, de sorte qu’elle court dans les abaissements, comme si c’était la possession de choses très précieuses, qu’elle tient si chères qu’elle n’a point d’autre souci que la crainte qu’on s’aperçoive qu’elle souffre trop et que, par cette connaissance, on vienne à lui ôter son bonheur.

Il est vrai que je fus plus de trois ou quatre ans de suite dans la vue des abaissements du Fils de Dieu, -lorsque je fus en la maison de mon frère350, - que l’Esprit de grâce qui me conduisait me faisait cacher tous les talents naturels351 que Dieu avait mis en moi pour diverses affaires… etc., pour me réduire à être cachée comme une pauvre créature qui ne savait rien et n’était capable de rien que d’être servante des serviteurs et servantes de la maison. Et j’en faisais des actes352 dans les choses les plus abaissantes et humiliantes, et la bonté de Dieu permettait qu’on me traitât de la sorte et qu’on agît sur moi353 impérativement et d’une façon étonnante. J’aimais tant les choses humbles et basses, qu’une fois je dis à mon directeur que j’avais crainte d’y avoir de l’attache. Il se sourit m’écoutant, car il savait bien jusqu’où cela allait, et ma peur était qu’il me retirât de l’état d’abaissement où j’étais, car il le pouvait faire par certains moyens qui lui eussent été faciles.

Maintenant que je fais réflexion sur cet état, je l’estime infiniment précieux. Il n’y a que l’Esprit de Jésus-Christ qui le puisse communiquer. L’âme est cachée vraiment dans les trous de cette pierre vive et dans les cavernes de cette divine masure, dans laquelle elle est comme entée354 que pour ne vivre que de son divin esprit et ne subsister que dans sa vie. Elle se trouve dans des dispositions habituelles et continuelles en cet état.

QUATRIÈME ÉTAT D’ORAISON

X

Dès que355 la divine Majesté m’eut communiqué le don d’oraison, il me donna ensemble356 la grâce de sa sainte présence : ce qui était ce qui me soutenait357 et établissait en un colloque continuel358 avec Notre-Seigneur359, lequel, quoique intérieurement ce fût en tant que Dieu-Homme, mon imagination360 ne faisait aucune réflexion, mais tout se passait dans l’entendement et la volonté spirituellement, avec une grande pureté. J’avais quelquefois un sentiment intérieur que Notre-Seigneur Jésus-Christ était proche de moi, à mon côté, lequel m’accompagnait. Cette présence et compagnie m’étaient si suaves et étaient une chose si divine que je ne pouvais dire la manière comme cela était. En cet état tout ce qui se passe en l’âme est plus spirituel361 et abstrait. Dieu fait expérimenter à l’âme qu’il la veut362 tirer du soutien de ce qui est corporel, pour la mettre dans un état plus détaché, et dans une pureté363 par où elle n’a pas encore passé364 ; qu’elle a été soutenue en quelque manière par les sens, qui étaient remplis de l’exubérance qui rejaillissait de l’Humanité sainte de Notre-Seigneur. Et en effet, elle avait, en jouissant de sa présence, l’expérience de sa douceur qui lui faisait dire : Votre nom est comme un onguent répandu ; pour ce, les jeunes filles vous ont grandement aimé. Elles ont sauté et tressailli de joie en savourant (vos) mamelles. Or, ç’ont été les puissances de l’âme et tout ce qui est de la partie sensitive qui, dans ces douces approches, ont été en des jubilations plus suaves365 que toute suavité, qui lui ont fait couler des larmes immenses qui lui étaient plus précieuses que tous les trésors imaginables366, que si elle eût possédés, elle les eût donnés pour les acheter, et après tout, elle eût confessé qu’elle les eût eues à vil prix.

Comme j’ai dit, l’âme se sentant appelée à choses plus épurées, ne sait où l’on la veut mener367. Quoiqu’elle ait une tendance à choses qu’elle ne connaît pas encore ni qu’elle ne peut concevoir368, elle s’abandonne, ne voulant rien suivre que le chemin369 que Celui à qui elle tend avec tant d’ardeur lui fera tenir. On lui ouvre l’esprit370 de nouveau pour la faire entrer en un état comme de lumière. Dieu lui fait voir qu’il est comme une grande mer, laquelle, tout ainsi que la mer élémentaire ne peut souffrir rien d’impur, aussi que lui, Dieu de pureté infinie, ne veut et ne peut souffrir rien d’impur, qu’il rejette toutes les âmes mortes, lâches et impures. Cette lumière opère choses grandes en l’âme. Il faut avouer que, quand j’eusse fait l’imaginable pour confesser et anéantir tout ce que j’avais d’impur371 en moi, que je vis en une si grande disproportion de la pureté de l’esprit humain pour entrer en union et communication avec la divine Majesté, que cela est épouvantable. O mon Dieu ! qu’il y a d’impuretés372 à purger pour arriver à ce terme373 auquel l’âme, esquillonnée de l’amour de son souverain et unique Bien, a une tendance si ardente374 et si continuelle ! Cela n’est pas imaginable, non plus que l’importance de la pureté de cœur375 en toutes les opérations intérieures et extérieures qui est requise, car l’Esprit de Dieu est un censeur376 inexorable et, après tout, l’état dont je parle n’est que le premier pas, et l’âme qui y est arrivée en peut déchoir en un moment. Je frémis quand j’y pense, et combien il importe d’être fidèle.

Il est vrai que la créature ne peut rien de soi ; mais lorsque Dieu l’appelle à ce genre de vie intérieure, la correspondance est absolument requise avec l’abandon377 de tout soi-même à la divine Providence, supposée la conduite d’un directeur, duquel elle doit suivre les ordres à l’aveugle, pourvu que ce soit un homme de bien : ce qui est bien aisé à reconnaître378, car Notre-Seigneur en pourvoit lui-même ces âmes-là qui se sont ainsi abandonnées de bon cœur à sa conduite. Ah ! mon Dieu, que je voudrais publier bien haut, si j’en était capable, l’importance de ce point. Il conduit l’âme à la vraie simplicité qui fait les saints379.J’ai voulu quelquefois inculquer à des novices, avec qui j’avais à converser, ce point, afin de les rendre simples et candides, ne voyant rien qui les pût avancer ni disposer davantage à de grandes grâces, et enfin dans les voies de Dieu.

XI

Cet état d’oraison380 qui a soustrait à l’âme le soutien qu’elle avait381 par l’Humanité sacrée de Notre-Seigneur, quoique étonnante à l’abord382, néanmoins, elle voit et expérimente qu’elle a gagné383, et que cette soustraction n’a été que pour l’avancer dans les bonnes grâces de la divine Majesté, par les vertus qui lui sont données provenantes de l’Esprit de Jésus-Christ, sur toutes d’une humilité384 patiente en exerçant la charité du prochain, dans laquelle elle fait un grand progrès. J’avais pour lors vingt-trois ans, lorsque je m’estimais heureuse du grand bien qui m’était arrivé d’avoir385 qui me donnait sujet de souffrir des humiliations, et je sentais dans mon cœur un amour tout singulier pour ces personnes, leur rendant mes soumissions avec une affection sincère. Dès que j’y commettais quelque imperfection, j’en étais reprise intérieurement : ce qui m’arrivant386, en une oraison j’en expérimentai le reproche quoique avec amour. C’étaient (ces) paroles intérieures387 : “Si tu avais une belle perle ou pierre précieuse et qu’on vînt à la souiller dans un bourbier, serais-tu contente ?” Ces paroles m’abîmaient de confusion devant Dieu que mon âme ne concevait que pureté. L’effet qu’elles causèrent fut une si grande haine de moi-même que je ne voyais rien digne de mépris ni de rebut comme moi ; et d’autant que mon âme s’approchait de Dieu et que je connaissais la disproportion de la créature au regard de son infinie pureté, cette haine de moi-même et l’humilité croissaient et me faisaient faire des actions de plus en plus humiliantes à la nature.

Mon âme avait une tendance à Dieu sans cesse, purement spirituelle. Je le voulais388 d’une façon qui m’était inconnue389. Je le rencontrais en toutes les créatures et dans les fins pour lesquelles il les avait créées, mais si spirituellement390 que cette contemplation se rencontrait si épurée de la matière que ces créatures ne me distra(ya) ient point. J’avais une connaissance infuse de la nature de chaque chose et, sans penser que cela était extraordinaire, j’en parlais quelquefois avec beaucoup de simplicité ; et m’adressant à la Majesté divine, ayant ce passage en l’esprit : O Dieu, vous avez fait toutes choses, et par votre volonté elles ont été créées, mon âme concevait plus que toutes ces paroles ne sonnent, et dans sa conception, elle fondait391 en louanges et en actions de grâces, et quoiqu’elle s’estimât ce qu’elle était, basse et vile créature sous une si haute Majesté, néanmoins, sa tendance392 était de (la) posséder toute par un titre qui lui était encore inconnu et qu’elle prétendait393.

Mais on lui découvre qu’il y a des dispositions qu’elle n’a pas : les ornements requis pour une possession si haute et si sublime. Elle voudrait passer par les flammes394 pour arriver où elle prétend ; il n’y a travaux qu’elle n’embrasse395, ni jour ni nuit qu’elle n’emploie, pour tâcher d’acquérir cette dignité qui lui manque, quoiqu’elle voie bien396 qu’elle ne la doit attendre que par la pure bonté de Dieu et par un excès de sa magnificence. Elle fait l’imaginable pour gagner son cœur, et lui, il lui donne un nouvel esprit de pénitence qui fait qu’elle traite son corps comme une esclave. Elle le charge de haires, de silices et de chaînes, le fait coucher sur le bois, et pour linceul, un cilice ; elle le fait passer partie des nuits à (se) discipliner sanglamment397 ; elle lui fait manger de l’absinthe, de peur qu’il prenne goût aux viandes ; elle ne lui permet de sommeil que le peu qu’il lui en faut pour ne le pas laisser mourir, parce qu’elle veut qu’il souffre. Avec ces pénitences, les autres actions domestiques398 et les travaux du tracas, elle lui (fait) panser des plaies puantes et l’(assujettit) de s’en approcher si près qu’il en reçoive le sentiment ; elle le fait aller où il y a des charognes très infectes, pour en prendre à loisir le sentiment. Non contente, elle lui fait prier quelque personne confidente de le battre rudement. Elle ne lui donne aucun repos, mais de continuelles inventions à le faire souffrir. S’il se présente quelque petit divertissement399, l’Esprit lui dicte qu’il faut quitter la compagnie pour s’aller discipliner ou pour aller demander quelque nouvelle pénitence à son directeur400, ou il l’oblige de se retirer en la solitude pour traiter plus librement avec Dieu ; même, il lui fait quitter la table à tels desseins. Ce pauvre corps se laisse conduire comme un mort et souffre tout sans mot dire, parce que la vigueur de l’Esprit401 de grâce l’a surmonté et réduit.

Ce n’est pas tout. Cet Esprit lui fait voir402 de nouveau que la pureté intérieure requiert qu’elle aille de nouveau dire à son directeur tous les péchés et imperfections de sa vie, et de lui dire, après les lui avoir donnés par écrit, qu’il les attache à la porte de l’église et que son nom doit être écrit en ce papier, à ce que tout le monde sache qu’elle a été si déloyale à son Dieu. Il faut obéir, et la contrition est si véhémente, parce qu’elle provient de l’amour de Dieu, que le directeur, voyant tant de larmes, est contraint de céder et de la laisser agir. Comme l’âme en cet état est blessée d’une plaie qui la fait incessamment soupirer après son divin Objet, qui lui a découvert un échantillon de sa grande pureté, le moindre atome d’imperfection lui semble une montagne403 qui met une interposition à la jouissance de ce souverain Bien. En cette occasion, mon directeur me renvoya assez sévèrement plusieurs fois ; mais enfin, il vit bien que mes larmes venaient d’une autre source que de la nature. Il m’écouta donc et prit mon papier, que je le priai très instamment d’attacher à la porte de l’église. Il le prit sans dire mot, mais il le brûla, comme je crois, car je ne le vis pas à la porte, comme je l’en avais prié. Lorsque j’avais ainsi obéi à l’Esprit de la grâce, il se rendait profus en nouvelles faveurs en mon endroit. Il en soit béni404 éternellement d’avoir eu tant d’amour pour ma chétivité !

XII

Comme j’étais en l’état d’abnégation actuelle dont j’ai parlé, j’avais fréquemment crainte que mon directeur, -qui l’était aussi de mon frère et de ma sœur, - ne s’avisât de m’en tirer. Je ne sais pas ce qu’il fit, mais je vis qu’on projetait de m’employer dans le gros de leurs affaires, comme eux-mêmes : ce qui arriva en effet, et m’obligea à la conversation avec plusieurs personnes du dehors et à de grands soins. Mais tout cela ne m’ôtat point le moyen des actions de charité, mais au contraire j’avais moyen de m’y employer davantage, car Notre-Seigneur me donna une augmentation de grâces et des forces pour tout ce qu’il voulait de moi. Mes pénitences continu(ai)ent, et l’Esprit me poussait d’en faire encore davantage. J’avais de grands sujets de pratiquer la patience, mais tout cela m’était délectable en la vue de celui qui me donnait tant d’accès405 avec sa divine Majesté.

Comme j’ai dit, j’avais un grand amour pour ceux qui me donnaient sujet de croix. Je les regardais comme personnes choisies de Dieu pour me faire de si grands biens que j’avais crainte de perdre à cause de mes péchés. D’ailleurs je me reconnaissais le néant et le rien, digne de tout mépris. Lorsque j’avais des sentiments contraires, j’étais bien honteuse en moi-même et me châtiais rigoureusement ; et j’étais étonnée de ce que Notre-Seigneur me faisait tant de grâces et me prévenait si amoureusement, me donnant la hardiesse d’aspirer à la qualité d’épouse, de me consommer dans ses divins embrassements et de lui parler avec une grande privauté, lui disant : “Ah ! mon Amour, quand est-ce que s’achèvera ce mariage ? “ Il ravissait mon esprit et charmait mon coeur auquel il voulait accorder sa requête, mais il y avait encore quelque ornement à préparer, et sur cela, mon âme languissait, quoiqu’elle fût unie de volonté à Celui qui la faisait souffrir406 et qui, après tant de soupirs, ne lui accordait pas sa demande.

Je faisais l’imaginable pour gagner son cœur, car rien ne me contentait que cela, dans ces langoureuses407 ardeurs et moyens que je prenais pour plaire à Celui que je voulais posséder. Comme j’étais dans ces sentiments, tout soudain me fut mis en esprit ce premier verset du psaume Nisi Dominus aedificaverit domum… etc., et une grande lumière qui m’en donna l’intelligence, en me faisant voir le néant et l’impuissance de la créature pour s’élever d’elle-même à Dieu et de s’avancer en ses bonnes grâces et enfin à toutes les prétentions de le posséder, si lui-même n’édifiait l’édifice et ne lui donnait les ornements convenables à un si haut dessein. Je vis ce néant de la créature si horrible et si certain que je ne pouvais comprendre son fond. Cela m’établissait en une abnégation de moi-même et me donnait une humilité généreuse qui, n’attendant rien de soi, attendait tout de Dieu et se tenait comme assurée de le posséder dans l’étroite union à laquelle il lui donnait tant d’attrait. Elle était soumise à tous les ordres de sa divine Majesté, mais tous les soupirs de l’âme aspiraient, comme l'Épouse, au baiser de la bouche.

Il ne se peut dire combien cet amour est angoisseux,408 et cependant l’âme ne voudrait point en sortir, sinon pour posséder Celui qu’elle aime. Il lui semble qu’elle a des bras intérieurs qui sont continuellement étendus409 pour l’embrasser, et, comme si déjà elle le possédait dans l’état où elle tend410 sans cesse, elle dit : “Mon Bien-Aimé est à moi, et moi, je suis toute à lui411. C’est mon bien, c’est mon moi, c’est mon tout et ma vie”. Elle se trouve sans cesse en cet état. Tous ses soupirs, ses attentions et sa vie412, sont sans cesse en cet état de tendance au Bien-Aimé. Dans les actions les plus humbles, c’est là où elle l’embrasse le plus étroitement. Je ne puis dire à quoi cet Amour réduit la créature pour la faire courir après lui. Il l ’enchaîne de doubles chaînons. Il la captive sous ses amoureuses lois. Il lui ferait quitter jusques à sa peau pour courir après lui. Elle estime sa vie être un rien pour la possession du Bien-Aimé, pourvu qu’elle le possède en la manière de laquelle il lui donne l’attrait, car elle ne se peut contenter de moins : “Non, dit-elle, mon chaste Amour, je ne vous veux point en partie, mais c’est tout entier que je vous veux. Si c’est ma vie qui vous empêche de venir, retranchez-la, car elle nuit, si c’est elle qui me retarde de vous posséder. Vous êtes si bon et si puissant en amour, et vous vous plaisez en mon tourment ! Vous m’en pouvez délivrer par la mort. Hé !413 pourquoi ne le faites-vous pas ? Vous pouvez encore par un de mes soupirs me faire expirer, et attirer mon esprit dans le vôtre, puisque vous tardez tant de venir. Mais vous êtes partout, et je sais que vous êtes dedans moi. Hé ! pourquoi vous plaisez-vous à mon tourment414 ? Que vous plaît-il que je fasse ? Commandez, et vos paroles feront des œuvres en moi qui vous seront agréables et qui vous rendront exorable.”

Tout cela se passe en des chemins415, dans un tracas d’affaires, et avec dans la conversation, quoique nécessaire, de nombre de personnes416, avec autant d’application et d’attention d’esprit que si c’était dans l’oratoire, parce que l’âme est emportée passivement par un trait qui, dans son fond, lui donne une très grande paix. Mais d’ailleurs, l’amour divin la tient en une angoisse qui se peut bien sentir mais non pas dire.

CINQUIÈME ÉTAT D’ORAISON

XIII

Je n’ai pas dit ci-devant que, dès que mes liens furent rompus et que j’eus commencé de goûter les biens de l’esprit et connu la vanité des choses du monde, je me sentis appelée à la religion. Mais j’avais encore un autre lien qui ne me le permettait pas417, et qui, au jugement de mon directeur418, était pour ce temps voulu de Dieu ; qu’il croyait néanmoins que la divine Majesté419 me ferait cette grâce en son temps. Ainsi, je portais ce joug nécessaire par acquiescement aux ordres de Dieu, qui cependant tenait mon cœur en un cloître et mon corps dans le monde.

Mais, comme les excès de son amour420 pour ma bassesse me semblaient ne se plaire qu’à me faire421 de nouvelles miséricordes, dans les ardents désirs que j’avais de posséder l’esprit de Jésus-Christ, il me fit voir et expérimenter les grands et infinis trésors qui sont cachés dans les conseils du saint Évangile, à la garde desquels il appelle les âmes choisies, surtout dans la pauvreté, chasteté et obéissance, que je voyais être les vertus éminentes que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait choisies et pratiquées, étant en cette vie mortelle, pour nous servir d’exemple, s’étant fait notre divine Cause exemplaire, comme il devait être notre Cause méritoire.

Dans la pauvreté d’esprit, mon âme concevait des choses si hautes et si divines que tous les royaumes du monde et tout ce qui peut tomber sous le sens ni dans le concept422 de l’esprit humain, ne lui paraissait que boue et le néant423 qui est le moins et le rien des choses. Elle en était si ravie et si charmée que, si c’eût été une chose qui eût pu s’acheter par la vie et qu’elle en eût eu un million, voire sans nombre, elle eût tout donné pour l’avoir ; mais elle voyait que son prix n’est point de terre, mais une chose divine, de laquelle le Père Éternel faisait présent conformément aux paroles de Notre-Seigneur : Personne ne peut venir après moi, si mon Père ne le tire. Or cet appel424 n’est autre, en ce point, que la communication de Jésus-Christ. Ah ! mon Dieu, il faut que toute parole et toute conception cesse, car il n’y en a point qui puissent dire ni penser ce qui était communiqué à mon âme de cette glorieuse et magnifique pauvreté d’esprit et des deux autres qui la suivent, car ce sont des chaînons qui ne peuvent souffrir de désunion.

Or combien que425 ces hautes vertus s’entendent des vœux effectifs de la religion426 qui, en ce cas, sont absolument nécessaires, néanmoins, regardant la chose en soi, il y a des suites qui font voir que ce n’est que le premier pas, eu égard à l’esprit de ces saintes vertus, lequel esprit, comme j’ai dit, n’est autre que celui de Jésus-Christ ; car, comme ce divin Sauveur est le Chef de l'Église et que tous les fidèles sont sous son domaine, parce que le Père Éternel les lui a tous donnés, il y a dans ce domaine certaines âmes choisies, qui sont les âmes (religieuses)427, et parmi celles-là, il y a encore plusieurs demeures qui font la plus noble partie de son royaume spirituel428, qui sont d’autres âmes, auxquelles ce Chef divin influe avec abondance sa vie et son esprit, aux unes plus, aux autres moins, selon son choix et divin plaisir. Ah ! il fait miséricorde à ceux auxquels il veut et lui plaît, comme étant le maître absolu de ses dons. C’est donc à ces âmes qu’il communique cet esprit vivifiant dans la suite des dons, communications et impressions qu’il fait en elles, pour les faire enfin parvenir à cette véritable pauvreté d’esprit qui ne peut être qu’un ouvrage de sa toute-puissante main. S’il plaît à notre divin Bienfaiteur me faire la grâce de parfaire ce qui m’a été commandé, la suite fera voir ce qui se passe entre Dieu et l’âme, pour la conduire à cette véritable pauvreté d’esprit substantielle et spirituelle.

Or, comme toutes ces lumières opéraient dans mon esprit, je ne voyais pas pouvoir parvenir à la possession des richesses immenses enfermées dans ces sublimes vertus auxquelles mon âme tendait429, comme en ce qui faisait la couche royale de l'Époux, aux embrassements duquel elle aspirait430 par une tendance et attrait continuels. Elle voulait néanmoins faire ce qui était en elle pour gagner son cœur et ses amours431. Donc, ayant déjà fait vœu de chasteté, je me sentis puissamment inspirée de faire celui d’obéissance et de pauvreté, en la façon que l’état présent auquel j’étais le permettait. Mon directeur, m’ayant examinée foncièrement, me le permit ; mais tout le reste dépendait de Dieu, car sa créature est trop imbécile432 pour avancer un pas de soi en une affaire de telle importance : ce qu’elle peut433 est son consentement, obéissance et abandon de soi434, acquiesçant à tout ce que sa divine Majesté veut faire d’elle435. Car, combien qu’il soit le maître absolu, néanmoins, ayant créé l’âme noble, il a été si excessivement bon qu’il la traite436 noblement, ne lui ôtant point son libre arbitre ; mais elle, vaincue437, lui donne tout, parce que le voyant si gracieux en son endroit, elle ne veut rien, mais être entièrement dépouillée et (qu’il) ait tout et qu’elle n’ait rien438. Mon vœu avait rapport à mon directeur et à celui qu’il me laisserait en sa place, à mon frère et à ma sœur auxquels j’obéissais comme s’ils m’eussent été supérieurs, ou comme enfant439 à son père et à sa mère. Il y avait à souffrir ce que Dieu sait440, mais sa Bonté me traitait trop doucement. Pour la pauvreté, je n’avais rien à mon usage que ce que ma sœur me donnait, mais elle était si bonne et si charitable qu’elle me donnait plus que je n’en voulais.

Toutes les affaires de mon fils441 étaient à la Providence qui me contraignait amoureusement de le traiter de la sorte. Et comme je trouvais des biens infinis dans la pauvreté d’esprit, je ne pouvais lui procurer auprès de mon divin Époux que ce trésor inappréciable, de sorte que je ne faisais rien pour moi ni pour lui, parce que je souhaitais que nous eussions même partage ; et je persistais à la demander continuellement comme chose qui méritait d’être postulée jusqu’à la jouissance de sa possession.

XIV

Ensuite du sacrifice susdit, Notre-Seigneur semblait se plaire à me continuer la douceur de sa sainte familiarité, mais c’était dans l’amour souffrant une langueur continuelle. Quoique l’âme, dans cet état, soit dans Dieu et qu’elle lui parle, parce que son Esprit lui donne une amoureuse activité qui l’agit et la fait parler un langage qui n’est point au pouvoir naturel de la créature, elle n’est néanmoins pas en la possession des biens qu’elle attend dans la jouissance de l'Époux céleste, qui semble se plaire de la faire ainsi mourir442 et remourir. Le plus grand soulagement qu’elle trouve est dans la communion journalière, où elle est assurée qu’elle possède sa vie. Non seulement la foi vive lui dit, mais il lui fait expérimenter que c’est lui, par une liaison et union d’amour dont il la fait jouir d’une manière inexplicable. Quand tout le monde ensemble lui aurait dit que celui qui est dans l’Hostie n’est pas le suradorable Verbe Incarné, elle mourrait pour assurer que c’est lui.

Après toutes mes fatigues que je prenais pour le service du prochain, mon corps brisé de pénitences reprenait ses forces pour la manducation de ce divin pain et un nouveau courage pour recommencer tout de nouveau : ce que naturellement je n’aurais pu. Mais, quoique j’eusse, avec une certitude de foi et de fruition443, joui dans la sainte communion de mon Bien-Aimé, néanmoins, après la consommation des espèces, mon âme retournait en sa tendance de le posséder444 sans retour, ce qui me donnait de très grands désirs de mourir. Je gémissait disant : “Enseignez-moi, mon Bien-Aimé, où vous paissez et reposez au midi. Emmenez-moi dans vos jardins et en la solitude où rien n’empêche de vous embrasser. Quoiqu’il fût en moi, il semblait qu’il s’enfuyait de moi et qu’il habitait dans la lumière inaccessible où les Séraphins mêmes ne peuvent atteindre.

Je me voyais quelquefois comme abandonnée. Lorsque dans la rigueur de l’hiver, pendant l’obscurité de la nuit, je voulais châtier mon corps que je tenais tout découvert445, à peine pouvais-je remuer le bras. Je disais à ce divin Amateur : “Mon Bien-Aimé, mettez-vous sur mon bras, à ce qu’il ait des forces pour châtier ce misérable corps.” Lors, il m’en donnait de si puissantes que je me déchirais de coups ; puis, je mettais une haire446 pour que ses brins et piqûres fussent d’autant plus sensibles447. Ensuite, je m’allais jeter quelques heures sur mon pauvre lit. Je voyais bien que je suivais ses intentions, et son Esprit ne me permettait pas de faire autrement, car si je n’eusse suivi sa direction, il m’en faisait448 une réprimande intérieure, ou je tombais en quelque imperfection pour châtiment de ma faute, qui me faisait porter une bonne humiliation et bien concevoir à mes dépens le néant de la créature par mes faiblesses.

XV

Notre-Seigneur permit que je passasse par diverses tentations449. Le diable me représentait une troupe de singeries. Pour ce qui était de mon corps, il me mettait en l’esprit que j’étais bien folle de le faire tant souffrir ; qu’il y avait plusieurs personnes dans le christianisme qui gardaient les commandements de Dieu et qui seraient sauvées sans tant de peines ; et à quoi bon cet assujettissement à un directeur ; que c’était une chose par trop rude, et qu’il n’y avait point de mal de suivre sa propre volonté. Une fois, cette attaque fut si violente, qu’inconsidérément, je laissai cette parole, étant avec une bonne fille : “A quoi bon tout cela ! Je ne puis plus me captiver de la sorte”. Mais j’en eus tant de confusion par après, que ce me fut une bonne pénitence. Puis, mon fils remplissait mon imagination, qui élevait un grand trouble en moi : que j’engageais ma conscience ; que Dieu me ferait rendre compte de ce que je vivais comme si lui ni moi n’aurions besoin de rien à l’avenir. Mon sens peinait450 puissamment en ce point, car je portais un grand amour pour mon fils, auquel j’avais cru souhaiter les vrais biens, en lui procurant, et à moi, la pauvreté auprès de Dieu, et qu’effectivement j’en avais pris les actes. J’allais trouver mon directeur451 pour savoir si, au vrai, j’engageais ma conscience. Il m’assurait là-dessus, mais cela ne diminuait pas ma tentation. Puis, d’avoir été si simple de m’engager ainsi ; que j’étais comme une servante452. Enfin j’étais battue de toutes parts et Dieu permettait que plusieurs personnes me parlassent conformément453. Or c’était ce qui me faisait beaucoup souffrir.

Je n’avais pas de soutien de l’intérieur, car je pâtissais une stupidité très grande aux puissances de l’âme, sans force ni vigueur de me tirer de là, et, comme j’ai dit, mon sens peinait jusqu’à l’inquiétude active, car il semblait que mon imagination fût un avocat éloquent454 qui remuait tout son train. Entre autres, je m’imaginais que j’étais une hypocrite, et que jusque-là que j’avais trompé mon directeur, lui contant des contes455 et des imaginations pour des vérités. Ma raison pâtissait, mais elle n’était pas si troublée qu’elle ne vît bien que j’avais cru chercher Dieu et que, même dans le fort de mes tentations, je n’avais omis aucune de mes pénitences. Nonobstant tout cela, une crainte me saisissait et me disait que j’étais trompée. Je m’abandonnais à Dieu en cette affliction et ne laissais pas de suivre mon train ordinaire.

Il est vrai qu’alors que les puissances de l’âme sont attaquées et liées en sorte qu’elles sont à une inaction et réduites à ne pouvoir s’aider ni aider la partie inférieure qui est abandonnée à la souffrance de la tentation, la peine est bien grande, mais l’âme expérimente que d’elle-même elle n’aurait pu porter la tentation. Si cette parole de Dieu n’était venue en elle456, elle confesse entièrement qu’elle est l’impuissance même : Je suis avec ceux qui sont dans la tribulation. Alors, ce n’est pas que cette expérience soit sensible, mais c’est qu’elle influe une vertu secrète qui aide à porter le faix de la tentation et fait qu’on se rend invincible. Je me souviens qu’en cette occasion, l’abnégation de l’état auquel j’étais réduite par les mortifications du corps m’était pesante. Il me semblait que j’étais comme ces pauvres457 loqueteux qui vont tremblants de porte en porte. Tout cela fait bien voir que nous ne pouvons pas de nous-mêmes458 que comme de nous-mêmes, et que toute notre force ne vient que de Dieu, Père des miséricordes.

J’ai donc, étant dans le monde, passé par diverses épreuves semblables, desquelles Dieu par sa bonté me tirait amoureusement459, tout d’un coup, et me faisait expérimenter que c’est lui qui relève le pauvre de la fiente pour le mettre aux délices de ses bonnes grâces et de son cœur.

XVI

J’avais environ vingt-cinq ans, lorsque je passai par l’épreuve susdite et par d’autres de la part du prochain. Ensuite de quoi, Notre-Seigneur allait augmentant la grandeur de ses miséricordes en mon endroit,460 expérimentant que l’état, lequel il avait permis que je portasse, n’était que pour épurer mon âme, laquelle il allait disposant pour être le réceptacle de ses faveurs, et que, comme il était Dieu d’infinie pureté, qu’il fallait passer par le feu pour être admise à l’honneur de ses embrassements.

Lors, mon âme, transportée461 par une puissance qui la mettait dans un état passif, parlait à Dieu dans une privauté très grande, sans que je pusse en façon du monde m’en empêcher. Ce sont des plaintes amoureuses462, ce sont des gémissements indicibles. Chaque retour semble devoir consommer l’âme463. Elle a un attrait qui la fait aimer le Bien-Aimé du Père Éternel, et lorsqu’elle croit en aller jouir et se perdre dans son sein, une lumière464 de la grandeur de la Majesté le dérobe, et comme s’il disait à l’âme : Détournez les yeux de moi, car ils me font envoler. C’est cet entre-deux de la Majesté465 qui fait cela ; mais ce n’est que pour esquillonner466 davantage l’âme qui, dans ces cachettes467, ressouffre sa langueur. Si j’eusse écrié bien haut468, cela m’eût soulagée. Il semble que le cœur soit gros extraordinairement469, lequel porte un feu qui éclaterait s’il venait à faire rupture ; ce feu, ce sont des affections ardentes qui ne se peuvent décrire. Je m’enfermais dans un lieu à l’écart470, je me prosternais contre terre pour étouffer mes sanglots et tout ensemble, pour gagner, par un abaissement471 intérieur sous sa Majesté, Celui après qui soupirait mon âme, l’amour ni la privauté472 ne diminuant en rien le respect, le tout compatissant ensemble.

Je ne trouvais du soulagement que dans les actions473 de charité. C’était ce qui me faisait vivre,474 en chérir et en chercher les occasions lorsque je ne les avais pas présentes, et renforcer mes pénitences et mortifications, et instruire les domestiques, les examinant sur leurs fautes pour les en faire confesser475. Je les réduisais où je voulais. Je ne leur parlais que des choses conformes à leur état, car, hors mon directeur, je ne parlais point de ce qui se passait en moi. Et ce m’était un bonheur, car si j’eusse parlé conformément à mes dispositions intérieures, il m’en fût arrivé de l’accident,476 mes sens n’en étant pas capables ; et aussi c’était en quoi les macérations du corps me servaient beaucoup, quoique ce ne fût pas la fin pour laquelle je le faisais, mais pour châtier mon corps : — parce que j’étais une grande pécheresse,477 je l’avais en haine mortelle ; — et pour honorer les souffrances du suradorable Verbe Incarné, duquel je voulais gagner le cœur pour revanche478 de ce qu’il m’avait ravi le mien.

Aussi, une fois, j’expérimentai479 qu’on avait ravi mon cœur et qu’on l’avait enchâssé dans un autre cœur, et qu’encore que ce fût deux cœurs, ils étaient si bien ajustés480 que ce n’était qu’un, et une voix intérieure me dit481 : “C’est ainsi que se fait cette union des cœurs”. Je ne sais si je dormais ou veillais ; mais, revenant à moi-même, je fus plusieurs jours dans un état d’union avec Notre-Seigneur qui se passait dans mon cœur, qu’humainement, sans soutien extraordinaire, j’eusse défailli à chaque moment, parce que cette volupté divine embaumait mon âme d’une manière que mon corps n’eût pu supporter. Quoique la Bonté divine s’accommodât à l’état où elle m’avait mise de conversation avec le prochain, néanmoins, il y avait certaines occasions de faveurs extraordinaires482, desquelles j’avais des besoins tout particuliers de son secours à ce sujet.

XVII

Quoique j’aie dit que Notre-Seigneur accommodait l’état intérieur où il me tenait avec l’extérieur où il m’avait mise, néanmoins je souffrais puissamment dans le monde que je voyais tout contraire à l’Esprit de Jésus-Christ, et mon esprit, qui ne voyait rien de beau ni d’aimable que les saintes et divines maximes du Fils de Dieu, ne pouvait comprendre comme elles étaient si peu suivies483 (des chrétiens ordinaires) comme de ceux qu’on appelait bons chrétiens. Cela me faisait porter un martyre484, et comme j’étais en ces sentiments, Notre-Seigneur, duquel les amabilités infinies me découvraient, par une manière très spirituelle, ce qu’il avait fait pour les hommes et jusqu’à quel point son amour l’avait réduit en leur considération, durant le485 carême, il me découvrait le sacré mystère de l’Incarnation, en une manière que je n’avais jamais conçue, mais que depuis ce temps-là, j’ai lu quelque chose qui y avait du rapport. Quoique cette lecture n’approchât point de l’effet que porte <et> imprime une visite de Dieu, néanmoins cela console de (voir que) ce que l’on expérimente y a du rapport et est conforme à la foi de l'Église486.

Cette vue et application487 continuelle, me donnant un nouvel amour pour la religion488 où, hors de l’embarras du monde489, se pratiquaient les maximes du Fils de Dieu, me faisait gémir, et les liens qui me retenaient dans le monde m’étaient pesants. Néanmoins, j’expérimentais que Notre-Seigneur voulait que je fusse ainsi attachée, et il adoucissait ma douleur par le ressouvenir de ses paroles : Mon joug est doux et mon fardeau léger. Puis il influait en mon âme l’effet et l’efficacité de ces divines paroles, ce qui calmait ma douleur, et la faisait courir en ses voies parmi les choses les plus grossières et matérielles où, étant appliquée de corps, l’esprit est lié au suradorable Verbe Incarné. Si l’horloge sonne, elle est contrainte de le compter par ses doigts, parce que cet intervalle de compter, quoique ce fût par nécessité, met l’interruption à son colloque490 amoureux avec son Bien-Aimé. S’il faut parler au prochain, son regard ne sort point de Celui qu’elle aime ; lorsque le prochain lui répond, son colloque recommence491 et l’attention à ce qui est nécessaire ne lui ôte point la sienne. Il en est de même de l’écriture où son attention est double : à son divin Objet et à la chose dont il est question. Lorsqu’il faut prendre de l’encre en la plume, ce temps est précieux, car l’esprit et le cœur font leur colloque492. Que tout le monde soit présent, rien n’est capable de la divertir.

Il est vrai que , comme la paix est exubérante dans le cœur et que l’Objet qui le tient uni à soi est infiniment agréable, l’extérieur paraît joyeux et de conversation et entretien agréable. Le monde appelle cela de bonne humeur, parce qu’il ne juge que naturellement et ne voit pas que c’est l’infini Bien que possède l’âme qui rend l’extérieur de la sorte. J’ai remarqué que les peines et austérités venant des pénitences que je faisais ne m’ont jamais donné ni chagrin ni tristesse, mais qu’elles me liaient à Dieu d’une façon très suave493 qui me faisait agir avec beaucoup de douceur avec le prochain. Alors que je faisais la correction à quelque domestique, c’était dans le même494. Une fois, il y en eut un qui me fit un grand affront, au sujet d’une affaire que j’avais à traiter avec une personne assez considérable. C’était en apparence pour me décréditer, quoique peut-être il n’en eût pas l’intention, mais cela pouvait venir d’imprudence ; néanmoins cela porta beaucoup en l’esprit de la personne avec laquelle j’avais à traiter d’affaires, en sorte qu’il me fallut boire la confusion entière, à la connaissance de plusieurs personnes. Je n’en eus aucun sentiment contre ce pauvre homme ni ne lui en dis jamais mot. Notre-Seigneur me fit la grâce de souffrir ce petit mépris pour l’amour de lui, et plusieurs avec, en diverses occasions. Mais, hélas ! cela n’a pas empêché que je n’aie commis de grandes imperfections qui peuvent être la cause que je n’ai pas couru après495 toutes les occasions que j’ai eues de souffrir. J’en demande très humblement pardon à mon divin Époux,496 et de toutes incorrespondances à ses grâces et faveurs continuelles.

SIXIÈME ÉTAT D’ORAISON

XVIII

La divine Majesté me poursuivant sans cesse par la communication de ses grâces et de ses lumières, voulant m’en faire quelques-unes extraordinaires, me donnait une disposition de pureté extraordinaire et qui me portait dans l’abaissement et dans l’anéantissement de moi-même.

Un matin, qui était la deuxième fête de la Pentecôte, entendant la messe dans la chapelle des Révérends Pères Feuillants, qui était le lieu où j’allais faire mes dévotions et où Notre-Seigneur m’a fait ses plus signalées faveurs, ayant les yeux levés vers l’autel, en y envisageant sans dessein de petites images de séraphins497 qui étaient attachées au bas des cierges, en un moment mes yeux furent fermés et mon esprit élevé et absorbé en la vue de la très sainte et auguste Trinité, en une façon que je ne puis exprimer. En ce moment, toutes les puissances de mon âme furent arrêtées et souffrantes498 l’impression qui leur était donnée de ce sacré mystère, laquelle impression était sans forme ni figure, mais plus claire et <intelligible499> que toute lumière, qui me faisait connaître que mon âme était dans la vérité500, laquelle, dans un moment, me fit voir le divin commerce501 qu’ont ensemble les trois divines Personnes : l’amour du Père502, lequel se contemplant soi-même engendre son Fils, ce qui a été de toute éternité et sera éternellement ; mon âme était informée de cette vérité d’une façon ineffable qui me fait perdre503 tout mot, elle était abîmée dans cette lumière. Ensuite elle entendait504 l’amour mutuel du Père et du Fils produisant le Saint-Esprit, ce qui se faisait505 par un réciproque plongement d’amour, sans mélange d’aucune confusion. Je recevais l’impression de cette production, entendant ce que c’était que spiration et production,506 mais cette pureté de spiration et production est si haute et si sublime que je n’ai point de termes pour le dire507 et pour l’exprimer. Voyant les distinctions, je connaissais l’unité d’essence508 entre les trois Personnes divines, et quoiqu’il me faille plusieurs mots pour le dire, en un moment, sans intervalle de temps, je connaissais l’unité, les distinctions et les opérations dans elles-mêmes509 et hors d’elles-mêmes. Néanmoins, en une certaine510 manière spirituelle, j’étais éclairée par degrés, selon les opérations des trois divines Personnes hors d’elles-mêmes, ne se trouvant nul mélange dans chacune information des choses qui m’étaient données à entendre, le tout dans une pureté et netteté indicibles.

Dans le même attrait et impression, la très sainte511 Trinité informait mon âme de ce qui se faisait par elle-même, par communication en la suprême Hiérarchie512 des Anges, Chérubins, Séraphins et Trônes, lui signifiant ses saintes volontés sans interposition d’aucun esprit créé. Et distinctement513, je connaissais les opérations et rapports de chacune des divines Personnes de la très auguste Trinité dans chacun des chœurs de cette suprême Hiérarchie514 : que le Père Éternel habitait dans <les> Trônes515, par où m’étaient signifiées la pureté et solidité de ses pensées éternelles516 ; que le Verbe, par la splendeur de ses lumières, se communiquait aux Chérubins517, et le Saint-Esprit se répandait et remplissait de ses ardeurs518 les Séraphins ; et enfin, que toute la très sainte Trinité, en l’unité de la divine Essence, se communiquait à cette suprême519 Hiérarchie, laquelle ensuite manifestait ses volontés divines aux autres Esprits célestes selon ses ordres.

Mon âme était toute perdue en ces grandeurs520, et il semblait que la divine Majesté se plût de l’illuminer de plus en plus en des choses qui sont indicibles à l’imbécillité de la créature. Il me fut encore montré qu’encore que la Divinité ait mis de la subordination dans les Anges pour recevoir l’illumination521 les uns des autres par degrés, que, néanmoins, lorsqu’il lui plaisait, elle les illuminait par elle-même, selon ses desseins : ce qu’elle faisait aussi à quelques âmes choisies en ce monde ; et quoique je sois boue et fange, mon âme avait la vue et comme la certitude qu’elle était de ce nombre. Et comme elle recevait522 cette illumination, ensemble elle entendait et expérimentait comme elle était créée à l’image de Dieu : que la mémoire avait rapport au Père Éternel, l’entendement au Fils et la volonté au Saint-Esprit, et que, tout ainsi que la très sainte Trinité était trine en personnes et une seule et divine Essence, qu’aussi l’âme était trine en ses puissances et une en sa substance.

Cette occupation dura l’espace de plusieurs messes. Me ressouvenant de moi-même, je me trouvai à genoux en la même posture que j’étais lorsqu’elle commença.

XIX

Cette grande lumière susdite me fit entrer en un nouvel état intérieur. Je fus un grand espace de temps que je ne pouvais sortir de l’application aux trois divines Personnes. Il me vint une grande crainte d’être trompée et que ce ne fût quelque piège du diable ou de l’imagination — quoique je ne m’imaginasse rien — pour m’amuser et retarder en la vie spirituelle et dans la pratique de la vertu. Quoique le Révérend Père Dom Raymond me rassurât là-dedans, néanmoins j’étais toute craintive, jusqu’à ce qu’une fois, étant à l’oraison, doutant et craignant actuellement sur ce sujet, une voix intérieure me dit : “Demeure-là : c’est ton lit523”. En ce moment, je fus assurée, et cette parole porta par son efficacité la paix et l’assurance à mon cœur, demeurant en ce saint mystère comme en une couche divine, en laquelle étaient mon repos et mes repas. J’étais tellement occupée là-dedans qu’allant vaquer à diverses affaires extérieures avec le prochain, je n’en pouvais être divertie. Je me trouvai une fois parmi des huguenots, dans leur boutique en marchandises, traitant d’affaires avec eux, qu’au fond de mon âme j’expérimentais un paradis524, portant une occupation qui me tenait liée à ce divin mystère.

C’étaient encore des effets de cette principale visite ; et est à remarquer qu’il n’est pas dans les occupations et lumières qui viennent de Dieu par une forte impression, comme j’ai déduit ci-devant, comme des choses qui se lisent dans les livres ou qui viennent d’une instruction de la part des créatures, qui, naturellement parlant, s’oublient : mais celles-là font une telle impression dans l’âme que toujours on s’en souvient et on est établi là-dedans. Lorsqu’on lit ou entend parler des mystères de la foi ensuite de ces lumières525, l’on voit qu’on a connu tout cela et qu’il est vrai, et qu’on voudrait mourir pour ces vérités526. Or cela est d’une consolation indicible à l’âme, parce qu’ayant eu des craintes d’être trompée, lorsqu’elle sait que tout ce qui s’est passé en elle est dans la foi de l'Église, de qui elle tient son souverain bonheur d’être fille, elle possède une grande paix.

Il est vrai aussi que les lumières qui viennent de Dieu, — car je distingue ce qui est purement lumière ou lumière et amour tout ensemble, de ce qui est purement amour527 par un trait de Dieu qui d’un coup ravit l’âme, — que ces lumières, qui sont pour informer l’âme et l’établir dans les vérités divines, sont tellement accomplies en la chose qui sera montrée pour lors à l’âme, qu’il ne lui demeure aucun doute, ni n’a nulle curiosité d’en savoir davantage, ayant en l’esprit le respect qui l’arrête suavement ; mais c’est mieux de dire qu’elle est satisfaite. Car, combien qu’elle voie cette vérité que celui qui sera scrutateur de la Majesté de Dieu, selon le sens de l'Écriture, sera opprimé de sa gloire, ce n’est pas ce qui l’arrête, mais c’est qu’étant contente, elle ne peut vouloir davantage, ni la curiosité trouver place en elle. Pour celles qui sont lumière et amour tout ensemble, l’amour prenant toujours528, l’on ne pense point à <voir529>, mais à aimer toujours davantage et d’être concentrée530 en Celui qu’elle aime. Ce que j’appelle purement amour, c’est lorsque Dieu tout d’un coup se laisse posséder à l’âme, où il lui permet par son attrait une communication très intime. Or, en cet état, elle n’appète que jouir ; ce lui est assez de savoir par une science expérimentale d’amour qu’il est dans elle et avec elle et qu’il soit Dieu. Elle est contente, mais non pas satisfaite531, car, comme il y a des amabilités infinies en lui, et qu’il est un abîme d’amour au fond duquel elle ne peut atteindre, néanmoins elle aspire d’être abîmée en cet abîme et enfin d’y être tellement perdue qu’on ne voie plus que son Bien-Aimé qui l’aura par amour transformée en lui. Et si elle lui a demandé ci-devant où il se reposait et se repaissait au midi, en cet attrait d’amour elle ne l’ignore pas, car elle sait qu’il est au sein du Père Éternel, où ses repos532 sont l’amour mutuel du Père et du Fils533 et de Fils à Père, et leur plaisir, cette spiration d’amour, Dieu le Saint-Esprit : <donc> elle ne peut avoir de curiosité de savoir davantage, mais, comme j’ai dit, d’être perdue dans le Bien-Aimé et le posséder tout entier en cette perte. Elle lui dit : “Qui fera, mon Bien-Aimé, que je vous trouve dehors, que je vous baise et que je vous embrasse à mon aise, que je vous fasse manger le jus de mes grenades ?… etc.” Elle le veut trouver hors de toutes les vues de la Majesté, qui le ferait rendre redoutable, ce qui la contraindrait de lui dire : “Fuyez, mon Bien-Aimé, allez-vous en parmi les choses aromatiques, allez parmi les Chérubins, eux seuls peuvent porter votre lumière. Mais venez, ô mon Amour, que je me répande dedans vous par un amour réciproque autant que ma bassesse le peut permettre, et que vous, Amour, le pouvez souffrir. C’est pourquoi j’ai souhaité de vous voir, mon petit frère, suçant les mamelles de ma mère, ô adorable Verbe Incarné, pour vous embrasser à mon aise, et que personne ne s’en scandalise. Car vous vous êtes rendu tel pour ce sujet, et c’est pourquoi je vous veux.” Il n’y a donc point de curiosité pour voir, mais une insatiabilité à aimer534.

Or, ce sont les effets de ces lumières et ce qu’elles produisent que l’amour dans le degré de lumière et d’amour. Mais dans l’autre, c’est l’amour qui engendre la lumière ; l’âme aime passivement et elle voit que c’est un Dieu qui lui fait pâtir cet amour. Ce n’est pas que l’un et l’autre états ne soient passifs, mais ce dernier est le bien des biens. Et cependant le mariage n’est pas encore consommé535 : quoique l’âme soit dans Dieu en cette manière, elle soupire, elle gémit ; quoiqu’elle possède une paix536 et très grande réjouissance, qu’elle soit dans le cellier des vins, toute regorgeante de charité, il y a encore des préparatifs à disposer pour le mariage, et l’âme fait tout ce qu’elle peut, de son côté, autant que sa bassesse le lui peut permettre. Mais il est question d’une affaire si haute et si sublime qu’il faut que le Bien-Aimé y mette la main537 par ses sentiers secrets et des cachettes538 pour l’âme, à ce qu’elle confesse, lorsqu’elle sera arrivée à la possession de son bonheur, que tout a été l’ouvrage de son Bien-Aimé.

Je ne pensais pas écrire ceci ; mais l'Esprit intérieur m’a portée là. Il soit béni éternellement !

XX

J’ai dit, dans les grandes angoisses539 que l’âme souffre à cause de la tendance amoureuse qu’elle a pour le mariage où elle se sent appelée et auquel elle prétend540, avec les respects que lui a causés la Majesté divine541 dans les impressions précédentes, (que les respects) s’étant accommodés avec l’amour, cet amour l’a emporté pour faire place à la privauté, comme on a pu voir en ce que j’ai pu dire en l’article précédent, que le Bien-Aimé va disposant l'âme542 dans une cachette et secrète manière qu’à peine aperçoit-on ses vestiges. Ce sont des touches intérieures et des écoulements divins si subtils, si intenses543 et si éloignés de la perception qu’il semble à l’âme qu’elle est absente de son Bien-Aimé ; et (si),544 il est proche. Elle a les souhaits de l'Épouse ; elle l’invite, lui disant : Venez, mon Bien-Aimé, venez en mon jardin. Puis545 elle expérimente qu’il est proche d’elle et qu’elle entend sa voix qui est une manifestation comme à la dérobée qui la fait tressaillir d’aise et dire par ses élans amoureux : J’entends la voix de mon Bien-Aimé ! Voilà qu’il regarde ! Il est derrière la muraille, il me regarde à travers le treillis. Or est-il que dans la signification, la chose se passe de la sorte : cette muraille et ces treillis sont la grande distance d’entre Dieu et l’âme en ses grandeurs et sa créature en sa bassesse, et, nonobstant quoi, il en est si passionné546 qu’il en veut faire les approches, et, comme l’âme se sent attirée passivement par l’excès de l’amour, elle est contrainte, quoiqu’elle ait la vue de sa bassesse, de <pousser> ses élans conformément à cet attrait, sans y pouvoir en façon quelconque résister.

Je confesse que je ne parle qu’en bégayant de ce qui se passe entre Dieu et l’âme, en ce commerce dont il l’honore, l’unissant avec lui, Majesté infinie. Et dans547 l’expérience de ces états d’oraison, je n’ai rien lu ni entendu de semblable, ce qui m’a fait croire que ceux qui ont écrit de la vie intérieure, soit de leur expérience ou autrement, n’en ont pas voulu parler par respect de Dieu ou parce que cela surpasse la condition humaine548, ou bien, le pouvant, l’ont tu de crainte que ceux qui ne sont pas conduits dans ces voies n’en fussent mal édifiés. Cependant, m’ayant été commandé d’écrire, j’en couche sur ce papier ce que l’Esprit de grâce qui me conduit m’oblige et me permet d’en écrire.

Je dirai donc que ces touches divines, si délicates mais très crucifiantes, sont une purgation de l’intime de l’âme, pour la rendre digne d’être la couche royale de l'Époux. Je me suis vue en défaillir à l’aspect de la grandeur de la Majesté549, qui est si incompatible à l’âme, à raison de sa disproportion, qu’elle en défaut en elle550, se trouve perdue dans cet océan, puis elle revient à soi, puis elle défaut de nouveau551 dans la suite de ces retours, et cela continue assez longtemps. Mais il ne faut pas estimer qu’il y ait ici quelque chose d’imaginaire ; l’imagination n’y a point de part552 : les puissances de l’âme, se tenant en son unité, sont arrêtées et en silence ; tout est en un état passif à souffrir les impressions de la Majesté divine, qui veut en rendre cette intime partie l’objet de ses délices aussi bien que de ses miséricordes. A proportion de cette purgation, l’âme est rendue plus agréable,553 et sa hardiesse croît à proportion de ses lumières qui font autant de générations d’amour.

XXI

Ensuite de cet état, la divine Majesté donna à mon âme une impression de ses divines perfections554, qui, tout ensemble, était aussi555 amour et lumière, mais il semble que l’amour en cet état engendre la lumière. Lorsque mon âme contemplait en son impression Dieu comme vie, ses soupirs ne pouvaient dire que “O Vie, ô Amour !” Elle porte un amour substantiel qui, aimant cette divine source de vie, voudrait que la sienne fût entièrement perdue556. Elle conçoit et entend les hautes vérités qui sont couchées dans le premier chapitre de l'Évangile de saint Jean, parlant du Verbe en tant que lumière et en tant que vie, et de l’abondance et plénitude de cette divine Vie, le Verbe du Père, qui nous a rendus participants de son abondance ; et le bonheur infini des âmes qui sont nées de Dieu et non point de la chair et du sang557. Ces distinctions sont remplies d’une exubérance d’amour inexplicable venant de l’influence du Verbe en tant que Chef des chrétiens et surtout des âmes saintes. Cette influence est de ce que son Père ne lui a pas donné la grâce par mesure558, mais qu’en tant que notre Chef, tout ainsi que l’onguent559 qui coulait du chef d’Aaron jusque sur les bords de son vêtement, par un débordement d’amour, il influe dans les âmes saintes. Ah ! qui pourrait dire ce que c’est que la communication de cet adorable Chef ! Je dis cette communication expérimentale. Il n’est pas possible que la langue humaine le puisse déclarer.

De ce que j’ai dit, il est facile de concevoir que ces impressions font en l’âme un nourrissement divin560 et qu’elles ne sont pas d’une simple spéculation. Si l’impression est de l'Etre de Dieu, les esprits ne peuvent dire que : “O Etre !” Puis, l’âme adore et a un respect très grand et une estime de la sublimité de ce divin Attribut. Si de la pureté et sainteté, qui sont des attributs très conjoints, elle ne peut dire que : “O Pureté! O Netteté !561 O Abîme sans fond !” Et cette âme aime ce grand Dieu qui est un abîme de perfection.

Je crois que je passai près d’une année dans l’impression de ces divins Attributs, mais avec tant de netteté et de simplicité562 que ces distinctions sont unité, et si elles sont distinctes. Lorsque la connaissance de la très sainte Trinité me fut donnée, je connaissais la distinction563 et l’unité, mais mon âme était simplement instruite et informée. Or en cette occupation-ici des divins Attributs, <comme> j’ai dit, cet amour et lumière est un nourrissement divin, autrement il serait impossible d’en porter l’impression sans mourir, à cause de la grandeur de la Majesté564, et l’amour la rend accessible en quelque façon. Tout cela n’empêchait point l’expédition des affaires qui m’étaient commises, ni les actions de charité qui soutenaient en quelque façon la nature. Car, comme elle n’avait point de part en ce qui se passait au dedans, cela la divertissait et faisait porter les fatigues que l’esprit lui donnait dans les austérités et pénitences aussi bien qu’en tout le reste.

J’ai dit que je passai près d’une année portant l’impression des divins Attributs. Ce n’est pas qu’ensuite elle me fut ôtée565, mais au contraire, mon âme y fut établie par une impression actuelle, qui n’était plus par manière d’information réitérée qui tient l’esprit en admiration, mais dans un fond habituel que j’appellerai béatitude, à cause de la jouissance des biens inénarrables qu’elle contient pour le nourrissement de l’âme. Je pouvais avoir pour lors 26 à 27 ans. Je pourrais peut-être me tromper si j’apportais des comparaisons pour m’exprimer autrement que je fais. Je dis simplement ce que je crois être selon la vérité et, comme j’ai dit, ce que l’Esprit qui me conduit me presse de dire. Néanmoins, j’ai des craintes et ensemble de la confusion, écrivant ceci, parce qu’en effet je suis convaincue que ma vie imparfaite n’a pas correspondu et ne correspond pas à de si hautes grâces, et je n’écris qu’en esprit humilié. Il n’y a que la seule obéissance566 qui me soutient et l’Esprit qui me fournit ce que j’ai à dire.

SEPTIÈME ÉTAT D’ORAISON

XXII

J’ai toujours expérimenté qu’alors que la divine Majesté m’a voulu faire quelque grâce extraordinaire, outre les préparations et dispositions éloignées, j’expérimentais, la chose étant proche, qu’elle m’y disposait d’une façon très particulière par un avant-goût qui, dans <sa> paix, ressentait le paradis. Je ne puis m’exprimer autrement pour la dignité de la chose. Dans ces pressentiments, je lui disais : “Que voulez-vous me faire, mon cher Amour ?”Ensuite, j’expérimentais son opération, et pour l’ordinaire, il me faisait changer d’état.

Ensuite donc du précédent, un matin, étant en oraison, Dieu absorba mon esprit en lui par un attrait extraordinairement puissant. Je ne sais en quelle posture demeura mon corps. La vue de la très auguste Trinité me fut encore communiquée et ses opérations manifestées d’une façon élevée et plus distincte qu’auparavant. La première fois, l’impression567 que j’en avais eue avait fait son principal effet dans l’entendement et, comme j’ai dit ci-devant, il semblait que la divine Majesté me l’avait faite pour m’instruire et m’établir et me disposer à ce qu’elle me voulait faire ensuite ; mais en cette occasion-ici, quoique l’entendement fût aussi éclairé et plus qu’en la précédente, la volonté emporta le dessus, parce que la grâce présente était toute pour l’amour568, et par l’amour mon âme se <trouva toute> en sa privauté et en la jouissance d’un Dieu d’amour.

Donc, comme étant abîmée en la présence de cette suradorable Majesté, Père Fils et Saint-Esprit, en la reconnaissance et confession de ma bassesse, en lui rendant mes adorations, la sacrée Personne du Verbe divin me donna à entendre qu’il était vraiment l'Époux de l’âme fidèle. J’entendais cette vérité avec certitude, et la signification qui m’en était donnée m’était préparation prochaine de la voir effectuer en moi. En ce moment, cette suradorable Personne569 s’empara de mon âme, et, l’embrassant avec un amour inexplicable, l’unit à soi et la prit pour son épouse. Lorsque je dis qu’il l’embrassa, ce ne fut pas à la façon des embrassements humains. Il n’y a rien de ce qui peut tomber sous le sens qui approche de cette divine opération, mais il (me) faut exprimer à notre façon terrestre, puisque nous sommes composées de la matière. Ce fut par des touches divines et des pénétrations de lui en moi et d’une façon admirable de retours réciproques de moi en lui, de sorte que n’étant plus moi, je demeurai lui par intimité d’amour et d’union, de manière qu’étant perdue à moi-même, je ne me voyais plus, étant devenue lui par participation570. Puis, par des petits moments, je me connaissais et avais la vue du Père Éternel et du Saint-Esprit, puis de l’unité des trois divines Personnes. Étant dans les grandeurs et dans les amours du Verbe, je me voyais impuissante571 de rendre mes hommages au Père et au Saint-Esprit, parce qu’il tenait mon âme et toutes ses puissances captives en lui, qui était mon Époux et mon Amour, qui la voulait toute pour lui. Dans l’excès de son divin amour et de ses embrassements, il me permettait néanmoins de porter mes regards de fois à autres, au Père et au Saint-Esprit, et ces miens regards portaient signification de ma dépendance, quoiqu’il ne se passait rien d’imaginaire, soit par similitude ou autrement. En cette occasion, mon âme connaissait les opérations distinctes572 de chacune des trois divines Personnes. Lorsque le sacré Verbe opérait en moi, le Père et le Saint-Esprit regardaient son opération, et toutefois cela n’empêchait pas l’unité573, car l’on conçoit l’unité et la distinction, sans confusion, et tout cela d’une façon inénarrable, chacune des Personnes étant libre en son opération.

Il faudrait que j’eusse la faculté des Séraphins et autres Esprits bienheureux pour pouvoir dire ce qui se passa en cette extase et ravissement d’amour qui, attirant l’entendement après elle, le rendit dans une impuissance de regarder autre chose que les trésors qu’il possédait dans la sacrée Personne du Verbe Éternel. Je dirai mieux, disant que les puissances de mon âme, étant englouties et absorbées et réduites à l’unité de l’esprit, étaient toutes dans le Verbe, qui y tenait lieu d'Époux, donnant et la privauté et faculté à l’âme574 de tenir rang d’épouse, laquelle en cet état expérimente que le Saint-Esprit est le moteur qui la fait agir de la sorte avec le Verbe. Il serait impossible à la créature bornée et limitée d’avoir une telle hardiesse de traiter de la sorte avec son Dieu. Et même, quand elle serait tellement oublieuse d’elle-même de le vouloir entreprendre, il ne serait pas en son pouvoir. Ces opérations-ici étant tout à fait surnaturelles, l’âme n’y fait que pâtir575 et il ne lui serait possible de s’en distraire ni d’y mettre du plus ou du moins, et les suites et les effets qui en résultent font voir cette vérité ; et comme l’âme a été prévenue dans cette haute grâce et s’est plus tôt vue dans la possession qu’elle n’a aperçu y devoir entrer, cela arrive si subitement qu’il n’y a qu’un Dieu de bonté et tout-puissant d’agir sur sa créature qui puisse faire une telle impression et opération.

Et l’âme expérimente sans cesse ce moteur gracieux, lequel, dans ce mariage spirituel, a pris possession d’elle, lequel la brûle et consomme d’un feu si suave et si doux qu’il n’est pas possible de le décrire. Il lui fait chanter un épithalame continuel, de la façon et manière qu’il lui plaît. Les livres ni la studiosité576 ne peuvent apprendre ce langage qui est tout céleste et divin. Il vient du doux air des embrassements mutuels de ce Verbe suradorable et de l’âme, qui, dans les baisers de sa divine bouche, la remplit de son Esprit et de sa vie ; et cet épithalame est le retour et les revanches de l’âme vers son bien-aimé Époux.

XXIII

Dans le mariage spirituel, l’âme a entièrement changé d’état. Elle avait ci-devant été en une tendance continuelle et attente de cette haute grâce, qu’on lui faisait voir de loin, en lui577 faisant expérimenter les dispositions et préparations pour la recevoir. Maintenant, elle n’a plus de tendance, parce qu’elle possède Celui qu’elle aime578. Elle est toute pénétrée et possédée de lui. Ce sont des caresses, ce sont des amours, qui la consomment et la font expirer en lui, en souffrant des morts579 plus douces, mais c’est la douceur même que ces morts. Je m’arrête à penser si je pourrais trouver quelques comparaisons dans la terre ; mais je n’en trouve point qui puisse me servir pour dire ce que c’est que les embrassements du Verbe et de l’âme, laquelle, quoiqu’elle le connaisse grand Dieu580, égal à son Père, éternel par lequel toutes choses ont été faites et <subsistent> en l’être, elle l’embrasse et elle lui parle bouche à bouche, se voyant agrandie581 à cette dignité que le Verbe est son Époux et elle, son épouse, et lui dire582 : “Vous êtes mon moi, vous êtes mon mien. Allons, mon Époux, dans les affaires que vous m’avez commises”. L’âme n’a plus de désirs, elle possède le Bien-Aimé. Elle lui parle, parce qu’il lui a parlé, et ce qu’elle parle, ce n’est pas son langage qu’elle parle. Elle entre dans les affaires583, pour en tout et par <tout>, ensuite des connaissances qu’il lui en donne et communique, rechercher sa gloire, et (faire) qu’il règne, Maître absolu de tous les cœurs.

Elle redouble584 ses pénitences et se consomme dans les actions de charité du prochain, se faisant toute à tous pour les gagner à son Bien-Aimé. Je me voyais quelquefois avec une troupe d’hommes, serviteurs de mon frère, et me mettais en table avec eux, et, étant seule avec vingt ou environ de ces bonnes gens, selon le nombre qu’ils se rencontraient, venant de la campagne, pour avoir le moyen de les entretenir en ce qui concernait leur salut, et eux me rendaient familièrement et simplement compte de leurs actions, s’entr’accusant les uns et les autres des fautes qu’ils avaient faites, lorsque, par oubliance, ils omettaient quelque chose. Je les rassemblais quelquefois pour leur parler de Dieu et leur enseigner comme il fallait garder ses commandements. Je les reprenais franchement585 et de sorte que ces pauvres gens m’étaient soumis comme des enfants. J’en ai fait relever du lit qui s’étaient couchés sans avoir prié Dieu. Ils venaient à moi, à recours en tous leurs besoins et surtout en leurs maladies, et pour les remettre en paix avec mon frère lorsqu’ils l’avaient mécontenté. J’avais une grande vocation à tout cela et de les gouverner en leurs maladies. J’en avais quelquefois partie d’arrêtés586. Il semblait un hôpital duquel j’étais l’infirmière. Et en toutes ces actions, il m’était avis que c’était à mon divin Époux587. J’avais une agilité du corps, en sorte que tout m’était rendu facile en ce sentiment. En faisant les lits des malades et des sains, j’étais contrainte quelquefois, mais presque continuellement, de céder au toucher588 que celui qui possédait mon âme me donnait pour soulager les fatigues auxquelles je m’étais réduite pour son amour. Je me prosternais en terre pour le caresser en m’humiliant, estimant qu’il m’obligeait infiniment de me donner des occasions de lui rendre quelques petits services. En ces actions basses, dans lesquelles je trouvais un trésor, il continuait et redoublait ses caresses. Je m’enfermais lors, de peur d’être rencontrée, et, comme son excès dans mon âme me brûlait d’un feu589 qui étouffait mes soupirs, je lui parlais vocalement et pour exhaler ce feu590, et j’étais contrainte de lui dire : “O mon Amour, je n’en puis plus ! Laissez-moi un peu, mon Bien-Aimé ! ma faiblesse ne peut porter vos excès ; ou ôtez-moi la vie, car vos amours me font souffrir ce dont une âme enfermée en prison591 n’est pas capable”. J’expérimentais qu’il se plaisait à ce que je disais, car c’était son Esprit qui ne me permettait pas de me taire.

XXIV

En cet état d’oraison, l’esprit étant entièrement abstrait des choses d’ici-bas, il s’en ensuit une extase amoureuse592 en l’amour de la seconde Personne divine. Ce qui fait que la nature demeurant sans soutien pâtit et porte le faix des travaux ordinaires593 seule, et celui de ce que la partie suprême ne fait non plus de cas de lui que s’il était son ennemi mortel et son plus grand obstacle qui la retient et l’empêche de s’envoler dans le séjour de son Bien-Aimé, libre de la vie mortelle, où elle ne pourra plus le perdre.

Mais pour être perdue éternellement dans son sein, elle tend d’être séparée, quoiqu’elle soit dans les amours de ce divin et suradorable Objet, car ses divins embrassements ont de petits intervalles du dormir et des affaires, qui font comme de petits nuages qui, poussés par un grand vent, passent sous le soleil, qui font de petits ombrages. Enfin les nécessités du corps font à la dérobée de petits entre-deux, (lesquels), si courts qu’ils puissent être, sont une espèce de martyre à l’âme, qui ne peut être un moment séparée des embrassements ni de la vue de son Bien-Aimé. Mais le plus grand empêchement de tout, c’est le sommeil, quoique court, ce qui fait dire à l’âme : “Eh ! mon Bien-Aimé, quand ne dormirai-je plus ? Tout éveillée que j’étais, -je couchais sur mon cilice-, je chantais à mon divin Époux un cantique que son Esprit me faisait produire, capable de fendre mon cœur s’il ne m’eût soutenue d’une façon extraordinaire, et mon corps étant grandement fatigué, j’étais contrainte de dire : “Mon divin Amour, je vous prie de le laisser un peu dormir, à cette fin qu’étant reposé, il vous serve demain de nouveau, puisque vous voulez qu’il vive”. Et puis, il dormait un peu. Ensuite, au moment de mon réveil, je rentrais dans l’actuel amour que le sommeil m’avait dérobé : “Hélas ! mon cher Amour, disais-je, quand ne dormirai-je plus ? Il faut commencer de châtier mon corps”. Je sortais de dessus ma dure couche, et mettais une haire ou un instrument de mortification. Lorsque ce divin Époux m’emportait si fortement dans le gros de mes affaires temporelles, je lui disais :”Mon Bien-Aimé, laissez-moi expédier cette affaire et puis je vous embrasserai à mon aise, car mon âme se veut laisser consommer dedans vos chastes et purs embrassements”. Si je pensais prendre un livre, lors l’Amour m’absorbait ; il me le fallait quitter pour demeurer dans l’Amour même qui me liait, en sorte que je ne pouvais porter d’autre impression que la sienne. Parfois, je lisais un peu, nommément quand j’étais contrainte de demeurer dans la salle de mon frère, où il entretenait quelqu’un, et (que) j’attendais l’issue de l’entretien pour vaquer à quelque affaire. Cela cependant me faisait violence et me blessait la tête, parce que j’arrêtais le commerce intérieur, car le combat d’esprit contre esprit, dans l’état que je portais, est violent. Ce que je lisais était beau594. Selon mon inclination, j’eusse voulu y penser et m’y arrêter, et l’Esprit qui m’occupait en lui m’emportait. Je m’efforçais595 cependant de lire, parce que c’était une sainte occupation, — d’autre côté, j’avais de grandes inclinations596 de suivre les traces ordinaires des âmes dévotes, estimant que c’était le plus sûr chemin, et c’était une des choses qui me faisait faire telle violence, — et que, devant le monde, j’aimais mieux, lorsque je ne pouvais pas prendre un ouvrage pour occuper mon extérieur, prendre un livre que de donner à connaître que je faisais ou pâtissais l’oraison. Il n’en était pas ainsi dans les affaires du tracas où, en apparence, ceux qui me voyaient croyaient que je m’employais toute, parce que mon corps, qui prenait un peu l’air là-dedans, portait une façon dégagée et expéditive, et mon esprit (était) plus libre parce que ce corps était occupé.

Voilà comme j’étais en ces deux sortes d’actions. Mais lorsque je me pouvais séparer, mon esprit avait son compte, ne se mettant point en peine du corps ni de sa posture, n’étant vue que de mon céleste Époux, qui savait bien que je ne pouvais faire autrement. J’avais beaucoup de peine à (faire) des prières vocales. Dès que je commençais mon chapelet597, entendant la signification des paroles, mon esprit s’emportait à Dieu. Il me (le) fallait quitter ou le dire, dans l’occasion, à diverses reprises. Il en était ainsi de l’Office de Notre-Dame ; sinon, lorsque j’étais à la campagne, à l’écart, je le chantais : ce chant (me)soulageant et me donnant air, je le récitais, toutefois cela était rare. Pour me soulager, je regardais quelquefois les champs et verdures. Cependant mon épithalame se continuait avec mon divin Époux598 de tout autre chose que de ce que je regardais ; mais c’était ce que j’amusais ainsi la partie inférieure pour ensuite qu’elle servît à l’Esprit et qu’à l’heure elle ne lui nuisît pas.

XXV

L’âme ne vivant donc plus en elle-même, mais en Celui qui la tient toute absorbée en ses amours, pâtissant sans cesse cette extase amoureuse, se trouve tantôt mue par l’Esprit-Saint qui la possède, tantôt languissante, tantôt en suspension. Il la mène où il veut sans qu’elle lui puisse résister, car sa volonté599 est sa captivité, et en sorte sa captive qu’alors que, je ne sais par <quelle> inclination secrète ou inadvertance, quelque objet la veuille arrêter, au même moment, ce divin Esprit, jaloux600 de ce qu’il veut la posséder, la ravit à soi et, par sa divine motion, lui donne une activité amoureuse qui lui fait chanter ses amours. Depuis ce temps-là, j’ai lu le Cantique des cantiques dans l'Écriture sainte. Je ne puis rien dire qui y ait plus de rapport, mais le fond expérimental fait bien d’autres impressions que ce que les paroles sonnent601. C’est un sens qui porte un nourrissement divin que la langue humaine ne peut exprimer, une privauté et hardiesse, des revanches, des rapports et des retours d’amour inexplicables de l’âme dans le Verbe et du Verbe dans l’âme. Lorsque l’occasion m’obligeait d’aller en la maison des champs, mon esprit était grandement satisfait de se voir libre de l ‘importunité du grand tracas, et lors, étant dans le silence, le divin Époux me faisait expérimenter un nouveau martyre dans ses touches et embrassements amoureux, me tenant plusieurs jours de suite, sans me permettre un respir ni aucun retour602. Je portais l’effet de ce que dit saint Paul : la parole de Dieu est efficace ; elle divise l’âme d’avec l’esprit, elle pénètre jusqu’au fond des moelles. En ce sens, cette efficacité est vraiment un glaive qui tranche et purifie d’une purification de flammes603. Je m’arrête de ce qu’il faut que je die des termes comme cela ; mais je ne vois rien de plus significatif en cette souffrance d’esprit par l’Esprit du suradorable Verbe divin. En cette souffrance, il mettait une plénitude en moi plus dure à supporter à la nature que toutes les souffrances d’une mort très cruelle. Je prenais ma course pour me distraire ; mais c’était mon corps604. Sans réflexion, j’allais dans les allées du bois ou des vignes comme insensée605, et après, me ressouvenant de moi-même, par l’esprit il abattait le corps qui se laissait tomber où il se trouvait. Si j’eusse pu parler606 dans mon activité amoureuse, d’ordinaire cela m’eût soulagée, mais j’étais captive de toutes parts. Il n’y a rien à faire qu’à souffrir607 la divine maîtrise de la sacrée Personne du Verbe. L’âme, en souffrant, aime d’un amour fixe, qui lui est infus. Elle voit néanmoins bien qu’elle aura son retour par la privauté dont elle a été anoblie, mais en son état souffrant, il n’est pas temps. En son regard fixe, elle veut la souffrance, parce qu’elle ne peut vouloir que ce que le Bien-Aimé veut et fait en elle par son amoureuse loi.

XXVI

Ensuite de cette souffrance, en un moment, l’âme est rendue libre608. La plénitude que le suradorable Esprit du Verbe a mise en elle, qui ne sont que ses feux et ses flammes609, par une autre souffrance, elle les lui renvoie comme autant de flèches et elle s’écrie : “O Amour610, tu t’es plu à me martyriser ; il faut que j’aie ma revanche en te faisant les mêmes blessures que celles que tu m’as fait souffrir. Mais encore, si par tes plaies tu eusses enlevé mon âme, la délivrant de sa prison, tu m’eusses fait plaisir, mais tu m’as laissée vivre que pour souffrir ces traits aigus et brûlants. Or, sus, il faut que je me venge !”Alors, il semble que des foudres partent du cœur pour se lancer dans son Bien-Aimé, et ce sont les mêmes qui par un retour réciproque vont fondre en lui. Après quoi, l’âme devient par une autre souffrance, toute en langueur, et se trouve pâmée sur le sein de son Bien-Aimé et comme agonisante en lui.

Qui est-ce qui pourrait exprimer cet amoureux commerce ? Je ne dis rien, quoi que je puisse dire, qui en approche. Sans ces petites relâches611 que l’activité amoureuse donne à l’âme, pour exhaler un peu ce qui est au dedans de la plénitude du Bien-Aimé, ces excès tueraient le corps, car il n’est pas imaginable combien l’esprit lui fait violence. Ce n’est pas que l’activité amoureuse, à laquelle il n’a nulle part en aucun de ses sens, ne lui soit insupportable, mais c’est le moindre de ses maux, car il ne porte qu’une privation612 et le sentiment des pénitences, et non cette souffrance dont j’ai parlé ci-dessus. Mais ce qui le soulageait, comme j’ai déjà dit613, c’étaient les actions extérieures avec le prochain : c’était une viande qui lui était propre, quand il eût fallu passer les nuits ; et en effet, il m’en fallait passer une grande partie pour la charité, (et) en après, à me discipliner. Maintenant, je ne puis comprendre comme je pouvais faire ni trouver les moyens parmi une si grande famille, comme l’était celle de mon frère. J’allais partout sans chandelle, me mettant (peu en peine)614 d’être vue ou entendue. La cave, les greniers, la cour, l’écurie pleine de chevaux, étaient mes stations. La nuit, je me mettais en danger de me blesser. J’étais aveugle à tout. Pourvu que je trouvasse lieu à me cacher, ce m’était assez. Mon frère me disait parfois des paroles en riant qui me pouvaient donner sujet de croire qu’il savait quelque chose de mes pénitences ; mais, prenant cela pour récréation, j’étais aveuglée et insensible à tout, n’entendant qu’à donner contentement à mon céleste Époux, qui demandait de moi l’obéissance à son attrait. Et il m’a si bien gardée que je n’y rencontrai jamais aucun homme. Seulement, en deux occasions, une servante me surprit, entrant dans la chambre (où elle vit) la table et les bancs sur lesquels je couchais et ma haire. Je crois qu’elle le dit à mon père et à ma sœur, qui eurent la prudence de ne m’en point parler ensuite, car ils aimaient le bien et l’avaient en estime et admiraient les moindres petites choses.615

XXVII

D’autres fois, j’expérimentais que le suradorable Esprit de Jésus voulait faire une séparation du mien d’avec le corps. Cette opération est une chose si épouvantable à la nature que, si elle durait trois jours de suite en son effort, il faudrait mourir. Car mon esprit voulait616 suivre cet Esprit-Saint qui semblait vouloir l’emmener avec soi, et le pauvre corps souffrait la violence de l’esprit qui le voulait quitter617, expérimentant une certaine division qui le mettait dans une solitude affreuse. Elle m’était bien plus pénible lorsque j’étais en solitude618 qu’en l’actuel emploi. L’esprit, en cet état, a son avantage sur le corps, étant content de sa séparation, et ne voudrait jamais être dans sa prison, dans la jouissance du bien qu’il possède, qui est une chose au-delà de tout sentiment. Il ne se soucie pas de ce que souffre son adversaire, duquel il ne voudrait jamais approcher. Je n’aurais jamais cru ce qui se passe en cet élèvement619 ou suspension d’esprit si je ne (l’) avais expérimenté.

Enfin, j’en étais tirée620 par la douceur de l’union de la sacrée Personne du Verbe qui, par écoulement, mettait une sérénité en la partie inférieure, qui la tirait de sa langueur621, et en cela, toute moi-même expérimentait622 tout ce que dit l'Épouse aux Cantiques : Mon âme s’est toute fondue d’amour lorsque mon Bien-Aimé a parlé. Puis je retournais dans un autre état d’union qui causait l’activité amoureuse et les privautés suaves avec ce divin Époux, qui ne laissait pas la partie inférieure, quoiqu’elle n’y participât point par sentiment ; mais elle en était soutenue par une voie secrète qui la faisait subsister. Il ne se peut pas dire combien il y a de ressorts en ces voies de l’Esprit, car il n’est pas possible autrement, surtout étant en un continuel amour actuel, dans lequel l’Esprit de Dieu découvre et se plaît de manifester à l’âme, son épouse, ses richesses et magnificences divines. Et il est vrai qu’il (la) poursuit sans se séparer d’elle, comme étant pressé de la faire jouir de tout ce qu’il possède. Cette âme lui dit : “Mon Bien-Aimé, vous êtes ravissant. Vous me poursuivez sans cesse. Il semble que vous n’ayez que moi à aimer et à pourvoir”. Et lors, comme il se plaît infiniment à ce que l’âme, poussée par lui-même, lui dit, il redouble ses divins excès, de sorte que c'est une source inépuisable qui, sans finir, se va dégorgeant en l’âme, qui est un ruisseau qui, semblablement sans fin623, recoule dans sa divine source pour s’y perdre, en sorte qu’elle-même semble être son Bien-Aimé, dans les rapports d’esprit à esprit.

L’on croira peut-être que j’exagère. J’avoue bien que je n’ai pas des dictions propres624, mais pour les grands excès625 de miséricorde d’un si grand et bon Dieu dans mon endroit, dans les communications qu’il lui a plu faire à mon âme, il n’y a langue humaine qui le puisse exprimer. Mais quoi que je die des rapports d’esprit à esprit et des submergements dans cet abîme, quelque perte626 de moi-même en elle, quelques communications les plus intimes, mon âme a toujours connu qu’elle était le rien à qui le Tout se plaisait de faire miséricorde, parce qu’il n’a exception627 de personne, et j’ai toujours cru et vu, dans les mêmes impressions, le néant de la créature, étant bien aise d’être ce néant et que ce grand Dieu fût tout. Et dans mon activité amoureuse, c’était un de mes cantiques que de lui dire : “Mon chaste Amour, c’est ma gloire que vous soyez le Tout et que je sois le rien. Vous en soyez béni, ô mon Amour !” Ces sentiments de ma bassesse m’ont donné quelquefois des craintes, vu la proportion628 de deux choses si opposées. Comme j’en entretenais mon divin Époux, il me signifia par paroles intérieures : “Je veux que tu me loues et chantes mes louanges comme les Esprits bienheureux me louent dans le ciel”. Cette réponse m’assura et l’efficacité en ensuivit, parce que mon âme chantait en son épithalame qui était sans cesse : “Vous soyez béni, ô mon Amour, ô mon Dieu, ô mon Dieu ! Vous soyez béni et glorifié, ô mon doux Amour !” Et cela ne se changeait point continûment que dans les intervalles des nouvelles grâces, desquelles ensuite je retournais à mon cantique. J’avais 28 à 29 ans629 en ce temps-là.

XXVIII

Il me semble que j’ai ci-devant parlé de la grande vocation que j’avais, dès que je fus libre de mes liens dans le monde, pour la religion, mais que la disposition de mes affaires ne me le permettait. Cette vocation me suivait partout et j’en entretenais mon divin Époux dans les entretiens les plus intimes630 que j’avais avec lui. Il me donnait une certitude que cela arriverait.

Cette certitude me donnait une confiance et paix dans le retardement, qui n’était qu’à cause de mon fils. Néanmoins, de fois à autres, j’en avais des mouvements si puissants que la vie séculière m’était insupportable, ne voyant pas qu’on y pût garder les conseils de l'Évangile comme en un cloître. Cela me faisait presser la divine Majesté tout d’une autre manière. Un jour, entre autres, me trouvant en une compagnie où l’on disait quelque chose un peu trop libre, que prudemment je ne pouvais reprendre, ni me séparer631, en en parlant à mon divin Époux, il me pressait de quitter et m’en aller avec lui dans ma chambre. Le respect humain me retenait. Il pressait et charmait mon cœur de nouveau pour une violence amoureuse de m’en aller avec lui hors de là. Lors, suivant632 sa douce semonce, je me retirai. Au premier pas que j’entrai en ma chambre, son Esprit s’empara du mien. Je fus contrainte de me laisser tomber à terre, mon corps ne pouvant se tenir, tant l’attrait fut puissant et subit. Cet Esprit me faisait expérimenter ces paroles de saint Paul : L’Esprit demande pour nous avec des gémissements inénarrables633 ; et quoique (ce) fût l’Esprit de mon doux Époux,634 toutefois, lui, étant présent, se plaisait à écouter mes plaintes et mes gémissements : “Est-il possible, mon chaste Amour, que vous puissiez supporter mes plaintes et mes gémissements ? Vous me faites voir et goûter les biens qui sont cachés dans vos trésors évangéliques. Vous charmez mon âme par eux. Vous m’allez consommant dans ma langueur, parce que vous retardez trop à me donner ce que vous voulez que je possède. Mon chaste Époux, mon divin Bien-Aimé, quel plaisir prenez-vous de me faire ainsi souffrir ? Il faut bien que vous me mettiez en ce séjour bienheureux et que vous me tiriez de la corruption du monde, puisque son esprit est si contraire au vôtre. Ah ! chaste Amour, voulez cela ; autrement, ôtez-moi la vie, car elle m’est, en diverses manières, un martyre. Et vous voulez que je possède ce bien635, que je ne meure pas, et vous vous plaisez à cela ! J’aime votre divin plaisir ; mais, néanmoins, je ne sais pas pourquoi, je languis636. C’est vous qui me faites ainsi souffrir !”

Ce que je dis n’est qu’un bout de l’ombre de ce que l’Esprit qui me possédait me faisait dire, dans une privauté et hardiesse étonnante, sans que j’eusse pu ni même voulu autre chose, cet Esprit s’étant emparé de mon âme et de toutes ses puissances ; c’est pourquoi il n’y a étude637, ni retours, ni vouloirs, ni raisonnements humains en telles opérations. C’est un langage intérieur ravissant, fait par une puissance suprême, d’esprit à esprit, qui put durer une demi-heure638. Après quoi, mon divin Époux, qui s’était plu à me voir souffrir, m’unit à lui d’une façon indicible et fus quelque temps comme pâmée et défaillante en lui. Puis, comme s’il m’eût voulu consoler639, me signifiait très intelligiblement, avec un amour très suave, que j’eusse un peu de patience et qu’il exécuterait bientôt mon désir ; <puis il> semblait vouloir me consommer dans ses divins et purs embrassements, et après, il me confirmait sa promesse.

Les affaires de mon fils allaient de même que les miennes, n’en faisant qu’une auprès de mon divin Époux, lequel me donnait des reproches intérieurs lorsque j’avais quelque doute640 qu’il manquât, mais seulement dans les moindres pensées. Ce n’est pas qu’en cette opération dont je parle, il m’en vînt aucun doute.

Après donc avoir porté cette impression, mon âme demeura dans une très grande paix et certitude641, sans toutefois que je susse les moyens que Notre-Seigneur tiendrait pour me tirer du monde, ni en quelle religion, car tout devait venir de sa Providence, étant destituée de tout bien. J’avais beaucoup d’inclination aux Feuillantines, à cause de leurs grandes retraites et austérités. Le Révérend Père Général des Feuillants m’y avait fait donner la première place qui vaquerait et les Pères avaient dessein d’avoir soin de mon fils. Quelques bonnes âmes me souhaitaient carmélite, et, de mon côté, j’aimais beaucoup ce saint Ordre. Cependant j’attendais ce qu’il ordonnerait de moi, comme d’un bon père et de mon divin Époux, gardant le mieux qu’il m’était possible les vœux de pauvreté, d’obéissance et de chasteté que je lui avais voués.

XXIX

Dès que j’eus les premières et fortes impressions de quitter le monde, ce fut d’être Urseline642, parce qu’elles étaient instituées pour aider les âmes, chose à laquelle j’avais de puissantes inclinations. Or, il n’y en avait point à Tours en ce temps-là, et je ne savais non plus où il y en avait ; j’avais seulement entendu parler d’elles. L’objet m’étant donc absent, je m’arrêtais au présent, de sorte que, si l’occasion se fût présentée, je l’eusse prise en l’un des deux Ordres que j’ai dits. Et en effet, mon inclination s’y portait et j’attendais ce que Dieu ferait.

Le Révérend Père Dom Raymond, qui croyait assurément que je serais religieuse, pensait aux moyens, sans me le dire. Cependant les Urselines se vinrent établir à Tours. Il ne pensait pas que Dieu m’y voulût. Moi, qui croyais que la divine Bonté lui inspirerait ce qu’elle voulait que je fisse, je me tenais en paix, traitant avec elle, afin qu’il lui plût faire de moi et de mon fils ce qu’elle agréerait et aimerait le plus. Et ainsi, mon esprit était libre et abandonné sans qu’il pût rien vouloir ni élire.

Cependant, les Révérendes Mères Urselines s’étant venu loger où elles sont à présent, toutes les fois que je passais devant leur monastère, mon esprit et mon cœur643 faisaient un subtil mouvement qui m’emportait en cette sainte maison ; et tout cela, sans avoir fait aucune réflexion au précédent. Ce mouvement faisait une impression dans mon âme, qui me disait que Dieu me voulait là ; et plusieurs fois le jour que je passais par ce lieu, c’était toujours644 le même. Je le dis à mon directeur susdit, lequel me répartit que ce n’était pas là où je devais penser. Je me retirai, croyant donc qu’il était ainsi, et néanmoins, je portais toujours cet appel et impression645, que je recommandais à mon divin Époux, lui disant qu’il voulût et choisît pour moi. Enfin, il fit connaître à mon directeur646 que c’était là. Il commence donc à prendre cette affaire à cœur et à en traiter avec la Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard, alors sous-prieure des Urselines, qui fut de son sentiment et résolution de concourir à cela, lorsqu’elle verrait une occasion favorable. Moi, je la voyais bien confidemment, sans lui en parler, car j’avais647 une pente qu’il fallait laisser faire Dieu.

Quelque temps se passa648, étant toujours dans le commerce ordinaire dont il plaisait à sa Divine Majesté de m’honorer. Enfin, ayant atteint l’âge de trente ans, il lui plut me donner une connaissance particulière que le temps était venu. J'expérimentais en mon âme que c’était une affaire de grande importance, et (me) semblait qu’il y avait de grands préparatifs, et cependant, je ne voyais rien qui s’avançât à l’extérieur. Une voix intérieure me poursuivait partout qui me disait : “Hâte-toi, il est temps ; il n’y a plus rien à faire pour toi dans le monde”. Je disais tout cela à mon directeur, qui était aussi pressé de Dieu à ce sujet. A ce temps-là, mon frère m’engageait et voulait de plus en plus m’engager en ses affaires, et l’on voyait que j’avais une forte batterie de ce côté-là, comme en effet649 j’y en ai eu une grande.

XXX

Cette même année 1630 la Mère Françoise de Saint-Bernard fut élue prieure en leur650 couvent de Tours. Dès l’heure, Dieu lui donna l’inspiration de faire, auprès de sa communauté, que j’y fusse reçue. Elle m’envoya quérir le même jour, me témoignant beaucoup de bonne volonté pour cela. Je vis bien ce qu’elle me voulait dire, mais je n’en fis pas semblant651, parce que je voulais savoir de mon directeur ce que j’avais à répondre. Je la remerciai simplement652.

Ce que, raisonnablement parlant, je trouvais important de mon côté653 était mon fils, qui n’avait pas 12 ans, dénué de tout bien. Le diable me pressait de ce côté-là, me faisant voir que je n’avais point de jugement d’avoir ainsi laissé mes propres intérêts, n’ayant rien fait pour moi ni pour mon fils, et que, de le vouloir quitter en cet état, ce serait pour le perdre, et enfin engager654 ma conscience puissamment. Ces raisons-là m’étaient en quelque façon d’autant plus persuasives655 que je voyais le bien présent, à l’apparence humaine, que la chose était convaincante. Mais aussitôt, notre bon Dieu me donnait une confiance qu’il aurait soin de ce que je voulais quitter pour son amour, pour suivre ses divins conseils avec plus de perfection, que j’avais fortement gravés en l’esprit656 : après les vœux, ceux de quitter les parents, et le malheur de ceux qui, y étant appelés, ne les suivent pas ; mais tout cela, si suavement gravé en mon âme qu’elle était résolue de les suivre et de se perdre, au sens que le sacré et suradorable Verbe Incarné l’a déclaré657. J’aimais mon fils d’une amour bien grande ; c’était à le quitter que consistait mon sacrifice ; mais Dieu le voulant ainsi, je m’aveuglais volontairement et commettais le tout à sa Providence.

Mon directeur, ayant parole des Révérendes Mères Urselines, l’eut aussi de Monseigneur (l’) Archevêque, à cause qu’il fallait aussi son consentement, parce qu’on me recevait sans dot. Mon frère et ma sœur furent les plus fortes pièces658 ; néanmoins il les gagna, car il était aussi leur directeur. Il leur fit <lui> promettre qu’ils se chargeraient de mon fils.

Tout fut conclu et le jour pris pour mon entrée. Mais il arriva une affaire qui pensa tout perdre. Mon fils, qui ignorait mon dessein, n’avait douze ans accomplis qu’il lui prit envie de s’en aller à Paris pour se faire religieux avec un bon Père Feuillant qu’il connaissait et qui, par feinte, pour se défaire de cet enfant qui était toujours après lui, lui avait fait croire qu’il l’emmènerait avec lui, qui partit sans lui en rien dire659. Lorsqu’il le sut, sans me dire rien de ce qu’il projetait, s’en alla. Il était pour lors en pension. Il fut trois jours perdu, sans qu’on pût le recouvrer, quelque perquisition qu’on en pût faire, car j’avais mis du monde660 de tous côtés. En cette perte, tous mes amis661 me condamnaient, disant que c’était là une marque évidente que Dieu ne voulait pas que je fusse religieuse. On m’affligeait de toutes parts. Ce me fut une grande croix, car le diable, se mettant de la partie, faisait ses efforts pour me troubler l’esprit, m’insinuant que j’étais la cause de cette perte662… etc. Au bout de trois jours, après avoir fait d’instantes prières à Dieu avec plusieurs de mes amis663 qui entraient fortement en ma croix, un honnête homme me le ramena, qui l’avait trouvé sur le port664 de Blois. Ce fut alors que chacun me fit de nouvelles résistances, me remontrant que j’engageais ma conscience de le quitter si jeune, que ce qui était arrivé665 de sa <part> arriverait encore et que je serais coupable de sa perte, que Dieu me châtierait. Enfin, j’étais combattue de tous côtés et l’amour naturel me pressait comme si l’on m’eût séparé l’âme du corps, et il n’y a raison qui ne passât par mon esprit au sujet de mes obligations, outre cet amour que j’avais pour lui.

