FEMMES MYSTIQUES

IV

XVIIe siècle au vingtième siècle

Figures et témoignages proposés par Dominique Tronc





MADAME GUYON 1648-1717

Femmes mystiques des derniers siècles

ETTY HILLESUM 1914-1942

LILIAN SILBURN 1908-1993





MADAME GUYON 1648-1717


La vie et l’œuvre & anthologie

Une vie courageuse

Madame Guyon (1648-1717) surmonte de grandes épreuves avec un dynamisme qui accorde peu de place au « quiétisme » pris au sens ordinaire de paresse. La timidité et le respect des conventions de la jeune femme au début de son mariage laissent place à une volonté de fer et à un esprit de liberté qui affrontent avec intelligence la coalition des structures civiles et religieuses de l’époque. Finalement, après la tempête, demeure chez la vieille dame une vision ample et paisible qui associe le respect des traditions chrétiennes à une grande liberté. Reprenant sa Vie écrite par elle-même voici quelques éléments biographiques :

   La petite fille est confiée à quatre ans aux bons soins de religieuses. Elle sait comment éviter un simulacre de martyre en leur objectant de manière décidée : « Il ne m’est pas permis de mourir sans la permission de mon père ! » Sa demi-sœur religieuse du côté de son père, si habile qu’il n’y avait guère de prédicateurs qui composât mieux des sermons qu’elle,  l’éveille à la vie de l’esprit. Mais la jalousie de l’autre demi-sœur religieuse et les réprimandes de confesseurs assombrissent cette adolescence.

Elle est mariée à seize ans avec un mari ayant vingt et deux ans de plus et le mariage est malheureux. Elle rapporte dans son autobiographie : « J’eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre qui était de pleurer… L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche. » Enfin après douze ans et quatre mois de mariage son mari — qu’elle assista avec constance — lui en est reconnaissant et lui donne « des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens. »

À trente-deux ans la riche veuve part pour Genève en se détachant de tous biens : « Je donnai dès Paris… tout l’argent que j’avais… Je n’avais ni cassette fermant à clef, ni bourse. » À Gex, proche de Genève, on lui propose l’engagement et la supériorité des Nouvelles Catholiques, religieuses chargées d’élever des filles d’origine protestante, mais elle refuse, car « certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas ». 

« Dépouillée de tout, sans assurance et sans aucuns papiers, sans peine et sans aucun souci de l’avenir », elle compose à Thonon les Torrents : « Cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n’étais pas encore accoutumée à cette manière d’écrire… Je passais quelquefois les jours sans qu’il me fût possible de prononcer une parole ». Elle découvre une autre manière de converser avec son confesseur le P. Lacombe : « J’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait… Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu’en silence. » Cette autre manière s’étend à des proches. Suivent des séjours fructueux à Turin, capitale du royaume de Savoie-Piémont, et à Verceil (Vercelli) pendant près d’une année, puis, de retour en France, à Grenoble.

Agée de trente-huit ans, elle revient à Paris en juillet 1686, peu avant la chute du quiétiste espagnol Molinos en 1685 suivi de sa condamnation romaine (décret de l’Index porté le 22 novembre 1689). Des jalousies entre religieux firent entendre que le père Lacombe était ami de Molinos ; il est finalement arrêté. Quant à madame Guyon, on lui « signifia que l’on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir ; que je serais prisonnière, enfermée seule dans une chambre… au mois de juillet dans une chambre surchauffée. » On veut en effet marier sa fille au neveu dissolu de l’archevêque de Paris. Elle se défend vigoureusement.

Libérée, elle quitte le couvent-prison de la Visitation pour habiter « une petite maison éloignée du monde. » Estimée de tous, dont madame de Miramion, elle est active auprès d’un cercle de disciples et à Saint-Cyr. À l’époque madame de Maintenon lui marquait « beaucoup de bontés ». Le duc de Chevreuse lui fait connaître Bossuet, qui accède au manuscrit de la Vie écrite par elle-même  : il la considère comme « si bonne qu’il lui écrivit qu’il y trouvait une onction qu’il ne trouvait point ailleurs, qu’il avait été trois jours en la lisant sans perdre la présence de Dieu. »

Cela ne dure pas. Elle a quarante-sept ans lorsque commence à partir de l’été 1693 une seconde et longue période d’épreuves. Son Moyen court est saisi lors d’une visite canonique (mise en scène dans le film « Saint-Cyr » réalisé par  Patricia Masuy et qui reçut le prix Jean Vigo en 2000). Elle se rend spontanément au couvent de Sainte-Marie de Meaux où elle conquiert l’estime des religieuses tandis qu’elle est fort malmenée par l’évêque Bossuet, soumis lui-même aux pressions de madame de Maintenon ; les causes du changement d’attitude de l’épouse secrète du Grand Roi ne sont pas encore clairement établies : se mêlent l’attitude de Fénelon opposé à son mariage, la crainte du scandale, une jalousie spirituelle.

Madame Guyon est finalement saisie de corps et enfermée par lettre de cachet à Vincennes (27 décembre 1695).  Les interrogatoires se succèdent, d’une journée parfois. Elle est transférée dans un couvent-prison à Vaugirard constitué spécialement pour l’occasion. La gardienne « venait m’insulter, me dire des injures, me mettre le poing contre le menton, afin que je me misse en colère. » On bascule de la contrainte à la terreur et son confesseur imposé lui dit un jour,  « qu’on ne me mettait pas en justice parce qu’il n’y avait pas de quoi me faire mourir… défendant, s’il me prenait quelque mal subit comme apoplexie ou autre de cette nature, de me faire venir un prêtre. » Après un chantage exercé sur ses proches sans succès, elle est embastillée.

L’archevêque de Paris s’abaisse à lui présenter une lettre forgée attribuée au Père Lacombe tandis que le confesseur s’approchant lui dit tout bas : « On vous perdra ». On la sépare de ses filles de compagnie qui seront maltraitées : « Il y en a encore une dans la peine [tourment] depuis dix ans… L’autre dont l’esprit était plus faible le perdit par l’excès et la longueur de tant de souffrances, sans que dans sa folie on pût jamais tirer un mot d’elle contre moi… elle vit présentement paisible et servant Dieu de tout son cœur. » On les remplace par « une demoiselle qui, étant de condition et sans biens, espérait faire fortune, comme on lui avait promis, si elle pouvait trouver quelque chose contre moi. » Les pressions continuent : « M. d’Argenson [selon Saint-Simon une “figure effrayante qui retraçait celle des trois juges de l’enfer”] vint m’interroger. Il était si prévenu et avait tant de fureur que je n’avais jamais rien vu de pareil. »  

Un prisonnier tente de se suicider ? Elle explique : « Il n’y a que l’amour de Dieu, l’abandon à sa volonté… sans quoi les duretés qu’on y éprouve sans consolation jettent dans le désespoir… Quelquefois, en descendant, on me montrait une porte, et l’on me disait que c’était là qu’on donnait la question. D’autres fois on me montrait un cachot, je disais que je le trouvais fort joli. » 

Agée de cinquante-quatre ans, elle est libérée le 24 mai 1703. Durant ses douze dernières années passées en résidence plus ou moins surveillée à Blois, elle reste en relation avec Fénelon et forme des disciples français et étrangers qui rapportent : « Elle vivait avec ces Anglais [des Ecossais] comme une mère avec ses enfants. … ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence et lui en demandait son avis, elle leur répondait : “Oui mes enfants, comme vous voulez.”… Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle. » Elle meurt en paix à l’âge de soixante-neuf ans, le 9 juin 1717.

Des contraintes

 Le contexte était défavorable par suite de la condamnation romaine de Molinos et, post-mortem, de « pré-quiétistes » par les Inquisitions espagnole et italienne. Ce qui nous surprend n’est pas tant le désastre final apparent, prévisible compte tenu de la disparité des forces en présence, que sa date tardive. En effet la condamnation de Molinos précèdent de dix années l’isolement de Madame Guyon dans une des huit tours de la Bastille.

 Il ne s’agit pas tant d’une querelle d’idées que du trouble créé par une femme dans l’ordre social masculin : simple laïque, elle refuse l’entrée en religion, mais dirige des religieux. Bourgeoise, elle détourne les grandes familles du « couvent de la Cour », nom donné par Saint-Simon aux dévots ainsi dévoyés. Bossuet, soucieux de sa carrière, se fait l’exécuteur de l’épouse du roi. Fénelon voudra concilier les extrêmes et tentera d’expliquer l’expérience mystique,  tâche impossible ! Il restera fidèle à l’expérience intérieure qui lui a été révélée et il choisira le parti de son initiatrice. D’autres adopteront un profil bas.

 Pour comprendre ces crises (quiétiste, janséniste, protestante) et leur conclusion amère (condamnation, destruction de Port-Royal, exil ou galères), il faut tenir compte de la mentalité de l’époque : l’adhésion au catholicisme, religion unique après la révocation de l’Edit de Nantes, et l’obéissance à l’oint de Dieu, sont des évidences approuvées par la majorité des sujets du Roi Très Chrétien. Tous se souviennent  des luttes religieuses atroces du siècle précédent. Leur dévotion est maintenant contrôlée par une inquisition  « douce » : celle du confesseur, obligatoire pour tout catholique depuis le concile de Trente, et qui a le droit de connaître le fond des consciences.

Or pour Madame Guyon comme pour tout mystique, son état la rend incapable de mentir ou de biaiser par omission, comme furent obligés de le faire les libertins : le mot d’ordre de Guy de la Brosse, « la vérité et non l’autorité », n’est pas réalisable en pratique (et les ravages occasionnés par le mensonge obligé ont été mis en évidence par R. Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, 2000). De plus, à ses yeux, chaque événement et chaque personne sont envoyés par ou de Dieu, d’où l’obligation torturante d’obéir au confesseur imposé.

 Le statut féminin de l’époque complique encore la situation : Mme Guyon, veuve demeurée laïque, exerçait une « influence » hors cadre. Elle était ressentie par les clercs comme une concurrence vis-à-vis de leur fonction appuyée sur la discrétion sacramentaire — ils approuvent ou interdisent la communion. Elle fut interprétée comme une résistance plus ou moins cachée, donc suspecte pour le pouvoir civil toujours à la recherche de quelque « assemblée secrète » (protestante ?). Même les moins combatifs sont agacés par l’apostolat de la « Dame directrice » (c’est le nom accolé malicieusement à madame Guyon par monsieur Tronson, l’honnête supérieur de Saint-Sulpice). 

 La réponse de madame Guyon à toutes ces contraintes n’est pas stoïque : son origine est intérieure, trouvant son appui dans la vie mystique, à laquelle se soumet consciemment et entièrement une nature par ailleurs volontaire. Il s’agit de se laisser entièrement conduire par la grâce divine. C’est le sens profond de la « méthode » dite quiétiste, au-delà de la nature particulière d’une oraison dite passive : dans chaque action, dans chaque état de la vie de tous les jours, il « suffit » de s’ouvrir à l’action de la grâce pour en être imprégné. Mais il faut pour cela croire à son existence et pour cela en avoir bénéficié. Madame Guyon, dont la certitude ne s’appuie que sur cette expérience, ne peut guère s’en prévaloir sans être traitée d’illuminée ou accusée d’orgueil. On se moquera à la Cour de la « naïveté » du bon duc de Chevreuse qui en fera état.

Le Quiétisme historique

 Le « Quiétisme » est le nom que prend au dix-septième siècle la résistance de nombreux mystiques dans le monde catholique au primat exagéré des pratiques extérieures (la religion sociale). Il est symétrique de « Piétisme » dans le monde protestant. Des liens s’établiront d’ailleurs entre ces deux mouvances convergeant vers un « christianisme intérieur » sans structure humaine de pouvoir. En témoigneront les échanges entre disciples guyonniens catholiques ou protestants, français, suisses, hollandais, écossais. 

 Lorsque le quiétisme devient une cause controversée après le succès retentissant de la Guia espiritual de Molinos — huit éditions italiennes voient le jour de 1675 à 1685 — un équilibre paraît encore possible, évitant en terre catholique un « crépuscule » des mystiques, terme repris de l’ouvrage de L. Cognet, Crépuscule des Mystiques, 1958. Le pape Innocent XI cherche d’ailleurs un accord  entre « méditatifs » et « contemplatifs ». 

 Le quiétisme méditerranéen était connu de Madame Guyon. Elle  rencontra le mystique Malaval à Marseille. Elle séjourna près d’un an en Piémont, à Turin et dans le diocèse de Verceil, où, en compagnie de son confesseur elle se lia avec l’évêque Ripa : ils entreprirent un apostolat commun : en 1686, le P. Lacombe fit imprimer son Orationis mentalis analysis, Madame Guyon son Explication de l’Apocalypse, l’évêque Ripa son Orazione del cuore facilitata.

 Madame Guyon arrive à Paris en 1686 dans un cadre religieux troublé. Car la situation favorable à Molinos s’est détériorée assez brusquement, tout comme avait été rapide son ascension. Emprisonné depuis le 18 juillet 1685, sa Guia fut condamnée par l’Inquisition espagnole le 24 novembre suivant. Suivra la condamnation à Rome post-mortem du « pré-quiétiste » mystique Jean de Bernières (1602-1659), l’auteur français d’un célèbre Chrétien intérieur. Or on n’ignorait pas à l’époque son influence sur le cercle de Montmartre créé par son disciple, le confesseur Jacques Bertot (1620-1681). C’est ce même cercle parisien que va animer la Dame directrice à son retour de voyage…

Le Quiétisme mystique

 Tout ce combat pour quelles « idées » ? Que recouvre pour les critiques français l’étiquette de quiétiste ? Les protagonistes de la querelle ont comme perspectives la question de la cessation des actes, et celle de l’absence possible de toute pensée pendant l’oraison. C’est alors que l’inaction prend son sens moderne de perte de temps, alors qu’il s’agit d’action intérieure mystique, in-action. Les uns, s’attachent à une représentation intellectuelle, les autres, dans la tradition  transmise par Benoît de Canfeld (1562-1610), font intervenir la volonté, la fine pointe de l’âme chère à François de Sales (1567-1622), ou « cœur », siège de la volonté :

  « Mme Guyon met l’oraison du cœur au-dessus de “l’oraison de seule pensée” [dans son Moyen court], car la pensée est discontinue, l’esprit ne pouvant penser à une chose qu’en cessant de penser à une autre, tandis que l’oraison du cœur n’est point interrompue… tandis que Bossuet s’oppose, comme Nicole, à une foi nue et à un amour qui ne reposerait sur une connaissance, tout en refusant à la fois un retour sur soi et un retour sur une simple présence de Dieu. Les “actes intérieurs” sont produits par l’attention, et, selon Bossuet, disposent à l’attention… » [Article « Quiétisme » du Dictionnaire de spiritualité, par J. Le Brun, col. 2820 sv.]

 Au niveau sémantique, quiétisme renvoie donc à « l’oraison de quiétude » qui se distingue de « l’oraison discursive ». Le disciple mystique défenseur de Jean de la Croix éclaire ces points :

  « La contemplation est parfaite, elle s’exerce non seulement au-dessus de la raison, mais aussi sans appui sur elle, lorsque l’entendement connaît par la lumière divine les choses que n’atteint aucune raison humaine… Beaucoup de contemplatifs pratiquent le premier point, c’est-à-dire abandonner tous les actes de la raison, se dépouiller de toutes les similitudes de la connaissance naturelle, et entrer sans tout cela en l’obscurité de la foi comme Moïse dans la nuée qui recouvrait le sommet de la montagne ; mais se reposer là comme lui en totale quiétude d’esprit, bien rares sont ceux qui s’y adonnent : au contraire, en cette obscurité, l’intention de leur esprit est appliquée à la connaissance, leur entendement cherchant à toujours reconnaître son propre acte, quand même serait-ce en cette obscurité de foi. Et cette démangeaison et ce mouvement qui consiste à vouloir reconnaître toujours son propre acte en y inclinant l’intention de l’esprit, s’opposent à ce que nous avons vu par ailleurs de la doctrine de saint Denys : non seulement l’entendement doit abandonner toutes les choses créées et leurs similitudes, mais il doit aussi s’abandonner lui-même en se mettant en quiétude quant à toute son opération active, aussi élevée soit-elle, afin d’être mû par Dieu sans attache ni résistance de sa part. » [José de Jésus-Maria Quiroga, 1562-1629, Apologie mystique…, Chap. 6,  « Où l’on expose plus à fond cette quiétude de la contemplation…].

 L’opposition naît de la variété des expériences intérieures qui se situent à divers niveaux. Certains analystes modernes s’attachent à distinguer entre les couches successives de conscience atteintes par des « plongées » plus ou moins actives et profondes (avec le risque de se limiter à l’humain décrit au niveau conscient ou approché au niveau de ses rêves). Le mystique y voit des reflets traduisant une lente évolution intérieure rendue possible lorsque s’exerce une influence qui se situe au-delà de l’humain : la grâce divine.

Allant au-delà de la distinction entre des types d’oraison, il s’agit d’inclure toute la vie, aussi bien extérieure qu’intérieure. Un grand calme déborde peu à peu des temps d’oraison, signe de l’imprégnation par la grâce, qui est une émanation de l’amour divin par in-action. Alors l’attention aux expériences, aux étapes, aux ruptures, laisse place à l’état de grand large, le vaisseau ayant atteint l’océan sans rivage. Madame Guyon décrit finalement un tel « état apostolique » :

  « Cet état néanmoins n’est point une sortie de la créature au-dehors pour parler, agir et produire les effets de la vie apostolique. L’âme n’y a point de part : elle est morte et très anéantie à toute opération. Mais Dieu, qui est en elle essentiellement en Unité très parfaite où toute la Trinité en distinction personnelle Se trouve réunie, sort Lui-même au-dehors par Ses opérations : sans cesser d’être tout au-dedans  et sans quitter l’unité du Centre, Il se répand sur les puissances… » [Discours Chrétiens et Spirituels surla vie intérieure…, 1716 : tome II, n° 65 sur l’état Apostolique.]

Une œuvre préservée et d’influence souterraine

 L’intérêt des écrits mystiques de madame Guyon provient non seulement de leur valeur intrinsèque, mais également de leur excellente préservation. Ils furent assez largement édités de son vivant tandis que de nombreux manuscrits furent rassemblés à l’époque du procès — les « rencontres d’Issy » qui eurent lieu en 1694 et 1695 — puis furent copiés par des membres du cercle qu’elle animait et enfin préservés. En fait on possède tout ce qu’elle a écrit (à l’exception d’écrits de jeunesse qu’elle n’a pas jugé bon de conserver et de lettres perdues), ce qui est très exceptionnel, car un auteur mystique ne se préoccupe généralement pas de la survie de son œuvre écrite. L’essentiel du corpus vient récemment d’être rendu de nouveau accessible : on se reportera à la Bibliographie qui termine cette page web.

 L’influence de l’œuvre demeura souterraine pour plusieurs raisons : l’auteur livre des informations ordinairement tenues cachées ; il ne se soucie guère de la mise en forme par souci de ne pas interférer avec la spontanéité de l’inspiration ; vu du monde catholique de l’époque, le rôle des éditeurs ministres protestants Poiret puis Dutoit et la présence parmi les proches de la fin de sa vie à Blois de nombreux Ecossais, Hollandais, Suisses — qu’elle n’incite d’ailleurs pas à se convertir — n’est-il pas détestable ? vu du monde protestant, demeure l’équivoque d’une femme qui s’est occupée au début de sa vie publique de Nouvelles Catholiques converties après la révocation de l’édit de Nantes, et qui n’a jamais rejeté la messe ni les sacrements.

 Il s’agit plus intimement de l’appréciation difficile d’écrits qui abordent la communication en prière silencieuse et le rôle apostolique du mystique. Des réactions compréhensibles sur ces points délicats ne sont pas atténués par une appartenance religieuse, comme cela fut le cas par exemple pour Marie de l’Incarnation, l’autre grande mystique du siècle. Car ils mettent ici en cause le rôle d’enseignement assumé par des clercs — dont quelques-uns s’emparent parfois indûement du rôle de médiateur réservé à Jésus-Christ.

La liste des défenseurs qui ont surmonté une certaine « étrangeté » est cependant de qualité : on en détachera sur trois siècles les noms de Fénelon, des éditeurs Poiret et Dutoit, des érudits Chavannes, Masson,  Brémond, du philosophe Bergson, et plus récemment, de l’abbé Cognet, de la romancière Mallet-Joris, de madame Gondal, de nombreux érudits.

Son très large spectre

 L’expérience intime, l’enseignement qui constitue un système cohérent, la connaissance des deux Traditions scripturaire et mystique offrent des approches de la vie mystique qui se complètent harmonieusement, cas très rare de compétences assurées simultanément en ces domaines distincts. 

 En premier lieu, les témoignages de sa vie et de son expérience intérieure se distinguent par une grande acuité psychologique propre au siècle de Racine et par un fort désir de comprendre tout ce qui lui arrive, dont elle ne trouve pas autour d’elle une explication satisfaisante. On note, surtout dans des écrits de jeunesse, une forte volonté appliquée à ne rien laisser sans tenter une explication, défaut dont elle se corrigera ensuite. Elle demeurerait ensuite, dit-on, « bavarde » : en fait cette abondance est liée à l’irruption toute moderne de la dimension subjective psychologique. Elle influera plus particulièrement des auteurs sensibles à cette dimension, tels Rousseau, Constant, Amiel.

 En second lieu, un enseignement est mis en forme dont témoigne tôt le Moyen court qui a atteint un large public avant sa condamnation grâce à la simplification qui caractérise ce texte direct. Cette simplification vient de l’affranchissement vis-à-vis de tout moyen préalable qui apparaît trop souvent comme une condition humaine posée en préalable à l’exercice de la grâce divine. Acquis théologiques et dogmatiques, méthodes de prières et exercices, sélections sociales ou culturelles sont écartés ; seul demeure le recours à l’expérience intérieure faisant appel à la médiation du « petit maître » Jésus. Cette simplification permet une ouverture à tous, car la liberté sauvage des torrents est préférable aux canaux faits de mains d’hommes. Ceci pouvait faire peur aux hommes du métier. À leur décharge, les événements vécus dans les convulsions de la Réforme et Contre-réforme étaient encore proches et peu encourageants. Cette remise en cause par l’intérieur de l’ordre traditionnel sera d’ailleurs appliquée au siècle des lumières sous une forme subversive qui conduira à des révolutions politiques et sociales.

 En troisième lieu, un recours aux Traditions confrontées avec l’expérience intérieure ont conduit aux très amples Explications de l’Écriture et du Nouveau Testament complétées dix ans plus tard par les Justifications, large anthologie de textes mystiques assemblée autour de thèmes annoncés par des mots-clefs et toujours actuels.

Un enseignement qui couvre la carrière mystique

 On peut distinguer chez Madame Guyon et chez ses prédécesseurs Bertot et Bernières, comme chez la majorité des mystiques, sans en faire le seul système possible, trois périodes s’étendant chacune sur plusieurs années :

 La découverte de l’intériorité, accompagnée d’une simplification et d’une pacification progressive peut s’accompagner d’événements intimes variés selon les tempéraments et l’environnement, brefs instants ou états pouvant durer des jours. Leur caractère extra-ordinaire a toujours attiré une attention exagérée au détriment de la dynamique vitale qu’ils alimentent, de la part de scrutateurs qui ont vite fait de repérer dans ces phénomènes divers alliages impurs de la nature à la grâce. Très utiles pour confirmer le commençant dans sa voie, ils relativisent les jouissances, réelles et bonnes, dont notre nature est capable. Ils substituent l’expérience réelle directe aux croyances.

 De longues années de désappropriations correspondent au stade de purification décrit par tous. Le terme de « purification » est ambigu dans la mesure où il risque de laisser croire qu’elle conduirait à son terme à un « nous-même » délivré de ses défauts !  Le « nous-même » ne pourra subsister. Sera-t-il transformé ou fondu dans une « vastitude », appelant la comparaison classique de la  goutte d’eau dans l’océan ? Mais cette fusion ne voit disparaître ni les capacités, ni les infirmités, ni la structure individuelle, même si cette dernière s’efface à la mort ; elle permet leur mise au service de ce qui vient prendre la place centrale au cœur de la structure, comme l’exprime l’apôtre Paul dans le verset repris le plus fréquemment par madame Guyon : « Et je vis, non plus moi-même ; mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi » [épître aux Galates, 2, 20].  Des épreuves sont fréquentes durant cette longue période — sans lesquelles l’amour propre ne serait jamais réduit en cendre pour laisser place à une renaissance dans le pur amour. 

 Cette naissance à une vie nouvelle peut très exceptionnellement permettre une transmission. Le terme de vie  « apostolique » souvent utilisé par Madame Guyon se réfère directement à la description imagée des Apôtres lorsqu’ils sont compris par tous leurs « auditeurs » après leur Pentecôte : ce n’est pas leur discours qui compte — il ne pouvait être entendu physiquement en diverses langues ! mais ce qui passe de cœur à cœur  à travers les mots et qui peut aussi bien être transmis en silence.

Anthologie

 Il est prématuré de structurer les quelques extraits qui suivent selon un schéma préétabli : madame Guyon s’en était bien gardée lorsqu’elle rassembla des textes mystiques dans ses Justifications en 67 « clés » constituant en quelque sorte un glossaire spirituel. Nous suivons ici une séquence au fil d’œuvres prises dans l’ordre presque chronologique : Moyen court, Torrents, Vie par elle-même,  plus largement dans les Discours qui concernent la vie intérieure rassemblant de nombreux opuscules qui circulaient à la fin de sa vie dans le cercle des disciples, enfin dans une Correspondance longtemps demeurée inédite. Dans ces textes, appelés par l’urgence et rédigés sans repentir, les événements de la vie concrète, la vie intérieure à l’écoute de la grâce, l’enseignement mystique perçus et mis au service du « petit maître » et médiateur Jésus, forment une tresse.

Moyen court

Moyen court fut édité dès 1685 à Grenoble, avant même le début de l’apostolat parisien, et fut un succès de librairie réédité à Lyon, Paris, Rouen, avant d’être repris par l’éditeur protestant Pierre Poiret — au total 7 éditions se succèdent jusqu’en 1720. Seul texte normatif de madame Guyon publié dans le Royaume avant 1700, il lance sur le chemin du long pèlerinage mystique. Pour les débutants, Mme Guyon suggère de pratiquer l’oraison en s’appuyant sur une lecture :

 Après s’être mis en la présence de Dieu par un acte de foi vive, il faut lire quelque chose de substantiel et s’arrêter doucement dessus non avec raisonnement, mais seulement pour fixer l’esprit, observant que l’exercice principal doit être la présence de Dieu, et que le sujet doit être plutôt pour fixer l’esprit que pour l’exercer au raisonnement [Chapitre II].
Elle regrette qu’on n’enseigne pas l’oraison, car « le Royaume de Dieu est au-dedans. […] Les curés devraient apprendre à faire oraison à leurs paroissiens, comme ils leur apprennent le catéchisme. Ils leur apprennent la fin pour laquelle ils ont été créés et ils ne leur apprennent pas à jouir de leur fin [Ch. III].
Comme l’on n’est pas toujours orienté vers Dieu, elle reconnaît la nécessité de parfois « faire des actes » : Si je suis tourné vers la créature, il faut que je fasse un acte pour me détourner de cette créature et me tourner vers Dieu. […] Jusqu’à ce que je sois parfaitement converti, j’ai besoin d’actes pour me tourner vers Dieu [Ch. XXII, §2].
Il ne s’agit donc pas de « rêver sur son balai », comme telle pensionnaire de Saint-Cyr ! Une comparaison éclaire le passage de l’acte « volontaire » à la coopération naturelle au travail de la grâce :
Lorsque le vaisseau est au port, les mariniers ont peine à l’arracher de là pour le mettre en pleine mer. Mais ensuite ils le tournent aisément du côté qu’ils veulent aller. Lorsque l’âme est encore dans le péché et dans les créatures, il faut, avec bien des efforts, la tirer de là : il faut défaire les cordages qui la tiennent liée. Puis ramant par le moyen des actes forts et vigoureux, tâcher de l’attirer au-dedans, l’éloignant peu à peu de son propre port…
Lorsque le vaisseau est tourné de la sorte […] plus il s’éloigne de la terre, moins il faut d’effort pour l’attirer. Enfin, on commence à voguer très doucement et le vaisseau s’éloigne si fort qu’il faut quitter la rame, rendue inutile. Que fait alors le pilote ? Il se contente d’étendre les voiles et de tenir le gouvernail.

Torrents

 Les Torrents décrivent le parcours mystique à l’image de la Dranse, petite rivière au cours irrégulier issue des Alpes, qui termine sa course dans le lac Léman près de Thonon, où séjourna madame Guyon. Facilement accessible, ce texte connu, composé relativement tôt, dès la fin 1682, ne fut publié que tardivement par Poiret (1704, 1712, 1720). Il faut apprécier son contenu comme traduisant une expérience encore récente — Madame Guyon est âgée de trente-cinq ans environ lorsqu’elle rédige rapidement le texte. Mais il est très précis malgré un style souvent lyrique. Voici des extraits sautant loin devant sur le chemin ouvert précédemment.

 La lente purification ou « mort » mystique mène à la vie divine sans limitation visible :

  Chapitre 7.

  5. Ce degré de mort est extrêmement long et dure quelquefois les vingt et trente années à moins que Dieu n’ait des desseins particuliers sur les âmes. … 30. Ici Dieu va chercher jusques dans le plus profond de l’âme son impureté [impureté foncière, qui est l’effet de l’amour-propre et de la propriété que Dieu veut détruire. Ajout de l’édition de 1720]. Il la presse et la fait sortir. Prenez une éponge qui est pleine de saletés, lavez-la tant qu’il vous plaira : vous nettoierez le dehors, mais vous ne la rendrez pas nette dans le fond, à moins que vous ne pressiez l’éponge pour en exprimer toute l’ordure et alors vous la pourriez facilement nettoyer. C’est ainsi que Dieu fait : il serre cette âme d’une manière pénible et douloureuse, puis il en fait sortir ce qu’il y a de plus caché.
  Chapitre 9.
  5. Il faut remarquer que comme elle n’a été dépouillée que très peu à peu et par degré, elle n’est enrichie et revivifiée que peu à peu. Plus elle se perd en Dieu, plus sa capacité devient grande : comme plus ce torrent se perd dans la mer, plus il est élargi et devient immense…
  6. Cette vie divine devient toute naturelle à l’âme. Comme l’âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connaît plus, elle ne voit rien de Dieu, n’en comprend rien, n’en distingue rien. Il n’y a plus d’amour, de lumières ni de connaissances. Dieu ne lui paraît plus comme autrefois quelque chose de distinct d’elle, mais elle ne sait plus rien sinon que Dieu est et qu’elle n’est plus, ne subsiste et ne vit plus qu’en lui.

 Vie par elle-même

 Cette autobiographie fut rédigée tout au long de la vie, en plusieurs reprises, et parfois en prison, entre 1683 et 1709. C’est ce qui explique des reprises, une modification progressive du style, mais surtout l’extraordinaire qualité intuitive et vivante d’un récit toujours proche des événements. Nous en citons ici un court passage extrait de la conclusion rédigée par la vieille dame qui a traversé les plus grandes épreuves :

  3.21. L’état simple et invariable [dernières pages de la troisième partie de la Vie].

  Dans ces derniers temps je ne puis parler que peu ou point de mes dispositions, c’est que mon état est devenu simple et invariable. … Le fond de cet état est un anéantissement profond, ne trouvant rien en moi de nominable. Tout ce que je sais, c’est que Dieu est infiniment saint, juste, bon, heureux ; qu’il renferme en soi tous les biens, et moi toutes les misères. Je ne vois rien au-dessous de moi, ni rien de plus indigne que moi. Je reconnais que Dieu m’a fait des grâces capables de sauver un monde, et que peut-être j’ai tout payé d’ingratitude. Je dis peut-être, car rien ne subsiste en moi, ni bien, ni mal. Le bien est en Dieu, je n’ai pour partage que le rien. Que puis-je dire d’un état toujours le même, sans vue ni variation ? Car la sécheresse, si j’en ai, est égale pour moi à l’état le plus satisfaisant. Tout est perdu dans l’immense, et je ne puis ni vouloir, ni penser. … Décembre 1709. 

Discours

 Madame Guyon ne va pas s’arrêter sur cette perte dans l’immense : elle va former des disciples français et étrangers, catholiques et protestants. Des opuscules rassemblent les points communs expérimentaux et répondent aux uns et aux autres. Parfois issus de lettres, ils furent rassemblés sous le titre de Discours chrétiens et spirituelsqui concernent la vie intérieure, publiés en 1716. Le titre n’est guère attirant pour notre époque, mais les écrits qu’il recouvre sont les plus achevés de la mystique. L’ouverture de cette collection de textes est un appel à gravir le mont qui rassemble à son sommet tous les mystiques [dans cette foule on aperçoit le francicain Bernardino de Laredo auteur de la Subida del Monte Sion précédant Jean de la Croix auteur de la Subida del Monte Carmelo…] :

  1.01 De deux sortes d’Écrivains des choses mystiques ou intérieures [1,01 : premier opuscule ou discours du premier volume de Discours].

  … comme une personne qui est sur une montagne élevée, voit les divers chemins qui y conduisent, le commencement, le progrès, et la fin où tous les chemins doivent aboutir pour arriver à cette montagne, on voit avec plaisir que ces chemins si éloignés se rapprochant peu à peu et enfin se joignant en un seul et unique point, comme des lignes fort éloignées se rejoignent dans un point central, se rapprochent insensiblement. On voit aussi alors, avec douleur, une infinité d’âmes arrêtées, les unes pour ne vouloir point quitter l’entrée de leur chemin, d’autres pour ne vouloir pas franchir certaines barrières qui traversent de temps en temps leur chemin…

 L’amour est le « moyen » utilisé pour connaître Dieu, dans la tradition de la mystique « affective », mais non sensible, particulièrement développé chez des franciscains, des chartreux et des carmes. La belle image d’une balance lie notre abaissement et l’élévation vers Dieu :

  1.49 Divers effets de l’amour.

  … Plus il y a de charité dans une âme, plus il y a d’humilité — de cette humilité profonde qui, causée par la réelle expérience de ce que nous sommes, fait que, quand nous le voudrions, nous ne pourrions nous attribuer aucun bien. Car l’esprit d’amour est aussi un esprit de vérité. En sorte que l’amour fait ces deux fonctions, qui n’en sont qu’une, qui est de nous mettre en vérité sitôt que nous sommes en charité, car l’amour est vérité. Plus l’amour devient fort, pur, étendu, plus il nous fait approfondir notre bassesse. C’est comme une balance : plus vous la chargez, plus elle s’abaisse et plus elle s’abaisse d’un côté, plus elle s’élève de l’autre. Plus le poids de l’amour est grand, plus elle s’abaisse au-dessous de tout et plus l’autre côté de la balance s’élève vers cet amour-vérité qui fait connaître ce que Dieu est et ce qu’Il mérite. Tout s’élève pour rendre gloire à Dieu et pour L’aimer au-dessus de tout, à mesure que nous sommes plus rabaissés.

 Cet amour est pur, net et droit, sans retour sur soi et sans motif intéressé ; sa forme passive est proprement « mystique », cachée par sa lumière même, parce qu’elle reçoit tout de Dieu, dépasse tout entendement et ne peut être décrite ; c’est Dieu lui-même qui agit :

  1.53 Du repos en Dieu.

  … Pour aimer Dieu comme Il le mérite… il faut L’aimer d’un Amour pur, net, droit, qui ne regarde que Lui-même : il faut que cet amour surpasse toutes choses et soi-même, sans qu’il lui soit permis d’avoir d’autre regard ni retour sur aucun objet que sur Dieu même en Lui-même, pour Lui-même. Toute autre vue ou motif est indigne de Dieu et n’est pas le pur amour, qui est seul proportionné, sans proportion, à ce que Dieu est. Il aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est : il aime, comme dit saint Denis, le beau pour le beau [Des Noms Divins, chap. 4]… C’est ainsi qu’on aime Dieu dans le ciel, sans retour ni raison d’aimer. L’amour est la seule raison d’aimer, l’amour est la récompense de l’amour. Et comme la foi ne discerne rien en Dieu et croit ce qu’Il est dans Sa totalité, l’amour ne discerne rien, mais il aime Dieu dans Sa totalité.
  … Ensuite elle devient passive, recevant les pures lumières de l’Esprit de Dieu sans y rien ajouter, faisant cesser les lumières du propre esprit. Puis la lumière de Dieu qui devient plus abondante, fait cesser nos propres limites, les mettant en obscurité, comme la lumière du soleil fait disparaître celle des étoiles. Et c’est alors que la foi pure et nue, que la lumière de vérité s’empare de l’esprit, le fait défaillir et mourir à toute lumière et action propre pour recevoir passivement la vérité telle qu’elle est en elle-même et non en image. La volonté est ensuite privée de toute action propre, d’amour, d’affections, de toute action quelle qu’elle soit, pour recevoir purement l’action de Dieu, soit qu’Il la purifie ou qu’Il la vivifie. Et c’est l’amour qui fait toutes ces choses, pour être lui-même l’action de la volonté.

  1.60 Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu.         

  Vous me demandez la différence de ceux qui sont saints en eux-mêmes et de ceux en qui Dieu seul est saint. Quoique j’aie expliqué diverses fois cette différence, je vous en dirai quelques mots. Les premiers sentent et connaissent leur sainteté, elle leur sert d’appui et d’assurance. Leurs œuvres leur paraissent des œuvres de justice, dont ils attendent des récompenses et des couronnes.
  … Ceux en qui Dieu est saint, ne sont pas des pierres ou médailles de relief, mais des pierres gravées profondément, comme celle des cachets. C’est Dieu qui S’imprime profondément en eux, qui est leur véritable sainteté. Il ne paraît au dehors de ceux-là qu’une concavité. On n’en peut discerner la beauté qu’en les imprimant sur la cire, c’est-à-dire qu’on ne les connaît qu’à leur souplesse et à la perte de toute leur propriété et de tous les apanages de la volonté propre…

 La voie mystique n’est pas une voie de facilité, même si elle ne requiert pas un effort volontaire et une pratique constante des œuvres ; elle inclut parfois la nuit achevant l’abandon par la perte de soi-même :

  1.62 De la Foi pure et passive, et de ses effets.

  Aussi est-ce la conduite de Dieu que nous pouvons voir pas à pas. Dieu ôte à l’âme tout appui extérieur pour la perdre dans l’intérieur. Ensuite il lui ôte la pratique des bonnes choses extérieures pour la perdre davantage. Puis il lui ôte l’usage des vertus pour l’arracher à elle-même. Il lui fait enfin éprouver les plus extrêmes faiblesses et misères qui sont des coups de grâce, et par là Il la perd en Lui. Au commencement de l’expérience des misères, l’âme se perd dans l’abandon, dans la confiance et le sacrifice. Mais comme ce sacrifice, cet abandon, etc., sont encore comme des fils subtils, Dieu lui ôte tout abandon aperçu, tout espoir de salut connu, en sorte qu’elle est contrainte comme malgré elle de se perdre. Mais où se perdre ? Encore si c’était en Dieu aperçu, elle serait trop heureuse. C’est dans l’abîme où elle ne voit rien ni ne connaît rien. Et après enfin elle tombe en Dieu, non pour jouir de Dieu pour elle, mais elle pour Dieu et Dieu pour Lui-même.

 Mais auparavant un long chemin aura été parcouru, dont la mémoire est d’ailleurs utile pour ne pas abandonner lorsque l’espoir de survie se perd ; la comparaison de la tempête et du naufrage est menée sans concession jusqu’à son terme : 

  2.15 Différence de la foi obscure à la Foi nue.

  Vous demandez la différence de la foi obscure à la foi nue. On commence par la foi savoureuse, qui est comme voguer sur mer avec le vent en poupe, guidé par un excellent pilote. Vous faites beaucoup de chemin avec joie et en plein jour. Vous vous confiez au pilote, mais tout va si bien que vous n’avez nulle occasion d’exercer votre confiance.
  La nuit vient : vous craignez de vous égarer, mais vous vous confiez à votre pilote, qui vous dit de ne rien craindre. Ensuite les vents deviennent contraires, les ondes s’élèvent, la mer grossit, votre crainte augmente ; cependant vous êtes soutenus et par l’excellence du pilote et par la bonté du vaisseau. La tempête augmente, la nuit devient plus noire. Il faut jeter les marchandises dans la mer. On espère le jour et que la bonté du vaisseau résistera aux coups de mer ; mais le jour ne vient point, la tempête redouble. On espère un sort favorable, lorsque le vaisseau tout à coup se brise contre les rochers.
  Quelle transe, quel effroi ! On se sert du débris du naufrage pour arriver au port. On commence tout de bon à s’abandonner sur une faible planche, on n’attend plus que la mort, tout manque, l’espérance est bien faible de se sauver sur une planche. Il vient un coup de vent qui nous sépare de la planche. On fait de nécessité vertu, on s’abandonne, on tâche de nager, les forces manquent, on est englouti dans les flots. On s’abandonne à une mort qu’on ne peut éviter, on enfonce dans la mer sans ressource, sans espoir de revivre jamais.
  Mais qu’on est surpris de trouver dans cette mer une vie infiniment plus heureuse qu’elle n’était dans le vaisseau… 

 Si les hommes diffèrent, Dieu est un et Il est toujours le premier à nous aimer, comme l’attestent les mystiques dont le chemin a été ainsi ouvert, parfois par un contact fort : cas de François d’Assise, d’Angèle de Foligno, de Catherine de Gênes.

 2.25 Variété et uniformité des opérations de Dieu dans les âmes [2,25 : vingt-cinquième discours du deuxième volume de Discours].

  La conduite de Dieu sur l’âme est une conduite toujours uniforme. Et ce que nous appelons foi est proprement une certaine connaissance obscure, secrète et indistincte de Dieu, qui nous porte à Le laisser opérer en nous parce qu’Il a droit de le faire.
  … Son opération est toujours la même. Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme et ce regard le consume et détruit ses impuretés. Dieu est d’abord occupé à combattre notre activité et tous les obstacles qui empêchent Son entière pénétration dans notre âme. … Car il faut concevoir que toutes les opérations de Dieu en Lui-même et hors de Lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. Ce regard brûle et détruit, comme je l’ai dit, les obstacles. 

  3.11 Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite [3,11 : onzième discours publié au tome cinquième de Lettres, 1768].

    Il ne faut pas croire que Dieu endurcisse le cœur de l’homme autrement que le soleil endurcit la glace : c’est par son absence. Plus les pays sont éloignés du soleil, plus tout y est glacé. L’homme s’éloignant de son Dieu et ne s’en rapprochant plus, devient une glace pétrifiée qui ne peut plus se dissoudre à moins qu’il ne retourne à son Dieu. Alors il Le retrouve au même lieu où il L’avait laissé, toujours prêt à lui faire sentir les influences de Sa grâce ; et plus il approche de ce soleil, plus il se fond peu à peu, en sorte que si après tant de misères il s’approchait assez près de Dieu, il se fondrait et se liquéfierait entièrement. Ce qui empêche sa liquéfaction parfaite, c’est la propriété, qui congèle toujours plusieurs endroits de notre âme, laquelle dès que sa glace est entièrement fondue et rendue toute fluide, s’écoule nécessairement dans son être original, où tous les obstacles sont ôtés. C’est le feu de l’Amour pur qui le fait en cette vie, et ce sera le feu du Purgatoire qui le fera en l’autre.
  Alors il ne reste plus à cette eau aucune impression, aucune qualité propre, aucun vestige. Alors l’âme dans son rien ne peut rien, n’est propre à rien. Il n’y a que l’Être Créateur qui la rende propre à tout ce qu’il lui plaît, et qui agisse sans résistance sur ce rien, qui lui a remis le caractère propre de l’homme, qui est la liberté. Alors l’homme dans son rien, ayant remis à son Dieu et à son Père cette liberté qu’il lui avait donnée, Dieu le crée de nouveau : Emitte  Spiritum tuum, et creabuntur ; et renovabis faciem terræ [Ps 104, 30 : « Envoyez votre esprit et ces choses seront créées ; et vous renouvellerez la face de la terre.]
  Mais cette recréation n’est plus au pouvoir de l’homme, ni à son usage, mais au pouvoir de Dieu et à sa volonté…

Correspondance

  Des lettres furent le moyen second utilisé par Madame Guyon pour animer ses disciples : l’illustre Fénelon, le fidèle duc de Chevreuse, plus tard l’éditeur Poiret, le baron de Metternich, les Ecossais Duplin et Lord Deskford, ainsi que des figures plus cachées telle la paysanne qui concluera cet aperçu. Mais le moyen premier le plus efficace, qui explique la ferme fidélité de Fénelon et d’autres sur plus de vingt années, malgré la parenthèse du secret durant cinq ans à la Bastille, est celui de la transmission de la grâce par communication intime de cœur à cœur dont nous trouvons parfois l’affirmation :

  À Fénelon.  21 juin (?) 1689.

  … Il a permis que je m’en allasse avec vous, pour vous apprendre qu’il y a un autre langage, lequel Lui seul peut apprendre et opérer, [où] Il n’emplit le cœur de l’onction pure de la grâce que pour vider l’esprit, et Il ne donne que pour ôter : c’est une expérience qui demeure, lorsque la conviction de l’esprit est ôtée. Je vous demande donc audience de cette sorte, de vouloir bien cesser toute autre action et même autre prière que celle du silence. Lorsque l’on a une fois appris ce langage (plus propre aux enfants qu’aux hommes, qui l’ignorent d’ordinaire), on apprend à être uni en tout lieu sans espèces et sans impureté, non seulement avec Dieu dans le profond et toujours éloquent silence du Verbe dans l’âme, mais même avec ceux qui sont consommés en Lui : c’est la communication des saints véritable et réelle. C’est la prière de Jésus-Christ : qu’ils soient un comme nous sommes un [Jean, 17, 22].

 Ces communications parurent extravagantes à la fin du XVIIe siècle cartésien. Elles sont attestées, mais de façon voilée, par de nombreux spirituels chrétiens. On peut concevoir qu’il n’y ait point de coupure entre ce monde visible et sa totalité ; madame Guyon a recours aux hiérarchies de Denys, auteur traditionnellement invoqué par les mystiques, et aussi, cartésienne et moderne, au mystère de l’aimant, pour suggérer la plausibilité de telles circulations d’amour divin — il s’agit simplement de reconnaître l’efficace de la prière :

  Au duc de Chevreuse. Octobre 1693.

  La main du Seigneur n’est point raccourcie. Il me semble qu’il n’y aura pas de peine à concevoir les communications intérieures des purs esprits si nous concevons ce que c’est que la céleste hiérarchie où Dieu pénètre tous les anges et ces esprits bienheureux se pénètrent les uns les autres. C’est la même lumière divine qui les pénètre et qui, faisant une réflexion des uns sur les autres, se communique de cette sorte. Si nos esprits étaient purs et simples, ils seraient illuminés. Et cette illumination est telle, à cause de la pureté et simplicité du sujet, que les cœurs bien disposés qui en approchent, ressentent cette pénétration. Combien de saints qui s’entendaient sans se parler ! Ce n’est point une conversation de paroles successives, mais une communication d’onction, de lumière et d’amour. Le fer frotté d’aimant attire comme l’aimant même. Une âme désappropriée, dénuée et simple et pleine de Dieu attire les autres âmes à Lui, comme les hommes déréglés communiquent un certain esprit de dérèglement. C’est que sa simplicité et pureté est telle que Dieu attire par elle les autres cœurs.

 Puis madame Guyon utilise l’image souple de l’eau pour tenter de faire comprendre à Bossuet la simplicité d’une vie intérieure sans phénomènes extraordinaires, comme ce dernier les appréciait chez certaines religieuses imaginatives :

  À Bossuet. Vers le 10 février 1694.

 … Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d’étendue. Rien de plus simple que l’eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité ; elle a aussi une qualité, que, n’ayant nulle qualité propre, elle prend toutes sortes d’impressions : elle n’a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n’a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L’esprit, en cet état, et la volonté sont si purs et simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu’il Lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l’on veut lui donner. Il est certain que, quoique l’on donne à cette eau les diverses couleurs que l’on veut, à cause de sa simplicité et pureté, il n’est pourtant pas vrai de dire que l’eau en elle-même ait du goût et de la couleur, puisqu’elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c’est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C’est ce que j’éprouve dans mon âme : elle n’a rien qu’elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c’est ce qui fait sa pureté ; mais elle a tout ce qu’on lui donne et comme l’on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c’est de n’en avoir aucune. 

 Mais Bossuet ne comprend pas. Suivront de longues périodes d’enfermement suivi d’un rétablissement progressif.
Dans les toutes dernières années la vieille dame prépare l’avenir auprès de disciples « cis » - français — et « trans » - étrangers :

 Madame Guyon doit parfois mettre un terme à certaines pratiques, que l’on retrouve à toute époque, et aujourd’hui dans certaines techniques empruntées sans discrimination,  lorsqu’elles font appel à un effort de concentration juste à l’opposé de l’abandon à la providence divine :  

  À Milord Duplin. Vers 1714.

 … Ce que vous me dites de la violence que vous vous faites pour rendre votre esprit abstrait n’est nullement ce que Dieu demande de vous, et ce n’est point la voie dont il s’agit. Nous tâchons que tout se concentre dans le cœur, sans nul effort de tête, car Dieu souvent cache ce qu’Il opère dans l’intime de l’âme sous des distractions vagues et involontaires, afin de le dérober à la connaissance du démon et de l’amour propre.

  À Lord Deskford. 15 avril 1715.

 … Ce que j’ai prétendu, monsieur, a été de vous inspirer une oraison libre dont l’amour soit le principe, et qui parte plus du cœur que de la tête : quelques douces affections mêlées de silence. Car comme votre esprit est accoutumé à agir, à philosopher et à raisonner, j’ai voulu faire tomber l’activité de l’esprit par une foi simple de Dieu présent, que vous devez aimer, et auquel vous devez vous unir par un amour pur et simple, conforme à la simplicité de votre foi. Cela ne se fait pas par une tension de l’esprit qui nuit à la santé, mais par un amour seul, excitant la volonté par une tendance de cette volonté vers son divin Objet. 

Comment prier, comment se détacher — sans pour cela quitter le monde —, comment lâcher intellectuellement prise ? Cela était difficile pour le baron de Metternich, protestant subtil et questionneur :

Au baron de Metternich. Vers 1715.

… Demeurez simplement exposé à Ses yeux divins comme on s’expose aux rayons du soleil et au feu pour se réchauffer et, quoiqu’il ne vous paraisse aucune action de votre part que la simple exposition de vous-même devant Dieu, la chaleur divine de Son amour ne laissera pas de vous pénétrer imperceptiblement, comme le feu pénètre insensiblement les corps qui sont à une certaine distance, et leur donne une chaleur qui s’insinue partout, ce qui n’est pas si sensible. Nous sommes souples sous Sa main. Je me trouve fort unie à vous en Notre Seigneur.
… Ce que vous devez faire le plus présentement est de vous détacher universellement de toutes choses et de vous-même, sans quoi la solitude vous serait peu utile… Une des raisons qui fait que je désire qu’on ne quitte point son état, quoique je désire qu’on soit parfaitement détaché, c’est que Dieu voulant à présent et dans les siècles à venir introduire Son Esprit intérieur dans tous les lieux, parmi toutes les nations, dans tous états et conditions, je ne crois pas qu’on doive facilement quitter son état à moins d’une vocation particulière…
… Vous dites que vous voulez être abandonné à Dieu, et [cependant] vous voulez qu’à chaque pas Il vous rende raison des lieux où Il vous mène, et pourquoi Il vous y mène. Vous ne feriez pas ce tort à un guide que vous croiriez honnête homme : vous vous laisseriez conduire…

 Lettre [D.2.1]. Abrégé des voies de Dieu [D.2.1 : Première lettre du deuxième volume publié par Dutoit].

 Monsieur, Soyez donc persuadé qu’il n’y a rien de violent dans la conduite de Dieu que ce que nous y ajoutons, que Sa conduite est douce et suave : s’il y a quelque violence, c’est ou parce que notre volonté n’est pas encore parfaitement gagnée, ou parce que notre amour propre la cause… Lors donc que toutes ces choses sont, la volonté meurt à soi véritablement, non d’un trépas douloureux et sensible, mais d’un passage doux et tout naturel, qui fait que cette volonté cessant d’être arrêtée en elle-même par ce qu’il y a même de plus délicat, passe infailliblement et nécessairement en Dieu. C’est ce que l’on appelle mort. Elle [la volonté] est morte quant à son propre, mais elle ne fut jamais plus vivante : elle vit en Dieu, non de la première vie, ou d’une vie qui lui soit propre, mais d’une vie que Dieu lui communique, qui n’est autre que Sa propre vie et Sa volonté. … Et c’est alors qu’elle participe aux qualités de Dieu, qui est de se communiquer aux autres, ou plutôt, c’est comme une rivière qui, s’étant perdue dans un grand fleuve, suit sa course et n’en suit point d’autre…
 … Ceci, loin d’être une chose forgée par l’imagination, est toute l’économie de la Divinité hors d’Elle-même. C’est la fin et de la création, et de toutes religions, qui n’ont été établies de Dieu que pour conduire l’homme en Dieu même, comme les lits de chaque fleuve sont pour les perdre dans la mer. C’est tout le travail de Dieu sur Ses créatures, c’est toute la gloire qu’Il en peut et doit tirer. Tout ce qui n’est point cela, sont des moyens ou éloignés, ou plus proches, mais ce n’est point ni notre fin ni notre essentielle béatitude.

 Lettre [D.3.74].

On m’a lu votre lettre, monsieur. … Il faut devenir enfant après avoir été homme. Il faut plus, car il faut renaître de nouveau afin de devenir une nouvelle créature en Jésus-Christ. Mais avant ce temps, il faut que tout ce qui est du vieil homme soit détruit, savoir la propriété, l’amour de la propre excellence, enfin tout amour propre, ce qui s’entend de tout ce qui nous concerne et qui a rapport à nous, quel qu’il soit. Le petit enfant se laisse porter où l’on veut : si son père le couche sur un fumier, il n’y pense pas, il n’en sait pas même faire le discernement, il y dort comme dans son berceau, abandonné qu’il est aux soins de son père. Abandonnez-vous donc en la main de Dieu avec un grand courage…

 Une mise en garde vis-à-vis du « sentiment » et surtout des voies extraordinaires préconisées par le prophétisme de certains jeunes émigrés protestants, — considérés comme des martyrs après la terrible répression qui suivit la guerre des Cévennes, et qui firent le tour d’Angleterre et d’Écosse, inspirés par les annonces publiques des prophètes de l’Ancien Testament —, confirme le caractère sobre de Madame Guyon :

 Lettre [D.2.111].

 Il y a deux sortes de goûts, celui du fond et celui du sentiment. Il est de la dernière conséquence pour vous et pour les autres que vous ne vous conduisiez pas par le dernier. … N’allez donc jamais par ce que vous sentez ou ne sentez pas. Mais allez par un je ne sais quoi qui, bien que sec, détermine d’abord et ne laisse nulle hésitation. Il détermine sans goût et sans lumière de la raison parce qu’il détermine par la vérité de Dieu. Comme vous n’êtes pas par état dans la pure lumière de Dieu, et qu’il s’en faut bien, vous ferez souvent des fautes là-dessus. Mais à force d’en faire, vous vous accoutumerez à la nue opération de Dieu, non seulement pour être dépouillé, mais pour être agi. Hors de là, tout est méprise.

 Lettre [D.4.124].

 … Le règne de Dieu ne viendra point par aucun bruit extérieur, mais l’Esprit  Saint, étant répandu par tous nos cœurs, préparera par l’onction de sa grâce le règne de Jésus-Christ. La plupart des recueillements des personnes agitées comme cela [les jeunes Cévenols] ne sont qu’un bandement et une occupation forte de la tête et du cerveau pour contraindre leur entendement à la cessation, et ces personnes-là ont un recueillement plutôt d’assoupissement. Ce que nous appelons vrai recueillement n’occupe point la tête, mais c’est une tendance du cœur, ou plutôt de la volonté vers Dieu, qui fait que la volonté étant toute occupée de son Dieu, à L’aimer, à Le goûter, ne fait plus aucune attention à ce qui se passe dans l’esprit et en est comme entièrement séparée.
 Vous pouvez tirer de là, mon cher frère, que toutes ces voies extraordinaires, quand même elles seraient vraies, ne pourraient nous unir au Souverain Bien, puisqu’il est bien éloigné de consister en ces choses. L’état de ces prophètes ne peut donner ce qu’on appelle un véritable silence intérieur. Ce que j’appelle silence intérieur est quelque chose de si tranquille, de si paisible, de si un, qu’il ne peut compatir avec aucune agitation corporelle, puisqu’une personne même qui possède ce silence intérieur dans les plus violentes douleurs ne donne aucune marque d’agitation, et peut se plaindre comme un enfant, mais ne s’agitera jamais. Saint Jean dit en l’Apocalypse qu’il se fit un grand silence au ciel [Ap 3, 1]. Lorsque ce silence est fait dans l’âme, il se communique jusqu’au-dehors. Il y a deux sortes de silence extérieur : 1° l’un, que nous faisons nous-mêmes par pratique en nous imposant une suppression de toutes paroles. Ce silence, quoique bon, n’est pas pareil à : 2° l’autre silence qui vient [du silence intérieur] et qui est opéré par le silence intérieur. Dans le premier, c’est nous qui nous taisons ; dans le second, c’est l’amour qui fait taire, et l’âme sent bien que, lorsqu’elle veut parler, elle s’arrache à un je ne sais quoi qui l’attire au-dedans d’elle-même…

 Nous terminons cette évocation de la voie mystique servie par Madame Guyon par deux lettres qui ne sont pas d’elle. La première, « en amont », lui est adressée par Monsieur Bertot, le prêtre mystique qui la dirigea lorsqu’elle était encore mariée ; la suivante, « en aval », provient d’une « simple paysanne » qui résume l’enseignement de tous, en rapportant tout à l’amour :

 De Bertot. De l’état d’anéantissement parfait en nudité entière, où l’âme est et vit en Dieu, au-dessus de tout le sensible et perceptible. [Lettre écrite avant avril 1681. Publiée comme conclusion dans : Le Directeur mystique…, 1726].

 Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allant toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de sensible et de perceptible de Dieu en elle. Au contraire elle reste et demeure dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nue, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond ; mais elle porte une disposition qui est très simple, et jouit d’une très grande tranquillité et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein.
 … Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté à la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’Il voudra pour le temps et pour l’éternité… Enfin dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dans l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme par un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.
Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligations.

 La lettre suivante d’une personne simple (on a cependant peine à l’attribuer sans retouches à une simple paysanne) fut placée intentionnellement à la fin de la correspondance de madame Guyon éditée en cinq volumes par Dutoit, pour bien souligner l’indépendance de la vie mystique vis-à-vis de toute condition :

 Lettre d’une paysanne à Madame Guyon.

 … L’amour tient lieu de tout, il ne m’apprend autre chose que la vérité, qui est au — dessus de moi et hors de moi. Oui, Amour, tout ce que l’on me peut dire regarde l’âme, et vous m’avez chassée hors d’elle. Vous y tenez lieu de tout, et je ne puis m’arrêter en aucun autre objet qu’en vous seul. Ô divin Amour ! Vous êtes tellement seul que je ne sais pas si j’ai une âme. Mon unique et pur Amour a délaissé et oublié l’âme : il n’y a temps et lieu que pour lui. Je me soucie autant de toi, ô âme, comme d’une paille… Oh ! qu’on ne me parle plus de l’âme ni de tout ce qui la concerne ! Je ne sais plus autre chose que mon Amour ; et il me semble que tout y est tellement Lui, qu’il y a une impossibilité morale de pouvoir plus regarder ni penser à son âme, mais bien à ce seul et unique Amour, et à cet objet de pureté.
 Mais de dire ce qui occupe, et comme l’on est occupé, c’est ce qui ne se dira jamais. Je n’ai rien de distinct ni de particulier : c’est un objet où tout est un, sans aucune distinction ni discernement. Il n’y a rien en Dieu de particulier, tout y est un, mais silence à toute expression ! Silence à toute intelligence ! Silence pour toute parole ! Je commence de rendre compte de la vérité dont je suis certaine, qui est Dieu, et de Son divin amour, qui est tout mien et qui est tout moi, en disant que je ne puis rien dire. Et je finis en disant que je n’en dirai rien.

  Une ouverture sur le quiétisme

  La littérature spécialisée est pléthorique, mais fut rarement objective compte tenu des enjeux de pouvoir. La « question du quiétisme » est à reprendre, car le dossier des sources n’est établi que depuis peu — en premier lieu par les éditions commentées des Correspondances de Guyon et de Fénelon — tandis que les passions sont aujourd’hui calmées.

  En première introduction « au quiétisme » on se reportera à la notice située à la fin du second tome de l’édition des Œuvres de Fénelon dans la Bibliothèque de la Pléiade, qui présente également sa Métaphysique des saints, texte fondamental traduisant le point de vue du cercle guyonnien. En second lieu on aura recours aux très larges articles « Quiétisme » du Dictionnaire de spiritualité couvrant l’historique dans les trois grand pays catholiques européens : Espagne, Italie, France.

  Puis on pourra prendre le temps de méditer les textes originaux qui ont été le plus souvent négligés : Guyon, Fénelon en tant que directeur spirituel, les précurseurs dont Bernières et Bertot, les successeurs dont Milley et Caussade encore proches de Guyon. Leurs successeurs plus récents restent à redécouvrir pour mieux rendre compte du vécu difficile de la mystique en terres catholiques.










Les Torrents 1


«Mes jugements [pour purifier les âmes de leurs péchés] se manifesteront comme de l’eau, et ma justice en façon d’un gros torrent.»

Lettre de l’auteur à son confesseur servant de préambule. Vive Jésus, Marie, Joseph !  C’est en leurs noms et pour obéir à Votre Révérence, que je vais commencer à écrire ce que je ne sais pas moi-même, tâchant autant qu’il me sera possible de laisser conduire mon esprit et ma plume au mouvement de Dieu, n’en faisant point d’autre que celui de ma main. Mais comme mes infidélités, et la pente naturelle que nous avons à mêler ce qui est nôtre à ce que Dieu fait, pourrai [en] t bien m’engager, sans le vouloir, à mêler mes atomes et mes impuretés parmi les rayons divins, j’espère que Notre Seigneur vous les fera distinguer, et que cette impureté ne pouvant s’allier au soleil, servira à le mieux découvrir, et à faire connaître davantage sa pureté. Je reconnais donc que tout ce qui se trouvera de bon, sera de Notre Seigneur, n’y ayant moi-même aucune part, puisque, lorsque je commence à écrire, je ne sais point ce que je dois écrire; et que même s’il me venait des pensées sur cela, je les regarderais comme des distractions, et l’attention que j’y ferais, comme des infidélités notables. Tout ce qui se trouvera de gâté, sera mon propre : et comme je sais que c’est à votre lumière, mon très cher Père, que ceci sera exposé, j’écris simplement et sans retour ce qui me viendra dans l’esprit, laissant à Votre Révérence le soin de séparer le vil du précieux, l’humain du divin, et l’erreur de la vérité.

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I. Divers retours de l’âme à Dieu.

1. Sitôt qu’une âme est touchée de Dieu et que son retour est véritable et sincère, après la première purgation que la confession et la contrition ont faite, Dieu lui donne un certain instinct de retourner à Lui d’une manière plus parfaite et de s’unir à Lui. Elle sent alors qu’elle n’est pas créée pour les amusements et les bagatelles du monde, mais qu’elle a un centre et une fin où il faut qu’elle tâche de retourner et hors de laquelle elle ne trouve jamais de véritable repos.

2. Cet instinct est mis dans l’âme d’une manière très forte : en quelques âmes plus, et en quelques autres moins, selon les desseins de Dieu; mais elles ont toutes une impatience amoureuse de se purifier, et de prendre les voies et moyens nécessaires pour retourner à leur source et origine, semblables aux rivières, qui, après qu’elles sont sorties de leurs sources, ont une course continuelle pour se précipiter dans la mer. Vous voyez même que de toutes ces rivières les unes vont gravement et lentement, et les autres vont avec plus de vitesse; mais il y a des fleuves et des torrents qui courent avec une impétuosité effroyable et que rien ne peut arrêter. Toutes les charges que vous pourriez leur donner, et les digues que vous pourriez mettre pour empêcher leur cours, ne serviraient qu’à en redoubler la violence.

3. Il en est ainsi de ces âmes. Les unes vont doucement à la perfection, et elles n’arrivent jamais à la mer, ou que très tard, se contentant de se perdre dans quelque rivière plus forte et plus rapide, qui les entraîne avec elle dans la mer; les autres, qui sont les secondes, y vont plus fortement et plus promptement que les premières. Elles y portent même avec elles quantité de ruisseaux; mais elles sont lentes et paresseuses en comparaison des dernières, qui se précipitent avec tant d’impétuosité, qu’elles ne sont même bonnes à guère de choses. On n’ose naviguer sur elles, ni leur confier aucune marchandise, si ce n’est en certains endroits et en certains temps. C’est une eau folle et téméraire, qui se bat contre les rochers, qui effraie de son bruit, et qui ne s’arrête à rien; les secondes au contraire, sont plus agréables et plus utiles : leur gravité plaît, et elles sont toutes chargées de marchandises; et on y va sans crainte et sans péril.

Il faut voir avec l’aide de la grâce ces trois sortes de différentes personnes sous ces trois figures que j’ai proposées, et commencer par les premières pour heureusement finir par les dernières.

Chapitre II. Voie active de la méditation.

1. Les premières âmes sont celles qui, après leur conversion, s’adonnent à la méditation, ou aux œuvres mêmes de charité; elles font quelques austérités extérieures; enfin elles tâchent peu à peu de se purifier, d’essuyer certains péchés notables, et même de véniels volontaires. Elles travaillent selon leurs petites forces à avancer peu à peu, mais faiblement et petitement.

2. Comme leur source n’est pas abondante, la sécheresse les fait quasi tarir. Il y a des endroits même dans les temps d’aridité où elles se dessèchent tout à fait. Elles ne laissent pas de couler de la source; mais c’est si faiblement qu’à peine s’en aperçoit-on. Ces rivières ne portent point ou peu de marchandises; et si, pour le besoin public, il faut leur en faire porter, il faut en même temps que l’art supplée à la nature, et trouver le moyen de les grossir, ou par la décharge de quelques étangs, ou par le secours de quelques autres rivières de même espèce, que l’on joint et unit à elles, lesquelles rivières jointes ensemble augmentent l’eau et, se secourant les unes les autres, se mettent en état de porter quelques petits bateaux, non dans la mer, mais dans quelques-unes de ces maîtresses rivières dont nous parlerons ci-après.

3. Ces âmes-ci sont ordinairement peu appliquées au-dedans. Elles travaillent au-dehors, et ne sortent guère de la méditation, aussi ne sont-elles pas propres à de grandes choses. Elles ne portent point pour l’ordinaire de marchandises : cela veut dire qu’elles n’ont rien pour les autres; et Dieu ne se sert ordinairement de ces âmes si ce n’est pour porter quelques petits bateaux, c’est-à-dire pour quelques œuvres de miséricorde corporelle : encore pour s’en servir, il leur faut décharger des étangs des grâces sensibles, ou les unir à quelques autres dans la religion, où plusieurs d’une grâce médiocre ne laissent pas de porter un petit bateau, non dans la mer même, qui est Dieu, où elles n’entrent jamais dans cette vie, mais bien dans l’autre.

4. Ce n’est pas que ces âmes ne se sanctifient par cette voie. Il y a même quantité de bonnes âmes qui passent pour très vertueuses, qui ne la passent pas, Dieu leur donnant des lumières conformes à leur état, et qui sont quelquefois très belles, et font l’admiration des spirituels ordinaires. Il y a même quelques-unes de ces âmes qui à la fin de leur vie reçoivent quelques lumières passives, selon la fidélité qu’elles ont eue dans leur voie; mais pour l’ordinaire elles ne sortent point d’elles-mêmes : toutes leurs grâces et leurs lumières, étant d’une manière créée, je veux dire proportionnées à leur capacité, sont distinguées, aperçues et accompagnées de ferveurs; et plus ces mêmes lumières sont distinguées, aperçues et accompagnées de ferveurs, plus elles s’y attachent, et ne trouvent rien de plus grand en cette vie.

5. Les plus favorisées de ces âmes pratiquent la vertu avec beaucoup de générosité. Elles ont mille inventions saintes et mille pratiques pour se porter à Dieu et pour demeurer en sa présence. Le tout cependant se fait par leurs propres efforts, aidés et secourus de la grâce. Mais dans ces âmes, leur opérer paraît excéder celui de Dieu, et celui de Dieu ne fait que concourir avec le leur.

6. Je crois que qui voudrait porter ces âmes à une oraison plus élevée n’y réussirait pas pour plusieurs raisons. La première est que, comme ces âmes n’ont rien de surnaturel qu’à mesure de leur travail, si vous leur ôtez leur travail, vous empêchez le cours des grâces, semblables à ces pompes qui ne donnent de l’eau qu’à mesure qu’elles sont agitées. Vous remarquerez même en ces âmes une grande facilité à raisonner, à s’aider de leurs puissances, une activité toujours vigoureuse et forte, un désir de faire toujours quelque chose de plus et de nouveau pour se perfectionner; et dans les sécheresses, une anxiété pour s’en défaire, aussi bien que de leurs défauts.

7. Ces âmes ont beaucoup de hauts et bas. Tantôt elles font merveille, d’autres fois elles languissent et rampent, et elles n’ont jamais une conduite unie; d’autant que le principal de leur oraison étant dans les puissances, lorsque ces puissances sont desséchées, soit faute de travail de leur part, soit faute de correspondance de la part de Dieu, elles tombent dans le découragement, ou bien elles s’accablent d’austérités et d’efforts pour retrouver par elles-mêmes ce qu’elles ont perdu. Elles n’ont jamais, comme les autres âmes, une profonde paix ni le calme dans leurs distractions; au contraire elles sont toujours alertes pour les combattre ou pour s’en plaindre. Elles sont pour l’ordinaire scrupuleuses, entortillées dans leurs voies, à moins qu’elles n’aient l’esprit d’une force assez raisonnable.

8. Il ne faut donc pas porter ces âmes à l’oraison passive : car ce serait les ruiner sans ressource, leur ôtant les moyens d’avancer vers Dieu. Car comme une personne qui serait obligée de voyager et qui n’aurait ni bateaux ni carrosses, ni aucunes autres voies que celle d’aller à pied, si vous lui ôtiez les pieds, vous la mettriez hors d’état d’avancer. De même ces âmes, si vous leur ôtiez leur opérer, qui est leurs pieds, elles n’avanceraient jamais.

9. Et je crois que c’est ce qui fait aujourd’hui les contestations qui arrivent parmi les personnes d’oraison. Celles qui sont dans la passive connaissant le bien qui leur en revient, y voudraient faire marcher tout le monde; les autres au contraire, qui sont dans la méditation, voudraient borner tout le monde à leur voie, ce qui serait une perte et un dommage qui ne se peut dire. Que faut-il donc faire? Il faut prendre le milieu et voir si les âmes sont propres à une voie ou à l’autre.

10. Le directeur expérimenté le pourra connaître par l’opposition qu’elles ont à demeurer en repos et à se laisser conduire par l’Esprit de Dieu, par un fourmillement de fautes et de défauts dans lesquels elles tombent sans quasi les voir ou les connaître; ou, si ce sont des personnes d’une sagesse et prudence humaines, par une certaine adresse à couvrir et à elles et aux autres leurs défauts, par une attache à leurs sentiments et par quantité de fautes que l’on ne peut expliquer et que le directeur expérimenté connaîtra.

Les faut-il donc laisser toute leur vie dans le raisonnement? Je crois que si elles sont assez heureuses que de trouver un directeur habile, il ne laissera pas de les faire bien plus avancer : et un nombre infini d’âmes qui ne croient être propres que pour la méditation, arriveraient à la perfection la plus consommée si elles trouvaient un directeur avancé. Et tant s’en faut qu’un directeur de grâce leur nuise : il leur servira infiniment, les faisant marcher selon toute l’étendue que Dieu veut d’elles, ne prévenant pas la grâce ni ne différant pas de la suivre, mais la secondant et y faisant correspondre, au lieu qu’un directeur d’une grâce commune arrête les âmes, empêche qu’elles n’avancent, et se les approprie.

11. Le directeur expérimenté portera donc ces âmes-ci à faire moins de raisonnements et plus d’affections : il les dénuera peu à peu de leur raisonnement, y substituant les bonnes affections en la place; et s’il voit ces âmes peu à peu se simplifier et goûter plus l’affection que le raisonnement, le raisonnement tarissant peu à peu, c’est une marque qu’il y a quelque chose à faire dans ces âmes pour le spirituel.

12. Il faut remarquer cependant que si le raisonnement tarissait par la faiblesse du sujet et que ces âmes se sentissent portées non à aimer, mais seulement à ne rien faire par une stupidité et fainéantise, il faut les porter à s’exercer. Si elles ne le peuvent pas par l’entendement, du moins par l’affection et la volonté, car les âmes qui commencent à se dessécher par grâce ne sont pas plus imparfaites plus elles se dessèchent : au contraire elles ont un instinct de se poursuivre elles-mêmes pour se combattre et de poursuivre la lumière pour la retrouver et la suivre. Il faut donc les aider et les porter, non à se dénuer, mais à se remplir plus la volonté que l’entendement. Il ne faut pas les porter à se reposer, mais à courir de toutes leurs forces selon leur petit pouvoir jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de soulager leur travail et leur marcher par quelque voiture, ou plutôt, suivant ma première comparaison, jusqu’à ce que ces petites rivières faibles trouvent le fleuve ou la grande rivière, qui les reçoit dans son sein et les porte dans la mer.

13. Je ne sais pourquoi l’on crie si fort contre les livres spirituels et les personnes qui écrivent et parlent des voies intérieures. Je soutiens que cela ne peut nuire, si ce n’est à quelques âmes qui veulent se perdre pour leur plaisir, à qui non seulement ces choses nuisent, mais tout le reste, semblables aux araignées qui convertissent les fleurs en venin. Mais aux âmes humbles et désireuses de leur perfection, cela ne leur peut nuire, d’autant qu’il est impossible qu’une âme puisse les comprendre et en faire usage si le don ne lui en est donné; et quelques lectures qu’elles puissent faire, elles ne peuvent se figurer des états qui, étant surnaturels, ne peuvent tomber sous l’imagination, mais bien sous l’expérience. Et de plus, quand la personne voudrait se tromper elle-même et se servir des termes qu’elle aurait lus, le directeur habile dans les interrogations qu’il lui ferait, verrait bien la tromperie. De plus l’état d’une âme dans un degré en suppose toutes les suites, et la perfection va d’un pas égal avec l’avancement intérieur.

Ce n’est pas qu’il n’y ait des âmes avancées dans l’oraison qui auront des défauts en apparence plus grands que des âmes communes; mais ils ne sont pas de même ni quant à la nature ni quant à la qualité.

14. La seconde raison pourquoi je dis que ces livres ne peuvent faire de mal, c’est qu’ils portent avec soi tant de morts, de détachements, tant de choses à vaincre et à détruire que l’âme n’aurait jamais assez de force pour l’entreprendre si son intérieur n’est vrai. Et quand même elle l’entreprendrait, elle aurait par ses seules pratiques l’effet de la méditation, qui n’est que de travailler à se détruire. Toute la différence est que l’âme n’agirait pas par un principe divin, mais seulement vertueux : ce que le directeur expérimenté découvrirait.

15. C’est pourquoi une âme ne doit jamais se conduire elle-même, ni craindre d’avoir un directeur trop éclairé. C’est se vouloir tromper soi-même que d’en vouloir chercher un autre; et par une lâcheté de courage vouloir borner l’Esprit de Dieu en bornant sa perfection à telle ou telle chose.

Ce que je conclus de cela, c’est qu’il faut toujours choisir le directeur le plus spirituel, qui en quelque degré que l’on soit, servira; et que Dieu vous accordera, ô vous qui n’espérez rien de surnaturel, par cet homme qui Lui est cher, ce qu’Il ne vous accorderait pas à vous-même.

16. Mais pour ces directeurs qui s’approprient les âmes, qui les veulent conduire à leur mode et non à celle de Dieu, qui veulent donner des bornes à ses grâces et poser des limites pour les empêcher d’avancer, pour ces directeurs, dis-je, qui ne connaissent qu’une voie et qui y veulent faire marcher tout le monde, les maux qu’ils font aux âmes sont sans remède, parce qu’ils les tiennent arrêtées tout le temps de leur vie à certaines choses qui empêchent Dieu de se communiquer infiniment. Quel compte ne leur faudra-t-il pas rendre de ces âmes? S’ils n’ont pas de lumière pour les conduire, que ne les laissent-ils aller à d’autres maîtres plus avancés? Ils devraient avoir assez de charité pour le leur conseiller eux-mêmes.

Il me semble qu’il faudrait agir dans la vie spirituelle comme l’on fait dans l’école : on ne retient pas toujours les écoliers dans une même classe; on les fait passer dans d’autres plus élevées et les maîtres de sixième et de cinquième ne s’ingèrent pas de montrer la philosophie. Ô sciences humaines, vous êtes si peu de chose et l’on ne laisse pas de prendre tant de précautions! Ô science mystique et divine, vous êtes si grande et si nécessaire; et cependant on vous néglige, on vous borne, on vous contraint, on vous violente! Ô n’y aura-t-il jamais une école d’oraison! Hélas, pour en avoir voulu faire une étude, on a tout gâté! On a voulu donner des règles et des mesures à l’Esprit de Dieu, qui est sans mesure.*.

17. Il n’y a pas une âme qui ne soit capable d’oraison et qui ne puisse et ne doive s’y appliquer. Les personnes les plus grossières et les plus stupides en sont capables. Je le sais par mon expérience : car certaines âmes s’étant adressées à moi, qui avaient une incapacité quasi invincible pour l’oraison et qui ne voulaient pas s’y appliquer, et après s’y être appliquées, voulaient tout quitter; comme elles avaient bien de la confiance en moi, je les obligeais par une douce violence à continuer malgré leur répugnance et le peu de profit qu’elles croyaient faire, car elles se croyaient tout à fait inutiles. Cependant, après plusieurs années de persévérance, elles sont arrivées à une très haute oraison infuse. Elles m’ont avoué elles-mêmes que si je n’avais tenu bon, elles auraient tout quitté et se seraient perdues. Cependant, si ces âmes avaient trouvé certains directeurs, ils n’auraient pas hésité de leur dire qu’après avoir passé quatre et cinq années à faire l’oraison sans pouvoir ni méditer ni être échauffées de l’amour de Dieu ni sans être plus parfaites, c’était une marque que Dieu ne les y appelait pas. Ô pauvres âmes ainsi impuissantes! Vous êtes plus propres à servir aux desseins de Dieu et si vous êtes fidèles, vous ferez mieux oraison que ces grands raisonneurs, qui font plutôt une étude à l’oraison qu’une oraison.

18. Je dis plus, ces pauvres âmes qui paraissent si impuissantes et si incapables, sont très propres pour la contemplation, pourvu qu’elles ne se lassent point de frapper à la porte et d’attendre avec une humble patience qu’elle leur soit ouverte. Ces grands raisonneurs, ces entendements si féconds, qui ne sauraient demeurer un moment en silence devant Dieu, qui paraissent avoir une facilité admirable, qui ont un babil continuel, qui savent si bien rendre compte de leur oraison et de toutes ses parties, qui la font toujours comme il leur plaît et avec les mêmes méthodes, qui s’exercent comme ils veulent sur tous les sujets qu’ils se proposent, qui se contentent si fort d’eux-mêmes et de leurs lumières, qui raffinent sur les préparations et méthodes d’oraison, n’y avanceront jamais guère, et après dix et vingt ans de cet exercice, seront toujours les mêmes. O mon Dieu, enseignera-t-on avec méthode à faire l’amour à l’Amour même? Hélas! Quand il est question d’aimer une misérable créature, se sert-on de méthode pour cela? Les plus ignorants en ce métier sont les plus habiles. Il en est de même, quoique bien différemment, de l’Amour divin.

19. C’est pourquoi, ô sage directeur, si une pauvre âme qui n’a jamais fait oraison s’adresse à vous pour apprendre à la faire, apprenez-lui à bien aimer Dieu et faites-la jeter à corps perdu dans l’Amour, et elle sera bientôt maîtresse. Si c’est un naturel peu propre à aimer, qu’elle fasse de son mieux et qu’elle attende en patience que l’Amour même se fasse aimer à sa mode et non à la vôtre. Des sujets simples, courts, affectifs et peu raisonnés sont les meilleurs pour des commençants. Des vérités solides, lues et un peu digérées hors de l’oraison feront autant que la méditation; mais faites-leur employer le temps de l’oraison à beaucoup aimer.

Chapitre III. Voie passive de lumière

1. Les secondes âmes sont comme ces grandes rivières qui vont à pas lents et graves. Elles coulent avec pompe et majesté. On distingue leur course, qui a de l’ordre. Elles sont chargées de marchandises et peuvent aller elles-mêmes dans la mer sans s’écouler dans d’autres rivières; mais elles n’y arrivent que tard, leur marcher étant grave et lent; de plus il y en a quelques-unes qui n’y entrent jamais; et pour la plupart, elles se perdent dans d’autres plus grands fleuves ou bien elles aboutissent à quelque bras de mer. Plusieurs de ces rivières-ci ne servent qu’à porter des marchandises, et elles en sont très chargées. On les peut retenir par des écluses et les détourner par certains endroits. Telles sont les âmes qui sont dans la voie passive de lumière. Leur source est très abondante. Elles sont chargées de dons, de grâces et de faveurs célestes. Elles font l’admiration de leur siècle, et quantité de saints qui brillent dans l’Église comme des étoiles lumineuses n’ont jamais passé ce degré.

2. Ces âmes-ci sont de deux manières. Les unes ont commencé par la voie commune et ont été ensuite attirées à la contemplation passive par la bonté de Dieu qui a eu pitié de leur travail inutile, sec et aride, ou pour une récompense de leur première fidélité.

Les autres sont prises comme tout à coup : elles ont été saisies par le cœur et elles se sentent aimer sans avoir appris a connaître l’objet de leur amour. Car il y a cette différence entre l’Amour divin et l’amour humain, que le dernier suppose une connaissance de l’objet, parce que, comme il est au-dehors, il faut que les sens s’y portent; et les sens ne s’y portent que parce qu’il leur est communiqué : les yeux voient et le cœur aime. Il n’en est pas de même de l’Amour divin. Dieu ayant une puissance absolue sur le cœur de l’homme et étant son principe et sa fin, il n’est pas nécessaire qu’Il lui fasse connaître ce qu’Il est : Il le prend d’assaut sans donner de bataille. Le cœur est impuissant de Lui résister sans que Dieu use d’une autorité absolue et de violence, si ce n’est en quelques-uns où Il l’a fait pour faire éclater son pouvoir. Il prend donc ces âmes de cette manière, les faisant brûler tout d’un coup; mais pour l’ordinaire Il leur donne des éclairs de lumière qui les éblouissent et les enlèvent.

3. Rien n’est si lumineux ni si ardent que ces âmes. Les directeurs sont charmés lorsqu’ils les ont sous leur conduite. Et comme le travail de ces âmes-ci n’est pas essentiel, aussi sont-elles plus tôt parfaites selon le degré qu’elles ont à perfectionner. Car comme Dieu ne veut pas d’elles une perfection si éminente que de celles qui suivent ni une purification si profonde, aussi leurs défauts sont plus tôt épuisés.

4. Ce n’est pas que ces âmes dont je parle ne paraissent bien plus grandes que celles qui suivent à ceux qui n’ont pas le discernement divin. Car elles arrivent extérieurement à une perfection éminente, Dieu élevant leur capacité naturelle à un degré éminent. Elles ont des unions admirables, Dieu s’accommodant à leur capacité qu’Il rehausse extraordinairement en quelque manière. Mais cependant ces personnes ne sont jamais anéanties véritablement et Dieu ne les tire pas de leur être propre pour l’ordinaire pour les perdre en Lui.

5. Ces âmes-ci font pourtant l’admiration et l’étonnement des hommes. Dieu leur donne dons sur dons, grâces sur grâces, lumières sur lumières, visions, révélations, paroles intérieures, extases, ravissements, etc. Il semble que Dieu n’ait pas d’autre soin que d’enrichir et d’embellir ces âmes, que de leur communiquer ses secrets. Toutes les douceurs sont pour elles.

6. Ce n’est pas qu’elles ne portent de grandes croix, de fortes tentations qui sont comme les ombres qui rehaussent l’éclat de leurs vertus : car ces tentations sont repoussées avec vigueur, ces croix sont portées avec force, elles en désirent encore davantage, elles sont toutes feu et flammes, toute langueur, tout amour. Elles ont un grand cœur prêt à tout entreprendre. Enfin, en très peu de temps, elles font des prodiges et les miracles de leur siècle : Dieu se sert d’elles pour en faire et il semble qu’il suffise qu’elles désirent quelque chose pour que Dieu le leur accorde. Il semble que Dieu fasse son plaisir d’accomplir tous leurs désirs et de faire toutes leurs volontés. Elles sont dans une mortification très grande, elles portent de très grandes austérités, les unes plus, les autres moins selon leur état et leur degré : car dans chaque état il y a bien des degrés et les uns arrivent à une perfection bien plus éminente que les autres. Dans la même voie, il y a bien des degrés différents.

7. Le directeur peut beaucoup nuire à ces âmes ou beaucoup les aider, parce que s’il n’entend pas leur voie, ou il les combattra et leur fera bien de la peine, comme l’on fit à sainte Thérèse, ce qui pourtant n’est pas le plus à craindre; ou bien il les admirera trop et leur fera connaître à elles-mêmes le cas qu’il en fait, et c’est ici où est le grand dommage que l’on fait aux âmes, parce qu’on les amuse autour d’elles, les arrêtant aux dons de Dieu au lieu de les faire courir à Dieu par ses dons.

Le dessein de Dieu, dans la distribution et même dans la profusion qu’Il leur fait de ses grâces, est pour les faire avancer vers Lui, mais elles en font un usage tout différent : elles s’y arrêtent, elles les considèrent, les regardent et se les approprient; d’où viennent les vanités, les complaisances, la propre estime, la préférence que l’on fait de soi aux autres, et souvent la perte et la ruine de l’intérieur.

8. Ces âmes-ci sont admirables pour elles-mêmes et quelquefois, par une grâce spéciale, elles peuvent beaucoup aider les autres, particulièrement si elles ont été pécheresses. Mais pour l’ordinaire ces âmes ne sont pas si propres à la conduite que celles qui suivent : car comme elles sont très fortes en Dieu et dans un degré éminent, elles ont de l’horreur pour le péché et souvent de l’éloignement pour les pécheurs [et] certaines antipathies qui sont de grâce. Si ces âmes sont supérieures, elles n’ont pas une certaine compassion de mère pour les pécheurs. Et comme elles n’ont pas éprouvé les misères qu’on leur découvre, elles s’en étonnent et s’en formalisent. Elles veulent une perfection trop forte des âmes et ne les acheminent pas peu à peu; et s’il leur tombe entre les mains des âmes dans l’affaiblissement, elles ne les aident pas selon leur degré et selon les desseins de Dieu, et même souvent les écartent de leur voie. Elles ont peine à converser avec les âmes imparfaites, préférant leur solitude et leur vie à tous les accommodements de charité.

9. Si on entend parler ces personnes et que l’on ne soit pas divinement éclairé, on les croira dans les mêmes voies des dernières et même plus avancées. Elles se servent des mêmes termes de morts, de pertes, d’anéantissement, etc., et il est bien vrai qu’elles meurent en leur manières, qu’elles s’anéantissent et se perdent, car souvent leurs puissances sont perdues ou suspendues à l’oraison, elles perdent même l’usage de s’en servir et d’opérer avec, car tout ce qu’elles reçoivent, c’est passivement. Ainsi ces âmes sont passives, mais en lumière, en amour, en force. Si vous examinez de près les choses et que vous conversiez avec ces personnes, vous verrez qu’elles ont des volontés très bonnes et même admirables. Elles ont des désirs des plus grands et éminents du monde, elles portent la perfection où elle peut aller, elles sont détachées, elles aiment la pauvreté; cependant elles sont et seront toujours propriétaires, et même de la vertu, mais d’une manière si délicate que les seuls yeux divins le peuvent découvrir.

10. La plupart des saints dont les vies sont si admirables, ont été conduits par cette voie. Ces âmes sont si chargées de marchandises que leur course est fort lente. Que faut-il donc faire à ces âmes? Ne sortiront-elles jamais de cette voie? Non, sans un miracle de la Providence et sans une conduite d’une direction divine, qui porte ces âmes non à résister à ces grâces, non à les regarder, mais à les outrepasser, en sorte qu’elles ne s’y arrêtent pas un moment : car ces vues sur elles-mêmes sont comme des écluses qui empêchent l’eau de couler.

11. Il faut que le directeur leur fasse connaître qu’il y a une autre voie plus sûre pour elles, qui est la foi : que Dieu ne leur donne ces grâces qu’à cause de leur faiblesse. Il faut, dis-je, que le directeur les porte à passer du sensible au surnaturel, de l’aperçu et assuré aux très profondes et très assurées ténèbres de la foi : qu’il ne paraisse faire aucun cas de tout cela, qu’il ne les en fasse pas écrire, à moins que l’âme ne fût dans un avancement si notable dans sa voie qu’ayant des connaissances nécessaires à être sues, il les leur fasse écrire. Encore est-il mieux qu’elles ne les écrivent point, car aussi bien ce n’est pas sur ces connaissances qu’il faut assurer rien, mais sur la Providence. Il est bon de connaître les desseins de Dieu, de travailler à les exécuter; mais c’est la seule Providence qui en doit fournir les moyens et les faire exécuter. C’est là où il ne peut y avoir de tromperie.

Il est aussi inutile de vouloir discerner si ces choses sont de Dieu ou non puisqu’il faut les outrepasser : car si elles sont de Dieu, elles s’exécuteront par la Providence en nous y abandonnant; et si elles n’en sont point, nous ne serons pas trompés, ne nous y arrêtant pas.

12. Ces âmes-ci ont bien plus de peine d’entrer dans la voie de foi que les premières, et pour l’ordinaire elles n’y entrent jamais à moins que Dieu n’ait quelque dessein extraordinaire sur elles et qu’Il ne les destine à la conduite des autres. Car comme ce qu’elles ont est si grand et si fort de Dieu, qu’elles en sont certifiées et qu’elles ont même vu accomplir ce qu’elles ont prédit, elles ne croient point qu’il y ait rien de plus grand dans l’Église de Dieu : c’est pourquoi elles s’y tiennent attachées. Ces personnes sont sages, prudentes, elles ont souvent un zèle trop fort contre les faibles et les pécheurs. Elles ne feraient pas une fausse démarche tant elles sont compassées; mais ce qu’elles veulent, elles le veulent très imparfaitement et très fortement. O. Dieu, que de propriétés spirituelles qui paraissent de grandes vertus aux âmes qui ne sont pas éminemment éclairées, et qui paraissent de grands défauts et bien dangereux à celles qui le sont! Car les âmes de cette voie regardent comme vertus ce que les autres considèrent comme des défauts subtils; et même la lumière ne leur en est pas donnée, et lorsque on leur en parle, elles n’y entrent pas.

13. Ces âmes sont fermes dans leurs opinions et, comme leur grâce est grande et forte, elles s’en tiennent plus assurées. Elles ont des règles et des mesures dans leurs obéissances et la prudence les accompagne; enfin elles sont fortes et vivantes en Dieu, quoiqu’elles paraissent mortes. Elles sont bien mortes quant à leur opérer propre, recevant les lumières passivement, mais non quant à leur fond.

14. Ces âmes ont aussi souvent le silence intérieur, la paix savoureuse, certains enfoncements en Dieu qu’elles distinguent et expriment bien; mais elles n’ont pas cette pente secrète à n’être rien, comme les dernières. Elles veulent bien être rien par un certain anéantissement aperçu, une humilité profonde, un certain abattement sous le poids immense de la grandeur de Dieu, qui leur fait d’autant plus de peine à porter qu’elles sentent plus fortement ce poids de Dieu. Tout cela est un anéantissement où on loge sans être anéanti : on a le sentiment de l’anéantissement, mais on n’en a pas la réalité, car cela soutient encore l’âme, et cet état lui est plus satisfaisant qu’aucun autre, car il est plus sûr et elles le savent bien.

15. Ces âmes pour l’ordinaire n’arrivent en Dieu qu’en mourant, si ce n’est des âmes privilégiées que Dieu destine à être les lumières de son Église ou pour les sanctifier plus éminemment; et celles-là, Dieu les dépouille peu à peu de toute leurs richesses. Mais comme il y en a peu d’assez courageuses après tant de biens pour les vouloir perdre, peu aussi et moins que l’on ne peut dire passent ce degré, le dessein de Dieu étant peut-être qu’elles ne le passent pas et que, comme il y a plusieurs demeures dans la maison de son Père, elles n’occupent que celle-ci; ou bien faute de courage, faute de directeurs éclairés : ceux qui les conduisent croiraient peut-être les avoir perdues s’ils les voyaient déchoir de ces dons et de ces grâces éminentes. Laissons-en les causes dans le dessein de Dieu.

16. Quelques-unes de ces âmes n’ont pas ces dons gratuits, mais seulement une force généreuse et intime, un amour secret, doux et paisible, général et vigoureux, qui consomme leur perfection et leur vie. Ces âmes sont adroites à cacher leurs défauts et à les déguiser, y donnant toujours quelque couleur ou prétexte.

17. Les épreuves des âmes dont je viens de parler sont aussi extraordinaires que leur état. Elles viennent du démon et, quoique elles soient d’une extrême violence et toutes autres en apparence que celles qui doivent suivre, elles leur servent cependant encore de soutien. Elles sont livrées au démon qui exerce sur elles ce que peut sa malice, mais elles sont gardées toutes entières malgré les effroyables excès de ces esprits malins. Il faut une lumière bien grande pour discerner le soutien caché dans un état si terrible, mais l’expérience le fait connaître.

Chapitre IV. Voie passive en foi, premier degré

1. Pour les âmes du troisième degré [ou de cette troisième voie] que dirons-nous sinon que ce sont comme des TORRENTS qui sortent des hautes montagnes? Elles sortent de Dieu même, et elles n’ont pas un instant de repos qu’elles ne soient perdues en Lui. Rien ne les arrête. Aussi ne sont-elles chargées de rien. Elles sont toutes nues et vont avec une rapidité qui fait peur aux plus assurées. Ces torrents coulent sans ordre çà et là par tous les endroits qu’ils rencontrent propres à leur faire passage. Ils n’ont ni leurs lits réguliers, comme les autres, ni leur démarche dans l’ordre. Vous les voyez courir par tout ce qui leur fait passage sans s’arrêter à rien. Ils se brisent contre les rochers. Ils font des chutes qui font bruit. Ils se salissent quelquefois passant par des terres qui ne sont pas solides. Ils les entraînent à cause de leur rapidité. Quelquefois ils se perdent dans des fonds et dans des abîmes où il y a bien de l’espace sans les retrouver; enfin, on les revoit un peu paraître, mais ce n’est que pour se mieux précipiter de nouveau dans un nouveau gouffre et plus profond et plus long. C’est un jeu de ces torrents de se montrer et de se perdre et de se briser contre des rochers. Leur course est si rapide que les yeux ne la discernent pas. Ce n’est qu’un certain bruit général, confus et ténébreux. Mais enfin, après bien des précipices et des abîmes, après avoir été bien battus des rochers, après s’être bien perdus et retrouvés, ils rencontrent la mer où ils se perdent heureusement pour ne jamais se retrouver.

2. Et c’est là où autant que ce torrent a été pauvre, vil, inutile et dépouillé de marchandises, autant est-il enrichi admirablement. Car il n’est pas riche de ses propres richesses, comme les autres rivières qui ne contiennent qu’une certaine quantité de marchandises ou certaines raretés; mais il est riche des richesses de la mer même. Il porte sur son dos les plus gros navires. C’est la mer qui les porte et c’est lui, parce qu’étant perdu en la mer, il est devenu une même chose avec la mer.

3. Il est à remarquer que le fleuve [ou torrent] ainsi précipité dans la mer ne perd pas sa nature, quoique il soit si changé et si perdu qu’on ne le connaisse plus. Il est toujours ce qu’il était, mais son être est confondu et perdu, non quant à la réalité, mais quant à la qualité : car il prend tellement la qualité de l’eau marine que l’on ne voit plus rien qui lui soit propre; et plus il s’abîme, s’enfonce et demeure dans la mer, plus il perd sa qualité pour prendre celle de la mer.

4. À quoi n’est pas propre alors ce pauvre torrent? Sa capacité est sans bornes puisqu’elle est celle de la mer même. Ses richesses sont immenses quoique il n’en possède aucunes puisqu’elles sont celles de la mer même. Il est alors capable d’enrichir toute la terre. O heureuse perte, qui te pourrait décrire et le gain qu’a fait ce fleuve inutile et propre à rien, méprisé et appréhendé, qui était un étourdi à qui l’on n’osait confier le moindre bateau, puisque ne pouvant se conserver soi-même et se perdant si souvent, il l’aurait abîmé avec lui? Que dites-vous du sort de ce torrent, ô grandes rivières qui coulez avec tant de majesté, qui êtes la joie et l’admiration des peuples, qui vous glorifiez dans la quantité des marchandises étalées sur votre dos? Le sort de ce pauvre torrent que vous regardiez avec mépris ou du moins avec compassion, qui était le rebut de tout le monde, qui paraissait n’être propre à rien, qu’est-il devenu et à quoi est-il propre à présent ou plutôt à quoi n’est-il pas propre? Qu’est-ce qu’il lui manque? Vous êtes à présent ses servantes puisque les richesses que vous portez sont ou pour le décharger de celles dont il abonde ou pour lui en porter de nouvelles.

Mais avant que de parler du bonheur d’une âme ainsi perdue en Dieu, il faut commencer par l’origine et ensuite poursuivre par degrés.

5. L’âme, comme il a été dit, étant sortie de Dieu, a une pente continuelle à retourner en Lui, parce que, comme Il est son principe, Il est aussi sa dernière fin. Sa course serait infinie si elle n’était interrompue, ou empêchée, ou tout à fait arrêtée par le péché et l’infidélité continuelle. C’est ce qui fait que le cœur de l’homme est dans un perpétuel mouvement et ne peut trouver de repos qu’il ne soit retourné à son principe et à son centre, qui est Dieu : semblable au feu qui, étant éloigné de sa sphère, est dans une agitation continuelle et ne trouve son repos que lorsqu’il y est retourné; et c’est là que par un miracle naturel, cet élément si actif de lui-même qu’il consume tout par son activité, est dans un repos parfait.*.

Ô pauvres âmes qui cherchez du repos dans cette vie, vous n’en trouverez jamais qu’en Dieu. Tâchez d’y rentrer, et c’est là où toutes vos pentes et peines, vos agitations et anxiétés seront réduites dans l’unité du repos.

6. Il est à remarquer que plus le feu s’approche de son centre, plus aussi approche-t-il du repos, quoique sa vitesse pour y retourner augmente; mais sitôt qu’aucun sujet ne le retient plus, aussitôt il s’élance en haut avec une vitesse incroyable qui augmente à mesure qu’il approche : quoique sa vitesse augmente, son activité diminue. Il en est de même d’une âme : sitôt que le péché ne la retient plus, elle court d’une manière infatigable pour retrouver Dieu; et si par impossible elle était impeccable, rien n’empêcherait sa course qui serait si prompte qu’elle y arriverait bientôt. Mais aussi, plus elle approcherait de Dieu, plus sa course redoublerait, et plus cette même course deviendrait paisible : car le repos, ou plutôt la paix (puisque ce n’est pas alors repos, mais une course paisible), augmenterait, de sorte que la paix redoublerait la course et la course augmenterait la paix.

7. Ce qui fait le trouble alors, ce sont les péchés et les imperfections, qui arrêtent pour quelque temps la course de cette âme, ou plus ou moins selon la grandeur de la faute. Alors l’âme sent très bien son activité, comme si, lorsque le feu remonte à sa sphère, il rencontrait quelques obstacles comme quelque morceau de bois ou de paille, il reprendrait sa première activité pour consumer cet obstacle ou entre-deux; et plus l’obstacle serait grand, plus son activité redoublerait : si c’était un morceau de bois, il faudrait une plus longue et plus forte activité pour le consumer, mais si ce n’était qu’une paille, en un moment elle serait consumée et n’arrêterait que très peu sa course. Vous remarquerez que cet obstacle que le feu rencontrerait, ne servirait qu’à augmenter sa course et qu’à lui donner un nouvel empressement de surmonter tous ces obstacles pour s’unir à son centre. Il est à remarquer encore que plus le feu rencontrerait d’obstacles et plus les obstacles seraient considérables, plus ils retarderaient sa course; et s’il s’en trouvait incessamment et toujours de nouveaux, ce serait autant de sujets qui le tiendraient attaché et l’empêcheraient de retourner d’où il est sorti. On voit par expérience que si on donne toujours du bois au feu, vous l’arrêterez toujours et l’empêcherez de jamais remonter en haut.

8. Il en est de même des âmes. Leurs instincts et pentes naturelles les portent à Dieu. Elles courraient incessamment, sans jamais s’arrêter dans leurs courses, si ce n’était les empêchements qu’elles rencontrent. Ces empêchements sont les péchés et les fautes, qui mettent d’autant plus d’obstacles à leur retour à Dieu qu’ils sont forts et de durée; en sortent que, si elles pèchent incessamment, elles demeurent arrêtées sans jamais arriver; et si elles meurent en péché, elles sont hors d’état pour jamais d’arriver, n’étant plus en voie et en course et tout étant terminé pour elles. Les autres qui meurent dans un autre empêchement moindre, qui est le péché véniel, vont dans le feu du Purgatoire achever de consumer ce que le feu de l’amour n’a pas consumé en cette vie; et les autres avancent, autant ou plus ou moins que ces obstacles qu’elles se fournissent elles-mêmes sont plus ou moins forts.

9. Les âmes qui n’ont jamais péché mortellement doivent donc beaucoup plus avancer que les autres. Cela est vrai pour l’ordinaire, mais cependant il semble que Dieu prenne plus de plaisir à faire abonder ses miséricordes où le péché a plus abondé. Je crois qu’une des causes de cela, qui est dans les âmes qui n’ont pas péché, vient de ce qu’elles ont une estime extraordinaire de leur propre justice en tous les chefs où elle s’étend. Si elles sont vierges, elles sont idolâtres de leur pureté et ainsi du reste; et cette attache, estime ou amour désordonné de leur propre justice, est un obstacle plus difficile à surmonter que les plus gros péchés, à cause que l’on ne peut point avoir une attache si forte aux péchés qui sont si hideux d’eux-mêmes, comme on en a en sa propre justice; et Dieu, qui ne violente pas la liberté, laisse jouir ces âmes à leur plaisir de leur sainteté, pendant qu’Il prend ses délices à purifier la boue des plus misérables. Et pour réussir dans son dessein, Il donne un feu et plus fort et plus ardent, qui consume par son activité ces grosses fautes plus facilement qu’un feu plus léger ne consume les plus légers obstacles. Il semble même que Dieu prenne plaisir à faire de ces âmes criminelles le trône de son amour, afin de faire voir son pouvoir, et comment Il peut consommer et rétablir en son premier état cette âme défigurée et même la rendre plus belle que celle qui n’a pas été salie.

10. Ces âmes donc qui ont péché et pour lesquelles j’écris, laissant les autres à part, trouvent avoir un grand feu qui consume en un moment tous leurs défauts et empêchements. Elles s’élancent avec d’autant plus de force que ce qui les retenait était plus fort et plus difficile à consumer. Elles se trouvent souvent arrêtées par des fautes notables que leurs anciennes habitudes avaient contractées, mais ce feu les consume et passe outre, et cela tant et tant de fois et si souvent qu’il n’en trouve plus. Il faut remarquer que plus il va consumant, plus il avance et plus les obstacles qu’il rencontre sont faciles à consumer, en sorte qu’à la fin ce ne sont plus que des pailles, qui, loin d’empêcher sa course, ne servent qu’à le rendre plus ardent.

Tout ceci exposé et supposé, il est aisé d’en faire l’application et de le concevoir comme il est. Il faut donc prendre l’âme dans son premier état et poursuivre, si Dieu, qui fait écrire ces choses (que l’on ne voit qu’à mesure qu’elles s’écrivent), veut que l’on poursuive.

11. Dieu destinant l’âme pour Lui-même, et pour la perdre en Lui d’une manière admirable et très peu connue aux spirituels ordinaires, commence par lui faire sentir intérieurement son éloignement. Sitôt qu’elle a senti et connu son éloignement, cette inclination qui est en elle de retourner à son principe, et qui était comme éteinte par le péché, se réveille. Alors l’âme conçoit une véritable douleur de ses péchés et sent avec peine et inquiétude le mal que lui cause cet éloignement. Ce sentiment inquiet ainsi mis dans l’âme, lui fait chercher les moyens de se défaire de cette peine et d’entrer dans un certain repos qu’elle voit de loin, mais qui ne sert qu’à redoubler cette inquiétude et à augmenter son désir de Le poursuivre et de Le trouver.

12. Quelques-unes de ces âmes, faute d’être instruites qu’il faut chercher Dieu dans leur fond et là Le poursuivre sans sortir de chez elles, se portent à la méditation et à chercher au-dehors ce qu’elles ne trouveront jamais qu’au-dedans. Cette méditation à laquelle elles sont pour l’ordinaire très peu habiles (parce que Dieu, qui désire autre chose d’elles, ne permet pas qu’elles trouvent rien en cet exercice), ne sert qu’à augmenter leur désir : car leur blessure est au cœur et elles veulent mettre l’emplâtre au-dehors. Cependant c’est flatter leur mal et non le guérir. Elles combattent longtemps avec cet exercice et leur combat redouble leur impuissance. Et si ces âmes, dont Dieu prend soin Lui-même, ne rencontrent quelqu’un qui leur fasse connaître qu’elles prennent le change, elles perdront leur temps et le perdront autant de temps qu’elles demeureront sans secours.

13. Mais Dieu, tout plein de bonté, ne manque pas de leur faire trouver par providence ce secours, quand ce ne serait qu’en passant et pour quelques jours. Ce secours n’est point recherché par elles, quoique elles sentent bien ce qui leur manque sans deviner le remède; mais par un pur effet de la Providence, elles le trouvent sans le chercher. Car comme elles sont proprement les vrais enfants de Providence, Dieu leur fait trouver sans rien d’extraordinaire ce dont elles ont besoin, mais comme tout naturellement.

14. Lors donc que ces âmes sont instruites par quelqu’un (que la Providence leur envoie) qu’elles n’ont garde d’avancer, parce que leur blessure est au-dedans et qu’elles veulent guérir le dehors, lorsque on les fait retourner au-dedans d’elles-mêmes et chercher dans le fond de leur cœur ce qu’elles cherchent inutilement au-dehors, alors ces pauvres âmes éprouvent avec un étonnement qui les ravit et les surprend tout ensemble, qu’elles ont au-dedans d’elles-mêmes un trésor qu’elles cherchaient si loin. Elles se pâment de joie dans leur liberté nouvelle. Elles sont tout étonnées que l’oraison ne leur coûte plus rien et que plus elles se concentrent, s’enfoncent et s’abîment en elles-mêmes, plus elles goûtent un certain «je ne sais quoi» qui les ravit et les enlève; et elles voudraient toujours aimer et s’enfoncer ainsi.

Vous remarquerez, s’il vous plaît, que ce qu’elles goûtent, quelque délicieux qu’il paraisse, si elles sont destinées à la pure foi, ne les arrête pas, mais les porte par là même à courir après je ne sais quoi qu’elles ne connaissent pas. L’âme n’est plus qu’ardeur et qu’amour. Elle croit déjà être en Paradis, car ce qu’elle goûte au-dedans étant infiniment plus doux que toutes les douceurs de la terre : elle les quitte sans peine et quitterait tout le monde pour jouir un moment dans son fond ce qu’elle expérimente. Cette âme s’aperçoit donc que son oraison devient quasi continuelle. Son amour augmente de jour en jour et il devient si ardent qu’elle ne le peut contenir. Ses sens se concentrent si fort et le recueillement s’empare tellement de toute elle-même que tout lui tombe des mains. Elle voudrait toujours aimer et n’être point interrompue.

15. Et comme l’âme en cet état n’est pas assez forte pour ne se point dissiper par les conversations, elle les fuit et les craint. Elle voudrait toujours être en solitude et toujours jouir des embrassements de son Bien-aimé. Elle a au-dedans d’elle un directeur qui ne lui laisse prendre de plaisir à rien et ne lui laisse pas faire une faute sans la reprendre fortement et sans lui faire sentir par ses froideurs combien la faute lui déplaît. Ces froids de Dieu dans les fautes sont à l’âme des pénitences plus terribles que les plus grands châtiments. Elle est reprise d’un regard inutile, d’une parole précipitée. Il semble que Dieu n’ait d’autre soin que de corriger et de reprendre cette âme et que toute son application soit pour sa perfection. Elle est elle-même étonnée, et les autres aussi, de voir qu’elle a plus changée en un mois par cette voie, même en un jour, qu’en plusieurs années par l’autre voie. O. Dieu, il n’appartient qu’à Vous de corriger et de purifier les âmes!

L’âme est instruite de toutes les mortifications sans en avoir jamais entendu parler. Si elle pense manger quelque chose à son goût, elle est retenue comme par une main invisible; si elle va dans un jardin, elle n’y peut rien voir, pas même retenir une fleur ni la regarder. Il semble que Dieu ait mis des sentinelles à tous ses sens. Elle n’ose entendre une nouvelle. C’est alors qu’elle peut dire ces paroles : qu’elle est entourée de haies et d’épines, car si elle veut prendre quelque essor, elle se sent piquée au vif.

Elle voudrait alors, principalement dans le commencement, se consumer d’austérités. Il semble qu’elle ne tient plus à la terre tant elle s’en sent détachée. Ses paroles ne sont que feu et flammes. Dieu a encore une autre manière de punir cette âme, mais c’est lorsque elle est plus avancée : c’est qu’Il se fait sentir à elle plus fortement [et amiablement] après sa chute. Alors la pauvre âme est abîmée de confusion. Elle aimerait mieux le châtiment le plus rude que cette bonté de Dieu après sa chute, qui la fait mourir et abîmer de confusion.

16. Alors l’âme est si pleine de ce qu’elle sent qu’elle en voudrait faire part à tout le monde. Elle voudrait apprendre à tout le monde à aimer Dieu. Ses sentiments pour Lui sont si vifs, si purs et si éloignés de l’intérêt que les directeurs qui l’entendraient parler, s’ils n’étaient pas expérimentés dans ces voies, la croiraient au sommet de la perfection. Elle est féconde en belles choses qu’elle couche par écrit avec une facilité admirable. Ce sont des sentiments profonds, vifs et intimes. Il n’y a plus de raisonnement ici, mais rien qu’amour, le plus ardent et le plus fort. L’âme durant le jour se sent saisie et prise par une force divine qui la ravit et la consume et la tient jour et nuit sans savoir ce qu’elle fait. Ses yeux se ferment d’eux-mêmes. Elle a peine à les ouvrir. Elle voudrait être aveugle, sourde et muette, afin que rien n’empêchât sa jouissance. Elle est comme ces ivrognes qui sont tellement pris et possédés du vin qu’ils ne savent ce qu’ils font et ne sont plus maîtres d’eux-mêmes. Si ces personnes veulent lire, le livre leur tombe des mains et une ligne leur suffit : à peine en tout un jour peuvent-elles lire une page, quelque assiduité qu’elles y donnent. Ce n’est pas qu’elles comprennent ce qu’elles lisent : elles n’y pensent pas; mais c’est qu’un mot de Dieu ou l’approche d’un livre réveille ce secret instinct qui les anime et brûle, en sorte que l’amour leur ferme et la bouche et les yeux.

17. C’est ce qui fait qu’elles ne peuvent dire des prières vocales, ne les pouvant prononcer. Un Pater les tiendrait une heure. Une pauvre âme qui n’est pas accoutumée à cela ne sait ce que c’est, car elle n’a jamais rien vu ni ouï de pareil, et elle ne sait pourquoi elle ne peut prier. Cependant elle ne peut résister à un plus puissant qui l’enlève. Elle ne peut craindre de mal faire ni ne s’en met en peine, car Celui qui la tient ainsi liée ne lui permet ni de douter que ce ne soit Lui qui la tient ainsi liée, ni de se défendre. Car si elle voulait faire effort pour prier, elle sent que Celui qui la possède lui ferme la bouche et la contraint par une douce et aimable violence de se taire.

Ce n’est pas que la créature ne puisse résister et parler avec effort, mais, outre qu’elle se fait une grande violence, c’est qu’elle perd cette paix divine et sent bien qu’elle se dessèche. Il faut donc que cette âme se laisse mouvoir au gré de Dieu et non à sa mode, et si on a alors un Directeur qui n’est pas expérimenté et qui oblige cette âme à prier [vocalement], outre qu’il lui fait souffrir une gêne très grande, il lui fait un tort irréparable.

18. C’est alors que l’âme a un désir de souffrir si véhément qu’il la fait languir et mourir. Elle voudrait payer pour les péchés de tout le monde et satisfaire à Dieu. C’est alors qu’elle commence à ne pouvoir gagner les indulgences et l’amour ne lui permet pas de vouloir abréger les peines.

19. L’âme en cet état croit être dans le silence intérieur parce que son opérer est si doux, si facile et si tranquille qu’elle ne l’aperçoit plus. Elle croit être arrivée au sommet de la perfection, et elle ne voit rien à faire pour elle que de jouir du bien qu’elle possède. Ce degré dure longtemps et va peu à peu s’augmentant, et très souvent il y a des âmes qui ne le passent pas et qui y sont toute leur vie, lesquelles ne laissent pas d’être des saints et l’admiration de tous les hommes. L’âme a dans ce degré certaines sécheresses passagères et courtes qui ne la tirent pas de son degré, mais qui servent à l’avancer.

20. Ces âmes cependant si brûlantes et si désireuses de Dieu commencent à se reposer en cet état et à perdre insensiblement l’activité amoureuse qu’elles avaient pour courir après Dieu, se contentant de leur jouissance qu’elles croient être Dieu même. Et c’est un malheur pour elles irréparable que ce repos et cette cessation qu’elles font de leur course, si Dieu, par une bonté infinie, ne les tirait au plus vite de cet état pour les faire passer dans celui qui suit. Mais avant que d’en parler, il faut dire les imperfections de ce degré.

Chapitre V. Imperfections de ce premier degré. Sécheresses

1. L’âme qui est dans le degré dont je viens de parler, y peut avancer beaucoup et y avance aussi très fort, allant d’amour en amour et de croix en croix; mais elle tombe si souvent et elle est si propriétaire que l’on peut dire qu’elle ne va qu’à pas de tortue quoique elle paraisse à elle et aux autres courir infiniment. Ici ce torrent est dans un pays uni et n’a pas encore trouvé la pente de la montagne pour se précipiter et prendre une course qui ne doit plus être arrêtée.

2. Les défauts de l’âme dans ce degré sont une certaine estime d’elle-même, plus cachée et plus enracinée qu’elle n’était avant que d’avoir reçu ces grâces et faveurs de Dieu; un certain dédain et mépris secret des autres que l’on voit si éloignés de sa voie; une facilité à se scandaliser de leurs fautes et une certaine dureté pour les péchés et pour les pécheurs; un zèle de saint Jean avant la venue du Saint-Esprit, qui voulait faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains pour les consumer; une certaine confiance en son salut et en sa vertu en sorte qu’il semble que l’on soit impeccable; un orgueil secret qui fait, principalement au commencement, qu’on a peine des fautes qu’on a faites en public. On voudrait être impeccable. On a un maintien recueilli et ce recueillement paraît aux autres. On se rend propriétaire des dons de Dieu et on en fait comme s’ils étaient à nous. On oublie sa faiblesse et sa pauvreté par l’expérience qu’on a de sa force, en sorte qu’on perd la défiance de soi-même et qu’on ne craint point de s’exposer aux occasions.

Quoique tous ces défauts et plusieurs autres soient dans les personnes de ce degré, elles ne les connaissent point et il leur paraît même plus d’humilité qu’aux autres à cause que leur humilité est plus comprise. Mais, patience! ces défauts se feront sentir et toucher en leur temps. 

3. La grâce qu’elles sentent si fort en elles-mêmes leur étant un témoignage qu’il n’y a rien à craindre pour elles, elles s’exposent sans mission divine à parler. Elles voudraient communiquer ce qu’elles sentent à tout le monde. Il est vrai qu’elles font quelque bien aux autres, car leurs paroles toutes de feu et de flammes embrasent les cœurs qui les écoutent. Mais outre qu’elles ne font pas le bien qu’elles feraient si elles étaient dans le degré où l’ordre de Dieu porte à répandre ce que l’on a, c’est que leurs grâces n’étant pas encore en plénitude, elles donnent de leur nécessaire au lieu de ne donner que de leur abondance. En sorte qu’elles se dessèchent elles-mêmes : comme vous voyez plusieurs bassins d’eau au-dessous d’une fontaine, la seule fontaine donne de sa plénitude et les autres bassins ne se répandent les uns dans les autres que de la plénitude que la source leur communique; mais si on bouche ou si on détourne la source et que les bassins ne laissent pas de couler, alors comme ils n’ont plus de source, ils se dessèchent eux-mêmes. C’est ce qui arrive aux âmes de ce degré. Elles veulent sans cesse répandre leurs eaux et elles ne s’aperçoivent que tard, que l’eau qu’elles ont n’était que pour elles et qu’elles ne sont pas en degré de la communiquer parce qu’elles ne sont pas en source. Elles sont comme ces fioles de liqueur que l’on répand : on trouve tant de douceur dans l’odeur qu’elles rendent en s’épanchant que l’on ne s’aperçoit pas de la perte que l’on en fait.

4. C’est dans ce degré où on prend aisément le change, prenant le moyen pour la fin, et comme il est très long en certaines âmes et que même il y en a quelques-unes qui ne le passent pas, on prend cet état, principalement sur la fin, pour l’état consommé. Ce qui est bien se méprendre. Il est vrai qu’il y a bien du rapport et, à moins que le directeur n’ait passé tous les états, il croira aisément que l’âme est dans la consommation, quoiqu’elle en soit infiniment éloignée. Et ce qui le lui fait croire plus aisément, c’est que l’âme pratique toutes les vertus avec une force admirable : elle se surmonte aisément, elle ne trouve rien de difficile parce que l’amour est fort comme la mort.

5. Il faut remarquer aussi que les vertus paraissent être venues dans l’âme sans aucunes peines : car l’âme dont je parle n’y pense pas puisque toute son occupation est un amour général sans motif ni raison d’aimer. Demandez-lui ce qu’elle fait à l’oraison et durant le jour : elle vous dira qu’elle aime. Mais quel motif ou quelle raison avez-vous d’aimer? Elle n’en sait ni n’en connaît rien. Tout ce qu’elle sait est qu’elle aime et qu’elle brûle de souffrir pour ce qu’elle aime. Mais c’est peut-être la vue des souffrances de votre Bien-aimé, ô âme, qui vous porte ainsi à vouloir souffrir? Hélas! dira-t-elle, elles ne me viennent pas dans l’esprit. Mais est-ce donc le désir d’imiter les vertus que vous voyez en Lui? Je n’y pense pas. Mais que faites-vous donc? J’aime. N’est-ce pas la vue de la beauté de votre Amant qui enlève votre cœur? Je ne regarde pas cette beauté. Qu’est-ce donc? Je n’en sais rien. Je sens bien dans le plus profond de mon cœur une blessure profonde, mais si délicieuse que je me repose dans ma peine, faisant mon plaisir de ma douleur.

6. L’âme croit alors avoir tout gagné et tout consommé : car quoique elle soit pleine de défauts que je viens de dire et d’une infinité d’autres très dangereux, qui se sentent mieux dans le degré suivant qu’ils ne se peuvent exprimer, alors elle se repose dans la perfection qu’elle croit avoir acquise; et s’arrêtant aux moyens qu’elle croit être la fin, elle y demeurerait toujours attachée si Dieu ne faisait rencontrer à ce torrent (qui est comme un lac paisible sur le haut de la montagne) la pente de la montagne, pour le faire précipiter et prendre une course d’autant plus rapide que la chute qu’il fera sera plus profonde.

7. Il me semble que l’âme de ce premier degré, même dans les plus avancés, a une certaine habitude à cacher ses défauts et à elle et aux autres. Elle trouve des excuses et des prétextes. Elle ne les dit jamais ingénument : non par volonté, mais par un certain amour de sa propre excellence, par une dissimulation habituelle sous laquelle elle se cache. Elle n’a pas tant de paix dans ses misères : au contraire elle se sent affligée extraordinairement. Elle a un certain empressement de s’en purifier. Elle le dit historiquement. Celles qui paraissent le plus sont celles qui lui font le plus de peine. Elle goûte et savoure les dons de Dieu. Elle en a un amour d’elle-même secret plus fort que jamais, une estime de sa voie extraordinaire, un secret désir de se produire, une certaine composition extérieure, une modestie gênée et affectée, un fourmillement de réflexions lorsque elle est tombée en quelque défaut apparent, une facilité à juger des autres et, avec tous ces défauts, mille propriétés attachées à ses dévotions : préférant l’oraison au devoir de sa famille, elle est cause de mille péchés que font ceux avec qui elle est.

8. Ceci est d’extrême conséquence, car l’âme se sentant attirée d’une manière si douce et si forte, voudrait toujours être seule et en oraison, et elle en fait plus que ne porte son état et extérieur et intérieur : le premier cause mille bruits, fait faire mille fautes, fait négliger les obligations essentielles; et le second épuise peu à peu les forces de l’âme et sa vigueur amoureuse, et lui cause des sécheresses qui, n’étant pas de l’ordre de Dieu, lui nuisent, loin de lui servir.

9. Il arrive de là deux inconvénients : le premier, que l’âme veut trop être en oraison et en solitude lorsqu’elle en a la facilité; le second est que lorsqu’elle a épuisé sa vigueur amoureuse, comme c’est par sa faute, elle n’a pas la même force dans la sécheresse : elle a peine à rester si longtemps en oraison, elle en abrège facilement le temps, elle va quelquefois se divertir dans les objets extérieurs; elle s’abat, se décourage, s’afflige, croyant avoir tout perdu et fait tout ce qu’elle peut pour se procurer la présence et l’amour de Dieu.

10. Mais si elle était assez forte pour tenir une vie égale, et ne point faire plus dans l’abondance que dans la sécheresse, elle satisferait à tout. Elle est incommode au prochain, pour qui elle n’a pas de la condescendance, se faisant une affaire de se relâcher un peu pour le contenter : elle a une sévérité et un silence trop austère où il n’en faudrait pas; et dans d’autres rencontres, elle a un babil qui ne finit point pour les choses de Dieu. Une femme fera scrupule de plaire à son mari, de l’entretenir, de se promener et de se divertir avec lui et n’en fera point de parler deux heures sans nécessité avec des dévots et des dévotes : c’est un abus horrible.

Il faut satisfaire à son devoir de quelque nature qu’il soit et quelque peine que cela nous cause, quoique même on croit y faire des fautes; et ce procédé nous fera profiter infiniment davantage, non comme nous croyons, mais en nous faisant mourir. Il semble même que Notre Seigneur nous fasse connaître que cela Lui plaît par la grâce qu’Il y répand. J’ai connu une personne qui jouant aux cartes avec son mari par condescendance, éprouvait une union si forte et si intime qu’elle n’en éprouva jamais de pareille dans l’oraison; et cela lui était ordinaire dans tout ce que son mari voulait qu’elle fît, quelque répugnance qu’elle y eût; et si elle y manquait pour mieux faire selon sa pensée, elle connaissait fort bien qu’elle sortait de son état et de l’ordre de Dieu. Ce qui n’empêchait pas que cette personne ne fît souvent de ces fautes, parce que l’attrait du recueillement, l’excellence de l’oraison, que l’on préfère à ces pertes de temps apparentes, entraînent insensiblement l’âme et lui font prendre le change. Et c’est ce qui paraît sainteté en la plupart.

11. Cependant les âmes destinées à la foi ne font pas longtemps et souvent de ces méprises, parce que, comme Dieu les veut conduire dans son ordre divin, Il leur fait bien sentir leur manquement. Et la différence d’une âme destinée pour la foi et d’une autre est que la dernière demeure dans ces dévotions sans peines : c’est lui arracher l’âme que de la tirer de ce tranquille amour; mais l’autre n’a pas de repos dans le repos même qu’elle n’ait satisfait à son devoir; et lorsqu’elle y reste malgré l’instinct de quitter le repos, c’est une infidélité qui lui cause de la peine.

12. Il arrive aussi que l’âme par cette mort et cette contrariété se sente plus fortement attachée ou attirée à son repos intérieur : car c’est le propre de l’homme de s’attacher plus fortement à ce qui lui est plus difficile à avoir (du moins s’il a un peu de courage), et de s’affermir par la contrariété, voulant plus fortement les choses auxquelles on s’oppose. Cette peine de ne pouvoir avoir le repos qu’à demi augmente son repos et fait que, dans l’action même, elle se sent tirée d’une manière si forte qu’il semble qu’il y ait en elle deux âmes et deux conversations tout à la fois, et que celle du dedans est infiniment plus forte que celle du dehors. Mais si l’âme veut quitter son obligation pour l’oraison, elle ne trouve plus rien et son attrait se perd.

13. Je n’entends pas l’oraison d’obligation, et dont on s’est fait un devoir auquel il ne faut manquer que par impuissance; mais je parle d’une oraison que l’on voudrait rendre continuelle, où on se sent entraîné par la force du recueillement. Je n’entends pas non plus par l’action celle de propre choix, mais celle du devoir absolu. Car si la personne a du temps après avoir satisfait à ses obligations, qu’elle le donne à l’oraison et qu’elle y emploie tout le temps qu’elle pourra. Alors cela lui servira infiniment. Il faut aussi sous prétexte de l’obligation ne se point charger d’actions non nécessaires : l’amour d’un mari, des enfants, de l’économie, pourrait bien se mêler avec le nécessaire; l’empressement naturel d’achever une chose commencée, tout ceci se découvrira aisément par une âme qui ne se flatte pas. Ceci n’est pas si dangereux.

14. Lorsque le recueillement est bien fort, pour l’ordinaire l’âme ne tombe pas dans ces derniers défauts, mais bien dans les autres : d’excéder dans la retraite. Lorsque la sécheresse commence, il est plus à craindre qu’elle ne se charge d’occupations, à cause de la peine des sens à demeurer en oraison. Mais il faut tenir ferme et y être aussi exact que dans le recueillement. J’ai connu une personne qui en faisait plus lorsqu’elle lui était la plus pénible, se roidissant contre la peine même; mais ceci nuit à la santé à cause de la violence et de la peine des sens et de l’entendement, qui ne pouvant s’arrêter à aucun objet et étant privé de la douce correspondance qui le tenait auprès de Dieu, en a des tourments horribles, jusques-là que l’âme souffrirait plutôt les plus grandes austérités que la violence qu’il se faut faire pour s’arrêter sans soutien auprès de Dieu. Ici la peine est intolérable et la nature en est comme dans la rage. Cette personne dont je parle passait quelquefois deux ou trois heures de suite dans cette pénible oraison; et comme Dieu lui avait donné beaucoup de courage, elle se laissait dévorer à sa peine quoiqu’elle sentît ses sens dans la rage. Et cette personne m’a avoué que l’austérité qui paraît la plus étrange lui aurait passé pour des délices plutôt que de rester ainsi. Et quelquefois elle en faisait pour se soulager, ce qui n’était pas une petite infidélité. Mais comme cette violence si forte dans des sujets si faibles pourrait ruiner le corps et l’esprit, je crois qu’il est mieux de ne diminuer ni augmenter l’oraison pour les dispositions différentes.

15. Ces sécheresses si pénibles et si douloureuses dont je viens de parler, qui passent parmi certains spirituels peu éclairé pour des états terribles et des épreuves de Dieu les plus fortes, n’appartiennent qu’à ce premier degré de foi et sont souvent causés par l’épuisement; et cependant les âmes qui les ont passées, croient être mortes et en écrivent et parlent comme du passage le plus douloureux de la vie spirituelle. Il est vrai qu’elles n’ont point l’expérience du contraire; et très souvent l’âme n’a pas le courage de passer outre, quoique ce soit là si peu de chose. Car ici, dans ces peines qui sont comme un feu brûlant, l’âme y est bien laissée de Dieu, qui retire d’elle son secours aperçu; mais ce sont les sens qui les causent, parce qu’étant habitués à agir, voir, sentir et goûter et que, n’ayant jamais éprouvé des privations pareilles et ne trouvant pas ailleurs où se repaître, ils sont dans un désespoir épouvantable.

L’âme ne laisse pas ici d’être en vigueur : elle se tient ferme si elle a du courage. Sa peine lui est glorieuse et elle n’est pas de longue durée, car les forces de l’âme ne sont pas alors en état de porter longtemps un tel poids : elle retournerait en arrière chercher de la nourriture ou bien elle quitterait tout.

16. C’est pourquoi Notre Seigneur ne tarde guère à revenir : quelquefois même la fin de l’oraison ne se passe pas sans qu’Il revienne. Et s’Il ne vient pas dans la fin de l’oraison, Il revient durant le jour d’une manière plus forte. Il semble qu’Il se repente d’avoir fait souffrir l’âme, sa bien-aimée, ou qu’Il lui veuille payer avec usure ce qu’elle a souffert pour son amour. Si cela dure quelques jours, ce sont alors des peines intolérables. Elle l’appelle doux et cruel. Elle lui dit s’Il ne l’a blessée que pour la faire mourir. Mais cet aimable Amant rit de sa peine et revient mettre sur sa plaie un baume si doux qu’elle voudrait toujours sentir de nouvelles blessures pour avoir toujours un nouveau plaisir dans une guérison qui lui rend non seulement sa première santé, mais même une santé plus abondante.

17. Jusqu’ici, ce ne sont que des jeux d’amour où l’âme s’accoutumerait aisément si l’Ami ne changeait de conduite. Ô Pauvres âmes qui vous plaignez des fuites de l’Amour! Vous ne savez pas que ce ne sont que des feintes, que des essais, que des échantillons de ce qui doit suivre. Les heures d’absence vous marquent les jours, les semaines, les mois et les années. Il faut apprendre à vos dépends à devenir plus généreuses, à laisser aller et venir l’Époux sans Lui rien dire. Il me semble que je vois ces jeunes épouses. Elles sont dans les dernières douleurs lorsque leur Époux les quitte pour peu que ce soit. Elles pleurent trois jours d’absence comme s’Il était mort, et elles se défendent tant qu’elles peuvent de Le laisser aller. Cet amour paraît fort et grand, cependant il ne l’est nullement. C’est le plaisir qu’elles ont de voir leur Époux qu’elles pleurent. C’est leur propre satisfaction qu’elles recherchent. Car si c’était le plaisir de leur Époux, elles seraient aussi contentes du plaisir qu’Il prend séparé d’elles à la promenade, à la chasse et ailleurs, que de celui qu’Il prend avec elles. C’est donc un amour intéressé, quoiqu’il ne paraisse pas tel à l’âme : au contraire, elle croit ne L’aimer que parce qu’Il est aimable. Il est vrai, pauvres âmes, que vous ne L’aimez que parce qu’Il est aimable; mais vous aimez pour le plaisir que vous trouvez dans cette amabilité.

18. Cependant vous voulez bien, dites-vous, souffrir pour l’Ami. Il est vrai, pourvu qu’Il soit témoin et compagnon de votre souffrance. Vous n’en voulez point de récompense, dites-vous. J’en demeure d’accord, mais vous voulez qu’Il connaisse votre souffrance et qu’Il l’agrée, vous voulez qu’Il s’y plaise. Y a-t-il rien de plus juste que de vouloir que celui pour qui l’on souffre le sache, l’agrée et y prenne plaisir? Oh, que vous êtes loin de compte! L’Amour jaloux ne vous laissera guère jouir du plaisir que vous prenez à Le voir se satisfaire de vos douleurs. Il vous faudra souffrir sans qu’Il fasse semblant ni de le voir ni de l’agréer, ni de le savoir. C’est trop pour vous que d’être agréées. Et quelle peine ne souffrirait-on pas à ce prix? Quoi ! Savoir que l’Amant voit nos peines et qu’Il y trouve un plaisir infini! Oh, c’est un trop grand plaisir pour un cœur généreux! Cependant je m’assure que la générosité la plus forte de ceux de cet état ne passe point cela.

19. Mais souffrir sans que l’Amant le sache, lorsqu’il paraît mépriser et se détourner de ce que nous faisons pour Lui plaire, n’avoir que du rebut pour ce qui semblait le charmer autrefois, le voir payer d’un froid et d’un éloignement effroyable ce que l’on fait pour son seul plaisir et ne point cesser de le faire, voir qu’Il ne paye nos poursuites que de fuites effroyables, se laisser dépouiller sans se plaindre de tout ce qu’Il avait donné autrefois pour gages de son amour et que l’âme croyait avoir payé par son amour, par sa fidélité et par sa souffrance; non seulement s’en voir dépouiller sans se plaindre, mais voir enrichir les autres de ses dépouilles et ne pas laisser de faire toujours de même tout ce qui peut contenter l’Ami, quoiqu’absent; ne cesser de courir après, et si, par infidélité ou par surprise, on s’arrête pour quelque moment, redoubler sa course avec plus de vitesse, sans craindre ni envisager les précipices, quoique l’on tombe et retombe mille fois, que l’âme soit si crottée et si lasse qu’elle perde ses propres forces pour mourir et expirer par les fatigues continuelles, — où, si quelquefois l’Ami se retourne et la regarde, Il lui redonne la vie et l’empêche de mourir, tant ce regard lui cause de plaisir, — jusqu’à ce qu’enfin l’Ami devienne si cruel qu’Il la laisse expirer faute de secours; tout cela dis-je, n’est point de cet état-ci, mais de celui qui suit. Il faut remarquer ici que le degré dont je viens de parler est très long, à moins que Dieu n’ait dessein de faire beaucoup avancer l’âme; et plusieurs, comme j’ai dit, ne le passent pas.

Chapitre VI. Deuxième degré de la voie passive en foi.

1. Le torrent ayant commencé à trouver la pente de la montagne, commence aussi le deuxième degré de la voie passive en foi. Cette âme qui était si paisible sur cette montagne, s’y tenait fort en repos et ne songeait pas à en descendre. Cependant, faute de pente et de descente, ces eaux du Ciel, par le séjour qu’elles faisaient sur la terre, commençaient à se corrompre : car il y a aussi cette différence des eaux qui ne coulent pas et ne se déchargent pas, de celles qui coulent et se déchargent, que les premières (si ce n’est la mer ou les grands lacs qui lui ressemblent) se corrompent, et leur repos fait leur perte. Mais, lorsqu’étant sorties de leurs sources, elles ont une issue facile, plus elles coulent avec rapidité, plus aussi se conservent-elles.

2. Vous remarquerez que (comme j’ai déjà dit de cette âme,) dès que Dieu lui a donné le don de la foi passive, Il lui a donné en même temps un instinct de courir pour Le trouver comme son centre. Mais cette âme si infidèle (quoiqu’elle se croie pleine de fidélité) étouffe par son repos cet instinct de courir et demeurerait sans avancer, si Dieu ne réveillait cet instinct en lui faisant trouver la pente de la montagne, où il faut qu’elle se précipite presque malgré elle. Elle sent d’abord perdre son calme, qu’elle croyait posséder pour jamais. Ses eaux si tranquilles commencent à faire bruit. Le tumulte se met dans ses ondes, elles courent et se précipitent. Mais où courent-elles? Hélas! C’est à leur perte [à ce qu’elle s’imagine].

Si elles pouvaient vouloir quelque chose, elles voudraient se retenir et retourner à leur calme. Mais c’est une chose impossible. La pente est trouvée : il faut se précipiter de pente en pente. Il n’est point encore ici question d’abîme ni de perte. L’eau (l’âme) paraît toujours et ne se perd point dans ce degré. Elle se brouille et se précipite : une onde suit l’autre, et l’autre l’attrape et la choque par sa précipitation.

3. Cette eau rencontre pourtant sur la pente de cette montagne certains lieux unis où elle prend un peu de relâche. Elle se plaît dans la clarté de ses eaux et elle voit que ses chutes, ses courses, ce brisement de ses ondes contre les rochers, n’ont servi qu’à la rendre plus pure. Elle se trouve délivrée de ses bruits et orages et croit être déjà arrivée au lieu de repos; et elle le croit avec d’autant plus de facilité qu’elle ne peut douter que l’état par lequel elle vient de passer, ne l’ait beaucoup purifiée. Car elle se voit plus claire et elle ne sent plus la méchante odeur que certains endroits corrompus lui faisaient sentir sur le haut de la montagne. Elle a même acquis une pente, qui est un degré de connaissance de ce qu’elle est : elle a vu par ce trouble des passions ou plutôt des ondes qu’elle n’était pas perdue, mais endormie.

4. Comme lorsqu’elle était dans la pente de la montagne pour arriver à cet endroit uni, elle croyait se perdre et n’avait plus d’espérance de recouvrer la paix; aussi à présent qu’elle n’entend plus le bruit de ses ondes, qu’elle se voit couler si doucement et si agréablement sur le sable, elle oublie sa peine première et ne croit pas qu’elle doive revenir : car elle voit qu’elle a acquis plus de pureté et elle ne craint pas de se gâter. Car ici elle n’est point arrêtée, mais coule si doucement et si agréablement que rien plus. Ô pauvre torrent, vous croyez avoir trouvé le repos et y être arrivé! Vous commencez à vous plaire dans vos eaux : les créatures s’y mirent et les trouvent très belles. Mais vous voilà bien surpris lorsqu’en coulant si doucement sur le sable, vous rencontrez sans y penser une pente plus forte, plus longue et plus dangereuse que la première. Alors ce torrent recommence son bruit. Ce n’était qu’un bruit médiocre et il devient insupportable. Il fait un bruit et un tintamarre plus grand qu’auparavant. Il n’y a presque plus de lit pour ce torrent, mais il tombe de rocher en rocher, il se précipite sans ordre ni raison, il effraye tout le monde de son bruit, chacun craint de l’aborder.

5. Ô pauvre torrent, que ferez-vous? Vous entraînez tout ce que vous trouvez dans votre furie, vous ne sentez que la pente qui vous entraîne et vous vous croyez perdu. Non, non, ne craignez point : vous n’êtes pas perdu, mais le degré de votre bonheur n’est pas encore arrivé. Il faudra bien d’autres bruits et d’autres pertes avant ce temps. Vous ne faites que commencer votre course. Enfin ce torrent courant sent qu’il trouve encore le bas de la montagne et le pays uni. Il reprend son premier calme et même plus grand; et après avoir passé de longues années dans ces alternatives [suit] le troisième degré [dont on remet à parler après avoir touché les dispositions à y entrer, et ses premières démarches].

6. L’âme, après avoir passé quelques années dans le lieu tranquille dont nous avons parlé, qu’elle croyait posséder pour toujours et avoir acquis les vertus (ce lui semblait) dans toute leur étendue, croyant toutes ses passions mortes, et lorsqu’elle pensait jouir avec plus d’assurance d’un bonheur qu’elle croyait posséder sans crainte de le perdre, elle est tout étonnée qu’au lieu de monter plus haut ou du moins de demeurer dans un état égal, elle rencontre sans y penser le penchant de la montagne. Elle est étonnée qu’elle commence d’avoir de la pente pour les choses qu’elle avait quittées. Elle voit tout à coup ce calme si grand se troubler. Les distractions viennent en foule : elles se battent et se précipitent l’une l’autre; l’âme ne trouve que pierres en son chemin, que sécheresses, qu’aridités. Le dégoût se met dans ses prières. Ses passions, qu’elle croyait mortes et qui n’étaient qu’assoupies, se réveillent.

7. Elle est tout étonnée de ce changement. Elle voudrait ou remonter d’où elle descend, ou du moins s’arrêter là, mais il n’y a pas moyen. La pente de la montagne est trouvée : il faut que cette âme tombe. Elle fait de son mieux pour se relever de ses chutes. Elle fait ce qu’elle peut pour se retenir et se raccrocher à quelque dévotion. Elle redouble ses pénitences. Elle se fait effort pour regoûter sa première paix. Elle cherche la solitude pour voir si elle la trouvera. Mais son travail est inutile. Elle voit que c’est sa faute; elle se résigne à souffrir l’abjection qui lui en revient, déteste le péché. Elle voudrait ajuster les choses, mais il n’y a pas moyen : il faut que ce torrent ait son cours. Il entraîne tout ce qu’on lui oppose. L’âme qui voit qu’elle ne trouve plus en Dieu de soutien va cherchant si elle en trouvera dans la créature; mais elle n’en trouve point et son infidélité ne sert qu’à l’effrayer davantage.

8. Enfin cette pauvre âme ne sachant que faire, pleurant partout la perte de son Bien-aimé, elle est tout étonnée qu’Il se présente de nouveau à elle. Cette vue charme d’abord cette pauvre âme qui croyait L’avoir perdu pour toujours. Elle se trouve d’autant plus fortunée qu’elle s’aperçoit qu’Il a apporté avec Lui de nouveaux biens, une pureté nouvelle, une plus grande défiance d’elle-même. Elle n’a plus envie, comme la première fois, de s’arrêter : elle court toujours, mais c’est paisiblement, doucement, et elle craint encore de troubler sa paix. Elle appréhende de perdre de nouveau le trésor qui lui est d’autant plus précieux que sa perte lui avait été plus sensible. Elle craint de Lui déplaire et qu’Il ne s’en aille encore une fois. Elle tâche de Lui être plus fidèle et de ne pas faire la fin des moyens.

9. Cependant ce repos l’enlève, la ravit, la rend plus paresseuse. Elle ne peut s’empêcher de le goûter et elle voudrait toujours être seule. Elle a encore l’avidité ou la gourmandise spirituelle. L’arracher de la solitude ou de l’oraison, c’est lui arracher l’âme. Elle est encore plus propriétaire, ce qu’elle goûte étant plus délicat et son goût étant devenu plus fin par la peine qu’elle a souffert. Il semble qu’elle soit dans un nouveau repos.

10. Elle va doucement lorsque tout d’un coup elle rencontre une nouvelle pente plus forte et plus longue que la première. Elle entre tout d’un coup dans une nouvelle surprise, elle veut se retenir, mais inutilement : il faut tomber, il faut courir par les rochers de rocher en rocher. Elle est étonnée qu’elle perd le goût de la prière et de l’oraison. Il faut qu’elle se fasse des violences extrêmes pour y rester. Elle ne trouve que morts à chaque pas. Ce qui la vivifiait autrefois est ce qui cause la mort.

Elle ne sent plus de paix, mais un trouble et une agitation plus forte que jamais, tant du côté des passions, qui se réveillent avec d’autant plus de force qu’elles paraissaient plus éteintes, que du côté des croix qui se redoublent au-dehors : l’âme se trouve plus faible pour les porter. Elle s’arme de patience, elle pleure, elle gémit, elle s’afflige, elle se plaint à son Époux de ce qu’Il l’a ainsi abandonnée; mais ses plaintes ne sont pas écoutées. Plus elle s’afflige, plus elle se plaint de nouveau : tout lui devient mort, elle trouve tout ce qui est bon difficile; elle sent pour le mal une pente qui l’entraîne.

11. Cependant elle ne se peut reposer dans la créature, ayant goûté du Créateur. Elle court encore plus fort, et plus les rochers et les obstacles sont forts et s’opposent à son passage, plus elle s’opiniâtre à redoubler sa course. Elle est comme la colombe de l’Arche qui ne trouvant pas sur la terre de quoi reposer ses pieds est obligée de retourner. Mais, hélas! Que fera cette pauvre colombe lorsqu’elle veut retourner en l’Arche? Noé ne lui tend sa main pour la reprendre. Elle ne fait que voltiger autour de l’Arche, cherchant du repos sans en pouvoir trouver. Elle grommelle autour de cette Arche, jusqu’à ce que le divin Noé, ayant compassion de sa persévérance et de ses gémissements, ouvre enfin la porte et la reçoive agréablement*.

12. Ô invention toute admirable et toute amoureuse de la bonté de Dieu! Il n’amuse ainsi l’âme que pour la faire courir avec plus de vitesse. Il se cache pour se faire chercher. Il s’enfuit pour faire courir. Il laisse tomber en apparence pour avoir le plaisir de soutenir et de relever. O Âme forte et vigoureuse qui n’avez jamais éprouvé ces jeux d’amour, ces jalousies apparentes, ces fuites, aimables à l’âme qui les a passés, mais terribles à celle qui les expérimente, vous, dis-je, qui ne savez ce que c’est que les fuites d’amour parce que vous êtes enivrée d’une possession continuelle de votre Bien-aimé — ou que, s’Il se cache, c’est pour si peu que vous ne sauriez juger par une absence longue et ennuyeuse du bonheur de sa présence, — vous n’avez jamais éprouvé votre faiblesse et le besoin que vous avez de son secours. Mais pour ces pauvres âmes ainsi délaissées, elles commencent à ne plus s’appuyer sur elles et à ne s’appuyer que sur leur Bien-aimé. Les rigueurs de ce Bien-aimé leur ont rendu ses douceurs plus souhaitables.

13. Ces âmes font souvent des fautes à cause de leur affaiblissement et que leurs sens ne trouvent plus d’appuis; et ces fautes les rendent si honteuses qu’elles se cacheraient elles-mêmes, si elles pouvaient, de leur Bien-aimé. Hélas! Dans l’horrible confusion où elles se trouvent, Il leur montre sa face pour un moment. Il les touche de son sceptre, comme un autre Assuerus, afin qu’elles ne meurent pas, mais ses caresses si courtes et si tendres ne servent qu’à augmenter leur confusion de Lui avoir déplu. D’autres fois, Il leur fait sentir par ses rigueurs combien leur infidélité Lui déplaît. O Dieu, si ces âmes pouvaient devenir en poudre, elles y deviendraient! Elles se mettent en cent postures pour réparer l’injure faite à Dieu. Et si par quelques légères promptitudes, qu’elles regardent comme des crimes, elles ont offensé le prochain, quelles satisfactions ne lui font-elles pas! Elles portent cela si loin qu’elles s’en croient coupables comme d’injures qu’elles lui auraient faites et lui en demandent pardon. Mais c’est grand pitié de voir l’état de cette pauvre âme qui a pu chasser son Bien-aimé. Elle fait tous ses efforts pour se corriger. Elle ne cesse de courir après Lui, mais plus elle court et plus Il fuit; et s’Il s’arrête, ce n’est que pour des moments, afin de lui faire reprendre haleine. Ensuite elle rencontre un peu de repos, mais plus elle avance, plus ce repos devient court et délicat.

14. Elle voit bien, cette pauvre âme, qu’il faut mourir, car elle ne trouve plus de vie en rien, tout lui devient mort et croix : l’oraison, la lecture, la conversation, tout est mort. Plus de goût à rien : ni aux pratiques des vertus, ni au secours des malades, ni à tout le reste qui rend une vie vertueuse. Elle perd tout cela ou plutôt elle y meurt, le faisant avec tant de peine et de dégoût que ce lui est une mort. Enfin, après avoir bien combattu, mais inutilement, après une longue suite de peines et de repos, de morts et de vies, elle commence à connaître l’abus qu’elle a fait des grâces de Dieu, et combien cet état de mort lui est plus avantageux que celui de vie. Car comme elle voit son Bien-aimé revenir, que plus elle avance et plus elle le possède purement, et que l’état qui précède la jouissance est une purgation pour elle, elle s’abandonne de bon cœur à la mort et aux allées et venues de son Bien-aimé, Lui donnant toute liberté d’aller et de venir comme il Lui plaît. Elle connaît alors que de Le vouloir retenir, ce serait une propriété défectueuse : elle est instruite de ce dont elle est capable. Elle perd peu à peu sa propre jouissance et est préparée par là à un état nouveau. Mais avant que d’en parler, il faut dire que plus l’âme avance, plus [aussi] ses jouissances sont courtes, simples et pures, et plus ses privations sont longues, rudes et angoisseuses, et cela jusqu’à ce que l’âme ait perdu toute jouissance pour ne la plus retrouver jamais. Et c’est ici le troisième degré que l’on appelle perte, sépulture et pourriture. Celui-là [le second] se termine à la mort et ne passe pas outre.


Chapitre VII.

Section PREMIERE. Troisième degré de la voie passive en foi. Morts.

1. Vous voyez ces moribonds, lorsqu’on les croit expirés, reprendre tout d’un coup une nouvelle force et faire cela jusqu’à ce qu’ils expirent. Comme une lampe qui n’a plus d’humeur, jette au milieu de l’obscurité quelques feux, mais ce n’est que pour mourir plus promptement, l’âme jette des feux, mais qui ne durent que des moments. Enfin on a beau combattre contre la mort, il n’y a plus d’humide radical dans cette âme : le soleil de Justice l’a tellement desséchée qu’il faut qu’elle expire.

2. Mais que prétend-il autre chose, cet aimable soleil avec ses ardeurs rigoureuses, que de consumer cette âme? Et cette pauvre âme ainsi brûlée se croit toute glace! C’est que le tourment qu’elle souffre ne lui laisse pas connaître la nature de son supplice. Tant que le soleil s’est couvert de nuages et lui a fait sentir ses rayons d’une manière tempérée, elle sentait bien sa chaleur et croyait brûler, bien qu’elle ne fût que très peu échauffée; mais lorsqu’il a dardé à plomb ses rayons, elle se sentait rôtir et dessécher sans croire avoir seulement de la chaleur.

3. O aimable tromperie : ô Amour doux et cruel, n’avez-vous des amants que pour les tromper ainsi? Vous blessez ces âmes, et puis Vous cachez votre dard et Vous les faites courir après ce qui les a blessées! Vous les attirez ensuite et Vous montrez à elles. Et lorsqu’elles veulent Vous posséder, Vous Vous enfuyez. Lorsque Vous voyez l’âme réduite aux abois et qu’elle perd haleine à force de courir, Vous Vous montrez un moment afin de lui faire reprendre vie pour la faire mourir mille et mille fois avec plus de rigueurs. O rigoureux Amant, innocent meurtrier, que ne tuez-Vous tout d’un coup? Pourquoi donner du vin à ce cœur qui expire et redonner la vie pour la lui arracher de nouveau? C’est donc là votre jeu : Vous blessez à mort, et lorsque Vous voyez le malade près d’expirer, Vous guérissez sa blessure pour lui en faire de nouvelles! Hélas, on ne meurt ordinairement qu’une fois et les plus cruels bourreaux dans les persécutions allongeaient bien la vie aux criminels, mais ils se contentaient qu’ils la perdissent une fois. Mais Vous, plus impitoyablement, Vous nous ôtez mille et mille fois la vie et en donnez de nouvelles!

4. Ô vie que l’on ne peut perdre sans tant de morts! Ô mort que l’on ne peut avoir que par la perte de tant de vies! Tu viendras à la fin de cette vie. Mais pour quoi faire? Peut-être que cette âme, après que tu l’auras dévorée dans ton sein, jouira de son Bien-aimé. Elle serait trop heureuse si cela était, mais il faut essuyer un autre supplice. Il faut qu’elle soit ensevelie, qu’elle pourrisse et qu’elle soit réduite en cendres. Mais peut-être ne souffrira-t-elle plus, car les corps qui pourrissent ne souffrent plus. Oh! il n’en est pas ainsi de l’âme. Elle souffre toujours et le sépulcre, la pourriture, le néant lui sont infiniment plus sensibles que la mort même.

5. Ce degré de mort est extrêmement long, et dure quelquefois les vingt et trente années, à moins que Dieu n’ait des desseins particuliers sur les âmes. Et comme j’ai dit que bien peu passaient les autres degrés, je dis que bien moins passent celui-ci. C’est ce qui a tant étonné de gens de voir des personnes très saintes avoir vécu comme les anges et mourir dans des peines terribles et quasi dans le désespoir de leur salut. On s’en étonne et on ne sait à quoi attribuer cela. C’est qu’elles mouraient dans ce degré de mort mystique et, comme Dieu voulait avancer leur course parce qu’elles étaient proches de leur fin, Il redoublait leur douleurs, comme à Tauler.

On me dira à cela : c’étaient des saints et consommés selon leur degré et dans leur degré. Mais ils n’avaient pas passé celui-ci, ce qui n’empêche pas que ce ne fussent des saints; et grand nombre sont canonisés de l’Église qui n’ont éprouvé ce degré qu’en mourant; et plusieurs n’y sont jamais entrés. Aussi quand je vois des âmes qui disent qu’elles courent si vite, je ne puis m’empêcher de dire qu’elles se trompent. Elles sont toutes consommées, je le veux, oui, dans les états inférieurs qu’elles ne passent peut-être pas; mais pour avoir parcouru celui-ci, je dis que cela n’est pas. Et cela se vérifie dans la suite.

6. Aussi les âmes qui sont dans l’union au premier degré qui commence la voie de la foi nue dont je parle, se font tort de prendre pour elles les avis des états les plus avancés. Il faut laisser à Dieu de dénuer l’âme. Il le fera bien en Maître, et l’âme secondera le dénuement et la mort sans y mettre d’empêchement. Mais de le faire par soi-même, c’est tout perdre et faire un état vil d’un état divin. Vous voyez aussi des âmes qui, pour avoir lu ou avoir entendu parler du dénuement, s’y mettent d’elles-mêmes et demeurent toujours ainsi sans avancer : car comme elles se dénuent d’elles-mêmes, Dieu ne les revêt pas de Lui-même. Car il faut remarquer que le dessein de Dieu en dépouillant, n’est que pour revêtir. Il n’appauvrit que pour enrichir et Il devient dans le secret le remplacement de tout ce qu’Il ôte à l’âme. Ce qui n’est pas en ceux qui se dénuent d’eux-mêmes : ils perdent bien à la vérité par leur faute les dons de Dieu, mais ils ne possèdent pas Dieu pour cela.

7. Dans ce degré, l’âme ne saurait trop se laisser dépouiller, vider, appauvrir, tuer; et tout ce qu’elle fait pour se soutenir sont des pertes irréparables, car c’est conserver une vie qu’il faut perdre. Comme une personne qui, ayant dessein de faire mourir une lampe sans l’éteindre, n’aurait qu’à n’y point mettre d’huile : elle s’éteindrait d’elle-même; mais si cette personne, en disant toujours qu’elle veut faire mourir cette lampe, ne cessait pas d’y mettre de temps en temps de l’huile, la lampe ne s’éteindrait jamais. Il en est de même de l’âme qui prend vie pour peu que ce soit en ce degré. Si elle se soulage, si elle ne se laisse pas dénuer, enfin quelque acte de vie qu’elle fasse, elle retardera sa mort autant et plus de temps que sa vie sera longue.

8. Ô pauvre âme, ne combattez pas contre la mort, et vous vivrez par votre mort. Il me semble que je vois ces gens qui se noient : ils font tous leurs efforts pour venir sur l’eau : ils se tiennent à ce qu’ils peuvent, ils se conservent la vie autant de temps qu’ils ont de force, ils ne se noient que lorsque les forces leur manquent. Il en est ainsi de ces âmes : elles se défendent tant qu’elles peuvent pour s’empêcher de périr. Il n’y a que le défaut de force et de puissance qui les fait expirer. Dieu, qui veut avancer cette mort et qui a pitié de cette âme, lui coupe les mains par où elle se tenait attachée et l’oblige ainsi de tomber dans le fond*. Cette âme crie de toutes ses forces pour la douleur qu’elle ressent, mais il n’importe, Dieu est impitoyable et c’est une grande miséricorde de n’en point recevoir en cette rencontre.

O Directeurs, soyez les aides de Dieu dans cette œuvre : ne donnez pas secours à cette âme. Et comme il ne vous est pas permis de contribuer à sa mort en l’enfonçant vous-mêmes dans l’eau, il ne vous est pas permis non plus de lui tendre la main pour la soutenir. Ne lui souffrez point d’appui et soyez inexorables à leurs plaintes. Devenez de bronze pour elles, aussi bien que le Ciel l’est devenu, et si vous la voyez mourir, ne donnez pas de sépulture à son corps. L’Amour lui en donnera une telle qu’Il saura : la sépulture et la poussière viendront ensemble.

9. Les croix suivent, les croix augmentent; et plus les croix augmentent, plus l’impuissance de les porter devient forte, en sorte qu’il semble à l’âme qu’elle ne les peut plus porter. Ce qui est plus pénible en cet état est que l’état de peine commence toujours par quelque chose qui paraît faute à l’âme : elle croit avoir contribué à ce mauvais état. Enfin l’âme devient dans un état presque insensible. Elle commence à s’accoutumer à la peine, à être convaincue de son impuissance, de son inutilité et à désespérer d’elle-même. Elle consent même à la perte de toutes les faveurs et il semble que Dieu les lui a ôtées justement. Elle n’espère plus même les posséder jamais.

Lorsqu’elle voit quelque âme de grâce, sa peine redouble et elle se sent enfoncée dans le plus profond de son néant. Elle voudrait pouvoir les imiter, mais voyant ses efforts inutiles, elle est contrainte de mourir et d’expirer. C’est alors qu’elle dit avec l’Écriture : Tout ce que je redoutais m’est arrivé. Quoi ! Perdre Dieu, dit-elle et le perdre pour toujours sans l’espoir de Le retrouver jamais! Quoi ! Être privé d’amour pour le temps et pour l’éternité! Ne pouvoir plus aimer celui que l’on connaît si aimable! Oh! N’est-ce pas assez, divin Amant, de rebuter votre créature, de vous détourner d’elle sans qu’elle perde l’amour, et le perdre (ce semble) pour toujours? Elle croit, cette pauvre âme, l’avoir perdu; mais cependant elle n’aima jamais plus fortement ni plus purement. Elle a bien perdu la vigueur, la force sensible de l’amour, mais elle n’a pas perdu l’amour : au contraire elle n’aima jamais mieux. Cette pauvre âme ne le peut croire; cependant, il est aisé de le connaître, car le cœur ne peut être sans amour. Si elle n’aimait pas Dieu, il faudrait qu’elle aimât quelque autre chose, mais ici l’âme est bien éloignée de prendre plaisir à quoi que ce soit.

10. Ce n’est pas que les sens ne se courbent vers les créatures; et c’est ce qui fait alors la grande peine de l’âme, qui regarde la révolte des passions et ses défauts involontaires comme des fautes horribles, qui lui causent la haine de son Époux. Elle voudrait se laver, se blanchir et se purifier, mais elle n’est pas plutôt lavée qu’elle s’imagine retomber dans un cloaque plus sale et infect que celui dont elle est sortie. Elle ne voit pas que c’est à force de courir qu’elle se crotte, qu’elle se laisse tomber, et que l’amour la transporte si fort et la fait courir après lui avec tant de vitesse qu’elle ne voit pas les mauvais pas. Cependant elle est si honteuse de courir en cet état qu’elle ne sait où se mettre. Elle va avec une robe toute déchirée. Elle perd tout ce qu’elle a à force de courir.

11. Son Époux aide à la dépouiller pour deux raisons : la première parce qu’elle a sali ses habits si beaux et si magnifiques par ses vaines complaisances et qu’elle s’est approprié les dons de Dieu par quantité de réflexions et de regards d’amour propre; la seconde parce qu’en courant, elle serait arrêtée par cette charge : même la crainte de perdre tant de richesses l’empêcherait de courir.

12. Ô pauvre âme, qu’êtes-vous devenue? Vous étiez autrefois les délices de votre Époux lorsqu’Il prenait tant de plaisir à vous orner et embellir : à présent, vous êtes si nue, si déchirée, si pauvre que vous n’oseriez ni vous regarder ni paraître devant Lui. Les hommes qui vous regardent, après vous avoir admirée autrefois et qui vous voient ainsi déchirée, croient ou que vous êtes devenue folle, ou que vous avez commis les derniers crimes, qui ont porté l’Époux à vous abandonner. Ils ne voient pas que cet Époux jaloux, qui n’aime cette âme que pour Lui, voyant qu’elle s’amusait à ses ornements, qu’elle s’y plaisait, qu’elle s’y admirait, qu’elle s’aimait elle-même, voyant, dis-je, cela, et qu’elle cessait quelquefois de Le regarder afin de se regarder elle-même, et qu’elle diminuait l’amour qu’elle avait pour Lui à force de se trop aimer, la dépouille et fait disparaître toutes ses beautés et ses richesses de devant les yeux.

