Mère MECTILDE 1614-1698

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Un TOTUM de et sur MECTILDE


Présentation


Ce gros dossier ne peut être lu rapidement ni en entier. Il ne saurait être réduit ni même simplement « retaillé » sans perdre une grande partie de son intérêt. Des regards très variés et complémentaires convergent sur la mystique figure de Mectilde.

Ce Totum – il demeure incomplet - constitue l’« ouverture » vers d’innombrables manuscrits accumulés en plusieurs siècles par les copistes bénédictines des écrits de leur fondatrice. Nous sont proposées quelques études incontournables comprenant des textes intérieurs soigneusement choisis par des religieuses intérieures. Ces transmettrices demeurent méconnues. Le labeur de plusieurs siècles mérite reconnaissance et redécouverte.

Destinés à usage interne, les supports papier édités au sein d’un Ordre à l’avenir incertain deviennent rares. Il m’a semblé urgent d’en photographier un Essentiel – j’ai eu la chance d’être guidé par des archivistes de l’Ordre aujourd’hui disparues.

Transcrits à l’aide d’un bon outil en reconnaissance de caractères et corrigés a minima pour en assurer la lecture aisée, cela permet de proposer ces ouvrages convertis en présentations informatisées (fichiers doc, odt, pdf, epub) pour une découverte par de futurs inconnu(e)s 1. Quelques-uns en recherche d’intériorité seront comfortés et prêts à suivre l’exemple offert par des « aîné(e)s », s’ils y ont accès sans déplacement ni limitation géographique ou culturel.

C’est le devoir de transmettre les traces de toute Tradition authentique.

Je propose deux forts volumes (en format A4 proche des antiques in-folio, en corps Garamond petit mais lisible), après avoir réédité les principaux écrits mystiques de « l’autre » mystique de même mouvance : Madame Guyon, « Sœur dans le monde », et pour qui Mectilde était « une sainte ».

L’ancienne fut religieuse, la plus jeune demeura laïque ; changement d’époque. Ce sont les deux grandes mystiques qui ont atteint la fin du Grand Siècle.

Le fonds manuscrit protégé dans l’Ordre fondé par la Mère Mectilde est partiellement couvert dans ce Totum. Celle que ses proches appelaient également « notre Mère » - en compagnie de Fénelon « notre Père » - a été sauvé par des disciples dont le fidèle pasteur-imprimeur Poiret. Des milliers de textes de Mectilde recueillis, copiés et recopiés sur trois siècles par ses « filles » sont présentés en un « Fichier Central »2. Le Totum Mectilde repose sur une Base Mectilde.

C’est fort surprenant et unique - peut-on y voir un effet de grâce ?- que de disposer de deux immenses ensembles de textes intérieurs3.

Un travail comparatif devrait être entrepris : les deux femmes ont bien des points communs même si elles ont vécus fort distinctement, ce qui élargit encore le spectre des conditions et milieux rencontrés, des monastères aux Cours, des puissants aux prisons.

On relève l’approche intérieure commune qui leur a attiré des « ennuis » au sens ancien fort de prisons pour Guyon, de vieillesses sans repos pour les deux qui partagèrent le même souci de service à rendre, lavement des pieds de jeunes bénédictines ou de disciples et visiteurs étrangers. Même intensité exigeante – elle provient de leur origine intérieurement commune puisqu’elles sont rattachées à une filiation née du franciscain Chrysostome de Saint-Lô, passant par Monsieur de Bernières (son chapelain Bertot dirige la jeune Guyon).

Même dons d’écriture et de parole qui porte intérieurement. Contacts successifs avec deux épouses royales, donc expérience des Puissants. Les différences seraient les espaces où elles rayonnent : celui « interne » clôturé du monastère, celui « externe » - à peine plus libre - de la ville et de la Cour.


Revue par ouvrage


Ce dossier rassemble les imprimés dans l’Ordre d’Ame offerte …. à Rouen suivi de contributions en collection Mectildiana.


Mes préférences :


Partout : lettres de Mectilde à sortir de ce Totum.

Dans Ame offerte, ‘Comme un encens devant la face du Seigneur’ de dom Joël Letellier, une clé bibliographique.

Dans Ecrits Châteauvieux, l’Introduction de Louis Cognet & son choix dans le Bréviaire : certaines pièces sont admirables, d’autres sont faibles et suspectes [confirmation faite par l’archiviste Molette].

Dans Amitié, Introductions : de Molette très utile pour l’histoire des mss et sa confirmation de réécritures ; de Dupuis et Milcent [dont on peut omettre première lecture, aussi ne sont-elles pas corrigées soigneusement] – Lettres nombreuses mais moins intéressantes que le choix d’ Ecrits Chateauvieux opéré par Louis Cognet. [réécritures  suggérées par Molette]  - A la lecture il me semble que l’ouverture du Bréviaire aux ‘filles’ par Mectilde a du s’accompagner d’une refonte. Hypothèse à étendre sur d’autres mss. provenant de l’Ordre (?) d’où s’impose UN CHOIX mystique plutôt qu’une édition intégrale aveugle ...Sauf si le ms. Paris ou tel autre révèle une source pure ignorée ...Sauf si le recours direct aux mss. révèle une saisie avant manipulations 4. Etude de Mectilde à faire en partant du Fichier central, ce qui demanderait un temps considérable.

[...]

Itinéraire spirituel, Origines…, Entretiens familiers... ont été revus car ces oeuvres de sœurs « intérieures » remarquables ont été auparavant formatées livre pour réédition éventuelle.

Dans Pologne l’histoire douloureuse polonaise culmine par le récit des années de guerre.

Dimensionnements


1500 pages A4

6 853 000 car sans espaces

soit ~4500 car / page A4

page nbp date L


Avertissement 16

Ame offerte 16 84 98 L-

Ecrits Châteauvieux 98 50 65 L-

Amitié Châteauvieux 148 182 89 L

Documents historiques 330 151 79

Ecoute 481 88 88

Inédites 569 169 76 L

Itinéraire spirituel 738 68 97-

Origine des recueils de Conférences [M.-V. Andral] 806 7

Entretiens familiers [Sœur Castel] 813 32 84

Pologne 845 180 84 L

Rouen 1025 180 77 L-

Collection MECTILDIANA 1205 1

Les Amitiés Mystiques de Mère Mectilde 1205 155 17

Correspondance Bernières 1360 135 16 L

Fin 1495


Avertissement

Il s’agit de « sauver » l’universel mystique au moment où les Traditions qui l’accueillent au sein de chaque culture ancienne (chrétiennes, en terres d’Islam, bouddhistes… ) ne résistent pas aux bouleversements qui caractérisent notre siècle. Au moment où l’écriture laisse place au direct visuel, il faut transmettre l’intériorité vécu et suggérée par paroles recueillies de figures exemplaires.

Dans le cas particulier du dix-septième siècle et pour Mère Mectilde / Catherine de Bar, il y a urgence car l’Ordre qu’elle fonda ne recrute plus guère de nos jours des jeunes désirant devenir bénédictines. Les archives centrées sur elle5 sont très soigneusement stockées et classées à Rouen – aujourd’hui sous la houlette de sœur Marie-Hélène Rozec du couvent proche de Craon, avec laquelle j’ai exploré le fonds ; ayant eu la chance de rencontrer quinze ans auparavant lors de brefs séjours à Rouen ses prédécesseurs archivistes, je pouvais lui être utile et même guide. Mais ces dossiers connaîtront peut-être le sort des fonds de la bibliothèque jésuite de Chantilly : ces derniers sont préservés physiquement à Lyon, mais perdus quant à l’orientation spirituelle qu’ils transmettaient. Seuls des bibliothécaires d’antan pouvaient la suggérer aux visiteurs (dans mon cas, la transmission eut lieu par André Derville qui assura la bonne fin de l’édition du Dictionnaire de Spiritualité jusqu’à la dernière lettre Z)6.