D’ailleurs, la voix intérieure qui me suivait partout me disant : “Hâte-toi, il est temps ; il ne fait plus bon pour toi dans le monde666” (ne cessait de se faire entendre à mon cœur. A la fin) celle-ci l’emporta par son efficacité. Mettant mon fils entre les bras de Dieu667 et de la sainte Vierge, je le quittai, et mon père aussi, fort âgé, qui faisait des cris lamentables. Lorsque je pris congé de lui, il n’y a raison qu’il ne me produisit pour m’arrêter ; mais mon cœur se sentait invincible668 dans son intérieur. Je traitai de cette affaire avec mon divin Époux, plusieurs jours auparavant. Je ne pouvais lui dire autre chose que : “Mon chaste Amour, je ne veux pas faire ce coup, si vous ne le voulez669 pas. Voulez pour le moins, mon Bien-Aimé, tout me sera une même chose en votre divin vouloir”. Lors, il influait en mon âme un aliment670 et un nourrissement intérieur qui m’eût fait passer par les flammes, me donnant un courage à tout surmonter et à tout faire671 ; et il emportait mon esprit où il me voulait.

Je quittai donc ce que j’avais de plus cher, un matin, jour de la Conversion de saint Paul, 1631. Mon fils vint avec moi, qui pleurait amèrement en me quittant. En le voyant, il me semblait qu’on me séparait en deux : ce que, néanmoins, je ne faisais pas paraître. Le Révérend Père Dom Raymond me donna à la Révérende Mère de Saint-Bernard, qui me reçut et toute sa communauté, avec une charité très particulière, ayant auparavant reçu la bénédiction de Monseigneur l’Archevêque de Tours, qui voulut que je l’allasse voir avant mon entrée.

HUITIÈME ÉTAT D’ORAISON

XXXI

Il ne se peut dire combien la religion me fut douce672 après un tracas tel que celui que j’avais quitté, et de me voir dans la condition de novice, qui est de ne se mêler de rien que de l’observance de la règle. Toute cette privation s’ajustait entièrement673 à mon esprit et à ma nature aussi qui, de soi, n’aimait pas l’embarras. Une des premières choses que l’on me fit observer fut de suivre la vie commune, de quitter mes tuniques de serge674, <etc.> ; de tout cela, l’on ne me laissa que ce qui s'accommodait à la règle. Quoique j’aimasse et me portasse d’affection à tous ces petits exercices de mortification dans le monde, néanmoins je ne ressentis pas une pensée ni mouvement contraire à l’obéissance en cette occasion. Notre-Seigneur me donna un grand amour pour la vie commune et m’y a toujours conduite depuis ce temps-là, sauf ce que l’obéissance m’a permis et voulu de moi dans les occasions.

Notre-Seigneur permit que j’eusse une bonne épreuve d’abord. Ce fut qu’une troupe de petits écoliers, compagnons de mon fils, s’assembla, qui commencèrent à le huer et crier de ce qu’il avait été si fol et enfant que de me laisser entrer en religion, et que maintenant il était sans père ni mère, et qu’il serait méprisé et abandonné. “Allons la quérir, lui disaient-ils, allons faire beaucoup de bruit pour qu’on te la rende”. Cela émut si fort cet enfant qu’il pleurait lamentablement. Ils vindrent donc un nombre675 à la porte du monastère, qui, avec une grande confusion, faisaient des bruits et des cris qu’on me rendît, qu’ils se faisaient entendre partout. A l’abord, je ne savais ce que c’était. Mais parmi ces voix j’entendis mon fils qui à hauts cris disait : “Rendez-moi ma mère ; je veux avoir ma mère !” Cela me perça le cœur de compassion et me donna beaucoup de crainte que la communauté, étant si fort importunée, ne se lassât et qu’elle ne vînt à me congédier. En ce point, j’en traitais humblement et amoureusement à Notre-Seigneur, pour l’amour duquel j’avais abandonné cet enfant, pour suivre sa saine volonté et ses divins conseils. Et ainsi mon âme était en paix. Nos Mères pleuraient de compassion d’entendre ses cris. Il venait à l’église lorsqu’on disait la messe676 et se passait partie du corps par la fenêtre de la grille de la communion : “Hé! rendez-moi ma mère ! disait-il. (Il) allait au parloir et pressait la tourière pour qu’on me rendît ou qu’on le fît entrer avec moi. On m’envoyait le voir. Je l’apaisais et le consolais. On me donnait quelques petits présents à lui faire. En s’en allant, il croyait que j’irais au dortoir. Les tourières de dehors remarquaient qu’il s’en allait à reculons, les yeux fichés sur les fenêtres pour voir si j’y serais677 ; et il faisait cela jusqu’à ce qu’il eût perdu le monastère de vue. L’on me racontait tout cela et m’étonnais comme il m’avait en si grande affection, vu qu’ayant dès son enfance résolu de le quitter pour obéir à Dieu, je ne lui avais fait aucune caresse comme l’on fait aux enfants, quoique je l’aimasse beaucoup678, à dessein de le détacher de moi, lorsqu’il serait en âge de le laisser.

L’on me parlait diversement de l’action que j’avais faite, en le quittant, et avais besoin de courage, qu’il plaisait à mon divin Époux me donner. J’entretenais sans cesse sa Bonté à ce qu’elle eût compassion de ce pauvre abandonné, qui n’ayant pas douze ans, je prévoyais qu’il aurait beaucoup à souffrir, car, d’ordinaire, les parents n’ont pas la tendresse d’une mère, ni un enfant un recours si assuré. Enfin, j’avais devant les yeux tout ce qui pouvait arriver en cette rencontre, et en portais la croix amoureusement pour l’amour de mon cher Jésus, lequel un jour, comme je montais les degrés du noviciat, m’assura, par paroles intérieures, avec un grand amour, qu’il aurait soin de mon fils, et me consola679 suavement, en sorte que toute l’affection que j’avais se changea en une paix et certitude qu’il serait pour son saint service, puisqu’il en prenait le soin.

A quelque temps (de là), mais presqu’aussitôt, une occasion se présenta qu’on l’envoya à Rennes, en Bretagne, au séminaire de la Compagnie de Jésus. Ce fut Monseigneur de Tours et le Révérend Père Dom Raymond, qui racontant au Révérend Père Dinet tout ce qui s’était passé pour mon entrée en religion au sujet de mon fils, qui le fit aller au dit lieu, où il était recteur. Ma sœur lui fournissait ses nécessités, comme elle fit jusqu’à la fin de ses études.

J’eus encore un autre assaut. Mon père, qui était âgé lorsque je le quittai, m’assura qu’il mourrait d’affection680 si je me retirais. Moi, qui voulais obéir à Dieu, ayant d’autre part trois sœurs dans le monde capables de l’assister s’il en eût besoin, je passai par-dessus toutes les tendresses de la nature, appuyée sur les paroles de Notre-Seigneur : Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. En effet, il mourut environ six mois après. Toutefois j’étais bien avec lui. Il me donna sa bénédiction et me visitait à la grille. Néanmoins les personnes qui ne jugeaient que selon le monde avaient divers sentiments à ce sujet, pendant que mon divin Époux me faisait expérimenter qu’il fait bon tout quitter pour l’amour de lui.

XXXII

Ensuite des rencontres susdites, les personnes qui avaient blâmé mon entrée en la religion changèrent de pensée et avouaient que la Bonté divine conduisait toutes mes affaires. S’ils eussent vu ce qu’elle faisait à mon âme, ils m’eussent aidée à chanter ses miséricordes ; mais c’était un secret qui leur était caché.

L’état d’union auquel j’étais pour lors tenait même l’âme en silence au regard de l’amoureuse activité, de laquelle j’ai ci-devant parlé. Et l’âme est comme une personne qui sortirait du combat681, auquel on donnerait un lit de fleurs odoriférantes pour se reposer. Cette comparaison est impropre, mais je n’en ai point qui ne le soit davantage. Elle est donc en ce <repos>682 adhérente aux douces impressions de l’Esprit du sacré Verbe Incarné, qui la dispose à choses grandes, desquelles il ne lui découvre pas le secret, et l’âme ne veut pas savoir davantage que ce que ce divin Esprit lui fait entendre. Elle ne peut qu’aimer.

Il me semble que je l’ai déjà dit, que dans la voie par laquelle il a plu à Dieu me mener, je n’ai jamais eu de curiosité de savoir davantage, et j’ai reconnu que c’est une notable imperfection683 que d’appéter de savoir par sa propre industrie. Mais pour aimer684, ce n’est pas de même. L’âme a une pente et inclination d’aimer toujours davantage. Je ne veux pas parler de ce qu’il faut savoir par méthode pour bien vivre et s’instruire dans le chemin de la vertu685, et enfin pour ne pas errer : les pères spirituels et les livres à qui il faut avoir recours sont pour cela ; mais j’entends (parler) des grâces et lumières extraordinaires, en lesquelles, comme j’ai dit ailleurs, Dieu laisse l’âme satisfaite, et ce serait une lourde faute que l’esprit de nature s’y voulant686 fourrer, y voulût mettre du sien pour chercher au delà de sa capacité. Et quelquefois, cet esprit de nature est si fin qu’il abuse la partie supérieure pour suivre sa pente687.

A ce propos, j’ai autrefois eu fort longtemps en mon esprit ce passage de l'Écriture sainte : Comment es-tu tombé, Lucifer, qui te levais au matin ? Et je voyais que ce n’était que la pure curiosité d’être et de savoir au delà de688 ce pourquoi Dieu l’avait créé. C’est pourquoi la suite me confirmait ce sentiment : Tu es chu, qui troublais et navrais les gens. Non, il n’y a rien en ces matières extraordinaires capable de perdre l’âme comme la curiosité qui, à l’abord, est si <spécieuse>689, mais elle renverse et trouble ses puissances, en sorte que l’esprit de grâce ne se peut apercevoir d’avec celui de nature, ensuite de quoi l’âme tombe en de lourdes fautes et est continuellement errante dans la voie de l’esprit, et si j’étais capable de donner conseil aux âmes que Dieu appelle à la contemplation, ce serait de rendre un compte fidèle au directeur de leur conscience de tout ce qui <s’y> passe, car la candeur émousse la curiosité et rend l’âme simple690, attirant les grâces de Dieu, et l’unit à lui qui est un être pur et simple, qui ne veut que des âmes qui lui ressemblent pour leur faire porter ses saintes impressions, qui sont ennemies de l’esprit de nature.

J’ai suivi le mouvement qui m’a portée de faire cette petite digression au sujet de la curiosité si préjudiciable à l’union691 qui met le calme partout, en sorte que rien ne trouble l’âme dans l’adhésion qu’elle expérimente avec l'Époux céleste, qui la fait un même esprit avec lui. Les règles, le chœur, toutes les actions d’obéissance contribuent à la perfection de cet état, parce que l’Esprit de Dieu y est. J’expérimentais cette vérité qui me faisait aimer ma vocation et l’état religieux692, au-dessous duquel je voyais toutes choses, et ne pouvais comprendre l’abus du <monde> qui ne fait état que du néant et de la boue de sa vanité.

XXXIII

Dans l’union susdite, je voyais bien que la divine Majesté disposait mon âme à quelque chose de grand, et familièrement je disais à mon Époux : “Qu’est-ce que vous me voulez faire, mon Bien-Aimé ? Faites de moi tout ce qu’il vous plaira. Vous charmez mon âme en sorte qu’à peine693 le puis-je supporter! “ Je fus trois jours en attente de ce qu’il voulait faire et à lui parler de cette disposition.

Un jour, à l’oraison du soir694, au même moment qu’on eut donné le signal pour commencer, j’étais à genoux en ma place du chœur, un soudain attrait ravit mon âme. Lors, les trois Personnes de la très sainte Trinité se manifestèrent de nouveau à elle, avec l’impression des paroles du suradorable Verbe Incarné : Si quelqu’un m’aime, mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons une demeure chez lui. Cette impression portait les effets695 de ces divines paroles et les opérations des trois divines Personnes en moi, plus éminemment que jamais ; et elles me les donnèrent à connaître et à expérimenter dans une pénétration d’elles à moi. Et la très sainte Trinité, en son unité696, <s’appropriait> mon âme comme697 une chose qui lui était propre et qu’elle avait rendue capable de sa divine impression et des effets de son divin commerce.

En ce grand abîme, il m’était signifié que je <recevais698> lors la plus haute grâce de toutes celles que j’avais reçues au passé, dans les communications des trois divines Personnes. Cette signification était plus distincte et <intelligible699> que toute parole, en cette sorte : “La première fois que je me manifestai à toi, c’était pour instruire ton âme dans ce grand mystère ; la seconde fois, c’était à ce que le Verbe prît ton âme pour son épouse ; mais à cette fois, le Père et le Fils et le Saint-Esprit se donnent et communiquent pour posséder entièrement ton âme”. Et lors, l’effet s’en ensuivit, et comme les trois divines Personnes me possédaient, je les possédais aussi dans l’amplitude de la participation des trésors de la magnificence divine. Le Père Éternel était mon Père ; le Verbe suradorable, mon Époux, et le Saint-Esprit, Celui qui par son opération700 agissait en mon âme et lui faisait701 porter les divines impressions.

En toute cette opération, je me voyais le néant et le rien que ce grand Tout choisissait pour702 porter les effets de ses grandes miséricordes. Je ne pouvais dire autre chose que : “O mon grand Dieu ! ô suradorable abîme ! Je suis le néant et le rien !” Et lors, m’était répondu : “Encore que tu sois le néant et le rien, toutefois tu es toute propre pour moi”. Cela me fut répété plusieurs fois, à proportion de mes abaissements ; et plus je m’abaissais et plus je me voyais agrandie, et mon âme703 expérimentait des caresses qui ne sauraient tomber704 sous la diction humaine. Ah ! qui est-ce qui pourrait dire l’honneur avec lequel Dieu traite l’âme qu’il a créée à son image, lorsqu’il lui plaît de l’élever dans ses divins embrassements ? C’est une chose si étonnante, eu égard au néant et au rien de la créature, que si, par la douceur et tempérament705 de l’Esprit du même Dieu, cette âme n’était soutenue, elle serait réduite à néant pour n’être plus. Je ne puis m’exprimer autrement.

Toute cette grande impression et occupation se passa en demi-heure. Je me trouvai appuyée sur ma chaire706. J’eus assez de liberté pour dire Complies au chœur707 en portant l’impression que les écoulements et embrassements divins avaient faite en mon âme, qui était toute liquéfiée là-dedans.

XXXIV

Ensuite de ce que j’ai dit ci-dessus, qui m’arriva708 environ deux mois après mon entrée en religion, mon esprit709, portant l’impression et l’onction de cette grande grâce, était plus abstrait710 que jamais des choses d’ici-bas et enclin aux vertus religieuses et au service divin, où Notre-Seigneur me donnait711 des intelligences accompagnées d’une suavité nourrissante sur la sainte Écriture. J’entendais le français de ce que je chantais et récitais en latin au chœur ; ce qui emportait mon esprit, en sorte que, si je n’eusse fait violence à mon extérieur, cela eût712 paru. En chantant, cela soulageait et donnait air à mon esprit, et touchait les sens713. Ils participaient à ce bien, en sorte que j’avais de puissants mouvements de sauter et de battre des mains et de provoquer tout le monde de chanter les louanges d’un si grand Dieu, digne que toutes se consommassent pour son amour et service, et faire comme l'Épouse : se réjouir et sauter d’aise du souvenir des mamelles de l'Époux, que je goûtais par l’esprit de ces divines paroles, et chanter un Eructavit pour annoncer les grandeurs et les prérogatives de mon Époux, duquel les paroles m’étaient esprit et vie, dans une exubérance qui est indicible. Dans la psalmodie, je voyais ses justices, ses jugements, ses grandeurs, ses amours, son équité, ses beautés, ses magnificences, ses libéralités, et enfin, qu’il avait au sens de l'Église, son Épouse, les mains faites au tour, toutes remplies714 d’hyacinthes, et autres fruitions convenables pour découler leur plénitude de pureté sur les âmes, ses amantes. Je voyais que la bonté de ce divin Époux m’avait mise en un pâturage gras et fertile715, qui tenait mon âme en un bon point et qui en avait à regorger716, car je ne me pouvais taire.

J’avais une très grande simplicité pour produire mes pensées717, et mes sœurs qui étaient tout étonnées de m’entendre ainsi parler, une, ayant trouvé en un livre718 en français un passage de l'Épouse au Cantique, me dit : “ Prêchez-nous un peu, sœur Marie. Dites-nous ce que c’est à dire : Qu’il me baise du baiser de sa bouche”. Notre maîtresse était présente, qui pour me fortifier719 me fit apporter une chaise. Sans autre cérémonie, je commençai par ce premier mot720, qui m’emporta dans une suite, en sorte que n’étant, dès ce mot, plus à moi-même, je parlai fort longtemps, selon que l’amoureuse activité me possédait. Enfin je perdis la parole, comme si l’Esprit de mon Jésus eût tout voulu pour lui. Je ne me pus cacher en cette occasion, qui ensuite me donna bien de la confusion. Cela m’est arrivé en d’autres par surprise. Mon esprit était si rempli et fécond sur tout ce qui se chantait au chœur, que, jour et nuit, c’était mes entretiens avec mon céleste Époux. Cela me mettait toute hors de moi, en sorte qu’allant par le monastère721, j’étais en un continuel transport. J’en étais de même à l’ouvrage. Quelquefois, c’était sur la pureté722 de la <loi> de Dieu, et comme toutes choses annoncent sa gloire. Le psaume Caeli enarrant gloriam Dei… etc., avait des attraits qui me perçaient le cœur et m’emportaient l’esprit : “Oui, oui, mon Amour ! Vos témoignages sont véritables ; ils se justifient d’eux-mêmes, ils rendent sages723 les plus idiots ; envoyez-moi par tout le monde pour l’enseigner à ceux qui les ignorent”. J’eusse voulu que tous les eussent connus et goûtés les délices qu’en ressentait mon âme. De ce trait, mon esprit était emporté724 par un autre. C’était une suite qui ne finissait point. Une fois, dans ces sentiments, je dis du français au lieu du latin ; c’était en louant en moi-même la sacrée Personne du Verbe, par lequel toutes <choses725> ont été faites ; c’était au Laudate, dans les transports que me causait la psalmodie.

En marchant, je ne me sentais pas toucher la terre. Envisageant mon habit religieux, je mettais ma main à ma tête pour toucher mon voile et voir si (je) ne me trompais point, pensant posséder ce bonheur que d’être en la maison de Dieu et une portion de son héritage. Tout cela n’était pas dans une sensibilité qui s’épanche en <les sens>, mais en la force et vigueur de l’esprit qui m’emportait. Tout ce que je voyais en la religion me semblait être tout rempli de l’Esprit de Dieu : les règles, les cérémonies, la clôture, les vœux, et généralement726 tout. Quelques personnes du monde qui savaient en quoi j’étais employée lorsque j’y étais, et qui, me voyant agir avec ferveur en mes actions journalières, estimaient que je m’y plaisais, s’attendaient que j’en sortirais bientôt parce que, disaient-ils, il ne serait pas possible que l’état que je quittais ne me rendît celui que je voulais embrasser insupportable, à cause de sa grande disproportion, et on en donna une telle espérance à mon frère, étant fort éloigné en un voyage qu’il faisait, qu’il manda à ma sœur de me laisser toutes leurs affaires entre les mains. Ces bonnes gens ne savaient pas les grandes grâces et miséricordes que la divine727 Miséricorde m’avait faites en l’état que j’avais quitté, ni celles qu’elle me faisait en celui auquel il lui avait plu de m’appeler. Son saint Nom en soit éternellement béni !

Je ne trouvais, comme j’ai dit, que douceur dans l’obéissance728. J’avais une entière ouverture de cœur à ma supérieure et à ma maîtresse des novices, et étais mortifiée lorsqu’elles n’agissaient pas sur moi (comme) sur les autres novices, dont la plus âgée n’avait729 que seize ans. J’admirais ce nombre de petites filles, si mortifiées et réglées en toutes les observances régulières, et il m’était avis que j’étais bien éloignée de leur vertu. Il me semblait que j’étais devenue enfant, et j’agissais avec elles avec esprit de simplicité, quoiqu’elles me portassent plus d’honneur et de respect que je ne méritais. Une des choses qui me contentait beaucoup730, c’était que les novices ne se mêlaient de rien. M’entretenant731 avec mon divin Époux de la miséricorde qu’il me faisait de m’avoir délivrée de ce fardeau de me mêler de tout, comme par nécessité je faisais étant séculière : — Oh ! que c’est un grand repos !732 — je ne pouvais contenir mon aise de ce que je ne me mêlais de rien et qu’on ne me parlait d’aucune affaire.

XXXV

Quelque temps après que je fus revêtue du saint habit de religion, les tentations commencèrent à m’attaquer de toutes parts, non pas pour me faire quitter la religion, car, grâce à Notre-Seigneur, je n’ai point été combattue de ce côté-là. C’étaient des tentations de blasphème, de déshonnêteté, d’orgueil, nonobstant ce que je sentais et expérimentais de faiblesses et de pauvretés ; une insensibilité et stupidité ès choses spirituelles733, un contresens en mon imagination contre l’agir de mon prochain, des pentes de me précipiter. Il me semblait que j’étais trompée du diable et que je m’étais abusée, croyant que ce qui s’était passé en moi, qu’on avait cru être de Dieu, n’était que feintes734 ; car tout ce que j’avais expérimenté des grâces, desquelles j’ai ci-devant parlé, me venait devant les yeux. Sur cela, j’étais en de grandes afflictions.

Le Révérend Père Dom Raymond me visitait et me rendait toutes les assistances possibles. A l’abord, la confiance que j’avais en lui me faisait croire qu’il me disait vrai ; mais était-il parti, je croyais l’avoir trompé. Mon imagination était tellement agitée pour les représentations des objets, qui, à la foule, se mêlaient confusément ensemble, qu’il m’en prit un mal de tête et migraine qui ne me quittait point. Avec cela, l’obéissance m’occupait en des ouvrages pour l’autel auxquels il fallait de l’assiduité et attention. Cela contribuait encore au mal de tête que j’avais. Cette imagination me donnait plus de peine que tout le reste, d’autant que son agitation m’était fort extraordinaire, ayant été arrêtée par les occupations de l’esprit auxquelles elle n’avait point de part735, mais elle gardait le silence. Or ce mouvement était, par ce renversement d’état, de tant de tentations.

Tout cela ne m’empêchait point dans les observances de la règle736. Il n’y avait que ma supérieure et le Révérend Père Dom Raymond qui en eussent la connaissance et qui craignaient que cela ne me fût une occasion de sortir et retourner au monde, parce qu’ils en avaient vu des exemples. J’avais au fond de mon âme un acquiescement à Dieu, et il m’était avis que sa divine Majesté exerçait sa justice sur moi, était en moi en une partie qui me semblait être loin de moi, qui se plaisait en me regardant de me voir souffrir. Or, dans mon acquiescement en cette souffrance, je ne sais en quelle région de l’esprit il était. A peine l’apercevais-je, et je n’en recevais aucun soulagement, me trouvant seule à porter ma croix. Pour le moins n’avais-je point d’autres connaissances. Aussi, que l’obscurité que je pâtissais était grande ! C’était toute mon occupation intérieure de tâcher de prendre patience et de ne pas tomber dans l’imperfection volontaire.

En ce temps-là, l’on eut nouvelle des possessions arrivées à nos Mères de Loudun : ce qui me touchait d’une grande compassion et haine contre le diable de ce qu’il était si hardi d’avoir osé s’approcher et vexer ainsi les servantes de Dieu, lequel je priais fréquemment pour ces pauvres affligées. Une nuit entre autres, comme je visitais sur la minuit ma maîtresse des novices qui était malade, je me souvins, passant par le dortoir, de faire quelque hommage et prière à la très sainte Trinité par l’entremise de la très sainte Vierge, et, pour faire dépit au diable, de dire des prières vocales à ce sujet : ce que je fis. A mon retour, je ne fus pas plus tôt sur ma couche — je n’avais pas de chandelle — qu’il se présenta à mon imagination un spectre horrible, en forme humaine, que je voyais aussi clairement qu’en plein jour, quoique j’eusse les yeux fermés. Il avait un visage long, tout plombé et bleuâtre, les yeux gros et plus qu’un bœuf, qui, pour se moquer de moi, me tira sa langue longue et épouvantable, et avec une grimace et un hurlement que je crus qui avait été entendu de tous les dortoirs. A l’abord, je frémis, mais ayant fait le signe de la croix sur moi, je lui tournai le dos et n’eus plus cette représentation. Je m’endormis fort posément jusqu’au matin, que je fus trouver ma supérieure pour lui dire tout ce qui s’était passé et si elle n’avait rien entendu de ce hurlement : sa cellule était au-dessous de la mienne. Elle me dit que non, mais qu’elle avait souffert de grandes peines et inquiétudes toute la nuit. En une autre nuit, que j’entendais encore des sœurs marcher par le dortoir, tout d’un coup j’expérimentai737 en mon corps que ce malin esprit s’était glissé dans mes os , dans les moelles et dans les nerfs, lequel me voulait détruire et anéantir. Je me trouvai en une extrême peine, car je ne pouvais me remuer ni appeler personne. Cela dura assez longtemps. Lors, ayant bien pâti738, je sentis en moi une force et vigueur si puissante, comme si c’eût été un autre esprit, se battre et lutter contre cet autre, qu’en moins de rien il l’eut brisé et anéanti. Lors, je demeurai libre. Lorsque la Révérende Mère Prieure des Urselines de Loudun739 passa chez nous, à Tours, je lui communiquai cela. Elle me dit que souvent le diable faisait chose semblable à leurs exorcistes. Jamais depuis ce temps-là, cela ne m’est arrivé.

Revenant à mes peines intérieures, elles me continuèrent près de deux ans, n’ayant de répit que par quelques petits moments740.

Le Révérend Père Dom Raymond fut envoyé pour être prieur aux Feuillants. Son éloignement de 120 lieues m’ôta son assistance741. Un jour, étant prosternée devant le saint-sacrement, m’abandonnant à Notre-Seigneur, j’entendis en mon cœur par paroles intérieures ce verset du psaume In convertendo Dominus : Qui seminant in lacrimis in exsultatione metent. Lors, tout le fardeau de mes croix fut levé, comme qui m’eût ôté742 un vêtement lourd et massif, et, au lieu de la pesanteur de ma croix743, j’expérimentai les paroles de Notre-Seigneur : Mon joug est doux et mon fardeau léger. J’avais encore mes croix744, mais elles m’étaient suaves et faciles. Elles me durèrent jusqu’après ma profession religieuse.

XXXVI

Notre-Seigneur ayant éloigné le Révérend Père Dom Raymond, mon directeur, et qui l’avait été environ douze ans, j’avais de fréquents mouvements d’avoir recours aux Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, mais il n’y en avait point lors d’établis à Tours. J’avais quelque chose en moi qui me disait que la divine Majesté me voulait aider par eux. Cependant, j’avais en mon esprit que le Révérend Père Dom Raymond pourrait revenir et, qu’en attendant, je devais avoir recours à quelqu’un de leurs pères745 de ma connaissance. J’en voyais donc, mais je ne pouvais tirer secours de personne en mes difficultés. Moi, cependant, qui avait crainte que ce fût légèreté qui me faisait avoir ces mouvements si fréquents de recourir aux Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, je n’en disais mot, pour le respect de mon directeur absent et de peur de cette légèreté que j’appréhendais.

Le jour de ma profession arriva, que je fis de bon cœur. Notre-Seigneur me visita ce jour-là avec soulagement, ou plutôt éloignement de mes croix. Au retour du chœur, entrant en ma cellule, je me prosternai pour présenter derechef à Notre-Seigneur le sacrifice que je venais de lui présenter en public. Étant en cette posture et en une grande familiarité avec sa divine Majesté746, j’entendis en mon intérieur qu’elle me signifiait que désormais, à l’imitation des Séraphins du prophète Isaïe, je volasse continuellement en sa présence et à son saint service avec six ailes : premièrement, par la fidèle garde des vœux que je venais de professer ; en second lieu747, par l’adhérence continuelle à son amour et divine union, et que, comme le battement des ailes des Séraphins était continuel, aussi il ne fallait pas que mon amour et ma correspondance eussent des trêves, bornes ni limites748, tant par mes vœux et vertus que par les trois puissances de mon âme, rapportant le tout à sa très étroite et très intime union. Quoique (cette) instruction fût efficace749 par le nourrissement intérieur et pour l’entière inclination <de mon âme du côté> (de Dieu), c’était d’une secrète et intime façon qui ne me délivra pas des peines intérieures que je portais, qu’au moment de cette grâce, alors que je professai mes vœux, et que toute moi-même eût passé par les flammes, pour faire mon sacrifice avec plus de pureté et de disposition intérieure et extérieure, s’il eût été besoin. Ce fut le jour de la Conversion de saint Paul, le 25ème de janvier 1633, et le 33ème de mon âge. Mon fils qui, finement, était venu de Rennes750 s’y trouva. Comme l’on n’avait pas voulu qu’il assistât à ma vêture, ayant fait son calcul en son esprit, ne voulut pas être trompé deux fois. Il n’avait pas encore quatorze ans751. Il avait adouci sa peine de ce que je l’avais quitté, pour le moins, pour la faire paraître.

Le carême suivant, le Révérend Père Georges de la Haye, de la Compagnie de Jésus, qui avait prêché l’avent752 et devait encore prêcher à Saint-Gatian, venait de fois à autres faire exhortations en notre monastère. J’avais de puissants mouvements de lui parler, mais pour les susdites raisons, je n’en disais mot, laissant le tout à la Providence de Dieu753. Ma supérieure qui savait la disposition de mon âme, me demanda si je voulais voir et ouvrir mon cœur au dit Révérend Père. Je lui répartis que le désirais, mais que par raison je ne lui avais pas demandé. Elle le supplia de me voir souvent pendant son séjour à Tours : ce qu’il lui promit et exécuta avec beaucoup de charité. Lorsqu’il m’eut entendue, il m’obligea de lui écrire754 la conduite de Dieu sur moi dès mon enfance, et enfin tout ce qui s’était passé dans le cours des grâces qu’il avait plu à la divine Majesté me faire. J’eus permission de ma supérieure ; mais il me vient une répugnance de le faire, si je n’écrivais aussi tous mes péchés et imperfections de toute ma vie, en ce que je pourrais me souvenir, à ce que, par ce moyen, il jugeât mieux de ma disposition. J’eus permission et le fis avec plus grande fidélité qu’il fût possible, puis je mis le tout entre les mains dudit Révérend Père, lequel755 ensuite m’assura que ç’avait été le Saint-Esprit qui m’avait conduite, et que je serais grandement coupable si j’avais du cœur et de l’amour pour autre que pour lui756.

Dès que j’eus commencé d’ouvrir mon cœur à ce bon Père, toutes mes peines se dissipèrent, comme qui m’eût déliée d’une captivité, et je connus bien757 que Dieu avait voulu cela de moi. Il voulut prendre connaissance de l’affaire de mon fils et prendre soin de le faire avancer en ses études qu’il avait commencées à Rennes. Ma sœur ne voulant pas s’engager, lui étant hors de sa maison, à payer sa pension et son entretien, elle déclara ce qu’elle pouvait et ce bon et charitable Père trouva quelques personnes pieuses qui fournirent le reste, et l’emmena à Orléans, où il le mit entre les mains du Révérend Père Poncet. Là, il a fait toutes ses études, excepté la rhétorique qu’il vint faire à Tours, les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus y étant établis758, où ma sœur en prit soin, le tenant en sa maison, puis il retourna à Orléans faire sa philosophie, par l’ordre du Révérend Père de la Haye.

Depuis ce temps-là, la direction de ma conduite intérieure a toujours été sous les Révérends Pères de la Compagnie de Jésus, par la permission de mes supérieures. Ils s’établirent à Tours, un peu après ce temps-là.

NEUVIÈME ÉTAT D’ORAISON

XXXVII

Après l’assurance que le Révérend Père de la Haye m’eut donnée que j’était dans le bon chemin, je demeurai dans une grande paix. Une des choses qui m’avait affligée759 était que, durant mes croix, j’avais une continuelle présence de Dieu, qui me semblait incompatible avec la légèreté et extravagance de mon imagination et autres motions imparfaites que j’expérimentais, et de ce que, depuis que j’étais religieuse, je n’avais (pu), en façon du monde, quelque effort que j’eusse pu faire, prendre les sujets des méditations qui se lisaient trois fois le jour à la communauté. L’on assurait ma conscience là-dessus. Je soumettais mon jugement ; mais après tout, la crainte me saisissait et mon imagination me disait que, si c’eût été l’Esprit de Dieu qui m’eût conduite, qu’assurément j’eusse suivi la communauté, et que c’était là où il se trouvait. Or, depuis que j’eus communiqué (avec) le Révérend Père de la Haye, tout cela se passa en un moment ; mon esprit demeura en sa netteté ordinaire, mon imagination ne m’importuna plus en ces matières. Je me trouvai comme en une nouvelle région, et possédant ma paix et le commerce avec760 la divine Majesté comme auparavant, avec des grâces très particulières sur l’intelligence de l'Écriture sainte, que ledit Révérend Père m’avait dit que je lusse. Sur cela, ma supérieure me donna un Nouveau Testament où je lisais un peu, et en mon bréviaire. Je faisais auparavant mes lectures de règle en un Rodriguez qu’il me fit quitter761. Comme j’ai dit, je lisais peu à cause que l’occupation intérieure ne me le permettait pas ; seulement je satisfaisais à mon obligation de règle le plus qu’il m’était possible.

C’était la deuxième année de ma profession, que je fus mise sous-maîtresse des novices. Il y en avait un bon nombre. Quelques jours auparavant, j’avais (eu) un instinct intérieur que Notre-Seigneur me voulait changer d’état, et dans ce mouvement, je l’entretenais à mon ordinaire. Une nuit, après un discours familier que j’avais eu avec lui, en dormant, il me fut représenté en songe que j’étais avec une dame séculière que j’avais rencontrée par je ne sais quelle voie. Elle et moi quittâmes le lieu de notre demeure ordinaire. Je la pris par la main et, à grands pas, je la menai après moi, avec bien de la fatigue parce que nous trouvions des obstacles très difficiles qui s’opposaient à notre passage et nous empêchaient d’aller au lieu où nous aspirions. Mais je ne savais où ni les chemins. Or cependant762, je franchissais tous ces obstacles en tirant après moi cette bonne dame. Enfin nous arrivâmes à l’entrée d’une belle place, à l’entrée de laquelle il y avait un homme vêtu de blanc, et la forme de cet habit comme on peint les apôtres. Il était le gardien de ce lieu. Il nous y fit entrer et, par un signe de main, nous fit entendre que c’était par là où il fallait passer, n’y ayant point d’autre chemin que celui là où il nous introduisait, nous marquant le lieu. Et lors, je comprenais intérieurement, quoiqu’il ne parlât pas, que c’était là. J’entrai donc à cette place avec ma compagne. Ce lieu était ravissant. Il n’avait point d’autre couverture que le ciel ; le pavé était comme de marbre blanc ou d’albâtre, tout par carreaux avec des liaisons d’un beau rouge. Le silence y était763, qui faisait partie de sa beauté. J’avançai dedans, où de loin, à main gauche, j’aperçus une petite église de marbre blanc ouvragé, d’une belle architecture à l’antique, et, sur cette petite église, la sainte Vierge qui y était assise, le faîte étant disposé en sorte que son siège y était placé. Elle tenait son petit Jésus entre ses bras sur son giron. Ce lieu était très éminent, au bas duquel il y avait un grand et vaste pays, plein de montagnes, de vallées et de brouillards épais qui remplissaient tout, excepté une petite maisonnette qui était l’église de ce pays-là, qui seule était exempte de ces brunes.

La sainte Vierge, mère de Dieu, regardait ce pays, autant pitoyable qu’effroyable764. A l’abord, je la trouvai aussi inflexible que le marbre sur lequel elle était assise. Il y avait un chemin étroit pour descendre en ce grand pays. Ma compagne, qui me suivait comme je la tirais par la main, dès que j’eus aperçu la sainte Vierge, par un tressaillement d’affection, quittant la main de cette bonne dame, je courus vers cette divine Mère et étendis mes bras, en sorte qu’ils pouvaient atteindre aux deux bouts de cette petite église, sur laquelle elle était assise. J’attendais, par désir, quelque chose d’elle. Comme elle regardait ce pauvre pays, je ne la pouvais voir que par derrière. Lors, je la vis devenir flexible et regarder son béni Enfant, auquel sans parler elle faisait entendre quelque chose d’important765 à mon cœur. Il me semblait qu’elle lui parlait de ce pays et de moi et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet, et moi, je soupirais après elle, ainsi mes bras étant étendus. Lors, avec une grâce ravissante, elle se tourna vers moi et, souriant amoureusement, elle me baisa sans me dire mot, puis elle se retourna vers son Fils et lui parlait encore766 intérieurement, et j’entendais en mon esprit qu’elle avait du dessein sur moi, duquel elle lui parlait. Lors, pour la deuxième fois, elle se tourna vers moi et me baisa derechef, puis elle communiquait à son très adorable Fils et ensuite me baisa pour la troisième fois, remplissant mon âme par ses caresses d’une onction et d’une douceur qui est indicible. Puis elle recommença de parler de moi comme auparavant. Je ne pourrais jamais décrire la ravissante beauté et douceur du visage de cette divine Mère. Elle était comme à l’âge qu’elle allaitait notre très adorable petit Jésus767. Ma compagne s’était arrêtée deux ou trois pas768 descendant en ce grand pays, d’où elle regardait la très sainte Vierge qu’elle pouvait voir à côté.

Je me réveillai, portant en mon cœur une paix et douceur extraordinaire qui me dura quelques jours, m’unissant à Notre-Seigneur et à l’amour de la très sainte Vierge. Je ne savais néanmoins ce que voulait dire ce qui s’était passé et qui m’avait laissé une si grande impression et de tels effets en mon âme : le tout étant un grand secret pour moi.

XXXVIII

Ensuite de ce que j’ai dit ci-dessus, je fus mise au noviciat pour aider la maîtresse des novices. C’était mon office de leurs enseigner la doctrine chrétienne pour les y dresser pour les rendre capables de l’Institut. Je le faisais avec un grand zèle que Dieu me donnait avec la facilité de m’<énoncer> sur les mystères de notre sainte foi. J’avais beaucoup de lumières là-dessus. Je portais en mon âme une grâce de sapience769 qui me faisait quelquefois dire ce que je n’eusse pas voulu ni osé dire sans cette abondance d’esprit. Une fois, sur l’Ave Maria mon esprit s’emportait tout à fait. C’était sur ces paroles : Et benedictus fructus ventris tui. Ce passage de la sainte Écriture, que Notre-Seigneur est le tourment770 des élus et le vin qui germe les vierges me vint en pensée. Il me fallut cesser et donner satisfaction à l’Esprit, ou pâtir771, pour mieux dire, ce que concevait mon âme. Sur ce vin, il me vint aussi ce passage des Cantiques : Mon Bien-Aimé est un raisin de cypre… etc. Je le voyais fourment772, je le voyais la nourriture de nos âmes au très saint sacrement et pressuré comme le raisin au pressoir de la croix, et ensuite le vin qui germe les vierges. Je m’étais retirée en ma cellule, le mieux que j’avais pu, pour porter l’abondance que je souffrais par ces aliments divins. Il m’en arrivait773 ainsi sur le Symbole. Je communiquais ce qui se passait en cela au Révérend Père Dinet, qui était mon directeur, qui me fit écrire plusieurs choses en telles occasions.

Je me servais, avant que de commencer, d’une lecture en mon particulier dans le petit catéchisme du Concile et dans celui du Cardinal Bellarmin, et cela, bien peu de temps. J’étais moi-même étonnée lorsque, pour revenir à la moralité après avoir parlé des points de la foi, de ce que quantité de passages de l'Écriture sainte me venaient à propos. Je ne pouvais me taire et il fallait que j’obéisse à l’Esprit qui me possédait774. Pour lors, je faisais cela deux fois la semaine, à vingt ou trente sœurs qui se trouvaient au noviciat à ce sujet, près de trois ans de suite que je fus en cet emploi.

J’avais eu toute ma vie un grand amour pour le salut des âmes, mais depuis ce que j’ai dit des baisers de la très saine Vierge, je portais dans mon âme un feu qui me consommait pour cela. Or, comme je ne pouvais pas courir par le monde pour dire ce que j’eusse bien voulu, pour tâcher d’en gagner quelques-unes, je faisais ce que je pouvais au noviciat, m’accommodant à la capacité de chacune. Il y avait pour lors de bons esprits et qui étaient affamés de savoir les choses qui leur pouvaient servir pour la fin qu’elles s’étaient données à Dieu. Elles me pressaient de plus en plus de poursuivre775. Dieu voulait aussi cela de moi, et j’expérimentais au dedans que c’était le Saint-Esprit qui m’avait donné la clé des trésors du sacré Verbe Incarné et me les avait ouverts dans l’intelligence de l'Écriture sainte776, dans les passages qui avaient rapport à lui, sans qu’auparavant je les eusse ni médités ni étudiés. Ce que j’en avais lu et entendu dans les occasions m’avait donné de bons sentiments777, mais non les impressions qui m’en furent faites en l’état d’oraison que je possédais778, où ma nature <était> plus capable de liberté pour porter les touches et écoulements divins qui m’étaient donnés, comme étant dans le royaume du sacré Verbe Incarné, qui me nourrissait et me découvrait ses biens et le souverain domaine et pouvoir que son Père lui avait donné sur les cœurs, par les victoires qu’il avait remportées sur l’empire de la mort et de l’enfer, par l’effusion de son Sang précieux.

Au précédent, dans une intime union avec sa divine Majesté, j’avais connu que mon Époux était comme le sein et la poitrine du Père Éternel, duquel découlait un grand fleuve et torrent de grâces qui était son Saint-Esprit, qui inondait tous les Saints et les nourrissait de sa divine vie. Or, c’était de cette vie et de cet Esprit que mon âme était nourrie, en sorte que dans sa plénitude et exubérance779, je ne pouvais m’empêcher qu’il n’en rejaillît quelques étincelles780 <hors> ; comme je me retenais, je (les) consommais en moi-même par la subtilité de cette impression. Si quelqu’une me visitait781 comme je faisais un ouvrage très délicat pour l’autel, si l’on me parlait, mes réponses portaient toujours quelque chose de ce feu, en sorte que j’avais la réputation de ne parler que par sentences. Ces sentences étaient782 des passages de l'Écriture sainte qui, sans raisonner, étaient ajustés à mes réponses.

XXXIX

L’Esprit de grâce qui me possédait de la manière susdite, mais de la façon que je le puis exprimer, joint à l’impression que les sacrés baisers de la très sainte Vierge avaient faite783 à mon âme qui portait un goût tout divin, me donnait à connaître que la divine Majesté m’allait mettre dans un nouvel état, et toutes mes pentes784 et inclinations de mon esprit se portaient à entrer dans les desseins et dispositions divine, et ma volonté se consommait dans l’amour qu’elle portait à ses ordres, quoi qu’il me pût arriver. J’avais outre cela785 quelque chose dans moi, dès que je fus aux Urselines, (qui me disait) que la divine Bonté me mettait en cette sainte maison comme en un lieu de refuge, jusqu’à ce qu’elle disposât de moi pour ses desseins. Je repoussais toujours ce sentiment de crainte d’un piège du diable ; toutefois, il me revenait toujours, sans que je raisonnasse786 ensuite de ce que ce pouvait être, mais seulement je m’abandonnais entièrement à Dieu787.

Donc, à l’âge de trente-quatre à trente-cinq ans, j’entrai en l’état qui m’avait été comme montré et duquel j’étais comme dans l’attente. C’était une émanation de l’esprit apostolique, qui n’était autre que l’Esprit de Jésus-Christ, lequel s’empara de mon esprit pour qu’il n’eût plus de vie788 que dans le sien et par le sien, étant toute dans les intérêts de ce divin et suradorable Maître et dans le zèle de sa gloire, à ce qu’il fût connu, aimé et adoré de toutes les nations qu’il avait rachetées de son Sang précieux. Mon corps était dans notre monastère, mais mon esprit qui était lié à l’Esprit de Jésus789, ne pouvait être enfermé. Cet Esprit me portait en esprit dans les Indes, au Japon, dans l’Amérique, dans l’Orient, dans l’Occident790, dans les parties du Canada et dans les Hurons, et dans toute la terre habitable où il y avait des âmes raisonnables que je voyais toutes appartenir à Jésus-Christ. Je voyais, par une certitude intérieure, les démons triompher de ces pauvres (âmes) qu’ils ravissaient au domaine de Jésus-Christ, notre divin Maître et souverain Seigneur, qui les avaient rachetées de son Sang précieux. Sur ces vues et certitudes, j’entrais en jalousie, je n’en pouvais plus791, j’embrassais toutes ces pauvres âmes, je les tenais dans mon sein, je les présentais au Père Éternel, lui disant qu’il était temps qu’il fît justice en faveur de mon Époux, qu’il savait bien qu’il lui avait promis toutes les nations pour héritage, et de plus, qu’il avait satisfait par son Sang pour tous les péchés des hommes qui, auparavant, étaient tous morts et condamnés à la mort éternelle ; et que, quoiqu’il fût mort pour tous, tous ne vivaient pas, et qu’il s’en fallait toutes les âmes que je lui présentais et portais en mon sein ; que je les lui demandais toutes pour Jésus-Christ auquel, de droit, elles appartenaient.

Je me promenais en esprit dans ces grandes792 vastitudes et j’y accompagnais les ouvriers de l'Évangile, auxquels je me sentais unie étroitement à cause qu’ils se consommaient pour les intérêts de mon céleste et divin Époux, et il m’était avis que j’étais une même chose avec eux. Quoique corporellement je fusse en l’actuelle pratique de mes règles, mon esprit ne désistait point de ses courses, ni mon cœur, par une activité amoureuse plus vite que toute parole, de presser le Père Éternel pour le salut de tant de millions d’âmes que je lui présentais. L’Esprit de grâce qui m’agissait m’emportait en une si grande hardiesse et privauté auprès du Père Éternel qu’il ne m’était pas possible de faire autrement. “O Père, que tardez-vous ? Il y a si longtemps que mon Bien-Aimé a répandu son Sang ! Je postule pour les intérêts de mon époux, lui disais-je. Vous garderez votre parole, ô Père, car vous lui avez promis toutes les nations”.

Par une lumière qui était infuse en mon âme, je voyais793, plus clairement que toute lumière, la signification du passage de l'Écriture sainte qui parle du souverain pouvoir que le Père Éternel a donné au suradorable Verbe Incarné sur tous les hommes et ce que le Saint-Esprit dit de lui en la sainte Écriture en sa faveur ; et ce grand jour, qui me découvrait tant de merveilles, embrasait en mon âme un amour qui me consommait et augmentait794 la tendance à ce que ce sacré Verbe régnât et fût maître absolu à l’exclusion des démons, dans toutes les âmes raisonnables. Je voyais la justice de mon côté ; l’Esprit qui me possédait795 me la donnait à connaître796, qui me faisait dire au Père Éternel : “Cela est juste que mon divin Époux soit le Maître ; je suis assez savante pour l’enseigner à toutes les nations ; donnez-moi une voix assez puissante pour être entendue des extrémités de la terre, pour dire que mon divin Époux est digne de régner et d’être aimé de tous les cœurs”. En produisant797 mes élans et soupirs au Père Éternel, je lui produisais, sans actes, par une démonstration spirituelle plus aiguë que des flèches de feu embrasées, les passages qui parlent de ce divin Roi des nations dans l’Apocalypse, que je ne cherchais point, mais ils étaient poussés et produits798 par l’Esprit qui me possédait. Puis, me considérant moi-même, je me trouvais en esprit parmi plusieurs troupes d’âmes qui ne connaissaient pas mon Époux et qui, par conséquent, ne lui rendaient pas leurs hommages. Je lui rendais pour elles. Je les embrassais et je les voulais concentrer dans le très précieux Sang de cet adorable Seigneur et Maître.

Je ne quittais point du tout le Père Éternel pour postuler en sa faveur, comme si j’eusse été son avocat, à ce que son héritage lui fût rendu. Mon esprit était toujours hors de moi-même ; mon corps devenait comme une squelette. Mon supérieur m’ayant799 enquis de mon état intérieur eut quelque crainte que cette abstraction actuelle continue ne me causât la mort, vu sa longue durée : ce qui l’obligeait de me commander de faire tous mes efforts pour m’en distraire. Je me mis en devoir d’obéir, mais il ne fut pas en mon pouvoir de sortir de cette disposition. Il me vit plusieurs fois à ce sujet. Lorsqu’il vit mon impuissance, il me laissa en paix à la conduite de Dieu, qui m’agissait si puissamment800.

XL

Le Révérend Père Dinet, recteur801 de la Compagnie de Jésus, lequel, comme j’ai dit, mon supérieur m’avait donné pour directeur, me visitant, je lui rendais compte de ce qui se passait en moi802. Il approuvait ma disposition et disait que ce qui m’avait été montré en ce pays pourrait être effectué en moi, au sujet de la Mission de Canada. Lorsqu’il me dit tout cela, je n’avais jamais su qu’il y eût un Canada au monde, ce que j’avais vu ne m’en ayant donné aucune notion, car, comme j’ai dit, je demeurais dans l’ignorance des choses que j’avais vues, laissant le tout à la conduite de la divine Providence, en me laissant conduire à l’Esprit qui m’agissait si fortement au sujet du salut des âmes, ne pouvant pas m’imaginer que Notre-Seigneur me voulût corporellement dans un pays803 étrange pour <le> servir actuellement en elles, eu égard à ma profession religieuse et de recluse dans un monastère, quoique mon esprit y fût continuellement804, en sorte qu’intensivement toutes mes actions y eussent du rapport805. Et en effet, je croyais que c’était mon affaire que ce que Notre-Seigneur me faisait faire en esprit pour ces pauvres âmes, et d’exciter chacune des sœurs, tant professes que novices, de joindre toutes leurs intentions aux miennes à ce sujet. Et quoique je tâchasse de me comporter prudemment, je ne pouvais si bien me cacher que plusieurs ne jugeassent que Dieu voulait quelque chose de moi en particulier, et croyaient que sa divine Majesté me tirerait du monastère pour quelque occasion à sa gloire.

Mon occupation intérieure806 et mes poursuites continuelles avec le Père Éternel au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ dans les pauvres âmes qui ne le connaissaient point (se fortifiaient). Une nuit, je lui représentais ce grand affaire ; par une lumière intérieure, je connus que sa divine Majesté ne m’écoutait pas, ni ne se rendait pas propice à mes vœux et instances que je lui faisais, comme à l’ordinaire, ce qui piqua mon cœur et mon esprit d’une angoisse extrême, accompagnée d’humiliation et disposition soumise à sa divine Justice, pour ce qui manquait de mon côté, car, de celui de mon Époux, je voyais l’équité, et j’eusse voulu être condamnée à souffrir toutes les peines imaginables pour être dans l’état de pureté requise pour pouvoir poursuivre ma pointe, fléchissant le cœur du Père Éternel, à ce que mon Bien-Aimé Époux, qu’il avait constitué Roi des nations, en fût paisible possesseur par leur conversion. Je concevais en mon âme que le Père Éternel avait agréables mes poursuites pour une si juste cause, mais qu’il manquait quelque chose qu’il voulait de moi pour être exaucée. Je me consommais à ses pieds, je m’abîmais au centre de ma bassesse, à ce qu’il plût à sa divine Bonté de mettre en moi ce qu’il lui plairait davantage, à ce qu’elle m’exauçât en faveur de mon Époux. Lors, j’expérimentai un écoulement et un rayon divin en mon âme qui fut suivi de ces paroles : Demande-moi par le cœur de Jésus, mon très aimable Fils ; c’est par lui que je t’exaucerai et accorderai tes demandes”. Dès ce moment, l’Esprit qui m’agissait807 m’unit à ce divin et très adorable cœur de Jésus, en sorte que je ne parlais ni ne respirais que par lui, en expérimentant de nouvelles infusions de grâces dans ce divin Cœur808 et l’Esprit de mon Jésus, qui me faisait produire des choses admirables, que ma plume ni ma langue ne peuvent exprimer, au sujet de l’amplification du royaume de Jésus-Christ. Cela se passait environ l’an 1635. Le tout s’adressant au Père Éternel809, mes respirs, qui étaient l’expression de ce que je pâtissais810 en mon âme, étant comme flèches ardentes, donnaient une atteinte continuelle au Cœur du Père Éternel. Non que je m’imaginasse quelque chose de corporel, mais je ne puis m’exprimer autrement811 pour dire une efficacité. Il me semblait que je connaissais toutes les âmes rachetées du Sang du Fils de Dieu, en quelque coin de la terre habitable qu’elles pussent être, et mon amour se portait à celles qui étaient les plus abandonnées dans les pays des Sauvages où je me promenais sans cesse.

XLI

Étant dans les dispositions susdites812, un jour étant en oraison devant le très saint sacrement, appuyée en la chaise813 que j’avais dans le chœur, mon esprit fut en un moment ravi en Dieu814, où lui fut représenté ce grand pays qui lui avait été montré en la façon que j’ai déduite ci-devant815 avec toutes les circonstances. Lors, cette adorable Majesté me dit ces paroles : “C’est le Canada que je t’ai fait voir ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie”. Ces paroles qui portaient vie et esprit en mon âme, en cet instant la rendirent dans un anéantissement indicible au commandement de cette infinie et adorable Majesté, laquelle lui donna force (pour répondre), disant : “O mon grand Dieu, vous pouvez tout et moi je ne puis rien ; s’il vous plaît de m’aider, me voilà prête. Je vous promets de vous obéir. Faites en moi et par moi votre très adorable volonté !” Il n’y eut point là de raison816 ni de réflexion : la réponse suivit le commandement, ma volonté ayant été à ce moment unie à celle de Dieu, d’où s’ensuivit une extase amoureuse dans laquelle cette infinie Bonté me fit des caresses que langue humaine ne pourrait jamais exprimer817, de laquelle s’ensuivirent de grands effets intérieurs de vertu. Je ne voyais plus d’autre pays pour moi que le Canada, et mes plus grandes courses818 étaient dans le pays des Hurons, pour y accompagner les ouvriers de l'Évangile, y étant unie d’esprit au Père Éternel, sous les auspices du sacré Cœur de Jésus, pour lui gagner des âmes. Je faisais bien des stations par tout le monde ; mais les parties du Canada étaient ma demeure et mon pays, mon esprit étant tellement hors de moi et abstrait819 du lieu où <était> mon corps, qui pâtissait cependant beaucoup par cette abstraction, que même en prenant ma réfection, c’étaient les mêmes fonctions et courses dans le pays des Sauvages pour y travailler à leur conversion et aider les ouvriers de l'Évangile. Et les jours et les nuits se passaient de la sorte.

En ce temps-là, le Révérend Père Poncet m’envoya une Relation de ce qui se passait en Canada. Sans qu’il sût aucune de mes dispositions et sentiments touchant cette Mission, il m’écrivit la vocation que Dieu lui donnait pour y aller travailler, et m’envoya820 une image de la Mère Anne de Saint-Barthélemy, espagnole, en laquelle Notre-Seigneur était peint, qui avec sa main montrait la Flandre à cette bienheureuse religieuse, l’invitant de l’y aller servir et que l’hérésie l’allait perdre : “Je vous envoie cette image821, me disait-il, pour vous convier d’aller servir Dieu dans la Nouvelle-France”. Je fus étonnée de ce <convi822>, vu, comme j’ai dit, qu’il ignorait ce qui se passait en moi, que je tenais fort secret. Cependant, ce m’était autant d’aiguillons823 pour faire agir plus puissamment le feu qui me consommait pour le salut des âmes. Je n’osais parler à qui que ce fût du commandement que la divine Majesté m’avait fait, à cause que c’était une entreprise si extraordinaire et, en apparence, éloignée de ma condition et sans exemple. Je poursuivais le Père Éternel, lui représentant ce que lui-même connaissait de mon insuffisance pour venir à l’exécution de ce qu’il lui avait plu me commander, qu’il pouvait tout et moi rien, et qu’il fît en cela selon son bon plaisir. Ainsi, j’attendais ses ordres, et cependant, j’étais toujours dans les Missions et mon cœur dans le zèle qui le consommait. Une paix savoureuse et féconde me soutenait, sans laquelle je n’eusse pu subsister ni porter un impression si grande et continuelle.

En ce même temps que la divine Majesté m’occupait de la sorte, elle disposait l’esprit de Madame de la Peltrie, personne824 d’une éminente vertu, pour se donner avec tous ses biens à la Mission de Canada, laquelle avait été puissamment touchée, lisant une Relation en laquelle le Révérend Père Le Jeune825, par invitation, disait “s’il ne se trouverait point quelque sainte âme qui voulût aller ramasser le Sang du Fils de Dieu pour le salut des pauvres826 barbares de ces contrées de Canada”. Cette sainte dame ayant été gagnée par cette touche827, chercha tous les moyens possibles pour exécuter ses bons désirs828, lorsqu’il plairait à Dieu de mettre ses affaires en tel état qu’il serait convenable à un tel dessein. Sur cela, elle tomba malade à l’extrémité, en sorte que les médecins n’en attendaient de moment en moment que la mort. En cet état, elle se souvint de ses bons désirs pour le Canada qu’elle tenait pour son cher pays. Elle se sentit pour lors inspirée de faire un vœu au glorieux saint Joseph, que s’il lui plaisait d’obtenir de Dieu sa santé, qu’elle ferait un séminaire en Canada en faveur des pauvres filles des Sauvages. Au même moment qu’elle eût fait ce vœu, toutes ses douleurs violentes qu’on avait jugées mortelles se retirèrent et ne lui en resta que la faiblesse. Le médecin arrivant829 fut autant étonné que surpris (et) lui demanda : “Madame, que sont devenues vos douleurs ?” Elle lui répartit ingénument qu’elles étaient allées en Canada. Lui qui ne savait ce qui s’était passé, prit cette réponse pour une récréation. Lorsque cela se passait, nous ne nous connaissions ni n’avions jamais entendu parler l’une de l’autre, madite Dame ni moi, mais la divine Bonté disposait le tout suavement. 

DIXIÈME ÉTAT D’ORAISON

XLII

La divine Majesté me voulant entièrement dépouiller et dénuer de mon propre vouloir dans les choses mêmes qu’elle m’avait commandées, voulant que tout fût d’elle et non de la créature, me le fit connaître830 et expérimenter un jour que j’étais en oraison devant le saint-sacrement. Je traitais pour lors avec elle du salut des âmes, dans l’accès ordinaire auquel il lui plaisait de m’attirer. En un moment, elle m’ôta tout pouvoir et capacité de ce commerce, et ravit mon âme en une extase qui la mit dans son souverain et unique Bien, pour la faire jouir de ses caresses et divins embrassements, dans un amour et privauté indicible où il lui découvrait le grand avantage qu’il y avait à lui gagner des âmes, et <l’incitait> à les lui demander. Lors, l’âme piquée dans les intérêts de l'Époux, le sacré Verbe Incarné, par une amoureuse impatience, voulait que ses affaires fussent avancées, et qu’elle fût victime, bien qu’il fallût donner mille vies, s’il lui eût été possible, pour ce sujet ; et qu’il plût au Père Éternel de la mettre en état de pouvoir exécuter le commandement qu’il lui avait fait de lui faire une maison en Canada en laquelle il fût loué et adoré avec Jésus et Marie et qu’il n’en séparât point le grand saint Joseph. - C’est que j’ai eu de fortes impressions que ç’avait été celui que j’avais vu être le gardien de ce grand pays, et dans mes plus intimes et familiers entretiens j’avais en l’esprit que Jésus, Marie et Joseph ne devaient point être séparés, en sorte qu’une fois, étant à table, au réfectoire, pâtissant831 des affections extatiques, je disais : “O mon Amour, il faut que cette maison soit pour Jésus, Marie et Joseph”, ne pouvant faire autrement.- J’avais une certitude que la divine Majesté agréerait mes instances, que je ne faisais que par la motion832 de son Saint-Esprit. Elle jetait ses regards sur moi lorsque833, par la même motion, je voulais ravir sa volonté par un amoureux effort834 que je pâtissais, par lequel je voyais que j’avais le droit de justice à cause de mon divin Époux.. Lors, cette suradorable Majesté jetait ses regards sur moi, qui me signifiaient que j’avais voulu ravir sa volonté, mais que, par amour, elle voulait triompher de la mienne. Ah ! qui est-ce qui pourrait exprimer ce commerce d’amour ? Il se fit lors une opération dans mon âme qui la faisait délicieusement agoniser. Elle respirait seulement un peu, se confessant vaincue835, disant et signifiant par ses respirs : “Ah ! mon Amour ! O mon grand Dieu ! je ne veux rien, je ne puis rien vouloir. Vous m’avez ravi ma volonté ! Comment pourrais-je vouloir, puisque vous me l’avez ravie et rendue impuissante de vouloir ? Voulez donc, ô mon Amour, dans la droiture et justice de votre divin vouloir”. Puis mon âme demeura perdue836 dans ce grand océan d’amour, la divine Majesté de Dieu, sans respir.

Au sortir de cette opération, de laquelle je ne fais que bégayer, car ce sont choses indicibles, je me trouvai dans un changement d’état au regard837 du susdit. Ce fut une paix, un repos, un non-vouloir et une demeure dans la volonté de Dieu avec laquelle je traitais de toutes les affaires du royaume du sacré Verbe Incarné. Cette divine Volonté me conduisait838 et me guidait dans ces chemins de paix d’une manière qui jusqu’alors m’avait été inconnue, quelques grandes grâces qu’elle m’eût faites, et je ne souffrais plus d’angoisses pour le salut des âmes, en tout ce que je traitais avec cette suradorable Majesté, quoique j’eusse les mêmes vues, missions et stations qu’auparavant, expérimentant que cette divine Volonté faisait tout pour moi.

Je fus un an en cet état, ensuite de cette opération.


XLIII

Après avoir porté l’état susdit un an, la divine Majesté me pressait vivement de déclarer tout ce qui se passait en moi au sujet du Canada. J’en voulus, pour lui obéir, en dire quelques mots au Révérend Père Salin839, auquel pour lors je communiquais de toutes les affaires de mon âme. Il me fit taire quasi dès le premier mot et (me) mortifia bien sec840, se moquant de moi qui m’amusais, disait-il, à des fantaisies841. Je n’osai plus lui en parler, me reconnaissant aussi une si pauvre créature que je ne m’étonnais plus s’il m’envoyait de la sorte ; et ainsi je demeurai dans mon humiliation. Je disais au sacré Verbe Incarné : “Mon doux Amour, s’il y a quelque chose à faire, faites-la, s’il vous plaît ; vous savez, et rien ne vous est caché, que je suis une personne de néant. L’on ne me croira jamais ; l’on dira que je veux tromper les autres après avoir été trompée, nommément842 en une chose qui semble être hors du sens commun, surtout eu égard à ma condition (de) religieuse qui doit vivre et mourir dans un cloître. Je vous veux, nonobstant cela, obéir. Mais faites, s’il vous plaît, en sorte que je le puisse faire selon votre très sainte volonté”. Lors, je demeurai en paix, attendant le temps de l’ordonnance divine. J’avais en l’esprit, plus qu’auparavant, que je n’étais en notre monastère de Tours843 qu’en attendant que Notre-Seigneur m’en tirerait et qu’il m’y avait mise pour me dresser à la vie religieuse et me disposer à ce qu’il voulait de moi. Je repoussais à mon ordinaire ces pensées; néanmoins, par les dernières844 impressions que Notre-Seigneur m’avait données pour le Canada, ce point était comme établi en mon esprit par une grande certitude, que je combattais par une certaine crainte que j’avais d’être trompée.

En effet, j’étais si craintive que je n’osais parler d’aucune de mes dispositions pour le Canada, aussi à cause de ce que le Révérend Père Salin m’avait si vertement rabrouée845. Je ne pus toutefois si bien faire qu’on ne vînt à découvrir que j’avais des pentes et inclinations particulières pour les Missions de Canada. Plusieurs personnes de piété m’en écrivaient leurs pensées, d’autres m’en parlaient ; mais je ne déclarais mon secret à aucun, sentant pour cela mon esprit en une réserve toute particulière, retenue par le mouvement de l’Esprit qui me conduisait. Je ne m’en entretenais, en général846, que comme d’une chose sainte et grandement à la gloire de Dieu, selon ce qu’en rapportaient les Relations, et dans le monastère je faisais mes efforts à ce que chacun travaillât auprès de Dieu pour la conversion des Sauvages. Je mettais toutes mes sœurs en ferveur pour cela, de sorte qu’il y avait de continuelles prières et pénitences et <des> communions à ce sujet dans la communauté.

Quelque temps se passa, ensuite duquel la divine Majesté me fit connaître qu’elle voulait l’exécution du dessein qu’elle m’avait inspiré, et elle me pressait fortement intérieurement de déposer toutes mes craintes et de passer par-dessus tous les humains respects847 pour déclarer et communiquer ce qui se passait en moi pour son appel au Canada848, et cette presse intérieure était sans intermission, et que j’eusse à écrire au Révérend Père de la Haye, de la Compagnie de Jésus. Après tout cela849, mes craintes redoublaient d’être trompée du diable, en sorte que j’attendais850 et n’osais demander congé à ma Révérende Mère Françoise de Saint-Bernard, prieure, ni d’en parler851 au Révérend Père Salin. Voilà où me jetait mon infidèle puérilité, et d’autre côté852, Dieu me menaçait intérieurement de m’abandonner si je ne lui obéissais, et qu’il n’était pas seulement question d’une maison de pierre853, mais aussi d’un édifice spirituel pour sa plus grande gloire.

Lorsque j’étais en cette peine et ne sachant à qui ouvrir mon cœur, le Révérend Père de Lidel, de la Compagnie de Jésus, me vint visiter. J’eus un fort mouvement854 de lui déclarer ma peine : ce que je fis. M’ayant entendue, il me déclara que j’étais obligée en conscience de communiquer toute mon affaire au Révérend Père de la Haye855 ; ce que je fis fidèlement avec le congé de ma supérieure, laquelle sachant que c’étaient mes affaires de conscience ne voulut pas voir ma lettre. Lui, ayant tout considéré, m’exhorta de me disposer à ce que la divine Providence ordonnerait de moi et que le temps de l’exécution de son dessein arriverait, ainsi qu’il espérait. Il communiqua, comme je l’ai su depuis, mes papiers au Révérend Père Poncet, auquel par lettres j’avais communications spirituelles, tant pour le sujet des Missions de Canada856 qu’autres, et tout cela, par l’entremise du Révérend Père de la Haye857 qui, pour quelques raisons858, m’avait dit de le faire.

Ayant déclaré mon secret audit Révérend Père, mon âme demeura en grande paix859, selon ce que j’ai ci-devant parlé, ne voulant rien pour ce qui est de mon regard que dans les volonté divines. Mais au regard des pauvres Sauvages, je n’avais point de bornes ; mes poursuites860 étaient sans interruption.

XLIV

Dans le temps que je me déclarai au Révérend Père de la Haye, j’appris qu’une personne de grande piété et vertu avait été fortement touchée et inspirée de Dieu pour procurer auprès de sa divine Majesté le salut des pauvres Sauvages, et même ce bon personnage avait de grandes inclinations de s’y donner et sacrifier lui-même. Il avait pour lors un emploi considérable et des premiers de son Ordre. Il poussa si bien son affaire861 qu’elle était même conclue avec ceux qui en avaient pouvoir862 en ce pays ; mais le tout était si secret qu’il n’y avait qu’un bon frère, son compagnon, qui en eût la connaissance. Ce bon frère était si affligé de cela qu’il ne savait à qui décharger son cœur. Il s’avisa d’écrire — il était pour lors à Paris — à notre Révérende Mère, qui connaissait863 ledit Père, à ce que par lettre elle le dissuadât de son entreprise. Incontinent, elle me confia cette affaire et me donna commission de lui parler de ma vocation en termes généraux et de lui témoigner que nous savions son dessein. Jamais homme ne fut si étonné qu’il le fût d’apprendre que ce qu’il avait si bien caché était découvert, encore plus de ce que j’avais des pensées pour aller en Canada. Il nous écrivit jusqu’à quel point il en avait été surpris et m’assura de m’aider en tout ce qu’il pouvait pour mon passage, s’il était connu que ma vocation fût de Dieu. Et en effet, il le connut.

C’était une personne si considérable pour sa grande vertu et capacité que je fus très consolée d’apprendre qu’il approuvait ma vocation et la croyait être de Dieu. Voyant son dessein découvert, il sut qu’il se divulguerait et qu’il valait mieux qu’il en parlât à quelques-uns de ses amis qui s’y pourraient opposer. Il en écrivit à un qui était à Tours, lequel, ayant lu sa lettre, me vint trouver incontinent pour me raconter combien il était choqué de l’entreprise de son ami et me témoigna qu’il allait faire auprès de leur Père Général qu’il l’arrêtât, pour le tort qu’il ferait à son Ordre de le laisser partir. Je fis le possible pour le consoler et l’apaiser et de lui dire que je m’étonnais combien il avait d’aversion864 à une chose si sainte, et qu’il devait bénir Dieu de ce que N. voulait lui faire un sacrifice de lui-même en un dessein si relevé qu’était la conversion des Sauvages, et que, pour moi, j’allais m’employer de toutes mes forces pour prier Dieu pour lui. Dès qu’il m’eut entendue, il fut aussi vivement piqué qu’une personne de sa condition le pouvait être et commença à me dire tout net qu’infailliblement je savais le dessein de N. et qu’il m’avait perdu l’esprit, que j’étais de son parti, qu’il m’avait écrit et pervertie par ses fantaisies, moi865 qui, au contraire de m’émouvoir de son discours, je me souriais de le voir m’attaquer866 pour ce sujet. Il me quitta867 en ce sentiment, et je donnai avis à N. qu’il eût mieux fait de ne rien mander à son ami et qu’il allait découvrir son affaire et s’y opposer. En effet, il n’y manqua pas, en son temps, et de me venir chaque jour tourmenter, me pressant de lui dire si j’avais désir d’aller au Canada868. Lorsque je vis ses inquiétudes, je lui dis nettement qu’il était vrai, mais que je n’en étais pas digne, étant une pauvre créature de néant et qu’aussi que ma condition869 religieuse répugnait à un tel dessein pour qu’actuellement il fût effectué en moi. Après cela, il me persécuta plus qu’auparavant et ne me donnait point de repos, agissant en ce point contre son naturel qui était grandement doux. Il était si indigné qu’il en venait aux injures et invectives fort870 fréquentes et outre cela m’en écrivait de pleins papiers. Ce qui le mortifia davantage était de ce que je demeurais tranquille parmi toutes ses contradictions. Il m’envoya un de ses Pères, que je connaissais, pour me combattre ; il lui avait donné toutes ses impressions ; il n’y gagna pas plus que lui. Je leur déclarai à l’un et à l’autre qu’ils changeraient de pensées, qu’ils auraient envie d’aller en Canada, mais qu’ils n’en auraient que le sentiment871, qu’ils n’iraient pas. Ils se moquèrent tous deux de moi872.

Ce dernier s’en alla à Paris, lequel m’écrivit incontinent pour me faire des excuses de tout ce qu’il m’avait dit et qu’il était puissamment touché pour la Mission de Canada. Je me mis lors à invoquer le Saint-Esprit pour l’autre, non pour qu’il fût en Canada873, mais qu’il ressentît un peu ce que c’était de cette vocation et son effort sur les cœurs pour le salut des âmes. En effet, c’étaient les fêtes de la Pentecôte. Il fut si fortement touché qu’il passa la nuit sans dormir, des remords de conscience qui le prenaient pour le procédé qu’il avait tenu, et eut une si vive atteinte pour le salut des pauvres Sauvages et le désir de les aller secourir, s’il plaisait à sa divine Majesté de lui faire miséricorde, qu’il n’en pouvait plus. Il me vint trouver tout humilié et n’osait lever les yeux. Dès l’abord il me dit : “Qu’est-ce que vous avez fait pour moi ? Je ne puis vivre. Priez Dieu qu’il lui plaise me faire miséricorde ; de ma vie, je ne contrarierai la vocation de la Mission de Canada. Hélas ! je ne suis plus digne d’y aller servir sa divine Majesté. A quoi y pourrais-je servir ? Non, je ne dirai plus rien contre une si sainte vocation. Je n’ai garde de m’opposer au dessein de N., ni je ne vous dirai plus rien pour blâmer vos bons sentiments ; je les estime beaucoup. Je demande pardon à Dieu de mes résistances874”. Le voyage suivant du messager de Paris, je reçus lettre de N., par laquelle il me disait : “Je pense qu’un tel est changé depuis trois jours. J’ai eu une vision fort extraordinaire à son occasion, dans laquelle il me parut cité devant le Juge souverain pour recevoir le châtiment de la rébellion qu’il avait apportée à l’exécution de la divine Volonté, et ç’avait été vous qui l’aviez accusé de sa rébellion. Lors, ce pauvre criminel, tout tremblant d’effroi et demi-mort, se prosterna sur sa face aux pieds du Juge en criant : “Miséricorde !” et promettant de s’amender, disant comme un autre saint Paul : Domine, quid me vis facere ? On lui commanda de se relever ; en en se relevant, (le) dit N. en jetant les yeux sur moi, me dit doucement : “Pourquoi m’avez-vous fait cela ?” (Je lui répartis) en vous montrant, que ç’avait été votre ouvrage et qu’il s’en prît à vous. Je ne sais pas, dit N., s’il se convertira. Si cela arrive, comme je l’ai pensé, ma pensée aura été le pronostic de la vérité. Mandez-moi ce qui en sera”.

En effet, les remords de conscience et les peines de cet autre (qui) avaient été si extrêmes et beaucoup plus qu’il ne le déclara, quoiqu’il m’en fît grandement paraître et plus que je n’en ai dit, arrivèrent au même temps de la vision de875 N. ; et la récidive s’en ensuivit, mais non pas l’opiniâtreté ni l’indignation telles qu’elles m’avaient paru. Son changement fut pour sa personne ; mais il vénérait la vocation de Canada dans les autres. Il contribua néanmoins876 à l’arrêt de N., outre que sur le point de son voyage, il fut mis en de nouveaux emplois qui l’obligèrent de demeurer. Et il fut évident que Notre-Seigneur ne lui avait donné tant de bons sentiments que pour se faire prier par lui pour le salut des âmes et pour favoriser ma vocation pour mon passage en Canada, dans le temps de l’exécution ; car s’il l’eût improuvée, ni Monseigneur de Tours, qui suivait volontiers ses conseils, ne m’eût jamais donné obédience pour ce dessein, ni notre communauté877 consenti.

ONZIÈME ÉTAT D’ORAISON

XLV

En cet intervalle de temps, Madame de la Peltrie, comme depuis je l’ai su d’elle, travaillait fortement pour trouver une personne qui la pût efficacement aider pour l’exécution du vœu qu’elle avait fait de faire et fonder un séminaire pour les filles sauvages en Canada. Ses parents lui donnant de l’exercice, elle ne pouvait pas efficacement venir à bout de ses affaires sans l’assistance d’une personne878 de conscience. Quelqu’un l’adressa à Monsieur de Bernières, un honnête homme et très vertueux gentilhomme, trésorier de France à Caen, lequel, par une industrieuse charité, sous ombre de recherche de mariage, l’assista puissamment. Il vint à Paris avec elle pour trouver quelque moyen de traiter tout de bon l’exécution de son dessein de Canada et (elle) pria ledit sieur de s’enquérir s’il n’y avait point quelque Père de la Mission879. Il sut qu’il n’y avait pour lors que le Père Poncet, lequel avait pour lors quelque soin de ce qui concernait les affaires de cette Mission. Il le fut trouver au noviciat où il était pour lors ; il lui confie tout le secret de madite Dame et qu’elle désirait mener avec elle des Urselines. Au même temps, ledit Révérend Père se souvient de ma vocation et lui dit qu’il croyait que c’était moi que Dieu voulait pour ce dessein, et lui en dit confidemment quelques raisons880. Ce bon Monsieur fut grandement consolé, qui ne manqua d’aller raconter le tout à madite Dame qui, dans le zèle qu’elle avait pour le salut des âmes, fut ravie d’entendre qu’il y avait apparence que ses affaires auraient l’issue qu’elle prétendait. Elle consulta881 son dessein à plusieurs grands serviteurs de Dieu et doctes personnages, qui l’approuvèrent tous, lui disant que la divine Majesté demandait ce sacrifice d’elle et de ses biens, et que, quand elle devrait périr, qu’elle devait entreprendre ce voyage pour sa gloire. Les Révérends Pères Dinet882 et de la Haye étaient de ceux-là. Ce dernier chargea le Révérend Père Poncet de m’écrire tout ce qui se passait, car madite Dame et moi-même nous ne nous connaissions point encore ni de réputation, ni autrement, que ce que lesdits Révérends Pères lui avaient dit à mon insu. Cela se passait en novembre 1638.

Notre Révérende Mère Supérieure ayant reçu les lettres du Révérend Père Poncet et de madite Dame, et comme l’on me proposait883 le projet de son passage dès le premier embarquement et la grande inclination qu’elle avait de me demander pour l’établissement de son séminaire, fut surprise et étonnée au point que l’on peut juger d’une chose (si) extraordinaire, et puissamment touchée de voir qu’il y avait apparence que la vocation que je lui avais fait paraître avoir pour le Canada avait fondement, et que Dieu travaillait à l’exécution. Elle me vint trouver, et, se mettant à genoux avec moi, me raconta l’affaire. Nous rendîmes nos actions de grâces à la divine Majesté, et elle m’obligea de faire réponse884 et d’écrire à Monsieur de Bernières ; et depuis, nous eûmes communication par lettres tous les voyages, jusqu’à l’accomplissement et exécution du dessein, le tout demeurant secret à la communauté excepté à trois, excepté notre Révérende Mère de Saint-Bernard, prieure, ma Mère <Ursule> et moi, jusqu’au mois de janvier, à cause que Madame ne voulait pas que son affaire fût divulguée à cause de Messieurs ses parents qui y eussent sans doute mis opposition.

Je connaissais bien intérieurement que le terme885 s’approchait, avant même que j’eusse connaissance886 des choses susdites. Nous ne pouvions nous lasser d’admirer la conduite de Dieu : le rencontre de cette bonne Dame, du Révérend Père Poncet avec Monsieur de Bernières, le tout sans recherche, par la pure Providence de Dieu, ce qui me faisait chanter ses miséricordes et m’entretenir amoureusement avec lui qui est infiniment fidèle en ses promesses, vocations et conduites.

Il se rencontra diverses contradictions du côté de887 quelques particuliers des Messieurs de la Compagnie qui, pour raison888, avaient quelque inclination que madite Dame différât son voyage jusqu’à l’année suivante ou qu’elle passât seule889, et qu’en après, elle appellerait ses religieuses. Elle ne voulait point entendre à cette proposition, ne voulant point partir sans nous. Il fut résolu qu’on assemblerait890 pour résoudre de cette affaire. L’assemblée se fit en la maison de Monsieur Fouquet, conseiller d'État, où les Révérends Pères Dinet, de la Haye et Lalemant et les principaux messieurs de la Compagnie se trouvèrent, et Monsieur de Bernières et Madame de la Peltrie. En ce conseil, l’on lui fit voir qu’elle avait parlé trop tard et que tous les navires étaient frétés, qu’il n’y avait plus de place pour son bagage et provisions et enfin pour la compagnie, qu’elle eût patience pour l’autre embarquement. Elle persista891 et déclara qu’elle fréterait un navire à ses frais, quoique, selon la coutume, ils dussent passer le tout gratuitement, trois années de suite. A cela il n’y put avoir de répartie. Il fut donc question d’où l’on prendrait des religieuses892. Elle dit qu’elle me désire et qu’elle ne peut partir sans moi et qu’elle me veut demander à mes Supérieurs, avec compagne. On lui dit que Monsieur de Tours est un prélat très difficile et qu’il faut pour le plus sûr, qu’elle prenne des religieuses aux Urselines du Faubourg de Saint-Jacques à Paris. Enfin, elle persista qu’elle me voulait893. Le Révérend Père de la Haye, voyant cette contradiction, prit la parole et harangua si fortement et efficacement, disant qu’il était de justice de favoriser madite Dame en un dessein si pieux et qui était à la gloire de Dieu, et avait été jugé tel par personnes capables… etc., qu’il l’emporta ; et l’on jugea qu’il fallait lui accorder ce qu’elle demandait, et que pour ses religieuses, que pour faciliter l’affaire, il était expédient qu’elle-même prît la peine de m’aller quérir à Tours. Les principaux894 de l’assemblée, comme les Révérends Pères Dinet, de la Haye et Monsieur le Commandeur de Sillery et Monsieur Fouquet, écrivirent à mondit Seigneur de Tours, et le Révérend Père Dinet, lors provincial de la Compagnie, au Révérend Père Grand-Amy, recteur à Tours, à ce qu’il fît auprès de ce bon prélat que madite Dame eût contentement. L’on <écrivit> aussi à notre Mère et à moi.

Madite Dame, très contente, consigna une somme d’argent notable, incontinent, pour fréter un navire et généralement pour faire les frais de son embarquement. Le Révérend Père Charles Lalemant embrassa charitablement tous ces soins. Madite Dame me donna incontinent avis de tout ce qui se passait. Ce fut le 22ème de janvier 1639, jour des Épousailles de la très sainte Vierge et de saint Joseph, que nous reçûmes cette nouvelle, et que notre Révérende Mère déclara tout le secret à notre communauté, lorsqu’actuellement on était dans un ermitage de Saint-Joseph, à faire des dévotions pour la solennité de ce jour. Je ne m’y trouvai pas à dessein, aussi que je servais ce jour-là à la cuisine. Toute chacune fut si surprise de cette nouvelle qu’elles ne pouvaient comprendre qu’elle fût véritable, ne s’étant jamais persuadées qu’une chose semblable pût arriver, tant l’on l’estimait extraordinaire, ni eût-on pas cru qu’il y eût une sœur si heureuse que d’être choisie de Dieu pour une telle entreprise et de si grande conséquence, et l’on ne se pouvait lasser de bénir Dieu895.

Madame de la Peltrie ayant expédié ses affaires, elle partit de Paris avec Monsieur de Bernières pour venir à Tours. Le jour que nous devions recevoir les lettres de son partement, le matin, étant aux pensionnaires, desquelles j’avais soin896, j’eus un instinct dans mon âme qui me disait que je quittasse tout et que je m’en allasse dans l’ermitage de Saint-Joseph, pour le remercier d’une grande grâce897 qu’il m’avait faite. Je n’obéissais pas à ce mouvement, à cause que je ne voyais pas qu’il fût à propos d’aller au jardin par où il fallait passer et où il y avait des hommes de travail. Cependant ce mouvement me pressait par une amoureuse contrainte, en sorte qu’il m’y fallut obéir. Prenant deux pensionnaires pour m’accompagner, je fus remercier ce grand Saint de la grâce qu’il m’avait faite, avec une onction si particulière898. Environ une heure après, ma Mère Ursule de Sainte-Catherine me vint trouver et me dire : “ Ah ! ma chère sœur, que Dieu vous fait de grâces ! Cette Dame vous vient quérir ; elle va bientôt arriver.” Cette bonne Mère, qui avait de grandes inclinations pour passer en Canada, fut si vivement touchée de cette nouvelle qu’à peine pouvait-elle parler, car quelque chose qu’on eût pu mander, l’on ne pouvait pas se persuader que l’exécution s’en ensuivît jamais. Pour moi, je le croyais, et la bonté de Dieu m’en donnait des marques, me faisant connaître que, comme un bon père et un bon ami, il était fidèle en ses promesses et qu’il conduisait le tout suavement.

Ayant appris cette nouvelle, je ne doutais plus du sujet pour lequel j’avais été si fortement portée d’aller remercier le grand saint Joseph, à qui le séminaire devait être dédié. Je recommençai mes remerciements à la divine Majesté, me soumettant et abandonnant à sa divine ordonnance, et le 19ème de février 1639, Madame de la Peltrie avec sa compagnie arriva à Tours. Pour tenir son affaire plus secrète, elle avait pris le nom de Madame de la Croix. Au même temps, le Révérend Père Grand-Amy reçut les lettres du Révérend Père Provincial Dinet. Madite Dame l’ayant été trouver, ils conférèrent ensemble de l’affaire, et fut seul trouver Mgr l’Archevêque et lui exposa le tout, et qu’outre que l’on me demandait, l’on souhaitait aussi une compagne. Ce digne prélat fut tout surpris et étonné ; se tournant vers le Père, lui dit : “Eh ! quoi, Père Grand-Amy, est-il possible que Dieu me veuille bien demander de mes filles pour un si pieux dessein ! Ah ! je ne suis pas digne de cette grâce ! Mais s’en trouvera il bien quelqu’une qui veuille se jeter dans une si louable entreprise ? Menez cette bonne Dame chez mes filles. Dites de ma part à la Mère Supérieure qu’on lui ouvre la porte, et qu’elle entre dans la maison avec ses suivantes, et qu’on <l’y> reçoive comme moi-même.” Le Révérend Père, ayant reçu une si favorable réponse, s’en vint à notre grille bien satisfait.

XLVI

Le Révérend Père Grand-Amy arrivant en notre monastère, il rencontra sous le porche Madame de la Peltrie (et)899 Monsieur de Bernières, auxquels il dit que son affaire était faite, et qu’elle aurait ce qu’elle <désirait900> ; enfin il lui raconta ce qu’il avait fait avec Monseigneur901 de Tours, et qu’elle aurait permission d’entrer dans le monastère. Il ne se peut dire combien elle fut consolée de voir et d’apprendre que ce qu’on lui avait fait voir si difficile du côté de Monseigneur de Tours était dans la facilité qu’on lui rapportait. Elle et le bon Monsieur de Bernières902 se mirent à louer Dieu.

Cependant, l’on signifie à notre Mère qu’elle ouvre la porte pour recevoir madite Dame dans le monastère. Toute la communauté fut incontinent rangée en chœurs903 pour la recevoir. L’on commença le Veni Creator… etc. ; et ensuite le Te Deum. Il semblait que cette bonne Dame avait apporté la joie du paradis avec elle, en entrant. (C’était) à qui irait la première se jeter à ses pieds pour s’offrir à elle pour être compagne des travaux qu’elle allait embrasser.

Dès que je l’eus envisagée, je me souvins de cette dame que j’avais vue être ma compagne pour le grand pays qui m’avait été montré. L’ingénuité et douceur de son visage me fit connaître que c’était elle, quoiqu’elle n’eût pas les mêmes habits qu’elle avait lors. Incontinent, mon cœur et mon esprit se sentirent unir au sien pour le dessein qu’elle allait entreprendre à la gloire de Dieu. Elle fut trois jours en notre maison pour considérer ce qui était nécessaire pour le choix de celle qui devait passer avec moi, au sujet de quoi l’on fit l’oraison de Quarante Heures. Par un mouvement intérieur et d’un conseil qu’une personne de vertu me donna, je demandai la Mère de Saint-Bernard qui, depuis, fut nommée de Saint-Joseph. Il y eut bien de la résistance à cause qu’elle était, disait notre supérieure, trop jeune : elle était âgée de vingt-deux ans et demi. Cependant Madame, et Monsieur de Bernières et moi, persistions à la demander. Enfin, à l’exclusion de toutes celles qui pressaient avec beaucoup de ferveur, elle fut choisie. L’on envoya en avertir Messieurs ses parents qui, à toute force, y voulaient mettre opposition ; mais Notre-Seigneur, qui en avait fait le choix, en fut le maître. Il y a bien d’autres circonstances904 en ce qui se passa pour ce choix, desquelles j’ai parlé ailleurs. Elle me fut donnée pour compagne ; et pour accomplir le vœu qu’elle avait fait, en cas que Messieurs ses parents consentissent qu’elle fît son sacrifice905, de prendre le nom de Saint-Joseph, (elle changea son nom de Saint-Bernard en celui de Saint-Joseph).

Ma sœur, sachant que j’allais entreprendre ce voyage, vint avec un notaire pour le faire arrêter. Tous ses efforts, qu’elle croyait faire pour le zèle de la justice, n’eurent point d’effet en cette occasion, non plus qu’auprès de Monseigneur de Tours. Elle fit enfin l’imaginable, mais notre bon Dieu906 dissipa le tout.

Il m’arriva une chose907, qui me dura trois jours, avant mon départ. Notre-Seigneur occupa fortement mon esprit durant ces trois jours, en sorte qu’à peine pouvais-je jour et nuit, ni dormir ni manger, ni faire aucune fonction de mon esprit, tant il était abstrait et aliéné de tout. J’eus une vue de ce qui me devait arriver en Canada. Je vis des croix sans fin, un abandon intérieur de la part de Dieu et des créatures908 en un point très crucifiant, que j’allais entrer en une vie cachée et inconnue. Il m’était avis que la Majesté de Dieu me disait, par une insinuante pénétration : “Allez, il faut que vous me serviez maintenant à vos dépens ; allez me rendre des preuves de la fidélité que vous me devez par la correspondance fidèle aux grandes grâces que je vous ai faites.” Je ne puis dire909 l’effroi qu’eut mon esprit et toute ma nature en cette vue. Toutefois910, je satisfis en moi-même une si grande générosité pour faire et souffrir tout ce qu’il plairait à la divine Majesté, qu’à même moment je m’abandonnai pour acquiescer et suivre ses ordres en cette chose qu’humainement je ne pouvais entreprendre sans son secours. L’(on) n’aperçut point ce que je pâtissais911 pendant cette opération, à cause que pour notre soudain départ, j’étais embarrassée en diverses affaires et à faire mes adieux au dedans et à la grille.

Quelque temps auparavant cela, j’avais pâti912 une occupation imaginaire. Il me sembla que j’étais en une rue ou ville toute neuve, en laquelle il y avait un bâtiment d’une merveilleuse grandeur. Tout ce que je pus découvrir à mes yeux était que ce bâtiment était tout construit, en lieu de pierres, de personnes crucifiées. Les unes ne l’étaient qu’à mi-jambes, les autres un peu plus haut, les autres à mi-corps, les autres en tout le corps, et chacun avait une croix qu’ils tenaient selon qu’ils étaient crucifiés. Mais il n’y avait que ceux qui étaient crucifiés par tout le corps qui la tinssent de bonne grâce. Je trouvais cela si beau et si ravissant que je n’en pouvais ôter ma vue913. Cela, depuis ce temps-là, a toujours fait une grande impression sur mon esprit et m’a donné un grand amour de la croix.

Revenant à mon discours sur l’occupation précédente, je me trouvai comme une personne seule, qui expérimentait déjà la solitude affreuse d’esprit que je devais souffrir dans le dessein que Dieu avait sur moi. Dans cette solitude, je me trouvai insensible en quittant toutes mes sœurs, parents et amis, et enfin toute la France. Il semblait que mon esprit <partait914> devant moi et qu’il lui tardait qu’il n’était dans ce lieu où la divine Majesté l’appelait.

Je <connaissais> encore en tout cela que Dieu ne m’avait mise chez mes Mères que pour y être dressée en la religion pour en prendre l’esprit, pour ensuite m’aller consommer où sa divine Majesté m’appellerait ; de sorte que s’il eût été question d’aller aux Indes, au Japon, à la Chine, en Turquie, j’y fusse allée, parce que mon esprit était uni à un Esprit qui le fléchissait à tout.

XLVII

Le jour de notre départ fut le 22ème février de l’an 1639. Monseigneur de Tours nous envoya son carrosse, pour que nous fussions en son palais recevoir sa bénédiction. Il était indisposé. Il nous fit communier avec lui et voulut que nous prissions notre réfection avec lui ; après quoi, il nous fit une belle exhortation sur les paroles que Notre-Seigneur dit à ses Apôtres, lorsqu’il les envoya en mission, et nous indiqua nos devoirs, nous faisant donner notre obédience. Nous le suppliâmes, ma compagne et moi, de nous commander ce voyage, à ce que, par ce commandement que nous recevions de lui, qui nous tenait la place de Dieu, nous eussions une ample bénédiction. Il nous le commanda avec beaucoup de douceur et d’amour ; puis il nous dit de chanter le psaume : In exitu Israel de Aegypto, et le cantique Magnificat.915 Notre Révérende Mère Prieure et la meilleure chantre de notre monastère étaient avec nous, mondit Seigneur l’ayant ainsi désiré. Nous retournâmes dire le dernier adieu à nos Mères, puis nous nous mîmes en chemin avec notre chère fondatrice et Monsieur de Bernières, qui avait avec lui son homme de chambre avec son laquais. Madame n’avait que sa demoiselle, étant venue à petit bruit.