L’âme dans l’abondance de ses biens trouve du plaisir à se contempler : elle voit des amabilités en elle qui attirent son amour et le dérobent à son Époux. Pauvre folle qu’elle est! Elle ne voit pas qu’elle n’est belle que des beautés de son Époux et que s’il les lui ôtait, elle deviendrait si laide qu’elle se ferait peur. De plus, elle néglige de suivre l’Époux dans ses courses, dans les déserts, et partout où Il va : elle craint de gâter son teint, de perdre ses pierreries. O. Amour jaloux, que vous faites bien de venir traverser cette orgueilleuse et de lui ôter ce que Vous lui avez donné, afin qu’elle apprenne à connaître ce qu’elle est, et qu’étant nu et dépouillé, rien ne l’arrête dans sa course.

13. Notre Seigneur commence donc à dépouiller cette âme peu à peu, à lui ôter ses ornements, tous ses dons, grâces et faveurs, qui sont comme des pierreries qui la chargent; ensuite Il lui ôte toutes ses facilités au bien, qui sont comme ses habits; après quoi, Il lui ôte la beauté de son visage, qui sont des divines vertus qu’elle ne peut pratiquer activement.

14. Le premier degré de son dépouillement se fait des grâces, dons et faveurs, amour sensible et aperçu. Elle s’en sent peu à peu dépouillée. Elle voit que son Époux reprend peu à peu ce qu’Il lui avait donné de richesses. Elle s’afflige d’abord beaucoup de cette perte. Mais ce qui l’afflige le plus n’est pas tant la perte des richesses que la fâcherie de l’Époux. Car elle croit que c’est par colère qu’Il lui reprend ainsi ce qu’Il lui avait donné. Elle voit bien l’abus qu’elle en a fait et les complaisances qu’elle y a eues, ce qui la rend si honteuse qu’elle meurt de confusion. Elle Le laisse faire et ne Lui ose dire : «Pourquoi reprenez-Vous ce que Vous m’avez donné?» Car elle voit qu’elle le mérite par l’abus qu’elle en a fait et, dans un silence profond, elle Le regarde d’une manière si pitoyable qu’elle Lui fait bien voir sa peine.

15. Quoiqu’elle garde le silence, il n’est pas profond comme dans la suite : elle l’interrompt par des pleurs et des soupirs entrecoupés. Mais elle est bien étonnée qu’en regardant l’Époux, elle Le voit tout en colère de ce qu’elle pleure la justice qu’Il lui fait, de la mettre hors d’état d’abuser de ses biens, et de ce qu’elle pense peu à l’abus qu’elle en a fait. Cette âme s’aperçoit d’abord de sa faute et de sa méprise. Elle s’efforce de faire connaître à son Époux qu’elle ne se soucie point de ses dons pourvu qu’Il ne soit pas fâché contre elle. Elle lui témoigne que ses larmes et sa douleur viennent de Lui avoir déplu. Il est vrai qu’alors la colère de l’Époux, justement irrité, lui est si sensible qu’elle ne pense plus à la perte de toutes ses richesses, mais à la colère de son Époux. Elle se met en cent postures pour L’apaiser. Ses soupirs, ses gémissements et ses larmes sont les expressions de sa douleur. Ceci est encore un défaut qui offense l’Ami, mais comme l’âme est encore faible, Il le dissimule.

16. Après l’avoir laissée pleurer longtemps, Il fait semblant d’être apaisé : Il essuie Lui-même ses larmes et la console. O. Dieu, quelle joie pour cette âme de voir ces nouvelles bontés de l’Amour, après ce qu’elle a fait! Il ne lui rend pas cependant ses premières richesses et l’âme ne s’en met pas en peine, se trouvant trop heureuse d’être regardée, consolée et flattée de son Bien-aimé. Au commencement, elle reçoit ses caresses avec tant de confusion qu’elle n’ose lever les yeux. Mais comme les biens présents font oublier les maux passés, elle s’abîme et se noie dans ces nouvelles caresses de son Époux et ne songeant plus à ses misères passées, elle se repaît et se repose dans ces caresses et oblige par là l’Époux de se fâcher de nouveau et de la dépouiller davantage.

17. Il faut remarquer que Dieu n’ôte à l’âme ses richesses que peu à peu : une fois, l’une, et après, l’autre. Plus les âmes sont faibles, plus le dépouillement est long, et plus elles sont fortes, plus tôt il est fait, Dieu les dépouillant plus souvent et de plus de choses à la fois. Mais quelque rude que soit ce dépouillement, il n’est cependant que des choses de dehors et superflues, c’est-à-dire que des dons, des grâces et faveurs, mais non d’autres choses. Cela ne se fait que l’une après l’autre, à cause de la faiblesse de l’âme. Cette conduite est si admirable, c’est un si grand amour de Dieu pour l’âme que l’on ne le croirait jamais à moins de l’expérimenter : car l’âme est si pleine d’elle-même et si pétrie d’amour-propre que si Dieu n’en usait ainsi, elle se perdrait.

18. On dira peut-être : si les dons de Dieu font un tel dommage, pourquoi les donner? Dieu les donne par un excès de sa bonté, pour tirer l’âme du péché, de l’attache aux créatures, et la faire retourner à Lui; et s’Il ne les lui donnait pas, elle serait toujours criminelle. Mais ces mêmes dons, desquels Il la gratifie pour la détacher des créatures et d’elle-même, pour se faire aimer d’elle du moins par reconnaissance, cette créature est si misérable qu’elle s’en sert pour s’aimer et s’admirer, qu’elle s’y amuse; et l’amour-propre est si enraciné dans la créature que ces dons l’ont augmenté : car elle trouve en elle-même de nouveaux charmes qu’elle n’y trouvait pas autrefois; elle s’enfonce, elle s’accroche à elle-même, s’approprie ce qui était à Dieu et, se familiarisant trop avec Lui, oublie l’esclavage dont Il l’a tirée et mille autres choses de cette nature. Il est vrai que Dieu pourrait l’en délivrer comme Il peut délivrer l’homme de son fond de concupiscence, mais Il ne le fait pas pour des raisons connues à Lui seul.

19. L’âme ainsi dépouillée des dons de Dieu perd un peu de l’amour d’elle-même et elle commence à voir qu’elle n’est pas si riche qu’elle croyait et que ses richesses sont à son Époux. Elle voit, dis-je, qu’elle en a abusé et consent qu’Il les garde et qu’Il les reprenne. Elle dit : «Je serai riche des richesses de mon Époux et quoiqu’Il les garde, nous serons toujours en communauté de biens : Il ne les perdra pas». Elle devient même bien aise d’avoir perdu ces dons de Dieu : elle se trouve déchargée, plus légère pour marcher. Enfin elle s’accoutume peu à peu à ce dépouillement, elle connaît qu’il lui a été utile et avantageux. Elle n’en a plus de chagrin. Elle s’ajuste du mieux qu’elle peut avec ses habits et comme elle est belle, elle se contente de ce qu’elle ne laissera pas de plaire à son Époux par ses agréments et par ses habits propres autant qu’elle faisait avec tous ses ornements.


SECTION DEUXIÈME. Second degré de dépouillement.

20. Lorsqu’elle ne pense plus qu’à vivre en paix dans cette perte et qu’elle voit clairement le bien qu’elle lui procure et le dommage qu’elle s’était causé par le mauvais usage qu’elle a fait [des dons qu’on lui a repris], elle est toute étonnée que l’Époux, qui ne lui avait donné trêves qu’à cause de sa faiblesse, vienne avec plus de violence lui arracher ses habits.

Ô pauvre âme, que ferez-vous à ce coup? C’est bien pis que l’autre fois, car ces habits sont nécessaires et il n’est pas de la bienséance de s’en laisser dépouiller. Oh! C’est alors que l’âme s’en défend tant qu’elle peut. Elle fait voir à son Époux les raisons qu’elle a pour ne pas aller ainsi nue : que cela lui serait honteux à Lui-même. «Hélas, dit-elle, j’ai perdu toutes les richesses que Vous m’aviez données, vos dons, la douceur de votre amour. Mais je pouvais encore faire des actions extérieures de vertus. Je faisais des charités. Je faisais l’oraison avec assiduité, quoique vous eussiez ôté vos grâces sensibles; mais de perdre tout cela, c’est à quoi je ne puis consentir. J’étais encore habillée selon ma qualité, et l’on me considérait encore dans le monde comme votre Épouse. Mais si je perds mes vêtements, cela Vous fera honte à Vous-même. — N’importe, pauvre âme, il faut consentir à cette perte. Vous ne vous connaissez pas encore. Vous croyez que vos habits sont à vous et que vous pouvez toujours vous en servir. — Mais je les ai acquis avec tant de soin. Vous me les avez donnés comme une récompense des travaux que j’ai soufferts pour vous.» N’importe : il les faut perdre.

21. L’âme, après avoir fait de son mieux pour les conserver, se sent dépouiller peu à peu. Tout lui devient insipide. Elle ne trouve plus de goût à rien, au contraire tout lui vient à dégoût et elle est mise dans l’impuissance de le faire. Autrefois elle avait des dégoûts, des peines, mais non des impuissances. Mais ici tout pouvoir lui est ôté. Les forces du corps et de l’âme lui manquent. Elle en perd même le souvenir longtemps. L’inclination lui en reste, qui est comme la dernière robe, qu’il faut perdre à la fin.

22. Ceci se fait très peu à peu et d’une manière pénible, parce que l’âme voit toujours que cela est venu par sa faute. Elle n’ose plus rien dire, car ce qu’elle dirait ne servirait qu’à irriter son Époux, dont la colère lui est plus rude que la mort. Elle commence à se connaître mieux, à voir qu’elle n’a rien à elle et que tout est à son Époux. Elle commence à entrer en défiance d’elle-même, elle perd peu à peu l’amour qu’elle avait pour elle-même. Mais elle ne se hait pas encore, car elle est toujours belle, quoique nue. Elle regarde de temps en temps l’Amant avec un regard pitoyable, mais elle ne dit pas un seul mot, elle s’afflige de son courroux. Il lui semble que ce serait peu d’être dépouillée, si seulement elle n’avait pas fâché son Époux et si elle ne s’était pas rendue indigne de porter ses habits nuptiaux.

23. Si elle avait été confuse la première fois qu’on lui ôta ses richesses, la confusion de se voir nue lui est infiniment plus sensible. Elle ne voudrait pas paraître devant son Époux, tant elle est honteuse. Cependant il faut rester et courir en cet état partout. Quoi ! Ne lui sera-t-il pas permis de se cacher? Non : il faut ainsi paraître en public. Le monde commence à en avoir moins d’estime. On dit : «Est-ce là cette âme qui faisait l’admiration des hommes et des anges? Voyez comme elle est déchue!» Sa confusion redouble par ces paroles, parce qu’elle connaît bien que son Époux l’a dépouillée justement. Elle fait ce qu’elle peut afin qu’Il l’a revête un peu, mais Il n’en fera rien après l’avoir ainsi dépouillée de tout, ce qui est une miséricorde infinie, car ses habits la satisfaisaient en la couvrant et l’empêchaient de voir ce qu’elle était.

24. C’est une chose bien étonnante pour une âme qui croyait être bien avancée dans la perfection, de se voir ainsi déchoir tout d’un coup. Elle croit que ce sont de nouvelles fautes, dont elle s’était corrigée, qui reviennent; mais elle se trompe : c’est qu’elle était cachée sous ses habits qui l’empêchaient de se voir telle qu’elle est. C’est une chose horrible qu’une âme ainsi nue des dons et grâces de Dieu, et l’on ne pourrait à moins d’expérience [savoir ni] croire ce que c’est.

SECTION TROISIÈME. Troisième degré du dépouillement.

25. Mais c’est encore peu, si elle conservait sa beauté : mais Il [l’Époux] la fait devenir laide et la fait perdre. Jusqu’ici, l’âme s’est bien laissé dépouiller des dons, grâces et faveurs, facilité au bien : elle a perdu toutes les bonnes choses, comme les austérités, le soin des pauvres, la facilité à aider le prochain, mais elle n’a pas perdu les divines vertus. Cependant ici [il] les faut perdre quant à l’usage : car pour la réalité, elles s’impriment plus fortement dans l’âme. Elle perd la vertu comme vertu; mais c’est pour la retrouver en Jésus-Christ.

Cette âme toute humiliée devient* toute superbe à ce qu’elle croit. Cette âme si patiente, qui souffrait si aisément toutes choses et qui en faisait ses plaisirs, trouve qu’elle ne peut rien souffrir. Les sens perdent leur économie et semblent vouloir se révolter. Elle ne peut ni se mortifier, ni se garder de rien par ses propres efforts comme auparavant et qui pis est, cette âme ainsi défigurée se salit à tout moment, à ce qu’elle croit : elle se blesse* avec les créatures. Elle se plaint avec l’Épouse que les sentinelles l’ont trouvée et l’ont navrée.

26. Je dois pourtant dire ici que les personnes de cet état ne font aucune faute volontaire. Dieu leur fait voir en général un si grand fond de corruption qui est en elles qu’elles diraient volontiers avec Job : Qui me donnera que je me cache dans l’Enfer jusqu’à ce que la colère de Dieu soit passée? Car il ne faut pas croire qu’ici ni dans la suite, Dieu permette que cette âme tombe dans aucun péché réel; et cela est si vrai que, quoiqu’elle paraisse à ses propres yeux la plus misérable des créatures, lorsqu’Il s’agit de se confesser, elle ne trouve aucune faute en détail qu’elle ait faite et s’accuse seulement qu’elle est pleine de misères et qu’elle n’a que des sentiments contraires à ses désirs. Il est de la gloire de Dieu qu’en faisant expérimenter à l’âme jusqu’au fond de sa corruption, Il ne la laisse pas tomber dans des péchés. Ce qui fait sa douleur si épouvantable, c’est qu’elle est comme accablée de la pureté de Dieu, et cette pureté lui fait voir jusques aux moindres atomes d’imperfection comme d’énormes péchés, à cause de la distance infinie qu’il y a entre la pureté de Dieu et l’impureté de la créature, de cet homme Adam pécheur. Elle voit qu’elle était sortie toute pure des mains de Dieu et qu’elle a contracté non seulement le péché d’Adam, mais encore mille et mille fautes actuelles, de sorte que sa confusion est au-dessus de tout ce qu’on peut exprimer. Ce qui fait que les hommes la méprisent, n’est point aucune faute particulière qu’ils remarquent en elle; mais c’est que, ne la voyant plus faire tout ce qu’elle faisait autrefois avec tant d’ardeur et de fidélité, ils jugent par là de son déchet : en quoi ils se trompent beaucoup.

Ceci doit servir pour la suite et pour tout ce qui peut être exprimé trop fortement et que ceux qui n’ont point l’expérience pourraient prendre en mauvaise part. Il faut remarquer encore quand je parle de corruption, de pourriture, de saleté, etc., que j’entends la destruction et la consomption du vieil homme par la conviction centrale et une expérience intime de ce fond d’impureté et de propriété qu’il y a en l’homme, qui le faisant voir à lui-même ce qu’il est en soi sans Dieu, le fait crier avec David : Je suis un ver et non pas un homme; et avec Job : Quand j’aurais été blanchi comme la neige et que la blancheur de mes mains éblouirait par son éclat, vous me feriez voir à mes yeux tout couvert d’ordure et mon vêtement aurait honte de me toucher.

27. Ce n’est donc pas que cette pauvre âme fasse les fautes qu’elle s’imagine de faire : car elle ne fut jamais plus pure dans le fond; mais c’est que les sens et les puissances étant sans soutiens, principalement les sens, ils errent vagabonds. De plus, comme la course de cette âme vers Dieu redouble et qu’elle s’oublie davantage elle-même, il ne faut pas s’étonner si, en courant, elle se salit par les endroits pleins de boue où il lui faut passer; et comme toute son attention est tournée vers son Bien-aimé, quoiqu’elle ne s’en aperçoive pas à cause de son état de course, elle ne pense point à elle, elle ne songe pas où elle met ses pas. Cela est si vrai que cette âme qui se croit la plus criminelle de toutes les créatures ne fait pas une faute de volonté, quoiqu’elles lui paraissent toutes volontaires, mais bien de surprise : souvent même elle ne voit ses fautes que lorsqu’elles sont faites.

28. Elle crie à son Époux afin qu’Il lui tende la main; mais Il n’a garde de le faire, du moins d’une manière aperçue, quoiqu’Il la soutienne d’une main invisible. Cette âme pense quelquefois de mieux faire, mais c’est alors qu’elle fait plus mal : car le dessein de son Époux lorsqu’Il la laisse tomber, sans cependant qu’elle se blesse, est afin qu’elle ne s’appuie plus sur elle-même, qu’elle reconnaisse son impuissance, qu’elle entre dans un entier désespoir [d’elle-même] et qu’elle puisse dire : J’ai perdu tout espoir et je ne vivrai plus.

29. C’est ici que l’âme commence à se haïr véritablement et à se connaître, ce qu’elle ne ferait jamais si Notre Seigneur ne lui faisait sentir ce qu’elle est. Toutes les connaissances que l’on a de soi par lumière, de quelque degré qu’elles soient, n’ont pas le pouvoir de faire que l’âme se haïsse véritablement. Celui qui aime son âme la perdra et celui qui la hait, la sauvera. Il n’y a, dis-je, que cette expérience qui puisse faire véritablement connaître à l’âme son fond infini de misères. Toute autre voie ne peut donner une véritable pureté : si elle en donne, ce n’est qu’en superficie et non dans le fond, où l’impureté est cachée et non exprimée et sortie.

30. Ici Dieu va chercher jusque dans le plus profond de l’âme son impureté foncière, qui est l’effet de l’amour-propre et de la propriété que Dieu veut détruire. Il la presse et la fait sortir. Prenez une éponge qui est pleine de saletés, lavez-la tant qu’il vous plaira : vous nettoierez le dehors, mais vous ne la rendrez pas nette dans le fond, à moins que vous ne pressiez l’éponge pour en exprimer toute l’ordure et alors vous la pourriez facilement nettoyer. C’est ainsi que Dieu fait : Il serre cette âme d’une manière pénible et douloureuse, puis Il en fait sortir ce qu’il y a de plus caché.

Lorsque l’âme sent cette puanteur, elle croit que c’est une nouvelle ordure et qu’elle se salit; et c’est une tout au contraire. Cette ordure y était et elle ne la voyait pas, elle ne la sent à présent que parce qu’on la lui ôte. Une personne qui aurait une apostume en quelque endroit n’en a pas de dégoût tant qu’on ne la lui ouvre pas; mais lorsque le chirurgien fait une incision et qu’il fait sortir le pus, le malade se plaint de la puanteur qui lui fait mal au cœur. Cette apostume était aussi puante lorsqu’elle était cachée et qu’elle était plus dangereuse, cependant on ne se plaignait pas de sa mauvaise odeur. On croit être sali parce qu’elle suppure, et c’est le contraire. Il est vrai que le dehors en est sali pour quelque temps; mais c’est afin que le dehors et le dedans soient purifiés dans la suite. Si Dieu ne faisait ainsi, l’amour propre, cette apostume effroyable, ne sortirait jamais, et plus elle serait couverte de beaux habits, plus aussi serait-elle enfoncée, et plus elle se tournerait au-dedans et gâterait sans qu’on s’en aperçût toutes les parties nobles.

31. Je dis donc que cette voie si abjecte, si pauvre, si sale, a seule le pouvoir de purifier radicalement; et sans elle on serait toujours sale, quoique l’on parût bien propre. Il faut donc que Dieu fasse sentir à l’âme ce qu’elle est jusqu’au fond. Cette grâce de foi, de dépouillement, s’attache toujours aux défauts les plus essentiels et les plus cachés dans l’amour-propre, à certains défauts mignons que la nature resserre, qu’elle conserve avec soin et que les autres ne voient pas comme des défauts : au contraire, ils paraissent vertus, de sorte qu’en les perdant, il semble que l’on perde la vertu. Car la vertu ne s’acquiert véritablement que par les tentations contraires, ainsi qu’il est écrit : Celui qui n’est pas tenté, que sait-il? Plus nous avons d’attache à une vertu, plus nous sommes exercés sur cette même vertu. Les défauts des autres voies sont connus plus superficiellement. Ceux que Dieu va chercher dans le plus intime de ces âmes passeraient pour perfections chez les autres, lesquelles ont en effet une prudence admirable, une sagesse grande, mille propriétés qu’elles conservent chèrement. Elles ont du courage : ce sont de grandes âmes. Mais celles-ci n’ont plus rien du tout. Ce n’est plus que faiblesse sur faiblesse, impuissance sur impuissance. On ne leur laisse pas la moindre propriété. Les autres vont par ce qui est et elles subsistent par quelque chose de grand : elles vont de sainteté en sainteté, et celles-ci vont par ce qu’elles n’ont pas. Aussi sont-elles bien éloignées de s’attacher à rien, ayant tout perdu : étant si laides et si sales, à quoi s’attacheraient-elles?

32. Les plus favorisées de ces âmes-ci, pour l’ordinaire, sont le rebut du monde : elles sont toujours contrariées. Ce que les autres font est admiré; mais pour elles, il semble qu’elles gâtent tout ce qu’elles entreprennent. Elles ne réussissent à rien et ne sont approuvées en rien. Enfin, il faut que, malgré elles, elles se rendent justice et qu’elles voient tout bien être en leur Époux et tout mal être en elles. On ne saurait croire, sinon par expérience, de quoi la nature abandonnée à elle-même est capable. Oui, oui, notre être propre abandonné à lui-même est pire que tous les diables*.

33. C’est pourquoi il ne faut pas croire que cette âme ainsi dans la misère soit abandonnée de Dieu. Elle n’en fut jamais mieux soutenue, mais c’est la nature qui est laissée un peu seule et qui fait tous ces ravages sans que l’âme y ait aucune part. Cette pauvre Épouse désolée courant çà et là après son Bien-aimé non seulement se salit beaucoup, comme j’ai dit, mais elle se blesse avec les épines qu’elle rencontre. Elle se fatigue si fort qu’il lui faut mourir et expirer dans sa course sans secours.

Le plus grand bien de l’âme en cette voie est que Dieu lui soit impitoyable et lorsqu’Il veut bien faire avancer une âme, Il la laisse courir jusqu’à la mort; s’Il l’arrête pour des moments (ce qui ravit et vivifie cette pauvre âme), c’est à cause de sa faiblesse et qu’Il craint qu’elle ne perde courage et que la lassitude ne l’oblige à se reposer.

34. Lorsqu’Il voit cela, Il la regarde pour un moment, et cette pauvre âme par ce regard se trouve prise et blessée de nouveau, mais d’une manière si forte qu’elle est hors d’elle-même et demeure comme défailli. Elle Lui dirait volontiers : «Hélas! Pourquoi m’avez-vous tant fait courir? Donnez-moi un peu de repos afin que j’avale ma salive. Qui me donnera que je Le trouve seul et que je Le mène dehors et que je le voie face à face!» Mais, hélas! lorsqu’elle croit Le tenir, Il s’enfuit derechef : Je L’ai cherché (dit-elle) et je ne L’ai point trouvé. Comme, par ce regard de l’Époux, l’âme est devenue plus amoureuse, elle redouble sa course afin de Le trouver. Cependant elle s’est arrêtée autant de temps que son regard a duré. C’est pourquoi l’Époux ne la regarde que le moins qu’Il peut et que lorsqu’Il voit qu’elle perd courage. Et si elle était assez forte, elle irait bien plus vite sans s’arrêter : si un voyageur pouvait toujours marcher sans besoin ni de repos ni de nourriture, il irait bien plus vite; mais il lui faut et l’un et l’autre à cause de sa faiblesse, et l’un et l’autre lui donnent de nouvelles forces qui lui sont données à cause de son besoin et que la nature défaillirait s’il en était privé. Il en est ainsi dans cette voie.

35. Cette âme* meurt donc ici véritablement à la fin de sa course, parce que toute force active lui manque pour courir : car quoiqu’elle ait été passive, elle n’avait pas pourtant perdu sa force active quoique elle ne lui parût pas à elle-même; l’attrait la faisait courir sans qu’elle le sût et connût. L’Épouse dit : Tirez-moi et nous courrons : elle court à la vérité, mais de quelle manière? C’est en perdant tout. C’est comme le soleil qui court incessamment sans sortir de son repos.

L’âme perd tout ici par le trépas mystique, pour courir sous un autre pôle ou pour mieux dire [c’est comme un soleil qui] s’éclipse de notre hémisphère, où il ne paraîtra plus, étant caché dans la mer. C’est là le sépulcre où l’âme éprouve une tout autre mort et sa puanteur, ainsi qu’il sera dit.

36. L’âme ici se hait si fort elle-même qu’elle ne se peut souffrir : elle n’a des yeux que pour se regarder de travers, elle n’a que du mal à dire d’elle. C’est alors qu’elle n’est rien ni devant Dieu ni devant les créatures, ni devant elle-même. Elle croit que c’est avec raison que l’Époux la traite de la sorte. Elle croit que c’est sa puanteur qui lui cause du dégoût. Elle ne voit pas que c’est tout le contraire : c’est pour la faire courir qu’Il fuit, c’est pour la purifier qu’Il semble la salir. Lorsque l’on met le fer dans le feu pour le purifier et lui faire perdre sa rouille, il paraît d’abord se salir et noircir, mais après on voit bien qu’il a été purifié. Il ne lui fait expérimenter ses faiblesses qu’afin qu’elle perde toute force et tout appui propre et que, désespérant de tout, Il la porte Lui-même et qu’elle se laisse porter : car quelque forte que soit sa course, elle marche en enfant, mais lorsqu’elle est en Dieu et que Dieu la porte, quoiqu’elle paraisse se reposer, ses démarches sont infinies, puisqu’elles sont celles d’un Dieu.

37. Cette âme voit encore les autres parées de ses dépouilles. Lorsqu’elle voit une sainte âme, elle n’ose l’aborder et elle la voit parée avec admiration de tous les ornements que l’Époux lui a ôtés. Mais, quoiqu’elle l’admire et qu’elle se sente enfoncée jusque dans l’abîme du néant, elle ne peut pas cependant désirer de les avoir, tant elle s’en trouve indigne. Elle croit que ce serait les profaner que de les mettre sur une personne si couverte de boue et d’infection. Elle se réjouit même de voir que, si elle fait horreur à son Bien-aimé, il y en a d’autres qui font ses délices. Elle est bien éloignée de la jalousie des commencements où elle Le voulait toujours garder et retenir : au contraire, elle est bien aise qu’Il ne la regarde pas afin qu’Il n’en ait pas mal au cœur et qu’Il prenne ses délices avec les autres, qu’elle croit fortunées d’avoir gagné les amours de son Dieu, car pour les ornements, quoiqu’elle les en voit parées, elle ne croit pas que ce soit cela qui les rende heureuses. Si elle trouve du bonheur pour elles à les en voir parées, c’est parce que ce sont les gages de l’amour de son Bien-aimé.

38. Lorsqu’elle se tient si petite auprès de ces âmes qu’elle regarde comme des reines, elle ne sait pas le bien que lui doit produire sa nudité, sa mort et sa pourriture. Il ne la rend nue que pour être son vêtement : Revêtez-vous de Jésus-Christ, dit saint Paul. Il ne la tue que pour être sa vie : Si nous sommes morts avec Jésus-Christ, nous ressusciterons avec Lui. Il ne l’anéantit que pour la transformer en Lui.

Cette perte de vertu ne se fait que peu à peu, ainsi que les autres pertes, et cet entraînement apparent au mal est involontaire, car ce mal qui rend ces âmes si sales à leurs propres yeux n’est point un mal véritable ni dangereux dont elles soient propriétaires, car ici elles n’ont ni de volonté propre ni d’arrêt à quoi que ce soit. Ce qui les salit sont des précipitations et promptitudes, qui ne font que passer et qui ne laissent pas de les remplir de confusion, ce sont certains défauts qui ne sont que dans les sentiments. Sitôt qu’une âme voit la beauté d’une vertu, elle tombe incessamment dans le vice contraire à ce qu’elle croit : par exemple, si elle aime la vérité, elle dit des paroles précipitées ou d’exagération, elle croit mentir à tout moment, quoiqu’en effet elle ne le fasse pas, ne parlant pas contre son sentiment. Si elle aime la douceur, une promptitude inopinée lui survient et il en est ainsi de toutes les autres vertus. Et plus les vertus sont de conséquence et que l’âme y tient plus fortement (parce qu’elles lui paraissent plus essentielles,) plus lui sont-elles arrachées [en cette manière] avec plus de force et de douleur.

SECTION QUATRIÈME. Entrée dans la mort mystique.

39. Cette pauvre âme après avoir tout perdu, doit enfin se perdre elle-même par un entier désespoir de tout ou plutôt doit mourir accablée de fatigues horribles*. L’oraison de ce degré est fort pénible parce que l’âme ne pouvant plus se servir de ses puissances dont l’usage lui est entièrement ôté, et Dieu ayant retiré un certain calme doux et profond qui la soutenait, elle reste comme ces pauvres enfants qui vont courant çà et là pour trouver de la nourriture sans trouver personne qui leur en donne. C’est ce qui fait qu’ici l’oraison paraît entièrement perdue, comme en ceux qui ne l’ont jamais faite, mais avec cette différence que l’on sent la peine de sa perte, parce que l’on a connu sa valeur par sa possession et que les autres n’en ont pas de peine parce qu’ils n’en connaissent pas le prix. Elle ne peut plus trouver de soutien dans les créatures et, si elle s’y sent courbée et portée, c’est par impétuosité sans cependant y trouver rien qui la satisfasse. Ce n’est pas que souvent elle ne s’égare et qu’elle ne voulût se jeter à corps perdu dans les choses qu’elle a goûtées autrefois, mais, hélas! elle y trouve tant d’amertume qu’elle s’en retire au plus vite, et il ne lui reste que la douleur de son infidélité.

40. L’imagination est entièrement détraquée et ne laisse presque point de repos. Les trois puissances de l’âme [l’entendement, la mémoire et la volonté] perdent peu à peu leur vie, en sorte que sur la fin elles n’en ont point du tout, ce qui est très pénible à l’âme et particulièrement à la volonté, qui avait appris de goûter un «je ne sais quoi» tranquille et doux, qui rassurait les autres puissances dans leur inaction et dans leurs morts et impuissances.

41. Ce je ne sais quoi, qui soutient dans le fond, est ce qui coûte le plus à perdre et que l’âme tâche avec plus de force à retenir; car d’autant plus est-il délicat, d’autant plus, lui paraît-il, divin et nécessaire, et elle consentirait aisément à ne se servir jamais des deux autres puissances ni même de la volonté d’une manière distincte et aperçue, pourvu que ce «je ne sais quoi», qui est son favori, lui demeure : car le moyen qu’une âme puisse subsister sans moyens, et sans ce moyen si pur qu’il semble que c’est la fin à laquelle tout aboutit et la récompense de tous les travaux? Car que veut une âme dans tous ses travaux, que d’avoir ce témoignage dans le fond qu’elle est un enfant de Dieu? Et toute la spiritualité se termine à cette expérience.

Cependant il le faut perdre comme le reste et ensuite entrer dans la funeste expérience de toutes les misères dont on est plein. Et c’est ce qui opère véritablement la mort de l’âme : car, quelque misère que puisse avoir l’âme, si ce «je ne sais quoi» qui fait la vie de l’âme, ne se perdait, elle ne mourrait pas; et aussi, si ce «je ne sais quoi» se perdait sans qu’elle sentît ses misères, elle se soutiendrait et ne mourrait jamais. Elle sait et comprend facilement qu’il faut passer de longues et effroyables ténèbres, qu’il faut perdre tout goût, tous sentiments, quelque délicats qu’ils soient. C’est pourquoi elle porte les privations des soutiens et des goûts avec force, surtout les personnes éclairées et savantes; mais de perdre un certain soutien presque imperceptible et tomber de faiblesse, tomber dans la misère et la boue, c’est à quoi l’on ne peut consentir parce que l’on n’y doit jamais consentir. C’est où la raison se perd. C’est où les frayeurs et les transes mortelles s’emparent du cœur, qui semble n’avoir de vie que pour sentir sa mort. C’est donc la perte de cet imperceptible moyen et l’expérience de ses misères qui causent la mort.

42. L’âme doit être bien fidèle, dans un temps si nu et si rude, pour ne point laisser ses sens se courber vers les créatures volontairement, cherchant du soulagement et du divertissement volontaire : je dis volontaire, car pour des mortifications et attentions [réfléchies] sur soi-même, ces âmes en sont incapables; et plus elles ont été mortifiées (ce qui paraissait mort aux non expérimentés), plus ont-elles de penchant vers le contraire sans s’en apercevoir, comme un fou qui va errant et vagabond partout; et si vous vouliez les retenir trop rigoureusement, outre que cela serait inutile, c’est que cette application au-dehors retarderait et empêcherait la mort.

43. Que faut-il donc faire? C’est d’observer de ne rien faire qui soulage les sens d’une manière criminelle et imparfaite, de les souffrir et de les récréer quelquefois en choses innocentes en charité, car comme ils ne sont pas capables de ce qui s’opère au-dedans, ce serait ruiner la santé et même les forces de l’esprit, et peut-être l’intérieur, que de les vouloir gêner. Il faut mépriser cela comme des enfances et n’être pas trop rigoureux en refusant les choses permises.

44. Ce que je dis est pour ce degré : car si l’âme en voulait user ainsi dans le temps de la force et vigueur de la grâce, elle ferait mal. Et même notre Seigneur tout plein de bonté fait bien voir Lui-même la conduite que l’on doit tenir, car dans les commencements, Il presse de si près les pauvres sens qu’Il ne leur donne aucune liberté; c’est assez qu’ils veuillent quelque chose pour les en arracher : un regard, une parole, la moindre satisfaction ferait souffrir infiniment, et Dieu fait cela pour tirer les sens de leur opérer imparfait, pour les faire entrer au-dedans et, en les sevrant au-dehors, Il les lie au-dedans d’une manière si douce qu’il ne leur coûte presque rien de se priver de tout; ils y trouvent même plus de douceur que dans la possession de toutes choses. Mais quand ils sont suffisamment purifiés et introvertis, Dieu qui veut tirer l’âme d’elle-même par un mouvement tout contraire, permet que les sens s’extrovertissent et se répandent vers le dehors, ce qui semble à l’âme une grande impureté. Cependant la chose est [alors] de saison et faire autrement, c’est se purifier autrement que Dieu ne veut, et se salir.

45. Cela n’empêche pas qu’il ne se fasse des fautes dans cette extroversion des sens, mais la confusion que l’âme en reçoit et la fidélité à en faire usage, fait le fumier où elle pourrit plus vite : Tout coopère en bien à ceux qui aiment. C’est aussi ici où l’on perd entièrement l’estime des créatures. Elles vous regardent avec mépris et disent : «N’est-ce pas là celle que nous admirions autrefois? Comment est-elle devenue ainsi défigurée et laide? ». Hélas, leur dit-elle : Ne me regardez pas par ma couleur noire, car c’est le soleil qui m’a ainsi décolorée. C’est ici qu’elle entre tout d’un coup dans le troisième degré, qui est d’ensevelissement et de pourriture.

Chapitre VIII. Troisième degré de la voie passive en foi nue

1. Le torrent, ainsi que nous l’avons dit, a souffert tous les bruits et les renversements imaginables. Il a été battu contre les rochers : ce n’était que chutes de rocher en rocher, mais il a toujours paru et on ne l’a point vu perdre. Il commence ici à se perdre de gouffre en gouffre. Il y avait encore un marcher, quoique si précipité, si confus et si rompu; mais ici il s’engouffre avec une impétuosité encore plus forte dans des trous. On est longtemps sans le voir, puis on l’aperçoit un peu, plus par son bruit que par la vue; mais il ne paraît que pour se précipiter de nouveau dans un gouffre plus profond. Il tombe d’abîme en abîme, de précipice en précipice, jusqu’à ce qu’enfin il tombe dans l’abîme de la mer où, perdant toute figure, il ne se trouve plus jamais, étant devenu la mer même.

2. L’âme après bien des morts redoublées expire enfin dans les bras de l’Amour, mais elle n’aperçoit pas ces mêmes bras. Elle n’est pas plus tôt expirée qu’elle perd tout acte de vie, pour simple et délicat qu’il fût : tout désir, inclination, penchant, choix, répugnances et contrariétés foncières. Plus elle s’approchait de la mort, plus elle s’affaiblissait et sa vie, quoique languissante et agonisante, était encore vie; et il pouvait encore rester à l’âme quelque espérance, quoique sa mort fût inévitable. Mais ici, il n’y en a plus. Il faut que le torrent s’abîme et qu’on ne l’aperçoive plus.

3. O Dieu, qu’est-ce que ceci? Ce qui n’était que des précipices devient des abîmes. L’âme tombe avec entraînement dans un abîme de misères d’où il n’y a nul jour de sortir. Au commencement, cet abîme est moindre; mais plus elle avance, plus elle en trouve de plus étranges, en sorte que c’est aller de mal en pis, car il est à remarquer que lorsque l’on commence un degré, il tient beaucoup de celui qui précède dans son commencement, et dans sa fin, il commence déjà beaucoup à se ressentir de celui qui doit suivre. Il faut aussi remarquer que chaque degré en renferme une infinité d’autres.

4. L’homme après sa mort, avant que d’être enseveli, est encore parmi les vivants : il a encore figure d’homme, quoiqu’il fasse peur. Cette âme aussi, dans le commencement de ce degré, a encore quelque figure de ce qu’elle était autrefois : il lui reste une certaine impression secrète et cachée de Dieu, comme il reste dans un corps mort une certaine chaleur qui s’éteint peu à peu. Cette âme se présente à l’oraison, à la prière, mais tout cela lui est bientôt ôté. Il faut perdre non seulement toute oraison, tout don de Dieu, mais Dieu même à ce qu’il paraît, et ne Le pas perdre pour un, deux ou trois ans, mais pour toujours. Toute facilité au bien, toute vertu active lui sont ôtées. Elle reste nue et dépouillée de tout. Le monde qui l’estimait autrefois tant commence à en avoir peur. On lui rend encore certains devoirs de bienséance, mais ce n’est que pour l’ensevelir, la cacher dans la terre et ne la plus voir.

 Il faut remarquer que ce n’est aucune faute visible qui produit le mépris des hommes, mais l’impuissance de pratiquer ce que l’on faisait autrefois avec tant de facilité : on passait les jours entiers à l’église ou dans la visite des pauvres malades, souvent même contre son devoir; on ne peut plus faire ces choses.

5. Elle sera bientôt, cette pauvre âme, dans un entier oubli. Peu à peu elle perd tellement toute chose qu’elle est toute pauvre. Les créatures la jettent dans la terre, puis on n’y pense plus. Tout le monde jette de la terre dessus et on la foule aux pieds. Ô pauvre âme, il faut que tu te voies faire tout cela. Si un corps se voyait enterrer, quelle peine n’aurait-il point? L’âme voit tout cela, et le voit avec frayeur, sans cependant y pouvoir mettre ordre. Il faut se laisser ensevelir, couvrir de terre et écraser de toutes les créatures.

6. C’est ici où sont les bonnes croix, et d’autant meilleures que l’âme croit mieux les mériter. Elle commence aussi à avoir horreur d’elle-même. Dieu la rejette si loin qu’Il paraît la vouloir abandonner pour toujours. Il faut, pauvre âme, que vous preniez patience et que vous demeuriez gisante dans le sépulcre.

7. Elle y demeure en paix, quoiqu’avec des horreurs terribles, parce qu’elle voit bien qu’il n’y a pas d’apparence d’en sortir et qu’il y faut demeurer pour toujours; et aussi bien voit-elle que c’est le lieu qui lui est propre à présent, tout autre étant plus fâcheux pour elle. Elle fuit les créatures de bon cœur, parce qu’elle voit bien qu’il n’y a plus rien à faire pour elle et qu’elles en ont de l’aversion. On parle mal d’elle. On ne la regarde plus que comme une charogne qui a perdu la vie de la grâce et qui n’est plus propre qu’à être enfoncée dans la terre.

8. L’âme porte son abjection. Mais, hélas, que cet état est encore doux! Et qu’il serait aisé de rester dans le sépulcre s’il ne fallait pas pourrir! Le vieil homme corrompt peu à peu : autrefois c’était des faiblesses, des défaillances; ici l’âme voit le fond de sa corruption qu’elle avait ignorée jusqu’alors, car il lui était impossible d’imaginer ce que c’est que l’amour propre et la propriété. Tout ceci se passe dans l’intime de l’âme sans que les sens y participent. O. Dieu, quelle horreur pour cette âme de se voir ainsi pourrir! Toutes les peines, les mépris et les contradictions des créatures ne la touchent plus. Elle est même insensible à la privation du soleil de Justice : elle sait qu’il n’éclaire pas dans les tombeaux. Mais de sentir sa corruption, c’est ce qu’elle ne peut souffrir. O. Dieu! Que ne souffrirait-elle pas plutôt? C’est cependant un faire le faut. Il faut expérimenter jusqu’au fond ce que l’on est. Mais ce sont peut-être des péchés? Dieu a horreur de moi. Mais que faire? Il faut souffrir, il n’y a point de remède.

9. Mais encore si je pourrissais sans être vue de Dieu, je serais contente; ce qui me fait peine est le mal de cœur que je Lui fais. Mais, pauvre désolée, que ferez-vous? Il vous doit suffire de n’aimer pas la corruption, mais de la porter. Encore ne savez-vous pas si vous ne la voulez pas : vous ne sauriez en juger vous-même. Les autres en jugent par la peine qu’elle vous cause.

10. Cette âme ainsi dans la corruption est si pleine d’horreur d’elle-même qu’elle ne peut se souffrir. La peine de souffrir sa propre puanteur est si forte qu’elle n’a plus de peine de tout ce qu’on lui pourrait faire au-dehors. Rien ne la touche plus. Elle se voit digne de tout mépris. Les autres ne la voient plus qu’avec horreur, mais cela ne lui fait point de peine, le mal de cœur qu’elle sent, et sa propre puanteur, lui faisant voir que l’on a raison. Et si elle voit des âmes vivantes en Dieu, elle se croit indigne d’en approcher : elle s’enfonce dans la pourriture comme dans le lieu qui lui est propre.

11. Elle n’a pas de peine que Dieu la rebute, car elle voit si clair le mériter que rien plus. Elle est même ravie qu’Il ne la regarde plus, qu’Il la laisse dans la pourriture et qu’Il donne aux autres toutes ses grâces, que les autres soient l’objet de ses actions et qu’elle ne cause que de l’horreur. Mais ce à quoi elle ne se peut résoudre, c’est que la mauvaise odeur de sa corruption monte jusqu’à Dieu. Elle ne voudrait pas pécher. N’importe, dit cette âme, que je pourrisse, que je sois le jouet de toutes les créatures, que je sois dans le fond de l’Enfer avec les démons, pourvu que je ne pèche pas. Elle ne pense plus à aimer ou à ne pas aimer. Elle s’en croit incapable. Il n’y a plus d’amour pour elle. Elle est devenue bien pis que dans le pur naturel, puisqu’elle est dans la corruption ordinaire au corps privé de vie.

12. Enfin peut-être que cette corruption durera peu? Hélas! C’est tout le contraire. Elle durera plusieurs années et ira toujours en augmentant, si ce n’est sur la fin que la pourriture devient poussière et que ce qui est cendre redevient cendre.

13. Ce pauvre torrent va comme un fou, d’abîme en abîme, de précipices en précipices. Cette âme va de pourriture en pourriture : tous ses membres sont attaqués presque en même temps. Il n’y a plus rien pour elle, plus de règlements, plus d’austérités. Il lui semble que tous les sens et toutes les puissances sont dans la confusion. Pauvre âme, que ferez-vous dans cet état? Il vous faut résoudre à être éternellement la pâture des vers. Votre propre conscience vous reproche l’état où vous êtes tombée. Quelle différence pour ce torrent de couler si agréablement dans la plaine ou de se précipiter dans des gouffres affreux? C’est pourtant son sort et sa destinée.

Enfin peu à peu l’âme s’accoutume à la corruption : elle la sent moins et elle lui devient naturelle, si ce n’est dans de certains moments qu’elle exhale une puanteur capable de la faire mourir si elle n’était pas immortelle. Ô pauvre torrent, n’étiez-vous pas mieux sur le haut de la montagne qu’à présent? Vous aviez quelque légère corruption, mais à présent, quoique vous courriez avec rapidité et que rien ne vous arrête, vous passez dans des lieux si sales, si corrompus de soufre, de salpêtre et de vilenies, que vous entraînez avec vous la méchante odeur!

14. Enfin cette pauvre âme commence à ne plus tant sentir sa puanteur, à s’y faire, à y demeurer en repos, sans espérance d’en sortir jamais, sans pouvoir rien faire pour cela, et ainsi ses membres, sa chair, tout elle-même s’anéantit et devient poussière. Et c’est alors que commence l’anéantissement, car auparavant, quelque puanteur qu’elle pût avoir, il restait [encore] des marques de l’humanité : un cadavre puant, un reste d’homme. Mais ici, il n’y a plus que de la cendre. L’âme ne souffre plus de la méchante odeur : elle est naturalisée à ces choses, elle ne voit plus rien, et elle est comme une personne qui n’est plus et qui ne sera plus jamais. Elle ne sait ni bien ni mal.

15. Autrefois elle se faisait horreur : elle n’y pense plus. Elle est dans la dernière misère sans en avoir plus d’horreur. Autrefois elle craignait encore la Communion, de peur d’infecter ou déshonorer Dieu : à présent, il lui semble qu’elle y va tout naturellement! Tout ce qui est de grâce se fait comme de nature et il n’y a plus rien, ni peine ni plaisir. Tout ce qu’il y a, c’est que ses cendres demeurent cendres en paix, sans espoir d’être jamais autre chose que cendres. Lorsqu’elle sentait sa puanteur, elle connaissait encore qu’elle pourrissait; mais ici elle est pourrie, et rien de dehors ni de dedans ne la touche plus.

16. Enfin, réduite dans le non-être, il se trouve dans ses cendres un germe d’immortalité qui se conserve sous cette cendre, et qui prendra vie dans sa saison. Mais elle n’a pas cette connaissance et ne pense pas se voir jamais revivre ni ressusciter.

17. La fidélité de l’âme en cet état consiste à se laisser ensevelir, enterrer, écraser, marcher, sans se remuer non plus qu’un mort; à souffrir sa puanteur dans sa fosse et à se laisser pourrir dans toute l’étendue de la volonté de Dieu, sans aller chercher de quoi éviter la putréfaction. Il y en a qui voudraient mettre du baume ou des senteurs pour ne point sentir la puanteur de leur corruption. Non, non : laissez-vous telles que vous êtes, pauvres âmes. Sentez votre puanteur : il faut que vous la connaissiez et que vous voyiez le fond infini de corruption qui est en vous. Mettre du baume n’est autre chose que de tâcher par quelques moyens vertueux et bons de couvrir la corruption et d’en empêcher l’odeur. Oh, ne le faites pas! Vous vous feriez tort. Dieu vous souffre bien : pourquoi ne vous souffririez-vous pas? Si vous y regardez de près, vous verrez même que ce que vous ferez pour détourner la puanteur est un état violent pour vous et qu’il vous est plus naturel et meilleur de la sentir.

18. Je crois que le directeur doit donner très peu ou point du tout de secours à cette âme, principalement si son esprit est d’une force assez raisonnable. Car si cela n’était pas, il faudrait la soutenir : autrement, elle pourrait se perdre par la pénétration de la peine, car la peine de la pourriture passe jusque dans la moelle de ses os. Les autres peines sont plus extérieures et ne pénètrent pas si avant. Mais pour les âmes fortes, moins elles sont secourues, soutenues et fortifiées, plus tôt sont-elles réduites en poussière. Ne leur portez donc pas compassion et laissez-les dans leurs ordures apparentes, qui font cependant les délices de Dieu, jusqu’à ce que, de ces cendres, renaisse une nouvelle vie.

19. L’âme réduite au néant y doit demeurer, sans vouloir, lorsqu’elle est poussière, sortir de cet état ni, comme autrefois, désirer de revivre. Il faut qu’elle demeure comme ce qui n’est plus, et c’est pour lors que le torrent s’abîme et se perd dans la mer pour ne se retrouver jamais en lui-même, mais pour devenir une même chose avec la mer*.

20. C’est pour lors que ce mort sent peu à peu sans sentir, que ses cendres se raniment et prennent une nouvelle vie; mais cela se fait si peu à peu qu’il semble que ce soit un songe et un sommeil où l’on a bien rêvé : c’est comme un ver qui se forme de la cendre et qui prend vie peu à peu. Et c’est ce qui fait le dernier degré qui est le commencement de la vie divine et véritablement intérieure, qui enferme des degrés sans nombre, et où l’on avance toujours infiniment, de même que ce torrent peut toujours avancer dans la mer et en prendre tant plus les qualités que plus il y séjourne.

Chapitre IX. Quatrième degré de la voie passive en foi. Vie divine.

1. Lorsque ce torrent commence à se perdre dans la mer, on le distingue fort bien un temps notable : on aperçoit son mouvement, et enfin peu à peu il perd toute figure propre pour prendre celle de la mer. L’âme tout de même, sortant de ce degré et commençant de se perdre, conserve encore quelque chose de propre; mais après quelque temps, elle perd tout ce qu’elle avait de propre. Ce corps dont la pourriture a été réduite en cendre, est encore poudre et cendre, mais si une personne avalait ces cendres, il ne resterait plus rien de propre et il en serait fait une même chose avec la personne qui les prendrait. L’âme jusqu’à présent, quelque morte et pourrie qu’elle ait été, a toujours conservé son être propre et ne l’a point perdu. Il n’y a qu’en ce degré qu’elle est véritablement tirée hors d’elle-même.

Tout ce qui s’est passé jusqu’à présent s’est passé dans la capacité propre de la créature : mais ici, cette créature est tirée de sa capacité propre pour recevoir une capacité immense en Dieu même. Et comme ce torrent (par exemple,) lorsqu’Il entre dans la mer, perd son être propre en sorte qu’il ne lui en reste plus rien, pour prendre celui de la mer, ou plutôt il est tiré de soi pour se perdre en la mer, de même cette âme perd l’humain pour se perdre dans le divin, qui devient son être et sa substance, non essentiellement, mais mystiquement. Alors ce torrent possède tous les trésors de la mer, et autant qu’il a été pauvre et misérable, autant est-il glorieux.

2. C’est donc dans ce tombeau que l’âme commence à reprendre vie et la lumière y paraît insensiblement. C’est alors qu’on peut dire avec vérité que ceux qui reposent dans les ténèbres ont vu une grande lumière; et que le jour s’est levé sur ceux qui demeuraient dans la région et dans l’ombre de la mort. Il y a une belle figure dans Ézéchiel de cette résurrection, où les ossements reprennent vie peu à peu; puis cet autre passage : Le temps est venu que les morts entendront la voix du Seigneur.

3. O âmes qui sortez du sépulcre, vous sentez en vous un germe de vie qui vient peu à peu. Vous êtes tout étonnées qu’une force secrète s’empare de vous. Ces cendres se raniment. Vous vous trouvez dans un pays nouveau. Cette pauvre âme, qui ne pensait plus qu’à demeurer en paix dans le sépulcre, reçoit une agréable surprise. Elle ne sait que croire et que penser. Elle croit que le soleil a dardé pour un peu ses rayons par quelque fente et ouverture, mais que ce n’est que pour quelque moment. Elle est bien plus étonnée lorsque elle sent cette vigueur secrète s’emparer plus fortement de toute elle-même et que peu à peu elle reçoit une nouvelle vie pour ne plus la perdre, (du moins autant que l’on peut être assuré en cette vie), ce qui n’arriverait pas sans la plus noire infidélité. Mais cette vie nouvelle n’est plus comme autrefois : c’est une vie en Dieu. C’est une vie parfaite. Elle ne vit plus, n’opère plus par elle-même; mais Dieu vit, agit et opère. Et cela va s’augmentant peu à peu, en sorte qu’elle devient parfaite de la perfection de Dieu, riche de sa richesse; elle aime de son amour.

4. L’âme sent bien que tout ce qu’elle avait eu autrefois, pour grand qu’il parût, avait été en sa possession. Mais à présent elle ne possède plus, mais elle est possédée. Et elle n’est plus et ne prend une nouvelle vie que pour la perdre en Dieu, ou plutôt elle ne vit que de la vie de Dieu, qui étant le principe de vie, cette âme ne peut manquer de rien. Quel gain n’a-t-elle point fait pour toutes ses pertes? Elle a perdu le créé pour l’incréé, le rien pour le tout : tout lui est donné, non en elle, mais en Dieu, non pour être possédé d’elle, mais pour être possédé de Dieu. Ses richesses sont immenses : elles sont Dieu même. Elle sent tous les jours sa capacité s’accroître et une largeur et étendue qui augmente chaque jour. Il semble que sa capacité devienne immense. Toutes les vertus lui sont redonnées, mais en Dieu.

5. Il faut remarquer que, comme elle n’a été dépouillée que très peu à peu et par degré, elle n’est enrichie et revivifiée que peu à peu. Plus elle se perd en Dieu, plus sa capacité devient grande, comme plus ce torrent se perd dans la mer, plus il est élargi et devient immense, n’ayant point d’autres bornes que la mer : il en participe toutes les qualités. L’âme devient forte, immense, ferme : elle a perdu tous les moyens, mais elle est dans la fin. Comme une personne qui marcherait sur la terre pour se perdre en mer, se servirait de ce moyen [de marcher] pour y arriver et le perdrait pour s’y abîmer.

6. Cette vie divine devient toute naturelle à l’âme. Comme l’âme ne se sent plus, ne se voit plus, ne se connaît plus, elle ne voit rien de Dieu, n’en comprend rien, n’en distingue rien. Il n’y a plus d’amour, de lumières ni de connaissances. Dieu ne lui paraît plus comme autrefois quelque chose de distinct d’elle, mais elle ne sait plus rien sinon que DIEU EST et qu’elle n’est plus, ne subsiste et ne vit plus qu’en Lui. Ici l’oraison est l’action et l’action est l’oraison. Tout est égal, tout est indifférent à cette âme, car tout lui est également Dieu.

7. Autrefois il fallait pratiquer la vertu pour faire les œuvres vertueuses. Ici toute distinction d’actions est ôtée, les actions n’ayant plus de vertus propres, mais tout étant Dieu à cette âme, l’action la plus basse comme la plus relevée, pourvu qu’elle soit dans l’ordre de Dieu et dans le mouvement divin, car ce qui serait de choix propre, s’il n’est dans cet ordre, ne ferait pas le même effet, faisant sortir de Dieu à cause de l’infidélité. Non que l’âme sorte de son degré ni de sa perte, mais seulement du mouvement divin qui rend toutes choses une et toutes choses Dieu, non par vue, application et pensée, mais par état, en sorte que l’âme est indifférente d’être d’une manière ou d’une autre, dans un lieu ou dans un autre : tout lui est égal et elle s’y laisse aller comme naturellement.

8. Cette vie est rendue comme naturelle et l’âme agit comme naturellement. Elle se laisse aller à tout ce qui l’entraîne, sans se mettre en peine de rien, sans rien penser, vouloir ou choisir, mais demeure contente, sans soin ni souci d’elle, n’y pensant plus, ne distinguant plus son intérieur pour en parler : l’âme n’en a plus. Il n’est plus question ni de recueillement ou de divagation : l’âme n’est plus au-dedans, elle est toute en Dieu. Il ne lui est plus nécessaire de s’enfermer dans son fond : elle ne pense plus à L’y trouver, elle ne L’y cherche plus. Comme si une personne était toute pénétrée de la mer, dedans et dehors, dessus et dessous, de tous côtés est la mer : elle n’aurait besoin ni d’un lieu ni d’un autre, mais de se tenir comme elle serait.

9. Aussi cette âme ne se met pas en peine de chercher ni de rien faire. Elle demeure comme elle est et cela suffit. Mais que fait-elle? Rien, rien et toujours rien. Elle fait tout ce qu’on lui fait faire. Elle souffre tout ce qu’on lui fait souffrir. Sa paix est toute inaltérable, mais toute naturelle. Elle est comme passée en nature. Mais quelle différence de cette âme à une personne toute dans l’humain? La différence est que c’est Dieu qui la fait agir sans qu’elle le sache et auparavant c’était la nature qui agissait. Elle ne fait ni bien ni mal, ce semble; mais elle vit contente, paisible, faisant d’une manière agile et inébranlable ce qu’on lui fait faire.

Dieu seul est son guide, car dans le temps de sa perte elle a perdu toute volonté : ici, l’âme n’en a plus de propre, et si vous lui demandiez ce qu’elle veut, elle ne le pourrait dire. Elle ne peut plus choisir. Tous désirs sont ôtés parce qu’étant dans le tout et dans le centre, le cœur perd toute pente, tendance et activité, comme il perd toute répugnance et contrariété. Ce torrent n’a plus de pente ni de mouvement. Il est dans le repos et dans la fin*.

10. Mais de quel contentement cette âme est-elle contente? Du contentement de Dieu, immense, général, sans savoir ni comprendre ce qui la contente, car ici tous sentiments, goûts, vues, notices particulières, quelque délicats qu’ils soient sont ôtés : rien ne touche l’âme, ni amour, ni connaissance, ni intelligence. Ce certain je ne sais quoi qui l’occupait autrefois sans l’occuper est ôté, et il ne lui reste rien.

Mais cette insensibilité est bien différente de celle de mort, sépulcre, pourriture : alors, c’était une privation de vie, de mouvement pour les choses, un dégoût, une séparation, une impuissance de mourant et une insensibilité de mort; mais ici, c’est une élévation au-dessus de ces choses, qui n’en prive pas, mais les rend inutiles. Un mort est privé de toutes les fonctions de la vie par une impuissance de mort ou par un dégoût de mourant, mais s’il est ressuscité glorieux, il est tout plein de vie sans moyens de se la conserver par usage de ses sens et, étant au-dessus de tous moyens par son germe d’immortalité, il ne sent pas ce qui l’anime quoiqu’il se voie en vie.

11. Je ne saurais mieux expliquer cela que par la mort. Lorsque l’on meurt, on sent la séparation de son âme d’avec le corps. Cette âme est-elle séparée, on ne sent plus rien, mais c’est sans vie et la mort fait la séparation de tout. L’homme ressuscite-t-il, il se sent revivifié. Lorsqu’il est réanimé, il éprouve en cet état que Dieu est l’âme de son âme, la vie de sa vie et d’une telle manière qu’il s’en rend le principe comme naturel, sans que l’âme le sente ou l’aperçoive à cause de son unité et intimité, s’il est permis de se servir de ce mot. L’âme sent bien qu’elle vit, agit, marche et fait toutes les fonctions de la vie, mais sans sentir son âme.

12. Lorsque nous avons quelque goût de Dieu, si délicat qu’il soit, que l’on connaît ses [sic] enfoncements, certaines langueurs, peines, amours, désirs, jouissance, ce n’est point ce degré ici, mais bien quelque autre, car ici Dieu ne peut être goûté, senti, vu, étant plus nous-mêmes que nous-mêmes, non distinct de nous. Si une personne pouvait vivre sans manger dans un grand dégoût, elle sentirait d’abord son dégoût, ensuite son impuissance de manger, mais elle ne sentirait pas de plénitude. Ici l’âme n’a de pente ni de goût pour rien. Dans l’état de mort et de sépulture, il en est bien ainsi, mais non pas de même. Là, c’est par dégoût et impuissance, mais ici c’est par plénitude et par abondance, comme si une personne pouvait vivre d’air, elle serait pleine sans sentir sa plénitude ni comment elle lui serait venue. Elle ne serait pas vide ni impuissance de manger, de goûter, mais hors de nécessité de manger, par plénitude, sans savoir comment l’air entrant par tous ses pores ferait une pénétration égale.

13. L’âme ici est en Dieu comme dans l’air qui lui est propre et naturel pour maintenir sa nouvelle vie, et elle ne Le sent pas plus que nous ne sentons l’air que nous respirons. Cependant elle est pleine et rien ne lui manque : c’est pourquoi tous désirs lui sont ôtés. La paix est grande, non comme dans les autres états. Dans l’état passé, c’était une paix inanimée, une certaine sépulture dont il sortait quelquefois des exhalaisons qui la troublaient. Dans l’état de poudre, elle était en paix, mais c’était une paix inféconde, semblable à un mort qui serait en paix dans les orages et les flots les plus mutinés de la mer : il ne les sentirait pas ni n’en aurait pas de peine, son état de mort le rendant insensible. Mais ici, c’est que l’âme est mise au-dessus, comme si, d’une montagne, elle voyait gronder les flots sans craindre leurs attaques, ou, si vous voulez, comme si on était dans le fond de la mer, lequel est toujours tranquille pendant que la superficie est en agitation. Les sens peuvent souffrir leurs peines, mais le fond est de même égalité, à cause que Celui qui le possède est immuable.

14. Ceci suppose la fidélité de l’âme, car en quelque état qu’elle soit, elle peut déchoir et retomber en elle-même. Mais ici l’âme fait des démarches presque infinies dans Dieu et elle peut avancer incessamment, de même que si la mer était sans fond, une personne qui y serait tombée s’enfoncerait jusqu’à l’infini et, allant toujours plus approfondissant cet Océan, plus en découvrirait-elle les beautés et les trésors. Il en est ainsi de cette âme en Dieu.*.

15. Mais que doit-elle faire pour être fidèle à Dieu? Rien, et moins que rien. Il faut se laisser posséder, agir, mouvoir sans résistance, demeurer dans son état naturel et de consistance, attendant tous les moments et les recevant de la Providence sans rien augmenter ni diminuer, se laissant conduire à tout sans vue ni raison, ni sans y penser, mais comme par entraînement, sans penser à ce qui est de meilleur et de plus parfait, mais se laissant aller comme naturellement à tout cela, demeurant dans l’état égal et de consistance où Dieu l’a mise, sans se mettre en peine de rien faire, mais laissant à Dieu le soin de faire naître les occasions et de les exécuter : non que l’on fasse des actes d’abandon ou de délaissement, mais on y demeure par état.

16. L’âme ne saurait agir pour peu que ce soit sans faire une infidélité : comme dans l’état de mort et de pourriture, elle doit se laisser pourrir sans rien faire et sans avoir envie de rien faire. L’homme qui expire, sent un dégoût de tout ce qui peut entretenir la vie, ensuite une impuissance d’en user; il meurt et tout lui devient inutile. Dans tous ces états, il faut bien de la fidélité pour se laisser dénuer, quitter la nourriture lorsque le dégoût en prend et laisser toutes choses dans le temps, quelque délicates qu’elles soient. Mais ici l’âme a tout sans rien avoir. Elle a la facilité pour tout ce qui est de son devoir, pour agir, dire et faire, non plus à sa manière, mais en la manière de Dieu. Ici la fidélité ne consiste pas à tout cesser comme celui qui est mort, mais à ne rien faire que par le principe vivifiant qui l’anime. Une âme en cet état n’a pente pour rien, mais elle se laisse aller comme on veut et ne fait rien qu’être comme on la met et sans s’en mettre en peine.

17. L’âme ne peut parler de son état, ne le voyant pas, mais bien des actions de vie qu’elle exerce, car, quoique il y ait alors bien des choses extraordinaires, elles ne sont plus comme dans les premiers états où la créature y avait quelque part (ce qui était être propriétaire); mais ici les choses les plus divines et miraculeuses sont comme toutes naturelles à l’âme, elle les fait sans y penser, et c’est le même principe qui la fait vivre qui les fait en elle et par elle. Elle a comme un pouvoir souverain sur les démons et même sur les esprits des personnes dont elle est chargée, mais tout cela hors d’elle. Comme elle n’est plus propriétaire, elle n’a plus de réserve et, si elle ne peut rien dire d’un état si sublime, ce n’est point qu’elle craigne la vanité, car cela n’est plus; ce n’est point non plus faute de lumière pour s’exprimer, comme dans les degrés inférieurs. C’est à cause que ce qu’elle a, sans rien avoir, passé toute expression par son extrême simplicité et pureté. Ce qui n’empêche pas qu’il ne se passe mille choses qui sont comme les accidents de cet état et qui n’en sont pas le fond, dont elle peut fort bien parler. Ces accidents sont comme les miettes qui tombent du festin éternel que l’âme commence dans le temps. Ce sont des bluettes qui font connaître qu’il y a là une source de feu et de flammes. Mais de parler de leur principe et de leur fin, elle n’en peut ni n’en veut rien dire, n’en ayant de connaissance qu’autant qu’il plaît à Dieu d’en donner dans le moment pour le dire et pour l’écrire.

L’âme ne voit-elle pas ses défauts ou n’en commet-elle point? Elle en commet et les connaît mieux que jamais surtout dans ce commencement de vie nouvelle. Ceux qu’elle commet sont bien plus subtils et délicats qu’autrefois. Elle les connaît mieux parce qu’elle a les yeux ouverts; mais elle n’en a pas de peine et ne peut rien faire pour s’en défaire. Elle sent bien, lorsque elle a fait une infidélité ou commis une faute, un certain nuage ou bien une poussière s’élever; mais elle retombe d’elle-même sans que l’âme fasse rien ni pour la faire tomber ni pour s’en nettoyer; outre que tous les efforts de l’âme seraient pour lors inutiles et ne serviraient même qu’à augmenter l’impureté, et l’âme sentirait fort bien que la seconde souillure serait pire que la première. Il ne s’agit point ici de retour, quelque simple qu’il puisse être, parce qu’en disant retour, on suppose éloignement; et si on est Dieu, il ne faut que demeurer en Lui. De même que, quand il s’élève quelque petit nuage dans la moyenne région de l’air, si l’air souffle, il agite les nuages et ne les dissipe pas; au contraire, il faut laisser au soleil de les dissiper lui-même : plus les nuages sont subtils et délicats, plus tôt le soleil les a dissipés.

18. Oh, si l’âme avait assez de fidélité pour ne se jamais regarder elle-même, quelles démarches ne ferait-elle pas! Ses vues propres sont comme de certains petits arbrisseaux qui soutiennent dans la mer et qui empêchent que l’on ne tombe plus avant tout autant que leur soutien dure : si les branches en sont très délicates, le poids du corps les abat et l’âme n’est arrêtée que des moments; mais si, par infidélité notable, l’âme se regardait volontairement et longtemps, elle serait arrêtée autant de temps que son regard durerait et sa perte serait très grande.

19. Les défauts de cet état sont certaines légères émotions, ou vues de soi, qui naissent et meurent dans le moment : certains vents de vue propre qui passent sur cette mer calme, font des rides, mais ces défauts se dissipent peu à peu et deviennent toujours plus délicats.

20. L’âme au sortir du tombeau se trouve, sans savoir comment cela s’est fait et sans y avoir pensé, revêtue de toutes les inclinations de Jésus-Christ, non par vues distinctes ni pratiques, mais par état, les trouvant toutes dans l’occasion lorsqu’elle en a à faire, sans qu’elle y pense : comme une personne qui aurait un trésor enfermé, sans y penser le trouve dans le besoin. L’âme est surprise que, sans avoir réfléchi sur les états de Jésus-Christ ni sur ses inclinations depuis les dix, les vingt, les trente dernières années, elle les trouve imprimées en elle par état. Ces inclinations de Jésus-Christ sont la petitesse, la pauvreté, soumission et le reste des vertus de Jésus-Christ. L’âme trouve que tout cela se fait en elle, mais si aisément qu’il semble qu’elles lui soient devenues naturelles.

21. C’est alors que son trésor est en Dieu seul, où elle puise sans cesse et sans fin ce qui lui est propre sans le diminuer ni tarir. C’est alors que l’on est revêtu véritablement de Jésus-Christ, et c’est proprement Lui qui est agissant, parlant, conversant en l’âme, Notre Seigneur Jésus-Christ étant le principe de ses mouvements. C’est pourquoi le prochain ne l’incommode plus : son cœur s’élargit tous les jours pour le contenir. Elle n’a plus d’inclination ni pour l’action ni pour la retraite, mais pour être ce qu’on la fait être à chaque moment.

22. Comme l’âme peut faire ici des démarches infinies, je laisse à ceux qui en ont l’expérience, de les écrire, la lumière ne m’en étant pas donnée pour les degrés supérieurs et mon âme n’étant pas assez avancée en Dieu pour les voir ni les connaître. Ce que je dirai est qu’il est aisé de remarquer par la longueur des démarches qu’il faut que l’âme fasse pour arriver en Dieu, que l’on n’y est pas arrivé si tôt que l’on s’imagine, et que les âmes les plus spirituelles et les plus éclairées prennent la consommation de l’état passif de lumière et d’amour, pour la fin de celui-ci; et ce n’en est que le commencement. C’est pourquoi les âmes n’avancent pas, pour ne se pas laisser assez dénuer ou pour le faire trop tôt.

23. Tant que l’on trouve goût à quelque pratique ou prière, il ne la faut jamais quitter que le dégoût n’en vienne avec une certaine difficulté et peine de la faire : car d’attendre l’impuissance absolue, c’est attendre des miracles : Dieu les donne à certaines âmes qui n’ont pas la lumière du dénuement et qui n’ont personne pour les y conduire, leur faisant faire d’autorité absolue ce qu’elles ne connaissent pas.

24. Il faut remarquer que, dans la voie de lumière et d’amour passif, il y a des sécheresses, aridités, peines, ennuis; mais le tout n’est ni de la longueur ni de la qualité de celles que j’ai décrites dans la voie de foi nue. C’est pourquoi il faut prendre garde de ne s’y méprendre. C’est au directeur de juger de tout. Heureuse l’âme qui en trouve un expérimenté!

25. Il faut aussi remarquer que ce que je dis des inclinations de Jésus-Christ, se commence dès que la voie de la foi nue commence : quoique l’âme dans toute sa voie n’ait point de vue distincte de Jésus-Christ, elle a cependant un désir de s’y conformer. Elle désire la croix, la petitesse, la pauvreté; ensuite ce désir se perd; et il reste une pente, une inclinaison secrète pour les mêmes choses, qui va toujours de plus en plus s’approfondissant, se simplifiant, devenant tous les jours plus intime et plus cachée. Mais qui dit inclination, pente, tendance, quelque délicates qu’elles soient, dit une chose que l’on ne possède pas et qui est hors de nous. Mais ici les inclinations de Jésus-Christ sont l’état de l’âme, lui sont propres, habituelles et comme naturelles, comme choses non différentes d’elle, mais comme son propre être et comme sa propre vie, Jésus-Christ les exerçant Lui-même sans sortir de Lui et l’âme les exerçant avec Lui, en Lui, sans sortir de Lui, non comme quelque chose de distinct qu’elle connaît, voit, propose, pratique, mais comme ce qui lui est le plus naturel. Toutes les actions de vie comme la respiration, etc., se font naturellement, sans y penser, sans règle ni mesure, mais selon le besoin, et cela se fait sans vue propre de la personne qui les fait. Il en est ainsi des inclinations de Jésus-Christ en ce degré, qui va toujours en augmentant, plus l’âme est transformée en Lui et devenue une même chose avec Lui.

26. Mais n’y a t-il donc point de croix en cet état? Comme l’âme est forte de la force de Dieu même, Dieu lui donne plus de croix et plus pesantes; mais elle les porte divinement. Autrefois la croix la charmait, et elle l’aimait et la chérissait. À présent, elle n’y pense plus, elle la laisse aller et venir, et cette croix lui devient Dieu, comme le reste, ce qui n’empêche pas la souffrance, mais la peine, le trouble et l’occupation de la souffrance. Il est vrai que les croix ne sont plus croix, mais elles sont Dieu : aussi ne sanctifient-elles point, mais elles divinisent. Dans les autres états, la croix est vertu et se relève d’autant plus que les états s’avancent; ici, elle est Dieu pour l’âme, comme le reste, tout ce qui fait la vie de cette âme, tout ce qu’elle a de moment en moment lui étant Dieu.

27. L’extérieur de ces personnes est tout commun et l’on n’y voit rien d’extraordinaire*. Plus elles avancent, plus elles deviennent libres, n’ayant rien d’extraordinaire qui paraisse au-dehors qu’à ceux qui en sont capables. Ici tout se voit, sans voir, en Dieu tel qu’Il est. C’est pourquoi cet état n’est point sujet à la tromperie. Il n’y a point de visions, révélations, extases, ravissements, changements. Tout cela n’est point de cet état qui est fort au-dessus de tout cela. Cette voie est simple, pure et nue, ne voyant rien qu’en Dieu, comme Dieu le voit, et par ses yeux.

CONCLUSION de l’Auteur en forme de lettre à son confesseur :

Il ne m’est pas permis de poursuivre ici, tout manquant. Je crois avoir trop pris sur mes lumières naturelles. Vous les discernerez aisément. J’ai fait des réflexions, que peut-être c’était plus par nature que par grâce que j’ai eue instinct d’écrire; et je veux bien en faire ici ma confession et avouer franchement que j’ai même fait sur la fin quelques fautes, ayant retenu dans mon esprit certaines lumières qui m’étaient venues à l’oraison sur cet état, au lieu de les perdre. De plus, je n’ai rien distingué, en l’état où je suis, ce qui est naturel ou divin, ce qui est Dieu et ce qui est mien. Je prie Dieu de vous le faire connaître.

Je n’ai point lu ce papier après l’avoir écrit et j’ai été beaucoup interrompue. Lorsque j’avais laissé le sens à moitié, je relisais une ligne ou deux, ou quelques mots, pour poursuivre. Je ne sais si j’ai fait contre votre intention. Cela m’est arrivé quelquefois, mais je n’ai rien relu depuis. Je n’ai point pris garde aux états si j’ai tout dit de chacun ou si j’ai répété. Je laisse tout cela à vos lumières, priant Notre Seigneur de vous éclairer pour vous faire discerner le faux du vrai, et ce que mon amour propre aurait voulu mélanger avec ses lumières. 


SECONDE PARTIE

Chapitre I. Vie ressuscitée et divine

1. J’avais oublié à dire que c’est ici où la véritable liberté est donnée : non une liberté, comme quelques-uns s’imaginent, qui prive ou exempte de faire les choses (ce qui est plutôt une privation qu’une liberté, ces âmes se croyant libres parce qu’ayant du dégoût pour les choses bonnes, elles ne les pratiquent plus). La liberté dont je parle n’est pas de cette nature : elle a facilité pour toutes les choses qui sont dans l’ordre de Dieu et de son état, et elle les fait d’autant plus aisément qu’elle en a été privée longtemps et d’une manière plus pénible.

J’avoue que je ne comprends pas l’état ressuscité et divinisé de certaines personnes qui restent cependant toute leur vie dans l’impuissance et dans la perte de tout, car ici l’âme reprend une véritable vie. Les actions d’un homme ressuscité sont des actions de vie, et si l’âme après la résurrection demeure sans vie, je dis qu’elle est morte ou ensevelie, mais non ressuscitée. Pour être ressuscitée, l’âme doit faire les mêmes actions qu’elle faisait autrefois avant toutes ses pertes, et sans nulle difficulté; mais elle les fait en Dieu. Le Lazare après sa résurrection ne faisait-il pas toutes les fonctions de vie comme auparavant? Et Jésus-Christ après sa résurrection a voulu même manger et converser avec les hommes. C’est un exemple de ceci. Aussi ceux qui se croient en Dieu et qui sont gênés, qui ne peuvent faire oraison, je dis qu’ils ne sont pas ressuscités. Car ici, tout est rendu à l’âme au centuple.

2. Il y a une belle figure de cela dans Job, que je regarde comme un miroir de toute la vie spirituelle. Vous voyez comme Dieu le dépouille de ses biens, qui sont les dons et grâces; ensuite de ses enfants, qui est le dépouillement de ses puissances; des bonnes œuvres, qui sont nos enfants et nos productions les plus chères; ensuite, Dieu lui ôte la santé, qui est la perte des vertus, puis Il le fait pourrir, Il le rend un objet d’horreur et d’infection et de mépris. Il semble même que ce saint homme fasse des fautes et qu’il manque de résignation : il est accusé par ses amis d’être puni justement à cause de ses crimes; il ne reste aucune partie saine en lui. Mais après qu’il est pourri sur le fumier et qu’il ne lui reste que les os, qu’il est un cadavre, Dieu ne lui rend-Il pas tout, et ses biens et ses enfants et sa santé et sa vie?

Il en est de même après la résurrection : tout est redonné, avec une facilité admirable d’en faire usage sans se salir, sans s’y attacher, sans se l’approprier comme autrefois. On fait tout en Dieu et divinement, usant des choses comme n’en usant point. Et c’est où est la véritable liberté et la vie véritable : Si vous avez été semblables à Jésus-Christ en sa mort, vous le serez en sa résurrection. Est-ce être libre que d’avoir des impuissances, des restrictions? Non : Si le Fils vous met en liberté, vous serez véritablement libres, mais de sa liberté.

3. C’est ici où se commence la vie apostolique. Sans se nuire à soi-même, rien ne coûte de ce que Dieu veut, et si une personne est appelée à instruire, à prêcher, etc., elle le fait avec une facilité merveilleuse qui ne lui coûte rien, sans qu’il soit nécessaire de préparer ses discours, pouvant fort bien pratiquer ce que Notre Seigneur Jésus-Christ dit à ses disciples : qu’ils ne pensent point à ce qu’ils diront, mais que lorsqu’Il sera temps de parler, Il leur donnera une sagesse à laquelle nul ne pourra résister ni contredire.

Ceci n’est donné que tard et après qu’on a éprouvé des impuissances terribles, et plus elles ont été grandes, plus la liberté est grande. Mais il ne faut pas se mettre là de soi-même, car comme Dieu n’en serait pas le principe, cela n’aurait pas l’effet qu’on prétendrait. C’est là où l’on fait des conversions admirables sans y penser. On peut bien dire de cette vie ressuscitée que tous les biens sont donnés avec elle.

4. Dans cet état, l’âme ne peut point pratiquer la vertu comme vertu : elle ne peut pas même la voir ni la distinguer; mais les vertus lui sont devenues comme habituelles et naturelles en sorte qu’elle les pratique toutes sans les voir ni les connaître et sans y pouvoir faire aucune application et distinction*. Lorsqu’elle voit quelque personne dire des paroles d’humilité et s’humilier beaucoup, elle est toute surprise et étonnée de voir qu’elle ne pratique rien de semblable : elle revient comme d’une léthargie, et si elle voulait s’humilier, elle en serait reprise comme d’une infidélité, et même elle ne le pourrait faire, parce que l’état d’anéantissement par lequel elle a passé l’a mise au-dessous de toute humilité, car pour s’humilier, il faut être quelque chose, et le néant ne peut s’abaisser au-dessous de ce qu’il est. L’état présent qu’elle porte l’a mis au-dessus de toute humilité et de toute vertu par la transformation en Dieu : ainsi son impuissance vient et de son anéantissement et de son élévation.

5. C’est pourquoi ces âmes sont fort communes au-dehors, et n’ont rien qui les distingue des autres, si ce n’est qu’elles ne font de mal à personne, car pour l’extérieur, il est très commun. C’est ce qui fait qu’elles sont très peu connues; et c’est ce qui conserve leur état et les fait vivre en repos, sans soin ni souci de quoi que ce soit.

6. Elles ont une joie immense, mais insensible, qui vient de ce qu’elles ne craignent ni ne désirent ni ne veulent rien. Aussi rien ne peut ni troubler leur repos ni diminuer leur joie. David l’avait éprouvé lorsqu’Il dit : Tous ceux qui sont en vous, Seigneur, sont comme des personnes ravies de joie. Une personne ravie de joie ne se sent plus, ne se voit plus, ne pense plus à elle et sa joie, quoique très grande, ne lui est pas connue à cause de son ravissement.

7. L’âme est bien en effet dans un ravissement et une extase qui ne lui causent aucune peine, parce que Dieu a élargi sa capacité presque à l’infini. Les extases qui causent perte des sens, ne causent cela qu’à cause du défaut du sujet, et font pourtant l’admiration des hommes. Le défaut vient de ce que, Dieu tirant l’âme comme d’elle-même pour la perdre en Lui, mais que l’âme n’étant ni assez pure ni assez forte pour le porter, il faut ou que Dieu cesse de tirer l’âme, ce qui termine l’extase, ou que la nature succombe et meure, ainsi qu’il est arrivé bien des fois. Mais ici l’extase se fait pour toujours et non pour des heures, sans violence ni altération, Dieu ayant purifié et fortifié le sujet au point qu’il est nécessaire pour porter cette admirable extase.

Il me semble que lorsque Dieu sort hors de Lui-même, Il fait une extase; mais je n’ose dire cela de crainte de dire une erreur. Ce que je dirai donc est que l’âme tirée hors d’elle-même éprouve qu’il se fait en elle une extase, mais extase fortunée parce qu’elle n’est tirée d’elle-même que pour être abîmée et perdue en Dieu, quittant ses imperfections, ses qualités bornées et retirées pour participer à celles de Dieu.

8. O heureux rien, à quoi te termines-tu! O misères, pauvretés, fatigues, que vous êtes bien et trop bien récompensées! O bonheur qui ne se peut exprimer! O âme, quel gain n’avez-vous pas fait pour toutes vos pertes! L’auriez-vous cru, lorsque vous étiez dans la fange, dans la poussière, que ce qui vous faisait tant d’horreur vous eût dû procurer un bonheur si grand que celui que vous possédez? Quand on vous l’aurait dit, vous ne l’auriez pu croire. Apprenez à présent par votre propre expérience comme il fait bon s’en fier à Dieu et que ceux qui mettent en Lui leur confiance ne seront jamais confondus. Ô abandon, quel bien ne produis-tu pas dans une âme! Et quelles démarches ne ferait-elle point si elle te savait trouver dès le commencement! De combien de fatigues ne se délivrerait-elle pas si elle savait laisser faire Dieu !

9. Mais hélas, on ne veut point s’abandonner et s’en fier à Dieu! Ceux qui le font et qui croient y être si bien établis, ne sont abandonnés qu’en figure et non en réalité. On veut s’abandonner dans une chose et non dans une autre. On veut composer avec Dieu et se borner dans ce qu’on Lui laissera faire. On veut se donner, mais à telle et telle condition. Non : ce n’est point s’abandonner, c’est se figurer de l’être sans l’être. Un abandon* entier et total n’excepte rien, ne réserve rien, ni mort, ni vie, ni perfection, ni salut, ni Paradis ni Enfer.

Ô pauvres âmes, jetez-vous à corps perdu dans cet abandon : il ne vous en arrivera que du bien. Marchez en assurance sur cette mer orageuse, appuyées sur la parole de Jésus-Christ, qui a promis de prendre soin de ceux qui se perdront et s’abandonneront à Lui. Mais si vous vous enfoncez avec saint Pierre, croyez que c’est votre peu de foi.

Si nous avions la foi et que, sans hésiter, nous allassions tête baissée affronter tous les dangers, quel bien ne nous arriverait-il pas! Que craignez-vous? Cœur lâche, vous craignez de vous perdre. Hélas! Pour ce que vous valez, qu’importe! Oui, vous vous perdrez si vous avez assez de force pour vous abandonner à Dieu, mais vous vous perdrez en Lui. Ô heureuse perte! Je ne le saurais assez répéter. Que ne puis-je persuader à tout le monde cet abandon? Et pourquoi les prédicateurs prêchent-ils autre chose?

10. Mais, hélas, on est si aveugle que l’on regarde cela comme une folie, un défaut de prudence, une chose qui n’est propre qu’aux femmes ou aux esprits faibles; mais pour les grands esprits, cela est trop bas pour eux : il faut qu’ils se conduisent eux-mêmes avec leur mesure de prudence. Ce sentier leur est inconnu parce qu’ils sont sages et prudents à eux-mêmes, mais il est révélé aux petits qui savent se laisser anéantir et qui veulent bien être le jouet de la divine Providence, lui laissant tout pouvoir de les exercer et traiter comme elle veut, sans résistance, sans se mettre en peine du qu’en — dira-t-on. O qu’elle a de peine, cette prudence propre, à devenir rien et à ses propres yeux, perdant toute estime de soi-même à cause de sa corruption et à ceux des créatures voulant bien être le rebut d’elles.

On veut se maintenir pour glorifier Dieu à ce que l’on dit, mais c’est pour se glorifier soi-même. Mais vouloir être rien aux yeux de Dieu, demeurer dans un entier abandon, dans le désespoir même, se donner à Lui lorsque l’on est le plus rebuté, s’y laisser et ne se pas regarder soi-même lorsque l’on est sur le bord de l’abîme, c’est ce qui est très rare et c’est ce qui fait l’abandon parfait*.

11. Il s’écoule quelquefois dès cette vie quelque chose sur les puissances et sur les sens, qui est comme un épanchement de gloire du dedans; mais cela n’est pas ordinaire : c’est comme Jésus-Christ dans sa transfiguration. Ce qui est très éminent et une grande pureté.

Chapitre II. Paix, et liberté divine

1. L’âme, après être parvenue à un état divin, est, comme je l’ai déjà dit, un rocher immuable et inébranlable à toutes sortes d’épreuves et de coups, si ce n’est lorsque le Seigneur veut que cette âme fasse quelque chose contre l’ordinaire et l’usage commun : alors, si elle ne se rend pas au premier mouvement, Il lui fait souffrir une peine de contrainte à laquelle elle ne peut résister, et elle est contrainte, par une violence qu’elle ne peut expliquer, de faire ce qu’Il veut.

De dire les épreuves étranges qu’Il fait de ces âmes dans l’abandon parfait, qui ne Lui résistent en rien, c’est ce qu’il ne se peut et ne serait pas compris. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’Il ne leur laisse pas l’ombre d’une chose qui puisse se nommer ni en Dieu ni hors de Dieu.

Et Il les élève tellement au-dessus de tout par la perte de tout que rien moindre que Dieu Lui-même, ni au ciel ni en terre, ne saurait les arrêter. Rien ne peut les captiver, parce qu’il n’y a plus pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l’unité qu’elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle.

2. Ceci est plus réel que l’on ne peut dire; et cette âme participe à la pureté de Dieu ou plutôt toute pureté propre (qui n’est qu’une pureté grossière) ayant été anéantie, la seule pureté de Dieu en Lui-même subsiste dans ce néant, mais d’une manière si réelle que l’âme est dans une parfaite ignorance du mal et comme impuissante de le commettre. Ce qui n’empêche pas que l’on ne puisse toujours déchoir, mais cela n’arrive guère ici à cause du profond anéantissement où est l’âme qui ne lui laisse aucune propriété; et la seule propriété peut causer le péché, car qui n’est plus ne peut pécher.

3. Et cela est si vrai que les âmes dont je parle ont beaucoup de peine à se confesser, car lorsque elles veulent s’accuser, elles ne savent qu’accuser, que condamner, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu, à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu. Et comme Dieu ne peut vouloir le péché, elles ne le peuvent non plus vouloir. Si on leur dit de se confesser, elles le font, car elles sont très soumises, mais elles disent de bouche ce qu’on leur fait dire, comme un petit enfant à qui on dirait : «Il faut vous confesser de cela»; il le dit sans connaître ce qu’il dit, sans savoir si cela est ou non, sans reproche ni remords. Car ici l’âme ne peut plus trouver de conscience et tout est tellement perdu en Dieu qu’il n’y a plus chez elle d’accusateur : elle demeure contente, sans en chercher. Mais lorsque on lui dit : «Vous avez fait cette faute», elle ne trouve rien en elle qui l’ait faite; et si on dit : «Dites que vous l’avez faite», elle le dira des lèvres, sans douleur ni repentir.

4. Sa paix pour lors est si invariable et si inaltérable que rien au monde ni en tout l’enfer ne peut l’altérer un moment. Les sens sont toujours susceptibles des souffrances; et lorsque ils en sont accablés et que, comme des enfants, ils crient, si on demande à cette personne et qu’elle se sonde, elle ne trouvera rien en elle qui souffre : parmi des douleurs inconcevables, elle dit : «Je ne souffre rien», sans pouvoir dire ni avouer qu’elle souffre, à cause de l’état divin et de la béatitude qu’elle porte dans le centre ou partie suprême.

Et alors il y a une séparation si entière et si parfaite des deux parties, l’inférieure et la supérieure, qu’elles vivent ensemble comme étrangères qui ne se connaissent pas; et les peines les plus extraordinaires n’empêchent pas la parfaite paix, tranquillité, joie et immobilité de la partie supérieure, comme la joie et l’état divin n’empêche [nt] pas l’entière souffrance de l’inférieure, et cela sans mélange ni confusion en aucune manière.

5. Si vous voulez attribuer quelque chose à cette âme ainsi transformée et devenue Dieu, elle se défendra d’abord, ne pouvant rien trouver en elle qui puisse se nommer, affirmer, entendre; mais l’âme est dans une négation parfaite. C’est ce qui fait la différence des termes et les expressions qu’on a peine à faire entendre à moins que ces personnes ne soient ainsi.

Cela vient aussi de ce que cette âme, par son anéantissement, ayant perdu tout ce qu’elle avait de propre, Dieu subsistant en elle, elle ne peut se rien attribuer non plus qu’à Dieu, parce qu’elle ne connaît plus que Lui seul, dont elle ne peut rien dire.

6. Aussi tout est Dieu à cette âme : car ici il n’est plus question de voir tout en Dieu, car voir les choses en Dieu, c’est les distinguer en Lui. Par exemple, dans une chambre, je vois ce qu’il y a de différent de la chambre quoique renfermé en elle. Mais tout étant transformé dans la même chambre ou que tout fût ôté de la chambre, je ne verrais plus que la même chambre.

Toutes créatures célestes, terrestres, pures intelligences, tout disparaît et est évanoui, et il ne reste que Dieu même comme Il était avant la création. Cette âme ne voit que Dieu partout, et tout lui est Dieu : non par pensée, vue, lumière, mais par identité d’état et consommation d’unité, qui la rendant Dieu par participation, sans qu’elle puisse plus se voir elle-même, elle ne peut aussi rien voir partout. Ainsi cette âme serait aussi indifférente d’être toute une éternité avec les démons qu’avec les anges. Les démons lui sont comme le reste, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l’Être incréé, le seul Être incréé étant tout et en tout, tout Dieu aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment.

7. Mais cela est si réel qu’il est impossible que cette âme soit autrement. Aussi toutes les créatures la condamneraient que cela lui serait moins qu’un moucheron, non par entêtement et fermeté de volonté comme l’on s’imagine, mais par impuissance de se mêler de soi, parce qu’elle ne se voit plus. Vous demanderez à cette âme : «Mais qui vous porte à faire telle ou telle chose? C’est donc que Dieu vous l’a dit, vous l’a fait connaître ou entendre ce qu’Il voulait? - Je* ne connais rien, je n’entends rien, je ne pense pas à rien connaître, tout est Dieu et volonté de Dieu, et je ne sais plus ce que c’est que volonté de Dieu parce que la volonté de Dieu m’est devenue comme naturelle. -  Mais pourquoi faites-vous plutôt cela que ceci? - Je n’en sais rien. Je me laisse aller à ce qui m’entraîne. - Hé, pourquoi? - Il m’entraîne parce que n’étant plus, je suis entraînée avec Dieu et Dieu seul fait mon entraînement. Il va là, Il agit et je ne suis qu’un instrument que je ne vois ni ne regarde. Je n’ai plus d’intérêt distinct, parce que par ma perte j’ai perdu tout intérêt. Aussi ne suis-je capable d’entendre nulle raison ni d’en rendre aucune de ma conduite, car je n’ai plus de conduite. J’agis cependant infailliblement tandis que je n’ai point d’autre principe que le Principe infaillible.»

Et cet abandon aveugle est une chose d’état à l’âme dont je parle, parce qu’étant devenue une même chose avec Dieu, elle ne peut voir que Dieu : car ayant perdu toute dissemblance, propriété, distinction, il n’est ici plus question de s’abandonner, parce que pour s’abandonner, il faut être quelque chose et pouvoir disposer de soi.

8. L’âme dont je parle est par cet état perdue en Dieu avec Jésus-Christ, comme dit saint Paul, mêlée avec Lui comme ce fleuve dont j’ai parlé est mêlé dans la mer en sorte qu’il ne se trouve plus : il a le flux et reflux de la mer, non plus par choix et volonté et liberté, mais par état, parce que la mer immense ayant absorbé ses petites eaux bornées et rétrécies, il participe à tout ce que fait la mer, mais sans distinction de la même mer. C’est la mer qui l’entraîne, et cependant il n’est pas entraîné, puisqu’il a perdu tout son propre; et n’ayant point d’autre mouvement que la mer, il agit comme la mer même, non que par sa nature il ait ces qualités, mais c’est qu’en perdant toutes ses qualités propres, il n’en a plus d’autres que la mer, sans pouvoir être jamais autre que mer.

Ce n’est pas, comme j’ai dit, qu’il ne conserve tellement sa nature que, si Dieu le voulait, en un moment Il le tirerait de la mer, mais Il ne le fait pas. Aussi cette âme ne perd pas sa nature de créature et Dieu pourrait la rejeter de son divin sein, mais Il ne le fait pas. Cette créature, comme nous avons dit, agit donc comme divinement.

9. Mais, me dira-t-on, vous ôtez ainsi à l’homme sa liberté. Non, car il n’a plus de liberté que par un excès de liberté : parce qu’il a perdu librement toute liberté créée, il participe à la liberté incréée, qui n’est plus rétrécie, limitée, bornée pour quoi que ce soit; et cette âme est si libre et si large que toute la terre ne lui paraît qu’un point, sans en être enfermée. Elle est libre pour tout faire et pour ne rien faire. Il n’y a point d’état et de condition où elle ne s’accommode; elle peut tout faire et ne rien faire de ce qu’ils font.

10. O état, qui te pourra décrire et que pourrais-tu craindre et appréhender? Perte, mort, damnation? O. saint Paul, vous disiez : Qui pourra jamais nous séparer de la charité de Jésus-Christ? Nous sommes assurés que ni la mort, ni la vie, ni les puissances, etc., ne pourront nous en séparer. Or ce mot, nous sommes assurés, exclut tout doute. Hé, grand saint, où était votre certitude? Elle était dans l’infaillibilité de Dieu seul. On lit si souvent les Lettres de ce grand apôtre, ce Docteur mystique et on ne l’entend pas. Cependant toute la vie mystique, son commencement, son progrès et sa fin, sont décrits par saint Paul, et même la vie divine; mais on n’en a pas l’intelligence, et une personne à qui l’intelligence est donnée, les y voit plus clair que le jour.

11. O. si les hommes qui ont tant de peine à se laisser à Dieu, pouvaient éprouver ceci! Ils avoueraient que, quoique la voie qui y conduit soit extrêmement dure, un seul jour de cet état récompense bien tant d’années de peines. Mais par où Dieu conduit-Il là? Par des chemins tout opposés à tout ce que l’on s’imagine. Il édifie en abattant, Il donne la vie en tuant.

O. si je pouvais dire ce qu’Il fait et les inventions étranges dont Il se sert pour arriver ici! Mais* silence! Les hommes n’en sont pas capables, ceux qui y sont passés m’entendent. Ici il n’est plus besoin de lieu ni de temps. Tout est égal, tous lieux sont bons et si l’ordre de Dieu conduisait en Turquie, on s’y trouverait également bien, parce que tous moyens sont inutiles et infiniment outrepassés; étant dans la fin éminemment, il n’y a plus rien à chercher.

12. Ici tout est Dieu : Dieu est partout et en tout; et ainsi, cette âme est égale en tout. Son oraison est Dieu même, toujours égale, jamais interrompue, non que l’âme l’aperçoive autrement que par un état de consistance. Et si quelquefois Dieu fait rejaillir quelque écoulement de sa gloire sur ses puissances et sur ses sens, cela ne fait rien à ce fond qui demeure toujours le même. Marie, qui possédait cet état dans un degré le plus parfait qu’une créature le puisse avoir, était indifférente de rester sur la terre après l’Ascension de son Fils; et elle y serait restée toute l’éternité si tel eût été le bon plaisir de Dieu. Cette âme ne se soucie pas de la solitude ni du grand monde : tout lui est égal. Elle ne pense plus à être délivrée de ce corps pour être unie sans milieu : ici, elle est non seulement unie, mais transformée, changée en l’objet de son amour, ce qui fait qu’elle ne pense plus à aimer, car elle aime Dieu d’un amour-Dieu, et par état, quoique non pas inamissible.

Chapitre III. Déiformité.

1. Il me vient dans l’esprit une comparaison qui me paraît assez propre à ce sujet : c’est celle du grain qui est premièrement séparé du mauvais, ce qui marque la conversion et la séparation du péché. Après que ce grain est seul et pur, il faut qu’il soit moulu par l’affliction, croix et maladies, etc. Lorsque il est ainsi broyé et réduit en farine, il faut encore ôter, non l’impur, car il n’y en a plus, mais ce qu’il y a de grossier qui est le son. Et lorsque il ne reste plus que la fleur très fine et épurée de matière, on en fait du pain que l’on pétrit. Il paraît que l’on salit la farine, qu’on la noircit et la flétrit, qu’on lui ôte sa délicatesse et sa blancheur pour en faire une pâte qui paraît bien éloignée de la beauté de cette farine; ensuite on met cette pâte au feu. Or il faut qu’il en arrive autant à ces âmes. Mais après que ce pain est cuit, il sert à la bouche du Roi, qui non seulement se l’unit par l’attouchement, mais le mange, le digère, le consume et l’anéantit pour le changer en soi et le faire passer en sa substance.

Vous remarquerez que le pain a beau être touché et mangé même du Roi, qui est le plus grand avantage qu’il puisse recevoir, et sa fin, il ne peut cependant être changé en la substance du Roi s’il n’est anéanti par la digestion, perdant toute forme et qualité propre.

2. O que ceci exprime bien tous les états de l’âme : celui d’union, bien différent de la transformation où il faut nécessairement que l’âme, pour devenir une avec Dieu, transformée et changée en Lui, soit non seulement mangée, mais digérée, pour, après avoir perdu ce qu’elle avait de propre, devenir une même chose avec Dieu. Cet état est très peu connu, c’est pourquoi il ne s’en parle point. Ô état de vie! Que le chemin qui y conduit est étroit! Ô amour le plus pur de tous, puisque tu es Dieu même! Ô amour immense et indépendant, qui ne peut être rétréci par quoi que ce soit!

3. Cependant ces âmes paraissent des plus communes, ainsi que je l’ai dit, parce qu’elles n’ont rien à l’extérieur qui les différencie, qu’une liberté infinie qui scandalise souvent les âmes rétrécies et resserrées en elles-mêmes à qui, comme elles ne voient rien de meilleur que ce qu’elles ont, tout ce qui n’est pas ce qu’elles possèdent paraît mauvais. Mais la liberté qu’elles condamnent dans ces âmes si simples et si innocentes est une sainteté incomparablement plus éminente que tout ce qu’elles croient saint; et c’est en ce sens que s’entend ce passage qui dit que l’iniquité de l’homme vaut mieux que la femme qui fait bien, parce que les fautes apparentes de ces hommes, qui peuvent seuls porter la qualité d’hommes parmi les autres efféminés, valent mieux que ces efféminés, qui font le bien si faiblement, quoique si servemment en apparence; parce que leurs œuvres n’ont pas plus de force que le principe d’où elles partent, qui est toujours par l’effort (quoique beaucoup relevé et anobli) d’une faible créature. Mais ces âmes consommées dans l’unité divine, agissent en Dieu par un principe d’une force infinie; et ainsi leurs plus petites actions sont plus agréables à Dieu que tant d’actions héroïques des autres, qui paraissent si grandes devant les hommes.

4. C’est pourquoi les âmes de ce degré ne se mettent point en peine ni ne cherchent point à rien faire de grand, se contentant d’être comme elles sont à chaque moment*. Ô que faisiez-vous, Marie, sur terre après l’Ascension de votre Fils? Vous mettiez-vous en souci de convertir bien des âmes? De faire de grandes choses? Une telle âme fait plus, sans rien faire, pour la conversion d’un royaume, que cinq cents prédicateurs qui ne sont pas de cet état. Marie faisait plus pour l’Église ne faisant rien, que tous les apôtres ensemble. Ce n’est pas que Dieu ne permette souvent que ces âmes soient connues : non tout à fait, mais quantité de personnes leur sont adressées, à qui elles communiquent un principe vivifiant pour en gagner quantité d’autres à Jésus-Christ. Mais cela se fait sans soin ni souci, par pure providence.

O. si on savait la gloire que ces personnes, qui sont souvent le rebut du monde, rendent à Dieu! On en serait étonné et ravi. Car ce sont elles proprement qui rendent à Dieu une gloire digne de Dieu, sans penser à Lui en rendre, parce que Dieu agissant en elles en Dieu, Il tire de Lui-même en elles une gloire digne de Lui.

5. Ô combien d’âmes toutes séraphiques en apparence, sont éloignées de ceci! Mais dans cet état il y a, comme dans tous les autres, des âmes plus ou moins divines. La divine Marie a été privilégiée et, après elle, plusieurs y avancent plus ou moins, selon le dessein de Dieu; et ceux qui arrivent durant cette vie à cet état, n’y arrivent d’ordinaire que peu avant de mourir, si ce n’est par un dessein tout particulier de Dieu qui, voulant se servir d’elles et en faire des prodiges, les avance de cette sorte. Mais cela est si rare que rien plus.

6. Car Dieu les cache dans son sein et sous l’extérieur de la vie la plus commune, afin qu’elles ne soient connues qu’à Lui seul, quoique elles fassent ses délices. Ici les secrets de Dieu en Lui, et de Lui en ces pures créatures, sont manifestés, non en manière de parole, vue, lumière, mais par la science de Dieu qui demeure en Lui. Et lorsque il faut qu’une telle âme écrive ou parle, elle est de même étonnée que tout coule de ce fond divin sans qu’elle eût jamais pensé à posséder ces choses. Elle se trouve comme une science profonde, sans mémoire ni ressouvenir, comme un trésor inestimable que l’on ne remarque que lorsque on est obligé de le manifester, et c’est la manifestation pour les autres qui est la manifestation pour soi.

Lorsqu’une telle âme écrit, elle est étonnée qu’elle écrive des choses qu’elle ne connaît et ne croyait pas savoir, quoique elle ne puisse douter de les posséder en les écrivant. Il n’en est pas de même des autres, leurs lumières précédant leur expérience, parce que c’est comme une personne qui voit de loin les choses qu’il ne possède pas : il décrit ce qu’il a vu, connu, entendu, etc. Mais celle-ci est une personne qui renferme en elle-même un trésor : elle ne le voit qu’après la manifestation quoique elle le possédât.

7. Cela n’exprime pas encore bien ce que je veux dire. Dieu est dans cette âme, ou plutôt cette âme n’est plus : elle n’agit plus, mais Dieu agit, et elle est l’instrument. Dieu renferme en Lui tous les trésors, Il les fait manifester par cette âme aux autres, et elle connaît alors, en les tirant de son fonds, qu’ils y étaient, quoique sa perte ne lui eût jamais permis d’y réfléchir. Et je m’assure que toute âme de ce degré m’entendra, et saura très bien la différence de ces états. Le premier voit ces choses et en jouit comme nous jouissons du soleil, mais le second est devenu lui-même le soleil qui ne jouit ni ne pense à sa lumière.

8. Cet état est fort permanent, et il n’y a nulle vicissitude quant au fond qu’un avancement plus grand en Dieu. Et comme Dieu est infini, Il peut diviniser une âme toujours plus et cela en élargissant sa capacité. Marie, comme je l’ai dit ailleurs, était toute remplie de grâce au commencement de sa conception. Et ceci est bien découvert à l’âme. Elle était dans la plénitude de Dieu lorsque elle conçut le Verbe; et cependant elle croît presque à l’infini jusqu’à sa mort. Comment, si elle était pleine, comme l’ange l’en assure, pouvait-elle se remplir encore? C’est que Dieu élargissait chaque jour sa capacité, la perdant et dilatant en Lui, comme l’eau dont nous avons parlé, s’étend toujours plus à mesure qu’elle est plus perdue dans la mer, où elle s’abîme incessamment sans en sortir jamais.

Il en fait de même à ces âmes : toutes celles qui sont en ce degré ont Dieu, mais les unes plus, les autres moins. Elles sont toutes en plénitude, mais elles ne sont pas toutes en égale quantité de plénitude. Un petit vase plein est aussi bien rempli qu’un grand, mais il ne contient pas pareille quantité. Il en est de même de ces âmes : elles ont toutes la plénitude de Dieu, mais selon leur capacité de recevoir; et ainsi il y en a à qui Dieu accroît chaque jour cette capacité. C’est pourquoi plus les âmes vivent dans cet état divin, plus elles sont agrandies et leur capacité devient toujours plus immense, sans qu’il y ait rien à désirer ni à faire pour elles, car elles ont toujours Dieu en plénitude, Dieu ne laissant jamais un moment de vide en elles. À mesure qu’Il croît et élargit, à mesure Il remplit de Lui-même, comme l’air : une petite chambre est pleine d’air, mais une grande a plus d’air. Augmentez toujours cette chambre, à mesure, infailliblement, quoique imperceptiblement, l’air y entre toujours : de même sans changer d’état ni de disposition, et sans rien sentir de nouveau, l’âme augmente en plénitude et en largeur. Mais jamais la capacité de l’âme ne peut être accrue de cette sorte que par l’anéantissement, parce que jusqu’alors cette âme a une opposition à être étendue.

10. Il est bon d’expliquer ici une chose de conséquence qui est qu’il paraît une contrariété en ce que je dis, qu’il faut que l’âme soit anéantie pour passer en Dieu, et qu’elle perde ce qu’elle a de propre; et cependant, je parle de capacité, qu’elle retient.

Il y a deux capacités. L’une est propre à la créature et cette capacité est petite et bornée : lorsque elle est purifiée, elle est propre pour recevoir les dons de Dieu, mais non pas Dieu, parce que ce que nous recevons en nous est moindre que nous, comme ce qui est renfermé dans un vase est moins étendu, quoique plus précieux, que le vase qui le reçoit.

Mais la capacité dont je parle ici est une capacité de s’étendre et de se perdre toujours plus en Dieu après que l’âme a perdu sa propriété, qui la fixait en elle-même; et que n’étant plus arrêtée ni rétrécie, (parce que son anéantissement lui ôtant toute forme particulière, l’a disposée à s’écouler en Dieu de sorte qu’elle se perd et s’écoule en Celui qui ne peut être compris,) plus elle s’y abîme, plus elle s’étend et devient immense, participant à Ses perfections.

11. C’est une capacité de s’accroître et de s’étendre toujours plus en Dieu, y pouvant être de plus en plus transformée, comme l’eau étant jointe à sa source se mélange toujours plus avec elle. Dieu étant notre être original, Il nous a créés d’une nature propre à être unie et transformée et ne faire plus qu’un avec Lui.


Chapitre IV. Mouvements tous divins. Paix inaltérable

1. L’âme donc n’a rien à faire ici qu’à demeurer comme elle est, et suivre sans résistance tous les mouvements de son moteur. Tous les premiers mouvements de cette âme sont de Dieu et c’est sa conduite infaillible. Il n’en est pas de même aux états inférieurs, si ce n’est lorsque l’âme a commencée à goûter du centre; mais il n’est pas si infaillible, et qui garderait cette règle sans être dans l’état bien avancé se tromperait.

2. C’est donc la conduite de cette âme de suivre aveuglément et sans conduite les mouvements qui sont de Dieu, sans réflexion*. Ici toute réflexion est bannie et l’âme aurait peine, même quand elle voudrait, à en faire. Mais comme, en s’efforçant, peut-être en pourrait-elle venir à bout, il faut les éviter plus que toute autre chose, parce que la seule réflexion a le pouvoir de faire entrer l’homme en lui et de le tirer de Dieu. Or je dis que, si l’homme ne sort point de Dieu, il ne péchera jamais; et s’il pèche, c’est qu’il en est sorti, ce qui ne se peut faire que par la propriété; et l’âme ne peut se reprendre que par la réflexion, qui serait pour elle un enfer pareil à ce qui arriva au premier ange qui, en se regardant avec complaisance et par préférence de ce qu’il devait à Dieu, s’aima et devint démon. Et cet état serait d’autant plus horrible que l’autre aurait été plus avancé.

3. On m’objectera à cela que l’on ne souffre donc rien en cet état. Non, quant au fond, mais bien dans les sens ainsi que je l’ai dit. Parce que, dira-t-on, pour souffrir, il faut réfléchir, et c’est la réflexion qui fait la partie principale et la plus douloureuse de la souffrance. Tout cela est vrai en certain temps et, comme il est réel que des âmes bien inférieures à celles-ci souffrent tantôt par réflexion tantôt par impression, je dis qu’il est aussi véritable que celles de ce degré ne pourront souffrir autrement que par impression. Ce qui n’empêche pas les douleurs d’être sans bornes et bien plus fortes que celles qui sont réfléchies, comme la brûlure de celui à qui l’on imprimerait le feu serait plus forte que celle d’un autre qui se brûlerait à la réverbération du feu.

4. On dit : mais Dieu les appliquera par réflexion pour les faire mieux souffrir. Dieu ne le fera pas par réflexion. Il pourra leur montrer en un instant ce qu’elles doivent souffrir, par une vue directe et non réfléchie sur elles-mêmes, comme les Bienheureux voient en Dieu ce qui est en Lui et ce qui se passe hors de Lui dans les créatures et en eux-mêmes, sans se regarder ni réfléchir sur eux, mais demeurant fermement attachés, abîmés et perdus en Dieu.

5. C’est ce qui trompe quantité de spirituels qui croient qu’on ne peut rien connaître ni souffrir que par réflexion. Tout au contraire, les connaissances et souffrances de cette manière sont bien petites en comparaison des autres.

6. Toute souffrance qui se distingue et connaît, quoique exprimée en des termes si exagérants, n’égale point celle de ces âmes qui ne connaissent pas leurs souffrances, et qui ne peuvent avouer ce qu’elles souffrent à cause de la grande séparation des deux parties. Il est vrai qu’elles souffrent des maux extrêmes, il est vrai qu’elles ne souffrent rien et qu’elles sont dans un contentement parfait. Je crois que si une telle âme était conduite en enfer, elle en souffrirait les cruelles douleurs de cette sorte, dans un contentement achevé, non contentement causé par la vue du bon plaisir de Dieu, mais contentement essentiel à cause de la béatitude du fond transformé; et c’est ce qui fait l’indifférence de ces âmes pour tout état. Cela n’empêche pas, comme j’ai dit, l’extrémité de la souffrance, comme l’extrémité de la souffrance n’empêche pas le bonheur parfait. Ceux qui l’auront éprouvé, le sauront bien comprendre.

7. Ce n’est point ici comme dans l’état passif d’amour, où l’âme est si remplie de suavité ou d’amour pour la souffrance et le bon plaisir de Dieu. Ce n’est point tout cela. C’est par une perte de volonté en Dieu, par un état de déification où tout est Dieu sans voir que cela soit ainsi. L’âme est établie par état dans son Bien Souverain, sans changement. Elle est dans la béatitude foncière où rien* ne peut traverser ce bonheur parfait lorsque il est par état permanent : car plusieurs l’ont passagèrement avant que de l’avoir par état permanent. Dieu donne, premièrement les lumières de l’état; ensuite Il donne le goût de l’état; enfin Il le donne par une notice confuse et non distincte; puis Il donne l’état d’une manière permanente et y établit l’âme pour toujours.

On me dira que l’âme étant établie dans l’état, il n’y a rien de plus pour elle. C’est tout le contraire : il y a toujours infiniment à faire du côté de Dieu et non de la créature. Dieu ne divinise pas tout à coup, mais peu à peu. Puis, comme j’ai dit, Il augmente la capacité de l’âme, qu’Il peut toujours déifier de plus en plus, Dieu étant un abîme inépuisable. O. Dieu, que Vous réservez de bien à ceux qui Vous craignent et qui Vous aiment! Et c’était la vue de cet état qui faisait écrier David si souvent après qu’il se fût purifié de son péché.

9. Ces âmes ne peuvent plus s’étonner, ni pour aucune grâce qu’on leur raconte, ni pour aucun péché que l’on puisse commettre, connaissant à fond et la bonté de Dieu qui cause l’une et la malice de l’homme qui est la source de l’autre. Toute la terre périrait qu’elles n’en auraient pas de peine, si Dieu ne leur imprimait cette même peine. Est-ce donc qu’elles ne sont plus jalouses de l’honneur de Dieu, puisqu’elles ne s’affligent plus des péchés qui se commettent? Non, ce n’est point cela. C’est qu’elles sont jalouses de la gloire de Dieu comme Dieu.

10. Dieu est nécessairement obligé d’aimer sa gloire plus que tout autre, et tout ce qu’Il fait en Lui et hors de Lui dans les autres, Il le fait par rapport à Lui. Cependant Il ne peut être fâché des péchés de tout le monde ni de la perte de tous les hommes, quoique, pour les sauver tous, Il se soit incarné et ait pris un corps passible et mortel, Il ait donné sa vie. Elles donneraient aussi mille vies pour les sauver, parce que Dieu, qui les a transformées, les fait participer à ses qualités, et qu’elles voient tout cela comme Dieu. Et quoique Dieu veuille véritablement le salut de tous les hommes, qu’Il leur donne à tous les grâces nécessaires pour le salut, quoique non pas toujours efficaces par leur faute, Il ne laisse pas de tirer sa gloire de leur perte, parce qu’il est impossible que Dieu permette chose au monde en quoi Il ne soit pas nécessairement glorifié, ou par justice ou par miséricorde. Ce n’est pas l’intention de celui qui L’offense et qui Lui rend un déshonneur actif : de la part de Dieu, il n’y a pas de déshonneur passif, et il faut nécessairement, contre la volonté de celui qui L’offense, que son péché retourne à la gloire de Dieu.

11. Quoique Dieu ne puisse être offensé de sa nature, celui qui L’offense mérite des punitions infinies, à cause de la volonté maligne qu’il a d’offenser cette Bonté infinie et de la déshonorer : et s’il ne le fait pas du côté de Dieu, il le fait toujours par son action et par sa volonté. Et cette volonté est si maligne que si elle pouvait ôter à Dieu sa divinité, elle la Lui ôterait. C’est donc cette volonté maligne de la part du sujet qui fait l’offense et non l’action : car si une personne dont la volonté serait perdue, abîmée et transformée en Dieu, était réduite par nécessité absolue à faire les actions du péché, comme certains tyrans ont fait à des vierges martyres, elles les feraient sans péché. Cela est clair.

12. Mais pour revenir, je dis que ces âmes ne peuvent avoir de peine du péché, parce que, quoique elles le haïssent infiniment, elles ne souffrent plus d’altération, le voyant comme Dieu le voit. Et quoique s’il fallait donner leur vie pour en empêcher un seul, si Dieu le voulait, ils la donneraient. Cela est sans actions, sans désirs, sans inclination, sans choix, sans empressement de leur part, mais dans une mort parfaite, ne voyant plus les choses que comme Dieu les voit et n’en jugeant plus que comme Dieu en juge.



Ecrits sur la vie intérieure2


Le titre du présent choix, Ecrits sur la vie intérieure, reprend une partie du titre donné par le premier éditeur des opuscules de maturité de madame Guyon : Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, tirés la pluspart de la Sainte Écriture, Vincenti, A Cologne [Amsterdam], Chez Jean de la Pierre, 1716, qui comporte deux tomes contenant chacun 70 pièces. Un complément de 16 pièces fut ajouté en « Quatrième partie contenant quelques discours chrétiens et spirituels », du quatrième tome des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure ou l’esprit du vrai christianisme, Cologne [Amsterdam], J. de La Pierre, 1718, p. 402-509. Nous repérons les pièces par leur numéro de tome (1 et 2 pour les Discours… de 1716, 3 pour l’ajout des Lettres… de 1718) suivi du numéro de pièce propre au volume correspondant.


Préface

il y avait en elle [madame Guyon] cette note de réalité qui ne trompe pas, et qui distingue du premier coup et à coup sûr le récit d'un voyageur qui a parcouru le pays dont il parle et la reconstitution de ce même pays par un auteur qui n'y est pas allé. (Bergson) 3.


Contemporaine de Racine, madame Guyon fut l’une des très grandes mystiques du XVIIe siècle français. Pourtant elle nous est proche, car elle resta toute sa vie une laïque plongée dans les difficultés de l’ordinaire quotidien et elle garda toujours une entière liberté intérieure, résistant aux pressions pour n’obéir qu’à son élan intime, issu d’une expérience trop profonde pour être comprise du pouvoir clérical. Restée indépendante vis-à-vis des structures religieuses, elle affirma une autorité spirituelle auprès de disciples dont le plus célèbre est Fénelon. Bien qu’elle soit devenue suspecte après les condamnations du « Quiétisme », son influence spirituelle s’exerça au sein d’un groupe important d’amis mystiques qui lui restèrent fidèles malgré le danger, tant était grand son rayonnement.

Après sa mort, ses écrits se transmirent principalement hors de France. Admirée chez les protestants, elle ne fut réhabilitée qu’au siècle dernier au sein du catholicisme. Malgré une fidélité à son Eglise conservée jusqu’à sa mort, elle resta suspecte : il fallut attendre 1907 pour voir authentifiée sa correspondance de la direction de Fénelon ! Puis Henri Delacroix dès 1908, le philosophe Bergson, les historiens Henri Bremond et Louis Cognet la réhabilitèrent avant que l’on ne la réédite partiellement. Sa grandeur et son œuvre restent pourtant méconnus 4.

Sa vie fut mouvementée. Née en 1648 à Montargis d’une famille de riches bourgeois, mariée à seize ans, elle devint veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont survivront trois enfants. Elle entra dans la vie intérieure dès dix-huit ans grâce à la Mère Granger, supérieure du couvent des bénédictines de sa ville natale, auprès de qui elle se réfugiait souvent, tant elle était malheureuse dans sa belle-famille. Elle fut présentée par cette religieuse à monsieur Bertot (1620-1681), prêtre et profond mystique, qui devint son père spirituel.

Après la mort de son mari, elle pensait (avec ses conseillers religieux) qu’elle devait contribuer à faire connaître la vie intérieure. On lui proposa d’être supérieure des « Nouvelles Catholiques » à Gex, mais elle refusa. Elle voyagea cinq ans durant en Savoie, à Thonon où elle composa les Torrents, en Piémont dont elle connut les milieux piétistes. À cette époque elle découvrit qu'elle pouvait être en union spirituelle avec d'autres personnes et leur transmettre la grâce en silence de cœur à cœur. De retour à Grenoble, elle reçut de très nombreux visiteurs : clercs, religieuses chartreuses, à l'intention desquelles elle composa son Moyen court et ses Explications de la Bible.

C'est une femme d'expérience qui arriva à trente-huit ans à Paris. Elle reprit la direction du cercle spirituel créé par monsieur Bertot. Comme elle se rattachait au milieu quiétiste par ce dernier, elle fut emprisonnée après la condamnation de Molinos. Délivrée sur l'intervention de Madame de Maintenon qui fut tentée par la vie mystique, elle entreprit un apostolat à la Fondation des Demoiselles de Saint-Cyr et s’attacha de nombreux disciples, dont Fénelon, les ducs et duchesses de Chevreuse et Beauvillier sont les figures connues. Ils lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans.

Tombée en défaveur, madame Guyon tenta en vain de se réfugier dans l’isolement et le silence. Elle fut soumise à la colère des pouvoirs qui à l'époque entendaient contrôler la conscience intime de tous : cette femme, laïque de surcroît, qui osait prétendre n'obéir qu'à l'impulsion de la grâce divine et la répandre autour d'elle, devait être soumise. Emprisonnée une seconde fois à quarante-huit ans pendant sept années et demi, dont cinq en isolement, elle fut l'objet d'accusation de mauvaises mœurs et de pressions violentes de la part du pouvoir judiciaire royal et de l'évêque Bossuet très soumis à madame de Maintenon.

Enfin lavée de tout soupçon, elle sortit de la Bastille à cinquante-cinq ans - sur un brancard. Il lui restait cependant un peu plus de treize années à vivre : elle les consacra à former des disciples catholiques et protestants, les ouvrant à la vie intérieure dans une discrétion totale, ce dont témoignent les textes présentés ici et une correspondance qui devint européenne. Elle mourut en 1717.

Les oeuvres accessibles au public d’aujourd'hui ne représentent que l'expérience des années de jeunesse de madame Guyon, acquise avant sa trente-septième année. Or elle vécut soixante-neuf ans et s’abstint de composer des traités dans sa pleine maturité. Elle comprit, à l’expérience, tant sont divers les secrets sentiers de l’amour divin 5, qu’il faut adapter la guidance mystique à chacun, par des conseils particuliers, ou tout au plus par de brefs opuscules répondant à une difficulté particulière communément ressentie.

Les disciples, dont certains visitaient la vieille dame de Blois, ont rassemblé ces opuscules et des lettres qui circulaient entre eux. Cet ensemble de pièces de dimensions variables (d’une à vingt-cinq pages) constituent le cœur de l’œuvre guyonnienne, traduisant la pleine maturité mystique. Pour un regard privilégiant la valeur du contenu spirituel utilisable aujourd’hui, cet ensemble se révèle plus profond que la Vie par elle-même, ou les œuvres de jeunesse, telles que la première partie des Torrents, le Moyen court, les volumineuses Explications de la Bible... Mais le trésor est resté caché, enfoui sous un long titre qui révèle mal sa valeur : Discours chrétiens et spirituels sur divers sujets qui concernent la vie intérieure. Il fut publié en 1716, du vivant de leur auteur, en deux volumes contenant chacun soixante-dix pièces 6, rapidement dispersés dans les bibliothèques privées de disciples français et surtout étrangers, suisses, hollandais, anglais ou écossais. Ce corpus est donc pratiquement inconnu du public.

Nous proposons un choix de pièces disposées selon un ordre ascendant du point de vue de l’approfondissement mystique, très proche de celui du premier éditeur, Pierre Poiret, disciple aimé de madame Guyon. Les aspects de l’expérience mystique sont abordés sous différents angles. Une même réalité se manifeste progressivement, celle de la vie nouvelle et divine, en Dieu où sont données une véritable liberté et l’efficience mystique. A la fin d’une vie, le sentier mystique, sortant « d’une forêt sauvage et âpre et forte », débouche dans la lumière.

Madame Guyon rechercha Dieu très jeune et pratiquait méditations et prières vocales comme l'enseigne traditionnellement le clergé catholique. Mais cherchant une voie intérieure satisfaisante, elle s'adressa au « bon franciscain » Enguerrand qui répondit à ses questions par une phrase lapidaire : « C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. » Par ces mots, il la fit entrer brusquement dans l'intériorité qui allait remplir toute sa vie.

Malgré une existence compliquée par de nombreuses épreuves, elle resta attachée à sa vérité intérieure sans faiblir, comme en témoigne cette confidence au duc de Chevreuse :

« J’avais fait cinq vœux en ce pays-là [la Savoie]. Le premier de chasteté que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens - je n’ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d’une obéissance aveugle à l’extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d’un attachement inviolable à la sainte Eglise. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu’extérieur 7. »

A la fin de sa vie, dans les Discours dont nous donnons un choix, elle évoque pour ses « enfants » en Dieu les grands thèmes de la mystique de façon très simple, épurée par une longue expérience, dégagée de toute gangue dévotionnelle, mais avec grande précision et finesse.

Tout commence par la prière pour adhérer à Dieu. Mais comment la pratiquer ? Madame Guyon ne fait pas appel à l’effort méditatif des exercices spirituels. Car les exercices peuvent être utiles au commencement mais risquent d’enfermer le pratiquant dans leurs procédés. Elle rejette aussi la recherche d’un vide ponctuel obtenu par abstraction d’esprit. Exercices prolongés ou abstraction volontaire d’esprit ont en commun de privilégier l’effort. Ils risquent donc en pratique de ne plus reconnaître la primauté voire l’existence même du don de la grâce ! La seule chose est d’appeler la grâce et de se mettre en état de disponibilité totale pour l'accueillir : elle tombera alors obligatoirement car Dieu ne peut résister à cet appel.

Madame Guyon se situe donc dans la tradition spirituelle qui remonte par Benoît de Canfield aux Rhéno-flamands :

« L’élévation d’esprit qui se fait par ignorance, n’est autre chose que d’être mu immédiatement par l’ardeur d’amour, sans aucun miroir, ou aide des créatures, sans l’entremise d’aucune pensée précédente, et sans aucun mouvement présent d’entendement, afin que la seule affection puisse toucher, et que la connaissance spéculative ne puisse rien connaître en cet exercice d’esprit 8. »

La béguine Hadewijch disait brièvement :

« Quoi que trouve l’esprit,

Dieu demeure incirconscrit

Dans l’amour nu,

Sans paroles ni raison 9. »

Madame Guyon rend compte du vécu intérieur par des descriptions précises. En premier lieu, la découverte de l’intériorité permet une pacification progressive. Cette découverte s’accompagne d’événements intérieurs variés selon les tempéraments et l’environnement, brefs instants ou états pouvant durer des jours. Ces débuts remplissent la mystique d'ivresses merveilleuses ou de révélations : ils constituent la « voie des lumières » et la plupart des mystiques se contentent de cela. Il faut pourtant dépasser cette étape qui ne donne que des « miettes » de Dieu et non Dieu lui-même.

Suivent en second lieu des années de désappropriation, terme préférable à celui de « purification », courant dans la littérature spirituelle, mais ambigu, parce qu’il risque de laisser croire que nous serions à terme un « nous-mêmes » moins nos défauts !  Subsistent seulement des capacités et aussi des infirmités.

« Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme ; et ce regard le consume et détruit ses impuretés … Car il faut concevoir, que toutes les opérations de Dieu en lui-même et hors de lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. … Plus il purifie par ce regard, plus il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné 10. »

En troisième lieu la structure individuelle est mise au service de ce qui vient prendre la place centrale au cœur et la dirige, comme l’exprime l’apôtre Paul si souvent cité par Madame Guyon:

« Cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie. Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi 11. »

C’est la naissance à une vie nouvelle :

« Je ne suis ni saint, ni orné, etc., dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu, mais Dieu est tout cela pour moi. … comme Il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, Il m’absorbe et me perd en Lui, où Il ne me laisse rien de propre, ni propre justice, ni propre vertu 12. »

On peut trouver chez madame Guyon des descriptions plus fines que celle de la division tripartite que nous venons d’évoquer : attirance en soi où demeure la voie de l’intériorité et sa source, laisser faire Dieu plutôt que de s’efforcer à quelque exercice ou ascèse, chasser l’amour-propre en ne se recourbant jamais sur soi, accepter la purification nécessaire parce qu’on ne peut concilier attachement et amour, suivre Jésus-Christ par la voie de la foi nue 13 et non des lumières, vivre dans l’Amour pur rend qui heureux dans le sans-limite, subir la nuit ou du moins quelques touches nocturnes qui touchent l’être même et non plus seulement ses vêtements, puis un état intermédiaire où l’on est perdu à soi mais où le divin demeure encore caché 14, enfin une recréation divine ; alors suivant Paul, ce n’est plus nous qui agissons 15. Mais toute division en étapes présente le danger de substituer un chemin à la diversité des expériences personnelles durant l’ascension de la montagne, selon la belle comparaison qui ouvre ce recueil.

Le principal obstacle est celui de la volonté propre qui empêche le divin d’être notre principe : il est surmonté à l’aide des qualités de simplicité et d’humilité, analogue au creux de la pierre :

« Il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu s’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide … L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité, que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible 16. »

Finalement l’âme est anéantie en Dieu, ce qu’affirme madame Guyon :

« Elle sait qu’elle vit et c’est tout, et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première : et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie 17.

Une âme peut être perdue en Dieu uniquement pour elle-même, mais Madame Guyon reçut le don de transmettre la grâce à ceux qui l’approchaient. Ce charisme bien connu en Orient ou dans le soufisme, est affirmé par les orthodoxes, mais est peu mentionnée dans le catholicisme, probablement à cause de la clôture des communautés qui empêche la communication de cette expérience. Madame Guyon s'est exprimée ouvertement sur ce sujet dans sa correspondance avec ses intimes, et ses affirmations nous sont précieuses à cause de leur rareté dans notre milieu occidental.

Elle avait ressenti l'action du divin par l’intermédiaire d'une personne, Jacques Bertot ou Geneviève Granger. Elle la reconnut chez elle-même avec émerveillement à quarante-quatre ans. Se référant à la descente de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte, elle appelle cette efficience « vie apostolique », car, de même que la parole était entendue simultanément en plusieurs langues, de même une personne peut transmettre l’Esprit Saint à chacun selon ses besoins.

Madame Guyon se percevait comme un canal qui donne passage à la grâce, en l'absence de toute volonté propre, sans intentionnalité personnelle. Cette transmission a lieu dans la passiveté 18 totale, dans une extrême soumission à cette « main de Dieu qui donne », dans un vide de soi-même et des créatures19. Elle vibre alors de la plénitude divine dans la pleine liberté et la « communication » est ressentie par tous dans un état de paix ou parfait repos. L’on note ainsi, très loin du « vide » ou d’un « vertige du néant » synonyme de paralysie, l’association très étroite du vide à la plénitude :

« Quand l’âme a perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mue et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut … Quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer, ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde … Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce 20. »

Cette transmission ne dépend que de Dieu seul et s’effectue le plus parfaitement en silence. Elle suppose un accord au niveau du recueillement des personnes qui est souvent favorisé par une proximité physique tandis que le transmetteur est affranchi de toute inclination naturelle  :


« Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ? Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu … fait pencher le cœur vers une personne … Cela ne dépend point de notre volonté : mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il Lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher 21

Fénelon, fut un des bénéficiaires les plus connus comme en témoigne le début de la lettre du 1er décembre 1689, suivi d’un bel exposé de la transmission cœur à cœur et de la passiveté requise de l’âme exposée au regard divin, devenue le court Discours 2.25 :

« Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon coeur de s’écouler dans le vôtre. … »

A cette confiance Fénelon répondait :

« Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? …Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer ... Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu. Lui seul sait ce que vous m'êtes en Lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en Lui comme je m'y perds 22…» 

C’est à cette mission que Mme Guyon a consacré les dernières années de sa vie : elle réunissait à Blois quelques disciples qui formèrent par la suite des cercles guyonniens dont on peut relever la trace sur plus d’un siècle.


De deux sortes d’Écrivains des choses mystiques ou intérieures [1.01].

Il me semble que les personnes qui écrivent des choses intérieures, devraient attendre pour écrire que leurs âmes fussent assez avancées pour être dans la Lumière divine. Alors elles verraient la Lumière dans la Lumière même. Elles verraient, comme une personne qui est sur une montagne élevée, voit les divers chemins qui y conduisent, le commencement, le progrès, et la fin où tous les chemins doivent aboutir pour arriver à cette montagne ; on voit avec plaisir que ces chemins si éloignés se rapprochant peu à peu et enfin se joignant en un seul et unique point, comme des lignes fort éloignées se rejoignent dans un point central, se rapprochent insensiblement. On voit aussi alors, avec douleur, une infinité d’âmes arrêtées, les unes pour ne vouloir point quitter l’entrée de leur chemin, d’autres pour ne vouloir pas franchir certaines barrières qui traversent de temps en temps leur chemin ; [ on voit] que la plupart retournent sur leurs pas faute de courage, et enfin que d’autres, plus courageuses, franchissant tous les obstacles, arrivent au terme tant désiré. On voit avec quelle bonté Dieu leur tend la main et les invite à passer outre, mais que l’Ennemi, les hommes pleins de leur propre esprit, l’amour-propre et le peu de courage les arrêtent presque tous en chemin. Ils aiment mieux suivre les hommes que Dieu, quoiqu’il soit écrit : Malheur à l’homme qui se confie à l’homme23.

Ceux qui sont seulement dans le chemin ne connaissent que le chemin où ils marchent et n’enseignent que celui-là ; comme ils sont bien loin du but, ils condamnent sans miséricorde toutes les autres voies, ne voyant rien de meilleur que la leur. Ils écrivent avec impétuosité sur une voie où ils ne sont qu’à peine, veulent porter tout le monde à y marcher ; et comme ils n’ont point franchi le premier obstacle qu’ils ont trouvé, ils se persuadent qu’on ne peut aller plus loin sans s’égarer. Ils l’écrivent de la sorte ; et comme ces personnes ont souvent de l’autorité, ils entraînent une foule de monde après eux qui croiraient être perdus s’ils outrepassaient la première barrière. Ils s’échauffent même dans la dispute et assurent qu’il n’y a point d’autre voie, qu’il est impossible d’aller plus loin, et brouillent et arrêtent les âmes de bonne volonté qui sont invitées à passer outre.

Ceux, au contraire, qui ont franchi les barrières, les invitent de toutes leurs forces, voyant avec douleur qu’ils perdent des biens et des trésors immenses pour ne pas vouloir avancer. Quelques-uns se hasardent et s’en trouvent bien, mais combien de bêtes féroces ne rencontrent-ils pas ? Ces bêtes ne peuvent leur nuire s’ils s’abandonnent à Dieu et s’ils ne craignent rien ; au contraire, ces bêtes les appréhendent. Plus ils avancent, plus ils voient le bonheur d’avoir suivi avec courage leur route, et enfin lorsqu’ils sont arrivés à la montagne, ils s’exhalent en louanges de Dieu et en reconnaissance. Ils entrent dans une humiliation profonde à la vue de leurs misères et des bontés de Dieu, qui leur a donné un secours si puissant. Ils avouent qu’ils se sont rendus mille fois indignes des bontés de Dieu, qu’ils ont tâché plusieurs fois de retourner en arrière, mais que les amoureuses invitations de leur Bien-aimé les en ont empêchés. Lorsqu’ils voient tant de personnes arrêtées en chemin, ils en sont affligés ; ils les invitent de toutes leurs forces à passer outre, de ne rien craindre, ils écrivent pour les rassurer.

Mais on tâche d’étouffer leur voix et on entortille ces pauvres âmes de quantité de filets qui les retiennent et les empêchent d’avancer un peu, de sorte qu’elles passent toute leur vie à aller et venir dans les avenues du chemin. On leur crie : « Où allez-vous ? Les autres chemins sont bordés de précipices, vous n’y trouverez point de guide, il faudra marcher la nuit et porter le poids du jour ; au lieu qu’ici vous avez des retraites sûres qui vous mettent à couvert du Soleil ; et vous ne marchez point de nuit. »

Les autres répondent : « il est vrai que notre chemin est bordé de précipices, que nous ne nous arrêtons point pour les ténèbres qui nous environnent, que le soleil de justice nous fait sentir quelquefois ses rayons ardents et brûlants. Mais nous ne manquons pas de guide : ceux qui sont arrivés au terme nous instruisent. Et nous avons plus que cela : notre Pasteur fidèle nous conduit avec Sa houlette. Il nous mène avec une grande droiture et simplicité en sorte que nous ne détournons ni à droite ni à gauche, et c’est pour nous un grand avantage que notre chemin soit bordé de précipices. Cela nous fait toujours marcher droit et nous empêche de gauchir, au lieu que votre chemin est fait en zigzag, comme on dépeint le Méandre24, en sorte que vous ne suivez point le sentier uni. Nous marchons la nuit sans nous reposer et nous arrêter, afin de trouver le repos immuable ; mais outre l’étoile admirable de la Foi qui nous conduit sûrement, notre divin Pasteur nous montre une colonne de feu pendant la nuit25, qui n’est autre que Son pur Amour, qui fait que, sans nous intéresser pour nous-mêmes, nous courons sans regarder nos pas, nous courons sûrement sans nous méprendre en suivant notre étoile et ne regardant que la colonne.

« Mais lorsque la crainte et l’amour-propre nous fait baisser la vue sur nous-mêmes, perdre notre étoile et ne plus envisager la colonne, nous péririons alors sans doute par notre faute, si notre divin Pasteur, toujours attentif à Ses brebis et plein de compassion de leur faiblesse, ne nous donnait promptement des coups de houlette pour nous redresser. Alors voyant clairement quelle est notre misère et sa bonté, nous nous haïssons de plus en plus et notre amour en devient plus pur et plus fort26. Ainsi notre plus grand avantage est de marcher la nuit car les lumières de la nuit la plus obscure sont mille fois plus sûres que celles du jour dont vous vous vantez et sur lequel vous vous appuyez. Car ce sont vos pas qui vous conduisent, le grand jour n’empêche pas que vous ne vous égariez. Mais notre abandon, la nuit de la foi et le pur amour, ont une sûreté infaillible. Si nous nous appuyions sur nos démarches, nous nous égarerions comme vous. Il est vrai que vous avez une retraite contre la chaleur piquante : c’est votre vous-même. Nous n’en avons ni n’en voulons point ; au contraire, nous nous exposons aux rayons divins du Soleil de Justice, afin qu’Il nous pénètre, nous fonde, nous purifie, nous raréfie et nous change en Soi. Nous sommes bien éloignés de L’éviter puisque tout notre désir est d’en être consumés. 

« Mais aussi, dites-vous, vous n’avez plus cette beauté éclatante d’autrefois.  - O que notre beauté a bien changé de nature ! Notre divin Soleil nous a un peu brunis, à la vérité : decoloravit me Sol27 ; mais la beauté de la fille du Roi vient du dedans, et la vôtre n’est que superficielle. La nôtre est affermie, et notre divin Soleil, en nous parant de Sa propre beauté, a rendu notre beauté immuable. » Ce sont là les disputes de ceux qui, n’ayant jamais passé la voie des commençants, détournent autant qu’ils peuvent les autres de suivre les routes de l’Amour pur et de la foi nue.

Comme il y a bien plus de commençants que de profitants, aussi, bien plus de gens ont écrit des commencements des voies de Dieu. Tous disent que la crainte est le commencement de la Sagesse ; on reste dans ce commencement, on n’entre pas dans la Sagesse, où, comme dit saint Jean : le parfait amour bannit la crainte28. Il y a donc plus d’écrits, et plus diversifiés, des commençants que des profitants ; mais il y en a plus des profitants que de ceux qui sont arrivés au terme.

Je ne sais si les écrits de ces profitants ne sont point plus dangereux et moins utiles que ceux des commençants. Ceux des commençants seraient bons si on les donnait pour ce qu’ils sont, c’est à dire pour une introduction dans la voie de l’esprit. Le danger qu’ils ont est lorsqu’on en veut faire la conduite de toute la vie. Les profitants ayant goûté les prémices de l’intérieur chrétien et n’étant pas encore dégagés des formes et des espèces, font un mélange de ce qu’ils nomment commencement avec ce qu’ils croient être la fin, faute d’expérience ; et se méprenant beaucoup, ils veulent retenir les âmes dans cet état mélangé, ce qui leur nuit infiniment, les arrêtant dans la sphère lumineuse, distincte, pleine de goûts et de sentiments qui flattent beaucoup l’amour-propre, et nuisent29 infiniment aux âmes. Ce qui est de plus déplorable, c’est que ces personnes se disant spirituelles, font la plus rude guerre aux parfaits mystiques, parlant avec une assurance entière de leurs expériences, et condamnant tout ce qu’ils n’ont pas éprouvé comme autant de choses impossibles et forgées par la seule imagination. Comme les degrés de ces profitants sont différents, leurs écrits le sont aussi, et ce sont eux qui s’accordent le moins entre eux et avec les autres.

Pour les parfaits mystiques, qui sont ceux que je compare à ceux qui sont arrivés sur la montagne, ils s’accordent très bien entre eux. Etant dans la lumière de Vérité ils y voient les mêmes choses, ils assurent tous et affirment la bonté de la voie de la Foi et du pur Amour. Il n’y a point de contestations dans leurs pensées ni dans leurs sentiments (quoique leurs expressions soient diverses30), parce qu’il n’y en a point dans leurs expériences. Dans tous les temps, dans tous les siècles, dans tous les pays, les mystiques parfaits ont écrit les mêmes choses, et c’est une grande consolation de voir que l’Esprit de Dieu est simple et un dans sa multiplicité. Arrêtons-nous à ces grands Maîtres qui ont éprouvé de tout, au Docteur des Gentils, le grand saint Paul, et plus que tout cela à notre divin Maître, qui nous a enseigné la pauvreté d’esprit, le renoncement à nous-mêmes, la mort au vieil homme, l’enfance spirituelle, la régénération en renaissant de nouveau, la foi au-dessus de toute vie (Thomas, tu as cru, parce que tu as vu, etc.), l’amour parfait, l’union, l’unité avec lui en son Père qui est la consommation de tout31. Enfin, l’âme expérimentée qui pénètre l’esprit de l’Evangile, y découvre tout. Dieu nous donne cet esprit ! Amen, Jésus !

Economie de la vie intérieure [3.02].

Voilà toute l’économie de la vie intérieure : Dieu envoie d’abord une douce rosée qui pénètre le cœur, qui était auparavant comme une terre sèche et aride, qui n’était point cultivée et qui ne rapportait ni herbe ni fruit. Cette rosée détrempe insensiblement cette terre, ce qui donne d’abord au cœur un désir de conversion. Le cœur s’amollit peu à peu, il se tourne vers Dieu et on s’ouvre pour recevoir cette rosée salutaire. Il croît de l’herbe : ce sont des vertus faibles qui commencent à paraître, mais combien sont-elles mélangées de mauvaises herbes ? Combien d’amour propre, d’appropriations, d’estime d’un petit bien qui ne peut quasi passer pour tel tant il est mélangé de défauts, de péchés même ?

Notre cœur à force de rosée, ou de goûts, ou de consolations, comprend qu’il faut travailler à arracher ces mauvaises herbes, à défricher cette terre inculte ; et c’est un long et pénible travail, où l’on détruit peu à peu l’herbe mauvaise de notre fonds terrestre. On laboure par une pénitence rude et laborieuse. Si la rosée cesse de tomber, on devient sec et aride, l’herbe se fane ; il semble que toutes nos peines soient perdues.

Cependant le Maître envoie une plus abondante rosée : tout reverdit en ce moment, tout devient riant et agréable, l’âme est comblée de consolation. Le Maître plante même des arbres qui décorent cette âme et la rendent très belle : ce sont des vertus plus fortes, elle est affermie dans le bien, il y a de l’espérance qu’elle portera bientôt des fruits dignes de celui qui a planté ces beaux arbres.

Mais qu’arrive-t-il ? C’est qu’on s’approprie les arbres, les fruits et même la terre qui les produit, comme son propre bien et son héritage, ce qui fait que le Maître ne trouve plus sa complaisance dans cette terre. Il n’envoie plus sa rosée, ses pluies gracieuses se retirent, les arbres n’apportent point de fruits, l’hiver vient qui les dépouille de tout et ils paraissent comme morts. Il faut remarquer que l’herbe se sent bien moins de la rigueur de l’hiver que les arbres. Il reste toujours un peu de verdure sur la terre, mais les arbres paraissent comme morts, dépouillés non seulement de leurs fruits, mais même de toutes leurs feuilles. Ils ne paraissent plus vivants aux yeux des hommes. Ils sont d’autant plus hideux qu’ils ont paru plus beaux. Ceux qui ne savent pas ce secret des saisons, les croient morts. Ils sont néanmoins pleins de vie et conservent au dedans un germe qui leur fera prendre une nouvelle vie lorsque le temps sera venu. Il y a néanmoins des arbres qu’un trop long hiver fait mourir. Il y a aussi des âmes qui reprennent les plaisirs du siècle qu’elles ont quittés et qui meurent véritablement et sans retour. Il y en a d’autres qui repoussent après être coupés, ce sont ceux que les afflictions font retourner à Dieu.

Ceux qui sont fidèles reverdissent pour ainsi dire au printemps, lorsque le Soleil de justice les regarde favorablement. L’hiver leur a été fort utile : outre qu’il a fait mourir les insectes, qui sont un grand nombre de défauts, c’est qu’il a approfondi davantage cette sève divine. La pluie détrempe la terre pour empêcher la racine de se dessécher et la gelée concentre et ramasse la sève dans la racine, ce qui fait que la racine croît et s’approfondit : aussi l’âme par là se fonde en humilité. Elle commence à comprendre qu’elle peut bien avec l’assistance de la grâce labourer la terre, ôter de l’arbre le superflu, mais qu’il n’y a que le Maître qui puisse le couvrir de verdure, lui faire porter des fleurs et des fruits dans la saison32.

On voit souvent des arbres chargés de fleurs qui n’apportent aucun fruit. Combien voit-on d’âmes qui paraissent merveilleusement agréables et qui n’apportent que très peu et même point de fruit ! Un arbre fleuri est plus agréable à la vue que celui qui a du fruit mais l’arbre rempli de fruit est beaucoup plus estimable. D’où vient que ces arbres si fleuris n’apportent point de fruit ? C’est un mauvais vent qui fait tomber les fleurs ou qui les brûle, c’est la vaine complaisance dans les dons de Dieu, dans la pluie consolante, qui fait périr ces fleurs charmantes.

Le fruit donne moins dans la vue, surtout lorsqu’il est encore petit et qu’il est chargé de feuilles. Ces feuilles sont l’humidité, le bas sentiment de soi, un commencement de conviction que tout appartient au Maître, qui (à la façon des feuilles) en dérobant le fruit de la vue, le conservent. O si l’on savait combien la vue propre fait de ravage dans notre intérieur, on en aurait horreur ! Parmi ces douces rosées de consolations l’âme se satisfait beaucoup, elle se croit déjà arrivée au terme, quoique ce ne soit que le commencement. C’est pourquoi elle a besoin d’un terrible hiver pour apprendre à se connaître.

Il y a de deux sortes d’âmes : les unes sont plus pénétrées du Soleil que de la rosée, et ce sont les âmes qui sont conduites par les Lumières de l’Esprit - et si le divin Soleil ne se couvrait de nuages, elles périraient par le trop de lumières. Les autres ont plus d’onction que de clarté, et ce sont celles que la rosée pénètre et que la sécheresse purifie.

La voie de celles-ci serait plus solide et moins dangereuse que la première si elles étaient fidèles à ne se rien attribuer, à être également contentes tant de l’hiver que du printemps et des autres saisons. Mais on veut toujours voir en soi des matières de vaine complaisance, et personne ne sait se contenter de l’horreur de l’hiver, de ses frimas, de ses brouillards, des gelées terribles, d’une neige qui couvre tout ; c’est ce qui fait qu’il y en a si peu qui arrivent au terme. On veut quelque chose qui se nomme, qui se discerne, qui amuse la vue, ou feuilles, ou fleurs, ou fruits ; mais ne rien avoir qui attire l’estime des autres et de nous-mêmes, cela est terrible. N’attirer que le mépris, être compté pour rien, être même blâmé, accusé, persécuté, voir les autres estimés, regardés avec respect, et même avec admiration : nature, nature, il faut que tu crèves et que tu meures sous ce poids !

Mais qui est-ce qui te laisse mourir ? On te donne de l’air de peur que tu ne suffoques et ne meures ; on te donne le temps de respirer, mais on ne sait pas que tu es si maligne que ce temps qu’on te donne pour respirer, redouble ta vie (c’est ce que Sainte Catherine de Gênes appelle partie propre). Elle se vante même d’avoir été suffoquée et morte et d’être ressuscitée - et il n’est rien de tout cela ! Elle est plus vivante et plus maligne que jamais. Ce qu’elle a appris, c’est à se mieux cacher, à prendre la forme et l’habit des vrais amis de Dieu. Mais elle est plus contraire à Dieu que le Diable, car elle lui résiste ; et c’est ce que le Démon ne saurait faire.

Ô si nous savions nous laisser aux ministres de la justice de Dieu pour nous détruire en toute manière, que nous serions heureux ! Dieu se sert des hommes, des démons et de nous-mêmes pour cela, de nos misères, pauvretés, défauts naturels. Il met tout en usage pour cela mais lorsqu’on nous opprime d’un côté, nous nous relevons de l’autre sous mille prétextes spécieux, car la nature maligne ou partie propre n’en manque pas. Il n’y a que Dieu et son pur amour, qui le puissent faire33. C’est pourquoi, vu sa malignité et notre impuissance, il faut tout remettre entre les mains de Dieu par un abandon total, comme fit sainte Catherine de Gênes34, elle qui a si bien connu les ruses de l’amour propre et le pouvoir du pur amour.

Voilà ce que produit en nous la rosée du ciel. Il faut voir à présent comme les nues pleuvent le juste.

Il n’a point encore été parlé de la foi pure et nue, qui est comme un brouillard ou une nue épaisse qui environne Dieu et le dérobe à toute vue, compréhension, et discernement. C’est pourquoi il est écrit que Dieu a choisi les ténèbres pour sa cachette, qu’il est assis sur les nuées, que son trône est environné de nuages épais35, et bien d’autres passages confirmés par celui qui dit : La nuit est mon illumination dans mes délices36. C’est donc cet état de foi nue qui peu à peu fait pleuvoir le juste, puisque c’est elle qui, en nous aveuglant en apparence, détruit en nous tout ce qui est contraire au pur amour et à la formation de Jésus-Christ en nous.

La foi nue est absolument opposée à toute lumière distincte, à tout brillant, à toute certitude, à tout raisonnement, car quoique la foi soit très certaine en elle-même - n’ayant qu’un objet qui est Dieu pur, simple et nu, tel qu’il est en soi - elle est très incertaine et très cachée à l’égard de celui qui la possède, ne lui laissant rien où il puisse s’appuyer. C’est pourquoi il faut une grande fidélité et un grand courage pour croire au dessus de toute apparence37 et toute raison de croire. Cette foi met l’âme dans une grande pauvreté et disette de toutes choses, de sorte que toute nourriture manquant à la partie propre, il faut qu’elle défaille et meurt véritablement.

C’est sur ce débris de la partie propre, que j’appelle ailleurs le vieil homme - c’est sur ce débris, dis-je, de la partie propre - que s’établit le pur amour. C’est par la destruction du vieil homme que l’homme nouveau est produit, et ceci ne s’opérant que par la foi nue, on peut bien dire et nubes pluant justum, puisque c’est par son moyen que Jésus-Christ s’incarne mystiquement dans l’âme. Le juste sort aussi d’elle, parce que c’est par elle qu’on apprend la véritable justice, qui arrache tout à la créature pour restituer tout à Dieu. Par elle on apprend à aimer la justice, cet attribut si redoutable aux hommes qui ne sont pas pénétrés du pur amour. C’est par elle qu’on obtient la pauvreté d’esprit et qu’on parvient à cette sainte haine de nous-mêmes si fort recommandée dans l’Évangile. C’est elle qui en introduisant le pur amour dans l’âme, nous fait pratiquer le parfait renoncement, l’abandon total, la mort entière de nous-mêmes, et la destruction du vieil homme.

C’est par elle encore qu’on obtient la vie nouvelle en Jésus-Christ. Comment cela ? C’est qu’elle nous conduit sûrement, sans lumière et sans flambeau, à Celui qui est tout et qui peut tout faire en nous, pour nous, et par nous selon Sa très sainte volonté ; et cela d’une manière d’autant plus sûre qu’elle est plus cachée à nos ennemis et à nous-mêmes. Elle est si fidèle qu’elle n’abandonne jamais l’âme qui se confie à elle, qu’elle ne l’ait conduite devant le trône de la grâce. Mais qui est-ce qui veut bien se laisser conduire de la sorte ? O qu’ils sont rares ! On veut toujours voir où l’on pose le pied et malgré notre vue nous faisons mille faux pas. Elle nous mène à l’aveugle, mais elle ne nous laisse point faire de fausses démarches.

O sacrées ténèbres, nuée plus lumineuse dans ton obscurité que le jour le plus brillant, quand feras-tu pleuvoir le juste sur la terre ! Hélas, l’injustice y règne, elle y est à son comble. Il n’y a que ce seul Juste et seul Saint qui y puisse apporter la justice. Il le fera lors qu’Il aura détruit l’injustice. Venez, Seigneur Jésus ! Je viens38. Hélas, qu’il y a longtemps qu’on vous attend et vous ne venez point ! Votre patience est outragée. Vous êtes patient parce que vous êtes éternel ; nous sommes impatients parce que notre vie est de peu de durée. Venez, ô le Désiré des nations39 ! Venez ! qu’il y a longtemps qu’on vous attend ! Je viens bientôt. Amen, Jésus !

Variété et uniformité des opérations de Dieu dans les âmes [2.25].

[J’ai40 eu une douce invitation pour vous écrire quoique je n’aie rien de particulier à vous dire mais il faut obéir. Je me sens depuis hier dans un renouvellement d’union avec vous très intime. Il me fallut hier rester plusieurs heures en silence si remplie que rien plus. Je ne trouvais nul obstacle qui pût empêcher mon cœur de s’écouler dans le vôtre. Les jours de souffrance et d’obscurité à votre égard m’ont été extrêmement lumineux pour me faire comprendre l’impuissance où je suis de me donner cette douce et suave correspondance qui fait que votre âme m’est toujours présente en Dieu d’une manière nue, pure et générale, sans bornes ni aucun objet. Cette âme me paraît toujours droite et je n’y vois rien qui gauchisse. Je vois en Dieu un regard fixe et arrêté sur elle, qui ne se détourne jamais. Ce regard est comme celui du soleil qui échauffe, purifie et détruit et il n’y a rien à faire de votre part qu’à rester exposé à Ses yeux divins. Dieu a mis dans vous, comme dans la terre, une source de fécondité : sans que la terre fasse nulle action, elle devient féconde, exposée aux rayons modérés du soleil. Quelquefois même ce soleil la brûle et la dessèche au-dehors en sorte qu’elle ne produit rien, elle est même toute brûlée ; le soleil alors ne laisse pas de travailler dans son sein et d’y procurer par son excessive chaleur des mines d’or. Lorsque j’ai souffert, je ne voyais plus votre âme et un rideau était tiré ; je me trouvais mise, comme je vous l’ai dit, dans une prière continuelle et très liée avec vous, mais je n’éprouvais plus cette correspondance que j’éprouve toujours. Je vous dis donc que…]

…Dieu41 est incessamment appliqué sur l’âme droite et simple qui Lui est continuellement exposée. Cette âme n’a qu’à demeurer simplement passive : Dieu la purifie de cette sorte et Il lui communique d’autant plus Sa fécondité que plus elle reçoit passivement Ses opérations. Les opérations de Dieu tendent toujours à la dépouiller de toutes opérations propres, quelque nécessaires et saintes qu’elles paraissent, afin qu’elle reçoive plus nuement et continuellement Sa pure opération. Car Dieu ne lui ôte sa manière ordinaire d’agir et d’opérer, en la réduisant à une pure, nue et générale inaction sans nulle exception, que pour opérer sur elle nuement, continuellement, également, et sans interruption. Et cela est si vrai que plus l’âme se laisse vider de toute action propre, quelque nécessaire qu’elle lui ait [parue] jusqu’alors, plus elle se trouve libre, pleine et sans nul besoin. Elle éprouve alors qu’une autre opération intime et substantielle prend la place de la sienne, et qu’elle gagne en perdant.

Mais il n’en est pas de même des âmes qui, par indévotion ou par elles-mêmes, se privent des règles ordinaires de prier et d’agir : moins elles prient et agissent, plus elles sont vides, au lieu que celles-ci trouvent que plus elles manquent de tout, plus toute propre opération leur est enlevée, plus elles sont pleines et sans disette. C’est ce qui fait que l’on ne doit jamais regarder les choses par la perte que l’on en fait ni du côté du non-opérer, mais du côté de Dieu qui, étant le Souverain de sa créature, a droit de La posséder pleinement : cette possession lui arrête tout mouvement propre, mais elle lui donne en même temps les mouvements de son possesseur.

La conduite de Dieu sur l’âme est une conduite toujours uniforme. Et ce que nous appelons foi est proprement une certaine connaissance obscure, secrète et indistincte de Dieu, qui nous porte à Le laisser opérer en nous parce qu’Il a droit de le faire. Dès que nous connaissons cela et qu’Il prend possession de ce qui est sien, Il ne laisse jamais un moment la créature qu’Il a prise de cette sorte qu’Il ne l’ait conduite dans Son unité.

Son opération est toujours la même. Dès le commencement elle consiste en un regard d’amour sur l’homme et ce regard le consume et détruit ses impuretés. Dieu est d’abord occupé à combattre notre activité et tous les obstacles qui empêchent Son entière pénétration dans notre âme. C’est ce qui fait que cette opération est au commencement plus sensible : elle n’est sensible qu’à cause de la contrariété. Au commencement c’est une sensibilité de suavité, parce que l’âme étant faible, Dieu assaisonne le combat qu’il fait de la contrariété avec le sentiment de l’amour qui unit toutes choses. Car il faut concevoir que toutes les opérations de Dieu en Lui-même et hors de Lui-même ne sont qu’un regard et un amour éclairant et unissant. Ce regard brûle et détruit, comme je l’ai dit, les obstacles. Et comme Dieu commence toujours par les plus grossiers et superficiels, Il commence aussi par faire écouler sur les sens l’huile de Son onction qui n’est autre que Son amour unissant, qui accompagne toujours le regard détruisant. En sorte qu’à mesure que Dieu détruit les obstacles, Il S’unit et S’approche l’âme.

Plus Il purifie par ce regard, plus Il atteint le dedans et le purifie de ce qui est plus subtil, plus délicat, mais aussi plus enraciné. Mais comme à mesure que le regard détruit ce qui est plus caché, l’amour s’enfonce toujours plus, il devient aussi moins sensible. Dieu, sans changer de conduite, va toujours plus approfondissant Son opération savoureuse parce qu’elle s’enfonce pour unir les puissances, et enfin le centre : c’est toujours la même opération.

D’où vient donc qu’elle est savoureuse dans le commencement, et que dans la suite elle est si douloureuse qu’elle devient à la fin insupportable par l’excès du mal qu’elle cause ? La raison en est que les sens se laissent facilement ôter leur opération et leur impureté grossière parce qu’ils sont soutenus de cet amour unissant. Mais plus les obstacles deviennent délicats et profonds, plus ils sont difficiles à détruire : premièrement parce qu’il faut perdre et détruire ce qui est opposé à la sagesse humaine et raisonnable, deuxièmement parce que tout ce qui est spirituel est ce à quoi l’âme s’attache davantage, troisièmement parce que plus les opérations de Dieu s’enfoncent dans l’âme, plus l’amour unitif devient véhément afin d’attirer l’âme à lui ; et quatrièmement comme tout se passe dans le centre de l’âme, ses sens étant destitués de leur onction, elle [l’âme, étant destituée] de toute correspondance à l’oraison, de son agir ordinaire et de sa manière de concevoir les choses, elle résiste aussi plus pour ce qui est au-dessus d’elle que pour ce qui est au-dessous. Elle se cache même sa résistance, laquelle elle qualifie du nom de Justice, et c’est ce qui cause des agonies mortelles. Cependant, c’est toujours la même opération, toujours une , toujours simple, toujours uniforme, qui ne change jamais du côté de Dieu, quoiqu’elle change si fort par rapport à la créature.

Je dis donc que ce Regard amoureux et détruisant ne tend qu’à consommer toutes choses en Soi comme fin dernière et aussi premier principe. Il ne serait pas Dieu si les choses étaient d’une autre manière. Il faut donc nécessairement qu’Il détruise toutes les opérations de la créature, aussi bien que ses dissemblances et difformités, qu’Il détruise les opérations les plus saintes, les plus réglées, les plus rangées, afin de posséder tout à pur et à plein, et de réduire toute chose en pure unité.

Mais, me direz-vous, d’où viennent donc toutes les tentations, les faiblesses, les misères qui arrivent, si Dieu opère toujours au-dedans ? Elles viennent de plusieurs causes. La première, de ce que les sens étant incapables des choses intimes et purement spirituelles et nues, ils demeurent vagabonds et sans soutien ni secours. La seconde raison est que le Démon, voyant cette créature dénuée de tout bien apparent et ne voyant pas ce qui se passe dans le centre, l’attaque sans pitié. La troisième raison est que Dieu permet que les gens soient ainsi livrés afin de cacher à l’âme ce qui se passe en elle, afin de lui ôter les larcins qu’elle fait en tout, afin de perdre l’économie de sa propre sagesse et de sa raison, sans quoi elle resterait toujours fixée en elle-même, toujours propriétaire et pleine d’obstacles, et ainsi Dieu ne la pourrait unir à Soi.