J’ai constitué entre 2002 et 2017 une base photographique unique par sa taille (37 000 photographies de 74 000 pages choisies – quelques centièmes des archives – 39 Gigaoctets) et son organisation structurée (racine unique ouvrant sur 454 dossiers et sous-dossiers). Dom Joël Letellier, animateur de la collection « Mectildiana », ami sur une vingtaine d’années, m’a accueilli dans sa collection7.

Il s’agit aujourd’hui de mettre à la disposition des chercheurs spirituels le « double » informatisé de manuscrits choisis outre le présent fichier rassemblant les principaux ouvrages sur Mectilde publiés par ses soeurs. En recommandant sa première étude qui suit immédiatement cet Avertissement. Rédigée par dom Joë, elle est le guide qui ouvre sur des travaux et sur leur esprit (rares aux deux sens du terme : difficiles d’accès, peut-être bientôt perdus ? Qui révèlent l’exceptionnelle profondeur de vie de leurs auteures).

Il s’agirait maintenant de l’exploiter : je n’ai qu’effleuré les contenus de ces manuscrits.

Tome troisième

Rouen

= Catherine de Bar Fondatrice des Bénédictines du Saint Sacrement 1614-1698 Fondation de Rouen, Bénédictines du SS, Rouen, 1977.

HISTOIRE & LETTRES [voir liste en Table des matières]

FONDATION DE ROUEN 25

ÉTABLISSEMENT DE CE QUI CONCERNE LA MAISON DE ROUEN DES FILLES DU SAINT SACREMENT

Je commence cette histoire (3) par un songe que fit notre digne Mère de feu Madame la comtesse de Châteauvieux (4), la première fondatrice de notre Institut, au commencement du mois de janvier de l'année 1676, et qu'elle nous conta à la récréation le même jour en cette manière : « J'ai vu, nous dit-elle, cette nuit, ma Comtesse en dormant ; elle m'a paru d'un visage assez tranquille, mais pourtant qui paraissait n'être pas pleinement satisfait et content, ce qui m'a fait douter si elle était jouissante de Dieu et m'a obligée de lui demander : « Ma Comtesse, souffrez-vous ? Etes-vous dans le repos ? ». Mais elle m'a répondu d'une manière assez froide : « Je n'ai pas ordre de vous déclarer les secrets des jugements de Dieu, mais je viens vous dire que vous vous hâtiez de faire ce que vous deviez avoir fait, il y a 13 ans ; hâtez-vous, mais hâtez-vous », m'a-t-elle dit et deux ou trois fois, et en même temps a disparu ».

Il faut savoir qu'il y avait deux ans que cette dame était morte : (année 1674). Comme depuis ce temps notre digne Mère n'avait eu aucune connaissance de l'état où était son âme, ce qui ne lui était pas une petite peine, vu la grande affection qu'elle avait pour elle, qui lui donnait une forte envie de savoir si elle était en purgatoire ou aù ciel. Elle s'étonnait souvent de ce que Notre Seigneur ne lui en faisait rien connaître, nous disant de fois à autre bonnement, dans la simplicité de l'esprit de Dieu : « Encore des autres qui meurent, j'en sais quelque chose, mais d'elle point, je n'en ai aucune lumière ; Notre Seigneur ne me veut pas donner cette consolation, qu'il en soit béni à jamais, il est le Maître ».

Il n'y avait que trois jours qu'elle nous avait répété ces mêmes paroles, quand elle fit le songe que je viens de dire, qui donna curiosité à celles qui étaient présentes, qui l'entendirent, de lui demander ce que c'était que cette dame lui avait fort recommandé de faire. Mais elle ne voulut pas le déclarer hautement et en fit seulement la confidence à quelques-unes en particulier, leur disant que c'était une maison de l'Institut que Notre Seigneur voulait qu'elle fit dans la ville de Rouen, que durant la vie de Madame la Comtesse on avait été pressé de faire, mais que cette dame, pour des raisons qui, selon les apparences,

(3) Mère Monique des Anges de Beauvais, l'auteur de ce récit, a communiqué son manuscrit à Mère Mectilde lorsqu'elle arrêta sa narration, en 1686. Le texte fut approuvé, ainsi que le montre la lettre qui termine ces annales.

(4) Marie de la Guesle, dame de la Chaux, mariée à René de Vienne, comte de Châteauvieux.

Leur générosité et leur dévouement leur ont mérité à juste titre d'être considérés comme les fondateurs de notre Institut. Après son veuvage, la comtesse s'etait retirée au monastère de la rue Cassette pour y vivre comme religieuse. Ils ont été inhumés tous les deux dans l'église du monastère. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, et Lettres Inédites, 1976.

26 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 27

n'avaient pas été reçues ni approuvées du ciel, en avait empêché l'exécution, ce qui a donné lieu de croire qu'elle en avait souffert en purgatoire et que cela avait longtemps retardé sa béatitude. Ce qui nous a donné plus lieu d'en juger est une chose fort particulière, qui est qu'au bout de trois ans, le propre jour de la mort de cette bonne Comtesse, notre digne Mère partit de Paris pour la première fois pour aller à Rouen voir la maison qu'elle avait achetée pour cet établissement (5). Ce qui arriva l'année en suivant qu'elle l'avait vue en songe, comme nous avons dit ci-devant. Et, en nous quittant, elle en fit elle-même la remarque, car, étant à la porte du pré (6) auprès du tour, où je l'avais suivie, je la vis, la tête un peu baissée et appuyée sur sa main, dont elle tenait son petit bâton pour se soutenir, qui me parut fort pensive et comme si quelque chose l'occupait beaucoup. Elle fut quelque moment ainsi et, en relevant sa tête, elle me regarda et me dit : « Ah, c'est aujourd'hui la mort de ma Comtesse, et Dieu permet que je m'en vais ce jour à Rouen pour voir à commencer-cette maison. Il y a ici quelque chose de particulier de la Providence' et de caché, que nous n'entendons point et ne connaissons point ». De la manière dont elle me dit ces paroles, elle me fit juger qu'elle la croyait encore privée de la vision de Dieu et qu'elle n'attendait qu'après l'exécution du dessein de cet établissement pour aller jouir de lui dans la gloire éternelle. Dans le même temps qu'elle eut le songe de cette dame, des messieurs de Rouen lui écrivirent pour lui proposer d'acheter la maison de Madame Colbert (7), abbesse de Saint-Louis, pour s'y

(5) Voir plus loin le récit de l'achat de cette maison et du premier voyage de Mère Mectilde :

8 mars 1677.

(6) Selon le plan Turgot, dressé au XVIlle siècle, notre monastère était situé le long de la rue Cassette ;

des jardins s'étendaient en arrière jusqu'aux propriétés des bénédictines dites du Cherche-Midy, dont le couvent s'ouvrait sur la rue du même nom. Cf. C. de Bar. Documents. 1973. p. 240.

(7) D'abord religieuse à l'abbaye de Saint-Saëns (Seine-Maritime, arr. de Dieppe), de l'ordre de

Cîteaux. Elle fut demandée comme prieure par les bénédictines du monastère de Saint-Louis à Rouen et fit son entrée dans cette maison le 28 décembre 1675. Très aidée par le crédit du ministre Colbert et celui du premier président au Parlement de Rouen, Monsieur Pellot, son beau-frère, elle obtint l'autorisation de transférer le couvent dans un lieu mieux situé. Elle acheta le jeu de paume et les maisons de la Rougemare à Monsieur Le Guerchois, premier avocat général du Parlement de Normandie, et à Madame de la Garenne le 30 janvier 1677. L'église, qui existe encore à cet emplacement vient d'être rénovée. La première pierre en fut posée par Jacques Nicolas Colbert, coadjuteur de l'archevêque de Rouen. Mgr de Médavy. dont il sera le successeur, et par Monsieur Pellot. Elle fut bénite en 1683 par Monsieur de Fieux, grand vicaire. et dédiée à la Très Sainte Trinité. Madame Colbert gouverna sa maison durant seize ans.

Jacques-Nicolas Colbert était fils du ministre de Louis X1 V, coadjuteur, puis archevêque de Rouen, docteur de Sorbonne, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres.