Durant notre voyage, nos heures étaient réglées. Nous étions avec des personnes d’oraison qui contribuaient beaucoup à nos dévotions ; Monsieur de Bernières marquait les temps. Nous arrivâmes le cinquième jour de notre voyage, à Paris, où les affaires de madite Dame nous obligèrent de séjourner. Nous logeâmes dans le cloître des Révérends Pères Jésuites, où M. de Meules, Maître d’Hôtel du Roi, nous prêta son logis entier, où nous étions comme en un lieu de retraite916, sans qu’il fallait, par nécessité d’affaires, voir plusieurs personnes et recevoir les visites des personnes de considération, qui nous faisaient l’honneur de nous venir voir. Nous fûmes là jusqu’au jour de Saint-Joseph, que nous allâmes dans le monastère de nos Mères du Faubourg de Saint-Jacques, où nous nous trouvâmes en notre élément ; car c’est une chose pénible à des religieuses d’être hors de leur clôture.

Nous fîmes le possible pour avoir avec nous une des religieuses de chœur de cette maison. Elle nous fut octroyée917 avec l’agrément de toutes les personnes intéressées au bien de notre petite mission. Mais notre joie fut courte, d’autant que le soir dont nous devions partir le lendemain, Monseigneur de Paris, ayant changé de volonté, retraitta918 son obédience : ce qui troubla nos affaires. Il nous fallut partir sans elle, toutefois sans perdre l’espérance de la revoir. Nous y employâmes Madame la duchesse d’Aiguillon et Madame la comtesse de Brienne, dames de grande vertu919 et qui favorisaient notre dessein. Elles firent l’imaginable ; mais mondit Seigneur se retirant, de peur de se mettre en état de les refuser, elles ne le purent voir.

La Reine nous avait fait dire qu’elle nous voulait voir. Madame la comtesse de Brienne nous mena à Saint-Germain920 où était sa Majesté, laquelle, par sa grande bonté et piété, nous regarda avec un amour tout singulier et nous témoigna être très contente de notre passage en Canada, et beaucoup d’édification de ce que Madame de la Peltrie, non contente d’y donner son bien, s’y donnait soi-même, pour risquer avec nous. Elle se fit dire tout ce qui s’était passé pour venir à l’exécution de cette entreprise921. Nous fîmes auprès de Sa Majesté le dernier effort pour qu’il lui plût nous faire donner la bonne Mère de Saint-Hiérôme, que Monseigneur de Paris avait arrêtée. Aussitôt, elle commanda à un gentilhomme de l’aller trouver de sa part, et lui dire qu’il nous la fît donner ; mais il se tint en lieu si secret qu’il ne fut pas possible de le rencontrer. Enfin, il nous fallut partir sans cette bonne Mère.

Lorsque nous fûmes à Dieppe, où nous séjournâmes jusqu’au 4ème mai que nous nous embarquâmes, nous fûmes en cet intervalle de temps chez nos Révérendes Mères Urselines de Dieppe, qui nous donnèrent une de leurs religieuses, très vertueuse et sage, nommée la Mère Cécile de Sainte-Croix, qui entra en union avec nous, parce que nous étions de congrégations différentes. Ainsi nus fûmes trois religieuses du chœur. Madame laissa sa demoiselle en France, qui eut peur des dangers, et en sa place, elle eut une bonne fille d’honnête famille de Tours922, qui se donna à elle, y étant pour nous suivre en tous les dangers. Elle n’avait que 19 ans. Maintenant, elle est religieuse de chœur, la première qui en ait fait profession en Canada.

XLVIII

Le matin, 4ème de mai de l’an 1639, nous partîmes de chez nos Mères pour aller entendre la messe à l’Hôpital923 et y prendre trois de leurs sœurs, qui devaient s’embarquer avec nous, pour aller fonder un monastère en Canada, par la piété de Madame la duchesse d’Aiguillon, leur fondatrice.

Pendant tant d’allées et de courses que nous avions faites depuis notre partement de Tours, mon esprit et mon cœur n’étaient pas où mon corps était. Il me tardait que le moment n’était venu que je fusse en état de pouvoir effectivement risquer ma vie pour Dieu, pour lui pouvoir rendre ce petit témoignage de mon affection, en reconnaissance de ses grandes et immenses miséricordes sur moi, sa chétive créature. Je voyais que ce n’était rien que ma vie ; mais le néant que j’étais ne pouvait pas davantage, joint mon cœur924 et mes amours. Voyant donc que j’étais proche d’en venir925 aux actes effectifs en m’embarquant, et tout moi-même étant en cette disposition926 dans un sentiment qui m’emportait, je me prosternai devant le très saint-sacrement, dans le chœur des Révérendes Mères Hospitalières, où je fus assez longtemps927. J’expérimentai lors, que le Saint-Esprit possédait mon âme, lui donnant928 des motions conformes à l’acte que j’allais faire929, en témoignage de l’amour que je voulais rendre au suradorable Verbe Incarné, auquel je me donnais. O Dieu ! qui pourrait dire ce qui se passa en cette donation et à l’abandon de tout moi-même ? Je ne le saurais exprimer. De mon côté je voyais, et l’Esprit qui me conduisait en rendait témoignage à ma conscience, que je n’avais jamais rien fait de si bon cœur, et j’expérimentais930 que le Sacré Verbe Incarné, le Roi et Monarque de toutes les nations, aimait et agréait ma donation.

Étant en cet entretien avec lui, Madame la Gouvernante de Dieppe nous fit l’honneur de nous venir prendre en son carrosse, pour nous mener au bord de la mer. Nous étions de tous côtés entourées de monde, et cependant mon esprit était si fortement occupé, qu’à grand-peine pouvait-il se divertir de son attention et entretien avec le suradorable Verbe Incarné. L’on n’eût pas jugé cela à me voir à l’extérieur, lequel faisait tout ce qui était convenable, avec une façon (qui) semblait dégagée. Lorsque je mis le pied à la chaloupe qui nous devait mener en rade, il me sembla entrer en paradis, puisque je faisais le premier pas qui me mettait en état931 et en risque de ma vie pour l’amour de lui, qui me l’avait donnée. Je chantais en moi-même les miséricordes d’un si bon Dieu qui me conduisait avec tant d’amour au point que j’avais désiré il (y) <avait> si longtemps932.

Tout le temps933 que dura la traversée de la mer me fut intensivement et actuellement un continuel sacrifice, m’offrant nuit et jour dans les périls continuels en holocauste934 à mon divin et céleste Epoux. Lorsqu’une glace grosse935………..à ce que disaient ceux du vaisseau, parut dans une brune et comme une furie, venait vis-à-vis de la flèche du navire et l’allait fendre en deux, tout l’équipage criant : “Miséricorde ! Nous sommes perdus !” - ce qui fit dans cet empressement de mort, qui selon toutes les apparences humaines était inévitable, que le Révérend Père Vincent donna l’absolution générale à tous, tant on se voyait proche936 de la mort, - mon esprit937 et mon cœur étaient dans une paix et tranquillité autant grandes qu’elles se pouvaient posséder ; je ne ressentis pas un seul mouvement de frayeur, mais en un état tout prêt pour faire un holocauste de tout moi-même avec l’agrément de la privation de voir nos chers Sauvages. J’avais en vue toutes les grâces et faveurs que Notre-Seigneur m’avait faites au sujet du Canada, son commandement, ses promesses… etc., et mon esprit se trouvait en un dépouillement938 de mourir ou de vivre. Toute ma pente était dans l’accomplissement des volontés de Dieu qui, dans toutes les apparences, s’allait effectuer par notre mort. Madame notre fondatrice se tenait comme collée à moi, à ce que nous mourussions ensemble. Je disposai mes habits à ce que939, lorsque le débris se ferait, je pusse n’être vue qu’avec décence. A cette extrémité, le Révérend Père Vimont940 fit un vœu à la sainte Vierge au nom de tous. Ma compagne, la Mère Marie de Saint-Joseph, commença les litanies de cette divine Mère que tout le monde poursuivit. Lors, en un instant, le pilote qui gouvernait, auquel l’on commandait de mettre le gouvernail d’un côté, sans qu’il y mît rien du sien, il le tourna d’un autre941, <tant> qu’il fit faire un tour au vaisseau, ce qui fit que la monstrueuse glace qui, à l’heure, n’en était pas à la longueur d’une pique vis-à-vis la flèche, se trouva au côté. Nous l’entendîmes frayer, tant elle était proche. C’était un miracle évident942 ; aussi tout chacun cria : “Miracle !” Je vis cette horrible glace. La brune nous empêcha d’en voir la cime. Ce que je vis me parut épouvantable, et je n’eusse jamais cru que la mer eût pu porter une si lourde masse sans couler à fond. C’est que nous avions été jetés par les tempêtes du côté du Nord943. Durant tout l’effroi de l’équipage, j’avais au fond de mon âme un sentiment que nous arriverions à bon port à Québec. Cela ne m’empêcha pas que je ne me tinsse dans les actes que Dieu voulait pour lors de moi. Lorsque cela arriva, nous nous étions confessées et communiées et venions de chanter le Heures de l’Office canonial. C’était le Dimanche de la très sainte Trinité.

Dans toute la traversée944, nous gardâmes exactement nos règles. Nous avions une belle chambre945, car encore que Madame946 eût frété un navire, pour plus grande sûreté, Messieurs de la Compagnie nous mirent dans l’amiral. Cette chambre était si grande947 que nous y faisions l’Office en chœurs, les Hospitalières d’un côté et nous de l’autre. Nous y couchions et prenions nos repas. Elle fermait comme une salle ; il y avait de belles fenêtres qui nous donnaient de l’air. Nous étions onze personnes logées à l’aise. Notre voyage d’aller dura trois mois. Notre-Seigneur nous fit la grâce d’entendre la sainte Messe et y communier tous les jours, excepté treize jours que les tempêtes agitèrent trop violemment ce vaisseau, en sorte qu’on ne se pouvait tenir.

Nous pensâmes encore périr par deux fois. L’une, lorsque nous descendîmes à la première terre pour aller rendre nos vœux à la très sainte Vierge, ainsi qu’on l’avait promis, la chaloupe pensa tourner, à cause que chacun était désireux d’aller remercier cette divine Mère ; l’on se jeta à la foule, en sorte que nous fûmes à deux doigts de couler à fond sous le navire. L’autre fois, les brunes ayant fait perdre la route, nous fîmes environ soixante lieues sur les rochers sans en pouvoir sortir. Nous fîmes rencontre de plusieurs Sauvages, abordant aux terres : ce qui nous apporta une grande joie. Ces pauvres gens n’ayant jamais vu personnes faites comme nous, étaient tous dans l’admiration, et, lorsqu’on leur dit que nous étions des filles de Capitaines948 qui, pour l’amour d’eux, avions quitté notre pays, nos parents et toutes les délices, ils étaient ravis d’étonnement, et encore plus, que c’était pour instruire leurs filles, à ce qu’elles ne fussent pas brûlées dans les feux, mais pour leur enseigner comme il fallait être éternellement bienheureux. Ils ne pouvaient comprendre cela949. Ils nous conduisirent, suivant notre navire, jusqu’à Québec.

Revenant à mon discours, il faut avouer qu’il y a plaisir d’endurer lorsqu’on a le cœur gagné à Dieu. Quoique nous fussions bien logées, et soignées autant qu’il se pût, et dans un très beau navire950, accompagné de tout comme j’ai dit, néanmoins, il y a tant à souffrir pour les personnes de notre sexe et condition qu’il le faudrait expérimenter pour le croire. Pour mon particulier, j’y pensai mourir de soif ; les eaux douces s’étant gâtées dès la rade, et mon estomac ne pouvant porter les boissons fortes, cela me faisait un mal qui me travaillait beaucoup. Je ne dormis point presque toute la traversée. J’y pâtissais un mal de tête si extrême que, sans mourir, il ne se pouvait davantage. Et cependant, mon esprit et mon cœur possédaient une paix très grande dans l’union de mon souverain et unique Bien. Je n’en faisais pas moins mes fonctions et tout ce qui était nécessaire au prochain, excepté les trois premiers jours que tout l’équipage fut malade, à cause des tempêtes de la rade qui agitaient le vaisseau. Dieu soit éternellement béni des miséricordes qu’il m’a faites en cet espace de temps !

DOUXIÈME ÉTAT D’ORAISON

XLIX

Le 1er jour d’août 1639 nous arrivâmes à Québec. Le petit navire de Madame qui avait pris le devant, et aussi qui était léger, y étant arrivé le premier, avait apporté la nouvelle de notre embarquement : ce qui avait apporté une joie toute particulière au pays, car il y avait quatre Pères de la Compagnie et un Frère, et onze personnes de notre compagnie, sans compter nos domestiques. C’était le Révérend Père Vimont, qui venait prendre la charge de supérieur des Missions, qui conduisait tout, et, pour ce sujet, il s’était embarqué dans l’amiral. Les autres Pères étaient dans les autres vaisseaux pour aider spirituellement tous les passagers ; mais lorsque nous fûmes à Tadoussac, tous se mirent dans un même vaisseau avec nous, de sorte que nous avions cinq messes par jour, un autre Père s’étant joint aux autres. Ainsi nous arrivâmes en bonne compagnie.

Monsieur de Montmagny, Gouverneur de la Nouvelle-France, ayant auparavant envoyé sa chaloupe, bien munie de rafraîchissements, au-devant de nous, il nous reçut et tous les951 Révérends Pères avec des démonstrations d’une très grande charité. Tous les habitants étaient si consolés de nous voir que pour nous témoigner leur joie, ils firent ce jour-là cesser tous leurs ouvrages.

La première chose que nous fîmes952 fut de baiser cette terre en laquelle nous étions venues, pour y consommer nos vies pour le service de Dieu et de nos pauvres Sauvages. L’on nous conduisit à l’église où le Te Deum fut solennellement chanté, ensuite de quoi,953 Monsieur Le Gouverneur nous mena tous au Fort pour y prendre notre réfection, ensuite de quoi, tous les Révérends Pères et lui nous firent l’honneur de nous conduire aux lieux destinés pour notre demeure.

Le lendemain, les Révérends Pères Vimont et Le Jeune et les autres Révérends Pères de la Mission, nous menèrent au village des Sauvages, nos très chers frères. Là, nous reçûmes des consolations très grandes, les entendant chanter les louanges de Dieu954. Oh ! combien nous étions ravies de nous voir parmi nos bons néophytes qui de leur côté, étaient ravis de nous voir. Le premier chrétien nous donna sa fille, et, en peu de jours, l’on nous en donna plusieurs955, avec toutes les filles françaises qui étaient capables d’instruction. L’on nous donna une petite maison pour notre demeure, en attendant que l’on nous en eût choisi956 une pour bâtir notre monastère. Il n’y avait que deux petites chambres dans lesquelles nous nous estimions mieux logées, y ayant avec nous les trésors que nous y étions venues chercher, qui étaient nos chères néophytes, que si nous eussions possédé957 un royaume. Cette petite maison fut bientôt réduite en un hôpital, par l’accident de la petite vérole qui se958 mit parmi les Sauvages. Comme nous n’avions point encore de meubles, tous les lits étaient sur le plancher, en une si bonne quantité qu’il nous fallait passer par-dessus les lits des malades. Trois ou quatre de nos filles sauvages moururent. La divine Majesté donnait une si grande ferveur et courage à mes sœurs que pas une n’avait de dégoût des maux et de la saleté des Sauvages. Madame notre fondatrice y voulut tenir le premier rang, et, quoiqu’elle fût d’une constitution fort délicate, elle s’employait959 dans les offices les plus humbles. Oh ! que c’est une chose précieuse que ces prémices de l’esprit lorsqu’il est mû pour l’aide du Salut des âmes !

Il nous fallut960 mettre à l’étude de la langue des Sauvages. Le grand désir que j’avais de les instruire m’y fit embarquer961 d’abord. Le Révérend Père Le Jeune, qui quittait la charge du supérieur des Missions, eut commission du Révérend Père Vimont, qui lui avait succédé, de nous assister spirituellement et en cette étude de la langue : ce qu’il fit avec une charité très grande, pour laquelle nous lui aurons pour jamais obligation. Comme il y avait plus de vingt ans que je n’avais pu raisonner sur aucune chose qui tînt de la science et de la spéculation, d’abord cette étude d’une langue si disproportionnée962 à la nôtre, me fit bien mal à la tête, et me semblait, qu’apprenant des mots par cœur et les verbes, — car nous étudiions par préceptes, — que des pierres me roulaient dans la tête963, et puis des réflexions sur une langue barbare964 ! tout cela me faisait croire qu’humainement je n’y pouvais réussir. J’en traitais amoureusement avec Notre-Seigneur, lequel m’aida en sorte qu’en peu de temps965 j’y eus une très grande facilité, en sorte que mon occupation intérieure n’en était point ni empêchée ni interrompue. Mon étude était une oraison qui me rendait suave cette langue qui ne m’était plus barbare. J’en sus assez en peu de temps pour pouvoir instruire nos chers néophytes en tout ce qui était requis en leur salut.

Les Sauvages étaient en ce temps-là en grand nombre, et ils affluaient en notre parloir966, de l’un et de l’autre sexe. Nous les instruisions et nous entretenions avec eux : ce qui, en mon particulier, m’était une consolation indicible. Nous fûmes quatre ou cinq ans de suite dans un exercice continuel de charité à l’endroit de ces pauvres Sauvages qui arrivaient ici de diverses nations. Nous avions plusieurs séminaristes sédentaires et des passagères qui nous étaient données pour les disposer au baptême et autres sacrements. Les Sauvages sont très sales967 et leurs <boucanages les> rendent de mauvaise odeur, outre qu’ils ne se servent pas de linge968. Tout cela ne nous était point à dégoût ; au contraire, c’était à l’envi à qui dégraisserait nos chères séminaristes lorsqu’on nous les donnait. Notre-Seigneur nous a toujours conservé cette grâce, que nous avons trouvée être nos délices parmi ces chères âmes rachetées du Sang de Jésus-Christ, et nous n’y trouvions rien que d’agréable. Lorsque le nombre a diminué par les guerres et la férocité des Iroquois, cela nous a été très sensible, comme la privation de la chose qui nous est la plus précieuse.

L

Étant donc arrivée en ce pays, le voyant, je le reconnus être celui que Notre-Seigneur m’avait montré, il y <avait> six ans. Ces grandes montagnes, ces vastitudes969, la situation et la forme qui étaient encore marquées dans mon esprit comme à l’heure même, ce m’était la même chose à la vue, excepté que je n’y voyais pas tant de brunes : ce qui renouvela beaucoup la ferveur de ma vocation, et une pente, par un abandon de tout moi-même, pour tout souffrir et faire ce que Notre-Seigneur voudrait de moi en ce nouvel établissement970 et genre de vie qu’il m’y fallait embrasser, entièrement différent de nos monastères de France, — néanmoins pas moins régulier, — dans sa façon et manière de vie pauvre et frugale.

Dès l’abord, nous commençâmes par la clôture de gros pieux de cèdre au lieu de murailles, avec licence de donner entrée aux filles et femmes sauvages, séminaristes et externes, et aux filles françaises, toutes aux fins de l’instruction. Notre logement était si petit qu’en une chambre d’environ seize pieds en carré étaient notre chœur, notre parloir, dortoir, réfectoire, et dans une autre, la classe pour les Françaises et Sauvages971 et pour notre cuisine. Nous fîmes faire un apentif pour la chapelle et sacristie extérieure.

La saleté des filles sauvages qui n’étaient point encore faites à la <propreté> des Français, nous faisait quelquefois trouver un soulier en notre pot, et journellement des cheveux et des charbons, ce qui ne nous donnait aucun dégoût. Les personnes qui nous visitaient, à qui, par récréation, nous racontions cela, ne pouvaient comprendre comment nous pouvions nous y accoutumer, non plus que de nous voir embrasser et caresser et mettre sur les genoux de petites orphelines sauvages qu’on nous donnait, qui étaient graissées en un guenillon sur une petite partie de leur corps empesé de graisse qui rendait une fort mauvaise odeur. Tout cela nous était un délice plus suave qu’on ne pourrait penser. Lorsqu’elles étaient un peu accoutumées, nous les dégraissions par plusieurs jours, car cette graisse tient avec sa saleté comme colle sur leur peau; puis nous leur donnions du linge972 et une petite soutane pour les garantir de la vermine dont elles sont bien garnies, lorsqu’on nous les donne.

Par la bonté et miséricorde de Dieu, la vocation et l’amour qu’il m’a donnée pour les Sauvages est toujours la même. Je les porte tous dans mon cœur, d’une façon pleine de suavité, pour tâcher, par mes pauvres prières973, de les gagner pour le ciel, et je porte dans mon âme une disposition constante de donner ma vie pour leur salut, si j’en étais digne, en m’offrant en continuel holocauste à la divine Majesté pour la conservation de ces pauvres âmes.

Ce fut ce qui me fit faire un vœu particulier974 au Révérend Père Supérieur des Missions, par un mouvement et forte inspiration de Dieu, à cette fin d’être conduite dans tout ce qu’il lui plairait exiger de moi, dans ce qu’il faudrait faire et souffrir dans cette vocation qu’il avait plu à Dieu m’honorer. Et en effet, cette affection m’a donné de grandes croix ; et les plus affligeantes que j’aie souffertes depuis quinze ans que j’ai l’honneur d’habiter cette nouvelle Église, mais depuis que j’ai été mise au monde, ont été au sujet de nos néophytes algonquins, montagnais et hurons, qui depuis dix ans ont été la proie de leurs ennemis. Je ne pourrais jamais exprimer975 les angoisses et les agonies intérieures que j’ai souffertes en chaque occasion976. Depuis cette grande persécution, nous n’avons pas tant eu de séminaristes ; néanmoins nous en avons toujours eu, excepté un peu de temps <durant> notre incendie, parce que notre logement avait été détruit, comme je le dirai ci-après. Mais elles revindrent bientôt en notre grande consolation, et les filles françaises aussi, qui maintenant sont977 bon nombre en ce pays.

Nous fûmes plus de trois ans en ce petit logement, avec de grandes souffrances et incommodités selon le corps, mais très contentes978 selon l’esprit. Ce qui, en mon particulier, me faisait le plus de peine, était que n’ayant encore pu avoir de sœurs converses, étant peu de sœurs de chœur que cinq en ce temps-là, il fallait, par nécessité, être chargées de tout le travail extérieur : ce qui était grandement difficile, eu égard à nos fonctions979, et surchargeait mes pauvres sœurs980. Je faisais ce qui m’était possible pour les soulager, mais c’était peu981 pour le grand besoin.

Pendant cet intervalle de temps, notre monastère fut bâti au lieu le plus beau et avantageux du pays. Nous y fûmes loger et y trouvâmes982 beaucoup de moyens pour la facilité de nos fonctions, à cause des offices réguliers983. Nous crûmes de religieuses, tant de celles de la Congrégation de Paris que de la nôtre, ayant fait une union ensemble, selon le bon plaisir de ceux auxquels il appartenait, à laquelle Notre-Seigneur a donné de grandes bénédictions jusques à maintenant.

LI

Pour revenir plus au particulier de mes dispositions intérieures et conduites de Dieu sur moi depuis notre embarquement, j’entrai dans l’expérience984 que ce que la divine Majesté m’avait fait connaître et signifié, me devait arriver.

Dans l’abord, cela commença985 par le changement de cette paix986 qu’il me donna durant la navigation : paix intense et profonde, quoiqu’en moi éloignée de moi pour sa subtilité. Je l’expérimentais en une région si éloignée, qui est une chose très pénible à la nature et crucifiante l’esprit humain. Et comme en un autre état987, j’ai dit que les puissances de l’âme n’opérant pas, Dieu les ayant comme perdues et anéanties en son fond lorsqu’il en prit la possession, elles demeurent et il semble qu’elles soient mortes, ce qui est comme j’ai dit être crucifiée ; mais cette croix988, par l’acquiescement de l’âme, s’est rendue volontaire : (l’âme), ne pouvant vouloir ni aimer autre chose que ce que l’Esprit de Dieu opère en elle qui ne se soucie point de ce que pâtit la partie inférieure ni de ses privations, elle n’a son compte que dans ces divines ténèbres où elle est perdue. Ici989, la partie inférieure, dans l’extérieur <et990> en son tout, expérimente ce que c’est de servir Dieu à ses dépens. C’est en ce point où l’on voit si l’on a quelque habitude dans les vertus. Notre-Seigneur me faisait la grâce qu’en ces matières j’agissais comme auparavant. Je conférais de ma disposition avec le Révérend Père Le Jeune991 qui m’en rendait toutes les assistances. Dans la traversée, je demeurai seule992, n’ayant aucun pouvoir en moi de communiquer993 ce que j’expérimentais par la subtilité de l’occupation intérieure. Je ne pouvais parler que de ce que je devais tirer994 conduite pour l’extérieur : ce qui m’était pénible, parce que j’avais toujours eu facilité de m’exprimer ou d’en dire assez pour faire entendre ma disposition.

De cet état, j’entrai dans un autre bien plus crucifiant. Ce fut que je me vis, ce me semblait, dépouillée de tous les dons et grâces que Dieu avait mis en moi, de tous les talents intérieurs et extérieurs qu’il m’avait donnés. Je perdais la confiance en qui que ce fût, et les personnes les plus saintes et celles avec lesquelles j’avais le plus eu d’entretiens étaient celles d’où je tirais les plus grands sujets de croix, Dieu permettant qu’elles eussent des tentations d’aversion continuelle contre moi, comme depuis elles me l’ont déclaré. Je me voyais, en mon estimative995, la plus basse et ravalée et digne de mépris qui fût au monde, et, en ce sentiment, je ne pouvais me lasser d’admirer la bonté, douceur et humilité de mes sœurs de vouloir bien dépendre de moi et de me souffrir.

Je n’osais quasi lever les yeux pour le poids de cette humiliation. Dans cette bassesse d’esprit, je m’étudiais de faire les actions les plus basses et viles, ne m’estimant pas digne d’en faire d’autres, et, aux récréations, je n’osais quasi parler, m’en estimant indigne. J’écoutais mes sœurs avec respect ; néanmoins je me faisais violence, en ce temps de récréation, pour éviter la singularité996. Dans les autres fonctions de ma charge, j’y agissais librement997 ; j’avais l’esprit libre pour l’étude des langues, tout cela compatissant à l’état intérieur que je portais. Je n’ai point su qu’aucunes s’aperçussent de ce que je souffrais, quoiqu’alors il m’était avis que toutes voyaient ma misère comme moi. Je m’en voyais si remplie que je ne pouvais découvrir aucun bien en moi, ne voyant que cela, qui semblait m’avoir éloignée de Dieu et mise dans la privation de ses grâces et signalées miséricordes sur moi. Je communiquais peu ma disposition au Révérend Père Le Jeune, me trouvant impuissante de le faire ; mais il en connaissait assez pour en avoir compassion et en appréhender998 l’issue. Parfois un rayon de lumière illuminait mon âme et l’embrasait d’amour, qui la mettait dans un transport extraordinaire. Il me semblait que j’étais dans le paradis et dans la possession de la jouissance très familière de Dieu, qui me tenait dans ses embrassements. Mais cela se passait bientôt999 et servait à l’augmentation de ma croix, car je passais d’une abîme de lumière et d’amour en un abîme d’obscurité et de ténèbres douloureuses, me voyant comme plongée dans un enfer, qui portait en soi des tristesses et amertumes1000 provenantes d’une tentation de désespoir, qui était comme née dans ces ténèbres, sans que j’en connusse la cause, et je me fusse perdue dans cette tentation si, par une vertu secrète, la bonté de Dieu ne m’eût soutenue. J’étais parfois subitement arrêtée et me semblait que réellement1001 je me voyais sur le bord de l’enfer et que, de la bouche de l’abîme, sortaient des flammes pour m’engloutir, et je sentais en moi une disposition qui me voulait porter de m’y précipiter, pour faire déplaisir à Dieu, contre lequel cette disposition1002 me portait de l’haïr. Lors, en un moment, par sa bonté et miséricorde, par un écoulement secret de son Esprit, il excitait la partie supérieure de mon âme à vouloir en effet être précipitée dans l’enfer1003, pour ce que la Justice divine fût satisfaite dans le châtiment éternel de mes indignités, qui lui avaient dérobé mon âme, que Jésus-Christ avait par son infinie miséricorde rachetée de son Sang, et non pour lui déplaire. Cet acte était une simple vue de foi qui me tirait de ce grand précipice. Je voyais que je méritais l’enfer et que la Justice de Dieu ne m’eût point fait de tort de me jeter dans l’abîme, et je le voulais bien, pourvu que je ne fusse point privée de l’amitié de Dieu.

LII

Quelquefois je voyais les diverses raisons <du changement> d’état1004 auquel je me trouvais. Lors, j’avais pouvoir d’en parler au suradorable Verbe Incarné, et comme je lui parlais par1005 des exclamations pressantes, toutes les fautes, imperfections et impuretés que j’avais commises en la vie spirituelle, depuis que sa divine Majesté m’y avait appelée, m’étaient présentes. Ce qui autrefois ne m’avait rien paru m’était horrible, eu égard à la grande et infinie pureté de Dieu, laquelle voulait exiger de moi une exacte satisfaction par tout ce que1006 j’expérimentais dans l’état que tenait sur moi sa divine Justice. Ah ! qui est-ce qui pourra exprimer les voies de cette divine Pureté et de celle qu’elle demande et veut exiger des âmes qui sont appelées à la vie purement spirituelle et intérieure ? Cela ne se peut dire, ni combien l’amour divin est terrible, pénétrant et inexorable en matière de cette pureté, ennemie irréconciliable de l’esprit de nature. Lors même qu’on le voit anéantir qu’on croit être au-dessus de lui et toute dans celui de grâce, ce sont des coins, des tours, des labyrinthes que la nature corrompue, qui sont incompréhensibles, et il n’y a que l’Esprit de Dieu qui connaisse ces voies et qui les puisse détruire par son feu très intense et subtil et par son souverain pouvoir. Et quand il veut et qu’il lui plaît d’y travailler, c’est un purgatoire plus pénétrant que le foudre1007, un glaive qui divise et fait des opérations dignes de sa subtilité tranchante. Dans ce purgatoire, on ne perd point la vue du sacré Verbe Incarné, et Celui qui n’avait paru qu’Amour et qui auparavant consommait l’âme dans ses divins embrassements est Celui1008 qui la crucifie et la divise d’avec l’esprit (dans) toutes ses parties, excepté en son fond où est le cabinet et le siège de Dieu, qui en cet état, paraît un abîme et lieu séparé. Je ne puis autrement m’exprimer, cet état portant cela.

L’âme donc1009 et l’esprit aiguisés dedans la croix et portant de si subtiles pénétrations, — lesquelles néanmoins, quelque subtiles qu’elles puissent être, n’arrivent point, comme j’ai dit, jusqu’à ce fond qui semble ne pas leur appartenir, quoique l’âme1010 en soi porte unité — il arrive quelquefois que Dieu qui est le Maître de ce fond, semble se cacher et le laisser pour un peu, et lors, il demeure comme si c’était une vacuité, qui est une chose insupportable. Et c’est d’où naissent les désespoirs1011, qui voudraient jeter l’âme et le corps dans les enfers. Une fois, étant proche du très saint sacrement, étant debout, il me parut une grande flamme par un soupirail, qui me semblait être celui de l’abîme. Alors, par une certaine saillie de vivacité, tout moi-même voulait s’y jeter par un mépris de Dieu. Lors, tout soudain, sa divine Miséricorde, par une secrète vertu, me retint et, en un moment, cette vue effroyable et cette opération cessa. Je crois que si alors je n’eusse rencontré un lambris qui touchait le lieu où j’étais, où je m’appuyai, je fus tombée, tant cette opération fut excessive et violente.

J’ai déjà dit que je portais seule ma croix, au regard des créatures, lesquelles ne servaient qu’à me l’appesantir et rendre plus cuisante. Il n’y avait que cette seule vue secrète de Dieu qui me soutenait et faisait que je la portais avec acquiescement à sa divine ordonnance et soumission aux impressions de la divine Justice, que je connaissais très équitable, excepté les moments1012 que je pâtissais cette vacuité, car ils ne portent que des ténèbres qui ne permettent aucune autre vue que ce qu’on pâtit1013, qui est d’être entièrement contraire à Dieu. Et ne pouvais lui demander d’en être délivrée étant revenue à moi-même, me semblant que mes croix devaient être éternelles et moi-même me condamnant à cette éternité.

LIII

Or, ce que j’ai voulu dire au commencement du précédent article, au sujet de la présence du sacré Verbe Incarné, en voyant les raisons de mes souffrances, c’est que, me condamnant moi-même, je m’accusais à lui par un excès1014 intérieur qui me poussait de me confesser à lui de toutes les impuretés que j’avais commises, qui avaient souillé ses dons et fait injure à l’esprit de grâce par lequel il m’avait conduite1015, et que par mes incorrespondances, j’y avais donné fondement et, en quelque façon, vigueur à celui de nature : ce qui est un tort et une injure indicible à ses adorables desseins. Or, il ne peut se dire combien ces vues, venantes de celui qui a été constitué Juge des vivants et des morts, sont efficaces, pénétrantes et crucifiantes l’esprit humain ; et de plus1016, que l’âme, avec la qualité qu’elle conçoit de Juge dans le sacré Verbe Incarné, elle le connaît être son Epoux1017, lequel, nonobstant les impuretés qui sont en elle, ne lui <a> pas ôté la qualité d’épouse, mais il la veut sans pitié examiner par le feu secret de sa divine Justice, sans lui donner la vue des suites (ni) de la durée de cette examination : et c’est ce qui l’anéantit et la réduit au néant d’une humiliation indicible.

Ce qui fait que (l’âme est) piquée d’un amour douloureux, qui fait son poind qui la fait crier, comme un autre Job sur son fumier, adressant ses exclamations au sacré Verbe Incarné, en s’accusant et confessant d’être coupable, lui disant : “Qui est-ce qui me donnera des larmes de sang pour pleurer toutes les impuretés que j’ai commises contre la pureté de votre divin Esprit ? O mon céleste Époux ! comment avez-vous supporté qu’une âme que vous avez tant chérie vous ai fait ce tort ? Eh ! comment ne l’avez-vous pas jetée sous les pieds des démons, puisqu’elle mérite un plus grand châtiment, qui est d’être à jamais privée de votre divine Face et de votre amitié ? L’on pourrait vous aimer en enfer1018 ; mais qu’est-ce que la privation de votre vue et de vos bonnes grâces et de votre amitié ! Et cependant, je mérite tout cela pour supplice éternel. Recevez donc la confession de mes crimes, et me châtiez selon vos adorables jugements, car moi-même je vous en conjure, tant je vois de justice que votre amour soit satisfait. Oh ! qu’il y a de châtiments que justement je dois porter ! Car, outre ce que mérite le détail de mes iniquités, vous savez, mon divin Époux, que pour les deux âmes que je vous ai demandé n’être point pour le monde, que je me suis offerte à porter le châtiment des fautes qu’elles auraient pu commettre contre votre divine Majesté, et qui les auraient pu rendre indignes de votre vocation et de votre amitié, et d’un état auquel elles fussent dédiées à votre saint service : cela donc ajouté, je dois justement être doublement châtiée. J’ai un nombre innombrable de péchés et fautes occultes, mais en voici qui, en détail, me paraissent vous avoir déplu. Vous savez bien, ô mon chaste Époux, que dans le commencement que votre divine Bonté m’appela extraordinairement à la suivre en vraie pureté, qui fut à l’âge de dix-neuf ans, et qu’elle m’eut fait voir que je me trompais dans la créance que j’avais d’être en un état bien parfait, et après que vous m’eûtes lavée dans votre Sang précieux, par l’excès de vos infinies miséricordes qui m’en découvrirent le prix, que par une occasion qui se présenta, je raisonnai si je retournerais dans la route1019 du <monde> et dans la condition de laquelle vous m’aviez délivrée. La tentation, qui sous une raison spécieuse et comme nécessaire à cause des1020 affaires que N. m’avait laissées sur les bras, desquelles, humainement, ce me semblait, je ne me pouvais tirer, m’ébranla et me pensa emporter, <sans1021> votre immense bonté qui mit votre Esprit-Saint en la bouche d’une bonne fille, ma compagne de dévotion, qui ignorait mes affaires, qui en un devis1022 familier, sans, comme je crois, qu’elle eût aucun dessein au sujet dont il était question, me dit : “Il faut toute être à Dieu”. Ce mot me frappa et donna tout d’un coup le jour à mon esprit qui l’affermit dans vos voies ; sans quoi, ô mon divin Époux, ma volonté allait succomber, et par conséquent, je fusse sortie de l’ordre de vos divins desseins sur moi, par mon infidélité. Et tout cela n’a point arrêté le torrent de vos miséricordes ! O ma Vie ! Vous savez encore qu’en deux autres occasions, étant séculière, je m’amusai à certaines complaisances qui tenaient de l’esprit de nature et que, sous ombre de bien, j’y croupis quelque temps, et qu’enfin si votre bonté ne m’en eût retirée, j’aurais étouffé l’esprit de grâce par lequel vous me conduisiez si amoureusement. Ah ! que j’ai de douleur et que je mérite d’enfers pour le châtiment de mes infidélités ! Oui, oui, il est juste, ô divin Amour, que vous soyez satisfait ! Étant (religieuse), en une occasion, je fis, ainsi qu’il me paraît, un acte d’hypocrisie. J’eus de faux sentiments d’humilité, qui me firent aller demander à ma supérieure d’être humiliée, et je crois qu’elle m’eût bien mortifiée si elle m’eût prise au mot, car, mon intention, comme je crois, n’était point pure : j’avais un orgueil secret qui me faisait agir ; c’est pourquoi, je mérite toutes sortes d’humiliations de la part de votre divine Justice1023. Or, donc, sans pitié, exterminez le néant et la poussière ! Il n’y a châtiment qui ne soit trop doux pour moi. Une fois, sous ombre de justice, je fus donner un avis à ma supérieure. Au fond, ce n’était que par une vertu plâtrée, mais plutôt un orgueil, qui me faisait avancer1024 par et au-delà mon devoir, et par conséquent commettre une imprudence, qui fut le fruit de ma prétendue justice et de ma témérité. Et vous avez, ô mon divin Époux, souffert tout cela sans arrêter le cours de vos miséricordes ! Il est donc maintenant juste que vous en preniez la vengeance. Me voilà courbée. Châtiez-moi selon les lois que votre amour a établies pour châtier mes infidélités. Ah ! je vous en demande pardon, mon divin Époux, anéantie jusque sous les pieds des démons.

En des entretiens que j’eus quelque temps avec des personnes1025 spirituelles, je me suis laissée emporter à des pertes de temps, badineries et puérilités spirituelles, eu égard à la pureté et sincérité de votre divine conduite sur moi, qui sortais de cette rectitude que je connaissais, me laissant aller à la complaisance de ces entretiens qui m’auraient portée de m’épancher par trop, et par ce moyen, faire part aux sens de ce que j’expérimentais de spirituel, qui est une lourde faute, quoique aux choses saintes. Votre esprit censeur m’en fit voir l’importance, sans quoi je serais tombée dans de grandes déchéances1026, au regard de cette pureté dégagée que vous vouliez de moi, qui ne me châtiâtes pas pour lors. Il est donc juste maintenant que vous en tiriez raison et que (vous punissiez) ma sottise et vanité, qui n’a été autre chose qu’un écoulement des sources secrètes1027 de l’appétit de ma propre excellence, de laquelle, ô Pureté infinie, je vous demande très humblement pardon. Ah ! qu’il est vrai que vous ne voulez pas de gauchissement dans les voies du pur amour ! Et maintenant, je suis venue souiller votre nouvelle Église par mes impuretés spirituelles. Je me suis moi-même creusé les citernes crevassées, lesquelles m’infectaient en tout moi-même en telle façon que leurs exhalaisons sont capables de perdre tout, parce qu’elles portent avec elles toutes sortes de maux et misères qui excitent les passions à la révolte1028. Et il semble que vous ayez permis au démon d’être de la partie, pour émouvoir tantôt la colère, puis l’aversion et la haine, le désespoir et la <suite>, de sorte que, si votre divine main ne me protégeait, je serais perdue sans ressource. D’ailleurs, je suis comme liée et captive dans certains lacets qui me sont inconnus, desquels personne ne me saurait délier que vous. C’est donc à vous seul (à le faire)1029, de qui j’attends secours, car mes liens m’empêchent de faire le bien que je veux et mes passions me veulent faire commettre le mal que je hais1030 et veux haïr. O Dieu de miséricorde ! Mettez-y la main, sans quoi, je n’en puis plus. Pardon de toutes mes saillies, mes imprudences et ressentiments imparfaits, èsquels je me suis échappée par mes infidélités. Ce qui m’humilie davantage, c’est qu’avec ma bassesse de cœur qui me fait estimer digne de tout rebut, de mépris et ensuite d’abandon, lorsqu’on me touche, j’ai le sentiment si novice que, si vous ne me souteniez par un excès de vos miséricordes et d’une secrète force qu’elles me donnent, l’infection que je porte en moi se ferait sentir partout. Ce sont aussi mes péchés, qui sont cause que je porte une charge qui ne me permet pas d’être employée, selon mon désir, à l’instruction de nos chers néophytes. Hélas ! mon chaste Époux, vous savez bien les pentes à la grande vocation que vous m’avez donnée pour cela ! Parmi toutes les croix que je porte, c’était ce qui me restait de consolation, de leur apprendre à vous connaître et aimer. Mais vous voyez1031 l’occasion de (ce) qui me ravit ce bonheur. Il faut donc encore que je me dépouille de cette seule consolation qui semblait me rester et que je m’humilie sous vos châtiments très justes et équitables. Mais envoyez-moi plutôt tous les tourments possibles que la diminution de l’amour de ces chères âmes, pour le salut desquelles je me suis donnée, avec tout ce que je pourrai, par votre assistance, faire de bien toute ma vie, s’il peut sortir aucun bien de la plus basse et vile créature qui soit sous le ciel”.

DOUXIÈME ÉTAT D’ORAISON

(Suite)

LIV

Il ne me serait pas possible de déclarer les cris et les gémissements de mon âme au sacré Verbe Incarné, en l’état de croix que je portais en mon intérieur, après les trois premières années de mes souffrances que je fus continuée en ma charge.

Quelque temps après, ma disposition changea en quelque partie. Ce qui me resta fut la révolte des passions ; mais au reste, j’avais l’esprit libre et clairvoyant en ma disposition extérieure. Je fus délivrée des agonies extrêmes1032 que je pâtissais auparavant. Dans cet état auquel j’entrai, j’étais plus capable de me jeter dans le péché que (dans) l’autre, à cause que j’étais plus libre1033. Ah ! que notre bon Dieu m’a fait de grâces dans ce nombre innombrable d’occasions à ce sujet. Ce n’est pas que je (ne) me sois échappée et oubliée en plusieurs rencontres, mais je me fusse perdue entièrement dans la violence de cette révolte, si sa main toute-puissante ne m’eût soutenue, surtout dans une aigreur habituelle, qui me portait à l’aversion contre mon prochain, lors de certaines contradictions ; néanmoins Notre-Seigneur me soutenait, en sorte que jamais je n’ai dit une parole contre le respect à la personne contre laquelle, par diverses raisons, j’avais plus de sentiments d’aversion. Je ne puis exprimer l’humiliation en laquelle était mon intérieur en cet état, car il me marquait une grande déchéance en la perfection. Je me voyais si pauvre et dénuée de vertus qu’à peine me pouvais-je supporter, et en effet, ce m’en était une bonne pratique de me supporter moi-même.

Parmi ces rudes attaques des passions, j’avais beaucoup d’affaires pour notre établissement1034 et notre union. Notre-Seigneur me faisait la grâce d’en venir à bout avec bénédiction, quelques épines qui s’y rencontrassent. Notre séminaire et emploi allaient aussi bien qu’on l’eût pu souhaiter1035. L’on disait que j’étais bien douce et patiente ; mais moi qui portais ma misère je me trouvais très imparfaite, et, lorsqu’une personne de confiance me visitait, je ne pouvais avoir d’autres entretiens que mes imperfections, et quoique notre bon Dieu m’eût rétablie dans sa sainte et intime familiarité, c’était ce qui m’humiliait davantage, ne pouvant comprendre comme un si grand accès avec sa divine Majesté pouvait compatir avec cette révolte de mes passions. Ce sentiment m’était bien pénible, à cause qu’il me donnait sujet de croire que j’étais grandement déchue de la perfection. Ce poids m’était si pesant qu’à peine pouvais-je subsister ; je ne voyais rien de semblable à moi. Une fois, entrant dans notre cellule, j’eus une vue et sentiment subit qui me confirmait en ce sentiment que j’étais encore plus vile et pauvre que je ne l’avais conçu. A cet instant, je vêtis une haire que je laissai plusieurs jours et nuits sur mon corps sans la dévêtir. Mon cœur se fendait de contrition. Le Révérend Père Le Jeune me visitant, je lui racontai ma disposition. Il me mortifia beaucoup parce que j’avais fait cela par une saillie, sans réfléchir que je n’avais pas permission de lui ; pour me punir, il me la fit quitter. Lors, je me jetai à ses pieds, le suppliant de m’écouter et que je lui voulais dire tous mes péchés et toutes les imperfections que j’avais commises en ma vie, et que par là il verrait combien j’étais une mauvaise créature1036. Je le conjurai tant qu’il me le permit, et sur l’heure, je lui fis une confession générale de toute ma vie, sans autre examen que celui que l’esprit intérieur me fournit lors, plus clairement et nettement que si, actuellement, j’eusse employé plusieurs jours à m’examiner. Il semble qu’en cette occasion, cette parole soit vérifiée en l’âme : J’examinerai Hiérusalem avec des lanternes. Cet esprit censeur et jaloux du pur amour est inexorable, et se fait obéir sans remises, faisant voir et expérimenter à l’âme qu’il est aussi bien ennemi des remises1037 que des récidives. Les actes de contrition et de componction sont tous conduits1038 dans le même esprit, et ils s’adressent au sacré Verbe Incarné par la véhémence de cet esprit qui la possède, en tels termes : “Pardon, mon très chaste Amour, pardon, mon chaste et divin Époux ! Je ne veux pas vous avoir offensé. Miséricorde, mon divin Amour !” Et sans cesse, cette activité amoureuse lui fait exhaler ses soupirs redoublés, sans s’en pouvoir empêcher : “Pardon, mon cher Amour, je ne puis vouloir vous avoir offensé. Ah ! mon divin Amour, envoyez-moi plutôt un million1039 de morts que de permettre que je vous offense volontairement. Je sais bien que je ne suis que souillure et imperfection, mais je ne le veux pas être. O Amour, exterminez tout ! L’Amour est fort comme la mort et son émulation dure comme l’enfer. Vous savez bien ce qu’il faut faire pur user de votre divine maîtrise et de votre souverain pouvoir sur une âme qui vous appartient et qui contrevient à vos lois. Sus donc ! sans pitié, soyez inexorable et consommez1040 tout ce qui contrevient à votre pureté si intimement exacte”.

LV

C’est cette pureté1041 de Dieu qui époinçonne l’âme et qui lui fait pousser ces élans, et ensuite qui la fait abandonner à tout par un entier anéantissement. Perte d’honneur, de réputation1042, il ne lui importe ; il faut que la pureté règne, et elle voit, plus clair que le jour, la grande importance de la pureté pour compatir avec l’Esprit de Dieu.

C’est une chose indicible ce qu’il veut d’une âme qu’il tient dans une union intime, habituelle et continuelle avec lui ! Oui, c’est une chose indicible ! Cela vient de la grande sainteté de Dieu, laquelle est incompatible avec aucun opposé. Et j’ai expérimenté que, dans cette partie ou centre de l’âme, qui est la demeure de Dieu et comme son ciel1043, rien de souillé n’y peut compatir, et que le démon même, quoiqu’il soit un esprit, y trouve de l’inaccessibilité. Néanmoins, il y a de certaines exhalaisons1044 de l’impureté spirituelle qui, provenant de l’esprit1045 de nature, dans lesquelles il se trouve ce qu’on appelle petites malices, petits gauchissements et déguisements1046, qui voulant faire un subtil mélange avec ce qui est rectitude de l’Esprit de Dieu, voulant s’insinuer dans cette demeure, — et sembleraient y avoir plus de facilité que les démons, — voulant passer pour une sainteté sous ombre de charité, de zèle, de piété et enfin de gloire de Dieu1047 et faire égalité avec la pureté et rectitude, <veulent> entrer en cette communication intime de Dieu et en approchent de fort près ; mais c’est en vain, parce qu’en cet état habituel d’union intime, il n’y peut rien entrer de contrefait et d’impur.

L’on pourrait me demander ce que c’est que la révolte des passions dont j’ai parlé, laquelle, après mes grandes peines intérieures des trois premières années, j’ai encore pâti plus de quatre ans avec une aigreur dans le sens, à l’endroit de quelques personnes bonnes et saintes, et si cela peut compatir avec cette union intime de laquelle j’ai parlé. J’ai déjà dit qu’oui, et en voici la manière. Est à remarquer que les passions émues par une révolte comme celle dont je parle, ne sont pas comme celles qui viennent d’un naturel qui, dans son fond, est aisé à s’émouvoir1048, ou comme ceux qui, entrant en la vie spirituelle, s’étudient à se mortifier et les dompter, pour tâcher d’avancer en la perfection, pour enfin tâcher d’acquérir par leur travail, avec l’assistance de la grâce, la paix du cœur. Ceux-ci ont pour l’ordinaire, selon les naturels, de grandes peines à se surmonter. Il y faut1049 de l’examen, de l’étude, de la fidélité, et, après tout cela, on a longtemps des attaches à ceci ou à cela, à soi-même encore plus qu’à autre chose… etc. Mais1050 en l’autre manière, bien loin qu’on soit arrêté ni attaché pour tenir ou poursuivre ce que la passion émue projette, l’on porte le tout comme une flagellation qui est plus sensible qu’il ne se peut exprimer ; et tout ce qui arrive de mal n’est point volontaire, mais au contraire, il sert pour l’humilité et abnégation de la personne, ou d’un poids qui fait qu’on a un grand mépris de soi-même. Si l’on s’échappe <de> paroles ou <de> pensées, c’est par égarement ; si l’on est contrarié1051 contre la justice, l’on sent bien un mouvement de colère ou d’aversion, mais il n’en sort point de mauvais effet, car l’on porte en soi, dans son fond, la crainte de Dieu qui fait qu’on hait la vengeance et l’esprit de vindication1052 : ce qui prévaut à la passion. L’on tombe néanmoins, comme j’ai dit, quelquefois par faiblesse lorsqu’on se rencontre avec quelqu’un de confiance, en disant quelques paroles plaintives : qu’on m’a fait ceci ou cela ; desquelles paroles l’âme reçoit tant de confusion de sa lâcheté que ce lui est une humiliation bien grande, et ce qui l’afflige en cela, c’est qu’elle croit être une légère qui n’a aucune solidité; et tout cela compatit avec une intime paix1053, qui est dans le centre de l’âme, en une région qui semble séparée1054.

Ce qui fait encore redoubler la souffrance, c’est cette aigreur dans la partie sensitive qui <s’émeut1055> en même temps (que) quelque sujet antipathique ou capable d’aversion se présente. Je ne me lasserai jamais de dire que c’est la chose la plus affligeante du monde, pour une âme qui a la crainte de Dieu et du péché, et qui aime la pureté de cœur, et je laisse un peu à penser si cette âme est craintive, portant tant de faiblesses et de symptômes1056 : cela ne se peut dire ni jusqu’à quel point va son humiliation. Elle craint puissamment d’être trompée ; elle croit qu’elle n’a jamais eu de vertus solides et que ses passions n’ont qu’été endormies, depuis qu’elle a été appelée à la vie intérieure jusqu’au temps que ses peines ont commencé, et que ce qu’elle croyait avoir eu d’intérieur n’a pas été de Dieu, puisqu’il paraît maintenant qu’il n’y a aucun fondement ni solidité de vertu en elle, que toute sa paix a été trompeuse, ou (que) si ç’ont été des faveurs et des grâces, comme on les a jugées, elle les a perdues par sa faute et manquement de correspondance.

Ce sont là les retours1057 qui affligent la pauvre âme. Une fois, la crainte que j’eus que ces sentiments et émotions imparfaites fussent foncières dans mon esprit et dans ma nature, et que cela <provînt> du sang, (fit que) je me saignai si abondamment que si Dieu ne m’eût assistée, ma santé en eût été notablement intéressée ; car c’était dans l’hiver qui est fort froid en ce pays. Je recourais à Dieu, lui parlant dans l’amour et familier accès que sa bonté me permettait avec elle, dans le centre de mon âme, à1058 ce qu’il lui plût m’ôter cette disposition si contraire aux divines maximes de son Fils bien-aimé, et si contrariante le pur amour qu’il voulait de moi, à laquelle il avait tant fait de miséricordes. J’avais d’autres croix, desquelles je ne pouvais demander d’être délivrée ; mais l’Esprit qui me conduisait me poussait à demander de l’être de celle-là, et toujours en vue de la pureté véritable1059, si peu trouvée et possédée en la vie spirituelle1060 et voies du pur amour du sacré Verbe Incarné. Après toutes mes demandes, il me semblait que j’étais encore liée et plus captive en certains points que je ne puis exprimer, et que le sacré Verbe Incarné se plaisait à mes liens. Je m’abandonnai lors à ses voies, qui m’étaient si inconnues, pour souffrir et pâtir tant qu’il aurait agréable.

LVI

Dans la suite de l’état susdit, Notre-Seigneur me faisait la grâce de me comporter avec le prochain et affaires de la communauté sans qu’il parût rien à l’extérieur de ce qui se passait au dedans. Ce n’était pas que, comme j’ai dit, je ne commise des fautes par égarement, mais il était facile à découvrir que c’étaient choses passagères et que le cœur n’avait rien de mauvais. Et en effet, par la miséricorde de Dieu, je n’avais attache à chose aucune qui eût ombre de mal.

Le diable me voulait mettre en scrupule de ce que je n’avais pas de scrupules, eu égard à mes imperfections, et par là, me jeter (dans) de nouveaux troubles d’esprit. Mais la bonté de Dieu me préserva de ce mal, par la clarté qu’elle me donnait dans le fond de l’âme, qui me faisait nettement, sans raisonner, distinguer le vrai d’avec le faux. Les personnes avec lesquelles j’avais à traiter m’estimaient prudente, candide et sincère et d’une grande patience, avec d’autres qualités qu’on a en estime et que je ne croyais pas avoir, n’y faisant point réflexion. Au contraire, la vue de mes bassesses donnait un poids au peu de bien qui était en moi, en sorte que j’étais bien éloignée d’en avoir des pensées de vanité, et, si j’avais des vues1061 que Dieu m’avait donné des talents pour diverses choses, dans les états et conditions où il m’avait appelée, je voyais et il me semblait avoir l’esprit convaincu que, comme un autre enfant prodigue, j’avais tout perdu par ma faute, et que j’avais abusé des grâces et faveurs et intérieures et extérieures qu’il m’avait faites. Ainsi, tout servait à mon humiliation et anéantissement.

L’espace de temps de six années que je demeurai en la charge de supérieure, nous prîmes les expériences de ce qui se pouvait et ne se pouvait pas, pour nous régler conformément à notre Institut sur le pays. Nous nous servîmes en cet espace de temps d’un petit règlement que nous avions fait, par la conduite du Révérend Père Vimont, supérieur des Missions, et conseils des Révérends Pères de Brébœuf, Le Jeune et de Quen, qui tous s’étaient portés avec une grande charité de nous assister en cela et en toutes autres choses qui regardaient notre établissement et avancement spirituel et solide. Donc, les six ans étant expirés de notre arrivée en ce pays, qui fut l’an 1645, la Mère Marguerite de Saint-Athanase, très vertueuse religieuse et une de celles qui nous fut envoyée la deuxième année de notre établissement par nos Révérendes Mères Urselines du Faubourg de Saint-Jacques à Paris, fut élue supérieure à ma place1062.

La même année, le Révérend Père Hiérosme Lalemant, supérieur de la Mission des Hurons, vint à Québec pour y prendre la charge de supérieur des Missions de la Nouvelle-France, que le Révérend Père Vimont quittait. Notre-Seigneur me donna des mouvements extraordinaires que c'était lui auquel je me devais adresser et par lequel il me voulait aider pour ma conduite particulière dans ses voies et pour le général de notre communauté, et pour ce qui était de nos accommodements, perfection de notre union, constitutions1063… etc., que nous expérimentâmes dès cette première année. Nous écrivîmes en France aux personnes qui nous avaient envoyées pour avoir d’elles les avis et consentements pour faire ici des constitutions telles qu’il nous en fallait pour ce pays et selon les expériences que nous avions de ce qui se pouvait faire. Leur consentement, avec l’approbation de tout ce qui serait fait1064 de par deçà, nous fut envoyé par la flotte de l’année suivante ; ce qui nous consola grandement de voir l’union avec laquelle se comportaient nos Mères de l’une et l’autre de nos Congrégations. Ensuite de quoi, nous mîmes tous nos papiers et mémoires (ès mains) dudit Révérend Père, — lequel nous tenait aussi lieu de supérieur, comme étant le principal ecclésiastique du pays, — le suppliant de vouloir prendre la peine de nous faire la charité de nous dresser des constitutions et règlements conformes à notre union et accommodantes1065 au pays, selon les expériences que nous y avions déjà faites : ce qu’il fit avec une entière charité et si grande déférence à nos sentiments qu’il n’y a eu aucun chapitre que chaque sœur n’ait lu trois fois1066 et conféré avec lui des pensées et sentiments sur ce qu’elle avait lu, et après il était présenté à la communauté pour être reçu par suffrages secrets, et il n’y en a pas eu un que toutes les sœurs n’aient reçu, quoique, par consulte du chapitre, nous avions1067 ensemble conclu que nous recevrions de la main du Révérend Père tout ce qu’il ferait, sans toutes ces formalités ; mais il voulut (que) pour plus grande liberté (que) le tout fût reçu par suffrages. Chacune de nous en avait d’écrites à la main pour son usage ; mais elles furent brûlées par notre incendie excepté celles que le Révérend Père avait par devers lui, qui nous ont servi d’original pour en transcrire d’autres. Il est vrai qu’il ne se peut rien voir de mieux ni de plus propre pour notre dessein et Institut en ce pays. Nous en tirons de grands profits, et la bonté et miséricorde de Dieu y a donné une ample bénédiction, et nous avons des obligations infinies à ce bon et charitable Père de nous avoir donné un si riche trésor, qui est si rempli de l’esprit de Dieu et des maximes du saint Évangile.

LVII

Pour revenir à mes dispositions particulières1068, je me trouvai, dès l’abord, en une grande liberté d’esprit et ouverture de cœur pour communiquer mon état intérieur audit Révérend Père, et lui, de son côté, prit un soin très particulier de ma conduite. Il est vrai qu’il m’éprouva en diverses manières, à cause de l’état dont j’ai parlé, dont je n’étais pas délivrée ; mais toutefois mes peines n’étaient pas si extrêmes comme je les ai déduites, excepté dans la tentation d’aversion et d’aigreur qui me continuait1069.

L’Octave de Noël, j’eus un fort mouvement que, si je m’engageais par vœu de chercher la plus grande gloire de Dieu1070 en tout ce qui serait de plus grande <sanctification>, que sa divine Majesté m’assisterait. Je me sentais fort pressée intérieurement de le dire audit Révérend Père, lequel, après m’avoir entendue et recommandé l’affaire à Dieu, me permit de le faire en cette sorte : de faire, de souffrir, de penser et de parler tout ce que je connaissais être le plus parfait et qui me paraissait1071 être pour la plus grande gloire de Dieu, et aussi de laisser l’agir, le souffrir, le penser et le parler lorsque j’y verrais être la plus grande perfection et la plus grande gloire de Dieu ; le tout, entendu dans mes actions libres. Par ce vœu, je me sentis grandement fortifiée, et Notre-Seigneur me fit de grandes grâces par ce moyen qui me lia d’une façon toute nouvelle à ses saintes et divines maximes, quoique je portasse encore ma croix. Dans ce vœu était compris celui d’obéissance à mon directeur pour y être dirigée par lui, le tout sous la protection de la très sainte Mère de Dieu.

Je dirai, en passant, qu’une des grandes grâces que sa divine Majesté m’ait faites, dans le cours de la vie spirituelle, a été de me porter à une prompte obéissance à ses mouvements et inspirations1072, mon âme ne pouvant souffrir de délai que je ne fusse aussitôt trouver1073 mon directeur. Il s’agissait quelquefois de choses fort mortifiantes à la nature ; l’Esprit de grâce qui me dirigeait me faisait franchir toutes les difficultés, et, je le dirai ailleurs, qu’une âme que Dieu appelle à une vie continuelle de l’Esprit1074 a (à) passer par beaucoup de morts premières que d’arriver au terme ! Cela n’est pas imaginable, et qui n’y aura passé ne le croira que difficilement, non plus que l’abandon de l’âme à se laisser conduire partout où Dieu la veut mener. On dit, et il est vrai en une façon, que la contemplation est oisive ; mais cependant elle a de grands <travaux> à faire qui ne lui donnent, ni jour ni nuit, de repos dans ces chemins et dans ces voies que l’Esprit de grâce lui fait tenir, et la pauvre nature le sent plus que je ne puis le dire, quelque soumis que soit l’esprit.

Revenant à mon discours, j’ai dit ci-devant que le Révérend Père Lalemant m’éprouvait et me disait1075 mes vérités. Entre autres, un jour, il me dit, et me le prouva par raison, que je n’étais pas digne de traiter avec Dieu dans une si grande familiarité, eu égard à mes grandes imperfections. Il avait raison et mon esprit en était convaincu, me voyant encore plus misérable qu’il ne me voyait. “Comment ! disait-il, de traiter avec une si haute Majesté de la sorte ! Vouloir le baiser de la bouche ! Sous les pieds ! sous les pieds ! C’est trop pour vous.” Je le voyais bien, et le zèle et la ferveur avec laquelle il me disait cela m’anéantissait et m’eût fait passer par le feu pour que la divine Justice eût été satisfaite de ma trop grande témérité1076. Je me faisais de très grandes violences pour traiter avec mon divin Époux d’une autre manière, mais je ne pouvais faire autrement. Je lui demandais par un amoureux respect qu’il lui plût me faire la grâce d’obéir à celui qui me tenait sa place, et lorsque je lui demandais, sans réflexion je me trouvais dans un doux et intime commerce avec lui. Puis, me ravisant, je lui disais : “Mon chaste Amour, il faut que j’obéisse à celui qui me tient votre place ; il le désire ; pardonnez-moi, s’il vous plaît1077, vous savez que je veux obéir.” Puis, en ce qui était de moi, je me faisais violence ; ensuite de quoi, je me voyais1078 en sa divine présence comme liée1079 et captivée de l’obéissance, et sa bonté amoureuse se plaisait de regarder mes <liens>. Son regard était en moi, sur moi, et le mien en lui1080, qui dans mes liens possédais une paix que je ne puis exprimer. Je passai quelque temps en cet état, et quoique j’expérimentasse que le sacré Verbe Incarné se plaisait en mon obéissance lorsqu’il me laissait le pouvoir d’obéir, néanmoins hors de là, je me trouvais dans un doux commerce avec lui : ce qui fit que mondit Révérend Père me laissa libre d’obéir à l’Esprit de Dieu. En cet état d’union avec Dieu, il est impossible de subsister en aucun dessein qui peut mettre un opposé contraire à son opération. Son opposé1081 est de certaines pratiques actuelles où il faut que l’entendement travaille, réfléchisse… etc., sur des choses corporelles et matérielles, même en des choses fort spirituelles qui ne sont pas du degré de celles dont Dieu occupe l’âme. C’est une chose du tout impossible, parce que les puissances de l’âme depuis longtemps ont été rendues inhabiles1082 en leurs opérations d’élection, comme je l’ai dit ailleurs.

Je n’entends point parler des sacrés saints mystères de notre foi, car encore que l’âme ne puisse méditer en l’état duquel j’ai parlé, toutefois, elle a une façon de les contempler et d’en parler avec Dieu lorsqu’il l’y attire, qui est d’une très grande douceur et suavité. Ces divins mystères appartenant au suradorable Verbe Incarné, la moindre pensée qui frappe l’esprit à leur égard embrase l’âme, qui voit en eux tant de vérités, de certitude et de sainteté, qu’elle n’a point besoin de raison ni de réflexions pour en connaître davantage, parce qu’étant unie à la sacrée Personne du Verbe, elle est dans la source qui lui imprime toute vérité et la fait vivre dans ses influences. Et c’est cette pâture1083 de laquelle son divin Sauveur parlait, disant: Je suis le bon Pasteur. Si quelqu’un entre par moi qui suis la porte, il entrera et sortira et trouvera pâture. Et ainsi, l’âme a vie en lui et de lui, d’une façon ravissante qui se peut mieux expérimenter que dire.

TREIZIÈME ÉTAT D’ORAISON

LVIII

Je pâtis1084 encore la révolte des passions et tentations d’aversion, jusqu’au jour de la fête de l’Assomption de la très sainte Vierge, l’an 1647, que j’eus une forte inspiration de recourir à cette divine Mère pour qu’il lui plût m’en obtenir la délivrance, si c’était pour la gloire de son bien-aimé Fils, mon suradorable Époux, et qu’elle savait bien ma faiblesse et combien1085 ce que je pâtissais était opposé à l’état que sa divine Majesté me faisait porter dans le centre de mon âme, et enfin que sa très sainte volonté fût accomplie, voulant être une victime1086 à son amour, en la façon et manière qu’il le voudrait de moi. J’expérimentai pour lors que l’Esprit de Dieu me faisait parler à cette divine Mère. J’étais pour lors devant le très saint sacrement. En un instant, je me sentis exaucée et ôter1087 de moi comme un vêtement sensible, et une suite et écoulement de paix en toute la partie sensitive de l’âme. Cette aversion fut changée en un amour cordial pour toutes les personnes envers lesquelles ma nature avait de l’aigreur. Dans les occasions, je leur rendais tous les services possibles selon mon état et condition, et même, comme l’on ne savait pas ce qui se passait en moi ni les motifs et les raisons qui me faisaient agir de la sorte au dehors, excepté ceux auxquels je rendais compte de mon âme, l’on ne pouvait comprendre cela. L’on a fait divers jugements qui ne touchaient pas du tout au but.

Environ ce temps là, il arriva une occasion qui, dans son effet et en sa cause, me pouvait donner une grande humiliation ; et en effet, je la portai ; et cette humiliation me devait être d’autant plus sensible qu’elle me venait, dans l’apparence humaine, de personnes de vertu et que j’avais obligées en toutes occasions. Enfin Dieu permit qu’il s’y rencontrât des circonstances capables de me plus humilier1088 que chose aucune qui me fut arrivée. J’ai su tout ce qui c’était passé dans l’affaire en question. Je n’en dis pas un mot pour m’excuser, et Notre-Seigneur me fit la grâce que je n’eusse point de sentiments imparfaits contre aucune de ces personnes-là. Je considérais leur procédé en esprit humilié devant Dieu, me confessant digne qu’on eût les pensées et sentiments qu’on avait de moi, et qu’enfin l’on avait raison à cause de mes grandes imperfections qui en pouvaient avoir donné sujet véritable. Auparavant que cette chose arrivât, Notre-Seigneur m’avait fait connaître qu’il voulait de moi la chose dont il était question et à laquelle on s’opposait. Je n’en parlai à personne, demeurant en ma paix et tranquilité, tout comme si j’eusse eu toutes les satisfactions imaginables. Je ne doutais point de la volonté de Dieu ni qu’elle s’accomplirait en son temps, comme, en effet, elle arriva et comme la divine Majesté me l’avait signifiée. Après quoi, je fis rapport de tout au Révérend Père Lalemant, mon supérieur.

Il faut qu’en passant je die à la gloire de Notre-Seigneur, qu’il m’a toujours fait la grâce que je ne suis nullement attachée à mes lumières et connaissances naturelles ou surnaturelles, me sentant portée à soumettre mon jugement. Si j’ai cela pour moi, je le voudrais voir en pratique dans toutes les âmes que Dieu appelle à son service. Le contraire me mortifie1089, mais je le porte en patience, si ce n’était que la gloire de Dieu voulût de moi un procédé contraire, selon la justice, et qu’on jugeât être tel. Voilà comme je suis pour mes actions libres. Pour les lumières extraordinaires, je pourrais avoir des connaissances que la divine Majesté voulût ces choses de moi. Je le déclare à mon directeur, je le laisse juger et ensuite je me tiens en repos, s’il l’approuve ou non. S’il me dit d’agir, j’agis ; s’il me dit : « Ne faites pas », je n’ai nulle pente1090 de le faire, parce que l’Esprit de grâce m’imprime cette vérité qu’il me tient la place de Dieu et que ce serait errer de ne pas suivre ses conduites. J’ai toujours été comme cela, depuis que Notre-Seigneur m’a appelée à la vie intérieure et que j’ai eu un directeur.

L’on me pourrait demander si j’ai quitté mes imperfections toutes les fois qu’il me l’a dit et se j’ai pratiqué les vertus contraires qu’il me conseillait. Je réponds que j’ai toujours eu la volonté de le faire ; mais je suis toujours faible et fort imparfaite. Lors même que dans le temps de mes grandes tentations, mon directeur me disait : « Il y a faute ou imperfection en ceci ou cela », en ce même moment, je sentais que mon esprit était humilié sous ses pieds, et lors, actuellement, je me mettais à genoux pour lui demander pardon, le suppliant de me donner une pénitence. Une fois qu’il me mortifiait extraordinairement,1091 - j’étais dans l’actuelle souffrance de mes tentations,- croyant en moi-même que j’étais au delà de toutes les imperfections imaginables, une crainte me saisit que ce ne fût une possession ou une obsession1092 que je pâtissais. Incontinent je suppliai N. de m’exorciser s’il jugeait que ce fut la vérité, parce que je ne pouvais plus supporter de si grandes fautes. Il me renvoya sans me répondre. Au fond, ce n’était pas que mes imperfections me donnassent de l’inquiétude, mais c’était de voir l’incompatibilité de l’imperfection avec la grande perfection que Dieu demande d’une âme qui lui appartient, qui me faisait voir tout ce qui était en moi plein d’impuretés et d’imperfections.

Enfin, l’effet de la grâce que Dieu m’avait faite le jour de l’Assomption, par les mérites de la très sainte Vierge, me fit expérimenter plus clairement1093 que je ne l’avais pu concevoir la grandeur de cette grâce et voir l’état des grandes croix intérieures et tentations1094 que j’avais portées près de huit ans1095 et , par conséquent, peser les grandes obligations que j’avais à sa divine Majesté de m’avoir si puissamment aidée et protégée dans tous les divers accidents qui s’étaient rencontrés en cet espace de temps, qui me serait trop long à déduire, aussi bien que le détail de ses grandes grâces et faveurs, nonobstant mes incorrespondances1096. Hélas ! j’en suis honteuse autant de fois que j’y fais réflexion, y trouvant toujours de nouveaux motifs de m’humilier et d’ailleurs de chanter les miséricordes d’un si bon Dieu1097 pour le néant et la poussière de la terre. Il soit1098 béni éternellement !

LIX

Il ne se peut dire la paix et grande tranquilité que l’âme possède se voyant entièrement libre de ses liens et rétablie en tout ce qu’elle croyait avoir perdu ; et non seulement elle le connaît1099, et expérimente qu’elle n’a fait aucune perte, mais des amas de trésors indicibles. Elle connaît que ce qui lui ôtait la vue des biens qu’elle possédait dans l’intime union de l’Époux avait été une cendre qui cachait son feu et ses lumières, pour son bien et avancement dans des vertus foncières qu’elle n’avait pas auparavant dans le degré que la divine Majesté les lui fait posséder.

Ces vues et ces expériences qu’elle a en ce changement d’état ne sont pas des lumières par retours1100, mais par des impressions plus distinctes que toutes lumières par le suradorable Verbe Incarné qui habite en elle, impressions qui portent des effets dignes1101 du sujet qui les imprime et tout conformes aux maximes du saint Évangile, en sorte qu’il ne se peut rien opérer qu’en cet esprit1102 et conduite. Envisageant cet état, je ne me pouvais lasser de bénir Dieu de m’avoir fait passer par tant de détroits et tant d’épines. Je lui demandais pardon de ne lui avoir pas été assez fidèle dans mes tentations, ce qui me donnait de la confusion et m’humiliait en sa divine présence1103 ; et ce point est le poids de mon humiliation qui depuis a servi de matière à l’esprit de componction amoureuse que Notre-Seigneur me donne continuellement avec toutes ses autres signalées faveurs.

Je loue et bénis ce sacré Sauveur de ce qu’il lui a plu en diverses manières m’humilier dans ses voies. Je lui dis avec le prophète : Ah! qu’il est bon que vous m’ayez humiliée. C’est avec vérité que je lui dis, et que pour tous les trésors de la terre, je ne voudrais pas n’avoir passé par cet état d’humiliation que je vois infiniment précieuse, plus que je ne puis le dire. Il me semble que j’ai passé par ces tanières de lion et de léopards dont parle l’Épouse au Cantique, et qu’au lieu d’avoir été endommagée par leurs morsures, je me suis sauvée dans le domaine et dans les trésors de mon céleste Époux, qui ne sont autres que les saintes et sacrées maximes de l’Evangile, qui, comme des torrents1104 , sont coulées de sa divine bouche. S’il m’a dit: Faites du bien à ceux qui vous font du mal, c’est une loi qu’il me semble qu’il a écrite dans mon coeur avec une efficacité toute d’amour : ce que j’expérimente dans les occasions, non point en me mortifiant, mais par une pente et inclination qui me porte là, en vertu de l’impresion de la maxime de mon divin Époux. Comme ayant eu diverses affaires, depuis que je suis en Canada, et par conséquent à traiter avec personnes de diverses conditions1105, il s’est rencontré plusieurs affaires assez épineuses ; ces divines maximes ont été ma force et soutien. L’on prenait souvent mon procédé comme provenant de mon naturel, qu’on disait facile à secouer et à oublier les déplaisirs que je pouvais recevoir de la part du prochain ; mais l’on ne voyait pas que, mon esprit étant possédé de cet esprit des maximes du Fils de Dieu, j’agissais par ce principe. Ce que je dis d’une manière générale, je le dis de l’autre. Ce n’est pas, comme j’ai dit ci-devant, que je ne tombasse dans l’imperfection par égarement et surprise, soit dans les affaires que j’avais dans la maison, soit à la grille, car j’ai toujours eu à traiter avec le prochain, et ce pays-ci est très plein de tracas, surtout en un nouvel établissement où l’on trouve tout à faire1106, une grande disette et diverses circonstances fort épineuses qui donnent sujet à divers travaux à ceux qui sont appelés à agir avec le prochain, soit en la charge de supérieure, soit en celle de dépositaire, ayant toujours exercé l’une ou l’autre.

LX

Dans les susdits emplois, mon esprit était toujours lié à cet Esprit qui me possédait pour me faire marcher et agir dans les maximes du suradorable Verbe Incarné. Il semblera que je ne fais que répéter au sujet de ces divines maximes, sur lesquelles je roulais, ai-je dit, continuellement. Est à remarquer1107 que dans la voie que Notre-Seigneur a toujours tenue sur moi pour ma conduite spirituelle, que le Saint-Esprit m’a toujours depuis le commencement qu’il m’a appelée dans la vie intérieure jusqu’à cette heure, donné pour principe les maximes de l’Évangile, sans que je m’y étudiasse, soit y raisonnant, soit y réfléchissant par élection, mais cela me venant tout en un moment dans l’esprit, sans qu’au précédent j’en eusse fait lecture. Même quand j’en eusse fait, ma mémoire1108 était labile en ce point, en sorte que la maxime qui était produite par l’Esprit qui me conduisait anéantissait en moi tous autres souvenirs, quoique saints, et ce qui était présenté en mon esprit portait en soi ce qui pour lors était utile pour mon avancement spirituel, et toutes sortes de biens et grâces substantielles dans l’union du sacré Verbe Incarné.

Mais dans la suite du temps et dans les changements d’état, les opérations de l’Esprit de Dieu changent dans leurs effets, à proportion de l’état où l’âme entre, de sorte qu’un passage de l’Écriture sainte opérera en un temps1109 et en un sens tout autre chose qu’en un autre, mais toujours dans une plus grande perfection, non pas à l’égard de Dieu qui est immuable, mais au regard de l’âme qui aura ses croissances spirituelles et dans la sanctification1110 jusqu’à la fin. Quelque degré d’union avec Dieu qu’elle ait expérimenté ou expérimente en cette vie, il y a toujours quelque chose de plus, Dieu étant infini en ses dons. En voici un exemple.

Avant que je fusse religieuse, même première que la divine Majesté m’eut donné les connaissances1111 et grâces que j’ai dites de la très sainte Trinité, les lumières que j’avais de l’Écriture sainte engendraient en moi une foi si vive qu’il me semblait que j’eusse passé par les flammes pour ces vérités, car c’étaient des clartés qui portaient leur certitude et leur efficacité. Elles me donnaient une espérance1112 que non seulement je posséderais et jouirais des fruits et des biens qui m’étaient manifestés1113 en Dieu, hors de Dieu, et de Dieu même, mais tout pour le même Dieu et sa gloire ; cette espérance me faisait oublier moi-même pour plaire à mon divin Époux, me faisant faire des actions et me jeter dans des hasards qui surpassaient tout ce que peut une personne de mon sexe. Les passages de saint Paul qui traitent des opérations et des effets1114 qu’ elles produisent dans les âmes me consommaient d’amour, et lors de ma vocation religieuse, les passages qui traitent des conseils de l’Évangile m’étaient comme autant de soleils qui faisaient voir à mon esprit leur éminente sainteté, et en même tels enflammaient toute mon âme en l’amour de leur possession et opéraient efficacement ce que Dieu voulait de moi1115, selon mon état, de la pratique des divines maximes du suradorable Verbe Incarné : toutes ces vues et grâces1116 substantielles n’étant par aucune étude de ma part, mais à la façon que les éclairs précèdent le tonnerre1117, expérimentant que tout procédait du centre de mon âme1118, de Celui qui en avait pris la possession et qui la consommait1119 en son amour et en faisait rejaillir ces étincelles1120 pour me conduire et me diriger.

Lors de ma vocation en la Mission de Canada, toutes les maximes et passages qui traitent du domaine et de l’amplification du royaume de Jésus-Christ et de l’importance du salut des âmes pour lesquelles il a répandu son Sang m’ étaient comme autant de flèches qui me perçaient le coeur1121 d’une angoisse amoureuse à ce que le Père Éternel fît justice à ce sien Fils bien-aimé contre les démons qui lui ravissaient ce qui lui avait tant coûté.

D’ailleurs les manifestations et opérations intimes de mon divin Époux dans mon âme1122, qui, dans son intime union et écoulements divins dans lui, me faisait part de ses magnificences divines, établissaient en moi un fondement très certain de toutes ces vérités ; de sorte que, si j’avais écrit toutes les grâces et faveurs que la divine Majesté m’a communiquées depuis que, par sa grande miséricorde, elle m’a appelée à la vie spirituelle, tant au sujet des passages de la sainte Écriture que de ses opérations intimes dans mon âme, il y en aurait un très gros volume, et toujours, comme j’ai dit1123, en plus haute perfection et croissance spirituelle ; mais je ne l’ai pas fait, la vue de mon indignité et bassesse de mon sexe m’en ayant empêchée ; et je n’en dis pas un mot1124 qu’alors que je ne puis faire autrement pour m’exprimer, et lorsque je m’aperçois que cela est des lumières que Dieu m’a données touchant la sainte Écriture et qu’il me la faut citer1125, que je n’entre en une très grande confusion. Encore une raison1126 a été que j’ai toujours cru que sa divine Majesté ne me donnait ses grâces que pour servir à mon avancement1127 spirituel et pour ma sanctification, et de plus que je souillais ces mêmes dons et que par ce moyen j’avais crainte d’être mise au rang des hypocrites, donnant sujet de croire par ma production que j’étais quelque chose, et au fond, je ne suis rien et ne vaux rien en toutes manières, à cause de mes incorrespondances ; et tout cela me donne une grande crainte d’être reprise et confuse à l’article de la mort.

LXI

Étant dans la paix que j’ai dite après mes tentations, l’union avec mon divin Époux par ses impressions saintes opérait en moi les vertus foncières de ses divines maximes d’une façon si spirituelle que je ne m’en apercevais que par leurs effets, surtout environ un an avant que notre incendie arrivât.

Ces effets étaient dans une douceur extraordinaire et dans un si grand dénuement que ce que j’avais auparavant possédé de ces vertus dans les états par où j’avais passé, ne me semblait rien ; et généralement, dans les vertus religieuses, j’expérimentais que j’étais une créature tout autre et que Dieu me possédait par les maximes de son suradorable Fils1128, m’agissant en tout ce que j’avais à faire selon mon état, par les influences et onctions de ce passage : Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur…etc., et ensuite : L’Esprit de Dieu rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu…etc. Comme je rendais compte de moi-même au Révérend Père Lalemant, il me disait que je ne devais jamais refuser l’emploi dans les affaires temporelles, vu qu’elles ne me distrayaient point du grand commerce dont il plaisait à la divine Majesté1129 m’honorer avec Elle.

Dans cette année là, j’eus de grandes croix à cause de la persécution des Iroquois qu’ils faisaient souffrir à l’Église. Comme j’entrais dans les intérêts de mon divin Époux, le détriment1130 de son Église me crucifiait intérieurement, quoique mon âme fût entièrement soumise à ses ordres et permissions. Ce fut en ce temps-là que les Révérends Pères de Bréboeuf, Garnier et Lalemant furent brûlés et massacrés avec leur troupeau, et que tous les Révérends Pères de la Mission des Hurons, avec le reste de ces pauvres chrétiens, furent contraints de quitter la place et de venir se réfugier ici. Ah! que ce coup me fut extrême ! C’était une chose la plus pitoyable qu’aucune qui fût encore arrivée en cette nouvelle Église. Les Révérends Pères qui étaient demeurés vifs avaient plus souffert que ceux qui étaient morts. L’on voyait que c’étaient personnes consommées et dans lesquelles Jésus-Christ vivait plus qu’elles ne vivaient1131 en elles-mêmes. Leur sainteté était si visible à tout le monde que chacun en était ravi.

Eux donc et leur troupeau, qui était environ 400 ou 500 chrétiens, s’arrêtèrent ici, à Québec. Dans l’affliction que je portais à mon âme1132, la seule consolation qui me restait, voyant ces pauvres fugitifs, était d’être proche d’eux et que nous aurions leurs filles. Notre-Seigneur m’inspira d’étudier en leur langue huronne, à laquelle je ne m’étais point exercée, car dès le commencement que nous fûmes en ce pays, je laissai cela à le Mère Marie de Saint-Joseph, pour me donner à l’algonquin et montagnais, desquels nous avions plus à faire en ce temps-là que de la huronne. J’appris donc assez celle-ci pour enseigner les prières et le catéchisme aux filles et femmes, ce que nous faisions alternativement par semaine, la Mère de Saint-Joseph et moi, à une pleine cabane.

Outre cela, nous avions une assez grosse famille1133 que nous assistions tous en les nourrissant, car plusieurs personnes de piété assistèrent en ce qu’ils pouvaient ces pauvres exilés, mais les maisons religieuses de Madame de la Peltrie y contribuèrent le plus. Les Révérends Pères, pour leur part, en nourrissaient et entretenaient, eux seuls, trois ou quatre cent ; leur grande charité leur faisant faire d’étranges efforts pour ne pas laisser périr ceux qui leur avaient tant coûté de sueurs et de fatigues pour les engendrer à Jésus-Christ et pour les tirer du feu et de la rage de leurs ennemis. Comme dépositaire, c’était moi qui distribuais1134 chaque semaine la dépense à ceux dont nous étions chargées : ce qui me donnait beaucoup de consolation de leur pouvoir rendre ce petit service. Mais Notre-Seigneur le changea bientôt1135 par une autre visite1136 qui fut notre incendie, qui arriva sur la fin de l’an 1650, en cette sorte.

Une bonne soeur novice converse qui avait charge de faire le pain, ayant le soir précédent qu’elle devait boulanger fait les levains, de crainte qu’ils ne gelassent, mit dans la met du charbon allumé dans quelques vaisseaux et l’étoupa en sorte qu’il ne paraissait point y avoir de feu. Personne ne savait qu’elle eût fait cela, car ce n’était point la coutume ; ainsi l’on ne s’en fût jamais avisé. Cette pauvre fille, qui avait eu dessein de l’ôter1137, s’en oublia, de sorte que sur la minuit, ce feu, ayant échauffé le bois dans la met qui, avec toutes les cloisons et planchers, était de bois de sapin, qui de soi attire le feu1138, s’embrasa en tout lieu, et de là en toutes nos caves qui ne sont point voûtées en ce pays. La boulangerie faisait un de ces départements, tous nos offices étaient au-dessus. En ces départements des caves étaient nos provisions pour l’année, tant de celles que nous avions fait venir de France, comme lards, huiles, beurres, et eau-de-vie pour les domestiques1139, que poissons…etc. Lorsque le feu fut embrasé en tout cela, il s’éleva aux planchers, qui étaient doubles et de la terre entre-deux, de sorte que si une maîtresse des enfants n’eût été couchée en leur département, nous fussions toutes tombées dans le feu en moins de demi-heure, si elle n’eût entendu le pétillement et bruit du feu qui la fit se mettre en place. Le feu perçait déjà et le lieu croulait, pour tomber et fondre en bas. Elle éveilla les enfants qui étaient assez bon nombre, vint éveiller les soeurs au dortoir et puis retourna à ses filles, qu’elle et d’ autres eurent bien de la peine à sauver. Les soeurs se sauvèrent à demi-vêtues, n’ayant pas seulement eu loisir de prendre leurs chaussures pour la plupart. Tout ce que je pus faire fut de jeter par la fenêtre les papiers de la communauté que j’avais en garde et quelques petites caissettes que je trouvai sous ma main. Le peu de temps que j’employai à cela me sauva la vie, parce que je m’étais déjà mise en chemin pour monter au lieu de mon office, pour jeter quelques étoffes par la fenêtre, me doutant que mes chères soeurs avaient laissé tous leurs habits en leurs cellules pour se sauver. Si je fusse allée en ce lieu, j’y eusse péri, parce qu’en moins d’un Miserere , les avenues furent prises du feu. Je demeurai la dernière en la maison entre deux feux. A peine fus-je sortie de ma chambre, qui était sous le clocher, que la cloche fondit. Comme je me sauvais, le feu me suivait en notre dortoir. Je sortis avec quelques autres qui m’avaient advancée1140 par la grille, qu’on avait rompue, n’étant par bonheur que de bois. Le parloir était au bout du dortoir. Je fus bien étonnée, étant sortie, de voir le danger que nous avions couru, une bonne soeur et moi, car tout était en feu le long du toit, qui en ce pays n’est que de planches de sapin, comme toutes les charpentes qui ne sont que de bois mols1141 et gommeux, quoique assez solides pour l’usage. Je trouvai notre pauvre communauté sur la neige, chacune ayant la façon aussi douce et tranquille que si rien ne fût arrivé. Elles regardaient en priant Dieu ce piteux spectacle. Il y en avait qui avaient les pieds nus sur la neige1142. Celles qui avaient des chausses et des pantoufles pâtissaient1143 pour chausser leurs compagnes1144.

C’était un spectacle pitoyable à voir. Une bonne personne qui regardait les soeurs, les voyant si tranquilles, dit tout haut qu’il fallait que nous fussions folles ou que nous eussions un grand amour de Dieu, d’être sans émotion dans la perte de tous nos biens, et de nous voir en de petits moments réduites à rien sur la neige. Ce bon Monsieur ne savait pas la force de la grâce que notre bon Jésus répandait dans nos coeurs. Tous nos bons amis pleuraient de compassion de nous voir. Cette nuit était, à cause des flammes, claire comme un jour, de sorte que chacun pouvait voir l’état1145 extérieur auquel nous étions. Tous nos amis firent le possible pour nous secourir pour arrêter l’incendie ; mais dès qu’on s’en aperçut, il n’y avait plus de remède. Le Révérend Père supérieur et tous les Révérends Pères et Frères et leurs domestiques mirent leur vie en hasard pour ce sujet. Un bon Frère, en tirant quelque chose de la sacristie qui était au bout de la maison, y pensa demeurer. Enfin, nous fûmes réduites à la mendicité et miséricorde de nos amis, qui en cette occasion nous firent1146 expérimenter qu’ils avaient la charité dans le coeur pour nous secourir comme ils firent, surtout les Révérends Pères de la Compagnie, qui se dénuèrent de tout ce qu’ils purent pour nous tirer de cette urgente nécessité. Ils nous conduisirent la nuit même de notre accident chez les Révérendes Mères Hospitalières qui nous reçurent en leur maison avec une grande charité, - nous logeant avec elles près d’un mois en leur maison où nous vivions comme si nous n’eussions été qu’une communauté, nous donnant la même liberté qu’à leurs soeurs, - et en tous nos besoins nous traitèrent avec toute la charité possible.

LXII

Mes dispositions intérieures dans l’accident de notre incendie furent que dès lors que je vis que le mal était sans remède, je crus que mes péchés étaient la seule cause, et j’en avais une si forte conviction d’esprit qu’il eût été bien difficile de me persuader le contraire. Et en ce moment, mon âme avec une si grande tranquilité1147 accepta ce châtiment en criant miséricorde à Dieu de ce que toutes mes soeurs en pâtiraient, et j’eusse bien voulu qu’il n’y eût eu que moi1148, puisque j’étais la cause de ce qu’elle exerçait sa divine Justice1149 sur tout le commun, étant et me reconnaissant la seule qui avait failli. Néanmoins, je voyais ce coup comme le châtiment d’un bon père et d’un époux, lequel, en nous visitant de la sorte, nous voulait mettre dans un entier dépouillement en l’Octave de la sainte Nativité, conforme en quelque façon à celui de la Crèche. Mon âme n’eut jamais une si grande paix que je l’expérimentais en cette occasion. Je ne ressentis pas un mouvement1150 de peine, de tristesse ni d’ingratitude, mais je me sentais intimement unie à l’Esprit et à la main qui permettait et qui faisait en nous cette circoncision1151, comme étant une même chose avec sa très sainte volonté, de sorte qu’étant en Dieu et dans l’agrément entier de l’effet présent, il n’eût pas été en mon pouvoir de rien faire que poussée1152 et actuée par son divin Esprit, que j’expérimentais conduire mes pas et mon action. J’avais cette pensée en mon esprit que mes soeurs et moi devions prendre cette perte universelle de notre monastère et de ce qui était dedans, en l’esprit des Saints, ayant une vue intérieure de ceux tant du Vieil que du Nouveau Testament, lesquels, ayant l’esprit de componction, s’accusaient eux-mêmes, et, en portant la peine temporelle que Dieu leur envoyait, le bénissaient et chantaient ses louanges. Et ainsi, étant poussée1153 et agie par une amoureuse activité, dans la possession d’une paix que je ne puis exprimer, mon esprit et mon coeur disaient sans cesse : « Vous avez fait cela, mon chaste Époux. Vous en soyez béni ! Vous avez bien fait ! C’est mon contentement que vous soyez content en ce que vous avez fait ! » Les bénédictions que mon âme donnait à Dieu étaient aussi fréquentes que chacun de mes respirs, et il n’était pas en moi de sortir de cette amoureuse activité et union de toute mon âme à la divine volonté, et tout le fond de mon âme était nageant par un amour de complaisance dans cette sainte volonté de Dieu, sans examiner rien que de me complaire en ce que son dessein avait été accompli par notre anéantissement, et surtout à mon regard, parce que j’avais fait bâtir cette maison et eu de grands travaux pour arriver à la mettre en l’état qu’elle était et souffert de grandes contradictions. Or, comme je voyais que j’avais commis beaucoup d’imperfections, je me mettais du côté de la divine Justice, lui rendant mes actions de grâces et mes complaisances de tout ce en quoi elle voulait se satisfaire par mon anéantissement, en ce point particulier, de sorte que mon amoureuse activité intérieure de louanges ne pouvait finir, et quoique toutes fussent dans une très grande familiarité avec cette suradorable Majesté, néanmoins c’était en l’esprit amoureusement humilié, et j’avais l’esprit convaincu que toutes ces choses contribuaient à m’emporter de ce côté-là et que la Majesté divine avait du dessein particulier en tout ce qui nous était arrivé en notre accident.

Je ne veux pas omettre ce qui arriva à deux personnes de grande vertu qui toutes deux eurent de grands pressentiments de ce qui nous devait arriver. L’un, par un instinct intérieur qui lui faisait sentir l’affliction que nous aurions de notre monastère brûlé : cette bonne personne disposait en elle-même où elle nous pourrait loger et en trouva tous les expédients pour nous soulager en tout ce qui lui serait possible. Cette personne était à deux lieues de nous, qui ne pouvait humainement savoir ce qui ne lui pouvait être dit que le lendemain. L’autre personne était assez proche de notre monastère, laquelle vit en esprit comme un cercle de lumière qui entourait notre maison, et des voix dans cette lumière qui disaient à quelqu’un par voix plaintive : « Hélas ! hélas ! n’y a-t-il pas moyen que cet accident n’arrive pas ! hé ! n’y a-t-il point de remède ? » L’on répondit : « Non, il n’y en a point. » Il semblait que c’était l’ange exécuteur des volontés de la divine Justice qui faisait cette réponse : « Cela sera ; l’arrêt est prononcé ! » Alors, il vit comme une main qui faisait le signe sur notre monastère. Peu après, quasi en même temps, l’on vit paraître le feu, et cette bonne personne entendant la cloche du tocsin et les cris pour avoir secours, vit la chose vérifiée en nous. Lorsque j’eus appris ce qui était arrivé à cette sainte âme, ce fut un nouvel esquillon1154 à mon coeur pour fomenter mon amoureuse activité et état de victime1155 qui voulait être toute consommée et anéantie sous le bon plaisir de la divine Justice.