Ce Regard unissant, détruisant et consumant, exige donc de l’âme une passivité parfaite, une cessation de toute opération quelle qu’elle soit, une souplesse infinie, pour se laisser tout ôter. Elle exige de plus l’attention de l’âme, car le Regard de Dieu est Son Verbe et Sa Parole. Cette Parole est féconde, productrice et efficace. Elle s’insinue et Se fait entendre sans bruit de paroles, et ce langage va à tout ôter malgré la raison de conserver les choses.

Toutes les opérations se font par le Verbe- Parole éternelle, et par l’Esprit- Amour Divin, sans nulle distinction ni différence d’opération. Il faut l’attention à ce Verbe pour connaître Son langage et se laisser dépouiller au moindre signal sans résistance et sans attendre une impuissance absolue. Il faut une souplesse à l’Amour unissant pour se laisser consommer en Lui et lorsque tout est consommé en un, le procédé de Dieu sur l’âme ne change pas, il demeure le même. Car comme en détruisant les obstacles, il détruit tous les milieux, sitôt que l’opération de Dieu a ôté toute contrariété, l’âme se trouve unie sans milieu, par la même perte de tous les appuis. Un bon appui est aussi bien un appui qu’un mauvais et sert d’entre-deux, mais lorsque tout est ôté et que l’âme est réduite en unité, cet Amour clairvoyant ou ce Regard d’amour sur l’âme la consomme toujours plus en Soi, et c’est ce qui s’appelle transformation.

Alors l’âme jouit d’une paix et d’une liberté infinie, étant dans sa fin. C’est là que sans cesser d’être simple et nue, elle voit tout en Dieu, non par aucune action qui lui soit propre ou qui empêche sa très pure, simple et nue opération, mais d’une manière qui lui fait tout voir en Dieu, sans rien distinguer et sans sortir de Dieu. C’est (là) où l’on voit les autres âmes en Dieu, et que ce même Regard amoureux et unissant qui consomme en Soi, S’étend et pénètre les autres âmes de ce même Regard et les unit à celles qu’Il a destinées à cela et qu’Il a déjà consommées en Lui. Et bien que ces choses que l’on dit paraissent contraire à la pure foi, elles en sont pourtant une suite et une consommation.

Comme vous voyez que le soleil, sans changer son cours sur la terre, y produit une infinité de différentes choses selon la disposition de la terre qu’il regarde, il en est de même de Dieu sur nous : c’est toujours en tout la même opération. Mais les obstacles continuels que nous apportons et la mauvaise disposition de notre terre empêchent qu’Il ne nous consomme en Son unité ; mais pour l’âme qui est docile, Il la transforme et la consomme en Soi de plus en plus42.

Contemplations de plusieurs sortes et quelle est la meilleure [1.43].

Il y a deux sortes de simples regards, l’un bon et l’autre dangereux. Le dangereux est de s’abstraire de toutes sortes d’objets sans en avoir aucun, et cela activement, en sorte que, quoique l’âme ne soit point intérieure ou très peu, étant encore dans l’activité, elle s’abstrait à la manière des Philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle de la vérité. Ceux qui se sont abstraits de la sorte ont eu à la vérité quelque connaissance d’un Souverain Etre supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n’est point là un état d’oraison.

Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu’Il est, s’abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n’est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu.

Le meilleur de tous les états est de recueillir au dedans l’esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d’elle les puissances et semble se les réunir. C’est une contemplation amoureuse qui n’envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l’aime d’autant plus que l’esprit s’abîme dans une foi implicite, non par effort, ni par contention d’esprit, mais par amour. On ne fait nul effort d’esprit pour s’abstraire, mais l’âme s’enfonçant de plus en plus dans l’amour, accoutume l’esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par effort ou raisonnement : mais cessant de les retenir, elles tombent d’elles-mêmes. Alors l’âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l’âme dans un silence goûté.

Par cette voie, l’âme trouve en peu [de temps] son centre, ce qui n’arrive pas par la simple abstraction de l’esprit : car quoique l’âme y ait une certaine paix qui vient de l’abstraction des objets multipliés, cette paix n’est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté. De plus, l’homme faisant lui-même par effort cette abstraction, il en est le principe et par conséquence l’agent, en sorte que Dieu n’est ni principe de son oraison, ni son moteur. Il n’en est pas ainsi de celle qui se fait par le recueillement intérieur où la volonté commande et attire les autres puissances. L’amour sacré s’emparant de la volonté de l’homme, devient son principe, son moteur, son agent. L’âme devient passive par ce moyen et la volonté perdant peu à peu toute force active, sent qu’une autre volonté, qui est celle de Dieu, prend insensiblement la place de la sienne, de sorte qu’enfin elle n’en trouve plus. Ses désirs aussi s’amortissent insensiblement jusqu’à ce qu’ils s’écoulent avec la volonté en Dieu. Ne nous trompons point, on ne se perd en Dieu que par la volonté ; et c’est cet écoulement de la volonté en Dieu, l’esprit étant simplifié par la foi et ne retenant nul objet ni pensée volontaire, qui fait cette extase permanente qui est le passage de la volonté en Dieu.

C’est l’abstraction de la volonté qui est l’essentiel car n’étant plus retenue par rien, elle retourne en son principe, entraînant avec elle l’esprit, dont elle est supérieure. Toute autre voie, quelque sublime qu’elle paraisse, arrête l’âme, et ne la perd jamais dans son principe originel. Adam aurait eu beau considérer le fruit défendu : si sa volonté n’avait point consenti à le manger, il serait resté innocent et nous aussi. Il faut que comme le péché d’Adam est entré en lui et en nous par sa volonté, l’homme Adam soit détruit en nous par l’écoulement de cette même volonté en Dieu : alors le nouvel Adam prend la place du vieil homme et nous communique sa vie et son esprit. Ce trépas et mort mystique ne se fait qu’en perdant peu à peu la propre volonté. Toute la propriété est renfermée en elle. Quand la volonté perd ses propriétés par la charité, l’esprit perd aussi les siennes. Si par impossible, l’esprit était désapproprié sans que la volonté le fut, la volonté lui communiquerait plutôt sa propriété qu’il ne lui communiquerait sa désappropriation.

Il faut donc aller par cette voie, c’est le chemin le plus court et le plus facile. Si la purification est si forte et si longue, c’est que nous conservons des volontés sous de bons prétextes. Marchons donc par la foi pour l’esprit, une foi générale et implicite, qui le dénue peu à peu. Le dénuement est mille fois plus excellent que l’abstraction. Il est permanent et durable, c’est la pauvreté d’esprit. Au lieu qu’il faut renouveler l’abstraction toutes les fois qu’on fait oraison, se servir par conséquent de ses propres efforts, n’être jamais parfaitement passif et assujetti à Dieu, quelque suspension ou abstraction que nous puissions donner à notre esprit. Ceci est d’une extrême conséquence pour ne pas prendre le change et pour entrer dans la pure et nue lumière de la foi et dans la mort entière de la volonté. Persévérons par cette voie, et nous arriverons en Dieu même. L’Écriture ne dit pas : voyez et vous goûterez ; mais bien : goûtez, et voyez43. Car il est certain que les lumières qui viennent par le goût de la volonté, qui est comme la bouche de l’âme et seule capable de goûter les choses divines, sont la véritable lumière. Cela est si vrai que les âmes à qui Dieu communique les plus assurées lumières, n’ont rien dans l’esprit, et elles éprouvent qu’il ne leur passe rien ou presque rien par la tête, ce qui les étonne beaucoup dans les commencements. Mourons, perdons toute propriété, marchons par la volonté44, nous en expérimenterons plus qu’on ne peut nous en dire, et nous avancerons bien davantage. C’est par là qu’on a une véritable humilité : c’est par la perte de la volonté qu’on tombe dans le néant, et par conséquent en Dieu.

Divers effets de l’amour [1.49].

Sur ces paroles de saint Augustin : Pondus meum amor meus. Mon poids est mon amour45.

C’est ici toute l’économie de la voie du pur amour. L’amour est un poids qui enfonce continuellement dans le Tout immense.

Au commencement cet amour est plus sensible parce qu’étant plus éloigné du centre qui est Dieu, il fait, pour atteindre la pente centrale, certains efforts qui sont comme des élans et ces élans rendent lumière et chaleur sensibles, qui est ce qu’on estime le plus lorsqu’on n’a pas une lumière plus profonde. Ces personnes paraissent toutes éclatantes de lumière, et toutes brûlantes d’ardeur ; plusieurs néanmoins meurent sans avoir atteint la pente de la montagne, ou plutôt, le commencement de la vallée. Il ne faut pas croire que pour trouver Dieu il faille monter. Il est partout, Il environne tout, et Il se donne volontiers à celui à qui la plus profonde humilité a fait trouver la pente, car il faut être persuadé que nous ne trouvons Dieu Lui-même que dans le plus profond anéantissement.

C’est ce plus profond anéantissement qui, étant notre lieu propre, nous fait trouver infailliblement notre centre éminent et invariable qui est Dieu. Car comme Dieu, par sa toute-puissance, a tiré toutes choses du néant lorsqu’Il nous a créés, c’est dans ce même néant qu’Il nous prend pour nous faire de nouvelles créatures. Emittes Spiritum, etc.46 C’est cet Esprit saint, cet Amour-Dieu qui nous fait cette nouvelle création, lorsqu’Il nous a réduits à néant et qu’Il nous a fait rentrer par Sa lumière de vérité dans l’état bas et ravalé d’où nous étions tirés par notre orgueil. Il faut donc savoir en cela l’économie de la Sagesse. L’âme ayant passé ces élans d’amour dont nous avons parlé, ce même amour actif et par secousse est premièrement ralenti et devient plus tempéré ; ensuite l’âme ne le sent plus que comme un poids qui l’entraîne insensiblement en bas. C’est un poids qui enfonce peu à peu l’âme en son rien, et qui est comme tout naturel, jusqu’à ce que par cette pente insensible et ce poids d’amour, l’âme tombe dans le plus profond de la vallée, qui est son néant. Ceci se fait tout naturellement, sans effort, et d’une manière presque imperceptible, jusqu’à ce que l’âme étant éloignée de toute hauteur, retombe dans cette profonde humilité qui la réduit à néant, c’est-à-dire dans son rien. Alors ce poids d’amour la faisant outrepasser elle-même, elle trouve Dieu en manière de centre plus profond ; et par cette même pente d’amour qui entraîne tout avec soi, volonté, esprit et tous leurs apanages, elle tombe en Lui où elle se perd et s’abîme toujours de plus en plus par ce même poids de l’amour47. Or comme Dieu est immense et infini, ce poids l’enfonce toujours plus en Dieu.

Elle est alors faite une nouvelle créature : tout ce qui est de l’ancienne est passé et tout est rendu nouveau, parce que le vieil homme ne peut entrer en Dieu. Il faut mourir absolument à ce vieil homme pour être changé en l’homme nouveau, pour être fait une nouvelle créature en Jésus-Christ, et être transformé en son image. Si une pierre qu’on jette dans la mer trouvait une profondeur infinie, elle s’enfoncerait toujours plus par son propre poids, sans s’arrêter un seul instant et sans pouvoir être arrêtée : plus la pierre serait pesante, plus elle enfoncerait , au lieu qu’une chose légère nagerait sur la surface de l’eau. Il en est de même de l’amour : lorsqu’il est faible et léger, il reste pour ainsi dire sur la surface, il se voit, se discerne fort bien ; mais lorsque son poids est grand, il s’enfonce, s’abîme et se perd dans cette mer d’amour qui est Dieu même. Deus charitas est48. Or cette pente ou ce poids d’amour humilie toujours plus l’âme en l’enfonçant en Dieu. Ne nous trompons pas, nous ne pouvons arriver en Dieu que nous ne soyons faits une nouvelle créature en Jésus-Christ, et nous ne pouvons être faits une nouvelle créature en Jésus-Christ que tout ce qui est de l’ancienne ne soit passé. Pour peu que nous soyons encore assujettis au vieil homme, l’homme nouveau ne sera point en nous. Il ne s’établit que sur les débris d’Adam pécheur, car, comme dit saint Paul, pour être fait une nouvelle créature en Jésus-Christ, il faut que tout ce qui est de l’ancienne soit passé, que tout soit rendu nouveau49. Il n’y a que l’amour sacré qui puisse faire cette division du vieil homme. C’est l’amour qui, comme un admirable dissolvant, dissout et change le fer de notre nous-mêmes en or pur de la charité.

Plus il y a de charité dans une âme, plus il y a d’humilité - de cette humilité profonde qui, causée par la réelle expérience de ce que nous sommes, fait que, quand nous le voudrions, nous ne pourrions nous attribuer aucun bien. Car l’esprit d’amour est aussi un esprit de vérité. En sorte que l’amour fait ces deux fonctions, qui n’en sont qu’une, qui est de nous mettre en vérité sitôt que nous sommes en charité, car l’amour est vérité. Plus l’amour devient fort, pur, étendu, plus il nous fait approfondir notre bassesse. C’est comme une balance : plus vous la chargez, plus elle s’abaisse et plus elle s’abaisse d’un côté, plus elle s’élève de l’autre. Plus le poids de l’amour est grand, plus elle s’abaisse au-dessous de tout et plus l’autre côté de la balance s’élève vers cet amour-vérité qui fait connaître ce que Dieu est et ce qu’Il mérite. Tout s’élève pour rendre gloire à Dieu et pour L’aimer au-dessus de tout, à mesure que nous sommes plus rabaissés.

O Néant ! tu n’es rien et cependant tu portes tout le poids de l’amour ! Cet amour t’anéantit toujours plus par son poids et nous fait voir Dieu d’autant plus grand et plus élevé que nous sommes plus petits et plus rien. C’est ce poids d’amour qui, à force de nous enfoncer en Dieu, nous dérobe aux yeux de toutes les créatures et de nous-mêmes. Ah ! quand serons-nous si bien perdus que nous ne nous retrouvions jamais ! O homme, si tu savais combien ta bassesse est lumineuse ! Tu ne peux être éclairé que par elle, car c’est où la vérité habite ; et où la vérité habite, la charité y habite aussi comme compagne inséparable. O Dieu, donnez-nous cet Esprit-Amour et Vérité dont le poids, en nous anéantissant toujours plus, nous enfonce davantage en Vous ! Amen, Jésus !

Du repos en Dieu [1.53].

Sur ces paroles : Le septième jour, le Seigneur se reposa de toutes ses œuvres50.

Dieu de toute éternité avait eu un repos parfait en Lui-même. Ce repos, qui vient de l’assemblage de toutes perfections, et perfections infinies, auxquelles rien ne manque, qui ne peuvent croître ni diminuer, n’ayant point d’autres bornes que l’infinité même, est un point fixe dans Son immensité éternelle, surcomblé de tous les plaisirs invariables qu’Il trouve dans la contemplation de Sa beauté et dans la complaisance de cette même beauté si grande, si étendue, si fort au-dessus de toute compréhension, que l’intelligence de tous les Anges et de tous les saints n’en peuvent comprendre qu’une petite partie51.

Ce Dieu de beauté, qui Se connaît Soi-même infiniment et qui ne peut être parfaitement connu que de Soi, S’aime aussi infiniment  et Il ne peut être aimé comme et autant qu’Il le mérite que de Soi-même.

Si Dieu ne peut être connu, même dans l’autre vie, qu’imparfaitement et non dans toute l’étendue de ce qu’Il est parce qu’il faudrait être Dieu comme Lui pour Le connaître de la sorte, Il ne peut non plus être aimé dans l’étendue de ce qu’Il est par des créatures bornées et limitées, quelques grandes et parfaites qu’elles puissent être. Il n’y a donc que Dieu qui Se connaisse et qui S’aime Soi-même dans toute l’étendue de la perfection de ce qu’Il est ; et cette connaissance et cet amour Lui donnent un repos immense et infini que rien ne peut altérer ni diminuer.

Pour ce qui est de nous, nous pouvons encore moins connaître Dieu en cette vie que dans l’autre : nous ne Le connaissons ici que par la foi, qui est une lumière d’autant plus obscure qu’elle est plus étendue, parce que rien ne la borne. Elle croit Dieu, ce qu’Il est dans sa totalité ; et ce que la connaissance ne peut atteindre, la foi l’embrasse sans distinction de ce qu’Il est.

Représentez-vous par manière de comparaison trois différentes personnes : l’une qui, ayant ouï parler de la mer sans avoir jamais rien vu qui en approche, croit ce qu’on lui en dit sans rien examiner ; une autre qui, ayant vu un petit amas d’eaux, croit avoir vu toute la mer et l’assure de la sorte ; et une autre enfin qui, vivant dans la mer, en connaît des beautés et des richesses que les premiers ne voient ni n’imaginent pas . Mais cependant cet habitant de la mer n’en peut voir qu’une très petite partie, surtout si la mer est infinie.

Les bienheureux sont comme ce dernier. Le second marque ceux qui vont par la voie des lumières distinctes . Et ceux qui marchent par la foi croient, comme le premier, la totalité de ce qu’est la mer sans s’en former d’idée, ni rien imaginer , et leur foi est d’autant plus pure et plus étendue qu’ils ne s’en forment aucune espèce. Croire Dieu dans la totalité de ce qu’Il est, sans rien se figurer ou imaginer, perdre toute idée et distinction pour se perdre dans cette foi, qui est d’autant plus pure qu’elle est plus obscure et plus dégagée de témoignages et de tout ce qui est distinct et spécifique, approche plus que toute autre chose de la vérité.

Les bienheureux sont si ravis de ce qu’ils voient de Dieu qu’ils sont hors d’eux-mêmes en cette mer immense de beauté, quoiqu’ils ne puissent découvrir que la moindre partie de sa totalité, (chacun selon ce qu’ils sont,) qu’ils s’y abîment et s’y perdent sans cesse.

La meilleure manière de connaître Dieu en cette vie et la seule sûre est de croire dans sa totalité ce qu’Il est et de s’abîmer dans cette foi ténébreuse et générale car, comme elle n’attribue rien à Dieu en distinction et qu’elle le croit ce qu’Il est, elle ne Lui ôte rien non plus : elle est par là à couvert de toute méprise. 

Il n’en est pas de même de ces autres âmes dont j’ai parlé qui, prenant un petit amas d’eaux pour la mer elle-même, sont la figure des âmes conduites par les lumières, les visions, les révélations etc. Ce que Dieu leur manifeste de Lui-même est si peu de chose qu’on oserait quasi dire que, si elles croient de Dieu ce qu’elles voient ou s’imaginent de voir, elles sont dans l’erreur et sont comme la mère de Samson qui croyait avoir vu Dieu, quoique ce ne fut qu’un Ange. Toutes ces visions, quand elles seraient vraies, ne sont que quelques manifestations par le moyen des bons Anges, et ce n’est nullement Dieu.

Il faut expliquer quelle est la nature de l’amour que nous devons avoir pour ce Dieu si infiniment aimable et si infiniment digne d’être aimé. Pour aimer Dieu comme Il mérite de l’être, il faudrait être Dieu . Mais il y a un amour qui n’est pas indigne de Lui, quoiqu’il n’ait pas une étendue infinie : c’est un amour répondant à la foi, qui aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est, et avec toute la pureté dont une créature bornée et limitée est capable. C’est d’aimer Dieu du même amour dont Il S’aime Soi-même, quoique non pas autant qu’Il S’aime, ce qui est impossible. Dieu S’aime tellement pour Lui-même qu’Il ne peut aimer que par rapport à Lui ce qu’il aime hors de Lui et qu’il n’aime en Lui que Lui-même. Il ne serait pas Dieu s’il pouvait S’aimer d’une autre manière.

Pour aimer Dieu comme Il le mérite, et non autant qu’Il le mérite (ce qui est impossible), il faut L’aimer d’un Amour pur, net, droit, qui ne regarde que Lui-même : il faut que cet amour surpasse toutes choses et soi-même, sans qu’il lui soit permis d’avoir d’autre regard ni retour sur aucun objet que sur Dieu même en Lui-même, pour lui-même. Toute autre vue ou motif est indigne de Dieu et n’est pas le pur amour, qui est seul proportionné, sans proportion, à ce que Dieu est. Il aime Dieu dans la totalité de ce qu’Il est : il aime, comme dit saint Denis, le beau pour le beau52. L’âme se plonge et s’abîme dans cet amour qui la surpasse infiniment. Lorsqu’elle est plongée dans cette mer d’amour, elle ne voit qu’amour, elle est bien éloignée de se voir ni de se regarder soi-même ni quelque avantage rapportant à soi, quel qu’il soit. Elle ne voit qu’amour : elle se promène, pour ainsi dire, dans l’amour sans voir autre chose quelle qu’elle soit, comme les enfants dans la fournaise ne voyaient que flammes, quoiqu’ils n’en sentissent pas l’ardeur. L’âme est donc abîmée dans l’amour, sans rien distinguer ni discerner dans l’amour que l’amour même, ni motif, ni raison d’aimer : l’amour tient lieu de tout cela. C’est ainsi qu’on aime Dieu dans le ciel, sans retour ni raison d’aimer. L’amour est la seule raison d’aimer, l’amour est la récompense de l’amour. Et comme la foi ne discerne rien en Dieu et croit ce qu’Il est dans Sa totalité, l’amour ne discerne rien, mais il aime Dieu dans Sa totalité. Il aime Dieu tellement pour Lui-même et si fort au-dessus et hors de soi que, dans cet amour, tout autre motif que Dieu même lui serait un enfer.

Les âmes de lumière distincte ont aussi des distinctions et des motifs en leur amour, mais comme je ne parle de cela que par accident, je n’en dirai pas davantage.

Les âmes ainsi bien ordonnées dans leur amour et dans leur foi, goûtent sans goût un repos très grand, qui est une participation de ce repos que Dieu goûte en Lui-même car comme leur amour n’est pas en elles, ni rapportant à elles, leur repos est de même invariable, parce qu’il n’est ni en elles, ni rapportant à elles.

Il est dit, que Dieu se reposa le septième jour de toute œuvre qu’il avait faite, c’est-à-dire, qu’ayant créé tout ce qu’Il voulait créer, Il cessa la création. Car la puissance de Dieu étant sans bornes, Il ne peut se fatiguer ni se lasser. De plus la création de ce grand Univers et de tout ce qu’il contient, ne Lui coûta qu’un Fiat : l’homme, le plus parfait de tous ses ouvrages, fut créé d’un peu de boue, et un souffle l’anima. D’où vient donc que l’Écriture parle de ce repos du septième jour que la suite de tous les âges ont imité, soit dans l’ancien soit dans le nouveau Testament ? C’est pour nous faire connaître qu’il y a un repos de toute œuvre, auquel repos Dieu nous invite. Ce repos est une cessation de toute œuvre comme j’espère le faire voir, et il tend au repos du Seigneur qui est invariable, dans la cessation générale et universelle de toutes choses par un état tout passif et tout anéanti. Si cela n’était pas, Dieu n’aurait pas dit : J’ai juré dans ma colère qu’ils n’entreront point dans mon repos53 puisque, pour ce qui est du repos ou sabbat Judaïque, il est certain que les Israélites observaient très rigoureusement ce sabbat.

Jésus-Christ dit, lorsqu’il justifiait ses disciples d’avoir rompu des épis au jour du sabbat54, qu’il était lui-même le Seigneur du sabbat55. Car les Juifs avaient pris les paroles de garder le sabbat d’une manière toute grossière, matérielle et extérieure, au lieu que Dieu ne faisait observer si rigoureusement le sabbat que pour nous instruire de quelques autres sortes de sabbat où nous sommes invités.

Le premier sabbat est de cesser toutes les œuvres d’iniquité pour embrasser les voies de la justice, ce que les Juifs n’entendaient pas lorsqu’ils reprenaient Jésus-Christ de faire des guérisons le jour du sabbat. Il leur dit : Est-il permis de faire du bien ou du mal ? Et leur fit voir que lorsqu’ils le blâment du bien qu’il faisait le jour du sabbat, ils ne faisaient point de scrupule de retirer un bœuf ou un âne de la fosse où il était tombé.

Il leur enseigne ailleurs un autre sabbat, qui est de cesser toute convoitise et avarice56, et c’est le second sabbat. Car ce n’est pas assez de s’abstenir de commettre le péché, si on ne cesse toute convoitise, toute avarice - comme ce n’est pas assez de se priver des biens extérieurs, si on en conserve l’amour et l’affection.

La cessation de l’affection de toutes choses de la terre, de tout ce qui regarde ce qui est hors de nous comme  biens, honneurs, grandeurs, dignités, renommée, etc. c’est le troisième sabbat.

Le quatrième est de cesser par la pauvreté d’esprit tout raisonnement, de faire cesser toute lumière propre, tout ce qui appartient à l’esprit, pour l’assujettir à la foi. Et ce sabbat est bien plus parfait que tous ceux qui l’ont précédé.

Il faut aussi cesser toutes sortes d’affections hors de nous, en nous et rapportant à nous, tout amour-propre, toute propre volonté, tous désirs, enfin tout ce qui appartient à la volonté, afin de la soumettre à Dieu par l’amour, et que ce même amour la perde en soi. C’est le cinquième sabbat, plus parfait que les autres. L’âme y goûte déjà un très grand repos et tel qu’on aurait peine à l’exprimer.

Le sixième repos ou sabbat, qui est le plus proche du sabbat du Seigneur et en comparaison duquel les autres peuvent passer pour des jours de travail, c’est l’entière désappropriation, qui fait tomber, pour ainsi dire, l’âme dans le repos du néant. Elle est là, non dans un repos goûté et aperçu comme auparavant, mais dans un repos de mort et de néant, qui est un repos plus grand que tous les autres quoiqu’il ne soit pas aperçu ni goûté comme les autres. Mais avant que de parler du septième Repos, il faut dire comment, ainsi que dans les autres sabbats, il y a ici, et surtout vers la fin, diverses cessations d’œuvres.

L’âme commence à sortir par la simplicité de la multiplicité de voies et d’actions pour devenir simple et reposée, car auparavant l’âme était si fort multipliée en toutes choses qu’on pouvait dire d’elle ce que dit le Prophète : Ils se sont fatigués dans la multiplicité de leurs voies, sans dire jamais « demeurons en repos57.

L’âme ainsi simplifiée se ramasse pour ainsi dire et se réunit dans tous les endroits où elle était éparse et dispersée. Elle cesse son action vive, multipliée et turbulente pour donner lieu au repos ou sabbat qu’elle commence à goûter.

Ensuite elle devient passive, recevant les pures lumières de l’Esprit de Dieu sans y rien ajouter, faisant cesser les lumières du propre esprit. Puis la lumière de Dieu qui devient plus abondante, fait cesser nos propres limites, les mettant en obscurité, comme la lumière du soleil fait disparaître celle des étoiles. Et c’est alorsque la foi pure et nue, que la lumière de vérité s’empare de l’esprit, le fait défaillir et mourir à toute lumière et action propre pour recevoir passivement la vérité telle qu’elle est en elle-même et non en image. La volonté est ensuite privée de toute action propre, d’amour, d’affections, de toute action quelle qu’elle soit, pour recevoir purement l’action de Dieu, soit qu’Il la purifie ou qu’Il la vivifie. Et c’est l’amour qui fait toutes ces choses, pour être lui-même l’action de la volonté.

Ainsi l’âme privée de toutes ses plus nobles fonctions, laissant la place au fort et puissant Dieu, entre dans le repos du néant où tout le propre est ôté, propre vie, propre action. L’âme étant ainsi rentrée dans ce repos du néant dont Dieu l’avait tirée, c’est alorsque Dieu la crée de nouveau par une nouvelle régénération, la faisant une nouvelle créature en lui. Il la tire du chaos, sépare l’humide du sec, c’est-à-dire qu’Il sépare ce qui est pur, simple, fluide, de ce qui est matériel et grossier. C’est alorsque l’esprit de Dieu se promène sur les eaux pour les rendre fécondes en Jésus-Christ. Il crée un nouveau ciel de nouvelle lumière, non pour être propre à la créature58. C’est-à-dire qu’Il lui communique l’esprit de vérité, dont elle est investie et remplie - cet esprit d’amour, qui est lumière et ardeur, qui est le grand luminaire qui éclaire le nouveau ciel de l’âme.

Ensuite de quoi, l’âme entre dans le sabbat éternel, dans ce repos de Dieu en lui-même, qui n’est plus un repos goûté, ni un repos comme celui du néant, ni un repos en soi, mais le repos du Seigneur, promis dès le commencement et dont notre Seigneur parle lorsqu’il dit : bon et fidèle serviteur, entrez dans le repos ou la joie de votre Seigneur59 car c’est la même chose60.

C’est ce repos qui n’étant plus en nous ni pour nous mais en Dieu pour Dieu même, ne varie plus. Il n’y a point d’état permanent en cette vie tant que nous sommes à nous-mêmes, car tout ce qui est en nous est sujet au changement. Mais lorsque nous sommes vides de tout et que nous avons transporté tout en Dieu parce que nous nous y sommes perdus nous-mêmes, le repos trouve alors en Dieu cette permanence que l’on ne peut jamais trouver en soi-même ni en aucune créature.

Dieu nous fasse la grâce de bien connaître, comprendre et pratiquer les sabbats, pour être introduits dans le Sabbat éternel où est le parfait repos61. Amen, Jésus !

Différence de la sainteté propriétaire et de la sainteté en Dieu [1.60]

Vous me demandez la différence de ceux qui sont saints en eux-mêmes et de ceux en qui Dieu seul est saint. Quoique j’aie expliqué diverses fois cette différence, je vous en dirai quelques mots. Les premiers sentent et connaissent leur sainteté, elle leur sert d’appui et d’assurance. Leurs œuvres leur paraissent des œuvres de justice, dont ils attendent des récompenses et des couronnes. Leur sainteté est connue parce qu’elle est en relief et qu’étant fort au-dehors, elle paraît aux yeux de tous et attire l’estime des hommes. Cette sainteté n’est pas exempte de la rouille de la propriété, il s’en faut de beaucoup. Ces saints ont une gloire et un intérêt particulier : ils sont représentés dans le Bienheureux Jean de la Croix par la figure qui est à main droite de la montagne62 dans son livre, où il met la sûreté comme un de leurs principaux caractères, de manière qu’ils sortent de ce monde appuyés de leurs mérites. Je ne sais s’il n’y a point quelque flamme purifiante pour eux. Je le laisse au jugement de Dieu, n’osant dire ce que j’en pense.

Ceux en qui Dieu est saint, ne sont pas des pierres ou médailles de relief, mais des pierres gravées profondément, comme celle des cachets. C’est Dieu qui S’imprime profondément en eux, qui est leur véritable sainteté. Il ne paraît au dehors de ceux-là qu’une concavité. On n’en peut discerner la beauté qu’en les imprimant sur la cire, c’est-à-dire qu’on ne les connaît qu’à leur souplesse et à la perte de toute leur propriété et de tous les apanages de la volonté propre, au lieu que les premiers ont des volontés fortes et puissantes et un jugement raide. Ceux en qui Dieu est saint n’ont aucun appui en eux-mêmes parce qu’ils n’ont aucune consistance propre : ils n’ont d’appui qu’en Dieu seul. Quand ils feraient toutes les oeuvres de justice qu’on fait tous les saints, ils ne les regarderaient pas comme telles. Leur espérance n’est point en ces choses, mais en leur Sauveur, qu’ils portent comme il est dit dans le Cantique des Cantiques, sur leur coeur et sur leur bras comme un cachet63. Parce que leur amour, leur volonté, tout eux-mêmes ne sont imprimés que de Jésus-Christ, non plus que leurs oeuvres, représentées par leurs bras. Ils ne s’appuient en rien de cela. Ils ne croient pas avoir jamais rien fait pour Dieu, ni qui soit digne de Lui, parce qu’ils sont imprimés de Lui, de ce qu’Il est, de ce qu’Il mérite. Leurs oeuvres leur paraissent des souillures en comparaison de la pureté de Dieu. Ils n’ont point de relief comme les premiers, mais une profonde concavité, qui est leur néant.

Or il faut savoir qu’on creuse la pierre en proportion que ce qu’on y veut graver a de grandeur, d’épaisseur et d’étendue. Afin que Dieu S’imprime dans notre âme, il faut qu’elle soit dans un néant proportionné au dessin de l’impression que Dieu y veut faire. Ici tout s’opère en vide : c’est une profondeur qui ne paraît qu’aux yeux de Celui qui fait ces concavités par l’impression de tout Lui-même. Car Dieu prépare l’âme par le vide pour y graver Ses caractères et, y venant Lui-même, Il augmente ce vide presqu’à l’infini, proportionnellement à ce qu’Il veut faire. L’homme ne voit point ce merveilleux ouvrage : il n’en paraît rien au dehors. Ce n’est point un ouvrage de relief, mais un creux profond, une concavité que l’âme n’aperçoit que par un vide souvent très pénible.

Il me semble que les premiers saints dont j’ai parlé sont comme des images de relief, mais les personnes dont je parle ici sont comme ceux en qui Dieu même S’imprime profondément. Dieu est tout leur relief. Si Dieu Se retirait, il n’y aurait plus qu’un vide, mais Dieu ne Se retirant pas, ce vide - qui ne paraît que comme une profonde vacuité - est imprimé de Dieu même. Dieu est tellement saint en ces âmes qu’elles n’ont plus aucune gloire qui leur soit propre, mais le seul honneur et la seule gloire de Dieu habitent sur cette montagne, ou plutôt dans cette profonde concavité qui est leur néant. Comme ils n’ont ni forme ni vertu qui leur soit propre, ils n’ont point un amour intéressé. Leur amour est pur, sans retour sur soi et sans rapport à soi. Celui qui s’imprime en eux ne peut imprimer que ce qu’Il est et non une figure étrangère. Il est Vérité et Charité. La Vérité fait qu’ils ne peuvent voir aucun bien qui leur appartienne ni qui soit à eux : ils ne voient que par les yeux de Dieu, devant qui tout n’est qu’un néant. Ils ne peuvent avoir que l’Amour que Dieu leur imprime, qui est l’Amour de Dieu en Lui-même pour Lui-même, Amour dégagé de tout autre objet que Dieu, d’autre intérêt que celui de Dieu. Enfin Dieu vit en ces âmes vides de tout le reste, Il y agit et opère comme Il lui plaît. Il a là toute aisance, toutes les dimensions comme dit saint Paul64 : la hauteur, l’étendue et la profondeur de Dieu. Ils sont particulièrement dévoués à l’honneur et à la gloire de Dieu. Les premiers combattent pour eux-mêmes contre leurs ennemis, ceux-ci ne combattent que pour Dieu, sans espérer autre récompense que le bien de Le servir pour Son souverain mérite.

Vous me dites : mais puisque tous deux seront au ciel, qu’importe qu’ils soient saints pour eux ou que Dieu soit saint en eux ? O qu’importe ! Cela se peut-il entendre ? Il n’y a rien de nécessaire et qui puisse importer que Dieu : tout le reste n’est rien et moins que rien ! Dieu a promis des récompenses à la vertu, Il les donne. Mais il y a plus de différence entre celui en qui Dieu est saint et celui qui est saint en soi, qu’entre le ciel et la terre. O qu’importe, direz-vous ? Mais il importe à la gloire de Dieu le Père de trouver des âmes en qui Il Se glorifie pleinement et qui n’envisagent que Lui dans la gloire qu’ils Lui rendent ! Il importe au Fils d’exercer Sa qualité de Sauveur sur des cœurs qui veulent Lui devoir toutes choses ! Il importe au Saint-Esprit que Sa sainteté Lui soit rendue, qu’elle retourne à sa source aussi pure qu’elle en est partie !

Il me semble que je vois cette sainteté de Dieu comme un fleuve immense qui se divise en divers petits rameaux. Les uns pour n’avoir pas assez de pente, séjournent sur la terre, ils y contractent certain mélange qui représente bien la propriété. Les autres au contraire, mais en petit nombre, ayant la pente de leur anéantissement, retournent à leur Source avec une vitesse incroyable et rendent l’eau presque aussi pure qu’ils l’ont reçue, ils n’en retiennent pas une goutte, ils trouvent l’eau incomparablement mieux dans la Source qu’en eux-mêmes. O qu’ils sont éloignés de l’usurpation, de l’assurance, de la vaine complaisance, de la propriété ! Cette eau recoule si rapidement qu’on ne s’aperçoit pas qu’elle ait passé par ces lieux. Cependant elle y coule sans cesse car rien ne l’arrête, elle a rejoint cette branche à son lit. Il ne paraît pas même que le fleuve ait eu un passage par cet endroit. O gloire de Dieu, gloire de Dieu ! Il n’y a que vous de nécessaire, tout le reste est accessoire et par conséquent n’est rien. O seul, seul intérêt de Dieu seul ! C’est vous qui devez attirer notre attention, tout le reste n’est rien et moins que rien. Il en faudra toujours venir là pour être au Ciel. Eh, qu’on sera alors étonné de voir que ce néant, que cette caverne profonde faisait les délices de Dieu et qu’Il avait choisi, comme dit l’Écriture, ces ténèbres pour Sa cachette65 ! O Amour, faites-vous des cœurs qui n’aient plus d’autre gloire que la Vôtre, d’autre intérêt que le Vôtre, d’autre sainteté que la Vôtre, qui comprennent que la sainteté est à Celui qui est66, qui chantent avec l’Eglise : Tu solus sanctus !

Mais l’homme est si enivré de l’amour de lui-même, il a une passion si forte pour sa propre excellence que tout ce qui n’est pas lui ou pour lui, lui paraît une folie. Il a en horreur la doctrine de la désappropriation enseignée par Jésus-Christ : plus il s’aime soi-même, plus il la combat avec chaleur. Cette doctrine ne sera jamais combattue que par les amateurs d’eux-mêmes qui, comme des hiboux, ne sauraient supporter la lumière de la Vérité. Ils se plaisent dans les ténèbres de leur propriété. La Vérité leur est insupportable, leurs yeux malades de l’amour-propre ne sauraient La souffrir. O divine lumière, toute douce et suave pour celui qui, selon le précepte de Jésus-Christ67, s’est renoncé soi-même jusqu’au point de se haïr ! Celui qui est parvenu à cette sainte haine de soi-même, vous regarde avec plaisir sans baisser la paupière sur son propre intérêt. Divin Verbe qui êtes la lumière du monde, éclairez les hommes de Votre Vérité ! Qu’ils L’adorent et L’aiment puisqu’Elle seule mérite tout notre amour ! Amen, Jésus !

Différence de la foi obscure à la Foi nue [2.15].

Vous demandez la différence de la foi obscure à la foi nue. On commence par la foi savoureuse, qui est comme voguer sur mer avec le vent en poupe, guidé par un excellent pilote. Vous faites beaucoup de chemin avec joie et en plein jour. Vous vous confiez au pilote, mais tout va si bien que vous n’avez nulle occasion d’exercer votre confiance.

La nuit vient : vous craignez de vous égarer mais vous vous confiez à votre pilote, qui vous dit de ne rien craindre. Ensuite les vents deviennent contraires, les ondes s’élèvent, la mer grossit, votre crainte augmente ; cependant vous êtes soutenus et par l’excellence du pilote et par la bonté du vaisseau. La tempête augmente, la nuit devient plus noire . Il faut jeter les marchandises dans la mer. On espère le jour et que la bonté du vaisseau résistera aux coups de mer ; mais le jour ne vient point, la tempête redouble. On espère un sort favorable, lorsque le vaisseau tout à coup se brise contre les rochers.

Quelle transe, quel effroi ! On se sert du débris du naufrage pour arriver au port. On commence tout de bon à s’abandonner sur une faible planche, on n’attend plus que la mort, tout manque, l’espérance est bien faible de se sauver sur une planche. Il vient un coup de vent qui nous sépare de la planche. On fait de nécessité vertu, on s’abandonne, on tâche de nager, les forces manquent, on est englouti dans les flots. On s’abandonne à une mort qu’on ne peut éviter, on enfonce dans la mer sans ressource, sans espoir de revivre jamais.

Mais qu’on est surpris de trouver dans cette mer une vie infiniment plus heureuse qu’elle n’était dans le vaisseau, et d’autant plus heureuse qu’elle subsiste sans moyens ! O Dieu, éclairez les aveugles, et instruisez le cœur de l’homme !

Pureté d’Acte et de Connaissance des âmes pures [2.42]

Je comprends68, sans le pouvoir exprimer, comment toutes les opérations qui se font hors de la Trinité, quoique attribuées différemment aux divines Personnes selon leurs différents effets, sont pourtant toutes des trois Personnes invisiblement à cause de l’unité de Leur essence. Et j’éprouve comment, dans l’homme devenu simple et divin, tout se fait par un seul acte et indivisible. Quoique l’on donne le nom d’amour et de connaissance à cet acte, selon ce qu’il opère et produit, cependant l’âme réduite en unité n’éprouve qu’un seul acte continuel et sans interruption. Et ce qui s’opère en elle est un acte si pur et dégagé qu’il [ne] laisse à l’âme nulle distinction, en sorte qu’elle ne sait si son amour est lumineux ou sa lumière amoureuse.

Elle aime sans sentir l’amour, et elle sait et connaît tout sans savoir comment elle le sait et connaît. Et sans nul moyen ni par l’entremise d’aucune chose, elle [se] trouve n’ignorer rien, sans savoir qui lui a appris, ni comme cela lui est venu : car cette connaissance n’a rien qui fasse ni espèce, ni plénitude. Elle est d’autant plus pure qu’elle est nue et d’autant plus nue qu’elle est plus hors de l’âme, et plus séparée d’elle-même, en sorte que l’on comprend par ce que l’on éprouve comment les Bienheureux voient tout en Dieu sans rien voir que Dieu69 - et non en manière objective, ainsi que quelques-uns ont voulu dire que l’on voit en Dieu tous les objets comme dans un miroir, se persuadant un détail des choses mêmes. Cela n’est point de la sorte, puisque l’application à ces objets, quoiqu’en Dieu même, serait une application distincte de Dieu dont l’âme abîmée en Dieu est incapable. Mais elle voit en manière divine et indistincte toutes choses sans voir autre chose que Dieu, par un regard fixe et d’autant plus simple et épuré que rien de distinct ne le termine. C’est une vue simple et immense de l’immensité même, qui renferme tous les objets sans s’arrêter à aucun, ce qui serait une imperfection. Cette vue sans vue est amour et jouissance, et tout cela est une même chose dans l’unité même.

Lorsque l’homme est encore en lui-même, il rapporte tout à soi et attire tout en soi-même. Toutes les créatures sont pour lui-même en manière spirituelle, ou en vue de perfection ou de salut. Mais par le transport qui est fait de cette âme en Dieu par une extase d’autant plus éminente qu’elle est plus continuelle - puisqu’elle commence dès cette vie ce qui doit durer éternellement, où l’âme ne sortira plus de Dieu pour retourner à elle-même - alors elle transporte avec elle toutes les créatures en Dieu, de sorte que Dieu est son seul objet et sa seule vie : elle voit tout en Dieu, et tout Dieu, rien hors de Dieu ni distinct de Dieu. Cet Être infini fait disparaître tout le reste, dont l’âme cependant n’est point appauvrie. Mais elle possède tout sans rien avoir ni posséder, elle voit tout au-dessous d’elle et elle ne voit rien que Dieu, dont elle ne peut se distinguer pour se voir elle-même70.

C’est alors que par un noble orgueil, elle ne trouve rien qui soit digne d’elle et qui ne soit au-dessous d’elle. Il n’y a point de Purgatoire pour une telle âme ; et celle qui écrit ceci a eu souvent certitude qu’il n’y en avait point pour elle, quoiqu’elle ne prenne ni part ni intérêt à cela. Une âme qui a été assez purifiée pour être reçue dans son principe original, est assez purifiée pour le ciel, puisque c’est Dieu seul qui exige la pureté et non le ciel.

O si je pouvais exprimer cette vérité, et ce que c’est qu’une âme dans la pure vérité exempte des méprises ordinaires ! cette âme juge de tout sainement, et connaît d’abord la vérité en toutes choses, elle connaît l’abus des sciences71. Et l’homme le plus savant, éclairé de la vérité, découvre dans la science la vérité qui y est cachée et que les autres savants ignorent, car la science a la vérité, mais une vérité cachée aux savants mêmes qui ne sont point éclairés de la lumière divine. Ils voient sans voir mais lorsque la vérité éternelle se manifeste à eux, ô alors ils sont agréablement surpris de voir qu’ils découvrent une profonde science qu’ils avaient ignorée.

C’est ce que vous connaîtrez un jour. Il n’est pas encore temps pour vous d’écrire : il faut être rempli de l’infusion divine auparavant ; ce sera alors que vous écrirez certainement, et comme possédant ce que vous ne voyez à présent que de loin. Croyez-moi en ce point : cessez tout et vous aurez tout. Présentement il faut goûter et se taire. Il faut se laisser vider de tout pour être capable de la plénitude divine et pour voir comme dit David la lumière dans la lumière même72. Tout ce qui n’est point cela est peu de chose, et est plus une lueur qu’une lumière73.

État d’une âme passée en Dieu [2.61].

Lorsqu’une âme est une fois sortie d’elle-même et passée en Dieu, elle est si fort étrangère à elle-même qu’il faut qu’elle se fasse une grande violence pour penser à elle. Lorsqu’elle y pense c’est comme à une chose étrangère qui ne la touche plus. Elle se sent comme divisée et séparée d’elle-même. Une seule chose est et subsiste en elle, qui est Dieu. Elle ne peut plus se voir distincte de Dieu. Dieu est elle et elle est Dieu, mais pour se regarder elle-même cela lui est étranger. Elle n’a plus nulle correspondance d’elle-même pour elle-même mais Dieu seul subsiste sans distinction. Et plus elle est dans cette unité en Dieu, indistinguible, plus elle est étrangère et séparée d’elle-même. Rien de ce qui peut avoir rapport à elle ne la peut toucher ni intéresser. Paradis, perfection, éternité, rien de tout cela ne la regarde plus. Tout ce qui a rapport à la créature est perdu pour elle et dans une perte si étrange que la perte même est insensible et étrangère. Dieu est Dieu en Lui-même et pour Lui, et c’est tout ce que fait cette âme : non qu’elle y pense en distinction, mais c’est qu’elle fait qu’il n’y a que Dieu pour elle. Tout le reste lui est étranger.

Si son propre salut ne la touche pas d’une manière aperçue, celui des autres ne la touche point aussi. Cependant elle y est employée et y travaille par Providence. Dieu la pousse quelquefois fortement à désirer le salut et la perfection de certaines âmes, en sorte qu’elle donnerait sa vie pour les faire correspondre à Dieu dans toute l’étendue de Ses desseins sur elles - mais sans soin ni souci, sans y mettre rien du sien, servant de pur instrument en la main de Dieu, qui donne telle pente et telle activité qu’il Lui plaît, mais activité dans un parfait repos, sans sortir de Lui-même, sans nulle pente propre, quoique la pente soit quelquefois infinie : car l’âme parvenue à l’entière désappropriation et propre à s’écouler en Dieu, y étant abîmée, est comme une eau fluide qui ne peut être fixée mais qui s’écoule sans cesse suivant la pente qui lui est donnée.

Elle comprend qu’elle participe à la qualité communicable de Dieu et qu’elle ne vit et ne subsiste que pour se répandre. Plus elle s’écoule, plus elle est pleine sans nulle plénitude propre, mais de la plénitude de Dieu en Lui qui se communique à tous les êtres et qui entraîne avec Lui ceux qu’Il a abîmés en Lui. C’est Lui qui leur donne toute pente. Cependant cela se fait sans s’en occuper, sans y penser, sans se soucier du succès : tout périrait et se renverserait que l’âme n’en serait point touchée, ce qui n’empêche pas qu’elle ne souffre les biens ou les maux des âmes qui lui sont unies pour recevoir ses communications. C’est comme une rivière qui s’écoule agréablement lorsqu’on lui fait passage, mais qui remonte avec effort contre elle-même lorsqu’elle n’en trouve point. Cette douleur, quoique très forte, n’est point propre à l’âme. Ce n’est point un déplaisir pour la perte des âmes, c’est une pente nécessaire. Tout lui est Dieu et toute la gloire de Dieu se trouve autant dans la destruction de toutes choses que dans leur succès. On ne sait plus ce que c’est que parents, amis, biens, enfants, intérêt, honneur, santé, vie, salut, gloire, éternité : tout cela ne subsiste plus pour une telle âme, quoiqu’à l’extérieur elle paraisse toute commune, agissant et faisant comme les autres.

Dieu est toutes ces choses en elle pour Lui. Ces âmes en qui Il habite sont cachées à elles-mêmes. O si je pouvais faire comprendre l’intimité et identité de cette union ! Mais je n’en puis rien dire. Dieu est, et la créature n’est rien74 et ne subsiste plus. O Dieu qui l’avez fait ! Vous seul le pouvez comprendre, Vous qui avez fait passer en Vous cette créature. Il m’en vient une raison qui est que l’âme est tellement perdue et submergée en Dieu qu’elle ne peut voir que Dieu sans Le voir néanmoins car elle en est comprise75. Elle peut encore moins se voir par réflexion parce qu’il faudrait sortir de Dieu pour se regarder. Si elle voyait quelque chose d’elle, elle le verrait en Dieu par un regard direct et non réfléchi sur elle-même. Cet état s’éprouve même des âmes qui ne l’ont encore que par disposition. Comme elles ne sont point en Dieu par état permanent, elles éprouvent dans cette disposition, qui dure plus ou moins selon qu’il plaît à Dieu, elles éprouvent, dis-je, une impuissance de réfléchir sur elles-mêmes, mais après cela, elles fourmillent de réflexions. L’âme qui y est par état, y est bien plus parfaitement et d’une autre sorte, elle ne peut plus en nulle manière se courber vers soi et, quand elle le voudrait faire, elle ne se trouve plus.

Comme elle ne se distingue plus d’avec Dieu, elle ne peut par conséquent avoir d’autre intérêt hors de Dieu de sorte que, si cette âme a encore quelque intérêt particulier quel qu’il soit, fût-il de salut, je dis qu’elle n’est point dans l’état dont je parle, mais dans quelque autre qui lui est inférieur. On prendra peut-être pour ce que je dis un certain état où l’on ne veut le salut que pour glorifier Dieu et l’on croira que ce n’est point avoir d’intérêt propre. Cela est très grand, mais ce n’est point ce que je veux dire. L’âme ne pense point ici à tout cela, elle ne sent plus même en elle les intérêts de la gloire de Dieu, comme une créature qui s’intéresse pour son Créateur. Tout cela n’est point ce que je veux dire. Ici Dieu s’intéresse Lui-même pour Lui-même, et cette créature n’a plus non seulement d’intérêt pour elle-même, mais nul intérêt pour Dieu distinct de Dieu : Dieu seul en unité est toute sa gloire ; ses intérêts, tout, se trouve renfermé en Lui. Dieu est Dieu en Lui et pour Lui.

Ceci a bien de la peine à être expliqué et à moins d’expérience l’on aura peine à le concevoir. Tout est Dieu. La gloire de Dieu est Dieu, non envisagée comme telle par cette créature, mais cela est et subsiste en unité réelle de vérité, comme Dieu subsiste en unité en Lui et pour Lui-même sans différence. Il en est de même dans cette âme : les volontés de Dieu et Ses commandements sont découverts dans leur source non plus distincts de Dieu, mais en Dieu, où les volontés de Dieu paraissent bien d’une autre sorte que tout ce que l’on en pourrait penser et connaître hors de Lui.

Après que l’on a bien écrit de ces choses, il en est mis dans le cœur d’inexplicables qu’il faut laisser recouler dans leur source.

Du Mariage spirituel [2.62].

Ce qui fait que tant de personnes ont parlé si différemment du Mariage spirituel, c’est qu’ils en ont parlé suivant leur lumière ou expérience, donnant le nom de mariage à leur union, selon le degré et l’état où ils étaient : les uns le mettant dans les lumières sublimes qui sont données à l’âme dans la perfection de l’état passif de lumière, les autres prenant pour mariage spirituel ces touches sublimes, cet amour fort et impétueux. Et les autres76 l’ont mis où il est, c’est-à-dire dans l’état de transformation. L’Écriture nous instruit mieux que toutes ces expériences lorsqu’elle dit dans Osée : Je t’épouserai en foi ; je t’épouserai pour jamais77, ce qui fait assez voir que le mariage parfait est indissoluble et qu’il ne peut être dans les unions passagères ou unions de quelque partie.

J’appelle union passagère celles qui ne sont pas en degré permanent, comme sont celles des puissances ou bien celles qui se font à l’oraison ou autre part et qui ne sont pas par état. Sainte Thérèse dit qu’elle avait quelquefois, même dès le commencement, cette oraison d’union. C’est ce que l’Epouse demande dans le Cantique lorqu’elle dit d’abord qu’Il me baise d’un baiser de Sa bouche78. Ceci se peut entendre de l’union passagère et de l’union permanente. Comme baiser, c’est l’union passagère, qui ne dure qu’autant que le baiser dure et qui laisse après soi la suavité de l’Ami. Comme baiser unique, il se peut appliquer à l’union permanente parce qu’elle (l’Epouse du Cantique) prétend que ce baiser durera toujours ; autrement elle dirait : « qu’Il me donne des baisers continuels de sa bouche. » Cependant de quelque manière qu’on le prenne, ou pour l’une ou pour l’autre, ce n’est point là le mariage, mais des gages d’amour de l’amant à l’aimée. La suite le fait voir lorsqu’elle dit : tirez-moi et nous courrons79 ; après quoi elle Le perd, Il S’enfuit et fait toutes les démarches nécessaires pour faire entrer l’âme dans la pure Foi et la rendre digne d’être Son Epouse. Ce baiser qu’Il lui accorde la rend si amoureuse de Lui qu’elle ne sait que courir comme une folle pour Le posséder entièrement : elle ne craint ni les coups, ni les plaies, elle Le demande partout, mais elle ne Le possède pas parfaitement (il est aisé de juger par là en quel temps se font les noces).

Ensuite ce sont les fiançailles où il semble que l’Epouse entre dans de nouvelles privautés avec l’Epoux. Il la mène dans Ses celliers, puis elle Le porte comme un bouquet entre ses mamelles : tout ceci marque union, caresses, privautés, mais non unité. Ils sont différents80 et elle ne le possède pas à souhait : vous voyez, puis après son repos, ses langueurs. Quoique tout cela soit divin, elle peut Le perdre encore et elle Le perd en effet.

Mais après cela elle dit : Mon Bien-aimé est à moi et moi je suis toute à lui. Je Le tiens et ne Le laisserai point aller81. Or c’est alorsque se fait cet admirable Mariage où l’âme est vraiment toute à son Epoux et Lui toute à elle. Elle dit « toute » pour faire voir que l’union n’est pas en quelque chose mais en tout. Ce qui dit unité car quelque soin que l’on ait d’unir deux choses ensemble, on ne peut si bien les unir qu’il n’y ait quelque endroit de désuni de sorte que l’on ne peut pas dire que l’union soit totale, quoiqu’elle soit intime. Mais pour faire qu’une chose soit toute unie avec une autre il faut fondre et dissoudre la chose que l’on veut unir afin que des deux il ne s’en fasse qu’une, et cela fait l’unité. Alors on peut dire : Mon bien-aimé est tout à moi et moi je suis toute à Lui, sans réserve ni distinction.

Or ceci ne se peut faire que par l’anéantissement non opéré activement mais souffert, qui a seul le pouvoir de faire perdre à l’âme toute forme propre afin qu’elle puisse être un avec son Dieu. C’est ce que signifie ce mot toute à lui et lui tout à moi, car nous sommes tellement un que l’union n’est pas bornée d’aucun côté, Dieu et l’âme étant l’un à l’autre sans réserve, et cela est unité parfaite. Après cela l’Epoux dit : ma Bien-aimée est toute belle, il n’y a nulle tache en elle82, parce qu’Il l’a rendue telle pour L’épouser, lui faisant perdre sa forme défectueuse pour lui donner la Sienne. D’où il est aisé de voir que les états de déchets, de pauvretés, de misères etc. n’arrivent pas après le mariage mais avant, qui est le temps où l’Epoux met l’âme dans le creuset pour l’épurer et la rendre digne de Lui.

Il est dit : Je Le tiens et ne Le laisserai point aller, ce qui fait voir la fermeté et l’indissolubilité de ce mariage. Je crois que plusieurs ont pris les fiançailles pour le mariage qui ne sera accompli en eux que dans le Ciel. L’Epoux consomme bien ce mariage autant qu’il le peut être en cette vie, mais la véritable consommation ne s’en fera que dans le Ciel. Et cette consommation se fait par transformation où des deux il n’est fait qu’un, non seulement comme par manière d’union, mais c’est que l’Amant a changé en Lui l’Aimée.

Il dit aussi : ma colombe est unique et parfaite83. Elle est unique parce qu’elle n’est plus mais Moi seul Je suis. Elle est parfaite parce qu’elle possède Ma propre perfection et c’est alorsque l’amour est fort comme la mort84, parce qu’étant devenue Dieu, la force est celle de Dieu. Ainsi elle est bien éloignée après cet heureux mariage de tomber dans les faiblesses et égarements précédents. Elle dit : Il a ordonné en moi la Charité85, ce qui fait voir que la Charité lui est donnée dans toute l’étendue et l’ordre qui lui est nécessaire.

Post-scriptum. Lorsque j’ai dit : mon Bien-aimé est à moi et je suis toute à Lui86, je sais que l’Epouse du Cantique ne dit pas ce mot, toute, mais je l’ai mis comme il m’est venu dans l’esprit. Saint François de Sales l’explique ainsi : et je suis toute sienne. J’ai cependant vu qu’il n’y a dans les Cantiques que le simple mot ego illi, mais cette divine Amante ne se serait pas contentée d’être à Lui en partie.

Voies et Opérations de Dieu et de Sa grâce sur les âmes de choix [2.64].

Que l’aveuglement des hommes est grand de ne point connaître les voies de Dieu, Son pouvoir souverain, Son indépendance de tous les moyens ! Il choisit ceux qu’il Lui plaît et prend même plaisir de contrarier les raisons des hommes afin de paraître d’autant plus Dieu que les moyens dont Il se sert sont plus faibles et moins usités.

Une âme qui a perdue tout pouvoir propre est éloignée de se pouvoir donner quelque mouvement par elle-même puisque, sitôt que nous perdons notre propre pouvoir, nous entrons, comme dit l’Écriture, dans la puissance du Seigneur qui ne nous laisse plus ni choix, ni pente, ni tendance d’aucun côté. C’est ce parfait équilibre de l’âme qui fait que Dieu la penche comme et quand il Lui plaît. O qu’il y a peu d’âmes qui soient de cette sorte dans la main de Dieu, à cause de la difficulté qu’il y a à devenir parfaitement souple et pliable !

Dieu commence par nous rendre passifs pour recevoir Ses opérations dans notre âme. Cela se fait peu à peu, Dieu combattant et détruisant peu à peu toutes les contrariétés et les activités humaines. Il les combat par la paix et le repos qui nous rend peu à peu passifs et sans mouvement pour recevoir les opérations profondes et secrètes. Il les combat aussi par les vicissitudes qu’Il fait éprouver. Et enfin Il les détruit par la mort entière de nous-mêmes.

Mais cet ouvrage qui paraît si long n’est rien en comparaison de ce qu’il faut que l’âme passe pour devenir agissante en Dieu et ensuite mue et agie par Dieu même.

La mort totale nous fait perdre toute volonté, tout choix et tout penchant propre. Elle ôte même la répugnance à tout ce que Dieu pourra faire souffrir, mais elle ne nous donne pas cette passiveté agissante ; la nouvelle vie ne le fait pas non plus d’abord. L’âme qui croit que tout doit finir par une entière passiveté, soit pour souffrir, soit pour mourir, soit pour vivre de nouveau, est bien étonnée qu’un autre s’empare d’elle et lui fait faire ce qu’elle n’aurait jamais imaginé devoir faire. Elle a beaucoup plus de peine à perdre toute répugnance pour agir que pour mourir.

Quand l’âme a, ainsi que je l’ai dit, perdu et tout pouvoir propre et toute répugnance à être mûre et agie selon la volonté du Seigneur, alors Il la fait agir comme Il veut sans choix des moyens : Il se communique par elle sans qu’il y ait en cela le moindre penchant de son côté. Il le fait vers qui Il lui plaît, quand et comme Il lui plaît. Si elle voulait se communiquer ou d’un autre côté que Dieu ne le fait ou dans un temps qu’Il ne la meut pas, cela serait entièrement inutile et dessécherait plutôt le cœur que de lui communiquer la vie. Mais quand Dieu la meut vers un cœur, à moins que ce cœur ne refusât lui-même la grâce que Dieu veut lui communiquer ou qu’il ne fût mal disposé par trop d’activité, il reçoit immanquablement une paix profonde et même quelquefois savoureuse, qui est la plus forte marque de la communication.

Au commencement que l’âme se communique à un sujet encore rétréci en lui-même, celui-ci ne reçoit que peu à peu et l’âme dont Dieu se sert, le sent très bien, car il ne sort pas d’elle autant que Dieu lui donne pour ces personnes parce que, comme je l’ai dit, leur cœur est étroit ou qu’il y a trop d’activités. Il faut alorsque la longueur du temps supplée au défaut de la largeur du cœur. Il est aisé de comprendre qu’une eau ne se communique pas abondamment dans un endroit trop étroit et qu’elle se pousse avec impétuosité dans les lieux où il y a assez d’étendue pour la contenir.

Mais, dira-t-on, comment est-ce que cette âme peut discerner quand et à qui Dieu veut qu’elle se communique ? Cela se discerne parce que l’âme sent un surcroît de plénitude qu’elle sent bien n’être pas pour elle - Dieu la tenant à l’égard d’elle-même dans un vide presque toujours égal et dans un entier équilibre, et c’est ce qui fait qu’elle est plus propre à ce que Dieu veut -, elle sent, dis-je, une plénitude très forte qui même l’accablerait si elle ne trouvait personne. Mais Dieu dont la bonté est infinie ne lui donne cette plénitude que lorsqu’il y a des sujets plus ou moins disposés pour la recevoir. L’âme ne peut non plus ignorer pour qui Dieu la remplit de la sorte, parce qu’il penche son cœur du côté qu’il veut qu’elle se communique, comme on met un tuyau dans un jardin pour faire arroser l’endroit que l’on veut arroser et cet endroit-là seulement demeure arrosé. Quelquefois plusieurs personnes reçoivent dans le même temps l’écoulement de ces eaux de grâce, et cela à proportion que leur capacité est plus ou moins étendue, leur activité moindre et leur passiveté plus grande.

L’âme que Dieu conduit de la sorte ne peut résister à ce que Dieu veut d’elle. Si elle le voulait faire, elle souffrirait une peine intolérable jusqu’à ce qu’elle eût obéi à Dieu. Dans le commencement, la honte d’un agir extraordinaire et si contraire à ce qu’elle avait pensé, lui fait commettre quelques infidélités. Et afin de ne se pas rendre à ce que Dieu veut d’elle, elle veut se persuader que c’est une imagination et que ce n’est point Dieu qui la pousse à parler ou à se taire avec certaines personnes. Mais elle en est si fort punie qu’elle apprend à ses dépends l’indépendance infinie de Dieu, le pouvoir absolu qu’Il a sur Sa créature, l’indifférence de choix des moyens dont Il veut Se servir. Une fausse humilité arrête quelquefois, mais l’âme apprend peu à peu que Dieu agit en Dieu, qu’Il choisit les choses basses pour confondre les fortes87, qu’Il a fait faire autrefois à ses Prophètes des choses qui paraissaient puériles et que c’est dans ces mêmes choses qu’Il a le plus fait voir qu’Il est Dieu et sa Souveraineté. Quand Il veut qu’un grand Prince comme Isaïe fasse des choses indignes d’un homme raisonnable88, Il fait voir combien Il est le Dieu de ce même Isaïe : car s’il avait agi par la raison, il n’aurait rien fait de ce que Dieu lui avait commandé, il n’aurait point fait connaître le pouvoir divin et la souplesse qu’Il veut des âmes, il n’aurait point servi au peuple de Dieu ; et combien aurait-il mérité par là de châtiments ! Il faut remarquer qu’Isaïe n’a eu sa mission pour le peuple de Dieu qu’après qu’un Séraphin eût purifié ses lèvres avec un charbon ardent : Malheur à moi, disait ce Prophète, parce que j’ai les lèvres souillées ! De quoi étaient-elles souillées, les lèvres de ce grand Prophète? Ce n’était pas d’avoir prononcé le mensonge, mais c’est parce qu’il n’avait pas dit la vérité, et toute vérité, dès qu’il lui avait été inspiré de la dire, étant encore dans la faiblesse de la nature humaine. Mais sitôt que le feu de la charité l’a purifié, il n’eût plus de honte ni d’hésitation. Il faut remarquer de plus que ce fut un Séraphin qui le purifia, ce qui nous doit faire concevoir que le pur Amour tout seul peut purifier l’âme à ce point que de lui donner cette souplesse divine.

Livrons-nous donc sans bornes ni mesures au pur Amour et il rendra nos volontés merveilleuses89 comme celles de David. Comment et quand rend-Il nos volontés merveilleuses ? C’est lorsqu’étant perdues dans la Volonté divine, cette même Volonté divine devient notre volonté et nous meut comme il Lui plaît. Alors toutes nos volontés sont merveilleuses car elles sont certainement la Volonté de Dieu.

C’est donc cette Volonté divine qui remue l’âme et la penche du côté qu’il Lui plaît, sans qu’elle se puisse donner ni penchant ni mouvement. Elle doit avoir une fidélité sans bornes pour suivre Dieu sans doute ni hésitation et pour faire aveuglément tout ce qu’Il veut qu’elle fasse. C’est Lui qui dispose les sujets pour les Lui rendre propres et pour qu’elle exerce sur autrui ce pouvoir divin. Mais ce qui fait qu’on ne réussit pas toujours, c’est que l’âme à laquelle on est adressé n’est ni assez souple ni assez obéissante, qu’elle raisonne sur les choses commandées, qu’elle n’a pas une foi assez pure et simple. Mais alors rien ne retombe sur l’âme qui a fait son devoir et la perte de la grâce ne lui sera pas demandée. C’est ce qui est déclaré dans le Prophète90 : « Si ton frère pèche parce que tu t’es tû, Je te redemanderai l’âme de ton frère ; mais si ayant parlé à ton frère, il n’écoute pas tes paroles et qu’il ne se tourne pas vers Moi, il est seul coupable et Je ne te redemanderai pas son âme ». Il est aisé de juger par là qu’il faut une grande souplesse de la part de l’agent dont Dieu Se sert et une grande obéissance de la part de ceux à qui Dieu veut faire des grâces par le moyen qu’Il a choisi, sans quoi tout demeure sans effet et la grâce est vaine. L’âme supérieure sent alorsque cette même grâce qui n’a pas été reçue retourne sur elle. C’est ce que Jésus-Christ dit à ses Apôtres, de donner la paix dans les lieux où ils vont et que si cette paix n’est pas reçue, elle retournera sur eux . Et saint Paul dit admirablement que la grâce n’a pas été vaine en lui91 : il ne dit pas qu’elle ait exercé son pouvoir sur tous les cœurs dans lesquels il a voulu la verser, mais qu’elle n’a point été vaine en lui parce que son cœur a toujours été préparé à recevoir celle que les autres refusaient. Et c’est une chose admirable que rien ne se perde dans l’ordre de la grâce, non plus que dans celui de la nature. La grâce frappe à la porte de notre cœur : lorsqu’elle ne trouve point d’entrée, elle se répand en d’autres cœurs mieux disposés et ce que l’un perd, l’autre le trouve. Et c’est véritablement en ce sens que la grâce est toujours efficace par elle-même et non dans le sens qu’on a voulu lui donner, puisque nous pouvons lui résister et que, lorsque nous lui résistons, elle emploie son efficacité sur d’autres sujets disposés à la recevoir. Ainsi elle n’est jamais inutile. O Amour, que le cœur est à plaindre lorsqu’il Vous refuse et lorsqu’il ne se livre pas à Vous dans toute l’étendue de ce qu’il est !

Il y en a qui ne refusent pas entièrement la grâce, mais ils lui donnent si peu d’ouverture qu’elle est comme captive en eux et ne peut y faire ses fonctions. Avec quelle plénitude cette grâce ne se répand-t-elle pas sur ceux qui la veulent recevoir pleinement sans se regarder eux-mêmes ? On reçoit également de la douleur, et pour la compression et pour la dilatation92. Ainsi cette grâce en se faisant passage fait souffrir : c’est ce qui fait que souvent on la craint et qu’on la refuse. Mais laissons-lui faire son passage à elle-même, recevons-la de tout notre cœur et elle étendra elle-même ce même cœur dans toute l’étendue qu’un sujet créé le peut porter. Que j’ai de douleur quand je vois cette grâce refusée presque partout ! Il me semble de voir ce qui arriva à la naissance de Jésus-Christ, qu’il ne trouva aucun lieu dans toutes les hôtelleries à cause de la pauvreté de ses parents : son réduit fut une pauvre étable. Parce que la grâce est pauvre, nue, dépouillée de brillant, elle est presque refusée partout. Elle est obligée de se réfugier dans quelque pauvre cœur, qui se trouvant vide de tout le reste, la reçoit avec une entière plénitude.

État Apostolique. Appel à enseigner [2.65].

Ordinairement93 les personnes peu avancées veulent se mêler de conduire les autres avant que Dieu les appelle à cet emploi, elles croient même le pouvoir mieux faire que celles que Dieu appelle à cela par vocation singulière. C’est un abus dans la vie spirituelle, et qui s’y glisse même dès son commencement, que de vouloir travailler pour les autres à contre temps. Et ce n’est que par une fausse ferveur que l’on entreprend de les aider par soi-même avant d’en avoir reçu la mission. Plusieurs se croient capables de conduire dans la voie des saints qui n’y sont pas encore bien entrés eux-mêmes, et voulant faire part aux autres des grâces qui ne leur sont données que pour eux, ils en perdent eux-mêmes le fruit et ne peuvent en aider les autres. Il ne se faut point porter à aider le prochain tant qu’on le désire et que l’on n’a pas l’expérience des choses divines et la vocation. Il faut être établi auparavant dans la vie intérieure.

Jésus Christ, notre parfait modèle, a passé trente ans dans la vie cachée, s’appliquant à une oraison continuelle et demeurant anéanti devant Son Père pendant un si long temps, avant que de S’employer visiblement au salut des hommes pour nous apprendre par Son exemple à laisser mourir tout empressement d’aider au prochain et à demeurer dans le silence et dans le repos jusqu’à ce que le temps et les moments soient venus, auxquels Dieu nous donnera Sa parole et Son ordre pour travailler au salut des âmes, s’Il a dessein de Se servir de nous pour cela. J’ose assurer que la vie apostolique par état permanent ne peut être donnée que lorsque l’âme est arrivée en Dieu, et en degré éminent, ce qui n’empêche pas que l’obéissance n’y engage plus tôt. Mais lorsque c’est par obéissance, ou par le devoir indispensable, Dieu supplée à ce qui manque à l’état.

Quelques personnes, même fort spirituelles, m’entendant parler de la vie apostolique par état, prendraient cela pour une certaine ardeur que les âmes nouvellement entrées dans la voie passive ont d’aider aux autres. Elles jouissent au-dedans d’elles d’un si grand bien qu’elles voudraient le communiquer à toute la terre. Mais ces personnes sont infiniment loin de l’état dont je parle, qui ne peut jamais arriver que l’âme ne soit morte et ressuscitée en Dieu, et fort avancée en Lui seul, où tout se trouve en unité divine. Alors elle entre dans la vie apostolique par état, par infusion substantielle et par union essentielle, où c’est Dieu qui agit et qui parle en elle sans qu’elle prévienne Dieu ni qu’elle Lui résiste ni qu’elle participe à ce qui se dit ou se fait par elle en rien qui lui soit propre, imitant en cela la façon de parler et d’agir de Jésus-Christ : Je ne puis rien faire de Moi-même, dit-il, et je juge selon que J’entends94; et celle du Saint-Esprit, duquel il assure qu’Il ne parlera pas de Lui-même, mais qu’Il dira tout ce qu’Il aura entendu95. Ce qui se doit entendre de cette sorte : les Personnes de la Trinité, comme unies dans l’essence, y ont tout également, et Elles parlent et agissent par Elles-mêmes comme parlant et agissant au-dehors par une même essence en unité parfaite ; mais comme Personnes distinctes, Elles reçoivent les unes des autres : le Fils reçoit du Père, et le Saint Esprit reçoit du Père et du Fils par Son émanation éternelle d’Eux.

Or je dis qu’il faut que l’âme passe par Jésus-Christ et par la Trinité en distinction avant qu’elle arrive en Dieu seul qui est la Trinité essentielle et indivisible, tout se trouvant réuni dans l’Essence unique en Unité parfaite, de sorte qu’après avoir été unie à Jésus-Christ distinctement et à la Trinité personnelle selon les opérations qui sont appropriées aux Personnes divines, il faut que tout se trouve réuni dans le point de l’Unité essentielle, où toute distinction personnelle se perd et où nous demeurons cachés en Dieu avec Jésus-Christ96 qui est notre Vie97, ainsi que Saint Paul l’avait éprouvé. La raison de cet ordre qui s’observe dans le retour de l’âme à son principe est que, l’âme étant sortie de l’Unité de l’Essence divine par la Trinité des Personnes et cette Trinité s’étant communiquée à elle par les grâces et par les mérites de Jésus-Christ, il faut aussi que pour rentrer pleinement dans son origine, elle aille par Jésus-Christ, son Médiateur et son chef, à la Trinité des personnes, et par elles à l’Unité de l’Essence où tout se réduit en parfaite Unité dans la plénitude de la Vie divine et dans le repos inaltérable.

Mais l’âme étant réunie dans ce point essentiel de Dieu seul, elle sort au-dehors par les effets, comme les divines Personnes par Leurs opérations, et ainsi elle se multiplie dans ses actions, quoi qu’elle soit une et très simple et indivisible en elle-même, de sorte qu’elle est une et multipliée sans que la multiplicité empêche l’unité ni que l’unité interrompe la multiplicité. Ceci ne se doit entendre ni selon la seule pensée, vue et sentiment, conformité ni ressemblance connue comme telle par la créature, mais par état réel et permanent quoique, pour l’ordinaire, il ne soit pas connu de l’âme qui a le bonheur d’y être arrivée, comme en elle-même et pour elle-même ; mais il lui est donné de le connaître et exprimer comme dans les autres et pour les autres.

Cet état néanmoins n’est point une sortie de la créature au dehors pour parler, agir et produire les effets de la vie apostolique. L’âme n’y a point de part : elle est morte et très anéantie à toute opération. Mais Dieu, qui est en elle essentiellement en Unité très parfaite où toute la Trinité en distinction personnelle Se trouve réunie, sort Lui-même au-dehors par Ses opérations : sans cesser d’être tout au-dedans et sans quitter l’unité du Centre, Il se répand sur les puissances, faisant par elles et avec elles tantôt l’office du Verbe instruisant, agissant et conversant, tantôt l’office du Saint-Esprit sanctifiant, embrasant d’Amour, fondant ce qu’il y a de plus caché dans les cœurs et parlant par la bouche de cette créature qui demeure très passive à tout ce que Dieu-Verbe et Dieu-Saint-Esprit opère en elle et hors d’elle par son organe - durant que cette âme, vide de toute propriété et distinction non seulement des Personnes mais d’elle-même, demeure essentiellement unie à Dieu dans le fond qui est Dieu même, où tout est dans le repos parfait de l’Unité essentielle de Dieu pendant néanmoins que le même Dieu agit par elle en distinction de Personnes. Tout cela s’opère sans le vu ni le su de cette créature, qui est entièrement incapable de faire ce discernement et qui ne connaît ses paroles et ses actions que lorsqu’elles paraissent, ainsi qu’elle ferait à l’égard de celles d’une autre personne. Mais Dieu révèle ce mystère à qui il Lui plaît.

L’âme arrivée à ce degré est immuable quant au fond, Dieu lui faisant part de Son immutabilité. Elle est si pure, si nette et si dégagée de toutes sortes d’espèces qu’il ne lui vient pas quelquefois en tout un jour une seule pensée. Son esprit est comme une glace pure, qui ne reçoit aucune impression que celle qu’il plaît à Dieu de lui donner. Un entendement purifié de cette sorte est toujours illuminé, mais c’est une lumière générale, immense et pure : c’est un commencement de la lumière éternelle. Cette lumière dans sa pureté et netteté ne cause point de faux brillants, comme des révélations particulières. C’est pourquoi elle n’est pas sujette à l’erreur : c’est la Révélation de Jésus-Christ, Lumière et Vérité, qui, ne laissant nulle distinction à l’âme qui La possède, lui manifeste les secrets tels qu’ils sont et lui communique tout sans lui rien donner et sans l’entremise de la raison. Cette Lumière absorbe dans son sein tout ce qui se peut distinguer, connaître et nommer. Et en laissant l’esprit dans sa pureté et clarté que rien ne termine, Elle ne lui laisse pas ignorer ce qui se peut nommer, distinguer et connaître. Elle a d’une manière infuse, pure et séparée de toutes espèces ce que les autres ont par l’entremise des idées, de l’étude et du raisonnement, et cela sans erreur et tromperie parce que c’est la Lumière de Vérité, qui dissipe par Sa clarté tous les brouillards de l’erreur et du mensonge.

La volonté est tellement purifiée qu’elle jouit sans apercevoir sa jouissance. Elle goûte sans saveur, elle a tout sans rien avoir, rien ne lui manque et elle ne possède rien. Il semble que la même pureté et netteté qui est dans l’esprit soit en elle : c’est tout la même chose. De même que le soleil échauffe et éclaire en même temps et que sa lumière est chaleur et sa chaleur lumière, de même Dieu est la Lumière et l’Amour de cette créature transformée en Lui, qui fait tellement une même chose avec Lui qu’elle ne peut Le distinguer ni se distinguer elle-même. Dieu est elle et elle est Dieu98, puisqu’Il est sa vie et son mouvement ; tout le reste lui est étranger et elle est étrangère à elle-même. Elle ne se trouve ni être, ni subsistance, quoiqu’elle ait une vie toute divine. Il lui semble qu’elle est si séparée d’elle-même que son corps est comme une machine qui se remue, qui vit et qui parle par ressort.

Dans cet état, l’on connaît ce qui est de l’intérieur des personnes pour lesquelles Dieu applique, et cela dans la même Lumière. C’est là que l’on fait tout sans faire rien, c’est là que le Père engendre son Verbe dans l’âme et que le regard mutuel du Père et du Fils, qui est un regard de complaisance, produit le Saint Esprit. C’est là que les merveilles du temps et de l’éternité sont découvertes sans nulle manifestation particulière : le moment qui fait parler ou écrire en fait tout le discernement.

Or quand le Verbe parle par cette âme, Il ne peut parler par elle que [de] ce qu’Il a parlé Lui-même étant sur terre, ce qui fait que cette personne se sert des paroles de Jésus-Christ et de l’Écriture sans chercher à s’en servir et sans penser qu’elle s’en serve : c’est que Jésus-Christ étant Lui-même sa parole, elle ne peut jamais parler que ce dont Jésus-Christ a parlé. Et cette parole multipliée au-dehors se trouve réunie dans le Verbe et le Verbe en Dieu sans distinction ni multiplicité personnelle mais dans l’unité parfaite de l’Essence, ainsi que saint Jean l’explique : le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était en Dieu : voilà la distinction personnelle ; et le Verbe était Dieu : voilà l’Unité de l’Essence99.

C’est donc là ce que j’appelle la vie apostolique, savoir l’état où l’âme étant morte à tout et parfaitement anéantie, ne retenant plus rien de propre, Dieu seul demeure avec elle et en elle ; et elle est abîmée et perdue en Lui, ne vivant dans son fond que de sa vie essentielle, mais sortant sans sortir au-dehors par sa vie personnelle en distinction d’effet et non de connaissance. Ce qui nous est marqué dans les Apôtres qui ne furent confirmés dans l’état permanent de la vie et des emplois apostoliques qu’après la réception du Saint Esprit avec plénitude, qui causa en eux un vide entier d’eux-mêmes et une si grande souplesse à tout ce que Dieu voulait opérer par eux qu’il est dit que ce n’était pas eux qui parlaient mais l’Esprit de leur Père céleste qui parlait par leur bouche100, et que Saint Paul proteste que c’était Jésus-Christ qui parlait en lui101. Toute personne qui aura lumière ou qui sera parvenue à ce degré m’entendra.

Je dis de plus que peu de personnes arrivent à cet état et que de très saintes âmes meurent dans la consommation en Dieu seul, sans que Dieu soit sorti personnellement et par les effets en elles. Il faut une vocation particulière pour que cela soit et, quand cela arriverait, il [l’état] ne tire en rien l’âme de son unité parfaite en Dieu seul de même que Jésus-Christ n’en fut jamais tiré, ni le Saint Esprit non plus, quoiqu’ils agissent différemment au-dehors, étant assuré qu’à cause de l’Unité essentielle et indivisible, lorsque le Verbe agit au-dehors, le Père et le Saint-Esprit agissent aussi indivisiblement avec Lui. Et lorsque le Saint-Esprit agit, le Père et le Fils le font aussi parce qu’Ils sont indivisibles dans Leurs opérations à l’égard de la créature, ce qui n’empêche pas pourtant que cette unité parfaite en Dieu seul ne change de nom selon les effets multipliés qui en sortent et qu’il n’y ait une distinction aussi véritable des Personnes comme il est vrai que l’Essence est une en Elle-même. Selon le rapport qu’ont les opérations ou les propriétés des Personnes divines, elles sont attribuées différemment à ces mêmes Personnes : la Fécondité et la Puissance au Père, la Sagesse et la Providence au Fils, la Bonté et l’Amour au Saint-Esprit ; et tout cela se trouve réuni en Dieu seul, où tout est Puissance, tout Sagesse, tout Amour.

Les âmes apostoliques en qui cela s’opère, n’ont ni mouvement ni tendance, pour petite qu’elle soit, à aider et parler au prochain, mais Dieu leur fournit tout par Providence et leur met en bouche des paroles comme il Lui plaît et quand il Lui plaît. Ceci supposé, il est aisé de voir que très souvent il en est qui font de semblables fautes que celle qui a été remarquée lorsque, se trouvant dans la passiveté de lumière et d’amour, ils prennent souvent comme de Dieu ce qui ne vient que de leur ferveur, et il y a souvent de la tromperie. Mais dans l’état dont je parle ici, il n’y en a point et il n’y en peut avoir à moins de sortir de l’état. Ces autres personnes disent souvent comme Coré : nous sommes aussi propres que les autres à aider le prochain puisque tout ce qui est en nous est saint102. Mais la suite et l’expérience fera bien voir que s’ils sont saints en eux et pour eux, ils ne le sont pas encore pour faire l’office de Prêtre et de Pasteur en faveur des autres, cela étant réservé à ceux que Dieu a choisis pour cet emploi.

On peut aussi connaître par cela même pourquoi tant d’ouvriers qui travaillent beaucoup dans l’Église de Dieu font très peu de fruit : c’est parce qu’ils s’ingèrent d’eux-mêmes sans être appelés, ou parce qu’ils ne sont pas assez établis en Jésus-Christ ni unis à Lui, pour rapporter par Lui-même un grand fruit.

Vie et fonctions de Dieu dans une âme [2.66].

Vous me demandez comment je sais que c’est Dieu qui me fait agir et comment Il me parle. Je sais qu’Il me fait agir comme je sais que j’ai une âme qui remue mon corps et que si je n’avais pas cette âme, mon corps serait sans aucune fonction vitale. L’un est aussi certain que l’autre. Si un homme pouvait se sentir après sa mort, il saurait fort bien qu’il n’est privé de toutes les fonctions de la vie que parce que l’âme n’animerait plus son corps. Si cette âme revenait animer ce corps de nouveau et que ce corps eût perdu ce qu’il avait de terrestre et de grossier et que l’âme eût acquis des qualités qu’elle n’avait pas auparavant, la possession de cette nouvelle âme et son union à ce corps séparé de la terre, lui ferait voir un pays nouveau. Cette personne sentirait bien que toutes ses fonctions sont différentes des anciennes. Elle serait enchantée d’abord de cette nouvelle vie, elle la distinguerait et la remarquerait fort bien et la comparant à la première vie qu’elle avait avant que la mort eût purifié son âme et son corps, elle en verrait la différence. Elle serait surprise un temps de cette nouveauté, elle ne pourrait douter de sa vie, mais dans la suite elle vivrait tout naturellement, sans se dire toujours : «  je vis, c’est mon âme qui fait agir mon corps ». Cette vérité si certaine ne serait plus son attention : elle vit, elle opère et c’est assez. Elle sait qu’elle a été privée de cette vie qu’elle possède, elle sait qu’elle vit et c’est tout. Et elle sait que cette vie est étendue, vaste, qu’elle n’est pas comme la première : et c’est tout ainsi que cette âme sait fort bien que Dieu est devenu sa vie.

Au commencement cela est plus aperçu, dans la suite cela devient comme naturel. Saint Paul qui l’avait éprouvé dit : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi103. Je ne saurais douter que je ne vive. Je ne puis douter non plus que Jésus-Christ ne vive en moi : c’est Lui qui est devenu mon âme, c’est Lui qui lui fait faire toutes ses fonctions. Il est l’âme de mon âme et comme mon âme anime mon corps, Jésus-Christ anime mon âme. Et de même que je me contente de vivre et de faire les fonctions d’un homme vivant, sans que je me dise toujours : « c’est mon âme qui fait agir ma main », me suffisant de savoir que cela est sans quoi elle serait paralytique, aussi si mon Dieu qui agit en moi et par moi cessait de le faire, je deviendrais paralytique et je ne pourrais rien faire par moi-même. Et comme on sent fort bien un membre mort et qu’on voit qu’il ne fait plus les mêmes fonctions parce qu’il n’est plus animé, aussi si mon Dieu Se séparait de moi, je ne pourrais rien faire de ce que je fais, je sentirais Sa privation avec des douleurs intolérables quoique je ne sente Sa possession que par une vie immense qu’Il me communique et qui est séparée et dégagée des assujettissements de la première vie.

Il en est de même pour la parole. Mon âme ne parle pas en moi, mais je parle par elle et je ne pourrais parler sans elle : elle remue ma langue, elle met les paroles en ma bouche. Mon Dieu fait tout de même : Il fait parler, agir, écrire, sans quoi cela me serait impossible. On sent la privation des fonctions naturelles mais on ne fait pas attention de même sur le principe de nos actions. Sitôt que le Verbe vit en l’âme, quIil est l’âme de notre âme, c’est Lui qui devient le principe de ce qu’elle fait et dit, et cela de telle sorte qu’elle ne peut rien faire par elle-même. Et si elle voulait faire effort, cela lui serait impossible : il ne lui viendrait rien, elle se trouverait comme une bête et comme une personne qui n’a rien su104.

Concluez donc que la Vie et la Parole du Verbe est la possession de ce même Verbe. C’est Lui qui nous possède et non nous qui Le possédons, étant notre Principe vivant et vivifiant, comme Il le dit Lui-même : Je suis le Principe, qui parle même à vous105 . C’est Lui qui parle à tous, mais Il n’est pas le Principe en tous ni leur parler, leur vie et leur fonction. Il dit ailleurs qu’Il est la vigne, que nous sommes les branches106. Ces branches sont entretenues par une sève secrète qui monte et qui se distingue par les effets et non autrement. Nul ne voit comme cette sève monte et s’insinue dans toutes les parties de la vigne. Il en est de même de la vie du Verbe en nous. C’est cette sève sacrée qui est notre Principe vivant et vivifiant qu’on ne discerne que par les fruits. La branche coupée perd sa sève et sa vie et ne porte plus de fruits. Nous portons en Jésus-Christ des fruits dont Il est le Principe.

Des Communications spirituelles et divines [2.67].

Lorsque l’âme est mise dans l’état apostolique et que le parler du Verbe lui est donné, elle communique aux autres en deux manières, et par les paroles et par le silence. La première manière est pour tous et elle est la moins parfaite, la seconde est pour les personnes attirées à une plus grande simplicité.

La communication se fait de loin aussi bien que de près, lorsque les âmes sont assez perdues pour cela ; mais cette communication de loin n’est ordinairement ni si intime ni si prompte que celle de près.

Il est aussi difficile de reprendre le distinct en Dieu, et même plus, qu’il a été difficile de le perdre en Lui. Ce distinct est pour les autres, cette âme ne sortant pas par là de son anéantissement. Jésus-Christ Se communiquait de la sorte à Ses plus familiers et comme, pressé qu’Il était de répandre Sa plénitude, Il allait chercher des âmes disposées auxquelles Il le pût faire. Cette femme hémorroïsse107 ne reçut qu’en s’approchant de Lui l’effet de la vertu qui s’écoulait de Lui parce qu’elle était autant pleine de foi qu’anéantie et honteuse de son ordure et de sa maladie. Les communications ne sont de cette sorte que pour un temps, non par rapport de la personne de qui elles sortent mais par rapport à celui qui les reçoit. Plus son cœur est étroit, plus il faut d’approche pour se communiquer et la communication ne se fait que peu à peu.

Mais quand le cœur est devenu étendu et qu’il participe à l’immensité de celui qui lui communique, alors on se communique aussi bien à cent lieues que proche. Mais ces sortes de communications veulent une correspondance immense car c’est l’Immensité qui Se communique dans l’Immensité même. Et alors il n’y a plus de souffrance pour celui qui communique car il est reçu autant qu’il peut communiquer : et c’est alorsque se fait le commerce ineffable de la Ste Trinité où l’Immense est reçu dans l’Immensité même, où ne trouvant rien qui retienne sa communication, il108 est autant large dans les autres qu’il l’est en lui-même. Ceci est relevé, je crois pourtant que vous m’entendrez.

Dieu Se communique à toutes les créatures, mais il ne Se communique avec autant d’abondance que de délectation sinon dans les âmes bien anéanties, parce qu’elles ne résistent plus et que, Dieu étant Lui-même leur fond, Il Se reçoit Lui-même en Lui-même. De là vient que la communication que nous recevons de Dieu même au-dedans est d’autant plus sensible qu’elle est plus resserrée ; et par la même raison, elle est d’autant plus insensible qu’elle est plus immense car Dieu ne Se communique point autrement par Lui-même que par le néant109, puisque c’est la même chose. Marie, pour faire entendre qu’elle comprenait que c’était le Verbe, Fils unique du Père, qui devait S’incarner en elle et qu’elle devait communiquer aux autres hommes, dit : Il a regardé la bassesse de sa servante110, c’est-à-dire son profond anéantissement. Et comme la communication du Verbe en nous se fait par le regard de complaisance de Dieu sur l’âme bien anéantie, aussi la communication du Verbe se fait par nous à d’autres dans notre anéantissement.

La communication se fait par approche pour les âmes qui ne sont pas anéanties et par simple regard ou pensée pour celles qui le sont. Un exemple de ceci est en saint Jean Baptiste : les premières communications se firent par voie d’approche ; et ce fut la raison pourquoi la Sainte Vierge demeura trois mois chez Sainte Élisabeth, après quoi Saint Jean n’eut plus besoin de s’approcher de Jésus-Christ dès qu’il fut fort. Aussi n’eût-il point d’empressement pour Le voir, quoique, lorsqu’ils s’approchèrent, il y eut encore un renouvellement de grâce.

Ces communications sont claires dans l’Écriture. Jésus-Christ sentait plus fortement ce désir (sans désir) de communication pour les âmes imparfaites parce qu’elles mettaient plus d’obstacles. « J’ai soif », dit-Il, et à la Samaritaine et aussi sur la Croix : la même soif qu’Il déclare à la Samaritaine est la même dont Il Se plaint à la Croix. Il a soif : et de quoi, ô Divin Sauveur ? De communiquer le don de Dieu : O si tu savais le don de Dieu, et qui est Celui qui te demande à boire, tu Lui en eusses demandé, et Il t’eût donné à boire une eau vive111. O c’est Lui-même ! Pressé qu’Il est de cette même soif, ne crie-t-Il pas : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne, et des fleuves de paix couleront dans ses entrailles112 mais des fleuves qui montent jusque à la vie éternelle, c’est-à-dire qu’ils produisent l’effet de mettre l’âme en vie éternelle et qu’elle puisse recevoir les communications immenses de Dieu même.

Lorsqu’Il a soif sur la Croix, c’était de laisser cet Esprit sur la terre qui, Se communiquant tout en tous, consommât tout le monde dans l’Unité de Son Principe. Mais ne trouvant presque personne en état de Le recevoir, Il Le remet entre les mains de Son Père, comme pour Lui dire : « Mon Père, préparez-y les cœurs, et Le communiquez Vous-même ; car Je meurs sans pouvoir Me communiquer en plénitude. » Ce fut là sa douleur extrême dans le jardin113 où ne pouvant communiquer l’Esprit dont Il était rempli, Il communique Son sang par les mêmes endroits par où se fait la transpiration des esprits, c’est-à-dire par les pores ; enfin, après Sa mort, Il veut que l’on ouvre Son cœur pour communiquer la vie. O mystère ineffable compris de peu ! car il y a peu de petits enfants. Jésus-Christ prenait les petits enfants pour Se soulager, et les mettait sur Sa poitrine114.

Il y a deux passages admirables de ces communications dans le Cantique où l’Épouse dans sa plénitude compare ses mamelles à la tour115, et où elle dit qu’elle est devant l’Époux comme celle qui a des peuples. Saint Jean l’Évangéliste en recevait de son Maître à la Cène et il était accoutumé à en user de la sorte. Sur la Croix, Jésus-Christ lui communiqua Sa propre vie : c’est pourquoi Il lui dit que Marie était sa mère et qu’il était son fils.

Lorsque les personnes auxquelles on se communique sont d’un degré inférieur, cela est plus sensible : c’est comme lorsqu’une rivière se décharge dans une autre beaucoup plus bas, cela fait beaucoup de bruit et est bien plus marqué. Mais quand ces eaux sont à niveau et quand il n’y a plus du tout de pente, cela est fort tranquille : c’est alors comme une mer immense où il se fait un flux et reflux de communications. Les Bienheureux se communiqueront de cette sorte, qui s’appelle pénétration. Et ce sera dans le Ciel une Hiérarchie, lorsque les esprits du même ordre auront ensemble un flux et reflux en participant aux communications de la Trinité, où tout sera consommé.

Dieu peut donner à une âme les mêmes grâces qui opèrent l’extase, quoique pour cela cette âme ne perde pas l’usage des sens extérieurs comme on les perd dans l’extase, perte qui ne vient que de faiblesse. Mais elle perd tellement toute vue de soi-même dans la jouissance de son divin objet qu’elle s’oublie de tout ce qui la concerne ; c’est alorsqu’elle ne distingue plus nulle opération de sa part. L’âme semble alors ne faire autre chose que de recevoir ce qui lui est donné avec beaucoup de profusion. Elle aime, sans pouvoir rendre nulle raison de son amour et sans pouvoir dire ce qui se passe en elle dans ce moment. Il n’y a que l’expérience qui puisse faire comprendre ce que Dieu opère dans une âme qui Lui est fidèle. Elle correspond en recevant de tout son cœur, autant qu’elle en est capable, les opérations de son Dieu, Le regardant quelquefois faire avec complaisance et amour. D’autres fois elle est si perdue et si cachée en Dieu avec Jésus-Christ qu’elle ne distingue plus son objet, qui semble l’absorber en Lui-même.

Communication de cœurs et d’esprits [2.68].

Vous m’avez demandé comment se faisait l’union du cœur ?

Je vous dirai que l’âme étant entièrement affranchie de tout penchant, de toute inclination et de toute amitié naturelle, Dieu remue le cœur comme Il lui plaît et saisissant l’âme par un plus fort recueillement, Il fait pencher le cœur vers une personne. Si cette personne est disposée, elle doit aussi éprouver au-dedans d’elle-même une espèce de recueillement et quelque chose qui incline son cœur. On discerne alors fort bien qu’on éprouve quelque chose au-dedans de soi-même que l’on n’éprouvait pas auparavant, mais pour ce temps-là seulement ; et quoique cela soit très simple, Il ne laisse pas de se faire goûter du cœur, qui éprouve en soi une correspondance pour cet autre cœur.

Mais lorsqu’il y a quelque chose qui resserre ou empêche cette communication, l’âme supérieure le sent bien. C’est comme une eau qui voulant se faire passage et ne trouvant point d’issue, retourne sur elle-même. Cela peut venir aussi de ce que l’autre personne n’étant point accoutumée à cette manière, n’y correspond pas par un certain recueillement et un certain esprit d’attente, comme pour recevoir ce que Dieu voudrait donner par là.

Cela ne dépend point de notre volonté mais Dieu seul l’opère dans l’âme, quand et comme il lui plaît, et souvent lorsqu’on y pense le moins. Tous nos efforts ne pourraient nous donner cette disposition ; au contraire notre activité ne servirait qu’à l’empêcher. Dieu la donne donc et l’ôte comme il lui plaît.

Il ne faut point dire à cela : « Je ne veux rien », car il faut recevoir également tout ce que Dieu donne et par le moyen qu’Il lui a plût de choisir, et [moyen] qui n’y a non plus de part qu’un tuyau qu’on met auprès d’une eau pour la faire couler et qu’on ôte quand on veut. Lorsque la personne ne correspond pas autant qu’il serait nécessaire, ou qu’elle se retire, cela fait une sorte de souffrance qu’on ne saurait exprimer, parce que cela est fort spirituel.

Conclusion de toutes les voies de Dieu [2.69].

Comme Dieu est le Maître de se servir des voies qu’Il lui plaît, qu’Il les change selon son bon plaisir, qu’Il remue toute la nature comme Il lui plaît, qu’Il fait les révolutions selon que Sa Toute Puissance en ordonne, que c’est un Etre indépendant et jaloux de son indépendance, Il s’est servi des voies qu’Il lui a plu dans le monde en différents temps. Il s’est servi dans les premiers temps de la voie des Prophètes, bien que cependant ces temps aient eu quelque part des autres voies qui ont suivi. Mais néanmoins leur caractère principal était la Prophétie comme nous voyons les saisons, quoique très différentes, tenir pourtant quelque chose les unes des autres. Il y a eu ensuite celle des Martyrs, des Anachorètes, des Pénitents, dont les travaux effroyables nous étonnent. Nous avons vu les Docteurs et les Confesseurs etc. qui tous, quoique d’un caractère particulier, tenaient en quelque chose les uns des autres.

La manière dont Dieu veut être servi présentement est une entière désappropriation et une foi simple, un Amour pur et un entier anéantissement de ce que nous sommes, faisons et pouvons.

Les premières voies ornent, embellissent la créature, sont toutes rapportantes à elle, quoique référées à Dieu et subordonnées. Tout va à perfectionner ce sujet en manière de sujet parfait, orné, travaillé, embelli, anobli ; (tout va à) l’enrichir, l’élever et enfin à en faire une chose d’autant plus admirable, que tout ce qui l’environne est plus sensible, plus palpable, plus à la portée de la créature, qui estime tout ce qui est sensible, visible et plus selon sa portée et ses idées. C’est là la voie de la gloire des saints. C’est celle du serpent dans la pierre116 dont il reste des traces et des vestiges, quoique secrets.

La voie de l’entière désappropriation, dont Dieu veut se servir à présent, est bien différente. C’est la voie de l’aigle dans l’air117, dont il ne reste rien. C’est la voie du seul honneur et de la seule gloire de Dieu, sans relation sur l’homme et pour l’homme. La première voie a pris ce qui était à Dieu pour le donner à l’homme, ainsi qu’a dit Jésus-Christ parlant de la descente du Saint Esprit : il prendra de ce qui est à moi et vous le donnera118. La seconde voie restitue à Dieu toutes les appropriations que l’homme s’était faites. C’est la voie de la seule gloire de Dieu, qui n’envisage que Lui, qui ne travaille point à enrichir son sujet, mais qui est toute employée pour son Objet. Elle est nue, dépouillée de tout, parce qu’elle n’orne point la créature mais qu’elle est toute occupée de ce qui glorifie son Dieu. Elle ôte tout à son sujet pour le restituer à son objet. Elle paraît dénuée de toutes les grandes choses. Elle n’a ni traces, ni vestiges. Tout retourne et est pour Dieu. On aperçoit le trou du serpent et sa peau dans la voie qu’il a tenu sur la terre ; mais il ne reste aucune trace de celle de l’aigle. Dieu est riche, grand, saint, heureux : tout mon bonheur est en lui et non en moi. Je ne puis rien montrer d’un trésor qui est tout à lui et dont je ne me réserve rien. O richesses de la Sagesse et de la science de Dieu que vos voies sont investigables119 ! Il n’y a point de traces ni de vestiges parce qu’il n’y a rien de l’homme et pour l’homme120.

L’homme est tellement composé de sentiments, qu’il veut exercer en toutes choses ses sensations. Il faut quelque chose qui convienne à l’homme, qui le fasse être et subsister en soi, qui ait des marques et des vestiges de l’homme : car il faut que partout où est l’homme, il paraisse, soit sensuel, soit vertueux, soit savant, spirituel, enfin soit saint, grand, orné de vertus ; et tout cela est palpable et sensible. Otez l’homme de ses sensations, il semble que vous l’ôtiez de sa sphère ; et il est vrai : mais c’est afin de lui en donner une autre.

Il n’en est pas de même de la foi, de l’Amour pur, et de l’entière désappropriation. Cette voie étant au-dessus des sensations, l’homme la comprend plus difficilement et il la pratique plus rarement, parce qu’il n’y trouve point les traces de l’homme. Non ; ses traces n’y sont point : il n’y en a plus, il n’y a que les vestiges de Dieu. Je ne suis ni saint, ni orné etc. dira cet homme éclairé de la lumière de Dieu ; mais Dieu est tout cela pour moi. Je ne m’amuse point au sujet, qu’il soit beau ou laid, vêtu ou nu ; je ne m’arrête qu’à ce grand Objet, qui surpassant infiniment et renfermant tout ce qui est possible, à cause de son immensité, ne laisse rien pour moi. Or comme Il ne laisse rien pour moi, et que je ne saurais subsister sans rien, Il m’absorbe et me perd en Lui, où il ne me laisse rien de propre, ni propre justice, ni propre vertu. Rien ne peut contenter mes sensations, parce que ceci les surpasse infiniment. Cette voie est la voie de Dieu seul, d’autant plus pure qu’elle n’est point mélangée des rapports à la créature et qu’elle ne dérobe rien à Dieu, qu’elle n’est point idolâtre. C’est l’amour des sentiments qui fait toutes les idolâtries et matérielles et spirituelles. Cette passion est si forte en l’homme, même spirituel, qu’il ne peut la quitter sans une grâce bien spéciale et une lumière bien pure. Nos attaches quelles qu’elles soient sont des idolâtries plus ou moins matérielles. L’entière désappropriation nous fait accomplir le premier Commandement, qui est et l’Amour pur et l’adoration parfaite. Plus nous aimons purement, plus nous adorons éminemment.

L’homme comprend la pauvreté des biens temporels, leur détachement : cela est suivant sa portée ; mais il est bien éloigné de comprendre la pauvreté spirituelle et toute son étendue, parce que cela surpasse ses sensations. Il ne comprend pas même la propriété et il regarde comme vertu éminente ce qui ne sera jamais admis sans être purifié. Dieu est un Dieu jaloux : c’est pourquoi il faut l’aimer sans partage, et sans rapport à nous. C’est pour cela qu’il exige avec tant de rigueur la restitution des usurpations. L’homme saint et propriétaire ne voit rien de meilleur que ce qu’il pratique, rien de plus grand que ce qu’il conçoit. Mais lorsque ces choses font son admiration et celle des autres, l’Esprit de Dieu, infiniment supérieur, y découvre des impuretés étranges. Dieu jugera nos justices121 qu’il regarde en Isaïe comme des souillures.

Mais Il ne jugera pas l’âme désappropriée. Il n’y a rien en elle pour y appuyer un jugement : on ne juge pas sur rien, il faut quelque chose pour juger. O Amour ! Vous jugerez les justices des hommes mais vous ne jugerez pas les vôtres. Les hommes n’estiment que ce qu’ils font et que leurs idées. Ils ont donné des noms de vertus à ce qui leur a plût - et avec des yeux de fourmis une lentille leur paraît une maison. Il n’en est pas de même des yeux de Dieu. On voit, par exemple, une personne faire quelques pénitences volontaires, qui ne lui font pas grand mal, tant parce que ce qui est du propre choix n’en fait guère que parce que nous y posons telles bornes qu’il nous plaît, et que l’amour-propre et l’amour de notre propre excellence, si abominable devant Dieu, nous soutient. On voit, dis-je, ces pénitences volontaires, qui ne tueraient pas un moucheron, et on crie au saint, à la sainte, pendant qu’une personne qui est le jouet de la Providence, à qui Dieu envoie telles douleurs qu’il lui plaît, et laquelle ne met point de bornes ni à son amour ni à sa patience, n’est presque pas regardée : et pourquoi ? C’est qu’on ne voit point là l’ouvrage de l’homme. Son idée et sa tentation ne trouvent pas là leur compte, quoique cependant Dieu fasse ses délices de cet homme. Il est pauvre, nu, dépouillé de tout, il n’a rien du bien d’autrui, et cet autrui est Dieu. Il n’est digne que de mépris mais Dieu ne juge pas des choses comme les hommes en jugent. O qu’il s’en faut bien ! Une âme éclairée par l’entière désappropriation, et revenue à la parfaite simplicité, voit qu’on admire des choses qui répugnent à son cœur et que Dieu vomit.

O Seigneur ! Ouvrez les yeux de notre âme, pour voir la vérité dans votre vérité, et la lumière dans votre lumière. Les yeux immenses qui sont les yeux du cœur, voient si petites ces choses qu’on estime grandes et voient si grandes celles qu’on appelle petites, que l’âme est étonnée du renversement de jugement des hommes avec leurs yeux de fourmis qui ne peuvent voir plus que leur étendue et par rapport à leurs sensations. Emitte Spiritum tuum ; et creabuntur et renovabis faciem terrae (Envoyez votre Esprit, et tout sera créé de nouveau, et vous renouvellerez la face de la terre122). Donnez, Seigneur, cet Esprit de désappropriation à vos enfants puisque c’est ce que vous voulez présentement d’eux et que l’ancienne Loi doit être absorbée dans la nouvelle, comme les étoiles dans la lumière du soleil. Faites-vous honorer en Dieu. Il n’y a que le pur Amour, l’entière désappropriation, qui s’étend bien loin, et la foi nue, qui soient dignes de Vous. O Seigneur! Donnez des oreilles pour entendre et un cœur pour comprendre ! Amen ! Venez Seigneur Jésus !

De la différence qu’il y a entre la Contemplation et la Foi nue [3.03].

La contemplation a un objet qu’elle envisage d’un simple regard, et comme elle est exempte de tout raisonnement, on peut bien l’appeler aussi une oraison de foi, mais lumineuse, mais appuyée sur l’objet distinct qu’elle contemple.

La contemplation est ou de Jésus-Christ Dieu-homme ou de quelques attributs divins, ou de la très sainte Trinité, ou de Dieu sans distinction des Personnes.

Il y a une contemplation de Jésus-Christ homme-Dieu qui ne fait aucune distinction de la Divinité et de l’humanité, mais qui Le contemple dans tout ce qu’Il est d’un regard simple et amoureux, mêlé d’admiration. Et quoi qu’on ne pense point en particulier à ce qu’Il a dit et fait, ses états et ses mystères ne laissent pas d’être imprimés dans l’âme de telle sorte que sans savoir comme cela se fait, on trouve en soi un grand désir de l’imiter, on aime les souffrances par union aux siennes, et les vertus de Jésus-Christ coulent à merveilles dans cette âme et même d’une manière éclatante et qui se remarque de tous. On ne sait point comme cela est arrivé parce qu’on n’a point pensé en distinction aux états et aux préceptes de Jésus-Christ et cependant ils se trouvent comme naturalisés dans l’âme, comme si elle y avait fait une longue attention ; elle les trouve dans le besoin d’une manière plus profonde et plus efficace que ceux qui y raisonnent chaque jour.

Il y a la contemplation des attributs divins, qu’on appelle autrement simple regard : par exemple une âme sera occupée de la sainteté de Dieu et ce passage Soyez saints comme je suis saint123 lui sera imprimé fortement dans l’esprit. On travaille de toutes ses forces à devenir saint et effectivement beaucoup le deviennent par là. On a de profonds abaissements devant cette sainteté redoutable qui semble écraser l’âme par son poids, et c’est ce que ces sortes de personnes appellent anéantissement. Les autres contemplent la pureté de Dieu et cette pureté fait une telle impression en eux qu’elle devient comme une lumière qui pénètre toute l’âme et qui lui fait voir jusqu’à la moindre imperfection connue comme telle, ce qui met l’âme dans une grande pureté extérieure et intérieure selon la compréhension de l’âme. D’autres sont appliqués à la divine justice, mais c’est une justice distributive pour soi et pour les autres, qui charme et qui ravit l’âme. On ne la craint point parce qu’on ne voit pas qu’on ait rien à en appréhender, on la regarde même comme la source de toutes les grâces. Cette contemplation donne une grande équité pour le prochain et un désir de rendre justice à tout le monde. D’autres sont appliqués à la miséricorde, et c’est une contemplation fort douce et fort savoureuse qui donne beaucoup d’amour pour le prochain et rend fort libéral envers lui. Toutes ces sortes de contemplations ont leurs épreuves, de violentes tentations. Il y en a beaucoup qui portent toute leur vie le même état de contemplation ; les sécheresses qui leur viennent leur sont très pénibles, et leur paraissent une épreuve très forte.

Il y a la contemplation de la Trinité. Ce sont de grandes lumières accompagnées de beaucoup d’ardeur ; l’âme croit être dans le ciel et qu’elle y découvre des secrets ineffables.

C’est dans la contemplation que sont les extases et les ravissements. Dans le commencement de la contemplation il y a des visions de Jésus-Christ qui paraît comme enfant ou comme crucifié ; il y a aussi plusieurs visions représentatives d’Anges et de saints, ce qui est plus grossier que l’extase. Les paroles formelles, successives et distinctes, appartiennent aussi à l’état de contemplation. Je dis : appartiennent à l’état, car il n’est pas nécessaire d’être dans la contemplation actuelle pour les avoir ; on les entend en marchant, en travaillant, en toute occasion. C’est ce que j’ai appelé souvent foi lumineuse ou état de lumière. Toutes les personnes qui contemplent n’ont pas de ces sortes de dons, mais ils appartiennent à l’état de contemplation. Or comme cet état est fort lumineux, il est aussi fort ardent. Il s’allume comme un feu au dedans, qu’on a peine à contenir : un feu s’est allumé124 disait David, dans ma méditation. C’était plutôt une contemplation, comme ce qu’il dit de ses dispositions le fait assez connaître. Cet amour paraît d’une grande force, il est très savoureux et fort goûté.

Il y a une autre contemplation encore plus parfaite et qui approche de plus près de l’oraison de foi nue : c’est la contemplation de Dieu en lui-même, sans distinction d’aucun attribut. C’est quelque chose de pur, net et dégagé, absorbant en quelque manière l’âme, mais c’est toujours Dieu contemplé d’une manière objective, dont la grandeur et l’immensité enlève l’âme de manière qu’elle ne se voit elle-même que comme un point presque imperceptible. L’âme passerait le jour et la nuit dans cette contemplation sans s’ennuyer. Dieu lui est tout et tout le reste ne lui est rien. Ces personnes sont fort saintes et fort édifiantes. Elles ne voient rien de plus grand que ce qu’elles ont, ce qui leur donne une certaine sécurité. Elles meurent dans le baiser du Seigneur, ce qui leur donne de grands transports de joie qui charment et édifient tous ceux qui les voient. Elles pratiquent la vertu avec une grande force. Tous ces contemplatifs sont des personnes très sages et très mesurées.

Il y a un état que j’appelle de Foi nue. C’est d’abord une contemplation obscure qui ne discerne rien dans son objet. Elle se fait plus discerner dans la volonté que dans l’esprit : l’esprit est mis en ténèbres. C’est une espèce de négation parce que l’esprit n’affirme et ne distingue rien, il est mis en obscurité afin que la volonté soit toute occupée en amour et que l’esprit n’y cause point d’empêchement ni de partage. L’amour est ici bien plus tranquille et plus simple que dans les états de contemplation dont j’ai parlé. Si l’on demande à cette âme ce qu’elle fait, elle dira qu’elle n’en sait rien mais qu’elle est très contente. Demandez-lui si elle voit et aperçoit quelque chose : elle dira qu’elle ne voit, ne distingue et n’aperçoit rien, et que cependant elle a au dedans d’elle une occupation que les objets du dehors et tout ce qui est de son état n’interrompent point, qu’un seul et unique objet sans objet l’occupe et l’absorbe pour ainsi dire. Elle passerait les jours et les nuits en cet état sans s’ennuyer ni se fatiguer. Elle n’a ni motif connu, ni raison distincte d’aimer, mais elle aime au dessus de toute connaissance de toute expression, et même souvent au dessus de toute perception.

Comme cette oraison ou contemplation infuse (si on peut appeler contemplation une chose qui se passe toute dans la volonté) occupe entièrement la volonté, l’âme éprouve peu à peu qu’elle ne veut que ce que Dieu veut et comme il le veut ; et ensuite elle ne trouve plus en elle de volonté pour vouloir ou ne vouloir pas.

Or à mesure que ceci se passe dans la volonté par le moyen de l’amour, l’esprit est toujours mis dans une plus grande obscurité. Il n’a que la foi toute seule, qui lui sert de tout ; et c’est un flambeau si caché, que quoi qu’on marche sûrement par elle, on n’a pas le plaisir de la voir elle-même, ni le chemin où elle conduit, de sorte qu’on est obligé de s’abandonner sans savoir pourquoi on s’abandonne et à quoi l’on s’abandonne.

Plus Dieu appauvrit l’esprit, plus l’amour s’empare du cœur ou de la volonté (car c’est tout un), mais aussi plus l’âme avance en cet amour, plus ce même amour se dérobe à sa connaissance et à sa perception. Ce n’est pas qu’il fuit cet amour charmant, mais c’est qu’il s’enfonce toujours plus dans l’intime de l’âme, afin de se dérober à la vue de la créature et à son discernement pour qu’elle ne s’appuie sur rien de créé, mais sur l’inconnu ; et c’est où se pratique véritablement l’abandon. Car tant qu’on voit, distingue et aperçoit son chemin, l’abandon n’est pas parfait ni l’amour désintéressé, quand même on ne ferait que le pressentir ou le deviner. Il faut être tellement abandonné qu’on ne s’informe pas où l’on nous mène ni comment on nous mène.

L’abandon croît à mesure que l’amour devient plus caché, plus nu, plus séparé de tout intérêt ; et conséquemment la foi devient aussi plus pure et plus nue. Quoi qu’il ne soit point donné de lumière connue à une telle âme comme à celle dont il a été parlé plus haut, elle est bien plus éclairée (sans nulle lumière distincte) de ce que Dieu mérite, et jusqu’où doit aller la pureté d’amour, d’abandon et d’entière désappropriation.

Toute l’opération de Dieu dans cette âme va bien moins aux défauts extérieurs qu’à ceux qui sont comme identifiés avec sa nature - l’amour propre, la propriété, l’amour de la propre excellence, le désir d’être quelque chose et tout ce qui est du vieil homme - afin que Jésus-Christ règne seul. Il lui est donné un respect infini pour l’ordre de Dieu, pour ses décrets éternels ; un dévouement absolu à la justice, non comme distributive, mais comme destructive de tout ce qu’il y a en nous d’opposé à Dieu, étant celle qui fait restituer à Dieu toutes nos usurpations et qui nous fait voir la fausseté de nos attributions.

Ces âmes ne tendent pas à être saintes, mais que Dieu soit saint en elles et pour elles ; qu’il soit tout, et elles rien. Dieu leur laisse certains défauts naturels où il n’y a nulle malice, pour les mieux cacher dans le secret de la face et les dérober à la vue du monde125, du Diable et d’elles-mêmes. Or ces vertus, d’entière désappropriation et de désintéressement parfait ne sont pas même connues de (ces autres) premières âmes126 ; et comme elles croient avoir tout ce qu’il y a de plus grand, elles n’ont que du mépris et de la condamnation pour ces dernières âmes, qui ne sont guère connues que par le goût du cœur, ou par leurs semblables.

Ces âmes sont tellement dévouées à Dieu pour toutes Ses volontés, elles sont si souples et si pliables en Ses mains, qu’elles ne répugnent pas même, loin de résister. Elles n’aspirent point aux dons élevés mais à n’être rien, rien du tout. En quelque situation que Dieu les mette, elles sont contentes, parce que Dieu étant immuable rien ne peut altérer son Souverain bonheur. Sa gloire est la seule chose qui les intéresse et s’il paraît qu’elles prennent intérêt à quelque autre chose, cela est purement extérieur et enfantin. On fait très peu de cas de ces âmes, quoiqu’elles soient les délices de Dieu, et on a une estime infinie des premières. C’est par le mépris que les autres en font, et par leurs propres défauts, qu’elles sont conservées pures au dedans ; et c’est là le sel qui les empêche de se corrompre.

Les épreuves de ces dernières âmes sont bien plus fortes, plus intimes, plus pénétrantes, plus étranges, que celles des premières, où le travail est plus extérieur et moins approfondi, où il s’agit des vertus comprises et non de l’entière destruction.

Ces dernières âmes connaissent beaucoup plus de choses et de plus profondes que les premières. Quoiqu’elles n’aient eu aucune connaissance distincte, ni aucune lumière particulière qu’elles aient pu discerner, tout se trouve imprimé en elles sans qu’elles aient découvert cette impression ni quand elle a été faite. C’est là ce qui est écrit : Je graverai moi-même ma loi dans leurs cœur127. Ce qui est buriné dans le cœur y demeure bien plus sûrement que ce qui n’est que vu ou connu. Aussi est-il bien plus caché et comme on ne voit point en nous les fonctions du cœur charnel que par ses effets, aussi ces lumières profondes et secrètes ne se connaissent que dans le besoin de parler ou d’écrire ; hors de là on n’en discerne rien et on reste à l’égard de tout dans une extrême pauvreté. C’est ce que Jésus-Christ disait à ses Apôtres à la Cène, Je me découvrirai moi-même à eux, et : Je me sanctifie pour eux128.

Les premières font un grand cas des dons quoiqu’elles paraissent s’en humilier beaucoup, les dernières outrepassent tous les dons, ne pouvant s’y arrêter. Rien moins que Dieu ne peut les contenter ; elles sont, comme j’ai dit, dans une très grande pauvreté de toutes les richesses spirituelles et elles n’en peuvent désirer aucune ; elles sont très simples, et d’un extérieur fort commun : Dieu est Dieu, et cela leur suffit.

Dieu s’en sert quelquefois pour aider au prochain, mais c’est sans choix de leur part et par pure providence. Elles ne désirent ni d’aider ni de n’aider pas, elles ne se donnent aucun mouvement par elles-mêmes, (tout zèle étant mort en elles,) à moins que Dieu ne les remue, et le mouvement que Dieu leur donne pour certaines âmes est infiniment plus fort et plus intime que tout ce qu’elles se donneraient par elle-mêmes. Cette paternité spirituelle fait beaucoup souffrir : c’est une source de croix, soit au dehors, soit au dedans. Tant que la vie cachée subsiste, on ignore ces sortes de croix extérieures et intérieures. Mais lorsque Dieu emploie pour le prochain, il faut expirer avec Jésus-Christ sur la croix, sans voir un grand fruit de ses travaux.

J’ai déjà tant écrit sur cette matière, que ceci suffit pour donner un léger crayon de la différence de ces deux voies. Amen.


Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite [3.11].

Il faut que je dise, que quoique dans la fin de ma vie et dans les choses extérieures que Dieu m’a fait souffrir, il ne paraisse pas d’amères douleurs, ni des dispositions marquées comme dans le commencement et dans la suite de la vie, ni des dispositions intérieures si marquées d’abandon, de soumission, cela n’empêche pas que les douleurs intérieures n’aient été plus fortes, et les dispositions d’abandon très réelles : mais c’est que rien n’arrête et ne marque dans mon âme, rien n’y fait d’impression ni d’espèces.

Il me semble que tant que l’âme reste en elle-même par quelque consistance, les choses s’impriment et laissent des traces, comme de douleur et d’impressions d’abandon, d’amour, et de toutes les vertus ou des défauts opposés ; mais lorsque l’âme est devenue sans consistance, et qu’elle s’écoule sans cesse dans son Etre original, comme une eau pure et fluide, rien ne s’imprime, tout passe et ne laisse aucun vestige. Ces personnes mêmes ne font presque plus de songes : si elles en font, elles les oublient, rien ne reste. C’est la raison pour laquelle on ne peut écrire de [leurs] dispositions.

Cela n’empêche pas qu’il n’y ait [en cette âme] certaines vicissitudes superficielles. Mais ce qu’elles produisent dans le moment est de l’enfoncer dans sa perte. Après cela tout suit, tout s’écoule. D’autres fois, c’est un je ne sais quoi plus amoureux, une tranquillité plus tranquille car le non-trouble est perpétuel. Mais de tout cela on n’en saurait rien dire.

Lorsque j’ai écrit, il me semblait que cela sortait d’un endroit caché et qu’on ouvrait pour me faire voir ce que je n’avais pas aperçu jusqu’alors. Le Maître a tout emporté, le cabinet et ce qui est dedans : de sorte qu’on écrit sans savoir ce qu’on écrit ni pourquoi on l’écrit, si c’est la vérité ou non. Si on demeure ferme dans un sentiment, c’est que Dieu ne donne pas autre chose. Hors de là, on nous fera plier comme on voudra, et pour peu que la raison s’en mêle et qu’on veuille vous persuader par raison, c’est un poids qu’on met dans la balance et qui la fait sortir de l’équilibre où elle était sans savoir si cela est bien ou mal, prête à tout, prête à rien. Si l’on dit qu’on se trompe, on n’a nulle peine à le croire129, car on ne trouve en soi ni bien ni mal marqué, si ce n’est en superficie. Si on aide au prochain, on ne sait ni pourquoi ni comment on lui aide, prêt à lui aider toujours et prêt à ne lui aider plus. Si l’on demande des avis, on dit ce qui vient. Si ce qu’on dit sans savoir comment, se trouve vrai dans la suite, on n’y prend rien, quoique au premier abord la nature se trouvât comme appuyée de cette vérité ; mais dans l’instant cela est repoussé si loin, qu’il n’ose plus paraître. Si ce qu’on dit se trouve contraire, on ne s’y arrête pas davantage et l’on ne trouve en soi aucune humilité à produire. Cela est, ou n’est pas, également. Il n’y à rien à chercher pour justifier son dire. Ce qui ne vaut rien est certainement de la créature ; ce qui est bon est certainement de Dieu. Le prophétique même ne peut pas être une assurance puisque Jésus-Christ répondra à ceux qui lui auront dit N’avons-nous pas prophétisé en votre nom ? : Je ne vous connais pas, vous qui êtes des ouvriers d’iniquité130. Ainsi le principe d’iniquité qui est le Démon, peut prophétiser sur des conjectures.

Les âmes de foi ne doivent s’arrêter à rien de tout cela. La foi seule doit être leur guide. Celui qui parle ne doit faire aucun fonds sur rien et celui à qui il est parlé, en doit faire sur la parole présente et non sur l’avenir, parce que le Verbe est toujours engendré sans interruption, sans commencement et sans fin. Tout ce qui est du Verbe et par le Verbe, est présent ; ainsi les personnes en qui Il vit et opère ne parlent de l’avenir que comme présent. Mais Dieu, qui rejette tout appui hors Sa parole et son Verbe, peut permettre à la créature de dire des choses à venir très douteuses, quoique ce qu’Il dit soit infaillible, parce que le sens des choses, la connaissance de tout, est en Lui-même.

Rien ne peut résister à Sa puissance que l’homme, auquel Il a donné le libre arbitre, qui est la qualité propre de l’homme qui le fait être homme. Dieu l’ayant fait homme, et homme libre, ne peut point contrevenir à cette qualité qu’Il lui a donnée. Il la respecte en Lui comme une petite émanation de Sa liberté divine. Dieu ne rétracte point ce qu’Il a fait. Il laisse donc l’homme libre, Il l’invite amoureusement, Il le presse. L’homme ne veut point écouter sa voix, il fuit, il ne l’entend plus que de loin, ensuite il ne l’entend plus. D’où vient cela ? Dieu ne parle-t-Il pas toujours le même langage ? C’est que le cœur endurci devient sourd, sa surdité augmente à mesure de son éloignement et de son endurcissement, il s’amuse au dehors, il n’a plus d’yeux ni d’oreilles pour Dieu, il s’enfonce et s’abîme dans les sentiments ; les sentiments le plongent dans les voluptés, il oublie son Dieu à tel point, qu’il dit en son cœur : Non est Deus (Il n’y a point de Dieu131).

Il ne faut pas croire que Dieu endurcisse le cœur de l’homme autrement que le soleil endurcit la glace : c’est par son absence. Plus les pays sont éloignés du soleil, plus tout y est glacé. L’homme s’éloignant de son Dieu et ne s’en rapprochant plus, devient une glace pétrifiée qui ne peut plus se dissoudre à moins qu’il ne retourne à son Dieu. Alors il Le retrouve au même lieu où il l’avait laissé, toujours prêt à lui faire sentir les influences de Sa grâce ; et plus il approche de ce soleil, plus il se fond peu à peu, en sorte que si après tant de misères il s’approchait assez près de Dieu, il se fondrait et se liquéfierait entièrement. Ce qui empêche sa liquéfaction parfaite, c’est la propriété, qui congèle toujours plusieurs endroits de notre âme, laquelle dès que sa glace est entièrement fondue et rendue toute fluide, s’écoule nécessairement dans son être original, où tous les obstacles sont ôtés. C’est le feu de l’Amour pur qui le fait en cette vie, et ce sera le feu du Purgatoire qui le fera en l’autre.

Alors il ne reste plus à cette eau aucune impression, aucune qualité propre, aucun vestige. Alors l’âme dans son rien ne peut rien, n’est propre à rien. Il n’y a que l’Être Créateur qui la rende propre à tout ce qu’il lui plaît, et qui agisse sans résistance sur ce rien, qui lui a remis le caractère propre de l’homme, qui est la liberté. Alors l’homme dans son rien, ayant remis à son Dieu et à son Père cette liberté qu’il lui avait donnée, Dieu le crée de nouveau ; Emitte Spiritum tuum, et creabuntur ; et renovabis faciem terræ132.

Mais cette recréation n’est plus au pouvoir de l’homme, ni à son usage, mais au pouvoir de Dieu et à sa volonté, et c’est ce que dit saint Jean : ses œuvres ne sont point ni les œuvres de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de la volonté de Dieu133. Dieu couvre ces âmes de l’extérieur le plus commun pour leur dérober, et aux autres, l’œuvre de la sagesse et de la bonté de Dieu. Tout est ignoré, parce que tout doit être caché dans l’éternelle vérité. Amen !

Il est mis quelquefois dans cette âme des langueurs que Dieu soit connu et aimé et des douleurs de voir le contraire, mais il n’en reste rien. Si l’on dit qu’on se trompe, on n’a nulle peine à le croire134, car on ne trouve en soi ni bien ni mal marqué, si ce n’est en superficie Il lui est indifférent que Dieu se serve d’elle ou d’un autre, prête à tout et à rien ; il en est de même à l’égard de la mort et de la vie. Dieu la rend libre au dehors et en fait paraître ce qu’Il veut d’une manière proportionnée aux autres personnes ; mais pour elle, rien, et toujours rien.

Femmes mystiques des derniers siècles


Voici des figures « secondaires » en traces écrites mystiques qui nous soient parvenues. Certaines ont vécu des « instants » inopinés.

Jeanne Le Royer (1731-1798)

Oraison sans le faire exprès!135

1. Jamais personne ne m’a appris à faire oraison; je crois qu’il n’y a eu que Dieu même. Dès ma tendre enfance, lorsque j’étais seule dans les champs à garder les vaches, je pensais, sans savoir que ce fût là faire oraison, et que cela était agréable à Dieu. Je m’entretenais, la plus grande partie des matinées, tantôt sur les mystères de la passion de Notre Seigneur, tantôt sur les jugements de Dieu, d’autres fois sur l’enfer, et sur tout ce qui me venait dans la pensée au sujet de Dieu. Je m’en laissais pénétrer comme si j’y avais été, sans savoir que ce fût une oraison ou une prière.

2. Je fus dans cette erreur jusqu’au temps que j’entrai en religion. Quand je voyais des religieuses être à genoux en silence, j’étais bien inquiète en moi-même de ce qu’elles faisaient. Je le leur demandai; elles me répondirent qu’elles faisaient oraison. Cela ne me satisfit point; je ne comprenais point ce que c’était que cette oraison-là, et je ne savais quoi mettre dans cette oraison…

3. J’eus recours aux livres. J’en trouvai qui m’instruisirent comment il fallait faire. Je me dis en moi-même : Ô mon Dieu, je n’ai jamais fait l’oraison; il faut travailler et m’appliquer à la faire! Il y eut des fois que je m’appliquais par la force de mon esprit à suivre les pratiques; enfin, l’oraison étant finie, que je n’étais pas encore venue à bout de suivre toute cette méthode d’oraison qu’on trouve dans les livres; avec cela, un cœur sec comme des allumettes, l’esprit bandé, et toujours dans une sorte de violence. Je disais au Bon Dieu, bien mécontente : c’est donc comme cela que vous voulez qu’on fasse oraison!

4. Il arrivait quelquefois que quand je me mettais à faire l’oraison, que j’invoquais le Saint Esprit, et que je me mettais en la présence de Dieu, notre divin Sauveur me rendait si sensible, qu’il attirait à lui mon esprit et mon entendement, et qu’oubliant toutes les méthodes d’oraison, je n’y pensais plus. Quand la supérieure donnait le signal pour sortir de l’oraison, qui, à ce qu’il me semblait, ne m’avait duré qu’un moment, je sortais cependant avec les autres, bien mécontente de mon sort. Ah! Seigneur, disais-je, je n’ai point fait l’oraison! Je retournais à mon travail, où j’avais l’habitude de parler fort peu, et je réfléchissais sur les principaux points qui m’avaient le plus touché dans la lecture que j’avais faite le matin… Notre adorable Sauveur, voyant l’embarras et la peine où j’étais par rapport à l’oraison, m’en délivra lui-même et me fit connaître que j’eusse à laisser la méthode des livres. Il m’enseigna lui-même en me disant : «Réfléchissez et pensez dans votre cœur, quand vous êtes à l’oraison, et méditez-y de la manière que vous le faites en travaillant… Mettez-vous en ma présence avec humilité, invoquez l’assistance du Saint-Esprit; je me charge de vous fournir et de vous marquez les matières sur lesquelles il faut faire l’oraison!»


Emily Dickinson (1830-1886)

« Le cerveau – est plus vaste que le ciel –

Car - posez-les côte à côte –

Le premier contiendra l’autre

Facilement – et Vous – aussi


Le cerveau est plus profond que la mer –

Car – comparez-les - Bleu sur Bleu

Le premier absorbera l’autre

Facilement – et Vous aussi –


Le Cerveau a juste le poids de Dieu –

Car - pesez-les – à un Gramme près –

Et – ils diffèreront – s’ils diffèrent –

Comme le fait la syllabe du son – 136 »



Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897)

Manuscrit C137.

[243]… il me semble que les ténèbres… me disent en se moquant de moi : « Tu rêves la lumière… la possession éternelle du Créateur… réjouis-toi de la mort qui te donnera non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. »

[270]… cela m’étonnait d’autant plus d’être tombée si juste. Je sentais bien que le bon Dieu était tout près, que, sans m’en apercevoir, j’avais dit, comme un enfant, des paroles qui ne venaient pas de moi, mais de Lui.



Le Carnet jaune.

[1054]… nous ne devons pas penser à ce qui peut nous arriver de douloureux dans l’avenir, car alors c’est manquer de confiance et c’est comme se mêler de créer.

[1085]… j’admire le ciel matériel ; l’autre m’est de plus en plus fermé. Puis aussitôt je me dis avec une grande douceur : Oh ! mais si, c’est bien par amour que je regarde le ciel… les mouvements, les regards, tout… c’est par amour.

[1104, note des Cahiers verts] Elle conjure que l’on prie pour elle, par ce que, dit-elle, « c’est à en perdre la raison ». Elle demande que l’on ne laisse pas à sa portée les médicaments-poisons pour l’usage externe et conseille qu’on n’en laisse jamais près des malades qui souffriraient les mêmes tortures.

[1114] Tenez, voyez-vous là-bas le trou noir où l’on ne distingue plus rien ; c’est dans un trou comme cela que je suis pour l’âme et pour le corps. Ah ! oui, quelles ténèbres ! Mais j’y suis dans la paix.

[1136] Si vous saviez dans quelle pauvreté je suis ! Je ne sais rien de ce que vous savez ; je ne devine rien que par ce que je vois et sens. Mais mon âme, malgré ses ténèbres est dans une paix étonnante.


Rosa Luxembourg (1871-1919)

Militante138.

‘[Lettre] À Sonia LIEBKNECHT Breslau, avant le 24 décembre 1917 :

‘… Hier, je suis restée longtemps éveillée sur mon lit ces temps-ci, je n’arrive jamais à m’endormir avant 1 heure, mais comme je suis forcée d’aller me coucher à 10 h parce qu’on éteint la lumière, je songe à bien des choses dans l’obscurité. Hier donc, je me disais : comme c’est étrange, je vis perpétuellement dans une ivresse joyeuse sans aucune raison. Par ex., je suis allongée ici dans ma cellule sombre, sur un matelas dur comme une pierre, autour de moi dans le bâtiment règne l’habituel silence des cimetières, on a l’impression d’être dans un tombeau; au plafond se projette par la fenêtre la lumière du réverbère qui brûle toute la nuit devant la prison. De temps à autre seulement, on entend le roulement sourd d’un train qui passe au loin, ou, tout près, sous les fenêtres, le raclement de gorge de la sentinelle qui fait lentement quelques pas dans ses lourdes bottes pour se dégourdir les jambes. Le crissement du sable sous ses pas est si désespéré qu’il fait résonner, dans la nuit noire et humide, toute la désolation de nos vies sans issue. Et je suis là, seule, immobile, silencieuse, enveloppée dans les draps noirs des ténèbres, de l’ennui, de la détention, de l’hiver — et pourtant, mon cœur bat d’une joie intérieure inconnue, incompréhensible, comme si je marchais sur une prairie en fleurs, sous la lumière éclatante du soleil. Et dans le noir, je souris à la vie, comme si je connaissais un secret magique, capable de confondre tout le mal et la tristesse pour les changer en clarté et bonheur. Je cherche une raison à cette joie, et je ne trouve rien, alors je ne peux m’empêcher de sourire à nouveau-sourire de moi. Je crois que le secret de cette joie n’est autre que la vie elle-même; si on sait bien la regarder, l’obscurité profonde de la nuit est belle et douce comme du velours; et dans le crissement du sable humide, sous les pas lents et lourds de la sentinelle, chante aussi une petite chanson, la chanson de la vie — si et seulement si on sait l’entendre. Dans ses moments, je pense à vous, et je voudrais tellement vous transmettre cette clef magique, qui permet de sentir toujours et dans n’importe quelle situation ce que la vie a de beau et gai, pour que vous aussi vous viviez dans l’ivresse et marchiez dans une prairie de toutes les couleurs. Ne croyez pas que je cherche à vous abreuver d’ascétisme ou de joie inventée. Je vous accorde tous les plaisirs des sens, toutes les joies réelles que vous désirez. Je voudrais seulement vous offrir, en plus, mon inépuisable sérénité intérieure, pour que je ne m’inquiète plus à votre sujet, et pour être sûre que vous alliez dans la vie couverte d’un manteau brodé d’étoiles, qui vous protégerait de tout ce qui est de petit, trivial et angoissant. … Ah, Sonitchka, j’ai éprouvé ici une douleur affreuse. Souvent, dans la cour où je fais la promenade, arrivent des véhicules de l’armée, chargés de sacs, ou de vieilles vestes d’uniforme et de chemises de soldats, souvent tachées de sang…; elles sont déchargées ici, on les répartir dans des cellules, on les raccommode, puis on les charge à nouveau pour les livrer à l’armée. Il y a quelques jours donc est arrivé un de ces attelages, tiré non par des chevaux, mais par des buffles. C’était la première fois que je voyais ces animaux de près. Ils sont plus puissants et d’une carrure plus large que nos bœufs, ils ont le crâne aplati et des cornes recourbées et basses, leurs têtes ressemblent plus aux moutons de chez nous, sauf qu’ils sont tout noirs, avec des yeux noirs très doux. Ils viennent de Roumanie, et sont des trophées de guerre… Les soldats qui conduisaient l’attelage racontent qu’il est très difficile de capturer ces bêtes qui vivaient à l’état sauvage, et plus dur encore de s’en servir pour tire des fardeaux, elles qui ne connaissaient que la liberté. On les a affreusement battues, jusqu’à ce qu’elles admettent qu’elles avaient perdu la guerre, et que l’expression : “Vae victis” valait aussi pour elles. Il y aurait en ce moment une centaine de ces bêtes rien qu’à Breslau. En plus du reste elles ne reçoivent qu’un peu de fourrage de mauvaise qualité, elles qui n’avaient l’habitude que des pâturages gras de Roumanie. On les exploite sans répit, on les fait tirer toutes sortes de charges, et à ce rythme elles ont vite fait de mourir. — Il y a quelques jours donc, un véhicule chargé de sacs est entré dans la cour. Le chargement était si lourd, et montait si haut que les buffles n’arrivaient pas à passer le seuil de la porte cochère. Le soldat qui le conduisait, un type brutal, se mit à les frapper si violemment avec le manche de son fouet que la surveillante, indignée, lui demanda s’il n’avait pas pitié pour les bêtes. “Et nous les hommes, personne n’a pitié de nous”, répondit-il, avec un sourire mauvais, et il se mit à frapper encore plus fort… À la fin, les bêtes donnèrent un coup de collier et réussirent à franchir l’obstacle, mais l’une d’elles saignait… Sonitchka, la peau du buffle est si épaisse, si résistante que c’est devenu un proverbe, et là, elle avait éclaté. Pendant qu’on déchargeait le véhicule, les buffles restaient totalement immobiles, épuisés, et celui qui saignait regardait droit devant lui, avec un air d’enfant en pleurs dans un visage noir, et ses yeux noirs si doux. C’était exactement l’expression d’un enfant qu’on a puni durement, et qui ne sait pas pourquoi ni comment échapper à la torture et la violence brutale… J’étais devant lui, l’animal me regardait, et des larmes coulaient de mes yeux — c’étaient ses larmes; il n’est pas possible, même pour un frère chéri, d’être secoué par une douleur plus grande que celle que j’ai éprouvée là dans mon impuissance devant cette souffrance muette… Qu’ils étaient loin maintenant, inaccessibles, et perdus à jamais, les beaux pâturages verts et libres de Roumanie! Comme le soleil éclairait autrement là-bas, et comme étaient différents le vent, le chant des oiseaux ou les appels mélodieux du pâtre. Et maintenant — la ville, inconnue, atroce, l’étable suffocante, et les hommes, inconnus, terribles — les coups, le sang qui coule de la blessure fraîche… Oh mon pauvre buffle, mon pauvre frère bien-aimé, nous sommes là tous les deux, aussi impuissants et muets l’un que l’autre, et notre douleur, et notre impuissance, notre nostalgie font de nous un seul être. Pendant ce temps, les prisonniers s’activaient autour du véhicule, déchargeant les lourds sacs et les traînant jusque dans le bâtiment; quant au soldat, il enfonça les mains dans les poches de son pantalon, se mit à arpenter la cour à grandes enjambées, un sourire aux lèvres, en sifflotant une rengaine qui traîne les rues. Et la guerre passa devant moi dans toute sa splendeur. Écrivez vite. Je vous serre dans mes bras Sonitchka. Votre R. Sonioucha ma chérie, soyez calme et sereine malgré tout. La vie est ainsi faite, il faut la prendre comme elle est, bravement, la tête haute, et avec le sourire — envers et contre tout. Joyeux Noël!... R.’


Edith Stein (1891-1942)

Philosophe assistante de Husserl, juive convertie (en 1922), marquée par le thomisme, entrée au Carmel (en 1933), devenue progressivement mystique, gazée à Auschwitz. Elle propose une doctrine spirituelle distinguant dans la personne trois éléments139.

De la Personne, Corps, âme, esprit 140 :

[22] À la vie psychique naïve-naturelle nous opposons une vie psychique de structure essentiellement différente, que nous appelons libérée (terme qui demande quelques éclaircisse­rnents) : la vie de l'âme qui n'est pas mue de l'extérieur, mais qui est conduite d'en haut. Le d'en haut est en même temps un de l'intérieur. Car être élevé au royaume du Haut signifie pour l'âme qu'elle est totalement implantée en soi. Et inversement : elle ne peut pas être solidement établie chez soi si elle n'est pas élevée au-dessus de soi - - précisément dans le royaume du Haut. Ainsi ramenée à soi-même et ancrée en Haut, elle est pacifiée; délivrée des impressions glu monde, elle ne lui est plus livrée sans défense. C'est cela que nous appelons libérée. / Le sujet psychique libéré, comme le sujet naturel-naïf, accueille le monde avec son intelligence /Geist/. Il reçoit aussi en son âme /Seele/ les impressions du monde. Mais l'âme n'est pas mue immédiatement par ces impressions. Elle les accueille à partir de ce centre, d'où elle est ancrée dans le Haut; ses prises de position partent de ce centre et lui sont dictées d'en Haut. Tel est l'habitus spirituel des enfants de Dieu. Leur liberté est la liberté du chrétien; ce n'est pas la liberté dont il vient d'être question. On y est libéré du monde. Le genre d'attitude qui correspond à cette liberté est à son tour une activité passive, mais d'une autre sorte que celle du royaume de la nature. Les processus de la vie psychique natu­relle restent éloignés du centre, où la liberté a son lieu et l'activité sa source. Depuis ce centre, l'âme oriente son écoute vers le haut, reçoit les messages d'en haut, et soumise, elle se laisse conduire par eux. L'activité cesse à sa source même, au lieu même de la liberté il n'est fait aucun usage de la liberté.

L’être fini et l’être éternel, essai d’une atteinte du sens de l’être 141:

La vie consciente de l'âme relative à son fondement n'est na­turellement possible que lorsqu'elle s'éveille à la raison. Alors déjà elle porte la marque de ce qui s'est produit auparavant en elle et avec elle: elle ne peut se saisir dès le début de son existence et ce qu'elle était au début de son existence. D'ailleurs sa vie naturelle se pose en s'opposant au monde et en agissant en lui. C'est pour­quoi l'orientation naturelle de sa vie c'est l'extériorisation hors d'elle-même et ce n'est pas le retour sur soi ni le séjour prolongé en elle-même. Elle doit être ramenée à l'intérieur d'elle-même: ce qui se produit grâce aux exigences qui se présentent à elle et à la voie de la conscience; mais naturellement l'appel vers l'extérieur sera toujours plus fort, si bien que le séjour dans l'intériorité ne dure pas longtemps. Nous ne devons pas oublier non plus que le Je ne rencontre pas grand-chose lorsqu'il rentre en lui-même et rompt tout lien avec le monde extérieur: c'est-à-dire non seulement lors­qu'il ferme les portes des sens, mais aussi lorsqu'il fait abstraction des impressions du monde conservées dans la mémoire et de ce qu'il perçoit en lui-même, en se considérant comme un homme dans ce monde, autrement dit le rôle qu'il joue dans le monde, ses talents et ses aptitudes. En tant qu'objet de la perception, de l'ex­périence et de l'observation intérieure, l'homme - et l'âme autant que le corps - offre une ample matière à réflexion. Ainsi même [439] pour beaucoup, le Je personnel est plus important que le reste du monde tout entier. Mais ce qui est saisi dans cette per­ception et cette observation intérieures, ce sont des forces et des capacités d'agir dans le monde et les effets d'une telle action: Il ne s'agit point de l'intériorité proprement dite, mais d'un dépôt de la vie psychique originelle, des croûtes qui se déposent, en augmentant continuellement, autour de l'intériorité. Si l'on quitte tout cela pour se retirer réellement dans l'intériorité, on ne ren­contre sans doute pas le néant, mais un vide et un silence inha­bituels. Le fait d'écouter les battements de son propre cœur, c'est­-à-dire l'être psychique intérieur lui-même, ne saurait satisfaire la tendance à la vie et à l'action du Je. Il ne s'y arrêtera pas long­temps s'il n'est pas retenu par quelque chose d'autre, si l'intériorité de l'âme n'est pas remplie et mise en mouvement par autre chose que le monde extérieur. C'est bien une telle expérience qu'ont fait de tout temps ceux qui connaissent la vie intérieure: ils ont été entraînés dans leur intériorité la plus profonde par quelque chose qui a exercé une pression plus forte que l'ensemble du monde extérieur: là ils ont éprouvé la présence d'une vie nouvelle, puissante, supérieure, celle de la vie surnaturelle, divine. […]

[444] Dieu est l'amour, c'est là le point de départ d'Augustin et c'est déjà en soi la Trinité. En effet, font partie de l'amour un aimant, un aimé et enfin l'amour lui-même. Lorsque l'esprit s'aime lui­-même, l'aimant et l'aimé sont alors une seule et même chose, et l'amour qui appartient aussi à l'esprit et à la volonté ne fait qu'un avec l'aimant. Ainsi l'esprit créé, qui s'aime lui-même, devient une image de Dieu. Cependant, pour s'aimer lui-même il doit se con­naître. L'esprit, l'amour et la connaissance sont trois et un. Ils se trouvent dans un juste rapport lorsque l'esprit n'est ni plus ni moins aimé que ce qui lui correspond: ni moins que le corps et ni plus que Dieu. Ils sont un, puisque la connaissance et l'amour se trouvent dans l'esprit; ils sont trois, puisque l'amour et la connaissance sont différents en soi et se rapportent l'un à l'autre. Ils sont semblables à deux matières corporelles dans un mélange: chacune se trouve dans chaque partie du tout et cependant elle est distincte de l'autre. […]

[454] comment parviendra-t-il à l'amour de Dieu, qu'il ne voit pas, sans être aimé d'abord par Lui ? Toute connaissance divine naturelle venant des créatures ne découvre certes pas son essence cachée. En dépit de toute l'analogie qui doit unir la créature et le créateur, cette con­naissance le conçoit toujours comme l'être entièrement autre. Cette conception pourrait déjà suffire - dans la nature corrompue -pour reconnaître qu'un amour plus grand que celui de n'im­porte quelle créature revient au Créateur. Mais pour se donner à lui en l'aimant, nous devons apprendre à Le connaître en tant qu'aimant. Ainsi Lui seul peut s'ouvrir à nous. […] / Puisque l'âme accueille en elle-même l'esprit de Dieu, elle mérite le nom de réceptacle spirituel. Mais le mot réceptacle ne nous fournit qu'une image assez inexacte pour la sorte d'ac­cueil dont il est ici question. Un réceptacle spatial et son contenu restent extérieurs l'un à l'autre; ils ne se fondent pas en un seul étant et lorsqu'ils sont de nouveau séparés, chacun redevient ce qu'il était avant l'union (à moins que ce soient des matières qui se compénètrent, mais dans ce cas le réceptacle serait imparfait; même s'il est pénétrable, il demeure impropre en tant que ré­ceptable). L'union d'une matière avec sa forme - par exemple l'union entre le corps et l'âme - est beaucoup plus intime. Ici nous nous trouvons en présence d'une imbrication que l'on ne peut plus comprendre spatialement. […]

[456] À partir de maintenant, nous comprenons mieux la trilogie dont nous avons déjà parlé, corps-âme-esprit. En tant que forme du corps, l'âme occupe la place intermédiaire entre l'esprit et la matière, qui appartient aux formes des choses corporelles. En tant qu'esprit, elle possède son être en elle-même et elle peut en toute liberté personnelle s'élever au-dessus d'elle-même et rece­voir en elle une vie plus haute.

La science de la croix, passion d’amour de saint Jean de la Croix 142:

Pour parvenir à l'union avec Dieu, il faut « simplement croi­re que Dieu est, ce qui n'est l'affaire ni de l'entendement, ni de l'imagination, ni d'un sens quelconque. En cette vie en ef­fet, on ne peut le connaître tel qu'Il est. Aurait-on ici-bas les connaissances, les sentiments et les goûts les plus relevés qui soient sur Dieu, tout cela est à une distance infinie de ce qu'il est en Lui-même et de ce que sera pour nous sa pure pos­session». / […] L'âme s'appuie-t-elle encore sur ses propres forces, elle se prépare ainsi uniquement des difficultés et des obsta­cles. L'abandon de sa propre voie équivaut, en ce qui concerne son but, à prendre la véritable voie. Au fond, «son effort vers le but, l'abandon de son mode propre c'est déjà arriver à ce but, qui n'a pas de mode et qui est Dieu. Car l'âme qui par­vient à cet état n'a plus ni modes ni manières d'agir qui lui soient propres. [64] Elle n'est plus liée à ses manières d'entendre, de goûter et de sentir. Elle les possède toutes en même temps comme celui qui n'a rien et qui cependant possède tout [Ed. Cr. I, p.108] / En franchissant ses limites naturelles, tant intérieures qu'ex­térieures, «elle entre pleinement dans le surnaturel qui ne connaît plus, lui, ni modes ni manières parce qu'il les contient toutes en substance». Elle doit s'élever au-dessus de tout le spirituel qu'elle peut connaître et comprendre par voie natu­relle, même au-dessus de tout le spirituel que l'on peut goûter et percevoir en cette vie par les sens. Plus elle estime que tout cela est de grand prix, plus elle s'éloigne du plus grand des biens. Considère-t-elle cependant: que tout cela est de peu de valeur par rapport au Bien suprême, alors «dans l'obscurité elle s'avance à grands pas vers l'union au moyen de la loi» [Montée, vol. II, chap. 3 (Ed. Cr. I, p.108 sv.)]. / Arrivé à cet endroit, le Bienheureux a inséré un bref com­mentaire nous permettant de mieux comprendre ce qu'il en­tend dans tous ces exposés, par union. Il ne s'agit pas de cette union essentielle que Dieu possède avec toutes choses et par laquelle elles sont maintenues dans leur être, mais d'une «union et une transformation de l'âme en Dieu par amour. Celle-­ci ne persiste pas toujours comme celle-là, mais seulement lorsque l'âme a atteint à la ressemblance par amour». Cette union-là est naturelle, celle-ci surnaturelle. / […] / La surnaturelle se produit lorsque la volonté de l'âme et: la volonté de Dieu se confondent en une seule, si bien qu'il n'y a rien dans l'une qui puisse s'opposer à l'autre. Quand l'âme «se sera dépouillée intérieurement de ce qui répugne et n'est pas conforme à la volonté divine, elle demeurera transformée en Dieu par amour. Ce qui doit s'entendre non seulement de ce qui lui répugne selon l'acte, mais aussi selon l'habitude ... Et parce qu'il n'est rien de créé qui par son action et sa capacité puisse atteindre à l'être de Dieu ou avoir un rapport avec lui, ainsi l'âme doit-elle se détacher de tout le créé, de toutes ses [65] actions, de tout ce dont elle est capable ... Ainsi seulement peut s'accomplir sa transformation en Dieu». La lumière divi­ne habite déjà naturellement dans l'âme. Mais celle-ci ne peut être illuminée et transformée en Dieu que lorsqu'elle se vide, selon la volonté divine, de tout ce qui n'est pas Dieu. Et c'est ce qui s'appelle aimer !



Simone Weil (1909-1942) 

Présentation

Un génie pascalien pour traduire l’expérience de la découverte mystique. Une vie intense, mais trop brève pour son accomplissement. 

La fréquentation de Simone Weil est à déconseiller aux apprentis mystiques même si 'elle a tout compris' ! elle n'a pas eu capacité ni temps pour surmonter son mal être ou fièvre originelle, d'où l'opposition de LS. compte tenu du risque d'influence ascétique.

J'utilise :
Simone Weil, Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, 1962 - Repris dans : Simone Weil, Œuvres, Quarto, Gallimard, 2001, 805, avec en exergue : « Ce monde est la porte fermée. C'est une barrière, et en même temps c'est le passage. Simone Weil, Cahiers [de la première édition sans additions], t. III, p.121. », et accompagné de la note suivante : « Revenue à la poésie au retour de son premier voyage en Italie, Sirnone Weil composa une poignée de poèmes, quelques-uns avant la guerre. Ce poème-ci fut composé à la fin des vendanges, en octobre 1941. Sa forme est insolite mais l'analyse qu'on en peut faire, donne la clé de sa signcation. Cette porte sur laquelle il faut frapper à coups redoublés, c'est le passage au transcendant. » 

L’âme ne se donne pas, elle est prise (Cahier II, 1972) 
Ne pas nommer Dieu ce qui est vu et ne voit pas, mais ce qui voit et n’est pas vu /(on ne voit pas Dieu, on se sent vu par lui) (La connaissance surnaturelle, 1950, « Cahiers d’Amérique », 117. 