La maison de Saint-Louis se trouvait sur la paroisse Saint-Vigor. Ce fut d'abord un monastère de Béguines, installées en 1260 par Eudes Rigault, archevêque de Rouen, et la faveur de saint Louis. Elles vécurent jusqu'en 1419 à l'emplacement du château du « Vieil-Palais ». Le roi d'Angleterre Henri V ayant choisi ce lieu pour y construire sa résidence rouennaise, donna aux religieuses une autre place dans la rue Cauchoise, sur la paroisse Saint-Vigor. Elles suivirent diverses Constitutions jusqu'en 1631, date à laquelle Louis XIII donna la maison à la Soeur Marie Goblin, religieuse de l'abbaye de Saint-Amand, qui y introduisit, avec la règle de saint-Benoit, la régularité puis la ferveur, recevant en peu de temps plus de trente moniales. C'est a cette première prieure devenue âgée que devait succéder Madame Colbert, à la demande même des religieuses.

Le Vieux-Marché très proche et de nombreuses constructions assez récentes avaient rendu le monastère fort exigu et très insalubre. C'est pourquoi Madame Colbert cherchait un emplacement meilleur, mais elle devait auparavant trouver un acquereur pour cette maison. Cf. M.F. Farin, Histoire de la ville de Rouen, Bonaventure Le Brun à Rouen, 1738, t. Il, p. (70) et (74). Arch. Mun. Rouen : Les bénédictines de Saint-Louis.

venir établir. Je ne sais quelle réponse elle leur fit, car elle dit à une religieuse qui lui en parla : « Je n'ai point d'argent ; si Dieu le veut, il faut qu'il m'en donne ».

ACHAT DES MAISONS RUE SAINT-V1GOR : 1er AOÛT 1676

Cette même année 1676, le jour de la fête de notre glorieux Père saint Benoît, 21 mars, étant le soir avec nous à la récréation, elle nous dit agréablement : « Notre glorieux Père m'a fait bonne mine aujourd'hui, il a pris un soin tout particulier de l'Institut, et l'année ne se passera pas qu'il ne se fasse quelque chose à la gloire du très Saint Sacrement. C'est une imagination que j'ai eue ; je ne sais si je dirai vrai ». Aussi, la même année, la maison de Rouen fut arrêtée et ces Messieurs qui lui avaient déjà écrit pour lui faire acheter la maison de Madame de Saint-Louis redoublèrent leurs lettres pour l'en solliciter, tant pour augmenter la gloire du très Saint Sacrement, désirant depuis longtemps d'avoir l'Institut dans leur ville, que pour obliger ladite dame abbesse qui, .n'ayant qu'un trou de maison, avait fort envie de se mieux placer en quelque autre endroit de la ville, ce qu'elle ne pouvait faire que notre digne Mère ne prît sa maison et lui en donnât bon argent, comme elle fit. Or, comme cette çlame était la belle-sœur de Monsieur le premier Président (8) de cette ville, ces messieurs firent entendre à notre digne Mère que, faisant affaire avec elle, elle aurait une entrée favorable dans la ville et y serait très bien reçue, que ce monsieur la protégerait et qu'elle en obtiendrait les grâces qu'elle voudrait, qu'elle ne devait point perdre cette occasion de faire cette maison pour la gloire de Dieu, puisque même depuis plusieurs années, je crois 1663 [,juillet ], elle avait obtenu les lettres patentes de Sa Majesté. Notre digne Mère, qui n'avait point d'argent, ne pouvait donner sa parole pour une telle affaire, et d'autant plus que la dame lui demandait au dernier mot pour sa maison 30 mille livres. C'était une somme bien forte. Nonobstant, de faire l'affaire, voyant bien que Dieu la voulait, puisqu'il lui àvait donné de l'argent. Madame de Saint-Louis, ayant su qu'elle agréait notre digne Mère, qui s'est toujours abandonnée à la divine Providence pour toutes choses, s'y abandonna encore en cette occasion, s'assurant que, si c'était la volonté de Dieu qu'elle fit cette maison, cette même Providence pourvoirait à lui fournir ladite somme nécessaire à cet effet. Véritablement sa confiance ne fut pas vaine, car elle lui fournit d'une manière assez extraordinaire. Les ayant entre ses mains, elle consentit

(8) Claude Pellot appartenait à une famille de banquiers, d'origine milanaise, venue à Lyon au

XV Ie siècle. Il épousa, en 1639, Claude Le Camus, fille de Nicolas, contrôleur général des finances, et de Marie Colbert, et, en seconde noces, le 6 décembre 1674, Madeleine Colbert, veuve d'Etienne Le Camus, surintendant des bâtiments du roi, fille de Nicolas Colbert, secrétaire du roi, et de Marie Le Mercier.

Claude Pellot fut d'abord intendant en Guyenne, maître des requêtes, puis premier président du Parlement de Normandie en 1668. Il n'occupa la charge qu'en 1670. Les parlementaires lui réservèrent un accueil plutôt froid, car ils sentaient à travers lui la mainmise de Colbert sur les libertés normandes. On ne peut lui dénier une grande compétence, qui avait fait penser à lui comme successeur de Colbert. Rouen lui doit l'aménagement du Cours-la-Reine. la réorganisation du bureau des pauvres valides, etc... Cf. Amiot, Histoire de la ville de Rouen, 1710, t. I, p. 88 ; René Herval, Histoire de Rouen, 1949, t. I I ; Frondeville, Les Présidents du Parlement de Normandie, Rouen, Lestringant, 1953.

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de faire l'affaire, voyant bien que Dieu la voulait, puisqu'il lui avait donné de l'argent. Madame de Saint Louis ayant su qu'elle agréait sa proposition, pria les messieurs (9) qui étaient venus exprès à Paris pour solliciter notre digne Mère sur cette affaire de la conclure. Si bien qu'ils en firent faire le contrat à notre parloir un samedi, premier jour-du mois d'août de la même année 1676. L'après-midi en présence de notre très digne Mère et de la communauté, on nous en fit la lecture, sur les 6 heures et demie du soir, mais toutes habiles que sont nos Mères dans les affaires et tous les messieurs qui étaient aussi présents, [ ils ] ne prirent point garde qu'il était porté dans ledit contrat que ladite dame de Saint-Louis nous voulait bien louer, durant l'espace de 9 ans, des maisons lui appartenant. attenantes à celle qu'elle nous vendait, qui nous pouvaient être utiles pour nous accommoder, à la charge que nous lui en donnerions, par an, onze cents quatre vingt dix livres ; et comme notre digne Mère n'avait pas encore vu ce qu'elle achetait et qu'elle ne savait pas si elle avait besoin de ces maisons, elle ne devait y consentir qu'en cas qu'elles nous fussent utiles et, partant, il était nécessaire d'y mettre ce mot : « en cas de besoin », afin de n'en être pas chargées, si elle eût vu qu'elles ne nous étaient point nécessaires. Mais la Providence permit que personne n'y pensa, si bien que nous avons été obligées de les garder durant ces 9 ans et d'en payer la somme de 400 écus moins une pistole par chaque année. Voyez quelle charge après lui avoir donné 30 mille livres de sa maison qui n'en valait pas 10 ! Il est vrai qu'elles étaient louées, mais nous n'en tirions pas l'argent que nous lui donnions, et presque à chaque année l'on rabaissait du prix pour que nous n'en demeurassions pas chargées sans en rien avoir du tout.

Ce contrat donc fait et lu, il fallut le signer, ce que notre digne Mère voulut faire devant le très Saint Sacrement, si bien qu'elle quitta tous ces messieurs qui étaient au parloir, prit le contrat, disant à quelques-unes de nos Mères de la suivre, et toutes celles qu'elle rencontrait dans la maison, elle les appelait, leur disant : « Venez avec moi, mes Sœurs, prier la très sainte Mère de Dieu que nous ne fassions rien que pour la gloire de son Fils ». Elles descendirent donc au chœur avec elle ; où étant, notre digne Mère prit l'image de la très sainte Vierge qui était en relief sur l'autel. Elle la mit sur le petit banc proche la grille où l'on se met à genoux pour communier, fit mettre deux chandeliers et cierges allumés à ses deux côtés et se baissa la tête contre terre, profondément, à ses pieds, disant plusieurs prières avec nos Mères.