LXIII

Après notre désastre1156 arrivé, plusieurs de nos amis crurent que nous serions découragées et qu’infailliblement il nous faudrait repasser en France, n’ayant pas le moyen de nous rétablir et relever d’une perte si notable, puisque nous avions tout perdu. Pour mon particulier, je ne pensais point à notre rétablissement, mais bien de nous tenir en humilité dans le petit logis de Madame notre fondatrice, qu’elle nous avait donné pour notre séminaire, qui était demeuré entier, à cause qu’il était à un des bouts, éloigné de notre monastère d’environ cent pas, là où je pensais que par le moyen de petits apentifs nous tâcherions de faire nos fonctions, car de retourner en France, à moins d’une volonté de Dieu reconnue, j’y ressentais une aversion1157 entière et un plus grand amour que jamais à ma vocation, et chacune de nous ne regardait que de suivre cette divine volonté, car c’était une chose ravissante de voir avec quelle paix et douceur chacune portait sa croix, qu’il avait plu à notre bon Seigneur et Maître nous envoyer. Et en cette occasion, l’on voyait l’opération de sa grâce, et néanmoins qui faisait encore plus au dedans que ce qu’on en pouvait concevoir par l’extérieur.

Quoique j’aie dit que je ne pensais point à nous rétablir ni à recommencer un nouveau monastère, toutefois j’avais un instinct intérieur, lequel me disait que cette affaire m’allait tomber sur le dos et qu’il me fallait recommencer. Et j’en avais tout à fait une appréhension naturelle, laquelle je n’osais produire de crainte1158 de contrevenir à la volonté de Dieu. J’étais pour lors dépositaire et sur la fin de mon triannaire. Tous nos amis et surtout le Révérend Père Ragueneau, supérieur de la Mission, et les Pères et Monsieur d’Ailleboust, gouverneur de ce pays, s’intéressaient puissamment à notre affaire, lesquels, après avoir fait l’imaginable pour nous consoler et assister, avisèrent ensemble qu’il ne fallait pas demeurer plus longtemps sans prendre résolution de ce qui nous conviendrait faire pour tâcher de nous relever du pitoyable état auquel nous étions.

L’affaire fut mûrement consultée et tous furent d’avis qu’il nous fallait aider à nous rétablir et qu’il ne fallait pas autrement penser subsister en ce pays, ni d’y faire nos fonctions régulières, et qu’il fallait penser aux moyens. Ils se résolurent ensemble de nous prêter de l’argent pour commencer et de nous offrir leur secours et bonne volonté. Ils nous proposèrent leurs sentiments charitables, nous disant d’aviser entre nous et de voir si nos sentiments seraient conformes aux leurs. L’affaire ayant donc été communiquée à notre communauté par notre Révérende Mère, nous fûmes toutes dans un même sentiment, et de faire un effort avec l’aide de nos amis de relever notre monastère sur ses mêmes fondements, qui furent après la visite des experts trouvés capables de porter les bâtiments. C’est qu’ils sont tous fondés sur la roche.

Il fallut abattre les masures jusqu’au rez-de-chaussée, lorsqu’il y eut moyen d’en aborder, car le feu se garda bien plus de trois semaines dans les ruines. Je fus donc chargée de tous ces soins, autant intérieurement de la part de Dieu que de la part de l’obédience1159. Monsieur le Gouverneur voulut lui-même faire le dessin, et comme père temporel de notre communauté, avoir la vue sur le gros de cette entreprise, et nous y assista1160 très charitablement de ses conseils. Lorsque notre accident arriva, il n’y avait pas un mois que la soeur de Madame sa femme avait fait sa profession religieuse dans cette maison.

J’eus un mouvement très particulier de demander au Révérend Père Supérieur de nous faire la charité de nous donner le Révérend Père François Le Mercier pour m’assister pendant toute cette entreprise tant épineuse1161 en ce pays, eu égard à notre pauvreté, car il fallait tout faire sur l’appui de la divine Providence ; et notre Révérende Mère, et aussi pour toutes nos affaires ; notre Révérende Mère eut aussi le même sentiment : ce que mondit Révérend Père, qui n’a omis ni oublié aucun bien à nous faire, a fait avec une entière charité. Et le Révérend Père Le Mercier, de son côté, avait un grand désir, que Dieu lui donnait, de nous faire cette charité, laquelle il nous a continuée jusqu’à présent, en sorte que nous lui en serons éternellement obligées. Il est de présent supérieur des Missions et par conséquent le nôtre.

LXIV

Ayant donc connu sa volonté et qu’il se voulait servir de moi au dessein de notre rétablissement, toute l’aversion que j’avais eue contre ce dessein se passa de mon esprit, que je ressentis fort et rempli de courage pour vaquer jour et nuit à cet ouvrage, que je regardais appartenir à la très sainte Vierge, notre très digne Mère et Supérieure. Je l’appelle « notre Supérieure » , parce que, quelque temps avant notre incendie, la Révérende Mère de Saint-Athanase, notre supérieure, avait eu une forte inspiration de lui donner et remettre la charge entre les mains et de la supplier de vouloir être notre première et principale Supérieure. Nous avions fait cela avec grande solennité, lui rendant nos hommages et la reconnaissant pour notre Supérieure première et perpétuelle. Je la regardais donc en ce dessein1162, comme ma conduite et ma toute après Dieu. Je n’eus pas plutôt commencé que je ressentis son assistance d’une façon et manière fort extraordinaire, qui était que je l’avais continuellement présente1163. Je ne la voyais pas des yeux du corps1164 ni par vision imaginaire, mais en la manière que le suradorable Verbe Incarné me fait l’honneur et la miséricorde de se communiquer à moi, par union, amour et communication actuelle et continuelle, que je n’avais jamais expérimenté au regard de la très sainte Vierge, Mère de Dieu, qu’en cette occasion, quoique je lui eusse toujours eu une grande dévotion1165. Mais ici, outre cette union que j’avais avec elle dans mon intérieur, qui me lui faisait parler par mon amoureuse activité très simple et très intense au fond de mon âme, comme à son très aimé Fils, je la sentais, sans la voir, auprès de moi, m’accompagnant partout dans les allées et venues qu’il me convenait faire dans le bâtiment, depuis qu’on eut commencé d’abattre les masures jusqu’à la fin de l’oeuvre. En chemin faisant, je m’entretenais avec elle, lui disant : « Allons, ma divine Mère, allons voir nos ouvriers. »Selon les occurrences, j’allais en haut, en bas, sur les échafaudages, sans crainte, en l’entretenant de la sorte. Quelquefois, je me sentais inspirée de l’honorer par quelques-unes des hymnes ou antiennes de l’Église. Je suivais tous ces mouvements. Je lui disais souvent : « Ma divine Mère, gardez, s’il vous plaît, nos ouvriers. » Il est vrai qu’elle les a si bien gardés que dans la bâtisse et construction, pas un n’a été blessé. Ma faiblesse avait besoin de ce secours dans toutes les fatigues qu’il me fallut supporter en toutes les dispositions qu’il a fallu faire, même avant que de commencer la maçonnerie… Trois bâtiments ne m’en auraient pas tant donné. Néanmoins, j’y expérimentais ce que dit Notre-Seigneur1166 de son joug, qu’il est la douceur et suavité, que je ressentais de la compagnie de sa très sainte Mère. Depuis ce temps-là, j’ai su par la communication que j’ai eue avec une personne1167 qui a de grandes grâces de Dieu, que, quelque temps après notre incendie, la sainte Vierge dans une vision intellectuelle, lui révéla et assura que c’était elle qui réparerait les ruines de notre maison et qu’elle en aurait soin. Elle lui révéla encore d’autres secrets, qui ne font pas à mon propos, et desquels je parlerai en son temps, si je lui survis, car cette bonne âme m’a entièrement communiqué ce que la divine Majesté lui a fait savoir, pour lesquels elle lui disait : « Ne crois-tu pas cela, ma fille ? » Elle lui répartit qu’oui. Jusqu’à trois fois, elle demanda la même chose, et elle, pour preuve qu’elle croyait cette divine Mère, le signa de son sang. Je n’ai su cela qu’environ deux ans après, et elle ne sait point ce qui m’est arrivé dans l’amoureux commerce dont il a plu à la divine Mère de bonté m’honorer.

TREIZIÈME ÉTAT D’ORAISON

(Suite)

Le mois de juin 1651, ensuite de notre incendie, je fus remise en la charge de supérieure, qui m’engagea à de nouveaux soins et à porter une croix1168 bien pesante, eu égard aux temps et diverses circonstances qui m’ont bien fait sentir leurs épines, dans lesquelles je n’ai trouvé de soulagement que dans le secours de notre divine Mère et Médiatrice auprès de son Fils. Je ne puis pour plusieurs raisons produire des particularités ; il suffit de dire que ce n’est point l’embarras de nos bâtiments ni des dettes qui ont suivi le relèvement de notre communauté, car la Bonté divine y a donné de si grandes bénédictions que les personnes qui ont eu la vue et connaissance de nos affaires et qui savent juger selon Dieu disent qu’il y a eu du miracle, comparant ce qu’ils ont vu à ce qu’ils voient maintenant. A Dieu et à son bien-aimé Fils et à la très sainte Vierge en soient l’honneur et la louange, car si plusieurs bonnes âmes nous ont assistées, ç’a été par leurs saintes inspirations. Ils sauront bien les en récompenser au centuple dès cette vie, et enfin dans la gloire.

Or1169, l’état intérieur dans lequel Notre-Seigneur m’a conduite depuis que j’entrai pour la seconde fois en charge a été un état de victime continuel1170, plus subtil et intense qu’à l’ordinaire, qui par diverses manières va consommant par son Saint-Esprit1171. Quoiqu’il soit assez difficile, j’en produirai quelques particularités, comme je pourrai. L’obéissance m’y obligeant, je ferai ce qui me sera possible par l’aide du divin Esprit, qui sans cesse me va comblant de sa miséricorde.

Et pour commencer, oserai-je dire que la bonté et la magnificence de mon divin Époux m’a fait la grâce de me communiquer les effets des divines paroles qu’il a dites dans son sacré sermon des huit béatitudes. Je ne présume pas toutefois que cela ait été comme il l’a fait aux grands saints, qui se sont dignement disposés à recevoir ses grandes grâces,mais seulement selon qu’il1172 lui a plu dilater et disposer mon âme, car j’attends tout de lui et tiens tout de lui, car pour moi, je confesse que je suis le néant et l’impuissance même, capable de mettre des millions d’obstacles à ses signalées faveurs, et le sentiment que j’ai de moi dans la possession de sa divine familiarités et de ses magnifiques largesses dans mon âme, me tient au-delà de l’étonnement, car, de vérité, je suis une grande pécheresse, qui ai1173 des lâchetés sans nombre, des puérilités et des faiblesses indicibles, et c’est ce qui est digne de grande admiration qu’un Dieu qui a des millions d’âmes aimantes veuille jeter les yeux sur la dernière de ses créatures et lui donner une si grande part en ses amours et en son coeur.

J’ai donc expérimenté qu’il y a divers degrés en la vraie pauvreté d’esprit. Lorsque Notre-Seigneur me donna la vocation religieuse, sa miséricorde m’en fit connaître la valeur en la façon que j’en ai pu ci-devant déduire quelques particularités. Toute mon âme avait une tendance1174 à cette sublime vertu que je voyais tenir1175 le haut bout dans la vie sublime du Fils de Dieu, car1176 dans elle je voyais toutes les autres vertus renfermées et son but1177 n’était que le pur et nu amour qui dans sa simplicité n’a plus que Dieu seul. Mais je n’avais pas en ce temps-là l’expérience de ce que l’Esprit de Dieu voulait faire dans mon âme et à mon esprit pour lui faire expérimenter le substanciel de cette véritable pauvreté d’esprit spirituelle, ce que depuis il a fait1178 de suite en suite dans les changements d’état intérieurs par lesquels il a plu à sa divine Majesté me conduire, et qui, pour les réduire à l’unité, fait1179 un véritable état de victime et consommation continuelle, si épouvantable à la nature pour sa subtilité, qu’il faudrait l’avoir expérimenté pour croire jusqu’à quel point il réduit la créature en la plus noble portion d’elle-même. Peut-être parlé-je avec obscurité ; néanmoins, je m’entends bien, mais il n’est pas possible d’exprimer la millième partie des divines impressions et opérations que mon divin Époux a faites en mon âme, et d’ailleurs, le divertissement continuel où je suis ne me permet pas de m’étendre bien long. Je me contente seulement de dire le substanciel de ce que l’Esprit qui me conduit1180 me permet de dire. Néanmoins, je m’en vais faire un petit discours dans le chapitre suivant, pour en quelque façon me faire entendre du dépouillement de l’âme, état de victime et vraie pauvreté spirituelle et substantielle.


LXVI

I.-Je dirai donc que Dieu ayant créé l’âme raisonnable libre, et lui ayant donné des puissances pour opérer son salut avec sa grâce et autres assistances et aides qu’il a mises à son Église, fondée par le Sang précieux de Jésus-Christ, cette âme venant à connaître sa dignité par l’opération1181 de la grâce, qui efficacement lui découvre ce à quoi elle est appelée et ce de quoi elle est capable si elle est fidèle, elle veut tâcher de correspondre par la tendance continuelle vers son souverain et unique Bien. Si cette tendance est pure, la divine Bonté, qui seule connaît sa créature et qui est scrutatrice des plus intimes parties de son esprit, fait fondre en cette âme des torrents de lumière, des feux et des ardeurs, et enfin lui donne la clé de la science1182 et de ses amours et la met en possession de ses trésors1183.

Cette âme se voyant comblée de la sorte se veut promener dans ces pâtis gras et fertiles, dans ces parterres et dans les cabinets qui lui ont été ouverts. Là, les puissances se délectent dans un goût de sapience1184 qui est inexplicable ; les divins plaisirs et les repas et repos qu’elle en reçoit, les ivresses saintes qu’elle y pâtit, lui font chanter un épithalame et cantique amoureux qui ne peut finir qu’alors que par certaines pamoisons1185, l’Amour l’arrête dans le torrent des voluptés divines, et la fait expirer en lui, la faisant participante de ce qui se passe en ces saints ravissements. Revenue de cet excès ou extase, son cantique recommence, disant à Celui et par Celui qui l’agit si puissamment : Nous nous réjouirons et sauterons, nous ressouvenant de vos mamelles meilleures que le vin. Les justes et droits de coeur vous aiment…etc. Tout cela se passe sans action réflexe1186, mais pâtissant une abondance d’esprit dont la signification porte un sens et une intelligence qui fait fondre d’amour : d’où naissent les jubilations pleines de torrents de larmes, qui font un paradis dans l’âme, parce qu’elle jouit de Dieu dans une privauté indicible. Cet état rejaillit sur les sens ; toute la partie sensitive1187 de l’âme en est imbue, de sorte qu’elle peut dire1188 : Mon esprit et ma chair se réjouissent en Dieu vivant.

Jusque là, il n’y a point de circoncision1189 en cette vie intérieure. Il semble à l’âme qu’il n’y a rien1190 au-dessus de la jouissance qu’elle possède en cette vie et qu’elle est établie pour toujours en cet état, où elle est comblée des richesses immenses de l’Époux. Car, pour tout ce qui regarde les saints mystères de la foi, elle les possède par une science infuse1191 par l’Esprit qui la dirige, mais avec tant de certitude et si peu d’obscurité qu’elle s’écrie : « O mon Dieu, je n’ai plus la foi ; il semble que vous ayez tiré le rideau. » Elle est dans ce sens et en son expérience, appuyée sur son Bien-Aimé, toute regorgeante de délices ; elle ne voit, ne goûte ni ne veut que lui. Mais ainsi engloutie et abîmée, elle ne voit pas ce qui lui va arriver, ni où l’Esprit va la mener.

Ce divin Esprit qui est infiniment jaloux et qui, en matière de pureté intérieure, est inexorable et veut seul posséder son domaine, commence à attaquer la partie sensitive et inférieure de l’âme et de lui faire souffrir des privations en diverses manières, qui sont extrêmement crucifiantes. La nature, cependant, qui a ses ruses et ses finesses, veut avoir son compte, ne voulant pas quitter son fort ni la part qu’elle avait prise dans les biens spirituels de l’âme, qu’elle a trouvés si à son goût que tous les autres contentements qu’aurefois elle avait eus parmi les créatures ne lui étaient plus rien que mortification et dégoût1192, de sorte que ne s’en pouvant plus approcher et se voyant sur le rien, ne sait à quoi se prendre. Elle a des saillies, elle fait des efforts1193 pour posséder les biens de l’esprit auxquels elle avait coutume de participer et comme tirer d’eux sa vie et son soutien, pour pouvoir porter allègrement toutes les peines et fatigues auxquelles l’esprit l’avait réduite et rendue souple et obéissante. Elle expérimente que toutes choses lui sont déniées, que ses efforts sont vains et que son partage1194 est la captivité où elle se trouve.

J’ai dit que cette partie sensitive était sur le rien et qu’elle avait un entier dégoût des créatures, à cause qu’elle avait été amorcée1195 par la douceur des biens spirituels. Néanmoins elle y retoutnerait bien vite, si par une vertu secrète elle n’était retenue sous les lois de l’Esprit que l’homme animal ne comprend point et cette vertu la produit1196 enfin comme au rang des morts, quoiqu’elle ne meure pas du tout1197 ; mais elle est blessée jusqu’à n’en pouvoir plus, pour laisser la partie supérieure en paix jouir de ses biens qu’elle possède à son exclusion. En cette mort1198, que j’appelle ainsi au regard des choses spirituelles, il y a plusieurs degrés, parce qu’il y a bien des coins et recoins1199 et des trésors divers de ruses et de finesses en la nature corrompue, qui à tout propos voudrait faire les singes, mais l’Esprit de Dieu tranche et agit de la sorte qu’il prive1200 toute cette racaille des mets de sa table royale, qui ne sont point dressés1201 pour elle ; et c’est en ce point que la véritable distinction se connaissait de la partie inférieure d’avec la supérieure. Mais ce n’est pas tout ; nous ne sommes qu’au premier pas pour entrer dans l’état de victime et possession de la pauvreté d’esprit.

II.- La nature étant ainsi anéantie, premièrement par la pénitence et en second lieu par la privation de ce qui la faisait subsister et rendre souple à tout ce à quoi l’Esprit voulait la mener, est humiliée à un point qui ne se peut dire, pendant que la partie supérieure est en un contentement très véritable de se voir délivrée de ce qui lui nuisait le plus pour être, en vraie pureté, en la jouissance de son souverain et unique Bien : l’entendement1202 et la volonté possédant les lumières et les amours en la manière, mais par-dessus la manière que j’ai ci-devant déduite en bégayant.

Mais l’Esprit de Dieu qui veut tout pour lui, voyant que l’entendement, quelque épuré qu’il puisse être, mêle toujours quelque chose du sien et de son propre agir dans les opérations divines, ce qui dans ce sens spirituel et état est une impureté très notable, tout d’un coup usant de sa divine maîtrise, l’arrête, en sorte qu’il est comme suspendu et rendu entièrement incapable des opérations1203 ordinaires de cet état et qu’il n’estimait pas être opérations, à cause de leur simplicité comme imperceptibles. Or, la volonté qui, pour avoir été ravie en Dieu et par ce moyen, jouit de ses embrassements, n’ayant plus besoin de l’entendement pour lui fournir de quoi fomenter son feu, - au contraire il lui nuit1204 à cause de sa grande et abondante fécondité1205, - est comme une reine qui jouit de son divin Époux dans ses privautés dont les Séraphins pourraient mieux parler par leur langage de feu que la créature qui n’a qu’une langue de chair incapable de porter la diction1206 des choses si haute et relevées.

Des années se passent de la sorte ; mais ce divin Esprit, qui est la source1207 indéficiente de toute pureté, veut encore triompher de la volonté, et bien que ce fût lui qui opérait des divines motions et qui lui faisait chanter son continuel épithalame, néanmoins cette volonté y mêlant encore de son propre agir, il ne le peut souffrir, de sorte qu’il veut, comme jaloux1208, être le maître absolu1209 ; et en ce sens, comme c’est lui qui est l’Amour, il est vrai de dire que l’Amour est forte comme la mort, et son émulation dure comme l’enfer1210, qui ne pardonne à personne ; ses lampes sont des feux et des flammes, de manière qu’il faut que sans rémission elles consomment tout.


III.- Donc cette amoureuse activité1211, quoique très délicate, qui était plus suave dans les embrassements de l’Époux divin que toute suavité; et qui, comme une chaîne qui n’a point de bout, la liait et concentrait dans son souverain et unique Bien, est arrêtée1212 et mise au rang de la mémoire et de l’entendement. Ces deux puissances sont si connexes en ce qui est du spirituel, qu’en ce point je n’en fais qu’un article.

Voilà donc la victime1213, et où l’Esprit de Dieu, amoureux infiniment de la pureté des âmes épouses du Fils de Dieu, les réduit pour les lui rendre en l’état où il les veut pour y prendre ses délices, car ce lit est étroit, il faut lui céder la place pour qu’il en soit le seul Maître et Époux et possesseur libre et paisible.

IV.- Ensuite de cette opération si crucifiante pour des puissances si nobles, qu’arrive il ? Penserait-on qu’elles puissent ainsi demeurer fixes et arrêtées et comme mises au rang des morts ? Il n’est pas croyable combien ce retranchement leur est pénible,surtout dans les solennités qui se font dans l’Église, où l’on présente les mystères de notre rédemption, qui autrefois leur avait été des mets délicieux, où elles se plaisaient grandement comme étant riches en foi, par les lumières que le Saint-Esprit leur communiquait sur chacun des saints mystères ; et maintenant, il ne leur est pas possible de s’y pouvoir arrêter. Quelquefois la personne qui est menée par ce chemin entre en des craintes, ne pouvant comprendre être dans le vrai chemin, puisqu’elle ne peut s’arrêter en ce qui est de plus saint et de plus célèbre en l’Église. Elle se fait des violences, voulant tirer l’entendement de la paresse où elle pense qu’il soit tombé. Mais en vain, tout cela n’est qu’une ignorance et imperfection. Après plusieurs violences réitérées en plusieurs occasions, elle expérimente que les puissances de l’âme, ayant perdu leur usage naturel par une voie surnaturelle, qu’il n’y a rien à gagner de faire tant d’efforts. Et cependant, cet appétit naturel de l’âme d’agir par ses puissances si nobles1214, ne meurt que comme enfin l’Esprit de Dieu qui conduit l’intérieur le fait mourir par son même principe d’être inexorable en matière de pureté, pour, comme j’ai dit, rendre une demeure libre de tout bruit au divin Époux, qui prend ses délices dans la paix et le silence.

V.- La volonté ayant perdu son amoureuse activité1215, l’âme dans son unité et dans son centre1216, demeure, dans un amour actuel, dans les embrassements de l’Époux, le suradorable Verbe Incarné. Cet état est un respir doux et amoureux qui ne finit point. C’est un commerce d’esprit à esprit et d’esprit dans l’esprit1217, - je ne puis autrement m’exprimer, - qui fait que les paroles de saint Paul se vérifient, lorsqu’il dit : Jésus-Christ est ma vie et ma vie est Jésus-Christ. Ce n’est pas moi qui vis, mais Jésus-Christ vit en moi. Il semble qu’il se faudrait taire en cette communication1218 de respir1219. Non, l’amour divin, cet esprit censeur, a des lampes de feu et de flammes ; il veut encore consommer1220. Dans ce respir, il y a encore quelque peu de la matière que la puissance amatrice de la volonté fournit. Il le consomme, et voilà le sacrifice de la victime, et enfin la vraie pureté d’esprit substantielle et spirituelle. Mais est à remarquer qu’à proportion de ce qui se passe dans l’esprit pour trancher tout ce qu’il y a d’impur en matière de cette voie spirituelle, que Dieu permet arriver plusieurs croix du dehors1221, à cette fin que de tout point soit accompli ce que dit saint Paul : Il les a faits conformes à son Fils…etc. Et je le répète, il faut passer par de grands travaux intérieurs et extérieurs qui épouvanteraient une âme si on les lui faisait voir avant que de les expérimenter, et même lui feraient quitter tout pour ne pas passer plus avant en ce qu’elle en expérimente, si une vertu secrète ne la soutenait, car il semble que les eaux de la tribulation, par où elle a passé par tant de circoncisions spirituelles, aient éteint ce feu qui la consommait si suavement en la partie supérieure de l’âme, lorsque ses puissances ont été privées de leurs usages1222, et que seule elle <jouissait> de Dieu en pureté d’esprit. Et en effet, la pauvre âme ne sait elle-même1223 où elle en est. Un nuage est formé par manière d’obombration spirituelle qui lui a ôté la vue,et, ce qui lui semble, la part qu’elle possédait dans son souverain et unique Bien, le suradorable Verbe Incarné1224, lequel enfin, ayant pitié d’elle, fait fondre ce nuage et fait expérimenter1225 assez tard ce que porte ce passage : Et voici : ma tranchée a été faite un ruisseau abondant, et mon fleuve est approché de la mer. Elle est plus féconde que jamais dans la possession des biens du suradorable Verbe Incarné et de lui-même, qui l’ inonde et l’abîme en lui, d’une façon digne de ses magnifiques largesses.

Il m’a fallu faire ce petit discours de mes propres expériences, pour, en quelque façon, donner à entendre de ce que j’ai voulu dire de la pauvreté d’esprit spirituelle et substantielle et de l’état de victime.

LXVII

L’état1226 que maintenant j’expérimente par rapport au passage sus allégué est une clarté1227 tout extraordinaire dans les voies de l’Esprit suradorable du Verbe Incarné, lequel j’expérimente dans une grande pureté et certitude être l’Amour objectif, et intimement uni et unissant mon esprit au sien, et que tout ce qu’il a dit est esprit et vie en moi. Surtout, mon âme expérimente qu’étant dans l’intime union avec lui, elle en est de même1228 avec le Père Éternel et le Saint-Esprit, concevant par cette impression la vérité et certitude de ce que cet adorable Seigneur et Maître disait à ses Apôtres, dans le dernier entretien qu’il eut avec eux et son oraison à Dieu son Père ; premièrement en répondant à saint Philippe qui lui demandait à voir son Père, disant : Philippe, qui me voit, voit mon Père ; comme dis-tu, montre-nous le Père ? ne croyez-vous point que je suis en mon Père et le Père en moi ? …etc.

Cette manière d’union est très haute et très pure, et quoique je dise « le sacré Verbe Incarné », ce n’est pas que j’aie une espèce imaginaire ; mais dans une pureté et simplicité spirituelle, l’âme expérimente que le Père et le Verbe Incarné ne sont qu’un avec l’Esprit adorable, quoiqu’elle ne confonde point la personnalité1229 ; et cette âme porte les opérations divines par l’Esprit du suradorable Verbe Incarné. Or, ces motions, impressions et opérations, sont que le même Esprit me fait tantôt parler au Père Éternel, puis au Fils et à lui1230. Sans que j’y fasse réflexion, je me trouve disant au Père : « O Père, au nom de votre très aimé Fils, je vous dis cela. » Et au Fils : « Mon Bien-Aimé, mon très cher Époux, je vous demande que votre testament soit accompli en moi », et autres choses que ce divin Esprit me suggère, et j’expérimente que c’est le Saint-Esprit1231 qui me lie au Père et au Fils. Je me trouve fréquemment lui disant : « Divin Esprit, dirigez-moi dans les voies de mon divin Époux. » Et je suis sans cesse dans ce divin commerce, d’une façon et manière si délicate, simple et intense, qu’elle ne peut porter l’expression. Ce n’est pas un acte, ce n’est pas un respir, c’est un air si doux dans le centre de l’âme où est la demeure de Dieu, que, comme je l’ai déjà dit, je ne puis trouver de termes pour m’exprimer. Mes regards à cette suradorable Majesté portent ce que l’Esprit me lui fait dire, et c’est par lui que je parle, car dans ce langage1232 de l’esprit qui regarde ce commerce, duquel sa divine Majesté veut honorer ma bassesse, je ne puis rien entièrement que par sa motion très simple1233, et puisqu’elle est si simple, comment ma langue1234 dirait-elle ce que c’est que mon esprit ne peut distinguer pour sa très grande simplicité et pureté et qui va de plus en plus au plus simple ?

Tout le temps de mes exercices spirituels, desquels je sors, s’est passé de cette sorte. Aujourd’hui, ce qui a été imprimé dans mon esprit a été les paroles de Notre-Seigneur : Je suis la Vigne et mon Père est le vigneron ; il taillera tout le serment qui ne porte pas de fruit en moi, et il émondera celui qui porte fruit afin qu’il apporte plus de fruit. Ce passage me signifiait les raisons des divers états de purgation que j’ai cotés ci-devant, et l’importance qu’il y a à être unie à notre divine Vigne, le suradorable Verbe Incarné, pour n’avoir de vie1235 que <par sa sève> qui est son divin Esprit, et que c’est le haut point de la vie spirituelle et la consommation des Saints, que de n’avoir plus de vie qu’en lui1236, selon le sens de saint Paul.

LXVIII

Il y a encore une autre disposition en laquelle je me trouve, qui est comme dérivante1237 de celle dont j’ai parlé au précédent chapitre. Cela m’arrive le plus souvent quand je suis seule en notre chambre, venant de quelque règle du choeur, surtout de la très sainte communion1238 plus qu’en un autre temps. Je pâtis une impression en l’âme. Ce n’est pas que je conçoive que c’est une impression pour lors ; mais je dis ainsi pour m’exprimer. C’est une chose si haute, si ravissante, si divine, si simple, et hors de ce qui peut tomber sous le sens de la diction humaine, que je ne la puis exprimer, sinon que je suis en Dieu, possédée de Dieu et que c’est Dieu qui m’aurait bientôt consommée par sa subtilité et efficacité amoureuse, si je n’étais soutenue par une autre impression1239 qui succède à celle-là qui ne se passe pas néanmoins, mais tempère sa grandeur comme insupportable en cette vie. Sans ce tempérament de cette autre impression, qui a toujours son rapport au suradorable Verbe Incarné, mon divin Époux, je ne saurais subsister1240, mon âme ne se trouvant avoir vie qu ’en lui, dans mon état foncier d’amour1241, jour et nuit et à tout moment.

Les effets que porte cet état1242 sont toujours un anéantissement et une véritable et foncière connaissance qu’on est le néant et l’impuissance même ; une basse estime de soi et de son propre opérer, que l’on voit toujours mêlé d’imperfection1243, duquel on a l’esprit convaincu, ce qui tient l’âme dans une grande humilité, quelque élevée qu’elle puisse être ; une crainte1244, sans inquiétude de se tromper dans les voies de l’esprit et d’y prendre le faux pour le vrai. Cette crainte sert pour l’ abnégation et esprit de componction. Cette crainte semblablement est une fomentation de paix, paix qui vient de l’acquiescement aux peines, souffrances et croix qui arrivent, qu’on reçoit de la main de Dieu comme du châtiment d’un bon Père qui corrige amoureusement son enfant, qui ensuite de son châtiment se va jeter dans son sein. Cet état opère encore1245 une grande patience dans les croix et une pente et une inclination entière à la paix et bénignité avec tout le monde ; un doux empressement intérieur de bienveillance pour ceux de qui on a été offensé, de qui on recherche avec adresse les approches, pour, sans faire semblant de rien, les traiter d’amis, soit par paroles ou quelques services ou d’un bon visage, ou autres choses capables de gagner le coeur et leur faire voir que l’on n’a rien contre eux ; enfin, une aversion entière à l’esprit d’indignation1246, pour ne garder aucun sentiment des injures et torts qu’on reçoit du prochain. - Les fautes et imperfections que l’on commet1247 sont d’oubliance et d’égarement, qui vont toujours néanmoins s’anéantissant, la nature ayant perdu sa force par les divines opérations1248. - Les effets de cet état sont de prendre aussi les souffrances dans l’amour et union du suradorable Verbe Incarné par écoulement amoureux en lui ; un grand amour à la vocation et état auquel Dieu appelle l’âme, et disposition à tout faire et entreprendre pour l’amour de lui garder fidélité ; un amour toujours plus grand pour tout ce qui se fait et pratique dans l’Église de Dieu, en laquelle l’on ne voit que pureté et sainteté ; une entière pente1249 à se laisser conduire et à soumettre son jugement à ceux qui tiennent la place de Dieu.

Or il est à remarquer que l’Esprit qui m’a si amoureusement conduite a toujours tendu à une même fin et porté mon âme à la pratique des susdites vertus et à plusieurs autres que je ne cote pas1250, mais toujours pour tâcher de suivre l’esprit de l’Évangile, auquel mon âme, dès le commencement, a eu un trait1251 et une tendance continuelle dans la suite des temps, aspirant1252 à la parfaite possession de l’esprit de Jésus-Christ, lequel y a donné la perfection qu’il lui a plu, par ses saintes opérations, en la suite des états d’oraison par où il m’a fait passer1253 et voulu me conduire par l’excès de ses grandes miséricordes j’avais correspondu, j’aurais fait de tout autres progrès en la sainteté1254. Mais, mes infidélités me font, avec sujet, craindre.

Je supplie1255 le Dieu des bontés, mon suradorable Époux, qu’il lui plaise de les nettoyer toutes dans son Sang précieux et de nous faire miséricorde1256. Il soit béni, loué et glorifié1257 par les Saints éternellement, que je supplie de supplier pour moi auprès de la divine Justice.

Je finis ces cahiers le quatrième jour d’août1258, peu après avoir fait les exercices spirituels.


LE SUPPLÉMENT À LA RELATION DE 1654

- TEXTE : FRAGMENTS -

I

Pour répondre à la question que vous me faites sur le premier article des cahiers que je vous ai envoyés, vous saurez, si je ne vous l’ai dit ailleurs, que dès l’âge de quatorze ou quinze ans, j’avais beaucoup d’inclination à être religieuse, et les mouvements que j’en sentais étaient fréquents. Il n’y avait pour lors à Tours que le monastère de Beaumont, de l’Ordre de saint Benoît, qui me fût connu, parce que j’y allais quelquefois par dévotion. Je proposai mon désir à ma mère, qui ne me rebuta pas, mais plutôt elle m’applaudit, disant que si Madame de Beaumont avait connaissance de cela, possible serait-elle portée à me recevoir en sa maison. L’affaire néanmoins en demeura là, et moi, qui étais fort craintive, je n’osais insister sinon que j’exposais simplement mon désir. J’ai cru depuis que ma mère ne me croyait pas propre, parce qu’elle me voyait d’une humeur gaie et agréable, qu’elle estimait peut-être incompatible avec la vertu de religion. Mais plutôt il m’est évident que la bonté de Dieu ne me voulait pas là, ni pour lors en quelque religion que ce fût, eu égard à tout ce qui m’est arrivé depuis, dans le cours du temps, de sa divine Providence sur moi. Vous en seriez étonné, mon très cher fils, si vous saviez les particularités que vous saurez dans l’éternité, et comme il fallait que je fusse engagée dans les croix du mariage. Il faut néanmoins que je vous avoue que si j’eusse eu une conduite et direction spirituelle, je n’y aurais jamais consenti, mais j’en étais entièrement dépourvue, et j’étais dans une entière ignorance qu’il y eût des directeurs et un usage de direction. Je me laissai conduire à l’aveugle par mes parents, qui, par la Providence de Dieu, ne m’engagèrent pas à des partis qui me recherchaient, où j’aurais peut-être jusques à présent misérablement privée des grâces et faveurs qu’il a plu à la divine Bonté de me faire après qu’il eut appelé à soi votre père avec lequel je fus mise : car c’est là la condition de laquelle je vous ai voulu parler.

Je crois et j’ai toujours cru que je n’y avais été engagée qu’afin de servir au dessein que Dieu avait de vous mettre au monde et pour souffrir diverses croix par la perte des biens et par les choses dont je crois vous avoir parlé, quoique superficiellement, d’autant que vous n’étiez pas d’âge pour les concevoir, et c’est ce que je ne puis répéter de crainte d’intéresser la charité. La seule consolation que j’ai eue en cette condition a été de vous avoir donné à Dieu avant que vous fussiez au monde, et de ce que votre père était si bon qu’il me permettait toutes mes dévotions, auxquelles même il avait de la complaisance, parce qu’il était homme de bien et craignant Dieu. Et pour les choses que vous savez et qui étaient arrivées par surprise, il en avait tant de douleur qu’il m’en a souvent demandé pardon.

II

Ne vous étonnez pas si, me voyant libre, j’avais une si grande aversion du mariage. Cela provenait de ce que le fonds que Dieu me donnait, et que l’esprit de grâce par lequel il me conduisait, était incompatible avec d’autres liens que ceux de son saint amour. Et quoique j’aimasse beaucoup votre père, et que la perte que j’en fis me fût sensible d’abord, toutefois, me voyant libre et dégagée, mon âme se liquéfiait en actions de grâces de ce que je n’avais plus que Dieu à qui mon coeur et mes affections se pussent dilater, et se dilataient en effet sans cesse dans ma solitude, où je n’avais qu’à penser intérieurement à lui et à vous élever pour son saint service.

Votre aïeule paternelle, voyant son fils unique mort, eut une si grande crainte que je ne la quittasse, qu’elle en mourut un mois après : ce que je n’eusse pas fait, d’autant que j’étais résolue de lui tenir compagnie et de l’assister autant qu’il eût plu à la divine Bonté me le permettre en vous élevant. Mais elle en ordonna autrement pour mon bien et pour le vôtre, parce que cela m’aurait engagée dans le trafic et mise en danger, dans la jeunesse où j’étais, de ne pas suivre la route par laquelle Notre-Seigneur nous voulait conduire, vous et moi.

III

Touchant ce qui se passa en moi en l’année mil six cent vingt, j’allais actuellement pour vaquer à mes affaires par le chemin du Haut-Fossé, et j’étais si occupée en Dieu que je n’avisais pas le lieu où j’étais.

Cela se fit par une subite attraction de l’esprit, et le tout se passa dans l’intérieur, mais d’une vue et expérience si vive et si pénétrante que réellement je me voyais en tout moi-même plongée dans du sang. Je sais bien que je fus arrêtée et que je demeurai debout, mais je ne sais combien de temps, car je ne me souviens point que j’eusse aucune vue des yeux, ni que je fisse aucune action du corps, mais seulement qu’étant revenue à moi et me reconnaissant, je vis que j’étais dans le chemin qui traverse du Haut-Fossé aux Feuillants. Je vous ai marqué ce qu’opéra cette impression et son efficacité, laquelle m’est toujours nouvelle dans le ressouvenir de la grande grâce que je reçus alors : ce qui m’a toujours fait appeler ce jour le jour de ma conversion, et comme une grande porte qui m’a donné entrée dans les miséricordes de mon divin Libérateur, lequel pénétra le fond de mon âme et de mon esprit pour me changer en une nouvelle créature.


IV

Pour les croix que j’avais à souffrir chez mon frère, outre ce que je vous en ai dit en général, je vous dirai que, comme j’y ai été une partie des années dans un état de grande humiliation, le diable qui ne dort jamais m’y a livré de grandes tentations, surtout lorsque Dieu retirait son secours et sa grâce sensible ; car en ces temps, tout m’était pesant à un point que je ne puis exprimer, de sorte que si Dieu ne m’eût assistée par un secret ressort de sa bonté, je n’aurais pu subsister. Mais il me faisait la grâce de tout faire et de tout souffrir comme dans les temps de la bonace, et il me fallait passer par toutes ces épreuves qui m’ont extrêmement servi. Car je vois et j’expérimente que tous les états, épreuves, travaux, et enfin tout ce qui s’est passé chez mon frère à mon égard, était une disposition pour me former pour le Canada. Ç’a été mon noviciat, duquel néanmoins je ne suis pas sortie parfaite, mais pourtant par la miséricorde de Dieu, en état de porter les tracas et les travaux du Canada.

V

Dans cet enchâssement de coeur, je ne souffrais point de douleur, mais je vis plutôt mon coeur enchâssé dans un autre coeur que je ne me fus aperçue que c’était le mien, et qu’on me l’avait ôté. J’expérimentai alors une touche si divine et si délicate dans sa suavité qu’il ne me serait pas possible de l’exprimer, surtout lorsque j’entendis ces paroles : « C’est ainsi que se fait l’union des coeurs. » Entendant ces paroles, j’en expérimentai l’effet, et je fus longtemps portant l’impression de cette grâce, qui me faisait produire de grands actes des vertus intérieures et extérieures.

VI

Ce qui m’a été communiqué touchant le mystère de l’Incarnation est une chose si sublime que je n’en puis exprimer autre chose que ce que l’Église en dit. J’y ai connu tout cela. Mais au-delà, il y a des secrets impénétrables que nous verrons dans l’éternité et qui seront une des plus nobles occupation des Bienheureux.

VII

Ce qui m’arriva dans l’église des Feuillants, et qui dura plusieurs messes, touchant le mystère de la très sainte Trinité, commença et s’acheva de la sorte. Au même moment que j’envisageai de petits Chérubins de cire qui étaient sur l’autel, mes yeux se fermèrent et mon esprit demeura abstrait en sorte que je ne me souviens point de ce qui se passa au dehors. Je pâtissais dans mon âme toutes les lumières que j’ai dites, sans acte réfléchi ni mouvement de ma propre opération. Je me souviens seulement que je revins à moi-même par quelques intervalles et que je me sentais, mais aussitôt l’esprit m’absorbait tout en lui. A la fin, je me trouvai à genoux, les mains arrêtées à ma ceinture, mais à toute peine pouvais-je revenir à moi, tant mes sens étaient aliénés. En telles occasions, si l’on est à genoux, l’on y demeure quelquefois, et quelquefois, il faut être assis ou appuyé, ou bien l’on tomberait, ce qui ne m’est jamais arrivé, grâces à Notre-Seigneur.

VIII

La tendance est le premier état de l’âme blessée du saint amour et qui, ayant encore le dard sacré dans la plaie, souffre pour s’unir à son vainqueur, parce qu’elle ne le peut encore atteindre, eu égard à sa grande dissemblance, et n’étant pas encore dans la pureté requise à l’union qu’elle prétend et où elle aspire. Il lui faut passer par divers feux et par diverses morts, avant que d’y posséder son Bien-Aimé. C’est pourquoi elle soupire jour et nuit, et par des élans continuels, elle ouvre ses bras, ou pour mieux dire, elle étend ses ailes, qui sont dans un continuel mouvement.

IX

O le Bien-Aimé de mon âme ! Où êtes-vous et quand vous posséderai-je ? Quand vous aurai-je à moi et pour moi tout entier ? Ah! je vous veux, mais je ne vous veux point à demi. Je vous veux tout entier, mon Amour et ma vie !

Il semble que vous vous éloigniez de moi. Je cours, je vole, je vous cherche, bien que je sache que vous êtes en moi ; mais vous y avez une demeure qui m’est inconnue. Lorsque j’ouvre les bras pour vous embrasser, mes impuretés me font obstacle et mettent je ne sais quelle barrière entre vous et moi.

Je vous perds de vue. Où êtes-vous, mon Bien-Aimé ? Ah ! Père, donnez-moi votre Fils. Rendez-vous exorable à mes gémissements.

C’est mon Jésus, ma voie, ma vérité et ma vie, que je demande, et je ne veux que lui. La vue de ses divines vertus me ravit, et je suis riche dans ma pauvreté, puisque mon Bien-Aimé est ce qu’il est.

Ah ! mon cher Amour, vous êtes le plus beau de tous les enfants des hommes. Venez donc à moi, et que mon âme vous embrasse, puisque vous pouvez recevoir à même temps les embrassements de cent mille amantes. Vous qui habitez parmi les Saints, ne me méprisez pas, car encore que je ne sois que néant, vous ne laissez pas de vous qualifier le Père des petits et des pauvres, et c’est ce qui me donne la hardiesse de courir à vous comme à mon Père et à mon Bien-Aimé.

O pureté, ô pureté ! Unissez-moi à vous en la manière que vous me l’avez promis, si vous ne me voulez voir mourir.

Ne savez-vous pas, ô mon Bien-Aimé, que si je possédais tout le monde, le ciel et la terre, je vous le donnerais, s’il n’était déjà à vous, afin de vous posséder ?

Ce ne sont point les Saints que je désire, ce ne sont point les Anges que je demande, ce n’est point le paradis ni ses délices que je veux. Je ne veux que vous, ô mon Bien-Aimé ! Donnez-vous donc à moi, et fermez cette plaie que vous avez faite, ou souffrez qu’elle me donne la mort.

Vous savez que je n’aime que vous, et vous vous plaisez à mon tourment, ô mon Jésus ! Qui est-ce qui me donnera, ô mon Bien-Aimé, que je vous trouve seul, et que je vous possède hors de la vue de toutes les créatures ?

Je ne me lasserai point de vous poursuivre, ô mon Jésus ! tant que votre amour vous contraindra de vous donner à moi, car je veux vous posséder. Otez donc la barre qui fait cet entre-deux. Consommez-moi tout d’un coup, et sans pitié purgez mes impuretés.

Ah ! mon Amour, je vois bien que vous voulez ce que je veux, puis tout d’un coup vous vous cachez, vous fuyez, vous vous dérobez à ma vue, enfonçant de nouveau la plaie que vous avez faite à mon âme.

Je suis bien assurée que vous vous donnerez à moi, car je ne serai pas un moment sans gémir, sans vous poursuivre, et sans tendre à vous posséder, ô mon Bien-Aimé !

Venez, venez donc, ô mon Amour ! La porte de mon coeur vous est ouverte. Il soupire par toutes les plaies que votre saint amour y a faites, et il y en a déjà un si grand nombre qu’il n’est tantôt plus qu’une seule plaie.

Enlevez-moi de la terre puisque c’est ce qui la touche qui vous fait envoler, et que je ne vous puis suivre à cause du poids de ma corruption.

Allons, mon Bien-Aimé, allons déchirer ce corps qui vous offense, afin que vos yeux purs et divins soient contents à la vue de ce sacrifice.

Que je passe par toutes les morts imaginables au regard du corps, afin que mon âme sorte de sa captivité. Je ne puis plus vivre, puisque vous ne hâtez pas les moments qui doivent faire la consommation du mariage de mon âme avec vous, ô suradorable Verbe Incarné ! Mais plutôt, vous me martyrisez par un si long retardement.

Pardon, ô mon cher Amour! Pardon de ma hardiesse ; mais souffrez que je dise que c’est vous qui en êtes la cause, parce que c’est vous qui me faites agir et dire ce que mes indignités ne me pourraient pas permettre.

Non, mon Amour, je n’ignore pas qui ne suis. Je sais que je suis le néant digne de tout mépris, et néanmoins, vous êtes mon Amour. Venez, venez, que je vous possède hors du commerce des créatures, et dans la solitude où je puisse être consommée en vos chastes embrassements !

Que je vous fasse un festin dans mon âme, et que je vous serve les mêmes mets que vous y avez mis par la communication de votre divin Esprit. Rassasiez-vous de vos biens. Mais en revanche, il faut que vous me consommiez en votre amour, afin que je puisse dire en vérité : Mon Bien-Aimé est à moi, et je suis à lui.

Ce que je viens de rapporter n’est qu’un crayon léger de ce qui se passait en de petits moments ; car les jours et les nuits se passaient dans ces souffrances amoureuses. Et il est à remarquer que l’Esprit qui agissait et remuait l’âme, la remplissait de lumières, auxquelles elle répondait par son amoureuse activité, ce qui faisait un entretien continuel comme entre deux amis très intimes. La langue ne le saurait dire, car cette comparaison, quoique forte, est encore trop basse et trop terrestre pour l’exprimer.

X

La langueur était causée par de nouveaux écoulements et par des touches divines, par lesquelles l’âme voyait qu’elle ne pouvait pas encore jouir de l’Époux, avec lequel elle prétendait le mariage spirituel, dans une pureté dont il lui avait fait connaître qu’elle devait être ornée. Elle n’avait pas encore cette pureté, et cependant les traits de l’amour de l’Époux, qui sont ses touches intérieures, augmentaient sans cesse, ce qui la faisait languir jusques à un tel point qu’elle n’en pouvait plus. Je crois que c’est ce que le Saint-Esprit faisait dire à l’Épouse des Cantiques : Soutenez-moi de fleurs, appuyez-moi de pommes, parce que je languis d’amour. Mon âme avait en vue les beautés ravissantes de l’Époux ; elle voyait qu’on la préparait au mariage ; mais le temps prolongé la faisait mourir sans mourir. Tout ce qu’elle pouvait, c’était de faire des respirs qui disaient ces mots en leur signification : « Ah ! mon Amour ! Ah ! mon Bien-Aimé ! Ah ! mon Amour ! Ah ! mon Bien-Aimé ! » Les mois entiers se passaient de la sorte, et ce peu de mots disait beaucoup à l’Époux, qui se plaisait à purifier sa future épouse dans cette langueur qui, comme j’ai dit, est une mort sans mort et un purgatoire amoureux où il la tient pour la purger de ses propres opérations, appropriations et autres restes de défauts.

XI

Qu’est-ce que je vous dirai touchant cet épithalame dont je vous ai avancé quelques mots en divers endroits de mes écrits, comme de transports et d’autres semblables mouvements d’amour ? Il y en a de diverses sortes dans la voie par laquelle la divine Bonté m’a appelée, conformes aux divers degrés d’oraison par où il m’a conduite. Et je vous dirai en passant que cela ne se fait pas par méthode, mais par l’abondance de l’Esprit de grâce qui domine et qui agit l’âme, laquelle expérimente ce que dit saint Paul que le Saint-Esprit prie pour nous avec des gémissements inexplicables, parce que tout cela se fait passivement, tantôt par une tendance vers l’objet aimé, puis par des gémissements qui mettent l’âme en langueur ; tantôt par une suspension qui la fait agoniser, puis par des transports qui lui font oublier le respect de la Majesté ; ensuite par un martyre d’amour très pénible, mais pourtant très aimable ; après cela par une privauté toute suave et toute douce, et enfin par un attrait qui l’oblige à un retour conforme aux attaques de l’Époux. Mais qui pourrait nombrer tous les jeux sacrés et les saintes inventions du divin Amour ! Il n’y a que l’Esprit divin qui meut ainsi ses enfants qui les puisse écrire avec une plume de son divin feu, qui est lui-même, et le divin Agent sur les coeurs et sur les esprits qu’il possède par ses divins écoulements et ses divines touches. L’on écrirait un gros volume sur chacun de ces états, lorsqu’on en expérimente l’acte formel opéré par celui qui possède l’âme, et cela soulagerait la nature qui souffre en portant un état si disproportionné à sa faiblesse.Mais hors de là, l’esprit retient tout à soi par nécessité, ne trouvant rien au dehors qui le puisse soulager : son bien étant au dedans de soi, il y demeure, et l’esprit souffre selon le bon plaisir de son divin Agent.

XII

Les connaissances que Notre-Seigneur m’a données sur l’Écriture sainte ne me sont pas venues en la lisant, mais dans l’oraison : ce qui a beaucoup servi à la direction de ma vie tant intérieure qu’extérieure. Car cette parole sainte est une nourriture céleste qui m’a donné et me donne encore la vie par l’Esprit-Saint, qui m’en donne l’explication. Ce que vous en avez vu en divers endroits est émané de là sans nulle recherches, de sorte que je n’ai point examiné si j’ai retenu ou oublié ce que ce divin Esprit m’en a appris, parce que j’estime qu’il ne veut pas que je me charge de ce soin ni de cette étude, puisqu’il me fournit dans les occasions ce qu’il lui plaît pour mes besoins : ce que j’expérimente soit en psalmodiant, soit en priant, soit enfin en lisant l’Écriture sainte pour obéir à la règle qui nous oblige à faire des lectures spirituelles, car il est rare que j’en fasse ailleurs. Enfin, tout ce que je vous puis dire est que notre grand Dieu est si bon qu’il n’ôte pas les dons qu’il a conférés aux pauvres et aux petits qu’il veut nourrir et élever en son école.

XIII

Cette flamme que je vis ne dura pas longtemps, mais son effet fut si vif et si pressant qu’elle me parut l’embouchure de l’enfer, en laquelle la tentation de désespoir qui me tourmentait me voulait faire précipiter pour faire déplaisir à Dieu, lequel cependant me soutenait par un secret ressort dans le fond de mon âme, pour ne rien faire qui lui fût désagréable. Cela m’est arrivé plusieurs fois dans le cours de mes grandes peines, mais non avec tant de violence qu’en cette occasion. De vous dire si vous en êtes la cause, il n’y a que Dieu qui le sache. J’ai assez commis de péchés pour porter le châtiment d’un million d’enfers ; ainsi laissons-en le jugement à sa divine Majesté. Il est pourtant véritable que c’est de vous que j’ai voulu parler, et que s’il m’eût fallu souffrir jusques à la fin du monde pour vous gagner à Dieu, j’y aurais volontiers consenti, sa divine Majesté me donnant une vocation vive et efficace pour cela.

Je tiens toutefois que vos vocations à son saint service viennent de son pur amour et de son élection gratuite. A lui seul donc en soit la gloire dans le temps et dans l’éternité. Demandons-lui seulement que nous soyons bien fidèles, afin que nous lui puissions chanter éternellement des louanges pour toutes ses miréricordes.

XIV

Vous êtes en peine de ce que je vous ai dit qu’il y a eu du miracle dans notre rétablissement. Il y en a eu en effet. Nous avions tout perdu, et notre incendie nous avait mis à nu de toutes choses. Nous avons fait rebâtir notre monastère, nous sommes vêtues, nous sommes remeublées, et pour tout cela, il nous a fallu faire plus de trente mille livres de dépenses. L’on nous a seulement prêté huit mille livres sur le pays, lesquelles n’en valent pas six de France. Nous n’avons eu que très peu d’aumônes, dont une partie a servi à nous vêtir et l’autre à acheter un peu de grain. De tout cela, il ne nous reste que quatre mille livres à payer, encore la personne à qui nous les devons, nous donne le fonds après sa mort, s’en réservant l’usufruit durant sa vie. Enfin il y a plus de vingt-quatre mille livres de la pure Providence, car j’aurais de la peine à dire d’où cela est venu. Ce n’est pas de notre revenu ordinaire, car il n’est pas capable de nous entretenir dans un pays comme celui-ci, où il faut faire des frais immenses, et où l’on souffre des pertes continuelles, soit de peu, soit de beaucoup, en sorte que sans un miracle tout évident, nous ne pourrions subsister, et nous n’aurions pu faire ce qui paraît depuis notre incendie.

XV

L’âme a une expérience et une certitude de foi que Dieu non seulement lui est présent, mais encore qu’il habite en elle, qu’il y agit par son divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît. Et c’est une distinction très facile à faire, lorsque l’âme agit d’elle-même ou qu’elle est agie par l’Esprit-Saint qui la gouverne. Quand elle agit par elle-même, elle a ses vues et ses desseins, se proposant un sujet ; mais la privauté dont je parle vient de cette sources suprême, et l’âme, qui en comparaison n’est qu’une goutte d’eau, se perd en cette source, n’ayant plus d’opérations que par son mouvement.

XVI

Le respir doux et amoureux qui suit l’anéantissement des puissances, se doit entendre ainsi : savoir, que comme notre vie naturelle se soutient et se maintient par la respiration, sans laquelle il faudrait mourir, ainsi l’âme, étant libre de l’opération de ses puissances, ne vit plus que de la vie de son Époux, sans quoi elle serait réduite au néant, recevant sa vie de lui dans son intime union, et elle lui respirant la même vie qu’il lui influe, et c’est ce que j’appelle commerce d’esprit à esprit et d’esprit dans l’esprit. Je m’entends bien, mais je n’ai pas de paroles plus significatives pour m’expliquer. Je m’étendrais bien plus au long, mais je gâterais tout dans une matière si délicate.

XVII

Ç’a été une chose rare que j’aie eu des impressions imaginaires, et quand j’en ai eu, elles ont été incontinent changées en intellectuelles : c’est une expérience que j’ai faite depuis que la divine Bonté m’a fait l’honneur et la miséricorde de m’appeler : savoir, depuis l’âge de dix-neuf ans ou environ. Car au précédent, c’étaient des mouvements, des aspirations et des touches, mais qui étaient mêlées ainsi que j’ai pu l’écrire. Il faut qu’une chose imaginaire ait un corps, afin qu’elle produise une espèce qui puisse tomber sous les sens ; et lorsque j’ai eu des espèces de cette sorte, elles ont été aussitôt anéanties par une abstraction d’esprit, de sorte que l’esprit étant demeuré purement pâtissant et jouissant, la chose a été rendue purement spirituelle et intellectuelle, portant une impression infiniment plus noble et plus pure et entièrement dégagée de l’imagination. Voilà la distinction des impressions imaginaires et intellectuelles.

Quant à ce que vous me proposez au sujet du suradorable Verbe Incarné, de ses entretiens familiers et des ses paroles intérieures : premièrement, il est véritable que ce mot Verbe Incarné suppose un corps en un sens, parce que le Verbe s’est fait Homme. Aussi, dans les commencements de ma conversion, tout ce que divin Sauveur a fait et souffert dans le mystère de notre rédemption m’était présent d’une manière imaginaire. Mais ensuite, comme vous l’avez pu remarquer dans mes écrits, la chose est devenue tout autre. Car il faut que vous sachiez que, supposé ce que je viens de dire, encore qu’en cette voie spirituelle vous m’ayez vu en divers endroits nommer le sacré Verbe Incarné, il ne se trouve néanmoins dans mon fond aucune espèce imaginaire. Que si, par quelques passages de ce qu’il a dit ou fait ou souffert, il s’en forme quelqu’une, tout est incontinent absorbé dans ce fond, et je n’ai plus de souvenir que de sa Personne divine et de son entretien. Il ne se passe pas un moment à autre chose qu’à me laisser conduire par son Esprit et à suivre sa pente ou à pâtir son opération ; et en cela, il n’est point besoin d’espèces, parce que l’âme est si éclairée qu’elle distingue sans hésiter si c’est le Père Éternel ou le Fils ou le Saint-Esprit qui opère en elle. Et il en est de même de ses attentions et de ses correspondances. Je ne puis pas m’exprimer autrement, et je ne me mets point en peine de faire tant d’examens, mais plutôt j’y sens de l’aversion, crainte de curiosité. Je laisse le tout au jugement de celui qui me tient la place de Dieu, autrement je me causerais plusieurs distractions qui seraient désagréables à sa divine Majesté.

XVIII

Vous avez bien remarqué que je dis dans le dernier chapitre que je n’ai point de termes pour m’expliquer que ceux d’impression objective, d’amour objectif, …etc., qui met le tempérament à cette suvtilité qui autrement me serait insupportable. Je veux donc dire que j’expérimente que c’est Dieu qui par sa très subtile et très délicate touche qu’il opère dans l’union de mon esprit avec le sien, m’aurait bientôt consommée sans un tempérament qui se fait par une impression, laquelle me rend supportable cette opération. J’appelle cette impression objective, parce que c’est le suradorable Verbe Incarné qui est lui-même l’objet qui pour s’accomoder à la bassesse et à la faiblesse de son sujet, met ce tempérament, de crainte que le corps ne perde la vie. Il faut l’avoir expérimenté ou par soi ou par d’autres pour le bien entendre.

XIX

La parole intérieure se dit subitement dans le fond de l’âme et porte en un moment son effet. Elle ne laisse aucun lieu de douter ni même d’hésiter que c’est Dieu qui parle dans l’âme, mais elle se la rend soumise avec tout ce qui est dans la créature, et la chose arrive infailliblement comme elle a été signifiée. Cette parole intérieure est semblable au langage de l’esprit : ce n’est pas une simple inspiration qui excite l’âme, ni un son qui frappe l’oreille du corps, ni aucune chose qui se fasse par acte ou avec succession, mais c’est comme une impression claire et distincte qui se fait tout d’un coup dans l’esprit ; et quoiqu’elle dise des choses qui ne se pourraient exprimer au dehors que par une longue suite de paroles sensibles, l’âme l’entend et la distingue bien, et elle sait assurément qui est celui qui lui a parlé, de sorte qu’elle expérimente la vérité de ce que dit Notre-Seigneur : Mes brebis entendent ma voix.

XX

La privauté avec Notre-Seigneur a quelque chose de plus que la parole intérieure. L’âme a une certitude que non seulement Dieu lui est présent, mais encore qu’il habite en elle et qu’il y agit par son saint et divin Esprit qui la meut et lui fait tenir le langage qu’il lui plaît, car elle se perd toute en lui et n’a plus d’opération que par son mouvement. Et il faut remarquer qu’en cet état de privauté, l’âme agit avec Dieu suivant ce que Dieu fait pour lors en elle, soit en qualité de souveraine Majesté, soit en qualité d’Époux, soit en qualité de Juge des vivants et des morts, et enfin selon l’état par lequel il se manifeste à elle. Mais il y a un certain état foncier et permanent dans lequel l’état d’épouse prévaut à tout. Et quoique l’âme voie son état d’épouse et qu’elle voie en même temps d’une façon spirituelle les souveraines qualités de son Époux, la privauté marche toujours d’une même manière : elle a toujours rang d’épouse partout




Figures canadiennes dont en priorité Mme de la Peltrie

Madeleine de la Peltrie (Alençon 1603-Québec 1671)1259





ARMELLE NICOLAS 1606-1671



Faits et dits de la Bonne Armelle, servante bretonne

Dits mis en forme par Gérard Pfister

Deux chapitres du Triomphe du divin Amour


On pourrait traiter avec condescendance ou amusement la vie d’Armelle Nicolas (1606-1671) sous prétexte qu’elle est née près de Ploërmel, dans la Bretagne profonde, et qu’elle fut servante toute sa vie. En réalité, nous avons affaire à l’une des plus grandes mystiques du XVIIe siècle par la profondeur de son don à Dieu et l’ampleur de son expérience qui rejoint celle d’un Ruusbroec (1293-1381).

Au début du XVIIe siècle, la Bretagne était prospère : en témoignent les très nombreuses églises et les calvaires construits pendant la Renaissance avec l’argent d’une bourgeoisie enrichie par le commerce de draps et de broderies. Les parents d’Armelle étaient fort pieux. La petite fille aimait prier dans la solitude des landes où elle gardait les troupeaux de son père. Elle refusa toujours de se marier, et préféra s’engager comme servante à Ploërmel chez le Seigneur du Tertre, protecteur des ursulines. En famille, on y lisait la Vie des saints ou l’Imitation. C’est là qu’elle reçut son premier choc mystique : la première fois qu’elle entendit parler de la Passion, son cœur s’embrasa d’amour pour le Christ « avec tant d’ardeur qu’il lui semblait être toute de feu […] La moëlle de ses os et le sang de ses veines furent changés et convertis en amour, de sorte que depuis elle n’eut plus d’autre objet que l’Amour … »1260. Dès lors, avec une ténacité sans failles et dans un don d’elle-même absolu, elle va se jeter pour toute sa vie dans ce brasier divin. Elle n’appellera jamais Dieu que de ce nom : « l’Amour ».

Suivent des mois agités de tentations et de désir de Dieu : elle le cherche partout. Puis un Vendredi Saint, le Seigneur répond : «  Je connus clairement que celui que j’avais tant désiré entrait en moi et prenait possession de moi. »1261. Plusieurs années se passent dans l’enivrement de l’Amour. Mais son corps supporte mal ces états. Elle est harcelée par sa patronne, exaspérée de la voir si souvent languissante : celle-ci l’accable de gros travaux qu’elle exécute avec soumission. Puis sa maîtresse comprend enfin la profondeur spirituelle d’une servante qu’elle croyait stupide et paresseuse : elle s’adoucit.

A trente ans, Armelle part au service de la fille de Mme du Tertre à Arradon au manoir de Roguédas près de Vannes : elle aspire à être loin de sa famille et de ses amis. Elle y restera pendant plus de trente ans : elle avait la confiance de ses maîtres pour s’occuper de toute la maison et des enfants, charge dont elle s’acquittera avec conscience au milieu de ses états mystiques.

Elle commence par y vivre une épreuve extrême : une purification de sa sexualité. Pendant deux ans, elle perd la présence de Dieu et est soumise à des tentations très fortes, au point qu’un jour elle s’enfuit dans les champs et demande la mort pour ne pas offenser Dieu. Elle est délivrée d’un coup : « Les chaînes qui m’avaient tenue en si grande captivité, furent entièrement rompues et brisées pour jamais, me trouvant au-dedans de moi-même en une telle liberté que je ne me connaissais plus ». Par la suite, « elle ne ressentit plus jamais la moindre étincelle d’affection pour aucune créature. » Elle raconte que « jamais son cœur ne fut assailli de la moindre tentation, difficulté ou répugnance qui l’eût tant soit peu détournée de l’ardeur et de la véhémence avec laquelle elle se portait continuellement vers son unique bien qui était Dieu. »

Elle trouve enfin un confesseur carme à Vannes, mais qui ne lui dit rien sur ses états. Un jour où elle est malade, il amène à son chevet un jésuite, Vincent Huby : rencontre capitale et chance exceptionnelle pour Armelle en un siècle où les mystiques étaient vite soupçonnés de possession démoniaque. Huby lui enlève ses doutes en lui assurant que tout ce qui se passait était de Dieu et des effets du grand amour que Dieu lui portait. Il la prend en charge.

Huby faisait partie d’un groupe de jésuites basé à Vannes : ces « missionnaires » censés seconder les pouvoirs civils en unifiant des pratiques religieuses déjà présentes, arrivaient du Royaume de France non sans quelque retard dû aux luttes civiles entre catholiques et protestants (l’union de la Bretagne avec la France date de 1532). Ils n’avaient pas à « apporter la civilisation » car le pays n’était pas plus arriéré que l’ensemble des autres provinces françaises – il avait même été épargné des feux les plus violents provoqués par ces luttes. Ils surent heureusement déborder ce rôle.

Parmi eux, se trouvaient de grands spirituels. Vincent Huby et son ami Jean Rigoleuc étaient les disciples de Louis Lallemant (1588-1635) : premier de la grande filiation mystique jésuite du siècle, celui-ci appelait l’oraison « sa félicité sur la terre » et « y passait même quelquefois la nuit plusieurs heures qu’il dérobait au sommeil ». Il insistait sur la pureté de cœur plutôt que sur les pratiques ascétiques : « La voie la plus courte et la plus sûre pour arriver à la per­fection, disait-il, c'est de nous étudier à la pureté de coeur, plutôt qu'à l'exercice des vertus, parce que Dieu est prêt à nous faire toutes sortes de grâces, pourvu que nous n'y mettions point d'obstacle. » Tout doit être orienté vers Dieu seul : « Les personnes éclairées des vraies lumières ne portent leur affection qu'à Dieu, ne s'attachant pas même aux choses les plus saintes. »1262

Jean Rigoleuc (1596-1658), breton de naissance, d’éducation et de tempérament, formé par Louis Lallemant à Rouen puis à Bourges, fut mis « dans cet état que les mystiques appellent passif ». Il passe une grande partie de sa vie à Vannes d’où il rayonne en collaborant aux missions populaires bretonnes du bienheureux Julien Maunoir (1606-1683). Il intervient dans les couvents d’ursulines, dont celui où résida quelques années Armelle, puis à Quimper où il formera des prêtres. Il ne fut jamais supérieur  car « peut-être sa rude franchise faisait-elle peur »1263.

Vincent Huby (1608-1693) occupe une place privilégiée dans la vie d’Armelle ; mais avec Vannes pour point d’attache, il est aussi directeur spirituel de prêtres, de notables et de simples servantes. Il fut le premier à établir une maison de retraite ouverte aux laïcs, invention de grand avenir dans l’histoire de l’apostolat jésuite. « Tout ne respirait en lui que l’amour de Dieu » nous dit Champion.

Huby présente Armelle à Rigoleuc, qui aime venir l’entendre parler de Dieu. Elle est donc veillée par deux directeurs exceptionnels, mystiques eux-mêmes, qui reconnaissent l’action de la grâce en elle et s’abstiennent de toute intervention personnelle : « Ses directeurs qui ont toujours été des personnes très éclairées dans la conduite de Dieu sur les âmes, la voyant et reconnaissant que Sa divine Majesté daignait prendre un soin tout particulier de la direction de celle-ci, et qu’il lui faisait surpasser de beaucoup tout ce qu’ils eussent pu exiger d’elle, ne lui donnèrent aucune pratique pour la faire avancer en vertu […] ils la laissaient entre les mains d’un si bon Maître, et ne faisaient que ouïr et approuver ce qu’il opérait en elle… » Armelle reconnaissait qu’une « des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites, c’était de l’avoir toujours mise entre les mains de ses vrais et fidèles serviteurs, qui ne s’étaient jamais opposés à ce qu’il voulait d’elle… »1264

Elle avait toujours eu « dans l’esprit que, pourvu qu’elle ne fît point sa volonté, il n’y avait rien à craindre pour elle »1265. Elle n’agissait jamais de son propre chef, demandant à sa maîtresse la permission pour toutes choses. Elle fut heureuse de s’en remettre pour tout à ses confesseurs : « J’avais la croyance si certaine dans mon esprit, que mes directeurs me tenaient la place de Dieu en terre, que je n’en pouvais aucunement douter […] ce qui faisait qu’en toutes choses je m’adressais à eux comme j’eusse fait à Dieu même, ne faisant aucune distinction entre ce qu’ils me commandaient et ce que Dieu m’eût dit de sa propre bouche. »1266 Ainsi elle ne s’attribuait rien, tout venait par providence divine à laquelle elle s’abandonnait.


Pendant toutes ces années, un feu intense consume son corps et son âme, mais les médecins demandés par son confesseur ne peuvent la soulager : « Mon père, dit-elle à Huby, je suis dans une fournaise, mais c’est la fournaise de l’Amour. » Sa santé se détériore ; dès qu’elle va mieux, elle se lance dans le ménage, mais retombe malade. Craignant pour sa santé, Huby la fait entrer comme tourière chez les ursulines de Vannes : les sœurs et les pensionnaires l’aiment beaucoup. Elle fait la connaissance de la sœur Jeanne de la Nativité qui devient son amie : cette spirituelle fine et intelligente prend soin d’elle, elle l’envoie se reposer dès qu’un état mystique survient. C’est elle qui rédigera la vie d’Armelle qu’elle appellera Le Triomphe du divin Amour et qui est notre unique source pour la connaître.

Armelle reste au couvent de 1642 à 1645, mais finit par fuir cette vie trop douce. Elle sent qu’elle doit vivre l’intériorité au milieu des difficultés de la vie : elle retourne chez ses maîtres à Roguédas avec l’approbation de Rigoleuc : il « la laissait agir selon les mouvements de l’Esprit, se contentant de sa part de la disposer, tout de loin, à ce qu’il prévoyait que Dieu voulait opérer en elle »1267.

Le quotidien n’est pas facile, mais on apprend mieux à ne s’appuyer que sur Dieu quand on est houspillée par ses maîtres et moquée par les autres serviteurs : elle supporte tout avec une patience infinie, secourant un jeune valet voleur, soignant jour et nuit une servante qui l’a injuriée pendant des années. Elle vise la perfection, ne se permettant aucun penchant naturel et aucune distraction de son état intérieur.

En 1649, Huby reçoit l’ordre de partir à Quimper où Rigoleuc est déjà : les deux jésuites chargent la sœur Jeanne d’être leur intermédiaire. C’est l’occasion d’une nouvelle étape : le Seigneur lui dit qu’il la retire des bras de ses nourrices et qu’elle doit rentrer dans son Cœur.

Suit un état qui dure huit jours : tout en paraissant comme à l’ordinaire, elle est inconsciente, dans un repos où « rien de distinct ni de particulier » comme si elle avait quitté son corps. Elle éprouve une complète cessation de toute opération intérieure. Puis le jour de la saint Thomas, le Seigneur lui dit : « Ma fille, cède-moi la place. ». Dès lors, elle comprend tout ce qu’Huby lui avait dit sur l’abandon et n’aura plus de volonté propre : « …de là lui naissait un si grand éloignement de son action extérieure d’avec l’esprit intérieur qu’elle ne savait si c’était elle qui agissait ou non, et que le plus souvent la besogne était faite sans savoir par qui ni si elle y avait mis la main ; de plus son âme fut réduite à un si grand calme et tranquillité qu’il lui semblait que rien du monde n’eût été capable de l’en faire déchoir ni la troubler » 1268. Cet état est si nu qu’un doute l’effleure que l’Amour la délaisse. A la Toussaint, le Seigneur la rassure : « Ma fille, tu es la fille de l’Amour. »

L’union avec Dieu est consommée : « …il est tout à moi, comme je suis toute à lui […] je n’ai plus qu’à me reposer dans ses biens ; et comme lui se repose en moi, aussi je me repose en lui »1269. Armelle « disait souvent que si Dieu ne l’eût conservée surnaturellement, il lui eut été impossible de vivre ; car ce repos, pour être si divin et spirituel qu’il approchait en quelque façon de celui des Bienheureux, était plus capable de séparer l’âme du corps que tous les tourments du monde. » Elle dit avec simplicité : « Je ne suis plus en moi mais en lui, où je ne me trouve plus et où je me suis perdue ; c’est lui seul qui s’aime, car je ne vois plus rien qui ne soit lui-même »1270. Elle est souvent obligée de s’étendre sous les excès d’amour qui la terrassent.

Pleine d’un immense amour pour l’humanité, elle est saisie d’une tristesse intense devant sa misère morale qu’elle ressent comme une offense à Dieu : « Il me semble que mon divin Amour ne me laisse plus en ce monde que pour être la procureuse de son honneur […] Je ne me regarde point moi-même en cela, mais Dieu seul, dans lequel je suis si perdue et abîmée que, la plupart du temps, je crois n’avoir plus d’âme […] son honneur est mon honneur […] tout ce qui le touche me touche…1271. C’est ainsi qu’en 1651, elle demande à Dieu de « décharger sur elle toutes les peines qu’il lui plairait afin d’empêcher qu’il ne fût offensé »1272. Elle est immédiatement accablée de douleurs qui la forcent à s’aliter, mais sœur Jeanne atteste que cette année-là, le Carnaval fut beaucoup plus tranquille à l’étonnement de tous.

En 1652, le Seigneur lui imprime son Nom au cœur, Nom qui a le pouvoir de sauver les hommes. Son rôle est donc de réclamer la miséricorde divine pour eux. Quand elle fait les courses, les gens l’abordent pour lui dire des « péchés terribles » qui la laissent « surprise et effrayée » : elle appelle la grâce sur eux et porte leurs souffrances. Après sa mort, les gens témoigneront combien son aide leur a été précieuse.

Son état s’approfondit encore : « Depuis la fête de ma sainte Mère, […] je n’ai plus aucune pensée, ni rien qui m’arrête, ni m’occupe comme de coutume ; il y a un seul objet, qui est l’être et l’immensité de Dieu, qui pénètre et consume mon âme d’une manière inconcevable, et la rend, en la consumant, d’une si grande étendue que je n’en puis savoir les bornes »1273. A Pâques 1653, elle est retirée de toute perception de ce que Dieu fait en elle : « Il me semblait n’avoir ni de foi ni d’amour ni d’attention à mon Dieu » ; puis à l’Assomption, Dieu se fait sentir comme une grande mer où elle est comme un poisson, après quoi elle perd « l’idée et de la mer et du poisson, pour n’avoir que celle de Dieu seul. »1274

En 1650, elle avait tenu à faire vœu d’obéissance et de chasteté. Dès 1651, elle avait renoncé à ses gages, et en 1655 elle peut enfin prononcer le vœu de pauvreté qu’elle désirait depuis longtemps : elle remet tout ce dont elle dispose entre les mains de la supérieure des ursulines, qui lui donnera désormais en aumône ce dont elle a besoin. Elle se sent libre, ne dépendant plus que du pur Amour.


Pendant dix-huit mois, elle s’occupe jour et nuit de sa maîtresse malade : celle-ci meurt en octobre 1656. Toute la famille est d’ailleurs malade : elle les soigne avec une patience infinie.

Son état ne change plus : invariablement attachée au seul regard de son Amour, « son âme était si perdue et abîmée dans ce divin regard qu’elle ne se comprenait pas elle-même ; et nonobstant cela, elle était aussi libre pour agir au-dehors comme si rien ne se fût passé au-dedans »1275. Elle ne formait aucun projet, laissant Dieu agir : elle ne pouvait même pas prier sans en recevoir l’impulsion.

En 1666, à soixante-et-un ans, un cheval lui brise une jambe ! Elle remercie le Seigneur et supporte paisiblement de grandes douleurs, suscitant l’admiration de tous. Elle passe quinze mois au lit ou sur une chaise ; elle s’aidera dorénavant de béquilles : « Elle demeurait dans un petit coin de la cuisine à donner ordre au ménage, et à faire quelque occupation pour l’utilité de la maison, n’étant jamais oisive. Plusieurs personnes de toutes sortes de conditions l’allaient voir pour se consoler avec elle et jouir de la douceur de son entretien »1276. En 1669, elle demande à la Vierge de pouvoir aller à son autel : elle recouvre la marche mais garde les douleurs. Elle n’aura plus besoin que d’un petit bâton.

Après quelques semaines de fièvre, elle s’éteint le 24 octobre 1671. Sa chambre est remplie de gens qui la vénèrent. Une procession énorme accompagnera son corps. On se dispute ses reliques, des guérisons ont lieu…

Sa biographie fut rédigée par sœur Jeanne de la Nativité, son amie et confidente, puis publiée dès 1672 par Huby, leur confesseur commun, ce qui assure une véracité des faits rapportés du vivant des témoins.

Jeanne l’a intitulée Le Triomphe de l’Amour divin car, dit-elle dans sa Préface, « il semble que cette heureuse fille n’a été créée que pour servir de théâtre et de trophée au divin Amour ».

L’influence de ce livre fut très grande au siècle suivant1277 car il est le fruit d’une rencontre exceptionnelle entre une vie mystique racontée avec véracité et sans joliesse, une rédactrice attentive et intelligente, et des confesseurs qui, eux-mêmes mystiques et plongés dans le vécu breton le plus quotidien, pouvaient comprendre la servante. Cette perle rare a toute sa place dans une bibliothèque des grands témoignages mystiques rédigés en notre langue.

Comme le texte du Triomphe couvre près de huit cents pages, ce sont des « dits », extraits comme des diamants d’un dur contexte breton, qui ont été privilégiés. En nous les présentant sous la forme de « fioretti » ou de contes soufis, Gérard Pfister sait nous rendre accessibles ces merveilles en associant douceur poétique et fidélité au sens profond du texte.

Nous avons pensé les mettre en valeur par un écrin constitué de deux chapitres extraits de la seconde partie du Triomphe et reproduits partiellement puis entièrement sans en retoucher le style. Ils soulignent la grandeur - voire le caractère abrupt - d’une vie mystique vécue dans un cadre fort rude.

La liberté de ton et la fermeté souveraine d’Armelle ne s’accordent guère avec l’image d’une « pauvre servante » naïve et illettrée qui serait tout juste capable de nous enchanter. Ses paroles égalent par leur intensité et par leur élan celles de la dame du pur Amour : quand on lui lut Catherine de Gênes1278, Armelle reconnut qu’elle était sa sœur et que Dieu avait accompli en elles deux le même ouvrage. Loin d’être une petite bonne bretonne, Armelle fut en réalité une grande dame de la mystique.

Murielle et Dominique Tronc.


Extrait d’Expériences :

L’abbé Bremond1279 comparait Armelle Nicolas à une « pierre de lave » tant elle lui paraissait rude ! Nous la connaissons par Le Triomphe de l’Amour divin que son amie ursuline1280, Jeanne de la Nativité, écrivit après sa mort1281, fascinée par cette personnalité hors du commun.

Les dits que son amie a rapportés, traduisent une liberté de ton et une fermeté souveraine. Ils ne s’accordent guère avec l’image de pauvre servante naïve et illettrée que suggère son surnom de « bonne Armelle », mais font penser à ceux de Catherine de Gênes. Son optimisme, sa confiance envers la grâce, évoque Ruusbroec, qu’elle n’avait certainement jamais lu !

On connaît sa vie grâce aux nombreux témoignages dont Jeanne a entouré les dits. Armelle naquit en 1606 à Campénéac chez une sœur d’une carmélite de Ploermel : elle fut plongée dès l’enfance dans le christianisme ardent qui régnait alors en Bretagne. Elle refusa de se marier et s’engagea comme servante chez des bourgeois bienfaiteurs des ursulines, où elle vécut la rude vie des domestiques.

Un jour, on lui lit l’Imitation : le récit de la Passion la jeta dans un amour violent pour le Seigneur. À partir de là, son chemin mystique commença, très solitaire au début : elle avait parfois le désir de mourir, elle était souvent malade. Méprisée par sa maîtresse, elle était accablée de travail.

En 1636, elle accompagna la fille de sa patronne, qui se mariait, pour aller habiter près de Vannes : elle restera attachée au couple pendant trente-cinq ans.

Après trois ou quatre ans dans des « délices » intérieurs, elle vécut une purification de deux ans sans avoir personne à qui se confier :

Son cœur fut rempli d’un feu infernal, et son esprit d’abominables pensées (Tr. 1, 8).

La sœur ajoute son commentaire :

Je ne fais point de doute que Dieu n’eût donné pouvoir aux démons de la posséder1282.

Puis un jour, elle demanda à mourir plutôt que de rester dans cet état, et fut délivrée définitivement :

Elle n’eut plus d’yeux que pour contempler son Amour, plus d’oreilles que pour entendre sa voix, plus de langue que pour le bénir et raconter ses louanges, plus de bras que pour travailler pour lui, plus de pieds que pour marcher en la voie de ses divins conseils, plus de corps que pour l’emporter toute à son service, plus de désirs que pour accroître sa gloire, plus de volonté que pour lui obéir, enfin plus de cœur que pour être consumée de ses flammes (Tr. 2, 3).

Mais sa santé s’altérait, car parallèlement elle travaillait très dur :

l’amour la transportait […] sitôt qu’elle avait la moindre santé, elle travaillait infatigablement […] retombait malade ; [elle] passa ainsi trois ou quatre années après être délivrée de l’état des tentations tant devant qu’après cette fièvre de huit mois  (Tr. 1, 12).

Elle eut alors la chance d’être présentée au père Rigoleuc et au père Huby1283 : ces profonds spirituels jésuites reconnurent son état intérieur à propos duquel ils la rassurèrent. Ils aimèrent venir l’entendre parler de Dieu : « Nous ne sommes que froideurs et glaces auprès de son ardeur à aimer Dieu », disait Rigoleuc (Tr. 2, 22). Devenu le confesseur d’Armelle, compétent par son expérience personnelle et sa connaissance des textes, Huby se contenta d’accompagner avec délicatesse et modération le travail de la grâce. On a là l’exemple parfait du bien que peut faire un bon confesseur à un mystique :

[Il] la laissait agir selon les mouvements de l’Esprit, se contentant de sa part de la disposer, tout de loin, à ce qu’il prévoyait que Dieu voulait opérer en elle (Tr. 1, 15).

Huby s’inquiétait pour la santé d’Armelle, et l’envoya se reposer chez les ursulines : elle passa dix-huit mois au poste de sœur tourière et lia amitié avec Jeanne de la Nativité. Les sœurs auraient voulu la garder tant elle s’occupait des petites filles pensionnaires avec douceur et cordialité. Mais après un songe, elle se sentit tenue de sortir du couvent pour retrouver son ancienne patronne : elle sentait un certain mouvement qui lui faisait connaître que ce n’était pas le lieu où Dieu la voulait (Tr. 1, 13).

C’est une constante chez elle de fuir les situations confortables. Sa voie se situe dans la vie de tous les jours et les difficultés avec l’entourage : elle s’occupe du ménage, des provisions, de la cuisine, pour tout un manoir. Elle est méprisée par les domestiques, car elle est trop parfaite et étrange avec ses états qui l’envahissent. Ses maîtres sont des enfants gâtés, mais elle leur obéit comme à Dieu :

Cela n’apprend-il pas bien à se tenir en humilité, à mettre tout son appui et sa confiance en Dieu, et ne chercher qu’à plaire à lui seul ? (Tr. 2, 10)
Plus elle travaillait et s’employait pour son Amour en tous les embarras de son ménage, et plus il se communiquait à elle ; elle eut cru commettre une grande infidélité de quitter son travail pour chercher le repos (Tr. 2, 10).

Armelle est un exemple intéressant pour nous modernes puisqu’elle est entièrement donnée à la vie mystique tout en affrontant parfaitement les charges d’une vie ordinaire. Le fidélité à Dieu est son axe de vie. Sur le conseil de Rigoleuc, elle était

ferme et inébranlable, comme un rocher au milieu de la mer qui, pour être battu de divers flots et attaqué des vents, ne remue et ne penche de côté ni d’autre (Tr. 1, 13).

En 1649, Huby et Rigoleuc furent nommés à Quimper et elle dut les quitter. Mais ce fut l’occasion d’une nouvelle étape : après toutes ces années d’amour brûlant où jusqu’alors Lui et elle avaient travaillé ensemble (Tr. 2, 3), elle passe à un état où le Seigneur va régner seul. Elle lui demanda :

N’y aurait-il point encore quelque chose à faire ou à détruire pour vous plaire ? […] Rien, rien du tout, sinon t’abandonner et me laisser faire. À ces mots tout s’apaisa (Tr. 1, 20).

Jusqu’à cette époque, elle avait eu le corps brisé par les états d’amour, maintenant elle ne ressentira plus de douleurs tant le corps est spiritualisé :

Entre Dieu et moi, il n’y a plus que la fragilité de ce pauvre corps, qui est devenu si miné à force d’aimer qu’il ne faut plus qu’un petit souffle pour le casser et le rompre tout à fait (Tr. 1, 17).

La grande unité dans le divin est accomplie :

Je n’ai plus aucune pensée, ni rien qui m’arrête, ni m’occupe comme de coutume : il y a un seul objet, qui est l’être et l’immensité de Dieu, qui pénètre et consume mon âme d’une manière inconcevable, et la rend, en la consumant, d’une si grande étendue que je n’en puis plus savoir les bornes. Autrefois je voulais tout faire et tout embrasser, mais maintenant il n’en va pas ainsi, car rien n’approche plus de moi. Je comprends tout et ne suis comprise de rien ; mon âme est seule, simple et pure ; et quand je la vois ainsi, c’est comme une merveille que je ne meure à chaque moment ; et si cela continue encore quelque temps en moi, je crois qu’il en faudra mourir. Je vais et j’agis à mon ordinaire, pour le dehors, sans que je perde cette vue, mais mon Dieu me l’ôte parfois, permettant qu’il passe quelques pensées par mon esprit, qui m’en détournent ; autrement je serais déjà morte. L’amour qui me consume ne se peut exprimer ni concevoir, il est comme infini et tous les jours il croît davantage (Tr. 1, 20).

Il n’y avait plus de différence entre oraison et vie :

[elle n’avait pas] besoin de travailler à se recueillir ni rentrer en elle-même, pour rechercher quelque lieu à l’écart pour s’occuper avec son Dieu ; tout cela ne lui était point nécessaire, car au milieu des rues, en plein marché, dans l’embarras d’un grand ménage, elle était aussi attentive à contempler les perfections de son Bien-Aimé que si elle eût été dans un désert (Tr. 2, Section unique faisant suite au chap. 3).

À partir de 1651, elle demanda à Dieu de décharger sur elle toutes les peines qu’il lui plairait, afin d’empêcher qu’il ne fût point offensé (Tr. 1, 17) : cette année-là, à la surprise générale, le carnaval fut beaucoup plus tranquille ! Nombreux sont les témoignages de ceux qu’elle a aidés par sa prière. Elle connaissait leur état à distance et souffrait beaucoup de leurs douleurs, mais le centre restait inaltérable. Elle se voyait comme la procureuse de l’honneur de Dieu : je n’ai autre chose à faire qu’à voir si sa gloire est accrue et augmentée : c’est là tout mon emploi et mon office (Tr. 1, 19).

En 1656, sa maîtresse décéda, dont elle avait pris un soin attentif. À partir de 1657, son état devint si nu et si profond qu’elle ne pouvait plus en parler :

Son âme était si perdue et abîmée dans ce divin regard qu’elle ne se comprenait pas elle-même ; et nonobstant cela, elle était aussi libre pour agir au-dehors, comme si rien ne fût passé au-dedans ; et même elle avait la santé assez bonne pour s’acquitter de tout ce qui était nécessaire dans le ménage (Tr. 1, 25).

En 1666, une de ses jambes fut brisée par un cheval, ce qui lui occasionna de grandes douleurs et l’immobilisa quinze mois au lit ou sur une chaise ; elle s’aidera dorénavant de béquilles :

Elle demeurait dans un petit coin de la cuisine à donner ordre au ménage, et à faire quelque occupation pour l’utilité de la maison, n’étant jamais oisive. Plusieurs personnes de toutes sortes de conditions l’allaient voir pour se consoler avec elle et jouir de la douceur de son entretien  (Tr. 1, 27). Un grand nombre avouait en sortir tout changé et renouvelé (Tr. 2, 16).

Elle recouvra miraculeusement la marche deux ans plus tard, puis mourut à la suite d’une fièvre, à l’âge de soixante-cinq ans. Sa chambre était remplie d’une foule en prière qui se disputa ses reliques. Une procession énorme escorta son enterrement.

Le Triomphe fut édité dès l’année suivante. A priori improbable hors de la Bretagne, son influence fut très grande. Il fut redécouvert et réédité par Pierre Poiret1284 à Amsterdam, grand éditeur de textes mystiques. Après l’Allemagne et la Hollande, il sera distribué à Londres par le Dr Keith et apprécié des intellectuels anglais. Armelle sera admirée chez les piétistes, chez les disciples anglais et écossais de Mme Guyon. En Amérique, John Wesley, le fondateur du méthodisme, insérera des extraits de The life of Armelle Nicolas dans sa revue l’Arminian Magazine.

Jeanne de la Nativité nous dit qu’elle a fait contrôler ses écrits par Armelle elle-même et qu’elle a pris soin de mettre les dits entre guillemets. En voici quelques-uns qui, par leur concision, leur simplicité, leur netteté, sont des flèches qui vont droit au cœur :

… le plus grand empêchement que les âmes apportent à leur avancement, c’est qu’elles ne veulent pas laisser agir Dieu seul, mais qu’elles veulent toujours avoir part en tout ce qu’Il fait (161) [169].1285.

Maintenant Dieu est tout et moi je ne suis plus, je suis par Sa miséricorde retournée d’où j’étais sortie […] je ne suis plus en moi, mais dans Lui, où je ne me trouve plus, et où je me suis perdue. C’est Lui seul qui S’anime, car je ne trouve plus rien qui ne soit Lui-même (207-208) [217].

Il n’y a plus d’entre-deux entre Vous et moi (232) [242].

D’où vient que votre cœur est si grand et si spacieux et qu’on soit si au large quand on est dedans ; et cependant que la porte pour y entrer soit si petite et si étroite ? Alors Notre Seigneur me fit connaître, que c’était parce qu’Il ne voulait pas que d’autres que les petits, les nus et les seuls, y pussent trouver entrée. Les petits sont ceux qui […] s’humilient pour l’amour de Lui […] Comment est-ce qu’une personne grosse et enflée de l’estime et opinion d’elle-même pourrait passer par une si petite porte ? (265) [275].

Je retournai à mon premier état, ne ressentant qu’une flamme sainte et divine qui n’est autre que le pur Amour de mon Dieu, qui […] me détruit […] me réduit toute en Lui et fait que ma vie est plus qu’humaine (275).

Mon Amour me donnait à connaître que comme le poisson ne peut vivre ni subsister hors de l’eau, de même je ne pouvais plus vivre un moment hors de Lui ; et comme de quelque côté que le poisson se tourne, il trouve toujours l’eau, de même en quelque part ou manière que je puisse être, je Le trouverai toujours. Je fus près d’un mois avec cette vue, au bout duquel je perdis l’idée de la mer et du poisson pour n’avoir que celle de Dieu seul, qui se fit sentir comme renfermé dans le secret de mon âme en qualité de son Conducteur et de son Conseiller, en sorte qu’en tout ce qui se présentait à faire, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, j’étais invitée d’entrer en ce cabinet secret pour prendre l’ordre de tout ce que j’avais à faire ou à dire, me donnant là une lumière certaine et assurée pour toutes choses (276) [287]

Je me trouve maintenant […] aussi pauvre intérieurement qu’extérieurement. Mon divin Amour m’a dépouillée de tout ; et Il ne se communique ni répand plus dans mon âme ni dans aucune de mes puissances. Elles sont toutes libres dans leurs fonctions, et je puis m’appliquer avec facilité à tout ce qui se présente à faire, sans aucun empêchement ; mais Il est retiré au centre de mon âme, où Il me gouverne et agit en moi (313) [325].

[Du Livre deuxième où il est traité des vertus admirables de cette grande servante de Dieu :]

Jamais elle ne s’arrêtait aux […] sentiments que Dieu lui communiquait parce que disait-elle : tout ce que nous concevons ou expérimentons, pour haut et élevé qu’il puisse être, n’est pas Dieu ; et partant nous devons passer outre, et ne nous y arrêter, de crainte de nous attacher à autre chose qu’à Dieu (390) [6].