G.Thibon 143 sur Simone Weil

INTRODUCTION		 
Il m'est douloureux de livrer au public l'oeuvre extraordinaire de Simone Weil. Jusqu'ici, je n'avais partagé qu'avec quelques rares amis la joie de connaître sa personne et sa pensée, et j'ai aujourd'hui l'amère impression de divulguer un secret de famille. Mon seul réconfort est de songer qu'à travers l'inévitable profanation de la publicité son témoignage ira rejoindre quelques âmes, soeurs de la sienne. 
Il m'est plus dur encore d'être obligé, pour "introduire » cette oeuvre, de parler incidemment de moi-même. Secretum meum mihi cette absence de pudeur de tant d'écrivains modernes, ce goût des autobiographies et des confessions, cette habitude d'introduire le public dans les derniers replis d'une intimité démantelée ont toujours été pour moi matière d'étonnement et de scandale. Je me dois pourtant — ne serait-ce que pour justifier la présence de mon nom en tête de ces pages — de révéler les circonstances exceptionnelles qui m'ont fait connaître le vrai personnage de Simone Weil et qui me valent aujourd'hui l'honneur immérité de présenter sa pensée au monde. 
En juin 1941, je recevais d'un ami Dominicain, le R. P. Perrin, résidant alors à Marseille, une lettre que je n'ai pas conservée, mais qui contenait en substance ceci : « Je connais ici une jeune fille israélite, agrégée de philosophie et militante d'extrême-gauche, qui, exclue de l'Université par les nouvelles lois, désirerait travailler quelque temps à la campagne comme fille de ferme. Une telle expérience aurait besoin, à mon sens, d'être contrôlée, et je serais 
1	INTRODUCTION	III 
heureux que vous puissiez prendre cette jeune fille chez vous. » [...]
Quelques jours après, Simone Weil débarquait chez mol. Nos premiers contacts furent cordiaux, mais pénibles. Sur le plan concret, nous n'étions d'accord à peu: prés sur rien. Elle discutait à l'infini, d'une voix inflexible et monotone, et je sortais littéralement usé de ces entretiens sans issue. Je m'armai alors, pour la supporter, de patience et de courtoisie. Et puis, grâce au privilège de la vie commune, je constatai peu à peu que ce côté impossible de son caractère, loin d'être l'expression de sa nature profonde, ne traduisait guère que son moi extérieur et social. Les positions respectives de l'être et du paraître étaient retournées chez elle : contrairement à la plupart des hommes, elle gagnait infiniment à être connue dans une atmosphère d'intimité ; elle extériorisait, avec une spontanéité redoutable, le côté déplaisant de sa nature, mais il lui fallait beaucoup de temps, d'affection et de pudeur vaincue pour manifester ce qu'elle avait de meilleur. Elle commençait alors à s'ouvrir de toute son âme au christianisme ; un mysticisme sans bavures émanait d'elle : je n'ai jamais rencontré, dans un être humain, une telle familiarité avec les mystères religieux ; jamais le mot de surnaturel ne m'est apparu plus gonflé de réalité qu'à son contact. 
Un tel mysticisme n'avait rien de commun avec ces spéculations religieuses sans engagement personnel qui sont trop souvent le seul témoignage des intellectuels tournés vers les choses de Dieu. Elle connaissait, elle vivait la distance désespérante entre a savoir » et « savoir de toute son âme », et sa vie n'avait pas d'autre but que d'abolir cette distance. J'ai trop assisté au déroulement quotidien de son existence pour conserver le moindre doute sur l'authenticité de sa vocation spirituelle : sa foi, son détachement s'incarnaient dans tous ses actes, parfois avec un irréalisme déconcertant, mais toujours avec une absolue générosité. Son ascétisme pouvait paraître exagéré dans notre siècle de demi-mesures où, pour employer l'expression de Léon Bloy, « les chrétiens galopent modérément vers le martyre » (au fait, quel scandale ne causeraient pas aujourd'hui les pénitences excentriques de certains saints du moyen âge?) ; il n'en restait pas moins pur de toute exaltation sensible, et l'on ne percevait aucun décalage entre le niveau de sa mortification et celui de sa vie intérieure. Trouvant ma demeure trop confortable, elle avait voulu habiter dans une vieille ferme à demi ruinée que mes beaux-parents possèdent aux bords du Rhône. Chaque jour, elle venait travailler et, quand elle daignait manger, prendre ses repas à la maison. Débile et malade (elle avait souffert toute sa vie de maux de tête intolérables et une pleurésie, contractée quelques années plus tôt, l'avait durement marquée), elle travaillait la terre avec une inflexible énergie et se contentait souvent pour nourriture de mûres cueillies sur les buissons du chemin. Tous les mois, elle envoyait à, des prisonniers politiques la moitié de ses tickets d'alimentation. Quant à ses biens spirituels, elle les prodiguait plus généreusement encore. Chaque soir, après le travail, elle m'expliquait les grands textes de Platon (je n'ai 
INTRODUCTION	V 
jamais eu le temps de bien apprendre le grec) avec un génie pédagogique qui rendait son enseignement aussi vivant qu'une création. Elle mettait d'ailleurs la même ardeur et le même amour à enseigner les premiers rudiments de l'arithmétique à tel gamin arriéré du village. Il arrivait même que cette soif d'ensemencer les esprits lui fît commettre des quiproquos amusants. Une espèce d'égalitarisme supérieur lui faisait prendre sa propre altitude comme point de référence universel ; il n'était guère d'esprit qu'elle jugeât incapable de recevoir ses enseignements les plus hauts. Je me souviens d'une jeune ouvrière lorraine en qui elle avait cru deviner une vocation intellectuelle et qu'elle abreuvait longuement de splendides commentaires des Upanishads. La pauvre enfant s'ennuyait mortellement, mais se taisait par timidité et par courtoisie... 
C'était dans l'intimité une compagne charmante et pleine d'esprit : elle maniait la plaisanterie sans. mauvais goût et l'ironie sans méchanceté. Son érudition extraordinaire et si profondément assimilée qu'on la distinguait à peine de l'expression de sa vie intérieure donnait à sa conversation un attrait inoubliable. Elle avait cependant un grave défaut {ou une rare qualité, suivant le plan oú on se place) : c'était de refuser toute concession aux nécessités ou aux convenances de la vie sociale. Elle disait toujours toute sa pensée à tout le monde et en toute circonstance. Cette sincérité, qui procédait avant tout d'un profond respect des âmes, lui valut bien des mésaventures, amusantes pour la plupart, mais dont certaines faillirent tourner au tragique à une époque où toute vérité n'était pas bonne à crier sur les toits. 
Il n'est pas question d'établir ici le bilan des sources historiques de sa pensée et des influences qu'elle a pu subir. Indépendamment de l'Évangile dont elle se nourrissait tous les jours, elle avait une profonde vénération pour les grands textes hindous et taoïstes, pour Homère, les tragiques grecs, et surtout Platon qu'elle interprétait dans un sens foncièrement chrétien. Elle haïssait par contre Aristote en qui elle voyait le premier fossoyeur de la grande tradition mystique. Saint Jean de la Croix dans l'ordre religieux, Shakespeare, certains poètes mystiques anglais et Racine dans l'ordre littéraire marquèrent également son esprit.   les contemporains, je ne vois guère que Paul Valéry et Koestler dans le Testament espagnol dont elle m'ait parlé avec une admiration sans mélange. Ses préférences, comme ses exclusions, étaient abruptes et sans appel. Elle croyait fermement que la création vraiment géniale exigeait un niveau supérieur de spiritualité et qu'il n'était pas possible d'atteindre à l'expression parfaite sans avoir traversé de sévères purifications intérieures. Ce souci de pureté, d'authenticité intimes la rendait impitoyable pour tous les auteurs en qui elle croyait déceler la moindre recherche de l'effet, le plus léger élément d'insincérité ou de boursouflure : Corneille, Hugo, Nietzsche. Seul comptait pour elle le style parfaitement dépouillé, traduction de la nudité de l'âme. « L'effort d'expression, m'écrivait-elle, ne porte pas seulement sur la forme, mais sur la pensée et sur l'être intérieur tout entier. Tant que la nudité d'expression n'est pas atteinte, la pensée non plus n'a pas touché ni même approché la vraie grandeur... La vraie manière d'écrire est d'écrire comme on traduit. Quand on traduit un texte écrit en une langue étrangère, on ne cherche pas à y ajouter; on met au contraire un scrupule religieux à ne rien ajouter. C'est ainsi qu'il faut essayer de traduire un texte non écrit. » 
Après avoir passé chez moi quelques semaines, trouvant qu'elle était traitée avec trop de ménagements, elle décida d'aller travailler dans une autre ferme, afin de partager, inconnue parmi des inconnus, le sort des vrais ouvriers agricoles. Je la fis embaucher dans l'équipe de vendangeurs d'un gros propriétaire du village voisin. Elle y travailla pendant plus d'un mois avec une continuité héroïque, refusant toujours, malgré sa faiblesse et son manque d'habitude, de rester moins longtemps á la tâche que les robustes paysans qui l'entouraient. Ses maux de tête étaient 
VI	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
tels qu'elle avait parfois l'impression de travailler dans un cauchemar. a Un jour, m'avoua-t-elle, je me demandai si je n'étais pas morte et tombée en enfer sans m'en apercevoir, et si l'enfer ne consistait pas à vendanger éternellement... » 
Cette dernière expérience faite, elle revint à Marseille où ses parents, chassés de Paris par l'invasion, résidaient provisoirement. J'allai l'y voir quelques fois dans son petit appartement des Catalans, d'où la vue plongeait à l'infini sur l'horizon splendide de la mer. Entre temps, ses parents préparaient leur départ pour les Etats-Unis. Son attachement à sa patrie malheureuse et la soif de partager le sort de ses amis persécutés la firent longtemps hésiter à les suivre. Elle s'y décida enfin, dans l'espoir de trouver là-bas des facilités pour passer en Russie ou en Angleterre. Je la vis pour la dernière fois au début de mai 1942. Elle m'apporta à la gare une serviette bourrée de papiers en me priant de les lire et d'en prendre soin pendant son exil. En la quittant, je lui dis en plaisantant et pour masquer mon émotion : « Au revoir, en ce monde ou dans l'autre ! » Elle devint subitement grave et me répondit : « Dans l'autre, on ne se revoit plus. » Elle voulait dire que les limites qui ccnstituent notre « moi empirique » s'abolissent dans l'unité de la vie éternelle. Je la regardai un moment s'éloigner dans la rue. Nous ne devions plus nous revoir : les contacts de l'éternel dans le temps sont affreusement éphémères. 
Rentré chez moi, je parcourus les manuscrits de Simone Weil : une dizaine de gros cahiers dans lesquels elle consignait au jour le jour ses pensées, entremêlées de citations dans toutes les langues et de notations strictement personnelles. Jusque-là , je n'avais lu d'elle que quelques vers et les travaux sur Homère parus dans les Cahiers du Sud sous le pseudonyme anagrammatique d'Émile Novis. Tous les textes qu'on lira plus loin sont tirés de ces cahiers. J'eus le temps d'écrire une fois encore à Simone Weil pour lui manifester l'émotion où m'avaient plongé ces pages. [...]
INTRODUCTION VII  VIII LA PESANTEUR ET LA GRACE 
INTRODUCTION	IX 
En novembre 1944, alors que j'attendais son retour en France, j'appris par des amis communs qu'elle était morte à Londres un an plus tôt. 
*** 
Simone Weil était trop pure pour avoir beaucoup de secrets ; elle parlait d'elle-même avec autant de simplicité que de toute autre chose. Il me serait très facile, en me référant à mes souvenirs et à nos conversations, de faire d'elle un portrait très ressemblant en surface, dont l'originalité ravirait tous les amateurs du détail vécu et de l'anecdote. Je l'ai trop aimée pour cela : un frère ne peut pas parler d'une soeur comme un écrivain d'un confrère. Il y aurait d'ailleurs quelque mauvais goût à assaisonner une nourriture spirituelle aussi haute d'un piment de pittoresque. Je me bornerai donc à tracer les principaux linéaments de sa vie avant et après notre rencontre. 
Née à Paris en 1909, ancienne élève d'Alain, elle entra très jeune à l'École normale supérieure et passa brillamment l'agrégation de philosophie. Elle enseigna ensuite […] 
X	LA PESANTEUR ET LA GRACE INTRODUCTION	XI 
Elle milita dans les rangs de l'extrême-gauche, mais elle n'adhéra jamais à aucune formation politique, se bornant à défendre les faibles 'et les opprimés quels que soient leur parti ou leur race. Voulant partager à fond le sort des pauvres, elle demanda un congé et s'embaucha dans les usines Renault où, sans révéler à personne sa qualité, elle travailla pendant un an comme fraiseuse. Elle avait loué une chambre dans un quartier ouvrier et vivait uniquement du maigre produit de son travail. Une pleurésie vint interrompre cette expérience. Au moment de la guerre d'Espagne, elle s'engagea dans les rangs des Rouges, mais elle eut à coeur de ne jamais se servir de ses armes et fut une animatrice plutôt qu'une combattante. […] Elle mettait dans ses engagements politiques la passion qu'elle apportait en toute chose, mais, loin de se faire une idole d'une idée, d'une nation ou d'une classe, elle savait que le social est par excellence le domaine du relatif et du mal (contempler le social, écrivait-elle, constitue une purification aussi efficace que se retirer du monde, et c'est pourquoi je n'ai pas eu tort de côtoyer si longtemps la politique) et que, dans cet ordre, le devoir de l'âme surnaturelle ne consiste pas á embrasser fanatiquement un parti, niais à essayer sans cesse de rétablir l'équilibre en se portant du côté des vaincus et des opprimés. [...] 
XII	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
*** 
Les textes de Simone Weil appartiennent à cette catégorie des très grandes oeuvres qui ne peuvent être qu'affaiblies et trahies par un commentaire. Mon seul titre pour présenter ces textes est que mon amitié avec l'auteur et les longues conversations que nous eûmes ensemble aplanissent pour moi l'accès de sa pensée et me permettent de replacer plus facilement dans leur éclairage exact et leur contexte organique certaines formules trop abruptes ou insuffisamment élaborées. Il ne faut pas oublier en effet qu'il s'agit ici, comme chez Pascal, de simples pierres d'attente, posées au jour le jour et souvent en hâte, en vue d'une construction plus complète qui ne vit, hélas ! jamais le jour. 
Ces textes sont nus et simples comme l'expérience intérieure qu'ils traduisent. Aucun rembourrage ne s'y interpose entre la vie et le verbe : l'âme, la pensée et l'expression constituent un bloc sans fissure. Même si je n'avais pas connu personnellement Simone Weil, son style seul me garantirait l'authenticité de son 
INTRODUCTION	XIII 
témoignage. Ce qui frappe avant tout dans ses pensées, c'est la polyvalence de leurs applications possibles ; leur simplicité simplifie tout ce qu'elles touchent ; elles nous transportent sur ces sommets de l'être d'où l'oeil embrasse, dans un seul regard, une infinité d'horizons superposés. « Il faut, disait-elle, accueillir toutes les opinions, mais les composer verticalement et les loger à des niveaux convenables. » Et encore : « Tout ce qui est assez réel pour enfermer des interprétations superposées est innocent ou bon. » Ce signe de la grandeur et de la pureté se retrouve à chaque page de son oeuvre. 
Voici par exemple cette pensée qui liquide l'éternelle querelle de l'optimisme et du pessimisme, que n'a su résoudre Leibniz : « Il y a toutes les gammes de distance entre la créature et Dieu. Une distance où l'amour de Dieu est impossible : matière, plantes, animaux. Le mal est si complet là qu'il se détruit ; il n'y a plus de mal : miroir de l'innocence divine. Nous sommes au point où l'amour est tout juste possible. C'est un grand privilège, car l'amour qui unit est proportionnel à la distance. Dieu a créé un monde qui est, non le meilleur possible, mais comporte tous les degrés de bien et de mal. Nous sommes au point où il est le plus mauvais possible. Car au delà est le degré où le mal devient innocence. » 
Ou cette autre qui éclaire le problème du mal jusque dans les secrets de l'amour divin : « Toutes les choses créées refusent d'être pour moi des fins. Telle est l'extrême miséricorde de Dieu à mon égard. [...]
XIV	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
INTRODUCTION	XV 
Simone Weil pose en ces termes le problème du salut : « Comment échappe-t-on à ce qui, en nous, ressemble à la pesanteur? » Uniquement par la grâce. Dieu traverse pour venir à nous l'épaisseur infinie du temps et de l'espace ; sa grâce ne change rien aux jeux aveugles de la nécessité et du hasard qui mènent ce monde : elle pénètre dans nos âmes à la façon de la goutte d'eau qui s'insinue à travers les couches géologiques sans modifier leur structure, et là elle attend. en silence que nous consentions à redevenir Dieu. La pesanteur étant la loi de la création, le travail de la grâce consiste à nous « décréer ». Dieu a consenti par amour à ne plus être tout pour que nous fussions quelque chose ; il faut que nous consentions par amour à n'être plus rien afin que Dieu redevienne tout. Il s'agit donc d'abolir en nous le moi, « cette ombre projetée par le péché et l'erreur, qui arrête la lumière de Dieu, et chue nous prenons pour un être. » Hors de cette humilité totale, de ce consentement inconditionnel à n'être rien, toutes les formes d'héroïsme et d'immolation restent soumises à la pesanteur et au mensonge : « On ne peut offrir 
XVI	LA PESANTEUR ET LA GRACE    INTRODUCTION	XVII 
que le moi. Sinon, tout ce qu'on nomme offrande n'est pas autre chose qu'une étiquette posée sur une « revanche du moi. » 
Pour tuer le moi, il faut s'exposer nu et sans défense à toutes les morsures de la vie, accepter le vide, le déséquilibre, ne jamais chercher de compensation au malheur, et surtout suspendre en soi le travail de l'imagination « qui tend perpétuellement à boucher les fissures par où passerait la grâce ». Tous les péchés sont des tentatives pour fuir le vide. Il faut aussi renoncer au passé et à l'avenir, car le moi n'est pas autre chose qu'une concrétion de passé et d'avenir autour d'un présent toujours défaillant. La mémoire, l'espérance suppriment l'effet salutaire du malheur en ouvrant un champ illimité à des élévations imaginaires (j'étais, je serai...), mais la fidélité à l'instant présent réduit vraiment l'homme à rien et lui ouvre par là les portes de l'éternité. 
Le moi doit être tué du dedans par l'amour. Mais il peut l'être aussi du dehors par l'extrême souffrance et l'abjection. [...] « L'amour surnaturel n'a aucun contact avec la force, mais aussi il ne protège pas l'âme contre le froid de la force, le froid du fer. Seul un attachement terrestre, s'il renferme assez d'énergie, peut protéger contre le froid du fer. L'armure est faite de métal comme le glaive. Si l'on désire un amour qui protège l'âme contre les blessures, il faut aimer autre chose que Dieu. » 
Le héros porte une armure, le saint est nu. Or l'armure, en même temps qu'elle préserve des coups, interdit le contact direct avec le réel et surtout l'accès à la troisième dimension qui est celle de l'amour surnaturel. Pour que les choses existent réellement pour nous, il faut qu'elles pénètrent en nous. D'où la nécessité d'être nu : rien ne peut entrer en nous si l'armure nous protège à la fois contre les blessures et contre la profondeur qu'elles délivrent. […] 
L'adage de la vieille physique : « La nature a horreur du vide, » s'applique rigoureusement en psychologie. Mais la grâce a précisément besoin de ce vide pour entrer en nous. 
Ce processus de « décréation », qui est l'unique voie du salut, est l'eeuvre de la grâce et non de la volonté. L'homme ne s'élève pas au ciel en se tirant par les cheveux. La volonté n'est bonne qu'aux tâches serviles : elle assure l'exercice correct des vertus naturelles qui sont prérequises au travail de la grâce comme l'effort du laboureur aux semailles. Mais le germe divin vient d'ailleurs... Comme Platon et Malebranche, Simone Weil attribue, dans ce domaine, beaucoup plus d'importance à l'attention qu'à la volonté. « Il faut être indifférent au bien et au mal, mais vraiment indifférent, c'est-à-dire projeter également sur l'un et sur l'autre la lumière de l'attention. Alors, le bien l'emporte par un phénomène automatique. » [...]
INTRODUCTION	XIX 
XX	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
pour lui, etc. Seul le bien imaginaire ne comporte pas de contradiction : la jeune fille qui désire une nombreuse postérité, le réformateur social qui rêve le bonheur du peuple, etc. ne se heurtent à aucun obstacle tant qu'ils ne passent pas à l'action : ils voguent á pleine voile dans un bien pur, mais fictif ; le choc contre l'écueil est le signal du réveil. Cette contradiction, signe de notre misère et de notre grandeur, nous devons l'accepter dans toute son amertume. C'est à travers l'absurdité, vécue et pâtie à fond comme telle, de cet univers mêlé de bien et de mal que nous atteignons le bien pur, dont le royaume n'est pas de ce monde. « Est pure l'action qu'on peut accomplir en maintenant l'intention totalement orientée vers le bien pur et impossible, sans se voiler par aucun mensonge ni l'attrait ni l'impossibilité du bien pur. » Au lieu de combler avec des songes (foi en un Dieu conçu comme père temporel, à la science ou au progrès...) l'abîme qui s'étend entre le nécessaire et le bien, il faut accueillir telles quelles les deux branches de la contradiction et se laisser écarteler par leur distance. [...]
INTRODUCTION	XXI 
XXII	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
Mille objets relatifs revêtus d'une étiquette d'absolu viennent ici-bas s'interposer entre l'âme et Dieu. Tant que l'homme ne consent pas à devenir rien pour être tout, il a besoin d'idoles. « L'idolâtrie est une nécessité vitale dans la caverne. » Et parmi ces idoles, celle du social, de l'âme collective est la plus puissante et la plus dangereuse. La plupart des péchés se rapportent au social : ils sont dictés par la soif de paraître et de dominer. [...]
INTRODUCTION	XXIII 
...l'idolâtrie du social tend toujours à étouffer et à remplacer la vraie tradition mystique. C'est d'elle que procèdent toutes les persécutions contre les prophètes et les saints ; c'est par elle que furent condamnées Antigone et Jeanne d'Arc et crucifié Jésus-Christ. La Bête sociale offre à l'homme un ersatz de la religion qui lui permet de se transcender sans se vider de lui-même et, par conséquent, de se passer à peu de frais du vrai Dieu ; les plus hautes vertus sont susceptibles d'une imitation sociale qui les dégrade aussitôt en pharisaïsme : « Est pharisien celui qui est vertueux par obéissance au gros animal. » 
Deux peuples de l'antiquité incarnent cette idolâtrie de l'âme collective : Israël et Rome. « Rome, c'est le gros animal athée, matérialiste, n'adorant que soi. Israël, c'est le gros animal religieux. Ni l'un ni l'autre n'est aimable. Le gros animal est toujours répugnant. » [...] 
INTRODUCTION	XXV 
*** 
Je suis catholique ; Simone Weil ne l'était pas. Je n'ai jamais douté une seconde qu'elle ne fût infiniment plus avancée que moi dans la connaissance expérimentale des vérités surnaturelles… [...] Que Simone Weil ait été une amante héroïque de Jésus-Christ, ma conviction n'a jamais varié sur ce point...
INTRODUCTION	XXVII 
[...]
Deux choses, dans l'oeuvre de Simone Weil, ont surtout choqué les rares amis à qui nous avons communiqué ses manuscrits. D'abord la rupture absolue qu'elle semble établir entre le monde créé et un Dieu transcendant qui s'est lié les mains devant le mal et qui abandonne l'univers aux jeux du hasard et de l'absurde : cette coupure risque d'avoir pour conséquences l'élimination de la Providence dans l'histoire et de la notion de progrès, et par suite la méconnaissance des valeurs et des devoirs d'ici-bas. [...]
Simone Weil choisit la voie négative : « Il est des gens pour qui tout ce qui, ici-bas, rapproche de Dieu est salutaire ; pour moi, c'est tout ce qui en éloigne. » Cette voie royale du salut qui consiste à trouver et à aimer Dieu dans ce qui est absolument autre que Dieu (la nécessité aveugle, le néant, le mal...) ne ressemble-t-elle pas étrangement à cette montée aride du Carmel où l'homme n'a pour guide qu'un seul mot : rien ? Et saint Jean de la Croix parle-t-il en termes moins absolus du néant des choses créées et de l'amour qui nous y attache? [...]
XXVIII [...]
XXXII	LA PESANTEUR ET LA GRACE 
*** 
Simone Weil ne peut être comprise qu'au niveau où elle a parlé. [...]
Il ne s'agit pas ici de philosophie, mais de vie. Loin de prétendre construire un système personnel, Simone Weil a désiré de toutes ses forces être absente de son oeuvre. Son unique voeu était de ne plus faire écran entre Dieu et les hommes — de disparaître « afin que le Créateur et la créature pussent échanger leurs secrets ». Elle faisait fi de son génie, sachant trop bien que la vraie grandeur consiste à n'être plus rien. « Qu'importe ce qu'il y a en moi d'énergie, de dons ? J'en ai toujours assez pour disparaître... » Elle fut exaucée : certains textes atteignent à cette résonance impersonnelle qui est le signe de l'inspiration suprême : « Impossible de pardonner à celui qui nous fait du mal, si ce mal nous abaisse. Il faut penser qu'il ne nous abaisse pas, mais révèle notre vrai niveau. » Ou encore : « Si quelqu'un me fait du mal, désirer que ce mal ne me dégrade pas, par amour pour celui qui me l'inflige, afin qu'il n'ait pas vraiment fait du mal. » Plutôt que dans le côté systématique de son oeuvre, c'est dans de tels cris d'humilité et d'amour que Simone Weil apparaît comme une pure messagère. Je n'ai jamais cessé de croire en elle. En publiant ces pages, j'étends cette confiance à toutes les âmes qui viendront à elle. 
INTRODUCTION	XXXIII 
Tous les textes contenus dans ce volume ont été tirés des manuscrits que Simone Weil nous a confiés personnellement. Ils sont donc antérieurs à mai 1942. [...]
Gustave THIBON 
Février 1947. 

Des « dits »

Relevé dans "Oeuvres" Quarto : 
dans "L'expérience de Dieu" : 
752 'ce qui est divin est sans effort', le géant et le petit tailleur, désir amour humilité 
753 c'est Dieu qui cherche l'homme 
754 voiles qu'elle est assez habile pour nommer Dieu. ... nous ne pouvons rien imaginer qui soit plus parfait que nous-mêmes. ... merveille de l'Eucharistie. 
758 avec Dieu seul que l'homme a le droit de désirer être directement uni. 
760  le point de rencontre des parallèles est à l'infini. 
760 tout ce qui est au-dessous de la certitude est indigne de Dieu 
762 Il ne dépend pas d'une âme de croire à la réalité de Dieu si Dieu ne révèle pas cette réalité. 
763 beauté ... impression réelle et directe come celle que cause un chant au moment où il se fait entendre ... Dieu le véritable prochain ... l'ami par excellence 

Lettre au Père Perrin, première lettre: 
769 ...j'ai eu soudain et pour tj la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés personnelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité ... si seulement il désire la vérité 
771 problème de Dieu ... je n'avais pas prévu la possibilité de cela, d'un contact réel, de pesonne à personne ici-bas, entre un être humain et Dieu ... dans cette soudaine emprise ... ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part; j'ai seulement senti à travers la souffrance la ... .présence d'un amour ... sourire d'un visage aimé. 
773 Je récitais le Pater en grec ... les premiers mots ... transportent en un lieu hors de l'espace d'où il n'y a ni perspective ni point de vue. ... silence ... sensation positive 
deuxième lettre : 
781 la miséricorde de Dieu ... n'a aucun analogue humain 
786 j'imagine que le dernier fil, quoique très mince, doit être le plus difficile à couper, car quand il et coupé il faut s'envoler et cela fait peur. Mais aussi l'obligation est impérieuse. ... 
La Sagesse de Dieu qui est notre frère premier-né 

Lettre à Joë Bousquet: 
795 L'oeuf, c'est ce monde visible. Le poussin, c'est l'Amour, l'Amour qui est Dieu même et qui habite au fond de tout homme ... quna la coquille est percée ... il a encore pour objet ce même monde. Mais il n'est plus dedans. L'espace s'est ouvert et déchiré. 
796 le consentement nuptial à Dieu ... regarder le mal qu'on a en soi-même ... simplement le discerner ... j'ai vraiment malgré moi le sentiment que Dieu, par amour pour vous, dirige tout cela vers vous à travers moi. 

Cahiers de Marseille, VI 
813 La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c'est elle aussi qui fait ce vide. 
823 La supplication intérieurer est seule raisonnable, car elle évite de raidir les muscles qui n'ont rien à voir dans l'affaire. ... l'orgueil est un tel raidissement. 
842 tj rien : très décevant tourne en rond autour de la douleur du malheur etc de la nécessité châtiment justice contemplation de la misère humaine etc - c'est donc bien pour cela que LS s'opposait fortement à SW à la maladie ou 'fièvre' dont la mystique libère. 
857 et des platitudes : être rien... 
860 Non pas un. Mais non pas cent. Deux ou trois. 
876 Crainte de la mort, fondement de l'esclavage. 
878 les deux nuits obscures, non! 880 la nuit de la connaissance de soi-même : non! 882 Il faut mériter... : non!   > j'abandonne le cahier VI…

- l'introduction de G.Thibon à "La Pesanteur et la Grâce" : une magnifique bio spirituelle 
- "L'expérience de Dieu" en saisie partielle complétant les relevés supra. 

L'expérience de Dieu

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Amour de l’ordre du monde

L'amour de l'ordre du monde, de la beauté du monde, est ainsi le complément de l'amour du prochain. 
Il procède du même renoncement, image du renoncement créateur de Dieu. Dieu fait exister cet univers en consentant à ne pas y commander, bien qu'il en ait le pouvoir, mais à laisser régner à sa place, d'une part la nécessité mécanique attachée à la matière, y compris la matière psychique de l'âme, d'autre part l'autonomie essentielle aux personnes pensantes. 
Par l'amour du prochain nous imitons l'amour divin qui nous a créés nous-mêmes ainsi que tous nos semblables. Par l'amour de l'ordre du monde nous imitons l'amour divin qui a créé cet univers dont nous faisons partie. L'homme n'a pas à renoncer à commander à la matière et aux âmes, puisqu'il n'en possède pas le pouvoir. Mais Dieu lui a conféré une image imaginaire de ce pouvoir, une divinité imaginaire, afin qu'il puisse lui aussi, bien qu'étant une créature, se vider de sa divinité. 
Comme Dieu, étant hors de l'univers, en est en même temps le centre, de même chaque homme a une situation imaginaire au centre du monde. L'illusion de la perspective le situe au centre de l'espace; une illusion pareille fausse en lui le sens du temps ; et encore une autre illusion pareille dispose autour de lui toute la hiérarchie des valeurs. Cette illusion s'étend même au sentiment de l'existence, à cause de la liaison intime, en nous, du sentiment de la valeur et du sentiment de l'être; l'être nous parait de moins en moins dense a mesure qu'il est plus loin de nous. 
Nous abaissons à son rang, au rang de l'imagination trompeuse, la forme spatiale de cette illusion. Nous y sommes obligés ; autrement nous ne percevrions pas un seul objet, nous ne nous dirigerions même pas assez pour savoir faire un seul pas d'une manière consciente. Dieu nous procure ainsi le modèle de l'opération qui doit transformer toute notre âme. Comme nous apprenons tout enfant à abaisser, à réprimer cette illusion dans le sentiment de l'espace, nous devons en faire autant à l'égard du sentiment du temps, de la valeur, de l'être. Autrement nous sommes incapables, sous tous les aspects autres que celui de l'espace, de discerner un seul objet, de diriger un seul pas. 
Nous sommes dans l'irréalité, dans le rêve. Renoncer à notre situation centrale imaginaire, y renoncer non seulement par l'intelligence, mais aussi 
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dans la partie imaginative de l'âme, c'est s'éveiller au réel, à l'éternel, voir la vraie lumière, entendre le vrai silence. Une transformation s'opère alors à la racine même de la sensibilité, dans la manière immédiate de recevoir les impressions sensibles et les impressions psychologiques. Une transformation analogue à celle qui se produit quand le soir, sur une route, à l'endroit où nous avions cru apercevoir un homme accroupi, nous discernons soudain un arbre; ou quand, ayant cru entendre un chuchotement, nous discernons un froissement de feuilles. On voit les mêmes couleurs, on entend les mêmes sons, mais non pas de la même manière. 
Se vider de sa fausse divinité, se nier soi-même, renoncer à être en imagination le centre du monde, discerner tous les points du monde comme étant des centres au même titre et le véritable centre comme étant hors du monde, c'est consentir au règne de la nécessité mécanique dans la matière et du libre choix au centre de chaque âme. Ce consentement est amour. La face de cet amour tournée vers les personnes pensantes est charité du prochain; la face tournée vers la matière est amour de l'ordre du monde, ou, ce qui est la même chose, amour de la beauté du monde. 
Dans l'Antiquité, l'amour de la beauté du monde tenait une très grande place dans les pensées et enveloppait la vie tout entière d'une merveilleuse poésie. lien fut ainsi dans tous les peuples, en Chine, en Inde, en Grèce. Le stoïcisme grec, qui fut quelque chose de merveilleux et dont le christianisme primitif était infiniment proche, surtout la pensée de saint Jean, était à peu près exclusivement amour de la beauté du monde. Quant à Israël, certains endroits de l'Ancien Testament, dans les Psaumes, du livre de Job, dans Isaïe, dans les livres sapientiaux, enferment une expression incomparable de la beauté du monde. 
L'exemple de saint François montre quelle place la beauté du monde peut tenir dans une pensée chrétienne. Non seulement son poème est de la poésie parfaite, mais toute sa vie fut de la poésie parfaite en action. Par exemple son choix des sites pour les retraites solitaires ou pour la fondation des couvents était par lui-même la plus belle poésie en acte. Le vagabondage, la pauvreté étaient poésie chez lui ; il se mit nu pour être en contact immédiat avec la beauté du monde. 
Chez saint Jean de la Croix on trouve aussi quelques beaux vers sur la beauté du monde. Mais d'une manière générale, en faisant les réserves convenables pour les trésors inconnus ou peu connus ou peut-être enfouis parmi les choses oubliées du Moyen Âge, on peut dire que la beauté du monde est presque absente de la tradition chrétienne. Cela est étrange. La cause en est difficile à comprendre. C'est une lacune terrible. Comment le christianisme aurait-il droit de se dire catholique, si l'univers lui-même en est absent? 
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Il est vrai qu'il est peu question de la beauté du monde dans l'Évangile. Mais dans ce texte si court qui, comme le dit saint Jean, est très loin de renfermer tous les enseignements du Christ, les disciples ont sans doute jugé inutile de mettre ce qui concernait un sentiment tellement répandu partout 
Cependant il en est question deux fois. Une fois, le Christ prescrit de contempler et d'imiter les lis et les oiseaux pour leur indifférence à l'avenir, pour leur docilité au destin; une autre fois, de contempler et d'imiter la distribution indiscriminée de la pluie et de la lumière du soleil. 
La Renaissance a cru renouer les liens spirituels avec l'Antiquité par-dessus le christianisme, mais elle n'a guère pris à l'Antiquité que les produits seconds de son inspiration, l'art, la science et la curiosité à l'égard des choses humaines ; elle en a à peine effleuré l'inspiration centrale. Elle n'a pas retrouvé le contact avec la beauté du monde. 
Aux ne et xlie siècles il y avait eu le début d'une Renaissance qui aurait été la vraie si elle avait pu porter des fruits; elle commençait à germer notamment dans le Languedoc. Certains vers des troubadours sur le printemps font penser qu'en ce cas l'inspiration chrétienne et l'amour de la beauté du monde n'auraient peut-être pas été séparés. D'ailleurs, l'esprit occitanien mit sa marque en Italie et n'a peut-être pas été étranger à l'inspiration franciscaine. Mais, soit coïncidence, soit plus probablement liaison de cause à effet, ces germes ne survécurent nulle part à la guerre des Albigeois, sinon à l'état de vestiges. 
Aujourd'hui, on pourrait croire que la race blanche a presque perdu la sensibilité à la beauté du monde, et qu'elle a pris à tâche de la faire disparaître dans tous les continents où elle a porté ses armes, son commerce et sa religion. Comme disait le Christ aux pharisiens : «Malheur à vous ! vous avez enlevé la clef de la connaissance; vous n'entrez pas et vous ne laissez pas entrer les autres.» 
Et pourtant à notre époque, dans les pays de race blanche, la beauté du monde est presque la seule voie par laquelle on puisse laisser pénétrer Dieu. Car nous sommes encore bien plus éloignés des deux autres. L'amour et le respect véritables des pratiques religieuses sont rares chez ceux mêmes qui- y sont assidus, et ne se trouvent presque jamais chez les autres. La plupart n'en conçoivent même pas la possibilité. En ce qui concerne l'usage surnaturel du malheur, la compassion et la gratitude sont non seulement choses rares, mais devenues aujourd'hui pour presque tous presque inintelligibles. L'idée même en a presque disparu; la signification même des mots est devenue basse. 
Au lieu que le sentiment du beau, quoique mutilé, déformé et souillé, demeure irréductiblement dans le coeur de l'homme comme un puissant mobile. Il est présent dans toutes les préoccupations de la vie profane. S'il 
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était rendu authentique et pur, il transporterait d'un bloc toute la vie profane aux pieds de Dieu, il rendrait possible l'incarnation totale de la foi. D'ailleurs d'une manière générale la beauté du monde est la voie la plus commune, la plus facile et la plus naturelle. 
Comme Dieu se précipite en toute âme dès qu'elle est entrouverte pour aimer et servir à travers elle les malheureux, de même aussi il s'y précipite pour aimer et admirer à travers elle la beauté sensible de sa propre création. 
Mais le contraire est encore plus vrai. L'inclination naturelle de l'âme à aimer la beauté est le piège le plus fréquent dont se sert Dieu pour l'ouvrir au souffle d'en haut. 
C'est le piège où fut prise Coré. Le parfum du narcisse faisait sourire le ciel tout entier là-haut, et la terre entière, et tout le gonflement de la mer. À peine la pauvre jeune fille eut-elle tendu la main qu'elle fut prise au piège. Elle était tombée aux mains du Dieu vivant. Quand elle en sortit, elle avait mangé le grain de grenade qui la liait pour toujours. Elle n'était plus vierge; elle était l'épouse de Dieu. 
La beauté du monde est l'orifice du labyrinthe. L'imprudent qui, étant entré, fait quelques pas, est après quelque temps hors d'état de retrouver l'orifice. Épuisé, sans rien à manger ni à boire, dans les ténèbres, séparé de ses proches, de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il connaît, il marche sans rien savoir, sans espérance, incapable même de se rendre compte s'il marche vraiment ou s'il tourne sur place. Mais ce malheur n'est rien auprès du danger qui le menace. Car s'il ne perd pas courage, s'il continue à marcher, il est tout à fait sûr qu'il arrivera finalement au centre du labyrinthe. Et là, Dieu l'attend pour le manger. Plus tard il ressortira, mais changé, devenu autre, ayant été mangé et digéré par Dieu. II se tiendra alors auprès de l'orifice pour y pousser doucement ceux qui s'approchent La beauté du monde n'est pas un attribut de la matière en elle-même. C'est un rapport du monde à notre sensibilité, cette sensibilité qui tient à la structure de notre corps et de notre âme. Le Micromégas de Voltaire, un infusoire pensant n'auraient aucun accès à la beauté dont nous nous nourrissons dans l'univers. Au cas où de tels êtres existeraient, il faut avoir foi que le monde serait beau aussi pour eux; mais ce serait une autre beauté. De toutes manières il faut avoir foi que l'univers est beau à toutes les échelles; et plus généralement qu'il a la plénitude de la beauté par rapport à la structure corporelle et psychique de chacun des êtres pensants qui existent en fait et de tous les êtres pensants possibles. C'est même cette concordance d'une infinité de beautés parfaites qui fait le caractère transcendant de la beauté du monde. Néanmoins ce que nous éprouvons de cette beauté a été destiné à notre sensibilité humaine. 
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La beauté du monde est la coopération de la Sagesse divine à la création. «Zeus a achevé toutes choses, dit un vers orphique, et Bacchus les a parachevées.» Le parachèvement, c'est la création de la beauté. Dieu a créé l'univers, et son Fils, notre frère premier-né, en a créé la beauté pour nous. La beauté du monde, c'est le sourire de tendresse du Christ pour nous à travers la matière. Il est réellement présent dans la beauté universelle. L'amour de cette beauté procède de Dieu descendu dans notre âme et va vers Dieu présent dans l'univers. C'est aussi quelque chose comme un sacrement. 
Il n'en est ainsi que de la beauté universelle. Mais, excepté Dieu, seul l'univers tout entier peut avec une entière propriété de termes être nommé beau. Tout ce qui est dans l'univers et moindre que l'univers peut être nommé beau seulement en étendant ce mot au-delà de sa signification rigoureuse, aux choses qui ont indirectement part à la beauté, qui en sont des imitations. 
Toutes ces beautés secondaires sont d'un prix infini comme ouvertures sur la beauté universelle. Mais si on s'arrête à elles, elles sont au contraire des voiles ; elles sont alors corruptrices. Toutes enferment plus ou moins cette tentation, mais à des degrés très divers. 
Il y a aussi quantité de facteurs de séduction qui sont tout à fait étrangers à la beauté, mais à cause desquels, par manque de discernement, on nomme belles les choses où ils résident. Car ils attirent l'amour par fraude, et tous les hommes nomment beau tout ce qu'ils aiment. Tous les hommes, même les plus ignorants, même les plus vils, savent que la beauté seule a droit à notre amour. Les plus authentiquement grands le savent aussi. Aucun homme n'est au-dessous ni au-dessus de la beauté. Les mots qui expriment la beauté viennent aux lèvres de tous dès qu'ils veulent louer ce qu'ils aiment. Ils savent seulement plus ou moins bien la discerner. 
La beauté est la seule finalité ici-bas. Comme Kant a très bien dit, c'est une finalité qui ne contient aucune fin. Une chose belle ne contient aucun bien, sinon elle-même, dans sa totalité, telle qu'elle nous apparaît. Nous allons vers elle sans savoir quoi lui demander. Elle nous offre sa propre existence. Nous ne désirons pas autre chose, nous possédons cela, et pourtant nous désirons encore. Nous ignorons tout à fait quoi. Nous voudrions aller derrière la beauté, mais elle n'est que surface. Elle est comme un miroir qui nous renvoie notre propre désir du bien. Elle est un sphinx, une énigme, un mystère douloureusement irritant Nous voudrions nous en nourrir, mais elle n'est qu'objet de regard, elle n'apparaît qu'à une certaine distance. La grande douleur de la vie humaine, c'est que regarder et manger soient deux opérations différentes. De l'autre côté du ciel seulement, dans le pays habité par Dieu, c'est une seule et même opération. Déjà les enfants, quand ils 
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regardent longtemps un gâteau et le prennent presque à regret pour le manger, sans pouvoir pourtant s'en empêcher, éprouvent cette douleur. Peut-être les vices, les dépravations et les crimes sont-ils presque toujours ou même toujours dans leur essence des tentatives pour manger la beauté, manger ce qu'il faut seulement regarder. Ève avait commencé. Si elle a perdu l'humanité en mangeant un fruit, l'attitude inverse, regarder un fruit sans le manger, doit être ce qui sauve. «Deux compagnons ailés, dit une Upanishad, deux oiseaux sont sur une branche d'arbre. L'un mange les fruits, l'autre les regarde.» Ces deux oiseaux sont les deux parties de notre âme.	' 
C'est parce que la beauté ne contient aucune fin qu'elle constitue ici-bas l'unique finalité. Car ici-bas il n'y a pas du tout de fins. Toutes ces choses que nous prenons pour des fins sont des moyens. C'est là une vérité évidente. L'argent est un moyen d'acheter, le pouvoir est un moyen de commander. Il en est ainsi, plus ou moins visiblement, de tout ce que nous nommons des biens. 
La beauté seule n'est pas un moyen pour autre chose. Seule elle est bonne en elle-même, mais sans que nous trouvions en elle aucun bien. Elle semble être elle-même une promesse et non un bien. Mais elle ne donne qu'elle-même, elle ne donne jamais autre chose. 
Néanmoins, comme elle est l'unique finalité, elle est présente dans toutes les poursuites humaines. Bien que toutes pourchassent seulement des moyens, car tout ce qui existe ici-bas est seulement moyen, la beauté leur donne un éclat qui les colore de finalité. Autrement il ne pourrait pas y avoir désir, ni par conséquent énergie dans la poursuite. 
Pour l'avare du genre Harpagon, toute la beauté du monde est enfermée dans l'or. Et réellement l'or, matière pure et brillante, a quelque chose de beau. La disparition de l'or comme monnaie semble avoir fait disparaltre aussi ce genre d'avarice. Aujourd'hui, ceux qui amassent sans dépenser cherchent du pouvoir. 
La plupart de ceux qui recherchent la richesse y joignent la pensée du luxe. Le luxe est la finalité de la richesse. Et le luxe est la beauté elle-même pour toute une espèce d'hommes. Il constitue l'entourage dans lequel seulement ils peuvent sentir vaguement que l'univers est beau; de même que saint François, pour sentir que l'univers est beau, avait besoin d'être vagabond et mendiant. L'un et l'autre moyen serait également légitime si dans l'un et l'autre cas la beauté du monde était éprouvée d'une manière aussi directe, aussi pure, aussi pleine; mais heureusement Dieu a voulu qu'il n'en fût pas ainsi. La pauvreté a un privilège. C'est là une disposition providentielle sans laquelle l'amour de la beauté du monde serait facilement en contradiction avec l'amour du prochain. Néanmoins l'horreur de la pauvreté - et toute diminution de richesse peut être ressentie comme pauvreté ou même 
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le non-accroissement - est essentiellement l'horreur de la laideur. L'âme que les circonstances empêchent de rien sentir, même confusément, même à travers le mensonge, de la beauté du monde, est envahie jusqu'au centre par une espèce d'horreur. 
L'amour du pouvoir revient au désir d'établir un ordre parmi les hommes et les choses autour de soi, dans un ordre grand ou petit, et cet ordre est désirable par l'effet du sentiment du beau. Dans ce cas comme dans celui du luxe, il s'agit d'imprimer à un certain milieu fini, mais que souvent on désire continuellement accrottre, un arrangement qui donne l'impression de la beauté universelle. L'insatisfaction, le désir d'accroissement, a précisément pour cause qu'on désire le contact de la beauté universelle, alors que le milieu qu'on organise n'est pas l'univers. Il n'est pas l'univers et il le cache. L'univers tout autour est comme un décor de théâtre. 
Valéry, dans le poème intitulé Sémiramis, fait très bien sentir le lien entre l'exercice de la tyrannie et l'amour du beau. Louis XIV, en dehors de la guerre, instrument d'accroissement du pouvoir, ne s'intéressait qu'aux fêtes et à l'architecture. La guerre elle-même d'ailleurs, surtout telle qu'elle était autrefois, touche d'une manière vive et poignante la sensibilité au beau. 
L'art est une tentative pour transporter dans une quantité finie de matière modelée par l'homme une image de la beauté infinie de l'univers entier. Si la tentative est réussie, cette portion de matière ne doit pas cacher l'univers, mais au contraire en révéler la réalité tout autour. 
Les oeuvres d'art qui ne sont pas des reflets justes et purs de la beauté du monde, des ouvertures directes pratiquées sur elle, ne sont pas à proprement parler belles; elles ne sont pas de premier ordre; leurs auteurs peuvent avoir beaucoup de talent, mais non pas authentiquement du génie. C'est le cas de beaucoup d'oeuvres d'art parmi les plus célèbres et les plus vantées. Tout véritable artiste a eu un contact réel, direct, immédiat avec la beauté du monde, ce contact qui est quelque chose comme un sacrement. Dieu a inspiré toute oeuvre d'art de premier ordre, le sujet en fût-il mille fois profane; il n'a inspiré aucune des autres. En revanche, parmi les autres, l'éclat de la beauté qui recouvre certaines pourrait bien être un éclat diabolique. 
La science a pour objet l'étude et la reconstruction théorique de l'ordre du monde. L'ordre du monde par rapport à la structure mentale, psychique et corporelle de l'homme; contrairement aux illusions naïves de certains savants, ni l'emploi des télescopes et des microscopes, ni l'usage des formules algébriques les plus singulières, ni même le mépris du principe de non-contradiction ne permettent de sortir des limites de cette structure. Ce n'est d'ailleurs pas désirable. L'objet de la science, c'est la présence dans l'univers de la Sagesse dont nous sommes les frères, la présence du Christ au travers de la matière qui constitue le monde. 
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Nous reconstruisons nous-mêmes l'ordre du monde en image, à partir de données limitées, dénombrables, rigoureusement définies. Entre ces termes abstraits et par là maniables pour nous, nous nouons nous-mêmes des liens en concevant des rapports. Nous pouvons ainsi contempler dans une image, image dont l'existence même est suspendue à l'acte de notre attention, la nécessité qui est la substance même de l'univers, mais qui comme telle ne se manifeste à nous que par des coups. 
On ne contemple pas sans quelque amour. La contemplation de cette image de l'ordre du monde constitue un certain contact avec la beauté du monde. La beauté du monde, c'est l'ordre du monde aimé. 
Le travail physique constitue un contact spécifique avec la beauté du monde, et même, dans les meilleurs moments, un contact d'une plénitude telle que nul équivalent ne peut s'en trouver ailleurs. L'artiste, le savant, le penseur, le contemplatif doivent admirer réellement l'univers, percer cette pellicule d'irréalité qui le voile et en fait pour presque tous les hommes, à presque tous les moments de leur vie, un rêve ou un décor de théâtre. Ils le doivent, mais le plus souvent ne le peuvent pas. Celui qui a les membres rompus par l'effort d'une journée de travail, c'est-à-dire d'une journée où il a été soumis à la matière, porte dans sa chair comme une épine la réalité de l'univers. La difficulté pour lui est de regarder et d'aimer; s'il y arrive, il aime le réel. 
C'est l'immense privilège que Dieu a réservé à ses pauvres. Mais ils ne le savent presque jamais. On ne le leur dit pas. L'excès de fatigue, le souci harcelant de l'argent et le manque de vraie culture les empêchent de s'en apercevoir. Il suffirait de changer peu de chose à leur condition pour leur ouvrir l'accès d'un trésor. Il est déchirant de voir combien il serait facile aux hommes dans bien des cas de procurer à leurs semblables un trésor, et comment ils laissent passer les siècles sans en prendre la peine. 
À l'époque où il y avait une civilisation populaire dont nous collectionnons aujourd'hui les miettes comme pièces de musée sous le nom de folklore, le peuple avait sans doute accès à ce trésor. La mythologie aussi, qui est très proche parente du folklore, en est un témoignage, si on en déchiffre la poésie. L'amour charnel sous toutes ses formes, de la plus haute, véritable mariage ou amour platonique, jusqu'à la plus basse, jusqu'à la débauche, a pour objet la beauté du monde. L'amour qui s'adresse au spectacle des cieux, des plaines, de la mer, des montagnes, au silence de la nature rendu sensible par ses mille bruits légers, aux souffles des vents, à la chaleur du soleil, cet amour que tout être humain pressent tout au moins vaguement un moment, c'est un amour incomplet, douloureux, parce qu'il s'adresse à des choses incapables de répondre, à de la matière. Les hommes désirent reporter ce même amour sur un être qui soit leur semblable, capable de répondre à l'amour, de dire oui, de se livrer. Le sentiment de beauté par- 
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fois lié à l'aspect d'un être humain rend ce transfert possible tout au moins d'une manière illusoire. Mais c'est la beauté du monde, la beauté universelle vers laquelle se dirige le désir. 
Cette espèce de transfert est ce qu'exprime toute la littérature qui entoure l'amour, depuis les métaphores et les comparaisons les plus anciennes, les plus usées de la poésie jusqu'aux analyses subtiles de Proust. 
Le désir d'aimer dans un être humain la beauté du monde est essentiellement le désir de l'Incarnation. C'est par erreur qu'il croit être autre chose. L'Incarnation seule peut le satisfaire. Aussi est-ce bien à tort qu'on reproche parfois aux mystiques d'employer le langage amoureux. C'est eux qui en sont les légitimes propriétaires. Les autres n'ont droit qu'à l'emprunter. 
Si l'amour charnel à tous les niveaux va plus ou moins vers la beauté - et les exceptions ne sont peut-être qu'apparentes - c'est que la beauté dans un être humain fait de lui pour l'imagination quelque chose comme un équivalent de l'ordre du monde. 
C'est pour cela que les péchés dans ce domaine sont graves. Ils constituent une offense à Dieu du fait même que l'âme est inconsciemment en train de chercher Dieu. D'ailleurs, ils se ramènent tous à un seul qui consiste à vouloir plus ou moins se passer du consentement. Vouloir s'en passer tout à fait est parmi tous les crimes humains de beaucoup le plus affreux. Quoi de plus horrible que de ne pas respecter le consentement d'un être en qui on cherche, bien que sans le savoir, un équivalent de Dieu ? 
C'est un crime encore, quoique moins grave, de se contenter d'un consentement issu d'une région basse ou superficielle de l'âme. Qu'il y ait ou non union charnelle, l'échange d'amour est illégitime si de part et d'autre le consentement ne procède pas de ce point central de l'âme où le oui ne peut être qu'éternel. L'obligation du mariage, que l'on regarde aujourd'hui si souvent comme une simple convention sociale, est inscrite dans la nature même de la pensée humaine par l'affinité entre l'amour charnel et la beauté. Tout ce qui a quelque rapport à la beauté doit être soustrait au cours du temps. La beauté est l'éternité ici-bas. 
Il n'est pas étonnant que l'homme ait si souvent dans la tentation le sentiment d'un absolu qui le dépasse infiniment, auquel on ne peut résister. L'absolu est bien là. Mais on fait erreur en croyant qu'il réside dans le plaisir. 
L'erreur est l'effet de ce transfert d'imagination qui est le mécanisme capital de la pensée humaine. L'esclave dont parle Job, qui dans la mort cessera d'entendre la voix de son malte, croit que cette voix lui fait mal. Ce n'est que trop vrai. La voix ne lui fait que trop mal. Pourtant il fait erreur. La voix par elle-même n'est pas douloureuse. S'il n'était pas esclave elle ne lui causerait aucune peine. Mais parce qu'il est esclave, la douleur et la brutalité 
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des coups de fouet entrent avec la voix par l'ouïe jusqu'au fond de l'âme. 11 ne peut y faire obstacle. Le malheur a noué ce lien. 
De même l'homme qui croit être maîtrisé par le plaisir est maîtrisé en réalité par l'absolu qu'il y a logé. Cet absolu est au plaisir comme les coups de fouet à la voix du maître; mais la liaison n'est pas ici l'effet du malheur, elle est l'effet d'un crime initial, un crime d'idolâtrie. Saint Paul a marqué la parenté entre le vice et l'idolâtrie. 
Celui qui a logé l'absolu dans le plaisir ne peut pas ne pas en être maîtrisé. L'homme ne lutte pas contre l'absolu. Celui qui a su loger l'absolu hors du plaisir possède la perfection de la tempérance. 
Les différentes espèces de vices, l'usage de stupéfiants au sens littéral ou métaphorique du mot, tout cela constitue la recherche d'un état où la beauté du monde soit sensible. L'erreur consiste précisément dans la recherche d'un état spécial. La fausse mystique est aussi une forme de cette erreur. Si l'erreur est assez enfoncée dans l'âme, l'homme ne peut pas ne pas y succomber. 
D'une manière générale tous les goûts des hommes, depuis les plus coupables jusqu'aux plus innocents, depuis les plus communs jusqu'aux plus singuliers, ont rapport à un ensemble de circonstances, à un milieu où il leur semble avoir accès à la beauté du monde. Le privilège de tel ou tel ensemble de circonstances est dû au tempérament, aux traces de la vie passée, à des causes le plus souvent impossibles à connaître. 
Il n'y a qu'un cas, d'ailleurs fréquent, où l'attrait du plaisir sensible n'est pas celui du contact avec la beauté; c'est quand il procure au contraire un refuge contre elle. 
L'ame ne cherche que le contact avec la beauté du monde, ou, à un niveau plus élevé encore, avec Dieu; mais en même temps elle le fuit. Quand l'âme fuit quelque chose, elle fuit toujours, soit l'horreur de la laideur, soit le contact avec ce qui est vraiment pur. Car tout ce qui est médiocre fuit la lumière; et dans toutes les âmes, excepté celles qui sont proches de la perfection, il y a une grande partie médiocre. Cette partie est prise de panique toutes les fois qu'apparaît un peu de beau pur, de bien pur; elle se cache derrière la chair, elle la prend comme voile. Comme un peuple belliqueux a réellement besoin, pour réussir dans ses entreprises conquérantes, de recouvrir son agression d'un prétexte quelconque, la qualité du prétexte étant d'ailleurs tout à fait indifférente, de même la partie médiocre de l'âme a besoin d'un léger prétexte pour fuir la lumière. L'attrait du plaisir, la crainte de la douleur fournissent ce prétexte. Là encore, ce n'est pas le plaisir, c'est l'absolu qui maîtrise l'âme, mais comme objet de répulsion et non plus comme objet d'attirance. Très souvent aussi dans la recherche du plaisir charnel les deux mouvements se combinent, le mouvement de courir vers la beauté pure et le mouvement de fuir loin d'elle, dans un enchevêtrement indiscernable. 
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De toutes manières dans les occupations humaines quelles qu'elles soient, le souci de la beauté du monde, aperçue dans des images plus ou moins difformes ou souillées, n'est jamais absent. Par suite il n'y a pas dans la vie humaine de région qui soit le domaine de la nature. Le surnaturel est présent partout en secret; sous mille formes diverses, la grâce et le péché mortel sont partout. 
Entre Dieu et ces recherches partielles, inconscientes, parfois criminelles de la beauté, la seule médiation est la beauté du monde. Le christianisme ne s'incarnera pas tant qu'il ne se sera pas adjoint la pensée stoïcienne, la piété filiale pour la cité du monde, pour la patrie d'ici-bas qui est l'univers. Le jour où, par l'effet d'un malentendu aujourd'hui bien difficile à comprendre, le christianisme s'est séparé du stoïcisme, il s'est condamné à une existence abstraite et séparée. 
Les accomplissements même les plus élevés de la recherche de la beauté, par exemple dans l'art ou la science, ne sont pas réellement beaux. La seule beauté réelle, la seule beauté qui soit présence réelle de Dieu, c'est la beauté de l'univers. Rien de ce qui est plus petit que l'univers n'est beau. L'univers est beau comme serait belle une oeuvre d'art parfaite s'il pouvait y en avoir une qui méritât ce nom. Aussi ne contient-il rien qui puisse constituer une fin ou un bien. Il ne contient aucune finalité, hors la beauté universelle elle-même; c'est là la vérité essentielle à connaître concernant cet univers, qu'il est absolument vide de finalité. Aucun rapport de finalité n'y est applicable sinon par mensonge ou par erreur. 
Dans un poème si l'on demande pourquoi tel mot est à tel endroit, et s'il y a une réponse, ou bien le poème n'est pas de premier ordre, ou bien le lecteur n'a rien compris. Si on peut dire légitimement que le mot est là où il est pour exprimer telle idée, ou pour la liaison grammaticale, ou pour la rime, ou pour une allitération, ou pour remplir le vers, ou pour une certaine coloration, ou même pour plusieurs motifs de ce genre à la fois, il y a eu recherche de l'effet dans la composition du poème, il n'y a pas eu véritable inspiration. Pour un poème vraiment beau, la seule réponse, c'est que le mot est là parce qu'il convenait qu'il y fût. La preuve de cette convenance, c'est qu'il est là, et que le poème est beau. Le poème est beau, c'est-à-dire que le lecteur ne souhaite pas qu'il soit autre. 
C'est ainsi que l'art imite la beauté du monde. La convenance des choses, des êtres, des événements consiste seulement en ceci, qu'ils existent et que nous ne devons pas souhaiter qu'ils n'existent pas ou qu'ils aient été autres. Un tel souhait est une impiété à l'égard de notre patrie universelle, un manquement à l'amour stoïcien de l'univers. Nous sommes constitués d'une manière telle que cet amour est en fait possible; et c'est cette possibilité qui a pour nom la beauté du monde. 
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La question de Beaumarchais: «Pourquoi ces choses et non pas d'autres?» n'a jamais de réponse, parce que l'univers est vide de finalité. L'absence de 
finalité, c'est le règne de la nécessité. Les choses ont des causes et non des fins. Ceux qui croient discerner des desseins particuliers de la Providence ressemblent aux professeurs qui se livrent aux dépens d'un beau poème à ce qu'ils nomment l'explication du texte. 
L'équivalent dans l'art de ce règne de la nécessité, c'est la résistance de la matière et les règles arbitraires. La rime impose au poète dans le choix des mots une direction absolument sans rapport avec la suite des idées. Elle a dans la poésie une fonction peut-être analogue à celle du malheur dans la vie. Le malheur force à sentir avec toute l'âme l'absence de la finalité. 
Si l'orientation de l'âme est l'amour, plus on contemple la nécessité, plus on en serre contre soi, à même la chair, la dureté et le froid métalliques, plus on s'approche de la beauté du monde. C'est ce qu'éprouve Job. C'est parce qu'il fut si honnête dans sa souffrance, parce qu'il n'admit en lui-même aucune pensée susceptible d'en altérer la vérité, que Dieu descendit vers lui pour lui révéler la beauté du monde. 
C'est parce que l'absence de finalité, l'absence d'intention est l'essence de la beauté du monde que le Christ nous a prescrit de regarder comment la pluie et la lumière du soleil descendent sans discrimination sur les justes et les méchants. Cela rappelle le cri suprême de Prométhée: « Ciel par qui pour tous la commune lumière tourne.. Le Christ nous commande d'imiter cette beauté. Platon dans le ?torée nous conseille aussi de nous rendre à force de contemplation semblables à la beauté du monde, semblables à l'harmonie des mouvements circulaires qui font succéder et revenir les jours et les nuits, les mois, les saisons, les années. Dans ces mouvements circulaires aussi, dans leur combinaison, l'absence d'intention et de finalité est manifeste; et la beauté pure y resplendit. 
C'est parce qu'il peut être aimé par nous, c'est parce qu'il est beau que l'univers est une patrie. C'est notre unique patrie ici-bas. Cette pensée est l'essence de la sagesse des stoïciens. Nous avons une patrie céleste. Mais en un sens elle est trop difficile à aimer, parce que nous ne la connaissons pas; surtout, en un sens, elle est trop facile à aimer, parce que nous pouvons l'imaginer comme il nous plaît. Nous risquons d'aimer sous ce nom une fiction. Si l'amour de cette fiction est assez fort, il rend toute vertu facile, mais aussi de peu de valeur. Aimons la patrie d'ici-bas. Elle est réelle; elle résiste à l'amour. C'est elle que Dieu nous a donné à aimer. Il a voulu qu'il Mt difficile et cependant possible de l'aimer. 
Nous nous sentons ici-bas étrangers, déracinés, en exil. De même Ulysse, que des marins avaient transporté pendant son sommeil, s'éveillait dans un pays inconnu, et désirait Ithaque d'un désir qui lui déchirait l'âme. Soudain Athéna 
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lui dessilla les yeux, et il s'aperçut qu'il était dans Ithaque. De méme tout homme qui désire infatigablement sa patrie, qui n'est distrait de son désir ni par Calypso ni par les Sirènes, s'aperçoit soudain un jour qu'il est dans sa patrie. 
L'imitation de la beauté du monde, la réponse à l'absence de finalité, d'intention, de discrimination, c'est l'absence d'intention en nous, c'est la renonciation à la volonté propre. Être parfaitement obéissant, c'est être parfait comme notre Père céleste est parfait. 
Parmi les hommes, un esclave ne se rend pas semblable à son maître en lui obéissant. Au contraire, plus il est soumis, plus est grande la distance entre lui et celui qui commande. 
Il en est autrement de l'homme à Dieu. Une créature raisonnable devient autant qu'il lui appartient l'image parfaite du Tout-Puissant si elle est absolument obéissante. 
Ce qui en l'homme est l'image même de Dieu, c'est quelque chose qui en nous est attaché au fait d'être une personne, mais qui n'est pas ce fait lui-mème. C'est la faculté de renoncement à la personne. C'est l'obéissance. Toutes les fois qu'un homme s'élève à un degré d'excellence qui fait de lui par participation un être divin, il apparaît en lui quelque chose d'impersonnel, d'anonyme. Sa voix s'enveloppe de silence. Cela est manifeste dans les grañdes oeuvres de l'art et de la pensée, dans les grandes actions des saints et dans leurs paroles. 
Il est donc vrai en un sens qu'il faut concevoir Dieu comme impersonnel, en ce sens qu'il est le modèle divin d'une personne qui se dépasse elle-méme en se renonçant. Le concevoir comme une personne toute-puissante, ou bien, sous le nom du Christ, comme une personne humaine, c'est s'exclure du véritable amour de Dieu. C'est pourquoi il faut aimer la perfection du Père céleste dans la diffusion égale de la lumière du soleil. Le modèle divin, absolu, de ce renoncement en nous qui est l'obéissance, tel est le principe créateur et ordonnateur de l'univers, telle est la plénitude de l'être. 
C'est parce que le renoncement à être une personne fait de l'homme le reflet de Dieu qu'il est si affreux de réduire les hommes à l'état de matière inerte en les précipitant dans le malheur. Avec la qualité de personne humaine, on leur enlève la possibilité d'y renoncer, excepté ceux qui sont déjà suffisamment préparés. Comme Dieu a créé notre autonomie pour que nous ayons la possibilité d'y renoncer par amour, pour la même raison nous devons vouloir la conservation de l'autonomie chez nos semblables. Celui qui est parfaitement obéissant tient pour infiniment précieuse la faculté de libre choix dans les hommes. 
De même il n'y a pas contradiction entre l'amour de la beauté du monde et la compassion. Cet amour n'empêche pas de souffrir pour soi-même quand 
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on est malheureux. Il n'empêche pas non plus de souffrir parce que d'autres sont malheureux. Il est sur un autre plan que la souffrance. 
L'amour de la beauté du monde, tout en étant universel, entraîne comme amour secondaire et subordonné à lui-même l'amour de toutes les choses vraiment précieuses que la mauvaise fortune peut détruire. Les choses vraiment précieuses sont celles qui constituent des échelles vers la beauté du monde, des ouvertures sur elle. Celui qui est allé plus loin, jusqu'à la beauté du monde elle-même, ne leur porte pas un amour moindre, mais beaucoup plus grand qu'auparavant 
De ce nombre sont les accomplissements purs et authentiques de l'art et de la science. D'une manière beaucoup plus générale, c'est tout ce qui enveloppe de poésie la vie humaine à travers toutes les couches sociales. Tout être humain est enraciné ici-bas par une certaine poésie terrestre, reflet de la lumière céleste, qui est son lien plus ou moins vaguement senti avec sa patrie universelle. Le malheur est le déracinement. 
Les cités humaines principalement, chacune plus ou moins selon son degré de perfection, enveloppent de poésie la vie de leurs habitants. Elles sont des images et des reflets de la cité du monde. Au reste, plus elles ont la forme de nation, plus elles prétendent à être elles-mêmes des patries, plus elles sont des images difformes et souillées. Mais détruire des cités, soit matériellement, soit moralement, ou bien exclure des êtres humains de la cité en les précipitant parmi les déchets sociaux, c'est couper tout lien de poésie et d'amour entre des âmes humaines et l'univers. C'est les plonger de force dans l'horreur de la laideur. Il n'y a guère de crime plus grand. Nous avons tous par complicité part à une quantité presque innombrable de tels crimes. Nous devrions tous, si seulement nous pouvions comprendre, en pleurer des larmes de sang. 

Amour des pratiques religieuses

L'amour de la religion instituée, quoique le nom de Dieu y soit nécessairement présent, n'est pourtant pas par lui-même un amour explicite, mais implicite de Dieu. Car il n'enferme pas un contact direct, immédiat avec Dieu. Dieu est présent dans les pratiques religieuses, quand elles sont pures, de la même manière que dans le prochain et dans la beauté du monde; non pas davantage. 
La forme que prend dans l'âme l'amour de la religion diffère beaucoup selon les circonstances de la vie. Certaines circonstances empêchent que cet amour prenne même naissance ou bien le tuent avant qu'il ait pu prendre beaucoup de force. Certains hommes contractent malgré eux, 
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dans le malheur, la haine et le mépris de la religion, parce que la cruauté, l'orgueil ou la corruption de certains de ses ministres les ont fait souffrir. D'autres ont été élevés dès leur enfance dans un milieu imprégné de cet esprit. Il faut penser qu'en pareil cas, par la miséricorde de Dieu, l'amour du prochain et celui de la beauté du monde, s'ils sont assez forts et assez purs, sont suffisants pour conduire l'âme à n'importe quelle hauteur. 
L'amour de la religion instituée a normalement pour objet la religion dominante du pays ou du milieu où on a été élevé. C'est à elle que tout homme pense d'abord, par l'effet d'une habitude entrée dans l'âme avec la vie, toutes les fois qu'il pense à un service de Dieu. 
La vertu des pratiques religieuses peut être conçue tout entière d'après la tradition bouddhiste concernant la récitation du nom du Seigneur. On dit que le Bouddha aurait fait voeu d'élever jusqu'à lui, dans le Pays de la Pureté, tous ceux qui réciteraient son nom avec le désir d'être sauvés par lui; et qu'à cause de ce voeu la récitation du nom du Seigneur a réellement la vertu de transformer l'âme. 
La religion n'est pas autre chose que cette promesse de Dieu. Toute pratique religieuse, tout rite, toute liturgie est une forme de la récitation du nom du Seigneur, et doit en principe avoir réellement une vertu ; la vertu de sauver quiconque s'y adonne avec ce désir. 
Toutes les religions prononcent dans leur langue le nom du Seigneur. Le plus souvent, il vaut mieux pour un homme nommer Dieu dans sa langue natale plutôt que dans une langue étrangère. Sauf exception, l'âme est incapable de s'abandonner complètement au moment où elle doit s'imposer le léger effort de chercher les mots d'une langue étrangère, même bien connue. 
Un écrivain dont la langue natale est pauvre, peu maniable et peu répandue dans le monde est très fortement tenté d'en adopter une autre. Il y a eu quelques cas de réussite éclatante, comme Conrad, mais très rares. Sauf exception un tel changement fait du mal, dégrade la pensée et le style; l'écrivain reste médiocre et mal à l'aise dans le langage adopté. 
Un changement de religion est pour l'âme comme un changement de langage pour un écrivain. Toutes les religions, il est vrai, ne sont pas également aptes à la récitation correcte du nom du Seigneur. Certaines sans doute sont des intermédiaires très imparfaits. Il faut que la religion d'Israël, par exemple, ait été un intermédiaire vraiment très imparfait pour qu'on ait pu crucifier le Christ. La religion romaine ne méritait peut-être même à aucun degré le nom de religion. 
Mais d'une manière générale la hiérarchie des religions est une chose très difficile à discerner, presque impossible, peut-être tout à fait impossible. Car une religion se connaît de l'intérieur. Les catholiques le disent du catholicisme, mais c'est vrai de toute religion. La religion est une nourri- 
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turc. Il est difficile d'apprécier par le regard la saveur et la valeur alimen_ taire d'un aliment qu'on n'a jamais mangé. 
La comparaison des religions n'est possible dans une certaine mesure que par la vertu miraculeuse de la sympathie. On peut dans une certaine mesure connaître les hommes si en même temps qu'on les observe du dehors on transporte en eux pour un temps sa propre âme à force de sympathie. De même l'étude de différentes religions ne conduit à une connaissance que si on se transporte pour un temps, par la foi, au centre même de celle qu'on étudie. Par la foi au sens le plus fort du mot. 
C'est ce qui n'arrive presque jamais. Car les uns n'ont aucune foi ; les autres ont foi exclusivement dans une religion et n'accordent aux autres que l'espèce d'attention qu'on accorde à des coquillages de forme étrange. D'autres encore se croient capables d'impartialité parce qu'ils n'ont qu'une vague religiosité qu'ils tournent indifféremment n'importe où. Il faut au contraire avoir accordé toute son attention, toute sa foi, tout son amour à une religion particulière pour pouvoir penser à chaque autre religion avec le plus haut degré d'attention, de foi et d'amour qu'elle comporte. De même ce sont ceux qui sont capables d'amitié, non les autres, qui peuvent aussi s'intéresser de tout leur coeur au sort d'un inconnu. 
Dans tous les domaines, l'amour n'est réel que dirigé sur un objet particulier; il devient universel sans cesser d'être réel seulement par l'effet de l'analogie et du transfert. 
Soit dit en passant, la connaissance de ce que sont l'analogie et le transfert, connaissance pour laquelle la mathématique, les diverses sciences et la philosophie sont une préparation, a ainsi un rapport direct avec l'amour. Aujourd'hui, en Europe et peut-être même dans le monde, la connaissance comparée des religions est à peu près nulle. On n'a même pas la notion de la possibilité d'une telle connaissance. Même sans les préjugés qui nous font obstacle le pressentiment de cette connaissance est déjà quelque chose de très difficile. Il y a entre les différentes formes de vie religieuse, comme compensations partielles des différences visibles, certaines équivalences cachées que peut-être le discernement le plus aigu peut seulement entrevoir. Chaque religion est une combinaison originale de vérités explicites et de vérités implicites; ce qui est explicite chez l'une est implicite dans telle autre. L'adhésion implicite à une vérité peut quel-qúefois avoir autant de vertu qu'une adhésion explicite, et quelquefois même beaucoup plus. Celui qui connaît le secret des coeurs connaît seul aussi le secret des différentes formes de la foi. Il ne nous a pas révélé ce secret, quoi qu'on dise. 
Quand on est né dans une religion qui n'est pas trop impropre à la prononciation du nom du Seigneur, quand on aime cette religion natale d'un amour bien orienté et pur, il est difficile de concevoir un motif légitime de l'abandonner, avant qu'un contact direct avec Dieu soumette l'âme à la volonté 
divine elle-même. Au-delà de ce seuil, le changement n'est légitime que par obéissance. L'histoire montre qu'en fait, cela se produit rarement. Le plus souvent, toujours peut-être, l'âme parvenue aux plus hautes régions spirituelles est confirmée dans l'amour de la tradition qui lui a servi d'échelle. 
Si l'imperfection de la religion natale est trop grande, ou si elle apparaît dans le milieu natal sous une forme trop corrompue, ou bien si les circonstances ont empêché de naître ou tué l'amour de cette religion, l'adoption d'une religion étrangère est légitime. Légitime et nécessaire pour certains ; non pas sans doute pour tous. Il en est de même à l'égard de ceux qui ont été élevés sans aucune pratique religieuse. 
Dans tous les autres cas, changer de religion est une décision extrêmement grave, et il est encore bien plus grave de pousser im autre à le faire. Il est encore infiniment plus grave d'exercer en ce sens une pression officielle dans des pays conquis. 
En revanche, malgré les divergences religieuses qui existent sur les territoires d'Europe et d'Amérique, on peut dire qu'en droit, directement ou indirectement, de près ou de loin, la religion catholique est le milieu spirituel natal de tous les hommes de race blanche. 
La vertu des pratiques religieuses consiste dans l'efficacité du contact avec ce qui est parfaitement pur pour la destruction du mal. Rien ici-bas n'est parfaitement pur, sinon la beauté totale de l'univers, qu'il n'est pas en notre pouvoir de ressentir directement avant d'avoir beaucoup avancé vers la perfection. Cette beauté totale n'est d'ailleurs enfermée dans rien de sensible, quoiqu'elle soit sensible en un sens. 
Les choses religieuses sont des choses sensibles particulières, existant ici-bas, et pourtant parfaitement pures. Non pas par leur manière d'être propre. L'église peut être laide, les chants faux, le prêtre corrompu et les fidèles distraits. En un sens cela n'a aucune importance. C'est ainsi que si un géomètre, pour illustrer une démonstration correcte, trace une figure où les droites sont tordues et les cercles allongés, cela n'a aucune importance. Les choses religieuses sont pures en droit, théoriquement, par hypothèse, par définition, par convention. Ainsi leur pureté est inconditionnée. Nulle souillure ne peut l'atteindre. C'est pourquoi elle est parfaite. Mais non pas parfaite à la manière de la jument de Roland, qui avec toutes les vertus possibles avait l'inconvénient de ne pas exister. Les conventions humaines sont sans efficacité, à moins qu'il ne s'y joigne des mobiles qui poussent les hommes à les observer. En elles-mêmes elles sont de simples abstractions ; elles sont irréelles et n'opèrent rien. Mais la convention selon laquelle les choses religieuses sont pures est ratifiée par Dieu même. Aussi est-ce une 
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convention efficace, une convention qui enferme une vertu, qui par elle-même opère quelque chose. Cette pureté est inconditionnée et parfaite, et en même temps réelle. 
C'est là une vérité de fait, qui par suite n'est pas susceptible de démonstration. Elle n'est susceptible que de vérification expérimentale. 
En fait la pureté des choses religieuses est presque partout manifeste sous la forme de la beauté, quand la foi et l'amour ne font pas défaut. Ainsi les paroles de la liturgie sont merveilleusement belles; et surtout la prière sortie pour nous des lèvres mêmes du Christ est parfaite. De même l'architecture romane, le chant grégorien sont merveilleusement beaux. 
Mais au centre même il y a quelque chose qui est entièrement dépourvu de beauté, où rien ne rend la pureté manifeste, quelque chose qui est uniquement convention. Il faut qu'il en soit ainsi. L'architecture, les chants, le langage, même si les mots sont assemblés par le Christ, tout cela est autre chose que la pureté absolue. La pureté absolue présente ici-bas à nos sens terrestres comme chose particulière, cela ne peut être qu'une convention qui soit convention et rien d'autre. Cette convention placée au point central, c'est l'Eucharistie. 
L'absurdité du dogme de la présence réelle en constitue la vertu. Excepté le symbolisme si touchant de la nourriture, il n'y a rien dans un morceau de pain à quoi la pensée tournée vers Dieu puisse s'accrocher. Ainsi le caractère conventionnel de la présence divine est évident. Le Christ ne peut être présent dans un tel objet que par convention. Il peut y être de ce fait même parfaitement présent. Dieu ne peut être présent ici-bas que dans le secret. Sa présence dans l'Eucharistie est vraiment secrète, puisque aucune partie de notre pensée n'est admise au secret. Aussi est-elle totale. 
Nul ne songe à s'étonner que des raisonnements opérés sur des droites parfaites et des cercles parfaits qui n'existent pas aient des applications effectives dans la technique. Pourtant cela est incompréhensible. La réalité de la présence divine dans l'Eucharistie est plus merveilleuse, mais non pas plus incompréhensible. 
On pourrait dire en un sens, par analogie, que le Christ est présent dans l'hostie consacrée par hypothèse, de la même manière qu'un géomètre dit qu'il y a deux angles égaux dans tel triangle par hypothèse. 
C'est parce qu'il s'agit d'une convention que la forme de la consécration importe seule, non l'état spirituel de celui qui consacre. 
Si c'était autre chose qu'une convention, ce serait une chose au moins partiellement humaine, non pas totalement divine. Une convention réelle, c'est une harmonie surnaturelle, en prenant harmonie au sens pythagoricien. Seule une convention peut être ici-bas la perfection de la pureté, car toute pureté non conventionnelle est plus ou moins imparfaite. Qu'une convention puisse être réelle, c'est un miracle de la miséricorde divine. 
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La notion bouddhiste de la récitation du nom du Seigneur a le même contenu, car un nom aussi est une convention. Pourtant l'habitude de confondre dans nos pensées les choses avec leur nom le fait facilement oublier. L'Eucharistie est conventionnelle à un plus haut degré. 
Même la présence humaine et charnelle du Christ était autre chose que la pureté parfaite, puisqu'il a blâmé celui qui le nommait bon, puisqu'il a dit: «Il vous est avantageux que je m'en aille.» Il est donc vraisemblablement plus complètement présent dans un morceau de pain consacré. Sa présence est plus complète pour autant qu'elle est plus secrète. 
Pourtant cette présence fut sans doute encore plus complète, et aussi encore plus secrète, dans son corps charnel, au moment où la police se saisit de ce corps comme de celui d'un repris de justice. Mais aussi fut-il alors abandonné de tous. Il était trop présent. Ce n'était pas soutenable pour des hommes. 
La convention de l'Eucharistie ou toute autre analogue est indispensable à l'homme; la présence de la pureté parfaite lui est indispensable. Car l'homme ne peut diriger la plénitude de son attention que sur une chose sensible. Et il a besoin de diriger parfois son attention sur la pureté parfaite. Cet acte seul peut lui permettre, par une opération de transfert, de détruire une partie du mal qui est en lui. C'est pourquoi l'hostie est réellement l'Agneau de Dieu qui enlève les péchés. 
Tout le monde sent le mal en soi, en a horreur et voudrait s'en débarrasser. Hors de nous nous voyons le mal sous deux formes distinctes, souffrance et péché. Mais dans le sentiment que nous avons de nous-mêmes cette distinction n'apparalt pas, sinon abstraitement et par réflexion. Nous sentons en nous-mêmes quelque chose qui n'est ni souffrance ni péché, qui est l'un et l'autre à la fois, la racine commune aux deux, un mélange indistinct des deux, en même temps souillure et douleur. C'est le mal en nous. C'est la laideur en nous. Pour autant que nous la sentons, elle nous fait horreur. L'âme la rejette comme on vomit. Elle la transporte par une opération de transfert dans les choses qui nous entourent. Mais les choses devenant ainsi laides et soufflées à nos yeux nous renvoient le mal que nous avons mis en elles. Elles nous le renvoient augmenté. Dans cet échange le mal qui est en nous s'accroît. Il nous semble alors que les lieux mêmes où nous sommes, le milieu même où nous vivons nous emprisonnent dans le mal, et de jour en jour davantage. C'est là une terrible angoisse. Quand l'âme épuisée par cette angoisse ne la ressent même plus, il y a peu d'espoir de salut pour elle. 
C'est ainsi qu'un malade prend sa chambre et son entourage en haine et en dégoût, un condamné sa prison, et trop souvent un ouvrier son usine. 
Ceux qui sont ainsi, il ne sert à rien de leur procurer de belles choses. Car il n'est rien qui ne finisse par être souillé jusqu'à faire horreur, avec le temps, par cette opération de transfert. 
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Seule la pureté parfaite ne peut pas être souillée. Si au moment où l'âme est envahie par le mal l'attention se porte sur une chose parfaitement pure en y transférant une partie du mal, cette chose n'en est pas altérée. Elle ne renvoie pas le mal. Ainsi chaque minute d'une pareille attention détruit réellement un peu de mal. 
Ce que les Hébreux essayaient d'accomplir, au moyen d'une espèce de magie, dans leur rite du bouc émissaire, ne peut être opéré ici-bas que par la pureté parfaite. Le véritable bouc émissaire, c'est l'Agneau. 
Le jour où un être parfaitement pur se trouve ici-bas sous forme humaine, automatiquement la plus grande quantité possible de mal diffus autour de lui se concentra sur lui sous forme de souffrance. A cette époque, dans l'Empire romain, le plus grand malheur et le plus grand crime des hommes était l'esclavage. C'est pourquoi il subit le supplice qui était le degré extrême du malheur de l'esclavage. Ce transfert constitue mystérieusement la Rédemption. 
De même quand un être humain porte son regard et son attention sur l'Agneau de Dieu présent dans le pain consacré, une partie du mal qu'il contient en lui se porte sur la pureté parfaite et y subit une destruction. Plutôt qu'une destruction, c'est une transmutation. Le contact avec la pureté parfaite dissocie le mélange indissoluble de la souffrance et du péché. La partie du mal contenu dans l'âme qui a été brûlée au feu de ce contact devient seulement souffrance, et souffrance imprégnée d'amour. De la même manière, tout ce mal diffus dans l'Empire romain qui se concentra sur le Christ devint en lui seulement souffrance. 
S'il n'y avait pas ici-bas de pureté parfaite et infinie, s'il n'y avait que de la pureté finie que le contact du mal épuise avec le temps, nous ne pourrions jamais être sauvés. 
La justice pénale fournit une illustration affreuse de cette vérité. En principe c'est une chose pure, qui a pour objet le bien. Mais c'est une pureté imparfaite, finie, humaine. Aussi le contact ininterrompu avec le crime et le malheur mélangés épuise-t-il cette pureté et met-il à la place une souillure à peu près égale à la totalité du crime, une souillure qui dépasse de bien loin celle d'un criminel particulier. 
Les hommes négligent de boire à la source de pureté. Mais la Création serait un acte de cruauté si cette source ne jaillissait pas partout où il y a crime et malheur. S'il n'y avait pas de crime et de malheur dans les siècles plus éloignés de nous que deux mille ans, dans les pays non touchés par les missions, on pourrait croire que l'Église a le monopole du Christ et des sacrements. Comment peut-on sans accuser Dieu supporter la pensée d'un seul esclave crucifié il y a vingt-deux siècles, si on pense qu'à cette époque le Christ était absent et toute espèce de sacrement inconnue? Il est vrai qu'on ne pense guère aux esclaves crucifiés il y a vingt-deux siècles. 
Quand on a appris à porter le regard sur la pureté parfaite, la durée limitée de la vie humaine empêche seule d'être sûr qu'A moins de trahison on atteindra dès ici-bas la perfection. Car nous sommes des êtres finis; le mal en nous aussi est fini. La pureté qui est offerte à nos yeux est infinie Si peu que nous détruisions de mal à chaque regard, il serait sûr, s'il n'y avait pas de limite de temps, qu'en répétant assez souvent l'opération un jour tout le mal serait détruit. Nous serions alors allés au bout du mal, selon l'expression splendide de la Bhagavad-Gad. Nous aurions détruit le mal pour le Seigneur de la Vérité, et nous lui apporterions la vérité, comme dit le Livre des Morts égyptien. 
Une des vérités capitales du christianisme, aujourd'hui bien méconnue de tous, est que le regard est ce qui sauve. Le serpent d'airain a été élevé afin que les hommes, gisant mutilés au fond de la dégradation, le regardent et soient sauvés. 
C'est dans les moments où on est, comme on dit, mal disposé, où on se sent incapable de l'élévation d'âme convenable aux choses sacrées, c'est alors que le regard porté sur la pureté parfaite est le plus efficace. Car c'est alors que le mal, ou plutôt la médiocrité, affleure à la surface de l'âme, dans la meilleure position pour être brûlée au contact du feu. 
Mais aussi l'opération de regarder est alors presque impossible. Toute la partie médiocre de l'âme, craignant la mort d'une crainte plus violente que celle causée par l'approche de la mort charnelle, se révolte et suscite des mensonges pour se protéger. 
L'effort de ne pas écouter ces mensonges, quoiqu'on ne puisse pas s'empêcher d'y croire, l'effort de regarder la pureté est alors quelque chose de très violent; c'est pourtant absolument autre chose que tout ce qu'on nomme généralement effort, violence sur soi, acte de volonté. Il faudrait d'autres mots pour en parler, mais le langage n'en a pas. 
L'effort par lequel l'âme se sauve ressemble à celui par lequel on regarde, par lequel on écoute, par lequel une fiancée dit oui. C'est un acte d'attention et de consentement. Au contraire, ce que le langage nomme volonté est quelque chose d'analogue à l'effort musculaire. 
La volonté est au niveau de la partie naturelle de l'âme. Le bon exercice de la volonté est une condition du salut nécessaire sans doute, mais lointaine, inférieure, très subordonnée, purement négative. L'effort musculaire du paysan arrache les mauvaises herbes, mais le soleil et l'eau font seuls pousser le blé. La volonté n'opère dans l'âme aucun bien. 
Les efforts de volonté ne sont à leur place que pour l'accomplissement des obligations strictes. Partout où il n'y a pas d'obligation stricte, il faut suivre soit l'inclination naturelle, soit la vocation, c'est-à-dire le commandement 
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de Dieu. Les actes qui procèdent de l'inclination ne sont évidemment pas des efforts de volonté. Et dans les actes d'obéissance à Dieu, on est passif; quelles que soient les peines qui les accompagnent, quel que soit le déploie-nient apparent d'activité, il ne se produit dans l'âme rien d'analogue à l'effort musculaire; il y a seulement attente, attention, silence, immobilité à travers la souffrance et la joie. La crucifixion du Christ est le modèle de tous les actes d'obéissance. 
Cette espèce d'activité passive, la plus haute de toutes, est parfaitement décrite dans la Bhagavad-Gttd et dans Lao-tseu. Là aussi il y a une unité surnaturelle des contraires, harmonie au sens pythagoricien. 
L'effort de volonté vers le bien est un des mensonges sécrétés par la partie médiocre de nous-mêmes dans sa peur d'être détruite. Cet effort ne la menace aucunement, ne diminue même pas son confort, et cela même s'il s'accompagne de beaucoup de fatigue et de souffrance. Car la partie médiocre de nous-mêmes ne craint pas la fatigue et la souffrance, elle craint d'être tuée. 
Il y a des gens qui essaient d'élever leur Ame comme un homme pourrait sauter continuellement à pieds joints, dans l'espoir qu'à force de sauter tous les jours plus haut un jour il ne retombera plus, mais montera jusqu'au ciel. Ainsi occupé, il ne peut pas regarder le ciel. Nous ne pouvons pas faire même un pas vers le ciel. La direction verticale nous est interdite. Mais si nous regardons longtemps le ciel, Dieu descend et nous enlève. Il nous enlève facilement Comme dit Eschyle: «Ce qui est divin est sans effort.» Il y a dans le salut une facilité plus difficile pour nous que tous les efforts. 
Dans un conte de Grimm, il y a concours de force entre un géant et un petit tailleur. Le géant lance une pierre si haut qu'elle met très longtemps avant de retomber. Le petit tailleur lâche un oiseau qui ne retombe pas. Ce qui n'a pas d'aile finit toujours par retomber. 
C'est parce que la volonté est impuissante à opérer le salut que la notion de morale laïque est une absurdité. Car ce qu'on nomme la morale ne fait appel qu'à la volonté, et dans ce qu'elle a pour ainsi dire de plus musculaire. La religion au contraire correspond au désir, et c'est le désir qui sauve. 
La caricature romaine du stoïcisme fait aussi appel à la volonté musculaire. Mais le vrai stoïcisme, le stoïcisme grec, celui auquel saint Jean, ou peut-être le Christ, a emprunté les termes de logos et pneuma, est uniquement désir, piété et amour. Il est plein d'humilité. 
Le christianisme d'aujourd'hui, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, s'est laissé contaminer par ses adversaires. La métaphore de la recherche de Dieu évoque des efforts de volonté musculaire. Pascal, il est vrai, a contribué à la fortune de cette métaphore. Il a commis quelques erreurs, notamment celle de confondre dans une certaine mesure la foi et l'autosuggestion. 
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Dans les grandes images de la mythologie et du folklore, dans les paraboles de l'Évangile, c'est Dieu qui cherche l'homme. K Quaerens me sedisti lassus. » Nulle part dans l'Évangile il n'est question d'une recherche entreprise par l'homme. L'homme ne fait pas un pas à moins d'être poussé ou bien expressément appelé. Le rôle de la future épouse est d'attendre. L'esclave attend et veille pendant que le maître est à une fête. Le passant ne s'invite pas lui-même au repas de noces, il ne demande pas d'invitation ; il y est amené presque par surprise; son rôle est seulement de revêtir un vêtement convenable. L'homme qui a trouvé une perle dans un champ vend tous ses biens pour acheter ce champ; il n'a pas besoin de retourner le champ à la bêche pour déterrer la perle, il lui suffit de vendre tous ses biens. Désirer Dieu et renoncer à tout le reste, c'est cela seul qui sauve. 
L'attitude qui opère le salut ne ressemble à aucune activité. Le mot grec qui l'exprime est hupomenê que pdtientia traduit assez mal. C'est l'attente, l'immobilité attentive et fidèle qui dure indéfiniment et que ne peut ébranler aucun choc. L'esclave qui écoute près de la porte pour ouvrir dès que le maître frappe en est la meilleure image. Il faut qu'il soit prêt à mourir de faim et d'épuisement plutôt que de changer d'attitude. Il faut que ses camarades puissent l'appeler, lui parler, le frapper sans qu'il tourne même la tête. Même si on lui dit que le maitre est mort, même s'il le croit, il ne bougera pas. Si on lui dit que le maitre est irrité contre lui et le battra à son retour, et s'il le croit, il ne bougera pas. 
La recherche active est nuisible, non seulement à l'amour, mais aussi à l'intelligence dont les lois imitent celles de l'amour. Il faut simplement attendre que la solution d'un problème de géométrie, que le sens d'une phrase latine ou grecque surgisse dans l'esprit. À plus forte raison pour une vérité scientifique nouvelle, pour un beau vers. La recherche mène à l'erreur. Il en est ainsi pour toute espèce de bien véritable. L'homme ne doit pas faire autre chose qu'attendre le bien et écarter le mal. Il ne doit faire d'effort musculaire que pour n'être pas ébranlé par le mal. Dans le retournement qui constitue la condition humaine, la vertu authentique dans tous les domaines est chose négative, au moins en apparence. Mais cette attente du bien et de la vérité est quelque chose de plus intense que toute recherche. 
La notion de grâce par opposition à la vertu volontaire, celle d'inspiration par opposition au travail intellectuel ou artistique, ces deux notions expriment, si elles sont bien comprises, cette efficacité de l'attente et du désir. Les pratiques religieuses sont entièrement constituées par de l'attention animée de désir. C'est pourquoi aucune morale ne peut les remplacer. Mais la partie médiocre de l'âme a dans son arsenal beaucoup de mensonges capables de la protéger même pendant la prière ou la participation aux sacrements. Entre le regard et la présence de la pureté parfaite elle met des 
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voiles qu'elle est assez habile pour nommer Dieu. Ces voiles, ce sont, par exemple, des états d'âme, sources de joie sensible, d'espérance, de réconfort, de consolation ou d'apaisement, ou bien un ensemble d'habitudes, ou bien un ou plusieurs êtres humains, ou bien un milieu social. 
Un piège difficile à éviter est l'effort pour imaginer la perfection divine que la religion nous offre à aimer. En aucun cas nous ne pouvons rien imaginer qui soit plus parfait que nous-mêmes. Cet effort rend inutile la merveille de l'Eucharistie. 
Il faut une certaine formation de l'intelligence pour pouvoir ne contempler dans l'Eucharistie que ce qui y est enfermé par définition; c'est-à-dire quelque chose que nous ignorons totalement, dont nous savons seulement, comme dit Platon, que c'est quelque chosê, et que rien d'autre n'est jamais désiré sinon par erreur. 
Le piège des pièges, le piège presque inévitable est le piège social. Partout, toujours, en toutes choses, le sentiment social procure une imitation parfaite de la foi, c'est-à-dire parfaitement trompeuse. Cette imitation a le grand avantage de contenter toutes les parties de l'âme. Celle qui désire le bien croit être nourrie. Celle qui est médiocre n'est pas blessée par la lumière. Elle est tout à fait à l'aise. Ainsi tout le monde est d'accord. L'âme est dans la paix. Mais le Christ a dit qu'il ne venait pas apporter la paix. Il a apporté le glaive, le glaive qui coupe en deux, comme dit Eschyle. 
Il est presque impossible de discerner la foi de son imitation sociale. D'autant plus qu'il peut y avoir dans l'âme une partie de foi authentique et une partie de foi imitée. C'est presque impossible, mais non pas impossible. Dans les circonstances présentes, repousser l'imitation sociale est peut-être pour la foi une question de vie et de mort. 
La nécessité d'une présence parfaitement pure pour enlever les souillures n'est pas restreinte aux églises. Les gens viennent apporter leurs souillures dans les églises, et cela est très bien. Mais il serait bien plus conforme à l'esprit du christianisme qu'en plus de cela le Christ allât porter sa présence dans les endroits les plus souillés de honte, de misère, de crime et de malheur, dans les prisons, dans les tribunaux, dans les refuges de miséreux. Une séance de tribunal devrait commencer et finir par une prière commune des magistrats, de la police, de l'accusé, du public. Le Christ devrait ne pas être absent des lieux où l'on travaille, de ceux où l'on étudie. Tous les êtres humains devraient pouvoir, quoi qu'ils fassent, où qu'ils soient, avoir le regard fixé tout le long de chaque journée sur le serpent d'airain. 
Mais aussi il devrait être reconnu publiquement, officiellement, que la religion ne consiste pas en autre chose qu'en un regard. Tant qu'elle prétend être autre chose, il est inévitable ou qu'elle soit enfermée à l'intérieur des églises, ou qu'elle étouffe tout en tout autre lieu où elle se trouve. La religion ne doit 
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pas prétendre occuper dans la société une autre place que celle qui convient A l'amour surnaturel dans l'âme. Mais il est vrai aussi que beaucoup de gens dégradent la charité en eux-mêmes parce qu'ils veulent lui faire occuper dans leur âme une place trop grande et trop visible. Notre Père ne réside que dans le secret. L'amour ne va pas sans pudeur. La foi véritable implique une grande discrétion même vis-à-vis de soi-même. Elle est un secret entre Dieu et nous auquel nous-mêmes n'avons presque aucune part. 
L'amour du prochain, l'amour de la beauté du monde, l'amour de la religion sont des amours en un sens tout à fait impersonnels. L'amour de la religion pourrait facilement ne pas l'être, parce que la religion a rapport à un milieu social. Il faut que la nature même des pratiques religieuses y remédie. Au centre de la religion .catholique se trouve un peu de matière sans forme, un peu de pain. L'amour dirigé sur ce morceau de matière est nécessairement impersonnel. Ce n'est pas la personne humaine du Christ telle que nous l'imaginons, ce n'est pas la personne divine du Père soumise elle aussi en nous à toutes les erreurs de notre imagination, c'est ce fragment de matière qui est au centre de la religion catholique. C'est ce qu'il y a en elle de plus scandaleux et c'est en quoi réside sa plus merveilleuse vertu. Dans toutes les formes authentiques de vie religieuse il y a de même quelque chose qui en garantit le caractère impersonnel. L'amour de Dieu doit être impersonnel, tant qu'il n'y a pas encore eu contact direct et personnel ; autrement c'est un amour imaginaire. Ensuite il doit être à la fois personnel et de nouveau impersonnel en un sens plus élevé. 

Amitié

Mais il est un amour personnel et humain qui est pur et qui enferme un pressentiment et un reflet de l'amour divin. C'est l'amitié, à condition qu'on emploie ce mot rigoureusement en son sens propre. 
La préférence à l'égard d'un être humain est nécessairement autre chose que la charité. La charité est indiscriminée. Si elle se pose plus particulièrement quelque part, le hasard du malheur, qui suscite l'échange de la compassion et de la gratitude, est la seule cause. Elle est disponible également pour tous les humains en tant que le malheur peut venir proposer à tous un tel échange. 
La préférence personnelle à l'égard d'un être humain déterminé peut être de deux natures. Ou l'on cherche en l'autre un certain bien, ou on a besoin de lui. D'une manière générale, tous les attachements possibles se répartissent entre ces deux espèces. On se porte vers quelque chose, ou parce qu'on y cherche un bien, ou parce qu'on ne peut pas s'en passer. Quelquefois les 
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deux mobiles coïncident. Mais souvent non. Par eux-m@mes ils sont distincts et tout à fait indépendants. On mange de la nourriture répugnante, si on n'en a pas d'autre, parce qu'on ne peut pas faire autrement. Un homme modérément gourmand recherche les bonnes choses, mais s'en passe facilement. Si on manque d'air, on étouffe; on se débat pour en trouver, non parce qu'on en attend un bien, mais parce qu'on en a besoin. On va respirer le souffle de la mer, sans être poussé par aucune nécessité, parce que cela plaît. Souvent le cours du temps fait automatiquement succéder le second mobile au premier. C'est une des grandes douleurs humaines. Un homme fume l'opium pour avoir accès à un état spécial qu'il croit supérieur; souvent, par la suite, l'opium le met dans un état pénible et qu'il sent dégradant; mais il ne peut plus s'en passer. Arnolphe a acheté Agnès à sa mère adoptive, parce qu'il lui a semblé que c'était pour lui un bien d'avoir chez lui une petite fille dont il ferait peu à peu une bonne épouse. Plus tard elle ne lui cause plus qu'une douleur déchirante et avilissante. Mais avec le temps son attachement pour elle est devenu un lien vital qui le force à prononcer le vers terrible : 

Mais je sens là-dedans qu'il faudra que je crève... 

Harpagon a commencé par regarder l'or comme un bien. Plus tard ce n'est plus que l'objet d'une obsession harcelante, mais un objet dont la privation le ferait mourir. Comme dit Platon, il y a une grande différence entre l'essence du nécessaire et celle du bien. 
Il n'y a aucune contradiction entre chercher un bien auprès d'un être humain et lui vouloir du bien. Pour cette raison même, quand le mobile qui pousse vers un être humain est seulement la recherche d'un bien, les conditions de l'amitié ne sont pas réalisées. L'amitié est une harmonie surnaturelle, une union des contraires. 
Quand un être humain est à quelque degré nécessaire, on ne peut pas vouloir son bien, à moins de cesser de vouloir le sien propre. Là où il y a nécessité, il y a contrainte et domination. On est à la discrétion de ce dont on a besoin, à moins d'en être propriétaire. Le bien central pour tout homme est la libre disposition de soi. Ou l'on y renonce, ce qui est un crime d'idolâtrie, car on n'a le droit d'y renoncer qu'en faveur de Dieu; ou on désire que l'être dont on a besoin en soit privé. 
Toutes sortes de mécanismes peuvent nouer entre êtres humains des liens d'affection qui aient la dureté de fer de la nécessite. L'amour maternel est souvent de cette nature; parfois l'amour paternel, comme dans Le Père Goriot de Balzac; l'amour charnel sous sa forme la plus intense, comme dans L'École des femmes et dans Phèdre; l'amour conjugal très fréquemment, surtout par l'effet de l'habitude; plus rarement l'amour filial ou fraternel. 
Il y a d'ailleurs des degrés dans la nécessité. Est nécessaire à quelque degré tout ce dont la perte cause réellement une diminution d'énergie vitale, au sens précis, rigoureux que ce mot pourrait avoir si l'étude des phénomènes vitaux était aussi avancée que celle de la chute des corps. Au degré extrême de la nécessité, la privation entraîne la mort. C'est le cas quand toute l'énergie vitale d'un être est liée à un autre par un attachement. Aux degrés moindres, la privation entraîne un amoindrissement plus ou moins considérable. C'est ainsi que la privation totale de nourriture entraîne la mort, au lieu que la privation partielle entraîne seulement un amoindrissement. Néanmoins on regarde comme nécessaire toute la quantité de nourriture en deçà de laquelle un être humain est amoindri. 
La cause la plus fréquente de la nécessité dans les liens d'affection, c'est une certaine combinaison de sympathie et d'habitude. Comme dans le cas de l'avarice ou de l'intoxication, ce qui d'abord était recherche d'un bien est transformé en besoin par le simple cours du temps. Mais la différence avec l'avarice, l'intoxication et tous les vices, c'est que dans les liens d'affection les deux mobiles, recherche d'un bien et besoin, peuvent très bien coexister. Ils peuvent aussi être séparés. Quand l'attachement d'un être humain à un autre est constitué par le besoin seul, c'est une chose atroce. Peu de choses au monde peuvent atteindre ce degré de laideur et d'horreur. Il y a toujours quelque chose d'horrible dans toutes les circonstances où un être humain cherche le bien et trouve seulement la nécessité. Les contes où un être aimé apparaît soudain avec une tête de mort en sont la meilleure image. L'âme humaine possède, il est vrai, tout un arsenal de mensonges pour se protéger contre cette laideur et se fabriquer en imagination de faux biens là où il y a seulement nécessité. C'est par là même que la laideur est un mal, parce qu'elle contraint au mensonge. 
D'une manière tout à fait générale, il y a malheur toutes les fois que la nécessité, sous n'importe quelle forme, se fait sentir si durement que la dureté dépasse la capacité de mensonge de celui qui subit le choc. C'est pourquoi les êtres les plus purs sont les plus exposés au malheur. Pour celui qui est capable d'empêcher la réaction automatique de protection qui tend à augmenter dans l'âme la capacité de mensonge, le malheur n'est pas un mal, bien qu'il soit toujours une blessure et en un sens une dégradation. Quand un être humain est attaché à un autre par un lien d'affection enfermant à un degré quelconque la nécessité, il est impossible qu'il souhaite la conservation de l'autonomie à la fois en lui-même et dans l'autre. Impossible en vertu du mécanisme de la nature. Mais possible par l'intervention miraculeuse du surnaturel. Ce miracle, c'est l'amitié. 
«L'amitié est une égalité faite d'harmonie, disaient les Pythagoriciens. Il y a harmonie parce qu'il y a unité surnaturelle entre deux contraires qui sont 
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la nécessité et la liberté, ces deux contraires que Dieu a combinés en créant le monde et les hommes. Il y a égalité parce qu'on désire la conservation de la faculté de libre consentement en soi-même et chez l'autre. 
Quand quelqu'un désire se subordonner à un être humain ou accepte de se subordonner à lui, il n'y a pas trace d'amitié. Le Pylade de Racine n'est pas l'ami d'Oreste. Il n'y a pas d'amitié dans l'inégalité. 
Une certaine réciprocité est essentielle à l'amitié. Si d'un des deux côtés toute bienveillance est entièrement absente, l'autre doit supprimer l'affection en lui-même par respect pour le libre consentement auquel il ne doit pas désirer porter atteinte. Si d'un des deux côtés il n'y a pas respect pour l'autonomie de l'autre, celui-ci doit couper le lien par respect de soi-même. De même celui qui accepte de s'asservir ne peut pas obtenir d'amitié. Mais la nécessité enfermée dans le lien d'affection peut n'exister que d'un côté, et en ce cas il n'y a amitié que d'un côté si on prend le mot en un sens tout à fait précis et rigoureux. 
Une amitié est souillée dès que la nécessité l'emporte, Mt-ce pour un instant, sur le désir de conserver chez l'un et chez l'autre la faculté de libre consentement. Dans toutes les choses humaines, la nécessité est le principe de l'impureté. Toute amitié est impure s'il s'y trouve même à l'état de trace le désir de plaire ou le désir inverse. Dans une amitié parfaite ces deux désirs sont complètement absents. Les deux amis acceptent complètement d'être deux et non pas un, ils respectent la distance que met entre eux le fait d'être deux créatures distinctes. C'est avec Dieu seul que l'homme a le droit de désirer être directement uni. 
L'amitié est le miracle 'par lequel un être humain accepte de regarder à distance et sans s'approcher l'être même qui lui est nécessaire comme une nourriture. C'est la force d'âme qu'Eve n'a pas eue; et pourtant elle n'avait pas besoin du fruit. Si elle avait eu faim au moment où elle regardait le fruit, et si malgré cela elle était restée indéfiniment à le regarder sans faire un pas vers lui, elle aurait accompli un miracle analogue à celui de la parfaite amitié. 
Par cette vertu surnaturelle du respect de l'autonomie humaine, l'amitié est très semblable aux formes pures de la compassion et de la gratitude suscitées par le malheur. Dans les deux cas les contraires qui sont les termes de l'harmonie sont la nécessité et la liberté, ou encore la subordination et l'égalité. Ces deux couples de contraires sont équivalents. 
Du fait que le désir de plaire et le désir inverse sont absents de l'amitié pure, il y a en elle, en même temps que l'affection, quelque chose comme une complète indifférence. Bien qu'elle soit un lien entre deux personnes, elle a quelque chose d'impersonnel. Elle n'entame pas l'impartialité. Elle n'empêche aucunement d'imiter la perfection du Père céleste qui distribue partout ¡a lumière du soleil et la pluie. Au contraire, l'amitié et cette imitation sont condition mutuelle l'une de l'autre, du moins le plus souvent. Car comme tout être humain ou peu s'en faut est lié à d'autres par des liens d'affection enfermant quelque degré de nécessité, il ne peut s'approcher de la perfection qu'en transformant cette affection en amitié. L'amitié a quelque chose d'universel. Elle consiste à aimer un être humain comme on voudrait pouvoir aimer en particulier chacun de ceux qui composent l'espèce humaine. Comme un géomètre regarde une figure particulière pour déduire les propriétés universelles du triangle, de même celui qui sait aimer dirige sur un être humain particulier un amour universel. Le consentement à la conservation de l'autonomie en soi-même et chez autrui est par essence quelque chose d'universel. Dès qu'on désire cette conservation chez plus d'un seul être on la désire chez tous les êtres; car on cesse de disposer l'ordre du monde en cercle autour d'un centre qui serait ici-bas. On transporte le centre au-dessus des cieux. 
L'amitié n'a pas cette vertu si les deux êtres qui s'aiment, par un usage illégitime de l'affection, croient ne faire qu'un. Mais aussi il n'y a pas alors d'amitié au vrai sens du mot. C'est là pour ainsi dire une union adultère, quand même elle se produirait entre époux. Il n'y a amitié que là où la distance est conservée et respectée. 
Le simple fait d'avoir du plaisir à penser sur un point quelconque de la même manière que l'être aimé, ou en tout cas le fait de désirer une telle concordance d'opinions, est une atteinte à la pureté de l'amitié en même temps qu'à la probité intellectuelle. Cela est très fréquent. Mais aussi une amitié pure est rare. 
Quand les liens d'affection et de nécessité entre êtres humains ne sont pas surnaturellement transformés en amitié, non seulement l'affection est impure et basse, mais aussi elle se mélange de haine et de répulsion. Cela apparaît très bien dans L'École des femmes et dans Phèdre. Le mécanisme est le même dans les affections autres que l'amour charnel. Il est facile à comprendre. Nous haïssons ce dont nous dépendons. Nous prenons en dégoût ce qui dépend de nous. Parfois l'affection ne se mélange pas seulement, elle se transforme entièrement en haine et en dégoût. Parfois même la transformation est presque immédiate, de sorte que presque aucune affection n'a eu le temps d'apparaître; c'est le cas quand la nécessité est presque tout de suite mise à nu. Quand la nécessité qui lie des êtres humains n'est pas de nature affective, quand elle tient seulement aux circonstances, l'hostilité surgit souvent dès l'abord. 
Quand le Christ disait à ses disciples : «Aimez-vous les uns les autres», ce n'était pas l'attachement qu'il leur prescrivait. Comme en fait il y avait entre eux des liens causés par les pensées communes, la vie en commun, l'habitude, il leur commandait de transformer ces liens en amitié pour né pas les laisser tourner en attachement impur ou en haine. 
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Le Christ ayant peu avant sa mort ajouté cette parole comme un commandement nouveau aux commandements de l'amour du prochain et de l'amour de Dieu, on peut penser que l'amitié pure, comme la charité du prochain, enferme quelque chose comme un sacrement. Le Christ a peut-être voulu indiquer cela concernant l'amitié chrétienne quand il a dit: «Quand deux ou trois d'entre vous seront réunis en mon nom, je serai parmi eux.» L'amitié pure est une image de l'amitié originelle et parfaite qui est celle de la Trinité et qui est l'essence même de Dieu. II est impossible que deux êtres humains soient un, et cependant respectent scrupuleusement la distance qui les sépare, si Dieu n'est pas présent en chacun d'eux. Le point de rencontre des parallèles est à l'infini. 

Amour implicite et amour explicite

Le catholique même le plus étroit n'oserait pas affirmer que la compassion, la gratitude, l'amour de la beauté du monde, l'amour des pratiques religieuses, l'amitié soient le monopole des siècles et des pays où l'Église a été présente. Ces amours dans leur pureté sont rares, mais on affirmerait même difficilement qu'ils aient été plus fréquents dans ces siècles et ces pays que dans les autres. Croire qu'ils peuvent se produire là où le Christ est absent, c'est amoindrir le Christ jusqu'à l'outrager; c'est une impiété, presque un sacrilège. 
Ces amours sont surnaturels ; et en un sens ils sont absurdes. Ils sont fous. Aussi longtemps que l'âme n'a pas eu contact direct avec la personne même de Dieu, ils ne peuvent s'appuyer sur aucune connaissance fondée soit sur l'expérience, soit sur le raisonnement. Ils ne peuvent donc s'appuyer sur aucune certitude, à moins d'employer le mot dans un sens métaphorique pour désigner le contraire de l'hésitation. Par suite il est préférable qu'ils ne soient accompagnés d'aucune croyance. Cela est intellectuellement plus honnête, et cela préserve mieux la pureté de l'amour. C'est à tous égards plus convenable. Concernant les choses divines, la croyance ne convient pas. La certitude seule convient. Tout ce qui est au-dessous de la certitude est indigne de Dieu. 
Pendant la période préparatoire, ces amours indirects constituent un mouvement ascendant de l'âme, un regard tourné avec quelque effort vers le haut. Après que Dieu est venu en personne, non seulement visiter l'âme, comme il fait d'abord pendant longtemps, mais s'emparer d'elle, en transporter le centre auprès de soi, il en est autrement. Le poussin a percé la coquille, il est hors de l'oeuf du monde. Ces amours premiers subsistent, ils sont plus intenses qu'avant, mais ils sont autres. Celui qui a subi cette aventure aime plus qu'au- 
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paravant les malheureux, ceux qui l'aident dans le malheur, ses amis, les pratiques religieuses, la beauté du monde. Mais ces amours sont devenus un mouvement descendant comme celui même de Dieu, un rayon confondu dans la lumière de Dieu. Du moins on peut le supposer. 
Ces amours indirects sont seulement l'attitude envers les êtres et les choses d'ici-bas de l'âme orientée vers le bien. Ils n'ont pas eux-mêmes pour objet un bien. Il n'y a pas de bien ici-bas. Ainsi ce ne sont pas à proprement parler des amours. Ce sont des attitudes aimantes. 
Dans la période préparatoire l'âme aime à vide. Elle ne sait pas si quelque chose de réel répond à son amour. Elle peut croire qu'elle le sait. Mais croire n'est pas savoir. Une telle croyance n'aide pas. L'âme sait seulement d'une manière certaine qu'elle a faim. L'important est qu'elle crie sa faim. Un enfant ne cesse pas de crier si on lui suggère que peut-être il n'y a pas de pain. Il crie quand même. 
Le danger n'est pas que l'âme doute s'il y a ou non du pain, mais qu'elle se persuade par un mensonge qu'elle n'a pas faim. Elle ne peut se le persuader que par un mensonge, car la réalité de sa faim n'est pas une croyance, c'est une certitude. 
Nous savons tous qu'il n'y a pas de bien ici-bas, que tout ce qui apparaît ici-bas comme bien est fini, limité, s'épuise, et une fois épuisé laisse apparaître à nu la nécessité. Tout être humain a vraisemblablement eu dans sa vie plusieurs instants où il s'est avoué clairement qu'il n'y a pas de bien ici-bas. Mais dès qu'on a vu cette vérité on la recouvre de mensonge. Beaucoup même se complaisent à la proclamer en cherchant dans la tristesse une jouissance morbide, qui n'ont jamais pu supporter de la regarder en face plus d'une seconde. Les hommes sentent qu'il y a danger mortel à regarder cette vérité en face pendant quelque temps. Cela est vrai. Cette connaissance est mortelle plus qu'une épée; elle inflige une mort qui fait peur plus que la mort charnelle. Avec le temps elle tue en nous tout ce que nous nommons moi. Pour la soutenir il faut aimer la vérité plus que la vie. Ceux qui sont ainsi, selon l'expression de Platon, se détournent de ce qui passe avec toute l'âme. 
Ils ne se tournent pas vers Dieu. Comment le pourraient-ils, dans les ténèbres totales ? Dieu lui-même leur imprime l'orientation convenable. Il ne se montre pas à eux cependant avant longtemps. C'est à eux à rester immobiles, sans détourner le regard, sans cesser d'écouter, et à attendre ils ne savent pas quoi, sourds aux sollicitations et aux menaces, inébranlables aux chocs. Si Dieu, après une longue attente, laisse vaguement pressentir sa lumière ou même se révèle en personne, ce n'est que pour un instant. De nouveau il faut rester immobile, attentif, et attendre, sans bouger, en appelant seulement quand le désir est trop fort. 
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Il ne dépend pas d'une âme de croire à la réalité de Dieu si Dieu ne révèle pas cette réalité. Ou elle met le nom de Dieu comme étiquette sur autre chose, et c'est l'idolâtrie; ou la croyance à Dieu reste abstraite et verbale. Il en est ainsi dans des pays et des époques où mettre le dogme religieux en doute ne vient même pas à l'esprit. L'état de non-croyance est alors ce que saint Jean de la Croix nommait une nuit. La croyance est verbale et ne pénètre pas dans l'âme. A une époque comme la nôtre l'incrédulité peut être un équivalent de la nuit obscure de saint Jean de la Croix si l'incrédule aime Dieu, s'il est comme l'enfant qui ne sait pas qu'il y a quelque part du pain, mais qui crie qu'il a faim. 
Quand on mange du pain, et même quand on en a mangé, on sait que le pain est réel. On peut néanmoins mettre en doute la réalité du pain. Les philosophes mettent en doute la réalité du monde sensible. Mais c'est un doute purement verbal, qui n'entame pas la certitude, qui la rend même plus manifeste pour un esprit bien orienté. De même celui à qui Dieu a révélé sa réalité peut sans inconvénient mettre cette réalité en doute. C'est un doute purement verbal, un exercice utile à la santé de l'intelligence. Ce qui est un crime de trahison, même avant une telle révélation, bien plus encore après, c'est de mettre en doute que Dieu soit la seule chose qui mérite d'être aimée. C'est de détourner le regard. L'amour est le regard de l'âme. C'est de s'arrêter un instant, d'attendre et d'écouter. 
Électre ne cherche pas Oreste, elle l'attend. Quand elle croit qu'il n'existe plus, que nulle part au monde il n'y a rien qui soit Oreste, elle ne se rapproche pas pour cela de son entourage. Elle s'en écarte avec davantage de répulsion. Elle aime mieux l'absence d'Oreste que la présence de quoi que ce soit d'autre. Oreste devait la délivrer de son esclavage, des haillons, du travail servile, de la saleté, de la faim, des coups et d'humiliations innombrables. Elle n'espère plus cela. Mais elle ne songe pas un instant à user de l'autre procédé qui peut lui procurer une vie luxueuse et honorée, le procédé de la réconciliation avec les plus forts. Elle ne veut pas obtenir l'abondance et la considération si ce n'est pas Oreste qui les lui procure. Elle n'accorde pas même une pensée à ces choses. Tout ce qu'elle désire, c'est de ne pas exister dès lors qu'Oreste n'existe pas. 
A ce moment Oreste n'y tient plus. Il ne peut s'empêcher de se nommer. Il donne la preuve certaine qu'il est Oreste. Électre le voit, elle l'entend, elle le touche. Elle ne se demandera plus si son sauveur existe. 
Celui à qui est arrivée l'aventure d'Électre, celui qui a vu, entendu et touché, avec l'âme elle-même, celui-là reconnaît en Dieu la réalité de ces amours indirects qui étaient comme des reflets. Dieu est la pure beauté. C'est là chose incompréhensible, car la beauté est sensible par essence. Parler d'une beauté non sensible, cela parait un abus de langage à qui- 
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conque a dans l'esprit quelque exigence de rigueur; et avec raison. La beauté est toujours un miracle. Mais il y a miracle au second degré quand une âme reçoit une impression de beauté non sensible, s'il s'agit non d'une abstraction, mais d'une impression réelle et directe comme celle que cause un chant au moment où il se fait entendre. Tout se passe comme si, par l'effet d'une faveur miraculeuse, il était devenu manifeste à la sensibilité elle-même que le silence n'est pas absence de sons, mais une chose infiniment plus réelle que les sons, et le siège d'une harmonie plus parfaite que la plus belle dont les sons combinés soient susceptibles. Encore y a-t-il des degrés dans le silence. Il y a un silence dans la beauté de l'univers qui est comme un bruit par rapport au silence de Dieu. 
Dieu est aussi le véritable prochain. Le terme de personne ne s'applique avec propriété qu'à Dieu, et aussi le terme d'impersonnel. Dieu est celui qui se penche sur nous, nous malheureux réduits à n'être qu'un peu de chair inerte et saignante. Mais en même temps il est en quelque sorte aussi ce malheureux qui nous apparaît seulement sous l'aspect d'un corps inanimé d'où il semble que toute pensée soit absente, ce malheureux dont nul ne connaît ni le rang ni le nom. Le corps inanimé, c'est cet univers créé. L'amour que nous devons à Dieu, et qui serait notre perfection suprême si nous pouvions l'atteindre, est le modèle divin à la fois de la gratitude et de la compassion. 
Dieu est aussi l'ami par excellence. Pour qu'il y ait entre lui et nous, à travers la distance infinie, quelque chose comme une égalité, il a voulu mettre dans ses créatures un absolu, la liberté absolue de consentir ou non à l'orientation qu'il nous imprime vers lui. H a aussi étendu nos possibilités d'erreur et de mensonge jusqu'à nous laisser la faculté de dominer faussement en imagination non seulement l'univers et les hommes, mais aussi Dieu lui-même, tant que nous ne savons pas faire un juste usage de ce nom. Il nous a donné cette faculté d'illusion infinie pour que nous ayons le pouvoir d'y renoncer par amour. 
Enfin le contact avec Dieu est le véritable sacrement. 
Mais on peut être presque sûr que ceux chez qui l'amour de Dieu a fait disparaître les amours purs d'ici-bas sont de faux amis de Dieu. 
Le prochain, les amis, les cérémonies religieuses, la beauté du monde ne tombent pas au rang des choses irréelles après le contact direct entre l'àme et Dieu. Au contraire, c'est alors seulement que ces choses deviennent réelles. Auparavant c'étaient des demi-rêves. Auparavant, il n'y avait aucune réalité. 

AUTOBIOGRAPHIE SPIRITUELLE    MARSEILLE, 14 MAI 1 9 4 2 

Mon Père [P. Perrin], 
Avant de partir je veux encore vous parler, pour la dernière fois peut-être, car de là-bas je ne ferai sans doute que vous envoyer parfois de mes nouvelles pour avoir des vôtres. 
Je vous ai dit que j'avais une dette immense envers vous. Je veux tâcher de vous dire exactement et honnêtement en quoi elle consiste. Je pense que si vous pouviez vraiment comprendre quelle est ma situation spirituelle vous n'auriez aucun chagrin de ne pas m'avoir amenée au baptême. Mais je ne sais si c'est possible pour vous. 
Vous ne m'avez pas apporté l'inspiration chrétienne ni le Christ; car quand je vous ai rencontré cela n'était plus à faire, c'était fait, sans l'entremise d'aucun être humain. S'il n'en avait pas été ainsi, si je n'avais pas déjà été prise, non seulement implicitement, mais consciemment, vous ne m'auriez rien donné, car je n'aurais rien reçu de vous. Mon amitié pour vous aurait été une raison pour moi de refuser votre message, car j'aurais eu peur des possibilités d'erreur et d'illusion impliquées par une influence humaine dans le domaine des choses divines. 
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Je peux dire que dans toute ma vie je n'ai jamais, à aucun moment, cherché Dieu. Pour cette raison peut-être, sans doute trop subjective, c'est une expression que je n'aime pas et qui me parait fausse. Dès l'adolescence j'ai pensé que le problème de Dieu est un problème dont les données manquent ici-bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux, ce qui me semblait le plus grand mal possible, était de ne pas le poser. Ainsi je ne le posais pas. Je n'affirmais ni ne niais. Il me paraissait inutile de résoudre ce problème, car je pensais qu'étant en ce monde notre affaire était d'adopter la meilleure attitude à l'égard des problèmes de ce monde, et que cette attitude ne dépendait pas de la solution du problème de Dieu. C'était vrai du moins pour moi, car je n'ai jamais hésité dans ce choix d'une attitude; j'ai toujours adopté comme seule attitude possible l'attitude chrétienne. Je suis pour ainsi dire née, j'ai grandi, je suis toujours demeurée dans l'inspiration chrétienne. Alors que le nom même de Dieu n'avait aucune part dans mes pensées, j'avais à l'égard des problèmes de ce monde et de cette vie .la conception chrétienne d'une manière explicite, rigoureuse, avec les notions les plus spécifiques qu'elle comporte. Certaines de ces notions sont en moi aussi loin que mes souvenirs remontent. Pour d'autres je sais quand, de quelle manière et sous quelle forme elles se sont imposées à moi. 
Par exemple je me suis toujours interdit de penser à une vie future, mais j'ai toujours cru que l'instant de la mort est la norme et le but de la vie. Je pensais que pour ceux qui vivent comme il convient, c'est l'instant où pour une fraction infinitésimale du temps la vérité pure, nue, certaine, éternelle entre dans l'âme. Je peux dire que jamais je n'ai désiré pour moi un autre bien. Je pensais que la vie qui mène à ce bien n'est pas définie seulement par la morale commune, mais que pour chacun elle consiste en une succession d'actes et d'événements qui lui est rigoureusement personnelle, et tellement obligatoire que celui qui passe à côté manque le but. Telle était pour moi la notion de vocation. Je voyais le critérium des actions imposées par la vocation dans une impulsion essentiellement et manifestement différente de celles qui procèdent de la sensibilité ou de la raison, et ne pas suivre une telle impulsion, quand elle surgissait, même si elle ordonnait des impossibilités, me paraissait le plus grand des malheurs. C'est ainsi que je concevais l'obéissance, et j'ai mis cette conception à l'épreuve quand je suis entrée et suis demeurée en usine, alors que je me trouvais dans cet état de douleur intense et ininterrompue que je vous ai récemment avoué. La plus belle vie possible m'a toujours paru être celle où tout est déterminé soit par la contrainte des circonstances soit par de telles impulsions, et où il n'y a jamais place pour aucun choix. 
À quatorze ans je suis tombée dans un de ces désespoirs sans fond de l'adolescence, et j'ai sérieusement pensé à mourir, à cause de la médiocrité de mes facultés naturelles. Les dons extraordinaires de mon frère, qui a eu une enfance et une jeunesse comparables à celles de Pascal, me forçaient à en avoir conscience. Je ne regrettais pas les succès extérieurs, mais de ne pouvoir espérer aucun accès à ce royaume transcendant où les hommes authentiquement grands sont seuls à entrer et où habite la vérité. J'aimais mieux mourir que de vivre sans elle. Après des mois de ténèbres intérieures j'ai eu soudain et pourtoujours la certitude que n'importe quel être humain, même si ses facultés naturelles sont presque nulles, pénètre dans ce royaume de la vérité réservé au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d'attention pour l'atteindre. Il devient ainsi lui aussi un génie, même si faute de talent ce génie ne peut pas être visible à l'extérieur. Plus tard, quand les maux de tête ont fait peser sur le peu de facultés que je possède une paralysie que très vite j'ai supposée probablement définitive, cette même certitude m'a fait persévérer pendant dix ans dans des efforts d'attention que ne soutenait presque aucun espoir de résultats. 
Sous le nom de vérité j'englobais aussi la beauté, la vertu et toute espèce de bien, de sorte qu'il s'agissait pour moi d'une conception du rapport entre la grâce et le désir. La certitude que j'avais reçue, c'était que quand on désire du pain on ne reçoit pas des pierres. Mais en ce temps je n'avais pas lu l'Évangile. 
Autant j'étais certaine que le désir possède par lui-même une efficacité dans ce domaine du bien spirituel sous toutes ses formes, autant je croyais pouvoir l'être aussi qu'il n'est efficace dans aucun autre domaine. 
Quant à l'esprit de pauvreté, je ne me rappelle pas de moment où il n'ait pas été en moi, dans la mesure, malheureusement faible, où cela était compatible avec mon imperfection. Je me suis éprise de saint François dès que j'ai eu connaissance de lui. J'ai toujours cru et espéré que le sort me pousserait un jour par contrainte dans cet état de vagabondage et de mendicité où il est entré librement. Je ne pensais pas parvenir à l'âge que j'ai sans être au moins passée par là. Il en est de même d'ailleurs pour la prison. 
J'ai eu aussi dès la première enfance la notion chrétienne de charité du prochain, à laquelle je donnais ce nom de justice qu'elle a dans plusieurs endroits de l'ßvangile, et qui est si beau. Vous savez que sur ce point, depuis, j'ai gravement défailli plusieurs fois. 
Le devoir d'acceptation à l'égard de la volonté de Dieu, quelle qu'elle puisse être, s'est imposé à mon esprit comme le premier et le plus nécessaire de tous, celui auquel on ne peut manquer sans se déshonorer, dès que je l'ai trouvé exposé dans Marc Aurèle sous la forme de l'amorfati stoïcien. 
La notion de pureté, avec tout ce que ce mot peut impliquer pour un chrétien, s'est emparée de moi à seize ans, après que j'avais traversé pendant quelques mois les inquiétudes sentimentales naturelles à l'adolescence.	 
Cette notion m'est apparue dans la contemplation d'un paysage de montagne, et peu à peu s'est imposée d'une manière irrésistible. 
Bien entendu, je savais très bien que ma conception de la vie était chrétienne. C'est pourquoi il ne m'est jamais venu à l'esprit que je pourrais entrer dans le christianisme. J'avais l'impression d'être née à l'intérieur. Mais ajouter à cette conception de la vie le dogme lui-même, sans y être contrainte par une évidence, m'aurait paru un manque de probité. J'aurais cru même manquer de probité en me posant comme un problème la question de la vérité du dogme, ou même simplement en désirant parvenir à une conviction à ce sujet. J'ai de la probité intellectuelle une notion extrêmement rigoureuse, au point que je n'ai jamais rencontré personne qui ne m'ait paru en manquer à plus d'un égard; et je crains toujours d'en manquer moi-même. 
M'abstenant ainsi du dogme, j'étais empêchée par une sorte de pudeur d'aller dans les églises, où pourtant j'aimais me trouver. Pourtant j'ai eu trois contacts avec le catholicisme qui ont vraiment compté. 
Après mon année d'usine, avant de reprendre l'enseignement, mes parents m'avaient emmenée au Portugal, et là je les ai quittés pour aller seule dans un petit village. J'avais l'âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Ce contact avec le malheur avait tué ma jeunesse. Jusque-là je n'avais pas eu l'expérience du malheur, sinon le mien propre, qui, étant le mien, me paraissait de peu d'importance, et qui d'ailleurs n'était qu'un demi-malheur, étant biologique et non sociaL Je savais bien qu'il y avait beaucoup de malheur dans le monde, j'en étais obsédée, mais je ne l'avais jamais constaté par un contact prolongé. Étant en usine, confondue aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon Arne. Rien ne m'en séparait, car j'avais réellement oublié mon passé et je n'attendais aucun avenir, pouvant difficilement imaginer la possibilité de survivre à ces fatigues. Ce que j'ai subi là m'a marquée d'une manière si durable qu'aujourd'hui encore, lorsqu'un être humain, quel qu'il soit, dans n'importe quelles circonstances, me parle sans brutalité, je ne peux pas m'empêcher d'avoir l'impression qu'il doit y avoir erreur et que l'erreur va sans doute malheureusement se dissiper. J'ai reçu là pour toujours la marque de l'esclavage, comme la marque au fer rouge que les Romains mettaient au front de leurs esclaves les plus méprisés. Depuis je me suis toujours regardée comme une esclave. 
Étant dans cet état d'esprit, et dans un état physique misérable, je suis entrée dans ce petit village portugais, qui était, hélas, très misérable aussi, seule, le soir, sous la pleine lune, le jour même de la fête patronale. C'était au bord de la mer. Les femmes des pêcheurs faisaient le tour des barques, en procession, portant des cierges, et chantaient des cantiques certaine- 
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ment très anciens, d'une tristesse déchirante. Rien ne peut en donner une idée. Je n'ai jamais rien entendu de si poignant, sinon le chant des haleurs de la Volga. Là j'ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres. 
En 1937 j'ai passé à Assise deux jours merveilleux. Là, étant seule dans la petite chapelle romane du xtte siècle de Santa Maria degli Angeli, incomparable merveille de pureté, où saint François a prié bien souvent, quelque chose de plus fort que moi m'a obligée, pour la première fois de ma vie, à me mettre à genoux. 
En 1938 j'ai passé dix jours à Solesmes, du dimanche des Rameaux au mardi de Pâques, en suivant tous les offices. J'avais des maux de tête intenses; chaque son me faisait mal comme un coup; et un extrême effort d'attention me permettait de sortir hors de cette misérable chair, de la laisser souffrir seule, tassée dans son coin, et de trouver une joie pure et parfaite dans la beauté inouïe du chant et des paroles. Cette expérience m'a permis par analogie de mieux comprendre la possibilité d'aimer l'amour divin à travers le malheur. Il va de soi qu'au cours de ces offices la pensée de la Passion du Christ est entrée en moi une fois pour toutes. 
H y avait là un jeune Anglais catholique qui m'a donné pour la première fois l'idée d'une vertu surnaturelle des sacrements, par l'éclat véritablement angélique dont il paraissait revêtu après avoir communié. Le hasard - car j'aime toujours mieux dire hasard que Providence - a fait de lui, pour moi, vraiment un messager. Car il m'a fait connaître l'existence de ces poètes anglais du xvile siècle qu'on nomme métaphysiques. Plus tard, en les lisant, j'y ai découvert le poème dont je vous ai lu une traduction malheureusement bien insuffisante, celui qui est intitulé Amour. Je l'ai appris par coeur. Souvent, au moment culminant des crises violentes de maux de tête, je me suis exercée à le réciter en y appliquant toute mon attention et en adhérant de toute mon âme à la tendresse qu'il enferme. Je croyais le réciter seulement comme un beau poème, mais à mon insu cette récitation avait la vertu d'une prière. C'est au cours d'une de ces récitations que, comme je vous l'ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m'a prise. 
Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, je n'avais pas prévu la possibilité de cela, d'un contact réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu. J'avais vaguement entendu parler de choses de ce genre, mais je n'y avais jamais cru. Dans les Fioretti les histoires d'apparition me rebutaient plutôt qu'autre chose, comme les miracles dans l'Évangile. D'ailleurs dans cette soudaine emprise du Christ sur moi, ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part; j'ai seulement 
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senti à travers la souffrance la présence d'un amour analogue à celui qu'on lit dans le sourire d'un visage aimé. 
Je n'avais jamais Iu de mystiques, parce que je n'avais jamais rien senti qui m'ordonnât de les lire. Dans les lectures aussi je me suis toujours efforcée de pratiquer l'obéissance. II n'y a rien de plus favorable au progrès intellectuel, car je ne lis autant que possible que ce dont j'ai faim, au moment où j'en ai faim, et alors je ne lis pas, je mange. Dieu m'avait miséricordieu-sement empêchée de lire les mystiques, afin qu'il me flat évident que je n'avais pas fabriqué ce contact absolument inattendu. 
Pourtant j'ai encore à moitié refusé, non mon amour, mais mon intelligence. Car il me paraissait certain, et je le crois encore aujourd'hui, qu'on ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de la vérité. Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras. 
C'est après cela que j'ai senti que Platon est un mystique, que toute l'Iliade est baignée de lumière chrétienne, et que Dionysos et Osiris sont d'une certaine manière le Christ lui-même; et mon amour en a été redoublé. 
Je ne me demandais jamais si Jésus a été ou non une incarnation de Dieu; mais en fait j'étais incapable de penser à lui sans le penser comme Dieu. Au printemps 1940 j'ai lu la Bhagavad-Gttd. Chose singulière, c'est en lisant ces paroles merveilleuses et d'un son tellement chrétien, mises dans la bouche d'une incarnation de Dieu, que j'ai senti avec force que nous devons à la vérité religieuse bien autre chose que l'adhésion accordée à un beau poème, une espèce d'adhésion bien autrement catégorique. 
Pourtant je ne croyais pas pouvoir même me poser la question du baptême. Je sentais que je ne pouvais pas honnêtement abandonner mes sentiments concernant les religions non chrétiennes et concernant Israël — et en effet le temps et la méditation n'ont fait que les renforcer — et je croyais que c'était un obstacle absolu. Je n'imaginais pas la possibilité qu'un prêtre pût même songer à m'accorder le baptême. Si je ne vous avais pas rencontré, je ne me serais jamais posé le problème du baptême comme un problème pratique. 
Pendant toute cette progression spirituelle je n'ai jamais prié. Je craignais le pouvoir de suggestion de la prière, ce pouvoir pour lequel Pascal la recommande. La méthode de Pascal me parait une des plus mauvaises possibles pour arriver à la foi. 
Le contact avec vous n'a pu me persuader de prier. Au contraire le danger me paraissait d'autant plus à craindre que j'avais à me méfier aussi du pouvoir de suggestion de mon amitié pour vous. En même temps j'étais très gênée de ne pas prier et de ne pas vous le dire. Et je savais que je ne pou- 
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vais pas vous le dire sans vous induire tout à fait en erreur à mon égard. À ce moment je n'aurais pas pu vous faire comprendre. 
Jusqu'en septembre dernier il ne m'était jamais arrivé dans ma vie de prier même une seule fois, du moins au sens littéral du mot. Jamais je n'avais tout haut ou mentalement adressé de paroles à Dieu. Jamais je n'avais prononcé une prière liturgique. Il m'était arrivé parfois de me réciter le Salve Regina, mais seulement comme un beau poème. 
L'été dernier, faisant du grec avec Thibon, je lui avais fait le mot à mot du Pater en grec. Nous nous étions promis de l'apprendre par coeur. Je crois qu'il ne l'a pas fait. Moi non plus, sur le moment. Mais quelques semaines plus tard, feuilletant l'Évangile, je me suis dit que puisque je me l'étais promis et que c'était bien, je devais le faire. Je l'ai fait. La douceur infinie de ce texte grec m'a alors tellement prise que pendant quelques jours je ne pouvais m'empêcher de me le réciter continuellement. Une semaine après j'ai commencé la vendange. Je récitais le Pater en grec chaque jour avant le travail, et je l'ai répété bien souvent dans la vigne. 
Depuis lors je me suis imposé pour unique pratique de le réciter une fois chaque matin avec une attention absolue. Si pendant la récitation mon attention s'égare ou s'endort, fût-ce d'une manière infinitésimale, je recoin-mence jusqu'à ce que j'aie obtenu une fois une attention absolument pure. Il m'arrive alors parfois de recommencer une fois encore par pur plaisir, mais je ne le fais que si le désir me pousse. 
La vertu de cette pratique est extraordinaire et me surprend chaque fois, car quoique je l'éprouve chaque jour elle dépasse chaque fois mon attente. Parfois les premiers mots déjà arrachent ma pensée à mon corps et la transportent en un lieu hors de l'espace d'où il n'y a ni perspective ni point de vue. L'espace s'ouvre. L'infinité de l'espace ordinaire de la perception est remplacée par une infinité à la deuxième ou quelquefois troisième puissance. En même temps cette infinité d'infinité s'emplit de part en part de silence, un silence qui n'est pas une absence de son, qui est l'objet d'une sensation positive, plus positive que celle d'un son. Les bruits, s'il y en a, ne me parviennent qu'après avoir traversé ce silence. 
Parfois aussi, pendant cette récitation ou à d'autres moments, le Christ est présent en personne, mais d'une présence infiniment plus réelle, plus poignante, plus claire et plus pleine d'amour que cette première fois où il m'a prise. 
Jamais je n'aurais pu prendre sur moi de vous dire tout cela sans le fait que je pars. Et comme je pars avec plus ou moins la pensée d'une mort probable, il me semble que je n'ai pas le droit de taire ces choses. Car après tout, dans tout cela il ne s'agit pas de moi. II ne s'agit que de Dieu. Je n'y suis vraiment pour rien. Si on pouvait supposer des erreurs en Dieu, je 
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penserais que tout cela est tombé sur moi par erreur. Mais peut-être que Dieu se plaît à utiliser les déchets, les pièces loupées, les objets de rebut. Après tout, le pain de l'hostie serait-il moisi, il devient quand même le Corps du Christ, après que le prêtre l'a consacré. Seulement il ne peut pas le refuser, au lieu que nous, nous pouvons désobéir. Il me semble parfois qu'étant traitée d'une manière si miséricordieuse, tout péché de ma part doit être un péché mortel. Et j'en commets sans cesse. 
Je vous ai dit que vous êtes pour moi quelque chose à la fois comme un père et comme un frère. Mais ces mots n'expriment qu'une analogie. Peut-être au fond correspondent-ils seulement à un sentiment d'affection, de reconnaissance et d'admiration. Car quant à la direction spirituelle de mon áme, je pense que Dieu lui-même l'a prise en main dès le début et la conserve. 
Cela ne m'empêche pas d'avoir envers vous la plus grande dette que je puisse avoir contractée envers un être humain. Voici exactement en quoi elle consiste. 
D'abord vous m'avez dit une fois, au début de nos relations, une parole qui est allée jusqu'au fond de moi-même. Vous m'avez dit: «Faites bien attention, car si vous passiez à coté d'une grande chose par votre faute, ce serait dommage.» 
Cela m'a fait apercevoir un nouvel aspect du devoir de probité intellectuelle. Jusque-là je ne l'avais conçu que contre la foi. Cela semble horrible, mais ne l'est pas, au contraire. Cela tenait à ce que je sentais tout mon amour du côté de la foi. Vos paroles m'ont fait penser que peut-être il y avait en moi, à mon insu, des obstacles impurs à la foi, des préjugés, des habitudes. J'ai senti qu'après m'être dit seulement pendant tant d'années « Peut-être que tout cela n'est pas vrai » je devais, non pas cesser de me le dire - j'ai soin de me le dire très souvent encore à présent - mais joindre à cette formule la formule contraire, «Peut-être que tout cela est vrai », et les faire alterner. 
En même temps, en faisant pour moi de la question du baptême un problème pratique, vous m'avez forcée à regarder en face, longtemps, de tout près, avec la plénitude de l'attention, la foi, les dogmes et les sacrements, comme des choses envers lesquelles j'avais des obligations qu'il me fallait discerner et accomplir. Je ne l'aurais jamais fait autrement, et cela m'était indispensable. 
Mais votre plus grand bienfait a été d'un autre ordre. En vous emparant de mon amitié par votre charité, dont je n'avais jamais rencontré l'équivalent, vous m'avez fourni la source d'inspiration la plus puissante et la plus pure qu'on puisse trouver parmi les choses humaines. Car rien parmi les choses humaines n'est aussi puissant, pour maintenir le regard appliqué toujours plus intensément sur Dieu, que l'amitié pour les amis de Dieu. 
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Rien ne me fait mieux mesurer l'étendue de votre charité que le fait que vous m'avez tolérée si longtemps et avec tant de douceur. J'ai l'air de plaisanter, mais ce n'est pas le cas. Il est vrai que vous n'avez pas les mêmes motifs que moi-même (ceux que je vous ai écrits l'autre jour) pour éprouver de la haine et de la répulsion pour moi. Mais pourtant votre patience à mon égard ne me paraît pouvoir provenir que d'une générosité surnaturelle. 
JJe n'ai pu m'empêcher de vous causer la plus grande déception qu'il ait été en mon pouvoir de vous causer. Mais jusqu'à maintenant, bien que je me sois souvent posé la question pendant la prière, pendant la messe, ou à la lumière du rayonnement qui reste dans l'âme après la messe, je n'ai jamais eu même une fois, même une seconde, la sensation que Dieu me veut dans l'Église. Je n'ai jamais eu même une fois une sensation d'incertitude. Je crois qu'à présent on peut enfin conclure que Dieu ne me veut pas dans l'Église. N'ayez donc aucun regret. 
Il ne le veut pas jusqu'ici du moins. Mais sauf erreur il me semble que sa volonté est que je reste au dehors à l'avenir aussi, sauf peut-être au moment de la mort. Pourtant je suis toujours prête à obéir à tout ordre quel qu'il soit. J'obéirais avec joie à l'ordre d'aller au centre même de l'enfer et d'y demeurer éternellement. Je ne veux pas dire, bien entendu, que j'ai une préférence pour des ordres de ce genre. Je n'ai pas cette perversité. 
Le christianisme doit contenir en lui toutes les vocations sans exception, puisqu'il est catholique. Par suite l'Église aussi. Mais à mes yeux le christianisme est catholique en droit et non en fait. Tant de choses sont hors de lui, tant de choses que j'aime et ne veux pas abandonner, tant de choses que Dieu aime, car autrement elles seraient sans existence. Toute l'immense étendue des siècles passés, excepté les vingt derniers; tous les pays habités par des races de couleur; toute la vie profane dans les pays de race blanche; dans l'histoire de ces pays, toutes les traditions accusées d'hérésie, comme la tradition manichéenne et albigeoise; toutes les choses issues de la Renaissance, trop souvent dégradées, mais non tout à fait sans valeur. 
Le christianisme étant catholique en droit et non en fait, je regarde comme légitime de ma part d'être membre de l'Église en droit et non en fait, non seulement pour un temps, mais le cas échéant toute ma vie. 
Mais ce n'est pas seulement légitime. Tant que Dieu ne me donnera pas la certitude qu'il m'ordonne le contraire, je pense que c'est pour moi un devoir. Je pense, et vous aussi, que l'obligation des deux ou trois prochaines années, obligation tellement stricte qu'on ne peut presque y manquer sans trahison, est de faire apparaître au public la possibilité d'un christianisme vraiment incarné. Jamais, dans toute l'histoire actuellement connue, il n'y a eu d'époque où les àmes aient été tellement en péril qu'aujourd'hui à tra- 
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vers tout le globe terrestre. Il faut de nouveau élever le serpent d'airain pour que quiconque jette les yeux sur lui soit sauvé. 
Mais tout est tellement lié à tout que le christianisme ne peut être vraiment incarné que s'il est catholique, au sens que je viens de définir. Comment pourrait-il circuler à travers toute la chair des nations d'Europe s'il ne contient pas en lui-même tout, absolument tout? Sauf le mensonge, bien entendu. Mais en tout ce qui est, il y a la plupart du temps davantage de vérité que de mensonge. 
Ayant un sentiment si intense, si douloureux de cette urgence, je trahirais la vérité, c'est-à-dire l'aspect de la vérité que j'aperçois, si je quittais le point où je me trouve depuis la naissance, à l'intersection du christianisme et de tout ce qui n'est pas lui. 
Je suis toujours demeurée sur ce point précis, au seuil de l'Église, sans bouger, immobile, en hupomene (c'est un mot tellement plus beau que patientiat); seulement maintenant mon coeur a été transporté, pour toujours, j'espère, dans le Saint-Sacrement exposé sur l'autel. 
Vous voyez que je suis bien loin des pensées que H... m'attribuait avec beaucoup de bonnes intentions. Je suis loin aussi d'éprouver aucun tourment. 
Si j'ai de la tristesse, cela vient d'abord de la tristesse permanente que le sort a imprimée pour toujours dans ma sensibilité à laquelle les joies les plus grandes, les plus pures, peuvent seulement se superposer, et cela au prix d'un effort de l'attention; puis de mes misérables et continuels péchés; puis de tous les malheurs de cette époque et de tous ceux de tous les siècles passés. 
Je pense que vous devez comprendre que je vous aie toujours résisté; si toutefois, étant prêtre, vous pouvez admettre qu'une vocation authentique empêche d'entrer dans l'Église. 
Autrement il restera une barrière d'incompréhension entre nous, soit que l'erreur soit de ma part ou de la votre. Cela me ferait du chagrin du point de vue de mon amitié pour vous, parce qu'en ce cas, pour vous, le bilan des efforts et des désirs provoqués par votre charité envers moi serait une déception. Et quoiqu'il n'y ait pas de ma faute, je ne pourrais m'empêcher de m'accuser d'ingratitude. Car, encore une fois, ma dette envers vous dépasse toute mesure. 
Je voudrais appeler votre attention sur un point. C'est qu'il y a un obstacle absolument infranchissable à l'incarnation du christianisme. C'est l'usage des deux petits mots anathema sit. Non pas leur existence, mais l'usage qu'on en a fait jusqu'ici. C'est cela aussi qui m'empêche de franchir le seuil de l'Église. Je reste au côté de toutes les choses qui ne peuvent pas entrer dans l'Église, ce réceptacle universel, à cause de ces deux petits mots. Je reste d'autant plus à leur côté que ma propre intelligence est du nombre. L'incarnation du christianisme implique une solution harmonieuse du pro- 
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blême des relations entre individus et collectivité. Harmonie au sens pythagoricien; juste équilibre des contraires. Cette solution est ce dont les hommes ont soif précisément aujourd'hui. 
La situation de l'intelligence est la pierre de touche de cette harmonie, parce que l'intelligence est la chose spécifiquement, rigoureusement individuelle. Cette harmonie existe partout où l'intelligence, demeurant à sa place, joue sans entraves et emplit la plénitude de sa fonction. C'est ce que saint Thomas dit admirablement de toutes les parties de l'äme du Christ, à propos de sa sensibilité à la douleur pendant la crucifixion. 
La fonction propre de l'intelligence exige une liberté totale, impliquant le droit de tout nier, et aucune domination. Partout où elle usurpe un commandement, il y a un excès d'individualisme. Partout où elle est mal à l'aise, il y a une collectivité oppressive, ou plusieurs. 
L'Église et l'État doivent la punir, chacun à sa manière propre, quand elle conseille des actes qu'ils désapprouvent. Quand elle reste dans le domaine de la spéculation purement théorique, ils ont encore le devoir, le cas échéant, de mettre le public en garde, par tous les moyens efficaces, contre le danger d'une influence pratique de certaines spéculations dans la conduite de la vie. Mais quelles que soient ces spéculations théoriques, l'Église et l'État n'ont le droit ni de chercher à les étouffer, ni d'infliger à leurs auteurs aucun dommage matériel ou moral. Notamment on ne doit pas les priver des sacrements s'ils les désirent. Car quoi qu'ils aient dit, quand même ils auraient publiquement nié l'existence de Dieu, ils n'ont peut-être commis aucun péché. En pareil cas, l'Église doit déclarer qu'ils sont dans l'erreur, mais non pas exiger d'eux quoi que ce soit qui ressemble à un désaveu de ce qu'ils ont dit, ni les priver du Pain de vie. 
Une collectivité est gardienne du dogme; et le dogme est un objet de contemplation pour l'amour, la foi et l'intelligence, trois facultés strictement individuelles. D'où un malaise de l'individu dans le christianisme, presque depuis l'origine, et notamment un malaise de l'intelligence. On ne peut le nier. 
Le Christ lui-même, qui est la Vérité elle-même, s'il parlait devant une assemblée, telle qu'un concile, ne lui tiendrait pas le langage qu'il tenait en tête à tête à son ami bien-aimé, et sans doute en confrontant des phrases on pourrait avec vraisemblance l'accuser de contradiction et de mensonge. Car par une de ces lois de la nature que Dieu lui-même respecte, du fait qu'il les veut de toute éternité, il y a deux langages tout à fait distincts, quoique composés des mêmes mots, le langage collectif et le langage individuel. Le Consolateur que le Christ nous envoie, l'Esprit de vérité, parle selon l'occasion l'un ou l'autre langage, et par nécessité de nature il n'y a pas concordance. 
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vers la dégradation, la souillure et la détresse, mais dans une joie, une pureté et une douceur ininterrompue. C'est pourquoi je peux me permettre de souhaiter que même si vous avez un jour l'honneur de mourir pour le Seigneur d'une mort violente, ce soit dans la joie et sans aucune angoisse; et que seules trois des béatitudes (mites, mundo corde, pacjfici) s'appliquent à vous. Toutes les autres enferment plus ou moins des souffrances. 
Ce voeu n'est pas dû seulement à la faiblesse de l'amitié humaine. Pour n'importe quel être humain pris en particulier, je trouve toujours des raisons de conclure que le malheur ne lui convient pas, soit qu'il me paraisse trop médiocre pour une chose si grande, ou au contraire trop précieux pour être détruit On ne peut manquer plus gravement au second des deux commandements essentiels. Et quant au premier, j'y manque d'une manière encore bien plus horrible, car toutes les fois que je pense à la crucifixion du Christ, je commets le péché d'envie. 
Croyez, plus que jamais et pour toujours, à mon amitié filiale et tendrement reconnaissante. 
Simone Weil. 

DERNIÈRES PENSÉES CASABLANCA, 26 MAI 1 9 4 2 
Mon Père, 
C'était un acte de bonté de votre part de m'avoir quand même écrit. Il m'a été précieux d'avoir quelques mots affectueux de vous au moment du départ. Vous m'avez cité des paroles de saint Paul splendides. Mais j'espère qu'en vous avouant ma misère je ne vous avais pas donné l'impression de méconnaître la miséricorde de Dieu. J'espère que je ne suis jamais tombée, que je ne tomberai jamais à ce degré de lâcheté et d'ingratitude. Je n'ai besoin d'aucune espérance, d'aucune promesse pour croire que Dieu est riche en miséricorde. Je connais cette richesse avec la certitude de l'expérience, je l'ai touchée. Ce que j'en connais par contact dépasse tellement ma capacité de compréhension et de gratitude que même la promesse de félicités futures ne pourrait rien y ajouter pour moi; de même que pour l'intelligence humaine l'addition de deux infinis n'est pas une addition. La miséricorde de Dieu est manifeste dans le malheur comme dans la joie, au même titre, plus encore peut-être, parce que sous cette forme elle n'a aucun analogue humain. La miséricorde de l'homme n'apparalt que dans le don de la joie ou bien dans l'infliction d'une douleur en vue d'effets extérieurs, guérison du corps ou éducation. Mais ce ne sont pas les effets extérieurs du malheur qui témoignent de la miséricorde divine. Les effets extérieurs du vrai malheur sont presque toujours mauvais. Quand on veut le dissimuler, on ment C'est dans le malheur lui-même que resplendit la miséricorde de Dieu. Tout au fond, au centre de son amertume inconsolable. Si on tombe en persévérant dans l'amour jusqu'au point où l'âme ne peut plus retenir le cri 
Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné», si on demeure en ce point sans cesser d'aimer, on finit par toucher quelque chose qui n'est plus le malheur, qui n'est pas la joie, qui est l'essence centrale, essentielle, pure, non sensible, commune à la joie et à la souffrance, et qui est l'amour même de Dieu. 
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On sait alors que la joie est la douceur du contact avec l'amour de Dieu, que le malheur est la blessure de ce même contact quand il est douloureux, et que le contact lui-même importe seul, non pas la modalité. 
De même, si on revoit un être très cher après une longue absence, les mots qu'on échange avec lui n'importent pas, mais seulement le son de sa voix qui nous assure de sa présence. 
La connaissance de cette présence de Dieu ne console pas, n'ôte rien à l'affreuse amertume du malheur, ne guérit pas la mutilation de l'âme. Mais on sait d'une manière certaine que l'amour de Dieu pour nous est la substance même de cette amertume et de cette mutilation. 
Je voudrais, par gratitude, être capable d'en laisser le témoignage. 
Le poète de l'Iliade a suffisamment aimé Dieu pour avoir cette capacité. Car c'est là la signification implicite du poème et l'unique source de sa beauté. Mais on ne l'a guère compris. 
Quand même il n'y aurait rien de plus pour nous que la vie d'ici-bas, quand même l'instant de la mort ne nous apporterait rien de nouveau, la surabondance infinie de la miséricorde divine est déjà secrètement présente ici-bas tout entière. 
Si, par une hypothèse absurde, je mourais sans jamais avoir commis de fautes graves et tombais néanmoins à ma mort au fond de l'enfer, je devrais quand même à Dieu une gratitude infinie pour son infinie miséricorde à cause de ma vie terrestre, et cela quoique je sois un objet si mal réussi. Même dans cette hypothèse je penserais quand même avoir reçu toute ma part dans la richesse de la miséricorde divine. Car dès ici-bas nous recevons la capacité d'aimer Dieu et de nous le représenter en toute certitude comme ayant pour substance la joie réelle, éternelle, parfaite et infinie. A travers les voiles de la chair nous recevons d'en haut des pressentiments d'éternité suffisants pour effacer à ce sujet tous les doutes. 
Que demander, que désirer de plus ? Une mère, une amante, ayant la certitude que son fils, que son amant est dans la joie, n'aurait pas en son coeur une pensée capable de demander ou désirer autre chose. Nous avons bien davantage. Ce que nous aimons est la joie parfaite elle-même. Quand on le sait, l'espérance même devient inutile, elle n'a plus de sens. La seule chose qui reste à espérer, c'est la grâce de ne pas désobéir ici-bas. Le reste n'est l'affaire que de Dieu et ne nous regarde pas. 
C'est pourquoi, bien que mon imagination, mutilée par une souffrance trop longue et ininterrompue, ne puisse pas recevoir la pensée du salut en tant que chose possible pour moi, il ne me manque rien. Ce que vous me dites à ce sujet ne peut avoir d'autre effet sur moi que de me persuader que vous avez vraiment pour moi quelque amitié. A cet égard voire lettre m'a été très précieuse. Elle n'a pu opérer autre chose en moi. Mais ce n'était pas nécessaire. 
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Je connais assez ma misérable faiblesse pour supposer qu'un peu de fortune contraire suffirait peut-être à emplir mon âme de souffrances au point de n'y laisser pendant longtemps aucune place pour les pensées que je viens de vous exprimer. Mais cela même importe pet'. La certitude n'est pas soumise aux états d'âme. La certitude est toujours en parfaite sécurité. Il y a seulement une occasion où je ne sais vraiment plus rien de cette certitude. C'est le contact avec le malheur d'autrui. Les indifférents et les inconnus aussi bien, peut-être même davantage, y compris ceux des siècles passés les plus lointains. Ce contact me fait si atrocement mal, me déchire tellement l'âme de part en part, que l'amour de Dieu m'en devient quelque temps presque impossible. Il s'en faut de bien peu que je ne dise impossible. Au point que cela m'inquiète pour moi. Je me rassure un peu en me souvenant que le Christ a pleuré en prévoyant les horreurs du sac de Jérusalem. J'espère qu'il pardonne à la compassion. 
Vous m'avez fait mal en m'écrivant que le jour de mon baptême serait pour vous une grande joie. Après avoir tant reçu de vous, il est ainsi en mon pouvoir de vous causer une joie; et pourtant il ne me vient pas même une seconde la pensée de le faire. Je n'y peux rien. Je crois vraiment qu'il n'y a que Dieu qui ait sur moi le pouvoir de m'empêcher de vous causer de la joie. 
Même à ne considérer que le plan des relations purement humaines, je vous dois une gratitude infinie. Je crois qu'excepté vous tous les êtres humains à qui il m'est jamais arrivé de donner, par mon amitié, le pouvoir de me faire facilement de la peine se sont parfois amusés à m'en faire, fréquemment ou rarement, consciemment ou inconsciemment, mais tous quelquefois. Là où je reconnaissais que c'était conscient, je prenais. un couteau et je coupais l'amitié, sans d'ailleurs prévenir l'intéressé. 
Ils ne se conduisaient pas ainsi par méchanceté, mais' par l'effet du phénomène bien connu qui pousse les poules, quand elles voient une poule blessée parmi elles, à se jeter dessus à coups de bec. 
Tous les hommes portent en eux cette nature animale. Elle détermine leur attitude à l'égard de leurs semblables avec ou sans leur connaissance et leur adhésion. Ainsi parfois sans que la pensée se rende compte de rien la nature animale dans un homme sent la mutilation de la nature animale dans un autre et réagit en conséquence. De même pour toutes les situations possibles et les réactions animales correspondantes. Cette nécessité mécanique tient tous les hommes à tous moments ; ils y échappent seulement à proportion de la place que tient dans leurs âmes le surnaturel authentique. Le discernement même partiel est très difficile en cette matière. Mais s'il était vraiment complètement possible, on aurait là un critérium de la part du surnaturel dans la vie d'une âme, critérium certain, précis comme une balance, et tout à fait indépendant de toutes croyances religieuses. C'est 
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cela, parmi beaucoup d'autres choses, qu'a indiqué le Christ en disant: «Ces deux commandements sont un seul. 
C'est seulement près de vous que je n'ai jamais été atteinte par le contrecoup de ce mécanisme. Ma situation à votre égard est semblable à celle d'un mendiant, réduit par le dénuement à avoir toujours faim, qui pendant un an serait allé de temps à autre dans une maison prospère chercher du pain, et qui pour la première fois de sa vie n'y aurait pas subi d'humiliations. Un tel mendiant, s'il avait une vie à donner en échange de chaque morceau de pain, et s'il les donnait toutes, penserait que sa dette n'en est pas diminuée. 
Mais en plus pour moi le fait qu'avec vous les relations humaines enferment perpétuellement la lumière de Dieu doit porter la gratitude encore à un tout autre degré. 
Pourtant je ne vais vous donner aucun témoignage de gratitude, sinon de vous dire à votre sujet des choses qui pourront vous causer une irritation légitime à mon égard. Car il ne me convient aucunement de les dire ni même d'y penser. Je n'en ai pas le droit, et je le sais bien. 
Mais comme en fait je les ai pensées je n'ose pas vous les taire. Si elles sont fausses, elles ne feront pas de mal. Il n'est pas impossible qu'elles contiennent de la vérité. En ce cas il y aurait lieu de croire que Dieu vous envoie cette vérité à travers la plume qui se trouve être dans ma main. Il y a des pensées auxquelles il convient d'être envoyées par inspiration, d'autres auxquelles il convient mieux d'être envoyées [sic] par l'intermédiaire d'une créature, et Dieu se sert de l'une ou l'autre voie avec ses amis. Il est bien connu que n'importe quelle chose, par exemple une ânesse, peut indifféremment servir d'intermédiaire. Dieu se platt même peut-être à choisir à cet usage les objets les plus vils. J'ai besoin de me dire ces choses pour n'avoir pas peur de mes propres pensées. Quand je vous ai mis par écrit une esquisse de mon autobiographie spirituelle, c'était avec une intention. Je voulais vous procurer la possibilité de constater un exemple concret et certain de foi implicite. Certain, car je sais que vous savez que je ne mens pas. 
A tort ou à raison, vous 
ensez que j'ai droit au nom de chrétienne. Je vous P 
affirme que lorsqu'à propos de mon enfance et de ma jeunesse j'emploie les mots de vocation, obéissance, esprit de pauvreté, pureté, acceptation, amour du prochain, et autres mots semblables, c'est rigoureusement avec la signification qu'ils ont pour moi en ce moment. Pourtant j'ai été élevée par mes parents et mon frère dans un agnosticisme complet; et je n'ai jamais fait le moindre effort pour en sortir, je n'en ai jamais eu le moindre désir, avec raison à mon avis. Malgré cela, depuis ma naissance, pour ainsi dire, aucune de mes fautes, aucune de mes imperfections n'a vraiment eu pour excuse l'ignorance. Je devrai rendre complètement compte de toutes en ce jour où l'Agneau se mettra en colère. 
Vous pouvez croire aussi sur ma parole que la Grèce, l'Égypte, l'Inde antique, la Chine antique, la beauté du monde, les reflets purs et authentiques de cette beauté dans les arts et dans la science, le spectacle des replis du coeur humain dans des coeurs vides de croyance religieuse, toutes ces choses ont fait autant que les choses visiblement chrétiennes pour me livrer captive au Christ. Je crois même pouvoir dire davantage. L'amour de ces choses qui sont hors du christianisme visible me tient hors de l'Église. Une telle destinée spirituelle doit vous sembler inintelligible. Mais pour cette raison même cela est propre à faire un objet de réflexion. Il est bon de réfléchir à ce qui force à sortir de soi-même. J'ai peine à imaginer comment il se peut que vous ayez vraiment quelque amitié pour moi; mais puisque apparemment il en est ainsi, elle pourrait avoir cet usage. 
Théoriquement vous admettez pleinement la notion de foi implicite. En pratique aussi vous avez une largeur d'esprit et une probité intellectuelle très exceptionnelles. Mais pourtant encore à mon avis très insuffisantes. La perfection seule est suffisante. 
J'ai souvent, a tort ou a raison, cru reconnaître en vous des attitudes partiales. Notamment une certaine répugnance à admettre en fait, dans des cas particuliers, la possibilité de la foi implicite. J'en ai du moins eu l'impression en vous parlant de B... et surtout d'un paysan espagnol que je regarde comme n'étant pas très éloigné de la sainteté. Il est vrai que c'était sans doute surtout de ma faute ; ma maladresse est telle que je fais toujours du mal à ce que j'aime en en parlant; je l'ai éprouvé très souvent. Mais il me semble aussi que lorsqu'on vous parle d'incroyants qui sont dans le malheur et acceptent leur malheur comme une partie de l'ordre du monde, cela ne vous fait pas la même impression que s'il s'agissait de chrétiens et de soumission à la volonté de Dieu. Pourtant c'est la même chose. Du moins si vraiment j'ai droit au nom de chrétienne, je sais par expérience que la vertu stoïcienne et la vertu chrétienne sont une seule et même vertu. La vertu stoïcienne authentique, qui est avant tout amour; non pas la caricature qu'en ont faite quelques brutes romaines. Théoriquement, il me semble que vous non plus vous ne pourriez pas le nier. Mais vous répugnez à reconnaître en fait, dans des exemples concrets et contemporains, la possibilité d'une efficacité surnaturelle de la vertu stoïcienne. 
Vous m'avez fait aussi beaucoup de peine un jóur où vous avez employé le mot faux quand vous vouliez dire non orthodoxe. Vous vous êtes repris aussitôt. A mon avis il y a là une confusion de termes incompatible avec une parfaite probité intellectuelle. Il est impossible que cela plaise au Christ, qui est la Vérité. Il me semble certain qu'il y a là chez vous une sérieuse imperfection. Et pourquoi y aurait-il en vous de l'imperfection ? Il ne vous convient nullement d'être imparfait. C'est comme une fausse note dans un beau chant.		 
Christ comme illustration de ce commandement, le prochain est un être nu et sanglant, évanoui sur la route, et dont on ne sait rien. Il s'agit d'un amour tout à fait anonyme, et par là même tout à fait universel. 
Il est vrai aussi que le Christ a dit à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres.» Mais là je crois qu'il s'agit d'amitié, une amitié personnelle entre deux êtres qui doit lier chaque ami de Dieu à chaque autre. L'amitié est la seule exception légitime au devoir d'aimer seulement d'une manière universelle. Encore à mon avis n'est-elle vraiment pure que si elle est pour ainsi dire entourée de toutes parts par une enveloppe compacte d'indifférence qui maintienne une distance. 
Nous vivons une époque tout à fait sans précédent, et dans la situation présente l'universalité, qui pouvait autrefois être implicite, doit être maintenant pleinement explicite. Elle doit imprégner le langage et toute la manière d'être. Aujourd'hui ce n'est rien encore que d'être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent. Maritain l'a dit, mais il a seulement énuméré les aspects de la sainteté d'autrefois qui aujourd'hui sont pour un temps au moins périmés. Il n'a pas senti combien la sainteté d'aujourd'hui doit enfermer en revanche de nouveauté miraculeuse. 
Un type nouveau de sainteté, c'est un jaillissement, une invention. Toutes proportions gardées, en maintenant chaque chose à son rang, c'est presque l'analogue d'une révélation nouvelle de l'univers et de la destinée humaine. C'est la mise à nu d'une large portion de vérité et de beauté jusque-là dissimulées par une couche épaisse de poussière. Il y faut plus de génie qu'il n'en a fallu à Archimède pour inventer la mécanique et la physique. Une sainteté nouvelle est une invention plus prodigieuse. 
Seule une espèce de perversité peut obliger les 'amis de Dieu à se priver d'avoir du génie, puisque pour recevoir la surabondance du génie il leur suffit de le demander à leur Père au nom du Christ. 
C'est une demande légitime aujourd'hui tout au moins, parce qu'elle est nécessaire. Je crois que, sous cette forme ou sous toute autre équivalente, c'est la première demande à faire maintenant, une demande à faire tous les jours, à toute heure, comme un enfant affamé demande toujours du pain. Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. Là où il y a besoin, il y a obligation. 
Je ne peux faire moi-même aucun usage de ces pensées et de toutes celles qui les accompagnent dans mon esprit. D'abord l'imperfection considérable que j'ai la làcheté de laisser subsister en moi me met à une distance bien trop grande du point où elles sont applicables. Cela est impardonnable de ma part. Une si grande distance, dans le meilleur des cas, ne peut être franchie qu'avec du temps. 
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Cette imperfection, c'est, je crois, l'attachement à l'Église comme à une patrie terrestre. Elle est en fait pour vous, en même temps que le lien avec la patrie céleste, une patrie terrestre. Vous y vivez dans une atmosphère humainement chaleureuse. Cela rend un peu d'attachement presque inévitable. 
Cet attachement est peut-être pour vous ce fil presque infiniment mince dont parle saint Jean de la Croix, qui, aussi longtemps qu'il n'est pas rompu, tient l'oiseau à terre aussi efficacement qu'une grosse chaire de métal. J'imagine que le dernier fil, quoique très mince, doit être le plus difficile à couper, car quand il est coupé il faut s'envoler, et cela fait peur. Mais aussi l'obligation est impérieuse. 
Les enfants de Dieu ne doivent avoir aucune autre patrie ici-bas que l'univers lui-même, avec la totalité des créatures raisonnables qu'il a contenues, contient et contiendra. C'est là la cité natale qui a droit à notre amour. 
Les choses moins vastes que l'univers, au nombre desquelles est l'Église, imposent des obligations qui peuvent être extrêmement étendues, mais parmi lesquelles ne se trouve pas l'obligation d'aimer. Du moins je le crois. Je suis convaincue aussi qu'il ne s'y trouve aucune obligation qui ait rapport à l'intelligence. 
Notre amour doit avoir la même étendue à travers tout l'espace, la même égalité dans toutes les portions de l'espace, que la lumière même du soleil. Le Christ nous a prescrit de parvenir à la perfection de notre Père céleste en imitant cette distribution indiscriminée de la lumière. Notre intelligence aussi doit avoir cette complète impartialité. 
Tout ce qui existe est également soutenu dans l'existence par l'amour créateur de Dieu. Les amis de Dieu doivent l'aimer au point de confondre leur amour avec le sien à l'égard des choses d'ici-bas. 
Quand une âme est parvenue à un amour qui emplisse également tout l'univers, cet amour devient ce poussin aux ailes d'or qui perce l'oeuf du monde. Après cela il aime l'univers non du dedans, mais du dehors, du lieu où siège la Sagesse de Dieu qui est notre frère premier-né. Un tel amour n'aime pas les êtres et les choses en Dieu, mais de chez Dieu. Étant auprès de Dieu il abaisse de là son regard, confondu avec le regard de Dieu, sur tous les êtres et sur toutes les choses. 
Il faut être catholique, c'est-à-dire n'être relié par un fil à rien qui soit créé, sinon la totalité de la création. Cette universalité a pu autrefois chez les saints être implicite, même dans leur propre conscience. Ils pouvaient implicitement faire dans leur âme une juste part, d'un côté à l'amour da seulement à Dieu et à toute sa création, de l'autre aux obligations envers tout ce qui est plus petit que l'univers. Je crois que saint François d'Assise; saint Jean de la Croix ont été ainsi. Aussi furent-ils tous deux poètes. 
Il est vrai qu'il faut aimer le prochain, mais, dans l'exemple que donne 1 
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Mais quand même je l'aurais déjà franchie, je suis un instrument pourri. Je suis trop épuisée. Et même si je croyais à la possibilité d'obtenir de Dieu la réparation des mutilations de la nature en moi, je ne pourrais me résoudre à la demander. Même si j'étais sure de l'obtenir, je ne pourrais pas. Une telle demande me semblerait une offense à l'Amour infiniment tendre qui m'a fait le don du malheur. 
Si personne ne consent à faire attention aux pensées qui, je ne sais comment, se sont posées dans un être aussi insuffisant que moi, elles seront ensevelies avec moi. Si, comme je crois, elles contiennent de la vérité, ce sera dommage. Je leur porte préjudice. Le fait qu'eIles se trouvent être en moi empêche qu'on fasse attention à elles. 
Je ne vois que vous dont je puisse implorer l'attention en leur faveur. Votre charité, dont vous m'avez comblée, je voudrais qu'elle se détourne de moi et se dirige vers ce que je porte en moi, et qui vaut, j'aime à le croire, beaucoup mieux que moi. 
C'est une grande douleur pour moi de craindre que les pensées qui sont descendues en moi ne soient condamnées à mort par la contagion de mon insuffisance et de ma misère. Je ne lis jamais sans frémir l'histoire du figuier stérile. Je pense qu'il est mon portrait. En lui aussi la nature était impuissante, et pourtant il n'a pas été excusé. Le Christ l'a maudit. 
C'est pourquoi, bien qu'il n'y ait peut-être pas dans ma vie de fautes particulières vraiment graves hors celles que je vous ai avouées, je pense, à regarder les choses raisonnablement et froidement, que j'ai plus de cause légitime de craindre la colère de Dieu que beaucoup de grands criminels. Ce n'est pas que je la craigne en fait. Par un retournement étrange, la pensée de la colère de Dieu ne suscite en moi que de l'amour. C'est la pensée de la faveur possible de Dieu, de sa miséricorde, qui me cause une sorte de crainte, qui me fait trembler. 
Mais le sentiment d'être pour le Christ comme un figuier stérile me déchire le coeur. 
Heureusement Dieu peut facilement envoyer, non seulement les mêmes pensées, si elles sont bonnes, mais beaucoup d'autres beaucoup meilleures dans un être intact et capable de le servir. 
Mais qui sait si celles qui sont en moi ne sont pas au moins partiellement destinées à ce que vous en fassiez quelque usage? Elles ne peuvent être destinées qu'à quelqu'un qui ait un peu d'amitié pour moi, et d'amitié véritable. Car pour les autres, en quelque sorte, je n'existe pas. Je suis couleur feuille morte, comme certains insectes. 
Si dans tout ce que je viens de vous écrire quelque chose vous parait faux et déplacé sous ma plume, pardonnez-le-moi. Ne soyez pas irrité contre moi. 
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Je ne sais pas si, au cours des  semaines  et des mois qui vont venir, je pourrai vous donner de mes nouvelles [....] 