Elle demeura encore après plus d'un quart d'heure en oraison en cette posture, où elle était si abîmée en Dieu qu'elle ne pensait point qu'il

était fort tard et qu'on l'attendait, si bien que la Révérende Mère Sous-Prieure [ Anne du Saint Sacrement ] (10) fut obligée de l'envoyer avertir

que les messieurs s'ennuyaient de ce qu'elle ne venait point et qu'elle eût la bonté de venir promptement, ce qu'elle fit aussitôt dans son esprit de soumission, signant dans le moment, au pied du Saint Sacrement et de la sainte Vierge, Mère de Dieu, le contrat qu'elle retourna porter au parloir avec celles qui l'accompagnaient, pour que toute la communauté le signât, ce que nous fîmes toutes à genoux. Ensuite elle donna aux messieurs les 30 mille livres, argent comptant, pour l'achat de ladite maison de Madame de Saint-Louis, pour lui faire tenir en sûreté, si bien que ces messieurs s'en chargèrent.

L'affaire donc faite, notre digne Mère travailla aussitôt pour nous faire homologuer au Parlement de cette ville, ce qu'elle obtint sans peine. Monsieur le Premier Président [ Petiot , étant assez aise de ce que Madame sa belle-soeur nous avait vendu sa maison, étant son profit, pour se mieux placer, n'avait garde de nous refuser. Nous eûmes toutes faveurs par son moyen et la chose se fit facilement, peu après le contrat fait.

Nous pouvons assurer que notre digne Mère agit en cette affaire bien au-dessus d'elle-même, car, comme Notre Seigneur lui avait fait connaître la manière crucifiante dont il voulait conduire cette oeuvre, quand elle nous en parlait, elle nous disait qu'elle serait la maison de son abjection, qu'elle avait une si grande répugnance à la faire qu'elle en établirait plutôt dix autres que celle-là , qu'il n'y avait que la seule vue de la volonté de Dieu qui la lui faisait entreprendre. Aussi la lui manifesta-t-il clairement, car, comme l'on était sur le point d'arrêter l'affaire, elle pria ses amis d'offrir mille pistoles de sa part, qu'elle aurait données de tout son coeur, à ce qu'elle m'a dit elle-même, pour la faire rompre. Ce qui lui donnait plus envie de cela, c'est qu'elle voyait devant Dieu la sainteté qu'il voulait de cette maison, et comme son humilité profonde l'occupait toujours de son indignité à travailler à l'y faire honorer et glorifier, croyant qu'il fallait une âme plus sainte qu'elle pour lui procurer cette gloire, elle tâchait de faire son possible pour empêcher cet établissement ; mais la chose réussit bien autrement qu'elle ne prétendait, car le jour que l'on croyait que tout allait être rompu, Notre Seigneur fit tout conclure : comme elle vit cela, elle dit : « Il faut se soumettre, Dieu le veut, il faut marcher ».

(9) L'extraordinaire manuscrit, connu sous le nom de Livre des fontaines et offert par Jacques

Le Lieur en 1525 à la ville de Rouen, signale, sur la bande de parchemin qui décrit le cours de la fontaine d'Yonville, la « maison Caradas..., nom d'une des familles les plus distinguées de Rouen ». Nous trouvons un Caradas-Desquesnes, bailli de Rouen en 1409. (Cf. Nicétas Périaux, Histoire de lu ville de Rouen, réédition Luneray, Bertout, 1970). L'émissaire principal de Madame de Saint-Louis se nommait Bonneval de Caradas. Nous connaissons, par ailleurs, un François de Caradas, sieur du Héron, conseiller au Parlement, décédé le 19 septembre 1693. Cf. E. de la Querière, Notice sur un ancien manuscrit relatif au cours des fontaines de la ville de Rouen, Rouen, Nicétas Périaux, 1834, p. 30, et Archives de notre monastère.

(10) Anne Loyseau, issue d'une célèbre famille de magistrats. Née en 1625, elle fit profession au monastère de la rue Cassette en janvier 1662. Sous-prieure de ce monastère, elle y succéda à Mère Mectilde dans la charge de prieure, d'avril 1698 à avril 1699. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 354.

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PREMIER VOYAGE A ROUEN : 8 MARS 1677

Elle partit donc de Paris, la première fois, pour aller en cette ville voir la maison de Saint-Louis, qu'elle avait, comme je vous l'ai déjà dit, achetée pour commencer cet établissement, l'année en suivant, 1677, le huitième jour du mois de mars, premier lundi de carême, à huit heures et demie du matin, accompagnée des Révérendes Mères Sous-Prieure [ Anne Loyseau J (11), Hostie et Thérèse de Jésus (12). Elles avaient écrit à une dame de leurs amies pour l'avertir de leur venue, afin qu'elle eût la bonté de leur faire donner des clefs et accommoder quelques chambres dans cette maison pour s'y pouvoir loger. Les religieuses l'avaient quittée depuis quelques mois, si bien que le très Saint Sacrement n'y était plus ; personne ne l'occupait. Cette dame reçut cette nouvelle avec bien de la joie et disposa toutes choses de son mieux pour les bien recevoir. Il est vrai que, quand elles arrivèrent, elles furent reçues à peu près comme Notre Seigneur dans la ville de Jérusalem, avec la joie et l'applaudissement de tout le monde. Une partie du peuple criait : « Voici les bénites du Seigneur ; qu'elles soient les bienvenues ! ». Mais il fallait voir notre digne Mère dans cette rencontre ; elle qui est si libérale et si pleine de compassion pour les pauvres, plusieurs se trouvèrent présents qui lui demandèrent l'aumône. Elle leur jetait à poignée les doubles et les sols, car sa coutume quand elle va en voyage, c'est d'avoir toujours une bourse pleine de pareille monnaie pour leur distribuer. C'est la première chose à laquelle elle pense, et elle ne partirait point qu'elle ne l'eût entre ses mains ou qu'elle ne sût que celle qui l'accompagne l'ait. Il lui semble que les voyages ne seraient point bénis de Dieu, si elle ne faisait la charité à tous les pauvres qui se rencontrent par les chemins ; mais suivons son arrivée. Ces misérables, qui voyaient sa grande libéralité, redoublaient leurs cris d'allégresse et recommençaient toujours : « Les bénites du Seigneur, qu'elles soient les bienvenues ! ». Ensuite on leur donna les aubades des tambours et des violons, que l'on fit jouer toute la nuit au bas de leurs fenêtres, pour marque de la réjouissance de leur arrivée. Le lendemain et les quinze jours qu'elles restèrent ici, tous les messieurs de la ville, présidents, conseillers, etc..., vinrent faire leur compliment à notre digne Mère. C'était à qui lui ferait honneur, car il y avait plusieurs années qu'elle était dans une grande réputation dans cette ville (13), si bien que l'on ne parlait d'elle que comme d'une sainte qu'elle est, car sa vertu est au-delà de tout ce qui se peut imaginer ;. c'est donc ce qui lui attira la vénération de tout le monde et la joie publique de son heureuse venue, d'autant plus qu'il y avait longtemps qu'ils aspiraient et demandaient l'Institut dans leur ville. Vous pouvez juger de cette première réception, ce que nous pouvions espérer dans la suite et si nous n'avions pas lieu de croire que notre Maison allait être établie en peu de temps. Mais il n'en a pas été de même que nous pensions, car il n'eût pas été raisonnable que les servantes eussent été mieux traitées que leur divin Maître, et il fallait que les épouses eussent rapport à leur aimable et adorable Epoux mais vous savez comme, après son entrée triomphante en Jérusalem, les mêmes qui l'avaient reçu le maltraitèrent et crucifièrent et enfin le firent mourir honteusement. Après cet exemple-là, ne nous plaignons point s'il a permis que ces messieurs, nous ayant reçues à l'abord avec tant d'applaudissements et de témoignages de bonté, nous ont traversées et crucifiées dans la suite par les oppositions qu'ils nous ont faites pour l'achat de notre maison. Il en faut bénir Dieu, puisqu'il est croyable qu'il s'est glorifié dans nos peines.