Je sais bien que si mon Amour et mon Tout me délaissait tant soit peu, je tomberai dans une infinité de maux et de péchés : mais je sais bien aussi que Sa bonté ne permettra jamais que ce malheur m’arrive […] ne doutez pas que Dieu ne parachève en moi Son ouvrage et n’accomplisse ce qu’Il a commencé. Je suis à Lui et il n’y a rien en moi qui ne vienne de Lui et ne retourne à Lui. C’est pourquoi Sa bonté aura soin de moi comme d’une chose qui est entièrement sienne. Il est si bon, qu’Il n’abandonne jamais le premier : et si dans le temps que je Le mettais en oubli, Il m’a si miséricordieusement attiré à Lui, pensez-vous qu’à présent […] Il me délaissera ? (412-413) [29].

O mon Dieu, qu’il faut bien qu’en vous il y ait quelque chose de bien aimable ! Puis que ne vous connaissant point et ne sachant qui vous êtes, cependant je brûle d’amour pour vous (420).

Elle agissait d’une manière si simple et si dégagée, que sitôt que les choses étaient accomplies elle en perdait l’idée […] Elle disait qu’elle croyait que Dieu faisait tout en elle afin que de sa part elle ne fît autre chose que l’aimer (431).

Elle disait quelquefois en se divertissant que : l’Amour est un vrai avare, qui veut tout avoir pour Soi ; et que depuis qu’une fois Il a une entrée libre dans un cœur, Il en ferme si bien la porte que nul autre n’y peut trouver d’ouverture (438).

Il a détruit en moi tout ce qui Lui déplaisait : et maintenant il n’y a plus que Lui qui vit et règne en moi tout ainsi que bon Lui semble […] O pauvre Armelle […] tu es perdue maintenant […] changée, transformée en Dieu par Sa grande miséricorde ! (466-467).

Depuis que Dieu m’eût fait cette grâce de me faire sentir Sa divine présence, et qu’Il se voulait bien charger de ma conduite, je m’abandonnai entièrement à Lui : de sorte que je ne me considérai plus que comme la Disciple de Dieu et l’écolière du Saint-Esprit. J’étais toujours attentive en moi-même à L’aimer et à considérer ce qu’Il me commandait, pour l’exécuter […] en toutes choses, grandes et petites, il m’instruisait […] me gouvernait, et parfois il me faisait entendre que j’étais semblable à ces petits écoliers qui commencent d’apprendre à écrire, à qui le maître ne se contente pas de donner un exemple et modèle, mais encore prend la main de l’apprenti et la conduit, afin de lui apprendre ainsi à former ses lettres. J’étais tout de même au regard de mon Dieu, et fort souvent je sentais comme une autre main qui conduisait la mienne […] ceci ne se passait point par imagination ou par fantaisie ; c’était la vraie et pure vérité, que je voyais plus clairement que le jour. Et non seulement Il m’instruisait et me gouvernait ; mais de plus, Il me reprenait de tous mes défauts. Vous eussiez dit qu’Il était jaloux de mon bien et de ma perfection ; de sorte que je n’eusse pas osé remuer la main, faire un geste, ou même dire une seule parole inutile […] que tout au même instant j’en étais reprise, mais avec tant d’exactitude, que rien n’échappait […] ayant reconnu cela, je […] n’osais avancer ni reculer que par Ses ordres : et cela ne se faisait point par une contrainte qui m’eût gêné le cœur ; au contraire, c’était par un excès d’amour (475 – 477) [97-98].

Quand je voyais les arbres se plier au gré des vents, la mer qui ne passait jamais ses bornes : O Dieu ! disais-je, que ne suis-je aussi maniable aux mouvements et inspirations de votre divin Esprit (481).

Je n’eusse […] voulu faire la moindre action pour la gloire du Paradis : je n’y pensais pas même. Mon Paradis et ma gloire étaient de lui plaire et d’accomplir ses volontés. Après cela, il me semblait n’avoir plus rien à espérer ni à prétendre. Je n’ai jamais su ce que c’était que de penser à mon profit particulier ; parce que l’Amour me possédait si pleinement, et m’élevait si fort au-dessus de moi-même et de toutes les choses de ce monde, qu’il ne me restait rien pour moi ni pour elles (537).

Jamais […] je n’ai su ce que c’était que vanité […] Il me semblait qu’à moins de perdre l’esprit je ne pouvais entrer en aucune estime de moi : car je voyais si clairement que tout ce qui était en moi venait de Dieu […] étant d’ailleurs si plein de Dieu, qu’il n’y avait rien de vide où la superbe eût pu se loger. (Tr. 2, 10)

O qu’il faut être dépouillé de soi pour ressentir cet amour ! Jamais je ne l’eusse pensé qu’après que j’en ai eu l’expérience. /O qu’heureux sont ceux qui quittent tout ! Car ils trouveront tout : mais il faut quitter jusqu’à la moindre petite partie de nous-même ; non seulement en ce que nous voyons être mal, mais encore en ce que nous croyons être bien. Car jamais Dieu ne régnera en nous que quand nous nous délaisserons entièrement à Lui, et Le laisserons faire tout ce que bon Lui semble, sans que nous nous mettions en peine de ce qu’Il fera ou laissera à faire (575).

Il est impossible à une âme, quelque effort qu’elle se fasse, de parvenir en cette vie à un si heureux état. Il faut que Dieu même […] l’y admette et introduise […] les choses qui se passent en elle sont si admirables qu’il n’y a cœur humain qui les puisse concevoir […] il n’y a plus rien que simple unité, ou, pour parler plus clairement, il n’y a plus que Dieu seul. Tout le reste est dissipé par sa présence (639-640).

Je suis comme ces personnes […] enfin heureusement arrivées au port […] tandis que leurs plus proches amis sont au milieu des tempêtes et des orages de la mer. Je vous laisse à penser si, quoique qu’ils soient arrivés, ils ne sont pas néanmoins en soin de procurer que les autres arrivent aussi à bon port (657).

À savoir qu’elle ne savait ce que c’était que d’avoir des ennemis et que jamais elle n’en avait eu aucun […] dès lors qu’une personne lui avait fait du mal, ce lui était une porte pour trouver entrée dans son cœur […] Elle dit à son confesseur qu’elle craignait que le grand excès d’amour que son cœur ressentait pour eux ne fût blâmable (696).

Il semble mon Dieu que l’amour que j’ai pour vous soit moindre que celui que vous me donnez pour mes prochains […] celui de mes frères m’anime et me donne des forces pour les servir […] pour vous je ne puis plus rien faire, je suis réduite au pur et simple néant (704).

Jamais je n’étais plus forte que quand j’étais le plus faible et de ma faiblesse je tirais mes forces. C’était alors que je ressentais l’effort de la grâce si puissant, qu’il me faisait passer sans crainte par-dessus toutes difficultés… (791).

J’aime ardemment. C’est tout ce que je sais faire. En disant cela, je dis toute ma vie, car elle n’a été autre qu’un continuel amour et reconnaissance des bontés et des miséricordes de mon Dieu en mon endroit. […] Dès le commencement l’Amour me donna plus d’inclination à travailler pour Lui en m’acquittant de mon devoir de servante, qu’à jouir de Lui en me reposant : j’eusse cru faire un grand mal de laisser mon travail pour Le prier, et je L’ai bien plus trouvé au milieu de mon ménage que je n’eusse fait dans les églises quand ce n’était pas le temps d’y être. Il avait cette bonté pour moi que de m’accompagner toujours dans tout ce que je faisais… (804) [380].

DITS DE LA BONNE ARMELLE

1

La plaie d’Amour



Souvent l’amour et la douleur la mettaient comme hors d’elle-même et elle disait à Dieu: 

« Donnez-moi la mort et l’enfer plutôt que de devoir ainsi regarder votre amour et mon indignité. »



*



Son travail de servante la menait souvent dans les champs où elle pouvait laisser libre cours à ses sentiments.

Sûre de n’être pas vue, elle courait alors à perdre haleine et comme sans but. Elle embrassait les arbres et les couvrait de baisers. Elle s’adressait aux fleurs et aux plantes, leur demandant de lui enseigner ce que son cœur désirait. Et elle parlait aux bêtes et aux oiseaux comme s’ils pouvaient la comprendre.



*



Un jour qu’elle était au bord d’une fontaine, elle s’interrogeait sur le moyen de rejoindre son Amour.

Elle entendit une voix qui lui disait au dedans d’elle-même : « Jette-toi dans cette fontaine, et la mort réalisera ton désir. » Et elle sentit comme si on la poussait pour la faire tomber dans l’eau.

Son désarroi était si grand qu’elle s’y serait jetée volontiers si seulement elle n’avait pas craint d’offenser Dieu.



*



Elle L’appelait de tous les noms que l’amour peut suggérer, dans l’espoir que ces derniers puissent L’inciter à se montrer :

« Mon Dieu, disait-elle, il faut bien que Vous soyez infiniment aimable puisque, sans Vous connaître ni savoir qui Vous êtes, je me languis d’amour pour Vous. »



*



N’en pouvant plus, il lui arriva de s’exclamer ainsi : « Mon Dieu, le jour est venu que je sois toute à Vous. Purifiez-moi, blanchissez-moi dans votre sang. Adoucissez mon cœur par l’huile de votre miséricorde. Montrez-Vous à moi et unissez-moi à Vous. »

Au même instant, Il se manifesta au fond de son cœur par un rayon de sa lumière, et Celui qu’elle avait tant désiré entra et prit possession d’elle.

Elle en fut tout d’abord effrayée, mais cette frayeur ne dura pas plus d’un moment : « Soudain mon cœur fut rassuré et tellement changé que je ne me reconnaissais plus. Je sentis un tel assouvissement de tous mes désirs que je ne savais plus si j’étais au ciel ou sur la terre. Je demeurai quelque temps immobile, comme une statue, et dans une paix si grande que je ne pouvais douter que Dieu ne m’ait unie intimement à Lui, comme je l’avais tant désiré. »



*



Un jour d’été, sa maîtresse eut envie de se baigner et l’emmena avec elle. Alors qu’elles étaient déjà arrivées au bord de l’eau, elle la vit toute recueillie et enfermée en elle-même, sans dire un mot. Sa maîtresse se fâcha :

« Eh bien, grosse étourdie, à quoi rêves-tu encore? » Armelle, comme si on l’avait réveillée d’un profond sommeil, la regarda avec douceur : « Je pense aux angoisses qu’éprouva le Christ lorsqu’il traversa le Cédron. 

Mais qui donc t’a appris, lui demanda sa maîtresse, que le Christ a traversé le torrent du Cédron ?

Je ne sais pas, mais je suis bien sûre que ce doit être ainsi. »

À ces mots, elle rougit et se mit à pleurer. Sa maîtresse fut émue de cette réponse et de ces larmes. À compter de ce jour-là, elle changea d’attitude à son égard et regretta d’avoir traité Armelle avec tant de dureté.



*



Elle sentit un jour s’éveiller en elle l’amour charnel. Ne sachant plus où se mettre, elle sortit du couvent et s’en alla au milieu d’une grande prairie pour y pleurer sans être vue de personne : « Pauvre misérable que je suis, soupirait-elle, fallait-il que je quitte mes parents et mes amis pour me voir brûler ainsi ? Comment se peut-il que mon cœur, qui n’est fait que pour Dieu, éprouve un tel amour pour une créature ? Mon Dieu, enlevez-moi de ce monde pour je ne Vous offense plus ! »

Mais, lorsqu’elle était au plus fort de son désespoir et de ses plaintes, elle sentit soudain un profond changement se produire en elle :

« D’une extrémité de peine, je me trouvai, sans savoir comment, dans une extrémité de joie. Et ce fut un miracle plus grand encore que si Dieu avait ressuscité mon corps. Je me sentis libre et dégagée de toutes choses, comme si on m’avait ôté un lourd fardeau de dessus le cœur et que les chaînes qui m’avaient entravée étaient définitivement brisées.

« Je me trouvais au-dedans de moi-même dans une telle liberté que je ne me reconnaissais plus. Je vis en cet instant les bontés que Dieu avait eues pendant ma misère, et avec tant d’évidence que je pensai en mourir d’amour. J’en demeurai tellement affaiblie que je fus près d’une heure sans pouvoir me remuer, ni même respirer, demeurant étendue comme morte. »



*

Après cette grâce qui lui fut faite de recevoir la « plaie d’Amour », elle ressentit pendant deux ans une douleur si vive qu’il lui semblait y avoir en elle un feu dévorant, qui la détruisait et la consumait toute entière.

Elle avait des comportements tellement étranges qu’on l’aurait prise pour une folle. Lorsqu’elle ne pouvait être aperçue, elle se jetait par terre et jetait des cris aussi pitoyables que si on lui arrachait le cœur.

Pourtant, à l’instant où elle paraissait ainsi souffrir, elle jouissait au-dedans d’elle-même d’une paix si profonde qu’elle croyait avoir dans le cœur toutes les joies du Paradis.



*



Plus de cent fois elle avait demandé à Dieu de l’attirer à son service et d’enlever en elle tout ce qui lui déplaisait : « Non pas, Seigneur, en coupant et arrachant, mais en brûlant et dévorant tout du feu de votre amour. »

Elle ajoutait qu’il lui aurait été impossible de ne pas faire cette demande, et qu’elle ne savait pourtant pas le sens de ce qu’elle demandait.

Du jour où elle se trouva exaucée, elle ne cessa de remercier son Amour : « Voyez, s’écriait-elle, voyez comme Il m’a donné ce qu’Il me poussait tant à Lui demander ! »



*



Tout cela lui était donné sans qu’elle fasse la moindre action pour se porter vers Dieu. Tout son pouvoir et sa capacité étaient seulement employés à recevoir ce qu’Il lui donnait.



*



Elle fut une nuit brutalement réveillée, environ vers minuit, et au même instant un amour violent la saisit, accompagné d’une présence de Dieu si intime que la pauvre ne savait que faire, ni où se tenir. Elle se leva et s’agenouilla près de son lit.

Dès que le jour parut, elle se rendit à l’église dans l’espoir d’y trouver un peu d’apaisement. Mais, bien au contraire, son cœur s’échauffa davantage encore.

Elle sortit et alla au jardin. Elle essaya de dire un rosaire, mais ne put pas même en dire un seul Ave.

« Ce matin-là, ayant la charge de sonner le réveil de la communauté, raconta plus tard son confesseur, je me rendis au jardin et trouvai la pauvre Armelle épuisée. Elle était tellement faible que, pour un peu, elle se serait effondrée sur moi. Je la fis entrer dans une pièce qui était proche et commençai à l’interroger. Pendant plus d’un quart d’heure, elle fut incapable de me répondre. Puis, sortant d’un profond recueillement, elle prononça trois ou quatre paroles décousues qui me firent assez juger de son état.

« Ayant un peu repris ses esprits, elle me dit que depuis minuit Dieu avait accompli en elle une opération si violente qu’elle ne savait pas comment elle n’en était morte, tant l’excès de son amour était grand. Le peu de forces qu’elle avait auparavant lui avait été enlevé et on l’aurait dit prête à rendre l’âme. Sur ce, elle se mit à pleurer.

« Voyant qu’elle n’avait pas dormi de toute la nuit, je la fis étendre sur un lit, en lui recommandant de ne surtout pas s’inquiéter du ménage et de prendre du repos. Là-dessus je m’en allai. »

Son confesseur parti, Armelle ne trouva pas le sommeil, mais commença à se plaindre tendrement :

« Mon Dieu, que voulez-vous que je fasse en ce monde si je ne peux plus vous aimer ? Autrefois vous me donniez des forces pour m’employer à votre service, mais votre amour les a toutes consumées, et le peu que j’avais encore, vous venez de l’anéantir. Que puis-je faire ?

« Vous savez bien que ma vie n’est rien d’autre que votre amour, et le moyen de vous aimer sans force et sans vigueur ? Quand j’avais des forces, ma joie était de les employer pour vous. Que faire à présent que je n’en ai plus ? Puisque je ne peux plus le faire pour vous, Seigneur, je vous en prie, aimez-vous vous-même ! »



*



Après la communion, elle ressentait un sommeil de tous ses sens, comme si elle avait reposé sur la poitrine du Christ, à la manière de Jean. Elle avait besoin de s’appuyer la tête, et souvent tout le corps, sur quelque chose de solide, afin de ne pas s’effondrer. Elle restait ainsi environ une demi-heure sans pouvoir remuer ni parler, pour autant quelle n’était pas appelée par les obligations du ménage.

*



Le Père qui l’accompagnait, fut appelé à Quimper comme recteur du collège où se trouvait déjà son précédent confesseur. Comme il passait un jour à Vannes pour y régler des affaires, Armelle saisit cette occasion de les voir tous deux.

Comme ils s’efforçaient de la consoler de leur départ : « Mes Pères, répondit-elle, je ressens durement votre absence. Mais si la ville où vous allez vous permet d’aimer Dieu davantage, je voudrais que vous y soyez dès maintenant, même si à cause de cela je ne devais plus vous revoir ! »



*



Quelque temps après le départ de ses confesseurs, elle se plaignit un jour à Dieu : « Vous m’enlevez toute aide, vous me laissez seule, sans personne pour me faire savoir votre volonté. Que puis-je faire ? Vous me privez de ceux que vous m’aviez donnés, eh bien, désormais ce sera à vous de me servir de guide ! »

Elle venait de communier lorsque ces mots lui vinrent à l’esprit et, aussitôt, elle entendit le Seigneur lui dire intérieurement ces paroles :

Ma fille,

Je te fais comme aux enfants

qu’on retire des bras de leurs nourrices

pour les porter chez leur père

et leur donner une meilleure nourriture.

Toi aussi,

Je veux te porter dans ma maison.

Seigneur, lui demanda-t-elle, où donc est votre maison ? » Lui montrant la plaie de son côté, le Christ la fit entrer par là dans son cœur et lui dit que c’était sa maison.

Mais lorsqu’elle s’y trouva, elle se sentit dans un grand vide. Elle ne voyait et ne reconnaissait plus rien : « Mon Seigneur, dit-elle, Vous m’avez dit que c’est ici votre maison, et je n’y vois rien du tout ! »

On ne lui donna aucune réponse, mais elle se trouva soudain dans un repos admirable.

2

La grande grâce



Pendant plus de huit ans, elle eut à souffrir de la brûlure de cet Amour, qui allait toujours augmentant. Elle arriva au point où elle n’en pouvait plus.

Jusqu’alors, ils avaient toujours, Lui et elle, travaillé ensemble. Un jour, elle entendit cette heureuse parole :

Ma fille,

cède-Moi la place.

Et, dès lors, il n’y eut plus que Lui à paraître. Tout le reste – et elle la première – disparut. Tout s’apaisa, tout se tint silencieux et immobile. Plus de plaintes, plus de soupirs ni de gémissements : tout cela fut détruit.

La multiplicité fut réduite à l’unité. Tout ce qu’il y avait encore d’humain et de terrestre fut changé en divin et céleste.



*



Le jour de la Saint-Thomas, alors qu’elle venait de recevoir la communion, le Christ lui dit :

Ma fille,

cède-Moi la place

Oui, mon Seigneur, répondit-elle, je le veux, et de tout mon cœur. »

Au même instant il prit possession d’elle. Il se logea dans son cœur comme sur son trône, et l’en chassa elle-même si fort que jamais depuis elle ne put ni ne voulut y avoir entrée.

Dès lors elle ne se considéra plus comme ayant aucun droit sur elle-même, mais comme appartenant entièrement à son Dieu.

Lorsque quelque chose cherchait à entrer dans son cœur, elle disait : « Si Dieu veut que cela y entre, à la bonne heure ! Quant à moi, cela ne me regarde plus, Il en est le maître et en a pris les clefs. Rien au ciel ni sur terre ne peut y entrer s’Il n’ouvre Lui-même. »



*



Dieu était en elle comme un roi sur son trône qui ordonne ce qui lui plaît et est obéi sans qu’on n’ose le contredire.

Je me souviens de lui avoir entendu dire que, lorsque Dieu se fut rendu maître d’elle, elle s’en vit elle-même expulsée. Pendant longtemps, elle eut l’impression qu’il ne lui était plus permis de voir ce que Dieu opérait dans l’intime de son âme, ni d’y mêler sa propre opération.

Elle se tenait toute recueillie et ramassée à la porte de ce centre, comme un domestique attendant les ordres de son maître afin de les exécuter au plus tôt.



*



Le jour de la Pentecôte, elle alla à la première messe et reçut la communion. Aussitôt, elle se mit à brûler comme un brasier.

Ce jour-là, cela ne lui dura pas longtemps. Elle se retrouva bientôt libre comme si de rien n’était, et revint s’occuper à son ménage avec facilité, sans que rien ne l’empêche de travailler.

Ce jour de Pentecôte, son maître avait invité nombre de personnes importantes et d’amis. La bonne Armelle avait fort à faire, car il lui fallait toute seule préparer et organiser la réception, ce qui n’était pas une petite tâche et exigeait beaucoup de vigilance. Cette disponibilité lui fut donnée entière et parfaite.

Mais dès le soir venu, lorsqu’elle eut tout rangé et nettoyé et terminé son ménage, le Bien-Aimé de son cœur accomplit sa promesse et la remplit de ses grâces en un instant. Elle se sentit noyée dans l’abîme de l’Amour et crut qu’elle allait en mourir.

Le lendemain, très tôt comme à son habitude, elle alla entendre la messe. Au moment de communier, le Seigneur lui dit cette parole :

Ma fille,

regarde comme Je t’obéis

et Me fais ton semblable. 



*



Elle reçut un jour du Seigneur cette parole :

Ma fille,

tu es la fille de l’Amour.

Seigneur, répondit-elle, c’est bien vrai, et c’est par votre grâce et votre bonté pour moi. »

Cette parole l’emplit de joie et s’imprima si profondément dans son cœur que, jusqu’à la fin de sa vie, elle s’en souvint toujours.

Elle-même, il lui arrivait de se désigner sous ce terme. Et quand des personnes qui la connaissaient bien voulaient lui faire plaisir, eux aussi l’appelaient « la fille de l’Amour » : « C’est bien vrai, répondait-elle, vous avez raison de m’appeler fille de l’Amour, mais c’est seulement par sa grâce et sa miséricorde. »



*



À une époque de sa vie, elle se trouva saisie d’un si ardent désir d’aimer l’Amour qu’elle demeura toute prostrée et en perdit l’usage des sens.

Comme elle se voyait incapable de satisfaire ce désir, elle était accablée d’une effroyable tristesse. Elle entendit alors au plus profond d’elle-même cette simple parole :

Je te donne mon Amour :

aime-Moi !

À l’instant même où lui vint cette parole, son cœur fut embrasé d’un tel amour que ce qu’elle avait éprouvé jusqu’alors n’était rien en comparaison de celui-ci : « Il me semble, soupirait-elle, que je ne fais que commencer à aimer comme il faut. »



*



Il lui semblait parfois entendre les saints l’inviter à venir jouir du ciel avec eux : « Non, leur disait-elle, vous aurez beau me montrer les douceurs de votre demeure, je ne viendrai en jouir que lorsque mon Amour le voudra. Mon Paradis, c’est d’accomplir sa volonté. »

Elle n’aurait pas voulu avancer ou retarder d’une minute l’heure de sa mort. Pour autant, elle ne se considérait pas vraiment comme de ce monde : 

« Qu’ai-je à faire encore ici ? s’étonnait-elle. Rien ne m’y retient que la volonté de Dieu, car pour ma part j’ai fait ce qu’Il attendait de moi et suis prête à en sortir. Je me vois comme un serviteur que son maître aurait envoyé à l’étranger : une fois sa mission accomplie, il n’attend plus que l’ordre de son maître pour retourner chez lui.

« Le Seigneur m’a envoyée dans ce monde pour L’aimer, et je L’ai tant aimé que désormais je ne peux plus le faire à la façon des hommes. Il faut que je retourne vers Lui et L’aime à la manière des Bienheureux. »



*



« Entre Dieu et moi, disait-elle encore, il n’y a plus que la fragilité de ce pauvre corps, tellement épuisé à force d’aimer qu’il suffirait d’un petit souffle pour le rompre tout à fait. »



*



Après tant de victoires sur ses ennemis, elle découvrit le trésor de grâces qu’elle avait acquis.

Elle voyait ses richesses et s’y reposait comme une personne qui, ayant peiné et sué de longues années et souffert des travaux sans nombre, se trouverait posséder tant de propriétés qu’elle n’aurait plus besoin de rien :

« Tout mon bien, disait-elle, c’est Dieu seul. Et maintenant que, par sa bonté, il est tout à moi, comme je suis toute à Lui, maintenant que tout ce qu’Il a m’appartient, à quoi bon travailler pour acquérir de nouvelles choses ? Comme Il se repose en moi, moi aussi je me repose en Lui. Et étant toute renfermée et anéantie en Lui, je ne me trouve plus moi-même.

« Quand je dis que je jouis, que j’aime et que je possède, ce n’est plus moi qui reçois, c’est son Amour. Et son Amour est mon amour, ses richesses sont mes richesses, sa paix est mon repos, ses joies sont mes délices. Que me reste-t-il d’autre à désirer ? Rien du tout, non, rien du tout, je regorge de biens. Et de biens que je ne crains plus de perdre, car ils sont à mon Amour et mon Tout ! »



*



Tout comme Lui , l’Amour infini, s’était enclos en elle, Dieu lui fit voir qu’il voulait la transformer et l’incorporer en Lui. Elle se trouva comme morte dans l’amour immense de la divinité. Dire ce qu’elle expérimenta alors, nul ne le peut. Elle-même ne savait qu’en dire, sinon qu’on n’en pouvait rien dire du tout.

Elle revint chez elle où tout ce qu’elle put faire, ce fut de se mettre au lit. Durant trois jours, elle resta dans cet état. Elle recouvra ensuite la capacité d’aller et de venir. Mais, pour l’esprit, il vivait et demeurait toujours dans le même lieu. Et comme cette vie et cette demeure étaient Dieu même, elle participait aux qualités de Dieu.



*



Avant d’avoir reçu cette grâce, c’était pour elle une chose insupportable que de voir Dieu offensé, et souvent elle en tombait malade. À l’inverse, quand elle le voyait aimé et obéi, elle en éprouvait un grand contentement.

Après cette grâce, elle ressentit les choses autrement. Certes elle voyait encore le mal et l’avait en horreur, mais c’était sans tristesse et sans peine. De même, tout ce qui tournait à la gloire de son Bien-Aimé lui donnait de la joie, mais sans tressaillement et sans émotion.

Elle vivait dans une joie parfaite qu’aucune chose d’ici-bas ne pouvait diminuer ni altérer. Car elle avait sa source dans la vraie et essentielle Joie, qui est Dieu-même.



*



« Maintenant, disait-elle, Dieu est Tout et moi je ne suis plus rien. Je suis, par sa miséricorde, retournée d’où j’étais sortie. Je ne suis plus en moi mais en Lui, où je ne me trouve plus et où je me suis perdue. C’est Lui seul qui S’aime, car je ne vois plus rien qui ne soit Lui. »

Voilà, mot pour mot, les propres termes que son confesseur a entendus de sa bouche, et non pas une, mais plusieurs fois.



*



Cette continuelle attention à la présence de Dieu était si forte et si douce qu’elle l’occupait entièrement et l’avait toute réduite à Dieu même.

Elle ne pouvait plus se rappeler ce qu’Il avait autrefois opéré en elle. Elle avait beau s’efforcer, pour répondre au désir de son confesseur, de rassembler ses souvenirs, c’était en vain.

Quelques jours plus tard, elle essaya à nouveau, avant la messe, de sonder sa mémoire, et Dieu lui donna ce qu’elle cherchait. Mais au fond du cœur, il lui dit ces paroles :

On aurait beau tirer par la robe

ou frapper sur l’épaule les Saints

qui sont dans le Ciel à me contempler,

on ne réussirait pas à détourner leur regard.

Toi aussi,

apprends à ne pas regarder derrière toi,

mais à te tenir à Ce qui est devant toi.

Ayant entendu ces paroles, elle ne se mit plus en peine de ce qui lui était arrivé. Elle dit à son confesseur les paroles qu’elle avait reçues et lui demanda de ne plus la questionner sur le passé.



*



Tu n’es plus dans l’hiver.

Pour t’hiver est passé

et ne reviendra plus.

Cette voix se fit entendre régulièrement dans son cœur jusqu’à la veille de la fête de la Conception de la Vierge. Elle se trouva alors frappée de terribles douleurs qui touchèrent tous ses membres, mais épargnèrent heureusement l’esprit.

Lorsqu’elle vit le Père qui l’accompagnait désormais, elle lui confia ces paroles qu’elle avait souvent entendues : « Ne croyez pas cela, ma Fille, lui répondit le bon Père en souriant, non l’hiver n’est pas encore passé. Vous êtes à présent dans le printemps, au temps des fleurs. Mais l’hiver reviendra, et vous le sentirez encore. »

Elle écouta ces paroles sans y penser davantage. Mais voici qu’un beau matin, sur le coup des trois ou quatre heures, elle fut réveillée et entendit distinctement ces paroles dans l’intime de son âme :

 Ma Fille,

tu n’es plus au temps des fleurs,

les fleurs sont trop frêles et inconstantes.

Il suffit d’une gelée ou d’une grêle pour les abattre,

ou de trop de chaleur ou de vent pour les flétrir.

Non, tu n’es plus comme cela,

tu es un fruit mûr.

Comme le fruit mûr est conservé dans un lieu retiré,

ce que tu as fait dans ta vie

est ramassé dans le ciel.

Mais quand le fruit a été cueilli,

il faut prendre garde qu’il ne se tache pas.

Car s’il vient à pourrir,

il sera jeté dehors comme inutile.

Ainsi demeure toujours fidèle à mes volontés

et ne crains pas de déchoir :

car je te conserverai toujours dans ma bienveillance,

comme un fruit que j’ai cueilli et réservé pour Moi. 


3

Dans la maison de Dieu



Dieu lui fit comprendre qu’Il la voulait pareille aux escargots qui portent leur maison avec eux partout où ils vont et ne s’en séparent jamais. Sitôt qu’une chose les heurte, ils se cachent et on ne voit plus que leur coquille.

Il lui dit qu’Il voulait être cette maison, d’où elle ne sortirait pas. Il la cacherait au-dedans de Lui, afin que rien d’elle ne paraisse, mais Lui seul.

À l’instant même, elle se trouva dans cette demeure et éprouva avec tant de force la beauté du lieu qu’elle s’écria « Mon cher Amour, il y a aujourd’hui deux ans que vous m’avez fait entrer dans votre maison, et vous ne m’avez pas permis d’en sortir un instant. Et il me semble pourtant y entrer seulement maintenant tant j’y découvre de choses que je n’avais pas encore vues ! »



*



Le Seigneur voulut un jour, par l’intercession de la bonne Armelle, pouvoir accorder une grâce à une personne.

Ainsi, jour et nuit, Armelle n’avait plus d’autre pensée que pour recommander à Dieu cette personne:  « Mon Amour, lui disait-elle, je crois que Vous voulez que j’oublie tout pour ne m’occuper que de cette âme. J’ai l’impression que ma vie et ma pensée ne dépendent plus que de cela. »

Elle avait fait un si violent effort pour procurer à cette personne le salut qu’on crut qu’elle s’était fait éclater une veine. Durant trois semaines, elle perdit beaucoup de sang et on pensait que sa mort était proche.

On lui donna des remèdes, mais en vain : car, dès que ses efforts d’amour la saisissaient, le mal redoublait.



*



Elle dit un jour à son confesseur : « Mon Amour ne me laisse plus dans ce monde que pour défendre sa gloire. Mon seul office est de veiller à son accroissement.

Et je n’y travaille pas comme un serviteur au bien de son maître, mais comme l’épouse au bien de son époux, qu’elle regarde comme à elle autant qu’à lui. À dire vrai, cette comparaison est encore insuffisante, car je ne considère que Dieu seul, dans lequel je suis si perdue et abîmée que je n’ai plus de vie propre, mais suis toute fondue en Lui. »



*



Elle demanda à sa maîtresse la permission de visiter des malades démunis et leur apporta de la nourriture et les sacrements.

Cette visite lui redonna un peu de force, mais ce ne fut pas pour longtemps. Dans la nuit du Jeudi au Vendredi Saints, les tourments de l’Amour redoublèrent de violence. Les souffrances du Christ lui étaient représentés comme si elle était présente au moment où il les endurait, et la douleur était tellement insupportable que, par trois fois, le matin qui suivit, elle pensa rendre l’âme.



*



À quelques jours de là, elle alla voir son confesseur. Elle était dans l’église du Collège à l’attendre et pensait à ce qu’elle lui dirait. Mais son cœur et son esprit étaient si profondément plongés dans l’Amour qu’elle ne trouvait pas un mot à dire et commençait à s’en inquiéter. Elle entendit alors clairement dans son âme le Seigneur lui dire cette parole :

Ma fille,

Je suis ta parole

et ton silence.

Sur le point de défaillir, elle dut s’appuyer à la muraille. Son confesseur arriva alors qu’elle était déjà un peu remise. Elle lui répéta les paroles qu’elle avait entendues : « Qui pourrait, lui dit-il, s’il n’était soutenu de Dieu, supporter sans mourir une telle faveur, qu’un Dieu dise à sa créature : ‘‘Je suis ta parole et ton silence’’. »

Dès lors, elle cessa de s’inquiéter de ses paroles comme de son silence.



*



« Mon Amour, soupira-t-elle un jour, n’y a-t-il pas encore en moi quelque chose à faire ou à défaire pour Vous être agréable ? Dites-le moi et je l’accomplirai, même si cela doit me coûter mille fois la vie. »

Elle entendit alors ces mots :

Rien du tout.

Et ils lui furent plusieurs fois répétés :

Rien du tout,

sinon t’abandonner

et Me laisser faire.

Aussitôt, tout s’apaisa et fut calme dans son âme.



*



La nuit qui précédait le jubilé du 25 février 1652, elle fit un rêve.

Elle avait la garde d’un grand troupeau, autour duquel rôdait un loup affamé. Grâce à sa vigilance, elle l’empêchait de se saisir des brebis.

Le loup, furieux, se jetait alors sur elle. Mais, sans s’émouvoir, elle le repoussait simplement de la main.



*



Souvent elle se disait à elle-même : « Ma pauvre Armelle, où donc es-tu, si ni le monde, ni le diable ne sont capables de t’atteindre ? »

Elle entendit cette réponse :

Tu es davantage perdue

dans l’océan de ma divinité

que ne l’est le poisson dans la mer.



*



Un jour, il lui sembla que du trône de la divinité sortait un rayon, qui venait fondre et pénétrer son âme. Ce rayon l’unissait si étroitement et si continûment à Dieu que rien au ciel ni sur terre n’aurait pu l’en séparer : car, par l’union de ce rayon divin, Lui et elle n’étaient plus qu’une même chose.

« Depuis lors, disait-elle, je me sens si fortement établie en Dieu, que vous diriez qu’Il est le lieu de ma demeure pour le temps et pour l’éternité. »



*



À quelques jours de là, le Seigneur voulut lui faire connaître à quel point de pureté son Amour l’avait conduite.

Il se fit voir à elle sous la forme d’un homme portant un flambeau allumé qui regardait dans tous les coins et recoins d’une maison s’il ne s’y trouvait pas quelque chose qui ne soit pas à lui ou qui lui déplaise.

De la même manière, son âme était confinée dans un grand vide où Lui seul habitait et ne subsistait rien qui ne soit à lui.



*



« Je n’ai plus aucune pensée, disait-elle, ni rien qui m’arrête ou m’occupe. Il y a un seul objet – l’être et l’immensité de Dieu – qui pénètre mon âme d’une manière inconcevable et la rend, en la consumant, d’une si grande étendue que je n’en peux plus voir les bornes.

« Autrefois je voulais tout faire et tout embrasser, mais à présent rien n’approche plus de moi. Mon âme est seule, simple et pure et c’est comme une merveille de ne pas mourir à chaque instant. Je vais et j’agis pour le dehors comme d’habitude, sans varier pourtant de cette unique vision.

« Et si mon Dieu ne me l’enlevait parfois, en permettant que passent par mon esprit quelques pensées qui m’en détournent, je crois bien que je serais déjà morte. »



*



Le 1er janvier 1653, elle fit cette prière :

« Mon Amour et mon Tout, vous savez que c’est l’habitude entre les amis de se donner les uns aux autres des étrennes. Puisque vous êtes mon unique ami, je vous demande de me donner pour étrennes votre présence continuelle, comme les Saints – ou à peu près – vous voient dans le Ciel.

« Quant à moi, je ne peux rien Vous donner, car j’ai beau chercher dedans et dehors, je ne trouve rien qui ne soit déjà à Vous. Vous n’avez pas laissé la plus petite part de moi que vous ne l’ayez prise et changée en Vous. Ainsi je n’ai plus rien à Vous offrir. Mais, quant à vous, donnez-moi, s’il vous plaît, ce que je Vous ai demandé. »

Ces paroles se formaient dans son esprit sans aucune application de sa part et sans qu’elle puisse s’empêcher de les prononcer. Car, lorsque Dieu voulait lui faire quelque grâce, il la poussait à lui en faire la demande.

Dès que sa prière fut achevée, Dieu répandit dans son âme une si grande lumière, et une présence si certaine qu’il lui semblait le voir comme les Saints dans le Ciel .

« Durant les huit ou dix jours qui suivirent, témoigna-t-elle, j’éprouvai la certitude que le Seigneur m’avait accordé ce que je Lui avais demandé. Je Le voyais clairement dans mon âme, et toutes les opérations que son amour y faisait. Moi, j’étais immobile et sans presque pouvoir respirer, et je n’avais même pas de pouls. J’étais morte à la nature et vivais de la vie de Dieu, attentive à Le voir et à brûler d’un doux amour comme les Saints en brûlent dans le Ciel. Je n’avais aucune pensée de quoi que ce soit, car c’était Dieu qui pensait et faisait tout. »

4

« Passe infiniment au-delà de toi »





Elle fit un jour cette expérience :

« Je me trouvai logée dans le cœur du Christ avec tant d’amour, de gloire et de liberté que je ne pouvais comprendre ce qui m’arrivait. J’y étais au large et à mon aise, rien ne me resserrait ni ne m’oppressait. Car ce cœur était si vaste que mille mondes n’auraient pas suffi à le remplir.

«  Je voyais que tous ceux qui y habitent jouissent de la vraie liberté et d’une paix admirable, mais que la porte pour y entrer était si petite que très peu pouvaient y passer. Je m’en étonnai : ‘‘Mon Amour et mon Tout, demandai-je, d’où vient que votre cœur soit si spacieux, qu’on soit tellement au large quand on est dedans, et que cependant la porte pour y entrer soit si petite ?’’

« Il me fit connaitre que c’était pour empêcher que d’autres que les petits, les nus et les seuls puissent y trouver entrée. Les petits sont ceux qui s’abaissent de tout leur cœur pour l’amour de Lui : ceux-là y peuvent entrer, mais comment une personne enflée de l’estime de soi pourrait-elle passer par une si petite porte ? Les nus sont ceux qui détachent leur cœur des richesses et des commodités de cette vie : mais ceux qui avancent chargés de grands fardeaux d’or ou d’autres choses, comment pourraient-ils passer par un lieu si étroit ? Les seuls sont ceux qui détachent leur amour de toutes les créatures : car l’Amour lie le cœur à la personne aimée, et deux personnes attachées ensemble ne sauraient entrer par un lieu où il n’y a d’espace que pour une seule, et encore bien petite.’’ »





*



« Mon Amour et mon Tout, demanda-t-elle, pourquoi dites-vous que je suis attachée au tronc de l’Arbre de Vie, et non aux branches ?

Ma Fille,

c’est que tu es attachée à Moi seul,

qui suis le tronc et la souche de vie éternelle,

et non pas à mes dons, qui n’en sont que les branches.

Les branches peuvent être coupées,

avec ceux qui s’y attachent.

Mais ceux qui se joignent au tronc,

ne voulant que Moi seul,

n’en seront jamais séparés. 

*



Elle se plaignait parfois de l’aridité spirituelle où elle se sentait  :

« Je sais bien, dit-elle un jour, que mon unique Amour est renfermé dans l’intime de mon âme, et qu’il y opère pour sa gloire et mon bien. Mais je ne sais pas ce qu’il y fait. Mon esprit est à la porte de ce sanctuaire, sans oser y entrer. C’est l’état où je me trouvai durant les fêtes de Pâques et les huit jours qui suivirent.

« Je me sentais si pauvre et démunie que jamais je n’avais connu une si grande aridité. Rien n’occupait plus mon esprit au dedans ni au dehors. Il me semblait que je n’avais plus ni foi, ni Amour, ni attention à Dieu, à l’exception de rares instants. Je fus un peu surprise de cet état si nouveau, sans toutefois vouloir autre chose, n’ayant grâce à Dieu d’autre volonté que la sienne. » 

Au bout de huit jours, comme elle allait recevoir la Communion, le Seigneur lui fit comprendre que, s’il lui avait enlevé tout ce qu’elle avait, c’était comme on ôte aux personnes prodigues la liberté d’user de leurs biens.

«  Je ne m’étonne plus, lui dit-elle, que vous vous cachiez de moi. Car quand on veut déclarer une personne prodigue, on ne le lui dit qu’après. C’est ainsi que vous avez procédé envers moi, en me dépouillant de tout. Que votre saint nom en soit béni ! »

Le Seigneur lui fit comprendre qu’il l’avait traitée tout comme ses Apôtres : il ne s’était éloigné d’eux corporellement que pour leur donner davantage encore de grâces.

Sur quoi elle s’exclama : « Oh, comme j’aimerais que tous les cœurs des hommes soient attachés par une aussi solide corde afin qu’ils ne puissent jamais se séparer de Lui ! »



*



Elle ne se lassait pas de décrire les effets de la présence de son Amour :

« Comme le poisson ne peut survivre hors de l’eau, moi aussi je ne peux plus vivre un seul instant hors de Lui. Et comme, de quelque côté que le poisson se tourne, il trouve toujours de l’eau, moi aussi, où que je sois, je suis bien sûre de Le trouver toujours. »

Durant près d’un mois, elle fut habitée par cette image du poisson et de la mer, puis ce fut celle du conseiller et du cabinet secret de l’âme : « Pour toutes les situations qui se présentent, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, je suis invitée à entrer dans ce cabinet secret. J’y prends toutes les directives et conseils pour ce que j’ai à faire ou dire, et je suis bien convaincue que m’y est donnée sur toutes choses une lumière certaine. »



*



Le 1er janvier 1654, elle reçut dans l’intime de son âme cette parole :

Ma bien-aimée, tu es si acquise à l’amour

que je ne te laisse en ce monde

que pour y attirer tes frères

qui s’éloignent de moi par leurs fautes.

Aussitôt elle ressentit une vive douleur de voir Dieu méprisé de ses créatures et comprit qu’il lui fallait s’employer à tirer ces pauvres âmes du bourbier où elles sombraient.



*



Un jour, elle parlait avec un religieux qui lui confiait sa terrible angoisse de voir Dieu oublié : « Quittons cette terre, s’exclama soudain le bon Père, cette terre qui n’est que péchés et ordures, et envolons-nous pour le Ciel, où Dieu n’est plus offensé ! 

Eh bien, mon Père, le reprit-elle avec flamme, est-ce ainsi que vous aimez nos pauvres frères ? Voulez-vous les laisser embourbés et périr dans leurs misères pendant que vous jouissez de Dieu tout à votre aise ? Ah non, certainement pas ! Il nous faut être dans ce monde et les aider à parvenir au Ciel, afin que tous ensemble nous puissions un jour louer et bénir l’Amour. »

Aimer était vraiment son unique emploi. Elle y passait ses jours et ses nuits. Mais dire ce qui se passait entre Dieu et elle, c’est ce que nul ne peut faire.



*



Elle reçut un jour cette parole :

Ma fille,

les autres me rendent visite à l’Église, chez Moi.

Mais Moi,

je te rends visite chez toi.

Cette parole la combla d’une joie si vive qu’il lui semblait être déjà parmi les Bienheureux.

« Mon Amour, s’écria-t-elle, enlevez-moi, je vous en prie, ces faveurs extraordinaires, donnez-les plutôt à ceux qui ne vous connaissent pas ! Quant à moi, vous savez bien que je suis déjà toute à Vous et que nous ne faisons plus qu’un. »



*



Le 1er janvier 1655, elle devait prononcer son vœu de pauvreté au collège des Jésuites. Elle apprit que le Père qui devait la recevoir ne pourrait être là.

Toute brûlante du désir de contenter son Amour, elle ne voulut pas attendre plus longtemps. Prenant sur elle le peu d’argent qu’elle avait, elle s’en alla dès l’aube trouver le Père. Aussitôt qu’elle le vit, elle se jeta à ses pieds : « Mon Père, supplia-t-elle, je ne puis plus vivre avec autre chose que le pur Amour. Tenez, voilà tout ce que j’ai ! »

Cette somme n’était que de trois écus, mais la Mère Supérieure demanda que les pièces soient conservées pour servir de mémoire perpétuelle à cette belle action.



*



Lorsqu’elle eut enfin prononcé ce vœu tant désiré, elle confia qu’elle n’aurait jamais cru en recevoir de si grands bienfaits :

« Je ne peux expliquer la liberté et le dégagement où je suis à présent. Depuis qu’Il m’a dépouillé de tout, Il s’est tout donné en échange. Comme s’Il n’attendait que cela de moi pour me faire participer à sa plénitude. Tout ce qu’Il m’avait donné jusque-là ne me paraît rien comparé à la profusion avec laquelle il se communique maintenant à mon âme. Depuis ce vœu que je Lui ai fait, Il s’est lancé, jeté dans le plus intime de mon âme et la remplit si abondamment qu’Il me semble y être déjà dans sa gloire. »



*



Un mois après son vœu, sa disposition s’inversa du tout au tout. Elle se retrouva dans un état de pauvreté spirituelle si profonde qu’elle ne pouvait le faire comprendre.

Ce n’était pas un délaissement, ni une sécheresse. Non, son état était au-dessus de tout cela. L’union à laquelle elle était parvenue ne lui permettait plus de distinguer entre la présence ou l’absence de son Bien-Aimé.

« Je me trouve maintenant aussi pauvre intérieurement qu’extérieurement, disait-elle. Mon divin Amour m’a dépouillée de tout et ne se communique plus dans mon âme ni dans aucune de mes puissances.

« Je puis m’appliquer avec facilité à toutes les besognes que j’ai à faire, sans aucun empêchement. Car Il s’est retiré au centre de mon âme, où Il me gouverne et agit en moi d’une manière que je ne puis expliquer. »



*



Le fils aîné de la maison où travaillait Armelle souffrait d’une maladie qui imposait à ses proches, plusieurs fois par jour, de vrais exercices de patience.

Armelle obéissait aux désirs du pauvre garçon avec grande diligence. Il lui arriva cependant un jour, bien malgré elle, de faire quelque chose qui lui déplut et il le lui dit à plusieurs reprises. L’affaire étant de peu d’importance, elle essaya de le calmer et continua ce qu’elle avait commencé.

Le soir, encore un peu troublée par ce qui s’était passé, elle se mit au lit et fut rapidement saisie par le sommeil.

Il lui sembla voir une glace plus fine et plus pure que le cristal. Elle était occupée à l’admirer lorsqu’elle en vit sortir une bête monstrueuse qui semblait vouloir se jeter sur elle pour la dévorer. De frayeur, elle poussa un grand cri qui la réveilla.

D’abord elle ne comprit pas le sens de son rêve. Mais le Seigneur eut tôt fait de le lui faire voir : la glace, c’était son âme, que l’Amour avait rendue pure et sans tache ; et la bête monstrueuse, c’était la fixation qu’elle avait eue sur son propre jugement.

Elle entendit alors cette parole :

Ce mal t’est arrivé

parce que tu t’es regardée toi-même.

Passe infiniment au-delà de toi

pour ne regarder que Moi.



*



Un jour, ayant besoin de quelque petite chose pour sa subsistance et n’ayant pas d’argent pour payer, elle le dit à son maître. Ce dernier ne lui fit aucune réponse, et elle en fut irritée.

Elle en fit part à une autre servante : « De quoi Monsieur croit-il donc que je vis, depuis le temps que je n’ai plus de gages ? »

Mais dès qu’elle eut prononcé ces mots, elle sentit intérieurement que le Seigneur l’en blâmait. Elle en eut tant de regret qu’elle ne trouva pas de repos avant de s’être confessée et d’avoir fait pénitence.



*



Elle disait : « Quand tous les hommes du monde changeraient de religion et emploieraient leur science pour ébranler ma foi, ils n’en viendraient pas à bout. Il me semble même que je serais bien plutôt capable de les convaincre tous. Car j’ai la foi si enracinée dans le cœur que tout l’enfer ne serait pas capable de la faire chanceler. »



*



Elle disait aussi : « Dès que nous cessons de nous amuser à disputer avec lui et à prêter attention à ce qui nous passe par tête, le diable est vaincu. Il ne sait plus alors par où nous troubler et nous surprendre, il perd tout espoir et nous laisse en repos. »



*



Jamais elle ne s’arrêtait aux sentiments que Dieu lui communiquait. Elle ne doutait certes pas qu’ils procèdent de sa grâce, et ses confesseurs le lui avaient confirmé. Mais jamais elle ne voulut s’y arrêter.

Elle passait au-dessus de tout cela et se portait de toutes ses forces à ce qu’elle ne connaissait pas. « Tout ce que nous pensons ou éprouvons, disait-elle, même ce qui nous semble haut et relevé, tout cela n’est pas Dieu. Il nous faut donc passer outre et ne pas nous arrêter, de crainte de nous attacher à autre chose que Lui.»



5

La fille du Roi



Une des choses qu’elle demandait à Dieu avec le plus d’insistance, c’était qu’il se fasse connaître :

« Mon Amour, pourvu que Vous soyez connu, lui disait-elle, je ne doute pas que Vous ne soyez aimé et servi. »



*



Selon elle, les offenses des mondains envers Dieu, tout comme les infidélités des personnes spirituelles ne venaient de rien d’autre que d’un manque de foi :

« D’où vient qu’on Vous aime et Vous sert si peu, disait-elle, sinon de ce qu’on ne Vous connaît pas. Si on savait combien Vous êtes bon et aimable, désireux du bien de vos créatures et prompt à les secourir, à coup sûr, chacun quitterait tout pour brûler de votre amour.

« Mais, hélas, on ne Vous connaît pas, on ne sait pas qui Vous êtes. Et le trésor que Vous avez enfoui dans nos cœurs demeure comme inutile. »



Dans l’abondance des lumières que Dieu répandait dans son âme, on l’entendait souvent dire : « Mon Dieu, vous savez bien que ce n’est pas cela que je cherche, mais Vous seul. C’est Vous seul que mon cœur désire et après qui je cours sans cesse.

« Gardez ces caresses pour ceux qui ne Vous connaissent pas, afin de les attirer à Vous. Pour moi, il me suffit de savoir que Vous êtes mon Dieu pour que je brûle de votre amour. »



*



Son désir d’être délivrée du corps pour aller jouir de son bien-aimé était au début si excessif qu’elle avait pensé en mourir. Mais, dans ses dernières années, elle cessa de le ressentir : «Comment se fait-il, s’étonnait-elle, que toute embrasée comme je suis de votre amour, je ne souhaite plus Vous voir avec autant d’impatience qu’autrefois ? »

Elle en voyait plusieurs raisons, et d’abord que la foi lui avait découvert Dieu si pleinement qu’elle ne pouvait rien souhaiter de plus : « Car, disait-elle, une âme qui voit et jouit continuellement de son Dieu, qui a retiré son affection de toutes les choses de ce monde, et même du Paradis, pour ne les loger qu’en Lui seul, que peut-elle désirer d’autre ? C’est impossible.

«  Dieu la remplit tellement que c’est comme si le Paradis tout entier venait se répandre dans le plus intime d’elle-même – où elle possède Celui en qui sont comprises toutes choses. Voilà où j’en suis, par la grande miséricorde de mon Amour. C’est pourquoi je ne m’étonne pas d’être dénuée de tout désir. »



*



Un jour, une personne la sermonna pour qu’elle organise un peu son avenir : « S’il vous arrive des infirmités, lui disait cette personne, et que vous n’avez plus de quoi vivre, à coup sûr vous serez rejetée par tout le monde. Ne croyez pas que Dieu fera alors des miracles pour vous aider ! Certes il est bon d’espérer en Lui, mais il faut aussi de notre côté faire tout ce que nous pouvons, et non pas attendre que tout vienne de lui. »

Le résultat de ces conseils fut bien différent de celui qu’on avait souhaité. Armelle en fut toute troublée, les larmes lui vinrent aux yeux : «Comment, s’exclama-t-elle, vous voudriez m’enlever la confiance que j’ai en mon Dieu et que je doute de sa bonté ? Non, certainement pas ! Même si tout le monde me tournait le dos, je ne me ferais pas plus de soucis qu’aujourd’hui. Ce serait même plutôt une satisfaction, car je ne serais plus alors aidée que par mon unique Amour, qui est le seul qui ne m’abandonne jamais. Quand bien même je serais seule au milieu des bois, entourée des bêtes les plus terribles, là non plus je ne tremblerais pas. Car je sais que partout où je suis, mon père aura soin de moi. »



*



Elle disait encore à ce sujet : « Ne ferait-il pas beau voir un fils de roi se demander chaque jour si son père lui va lui faire donner à manger? Il montrerait bien peu de confiance dans l’amour de son père et passerait pour une personne sans esprit.

« Que penser alors de ceux qui se méfient de Dieu ! Il n’y a pas de père qui ait jamais aimé un enfant unique aussi tendrement qu’il nous aime. Et moi qui le sais, j’irais me méfier de Lui ? Oh, non, certainement pas ! Même si j’étais au milieu des flammes, je m’en remettrais toujours à lui. »



*



Elle avait avec Dieu des manières d’agir toutes simples : « Mon Amour, disait-elle, si vous voulez que je fasse ceci ou cela, donnez-m’en la force et la santé ! »

Et sitôt qu’elle en avait fait la demande, elle trouvait les forces nécessaires. Elle confiait n’avoir guère demandé de choses à Dieu qu’il ne lui ait accordées. Et il n’y a pas lieu de s’en étonner, vu la franchise avec laquelle elle procédait !



*



Elle disait encore : « Se confier à Dieu, c’est l’honorer de la plus noble façon. Rien ne lui plaît tant que de voir cette confiance au cœur de ses enfants. C’est l’unique moyen d’arriver à la perfection. Et il n’y a rien de plus fâcheux, à l’inverse, que le manque de confiance.

« Avec elle, rien ne nous paraît difficile ni impossible. C’est aussi pourquoi le diable s’efforce tant de nous l’arracher du cœur : il sait bien que tant que nous l’aurons, il ne pourra rien contre nous. »



*



Quand elle parlait de Dieu, ce n’était jamais avec d’autres mots que : « bon », « aimable », «  doux » et « miséricordieux ». Jamais elle ne le considéra comme un juge sévère ou un Dieu vengeur.

Elle n’ignorait pas qu’il était aussi grand par la justice que par l’amour. Mais ce n’était pas à son égard, pour lui en faire ressentir les effets. Elle pensait que, connaissant les forces et les faiblesses de chacun, Dieu s’adaptait à ces dispositions de la manière pour chacun la plus avantageuse.

Si certaines personnes ont de terribles appréhensions de la justice de Dieu et de la sévérité de ses jugements, elle les estimait bien dignes de compassion, parce que Dieu les conduisait par un chemin épineux et pénible. Mais pour elle qui était faible, Dieu n’avait montré qu’amour et douceur. Il ne fallait donc pas beaucoup s’étonner si elle brûlait d’amour pour une si grande bonté et avait mis en elle toutes ses espérances.



*



Elle aimait à utiliser une naïve comparaison : « Si le roi de France était mon père, je n’irais sans doute pas mendier l’aide de ses valets. Je n’attendrais pas mon bonheur de ses sujets, mais seulement de la volonté qu’il aurait de me faire du bien.

« Or Dieu est infiniment plus riche et plus puissant que tous les rois de la terre et, par bien des preuves, il m’a fait connaître qu’il m’avait adoptée au nombre de ses enfants ! Tous les pays lui appartiennent, et ainsi partout où je me trouve, je suis toujours dans les biens de mon père, qui saura bien m’en fournir autant qu’il faut pour arriver à ma vraie demeure, qui est le ciel. Avec la confiance que j’ai en sa bonté, j’irais au bout du monde s’il me le demandait. »



*



Elle disait parfois en riant, qu’elle avait l’impression d’être comme ces fous qui croient être partout sur leurs terres et que tout ce qu’ils voient est à eux.

Elle aussi, sachant que tout appartenait à son père, elle se voyait comme la dame et la maîtresse de toutes choses. Car elle possédait celui de qui elles dépendent toutes, et qui leur donne l’être.



*



« Je sais bien, disait-elle, que si mon Amour me délaissait un peu, je tomberais dans une infinité de maux. Mais je sais aussi que jamais sa bonté ne le permettra ! Et j’en suis même tellement certaine que je ne vois pas de raison de m’en inquiéter. »



*



« Ne doutez pas que Dieu n’achève en moi son ouvrage, répétait-elle, et n’accomplisse ce qu’il a commencé. Je suis à Lui, et il n’y a rien en moi qui ne vienne de Lui et n’y retourne. Sa bonté aura donc soin de moi, comme d’une chose qui est entièrement sienne. Je n’ai d’autre amour que pour lui plaire. Pensez-vous qu’il irait maintenant me délaisser ? Mais non, mais non ! Sa bonté ne le fera jamais ! »



*



Elle était parfois si préoccupée de ses sentiments, qu’elle ne pouvait dire autre chose que ces mots : « Confiance, confiance infinie en une bonté infinie, qui ne délaisse jamais ceux qui espèrent en elle ! »



*



On dit communément qu’il faut connaître avant d’aimer. Chez elle, ce fut le contraire. Elle aimait un être dont elle n’avait quasi jamais entendu parler, et l’amour devança de beaucoup la connaissance.

C’est pourquoi, dans ses premières années, elle avait toujours à la bouche ces mots : « Mon Dieu, il faut vraiment qu’il y ait en vous quelque chose de très aimable, puisque, ne vous connaissant pas et ne sachant pas qui vous êtes, je brûle d’amour pour Vous !»



*



« Aimer, disait-elle, vaut mieux que parler ». Et de fait, elle se taisait toujours, sauf avec son Amour, qu’elle entretenait continuellement au plus secret de son âme.

6

L’écolière du Saint-Esprit



Son maître et sa maîtresse lui faisaient tellement confiance qu’ils s’en remettaient entièrement à elle du train de la maison. Et, à dire vrai, elle ne manquait jamais à aucune des obligations de son service.

La cause en était que son Amour lui faisait toujours penser aux besognes qu’elle avait à faire au moment même où il le fallait. Ainsi elle ne s’en inquiétait pas le moins du monde et s’employait seulement à L’aimer.

Elle agissait toujours d’une manière si simple et désintéressée que, sitôt son travail terminé, elle oubliait totalement ce qu’elle avait fait. C’est pourquoi il lui paraissait souvent que les choses se faisaient sans savoir par qui ni comment.



*



Elle était d’avis que c’était Dieu qui faisait tout par elle, afin qu’elle n’ait d’autre emploi que de L’aimer. « Comment s’étonner après cela si je brûle d’un tel amour ! Ce qui me surprend bien plutôt, quand je vois ce qui se passe en moi, c’est de ne pas mourir à chaque instant ! »

C’était là son refrain ordinaire chaque fois qu’elle parlait des bontés de Dieu à son égard. Et elle ajoutait toujours à la fin : « Le moyen après cela de ne pas aimer ! C’est impossible, il faudrait être pire que les bêtes ou que les démons ! On ne peut pas résister, et je sais que l’Amour n’aura de cesse qu’Il ne m’ait entièrement réduite à Lui. Il est le maître et je suis son esclave, Il fera de moi tout ce qu’Il lui plaira. »



*



« L’Amour est un vrai avare, disait-elle : Il veut avoir tout pour Lui. Lorsqu’il est une fois entré dans un cœur, Il en ferme si bien la porte que personne ne peut plus y venir. »

Quand quelque chose voulait s’introduire dans son cœur, elle se contentait de cette parole : « Si l’Amour veut que cela y entre, à la bonne heure ! C’est Lui le maître, Il a les clés pour ouvrir et fermer comme il veut. »



*



« Dans ce temps-là, racontait-elle, j’avais deux yeux et deux oreilles, mais il n’y avait que ceux du côté droit pour le ménage. Le côté gauche et le cœur étaient attentifs à voir, écouter et aimer Celui qui daignait me visiter.

« Ayant mon Dieu avec moi, il me semblait avoir aussi tout le Paradis. Je me réjouissais de la compagnie des Bienheureux comme si j’étais déjà au Ciel, me persuadant qu’ils étaient là, tout autour de mon cœur, pour faire honneur à leur Roi.



*



« Pauvre Armelle, s’exclamait-elle, pauvre chambrière, chétive villageoise, où es-tu, à quoi l’Amour t’a-t’Il réduite ? Tu n’es plus rien, tu es perdue, tu es comme transformée en Dieu. »



*



La présence de Dieu ne se manifestait en elle sous aucune image ou représentation. Mais elle l’éprouvait au-dedans d’elle-même avec plus de certitude que si elle l’avait vue de ses propres yeux. Cette forme de présence de Dieu lui fut toujours la plus habituelle.

En diverses occasions, elle l’éprouva autrement, mais c’est cette présence qui lui revenait toujours comme la plus stable, la plus solide et la moins sujette à l’illusion.



*



« Tous les jours, disait-elle, je priais mon Amour qu’Il veuille bien me recevoir à son école et me faire domestique dans sa maison. Ma ferveur était si grande que j’en étais souvent toute hors de moi et je ne comprenais rien de ce que je disais !

« Ce n’est que plus tard que j’ai saisi le sens de mes paroles : car Vous m’avez, en effet, reçue à votre école et prise dans votre maison. Et moi, pauvre ignorante que je suis, j’y ai appris davantage en un jour que les hommes ne m’en auraient appris en une vie ! »



*



« Depuis que Dieu m’a fait cette grâce de me faire sentir sa présence et se charger de ma conduite, je me suis toute abandonnée à Lui. De sorte que je ne me considérais plus que comme disciple de Dieu et écolière du Saint-Esprit. J’étais toujours attentive en moi-même à l’aimer et à écouter ce qu’il me commandait.

« Quand il se présentait quelque chose à accomplir, je m’y portais tout comme fait un serviteur ou un disciple. Et dans le même temps j’avais toujours la vue attentive sur Lui pour l’imiter dans la manière qu’il l’avait lui-même accomplie en ce monde. Je me le remettais devant les yeux, afin de le reproduire fidèlement. S’il s’agissait de choses qu’il n’avait pas lui-même accomplies, il m’apprenait à le faire de la manière qui lui était la plus agréable.

« En toutes choses, grandes ou petites, il m’instruisait, et non seulement il m’instruisait mais, par un excès de bonté, il me dirigeait. Il me faisait comprendre que j’étais semblable à ces petits écoliers, qui commencent à apprendre à écrire : le maître ne se contente pas de leur donner un modèle, mais il leur prend la main et la guide, afin de leur apprendre à former les lettres.

« C’est ainsi que j’étais avec mon Dieu, et bien souvent je sentais comme une autre main qui conduisait la mienne. Je vous laisse à penser quelle bonté c’était là, et combien j’étais embrasée de son amour ! S’il ne m’avait soutenue, la moindre de ses grâces aurait largement suffi à me faire mourir d’amour. Car ceci ne se passait pas dans l’imagination ou la fantaisie : c’était la pure vérité, que je voyais plus clairement que le jour en plein midi ! 

« Et non seulement il m’instruisait et me dirigeait, mais il me reprenait aussi de tous mes défauts. Vous auriez dit qu’il tenait jalousement à me faire progresser. De sorte que je n’aurais pas osé remuer la main, faire un geste, jeter un regard ou dire une parole inutile, sans être corrigée à l’instant même, avec tant d’exactitude que rien ne lui échappait. C’est pourquoi je me tenais si droite et avais si grand peur de lui déplaire que je n’osais avancer ni reculer que par son ordre. Rien de cela ne se faisait pourtant par contrainte, mais par un excès d’amour, comme ces pères qui aiment si tendrement leurs enfants qu’ils n’en peuvent rien supporter qui leur déplaise.

« Parfois, s’il m’arrivait de me laisser emporter par un mouvement d’impatience ou de tristesse, j’étais aussitôt arrêté, comme si on m’avait lié la langue, et le travail n’avançait pas jusqu’à ce que ce mouvement se soit dissipé. J’étais toujours dans la présence de mon Dieu, qui considérait chacune de mes actions. Et je me disais en moi-même : ‘‘Accomplir tout cela en présence de ton Amour qui continuellement te regarde, cela mérite qu’on s’y s’applique ! ‘’ »



*



Elle parlait de la façon de trouver Dieu en toutes choses : « Il n’y a pas de si petite créature, disait-elle, qu’elle ne me puisse me porter à Dieu, et m’apprendre à l’aimer. »

Bien des fois elle s’écria : « Mon Amour, s’il n’y avait plus personne au monde pour me dire de Vous aimer, les bêtes et les autres créatures me l’apprendraient bien assez ! Et si Vous souhaitiez Vous cacher de moi, elles m’enseigneraient à Vous trouver ! »



*



« Quand je voyais, disait-elle, un pauvre chien qui ne quitte jamais son maître et, pour un simple morceau de pain, lui fait mille caresses, quelle meilleure leçon pour apprendre à vous servir, mon Dieu, Vous qui m’avez fait tant de bien!

« Quand je voyais dans les champs ces petits agneaux si doux qui se laissent tondre et tuer, sans crier ni bêler, je me représentais le Christ qui Lui aussi s’est laissé conduire à la boucherie sans rien dire, et cela m’apprenait à Lui ressembler dans les moments pénibles à notre nature.

« Si je voyais des poussins se réfugier sous les ailes de leur mère, je me souvenais que le Christ s’était lui-même comparé à eux pour m’enseigner à me tenir cachée sous les ailes de sa Providence et éviter les griffes du milan.

« Lorsque je considérais la beauté des prairies en fleurs, je me disais en moi-même : ‘‘Mon Bien-Aimé est la fleur des champs et le lys des vallées, Il est la rose sans épines, ces épines dont Il a voulu pourtant être couronné’’. Et je Le priais de faire de mon âme un jardin de délices et de le tenir si bien clos que nul autre que Lui n’y puisse entrer.

« Quand je voyais les arbres se plier au gré des vents, ‘’Mon Dieu, disais-je, que ne suis-je aussi malléable aux mouvements de votre esprit !’’

« Les poissons qui nageaient dans la mer m’enseignaient à me plonger toujours plus profond dans mon Amour.

« Le matin quand d’une simple tison j’allumais un grand feu, je disais : ‘‘Mon Amour, si on Vous laissait faire dans les âmes, combien Vous auriez vite fait de les embraser ainsi !’’

« Quand je tranchais la viande et préparais le repas, il me semblait entendre la voix de mon Bien-Aimé me rappelant que lui aussi il était mort pour me nourrir et être l’aliment de mon âme. »



*



« Il n’y avait pas de créature au monde qui ne m’apprenne de nouvelles choses. Je disais souvent à Dieu :

« ‘‘Mon Amour, comme vous avez bien suppléé à mon ignorance ! Car, moi qui ne sais ni lire ni écrire, vous m’avez donné de très gros caractères pour m’instruire. Et il n’y a qu’à les regarder pour savoir combien vous êtes aimable ! Mais, à présent, je préférerais souvent ne pas les voir, car ils me brûlent si fort de votre amour que je ne sais plus que devenir.’’ »



*



« Non seulement les créatures me servaient d’instruction, mais je voyais que Dieu les avaient toutes créées pour mon service et qu’Il concourait avec elles pour me faire du bien.

« De sorte que tout ce que je recevais d’elles, je voyais clairement que c’était Lui qui me le donnait et que je devais le rapporter à Lui seul.

« Je me disais : ‘‘Si ma maîtresse m’envoyait faire de sa part un cadeau à quelqu’un, ce n’est pas à moi qu’on irait faire les remerciements, mais bien à elle. Pareillement, tout ce que les hommes et les choses me font de bien, cela ne vient pas d’eux : c’est mon Amour qui par eux me le donne. »

« Ainsi, il ne se passait aucun moment de la journée sans que je ne trouve de nouveaux motifs d’aimer Celui qui était présent à mon âme. »



7

« Tant que tu Me regarderas »



Un matin, il lui sembla à son réveil voir le Fils de Dieu, non pas corporellement, mais intellectuellement, à sa façon habituelle. Il se tenait debout devant elle et semblait vouloir, comme avec un pinceau, peindre quelque chose au fond de son âme. Voyant cela et n’en comprenant pas le sens, elle fut prise d’étonnement.

Au même moment, elle se souvint que son confesseur lui avait dit plusieurs fois : « L’âme doit se tenir devant Dieu comme une toile solide et immobile afin de recevoir les traits de son pinceau. » Et elle eut l’impression que c’était précisément la situation où elle se trouvait : son âme était droite et ferme, elle était attachée sans se mouvoir en aucune façon et elle contemplait fixement la présence du Seigneur.

Durant trois jours, on la vit continuellement dans cette attitude, après quoi elle retourna à son premier état. Elle était convaincue que Dieu avait opéré de grandes choses en elle, sans pourtant en savoir rien de distinct.



*



Tandis que le peintre opérait ainsi dans son âme, tout ce qu’il faisait était si secret et caché qu’elle n’en apercevait rien du tout. Elle n’osait pas même s’en informer, se contentant de le laisser faire ce qu’il lui plaisait.

Pour exprimer son état, elle avait une curieuse comparaison: « Mon esprit est comme un serviteur dont le maître s’est retiré dans son cabinet pour y traiter d’affaires importantes. Le serviteur n’ose pas entrer pour s’informer de ce qu’il fait ni faire du bruit, de crainte de l’interrompre. Il demeure en paix et en silence, attendant que son maître l’appelle.

« Voilà comme j’étais moi aussi, mais cela n’a pas duré longtemps. Car lorsque mon Amour a terminé son œuvre, il me l’a découverte peu après ».



*



Je veux rapporter la réponse qu’elle fit un jour à un de ses confesseurs. Le bon Père s’étonnait que, parmi tant d’occupations diverses, elle puisse rester toujours dans la contemplation de la présence divine : « Mon Père, lui dit-elle, je suis actuellement à m’entretenir avec vous. Admettons que quelqu’un vienne me parler, ce n’est pas pour autant que je vous tournerais le dos et vous laisserai en plan pour aller voir cette personne.

« Tout ce que je ferais, ce serait de tourner un peu la tête pour l’entendre et, dans le même temps, je poursuivrais la conversation commencée avec vous. Il me suffirait de savoir que vous êtes présent pour que j’agisse ainsi tout naturellement et sans même y penser.

« Ainsi l’habitude que j’ai contractée à contempler continuellement mon Dieu est si grande qu’elle m’est devenue comme une seconde nature, et je la suis sans même y penser. »



*



Après la Pentecôte de 1651, se trouvant dans un grand vide, elle fut saisie par toutes sortes de doutes sur son état. C’est à ce moment qu’elle fut abordée par une personne religieuse, avec qui elle n’avait encore jamais eu d’entretien.

La conversation porta sur les abus où les âmes peuvent tomber du fait des nouvelles façons de se conduire envers Dieu. Selon cette personne, ces pratiques n’aboutissaient qu’à tromper les âmes, car il faut agir et opérer, et non demeurer oisif et inutile.

La bonne Armelle écouta paisiblement ce que cette personne lui disait, sans faire paraître son sentiment. Mais, quand elle se fut retirée, ce qu’elle venait d’entendre vint rejoindre les doutes qu’elle avait déjà et aggrava sa méfiance sur son état.

Le reste du jour et la nuit se passèrent dans ces agitations. Mais Dieu la tira bientôt d’embarras. Le lendemain matin, elle alla entendre la messe à l’église des pères Carmes déchaussés. Elle s’approchait de la table de communion lorsque le Seigneur lui dit intérieurement ces paroles :

Ma fille,

tant que tu Me regarderas

tu M’aimeras,

tant que tu Me regarderas

tu Me serviras,

tant que tu Me regarderas

tu Me suivras ;

et si tu cesses de Me regarder,

tu cesseras de Me suivre.

À cet instant, une lumière divine pénétra son âme, par laquelle elle reconnut que c’était vraiment dans ce seul regard sur Dieu que consistait toute sa perfection.

Ce qui l’amena à répondre en ces termes : «Seigneur, il est vrai que celui qui Vous regarde ne peut s’empêcher de Vous aimer, Vous servir et Vous suivre. Car il serait plus facile d’empêcher le feu de brûler que de retenir de Vous aimer une âme qui est en votre présence.» Cette lumière dissipa ainsi toutes ses craintes et ses appréhensions.



*



Si tu cesses de Me regarder,

tu cesseras de Me suivre.

Elle apprit par là que, durant tout le temps qu’elle s’était amusée à réfléchir à son état, elle avait de fait cessé de le suivre et l’aimer de toute la force de son âme, puisqu’elle en avait employé une partie dans ce regard sur elle-même. Tant qu'elle s’était ainsi considérée elle-même, elle avait perdu de vue son Bien-Aimé.

« Si une âme, aimait-elle à dire, pouvait s’habituer à rejeter toutes les vues qu’elle a de soi et des choses, pour ne voir que Dieu seul, elle arriverait bien vite à une haute perfection ! »



*



« C’est un des plus grands empêchements, disait-elle, qu’une âme puisse mettre à son progrès que de vouloir autre chose que ce que Dieu lui donne.

Malheureusement il se trouve peu de personnes qui se contentent de ce qu’elles ont. Les unes veulent des consolations, les autres des croix. Alors que le seul moyen infaillible, c’est de s’abandonner à la volonté de Dieu, qui donne toujours à l’âme ce qui lui est le plus profitable. »



*



« En toute occasion, disait-elle, j’avais recours à mon Dieu, et avec plus de liberté encore qu’un enfant unique et tendrement aimé ne cherche l’assistance d’un père adoré.

« Je parlais avec lui en toute confiance, lui disant mes peines et mes besoins. Avec lui je me consolais et me réjouissais de ses divines perfections.

« Je lui demandais ce qui m’était nécessaire, à moi et aux autres hommes que je regardais comme mes propres frères, et jamais, non jamais, sa bonté ne m’a fait défaut. »

8

L’enfant de l’Amour



Lorsque quelqu’un l’interrogeait sur le meilleur moyen de servir Dieu, elle répondait toujours :

« Il n’y en a pas d’autre que la fidélité : une fidélité qui s’étend à toutes choses, les grandes et les petites, sans rien excepter. Depuis que mon Amour m’a fait comprendre qu’il voulait que je lui soit fidèle en toutes choses, je n’ai même plus su ce que c’était que faire le contraire. Je me suis portée avec diligence à tout ce que j’ai reconnu être sa volonté.

« Même s’il arrivait que ce soit avec peine ou répugnance, je ne pouvais différer d’un instant de l’accomplir. Certes j’aurais bien souvent souhaité de remettre à plus tard pour cause de maladie, de travail ou mille autres raisons. Mais ces hésitations ne servaient qu’à me faire faire les choses avec plus d’exactitude encore. »



*



« Je n’ai pas d’autre but dans mes actions que de plaire à mon Amour, et n’ai d’autre désir que l’accroissement de sa gloire. Quand Il m’aurait assurée d’être du nombre des damnés, je n’aurais pourtant pas voulu remettre d’un instant de Le servir et L’aimer. Quant à faire la moindre action pour la gloire du Paradis, je n’y pensais même pas. Mon Paradis et ma gloire étaient de Lui plaire, après cela il me semblait n’y avoir rien d’autre à attendre.

« Je n’ai jamais su ce que c’était que de penser à mon profit particulier : l’Amour me possédait si pleinement et m’élevait si fort au-dessus de moi et de toutes choses qu’il ne me restait plus rien pour moi ni pour elles. Tout était employé en Lui et pour Lui.

« Si j’avais eu mille cœurs et autant d’âmes et de vies, c’aurait encore été trop peu pour satisfaire mon Amour qui voulait tout pour Soi, et rien pour autrui. Moins je pensais à moi, et plus je voyais que Dieu en avait de soin. C’était comme s’il y avait une compétition entre Lui et moi : moi à ne penser qu’à le contenter, et Lui à pourvoir à mes besoins, tant du corps que de l’âme. »



*



« Quel que soit le soin que l’âme apporte à se purifier, il lui reste toujours beaucoup de défauts dont elle ne peut même s’apercevoir jusqu’à ce que Dieu lui-même les lui ôte et les lui fasse connaître.

Car Il a tant de bonté qu’Il ne les fait connaître qu’après les avoir détruits : Il sait bien que ce serait pour l’âme un enfer de connaitre qu’il y a en elle quelque chose de déplaisant aux yeux de son Bien-Aimé. Et ces défauts sont si subtils et enracinés dans l’âme qu’il n’y a que Lui qui les puisse détruire.

C’est ce qu’Il a fait en moi, m’ayant réduit à tel point que rien de moi ne subsiste, ni désir ni attachement. Tout cela est si éloigné de moi, que je n’en ressens plus même les premiers mouvements. Je vis en ce monde comme si je n’y étais déjà plus, et mon esprit ne regarde rien d’autre que Dieu. »



*



« Jamais je n’ai su ce qu’était la vanité.

« Quand quelquefois mes confesseurs me disait de m’en méfier, j’en étais étonnée. Il me semblait que, à moins de perdre l’esprit, je ne pouvais entrer en aucune estime de moi.

« Je voyais clairement que tout ce qui était en moi venait de Dieu, ainsi je ne risquais pas de m’en faire gloire. Et j’étais d’ailleurs si pleine de Dieu, qu’il n’y avait rien de vide où elle aurait pu se loger ! »



*



« Le moyen, disait-elle, qu’une chétive chambrière, une pauvre villageoise, un ver de terre comme moi ait de s’enorgueillir ? Il faudrait être folle, ou bien ne pas savoir ce que je sais.

Si Dieu a daigné me donner des lumières et des connaissances que les pauvres paysannes comme moi n’ont pas, s’Il m’a brûlée de son amour, c’est sa seule bonté qui a fait tout cela, je ne peux en tirer aucun mérite. »



*



« Plus mon Amour me faisait de caresses, plus je voyais mon néant et ma bassesse. Et je demeurais étonnée qu’une si haute majesté daigne se communique ainsi à une pauvre chambrière…

« Je me disais quelquefois en moi-même : ‘‘Si je n’étais pas si sûre que mon Amour voit tout et sait tout, je croirais presque qu’Il ne voit pas ma misère !’’.

« Mais le plus souvent, la force de l’Amour m’empêchait de m’arrêter à moi et à ce qui me concernait. Les grandes grâces qu’Il me faisait, j’en perdais le souvenir aussitôt que je les avais dites à mes confesseurs. Car l’Amour m’occupait si fort, qu’il n’y avait plus en moi que Lui seul »



*



Elle disait que son plus grand contentement était de donner et qu’elle était reconnaissante à son Amour de ce que, malgré la pauvreté où elle vivait, Il lui donnait néanmoins le moyen d’assister un peu les pauvres.



*



Elle avait une proche parente que le mauvais ménage de son mari avait réduite à la mendicité. Elle disait n’avoir pas au monde de personne plus proche que cette femme. À cause de sa pauvreté, elle l’aimait davantage que ses autres parents.

Elle n’aurait pas osé pourtant lui donner plus qu’aux autres mendiants. Aussi, quand elle ne pouvait subvenir à ses besoins, lui conseillait-elle d’aller demander l’aumône au Collège, en insistant pour qu’elle précise bien qu’elle était la cousine de la pauvre Armelle.

Car elle se glorifiait davantage de cette parenté qu’un ambitieux ne l’aurait fait de son alliance avec un grand seigneur.



*



« Quelle bonté a eue Dieu de me retirer du milieu de mes parents et de m’ôter l’amour que je leur portais afin de le mettre tout en lui et qu’il soit mon père, mon frère, mon parent, mon ami et mon tout ! Car combien de fois ai-je éprouvé qu’il me servait bien de tout cela ?

« De plus il m’a ôté l’attachement aux choses de la terre et aux commodités de la vie, dont je fais moins de cas que de la boue, et s’est lui-même donné à moi pour être ma vraie richesse. »



*



« Oh, qu’il faut être dépouillé de soi et de tout ce qui vient de soi pour ressentir cet Amour ! Jamais je ne l’aurais pensé avant d’en avoir l’expérience.

« Heureux sont ceux qui quittent tout, car ils trouveront tout : mais il faut se quitter jusqu’à la moindre petite partie de soi ! Non seulement dans ce que nous y voyons de mal, mais également dans ce que nous y croyons voir de bien…

« Dieu ne régnera en nous que si nous nous abandonnons entièrement à Lui et Le laissons faire tout ce que bon Lui semble, sans nous inquiéter de ce qu’Il fera ou ne fera pas.

« Depuis qu’Il me l’a fait comprendre, je Le laisse faire tout ce qu’il Lui plaît : s’Il se fait voir et sentir, je Le laisse faire ; s’Il se tient caché, je ne cherche pas à Le voir. Il est le Maître et le Roi de mon cœur : son règne y est absolu. Et je Lui dis parfois que, dans le Ciel, Il ne le sera probablement pas davantage. »



*



« Il me semble parfois, disait-elle, que je suis comme ces hommes qui ont fait un long voyage, plein de périls.

« Les voici enfin heureusement arrivés au port. Ils s’y trouvent en sûreté, mais leurs frères et leurs amis sont encore au milieu des tempêtes. Je vous laisse à penser s’ils ne font pas tout ce qu’ils peuvent pour que les autres arrivent eux aussi à bon port !

« J’en fais de même pour les pauvres âmes, et plus je me vois favorisée de grâces et de miséricordes, plus je désire que les autres puissent en bénéficier aussi. »



*

À toutes mes demandes concernant son état spirituel, elle me répondait toujours que « c’était l’Amour qu’il fallait interroger » car, quant à elle, elle n’avait jamais su d’autre métier que d’aimer.

Ses pratiques et ses intentions consistaient simplement à aimer tous les jours davantage. C’est en aimant qu’elle avait tout appris et tout accompli : «  Il me semblait, disait-elle, que j’étais l’enfant de l’Amour et que Lui était mon père et mon guide. Il me conduisait comme par la main à tout ce qu’il fallait faire, et moi je n’avais d’autre besoin que de le regarder et de faire ce qu’il me commandait.

« Il m’a appris à Le regarder si continuellement que, du matin jusqu’au soir, je n’avais d’autre objet à l’esprit. Si parfois j’en étais un peu distraite, tout de suite je m’abandonnais à sa présence et travaillais à Lui plaire à Lui seul.

« Je m’entretenais avec Lui durant mon travail, je me réjouissais en Lui et Le traitais comme mon ami intime. Même s’il se présentait des occupations qui exigent toute l’attention de mon esprit, j’avais toujours le cœur tourné vers Lui, et sitôt qu’elles étaient terminées, je courais à Lui à nouveau.

« J’étais avec Dieu comme une personne qui en aime une autre passionnément : quelles que soient ses affaires, elle ne la quitte jamais qu’à moitié. Il m’était impossible de me séparer de Dieu, je ne pouvais vivre qu’en sa présence.

« Je savais que, tant que je Le regarderais, je ne pouvais L’offenser ni m’empêcher de L’aimer. Et plus je Le voyais, plus je connaissais ses perfections et mon propre néant.

« De sorte que je m’oubliais et m’abandonnais comme une chose indigne d’attention, pour m’unir et m’attacher incessamment à Lui. Mon seul but était de Lui plaire en ce que je faisais et de ne pas L’offenser : dans toutes mes actions je ne pensais à rien d’autre. »

9

Ce qui est fait pour son Amour est une vraie oraison



« Dès mon réveil, je me jetais entre les bras de mon Amour, comme un enfant entre ceux de son père. Puis je me levais, afin de Le servir et travailler à Lui plaire.

« Si j’avais du temps pour prier, je me tenais à genoux en sa présence et je Lui parlais comme si je L’avais vu de mes yeux, et je m’offrais à Lui. Je Lui demandais que soient accomplies en moi ses volontés et qu’Il ne me permette pas de l’offenser. Je Lui offrais toutes les messes qui seraient dites ce jour-là dans toute la chrétienté, en Lui demandant d’en faire bénéficier les âmes du purgatoire.

« Durant la journée, je m’occupais de Lui autant que mes besognes me le permettaient, mais je n’avais en général pas même le loisir de dire un Pater ou un Ave. Je ne m’en mettais nullement en peine : j’avais autant à cœur de travailler pour Lui que de Le prier, car, selon ce qu’Il m’avait appris, tout ce qui est fait pour son Amour est une vraie oraison. »



*



« Je m’habillais en sa compagnie, et il me montrait que son Amour me fournissait de quoi me vêtir. Mais lorsque j’allais à mon travail, il ne me laissait pas, et moi non plus je ne le quittais pas.

« Il travaillait avec moi, et moi avec Lui, et je me trouvais aussi unie et attachée à Lui, que lorsque j’étais à la prière. Ô que mes fatigues et mes peines étaient douces à supporter en sa compagnie ! J’en tirais tant de force et de courage que rien ne m’était difficile.

« J’aurais voulu faire seule toute la besogne de la maison, car je n’avais que le corps au travail, mon cœur était brûlant d’Amour dans la familiarité que j’avais avec Lui. »



*



« Lorsque je prenais mon repas, c’était en sa présence. Il me semblait que chaque morceau était trempé de son sang, et que lui-même me les donnait pour me nourrir et me brûler encore davantage de son Amour.

Je laisse à penser quels effets cela opérait dans ma pauvre âme. Sans doute, ils sont inconcevables, et il n’y a que lui seul qui les puisse dire, car pour moi, même si j’y passais ma vie, je n’en viendrais pas à bout. »

*



« Dans le courant de la journée, au milieu des tracas et des travaux continuels, il arrivait que le corps fatigue et ait envie de revendiquer ou de gémir, de se laisser aller à la colère ou de prendre ses aises.

« Aussitôt alors l’Amour m’éclairait et me montrait ce que je devais faire face à ces rébellions de la nature. Il se mettait comme un portier dans ma bouche et un gardien devant mon cœur, afin que ni la bouche ni le cœur ne contribuent à nourrir ces mouvements déréglés. »



*



« Si parfois je me laissais emporter par surprise à quelque faute, je n’avais de cesse que la paix ne soit rétablie entre Lui et moi.

« Je pleurais à ses pieds, je Lui disais mon erreur comme s’Il ne l’avait pas déjà vue et lui confessais ma faiblesse. Je ne pouvais bouger de là avant qu’Il ne m’ait pardonné et que l’amitié ne soit revenue entre nous plus forte que jamais. »



*



« Quand les hommes me poursuivaient de leurs médisances et leurs mauvais traitements, et les diables de leurs tentations, aussitôt je me tournais vers l’Amour, qui me tendait les bras et me montrait son cœur pour m’y loger et m’y tenir en sûreté.

« Je m’y fourrais comme dans une forteresse et, là, j’étais plus forte que tout l’enfer ensemble ! Quand toutes les créatures se seraient levées contre moi, je n’en aurais pas eu plus peur que d’une mouche. »



*



« Dès que j’avais un peu de loisir, disait-elle, je me retirais un peu à l’écart pour dire mon chapelet ou d’autres prières. Mais je n’en avais pas commencé le premier mot que l’Amour de Dieu venait se saisir violemment de mon cœur et de mes pensées et je ne pouvais plus avoir d’attention que pour lui. Il me fallait demeurer là, sans dire un mot et en laissant tout le reste de côté.

« Au début, j’essayai de faire tout mon possible et de recommencer mon chapelet plusieurs fois. Mais mes efforts étaient inutiles, l’Amour reprenait toujours le dessus. À la fin, il me fallut admettre qu’il n’y avait rien de meilleur pour moi que de m’abandonner à sa conduite. »

« Toutes ces pratiques de dévotion prirent bientôt fin : « Lorsqu’on est arrivé au terme, disait-elle, les moyens cessent : Dieu est mon terme et mon but. Par sa miséricorde, j’y suis non seulement arrivée, mais tellement perdue que je ne peux plus rien voir d’autre que lui, et rien hors de lui que pour lui. »



*



« Pour ce qui est de la messe, quand je pouvais y assister, c’était un grand bonheur. Mais comme, la plupart du temps, j’étais dans les champs, je n’y allais pas souvent.

« Je m’en contentais ainsi, car l’Amour m’avait appris à y assister d’esprit quand je ne pouvais y être de corps. J’avais l’impression que, tous les matins, mon esprit était présent à toutes les messes qu’on disait ce jour-là. »



*



« S’il m’était possible de communier, oh, c’étaient des désirs, des affections et des ardeurs inconcevables ! Je n’étais plus moi-même, je n’étais que feu et Amour. Il me serait impossible de dire ce qui se passait entre Dieu et moi.

« Jamais les amoureux les plus passionnés n’ont vécu ce qui s’opérait alors dans mon âme. Tout ce qu’on pourrait en penser et dire n’en exprimera jamais la plus petite part. C’étaient des excès qui surpassent toute intelligence, l’Amour seul les comprend.

« Durant toute la journée qui suivait, je croyais vivre dans un vrai Paradis, ou plutôt que tout le Paradis était descendu dans mon âme. Plus Dieu se donnait à moi, plus je me livrais à Lui. C’était comme un flux et reflux continuel de Lui à moi et de moi en Lui. »



*



« Quant à la confession, je fondais toute en larmes d’Amour et de contrition quand je m’y présentais. Même si, par sa miséricorde, j’avais peine souvent à trouver de quoi m’accuser, il n’importe, c’était assez de savoir que j’aurais pu l’offenser s’il ne m’avait empêchée de le faire.

« Car les fautes qui auraient semblé les plus petites, je les voyais toujours très grandes, d’être commises contre un Dieu dont la bonté était extrême envers moi. »

*



Une des premières choses que le Seigneur mit dans son cœur fut la dévotion à sa chère amante Marie-Madeleine :

« Il me semblait, disait-elle, que je l’avais incessamment devant les yeux et qu’elle m’était donnée pour me servir d’exemple dans la fidélité que je devais à notre Seigneur. Car depuis le jour qu’il l’appela à lui, jamais elle ne l’abandonna, mais elle demeura toujours attentive à sa parole.

« Je demeurai quelque temps dans ces réflexions sur la fidélité de cette grande sainte et j’en ai toujours depuis gardé un grand respect et amour pour elle. »



*



« Les jours de fête et le dimanche, après la messe, je retournais à mon ménage et n’en bougeais plus de la journée, demeurant à la maison afin d’envoyer les autres serviteurs aux vêpres et aux prédications. »



*



« Ces jours-là, si l’on me proposait d’aller prendre un peu de distraction, je m’excusais comme je pouvais, aimant bien mieux jouir des plaisirs que me donnait mon Amour, qui étaient si grands que souvent je ne pouvais les supporter.

« Il me fallait parfois courir de chambre en chambre et essayer de m’occuper à d’autres choses pour modérer un peu les caresses que l’Amour me faisait. Car elles étaient d’autant plus fortes et délicieuses que j’étais plus seule et privée de toute conversation.

« C’est pourquoi, lorsqu’on s’étonnait de me voir toujours seule à la maison, je me disais : ‘‘Ô si vous saviez la bonne compagnie que j’ai, vous ne me croiriez certainement pas seule !’’ »



*



« C’est ainsi que se passaient mes journées, durant la semaine comme les jours de fête, où souvent je n’avais pas moins de travail que les autres jours.

« Mais, en fait, rien de tout cela n’avait d’importance : le service ou le repos, les choses faciles ou pénibles, tout cela m’était indifférent.

« Je ne regardais pas ce que je faisais. Son Amour m’occupait si fort qu’Il ne me laissait aucun loisir de penser à moi, ni à rien d’autre que Lui. »



*



« Quand le soir était venu et que chacun prenait son repos, le mien n’était pas ailleurs qu’entre les bras de l’Amour divin.

« Je m’endormais sur sa poitrine comme l’enfant fait sur le sein de sa mère. Je m’endormais, dis-je, mais c’était en l’aimant et le louant jusqu’à ce que le sommeil vienne me saisir.

« Et le plus souvent cette force d’Amour me réveillait si fort tous les sens que je passais la plupart des nuits sans dormir. Je les employais à aimer cette bonté, qui jamais ne m’abandonnait et restait toujours attentive à sa chétive créature. »

10

La pauvre chambrière



« Voilà, disait-elle, quelle a été la vie d’une pauvre paysanne et d’une chétive chambrière, depuis que l’Amour divin a bien voulu se charger du soin de sa conduite. Voilà comme Il m’a tirée de ma misère pour faire de moi, par sa miséricorde, celle que je suis.

« Voilà la vie que j’ai menée pendant vingt ans, sans jamais sentir la moindre diminution de l’Amour qu’Il versa dans mon cœur lors de ma conversion. Au contraire Il augmentait chaque jour davantage, même s’il me semblait n’en pouvoir supporter plus.

« Pendant vingt ans, je L’avais logé dans ma maison, menant la vie que je viens de dire ; mais au bout de ce temps, Il m’a fait entrer dans la sienne, qui n’est autre que Lui-même.

« Ce qui se passe en moi depuis lors est tellement au-dessus de ce que je vivais auparavant, qu’il est impossible de le faire comprendre. La créature semble être entièrement perdue. L’esprit est élevé si haut au-dessus de la terre qu’il ne lui semble plus y être. La joie est si grande que l’âme se croit déjà entrée dans la joie divine et comme transformée en Dieu. »



*



« Avant cette grande grâce, disait-elle encore, même si jamais je ne perdais Dieu de vue et si mon cœur lui était continuellement uni par Amour, c’était toujours néanmoins comme deux choses jointes ensemble, mais qui pouvaient se séparer.