Lettre à Joe Bousquet

12 mai 1942. 
Cher ami, 
Tout d'abord, merci encore de ce que vous venez de faire pour moi. Si, comme je l'espère, c'est efficace, cela aura été fait non pour moi, mais à travers moi pour d'autres, de jeunes frères à vous qui doivent vous être infiniment chers, pris dans le même destin. Quelques-uns peut-être vous devront, aux approches de l'instant suprême, la douceur d'un échange de regards. 
Vous avez ce privilège parmi tous que pour vous l'état actuel du monde est une réalité. Plus peut-être même que pour ceux qui en ce moment tuent et meurent, blessent ou sont blessés, et qui, surpris, ne savent où ils sont ni ce qui leur arrive, qui, comme c'était jadis votre cas, n'ont pas les pensées de cette situation. Pour tous les autres, les gens d'ici par exemple, ce qui se passe est pour quelques-uns, très peu, un confus cauchemar, pour la plupart une vague toile de fond, un décor de théâtre, dans les deux cas de l'irréel. 
Vous, depuis vingt ans, vous refaites par la pensée ce destin qui avait pris et lâché tant de gens, qui vous a pris pour toujours, et qui revient maintenant prendre à nouveau des millions d'hommes. Vous êtes maintenant, vous, prêt pour le penser. Ou si vous ne l'êtes pas encore tout à fait - je crois que vous ne l'êtes pas - vous n'avez plus du moins qu'une coquille à percer pour sortir des ténèbres de l'oeuf dans la clarté de la vérité, et vous en êtes déjà à frapper contre la coquille. C'est une image très antique. L'oeuf, c'est ce monde visible. Le poussin, c'est l'Amour, l'Amour qui est Dieu même et qui habite au fond de tout homme, d'abord comme germe invisible. Quand la coquille est percée, quand l'être est sorti, il a encore pour objet ce même monde. Mais il n'est plus dedans. L'espace s'est ouvert et déchiré. L'esprit, quittant le corps misérable abandonné dans un coin, est transporté dans un point hors de I'espace, qui n'est pas un point de vue, d'où il n'y a pas de perspective, d'où ce monde visible est vu réel, sans perspective. L'espace est devenu, par rapport à ce qu'il était dans l'oeuf, une infinité à la deuxième, ou plutôt à la troisième puissance. L'instant est immobile. Tout l'espace est empli, même s'il y a des bruits qui se font entendre, par un silence dense, qui n'est pas une absence de son, qui est un objet positif de sensation, plus positif qu'un son, qui est la parole secrète, la parole de l'Amour qui depuis l'origine nous a dans ses bras. 
Vous, une fois hors de l'oeuf, vous connaîtrez la réalité de la guerre, la réalité la plus précieuse à connaître, parce que la guerre est l'irréalité même. Connaître la réalité de la guerre, c'est l'harmonie pythagoricienne, l'unité des contraires, c'est la plénitude de la connaissance du réel. C'est pourquoi vous êtes infiniment privilégié, car vous avez la guerre logée à demeure dans votre corps, qui depuis des années attend fidèlement que vous soyez míúr pour la connaître. Ceux qui sont tombés à vos côtés n'ont pas eu le temps de ramener sur leur sort la frivolité errante de leurs pensées. Ceux qui sont revenus intacts ont tous tué leur passé par l'oubli, même s'ils ont donné l'apparence de se souvenir, car la guerre est un malheur, et il est aussi facile de diriger volontairement la pensée vers le malheur que de persuader à un chien, sans dressage préalable, de marcher dans un incendie et de s'y laisser carboniser. Pour penser le malheur, il faut le porter dans la chair, enfoncé très avant, comme un clou, et le porter longtemps, afin que la pensée ait le temps de devenir assez forte pour le regarder. Le regarder du dehors, étant parvenue à sortir du corps, et même, en un sens, de l'âme. Le corps et l'âme restent non seulement transpercés, mais cloués sur un lieu fixe. Que le malheur impose ou non littéralement l'immobilité, il y a toujours immobilité forcée en ce sens qu'une partie de l'âme est toujours, continuellement, inséparablement collée à la douleur. Grâce à cette immobilité, la graine infinitésimale d'amour divin jetée dans l'âme peut à loisir grandir et porter des fruits dans l'attente, en hypomené, selon l'expression divinement belle de l'Évangile. On traduit in patientia, mais hypoménein, c'est tout autre chose. C'est rester sur place, immobile, dans l'attente sans être ébranlé ni déplacé par aucun choc du dehors. 
Heureux ceux pour qui le malheur entré dans la chair est le malheur du monde lui-même à leur époque. Ceux-là ont la possibilité et la fonction de connaître dans sa vérité, de contempler dans sa réalité le malheur du monde. C'est là la fonction rédemptrice elle-même. Il y a vingt siècles, dans l'Empire romain, le malheur de l'époque était l'esclavage, dont la crucifixion était le terme extrême. 
Mais infortunés ceux qui ayant cette fonction ne l'accomplissent pas. 
Quand vous dites que vous ne sentez pas la distinction du bien et du mai, prise littéralement, cette parole n'est pas sérieuse, puisque vous parlez d'un autre homme en vous, qui est évidemment le mal en vous ; vous savez bien - et dans les cas d'incertitude un examen attentif peut, au moins la plupart du temps, amener à savoir - ce qui dans vos pensées, vos paroles et vos actes nourrit cet autre à vos dépens, ce qui vous nourrit aux siens. Ce que vous voulez dire, c'est que vous n'avez pas encore consenti à reconnaître cette distinction comme. celle du bien et du mal. 
Ce consentement n'est pas facile, car il engage sans retour. Il y a une espèce de virginité de l'âme à l'égard du bien qui ne se retrouve pas plus, une fois le consentement accordé, que la virginité d'une femme après qu'elle a cédé à un homme. Cette femme peut devenir infidèle, adultère, mais elle ne sera plus jamais vierge. Aussi a-t-elle peur quand elle va dire oui. L'amour triomphe de cette peur. 
Pour chaque être humain, il y a une date, inconnue de tous et de lui-même avant tout, mais tout à fait déterminée, au-delà de laquelle l'âme ne peut plus garder cette virginité. Si avant cet instant précis, éternellement marqué, elle n'a pas consenti à être prise par le bien, elle sera aussitôt après prise malgré elle par le mal. 
Un homme peut à tout moment de sa vie se livrer au mal, car on s'y livre dans l'inconscience et sans savoir qu'on introduit en soi une autorité extérieure; l'âme boit un narcotique avant de lui abandonner sa virginité. Il n'est pas nécessaire d'avoir dit oui au mal pour en être saisi. Mais le bien ne prend l'âme que quand elle a dit oui. Et la crainte de l'union nuptiale est telle qu'aucune âme n'a le pouvoir de dire oui au bien tant que l'approche presque immédiate de l'instant limite où son sort sera éternellement fixé ne la presse pas d'une manière urgente. Chez les uns l'instant limite peut se placer à l'âge de cinq ans, chez d'autres à l'âge de soixante ans. D'ailleurs ni avant qu'il ait été franchi ni après il n'est possible de le situer, car ce choix instantané et éternel n'apparaît que réfracté dans la durée. Chez ceux qui longtemps avant d'en approcher se sont laissé prendre par le mal, l'instant limite n'a plus de réalité. Le maximum qu'un être humain puisse faire, c'est, jusqu'à ce qu'il en soit tout proche, de garder intacte en lui la faculté de dire oui au bien. 
Il me parait certain que pour vous l'instant limite n'est'pas venu. Je n'ai pas le pouvoir de scruter les coeurs, mais il me semble qu'il y a des signes qu'il n'est plus éloigné. Votre faculté de consentement est certes intacte. 
Je pense qu'après que vous aurez consenti au bien vous percerez l'oeuf, après un certain intervalle peut-être, mais sans doute court; l'instant où vous serez au dehors, il sera pardonné à cette balle qui est un jour entrée au centre de votre corps, et en elle à tout l'univers qui l'avait dirigée. 
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L'intelligence a un rôle pour préparer le consentement nuptial à Dieu. C'est de regarder le mal qu'on a en soi-même et de le haïr. Non pas essayer de s'en débarrasser, simplement de le discerner; et même avant d'avoir dit oui à son contraire, y maintenir le regard fixé suffisamment pour sentir la répulsion. 
Je crois que chez tous peut-être, mais surtout chez ceux que le malheur a touchés, et surtout si le malheur est biologique, la racine du mal, c'est la rêverie. Elle est l'unique consolation, l'unique richesse des malheureux, l'unique secours pour porter l'affreuse pesanteur du temps ; un secours bien innocent; d'ailleurs indispensable. Comment serait-il possible de s'en passer? Elle n'a qu'un inconvénient, c'est qu'elle n'est pas réelle. Y renoncer par amour de la vérité, c'est vraiment abandonner tous ses biens par folie d'amour et suivre celui qui est en personne la Vérité. Et c'est vraiment porter sa croix. Le temps est la croix. 
H ne faut pas le faire tant que l'instant limite n'est pas proche, mais il faut reconnaître la rêverie pour ce qu'elle est; et même pendant qu'on en est soutenu, ne pas oublier un instant que sous toutes ses formes, les plus inoffensives en apparence par la puérilité, les plus respectables en apparence par le sérieux et par les rapports avec l'art, ou l'amour, ou l'amitié (et pour beaucoup la religion), sous toutes ses formes sans exception elle est le mensonge. Elle exclut l'amour. L'amour est réel. 
Je n'oserais jamais vous parler ainsi si mon esprit avait élaboré toutes ces pensées. Mais quoique je ne veuille accorder à de telles impressions aucun crédit, j'ai vraiment malgré moi le sentiment que Dieu, par amour pour vous, dirige tout cela vers vous à travers moi. De même, il est indifférent que l'hostie consacrée soit faite d'une farine de la plus mauvaise qualité, même aux trois quarts pourrie. 
Vous dites que je paye mes qualités morales par de la défiance envers moi-méme. Mais l'explication de mon attitude envers moi-même, qui n'est pas de la défiance, qui est un mélange de mépris, de haine et de répulsion, se situe plus bas, au niveau des mécanismes biologiques. C'est la douleur physique. Depuis douze ans je suis habitée par une douleur située autour du point central du système nerveux, du point de jonction de l'âme et du corps, qui dure à travers le sommeil et n'a jamais été suspendue une seconde. Pendant dix ans elle a été telle, et accompagnée d'un tel sentiment d'épuisement, que le plus souvent mes efforts d'attention et de travail intellectuel étaient à peu près aussi dépourvus d'espérance que ceux d'un condamné à mort qui doit être exécuté le lendemain. Souvent beaucoup plus, quand ils apparaissaient tout à fait stériles, et sans fruit même immédiat. J'étais soutenue par la foi, acquise à l'âge de quatorze ans, que jamais aucun effort de véritable attention n'est perdu, même s'il ne doit jamais avoir ni directement ni indirectement aucun résultat visible. Pourtant un moment est venu oh j'ai cru être menacée, par l'épuisement et par l'aggravation de la douleur, d'une si hideuse déchéance de toute l'âme que pendant plusieurs semaines je me suis demandé avec angoisse si mourir n'était pas pour moi le plus impérieux des devoirs, quoiqu'il me parût affreux que ma vie dût se terminer dans l'horreur. Comme je vous l'ai raconté, seule une résolution de mort conditionnelle et à terme m'a rendu la sérénité. 
Peu de temps auparavant, étant déjà depuis des années dans cet état physique, j'avais été ouvrière d'usine, près d'un an, dans des usines de mécanique de la région parisienne. La combinaison de l'expérience personnelle et de la sympathie pour la misérable masse humaine qui m'entourait et avec laquelle j'étais, même à mes propres yeux, indistinctement confondue, a fait entrer si avant dans mon coeur le malheur de la dégradation sociale que depuis lors je me suis toujours sentie une esclave, au sens que ce mot avait chez les Romains. 
Pendant tout cela le mot même de Dieu n'avait aucune place en mes pensées. Il n'en a eu qu'à partir du jour, il y a environ trois ans et demi, où je n'ai pas pu la lui refuser. Dans un moment d'intense douleur physique, alors que je m'efforçais d'aimer, mais sans me croire le droit de donner un nom à cet amour, j'ai senti, sans y être aucunement préparée - car je n'avais jamais lu les mystiques - une présence plus personnelle, plus certaine, plus réelle que celle d'un être humain, inaccessible et aux sens et à l'imagination, analogue a l'amour qui transparaît à travers le plus tendre sourire d'un être aimé. Depuis cet instant le nom de Dieu et celui du Christ se sont mêlés de plus en plus irrésistiblement à mes pensées. 
Jusque-là ma seule foi avait été l'amorfati stoïcien, tel que l'a compris Marc Aurèle, et je l'avais toujours fidèlement pratiqué. L'amour 'pour la cité de l'univers, pays natal, patrie bien-aimée de toute âme, chérie pour sa beauté, dans la totale intégrité de l'ordre et de la nécessité qui en sont la substance, avec tous les événements qui s'y produisent. 
Le résultat a été que la quantité irréductible de haine et de répulsion liée à la souffrance et au malheur s'est entièrement retournée sur moi-même. Et c'est une très grande quantité, parce qu'il s'agit d'une souffrance présente à la racine même de chaque pensée sans aucune exception. 
C'est au point que je ne peux absolument pas m'imaginer la possibilité qu'aucun être humain éprouve de l'amitié pour moi. Si je crois a la vôtre, c'est seulement pour autant qu'ayant confiance en vous et ayant reçu de vous l'assurance de cette amitié, ma raison me dit d'y croire. Mais pour mon imagination elle n'en est pas moins impossible. 
Cette disposition de l'imagination me fait vouer une reconnaissance d'autant plus tendre à ceux qui accomplissent cette chose impossible. Car l'ami- 
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tié est pour moi un bienfait incomparable, sans mesure, une source de vie non métaphoriquement, mais littéralement. Car non seulement mon corps: mais mon Anie elle-même empoisonnée tout entière par la souffrance étant inhabitables pour ma pensée, il faut qu'elle se transporte ailleurs. Elle ne peut habiter en Dieu que de courts espaces de temps. Elle habite souvent dans les choses. Mais il serait contre nature qu'une pensée humaine n'ha-bitAt jamais dans quelque chose d'humain. Ainsi littéralement l'amitié donne à ma pensée toute la part de sa vie qui ne lui vient pas de Dieu ou de la beauté du monde. 
Vous pouvez par là concevoir quel bienfait vous m'avez accordé en m'accordant la vôtre. 
Je vous dis ces choses parce que vous pouvez les comprendre, car il y a dans votre dernier livre une phrase oh je me suis reconnue, sur l'erreur oh sont vos amis quand ils croient que vous existez. C'est là une disposition de la sensibilité intelligible seulement à ceux pour qui l'existence elle-même est directement et continuellement sentie comme un mal. Pour ceux-là il est certes facile de faire ce que le Christ demande, se nier soi-même. Trop facile peut-être. C'est peut-être sans mérite. Cependant je crois que cette facilité est une immense faveur. 
Je suis convaincue que le malheur d'une part, d'autre part la joie comme adhésion totale 'et pure à la parfaite beauté, impliquant tous deux la perte de l'existence personnelle, sont les deux seules clefs par lesquelles on entre dans le pays pur, le pays respirable, le pays du réel. 
Mais il faut que l'un et l'autre soient sans mélange, la joie sans aucune ombre d'insatisfaction, le malheur sans aucune consolation. 
Vous me comprenez bien. Cet amour divin qu'on touche tout au fond du malheur, comme la résurrection du Christ à travers la crucifixion, et qui constitue l'essence non sensible et le noyau central de la joie, ce n'est pas une consolation. Il laisse la douleur tout à fait intacte. 
Je vais vous dire quelque chose de dur à penser, plus dur encore à dire, presque intolérablement dur à dire à ceux qu'on aime. Pour quiconque est dans le malheur le mal peut peut-être se définir comme étant tout ce qui procure une consolation. 
Les joies pures qui, selon les cas, ou bien se substituent pour un temps ou bien se superposent à la souffrance, ne sont pas des consolations. Au contraire, on peut souvent trouver une consolation dans une sorte d'aggravation morbide de la souffrance. Tout cela est clair pour moi, mais je ne sais si je l'exprime convenablement. 
La paresse, la chute dans l'inertie, tentation à laquelle je succombe très souvent, presque tous les jours, je pourrais dire toutes les heures, est une forme particulièrement méprisable de la consolation. Cela m'oblige à me mépriser. 
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Je m'aperçois que je n'ai pas répondu à votre lettre, et pourtant j'ai bien des choses à en dire. Ce sera pour une autre fois. Aujourd'hui je me contenterai de vous en remercier.	 
Yours most truly.	 
Simone WEIL.	 
	 
Je vous mets ci-joint le poème anglais que je vous avais récité, Love; il a joué un grand rôle dans ma vie, car j'étais occupée à me le réciter à moi-même, à ce moment oit, pour la première fois, le Christ est venu me prendre. Je croyais ne faire que redire un beau poème, et à mon insu c'était une prière. 

P.-S. Ne pouvant emporter que très peu de livres, je vous envoie, parmi ce que je laisse, ceux que je crois pouvoir vous intéresser. T.E. Lawrence, qui est devenu pour moi, dès que j'ai ouvert son livre, un ami tendrement, passionnément aimé, et qui, je crois, sera plus encore le vôtre. L'Évangile en grec, qui est le joyau des joyaux, le Graal. Swinburne. Je vous enverrais G. Herbert s'il était à moi, mais je l'ai emprunté à Gros. Vous pouvez vous le faire envoyer par lui. 
Love 
Love bade me welcome; yet my soul drew back, 
Guiltie of dust and sin. 
But quick-ey'd Love, observing me grow slack 
From my first entrance in, 
Drew nearer to me, sweetly questioning 
If I lack'd anything. 
A guest, I answer'd, worthy to be here. 
Love said, You shall be he. 
799 
I, the unkinde, ungrateful? Ah, my deare, I cannot look on thee. 
Love took my hand and smiling did reply: Who made the eyes but I? 
Duth, Lord; but I have marr'd them; let my shame Go where it doth deserve. 
And know you not, says Love; who bore the blame? .111, deare, then 1 will serve. 
You must sit down, says Love, and taste my meat. So I did sit and eat. 
George Herbert. 
1593-1633 
[Traduction de Jean Mambrino :] 
Amour 
Amour m'a dit d'entrer, mon áme a reculé, 
Pleine de poussière et péché. 
Mais Amour aux yeux vjfs, en me voyant ,faiblir 
De plus en plus, le seuil passé, 
Se rapprocha de moi et doucement s'enquit 
Si quelque chose me manquait. 
Un hôte, répondis je, digne d'etre ici. 
Or, dit Amour, ce sera toi 
Moi, le sans-coeur, le très ingrat? Oh mon aimé, 
Je ne puis pas te regarder. 
Amour en souriant prit ma main et me dit: 
Qui donc fit les yeux sinon moi? 
Oui, mais j'ai souillé les miens, Seigneur. Que ma honte 
S'en aille où elle a mérité. 
Ne sais-tu pas, dit Amour, qui a porté la faute? 
Lors, mon aimé, je veux servir. 
Assieds-toi, dit Amour, goûte ma nourriture. 
Ainsi j'ai pris place et mange. 




Marina Zvétaéva -1942


Dans ce monde exténué

Où tous vont le dos courbé,

J’en sais : UN qui se tient droit

Autant que moi.


Dans ce monde surpeuplé

De vaines velléités,

J’en sais : UN qui est soi — roi

Autant que moi.


Dans ce monde de mesure —

Lierre-lien et chancissure,

En TOI SEUL — j’en suis garant —

Brûle et bat le même sang


3 juillet 1924 (Denise Yoccoz-Neugnot).

AUX JUIFS

Foulés aux pieds, lacérés avec rage,

Buisson ardent, de roses constellé,

Toi, l’éternel et l’unique héritage

Que le Nazaréen nous ait légué.


Ô Israël, ton second règne est proche !

Et vous avez payé de votre sang

Cet or maudit dont on vous fait reproche —

Traîtres, héros, prophètes et marchands.


Chacun de vous, fût-il une âme vile,

Chacun de vous nous fait entendre mieux

La voix du Christ que dans les Évangiles

De Jean, de Marc, de Luc et de Matthieu.


Du nord au sud et sur la Terre entière —

Une forêt de croix et de bourreaux…

Avec le dernier Juif sur cette Terre

Nous aurons mis le Christ en son tombeau.


Moscou 1916 (Dimitri Sesemann, dans Poésie russe, anthologie présentée par Efim Etkind, © La Découverte-Maspero, Paris, 1983, p. 436-437).

Marina Zvétaéva

Anthologie de la poésie russe (Katia Granoff)


Née à Moscou, fille d’un professeur d’histoire de l’art, Marina Zvétaéva, après avoir terminé ses études secondaires, part étudier à la Sorbonne la littérature française ancienne. Son premier recueil de vers paraît quand elle a dix-huit ans ; elle s’y manifeste déjà comme un très remarquable poète classique.
Ayant quitté la Russie en 1922, elle vécut d’abord à Prague, puis à Paris ; mais, attristée par l’absence de lecteurs, par le mal du pays et par la solitude, elle regagne l’U R. S. S. et se suicide en 1942.
Dans ses Essais autobiographiques (1), Pasternak reconnaît une grande affinité entre Zvétaéva et lui-même. Il dit : « Zvétaéva était une femme à l’âme virile, active, décidée, conquérante, indomptable. Dans sa vie comme dans son œuvre, elle s’élançait impétueusement, avidement, presque avec rapacité vers le définitif et le déterminé ; elle alla très loin dans cette voie, et y dépassa tout le monde… Elle a écrit une grande quantité de choses inconnues chez nous, des œuvres immenses et pleines de fougue. Leur publication sera un grand triomphe pour la poésie de notre pays. »
Ses poèmes aux rythmes et au vocabulaire d’une grande richesse, qui utilisent les trésors inexplorés du russe, précèdent l’œuvre novatrice de Khlébnikov. Comme lui, elle tend à recréer et à vivifier les sources folkloriques.
Sa tragédie mythologique, Thésée, frappe par la profondeur et l’originalité de son interprétation. […]

      En franges les baies
Du sorbier saignaient ;
Les feuilles tombaient,
Lorsque je suis née.

Les cloches sonnaient
En se disputant,
Lorsque je suis née,
Le jour de saint Jean.

La grappe des sorbes
Arrachée au bois
Je voudrais y mordre
Ainsi qu’autrefois…

Ah ! les vains regrets de ma terre, 
M’ont révélé tous leurs secrets ! 
Je suis, en tout lieu, solitaire, 
Peu m’importe où je dois errer…

Portant mon sac, je rentre encore 
Du marché, le long des bâtisses, 
Vers une maison qui m’ignore 
Comme une caserne, un hospice…

Mais peu m’importe de connaître, 
Pauvre lionne hérissée,
Tous les milieux d’où je vais être 
Infailliblement évincée.

N’étant plus de ma langue éprise, 
Et sourde à son appel lacté, 
Ne pouvant plus être comprise, 
Je vois des mots la vanité.

Ma voix montant du fond des âges, 
Tu ne liras pas mes feuillets, 
Lecteur de pages et de pages, 
Lecteur de tonnes de papier !

L’arbre qui, seul, pousse à l’écart 
Ne rejoindra l’allée jamais,
Et rien ne peut plus m’émouvoir 
De ce que j’ai le plus aimé.

….

Sur une feuille vide et lisse
Les lieux, les noms, tous les indices,
Même les dates disparaissent.
Mon âme est née, où donc était-ce?

Toute maison m’est étrangère,
Pour moi, tous les temples sont vides,
Tout m’est égal, me désespère,
Sauf le sorbier d’un sol aride…

Paris

Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979)



Mère de famille ordinaire née à Mons, morte à Bruxelles, notes découvertes fortuitement après sa mort144.

Description de la contemplation :

[46]… je pensais donc à tout autre chose. En une fois, je me suis sentie plongée dans le bonheur et je voyais. C’est toujours du reste la même chose, et cependant elle semble toujours nouvelle. Je voyais : », Mais quel bonheur c’est donc de pouvoir aimer Dieu ! » Et tout était bonheur en moi. Et je me rappelle que je regardais quelques arbres d’un square, et qu’il faisait sombre ce jour-là. Et cette idée me venait : c’est comme si je disais que ce paysage terne et insignifiant que je vois, c’est une apothéose d’un printemps lumineux, tellement je me sens comme transportée dans d’autres régions. Je ne sais pas si on voit, mais on voit cependant les rues et les maisons. Mais on regarde sans voir, et il serait impossible d’exprimer ce que l’on ressent, sinon en disant que l’on sent qu’on (n’] existe plus. Et je crois que c’est l’unique chose que l’on sache constater, je dirais, et qui donne, pour ma part, un surcroît de bonheur, si cela était possible. On perçoit sans doute que la contemplation dans laquelle on se trouve, ne vient pas le moins du monde de soi, de son intelligence, de son entendement, de sa volonté. Rien de soi n’y contribue. […] p.46

[47] À l’improviste, au moment où je prenais un paletot dans l’armoire, j’ai été terrassée par cette présence sensible de Dieu en nous, qui est inexprimable, mais plus réelle à l’esprit que tout ce qui existe ici-bas. Je pensais : « Ils se mirent à parler selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. »145 Et je me sentais envahie par un bonheur que Dieu seul peut donner. Et immédiatement je le reconnais, après que des semaines j’en ai été privée, à son sceau. Je dirais qu’il n’y a pas moyen de [ne pas lei reconnaître, lorsqu’on l’a éprouvé. Et je me rappelle seulement que je n’aurais plus su bouger, et que je suis tombée à genoux, les yeux toujours fermés, et que je ne savais plus rien. […] Notre « moi » n’existant momentanément plus, nous aimons Dieu « en vérité », car nous lui donnons l’adoration de l’anéantissement devant lui. p.47

L’alternance :

[54] […] Ce n’est pas un manque de résignation, qu’on sait s’efforcer d’avoir dans les obscurités et les sécheresses, mais ici, c’est la privation, et c’est tellement atroce qu’on se sent mourir de douleur. Et je dis ça, je sais toujours le dire : « Mon Dieu, aie pitié de moi, donne-moi ta main ! » Tout à coup, sentiment ineffable de la Présence de Dieu ; et je suis tombée à genoux, et je disais : « Même de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance ! »I Et je disais : « La paix qui dépasse tout sentiment. »146 Et j’étais plongée, le mot est juste, dans un bonheur total et parfait. Et je me suis dit : « Quand on doit exprimer le bonheur de la Présence de Dieu, on ne sait que dire des choses qui semblent au-delà de tout : surpasser, dépasser ; mais qu’on n’explique pas davantage, car on ne saurait l’expliquer. Il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre. […] p.54

[90]… je lui disais : », Mais comment est-ce possible ? Je ne suis cependant pas une insensée ! Chaque fois que je souffre ces douleurs de l’esprit, je dis toujours la même chose, et cependant je sais que chaque fois Dieu me donne l’inexprimable bonheur de sa Présence retrouvée par après. » Et alors il me disait qu’à ce moment-là, cela doit être ainsi. On a réellement l’esprit obscurci. Car si on était certain de retrouver ce bonheur qu’on a perdu, il est évident qu’on ne souffrirait pas. C’est tout à fait évident. Aucune consolation de la terre ne sait exister, car on les ignore, sachant qu’elles ne sauraient nous aider à rien. […] p.76

[103] « Car Il a fait en moi de grandes choses. Il a regardé la bassesse de sa servante1, et voici que je suis bienheureuse. » Je me sens lavée. Je commence seulement à comprendre que je ne suis rien. Je commence seulement à me détacher de moi. Dieu me mène dans cette nuit où je croyais être et où peut-être j’étais déjà, mais où je ne sentais cependant pas rien de moi pour me soutenir. Car j’étais soutenue par des illusions sur moi, parce que je sentais comme un attachement à ce qui est bon en moi. Pque changea147 et je me dis : « Je suis mort ! Il n’y a rien qui s’appelle moi ! Il n’y a jamais eu un moi ! C’est une allégorie, une image mentale, un schéma sur lequel rien n’a jamais été modelé ! » La joie me donnait le vertige. Les objets solides m’apparaissaient comme des fantômes et tout ce sur quoi mon regard se posait était d’une beauté radieuse.

Je ne puis qu’indiquer sommairement ici ce qui me fut révélé d’une manière éclatante au cours des jours suivants :

1. Le monde que perçoivent nos sens est la partie… la moins importante d’une immense « géométrie de l’existence »

2. Les mots sont maladroits et simplistes… lorsque l’on essaie de donner une idée du fonctionnement multiple d’un vaste complexe de forces…

3.… En fait il n’y a rien à connaître, rien qui puisse être connu.

4. Le monde physique est une infinité de mouvements, de Temps existentiel, mais… en même temps… de Silence et de Vide.

5 .… Il n’y a rien à faire : le seul fait d’être est un acte absolu.

6. Quand je regarde des visages, je vois un peu de la longue chaîne de leurs existences passées, et parfois un peu de leur avenir.

7.… Chaque chose a sa propre chanson… Pourtant derrière cette variété infinie, tout cela se fond en une unité…

8. J’éprouve un amour sans objet, un « état d’amour ». Mes vieilles réactions émotionnelles contrarient encore cet « état d’amour » suprêmement doux et naturel.

9. Je me sens une conscience qui n’est ni moi-même, ni étrangère à moi. Elle me protège et me conduit.as cette perception, que je sais cependant être réelle, que cela ne m’appartient nullement. Car c’est un peu dans l’esprit comme si cela vous était propre. La pauvreté de l’esprit m’était présentée, mais avec une clarté sur moi qui me montrait comme les souffrances de la nuit de l’esprit sont nécessaires. Je sens à quel degré du médiocre je descends, alors que mon âme venait de se trouver à un sommet, tellement je me trouvais plongée dans une savoureuse contemplation. Et qu’elle n’est plus capable d’un acte d’amour comme ceux qu’elle venait d’avoir. — Je vois que je ne sais plus rien dire. Et tout est effort. Et toujours la conscience de plus en plus nette de mon indignité et de mon incapacité. C’est une grâce de souffrir ainsi, car je ne l’ai jamais autant compris. Sans ces souffrances, je ne serais jamais parvenue à corn-prendre que ce n’est que lorsque par la grâce de cette nuit de l’esprit nous sentons notre totale incapacité, notre totale indignité, [quel nous arrivons en une fois à comprendre aussi notre totale pauvreté. « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. 2 Dans cette nuit de l’esprit, rien n’arrive à vous aider, et la douleur de la privation de Dieu, et l’angoisse de le désirer de tout son être et de ne pas le trouver… Prière pour demander à Dieu de me donner le don de l’intelligence pour comprendre. Et mon confesseur me l’a dit déjà plusieurs fois avec insistance. Est-ce parce que j’ai de suite accompli de dire souvent cette prière ? Mais j’ai eu une si lumineuse compréhension de ceci : “Bienheureux les pauvres en esprit ! 3 ; Mais je comprenais en même temps : « être pauvre, car nous ne sommes que des pauvres. » C’est la conscience que nous sommes (inconsciemment, peut-être, tellement nous sommes égocentriques), mais que nous sommes conscients de nos tendances vertueuses, et que nous ne savons comme plus que celles-ci viennent de Dieu. Car c’est un peu comme si néanmoins elles nous appartenaient. Nous sommes souvent contents, fiers de nos tendances, de nos jugements, et nous jugeons les autres. Nous avons perdu la conscience de la réalité : nous sommes des pauvres. Et lorsque nous sentons l’impuissance, l’obscurité, l’angoisse, la terrible souffrance de la privation de Dieu, qui, en même temps, nous le savons, est notre unique désir, nous sentons notre pauvreté. Car nous savons très bien notre incapacité totale, et aussi que personne au monde ne saurait nous aider. Mais j’ai cette fois-ci corn-pris comme jamais, que l’obstacle entre Dieu et moi, c’est que je ne suis pas pauvre de bien des attachements à moi, et que ces attachements je dois les combattre. J’ai compris que le détachement des vertus que l’on sent en soi, est une pauvreté essentielle qui vous enlève toute satisfaction de soi-même, et que c’est cela la béatitude qui dit : ‘Bienheureux (tout à fait heureux) les pauvres en esprit !’4 p.87-88

1 Lc 1, 48-49. 2 ‘Co 15, 10. 3 Mt 5, 3. 4 Mt 5, 3.

[14] En une fois, à l’improviste, je vois cette Lumière à nulle comparable. […]. C’était son incompréhensible Présence. Et à un moment j’ai dit en moi (car j’avais peur de ce que je suis) : « Mon Dieu, pardon de ce que je suis ! » Et je me sentais néant devant la majesté de Dieu, ou plutôt anéantie par la réalité de Dieu. Et alors la clarté a disparu. Mais le sentiment de néant, d’indignité face à l’infinie Réalité et Majesté de Dieu, me plongeait dans l’adoration et dans l’étonnement craintif de ce que Dieu me donne. p.108

[39]

J’attendais le tram et, tout à coup, j’ai eu en moi une telle révélation de l’amour de Dieu que cela devait être ce que dit saint Paul : « Même de connaître l’amour du Christ qui dépasse toute connaissance. »1 Je me sentais, je le voyais, aimée de Dieu, et l’aimant à un point tellement inouï que j’étais dans un abîme de bonheur (Je ne l’ai jamais ressenti aussi fort). Je n’étais vraiment plus. Mais il s’y ajoutait une impression que je n’ai encore jamais eue : je sentais comme le poids du bonheur, l’étendue. C’était sans fin et sans limite. […] p.123

[44] Cc jour-là, j’ai souffert des douleurs de la privation de Dieu. C’était la privation totale et le désespoir du néant. Et je disais : « Mon Dieu, aide-moi, car je ne sais plus ! » Je sentais mon absolue solitude, totale et sans issue, semblait-il, et je pensais à mon désir du bonheur de la solitude : « Seule avec Celui qui est le Seul. » Et je me disais : « Maintenant, je suis seule, mais devant le néant. » Et cette angoisse augmentait toujours, et ma douleur était le désespoir. Et je disais : « Mon Dieu, j’ai peur de ce que je sens. » Et cependant, un moment donné, je me suis dit : ‘C’est le moment d’offrir à Dieu ce que je souffre pour la conversion des pécheurs et pour les âmes du purgatoire. Ainsi cette souffrance pourra aider et aura une utilité vis-à-vis de Dieu. Et presque aussitôt, très vite, je me sentais vidée de ma souffrance : elle n’était plus ! C’était presque stupéfiant de soudaineté. Je pensais, je voyais, ou plutôt je contemplais les ineffables paroles de Notre-Seigneur : « Votre tristesse se changera en joie148 », car je les sentais vivre en moi. […]


Miss Dorothea Spinney (1907-1979)

Je m’assis dans mon lit pour regarder à travers la longue fenêtre juste en face de moi, et j’y contemplai les lumières qui se reflétaient dans les étroites rues boueuses de cette petite ville. Je pensais au plaisir que donnait à Charles Lamb la clarté des lampadaires sur les pavés mouillés, quand soudain une brume d’un blanc bleuté, translucide, brillante, déroba à mes yeux ce monde et toute expérience du séjour que j’y faisais. Avec la brume me vinrent une paix et une joie ineffables.

Je n’avais pas conscience de ma propre personnalité. Je ne pensais pas : la pensée est limitée par le langage, les mots et la condition. J’étais tout entier éveil, sentiment, acuité d’esprit, mais inconditionnés, si « Je » pouvais alors être encore appelé « Je ».

On ne peut guère décrire une expérience dans laquelle on est saisi dans — quoi ? Quelque chose que je n’avais jamais lu, sur quoi je n’avais jamais médité, dont je n’avais jamais su qu’elle existât — comme un enfant avant sa naissance ne pourrait comprendre une description de ce monde.

La brume devint plus dense, et à mesure qu’elle devenait plus profonde, la connaissance, le réconfort, le rayonnement, la paix, – en un mot l’extase, s’approfondissaient aussi, jusqu’à ce que « Je » semblai être « Cela » et « Cela » semblait être « Je ». Nous étions confondus, mêlés, fusionnés.

« Je », ma personnalité, avais disparu — où ? Énigme laissant un frémissement de béatitude au sein d’un frémissement. Assouvissement serait le mot qui comprendrait tout cela.

Toute entière conscience, éveil, et cependant, quand je revins, il n’y avait pas d’incidents à raconter. Lorsque j’étais immergée, j’étais dans tout ce qui a été, fut, et sera ; je me rends compte à présent que l’homme mesure l’espace et le temps, rien n’est après ou avant, mais simultané, tout est là.

Soudain, la brume, la lueur, disparut comme elles étaient venues. J’étais toujours assise dans mon lit, tenant le drap, les yeux grands ouverts, regardant les lumières dans la rue.

Ma première pensée fut : « Eh ! bien, au-dessous de tout il y a ce calme, cette joie, cette assurance ; peut-être est-ce là “les bras éternels” » ? Puis une curieuse chose m’advint. Je regardai le monde en dehors de la fenêtre, tâtai les meubles de ma chambre et dis : « Comme c’est étrange, ce monde est une ombre. J’ai touché le Réel et ce qui est toujours “là” tout ce monde que j’ai connu sera désormais irréel. Pourquoi est-il là ? Pour expérimenter quoi ? Je m’étendis pour dormir et me réveillai plus reposée que d’habitude. Mon corps et mon esprit étaient rafraîchis, je compris la sensation d’être “comme la lavé de rosée”. Tous les événements sur cette planète sont comme des ondulations sur la mer ; le calme s’y trouve à jamais dans les profondeurs. Comment serait-il possible de n’être jamais troublée ? (Inutile de dire que je suis souvent troublée, mais peut-être moins qu’auparavant.)149


Mrs. D. K. (avant 1980)

Lentement mon optique changea150 et je me dis : « Je suis mort ! Il n’y a rien qui s’appelle moi ! Il n’y a jamais eu un moi ! C’est une allégorie, une image mentale, un schéma sur lequel rien n’a jamais été modelé ! » La joie me donnait le vertige. Les objets solides m’apparaissaient comme des fantômes et tout ce sur quoi mon regard se posait était d’une beauté radieuse.

Je ne puis qu’indiquer sommairement ici ce qui me fut révélé d’une manière éclatante au cours des jours suivants :

1. Le monde que perçoivent nos sens est la partie… la moins importante d’une immense « géométrie de l’existence »

2. Les mots sont maladroits et simplistes… lorsque l’on essaie de donner une idée du fonctionnement multiple d’un vaste complexe de forces…

3.… En fait il n’y a rien à connaître, rien qui puisse être connu.

4. Le monde physique est une infinité de mouvements, de Temps existentiel, mais… en même temps… de Silence et de Vide.

5 .… Il n’y a rien à faire : le seul fait d’être est un acte absolu.

6. Quand je regarde des visages, je vois un peu de la longue chaîne de leurs existences passées, et parfois un peu de leur avenir.

7.… Chaque chose a sa propre chanson… Pourtant derrière cette variété infinie, tout cela se fond en une unité…

8. J’éprouve un amour sans objet, un « état d’amour ». Mes vieilles réactions émotionnelles contrarient encore cet « état d’amour » suprêmement doux et naturel.

9. Je me sens une conscience qui n’est ni moi-même, ni étrangère à moi. Elle me protège et me conduit.



Bernadette Roberts (1931-1986)

«Saint Jean de la Croix propose toutes sortes de solutions, dont celle-ci : 151

«Dieu n’aime rien hors de Lui-même. Il n’y a aucune chose qu’Il aime d’un moindre amour que celui dont Il S’aime Lui-même. Il n’aime pas les choses pour ce qu’elles sont en soi, mais pour ce qu’Il est en Lui-même... D’où vient que pour Dieu, aimer l’âme, c’est la mettre d’une certaine manière en Lui-même, l’égalant à Lui-même. Et ainsi Il aime l’âme en Lui-même, avec Lui-même, c’est-à-dire avec le même amour dont Il S’aime Lui-même.» (strophe 24).

Pour comprendre ce genre d’égalité, nous devons bien voir qu’être aimé de Dieu revient à ce que Dieu S’aime Lui-même, et que l’amour de l’âme pour Dieu n’est autre que l’amour de Dieu. Ainsi ce n’est pas «je» qui aime Dieu; c’est Dieu qui S’aime Lui-même. Autrement dit, ce que Dieu aime en moi, c’est Lui-même, et «cela» en moi qui aime Dieu, c’est aussi Lui-même. Réaliser pleinement cette vérité revient pratiquement à se débarrasser complètement du moi, car si «je» n’aime pas Dieu, à quoi est-ce que je sers? En quoi suis-je utile ou indispensable? Le jour où l’on voit tout ce que ceci implique, on n’est plus loin de la mort définitive du moi; après cette mort, il n’y a plus d’union et par conséquent plus besoin de l’égalité d’amour. Ainsi une façon de résoudre le problème de l’égalité d’amour, c’est d’accepter qu’il n’y ait aucune égalité. Dieu S’aimant Lui-même est la seule égalité qui soit. [102]

L’expérience unitive

Le but du papillon n’est pas de vivre pour Dieu ou le prochain, mais plutôt de vivre avec Dieu et avec le prochain, Dieu représentant la joie et le prochain le problème. L’âme s’avance en compagnie de Dieu pour exercer tout son être : elle ne refuse rien, ne fuit devant rien, franchit les obstacles, supporte dignement échecs et épreuves avec une intrépidité que rien ne peut entamer. Il faut une foi et une perspicacité immenses pour voir que la progression consiste à exercer la vie adulte et que l’unique but est d’être aussi totalement que possible ce pour quoi Dieu nous a créés, d’accepter la vie courageusement telle qu’elle se présente. Nous avons déjà appris que nous ne pouvons rien donner à Dieu qu’Il ne possède déjà, rien faire pour Dieu qu’Il ne sache mieux faire que nous. Ce que nous pouvons faire, cependant, c’est vivre la vie unitive au maximum de ses possibilités. C’est facile à dire, mais en fait il n’y a rien de plus difficile.

Dans sa maturité, l’état unitif n’est pas un état altruiste ou une vie consacrée à autrui. Ce que nous aimons chez les autres, les bons côtés que nous leur trouvons, c’est Dieu. En réalité il n’y a pas d’union entre les êtres; leur union ne peut se réaliser que par leur union avec Dieu. Si nous pouvons nous unir entre nous, c’est uniquement parce que nous sommes unis à Dieu. Tout autre type d’unité — mentale, physique, émotionnelle, etc. est totalement superficiel. C’est parce que notre unité est en Dieu que nous pouvons aimer les autres d’un amour inconditionnel qui ne dépend pas de leur attitude, de la manière dont ils nous traitent, de leur personnalité, etc. Il s’agit donc ici non pas exactement d’un amour pour les autres, mais d’un amour pour Dieu en eux. Je considère cet amour comme l’essence de la charité chrétienne, car il n’y a pas d’autre moyen «d’aimer nos ennemis», l’ultime preuve d’amour que le Christ nous a demandée.

Trop souvent on donne le nom d’amour à ce qui n’est rien de plus que des œuvres extérieures ou à ce que nous faisons pour autrui. Il est important de faire la distinction entre l’amour chrétien et les œuvres humanitaires que chacun ici-bas, croyant ou incroyant, est tenu d’accomplir. L’obligation de nourrir ceux qui ont faim, par exemple, est indépendante de la religion, de la race et des opinions politiques; elle n’a rien de spécifiquement chrétien.

Puisque l’exercice de soi sera l’activité première de cet état, il est donc important d’avoir une idée juste de ce que signifie «actif» dans le contexte de la vie unitive. Comme on l’a déjà indiqué, les bonnes œuvres et l’amour du prochain ne représentent pas le point focal ni le but. Comme tout un chacun, le contemplatif est sensible aux besoins des autres; mais il ne fait rien pour obtenir quoi que ce soit, rien pour se faire plaisir. Ce qu’il fait pour autrui lui semble sans grande importance, puisqu’il sait que tout ce qu’il peut faire n’est que temporaire et superficiel, que cela n’a aucun effet profond, durable, spirituel. Il ne peut donner la grâce, la lumière ou la vision intérieure; il ne peut sonder les profondeurs des autres ni susciter leur transformation : il ne possède aucun pouvoir personnel. Bien que ses œuvres aient pour origine le centre unitif — et c’est là tout leur mérite —, il ne peut être Dieu pour autrui. Et tout en priant pour être un instrument du bien, il ne peut pas le générer et ne nourrit aucune illusion à ce sujet. La plus haute charité est peut-être celle qui se manifeste quand nous sommes assez purs et assez parfaits pour devenir un canal de l’amour divin, de sorte que cet amour puisse passer à travers nous sans que nous le sachions ou sans que nous ayons conscience d’avoir fait quoi que ce soit.

Le Christ affirmait qu’il n’accomplissait pas ses œuvres aux moyens de son pouvoir personnel, mais grâce au pouvoir du Père; aussi ses œuvres n’étaient point les siennes. On pourrait également ajouter que le Christ ne s’occupait pas d’œuvres sociales. Aussi dur que cela puisse paraître, ses miracles avaient pour but d’amener les autres à croire en sa mission divine et non pas simplement de guérir les maux physiques et sociaux. Si tel avait été son objectif, il aurait pu guérir tout le monde, refaire le monde, en fait. Mais ce n’était ni sa mission ni son message. D’ailleurs, s’il fut rejeté c’est parce qu’il n’apportait pas de remède miracle aux maux de la société; son royaume n’était pas de ce monde.

Pour moi, Christ est avant tout un mystique qui avait la vision ininterrompue de Dieu et dont la mission était de la partager, de la donner aux autres. Rares sont ceux qui voient les choses de cette façon; en général, les œuvres accomplies par le Christ servent aux gens à justifier leur vie affairée, une vie sans vision intérieure et par conséquent sans le Christ. Comme on l’a déjà dit, accomplir ses devoirs et assumer ses responsabilités, respecter les droits des autres, tendre une main secourable, c’est simplement se montrer humain; il n’y a rien ici de spécifiquement chrétien.

Ce qu’il faut essayer de comprendre, c’est que le papillon est quelqu’un dont les priorités sont justes et qui voit parfaitement tout ce que la vie «active» peut avoir de superficiel et souvent d’intéressé. Ce qu’il souhaite ardemment, c’est d’être un instrument de la vision, une vision, il le sait, que Dieu seul peut donner. Ce qui le fait souffrir, c’est d’être impuissant à donner cette vision. C’est terrible de vivre intensément toute sa vie en compagnie de Dieu et d’être incapable de Le faire sentir aux autres. Il n’y a là une angoisse qui ne peut être apaisée dans les œuvres extérieures. En fait, l’incapacité de trouver une expression adéquate à la vision intérieure constitue la souffrance type de cet état, car rien, hormis le partage de la vision, ne peut apporter de satisfaction. Et comme personne ne veut de cette vision, il faut la porter seul, et c’est cela qui est douloureux.

L’impossibilité d’exprimer comme il conviendrait la flamme intérieure, de la révéler ou de la faire accepter, entraîne la manifestation de l’aspect totalement désintéressé de cette étape. Celle-ci, tout en représentant le stade adulte du moi, n’est cependant pas un épanouissement de la personnalité, au sens d’enrichissement, de satisfaction ou de réussite personnelles; c’est au contraire le stade de l’épanouissement désintéressé : en d’autres termes, il s’agit de tout donner sans rien recevoir. Mais en fait, que peut donner le monde? Peut-il accroître la plénitude? Peut-il approfondir la dimension la plus profonde de l’existence? Comment progresser quand on en arrive à ce stade est un étrange problème; c’est comme si l’on cherchait un chemin dans l’espace. Et pourtant le papillon sait qu’il doit forcément y avoir autre chose, et par la suite il découvre une nouvelle manière de progresser.

[…]

Du fait qu’il est capable de voler, le papillon a naturellement un point de vue différent, une vision des choses différentes, qu’il ne peut malheureusement partager avec ceux qui sont encore liés à la terre. Au début, il a du mal à accepter ce fait, à accepter son originalité. Il ne peut pas comprendre ce qui l’empêche de partager la flamme intérieure, ni pourquoi les autres sont incapables de la recevoir. Ceci lui rappelle constamment que par lui-même il ne peut rien faire; tout ce qu’il peut faire c’est de prier pour devenir un véhicule de la grâce divine. C’est à force de constater son impuissance à exprimer la flamme intérieure qu’il finit par se rendre compte que celle-ci ne lui appartient pas. Il ne peut pas la transmettre ni lui faire éclairer le chemin d’autrui; il ne peut pas l’utiliser dans un but personnel, aussi louable soit-il. Alors il commence à comprendre que cette flamme a un tout autre dessein, qui est de le consumer entièrement au moyen précisément de son incapacité à l’exprimer. On dirait que la flamme vient à bout du moi grâce à la perpétuelle recherche qui anime celui-ci en vue de découvrir un moyen adéquat d’expression ou de manifestation de la flamme; d’où cette vie d’abnégation toujours insatisfaite. Le moi ne se consume pas dans un labeur extérieur épuisant; il se consume intérieurement du fait précisément de son incapacité à s’épuiser. Ainsi la flamme continue-t-elle de brûler… (121-123)

§

Le plus drôle, actuellement, c’est qu’avec l’arrivée de l’Orient en Occident, les chrétiens se précipitent sur les marchés orientaux, croyant pouvoir y trouver le secret d’une dimension contemplative, mystique, ignorée du christianisme. Ils ne s’imaginent guère ce qui va se passer quand la mode de la mystique orientale sera passée et que les plus expérimentés d’entre eux commenceront à sortir des rangs. Les racines mêmes du christianisme sont mystiques, et ses vérités vécues dans l’expérience se sont transmises discrètement de génération en génération; tel un géant endormi, elles attendent le moment propice pour se réveiller. La communauté contemplative et ses mystiques, qui demeurent dans l’anonymat durant cet âge obscur de l’Église, ont été nourris sans interruption aux sources profondes de la mystique chrétienne. Ils ont entretenu la flamme de la plénitude de la révélation christique, qui dépasse tout ce que l’Orient a connu jusqu’ici — et que même la plupart des chrétiens ne connaissent pas —, une lumière dans laquelle un jour nous serons tous enveloppés.

Pour l’hindou, la révélation c’était la réalisation de son unité subjective avec Dieu, son moi véritable. C’était aussi le premier message que le Christ nous a adressé, parce que c’est le point de départ de la vraie vie, sans laquelle personne ne peut le suivre plus avant. Mais dans l’exercice de cette vie unitive, nous accompagnons le Christ jusqu’à sa mort sur la croix, l’abandon du moi véritable, et le seul mouvement qui puisse nous conduire jusqu’à la résurrection. La mort du moi consiste en deux choses : la disparition ou le dépassement à la fois du moi personnel et de son compagnon unitif, le Dieu personnel. Et ce qui disparaît ce n’est pas seulement Dieu et le moi en tant qu’objets de conscience152, mais aussi, ce qui est surprenant, le moi en tant que sujet de conscience. La résurrection du Christ dans sa gloire, c’était sa réalisation de Dieu en tant que pure subjectivité et son identification avec tout ce qui constitue l’aspect manifesté du Père.

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Le message et la grâce du Christ ne s’adressent pas à une poignée d’individus particuliers; pourtant les auteurs contemplatifs et les écrivains mystiques entretiennent cette fausse impression. Méfions-nous de ces idées trompeuses, et dans la mesure du possible ne les laissons pas se répandre.

Un autre problème qui peut rendre difficile l’identification de l’état unitif c’est que, si la préparation est bien menée, cet état semblera parfaitement naturel. Adam et Ève, créés par la main de Dieu, se sentaient-ils parfaitement naturels ou parfaitement surnaturels? En réalité on ne connaît l’un que par rapport à l’autre, parce que toute connaissance est relative et relationnelle. C’est pourquoi les effets surnaturels de l’union ne peuvent être connus que dans l’exercice de l’état unitif (et non pas simplement dans l’état unitif lui-même), ou quand la route devient mauvaise. Mais là encore on finit par trouver cela naturel; c’est la raison pour laquelle les épreuves doivent devenir de plus en plus dures (ce qui est habituellement le cas). C’est précisément dans la mise à l’épreuve de ce lien indissoluble que le moi finit par mourir, tandis qu’imperceptiblement Dieu remplit l’espace laissé vide.

Nous devons comprendre que lorsque l’union est vécue comme une habitude, nous n’en sommes plus activement conscients, parce que cette habitude s’est intégrée dans notre mode de fonctionnement ordinaire. Quand on apprend pour la première fois à résoudre un problème de math, on se laisse absorber dans ce travail, on est totalement conscient de chaque détail, on vérifie sans cesse ce que l’on fait. Mais au bout d’un certain temps, on fait les mêmes choses sans y penser. Toutefois, si on le souhaite, on peut toujours effectuer ces opérations en réfléchissant au processus, parce que c’est une réalité permanente de notre vie. Cette analogie s’applique bien à la vie unitive.

Quand on a découvert son centre véritable, on devient de plus en plus conscient de son existence, on l’explore de fond en comble (ce qui peut prendre des années). Et puis on se met à vivre et agir depuis ce centre, jusqu’au moment où l’on ne connaît plus d’autre façon de vivre, où cela devient un mode de vie ordinaire, inconscient. Toutefois, si on le désire, on peut penser consciemment à ce centre unitif (on le fait souvent). Cela veut dire que si l’on vivait constamment dans l’état de béatitude surnaturelle, on finirait bientôt par s’y habituer, par le considérer comme un mode de vie tout à fait ordinaire, et même éventuellement par le trouver profondément ennuyeux, au point de commencer à chercher autre chose. Je suis persuadée qu’il en est ainsi pour l’éternité, car Dieu n’a pas de fin, Il est perpétuellement nouveau, et dès que l’on est habitué à un certain état, on se remet en marche.

Du fait que l’état unitif devient un mode de vie habituel et inconscient, il faut une succession d’épreuves et de difficultés pour l’amener au niveau conscient. Et plus les épreuves sont grandes, plus on prend conscience de la force unitive, avec sa joie profonde et son calme imperturbable. Saint Jean de la Croix a comparé quelque part l’état unitif à un sac d’épines qu’il faut secouer périodiquement pour en apprécier l’odeur, apprécier sa réalité et sa présence qui sans cela ne sont qu’un simple potentiel intérieur. Ce sac d’épices représente entre autres les vertus, les qualités, du centre unitif. Si nous ne sommes pas «secoués» de temps en temps, celles-ci demeurent en sommeil et il est impossible de connaître les véritables effets de l’état unitif. Par la suite, on découvre donc que l’union avec Dieu fait partie intégrante de notre être, qu’elle est la chose la plus naturelle du monde. Nous sommes faits pour cela; c’est ainsi que Dieu a toujours voulu nous voir vivre. Néanmoins, ce caractère naturel de l’état unitif le rendra, pour certains, moins facile à identifier.

Il est important de séparer ou distinguer les expériences qui se rattachent au stade du cocon — ou à celui de l’apparition du papillon — des expériences unitives concernant le papillon adulte qui a vécu depuis longtemps le processus transformant. Les expériences du papillon en train de naître font généralement l’objet de récits enthousiastes, car par la suite elles ne sont plus aussi spectaculaires. Si dès la sortie du cocon on se met à divulguer les expériences transformantes, à clamer partout la bonne nouvelle, on ne fait qu’engendrer un enthousiasme prématuré qui repose sur le caractère nouveau de cet état. Tout cela est trompeur, car sans le recul nécessaire, on prend la partie pour le tout. [204]

Écoutons plutôt parler ceux qui ont vécu vingt ou cinquante ans dans cet état, et l’on entendra peut-être un autre son de cloche. Il faut à présent parler un peu de «ce qui s’est passé ensuite». C’est une chose à savoir, il faut savoir ce qu’est la vie du papillon adulte. En général, c’est assez ennuyeux.

Je connaissais un prêtre qui était dans l’état unitif. Il avait traversé la nuit obscure de l’esprit, mais après toutes ces merveilleuses expériences il ressentait une certaine déception et semblait éprouver des difficultés à accepter le caractère tout à fait «ordinaire» de cet état. C’est pourquoi il se sentait désorienté et quelque peu abaissé. Peut-être croyait-il avoir perdu quelque chose, avoir encore beaucoup de chemin à parcourir; mais pour aller où? Il lui semblait évident qu’on ne lui avait pas accordé la grâce des saints; autrement dit, il avait l’humilité de l’homme déçu. Tout en portant au fond de lui le secret unitif, il avait par ailleurs une médiocre image de lui-même. Je me souviens toujours de lui comme de l’être le plus humble que j’aie jamais rencontré. J’étais très jeune à l’époque — ce fut le seul père spirituel que j’aie jamais eu — et pendant un certain temps je me suis demandé moi aussi ce qui avait pu lui arriver. Bien des années plus tard, je me suis rendu compte que ce prêtre m’avait offert l’exemple vivant de ce qu’était la vie unitive dans toute sa simplicité, son humilité, sa gaieté, son discernement, sa profondeur...; et je dirais aujourd’hui que s’il était «ordinaire», c’était d’une manière extraordinaire.

L’impression de déclin ou de «traversée du désert» que l’on éprouve parfois après être sorti du cocon correspond en fait à l’abandon de la chrysalide et à l’envol du papillon vers l’inconnu, là où «il n’y a pas de chemin». C’est le début d’une vie consacrée au don de soi, mais pour le moi c’est un nouveau pas vers la mort. C’est à ce moment que le contemplatif peut se sentir perdu et se demander ce qu’il est advenu de toutes ses expériences précédentes, se demander également si quelque chose n’a pas mal tourné. Il se peut aussi qu’il attende encore les expériences des saints, voire une part de leur notoriété. Désormais, la splendeur de la vie unitive ne peut être connue que dans son exercice courageux, ce qui implique la totale acceptation de notre humanité et de notre soi. Ici il faut littéralement mettre en jeu la vie unitive et notre propre vie, comme pour mettre au défi les forces infernales de nous séparer de Dieu. C’est là le seul moyen de progresser jusqu’au dépouillement final, jusqu’à la perte complète du moi.

J’espère que mes références à «l’exercice» de l’état unitif ne vont pas laisser croire qu’il s’agit de devenir des rebelles, des risque-tout, ou de sortir de la normalité; il n’est pas question non plus de limiter cet exercice à un mode de vie particulier, monastique ou autre. Où que nous soyons, quoi que nous fassions, Dieu veillera à ce que nous soyons poussés à nos limites et en position d’exercer la vie unitive.

Nous avons vu jusqu’ici qu’un certain nombre de sources nous ont induits en erreur quant à la véritable nature de la vie unitive. D’une part, nous n’avons pas compris qu’elle constituait une étape médiane de notre développement spirituel, le plein épanouissement du moi, du moi christique unitif, qui aboutit à la perte définitive du moi, à la mort et à la résurrection du Christ. D’autre part, on s’est égaré en évaluant ce que l’on pouvait attendre de la vie unitive d’après les expériences des saints et des mystiques; c’est ainsi qu’on a négligé l’essentiel et le substantiel au profit du superficiel et du transitoire. On s’est de même laissé égarer par la psychologie moderne, qui considère le soi comme l’ultime réalisation de l’homme et qui n’a jamais exploré la véritable dimension contemplative, dont elle ignore tout. On s’est égaré pour n’avoir pas vu que la vie de papillon est naturelle et ordinaire, car l’état unitif est le véritable état dans lequel Dieu souhaite que chacun puisse vivre. Enfin, on s’est égaré pour n’avoir point vu que l’exercice courageux de la vie unitive constitue le mécanisme de la mort du moi en Dieu, et qu’avec cette mort commence une nouvelle transition.

En résumé, la vie unitive est le véritable état de soi, de l’homme vivant sa vie avec Dieu, Lui donnant tout ce qu’il possède, acceptant tout de Lui, en complète union avec Sa volonté. Dans l’exercice de l’état unitif — l’exercice du soi — le moi meurt progressivement, consumé, usé, à jamais incapable de se placer devant Dieu ou devant les hommes. (202-205)

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On pourrait peut-être avancer153, pour tenter d’expliquer cette prétention à la déification personnelle, une erreur d’identité : à cause de quelque idée préconçue on assimile son expérience de Dieu à celle de son moi véritable, ou inversement on prend son moi pour Dieu. Il ne faut pas oublier que les multiples expériences contemplatives ou religieuses sont si difficiles à exprimer et à faire comprendre, que chacun aura tendance à relier les siennes à un système de référence existant et acceptable, emprunté à ceux qui l’ont précédé. Ainsi, par inférence ou préjugé, la pure subjectivité peut être prise pour le moi, alors qu’en fait la découverte du moi véritable se fait au cours d’un voyage complètement différent.

Je soulignerai une fois encore que la vie contemplative se compose de deux mouvements distincts et totalement différents : un mouvement d’intégration, la découverte du moi; et un mouvement de désintégration, la perte du moi. Dans un contexte religieux, on parlera d’un mouvement conduisant à l’union avec Dieu-objet, suivi par un second mouvement conduisant à l’identité, à Dieu-sujet. Il y a de grandes chances pour que les expériences de déification personnelle se produisent au point culminant du premier mouvement, car plus tard le sens de l’individualité — sur lequel repose la déification de la personne — disparaît. C’est précisément cette expérience d’absence de moi personnel et de Dieu personnel qui constitue le second mouvement. Ainsi écarte-t-elle toute possibilité d’une erreur d’identité, en particulier quand tout ce que nous pensions connaître nous est enlevé et fait place à un état de totale inconnaissance. En fait, je ne vois vraiment pas comment quelqu’un pourrait ressortir de ce Passage en ayant conservé intacts ses idées et ses préjugés!

De plus, l’état d’inconnaissance survit au Passage et constitue précisément le nouveau mode de connaissance auquel l’ancien ne pourra plus jamais se substituer, car il en a pris la place de manière définitive et irréversible. Il n’y a pas moyen d’aller et venir entre un mode de connaissance relatif et un mode de connaissance non relatif, puisque ce dernier contient absolument tout ce qu’il nous est nécessaire de connaître.

Au moment où le voyage s’achève, la seule possibilité est de vivre dans l’instant présent; l’esprit ne peut plus aller ni en avant ni en arrière, mais demeure fixé et pleinement concentré sur le présent. Il est alors si ouvert et si transparent qu’aucune idée préconçue ne peut s’y implanter; aucune idée ne peut être transférée d’un moment à un autre, et encore moins devenir une norme à laquelle on se conforme. Il n’y a plus de voyages imaginaires, plus de système de référence auquel se raccrocher, même s’il s’agit simplement de savoir ce qui se passera demain. En un mot, ce qui doit être fait ou penser s’accomplit tout seul; il n’est pas nécessaire de réfléchir pour découvrir ce qu’il faut penser, croire ou faire.

Dans l’instant présent, le moi ne se manifeste jamais; rien ne l’y sollicite. L’œil qui se voit lui-même vit dans cet instant présent et y maintient solidement toutes choses; il n’y a pas besoin d’un moi. Mais même si nous conservons l’idée de moi, une telle étiquette n’ajoute rien à la pure subjectivité; elle ne nous apprend rien de plus à son égard, et s’accrocher au concept ou à l’expérience du moi constitue sans aucun doute un obstacle à une vision parfaite. (154-155)

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Du fait que le sentiment précède la conscience de soi, on remarquera que la simple reconnaissance d’un moi servant d’objet à la conscience ne suffit pas à expliquer l’existence de ce moi. Si elle n’est pas soutenue par l’impression d’énergie ou de sentiment personnels, une telle connaissance n’est animée d’aucune vie et totalement inutile; elle n’est alors rien de plus qu’une construction mentale, aussi facile à dissiper que la croyance d’un enfant au père Noël. Le moi est davantage qu’une connaissance de sa propre existence; il est une sensation viscérale d’énergie, de dynamisme, de puissance et de volonté qui, lorsqu’elle est reliée aux facultés cognitives, devient la certitude objective : «c’est moi». Cette énergie s’infuse dans nos pensées, nos paroles et nos actes, à tel point que nous avons fini par prendre ces impressions pour la caractéristique distinctive de l’être humain, une croyance qui, je le vois à présent, est une profonde erreur.

Au cours des premières années, cette sensation d’énergie personnelle ne se distingue pas de la simple sensation d’énergie physique, et si elle précède la connaissance consciente «c’est moi», il me semble toutefois évident que le moi ne devient une force qu’au moment où la conscience de soi — qui est le mécanisme réflexif se développe au point de revendiquer cette énergie physique. Aussi, quelle que soit la quantité d’énergie physique que l’on possède, sans ce mécanisme de conscience réfléchie, il ne peut y avoir de sensation d’énergie personnelle. Sans l’impression de possession, l’énergie physique est tout aussi dépourvue de sens et de sentiment que l’air et l’eau, dont nul ne peut revendiquer les effets visibles.

Mais quand le mécanisme réflexif cesse de fonctionner, la sensation d’énergie physique se sépare à nouveau de la conscience de soi, et bien qu’elle demeure, cette énergie ne peut plus être ressentie d’une manière aussi possessive qu’auparavant. Coupée de la conscience, l’impression d’être mû par une énergie personnelle disparaît. Au début, cela se traduit par une sensation voisine de l’apesanteur, un mode de connaissance inhabituel (pas vraiment une sensation physique) qui nous accompagnera tant que l’on aura la perception ou le souvenir d’une quelconque différence relative entre [170] l’ancienne façon de sentir la vie et la nouvelle façon de l’appréhender. À mesure que l’on s’habitue à cette nouvelle vie, les anciennes manières de sentir l’énergie sont vite oubliées; c’est en tout cas mon expérience.

Dans l’histoire du moi, l’énergie physique vient donc en premier. Puis vient la conscience de soi, qui se développe jusqu’au moment où l’on prend conscience de l’énergie physique à l’intérieur du corps et qu’on la revendique. Ainsi, le mécanisme réflexif de l’esprit, qui n’est pas le moi, lui donne néanmoins naissance ou la possibilité de se manifester. Mais cette reconnaissance de l’énergie personnelle entraîne une séparation entre ce qui était à l’origine énergie physique et ce que j’appellerai maintenant «énergie de soi», volonté ou énergie psychique, mentale; certains pensent qu’elle n’appartient plus au plan physique, et dans une certaine mesure c’est exact. Là où au début il n’y avait qu’énergie physique, voici qu’apparaît maintenant une énergie mentale; elle s’est formée quand l’impression d’énergie personnelle a pénétré le système cognitif, apparemment pour animer ses pensées et ses actes. Il va sans dire qu’en elle-même la pensée n’a aucun pouvoir, aucun sens; pour cela il faut qu’une force, une impulsion, vienne l’animer. Sans cette force, penser se réduit à un simple mécanisme neurologique du cerveau. En dernière analyse, donc, le moi n’est pas le penseur; à son niveau le plus subtil, le plus profond, il n’est ni plus ni moins que la conscience d’une énergie personnelle».

D’après cet historique, il devient évident que si l’on veut dépasser le moi, il est inutile d’essayer de modifier le système cognitif ou le système affectif. Tant que le cerveau conserve son mécanisme réflexif automatique, il recréera toujours un nouveau moi, en dépit de tous nos efforts pour faire disparaître ou modifier ces deux systèmes. Ce mécanisme réflexif, quelle qu’en soit la nature, est donc d’une importance vitale aussi bien pour la vie avec un moi que pour celle où le moi est absent. C’est pourquoi j’ai dit que seul un agent extérieur peut entraîner la mort du moi… [170]

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Il me faut ici souligner (si je ne l’ai pas encore fait) que la faculté de volonté est le cœur du système affectif, le germe du moi, et le sentiment d’énergie personnelle qui est à l’origine de ce système. La pensée seule est impuissante; pour influencer notre comportement, elle doit être mue par ce sentiment. Telle était donc la découverte majeure à propos du moi : son noyau central est la volonté, la faculté de volition.

On m’avait enseigné que la volonté est une faculté cognitive et non pas affective; mais je n’ai jamais pu la ranger dans aucune de ces catégories — du moins au niveau de l’expérience —, car elle est plus élevée et plus mystérieuse que ces deux facultés. À présent, cependant, je vois que la volonté n’est pas véritablement associée au cognitif, car les facultés ordinaires de l’esprit continuent de fonctionner en son absence. Je vois aussi que la volonté est difficile à cerner, du fait qu’elle est l’instigatrice et la directrice du système affectif, ainsi que le mystérieux intermédiaire entre l’esprit et les sentiments. La disparition du système affectif n’entraîne pas immédiatement celle des émotions, mais paralyse la source même de leur énergie. Le résultat, c’est que les rameaux de l’affectivité se fanent peu à peu et disparaissent sans même que l’on s’en aperçoive.

On dit que l’union avec Dieu est une union de la volonté, et comme la volonté est le moi, on comprend que lorsque celui-ci disparaît définitivement dans le point-mort, tout le système affectif se trouve déraciné, tranché, et à jamais réduit au silence. Dans une certaine mesure, tout l’épisode du voyage repose sur l’immobilité de la volonté, de la source de l’énergie personnelle. Aussi, de ce point de vue, tout le passage n’est en réalité que le processus d’accoutumance à une existence privée de cette faculté. Bien que l’on puisse sans inconvénient continuer à considérer que la volonté est une faculté cognitive, ceux qui aspirent à parfaire leur union avec Dieu feront mieux, je crois, d’abandonner cette idée, car cela leur sera profitable par la suite. En tout cas, cela explique peut-être pourquoi il n’y a point de fruits au-delà de l’arbre de vie personnel : ni vertu, ni vice.

Quand on vit dans l’instant présent, on n’a pas besoin de se demander comment on se sent ou comment on devrait se sentir; il n’y a pas de conflit, pas de lutte, rien à pratiquer, parce que dans cet instant le recul et l’avance sont impossibles, aussi bien dans le temps que sur le continuum. Mais chaque instant contient en lui-même l’action qu’il convient d’exécuter pour chaque minuscule épisode de la vie, sans qu’il soit nécessaire de penser ou de ressentir. C’est sans doute pourquoi l’état non relatif soulève tant de questions philosophiques et théologiques. On ne peut le comprendre du point de vue intellectuel; il est au-delà de la logique, de la théorie et des pratiques, dont la validité nous semblait jadis à jamais établie. Mis à part l’expérience immédiate — si l’on peut l’appeler ainsi — de cet état, rien ne peut être connu ou observé; même en regardant bien on ne peut pas le voir, car il n’y a rien à voir.

Je dois dire néanmoins que j’ai toujours trouvé l’étalon de mesure chrétien quelque peu contestable, du fait qu’il s’appuie sur le jugement et les opinions subjectifs d’autrui, souvent encore plus contestable que ce qui est observé. Parmi ceux qui furent témoins des œuvres du Christ, par exemple, certains pensaient qu’il les accomplissait par la puissance du démon, d’autres que son comportement était celui d’un fou. Il n’y avait pas de consensus à propos de cet homme; à ses fruits seuls on ne le reconnaissait pas. Il y a cependant une autre manière de le reconnaître, une manière personnelle, secrète, de comprendre son identité grâce à notre propre identité avec Dieu. Sans cela il nous serait impossible de le connaître. J’irai même jusqu’à dire que pour connaître quelqu’un, je ne ferais guère confiance à ce que la personne elle-même pourrait dire à son sujet, parce que les mots sont aussi limités pour celui qui les exprime que pour celui qui les interprète. Mais je suis convaincue qu’il existe une autre façon, une meilleure façon, de connaître autrui, qui en un sens ne nécessite pas de le connaître.

Pour comprendre cela, il est sans doute nécessaire de dépasser notre mode de connaissance habituel, d’accéder à un plan non relatif où semble tout d’abord apparaître une contradiction. Sans un moi, il n’y a pas d’autre, et donc pas de relations. Alors comment est-il possible de connaître autrui? Ou, pour exprimer cette question autrement : comment faire pour aimer son prochain comme soi-même alors qu’il n’y a pas de moi, pas de prochain et pas d’amour affectif? Avant de répondre, je voudrais expliquer pourquoi — du moins pour moi — il n’y eut aucun changement d’ordre relationnel ni pendant ni après le voyage, pourquoi cet aspect de la vie ne fut pas modifié par le passage à un nouveau mode de connaissance. Pour cela je dois dire tout d’abord comment autrui était appréhendé avant le passage, car c’est en fait la seule chose qu’il importe de savoir.

J’avais commencé à entrevoir une manière de connaître autrui — en dehors des simples apparences empiriques — dans ma jeunesse, en écoutant un soir une discussion autour de la table du dîner. Mon père avait tout d’abord cité les thèses d’un jésuite sur l’éducation des enfants. Celui-ci assimilait le nouveau-né au stade de vie végétatif. Mais il ne put poursuivre bien loin son exposé, car ma mère l’interrompit : «Ne me parle pas de cet homme qui n’a jamais eu d’enfants!» s’exclama-t-elle. La discussion tourna court, mais la conversation qui suivit fut plus intéressante.

Il semble que maman n’ait jamais confondu ses bébés avec des petits pois ou des carottes. Au contraire, elle affirmait qu’elle voyait briller le Divin dans le regard innocent de l’enfant; un sentiment, disait-elle, qui ne vous quittait plus lorsqu’on l’avait une seule fois éprouvé. Que ma mère puisse voir en moi ce que je ne voyais pas moi-même me semblait relever du miracle; et j’en conclus tout naturellement qu’il fallait commencer par être mère avant de pouvoir ainsi contempler Dieu en autrui. Plus tard, bien sûr, je compris que l’on ne peut voir en autrui que ce que l’on a d’abord vu en soi-même.

Ma mère avait une philosophie de la vie qui se fondait sur une connaissance profonde de l’être intérieur. Si j’allais me plaindre à elle parce que je m’ennuyais, que je n’avais aucun compagnon de jeu, ou à cause d’un de ces petits chagrins d’enfant, elle me rappelait que je ne devais jamais dépendre d’une chose extérieure pour être heureuse. Le bonheur, disait-elle, ne se trouve qu’au-dedans de nous, et c’est là que nous devons le chercher, le trouver. Celui que l’on pourrait s’imaginer avoir découvert à l’extérieur ne dure pas. Il ne faut donc pas dépendre des autres, des possessions matérielles, ni s’attacher à quoi que ce soit au point d’avoir le cœur brisé si cette chose vient à nous décevoir. Elle insistait également pour que nous apprenions à aimer la solitude et à passer du temps seuls avec nous-mêmes. Pour pouvoir vivre ainsi, disait-elle, il faut commencer par développer nos ressources intérieures; ainsi, quoi qu’il arrive, nous serons en mesure de continuer comme si rien ne s’était passé. C’est donc cette philosophie de la vie, adaptable à toutes les circonstances, qui nous était proposée, avec de nombreuses variantes.

À un niveau conscient, je ne pus jamais adopter cette façon de voir. Dans une certaine mesure, cela n’était pas nécessaire, parce qu’une bonne partie de ce que disait ma mère se réalisait à mesure que je grandissais, personne n’avait besoin de me dire que j’étais indépendante, que je devais me débrouiller seule dans la vie ou pour trouver le bonheur. Mais en grandissant, je me rendais compte que ma mère avait découvert en elle une véritable mine d’or, et que le secret de l’indépendance consistait simplement à savoir exploiter les ressources intérieures. Cela me permit aussi — quoiqu’inconsciemment — d’échapper au problème relationnel; dépendre des autres était une chose que je ne pouvais même pas imaginer. En outre, ce que j’appris à apprécier chez les autres, c’est précisément leur indépendance, puisque c’était la première chose que j’appréciais pour moi-même.

Pour certains, cependant, la principale préoccupation semble être la vie de relation; dans une telle optique, tout apparaît relationnel, interdépendant et nécessaire à la survie personnelle. Cette conception accorde une grande importance au je et au non-je, considérés comme indispensables à l’épanouissement humain. Naturellement, la vie de relation deviendra la préoccupation essentielle et le problème essentiel également. Comme ce point de vue m’est totalement étranger, je n’ai pas grand-chose à en dire; mais il semble évident que si l’on essaie de trouver la plénitude en se tournant vers l’autre (le non-je) avant de s’intérioriser pour découvrir le véritable «Autre», on s’engage dans une mauvaise direction, on commet une erreur tragique.

C’est seulement en prenant conscience de notre unité avec le véritable Autre que nous découvrons une unité et une plénitude susceptibles de résister à l’épreuve de toutes les rencontres avec d’autres moi. Ainsi, quelle que soit la nature de nos relations avec le monde extérieur, nous ne nous sentons pas fragmentés, abattus, perdus, dépendants ou accablés par des problèmes qui n’existent pas. C’est seulement après avoir découvert l’Autre — le point mort au centre de notre être — que nous éprouverons ce total sentiment de sécurité et d’indépendance qui nous permet alors d’aller vers les autres, d’être généreux, de respecter leur liberté, d’avoir l’esprit ouvert, d’être compréhensifs. Si pour une raison ou une autre nous ne parvenons pas à trouver cette ressource intérieure, nous n’avons plus d’autre choix que de nous retourner vers ce qui est à l’extérieur; et c’est ce mouvement prématuré vers l’extérieur qui est à l’origine de tous les problèmes d’ordre relationnel. Ainsi donc, le véritable problème n’est pas la relation entre individus, mais entre l’individu et son véritable Prochain.

Mais en admettant que nous ayons découvert notre plénitude en Dieu, que devient alors notre relation avec autrui? Puisque ce que nous voyons et aimons chez les autres correspond uniquement à ce que nous voyons et aimons en nous-mêmes, il s’ensuit qu’après avoir trouvé Dieu en nous, nous pouvons alors aimer les autres comme nous-mêmes, aimer en eux ce même Prochain que nous avons découvert en nous-mêmes. Et comme l’amour de Dieu est au-delà du système affectif (du moins le pensais-je avant ce voyage), notre amour du prochain l’est également.

Dans mon enfance, je demandai un jour à mon père pourquoi j’éprouvais davantage d’amour pour mon chien que pour Dieu. Il répondit en riant : «Ce que tu éprouves est un “amour de jeunesse”; mais aimer Dieu, cela consiste à ne jamais vouloir l’offenser». Plus tard, en discutant de cet amour émotionnel et de l’amour de Dieu, j’en arrivai à la conclusion que les émotions sont peut-être un effet de l’amour, mais non l’amour en soi. L’amour du prochain se fonde 186 donc sur la volonté de ne jamais le blesser et sur le désir qu’il obtienne tout le bien que nous souhaitons obtenir nous-mêmes. Ainsi, dès mon jeune âge j’étais convaincue que l’amour n’est pas une émotion, et l’expérience de toute une vie ne m’a jamais démentie sur ce point.

Que l’amour ne soit pas d’ordre émotionnel peut sembler incompréhensible; et pourtant, on constate chaque jour qu’un amour fondé sur les émotions est une source de problèmes. J’ai rencontré des gens incapables de forger une amitié durable qui ne mette en jeu l’émotion et l’attachement. Ils veulent que l’autre reflète comme un miroir leurs humeurs, leurs goûts, leurs idées, leurs désirs; et si celui-ci ne se montre pas coopératif, ils s’adressent ailleurs, ils cherchent un nouveau compagnon. Cependant, voir Dieu en son prochain ce n’est pas la même chose que Le voir en soi-même; car dans un cas on s’extériorise pour voir d’abord l’individu et ensuite Dieu, tandis que dans l’autre la perception est une intériorisation subjective immédiate. Mais chez autrui, Dieu apparaît comme cette chose à jamais indéfinissable, intangible, impossible à s’approprier ou à exprimer correctement.

Telle était donc ma conception de «l’autre» et des relations humaines avant le début de voyage, et la raison pour laquelle la disparition du système affectif n’entraîna aucune modification dans mes relations personnelles, même s’il y eut, bien sûr, un changement dans ma façon d’appréhender autrui. Alors qu’auparavant je voyais d’abord l’individu puis mon véritable Prochain, à présent je vois d’abord le Prochain. Et l’individu? Eh bien, je ne le vois pas du tout, ou du moins pas comme autrefois. Au lieu de voir un moi, je vois des idées, des attitudes, des décisions, des luttes, et bien d’autres choses. Mais je ne vois point de moi, car il est éclipsé, effacé, par ce qui est réellement présent.

Je le répète, on ne peut voir chez les autres que ce que l’on voit en soi-même. Aussi quand il n’y a pas de moi à l’intérieur, il n’y en a pas à l’extérieur; c’est pourquoi, sur un plan non relatif, il n’y a ni autres ni relations. Empiriquement, il est peut-être vrai que personne n’est dans une tour d’ivoire, mais au-delà de ce niveau, la multiplicité fait place à l’Un. Au niveau empirique des différences, les relations ne cessent pas, mais elles ne posent pas de problèmes, car là encore on est conscient du lien intrinsèque qui relie tout ce qui existe. Aussi, bien que voilée, l’Unicité non relative existe à chaque niveau connu.

Mon fils aîné ne peut souscrire à l’idée que derrière la façade des différences individuelles nous sommes tous identiques. Pour lui, chaque individu est éternellement unique, en dépit de son unité avec Dieu. Je comprends parfaitement que l’on ait du mal à admettre cette notion d’identité; cela laisse plus ou moins à penser que Dieu est ennuyeux, statique, monotone, et que nos différences individuelles ne comptent pour rien. Mais quand je dis qu’au-delà des limitations de la forme empirique toutes choses sont essentiellement identiques, je veux simplement dire que Dieu est tout ce qui existe; je ne me réfère pas à ce que Dieu est, à ce qu’Il fait ou à la façon dont Il opère. Prendre conscience que toutes les formes sont faites de la même argile n’implique pas la disparition de leur diversité, de leur nature et de leur comportement individuels; au contraire, l’identité et la différence, l’un et le multiple, sont l’essence même de Dieu et de tout ce qui existe.

Cela seul nous montre clairement que le moi ne peut pas être à l’origine de notre individualité. Il suffit d’observer la nature pour voir que les arbres, les nuages et les animaux, s’ils n’ont pas de moi, sont pourtant l’image même de la diversité et de la différenciation. Le moi ne constitue pas la véritable individualité, parce que ce principe unique subsiste quand le moi a disparu.

C’est le système affectif qui permet de dire «moi, ma vie, mon individualité», etc. ; mais sans le moi, il n’y a pas ce sentiment de possession, cette fausse identification. Quand on voit ce qui Est, on comprend que ce qui est différent est aussi ce qui est identique. Quant à la crainte de perdre l’individualité de la forme empirique, il suffit d’entrevoir une seule fois ce qui se trouve au-delà d’elle pour comprendre ce qui nous attend : une vie encore plus vaste et plus active, encore plus originale. Un simple aperçu de cette nouvelle vie fait apparaître l’actuelle, en comparaison, ennuyeuse, statique et passablement monotone. Et en voyant cela, on est prêt à aller de l’avant.

Voilà donc tout ce que j’ai appris au sujet du moi. Pour être humain, l’homme doit avoir un moi, parce que cela fait partie du 188 type de conscience sujet-objet nécessaire à la survie. C’est un mécanisme protecteur contre la mort physique et un état d’inconnaissance. Et pour un temps du moins, c’est ainsi que les choses doivent être. Pas plus que l’eau ou l’air nous n’avons fabriqué notre condition humaine. Nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Nous ne nous sommes pas donné cette conscience, nous ne nous sommes pas forgé un système affectif ou un moi. Tout bien considéré, notre part de responsabilité dans ce que nous sommes réellement est si mince et nos choix sont si limités, que cela se réduit à peu près à faire l’effort de ne point se heurter aux autres objets.

Je n’ai pas choisi mes expériences d’enfance, je n’ai pas choisi de vivre aucun des deux mouvements évoqués ici; et je sais qu’ils se seraient déroulés, quelles que soient les circonstances extérieures. Qu’on le veuille ou non, tout est animé par une intelligence inconnaissable, tout avance dans une direction précise et se modifie en cours de route, sans autre but que le mouvement lui-même. Ainsi traversons-nous de multiples existences, divers modes d’être et de connaissance, entraînés dans le courant ininterrompu du changement; et c’est là notre joie, notre révélation, notre vie-même.

Dans ce passage on rencontre bien des merveilles, mais à chaque nouveau pas on abandonne le présent pour accueillir ce qui vient, sans s’accrocher aux choses qui passent. On aura beau lutter contre le courant, s’accrocher à ses idées et à ses expériences en croyant qu’elles ne seront jamais dépassées, on sera malgré tout contraint d’aller de l’avant sans rien emporter; car ce qui paraît essentiel à un moment donné devient un jour accessoire, et le changement est le propre de la vie.

Conclusion

Bien que la bibliothèque, les librairies et d’autres sources d’information ne m’aient apporté aucune lumière, je n’étais pas destinée à effectuer ce voyage en solitaire. Après avoir remué ciel et terre, c’est dans ma propre demeure que l’aide vint à moi. Je découvris que Lucille, ma voisine et amie, était en train elle aussi d’accomplir ce passage. Au départ, ce qui m’avait attiré vers elle, c’était son intelligence exceptionnelle, sa dignité, sa force de caractère, se sollicitude envers autrui; autant de traits caractéristiques, pour moi, de celui qui avait atteint la plénitude. Mais c’est ce voyage qui nous donna l’occasion de nous découvrir mutuellement. Et ce fut une surprise pour chacune des deux voyageuses dans l’inconnu, un atout inattendu qui nous parut plus qu’une simple coïncidence.

Un après-midi, alors que je me rendais à la bibliothèque, je m’arrêtai chez Lucille pour voir si elle serait disposée à faire sa promenade quotidienne dans la même direction. Tandis qu’elle se préparait, elle demanda machinalement : «Eh bien, quoi de neuf?» «Je n’ai plus de moi», répondis-je. Elle me regarda avec un sourire étonné : «Comment cela, plus de moi? Et c’est à toi que cela arrive!» Puis elle fut prise d’un tel fou-rire que je dus l’aider à conserver l’équilibre. Quand elle s’arrêta de rire, elle demanda : «Sérieusement, tu n’as plus de moi! Qu’est-ce que cela veut dire?» Je lui dis que je n’en savais rien et que si je me rendais à la bibliothèque c’était dans l’espoir de le découvrir. Alors elle fut prise d’un nouveau fou-rire, et son rire était contagieux. Après tout, qu’y a-t-il de plus absurde que de perdre son moi?

Tandis que nous marchions, je lui parlais de cet état inhabituel et de certains de ses effets. À un moment donné elle s’arrêta et se tourna vers moi. «Figure-toi», dit-elle, «que je vois très bien ce que tu veux dire. Mais je me demande comment tu sais tout cela; tu es si jeune. Ce que tu me décris, c’est le processus de vieillissement. C’est un changement de conscience réservé aux dernières années de la vie. C’est la dernière étape, une préparation à une nouvelle existence; mais toi, tu es trop jeune!»

Lucille avait à l’époque quatre-vingt-cinq ans, si bien qu’elle était assez déconcertée et un peu sceptique de voir le reflet de ses expériences chez une femme qui avait presque quarante ans de moins. Elle ne comprenait pas comment cela était possible, et bien sûr, je ne le savais pas moi-même. Je lui fis cependant remarquer que nul ne connaît d’avance l’heure de sa mort et que je pouvais très bien partir avant elle; c’est pourquoi il valait mieux me tenir prête, moi aussi. «Tout est possible», répondit-elle, «mais ce n’est pas courant». Puis elle ajouta avec une sollicitude toute maternelle : «En tout cas, il n’est pas question que tu disparaisses!» À ces mots, nous reprîmes notre marche en nous donnant le bras.

Dans les deux années qui suivirent, nous fûmes à maintes reprises frappées par la similitude de nos expériences. Si chacune le faisait en ses propres termes, nous parlions cependant des mêmes choses; et nous avions recours aux mêmes expédients pour faire face à la situation : elle me montrait constamment comment je pouvais me souvenir que je n’avais pas de mémoire. Elle me parlait de ses «compensations», c’est-à-dire la vision de «Cela» que j’ai nommé Unicité, et des moments où elle aussi s’était «détournée» à cause de son intensité insoutenable. Dans le Passage, là où je me sentais au bord de la folie, elle se crut au bord de la «sénilité». Et là où je sentis mon esprit serré dans un étau, elle parlait d’une résille. Comme il est impossible de relater ici toutes ses expériences, je dirai simplement que du cheminement dont j’ai parlé, Lucille a parcouru pratiquement chacune des étapes.

La seule différence notable, peut-être, c’était que son «moi» avait disparu progressivement, en un peu plus de six ans, me dit-elle et non point brutalement comme dans mon cas. Et puis l’objet qui constituait le cœur de nos préoccupations n’était pas le même. Je fus obsédée d’un bout à l’autre par le mystère de ce qui subsistait en l’absence de moi; tandis que pour Lucille, le mystère était de savoir jusqu’à quel point elle pouvait se passer du moi et continuer à vivre. Elle n’avait jamais douté un seul instant que lorsque tout serait parti, «envolé», il ne resterait que Dieu seul; mais alors, pensait-elle, la vie cesserait. Je n’étais pas tout à fait de cet avis; mais la vérité, c’est qu’aucune de nous n’avait de réponses. Cependant nous partagions notre inconnaissance et ce partage était passionnant; il était parfois merveilleusement beau, car nous étions persuadées qu’il s’agissait là de l’expérience humaine la plus importante, la plus extraordinaire. Aucune autre expérience, pas même celle de la naissance, ne pouvait jusqu’ici rivaliser avec l’effarante et grandiose réalité de ce voyage. En vérité, c’est là que la vie commence!

Trois ans après le début de ce voyage et à l’époque où j’écrivais ce récit, Lucille, avec toutes ses facultés et son sens de l’humour intact, entra dans la plénitude de la nouvelle vie qu’elle avait découverte au cours de cette transition. Ma rencontre avec elle, à cette époque de ma vie, revêtait une importance capitale. Outre la joie que m’apportait sa compagnie, cette rencontre me prouva définitivement que, contrairement à ce que j’avais tendance à croire, cette expérience n’était pas quelque chose d’exceptionnel, de mystique, ni même de privé. Lucille était absolument persuadée que cette expérience reflétait une transition effectuée depuis toujours, dans le monde entier, par les anciens de chaque génération. Tout ceci faisait donc partie de l’ordre naturel des choses. Que j’ai entrepris ce voyage à un âge moins avancé montre simplement que par nature la vie contemplative est toujours en avance d’une étape sur nos préoccupations ordinaires. En fait, c’est cette continuelle course en avant qui donne à la vie contemplative son parfum surnaturel, car la grâce, précédant la nature, est une accélération des processus naturels; c’est une progression, un assaut livré au temps.

Cela explique pourquoi le contemplatif n’a pas besoin d’attendre l’âge mûr — comme le prétend Jung — pour trouver son moi véritable. Cette découverte est un sous-produit de son union avec Dieu, à laquelle on peut parvenir à n’importe quel âge, même très jeune; et une fois centré sur Dieu, le moi est complètement intégré. Ce voyage au-delà du moi peut donc lui aussi s’effectuer avant l’âge mûr…


Nathalie Sarraute (1900-1999)

Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu’encore quelques instants ce qui m’est arrivé… comme viennent aux petites bergères les visions célestes… mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant…

J’étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m’avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur un banc entre nous ou sur les genoux de l’un d’eux, un gros livre relié… il me semble que c’étaient les Contes d’Andersen.

Je venais d’en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleurs le long de petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d’un vert étincelant jonché de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu… quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi ? quel mot peut s’en saisir ? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui… « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas.. et « extase »… comme devant ce mot qui est là se rétracte… « Joie », oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi154.


Éliane Jeannin-Garreau (1911-1999)

«Allongée sur le sol, ou recroquevillée sur l’intense douleur qu’elle ressentait au plexus solaire depuis quelque temps, elle n’arrivait pas toujours à dormir. C’est au retour qu’elle m’a dit (car entre nous les effusions n’étaient pas de mise) qu’elle venait chercher des forces vitales auprès de moi, et qu’elle en recevait. Je l’ai crue : il y avait réellement des échanges extraordinaires entre ces êtres que le jeûne et les souffrances amenaient à des états inhabituels. Je me souviens d’un soir, sur la route du retour, où j’ai eu soudain la sensation que, marchant silencieusement à mon côté, elle était en train de mourir. Je l’ai comme prise en charge dans mon cœur, j’ai intensément prié pour elle, et je l’ai sentie lentement revenir à la vie. Sans un mot. Sans la toucher. Et ce lien mystérieux jouait dans les deux sens : je n’ai pas été pour elle plus qu’elle n’a été pour moi. Il est un verset de l’Écriture sainte qui dit «Un frère qui est aidé par son frère est comme une citadelle fortifiée» 155.1999 Nathalie Sarraute (1900-1999)

Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu’encore quelques instants ce qui m’est arrivé… comme viennent aux petites bergères les visions célestes… mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant…

J’étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m’avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur un banc entre nous ou sur les genoux de l’un d’eux, un gros livre relié… il me semble que c’étaient les Contes d’Andersen.

Je venais d’en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleurs le long de petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d’un vert étincelant jonché de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu… quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi ? quel mot peut s’en saisir ? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui… « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas.. et « extase »… comme devant ce mot qui est là se rétracte… « Joie », oui, peut-être… ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l’air qui vibre… je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi156.


Yolande Duran-Serrano

11-16 157

1

OÙ SONT PASSÉES MES PENSÉES?

De la béatitude naissent tous les êtres, par la béatitude ils existent, à la béatitude ils retournent. (Taitturîa Upanishad).

C’était au mois d’août, en 2003. La journée avait débuté comme n’importe quelle journée d’été. Mon fils était sorti, j’étais seule à la maison, à m’occuper de choses et d’autres. Et puis voilà que je l’ai remarqué...

Remarqué quoi?

C’était comme un silence dans ma tête. Oui : un silence frappant... Où étaient passées mes pensées?... Il y avait cet espace, cet intervalle entre les pensées qui les faisait passer au second plan. Comme si elles ne m’appartenaient plus ou, en tout cas, n’avaient plus de pouvoir sur moi. Je sentais une légèreté, un bien-être, l’impression d’être en phase, connectée avec moi-même comme je ne l’avais jamais été. Connectée à quelque chose d’inexplicable, d’inexprimable : ce silence...

Je me suis demandé ce qui m’arrivait. Et j’ai commencé d’observer.

Et?...

Ce que je ressentais, c’était une modification de mon fonctionnement intérieur. À la vitesse de l’éclair, quelque chose m’était tombé dessus. Quelque chose que je n’avais pas vu arriver. Pas même s’installer. Et cette «chose» qu’aucun mot ne peut décrire avait pris le pouvoir sur tout.

Tu n’as rien vu arriver?

Rien. Je n’ai pu que constater que tout était différent... Sur le moment, c’est ce silence qui m’a frappée. Dans les jours qui ont suivi, je me suis rendu compte que je ne vivais plus les choses comme avant. Les mille détails qui, dans une journée, m’agaçaient, une porte qui claque, les clefs qui disparaissent juste comme on s’apprête à sortir, une préoccupation ou une autre, tous ces microévénements qui m’agaçaient en permanence sans même que je le remarque : tout ça ne me dérangeait plus. Je constatais : tiens, la porte est mal fermée, les clés ne sont pas dans ma poche... J’allais fermer la porte, je me mettais à chercher les clés... et je ne trouvais rien à y redire. Les choses étaient ce qu’elles étaient. Ma façon de les percevoir, d’y réagir avait changé.

Tu ne réagissais plus, en fait?

Voilà, je ne réagissais plus. Parce qu’il y avait ce silence, cette tranquillité qui était là, qui m’envahissait toute, et me laissait telle qu’était la situation.

Les premiers temps, j’ai regardé ça toute seule, au fond de moi, en me demandant ce que ça pouvait bien être... Comme je venais de fêter mes 40 ans, je me suis dit : «c’est formidable d’arriver à 40 ans! je me sens enfin en phase avec moi-même! je me sens si légère, si bien...»

Tu as mis ça sur le compte de la quarantaine, vraiment?!

Oui, je me suis dit ça au début. Mais quand j’ai commencé à évoquer ce que je vivais autour de moi, je me suis aperçue que, même passé 40 ans, les gens ne ressentaient pas ce que je ressentais, ils n’avaient pas ce point de vue que j’avais.

Je n’avais que des amis très cartésiens. Tous étaient pris, comme moi, par la vie active. Pas plus que moi ils ne s’étaient posé de questions métaphysiques ni n’avaient ouvert un livre «spirituel» ou de développement personnel... Ils m’avaient toujours connu très speed : à peine arrivée quelque part je voulais déjà être ailleurs. Et là ils me voyaient posée, tranquille tout d’un coup, sereine. Alors ils se réjouissaient pour moi. «Tant mieux, tu as l’air bien», disaient-ils. Mais ils n’en savaient pas davantage sur ce que je vivais. Et moi non plus.

C’est là que je me suis interrogée sur ce qui pouvait bien se passer dans l’invisible, sur ce qui se passait à l’intérieur de soi. J’ai commencé à me renseigner, à entrer dans des librairies, à chercher des livres qui, peut-être, m’expliqueraient un peu ce que je vivais...

Plus tard, j’ai cessé d’essayer de comprendre. Plus le temps passait, plus je me laissais faire par cette «chose», me contentant d’observer, de découvrir tout ce qui se passait, tout ce qui ne cesse de se passer, toujours plus intense, plus vivant, plus clair. Mais au début, oui, j’ai voulu comprendre...

Et alors?...

Et alors, très vite, il y a eu l’accident...158

C’était deux mois plus tard, fin octobre. J’étais en voyage professionnel dans le nord de la France. Portable muet : hors réseau. Et puis je récupère un réseau, je vois tous ces messages qui m’attendent. «Ouaouhhh! je me dis. Il a dû se passer quelque chose...» Je compose un numéro. Au bout du fil, ma meilleure amie : «Ton fils... sur la route... un accident... il est parti...»

Sur le coup, je crois que je n’y ai pas cru. «Un accident», je comprenais. Pour la suite... «Ce n’est pas possible : elle s’est trompée!» Et je roulais, je roulais vers le lieu du rendez-vous, chez une de mes sœurs. Je ne pensais pas, je roulais. À un moment, juste, cette réflexion : «Si c’est vrai, ma vie est foutue!» Mais l’idée n’est pas restée. Elle s’est effondrée dans cette tranquillité que je vivais depuis plusieurs semaines.

Arrivée à destination, ils étaient tous là à m’attendre. Ma famille, mes amis, tous. Alors j’ai compris que c’était vrai. Tout le monde m’a entourée pour m’annoncer la tragédie. J’ai eu une espèce de relâchement, je me suis laissée aller...

C’est-à-dire?

Je me suis laissée aller... La situation était ce qu’elle était... pas de pleurs, pas de crise... je suis montée dans une chambre, au calme. Je voyais mes proches, inquiets, venir voir ce que je faisais. Je les voyais essayer de me parler, essayer de savoir où j’en étais. Mais j’étais très tranquille, en fait. Les heures passaient et c’était toujours pareil : je voyais les gens s’agiter et, au fond de moi, comment dire?... il n’y avait pas d’agitation, pas de révolte. Aucun sursaut du genre «ce n’est pas possible! Ça devrait être autrement...»

J’ai beaucoup de mal à me rappeler ce qui s’est passé, mais ce que j’ai vu, très vite, c’est que je ne ressentais pas la souffrance à laquelle tous s’attendaient. J’ai vu que ce n’est pas la situation qui fait souffrir. Pour ma part, c’est dû au silence : la situation ne fait pas souffrir quand le silence est là.

Alors au début je n’ai rien dit à personne. Je n’ai pas joué la comédie non plus. Je suis restée telle que j’étais : tranquille. Bien sûr, je ne sautais pas de joie, mais je n’étais pas anéantie. J’étais dans une neutralité... Mes proches, qui m’imaginaient détruite, se sont dit «elle n’a pas encore réalisé...» Mais ce n’était pas ça. J’avais tout à fait réalisé, mais je percevais toujours la même chose : ce silence, dans ma tête, qui me permettait de demeurer tranquille.

J’ai laissé les semaines passer, l’une après l’autre, avec toute cette agitation autour. Il y a eu l’enterrement, les condoléances, l’absence... Tout ça était vécu dans cette tranquillité, qui demeurait. Je devais me rendre à l’évidence quelque chose au fond de moi me permettait de vivre tout ça dans la paix. C’était incroyable, mais c’était.

Alors je suis tombée dans un étonnement profond. Et je me suis laissée faire, de plus en plus, de plus en plus profondément... Au bout de quelque temps, c’était tellement agréable que je me suis complètement, mais alors complètement laissée prendre par cette chose. Et plus le temps avançait, plus je sentais ça au fond de moi de manière puissante et douce et bienveillante et tout ce qu’on peut imaginer de... d’impensable.

Les gens autour de moi me croyaient anesthésiée. Ils s’attendaient à ce que, d’un moment à l’autre, je prenne enfin conscience de ce qui était arrivé. Mais j’étais parfaitement consciente! Je savais ce qui se passait.

Tu savais et ça ne te tirait pas de cette tranquillité? Ou bien il y avait quand même des moments de désespoir, peut-être une alternance des deux?...

Ce que j’ai remarqué, à l’époque, c’est qu’il pouvait y avoir des moments de tristesse, mais, comment dire... je les voyais. Je les voyais arriver, je les voyais repartir.

Comme si la tristesse était un visiteur et non pas «je suis triste»?

Voilà. Je sentais l’émotion qui arrivait. Elle était là... Mais je n’avais pas le pouvoir de me l’approprier. Alors elle continuait sa route. Elle passait.

Donc, cette neutralité n’est pas une indifférence?

Rien à voir avec ça! De l’extérieur, bien sûr, on pouvait me croire anesthésiée, on pouvait croire que je ne ressentais plus rien. Mais de l’intérieur, ce que je vivais était très actif. Ce n’était pas mort du tout. Il y a eu des moments de tristesse, il y a eu des moments d’abattement, mais ça passait en moi. Toujours, il y avait cet espace inconnu, ce silence. Et plus ça allait, plus je m’abandonnais à cette «chose» qui avait pris jour en moi, qui a pris le pouvoir sur tout. J’en suis tombée folle amoureuse. Tout le reste est passé au second plan.


39-40

Tu as l’impression d’apprendre des tas de choses, mais tu ne peux pas les exprimer. C’est comme si ce silence te les enseignait... pour toi-même, pas vraiment pour les dire. Il t’enseigne, il te permet de te connaître profondément, de connaître tout ce qui se passe, mais... c’est presque impossible à mettre en mots.

Parfois, quand je suis seule et que cette intensité vient, que je suis envahie par cette béatitude pleine de vie, pleine de sensations, des mots me viennent. Ils sont clairs, limpides. Ils expriment dans une totale justesse ce qu’en cet instant-là il m’est donné de percevoir. Mais lorsque, plus tard, j’essaie de les communiquer à quelqu’un : plus rien, plus de mots. Ça ne veut pas se dire. Comme si c’était là pour m’enseigner moi, pas pour être transmis... Quelquefois, même en direct, quand quelqu’un est là et que je ressens ces choses et que je voudrais les partager : impossible, pas de mots.

[…]

Au début, j’essayais de penser. Je me disais qu’il fallait peut-être que j’agisse, que je prévoie, que j’aie des projets, comme avant. J’ai essayé... Je n’ai pas pu. Le silence, l’intensité empêche.

Tout comme autrefois je n’aurais pas pu m’arrêter de penser, même si je l’avais voulu : aujourd’hui, si je veux penser, eh bien je ne peux pas. C’est aussi simple que ça... Tout est simple. Tout est calme. Tout est neuf et sans commentaire. Un instant apparaît et meurt. Puis un autre. Tu te laisses complètement absorber par l’instant.


62-65

Avec... oui, c’est comme si tout d’un coup il n’y avait plus deux personnes.

C’est la fusion, tu crois?

C’est comme une connexion qui se fait, une fusion, oui... une fusion totale. […] Car ces extases aussi sont vécues par les deux à la fois?

Oui, il y a vraiment une ouverture qui se fait de l’autre côté, qui permet de ressentir ces choses... Alors est-ce que c’est la même intensité? Je ne sais pas. Mais, en tout cas, c’est senti.

Puisqu’il y a ces extases sans cause, faire l’amour a-t-il encore un sens?

Être habitée par ces intensités dues à cette «chose» te remplit d’une telle énergie, d’une telle force... que tu es sans mot. Et cela, même sans aller physiquement vers l’autre, donc même sans relation sexuelle. Alors, bien sûr il y a des moments où tu fais l’amour, mais ça se fait dans la fluidité. Il n’y a plus cette recherche d’aboutissement, d’acte sexuel, de plaisir, d’orgasme... Tu es dans un vide rempli de bonnes choses et tu n’as plus besoin d’aller chercher l’orgasme, ou de toucher l’autre. Tu es remplie par cette connexion qui se fait et qui se passe dans l’invisible.

Donc, si éventuellement un geste se fait, puis un autre, puis un autre qui amène à faire l’amour, ce n’est pas «aller vers» l’acte sexuel : le geste se fait, sans direction... C’est un peu ça?

Voilà. Tu es tellement dans le «voir» la situation, et après dans le senti, que tu laisses cette fluidité agir. Tu ne peux pas faire autrement. Tu ne peux que laisser cette fluidité agir, pour qu’elle soit juste, tellement tu sens que tout est magique, que tout se fait... que tout se fait dans une telle fluidité que tu ne veux même pas intervenir tellement c’est bon.

[…]

Et quand tu parles avec quelqu’un : as-tu remarqué ces moments où la personne, soudain, lâche une phrase étonnante. Un point de vue tout frais, spontané, qui sort directement du silence. Un point de vue parfaitement juste et vrai, même si la personne ne s’en rend pas forcément compte. C’est un moment très réel, ça aussi, un moment de non-relation. Et le vrai réel, c’est ça.

En général, on ne remarque pas ces moments d’ouverture parce que l’attention est portée sur les autres moments, ceux où l’on est dans son histoire, dans sa pensée, dans sa «personne». Il n’y a pas cette porte qui s’ouvre, cet espace qui permettrait de voir que ça vient d’ailleurs, d’un autre point de vue.


74-75

En fait, la vie devient très simple. Tu n’as plus rien à faire, ça se fait tout seul.

[…]

Que dirais-tu à quelqu’un qui te demanderait, comme cela ne manquera pas d’arriver : «et moi, comment je fais pour vivre ça?»?

Je fais une totale confiance à ce silence dans l’invisible. Alors la seule chose qui peut être dite, il me semble, serait «soyez ce que vous êtes dans l’instant... et laissez la spontanéité faire ce qu’elle a à faire.» C’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, pas apprendre, vouloir, savoir... Alors se laisser faire — quoi d’autre?

En fait, si ça se présentait, si quelqu’un me posait cette question, je crois que j’aurais juste envie de rester en silence avec cette personne, et de laisser ce silence agir. Un mot, un geste peut venir : il est tout imbibé de silence, c’est par ce silence qu’il est agissant, pas en lui-même. Alors, oui, partager le silence...

Cette spontanéité qui te saisit et te fait demeurer dans cette «chose», elle règle tous les problèmes à la base — puisqu’ils apparaissent au second plan.


120-121

Rester simplement avec ce point d’interrogation, sans vouloir comprendre ni avoir de réponse à cette question, en laissant tout ce qui arrive à soi être au second plan; et accepter tout ce qui arrive, que ce soit des moments d’extase ou de mal-être. Avoir toute son attention posée sur cette question sans réponse, dans cet espace de silence; et l’accepter, surtout, cet espace! l’accepter silencieusement, pas mentalement. Mentalement, juste accepter que tout soit au second plan : tout existe, tout est là, tout apparaît, mais ça apparaît dans ce silence et ce point d’interrogation sans réponse... Vraiment l’accepter totalement, en étant... simplement.

Beaucoup de gens croient que la réalisation, l’illumination, c’est un truc bouleversant avec de la lumière, une grande lumière qui se fait, des couleurs... Et si simplement c’était ça? Juste ces moments de totalité. Si c’était simplement ça?... Et se laisser faire après, tout simplement, dans ce calme, cette tranquillité, ce silence. Découvrir au fur et à mesure la légèreté que ça te donne, de voir que tout ça est là, bien sûr, mais c’est au second plan et ce n’est pas toi — donc pas besoin d’en faire tout un monde...

[…]

«Simplement», tous les grands sages le disent! Répondez à la question Qui suis-je ? et vous aurez tout le reste en négation... puisque tout le reste c’est ce que vous n’êtes pas. Et ils le disent simplement, mais les gens le perçoivent de manière tellement compliquée qu’ils n’arrivent pas à laisser place à cette simplicité de la vie, de la réalité.

Encore faut-il que la question Qui suis-je? vienne spontanément!...

Mais c’est justement le fait de laisser place à cet espace de silence, quand il se présente, qui va permettre à l’attention de se poser là et de ne plus en sortir. C’est tellement simple et puissant en même temps... Il n’y a plus que ça; tout le reste continue à apparaître et disparaître, mais il n’y a plus que ça, avant tout le reste : l’attention est complètement transférée dans cet espace. Du fait que c’est accepté totalement, il y a une humilité qui vient, une vérité. Et tout d’un coup tu y vois plus clair, tout simplement, sans chercher à vouloir comprendre.


128

Cette chose? !

Oui, cette chose qui est avant tout. C’est elle qui nous permet d’être ce qui est.

Vous pouvez la nommer, la décrire?

On peut l’appeler silence, tranquillité, puissance, amour... On peut mettre des tas de mots dessus : ce ne sont que des mots. Cette chose est au-delà des mots... Si j’essaie quand même d’en parler, je peux dire, aussi, que c’est un sentiment profond, une conviction profonde.

Vous parliez de déconnexion. Une déconnexion de quoi?

On voit toujours la même chose, mais c’est comme si on découvrait qu’il existe quelque chose qui voit tout, qui voit ce qui se passe, en soi et autour de soi, et qui voit en même temps cet espace qui ne permet plus de croire à tout ce qu’on croyait être.

Pour le dire autrement : on voit toujours la même chose, mais on ne s’y identifie plus. On en est déconnecté. C’est le début d’un processus d’éclaircissement. Dans un premier temps, même si on ne s’identifie plus à ses pensées, si on ne les croit plus, ne les prend plus pour réelles, on croit encore à la réalité du corps, à celle des choses dites extérieures. Et puis le recul grandit, des espaces s’en vont peu à peu : la personnalité... l’individualité... le corps... le réel extérieur... Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien.

Donc je dirais qu’il y a d’abord un saisissement, dans l’instant brusquement, voir depuis un autre endroit. Puis il y a la découverte de cette clarté qui, elle, est progressive. Il y a cette conviction grandissante, l’expérience de la vie de plus en plus simple...

Y avait-il eu une sorte de préparation, en vous, avant que ça vous arrive?

Aucune. Bien sûr, il y avait une insatisfaction, celle de tout le monde. Je me demandais parfois pourquoi j’avais toujours besoin de plus — plus d’activité, plus d’intensité, plus de réussite, plus d’amour... Mais à part cette insatisfaction vague : non, vraiment, il n’y avait rien. Ni croyance, ni foi, ni lecture, ni questionnement spirituel : aucune préparation. Et puis, soudain : cet étonnement profond.

Ça a été subit?

Spontané, oui. Un silence, une clarté qui vous éclaire et vous montre qu’on était dans le faux, que tout ce que l’on croyait être, on ne l’est pas.

Bien sûr, ensuite, il y a une évolution dans la clarté...

Ça s’est passé comment?

J’étais là, dans mon salon. J’ai vu ce silence dans ma tête. C’était si étonnant que je me suis mise à observer. Il y avait cette légèreté, ce bien-être... C’était vraiment très agréable à vivre!

Qu’est-ce qui vous a d’abord frappée, quand c’est arrivé?

En tout premier lieu : la beauté de ce silence qui prend toute la tête, tout l’espace. Et qui laisse place à l’intensité : cette perception du corps, de plus vaste que le corps, vivant, mouvant, à chaque instant.


131-135

Le «je» a-t-il encore un sens?

Je ne sais pas...

Ressentez-vous de la gratitude?

Un remerciement permanent, oui.

Comment faites-vous vos choix, prenez-vous vos décisions?

C’est la fluidité qui fait mes choix. Je n’ai plus besoin de penser, puisque cela se fait tout seul. Et ce qui se fait se fait dans la justesse. Au début, j’ai un peu essayé de penser, de prévoir, comme avant. Je n’y arrivais pas. C’était comme si le silence grandissait, m’emplissait la tête et la faisait taire. Maintenant, je fais une totale confiance...

Et la volonté?

Je n’ai plus de volonté propre. Ce doit être très reposant!

Comme si on avait lâché les valises : il n’y a plus qu’à se laisser faire... C’est une totale confiance, un abandon total. J’observe ça depuis cinq ans et tout s’est si bien passé que la confiance devient totale.

Cela a-t-il changé votre vie pratique, votre travail, votre vie sociale?

Dans les débuts, environ deux ans, je suis demeurée tranquille extérieurement, pour pouvoir observer tout ça. Je ne travaillais plus. J’observais, j’écoutais ce mouvement, en moi, opéré par cette chose... Depuis plusieurs mois, je donne un coup de main à une amie, dans un restaurant. À l’extérieur c’est l’activité, l’agitation parfois; au-dedans, c’est la même tranquillité. Retourner à la vie active m’a permis de voir que rien ne me tirait de cette tranquillité, que tout demeurait, toujours, au second plan par rapport à elle.

Ressentez-vous un sentiment d’empathie pour les autres, ceux qui vous entourent? Comment vivez-vous les émotions? En vivez-vous encore?

Je dirais que je les vis... pleinement. Le fait de les voir arriver, ce recul qui permet de tout ressentir, mais sans s’identifier : tout cela permet de les vivre d’un bout à l’autre, pleinement. Et puis elles passent.

La peur aussi?

La peur peut venir, mais, comment dire?... elle est tellement vue comme au second plan, tellement dépourvue d’existence réelle qu’à peine elle apparaît... tout se passe dans une telle fluidité! C’est difficile d’expliquer... Disons que je n’ai pas peur, non. J’ai comme l’impression que je peux tout vivre.

Et la colère?

Pour l’instant, je n’ai pas vu la colère...

Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui n’ont pas connu ce basculement?

De vivre pleinement. De vivre l’instant qui se présente, le désir, l’élan qui se présente. Non pas ce qu’il faut faire, mais ce qui vient, ce qui est là, maintenant.

La vie a-t-elle un but, pour vous? un sens?

Un but? Non. Un sens?... Aucun autre, je crois, que de sentir cette puissante intensité de l’instant.

Vous ne vous sentez pas un peu seule?

Non, jamais. Vous vivez toujours quelque chose. Vous n’êtes jamais seul, dans cet espace.

[…]

C’est le filtre égotique qui a disparu?

Je dirais plutôt qu’il y a eu transfert d’identification. Avant, je n’étais que mon corps et mes pensées. Et puis il y a eu ce saisissement spontané. Il a entraîné un total transfert d’identification qui a mis cette chose avant tout. Avant absolument tout.

Votre relation aux autres a-t-elle changé?

Elle a changé comme elle a changé avec moi-même. C’est une non-relation... même s’il y a partage. Tout ce qui est au second plan a cessé d’être «en relation» comme il l’était avant. C’est plus une simultanéité, une fusion.

Vous éprouvez un sentiment d’unité?

Oui, puisque tout est au second plan... tout en étant là. Il y a tout en même temps.

Pour nous qui cherchons, qui méditons, qui pratiquons depuis des années : n’y a-t-il vraiment rien à faire?

Faire confiance au désir profond... C’est lui qui vous a fait entrer dans une voie spirituelle. C’est lui qui, de manière spontanée, vous a donné le sentiment d’existence. Et c’est lui qui, de manière tout aussi spontanée, vous donnera le sentiment de non-existence. Alors : se laisser faire. Faire confiance à ce qu’on est, tous, au fond de nous. Vivre pleinement l’instant présent, dans l’intensité.

Vous donnez au mot «intensité» un autre sens que nous, ou je me trompe? Pour nous, l’intensité est émotion, pour vous c’est ce silence...

[…]

Le basculement, ce serait ça : rester dans ce silence que nous connaissons tous, à un moment ou un autre, au lieu de revenir l’instant d’après à une histoire, à sa personne, ses préoccupations, etc.

Voilà. Rester là et, je ne sais pas comment, faire confiance à cette chose qui se manifeste, là. Parce qu’elle a le pouvoir, elle sait à chaque instant.

Bien sûr, ce n’est pas vraiment un conseil, mais... Voilà : c’est spontané. Ça se fait spontanément. Donc il n’y a plus qu’à faire confiance.

Ces moments de silence, qu’on expérimente parfois pendant la méditation, c’est bien d’eux que vous parlez?

Pas seulement dans la méditation. À n’importe quel moment de la journée.


147-154

15

CE GRAND CŒUR QUI BAT ÉTERNELLEMENT...

On fait le bien dans la mesure non pas de ce que l’on fait, mais de ce que l’on est. (Charles de Foucauld)

Peut-on parler de pédagogie de l’Éveil?

On peut en parler, si on veut... Mais, profondément, ça ne sert à rien. Car on aura beau en parler pendant des milliers d’années, tant qu’on ne le découvre pas par soi-même on ne peut pas le voir, on ne peut pas l’entendre.

Moi, j’ai envie de dire : Soyez tout simplement ce que vous connaissez actuellement. Soyez honnête envers vous-même... Qu’aimez-vous en ce moment? Que faites-vous? Que sentez-vous? Que pensez-vous, là, maintenant? À ce qui est là pour vous, en cet instant, donnez-vous pleinement... Votre conscience individuelle est universelle, donc donnez-lui votre cœur et votre esprit. Ne pensez à rien d’autre... Quand cela se fait naturellement, sans effort, c’est le plus haut des états. C’est «cette chose», Absolu, Réalité ultime, qui vous cherche. Et qui vous trouvera au moment où Elle l’aura décidé.

[…]

On ne peut pas tuer l’ego. Mais «cette chose», elle, a le pouvoir de faire en sorte que l’ego n’ait plus le pouvoir de se reconstruire d’instant en instant. On continue à jouer notre rôle, à vivre avec cette conscience manifestée, mais elle n’apparaît plus qu’au second plan. Au premier plan, il y a ce silence, cette verticalité. Alors l’horizontalité, c’est-à-dire la conscience manifestée, est.

À ceux qui s’identifient toujours à leur «personne» et aspirent à l’extinction de l’ego, que peux-tu dire?

D’accord, il n’y a pas eu la découverte de cet état, mais... Mais cet état — qui n’en est pas un — on l’est tous déjà. L’Éveil, c’est la découverte de l’unicité. C’est voir qu’avant d’être cette conscience manifestée, qu’elle soit individuelle ou universelle, tu es «quelque chose» qui est «en amont». Tous, on est «cette chose», on est cet Absolu. Simplement, c’est recouvert par cette conscience.

Donc, «cette chose» est là, cette puissance est là. Et c’est elle qui va te trouver. C’est elle qui va te saisir, te faire découvrir la réalité vraie. C’est elle qui va t’enseigner.

Découvrir votre vraie nature. Il n’y a que vous et, quand vous savez cela, il n’y a que l’amour.

Avant ça...

Avant ça, si j’en crois ma propre expérience, il s’agit d’être tout simplement ce qu’on est, d’être honnêtement ce qu’on est. Autrement dit, de faire un avec la vie, avec ses désirs, ses souffrances, avec tout ce qui se présente. C’est vivre pleinement, intensément, simplement... C’est ne pas se croire plus fort que soi-même. C’est éviter d’avoir deux ou trois voix dans sa tête — déjà, une qui affirme que l’on est une personne, ça suffit! C’est essayer d’accepter la vie telle qu’elle est, du mieux qu’on peut, sans prétendre avoir la capacité d’être autrement que l’on est, de faire autrement que l’on fait.

C’est accueillir la vie comme elle est, sans l’éternel commentaire qu’elle devrait être autrement?

C’est être le plus fluide possible avec la vie. C’est ça vivre simplement. Ça ne veut pas dire avoir une vie très intense, très mouvementée. C’est, quelle que soit ta vie, passionnée si tu es de nature passionnée, tranquille si tu es d’un naturel tranquille : l’accepter telle qu’elle est. Déjà, bien souvent, il y a une voix qui murmure «je devrais m’y prendre autrement, ma vie devrait être autrement...» Alors accepter cette voix. Ne pas compliquer les choses. Ne pas laisser s’imposer, par exemple, une nouvelle voix qui dirait «il ne faut pas qu’il y ait cette voix qui parle dans ma tête»...

Se laisser vivre, simplement, la vie qui apparaît à nous.

Quand tu dis «vivre intensément» : de quelle intensité parles-tu?

Je fais référence à ce que j’ai vécu. Je n’ai pas eu une vie intense, avec des passions, des choses qui m’ont fait vibrer fort. Non... Vivre intensément, pour moi, c’est vivre intensément l’amour de ton fils, vivre intensément l’amour de ta mère, vivre intensément l’amour de toi-même... Tu vois, c’est ça. Peu importe si tu es une star ou une femme de ménage. «Intensément», ça fait référence à l’amour de la vie. Ça peut être tout aussi bien vivre intensément la fête si tu es une fille qui fait la fête, ou la saveur du vin que tu es en train de savourer... Intensément, c’est tout. De toute façon, la vie se charge de nous et nous ramènera là où il faut.

Quelqu’un qui est dépressif qui n’aime pas la vie, qui ne s’aime pas lui-même... il est à des années-lumière de cette vie spirituelle, alors? !

Non. Car tu peux aussi vivre intensément ces moments de crise, ces moments où les choses ne vont pas comme tu veux... puisqu’il s’agit d’accepter la vie telle qu’elle est. Quelle qu’elle soit dans l’instant.

Il y a des gens dépressifs qui sont très spirituels.

Vivre intensément, c’est ne pas se poser davantage de questions que ce qu’on se pose déjà du seul fait de se prendre pour une personne.

C’est sentir les choses, sentir ce qu’on est en train de faire, se donner entièrement à la vaisselle qu’on est en train de faire, au choc émotionnel qui vient nous perturber... plutôt que de penser?

C’est vivre sa vie en faisant la vaisselle et en ayant dans la tête toutes sortes de pensées qui nous embarquent ailleurs. C’est s’accepter vraiment tel qu’on est, avec cette petite voix dans la tête puisque c’est elle qui se présente.

[…]

Et pour ça le «oui» à la vie est plus propice que le «non»?

Je ne dirais pas le oui... Une certaine neutralité, une justesse, plutôt. Parfois, on sent qu’il faut dire non. C’est davantage une fluidité, une justesse, qu’un «oui». Une neutralité qui permet de ne pas totalement être là... tout en étant là. Mais ça, cette justesse, est-ce la personne qui la «trouve»? N’est-ce pas déjà «cette chose» qui est en train d’agir?

Dès le moment où l’existence a pris le pouvoir — c’est-à-dire la conscience qu’on a de l’existence de soi et du monde —, il faut arriver à la vivre, à vivre cette existence, à vivre sa vie sans chercher ce sentiment d’inexistence qui pourrait apporter, croit-on, un bien-être, une tranquillité... Ça, c’est faux. «Je» ne peux pas trouver l’inexistence. «Je» n’a pas à la chercher. C’est l’inexistence qui doit nous saisir.

Donc, suivre une voie spirituelle n’a aucun sens?

Si, elle a son sens. Si ma vie m’amène à avancer sur une voie spirituelle, avec des techniques de méditation, avec une progression apparente vers des états de conscience de plus en plus subtils, il faut respecter ça. Il faut y aller, le vivre pleinement, intensément. C’est ça aussi, accepter ma vie telle qu’elle est!

[…]

Ce basculement qui fait qu’il n’y a plus cet aveuglement sur ce qu’on croit être — nos émotions, nos sens, notre mental... On s’aperçoit qu’on n’est pas tout ça. On continue de vivre avec tout ça, mais on ne l’est pas. Notre véritable nature n’est pas cela. Notre véritable nature c’est quelque chose d’inexprimable... Découvrez, et vous verrez...

Amour, méditation, présence : même ça, n’est-ce pas quelque chose qui nous saisit, plutôt qu’un acte, un choix «personnel»?

Bien sûr. C’est justement ça qui est beau dans l’amour : c’est que l’amour ne se pense pas. Tout d’un coup, il te saisit. La magie, c’est qu’il a la capacité de te faire t’oublier, de t’arracher à ta conscience individuelle pour te plonger dans la conscience universelle. C’est pour ça qu’il y a fusion. C’est pour ça que les premiers mois, les premières années, sont toujours exceptionnels. Mais, plus ou moins vite, la conscience individuelle reprend le dessus... et il faut changer de partenaire!

Que penses-tu de l’assise, de la méditation, de toutes les «pratiques spirituelles» proposées par les voies progressives?

C’est aussi bien que n’importe quoi... Mais il n’y a rien qui fait qu’on sera plus apte à être saisi. Certains, qui ne sont jamais passés par aucune pratique spirituelle, peuvent être saisis par «cette chose». L’inverse également.

[…]

Donner tout son cœur à la vie telle qu’elle est... Et ce grand cœur qui bat éternellement viendra nous saisir. Là, on ne pourra qu’apprendre, on ne pourra que découvrir chaque instant, à chaque instant. Parce que c’est tellement passionnant que c’est tout le temps là. C’est placé avant toute chose, avant tout ce qu’on croirait être. C’est ce grand livre, ouvert à l’intérieur de soi, qui nous donne la clarté de voir la réalité...

On vit parfois des expériences extraordinaires, dans les «voies progressives», des visions, des clartés, des espaces infinis... des moments si intenses que la conscience «moi je», parfois, s’efface. Quelle est la valeur de ces expériences, selon toi?

C’est ce qu’on peut appeler des moments d’ouverture. L’intensité y est telle qu’elle prend le dessus. Il y a un dépassement de soi-même.

On est où, là? Toujours dans la conscience universelle? Ou dans «autre chose»?

Je serais tentée de dire que c’est la conscience universelle qui est là, qui est très ouverte... Tu n’es plus là en tant que personne... mais tu n’es pas non plus déconnecté.








ETTY HILLESUM 1914-1942


BIOGRAPHIE [Wikipedia]

Esther Hillesum est née le 15 janvier 1914 à Middelbourg dans une famille juive libérale. Son père, Louis Hillesum, est docteur en lettres classiques et proviseur du lycée de Deventer. Sa mère, Rebecca Bernstein, a fui les pogroms russes en 1907. Etty Hillesum a deux frères, Jaap qui étudiera la médecine et Mischa qui étudiera le piano. Elle obtient une maîtrise de droit en 1939 tout en poursuivant des études de russe. Le 10 mai 1940, les troupes nazies envahissent les Pays-Bas. Après une scolarité aboutie au lycée de Deventer en 1929, elle entame — sans passion — des études de droit public à Amsterdam et obtient une maitrise en 1939. Durant ces études, elle emménage chez l’expert comptable retraité Hans Wegerif qui héberge plusieurs étudiants et avec lequel elle entretient une relation jusqu’en 1942. Gravitant dans un milieu de gauche et contestataire, Hetty, qui est douée pour les langues, gagne sa vie en donnant des cours particuliers de russe.

Julius Spier

Le 3 février 1941, Etty Hillesum entreprend une thérapie avec Julius Spier que lui a présenté son logeur. Réfugié aux Pays-Bas en 1937 pour fuir les lois antisémites nazies, ce dernier pratique la « psycho-chirologie », une forme de thérapie que Carl Gustav Jung — dont il a été l’élève puis le collègue — lui a recommandé de développer. Il devient son maître spirituel, elle l’appelle « l’accoucheur de mon âme » sans qu’elle exprime clairement les motivations de cette thérapie.

Sur les recommandations de Spier, elle entame la rédaction d’un journal à partir du 9 mars 1941, au fil duquel on apprend qu’elle estime qu’il n’y a pas de personne plus malheureuse qu’elle sur Terre, qu’elle manque de confiance en elle et — ‘éprouv [ant la] pénible sensation d’un désir insatiable devant la beauté des êtres et du monde’ — qu’elle connaît des moments dépressifs. Des relations complexes se tissent entre la jeune femme et le psychologue quinquagénaire : elle est à la fois sa cliente, son élève, sa secrétaire et son amie de cœur, et ils ne cessent de se défier pour se faire grandir mutuellement. Douze mois plus tard, elle écrit : « je pense que désormais je fêterai mon anniversaire le 3 février » et célèbre sa première année, la « plus belle année » de sa vie.

Persécutions nazies et mystique chrétienne

Dans son journal intime, elle relate la spirale inexorable des restrictions des droits et des persécutions qui amènent en masse les juifs néerlandais vers les camps de transit, puis vers la mort en déportation. D’innombrables notations font de ce texte, et de ses lettres de Westerbork, camp de transit situé au nord-est des Pays-Bas, où elle séjourna à plusieurs reprises, des documents historiques de premier plan pour l’étude de l’histoire des Juifs aux Pays-Bas pendant la guerre. Dans son journal, elle évoque aussi son évolution spirituelle qui, à travers la lecture, l’écriture et la prière, la rapproche du christianisme, jusqu’au don absolu de soi, jusqu’à l’abnégation la plus totale, tout en gardant, avec une admirable constance, son indéfectible amour de la vie, et sa foi inébranlable en l’humain, alors même qu’elle le voit journellement accomplir des crimes parmi les plus odieux. Au camp de Westerbork, elle est chargée d’enregistrer les noms des personnes qui partent en déportation. Elle y notera notamment celui de la carmélite juive Edith Stein.

Mort et postérité

Etty a deux frères, Jaap, interne en médecine au moment de sa déportation, et Mischa, pianiste dont les dons exceptionnels firent un moment espérer à la famille Hillesum qu’il échapperait au sort des Juifs. Mischa et les parents d’Etty succomberont comme cette dernière à Auschwitz en 1943. Jaap ne survivra pas à l’évacuation de Bergen-Belsen en 1945. Ce sont les écrits d’Etty qui donneront une postérité à cette famille, par leur grande valeur historique, spirituelle, mais aussi littéraire.


JOURNAL JUILLET-OCTOBRE 1942 (EXTRAITS)159

[…]

Vendredi 3 juillet 1942, 9 heures et demie du soir. C’est vrai, je suis toujours assise au même bureau, mais j’ai l’impression de devoir tirer un trait au bas de tout ce que j’ai écrit jusqu’ici pour continuer sur un ton nouveau. Quand on a une certitude nouvelle dans sa vie il faut lui donner un abri, lui trouver une place : ce qui est en jeu, c’est notre perte et notre extermination, aucune illusion à se faire là-dessus. «On» veut notre extermination totale, il faut accepter cette vérité, et cela ira déjà mieux. Aujourd’hui, j’ai ressenti pour la première fois un immense découragement, et je dois lui régler son compte. S’il nous faut crever, qu’au moins ce soit avec grâce — mais je ne voulais pas m’exprimer aussi crûment. Pourquoi ce découragement m’atteint-il seulement maintenant? Parce que j’ai des ampoules aux pieds d’avoir marché en ville par cette chaleur; parce que tant de gens ont les pieds meurtris depuis qu’ils n’ont plus le droit de prendre le tram; à cause du petit visage blême de Renate, obligée d’aller en classe à pied, une heure de marche à chaque trajet? Parce que Liesl fait des heures de queue pour s’entendre refuser des légumes verts? Pour infiniment de choses qui, prises séparément, sont des détails, mais constituent autant d’opérations de la grande guerre d’extermination qu’on nous a déclarée. Pour l’instant, tout le reste paraît encore grotesque et inimaginable : S. qui ne peut plus entrer dans cette maison pour rendre visite à son piano, à ses livres; et moi qui ne peux plus aller chez Tide, etc.*

Bon, on veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l’accepte. Je le sais maintenant. Je n’imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancœur s’ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les Juifs. Mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j’ose à peine le dire en société.

La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l’accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux — pour mon propre usage, sans pouvoir encore l’expliquer à d’autres — la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l’expliquer; mais si cela ne m’est pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il se sera rompu, et c’est pourquoi je dois vivre cette vie jusqu’à mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles, de sorte que mon successeur n’ait pas à recommencer à zéro et rencontre

*. En vertu de l’interdiction faite aux Juifs d’entrer dans une maison « non juive ». Etty vivait d’ailleurs en constante infraction à cette règle, et se rendait même coupable de « Rassenschande » (relations amoureuses avec un non-Juif), « crime » passible de déportation immédiate.



moins de difficultés. N’est-ce pas une façon de travailler pour la postérité? […]

3 juillet 1942. […]

Autrefois je croyais devoir produire un certain nombre de pensées profondes par jour; aujourd’hui il m’arrive d’être une friche infertile, mais étendue sous un ciel vaste, haut et paisible. C’est mieux. Je me défie aujourd’hui de cette profusion de pensées jaillissantes, j’aime mieux être de temps en temps en friche et en attente. Il s’est passé énormément de choses en moi ces derniers jours, mais elles ont fini par se cristalliser autour d’une idée. Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine d’ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l’ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sentiment de la vie, sans qu’il s’en trouve amoindri pour autant. Je ne suis ni amère ni révoltée, j’ai triomphé de mon abattement, et j’ignore la résignation. Je continue à progresser de jour en jour sans plus d’entraves qu’autrefois, même en envisageant la perspective de notre anéantissement. Je ne me parerai plus de belles formules qui prêtent toujours à malentendu : «J’ai réglé mes comptes avec la vie, il ne peut plus rien m’arriver, d’ailleurs il ne s’agit pas de moi personnellement, peu importe qui meurt, moi ou un autre, l’important c’est que l’on meurt.»

Voilà ce que je dis souvent autour de moi, mais cela n’a pas beaucoup de sens et ne rend pas clairement ce que je veux dire — et au fond cela ne fait rien.

En disant : «J’ai réglé mes comptes avec la vie», je veux dire : l’éventualité de la mort est intégrée à ma vie; regarder la mort en face et l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir cette vie. À l’inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l’accepter, c’est le meilleur moyen de ne garder qu’un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie. C’est ma première confrontation avec la mort. Je n’ai jamais très bien su comment appréhender la mort. À son égard je suis d’une virginité totale. Je n’ai encore jamais vu un mort. C’est incroyable : dans ce monde semé de millions de cadavres, à vingt-huit ans je n’ai encore jamais vu un mort!

[…]

Un peu plus tard. Si cette journée ne m’avait rien apporté (s’il n’y avait eu au dernier moment cette bonne et pleine confrontation avec la mort et l’anéantissement), je n’aurais eu garde d’oublier ce brave soldat allemand qui attendait au kiosque avec son sac de carottes et de choux-fleurs. Il avait commencé par glisser un billet dans la main de la jeune femme, dans le tramway; puis il y eut cette lettre qu’il faut absolument que je lise un jour. Il lui disait qu’elle lui rappelait la fille d’un rabbin qu’il avait soignée et veillée sur son lit de mort. Et ce soir, il est venu lui rendre visite*.

Quand Liesl m’a raconté cette histoire, je me suis dit tout de suite : «Ce soir il faudra prier aussi pour ce soldat allemand.» L’un des innombrables uniformes qui nous entourent a pris soudain un visage. Il est probable qu’il est parmi eux d’autres visages où nous pourrions lire un langage compréhensible pour nous. Il souffre lui aussi. Il

*. Cette histoire racontée de façon très allusive concerne Liesl Levie ; le soldat s’était apparemment offert à la ravitailler. Etty revient un peu plus loin sur cette anecdote.

n’y a pas de frontière entre ceux qui souffrent, on souffre des deux côtés de toutes les frontières et il faut prier pour tous. Bonne nuit.

Depuis hier j’ai encore vieilli, j’ai pris plusieurs années d’un coup et sens ma fin plus proche. Le découragement m’a quittée, me laissant plus forte qu’avant. En apprenant à connaître ses forces et ses faiblesses et à les accepter, on accroît sa force. Tout cela est très simple et s’impose à moi avec une clarté grandissante, et je voudrais vivre longtemps pour le faire partager avec la même évidence. Bonne nuit encore, pour de bon cette fois.

Samedi matin, 9 heures. De grands changements semblent s’opérer en moi, et je ne crois pas qu’il s’agisse simplement d’états d’âme.

La soirée d’hier a vu émerger une intuition nouvelle (si du moins l’on peut parler d’intuition à ce propos) et ce matin je ressentais une paix, une sérénité, une certitude que je n’avais plus connues depuis longtemps. Et tout cela m’est venu d’une petite ampoule au pied gauche.

[…]

C’est une expérience de plus en plus forte chez moi ces derniers temps : dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela c’est la vie; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès qu’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l’ensemble est perdu, tout devient arbitraire.

À la fin de notre longue marche, une pièce accueillante nous attendait, nous offrant sa sécurité et un divan confortable où nous jeter après nous être débarrassés de nos chaussures; et un accueil chaleureux, et un panier de cerises que des amis avaient envoyé du Betuwe*. Avant, un bon déjeuner était la chose la plus naturelle du monde, aujourd’hui c’est une aubaine inespérée, et si la vie s’est faite plus rude et plus menaçante, elle est aussi plus riche dans la mesure où l’on a renoncé à ses exigences et où l’on accueille avec gratitude, et comme un don, du ciel, tout ce qui reste de bon. Du moins telle est ma réaction, et c’est aussi la sienne; nous nous étonnons parfois ensemble de n’éprouver ni haine, ni indignation, ni amertume — c’est une chose qu’on ne peut plus dire ouvertement en société, nous sommes probablement très seuls à penser ainsi. Tout en marchant, je savais qu’une maison

*. Région située à l’ouest de Nimègue, entre Rhin et Meuse.



amie nous attendait au bout du chemin, et je pensais au jour où ce serait fini, où l’on marcherait sur les chemins pour aboutir à la salle commune d’un baraquement. Je savais que c’était mon destin, non seulement le mien, mais celui de tous les autres, et je l’ai accepté.

[…]

Je sais que dans un camp de travail je mourrai en trois jours, je me coucherai pour mourir, et pourtant je ne trouverai pas la vie injuste.

Fin de la matinée. Enfiler une chemise propre est une sorte de fête. Et faire sa toilette au savon parfumé dans une salle de bains qui vous appartient pour une demi-heure. Je passe mon temps à prendre congé de tous les bienfaits de la civilisation, dirait-on. Et si bientôt je n’en jouis plus, je n’en saurai pas moins qu’ils existent et peuvent embellir la vie, et je les louerai comme un de ses bons côtés, même s’il ne m’est pas donné d’en profiter. Que j’en profite ou non, ce n’est tout de même pas cela qui importe!

Il faut assumer tout ce qui vous assaille à l’improviste, même si un quidam revêtant traîtreusement la forme d’un de vos frères humains fond droit sur vous au sortir d’une pharmacie où vous avez acheté un tube de dentifrice, vous tapote d’un index accusateur et vous demande avec un air d’inquisition : «Vous avez le droit d’acheter dans ce magasin?» Et moi de répondre, un peu timidement, mais avec fermeté et avec mon amabilité habituelle : «Oui, monsieur, puisque c’est une pharmacie.» — «Ah bon», fit-il, sec et méfiant, avant de passer son chemin. Je ne suis pas douée pour les répliques cinglantes. Je n’en suis capable que dans une discussion intellectuelle d’égal à égal. Devant la racaille des rues, pour appeler ces gens par leur nom, je suis totalement désarmée, livrée pieds et poings liés. Je suis confondue, attristée et étonnée que des êtres humains puissent se traiter ainsi, mais répliquer sèchement, clouer le bec à l’adversaire (même dans les limites de la bonne éducation) ne me viendra pas à l’esprit. Cet homme n’avait certainement aucun droit à me soumettre à cet interrogatoire. Encore un de ces idéalistes prêts à aider l’occupant à purger la société de ses éléments juifs. À chacun ses plaisirs dans la vie. Mais le choc de ces petites rencontres avec le monde extérieur est un peu dur à encaisser. Intérieurement, je n’ai pas le moindre intérêt à tenir tête crânement à tel ou tel persécuteur, et je ne m’y forcerai donc jamais. Ils ont bien le droit de voir ma tristesse et ma vulnérabilité de victime désarmée. Je n’ai nul besoin de faire bonne figure aux yeux du monde extérieur, j’ai ma force intérieure et cela suffit, le reste est sans importance.

(Dimanche) 8 heures et demie du matin. […]

Il y a du soleil sur le toit en terrasse et une orgie de cris d’oiseaux, et cette chambre m’entoure déjà si bien que je pourrais y prier. Nous avons tous les deux une vie agitée derrière nous, pleine de succès amoureux de part et d’autre, et il est resté là en pyjama bleu clair, assis au bord de mon lit, il a posé un moment sa tête sur mon bras nu, nous avons parlé et il est ressorti. C’est très touchant. Ni lui ni moi n’avons le mauvais goût d’exploiter une situation facile. Nous avons derrière nous une vie passionnée et débridée, nous avons visité toutes sortes de lits, mais à chacune de nos rencontres nous retrouvons la timidité de la première fois. Je trouve cela très beau et j’en suis heureuse. Maintenant je mets mon peignoir multicolore et je descends lire la Bible avec lui. Toute la journée je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi. Je mène encore une vie très privilégiée. Je ne travaille pas aujourd’hui : ni ménage à faire ni leçons à donner. Mon petit déjeuner est tout prêt dans un sac en papier et Adri va nous apporter notre déjeuner. Je reste immobile, un peu lasse, dans un coin de mon silence, assise en tailleur comme un Bouddha et avec le même sourire, un sourire intérieur, s’entend.

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10 heures du soir. Encore un mot, un seul : chaque minute de cette journée a été engrangée en moi en un clin d’œil, la journée est conservée en moi comme une totalité parfaite, un souvenir réconfortant où l’on viendra puiser un jour, une réalité que l’on portera en soi, constamment présente. Chaque phase de cette journée était suivie d’une nouvelle phase qui faisait pâlir tout le reste. On ne doit se fixer psychologiquement ni dans l’espoir de la survie, ni dans l’attente de la mort. Toutes deux sont présentes comme éventualités extrêmes, mais ni l’une ni l’autre ne doit nous requérir totalement. Ce qui importe, ce sont les urgences du quotidien. Nous parlions hier soir des camps de travail. Je disais : «Je n’ai pas d’illusion à me faire, je sais que je mourrai au bout de trois jours, parce que mon corps ne vaut rien.» Werner pensait la même chose de lui-même. Mais Liesl a dit : «Je ne sais pas, mais j’ai le sentiment que je m’en sortirais quand même.» Je comprends très bien ce sentiment, je l’avais moi-même avant. Un sentiment de force, de ressort indestructible. Je ne l’ai d’ailleurs pas perdu, dans son principe il est toujours là. Mais il ne faut pas le prendre non plus en un sens trop matérialiste. Il ne s’agit pas de savoir si ce corps privé d’entraînement tiendra le choc, c’est relativement peu important; même si l’on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu’à la fin, que la vie a un sens, qu’elle est belle, que l’on a réalisé toutes ses virtualités au cours d’une existence qui était bonne. — Non, je ne peux pas l’exprimer ainsi, je retombe toujours dans les mêmes mots.

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Lundi matin, 11 heures. […]

… je me blottissais doucement, légèrement contre lui, rien en apparence ne distinguait ce moment d’innombrables autres moments de ma vie, mais j’ai eu tout à coup l’impression qu’un grand ciel se déployait autour de nous comme dans une tragédie grecque : un instant tous mes sens se sont brouillés, j’étais avec lui au milieu d’un espace infini traversé de menaces, mais aussi d’éternité. Peut-être était-ce hier le moment où un grand changement s’était accompli en nous pour de bon. Il restait adossé au mur et dit d’un ton presque plaintif : «Ce soir je dois écrire à mon amie, ce sera bientôt son anniversaire, mais que lui dire? L’envie et l’inspiration me manquent également.» Je lui ai dit : «Tu devrais commencer à essayer de lui faire accepter l’idée qu’elle ne te reverra plus, tu devrais lui donner des points de repère pour sa vie sans toi. Tu devrais lui montrer comment vous avez continué à vivre ensemble toutes ces années malgré la séparation physique, et lui rappeler qu’elle a le devoir de continuer à vivre dans l’esprit que tu as défini — ainsi elle conservera au monde un peu de ton esprit, et c’est cela qui importe en fin de compte.» Voilà le genre de propos qu’on se tient en ce moment, et ils ne paraissent même plus irréels : nous sommes entrés dans une nouvelle réalité et tout a pris d’autres couleurs, d’autres accents.

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On envoie même des filles de seize ans dans les camps de travail. Nous autres, leurs aînées, nous devrons les prendre sous notre garde quand le tour des filles de Hollande sera venu. Hier soir, j’ai eu brusquement envie de dire à Han : «Sais-tu qu’on prend même des filles de seize ans?» Mais je me suis retenue en pensant : pourquoi ne pas être bonne pour lui aussi, pourquoi l’accabler encore un peu plus? N’ai-je pas la force d’assumer seule la situation? Tout le monde doit savoir ce qui se passe, c’est vrai, mais ne faut-il pas aussi avoir des égards pour les autres, et se retenir de leur imposer un fardeau qu’on peut très bien porter tout seul?

Il y a quelques jours encore, je pensais : le pire, pour moi, sera d’être privée de papier et de crayon pour faire le point de temps à autre — pour moi c’est une absolue nécessité, sinon à la longue, quelque chose éclatera en moi et m’anéantira de l’intérieur.

Aujourd’hui j’ai une certitude : quand on commence à renoncer à ses exigences et à ses désirs, on peut aussi renoncer à tout. Je l’ai appris en l’espace de quelques jours. Je pourrai peut-être rester ici encore un mois, avant que cette entorse à la réglementation ne soit découverte*. Je vais mettre de l’ordre dans mes papiers; chaque jour je dis adieu. Le véritable adieu ne sera plus alors qu’une

*. Etty fait allusion au fait qu’elle partage la maison d’une famille non juive et envisage soit son déménagement forcé pour le quartier juif (qui n’eut jamais lieu), soit sa déportation.



petite confirmation extérieure de ce qui se sera accompli en moi de jour en jour.

Je suis dans des dispositions singulières. Est-ce bien moi qui écris ici avec autant de paix et de maturité? Et saura-t-on me comprendre si je dis que je me sens étonnamment heureuse, non pas d’un bonheur exalté ou forcé, mais tout simplement heureuse, parce que je sens douceur et confiance croître en moi de jour en jour? Parce que les faits troublants, menaçants, accablants qui m’assaillent ne produisent chez moi aucun effet de stupeur? Parce que je persiste à envisager et à vivre ma vie dans toute la clarté et la netteté de ses contours. Parce que rien ne vient troubler ma façon de penser et de sentir. Parce que je suis capable de tout supporter et de tout assumer et que la conscience de tout le bien qui a existé dans la vie, dans ma vie, loin d’être refoulée par tout le reste, m’imprègne chaque jour un peu plus. J’ose à peine continuer à écrire; c’est étrange, on dirait que je vais presque trop loin dans mon détachement de tout ce qui, chez la plupart, produit un véritable abrutissement. Si je sais, si je sais avec certitude que je vais mourir la semaine prochaine, je suis capable de passer mes derniers jours à mon bureau à étudier en toute tranquillité; mais ce ne serait pas une fuite : je sais maintenant que vie et mort sont unies l’une à l’autre d’un lien profondément significatif. Ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre ou atroce.

[…]

Mardi 7 juillet, 9 heures et demie du matin. […]

Quant à moi, je sais qu’on doit se défaire même de l’inquiétude qu’on éprouve pour les êtres aimés. Je veux dire ceci : toute la force, tout l’amour, toute la confiance en Dieu que l’on possède (et qui croissent si étonnamment en moi ces derniers temps), on doit les tenir en réserve pour tous ceux que l’on croise sur son chemin et qui en ont besoin. «Je me suis dangereusement accoutumé à votre présence», disait-il hier. Dieu sait si moi aussi, je me suis «dangereusement accoutumée» à la sienne! Et pourtant je devrai me détacher de lui aussi. Je veux dire : mon amour pour lui doit être un réservoir de force et d’amour à donner à tous ceux qui en ont besoin; à l’inverse, l’amour et la sollicitude qu’il m’inspire ne doivent pas me ronger au point de me priver de toutes mes forces. Car même cela, ce serait de l’égoïsme. Et même dans la souffrance on peut puiser de la force. Et mon amour pour lui peut suffire à me nourrir toute une vie, et d’autres avec moi. Il faut aller jusqu’au bout de sa logique. On pourrait dire : je puis tout supporter jusqu’à un certain point, mais s’il devait lui arriver quelque chose ou que je doive le quitter, ce serait trop, je n’en supporterai pas plus. Or on doit toujours pouvoir continuer. Aujourd’hui c’est tout l’un ou tout l’autre : ou bien on en est réduit à penser uniquement à soi-même et à sa survie en éliminant toute autre considération, ou bien l’on doit renoncer à tout désir personnel et s’abandonner. Pour moi cet abandon n’équivaut pas à la résignation, à une mort lente, il consiste à continuer à apporter tout le soutien que je pourrai là où il plaira à Dieu de me placer, au lieu de sombrer dans le chagrin et l’amertume. Je me sens toujours dans des dispositions étranges. Je pourrais presque dire : il me semble que je plane au lieu de marcher, et pourtant je suis en pleine réalité et je sais parfaitement ce qui est en jeu.

[...)

Je partage la souffrance de ceux que je vois en ce moment tous les soirs et qui, la semaine prochaine, travailleront dans l’un des endroits les plus menacés de la terre, dans une usine d’armement ou Dieu sait où — si du moins on les laisse encore travailler. Mais j’enregistre le plus petit geste, la moindre phrase prononcée, la plus fugitive expression de leur visage, et je le fais avec distance, avec objectivité et presque avec froideur. J’adopte instinctivement le point de vue de l’artiste et je crois qu’un jour, quand il me paraîtra nécessaire de tout raconter, j’en aurai aussi le talent.

[…]

Ce qui me préoccupe le plus, ce sont mes pieds qui refusent tout service. Et j’espère que le moment venu, ma vessie sera retapée, sinon je serai une rude gêneuse pour les entassements humains qui sont ma société future. Et je devrais me décider enfin à aller chez le dentiste, toutes ces petites corvées que l’on a repoussées une vie durant, il est temps de s’en débarrasser, je crois. Et je ferais bien de cesser de fureter dans la grammaire russe, j’en sais assez pour mes élèves, du moins pour les mois qui viennent, il vaut mieux terminer l’Idiot.

Je ne prends plus de notes de lecture, c’est beaucoup trop long et on ne me laissera certainement pas traîner avec moi tout ce papier. Désormais il faudra savoir extraire mentalement l’essence de tout ce que je lis et l’engranger pour les temps de pénurie. Et je me ferai beaucoup mieux à l’idée de mon départ si je concrétise cet adieu dans une série de petits actes, de manière à ne pas recevoir «l’échéance fatidique» comme un coup mortel : liquider des lettres, des papiers, tout le fouillis de mon bureau. Je pense tout de même que Mischa ne sera pas retenu pour les camps.

Je dois me coucher plus tôt, sinon je suis trop somnolente dans la journée et je ne puis me le permettre. Il faut que je mette la main sur la lettre de notre brave soldat allemand avant le départ de Liesl : je veux la conserver à titre de «document humain». Après un désespoir immense et accablant, cette histoire a connu divers rebondissements des plus singuliers. La vie est si curieuse, si surprenante, si nuancée, et chaque tournant du chemin nous découvre une vue entièrement nouvelle. La plupart des gens ont une vision conventionnelle de la vie, or il faut s’affranchir intérieurement de tout, de toutes les représentations convenues, de tous les slogans, de toutes les idées sécurisantes, il faut avoir le courage de se détacher de tout, de toute norme et de tout critère conventionnel, il faut oser faire le grand bond dans le cosmos : alors la vie devient infiniment riche, elle déborde de dons, même au fond de la détresse.

[…]

De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens

affectifs se détachent de moi; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m’envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu’à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu’elle est, ce n’est pas le fait de Dieu, mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d’épanouissement, mais n’avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu’à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd’hui hommes et peuples s’effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m’est devenue transparente, et le cœur humain aussi; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j’ai une confiance en Dieu dont l’approfondissement rapide, au début, m’effrayait presque, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail.

Jeudi matin, 9 heures et demie. Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l’Éternité. Il faut devenir aussi simple et aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être.

[…]

Ces derniers jours, je traverse la vie comme si j’avais en moi une plaque photographique enregistrant sans faillir tout ce qui m’entoure, sans omettre le moindre détail. J’en ai conscience, tout s’engouffre en moi avec des contours bien découpés.

Un jour — lointain peut-être — je développerai et tirerai tous ces clichés. Pour trouver le ton nouveau qui conviendra à un sens nouveau de la vie. Tant qu’on n’a pas trouvé ce ton, on devrait s’imposer le silence. Mais c’est en parlant qu’on doit tâcher de le trouver, on ne peut pas se taire, ce serait aussi une fuite. On doit aussi suivre la transition du ton ancien au ton nouveau jusque dans ses articulations les plus fines.

Dure, très dure journée. Il faut apprendre à porter avec les autres le poids d’un «destin de masse» en éliminant toutes les futilités personnelles. Chacun veut encore tenter de se sauver, tout en sachant très bien que s’il ne part pas, c’est un autre qui le remplacera. Est-ce bien important que ce soit moi ou un autre, tel ou tel autre? C’est devenu un destin de masse, commun à tous, et on doit le savoir. Journée très dure. Mais je me retrouve toujours dans la prière. Et prier, je pourrai toujours le faire, même dans le lieu le plus exigu. Et ce petit fragment du destin de masse que je suis à même de porter, je le fixe sur mon dos comme un baluchon avec des nœuds toujours plus forts et toujours plus serrés, je fais corps avec lui et l’emporte déjà par les rues.

Je devrais brandir ce frêle stylo comme un marteau et les mots devraient être autant de coups de maillet pour parler de notre destinée et pour raconter un épisode de l’histoire comme il n’y en a encore jamais eu. On n’avait jamais vu de persécution sous cette forme totalitaire, organisée à l’échelle des masses, englobant toute l’Europe. Il faudra bien tout de même quelques survivants pour se faire un jour les chroniqueurs de cette époque. J’aimerais être, modestement, l’un d’entre eux. […]

Samedi 11 juillet 1942, 11 heures du matin. On ne peut parler des choses ultimes, des choses les plus graves de cette vie que lorsque les mots jaillissent de vous aussi simplement et naturellement que l’eau d’une source.

Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. Peu à peu toute la surface de la terre ne sera plus qu’un immense camp et personne ou presque ne pourra demeurer en dehors. C’est une phase à traverser. Ici, les Juifs se racontent des choses réjouissantes : en Allemagne, les Juifs sont emmurés vivants ou exterminés aux gaz asphyxiants. Ce n’est pas très malin de colporter ce genre d’histoires et de surcroît, à supposer que ces atrocités se passent vraiment sous une forme ou une autre, ce n’est pas nous qui avons à en répondre?

[…]

Que se passe-t-il donc en moi en ce moment? D’où vient cette gaieté légère, presque folâtre? La journée d’hier a été dure, très dure, et j’ai eu beaucoup à endurer et à assumer. Mais c’est fait, j’ai absorbé encore une fois tout ce qui m’assaillait et je suis capable d’affronter un peu plus de choses qu’hier. C’est probablement ce qui me donne cette allégresse et cette paix intérieures : je suis capable de venir à bout de tout, seule et sans que mon cœur se dessèche d’amertume, et mes pires moments de tristesse, de désespoir même, laissent en moi des sillons fertiles et me rendent plus forte. Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur la réalité de la situation et je renonce même à prétendre aider les autres; je prendrai pour principe d’«aider Dieu» autant que possible et si j’y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. Mais n’entretenons pas d’illusions héroïques sur ce point.

[…]

Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d’un être à un autre sont des chemins intérieurs. Dans le monde extérieur, on est arraché l’un à l’autre et les chemins qui pouvaient vous réunir sont si profondément ensevelis sous les ruines que, dans bien des cas, on n’en retrouvera jamais la trace. Maintenir le contact, poursuivre une vie à deux, cela ne peut se faire qu’intérieurement. Et ne conserve-t-on pas toujours l’espoir de se retrouver un jour sur cette terre?

Je ne sais évidemment pas comment je réagirai lorsque je serai vraiment placée devant l’obligation de le quitter. J’entends encore sa voix, lorsqu’il m’a téléphoné ce matin; ce soir je dînerai à sa table, demain matin nous nous promènerons, nous déjeunerons chez Lies] et Werner puis, l’après-midi, nous ferons de la musique. Il est toujours là. Et au fond de moi, je ne crois peut-être pas encore vraiment qu’il me faudra me séparer de lui, et des autres. Un être humain est peu de chose.

[…]

Il n’est pas vrai que je veuille aller au-devant de mon anéantissement, un sourire de soumission aux lèvres. Ce n’est pas cela non plus. C’est le sentiment de l’inéluctable, son acceptation et en même temps la conviction qu’en fait, rien ne peut plus nous être ravi. Ce n’est pas une sorte de masochisme qui me pousserait à vouloir partir absolument, à désirer être arrachée aux fondements de mon existence, mais serais-je vraiment très heureuse de pouvoir me soustraire au sort imposé à tant d’autres? On me dit : «Quelqu’un comme toi a le devoir de se mettre en sûreté, tu as encore tant de choses à faire dans la vie, tant à donner.» Mais ce que j’ai ou non à donner, ne pourrai-je pas le donner où que je sois, ici dans un petit cercle d’amis ou ailleurs dans un camp de concentration? Et c’est singulièrement se surestimer que de se croire trop de valeur pour partager avec les autres une «fatalité de masse».

Et si Dieu estime que j’ai encore beaucoup à faire, je le ferai tout aussi bien après avoir traversé les mêmes épreuves que les autres. La valeur humaine présente ou non en moi ressortira de mon comportement dans cette situation entièrement nouvelle. Même si je n’y survis pas, ma façon de mourir apportera une réponse au «qui suis-je? ». Il n’est plus temps de se maintenir coûte que coûte en dehors d’une situation donnée, il s’agit plutôt de savoir comment on réagit à toute nouvelle situation, comment on continue à vivre. Ce qu’il est juste que je fasse, je le ferai. Mes reins continuent à suppurer et ma vessie à faire des siennes, je vais me faire établir un certificat, si possible. On me recommande en effet de prendre un petit emploi de «couverture» au Conseil juif. Le Conseil n’a pas engagé moins de cent quatre-vingts personnes la semaine dernière, et maintenant les désespérés s’y pressent en grappes humaines. On dirait, après un naufrage, un morceau de bois flottant sur l’immensité de l’océan, où le plus de gens possible cherchent à se raccrocher. Mais il me paraît absurde et illogique de tenter cette démarche. Et il n’est pas non plus dans ma nature de faire jouer des relations haut placées. Il semble d’ailleurs que le Conseil soit le théâtre de toutes sortes de trafics louches et l’hostilité publique contre cet étrange organe-tampon croît d’heure en heure. Et d’ailleurs : les membres du Conseil auront leur tour, après les autres. Mais, dira-t-on, à ce moment-là les Anglais auront peut-être débarqué. C’est l’avis de ceux qui portent encore en eux un espoir politique. Je crois qu’on doit se départir de tout espoir fondé sur le monde extérieur; inutile de se livrer à de savants calculs de durée. Et maintenant, mettons la table.

Prière du dimanche matin. Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m’inspire l’avenir; mais cela demande un certain entraînement. Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider — et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. Il y a des gens — le croirait-on? — qui au dernier moment tâchent à mettre en lieu sûr des aspirateurs, des fourchettes et des cuillers en argent, au lieu de te protéger toi, mon Dieu. Et il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : «Moi, je ne tomberai pas sous leurs griffes!» Ils oublient qu’on n’est jamais sous les griffes de personne tant qu’on est dans tes bras.

[…]

Mardi 14 juillet au soir. Chacun est bien forcé de vivre selon le style qui est le sien. Je suis incapable d’intervenir activement pour me «sauver», cela me paraît absurde, m’agite et me rend malheureuse. La lettre de candidature que j’ai adressée au Conseil juif sur la recommandation pressante de Jaap m’a fait perdre ce bel équilibre de sérénité et de gravité qui était le mien aujourd’hui. Comme s’il s’agissait d’un acte indigne. Cette foule qui se presse autour de l’unique épave flottant encore après le naufrage. Et de sauver ce qui reste à sauver, et de se repousser l’un l’autre en se condamnant à la noyade : c’est si indigne, et cette mêlée me répugne. Je suis probablement de ceux qui préfèrent continuer à se laisser flotter un peu sur le dos, les yeux tournés vers le ciel, et qui, avec un geste résigné et pieux, finissent par se laisser couler. Je ne puis faire autrement. Mes combats se déroulent sur un théâtre intérieur et contre mes démons personnels; lutter au milieu de milliers de gens effrayés, contre les fanatiques qui veulent notre mort et allient la fureur à une froideur glacée, non, ce n’est pas pour moi. Je n’ai pas peur non plus; c’est étrange, je suis si paisible, j’ai parfois l’impression de me tenir sur les créneaux du palais de l’Histoire et d’embrasser du regard de vastes étendues. Je suis capable de porter sans succomber ce fragment d’histoire que nous sommes en train de vivre. Je sais tout ce qui se passe et je garde la tête froide. Parfois c’est comme si une couche de cendre était répandue sur mon cœur. Et parfois il me semble que, sous mes propres yeux, mon visage se fane et se consume et que mes traits effacés sont la ligne de fuite des siècles qui se précipitent — tout se désagrège alors sous mes yeux et mon cœur se détache de tout. Ce sont des instants fugitifs, ensuite tout se recompose, mes idées redeviennent claires et je me sens capable de porter ce bloc d’histoire sans succomber sous le poids. Et quand on a commencé à faire route avec Dieu, on poursuit tout simplement son chemin, la vie n’est plus qu’une longue marche — sentiment étrange.

[…]

Mercredi matin. Je crois que, la nuit dernière, je n’ai pas encore assez bien prié. Ce matin, après avoir lu son petit mot, j’ai senti l’émotion rompre les digues et me submerger. J’étais en train de mettre la table du petit déjeuner et tout à coup il m’a fallu m’arrêter, joindre les mains, m’incliner là au milieu de la pièce et les larmes longtemps enfermées en moi ont soudain submergé mon cœur; il y avait en moi tant d’amour, tant de pitié, tant de douceur, mais aussi tant de force, qu’il est impensable que ma prière ne soit d’aucun secours. Après avoir lu sa lettre, j’ai senti en moi un recueillement grave et profond.

Si étrange que cela semble, ces quelques lignes pâles, hâtivement griffonnées au crayon, sont ma première lettre d’amour. Oh, j’en ai de pleines malles, de ces fameuses «lettres d’amour», tant les hommes m’ont écrit de mots de passion, de tendresse, de promesse et de désir, tant de mots pour tenter de se réchauffer et de me réchauffer à ce qui n’était souvent qu’un feu de paille.

Mais ses mots à lui, hier : «Tu sais, j’ai le cœur lourd», et ce matin : «Amour, je veux continuer à prier», sont les cadeaux les plus précieux qu’ait jamais reçus mon cœur pourtant comblé.

Le soir. Non, je ne crois pas que je succomberai. Cet après-midi, court moment de désespoir et de chagrin, moins à cause des événements que par apitoiement sur moi-même, à l’idée de devoir le laisser seul, et en craignant la douleur de la séparation moins pour moi-même que pour lui. Il y a quelques jours encore je croyais avoir tout vécu, tout supporté par anticipation, et que plus rien ne pouvait m’arriver, mais aujourd’hui j’ai dû me rendre à l’évidence : tout cela me touche de plus près que jamais. C’était très dur. Je t’ai été infidèle un moment, mon Dieu, mais pas complètement. Il est bon de traverser de ces moments de désespoir où toute lueur semble s’éteindre : un calme perpétuel aurait quelque chose de surhumain. Mais j’ai recouvré la certitude de pouvoir surmonter le pire désespoir.

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Quand je prie, je ne prie jamais pour moi, toujours pour d’autres, ou bien je poursuis un dialogue extravagant, infantile ou terriblement grave avec ce qu’il y a de plus profond en moi et que pour plus de commodité j’appelle Dieu. Prier pour demander quelque chose pour soi-même me paraît tellement puéril. Pourtant je lui demanderai, demain, s’il lui arrive de prier pour lui-même; en ce cas je le ferai aussi pour moi, malgré tout. Je trouve non moins puéril de prier pour un autre en demandant que tout aille bien pour lui : tout au plus peut-on demander qu’il ait la force de supporter les épreuves. Et en priant pour quelqu’un, on lui transmet un peu de sa propre force.

Pour la plupart des gens, la plus grande souffrance, c’est leur totale impréparation intérieure : ils périssent lamentablement ici même avant d’avoir vu l’ombre d’un camp de concentration. Cette attitude rend notre défaite totale. L’enfer de Dante est une comédie légère à côté. «C’est cela, l’enfer», m’a-t-il dit l’autre jour, très simplement et du ton de la constatation objective.

[Le 15 juillet 1942, Etty obtint un petit emploi au Conseil juif, section «Affaires culturelles».]

16 juillet, 9 heures et demie du soir. As-tu donc d’autres projets pour moi, mon Dieu? Puis-je accepter ceci? Mais je reste prête. Demain je descends en enfer, reposons-nous bien ce soir pour affronter le travail qui nous y attend! Je pourrais parler toute une année de la journée d’aujourd’hui. Jaap et Loopuit, ce vieil ami, qui s’est écrié : «Je ne tolérerai pas qu’Etty soit envoyée en Drenthe!» Léo de Wolff* nous a épargné encore quelques heures d’attente et j’ai dit à Jaap : «Il me faudra faire beaucoup de bien autour de moi pour racheter tous ces passe-droits. Il y a quelque chose de pourri dans notre société, il n’y a pas de justice!» Liesl a remarqué spirituellement : «La preuve c’est que tu es, toi précisément, victime du piston!»

Pourtant même là, dans ce couloir, dans les remugles et la bousculade de la foule, j’ai réussi à lire quelques lettres de Rilke, je continue tout de même à ma manière. La panique sur les visages. Tous ces visages, mon Dieu, ces visages!

Je vais me coucher. J’espère être un ferment de paix dans cette maison de fous. Je me lèverai de bonne heure pour me concentrer à l’avance. Mon Dieu, qu’as-tu l’intention de faire de moi? Je n’ai même pas eu le temps de réaliser que j’avais reçu ma convocation pour Westerbork, au bout de quelques heures elle était déjà annulée. Tout est allé si vite, comment est-ce possible? […]

*. Leo de Wolff était le fils de Sam de Wolff, un socialiste influent et l’un des pionniers du sionisme aux Pays-Bas. Leo de Wolff fut lui-même déporté et mourut à Bergen-Belsen, mais son père parvint à émigrer en Palestine.

Dimanche 19 juillet au soir; 10 heures moins 10. J’avais beaucoup à te dire, mon Dieu, mais je dois me coucher. Je suis comme droguée et si je ne suis pas au lit à dix heures, je ne tiendrai pas le coup demain. Du reste il me faudra trouver un langage entièrement nouveau pour parler de tout ce qui émeut mon cœur depuis quelques jours. Je suis bien loin d’en avoir fini avec nous, mon Dieu, et avec ce monde. Je suis prête à vivre très longtemps et à traverser toutes les épreuves qui nous seront imposées. Quelles journées, mon Dieu, quelles journées que ces derniers jours!! Et cette nuit. Et cette nuit. Il respire comme il marche. Et je disais, sous les couvertures : prions ensemble. Non, impossible d’en parler, de rien dire de ce qui fut, des jours passés et de la nuit dernière.

Pourtant je suis une de tes élues, mon Dieu, puisque tu me fais toucher d’aussi près tous les aspects de cette vie et que tu m’as donné assez de force pour les assumer. Et puisque mon cœur est assez fort pour des sentiments aussi grands, aussi intenses. La nuit dernière, montant enfin dans la chambre de Dicky et m’agenouillant presque nue au milieu de la pièce, complètement épuisée, j’ai dit : «J’ai tout de même vécu beaucoup de grandes choses aujourd’hui et cette nuit; mon Dieu, sois remercié de me rendre capable de les assumer, et de me faire profiter de tant d’expériences.» Il est temps de me coucher.

Lundi 20 juillet, 9 heures et demie du soir. Impitoyable, impitoyable. Mais nous devons être d’autant plus miséricordieux au fond de nous. Tel était le sens de ma prière d’aujourd’hui, dans le petit matin :

Mon Dieu, cette époque est trop dure pour des êtres fragiles comme moi. Après elle, je le sais, viendra une autre époque beaucoup plus humaine. J’aimerais tant survivre pour transmettre à cette nouvelle époque toute l’humanité que j’ai préservée en moi malgré les faits dont je suis témoin chaque jour. C’est aussi notre seul moyen de préparer les temps nouveaux : les préparer déjà en nous.

Je suis intérieurement si légère, si parfaitement exempte de rancœur, j’ai tant de force et d’amour en moi. J’aimerais tant vivre, contribuer à préparer les temps nouveaux, leur transmettre cette part indestructible de moi-même; car ils viendront, certainement. Ne se lèvent-ils pas déjà en moi jour après jour?

Telle était à peu près ma prière de ce matin. Je m’étais agenouillée avec une totale spontanéité sur le tapis de sisal de la salle de bains et les larmes roulaient sur mon visage. Et cette prière, je crois, m’a donné de la force pour toute la journée.

[…]

Mardi 21 juillet, 19 heures. Cet après-midi, durant le long trajet entre le bureau et la maison, comme les soucis voulaient m’assaillir de nouveau et ne semblaient pas devoir prendre fin, je me suis dit tout à coup :

«Toi qui prétends croire en Dieu, sois un peu logique, abandonne-toi à sa volonté et aie confiance. Tu n’as donc plus le droit de t’inquiéter du lendemain.» Et en faisant quelques pas avec lui le long du quai (et je te remercie, mon Dieu, de pouvoir encore le faire, quand je ne passerais que cinq minutes par jour avec lui, ces quelques instants n’en seraient pas moins la récompense de toute une journée de dur travail) je l’ai entendu dire : «Oh ces soucis que nous avons tous!» J’ai repris : «Soyons logiques, si nous avons confiance en Dieu, il faut l’avoir jusqu’au bout.»

Je me sens dépositaire d’un précieux fragment de vie, avec toutes les responsabilités que cela implique. Je me sens responsable du sentiment grand et beau que la vie m’inspire et j’ai le devoir d’essayer de le transporter intact à travers cette époque pour atteindre des jours meilleurs. C’est la seule chose qui compte. J’en suis perpétuellement consciente. Il me semble parfois que je vais finir par me résigner, par succomber sous la lourdeur de la tâche, mais toujours le sens de mes responsabilités vient ranimer la vie que je porte en moi. Je vais lire encore quelques lettres de Rilke et me coucher de très bonne heure. Jusqu’à ce jour, ma vie personnelle est encore si heureuse.

Aujourd’hui, entre deux requêtes urgentes à taper, et dans un entourage qui tient à la fois de l’enfer et de la maison de fous, j’ai trouvé le moyen de lire tout de même un peu de Rilke et sa voix m’a «parlé» aussi nettement que dans la silencieuse retraite de cette chambre.

Mais j’ai au moins découvert en moi le geste qui permet d’opposer la grandeur à la grandeur, non pas pour me débarrasser de la pesanteur, qui est grande dans toute grandeur et infinie dans tout insaisissable, mais pour la retrouver toujours à la même place élevée où elle poursuit son existence, indépendamment de notre affliction confuse, au-dessus de laquelle elle croît démesurément.

Et je voudrais ajouter ceci : je crois être parvenue à la longue à cette simplicité à laquelle j’ai toujours aspiré.

22 juillet, 8 heures du matin. Mon Dieu, donne-moi de la force, pas seulement de la force spirituelle, mais aussi de la force physique. Je veux bien te l’avouer, dans un moment de faiblesse : je serais au désespoir de quitter cette maison. Mais je ne veux pas perdre un seul jour à m’en inquiéter. Ôte donc de moi ces soucis, car s’il me fallait les traîner en plus de tout le reste, la vie ne serait plus possible!

Je suis très fatiguée ce matin, dans tout mon corps, et je n’ai guère le courage d’affronter le travail du jour. Je ne crois d’ailleurs pas beaucoup à ce travail; s’il devait se prolonger je finirais, je crois, totalement amorphe et découragée. Pourtant je te suis reconnaissante de m’avoir arrachée à la paix de ce bureau pour me jeter au milieu de la souffrance et des tracas de ce temps. Ce ne serait pas sorcier d’avoir une «idylle» avec toi dans l’atmosphère préservée d’un bureau, mais ce qui compte c’est de t’emporter, intact et préservé, partout avec moi et de te rester fidèle envers et contre tout, comme je te l’ai toujours promis.

Quand je marche ainsi dans les rues, ton monde me donne beaucoup à méditer — non, ce n’est pas le mot, j’essaie plutôt de pénétrer les choses grâce à un sens nouveau. J’ai souvent l’impression de pouvoir embrasser du regard toute notre époque, comme une phase de l’Histoire dont je discernerais les tenants et aboutissants et que je saurais insérer dans le tout.

Et je suis surtout reconnaissante de n’éprouver ni rancœur ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation, et une forme de compréhension de notre époque, si étrange que cela puisse paraître! Il faut savoir comprendre cette époque comme on comprend les gens; après tout c’est nous qui faisons l’époque. Elle est ce qu’elle est, à nous de la comprendre en tant que telle, malgré l’effarement que son spectacle nous inspire parfois. Je suis un cheminement intérieur propre, de plus en plus simple, de plus en plus dépouillé, mais néanmoins pavé de bienveillance et de confiance.

Jeudi 23 juillet, 9 heures du soir. Mes roses rouges et jaunes se sont toutes ouvertes. Pendant que j’étais là-bas, en enfer, elles ont continué à fleurir tout doucement. Beaucoup me disent : comment peux-tu encore songer à des fleurs?

Hier soir après une longue marche sous la pluie et malgré mes ampoules aux pieds j’ai fait un dernier petit détour à la recherche d’une charrette de fleuriste et je suis rentrée chez moi avec un grand bouquet de roses. Et elles sont là. Elles ne sont pas moins réelles que toute la détresse dont je suis témoin en une journée. Il y a place dans ma vie pour beaucoup de choses. Et j’ai tant de place, mon Dieu. En traversant aujourd’hui ces couloirs bondés j’ai été prise d’une impulsion soudaine : j’avais envie de m’agenouiller sur le carrelage au milieu de tous ces gens. Le seul geste de dignité humaine qui nous reste en cette époque terrible : s’agenouiller devant Dieu. Chaque jour j’apprends à mieux connaître les hommes et je vois de plus en plus clairement qu’ils n’ont aucune aide à offrir à leurs semblables : on est réduit à ses propres forces intérieures.

Nous remarquions qu’il importait de ne pas perdre le sens de la vie : «Le sens de la vie, cela dépasse la vie», dit-il alors.

«C’est un vrai merdier là-bas» : une phrase qui m’échappe souvent. Mais pourquoi employer si souvent ce mot, me suis-je demandé aujourd’hui; il s’installe dans l’atmosphère, y prolifère et l’enlaidit.

Le plus déprimant, c’est de savoir qu’à peu près aucune des personnes avec qui je travaille n’a vu son horizon intérieur s’élargir tant soit peu. Ces gens-là ne souffrent pas vraiment non plus. Ils haïssent, ils nagent dans un optimisme aveugle quant à leur petite personne, ils intriguent, encore capables d’ambition dans leurs maigres emplois, en un mot un vrai panier de crabes, et il y a des moments où je voudrais poser la tête sur ma machine à écrire et soupirer : «Non, je ne peux pas continuer.» Pourtant je continue toujours et j’en apprends chaque jour un peu plus sur le genre humain.

[…]

Le plus bizarre, c’est que le physique fonctionne parfaitement. Plus de maux de tête, de maux d’estomac, etc. Parfois un commencement de malaise, mais alors je me retire au fond de ma paix intérieure jusqu’à ce que le sang reprenne son cours régulier dans mes veines. Mes maux étaient probablement d’origine psychologique. La paix que je ressens n’a rien de forcé comme beaucoup le pensent, elle n’est pas non plus un signe de surmenage. Si tout ce que je vis en ce moment m’était advenu il y a un an, je me serais effondrée au bout de trois jours, je me serais suicidée ou alors réfugiée dans une gaieté totalement factice. À présent j’ai un grand équilibre, une grande résistance, une grande paix, une vision synthétique des choses et une intuition de leur logique, — enfin je ne sais pas au juste, mais quoi qu’il en soit : je vais très bien, mon Dieu.

[…]

Samedi 25 juillet, 9 heures du matin. J’ai commencé la journée bêtement. En parlant de «la situation», comme si l’on pouvait trouver les mots pour la décrire! Je ne dois pas gaspiller le précieux cadeau de cette journée de repos en parlant et en attristant mon entourage. Ce matin je vais nourrir un peu mon esprit, je note un besoin grandissant de fournir à cet esprit récalcitrant une abondante matière à assimiler. La semaine écoulée m’a apporté une éclatante confirmation de ma personnalité. Au milieu de cette maison de fous, je suis ma propre voie intérieure. Une centaine de personnes confèrent dans le brouhaha d’une petite pièce, les machines à écrire crépitent et moi, dans un coin, je lis Rilke. En plein milieu de la matinée nous avons dû déménager, tout d’un coup; on m’enlève table et chaise sous le nez, des gens qui attendaient se ruent dans la pièce, chacun donne ordres et contrordres, fût-ce pour disposer de la moindre chaise, mais Etty est assise dans un coin à même le sol malpropre, entre sa machine à écrire et son paquet de sandwiches pour midi, et elle lit Rilke. Je me promulgue là-bas ma propre législation sociale, j’arrive et je pars quand bon me semble. Au milieu de ce chaos, de cette détresse, je vis selon mon rythme et puis m’absorber à tout instant, entre deux lettres à dactylographier, dans ce qui m’importe vraiment. Ce n’est pas que je me ferme à la souffrance qui m’entoure ou que je m’endurcisse. Je supporte tout très bien et conserve tout en moi, mais je vais imperturbablement mon chemin. Hier fut une folle journée. Une journée où mon humour presque satanique a repris le dessus et où je me suis sentie, tout à coup, une sorte d’écolier chahuteur.

Mon Dieu, garde-moi d’une chose : ne m’envoie pas dans le même camp que les gens avec qui je travaille quotidiennement. Un jour je pourrai écrire sur eux cent satires. Pourtant les possibilités d’aventures ne manquent pas dans cette vie : hier soir j’ai dîné avec lui d’une limande meunière, inoubliable tant par le prix que par la qualité. Et cet après-midi à cinq heures, je m’en vais chez lui pour y rester jusqu’à demain matin. Nous allons lire, écrire, être ensemble, le temps d’une soirée, d’une nuit et d’un petit déjeuner. Oui, cela existe encore. Je me sens de nouveau si forte et si sereine depuis hier. Sans angoisse, même à son sujet. Entièrement délivrée de tout souci. Toute cette marche à pied me muscle les jambes. Je finirai peut-être tout de même par sillonner la Russie sac au dos?

Il dit : «C’est une époque qui nous invite à mettre en pratique : “aimez vos ennemis”.» Et si nous le disons, nous, on voudra bien croire que c’est possible, j’espère? Je voudrais noter encoré un passage de Rilke qui m’a frappée hier parce qu’il s’applique à moi, comme tant de choses qu’il a écrites.

En moi un immense silence, qui ne cesse de croître. Tout autour, un flux de paroles qui vous épuisent parce qu’elles n’expriment rien.

Il faut être toujours plus économe de paroles insignifiantes pour trouver les quelques mots dont on a besoin. Le silence doit nourrir de nouvelles possibilités d’expression. Il est neuf heures et demie. J’ai l’intention de rester à mon bureau jusqu’à midi; les pétales de rose jonchent mes livres. Une des roses jaunes est épanouie à ses dernières limites et me regarde, béante, de son grand œil, Les deux heures et demie que j’ai devant moi me semblent une éternité d’isolement. Je suis si reconnaissante de ces quelques heures, et aussi de ma concentration qui ne cesse de croître.

27 juillet 1942.

[…]

La collaboration apportée par une petite partie des Juifs à la déportation de tous les autres est évidemment un acte irréparable. L’Histoire aura à juger.

Et toujours, pourtant, ce sentiment : la vie est si «intéressante», à travers toutes les épreuves. Une observation détachée, presque démoniaque des événements reprend toujours le dessus chez moi. Une volonté de voir, d’entendre, d’être là, d’arracher tous ses secrets à la vie, d’observer froidement l’expression des visages humains jusque dans leurs derniers spasmes. Le courage aussi de se retrouver soudain face à soi-même et de tirer beaucoup d’enseignements du spectacle de son âme au milieu des troubles de l’époque. Et plus tard, trouver les mots pour dire tout cela. Je vais continuer à relire mes anciens carnets. En fin de compte je ne les détruirai pas. Ils peuvent m’aider, un jour, à rétablir le contact avec moi-même, si je l’ai perdu.

Nous avons eu tout le temps de nous préparer à la catastrophe d’aujourd’hui : deux longues années. Et dire que l’année écoulée a justement été la plus décisive de ma vie ma plus belle année! Et je suis sûre d’établir une continuité entre ma vie passée et celle qui m’attend maintenant. Parce que cette vie s’accomplit sur un théâtre intérieur : le décor a de moins en moins d’importance.

«Aguerrie» doit être soigneusement distinguée de «endurcie».

Mercredi 29 juillet, 8 heures du matin. Dimanche matin, emmitouflée dans ma robe de chambre bariolée, j’étais blottie dans un coin de sa chambre, assise en tailleur, et je reprisais des bas. Il est des eaux si claires qu’elles vous laissent distinguer tous les détails du fond. (Dis-moi, es-tu capable de formulation encore plus répugnante?)

Je voulais dire ceci : j’avais l’impression que la vie, dans ses mille détails, ses méandres et ses mouvements m’était parfaitement claire et transparente. Comme si je m’étais tenue sur le rivage d’un océan dont j’eusse pu voir le fond à travers l’eau cristalline. Serai-je un jour capable d’écrire? J’en désespère vraiment. Des années passeront sans doute avant que je sache décrire un tel moment de ma vie, un véritable sommet.

On est là, assise par terre dans un coin de la chambre de l’homme aimé à repriser des bas, et en même temps on est au bord d’une étendue d’eau vaste et puissante, d’une eau si cristalline et transparente qu’on peut en voir le fond. Ainsi vous apparaît la vie en un instant privilégié, et c’est inoubliable. Je crois vraiment que je vais avoir la grippe ou quelque chose d’approchant. Cela ne sera pas, je m’y oppose formellement! Et mes pauvres jambes encore mal entraînées se ressentent terriblement aujourd’hui des longues marches d’hier. Il me faut absolument obtenir la carte d’identité de Werner. Je vais me poster là-haut, dans le petit bureau, avec la même détermination souriante, mais inébranlable dont j’ai usé hier pour moi —



JOURNAL 1941-1943

même. Et il est plus que temps d’aller chez le dentiste. Y aura-t-il beaucoup de travail aujourd’hui? Je me mets en route. On ne sait jamais ce qu’une journée vous apportera, c’est d’ailleurs sans importance, on n’est nullement suspendu aux événements de la journée, même par les temps que nous vivons. Est-ce que je n’exagère pas? Et si demain je trouvais le carton blanc de ma «convocation» Les déportations semblent avoir provisoirement cessé à Amsterdam. C’est au tour de Rotterdam désormais. Protège-les, mon Dieu, les Juifs de Rotterdam, protège-les!


[Entre le 29 juillet et le 5 septembre 1942, Etty n’a probablement pas tenu de journal. Sa vie connaissait alors une accélération dramatique. Durant cette période, elle reçut sa convocation pour Westerbork et rejoignit le camp. Mais sa vie ne fut pas moins bouleversée par la maladie subite et la mort de S. Au début de septembre 1942, Etty est autorisée à retourner pour quelques jours à Amsterdam. Elle y arrive malade. Dans son dernier cahier conservé, elle décrit la mort de Spier, dit sa nostalgie de Westerbork et évoque des bribes de souvenirs ayant trait aux gens et aux situations qu’elle y a laissés.]

Mardi 15 septembre 1942, 10 heures et demie du matin. Au total, cela a peut-être fait un peu trop de choses, mon Dieu. Un être humain a aussi un corps, et le mien se rappelle à moi. J’ai cru mon esprit et mon cœur de force à tout supporter seuls. Mais voilà que mon corps se manifeste et dit : halte-là! Je sens à présent tout le poids que tu m’as donné à porter, mon Dieu. Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Qu’un simple cœur humain puisse éprouver tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer! Je te suis si reconnaissante, mon Dieu, d’avoir choisi mon cœur, en cette époque, pour lui faire subir tout ce qu’il a subi. Cette maladie est peut-être une bonne chose, je ne l’ai pas encore acceptée, je suis encore un peu engourdie, désorientée et affaiblie, mais en même temps j’essaie de fouiller tous les recoins de mon être pour rassembler un peu de patience, une patience toute nouvelle pour une situation toute nouvelle, je le sens bien. Et je vais reprendre la bonne vieille méthode éprouvée et converser de temps à autre avec moi-même sur les lignes bleues de ce cahier. Converser avec toi, mon Dieu. Est-ce bien? Au-delà des gens, je ne souhaite plus m’adresser qu’à toi. Si j’aime les êtres avec tant d’ardeur, c’est qu’en chacun d’eux j’aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j’essaie de te mettre au jour dans les cœurs des autres, mon Dieu. Mais à présent j’ai besoin de beaucoup de patience, de beaucoup de patience et de réflexion, ce sera très difficile. Je dois tout faire seule désormais. La meilleure, la plus noble part de mon ami, de l’homme qui t’as éveillé en moi, t’a déjà rejoint. Il ne reste que l’apparence d’un vieillard sénile et exténué dans le petit deux-pièces où j’ai connu les joies les plus grandes et les plus profondes de ma vie. Je me suis tenue à son chevet et me suis trouvée alors face à tes derniers mystères, mon Dieu. Accorde-moi encore toute une vie pour comprendre tout cela. Tout en écrivant, je le sens, c’est une bonne chose de devoir rester ici. J’ai tant vécu ces derniers mois, je le réalise après coup : j’ai consommé en quelques mois les réserves de toute une vie. Je me suis peut-être donnée trop imprudemment à une vie intérieure qui rompait toutes les digues? Mais si j’entends ton avertissement, je n’aurai pas été trop imprudente.

15 heures. Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n’est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même? Sa bibliothèque est là, à un mètre de mon lit. Je n’ai qu’à tendre le bras gauche pour avoir en main Dostoïevski, Shakespeare ou Kierkegaard. Mais je ne tends pas le bras. La tête me tourne. Tu me places devant tes derniers mystères, mon Dieu. Je t’en suis reconnaissante, je me sens la force d’y être confrontée et de savoir qu’il n’y a pas de réponse. On doit pouvoir assumer tes mystères.

Je crois que je devrais dormir, dormir des jours entiers, et laisser mon esprit se détacher de tout. Le docteur disait hier que je mène une vie intérieure trop intense, que je vis trop peu sur terre, presque aux limites du ciel et que mon corps ne peut plus supporter tout cela. Il a peut-être raison. Ces six derniers mois, mon Dieu! Et ces deux derniers mois, qui sont à eux seuls une vie entière. Et combien d’heures n’ai-je pas vécues dont je disais : cette heure a été toute une vie, et si je devais mourir bientôt, ne vaudrait-elle pas tout le reste de ma vie? J’en ai tant vécu de ces heures-là. Qu’est-ce qui m’empêche de vivre aussi dans le ciel? Le ciel existe, pourquoi n’y vivrait-on pas? Mais en fait c’est plutôt l’inverse, c’est le ciel qui vit en moi.

[…]

À la même place où je t’ai écrit si souvent, où j’ai si souvent aussi parlé de toi dans mon journal. Il faut que je te dise une chose étonnante. Je n’ai encore jamais vu un mort. En ce monde où meurent chaque jour des milliers de gens, je n’ai encore jamais vu un seul mort. Tide dit : «Ce n’est qu’un vêtement.» Je le sais bien. Mais que tu sois, toi précisément, le premier mort qu’il me soit donné de voir me paraît un fait très significatif et très important.

De nos jours, on gaspille et on galvaude les grandes, les dernières vérités de la vie. Un tas de gens se rendent malades — ou se font porter malades — dans leur peur d’être déportés. Beaucoup d’autres se tuent, par peur aussi. Mais ta vie a trouvé sa fin naturelle, et j’en suis très reconnaissante. Reconnaissante de savoir que tu as eu aussi ta part de souffrance à supporter. Tide dit : cette souffrance lui a été imposée par Dieu, et celle que les hommes lui eussent imposée lui a été épargnée. Mais tu n’aurais sans doute pas pu la supporter, cher enfant gâté? Moi, je le peux, et ce faisant je prolonge ta vie et la transmets.

Une fois que l’on est parvenu à trouver la vie belle et pleine de sens, même et surtout à notre époque, on a l’impression que tout ce qui advient devait être ainsi et non autrement. Dire que me revoilà assise à mon bureau! Je ne suis pas en état de retourner demain à Westerbork, et j’aurai au moins une occasion de retrouver tous mes amis, lorsque nous porterons en terre ta dépouille.

Eh oui, tu sais, on n’y échappe pas, c’est une vieille habitude d’hygiène humaine. Mais nous serons tous réunis, ton esprit sera parmi nous et Tide chantera pour toi; si tu savais mon bonheur de pouvoir être là! Je suis rentrée juste à temps pour embrasser ta bouche desséchée, mourante, et une fois tu as pris ma main et l’as portée à tes lèvres. Tu as dit aussi, comme j’entrais dans la pièce : «La jeune voyageuse.» Et une autre fois : «Je fais des rêves bien étranges, j’ai rêvé que le Christ me baptisait.» Tide et moi nous nous tenions au chevet de ton lit, un instant nous avons cru que c’était la fin, que tes yeux se révulsaient. Tide m’avait prise dans ses bras, j’avais baisé sa chère bouche pure et elle dit tout bas : «Nous nous cherchions et nous nous sommes trouvées.» Nous nous tenions devant ton lit; comme tu aurais été heureux de nous voir là, nous deux, entre toutes. Peut-être nous as-tu vues en effet, même si à cet instant précis nous te croyions en train de mourir?

Et tes derniers mots ont été : «Hertha, j’espère…» de cela aussi je suis reconnaissante. Comme tu as dû lutter pour lui demeurer fidèle, mais ta fidélité a fini par l’emporter sur tout le reste. Et c’est moi qui t’ai le plus compliqué la tâche, je le sais, mais je t’ai aussi appris ce qu’est la fidélité, la lutte, et la faiblesse.

Tout ce qu’on peut trouver de mauvais et de bon dans un homme, on le trouvait en toi.

[…]

Mercredi matin, 9 heures (dans la salle d’attente du médecin). Souvent, en circulant dans le camp parmi les cris et les chamailleries des membres trop zélés du Conseil juif, je pensais : Ah! laissez-moi donc être un petit morceau de votre âme. Je voudrais être la baraque-refuge de la meilleure part de vous-même, cette part certainement présente en chacun de vous. Je n’ai pas tant à agir, je veux seulement être là. De ce corps, laissez-moi donc être l’âme. Et chez chacun de ces gens j’ai trouvé en effet un geste, un regard, qui dépassait de loin leur niveau habituel et dont ils avaient sans doute à peine conscience. Et je m’en sentais la dépositaire.

Mercredi 16 septembre, 3 heures de l’après-midi. Je vais rendre une visite de plus à sa rue. Trois rues, un canal et un petit pont m’ont toujours séparée de lui. Il est mort hier à sept heures et quart, le jour même où expirait mon laissez-passer. Je lui rends une dernière visite. À l’instant, j’étais dans la salle de bains. Je pensais : je vais voir mon premier mort. À vrai dire cela me laissait froide. Je me disais : je dois faire un geste solennel, extraordinaire. Et je me suis agenouillée sur le tapis de sisal de la petite salle de bains. Mais soudain j’ai pensé : non, c’est conventionnel. L’homme est décidément plein de conventions, d’idées préconçues sur des gestes qu’il croit nécessaire d’accomplir dans des situations données. Parfois, au moment où on l’attendait le moins, quelqu’un s’agenouille soudain dans un recoin de mon être. Je suis en train de marcher dans la rue, ou en pleine conversation avec un ami. Et ce quelqu’un qui s’agenouille, c’est moi.

[…]

Jeudi 17 septembre, 8 heures du matin. Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai pas un instant à l’exprimer d’un seul mot. J’ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. Ce qui l’exprime encore le mieux, ce sont ses mots à lui : «se recueillir en soi-même». C’est peut-être l’expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je me recueille en moi-même. Et ce «moi-même», cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle «Dieu». Dans le journal de Tide, j’ai rencontré souvent cette phrase : «Prenez-le doucement dans vos bras, Père.» Et c’est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d’être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d’un sentiment d’éternité. Tout se passe comme si chacun de mes souffles était pénétré de ce sentiment d’éternité, comme si le moindre de mes actes, la parole la plus anodine s’inscrivait sur un fond de grandeur, avait un sens profond. Il m’écrivait dans une de ses premières lettres : «Et chaque fois que je peux dispenser autour de moi un peu de ce trop-plein de forces, je suis heureux.»

Il vaut certainement mieux que tu aies amené mon corps à crier «halte-là», mon Dieu. Je dois absolument retrouver la santé pour accomplir tout ce qui m’attend. Ou bien n’est-ce qu’une vision conventionnelle de plus? Même un corps maladif n’empêchera pas l’esprit de continuer à fonctionner et à porter ses fruits. Ni de continuer à aimer, à être à l’écoute de soi-même, des autres, de la logique de cette vie, et de toi. Hineinhorchen, «écouter au-dedans», je voudrais disposer d’un verbe bien hollandais pour dire la même chose. De fait, ma vie n’est qu’une perpétuelle écoute «au-dedans» de moi-même, des autres, de Dieu. Et quand je dis que j’écoute «au-dedans», en réalité c’est plutôt Dieu en moi qui est à l’écoute. Ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond en moi écoute l’essence et la profondeur de l’autre. Dieu écoute Dieu.

Comme elle est grande la détresse intérieure de tes créatures terrestres, mon Dieu. Je te remercie d’avoir fait venir à moi tant de gens avec toute leur détresse. Ils sont en train de me parler calmement, sans y prendre garde, et voilà que tout à coup leur détresse perce dans sa nudité. Et j’ai devant moi une petite épave humaine, désespérée et ignorant comment continuer à vivre. C’est là que mes difficultés commencent. Il ne suffit pas de te prêcher, mon Dieu, pour te mettre au jour dans le cœur des autres. Il faut dégager chez l’autre la voie qui mène à toi, mon Dieu, et pour ce faire il faut être un grand connaisseur de l’âme humaine. Il faut avoir une formation de psychologue : rapports au père et à la mère, souvenirs d’enfance, rêves, sentiments de culpabilité, complexes d’infériorité, enfin tout le magasin des accessoires. Dans tous ceux qui viennent à moi, je commence alors une exploration prudente. Les outils qui me servent à frayer la voie vers toi chez les autres sont encore bien rudimentaires. Mais j’en ai déjà quelques-uns et je les perfectionnerai, lentement et avec beaucoup de patience. Et je te remercie de m’avoir donné le don de lire dans le cœur des autres. Les gens sont parfois pour moi des maisons aux portes ouvertes. J’entre, j’erre à travers des couloirs, des pièces : dans chaque maison l’aménagement est un peu différent, pourtant elles sont toutes semblables et l’on devrait pouvoir faire de chacune d’elles un sanctuaire pour toi, mon Dieu. Et je te le promets, je te le promets, mon Dieu, je te chercherai un logement et un toit dans le plus grand nombre de maisons possible. C’est une image amusante : je me mets en route pour te chercher un toit. Il y a tant de maisons inhabitées, où je t’introduirai comme invité d’honneur. Pardonne-moi cette image assez peu raffinée.

Le soir, vers 10 heures et demie. Mon Dieu, donne-moi la paix, et la force de venir à bout de tout. H y a tant à faire. Il faut que je me mette enfin à écrire sérieusement. Mais je dois commencer par m’imposer une discipline de vie. La lumière s’éteint en ce moment dans le baraquement des hommes. Mais je rêve, c’est vrai qu’ils n’ont même pas de lumière! Où es-tu donc allé ce soir, petit frère d’armes? Je sens déferler parfois une vague de tristesse, de ne plus pouvoir ouvrir la porte de mon baraquement pour me retrouver sans transition devant la vaste lande. La porte ouverte, je fais un bout de chemin sur le terrain du camp et je n’ai pas longtemps à attendre avant de voir mon compagnon d’armes venir vers moi d’un côté ou d’un autre, le visage hâlé, une ride verticale, inquisitrice, descendant entre ses yeux. Quand la nuit commence à tomber, j’entends dans le lointain les premières notes de la Cinquième de Beethoven.

Je voudrais pouvoir venir à bout de tout par le langage, pouvoir décrire ces deux mois passés derrière les barbelés, les plus intenses et les plus riches de ma vie, et qui m’ont apporté la confirmation éclatante des valeurs les plus graves, les plus élevées de ma vie. J’ai appris à aimer Westerbork, et j’en ai la nostalgie. Lorsque je m’endormais là-bas sur mon étroit châlit, j’avais la nostalgie de ce bureau où j’écris en ce moment. Je te suis reconnaissante, mon Dieu, de me rendre la vie si belle, partout où je me trouve, que chaque endroit que je quitte m’emplit de nostalgie. Mais cela rend parfois la vie pesante et dure à porter. Tu vois, il est dix heures et demie passées, les lumières du baraquement s’éteignent, je crois qu’il est temps d’aller me coucher. «La malade doit mener une vie réglée», dit l’impressionnant certificat que l’on m’a délivré. Et je dois manger du riz, du miel et d’autres mets quasi légendaires.

Cela me fait penser tout à coup à cette femme dont les cheveux de neige encadraient le noble visage ovale; elle avait un petit paquet de toasts dans sa musette. C’est tout ce qu’elle emportait de vivres pour son voyage en Pologne : elle suivait un régime très strict. Elle était extrêmement gentille et calme; elle était grande et avait une silhouette de jeune fille. J’ai passé tout un après-midi avec elle, assise au soleil devant les baraquements de transit. Je lui ai donné un petit livre qui venait de la bibliothèque de Spier, Die Liebe, de Johanna Millier, cadeau dont elle parut très heureuse. À quelques jeunes filles qui étaient venues nous rejoindre, elle dit : «Attention, demain matin lorsque nous partirons, chacun d’entre nous n’aura pas le droit de pleurer plus de trois fois.» L’une des jeunes filles répondit : «On ne m’a pas encore distribué mon ticket de rationnement pour pleurer!»

[…]

Je parle beaucoup, beaucoup aux gens ces derniers temps. Pour l’instant, je parle d’une façon beaucoup plus imagée et incisive que je ne pourrais le faire en écrivant. Je me dis parfois que je ne devrais pas me disperser ainsi en vaines paroles, que je devrais me retirer en moi-même et suivre en silence, sur le papier, la voie de ma quête personnelle. Toute une part de moi-même désire cette retraite. Une autre ne peut encore s’y résoudre et se perd en paroles au milieu des hommes.

As-tu vu, Max, cette femme sourde et muette au huitième mois de sa grossesse, flanquée d’un mari épileptique. Combien de femmes russes à leur neuvième mois sont-elles chassées en ce moment de leur maison, et prennent encore leur fusil?

Mon cœur est une écluse où se pressent des flots de souffrance toujours renouvelés.

Jopie était assis sur la lande, sous le grand ciel étoilé, et nous parlions de nostalgie : «Je n’ai aucune nostalgie», dit-il, «puisque je suis chez moi.» Pour moi ce fut une révélation. On est chez soi. Partout où s’étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu’on porte tout en soi.

Je me suis souvent sentie — et je me sens encore — comme un navire qui vient d’embarquer une précieuse cargaison; on largue les amarres et le navire prend la mer, libre de toute entrave; il relâche dans tous les pays et prend partout à son bord ce qu’il y a de plus précieux. On doit être sa propre patrie. Il m’a fallu deux soirées pour me décider à lui raconter ce que j’ai de plus intime. Pourtant j’avais très envie de le lui dire, comme pour lui faire un cadeau. Alors je me suis agenouillée là, sur cette vaste lande, et je lui ai parlé de Dieu.

Le docteur se trompe évidemment. Autrefois je me serais laissé impressionner, mais j’ai appris désormais à percer les gens à jour et à apprécier leurs propos à la lumière de mes intuitions personnelles. «Vous avez une vie trop exclusivement spirituelle. Vous ne vous dépensez pas assez. Vous restez étrangère aux choses les plus élémentaires de la vie.» J’ai failli lui demander : «Dois-je m’étendre à côté de vous sur le divan?» Réplique assez peu raffinée, j’en conviens, mais tout son monologue y tendait. Il ajouta encore : «Vous ne vivez pas assez dans la réalité.» Après l’avoir quitté je pensai : ce que dit cet homme n’a pas le sens commun. La réalité! La réalité, c’est qu’en maints endroits de ce monde, des hommes et des femmes sont dans l’impossibilité de se rejoindre. Les hommes sont au front. La vie concentrationnaire. Les prisons. La séparation. Voilà la réalité. C’est avec cette réalité-là qu’il faut se tirer d’affaire. Et on n’est tout de même pas obligé de se consumer vainement de désir et de commettre le péché d’Onan? Cet amour qu’on ne peut plus déverser sur une personne unique, sur l’autre sexe, ne pourrait-on pas le convertir en une force bénéfique à la communauté humaine et qui mériterait peut-être aussi le nom d’amour? Et lorsqu’on s’y efforce, ne se trouve-t-on pas précisément en pleine réalité? Réalité sans doute moins tangible que celle d’un homme et d’une femme couchés dans un lit. Mais n’y a-t-il pas d’autres réalités? Il y a quelque chose de puéril et d’indigent à entendre un petit bonhomme plus tout jeune vous parler (à notre époque, mon Dieu, à notre époque!) de «libérer ses instincts». J’aimerais bien qu’on m’explique une fois par le menu ce qu’il voulait dire par là.

«Après la guerre, à côté d’un flot d’humanisme, un flot de haine déferlera sur le monde.» En entendant ces mots, j’en ai eu encore une fois la certitude : je partirai en guerre contre cette haine.

22 septembre. Il faut apprendre à vivre avec soi-même comme avec une foule de gens. On découvre alors en soi tous les bons et les mauvais côtés de l’humanité. Il faut d’abord apprendre à se pardonner ses défauts si l’on veut pardonner aux autres. C’est peut-être l’un des apprentissages les plus difficiles pour un être humain, je le constate bien souvent chez les autres (et autrefois je pouvais l’observer sur moi-même aussi, mais plus maintenant), que celui du pardon de ses propres erreurs, de ses propres fautes. La condition première en est de pouvoir accepter, et accepter généreusement, le fait même de commettre des fautes et des erreurs.

Je voudrais bien vivre comme les lys des champs. Si l’on comprenait bien cette époque, elle pourrait nous apprendre à vivre comme un lys des champs.

J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers : je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et ne savais comment approcher la vie. C’était parce que je n’avais pas encore accédé à la vie qui était en moi. C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe.

Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante : en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque — et un message qui en même temps la dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres. Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux moindres aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé? J’y ai lu un fragment de ce temps qui ne me paraît pas dépourvu de sens. À ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie. Ma vie, dans ces baraques à courants d’air, ne s’opposait en rien à celle que j’avais menée dans cette pièce calme et protégée. À aucun moment je ne me suis sentie coupée d’une vie qu’on prétendait révolue : tout se fondait en une grande continuité de sens. Comment ferai-je pour décrire tout cela? Pour faire sentir à d’autres comme la vie est belle, comme elle mérite d’être vécue et comme elle est juste — oui : juste. Peut-être Dieu me fera-t-il trouver les mots qu’il faut, quelques mots simples? Des mots colorés, passionnés et graves aussi. Mais par-dessus tout des mots simples. Comment camper en quelques touches tendres, légères, mais puissantes, ce petit village de baraques entre ciel et lande? Comment faire pour que d’autres lisent avec moi à livre ouvert dans tous ces gens qu’il faut déchiffrer comme des hiéroglyphes, trait par trait, jusqu’à ce qu’ils composent un tout lisible et intelligible, un monde pris entre ciel et lande?

En tout cas j’ai d’ores et déjà une certitude : jamais je ne pourrai écrire tout cela comme la vie l’a écrit devant moi en lettres mouvantes. J’ai tout lu, de mes yeux et de tous mes sens. Mais je ne pourrai jamais le raconter tel quel. Cela me désespérerait si je n’avais appris à accepter la nécessité de travailler avec les forces insuffisantes dont on dispose, mais d’en tirer le meilleur parti possible.

J’observe les êtres comme on passe en revue des plantations et je constate jusqu’où lève en eux l’herbe de l’humanité.

[…]

23 septembre. Cette haine ne nous mènera à rien, Klaas; la réalité est bien différente de ce que nous voulons voir à travers nos schémas préétablis. Il y a par exemple au camp un membre de l’administration *. Je le revois souvent en pensée. La première chose qui frappe chez lui, c’est son port de tête hautain et rigide. Il voue à nos persécuteurs une haine que je suppose fondée. Mais lui-même est un bourreau. Il ferait un commandant modèle de camp de concentration. Je l’ai souvent observé lorsqu’il se tenait à l’entrée du camp pour accueillir ses frères de race — spectacle généralement assez peu ragoûtant. Je me rappelle l’avoir vu un jour jeter quelques pastilles noirâtres et crasseuses, par-dessus sa table de bois, à un petit enfant de trois ans qui pleurait, en lui disant de son ton le plus paternel : «Attention de ne pas te barbouiller le groin!» À la réflexion, je crois que c’était plus par maladresse et timidité que par volonté délibérée de blesser : il était incapable de trouver le ton juste. Il n’en était pas moins autrefois l’un des plus brillants juristes de Hollande et ses articles, toujours pénétrants, étaient toujours parfaitement formulés. (Un homme s’était pendu à l’infirmerie du camp : «Il faudra penser à le radier du fichier “Hop-là”») A le voir évoluer parmi les gens, la tête haute, le regard dominateur, la pipe rivée aux lèvres, je me disais

*. Au camp de Westerbork, l’administration courante et une partie du service d’ordre étaient assurées par des Juifs, eux-mêmes surveillés par des gendarmes néerlandais et par les Allemands, d’ailleurs assez peu nombreux.



toujours : il ne lui manque qu’un fouet dans les mains, cela lui irait parfaitement. Pourtant je ne le détestais pas, il m’intéressait trop pour cela. Par moments, il me faisait à vrai dire terriblement pitié. À bien y regarder, sa bouche avait un pli insatisfait, profondément malheureux. C’était la bouche d’un enfant de trois ans à qui sa mère a refusé de passer un caprice. En attendant, il avait dépassé la trentaine, il était bel homme, renommé dans sa profession et père de deux enfants. Mais son visage avait gardé cette bouche insatisfaite d’enfant de trois ans, qui s’était contenté de grandir et de s’épaissir au fil du temps. À seconde vue, il n’était pas vraiment bel homme.

Tu vois, Klaas, c’était ainsi : il débordait de haine pour ceux que nous pourrions appeler nos bourreaux, mais lui-même eût fait un parfait bourreau et un persécuteur modèle. Et pourtant il me faisait pitié. Y comprends-tu quelque chose? Il n’avait aucun contact humain avec ses semblables, et si d’autres avaient une conversation amicale, il leur jetait à la dérobée un regard dévoré d’envie. J’avais tout loisir de le voir et de l’observer, la vie au camp se passait au vu et au su de tous. Plus tard un de ses collègues qui le connaissait depuis des années m’apprit quelques petits détails sur son compte. En mai 40, il s’était jeté du troisième étage sans parvenir à se tuer, ce qui pourtant était apparemment le but recherché. Peu après, il a tenté de se jeter sous une voiture, sans plus de succès. Il a passé alors quelques mois dans un établissement psychiatrique. C’était la peur, rien que la peur.

[…]

Après la guerre, je veux parcourir les différents pays de ton monde, mon Dieu, je sens en moi ce besoin de franchir toutes les frontières et de découvrir le fond commun à toutes les créatures, si différentes et si opposées entre elles. Et je voudrais parler de ce fond commun d’une petite voix douce, mais inlassable et persuasive. Donne-m’en les mots et la force. Mais d’abord je voudrais être sur tous les fronts et parmi ceux qui souffrent. N’y aurai-je pas aussi le droit de m’exprimer? C’est comme une petite vague qui remonte toujours en moi et me réchauffe, même après les moments les plus difficiles : «Comme la vie est belle pourtant!» C’est un sentiment inexplicable. Il ne trouve aucun appui dans la réalité que nous vivons en ce moment. Mais n’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées de gens affolés? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque.

[…]

C’est toujours pareil : on voudrait écrire d’emblée des choses surprenantes ou géniales, on a honte de ses banalités. Pourtant, si dans ma vie, à ce moment de ma vie, à l’époque où nous sommes, j’ai un devoir véritable, c’est bien d’écrire, de noter, de fixer. Ce faisant, j’encaisserai le choc des événements sans même y prendre garde. Je déchiffre la vie et, certaine de pouvoir la lire à livre ouvert, je me persuade, dans mon inconscience et mon indolence juvéniles, que je retiendrai sans effort et pourrai un jour raconter tel quel tout ce que j’aurai déchiffré. Je devrai tout de même ménager tôt ou tard de discrets points d’ancrage pour mon récit. Je vis intensément, j’use la vie jusqu’à la corde, et je sens croître en moi le sentiment de mes obligations vis-à-vis de ce qu’il faut bien appeler mes talents. Mais par où commencer, mon Dieu? Il y a tant de choses. Ne commettons pas non plus l’erreur de vouloir jeter sur le papier, sans transition, tout ce que nous vivons si intensément. Ce n’est pas non plus le but recherché. Mais comment m’y prendre pour dominer toute la matière? Je l’ignore, cela fait trop. Tout ce que je sais, c’est que je vais devoir m’atteler à la tâche. Et que j’aurai la force et la patience d’en venir à bout seule. Mais il me faut rester fidèle à ma mission, cesser de m’éparpiller comme sable au vent. Je me divise et m’offre en partage à la foule des sympathies, des impressions, des êtres et des émotions qui fondent sur moi. Je dois leur demeurer fidèle à tous. Mais j’y ajouterai une nouvelle fidélité, celle que je dois à mon talent. Il ne suffit plus de vivre tout cela. Il faut y ajouter quelque chose de mon cru.

Il me semble discerner avec une netteté croissante les abîmes béants où s’évanouissent les forces créatrices d’un être et sa joie de vivre. Ce sont des failles qui s’ouvrent dans notre psychisme et qui engloutissent tout.

[…]

Jeudi 8 octobre, après-midi. Je suis malade, je n’y peux rien. Guérie, j’irai recueillir là-bas toutes les larmes et toutes les terreurs. D’ailleurs je le fais déjà ici même, du fond de mon lit. C’est peut-être la vraie raison de mes vertiges et de ma fièvre? Je ne veux pas me faire le chroniqueur d’atrocités. Ni de sensations violentes. Je disais ce matin même à Jopie : «Et pourtant j’en reviens toujours à la même idée : la vie est belle.» Et je crois en Dieu. Et je veux me planter au beau milieu de ce que les gens appellent des «atrocités» et dire et répéter : «La vie est belle.» Mais pour l’instant me voilà dans mon coin, fiévreuse et prise de vertiges, et incapable de faire quoi que ce soit. Je viens de m’éveiller la bouche sèche, j’ai tendu la main vers mon verre et cette gorgée d’eau m’a emplie de gratitude, et j’ai pensé : «Si seulement je pouvais circuler là-bas pour donner une gorgée d’eau à quelques-uns de ces malheureux entassés par milliers!» J’ai toujours la même réaction : «Allons, ce n’est pas si grave, calme-toi, ce n’est pas si grave, reste calme.» Chaque fois qu’une femme, ou un enfant affamé, éclatait en sanglots devant l’un de nos bureaux d’enregistrement, je m’approchais et je me tenais là, protectrice, les bras croisés, souriante, et en moi-même je m’adressais à cette créature tassée sur elle-même et désemparée : «Allons, ce n’est pas si grave, ce n’est pas si terrible.» Et je restais là, j’offrais ma présence, que pouvait-on faire d’autre? Parfois je m’asseyais à côté de quelqu’un, je passais un bras autour de son épaule, je ne parlais pas beaucoup, je regardais les visages. Rien ne m’était étranger, aucune manifestation de souffrance humaine. Tout me semblait familier, j’avais l’impression de tout connaître d’avance et d’avoir déjà vécu cela une fois dans le passé. Certains me disaient : mais tu as donc des nerfs d’acier pour tenir le coup aussi bien? Je ne crois pas du tout avoir des nerfs d’acier, j’ai plutôt les nerfs à fleur de peau, mais c’est un fait, je «tiens le coup». J’ose regarder chaque souffrance au fond des yeux, la souffrance ne me fait pas peur. Et à la fin de la journée j’éprouvais toujours le même sentiment, l’amour de mes semblables. Je ne ressentais aucune amertume devant les souffrances qu’on leur infligeait, seulement de l’amour pour eux, pour leur façon de les endurer, si peu préparés qu’ils fussent à endurer quoi que ce fût. Le blond Max au crâne rasé où un léger duvet repoussait timidement, le blond Max aux doux yeux bleus rêveurs. On l’avait tellement maltraité à Amersfoort qu’il a fallu le retirer du convoi et le laisser à l’infirmerie du camp. Un soir, il fit le récit détaillé des tortures qu’il avait subies. D’autres que moi relateront un jour ces pratiques dans toutes leurs finesses; il le faudra probablement pour transmettre à la postérité l’histoire complète de cette époque. Mais ces détails ne sont pas pour moi, je n’en ai pas besoin.

Le lendemain. Sur ces entrefaites, mon père est arrivé inopinément. Beaucoup d’énervement de part et d’autre. «Petite béguine mielleuse», «Don Quichotte en jupons» et «Seigneur, rends-moi moins désireuse d’être comprise, mais fais que je comprenne».

[…]

L’âge de l’état civil n’est pas celui de l’âme. Je pense qu’à la naissance, l’âme a déjà atteint un certain âge qui ne change plus désormais. On peut naître avec une âme de douze ans. Mais on peut naître aussi avec une âme de mille ans, il y a parfois des enfants de douze ans chez qui l’on voit très bien que l’âme a mille ans. […]

Lorsque je souffre pour les faibles, n’est-ce pas souffrir en fait pour la faiblesse que je sens en moi?

J’ai rompu mon corps comme le pain et l’ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations.

[…]

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies.


Lettres de Westerbork [intégrale]

[Sans date] mercredi après-midi, 2 heures.

Aujourd’hui, mon cœur a connu plusieurs morts et plusieurs résurrections aussi. De minute en minute, je prends congé et me sens détachée de toutes choses extérieures. Je romps les amarres qui me retiennent encore, je hisse à bord tout ce dont je crois avoir besoin pour entreprendre le voyage. Je suis assise au bord d’un canal paisible, mes jambes pendent le long du mur de pierre et je me demande si, un jour, mon cœur ne sera pas trop las et trop usé pour continuer à voler à son gré avec la liberté de l’oiseau.


À Han Wegerif et autres. Westerbork, lundi 23 novembre 1942.

Lundi, 1 heure de l’après-midi, dans le cagibi des Mahler 2, où Eichwald est en train de me faire chauffer de la panade.

Mes chéris, j’aimerais bien arriver à terminer enfin une lettre pour vous. Celle-ci est la cinquième que je commence. On voit ici trop de choses et l’on éprouve trop de sentiments contradictoires pour pouvoir écrire. Du moins, moi, je ne peux pas. Je ne vous envoie donc qu’un petit salut rapide. Et je pense que je ne tarderai pas à devoir rentrer pour me faire achever dans un abattoir de première classe, je ne vaux rien, j’en suis très triste, il y aurait tant à faire ici, mais j’ai quelque chose de détraqué, je «marche» aux analgésiques et, un de ces jours, sans crier gare, je vais sans doute me retrouver devant vous, mes chéris. Rien à y faire.

Dire que je suis ici depuis trois jours à peine, cela semble déjà des semaines. L’endroit n’est plus aussi «idyllique» qu’en été, oh non! Vous savez quoi? Je m’en tiens à ce petit bonjour pour cette fois-ci, je vais dormir un peu avant de reprendre ma marche sans fin à travers les baraques et dans la boue. Quel dommage que je ne puisse pas rester, je le voudrais tant!

Vleeschhouwer 3 entre à l’instant, je lui donne cette lettre à emporter. À plus tard. Au revoir, chers tous, et pardonnez ce petit mot hâtif et griffonné.

Très affectueuses pensées d’Etty.


À Han Wegerif et autres. Westerbork, dimanche 29 novembre 1942.

Dimanche soir.

Père Han, Kâthe, Hans, Maria,

Un simple bonjour. Vous écrire d’ici m’est impossible, non par manque de temps, mais par trop-plein d’impressions. Trop de choses, ici, fondent sur vous à la fois. Je crois que cette seule semaine me fournirait de quoi raconter pendant un an sans interruption. Je suis sur la liste des «permissions» pour samedi prochain. Quel privilège que de pouvoir encore sortir d’ici et de vous revoir tous! Je suis heureuse de ne pas avoir pris la poudre d’escampette dès les premiers jours; de temps à autre je me laisse tomber pour une heure sur mon lit, et la machine repart. Valise, vêtements et couvertures sont arrivés à bon port. Les Mahler prennent formidablement soin de moi. Il est huit heures et demie du soir et je me tiens une fois de plus dans leur petite pièce accueillante, une véritable oasis. À côté de moi, Vleeschhouwer est plongé dans un livre. Mahler, sa femme et deux amis font une partie de cartes. Le petit Eichwald, mon fidèle fournisseur de lait, assis par terre dans un coin à côté du chien Humpie, découd le manteau de Speyer pour en faire un blouson. Le frère de Stertzenbach (ceci pour Hans) est en train d’écrire des lettres et, tout à l’heure, reprendra le récit de ses souvenirs de prison. Le réchaud de Tante Lée a un air familier dans son coin, on y concocte toutes sortes de bonnes choses pour la communauté. À l’instant vient d’entrer Witmondt 5 (Witmondt dont je suis allée voir la femme plusieurs fois à Amsterdam; tous ces gens font tellement partie de mon univers qu’en écrivant leurs noms j’ai l’impression que vous les connaissez), il était drapé dans une vaste cape et nous nous sommes écriés en chœur : «Mais dis donc, Max, où as-tu déniché cette superbe cape?» Et Max — ancien d’Amersfoort transféré ici il y a quelque temps à l’état de squelette et «retapé» avec mille attentions par les Mahler — répondit avec une solennité impressionnante : «Cette cape porte encore la marque du sang d’Amersfoort», et de fait, on distinguait sur l’étoffe des taches rouge foncé. Que d’histoires lugubres! Je suis pelotonnée dans un coin et j’écris par bribes. Et voici qu’entre une personne de plus, un garçon de Kattenbure qui doit partir par le convoi de demain matin.

Et tout cela dans une pièce de deux mètres sur trois. Le chauffage central est allumé — oui, vous avez bien lu — et les hommes sont en bras de chemise tant il fait chaud. Tout, ici, n’est que paradoxe. Dans les grandes baraques, où beaucoup s’étendent sans draps ni couvertures, sans matelas, à même les sommiers de métal, on meurt de froid. Dans les petites maisons, reliées au chauffage central, une chaleur étouffante vous empêche de dormir la nuit. Je loge dans une de ces petites baraques d’habitation avec cinq de mes collègues. Lits superposés deux par deux. Ces lits sont très branlants et lorsque ma voisine du dessus, une grosse Viennoise, se retourne dans son sommeil, tout l’édifice tangue comme un navire dans la tempête. Et, la nuit, des souris rongent nos lits et grignotent nos provisions — pas vraiment le grand calme.

Ce que je fais ici, au juste? Je louvoie avec mes cinq malheureux gobelets de café parmi les centaines de gens. De temps à autre, je me sauve, tout bonnement malade d’impuissance. Comme l’autre jour, lorsqu’une vieille femme était tombée en syncope dans un coin et que l’on ne trouvait pas une goutte d’eau dans tout le camp, la conduite étant coupée.

Et puis les gens d’Ellecom 7 sont arrivés. On les a immédiatement transportés à l’hôpital, je suis passée de lit en lit, plongée dans un abîme de stupéfaction : je ne comprends toujours pas que des êtres humains en viennent à se malmener de la sorte et qu’on puisse encore en parler tranquillement.

Je suis entrée en campagne pour ramener à la lumière du jour la bibliothèque, conservée ici dans les caves d’un entrepôt verrouillé. Le besoin de lecture se fait sentir partout. Mais tout achoppe sur le problème du manque de place.

Mardi prochain, j’ai rendez-vous à ce sujet avec Paul Cronheim 8, le wagnérien, et maître Spier; j’aimerais bien m’atteler à la tâche dans ce domaine des nourritures spirituelles; on verra si j’obtiens quelque chose.

Ici, le tableau n’est guère brillant : vie de nomades, clochardisation, boue. Cet après-midi, j’ai visité quelques grandes baraques, certains mioches vous donnaient l’impression de mourir à petit feu sous vos yeux.

Mes enfants, ce que je vous écris n’est pas très réjouissant, et pourtant je suis contente d’être ici. La santé laisse encore un peu à désirer, toutes sortes de petits maux ont l’air de rôder ici ou là, enfin nous verrons bien.

Cette lettre mérite à peine son nom, mais j’avais gardé trop mauvaise conscience de l’unique petit mot déprimé que je vous avais envoyé. Westerbork m’a littéralement engloutie, je refais surface à la fin de la semaine. Non, d’ici on ne peut pas écrire et l’on n’aura pas trop d’une grande partie de sa vie pour «digérer» cette expérience. Et c’est merveilleux de pouvoir revenir vers vous la semaine prochaine. Merci de votre lettre, Père Han. Et mille affectueuses pensées pour vous tous et à la fin de la semaine.

Etty.


À deux sœurs de La Haye. Amsterdam, fin décembre 19421 n.10.

Amsterdam, décembre 1942.

Bien sûr, cette fois encore, je suis revenue de la lande chargée de diverses commissions, comme d’habitude. Une ex-soubrette soignée pour des calculs biliaires voulait avoir sa teinture pour les cheveux. Une jeune fille ne pouvait quitter son lit parce qu’elle n’avait pas de chaussures. Et tant d’autres menus faits. Encore que cette histoire de chaussures n’ait rien d’un détail, naturellement. Et puis il y avait une autre mission dont j’avais promis avec empressement de m’acquitter, mais qui s’est mise à me peser de plus en plus. Il y a beau temps que notre soubrette a pu se reteindre les cheveux et que la fille aux pieds nus peut sortir de son lit et affronter la boue, mais je n’ai pas encore donné suite à la demande du docteur K n.11 et la maladie qui m’a immobilisée quelques semaines n’en est vraiment pas l’unique raison…

L’un des derniers soirs avant mon départ, je suis entrée dans son petit bureau sobrement installé, où il travaillait parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit. Il avait l’air fatigué, menu et pâle. Il poussa un instant de côté un épais dossier, non sans en avoir souligné avec humour les singularités. Puis il regarda autour de lui, comme pour chercher quelque chose; il semblait trouver ses mots avec difficulté : on commençait à se sentir dans la peau d’un vieillard, ces derniers mois. Cette maudite guerre finirait pourtant bien un jour… D’abord, on voudrait aller se réfugier un long moment au fond d’une grande forêt pour oublier beaucoup de choses. Et puis l’on aimerait bien aller visiter Malaga et Séville, car, à l’endroit où l’on voudrait conserver le souvenir de ces deux villes, on avait encore une place vide. On voudrait bien aussi se remettre au travail… Il y aurait sûrement une nouvelle Société des Nations… Comment, de la Société des Nations, nous en vînmes subitement à ces deux sœurs de La Haye, l’une blonde et l’autre brune, je ne le sais plus exactement. Mais, demanda-t-il, lorsque je serais de nouveau en congé à Amsterdam, est-ce que je voulais bien leur écrire pour leur parler à ma manière de la vie à Westerbork?

«Oui, dis-je, croyant comprendre; il est certainement indispensable de garder le contact avec l’arrière.»

Votre ami K. était presque indigné : «L’arrière? Mais ces deux femmes représentent pour nous beaucoup plus que l’arrière, elles sont une part de notre vie.» Et, dans la tristesse de ce petit bureau nu, tandis que la soirée s’avançait, il me parla de vous avec un enthousiasme si communicatif que j’accédai volontiers à sa demande et acceptai de vous écrire. Mais, pour être franche, maintenant je suis bien ennuyée : que vous dire au juste de la vie à Westerbork?

J’y suis venue pour la première fois dans l’été. Jusqu’à ce moment-là, tout mon savoir sur la Drenthe se résumait à ceci : on y voyait beaucoup de dolmens. Et voilà que j’y trouvais soudain un village de baraques en bois, serti entre ciel et lande avec en son milieu un champ de lupins d’un jaune éblouissant et des barbelés tout autour. Il y avait là des vies humaines à ramasser par brassées. À dire vrai, je ne m’étais jamais doutée que sur cette lande de Drenthe, des émigrés allemands étaient détenus depuis quatre ans 12; en ce temps-là, j’étais trop occupée en collectes pour les petits Espagnols et les petits Chinois.

Les premiers jours, je parcourais le camp comme on feuillette les pages d’un livre d’histoire. J’y ai rencontré des gens qui avaient été internés à Buchenwald et à Dachau à une époque où ces noms ne représentaient pour nous que des sons lointains et menaçants. J’y ai rencontré d’anciens passagers de ce bateau 13 qui a fait le tour du monde sans être autorisé à n’accoster dans aucun port. Vous vous en souvenez, nos journaux en ont fait leurs gros titres à l’époque. J’ai vu des photos de petits enfants qui, entre-temps, ont dû bien grandir dans tel ou tel endroit inconnu de la planète — on peut se demander s’ils reconnaîtront leurs parents, à supposer qu’ils les revoient jamais.

En un mot, on avait l’impression de voir matérialisé devant soi un peu du destin, du Schicksal juif des dix dernières années. Et ce, alors qu’on s’attendait à ne trouver en Drenthe que des dolmens. À vous couper le souffle.

Durant cet été 1942 — c’était il y a des années, nous semble-t-il : il faudrait des mois pour assimiler tout ce qui s’est passé en ces quelques mois —, cette petite colonie a été remuée jusqu’aux moelles : les premiers occupants du camp ont assisté avec stupéfaction à la déportation massive des juifs de Hollande vers l’Est de l’Europe. Eux-mêmes eurent d’ailleurs à payer un lourd tribut humain, lorsque le nombre des «volontaires du travail» ne répondait pas exactement aux prévisions.

Un soir d’été, j’étais en train de manger ma ration de chou rouge en bordure de ce champ de lupins tout jaune qui s’étendait entre notre cantine et la baraque de désinfection, et je déclarai d’un ton méditatif et inspiré : «Il faudrait écrire la chronique de Westerbork.» À ma gauche, un homme d’un certain âge — lui aussi mangeur de chou rouge — répondit : «Oui, mais il faudrait être un grand poète.»

Il avait raison, il faudrait être un grand poète, les récits journalistiques ne suffisent plus.

Toute l’Europe se change peu à peu en un immense camp. Toute l’Europe pourra bientôt disposer du même genre d’amères expériences. Si nous nous bornons à nous rapporter mutuellement les faits nus : familles dispersées, biens pillés, libertés confisquées, nous risquons la monotonie. Et les barbelés et la ratatouille quotidienne n’offrent pas matière à anecdotes piquantes pour les gens de l’extérieur — je me demande d’ailleurs combien il restera de gens à l’extérieur si l’Histoire continue à suivre longtemps encore le cours où elle s’est engagée.

Vous voyez bien, j’en étais sûre, ma description de Westerbork est mal partie; dès le début je m’enlise dans les considérations générales. Et de toute façon quand, par nature, on est plus ou moins porté à la spéculation, on est à vrai dire inapte à caractériser un lieu ou un événement donné. On s’avise, en effet, que les matières premières de la vie, si j’ose dire, sont partout les mêmes et qu’en n’importe quel endroit de cette terre on peut donner un sens à sa vie ou alors mourir, que la Grande Ourse brille avec la même rassurante fixité au-dessus d’un trou perdu, d’une grande ville au cœur du pays ou — supposition téméraire de ma part — d’une mine de charbon de Silésie 14. Et que par conséquent l’ordre de l’univers ne semble nullement perturbé…

Je voulais dire en fait ceci : je ne suis pas poète et, de surcroît, je me sens assez désemparée devant cette promesse faite à K., Car si chargé d’émotion que soit pour nous le nom de Westerbork, ce nom qui continuera à résonner dans notre vie jusqu’à la fin de nos jours, je serais aujourd’hui encore bien en peine de savoir exactement que vous en dire. La vie qu’on y mène est tellement agitée, encore qu’il se trouvera sans doute beaucoup de gens pour soutenir qu’elle est au contraire d’une monotonie mortelle.

Mais le lendemain de cette soirée où j’avais entendu votre ami K. prononcer les noms de Séville et de Malaga avec les accents d’un désir si passionné, je le rencontrai dans l’étroit passage pavé entre les baraques 14 et 15. Il était coiffé de son inimitable feutre, que l’on dirait égaré au milieu de toutes ces planches et de ces portes basses. Il marchait vite, car il avait faim, mais trouva le temps de me jeter au passage : «Vous penserez à ce que je vous ai demandé, n’est-ce pas? Et je vous assure, ce sera pour vous aussi un véritable enrichissement de faire la connaissance de ces deux sœurs.»

Et voilà pourquoi je me retrouve malgré tout, beaucoup plus tard que prévu, devant quelques feuilles de papier blanc…

Oui — Westerbork…

Si j’ai bien compris, cet endroit — aujourd’hui foyer de souffrance juive — était il y a quatre ans encore sauvage et désert, et l’esprit du ministère de la Justice 15 planait sur la lande.

«Il n’y avait ici pas un papillon, pas une fleurette, pas le moindre vermisseau *», m’assurent, tout excités, les plus anciens «résidents» du camp. Et à présent? Je vous donne au hasard un extrait de l’inventaire : il y a un orphelinat, une synagogue, une morgue et une fabrique de semelles en pleine expansion. J’ai entendu parler de la construction d’un asile d’aliénés et le complexe des baraques hospitalières, qui s’étend continuellement, compte déjà mille lits, d’après les derniers chiffres que je connaisse.

La petite maison d’opérette qui se dresse dans un coin du camp, grande comme un mouchoir de poche, semble ne plus suffire. On projette d’en construire une autre, plus grande 16. Cela vous paraîtra sans doute assez surprenant : une prison à l’intérieur d’une prison.

Il y a des crises de cabinet en miniature, accompagnées des intrigues et des manœuvres dont elles semblent décidément inséparables.

Il y a un commandant hollandais et un commandant

* En allemand dans le texte : Noch kein Schmetterling war hier zu sehen, keit? Bliimchen, ja kein Wurm.

allemand 17. Le premier a plus d’ancienneté, le second plus d’autorité. De ce dernier, l’on dit en outre qu’il aime la musique et que c’est un gentleman. Je suis mal placée pour en juger, bien qu’à mon avis il exerce des fonctions tout de même assez inattendues pour un gentleman…

Il y a une salle de théâtre qui, dans un passé glorieux où la notion de «convoi» restait à inventer, a servi de cadre à un Shakespeare affreusement mutilé. Aujourd’hui, la même scène est occupée par des bureaux et des machines à écrire.

Il y a de la boue, tant de boue qu’il faut avoir un soleil intérieur accroché entre les côtes si l’on veut éviter d’en être psychologiquement victime. (Victime de chaussures abîmées et de pieds mouillés — vous me comprenez.)

Notre camp n’a qu’un étage et pourtant on y surprend une multitude d’accents aussi impressionnante que si la tour de Babel avait été élevée parmi nous : bavarois et groninguois, saxon et frison oriental, allemand avec un accent polonais ou russe, hollandais avec un accent allemand et vice versa, amsterdamois et berlinois — et j’attire votre attention sur le fait que notre établissement couvre au maximum un peu plus d’un demi-kilomètre carré.

Les barbelés ne sont qu’une question de point de vue. «Nous, derrière des barbelés? disait un jour un indestructible vieux monsieur avec un geste mélancolique de la main, et eux, là-bas, ils ne vivent pas derrière des barbelés, peut-être?» Et il pointait du doigt dans la direction des hautes villas qui se dressent tels des geôliers de l’autre côté de la clôture.

Si seulement ces barbelés se contentaient d’entourer le camp, on s’y retrouverait, mais c’est aussi à l’intérieur, autour des baraques et entre elles, que ces fils si caractéristiques du xxe siècle serpentent en un réseau labyrinthique et impénétrable. De temps à autre, on rencontre des gens au visage ou aux mains couverts d’égratignures.

Aux quatre coins de notre village de bois se dressent des miradors constitués chacun d’une plate-forme en plein vent juchée sur quatre hauts piliers. Un homme casqué et armé d’un fusil y monte la garde et se dessine contre des ciels changeants. Le soir, on entend parfois des coups de feu claquer sur la lande, comme ce jour où un aveugle en s’égarant s’était un peu trop approché des barbelés…

Voilà bien ce qui rend la tâche si difficile dès que l’on veut parler de Westerbork : son caractère ambivalent. D’un côté, une société stable est en train de s’y former, une communauté constituée certes sous la contrainte, mais douée cependant de toutes les facettes propres à un groupe social humain; de l’autre, un camp conçu pour un peuple en transit et agité de forts remous à chaque déferlement de nouvelles vagues humaines venues des grandes villes ou de province, de maisons de repos, de prisons ou de camps disciplinaires, de tous les coins et les recoins les plus perdus de Hollande, pour être déportées de nouveau quelques jours plus tard, cette fois vers une destination inconnue.

Vous pensez si l’on se bouscule sur ce demi-kilomètre carré! Car tout le monde n’est pas, bien sûr, comme cet homme qui bourra un jour son sac à dos pour monter dans le train de son propre mouvement et qui répondit aux questionneurs qu’il voulait être libre de partir quand bon lui semblait — à lui. Cela m’a fait penser à ce juge romain qui disait à un martyr : «Sais-tu que j’ai le pouvoir de te tuer?» Et l’autre : «Mais savez-vous que j’ai le pouvoir d’être tué?»

Mais à part cela on se bouscule tout de même beaucoup à Westerbork, c’est une vraie mêlée — comme, après le naufrage, autour du dernier bout de bois auquel s’accrochent désespérement beaucoup, beaucoup trop de gens en train de se noyer.

On préfère rester, même dans cette province perdue, la plus déshéritée de Hollande, et passer l’hiver derrière les barbelés plutôt que de se laisser entraîner au fin fond de l’Europe, vers des contrées et des destinations inconnues, d’où seuls des échos très rares et très vagues sont parvenus jusqu’à présent à ceux qui sont demeurés ici. Mais le quota doit être rempli et le train aussi, ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique — et l’on ne peut retenir chacun en le présentant comme indispensable au camp ou trop malade pour supporter le transport, même si l’on tente de le faire pour beaucoup. On se dit certains jours qu’il serait plus simple de partir soi-même une fois pour toutes «en convoi», plutôt que de devoir être témoin, semaine après semaine, des angoisses et du désespoir des milliers et des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, d’infirmes, de débiles mentaux, de nourrissons, de malades et de vieillards qui glissent entre nos mains secourables en un cortège presque ininterrompu.

Mon stylo ne dispose pas d’accents assez graves pour vous donner une image tant soit peu fidèle de ces convois. Vus du dehors, ils semblaient pouvoir sécréter à la longue une noire monotonie, et pourtant chacun d’entre eux était à part et possédait pour ainsi dire son atmosphère propre.

Lorsque le premier convoi est passé entre nos mains, nous avons cru un moment ne plus pouvoir jamais rire ou être gai, nous nous sommes sentis changés en d’autres êtres, soudain vieillis, étrangers à toutes nos anciennes amitiés.

Mais ensuite, lorsqu’on revient parmi les hommes, on s’aperçoit que partout où il y a des hommes il y a de la vie, et que la vie est toujours là dans ses innombrables nuances — «avec un rire et une larme», pour parler comme les romans populaires.

Tout était différent selon que les nouveaux arrivants avaient eu le temps de se préparer, de se munir d’un sac à dos bien rempli, ou bien avaient été traînés à l’improviste hors de chez eux ou fauchés en pleine rue. À la longue, nous ne connûmes plus que le dernier cas.

Lors des premiers convois de rafles, en voyant arriver des gens en pantoufles et en sous-vêtements, tout Westerbork, en un mouvement unanime d’effroi et d’héroïsme, s’est dépouillé jusqu’à sa dernière chemise. Et l’on a tenté, dans une coopération parfois admirable avec l’arrière, de fournir aux partants le meilleur équipement possible. Mais quand on songe à tous ceux qui sont allés presque nus au-devant des rigueurs de l’hiver est-européen, et à cette mince couverture qui était parfois tout ce que nous pouvions leur distribuer dans la nuit, quelques heures avant le départ…

Nous avons vu arriver le prolétariat des grandes villes. Il étalait sa pauvreté et sa crasse dans la nudité des baraques et beaucoup se demandaient, bouche bée : qu’a-t-elle donc fait pour eux, cette fameuse démocratie d’avant-guerre?

Les gens de Rotterdam formaient une classe à part, aguerris qu’ils étaient par le bombardement de leur ville durant les journées de mai 194018. «Il en faut beaucoup pour nous effrayer, entendait-on dire à beaucoup d’entre eux. Si nous en avons réchappé, nous nous tirerons aussi de cette nouvelle épreuve.» Et, quelques jours plus tard, ils montaient en chantant dans le train, mais on était en plein été et l’on ne voyait pas encore de vieilles gens ou d’infirmes, portés sur des brancards, fermer le cortège des déportés, comme ce fut le cas depuis…

Les récits des juifs de Heerlen, de Maastricht et de je ne sais quelles autres villes de la région bourdonnaient encore des adieux grandioses que les Limbourgeois leur avaient réservés dans leur exode. On sentait qu’ils pourraient vivre encore longtemps sur ce réconfort moral. «Les catholiques nous ont promis de prier pour nous et ils savent le faire, ma foi, mieux que nous!» disait l’un d’eux.

Les Haarlemmois prenaient leur ton pincé : «Ces gens d’Amsterdam, ils ne peuvent pas s’empêcher de faire de l’humour noir…»

Il y avait de tout jeunes enfants qui refusaient une tartine tant que leur père et leur mère n’étaient pas servis.

Nous avons vécu une journée étrange lorsqu’un transport nous amena des catholiques juifs ou des juifs catholiques — comme on voudra —, nonnes et moines portant l’étoile jaune sur leur habit conventuel 19. Je me rappelle deux garçons, jumeaux dont le beau visage brun évoquait le ghetto et qui, le regard plein d’une sérénité enfantine sous leur capuce, racontaient aimablement — tout au plus un peu étonnés — qu’on était venu à quatre heures et demie les arracher à l’office du matin et qu’à Amersfoort on leur avait donné du chou rouge.

Il y avait un autre religieux, encore assez jeune d’allure, qui n’avait pas quitté son couvent depuis quinze ans et se retrouvait pour la première fois dans «le monde». Je demeurai un moment à ses côtés et suivis ses regards qui erraient avec calme à travers la grande baraque où l’on enregistrait les nouveaux venus.

Les hommes au crâne rasé, battus et maltraités, qui déferlèrent ce jour-là chez nous, portés par la même vague que les catholiques, avançaient en trébuchant dans ce hangar de bois, le geste mal assuré, et tendaient leurs mains vers le pain, qui ne suffisait pas.

Un jeune juif s’arrêta devant nous, il flottait dans sa veste, mais un indestructible sourire moqueur perça à travers le maquis noir de sa barbe lorsqu’il nous dit : «Ils ont fait mine de casser le mur de la prison avec ma caboche, mais elle était plus dure que le mur!»

Parmi la foule des têtes rasées se détachaient curieusement celles, bandées de blanc, des femmes traitées contre les poux à la baraque de désinfection, et qui avaient un air de honte et de chagrin sur le visage.

De petits enfants s’endormaient sur le plancher poussiéreux ou jouaient à la guerre entre les jambes des grandes personnes. Voici deux tout-petits qui volettent, sans défense, autour du corps massif d’une femme étendue sans connaissance dans un coin : ils n’y comprennent rien, leur mère reste couchée sans un geste et ne leur répond pas. Un vieux monsieur droit comme un i, cheveux gris et profil aigu d’aristocrate, considère fixement ce tableau infernal et répète sans cesse à part lui : «Un jour affreux! Un jour affreux!»

Et, dominant le tout, le crépitement ininterrompu d’une batterie de machines à écrire : la mitraille de la bureaucratie.

Par les multiples petits carreaux, on aperçoit d’autres baraques en planches, des barbelés et une lande aride.

Je lève les yeux vers le moine qui retrouve «le monde» pour la première fois depuis quinze ans et lui demande : «Alors, que dites-vous du monde?»

Mais le regard de l’homme en bure brune reste ferme, aimable et sans émotion, comme si tout ce qui l’entoure lui était connu et familier, et depuis longtemps.

Plus tard, quelqu’un m’a raconté que, le soir même, il avait vu un groupe de religieux s’avancer dans la pénombre entre deux baraques obscures en disant leur chapelet, aussi imperturbable que s’ils avaient défilé dans le cloître de leur abbaye.

Et n’est-il pas vrai que l’on peut prier partout, dans une baraque en planches aussi bien que dans un monastère de pierre et plus généralement en tout lieu de la terre où il plaît à Dieu, en cette époque troublée, de jeter ses créatures?

Ceux qui jouissent du privilège exténuant pour les nerfs de pouvoir rester à Westerbork «jusqu’à nouvel ordre» sont exposés à un grave danger moral, celui de l’accoutumance et de l’endurcissement.

La somme de souffrance humaine qui s’est présentée à nos yeux durant les six derniers mois et continue à s’y présenter chaque jour dépasse largement la dose assimilable par un individu durant la même période. C’est pourquoi l’on entend répéter autour de soi tous les jours et sur tous les tons : «Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas sentir, nous voulons oublier aussi vite que possible.» Il me semble qu’il y a là un grave danger.

C’est vrai, il se passe des choses que notre raison, autrefois, n’aurait pas crues possibles. Mais peut-être y a-t-il en nous d’autres organes que la raison, inconnus de nous autrefois et qui nous permettent de concevoir ces choses stupéfiantes. Je crois qu’à chaque événement correspond chez l’homme un organe qui lui permet d’assimiler cet événement.

Si nous ne sauvons des camps, où qu’ils se trouvent, que notre peau et rien d’autre, ce sera trop peu. Ce qui importe, en effet, ce n’est pas de rester en vie coûte que coûte, mais comment l’on reste en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu’elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d’enrichir l’homme de nouvelles intuitions. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes irrévocablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes et dans nos cœurs un abri pour les y laisser décanter et se muer en facteurs de mûrissement, en substances d’où nous puissions extraire une signification, — cela signifie que notre génération n’est pas armée pour la vie.

Je sais, ce n’est pas si simple, et pour nous, juifs, moins encore que pour d’autres, mais si, au dénuement général du monde d’après-guerre, nous n’avons à offrir que nos corps sauvés au sacrifice de tout le reste et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîmes de notre détresse et de notre désespoir, ce sera trop peu. De l’enceinte même des camps, de nouvelles pensées devront rayonner vers l’extérieur, de nouvelles intuitions devront étendre la clarté autour d’elles et, par-delà nos clôtures de barbelés, rejoindre d’autres intuitions nouvelles que l’on aura conquises hors des camps au prix d’autant de sang et dans des conditions devenues peu à peu aussi pénibles. Et, sur la base commune d’une recherche sincère de réponses propres à éclaircir le mystère de ces événements, nos vies précipitées hors de leur cours pourraient peut-être refaire un prudent pas en avant?

C’est pourquoi cela m’a paru un si grave danger d’entendre répéter constamment autour de moi : «Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas sentir, le mieux est de se cuirasser contre toute cette détresse.»

Mais la souffrance, sous quelque forme qu’elle nous touche, n’appartient-elle pas, elle aussi, à l’existence humaine?

Je m’aperçois tout à coup que j’ai très largement dépassé les limites du service que votre ami K. m’avait innocemment demandé. Je devais vous parler de la vie à Westerbork, non vous exposer mes idées personnelles. Je n’y puis rien, cela m’a échappé…

Mais les vieilles gens? Tous ces vieillards usés, ces infirmes? À quoi bon leur jeter à la face mes principes philosophiques?

De toute l’histoire de Westerbork, le chapitre le plus triste sera sûrement celui consacré aux personnes âgées. Il sera peut-être encore plus poignant que l’épisode des martyrs d’Ellecom, dont l’irruption mutilée a fait courir un frisson d’horreur par tout le camp.

À des gens jeunes et bien portants, on pouvait dire que l’Histoire chargeait nos épaules d’un destin exceptionnel et que nous devions trouver en nous la grandeur qui nous permettrait d’en soutenir le poids — toutes choses auxquelles on croit soi-même et que l’on peut mettre en pratique dans sa propre vie.

On pouvait leur dire que nous étions en droit de nous considérer comme des soldats placés en première ligne, même s’il était très particulier, le front où l’on nous envoyait. En apparence, nous étions condamnés à une passivité totale, mais qui pouvait nous empêcher de mobiliser nos forces intérieures?

Mais avez-vous jamais entendu parler de soldats de quatre-vingts ans, brandissant pour seule arme la canne blanche des aveugles?

Un matin d’été, de bonne heure, je tombai sur un homme qui ne cessait de marmonner, l’air abasourdi : «Vous avez vu ce qu’ils nous ont envoyé comme “travailleurs en Allemagne”?» Et, m’étant hâtée vers l’entrée du camp, j’arrivai au moment où on les déchargeait de vieux camions branlants : une théorie de vieillards. Et nous restions plantés là, plutôt pantois pour tout vous dire. Mais, quelque temps après, nous avions déjà pris le pli et à chaque nouveau convoi nous nous demandions, le plus naturellement du monde : «Y avait-il beaucoup de vieillards et d’infirmes, cette fois?»

Une petite vieille avait oublié ses lunettes et sa fiole de pilules «à la maison», sur la cheminée : comment faire pour les récupérer, demandait-elle — et d’ailleurs, où se trouvait-elle exactement et où l’emmenait-on?

Une femme de quatre-vingt-sept ans s’accrochait à ma main avec tant de force que j’ai cru qu’elle ne la lâcherait plus jamais. Elle me racontait que les marches de sa maison avaient toujours relui de propreté et que pas une fois dans sa vie elle n’avait jeté ses habits sous son lit en se couchant 20.

Et ce petit monsieur de soixante-dix-neuf ans. Cinquante-deux ans de mariage, me dit-il, sa femme en traitement à l’hôpital d’Utrecht et lui, on allait l’emmener loin de la Hollande dès le lendemain…

Je pourrais continuer ainsi pendant des pages et des pages, vous n’auriez encore qu’une faible idée de cette masse traînante, trébuchante, effondrée, démunie, de ses questions naïves et puériles. Les mots, ici, nous étaient d’un maigre secours et une main sur l’épaule pesait parfois trop lourd.

Non, vraiment, ces vieilles gens, c’est un chapitre à part. Leurs gestes maladroits, leurs visages éteints peuplent encore les nuits sans sommeil de beaucoup d’entre nous…

En l’espace de quelques mois, la population de Westerbork, grossie d’alluvions diverses, est passée de mille à environ dix mille personnes. La plus forte croissance date des terribles journées d’octobre 21, de l’époque où l’immense battue aux juifs menée par tout le pays avait déclenché à Westerbork une inondation humaine qui faillit submerger le camp.

Il ne s’agit donc pas précisément de ce qu’il est convenu d’appeler une société à la croissance organique, à la respiration régulière, et pourtant — et c’est à vous couper le souffle — on y retrouve toutes les facettes, les classes, les «ismes», les oppositions et les chapelles qui divisent la société. (Et ce sur la superficie inchangée d’un demi-kilomètre carré.) À la réflexion, faut-il vraiment s’en étonner? Chaque individu n’emporte-t-il pas avec lui et en lui la tendance politique, la couche sociale, le niveau culturel qu’il incarne?

Mais ce dont on ne cesse de s’étonner, c’est qu’en présence de la détresse commune, ces oppositions se maintiennent sans céder un pouce.

Dans la boue, entre deux grands baraquements, j’ai rencontré l’autre jour une jeune fille qui a commencé par me dire que si elle était à Westerbork, c’était le fait du hasard. (Il y a là un phénomène général tout à fait étonnant : chacun pense que son cas particulier est dû à un hasard malheureux, nous sommes encore bien éloignés d’une conscience historique commune.) Pour en revenir à cette jeune fille : elle me fit sa complainte — paquets qui n’arrivaient pas, chaussures égarées. Mais soudain elle s’interrompit et son visage s’illumina : «Malgré tout, nous sommes très bien tombés, les gens de notre baraque, c’est vraiment l’élite. Tu sais comment les autres appellent notre baraque ? poursuivit-elle, toute fière. La courbe du Herengracht 22.»

J’en suis restée sans voix; mon regard allait de ses chaussures abîmées à son visage fardé, et je ne savais plus si je devais rire ou pleurer…

De toutes les pénuries dont souffre Westerbork, la pénurie de place est certainement la pire.

Sur une population de dix mille personnes, deux mille cinq cents environ sont logées dans les deux cent quinze petits pavillons qui constituaient autrefois l’essentiel du camp et qui, à l’ère «pré-déportationnaire», abritaient une famille chacun.

Chacune de ces maisonnettes comprend deux petites pièces, parfois trois, avec une cuisine où se trouve un point d’eau, et des toilettes. La porte d’entrée n’a pas de sonnette, ce qui abrège d’autant les formalités. Cette porte ouverte, on se trouve sans transition en plein milieu de la cuisine. Si l’on veut rendre visite à des amis qui ont élu domicile dans la pièce du fond, on tente une percée — avec un sans-gêne qui s’apprend très vite — à travers la première pièce, où la famille vient par exemple de se mettre à table, ou se chamaille, ou se dispose à se coucher, selon les cas. En outre, depuis quelque temps, ces chambrettes sont généralement bourrées de visiteurs qui ont voulu fuir un moment les grandes baraques.

Car les occupants de ces chambres sont les princes de Westerbork, enviés de tous et constamment assiégés.

La grande détresse, la détresse criante de Westerbork ne commence vraiment que dans ces immenses baraques élevées à la hâte, dans ces hangars de planches disjointes bourrés de cargaison humaine et où, sous le ciel bas du linge que font sécher des centaines de personnes, les châlits de fer s’entassent sur trois niveaux.

Ces malheureux Français ne se doutaient pas que, sur les lits qu’ils construisirent jadis pour leur ligne Maginot, des juifs exilés dans quelque lande perdue de Drenthe passeraient leurs nuits anxieuses, peuplées de cauchemars. Je me suis laissé dire, en effet, que nos lits viennent de la ligne Maginot.

Ces châlits, on y vit, on y meurt, on y mange, on y est cloué par la maladie, on y passe des nuits sans sommeil à écouter les enfants qui pleurent, à ressasser la même question : pourquoi ne reçoit-on à peu près aucune nouvelle des milliers et des milliers de gens qui sont partis d’ici?

Sous les lits s’empilent des valises, aux montants de fer pendent des sacs à dos : pas d’autre place disponible. Le reste du mobilier se compose de tables de bois brut et d’étroits bancs de bois. Quant aux conditions d’hygiène, mieux vaut que cette pudique relation n’en dise rien, sinon je me verrais forcée de vous imposer certains détails peu ragoûtants.

Disséminés dans l’immense salle, quelques poêles dispensent juste assez de chaleur pour les petites vieilles qui s’agglutinent en cercle autour d’eux. Comment fera-t-on pour passer l’hiver dans ces baraques? Nous nous posons encore la question.

Ces grands entrepôts humains ont tous été montés de la même façon en plein champ de boue et équipés avec la même sobriété, dirons-nous. Mais l’étrange est que, passant par telle baraque, on a l’impression de traverser un misérable taudis, tandis qu’une autre vous fait presque l’effet d’un quartier bourgeois. Plus étonnant encore : on dirait que chaque lit, chaque table de bois sécrète son atmosphère propre.

Dans l’une de ces baraques, je vois par exemple une table où, le soir, une chandelle brûle dans une lanterne de verre. Sept ou huit personnes s’y retrouvent et l’on appelle cela le «coin des artistes». On avance de quelques pas jusqu’à la table suivante, qu’entourent également sept ou huit personnes et où traînent au lieu de chandelles quelques casseroles sales : c’est la seule différence, mais on a l’impression de tomber dans un autre monde.

Des conditions de vie semblables ne suffisent apparemment pas à produire des êtres humains semblables.

Parmi ceux qui échouent sur cet aride pan de lande de cinq cents mètres de large sur six cents de long, on trouve aussi des vedettes de la vie politique et culturelle des grandes villes. Autour d’eux, les décors de théâtre qui les protégeaient ont été soudain emportés par un formidable coup de balai et les voilà, encore tout tremblants et dépaysés, sur cette scène nue et ouverte aux quatre vents qui s’appelle Westerbork. Arrachées à leur contexte, leurs figures sont encore auréolées de l’atmosphère palpable qui s’attache à la vie mouvementée d’une société plus complexe que celle-ci.

Ils longent les minces barbelés, et leurs silhouettes vulnérables se découpent en grandeur réelle sur l’immense plaine du ciel. Il faut les avoir vus marcher ainsi…

La solide armure que leur avaient forgée position sociale, notoriété et fortune est tombée en pièces, leur laissant pour tout vêtement la mince chemise de leur humanité. Ils se retrouvent dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et qu’il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures — il ne leur reste plus rien d’autre.

On s’aperçoit aujourd’hui qu’il ne suffit pas, dans la vie, d’être un politicien habile ou un artiste de talent. Lorsqu’on touche au fond de la détresse, la vie exige bien d’autres qualités.

Oui, c’est vrai, nous sommes jugés à l’aune de nos ultimes valeurs humaines.

Ce long bavardage vous a peut-être induites à supposer que je vous aie effectivement donné une description de Westerbork. Mais lorsque j’évoque à part moi ce camp de Westerbork avec toutes ses facettes, son histoire mouvementée, son dénuement matériel et moral, je sens que j’ai lamentablement échoué. Et de surcroît, il s’agit d’un récit très subjectif. Je conçois qu’on puisse en faire un autre, plus habité par la haine, l’amertume et la révolte.

Mais la révolte qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement n’a rien d’authentique et ne portera jamais de fruits.

Et l’absence de haine n’implique pas nécessairement l’absence d’une élémentaire indignation morale.

Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue? Au camp, j’ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense, avec une naïveté puérile peut-être, mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre.


À Maria Tuinzing. Amsterdam, samedi 5 juin 1943.

Samedi soir.

Mariette, Ne soyons pas trop matérialistes : quelques jours de plus ou de moins, que nous ayons eu ou non le temps de nous voir, c’est dommage, mais au fond des choses cela ne change rien entre nous, n’est-ce pas? J’aurais pourtant bien aimé te voir, mais l’occasion s’en représentera, j’en suis absolument certaine. Il est tard, je ne peux te dire comme je suis fatiguée. J’avais espéré te joindre par téléphone à Wageningen23 puisque je restais un jour de plus, mais cela n’a pu se faire. Tu demandes à lire mon journal; parce que c’est toi, je laisse ici un de ces malheureux cahiers — on y trouve vraiment n’importe quoi, petite indiscrète!

Si jamais tu es triste, épanches donc ton âme sur un chiffon de papier et envoies le tout à Etty, je te garantis qu’elle te répondra.

Veille un peu sur ton Père Han, mais tu n’as pas besoin que je te le rappelle. Il te racontera les péripéties palpitantes de ces deux derniers jours, mes yeux se ferment et, mon Dieu! quel travail de remplir ce sac à dos! Je ne prends pas congé de toi, car nous ne nous séparons pas vraiment.

Je te souhaite mille bonheurs, ma chérie.

Etty.


À Han Wegerif et autres. Westerbork, lundi 7 juin 1943.

Lundi matin, 11 heures, 7 juin 43.

Très chers tous,

Avez-vous continué longtemps à faire de grands signes d’adieu à mes deux boutons de rose? Vous avez tous été si gentils pour moi! J’y ai songé pendant tout le voyage de retour, mais désormais ce camp, avec le véritable abîme de détresse qu’offre le spectacle des arrivées et des départs de convois, m’a de nouveau avalée toute crue. Je suis revenue ici depuis un siècle. Le voyage en train s’est passé dans la bonne humeur. Il règne parmi nos gens24 une sorte d’esprit de camaraderie assez cocasse. Ils m’ont passablement fait marcher, mais j’ai mis un certain temps à m’en apercevoir. Ils ont commencé par m’annoncer que nous devrions faire à pied le trajet d’Assen au camp, avec armes et bagages : je n’étais pas ravie. Mais quand ils en vinrent à me dire qu’un marchand de nougat s’était installé au camp, que les enfants de l’orphelinat avaient organisé un corso fleuri et que le dernier sport à la mode sur la lande était le polo, mes yeux se sont enfin dessillés.

À Assen, un camion à la bâche pleine de trous nous attendait, sous une pluie battante. Nous sommes arrivés trempés. On nous a alors acheminés avec tout notre paquetage vers une grande salle (procédure nouvelle pour moi) où des gendarmes ont fouillé nos sacs à dos et nos valises. J’ai très obligeamment ouvert la petite mallette en rotin recelant le Coran et le Talmud; mon sac à dos, pourtant gros comme une maison, a échappé à leur attention et je n’en ai pas été autrement chagrinée.

On m’a cantonnée cette fois-ci dans une maisonnette qui tient de l’entrepôt en miniature et du boudoir. Des lits superposés sur deux et trois niveaux, partout des valises et des boîtes, des fleurs sur la table et sur les appuis de fenêtre, et quelques consœurs languissantes en longs peignoirs de soie. Surprenant. Je partage ma chambre avec une ancienne reine de beauté qui exerçait le plus vieux métier du monde. À dix heures, le soir de mon arrivée, elle a posé un miroir contre ma boîte à beurre et s’est occupée de ses sourcils pendant une bonne demi-heure. Il ne restait plus de lit pour moi. Ce n’était pas bien grave, puisque nous devions travailler de nuit : un transport arrivait de Vught25. Nous devions être sur le pied de guerre à quatre heures du matin. À onze heures, je me suis roulée tout habillée dans une couverture (mon paquet de draps était trempé, il sèche encore) et me suis allongée sur le lit d’une collègue, dont on m’avait assuré qu’elle était de service toute la nuit. J’y étais depuis une petite heure et appréciais au passage le grignotement musical des souris (qui semblent s’être fortement multipliées en mon absence), lorsque ladite collègue rentra : c’était une demoiselle du Lijnbaansgracht 26, myope et pourvue d’une moustache charbonneuse, dont je n’avais jamais été particulièrement entichée. Et me voilà soudain partageant avec elle une couche étroite, situation piquante s’il en est. Nous nous sommes réveillées vers les quatre heures, plus ou moins ankylosées. J’ai puisé des forces dans ton chef-d’œuvre de froment, ma bonne Kâthe, avant de replonger dans le nocturne paysage westerborkien. On nous a d’abord désinfectées au lysol, car les convois de Vught amènent toujours beaucoup de poux. De quatre à neuf, j’ai traîné des petits enfants en pleurs et porté des bagages pour soulager des femmes épuisées. C’était dur — et déchirant. Des femmes et des enfants en bas âge, mille six cents (un autre convoi aussi important est attendu cette nuit), tandis que les hommes ont été volontairement retenus à Vught. Le train est déjà prêt pour le transport de demain matin, Jopie et moi venons de faire un tour de ce côté-là. De grands wagons à bestiaux vides. À Vught, il meurt deux ou trois jeunes enfants par jour. Une vieille femme m’a demandé, complètement désemparée : «Et vous, vous pourriez m’expliquer pourquoi nous devons tant souffrir, nous autres, juifs?» Je n’ai pas pu le lui dire au juste. Une femme avec un bébé de quatre mois qu’elle n’avait pu nourrir, depuis des jours, que de soupe aux choux, m’a dit : «Je répète sans arrêt “Ah, mon Dieu! ah, mon Dieu!”, mais existe-t-il seulement?»

Parmi les prisonniers «disciplinaires», j’ai retrouvé un ancien assistant du professeur Scholte avec qui j’avais passé dans le temps mon examen de procédure, je l’aurais à peine reconnu avec ce corps décharné, cette barbe et ce regard fixe. J’y ai retrouvé aussi Schaap, mon médecin interniste de l’Hôpital israélite, qui s’était arrêté près de mon lit avec un groupe de confrères et leur avait expliqué, l’air incrédule : «Messieurs, voici une demoiselle qui n’a rien de plus pressé que de retourner à Westerbork» — comme en présence d’un cas clinique des plus étranges. Schaap m’a paru gai et en pleine forme (il est ici depuis un certain temps) et a accueilli ce matin sa femme et son fils, qui viennent de Vught et donnent eux aussi l’impression d’être en assez bonne santé. (Dites-le à Tide.)

En faisant ma tournée dans le camp, ce matin, rencontré beaucoup de vieux amis et d’amis de mes parents. De bons bourgeois que j’ai connus autrefois menant une vie réglée, tirés à quatre épingles, resurgissent dans les grandes baraques, changés en prolétaires. C’est quelquefois très poignant, l’état dans lequel on retrouve certains. Je préfère décidément ne pas avoir mes parents ici. Pour l’instant, je suis dans la maisonnette de Jopie; il est assis en face de moi, vêtu d’un pantalon militaire et d’une veste grise maculée, et il vous envoie à tous ses amitiés. Un de ses meilleurs amis vient de mourir il y a quelques heures. Sa femme et son enfant avaient été expédiés vers l’Est un peu plus tôt, lui-même, au dernier stade de la tuberculose, n’avait pu les suivre. Jopie m’a raconté que c’était l’un des rares ménages heureux de sa connaissance. Il y a quelques jours, un autre de ses amis est mort au camp, lui aussi.

Cet après-midi, je vais essayer de dormir un peu puisque j’ai désormais un lit : quelqu’un est parti en congé aujourd’hui. Cette nuit, à quatre heures, un nouveau transport nous arrive de Vught. La nuit passée, j’ai eu le temps de me former une image de ce camp de Vught, une image particulièrement atroce.

Je suis heureuse d’être revenue ici. À chacun de mes pas dans le camp, j’ai droit à de chaleureuses retrouvailles. Je suis allée chez Hedwig Mahler — pour l’instant assurée de rester ici — et j’y ai rencontré celle qui fut un temps proviseur du lycée de papa. On m’y a donné une assiette de bouillie de semoule. Je suis allée chez Kormann 27, qui m’a presque étouffée de joie et m’a servi une assiette de bouillie de semoule. Plus tard, je suis allée voir un autre «ancien» du camp et j’ai eu droit à une assiette de semoule. Après quoi j’ai fait don de ma portion de chou à la communauté. Tout ira bien, croyez-moi.

Entre-temps, il est déjà plus de midi et demi. Je viens d’aller chercher ma ration de pain et dix grammes de beurre à la cuisine, avec une pastille de vitamine C — touchant, non?

J’arrête ici ce compte rendu désordonné. Ce soir, à sept heures, je rends visite à Herman B. 28 à l’hôpital; je n’en ai pas eu le temps hier.

Le travail de nuit ne va pas continuer à ce rythme, je tombe seulement en pleine action. Mais ne vous inquiétez pas, je me ménage un peu plus que les autres fois. Ça y est, je sens des démangeaisons partout, malgré le lysol.

Je vous quitte à la hâte, vous tous, trop nombreux pour que je vous nomme chacun. Vous êtes tous très bons pour moi.

À plus tard, plus longuement, chers amis. Etty.


Vraisemblablement adressée à Han Wegerif et autres. Westerbork, mardi 8 juin 1943.

Mardi matin, 10 heures.

Chers amis, Il ne reste plus beaucoup de lande ici entre les barbelés, on construit sans arrêt de nouvelles baraques. Il n’y a plus qu’un petit lopin coincé dans un angle du camp et c’est là que je me tiens, au soleil, sous un magnifique ciel bleu, entre quelques buissons bas. Juste en face de moi, à peu de distance même, un uniforme bleu et un casque montent la garde dans leur guérite montée sur pilotis.

Un gendarme, l’air ravi, cueille des lupins violets, et son fusil lui bat l’échine. En tournant la tête à gauche, je vois s’élever une colonne de fumée blanche et j’entends le halètement d’une locomotive. Les gens sont déjà entassés dans les wagons de marchandises, les portes se ferment. Grand déploiement de «police en vert» — qui défilait ce matin en chantant le long du train — et de gendarmes hollandais. Le quota des partants n’est pas encore atteint.

À l’instant, je rencontre la responsable de l’orphelinat portant dans ses bras un petit enfant qui doit partir — seul. On est aussi allé chercher quelques pensionnaires des baraques hospitalières. On fait les choses à fond aujourd’hui, car on, reçoit la visite de quelques gros bonnets de La Haye 3°. Étrange spectacle que d’observer de près les faits et gestes de ces messieurs. Dès quatre heures du matin, j’étais de nouveau sur la brèche, portant nourrissons et bagages. En quelques heures, on pourrait faire provision de mélancolie pour toute une vie. Le gendarme amoureux de la nature a fini son bouquet violet, peut-être va-t-il faire sa cour à une jeune paysanne des environs. La locomotive jette un cri affreux, tout le camp retient son souffle, trois mille juifs de plus nous quittent. Là-bas, dans les wagons de marchandises, il y a plusieurs bébés atteints de pneumonie. On a parfois l’impression de rêver. Je ne suis rattachée à aucun service précis, et c’est ce que je préfère. Je circule dans le camp et trouve de moi-même mon travail. Ce matin, j’ai parlé cinq minutes à une femme qui venait de Vught; en trois minutes, elle m’a fait part de ce qu’elle a vécu ces derniers temps. On peut en dire des choses, en quelques minutes. Parvenue près d’une porte où je n’avais pas le droit de la suivre, elle m’a embrassée et m’a dit : «Je vous remercie du soutien que vous m’avez apporté.»

Je viens à l’instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises : il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l’escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté çà et là quelques lattes et, par ces interstices, dépassaient des mains qui s’agitaient comme celles de noyés.

Le ciel est plein d’oiseaux, les lupins violets s’étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s’asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m’inonde le visage et sous nos yeux s’accomplit un massacre, tout est si incompréhensible.

Je vais bien.

Affectueusement. Etty.


À Maria Tuinzing. Westerbork. Sans date; mi-juin 1943.

Mariette, Écris donc un petit mot à Etty pour lui donner de tes nouvelles. Es-tu gaie, es-tu triste, cours-tu à droite et à gauche ou goûtes-tu la paix du foyer, que dit Ernst, que dit Amsterdam, que fait Père Han, Käthe ne se couche-t-elle pas trop tard? Moi, je marche dans la boue entre des baraques de bois, mais en même temps j’arpente les couloirs de cette maison qui m’a abritée pendant six ans, je suis installée en cet instant précis à une table encombrée dans une petite salle pleine de brouhaha, et en même temps je suis assise à mon cher bureau toujours en désordre. Je vois ici beaucoup de gens qui disent : nous ne voulons rien nous rappeler d’«avant», sinon la vie au camp nous deviendrait impossible. Et moi, je vis justement si bien ici parce que je n’oublie rien de cet «avant» (qui n’en est d’ailleurs même pas un pour moi) et que je continue sur ma lancée.

L’après-midi.

Je suis aux anges, Maria, on m’a attribué aujourd’hui quatre baraques hospitalières, une grande et trois petites; je suis chargée de vérifier si les malades ont des vivres ou des bagages à faire venir de l’«arrière». Ce qui est merveilleux, c’est que désormais je puis accéder librement à tout le complexe hospitalier, à n’importe quelle heure du jour ou presque.

Plus tard

Prends ces quelques mots comme ils viennent, chère petite, ici on n’a guère le loisir d’écrire, dans ma pensée les lettres que je t’envoie sont beaucoup plus longues.

Je vais bien et je suis contente, au fond je vis exactement comme à Amsterdam, parfois je n’ai même pas conscience d’être dans un camp — singulière faculté que je me découvre! Et vous me demeurez tous si proches que je ne ressens même pas votre absence. Jopie m’est un allié précieux. Le soir, nous regardons, derrière les barbelés, le soleil s’enfoncer dans les lupins violets. Et puis j’aurai probablement une nouvelle permission. Écris-moi. Au revoir! Etty.


À Han Wegerif et autres. Fragment. Westerbork. Sans date; postérieur au 26 juin 1943.

Eh oui, mes enfants, me revoilà. Le début de ma lettre est glissé sous mon sac de couchage orange et moi, dans un autre coin du camp, je poursuis mon babillage sur un petit bout de papier de rencontre. Je quitte à l’instant mon cher pape. Il est en train de vivre des moments historiques, il vient de manger une assiette de chou et, ce matin, il a même bu du lait, lui qui avait toujours proclamé «Plutôt la Pologne qu’un verre de lait!» Son voisin est un Russe, un colosse angélique qui guide chacun de ses gestes maladroits et qui siffle la nuit lorsqu’il ronfle trop fort. Quatre cents pensionnaires de l’hôpital doivent faire partie du prochain convoi, dit-on. C’est un vrai calvaire de traverser ces baraques, surtout celle où sont alitées toutes ces petites vieilles. Chacune s’accroche à vous et vous supplie : «Je ne suis pas du nombre, n’est-ce pas, il n’y a pas de raison?» Ou bien : «Ils ne vont tout de même pas nous chasser d’ici?» Et le sempiternel : «Vous ne pouvez pas faire quelque chose pour moi?» Hier, une très vieille femme malade, maigre et rabougrie, m’a demandé avec une naïveté d’enfant : «Vous croyez que nous aurons des soins médicaux en Pologne?» Dans ces cas-là, je préfère m’esquiver. On a peine à comprendre comment des gens qui ont pourtant toute une vie derrière eux peuvent être à ce point attachés au malheureux bout de carcasse qui leur reste. Mais chacun veut vivre jusqu’à la paix, revoir ses enfants et sa famille et cela, c’est une aspiration bien naturelle au fond.

Ce matin, juste au moment où je m’apprêtais à descendre du troisième ciel pour regagner le niveau du sol, Anne. Marie est montée jusqu’à moi; elle avait l’air d’une aviatrice avec son béret et ses grosses lunettes 32. Elle est de service à la baraque où j’ai été moi-même hospitalisée l’année dernière. Elle va très bien, n’oubliez pas de le dire à Swiep. Elle dort bien, mange bien, n’est pas astreinte à un travail trop dur et n’a pas de famille. Ce dernier point est important, je m’en aperçois à mon corps défendant. L’inquiétude que vous inspirent vos proches vous ronge plus que tout. Je n’ai pas encore vu Mischa et maman aujourd’hui; hier, Mischa était malade et a gardé le «lit», si l’on peut dire; maman n’était pas non plus dans son assiette, l’estomac faisait des siennes. J’ai toujours une forte résistance intérieure à surmonter, une sorte d’appréhension, au moment de pénétrer dans leur baraque où un remugle humain aigre et vicié vous saute au visage. Sam de Wolff 33 est dans la même baraque que Mischa, il m’arrive de le rencontrer, tournant en rond entre les châlits de fer.

Nous attendons d’un jour à l’autre un convoi en provenance du Théâtre hollandais 34, dont on suppose qu’il poursuivra directement sa route vers la Pologne. De Jaap, nous ne savons qu’une chose : il est au Théâtre. Je vais tenter l’impossible pour le faire retenir ici, mais on ne peut forcer aucune décision et chacun doit apprendre à porter le destin qui lui échoit, c’est tout.

À l’instant, la femme qui fait le ménage chez Kormann me dit : «Vous, vous êtes toujours aussi radieuse.» Personnellement, je vais ici aussi bien que jamais et que partout ailleurs. Certes, de temps à autre, je me sens un peu fatiguée, brisée, étourdie de soucis, mais ce sont ceux de chacun ici et pourquoi ne les partagerait-on pas fraternellement pour les porter ensemble?

J’ai ici beaucoup de bons moments. Mechanicus 35, avec qui je fais des promenades sur l’étroite bande de terre aride entre fossé et barbelés, me lit chaque jour ce qu’il a glané depuis le matin. On noue ici des amitiés qui suffiraient à enrichir plusieurs vies. Je trouve encore le temps d’une petite discussion philosophique quotidienne avec Weinreb 36, un homme qui est un monde en soi, entouré d’une atmosphère particulière qu’il parvient à préserver contre vents et marées.

Je regrette d’avoir si peu le temps d’écrire, j’aurais tant à raconter, que j’emmagasine à votre intention pour plus tard — oui, plus tard. Et maintenant, il est l’heure d’attaquer le chou cavalier, un des classiques gastronomiques de ce camp.

Un peu plus tard.

La table est bonne ici, rien à dire. Mes enfants, j’aimerais tant savoir comment vous allez, pourquoi n’ai-je pas de nouvelles de Maria? Est-ce vrai, Maria, qu’Ernst vient en visite ici? C’est Renata37 qui m’en a parlé. Je croise de loin en loin la mère de Paul sur l’un de nos petits chemins fangeux, et nous devisons quelques minutes. Le temps manque pour se rendre de vraies «visites», on ne trouve nulle part d’endroit calme où l’on pourrait s’asseoir ensemble, on se parle en passant, dehors. En fait on marche toute la journée.

Oh oui! autre chose : j’allais oublier ce qui met en émoi tout le Conseil juif ici. Le Conseil n’est que remous. Aux dernières nouvelles (mais cela a encore le temps de changer plusieurs fois), soixante d’entre nous seront autorisés à rester ici, les soixante autres devront retourner à Amsterdam où ils seront «bloqués *» d’une manière ou d’une autre. Mes parents étant ici, je fais évidemment partie de ceux qui veulent rester au camp coûte que coûte. C’est le cas de la plupart d’entre nous, chacun ou presque a de la famille au camp, qu’il espère pouvoir protéger par sa présence aussi longtemps que possible. D’où ce paradoxe :

* En allemand dans le texte : gesperrt, c’est-à-dire préservés — en principe — de toute déportation.



alors que tout le monde ici donnerait ce qu’il a de plus cher pour quitter Westerbork, quelques-uns d’entre nous vont en être expulsés de force. La plus grande agitation règne dans les esprits. Débats, calculs, supputations sont à l’ordre du jour. Je m’en tiens soigneusement à l’écart. Toute cette parlote absorbe beaucoup d’énergie et ne nous donne pas plus de prise sur les choses. Vous n’en croirez peut-être pas vos chères oreilles, mais, je vous assure, je suis la personne la plus silencieuse du Conseil juif. Les gens se dispersent terriblement entre les mille détails insignifiants qui vous assaillent ici jour après jour, ils s’y perdent et s’y noient. C’est ainsi qu’ils cessent de discerner les grandes lignes, qu’ils dévient de leur cap et trouvent la vie absurde. Les quelques grandes choses qui importent dans la vie, on doit garder les yeux fixés sur elles, on peut laisser tomber sans crainte tout le reste. Et ces quelques grandes choses, on les retrouve partout, il faut apprendre à les redécouvrir sans cesse en soi pour s’en renouveler. Et malgré tout, on en revient toujours à la même constatation : par essence la vie est bonne, et si elle prend parfois de si mauvais chemins, ce n’est pas la faute de Dieu, mais la nôtre. Cela reste mon dernier mot, même maintenant, même si l’on m’envoie en Pologne avec toute ma famille.

Bon, il est temps de me mettre en quête de maman et de Mischa. Au revoir, à bientôt.

Dernière étape.

Je suis assise sur ma valise dans notre petite cuisine, les autres pièces sont si pleines qu’on n’y ferait pas tenir un chat. Quelques affaires pratiques pour terminer… — intermède. À l’instant entre un monsieur très gentil qui a été l’un des patients de Spier, il s’assoit sur une autre valise, et nous voilà plongés en pleine chirologie. Je rencontre ici, d’ailleurs, beaucoup de clients et d’élèves de 282 Spier. Et nous nous disons tous la même chose : quel bonheur qu’il ne soit plus là.

Mais passons aux détails pratiques. Je joins quelques tickets de pain. Cela dérangerait-il beaucoup Frans que vous l’appeliez pour lui demander d’envoyer un peu de Sanovite? Au fait, Frans est-il toujours là? Maman ne mange presque rien, elle supporte très mal le pain d’ici, je serais contente de pouvoir lui donner de temps en temps un peu de Sanovite. Cela ne vous ennuie pas trop, dites-moi, que je vous importune de la sorte?

J’espère que les tickets de savon ne sont pas périmés, j’avais encore oublié de les envoyer. Ici, je fais la lessive moi-même dans un baquet, devant la maison, et nous étendons le linge sur un fil — système un peu primitif, mais qui marche.

Cette lettre s’adresse aussi à Mine Kuyper 38, je n’aurai plus le temps de lui écrire à part aujourd’hui. Voulez-vous lui dire que jusqu’à ce jour — dimanche — aucun des paquets envoyés par elle n’est arrivé? Ses lettres, elles, sont bien là, preuve qu’elle ne se trompe pas d’adresse, je serais ennuyée que ses colis s’égarent, elle m’écrit qu’elle a déjà fait deux envois. Voulez-vous lui demander si elle veut bien envoyer, par exemple, des tomates et d’autres produits frais : il souffle ici une tempête de sable continuelle qui vous gave de poussière et vous dessèche, si bien que les gens ont plus besoin d’aliments frais que de pain. Quant à moi, je n’en ai pas tellement besoin. C’est curieux, depuis ce dernier transport de rafle, je n’ai plus faim, plus sommeil, plus rien et pourtant je me sens très bien, on concentre à tel point son attention sur les autres que l’on s’oublie soi-même et c’est fort bien ainsi. Mine voudra bien transmettre nos amitiés à Milli Ortmann 39, à qui j’écrirai aussi dès que je pourrai. Espérons qu’on arrivera à faire sortir Mischa de Westerbork, le séjour ici ne lui vaudrait rien à la longue; mais, tant que ses parents ne seront pas en sécurité, il n’y aura rien à tirer de lui. J’arrête ici cette relation éprouvante pour vos yeux. Un salut à tous ceux qui me sont si chers — vous savez qui!

Au revoir! Etty.

[P.-S.] Voudriez-vous m’envoyer quelques timbres la prochaine fois?


À Han Wegerif et autres. Westerbork, mardi 29 juin 1943.

Westerbork.

Père Han, Käthe, Maria, Hans,

Un petit mot en style télégraphique, écrit à la diable. Monté la garde cette nuit pour accueillir Jaap. Il n’était pas du lot. Nous étions fous de joie. Au petit matin, un nouveau grand convoi est parti d’ici. À cinq heures, j’étais encore à l’hôpital pour m’assurer que l’on n’emmenait pas mon père par inadvertance, une erreur est si vite arrivée. De là, à la grande baraque où est maman. Elle reposait sur son petit lit de camp étriqué et fut ravie d’apprendre que Jaap n’était pas là. Mes parents réagissent avec un courage sublime, je suis fière d’eux. La Pologne ne leur fait pas peur — disent-ils. J’espère pouvoir les retenir à Westerbork, mais ici rien n’est sûr. Ici, en l’espace de quelques jours, on est emporté loin de ses bases anciennes et de nouvelles forces se lèvent en vous — pour accepter sa perte aussi, on a besoin de force intérieure.

Leguyt 40 m’a écrit une lettre qui m’a fortement émue, il est de ceux qui vous inspirent l’envie d’en sortir à tout prix dans l’espoir de les revoir. Il y a joint le petit traité de Korff : Et pourtant Dieu est amour. J’y souscris pleinement et cela me paraît plus vrai que jamais. M. Leguyt m’écrit entre autres choses : «Je serais étonné que vous ayez conservé assez de souplesse d’esprit pour prêter une oreille plus qu’à demi attentive à ce qui vient de l’arrière.» Croyez-moi, je vous ouvre mes deux oreilles et vous prête toute mon attention, je continue à vivre avec vous comme par le passé et me repose parfois auprès de vous de tout ce qui me submerge ici. Il est plus difficile pour vous que pour nous d’admettre ce qui se passe ici. Je m’aperçois que dans chaque situation, si pénible soit-elle, l’être humain développe de nouveaux organes qui lui permettent de continuer à vivre. À cet égard, Dieu se montre bel et bien miséricordieux. Et pour le reste : plusieurs suicides cette nuit avant le départ du convoi, au rasoir, etc.

Ce matin, en faisant ma toilette avec une de mes collègues, je lui ai ouvert mon cœur et lui ai dit à peu près ceci : «Les champs de l’âme et de l’esprit sont si vastes, si infinis, que ce petit tas d’inconfort et de souffrance physiques n’a plus guère d’importance; je n’ai pas l’impression d’avoir été privée de ma liberté et, au fond, personne ne peut vraiment me faire de mal.» Oui, mes enfants, c’est ainsi, je me sens pénétrée d’une étrange sérénité mélancolique. S’il a pu m’arriver de vous écrire une lettre désespérée, ne la prenez pas trop au tragique, ce n’était que le fruit d’un instant fugitif, il est permis de souffrir, mais pas pour autant de sombrer dans le désespoir.

Et maintenant je replonge dans les bas-fonds et je retourne à l’hôpital, une boîte à biscuits sous un bras pour mon cher papa et, sous l’autre, mes dossiers de fonctionnaire. Je vais trouver beaucoup de lits vides à l’hôpital après le convoi d’aujourd’hui. Du courage, mes chers bons! Quelles nouvelles de cousin Wegerif 4n? Et toi, Kâthe, tu tiens le coup? Et monsieur n’est-il pas trop taciturne? La mère de Hannes n’a pas été transférée à Theresienstadt. Amitiés à Adri de la part d’Ilse B.

Au revoir! Etty.


À Johanna et Klaas Smelik 42 et autres. Westerbork, samedi 3 juillet 1943.

Westerbork, 3 juillet 43.

Jopie, Klaas, chers amis,

Juchée sur mon châlit, au troisième étage, je vais me hâter de déchaîner une petite bacchanale épistolaire tant qu’il en est encore temps : dans quelques jours, la barrière retombera sur notre libre correspondance, je deviendrai «résidente» du camp et n’aurai plus droit qu’à une lettre par quinzaine, que je devrai remettre ouverte. Et j’ai encore à vous parler de quelques petites choses. Ai-je vraiment pu écrire une lettre qui vous a donné à penser que je perdais courage? J’ai peine à le croire. Il y a des moments, c’est vrai, où l’on pense ne pas pouvoir continuer. Pourtant, on continue toujours — on finit d’ailleurs par s’en rendre compte —, seulement le paysage autour de vous paraît soudain changé : un ciel bas et lourd pèse sur vous, votre sentiment de la vie est bouleversé et vous avez soudain un cœur tout gris, vieux de mille ans. Mais il n’en va pas toujours ainsi. L’être humain est une créature étonnante. On vit ici dans une misère indescriptible. Dans les grandes baraques, on vit vraiment comme des rats dans un égout. On voit beaucoup d’enfants dépérir. On en voit aussi beaucoup d’autres bien portants. La semaine dernière nous est arrivé en pleine nuit un convoi de prisonniers. Visages cireux et diaphanes. Jamais je n’ai vu sur des visages autant d’épuisement et de fatigue que cette nuit-là. Cette nuit-là, nous les avons «filtrés» : enregistrement, second enregistrement, fouille par une bande de blancs-becs du NSB43, quarantaine, un chemin de croix de plusieurs heures. Au petit matin, on les a entassés dans des wagons de marchandises. Avant même de passer la frontière, leur train a été mitraillé, d’où un nouvel arrêt. Puis trois jours de trajet vers l’Est. Des litières de papier sur le sol pour les malades. Pour le reste, des wagons nus avec un tonneau au milieu et soixante-dix personnes debout dans un fourgon fermé. On ne leur permet d’emporter qu’une musette. Je me demande combien arrivent vivants. Et mes parents se préparent à un de ces convois, à moins que la solution Barneveld 44 ne tienne contre toute attente. Avec papa, je me suis promenée l’autre jour en luttant contre une espèce de vent de sable; il est charmant, comme toujours, et montre un beau stoïcisme. Il m’a dit d’un ton aimable et tranquille, avec détachement : «En fait, je préférerais partir en Pologne au plus tôt, j’en aurais plus vite fini, j’y passerais en trois jours, cela n’a plus aucun sens de prolonger cette existence dégradante. Et pourquoi ce qui arrive à des milliers d’autres me serait-il épargné?» Puis nous nous sommes amusés de ce paysage de circonstance, un vrai désert — malgré des lupins mauves, des œillets des prés et de gracieux oiseaux qui ressemblent à des mouettes. «Les juifs au désert! Il y a longtemps que nous connaissons ce paysage!» Cela vous pèse parfois bien lourd, voyez-vous, un petit papa si gentil et qui par moments serait prêt à renoncer. Mais ce sont des sautes d’humeur. Il est aussi d’autres moments où nous rions ensemble et nous étonnons d’une foule de choses. Nous rencontrons beaucoup de parents que nous avions perdus de vue depuis des années, des juristes, un bibliothécaire, que nous trouvons poussant des wagonnets de sable, affublés de bleus de chauffe crasseux, et nous nous lançons de brefs regards, sans nous dire grand-chose. La nuit du départ d’un convoi, un jeune gendarme hollandais m’a dit d’un air triste : «Une nuit comme celle-ci me fait perdre cinq livres; et encore, on n’a rien d’autre à faire qu’entendre, voir et se taire.» C’est aussi pourquoi je ne vous écris pas beaucoup. Mais je m’égare. Je voulais seulement vous dire : oui, la détresse est grande, et pourtant il m’arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d’un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur — je n’y puis rien, c’est ainsi, cela vient d’une force élémentaire — la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d’amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque indemnes de corps et d’âme, d’âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j’aimerais bien avoir un tout petit mot à dire.

Tu parles de suicide, tu parles de mères et d’enfants. Bien sûr, je comprends tout cela, mais je trouve ce sujet malsain. Il y a une limite à toute souffrance. Un être humain ne reçoit peut-être pas plus de souffrance à endurer qu’il ne le peut — et si la limite est atteinte, il meurt de lui-même. Il y a ici, parfois, des gens qui meurent d’avoir l’esprit brisé, parce qu’ils ne saisissent plus le sens de leurs épreuves — des gens jeunes. Les vieux, les très vieux, s’enracinent encore en un sol plus puissant et acceptent leur sort avec dignité et stoïcisme. Ah! on voit ici tant de gens différents et l’on surprend leur attitude face aux questions les plus ardues, aux ultimes questions…

Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance d’abord les fils principaux, puis elle y grimpe elle-même, n’est-ce pas? L’artère principale de ma vie s’étend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi, je les ai déjà assimilés, déjà vécus et je travaille déjà à construire une société qui succédera à celle-ci. La vie que je mène ici n’entame guère mon capital d’énergie — le physique se délabre bien un peu, et l’on tombe parfois dans des abîmes de tristesse —, mais dans le noyau de son être on devient de plus en plus fort. Je voudrais qu’il en fût de même pour vous et pour tous mes amis, il le faut, il nous reste tant à vivre et à faire ensemble. C’est pourquoi je vous crie : tenez fermement vos positions intérieures une fois que vous les avez conquises, et surtout ne soyez pas tristes ou désespérés en pensant à moi, il n’y a vraiment pas de quoi.

Les Levie 45 connaissent des moments difficiles, mais ils sont de ceux qui s’en tirent et qui ont d’immenses ressources intérieures en dépit d’une santé fragile. Les enfants sont parfois très sales, c’est le plus gros problème ici, l’hygiène. Je vous donnerai de plus amples nouvelles d’eux dans une autre lettre. Je joins un petit mot que j’avais commencé à griffonner à l’intention de mes parents, mais que je n’ai pas eu à envoyer; peut-être y trouverez-vous quelque chose d’intéressant.

J’ai aussi une demande à formuler, si vous ne la trouvez pas excessive : j’aimerais avoir un oreiller, par exemple un vieux coussin de divan; la paille est un peu dure à la longue. De province, malheureusement, on ne peut envoyer de colis qu’au tarif lettre et jusqu’à deux kilos, et un coussin est peut-être trop lourd? Mais si jamais tu vas à Amsterdam voir Han (j’espère que tu lui es très fidèle et que tu voudras bien lui apporter cette lettre comme les précédentes?), tu pourras peut-être l’expédier de là-bas? À part cela, mon seul souhait est de vous savoir bien-portants et que le moral soit bon; envoyez-moi de temps en temps un petit mot de rien du tout.

Très, très affectueuses pensées, Etty.


À Han Wegerif et autres. Westerbork, lundi 5 juillet 1943 — vendredi 9 juillet 1943.

Westerbork, 5 juillet.

Essayons tout de même de produire une lettre d’un coup de baguette magique : demain ou après-demain, si je n’ai plus le droit d’écrire, je regretterai de ne pas l’avoir fait maintenant. Dure journée, aujourd’hui. Un convoi part demain matin. Hier soir, j’apprends que mes parents sont sur la liste des partants 46. Herman B. me le chuchote à l’oreille au moment même où je bavarde tranquillement avec papa, assise au bord de son lit — lui, bien sûr, ne se doutant de rien. Je n’ai rien dit et j’ai aussitôt commencé à faire le siège de diverses autorités. On m’assure à présent que la «liste des parents 47» est à l’abri cette fois-ci encore, mais tout peut être remis en question jusqu’à la dernière minute. D’ici à demain matin, il faut donc avoir l’œil à tout. Cette nuit nous arrive un nouveau convoi d’Amsterdam, donc je serai levée de toute façon. Mechanicus, avec qui je me suis liée d’une forte amitié en si peu de temps, est lui aussi sur la liste des départs, nous remuons encore ciel et terre pour lui. Weinreb a été emmené récemment, quelques gros bonnets sont venus personnellement le chercher en voiture pour le conduire à La Haye. On n’a pas le droit de s’attacher trop fortement ici.

Travaillé ce matin à la baraque pénitentiaire, dont les pensionnaires vivent sous une garde renforcée, et servie de messagère entre les détenus et leurs relations dans le reste du camp. À l’instant je suis retournée voir papa qui lisait un petit roman français, l’air assez content : il ignore qu’il n’est pas encore rayé de la liste. Le camp de travail le plus dur vaut mieux que ces tensions nerveuses qui resurgissent chaque semaine. Avant, elles m’étaient épargnées, car j’avais accepté pour moi-même la déportation en Pologne, mais cette vie de crainte et tremblement continuels pour des proches dont on sait bien qu’ils vont au-devant d’un calvaire sans fin auprès duquel la vie que nous menons ici mérite d’être qualifiée d’idyllique — cette vie d’angoisse, à la longue, n’est plus supportable. L’envie me prend parfois de faire en douce mon paquetage et de monter dans un de ces convois en partance pour l’Est, mais que voulez-vous, on ne doit pas non plus céder à la facilité.

Mardi matin.

Il est dix heures. Je suis installée dans notre bureau vide où règne un calme délicieux, la plupart de mes collègues dorment dans leurs baraques. Quelques jeunes garçons sont accoudés à la fenêtre et regardent, l’air mélancolique, la locomotive qui recommence à cracher ses nuages de fumée. D’ici, le reste du train est dérobé à notre vue par une baraque basse. Depuis six heures du matin, on s’affaire à «charger» les wagons de marchandises, le train est prêt à partir. Je me sens comme après un accouchement, du moins en ce qui concerne mes parents que, pour cette fois, nous avons réussi à arracher au convoi; quant au reste, je serais bien incapable de dire comment je me sens. J’ai vécu hier une journée sans précédent dans mon existence. Jusque-là, je n’avais jamais participé au «travail» qui consiste à préserver quelqu’un du transport vers l’Est : il faut dire que je n’ai aucun talent pour la diplomatie. Hier j’ai accompagné Mechanicus dans ses démarches. Ce que j’ai fait exactement, je ne le sais plus très bien moi-même, j’ai frappé à la porte de toutes sortes d’autorités et me suis trouvée soudain entraînée dans le sillage d’un mystérieux personnage que je n’avais encore jamais vu, qui avait une tête de proxénète et aurait fait fureur dans un film français. Avec ce monsieur, je suis allée chez divers «gros bonnets» du camp, d’ordinaire inabordables, surtout à la veille d’un convoi; d’invisibles portes se sont ouvertes, à telle heure j’avais rendez-vous à la Registratur, l’heure d’après je devais me présenter chez un petit vieillard sénile apparemment investi d’un pouvoir occulte et capable d’arracher des gens à la déportation, même quand tout semble perdu 48 — il y a ici à Westerbork tout un monde souterrain qu’hier j’ai touché du doigt, mais je ne comprends pas comment il est fait et je ne crois pas que ce soit bien ragoûtant. Enfin, toute une journée passée à courir; j’avais confié mes parents à l’œil vigilant de Kormann et à la garde du Conseil juif, qui m’assurait que, cette fois, les choses allaient s’arranger. Le cas de Mechanicus est resté douteux jusqu’au dernier moment. Je l’ai aidé à empaqueter ses affaires, j’ai recousu quelques boutons à son costume, il m’a dit entre autres choses : «Ce camp m’a rendu plus indulgent, tous les hommes sont devenus égaux à mes yeux, ce sont tous des brins d’herbe qui plient sous la tempête, qui se couchent sous l’ouragan.» Et aussi : «Si je survis à cette époque, j’en sortirai plus mûr et plus profond, et si je disparais, je serai mort en homme plus mûr et plus profond.» Plus tard, j’ai passé la main dans les cheveux désormais presque blancs de mon père, qui me disait : «Si je reçois cette nuit mon ordre de marche, je ne le prendrai pas au tragique, je partirai tout tranquillement.» (On reçoit son ordre en pleine nuit, quelques heures avant le départ du convoi.) Après huit heures, je me suis promenée un moment avec maman, j’ai pris congé de plusieurs amis qui devaient partir, fait encore un petit tour avec Liesl et Werner, et vers les dix heures je suis passée chez Jopie, que j’ai trouvé livide d’épuisement. Ensuite je ne tenais vraiment plus sur mes jambes, je me suis fait exempter du service de nuit et j’ai laissé les choses suivre leur cours. Ce matin, à huit heures, Jopie est passé et m’a lancé par la fenêtre que mes parents étaient toujours là, que Jaap n’était pas arrivé cette nuit (nous attendions des gens de l’Hôpital israélite néerlandais) et que Mechanicus avait échappé au convoi.

À présent il est onze heures, je vais à l’hôpital où je trouverai beaucoup de lits vides. Une journée comme celle d’hier vous tue, et la semaine prochaine le même cirque recommence.

Fin d’après-midi.

Eh oui, mes enfants, me revoilà au perchoir : cet après-midi, pour changer, je suis tombée dans les pommes en visitant une grande baraque où l’air manquait; ces petites faiblesses ont leur utilité, elles vous rappellent que votre énergie physique a ses limites. Il faut dire aussi que cela commençait à dépasser les bornes. En plus de mes baraques hospitalières, on m’a donné la responsabilité de la baraque pénitentiaire. Depuis le départ de la moitié de nos collègues pour Amsterdam, le secteur est encore plus difficile à «couvrir». Là-dessus, Kormann m’avertit que mes parents doivent tout de même s’attendre à partir la semaine prochaine, il devient de plus en plus difficile de maintenir des gens ici (mais enfin, on n’est jamais sûr de rien à l’avance, et c’est justement cela qui vous ronge, cette incertitude prolongée jusqu’à la dernière seconde), après quoi je vais voir maman, qui a des vertiges et se sent mal, et là, en désespoir de cause, je ne trouve rien de mieux qu’une petite syncope. Ça ira mieux demain. Je m’aperçois tout à coup que, dans le monde extérieur, c’est le début des «grandes vacances»; vous avez fait des projets? Vous me raconterez, n’est-ce pas?

Merci de ta lettre, Maria! Elle était exactement ce que j’attends d’une lettre de toi. Si j’ai encore le droit d’écrire demain, j’envoie un petit griffonnage, sinon ce sera le silence pour un moment.

Pour les médecins, nous sommes au courant. Quelle situation désespérante! Ici, nous avons une pléthore de médecins qui ne peuvent même pas se rendre utiles». Parmi eux, le père de Jan Zeeman!

Au revoir! Courage! Etty.


Jeudi après-midi.

Bonjour! Voilà une demi-heure que je m’exhorte dans mon demi-sommeil à continuer enfin cette lettre. Chaque jour de correspondance est un jour de gagné, on ne nous a pas encore signifié définitivement à quelle date nous n’aurions plus le droit d’écrire. C’est pourquoi je griffonne encore un peu. Commençons par quelques nouvelles, de peur d’oublier. Leo Krijn est parti, pas plus ému que cela. Son frère, qui est encore ici, me disait hier : «Il espère naïvement retrouver là-bas sa femme et son fils 50.»

Herman B. s’inquiète, voilà une semaine qu’il n’a aucune nouvelle de Wiep ni de sa mère. Y a-t-il quelque chose? Lui va toujours aussi bien. Toute la journée, il s’ingénie à nourrir mon père de concombres et de tomates. Je le plains souvent d’être consigné dans sa baraque, mais cela ne le gêne guère, les nuées de poussière qui tourbillonnent au-dehors ne l’attirent pas.

J’ai apporté à Anne-Marie le paquet de Swiep. Elle était ici à l’instant, j’ai pris rendez-vous avec elle pour l’un des soirs prochains, elle veut me présenter à un Russe, professeur en sciences sociales, pour que nous bavardions un peu ensemble.

J’ai la main droite bandée à cause de ce maudit eczéma52, et cela rend mon écriture encore plus illisible que d’habitude, il vous faudra suppléer encore plus de lettres, Père Han. Merci de votre gentille lettre, je serais navrée que Kâthe s’en aille, est-ce irrévocable? Dites-moi que non!

Pour l’instant, je suis couchée au milieu d’un vrai champ de bataille de femmes malades, un bacille pernicieux hante notre baraque, nous souffrons toutes de «débâcle», pour le dire en termes fleuris, quant à moi je m’en accommode, car cela me fournit un excellent prétexte pour vous écrire un peu. Aux dernières nouvelles reçues ce matin de Grete Wendelgelst 53, il semblerait que ma famille puisse rester ici. Hier, on s’attendait plutôt au contraire. Après être tombée, le même jour, une seconde fois en pâmoison, j’ai décidé d’entamer une vie nouvelle au-delà de toutes les tensions. Je commençais d’ailleurs à présenter à mon tour les symptômes de la tamponnite — il y a des tampons rouges, verts et bleus, on peut en parler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est un sujet inépui-sable54. Jopie en est littéralement malade. Quand il entend le mot «tampon», il a envie de vomir. En ce moment, les esprits sont en ébullition : tous les tampons, toutes les couleurs sont déclarés périmés, on procède à un vaste regroupement; personne ne sait de quoi aura l’air le prochain convoi, les listes doivent être refaites, ce qui n’ira pas sans maintes tractations dans la coulisse. On joue avec nous un drôle de jeu, mais nous nous prêtons aussi à ce jeu et ce sera notre honte ineffaçable aux yeux des générations à venir. Je vous ai parlé l’autre jour d’un petit vieillard sénile devant qui les portes closes s’ouvraient mystérieusement. C’est tout de même un bonhomme intéressant, il était courrier pendant la Grande Guerre et a bien connu — entre autres — l’archevêque Sôderblom55; et il est le seul à pouvoir aller en visite chez le commandant en personne, lequel va même jusqu’à lui rendre la politesse, ce qui est un bien grand honneur, ma foi! Hier j’ai passé quelques heures avec lui et Mechanicus à errer dans le camp, il a évoqué ses souvenirs de Poincaré et de la reine 56, excusez du peu, mais, à un moment donné, il a eu ce mot savoureux : «Il n’y a dans tout Westerbork qu’une institution équitable : la conduite d’eau; elle donne de l’eau à dix mille juifs et autant à chacun.»

Je peux vous écrire un peu de tout et en désordre, n’est-ce pas? J’ai tellement sommeil. Vous voyez : il y a des mots que je n’ai pas désappris. Une chose que j’ai éprouvée avec force : si l’on se laisse emporter chaque semaine par le flot des tensions qui règnent ici, il ne faut pas plus de trois semaines pour être détruit, mais alors détruit pour de bon et, le moment venu de prendre à son tour la direction de Moscou, on ne serait même plus capable d’affronter le voyage. Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà * des tampons verts, rouges, bleus et des «listes de convoi», et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie — qui se sent malade comme un chien et «vidé **» en ce moment — et sa petite «sœur d’armes», Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure à contempler un de ces oiseaux noirs et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur un peu moins lourd.

Ici, l’on pourrait écrire des contes. Cela vous paraît sans doute étrange, mais si l’on voulait donner une idée de la vie de ce camp, le mieux serait de le faire sous forme de conte. La détresse, ici, a si largement dépassé les bornes de la réalité courante qu’elle en devient irréelle. Parfois en marchant dans le camp, je ris toute seule, en silence, de situations totalement grotesques, il faudrait vraiment être un très grand poète pour les décrire, j’y arriverai peut-être approximativement dans une dizaine d’années.

Le soir.

Au milieu des contes,

Le lendemain matin.

J’ai été contrainte de m’arrêter. On mène ici une vie vagabonde, j’ai juste un petit quart d’heure, j’en profite pour ajouter quelques mots.

* En allemand dans le texte : jenseits.

** Idem : erledigt.

Oui, c’est vrai, il y a dans la nature des lois très miséricordieuses, à condition du moins que nous ne perdions pas le sens de leur rythme. Je ne cesse de l’observer sur moi-même : quand on est parvenu aux limites extrêmes du désespoir et que l’on se croit incapable de continuer, le fléau de la balance rebondit dans l’autre sens et l’on se sent de nouveau capable de rire et de prendre la vie comme elle vient. Quand, pendant de longues périodes, on est en proie à l’accablement le plus lourd, on peut ensuite et sans transition s’élever au-dessus de toute cette misère terrestre, au point de se sentir léger et libéré comme jamais encore dans sa vie. Je vais de nouveau très bien alors que, quelques jours durant, c’était assez désespéré. L’équilibre se rétablit toujours. Ah! mes enfants, un monde bien surprenant…

Ici, une vraie maison de fous — de quoi avoir honte pendant trois siècles au moins. Le camp doit expulser un grand nombre de gens par le prochain convoi. Il revient aux Dienstleiter, aux chefs de service, de dresser eux-mêmes les listes. Réunions, disputes, scènes affreuses. En plein milieu de ce jeu avec des vies humaines tombe un ordre soudain du commandant : les Dienstleiter doivent assister le soir même à la première de la revue que l’on donne en ce moment ici. Ils roulent des yeux ébahis, mais sont bien forcés de rentrer chez eux pour passer leur meilleur costume. Et le soir on se retrouve dans la salle d’enregistrement, où Max Ehrlich, Chaja Goldstein, Willy Rosen 57 et d’autres donnent un spectacle de cabaret. Au premier rang, le commandant et ses invités. Derrière lui, le professeur Cohen 58. Salle pleine à craquer. On rit aux larmes, oui, aux larmes. Quand le flot des gens d’Amsterdam arrive ici, nous installons dans cette grande salle

une sorte de barrière en bois qui contient la foule si l’affluence devient trop forte. La même barrière était disposée cette fois sur la scène et Max Ehrlich s’y appuyait pour chanter ses chansons. Je n’y étais pas, mais Kormann vient de le raconter à l’instant, non sans ajouter : «Toute cette comédie me conduit peu à peu au bord du désespoir *.»

Il faut tout de même que je me décide à terminer cette lettre, sinon je n’aurai plus le droit de l’envoyer. Voyons ce qui me passe encore par la tête. Gera» m’a envoyé une caissette à cigares pleine de tomates, remerciez-la si vous la voyez, je ne puis plus écrire autant. Jim, celui de Mme Nethe, est ici aussi, il arrive en droite ligne de la maison de Mine, c’est vous dire si je suis au courant.

Oh! j’y pense : Père Han, envoyez-moi de temps en temps un billet de dix florins dans une lettre, je peux en avoir besoin pour aider des gens, aussi curieux que cela paraisse. On s’emploie toujours à nous obtenir une courte permission pour régler définitivement nos affaires; si elle nous est accordée, je la prendrai comme un supplément, un gros cadeau, mais je n’y compte pas. Si j’ai encore le droit d’écrire demain, je vous envoie un petit griffonnage, sinon il vous faudra un peu de patience.

Aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître : ce qui se passe à l’extérieur me rend parfois beaucoup plus triste que le champ de bataille où je suis. Je me rappelle un déjeuner avec Johan Brouwer «, c’était un esprit subtil…

… voilà qu’on me chasse d’ici.

AU REVOIR!

Etty.

* En allemand dans le texte : Ich komme allmâhlich an den Rand der Verzweiflung durch dieses ganze Gewerbe hier




A Maria Tuinzing. Westerbork, samedi 10 juillet 1943.

10 juillet.

Maria, bonjour,

Des dizaines de milliers de gens ont quitté ces lieux, habillés ou nus, vieux ou jeunes, malades ou bien-portants — et j’ai continué à vivre et à travailler en toute sérénité. Ce sera bientôt le tour de mes parents de quitter le camp. Si, par miracle, ils ne partent pas cette semaine, ce sera pour l’une des semaines à venir. Cela aussi, je dois apprendre à l’accepter. Mischa veut partir avec eux, et il me semble après tout que cela vaut mieux : s’il reste ici et les voit s’en aller, sa raison en sera ébranlée. Moi, je ne pars pas, je ne peux pas. Il est plus facile de prier de loin pour quelqu’un que de le voir souffrir à vos côtés. Ce n’est pas la peur de la Pologne qui m’empêche de partir avec mes parents, mais la peur de les voir souffrir. Une forme de lâcheté quand même.

Les gens ne veulent pas l’admettre : un moment vient où l’on ne peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter. Et cette acceptation, je la cultive depuis bien longtemps, mais on ne peut le faire que pour soi, jamais pour les autres. C’est pourquoi ma situation est si désespérante en ce moment. Maman et Mischa s’entêtent à vouloir agir, à remuer ciel et terre, et je suis impuissante à les assister. Je ne puis rien faire, je n’ai jamais rien pu faire, je ne puis qu’assumer et souffrir. C’est toute ma force, et c’est une grande force. Mais pour moi, pas pour les autres.

On a refusé le transfert à Bemeveld pour mes parents, nous l’avons appris hier. On a ajouté qu’ils devaient se tenir prêts pour le convoi de mardi prochain. Mischa veut aller voir le commandant du camp pour le traiter d’assassin. Il faudra le surveiller de près, ces jours-ci. Papa est apparemment très calme. Mais ici, dans cette grande baraque, il se serait effondré au bout de quelques jours si je ne l’avais fait entrer à l’hôpital, où d’ailleurs la vie lui est également devenue à peu près insupportable. Il est complètement perdu, incapable de se débrouiller seul.

Je fais fausse route avec mes prières. En priant pour les autres, je le sais, on peut demander qu’ils trouvent la force de traverser victorieusement les épreuves. Mais c’est toujours la même prière qui me monte aux lèvres : Seigneur, abrège leurs souffrances.” Et c’est pourquoi je suis paralysée maintenant dans mes actes. J’aimerais m’occuper de leurs bagages avec tout le soin possible, mais en même temps je sais qu’ils leur seront enlevés à l’arrivée (nous en avons ici des indices de plus en plus sûrs). Alors, à quoi bon tout ce tintouin?

J’ai ici un excellent ami 62. La semaine dernière, il devait faire partie du convoi. Quand je suis allée le voir, je l’ai trouvé droit comme un i, le visage paisible; son sac à dos attendait à côté de son lit; nous n’avons pas autrement parlé de son départ, il m’a lu diverses choses qu’il avait écrites et nous avons passé encore un petit moment à philosopher. Nous ne voulions pas nous accabler mutuellement du chagrin de la séparation, nous riions et parlions de nous revoir. Chacun était capable d’assumer son destin. Or c’est cela qui est désespérant ici : incapables d’assumer leur sort, les gens s’en déchargent sur les épaules d’autrui. Et c’est sous ce poids-là qu’on risque de succomber, sûrement pas sous celui de son propre destin. Je me sens de force à affronter le mien, mais pas celui de mes parents.

Ceci est la dernière lettre que je puisse écrire librement. Cet après-midi, on nous retirera nos cartes d’identité, dorénavant nous serons des résidents”. Il te faudra patienter un peu avant d’avoir de mes nouvelles. Je pourrai peut-être faire passer une lettre en fraude de temps en temps.

Reçu tes deux lettres.

Au revoir Maria, chère petite amie. Etty.


À Christine van Nooten. Avant le 31 juillet 1943.

[Transmis par Maria Tuinzing dans une lettre à Christine van Nooten datée du 31 juillet.]

Wageningen, 31 juillet 1943.

Chère Mademoiselle van Nooten 63,

Etty Hillesum — Westerbork — me demande de recopier

à votre intention les lignes suivantes :

“Le matin, avant six heures, je commence par me rendre à la baraque de papa, je prends sa gourde et l’emporte jusqu’à la chaufferie : quatre robinets d’eau bouillante contre le mur extérieur — une longue file de gens portant des cuvettes, des seaux et des cafetières, un monsieur d’allure professorale qui règle la circulation, j’attends mon tour, j’ai toujours dans la poche de gauche de mon manteau le sachet de thé de Swiep — je me brûle les doigts au robinet et, tandis que je regagne l’hôpital, le thé a le temps d’infuser. De là je vais voir maman, elle aussi à l’hôpital (bronchite, extinction de voix et épuisement général) — je prends sa bouteille Thermos et recommence le même pèlerinage.

Puis je rejoins Mischa, juché tel un prince masqué au ‘troisième étage’ sous une poutre de la grande baraque, pour voir s’il n’a besoin de rien.

C’est à moi qu’arrivent tous les paquets. Je tâche d’être pour toute la famille un juste bureau distributeur — je vais de l’un à l’autre chargée de petites boîtes en fer — et je suis vraiment heureuse de pouvoir jouer ce rôle. Les mots me manquent, tout simplement, pour dire à quel point nos amis — y compris les collègues de papa — nous gâtent, j’en suis parfois presque gênée.

Papa est un gitan impavide — juste une petite dépression de temps en temps, pendant laquelle il serait prêt à monter de lui-même dans ce fameux train de marchandises pour en finir une bonne fois, mais il reprend toujours le dessus. Il passe ses jours avec une demi-douzaine de petites bibles : en grec, en français, en russe, etc., et me surprend à tout moment de la journée par des citations parfaitement appropriées. Ses exigences sont modestes : il vit principalement de pain. La veille du convoi dont il était certain de faire partie, il était parfaitement calme, lisait Homère avec des petits malades de l’hôpital et devisait avec d’anciens camarades d’études retrouvés ici — et devenus dans l’intervalle des rabbins aux cheveux gris.

Un ami inoubliable — dont la fin paisible me remplit chaque jour encore de gratitude — m’a appris à temps cette grande leçon de Matthieu, 24 : ‘Ne vous inquiétez pas de demain : demain s’inquiétera de lui. À chaque jour suffit sa peine 64.’ C’est la seule attitude qui vous permette d’affronter la vie d’ici. Aussi est-ce avec une certaine tranquillité d’âme que, chaque soir, je dépose mes nombreux soucis terrestres aux pieds de Dieu. Ce sont bien souvent des soucis d’une grande trivialité, par exemple lorsque je me demande comment arriver à faire la lessive de toute la famille, etc. Les vrais, les grands soucis ont totalement cessé d’en être — ils sont devenus un Destin * auquel on est désormais soudé.

J’ai eu profondément honte de cette affaire Puttkam-mer65. Tu vois à quelles extravagances des gens aux abois peuvent en arriver — mais je trouve qu’il y a des limites. Et ces histoires d’argent ne sont pas du tout notre genre. Inutile de continuer à te casser la tête pour cela, je t’en prie. Ce que des dizaines et des dizaines de milliers de gens ont supporté avant nous, nous serons bien capables de le supporter à notre tour. Pour nous, je crois, il ne s’agit déjà plus de vivre, mais plutôt de l’attitude à adopter face à notre anéantissement.”

* En allemand dans le texte : Schicksal.

Ici s’achève la lettre d’Etty.


Tous vont donc aussi bien que possible étant donné les circonstances. Etty me tient régulièrement au courant de tout. Elle n’a plus droit désormais qu’à une lettre ou deux cartes-lettres par quinzaine, mais de temps à autre un message ou une lettre clandestine nous parviennent. Jaap est toujours à Amsterdam. Les paquets arrivent à destination, comme vous le savez.

Cordiales salutations de Maria Tuinzing.

Gabriel Metsustraat 6 Amsterdam-Sud.

P.-S. Ne vous ai-je pas rencontrée une fois chez Etty, lorsqu’elle était malade?


À Maria Tuinzing. Westerbork, samedi 7 août — dimanche 8 août 1943.

7 août.

Maria, petite amie,

Ce matin, il y avait un arc-en-ciel au-dessus du camp, et le soleil brillait dans les flaques de boue. Quand je suis entrée dans la baraque hospitalière, quelques femmes m’ont lancé : Vous avez de bonnes nouvelles? Vous avez l’air si radieuse!” J’ai inventé une petite histoire où il était question de Victor-Emmanuel, d’un gouvernement démocratique et d’une paix toute proche, je ne pouvais tout de même pas leur servir mon arc-en-ciel, bien qu’il fût l’unique cause de ma joie?

“La fin est proche, l’édifice s’effondre *”, disait à

* En allemand dans le texte : Es geht bald zu Ende, es krachs zusammen.

l’instant un vieux professeur tout ratatiné, assis à la table de bois juste en face de moi. Partout le moral est au beau fixe. Entre les châlits de fer et les haillons qui sèchent, c’est une floraison de sonorités italiennes. Il y a probablement un fond de vérité dans l’avalanche des nouvelles que les conversations du camp reflètent comme autant de miroirs déformants. Un aryen” blessé par balles a été amené dans le camp, on l’a installé dans l’une des baraques hospitalières, dans un box séparé. Peu après, une voiture de police a parcouru nos allées boueuses, précédée du commandant qui, en chemise de polo, lui montrait le chemin à bicyclette. Le blessé subit des interrogatoires répétés et qui durent des heures, dit-on. Mais, au demeurant, traité avec beaucoup d’égards, dit-on encore. Le commandant en personne lui a apporté un oreiller, de chez lui. On dit que c’est un membre de Vrij Nederland». On dit aussi que c’est sur le maire de Beilen qu’on a tiré. On dit que plusieurs autres aryens auraient été amenés au camp, tous blessés par balles. On dit enfin que la population de Drenthe s’agite beaucoup. Un de ces derniers soirs, les lueurs d’un incendie se sont découpées sur le ciel gris qui domine nos steppes, je suis restée un long moment sous la pluie à les regarder». Le lendemain matin, un juif en combinaison verte68 monte la garde devant la baraque qui fait face à l’orphelinat — à l’endroit où les enfants jouent sur un petit tas de sable entouré de barbelés. Cette combinaison verte garde vingt non-juifs, hommes, femmes et enfants qu’on a pris en otages et chassés de leur lit en pleine nuit à cause de ce malheureux incendie. Entre juifs, on s’indigne de devoir garder ainsi des non-juifs dans un camp juif. Mais, avant la fin du jour, les otages ont disparu.