La première chose qui affligea notre digne Mère fut de voir la maison de Saint-Louis, dont, comme je vous l'ai dit, on lui en avait fait payer 30 mille livres, qui n'était pas habitable, n'étant propre que pour la

demeure des rats et des souris, dont selon les apparences il y avait grand nombre. Cette digne Mère, dans son égalité qui fait qu'elle ne s'ébranle

jamais de rien, en bénit Dieu et adora sa Providence qui avait permis la conclusion d'une pareille affaire où elle se voyait trompée. Elle se mit aussitôt en devoir d'en chercher une autre pour nous loger, en même temps elle écrivit à la Révérende Mère Prieure de l'Hospice (14), qui était à notre première maison de Paris, pour la supplier de faire faire des prières pour ce sujet, parce que son ordinaire est de ne jamais rien entreprendre ni conclure, que devant [ auparavant ] elle n'implore le secours de Notre Seigneur, afin qu'il lui donne les lumières nécessaires pour connaître ses saintes volontés et bénisse ce qu'elle veut faire pour sa gloire. Cette bonne Mère, ayant reçu sa chère lettre, ne manqua pas aussitôt de faire faire des prières pour cela, en commun, extraordinaires,

(11) Soeur Marie Hostie du Saint-Sacrement reçut l'habit le 25 mars 1659 des mains de Mgr de Maupas du Tour, et fit profession le 2 avril 1660. En 1687, elle était dépositaire, c'est-à-dire économe, du monastère de la rue Cassette. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 109, etLettres Inédites, 1976, p. 201.

(12) Marie de Brumen ou Brumel (M"e de Saint Vincent), fille de Louis de Brument ou Brumel, lieutenant général de Neufchâtel et d'Anne Berthou. Née en 1635, elle prit l'habit le 11 janvier 1661 et fut reçue à la profession le 8 février 1662 par Mgr André du Saussay, évêque et comte de-Toul. Cf. Arch. Nat. LL 1709.

(13) Connue et appréciée de Mgr Harlay de Champvallon, Mère Mectilde l'était aussi de son successeur, François Rouxel de Médavy de Grancey. Plusieurs religieuses du monastère de la rue Cassette étaient originaires de la région de Rouen ou apparentées à des familles rouennaises. Nous savons aussi que saint Jean Eudes estimait grandement Mère Mectilde et son Institut. Or, il venait de fonder un séminaire à Rouen et avait été appelé à y précher une mission du 31 janvier au 7 mars 1667. Cf. Arch. dép. Seine-Maritime. G. 2196. Charles Berthelot du Chesnay, Saint Jean Eudes, Namur, 1958, p. 168 175 C. de Bar, Documents, 1973, p. 247.

(14) • Bernardine Gromaire, professe en 1629, puis prieure en 1637 du monastère de Rambervillers (Vosges). En 1652, elle rejoignit Mère Mectilde à Paris. Elle fut toujours le plus ferme appui de Mère Mectilde. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 220 - 227, et Lettres Inédites, 1976, pass.

32 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 33

deux fois le jour, le matin et après vêpres. Chacune priait de son mieux pour obtenir du ciel qu'il manifestât à notre digne Mère le lieu qu'il avait destiné pour commencer cette œuvre. Nonobsthnt tant de prières de toutes nos communautés de Paris et de Lorraine (15), elle fut, durant les quinze jours qu'elle demeura ici, toujours à chercher et aller de maison en maison sans trouver ce qu'elle désirait. Enfin, comme Notre Seigneur ne lui donne jamais les choses qu'à la dernière extrémité quand il n'y a plus de remise, prenant plaisir de toujours faire épreuve de sa grande foi et de son amoureuse confiance en lui, qui ne désiste jamais, quelque chose contraire qu'elle voie arriver qui traverse ses desseins, le dernier jour au soir qu'elle avait retenu le carrosse pour s'en retourner le lendemain matin à Paris, on lui vint dire qu'il y avait encore une maison à lui faire voir que l'on croyait qui pourrait être propre pour nous mettre dans le moment. Elle s'y en alla et la trouva justement à son gré, ne pouvant pas avoir autre chose de plus dans le présent. Sans perdre de temps, elle l'arrêta et la loua pour la somme de sept cents livres, si bien qu'elle a été celle que nous avons toujours occupée jusqu'à ce que nous ayons été au Château.

Mais devant que de la ramener à Paris, je ne peux que je ne dise un mot de la disposition intérieure d'abjection où Dieu la mit dans ce voyage, si bien que, nonobstant tous les honneurs qu'on lui rendait, elle était si abîmée dans la profondeur de son néant que, quand elle entra dans la ville, elle crut qu'elle allait abîmer [ être détruite ] à cause d'elle. Comme elle fut obligée d'aller voir plusieurs maisons et de rendre visite à beaucoup de personnes considérables, elle ne se produisait qu'avec peine, ce qui lui faisait dire souvent à celles qui l'accompagnaient : « Mes Soeurs, c'est sous votre hospice que je vais, car sans vous autres, Dieu m'abîmerait ». Ce qui la pressait fort d'en sortir, croyant qu'elle y attirerait la malédiction de Dieu.

Elle s'en retourna donc à Paris le lundi de la quatrième semaine de Carême, 29 de mars de la même année 1677. Comme elle était si fort plongée dans la vue de son indignité, elle s'étonnait beaucoup comment nous pouvions avoir de la joie de son retour. Il aurait été assurément bien plus surprenant si nous n'en avions pas eu, car elle a le don en elle, seulement à la voir, de produire en l'âme ce fruit du Saint Esprit.

Mais la Providence a paru miraculeuse sur cette oeuvre pour la faire commencer, car, comme notre digne Mère n'avait point d'argent

et qu'elle ne pouvait se résoudre de rien entreprendre qu'elle n'en eût, quoique tous les serviteurs et servantes de Dieu qu'elle voyait la pressaient d'aller vitement établir, l'assurant que Notre Seigneur le voulait, nonobstant elle ne pouvait y consentir, ne voyant rien venir. Mais un jour qu'elle était en oraison, elle dit à Notre Seigneur tout simplement : « Je n'irai point à Rouen, car je n'ai point d'argent et je ne saurais

(15) Toul, Rambervillers, Nancy. Pour l'histoire de ces fondations, cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 214 - 285, et Lettres Inédites, 1976.