« Maintenant Dieu a caché la créature, et lui seul paraît. Il m’a enrichie de ses perfections et fait entrer dans ses biens. Il est ma vie et mon tout.

« Ne vous étonnez pas de me voir être ce que je suis et si je ne fais plus que languir de son Amour ! Il faudrait être pire que les démons pour qu’il en soit autrement après tant de grâces que j’ai reçues de lui. »



*



« Les premiers jours que je commençai d’aimer, je me trouvai si occupée au-dedans que je n’avais aucune parole pour le dehors. Je ne parlais qu’avec peine et le plus brièvement possible. Hors des choses qui étaient absolument nécessaires, je n’avais rien à dire. Je demeurais des journées entières dans un complet silence afin de m’entretenir sans cesse avec l’Amour .

« Ceux qui me voyaient ainsi recueillie, s’en étonnaient et le mettaient sur le compte de la bêtise. Ils avaient beau me rabrouer, je ne m’en inquiétais guère. À vrai dire, il m’aurait été impossible de faire autrement : mon but unique était de plaire à l’Amour, sans pouvoir penser à rien d’autre. »



*



Une personne lui demanda un jour si elle avait entendu parler d’une chose dont on parlait beaucoup en ville.

Elle lui répondit que non, par la grâce de Dieu, elle ne savait aucune nouvelle des choses de ce monde et n’avait jamais eu de plaisir à en apprendre. Qu’en revanche, s’agissant de l’Amour et des bontés de Dieu, elle avait beaucoup à en dire, car c’étaient des nouvelles qui occupaient sa pensée et contentaient son cœur.

Et elle expliquait pourquoi elle s’informait ainsi des nouvelles du paradis : «  C’est l’habitude, lorsqu’on souhaite aller demeurer dans un pays, de demander à ses habitants comment on y vit et par quel chemin on y va. Moi aussi, je m’entretiens quelquefois avec les Anges et les Saints – que je considère comme mes frères – pour savoir comment ils vivent dans la maison et le pays de mon Père, qui est le Ciel. Car j’espère, par sa miséricorde, y demeurer toute l’éternité.

« Voilà de quelles nouvelles je m’informe, et encore pas souvent. Car l’Amour ne me permet guère de m’occuper d’autre chose que de Lui ! »



*



« S’il lui arrivait de me délaisser : ‘‘Peu importe, mon Amour, lui disais-je, vous avez beau vous cacher, je ne vous en servirai pas moins. Car je sais que vous êtes mon Dieu.’’ Dans ces périodes-là, je reconnaissais ma misère et m’abandonnais au Seigneur. Et je me serais estimée heureuse de rester dans cet état tout le reste de ma vie, si tel avait été son plaisir.

« Hélas, Il ne m’y laissait guère et, si j’osais avancer cette parole, je dirais qu’Il ne pouvait pas davantage s’empêcher de me caresser que je ne pouvais vivre sans Lui ! Car, pour un moment d’absence, Il me comblait à son retour de tant de grâces si tendres que je ne pouvais les supporter. Et j’étais souvent obligée de crier que je n’en pouvais plus et qu’Il veuille bien se modérer, sinon je mourrais sous le poids de ses grâces !

« Il me fallait souvent quitter tout et aller me cacher dans un lieu retiré pour libérer mon cœur par des larmes. Autrement je serais morte d’Amour et d’excès de douceur. J’avais beau Lui crier que ce n’était pas ses caresses et ses grâces que je demandais, mais Lui seul, sans rien d’ autre, il me fallait les supporter, puisque telle était sa volonté. »



*



Lorsqu’elle parlait aux confesseurs des faveurs quelle recevait de Dieu, elle avait l’habitude de leur dire : « Il faut seulement prendre patience et Le laisser faire tout ce que bon Lui semble. »

Ses confesseurs lui rétorquaient qu’il était certainement facile de prendre patience dans de telles occasions !

« Mes Pères, corrigeait-elle, la patience est davantage nécessaire en ces occasions que dans les plus pénibles. Car, pour l’âme, voir le bien que Dieu lui fait et combien il mérite d’être aimé, et cependant ne pouvoir l’aimer autant qu’elle le voudrait, c’est bien là la pire des souffrances ! »

11

Ci-gît la bonne Armelle



Un jour qu’elle passait dans la rue près d’un cheval, elle en reçut un violent coup de sabot qui la fit tomber et lui cassa une jambe. Cet accident ne la surprit pas, bien au contraire elle en remercia le Seigneur comme d’une grâce.

Elle en eut à souffrir de grandes douleurs, qui lui durèrent jusqu’à la mort. Jamais pourtant elle ne fit paraître aucun signe d’impatience ou d’inquiétude, ce qui suscitait l’admiration de tous ceux qui la voyaient.



*



Un Père jésuite qui l’avait connue autrefois vint un jour prendre de ses nouvelles : «  Si un Ange avait un corps, confia-t-il à l’un de ses confrères, et s’il s’était lui aussi cassé la jambe, il ne souffrirait pas de meilleure grâce que la bonne Armelle. »

*



Elle fut plus de quinze mois sans pouvoir marcher. Une fluxion s’était emparée de l’autre jambe et la faisait souffrir presque autant que sa fracture. Durant tout ce temps, elle resta au lit ou sur une chaise.

Les jours de fêtes et le dimanche, on la portait à la messe. Le reste du temps, ne supportant pas d’être oisive, elle demeurait dans un coin de la cuisine à mettre de l’ordre dans le ménage et faire de menus travaux pour la maison.

Là, des personnes de toutes conditions venaient la voir pour profiter de la douceur de son entretien et de ses bons conseils.



*



Trois ans après sa chute, à la Fête-Dieu de 1669, elle recouvra comme par miracle l’usage de ses jambes. Elle allait avec facilité dans la maison et par les rues, à l’aide d’un petit bâton. Cela demeura jusqu’à la fin de ses jours.



*



Elle avait pris l’habitude de recevoir tous les jours la communion. Or, durant le temps où elle avait eu la jambe cassée, on ne l’avait portée à l’Église que les jours de fêtes et le dimanche.

Je lui demandai une fois si elle n’avait pas souffert d’être si longtemps privée de sa communion quotidienne. « Souffrir pour l’Amour, répondit-elle, vaut mieux que jouir de l’Amour… »

Puis elle ajouta : « Dieu sait bien se donner en tout temps et en tout lieu aux cœurs qui le désirent ! Autrefois j’aurais cru impossible de vivre sans recevoir mon Amour dans la communion, tant j’en étais affamée. Mais à présent, par sa miséricorde, je suis toujours avec Lui dans une union perpétuelle. »



*



Une autre fois, un Père de la Compagnie de Jésus l’interrogea sur le même sujet : 

« Mon Père, répondit-elle, j’aime la volonté de Dieu comme Dieu même. »



*



Au début du mois d’août 1671, elle fut prise d’une violente fièvre, qui lui dura un mois.

Quand on sut en ville la gravité de son état, des personnes de tous milieux vinrent lui rendre visite, car les gens avaient pour elle une telle estime qu’ils la regardaient comme une sainte.

C’est là une chose d’autant plus remarquable qu’il n’y avait eu dans sa vie rien d’extraordinaire, de nature à susciter une semblable vénération.

Durant les trois nuits et deux jours qu’elle fut agonisante, sa chambre fut toujours remplie de monde, et l’on vit des personnes très considérées y passer des nuits entières.

Le samedi 24 octobre 1671, entre midi et une heure, elle rendit l’âme. Sa mort fut si paisible qu’on ne s’en aperçut qu’à la pâleur de son visage.



*




DEUX CHAPITRES DU TRIOMPHE


Livre II, Chapitre 6. De sa continuelle présence de Dieu, et comme elle était instruite et gouvernée de Dieu même.


[… ] Or comme Notre Seigneur n'avait établi sa demeure dans ce coeur que pour y régner en souverain, il voulut aussi par une grâce très spéciale de sa bonté et de son amour envers cette fille, être comme le guide et le directeur spécial de son âme, la conduisant, l'instruisant, la gouvernant et régissant tout ainsi qu'un père bien-aimé ferait envers son fils unique, ou un maître soigneux et vigilant ferait envers son disciple, qui il veut rendre parfait et accompli en toutes choses.


À cet effet, il lui donna à ce commencement pour modèle et exemple de toutes ses actions la vive représentation des siennes, afin que, les contemplant jour et nuit, elle se rendît une parfaite copie de ce divin exemplaire. Et crainte que l'oubliance lui fit négliger quelque chose, en toutes sortes de rencontres et d'occasions, il se présentait à elle dans la même action dont il s'agissait pour lors, et lui semblait entendre au fond de son coeur ces paroles : « Regarde comme je fais et fais le semblable. » Je laisse à penser quels effets cela opérait dans son âme. Nous ne saurions mieux la déclarer que par ses propres paroles : « Jamais, disait-elle, je n'avais rien tant demandé à mon divin Amour comme cette ardente prière que je lui faisais tous les jours, à savoir qu'il plût à sa divine miséricorde me mettre au nombre de ses disciples, et me donner entrer dans son école, me faire domestique dans sa sainte maison, et me recevoir dans sa compagnie ainsi qu'il avait fait ses apôtres et disciples. Hélas ! Quand je faisais ces prières avec tant de ferveur que souvent j'en étais toute hors de moi, je ne savais ni n'entendais en aucune façon ce que je disais. Mais, ô mon Dieu ! Que par après j'ai bien entendu le sens de mes paroles, et que vous avez bien accompli mes demandes ; car, par votre grande miséricorde, vous m'avez reçue dans votre école et m'avez admise dans votre compagnie, où moi, pauvre ignorante que je suis, ai plus appris dans un jour que tous les hommes ensemble ne m'eussent su apprendre en toute ma vie.


« Depuis que Dieu m'eût fait cette grâce de me faire sentir sa divine présence, et qu'il se voulait bien charger de ma conduite, je m'abandonnais entièrement à lui ; de sorte que je ne me considérai plus que comme la disciple de Dieu, et l'écolière du Saint-Esprit : j'étais toujours attentive en moi-même à l'aimer et considérer ce qu'il me commandait, pour l'exécuter ; et quand il se présentait quelque chose à faire, je m'y portais tout de même qu'un serviteur ou disciple fait envers ce que son maître lui a ordonné ; le faisant, j'avais toujours la vue attentive sur lui, pour imiter la même chose qu'il avait faite en ce monde, me la remettant lui-même devant les yeux, afin que je l'eusse contre-tirée1286 ; que si c'était chose qu'il n'avait point faite, il m'enseignait la manière de l'accomplir en la façon qui lui était la plus agréable, et ainsi en toutes choses grandes et petites il m'instruisait.

« Et non seulement il m'instruisait, mais lui-même par un excès de bonté me gouvernait ; et parfois il me faisait entendre que j'étais semblable à ces petits écoliers qui commencent d'apprendre à écrire, à qui le maître ne se contente pas de donner un exemple et modèle, mais encore prend la main de l'apprenti, et la conduit, afin de lui apprendra ainsi à former ses lettres. J'étais tout de même au regard de mon Dieu, et fort souvent je sentais comme une autre main qui conduisait la mienne. Je vous laisse à penser quelle bonté c'était là, et combien j'étais embrasée de son Amour. Sans doute la moindre de sa grâce était plus que suffisante de me fendre le coeur, et me faire mourir d'amour s'il ne m'eût soutenue ; car ceci ne se passait point par imagination ou fantaisie : c'était la vraie et pure vérité, que je voyais plus clairement que le jour en plein midi.

« Et non seulement il m'instruisait et me gouvernait, mais de plus me reprenait de tous mes défauts ; vous eussiez dit qu'il était jaloux de mon bien et de ma perfection ; de sorte que je n'eusse pas osé remuer la main, faire un geste, ou dire même une seule parole inutile, ou jeter un regard, m'excuser, ou faire autres choses semblables, que tout au même instant j'en étais reprise, mais avec tant d'exactitude que rien n'échappait à ses yeux divins. C'est pourquoi ayant reconnu cela, je me tenais si droite, et j'avais si grande peur de lui déplaire, que je n'osais avancer ni reculer que par ses ordres ; et cela ne se faisait point par une contrainte qui m'eût gêné le coeur : au contraire c'était par un excès d'amour, m'étant avis qu'il était comme ces pères qui aiment si tendrement leurs enfants qu'ils ne peuvent souffrir en eux rien qui leur déplaise. Il m'arrivait parfois de me laisser emporter à quelque mouvement de promptitude, de chagrin, ou autre telle passion moins réglée, ce qui n'arrivait jamais que par une grande surprise : au même temps j'étais retenue et arrêtée tout court, de façon que la parole que j'avais avancée, demeurait à demi dite, comme si on m'eût lié la langue ; et l'action demeurait à faire jusqu'à temps que j'eusse apaisé ces mouvements ; quand il n'eût été question que de reprendre ou corriger un enfant, ou avertir de quelques défauts, il en fallait demeurer là, et ne point passer outre. Et pourquoi cela ? Sinon parce que j'étais toujours dans la présence de mon Dieu, qui considérait et voyait toutes mes actions. Et comme je me disais à moi-même, faire de telles actions à la vue et à la présence de ton amour qui te regarde et envisage toujours, ô c'est de quoi il me faut bien donner de garde. »


Voilà un petit échantillon des discours qu'elle tenait, lorsqu'elle parlait de la façon que Dieu s'était comporté envers elle dans ses commencements ; par où il est facile de juger quel soin il avait d'elle, et que véritablement il s'était voulu charger de sa conduite, et être lui-même le seul maître et directeur de son âme. Je dis le seul maître, car encore bien que presque toujours elle ait eu des directeurs à qui elle rendait une parfaite obéissance, ainsi que nous le ferons voir dans son lieu, eux néanmoins ne lui servaient que pour approuver ce que Dieu opérait dans son âme ; d'autant qu'elle était si prévenue des bénédictions du Ciel qu'il n'était point nécessaire de lui rien enseigner : son Amour l'instruisait assez, et la poussait de lui-même à toute la plus haute perfection qu'on eût su désirer.


Après que ce divin Maître eût fait sentir sa présence au coeur de sa bien-aimée disciple, il voulut encore se faire connaître et manifester à elle dans toutes les créatures, où autrefois elle l'avait tant cherché sans l'y pouvoir trouver ; mais quand le temps en fut venu, il se découvrit lui-même, qui fut presque incontinent après qu'il eut délivré de la grande persécution que le diable lui fit après son arrivée à Vannes. C'est une chose merveilleuse de voir et considérer les admirables reconnaissances qu'elle retirait des perfections divines par la vue des créatures, dont il n'y avait si petite et chétive, qui ne lui fût comme un grand miroir où elle voyait et contemplait les excellences de son Bien-Aimé, et qui ne lui fût comme un livre ouvert où elle apprenait des choses si hautes et relevées, et si conformes à ce qui est écrit dans la Sainte Ecriture, que certainement il paraît assez que le même Esprit qui les avait fait coucher sur le papier, était le même qui les lui imprimait dans le cœur. Car quel autre que lui eut appris à une pauvre chambrière ignorante, toujours nourrie dans les champs, au moins pour la plupart du temps privée de l'entretien et conversation de toutes sortes de personnes doctes et capables (car en ces temps elle n'avait presque point encore de connaissance avec ses directeurs), toujours dans l'embarras et tracassement d'un grand ménage, qui ne savait pas les premières lettres de l'alphabet, qui, dis-je, lui aurait pu apprendre à tirer des conclusions et raisonnements qu'elle faisait par la vue de toutes les créatures ? Sans doute que ce ne pouvait être autre que celui qui instruit en silence et sans bruit de paroles les âmes qui s'abandonnent à sa conduite, comme avait fait celle-ci. Et pour prouver ce que je dis, je rapporterai les mêmes mots qu'elle disait, quand elle parlait de cette façon de trouver Dieu en toutes choses.


« Il n'y avait si petite créature, dit-elle, qui ne me portât à Dieu, et ne m'apprît en sa façon à l'aimer ; de sorte que je m'écriais souvent à lui, et lui disais : « Ô mon Amour et mon Tout ! Quand il n'y aurait homme au monde qui me dît qu'il vous faut aimer, les bêtes et les autres créatures me l'apprennent assez ; et si vous-même vous vous cachiez de moi, elles m'enseigneraient à vous servir et trouver.


« Quand je voyais, disait-elle, un pauvre chien qui ne quitte jamais son maître, qui est si fidèle à le suivre, qui pour un morceau de pain lui fait mille caresses, bon Dieu, que ce m'était une puissante leçon pour faire le semblable envers mon Dieu, qui par tant de biens m'avait liée et attachée à son service ! Quand je considérais dans les champs ces petits agneaux si doux et paisibles, qui se laissent tondre et tuer sans crier ni bêler, je me représentais mon Sauveur qui s'était ainsi laissé conduire à la boucherie et à la mort sans mot dire ; et qu'est-ce que cela m'apprenait ? Sinon à l'imiter et me rendre semblable à lui dans les rencontres fâcheuses et difficiles à la nature. Si je voyais des petits poussins s'enfuir sous les ailes de leurs mères, tout au même instant il m'était mis dans l'esprit que mon Jésus s'était comparé à cet animal, afin de me donner confiance en lui et m'apprendre à me tenir cachée et couverte sous les ailes de sa divine Providence, pour éviter les griffes du milan d'enfer.

« Considérant la beauté des prairies et des champs couverts de verdure et de fleurs, je disais en moi-même : « Mon Bien-Aimé est la fleur des champs et le lys des vallées, c'est la rose sans épines, desquelles pourtant mon Amour a voulu être couvert et couronné ; je l'invitais à faire de mon âme le jardin et le parterre de ses délices, et le conjurais de le tenir si bien clos et scellé qu'autre que lui n'y eût entrée. Quand je voyais les arbres se plier au gré des vents, la mer qui n'outrepassait jamais ses bornes : « Ô Dieu, disais-je, que ne suis-je aussi pliable et maniable aux mouvements et inspirations de votre divin Esprit, et que jamais je ne puisse outrepasser les bornes de vos adorables volontés ! » Les poissons qui nageaient et se délectaient dans la mer, m'enseignaient à me noyer et délecter toujours dans mon divin Amour. Le matin, quand d'une petite bluette [étincelle] de feu j'allumai un grand brasier, je disais : « Ô mon Amour ! Que si on vous laissait faire dans les âmes, que vous auriez bientôt fait le semblable ! » Quand je coupais des chairs mortes et apprêtais à manger, il ne semblait ouïr la voix de mon Bien-Aimé, qui me disait que, pour me nourrir et substanter, il avait voulu souffrir la mort pour être l'aliment de mon âme.

« Si je voyais cultiver et ensemencer la terre, il m'était avis voir mon Sauveur, qui avait tout le cours de sa vie tant sué, peiné et travaillé pour cultiver nos âmes et y répandre la semence de sa céleste doctrine et de son divin Amour, et que toutefois il y avait si peu de terre qui portât de bon fruit, ce qui me causait des regrets indicibles. Au temps des récoltes que je voyais le bon grain séparé de la paille, il m'était enseigné qu'autant en serait fait au jour du Jugement des bons et des mauvais.

« Bref, il n'y avait créature au monde qui vînt à ma connaissance, qui ne me servît d'instruction et ne m'apprît toujours chose nouvelle. C'est pourquoi je disais souvent à Dieu : « Ô mon Amour ! Que vous avez bien su suppléer à mon ignorance ! Car ne sachant ni lire ni écrire, vous m'avez donné de si gros caractères pour m'instruire qu'il ne faut que les voir pour apprendre combien vous êtes aimable ; et souvent je voudrais ne les point voir car ils me brûlent si fort de votre amour que je ne sais que devenir.

« Non seulement, disait-elle encore, les créatures ne servaient d'instruction, mais de plus je voyais que Dieu par une bonté infinie, les avaient toutes créées pour mon service et qu'il concourait avec elles pour me faire du bien, de sorte qu'en toutes les assistances que je recevais d'elles, je voyais clairement que c'était lui qui me les faisait par elles. C'est pourquoi je rapportais tout à lui, me disant en moi-même : si ma maîtresse m'envoyait faire de sa part un présent à quelqu'un, ce ne serait pas à moi à qui il en aurait obligation ni à qui il ferait ses remerciements, ce serait à elle qui le lui a envoyé ; de même tout ce que les hommes et les autres choses me font de bien, ne vient pas d'eux, c'est mon Amour qui me le fait par eux. De manière qu'il ne se passait moment dans le jour que je ne trouvasse de nouveaux motifs d'aimer et de m’unir davantage à celui qui était intimement présent à mon âme, et qui me donnait toutes ces vues et connaissances sans que je les procurasse, et [elles] m'étaient communiquées avec tant d'abondance que si on avait pu les écrire, j'en aurais fourni de quoi faire plusieurs livres. Et toutes ces choses ici ne me détournaient point de mon ordinaire présence de Dieu : au contraire, elles m'y liaient tous les jours de plus en plus, ce qui m'obligeait parfois de faire ces plaintes à mon Amour, qui ne se contentait pas d'avoir allumé un grand brasier au milieu de ma poitrine, qui me dévorait, mais encore il y ajoutait tous les jours du bois et de la matière pour me brûler davantage. » Voilà les propres termes desquels elle se servait quand elle parlait du temps que Dieu l'instruisait ainsi par le moyen des créatures, qui fut à peu près d'environ un an ou deux, après quoi Dieu la conduisit à d'autres choses.


Les Justes sont comme la lumière du jour qui va toujours croissant jusqu'à ce qu'elle soit parvenue en son plein midi ; de même cette sainte fille que nous pouvons hardiment appeler Juste, allait croissant et s'avançant de jour en autre en la voie de la perfection, par les douces et amoureuses conduites que son divin Amour lui fournissait ; lequel après lui avoir donné les actions de sa vie pour exemple, et qu'elle eût taché de les imiter de tout son pouvoir, et l'avoir enseignée par le moyen des créatures comme il a été dit, il la fit changer d'état, lui proposant les perfections de sa divinité, afin qu'elle les imitât dans la manière la plus sublime et relevée que la personne de sa sorte eût su faire. Et l'endroit où il les lui découvrit le plus clairement, ce fut au très saint Sacrement de l'autel, où, comme nous disions au dernier chapitre, son coeur se trouva si collé et attaché que jour et nuit il n'en bougeait, et avait une telle foi et croyance dans cet adorable Mystère qu'elle disait que, quand tous les anges, les hommes et démons lui eussent dit que Dieu n'y était pas, ils n'eussent pas ébranlé d'un seul point la certitude qu'elle avait du contraire ; car Dieu lui découvrit là si clairement toutes ses divines perfections qu'elle ne les croyait pas, mais les voyait et touchait au doigt, s'il faut ainsi dire.


Ce fut donc ici le miroir sans tache que Dieu lui présenta pour y considérer les grandeurs et les excellences de ses divins attributs, et en les considérant et admirant, former ses actions à ce modèle qui lui était montré : là, elle y découvrait une infinie bonté et charité envers les hommes, une patience et une douceur admirable à les supporter dans leurs défauts, faisant incessamment du bien à ceux qui continuellement l'offensent, une humilité admirable, une obéissance prodigieuse, une libéralité démesurée, et ainsi du reste de toutes ses autres perfections divines, qu'elle tâchait de représenter au vif dans sa personne et dans toutes ses actions, autant que la faiblesse de la nature prévenue de la grâce le peut permettre, en quoi elle était admirablement aidée par une grâce très spéciale que Dieu lui fit en ces mêmes temps, à savoir qu'en tout ce qu'elle faisait ou opérait, il lui semblait voir son divin Amour qui le faisait avec elle, de sorte que quelque action basse qu'elle eût su le faire, jamais la compagnie de son Dieu ne la quittait. Ce n'était pas qu'elle vît rien des yeux du corps ; cela se faisait par une impression forte et pénétrante que Dieu opérait dans son esprit, par laquelle lui était montré que véritablement Dieu concourait de telle manière en tout ce qu'elle faisait, qu'il lui semblait que lui et elle étaient comme deux personnes si étroitement jointes et unies ensemble que ce que l'une fait, l'autre le fait avec elle : quand l'une se repose, l'autre se repose, quand une agit, l'autre le fait aussi, et ainsi du reste. Cette sorte de présence de Dieu si intime lui dura longtemps, et parfois elle se faisait sentir avec tant de certitude que l'excès d'amour qui en provenait, la faisait languir et défaillir.


Il me souvient qu'une fois entre les autres étant encore dans notre maison, et étant occupée à boulanger, ce Dieu d'amour se manifesta si clairement à elle dans la manière susdite qu'elle pensa tomber en défaillance, tant elle se sentit vivement pénétrée d'amour ; et ne sachant plus quelle contenance tenir, elle fut contrainte de sortir les mains toutes pâteuses, et s'aller cacher en quelque coin, pour se plaindre et soupirer à son aise, qui était le remède ordinaire avec lequel elle modérait l'ardeur de ses flammes, après quoi elle revint achever son travail. Je dis ce seul exemple entre mille que je pourrais produire sur un pareil sujet, parce que la matière est si abondante que je ne fais qu'effleurer chaque chose pour passer à d'autres encore plus hautes et relevées qui suivent immédiatement celle-ci, à savoir que peu après perdant la vue d'elle-même et de toutes ses opérations, elle ne s'envisageait plus comme agissante en aucune chose, mais seulement pâtissant et souffrant l'opération que Dieu faisait en elle et par elle ; de sorte qu'il lui semblait bien avoir un corps, mais ce n'était que pour être mue et gouvernée par l'Esprit de Dieu.


Ce fut dans cet état qu'elle entra, lorsque Dieu lui eut fait ce commandement si absolu de lui céder la place, et même dès auparavant elle y avait de grandes dispositions, dont l'une des principales était qu'elle ne voyait plus rien en elle qui lui appartînt, ni de quoi elle pût faire présent à Notre Seigneur selon sa coutume ; car elle voyait que tout ce qui était en elle lui était déjà très parfaitement acquis.


Quand elle considérait son corps ou son esprit, elle ne disait plus mon corps, mes mains, mes bras, non plus que mon coeur, mon esprit, ni telles autres parties d'elle-même. Ce mot de « mon » était entièrement banni d'elle, et disait que tout était à Dieu, et que ses membres, son coeur et tout le reste étaient à Jésus-Christ.

Certes ce n'était pas sans raison qu'elle parlait de la sorte ; car à vrai dire, Dieu était en elle comme un roi dans son trône royal qui commande et défend ce qui lui plaît, et est obéi sans qu'aucun ose contredire. Et à propos de cette comparaison, il me souvient de lui avoir ouï dire que du commencement que Dieu se fût rendu si absolument maître d'elle-même, qu'elle s'en vit chassée aussi bien qu'autrefois elle avait chassé les autres choses.

Elle fut un assez long espace de temps qu'il lui était avis que son esprit se voyant ainsi chassé, et qu'il ne lui était plus permis de voir ni connaître ce que Dieu opérait dans l'intime de son âme, ni y mêler son opération comme de coutume, il lui semblait, dis-je, qu'il se tenait tout recueilli et ramassé à la porte de ce centre où Dieu avait libre entrée, et là, comme un laquais ou un valet, il attendait les ordres et les commandements de son maître afin de les exécuter au plus tôt ; et ne se trouvait pas seule dans cette posture : ainsi il lui semblait parfois que une infinité d'anges lui tenait compagnie, demeurant tout autour de ce trône et de cette demeure de Dieu, de peur que rien n'y entrât, ou même n'en approchât qui fût indigne de la majesté de celui qui y résidait. Et les effets de cette divine garde lui furent si visibles qu'elle n'en pouvait douter ; car ce fut en ce même temps que non seulement elle ne consentait pas à aucune imperfection, mais même n'en avait pas les premiers mouvements tant que cette grâce extraordinaire lui dura, lesquels jusqu'alors elle ne laissait pas de ressentir de fois à autre, quoique rarement.


Dieu qui s'était renfermé dans l'intime de son âme comme dans un cabinet secret et retiré, y opérait à sa mode la façon des choses merveilleuses, et achevait de donner les derniers linéaments à ce portrait si bien ébauché, de quoi il voulut donner quelque connaissance à cette fille d'amour par une faveur aussi digne de remarque que pleine d'instruction pour les âmes qui aspirent à une haute sainteté.


Un matin, lorsqu'elle était dans cette voie, il lui sembla à son réveil voir la personne sacrée du Fils de Dieu, non pas corporellement, mais intellectuellement à sa façon ordinaire, qui, se tenant debout devant elle, semblait vouloir comme avec un pinceau peindre quelque chose au profond de son âme. Elle, voyant cela et ne sachant ce qu'il signifiait, fut comme surprise d'étonnement ; mais au même temps il lui fut mis dans la mémoire ce que plusieurs fois son père directeur lui avait dit, à savoir que l'âme se doit tenir devant Dieu comme une toile ferme et immobile, afin de recevoir les traits de son divin pinceau ; et dans ce moment elle se trouva être dans cette situation, lui étant avis que son âme était droite, ferme et attachée sans se remuer de part ni d'autre, ni se mouvoir en aucune façon, envisageant fixement la présence de Notre Seigneur, qui par l'espace de trois jours se fit continuellement voir de la sorte, et son âme demeura toujours dans la même posture ; après quoi elle retourna à son premier état, mais avec cette assurance certaine que Dieu avait opéré de grandes choses en elle, sans pourtant savoir rien de distinct.


Lorsqu'elle ressentait un amour si suave et une paix si profonde qu'elle ne savait où elle en était, c'était dans ces temps qu'elle se plaignait si amoureusement à Dieu, lui disant qu'elle l'avait toujours supplié de la faire vivre et mourir dans la peine et souffrance, et que toutefois il la voulait faire mourir par l'excès de la paix qu'elle ressentait dans son âme. Tandis que ce divin peintre opérait de la sorte en son âme, tout ce qu'il faisait était si secret et caché à son esprit qu'il n'en apercevait rien du tout, et n'osait pas même s'en enquérir, se contentant de laisser faire ce qu'il lui plairait sans s'en mettre en peine. Et se servait à ce propos d'une bonne comparaison pour exprimer naïvement ceci, disant : « Mon esprit est semblable à un serviteur, qui, sachant que son maître est retiré dans son cabinet pour y traiter d"affaires sérieuses et d'importance, n'ose entrer dedans pour s'informer de ce qu'il fait, ni remuer ou faire du bruit, crainte de l'interrompre, afin de demeurer en paix et en silence, attendant que son maître l'appelle : voilà comme j'ai été quelque temps, mais il ne fut pas long ; car après que mon divin Amour eut accompli son oeuvre, il me la découvrit peu à peu, me faisant parfois voir si clairement la perfection de sa divinité peinte dans mon âme qu'il me semblait qu'elle fût comme un miroir qui me les représentait ; et de là en avant, je ne les pouvais voir ni trouver si bien en aucune chose comme dans le centre de mon âme, qui me paraissait être comme sa vraie image, autant qu'une chétive créature comme moi le peut être. »


D'abord que Dieu lui eût fait cette grâce que de lui découvrir ainsi sa divine présence en la manière susdite, ce ne fut que de fois à autre, et par intervalle ; et ceci l'affaiblit de telle sorte et minait si fort sa santé que jamais cela ne lui arrivait qu'elle ne fût malade. Je l'ai vue souvent me dire qu'elle se portait bien, et à peu de temps de là me dire qu'elle n'en pouvait plus, étant contrainte de s'appuyer la tête contre la grille ou autre part ; et lui demandant la cause d'un si subit changement, elle me répondait d’ordinaire que c'était une si grande présence de Dieu qui se faisait voir si clairement au fond de son âme qu'elle n'était pas capable de soutenir une si forte lumière ; et son corps ressentait de grands maux et des brisements universels par tous les membres.


Néanmoins, comme elle allait tous les jours se perfectionnant davantage, et que l'esprit devenait plus fort par tant de faveurs, son corps aussi en recevait moins d'incommodité ; de sorte qu'elle ne tarda guère que cette présence de Dieu si sublime et relevée ne fût habituelle, de manière qu'elle ne se détournait presque jamais. En quelque lieu qu'elle fût, aussi bien en plein marché, au milieu des rues, travaillant ou conversant avec les personnes qui étaient nécessaires, ou en quelque part qu'elle allât, jamais elle ne départait de ce divin Objet ; ou si parfois elle s'en détournait tant soit peu, au même instant elle était rappelée à son premier état. Sur quoi je veux rapporter une réponse qu'elle fit un jour à un de ses directeurs, qui s'étonnant comme cela se pouvait faire, qu'elle contemplât toujours ainsi la présence de son Dieu parmi tant de diverses occupations, il lui demanda comment cela se pouvait faire pour satisfaire à cela. Il lui fut mis au même instant dans l'esprit cette similitude, et ces paroles : «Mon père, lui dit-elle, si présent que je suis à parler avec vous, il venait quelqu'un pour me dire quelque chose, je ne vous tournerai pas le dos, et ne vous quitterais pas là pour aller à cette personne ; tout ce que je ferais, ce serait de tourner un peu la tête pour l'entendre, et au même temps je la détournerais pour continuer le discours que vous ou moi aurions commencé, et ne serait point de besoin de réflexion ou de raisonnement pour me faire détourner : ce me serait assez de savoir que vous êtes là pour que je le fisse naturellement et sans y penser. Ainsi l'habitude que j'ai contractée à envisager continuellement mon Dieu, est si grande qu'elle m'est passée comme en nature, et j'y suis même sans y penser. » Voilà la réponse qu'elle fit à ce bon père, de quoi il demeurera très satisfait et édifié.


Or avant que Dieu lui eût fait cette grâce que de l'envisager toujours en cette manière, et lorsqu'il tenait son âme dans le vide, et qu'il ne se manifestait que de fois à autre, comme nous disions présentement, il lui fit une faveur fort signalée que j'ai omise à dessein de rapporter dans la première partie, la réservant exprès pour ce chapitre, d'autant qu'elle y est toute convenable, et comprend en peu de mots les grands avantages que toute âme peut recueillir marchant par cet exercice de la présence de Dieu. Il lui arriva donc qu'en l'an 1651, entre les fêtes de Pentecôte et du Sacre, son coeur se trouvant dans un grand vide et dénuement de toutes choses, elle entra en quelque appréhension de son état, doutant si en faisant effort pour agir de ses puissances, elle ne ferait point mieux. C'était le diable qui tâchait de lui suggérer ces pensées, afin de troubler au moins ce grand calme et cette tranquillité dont son âme jouissait, puisqu'il ne lui pouvait pas faire autre chose ; mais que par après elle reconnut au moyen de ce songe que nous avons rapporté au XVIe chapitre de la première partie. Le jour et toute l'octave du Saint Sacrement, dans laquelle Dieu avait coutume de lui communiquer toujours quelque faveur extraordinaire, s'écoulèrent en la manière susdite ; et ce qui l'étonna davantage, ce fut qu'en ce même temps elle fut abordée d'une personne religieuse, avec qui elle n'avait jamais eu d'entretien que celui-ci, qui fut tout fondé sur les abus où les âmes peuvent tomber, par des façons nouvelles et particulières de se conduire vers Dieu, dont quelques personnes traitent maintenant, et que cela ne sert que pour tromper les âmes : qu'il faut agir et opérer, et non point demeurer oisif et inutile. Elle écouta paisiblement tout ce que cette personne lui dit, sans faire paraître son sentiment de part ni d'autre, et s'étant retirée, tout ce qu'elle avait ouï joint aux pensées précédentes, se présentèrent fortement à son esprit et semblait la vouloir jeter en quelque défiance de son état, et surtout elle avait craint de ne pas aimer, de ne pas suivre et de ne pas servir son Dieu dans la façon et manière qu'il désirait d'elle.


Le reste du jour et la nuit se passa dans ces agitations ; mais Dieu qui ne les avait permises que pour donner plus d'éclat à la grâce qu'il voulait lui conférer, la tira bientôt de doute. Car le lendemain qui était le jeudi de l'octave du Sacre, entendant la messe dans l'église des pères Carmes déchaussés de cette ville, et s'étant approchée de la sainte Table pour communier, Notre Seigneur lui dit intérieurement ces quatre paroles : « Ma fille, tant que tu me regarderas, tu m'aimeras ; tant que tu me regarderas, tu me serviras ; tant que tu me regarderas, tu me suivras ; et quand tu ne me regarderas point, tu ne me suivras point ». Et dans ce moment une lumière divine lui pénétra l'âme, par laquelle elle reconnut que véritablement c'était dans ce seul regard et envisagement de son Dieu que consistait toute sa perfection et sainteté. Ce qui lui fit avec grand amour et sentiment proférer ces paroles : « Oui sans doute, ô mon Seigneur, il est vrai que quiconque vous regardera ne pourra jamais s'empêcher de vous aimer, de vous servir et de vous suivre ; car il serait plus facile d'empêcher le feu de brûler, qu'une âme qui vous a présent de ne vous pas aimer ni commettre la moindre chose qui vous déplaise. » Cette lumière, ayant ainsi éclairé son esprit, chassa et dissipa toutes les craintes et appréhensions et lui donna tant de connaissance des avantages et grands biens qui sont enfermés dans ce divin exercice de la présence de Dieu, que c'était une chose merveilleuse de l'entendre ou discourir, et fut plus d'un mois après qu'elle ne pouvait parler d'autre chose, mais avec des termes qui surpassent beaucoup tout ce que j'en pourrais décrire.


Ce fut depuis avoir entendu ces paroles de la bouche de Notre Seigneur, si pleines d'instructions et rapportantes aux pensées qui agitaient son esprit, qu'elle commença de jouir si assidûment la présence de Dieu, d'une façon si sublime et relevée que, comme elle confessait elle-même, elle était quasi approchant de celle des Bienheureux, tant pour sa continuité que pour la paix et les délices ineffables dont son âme était remplie. Elle se voyait tous les jours de plus en plus perdue et abîmée dans Dieu, comme nous disions ci-dessus ; et non seulement elle s'y voyait perdue, mais encore toutes les choses créées, - qu'elle ne pouvait plus voir comme auparavant elle faisait, - dans cette essence infinie qui leur a donné l'être : ainsi elle ne voyait plus que Dieu seul sans autre chose. Ce furent ici les fruits qu'elle retira des paroles que Notre Seigneur lui eût dit ; car encore bien que, comme nous avons fait voir dans tout ce discours, elle eût toujours joui de la présence de Dieu depuis qu'une fois il eut fait sa demeure dans son coeur, c'était néanmoins avec grande différence, comme il s'est pu remarquer. Et est à noter que lorsqu'après que Notre Seigneur lui eût enseigné, par les paroles que nous avons alléguées, que dans cette seule et unique vue de sa divine présence était enclose et renfermée toute sa perfection, il ajouta cette parole : quand elle ne le regarderait pas, elle ne le suivrait pas. Par où elle apprit que de vrai, dans ce peu de temps qu'elle s'était amusée à réfléchir et considérer si elle était dans l'état qui agréait à Dieu, elle avait manqué de le suivre et aimer de toute la force et l'étendue de son âme, puisqu'elle en avait employé une partie dans cet envisagement, et que tant qu'elle se considérait elle-même, elle avait perdu de vue son Bien-Aimé.


Aussi avait-elle coutume de dire depuis que si une âme pouvait une fois s'habituer à rejeter toutes les vues qu'elle peut avoir de soi et des autres choses, pour ne voir que Dieu seul, qu'en très peu de temps elle arriverait à une haute perfection, d'autant, disait-elle, qu'il n'y a rien qui nous encourage et fortifie tant que cette divine présence ; c'est elle qui nous rend fidèles, qui nous fait marcher par la voie des solides vertus et des divins conseils, c'est elle qui nous enflamme et brûle d'amour, et qui fait fondre et liquéfier nos coeurs aux rayons de ce soleil d'amour et de bonté ; c'est elle enfin qui nous cause tant de biens, qui nous délivre de tout mal, et qui fait que dès cette misérable vie nous commençons d'expérimenter la félicité et le bonheur de l'autre.


Livre II, Chapitre 18. En quelle disposition d'esprit elle agissait en toutes ses actions, et de ses pratiques journalières.


Quoique tout ce qui a été dit par ci-devant soit suffisant pour faire juger en quelle disposition d'esprit elle faisait toutes ses actions, je ferai néanmoins en ce chapitre comme un recueil des principales, et du cours de la journée, depuis le matin jusqu'au soir ; le tout selon que je l'ai appris de sa propre bouche en divers entretiens que je lui ai faits à ce dessein, nommément un, dont voici les véritables termes.


L'ayant donc un jour priée de me dire les moyens et pratiques dont elle s'était servie pour arriver au point où elle était, les motifs qui la mouvaient en toutes ses actions, l'objet principal qui l'occupait durant le cours de la journée, la situation de son esprit parmi ses occupations, les mouvements que Dieu lui communiquait pour s'en acquitter, les dispositions avec laquelle elle recevait les sacrements, et ainsi du reste de ses actions, depuis que Dieu l'avait appelée à son service, jusques au temps qu'il prit cette si entière possession d'elle-même, comme il s'est vu en la première partie, chapitre quinze.

A toutes ces demandes, elle me fit la même réponse que j'attendais d'elle, à savoir que pour dire ce qui en était, il fallait s'en enquérir de l'amour ; car, par la grande miséricorde de Dieu, elle n'avait jamais su autre métier que celui d'aimer ; que toutes ses pratiques, tous ses motifs, toute ses fins et prétentions consistaient toutes à aimer et brûler tous les jours de plus en plus, et qu'en aimant, elle avait appris et s'était acquittée de tous ses devoirs, car il semblait, disait-elle, « que j'étais l'enfant de l'Amour, et que lui était mon père et mon guide, qui me conduisait, comme par la main, à tout ce qu'il fallait faire ; et moi je n'avais d'autre besoin que de l'envisager et de faire ce qu'il me commandait, sans jamais m'en départir. Il m'apprit à le regarder si continuellement que depuis le matin jusques au soir, je n'avais d'autre objet en ma pensée ; et si parfois j'en étais tant soit peu divertie, tout incontinent je me remettais en sa divine présence, et là je travaillais pour plaire à lui seul : je m'entretenais avec lui durant mon travail, je l'aimais et me réjouissais en lui, je traitais avec lui comme avec mon ami intime. Et s'il se présentait des occupations qui requissent toute l'attention de mon esprit, j'avais toujours pourtant mon coeur tourné vers lui, et sitôt qu'elles étaient finies, je courrais derechef à lui, tout ainsi que fait une personne qui, aimant passionnément une autre, quelques affaires qu'il ait, ne la quitte qu'à demi ; j'en étais tout de même avec mon Dieu, duquel il m'était comme impossible de me séparer, et je ne pouvais vivre qu'en sa présence ; car je savais bien, et lui-même me l'apprenait, que tant que je le regarderais, je ne pourrais l'offenser ni m'empêcher de l'aimer.

« Et plus je l'envisageais, plus je connaissais ses divines perfections et mon néant et ma misère, de sorte que je m'oubliais et me délaissais moi-même, comme une chose indigne de m'occuper, pour m'élever au-dessus de moi et de toutes les choses créées, afin de m’unir et m'attacher incessamment à lui. Tout mon but était de lui plaire en ce que je faisais, et prendre garde de ne l'offenser : je ne pensais rien autre chose en toutes mes actions ; ce que je ne faisais pas pour l'utilité qui m'en pouvait arriver, ni pour éviter le mal qui s'en fût ensuivi si j'avais fait le contraire ; non, toutes ces vues et tous mes intérêts étaient si fort éloignés de mon esprit que je n'y pensais aucunement. Le seul Amour emportait tout pour lui : pourvu qu'il fût content, j'étais satisfaite ; hors de là, tout m'était insensible.


« Quant à mes pratiques journalières, elles étaient les mêmes que je viens de dire. Dès mon premier réveil, je me jetais entre les bras de mon divin Amour, comme un enfant fait entre ceux de son père : je me levais pour le servir et travailler pour lui plaire. Si j'avais du temps de le prier, je me tenais à genoux en sa divine présence, et lui parlais comme si je l'eusse vu de mes propres yeux ; là je m'offrais toute à lui, je le priais qu'en moi fussent accomplies toutes ses saintes volontés, et qu'il ne permît pas que je l'offensasse en la moindre chose. De plus, je lui offrais toutes les messes qui devant ce jour se diraient par tout le christianisme, et le priais d'en appliquer les mérites pour le soulagement des âmes de purgatoire. Enfin je m'occupais en lui et en ses divines louanges autant de fois que mes occupations me le permettaient ; mais le plus souvent je n'avais pas le loisir de dire un Pater ou un Ave de toute la journée, mais je ne me mettais aucunement en peine : il m'était aussi à coeur de travailler pour lui que d'être à le prier, parce qu'il m'avait appris que tout ce qui est fait pour son amour est une vraie oraison.


« Je m'habillais en sa compagnie, et il me montrait que son amour me fournissait de quoi me vêtir. Quand j'allais à mon travail, hélas, il ne me laissait pas, ni moi je ne le quittais point : il travaillait avec moi, et moi avec lui, et me trouvais aussi unie et attachée à lui que lorsque j'étais à la prière. Ô que mes fatigues et toutes mes peines étaient douces et faciles à supporter en une si bonne compagnie ! Aussi j'en tirais tant de force et de courage que rien ne m'était difficile, et j'eusse voulu moi seule faire toute la besogne de la maison. Je n'avais que le corps au travail, le coeur et tout moi-même brûlait d'amour dans la douce familiarité que j'avais avec lui.


« Si je prenais ma réfection, c'était en sa divine présence, aussi bien que tout le reste ; et il me semblait que chaque morceau était trempé en son précieux sang, et que lui-même me les donnait afin de me nourrir, pour me brûler encore davantage de son amour. Je laisse à penser quels effets cela opérait dans ma pauvre âme : ô sans doute, ils sont inconcevables, et il n'y a que lui seul qui les puisse dire ; car pour moi, quand j'y emploierais toute ma vie, je n'en viendrais pas à bout.


« Si dans le cours de la journée, parmi les tracas et les continuelles occupations, le corps ressentait de la peine et eût voulu se plaindre, murmurer, prendre ses aises ou son repos, se laisser emporter à la colère ou à quelque autre mouvement de passion déréglée, tout à l'heure l'amour m'éclairait et me montrait que je devais faire mourir ces rébellions de la nature, et ne les fomenter1287 ni de paroles ni d'action : il se mettait comme un portier en ma bouche et une garde à mon coeur, afin qu'aucun ne contribuât à nourrir ces mouvements déréglés ; et ainsi ils étaient contraints de mourir dès leur naissance.


« Que si parfois je n'étais pas assez sur mes gardes, et que je m'étais laissée emporter par surprise à quelque défaut, hélas, je n'en pouvais durer jusqu'à tant que je n'eusse obtenu mon pardon, et que la paix ne fût faite entre lui et moi : je pleurais à ses sacrés pieds, je lui disais ma faute comme s'il ne l'eût pas vue; je lui confessais ma faiblesse, et ne pouvais bouger de là jusqu'à tant qu'il ne m'eût pardonnée et que l'amitié ne fût devenue plus forte que jamais, ce qui arrivait par sa grande bonté et miséricorde, toutes les fois que je tombais en faute, qui ne servait qu'à me brûler encore plus de son divin Amour.


« Quand les hommes me persécutaient par leurs médisances et mauvais traitements, et les diables par leurs tentations et vains artifices, toute à la même heure je me tournais vers l'Amour, qui me tendait ses sacrés bras, et me montrait son coeur et ses plaies ouvertes pour me loger dedans et m'y tenir en assurance ; aussi je m'y fourrais comme dans ma vraie forteresse, et là j'étais plus forte que tout l'enfer ensemble ; et quand toutes les créatures se fussent élevées contre moi, je n'en aurais eu non plus de crainte que d'une mouche, parce que j'étais en la protection et sauvegarde de l'Amour.


« Si parfois lui-même me délaissait et faisait semblant de se retirer, je lui disais : « Ô n'importe, mon Amour, vous avez beau vous cacher, je ne vous servirai pas moins, car je sais que vous êtes mon Dieu. » Et alors je tâchais de me tenir plus sur mes gardes que jamais, et d'être plus fidèle, de crainte de déplaire à l'Amour car c'était là mon unique appréhension. En ces temps-là, je reconnaissais davantage ma misère et ma pauvreté, et me confiais de plus en plus à Notre Seigneur, étant contente d'être en cet état tout le reste de ma vie, si ainsi lui plaisait ; mais hélas, il ne m'y laissait guère, et si j'osais avancer cette parole, je dirais qu'il ne se pouvait empêcher de me caresser, non plus que je ne pouvais vivre sans lui ; car pour un moment d'absence, il me comblait à son retour de tant de grâces et de faveurs si tendres et divines que je ne les pouvais supporter ; et j'étais souvent contrainte de crier que je n'en pouvais plus et qu'il se modérât, ou que je mourrais sous le faix de ses grâces ; et pour m'aider à les soutenir, il me fallait souvent tout quitter pour me cacher en quelque lieu retiré, afin de décharger mon coeur par mes larmes et par les louanges que je devais à Sa divine Majesté : autrement il eût fallu mourir d'amour et d'excès de douceur. J'avais beau lui crier que ce n'était pas ses caresses et ses grâces que je demandais, mais lui seul sans autre chose, il fallait les souffrir et les supporter, puisque telle était sa sainte volonté.


« Pour ce qui est de la messe, quand je pouvais y assister, c'était tout mon contentement ; mais comme la plupart du temps j'étais dans les champs, je n'y allais pas souvent et demeurais aussi contente quand je n'y pouvais aller, que lorsqu'on m'y envoyait : l'Amour m'avait appris d'y assister d'esprit quand je n'y pouvais être de corps ; et ainsi il me semblait que tous les matins mon esprit était présent et participait à tous les saints sacrifices qui se disaient ce jour-là ; et quand j'y étais actuellement, je n'avais point d'autre pratique pour l'entendre, que d'aimer celui que je voyais aussi clairement des yeux de la foi que si je l'eusse découvert de ceux du corps ; là il communiquait à mon esprit mille lumières et mille connaissances pour enflammer encore plus l'ardeur que j'avais pour lui, et me faisait exercer toutes les inventions les plus tendres et délicates de l'amour, afin de lui témoigner celui que je lui portais ; il m'unissait et me joignait si étroitement à lui qu'il me semblait être une même chose avec lui ; il tenait mon esprit si occupé en ses divines perfections que quand tout eût été renversé de fond en comble, je ne sais si j'en aurais été détournée ni distraite un moment.


« Il m'enseignait à lui offrir ce saint sacrifice pour diverses fins ; mais spécialement à ce qu'il fût utile à tous ceux qui lors y assistaient, pour lesquelles je priais de grande affection que tous le connussent et l'aimassent ; je priais aussi fort pour les pauvres âmes du purgatoire, pour celles qui sont dans l'état misérable du péché mortel, et pour celles qui étaient sur le point de sortir de ce monde et d'être jugées, pour toutes lesquelles j'avais grande compassion, et voilà en quoi je m'occupais durant la sainte messe. Que s'il était permis de communier, ô Dieu, c'était des désirs, des affections et des ardeurs inconcevables : je n'étais plus moi-même, il semblait que je n'étais que feu et amour ; il me serait impossible de dire maintenant ce qui se passait entre Dieu et moi. Jamais amoureux passionnés n'ont expérimenté de tels effets que ce qui s'opérait lors dans mon âme ; suffit de dire que tout ce qui s'en pourrait penser et dire, n'arrivera jamais à la moindre partie de ce qui en est ; c'était des excès qui surpassent tout entendement créé, l'Amour seul les comprend. Tout le jour que j'avais communié, il me semblait être dans un vrai paradis, ou plutôt que tout le paradis était descendu dans mon âme ; et plus Dieu se donnait à moi, et plus je me livrais à lui, de sorte que c'était comme un flux et reflux continuel de lui à moi et de moi en lui.


« Quant à la confession, hélas, quand je m'y présentais, je fondais toute en larmes d'amour et de contrition avec des ressentiments si tendres et des regrets si sensibles d'avoir offensé mon Dieu, que je ne savais que devenir ; et quoique, par sa grande miséricorde, le plus souvent j'avais peine à trouver de quoi accuser, n'importe, c'était assez de savoir que j'aurais pu l'offenser s'il ne m'avait empêché de le faire ; pour me faire fendre le coeur de regret et de douleur, les fautes qui eussent semblé les plus petites, je les voyais toujours très grandes, étant faites contre une majesté infinie dont la bonté était extrême en mon endroit.


« Quand j'étais au pied du confesseur, il me semblait être à ceux de Dieu mon Père, et là comme un pauvre enfant qui a failli, je m'accusais devant mon Père, et lui criais pardon et miséricorde ; mais avec un coeur si tendre et filial que jamais enfant aimant uniquement son père n'en a eu de plus grand, et ainsi je sortais du confessionnal moralement certaine de mon pardon, ce qui ne servait qu'à me brûler davantage de son amour ; si je remarquais quelque défaut ou mauvaise habitude, ô Dieu, il fallait la rompre tout à l'heure, et prenais à tâche de m'en changer, en sorte qu'à ma première confession, je n'eusse plus de quoi m'accuser en ces matières-là, ce qui arrivait toujours par la grande bonté et miséricorde de l'Amour qui m'assistait et me faisait la grâce de ne tomber jamais en ce que j'avais résolu de me changer.


« La fête et dimanche, après que j'avais ouï une messe, je retournais à mon ménage, et n'en bougeais tout du long du jour, demeurant à la maison afin d'envoyer les autres serviteurs à Vêpres et aux prédications.


« Quand j'assistais au sermon, j'écoutais le prédicateur avec pareil respect et attention que j'eusse fait Dieu même si je l'eusse entendu parler, et demandais à Dieu de tout mon coeur que tous ceux qui y étaient présents, eussent tiré fruit de sa sainte parole, et qu'aucun ne l'a reçût en vain ; je me sentais aussi fortement pressée de prier pour les prédicateurs, à ce que Dieu leur fît la grâce de toucher les coeurs et les attirer tous à son divin amour et service.


« Si dans ces jours l'on eût voulu me faire prendre quelque vain divertissement, je m'en excusais, aimant bien mieux, fuyant tous les autres, jouir de ceux que l'Amour me donnait, qui étaient si grands que souvent je ne pouvais durer ; en sorte qu'il me fallait parfois courir de chambre en chambre et de lieu en autre, et fait mille autres actions pour modérer un peu les caresses que l'Amour me faisait, qui étaient d'autant plus fortes et délicieuses que plus j'étais seule et séquestrée1288 de toute conversation ; et quand on s'étonnait de me voir toujours seule à la maison, je disais en moi-même : « Ô si vous saviez la bonne compagnie que j'ai ! Sans doute vous ne me croiriez pas seule. Je ne le suis jamais moins que lorsque je le parais davantage. »


« Ainsi se passaient mes jours, tant ceux des fêtes, où souvent je n'avais pas moins de travail qu'aux autres ; mais rien ne m'importait, tout était indifférent, aussi bien la besogne que le repos, les choses faciles que les pénibles, tout était une même chose, parce que je n'envisageais point ce que je faisais ; et son amour m'occupait si fort qu'il ne me donnait aucun loisir de me considérer, ni rien de ce qui était hors de lui. Que si j'avais failli ou fait quelque chose mal à propos, dès ce moment-là il m'en donnait une si grande douleur et contrition que tout à l'heure il m'en faisait espérer le pardon ; et ainsi je n'y pensais plus si ce n'était pour m'en confesser, si la chose était matière de confession, continuant toujours mon chemin, sans me détourner de côté ni d'autre, ni penser au passé ni à l'avenir, mais seulement à aimer du toute l'étendue de mes forces.


« Quand le soir était venu, qu'un chacun prenait son repos, hélas, le mien n'était point ailleurs qu'entre les bras de l'Amour divin : je m'endormais sur sa sacrée poitrine, comme un enfant fait sur le sein de sa mère ; je m'endormais, dis-je, mais c'était en l'aimant et le louant jusqu'à ce que le sommeil me vînt saisir, et le plus souvent cette force d'amour me réveillait si fort tous les sens que je passais la plupart des nuits sans dormir, et les employais toutes à aimer une bonté si aimable, qui ne me délaissait ni ne m'abandonnait jamais, et qui veillait et était toujours attentive à moi, sa chétive créature. Quand, la nuit, les diables me venaient attaquer pour me surprendre, ce qui arrivait assez souvent durant quelque temps, l'amour me défendait et combattait pour moi, et me faisait cette grâce qu'encore que je fusse endormie (car ils ne s'attaquaient guère à moi, étant éveillée), je leur résistais aussi courageusement que si je l'eusse point été dans le sommeil. »

« Voilà quelle a été la vie d'une pauvre paysanne et d'une chétive chambrière, depuis que l'Amour divin s'est bien voulu charger du soin de sa conduite. Voilà comme il m'a tirée de la misère de mes péchés et ignorances, pour me faire être ce que, par sa grande miséricorde, je suis. Voilà la vie que j'ai menée par l'espace de vingt ans, sans jamais sentir la moindre diminution de l'amour qu'il versa dans mon coeur dès le moment de mon entière conversion ; au contraire tous les jours il s'augmentait de plus en plus, quoiqu'il me semblait que chaque jour je n'en pouvais supporter davantage que ce que je ressentais actuellement. C'est dans son amour infini que je me trouve rassasiée et satisfaite ; et jusqu'à tant que j'en sois venue là, mon âme avait toujours faim, quoiqu'il me semblât n'en pouvoir avoir davantage que ce que j'avais à chaque moment ; or je n'en suis venue là que lorsque, par sa grande bonté, il lui plut m'introduire en sa maison » (elle entendait parler de cette grâce qui est rapportée au chapitre 15 de la première partie).


« Je l'avais, disait-elle, logé l'espace de vingt ans dans la mienne, menant la vie que je viens de dire ; mais après ce temps-là, il m'a fait entrer en la sienne, qui n'est autre que lui-même. Ce qui se passe depuis en moi, est si relevé au-dessus de ce qui était auparavant, qu'il est impossible de le donner à comprendre : la créature semble y être entièrement perdue, l'esprit est si élevé au-dessus de la terre qu’il ne lui semble pas y être, la paix est si profonde et la joie si accomplie qu'il est avis à l'âme qu'elle est déjà entrée dans la paix et dans la joie de Dieu et comme transformée en Dieu.


« Auparavant cette si grande grâce, disait-elle encore, quoique, par la grande miséricorde de Dieu, je ne le perdisse jamais de vue et que mon coeur fût toujours uni à lui par amour, c'était toujours comme deux choses à la vérité bien jointes ensemble, mais qui néanmoins se pouvaient encore séparer. Mais maintenant Dieu a caché la créature, et lui seul paraît : là, il m'a enrichie de ses divines perfections, et m’a fait entrer en ses biens ; il est ma vie et mon tout. Aussi, ne vous étonnez pas de me voir être ce que je suis, et si je ne fais plus que languir et mourir de son amour : il faudrait être pire que les démons pour faire le contraire après tant de grâces et miséricordes que j'ai reçues de Sa divine Majesté, et si j'y manquais, l'enfer ne serait point assez cruel pour me punir ; mais non, il ne permettra pas que jamais ce malheur m'arrive. » 

Voilà les termes et les paroles avec quoi cette grande servante de Dieu satisfit aux demandes que je lui avais faites, par où il est aisé de juger de la hauteur et excellence de la perfection où l'Amour divin l'avait conduite ; puisque depuis le premier moment qu'il l’eut choisie pour en faire son ouvrage et sa bien-aimée, il ne la délaissa ni abandonna jamais, mais la conduisit lui-même, la faisant agir en la plus noble et excellente manière dont la créature est capable, qui était, comme il s'est vu, par le motif du pur Amour, qui dans son unité renferme et contient toutes les perfections des autres vertus et pratiques, qui n'ont de mérites que ce qu'elles en empruntent de ce divin Amour.


Note sur le présent ouvrage


Jeanne de la Nativité1289 est la rédactrice de la seule source existante : « Le Triomphe de l'Amour divin dans la vie d'une grande servante de Dieu nommée Armelle Nicolas […] par une religieuse du monastère de Sainte-Ursule de Vennes. » Nous avons disposé de la deuxième édition à Vannes publiée « chez Jean Galle près le séminaire » en 1676. Ce vaste ensemble couvre huit cents pages. Il est composé d’une « Vie » suivie de « Vertus » selon le plan habituel à l’époque des biographies religieuses à fin de canonisation éventuelle. Ses « dits » nous sont parvenus avec une exactitude rare pour l'époque car sœur Jeanne les a soigneusement délimités par des guillemets.


L’ouvrage fut redécouvert par Pierre Poiret (1646-1719), pasteur piétiste d’origine française qui vécut près d’Amsterdam et fut un grand éditeur de témoignages mystiques1290. L’influence d’Armelle s’exerça par cet intermédiaire en Hollande et en Allemagne sur des piétistes et des réformateurs protestants : un disciple de Poiret résume les dits en vers (!) et publie la traduction allemande de J. Chr. Jacobi. Les éditions de Poiret et de ses amis étant distribuées au-delà de la Manche par l’intermédiaire du Dr James Keyth de Londres, la simple fille fit partie de la bibliothèque des disciples écossais de Mme Guyon, Lords Deskford et Forbes. Elle fut lue en Amérique car John Wesley, fondateur du Méthodisme, inséra en 1778 des extraits de The life of Armelle Nicolas dans sa revue l’Arminian magazine.


Les spirituels du siècle des Lumières la mettaient sur le même plan que l’ermite Grégoire Lopez (1542-1596)1291 ou que le frère carme convers Laurent de la Résurrection (1614-1691), ce dernier aujourd’hui très largement reconnu pour sa concision, sa simplicité et sa netteté.


On peut lire sur sa tombe cette épitaphe, composée par un Père jésuite :



Ci-gît le corps

d’ARMELLE NICOLAS

de naissance champêtre et servante de condition,

appelée communément

La bonne Armelle,

et dans la communication ineffable

qu’elle avait avec Dieu,

La fille de l’Amour.

Elle mourut en terre, pour vivre dans le Ciel,

le 24 d’Octobre 1671,

âgée de soixante-cinq ans.


Priez Dieu pour son Âme,

et marchez sur ses pas

en aimant Dieu comme elle.







Femmes mystiques au XVIIe siècle


Cet ouvrage ne veut et ne peut être considéré comme un Dictionnaire des mystiques1292. Il propose une vingtaine de figures féminines mystiquement accomplies qui ont laissé pour notre usage des traces écrites ou dont des « dits » furent recueillis.

Il est cependant indispensable de souligner qu’elles prirent place au sein d’une turba magna.

Aussi, ponctuant le fil du texte chronologique, ici préparant puis au milieu du Grand Siècle, plus tard avant de clore l’ouvrage, voici un regroupement de figures. Elles ne sont en rien « secondaires », mais ont vécu silencieusement un pèlerinage intérieur accompli ; ou au moins elles ont été aidées lors de grandes épreuves en vivant des « instants  mystiques ». Extraits brefs1293 !



Isabelle Bellinzaga, auteure du Breve Compendio (~1588)

Le  Bref résumé concernant la perfection chrétienne, où l’on voit une pratique admirable pour unir l’âme avec Dieu, fut édité anonymement puis réédité de nombreuses fois en italien, en 1596 à Paris, où il avait été ramené par le Père Coton, l’éminent spirituel jésuite qui séjourna à Milan avant de devenir le  confesseur d’Henri1294. C’est un texte important par sa valeur propre et parce qu’il transmet en France une influence italienne, à la suite de son « plagiat » par Bérulle dans le Bref discours de l’Abnégation intérieure paru en 1597.

Isabelle Christine Lomazzi prit le nom de son oncle chez qui elle vivait, Bellinzaga ou Berinzaga. « Elle fréquentait l’église de la maison professe des jésuites de Milan. Ses faveurs, et les problèmes qu’elles posaient parvinrent aux oreilles du supérieur général de la Compagnie, lequel envoya en 1579 le père Sébastien Morales pour examiner le cas d’Isabelle : elle avait alors vingt-sept ans. Le résultat de l’examen fut tout à fait positif, au point qu’on admit Isabelle sous l’obédience de la Compagnie. » En 1584, Gagliardi, qui est à Milan depuis quatre ans, devient le supérieur de la maison et lui fait faire les Exercices, « lesquels durèrent quatre mois par suite d’une maladie de la retraitante. Le directeur jésuite vit rapidement fondre ses réticences et se mit à consigner sur de petits papiers les dires d’Isabelle. Puis il rédigea quelques textes, dont une esquisse biographique de sa dirigée et surtout le Breve compendio. D’après les manuscrits, on peut dater la rédaction de l’ouvrage de 1588 […] Pour le fond des idées, ou du moins pour les intuitions majeures, Isabelle est l’inspiratrice, mais Gagliardi est le rédacteur et l’organisateur […] il faut peut-être laisser à Isabelle la paternité de l’idée-force du livre, dont Gagliardi profitera pour structurer ses ouvrages ultérieurs.1295». Ce texte bref distingue trois états, dont le premier divisé en six degrés… Cette organisation complexe traduit la conception jésuite de la vie intérieure, une conquête progressive qui demande un effort non négligeable, dans la ligne des Exercices ; mais cette ascèse est transformée par les intuitions de la mystique Isabelle. Elle commence par mettre en garde les débutants  contre l’attachement et la présomption spirituelle :

« C’est pourquoi il faut être sérieusement averti qu’encore que ces lumières et ces affections-là soient de Dieu au commencement et que d’abord qu’on les a reçus et embrassé elles produisent en l’âme de très bons effets… néanmoins… on s’y laissera entraîner par l’affection naturelle qui nous fera volontiers embrasser de telles lumières et de tels mouvements avec grand contentement de nous-mêmes, c’est-à-dire qu’on y trouvera plus qu’une secrète complaisance de soi-même… pour tâcher de coopérer avec ces lumières divines, on se mettra à discourir intérieurement et amplement avec soi-même, on voudra exercer et même fortifier les puissances naturelles de l’entendement, de la volonté, des affections, pensant que par ce moyen nos premières lumières s’augmentent de beaucoup et qu’elles se dilatent fort de l’intérieur. Mais rien moins que cela. Bien loin que ces choses soient des effets de Dieu, ce ne sont que pures réflexions de l’âme, jointes au plaisir qu’on a de goûter le principe qui les cause… On tombe de la sorte dans un aveuglement orgueilleux et dans une vaine présomption1296. 

Auxquels se substitue par la suite un acquiescement qui n’exclut pas la joie :

“Quiconque aspire à une haute perfection se doit tenir pour averti qu’elle ne consiste pas comme plusieurs le pensent, en ce qu’on ait ses pensées et ses affections en croix et dans les afflictions… puisque toute chose, pour petite qu’elle soit, devient difficile à l’âme triste, au lieu qu’au contraire l’allégresse égaye et adoucit tout travail....

“Mais l’acte de la vertu est un parfait acquiescement et contentement, lequel naît d’une pleine et entière conformité avec le divin vouloir et qui cause une disposition très prompte à se soumettre en tout et pour tout à ce que Dieu veut opérer et parfaire dans l’âme, par elle et d’elle, selon son bon et divin plaisir. Et parce que le trop grand empressement de vouloir endurer ou pâtir ôte cet acquiescement tranquille et qu’il empêche la perfection des opérations divines, l’âme doit s’en défaire et le retrancher, comme aussi rejeter les pensées des croix et des travaux lorsqu’il n’est pas saison de les endurer, changeant adroitement tout cela en cette divine gaieté de la conformité avec Dieu, à l’acquisition de laquelle on n’avance pas peu en se représentant des choses joyeuses et agréables pourvu que saintes : car de telles pensées sont conformes à la perfection1297.

Après la joie viennent un dépouillement, « une soustraction de tout l’actif de l’âme » ; l’âme, après ces épreuves, devient paisible  « comme un agneau que l’on tond », enfin :

« … suit une conformité… il en vient encore une espèce de Déification qui passe toute  expression : c’est un acte encore passif, qui n’est ni oblation à Dieu, ni don, ni consécration, ni sacrifice, ni holocauste de soi-même, mais c’est quelque chose de beaucoup plus excellent et de plus parfait, comme serait de se donner et se laisser soi-même tout en proie à Dieu1298.»





Ana Maria de San José, clarisse

12. Ana María de San José (Villacastín, 1581 - Salamanque, 1632) 1299.

Les parents d'Ana María, Juan Derecho et Maria de Orduña, lui donnèrent l'exemple de la pratique de l'oraison, des pieuses lectures et de la fréquentation des franciscains. Elle-même décrivit sa famille, qui vivait dans la région d'Ávila, comme "des gens simples, de lignage très pur". Elle prit en 1602 l'habit de clarisse déchaussée au couvent de la Inmaculada Concepción de Salamanque. Peu après sa profession en 1603, elle connut une période de grandes épreuves spirituelles.
Ana María de San José occupa successivement les divers emplois du couvent, dont celui de maîtresse de novices pendant dix ans, et gouverna de 1627 à 1630 la communauté qui comptait alors vingt-quatre religieuses. Mais Ana María était avant tout une contemplative en perpétuel état d'oraison qui connaissait de nombreuses extases, où elle se voyait parfois transportée dans des pays lointains. Ses consoeurs lui reconnurent aussi divers charismes, dont le don de prophétie et celui de multiplier les vivres.
Les théologiens de Salamanque souhaitèrent s'assurer de la sincérité de la clarisse et de l'orthodoxie de sa vie spirituelle. Son directeur le franciscain Juanetin Niño exigea d'elle des comptes rendus écrits de sa vie d'oraison, recevant ainsi une multitude de papiers qu'il résolut un jour de détruire. En 1632, la maladie de la religieuse laissant présager sa fin prochaine, le P. Niño lui ordonna d'écrire une relation détaillée de sa vie et des événements survenus dans l'oraison. Soeur Ana María rédigea du 1er mars au ler avril une autobiographie consacrée à ses progrès dans les voies spirituelles, d'abord à travers la piété de son éducation, la précocité de sa vocation et les difficultés matérielles rencontrées, puis au fil de ses visions et de ses révélations.
Ana María de San José mourut le 14 mai de la même année. Les franciscains entreprirent aussitôt de promouvoir une cause de béatification. Un procès ordinaire fut instruit dans les diocèses de Ségovie et de Salamanque. En 1632 toujours, Juanetín Milo en publia le questionnaire ainsi que l'autobiographie de la religieuse.
							J. Niño, n' 135.   J. A. Domínguez, n' 15

III. Ana María de San José : union et divinisation

(couvent des franciscaines déchaussées de Salamanque, 1632)

Je ressentis un désir croissant de lui ressembler en tout, dans les souffrances, les affronts et dans la sainteté, dans la vie et dans la mort, désirant vivre et mourir dans une extrême abjection. et cela me transportait fort, et il me disait souvent : "Ma fille, je te fais l'héritière de tout ce que j'ai souffert, comme si tu l'avais souffert ; je te fais l'héritière de mes plaies, de toutes mes vertus, et de ma vie et de ma mort" et, bien que j'estimasse cela, je lui disais : "Seigneur, je veux souffrir dans mon corps et sentir en lui, pour l'amour de vous, ce que vous avez souffert pour l'amour de moi". Voilà ce que je faisais, et mon Seigneur me disait toujours que j'étais en possession de son amour, de sa vie et de ses mérites, et il est vrai que je voyais en moi la ressemblance avec lui en toutes choses.		
Finalement vint le moment où furent accomplis les désirs de me voir transformée par amour et par grâce en mon Maître le Christ. Et tandis que je me trouvais en grande oraison. ou dans un ravissement, je me vis tout entière faite une avec lui ; et je vis en moi par grâce celle que lui avait par nature. Ici, il faut comprendre que cette participation est plus ou moins grande, car tous les saints ont eu ou auront d'autant plus de sainteté qu'ils ressembleront plus au Christ. Pendant cette grande faveur, je disais au sens propre : "Je vis, et je ne vis plus ; parce que je ne vis plus, sinon en mon Christ, et lui est moi, et moi, je ne suis plus moi". Je voyais en moi, plus claire qu'en plein jour, la ressemblance avec le Christ, et cela me semblait être comme quand la mer déborde et que des trésors apparaissent. La perfection des vertus, de toutes ensemble et de chacune séparément, apparut ; la perfection des huit béatitudes, et finalement, j'étais faite un seul esprit avec celui du Christ - et aussi les mystères qui sont cachés dans l'esprit de l'Église. Je possédais la clef de l'enfer et la domination sur lui, et sur toutes les choses de la terre ; et je me voyais reine dans le ciel, par la perfection de la pauvreté en esprit, vertu dont la perfection ressortait beaucoup. Dans mon coeur, j'avais le Christ crucifié dans mon coeur lui-même, et autour toutes les vertus, et la patience qui était ma bien-aimée venait soutenir la tête du Christ, car c'est par cette vertu que toutes les autres sont couronnées et glorifiées ; j'avais coutume de dire: "Paix et science", et je le répétais d'une autre manière : "Paix et sagesse, sagesse et paix" font naître de grands fruits dans l'âme qui les possède. L'amour et la reconnaissance envers mon Maître croissaient démesurément : il n'y a pas de mots pour les dire.		
Finalement l'amour fut comblé selon cet état de transformation ; et il grandit tant que cet amour même me donna des fièvres, une veille de l'Ascension, alors que dans l'amour du Maître, et k souvenir de ses triomphes et la jouissance de ses biens, et en le	
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voyant à la droite du Père et, de cette manière, jubilant dans la gloire de mon Maître, j’étais avec mille milliers de motifs d'amour, dont le moindre aurait pu m'arracher l'âme si, parmi les autres oeuvres miraculeuses que Dieu fait pour les âmes qui sont ainsi favorisées, il n'opérait pas ce très grand miracle de leur donner cette capacité que la force de la grâce et de l'amour ne fasse pas éclater le vase si fragile du coeur.	
Dans ces fièvres que j'ai dites. j'eus un ravissement ou un rêve spirituel, ou pour mieux dire une mort spirituelle. de sorte que je peux dire que je mourus : les religieuses crurent d'ailleurs que je me mourais, non de cette manière, mais à cause des fièvres, à ce qu'il semblait. Dans ce ravissement ou mort, je fus emmenée au lieu du jugement, et devant ce juge et les nombreux amis qui lui servaient de témoins, toute ma vie fut exposée, et chaque péché et chaque imperfection avec tous leurs détails, ainsi que tous les bienfaits et les grâces que j'avais reçus jusqu'alors. Et le juge m'ordonna de me juger moi-même et de délivrer la sentence. Je me fis donc mon propre juge, comme si j'étais le juge et que cette âme n'eût pas été la mienne, et j'arrêtai que j'étais digne d'être maudite par Dieu, indigne de sa présence et condamnée à l'enfer, que je méritais en toute justice. Et qu'il était plus important que s'exerçât l'attribut de la justice et les autres (car tous concourent à la condamnation ou au salut), que cette âme ne fit sauvée. Ce fut une opération si grandiose que seul pourra l'apprécier celui qui sera passé par là, car on ne peut la pondérer.	
C'est là que je fus pardonnée, et il me semble que je fus confirmée en grâce et que me furent ôtés les accidents du péché originel ; du moins, j'en  conservai longtemps la certitude, et il me semblait véritable que je n'avais plus les accidents du péché originel et que je fus mise en la justice originelle, et demeurai dans cet état et dans la connaissance de moi-même. Là, au centre du rien, dans le vide et l'anéantissement du sentiment exact de ce que je suis, et de rendre à Dieu ce qui lui appartient ; et il me semble que non seulement, depuis lors, je n'ai plus confessé d'orgueil ni de vaine gloire, mais que mon premier mouvement y est étranger et que, même, j'en suis restée incapable. Et bien que Notre Seigneur m'ait dit maintes fois qu'il m'avait pardonnée, et qu'il m'ait semblé que c'était chose faite, car on ne peut recevoir une telle communication de Dieu sans grâce ni amitié, cependant ce fut vraiment le jour du jugement, et ce que j'ai dit n'est qu'une esquisse en comparaison de ce dont j'ai fait l'expérience ä ce moment et des biens qui m'ont été communiqués.	
Quelque temps plus tard, comme j'étais en oraison, j'entendis en moi une voix qui me dit : "Donne-moi ce que tu as dans le coeur et tu me verras" ; ce qui revient à dire, et tu me connaîtras, et je dis : "Seigneur, j'abandonnerai tout pour accomplir en tout votre sainte volonté et vous plaire". J'abandonnai toutes choses en m'abstrayant de tout, comme s'il n'y avait plus rien pour moi, ni au ciel ni sur terre, que Dieu seul ; et en cette solitude je n'éprouvais pas de sécheresse, au contraire, je jouissais d'une tranquillité, d'une paix et d'une sérénité d'âme qui ne peut se comparer à rien ; et, sans ressentir de ferveur, chaque fois que par un avertissement amoureux et très secret et délicat, dont il me semble que c'était un message de l'Esprit Saint porté délicatement dans l'âme, j'étais élevée au-dessus de tout le créé et me trouvais hors de mon corps très loin de moi, et plongée en Dieu ; et dans ces vols de l'esprit que j'eus durant ces jours de paisible solitude, et ils furent nombreux, il me fut enseigné qu'il me fallait, pour devenir un être spirituel, bannir de moi l'amour de tout ce qui n'était pas purement Dieu pour être élevée à la connaissance du Père, et cheminer à présent comme sans appui pour le chercher en esprit et en vérité.
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Et il me fut communiqué dans ces moments l'estime, la reconnaissance et l'amont envers mon Maître, et l'on m'apprit à le considérer conmrne mon sauveur, modèle, ami, frère et Seigneur, mais sans avoir pour principal objet son Humanité, comme je le faisais, et malgré mon grand amour pour la sainte Trinité, je ne me tournais pas vers elle, car je trouvais toutes choses en mon Maître, et j'espérais qu'il m'élèverait à la connaissance du Pere, que j'aimais par sa médiation, et il en fut ainsi. Seul me fut laissé un désir, quand je reçus la promesse de le voir si j'offrais cet amour de lui que j'avais dans le coeur, et c'était le désir de voir Dieu dans la majesté de sa gloire. Ce n'était pas seulement un désir mais un effet de la faveur reçue, afin de cheminer avec ce désir en espérant l'accomplissement de la faveur qui était de le voir dans la majesté de sa gloire, sans image et sans figure, et d'être transformée en lui. Et, de même que depuis le début tout mon but était d'être transformée dans le Christ. à présent, ce fut comme si je commençais une autre vie plus spirituelle, de sorte qu'il me semblait qu'il n'était pas possible de monter plus haut d'après la perfection que j'atteignis dans l'état de transformation dans le Christ, qui ne se peut comparer.
Il s'agit là d'une autre vie spirituelle, nouvelle, dans l'abandon et l'abnégation des facultés et des sens ; volant dans la foi, loin de tous les sentiments, les facultés purifiées, cheminant dans la pure foi. avec le désir de voir Dieu qui m'avait été donné et d'être transformée en lui. Et, comme je disais auparavant : lui ressembler dans les vertus, la sainteté, les souffrances et les affronts, là, dans cet autre mode, je disais : être transformée dans la ressemblance à Dieu dans la bonté et la participation à ses attributs, lui ressembler dans la pureté, être emplie de cette lumière éternelle ; et finalement, tout ce qui est au mode de Dieu et fait de nous un seul esprit avec lui. À cette étape, les visites et les communications étaient si continuelles et divines qu'il est impossible de le dire ; l'esprit de contemplation et la connaissance pure et l'amour aussi, et en somme, le dépouillement de tout le créé.
Le moment de la promesse qui m'avait été faite arriva ; et, me trouvant une fois en très haute contemplation. désirant le voir dans la majesté de sa gloire et être transformée en lui, héritière de son esprit. de sa bonté, sa pureté et sa lumière, cet état me fût donné en plénitude. et je ne sais pas si je me trouvais en-dehors des limites de mon être naturel ; mais je sais bien que je me trouvais dans un ravissement très profond, plongée dans les abîmes de ma petitesse, très loin, plus bas que les enfers, car je disais : "Vous me trouverez là où commence le rien". De cette extrême bassesse et de ce vide de mon être, je regardais cette très haute majesté dans la sublimité de sa grandeur, devant qui tous les bienheureux étaient presque comme rien, et à la fin, tout ce qui est pure créature, même la sainte Vierge qui seule est plus que tous les autres ensemble se trouve aussi à une distance infinie, parce qu'elle est pure créature.
Depuis cette très- haute majesté il me regardait, et par ce regard il m'élevait et me faisait un seul esprit avec lui. Et, en m'élevant, il me laissait dans une bassesse encore plus grande, et depuis cette bassesse que je lui rendais dans la connaissance de cette très haute bonté, et je descendais où son regard me plaçait, et je lui rendais, et lui m'élevait, et les splendeurs qui m'étaient communiquées de lui, et l'amour et la connaissance extrême que je recevais dans cette vision de Dieu étaient tels qu'il est possible de les recevoir en cette vie ; là, on me fit connaître des secrets immenses, là me fut donnée une humilité céleste qui naît de la connaissance de Dieu ; car jusque-là, ce qui semble une humilité parfaite consiste davantage dans la connaissance de 
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soi, mais dans cet état, il s'agit de celle qu'on a au ciel, et avec elle me resta un esprit effectif de louange de Dieu.
Là, je connus (d'après la mesure de ce qui me fut communiqué) le mystère de la sainte Trinité et la distinction des personnes divines, et toutes les trois et chacune opéraient en moi des prodiges admirables. De cet être divin émanaient des éclats qui étaient ses attributs, et j'en pénétrais les opérations, et en particulier l'attribut de son pouvoir, de sa sagesse et bonté, et celui de la miséricorde et tous les autres. Tous étaient si distincts et si immenses que la langue humaine ne peut le dire ; cela produisait en moi des actes de glorification, des effets de bienheureuse, une prosternation et un anéantissement, et une jubilation si glorieuse à l'idée que Dieu est qui il est, qu'en quelque sorte ses biens devenaient aussi miens que si j'eusse été Dieu par nature.
Là me furent donnés la connaissance, l'amour, l'estime et la valeur du mystère de l'Incarnation. Et je voyais les bienheureux qui, ayant aimé Dieu pour lui-même, lui rendaient grâces, dans l'admiration et la louange, d'être sorti de lui-même pour nous communiquer son être divin et élever notre poussière à une telle dignité. Et je connaissais là la dignité du Christ, et je jouissais de ses biens comme s'ils eussent été les miens ; et j'étais inspirée d'un grand amour envers le Maître, lui étant reconnaissante d'être parvenue à un tel état grâce à son amour, à son enseignement et à ses mérites, et mon divin Seigneur, Maître et Sauveur me regardait, se réjouissant de voir le Père (vers qui il m'avait élevée) me favoriser autant. Et il me faisait comprendre que, de même que moi je jouissais de ses biens, lui jouissait des miens.
Là, il semblait que j'eusse perdu la foi et l'espérance ; car c'était comme la possession et la vision de Dieu. Ce manque de foi, ou du moins sa petitesse, et d'espérance aussi, car il me semblait ne plus l'avoir, me durèrent plusieurs jours. Et cette expérience que Dieu me regarde, et qu'il me glorifie dans ce regard et m'abaisse et m'élève, et que je lui rende et l'attire par mon regard d'anéantissement, ainsi qu'une infinité d'effets, me restèrent présents quelque temps. Mais l'état de transformation en son être divin et d'être devenue un seul esprit avec lui, l'aimant toujours et le connaissant sans interruption, resta toujours stable depuis lors.
L'esprit de contemplation, les jugements de Dieu et ses desseins sur les créatures suscitaient en moi un grand amour ; et jamais pourtant je n'avais éprouvé de tentations dans le domaine de la foi ni en d'autres, mais toujours, au contraire, en me souvenant du pouvoir, du savoir et de la bonté de Dieu, je trouvais la foi toute simple ; mais dans cette faveur c'était différent, car non seulement tout m'apparaît simple, mais surtout, plus il agit selon le mode de son pouvoir, de sa bonté, de sa justice et de sa miséricorde, plus ses jugements me sont chers, et quand parfois il me fait connaître ses desseins, plus je les vois distants, plus est douce ma satisfaction, même s'il  semble s'agir de rigueurs et de châtiments extrêmes.
Mes craintes ont disparu et aucune pensée ne m'arrête, et je n'en éprouve aucune qui me donne l'ombre d'un souci ou le chagrin de rien, ni désagrément, ni sécheresses, ni ferveurs, car en l'absence de la ferveur l'esprit est un avec Dieu, l'aime et s'embrase dans la douceur, et les sens sont amoureusement soumis aux facultés, et les facultés à l'esprit, et l'esprit à Dieu ; et finalement tout est en Dieu, et Dieu est l'agent de cette créature, et elle n'est plus en elle-même, sinon en lui.
				Ana Maria de San José, n° 52, p. 92-99.



Mère de Siry

À voir – sous //18e s / Mère de Siry & sous //17e s /Milley Siry

Correspondance retranscrite dans § LIVRES.../ J.Cor.Directions.../J2 COR. DIRECTIONS II...



Marie de VALERNOD, dame d’Herculais (1619 - 1654).

Dans les fondations qui absorbèrent toute l’énergie de la mère de Chantal régna, avant  l’influence du dernier jansénisme, une vie mystique où « l’amour est le commencement, le moyen et la fin de la vie spirituelle », où « les vertus ne sont que des modalités de l’Amour »1300.

Une figure mystique qui s’inscrit dans leur sillage est celle de Marie de Valernod, dame d’Herculais (1619-1654), auteur d’un Recueil des grâces. Elle aurait eu de l’influence sur Claude de la Colombière (1641-1682). Elle était liée aux Visitandines de Grenoble qui rapportent ainsi un entretien1301 :

‘Que je vous dirai-je, mes chères sœurs ? Il me semble, (et en disant ces paroles elle parut toute transportée), il me semble que Dieu est affamé de nous.’ Puis, toute étonnée elle-même de ces paroles, elle se prit à sourire : « de quelle façon parlé-je ! C’est une impertinence, il est vrai, cependant je veux le redire : oui, Dieu est affamé de nous ! »/Avez-vous remarqué la précipitation avec laquelle on se jette parfois sur la nourriture. Elle ne peut avoir que deux causes : ou l’extrémité de la faim, ou l’horreur naturelle d’une nourriture qui répugne. Si en Dieu il pouvait y avoir cette répugnance, il semble que ce serait la cause qui l’obligerait à ce désir empressé, mais je dis que c’est Son amour qui Lui donne cette faim insatiable de nous-mêmes.... que tout ce qui est en nous et qui appartient à Dieu, retourne à Lui et s’absorbe en Lui par l’amour. »...... avec une sorte d’ivresse naturelle, elle nous avait montré le terme proposé à la perfection religieuse. »



Madeleine de NEUVILLETTE (1610 - 1657)

Elle fit la connaissance de Gaston de Renty et il lui annonça, lorsqu’elle avait trente ans, la mort de son mari, tué au siège d’Arras. Sur ses conseils elle se consacra toute à Dieu. Elle  est un exemple de la conversion d’une vie mondaine à une vie d’oraison menée dans le siècle. Si elle parle de sa vie intérieure avec trop de généralité pour mériter une lecture suivie, la façon de s’occuper des condamnés  à mort, contée par le carme traducteur de Jean de la Croix, ne manque pas de couleur1302 :

Elle s’en allait aux cachots de la Conciergerie visiter ces pauvres criminels… Il s’en est ensuivi des choses si extraordinaires en manière de repentance, qu’on en a vu et entendu qui ne cessaient de pleurer et de regretter leurs offenses… Elle n’abandonnait pas les pauvres criminels, mais après les avoir visités en la prison qu’autant qu’elle pouvait… elle conduisait à ses dépens le confesseur en carrosse jusqu’au lieu du supplice et demeurait là jusqu’à ce qu’elle les eut vu mourir.... [à un jeune homme] l’ayant vu monter sur l’échafaud, et se tenant dans la presse… elle lui faisait de fois à autre un signal avec un mouchoir, pour le faire souvenir d’élever son cœur à Dieu…1303.


Claudine MOINE (1618 — apr.1655), couturière.

Cette quatrième grande dame de la mystique est l’antithèse des précédentes tant elle fut secrète et réservée : ni diable, ni imaginaire débridé, mais un profond réalisme. La plus grande partie de sa vie se passa sans bruit, dans sa chambre, à faire de la couture ! Mais elle a laissé des Relations qui nous permettent de la connaître un peu.

Née en Franche-Comté d’une famille aisée, elle fut une enfant gâtée. Puis deux ans chez les ursulines la transformèrent en une jeune fille fervente qui fit vœu de chasteté en secret. Elle revint chez son père où elle vécut sept ans dans les mondanités, mais sans se marier : elle ne cessera d’avoir honte de cette période où elle lisait des romans et des comédies ! Mais en 1639, la guerre franco-espagnole ruina la famille comme toute la province. Claudine partit à Besançon quelques mois et au retour fit une chute de cheval : alitée pendant quinze mois, elle lut François de Sales et commença à recevoir des grâces d’oraison. Mais elle était destinée à vivre la mystique dans la vie laïque, hors de sa famille. En avril 1642, elle partit pour Paris chercher du travail avec sa sœur. En chemin, des paysans les dépouillèrent du peu qu’elles avaient et elles manquèrent d’être violées par des soldats. Accueillies à Paris par des religieuses, elles partagèrent une chambre au Marais avec d’autres jeunes filles et commencèrent à gagner leur vie en faisant de la couture.

Ses absorptions devenaient plus profondes, mais elle ne voulait pas déranger son entourage et s’efforçait de dissimuler ses états1304 :

Je ne parlai quasi plus à personne, ne le pouvant à raison de cette grande occupation d’esprit où j’étais. Je cherchais incessamment de me mettre à l’écart, mais, demeurant dans une chambre avec plusieurs personnes, je n’avais de bon que le soir où, à la faveur des ténèbres, je pouvais pleurer et soupirer sans être aperçue […] Néanmoins, ma sœur, voyant en moi un grand changement, me disait quelquefois : « Je ne sais pas ce que vous avez, mais vous devenez toute bête ! » [101]

Pendant toutes ces années, Claudine connut la grande pauvreté et la faim, car la couture ne suffisait pas à la nourrir :

… J’étais si pauvre que je n’avais pas seulement pour acheter de l’eau, ni pour en mettre, sinon une bouteille que l’on m’avait donnée, dont j’en allais quérir moi-même chez les Annonciades, quelquefois à la fontaine. Je prenais grand plaisir à cet exercice de pauvreté et d’humiliation […] Plusieurs fois je n’y avais pas de pain […] [Dieu] était ma nourriture, mon feu, mon habit, et tout mon bien, trouvant en lui d’une façon ineffable toutes ces choses [113]

En 1645, sur recommandation d’un jésuite, elle entra au service d’une famille noble du Marais et eut enfin le bonheur d’avoir une chambre pour elle. Elle faisait de la couture ou servait de dame de compagnie, tout en pratiquant l’oraison et une sévère mortification de la nature (jeûne, froid…). Sa récréation était d’assister aux sermons donnés à l’église St Louis par les prédicateurs les plus renommés. Sa vie était extrêmement réglée :

Le soir, je prie Dieu avec tous ceux de la maison. Étant à ma chambre, j’achève mes prières, qui durent une petite demi-heure, faisant quasi les mêmes actes en me couchant qu’en me levant ; puis je prends mon sujet d’oraison pour le lendemain. Toute prête à me mettre au lit, je me jette à genoux priant la Sainte Vierge et les Saints de bénir Dieu et Jésus-Christ pour moi tandis qu’en dormant je ne pourrais pas le faire… [161]

Elle plongeait dans l’oraison tout en cousant, sans effort de la volonté ou de l’intellect. Elle déclarait avoir été surtout enseignée par Jésus-Christ :

O mon Dieu, vous fûtes mon maître en ce saint exercice [99]

Mais son cheminement croisa d’autres mystiques : elle fréquenta le monastère de l’Annonciade dès son arrivée à Paris, où elle connut une grande prieure, la mère Agnès Dauvaine. Par bonheur, l’un de ses confesseurs fut le P. Castillon, un jésuite qui avait été élève du P. Louis Lallemant1305 : il la comprenait et laissa agir la grâce comme elle le voulait. Elle s’est imprégnée aussi de lectures de Catherine de Gênes et de l’Homme spirituel du P. de Saint-Jure (que nous avons vu diriger Gaston de Renty1306) : elle emprunte certaines de leurs expressions.