Hier, nous avons eu la visite d’un général 69. On nous a obligés à nous lever à l’aube, une vraie tornade de nettoyage a fait rage dans tout le camp; pour ma part, sans abri, j’ai erré quelques heures dans la boue; les pensionnaires de l’hôpital devaient s’aligner impeccablement dans leurs lits, l’ordinaire semblait avoir été un peu amélioré, les malades présents dans les grandes baraques devaient porter l’étoile jaune sur leur pyjama et, d’une façon générale, gare aux étoiles décousues! Un gros crapaud en uniforme vert est passé entre les baraquements, ce devait être ça, le général. On dit qu’il est venu à cause de l’agitation qui règne en Drenthe. Le moral ici est excellent. Aucun convoi n’est parti depuis quelques semaines et il semble qu’il n’en partira plus désormais 70. Dit-on. Westerbork va devenir un camp de travail avec, pour dépendance, un camp de concentration. Les pensionnaires de la baraque pénitentiaire, dont le nombre croît de jour en jour, ont désormais le crâne rasé et doivent porter des tenues de bagnards. On ne savait que faire des vieillards et des enfants, on n’avait pas encore statué sur leur cas : le commandant a décidé qu’ils pouvaient rester. Dit-on.

Mon père, malade, est alité dans une sorte de porcherie avec cent trente autres personnes. «Les Bas-Fonds», dit-il en ricanant. Il ricane beaucoup. Sa couverture en désordre est jonchée de petites bibles en différentes langues et de romans français. Son costume, son pardessus d’hiver, tout son bien est roulé en boule derrière son oreiller. Les lits se touchent. Les «infirmiers» passent leur chemin en courant quand on a l’audace de leur demander quelque chose. «Il faut une santé de fer pour survivre à cet hôpital, dit papa; malade, on n’y arrive certainement pas.» Pendant quelques jours, il a été bien malade : près de quarante de fièvre, dysenterie. Je lui ai grillé du pain chez Anne-Marie et je vais fréquemment à la chaufferie lui chercher de l’eau bouillante pour son thé. J’échange du pain noir contre des biscuits et d’autres produits plus digestes, je tiens un vrai commerce de pain noir. Hier, une dame fort aimable est venue voir papa et lui a apporté un cadeau princier : un rouleau de papier hygiénique. C’était la femme d’un rabbin haut placé, qui donne ici dans les œuvres de charité. Papa l’a remerciée avec une courtoisie exquise.

Je me glisse fréquemment dans sa baraque, ce qui me vaut toujours une petite escarmouche avec le portier, homme de règlement. L’autre jour, dans un moment de distraction, papa l’a traité de Feldwebel. Sur quoi l’autre a presque fondu en larmes en lui disant : «Monzieû, ch'apite en Hollande tepuis tix ans. — Et moi depuis trois cents», a répondu père laconiquement. Le lendemain, croyant sans doute arranger les choses, il lui a dit : «Je ne voulais pas vous offenser, et les Feldwebel non plus.» Quoi qu’il en soit, ce portier exige de ma part beaucoup de ruse et d’énergie. Nous ricanons beaucoup ensemble, papa et moi, mais on ne peut pas dire que nous riions vraiment. Il a un humour fondamental qui s’approfondit et pétille d’autant plus que le grotesque processus de clochardisation où il est engagé prend des proportions plus catastrophiques.

Ils ne voient pas encore, mon Dieu, que tout ici est sable mouvant, à part Toi. Cela m’a échappé.

En ce moment, je suis installée à une table de bois dans l’une des grandes baraques, trois châlits derrière moi, trois devant. Cette baraque ressemble à une ruelle orientale, pittoresque et étouffante. Les gens avancent à petits pas dans les étroits passages entre les lits. Une petite vieille nous demande : «Pouvez-vous me dire où habite Untel? — Au numéro tant», répond Mechanicus qui écrit à côté de moi, coiffé d’un feutre de vagabond pour se protéger des mouches. Chaque lit porte ici un numéro et l’on «habite» à ce numéro. Oui, c’est une vraie ruelle orientale, mais lorsque, entre deux rangées de lits, je regarde par la fenêtre, je vois des nuages hollandais tout gris de pluie, des champs de pommes de terre et là-bas, dans le lointain, deux arbres hollandais. En face de moi est assis le père de Jo Spier', un septuagénaire à l’éternelle jeunesse; il dessine des baraques brun-rouge dans un carnet de croquis. À côté de lui, un homme marmonne des prières au-dessus d’un livre en caractères hébraïques. Le vent s’engouffre dans la baraque et il y fait froid — plusieurs carreaux sont cassés —, et en même temps on manque d’air et cela sent mauvais. Avec une agilité de singe, Mechanicus vient de se hisser jusqu’à son «troisième étage», d’où il est redescendu brandissant triomphalement une boîte de soupe aux pois. Une petite place s’est libérée sur le petit poêle de la buanderie. Il est midi et demi, je reste en invitée dans cette ruelle orientale égarée sur la lande de Drenthe et, tout à l’heure, je dégusterai de la soupe aux pois. La belle vie — mais oui!

8 août, dimanche matin 8 heures.

J’ai déjà fait ma toilette au robinet de notre petite cuisine et me suis recouchée. Sur le réchaud, une grande casserole d’endives mijote déjà; à nous dix, dans cette petite baraque, nous avons ce matin quelques heures de cuisine. Je vis avec de vraies «femmes d’intérieur». Toute leur vie tourne autour de cet unique réchaud. C’est parfois fort humoristique. Plus souvent à pleurer. Pour ma part, je ne suis presque jamais «à la maison». Nous avons, tout bien compté, trois livres : Vif-argent de Cissy van Marxveldt, Séparation de Henri van Booven et Conversations avec Sri Krishna. Pour Cissy van Marxveldt, on se bat presque. L’autre jour, comme je lisais la Bible, une de mes compagnes a dit d’un ton de triomphe : «Ma bible à moi, je l’ai mise en sûreté quelque part, et drôlement bien, même!» La pluie fouette nos petits carreaux, il fait froid, l’été paraît définitivement passé. Dans le lointain, je vois de ma couchette les mouettes évoluer dans un ciel uniformément gris. Elles sont comme autant de pensées libres dans un vaste esprit.

Hier soir, j’étais avec Mechanicus chez la mère de Paul. Elle loge depuis quelques jours à la baraque de quarantaine, car on lui a découvert un pou. On en a profité pour lui enlever une dent et la vacciner. En outre, elle passe plusieurs heures par jour sur un banc étroit à peler des pommes de terre. «Travail d’esclave», dit-elle. Elle est abattue. La baraque où elle habite fait penser à une maison de correction : pas le moindre objet pour réchauffer l’atmosphère. Nous parlons de tous ces enfants privés de parents et dont certains ressemblent déjà à des adultes, des vieillards des deux sexes que l’on voit le matin s’attrouper sous la pluie, chassés de leur baraque le temps du ménage, des tâches abrutissantes comme le tri des petits pois et des haricots, du danger de démoralisation et d’avachissement que l’on court ici, de toutes les petites tristesses, tous les petits ridicules de la vie de camp. «Ces choses-là ne se racontent pas, on ne peut que les subir», dit Mechanicus avec une certaine âpreté. Il s’appuie des coudes sur la table de bois — il a des puces, des chaussettes trouées et des frissons — et dit avec une ironie bon enfant : «Ce soir, je me sens comme un tout petit garçon qui a peur du loup.» Plus tard, je l’ai raccompagné à sa baraque et j’ai emporté chez moi ses chaussettes à repriser. La mère de Paul a fait un bout de chemin dans le soir avec nous, un grand châle de laine jeté sur ses épaules, ses cheveux gris dénoués flottant au vent. Te souviens-tu de ce concert chez elle, un après-midi? Paul jouait de la flûte dans le bow-window et sa mère se tenait majestueusement au milieu de la pièce.

Beaucoup, ici, sentent dépérir leur amour du prochain parce qu’il n’est pas nourri de l’extérieur. Les gens, ici, ne vous donnent pas tellement l’occasion de les aimer, dit-on. «La masse est un monstre hideux, les individus sont pitoyables», a dit quelqu’un. Mais, pour ma part, je ne cesse de faire cette expérience intérieure : il n’existe aucun lien de causalité entre le comportement des gens et l’amour que l’on éprouve pour eux. L’amour du prochain est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre. La personne même de ce «prochain» ne fait pas grand-chose à l’affaire. Ah! Maria, il règne ici une certaine pénurie d’amour et, moi, je m’en sens si étonnamment riche; je serais bien en peine de l’expliquer aux autres.

Surtout, dans ta réponse, ne montre pas que tu as reçu cette lettre en dehors de mon jour de correspondance : le courrier à l’arrivée est sévèrement contrôlé par la censure en ce moment.

Amitiés à vous tous. Etty.


À Christine van Nooten. Westerbork, dimanche 8 août 1943.

8 août.

Chère Christine, Un petit bonjour du fond du cœur, au nom de toute la famille. Je viens d’avoir une idée : je vais d’abord t’envoyer à toi cette lettre que j’ai écrite à une amie. Une bonne partie de ce que je lui raconte pourrait aussi bien t’être destiné, et cela te permet d’avoir de nos nouvelles. Veux-tu faire suivre ensuite les feuillets ci-joints à Mlle Maria Tuinzing, chez M. Wegerif, Gabriel Metsustraat 6? Elle t’a apporté une fois une tasse de café, un dimanche matin que tu étais à mon chevet et que nous parlions du Livre d’heures 72, te rappelles-tu? Ce même Livre d’heures est à présent glissé sous mon oreiller avec ma petite bible. Et c’est vrai : ces paroles d’Isaïe sont admirables et consolatrices, elles vous donnent une secrète paix intérieure qui dépasse tous les efforts de la raison. Et ce qui n’était pas moins merveilleux — ici je fais un saut vertigineux du ciel à la terre —, c’était cette boîte de crabe, ces toasts et toutes ces autres précieuses délicatesses. Nous avons eu l’impression que vous puisiez tous dans vos provisions pour en extraire ce qui vous reste de meilleur, et les sentiments que cela nous inspire ne se laissent pas facilement traduire en mots. Adorables aussi, les paquets de ta mère. Et les pommes étaient délicieuses, je ne puis même plus énumérer toutes ces bonnes choses, le papier n’y suffirait pas. Kraak 73 nous a envoyé une lettre charmante, avec beaucoup de musique. Nous espérons que tu t’es bien reposée et que tu reprends le travail avec courage. Papa va un peu mieux, mais presque tous les aliments lui restent interdits, il a beaucoup de patience, le cher homme, et cependant j’espère pour lui (et pour tant et tant d’autres) que cela ne durera plus très longtemps, tu sais.

Encore une fois, j’ai à formuler des souhaits bien terre à terre; je n’en suis pas fière, mais j’y suis obligée. Ce dont nous avons besoin d’urgence pour papa, c’est de biscuits et d’autres aliments légers, il n’a rien mangé de plusieurs jours et doit reprendre progressivement des forces, le pain du camp est très mauvais. Et puis nous sommes sans sucre, nous avons épuisé notre provision et, ici, on ne nous en donne pas du tout. Peut-on s’en procurer encore par d’obscurs détours? Pour l’instant, nous n’avons pas de beurre non plus, mais peut-être en recevrons-nous un de ces jours de Deventer, on ne sait jamais; cette demi-livre que tu avais envoyée d’Amsterdam est vraiment arrivée à point nommé. Voilà, le masque est tombé, vive la matière! Nous allons tenir bon, des deux côtés des barbelés, n’est-ce pas? «Tout va bien», dit-on. Pour le reste, vois la lettre ci-jointe. Merci de toutes ces bonnes et gentilles choses, ma chérie. Amitiés à Hansje Lansen 74.

Au revoir! Etty.


À Maria Tuinzing. Westerbork, mercredi 11 août 1943.

11/8

Plus tard, quand j’aurai cessé d’avoir pour domicile un châlit de fer sur un bout de terre enclos de barbelés, j’aurai une lampe au-dessus de mon lit pour être entourée de lumière, en pleine nuit, chaque fois que je le voudrai. Dans mon demi-sommeil tourbillonnent souvent des pensées et des histoires, légères et diaphanes comme des bulles de savon; je voudrais les capter sur une feuille blanche. Le matin, je me réveille enveloppée de ces histoires, c’est un réveil somptueux, tu sais. Parfois, cependant, s’amorce un petit épisode de notre calvaire, pensées et images se pressent autour de moi, tangibles, attendant d’être notées, mais nulle part ici on — ne peut s’asseoir au calme; je marche parfois des heures à la recherche d’un coin tranquille. Une fois, en pleine nuit, une chatte errante est entrée chez nous, nous l’avons installée aux toilettes dans un carton à chapeau, et elle y a eu des petits. Je me sens parfois comme une chatte errante sans carton à chapeau.

J’ai trouvé quelque part cette phrase, à propos de Paula Modersohn Becker 75 :

« … Elle avait dans le sang cette grande absence d’exigences face à la vie, qui n’existe qu’en apparence et n’est en réalité rien d’autre que l’expression authentiquement mûrie d’exigences supérieures : le mépris de toute valeur extérieure, qui naît de la sensation inconsciente de sa propre plénitude et d’une félicité intérieure mystérieuse, impossible à élucider totalement *.»

Cette nuit, Jopie a eu un fils. Il s’appelle Benjamin et



* En allemand dans le texte : Es lag ihr im Blut die grosse Anspruch-losigkeit denz Lebel' gegentiber, die nur scheinbar und im grande nichts anderes ist, als der echt gewachsene Ausdruck hrichster Ansprüche : das Geringachten alles Ausserlichen, das aus dem unbewussten Empfinden eigener und eines geheimen, nicht roll deutbaren innerlichen Glückes erwrichst.

dort dans le tiroir d’une commode. Ils ont trouvé le moyen de mettre un fou à côté de mon père.

Ah! tu sais, quand on n’a pas en soi une force énorme, pour qui le monde extérieur n’est qu’une série d’incidents pittoresques incapables de rivaliser avec la grande splendeur (je ne trouve pas d’autre mot) qui est notre inépuisable trésor intérieur — alors on a tout lieu de sombrer, ici, dans le désespoir. C’est si déchirant de voir ces pauvres gens qui perdent leur dernière serviette de toilette, se débattent au milieu de boîtes, de gamelles, de gobelets, de pain moisi, de piles de linge sale entassées sur, sous et à côté de leur châlit, malheureux parce qu’on les injurie ou les rudoie, mais incapables de s’empêcher de crier et ne s’en apercevant même pas; de voir ces petits enfants abandonnés dont les parents ont été déportés, mais qui n’attirent pas la pitié des autres mères, trop inquiètes de leur propre progéniture tourmentée par la diarrhée, par mille maladies ou petits maux ignorés autrefois. Il faut avoir vu ces mères poules hébétées et affolées de désespoir, près des couchettes de leurs petits qui piaillent et ne veulent pas pousser.

J’aurai noirci cette page en dix endroits différents, à ma table de télégraphiste 76 dans la baraque où nous travaillons, sur une brouette devant la lingerie où peine Anne-Marie (debout des heures entières, dans une chaleur étouffante, au milieu de filles du peuple qui crient à pleins poumons et qu’elle ne peut plus supporter en ce moment); j’ai essuyé bien des larmes sur son visage hier, mais, surtout, qu’elle ne se doute pas que je te l’ai écrit (mon griffonnage s’adresse autant à Swiep qu’à toi); j’ai écrit encore hier soir à l’orphelinat, pendant la conférence d’un professeur de sociologie des plus prolixes, ce matin en plein air sur un petit coin de «dune» battu des vents; chaque fois je gribouille un mot de plus et me voici maintenant à la cantine de l’infirmerie, une découverte toute fraîche, une vraie trouvaille, un asile où il semble que je puisse me retirer de temps en temps.

Demain matin, Jopie va à Amsterdam; pour la première fois depuis plusieurs mois, malgré toute ma discipline, je sens un petit pincement au cœur à la pensée que les barrières du camp ne se lèvent plus devant moi. Mais quoi, chacun aura son heure. La plupart des gens ici se sentent plus pauvres qu’ils ne devraient parce qu’ils portent dans la colonne des pertes la douleur de l’absence de leur famille et de leurs amis, alors qu’on devrait au contraire compter parmi les biens les plus précieux la faculté d’un cœur à éprouver si fortement amour et nostalgie. Bonté divine *! Moi qui croyais avoir trouvé un coin tranquille, voilà que des hommes en bleu de chauffe envahissent la pièce, apportant des marmites de ratatouille dans un grand tintamarre de fer-blanc, et le personnel soignant s’installe aux tables de bois pour déjeuner. Il n’est que midi, et je me mets en quête d’un autre refuge.

Un essai de philosophie en fin de soirée, alors que le sommeil me ferme les yeux.

On me dit parfois : «Oui, tu vois toujours le bon côté des choses.» Quelle platitude! Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s’équilibrent, partout et toujours. Je n’ai jamais eu l’impression de devoir me forcer à en voir le bon côté, tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais.

Je veux dire simplement ceci : «voir le bon côté des choses» me paraît une expression répugnante, de même que «tirer le meilleur parti de tout», je voudrais pouvoir te l’expliquer plus clairement.

Si tu savais comme j’ai sommeil; je pourrais dormir quinze jours. Je vais remettre cette lettre à Jopie, demain matin je l’accompagnerai au poste de garde, il prendra le



* En allemand dans le texte : Du lieber Herrgott.

chemin d’Amsterdam et moi, celui des baraques. Ô mes enfants!

Au revoir! Etty.


À Christine van Nooten. Westerbork, jeudi 12 août 1943.

Christine, tu as vraiment été aujourd’hui mon bon ange, jamais je n’avais attendu de paquet avec autant d’impatience que cette semaine; enfin il en est arrivé un, et quel paquet! J’ai porté tout de suite à papa les biscuits et les petits pains; le pauvre est squelettique après toutes ces journées de jeûne, a un abcès à l’œil et un portier qui joue les dictateurs. En somme, c’est assez lamentable, au point même qu’il vaut mieux ne pas trop y penser. Pourtant, il passe pour le prodige de sa baraque, il est le seul à conserver assez de concentration pour lire hébreu, français, hollandais, tout ce qu’on veut; il n’arrête pas, personne ne comprend comment il y arrive dans un tel environnement. Cela ne te gêne pas, j’espère, que je t’écrive un peu en désordre, j’ai repris du service le soir, je sers de temps en temps quelques personnes et titube de fatigue. J’espère que mes deux derniers messages te sont parvenus : un fragment de ma lettre aux amis d’Amsterdam et un petit mot contenant une lettre à Mlle Tuinzing. Dans le dernier cas, je pense que oui, car il me semble que ton colis si bien garni y était une réponse directe. Je suis heureuse de pouvoir faire passer un message de temps à autre grâce à la complicité de gens courageux. Il semble qu’actuellement on retienne nos lettres «officielles» et que nous ne recevions pas non plus tout le courrier à l’arrivée. Mais ne renonce pas pour autant à m’écrire, je t’en prie, tôt ou tard les lettres recommenceront à nous parvenir.

Je me demande si le Conseil juif de Deventer continue à fonctionner; plus aucune nouvelle, ces derniers temps. La famille Gelder est ici. Tu sais que, de province, on peut envoyer des paquet-lettres jusqu’à deux kilos, de préférence non recommandés, car les paquets recommandés ont droit à une réception particulière. On ne cesse d’inventer de nouvelles tracasseries. Si, à la longue, tout contact avec la province devient impossible (on ne sait jamais), le mieux serait de te mettre en rapport avec Mme M. Kuyper, Reynier Vinkeleskade 61, Amsterdam, qui s’occupe de nous acheminer toutes sortes de bagages par l’intermédiaire du Conseil juif d’Amsterdam. On vous complique bien la vie, n’est-ce pas? Oh! Christine, je préfère ne pas y penser, j’ai compris cette semaine quelle calamité c’est. Le thé nous a émus aux larmes et le beurre était un don du ciel; nous avions épuisé notre provision depuis quelques jours — en soi rien de bien dramatique. À Amsterdam, il m’est déjà arrivé, depuis le début de la guerre, de devoir me passer de beurre pendant quelques jours, mais ici c’est beaucoup plus grave, pour la simple raison que les gens sont déjà affaiblis par une foule de maladies, de petits maux chroniques et par la rigueur du climat.

Physiquement, papa est assez mal en point en ce moment, et maman nous fait, pour changer, une histoire de vessie. Cela ne t’ennuie pas trop que j’aie une fois de plus des souhaits à formuler? Pourrais-tu te procurer en pharmacie des «antiphones»? Ce sont des boules que l’on peut se mettre dans les oreilles pour se protéger du bruit. La baraque où est maman est très bruyante la nuit : beaucoup de petits enfants malades; à vrai dire, le bruit ne cesse jamais, et elle voudrait essayer de se «murer» les oreilles, la nuit.

D’autre part, connais-tu un produit qui s’appelle de la Réformite? C’est une sorte d’extrait végétal que l’on étend sur du pain, et dont maman se sert pour stimuler son appétit. Ici, c’est un genre de maladie vraiment singulier que de n’avoir aucune envie de manger, pendant plusieurs jours parfois. Nous sommes ici dans un pays bizarre. Un dernier détail : il paraît que Brian a encore un peu de graisse qui vient de chez nous; si tu en envoies un peu de temps en temps, je pourrai faire rissoler des pommes de terre chez des amis qui ont un petit réchaud. Et maintenant j’arrête de quémander, ça me rend malade.

Je termine en t’envoyant tout de même une jolie chose, que je viens de lire à propos de Paula Modersohn Beeker : «Elle avait dans le sang cette grande absence d’exigences face à la vie, qui n’existe qu’en apparence et n’est en réalité rien d’autre que l’expression authentiquement mûrie d’exigences supérieures : le mépris de toute valeur extérieure, qui naît de la sensation inconsciente de sa propre plénitude et d’une félicité intérieure mystérieuse, impossible à élucider totalement 77.»

Papa veut employer son jour de correspondance pour t’écrire, mais il se peut que le courrier soit retenu. Enfin, de petites tracasseries ne réussiront pas à briser les liens qui existent entre les êtres. Commence la nouvelle année scolaire avec courage et pense à nous quelquefois.

Nous t’envoyons nos plus fidèles amitiés. Etty.


À Henny Tideman 78. Westerbork, mercredi 18 août 1943.

Westerbork, 18 août.

Chère petite Tide,

Au départ, je voulais laisser passer mon jour de courrier, tant j’étais fatiguée, et parce que je croyais n’avoir rien à écrire, cette fois. Mais, bien entendu, j’ai beaucoup à raconter. Pourtant je préfère laisser mes pensées s’écouler librement vers vous; vous finirez bien par les recueillir. Cet après-midi, je me reposais sur mon châlit et tout à coup l’impulsion m’est venue de noter ceci dans mon journal 79, je te l’envoie :

«Toi qui m’as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. Ma vie s’est muée en un dialogue ininterrompu avec Toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans ta terre, les yeux levés vers ton ciel, j’ai parfois le visage inondé de larmes — unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. Le soir aussi, lorsque couchée dans mon lit je me recueille en Toi, mon Dieu, des larmes de gratitude m’inondent parfois le visage, et c’est ma prière.

«Je suis très fatiguée depuis quelques jours, mais cela passera comme le reste; tout progresse selon un rythme profond propre à chacun de nous et l’on devrait apprendre aux gens à écouter et à respecter ce rythme; c’est ce qu’un être humain peut apprendre de plus important en cette vie. Je ne lutte pas avec Toi, mon Dieu, ma vie n’est qu’un long dialogue avec Toi. Il se peut que je ne devienne jamais la grande artiste que je voudrais être, car je suis trop bien abritée en Toi, mon Dieu. Je voudrais parfois tracer à la pointe sèche de petits aphorismes et de petites histoires vibrantes d’émotion, mais le premier mot qui me vient à l’esprit, toujours le même, c’est : Dieu, et il contient tout et rend tout le reste inutile. Et toute mon énergie créatrice se convertit en dialogues intérieurs avec Toi; la houle de mon cœur s’est faite plus large depuis que je suis ici, plus animée et plus paisible à la fois, et j’ai le sentiment que ma richesse intérieure s’accroît sans cesse.»

Inexplicablement, Jul 80 plane sur cette lande, ces derniers temps, il continue à me nourrir de jour en jour. Il se produit tout de même des miracles dans une vie humaine, ma vie est une succession de miracles intérieurs. C’est bon d’avoir quelqu’un à qui le dire. Ta photo est dans le Livre d’heures de Rilke, à côté de celle de Jul, je les place sous mon oreiller avec la petite bible. Ta lettre aux citations est arrivée, elle aussi; continue à écrire, oui. Prends bien soin de toi, ma chérie. Etty.

Ce petit mot est aussi pour Maria — et pour elle seule. Au revoir.


À Han Wegerif et autres. Westerbork. Fragment non daté. Postérieur au 18 août 1943.

[…] Mais enfin, je ne peux tout de même pas dire cela à ces jeunes femmes qui ont avec elles un bébé, et qu’un train de marchandises conduira probablement tout droit en enfer. Et on me rétorquerait encore : «Tu peux parler, toi, tu n’as pas d’enfant.» Mais cela n’a vraiment rien à voir. Il y a une parole de l’Écriture où je puise sans cesse de nouvelles forces. Je la cite de mémoire : «Si vous m’aimez, vous devez quitter vos parents 81.» Hier soir, luttant une fois de plus pour ne pas me laisser consumer de pitié pour mes parents, une pitié qui me paralyserait totalement si j’y cédais, je l’ai traduite aussi en ces termes : on ne doit pas se noyer dans le chagrin et l’inquiétude que l’on éprouve pour sa famille, au point de ne plus être capable d’attention ni d’amour pour son prochain. L’idée s’impose de plus en plus clairement à moi que l’amour du prochain, de tout être humain rencontré, de toute «image de Dieu», devrait s’élever bien au-dessus de l’amour des parents par le sang. Comprenez-moi bien, je vous en prie. Je sais que l’on prétend que c’est un sentiment contre nature; mais je m’aperçois que j’ai trop de mal à en parler, alors qu’il est si simple à vivre.

Ce soir, j’accompagne Mechanicus chez Anne-Marie, ou plutôt chez le chef des baraquements qui lui offre une hospitalité permanente dans la chambre particulière dont il dispose. Nous serons donc dans ce qui passe ici pour un pièce spacieuse, avec une grande baie ouverte sur la lande, cette lande vaste et mouvante comme la mer; l’année dernière, c’est de là que je vous écrivais toutes mes lettres. Anne-Marie fera du café, son hôte parlera de la vie du camp aux temps héroïques (il est ici depuis cinq ans) et Philip y puisera la matière de petits récits. Je vais mettre le nez dans mes boîtes à gâteaux pour voir s’il ne me reste rien de comestible à prendre avec le café, et qui sait, peut-être Anne-Marie aura-t-elle préparé un pudding? Comme la dernière fois — c’était ton inoubliable pudding aux amandes, Yette 82. Il a fait chaud aujourd’hui, nous aurons un beau soir d’été devant la fenêtre ouverte, face à la lande. Plus avant dans la nuit, nous irons, Philip et moi, à la recherche de Jopie, et nous nous promènerons, trio paisible, autour de la grande tente de bédouins qui se dresse sur un large espace sableux; autrefois on y rassemblait les gens promis à l’épouillage, aujourd’hui on y entrepose tous les objets volés aux juifs et destinés à alimenter en Allemagne les «œuvres de charité» ou à aller orner la villa du commandant. De l’autre côté de cette tente, le soleil nous offre soir après soir le spectacle d’un coucher inédit. Ce camp perdu dans la lande de Drenthe abrite des paysages variés. Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. Il est vrai que la plupart des livres ne valent rien, il nous faudra les réécrire.

J’ai envoyé à Tide ma lettre de la quinzaine, nous n’avons plus le droit d’écrire qu’au verso.

Mes enfants, où avez-vous déniché ce cadeau princier, une demi-livre de beurre ! Je n’en croyais pas mes yeux, c’était formidable. Pardonnez cette chute matérialiste.

Il est six heures et demie, l’heure pour moi d’aller chercher les rations familiales.

Je vous salue tous du fond du cœur. Etty.


À Han Wegerif et autres. Fragment. Westerbork, dimanche 22 août 1943.

Dimanche matin, 21/8/43 *.

Il y a à la pouponnière un bébé de neuf mois, une petite fille, choyée de tous. Un petit bout de chou très joli, très mignon, aux yeux bleus. Elle est arrivée ici il y a quelques mois en qualité de «S-Fall», de «cas disciplinaire», après que la police l’eut exhumée d’une clinique. Nul ne sait qui sont ses parents, ni où ils sont. En attendant, on la garde à la pouponnière, les infirmières s’y sont attachées comme à une mascotte. Mais voici où je voulais en venir : au début de son séjour ici, ce nourrisson n’avait pas le droit de sortir; les autres bébés étaient dehors dans des landaus, mais celui-ci devait rester enfermé, puisque c’était un «cas disciplinaire»! Il m’a fallu le vérifier auprès de trois infirmières différentes avant de m’en convaincre, je me heurte ici constamment à des faits qui me paraissent incroyables, mais que l’on me confirme régulièrement.

Dans ma baraque-infirmerie, je trouve une fillette de douze ans, frêle et sous-alimentée. Du même ton tranquille et innocent qu’un autre enfant emploierait pour parler de ses problèmes d’arithmétique, elle me raconte : «Oui, je viens de la baraque pénitentiaire, je suis une “disciplinaire”.»

Un petit garçon de trois ans et demi avait cassé un carreau d’un coup de bâton; son père lui donne une bonne raclée, le petit fond en larmes et hurle : «Ooh, maintenant on va me mettre à la 51 (= la prison), et on me déportera tout seul en convoi disciplinaire!»



*Etty s’est trompée d’un jour.

Les propos des enfants entre eux sont consternants, j’entendais l’autre jour un petit garçon dire à un autre : «Non, mon vieux, le cachet “120 000” ce n’est pas ce qu’il y a de mieux; être moitié aryen, moitié juif portugais 83, ça c’est le fin du fin!» Et Anne-Marie a surpris une mère qui disait à son enfant : «Si tu ne finis pas ton pudding, tu seras déporté sans maman!»

Ce matin la «voisine du dessus» de ma mère a laissé tomber une bouteille d’eau dont le contenu s’est répandu en grande partie dans le lit de maman. Cela représente ici une catastrophe naturelle dont vous vous figurez à peine l’étendue. L’équivalent hors du camp serait une maison entièrement inondée.

Je me contente pour l’instant de cette cantine de l’infirmerie. On dirait une cabane indienne, une hutte de rondins. Baraque basse en bois brut, tables et bancs de bois brut, de petites fenêtres qui claquent au vent, c’est tout. On a vue sur une bande de sable sec piquée d’herbes folles, bordée par un talus de sable dragué dans le canal. Des rails désertés serpentent le long de ce talus; en semaine, on y voit des hommes à demi nus, bronzés, jouer à pousser des wagonnets. On n’a pas ici de vue sur la lande, comme de tous les autres points de cette colonie florissante. Derrière les barbelés, une ligne ondoyante d’arbustes bas — on dirait de petits sapins. Ce bout de paysage d’une aridité impitoyable, la cabane grossière, les tas de sable, l’étroit canal malodorant, tout cela a l’air d’une concession de chercheurs d’or, fait penser au Klondike. Assis en face de moi à la table de bois, Mechanicus mâchonne son stylo. Nous nous regardons par-dessus nos feuilles de papier, couvertes de nos griffonnages. Il enregistre fidèlement, avec une précision quasi bureaucratique, tout ce qui se passe ici. «Non, cela me dépasse, dit-il. Je n’écris pas si mal, mais ici je me sens devant un précipice, ou une montagne; cela me dépasse.»

Voilà que la pièce se remplit à nouveau de citoyens en costume de confection élimé, pourvus de cartes dûment tamponnées, et qui vont manger du chou-rave dans une écuelle en émail.


Plus tard.

Ellette 84, ta lettre m’a comblée et m’en a dit long.

Jopie a rapporté ici un peu de votre présence vivante. J’en ai été doublement heureuse, car, ces derniers temps, c’est à peine si on laisse passer le courrier qui nous est destiné; à cet égard nous sommes à peu près complètement coupés du monde; voilà bien l’une des pires tracasseries que nous ayons eu à endurer. Mais même cela ne doit pas trop nous abattre, nous avons assez de ressort intérieur pour le surmonter.

Anne-Marie était folle de joie du petit mot de Swiep.

Le pain de seigle de Léonie a fini — à mon grand regret — dans des estomacs auxquels il n’était pas destiné. Lorsqu’il est arrivé, la «position» de nos réserves de pain était largement excédentaire et je me suis hâtée de la partager entre des gens moins nantis; le lendemain, il m’était difficile d’aller réclamer cette denrée par essence périssable. La prochaine fois, au moins, je saurai qui doit en profiter.

Touchants, vos raisins et vos poires. Les paquets me plongent toujours dans la confusion, il m’est difficile d’en parler. La Sanovite continue à me ravir, j’en suis très ménagère et la conserve surtout pour mes parents afin de varier leur ordinaire, ce pain du camp toujours prompt à moisir. Merci, Père Han, de cette dynamo qui m’est bien utile, le soir, entre les flaques d’eau et les barbelés. Jopie m’a fait un récit palpitant à propos de Hans; décidément, chacun vit sous son étoile. Il m’a dit aussi qu’il m’avait rencontrée dans les moindres recoins de la vieille maison, et que je ne vous avais pas quittés.


À Han Wegerif et autres. Westerbork, mardi 24 août 1943

85.

Après une nuit comme celle-ci, j’ai pensé un moment en toute sincérité que ce serait pécher que de rire encore. Mais, un peu plus tard, j’ai fait réflexion que certains étaient partis en riant — encore que cette fois, bien peu. Et en Pologne, il y aura peut-être de temps à autre quelqu’un pour rire — encore que, de ce convoi, bien peu, je le crains.

Quand je pense aux visages des soldats en uniforme vert de l’escorte armée, mon Dieu, ces visages! Je les ai examinés l’un après l’autre, retranchée dans mon poste d’observation, derrière une fenêtre. Jamais rien ne m’a tant épouvanté que ces visages. Je me suis posé des questions sur cette parole qui est le fil directeur de ma vie : «Et Dieu créa l’homme à son image.» Oui, cette parole a connu chez moi une matinée difficile.

Que ni les mots ni les images ne suffisent à décrire des nuits comme celle-ci, je vous l’ai dit bien souvent. Pourtant il me faut essayer de vous en faire un compte rendu : on se sent en permanence les yeux et les oreilles d’un pan de l’Histoire juive, on éprouve parfois aussi le besoin d’être une petite voix. Il faut bien que nous nous tenions mutuellement au courant des événements qui se produisent aux quatre coins de ce monde, chacun doit apporter sa pierre à l’édifice pour que, après la guerre, la mosaïque puisse se recomposer, couvrant le monde entier.

Au petit matin lorsque j’ai fait un saut jusqu’à la baraque pénitentiaire après une nuit passée à l’hôpital, ce fut comme une bouffée d’air frais. Les occupants, des hommes en majorité, étaient rassemblés avec tout leur paquetage dans l’enceinte de barbelés, et beaucoup d’entre eux avaient l’air de gaillards entreprenants et virils. Un vieil ami — je ne l’ai pas reconnu tout de suite avec son crâne rasé, cela vous change parfois une physionomie — m’a lancé en riant : «À moins qu’ils ne s’acharnent sur moi et me battent à mort, j’en reviendrai.»

Mais les bébés, les petits cris perçants des bébés qu’on a arrachés à leurs berceaux en pleine nuit pour les transporter vers un pays lointain… Je dois me hâter de tout noter, même en désordre, plus tard je n’en serai plus capable parce que je ne pourrai plus croire à la réalité de ce qui s’est passé, c’est d’ores et déjà une vision qui ne cesse de s’éloigner de moi. Les bébés, oui, c’était le pire. Et puis cette jeune paralytique, qui ne voulait même pas emporter une assiette et trouvait si dur de mourir. Ou ce garçon pris de panique 86 : il se croyait en sécurité et c’était bien là son erreur, car il s’est retrouvé inopinément sur la liste du convoi; perdant la tête, il s’est sauvé. Ses frères de race ont dû se lancer dans une chasse à l’homme pour le retrouver, sinon des dizaines d’autres seraient déportés à sa place. On eut tôt fait de l’encercler dans une tente et, malgré cela *… malgré cela les autres ont été emmenés, «pour l’exemple», comme on dit. Il a entraîné ainsi avec lui plusieurs de mes bons amis. Un seul instant d’égarement, et il a fait cinquante victimes. Ou, pour mieux dire, ce n’est pas lui qui les a faites, mais notre commandant, que l’on présente si souvent comme un gentleman. Mais ce garçon pourra-t-il assumer la situation lorsqu’il comprendra pleinement quel mal il a causé? Et comment la masse des juifs déportés par le même train le traitera-t-elle? Ce garçon va connaître des moments difficiles. Peut-être les choses auraient-elles encore pu s’arranger si, cette nuit-là, de véritables armadas aériennes n’étaient passées au-dessus de nos têtes. Le commandant n’aura probablement pas été sans les remarquer. «Dieu qu’ils volent bien **!» fit en pleine nuit une voix qui semblait s’adresser aux étoiles. On se berçait encore tellement de l’espoir puéril que ce convoi serait annulé! D’ici, beaucoup



* En allemand dans le texte : trotzderri.

** Idem : « Domienvetter ! Fliegen die schôn »

avaient suivi le bombardement d’une ville voisine, peut-être Emden. Et pourquoi une voie ferrée n’aurait-elle pas été touchée, empêchant le train de partir? Cela n’est encore jamais arrivé, mais, à chaque convoi, on se reprend à l’espérer, avec un optimisme indéracinable.

La veille au soir, je traversais le camp. Les gens s’attroupaient entre les baraques, sous un ciel gris de nuages. «Tenez, c’est ainsi que les gens s’attroupent après une catastrophe, lorsqu’ils la commentent à tous les coins de rue», remarqua mon compagnon.

«Mais c’est justement là ce qui est incompréhensible, éclatai-je. Pour l’instant, nous sommes encore avant la catastrophe.» Lorsqu’un accident se produit quelque part, un instinct naturel à l’homme le pousse à porter secours et à sauver ce qui peut l’être. Mais, cette nuit, je vais habiller des bébés et tenter de calmer des mères et c’est cela que j’appelle «porter secours». Je pourrais me maudire. Nous savons très bien que nous abandonnons nos malades, nos pensionnaires sans défense, à la faim, à la chaleur, au froid, au dénuement, à l’extermination et, pourtant, nous les habillons nous-mêmes et nous les conduisons nous-mêmes jusqu’aux wagons à bestiaux de bois nu — au besoin sur des brancards lorsqu’ils ne peuvent pas marcher. Mais que se passe-t-il donc, quelles sont ces énigmes, de quel fatal mécanisme sommes-nous prisonniers? Nous ne pouvons nous tirer de ces contradictions en disant que nous sommes tous lâches. Et d’ailleurs nous ne sommes pas si mauvais. Nous nous trouvons ici en face de questions plus profondes…

Cet après-midi-là, la veille du convoi, j’ai fait encore une fois le tour de ma baraque hospitalière, passant de lit en lit. Lesquels seraient vides le lendemain? Les listes ne sont rendues publiques qu’au tout dernier moment, mais certains savent d’avance s’ils doivent partir. Une jeune fille m’appelle. Elle est assise toute droite dans son lit, les yeux grands ouverts. C’est une jeune fille aux poignets grêles, au petit visage fin et diaphane. Elle est partiellement paralysée, elle venait juste de réapprendre à marcher entre deux infirmières, pas à pas. «On vous l’a dit? Je dois partir. — Comment, toi aussi?» Nous nous considérons un moment, la gorge nouée. Elle n’a plus du tout de visage, elle n’a plus que deux grands yeux. Elle finit par dire, d’une petite voix terne et monocorde : «Quel dommage, hein? Dire que tout ce qu’on a appris dans sa vie n’aura servi à rien.» Et : «Comme c’est difficile de mourir, hein?» Soudain l’expression étrangement figée de son petit visage se brise, elle laisse couler ses larmes et échapper un cri : «Oh! d’être obligée de quitter la Hollande, c’est cela le pire!» Et : «Oh! pourquoi n’ai-je pas pu mourir avant...» Plus tard dans la nuit, je la reverrai une dernière fois.

Dans la buanderie, une petite bonne femme tient sur son bras du linge encore dégoulinant. Elle m’agrippe au passage. Elle a l’air un peu égarée. Elle déverse sur moi un flot de paroles : «C’est impossible, comment est-ce possible? Je dois partir, et mon linge ne sera jamais sec pour demain. Et mon enfant est malade, il a de la fièvre; vous ne pouvez pas obtenir que je reste ici? Et je n’ai même pas assez d’habits pour le petit, ils m’ont envoyé sa petite grenouillère au lieu de la grande, oh! il y a de quoi devenir folle. Et dire qu’on ne peut emporter qu’une couverture, on va geler, hein, qu’est-ce que vous croyez? J’ai ici un cousin, il est arrivé en même temps que moi, mais il n’est pas obligé de partir, parce qu’il a de bons papiers. Pensez-vous que je pourrais en profiter aussi? Je vous en prie, dites que je ne dois pas partir; qu’en pensez-vous : est-ce qu’ils laissent les enfants avec leur mère? Oui, revenez cette nuit, peut-être que vous pourrez m’aider; qu’en pensez-vous, est-ce que les papiers de mon cousin…»

Quand je dis : cette nuit j’ai été en enfer, je me demande ce que ce mot exprime pour vous. Je me le suis dit à moi-même au milieu de la nuit, à haute voix, sur le ton d’une constatation objective : «Voilà, c’est donc cela l’enfer.»

Impossible de distinguer entre ceux qui partent et ceux qui restent. Presque tout le monde est levé, les malades s’habillent l’un l’autre. Plusieurs d’entre eux n’ont aucun vêtement, leurs bagages se sont perdus ou ne sont pas encore arrivés. Des dames du «Bureau de bienfaisance *» font le tour de la baraque et distribuent des habits, à la bonne taille ou non, peu importe pourvu que l’on ait quelque chose sur le dos. Certaines vieilles femmes se retrouvent ridiculement accoutrées. On prépare des biberons de lait à donner aux nourrissons, dont les hurlements lamentables transpercent les murs des baraques. Une jeune mère me dit en s’excusant presque : «D’habitude, le petit ne pleure pas, on dirait qu’il sent ce qu’il va se passer.» Elle prend l’enfant, un superbe bébé de huit mois, dans un berceau primitif et lui dit en souriant : «Si tu n’es pas gentil, tu ne partiras pas en voyage avec maman!» Elle me parle d’amis à elle : «Â Amsterdam, quand les “Verts” les ont emmenés, les enfants ont pleuré à fendre l’âme. Alors, leur père a dit : “Si vous n’êtes pas sages, vous n’aurez pas le droit de monter dans le camion vert, ce monsieur en vert ne voudra pas vous emmener.” Et ça a marché, les enfants se sont calmés.» Elle m’adresse crânement un clin d’œil, cette petite femme mince et brune au teint olivâtre, au visage spirituel, vêtue d’un pantalon gris et d’un gros chandail de laine verte : «Je ris, mais je n’en mène pas si large.»

La bonne femme au linge mouillé est au bord de la crise de nerfs. «Vous ne pourriez pas cacher mon enfant? Je vous en prie, cachez-le, faites-le pour moi, il a une forte fièvre, comment pourrais-je l’emmener?» Elle me désigne un bout de chou aux boucles blondes et à la frimousse enflammée qui s’agite dans un petit lit de bois. L’infirmière veut passer à la mère un chandail de laine supplémentaire par-dessus sa robe. Elle se débat : «Non, je ne veux rien, à quoi bon?... Mon petit…» Elle sanglote : «Un enfant malade, ils vous l’enlèvent, et on ne le revoit plus jamais.»

* En allemand dans le texte : Fürsorge.

Une femme s’avance vers elle, une femme du peuple aux formes lourdes, aux traits grossiers et bonasses, elle attire à elle cette mère désespérée et la fait asseoir à côté d’elle sur le rebord d’un lit de fer; elle lui parle en son dialecte aux accents chantants : «Mais, après tout, tu n’es qu’une juive comme les autres, tu dois partir comme les autres, non…?»

Quelques lits plus loin, j’aperçois soudain une de mes collègues, dont le visage tavelé a pris un gris de cendre. Elle s’agenouille au chevet d’une mourante qui a absorbé du poison et qui est sa mère…

«Dieu du Ciel, que se passe-t-il ici, que voulez-vous faire?» m’écrié-je malgré moi. Je suis devant une femme des bas quartiers de Rotterdam, une petite femme affectueuse. Elle est au neuvième mois. Deux infirmières tâchent de l’habiller. Elle appuie son corps difforme contre le lit de son enfant. Des gouttes de sueur ruissellent sur son visage. Ses yeux fixent des lointains où je ne peux la suivre, et elle dit d’une voix blanche, usée : «Il y a deux mois, j’étais prête à accompagner volontairement mon mari en Pologne. À l’époque, on m’en a empêchée parce que j’ai toujours des accouchements difficiles. Et maintenant on me force à partir… parce que quelqu’un s’est sauvé cette nuit.»

Les gémissements des nouveau-nés s’enflent, ils emplissent les moindres recoins, les moindres fentes de cette baraque à l’éclairage fantomatique; c’en est presque intenable. Un nom me monte aux lèvres : Hérode.

Tandis que, sur un brancard, on la porte vers le train, elle ressent les premières douleurs; alors seulement l’autorisation arrive de ramener cette femme à l’hôpital au lieu de la hisser dans le train de marchandises, ce qui, cette nuit, peut être mis au nombre des gestes d’humanité les plus remarquables…

Je repasse devant le lit de la jeune paralytique. Elle est déjà partiellement habillée, grâce à l’aide des autres.

Jamais je n’ai vu d’aussi grands yeux dans un visage aussi menu. «Je n’arrive pas à m’y faire», me chuchote-t-elle. À quelques pas de là se tient «ma» petite Russe, une petite bossue dont je vous ai déjà parlé. On la dirait enveloppée dans un voile de tristesse. La jeune paralytique est une de ses amies. Plus tard, elle est venue se plaindre à moi : «Elle n’avait même pas d’assiette, j’ai voulu lui donner la mienne, mais elle ne l’a pas acceptée, elle a dit : “De toute façon, je serai morte en moins de dix jours, et mon assiette irait à ces affreux Allemands.”»

Elle se tient devant moi, un kimono de soie verte drapé sur son petit corps difforme. Elle a des yeux d’enfant, très sages et très purs. Elle me lance d’abord un long regard muet et scrutateur : «Je voudrais, oh! je voudrais me laisser emporter par le courant de mes larmes.» Et : «Je regrette tellement ma chère maman.» (Cette «chère maman» est morte il y a quelques mois d’un cancer; elle est morte ici, dans la buanderie, près des toilettes. C’était le seul endroit où elle pouvait trouver un instant de solitude pour mourir.) Lioubotchka m’interroge, avec son accent bizarre et du ton d’un enfant qui demande pardon :

«Le Bon Dieu comprendra peut-être mes doutes, dans un monde comme celui-ci?» Puis elle se détourne en un geste presque gracieux d’infinie tristesse, et toute la nuit je vois sa silhouette contrefaite, enveloppée de soie verte, s’affairer entre les lits, rendant de menus services à ceux qui partent. Elle-même ne part pas, du moins pas cette fois-ci…

Je presse des tomates pour remplir des biberons destinés au voyage des bébés. À côté de moi est assise une jeune femme. Elle a l’air active, prête au départ et très soignée. On dirait presque qu’elle pousse un cri de délivrance lorsqu’elle s’exclame, avec un large geste du bras :

«Je vais entreprendre le grand voyage, qui sait, je retrouverai peut-être mon mari?» En face d’elle, une autre l’interrompt avec aigreur : «Moi aussi, je pars, mais je “n’entreprends” pas le voyage, je le subis sans l’accepter.» J’observe la jeune femme assise à mes côtés. Elle n’est ici que depuis quelques jours, après un séjour à la baraque pénitentiaire. Il émane d’elle un air de calme résolution et d’indépendance, sa petite bouche prend volontiers une expression de défi. Dès les premières heures de la nuit, elle est fin prête pour le grand départ, vêtue d’un pantalon long, d’un chandail et d’un gilet de laine. À côté d’elle, un lourd sac à dos avec une couverture roulée est posé par terre. Elle s’efforce d’avaler quelques tartines. Elles sont moisies. «Ce n’est probablement pas la dernière fois que je mangerai du pain moisi! plaisante-t-elle. En prison, je suis restée plusieurs jours sans manger.» Un petit fragment de son histoire, raconté à sa façon : «Ils m’ont jetée en prison alors que j’étais presque à terme. Avec quels sarcasmes, quel mépris ils m’ont traité! J’ai eu le malheur de dire que je ne pouvais pas rester debout et ils m’y ont obligée, pendant des heures, mais j’ai tenu bon sans sourciller.» Elle lance un regard de défi : «Mon mari était dans la même prison. Ce qu’ils lui ont fait subir! Mais il a été d’un courage! Ils l’ont déporté le mois dernier. J’avais accouché deux jours plus tôt et je n’ai pas pu le suivre. Mais quel courage il a montré!» Elle rayonne d’une sorte de fierté attendrie. Elle poursuit : «Notre enfant est mort ici. Je vais peut-être retrouver mon mari.» Elle a un petit rire de défi : «Nous allons peut-être finir par ressembler à des clochards, mais nous nous en tirerons!» Elle regarde les bébés qui pleurent autour d’elle. «Je vais pouvoir me rendre utile dans le train, j’ai encore du lait maternel.»

Soudain, je jette un cri d’effroi : «Comment, vous aussi?» Entre les lits défaits des nourrissons qui s’agitent et gémissent, la silhouette élancée d’une femme s’approche en titubant, ses mains brassant l’air à la recherche d’un appui. Elle est vêtue d’un long peignoir noir à l’ancienne mode. Son front aristocratique est couronné d’une chevelure neigeuse, ondoyante, coiffée en hauteur. Son mari est mort ici il y a quelques semaines. Elle a largement dépassé quatre-vingts ans, mais on lui en donne à peine soixante. J’ai toujours admiré la grâce princière avec laquelle elle reposait sur sa misérable paillasse. Sa réponse vient en un cri rauque : «Oui, on ne m’a pas laissée partager la tombe de mon mari.»

«Ah! mon Dieu, elle aussi!» C’est la petite bonne femme pétillante de vie, vraie fille du ghetto, qui ne recevait jamais de paquets et se tordait littéralement de faim sur son lit. Elle avait sept enfants au camp. Bourdonnante d’énergie, elle s’affaire en trottinant sur ses jambes courtaudes. «Eh oui, qu’est-ce que vous croyez, j’ai sept enfants, ils ont bien besoin d’une mère qui n’a pas froid aux yeux!»

Avec des gestes vifs, elle bourre d’affaires un sac de jute.

«Je ne laisse rien derrière moi, mon mari a été déporté il y a un an et mes deux aînés sont déjà partis.» Elle ajoute d’un air rayonnant : «Mes p’tits sont tellement gentils pour moi!» Elle trottine, elle emballe, elle s’affaire, elle lance à chacun un mot d’encouragement au passage. Une vraie femme du ghetto, petite et laide, les cheveux noirs et graisseux, large de hanches et courte sur pattes. Elle porte une minable robe à manches courtes — je parie qu’elle la mettait déjà pour faire sa lessive dans la Jodenbreestraat 87. Et, aujourd’hui, elle l’a encore sur le dos pour partir en Pologne, trois jours de voyage, avec sept enfants. «Oui, qu’est-ce que vous croyez, je pars avec sept enfants, et ils ont bien besoin d’une mère qui n’a pas froid aux yeux.»

Cette jeune femme, tout indique qu’en des jours meilleurs elle a connu le luxe et a été très jolie. Elle n’est au camp que depuis peu. Elle s’était cachée pour protéger son bébé. Une dénonciation l’a envoyée ici, comme tant d’autres clandestins. Son mari est à la baraque pénitentiaire. Elle fait peine à voir. Ses cheveux décolorés laissent entrevoir çà et là leur couleur naturelle, noire avec un reflet verdâtre. Elle a enfilé plusieurs dessous et plusieurs ensembles les uns sur les autres. On ne peut pas tout porter dans ses bagages, surtout si l’on a un petit enfant avec soi. Mais cet accoutrement lui donne l’air difforme et ridicule. Son visage est marbré de taches rouges. Elle pose sur chacun un regard voilé et interrogateur, comme un jeune animal abandonné et sans défense.

De quoi aura l’air cette femme déjà totalement désemparée lorsque, au bout de trois jours de voyage, on la déchargera de ce wagon de marchandises bondé où l’on entasse hommes, femmes, enfants, nourrissons, avec leurs bagages, et pour tout mobilier une tonne au milieu? Ils se retrouveront probablement dans d’autres camps de transit, d’où on continuera à les transborder ailleurs. Ainsi sommes-nous traqués à mort d’un bout à l’autre de l’Europe…

J’erre encore un moment, sans but, dans les autres baraques. Je traverse des scènes qui surgissent devant mes yeux en une multitude de menus détails d’une clarté de cristal et qui sont en même temps aussi diffuses que des visions séculaires et évanescentes. Je vois emporter sur un brancard un vieillard au dernier stade de la maladie, qui dit son propre scheimes… «Dire scheimes», c’est dire une prière pour un mourant. La prière se compose essentiellement de l’invocation continuelle du nom de Dieu et prend sa valeur la plus haute lorsque le mourant est encore en état d’y mêler sa voix 88. Je vois un vieil homme emporté sur un brancard jusqu’au train, un vieil homme qui dit son propre scheimes… Je vois un père qui, avant le départ, bénit sa femme et son fils et se fait bénir lui-même par un vieux rabbin à la barbe neigeuse et au profil enflammé de prophète. Je vois… ah! comment pourrai-je jamais le décrire…

Il est déjà six heures du matin; le train partira à onze heures, on commence à y charger gens et sacs à dos. Les allées qui mènent au train sont fermées par des hommes du service d’ordre 89. Tous ceux qui ne sont pas concernés par ce «transport» doivent dégager le terrain et rester dans les baraques. Je me glisse dans une baraque qui se trouve juste en face du train. J’entends une voix cynique dire : «D’ici, on a toujours eu une vue imprenable sur les convois entrants et sortants.» Depuis hier déjà, ce train partage notre camp en deux moitiés : en tête, une lugubre série de wagons de marchandises rouillés; un wagon de voyageurs en queue pour le peloton d’escorte. Dans certains wagons, des litières de papier s’étalent sur le sol. Elles sont destinées aux malades. La chaussée goudronnée qui longe le train s’anime de plus en plus.

Des hommes de la «colonne volante», en combinaison brune, apportent des bagages sur des brouettes. Parmi eux, je découvre en particulier quelques bouffons du commandant : le comique Max Ehrlich et le compositeur de chansonnettes Willy Rosen, qui ressemble à la Mort en marche. À un moment donné, il devait faire partie d’un convoi, la décision était irrévocable, mais quelques jours auparavant il chanta à s’en décrocher les poumons devant un public enthousiaste, où se trouvaient le commandant et sa suite. Il chanta : Je ne comprends pas que les roses fleurissent * et d’autres mélodies de circonstance. Le commandant, qui a beaucoup de sens artistique, était ravi. Rosen a ainsi été «bloqué **» au camp. On lui a même attribué une maison où il vit désormais, derrière de petits rideaux à carreaux rouges, avec sa femme — une blonde peinturlurée qui, le jour, manie l’essoreuse dans les vapeurs bouillantes de la blanchisserie. Quant à lui, le voilà en combinaison kaki, poussant la longue brouette qui lui sert à accomplir sa mission : apporter les bagages de ses frères. On dirait la Mort en marche. Et puis voici un autre bouffon, Erich Ziegler 90, le pianiste favori du commandant. La rumeur rapporte qu’il est suffisamment doué pour jouer en jazz la Neuvième de Beethoven, c’est vous dire…

Tout à coup, une troupe de gaillards en uniforme vert se déploie sur l’asphalte, je me demande d’où ils sortent pour surgir aussi brusquement. Paquetage et fusil sur le dos. J’observe les silhouettes et les visages, j’essaie de les considérer sans préjugés.

Lors de précédents convois, on remarquait souvent dans



* En allemand dans le texte : Ich kann es nicht verstehen dass die Rosen blühen (avec un jeu de mots sur le nom de Rosen).

** idem : gesperrt.

le lot des gens encore intacts, débonnaires, qui fumaient tranquillement leur pipe et roulaient des yeux étonnés en traversant le camp, qui parlaient un dialecte incompréhensible et avec qui l’on ne redoutait pas trop d’entreprendre le voyage. Cette fois, l’effroi me saisit. Des trognes obtuses, méprisantes, où l’on chercherait en vain à découvrir un dernier vestige d’humanité. Sur quels fronts a-t-on éduqué ces gens-là, dans quels camps pénitentiaires les a-t-on entraînés? Mais ne s’agit-il pas cette fois, il est vrai, d’un convoi disciplinaire? Quelques jeunes femmes se sont déjà assises dans les wagons, elles tiennent leurs bébés sur leurs genoux et laissent pendre leurs jambes à l’extérieur, voulant goûter le plus longtemps possible un peu d’air frais. Des malades passent, portés sur des brancards. C’est un convoi disciplinaire. J’en rirais presque, la disproportion entre gardiens et gardés est trop extravagante. Derrière notre fenêtre, mon compagnon frissonne un peu. Il y a des mois, on l’a transféré ici d’Amersfoort : il était en petits morceaux quand on l’a amené 91.» Oui, ils sont comme ça, ces types-là, dit-il, ils ont bien cet air-là.» Près de nous, quelques enfants écrasent leur nez aux carreaux. J’écoute leurs propos pleins de gravité. «Pourquoi ces sales types portent du vert, et pas du noir? Le noir, c’est pourtant la couleur des méchants?» «Regarde, un malade.» Sur un brancard, une touffe de cheveux gris émerge d’une couverture froissée. «Regarde, encore un autre.» Et, montrant les «Verts» : «Regarde, ça les fait rigoler.»

Les bétaillères se remplissent peu à peu. Voici venir à pas lents sur l’asphalte une longue silhouette, un porte-documents sous le bras. C’est le chef du service des requêtes, l’Antragstelle 92. Jusqu’au dernier moment, il essaie d’arracher des vies humaines aux mains du commandant. Le marchandage se prolonge jusqu’au départ du train; on parvient fréquemment à délivrer des gens déjà installés dans les wagons. L’homme au porte-documents a le front haut d’un jeune savant et des épaules lasses, très lasses. Une vieille femme toute courbée au petit chapeau noir démodé lui barre la route, elle gesticule et lui brandit sous le nez un tas de papiers. Il l’écoute un moment, hoche la tête en signe de refus, puis se détourne, les épaules encore un peu plus voûtées qu’à l’ordinaire. Cette fois-ci, on ne réussira pas à sortir grand monde du train in extremis. Le commandant est furieux. Un jeune juif a osé se sauver, sans qu’on puisse parler d’ailleurs d’une tentative sérieuse d’évasion, il s’est échappé de l’hôpital dans un instant de panique, une veste de lustrine passée sur son pyjama bleu, et s’est caché avec une maladresse presque puérile dans une tente où l’on n’a pas tardé à le retrouver après une sorte de battue dans tout le camp. Mais un juif n’a pas le droit de se sauver ni celui de céder à la panique. La sentence du commandant est implacable. En représailles, des dizaines d’autres doivent partir par ce convoi, et parmi eux bien des gens qui se croyaient solidement ancrés au camp. Mais c’est ainsi, tout le système est fondé sur le châtiment collectif. Les nombreuses escadrilles qui sont passées cette nuit au-dessus de nos têtes n’ont sans doute guère contribué non plus à améliorer l’humeur du commandant, mais c’est un point sur lequel il ne s’exprime pas volontiers.

Les wagons à bestiaux sont désormais remplis, à première vue. Mais pensez-vous! Dieu du ciel, et ceux-là, comment vont-ils y tenir? Un nouveau groupe, nombreux, s’avance. Les enfants ont toujours le nez collé aux carreaux, ils ne perdent rien des événements. «Regarde, il y a des gens qui ressortent, ils ont sûrement trop chaud dans le train.» Soudain, l’un des enfants s’écrie : «Le commandant!»

Il apparaît au bout de la chaussée goudronnée, telle la grande vedette qui n’entre en scène qu’au finale d’une revue. Autour de la personne de ce commandant, on tisse déjà presque des légendes. Il a tant de charme, et de si bonnes dispositions à l’égard des juifs! Pour le commandant d’un camp de juifs, il professe des opinions bien singulières. Récemment, il a estimé que nous devions avoir une alimentation plus variée et, sur ces entrefaites, on s’est hâté de nous servir — une fois — des petits pois au lieu de chou. On le dépeint aussi comme le père et protecteur de notre vie artistique, et comme un habitué des revues de cabaret. Il lui est même arrivé d’assister trois soirs de suite à la même représentation et de rire chaque fois aussi fort des mêmes plaisanteries usées. Sous ses auspices, un chœur d’hommes s’est constitué, qui a chanté à sa demande Bei mir bist du schön. Sur cette lande, cela prenait des accents vibrants, il faut le dire. De temps en temps, il invite chez lui des artistes, il parle et boit avec eux jusqu’au petit matin; dernièrement, il a reconduit une actrice chez elle en pleine nuit et au moment de la quitter, il lui a tendu la main; vous vous rendez compte, la main! On dit aussi qu’il aime particulièrement les enfants, les enfants doivent être bien traités, à l’hôpital on leur donne chaque jour une tomate. Pourtant, il meurt ici beaucoup d’enfants. Pour quelle raison? C’est un point que la science, jusqu’à ce jour, n’a pas élucidé. Je pourrais multiplier ainsi les anecdotes sur «notre» commandant. Peut-être se sent-il dans la peau d’un souverain débonnaire régnant sur une multitude d’humbles sujets. Dieu seul sait dans quelle peau il se sent. Une voix dit derrière moi : «Nous avions autrefois un commandant qui envoyait les gens en Pologne à coups de pied 93, celui-ci le fait avec le sourire.»

Il longe le train au pas de marche, cet homme encore relativement jeune, qui a fait une brillante carrière — si l’on peut s’exprimer ainsi. Sur cette lande de Drenthe, il règne en maître et seigneur sur la vie et la mort de juifs hollandais et allemands; il y a un an, il ne savait probablement pas que cette lande existait. Je ne le savais pas moi-même, du reste. Il envoie ce matin cinquante juifs de plus en déportation, parce qu’un jeune homme en pyjama bleu s’est caché dans une tente; il longe le train, ses cheveux gris soigneusement brossés dépassent, vers la nuque, sous le rebord de sa casquette plate verte. Ces cheveux gris, qui forment un contraste si romantique avec un visage encore assez jeune, font rêver beaucoup d’innocentes fillettes de ce camp, même si elles n’osent pas l’avouer ouvertement. Son visage, en ce matin de colère, est presque gris acier. C’est un visage que je suis encore loin de pouvoir déchiffrer, il me fait parfois penser à une mince cicatrice où la hargne, la morosité et l’insincérité se mêlent indissolublement. Et puis il y a quelque chose dans sa physionomie qui tient le milieu entre le garçon coiffeur tiré à quatre épingles et l’habitué d’un café d’artistes. Mais c’est la hargne et la raideur forcée qui dominent. Au pas de marche, il longe les wagons de marchandises d’où déborde la cargaison humaine. Il passe en revue ses troupes : malades, nourrissons, jeunes mères et hommes au crâne rasé. On amène encore quelques malades sur des brancards, il a un geste d’impatience, cela ne va pas assez vite.

Derrière lui s’avance son secrétaire juif 94, élégamment vêtu d’une culotte de cheval beige et d’une veste de tweed rouille. Il a l’allure correcte, sportive, mais insignifiante, de l’Anglais buveur de whisky. Soudain, un beau chien de chasse brun arrive à grands bonds, surgi on ne sait d’où; le secrétaire en beige folâtre gracieusement avec lui, on jurerait une illustration sortie tout droit d’une revue mondaine anglaise. Le peloton des «Verts» roule des yeux ébahis. Peut-être pensent-ils — enfin, penser est un bien grand mot — que les juifs, ici, ont un tout autre air que sur les planches de leurs manuels d’instruction. Divers caciques juifs du camp vont et viennent le long du train. «En voilà encore qui font les importants», grommelle quelqu’un derrière moi. «Boulevard des déportés», dis-je à haute voix. Je demande à mon compagnon : «Pourra-t-on jamais décrire au monde extérieur tout ce qui s’est passé ici?» Le monde extérieur, lorsqu’il pense à nous, imagine peut-être une masse souffrante de juifs, incolore et indifférenciée; il ne sait rien des fossés, des abîmes, des nuances qui séparent les individus et les groupes, et ne serait peut-être même pas capable de les comprendre.

Le commandant vient d’être rejoint par l’Oberdienstleiter, le «chef des services» du camp. Le commandant paraît soudain menu, chétif. L’Oberdienstleiter est un juif allemand à la stature puissante 95. Cuissardes noires, casquette noire, tunique militaire noire ornée de l’étoile jaune. Il a des lèvres cruelles et une nuque de potentat. Il y a un an, il était encore terrassier dans l’équipe extérieure. Son ascension fulgurante cristallise un moment privilégié de l’histoire des mentalités de notre époque, il faudra, plus tard, en parler plus longuement. Le commandant en vert clair, raide comme bois, le secrétaire en beige, impassible, et la noire silhouette de brute proconsulaire de l’Oberdienstleiter paradent devant le train. On fait le vide autour d’eux, mais tous les yeux se tournent vers eux.

Mon Dieu, toutes ces portes vont-elles vraiment se fermer? Oui, hélas. Les portes se referment sur des grappes humaines comprimées, rejetées à l’intérieur des bétaillères. Les minces ouvertures en haut des parois laissent entrevoir des têtes et des mains qui s’agiteront tout à l’heure, lorsque le train partira. Le commandant, à bicyclette, remonte une dernière fois le convoi. Puis il fait un petit signe de la main, tel un souverain d’opérette, et une jeune ordonnance accourt pour lui prendre des mains son vélo, avec tout le respect voulu. Le sifflet pousse son cri strident, un train quitte la Hollande avec son chargement de mille vingt juifs. Les quotas n’étaient même pas très élevés cette fois : mille juifs seulement, les vingt autres constituent une réserve pour la route, il est toujours possible que quelques-uns meurent de faiblesse ou soient écrasés dans la presse — dans ce convoi plus que jamais, puisqu’il emporte tant de malades sans la moindre infirmière.

Les auxiliaires du départ refluent lentement, ils vont goûter un repos trop attendu. On voit beaucoup de visages épuisés, blêmes et tourmentés. Notre camp vient d’être amputé d’un nouveau membre, un autre suivra la semaine prochaine, cela dure depuis plus d’un an, semaine après semaine. Nous sommes quelques milliers à rester ici. Cent mille de nos frères de race ont déjà quitté la Hollande et s’épuisent sous des cieux inconnus ou reposent en terre inconnue. Nous ignorons tout de leur sort. Peut-être en saurons-nous bientôt plus, chacun à son tour, car c’est aussi le sort qui nous attend, je n’en doute pas un instant. Mais, pour le moment, il faut que j’aille dormir une petite heure, je suis un peu fatiguée, et la tête me tourne; ensuite je passerai à la lingerie pour tâcher de récupérer un gant de toilette égaré. Mais d’abord je vais prendre un peu de sommeil et, pour le reste, je suis bien décidée à revenir vers vous après quelques pérégrinations. Je vous dis au revoir pour cette fois, amis très chers.

À Christine van Nooten. Westerbork, mercredi 1er septembre 1943.

Christine, amie chère et attentionnée, c’est à toi que j’envoie l’une des deux cartes-lettres autorisées. La famille est encore au complet, pour le moment du moins. Papa et maman ont réintégré une des grandes baraques, ce qui rend la vie un peu plus difficile. Personne ne peut se représenter ces baraques. Papa est déjà ravi de ne pas se faire piétiner, il lit sur un banc de bois, tandis que de petits enfants s’amusent à grimper sur son dos, ou presque. Ce qu’il lit parle du roi Salomon et de love et tu en connais bien l’expéditeur. Mischa, pour sa part, tamponne des tickets à la baraque des bains, une partition ouverte parmi les cartes. Maman s’occupe de ses deux grands empotés d’hommes et elle remercierait le ciel si seulement elle pouvait rester ici. Si seulement… Tous les Adelaar sont partis. Veux-tu dire à Simon qu’il n’a plus besoin d’envoyer de paquets à la famille Franck? Et veux-tu bien le remercier de l’emballage et de l’expédition irréprochables de tant de bonnes choses d’ici-bas? Nous n’avons qu’à émettre des souhaits, et vous les réalisez.

Transmets un chaleureux salut à cette bonne Hansje Lansen. Nous voudrions pouvoir vous remercier de vive voix de tout ce que vous faites; oui, nous voudrions bien. Peut-être auras-tu bientôt des nouvelles de Maria Tuinzing? Les photos étaient fraîches et charmantes, tu peux m’en croire! Pour en revenir à l’inévitable question matérielle : il vaudrait mieux que l’essentiel des envois de pain et de beurre nous parvienne en fin de semaine, à l’extrême limite le lundi, pour parer à toute éventualité. Drame familial de ces derniers temps : l’unique paire de chaussures de papa «s’est égarée» par une triste nuit, et désormais il porte une paire d’emprunt, trop grande pour lui. Il fait pitié, mais enfin, on s’habitue même à cela. On s’habituerait à tout, ici, si l’on était assuré de pouvoir demeurer dans ce petit pays. Mais voilà… Le camp donne l’impression de se vider peu à peu. Et toi, as-tu repris tes cours, face à une jeunesse avide de savoir? Papa continue à lire Salluste et Homère avec un garçon plein de zèle qui, le jour, creuse des fossés autour du camp. Heureusement, papa est dispensé du triage des haricots et autres tâches hautement éducatives, il est en trop mauvaise condition physique pour travailler.

Je n’ai pas grand-chose à te raconter cette fois, ma bonne; c’est un jour gris et lourd; pour l’instant, je me tiens dans un petit terrain herbu derrière une des baraques de l’hôpital, je t’écris perchée sur un lit renversé. Ta sœur nous a envoyé un pain d’épice aux fruits absolument divin. Touchant de voir comme tout le monde a réagi aux besoins en toasts exprimés par papa; ce n’est plus aussi indispensable, il supporte à nouveau le pain de seigle, peut-être est-ce plus facile pour vous? Ah! mes enfants, nous vous en donnons du travail! À l’occasion, je t’écrirai une lettre toute d’effusions lyriques et sans un mot pour la mangeaille, il faut savoir que j’ai cela en horreur! Les psaumes sont vraiment magnifiques. Crois-tu qu’il reste quelque part une couverture à Deventer? Après cette lettre insignifiante, je te dis au revoir, chère bonne, à une autre fois. Bon souvenir de tous. Que tu transmettras aussi aux collègues de papa, n’est-ce pas?

Etty Hillesum, bar. 41 Westerbork


À Maria Tuinzing. Westerbork, jeudi 2 septembre 1943.

Mariette, j’ai envoyé à Père Han la première moitié de cette lettre, j’espère qu’elles arriveront toutes deux en même temps. C’est un morceau de bravoure journalistique, qui n’entre guère dans tes goûts. Alors, ma chérie, comment vas-tu? J’ai très envie de quelques mots de toi. Les lettres recommencent à arriver un peu mieux. Recommandées, elles nous parviennent à coup sûr. Veux-tu transmettre le message à Swiep, à charge pour elle d’avertir les autres relations d’Anne-Marie, qui souffre beaucoup de ne plus recevoir de nouvelles de ses amis. J’étais contente du griffonnage de Hans. Porté aussitôt aux parents de Rob le petit mot qui lui était destiné, car je n’ai pas le droit d’aller le voir en personne. Pour l’instant, je suis venue dans la grande baraque tenir compagnie à mon cher papa, qui est sorti de l’hôpital. Le moral connaît des hauts et des bas, mais l’humour finit toujours par percer à travers les nuages. Pourtant c’est un macabre séjour, ici, pour les personnes âgées. Ce mardi, nous sommes passés à travers, une fois de plus. Si un nouveau convoi part mardi prochain, les chances de les maintenir ici seront très minces. Ce sont ces tensions qui vous rongent le plus — les tensions que l’on subit pour les autres, s’entend. En entrant ce matin dans notre petit bureau, j’y ai trouvé une pagaille indescriptible : il avait été réquisitionné pour servir d’atelier de costumes à la revue. Toute la vie du camp est placée sous le signe de la revue. Il n’y a plus de combinaisons pour les gens de l’équipe extérieure, mais la revue comporte un «ballet de combinaisons» et, à cette fin, l’on coud nuit et jour des combinaisons, avec des manches bouffantes. Le plancher de la synagogue d’Assen a été scié pour construire la scène du ballet. Commentaire d’un menuisier : «Que dirait Dieu s’il voyait que l’on utilise sa synagogue à Assen à des fins aussi profanes?» Superbe, non? «La synagogue de Dieu à Assen.» Ah! Maria, Maria… La veille du dernier convoi, on a travaillé toute la journée et toute la nuit à la revue. Tout est ici d’une folie et d’une tristesse indescriptibles et grotesques.

Quant à moi, je vais bien. J’ai recommencé à faire chaque jour une heure de russe, je lis mes psaumes et je bavarde avec des femmes de cent ans qui tiennent à me raconter leur vie. En fait, je vis ici comme je vivais avec vous, à la fois immergée dans la communauté et retranchée en moi-même et j’y arrive très bien, même ici où l’on se heurte constamment aux autres au-dessus, au-dessous et autour de soi. Sais-tu ce que j’aimerais bien avoir? La robe de chambre de laine bleue que Hesje m’a donnée et mon chapeau de feutre bleu; c’est encore ce qui me va le mieux à la tête. Peut-être ce ne serait pas mal non plus d’avoir ma robe de tricot bleu, il fait parfois assez froid, et puis ce serait pratique si je dois partir du jour au lendemain. On ne sait jamais, ici. J’espère que vous ne me trouvez pas trop embêtante.

Convenons de ceci encore une fois : chaque mardi, j’enverrai un télégramme aux Nethe : «Vivres pour quatre personnes» (aucun rapport avec la faim) et, si mes parents sont partis, «pour deux personnes». Beaucoup d’entre nous ne pourront plus jamais, de toute leur vie, échapper au remords d’avoir laissé partir les premiers nos anciens et nos malades. C’est une politique concertée qui procède de l’instinct de conservation *. Papa a demandé à un infirmier chargé du dernier convoi : «Comment se fait-il qu’on laisse sortir de l’hôpital des gens plus morts que vifs; c’est contraire à l’éthique médicale, il me semble?» Et l’infirmier de répondre, sérieux comme un pape : «L’hôpital livre un cadavre pour pouvoir garder ici un vivant.» Il ne cherchait pas du tout à faire de l’esprit, c’était dit du ton le plus grave.



* En allemand dans le texte : Selbsterhaltungstrieb.

Vois-tu encore Tide? Veux-tu bien la prévenir aussi, pour les lettres recommandées? J’écris à nouveau en désordre — et ce que j’écris ne vaut pas grand-chose. De temps à autre, ici, on tombe de sommeil, et c’est précisément mon cas ce matin; mais cette lettre doit partir tout à l’heure et je griffonne encore un peu. Vous voudrez bien faire suivre ou apporter vous-mêmes les lettres ci-jointes de Mechanicus? C’est grâce à lui que je peux faire passer celle-ci. Toute la famille de Jopie est en ce moment à l’hôpital, on maintient difficilement en vie le petit dernier. L’année dernière, nous étions encore des jeunots sur cette lande, Maria; aujourd’hui, nous avons pris un peu d’âge. On ne s’en rend pas soi-même encore très bien compte : on est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnamment bonne, Maria, j’y reviens toujours. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains, Maria…

Je manque sans cesse à ma mission, je suis incapable de répondre à la demande * de tous ceux qui voudraient que je m’occupe d’eux, je suis souvent beaucoup trop fatiguée. Veux-tu accorder à Kàthe un regard aimable, de ma part, et poser ta joue contre celle de Père Han, également en mon nom? Et tout va-t-il toujours aussi bien entre vous?

Et veux-tu saluer mon cher bureau, le meilleur coin de cette terre? Et Swiep et Wiep et Hesje et Frans et les autres? Je te regarde dans les yeux, ma chérie, et préfère ne plus rien dire.

Etty.



* En allemand dans le texte : bewaltigen, littéralement : « venir à bout ».



(Écrit dans la marge)

Hilde Cramer 96 vient de m’apprendre que les lettres recommandées n’arrivent pas très bien non plus, vous pouvez donc vous épargner cette peine. De temps en temps, une petite carte-lettre, oui, il en passe un peu, au compte-gouttes.

Et comment va Ernest? Ce matin, une de mes collègues m’a dit, faisant allusion aux situations dramatiques qu’on voit ici : «Tout instant de la vie où l’on manque de courage est un instant perdu.» Bon, je vais chez le coiffeur. Et peut-être devrons-nous déménager tout à l’heure, quitter notre maisonnette pour une grande salle commune; ces choses-là se règlent toujours en cinq minutes, ici. Ce matin, j’ai vu Liesl Levie, elle a constamment des vertiges, elle dit : «J’en sortirai, même en tournant comme une toupie *.» La mère de Werner est partie.

Au revoir. Affectueusement. Etty.

À Christine Van Nooten. Près de Glimmen 97.

Mardi 7 septembre 1943.

Cachet de la poste : 15 septembre 1943.

Christine, j’ouvre la Bible au hasard et trouve ceci : «Le Seigneur est ma chambre haute.» Je suis assise sur mon sac à dos, au milieu d’un wagon de marchandises bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin. Ce départ est tout de même venu à l’improviste 98. Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous. Nous avons quitté ce camp en chantant, père et mère très calmes

* En allemand dans le texte : Icli schwindle mich durch.



et courageux, Mischa également. Nous allons voyager trois jours. Merci de tous vos bons soins. Les amis restés au camp vont écrire à Amsterdam, peut-être te fera-t-on suivre? Peut-être aussi ma dernière longue lettre?

Un au revoir de nous quatre. Etty.

Notes

1. Fragment non daté du journal d’Etty, noté sur une feuille volante et inséré dans un de ses cahiers à la page du mercredi 22 juillet 1942. C’est apparemment le jour où Etty s’est portée volontaire auprès du Conseil juif pour être affectée à Westerbork.

2. Josef Mahler (1894-1943) et son épouse Hedwig Mahler-Abraham (1897-1943) étaient tous deux des opposants actifs au nazisme. Ayant fui l’Allemagne en 1933, ils furent successivement déclarés indésirables en Hollande et en Belgique en raison de leurs activités politiques, avant d’être internés à Westerbork. Ils faisaient partie d’un groupe de résistance du camp et organisaient des évasions. Josef Mahler mourut à la prison de Düsseldorf, sa femme à Auschwitz.

3. Joseph (Jopie) Vleeschhouwer (1905-1945), ancien employé de banque, travaillait comme Etty pour le Conseil juif et devint l’un de ses meilleurs amis au camp. Déporté à Bergen-Belsen en 1944, il mourut du typhus au moment de sa libération.

4. Des deux frères Stertzenbach, l’aîné, Herbert (1906-1963), artiste peintre, était un ami de Hans Wegerif. L’autre, Werner, dont il est question ici, était un opposant actif au nazisme. Emprisonné en Allemagne puis interné à Westerbork, il réussit à s’évader du camp à la fin de 1943 et entra dans la clandestinité. Il voulait convaincre Etty de se cacher et d’entrer comme lui dans la résistance active, offre qu’elle repoussa à plusieurs reprises.

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LETTRES DE WESTERBORK

5. Max Witmondt (né en 1899), qui avait eu un poste important dans une compagnie d’assurances d’Amsterdam, était marié à une chrétienne — ce qui constituait un délit, mais, paradoxalement, permettait en fait d’échapper à la déportation. Interné d’abord au camp d’Amersfoort, il y fut, comme tous les détenus, terriblement maltraité. Etty servait de messagère entre sa femme et lui.

6. Kattenburg est un quartier populaire du port d’Amsterdam. Il se peut qu’Etty veuille dire ici : « un garçon qui travaillait à Kattenburg ». Il s’y trouvait en effet une usine (« Hollandia ») qui produisait pour la Wehrmacht et employait des juifs préservés à ce titre de la déportation. Toutefois, après la découverte d’actes de sabotages, la plupart d’entre eux furent envoyés en Pologne.

7. À Ellecom, en Gueldre, se trouvait un centre de formation de SS néerlandais. Cent cinquante juifs environ y furent employés à l’installation de terrains de sport et y furent affreusement maltraités. Les travaux achevés, on les transféra à Wes-terbork, où ils apprirent que leurs familles avaient déjà été déportées.

8. Paul Cronheim (Amsterdam 1892-1975), musicologue spécialiste de Wagner, administrateur du Concertgebouw. Membre du Conseil juif.

9. Maître Eduard Spier, notaire (1902-1980), était l’un des principaux fonctionnaires du Conseil juif à Westerbork. Déporté à Theresienstadt en septembre 1944, il survécut.

10. C’est la première des deux lettres d’Etty éditées clandestinement en 1943 par le journaliste résistant David Koning, sous le titre trompeur de Drie brieven van den kunstschilder Johannes Baptiste van der Pluym (1843-1912) [Trois lettres du peintre J. B. van der Pluym]. Elles connurent plusieurs rééditions après la guerre et constituaient, jusqu’en 1981, les seuls textes publiés d’Etty Hillesum. Le texte présenté ici a été revu d’après le manuscrit.

11. Le « docteur K. » est probablement Herbert Kruskal, juif allemand installé à Scheveningen où il fut arrêté en 1942. À Westerbork, il appartenait à un service important, celui des « requêtes » (Antragstelle). Voir Avant-propos.

12. Voir Avant-propos.

13. Le Saint-Louis, parti de Hambourg le 13 mai 1939 à destination de La Havane. Malgré des promesses formelles, le gouvernement cubain refusa de laisser entrer la plupart des neuf cent trente-six réfugiés qui avaient pris place à bord. Après des tractations humiliantes avec les États-Unis, la Colombie et le Chili, le paquebot reprit la direction de l’Europe. Ses passagers, tous juifs allemands, trouvèrent refuge en Angleterre, en France, en Belgique et, pour cent quatre-vingt-un d’entre eux, aux Pays-Bas. Ceux-ci furent mis en résidence à Westerbork.

14. Cette allusion à une « mine de charbon de Silésie » se comprend mieux si l’on sait qu’Etty, comme tant d’autres, croyait encore — ou voulait croire — que les juifs déportés étaient affectés à des travaux pénibles, sans plus.

15. Tant que Westerbork était encore un camp de réfugiés, il ne dépendait que du gouvernement néerlandais. Il fut placé d’abord sous la tutelle du ministère de l’Intérieur (ce qu’Etty ignore apparemment) puis, à compter du 16 juillet 1940, sous celle du ministère de la Justice. Il fallut attendre le ler juillet 1942 pour qu’il passe sous commandement allemand, sans toutefois que l’autorité néerlandaise fût formellement écartée — d’où la présence, d’ailleurs transitoire, de deux commandants.

16. La prison proprement dite était complétée par le complexe des baraques pénitentiaires, dont Etty ne parle pas ici, et qui pouvaient contenir plusieurs centaines de personnes.

17. Le commandant hollandais : le capitaine Jacques Schol, en fonction jusqu’au mois de janvier 1943. Le commandant allemand : Albert Konrad Gemmeker, en fonction d’octobre 1942 à mai 1945.

18. Le bombardement de Rotterdam, ultime moyen de pression des Allemands pour amener les Pays-Bas à capituler, eut lieu le 14 mai 1940. Par rapport à d’autres bombardements de la Seconde Guerre mondiale, il fit relativement peu de victimes (neuf cents environ), mais détruisit tout le centre de la ville.

19. Environ trois cents catholiques d’origine juive furent arrêtés le 2 août 1942. Les Pays-Bas comptaient quelque sept cents juifs convertis au catholicisme. À la différence des protestants, ils furent en majorité déportés à Auschwitz et exterminés.

20. Ce qu’on était obligé de faire au camp où l’on ne disposait d’aucun meuble de rangement.

21. Les grandes rafles des 2 et 3 octobre 1942 amenèrent à Westerbork plus de douze mille personnes.

22. Partie d’un des canaux d’Amsterdam où se concentrent de beaux hôtels particuliers. Transposé en termes de géographie parisienne : l’avenue Foch.

23. Maria Tuinzing était originaire de Wageningen, en Gueldre.

24. Apparemment d’autres employés du Conseil juif qui regagnaient le camp en même temps qu’Etty.

25. À Vught, près de Bois-le-Duc, se trouvait un camp de concentration rassemblant juifs et non-juifs. Pour les juifs, c’était à la fois un camp de travail et un camp de transit, car tôt ou tard ils étaient transférés à Westerbork et, de là, en Pologne. Les 6 et 7 juin 1943, deux convois emmenèrent mille deux cent quatre-vingt-huit femmes et mille deux cent soixante-six enfants, dans des conditions effroyables. C’est à leur arrivée à Westerbork qu’a assisté Etty. Dès le 8 juin, ils repartaient pour Sobibor où tous furent aussitôt exterminés.

26. C’est-à-dire du bureau du Conseil juif où Etty avait travaillé en juillet 1942. Le Lijnbaansgracht est un canal du Jordaan, quartier populaire d’Amsterdam.

27. Moishe, dit Max Kormann (1895-1959), connu à Westerbork sous le prénom d’emprunt d’Osias, était un juif d’origine polonaise établi dans les années vingt à Hambourg. Il fut l’un des passagers du Saint-Louis et était à ce titre l’un des plus anciens « résidents » de Westerbork, où il dirigeait un service. Etty et lui nouèrent à Westerbork de tendres relations. Osias Kormann passa toute la guerre au camp ; il émigra en 1946 aux États-Unis.

28. Herman Boasson (1908-1981), juriste, ami d’Etty. Arrêté sur dénonciation en février 1943, il fut interné à Vught, puis à Westerbork, et finalement déporté à Auschwitz où il réussit à survivre en jouant dans l’orchestre du camp.

29. Unité de police allemande en uniforme vert (d’où son nom), chargée du maintien de l’ordre, des rafles, de l’accompagnement des convois et des exécutions.

30. En particulier Franz Fischer, officier SS surnommé « Juden-Fischer », l’un des principaux responsables de la déportation des juifs des Pays-Bas.

31. Les parents d’Etty et son frère Mischa étaient arrivés à Westerbork le 21 juin 1943 ; quelques mois plus tôt, ils avaient dû quitter leur grande maison de Deventer pour s’installer à Amsterdam dans le quartier dit du Transvaal, transformé par les Allemands en une sorte de ghetto. C’est là qu’ils furent victimes de la grande rafle des 20 et 21 juin, qui devait amener cinq mille cinq cent vingt-quatre juifs à Westerbork.

32. La Berlinoise Anne-Marie Riess avait été correspondante à Paris d’un journal allemand jusqu’en 1933. Depuis lors, elle vivait à Amsterdam ; Etty l’avait connue par son amie Swiep van Wermeskerken. Pendant la grande rafle des 20-21 juin, Anne-Marie Riess s’était cachée, mais elle fut arrêtée quelques jours plus tard. Elle venait d’arriver au camp lorsque Etty écrivit cette lettre. Anne-Marie Riess fut déportée à Bergen-Belsen et survécut à l’épidémie de typhus.

Les « lunettes d’aviateur » dont parle Etty étaient destinées à protéger les yeux de la poussière et du sable omniprésents à Westerbork.

33. Sam de Wolff (1878-1960), économiste et homme politique, socialiste néerlandais influent. Déporté à Bergen-Belsen, il put bénéficier d’un échange entre juifs et prisonniers allemands retenus en Palestine, et vécut en 1944-1945 à Tel-Aviv. Il revint ensuite aux Pays-Bas. Etty connaissait très bien son fils Leo de Wolff, mort à Bergen-Belsen.

34. Le Théâtre hollandais (Hollandse Schouwburg), dont la façade orne toujours le Plantage Middenlaan à Amsterdam, servait depuis juillet 1942 de point de rassemblement pour les juifs en instance de déportation à Westerbork. Il s’y entassait parfois plus de quinze cents personnes, qui y passaient selon le cas quelques heures ou quelques jours. Contrairement aux bruits dont Etty se fait ici l’écho, son frère Jaap ne se trouvait pas au Théâtre hollandais à ce moment-là. Il ne fut transféré à Westerbork qu’en septembre 1943, après le départ d’Etty, de Mischa et de leurs parents.

35. Philip Mechanicus (Amsterdam 1889 — Auschwitz 1944), grand reporter, spécialiste de politique étrangère d’un des meilleurs journaux néerlandais de l’époque, l’Algemeen Handelsblad, était arrivé à Westerbork en novembre 1942 ; grâce à différents appuis, il réussit à s’y maintenir jusqu’en mars 1944, date à laquelle il fut déporté à Bergen-Belsen. En octobre de la même année, il fit partie d’un convoi disciplinaire à destination d’Auschwitz. Le groupe entier fut exécuté. Durant la majeure partie de son séjour à Westerbork, Mechanicus tint un journal qui constitue le témoignage le plus complet et le plus précis sur la vie de ce camp. Il a été édité plusieurs fois en néerlandais sous le titre In dépôt (En dépôt). Mechanicus avait beaucoup de sympathie pour la famille Hillesum et en particulier pour Etty — qui a d’ailleurs contribué une fois à le sauver de la déportation.

36. Friedrich Weinreb, né à Lemberg en 1910, mais élevé aux Pays-Bas, était un économiste réputé. Son attitude pendant la guerre a fait l’objet d’une des affaires judiciaires les plus complexes de l’histoire néerlandaise : il crut pouvoir échapper à la déportation en feignant de se mettre au service des Allemands, mais fut probablement manipulé par eux et causa, volontairement ou non, la perte d’un grand nombre de juifs. Condamné pour trahison en 1948, mais aussitôt gracié, son cas n’a jamais été totalement élucidé. Dans ses Mémoires en forme d’apologie, Collaboratie en verzet (Collaboration et Résistance, 1969), Weinreb a laissé un très beau portrait d’Etty (t. II, p. 1071-1075).

37. Renata Laqueur était la fille du professeur Ernst Laqueur, un chimiste qui avait mis au point des gaz toxiques pour l’armée allemande en 1914-1918 et jouissait apparemment d’une protection particulière. Il était le compagnon de Maria Tuinzing, l’amie d’Etty. Renata Laqueur fut déportée par la suite à Bergen-Belsen en compagnie de son mari Paul Goldschmidt (« Paul »).

38. Mine Kuyper-Canté (1898-1957), pianiste et mécène, protégeait particulièrement Mischa Hillesum et lui permit de donner des concerts chez elle lorsqu’il fut interdit aux artistes juifs de se produire en public. Elle joua d’ailleurs un rôle important en aidant certains d’entre eux à entrer dans la clandestinité.

39. Émilie (Milli) Ortmann, d’origine allemande, avait émigré aux Pays-Bas en 1933 ; son mari, Théo Ortmann, était un artiste réputé. Bien que juive elle-même, elle réussit à échapper aux persécutions grâce à des papiers habilement falsifiés. Elle eut même le courage d’intervenir auprès du chef d’orchestre Willem Mengelberg et des autorités allemandes en faveur de Mischa Hillesum et de sa famille.

40. J. Leguyt (1897-1969) était l’associé de l’expert-comptable Han Wegerif.

41. Cornelis Wegerif (1919-1943) était le neveu de Han Wegerif. Il faisait partie d’un réseau de résistance et avait été arrêté par les Allemands. Il devait être exécuté le 20 juillet 1943.

42. Klaas Smelik (1897-1986), journaliste et écrivain, avait eu une brève liaison avec Etty lorsque celle-ci avait vingt ans. Etty était restée en bons termes avec lui et surtout avec sa fille Johanna (Jopie). Klaas et Johanna Smelik avaient supplié Etty de se cacher et lui avaient offert diverses « adresses », mais elle avait toujours refusé.

43. Le Mouvement national-socialiste néerlandais (Nationaal-Socialistische Beweging) fournissait apparemment des auxiliaires pour diverses opérations de police allemandes. Ce parti qui, malgré son nom, était à l’origine plus nationaliste que pro-nazi intéressait surtout les Allemands en tant que réservoir d’hommes pour leurs divisions SS.

44. À l’initiative d’un haut fonctionnaire néerlandais, Frederiks, les Allemands acceptèrent de créer dans deux grandes villas avec parc de la petite commune de Barneveld une sorte de « camp d’élite » où furent rassemblés des intellectuels et plus généralement des membres de la bonne société. Ce « camp » de Barneveld comptait environ six cent cinquante personnes. Il ne fut en service que de décembre 1942 à la fin de septembre 1943. Ses occupants furent alors transférés à Westerbork où ils demeurèrent un an environ, avant de partir pour Theresienstadt. La plupart, cependant, survécurent à leur déportation.

Au moment où divers amis de la famille tentaient d’intervenir pour faire transférer Mischa et ses parents à Barneveld, le camp était déjà condamné par les Allemands.

45. Liesl et Werner Levie, tous deux berlinois, n’avaient émigré à Amsterdam qu’en 1939. Etty, qui les cite très souvent dans son journal, les avait connus grâce à Spier. Werner Levie, sioniste convaincu, aida après 1933 de nombreux artistes à émigrer en Palestine. Sa femme et lui furent transférés à Westerbork le 20 juin 1943, puis au début de 1944 à Bergen-Belsen. Ils ne purent profiter comme d’autres du fameux « échange » avec la Palestine (voir note 33) et ne furent libérés qu’en avril 1945. Werner mourut alors du typhus en soignant d’autres malades. Après 1948, Liesl et ses filles émigrèrent en Israël.

46. Cette liste, encore appelée « liste de convoi » (transpor-tlif st), était constituée dans les quarante-huit heures précédant le départ de chaque convoi. Le commandant se déchargeait de ce soin sur les chefs des différents services — des juifs, donc. Il lui suffisait d’obtenir le nombre demandé. La liste était susceptible de modifications jusqu’au dernier moment.

47. Il s’agit d’une liste acceptée par les Allemands, qui « garantissait » que les parents de collaborateurs du Conseil juif ne seraient pas déportés.

48. Tout cet épisode est raconté par Mechanicus dans son journal In dépôt, p. 70-72. Le « mystérieux personnage » à « tête de proxénète » est Schripperman, une relation de Mechanicus. Le « petit vieillard sénile », beau-père du précédent, s’appelait Trottel — un ancien fonctionnaire du ministère de la Guerre à Berlin. La Registratur (le « fichier ») était le service où l’on préparait les listes de convoi.

49. Etty fait sans doute allusion à la relative pénurie de médecins qui devait résulter de la déportation des praticiens juifs — en effet assez nombreux.

50. Leo Krijn, agent de change à Amsterdam, était le beau-frère de Julius Spier. Sa femme et son fils étaient en réalité déjà morts à Auschwitz, lui-même et son frère devaient trouver la mort à Sobibor à une semaine de distance.

51. Wiep Poelstra, la fiancée d’Herman Boasson.

52. Etty souffrait d’eczéma par intermittence depuis les années trente.

53. Grete Wendelgelst était la sœur de Milli Ortmann (voir note 39). Comme elle, elle intercédait pour la famille Hillesum.

54. Ces tampons — il y en avait une infinité — attestaient que l’on figurait sur une liste, donc que l’on était (très provisoirement) protégé. Tampons et listes bloquées étaient sans cesse remis en question.

55. Lars Sôderblom (1866-1931), archevêque d’Uppsala, théologien suédois et prix Nobel de la paix en 1930.

56. La reine Wilhelmine des Pays-Bas.

57. Max Ehrlich (1892-1945), chansonnier et acteur allemand, installé aux Pays-Bas à partir de 1934. Associé pendant la guerre à Willy Rosen, il monta avec lui les fameuses revues de Westerbork. Déporté à Theresienstadt, puis à Auschwitz où il mourut.

La comédienne Chaja Goldstein avait quitté l’Allemagne pour les Pays-Bas en 1933. Détenue à Westerbork, elle dut sa libération à son mariage avec un cinéaste allemand. Elle émigra aux États-Unis en 1949.

Willy Rosen, de son vrai nom Julius Rosenbaum (1892-1945), célèbre auteur-compositeur de chansons populaires dans le Berlin des années vingt. Après 1933 et jusque sous l’occupation, il monta de nombreuses revues avec Max Ehrlich. Mort à Auschwitz.

58. Le professeur David Cohen, helléniste et égyptologue néerlandais (1882-1967), sioniste actif avant-guerre, accepta sous l’occupation la coprésidence du Conseil juif avec le diamantaire Abraham Asscher. Totalement soumis aux exigences allemandes, il a été souvent tenu pour responsable en partie de l’efficacité de la « solution finale » aux Pays-Bas.

59. Gera Bongers, née en 1914, professeur d’anglais, était l’une des élèves de Spier, et c’est chez lui qu’Etty avait fait sa connaissance.

60. « Jim » était le surnom de Simon van Gelder, un pianiste qui se cacha un moment chez Mme Nethe — la logeuse de Spier — puis plus brièvement chez Mine Kuyper. Arrêté lors d’une rafle ; mort en déportation.

61. Johan Brouwer (1898-1943), écrivain et historien, membre d’un groupe de résistance qui tenta de détruire les registres d’état civil d’Amsterdam — dont se servaient les Allemands. Il fin fusillé avec seize autres résistants le 1" juillet 1943. Etty venait probablement d’apprendre la nouvelle.

62. Philip Mechanicus.

63. Christine van Nooten (née en 1903), professeur de lettres classiques au lycée de Deventer, avait eu Etty pour élève. Très liée à la famille Hillesum, elle assura une bonne part du ravitaillement d’Etty et de ses parents durant leur internement à Westerbork.

64. En réalité Matthieu 6, 34 L’« ami inoubliable » : Julius Spier.

65. E.A.P. Puttkammer, fonctionnaire allemand d’une banque néerlandaise, servit pendant la guerre d’intermédiaire entre les nazis et de riches juifs qui cherchaient à émigrer. Il suffisait de verser une forte somme en devises étrangères pour figurer sur la « liste Puttkammer », sur laquelle les autorités allemandes devaient statuer. Aucun des juifs ainsi grugés n’émigra jamais, sinon, dès 1943, vers la Pologne. Les parents d’Etty avaient tenté de s’y faire inscrire par l’intermédiaire de Christine van Nooten.

66. Vrij Nederland — « la Libre Hollande » — était un journal illégal confectionné et distribué par un réseau dont certains membres pratiquaient aussi la résistance armée.

67. Le 2 août 1943, trois fermes proches de Westerbork furent incendiées ; les Allemands prirent une dizaine de personnes en otages et les internèrent provisoirement à Westerbork.

68. C’est-à-dire un membre du service d’ordre (Ordedienst) du camp (voir note 89).

69. Wilhelm Harster, chef de la police de sûreté et du SD, bras droit de Rauter, chef suprême de la police et des SS aux Pays-Bas.

70. En réalité, l’interruption fut de courte durée : du 20 juillet au 24 août 1943. Seule la destination des convois devait changer : non plus Sobibor, mais Auschwitz.

71. Joseph Eduard Adolf (« Jo ») Spier (1900-1978), caricaturiste et illustrateur néerlandais. Il fut déporté à Theresienstadt et émigra en 1951 aux États-Unis.

72. Le Stundenbuch de Rainer Maria Rilke, un des livres de chevet d’Etty, qu’elle cite souvent dans son journal.

73. Willem Kraak, collègue et ami de Louis Hillesum au lycée de Deventer. Violoncelliste amateur.

74. Johanna Maria, dite Hansje, Lansen était la fille d’un instituteur de Deventer et une amie d’enfance d’Etty.

75. Paula Becker-Modersohn (1876-1907), artiste peintre allemande, épouse du fondateur de la colonie d’artistes de Worps-wede, Otto Modersohn. Ses lettres et ses carnets intimes ont été édités en 1917 par Sophie Gallwitz. C’est de ce livre qu’Etty tire cette citation. Elle reprend la même phrase dans sa lettre du 12 août à Christine van Nooten.

76. L’une des tâches d’Etty consistait à recueillir les messages de pensionnaires du camp et à envoyer leurs télégrammes à l’arrière.

77. Voir ci-dessus, note 75.

78. Henny Tideman (« Tide »), née en 1907, était depuis 1939 l’une des plus fidèles amies de Julius Spier. C’est chez celui-ci qu’Etty avait fait sa connaissance. « Tide » partageait avec Etty un certain mysticisme.

79. Aucun des carnets tenus par Etty à Westerbork n’a été retrouvé.

80. Jul = Julius Spier.

81. La « citation » d’Etty est très libre. On trouve l’idée exprimée deux fois dans l’Évangile selon Luc. En 14, 26 : « Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme, et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple », et en 18, 29-30 : « En vérité, je vous dis que personne n’aura laissé maison, ou femme, ou frères, ou parents, ou enfants à cause du royaume de Dieu, qui ne reçoive bien davantage en ce temps-ci, et dans l’âge qui vient la vie éternelle. »

82. Yette : Henrica van der Hagen (1903-1984), amie de Swiep van Wermeskerken.

83. Les tampons qui protégeaient — provisoirement — leurs 358 détenteurs de la déportation étaient numérotés. Le tampon « 120 000 » était réservé à ceux qui pouvaient fournir aux Allemands des sommes considérables —  20 000 à 40 000 florins — en diamants, métaux précieux ou devises. Les quelque treize cents juifs néerlandais possédant ce tampon devaient être échangés contre des prisonniers allemands. En fait, ils furent déportés à Bergen-Belsen où un quart d’entre eux environ devait mourir, notamment du typhus.

Les juifs portugais, quant à eux, formaient l’un des plus vieux noyaux de peuplement des Pays-Bas ; ils n’étaient que quelques milliers. La politique des Allemands à leur égard fut pleine de revirements. Au départ, on sembla admettre qu’ils formaient un groupe distinct, et un millier d’entre eux tentèrent de démontrer qu’ils étaient certes de confession, mais non de race juive. Quatre cents d’entre eux reçurent de ce fait un traitement privilégié ; ils ne devaient pas être déportés, mais « rapatriés » vers leur « pays d’origine » — l’Espagne ou le Portugal qu’ils avaient quittés depuis environ quatre cents ans ! Mais au cours de l’année 1943, ils furent transférés à Westerbork, puis, au printemps de 1944, à Theresienstadt — et de là à Auschwitz où presque tous trouvèrent la mort.

84. « Ellette » : Léonie Snatager, née en 1918, qui avait connu Etty à Amsterdam durant ses études, en 1937 ou 1938. Elle resta jusqu’à la guerre l’une des meilleures amies d’Etty.

85. Seconde lettre d’Etty éditée clandestinement en 1943. Voir note 10.

86. Ce « garçon » était en réalité un ami d’Etty, Herman Boasson. Voir note 28.

87. La Jodenbreestraat, littéralement « rue large aux juifs », était l’artère principale du quartier juif historique d’Amsterdam.

88. Etty ne pratiquait pas la religion de ses pères, et son explication paraît un peu fantaisiste. Sheimes semble être une forme yiddish de l’hébreu shema, « écoute », premier mot de l’invocation célèbre, « Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est un », qui est en fait la prière du matin.

89. Le service d’ordre — juif — de Westerbork avait été fondé en mars 1942, lorsque le camp était encore placé sous commandement hollandais. Cette police, qui devait comprendre jusqu’à cent quatre-vingts hommes, était chargée d’assurer le maintien de l’ordre lors du départ des convois et devait même participer à certaines rafles, à Amsterdam notamment. Responsables sur leur tête de toute défection ou évasion, les membres de ce service d’ordre se montraient aussi zélés que leurs persécuteurs, ce qui leur valut le surnom de « SS juifs ».

90. Erich Ziegler avait écrit la musique de nombreuses revues de Willy Rosen. À Westerbork, il était le pianiste attitré de tous les spectacles.

91. Le compagnon d’Etty durant cette nuit est Max Witmondt. Voir note 5.

92. Le chef de l’Antragstelle, le « service des requêtes », était le docteur Ottenstein, un juif allemand réfugié aux Pays-Bas et transféré à Westerbork en janvier 1942. Philip Mechanicus, dans In dépôt, le cite fréquemment et l’évoque toujours avec respect.

93. J. H. Dischner, prédécesseur éphémère de Gemmeker, avait commandé le camp de Westerbork en septembre-octobre 1942.11 était alcoolique et brutalisait les détenus, faisant souffler un vent de panique et de révolte. C’est justement ce que les autorités allemandes voulaient éviter, aussi fut-il promptement envoyé sur le front de l’Est.

94. Heinz Todtmann, ancien journaliste, était en effet le « bras droit » de Gemmeker. Il était officiellement à la tête des différents « services » du camp administrés par des juifs, même si la réalité du pouvoir lui échappait au profit de Kurt Schlesinger. Voir note suivante.

95. Kurt Schlesinger (né en 1902) portait le titre d’Erste Dienstleiter ou Oberdienstleiter (« premier chef de service »). En un an, il s’était élevé de la qualité de détenu à celle de favori de Gemmeker. C’est lui qui décidait en dernier ressort de la composition des convois, Gemmeker vérifiant essentiellement si le nombre demandé était atteint. Craint et haï de tous.

96. Hilde Cramer était une collègue d’Etty, comme elle employée du Conseil juif à Westerbork.

97. Cette carte a été jetée du train par Etty ; des paysans l’ont retrouvée près de la voie et postée. Etty avait fait parvenir de la même manière une carte à Han Wegerif et Maria Tuinzing. Elle n’a pas été conservée, mais Maria Tuinzing en a recopié deux brefs extraits, qui semblent très proches du texte de cette carte.

98. Voir Avant-propos.





Je mets en parallèle le beau texte d’une autre femme qui à la même époque est prisonnière à la Kolyma : vie et empathie remarquables dans les deux contacts avec la misère du monde. Pierre de touche qui met en valeur la profondeur mystique unique propre à Etty :



Texte parallèle d’Evguénia Guinzbourg, « Ici vivaient des enfants »160.

Le combinat pour enfants, c’est aussi une zone*. Avec un poste de garde, un portail, des baraques et des barbelés. Mais si les baraques sont standard, les inscriptions qu’on lit sur leurs portes sont inattendues. « Nourrissons »… « Sevrés »… « Débrouillés »…

Pour commencer, on me met chez les débrouillés. Cela me rend d’un seul coup une faculté perdue : celle de pleurer. Depuis plus de trois ans un désespoir sec me brûlait les yeux. Et voici qu’en ce jour de juin 4 o, assise sur un petit banc bas dans un coin de cet étrange local, je pleure. Je pleure comme une fontaine, avec de grands soupirs, comme notre nourrice Fima, en hoquetant et mouchant à la manière des femmes de la campagne. C’est le choc. Il me sort de l’hébétude des derniers mois. Oui, sans aucun doute, je suis dans une baraque de détention. Mais elle sent la bouillie tiède et les culottes mouillées. Quelqu’un a eu l’idée monstrueuse de marier tous les attributs de l’univers carcéral avec ces choses simples, humaines, d’un quotidien attendrissant, que j’ai laissées là-bas, dans un monde à jamais inaccessible, et qu’il me semble maintenant n’avoir connues qu’en rêve.

Courant et clopinant avec des cris aigus, des rires et des flots de larmes, une trentaine d’enfants de l’âge qu’avait mon petit Vassia au moment de notre séparation, parcouraient la baraque en tous sens. Chacun défendait sa place sous le soleil de la Kolyma* dans une lutte sans trêve contre les autres. Ils s’assenaient sans pitié de grands coups sur la tête, se prenaient aux cheveux, se mordaient…

Ils éveillèrent en moi des instincts ataviques. J’aurais voulu les rassembler tous autour de moi et les serrer bien fort pour les défendre contre les éléments. J’aurais voulu me lamenter tout haut sur leur sort, comme une vieille nourrice : « Oh, mes pauvres petits poulets… Oh, mes malheureux petits lapins… »

Je fus tirée de cet état par Ania Cholokhova, avec qui je devais travailler en tandem. Cette femme était le bon sens et l’activité incarnés. Le nom russe de Cholokhova lui venait de son mari. Elle-même était allemande et anabaptiste mennonite, habituée depuis l’enfance à la ponctualité. Le genre de gens qu’on appelle dans les camps des « fignoleurs ».

« Écoutez-moi, Génia 1 », dit-elle en posant sur la table une marmite d’où s’échappait le parfum supra-terrestre d’un plat de viande, « si jamais un des chefs vous voit dans cet état, vous êtes bonne pour repartir dès demain à l’abattage des arbres. Comme trop nerveuse… Ici, il faut avoir des câbles à la place des nerfs. Reprenez-vous ! Du reste, c’est l’heure de faire manger les enfants, et je ne m’en tirerai pas toute seule. »

Ce serait péché de prétendre qu’on les laissait mourir de faim. Non. Ils mangeaient leur content, et si j’en crois mon jugement d’alors, la nourriture était même bonne. Mais le fait est que tous mangeaient comme des détenus miniatures : hâtivement, d’un air concentré, en raclant soigneusement leur écuelle de fer-blanc avec un morceau de pain, ou simplement à coups de langue. On était frappé par la coordination de leurs mouvements, anormalement bonne pour leur âge. Mais quand je le dis à Ania, elle eut un geste amer :

« Pensez-vous ! Pour manger, ça oui ! parce que c’est la lutte pour la vie. Mais quand il s’agit de faire leurs besoins il y en a bien peu qui demandent le pot. On ne les y a pas dressés. Et d’une manière générale, leur développement… Enfin, vous verrez vous-même… »

Le lendemain, j’avais compris. Oui, de l’extérieur ils me rappelaient tous douloureusement Vassia. Mais seulement de l’extérieur. À quatre ans, Vassia débitait par cœur d’énormes morceaux de Tchoukovski* et de Marchak*, reconnaissait les marques de voitures, dessinait de superbes cuirassés et une des tours du Kremlin avec ses étoiles. Tandis que ceux-ci !

« Voyons, Ania, ils ne parlent pas encore ? »

1. Diminutif du prénom Evguénia, se prononce Jénia. (Na.)

Seuls quelques-uns de ces enfants qui avaient déjà quatre ans prononçaient certains mots, et encore sans les lier entre eux. Ce qui dominait, c’était le hurlement inarticulé, la gesticulation, la bagarre.

« Comment parleraient-ils ? Qui a jamais essayé de leur apprendre ? Qu’ont-ils entendu jusqu’ici ? m’expliqua Ania d’un ton neutre. Dans le groupe des nourrissons, c’est simple, ils restent tout le temps couchés dans leurs lits. Ils peuvent bien s’époumoner, personne ne les prend. Interdit. On doit seulement changer les couches mouillées. Si on a assez de linge, bien entendu. Dans le groupe des sevrés, ils sont entassés dans des parcs et se traînent à quatre pattes dans tous les sens ; on évite qu’ils s’entre-tuent ou se crèvent les yeux les uns aux autres, c’est tout. Et dans le troisième groupe, vous voyez vous-même. Déjà bien beau si on arrive à les faire tous manger et passer sur le pot.

— Il faudrait les prendre en main. Leur chanter des chansons… Leur dire des poésies… Leur raconter des contes de fées…

— Essayez ! Moi, le soir, j’ai tout juste la force de me traîner jusqu’à mon châlit. Alors, les contes de fées… »

Effectivement, nous avions du travail par-dessus la tête. Apporter de l’eau quatre fois par jour depuis la cuisine située à l’autre bout de la zone, et parcourir le même chemin avec les lourdes marmites pleines de nourriture. Et puis, bien entendu, faire manger les enfants, les mettre sur le pot, les changer de culotte, les défendre contre les énormes moustiques blanchâtres… Mais surtout, laver par terre. Un trait caractéristique de l’administration des camps en général était en effet l’obsession maladive de la propreté des sols. Ce qu’on appelait l’« état sanitaire » d’un lieu était défini par un unique facteur : le degré de blancheur des planchers. Que les baraques fussent empoisonnées par les émanations des poêles et diverses odeurs suffocantes, que les détenus fussent couverts de haillons raidis par la crasse, cela échappait totalement à l’attention des gardiens de la propreté et de l’hygiène. Mais si les planchers n’étaient pas suffisamment brillants, quel drame ! Au combinat pour enfants, nos planchers faisaient l’objet de la même surveillance sourcilleuse. Et comme aucune couche de peinture ne les protégeait, nous devions les gratter avec un couteau jusqu’à ce qu’ils brillent.

Un jour, j’essayai tout de même de mettre mon projet à exécution. Armée d’un vieux bout de crayon et d’un morceau de papier que j’avais réussi à me procurer, je dessinai sous les yeux des enfants la petite maison classique avec deux fenêtres et une cheminée qui fume.

Les premiers à réagir furent Stassik et Vérotchka, des jumeaux de quatre ans qui rappelaient plus que tous les autres les enfants du « continent* ». Ania m’avait parlé de leur mère : simple délinquante et non truande, coupable tout au plus de s’être trompée dans des additions, cette Sonia était une femme bien, tranquille, d’âge moyen. Au début, elle travaillait à la blanchisserie de notre camp, c’est-à-dire à l’une des places les plus privilégiées. Deux ou trois fois par mois, elle profitait de ses relations avec certains vokhristes* dont elle lavait le linge en cachette pour s’introduire dans le combinat. Tout en sanglotant doucement, elle passait et repassait un vieux débris de peigne dans les fins cheveux de Stassik et de Vérotchka et tirait de sa poche des bonbons acidulés d’un rose agressif qu’elle leur glissait dans la bouche. Dans sa vie libre, Sonia était une femme sans enfants, et voilà qu’ici, une rencontre de hasard lui en avait donné deux d’un coup.

« Ses enfants, elle les adore. Mais, juste avant que vous arriviez, elle s’est fait coincer, la pauvre. Pour une liaison avec un “pékin*”. Ils l’ont expédiée au diable faire les foins. Ils l’ont séparée de ses enfants », m’avait raconté Ania de sa voix égale de mennonite.

Et je m’étais rappelé aussitôt que Stassik et Vérotchka étaient les seuls de tout le groupe à connaître ce mot énigmatique : « maman ». Maintenant que leur mère était au loin, ils répétaient parfois le mot d’un ton d’interrogation triste, tout en regardant autour d’eux avec perplexité.

« Regarde », dis-je donc à Stassik en lui montrant la maison dessinée, « qu’est-ce que c’est ?

— Une baraque », répondit assez distinctement le petit garçon.

En quelques coups de crayon, j’installai un chat près de la maison. Mais personne ne le reconnut, même pas Stassik. Jamais ils n’avaient vu un animal si rare. Alors j’entourai la maison de l’idyllique clôture traditionnelle.

« Et ça, qu’est-ce que c’est ?

— Une zone, une zone I » s’écria joyeusement Vérotchka en battant des mains.

Un jour je remarquai que le soldat du poste de garde, à l’entrée du combinat, jouait avec deux petits chiots. Ils gigotaient sur une vieille guenille posée sans façon sur la table de service, près du téléphone. Notre féroce gardien les grattait tantôt derrière les oreilles, tantôt sous le cou, et son visage de paysan était si plein de douceur et d’humour tendre, que je me décidai :

« Citoyen factionnaire ! Donnez-les moi ! Pour les enfants… Vous savez, ils n’ont jamais rien vu, rien, absolument rien… Nous les nourrirons… Nous avons parfois des restes… »

Déconcerté par cette requête inattendue, il n’eut pas le temps d’effacer son expression d’humanité et d’appliquer sur son visage le masque habituel de la vigilance. Je l’avais pris au dépourvu. Entrebâillant la porte du poste de garde, il me tendit les chiots avec leur litière.

« Bon, d’accord pour une quinzaine de jours… Le temps qu’ils grandissent un peu… Mais après vous me les rendrez. C’est des chiens de service ! »

Dans le vestibule, à l’entrée, de la baraque des débrouillés, nous installâmes donc « un coin des animaux ». Les enfants en tremblaient d’enthousiasme. A présent la punition la plus terrible était : « Tu n’iras pas voir les petits chiens ! » Et le plus fort des encouragements : « Tu viendras avec moi donner à manger aux petits chiens ! » Même les plus agressifs et les plus gloutons parmi eux mettaient volontiers de côté un petit morceau de leur pain blanc pour Écuelle et Gamelle. C’est ainsi que nous avions baptisé les chiots, en prenant des mots bien compréhensibles parce qu’ils faisaient partie de la vie quotidienne. Les enfants avaient saisi le côté plaisant de ces noms et ri de bon cœur.

Tout cela prit fin cinq jours plus tard. Par une grosse histoire. Le médecin-chef du combinat, une citoyenne libre nommée Evdokia Ivanovna, se mit dans tous ses états en découvrant notre « coin des animaux ».

Un foyer d’infection I Ah, on avait eu bien raison de la prévenir que cette Cinquante-huit* était capable de tout !

Elle ordonna que les chiots fussent immédiatement rendus au gardien, et nous passâmes quelques jours plus mortes que vives dans l’attente du châtiment : fini le travail facile, à nous la fenaison ou l’abattage des arbres.

Mais une épidémie de diarrhée se déclara justement dans les groupes de nourrissons et, absorbée par de gros soucis, le médecin-chef, apparemment, nous oublia.

« Bon, dit Ania Cholokhova, on est passées au travers. Pour le reste, on ne va pas en faire une maladie. D’autant plus que c’étaient effectivement des chiens “de service”. Quand ils auront grandi, ça donnera de ces chiens-loups qui nous accompagnent tous les jours au rassemblement. Et qui sont prêts à nous sauter à la gorge pour peu qu’on le leur commande… »

Oui, bien sûr. Mais pour l’instant… Comme nos enfants ressemblaient à ceux du continent quand ils souriaient à ces petits chiens ! Il fallait les voir mettre de côté un peu de leur nourriture en précisant : « Ça, ce sera pour Écuelle ! », « Ça, ce sera pour Gamelle ! »

Ils venaient de découvrir qu’on peut ne pas penser qu’à soi-même…

… L’épidémie de diarrhée ne reculait toujours pas. Les nourrissons mouraient par paquets, malgré les efforts des médecins libres et détenus. Les conditions dans lesquelles ces enfants de la prison avaient été portés par leur mère, l’amertume du lait qu’ils tétaient, le climat d’Elguen*, enfin : tous ces facteurs faisaient leur ouvrage. Le plus grave était que ce lait rendu amer par le malheur, les femmes n’en avaient pas assez et que de jour en jour il tarissait. Rares étaient les petits chanceux qui pouvaient téter leur mère durant deux ou trois mois. Tous les autres étaient allaités artificiellement. Or, pour lutter contre la toxicose, rien n’aurait valu du lait de femme, ne fût-ce que quelques gouttes.

Je dus quitter mes débrouillés. Le médecin détenu Pétoukhov, appelé en consultation, conseilla de me faire passer en qualité d’« infirmière à bon niveau d’instruction » chez les nourrissons malades. Il assura lui-même ma formation. Plusieurs jours de suite je me rendis à l’hôpital pour détenus, et il m’apprit en hâte tout ce qu’il fallait. J’étudiai consciencieusement le Manuel de l’aide-médecin. J’appris à poser des ventouses et à faire des injections. Même des intraveineuses. Et c’est en « personne médicale » consommée que je revins au combinat, encouragée par les félicitations de Pétoukhov.

(Sa bonté, son intelligence et son honnêteté valurent à Pétoukhov une chance immense, véritablement unique à l’époque : au cours de cette même année 40 il fut soudain réhabilité et repartit pour Leningrad. On disait que Molokov, l’aviateur connu, qui était le frère de sa femme, avait personnellement obtenu de Staline la grâce de son parent.)

… Les petits lits sont collés les uns contre les autres.

Il y en a tant que si on se met à changer tous les enfants l’un après l’autre, sans s’arrêter, on n’est pas revenu au premier avant une heure et demie. Or tous marinent dans leurs langes, tous sont étiques, épuisés à force de crier. Les uns poussent des couinements plaintifs et maigrelets qui n’espèrent plus de réponse. D’autres défendent activement leur vie en hurlant sauvagement, avec l’énergie du désespoir. Certains enfin ne crient plus : ils gémissent comme des adultes.

Nous sommes transformées en machines. Biberons. Intraveineuses. Intramusculaires. Et surtout, changements de couches. Sans fin démailloter, puis remailloter dans des couches de gros coton pas trop sèches. A force de tourner ainsi sur nos jambes des quatorze heures de suite, à force de respirer l’odeur lourde dégagée par notre énorme tas de couches souillées nous avons un brouillard devant les yeux. Nous qui étions perpétuellement affamées, nous n’avons même plus envie de manger. Le reste de bouillie liquide laissé par les enfants, nous l’avalons avec dégoût, uniquement pour nous maintenir en vie.

Le pire, cependant, c’est, toutes les trois heures, à chaque fois que les gardiens sont relevés, l’arrivée des mères pour le « nourrissage ». Il y a parmi-elles des femmes comme nous, des politiques qui ont pris le risque de mettre au monde un petit Elguénien. Celles-là passent la tête dans notre porte avec un air d’interrogation triste. Et on ne saurait démêler ce qu’elles redoutent le plus : que l’enfant né à Elguen reste en vie ou qu’il meure.

Mais la plupart des mères sont des truandes. Toutes les trois heures elles déchaînent une émeute contre le personnel médical. Le sentiment maternel fournit un excellent prétexte à leurs débordements, Elles font irruption dans la baraque avec des jurons terribles, en nous maudissant et en menaçant de nous tuer ou de nous défigurer sur-le-champ si jamais le petit Alfred ou la petite Eléonora venait à mourir. (Ces femmes-là donnent toujours à leurs enfants de somptueux noms étrangers.)

… Lorsqu’on me muta à la baraque des contagieux, je fus même contente, au début. Il n’y avait là que des enfants atteints de maladies compliquées ou particulièrement contagieuses, et ils étaient tout de même moins nombreux. J’allais avoir la possibilité physique de m’occuper un peu de chacun. Mais la première fois que j’assurai la garde de nuit, je fus prise d’une nausée de l’âme presque impossible à supporter.

Les voici couchés autour de moi, ces petits martyrs nés uniquement pour souffrir. Ce bébé d’un an, au gentil visage rond, commence déjà un œdème des poumons. Il râle et ses mains aux ongles bleu vif s’agitent convulsivement. Comment vais-je l’annoncer à sa mère ? C’est Maroussia Ouchakova, de notre baraque…

Celui-là expie les péchés de ses pères. Le monde maudit des truands l’a engendré ainsi : hérédo-syphilis.

Les deux petites filles du fond vont sans doute mourir aujourd’hui, pendant mon service. Elles ne tiennent plus que grâce au camphre. En repartant dans sa zone pour la nuit, la doctoresse détenue Paulina Lvovna m’a longuement recommandé de ne pas oublier de leur faire leurs piqùres.

« Il faudrait les prolonger au moins jusqu’à neuf heures du matin… Afin que l’exitus n’intervienne pas pendant notre service. » Paulina Lvovna est originaire de Pologne. Elle n’a vécu que deux ans chez nous avant d’être arrêtée. Est-ce parce qu’elle n’a pas eu le temps de se faire à nos usages, est-ce tout simplement sa nature, en tout cas elle se montre extrêmement timorée, la pauvre. Timorée et distraite. Elle applique son stéthoscope sur la poitrine d’un bébé de deux mois et lui ordonne gravement : « Respirez ! et maintenant retenez votre respiration ! » Elle est neuropathologue et n’a pas l’habitude de soigner les enfants.

J’ai gardé un souvenir particulièrement vif d’une certaine nuit dans la baraque des contagieux. Pas une nuit ordinaire : une nuit blanche. L’une des dernières de cette année-là. Rien à voir avec celles de Leningrad. Pas de cieux dorés ni, bien entendu, de masses de pierre endormies 1. On sentait au contraire quelque chose de primitif, quelque chose de profondément hostile à l’homme dans cette blancheur gélatineuse où semblaient osciller les contours

1. Expressions empruntées à la célèbre description des nuits blanches de Saint-Pétersbourg dans Le Cavalier d’airain de Pouchkine. (NdT.)

familiers des collines coniques, des végétaux, des bâtiments. Et elle était tout imprégnée, cette nuit, tout habitée par le vrombissement des moustiques. Ils ne vous vrillaient pas seulement les oreilles, ils vous vrillaient le cœur. Et aucune moustiquaire ne pouvait vous protéger des piqûres venimeuses de cette affreuse engeance ailée qui ressemble autant aux moustiques du continent qu’un tigre furieux ressemble aux chats de nos maisons.

Soudain la lumière s’éteignit, comme cela arrivait souvent. Seule une petite veilleuse resta à palpiter sur la table, et c’est à sa lueur tremblotante que je continuai à faire mes piqûres — une toutes les heures — à une petite fille mourante. Cette fillette de cinq mois née d’une délinquante de vingt-cinq ans était depuis longtemps déjà dans notre baraque et, à chaque relève, l’infirmière partante disait : « Oh, celle-là, ce sera sans doute pour aujourd’hui. »

Mais elle gardait toujours un souffle de vie. Un petit squelette, enveloppé d’une peau ridée de vieillard. Quant au visage… La fillette lui devait son surnom : la Dame de Pique. C’était un visage de quatre-vingts ans, intelligent, moqueur, ironique. Comme si elle comprenait tout, absolument tout, cette enfant jetée pour si peu de temps dans notre zone, notre zone de haine et de mort.

Je la piquais avec une grosse seringue et, pourtant, elle ne pleurait pas. Elle faisait seulement de tout petits bruits de gorge et me regardait fixement avec ses yeux de vieille femme qui sait tout. Elle mourut juste avant l’aube, tout près de cette heure où sur le fond sans vie des nuits blanches d’Elguen on commence à voir courir de vagues reflets roses.

Morte, elle redevint un bébé. Les rides disparurent, les yeux qui avaient pénétré trop tôt tous les secrets du monde se fermèrent. Ce n’était plus qu’un enfant mort, épuisé par la maladie.

« Svétotchka s’est éteinte, dis-je à l’infirmière qui venait me relever.

— Qui ça ? Ah, la Dame de… »

Elle s’interrompit net en voyant le petit corps raide.

« C’est vrai, elle ne ressemble plus à la Dame de Pique. Et sa mère qui n’est pas là… Ils l’ont expédiée à Mylga… »

Qui pourra jamais les oublier, les enfants d’Elguen. Non, non, bien sûr, aucune comparaison avec les enfants juifs, mettons, dans le Reich hitlérien. Les enfants d’Elguen n’étaient pas exterminés

dans des chambres à gaz, loin de là ; ils étaient même soignés. Et ils mangeaient à leur faim. Cela, je dois le souligner afin de ne m’écarter an rien de la vérité.

Et pourtant, quand j’évoque le paysage d’Elguen — plat, gris, voilé par la tristesse du non-être —, il me semble que l’invention la plus inconcevable, la plus satanique, y était justement ces baraques de camp portant les inscriptions « Nourrissons, » « Sevrés », « Débrouillés »…








LILIAN SILBURN 1908-1993


La mystique 161

Les trois points essentiels de la mystique me semblent être la grâce, au départ, l'amour divin, à l'arrivée avec pour intermédiaire, le maître appelé en Inde « le guru ».

Ce qui différencie la véritable mystique des diverses techniques, qu'elles soient religieuses ou non, c'est la grâce : l'accès à la Vie, la vie réelle, la seule, est entièrement dûe à la grâce, qu'elle vienne d'un Dieu personnel ou qu'elle jaillisse d'un réceptacle impersonnel, elle se manifeste toujours dans l'intime de l'être, ce que l'Inde nomme le Soi, atman, c'est pourquoi ne répond à rien la distinction que font certains chrétiens entre mystique naturelle de l'intériorité et mystique transcendante de la grâce, car toutes deux dans l'expérience vécue ne font qu'un.

La grâce ne dépend nullement des mérites de l'homme ni de ses efforts, c'est un don vraiment gratuit et elle va tout déterminer selon sa puissance : on reconnaîtra le maître qui convient, on suivra telle ou telle voie qui conduira de manière plus ou moins directe à une étape plus ou moins avancée.

Les Sivaites monistes du Kasmir décrivent trois voies répondant à une grâce de plus en plus forte, voies qui permette de situer les diverses expériences religieuses et mystiques et de 95 bien les différencier : la voie de l'activité ou de l'effort, la voie discriminatrice de l'énergie intense mais spontanée et la voie du pur élan ou de l'intention droite.

La première, inférieure, implique effort et technique ; elle ne mène qu'au seuil de la mystique : elle embrasse les initiations et leurs cérémonies, le culte externe, les sacrements ainsi que le yoga, ses interdits, les postures corporelles, les exercices du souffle, la méditation, la récitation de formules et tant d'autres pratiques utiles au corps et à la concentration de la pensée, mais qui ne mènent pas directement à l'éveil du Soi. A ce niveau peuvent surgir certains pouvoirs dits surnaturels, visions de lumière, audition de sons intérieurs, expériences sensorielles, tous ces phénomènes extraordinaires qui ne sont en réalité que des échecs par rapport au samadhi : les énergies ébranlées restent prisonnières du moi au lieu de le percer et retombent en pluie sur les sens lorsqu'elles se dispersent soudain ; et l'absorption profonde ne peut avoir lieu. Par absorption je traduis samadhi et fana.

Les énergies parfaitement unifiées et intensifiées répondent à la seconde voie dite de l'énergie, celle-ci s'écoulant de façon spontanée d'un coeur vibrant. L'absorption dans le maître d'abord, puis dans la divinité, tend à devenir permanente ; grâce à elle le souffle s'apaise de lui-même, sans effort, et on atteint l'illumination ou l'éveil du Soi. Tout n'est pas pour autant atteint comme on le croit communément : il reste encore à faire pénétrer l'illuminatipn ou l'intériorité recouvrée jusque dans les activités quotidiennes.

D'ailleurs, cette voie intermédiaire, d'un bout à l'autre, est à même la vie ; je veux dire qu'elle se sert des événements ordinaires : peur, colère, amour... pour unifier et intensifier l'énergie.

Une fine discrimination d'ordre mystique caractérise celui qui prend cette voie : il a su discerner le meilleur des maîtres 96 apte à le conduire, sans l'astreindre à aucune pratique, à aucune discipline.

La voie supérieure qui mène à la divinisation de toute la personne, ne s'accompagne guère de discrimination qui suppose encore choix et dualité, elle ne fait appel qu'à l'unicité de l'intention, à un plein bond du cœur : personne mieux que saint Jean de la Croix ne l'a décrit dans un beau poème : il est le faucon et Dieu est sa proie : Tras de un amoroso lance [Dans un amoureux élan et sans manquer d'espérance je volai si haut si haut que ma proie je l'atteignis…]. Cette voie permet d'atteindre très vite la parfaite harmonie entre le Soi et le monde externe : on commence par percevoir Dieu dans le monde, puis on voit le monde en Dieu et enfin on ne voit plus ni l'un ni l'autre, mais le Tout glorieux lors d'une inexprimable expérience.

Si la voie de l'énergie conduit à la découverte de son propre coeur et de sa félicité, la voie supérieure mène au coeur universel et à la félicité cosmique, en ce sens que toujours et partout, même dans de graves circonstances on continue à jouir de la même paix et de la même béatitude.

Pour donner un exemple de ces voies, imaginons un chemin que l'on se fraie dans une forêt épaisse sans entrevoir le but : on ne connaît que la direction. L'adepte de la voie inférieure trace une série de chemins en se donnant beaucoup de peine, coupe des arbres, essaie de multiples pistes et s'arrête bientôt, découragé, ou au contraire charmé parles sentiers qu'il a ouverts et où il se complaît. L'adepte de la voie intermédiaire hésite à l'intersection des voies, choisit avec prudence, s'avance ainsi de fourche en fourche vers un but qui lui apparaît de plus en plus clairement. Celui qui s'élance dans la voie supérieure fonce à travers bois, sans se soucier de chemins, franchissant les obstacles, porté droit au but par son élan, tant est grande son impatience. 97

Chose étonnante, moins étonnante d'ailleurs qu'il ne paraît, on trouve un écho de ces trois voies dans les Noces spirituelles de Ruybroeck, le grand mystique chrétien, quand il décrit le triple avènement de Christ dans l'âme : le premier, dit-il, se rapporte aux exercices propres à la partie inférieure de l'être ; le second a lieu dans le reflux, au sein des puissances supérieures de l'âme, le troisième, dans l'unité de l'esprit. Il ajoute aussi l'union sans l'intermédiaire qui est accès à l'essence pure et nue où Dieu se donne dans toute sa richesse.

Ce qui correspond pour les sivaïtes à l'absence de toute voie car, arrivé au but, il n'y a plus que grâce : on s'aperçoit que le trésor si caché était toujours présent, évident, offert généreusement à tous.

Je voudrais vous citer le passage où Ruysbroeck parle de la rencontre de Dieu sans intermédiaire dans un insondable amour :

« Or l'abîme de Dieu appelle l'abîme, à savoir tous ceux qui sont unis à l'esprit de Dieu par amour. Cet appel, c'est l'inondation d'une clarté essentielle. Et cette clarté nous enveloppe d'un amour insondable, nous amène à nous perdre nous-mêmes et nous écouler dans la té-nèbre farouche de la Divinité. Et ainsi unis, sans intermédiaire, ne faisant qu'un avec l'esprit de Dieu, nous sommes à même de rencontrer Dieu avec l'aide de Dieu, et de posséder avec Lui et en Lui, d'une manière durable, notre éternelle félicité. »

Le signe essentiel d'une grâce élevée est donc l'amour divin, et pour les mystiques chrétiens, musulmans et sivaïtes cachemiriens, un amour qui se réalise en actes.

Notons que amour, connaissance et activité ne sont pas séparables : il n'y a pas de limites définies entre jnana, la connaissance, bhakti, l'amour divin et karma, l'action : ces trois approches de la Réalité se confondent en une intuition globale : l'amour bientôt n'est plus l'amour, la connaissance n'a rien 98 d'intellectuel, elle s'imprègne d'amour ; l'amour de son côté, se décante, perd son affectivité, n'est plus ressenti comme amour, c'est un cri du coeur, un cri tel qu'il devrait causer la mort du saint. Si l'amour importe tant c'est qu'il permet de franchir les limites du moi et qu'il forme le lien essentiel entre maître et disciple, mieux même il les fera se fondre en un.

Que fait l'amour ? Il suit les moindres incitations de la grâce divine. Le maître digne de ce nom baigne perpétuellement dans la grâce et la met encore et encore à la disposition du disciple. Il lui tend la guirlande d'amour que le disciple laisse trop souvent échapper, car il est si difficile de s'emparer de la grâce : elle passe comme l'éclair et ne revient plus. Le disciple n'a donc rien d'autre à faire que de se laisser porter par le maître : il éprouve ce que son maître éprouve, et plonge avec lui dans les mêmes courants divins, il vibre de la même vibration d'amour.

Le maître est donc le canal de la grâce, ou si l'on veut plus de précisions, il sert de compte-gouttes afin que la grâce ne tombe pas trop brusquement sur le disciple car si celui-ci ne peut assimiler la grâce, il devient un fou de Dieu comme on en voit en Orient.

L'oeuvre du guru est d'anéantir chez le disciple les obstacles au passage de la grâce : les limites étroites de l'ego afin que le Soi retrouve ses dimensions infinies ; ce n'est pas tant le moi que l'attachement au moi, aux choses, qu'il faut d'abord exterminer. Doit-on en ce but utiliser ascèse et prohibitions? Celles-ci sont inutiles, elles ne font qu'exaspérer les désirs. Il y faut un renoncement spontané du fait que l'on est tant épris de l'essentiel que l'on oublie le reste, sans même avoir à s'en détourner. Dans un texte sanskrit je trouve une stance que chante le guru :

« Nombreux sont ceux qui honorent et servent des maîtres resplendissants de connaissance et de discernement. Mais comme il est difficile à découvrir ce maître qui lui-même sans ego peut réduire à néant l'ego d'autrui. » 99



La réalité 162

VBh. p.15-17

Pour mieux comprendre le Bhairava, la Réalité indivise, et ses rapports avec les structures différenciées que la pensée lui impose, comparons le Bhairava à un ciel, astre, lumineux et sans limite [Akasa] qui ne serait perceptible qu'à travers un fin réseau de découpures bariolées, variées à l'infini et de surcroît constamment agitées ; n'ayant jamais vu le ciel autrement qu'à travers cet écran, on le confondrait avec la multitude de découpures tangibles et mouvantes, alors qu'en fait le ciel - à l'image de la pure conscience - reste intact en son essence inaltérable et indivise.

C'est ainsi que, poussés par notre désir de limité dans tous les domaines (connaissance, activité, plaisir), nous découpons perpétuellement la réalité unique en d'innombrables objets et impressions, nous épuisant à passer sans trêve de l'un à l'autre sans plus pouvoir saisir l'ensemble.

Néanmoins tout plaisir éprouvé, toute lueur de connaissance jaillissent du fond de la félicité et de la conscience infinies qui demeurent sous-jacentes aux structures, tout comme le bleu découpé par l'écran, malgré la fragmentation qui l'obscurcit, appartient au vrai ciel. La connaissance que nous avons des objets n'est autre que la lumière du soleil de la conscience qui éclaire 106 tout ; et il en va de même en ce qui concerne activité, amour, etc., car il n'existe pas d'action ni d'amour autres que cette réalité. Malheureusement, une fois prises dans l'étroit réseau d'engrenages et de relations imaginaires, ces formes de l'énergie nous apparaissent si tronquées, si endiguées qu'elles perdent leur unité, leur sens et leur grandeur.

Toutes les fois pourtant que nous regardons une image découpée par les mailles du réseau, c'est la réalité lumineuse qui nous permet de la percevoir, car sans elle le réseau en soi obscur nous demeurerait invisible. Mais nous nous plaisons aux silhouettes que celui-ci profile sans jamais nous soucier du fond lumineux sur lequel elles se détachent.

On voit ainsi en quel sens la vie ordinaire conditionnée par le réseau des notions semble factice et arbitraire, tandis que la Réalité apparaît libre d'artifices.

Poursuivant la comparaison, on peut dire que les yogin éminents et les mystiques à la dévotion ardente (bhakti) aperçoivent la réalité à travers un réseau immobile aux grands découpages simplifiés, alors que les hommes égoïstes dont les désirs sont mesquins et multiples, se contentent d'une partie restreinte d'un réseau compliqué et tellement agité par leurs passions qu'il leur cache presque entièrement le ciel. Le monde visible masque la troisième dimension par sa présence même.

Étant donné que diva indivis (niskala) et l'univers différencié de nature composite (sakala) ne sauraient coexister, l'homme face à la réalité ne peut prendre que deux attitudes qui s'excluent mutuellement : dans l'une, extravertie, il tisse continuellement pour les besoins de la vie pratique le réseau qui sépare le sujet et l'objet ; nous reconnaissons là l'oeuvre des cuirasses (kancuka) qui font de l'activité infinie et libre par essence des activités 107 fragmentatrices limitées par le temps, l'espace et la causalité. Dans l'autre, introvertie, l'homme plonge dans la réalité, bhairava. Que le regard perce - ne fût-ce qu'une seconde - cet écran, celui-ci s'efface et il ne reste plus que le grand ciel et sa lumière éblouissante.

L'homme ne peut donc jouir à un moment donné que de l'une ou l'autre de ces deux visions : ou bien vision intériorisée d'une Réalité totale (Siva niskala), ou bien vision extériorisée qui découpe artificiellement cette même réalité (jeu de l'énergie se manifestant de façon variée (sakala).




Le Vide, le rien, l'abîme163.

L’expérience spirituelle est bien plus une expérience de plénitude qu'une expérience de vide ; pourtant l'une n'est pas possible sans l'autre, la vie mystique étant constituée par une alternance ininterrompue de vides et de pleins qui vont s'approfondissant de concert.

Avant d'entrer dans cette vie nouvelle, on ne peut imaginer ni se faire quelque idée, même approximative, du vide mystique, car on voit seulement des reflets de surface, jeux de lumières et d'ombres sur un écran qui n'offre qu'une illusion de profondeur ; mais dès que l'on aborde la vie réelle, l'écran s'évanouit, une troisième dimension se présente soudain, tout se creuse, s'approfondit, l'espace s'ouvre à l'infini, devient ce domaine immense dans lequel vacuité et plénitude prennent un sens parce qu'elles touchent à l'être substantiel.

Ainsi le vide donne relief et intensité aux êtres et aux choses qu'il enveloppe, il les situe à leur juste place et permet leur vivante interpénétration. Vide ou énergie vacuitante, pénétration et plénitude dépendent donc les uns des autres et engendrent une manière très nouvelle d'éprouver et de comprendre. Dès que les cavernes de l'entendement et de l'imagination sont vacantes, l'essence divine se révèle; mais on pourrait aussi bien dire qu'une chose indicible s'infuse constamment dans l'intime de l'être et le vide de son contenu; trop subtile pour être appréhendée, elle produit l'impression d'une étrange vacuité; reconnue ensuite, elle devient plénitude; trop puissante, elle cause ivresse, extase et ravissement. Mais à leur tour, des états qui ont d'abord fulguré comme plénitude apparaissent comme vide une fois dépassés.

En fait le vide mystique est d'une richesse inépuisable. Les pages qui suivent ne peuvent en donner que quelques aperçus, illustrés par des impressions vécues de nos jours et par des expériences très vivantes de grands mystiques d'autrefois. [16] 164.

Mon but est de souligner l'importance du vide dans l'expérience spirituelle de tous les âges et de tous les pays sans prétendre aucunement à une étude de mystique comparée.

Il a paru nécessaire de consacrer une première partie à définir certaines modalités du vide, qui se retrouvent d'un bout à l'autre de la vie mystique, avant d'aborder les vacuités qui en caractérisent les diverses phases.

LES MODALITÉS DU VIDE

CONCENTRATION MENTALE ET VIDE MYSTIQUE SPONTANÉ

Le terme 'vide' prête à équivoque. Il faut donc distinguer le vide mort et stérile de la concentration volontaire du vide spontané, vivant, qui apporte des énergies. Le premier vide mental acquis par un effort intense et persévérant vise à l'inhibition ou à l'arrêt de la pensée; c'est un vide ponctiforrne où la conscience se resserre et se rétrécit sur un point. Par contraste avec cette vacuité rigide, figée, fermée sur soi que caractérise la contraction, le second vide, mobile et fluide où la conscience se relâche, s'élargit, est 'ouverture', car il n'a pas de limite.

On peut encore préciser : si dans le vide-concentration le moi est actif et le vide immobile, dans le vide spontané au contraire, le moi est passif et le vide dynamique.

Je fabrique le premier, j'accueille et reçois le second.

Le vide mental dont les adeptes du hathayoga sont souvent victimes n'a rien du véritable samādhi. Il ne conduit jamais à la plénitude; en fait il ne mène à rien si ce n'est à faire échec au véritable vide.

Ruysbroeck dénonce ce ' vide absolu ' où demeurent sans connaissance et étrangers à toute vertu certains hommes qui se prennent pour des saints et s'adonnent au recueillement habituel au-dessus des images sensibles :

«... On rencontre d'autres hommes qui... au moyen d'une sorte de vide, de dépouillement intérieur et d'affranchissement d'images, croient avoir découvert une manière d'être sans mode et s'y sont fixés sans l'amour de Dieu. Aussi pensent-ils être eux-mêmes Dieu... Ils sont élevés à un état de non-savoir et d'absence de modes auxquels ils s'attachent ; et ils prennent cet être sans modes pour Dieu. » 165.

[17] D'après un maître tibétain :

« La cessation du processus de la pensée peut être pris à tort pour la quiescence de l'esprit infini qui est le but véritable. » 166.

Les Bouddhistes chinois eux aussi mettent en garde contre la « concentration» qui, s'accompagnant d'activité mentale et d'effort, vise à s'emparer de la vacuité :

« S'il en est qui, accroupis, figent leur esprit pour entrer en concentration, fixent leur esprit pour regarder la pureté... ramassent leur esprit pour avoir l'expérience intérieure, toutes ces pratiques font chez eux obstacle à la bodhi (éveil). » 167.

Houei-neng disait aussi :

« Fixer son esprit et contempler la pureté, c'est une maladie et non pas du dhjāna. Quel progrès fait-on vers l'absolu en astreignant son corps à rester longtemps accroupi ? » 168.

La même erreur se renouvelle d'ailleurs tout au long de la voie : après ceux qui figent leur esprit pour saisir la concentration, d'autres mettent leur esprit en mouvement, le contemplent et « saisissent la vacuité », à moins qu'ils ne s'identifient à elle. Certains, ayant passé par-delà erreur et éveil « sans pénétrer leur nature foncière, demeurent dans le non-être et se confient à la vacuité » (p. 46).

Par contraste avec le vide passif issu de l'activité mentale, le Vide mystique ne résulte jamais d'un effort, on ne peut pas même le provoquer ; il s'établit soudain, sans qu'on le cherche, sans qu'on le désire. En conséquence les maîtres des disciplines les plus diverses, chrétiens, indiens, musulmans et autres font dépendre ce vide de la grâce, pur don gratuit et indéterminé. En agissant, la grâce commence par précipiter qui la reçoit dans le vide ou ce que l'on appréhende comme tel lorsque l'agitation a pris fin. En effet la grâce est infiniment délicate, elle pénètre [18] de façon trop intime, trop silencieuse pour qu'on la décèle. Perçue ou conçue, elle n'aurait rien de suprême. Sens, mémoire, imagination, pensée, intuition ne peuvent l'appréhender; mieux encore, dès que la grâce s'infuse dans les profondeurs du Soi, ces facultés se trouvent privées de leurs activités. N'éprouvant rien, on se croit vide :

« Si l'effort tendu vers une tâche, un devoir à accomplir est anéanti, l'ignorant imagine que lui aussi est réduit à rien. Il n'en est pas de même quant à la Réalité intériorisée, siège de l'omniscience : elle ne peut jamais être anéantie, puisqu'elle est la seule chose que l'on puisse percevoir » (Spandakārikā, I, 15-16).

Plus tard les effets de la grâce, devenus sensibles, se manifestent clairement.

À l'inverse de la vacuité d'ordre mental où l'on s'efforce de lâcher prise en vue de faire le vide, ici c'est le vide qui permet de lâcher prise : les plongées dans le vide, semblables à des morts répétées, dégagent de l'emprise du moi et des choses tandis que les liens tombent d'eux-mêmes. Par la voie d'indifférenciation, ce vide dynamique va anéantissant et consumant tout ce qui n'est pas l'essentiel ; il supprime la dualité moi et non-moi et livre accès à l'immensité et à la liberté.

S'il peut être qualifié de dynamique, c'est moins à cause de son pouvoir destructeur que de la vibration qui en forme le trait distinctif. Pas de vibration sans un vide préalable et pas de vide fécond sans vibrations. En effet, sitôt les mouvements grossiers disparus, la vibration se fait sentir.

Les mystiques vivantes non les spéculations sclérosées reconnaissent toutes l'importance de la vibration dans une expérience vécue, vibration signifiant toujours une certaine prise de conscience subtile qui permet de franchir les états de vacuité. Les çivaïtes du Cachemire la nomment spanda, sphurattā et en font la pierre angulaire de leur système. C'est aussi le zikr du coeur et de l'intime des sūfī, l'ébullition du pèlerin russe. Or, la vibration qui apparaît dès le début est très importante; plus on avance dans la vie mystique et plus cette importance s'affirme. C'est au sommet de la vie spirituelle que nous conduit saint Jean de la Croix lorsqu'il compare l'Esprit-Saint à un feu d'amour pénétrant d'abord l'âme pour la purifier; flamme destructive et douloureuse qui engendre le vide durant la Nuit spirituelle, elle prend ensuite l'aspect d'une « vive flamme d'amour » :

« Plus l'âme est purifiée dans sa substance et ses facultés... plus aussi la Substance divine l'absorbe d'une manière profonde, subtile et élevée dans sa divine flamme. Durant l'absorption de l'âme dans la Sagesse, l'Esprit-Saint met en mouvement les vibrations glorieuses [19] de sa flamme. L'âme resplendit au-dedans des Splendeurs de Dieu. Les mouvements de cette flamme divine sont des vibrations, des jets de flamme que l'âme transformée en flammes n'est pas seule à produire. Elle le fait conjointement à l'Esprit-Saint. » 169.

Par cette vibration, le mystique échappe à l'écueil du vide stérile et passif, véritable piège pour qui manque d'ardeur et se refuse à sortir des limites de l'ego. Afin de rendre la conscience vibrante et, de ce fait, vigilante, certains maîtres sūfī accumulent des vibrations dans le coeur de leur disciple en remplissant son souffle d'une énergie qui, selon leur expression, 'l'électrifie'. Le souffle vibrant se répand peu à peu dans le corps et, lorsque la personne est entièrement pénétrée de vibrations, elle est mûre pour la surconscience de l'éveil du Soi.

Notons enfin une autre différence fondamentale entre ce vide et le simple vide mental : il s'accompagne de plénitude, soit que plein et vide alternent, soit qu'ils coexistent, des vides de durée variable parsemant un fond ininterrompu de plénitude apaisée, ou inversement, un fond de vacuité se trouvant jalonné de moments de plénitude.

ASPECTS PASSIF ET ACTIF DU VIDE MYSTIQUE

Outre le vide dû aux efforts de la concentration, il existe des vides mystiques, quiétudes inertes, bonnes en elles-mêmes parce que favorables au dépouillement de l'esprit, mais qui deviennent de dangereuses erreurs si l'on s'y attarde. De grands mystiques comme Ruysbroeck mettent en garde contre elles : il condamne ceux qui, repliés sur eux-mêmes, demeurent assis, immobiles et oisifs, pensant s'évanouir à eux-mêmes en s'enfonçant dans un repos naturel et dans un vide intérieur total :

« Ce repos n'est pas chose permise, dit-il, car il engendre en l'homme aveuglement et ignorance ainsi qu'un affaissement sur soi-même dans l'inaction. Une telle tranquillité est oubli de Dieu, de soi-même et de tàutes choses... elle est exactement le contraire du repos surnaturel qui consiste à se fondre d'amour, avec un regard nu, dans l'incompréhensible Clarté. Et ce repos en Dieu, plein de recherche, plein d'ardeur-.. qu'on poursuit de plus en plus après l'avoir trouvé, dépasse le repos de la simple nature, autant que Dieu l'emporte sur toutes les créatures. » 170.

La quête d'une paix toujours nouvelle n'est pas la stagnation dans un état que dénoncent aussi les Bouddhistes Chinois du Grand Véhicule [20] :

« Les Çrāvaka cultivent la vacuité, demeurent dans la vacuité et sont liés par elle. Ils cultivent la concentration, demeurent dans la concentration et sont liés par elle. Ils cultivent la tranquillité, demeurent dans la tranquillité et sont liés par elle... » 171.

Les philosophes çivaîtes du Cachemire distinguent eux aussi deux sortes de vide : l'un çūnya, vide proprement dit, et l'autre anākhya 'indicible', vide fécond entre tous.

Le premier vide, qui efface momentanément la dualité du corps et du monde extérieur, n'a pourtant rien d'un néant puisqu'il renferme des vestiges de la dualité, attachement au moi et aux êtres ou aux choses, dont on n'a pas connaissance en temps ordinaire parce que trop enfouis, mais qui émergent à certains moments difficiles. Est un adepte du vide (çūnyapramātri), nous le verrons, celui qui y demeure conscient. Par contre, un tel vide sera mort et stérile pour qui y perd toute conscience. Sur le plan cosmique, de même, le Sujet universel, conscient du Vide transcendant et total, a rompu sa relation avec l'univers diversifié, on le nomme en conséquence anāçritaçiva.

Le second vide, mais peut-on en toute rigueur le désigner ainsi? c'est ' l'indicible ' qui constitue en dernière analyse l'essence indifférenciée de la Conscience; bien qu'insaisissable, on ne peut le nier puisqu'on en a en quelque sorte conscience. Il correspond au Rien dynamique sur lequel je m'étendrai plus loin. Comme le vide précédent, il se présente à des niveaux différents de l'expérience mystique; mais si la Réalité qui se dévoile à ces niveaux est la même, elle varie pourtant en intensité, en expansion, en libre spontanéité. Le monde, qui était ignoré et parfois repoussé dans le vide proprement dit, se trouve ici assimilé par la conscience dès que les vestiges de la dualité, notions erronées et attachements, ont disparu. Le yogin peut dès lors appréhender le monde tel qu'il est, en jouir, le conquérir puis s'en détacher. Sa certitude est absolue du fait qu'il adhère parfaitement au Réel, indicible et certitude (pramiti) se montrant toujours indissociables.


Abhinavagupta 172 ne s'intéresse qu'à 'l'indicible' et considère avec méfiance le vide (çūnya) dont il connaît trop les pièges. Il refuse même de l'utiliser comme un moyen d'accès vers l'Indifférencié.

Cependant une ancienne école çivaïte, le Krama, lui accorde une certaine importance à condition de le dépasser, car s'il offre de réels dangers [21] pour qui, manquant de courage et d'audace, s'y enlise, il permet néanmoins de lâcher prise : le yogin ne se cramponne plus au moi ni aux choses, et découvre la tranquillité, l'absence de dispersion et un silence apaisé. Nous verrons aussi que la coagulation des doutes et des difficultés s'effectue dans ce vide et qu'il mène à la fonte propre au vide indicible.

En outre il se présente naturellement aux moments essentiels de la progression : le mystique ne peut en effet parvenir à un niveau supérieur sans quitter le niveau inférieur et, cette transition étant vécue comme un vide, il demeure plus ou moins inconscient entre un domaine dépassé et un autre non encore exploré qui s'instaure lentement, de nature plus subtile que le précédent, et que seule une intuition fine et bien exercée peut discerner. La pensée ne sait plus que penser, la volonté que désirer, le coeur qu'aimer, les facultés n'éprouvant donc que vacance.

À ces deux sortes de vide (çūnya et anākhya) président deux énergies divines opposées que nous allons envisager successivement : le vide passif se rattache à l'énergie divine de négation et d'exclusion (apohanaçakti) qui délimite l'Essence une et indéterminée; le vide dynamique infiniment précieux, «l'indicible», relève de l'énergie accueillante, la grâce, qui unifie et fait fondre les différenciations. L'énergie d'exclusion écarte, repousse, nie (apoh) et engendre le vide en cachant la plénitude originelle : elle cristallise et exclut en cernant ou en traçant des limites là où 'il n'y en a guère. Cette énergie, partout à l'oeuvre dans les états de veille, de sommeil et dans les diverses vacuités, transforme la vibration consciente de haute fréquence le spanda en un mouvement ralenti, oscillant entre les deux pôles du sujet et de l'objet; elle fait du grand souffle indifférencié de vie cosmique (prānana) le mouvement alternant, en constant déséquilibre, de l'inspiration et de l'expiration. La vibration naturellement apaisée n'est plus qu'agitation et l'homme, pris dans l'étau d'un déterminisme à double pôle, ne peut se fixer dans l'Un. Ainsi l'énergie d'exclusion détermine alternative et doute 173 : tout exclut tout, non seulement dans le temps, mais dans l'espace. Si la pensée dualisante propre à la veille se calme, les souffles s'équilibrent, s'unifient en un seul point et deviennent le souffle égal (samāna) de l'homme profondément endormi ou demeurant dans un vide mystique passif tel un cocon où s'arrête l'impact du monde; mais, au sortir de ce vide, oscillation et [22] alternative réapparaissent sans avoir perdu leur emprise. Ainsi ce vide horizontal ne peut à lui seul donner accès à une réalité supérieure.

Un Tantra faisant allusion à l'énergie d'exclusion qui agit par cristallisation déclare :

« Celui qui apprend de la bouche d'un maître ou des livres sacrés ce que sont l'eau et la glace, n'a plus de devoir à accomplir, cette présente naissance sera pour lui la dernière. » 174.

La Réalité est en effet comparable à une eau vive éternellement jaillissante que l'énergie coagulante transforme en glaçons. L'eau continue à couler, mais l'homme de désir, afin de s'en emparer, la transforme aussitôt en un morceau de glace, car son moi rend inerte tout ce qu'il touche. La grâce, au contraire, permet de percer entre les glaçons et d'atteindre l'eau vive en plongeant dans le vide ineffable, vide dynamique et vertical, par contraste avec le vide passif horizontal de l'énergie d'exclusion. À la grâce correspond un souffle différent, issu du samāna équilibre des forces en un point et nommé udāna parce qu'il s'élève tout droit. Ce « feu central » fait fondre les glaçons de la multiplicité en suscitant une vibration de plus en plus subtile dans les divers centres du corps, à mesure qu'il se creuse un passage vers le sommet du crâne.

La conscience fine et délicate, coulée vivante et non plus cristallisation stérile, recouvre sous l'influence de la grâce sa vibration initiale, spanda primordial ou Vie cosmique, dans laquelle tous les souffles ne forment qu'un. Au souffle udāna répond l'extase libre de notions (nirvikalpasamādhi ) et le vide dynamique d'une paix lucide et consciente. Des profondeurs insondables de ce vide indicible l'acte jaillit comme une flèche, instantané, sans devenir et imprévisible parce que spontané.

VIDE INTERSTITIEL

Est qualifié de roi parmi les yogin l'être audacieux qui délaissant d'un coup tout support, se détournant des moyens qui lui servirent à faire le vide, ne s'attache pas même à Çiva conçu comme l'objet de sa contemplation. Il est tellement épris d'unité et d'absolu que, dans son élan fougueux vers Çiva, il écarte brusquement les altematives et se forant dans l'entre-deux un passage voie interstitielle ou indicible vide il se précipite dans le domaine du milieu (madhyamapada) qui n'est autre que sa propre essence, origine dont toute chose rayonne. [23]

Il s'y installe définitivement et, de là, il répand sur les extrêmes qu'il avait repoussés, la lumière resplendissante du Centre. Puis, Centre et extrêmes unifiés en une seule clarté s'évanouissent, la pensée illuminée s'effaçant devant l'indestructible lumière.

Le yogīndra jouit alors de la liberté absolue découverte au coeur de l'univers dès qu'il échappe à l'engrenage inexorable du temps et du déterminisme causal, vivant dans un instant éternel.

Ainsi quelques êtres d'exception n'ont pas à franchir laborieusement les vides étagés ou samādhi passifs ; non retenus par doutes et fluctuations, irrésistiblement attirés vers le Centre, ils s'élancent de vide indicible en vide indicible tant est grande leur impatience et parfaites leur foi et leur certitude.

Certains Chrétiens tel l'auteur du Nuage d'Inconnaissance préconisent la percée dans l'entre-deux. À un jeune ami qui, hésitant entre jeûne et nourriture, silence et conversation, solitude et compagnie, lui avait demandé conseil, ce maître anonyme répondait en espérant qu'il ne serait pas « assez ignorant pour se lier par des voeux contrefaits à de pareilles singularités », car, sous couleur d'une sainteté qui ne serait en fait qu'un « pieux esclavage », il n'y aurait là que « destruction définitive de cette liberté du Christ qui est le vêtement spirituel de la plus haute sainteté. . . ». [24]

Et voici quel était son enseignement :

« Lorsque tu vois que ces pratiques peuvent avoir un usage bon ou mauvais, je t'en prie, laisse-les toutes les deux, car c'est le mieux que tu puisses faire si tu veux rester doux et simple (meak). Et laisse aussi les considérations et la curiosité de ton esprit qui veut savoir laquelle est préférable. Mais agis plutôt ainsi : mets l'une dans une main et l'autre dans l'autre, et choisis quelque chose de caché entre les deux, et qui, une fois obtenu, te permettra, en toute liberté d'esprit, de te saisir de n'importe laquelle des deux, selon ton propre gré et sans encourir aucun blâme.