y aller que je n'en aie. Puisque vous ne m'en donnez pas, c'est une marque que ce n'est pas votre volonté que j'y aille et que je fasse cette oeuvre pour votre gloire ». Dans le moment, il lui fit un reproche sensible du peu de confiance qu'elle avait en sa bonté, lui disant : « Petit avorton, peux-tu me dire que tu en as manqué dans ton besoin ? Ne t'en ai-je pas toujours donné ? Ma Providence n'a-t-elle pas été admirable à t'assister ? ». Ces paroles la terrassèrent et la renfoncèrent si fort dans l'abîme de son néant qu'elle se trouva si petite, si honteuse et confuse en sa divine présence, qu'elle n'osa lui répliquer et, quelques jours après, il lui en donna par une voie à laquelle elle ne s'attendait pas ; et elle dit agréablement qu'en cette occasion Notre Seigneur lui avait fait comme un maître qui dit à son valet : « Tiens, voilà de l'argent, va-t-en faire ce que je te commande » ; qu'il l'avait envoyée ainsi faire son oeuvre et qu'elle n'avait pu y résister davantage. Mais comment n'admirerons-nous pas cette adorable Providence qui s'est servie, après huit ans, de cet argent qu'elle lui avait donné pour faire cette Maison et qu'elle n'aurait pu faire si elle ne l'avait eu, pour lui attirer les plus grandes humiliations et l'affliger de la plus sensible croix qu'elle pouvait jamais avoir en sa vie, par les injustices et les noires calomnies que l'on a faites à son innocence et à la probité de sa sage conduite (16). Mais je n'en dirai rien ici davantage. Cette histoire étant écrite autre part, il n'en faut pas parler, sinon que c'est bien à ce sujet qu'il faut dire ces paroles : « O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei » etc... [ Rm. 11,33 ]. O abîme profond des richesses de la sapience et de la science de Dieu, que vos voies nous sont cachées et vos conduites impénétrables à l'esprit humain ! Il faut se perdre dans vos providences en les adorant, puisqu'il nous est impossible de les concevoir et pénétrer, mais il faut bien croire que la croix, l'humiliation, l'abjection et les souffrances sont quelque chose de bien grand et de bien précieux, puisque Dieu, pour récompenser une âme des fidèles services qu'elle lui a rendus en lui procurant tant de gloire, comme a fait notre digne Mère, n'a rien trouvé de plus précieux dans les richesses et les trésors éternels de ses grâces, pour lui en donner la récompense dès ce monde, que de la crucifier aussi douloureusement qu'il a fait et qu'il continue de faire tous les jours. N'avons-nous pas lieu de nous persuader que sans doute les souffrances sont ce bienheureux centuple que Notre Seigneur promet dès cette vie à ceux qui quittent tout pour le suivre ? Heureux donc et très heureux ceux et celles qui ont le bonheur d'avoir part à l'amertume de son calice et d'expirer en son amour sous le pressoir de la croix ! Mais encore beaucoup plus heureux ceux qui les savent recevoir et soutenir comme a fait notre digne Mère, qui les a portées comme un ange et sans perdre un moment de sa paix et de sa tranquillité, demeurant toujours dans son égalité, sans qu'il ait paru en elle le moindre changement durant les trois ou quatre années qu'elle a été si douloureusement crucifiée.

(16) Cf. lettre du 24 décembre 1678 et n. 21.

Iiit ON DAT ION DE ROUEN 35

/04 in vi1 pt N,111 it ( it PI Hl I tnsii)Alliti I ; I: \ (n'a 1677

ctic aiinabic Nicfc..1ant dont: leo ce secours. sI rcil il tendu, connu/ c_ lait crt1CIII la volotlic de Dieu et qu'il nt voulait plu, de retardement

crttc Nials.oit, frit in ic\oliition (Ic Ir le plus tôt qu'elle pourrait

pou! venir rclahlu Cil 4.:(11C ille, 1 a Rc\ Cil& Sous-Prieure

I Anne I 0\ seau à révèlence pour ;iller toujours devant

elle it1esitfr les choses en état afin que, quand elle irait, elle pût trouver la maison dans quclquc ordtc ct lisposce pour commc..m.ser l'établis-

sement. 1 .Ili c-onsentit volontiei, et lui teinoigna lui titre obligée

du ?tale qu'ellc avait de vouloir contribuer la gloire de Notre Seigneur en avançant (,r1 œuvre, Nt Mien qu'il tut IC5Olu qu'elle partirait l'onzième joui du mois d'aoilt de cette mèrne armee 1677, avec les Mères de l'Enfant iésuN (17) d de ti:fHJlcMecthilde t 18)(1 t.10 deux chcrei Stuurs converses : Sainte Aritlr t 1')) et Saint Jo›eph (20). L'on arréta le carrosse pour ce joui -la. mals. comme notre digne M&re avait promis à Monsieur et ît Madame I ô^ seau, frere et scuur (le la Nière Sous-Prieure (21) qu'elle irait en passant les voir chez eu\ a une maison qu'ils ont à deux lieues de Paris, elle voulut leur tenir sa parole, si bien qu'elle

I N.“.(”' fin, di- Jean 1 serrait Zoecily et d'Aimée d'Ancoun. Née à Paris, sur la paroisse Saint-

( etc, 1',,- ro 161Y, elk prit ntabli en janvier 1637 au monastère de la rue Cassette et fit profes-

k ft\>‘t I ( dr )rat. tt'Ir« Médites. 1976, p. 180.

I P Mat, NI,F,,,,ttr. !inc ck nobk homme philippe abeuret, • con,eiller et secrétaire des finances tic feu son Alt,,t- Kosallr Nion.ragneut k Duc Dortions. oncle du Roy, audiencer et garde des Roolles

tic . cl dr Jeanne t. houct, ses père et mère, native de Paris Elle prit l'habit en octo-

hic- ltee. et r ri itt pioIcssion un an après, Ses parents la dotèrent d'un capital de 4.000 livres.

dont 4(10 sri,. rt ka tuyaux de plomb destinés à ...mener au monastère l'eau du Luxembourg,

mise à la disposition dr, - clwirustia par 1a duche,,e

Ica dru). mriit a rnottent aussi au monastère de la rue Cassette. mais Mère Mectilde les envoya

l'une u la 'fondation dr !oui où elks firent profession. • Marie Anthoinette ., dite Marie Antoi-

.((lic du Smnt Seat n'Item enut ses veut le 19 f11.11 1671 et Jeanne. dite Mére Gertrude de Sainte Oppor-

MM`, niai lte4 t lies ic.ituent toutes les deux à Paris pour la fondation du second monastère,

c.c-i (rude tut longtemps dcb tbov)CeS, puis prieure dr 1709 à 1719. Mère Antoinette

sera ro, o, ornme prieuic a Itu^ ru.. lorsque cette maison demandera son agrégation à notre Institut.

en 170, I lit testa quatorze 1)C tetOtir à Paris, elle succéda a %a soeur comme prieure du monas-

tère dt-• 'saint 1 (MIN jusqu'en 1728.

Nircthildr fit panic du dsoupe des fondutiwes du monastère de Varsovie (Pologne) en 1687. I sir t rut, a rn I i /1114:C. le 17 aval 1t,91 Cf. archives de notre monastère de Varsovie.

(19) Nicole Monet (sœur Marie de Sainte Anne) prit l'habit au monastère de la rue Cassette le jan, tri ltee^. a 21 ans, rt tic profession en qualité dr convri sr le 18 octoh, 1669.

.‘^ turc konJet (strtii Api« de Saint Joseph) prit l'habit en 1673 au monasteie de lu rue e U1sette

et fit piotession k- septembre 1674. File moufle à Rouen, le 9 octobre 1718, de 82 ans et demi,

dom 44 ans de plotession A Elle fut une de ,:elles que noue Révélende Mère Institutrice tira dc notre picinière maison de Pan,, quelle envoya à Rouen en l'année 1677 pour y establir cette maison, k Révé, end Père Nicephote. irluoru). penitentt confesseur de la ditte Communauté, fit la séremonie de ses obsèques aveC une pallie de ses reMg,tiu,a k 10 o,:iobre. à 6 heures du soir .. Cf. Arclii, e, de notre inotiaNtè yr de Rouen

(2.1) t u Mère .Anne' du Saint Sacrement l.o>seau,, sous-prieure du monastère de la lue c .i\scitc avait quatre fières ei une sœur. Nous trouons dans les archives de ce monastère une autorisation délurer en clôture pour sa belle sœur et sa nièce, sein d'y faire quelques jours de retraite six fuis pat an. l a famille 1 o% seau fit partie des amis dévoues et des bienfaiteurs de notre institut dès ses commencements. ce C. dr Rat. l (tires inedites, 1976, p. 148, n. 1.

lui permit d'y aller coucher, ce qui les obligea de s'en aller le jour de saint Laurent 10 août J, sur les trois heures après-midi. Notre digne Mere, ce même jour devant que de les envoyer, à une heure, assembla la communauté et nous fit un entretien à peu près semblable à celui que notre glorieux Père saint Benoit fit à ses religieux quand il envoya saint Maur en France (22) ce qui nous attendrit toutes, l'étant déjà de la séparation de ces cheres Meres, lesquelles étaient elles-mêmes dans la douleur que vous pouvez bien juger de quitter leur Maison de profession et surtout notre digne Mère. qui leur donna tous les témoignages d'amitié qu'elles pouvaient attendre de sa bonté. En leur disant le dernier adieu. qui ne se fit point de leur part sans beaucoup de larmes, elle leur mit en mains un crucifix, leur disant qu'elles le portassent avec elles, qu'il serait leur force et leur apprendrait, par son exemple, à se tenir comme lui attachées à la croix. telle qu'il la leur présenterait, par le sacrifice qu'il exigeait d'elles en cette occasion ; ensuite elle leur donna sa bénédiction et les embrassa toutes avec une tendresse de Mère.