Claudine rédigea quatre Relations entre 1652 et 1655, à la demande du P. Castillon : elle le fit par obéissance et ne se relisait pas. Seule le quatrième récit porte un titre donné par l’auteur : De l’oraison. Elle écrivait avec retenue, dans un style classique très pur et dense :

Tout ainsi que, lorsque je n’avais pas de quoi manger et que vous nourrissiez mon corps d’une viande qui ne lui nullement propre, il ne pouvait se plaindre (tous les sentiments de la nature étant tels et soumis à vos ordres […]), de même, quand vous lui avez donné les choses qui lui sont propres, vous avez, par votre grâce, si fort attaché mon âme à vous et à l’accomplissement de votre volonté que, ne recherchant rien, rejetant le reste, je n’ai ressentis goût, ni délectation aucune, dans toutes les choses visibles et sensibles. [119]

[Elle se plaint un jour de n’être plus en Franche-Comté :] Une voix intérieure me répondit : « Pauvre créature ! Tout le monde n’est-ce pas une terre étrangère pour toi ? Que t’importe ni où, ni comment tu passes les jours de ton pèlerinage ? Ton pays est le Ciel. » […] Je compris cette vérité, et commençai dès lors à marcher comme pélerine sur la terre, ne désirant plus aucun établissement, pour petit qu’il fût. [139]

Tout le monde me parut comme un grand hôpital de fous, possédés de toutes sortes de folies : qui de celle des honneurs, qui de celle des richesses, qui des plaisirs, ou de l’amour de quelque créature… [140]

La présence de Dieu visible et sensible m’a été changée en une impression que j’ai de Dieu dans l’âme, qui la remplit et l’occupe tellement que rien autre chose n’y peut entrer, qui me recueille et fait être en grand respect en tour temps, en tout lieu et en toute rencontre. Je n’ai nulle image de la divinité ou humanité de Dieu Notre-Seigneur, que quelquefois, mais cela ne dure point, et l’état de mon âme est de rejeter aussitôt cette forme ou représentation, voulant et désirant absolument l’original et non la figure. [144]

L’âme donc est vide de toutes choses, les fait toutes sans prévoyance ; mais elle est appliquée à tout ce qui se rencontre qu’elle doit faire, le faisant avec grand amour ; et les choses faites, soit spirituelles ou corporelles, ne se représentent [plus] à l’âme (la connaissance en étant entièrement ôtée) demeurant ainsi toujours vide et toujours pleine. [145]

Premièrement, je n’ai nulle prévoyance de mes actions, soit générales ou particulières, soit spirituelles ou naturelles, et néanmoins je ne me suis pas aperçue d’avoir omis trois ou quatre fois, depuis peut-être plus de six ans, aucune des choses que je devais faire. Voici donc ma disposition : je ne pense point, dis-je, à ce que j’ai à faire et n’y saurais penser ni le prévoir. Mais dans le temps et l’occasion que l’on doit faire ce qu’on a à faire, de quelque nature que ce soit., il y a un petit souvenir qui nous est donné, comme une personne qui vien­drait dire tout bas à l’oreille d’une autre : « Allez faire cela ! » Je dis : tout bas, parce que c’est un souvenir qui se donne si doucement que cela ne fait nul bruit dans l’âme, comme font les désirs bouillants qu’on a d’effectuer quelque chose. Mais il fait le même quant à l’effet, parce que cela s’accomplit exactement. […] Les actions se font et s’accomplissent d’une manière presque insensible et l’on passe de l’une à l’autre d’une façon si imperceptible que l’on ne s’en aperçoit pas. [249]

Pour le dire en un mot, je ne sais, dans l’état où je suis depuis plus de six ans, ce que c’est que dévotion sensible ni que peine et angoisse d’esprit. J’ai éprouvé et l’un et l’autre, je puis dire jusque dans l’excès. Mais je n’en ai plus de con­naissance. Et tout ce que j’en entends dire, et tout ce que moi-même j’en ai dit, ne fait pas impression sur mon esprit pour me le faire comprendre. [250]

C’était la perte des biens spirituels qui me donnait peine, et j’eusse bien voulu les conserver et réserver ! Et l’on me dit intérieurement : « Trop avare est celui à qui Dieu ne suffit pas ! », ce que jusqu’alors je n’avais jamais bien entendu et compris que pour les choses temporelles, mais que l’on me fit voir aussi pour les choses spirituelles. Car il y a bien de la différence entre être remplie de Dieu et de ses dons ! Ses dons ne sont que des moyens par lesquels il prétend nous attirer à lui. Et j’ai vu comme l’on se peut perdre avec tous ces dons, combien il est dangereux et criminel de s’y arrêter ! Mais il faut que l’âme, pour être en assurance, s’abîme et se perde dans Dieu et que Dieu aussi la remplisse et possède pleinement. Il me dit un jour, comme je me mettais en peine de la perte de toutes ces grâces et lumières intérieures : « Je veux me mettre à la place de tout cela ! — O mon Dieu, lui dis-je, je le veux bien ! Je ne veux et ne désire que vous ! » Et il m’im­prima fortement ce désir clans le cœur. [260-261]

Je n’ai ni image, ni figure, espèce ou représentation soit corporelle ou spirituelle, non pas même de la divinité et humanité de Notre Seigneur, et lorsqu’il s’en présente et les veux former, il y a quelque chose en moi qui les rejette et les détruit en un moment, parce que je veux Dieu, et non son image et sa figure ! La mémoire ne repasse point sur le passé et ne pense point à l’avenir. L’entendement est sans discours et raisonnement, ou du moins il en a si peu que cela peut passer pour rien. Et pour la volonté, elle est toute de feu. Et toutes ces puissances sont dans je ne sais quels rassasiement et repos ; et toute l’âme dans un oubli de soi et de toutes choses, où elle ne se soucie ni de son bien ni de son mal, de son salut ou de sa perte ; c’est à quoi elle ne pense pas ! [266]

Cet amour que l’âme a pour Dieu est sans raison, sans considération et sans intérêts. Il ne prend point sa source de ses bienfaits, puisqu’elle ne les voit pas, sinon par des petits rayons de lumière qui passent comme des éclairs et qui excitent pourtant dans l’âme beaucoup d’affections, de louanges, de remerciement, d’humiliation et de crainte, et autres semblables. [270]

Cette destruction de toutes choses […] qui s’est faite à mon égard ne s’est pas opérée en moi par considération ni par lumière de l’entendement, mais seulement par les affections de l’amour infus de Dieu dans l’âme, qui la sépare de toutes choses pour l’attirer à soi et anéantir tout, afin que n’ayant plus rien qui empêche, et étant Lui seul présent à son âme, elle l’aime de toutes ses forces. Et Dieu la trouvant vide, il la remplit d’un plus grand amour. [368]

Dans la quatrième Relation, elle distingue deux façons de faire oraison :

Voilà la première façon d’oraison infuse, qu’il a plu à Dieu de me donner, ordinaire et presque chaque jour, quelques années, ou le premier degré de cette oraison que je ne sais comment nommer. Il y a des lumières dans l’entendement et des affections dans la volonté, le tout lui venant de la bonté et libéralité de Dieu, car l’âme sent bien que cela lui est donné et ne vient point d’elle. [393]

[…] en ce second degré d’oraison, je ne vois pas qu’il y ait de lumières dans l’entendement, ni qu’il ait [395] de part à l’oraison. Toutes les lumières dont il a été éclairé touchant les mystères de la foi, de la religion, et les vérités du christianisme, lui sont ôtées et entièrement éteintes, sinon parfois, selon la nécessité où l’âme se trouve, que Dieu y en fait briller quelques étincelles. Mais ce feu et cette lumière dans soi, qui lui faisait voir plus clairement et plus certainement les mystères de la sainte vie, mort et passion de Notre-Seigneur, que si elle les eût vus de ses yeux corporels, tout de même comme il est véritablement et réellement au saint sacrement de l’autel, vrai Dieu et vrai homme, comme en tant que Dieu il est partout par essence, présence et puissance, et ainsi de tout le reste. Or, je dis qu’elle n’a plus ces lumières qui lui découvrent et manifestent ces vérités, ni dans l’oraison ou en d’autres temps, comme elle les avait, sinon fort légè­rement et bien rarement ; mais seulement il lui en reste dans l’âme un petit souvenir de les avoir vus ; encore me semble-t-il qu’il diminue presque tous les jours.

Mais elle a la foi pour les voir. […] [396] Mais il est à remarquer qu’il y a bien de la différence à avoir la foi, ou d’en avoir les lumières. Dans le premier état, elle les a abondamment et très grandes pour toutes sortes de choses, et dans celui-ci elle a la foi toute pure, dénuée de ses lumières. C’est pourquoi il n’y a plus dans l’âme ni image ni représentation aucune, soit pour les choses spirituelles ou corporelles. Lorsqu’elle est en oraison, elle est donc sans les opérations de l’entendement, soit naturelles ou surnatu­relles ou si elle les a, c’est si imperceptiblement qu’elle ne s’en aperçoit pas. […]

Voilà la seconde manière d’oraison, où l’entendement ne fait rien que fournir à l’âme un petit ressouvenir des vérités qu’il a connues, et la volonté est remplie de plus grandes affections.

Je passe bien plus avant et dis que l’on vient en un certain état où l’entendement n’a aucune occupation, et néanmoins il est occupé et rempli avec toutes les puissances de l’âme d’une façon qui m’est inconnue. Elles sont calmes et en repos, ne courant point ni d’un côté ni d’autre, et dans un certain rassasiement et plénitude de paix, qui fait qu’elle ne désire rien que le bien qu’elle possède. Dieu fait les choses par des moyens selon l’ordre de son ordinaire providence, et quand il lui plaît il les fait par soi-même. Aussi, pour l’ordinaire, en matière d’oraison, il donne des lumières avant les affections, s’en servant comme de moyens pour les émouvoir. Mais quand [398] il lui plaît, il les infuse lui-même sans cela dans la substance et dans le plus intime de l’âme. Il me semble avoir fort bien remarqué et éprouvé cela. Et pour lors, elle n’a point une si grande variété d’affections comme dans les précédentes, où elle les exerce de toutes les vertus en diverses manières. Mais ici, elles sont quasi toutes réduites à deux, à savoir : d’anéantis­sement et d’amour.

L’âme, étant ainsi disposée et vide de toutes choses, est tirée à de certains embrassements amoureux que je ne sais comme exprimer que par cette comparaison de deux personnes qui s’entr’aiment ardemment, qui se rencontrent à l’improviste et, sans se dire une parole, se jettent entre les bras l’un de l’autre, et ne font rien que s’embrasser, étreindre et serrer sur le cœur l’un de l’autre ; et, après avoir été longtemps ainsi, se regarder mutuellement et dire quelques paroles entrecoupées et sans ordre. [400) […]

Et l’âme s’élance avec une vigueur amoureuse, comme une personne qui se jette avec force et impétuosité dans la mer qui, par la force et roideur dont elle s’y est lancée, va toujours au fond et ne paraît plus sur la surface de l’eau et ne vient plus au rivage. Ainsi l’âme se jetant dans Dieu, elle s’y noie et enfonce toujours davantage. Et comme cette personne qui se serait ainsi jetée dans l’eau ne verrait et et ne sentirait que l’eau, aussi l’âme ne voit plus que Dieu, ne touche et ne sent plus que Lui, mais dans lui-même et par lui-même, et non plus par le moyen des créatures comme elle faisait auparavant […][402]

[…] Voilà donc comme de cette sorte oraison l’âme ne voit point Dieu : seulement elle le sent et le touche. Il ne lui fait point connaître que ses services lui sont agréables, et il semble qu’elle soit toute seule aimante, qu’elle n’est pas aimée ou du moins n’a-t-elle pas de signe de cet amour. Ainsi elle demeure privée des connaissances qui lui pouvaient donner plus de satisfaction. Toutefois, comme elle n’en peut avoir de plus grande que d’être dans l’état que Dieu la voudra mettre, mettant son souverain contentement à faire en tout sa sainte volonté, elle ne se trouble pas, souffrant cette privation en grandes paix et résignation, ayant cette confiance que Dieu ne l’a pas abandonnée pour cela. [405]

Il existe une forme d’oraison qu’elle a eue rarement :

L’âme se sent recueillie de toutes ses puissances dans un respect profond et extraordinaire […] en cet état, il se fait un si grand calme dans l’âme, dans le corps, dans toutes les passions et appétits, qu’elle ne sent rien qu’un sentiment de paix qui la remplit avec tant d’abondance qu’il semble qu’elle aille fondre d’un excès de paix. Mais cela ne dure jamais plus d’un quart d’heure, et souvent bien moins. [414]

Plus généralement,

Il n’y a point de travail d’esprit dans toutes ces sortes d’oraison […] où l’on ne se lasse point à force de raisonnement, car l’on n’en fait point […] L’on ne fait que d’y aimer, et l’amour bannit la peine et exerce les actes de toutes les vertus. L’on n’y garde ni point, ni règle ; tout cela se fait dans une confusion bien réglée et bien ordonnée, puisque c’est Dieu et l’amour qui l’ordonnent. L’âme y est tellement transportée et tirée hors de soi, qu’elle ne sait ce qu’elle fait, ni ce qui se fait, ni ce qui se passe en elle. [415]

Elle parle de la prière pour autrui :

L’âme ne prie point pour qui, quand, ni pour ce qu’elle veut. (Aussi n’aimé-je point à promettre cela à ceux qui se recommandent à mes prières, parce que cela ne dépend pas de moi. Je fais ordinairement quelques prières vocales pour m’acquitter de tout cela.) Mais il y a des choses et des personnes pour qui elle [l’âme] a des attraits dans l’oraison, qu’il semble que comme un autre Jacob elle lutte corps à corps avec le bon Dieu, lui disant : « Je ne vous laisserai point que vous ne m’ayez bénie [Gen. 32, 27] : je ne vous laisserai point que vous ne m’ayez donné ce que je vous demande. »

J’ai été un temps que par ces attraits je connaissais l’évé­nement des choses. Mais depuis que Dieu m’a ôté toutes les lumières, je ne connais plus quels effets ont mes prières, ni pour moi, ni pour autrui. [445]

Après 1655, la trace de Claudine Moine se perd.



Marie PETYT (1623-1677) béguine

Maria Petyt fut la célèbre dirigée de Michel de Saint-Augustin, l’un des bons disciples de Jean de Saint-Samson1307 : le lien exceptionnel vécu au sein des Grands Carmes se poursuivit donc sur une troisième génération, laïque cette fois-ci, puisque Marie adopta le mode de vie des béguines à Gand. Ce fut une chance immense pour elle de rencontrer ce mystique accompli qui sut la reconnaître et la délivra de pratiques inadaptées qui empêchaient son épanouissement intérieur.

Ecrit à la demande de son père spirituel, son témoignage1308 a été partiellement traduit en français1309, ce qui nous permet de goûter sa qualité unique. Sa Vie nous donne un compte-rendu véridique, pénétrant et réaliste de sa trajectoire mystique : partant de la folie de l’ascèse propre à son temps, passant par des angoisses et des difficultés psychologiques autant que spirituelles, elle fut conduite à une plénitude de grâce qu’elle partagea autour d’elle. Marie est la preuve qu’une vie béguinale parfaite a existé bien après les grandes figures des Hadewijch I et II1310.

Née aux Pays-Bas espagnols d’une famille aisée de commerçants, elle reçut une bonne éducation chrétienne. Toute jeune, elle recherchait la solitude pour prier et suivre sa « voix intérieure ». Elle entra à dix-neuf ans au couvent des chanoinesses de Saint-Augustin à Gand qu’elle dut bientôt quitter, sa vue déficiente la gênant pour chanter l’office :

(I, 24 :) 1311 Je ne pouvais plus participer à la vie régulière et j’étais comme un membre coupé du corps […] Cela dura environ trois semaines, en attendant que mon père vînt me chercher. Cette séparation […] me fut néanmoins fort pénible et réellement crucifiante ; d’autant plus que j’avais remarqué que certaines sœurs croyaient toujours que j’avais simulé afin de pouvoir sortir honorablement.

Dans le couvent régnait la folle ascèse habituelle du temps :

Peut-être certaines religieuses suspectaient-elles mes intentions à cause d’un détail qu’elles avaient remarqué dans ma conduite : j’avais en effet une peur instinctive, parfois manifestée, à la vue de certains instruments de pénitence tels que lanières, disciplines garnies de pointes, etc. Au début ces disciplines m’avaient causé un grand souci. J’avais peur de me les appliquer et ce n’est pas sans grands efforts que je réussis à surmonter cette aversion naturelle. Cela dura quelque temps, jusqu’au jour où je résolus de me donner vigoureusement la discipline, d’abord avec des orties, ensuite avec des chaînettes. Après avoir fait souffrir ma chair de diverses façons, j’en arrivai à me haïr moi-même et ainsi disparut la peur que j’avais eue. Je n’éprouvais plus guère d’aversion pour les disciplines ; mais sans doute les religieuses gardaient l’impression que je leur avais faite au début. Dieu l’avait ainsi voulu et cette disposition providentielle devait lui permettre d’accomplir sa volonté dans la suite.

(I, 26 :) Et tandis que j’étais dans cette indécision, Dieu éclaira mon âme comme d’un rayon lumineux. Il m’incitait à me jeter dans ses bras paternels, comme une enfant, à l’aimer comme une enfant et n’avoir recours qu’à Lui seul. Ce rayon de la grâce opéra immédiatement son effet dans mon âme et je me sentis aussitôt revigorée et fortifiée en Dieu. Toutes mes peines et mes tourments disparurent. Rien de ce qu’on pouvait me faire souffrir ne me touchait plus.

Puis elle trouva asile au petit béguinage de Gand, dont elle ne supporta toujours pas les pénitences corporelles. De plus, son directeur spirituel eut l’initiative inopportune de vouloir la mettre en oraison passive sans attendre que la grâce l’y pousse. Elle tentait donc d’établir le vide par la force, empêchant la libre circulation de la grâce. Heureusement, elle finit par comprendre son impuissance :

(I, 28 :) J’avais pris tellement l’habitude de me mortifier quant à la vue que certaines béguines demandèrent à la Grande Dame 1312 si j’étais aveugle. Elles ne m’avaient jamais vu lever les yeux. Parfois, pour mortifier ma vanité, mon confesseur me donna l’ordre de froisser et de chiffonner ma belle guimpe ou de frotter de craie mon voile noir, etc. Quant aux pénitences corporelles, celles-ci étaient assez rudes étant donné ma complexion assez faible et ma jeunesse. Je n’avais pas vingt ans. Pendant six semaines il me fit prendre la discipline une fois par jour. Pour le surplus, nuit et jour, je devais porter autour du corps des ceintures garnies de petites pointes. Cela me faisait très mal surtout lorsque je prenais mes repas et que le corps gonflait. […]

À cette époque j’éprouvais souvent de grandes difficultés pour combattre le sommeil qui me prenait lorsque j’étais à l’oraison ou à l’église. C’est que je dormais très peu la nuit à cause de mes instruments de pénitence dont j’ai parlé déjà : malgré tous mes efforts pour résister au sommeil, il m’arrivait de m’endormir le front au sol à l’église ou dans ma chambre. Je dormais debout ou en marchant ; et cela m’était un véritable tourment.

Lorsque j’eus acquis une certaine assurance dans cette pratique au point d’y sembler bien établie, sa révérence me conseilla d’abandonner de plus en plus toute activité propre pour arriver par degrés à me contenter d’une foi nue en la présence divine et d’une conformité de volonté tournée vers Dieu. Dans les débuts cette pratique me fut fort difficile et j’y trouvais peu de goût. Il m’était dur d’être sevrée de la douceur des consolations intérieures sensibles. Car en même temps notre Seigneur avait commencé de me placer dans un état de sécheresse, d’obscurité, de souffrances intérieures, de pauvreté et d’abandonnement spirituel. Cet état de mon âme a duré un an environ.

[Cette nouvelle pratique me coûtait aussi] parce que je n’étais guère habituée à me tenir intérieurement attentive à Dieu une façon si dépouillée, simple et purement spirituelle. Je ne connaissais pas encore l’accès au désir de l’esprit. Toujours fort mêlé à ce qui relève des sens, l’esprit ne percevait rien qui ne fut mélangé de sensibilité, de goût sensible. Je restais pour ainsi dire entièrement enfermée dans ma propre personne. C’est pourquoi l’oraison et la pratique de la présence de Dieu par la foi nue me paraissaient si difficiles et dures et sans saveur aucune. Il m’arrivait d’être très fatiguée de lutter contre mes pensées, de tâcher de les réduire au silence, de les supprimer ou de les oublier. Parfois les distractions et les pensées importunes me submergeaient créant en moi un réel vacarme. Les sens eux-mêmes se déchaînaient et se dispersaient comme des bêtes sauvages ; et je ne parvenais plus à les faire taire ou à les reprendre en main, si ce n’est parfois après avoir longuement prié.

(I, 44 :) Ce fut en réalité par un dessein providentiel de Dieu que je fus ainsi placée dans un état de sécheresse malgré l’ardeur de mes désirs et la générosité de mon application. Dieu voulait me mortifier à fond pour me conduire ainsi à la connaissance fondamentale et à la méfiance de moi-même. Jusqu’à présent j’avais beaucoup trop compté sur mes propres forces pour acquérir les vertus et les grâces spirituelles. Je m’étais comportée comme si tout cela pouvait s’obtenir à force d’application et de travail actif. Le fait d’éprouver le contraire me donna une grande méfiance de moi et je confessai volontiers mon impuissance à tout bien, si mon Bien-aimé ne daignait lui-même mettre la main à l’ouvrage. Je comprenais maintenant que ni celui qui plante ni celui qui arrose ne sont rien, mais Dieu seul donne la croissance ; et j’ai su qu’il est vain de se lever avant le jour si la grâce divine ne prévient, n’accompagne et ne suit.

(I, 45 :) Ces sentiments de jalousie que je ressentais en voyant d’autres, plus favorisées de grâce, m’étaient particulièrement pénibles, car je voyais parfaitement qu’ils étaient contraires autant à la raison qu’à l’amour fraternel. Malgré les efforts que je faisais en tâchant de cultiver et de mettre en œuvre la vertu contraire, je ne parvenais pas à surmonter ces mouvements spontanés. J’étais forcée de me placer dans un état d’acceptation silencieuse et de passive soumission au bon vouloir de Dieu, dans l’attente qui lui plût de me débarrasser de cet amour-propre. Cette tentation causa en moi une humiliation extrême dont il résulta un réel dégoût de moi-même. Je ne pouvais plus me supporter.

Elle avait beaucoup de doutes sur toutes ces pratiques :

(I, 101 :) Il m’était venu une grande tristesse et j’éprouvais une réelle aversion de notre genre de vie. Il me semblait impossible d’y persévérer jusqu’à ma mort. Cette perpétuelle solitude surtout et ce silence étaient devenus insupportables. Quand je me rendais à notre cellule, de terreur mes cheveux se dressaient sur ma tête. […] J’avais au plus haut degré le doute que notre genre de vie pût réellement plaire à Dieu. Je doutais que Dieu m’eût appelée à cette façon de vivre, puisque ma nature y éprouvait une telle répugnance. Il me semblait que tout ce qui m’y avait poussée et déterminée n’avait été que pure erreur et tromperie.

Elle s’établit alors avec une amie dans une maison pour y vivre selon une règle inspirée du Carmel donnée par son confesseur ; elle fait profession de tertiaire du Carmel. Heureusement a lieu une rencontre capitale : le Grand Carme Michel de Saint-Augustin va la délivrer de ces pratiques qui lui font du mal, et la dirigera pendant trente ans. Il sauvera sa biographie et ses lettres. Voici comment elle décrit sa délivrance et sa relation avec ce père spirituel :

(I, 47 :) Les enseignements qu’il me proposait tendaient tous à ce seul point : faire place à la grâce divine en purifiant, en vidant l’homme intérieur, en le purgeant de tout esprit de vaine possession.

(I, 48 :) Afin de me faire acquérir plus de constance et de facilité dans la pratique de cette doctrine, mon confesseur m’enseigna la sainte liberté de l’esprit. […] Il me dit que par la simplicité d’esprit je devais tâcher de progresser tellement que j’en arriverais à ne plus même faire attention à mon état intérieur ni au travail qui s’opérerait en moi, ne sachant plus si la nature était ou non dans la souffrance. Hors Dieu, je ne devais m’arrêter à rien, ne m’appuyer à rien qu’à lui seul. Je devais m’efforcer sans cesse de surnager comme un certain oiseau, me disait-il, qui bâtit son nid sur les eaux et y demeure en sécurité soit que le flux le soulève ou que le reflux l’abaisse, sans s’inquiéter du mouvement des eaux […] Cette comparaison fut pour moi un trait de lumière. Elle me fit comprendre qu’il faut bâtir son nid en Dieu et sur sa volonté sainte. C’est là qu’on doit se tenir sans bouger, sans s’inquiéter du flux et du reflux de la grâce. Indifférent à tout ce qui est au-dessous, l’âme tâche de surnager sans cesse, par un mouvement intérieur d’amour. Toute créature et tout ce qui n’est pas Dieu, il faut le considérer comme une eau mouvante qui s’écoule et fuit, et à laquelle il n’est pas possible de s’appuyer à demeure. Cette comparaison et quelques autres restèrent fixées dans ma mémoire pendant deux ans et j’en ai tiré grand profit.

[Elle lui demande de la prendre en charge :], Mais comme il voyait bien que j’y tenais et que mon zèle était si grand pour suivre son esprit, il se sentit intérieurement porté à accepter cette charge. Il consentit donc et me permit de lui écrire une fois tous les quatre mois pour lui rendre compte de ce qui s’était passé dans mon âme pendant ce temps. Il m’imposa cependant de le relater en peu de mots. […] Mon esprit se stabilisait assez bien. La sensibilité, (50) la tension et les affections de l’âme ne se fixaient guère sur des sujets divers et ne s’éparpillaient pas ici et là. Aussi me fut-il possible de poursuivre avec plus de vigueur et exclusivement l’Unique nécessaire. Quoique j’en eusse parfois fort envie, je renonçai à satisfaire ma curiosité par la lecture de toutes sortes de livres spirituels ; et je m’en trouvais fort bien. […] La lumière divine croissait considérablement et me permettait de mieux découvrir la présence de mon bien-aimé en moi et dans toutes les créatures. Je les voyais comme saturées de son Être.

Elle s’aperçoit que son père spirituel lui est présent à chaque instant :

(I, 51 :) [Son soutien fut] efficace pour me soutenir et me conduire dans le chemin de l’esprit. En effet partout où je me trouvais, je croyais toujours voir mon père spirituel présent au côté de mon Dieu. Cette présence provoquait en moi un grand respect et une grande réserve en toutes circonstances. […] Toutes les instructions qu’il m’avait données jadis paraissaient alors d’une façon si claire qu’elles semblaient m’être adressées à l’instant même. Bien plus : je comprenais, je saisissais leur sens profond beaucoup mieux qu’auparavant. Je dois à la vérité de dire que j’ai été souvent assistée de cette manière, encouragée et consolée autant et même plus que si mon père spirituel avait été physiquement présent. J’ai joui de cette faveur pendant environ sept ans, si j’ai bon souvenir ; jusqu’au temps où vraisemblablement je commençais à acquérir une certaine stabilité de l’âme et quelque expérience de la vie intérieure et de sa pratique.

Cette présence de mon père spirituel au côté de notre Seigneur me semble avoir été une certaine impression dans la mémoire et dans l’intelligence. On pourrait l’appeler une image intellectuelle. Elle était très simple et presque entièrement spirituelle. Elle ne s’alourdissait jamais de mouvements naturels, n’entraînait ni multiplicité, ni affection sensible, ni sympathie humaine, comme il arrive souvent dans les débuts, surtout quand il s’agit d’une personne dont on reçoit beaucoup de secours et que l’on chérit de tout son cœur en Dieu.

En 1657, elle s’installe à Malines, dans une maison proche des carmes. Elle est toujours dirigée par Michel de Saint-Augustin. Avec d’autres femmes spirituelles se crée une communauté qui vivra d’une manière très retirée.

Dans les comptes-rendus qu’elle donne au père Michel, voici comment elle décrit son écriture sous l’empire de la grâce :

(I, 56 :) Tout ce que j’écris m’est dicté au moment voulu, phrase par phrase, d’une manière étonnante. Mon cœur demeure dans la simplicité et le calme ; et les sujets se présentent à point nommé : « ceci et rien de plus ». […] Il me vient à la mémoire tout juste ce que la plume peut transcrire tant que le loisir me le permet […] Avant comme après, je n’y pense pas. Quand je vais commencer d’écrire, mon cœur en est totalement détaché et la plupart du temps je ne sais pas ce que je vais écrire. Puis lorsque je prends la plume, tournant vers Dieu un regard d’amour, tout m’arrive à la mémoire petit à petit, même ce qui s’est passé il y a très longtemps et à quoi je n’avais plus pensé depuis des années. Quand j’écris, je me comporte d’une façon plus passive qu’active. C’est comme si j’écoutais quelqu’un qui me dicte et m’inspire ; et quand bien même j’aurais écrit pendant plusieurs heures d’affilée, je ne ressens aucune fatigue. Au contraire de ce qui m’arrive dès que je suis forcée d’écrire sur d’autres sujets.

Selon A. Derville, « elle égale sainte Thérèse d’Avila dans la description des répercussions de la grâce sur sa psychologie »1313 :

(I, 121 :) Je crois avoir fait surtout des progrès dans la connaissance foncière de mon propre néant. La médiocre estime que j’avais et la défiance de moi-même se sont accentuées, et ma confiance en Dieu seul s’est considérablement accrue. L’humilité est devenue plus profonde et sa pratique plus constante. La pureté du cœur et la pauvreté d’esprit ont bien augmenté. Il me semble que mon esprit s’est dépouillé davantage de toute attache, de toute inclination, de toute affection pour les créatures, même pour les créatures de l’ordre surnaturel.

(I, 125 :) Quand approcha la fin de cet état dont je viens de parler, je me trouvai placée non dans l’obscurité ni non plus dans la lumière. C’était comme une aube, entre la nuit et le jour. Il faisait à moitié clair, à moitié obscur. Cependant cette lumière était pauvre et ce n’était pas elle qui me poussait à faire ou à omettre ce que Dieu voulait ou ne voulait pas. Seule la lumière de la raison naturelle m’y poussait ; et cette lumière est obscure. Elle suffisait cependant à me montrer en temps voulu ce que mon Bien-aimé voulait me voir faire ou ne pas faire. […] Il semble d’ailleurs presque impossible et contradictoire dans les termes qu’une âme, quant à la sensibilité, soit abandonnée et privée de toute influence divine et de toute tendance au bien, mais qu’en même temps, quant à la partie supérieure (qui est purement spirituelle, qui est l’être et la substance de l’âme) elle reste habituellement orientée vers Dieu et les choses divines, sans être le moins du monde, me semble-t-il, inclinée vers le créé ou dispersée dans des objets créés. […]

C’est à ce va-et-vient des puissances qui s’évadent que se passait pour moi le temps de l’oraison. Aussi n’avais-je jamais le sentiment d’y récolter quelque fruit appréciable de simplicité, de silence du cœur, de rapprochement de Dieu. Pourtant je ne me sentais pas éloignée de mon Bien-aimé. Je me savais avec lui ou tout au moins assez près. Mais cela se passait dans l’obscurité. Je ne le voyais pas d’un regard clair de la foi. J’étais dans la situation de quelqu’un qui se trouve dans une chambre avec un ami lorsque soudain toute lumière s’éteint. Il ne se croira pas pour autant séparé de son ami. Il ne doute pas de sa présence quoiqu’il ne puisse plus le voir. Il attendra avec patience que la lumière se rallume pour pouvoir regarder son ami comme il le voudrait. Cependant, malgré l’obscurité qui s’est faite, il lui reste possible de converser avec son ami et de traiter avec lui comme auparavant. Il y aura simplement un peu moins de satisfaction et d’agrément. C’est ainsi que mon âme se comporte avec son Bien-aimé lorsque celui-ci se cache dans l’ombre. Elle traite avec lui comme s’il était là. Car si le regard clair de la foi sensible ne lui montre pas son Bien-aimé, elle sait cependant, par la foi nue, qu’il est présent.

La lumière divine m’a enseigné et montré la voie d’une plus grande pureté encore, en ce sens que la consolation et la douceur que je goûtais à faire la volonté de Dieu, il ne fallait pas s’y reposer ni s’y attacher. J’ai compris que je ne devrais jamais m’arrêter à cette saveur, pas même un instant. Même en ceci il faut refuser cette satisfaction donnée à la nature et cette subtile nourriture qui la maintient en vie. […]

Si, au cours des années précédentes, je me suis élevée dans la connaissance de la pureté intérieure, de l’élévation du cœur, des ascensions de l’esprit vers Dieu, et si j’ai gravi ces échelons sous l’impulsion d’un amour brûlant et par diverses considérations, maintenant au contraire il me semble descendre les marches et m’enfoncer, et sombrer ; mais non pas dans les créatures ni dans les sens ni dans la nature. Par une vue sans cesse renouvelée d’un anéantissement plus complet, je descends dans la connaissance fondamentale de mon indignité. Si bien que du plus profond de mon cœur monte vers mon Bien-aimé cette supplication qui exprime ce qu’il y a de plus vrai en moi : « Seigneur, détruisez-moi, car je ne suis pas digne de vivre, d’être comptée au nombre des créatures de vos mains. »

(I, 132 :) On voit ainsi dans la nature que les brouillards s’accumulent au creux des vallées profondes. Mais quand le jour se lève et que le soleil commence à darder ses rayons sur la terre, il aspire le brouillard et l’attire au-dessus de la terre au plus haut du ciel. Ainsi de même les brumes de la grâce divine descendent habituellement dans les profondeurs des âmes humiliées. Parfois alors, le soleil divin aspire ces âmes et les élève au-dessus d’elles-mêmes, au-dessus de tout ce qui est d’ici-bas.

(I, 133 :) Il m’a été mieux montré, intérieurement, comment il faut pratiquer cet esprit d’humilité, cet amoindrissement et anéantissement de mon moi. Cela doit se faire d’une manière plus élevée, plus dégagée d’images, en plus grande solitude et simplicité et profondeur. Cette pratique implique que l’on oublie immédiatement, instantanément et son propre moi et toutes les autres choses. Tout doit être, en un seul instant, absorbé par l’infinie grandeur de Dieu : comme une petite étincelle qui, lancée dans un brasier immense, y disparaît aussitôt et ne se voit plus. […]

Dans tout l’homme, tant intérieur qu’extérieur, il règne alors un grand et profond silence qui fait taire les puissances sensibles et rationnelles. Ce silence règne sur tout autant de l’oraison. Il est un doux repos, un sommeil d’amour en Dieu. Peut-être est-ce là cet état dont jouit l’épouse du cantique quand l’époux commande à toutes les créatures de ne point la réveiller avant qu’elle ne le désire. Ce repos en Dieu m’était le plus souvent donné lorsque j’avais eu à supporter de lourde charge ou à subir de pénibles difficultés. Mon être tout entier s’en trouvait alors réconforté, nourri, dans la joie.

Elle accède à un état sans image, ce qui l’inquiète au début, puis elle se met à vivre habituellement dans cette « simplicité essentielle » :

(I, 144 :) Un jour de Noël je me suis trouvée dans une union à l’être sans image de Dieu. Je ne pouvais plus réfléchir à rien et mes puissances internes n’avaient plus d’autre opération que de s’immobiliser et de demeurer dans cette union. Il me vint alors comme une tendance à m’inquiéter parce que je me trouvais tellement privée de toute opération d’amour sensible. Je ne percevais en moi aucun mouvement d’admiration de Dieu ni d’humilité. Aucune connaissance, aucune considération au grand mystère que l’Église propose à notre méditation. […]

La contemplation ardente s’opère par le recueillement, un éloignement et une séparation de toutes choses, etc. Mais la fruition essentielle opère de toute autre façon. Il n’y est plus question d’introversion ou d’extraversion : elle est simple. Elle est forte et non tendre comme l’autre. Elle possède aussi une plus grande liberté et domine les choses créées parce que les sens et les autres puissances ne la contrarient pas et n’empêchent plus la contemplation constante, l’adhésion à Dieu et la fruition. Les sens et les puissances sont à ce point réunis dans l’esprit et unis à lui qu’ils n’ont plus avec lui qu’un même objet.

(I, 145 :) Placée dans cet état, l’âme n’est pas soulevée au-dessus des sens ou retirée au-dessous d’eux. […] Quand on se trouve dans cet état, il ne semble plus permis de pratiquer intentionnellement l’une ou l’autre vertu ni de méditer un objet distinct, pas même l’amour de Dieu. J’entends par là qu’il ne peut y avoir d’acte. Il ne faut pas non plus que ces choses soient présentes à la pensée dans une forme imaginative. […] Cela ne veut pas dire que l’âme ait été vidée de tout acte d’amour de Dieu ou qu’elle ne soit plus capable de pratiquer les vertus en temps opportun. Il ne lui serait pas possible de demeurer quelque temps dans cet état de simple fruition divine si toutes les choses ne se trouvaient pas essentiellement en elle, de la façon la plus parfaite ; et si, tout au moins pour le temps que perdure cet état, les vertus n’étaient pas pour ainsi dire incorporées à sa nature. […] La plus parfaite et nue simplicité, c’est cela : lorsque l’Un sans image est devenu le seul et unique objet pour une âme.

(I, 147 :), Mais l’état de simplicité essentielle dont je traite ici ne résulte pas d’un choix ou de quelque intention. L’âme y est beaucoup plus indifférente à tout et ne recherche pas ce qui pourrait être un indice de la volonté divine. Elle est beaucoup plus libre et détachée. Ni la crainte de Dieu ni celle de perdre son repos silencieux ne trouvent ici autant de place que dans l’autre état. La raison en est que cette solitude suit l’âme partout où elle va, quoique d’une façon moins intime et savoureuse, mais plutôt essentielle et simple.

Ici il n’y a plus, comme dans les autres états et pratiques, des élévations de l’esprit ou des retraites dans les profondeurs. L’âme semble simplement vivre en Dieu, respirer, reposer en lui, tout en demeurant au milieu des choses créées. Mais rien ne trouble son équilibre. Elle n’éprouve [pas] le besoin de se détourner de rien, de ne rien faire.

Elle décrit avec précision le passage à l’union avec « Dieu tel qu’il est », au-delà de tout état :

… mais quelque privée que je me sente de grâce sensible, d’amour sensible, de dévotion, etc., cela ne me tourmente en rien ni ne m’attriste. À peine y fais-je attention. Au contraire, lorsque, à l’improviste, me survient une réflexion sur cet état de privation, il jaillit dans mon esprit une certaine joie, un contentement et une paix intérieure. C’est que je me sens alors toute indigne des grâces et faveurs du Bien-aimé. Je considère que je ne mérite absolument rien de bon ; que cette privation me revient à juste titre. Je me sens totalement vide d’attente ou de prétention à la moindre grâce, comme si jamais encore je n’avais goûté et expérimenté quoi que ce soit d’exceptionnel en Dieu.

D’autre part cette joie intérieure, mais d’une pure et sincère tendance vers Dieu tel qu’il est, c’est-à-dire dépouillé ou non revêtu de lumière ou de quelque attribut. Car tous les attributs, quelques nobles et éminents et excellents, ne sont tout de même pas Dieu lui-même. Aussi faut-il les dépasser, les perdre en Dieu afin d’obtenir une réelle union avec Lui. En effet, tant qu’il reste dans l’âme ne fût-ce qu’un rien, une parcelle de sensibilité ou d’émotion, la moindre représentation ou forme de quoi que ce soit, ou quelque attache, cela crée un intermédiaire entre elle et Dieu. […]

Cette simplicité est telle qu’elle répugne à écrire :

(I, 177 :) j’ai ressenti quelque trouble dans l’âme et un obscurcissement de l’esprit parce que la sainte obéissance me forçait à noter mes états intérieurs, ma manière de prier, les opérations de l’esprit, les illuminations, etc. Cela, me semble-t-il, avait été commandé sans la moindre raison, car cet esprit était si peu de chose, si petites les grâces, si faibles les opérations de l’esprit en moi que tout cela ne valait pas une relation écrite. J’estimais que l’on se faisait de moi une opinion meilleure que ce qu’il en était en réalité. Je ressentais une répulsion à écrire ces choses parce que j’aimais m’attacher au repos en Dieu sans retour sur moi-même, sans remarquer ce qui se passait en moi, ce que Dieu y opérait. Et cette absence de réflexion et d’images, je craignais de la perdre par des notations écrites et de subir ainsi l’immixtion d’intermédiaires dans mon union d’amour avec le bien suprême, le Bien-aimé sans images.

Sur le couple humilité-amour :

Les deux extrêmes de l’amour et de l’humilité se conjuguent parfaitement dans l’âme qui en est favorisée : ils s’y trouvent également nécessaires l’un et l’autre pour tempérer et harmoniser leurs mutuels excès. Car l’amour sans l’humilité serait trop téméraire, trop ardent, sans prudence nécessaire. Il dépasserait facilement les limites permises. Et l’humilité, sans l’amour, serait trop timorée, trop peu libre. Mais quand ces deux vertus sont réunies, tout réussit, et l’amour et l’humilité se partagent l’un à l’autre leurs propres qualités.

Elle décrit différentes modalités d’immersion de l’âme dans le divin :

(I, 233 :) Après avoir été comblée pendant quelque temps de prévenances et de communications divines et d’avoir joui de confidences amoureuses du Bien-aimé, etc., il lui a plu de me replacer dans un état un peu moins élevé et moins exceptionnel. Ce fut un certain repos en Dieu, un silence, une sainte inaction, une très retirée solitude du sommet de l’âme dépouillée de toutes images ou formes dans l’obscurité de la foi, afin de contempler ainsi et sans cesse Dieu dans un regard simple et nu de la foi.

Mon Bien-aimé m’a fait expérimenter un autre mode encore d’union. Celui-ci est tout différent de ceux dont je viens de parler. Cette rencontre de l’époux et de l’épouse commence par une contemplation, par une perception de l’infini de l’être divin sans mesure. Dans cet infini de Dieu, mon âme se trouve absorbée, immergée. […] Elle sent, elle sait avec certitude qu’elle repose en Dieu, en son Tout, en son origine et sa fin d’où elle s’est écoulée et où elle reflue, espérant pouvoir y reposer éternellement. L’âme se tient immobile et coite […] Le calme et le silence sont tels que l’époux et l’épouse semblent être seuls au monde. J’éprouve alors en toute réalité ce qui est écrit de l’âme aimante : « Je la conduirai dans le désert et là je parlerai à son cœur » [Osée 2, 14].

(III, 31:) Toutes ces opérations de l’esprit se développent dans un silence, un mystère, une élévation d’esprit vraiment admirables. Elles s’ordonnent en grande simplicité, l’une suivant l’autre, sans que l’on sache comment, tant l’âme est prise et absorbée. […]

Cette immersion, cette disparition, cet anéantissement en Dieu ne se produisent pas à la suite d’un ravissement d’esprit ou par une surélévation, comme je l’ai dit autrefois. Il s’agit ici d’une chute au plus profond de mon fond, en parfait recueillement et silence des puissances. Ce silence et ce recueillement sont tels qu’aucune des puissances de l’âme ne peut plus agir de quelque manière, car le moindre de leurs mouvements retarderait le total anéantissement requis pour être transformée et unifiée d’esprit en Dieu. Tant qu’il reste un mouvement ou une activité propres, si minimes soient-ils, l’âme demeure en elle-même. Mais lorsque Dieu, tout soudain, prend possession de l’âme et l’absorbe, il suspend aussi les puissances et leurs opérations tant que durent l’union et la transformation. Aussi l’âme n’a-t-elle aucune difficulté à les réduire au silence.

Mais lorsque l’attraction du Bien-aimé se fait un peu moins puissante, l’âme peut intervenir quelque peu. Avec une adresse toute spirituelle, elle tâche de s’enfoncer dans son néant ; et lorsqu’elle y parvient, anéantissant tout ce qu’en dehors de ce Rien elle pourrait comprendre, percevoir, découvrir ou éprouver, son fond réduit au Rien se trouve enlevé et possédé par Dieu. […]

Sachez, révérend père, qu’un feu d’amour brûle très doucement dans le cœur et qu’en s’étendant il attire à lui ce que l’esprit d’amour actif lui signale afin d’y être purifié dans son brasier. Ce qui se passe très secrètement, paisiblement, sans que les puissances sensibles participent.

(III, 36 :), Mais parfois, lorsque l’esprit d’amour agissant est destiné à attirer certaines âmes pour les purifier de quelque défaut, imperfection, etc., toutes les puissances de l’âme semblent agir : l’intelligence pour comprendre la mission de l’esprit d’amour, la mémoire pour s’en souvenir, la volonté pour supporter et le prendre à cœur, etc. […] Mais tout cela se fait en très peu d’instants, puis tout rentre dans le recueillement et la solitude du fond de l’âme où le feu d’amour poursuit silencieusement l’œuvre de purification. […] L’âme reste alors immergée en Dieu.

(III, 66 :) (le 15 novembre 1672) Le soir avant de me coucher l’esprit d’amour actif cessa d’opérer en moi et en même temps aussi l’esprit de prière silencieuse. Je me suis trouvée pauvre, abandonnée, sans lumière, bannie du Palais royal comme une misérable mendiante. […] Je crois avoir été avertie ainsi de donner moins d’importance et de liberté à l’esprit d’amour agissant et de m’en tenir, comme je l’avais fait déjà, à l’esprit de prière en simplicité et solitude qui est plus constant et plus parfait.

(III, 84 :) Actuellement la façon de prier pour telle ou telle chose ou pour quelqu’un […] doit se faire uniquement lorsque je vois qu’il veut me voir prier à cette intention, et rien de plus.

Il m’est appris à recevoir cette lumière divine d’une manière toute passive. Je la laisse monter par elle-même. J’en jouis sans y apporter la collaboration de l’esprit naturel ni aucune spéculation de la pensée. Car les pensées sont toujours accompagnées par la fantaisie qui crée aussitôt les images. Et celles-ci ne sont pas tolérées dans cet état. Il faut au contraire une tranquillité et une simplicité suréminentes. La moindre pensée, la moindre réflexion faite sur cette lumière sont de trop…

À un autre moment, j’ai perçu une lumière plus éminente encore. Elle m’attirait et me conduisait dans une profonde solitude, dans un désert de l’esprit. […] J’ai appris comment il faut fuir les sens internes et m’en tenir très éloignée en m’enfonçant dans une profonde solitude. Là mon Bien-aimé parlera à mon cœur. Il me fera comprendre et exécuter sa volonté. […] Mais il faut pour cela que je me garde libre de tout trouble et de toute collaboration des puissances inférieures et même d’une certaine façon, des supérieures, surtout de la raison. Car je remarque ceci : lorsque la raison commence à saisir quelque lumière concernant certaines choses, elle entre en travail avec trop de vivacité et elle communique ses connaissances aux autres puissances, imaginatives, concupiscibles, irascibles, etc. […] Ces puissances sont par là invitées à prêter leur collaboration imparfaite de pétulance et d’émotions. […]

Voici un magnifique billet daté du 27 juin 1671 :

(IV, 11 :) Je contemple Dieu dans une obscurité, dans une ténèbre à l’intérieur de mon fond. Toutes les puissances de l’âme sont dans un paisible repos et dans le silence. Cette contemplation s’opère par un simple et ardent regard de l’âme. Ce regard est bien plus passif qu’actif. Tout ce que je reçois dans cette oraison se réduit à nier ou à ignorer ce que l’esprit naturel peut connaître et savoir de Dieu. Et l’âme sombre dans l’abîme caché de l’Être inconnaissable, se perdant elle-même dans cet Être avec tout ce qui la touche. Par cette perte et disparition dans le Tout, l’âme devient une avec ce Tout.

Elle adresse une dernière lettre à son père spirituel :

(287 :) 1314 la parfaite pauvreté d’esprit que, depuis quelque temps, l’Aimé semble avoir implantée en moi, me paraît être le siège de l’amour où le très pur amour de Dieu repose et se maintient.

Suit une relation des derniers jours par Michel de Saint Augustin :

Et cependant elle dut encore attendre sur le seuil de la mort et y souffrir une dernière maladie et une nuit obscure de son âme. Tout le temps de cette maladie, malgré les maux atroces, elle demeurait joyeuse et amicale pour tous et surtout pour les sœurs de la maison. Elle les encourageait de bonnes instructions et leur témoignait sa gratitude pour leurs soins. Un jour comme lentement approchait l’heure de la mort, elle dit au révérend père Marius de saint François, sous-prieur : « On dit que les gens se trouvent dans la peur, anxiété et tentation lorsque la mort approche. Dieu soit loué, je ne connais pas les tentations et intérieurement je suis toute tranquille et en paix ». Mais ensuite rappelant le révérend père, elle s’accusa d’avoir en toute simplicité prononcé ces paroles présomptueuses.


Sœur ANTOINETTE De Jésus (1612 - 1678)


Antoinette Journel, devenue veuve, entra à vingt-cinq ans chez les augustines. De rares écrits, qui ont échappé à la destruction ordonnée par la supérieure, nous révèlent une âme jeune et limpide et surtout libre :

«mon âme demeure en grand repos et silence et ne fait rien que recevoir… Mais quand il faut agir c’est avec une extrême et très grande liberté et simplicité d’esprit, ayant les sens extrêmement libres sans que pourtant rien me demeure dans l’esprit… En cette disposition je me laisse aller au coulant de l’eau… gaie paisible et contente… ne ressentant jamais aucune peine ni difficulté soit intérieure ou extérieure1315.

Il n’est pas nécessaire de passer par la croix spécifique à Jésus-Christ pour atteindre à l’unité avec Dieu ; nous ne relevons aucun passage parallèle aussi nettement affirmé chez ses contemporain [e] s :

“Dieu m’appelait à l’unité de Son esprit et à Sa vie intérieure, me donnant à entendre qu’Il ne m’appelait pas à sa croix ni à ses autres « états », mais à ce qu’il avait de plus essentiel à Lui-même, qui est la pureté de son divin Esprit1316.

Mais il se trouve toujours des personnes effrayées par l’exercice du pur amour :

‘je pensais y passer ma vie [dans l’état de pureté décrit précédemment], lorsque par l’ordre et la conduite du Père Marin… il m’ordonna de sortir de ce bel Être… pour me plonger dans le sein du néant, où je suis demeurée abîmée plus de trois années, sans jamais avoir la pensée de retrourner dans ce sein adorable où je puisais ma vie, et dont l’habitude était si fort établie, que la seule obéissance m’en empêchait l’entrée ; et si elle ne m’en avait empêché depuis tant d’années, je m’y élancerais encore comme un poisson dans la mer.’ 

Heureusement, elle sortira de cette nuit et de toute direction spirituelle :

‘Depuis un an  ... je me suis sentie tirée à perdre la vue de mon néant, pour entrer dans le pur regard de Dieu, par une opération forte qui ruine tout en moi, pour faire place au règne de Dieu… toutes vues, réflexions et retours sont impurs pour moi… Je ne puis pas vous exprimer le fond de paix… depuis plus de vingt ans1317.

“Je me sens un esprit net, nu, dégagé… Pour ce qui est de mon intérieur, je n’ai rapport à personne… m’appliquant seulement aux emplois que la Religion me donne. Celle du Tour  ... quelque occupation pressante que j’y aie, le dedans de mon âme est aussi paisible et calme… que si j’étais seule1318.



Marie (1644-1682) et Claude HÉLYOT (1628-1686)

Voici un couple dont le P. Crasset nous donne le témoignage remarquable par l’absence de toute médiation entre le Divin et la mystique Marie Hélyot1319, dans la pure tradition flamande :

‘Dès lors qu’elle commençait son oraison, elle s’élevait par une vue transcendante au-dessus de tout ce qui est créé et contemplait la Divinité sans forme et sans figure, sachant bien que Dieu n’est rien de ce qui tombe sous les sens et qu’étant infini et incompréhensible de sa nature, il est impossible à l’esprit humain de le renfermer dans ses connaissances… Elle entrait dans un abîme de ténèbres qui environnent le trône de la Divinité et qui le rendent inaccessible à tous les esprits créés s’ils ne sont éclairés et fortifiés par la lumière de la gloire. Comme Dieu n’est que lumière, il est impossible qu’il y ait des ténèbres dans son palais ; mais ce grand abîme de clarté est à notre esprit qui n’en peut supporter l’éclat, un abîme de ténèbres qui l’éblouissent, qui l’aveuglent et qui lui dérobent la connaissance des créatures.

“Après qu’elle avait fait s’évanouir toutes les images dont la nature a tant de peine à se défaire, qu’elle s’était plongée dans ces ténèbres mystérieuses qui font tant de frayeurs aux âmes qui n’ont point marché dans ces routes, elle se trouvait tout à coup élevée dans la Jérusalem céleste, où il n’y a ni lune ni soleil, parce que c’est l’Agneau de Dieu qui en est la lumière. Elle se voyait comme plongée dans ce grand et vaste océan de la Divi­nité où elle se perdait heureusement. Elle voyait l’être de Dieu. sans pouvoir rien comprendre de sa nature que sa grandeur immense… Son esprit, pénétré comme un globe de cristal, de cette lumière substantielle, demeurait tout ravi de se trouver dans Dieu, sans pouvoir dire ce qu’il voyait et par cette perte heureuse de sa raison, elle arrivait jusqu’à ces obscurités lumi­neuses qui surpassent toutes nos vues et toutes nos intelli­gences…

“Un fleuve est toujours fleuve, tandis qu’il est resserré et bordé de deux rivages ; mais dès lors qu’il a quitté ce lit de terre et qu’il s’est déchargé dans la mer, il cesse d’être fleuve et devient mer par le mélange et la confusion de ses eaux avec celles de l’océan… Il en est de même de notre âme ; elle se resserre et se rétrécit en quelque façon dans elle-même, tant qu’elle est bornée par ces espèces créées et ces images sen­sibles, mais dès lors qu’elle s’est plongée dans Dieu… elle se transforme en quelque manière en Lui, non pas par la perte de son être qu’elle conserve toujours, mais par un écoulement dans celui de Dieu et une union sacrée qui des deux n’en fait qu’un (p.118).”

Claude Hélyot écrivait au P. Crasset :

‘J’ai bien de la peine à me tenir dans la contemplation après la communion ; car il me semble toujours que si l’esprit et les autres puissances de l’âme ne trouvent de quoi discourir, c’est perdre le temps inutilement. Néanmoins je puis vous dire que le jour de Pâques-fleuries, Dieu me fit la grâce de m’en faire comprendre quelque chose, si je ne me trompe. Car m’étant recueilli quelque temps après, j’entrai dans un si grand repos que toutes les facultés qui ont coutume d’agir en pareilles occa­sions d’une manière si distinguée et si sensible me parurent comme liées et sans action.

“Il m’arriva quelque temps après cette grâce sensible dont j’ai eu l’honneur de vous entretenir quelquefois et dont j’avais été sevré il y a plus de trois mois, que je ne puis vous mieux représenter que par un vaisseau qu’on vide et que l’on remplit aussitôt d’une autre liqueur. Car il me semblait que c’était un silence de ces mêmes puissances qui facilitait l’entrée à quelque chose de plus noble et de plus grand ; et ayant été près d’une demi-heure en cet état, je sentis un mouvement intérieur, comme une voix douce qui me disait au cœur que je devais servir Dieu dans la personne des pauvres (Œuvres, p. 15). »

Enfin il faut souligner l’accord profond entre les époux :

‘Il gagna sa dernière maladie, étant chez un graveur où il prenait soin de faire tirer des images de Mme Hélyot (qu’il avait dessinée, car il avait ce don) Comme il fut longtemps dans un grenier exposé à l’air, il fut saisi de froid et retourna avec le frisson à son logis. (Œuvres, p. 32).’







Catharina Regina von GREIFFENBERG ~1662

Poètes baroques allemands

traduits et présentés par marc petit
Librairie François Maspero, Paris, 1977. 




Issue de la noblesse protestante de Basse-Autriche, elle refuse à la fois d’abjurer sa religion et de renoncer à ses biens. Ayant tenté en vain de convertir l’empereur, elle finit par s’exiler à Nuremberg où elle entre en contact avec Birken et les Bergers de la Pegnitz. Ses Sonnets spirituels, publiés en 1662, assurent son renom ; amie de Zesen, elle préside la Société des nymphes de l’Ister et est reçue, sous le nom de « la Vaillante », dans la Corporation filiale. À la fin de sa vie, elle se retire du monde, se plonge dans l’étude du grec et de l’hébreu et n’écrit plus que des méditations spirituelles.




[69]
Ce qu’il faut dire de Dieu, c’est lui-même qui l’insuffle. 
L’art qui exalte le ciel appartient à son trésor. 
Ce qui vise à l’honorer trouve sa source là-haut. 
Éclairons cette lumière et célébrons sa clarté ! 
O mon début, fin et but, mon alpha, mon oméga, 
Verse et perce, éveille, éclaire, manifeste ta puissance : 
Que je te dise et te prise, que je t’élève et célèbre
Sur un mode presque inouï.



     [71]
Par le destin le plus contraire

Ah, peux-tu regarder, mon cœur, le ciel sans larmes,
Dedans sans désespoir, dehors sans flots de pleurs,
De douleur se peut-il que je ne meure pas
Quand je le vois acier et pierre devant moi ?
Ah, sur tant de misère le soleil peut-il luire ?
Mon cœur, durcit ton cœur. Tiens-toi comme le lion
Au centre du malheur, debout. Chacun verra
Comme dans l’affliction s’affine ta vertu.
Accepte ce qu’Il veut. Tais-toi, même brisé :
Pourvu que ton désir de servir Dieu demeure !
Lutte avec toi pour Lui, afin que de ta gloire
Sorte plus que le sang ; brûle ta vie, chandelle,
Dans la ferveur fidèle ! Songe : quelle victoire,
Si mon Dieu a la gloire, fussé-je moi vaincue !





   
  [73]
Contrerime
1
Malheur, chaque jour mon pain : 
Ah, de joie quelle famine ! 
Mieux vaudrait souffrir famine 
Que de manger de ce pain.
2
Contre moi toujours conspirent 
Haine et peine, solitude ; 
Adoucit ma solitude
Le don que le ciel m’inspire.
3
Plaisir et joie, le malheur 
Souvent loin de moi les chasse ; 
À nouveau ma force chasse 
Loin de mon cœur le malheur.
4
Tant supporter à la fin ! 
La vertu est pénitence. 
J’accepte. La pénitence 
Me couronnera enfin.
5
Sous les coups du mal, héraut 
Du bien, je mords la poussière. J
e me relève, poussière :
La vertu me sacre héros.
6
Sur le malheur, mer amère, 
Naviguer devient trop rude. 
Je me jette par temps rude 
En Dieu grand comme la mer.
7
Quand les nuages font signe 
Qu’il vont descendre, peut-être 
Qu’un soleil de joie va naître ; 
Nous ne voyons aucun signe.
8
Quand vacille mon courage, 
Chagrin-chandelle me brûle ; 
De nouveau l’esprit qui brûle 
Force-enflamme mon courage.


[77]
Sur Dieu, étrange gouverne de l’esprit

Silence et force, espérer, clandestin vivre au secret ;
Ne pas bouger quand le fond de toutes les terres tremble ;
Être invinciblement fort à l’heure de la faiblesse
Toutes les troupes du monde en armes, les vaincre seul.;
Dans l’abîme obscur du cœur, cacher la clarté du vrai ;
Souffrir que le mal, fumée, ruine l’honneur, cette flamme ;
Qu’au lieu de bourgeons de roses, l’épine orne la vertu,
Est l’effet d’un cœur céleste, non une peine commune.
Seigneur ! aide ma faiblesse ; elle est sans toi comme un verre
Image sur son écu, qui te voit l’effroi le fige.
Verse l’indomptable sève dans ce tonneau de coquille
 L’araignée de ma faiblesse, si ta force la clôture, 
Peut attraper les baleines. Mon néant ne trompe pas :
Il est cause que l’Immense agit grand à travers moi.



[79]
Sur la nature irrépressible du noble art de Poésie

On m’interdit les dons cléments du ciel, qu’importe !
L’invisible rayon, le sonore secret,
L’angélique œuvre humaine qui dans et hors le temps,
Quand tout aura été, seule aura consistance,
Qui entrera en lice avec l’éternité,
Le miracle d’esprit franc de la force obscure,
Le soleil à minuit qui sème les rayons,
Ce qui à contre-monde en tout état persiste,
Cela seul me demeure, quand la force contraire
Du hasard plus puissant me tient presque asservie.
Même ici mon esprit, libre, veut démontrer
Ce que je voudrais faire si j’étais à moi seule :
Mon Dieu, j’exalterais ta gloire contre tout.
Délivre-moi ! À toi ma louange éternelle !


[81]
Sur la joyeuse résurrection du Christ

Anges ! sonnez les trompettes ! Séraphins, chantez, tintez,
Jub-jub-jubil-jubilez, chœur du ciel haut-réjoui !
Soleil, astres, brillez, dansez devant le triomphateur !
Monts et collines, rocs, clochers, bondissez au ciel de joie !
Ô vous bienheureux humains, car voici votre salut,
Louez, prisez, célébrez, rendez grâces, hissez haut
Celui qui se et vous hisse hors de la mort vers le ciel :
L’innocence au paradis, renaissant il vous l’apporte.
La puissance du péché peut-elle excéder sa force,
Si lui-même est l’infini ? Non, elle se rendra toute :
Sa vertu-mer peut éteindre étincelle et feux entiers.
Ah, le sauveur attendu si longtemps tuera les monstres.
Que veut mort, monde, enfer, diable arracher à un messie ?
Eux sont défaits, dévastés ; Lui règne au fin fond du ciel.










[83]
Sur l’indicible inspiration de l’Esprit Saint

Éclair non vu, ô toi claire-obscure lumière,
Force pleine de cœur, insaisissable l’être,
Quelque chose de Dieu dans mon esprit vient d’être
Qui m’éveille : je sens une étrange lumière.

La seule âme ne peut jeter cette lumière.
C’est un miracle-vent, esprit, tisserand-être,
Force-souffle éternelle, noyau même de l’être,
Qui pour lui lance en moi, flamme-ciel, sa lumière.

Toi regard-prisme, ô toi couleur-merveille, éclat !
Lueur qui va et vient insaisissable et claire,
Vol d’oiseau de l’esprit, au soleil vrai l’éclat.

L’étang que Dieu agite est, même troublé, clair !
Qu’au soleil de l’esprit renaisse son éclat :
La lune vers la terre alors se tourne, claire.


[85]
Exigence de l’éternité

Lance-toi, mon âme, au ciel, hors du vide temporel !
Lance-toi là d’où tu viens, de nouveau séjourneras.
Endurant jouir du penser, chasse l’ennui de durer,
Jusqu’à la joie qui t’emporte au temps délivré du temps.
Je veux dire, ah, l’éternelle éternelle éternité
Où la mort qui vivifie en désincarnant incarne.
Entre-temps, que cette main écrive sur sa hauteur,
Sur le plein jamais touché de sa joie au cœur du cœur.
Etemité, force et sève, hors de et par toi jaillie,
Qui sans origine est vie, par là même l’Éternel
Mets la merveille à venir dans la bouche et sur la langue,
Que j’écrive clair splendide comme ton vouloir sans terme
Est de nous unir à toi, plus grand bien, non rejetés.
Viens de nouveau, redescends pour nous juger, Christ en 	armes ! 





[87]
Joie de printemps loue-Dieu (I)
Printemps : emblème de la vie éternelle
miroir de jeunesse demeure des joies 
Phénix univers chaque an rajeuni
respiration des muses	 travaux des Grâces

Joie qui recèle et donne toute jouissance
orfèvre des prairies peintre en plein air
bijou dépourvu de valeur marchande
plus fraîche des vignes rafraîchit-le-cœur !

Sois le bienvenu, étranger, mon hôte,
ami des joies, mon hôte, qui sert l’amour !
Serti de seules feuilles et de fleurs,
ne retarde plus ta venue sur terre !
Tu as tous les trésors que je désire.
La couronne, c’est à toi que je la donne.



Joie de printemps loue-Dieu (II)

La belle armée des fleurs est rentrée en campagne
Pour faire triompher le parfum, la couleur.
Les lauriers des feuillages : des couronnes partout.
Dryades ont monté de fraîches tentes d’ombre.
La douceur de l’amour dore le monde entier.
Les esprits de la joie se déploient dans les airs.
La force souveraine veut le bonheur de tout.
Le doux trop-plein du ciel s’incline vers la terre :
L’éternité fait signe avec une étincelle,
Une goutte de sève, un pollen de sa gloire
Voici, je l’ai goûtée, à présent que j’ai soif !
Ma langue est sèche, avide je brûle de désir :
Printemps, source-miroir qui arrose et contente,
Transporte l’âme, change la terre contre le ciel !


Joie de printemps loue-Dieu (III)

Pas seulement les arbres, mon cœur aussi bourgeonne.
L’espoir fait éclater les feuilles consolantes
Que la haute bonté, la fournaise, a soufflées.
Le vent d’ouest de l’esprit les chasse çà et là.
La floraison des joies suit aussi, plein bonheur,
Sûre de pressentir le fruit sucré de l’acte.
La faiseuse de miel a bon espace et lieu,
L’âme exaltant le Dieu de lui dire louanges.
Sève et force elle suce au sein de la fleur-livre,
Porte au palais de cire la leçon lumineuse,
Emplit d’esprit-rosée, de moût de miel céleste
L’âme-gorge, douceur, et fuit honorer Dieu.
Ce qui sur terre a lieu, mon esprit le transpose :
Seule l’éternité est fin où je commence.









Joie de printemps loue-Dieu (IV)

Adorable musique : quand temps et joie s’accordent,
Air et cœur sont ensemble aussi calmes, limpides,
Que soleil et bonheur touchent d’un même éclat,
Les pensées-hirondelles montent vers les nuées
Et qu’avec les étoiles brille l’âme étincelle.
Alors le laurier tresse aux cordes sa louange
Et le seigneur des cœurs sur son trône seul règne,
L’aile de la vertu vole le célébrer.
Ce temps, il me le faut, ô merveille éternelle,
Amour cœur partagé et brasier dans le cœur !
Ah, source inépuisable, parfaite mais ensemble !
Je sens et je voudrais, mais ne peux comme on doit
Te louer : donne-moi la force débordante
De célébrer autant que sève tu m’inondes !



[95]
Sur le Verbe, tonnerre de l’esprit

Toi le fort, Dieu-Tonnerre ! Donne au tonnerre force,
Au cœur le mot qui perce : que l’on voie les éclairs
De l’esprit et qu’on touche, où il frappe, le feu ;
Qu’il abatte d’un coup le cœur trop arrogant.
Le fracas du tonnerre peut convertir le monde,
C’est dans l’effroi que siège la présence de Dieu.
Elle porte des fruits, la terrible bombarde :
À son zèle s’attache la force de la grâce.
Le miracle-rayon, son mot, blesse le fer,
L’âme et non le fourreau : le fort seul est sa cible.
Par sa subtilité l’esprit passe invisible.
Tôt ou tard, un grand bruit nous dit qu’il a frappé.
Garde-nous seulement, Dieu, des nuées grondantes :
Que ton mot de ses traits nous éclaire et transperce !




[97]
Sur les arbres en fleurs (extrait)

1
Ah, toi beau champ blanc, la tente 
Des mille oiseaux jubilants, 
Floraison de printemps, chœur 
Des chanteurs, ciel-promenoir ! 
Non, je ne peux me lasser 
De t’adresser ma louange.

3
Troupeau d’espoir blanc-grêlon 
Qui ne touche pas la terre ! 
Cortège de cygnes, non pas 
Sur les lacs, mais sur les branches, 
Tu loues, sans langue ni bouche, 
Notre Dieu, du plus profond.

4
Papier-floraison de craie ! 
Sur toi la beauté de Dieu 
S’écrira cerises noires 
Pour incarner la douceur. 
Chaque pétale, muet, 
A voix haute dit sa gloire.

5
Ma plume prend son élan, 
Sur toi fit cette chanson. 
Sa gloire par mon écrit 
A jamais restera tienne 
En toi devenue le fruit : 
Le Plus-Haut soit honoré.

6
Louée soit l’étoile fleur, 
Le noyau de la cerise ; 
Qu’en jaillisse un tronc solide. 
De la gratitude fuse 
Bénédiction, sève et force : 
Plus doux coulera la grâce.
[…]


[101]
Sur le temps fructueux d’automne

Verse-joie, porte-récolte, cuit-l’année comblé de bien,
But de flor — et véraison, désir que son œuvre anime !
Longue espérance est en toi parvenue à se faire acte.
Sans toi le regard contemple, mais rien encore n’a goût.
Toi l’achèvement des ères, achève et parfais bientôt
Ce qui de croître et fleurir a reçu moitié de l’être !
Ta vigueur n’aura d’orgueil qu’à la fin de cet ouvrage.
Trésor des temps, ah, exalte l’autre floraison aussi,
Fais de ta corne tomber les fruits de joie qu’on espère !
Doux délice dans la bouche, régale aussi notre esprit :
Ainsi lui, avec les siens, des tiens haussera la gloire.
Mûris les temps désirables dans l’empire suzerain !
Rends noirs les grains circonstants, juteuses les pommes neuves :
Les fruits de Dieu, qu’on en jouisse et les mange sur la terre !

TABLE

Table des matières

FEMMES MYSTIQUES 3

III 3

Dans le monde du XVIIe siècle 3

JEANNE DE CHANTAL 1572-1641 5

Écrits relevés dans l’édition de 1875 5

Quelques archives et imprimés préservés à la Visitation d’Annecy 6

RECUEIL DES BONNES CHOSES & EXTRAITS DE LETTRES 25

Recueil des bonnes choses 40

Extraits de lettres 130

Lettres de Jeanne à François 130

Extraits de Lettres à d’autres correspondants 137

MARIE des VALLÉES 1590-1656 191

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées 203

MARIE DE L’INCARNATION 1599-1672 219

Relation de 1633 260

Seconde relation de 1654 321

Figures canadiennes dont en priorité Mme de la Peltrie 488

ARMELLE NICOLAS 1606-1671 489

Extrait d’Expériences : 498

DEUX CHAPITRES DU TRIOMPHE 574

Note sur le présent ouvrage 601

Femmes mystiques au XVIIe siècle 605

Isabelle Bellinzaga, auteure du Breve Compendio (~1588) 605

Ana Maria de San José, clarisse 608

Mère de Siry 614

Marie de VALERNOD, dame d’Herculais (1619 - 1654). 614

Madeleine de NEUVILLETTE (1610 - 1657) 615

Claudine MOINE (1618 — apr.1655), couturière. 615

Marie PETYT (1623-1677) béguine 622

Sœur ANTOINETTE De Jésus (1612 - 1678) 634

Marie (1644-1682) et Claude HÉLYOT (1628-1686) 635

Catharina Regina von GREIFFENBERG ~1662 639

TABLE 650

fin 651



fin

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Quatrième :

La collecte d'un nombre réduit de mystiques accomplis est présentée chronologiquement. La concentration « occidentale » souligne l’importance culturelle du milieu social : là où se développe une classe moyenne, soit en Flandres et au nord de l’Italie, les béguines ont conquise et culture et liberté. Rab’ia ~ 800 et Lalla ~ 1400 sauvent l’honneur en terres d’Islam. Mais rien dans l’Antiquité, ni chez les bouddhistes, ni en Extrême-Orient.

1 Jeanne–Françoise Frémyot de Chantal, Correspondance, édition critique établie et annotée par sœur Marie-Patricia Burns, Cerf, six tomes (t. I, 1986).

2 Édition dont nous reproduisons la page de titre infra.

3 Le manuscrit de Turin signalé par l’éditeur de 1875 comme source excellente (voir ici sa préface en page 17, avant-dernier §) a été transcrit par Béatrice Bernard du Centre Jean-de-la-Croix et est édité parallèlement au présent volume pour ouvrir notre série « Jeanne de Chantal ». Le lecteur trouvera ici l’intégrale des Entretiens de l’édition composite de 1875 qui mélange cette source et d’autres sans donner de références.

4 Choix plutôt large afin de ne pas trop manier les ciseaux au sein d’un ensemble d’écrits. Ainsi on respecte la totalité des Entretiens : ils constituent à nos yeux le « cœur mystique » des écrits de Jeanne.

5 On trouvera facilement cette édition permettant une lecture sur écran en cherchant sur le web « sainte Jeanne… de Chantal… œuvres »  conduisant à 8 tomes disponibles sous « Internet archives ».

6 Œuvres complètes, Migne, 3 tomes, 1862 ; Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, sa vie et ses œuvres Œuvres diverses, Paris, Plon, huit tomes [le tome I contient le Mémoire de la mère de Chaugy sur la vie de la fondatrice ; les tomes II de 1875 et III livrent papiers et « dits » de la Mère de Chantal ; les tomes suivants IV à VIII sont rendus caducs par : Jeanne–Françoise Frémyot de Chantal, Correspondance, édition critique établie et annotée par sœur Marie-Patricia Burns, Cerf, six tomes (t. I, 1986)].

Nous venons de rééditer pour ouvrir la série « Jeanne de Chantal » une moitié du contenu des tomes II de 1875 & III, car ils conservent un grand intérêt malgré leur caractère d’édition « contaminée » sans renvois vers les sources : Jeanne de Chantal, Écrits mystiques relevés dans l’édition de 1875 par Dominique Tronc, 2014.

7 Voir en fin du présent volume : « Quelques archives et imprimés préservés à la Visitation d’Annecy ».

8 Saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, Une extraordinaire amitié, Correspondance, recueillie et mise en orthographe actuelle par les soins des religieuses de la Visitation d’Annecy, Annecy, 2010. Introduction par Max Huot de Longchamp, IX-XXXVII. L’ouvrage comporte 467 lettres de François (dont 13 pièces) pour 51 lettres de Jeanne, 1-646. 

9Nous reprenons la présentation de Jeanne de Chantal comme figure des Expériences mystiques en Occident II. L’invasion mystique en France des Ordres anciens, Éditions Les Deux Océans, 2012.

10Mémoire qu’elle adressa à dom Jean de Saint-François concernant sa vocation (Annecy, 26 décembre 1623) : reproduit dans Jeanne de Chantal, Choix d’écrits…, op.cit.. , « Lettre… au Révérend Père dom Jean de Saint-François ». [II, 248 sq. de l’édition 1875-1876]

11

Jeanne–Françoise Frémyot de Chantal, Correspondance, édition critique établie et annotée par sœur Marie-Patricia Burns, op.cit

12Bremond l’estimait plus avancée que François, ce qui valut à sa Sainte Chantal (Paris, 1912) d’être mise à l’Index.

13La source essentielle de toutes les biographies est le Memoire très fidelle pour la vie… de Françoise-Madeleine de Chaugy qui avait été communiqué aux premiers biographes, Fichet (1643,…) et Henri de Maupas (1644,…) (DS 8 868) ; Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal…, op. cit., I.

14Elle demanda en effet que l’on mette sur elle dans son cercueil, les papiers de ses vœux de chasteté, d’obéissance et de pauvreté, propres à la vie religieuse, écrits par François de Sales et par elle, ce dernier signé de son sang. (Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal…, op.cit., II, 49.

15 Cantique 3, 6.

16Madame Guyon, Vie par elle-même, 1. 4. 8.

17

?











































Nous donnons les numéros de lettres [L.] de la Correspondance, op. cit., 1996, ou bien des extraits de ses Oeuvres, op. cit., 1875 : [numéro du tome, page]


.


18?

13 Passer par l’étamine, être soumis à des épreuves (Littré).



19E. Lecouturier, Françoise-Madeleine de Chaugy et la tradition salésienne au XVIIe siècle, Paris, 1933.

20

DS 16.1002/10, (art. « Visitandines » par sœur Burns, l’éditrice de la Correspondance que nous citons).

21?

? Boudon, Œuvres, Migne, I, « Le Règne de Dieu en l’oraison mentale », 607 ; ce beau passage est reproduit également dans la note 4 attachée par sœur Burns à la lettre n° 1858.

22

Coutumier, Annecy, 1850, 120 [l’édition s’avère très exacte comparée à ses sources, à la différence des Œuvres éditées en 1875 et destinées à un public élargi].

23

? Réponses de notre sainte mère Jeanne-Françoise Frémiot, baronne de Chantal… sur les Règles, Constitutions et Courtumier de l’Institut, Annecy, 1849 [comme précédemment, l’édition s’avère très exacte].

24?

La fondation de la Congrégation est associée à François de Sales par la Mère de Chantal.


25 Comment (dans cette note et dans celles qui suivent nous donnons les variantes de l’édition 1875, tome II, pp. 215 sq.)

26 Nous glorifier et estimer <omisssion> ? Non, véritablement !... Ma fille, qu’étiez-vous il y a (nous encadrons les variantes par le mot qui précède et celui qui suit : Nous variantes il y a).

27 le rien. Dans l’exercice des vertus chrétiennes, nous (addition).

28 pieds

29 l’Apôtre qui le dit. David (omission longue et significative de l’esprit ascétique dominant de la fin du XIXsiècle).

30 celle d’aimer

31 présentera

32 Bien surnaturel et (omission)

33 Faire ! voilà ma pauvreté et misère ! voilà ce que je suis : un néant ! une faible et infirme créature ! Je ne dois pas attendre aucune chose de moi, qu’infirmités, imperfections et défauts…. Enfin (ajouts de points d’exclamation et de suspension, infirmité au pluriel).

34 la maxime

35 c’est faute

36 faciles. /Le second moyen de réformation est de s’exercer

37 Thèrèse. J’approuve (omission)

38 Une base bien assurée

39 Ces grâces d’oraison. (ajout).

40 nous

41 notre

42 Dieu parce que nous y avons de la difficulté ; non (ajout).

43 Comme il en offrait un, des oiseaux de proie s’abattirent sur les chairs des victimes ; voyant — Cette variante laisse ouverte la possibilité d’un recours à une source parallèle au manuscrit de Turin-Verceil : car rien ne prouve l’emploi de ce dernier pour ce premier Entretien, même si l’éditeur nous a informés dans sa Préface que ce manuscrit est « beau­coup plus correct et complet que tous ceux qui circulent aujourd’hui dans les monastères ». Quoi qu’il en soit, ce début de mise en évidence de variantes sensibles — il ne serait pas très utile de le poursuivre longtemps — souligne l’influence propre à l’esprit « ascétisant » au XIXsiècle et prouve l’utilité d’établir une édition critique qui porterait sur l’ensemble des Entretiens (soit un peu plus du double de l’édition présente de Turin-Verceil).

44 Cela dura tout au long du sacrifice. Si, à la fin, Abraham se fût plaint à Dieu en lui disant : « Ô Seigneur ! quel pauvre sacrifice vous ai-je offert, lequel a été au milieu des distractions [219] causées par les oiseaux de proie », assurément, le Seigneur lui aurait répondu que son oblation n’avait pas cessé de lui être agréable, parce que tout cela était arrivé contre son gré, et qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les chasser ; ce qui était vrai. Ainsi, mes chères filles, quand nous sommes en l’oraison

45 Mouches importunes, si

46 douter. /C’est

47 lorsque nous sommes (et dans la suite : vous en nous, votre en notre).

48 lui représenter 

49 Ici l’édition 1875 ajoute : « Vous demandez maintenant, qu’est-ce que le dénuement intérieur ? Ma chère fille, on n’en saurait bonnement parler, au [220] moins on ne l’entend guère, si Dieu n’illumine l’âme ; car il faut qu’il mette une certaine petite chandelle au fond du cœur, pour lui faire voir ce de quoi il faut qu’elle se dépouille. Or, il y a mille et mille choses dont on se doit dénuer : de son propre intérêt, satisfaction, des consolations et sentiments de Dieu, de sa propre estime et de son choix ; certes, celles qui sont conduites dans ces voies vont perpétuellement retranchant leur choix en toutes choses généralement, et Notre-Seigneur les tient en ce continuel exercice ; et lui-même les va dénuant, et prend plaisir de les voir dans cette nudité et impuissance, trop délicates pour en pouvoir discourir. » Puis 1875 intercale un Entretien omis dans notre manuscrit, avant de retrouver notre Entretien 2 (noté 3).

50 Comment

51 ceux avec qui elles conversent — (dorénavant nous omettons des variantes qui n’affectent que la forme).

52 est celle de

53 vous vous lassiez

54 trouve jamais mieux

55 La sœur assistante

56 rendre [en l’absence de la supérieure] les mêmes honneurs et obéissances qu’à la supérieure même

57 ce qu’il faut qu’elles

58 aides. 

59 entr’aimez-vous – On constante une grande fidélité sur la transcription 1875 de cet Entretien qui a donc bien pris pour source notre manuscrit.


60 L’édition de 1875 omet toute la page 48, « Ce bon père… cela est certain mes sœurs. »

61 Coutume pour les religieux des anciens ordres de mettre la tête en terre lorsque les supérieurs s’humilient.

62 Texte corrompu : « … plusieurs jours durant, 3. tous les jours elle dînait, à la 2 table fesait… »

63 Erreur dans la pagination (note sur paperolle).

64 Le 6 juin 1611, jour où Jeanne de Chantal fit son oblation avec ses deux premières compagnes, Marie-Jacqueline Favre et Jeanne-Charlotte de Bréchard.

65 Quoique Migne et Plon aient daté cette lettre de 1611, nous préfé­rons élargir la fourchette jusqu’en 1614. La lettre pourrait être centonnée ; il semblerait que les « fâcheuses affaires » soient les difficultés rencontrées lors de la construction de l’église, en 1614. Pourtant la précision « il y a aujour­d’hui sept ans » semble indiquer 1611. (cf. note suivante).

66 Le 25 août 1604, lors du pèlerinage de Saint-Claude, François de Sales avait accepté la direction spirituelle de la baronne de Chantal ; celle-ci lui avait fait vœu d’obéissance.


67 La fête de la Pentecôte, 22 mai.

68 Lc 24, 49.

69 Ro 13, 14.

70 Lc 1, 74, 75.

71 Bien que la Mère de Chantal fût fortement tentée la première nuit à la Galerie il est difficile de proposer une date exacte pour cette lettre, ou ces fragments. Elle était souvent victime de ces dérélictions spirituelles

72 Jeanne de Chantal parle de son désir de rentrer à Annecy, il en avait été question en 1621 ; en 1622 elle avait déjà quitté Paris pour le retour.


73 Tué par un coup de mousquet le 17 septembre à Montauban.

74 La Mère de Châtel croyait que son infirmité l’empêchait d’exercer correctement sa charge.

75 Cf. lettre de François de Sales à la Mère de Châtel, 16 octobre 1620.

76 Ce mémoire sur la vie et les vertus de François de Sales est sans doute celui annoncé dans la lettre du 26 décembre 1623.

77





























































































































? Finalement, cette lettre destinée à préfacer le coutumier qui sera imprimé pour la première fois en 1628 ne sera pas utilisée. Vers le 10 avril 1628, (L. 1085), la Mère de Chantal écrit de Paris à la Mère de Blonay : « Faites ôter de tous les coutumiers la lettre que j’ai faite à nos sœurs et les brûlez, il gloserait bien dessus ; faites mettre en la place celle que vous trouverez en ce paquet ». Que s’est-il passé pendant le séjour de la fondatrice dans la capitale ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que la lettre qui parut dans le coutumier de 1628 (prédatée du 24 juin 1624) diffère considérablement de celle qui se trouve en réalité dans le coutumier ms de 1624 (L. 698) et de celle dont nous donnons ici les trois brouillons. Nous n’y trouvons plus l’âme ardente de la fondatrice, passionnée pour le maintien et la conservation de l’union dans l’ordre. Celle de 1628 (L. 1086) a perdu toute sa spontanéité et est quasi impersonnelle dans sa brièveté.


78 Péronne-Marie de Châtel devait gouverner la maison d’Annecy en qualité d’assistante pendant l’absence de la Mère de Chantal, d’où ce long profil de la communauté que la sœur ne connaissait plus après une absence de huit ans (sauf un court séjour en mai juin 1624).

79 La seule Jeanne-Madeleine que nous trouvons est Jeanne-Madeleine Liffort qui prit l’habit le 26 mars 1623. Si c’est elle « la huguenote », son noviciat aurait-il été prolongé ?

80 « L’autre » pourrait être Marie-Séraphine de Parpillon de la Chapelle qui fit profession le 2 juillet 1625, à 17 ans.

81 La Mère de Châtel, dans une lettre du 24 novembre 1629, dit à la Mère de Bréchard qu’elle lui envoie les Réponses de la Mère de Chantal ainsi que les avis pour les supérieures. Cette lettre, ou compilation des avis pour les supérieures dut être travaillée par Jeanne au cours de 1629 en même temps qu’elle revoyait les Réponses. Le manuscrit porte le titre : « Une supérieure demandant quelques avis à notre très chère et unique Mère, elle lui répondit par écrit les suivants ».


82 Il s’agit peut-être du Chemin de la perfection

83 Louis de la Puente, Vida del Padre Baltasar Alvarez, Madrid 1615. La traduction française de René Gaultier parut en 1618.

84 Cette circulaire, donnée pour la première fois dans les E.S. renferme bien des points trouvés dans la L. 1252. Nous la donnons cependant, puisqu’elle a figuré dans toutes les éditions depuis 1644. Elle pourrait être centonisée comme tant d’autres lettres données dans les Epftres, ou encore être un brouillon de la L. 1252.

85

?

































































































La Mère de Chaugy [infra]







La Mère de Chaugy dit que cette lettre fut écrite deux mois avant la mort de la destinataire



86 Ce membre de phrase est barré comme le suivant entre parenthèses

87 « Car il faut que je die simplement ce que pour de bonnes considerations j’avoy retenu, mais que la necessité des ames me contraint de dire maintenant avecque franchise ; c’est que plus avant je vais, & plus clairement je reconnois que nostre Seigneur conduit quasi toutes les filles de la Visitation à l’oraison d’une très simple unité & unique simplicité de presence de Dieu, par un entier abandonnement d’elles-mesmes à sa sainte volonté, & au soin de sa divine providence. Nostre Bienheureux Père la nommoit oraison de simple remise en Dieu, laquelle il disoit estre très sainte & salutaire, & qu’elle comprenoit tout ce qui se pouvoit desirer pour servir à Dieu ». (Réponse sur l’article vingt-quatrième, Des retraites, Responses, Paris, 1632, p. 760-761).


88 Saint-Cyran

89 Ces papiers intimes furent mis dans le cercueil de la Mère de Chantal, selon son désir. Un siècle plus tard, ils furent retirés et ils sont encore conservés dans les archives d’Annecy.

90 Péronne-Marie de Châtel.

91 De prime abord, il pourrait paraître étrange que la fondatrice de la Visitation ait témoigné une telle confiance à la jeune cistercienne qui avait quelque vingt ans de moins qu’elle. Cependant, nous connaissons l’intime amitié qui les liait depuis bien des années. En 1637, la Mère de Chantal avait perdu ses trois premières compagnes, les Mères Favre, de Bréchard et de Châtel. Restait Marie-Aimée de Blonay, mais elle était trop intimidée par « le pauvre état » intérieur de la Mère de Chantal pour lui donner les conseils dont elle avait besoin (cf. L. 1870).

92 Saint-Cyran.


93 Saint-Cyran.

94 Un ou deux mots manquent sur la copie.

95La Vie Admirable de Marie des Vallées et son Abrégé rédigés par saint Jean Eudes suivis des Conseils d’une grande servante de Dieu, Textes édités et présentés par Dominique Tronc et Joseph Racapé, cjm, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2013 ; Marie des Vallées, Le Jardin de l’Amour divin, Textes choisis et présentés par Dominique et Murielle Tronc, Arfuyen, « Les carnets spirituels », 2013 ; Actes du colloque du 1° juin 2013 tenu à Coutances, réunis par le P. Daniel Doré, Vie Eudiste, 2014.

96La rüe, plante médicinale dont nous avons personnellement vérifié — à froid — l’odeur très âcre et persistante, était utilisée contre les ensorcellements.

97Vie admirable, Premier livre (de dix livres), Chapitres 3 & 5 [= Vie 1.3 & 1.5].

98DS 16 207 – Voir aussi Gaston de Renty, Correspondance, Desclée de Brouwer, 1978, 926.

99Livre 9. Qui contient des choses très excellentes touchant la grâce et plusieurs des principales vertus chrétiennes. Chapitre 3. De l’amour de Dieu. Colloque entre Notre Seigneur et la sœur Marie, qui fait voir le grand amour qu’elle lui porte. Section 1. Elle aime Dieu purement et ne veut point de récompense. Son amour déiforme au regard de Dieu.

100– Livre sixième. Contenant ce qui appartient aux divins attributs, à Notre Seigneur Jésus-Christ, à sa sainte Passion, au Saint-Sacrement, à la communion et à la confession. Chapitre 2. L’amour de la sœur Marie vers la divine volonté. Elle l’honore comme sa mère, etc. Section 4. Elle est animée de la divine Volonté… — De même Bertot dira : « … mon âme est comme un instrument dont on joue, ou si vous voulez comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime. » (Directeur mystique, t. 2, lettre 6, p. 26)

101Livre 4, Chap. 10.

102« L’an 1653, le 29 de juillet », V 9.

103Vie admirable, dialogue entre Jésus-Christ et sœur Marie, f° 166. Témoignage que l’on peut rapprocher de ceux des spirituels de la Voie du Blâme à Nîshâpûr : « Le croyant n’a plus d’âme, car elle a disparu — Et où s’en est-elle allée ? — Elle est partie lors du pacte conclu avec Dieu… » (Sulamî, La lucidité implacable, Arlea, 1991, 75).

104Livre 9. Chapitre 6. De la contemplation. La sœur Marie a été élevée dès le commencement au plus haut degré de la contemplation. Section 2. Trois sortes de contemplations. Elle résout des difficultés qu’on lui propose sur la contemplation, et donne des avis fort utiles sur ce sujet.

105Emile Dermenghem, La vie admirable et les révélations de Marie des Vallées d’après des textes inédits, Paris, Plon-Nourry, 1926 (il se tournera par la suite vers les mystiques qui vécurent en terres d’Islam). — Julien Green, Oeuvres complètes, IV, Pléiade, 20 : « Voilà qui est parler, et que nous sommes loin des timides façons du christianisme ordinaire ! … Que cette sainte me plaît. Elle parle à Dieu presque d’égal à égal, et elle a l’air d’avoir perdu la tête au moment où son bon sens de paysanne est le plus fort. »

106Vie, Livre sixième. Contenant ce qui appartient aux divins attributs, à Notre Seigneur Jésus-Christ, à sa sainte Passion, au Saint-Sacrement, à la communion et à la confession », Chapitre 2. « L’amour de la sœur Marie vers la divine volonté. Elle l’honore comme sa mère, etc. ». Section 1. Elle regarde et suit en toutes choses la divine volonté. Les créatures nous montrent cette leçon : elle doit être suivie au préjudice de la raison.

107Livre 4. Contenant plusieurs choses qui font voir l’excellence de cette œuvre. Chapitre 10. Plusieurs autres choses qui font voir son état. Le Fils de Dieu la demande en mariage. Section 11. Abbaye de perfection et règles des excès de l’Amour divin qu’il a fait garder à la sœur Marie.

108« Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j’avais perdu la voie droite ». (Dante, Enfer 1. 1).

109Livre 7. Qui contient ce qui regarde la mère de Dieu, les anges et les saints, l’Église militante et souffrante. Section 3. Elle est la grande basse de la Sainte Vierge.

110Livre 9 Chapitre 1.

111Livre 9. Chapitre 11. De sa charité vers les âmes et du zèle de leur salut. La sœur Marie voit la beauté des âmes et est embrasée de zèle pour leur salut.

112Livre 10, Chapitre 4.

113Livre 5. Contenant plusieurs autres choses qui font voir la sublimité, la vérité, la fin et les fruits de l’œuvre admirable que Dieu a opérée en la sœur Marie. Chapitre 2. La vérité des choses qui se passent en la sœur Marie. Section 4. Les aveugles font le procès au soleil. Le procès d’entre les sens de la sœur Marie et quelques particuliers.

114Chapitre 6. Ce qui se passe en elle sera manifesté en son temps. Section 5. Notre Seigneur lui promet de lui faire connaître la vérité et à tout le monde. Confirmation de la vérité.

115Voir notre tome II, « 4. Franciscains, Benoît de Canfield… »

116Livre 5, Chapitre 9.

117Auteur du Jardin des Contemplatifs, traité complet de la vie spirituelle, mort en 1629.

118Livre 5, Chapitre 9.

119Livre 5, Chapitre 7.

120Renty, Correspondance, op.cit., lettre 286, 670. — Envoi du même papier à Saint-Jure, lettre 305, 706 – Renty vient la voir en 1642. Il écrit un mémoire sur son « admirable conduite », ms. 3177 de la Mazarine.

121Vie, Livre 9, Chap. 6, section 2 « Elle résout des difficultés qu’on lui propose sur la contemplation, et donne des avis fort utiles sur ce sujet ».

122Livre 9. Chapitre 6. De la contemplation. La sœur Marie a été élevée dès le commencement au plus haut degré de la contemplation. Section 1. La manière avec laquelle Notre Seigneur lui parle et comme elle connaît la vérité des choses qui lui sont proposées.

123Extrait des « Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées », dans notre édition de la Vie admirable de Marie des Vallées, op.cit., 2013. Les numéros sont ceux des paragraphes de l’édition originale du Directeur mystique où les Conseils furent publiés pour la première fois par l’entourage de Mme Guyon : voir note 402.

124Lettre au duc de Chevreuse du 16 mars 1693 in Madame Guyon, Correspondance II Années de Combat, op.cit., pièce 35, 103.

125Références des diverses éditions du pasteur par M. Chevallier, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, 1985, et dans nos éditions des œuvres de Madame Guyon, Paris, Champion, 2001-2009.

126Le directeur Mistique [Directeur mystique] ou les œuvres spirituelles de Monsr. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Made Guion…, 4 vol., A Cologne [Amsterdam], 1726 : les « Conseils d’une grande servante de Dieu » figurent en annexe à la fin du vol. II, 407-430. — Nous avons réédité le septième de ce remarquable guide mystique : Jacques Bertot Directeur mystique, coll. « Sources mystiques », Editions du Carmel, Toulouse, 2005, 573 pages. — M. Bertot sera abordé au tome IV.

127Livre 10. Chapitre 10. Communion, union, transformation et déification. Section 1. La goutte de rosée qui demande de se perdre dans la mer de la Divinité.