« Tu me demanderas alors ce qui est caché là, et je te répondrai : c'est Dieu Dieu pour qui tu dois te taire s'il te faut te taire; pour qui tu dois parler s'il te faut parler; pour qui tu dois jeûner s'il te faut jeûner et manger s'il te faut manger.., et ainsi de suite... Car le silence n'est pas Dieu et la parole n'est pas Dieu... et il en est de même pour toutes ces paires d'opposés. Dieu est caché entre les deux, et aucune opération de ton âme ne peut le trouver, mais seulement l'amour de ton coeur. » 175.

Ce choix de Dieu, réalisé en écartant les extrêmes pour passer entre eux, se fait à l'aide du trait acéré et aveugle d'un amour ardent, lequel ne manque jamais son but. Puis, quand on a découvert Dieu dans l'entredeux, on le découvre dans les extrêmes ; que l'on jeûne ou mange, peu importe, la plénitude ne varie guère : « Choisis-le donc et tu parleras tout en gardant le silence, tu seras silencieux tout en parlant ; tu mangeras tout en jeûnant et tu jeûneras tout en mangeant et ainsi de suite. » Tel est aussi le sens de la 'voie du milieu' enseignée par les Bouddhistes Mahāyāna : « ne pas s'attacher à la vacuité et ne pas saisir la non-vacuité, voilà l'illumination subite». La vérité du chemin du milieu c'est seulement, d'après Chen-Houei, voir l'absence de pensée 176.

Mais par-delà encore, dès que les extrêmes être et non-être, vue interne et vue externe sont à jamais abolis, le chemin du milieu, lui aussi, disparaît : l'esprit n'étant plus prisonnier ni de la quiétude, ni de la distraction n'est que vacuité. En l'absence de pensées erronées, l'Éveil à son tour s'évanouit. C'est à cela que nous reconnaissons notre esprit propre, c'est là l'égalité d'esprit ultime (samatā).

Alors le mystique « plongé dans une quiétude constante, atteint l'immense, l'illimité, le permanent et l'immuable. Pourquoi cela? à cause du caractère insaisissable de la pure substance de notre nature propre... » 177.

Ces modalités du vide une fois définies, voyons comment on peut caractériser les diverses vacuités qui jalonnent l'itinéraire mystique.

Ruysbroeck distingue trois degrés élevés de la rencontre divine : le premier degré est un repos d'amour pur et essentiel. Le second, un sommeil en Dieu lorsque l'esprit se perd lui-même sans savoir ni qui, ni où, ni comment. Le dernier degré dont on peut encore parler, celui où l'esprit mort et éperdu plonge dans la ténèbre, un avec Dieu sans différence ni distinction, c'est la profondeur de l'abîme dans lequel il doit mourir en béatitude et revivre en vertus, c'est à-dire actif dans la vie ordinaire, accomplissant spontanément ce que Dieu veut et comme il le veut 178.

Suivant un plan analogue, mais en envisageant le vide par rapport aux niveaux de conscience et d'inconscience, j'étudierai d'abord les vides du dénuement, associés à la conscience ou à une demi-conscience ; puis [25] les vides totalement inconscients qui mènent au Rien; enfin le Rien et son efficace, c'est-à-dire, sur un fond permanent d'inconscience, connaissance et activité revenues, mais transfigurées.



VIDE DU DÉNUEMENT

Ce vide s'établit en trois étapes : détachement apaisé à l'égard du monde et du moi la conscience se vide de son contenu habituel; « coagulation » des doutes qui purifie la subconscience ; nuit spirituelle qui s'attaque au « sentiment et à la connaissance nue de l'être propre », l'ego s'effaçant à son tour.

VIDE ET DÉTACHEMENT DE LA QUIÉTUDE

En ce premier vide le Soi est saisi dans son intimité apaisée; le coeur repose dans la douceur d'un calme vide et silencieux ; les préoccupations s'évanouissent comme par magie; on y jouit sans se lasser de la simplicité de sa nature, de l'essence nue de son être. On y est conscient, mais sans faire acte de conscience.

Les Bouddhistes désignent par le terme dhyāna « la quiétude foncière et l'absence d'activité mentale » et la considèrent comme le « véritable samādhi de l'esprit » par contraste avec « la concentration du moi (intéressé) » 179 où subsistent effort et activité mentale. Par suite de cette concentration (samādhi), il n'y a plus de distinctions (vikalpa). Vacuité et quiétude originelles : voilà l'illumination subite 180.

En effet, c'est en ce vide que le mystique s'exerce inconsciemment à une appréhension subtile, son intuition devient ténue, délicate, la fine pointe de son esprit s'aiguise et il parvient à s'emparer de l'acte jaillissant et à vivre l'instant à mesure qu'il surgit. Plus tard, ce même vide s'approfondit au point de permettre un 'agir sans agir' dès que attachements et artifices ont disparu.

Les mystiques comparent cette phase au sommeil, yoganidrā des Indiens, état crépusculaire entre l'agitation de la veille et l'inconscience du sommeil sans rêve. Bien qu'exempt de pensée (nirvikalpa) on ne doit pas le confondre avec l'extase sans pensée dualisante à laquelle d'ailleurs il peut conduire lors de l'illumination de la Conscience. [26]

Le yogin plongé en ce sommeil, ayant tout oublié, jouit d'un état que les Upanishad décrivent comme la gaine de félicité. C'est probablement à cette même félicité qualifiée de totale (nirānanda) que fait allusion Abhinavagupta : elle apparaît dans le vide au moment de l'arrêt complet du souffle 181.

Tantôt surnage seule une connaissance obscure se détachant sur un fond de vacuité, tantôt une impression d'activité si connaissance et désir se sont évanouis. Les uns n'éprouvent aucun sentiment agréable. Les autres ressentent un plaisir qui dépend du souffle devenu égal au moment où inspiration et expiration s'apaisent dans la vacuité du coeur, hors d'atteinte des sens et de la pensée. Généralement, corps et monde extérieur demeurent à peine perceptibles, à l'arrière-plan.

L'auteur du Nuage d'Inconnaissance dans son Épître à la direction intime (ch. VI) conseille de n'éprouver aucune confusion à s'endormir dans une aveugle considération de Dieu tel qu'il est, puis il ajoute :

« Et c'est à juste titre que l'on compare cette oeuvre au sommeil, car de même que, dans le sommeil, cesse l'usage des sens corporels afin que le corps puisse se reposer en nourrissant et fortifiant la nature corporelle ; de même, dans le sommeil spirituel, les vaines recherches de nos esprits égarés, les raisons imaginaires, sont tout à fait paralysées et réduites à néant, afin que l'âme simple puisse dormir doucement et se reposer dans la contemplation aimante de Dieu tel qu'il est, en nourrissant et fortifiant pleinement la nature spirituelle. » 182.

Sainte Thérèse d'Avila appelle un tel repos ' sommeil des puissances ' :

« Je dis sommeil, écrit-elle, parce qu'il semble, en effet, que... l'âme est comme endormie ; elle ne dort pas complètement et elle ne se sent pas non plus éveillée. » 183.

Les Taoistes aussi font grand cas de la paix dans le vide, état indéfinissable où l'on arrive à s'établir. Quelqu'un demanda à Lie-tzeu :

«Pourquoi tenez-vous le vide en si haute estime? Le vide, répondit Lie-tzeu, ne peut être estimé pour lui-même, mais pour la paix qu'on y trouve... Si l'on veut être sans nom, rien ne vaut le silence, rien ne vaut le vide. Par le silence on atteint ses demeures. Mais celui qui prend, celui qui donne perd ses demeures » (ch. I).

Et Tchoang-tzeu disait que pour se laisser aller au fil de l'évolution universelle et devenir un vrai sage, il suffisait d'oublier les êtres, d'oublier [27] le Ciel, de s'oublier soi-même. Par cet universel oubli, l'homme s'identifie au Ciel (ch. XII).

De façon concise, les maîtres taoistes dégagent les traits distinctifs de ce premier vide : paix, silence, découverte de ses propres assises et oubli s'étendant à tout.

Voici maintenant quelques témoignages modernes à ce sujet :

« Durant quelques années j'ai vécu dans un état crépusculaire : effacées les modalités ordinaires de la conscience : impressions sensorielles, désirs, images, souvenirs. Ma pensée ne fonctionnait guère. Si une idée même insignifiante se présentait, elle m'accablait d'un poids insupportable. J'avais perdu tout intérêt à l'égard de mon corps et de mon entourage. Je demeurais des heures sans bouger, sans cligner des paupières, savourant chaque seconde à la fois, sans me soucier ni du passé ni de l'avenir ; j'étais infiniment heureux et ne faisais jamais aucun projet, moi précédemment si actif et incapable de rester un seul moment tranquille. Je gardais juste assez de conscience pour effectuer les tâches immédiates et indispensables, mais de façon automatique et lente, dans l'oubli perpétuel et une grande vacance.

Je n'entrais pas dans ce vide de temps à autre, j'y vivais, tout en côtoyant sans cesse la plénitude, car m'enfonçant soudain dans un vide plus profond, j'émergeais dans la plénitude, vide et plénitude constituant un cycle déterminé.

Je me mouvais comme en un rêve, dans un univers ouaté, estompé, errant pendant des heures, marchant très vite ou très lentement, voyant sans voir et à quelques pas devant moi, juste ce qu'il fallait pour éviter l'obstacle, mais sans reconnaître les passants ni pouvoir formuler une parole. La conscience qui surnageait en ces états variait selon les heures : tantôt je ne percevais que ma propre respiration si légère dont la douceur m'enchantait. Le plus souvent j'éprouvais une vibration continue procédant du coeur. À d'autres moments j'avais l'impression de flotter, allégé de tout poids, dans une immensité sans limites. Vacuités légères, transparentes... vacuité opaque, vacuités à perspectives infinies qui amènent la conscience à se dilater divinement.

Tantôt n'affleurait en ce vide qu'une impression ténue de félicité dont je ne pouvais dire si elle était continue ou sujette à interruption. Tantôt s'imposait uniquement une conscience uniforme dégagée de toute spécification, celle de mon immuable essence. »

Après ce récit d'ordre général, portant sur une expérience de longue durée, voici des exemples d'approfondissement du vide au cours de moments d'absorption, tels qu'une autre personne les rapporte :

« Juin. Je prends conscience d'un feston de petites pensées légères qui frémit sur le bord de ce fond de grand vide. Je prends conscience au-dessous : c'est un frissonnement de jubilation impalpable. Je regarde plus profond encore : fine, à peine perceptible, mais puissante, vibration [28] au tréfonds du coeur. C'est elle la source. ( J'ai pris conscience dans le but de répondre à votre question, normalement je serais restée dans un vécu direct sans ces prises de conscience qui toutefois, le vide étant bien établi, n'ont rien dérangé. Elles-mêmes sont d'ailleurs fines et subtiles, et surtout comment dire? elles n'engagent pas l'ego : elles fusent et retombent sans le provoquer à réaction, car il dort d'un grand sommeil peut-être est-ce cela le fond de grand vide : le sommeil de l'ego qui entraîne la disparition de son champ habituel.)

« Juillet. Je m'abandonne au vide qui fait le désert autour de moi : plus de jardin, ni de soleil... qui fait le désert en moi : plus de perception, pas même cette quête obstinée... qui fait un désert de moi, immensément, longuement. Mais voici que le vide s'est mué en félicité : au centre, au coeur de l'immense, quelque chose palpite et irradie, alors, peu à peu, presque insensiblement, tout mon être, si vide que je ne le sentais plus, se trouve envahi de paix, de joie et de douceur, le corps lui-même éprouve un bien-être souverain. En fait 'paix', 'joie' sont des aspects que j'isole, pour les besoins du langage, d'une totalité insécable, ce ne sont que des images d'approche, car l'impression est spécifique, indicible et foncièrement une.

« Printemps 1968. Pendant une grande partie de la nuit, samddhi d'une texture toute nouvelle et d'une ineffable délicatesse. Comme à chaque nouvelle étape, le vide change de qualité ou ce qu'on prend pour le ' vide ', c'est-à-dire un vidage de tout l'humain ou ce qu'on prend, à chaque nouvelle étape, pour 'tout' l'humain. Plus ce vide se creuse, plus ce qu'il révèle est beau, inouï. Chaque fois c'est inattendu. Chaque fois c'est une merveille plus grande qui apparaît comme l'ultime vérité, l'ultime félicité. J'en prends une fine conscience qui pourrait ne pas avoir lieu, et par moments je prends une légère conscience de l'anéantissement, point trop, car si cette dernière durait ou se précisait, la félicité risquerait de s'atténuer. »

Remarquons au passage cette expérience assez peu fréquente de plénitude et d'anéantissement simultanés.

Une sensation de vertige accompagne souvent les états de vide; elle peut même atteindre une grande intensité :

« Hier soir, dans mon lit, impression fantastique de vertige, comme si j'étais lancée en tous sens pendant une ou plusieurs minutes, violemment. Plus aucun point d'appui ni de référence : on ne sait plus si l'on a la tête en haut ou en bas, ni s'il y a des côtés. À cette impression assez effrayante je me suis abandonnée avec confiance, car j'ai compris de suite qu'elle était d'ordre mystique. »

On pourrait insister sur la plénitude de ces apaisements, pourtant leur valeur dépend du vide de plus en plus profond qu'ils comportent; ce vide, en effet, non seulement permet l'éveil et ouvre la voie à la plénitude, mais il joue aussi un rôle de transformation radicale bien que [29] progressive, qui concerne la personne entière. Là, et uniquement là, tout se défait, tout change, là de nouveaux germes sont semés, croissent et s'épanouissent. Vacuité et subtilité s'approfondissent simultanément.

Dès le début, la pensée est touchée : préjugés, erreurs, étroitesses tombent; une ample vision unifiée de l'homme et de l'univers se fait jour, se précise, supprimant angoisse et confusion. Plus tard, cette connaissance elle-même, intuitive certes, mais encore à double pôle, s'effacera à son tour devant la pure révélation du Soi, qui comble l'esprit plus qu'aucune connaissance ne peut le faire.

Sur le plan du coeur, la sensibilité et l'intuition s'affinent, les sentiments se décantent; la passion ardente, la jalousie à l'égard de l'être aimé, le besoin de possession se calment et font place à une tendresse affectueuse où subsiste un certain attachement. Puis, lorsque les résidus du sentiment sensible et égoïste ont disparu, le sentiment qui demeure est si profond que le mystique en est à peine conscient ; il chérit l'aimé plus que lui-même puisque, sans hésitation, il se sacrifie pour lui. À ce stade il ne sent plus son amour, il ne le proclame plus, mais ses actes en portent témoignage. L'amour véritable commence ici, dans l'oubli du moi et de l'autre : plus de retour sur soi, plus d'objet séparé; identifié à l'aimé, comment pourrait-il dire 'j'aime'? Comment pourrait-il penser à celui qui réside dans l'intime de son être, se confond à sa substance? Alors, que l'aimé vive ou meure, qu'importe ! Ainsi le coeur est vraiment vide, il n'a plus ni passion, ni émotion, ni attachement. Quelque chose qui ressemble à l'amour le remplit, ou plutôt il n'est plus qu'amour.

Sur le plan de la volonté, il se passe une évolution parallèle à celle du coeur. La volonté n'est plus tendue vers ses satisfactions habituelles et cesse d'osciller sans fin entre prendre et rejeter; elle s'assouplit et se dégage, orientée vers un seul but, obscur il est vrai. La vacuité porte ici sur l'intentionnalité, ce que l'Inde appelle arthakrijākāritva, ou « préoccupation prévoyante» de Heidegger, c'est-à-dire la préoccupation de l'homme pour son individualité en tant que telle. L'ego une fois éliminé, le Je profond se dévoile, libre des tourments vis-à-vis de soi et des autres, caractéristiques de l'ego.

Ainsi, l'attitude générale à l'égard de la vie se modifie, mais pour que pensée, coeur, volonté, activité soient réellement purifiés, il faut que le vide, s'étendant aux couches du subconscient, recéleur des conditionnements auxquels nous obéissons d'ordinaire, opère (après une phase d'affleurement au niveau conscient) leur dénouement puis leur effacement, selon un processus que je nommerai « coagulation », en empruntant ce terme à l'école çivaîte Krama. Peu de mystiques échappent à ce travail [30] dramatique et douloureux. Le vide spontané présente en effet deux pôles de coloration opposée : l'un, qui vient d'être envisagé, tend vers la félicité; aussitôt les préoccupations disparues, les tendances fusionnent dans un bonheur apaisé et très pur où l'on se sent léger et libre; l'autre, dont l'étude va suivre, s'accompagne d'un sentiment d'abolition, ayant pour tonalité angoisse et tension pour la première phase, et désespoir implacable pour la seconde. L'ego est alors en travail.

VIDE ET COAGULATION

Le système Krama fait allusion à la coagulation dans ses hymnes à la déesse Kālî 184 et la désigne par le terme rodhana. Lorsque le yogin pénètre dans le vide, il est à son insu la proie de tendances et vestiges obscurs et sans objet, ensemble de craintes, de doutes, d'habitudes de penser, d'attachements sournois, ainsi que des impressions subtiles déposées par les événements passés. Ces résidus inconscients, imprégnations (vāsanā et samskāra) constituent des obstacles épars et informes auxquels le yogin ne peut s'attaquer ni durant la veille, où son activité trop tendue ou trop dispersée les recouvre, ni durant le sommeil sans rêve, faute d'une attention vigilante, ni non plus durant les rêves, où la coagulation s'effectue, mais partiellement et de façon fugace, sans la prise de conscience qui facilite le dénouement des noeuds. Même dans les états mystiques conscients et apaisés, il ne consent pas à coaguler ses doutes et à faire face à ses difficultés de peur de retomber dans le devenir et ses soucis. En conséquence, sorti de l'absorption paisible, il redevient esclave de ses habitudes et ne progresse pas. C'est donc uniquement dans un vide spécifique, à demi-conscient et comparable au sommeil, que les résidus prendront consistance, et pour celui-là seul qui vit dans la quiétude et qui a un maître averti. Étant donné le désencombrement des tendances grossières de la veille, quand pensées, distractions, sentiments s'atténuent, la coagulation peut se faire. Alors les doutes et les problèmes se réveillent et sont dragués jusqu'à la surface en vue de les mieux détruire. Le yogin coagule l'ensemble des résidus sur un point vital : jalousie, peur de la mort, etc., où son être tout entier se ramasse dans la lutte, bloqué avec intensité sur un seul doute devenu une véritable obsession.

Signalons ici plusieurs dangers : s'il n'a pas de maître, les forces inconscientes qu'il éveille peuvent le dépasser ; si, d'autre part, la coagulation dure indéfiniment, il n'échappe plus à la vacuité, le bloc forme [31] un obstacle invincible et, l'élan se trouvant brisé, le yogin s'enlise dans un vide stérile chaque fois qu'il se concentre; ou encore, si la fonte s'effectue avant que la coagulation ne soit achevée, des cristallisations demeurent et le yogin devra recommencer, en des circonstances souvent défavorables.

C'est donc au moment précis où la coagulation atteint sa maturité que la fonte doit se produire spontanément. Avec un bon maître, coagulation et fonte se succèdent sans arrêt : le disciple concrétise doutes, alternatives, en fait un bloc, et dès que celui-ci a fondu, l'élan se renouvelle, la vie s'écoule librement et un grand progrès a lieu. Puis il recommence, mais à un niveau plus profond et plus subtil jusqu'à ce que son subconscient soit entièrement purifié.

Pour faire fondre l'obstacle des doutes, et par un vide devenu vibrant parvenir au vide indicible, il faut, d'après un texte sacré, l'élan aveugle d'un tourbillon (bhramavega ) sans aucune discrimination, l'adepte portant à son paroxysme toute son énergie en vue de la ranimer et de la faire vibrer. Si la pensée surgit, la fonte sera interrompue.

Le système Krama 185 préconise de son côté de méditer sur la roue des énergies qui a pour moyeu le Coeur ou le Soi, Centre à partir duquel elle se meut très vite en tourbillonnant et se déploie en plusieurs cercles : pensée et organes sensoriels pour parvenir à la périphérie où le mouvement ralentit. Puis à nouveau s'effectue le retour vers le centre, à mesure que la vibration recouvre sa haute fréquence. Le déploiement correspond à la coagulation des alternatives, le reploiement à leur fonte. Afin de détruire les traces inconscientes et résidus de l'objectivité, l'adepte doit évoquer la roue sous son aspect grossier, c'est-à-dire tirer vers l'extérieur, ou la périphérie, les ultimes obstacles pour qu'ils se manifestent en toute leur puissance. Lorsqu'il en a pris une claire conscience, la roue, dans sa rotation de plus en plus rapide, entraîne les résidus vers le centre et les dissout. Le méditant ne perçoit plus alors ni objets, ni connaissances, le mouvement même semblant aboli tant la roue tourne vite, les différenciations happées par le Centre le Soi parfaitement révélé. La fonte achevée, le mystique pénètre en une fraction de seconde dans le Vide indicible.

Ce processus de coagulation et de fonte (rodhana et dravana de l'école Krama) est connu également du Bouddhisme Mahāyāna, qui le transmit par l'intermédiaire des Chinois aux maîtres du Zen ; il prit alors la forme du koan. [32]

Lorsque la coagulation est déjà bien avancée, s'étant effectuée sur des obstacles particuliers, le mystique n'est plus arrêté par aucune entrave détectable; son être maintenant unifié et purgé, ne se présente plus qu'un empêchement : cet être même. Alors une nouvelle et demière coagulation reste à faire.

N'est-ce pas à cela que fait allusion l'auteur du Nuage d'Inconnaissance quand il recommande de se livrer constamment à la considération et à la contemplation aveugle du péché ramassé en un bloc, sans examiner tel ou tel péché en particulier ?

“... tu dois toujours sentir le péché comme une masse horrible et fétide, tu ne sais quoi, entre toi et ton Dieu; et cette masse n'est autre que toi-même. Et tu dois considérer qu'elle est unie et congelée avec la substance de ton être, pour ainsi dire sans distinction” (ch. 43).

L'évocation du péché où le moi apparaît comme une charge pesante doit être ininterrompue, ainsi que la désolation spirituelle qui l'accompagne et dont dépend l'oubli de soi et de toutes les créatures :

“Si le sentiment et la connaissance nue de ton être propre étaient détruits, tous les autres obstacles le seraient du même coup” 186 (ch. 44).

La parfaite affliction spirituelle est donc pour le mystique “de savoir et de sentir non seulement ce qu'il est, mais (bien) qu'il est” 187 (ch. 44).

Il faut alors “une très grande tranquillité et une disposition, tant du corps que de l'âme, tout à fait saine et pure” (ch. 41), et le cri inlassable : “péché, péché!” est “d'autant meilleur qu'il reste dans le pur esprit, sans aucune pensée particulière et sans être prononcé” (ch. 40).

La vigilance centrée sur l'oubli de soi-même et dans le désir de perdre le sentiment de sa propre existence doit se faire dans une sorte de vide ensommeillé et non dans la tension du corps et de l'esprit : “demeure assis tranquillement comme pour dormir, tout absorbé et plongé dans l'affliction” (ch. 44).

Ici comme dans le système Krama, semble-t-il, la coagulation est soumise à plusieurs conditions : elle doit d'abord s'effectuer dans le vide, pensée et sentiments habituels étant supprimés afin d'être mieux saisis en leur source ; quand toute manière de connaissance et de sentiment à l'égard des créatures a disparu, “l'œuvre” 188 que veut ce livre – [33] ébranlement soudain, élan nu et pur qui jaillit avec force vers Dieu s'accomplit dans l'oubli de soi et d'autrui, et dans le dégoût de tout ce qui n'est pas Dieu.

C'est donc “un aveugle élan d'amour” qui délivre du péché le pesant fardeau de soi-même obstacle à l'union définitive ; élan aveugle, car s'il était clair il relèverait de la pensée discursive, et lucide, il se confondrait avec l'extase ou vide indicible des çivaïtes.

Lorsque l'affliction s'intensifie au point de s'attaquer au “sentiment de l'être nu”, elle se confond avec les tourments de la nuit mystique.

NUIT DE L'AMÈRE DESTRUCTION

Certains êtres, n'ayant nul besoin de coaguler le doute vont directement de la félicité apaisée à la vacuité qui consume comme un feu dévorant. Comme ils n'ont pas perdu leur calme impassible, le vide leur semble d'autant plus pénible à supporter : en effet, ce qui était repos dans la plénitude devient immobilité dans un vide sans fond où ne règnent que nausée, impuissance et silence implacable. Tant que les pensées déferlent en une course éperdue, aucune joie, aucune douleur ne vous atteignent vraiment, de multiples distractions vous en tirent sans répit. Mais dès que l'on entre dans ce vide et son dénuement, ne peuvent subsister que bonheur parfait ou nuit de la mort.

Une grave erreur serait de confondre ce vide avec un retour à l'état normal précédant la découverte de l'intériorité, ce qui causerait seulement une détresse ordinaire. Le vide qui s'agrandit d'un coup et engloutit tout est d'une autre nature, il vous laisse désemparé, suspendu entre deux univers : l'un le monde que l'on a depuis longtemps quitté, l'autre, ce domaine illimité et obscur où l'on avance à tâtons, sans comprendre. Phase essentielle dans un total dépouillement intérieur, il dure de longs mois et même des années, c'est le 'deshacimiento', 'défaisance' de l'ego, purification passive si bien décrite par saint Jean de la Croix dans la Nuit obscure.

Si l'on ne peut en donner la moindre idée à qui ne l'a pas traversée, on peut essayer de déterminer son champ de mort : l'anéantissement n'épargne rien, le monde entier n'offre aucun intérêt, il semble vide, plus même il se défait en une constante annihilation contre laquelle on ne peut se défendre. Nul plaisir des sens ne vous attire, ni la musique ni la poésie tant aimées, ni les plus beaux paysages; soucis et maladies vous laissent indiiférent. On n'aspire qu'à la mort.

Les facultés unifiées dans la paix à l'étape précédente sont désormais [34] paralysées ; elles ne veulent ni ne peuvent fonctionner, toutes également touchées et au même moment : mémoire, imagination, pensée se vident, d'où un oubli rongeant ; les idées se font rares et traînantes et l'on est comme précipité dans un gouffre dans lequel on perd pied sans pouvoir se raccrocher à l'armature protectrice des notions et des habitudes mentales. Le coeur est aride, sentiments et désirs le quittent. La volonté ne veut qu'une seule chose qui lui échappe et dont elle ne sait rien. Incapable d'accorder un regard à quoi que ce soit, on se sent dénué de tout, faible et inintelligent, égaré dans d'épaisses et lourdes ténèbres. Le moi se prend en dégoût. Mais ce sentiment d'indignité n'est pourtant pas d'ordre moral, car il ne s'y mêle aucune culpabilité ; plus profond encore, il tient à l'être même.

C'est ainsi que le mystique est dépouillé de toutes manières de comprendre et d'aimer, dans l'unité d'une profonde vacuité et dans la certitude du néant, un néant qui le mine sans répit ; il ne peut qu'attendre sans le moindre allégement, solitaire et indifférent, dans l'ennui et la misère intérieure.

Ce vide spécifiquement mystique, au cours duquel l'homme traverse la nuit spirituelle et supporte la destruction de son moi sans être lui-même détruit, doit se distinguer de cas en apparence voisins, mais en fait opposés. D'abord le vide intérieur du faux sage d'occident, vu à travers la littérature moderne ne relève même pas de l'annihilation de l'ego ; le moi exalté se défend et se drape dans son expérience d'absurdité, d'où une attitude cynique et sceptique. Les nuits, dont romans et essais contemporains 189 offrent des exemples, ne correspondent en aucune manière à la réalité que vit le mystique. Celui-ci n'a pas de lutte, d'angoisse, de doute, il est tellement au-delà ; il ne cultive ni n'exploite sa douleur bien que pas une seconde il n'y échappe. La vie ordinaire continue pour lui sans que ses amis s'aperçoivent de rien, car il ne paraît pas abattu ; il garde un sens de l'humour toujours prêt à fuser, à la façon d'un condamné à mort qui plaisante en dépit de son désespoir.

En second lieu, et ce cas illustre les graves dangers auxquels s'expose la destruction de l'ego, l'expérience spirituelle peut avorter si le processus s'arrête à mi-chemin. Que la première étape de pacification n'ait pas été assez poussée, et le mystique stagne dans le vide ; s'il n'a pas un maître capable de l'en tirer, il lutte alors pour rattraper ce qui lui échappe, d'où un état de vide terne et sans issue. [35]

Enfin la mélancolie offre un cas d'altération pathologique de l'ego qui peut, de l'extérieur, prêter à confusion avec la véritable nuit spirituelle. Pour le mélancolique tout s'effondre, y compris ses forces physiques ; dans une complète asthénie, la pensée ralentie, immobile et figé, il se concentre sur sa douleur et ressasse son indignité. Il se sent éminemment coupable, car il a perdu l'estime de soi en cela son ego n'est pas anéanti, mais dévalorisé, d'où l'aspect dramatique et spectaculaire de son deuil. Le temps arrêté, rien d'heureux ne peut plus se passer pour lui. Il reporte rétrospectivement son état actuel dans le passé et annule tout ce qu'il y avait de positif dans sa vie ; il n'y voit rien de bon, persuadé qu'il a toujours été coupable et malheureux. Le suicide que certains de ces malades commettent, loin de réaliser le dépouillement de l'ego, constitue l'acte égoïque suprême, une autopunition intense.

Le mystique au contraire a eu précédemment une longue expérience fondamentale de paix, de plénitude et de repos complet ; il possède la stabilité, ses tendances sont unifiées. Il sait qu'il a eu autre chose et se souvient, quoiqu'il ne puisse imaginer son bonheur passé. Même submergé par le sentiment de sa propre indignité, il ne doute pas, ne vacille pas. D'autre part, ce qu'il a perdu n'est pas l'estime de soi, c'est le divin, et tout au long de la nuit il reste branché, aimanté sur la Réalité éprouvée auparavant et qui n'a pas vraiment disparu bien qu'il se sente douloureusement privé de contact avec elle. Impuissant il assiste à la mort du moi, sans drame, sans autopunition, sans jamais se complaire à sa douleur. Il ne souffre d'aucun épuisement, ni d'asthénie, ni d'insomnies, s'adonnant sans goût à une activité normale.

Une autre différence est à noter : à l'inverse de ce qui se passe chez le mélancolique, le mystique, une fois la nuit achevée, découvre une plus grande plénitude, le calme est plus profond, le détachement plus complet. Il conserve le souvenir précis de cette vacuité et reconnaît combien elle lui fut précieuse ; comprenant son sens et sa valeur, volontiers il y retournerait : sans elle pas de mort totale à soi-même ni de véritable plénitude. Il faut être vidé de l'accessoire multiple pour être rempli de l'unique essentiel. Mais cet essentiel, on ne peut le reconnaître au début parce que trop délicat, insolite, et indifférencié ; on éprouve donc seulement le vide qu'il creuse afin de s'y loger.

Précisons enfin que pour le mystique, c'est le maître qui, sous l'influence de la grâce, précipite à un certain moment son disciple dans le vide et la nuit, et lui encore qui l'en tire dès que le vide a fait son œuvre ; il veille sur lui, inaccessible et silencieux, sachant combien cette phase importante comporte de dangers. [36]

Un tel détachement n'est pas à la portée de l'homme sans une intervention directe de Dieu ; lui seul, soutient Tauler, peut purifier l'esprit créé en l'arrachant à tout ce qui n'est pas l'absolue ténèbre et en le transportant au-dessus de l'être jusque dans l'Esprit incréé de Dieu. Au chemin lumineux Tauler oppose ainsi le chemin obscur des épreuves :

« Les hommes qui sont conduits par ce chemin ne doivent rien boire qui puisse produire en eux une ivresse, comme c'est le cas de ceux dont nous venons de décrire la joie... (Ils) sont mis et poussés sur un étroit chemin, où tout est sombre et sans consolation, où ils ressentent un insupportable tourment, et qu'ils ne peuvent pourtant point quitter. De quelque côté qu'ils se tournent, ils ne trouvent que profonde misère, désert, désolation, ténèbre. C'est là qu'ils doivent entrer et s'abandonner au Seigneur sur ce chemin aussi longtemps qu'il lui plaît. Et enfin le Seigneur fait comme s'il ne savait rien de leur tourment : c'est une insupportable indigence et un profond délaissement, et pourtant ils doivent s'y abandonner... »

Il dit encore : « Ces hommes sont dans la plus vraie, la plus profonde pauvreté, et dans un complet renoncement à eux-mêmes. Ils ne veulent, ils n'ont, ils ne désirent rien d'autre que Dieu et rien de ce qui concerne leurs nécessités personnelles. Il leur arrive souvent de travailler dans la nuit, c'est-à-dire dans l'abandon, dans la pauvreté, dans d'épaisses et lourdes ténèbres, dans l'absence de toute consolation, si bien qu'ils ne trouvent aucun appui, qu'ils ne rencontrent ni ne goûtent aucune lumière, aucune chaleur. » 190.

Ruysbroeck décrivant, dans le Livre de la plus haute vérité (ch. VII), le terrible mal et la sombre misère de l'homme à qui Dieu se cache, insiste sur la liberté et l'égalité d'esprit que confère la Nuit. Si l'homme abandonne librement, et sans tristesse de coeur, sa volonté propre et laisse faire Dieu, le ciel remplira bientôt pour lui l'enfer. Alors, que la balance de l'Amour monte ou s'abaisse, tout désormais lui semblera égal et il demeurera toujours libre et impassible.

VIDES INCONSCIENTS

Au sortir de la nuit, l'âme est établie en une telle paix qu'elle est comme silencieuse et endormie. Elle jouit de plus en plus souvent de précieuses inconsciences échelonnées tout au long de l'itinéraire mystique et qui peuvent durer de quelques secondes à plusieurs heures.

On ne doit pas les confondre avec le sommeil sans rêve ni le sommeil [37] spirituel (yoganidrā) : il arrive que, les yeux ouverts, on garde l'attitude inconfortable de l'instant où l'inconscience vous a surpris : debout, le verre aux lèvres par exemple. Un vacarme qui vous tirerait du sommeil ne peut vous rendre à la conscience ordinaire. Quelques minutes de cette inconscience reposent mieux qu'une nuit d'un profond sommeil.

Le vide porte sur une suppression totale de la conscience normale et du sentiment de notre propre existence. La pensée s'est tue, la conscience et la félicité mystiques des débuts se sont endormies ; quelque chose dont on ne sait rien, mais plus subtil et plus large a pris leur place; une énergie spécifique flue spontanément sans faire retour sur elle-même, ni se diviser en un sujet et un objet. Plus de durée vécue, tout se passe à un autre niveau. Le mystique perd le sentiment du temps écoulé, ne sachant si le vide a duré une seconde ou quelques heures, tandis que dans le sommeil il conserve un sens approximatif du temps. Autre chose à noter : avant de revenir à la conscience normale, il parcourt des stratifications celles de ses expériences mystiques antérieures lui permettant d'évaluer de quelles profondeurs il remonte. Mais il ne se souvient pas clairement de ce qui précéda ce retour, l'acte de mémoire ne pouvant s'effectuer dans un tel vide.

Sur ce retour je livre un témoignage moderne :

« L'absence de tout Avant, et la conscience pure de là.

Le vide absolu où vibrait cette pure présence de rien.

En ce vide le bondissement retenu

l'étonnement fasciné par l'arrêt du temps

l'immobilité mi-close de l'étonnement

l'absence annulant l'étonnement de l'absence qui pourtant s'y love.

Conscience de rien.

L'oubli de moi, la conscience annulante de cet oubli

la joie sans fond de cette annulation

la stupéfaction de la joie

l'annulation intensifiante de cette stupéfaction par son identité à l'évidence et la dissolution incessante de cette annulation, de cette stupéfaction, de cette joie, de cet oubli dans le jaillissement perpétuellement immobile d'être là.

Pur de tout passé, vierge même de la conscience de cette pureté, absolument arrivant ici.

Mais d'où?

La question à peine effleurant la fluidité la fit trembler et ébranla le temps.

En un rien de temps, le temps de maintenant, celui de l'écriture, une distance infinie se détendit à partir d'un asymptotique zéro et [38] je touchai la première escale à peine un léger choc, la mère de la toute enfance, un sourire ensoleillé

un saut, un deuxième jet plus lent, la femme apparut, celle de la rencontre originelle

et à peine touchée,

encore une trajectoire à la courbure plus douce, un tour de l'invisible manège et je suis amené enfin à moi, le fil entier en quelques secondes s'est déroulé, toute la mémoire de moi retrouvée de cette existence et un dernier voile où un arrêt encore était tapi s'écarte sur le souvenir de quelque chose de sablonneux, une douceur coalescente qui prit avec précaution le nom de « hier » en chutant avec mollesse sur le « maintenant ».

La familiarité alors se réveilla, pourtant éblouie, ruisselante, férocement heureuse.

Mais je puis dire autrement. Voici :

Coup de conscience absolument pure. Un là indicible.

Choc nu : « quelque chose » a disparu ou « manque », mais quoi?

Choc encore, plus intense, ondes centrifuges : c'est « l'avant » qui n'est pas là. Il devait y avoir un « avant ». Mais toute trace en est absente. Ce n'est que la conscience de l'oubli d'un « avant ».

Un vide surgit : béance de l'avant. L'« avant » est là, mais vide vide de quoi?

Or du fond de ce vide, une remontée étrange s'éprouve : moi, c'est moi moi pur, sans mémoire, sans passé. Maintenant je suis là et c'était donc moi qui avais disparu? Un soupir profond réintègre toute présence familière, et sans effort enfin, comme un immense soulagement, une déception très douce, tout est revenu en deux petits coups jusqu'à la soirée d'hier...

Note. C'est maintenant, dans l'écriture, qu'est dit : « Au début, il n'y avait pas d'avant ». Le pur commencement ne se sait pas commencement. Mais il le devient immédiatement dès qu'un quantum de temps « apparaît » pour le constituer comme commencement. De ce côté-ci, cela apparaît comme moment originel. Mais de l'autre? Il n'y a pas d'autre côté.

Dès que du temps se fut écoulé (et je ne veux pas dire par là que cet écoulement fut en quoi que ce soit une « cause »), la pure conscience-de-là prit figure d'un « éveil », d'un commencement incompréhensible. Aucune succession, aucune causalité (ceci est tautologique) n'est à être mise ICI.

L'oubli portait sur le Moi. Pourquoi écrire maintenant le et M majuscule? C'est qu'il est difficile d'écrire : 'moi', j'avais disparu.

QUI, en effet, éprouva ce qui est écrit ici, QUI s'en souvient? Aucun truquage, aucune contorsion stylistique ne viendront à bout de la réponse qui s'impose grammaticalement : c'était moi. » [39]

Un second témoignage fait état d'une inconscience prolongée que les Bouddhistes désignent par le terme 'asamjñîsamāpatti', c'est-à-dire extase spontanée et dépourvue de notions et d'images puisque l'activité mentale n'y a plus cours :

« Un jour, je me souviens, mon corps demeura inerte durant des heures. Puis, au sortir de ce vide totalement inconscient, la vie reprit peu à peu et, me semblait-il, au niveau des molécules. C'était un malaise effroyable, une souffrance jamais éprouvée. »

Une autre personne, après une inconscience de plusieurs heures dans la journée, note au réveil :

« Une impression étrange, mon corps est si lourd, si enfoncé dans le lit, comme un roc, presque au-dessous de moi que je me demande s'il est mort ou vivant. Réveil rapide pourtant. »

Mentionnons aussi une absorption quasi instantanée : le regard devient fixe, les yeux grands ouverts, on voit sans voir, abîmé dans le Soi.

Grâce au vide du dénuement, le 'je' façonné et impur (que l'Inde nomme ahamkāra), après avoir perdu ses possessions, est détruit; puis, le 'je' naturel et profond qui demeurait encore, meurt à son tour dans la Nuit. Néanmoins l'anéantissement n'est pas complet tant que le mystique n'a pas obtenu la nudité essentielle en s'immergeant dans le 'Je' universel. Pour parvenir à ce niveau cosmique, les traces d'attachement et d'habitudes ancestrales qui subsistent dans son inconscient doivent être détruites, à l'aide d'une vacuité nue, aveugle, qui l'amènera au Rien.

Cette vacuité, issue de la ferveur et du détachement, apporte un apaisement bien supérieur au vide de la quiétude, et l'inconscience y atteint une profondeur ineffable. Vide mystérieux, infus, qui s'accomplit au tréfonds de l'âme et dont on sort plein de force et de vibrations. Parallèle aux autres vides, mais plus essentiel qu'eux, il s'instaure d'abord en présence d'un maître et dure alors une demi-heure. Le moi commence par résister, il a peur, et pendant quelques minutes, le disciple se refuse à plonger dans les ténèbres, préférant s'agripper à de menus soucis. Mais, après un temps, il s'adonne spontanément à des plongées répétées et se vide ainsi de tout ce qui est relatif et déterminé, perdant de vue et soi-même et le monde. Peu à peu il se plaît dans ce vide, et quand il y vit de façon permanente, il est parvenu à l'absorption ininterrompue dans le maître, que les sūfī nomment fanā’ du shaykh.

Ainsi, à force de plonger dans le torrent qui l'entraîne à une allure vertigineuse il ne sait où, son moi s'use peu à peu et, un jour, sans qu'il [40] sache comment ni pourquoi, il se sent englouti dans un océan sans rivage. À son grand étonnement, il n'est plus nulle part, il n'est plus personne.

Sous l'effet d'absorptions de plus en plus fréquentes, cette riche inconscience deviendra un fond permanent sur lequel se détachera plus tard la conscience éveillée. Mais au début on ne peut jouir des deux simultanément.

Cette inconscience en laquelle tout se noue correspond à la « connaissance non-connaissante » d'Eckhart. Les mystiques chrétiens y voient l'opération de Dieu dans l'âme. « Au milieu du silence me fut dite la parole secrète. » Maître Eckhart commente ainsi :

« Maintenant tu demanderas : Qu'opère donc Dieu sans image dans le fond et essence de l'âme? Je ne suis pas en état de savoir cela, car les puissances de l'âme ne peuvent percevoir qu'en images... Cela leur demeure caché. Et c'est ce qui leur est le plus salutaire... L'ignorance les attire comme vers quelque chose de merveilleux et les lance à sa poursuite ! Car l'âme sent bien que c'est, mais ne sait pas... ce que c'est. » 191.

L'âme reçoit en effet un message secret qu'elle ne peut déchiffrer tant il est lourd de sens, subtil. La pensée s'efface aussitôt qu'elle cherche à s'en emparer. Néanmoins il s'imprime de telle sorte dans la substance de l'âme que rien ne pourra ébranler la certitude de sa vivante présence.

Dans le Château de l'âme, sainte Thérèse se préoccupe elle aussi de l'inconscience propre à l'oraison d'union, union si intime avec Dieu qu'elle transforme complètement l'âme en Dieu :

« Toutes nos puissances sont endormies, dit-elle, et même profondément endormies par rapport à toutes les choses du monde et à nous-mêmes. Et en vérité, l'âme est comme privée de sentiment durant le peu de temps que dure cette oraison d'union ; et le voudrait-elle, il lui serait impossible de penser. Aussi elle n'a pas besoin d'user d'artifice pour suspendre son entendement. Si elle aime, elle est dans un tel sommeil qu'elle ignore comment elle aime, ni ce qu'elle voudrait. Enfin, elle est comme complètement morte au monde pour vivre davantage en Dieu ; voilà pourquoi c'est une mort délicieuse. »

La sainte différencie avec précision cette oraison d'union du 'sommeil des puissances' éprouvé dans la demeure précédente où l'âme « tant qu'elle n'a pas une longue expérience, se demande avec anxiété ce qui a eu lieu. Était-elle dans l'illusion? Était-elle endormie? Est-ce une faveur de Dieu?... Mille doutes l'envahissent » 192. [41]

Au contraire, dans l'oraison d'union, nul doute ne peut subsister, elle est souverainement certaine que Dieu opère en elle sans que personne ni elle-même puisse troubler son action :

« Vous voyez cette âme que Dieu prive complètement d'intelligence pour mieux imprimer en elle la véritable Sagesse; elle ne voit, ni n'entend, ni ne comprend rien durant le temps de cette oraison... Dieu s'établit lui-même dans l'intime de cette âme, de telle sorte que, quand elle revient à elle-même, elle ne saurait avoir le moindre doute qu'elle n'ait été en Dieu et que Dieu ait été en elle... Mais me direz-vous, comment l'âme a-t-elle vu ou compris cette faveur, puisqu'elle ne voit ni ne comprend? Je ne dis pas qu'alors elle l'a vue, c'est ensuite qu'elle s'en rend parfaitement compte. C'est une certitude qu'elle possède et que Dieu seul peut donner. » 193.

Il existe aussi dans la sixième demeure un ravissement où l'âme a des lumières et des connaissances concernant Dieu :

« Cela semblera impossible, écrit-elle, car si les puissances et les sens sont tellement suspendus que nous pouvons dire qu'ils sont comme morts, comment l'âme peut-elle se rendre compte qu'elle comprend un tel secret? J'avoue que je l'ignore, et peut-être qu'aucune créature ne saurait le dire. » 194.

Un problème analogue se pose quant au souvenir : si l'âme ne se souvient plus ensuite de ces hautes faveurs, quel profit en retire-t-elle? À cela sainte Thérèse répond : « Bien que l'on ne puisse expliquer ces faveurs, elles demeurent parfaitement gravées dans le plus intime de l'âme, et l'on n'en perd jamais le souvenir. Mais, ajouterez-vous, si elles n'ont aucune image qui les représente, et si les puissances ne peuvent les comprendre, comment peut-on s'en souvenir? Moi non plus je ne le comprends pas. » 195. Quant à l'effet extraordinaire de cette oraison, il consiste en un

« tel oubli de soi que l'âme semble véritablement n'avoir plus d'être... Elle est tellement transformée qu'elle ne se reconnaît plus. Elle ne songe plus qu'il doit y avoir pour elle un ciel, une vie, un honneur propre, parce qu'elle est tout entière occupée à la gloire de Dieu... Ainsi non seulement, elle ne se préoccupe pas de ce qui peut arriver, mais elle est sous ce rapport dans un oubli tellement étrange que, je répète, il semble qu'elle n'est et qu'elle voudrait n'être rien en rien... » 196. [42]

Afin de parvenir à ce degré élevé d'oraison, l'âme selon la comparaison de Thérèse d'Avila, a dû s'enfermer comme le ver à soie dans un cocon étroit et obscur qu'il a filé lui-même. C'est là qu'il meurt au monde, là qu'il perd ensuite sa vie de ver afin de renaître papillon 197 :

« O puissance de Dieu, dit-elle, qui pourra exprimer l'état de l'âme après cette union durant laquelle elle a été abîmée dans la grandeur de Dieu et si étroitement unie à lui pendant quelques instants : je dis 'quelques instants', car le temps à mon avis n'arrive jamais à une demi-heure. Je vous le dis en toute vérité, cette âme ne se reconnaît plus. Il y a la même différence entre son état passé et son état actuel qu'entre ce ver à soie difforme et le petit papillon blanc. » 198.

D'après saint Jean de la Croix, inestimables sont les biens qu'impriment dans l'âme la communication silencieuse de Dieu et les onctions très mystérieuses et délicates de l'Esprit-Saint qui infusent secrètement dans l'âme richesses et grâce sans qu'elle y prenne part, sans même qu'elle le comprenne alors : «...Elle se sent blessée et ravie avec tendresse et suavité sans savoir par qui, ni d'où, ni comment. » 199. Sur cette transformation de l'âme en Dieu, au terme de l'anéantissement, Suso écrit :

«... Ici l'esprit est dépouillé de cette obscure lumière qui l'avait accompagné suivant le mode humain depuis la révélation de ces choses. Là, il en est dépouillé, car il se trouve lui-même, proprement autre, différent de ce qu'il comprenait de lui-même, suivant le mode de la lumière qui lui était donnée auparavant... et il est ainsi dénudé et dépouillé de tout mode, dans l'absence de mode de la simple essence divine. »

Plus loin, après avoir bien précisé que l'âme « ne devient pas Dieu par nature », il ajoute :

« Il faut dire malgré tout que, dans cet anéantissement, qui suit cette absorption d'elle-même, l'âme voit disparaître son incertitude étonnée, en cette perte où elle est dépouillée de son être propre en l'être absolu, par son inconscience d'elle-même. » 200. [43]

ANÉANTISSEMENT ET RIEN

L'inconscience de ces profondes immersions permet donc l'anéantissement par lequel se parachève le dénuement. Mais il est impossible de classer de pareilles réalisations. En effet, si le vide du dépouillement qui fait du mystique un homme « pauvre et nu », les absorptions inconscientes durant lesquelles il est réduit à rien sans même le savoir, l'anéantissement en Dieu et l'accès au Rien sont des expériences très précises et nettement distinctes pour celui qui les éprouve, elles ne constituent pas des phases strictement successives : l'une peut s'amorcer avant que la précédente ne soit terminée ; plusieurs progressent de façon parallèle et l'on a souvent un éclair des accomplissements futurs. Ne nous en étonnons pas, car, l'expérience spirituelle conduisant à l'intemporel et à l'indifférencié, tout est là à tout moment : on a donc grand'peine à établir des étapes comme si elle évoluait dans le temps. En outre, dès que le mystique vit dans le Rien ne demeurant nulle part les vacuités antérieurement traversées tendent à se confondre pour n'en faire plus qu'une : dans l'oubli du moi et de toutes choses, dans l'oubli de l'oubli lui-même, il se perd constamment dans un abîme dont il ne sait rien.

Pour ces diverses raisons, il ne faut pas chercher un ordre rigoureux dans les extraits qui suivent.

Et d'abord, en survol, l'itinéraire des anciens maîtres et poètes sūfī :

Abou-Sa'id Al Kharraz dit du serviteur que Dieu choisit pour compagnon fidèle :

«... Lorsque le regard de ce serviteur tombe sur la Majesté et la Magnificence, ce dernier reste sans lui-même. Alors le serviteur devient (une parcelle) du temps anéanti... » 201.

Ibn'Atā'Allāh décrit ainsi l'anéantissement (fanā’) :

« L'homme disparaît de lui-même, il ne sent rien des apparences extérieures de ses membres, ni du monde extérieur, ni de ce qui se passe en lui; il disparaît de tout cela, et tout cela disparaît de lui, fuyant vers Dieu d'abord, en Dieu ensuite. »

Louis Gardet explique : « Vers Dieu d'abord, c'est le fanā'; en Dieu ensuite, c'est-à-dire le sujet disparaît de la disparition elle-même, c'est le fanā' du fanā'... Abolition, annihilation du sujet empirique pour que le « je » profond « subsiste » en Dieu. Perte de tout par le retrait et [44] l'esseulement radical... pour que tout soit redonné selon la suprême Réalité. » 202.

« Mais l'anéantissement de soi n'a de valeur que si le regard s'en détourne pour se porter vers l'état de subsistance en Dieu (baqā'). » « La crainte de Dieu se situe au moment où nous sommes anéantis et consiste à repousser toute complaisance à l'égard de notre propre fana'; cette complaisance lui rendrait pour nous une valeur positive qui masquerait la seule valeur positive en soi : la subsistance en Dieu (baqā'). On ne peut accéder jusque devant l'essence divine que par la pure négativité de l'anéantissement personnel. » 203.

Par-delà encore anéantissement et son oubli, par-delà permanence en Dieu, le saint se tient dans l'égalité sans houle, c'est ce que veut dire Abou'l-Hasan Al-Nouri :

«... La route de ceux qui sont anéantis est celle où leur anéantissement s'accomplit en leur Bien-Aimé, qui est l'objet de leur Espérance. La voie de ceux qui demeurent est celle où leur permanence tient à sa permanence à Lui. Cependant celui qui s'élève au-dessus des deux états d'anéantissement et de permanence, il n'y a plus pour lui ni anéantissement, ni permanence. » 204.

L'auteur du Nuage d'Inconnaissance, à cette étape, condense son enseignement en deux mots : « nulle part » et « rien » :

« Car nulle part corporellement, c'est partout spirituellement... j'aimerais mieux n'être nulle part corporellement, luttant avec cet aveugle rien, que d'être un si grand seigneur que je puisse, lorsqu'il me plairait, être partout corporellement...

« Laisse ce partout et ce quelque chose, pour ce nulle part et ce rien. Ne t'inquiète point si ton intelligence ne peut appréhender ce rien, car assurément je ne l'en aime que mieux. Il est en lui-même si précieux qu'elle ne peut l'appréhender. Ce rien, on l'éprouve plutôt qu'on ne le voit, car il est tout aveugle et pleine ténèbre pour ceux qui ne l'ont pas encore beaucoup contemplé... Une âme en l'éprouvant est plus aveuglée par l'abondance de lumière spirituelle qu'on ne l'est par les ténèbres ou le manque de lumière physique. Qui donc l'appelle 'rien'? C'est assurément notre homme extérieur, non l'intérieur. L'homme intérieur l'appelle 'Tout', car par lui, il lui est donné de comprendre toute chose, corporelle ou spirituelle, sans en considérer aucune en particulier » (ch. 68). [45]

Et Walter Hilton :

« C'est donc une bonne obscurité et un rien très riche qui apportent à l'âme tant d'aise spirituelle et une aussi calme douceur. Je crois que David entendait cette Nuit ou ce rien lorsqu'il disait : ' J'ai été réduit à rien et je ne l'ai pas su'. C'est-à-dire la grâce que notre Seigneur Jésus a envoyée dans mon coeur a tué en moi et réduit à rien tout amour du monde et je n'ai pas su comment. Car ce n'est pas par mon travail ni par ma propre volonté... mais par la grâce... » 205.

Un témoignage moderne va établir clairement la distinction entre 'vide' et 'rien'. Il comporte trois expériences dont les deux premières se réfèrent au vide et la dernière au Rien : d'abord un rêve de vide, sorte d'appel de l'abîme 206 et le lendemain, en état de veille, son accomplissement sous la forme d'un anéantissement de soi, perçu comme libération et félicité. Dans la troisième expérience, lors d'un état mystique profond et en la présence du maître (présence spirituelle et non corporelle), fulguration du Rien :

« L'expérience de l'abîme a été précédée d'un rêve : j'étais plaqué contre la paroi d'une cage d'escalier me donnant l'impression d'un trou sans fond, dans lequel j'allais basculer. Aucune crainte ni angoisse, le réflexe pourtant de rester accroché pour ne pas tomber.

« Le jour suivant, étendu et éveillé, j'ai ressenti la présence en ' moi ' d'un gouffre analogue à celui du rêve : même appel à lâcher prise, mais accompagné du désir d'y tomber.

« Dans cet espace intérieur qui n'était pas celui du corps physique, je tombais avec un sentiment de lâcher prise dans une sécurité totale et un parfait abandon. Détente de tout l'être, impression de noeuds se déliant. Cela se faisait par vagues, avec légèreté, délice, n'en finissant plus de tomber, remontant même pour mieux redescendre.

« Un mois après, expérience très différente, sans rien de spatial : durant la nuit, dans un demi-sommeil, d'abord quelques ondes de félicité très fines et délicates et pourtant très fortes, localisées au coeur : la présence du maître à peine esquissée, un éclat de rien, absolument rien, cri d'effroi, réveil complet.

Éclat de rien lié à cette présence et pourtant indépendant d'elle. Si je me centre sur l'expérience même du rien : entre cette présence et je rien, je vois les deux faces d'une même chose sans épaisseur : l'espace entre le maître et le rien étant plus nul encore que le rien lui-même. Le cri d'effroi, jailli de la contiguïté pure entre le maître et le rien lequel avait brusquement disparu par le rien tient à cette brusque [46] révélation : le maître étant cela, rien, toute chose et moi-même sommes également 'rien'. N'est-ce pas ce dont j'avais eu seulement l'intuition, quelques années auparavant, lorsque j'écrivais :

Au coeur de l'être vibre le vide

Et au coeur du vide, le rien.

Après, quand j'ai senti que c'était l'Absolument Rien qui m'avait fait reculer d'effroi, je me suis jeté contre si peu que ce soit je me suis lancé dessus (contre, dans?) et naturellement la riposte est instantanée : il n'y a même pas deux temps pour cela. C'est déjà au-delà de la transfiguration du monde, au-delà de l'unité nirvāna-samsāra; celle-ci est le fond sans fond au coeur duquel jaillit cet élan de fusion. Le but lui-même a disparu.

Si l'on n'a pas peur, à partir de là, frénésie, élan absolu, désir impérieux de ne faire qu'un, mais je n'ai pas le pouvoir de refaire cet élan.

Et c'est un 'rien très riche' puisque l'appel est si impérieux qu'on obtient aussitôt la réponse. »

Le récit suivant révèle comment une autre personne, après de longues années d'expériences de vides, accède définitivement au Rien ceci n'est qu'un exemple de ce qui se passe tout au long de la vie mystique : l'état, au début à peine supportable une seconde, finit par s'installer. Le Rien devient alors un fond permanent dans lequel baigne le mystique 207.

« J'eus d'abord un rêve : des voleurs s'efforçaient de me dérober un trésor enfoui dans les souterrains de ma demeure ; j'en ignorais la nature et jusqu'à l'existence, mais je pressentais pourtant son inestimable valeur et je le défendais, pour moi et les miens, refusant de quitter la place. Tirée du rêve, je conservai la certitude que j'avais depuis toujours un tel trésor et qu'il me serait bientôt révélé ; mais à toute idée que je m'en forgeais, mon coeur répondait 'non', car lui, savait. Mon maître, à qui je confiai ce rêve, me dit : 'Effectivement, le trésor est là, et vous êtes sur le point de le découvrir ; mais un obstacle s'interpose encore.'

« Quelques jours plus tard, peu de temps avant de le quitter, mon maître me fit asseoir en face de lui. Après une profonde absorption, en revenant à la conscience, quelle ne fut pas ma stupéfaction : il n'y avait rien et dans le Rien, je n'étais plus. Impression étrange, illimitée. Pourtant, depuis près de vingt ans, j'avais traversé bien des vides : vides inconscients, mort douloureuse et même un anéantissement total. Maintenant, c'était différent, il n'y avait pas d'annihilation, de dépouillement, ni même de vide, puisque vide signifie toujours vide de quelque chose ; il fallait dire 'rien' toutes les vacuités antérieu- [47] rement éprouvées fondues en une seule, insaisissable et définitive, car je n'en sortis plus.

À mon maître qui me demandait comment je me sentais, je répondis : 'Où suis-je? Nulle part, me semble-t-il!' et avec un sourire indéfinissable il acquiesça : 'Oui, nous ne sommes plus nulle part.' À partir de ce jour, les rives escarpées, changeantes, prodigieuses, entre lesquelles fluait précipitamment le fleuve de ma vie, s'évanouirent. Il n'y eut plus que l'immensité de la mer. Extases et phénomènes extraordinaires firent place à une paix simple, inébranlable et à un très grand silence : rien en moi, rien au-dehors, rien en Dieu. Une fluide harmonie où ne demeure qu'un ineffable indéterminé.

Le trésor une fois découvert, bien des choses me furent révélées. Et d'abord je pris conscience du rien dans lequel vivait mon maître. Je compris aussi que 'rien' est la condition de toute efficience, et en particulier de la plus haute de toutes, la transmission de maître à disciple, et c'est pourquoi la transmission ne s'enseigne pas. En effet, c'est en 'rien' et grâce à 'rien' que le maître suscite le 'rien' en son disciple, en lui encore que la grâce se transmet, puisque là seulement, elle ne rencontre pas d'obstacle. »

Les oeuvres de Ruysbroeck contiennent des pages superbes sur l'abîme, le Rien, la solitude immense de la divinité :

«... L'homme a été créé de rien. C'est pourquoi il poursuit ce rien, qui n'est nulle part, et, dans cette poursuite, il s'écoule si loin de lui-même, qu'il perd sa propre trace ; plongé dans la simple essence de la Divinité, comme dans son propre fond, il s'en va mourir en Dieu. » 208.

Dans l'Ornement des noces spirituelles, il dégage trois actes essentiels de la rencontre sans intermédiaire entre l'homme intérieur et Dieu :

« De l'Unité divine rayonne en lui une simple lumière et cette lumière lui révèle : ténèbre, nudité, rien.

Dans la ténèbre il est enveloppé et il s'enfonce dans une chose sans modes où il est perdu comme quelqu'un qui s'égare.

Dans la nudité il est destitué de sa lumière propre et de la faculté de discerner les choses, et pénétré par une simple lumière, transfiguré.

Dans le Rien, toutes ses activités défaillent et il est vaincu par l'activité de l'Amour abyssal de Dieu. » 209.

Et voici, par lui encore, la description des êtres nus, irrésistiblement attirés par l'Amour divin qui, de l'intérieur, les invite à l'Unité [48] :

« Les hommes éclairés, d'un libre esprit, sont ravis plus haut que la raison, jusqu'à la vision nue et sans images. C'est là que l'Unité divine appelle éternellement : et avec une intelligence nue et vide d'images, ils dépassent toutes les oeuvres, toutes les pratiques, toutes les choses enfin, et atteignent au sommet de l'esprit. Là, leur intelligence nue est entièrement pénétrée d'éternelle Lumière comme l'air est pénétré par la lumière du soleil. La volonté nue et ravie est transformée et pénétrée par l'amour sans fond comme le fer par le feu. Et la mémoire nue et ravie se sent enclose et établie dans un abîme 210 sans formes. » 211.

En une inspiration hardie Maître Eckhart affirme un double anéantissement : anéantissement de l'âme pour laisser la place à Dieu et anéantissement de Dieu en l'âme :

« Là où finit la créature, là commence l'être de Dieu. Tout ce que Dieu te demande de la façon la plus pressante, c'est de sortir de toi-même dans la mesure où tu es créature, et de laisser Dieu être Dieu en toi. La moindre image créée qui se présente en toi de quelque manière que ce soit est tout aussi grande que Dieu. Pourquoi? Parce qu'à la totalité divine elle barre le chemin qui mène à toi... Sors en totalité de toi pour l'amour de Dieu, et Dieu sortira entièrement de Lui-même pour l'amour de toi. Et quand ils sont sortis tous deux, ce qui reste alors, c'est l'unité simple » 212 (p. 144).

Il dit autre part :

« Si tu pouvais t'anéantir toi-même, ne fût-ce qu'un instant ou même moins de temps qu'un instant, alors tout cela t'appartiendrait en propre qui réside dans ce mystère incréé du dedans de toi-même » (p. 231).

Bien plus, l'amour à l'égard de Dieu, la connaissance de Dieu, la jouissance de l'âme en Dieu doivent, elles aussi, disparaître :

« On peut trouver étrange l'affirmation que l'âme doive perdre jusqu'à Dieu... Pour que l'âme devienne parfaite, à plus d'un égard, il lui est plus nécessaire de perdre Dieu que de perdre la créature. Il faut, il est vrai, que tout soit perdu, car la place de l'âme doit être dans un libre néant. Le dessein bien arrêté de Dieu, c'est que l'âme perde Dieu. En effet, tant que l'âme a encore un Dieu, connaît un Dieu, a la moindre notion d'un Dieu, elle est encore éloignée de Dieu. C'est pourquoi, c'est le désir formel de Dieu de s'anéantir Lui-même dans l'âme afin que l'âme se perde elle-même... Et le plus grand honneur [49] que l'âme puisse faire à Dieu, c'est de l'abandonner à Lui-même et de s'affranchir de Lui.

« C'est dans ce sens qu'il faut entendre la mort la plus intime de l'âme, celle qui lui permet de devenir divine » (p. 248).

Dans l'Introduction aux Traités et sermons de Maître Eckhart, M. de Gandillac explique : « On verra que dans sa prédication, notre auteur va parfois jusqu'à décrire la conscience de l'union à Dieu comme le dernier empêchement à la parfaite Béatitude, en sorte que l'Homme noble devra 'se libérer de Dieu même', c'est-à-dire précisément de toute connaissance de Dieu, et non pas même, selon la tradition dionysienne, pour que cette 'inconnaissance' soit une 'plus haute connaissance', mais pour que le Vide absolu se fasse dans l'âme » (p. 17) .

En des pages magnifiques, Maître Eckhart décrit la pauvreté intérieure à laquelle s'applique la parole de l'Évangile : « Heureux les pauvres en esprit. »

« Celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien, ne sait rien, n'a rien. » Il ne veut rien, pas même accomplir sciemment la volonté de Dieu, car celui qui veut accomplir la volonté de Dieu « a encore une volonté... et ce n'est point là la véritable pauvreté » (pp. 254-255) .

« Est un homme pauvre celui qui ne sait rien... il faut qu'il soit à tel point vide de tout savoir qu'il ne sache, ni ne connaisse, ni ne sente que Dieu vit en lui » (p. 256). « C'est dans ce sens, dis-je, que l'homme doit être affranchi et libre de Dieu, afin qu'il ne sache, ni ne connaisse que Dieu agit en lui... Dieu ne connaît ni ceci, ni cela. C'est pourquoi Dieu est dépouillé de toutes choses et c'est pourquoi Il est Lui-même toutes choses. Celui qui est pauvre en esprit doit être dépouillé de tout savoir propre, de telle sorte qu'il ne sache absolument rien ni de Dieu, ni de la créature, ni de soi-même. D'où la nécessité pour l'homme d'aspirer à ne rien savoir, à ne rien connaître des opérations divines » (p. 257).

Mais la pauvreté la plus intime, la plus vraie, est par-delà le dépouillement de toutes choses, des créatures, de soi-même et de Dieu; il ne doit rester en l'homme de lieu où Dieu puisse opérer :

« En effet, si Dieu trouvait l'homme en cette pauvreté, c'est sur soi-même qu'Il devrait exercer son opération et Il serait Lui-même le lieu de son opération, précisément parce qu'II est celui qui opère en Lui-même. Ici, dans cette pauvreté, l'homme retrouve l'être éternel... » (p. 258).

« Nous disons donc que l'homme doit être tellement pauvre qu'il ne soit pas un lieu et n'ait pas en lui un lieu où Dieu puisse opérer. Tant que l'homme conserve encore en lui un lieu quelconque, il conserve [50] aussi quelque distinction. C'est pourquoi je prie Dieu de me libérer de Dieu » (p. 258).

Et même jusque dans ses actes, l'homme pauvre doit être détaché, vide et libre, et pour cela il doit vivre « sans avant ni après », c'est-à-dire dans le moment présent en une éternelle reprise :

Car « il y a dans l'âme un Fond secret d'où découlent la connaissance et l'amour; ce quelque chose ne connaît pas et n'aime pas; ce sont les puissances de l'âme qui connaissent et qui aiment... Ce Fond secret n'a ni passé ni futur, il n'attend rien qui puisse s'ajouter à lui, car il ne peut ni gagner ni perdre » (p. 256).

Et Eckhart citant un « maître païen », probablement Proclus ou le Pseudo-Hermès :

« Dieu est quelqu'un dont le néant remplit le monde entier, et son quelque chose n'est nulle part. C'est pourquoi le quelque chose de Dieu n'est point trouvé par l'âme, tant qu'elle n'a pas été réduite à néant, en quelque lieu qu'elle se trouve, créée ou incréée... » (p. 249).

Dans un autre sermon il déclare à propos de l'homme dont le temple intérieur brille d'une très pure lumière :

« Si l'âme entre alors dans la lumière sans mélange, elle est transportée en son Rien, et, dans ce Rien, elle est tellement loin de son moi créé que sa puissance propre ne lui suffit plus à la ramener à son moi créé. Mais alors Dieu, lui qui n'est pas créé, saisit le Rien de l'âme et accueille cette âme en lui-même. L'âme a osé s'anéantir et ne peut plus maintenant retourner d'elle-même en elle-même, aussi loin qu'elle soit sortie d'elle-même, avant que Dieu ne se soit saisi d'elle. Il doit nécessairement en être ainsi » (p. 120).

CONSCIENCE REVENUE SE DÉTACHANT SUR UN FOND DE VIDE INCONSCIENT

Aussitôt l'âme anéantie, et Dieu aussi en elle anéanti c'est-à-dire les plus hautes valeurs auxquelles elle eut accès dans l'oubli de la voie et de son aboutissement, par-delà anéantissement et permanence, une vie nouvelle s'instaure, vie fluide et déliée, perdue dans l'Immense et l'universel.

La conscience libérée de ses entraves, doutes et hésitations, récupère ses facultés précédemment suspendues, paralysées, plus tard interdites, stupéfiées et enfin endormies durant de profondes immersions : alors [51] absolue devient sa certitude, gratuits et spontanés ses actes qui jaillissent du rien et y retournent, aussitôt oubliés. Ces actes étant en effet inconditionnés ne collent pas à un moi, n'obéissent plus aux impulsions du désir ni à de faux impératifs ; exempts de projet, ils n'entraînent pas inquiétudes et tourments et ne troublent jamais la tranquillité. Le mystique sans cesse disponible, affranchi des nombreuses tâches qui l'assaillaient jadis et séjournant à demeure dans l'immensité vide et silencieuse, a l'impression de ne rien faire ; pourtant son activité est plus grande encore que dans le passé.

Plus extraordinaires que des pouvoirs miraculeux est ce surgissement des activités ordinaires hors du rien d'où elles tirent une puissance et une liberté sans commune mesure avec l'ordinaire. En voici la raison : affranchi du temps et de l'espace, le mystique vit en pleine vibration originelle (spanda), source de toute connaissance ou activité, dans l'acte intérieur, indivisible et complet simple élan, mais toujours prêt à exploser en une gerbe d'actes énergiques et libres qui se manifestent dans l'espace et dans le temps. Il mène alors une vie normale sans extases, son être étant entièrement tissé d'extase, mais actes et pensées ont pour fond une vivante inconscience : il pense sans penser, agit sans agir, connaît au sein d'une véritable inconnaissance. Et ce fond indifférencié est pour lui infiniment plus précieux que les manifestations qui se jouent en surface. Il ne perd donc pas contact avec lui, même durant le sommeil.

Diverses sont les modalités de sa « connaissance dans l'inconnaissance » : tantôt il sait d'une manière intuitive et globale sans trop savoir qu'il sait, mais il agit avec promptitude comme s'il était averti des événements futurs. Tantôt il voit clairement, en se tenant dans le vide, jusqu'aux moindres détails, ce qu'il désire connaître et cela seulement.

Aucun système autant que le Taoïsme n'a mis l'accent sur le Vide et son efficace ; pour montrer que toute efficience sort du vide, le Lao-tzeu 213 donne des exemples bien connus d'objets dont l'utilité se réduit à leur creux, à leur vide :

Bien que trente rayons convergent au moyeu

c'est le vide médian

qui fait marcher le char.

L'argile est employée à façonner des vases,

mais c'est du vide interne

que dépend leur usage. [52]

Il n'est chambre où ne soient percées porte et fenêtre

c'est donc le vide encore

qui permet l'habitat.

L'être a des aptitudes

que le non-être emploie (XI).

De même un être est efficace en tant seulement qu'il est vide, et ce vide se traduit par le non-agir. Tchoang-tzeu déclare au sujet des anciens sages : « Ils se tenaient sur l'abîme et se promenaient dans le néant. » 214. Pour eux tout suit alors son cours naturel.

Il recommande encore :

« Faites du non-agir votre gloire, votre science... Le non-agir n'use pas. Il est impersonnel... Il est essentiellement un vide. Le surhomme n'exerce son intelligence qu'à la manière d'un miroir. Il sait et connaît, sans que s'ensuivent ni attraction ni répulsion, sans qu'aucune empreinte persiste. Il est en conséquence supérieur à toutes choses et neutre à leur égard. » 215.

Non-agir, non-intervention, qui se ramènent en définitive au Tao « par qui tout se fait, bien que lui-même n'agisse pas », ne sont qu'un rayonnement spontané. À propos du Tao, M. Granet écrit : « Sa règle unique est le wou wei, la non-intervention. On pense certes qu'il agit... mais en ce sens qu'il rayonne inlassablement une sorte de vacuité continue. » 216. Ainsi du sage impassible et autonome il est dit :

« ... Serait-ce parce qu'il est sans moi

son moi par là se parachève (VII).

...........

Entre ciel et terre

On dirait d'un soufflet

Vide et pourtant inépuisable

Plus il peine et plus il exhale

Il n'est mots si nombreux qu'ils le puissent sonder

Mieux vaut se tenir au milieu (V) 217.

Ce milieu est d'après une note du traducteur 218 « méfiance à l'égard des extrêmes », comme pour les çivaïtes.

On trouve encore dans le Lao-tzeu [53] :

« ... Seul le rien s'insère dans le sans-faille

À quoi je reconnais l'efficace du non-faire.

La leçon du non-dire

l'efficace du non-faire

Rien ne saurait les égaler (XLIII).

... Décroître encore décroître

jusques à non-agir

Par non-agir rien qui ne s'accomplisse.

Tout abdiquer c'est gagner l'univers... (XLVIII).

................

Le Sage connaît sans bouger

Sans voir comprend

Sans agir oeuvre (XLVII).

Voici maintenant selon Lie-tzeu la connaissance du Sage parfait :

« Sous une apparence corporelle, Nan-kuou-tzeu cache la perfection du vide, ses oreilles n'entendent pas, ses yeux ne voient pas, sa bouche ne dit mot et son esprit ne pense plus. Son extérieur est toujours impassible. » 219.

Mais Tchoang-tzeu va plus loin : le Sage qui a pénétré jusqu'au Tao, 'à la fois vide et paix, non-agir et silence, moteur de l'évolution cosmique', a identifié son action à la sienne :

« Se tenant à l'origine, à la source, uni à l'unité, il connaît... par intuition dans le Principe (Tao )... Il voit dans les ténèbres du Principe; il entend le verbe muet du Principe. Pour lui, l'obscurité est lumière, le silence est harmonie. Il saisit l'être au plus profond de l'être, et sa raison d'être... dans le Tao. Se tenant à cette hauteur, entièrement vide et dénué, il donne à tous ce qui leur convient. Son action s'étend dans l'espace et dans le temps. » 220.

Et Lie-tzeu précise :

« Keng-Sang était, dit-on, capable de voir et d'entendre sans se servir de ses yeux et de ses oreilles; il explique comment : 'mon corps est uni à mon centre, le centre est uni à l'énergie, l'énergie est unie à l'esprit et l'esprit est uni au non-être'. Une chose si menue soit-elle, un ton à peine perceptible,... s'ils me concernent, me sont infailliblement connus mais j'ignore s'il s'agit d'une perception des sens ou d'une connaissance instinctive : tout ce que je sais, c'est que cette connaissance me vient spontanément. » 221. [54]

Ainsi, pour les Taoïstes, vacuité signifie tranquillité profonde et inébranlable. Est le possesseur du Tao celui qui peut transmuer toute chose selon son désir. Alors et alors seulement, il peut conduire les autres au Tao 222.

« N'est-il pas évident, dit Tchoang-tzeu, que vide, paix, contentement, non-agir, silence, vue globale et non-intervention sont la racine de tout bien? Qui a compris cela... pourra régner, comme un roi, sur la destinée des hommes; ou, comme un Sage, sur leurs esprits. » 223.

Il ajoute ensuite au sujet des anciens souverains :

« Leur pensée s'étendait à tout, sans qu'ils pensassent à rien; ils voyaient tout en principe, sans rien distinguer en détail ; leur pouvoir, capable de tout, ne s'appliquait à rien. » 224.

Richard de Saint-Victor s'étonnait lui aussi :

« De façon merveilleuse, nous souvenant nous ne nous souvenons pas, voyant nous ne voyons pas, comprenant nous ne comprenons pas, pénétrant nous ne pénétrons pas. » 225.

R. Otto dit de l'âme telle que la conçoit Maître Eckhart :

« Ainsi, dépouillée de son essence propre, comme Dieu seul est encore son essence, elle saisit Dieu par Dieu lui-même. Alors elle entend sans parole, elle voit sans lumière. Alors son coeur est sans fond, son âme sans conscience, son esprit sans forme, sa nature sans essence. Ayant dépassé toute connaissance rationnelle qui pourrait lui fournir sa force propre, elle est parvenue à la puissance « obscure » du Père dans laquelle toute différence logique expire. Sans parole : car elle est une saisie intérieure dans une expérience spontanée. Sans lumière, car elle est une pure conscience, sans détermination... » 226.

Les Bouddhistes chinois du grand Véhicule font de l'absence de pensée ou « esprit de non-demeure » le pivot de l'enseignement ésotérique qu'ils reçurent de l'Inde, non-demeure équivalent pour eux à vacuité ultime (p. 74). L'esprit n'étant plus incité par alternative et bipartition (vikalpa) ne prend appui sur rien et « ne demeure nulle part » (p. 15) ; autrement dit, dès qu'il se soustrait aux deux pôles propres à la connaissance discursive de 'mise en relation', il atteint le vide de l'entre-deux. [55]

L'absence de pensée consiste alors en une vue totale, indéterminée (nirvikalpa), qui ne rejette ni ne retient 227. Elle ne signifie donc pas ignorance et inaction, bien au contraire : « C'est grâce à une connaissance sans distinctions que le Tathāgata est capable de distinguer toutes choses. Comment, s'il avait un esprit pourvu de distinction, les distinguerait-il? » (p. 68).

Plus précisément encore, l'esprit de non-demeure se caractérise par « l'absence de pensée » ainsi définie : « L'absence de pensée, c'est au sein de la pensée, demeurer sans pensée. » 228. « Lorsque l'esprit n'est plus que vacuité, on est capable de voir, d'entendre, de percevoir et de connaître, mais au milieu de toutes ces impressions, on reste dans une vacuité et une quiétude constantes... On n'est pas lié par le bien ou par le mal. » 229. « Que l'on soit en marche, debout, assis, couché, l'esprit reste inébranlable et il est, à tout instant, vacuité et insaisissable » (p. 109).

La pensée affranchie de sa dialectique d'écartèlement, ne prenant plus appui sur ses notions et souvenirs, se renouvelle d'instant en instant; intuitive et immédiate, elle jaillit spontanée et fibre :

« L'absence de pensée c'est la pensée instantanée et la pensée instantanée, c'est l'omniscience» 230. Un moment suffit donc pour qu'il y ait Éveil : En une pensée instantanée tous les obstacles sont réduits à néant (p. 78) .

Pour Maître Eckhart, également, « si la volonté se détourne d'elle-même, ne fût-ce qu'un instant, elle retrouve aussitôt sa véritable liberté, et dans cet instant elle rattrape tout le temps perdu » (p. 145).

L'absence d'activité mentale ne veut pas dire non plus inaction, pour les Bouddhistes, puisque « dans l'immobilité de ce qui est ainsi par soi-même, il y a activité de mouvement inépuisable » (p. 106).

Bien que l'on n'ait plus ni pensée, ni réflexion, ni recherche, ni acquisition : « Lorsqu'on est plongé dans la quiétude constante... (on possède) une activité de réponse (aux sollicitations des êtres) qui est illimitée. L'activité avec vacuité constante, la vacuité avec activité constante, l'activité avec absence d'être, voilà la vacuité absolue. Dans la vacuité sans non-être il y a l'être transcendant que constitue le Savoir mystique ; c'est la mahāprajñā » (p. 107) . [56]

À un interlocuteur qui l'interrogeait sur la vacuité et la non-vacuité, le maître Chen-Houei répondait :

«Le caractère insaisissable de la substance de l'absolu s'appelle vacuité. Mais lorsqu'on est capable de voir cette substance insaisissable et que l'on est alors plongé dans une quiétude constante, on possède des activités nombreuses comme les grains de sable du Gange. C'est pourquoi on parle de non-vacuité » (p. 58).

À la fin de l'Ornement des Noces spirituelles, Ruysbroeck ramasse en un puissant raccourci les thèmes que je me suis efforcée de dégager ; il montre comment, à partir du vide, de la perte de soi et de la nudité d'esprit, surgissent le discernement intuitif, l'action, la liberté dans la vie intérieure et dans la vie extérieure :

« On ne peut contempler Dieu par Dieu lui-même, sans intermédiaire, dit-il... si l'on ne s'est perdu soi-même dans l'indétermination sans chemin et dans une ténèbre où tous les contemplatifs errent dans la jouissance, sans jamais plus se retrouver eux-mêmes selon le mode de créature. C'est dans l'abîme de cette ténèbre où l'esprit aimant est mort à lui-même, que commence la révélation de Dieu... C'est là que luit la lumière incompréhensible; et en elle on devient voyant... Cette lumière divine est donnée à la simple vision de l'esprit, là où il reçoit la clarté qu'est Dieu Lui-même... dans le vide où l'esprit s'est perdu par amour... Voyez, cette mystérieuse clarté dans laquelle on contemple tout ce que l'on peut désirer dans la mesure du vide de l'esprit est telle par son immensité que le contemplatif aimant n'aperçoit et ne sent en son propre fond qu'une Lumière incompréhensible. Et dans la simple Nudité qui enveloppe toutes choses, il se sent identique à cette lumière grâce à laquelle il voit. »

Et plus loin il précise que le contemplatif voit Dieu et toutes choses sans distinction, d'un simple regard, dans la divine clarté. Et c'est la plus haute des contemplations puisque l'homme reste maître de soi et libre dans sa vie intérieure et dans la pratique des vertus.

À maintes reprises Ruysbroeck insiste sur la nécessité de posséder simultanément amour intérieur et activité extérieure : c'est en un seul et même exercice qu'il faut trouver le repos et l'action, aller vers Dieu avec un amour intense en une éternelle activité et, en Dieu, entrer dans un éternel repos. Résider en Dieu tout en sortant vers les créatures par un universel amour :

«... Éternellement nous demeurerons en Dieu, débordant toujours au-dehors et rentrant sans cesse au-dedans. C'est par là que nous posséderons véritablement la vie intérieure dans toute sa perfection. » 231. [57]

En de très beaux vers Ruysbroeck chante les êtres unis à Dieu :

« Avec Dieu ils flueront et reflueront,

Possédant et jouissant, ils iront vides,

Ils travailleront et pâtiront,

puis se reposeront en sécurité dans leur superessence.

Ils sortiront et rentreront et trouveront leur nourriture.

Enivrés d'amour, ils s'endormiront en Dieu dans une lumineuse obscurité. » 232.

Fondus dans la vie universelle, ils jouissent selon Abhinavagupta d'un esprit égal et peuvent s'adonner librement, dans l'ineffable vide, au mouvement primordial de la vie : expansion et retrait. Ils se tiennent dans l'élan, à la jonction du repos et du mouvement, de l'unité et de la multiplicité, du dedans et du dehors, ou d'après une image de maître Eckhart, dans le gond de la porte : qu'elle s'ouvre ou se ferme, le gond ne bougera pas. Lui aussi insiste sur l'activité intérieure : il convient que l'homme apprenne à collaborer avec Dieu, en exerçant activité intérieure et extérieure, en travaillant avec son intérieur, par lui et en lui et qu'il prenne l'habitude d'être actif tout en gardant l'esprit entièrement libre 233.

C'est parce qu'ils ont découvert la source d'une activité inépuisable, après avoir renoncé à l'agir propre, que des mystiques intensément vivants comme Ruysbroeck, Eckhart, Abhinavagupta condamnent avec une telle véhémence les adeptes de la vacuité passive qui tournent le dos à la vie et à son dynamisme, l'expérience de l'acte spontané et efficient leur faisant totalement défaut :

« Unifiés dans le vide aveugle et sombre de leur être propre, ils s'y croient un avec Dieu, et ils prennent cela pour la béatitude éternelle... au-dessus de ce repos essentiel qu'ils possèdent, ils ne sentent ni Dieu ni diversité. La lumière divine ne s'est pas manifestée à eux dans leurs ténèbres parce qu'ils ne l'ont pas recherchée avec un amour actif et une liberté surnaturelle. » 234.

En effet tout est là, ils sont dépourvus de liberté et ne peuvent surmonter cette attitude erronée qui remonte à leurs premiers pas dans la vie spirituelle. Tragique est donc leur position, d'où la mise en garde que leur adressent ces grands génies de la mystique. Ce qu'ils ignorent et repoussent ainsi, c'est la caractéristique même de la vie : l'acte, sa sponta- [58] néité, son efficace et sa merveilleuse liberté dans le flux et le reflux d'une vie divinisée 235.

L'homme devenu le « réceptacle du grand Vide » 236 jouit d'une efficience miraculeuse qui va jusqu'à transmettre paix, félicité et efficacité elle-même. S'il jette un regard en arrière, il ne voit plus trace du chemin parcouru. C'est que, selon Jean de la Croix :

« les voies par lesquelles l'âme s'achemine vers Dieu sont aussi secrètes et cachées pour le sens de l'âme que pour celui du corps les sentiers dans la mer ». Le prophète royal parlant à Dieu dit de ce chemin de l'âme : « Tes Splendeurs ont brillé sur la rondeur de la terre et l'ont éclairée... Ta voie se trouve dans la mer et tes sentiers en de nombreuses eaux, et tes pistes ne seront point connues » (Ps. 76, 19-20).

Ainsi demeurent inconnus les pas de Dieu dans les âmes qu'il conduit à la perfection de la sagesse 237.

Et Çankara dans son commentaire à la Māndukhyopanishad :

« Celui qui est le Soi de tout être et le salut de tout être, les célestes eux-mêmes sont déconcertés au sujet de sa voie, à la poursuite de la trace du sans-trace, de même qu'on ne retrouve pas le chemin de l'oiseau dans l'éther » (IV, 82).

Selon les Bouddhistes Chinois aussi, insaisissable est la substance du chemin, on ne peut la comparer à rien; dépourvue de connaissance, d'éveil et d'activité de rayonnement, elle est sans intérieur, ni extérieur, ni milieu, sans concentration ni distraction, elle est absence de pensée, absence de réflexion. On ne peut donc l'éprouver 238. Ruysbroeck dit de la Jouissance où tous les saints sont engloutis :

« Cette jouissance est sauvage et déserte comme un lieu perdu : on n'y voit ni modes, ni chemin, ni sentier, ni retraite, ni mesure, ni fin ni commencement, ni rien qui puisse se rendre ou exprimer en paroles quelconques. » 239.

Telle est encore la non-voie (anupāya) des Çivaîtes du nord, tel le tao qui désigne indistinctement voie et but [59] :

« Le tao est fuyant et insaisissable

Et pourtant il est quelque chose

il contient une sorte d'essence perpétuelle

très vraie qui comporte l'efficience. » 240.

Maître Eckhart déclare de son côté ;

« Tout ce qui a être est suspendu dans le 'non'. Et ce non est en même temps un si inconcevable quelque chose que tous les esprits du ciel et de la terre sont impuissants à le saisir et à le scruter. » 241.

Ainsi par l'oubli des mille riens qui encombrent le chemin, par le chemin indifférencié de la vacuité, l'homme réduit à rien se fond dans l'ineffable Rien, l'Indifférencié dont il faut tout nier. En fait nul chemin n'y conduit puisque nul ne sort du Tout indéterminé. Il n'y avait donc rien à atteindre, tout étant éternellement présent.

L'ABÎME

Et maintenant, par-delà et en deçà de ce que je viens d'écrire, l'abîme : cet abîme dont on ne peut jouir de façon permanente qu'après avoir traversé dénuement, anéantissement et Rien. C'est la simple et indicible Réalité, ni vide, ni plénitude bien que participant des deux, à cause de son immensité légère, frémissante de vie. On la dit « fond sans fond » fond sur lequel tout se détache et pourtant sans fond parce que insondable, infini. Douceur inexprimable, paix, béatitude, pure jouissance dans laquelle il ne reste aucune place pour l'inconscience, ni pour l'illusion, car le monde qui y baigne ne paraît pas un mirage. Même douloureux, il est éprouvé comme parfait. Tout est ainsi et ne peut être autrement. Le mal a disparu. Aucun problème ne se pose. Patrie retrouvée et qui ne fut jamais perdue, elle ne suscite ni étonnement ni émerveillement ; mais que l'on ait pu vivre autrefois dans une si monstrueuse folie, voilà l'étonnement !

C'est encore la liberté prise en sa source et non plus, comme précédemment, les actes qui en jaillissent ; gratuité libre dans laquelle tout perd sa nécessité et son déterminisme. Liberté inséparable de connaissance, amour et béatitude, ces trois confondus dans la simplicité. On ne peut comparer ce bonheur aux félicités ressenties au début de la vie mystique [60] puisqu'il est immense, cosmique, bien qu'aucune parole ne puisse les discerner.

Tout est là simultanément : l'abîme, réceptacle vivant duquel à chaque instant tout sort et tout retourne, n'est pas vide et pourtant il ne contient rien, en ce sens qu'il absorbe inlassablement dans son indifférenciation primordiale particularités et distinctions, plaisirs et douleurs qui se perdent en lui tels de légers flocons de neige qui voltigent sur la mer et s'y dissolvent, sans laisser la moindre trace.

Ce fond tranquille et inexprimable ne se refuse donc à aucune description imagée :

Le Lao-tzeu compare le tao à un « bol vide que l'usage ne comble, un sans fond dont toute chose tire son origine » (strophe IV).

De façon plus mystérieuse, Tchoang-tzeu :

« La lumière diffuse demanda au néant de forme (l'être infini indéterminé, le principe tao) : existez-vous, ou n'existez-vous pas? Elle n'entendit aucune réponse. L'ayant longuement fixé, elle ne vit qu'un vide obscur, dans lequel, malgré tous ses efforts, elle ne put rien distinguer, rien percevoir, rien saisir. Voilà l'apogée, dit-elle ; impossible d'enchérir sur cet état. Les notions de l'être et du néant sont courantes. Le néant d'être ne peut être conçu comme existant. Mais voici, existant, le néant de forme... C'est là l'apogée, c'est le Principe ! » 242.

Il déclare encore :

« Lao-tzeu dit : Infini en lui-même, le Principe pénètre par sa vertu les plus petits des êtres. Tous sont pleins de lui. Immensité quant à son extension, abîme quant à sa profondeur, il embrasse tout et n'a pas de fond. » 243.

Maître Eckhart insiste sur l'Essence nue de la Divinité, le fond sans fond de la totale Déité, Déité vide et sans modalité « qui ne donne ni ne reçoit » : « Elle est, dit-il, aussi pauvre, aussi nue et aussi vacante que si elle n'était pas. Elle n'a pas, elle ne veut pas, elle n'a pas de besoin, elle n'opère pas, elle n'engendre pas... » 244.

Pourtant l'abîme, le « grundelos grunt » fond sans fond du divin exerce une attirance irrésistible ; Eckhart écrit au sujet de l'âme :

« Bien qu'elle n'arrête pas de s'enfoncer dans l'unité de l'essence divine, elle ne peut cependant jamais toucher le fond. C'est l'essence parfaite de l'âme qu'elle ne peut sonder le fond de son créateur. Pourtant [61] on ne doit plus parler d'« âme », car dans l'unité de l'essence divine elle a laissé son nom. Elle ne s'appelle plus âme, elle s'appelle essence sans mesure. » « Le surplus de bien qui doit en outre rester pour elle (en sus de ce qu'elle saisit chaque fois) dans l'éternité en sorte qu'elle ne soit pas capable de le pénétrer, c'est justement cela l'abîme qui l'attire et dans lequel elle tombe éperdue, éternellement. » 245.

Les çivaîtes mettent l'accent sur Bhairava, l'effroyable engloutisseur, Conscience universelle qui absorbe tout dans son indifférenciation. C'est à lui-même, feu dévorant, qu'il fait offrande de l'univers en un grand sacrifice :

« Lorsqu'on verse en oblation dans le Feu sacrificiel ce réceptacle du grand Vide les éléments, les organes, les objets etc. y compris la pensée, voici la véritable oblation dans laquelle la conscience fait office de cuiller sacrificielle. » 246.

Il ne s'agit pas ici de dénuement, mais d'une surabondance de béatitude ; la conscience illuminée, servant d'intermédiaire entre le monde diversifié et le vide dynamique de la Conscience ultime, jette sans répit dans le Feu cosmique toutes les différenciations à mesure qu'elle en jouit.

Ruysbroeck situe au sommet de la vie mystique l'amour et la jouissance dits de fruition (ghebruken) c'est-à-dire jouissance de Dieu même. Et c'est un amour de feu : « Le terrible et immense amour de Dieu qui veut consumer tous les esprits aimants et les engloutir en lui-même. » 247.

Dans le Royaume des Amants, il montre comment l'âme pénétrée, envahie par cet incompréhensible amour vient à la jouissance :

« La jouissance est si grande que Dieu et tous les saints, ainsi que tous les hommes excellents y nagent et y fondent en des profondeurs sans modes, c'est-à-dire dans la nescience où ils se perdent pour l'éternité ; mais c'est en plongeant ainsi dans cet abîme pour s'y perdre, qu'on goûte la jouissance suprême... À l'instar des Personnes divines qui à tout instant s'absorbent dans l'essence abyssale et débordent dans la jouissance... ainsi l'homme adonné à la vie commune doit se tenir au sommet de son esprit... entre la jouissance et l'action, toujours suspendu essentiellement par un débordement de jouissance, et sombrant dans son néant, c'est-à-dire dans les ténèbres de la divinité. C'est là la jouissance suprême de Dieu et de tous les esprits. » 248. [62]

Afin de préparer l'homme au royaume de Dieu, Ruysbroeck donne la comparaison suivante :

« Imaginez-vous, si vous voulez, une mer immense faite de flammes ardentes et blanches, où brûle la création réduite en feu ; ce feu est immobile, il brûle sur lui-même. L'amour essentiel se possède ainsi, dans la paix brûlante, jouissance de Dieu et des élus, au-dessus de toute forme et de toute pensée. » 249.

Évoquant le psaume : ' l'abîme appelle l'abîme ' (XLI, 8), il précise :

«... L'abîme de Dieu appelle l'abîme, à savoir tous ceux qui sont unis à l'esprit de Dieu par l'amour de fruition. Cet appel, c'est l'inondation d'une clarté essentielle. Et cette clarté essentielle, nous enveloppant d'un amour insondable, nous amène à nous perdre nous-mêmes et à nous écouler dans la ténèbre farouche de la Divinité. » 250.

Enfin il célèbre ainsi l'inépuisable et indescriptible Simplicité de l'abîme, asile où reposent éternellement les esprits d'amour :

« Or l'abîme sans chemin de la divinité est si ténébreux et si inconditionné qu'il engloutit en lui-même tous les chemins divins, les activités et les attributs des (trois) Personnes dans le magnifique embrassement de l'unité essentielle ; et la fruition divine s'accomplit dans l'abîme de l'Ineffable. Ici l'esprit trépasse dans la béatitude de fruition, il fond et s'écoule dans la nudité essentielle où tous les noms de Dieu, toutes les conditions et toutes les images qui se reflètent dans le miroir de la Vérité divine sombrent dans la Simplicité sans nom de l'essence, dans le sans chemin où nulle raison n'a prise.

« Or dans cet abîme insondable de la Simplicité, toutes choses sont embrassées dans la béatitude fruitive. Mais l'abîme lui-même ne peut être embrassé par rien si ce n'est par l'Unité essentielle. C'est en lui que doivent se résorber les personnes divines et tout ce qui vit en Dieu, car il n'y a ici que repos dans l'embrassement fruitif du flot de l'amour... C'est là le ténébreux silence dans lequel vont se perdre tous les amants. » 251.

Lilian SILBURN.

Publications des Editions de Deux Océans 252.

    1. Autour d’un sadguru de l’Inde contemporaine253.

Mon Dieu ! Qu’est-ce donc là que Tu as fait pour Tes Amis ?

Quiconque les cherche Te trouve,

Et tant qu’il ne T’a pas vu, il ne les connaît point.

Khwādja Abdullah Ansārī254.

Si la transmission immédiate n’existe plus au Cachemire, la lignée des maîtres si florissante au temps d’Abhinavagupta 255 ayant été interrompue au cours des siècles, elle demeure pourtant toujours vivante pour qui sait la découvrir. Dans une autre région de l’Inde et dans une autre tradition remontant, elle aussi, à un lointain et non moins célèbre passé, j’ai rencontré des maîtres capables d’opérer le transfert de cœur à cœur, d’esprit à esprit, de souffle à souffle, d’âme à âme, et d’assurer ainsi une progression aussi rapide et aisée que possible.

S’attachant exclusivement au plus intime, au plus fondamental, leur école écarte toute manifestation extérieure : culte, pratique rituelle (kirtān, danses, etc.), elle n’a pas recours à des techniques particulières telles que postures, exercices de souffle ou de concentration. Elle n’impose aucune limitation au mode de vie — célibat, impératif moral — aucune limitation doctrinale ou référence exclusive à un texte sacré.

Voie du silence par delà pensée discursive et ses normes (nirvikalpa), tendant à l’indifférencié, elle ne comporte aucun enseignement qui ajouterait illusion à illusion : tout doit être compris par le cœur et faire l’objet d’une expérience intérieure et ineffable. Voie du dépouillement, elle se refuse à substituer aux routines naturelles celles de la dévotion et de l’ascèse, et elle élimine tout effort personnel dont on pourrait tirer orgueil ou satisfaction.

Facile par sa simplicité, elle est ardue dans la mesure où elle ne propose aucune dérivation : culte, étude de texte, discussion, exercices personnels… mais exige du [276] disciple le maximum : don de soi sans condition et, de la part du maître, un renon­cement absolu et une puissance exceptionnelle. Rares sont donc ceux qui s’y aventurent, plus rares encore ceux qui la suivent jusqu’au bout.

Sans équivalent dans l’Inde moderne, cette « quête » par son caractère universel et son rejet de toute forme d’idolâtrie peut être comparée à la sādhanā purement mystique de certains sants médiévaux et spécialement de Kabîr. Ces grands maîtres se tiennent comme lui au croisement de plusieurs traditions dont ils ne gardent que l’essentiel : élan vers l’Un de sūfī libres et audacieux, largeur d’esprit de certains mahātma. Ne compte pour eux que la Réalité ineffable et inconditionnée à laquelle nulle voie256, à strictement parler, ne donne accès :

Sans semence, la pousse, sans arbre, le feuillage,

sans fleurs, l’arbre a fructifié !

.

« Sans mémoire, la Sagesse parfaite, sans sagesse, le Sage,

dit Kabîr : voilà le vrai Dévot ! »257.

Ces saints restent cachés afin que seul les découvre le chercheur ardent et tenace qui reconnaît leur puissance aux états intérieurs que leur proximité suscite et nullement à leur savoir, à leurs extases ou à leur célébrité.

J’aurais aimé évoquer la personne de l’éminent sūfī Maulana Abdul Ghani Khan Saheb qui mourut en 1952 ; mais que dire de celui qui n’a plus d’ego ? « Le saint comme le fou échappe à qui veut le saisir ». Si la pensée se fixe sur lui, il s’efface avec la pensée. C’est là sa grandeur.

Ce mystique doué de génie se consacra à former un petit nombre de disciples qui devinrent des maîtres exceptionnels, en particulier le Mahātma Radhamohan Lal Adhauliya, sadguru qui, pendant une trentaine d’années, guida de nombreux disciples dont certains venus d’Occident ; deux d’entre eux ont consenti à nous confier leurs souvenirs et leurs réflexions. Son propre père, le Mahātma Raghubar Dayal, également disciple du même maître, attirait des gens de toute l’Inde du nord ; c’est à lui surtout que se réfère le premier récit, obtenu d’un Indien.

L. Silburn.

        Témoignage III 258.

Comment décrire cette atmosphère typiquement indienne qui rappelle pourtant par sa douceur rayonnante un tableau de Rembrandt !

En hiver, maître et disciples sont assis à terre, enveloppés dans des couvertures de laine sombres ou colorées, dans une salle spacieuse, haute de plafond et éclairée le soir par une faible lumière. Un ancien éventail qu’actionnait la main, à présent inutilisé, suspendu à travers la pièce au-dessus de nos têtes, ne sert plus qu’aux oiseaux pour y faire leurs nids.

De même qu’il ne fixe aucune restriction quant à la nourriture ou à la vie sexuelle, le guru ne fixe pas d’heures de méditation ; la liberté est donc complète ; les uns rentrent, les autres sortent ; certains sont profondément absorbés en dhyāna ou en samādhi, mais un nouveau venu, fatigué de sa journée de travail, ronfle. Quelques-uns écrivent ou parlent entre eux ; les enfants et neveux du guru vont et viennent, jouant et riant follement. Un disciple se met soudain à scander de beaux versets hindi ou sanscrits. Si certains, respectueux et silencieux n’osent guère bouger, d’autres sont hilares, comme ivres d’une gaieté débordante, amusant le reste des disciples et le guru lui-même.

Au matin, les oiseaux gazouillent dans la pièce ou se querellent, frôlant les têtes.

Jamais personne ne le dérange. Le guru accueille avec courtoisie l’importun bavard qui interrompt brutalement une méditation silen­cieuse ou les hautains brahmin et sādhu qui, imbus de leur propre science, se plaisent à étaler leur savoir selon les éternels clichés qui traînent d’ashram en ashram à travers l’Inde : ils discourent sur un samādhi qu’ils ignorent à des gens qui, étant eux-mêmes en samādhi, ne les entendent pas. Seul le guru les écoute avec une remarquable patience, leur posant des questions comme s’il ne savait rien, avec beaucoup d’humour. Mais c’est avec une patience plus grande encore que, pareil à un bon maître d’école répétant sans cesse la même leçon à un écolier stupide, il infuse en silence dans ses disciples paix et félicité afin de les en imprégner.

Le comportement du guru est varié selon les personnes à qui il s’adresse : koan (pour emprunter la terminologie zen) vivants qu’il adapte aux circonstances, chant mystique ou poème en hindi ancien, en urdhu, [286] en persan ou en arabe, mêlant Tulsî-Dās, Kabîr, « Omar Khayyām, Jalāl-ad-din Rūmî, Mansūr al-Hallāj… et les disciples entrent en dhyāna. Les disciples qui ignorent la langue et ne comprennent pas le sens, suivent pourtant le sentiment (bhāva) qui les dicte et baignent à la source même — paix, amour — dont jaillit le chant.

Afin de déverser simultanément sur de nombreux disciples un flot de félicité, le maître n’a nul besoin de se concentrer puisqu’il est toujours en plein Centre ; il le fait sans cesser d’écrire, de parler, en buvant son thé ou durant des promenades. Jamais il ne dit : méditons, pourtant tous au même instant se recueillent spontanément.

De leur côté les disciples ne sont pas astreints au silence ou à l’immobilité. Mais si un même flot de grâce émane du guru, chacun y puise à des profondeurs variées selon ses capacités ou ses besoins : vibrations, apaisement, purification, renoncement, oubli de soi, connaissance, amour… comme dans un même fleuve on peut se désaltérer, se laver, se baigner ou nager librement.

Le guru irradie aussi par petits groupes en succession et quand tous ont reçu leur part, il s’occupe d’un disciple en particulier dont il éveille les centres, pendant qu’il distrait les autres en leur contant des histoires. Ces histoires tirées de la Bible, des livres des sūfī, des traités hindous, ou anecdotes concernant ses maîtres, contées avec brio, zèle, force gestes et rire sont émouvantes et ont une grande portée pour ceux à qui elles s’adressent : elles répondent souvent à une question qu’un disciple ou un visiteur n’ose pas formuler en public.

Le guru ne parle pas d’expériences spirituelles ; il ne donne guère d’explications ou seulement aux personnes qui manquent de finesse et d’intelligence mystiques. Aux autres, qui doivent tout découvrir par eux-mêmes, il ne fait que des suggestions afin que se développe en eux une manière subtile de comprendre et de sentir.

À l’issue d’un chant ou d’une question posée par un visiteur ou un disciple (il n’y a pas de différence sensible entre l’un et l’autre tant l’accueil est le même), le guru demande à chacun son opinion et de longues discussions s’ensuivent dans lesquelles cultures sūfī, brahmanique et occidentale sont brassées de façon vivante et gaie. Certains spéculent sur la nature de la transmission spirituelle ou sur celle des vibrations qu’ils reçoivent, avançant des théories saugrenues ou hautement philosophiques et même scientifiques et le maître abonde en leur sens jusqu’à ce que l’absurdité de leur hypothèse saute aux yeux ; tous rient alors de bon cœur. Le guru met tout le monde d’accord, car il domine les problèmes de façon géniale ; ses remarques sont si profondes qu’elles semblent aller de soi.

Un ami avait comparé cette atmosphère à la fois intense et simple où se mêlent poésie, humour et gaieté à celle du Banquet de Platon. Comme il arrivait à Socrate, si le guru discute d’un problème, l’interlocuteur [287] est incapable de répondre, sa pensée quasi-dissoute et comme paralysée, tant est grande la paix qui se dégage du maître.

Au début, la présence constante auprès du guru est recommandée et si les occupations du disciple l’en empêchent, il vient avant et après son travail, ne fût-ce que quelques instants. Ceux qui habitent dans une ville éloignée passent la nuit auprès de lui, ne craignant pas de le déranger dans son sommeil. L’agent de police musulman accourt entre deux rondes et le grand avocat hindou après avoir plaidé. Par contre, dès que le disciple s’absorbe de façon habituelle en son guru, une présence constante n’est plus indispensable : quelques minutes suffisent et la distance ne constitue plus un obstacle.

Une fois par an les disciples, venant de tous les coins de l’Inde, se réunissent par centaines. Bhandara « réservoir d’énergie divine » désigne les deux jours consacrés à la mémoire des maîtres disparus. Le guru, puisant à volonté dans ce réservoir, distribue généreusement la grâce qui inonde jusqu’à son corps et qui le transfigure. Chacun prend en lui assez pour subsister spirituellement une ou plusieurs années. Paysans avec leurs gros bâtons, commerçants, magistrats, banquiers, intellectuels, professeurs, riches, pauvres, hors-castes, passent ces jours côte à côte en grande harmonie.

Au cours de ce bhandara, à plusieurs reprises, le guru réussit à maîtriser en un instant la pensée instable de centaines d’hommes et de femmes déjà préparés par lui : comme un vent qui souffle soudain, tous au même moment éprouvent une paix qui les tient immobiles une heure durant, en un silence impressionnant — sans que leurs enfants qui crient et les bousculent ne les dérangent.

En quoi consiste le don indicible du maître, cette chose subtile qu’il infuse dans le cœur du disciple ? Les diverses mystiques la nomment barakah, anugraha, grâce, don divin issu d’un réservoir sans fond et sans limites ; sur le plan humain elle devient félicité (ānanda). Si elle touche le cœur, elle prend l’aspect de l’amour et si elle éveille l’esprit, celui de Connaissance illuminatrice. Comme elle anéantit tous les désirs, elle engendre une paix imperturbable.

Le guru est constamment parcouru par des flots d’amour ; il suffit donc au disciple de s’absorber en lui de façon continue pour capter ces flots. Pas une seconde, ni dans le sommeil ni au cours de ses multiples activités, il ne doit en perdre conscience. Telle est la seule chose exigée de lui. Il éprouve cette divine infusion comme un amour émerveillé ou une douce félicité. Mais à l’ordinaire, il n’en est pas conscient tant elle est simple, délicate, intime ; elle pénètre à des profondeurs où n’accèdent ni la pensée ni le sentiment. Seuls ses effets, plus ou moins lointains affleurent à la conscience.

« La félicité est la nourriture de l’âme : une goutte suffit pour toute [288] une vie. Protégée par la grâce, elle devient un océan », avait coutume de dire notre guru.

Celui qui dès sa naissance présente des aptitudes à la sainteté, a l’expé­rience mystique immédiatement, au premier regard échangé avec son maître : il le reconnaît comme son guru et, d’un seul élan d’amour, il s’immerge en lui. Le cœur du guru devient alors le miroir très pur dans lequel le disciple se reflète. Il suffit, en effet, d’un instant de total abandon pour que le moi s’évanouisse et, le moi disparu, le disciple s’identifie au maître. Tout lui est spontanément transmis. Dès qu’il y a amour, aucun intermédiaire n’est requis.

Pour la majorité des disciples dont la confiance est moindre et qui ont besoin de preuve, les débuts sont plus lents, l’amour se développe en eux peu à peu à mesure que la purification progresse.

Dans la purification comme dans tout le reste, le guru part de l’essentiel, allant à contre-courant des voies habituelles : En général, en Inde, un yogin se purifie par le souffle qu’il fait entrer dans le canal médian, puis il l’élève jusqu’au milieu des sourcils ; là, à l’aide d’un grand effort de concentration, il le force à monter au sommet du crâne. Le corps sera purifié et certains centres également, mais le « cœur » n’est pas touché, la pratique reste donc incomplète. Avec le présent système, tout vient du cœur et de son éveil ; un cœur étant par définition pur et plein d’amour. Sans amour, pas d’éveil. Seul un saint à l’esprit très clair et reposant dans le Cœur universel peut éveiller le cœur d’un disciple.

Ainsi, afin de transformer simultanément les divers aspects de la personne et de toucher ses centres variés, le guru commence par agir sur l’intime du cœur ; alors le souffle s’apaisera, puis la pensée se calmera sans effort et, à leur tour, les tendances inconscientes se trouveront purifiées.

Il en va de même à l’égard des kosha, gaines emboîtées qui forment selon le Vedānta, les cinq niveaux de l’être humain : à l’ordinaire on part du plan grossier puis on passe au souffle, à la pensée (manas), à l’intelligence mystique (vijñāna) et enfin à la félicité jusqu’à ce que le Soi (ātman) seul subsiste après s’être dépouillé de ses gaines. Mais dans ce système, le guru agit uniquement sur la gaine de félicité (ānandamayakosha) et celle-ci, inondant les autres niveaux, permettra de les rejoindre et de les intégrer.

Pour que passe le flot d’amour du Cœur universel — celui du guru — au cœur du disciple, il faut, dit-on, que celui-ci meure à lui-même ; ici le courant d’amour est précisément ce qui fait mourir à soi-même.

Le maître plein d’amour au cœur bien éveillé baigne perpétuellement, nous l’avons vu, dans la source originelle (bhandara) où sa conscience demeure immuable. Cœur, esprit, corps, tout en lui absorbe la Grâce. Il arrive à supporter une grâce intense qui flue sans cesse de lui comme un torrent. Mais ce pouvoir qui passe à travers lui est trop excessif pour [289] que le disciple puisse en tirer bénéfice. Le guru doit donc descendre à son niveau, ou presque, et le lui verser goutte à goutte. Si le disciple s’aban­donne avec confiance à lui et s’immerge en lui, il finira par baigner sans discontinuer dans le même fleuve que son maître : alors ce que celui-ci expérimente se répandra automatiquement en lui.

Les maîtres de l’Inde transmettent la faveur divine de plusieurs façons : les uns par le toucher, ainsi Ramakrishna posant le pied sur la poitrine de Vivekānanda ; les autres par un coup d’œil, par la voix, par l’union sexuelle, par une étreinte ou encore en s’insinuant dans le souffle du disciple afin d’éveiller ses forces assoupies. Pour que le résultat soit durable et pour que le disciple acquière la maîtrise sur ses états, il est indispensable qu’une pure spontanéité préside à la transmission : le guru ne faisant aucun effort dans le désir de communiquer ses dons ni n’en exigeant de son disciple.

Un très grand maître transmet la grâce de cœur à cœur. Ici encore on peut noter une gradation : Un premier guru n’a plus de désir et demeure dans une paix et une félicité que rien ne trouble. Habile à capter les incitations divines, il attend l’ordre de Dieu pour agir et dès que le flot de grâce descend en lui, il pousse avec force son disciple. Ce dernier se sent comme précipité dans un océan et assimile avec difficulté ce qu’il reçoit. Un second maître, supérieur au premier, obéit aussi à l’ordre divin. Traversé sans interruption par de puissants courants spirituels, il agit sur son disciple sans effort ni intention quand l’occasion se présente. Un troisième guru se distingue par sa liberté souveraine : il ne dépend plus de courants spirituels ; en union profonde avec la grâce, il réside toujours en elle et la grâce en lui. Complètement englouti dans la divinité, tout ce qu’il fait est divin. À sa guise il transfert ce qu’il veut et à qui il veut. Ces deux derniers maîtres ne poussent pas le disciple, ils le transportent comme un père prend son enfant dans ses bras.

Le maître ne meurt pas sans avoir formé un maître capable d’assurer la transmission intégrale. S’il n’a pas de successeur, on ne peut le qualifier de maître complet. Donner le suprême adhikāra 259 signifie donc pour lui demeurer ici-bas puisque son pouvoir ne disparaît pas. Il suffit qu’un disciple ait renoncé à tout pour que le maître ait le devoir de lui transférer ce qu’il a reçu lui-même de son propre maître.

Le maître forme aussi des délégués (khalifa) aptes à transmettre paix et félicité à un très grand nombre de personnes et en diverses régions. Ainsi, selon la mission de chacun, il existe divers adhikāra, les uns partiels bien que suffisants, les autres complets, la grâce parfaite étant donnée à la fin à l’héritier du système. Ce dernier ne se donne jamais pour tel et [290] effectue sa tâche en silence. Celui qui se proclame successeur du maître n’est certainement pas le véritable héritier de la lignée.

L’adhikāra n’est pas une initiation, moins encore une cérémonie ; il se fait sans une parole, en une transfusion de cœur à cœur : le maître s’identifie à la suprême énergie résidant dans l’intime du cœur et source de toutes les vibrations. Ayant plein pouvoir sur ces vibrations extrêmement subtiles, il les emmagasine dans la personne du disciple et dans ses centres spéciaux, connus du système. Par ces vibrations le disciple sera purifié et pourra agir sur autrui.

Même sans recevoir l’adhikāra, un disciple bien absorbé en son maître, ou encore parce que celui-ci lui en a donné l’ordre, peut, lui aussi, servir d’intermédiaire. Il est également autorisé à donner un marakba 260 comme son guide, à la différence que le guru n’a pas besoin de s’immerger en son propre maître pour irradier la grâce puisqu’il réside toujours en elle, tandis que le disciple doit se perdre dans son guru comme une goutte dans l’océan. Bien que la goutte d’eau n’atteigne pas la profondeur de l’océan, elle ne peut pourtant plus en être extraite. Ainsi le disciple qui à ce moment devient semblable à son maître participe à sa puissance.

Il faut avoir longtemps vécu auprès de véritables maîtres et avoir fréquenté aussi des mystiques de tous ordres, d’occident et d’orient, pour savoir discerner des grands saints et jñānin, le sadguru doué de la science de la transmission ainsi que d’audace et de libre efficience.

Les saints constamment absorbés en une extase d’amour et de félicité, vivent en marge du monde et de ses soucis quotidiens : ils répandent la paix autour d’eux comme une fleur son parfum, et attirent la foule. Toujours immergés en eux-mêmes, ils ne sont pas revenus à l’état ordinaire afin de s’occuper activement de leurs innombrables disciples. Ils ont réalisé pour eux-mêmes, non pour autrui.

N’ayant pas eu de guru pour la plupart, ils se défendent d’être des maîtres. On les considère donc comme de vivants exemples plutôt que comme des sadguru.

Il existe aussi de très grands mystiques qui ne peuvent servir de guides, car les imiter serait se fourvoyer. Ainsi certain sūfī connu pour sa débauche et qui pourtant puisait à pleines mains dans le réservoir divin. Il possédait un pouvoir sans limite ; sa générosité et sa grandeur étaient telles qu’il échappait à tout interdit.

Le maître parfait (sadguru) diffère de ces sortes de mystiques : plein d’amour et de félicité comme le saint et non moins absorbé que lui, il est en outre très actif et jouit d’une liberté totale. Il a atteint, lui aussi, le faîte de l’illumination, mais a su revenir au plan inférieur après avoir (291) exploré à la suite de son maître toutes les étapes du chemin. Il peut communiquer la Connaissance parce qu’il en a la maîtrise. Ainsi formé durant des années par son maître dont il a reçu la barakah, il possède la science de la transmission et se consacre uniquement à un petit nombre de disciples choisis afin d’en faire des maîtres. À leur égard il se montre dur et exigeant en dépit de son immense bonté, ou plutôt à cause d’elle, et les force à brûler les étapes de l’austère chemin.

Il vit à même la Vie, en une libre et constante spontanéité 261 par-delà l’extase (samādhi). Une telle spontanéité s’exprime dans son être entier sa manière de donner, si aisée, avec un sourire indéfinissable ; le don lui-même, l’Amour. On la retrouve dans son comportement : il participe à toute chose avec chaleur et enthousiasme, mais sans s’y complaire marié, ayant des enfants, exerçant une profession modeste, il ne se distingue ni par le vêtement, ni par le nom, des gens du commun ; il se fait appeler familièrement oncle, frère, formant ainsi avec amis et disciples une grande famille.

Le disciple n’aura qu’à s’absorber spontanément en lui pour vivre en pleine Simplicité, au cœur de sa nature, se laissant désormais porter par elle. Le factice tombera alors de lui-même et — toute personnalité volatilisée — il découvrira la source intarissable d’amour et de félicité.

ANNEXES


Index de noms

Reste à établir à partir des tables des matières des deux tomes. Utile pour faire apparaître des figures au sein d’une entrée généraliste. Pour l’instant rappel des entrées principales :

Tome I:

RAB’IA c.713-801

Femmes mystiques des temps anciens

HADEWIJCH I ~1230

HADEWIJCH II ~1280

ANGèLE DE FOLIGNO -1309

MARGUERITE PORETE ~1250-1310

JULIENNE DE NORWICH ~1343 ~1410

la Bhakti et LALLA ~XIVe siècle

CATHERINE DE GÊNES 1447-1510

LA PERLE ÉVANGÉLIQUE 1535

THÉRÈSE DE JESUS 1515-1582

ANNE de JESUS 1545-1621

ANNE DE SAINT-BARTHÉLÉMY 1549-1626



Tome II:

Madame ACARIE 1566-1618. 

Jeanne de CAMBRY 1581-1639

JEANNE DE CHANTAL 1572-1641

MARIE des VALLÉES 1590-1656

Bénédictines du XVIIe siècle

Carmélites françaises

MARIE DE L’INCARNATION 1599-1672

ARMELLE NICOLAS 1606-1671

Femmes mystiques au XVIIe siècle

Catharina Regina von GREIFFENBERG ~1662

MADAME GUYON 1648-1717

Femmes mystiques des derniers siècles

ETTY HILLESUM 1914-1942

LILIAN SILBURN 1908-1993


Ajouter ? :

Réseaux. Filiations.

Béguines influent sur Ruusbroec, Catherine de Gênes…

Bellinzaga Compendio, traduit dans un volume de la collection « Christus » mais lequel ?

Dirigées de Caussade, même collection « Christus ».


TABLE réduite aux deux premiers titres

Table des matières

3

FEMMES MYSTIQUES 3

IV 3

XVIIe siècle au vingtième siècle 3

4

MADAME GUYON 1648-1717 5

La vie et l’œuvre & anthologie 5

Les Torrents 28

PREMIÈRE PARTIE 28

Chapitre I. Divers retours de l’âme à Dieu. 28

Chapitre II. Voie active de la méditation. 29

Chapitre III. Voie passive de lumière 35

Chapitre IV. Voie passive en foi, premier degré 40

Chapitre V. Imperfections de ce premier degré. Sécheresses 47

Chapitre VI. Deuxième degré de la voie passive en foi. 53

Chapitre VII. 58

Section PREMIERE. Troisième degré de la voie passive en foi. Morts. 58

SECTION DEUXIÈME. Second degré de dépouillement. 64

SECTION TROISIÈME. Troisième degré du dépouillement. 66

SECTION QUATRIÈME. Entrée dans la mort mystique. 71

Chapitre IX. Quatrième degré de la voie passive en foi. Vie divine. 78

SECONDE PARTIE 87

Chapitre II. Paix, et liberté divine 91

Chapitre III. Déiformité. 95

Chapitre IV. Mouvements tous divins. Paix inaltérable 99

Ecrits sur la vie intérieure 102

Préface 102

Femmes mystiques des derniers siècles 171

Jeanne Le Royer (1731-1798) 172

Emily Dickinson (1830-1886) 173

Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873-1897) 174

Rosa Luxembourg (1871-1919) 175

Edith Stein (1891-1942) 177

Simone Weil (1909-1942)  181

Marina Zvétaéva -1942 252

Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979) 255

Miss Dorothea Spinney (1907-1979) 260

Mrs. D. K. (avant 1980) 261

Bernadette Roberts (1931-1986) 262

Nathalie Sarraute (1900-1999) 281

Éliane Jeannin-Garreau (1911-1999) 282

Yolande Duran-Serrano 283

ETTY HILLESUM 1914-1942 299

BIOGRAPHIE [Wikipedia] 299

JOURNAL JUILLET-OCTOBRE 1942 (EXTRAITS) 300

Lettres de Westerbork [intégrale] 334

Notes 402

Texte parallèle d’Evguénia Guinzbourg, « Ici vivaient des enfants ». 411

LILIAN SILBURN 1908-1993 419

La mystique 419

La réalité 423

Le Vide, le rien, l'abîme. 425

Autour d’un sadguru de l’Inde contemporaine. 472

ANNEXES 481

Index de noms 481

Ajouter ? : 482

TABLE réduite aux deux premiers titres 483

fin 486








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‘Citations’ = retrait 0,6 Garamond 10 pts gras — i 0,35 [et ‘Justifié 12’]

‘Note de bas de page’

Quatrième :

La collecte d'un nombre réduit de mystiques accomplis est présentée chronologiquement. La concentration « occidentale » souligne l’importance culturelle du milieu social : là où se développe une classe moyenne, soit en Flandres et au nord de l’Italie, les béguines ont conquise et culture et liberté. Rab’ia ~ 800 et Lalla ~ 1400 sauvent l’honneur en terres d’Islam. Mais rien dans l’Antiquité, ni chez les bouddhistes, ni en Extrême-Orient.

fin

1Sous l’emblème d’un TORRENT, on voit comment Dieu, par la VOIE DE L’ORAISON passive en FOI, purifie et dispose prochainement les âmes qui doivent arriver ici à une vie nouvelle et toute divine.

Retouché & augmenté sur une Copie revue par l’Auteur [madame Guyon! La présentation et les notes établies par D. Tronc qui figurent en fin de texte pages 47 à 80 sont omises dans ce tirage des pages 1 à 46].

2 Ecrits sur la Vie intérieure / Présentation de D. et M. Tronc, Arfuyen,

3 Rapporté dans la Préface de Jean Guitton à Mgr Jacques Martin, Le Louis XIV des Chartreux Dom Innocent Le Masson…, 1974, p. 10-11.

4 Ce qui explique la présente d’une brève Orientation bibliographique donnée en fin de volume.

5 Titre de l’ouvrage du capucin mystique Constantin de Barbanson, 1623, 1932.

6 Un bref complément de seize pièces fut ajouté en 1718, en quatrième partie du quatrième tome des Lettres.

7 Lettre au duc de Chevreuse, 11 septembre 1694, Correspondance II Années de Combat, 2004, pièce n° 194, p. 300.

8 Benoît de Canfield [1562-1610], La Règle de Perfection, Jean Orcibal, PUF, 1982, partie III, p. 344.

9 Hadewijch d’Anvers, trad. J.-B. P[orion], 1954, p.164 [« nouveaux poèmes » de la deuxième Hadewijch, active vers 1280].

10 D.2.25 (Discours…, vol. II de l’édition de 1716, pièce n° 25).

11 D.2.66

12 D.2.69.

13 D.3.03 (Discours…, addition 1718, troisième pièce).

14 D.2.15.*

15 D.1.53, D.2.42*, D.2.61, D.2.64 et suivants, D.3.11.

16 D.1.60*. Mme Guyon utilisait pour sa correspondance plusieurs cachets à cire dont certains gravés de motifs spirituels : Jésus, cœurs accolés irradiants, soleil et héliotrope.

17 D.2.66.

18 D.2.64.

19 D.2.61.

20 D.2.64.

21 D.2.68*.

22 Lettre de Fénelon du 11 avril 1690, Correspondance de Fénelon, J. Orcibal, t. II, Paris, Klincksieck, 1972, Lettre 111 ; Correspondance I Directions spirituelles, 2003, pièce n° 249.

23  Jr 17, 5. Maudit est l’homme qui met sa confiance en l’homme … et dont le cœur se retire du Seigneur. Traduction de Lemaître de Sacy : abrév. (Sacy).

24  Fleuve d’Asie mineure célèbre pour son cours sinueux.

25  Ex 13, 21 : Le Seigneur marchait devant eux pour leur montrer le chemin, durant le jour en une colonne de nuée, et pendant la nuit en une colonne de feu : afin de leur servir de guide de jour et de nuit. Traduction donnée par Poiret dans son édition des Explications bibliques de Madame Guyon : abrév. (Poiret Explic.).

26  « Salut ! Source première en nous-mêmes,

qui nous donnes le noble savoir céleste

et l’aliment d’amour toujours renouvelé…» Hadewijch, p.182.

27  Ct 1, 5 : Ne regardez pas que je suis brune, parce que c’est le soleil qui m’a décolorée. (Commentaire au Cantique).

28  1 Jn 4, 18 : Il n’y a point de crainte dans l’amour : le parfait amour bannit la crainte ; parce que la peine est dans la crainte, et que celui qui craint n’est pas parfait en amour. (Poiret Explic.). La crainte ne se trouve point avec la charité ; mais la charité parfaite chasse la crainte. (Mons, 1668 & Sacy).

29  nuit corrigé en nuisent.

30  Les courtes précisions apportées entre parenthèses seraient de la main de Poiret, l’utilisation de ces dernières étant très exceptionnelle chez Madame Guyon, si l’on en juge par ses autographes. Plus longues, les précisions sont reportées par Poiret lui-même en notes.

31 En italiques chez Poiret qui réserve les petites capitales aux soulignements ; il s’agit ici d’un tissu fait de réminiscences multiples des Evangiles, tel Jn 20, 27 pour Thomas.

32 Une telle comparaison du déroulement de la vie mystique avec le cycle naturel est fréquent. Voir par exemple Ruysbroeck, Les noces spirituelles, Deuxième livre, La vie dans le désir de Dieu, deuxième et troisième partie : ‘l’époux vient, sortez’, comparaison des modes et des saisons.



33 « Qui puisse détruire cette nature maligne. » (note Poiret).

34 « En sa Vie, chap. 41 de l’édition de Hollande p. 39. » (note Poiret) - Extrait du chapitre 41 : « L’Amour ne détruisait pas seulement ce moi mauvais à l’extérieur, mais aussi l’intérieur, le moi spirituel qui goûtait et comprenait et qui semblait vouloir se transformer tout en Dieu et détruire cette partie extérieure. Quand ce moi spirituel avait beaucoup travaillé, qu’il semblait avoir vaincu et mis par terre ce moi extérieur en lui enlevant toutes voies et moyens de se nourrir, quand il avait pacifié pour lui son propre domaine, alors survenait cet Amour insatiable et violent et il lui disait : Que crois-tu faire ? Je veux tout pour moi. Ne pense pas que je te laisse le moindre bien au corps ni à l’âme. Je veux rendre nu, nu, tout ce qui est au-dessous de moi, et au-dessus de moi je ne veux rien. » (Debongnies, La Grande Dame du pur amour, sainte Catherine de Gênes (1447-1510), Etudes carmélitaines, puis Desclée de Brouwer, 1960).

35 Jb 22, 14 ; Ps 18, 10-13.

36 Ps 139, 11.

37 Rm 4, 18 : Aussi contre toute espérance il crut devoir espérer, afin qu’il devint le père de plusieurs nations…( Poiret Explic.) - Aussi ayant espéré contre toute espérance, il a cru qu’il deviendrait le père de plusieurs nations… (Sacy).

38 Ap 22, 20.

39 Ag 2, 8.

40 Ce Discours 2.25 est repris d’une lettre à Fénelon du 1er décembre 1689. Voir Madame Guyon, Lettres…, Dutoit, t. V, Lettre LXX, pp. 403-406 ; Madame Guyon, Correspondance II, Directions spirituelles, lettre 217. Exceptionnellement nous reproduisons ici entre crochets le premier paragraphe de la lettre parce qu’il atteste de la communication cœur à cœur entre Mme Guyon et Fénelon. Son absence dans l’édition des Discours… est due à son caractère confidentiel.

41 L’édition du Discours 2.25 commence ici : « Dieu… »

42 La Lettre qui inclut ce discours (v. note précédente) ajoute : « C’est ce que Dieu veut faire et fait en nous ; c’est pourquoi Il vous a choisi d’une manière singulière. O qu’Il aime votre âme et qu’Il me la fait aimer ! Quand il me faudrait tous les tourments possibles pour la rendre telle que Dieu la veut, avec quel plaisir les souffrirais-je et combien me suis-je immolée à l’Amour, ou plutôt l’Amour m’a-t-Il immolé Lui-même ! Il me fallut dernièrement faire dite des messes pour vous sans en comprendre la raison. Je n’en demande aucune de ce que l’on me fait faire : j’obéis aveuglément. Ce 1er décembre 1689. »

43 Ps 34, 9 : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux : heureux l’homme qui espère en lui ! (Poiret Explic.).

44 Au sens donné par Benoît de Canfield : « De la volonté extérieure de Dieu… », « De la volonté intérieure de Dieu… », « De la volonté de Dieu essentielle… », titres donnés aux trois parties de la Règle de Perfection.

45 Confess. Lib. XIII. Cap. 9. (note Poiret) - « Mon poids, c’est mon amour ; c’est lui qui m’emporte où qu’il m’emporte. Le don de toi nous enflamme… » (Confessions, Bibl. August., 1962 ; v. note p. 618 :  « l’amour … est ce dynamisme inhérent à chaque être qui le porte vers son lieu naturel où il trouve repos … ).

46 Ps 105, 30-31. Les créatures étant réduites dans leur cendre, vous envoierez votre esprit, et elles seront créées de nouveau. (note Poiret).

47 Or je dis que l'âme, [étant] par l'effort qu'elle s'est fait pour se recueillir au-dedans, tournée en pente centrale, sans autre effort que le poids de l'amour, elle tombe peu à peu dans le centre. Et plus elle demeure paisible et tranquille, sans se mouvoir elle-même, plus elle avance avec vitesse parce qu'elle donne plus de lieu à cette vertu attractive et centrale de l'attirer fortement. (Moyen court, 11.3).

48 1 Jn 4, 16 : Et nous avons connu, et nous avons cru l’amour que Dieu a pour nous. Dieu est amour. Celui qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. (Poiret Explic.).

49 2 Co 5, 17 : Si quelqu’un est donc en Jésus-Christ, il est une nouvelle créature ; tout ce qui était de l’ancienne [loi] est passé, tout a été rendu nouveau. (Poiret Explic.).



50 Gn 2, 2.

51 S’il est permis de parler ainsi d’un tout indivisible, dont la hauteur, la largeur, la profondeur est plus étendue et immense que l’immensité même, et qui aurait de quoi béatifier cent millions de mondes sans pouvoir être compris. (note Poiret).

52 Des Noms Divins, chap. 4. (note Poiret) - « [704 A] C’est cette Beauté qui produit toute unité et qui est principe universel, parce qu’elle produit et qu’elle meut tous les êtres … [713 B] Par désir amoureux … nous entendons une puissance d’unification et de connexion, qui pousse les êtres supérieurs à exercer leur providence à l’égard des inférieurs, ceux de rang égal à entretenir de mutuelles relations… » Œuvres complètes du Pseudo-Denys…, « Les Noms divins », trad. M. de Gandillac.

53 Ps 95, 11.

54 Mt 12, 1 à 8, « Epis rompus ».

55 Mt 12, 8 : Car le Fils de l’homme est maître du sabbat même. (Poiret Explic. & Sacy).

56 Lc 12, 15 : Puis il leur dit : Comprenez ce que je vous vais dire : Gardez-vous de toute avarice ; car en quelque abondance qu’un homme soit, sa vie ne dépend point des biens qu’il possède. (Poiret Explic.).

57 Es 57, 10 : Vous vous êtes fatiguée dans la multiplicité de vos voies, et vous n’avez point dit : Demeurons en repos. (Poiret Explic.).

58 non pour être la propriété de la créature.

59 Mt 25, 21 & 23.

60 Repos et joie du Seigneur fusionnent.

61 « L’Infini engendre son Egal dans la béatitude éternelle,

et la gloire de l’Esprit est le mutuel amour. » Hadewijch, op.cit., p.160.

62 « Dans les anciennes éditions » (note Poiret). - Les dessins de la Montée du Carmel diffèrent. L’unique témoin des autographes perdus est une copie notariale de 1759 du Monte qui indique, à droite et à gauche du sentier de perfection passant par nada six fois répété, deux chemins imparfaits passant par cinq étapes : gloria à gauche ou poseer à droite, gozo, saber, consuelo, descanso ; ces étapes diffèrent dans la gravure réalisée par un disciple du Greco, de la première édition de 1618, où à droite figurent : descanso, ciencia, honra, libertad, gusto, et à gauche : saber, consuelo, gozos, seguridad, gloria. La sûreté citée par Madame Guyon correspond à seguridad (traduit par securitas sur la figure reproduite dans Opera mystica V.P.F. Ioannis a Cruce, 1639 : en français, sécurité est le doublet savant de sûreté, selon le Robert). Voir « El Monte de perfeccion », dans Vida y Obras de San Juan de la Cruz, B.A.C., 1974, pp. 435-443. Jean de la Croix est particulièrement cité par Madame Guyon qui serait, au XVIIe siècle, sa meilleure interprète selon Baruzi.

63 Ct 8, 6 : Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un cachet sur votre bras : car l’amour est fort comme la mort, et la jalousie est dure comme l’enfer : ses lampes sont des lampes ardentes de feu et de flammes. (Poiret Explic.).

64 Ep 3, 18 : […que] Vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de ce mystère. (Sacy).

65 Ps 18, 12 : Il s’est caché dans les ténèbres : La tente qui l’environne de tous côtés est l’eau ténébreuse des nuées de l’air. (18,12 Poiret Explic.) - Il a choisi sa retraite dans les ténèbres ; il a sa tente tout autour de lui ; et cette tente est l’eau ténébreuse des nuées de l’air. (17,13 Sacy).

66 Ex 28, 36 : Vous ferez aussi une lame d’un or très pur, sur laquelle vous graverez ces mots : la Sainteté est au Seigneur. (Poiret Explic.).

67 Lc 14, 26 : Si quelqu’un vient à moi, et qu’il ne haïsse pas son père et sa mère… (Poiret Explic.).

68 Lettres…, Dutoit, 1767, T. V, Lettre LXIII ; Correspondance I Directions spirituelles, 2003, lettre 208.

69 Masson, Fénelon et madame Guyon, 1907, cite ici Fénelon, Instructions, XXIII : « Tandis qu’elle [l’âme] n’hésite point à tout perdre et à s’oublier, elle possède tout ... c’est une image de l’état de bienheureux, qui seront à jamais ravis en Dieu, sans avoir pendant toute l’éternité un instant pour penser à eux-mêmes. »

70 Cf. Fénelon, Instruction citée.

71 Sciences théologiques.

72 Ps 36, 10 : Car la source de la vie est en vous ; et nous verrons la lumière dans votre lumière. (Poiret Explic.).

73 La Lettre ajoute : « Pour ce que vous désirez de savoir de l’Evangile éternel, cet Evangile n’est autre que la volonté de Dieu. Nous en parlerons plus au long un jour s’il plaît à Dieu. »

74 « Ceci s’entend mystiquement et non physiquement. Note de l’auteur. » (note Poiret).

75 Elle y est incluse.

76 Et d’autres encore.

77 Os 2, 19-20 : Je vous épouserai pour jamais : je vous épouserai en justice, en jugement, en compassion et en miséricorde. / Je vous épouserai en foi ; et vous saurez que je suis le Seigneur. (Poiret Explic.).

78 Ct 1, 1.

79 Ct 1, 3.

80 « C’est-à-dire l’époux et l’âme ne sont pas encore un. » (note Poiret).

81 Ct 2, 16 : Mon bien-aimé est à moi et moi à lui. Il se nourrit parmi les lis. (Poiret Explic.) …il repaît parmi les lis (Comm. au Cantique) & Ct 3, 4 : …j’ai trouvé celui que mon âme aime : je le tiens et je ne le laisserai plus aller jusqu’à ce que je l’aie fait entrer dans la maison de ma mère… (Comm. au Cantique).

82 Ct 4, 7.

83 Ct 6, 8.

84 Ct 8, 6.

85 Ct 2, 4.

86 Ct 2, 16 : Mon bien-aimé est à moi et moi à lui. Il se nourrit parmi les lis. (Poiret, Explic.). Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui, et il se nourrit parmi les lys, (Sacy). – Mon bien-aimé est à moi et moi à lui, lui qui mène paître parmi les lys. (Dhorme, 1959).

87 I Co 1, 27.

88 Es 20, 2-3.

89 Ps 16, 3.

90 Ezéchiel. Suit un résumé de Ez 3, 18-19.

91 I Co 15, 10 : Mais ce que je suis, c’est par la grâce de Dieu que je le suis ; et sa grâce n’a point été vide en moi : car j’ai travaillé plus qu’eux tous ; quoi que ce en soit pas moi qui aie travaillé, mais la grâce de Dieu avec moi. (Poiret Explic.) …sa grâce n’a point été stérile en moi… (Sacy).

92 « ‘Dieu te met dans la dilatation d’esprit pour ne pas t’abandonner quand tu seras dans l’angoisse, et il te met à l’étroit pour ne pas te laisser lorsque tu seras dans la dilatation d’esprit. Il te retire des deux états pour que tu n’appartiennes à chose quelconque, sinon à Lui’. Le sens de cette sentence [d’Ibn ‘Atâ Allâh], c’est que ces deux états d’âme sont des qualités imparfaites, si on les compare aux états supérieurs. Les deux, en effet, impliquent nécessairement que le serviteur de Dieu est encore avec lui-même (et non avec Lui), qu’il se considère encore à lui-même (et non à Dieu)…» [Ibn Abbad de Ronda], « Un précurseur hispano-musulman de Saint Jean de la Croix », M. Asin Palacios, Etudes Carmélitaines, avril 1932, page 140.

93 « Etat apostolique, appel à enseigner », pièce jointe à la lettre adressée à Bossuet, autour du 10 février 1694, voir : Correspondance II Années de combat, 2004, à la suite de la lettre 159. 

94 Jn 5, 30 : Je ne puis rien faire de moi-même. Je juge selon ce que j’entends, et mon jugement est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. (Sacy).

95 Jn 16, 13 : Quand cet Esprit de Vérité sera venu, Il vous enseignera toute vérité ; car Il ne parlera pas de Lui-même ; mais Il dira tout ce qu’Il aura entendu, et Il vous annoncera les choses à venir. (Sacy).

96 Col 3, 3 : Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. (Poiret Explic.).

97 Ga 2, 20.

98 Ga 2, 20 ; Col 3, 11. - « Voyez Ste Catherine de Gênes en sa vie. Chap. 14. » (note Poiret) - « Mon moi est Dieu, je n’en connais pas d’autre, hors mon Dieu lui-même … Le vrai amour ne peut supporter de ressembler ainsi aux autres créatures mais avec un grand élan d’amour il dit : Mon être est Dieu, non par simple participation, mais par vraie transformation et annihilation de l’être propre. » (Grande Dame du pur amour).

99 Jn 1, 1.

100 Mt 10, 20 : Car ce n’est pas vous qui parlez ; mais c’est l’esprit de votre Père qui parle en vous. (Poiret Explic.).

101 2 Co 13, 3 : Voulez-vous faire l’expérience de la vérité de Jésus-Christ qui parle par ma bouche, et qui n’est point faible à votre égard, mais qui est puissant parmi vous ? (Poiret Explic.).

102 Nb 16, 3 : S’étant donc soulevé contre Moïse et contre Aaron, ils leur dirent : Qu’il vous suffise que tout le peuple est un peuple de saints, et que le Seigneur est avec eux. Pourquoi vous élevez-vous sur le peuple du Seigneur ? (Sacy).

103 Ga 2, 20.

104 Ps 73, 22-23 : Et qu’étant enfin devenu comme une bête en votre présence, je ne me suis point cependant éloigné de vous ; vous avez soutenu ma main droite…

105 Jn 8, 25.

106 Jn 15, 5.

107 Mc 5, 30.

108 Celui qui communique.

109 « C’est-à-dire : comme Dieu est une immensité de plénitude, le néant est une immensité de vide. » (note Poiret).

110 Lc 1, 48.

111 Jn 4, 10.

112 Jn 7, 37-38.

113 Lc 22, 44.

114 Mc 9, 35-36 : Et prenant un enfant, Il le mit au milieu d’eux, et leur dit en l’embrassant : / Quiconque reçoit en Mon nom un petit enfant comme celui-ci, Me reçoit ; et celui qui Me reçoit,ne Me reçoit pas, mais Celui qui M’a envoyé. (Poiret Explic.).

115 Ct 8, 10 : Je suis un mur : et mes mamelles sont comme une tour, depuis que j’ai été devant lui comme celle qui a trouvé la paix. (Poiret Explic.).

116 Pr 30, 19.

117 « Voyez le Discours 1.14. » (note Poiret).

118 Jn 16, 14.

119 Pour insondables ?

120 Rm 11, 33-34 : …car qui a connu le desseins de Dieu, ou qui est entré dans le secret de ses conseils ? (Poiret Explic. et Sacy).

121 Ps 75, 2 : …Je jugerai les justices, lorsque le temps en sera venu. (74,3 Poiret Explic.) - …Lorsque j’aurai pris mon temps, je jugerai et rendrai justice. (74, 2 Sacy).

122 Ps 104, 31 : Vous envoierez ensuite votre Esprit, et elles seront créées de nouveau ; et vous renouvellerez toute la face de la terre (Poiret Explic.).

123 1 P 1,16.

124 Ps 39, 4 : Mon cœur est enflammé au dedans de moi ; et il s’y allumera un feu pendant que je méditerai. (Poiret Explic.).

125 Ps 31, 21.

126 « Desquelles il est fait mention dans les trois ou quatre premiers paragraphes ci-dessus. » (note Poiret).

127 He 8, 10.

128 Jn 14, 21 ; Ch 17, 19.

129 « Voyez Ste Catherine de Gênes, en sa vie, Chap. 44. (note Poiret) - « Je ne sais comment faire pour me confesser, parce que je ne trouve rien en moi, ni dans l’extérieur ni dans l’intérieur, qui ait assez de vigueur pour pouvoir dire : C’est moi qui ai fait ou dit quelque chose dont je doive sentir remords de conscience. Je ne veux omettre de me confesser et je ne sais à qui imputer la coulpe de mes péchés ; je veux m’accuser et n’y arrive pas. » (Grande Dame du pur amour)

130 Mt 7, 22-23.

131 Ps 14, 1.

132 Ps 104, 30 ; « C’est-à-dire : Envoyez votre esprit et ces choses seront créées ; et vous renouvellerez la face de la terre. » (note Poiret). - Envoyez ensuite votre esprit et votre souffle divin, et ils seront créés ; et vous renouvellerez toute la face de la terre. (Poiret Explic.).

133 Jn 1, 13.

134 « Voyez Ste Catherine de Gênes, en sa vie, Chap. 44. (note Poiret) – Déjà cité plus haut : Discours 3.11.

135Vie et révélations de la sœur de la Nativité (= Jeanne Le Royer, 1731-1798), IV, 147ss. — Référence, titre et reprise du texte par le Père Max Huot de Longchamp, Prier à l’école des saints, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 2008, 308-309. — Accompagnée de la présentation par Max H. de L. : « Jeanne le Royer, fille de cultivateurs bretons, orpheline très tôt, entre à 19 ans chez les clarisses de Fougères, d’abord comme servante, puis comme sœur converse, avant d’en être chassée par la Révolution. Elle savait lire, mais non écrire, si bien que c’est l’aumônier du couvent qui recueillera les récits de ses visions, prophéties et autres souvenirs spirituels d’une touchante naïveté, le tout occupant quatre volumes publiés après la Révolution, dont le succès fut alors considérable. »


136Emily Dickinson, Poésies complètes, Traduction et présentation par Françoise Delphy, Flammarion, 2009, poème n°598.

Edition bilingue établie à partir de l’éd. D’Harvard, travail de F. Delphy sur la grande poétesse américaine « métaphysicienne » en recherche d’une Présence cachée. - Sa présentation ouvre sur : « Pour les fidèles, l’Absence est de la Présence concentrée / Pour les Autres – mais il n’y a pas d’Autres ! » (citation extraite d’une lettre d’Emily à sa belle-sœur).

137DS 15 576/611 – Thérèse de l’Enfant-Jésus, Œuvres complètes, Cerf, 2001.

138«Rosa Luxembourg (nom parfois retranscrit en français Rosa Luxembourg) est une militante socialiste et théoricienne marxiste, née à Zamość (Empire russe, actuelle Pologne) le 5 mars 1871 (ou 1870). Née sujette polonaise de l’Empire russe, elle prend la nationalité allemande afin de poursuivre en Allemagne son militantisme socialiste. Figure de l’aile gauche de l’Internationale ouvrière, révolutionnaire et partisane de l’internationalisme, elle s’oppose à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d’être exclue du SPD. Elle cofonde la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d’Allemagne. Deux semaines après la fondation du Parti communiste, elle meurt assassinée à Berlin le 15 janvier 1919 pendant la révolution allemande, lors de la répression de la révolte spartakiste.» Lire l’étude de Wikipedia sur la fin de sa vie. — «Karl Kraus évoque notamment une lettre [reproduite ici] écrite à Sonia Liebknecht, depuis la prison pour femmes de Breslau, en ces termes : “ce document d’humanité et de poésie unique en son genre” devrait selon lui figurer dans les manuels scolaires de toute république, entre Goethe et Claudius.» (Wikipedia).

139DS 14.1198/1204.

140De la Personne, Corps, âme, esprit, Cerf/ Fribourg, 1992 : un essai montrant la difficulté rencontrée pour expliciter l’expérience intérieure et non pas sa théorie – du moins la théorie colle à l’expérience ! D’où l’intérêt de citer.


141Louvain/ Paris, 1972.

142Louvain/ Paris, 1957.

143 SIMONE WEIL / LA PESANTEUR ET LA GRACE

Avec une introduction par GUSTAVE THIBON

PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

Imprimeurs-Éditeurs, 8, rue Garancière Copyright 1948 by Librairie Pion.


144Jeanne Schmitz — Rouly, Journal spirituel, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 1998. «  Le mérite du travail… revient au Père Verdeyen. » — — Père Max Huot de Longchamp, Prier à l’école des saints, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 2008, 220-221, un choix et présentation : « Née à Mons, Jeanne passera la plus grande partie de sa vie à Bruxelles, menant la vie la plus ordinaire de la petite bourgeoisie wallone. Après quelques difficultés dans sa foi lors de l’adolescence, elle pense à la vie religieuse, mais y renonce devant les réticences de sa famille. Mariée en 1919, mère de trois enfants, veuve en 1942, il n’y aurait rien à dire d’elle si cette façade un peu terne ne cachait une vie intérieure totalement inaperçue de son entourage dont témoigne les notes rédigées pour ses directeurs, retrouvées fortuitement en 1995. »



145Actes 2, 4.

146Phil. 4, 7.

147Philip Kapleau, Les Trois Piliers du zen, Stock, Paris, 1980. in Anthologie de L’Extase, Textes rassemblés par Pierre Weil, Question de/Albin Michel, N° 77, 1989, p. 48

148Jn 16,20.

149Miss Dorothea Spinney de Felden Boxmore, Herts. Cité dans Inde, Israël, Islam par R.C.Zaehner, Desclée de Brouwer, 1965, p.113.

150Philip Kapleau, Les Trois Piliers du zen, Stock, Paris, 1980. in Anthologie de L’Extase, Textes rassemblés par Pierre Weil, Question de/Albin Michel, N° 77, 1989, p. 48

151Bernadette Roberts, Au centre de soi-même, l’expérience unitive, Les Deux Océans, 1990.

152Comme je l'ai écrit par ailleurs, en dépit de sa conscience subjective (non-dualiste) d'unité avec le Père, le Christ parlait toujours de lui comme d'un autre, d'un objet pour lui-même. Il répétait qu'il ne faisait rien par lui-même, parce que son pouvoir lui venait du Père ; c'était le Père qui l'avait envoyé et dont il faisait la volonté. Sans cesse, Christ priait le Père en somme, le Père était un objet de sa conscience.

153Bernadette Roberts, Vie Unitive, Aventure dans les Profondeurs Silencieuses de l’Inconnu, Les Deux Océans, 1990 (éd. orig. 1982, Shambala).


154Nathalie SARRAUTE, Enfance, Gallimard, 1983, p.64

155Eliane Jeannin-Garreau, Ombre parmi les ombres, Chronique d’une Résistance, 1941-1945, Paris, Muller, 1991.

156Nathalie SARRAUTE, Enfance, Gallimard, 1983, p.64

157Yolande Duran-Serrano, Laurence Vidal, Le silence guérit, Paris, Almora, 2010. (Pagination des extraits).

158Ce qui lui est arrivé peu de temps avant semble avoir été un « cadeau » providentiel…

159 Etty Hillesum UNE VIE BOULEVERSÉE

Journal 1941-1943 Traduit du néerlandais par Philippe Noble

suivi des LETTRES DE WESTERBORK

Traduites du néerlandais et annotées par Philippe Noble

Éditions du Seuil

160Evguénia Sémionovna Guinzbourg, Le Ciel de la Kolyma, Traduit du russe par Geneviève Johannet, « Le Vertige », tome 2, premier chapitre, pages 9-18, Editions du Seuil, 1983.

161 Robert Bogroff, L’instant mystique / Notes sur les instants et extraits thématiques dans l’oeuvre de Lilian Silburn, Lulu, 2019, 95-99 : « ‘La mystique’ n’a jamais été publié. Lilian Silburn l’avait préparé pour une intervention à la radio dans les années 80, mais l’entretien n’eut pas lieu. » (Présentation par R. B., 92).

162 Robert Bogroff, L’instant mystique / Notes sur les instants et extraits thématiques dans l’oeuvre de Lilian Silburn, Lul:u, 2019, 106-108, extrait de Lilian Silburn, Le Vijnana Bhairava, Paris, De Boccard, 1964, réimpr. 1979.

163 Contribution parue dans : Hermès 6, « Le Vide, Expérience spirituelle en Occident et en Orient », imprimé pour les Amis d’Hermès, 1969, 15-62 ; réimpr. : Hermès, Nouvelle série n°2, Ed. des Deux Océans, 1981, 15-62.

164 [La pagination d’origine est reproduite entre crochets ; elle est utilisée pour certains renvois].

165 Oeuvres de Ruysbroeck l'admirable, Trad. de Wisques, t. I, Vromant, 1921. Le Livre des sept clôtures, ch. XIV, p. 180.

166 Le Yoga Tibétain et les Doctrines secrètes. Trad. française de M. La Fuente, Paris, 1938, p. 86.

167 J. Gernet, Entretiens du Maître de dhyāna Chen-Houei du Ho-Tsö, Hanoï, E-F-E-O-, 1949, p. 57, ' Concentration' traduit ici le terme sanscrit samādhi.

168 Id., p. 57, n. 31. T'an King. Dhyāna est un recueillement plus élevé que le samādhi, pour les Bouddhistes.

169 Vive Flamme d'Amour, str. III et comm. du saint.

170 Ornement des noces spirituelles, fin de la seconde partie, les faux mystiques

171 J. Gernet, op. cit., p. 36.


172 Grand philosophe et mystique qui vivait au Cachemire au Xe siècle, auteur du Tantrāloka et de gloses aux āgama.


173 Il ne s'agit donc pas d'un doute intellectuel mais de l'énergie à la source des fluctuations dualisantes qui empêchent d'adhérer au Réel. Comme le doute préside à toute la vie et s'étend à la sensibilité et à l'activité où il se manifeste par hésitations, craintes, déchirements, contradictions, il semble inéluctable. Il disparaît seulement dans l'expérience du Soi, où fulgure la certitude absolue.

174 La Mahārthamañjarî de Mahesvarānanda. Trad. et Introd. par L. Silburn, à paraître chez de Boccard [paru en 1968, Publ. de l’Institut de Civilisation Indienne, fasc. 29]. Citation dans le commentaire de la stance 57.


175 A Pistle of Discrecioun of Stirings, pp. 70-72, dans Deonise hid Divinite and other treatises on contemplative prayer related to The Cloud of Unknowing, ed. by Phyllis Hodgson, London, 1955. Early English Text Society, No. 231.

176 J. Gernet, op. cit., pp. 53, 43, 27.


177 Id., pp. 37, 74, 109, note 33, et p. 56.

178 L'Anneau ou la perle brillante. Jan van Ruusbroec, Werken, Tielt, Lannoo, 1944-1948, 2e éd., t. III, p. 40.


179 J. Gernet, op. cit., p. 79.

180 Id., p. 53.



181 Tantrāloka, IV, 43. The Kashmîr series of texts and studies, Srinagar, Vol. III, 1921.

182 The Cloud of Unknowing and the Book of Privy Counselling, ed. from the manuscripts by Phyllis Hodgson, London, 1944. Early English Text Society, No. 218, p. 152.

183 Le Château de l'âme. Cinquième demeure. Cbapitre I


184 Tantrāloka, ch. IV, vers 158. Commentaire, p. 173.


185 Tantrāloka, V, 27-32.

186 Deux phrases condensées en une seule.

187 « Not onli what he is, bot that he is. »

188 « L'oeuvre », élan d'amour, est exposée dès les premiers chapitres et revient tout au long du livre.


189 Ainsi G. Bataille, L'Expérience intérieure, Partie II, le Supplice, pp. 46 sv., Gallimard, 1953.


190 L. Cognet, Introduction aux mystiques rhéno-flamands, Desclée, 1968, pp. 141-142.


191 Oeuvres de Maître Eckhart. Trad. Paul Petit, Gallimard, 1942, p. 42.


192 Sainte Thérèse de Jésus, OEuvres complètes, Le Seuil, 1948, pp. 894 sv., Ve demeure.

193 Ve demeure, ch. I, trad., p. 898.

194 VIe demeure, ch. IV, trad., p. 958.

195 Id., p. 959.

196 VIIe demeure, ch. III, trad., p. 1042

197 Ve demeure, ch. II, trad., p. 904


198 Id., p. 904 de la trad.

199 Llama de Amor viva. Commentaire de la stance III.

200 Vie, dans L. Cognet, op.cit., pp. 194-195.

201 R. Khawam, Propos d'Amour des Mystiques musulmans. Éd. de l'Orante, 1960, p. 75.


202 L. Gardet, La mention du nom divin (dhikr) dans la mystique musulmane. Revue thomiste, 1952-III, Desclée, Paris, p. 676.

203 R. Amaldez, La Mystique et les mystiques. La mystique musulmane, Desclée de Brouwer, 1965, p. 640 et 630.

204 R. Khawam, op. cit., p. 81.

205 The Scale of Perfection, ed. by E. Underhill, London, 1923, Ch. XXVII.

206 L'auteur de cette page emploie le mot au sens courant et nullement au sens d'Abîme divin.


207 Mais qu'on ne confonde surtout pas les expériences ici décrites avec l'impression, éprouvée à l'orée de la vie spirituelle, de vivre dans un monde illusoire et irréel.


208 Le Royaume des Amants. Trad. E. Hello, Ruysbroeck l'admirable. OEuvres choisies, Paris, 1912, p. 230.


209 Texte flamand, t. II, pp. 223-224.

210 ' Grondelose', sans fond.

211 Le Livre de la plus haute Vérité ou Samuel. Texte flamand, t. III, p. 292.

212 Maître Eckhart, Traités et sermons, Paris, Aubier, 1942.

213 Le Lao-tzeu, La Voie et sa vertu. Trad. Houang-Kia-Tcheng et Pierre Leyris, Le Seuil, St. XI, p. 53.


214 L. Wieger, Les Pères du système taoïste. Belles Lettres, Cathasia, ch. VII, D.

215 L. Wieger, op. cit., ch. VII, p. 267.

216 Pensée Chinoise. Albin Michel, 1934, p. 524. Cf. L. Wieger, op. cit., p, 141-143.

217 Ces extraits sont tirés de La Voie et sa vertu.

218 Id., p. 46.

219 Benedyct Grynpas, Le Vrai classique du Vide parfait. Lie-tzeu, Gallimard, 1961, p. 87.

220 L. Wieger, op. cit., ch. XII, C, p. 295.

221 Benedyct Grynpas, op. cit., p. 87.

222 En effet ‘le Tao peut être transmis mais non saisi’. L. Wieger, op. cit., VI, D, p. 255.

223 L. Wieger, ch. XIII, A, p. 309.

224 Id., B, p. 3 ii.

225 Benjamin Major. Opera omnia, Paris, 1855.

226 R. Otto, Mystique d'Orient et Mystique d'Occident. Trad. J. Gouillard, Payot, 1951, p. 182.

227 J. Gernet, op. cit., pp. 109, 74, 15 et 68, note 6.

228 Id., p. 13, note 5.

229 Id., p. 109, note 33, T'an King.

230 Id., p. 74.

231 Ornement des Noces. Trad. Bizet, p. 347.

232 Demières pages du Livre de la plus haute Vérité.

233 Sermons. Trad. Aubier, p. 60.

234 Le Livre de la plus haute Vérité. Trad. de Wisques, t. 2, pp. 205-206, avec de légères modifications.

235 Le Lao-tzeu disait également : « Qui sait par le repos passer peu à peu du trouble au clair et par le mouvement du calme à l'activité, ne désire pas être plein. N'étant pas plein, il peut subir l'usage et se renouveler. » (XV.)

236 Selon l'expression du Vijñānabhairava, verset 120.

237 Nuit obscure, II, ch. XVII.

238 J. Gernet, op. cit., p. 79.

239 Le Livre des sept clôtures. Trad. de Wisques, t. I, p. 192, ch. XIX.

240 Le Lao-tzeu, stance XXI.

241 R. Otto, op. cit., p. 36.

242 L. Wieger, op. cit., ch. XXII, I, p. 399.

243 Id., ch. XIII, G, p. 315.

244 R. Otto, op. cit., p. 186.

245 Id., pp. 188-189.

246 Vijñānabhairava, verset 149.

247 Le Miroir du salut éternel. Trad. de Wisques, t. I, p. 128.

248 Trad. J.-A. Bizet, pp. 176-177.

249 Le Livre des sept clôtures. Trad. E. Hello, p. 109.

250 Les Noces spirituelles. Trad. J.-A. Bizet, p. 328.

251 Dernières lignes des Noces.

252 « Le Vide, Expérience spirituelle en Occident et en Orient »,  Hermès Recueils de textes et d’études, Editions de Deux Océans, Hermès 6,1969, & Hermès 2 Nouvelle série, 1981.

« Les Voies de la Mystique ou l’accès au sans-accès », Hermès Recueils de textes et d’études, Editions de Deux Océans, Hermès I Nouvelle série, 1981.

« Le Maître Spirituel selon les traditions d’Orient et d’Occident », Hermès Recueils de textes et d’études, Editions de Deux Océans, Hermès 3 Nouvelle série, 1981, 2010.

« Tch’an, Zen racines et floraisons », Hermès Recueils de textes et d’études, Editions des Deux Océans, Hermès 4 Nouvelle série, 1985.

Les éditions des Deux Océans dont le site est fermé ont été récemment rachetées. On se reportera avant tout à :

Jacqueline Chambron, Lilian Silburn, une vie mystique, Editions Almora, 2015, ouvrage mettant en lumière la profondeur et l’originalité de l’expérience mystique de Lilian Silburn (incluant également une bibliographie complète, 317-323). 

253Hermès, Nouvelle série, n° 3, « Le Maître spirituel selon les traditions d’Occident et d’Orient », Ed. des Deux Océans, Paris, 275-291.

254Tabaqāt al-Sūfiya. Cité par le Père de Beaurecueil, « Nous avons partagé le pain et le sel ». Éd. du Cerf.

255Voir « Techniques de la transmission mystique dans le Shivaïsme du Cachemire ».

256anupāya.

257Le Cabaret de l’Amour, LXIV. Trad. Charlotte Vaudeville. Paris, Éd. Gallimard.

258 Ces souvenirs qui remontent aux années 50, accompagnés d’une étude du rôle des maîtres de cette école, sont dus à une personne qui fit plusieurs longs séjours auprès du guru.

259Adhikāra, charge, privilège accordé à qui en est digne.

260 En sanscrit upasadana « proximité », le maître et le disciple étant assis l’un en face de l’autre, assez proches, en silence et sans bouger.

261Sahajāvasthā.

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