Aussitôt qu'elles furent parties, elle se ressouvint qu'elles n'avaient point de saintes reliques. Elle envoya promptement une demoiselle de ses amies après elles. pour leur en porter une boite de sa part. qu'elles reçurent avec grand respect. mais qui les attendrit de nouveau pour notre digne Mère, se ressouvenant qu'en cette rencontre elle imitait notre glorieux Père saint Benoît qui envoya le même présent à saint Maur par deux de ses religieux. sur le chemin. quand il l'envoya porter sa sainte Règle en France.

Ensuite, tout d'un coup il s'éleva un grand orage de pluie. de vent, d'éclairs et de tonnerre. qui mit notre digne Mère en grande peine qu'il ne leur arrivât quelque accident. Elle disait toute en douleur : « Hélas, si je l'avais su. je ne les aurais pas fait partir, d'autant que le temps ne le marquait point du tout, étant beau quand elles se sont en allées ». Je crois, sans doute. que ce furent ses saintes prières qui firent arrêter l'orage et les conduisirent heureusement à la maison de Monsieur et Madame Loyseau. qui les reçurent avec grande joie et les firent traiter magnifiquement. Le lendemain au matin, le carrosse de Rouen qu'elles avaient arrêté pour elles seules les vint prendre, étant encore accompagnées d'une demoiselle de leurs amies et d'une des Soeurs tourières de Paris, que notre digne Mère leur avait donnée, afin d'avoir soin que rien ne leur manquât et qu'elle leur achetât les choses qui leur seraient nécessaires, se doutant bien qu'à l'abord elle n'en trouveraient point si facilement qui leur fussent propres.

(22) Sur la légende de l'envoi de saint Maur en France, par saint Benoit. cf. Dom Philibert Schmitz, Histoire Jr l'Ordre de saint Benoît, Ntaredsous, 19-1S, t. 1, p. 37 et sq.

36 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 37

Le lendemain elles eurent une rencontre qui les effraya bien. Etant sur le chemin de Fleury (23). passant par un bois où l'on disait qu'il y avait quantité de voleurs, il se présenta à leur portière un homme qui avait bien méchante mine, qui leur demanda l'aumône, faisant fort le pauvre et le misérable. Aussitôt la Mère Sous-Prieure lui fit la charité, mais lui, ne se contentant point de ce qu'on lui avait donné dans le moment, retourna à l'autre portière redemander encore l'aumône ; ce qu'entendant, la Mère Sous-Prieure lui dit : « Mon ami, nous venons de vous donner, Dieu vous bénisse. il n'y a rien davantage ». Cet homme, faisant toujours le pauvre. se mit à siffler, ce qui donna beaucoup de frayeur à nos Mères aussi bien qu'au cocher qui ne savait que faire, car il était seul d'homme pour les défendre ; il fut même obligé de descendre de dessus ses chevaux pour le faire retirer, car il ne voulait pas s'en aller. Elles crurent que c'était un voleur qui donnait le mot du guet à ses camarades qui étaient dispersés de côté et d'autre dans ce bois, pour venir avec lui se saisir de leur carrosse. Ne sachant donc que faire et ne voyant point de moyens d'avoir aucun secours, elles le demandèrent au ciel et se mirent en prières. La Mère Sous-Prieure, pour leur plus grande sûreté et défense, prit le crucifix que notre digne Mère avait donné, qu'elle mit à une portière, et à l'autre l'image de la très sainte Vierge, suppliant Notre Seigneur et sa très sainte Mère de les garder ét préserver d'accidents. Leur foi et leur confiance aussi ne furent pas vaines, car, quoique cet homme les poursuivît près d'une lieue, il ne leur fit pourtant rien, ce dont elles rendirent grâces à Dieu, voyant bien que sa bonté les avait protégées et les avait

fait heureusement arriver au soir en cette ville, le 12 du mois. Ellesfurent logées à la maison de Saint Louis, où elles ne purent demeurer que huit

jours, ce lieu n'étant pas habitable, durant lesquels elles ne laissèrent pas d'aller à celle que notre digne Mère avait louée pour commencer l'établissement, afin de voir ce que l'on pouvait faire pour l'accommoder, en sorte qu'on y pût faire les fonctions religieuses dans toute la régularité possible dans un commencement de maison. Elle prirent pour cet effet le conseil de personnes entendues dans les bâtiments et des messieurs de leurs amis. Après avoir bien consulté ce qui se pouvait faire de mieux, la Mère Sous-Prieure fit venir des ouvriers pour y travailler en diligence. Mais, voyant qu'ils n'avançaient pas aussi vite qu'on le désirait, et que, d'un autre côté, elles ne pouvaient rester davantage à Saint-Louis, elles prirent résolution d'y aller demeurer, quoiqu'il n'y eût encore rien d'accommodé, espérant qu'étant présentes, elles feraient mieux faire les choses et hâter les ouvriers qui ne se pressaient pas. Elle y firent donc porter des lits et les petits meubles qu'elles avaient et y vinrent coucher quelques jours.

La Mère de l'Enfant Jésus [ Zocoly I, qui s'était trouvée mal dès le second jour de leur arrivée et qui, depuis, avait été toujours languissante, tomba tout d'un coup malade à l'extrémité. Jugez de la peine de nos chères Mères et Sœurs, tant par la douleur qu'elles avaient de voir cette chère Mère si souffrante que par l'embarras où elles se trouvèrent parmi le grand nombre d'ouvriers qui travaillaient dans la maison, où tout était sens dessus dessous, rempli d'ordures et de platras, sans encore aucun accommodement, n'ayant ni linge ni autres choses nécessaires pour le soulagement d'une malade, et par la fatigue extrême qu'elles avaient tant à la soigner qu'à la veiller. Car elles furent plusieurs nuits sans presque prendre de repos que quelques heures en passant, encore bien dans l'inquiétude, et les unes après les autres. Si bien que tous les jours, comme on était en été et que les ouvriers venaient de grand matin pour travailler, elles étaient surprises par eux, n'ayant aucun lieu pour se retirer sans être vues, excepté quelques rideaux qu'elles avaient mis devant leurs paillasses, qui étaient jetées à terre sur le plancher dans les chambres en haut ; si bien que souvent ils les trouvaient [ en arrivant travailler 1, ce qui leur était une grande mortification qu'il leur fallait bien souffrir malgré elles, avec toutes les autres qui se rencontrent dans un commencement d'établissement. Elles n'entendaient la sainte Messe que les dimanches, les fêtes et les jeudis, car elles ne sortirent point du tout, gardant une exacte clôture pour elles, car, pour les séculiers, ils entraient dans la maison n'y ayant encore rien de clos. Un religieux Pénitent (24) la venait dire dans le lieu qu'on avait destiné pour faire l'église. Or, comme on y travaillait actuellement, la nuit du jour qu'on la devait dire, elles la passaient à tout ôter : les plâtras, les copeaux et les restes des ordures des ouvriers qui étaient en grande quantité, ce qui leur donnait une peine incroyable, et d'autant plus qu'il leur fallait dresser un autel, et porter et rapporter ce qu'il fallait pour l'accommoder avec les ornements nécessaires pour dire la sainte Messe. Comme tout était encore dans les ballots, que l'on ne voulait point défaire durant que les ouvriers travaillaient, pour éviter qu'ils ne fussent gâtés dans la poussière, la chère Mère de Sainte Mccthildc citait obligée de les défaire et raccommoder chaque fois que l'on disait la sainte Messe et que la Mère de l'Enfant Jésus [ Zocoly I désirait de communier ; or, comme il fut un temps qu'elle le demandait presque tous les jours, et que la Mère Sous-I'rieure Anne 1 oyseau I, qui tâchait de la contenter en toutes choses, ne voulait la priver de cette consolation, elles étaient tuées par la grande fatigue qu'elles avaient, car, avec l'église qu'il fallait, comme je vous ai déjà dit, toujours de nouveau accommoder et nettoyer, ne la

(23) Actuellement Fleury-sur-Andelle, ch.-I. de cant., arr. des Andelys, Eure, à 99 km de Paris. Au XV Ile siècle Fleury faisait partie du diocèse de Rouen. Près de là, à Radepont, se trouvent les ruines de l'abbaye de Fontaine-Guérard, fondée en 1135 et affiliée à Cîteaux en 1219.