128 Ces Conseils… au titre repris ici, précédé de l’indication « ADDITION », figurent à la fin du tome II du Directeur mystique, publié près d’Amsterdam en 1726 par le cercle de Pierre Poiret, p. 407 et suiv. On indique entre crochets les folios de cette édition. Les quatre tomes du Directeur mystique sont consacrés à l’édition de l’œuvre de Jacques Bertot, disciple de Jean de Bernières, à quelques très rares exceptions près : cette Addition, 21 lettres de Maur de l’Enfant-Jésus (qui fut en rapport direct avec Madame Guyon), 21 lettres de Madame Guyon (elles concluent le tome IV et dernier, afin de faire apparaître Madame Guyon comme succédant à Monsieur Bertot dans la voie mystique). Ceci souligne l’importance exceptionnelle de Marie des Vallées aux yeux des maîtres successifs du cercle mystique normand.

129 Sous-titre de l’éd. Poiret. Il est précédé du paragraphe suivant : « Ces Conseils ont été donnés apparemment à Mr. de Bernières, (Voyez dans ses Œuvres spirituelles, II. Partie, Lettres XXX, Pour la vie Unitive,) ou à Mr. Bertot, (Voyez ci-dessus lettre XL, §2, et lettre LXIV, §6) ou à quelqu’un de leurs amis, qui avaient tous une grande estime pour cette fille, et l’allaient voir ordinairement une fois par an. » Une longue note attachée au titre livre quelques indications sur la servante de Dieu, extraites d’un Recueil curieux d’un grand nombre d’actions édifiantes..., rédigé par un chanoine de Liège, imprimé en cette même ville en 1696 : « C’était une pauvre fille païsane en Normandie, exercée au-dedans et au dehors par de grandes croix [suivent des indications sur « l’excès de charité » consistant à porter la peine de filles possédées, etc. ] […] M. de Renti […] fit un voyage de Paris en Normandie pour ce sujet […] Boudon Archidiacre d’Evreux, qui l’avait aussi visitée… » Dans la lettre signalée ci-dessus de Bernières à Bertot (voir au tome II de ses Œuvres spirituelles, Lettre 30 : à son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme. Monsieur, Dieu seul, et rien plus…), il n’est pas fait allusion à Marie de Vallées mais le contenu est proche de celui des Conseils… Quant aux deux lettres de Bertot, voir notre choix de textes Jacques Bertot Directeur mystique, Toulouse, éd. du Carmel, 2005 – Lettre 2.40, §2 : « Soyez cruelle à vous-même, et j’espère de la bonté divine que jamais nous ne nous verrons sans un renouvellement spécial tant en vous qu’en N. car ne terminant point ce torrent impétueux des grâces divines que je vois venir sur vous autres, elles porteront grand effet pourvu que vos coeurs soit des vallées. Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme [sœur Marie des Vallées] très unie à Sa divine Majesté, savoir que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles. Heureuses et mille fois heureuses les âmes quand elles ont rencontré le trésor infini de la vérité, car elles sont en voie pour trouver les trésors des grâces infinies de Sa divine Majesté. Aimez donc en cette manière et ne cessez point d’aimer car jamais Dieu ne cessera de correspondre. Servez-vous de ce que votre chère âme expérimente pour voir la vérité de ce que je vous dis. » Lettre 2.64, §6 : « Quand une fois l’âme a trouvé le sentier de la divine Justice, elle ne marche plus, mais elle vole. Et sur ce sujet il faut que je vous dise ce que Dieu fit connaître à une personne qui est morte à présent, qui était un miracle de grâce, et qui avait pour partage la divine Justice dans un très grand degré de pureté dont les effets ont été surprenants en elle. Elle me disait que la Miséricorde allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent, mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargé de tout cela, marche d’un point si vite que c’est plutôt voler. »

130 Il faut être toujours en garde contre… (Trévoux, qui donne comme exemple : « Il faut se donner de garde des surprises des chicaneurs »).

131 Crochets de l’édition Poiret.

132 Note dans l’édition Poiret : Je dors et mon cœur veille, Cant. 5, 2.

133 M. de Noailles ?

134 Accord pluriel avec « mon état précédent … et les autres choses qui accompagnent tels états ».

135 Communication mystique.

136 M. de Bernières et Madame de Noailles.

137À ne pas confondre avec la « première » Marie de l’Incarnation : Madame Acarie qui prit ce nom de religieuse (v. tome II).

138Nous donnons en deux notes successives les mises en ordre bibliographiques facilitant une approche approfondie de la grande mystique : sa vie puis ses écrits.

Sources biographiques :

(1) DS 10 487/507 (Oury).

(2) P. Renaudin, Marie de l’Incarnation, Aubier, 1942 [Introduction (1-48) suivie d’un (bon) choix de textes (49-230)]

(3) Dom G. Oury, « Marie de l’Incarnation », dans Mémoires de la société archéologique de Touraine, tomes LVIII et LIX, (1-311) et (312-607), reprise par Les presses de l’Université Laval Québec/Abbaye Saint-Pierre, Solesmes, 1973. Abrégé b dans les citations.

(4) Nombreuses études canadiennes et américaines : Françoise Deroy-Pineau, Marie de l’Incarnation femme d’affaire, mystique et mère de la Nouvelle-France, 1999, rééd. Bibliothèque québécoise, 2008 ; M.-F. Bruneau, Women mystics confront the modern world, Marie de l’Incarnation and Madame Guyon, State Univ. of New York (SUNY), 1998. Etc.

139Œuvres :

(0) Un choix  par P. Renaudin : Marie de l’Incarnation, ursuline, Aubier, 1942.

(1) Dom Claude Martin, La Vie de la vénérable Mère Marie de l’Incarnation, 1677 (Solesmes, 1981). À l’édition critique des Écrits… par dom Jamet, nous préférons sa source par Dom Claude Martin : celui-ci y explique les états de sa mère avec une grande précision issue de sa propre expérience. L’ensemble alterne les écrits de la mère et les gloses du fils ; il est complété par quelques témoignages savoureux provenant d’autres religieuses et éclairant les conditions du temps. Cet entrelacement original présente avec profondeur les diverses manifestations de la vie mystique.

(2) Écrits spirituels et historiques publiés par Dom Claude Martin… édition par Dom Jamet, Paris-Québec 1929-1939, 4 volumes [Vol. I : Introduction Générale (17-100) – I Les écrits spirituels : Introduction (103-130), Les écrits spirituels de Tours dont la première relation de 1633 (147-343) fin : (424) ; Vol. II : Fin des écrits de Tours, Les écrits spirituels de Québec dont la seconde relation de 1654 (159-498) fin : (512) ; (réédition de deux premiers tomes, les Ursulines de Québec, 1985 ; nous utilisons cette réédition repaginée [au tome deuxième, la page 130 devient 16] ; Vol. 3 & 4 Correspondance [rendue caduque par l’éd. de dom Oury]]. Dom Jamet justifie ainsi son grand travail, page 23 du vol. II : « Que cherchons-nous dans les confidences des mystiques, sinon l’écho très pur de leur expérience ? Tout le reste [n’est que]… commentaire ou orchestration du don de Dieu » ; à la p. 25 il compare la relation de 1654 avec la Vida de la grande Thérèse.

(3) Marie de l’Incarnation, Correspondance, nouvelle édition par Dom G. Oury, Solesmes, 1971 [elle comporte entre autres une très importante bibliographie].

140DS 10 498 sq. ; « O. » réfère à : Marie de l’Incarnation, Correspondance, op.cit. ; « J. » réfère à : Écrits spirituels et historiques, op.cit. Ici, citations O.549, O.227.

141O.374, O.299.

142J., tome 2, 242.

143O.826.

144O., 271.

145Contrairement à la  Vida de Thérèse, reprise, soumise à l’approbation des confesseurs, etc.

146Nous avons parlé dans notre tome II (p. 75 sq.) de ce bénédictin si profond.

147Les références des textes cités sont les suivantes : (b) pour la biographie de Dom Oury, Marie de l’Incarnation ; (r) pour la première Relation de 1633, (rr) pour la deuxième Relation de 1654. Les Lettres sont prises dans la Correspondance, nouvelle édition Oury.

148Mme Guyon fera les mêmes bêtises : Pour me soulager et faire diversion, je m’emplissais tout le corps d’orties… (Vie, 1.13.4)

149La Lettre 1 de la fin 1626 rapporte aussi cette comparaison marine. Les lettres peuvent rapporter des événements très antérieurs à leur rédaction. — Les lettres de la période 1622-1634, qui sont des comptes-rendus de ses expériences à son confesseur, ont été éditées sous le titre : Les écrits de Tours, chez Arfuyen, en 2003.

150Lettre 1, De Tours à Dom Raymond de Saint-Bernard, Feuillant, fin 1626 (?). Nous reprenons en italiques les informations données par l’éditeur Dom Oury concernant l’ordre des lettres et leurs destinataires ; mais nous déplaçons certaines lettres datées (comme celle-ci) quand la chronologie du récit le nécessite.

151Lettre 6, De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, 27 juillet 1627.


152Lettre 3, De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, début 1627 (?).

153Lettre 5, De Tours, à Dom Raymond de Saint-Bernard, Feuillant, début 1627 (?). Allusion à la Bible, IV Rois, 4, 3.

154Le « Tout » et le « rien » : vocabulaire emprunté à Benoît de Canfield : v. notre tome II.

155Nous utilisons des passages de la première relation de 1633 outre les lettres.

156Lettre 8, De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, 17 mars 1631 (?).

157Les sœurs converses ou laies assuraient les charges matérielles du couvent.

158Lettre 17, De Tours, à Dom Raymond de S.Bernard, Feuillant, 3 mai (?) 1635.

159Lettre 9, De Tours, à Dom Raymond de S. Bernard, Feuillant, 1634 (?).

160Lettre 269, De Québec, au P. Poncet, Jésuite, 25 octobre 1670 (récit du voyage à Dieppe).

161Lettre 80, de Québec, à son Fils, 26 août 1644. Ces récits sont parallèles — et plus intimes — que ceux des Relations Jésuites de la Nouvelle France., qui rassemblent les correspondances entre les missionnaires jésuites au Canada et leurs supérieurs à Paris.

162Lettre 50, de Québec à la Mère Ursule de Ste-Catherine, supérieure des Ursulines de Tours, 13 septembre 1640.


163Lettre 87, De Québec, à la Mère Françoise de S. Bernard, Sous-Prieure du monastère des Ursulines de Tours, 27 septembre 1644.

164Jérôme Lalemant ou Lallemant (1593-1673), jésuite arrivé au Canada en 1638 : il participa aux Relations Jésuites. Il prit le gouvernement des missions canadiennes par deux fois, entrecoupées d’un séjour à Paris. Il contribua à la nomination de François de Laval et le seconda de tout son pouvoir. « On eut à lui reprocher quelque raideur… mais en vieillissant il acquit un équilibre, une expérience et une sagesse qui lui méritèrent l’estime des factions opposées. » (DS 9.120-121). Outre les guerres indiennes, des tensions animaient la minuscule communauté de Québec dont Mgr de Laval fut finalement victime.

165Lettre 97, De Québec, à son Fils, 29 août-10 septembre 1646.

166Lettre 110, De Québec, à son Fils, été 1647.

167Lettre 116, De Québec à la Mère Marie-Gillette Roland ; religieuse de la Visitation de Tours, 10 octobre 1648.

168Lettre 121, De Québec, à la Communauté des Ursulines de Tours, septembre 1649.

169Lettre 123, De Québec, à son Fils, 22 octobre 1649.

170Lettre 129, De Québec, à son Fils, 17 septembre 1650.

171Lettre 136, De Québec, à son Fils, octobre-novembre 1651.

172Lettre 155, De Québec, à son fils, 9 août 1654. — Jeanne Guyon présentera la même écriture inspirée par la grâce (certains la qualifient « d’automatique » !).

173Table des matières.

174Lettre 153, De Québec, à son Fils, 26 octobre 165

175Lettre 177, De Québec, à son Fils, 24 août 1658.

176Nous en parlerons dans notre tome IV : il est le fondateur de l’Ermitage canadien.

177Henri (né vers 1635) sera ordonné prêtre en 1660.

178Lettre 183, De Québec, à son Fils, septembre-octobre 1659.

179Lettre 184, De Québec, à son Fils, 25 juin 1660.

180Lettre 196, De Québec, à son Fils, septembre 1661.

181Lettre 201, De Québec, à son Fils, 10 août I662.

182Lettre 204, De Québec, à son Fils, août-septembre 1663.

183Lettre 208, De Québec, à son Fils, 18 octobre 1663.

184Allusion au Cantique des Cantiques.

185Jean 14, 23.

186Lettre 216, De Québec, à son Fils, 29 juillet 1665.

187Lettre 225, De Québec, à son Fils, 29 juillet-19 octobre 1667.

188Lettre 235, De Québec, à son Fils, 9 août 1668.

189Lettre 243, De Québec, à son Fils, 16 octobre 1668.

190Lettre 263, De Québec, au P. Poncet, Jésuite, le 17 septembre 1670.

191Lettre 267, De Québec, à son Fils, 25 septembre 1670.

192Probablement destiné à donner à son fils toute autorité sur l’usage de ses écrits.

193Lettre 274, De Québec, à son Fils, 8 octobre 1671.

194J.Orcibal, Correspondance de Fénelon, Tome I, Fénelon, sa famille et ses débuts : le chapitre VII est consacré à ce frère.

195Justifications, XXXII §12, Ed. Dutoit, vol. I, 383-384.


196 Repris par Madame Guyon comme bien des passages de cette Relation.

197  ?

198?

199?!

200?!

201 oui

202 Vraiment ?

203Celui qui me tient la place de Dieu sur la terre pour

204Ses voies m’ayant commandé de

205Par écrit autant qu’il me sera possible

206Faveurs, qu’il a plu à sa divine Majesté de me faire

207plu, de me communiquer

208 Une nuit, pendant _ C en

209Champêtre, où avec une de mes compagnes _ C avec une de mes compagnes, où

210Par l’air, (s’en) venait (droit) à moi _ C qui venait à moi

211Alors, ce plus beau de tous les _ C Alors, lui, le plus beau des

212Ecouter). (Surtout, les paroles de Notre-Seigneur me demeurèrent tellement imprimées dans l’esprit qu’elles n’en sont jamais sorties ; et quoique je visse son Humanité sacrée, je n’en pus rien retenir de particulier, tant ses paroles me charmaient et attiraient l’application de mon esprit par leur douceur).

213Faisais) avec une grande

214En cela

215(Une) enfant (encore aveugle et) ignorante

216Récréations) sans faire distinction de l’un ni de l’autre ; (je mêlais la dévotion avec le divertissement) et sans y faire réflexion je faisais

217Ouï dire), (ce qui n’est pas toujours vrai)

218

219Rien ne me retenait que la confession, car encore que

220Saint-Esprit) qui me pressait intérieurement.

221Et plus d’un an entier ma conclusion était

222(Etant plus avancée en âge) Notre-Seigneur permit que mes parents me missent dans le monde en

223quitter la conversation

224A lire) des

225Vaines) et que j’avais lus purement pour mon plaisir et pour ma récréation

226Son attrait

227Près de deux ans (entiers que dura mon engagement)

228Et une) grande patience

229Que je désirais avec passion

230Avant) ma mort afin d’être favorisée de sa protection

231Voulait) doucement disposer (à de grandes choses)

232Touches (et de ses attraits)

233Donné) du dégoût - C le dégoût et de la force pour - C et la force pour

234Me fortifia) l’esprit et - C l’esprit intérieur

235Inclination) pour - C à

236Haute piété) (que de tomber en des mains qui fassent prendre un bon pli dès les plus tendres années)

237Parce que je connaissais par expérience -C parce que j’expérimentais

238Mon bien) et que mon attrait à l’oraison s’y fortifiait beaucoup - C et un attrait à l’oraison

239Véniels) (pourvu que l’on en usât avec dévotion)

240Qui confessait par coutume (et sans beaucoup d’exactitude)

241Rien dire). (dans cette rencontre ainsi que dans les autres semblables), après avoir fait ma pénitence, je me présentai à la sainte communion

242Et tout ce qui avait l’être tomberait plutôt dans le néant que

243Parlait) par la bouche des prédicateurs - C par les prédicateurs

244Cela me semblait admirable - C je trouvais cela admirable

245De plus en plus dans mon âme le désir de l’écouter - C dans moi un amour qui m’incitait à l’aller écouter

246Jusqu’à ce que)je l’eusse (entièrement) perdu de vue - C je les eusse perdus de vue

247Rien de plus grand) que la parole de Dieu - C que d’annoncer la parole de Dieu

248Ce qui) produisait en mon cœur - C engendrait dans mon cœur

249Etait (comme) un vase - C était un vase

250Imagination), mais un effet réel de l’Esprit de Dieu - C mais la force de l’Esprit de Dieu

251Opérait (de la sorte) dans mon - C opérait cet effet dans mon

252Qu’en l’évaporant en l’oraison et en traitant avec Dieu - C l’évaporer en traitant avec Dieu dans l’oraison

253Que tout le jour) ma respiration ne disait - C mon esprit disait

254Mon cœur en était (tout )embrasé -C mon cœur en était embrasé

255Suivais) cet attrait

256Dans ce (sacré saint) mystère

257Qu’il en soit

258Semblable) (hors de l’Eglise)

259Majesté) des saints mystères

260Chrétiens (et catholiques)

261Plus j’avais) de sentiments d’amour

262Drapeau) (lorqu’ils marchaient pour aller faire leur exercice militaire)

263En cet état) (où par la réflexion que je faisais quelquefois sur moi-même, je sentais que Dieu se rendait si absoolument le maître de mon cœur que) je pensais être dans la voie de la vraie dévotion

264Capacité) (et de mon peu d’expérience)

265Mon esprit était dépourvu de toute - C mon esprit était sans aucune

266D’espérance et de confiance qui me faisaient venir - C mais l’Esprit de Dieu me faisait venir

267Directeur) pour me conduire (dans la vie spirituelle), la pensée même ne m’en étant pas seulement venue

268Parce que je ne croyais pas qu’il fallût…, mais (qu’il fallait) seulement dire

269Ce coup de grâce (que de) me tirer - C un coup de grâce, me tirer et (de) me mettre - C et me mettre

270Avec une (grande) certitude - C avec une certitude

271Et par cet arrêt si subit, toutes les pensées (de mes affaires) me furent ôtées de la mémoire

272Humaine) pourrait exprimer

273Un Dieu d’une bonté infinie et d’une pureté incompréhensible - C un Dieu dont la bonté et la pureté sont infinies

274Me paraissait - C est

275L’horreur même), (je dis plus), un Dieu

276Consomme) et anéantit

277Effets) (ainsi qu’il m’arriva dans cette lumière, dont il plut à la divine Bonté d’éclairer mon esprit)

278Ravi) en soi-même et tout

279Lui fit (souffrir) dans l’expérience

280Ce trait de l’amour) fut si - C est si

281Pour ne rien relâcher de la douleur

282Sa rigueur) (me) semblait douce - C semble douce

283Il portait - C elle porte

284Des chaînes) qui liaient et attachaient l’âme afin de - C qui lient et attachent l’âme en sorte

285Et elle (de sa part) s’estimait heureuse - C et que cette âme s’estime heureuse

286Excès), je me voyais toujours plongée dans - C je ne perdais point la vue de ce Sang

287S’établir à

288Tours) et ce me fut un bonheur - C je m’estimai heureuse

289Il survint) une dame qui étant à genoux - C une dame qui était à genoux

290De la façon) avec laquelle je m’étais énoncée - C avec laquelle je l’avais abordé

291Le lendemain (de grand matin)

292(Comme Dieu, par un effet particulier de sa providence, m’avait donné ce bon Père pour confesseur), je n’en pris point d’autre tout le temps qu’il demeura à Tours. Il se nommait Dom François de Saint-Bernard, et c’est le premier confesseur religieux à qui je me sois confessée

293Je lui demandai permission) en ce commencement (d’en faire quelques-unes ; celles qu’il me permit) furent (de porter)

294Et (de prendre) la discipline, ensuite de quoi il me régla

295Communion) qui fut (de m’en approcher)

296Et que j’étais bien (auprès de Dieu ; mais après que Notre-Seigneur m’eut ouvert les yeux),je me voyais telle que j’étais et

297Esprit) avec une continuelle pensée de ses souffrances - C avec celle de ses souffrances

298Et je suivais) toutes les pentes (qu’il me donnait) - C toutes ses pentes

299Non que j’eusse - C ce n’est pas que j’eusse

300Convaincu) en un moment - C dans le moment

301Me réduisait) où il fallait - C où il voulait

302Du tracas (des affaires du monde) pour suivre l’attrait

303Proposait) et (sans plus différer) je pris un habit ridicule

304Supérieure) et qui l’excitait continuellement : (il disait ce que cette puissance lui faisait dire)

305Parlât) si familièrement et si

306Intérêts) et de ceux de

307Tourterelle retirée

308Temporels) car je voyais clairement

309Service) (et surtout) je trouvais

310Instruite) dans

311Pente) à me cacher dans

312Mettait) un aiguillon

313Concevait) (la conséquence) des quatre fins

314Et pour lors, toute mon âme désirait ardemment d’en recevoir l’application, outre l’impression générale et continuelle qu’elle portait de

315Tracas (des affaires temporelles)

316Notre-Seigneur me voulut montrer que c’était lui qui m’avait engagé à cela en me conférant

317J’expérimentais (principalement) en

318Mon âme) avait une inclination

319Vous m’êtes) avec tant d’évidence et d’une manière ineffable qui dit tout (et qui me fait tout voir) - C d’une manière qui me dit tout

320Vous êtes (enfin) ma Vie qui - C vous êtes ma Vie qui


321J’avais une expérience de tout cela dans ce béni Sauveur

322Trouvera des pâturages

323Par lui) : en lui, dis-je, où je découvrais ses divins

324Mystères) qui m’étaient comme des pâturages féconds dont mon âme était repue. J’en sortais, sans en sortir, pour entrer dans les emplois où il m’avait mise

325Cesser de prendre) sa nourriture

326Pasteur) qui opérait en elle une communication

327A faire (méthodiquement) l’oraison mentale avec préparations, préludes, divisions, points, matières, (colloques)

328En danger) d’être trompé du

329Regard) (et tout d’un coup) par

330A cet attrait

331Prît) un mal de tête qui m’incommodait

332Dieu) (aux volontés duquel) la mienne demeurait doucement (soumise et) attachée

333Dans ce même temps (Dieu permit que) le livre

334Retiré) et qui (dans la direction) répondait précisément à ce qu’on lui demandait, m’écouta

335M’ordonna de

336De plus méditer

337Se passerait (en moi)

338Crucifix), ce divin Sauveur emportait mon esprit - C mon esprit était emporté en lui

339Faire) c’était - C était

340(Si quelquefois) il prenait air

341Amour), hors de l’oraison - C hors de là

342Mon cœur) ne laissait pas d’être sans cesse tourné vers lui afin que par sa bonté il - C était dans une tendance continuelle à sa bonté pour qu’elle

343Jésus-Christ). L’âme concevait des

344 Voulaient) et ne souhaitaient

345Dans un abaissement intérieur très profond - C dans un grand abaissement intérieur

346Anéantir) entièrement (s’il eût été possible)

347Partie (animale)

348Onction) suave qui adoucissait ses travaux - C sacrée qui adoucissait tous ses travaux

349Travaux) et de la sorte (étant d’accord avec l’esprit)

350Il est vrai que les trois ou quatre premières années que je fus dans la maison de mon frère, l’esprit de grâce qui me conduisait

351Talents naturels) que Dieu m’avait donnés - C que Dieu avait mis en moi

352Et (en effet) j’en faisais les offices

353Sur moi) impérieusement et

354Entée pour ne vivre que de son divin esprit, et ne subsister que de sa vie

355Sitôt que C dès que

356Il me donna aussi - C il me donna, ce me semble

357Qui était tout mon soutien et ce qui m’établissait - C c’était ce qui me soutenait et m’établissait

358Dans un entretien - C dans un colloque

359Seigneur) et bien que (pour lors) mon esprit le regardât comme

360Mon imagination) néanmoins n’y avait aucune part

361Plus spirituel et abstrait (que matériel et sensible) - C plus spirituel et fort abstrait

362Et(néanmoins) Dieu lui faisait entendre qu’il la voulait - C Dieu lui fait expérimenter qu’il la veut

363Pureté) (qui lui était inconnue) et par où

364Passé) savoir, du soutien et du secours qu’elle recevait en quelque manière par le moyen des sens - C ayant été jusque là soutenue par les sens

365Plus douces que toute douceur - C plus douces que toute suavité

366Imaginables) de sorte que si elle eût possédé toutes les richesses du monde

367Mener), elle se sentait (seulement) attirée à des choses sublimes, mais - C elle a une tendance à

368Concevoir), (c’est pourquoi)elle s’abandonnait (à Dieu) - C elle s’abandonne

369Chemin) que celui où sa bonté la voudrait faire marcher - C que lui fera voir

370Elle sentit qu’on lui ouvrait l’esprit pour - C on lui ouvre de nouveau l’esprit pour

371J’avais) (vu) d’impur en moi-même, je vis (pour lors) une

372D’impuretés) à nettoyer - C à purger

373Terme) où l’âme piquée et pressée de - C où l’âme aiguillonnée par

374Tend si ardemment et si continuellement - C a une tendance si ardente et si continuelle

375Cœur) (qui) dans toutes les opérations - C en toutes les opérations

376(Comme) un censeur - C un censeur

377Avec l’abandonnement - C aussi bien que l’abandon

378Ce qui est assez facile à reconnaître - C ce qui est fort aisé à reconnaître

379Je l’ai quelquefois voulu persuader à des personnes

380(Dans) cet état d’oraison qui avait soustrait - C cet état d’oraison qui a soustrait

381Qu’elle recevait - C qu’elle avait

382Quoique étonnante d’abord, lui fait expérimenter - C elle voyait (clairement) et par une expérience (sensible)

383Qu’elle) avait (beaucoup) gagné - C qu’elle a gagné cette soustraction, quoique d’abord rude et étonnante, n’avait été que pour - C cette soustraction n’a été que pour

384De l’humilité, de la patience et de la charité du prochain

385Du grand bien qui m’arrivait quand quelqu’un me donnait

386Arriva) (particulièrement) dans une rencontre où

387Intérieures) (mais fort distinctes)

388Voulais) (posséder) d’une

389Inconnue) (et où lui-même me disposait)

390Spirituellement) et par un rayon de contemplation si épuré - C mais c’était par une contemplation si épurée

391Elle (se) fondait - C elle fondait

392Son inclination néanmoins était de le posséder par - C néanmoins sa tendance était de le posséder par

393Et qu’elle pressentait

394Flammes) pour parvenir où - C pour arriver où

395Il n’y avait travaux qu’elle n’embrassât soit de jour soit de nuit

396Vît (fort) bien - C vît bien

397(Une bonne) partie des nuits à se discipliner avec une grande effusion de sang ; elle ne lui permettait de sommeil - C une partie de la nuit à se mettre en sang par des disciplines, manger de l’absinthe pour ne plus trouver aucun goût dans les aliments, et ne prendre de sommeil

398Les autres travaux domestiques et les peines attachées à ses divers emplois ; elle le faisait aller où - C ce même esprit de pénitence lui fait panser les plaies les plus infectes,l’oblige à s’en approcher et à chercher même des

399S’il se présentait quelque petit divertissement, (incontinent) l’Esprit lui disait - C s’il se présente quelque petit divertissement l’Esprit lui dit

400Directeur), ou (du moins) pour se retirer dans la solitude - C ou il la force à se retirer… dans la solitude

401Esprit de grâce) l’avait réduit et surmonté - C l’a surmonté et réduit

402Cet Esprit (intérieur qui s’était rendu le maître et le guide de l’âme) lui fit voir que la

403Montagne) qui mettait un si grand obstacle à

404Qu’il soit béni

405Accès auprès de sa divine Majesté, ainsi que j’ai dit

406La faisait) (languir et) souffrir

407Dans ces languissantes ardeurs

408Combien cet amour) cause de peines et de souffrances

409Bras intérieurs qui sont continuellement tendus - C il lui semble qu’elle a sans cesse les bras étendus

410Etat) où elle aspire

411A lui). Il est comme un autre moi-même : c’est mon tout, c’est ma vie

412Tous ses mouvements, toutes ses attentions et tout ce qui est en elle tend continuellement vers son

413Hé ! pourquoi tardez-vous tant à venir à moi ou à m’attirer à vous

414A mes peines

415Chemins (où les affaires me conduisaient), dans l’embarras des soins domestiques

416D’un (grand) nombre de personnes

417Qui ne me permettait pas (pour lors) d’exécuter ce dessein selon le jugement

418Directeur) (qui néanmoins me disait pour me consoler) qu’il

419que la divine Bonté

420Comme son amour excessif

421Faire (sans cesse)

422Et dans la conception

423Que boue et néant). Elle en était si ravie

424Cet attrait

425Or, bien que

426De l’état religieux - C de la religion

427Ames religieuses

428Plusieurs) (singulièrement chéries) qui sont la plus noble partie de son royaume spirituel et dans lesquelles ce divin chef

429Auxquelles (pourtant) mon âme se sentait portée - C auxquelles toutefois mon âme tendait comme à des ornements qui composaient la - C comme à ce qui formait la

430Elle aspirait) par un attrait continuel

431Son cœur) et son amour - C et ses amours

432Trop faible

433Ce qu’elle peut faire est de consentir au trait de Dieu - C ce qui dépend d’elle c’est son consentement

434Et de s’abandonner entièrement à tout ce que sa - C l’obéissance et l’abandon

435Faire) en elle

436Il la veut traiter - C il la traite

437Elle, vaincue (de sa douceur) lui donne - C après qu’il l’a vaincue, lui donne

438Elle ne veut rien que lui-même. Mon vœu d’obéissance - C

439Comme un enfant a coutume d’obéir à - C comme un enfant l’est à

440Sait (en cette sorte d’obéissance), mais - C sait, mais

441Il n’y avait plus que les affaires de mon fils qui étaient toutes dans - C Toutes les affaires de mon fils étaient dans la

442Faire (ainsi souffrir) mourir et

443Foi) et de jouissance

444Dans sa tendance (ordinaire) à le

445Découvert (au froid)

446Haire) afin que ses nœuds et ses épines

447Sensibles (que les plaies étaient récentes)

448Faisait (aussitôt) une

449Une infinité de

450Mon sens) souffrait

451(Dans ces inquiétudes) j’allais

452Servante), (cela blessait mon imagination)

453Parts) et (pour dernière épreuve) Dieu permettait que plusieurs personnes (se missent du côté de la tentation et qu’elles) me parlassent conformément (aux pensées dont j’étais combattue)

454Eloquent) qui employait tout son art

455Lui disant des contes et

456Parole de Dieu) ne s’était vérifiée en elle : je suis avec

457Pauvres) qui vont tremblants de porte en porte sans pouvoir rien faire

458Nous ne pouvons rien de nous-mêmes

459Amoureusement) (et pour l’ordinaire), tout

460Et me faisait connaître que l’état (affligeant)

461Transportée) d’une puissance -C par une puissance

462C’étaient des plaintes amoureuses et des gémissements inexplicables - C ce sont des plaintes amoureuses, ce sont des gémissements indicibles

463(Dont) chaque retour semblait la devoir consommer - C chaque retour semble devoir consumer l’âme

464Une lumière) (sortie) de la grandeur

465Majesté (lumineuse)

466Pour piquer et presser davantage l’âme - C pour aiguillonner davantage l’âme

467Qui par ses retraites - C qui dans ses retraites

468Bien haut), j’en eusse été soulagée - C cela m’eût soulagée

469Extraordinairement gros (en ces rencontres où) il porte

470Lieu à l’écart) (où) je me prosternais - C lieu à l’écart) ; je me prosternais

471Pour gagner) celui après qui mon âme soupirait, par un abaissement intérieur - C par un abaissement intérieur celui pour qui

472L’amour et la privauté ne diminuaient rien du respect - C l’amour ni la privauté ne diminuant en rien le respect

473Actions (de pénitence et)de charité - C actions de charité

474Ce qui m’en faisait chérir les occasions lorsqu’elles se présentaient, et les chercher -C c’était ce qui me faisait vivre ; j’en cherchais les occasions

475Confesser), (et ils avaient une telle créance en moi que) je les réduisais

476Arrivé) de l’inconvénient

477Grande pécheresse (et) pour honorer

478Par revanche de ce qu’il avait gagné le mien - C en revanche de ce qu’il avait ravi le mien

479Une fois), je sentis que

480Si bien unis

481Me dit (distinctement)

482Extraordinaires) où j’avais un besoin tout particulier de son secours, (tant pour en supporter l’excès que pour empêcher que rien ne parût au dehors.)

483Suivies) même de ceux qu’on appelait bons chrétiens

484Cela me faisait souffrir un martyre (à mon esprit) - C ce qui me faisait supporter une espèce de martyre

485Durant un

486Eglise) (et au sentiment des Docteurs)

487Application (si) continuelle - C application continuelle

488Pour l’état religieux - C pour la religion

489Monde) l’on pratique - C se pratiquent Dieu). Je gémissais (jour et nuit)

490A son entretien - C colloque

491Son entretien recommençait

492Leur entretien

493D’une manière très douce

494Dans le même (esprit)

495Que je n’ai couru (comme il fallait) après

496Divin) Jésus, et de toutes mes infidélités à

497Chérubins

498Pâtissantes dans - C et souffraient

499Intelligible

500Laquelle impression… était plus claire que toute lumière) me faisant connaître d’abord que mon âme était dans la vérité, puis, en un moment, me faisant voir - C d’abord elle me fit connaître que mon âme était dans la vérité, et cette vérité me fit voir en un moment

501Commerce)que les trois divines Personnes ont par ensemble - C qu’ont ensemble les trois divines Personnes

502L’intelligence du Père - C l’amour du Père

503Qui me fit perdre

504Ensuite elle voyait

505Qui se faisait - C ce qui se fait

506Production,) (spiration active et spiration passive)

507Pour parler de - C pour le dire en un moment et sans - C en un moment, sans

508Essence) dans les divines - C entre les trois divines

509Soit dans elle-même, soit hors d’elle-même - C dans elles-mêmes et hors d’elles-mêmes

510J’étais néanmoins d’une certaine - C néanmoins en une certaine

511Cette très sainte - C la très sainte

512Dans la suprême - C en la suprême

513Et je voyais distinctement - C et je connaissais

514Hiérarchie ; (je voyais) que le - C hiérarchie : que le Père

515Dans les Trônes), ce qui me donnait connaissance de la - C par où m’étaient signifiées la

516Eternelles) ; (je voyais) que le - C que le

517Chérubins, (ce qui me donnait à entendre qu’il est tout lumière et tout vérité au-dedans de lui-même par sa génération éternelle, et au-dehors lorsqu’il se communique ; je voyais) que - C chérubins ; que le

518Ardeurs, (ce qui me faisait connaître que cette Personne adorable est tout feu et tout amour, puisqu’il embrase de la sorte tout un chœur angélique ; je voyais) enfin que - C ardeurs ; qu’enfin

519Dans la suprême - C en la suprême

520Dans ces grandes splendeurs - C dans ces grandeurs

521Pour être illuminés - C pour recevoir l’illumination

522Lorsqu’elle recevait cette lumière, elle comprenait parfaitement comme elle était - C j’entendais et expérimentais de quelle manière mon âme était

523C’est ton nid

524Paradis (au milieu de cet enfer)

525Après avoir goûté naturellement ces lumières célestes

526L’on voit que l’on a connu tout cela et que tout cela est très véritable, et l’on s’exposerait volontiers à la mort pour en soutenir la vérité - C on voit que l’on a connu tout cela et que l’on voudrait mourir pour ces vérités

527Amour), savoir de cet amour qui par un attrait de Dieu et tout d’un coup

528L’amour l’emporte toujours, parce que

529A voir

530Et à être unie en Celui

531Elle est donc satisfaite, mais pourtant elle n’est pas contente

532Repas

533Du Père et du Fils) et son plaisir, cette spiration d’un amour Dieu qui est le Saint-Esprit. Elle ne peut donc

534A aimer) ; et c’est l’effet des lumières (que Dieu donne surnaturellement). Néanmoins dans le degré de pure lumière et dans celui de lumière et d’amour, la lumière engendre l’amour, mais dans le degré de pur amour, l’amour engendre

535Cependant le mariage n’est pas encore consommé, quoique l’âme soit en Dieu. Elle soupire, elle gémit et quoiqu’elle possède

536Paix-, et que par une très grande jouissance elle soit dans

537Main), par ses opérations secrètes

538Par des voies cachées à l’âme même

539Dans les grandes angoisses que

540Prétendait), les respects (profonds) que lui

541Divine) par les impressions précédentes s’étant accordés avec

542L’âme) par des opérations si secrètes et par des voies si cachées à l’âme même

543Intenses, (si intimes) et si imperceptibles qu’il

544Ou s’il était proche, elle avait les mêmes souhaits que

545Pour lors elle reconnaissait

546Il en était (ce me semblait) si passionné

547Et après l’expérience

548La dignité de la matière surpasse la diction humaine, ou enfin de crainte que

549Majesté) qui est si disproportionnée à l’âme à cause de sa bassesse

550Que l’âme en défaut et se trouve

551De nouveau) et ainsi par divers retours cela continue assez longtemps

552Part), (et même) les puissances de l’âme se resserrant dans l’unité demeurent arrêtées et dans le

553Plus capable

554Une impression (très vive des Attributs divins et) de ses perfectios essentielles qui tout ensemble m’étaient - C une nouvelle impression de ses divines perfections qui était tout ensemble

555Aussi) amour et lumière. Lorsque mon âme - C amour et lumière, mais il semble que l’amour engendrait la lumière. Lorsque mon âme

556Perdue (pour lui faire hommage) - C perdue dans cette source de vie entendait (par quelque sorte de conséquence) les hautes vérités - C entend les hautes vérités

557Sang) ; (de la communication ineffable de cette vie par la grâce et par l’amour) et de l’influence du Verbe comme Chef des chrétiens et surtout des âmes saintes

558Mesure), mais dans une plénitude très accomplie comme à notre Chef

559De sorte que comme l’onguent

560Sont à l’âme une nourriture divine

561O Netteté, ô Sainteté, ô Abîme

562Simplicité) que je ne voyais leurs distinctions que comme unité, (au lieu que) lorsque la connaissance

563Je voyais et distinction et unité. Or en cette occupation des divins Attributs, cet amour et cette lumière étaient, ainsi que j’ai dit, une nourriture divine sans laquelle il eût été impossible

564Majesté), mais l’amour (fortifiait l’âme et) rendait la Majesté en quelque façon accessible. (Et après) tout, cela n’empêchait point

565Otée), car elle demeura plus parfaitement établie en mon âme qu’auparavant

566Obéissance) me console

567L’impression que j’en avais eue la première fois

568Pour l’amour) et par l’amour, mon âme se trouvant toute dans la privauté et dans la

569Cette adorable Personne - C cette suradorable Personne

570. Etant devenue) lui-même par ma perte

571. (Comme) impuissante

572. Opérations) appropriées à chacune des

573. L’unité) du principe agissant qui était le même dans les trois Personnes car je voyais sans confusion l’unité du principe et l’appropriation de l’opération, et tout cela d’une manière ineffable. Il me faudrait avoir

574. Et qui donnait aussi à l’âme la privauté et la puissance d’y tenir

575. Pâtir), il n’est pas possible d’y mettre du plus ou du moins - C et il ne lui est pas possible de s’en distraire ni d’y mettre du plus ou du moins

576. Ni l’étude

577. En lui) donnant peu à peu les dispositions nécessaires pour

578. Aime) et qu’elle est (réciproquement) toute pénétrée

579. En lui faisant souffrir des morts très douces ; je dirai mieux, que ces morts sont la douceur même

580. Grand Dieu, (consubstantiel et) égal à son Père, (immense,) éternel, (infini,) par

581. Agrandie) par cette dignité

582. Epouse). Elle lui dit :

583. Affaires), pour rechercher sa gloire en tout et partout selon les connaissances qu’il lui en donne et pour le faire régner comme

584. Elle continue ses

585. Franchement), et quoi que je leur disse, ils

586. Quelquefois) un grand nombre d’arrêtés, en sorte que leur appartement semblait être

587. Epoux (que je rendais service ; d’où vient que) j’avais

588. Aux touches intérieures

589. Feu) qui m’ôtait la liberté de respirer

590. Feu) et lui disais

591. Dans la prison (du corps)

592. Amoureuse) en (la vue et par) l’amour

593. Ordinaires) et le mépris de la partie supérieure qui ne faisait

594. Beau) et conforme à mon inclination, et j’eusse bien voulu

595. Je me forçais

596. Occupation), et que devant

597. Chapelet, le sens des paroles emportait mon esprit en Dieu

598. Epoux), et je m’occupais de tout autre chose que de ce que je regardais, aussi ce que j’en faisais n’était que pour amuser la partie inférieure

599. Volonté était sa captive, et en telle sorte sa

600. Jaloux ; de ce qu’il voulait (seul) la

601. Que ne fait le son des paroles : ce sont des mouvements divins que la langue humaine ne peut exprimer, une privauté

602. Retour), (mais) je

603. Flammes). Il me déplaît d’user de ces termes, mais

604. C’était mon corps) qui le faisait sans la réflexion (de l’esprit)

605. Insensée), et l’esprit revenant à soi, il abattait

606. Si j’eusse pu parler) comme à l’ordinaire dans mon activité amoureuse

607. Souffrir) la domination

608. Libre (de) la plénitude que

609. Flammes (qui étaient retenues en son cœur sans en pouvoir sortir. Alors) par une autre

610. O Amour) vous vous êtes

611. Sans ces (petits moments de) relâche

612. Privation) et non cette souffrance dont

613. J’ai déjà dit) les œuvres de charité envers le prochain, parce que ses actions extérieures

614. Me mettant en danger

615. Les plus petites choses (quand elles étaient un peu extraordinaires)

616. (Je sentais que) mon esprit voulait

617. Quitter) ressentant

618. Solitude) (et dans le silence) que lorsque j’étais actuellement occupée dans les affaires extérieures

619. Enlèvement

620. Enfin) le corps était tiré de sa peine

621. Qui la soulageait et guérissait sa langueur

622. Et alors j’expérimentais en tout moi-même ce que

623. Qui pareillement retournait sans cesse dans

624. Paroles propres) (pour m’exprimer)

625. Excès) des miséricordes

626. Quelque perte (qui se soit faite) de moi en elle quelque intimes qu’aient été les communications dont il lui a plu de m’honorer

627. Acception

628. Vu la disposition de deux choses

629. J’avais pour lors 28 à 29 ans. (Dieu soit éternellement béni de ses infinies miséricordes)

630. Dans les familiarités

631. Séparer). Je détournai mon cœur pour m’entretenir avec mon divin Epoux qui me pressa aussitôt de

632. Suivant) son attrait

633. Inexplicables

634. Epoux) et qu’il vît bien la disposition où j’étais, se plaisait

635. Mais vous voulez différer la possession de ce bien (et cependant) que je ne meure pas

636. Je languis, (je sais seulement que) c’est vous qui

637. Etude) ni reflexions

638. Qui (dans cette rencontre) put durer

639. Consoler) il me disait très

640. Doute) et même lorsque j’avais la moindre pensée qu’il manquerait ou à lui ou à moi, encore que dans

641. Certitude) (qu’elle s’exécuterait)

642. Ma pensée se porta du côté des Urselines

643. Cœur) sentaient un muvement subit

644. Toujours) de même

645. Cet attrait

646. Directeur) (aussi bien qu’à moi) que c’était là

647. Car j’avais) une forte pensée qu’il

648. Quelque temps se passa) (de la sorte) pendant lequel je demeurais (toujours tranquille) dans le commerce

649. En effet) il m’en fallut soutenir une très grande (et très difficile)

650En son couvent

651Mais je n’en fis rien paraître

652Simplement (sans m’ouvrir davantage)

653De mon côté) (et capable de traverser l’affaire)

654Engager) dangereusement ma

655Touchantes et persuasives que je voyais l’objet présent et que, selon la conduite humaine, la chose était

656Esprit, (surtout) après les vœux, celui de

657Déclaré (dans l’Evangile)

658Les plus fortes) parties (à s’y opposer)

659Sans lui en parler. (Il s’attrista) quand il le sut et sans

660Du monde (en campagne) de tous côtés

661Amis (m’accablèrent de raisons et) me condamnèrent

662Perte)(et me mettant devant les yeux une infinité d’inconvénients. Enfin) au bout

663Amis) qui prenaient grande part à mon affliction

664C sur le pont de Blois

665Arrivé) de sa part

666Monde), (me frappait continuellement les oreilles du cœur et s’opposait à celle de la nature et du sang. Mais enfin) celle-ci l’emporta par son efficace

667Et me fit abandonner mon fils entre les

668Invincible). Je traitais de cette affaire dans mon intérieur avec

669Voulez) pour moi

670Aliment) (divin et une vertu) intérieure

671Faire et emportant (sans résistance) mon esprit

672(Après que j’eus quitté le monde et que Dieu m’eut ouvert la porte de son paradis terrestre,) il ne douce) (surtout) après un embarras

673Cet état était (parfaitement) conforme

674Serge, (mes instruments de mortification, ma façon de couche,) etc., et

675Un (grand) nombre

676Messe) et passant la tête par la

677J’y serais), (parce qu’il m’y avait vue une fois)

678Beaucoup) afin que mon absence lui fût moins sensible quand le temps serait venu de me séparer de lui

679Me consola) si doucement que toute l’affliction

680Affliction

681Combat) et à qui l’on

682En ce repos

683Imperfection que de) désirer savoir plus que Dieu ne fait connaître

684Aimer) il n’en est pas de même (parce que) l’âme

685Vertu) car les pères spirituels et les livres pieux sont destinés pour en tirer des instructions afin de ne pas errer, mais j’entends parler des

686S’y voulant) mêler fit des efforts pour s’étendre au delà de

687Pour lui faire suivre son inclination

688Au delà) de la condition pour laquelle Dieu

689Est) spécieuse (parce qu’elle se porte à connaître des choses saintes et divines), mais (à la fin) elle renverse et trouble les puissances en sorte qu’à peine peut-on distinguer l’esprit de la grâce d’avec

690Simple) et capable des grâces

691Union). Mais je reviens. Mon âme était donc dans le calme après le combat, en sorte que rien ne la troublait

692Etat), parce que j’y voyais l’esprit de Dieu, ce qui me faisait aimer

693A peine) puis-je suporter l’excès de votre douceur

694Jusqu’à ce qu’un soir, au même moment qu’on eut donné le signal pour commencer l’oraison, étant à genoux

695Effets) de (la promesse faite dans) ces divines

696Unité) s’emparait de

697Comme) d’une chose qui

698Que je) recevais

699Intelligible

700Opération) disposait mon âme

701Et lui faisait) recevoir les

702Pour) me faire recevoir

703Mon âme) recevait des

704Tomber (sous les sens ni) sous les paroles des hommes mortels

705Tempérament) que l’Esprit du même Dieu y apporte

706Chaise - C chaire

707Chœur) nonobstant les restes des écoulements et des embrassements divins dont mon âme avait été remplie et dont elle était encore toute liquéfiée (comme un vaisseau qui demeure tout humecté quoiqu’on ôte la liqueur dont il était rempli)

708Après la faveur insigne dont j’ai parlé

709Esprit) qui conservait toujours

710Abstrait) (et plus éloigné) que

711Donnait) l’intelligence de l’Ecriture sainte

712Cela eût) éclaté au dehors

713Les sens en étaient touchés de telle sorte que j’avais de puissants mouvements de battre des mains

714Toutes pleines de hyacinthes et propres pour

715Fertile) où elle s’entretenait dans un en-bon-point

716Et où elle avait des biens à

717Pensées) à mes sœurs

718Dans son livre français

719Mortifier

720Mot) : (Qu’il me baise du baiser de sa bouche)

721Monastère) et lorsque j’étais à l’ouvrage, j’étais

722Le sujet de l’entretien était quelquefois de la pureté de

723Sages) ceux qui ont moins de lumière

724Emporté) à un autre

725Toutes choses

726Généralement) toutes les pratiques qui s’y observent

727Divine Bonté

728Obéissance) (pour la pratique de laquelle) j’avais

729N’avait) pas seize

730Contentait le plus

731Et je m’entretenais

732Repos) à une personne religieuse

733Spirituelles), une contradiction en mon imagination contre les actions et les façons d’agir de

734Feintes (et tromperies)

735Part) et où elle avait été obligée de garder le silence. Mais les tentations, pour violentes qu’elles fussent, ne m’empêchaient point de faire toutes les observances

736Règle) ; (personne même ne s’en apercevait et) il n’y avait

737Je sentis en mon

738Enfin après avoir bien souffert

739Loudun), passant par notre monastère (pour aller à Anessy visiter le tombeau du Bienheureux François de Sales), je lui

740Moments) (et même pour comble de mes disgrâces) le Révérend Père Dom Raymond (de qui seul je recevais de la consolation) me fut ôté et envoyé à Feuillant pour y être supérieur

741Et ainsi son éloignement me priva de son assistance. (Mais enfin Dieu, qui est le consolateur des affligés et qui ne les abandonne jamais entièrement, me consola lui-même parce que), étant un jour

742Oté de dessus les épaules

743Croix), je ressentis les effets des paroles de

744J’avais néanmoins encore mes croix, (n’ayant été déchargée que de leur pesanteur) mais elles m’étaient douces et faciles

745A quelque Père du même ordre

746Majesté). Elle me dit en mon intérieur qu’elle voulait

747Lieu) en m’attachant continuellement à sa divine Majesté par la foi, par l’amour et par l’espérance et que comme

748Limites) dans l’observation de mes vœux et de mes trois autres vertus, le tout par rapport à sa très étroite et très intime union

749Très efficace) par la force intérieure que j’en recevais et par l’entière inclination qu’elle donnait à mon âme du côté de Dieu

750Qui était venu de Rennes s’y

751Ans) et la douleur qu’il avait eue de ce que je l’avais quitté était beaucoup adoucie

752Avent) dans la cathédrale et qui y devait encore prêcher le carême

753De Dieu) (qui voulut que) ma supérieure

754Après que je lui eus déclaré de bouche toute la conduite de Dieu sur moi dès mon enfance, et généralement tout ce qui s’était passé dans le cours des grâces qu’il avait plu à la divine Bonté de me faire, il m’obligea de lui donner les mêmes choses par écrit, afin de les examiner plus à loisir

755Lequel) (après avoir examiné toutes choses et pris de moi tous les éclaircissements qu’il crut lui être nécessaires) m’asura

756Que pour lui. A ces paroles toutes mes peines

757Bien) (par les effets) que Dieu

758S’y étant (nouvellement) établis, où ma sœur en prit (entièrement) le soin

759Qui m’avait (le plus) affligée durant mes croix, c’était que

760Avec) (un surcroît) de grâces

761Quitter) (pour m’attacher uniquement à l’Ecriture Sainte) et encore j’en lisais peu

762Cependant, je

763Y était) (grand), ce qui faisait une partie

764Effroyable), où il n’y avait qu’un petit chemin rude et étroit pour y descendre. Mais à l’abord, je la trouvai aussi inflexible

765Important). Il me semblait en mon cœur

766Encore) et j’entendais (comme auparavant) en mon esprit

767Adorable Jésus

768A deux ou trois pas de là, pour descendre

769Grâce) de sagesse

770Froument

771Souffrir

772Froument) (je le voyais vin), je le

773Arrivait) le même sur

774Possédait pour ors. Je fis cela

775Poursuivre). (Et je voyais aussi que) Dieu

776Sainte), (surtout) des

777Sentiments) mais qui n’approchaient point des

778Possédais). Mon esprit était plus libre et plus en état de porter

779Et son abondance

780Etincelles) au dehors, ou si quelquefois je me retenais je les

781Si l’on me rendait visite (ce qui arrivait assez souvent parce que) je faisais

782Etaient) (ordinairement) des

783Faite) en mon âme et qui était accompagnée d’un goût

784Et (dans ce sentiment) toutes

785Outre cela, dès mon entrée aux Ursulines, je sentais en moi un certain instinct qui me disait

786Je raisonnasse) néanmoins ou que j’examinasse ce que

787Dieu (afin que ses saintes volontés fussent accomplies en moi)

788Vie) que dans Jésus et pour Jésus, me mettant toute

789Jésus n’y pouvait demeurer enfermé

790Occident), dans les parties septentrionales les plus inaccessibles et dans toute la terre

791Je n’en pouvais plus, (je languissais), j’embrassais

792Grandes) et vastes étendues (des Indes, du Japon, et de la Chine) et j’y

793Voyais) clairement et comme en plein jour le sens des passages

794Augmentait) le désir que

795Possédait) me la donnait

796A connaître) et me faisait dire

797En produisant) mes désirs et mes gémissements, je les poussais vers le ciel comme autant de flèches embrasées et je représentais au Père Eternel, par une démonstration divine et spirituelle, les passages de l’Ecriture qui

798Produits) par (la fécondité de) l’Esprit

799M’ayant) interrogée de l’état de mon intérieur

800Qui) remuait mon esprit

801Rectuer) des Jésuites de Tours

802Moi) (touchant cet esprit apostolique dont j’ai parlé), il

803Pays) étranger pour lui rendre aucun service eu égard

804Continuellement) et que dans l’intention toutes

805Rapport). Je croyais que c’était mon affaire de m’attacher seulement à ce que

806Cependant mon occupation intérieure se fortifiait toujours aussi bien que mes

807Qui me dirigeait

808Cœur) de Jésus qui me faisait produire

809Eternel) et mes aspirations

810De ce que) je ressentais

811Autrement), parlant de cette efficacité

812Les dispositions dont je viens de parler se fortifiant de plus en plus

813Sur la chaire en laquelle j’avais place dans le

814Ravi en Dieu, dans lequel ce grand pays qui m’avait été montré en

815Je l’ai décrit ci-devant me fut représenté de nouveau avec les mêmes circonstances

816De raisonnement ni

817Exprimer) et à laquelle succédèrent

818Et mes courses ordinaires

819Et absent du lieu

820Envoya (encore un petit bourdon qu’il avait apporté de N.D. de Lorette avec) une

821(Ce bourdon et) cette

822De cette semonce

823Cependant toutes ces rencontres m’étaient autant d’aiguillons pour faire agir plus puissamment (et pour allumer de plus en plus) le feu

824Personne) (de condition et) d’une

825Le Jeune) demandait (en général)

826Pauvres) Sauvages

827Par des paroles si touchantes

828Désirs) et priait Notre-Seigneur de mettre

829Arrivant) là-dessus fut également joyeux et surpris

830Elle me fit connaître un jour que j’étais en oraison devant le saint-sacrement qu’elle me voulait réduire à ce dépouillement

831Et ressentant des

832Par le mouvement

833Lorsque) dans le même mouvement

834Effort) dans lequel je voyais

835Vaincue) et disant par les aspirations qui lui restaient

836Perdue) et sans respirer dans ce grand océan d’amour de l’infinie Majesté de Dieu

837Au regard) de celui où j’étais auparavant. Cet état nouveau était

838Conduisait) et me gardait

839Salin) jésuite

840Mortifia) bien sévèrement

841Fantaisies vaines (et ridicules. Le voyant fermé à ce que je lui voulais dire,) je n’osai

842Surtout en

843Tours) que (comme en dépôt et) en attendant

844Mais (quelque résistance que j’y pus faire) après les dernières

845Si rudement rebutée

846Qu’en général et comme

847Tous les respects) des hommes

848Canada) et ce mouvement intérieur (et continuel) me pressait principalement d’en écrire au

849Avec tout cela mes

850En sorte que je) différais toujours d’écrire

851Et beaucoup moins en osais-je parler Salin (qui était mon directeur). Voilà le péril où

852Car d’autre côté

853Parce qu’il n’était pas seulement question d’une maison) de prière

854(Cette occasion me fut favorable car) j’eus un

855La Haye). Je suivis son conseil et écrivis fidèlement à ce Révérend Père (tout l’état présent de mon intérieur) avec le congé

856Canada) que pour d’autres considérations

857Par l’avis du

858Quelques raisons (particulières) m’avait conseillée

859Paix), car, comme j’ai dit ci-devant, je ne voulais rien pour mon égard

860Poursuites) (auprès de Dieu)

861(Et par son grand crédit) il poussa

862Qui avaient tout (le) pouvoir

863Connaissait) (fort particulièrement)

864Tant d’aversion d’une chose

865Moi), bien loin de

866M’entreprendre pour

867Quitta) avec ce ressentiment

868Canada). A quoi, après beaucoup d’importunités, je répartis franchement que j’en avais bien le désir

869Condition (de) religieuse répugnait tellement à ce dessein que j’avais de la peine à croire

870Fort) piquantes, et ne se contentant pas de simples paroles, il m’en écrivait des feuilles entières de papier

871Que la volonté

872De moi (et de ce que je leur disais. Peu de temps après), ce dernier

873En Canada), (car il n’y devait pas aller), mais afin qu’il ressentît

874Résistances). (Il avait raison de parler de la sorte pour l’accident que je vais dire). Le voyage

875Vision de) cet excellent Père ; (mais quoiqu’il eut été si touché), la récidive

876Ce qu’il avait fait néanmoins contribua

877Communauté, (qui lui avait une confiance toute particulière), son consentement pour me laisser aller

878Personne) de confiance

879Mission (afin de communiquer avec lui. Il le fit et) il apprit qu’il

880Raisons (secrètes qui lui donnèrent beaucoup de consolation et d’espérance)

881(Avant que de passer plus avant), elle consulta

882Binet

883Et voyant que l’on jetait les yeux sur moi pour ce dessein

884Réponse) (aux lettres que j’avais reçues) et d’écrire à

885Le terme (des promesses de Dieu) s’approchait

886Connaissance) de la négociation de cette affaire, (mais après que nous en eûmes appris la nouvelle), nous

887Du côté des Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France

888Qui pour quelques raisons particulières avaient inclination

889Seule) (pour s’établir dans le pays où) ensuite elle

890Qu’on s’assemblerait pour résoudre) cette

891Persista (en sa résolution, et parce que ces Messieurs fondaient toute leur difficulté sur ce que les vaisseaux étaient remplis), elle déclara

892Religieuses) (pour exécuter son dessein)

893Voulait (et qu’elle ne partirait point sans moi)

894(Elle y consentit volontiers et) les principaux

895Bénir Dieu, (de le glorifier et de lui rendre des

896J’avais la direction

897Pour remercier ce saint Patriarche d’une (si) grande

898Si particulière) (qu’il me semblait être au centre de tous mes désirs)

899Et lui dit

900Désirait

901Monseigneur) l’Archevêque et comme de son mouvement il lui donnait permission

902Bernières), (que je puis appeler son Raphaël dans ses voyages et dans toute la conduite de cette affaire), se mirent aussitôt à

903En (deux) chœurs

904Circonstances) (remarquables)

905Sacrifice), elle changea son nom de Saint-Bernard en celui de Saint-Joseph

906Dieu) (qui avait avancé les affaires au point où elles étaient), dissipa

907Une impression qui

908Créatures) dans un excès très

909Dire) (l’étonnement et) l’effroi où se trouva mon esprit en

910Néanmoins, je sentis en moi une si grande résolution

911Ce que je souffrais en cette représentation

912J’avais eu une occupation

913Vue) et depuis ce temps-là cette représentation

914Partait devant

915Magnificat : (ce que nous fîmes facilement) parce que notre

916Retraite, excepté que par la nécessité de nos affaires

917Accordée) à la satisfaction de

918Rétracta

919Dames de grande (qualité et de) vertu

920Saint-Germain (en-Laye)

921Entreprise). (Nous lui en fîmes le récit par le menu et quand nous fûmes venues à l’histoire de Monseigneur de Paris, nous prîmes favorablement l’occasion de) faire le dernier effort auprès de Sa Majesté afin qu’il

922Tours, âgée de dix-neuf ans, laquelle s’était donnée à nous pour nous suivre dans les dangers. (Fin)

923La sainte messe à l’Hôtel de Dieu

924Sinon que j’y joignais encore mon cœur et

925Venir) à l’exécution et aux effets

926Disposition) (et) dans un sentiment

927Longtemps) (pour adorer la Majesté de Dieu et m’offrir à elle en perpétuel holocauste)

928Donnant) des mouvements

929Faire) en récompense

930Et (d’ailleurs) j’expérimentais

931En état) de risquer

932Longtemps. (Cependant on lève l’ancre, on étend les voiles, le vent nous emporte, et de la sorte, je quitte la France dans le dessein de n’y retourner jamais et de consacrer ma vie au sevice des nations sauvages, pour les apprivoiser et les assujettir à leur roi légitime, mon céleste et divin Epoux. _Il y avait longtemps que mon esprit avait pris la route de Canada et qu’il voyageait dans les grandes et vastes forêts de ce Nouveau Monde pour chercher les moyens de faire quelque chose pour la gloire de Dieu et pour le service des Sauvages. Mon corps, se voyant dans l’impuissance de le suivre, était cependant dans une violence qui le faisait gémir et qui m’eût fait de la peine, si la volonté de Dieu ne (se) fût entièrement rendue la maitresse de la mienne. Mais dès que je me vis séparée de la France et que je sentis que mon corps suivait mon esprit sans que rien lui fît obstacle, je commençai à respirer à mon aise, dans la pensée qu’ils se joindraient bientôt et qu’ils se serviraient mutuellement dans l’accomplissement des desseins de Dieu. Je continuai le voyage avec les mêmes sentiments que je l’avais commencé, car comme je m’étais embarquée avec une joie entière de mon cœur, voyant qu’il fallait m’abandonner aux dangers pour l’amour de mon céleste Epoux, je continuais ma route avec le même plaisir et la même consolation intérieure, surtout me voyant continuellement exposée à un élément infidèle qui me tenait toujours en risque de ma vie).

933Tout le temps) de la traverse de la mer

934En holocauste) dans les périls qui se présentaient incessamment (et surtout dans un accident que je vais dire et qui ne sera pas moins incroyable à ceux qui l’entendront qu’il fut effroyable à ceux qui le virent)

935Ce fut une glace grosse (jusqu’au prodige)…, laquelle paraissant dans une brune et venant fondre sur nous d’une furie et impétuosité incroyables, ne nous menaçait de rien moins que d’un assuré naufrage. Tout le monde criait

936Proche du naufrage

937(Pendant tout ce bruit) mon esprit

938Dans une indifférence de

939En sorte que quand le fracas se

940Vimont) (qui ne voyait plus de remède naturel à un si grand mal)

941Autre) ce qui fit faire

942Ce fut un miracle évident) (qu’elle ne nous causa aucun dommage)

943Nord)(d’où nous ne nous étions pu encore retirer)

944Dans toute la traverse

945Belle chambre) (qui nous était avantageuse à cet effet)

946Madame (notre fondatrice)

947Grande (et si commode)

948Capitaines) (car il leur fallait parler à la mode de leur pays)

949Comment cela se pouvait faire, et pour voir ce qui en arriverait, ils nous conduisirent (par terre) jusques à Québec, (sans cesser de jeter les yeux sur notre vaisseau)

950Navire accommodé de tout

951Aussi bien que tous les

952Fîmes (à notre sortie du vaisseau) fut

953Et après des témoignages réciproques de joie et de bienveillance, tous les

954Dieu (en leur langue)

955Plusieurs (autres)

956Choisi) un lieu propre pour

957Eussions été) dans un Louvre ou dans un palais

958Qui se) prit aux filles sauvages

959S’employait) (avec un zèle merveilleux)

960(Afin de satisfaire avec plus d’avantage au dessein qui nous avait fait venir en ce pays), il nous fallut

961Appliquer d’abord

962Si différente de la

963Tête). Cete douleur jointe aux réflexions

964Sur la rudesse et sur les difficultés d’une

965Temps), je l’entendais et la parlais avec une très grande

966Parloir) où je les instruisais (des devoirs du chrétien et des mystères de notre sainte foi)

967Très sales (en leurs personnes) et très difficiles à supporter, tant parce que leur boucan les rend de mauvaise odeur

968De linge) (pour conserver la netteté)

969Ces vastes (forêts, ces pays immenses,) la situation

970Etablissement entièrement différent de nos monastères de France pour la manière de vie pauvre et frugale où il se fallait réduire, (mais non pour les pratiques et les observances de la religion qui, grâces à Notre-Seigneur, y étaient gardées dans leur plus grande pureté)

971Sauvages) et pour la chapelle, la sacristie extéérieure et la cuisine, nous fîmes faire une galerie en forme d’appenti

972Linge) et de petites tuniques

973Prières (et par mes petits travaux)

974Un vœu particulier (d’obéissance)

975(Je n’en dis rien de plus particulier parce que) je ne pourrais jamais exprimer les afflictions et les agonies

976En diverses occasions. Or quoique depuis

977Sont) en grand nombre

978Contentes (et consolées)

979A cause de nos fonctions (essentielles que nous ne pouvions quitter)

980Mes sœurs (jusques à des fatigues incroyables)

981Peu)… dans des travaux si rudes et si continuels

982Trouvâmes) de grandes commodités pour l’exercice de nos fonctions

983Réguliers) (qui nous mettaient au large)

984L’expérience) de ce que la divine Majesté m’avait signifié et fait connaître me devoir arriver

985Cela commença) par le changement de la paix que j’avais auparavant en celle qu’elle me donna durant la

986Paix) solide et profonde, (mais) quoique en moi, éloignée de moi ; d’autant que pour sa subtilité, je ne la voyais que comme dans une région fort

987Et comme, dans un autre état, j’ai dit que les puissances de l’âme) n’opéraient plus parce que Dieu les avait comme perdues anéanties en son fond lorsqu’il en prit possession (et qu’il s’en rendit le maître ; de même en celui-ci), elles demeurèrent comme mortes, ou plutôt, ainsi que je viens de dire, comme crucifiées

988Mais cette croix fut rendue volontaire par l’acquiescement de l’âme qui ne pouvait vouloir ni aimer autre chose que ce que l’Esprit de Dieu opérait en elle, en sorte qu’elle ne se mettait point en peine des afflictions ni des privations que la partie inférieure pouvait souffrir ne trouvant son compte ni sa satisfaction

989En cet état

990Tant dans son extérieur) que dans son intérieur

991Le Jeune, (jésuite)

992Seule) (dans moi-même) sans nul

993De me communiquer pour la

994Tirer) des lumières pour la conduite

995Dans mon estime

996Singularité) (comme aussi) dans

997Rondement et à l’ordinaire

998Appréhender) les suites. (Parmi ces ténèbres si affligeantes) il s’élevait quelquefois un rayon

999Bientôt) : (cette lumière n’était que comme ces rayons qui pénètrent inopinément les nues et se retirent en même temps), et ces grandes caresses ne servaient

1000Amertumes (mortelles), lesquelles provenaient

1001Et réellement je

1002Disposition) se soulevait et me portait à le haïr. Mais en un

1003Enfer), non pour lui déplaire mais afin que sa justice

1004Du changement d’état où

1005Avec (des soupirs touchants et) des exclamations

1006Par tout ce que) je souffrais dans la conduite

1007La foudre

1008Celui-là) même qui la crucifait et qui en séparait son esprit, en toutes ses parties

1009L’âme donc) étant ainsi séparée de l’esprit (de son consolateur) et souffrant de si subtiles

1010L’âme) soit très simple en sa substance

1011Cet état est difficile à supporter (aux âmes avancées)

1012Moments) que je ressentais cette vacuité

1013

1014Excès) (de douleur) intérieure

1015Conduite. (je lui déclarais dans l’amertume de mon cœur que) par mes infidélités j’avais

1016Et de plus) outre la qualité de juge que l’âme voyait dans le

1017Elle le ragardait encore comme son

1018Car on pourrait vous aimer en enfer (si vous le vouliez), mais

1019Route (du monde)

1020A cause des) (grandes) affaires que la personne à qui vous m’aviez donnée pour compagne m’avait

1021Si par votre immense bonté vous n’eussiez mis votre Esprit-Saint en la bouche

1022Dans un entretien

1023Justice). Sus donc

1024Avancer) au delà

1025Personnes) d’esprit

1026Dans de grands relâchements

1027Secrètes) du désir

1028Révolte (et à l’emportement)

1029De vous seul que j’attends ce secours

1030Mal que je hais) et que je ne veux pas

1031Mais vous voyez) que les nouveaux soins de la supériorité

1032Extrêmes) que je souffrais

1033Libre) (et que mon esprit était plus présent à moi)

1034Etablissement) et pur former l’union (des personnes qui avaient été tirées de nos deux Congrégations)

1035Souhaiter), (de sorte que, dans la multitude des affaires et des contradictions qui s’y rencontrent,) l’on disait

1036Créature). ((Il y fit de la difficulté,) mais je le conjurai

1037Remises) que des rechutes

1038Conduits) par le

1039Million (de supplices et autant) de morts (que je respire de fois) plutôt que de

1040Consumez) tout ce qui est contraire à votre pureté si sainte et si exacte

1041Pureté) (suprême) de Dieu qui me piquait

1042Réptation). Rien ne me touchait que la pureté dont je souhaitais le règne plus que toutes choses et dont je voyais plus clair que le jour l’extrême importance pour conserver l’esprit de Dieu

1043Ciel), (tandis que ce divin Esprit en est le maître) et que le démon même

1044Certaines exhalaisons) (d’imperfection et) d’impuretés spirituelles qui proviennent

1045De l’esprit) de la nature corrompue et qui ne sont autres que ces petites malignités

1046Déguisements) qui, pour faire un subtil mélange avec ce qui est de l’esprit, veulent s’insinuer en ce cabinet sacré et semblent même y avoir plus de facilité que les démons en ce qu’elles se couvrent d’une ombre de sainteté, de charité

1047Et enfin de gloire de Dieu) pour faire plus facilement alliance avec la pureté et la droiture de cet Esprit-Saint. Elles approchent à la vérité fort près de ce sanctuaire, mais en vain

1048Facile à s’amouvoir) ni comme (celles dont les mouvements sont fondés dans les mauvaises habitudes et que) ceux qui entrent dans la vie spirituelle s’efforcent de mortifier

1049Il y faut (de la méditation, des motifs), de l’examen, de l’étude, (des résolutions), de la fidélité

1050Mais) dans la révolte dont je parle, bien loin

1051Contrarié (et persécuté)

1052Esprit d’aversion l’on bronche néanmoins

1053Intime) union

1054Séparée (de l’âme même)

1055Qui s’émeut

1056De (mauvais) symptômes

1057Les retours (et les réflexions) qui affligent l’âme. J’avais recours à Dieu

1058Afin (qu’il fût touché de pitié et) qu’il lui plût

1059Véritable) (si peu cherchée), si peu trouvée, si peu possédée

1060Spirituelle). Après toutes mes

1061Si j’avais la vue des talents que

1062Place (en l’an 1645)

1063Constitutions, (de nos cérémonies) et de tout le reste, (en quoi je ne fus pas trompée) parce que dès cette première année

1064Fait) ici

1065Et accomodées

1066Trois fois) et dont elle n’ait conféré avec lui, (disant avec toute liberté) ses pensées et ses

1067Nous eussions

1068Particulières) (et à l’arrivée du R.P. Lallemand)

1069Continuait) (toujours dans la même force)

1070De Dieu) et tout ce qui serait de plus grande perfection

1071Paraîtrait

1072Inspirations (soumises au jugement de mon directeur)

1073Je ne le fusse aussitôt trouver (pour avoir son approbation et son consentiment)

1074Esprit) se doit résoudre à passer par beaucoup de morts avant que d’arriver au terme

1075Disait) (avec une grande liberté) toutes mes

1076Témérité). (Afin de profiter de ses avis) je me faisais

1077S’il vous plaît, (si je me retire de vous)

1078(Insensiblement) je me voyais

1079Liée) et captive

1080En lui) (et sur lui), et ce retour réciproque me faisait posséder dans mes liens une paix

1081Or ce qui s’oppose à son opération est est l’usage actuel de certaines pratiques

1082Inhabiles) et comme incapables d’élection dans leurs opérations, comme je l’ai dit ailleurs.

1083C’est cette nourriture céleste

1084 souffris

1085 combien l’état que je souffrais

1086 victime à son amour, en la façon et jusqu’au point qu’il lui plairait. J’étais pour lors devant le très saint sacrement où je voyais clairement que c’était l’esprit de Dieu qui

1087 et comme déchargée d’un vêtement lourd et sensible avec une suite

1088 de m’humilier plus qu’aucune chose qui

1089 je suis quelquefois mortifiée de voir le contraire

1090 aucune inclination de

1091 extraordinairement, et que j’étais actuellement dans la souffrance de

1092 obssession, et incontinent

1093 me fit connaître clairement les grandeurs de ses miséricordes, et en même temps l’état

1094 tentations effroyables

1095 ans : de ces deux principes, j’inférais les grandes

1096 mes infidélités et mon peu de correspondance

1097 Dieu envers le

1098 Qu’il soit

1099 elle connaissait qu’elle n’avait fait aucune perte, mais de plus elle voyait par ewpérience qu’elle avait fait un amas de

1100 par retours et par réflexions

1101 dignes de Celui qui les causait et toutes conformes

1102 esprit et en cette vue

1103 présence au-dessous de toutes choses. C’était en ce point que je trouvais le poids de mon humiliation

1104 torrents de richesses sont coulés

1105 conditions et d’humeurs fort différentes, ces divines maximes ont été

1106 faire, où l’on souffre une grande disette

1107 Mais il est à remarquer, ce que je n’ai point encore dit

1108 ma mémoire me manquait en ce point

1109 en un temps, un sens tout autre et un tout autre effet

1110 sanctification

1111 les connaissances que j’ai dites de la

1112 une espérance que je jouirais

1113 manifestés, et cette espérance me faisait oublier moi-même

1114 effets que ces divines lumières produisent

1115 voulait de moi dans la pratique des

1116 grâces importantes et solides

1117 tonnerre.J’avais une certaine expérience que

1118 âme ou plutôt de celui

1119 consumait de son feu

1120 les étincelles et les lumières pour

1121 perçaient le coeur d’une angoisse amoureuse pour presser le

1122 âme, où dans son intime union et par ses écoulements divins il me faisait part de ses magnificences, établissaient en moi

1123 dit de plus en plus haute perfection et accroissement spirituel

1124 mot, sinon lorsqu’étant obligée de m’expliquer, la nécessité ne me permet pas de faire autrement ; surtout quand je me vois insensiblement tombée sur lres lumières

1125 citer je me fais honte à moi-même et j’entre dans une grande confusion

1126 Un autre raison qui m’a retenue a été

1127 avancement particulier et à ma seule sanctification. Et enfin j’ai eu crainte de corrompre ces

1128 Fils me conduisant

1129 Majesté de me donner avec elle

1130 les débris de son Église

1131 qu’elles ne vivaient elles-mêmes

1132 portais en mon

1133 famille sans parler des séminaristes

1134 distribuais la nourriture et les nécessités à ceux

1135 la changea bientôt par une autre visite de sa providence, qui nous mit en état d’avoir besoin nous-mêmes de l’assistance que nous avions rendue aux plus misérables

1136 La visite de Notre-Seigneur qui a fermé le précédent chapitre et qui fera l’ouverture de celui-ci fut l’incendie de notre monastère qui arriva sur

1137 ôter avant que de se coucher s’en oublia

1138 feu embrasa incontinent toute la boulangerie et de là se communiqua aux caves qui n’étaient point voûtées et où nous avions mis en réserve toutes nos provisions

1139 domestiques que celles que nous avions faites sur le pays comme poissons et autres

1140 devancée par la grille du parloir qui était au bout du dortoir, laquelle par bonheur n’étant que de bois fut favorablement rompue par ceux qui étaient venus à notre secours. Étant sortie je

1141 mols et gommeux

1142 neige. Mais ce fut en cette nécessité que la charité se fit paraître, parce que celles qui

1143 partageaient pour chausser

1144 compagnes, en leur donnant l’un ou l’autre

1145 nous voir réduites à cette extrémité

1146 nous firent connaître par les effets

1147 avec une grande

1148 que moi à souffrir la punition

1149 Justice. Je voyais néanmoins

1150 mouvement de peine, de tristesse ni d’inquiétude

1151 circoncision, de sorte qu’étant en Dieu et dans l’agrément

1152 poussée et mue par son divin Esprit que j’expérimentais conduire mes pas et mon action. J’avais cette pensée en mon esprit que mes soeurs et moi

1153 étant conduite et poussée

1154 aiguillon

1155 victime, prenant plaisir à me voir toute

1156 Après le désastre qui nous était arrivé

1157 j’y avais une aversion entière et quoique je me visse fort reculée j’avais un plus grand amour

1158 crainte de m’opposer à la volonté de Dieu. Tous nos amis

1159 obéissance

1160 assistant de ses conseils non seulement par charité, mais encore par inclination, parce que lorsque

1161 aussi épineuse pour le pays que difficile pour notre extrême pauvreté

1162 en cette entreprise comme ma directrice et comme mon tout

1163 présente en tout ce que je faisais et partout où j’allais

1164 des yeux du corps mais en la manière

1165 dévotion. Et même, outre cette union

1166 Notre-Seigneur dit de son joug, par la douceur et suavité que je

1167 personne fort chérie de Dieu et qui reçoit de sa bonté des grâces très particulières

1168 porter de nouvelles croix, mais bien plus pesantes que les premières

1169 Après avoir parlé de la construction de notre monastère, je parlerai de celle de mon intérieur et de l’état dans lequel Notre-Seigneur

1170 continuel mais plus spirituel et plus parfait qu’à

1171 par son esprit

1172 mais seulement selon qu’il

1173 qui commets

1174 avait une pente

1175 tenir le premier rang

1176 car j’étais persuadée que toutes les autres

1177 je voyais que son but n’était que le pur amour qui dans sa simplicité ne regarde plus que Dieu seul. Mais je ne voyais pas encore en ce temps-là ce que l’Esprit de Dieu voulait faire

1178 comme il a fait depuis de temps en temps dans les

1179 fait aujourd’hui un

1180 conduit opère en moi

1181 dignité et que par la lumière de la grâce elle découvre efficacement la perfection à laquelle elle est appelée et la sainteté dont elle est capable, si elle est fidèle à cette première lumière et si elle correspond à cette grâce par un mouvement continuel à son souverain Bien, la divine Bonté

1182 la clé de la science et la met en

1183 trésors et de ses richesses

1184 un goût de sagesse

1185 pamoisons, Dieu l’arrête pour la faire expirer en lui et pour l’abîmer de nouveau dans le torrent des voluptés divines

1186 sans aucune opération réfléchie, mais par une abondance d’esprit où l’âme demeure passive, et qui forme en son entendement un sens et une intelligence qui la fait fondre d’amour ; de là naissent les joies et les larmes qui font également en elle un paradis où elle jouit de Dieu dans une privauté très intime

1187 jusque dans les sens et dans la partie sensitive de l’âme qui en est toute pénétrée

1188 dire avec le prophète : Mon

1189 circoncision ni de retranchement

1190 rien au-dessus de la jouissance où elle se trouve et qu’elle soit établie

1191 science causée et infuse par dirige, mais avec tant de certitude et si peu d’obscurité

1192 dégoût. Ainsi ne pouvant plus participer aux délices de l’esprit et se voyant sur le rien par la privation tant des plaisirs de la grâce que de ceux de la nature, elle ne

1193 efforts pour conserver

1194 partage doit être la privation où

1195 attirée par la

1196 Mais cette vertu la réduit

1197 ne meurt pas entièrement

1198 mort, c’est ainsi que j’appelle la privation des délices spirituelles dans la partie inférieure, il y a plusieurs

1199 recoins, des tours et des détours, desruses et des finesses dans la nature corrompue, qui à tous moments et en diverses manières voudrait faire entrer les sens et les puissances sensitives dans le commerce ou du moins dans l’imitation de l’esprit

1200 prive toutes ces puissances basses

1201 point préparés

1202 l’entendement possédant des lumières et la volonté possédant des amours

1203 de ses opérations propres ordinaires et qu’il n’estimait pas être sienne à cause que leur simplicité les rendait comme imperceptibles

1204 mais plutôt cet entendement lui étant nuisible à cause de

1205 fécondité, elle demeure comme

1206 de porter l’expression

1207 source inépuisable

1208 jaloux de sa beauté

1209 absolu. Il la purifie donc de ce reste, et comme il est amour

1210 sa jalousie est dure

1211 Cette amoureuse activité, quoique très délicate, qui dans les embrassements de l’Époux surpassait toute douceur et qui, comme une chaîne qui n’a point de bout, liait et concentrait la volonté dans son souverain Bien

1212 est donc arrêtée et laisse cette puissance au rang de

1213 Voilà donc l’état de la victimeoù le Saint-Esprit, infiniment zélé pour

1214 nobles meurt aussi bien que le reste en la manière que l’Esprit de Dieu qui conduit l’intérieur le fait mourir, savoir par le même principe que j’ai dit qu’il est inexorable

1215 activité amoureuse et même l’inclination de son propre aimer

1216 l’âme dans sa simplicité et dans son centre demeure par un amour actuel

1217 esprit qui fait dans l’âme ce que saint Paul expérimentait en soi-même lorsqu’il disait

1218 Je ne puis m’expliquer plus clairement et il semble qu’il faudrait le faire en

1219 respir. Mais l’amour divin ne s’en tient pas là

1220 consumer quelque chose dans ce respir où il trouve quelque reste de matière que la puissance amatrice fournit

1221 croix du dedans et du dehors

1222 leurs usages propres et qu’elle croyait jouir de Dieu

1223 cette âme ne sait où

1224 Incarné. Mais enfin ce divin Époux

1225 et lui fait expérimenter ce que porte

1226 L’état où la divine Bonté me tient aujourd’hui

1227 est une charité

1228 elle y est de même

1229 sans qu ’elle confonde leurs personnalités ; et là elle porte

1230 à lui-même, sans que j’y fasse réflexion

1231 et j’ai une expérience comme certaine que

1232 langage d’esprit à esprit

1233 par sa motion très simple. Si donc elle est si simple

1234 langue ou ma plume dirait-elle ce que c’est puisque mon esprit même a de la peine à le distinguer

1235 pour n’avoir de vie que par sa sève qui est son divin Esprit, et il me faisait voir enfin que

1236 qu’en lui, par lui et pour lui.(Fin)

1237 comme une suite de celle

1238 communion. Je pâtis

1239 si je n’étais soutenue par une autre impression objective qui succède à celle-là et qui ne la détruit pas, mais qui modère sa grandeur et son excès

1240 je ne saurais subsister, mon âme n’ayant ni force ni vie

1241 d’amour objectif

1242 que cet état cause en mon âme

1243 imperfection avec une entière conviction d’esprit que cela est

1244 une crainte, sans inquiétude néanmoins d’être trompée

1245 Cet état opère encore une

1246 l’esprit d’indignation et de ressentiment des injures qu’elle reçoit du prochain en sorte que les fautes et

1247 ne proviennent que de quelqu oubli ou de quelque méprise

1248 opérations de la grâce Cet état lui donne encore une grande fidélité pour prendre les souffrances

1249 et enfin une entière pente

1250 plusieurs autres dont je ne parle point

1251 un attrait

1252 aspirant sans cesse

1253 passer et par où il m’a conduite comme par la main par l’excès

1254 dans la voie de la

1255 je prie

1256 et de me faire miséricorde. Qu’il soit

1257 glorifié éternellement des Anges et des Saints, que je prie de prier pour moi

1258 quatrième jour d’août mil six cent cinquante-quatre, après avoir

1259 Françoise Deroy-Pineau, Madeleine de la Peltrie / Amazone du Nouveau monde (Alençon 1603-Québec 1671), Bellarmin, 1992.

1260 Le Triomphe de l'Amour divin dans la vie d'une grande servante de Dieu nommée Armelle Nicolas, 1676, deuxième partie, chapitre 3 : Tr. II, 3 ; voir en fin du présent volume la « Note sur le présent ouvrage ».

1261 Tr. I, 5.

1262 Nous pouvons apprécier les écrits de ce groupe mystique grâce à Pierre Champion, La Vie et la doctrine spirituelle du Père Louis Lallemant, Paris, 1694 ; Louis Lallemant, Doctrine spirituelle…, Desclée de Brouwer, coll. « Christus », 1959.

1263 Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, tome V, chap. I-III.

1264 Tr. II, 12. Grâce que Mme Guyon et bien d’autres auraient appréciée.

1265 Tr. I, 10.

1266 Tr. II, 12.

1267 Tr. I, 15.

1268 Tr. I, 16.

1269 Tr. I, 18.

1270 Tr. I, 17 & 18.

1271 Tr. I, 19.

1272 Tr. I, 17.

1273 Tr. I, 20.

1274 Tr. I, 21.

1275 Tr. I, 25.

1276 Tr. I, 27.

1277 Quelques éléments sur ces influences figurent dans la « Note sur le présent ouvrage » terminant ce volume.

1278 « Il me souvient qu'elle me raconta qu'un jour une personne de ses familiers lui lut dans la vie de sainte Catherine de Gênes, les chapitres qui traitent de son grand amour ; et qu'entendant cette lecture, il lui semblait que ce même amour avait parfaitement accompli en elle, ce qu'autrefois il avait exercé dans le coeur de cette grande sainte ; d'où elle entra dans un si grand sentiment de reconnaissance et d'amour… » (Tr. II, 3).

1279Hist. Litt. V, p.122 sq.

1280Le Triomphe de l’amour divin dans la vie d’une grande servante de Dieu nommée Armelle Nicolas […] par une religieuse du monastère de Sainte-Ursule de Vannes [l’ursuline Jeanne de la Nativité] 1676, 2° éd., Vannes, 1678, 3° éd., Paris, 1683. – Le Triomphe de l’Amour divin dans la vie d’une grande servante de Dieu, Texte présenté par Dominique et Murielle Tronc, Ed. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2011. Cité « Tr., n° de partie, n° de chapitre. »

1281Son confesseur Vincent Huby (1608-1693) y ajouta son « Témoignage » à la fin du Triomphe : « Je m’estimerais coupable d’une omission très importante devant Dieu, et devant le monde, si je ne donnais le témoignage public que l’on me demande de la vérité de cette Vie, ayant eu le bien de connaître et de servir environ trente ans l’excellente âme dont elle parle… ».

1282Des références viennent à l’esprit du lecteur attentif aux « œuvres du démon » : Surin, Marie des Vallées, Armelle… ainsi que les récits de deux jésuites modernes, l’un blanc (Les yeux de ma chèvre, collection « Terre humaine »), l’autre noir, (Le Vaudou Haitien, Payot). Le XVIIsiècle en son début se rapproche de croyances liées aux cultes africains quant aux possessions, et sa forte proportion de religieux (2 % environ) de celle du Tibet d’il y a un siècle. Le plus grand massacre de sorcières de l’histoire eut lieu à la fin du XVIsiècle et au début XVIIe et non pas au Moyen Age.

1283Nous les avons présentés au chap. 2 : « Le cercle mystique breton ».

1284Pierre Poiret réédita en un volume « à Cologne [à Amsterdam], chez Jean de la Pierre », 1704, les deux volumes de l’édition de 1683 de Paris, sous le titre savoureux de L’Ecole du pur Amour de Dieu ouverte aux savans et aux ignorans dans la vie merveilleuse d’une pauvre fille idiote, païsanne de naissance et servante de condition, Armelle Nicolas vulgairement dite la bonne Armelle décédée depuis peu en Bretagne, par une fille religieuse de sa connaissance. Cette réédition fut lue par des Anglais et des Ecossais peu avant que la Vie par elle-même de madame Guyon n’emprunte le même chemin d’Amsterdam à Londres par mer, où le Dr. Keith distribuait les volumes à ses nombreuses relations spirituelles jusqu’en Écosse.

1285(référence de l’édition Poiret, première lecture et découverte) suivie de [références de l’exemplaire de Vannes reporté entre crochets dans notre édition ; numérotation qui est réinitialisée pour la seconde partie « des vertus »].

1286 contre-tirer : copier trait pour trait en calque.

1287 fomenter : entretenir

1288 séquestrée : isolée

1289 Sœur Jeanne dirigea des retraites fondées au couvent en 1672 et fut deux fois supérieure des ursulines de Vannes (1666-1672, 1684-1690).

1290 Poiret réédita les deux volumes de l’édition parisienne de 1683, regroupés en seul volume, sous le titre savoureux suivant : L’Ecole du pur Amour de Dieu ouverte aux savans et aux ignorans dans la vie merveilleuse d’une pauvre fille idiote, païsanne de naissance et servante de condition, Armelle Nicolas vulgairement dite la bonne Armelle décédée depuis peu en Bretagne, par une fille religieuse de sa connaissance, A Cologne, chez Jean de la Pierre [Amsterdam], 1704.

1291 Espagnol passant de la Cour à la condition d’ermite au Mexique du XVIe siècle, dont les dits, rapportés par son ami Llosa, traduits en France par Arnauld d’Andilly, sont de grande profondeur, au-delà de leur charme exotique.

1292 Tel que : Les femmes mystiques/Histoire et Dictionnaire sous la direction d’Audrey Fella, Laffont, 2013.

1293 Reprise de « bonnes feuilles » de quelques femmes au sein d’une majorité d’hommes dans : Dominique Tronc, Chronologie mystique I Des Origines à 1600 & Chronologie mystique II, De 1600 à nos jours, Lulu.com

1294Breve compendio intorno alla perfettione christiania, dove si vede una prattica mirabile per unire l’anima con Dio. — Réédité dans La théologie du Cœur ou recueil de quelques traités qui contiennent les lumières les plus divines des âmes simples et pures, A Cologne [Amsterdam], 1690 [Première partie : I. Le Berger Illuminé (5-71), II. L’abrégé de la perfection chrétienne (72-220), III. La ruine de l’amour-propre (221-328). En préface à la première partie, P. Poiret indique que les parties II et III sont écrites en italien «par une Dame Milanaise». Il s’agit de notre Breve Compendio d’Isabelle Bellinzaga] — Édition moderne : Achille Gagliardi, Commentaire des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (1590)/suivi de/Abrégé de la perfection chrétienne (1588), Introduction par A. Derville…, «Christus» n° 83, Desclée. [sous ce titre complexe se cache le Breve Compendio, 213-245, traduit par J. Kiryllo, revu par A. Derville qui lui adjoint une intéressante introduction].

1295Introduction par A. Derville, op.cit., 18-19.

1296La théologie du cœur…, op.cit., 100.

1297Ibid., 113 et 114.

1298Ibid., 141/2.

1299 Isabelle POUTRIN, LE VOILE ET LA PLUME / AUTOBIOGRAPHIE ET SAINTETÉ FÉMININE DANS L'ESPAGNE MODERNE /Casa de Velazquez, Madrid, 1995. - Ana Maria de San José est la seule que j’ai remarqué dans cet ouvrage aux multiples figures spirituelles.


1300DS 161 002 à 1010, (art. «Visitandines», cité col. 1008).

1301DS 7 278/9 (I Noye). Le ms. «recueil des grâces» figure en copie aux A. S.-S.; F. Tournier, Vie de Madame D’Herculais…, Paris, 1903 — Notre extrait se situe au début d’un témoignage qui couvre les pages 209 à 211.  

1302DS 11 161/2.

1303Cyprien de la nativité, Recueil des vertus et des écrits de Madame la baronne de Neuvillette…, Paris, 1660, extraits des pages 72 à 80.

1304DS 10.1452/3. ; Claudine Moine, La Grande Ténèbre, Cerf, 1960 ; nos extraits proviennent de : Claudine Moine, Ma Vie Secrète, présentation de Jean Guennou, Desclée, 1968 (pagination entre crochets). Le P. Guennou a aussi établi et présenté les Relations dans La couturière mystique de Paris, Paris, Tequi, 1981.

1305Voir ici p. 69 sq.

1306Voir ici p. 149 sq.

1307Voir Expériences… II, « La Réforme du Carmel français par Jean de Saint-Samson et ses disciples ».

1308Témoignage recueilli par Michel de Saint-Augustin : Het Leven vandeWeerdighe Moedeer Maria a Sta Teresia… plus de 1400 pages dans l’édition flamande de 1683/4 (DS 12.1228).

1309Nous avons eu recours à la transcription en frappe machine préparée par Louis van der Bossche : l’exemplaire du carmel de Toulouse ne couvre que 289 pages soit une faible partie du texte flamand recueilli par Michel de Saint–Augustin. L. van der Bossche avait par ailleurs publié des fragments (références dans DS 12.1229). Mais la grandeur mystique n’apparaît guère dans les présentations éditées de 1928 à 1936.

1310Expériences… I. Des Origines à la Renaissance, 2. « Le Nord de l’Europe… », « Béguines et moniales. »

1311Avant chaque extrait, nous donnons les références aux volumes de l’édition flamande en quatre volumes (I à IV) suivie du numéro de chapitre.

1312Les communautés béguines étaient dirigées par une « aînée » choisie


1313DS 12.1227/9, art. « Petyt (Marie ; Marie de Sainte Thérèse) » par A. Derville qui s’appuie sur létude d’A. Deblaere (malheureusement non traduite du flamand).


1314Références de tome absente en fin de frappe machine.

1315La vie de la mère Antoinette de Jésus, religieuse chanoinesse de l’ordre de S.Augustin… avec un abrégé de ses lettres…, Paris, 1685, 363 & 365.

1316Ibid., 368. Cité par Bremond, Histoire Littéraire…, VI, : v. les pages 339 à 373 consacrées à Antoinette.

1317Ibid., 380 sq.

1318Ibid., 386.

1319Bremond, V La conquête mystique, chapitre VII, où il a recueilli les meilleures citations des deux ouvrages de Jean Crasset : La vie de Mme Helyot, 1683; Les œuvres spirituelles de M. Helyot…, Paris, 1710.

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