(24) Les religieux de l'ordre de saint François s'établirent à Rouen en 1522, non sans difficultés. Ils n'y furent autorisés par l'archevêque de Rouen qu'en 1609 et s'installèrent au faubourg Bouvreuil, gràce aux libéralités de Damoiselle de Rassent, veuve de Monsieur de (iouville, puis, en 1612, dans un endroit plus spacieux, en la rue Saint-Hilaire. Le président de Motteville fut un de leurs insignes bienfaiteurs. Cf. J. Amiot.op. ci!. t. 111. p. 429 et sq.

rti Altil IWO tH «Mt FONDATION DE ROUEN 39

Oint\ ;oit 4 (orirtiuniCi qiir I on nc dit la sainte Messe. l'on écot encore

d( di( autel s bit chambre pour po ,ber le tr6

riwnt t lir, k fai\airnf toutes avec un grand courage. animées de ferveur ri ‘ic oust ac, qui tic leur permettait las d'envi%ager leur peine. mais rmbriii%sment généreusement pour l'amour Je Notre Seigneur, lui offrant d( tout leut ‘it tif cette ‘ttere rimiatics qui .tilait touiouis en

(-militant t n sou. lift crut qu'elle pavter. cc qui ohligea de

ic( omit I r‘tième.onetion,, avant défia communie en viatique, on

en diligence prier M. le ( tiré de la paroisse Sainte.Crop,-Saint( )tiers (-."). sut qui r011 était, IrlipptHiCr k% saintc\ huiles, ce qu'il fit aussitôt Mais, quand il ,.int pour lui appliquer, il demanda de la cendre, etant lai e oittunic ici den mettre sur le citut. l .1 \Ici(' Sois-Prieure oui ut pi iptement à ma Sieur saint Joseph t R andel Ï lut en demander. lle la trou‘ a fort oct. upee a faire fondre du bruire. t~ e que voyant, dans

un ternr% Ait avait bien auire 'ho a taire. la malade se mourant,

clic lui demanda qu'elle L. int sc,outti llities et lui dit un peu

ti^ (-ment * mua Enfant, a quoi t'amuses-tu a lheure qu'il est ?

ends moi ion tetirrt c l le Jette par la fenêtre, que je ne le c oie plus

( cm- 1-^onne S(rtu est assez plaisante de son humeur. lui répondit

dans \.1 inaniët c otdtimiic :• \Le c. que je jette ce beurre ? I )ieu m'en

raide e hon Prie confesseur, qui était pre sent a ce discours. dit au

heir qui ttmpai de lui ;ode!, inai elle, (ian a franchise lui

repartit . n Qu'il mon Per e. il ne le petit pas j'aurais peur

qu'il ne le fit hrtder. il faut que j'y soigne moi-même Et se doutant

hirti que, tant que la !Ocre Sous-Prieure la verrait auprès, elle ne lui

dotinelmt th: !CÇOS et lui dirait toujours de le jeter par la fenêtre,

f 11 it dans le mottent sa chaudière tout fumante qui commençait à bouillir et alla fia pomr-r dans la Chasuble où l'on avait serre lotis les beaux ornena,-nts et toutes les cho%e% conccinant regike, parce qu'on en voulait Lin(' la s.“..11.110 f `ct.tli pour tout perdre, L'ai» c'est une horrible senteur

(tue le heurte tondu. t ne dit dans Saints anges, saintes

atIleN 11114;itcUre, je \ OUS rabanti011ne, ayer en sain s. C'est sa bonne

,.outuine de les in\ °quel et de leur demandei secouis dans son travail, pal ticulieiement quand elle est bien pressee, afin qu'ils l';Issistent. CC eveinnente sou‘ent. 1-asuitc elle s'en alla avec les autres assister la malade, :a qui on donna re\ti eine onctiOn, qu'elle reçut avec une si

t,nande dei otion et application 'Mc:meure editia beaucoup NI. le

taie et tous les assistants plusieurs pci-sonnes seculieres étaient

présentes, la clOture n'y étant paso etkole.

iemn aettate Dutu cuir, nomme le '.!0 décembre 1674 Las poiroie n'et.ur d'aboi d qu'une delk.n

drowe de l'ebba>c Je Sruot-Ouen I- ire tut longtemps une cause de litige entre Ir a,pitie de lu ‘:,ulte draie et l'abbst>r, PO« ta cols taon du henctu:c 1 cs ,epuitureb relevec, ddip, ecttc cosse monterai qu'elle cul de riehra bienfaiteurs, dom nous icnou^onb plusieurs, des,:rird.urts doua notre prupic

Natoire le, familles Puchot. Maignard de ticiniétes, de Koncherolles, Mdmioury. Cf, J. Amiut,

11 I I 1. p, 410 - .4?3

Quelque temps après. la malade fut soulagée, si bien que le matin elle se trouva mieux et depuis ce jour fut hors de péril, ce qui réjouit beaucoup nos \léres, qui étaient très affligées de sa perte, singulièrement notre digne \fere. qui faisait toutes sortes de voeux au ciel pour obtenir sa guérison, que nous pouvons bien attribuer à ses saintes prières (26). Ce qui l'affligeait le plus sur la perte de cette bonne Mère, c'était parce qu'elle savait bien qu'elle avait fait un grand sacrifice et une terrible violence sur elle-même de quitter sa Maison de profession pour aller à cet établissement, que ce n'avait été que la force de l'obéissance qui l'y avait obligée et que peut-être la peine qu'elle en avait eue l'avait réduite à cette extrémité. Notre digne Mère,, qui est toute bonté et qui a une tendresse pour ses Filles qui ne se peut comprendre, avait le coeur navré de douleur et si touché qu'on ne la pouvait consoler. Elle ne parlait d'elle que de grosses larmes aux yeux et croyant ne la plus revoir en ce monde et que Dieu en voulait disposer. Elle lui écrivit ses voeux, qu'elle lui envoya avec des lettres si belles, si tendres et si pleines d'affection que toutes les personnes qui les virent en furent admirées (sic) autant que pénétrées de la bonté de son cœur et de son amitié pour ses Filles.

Mais, pour revenir à ma Soeur de Saint Joseph [ Rondet j. laquelle le matin, voyant la malade beaucoup soulagée et qu'il n'était pas nécessaire que toutes demeurassent auprès d'elle, s'en alla promptement voir comme était son beurre, pour tâcher d'achever de le faire cuire. Elle fut bien surprise de le trouver fait et autant beau et bon qu'il s'en pouvait voir, et j' I assure que. depuis qu'on est à Rouen, l'on n'en a jamais mangé de si bon et de si bien fait que celui-là, ce qu'humainement ne pouvait être, n'axant presque pas bouilli. On l'attribuera à ce qu'on voudra. mais. pour elle, elle croit qu'il y a eu du miracle, aussi bien pour les ornements conserves qui n'en furent point endommagés, pas plus que si ce beurre ni eût pas été mis. La Mère Sous-Prieure, le voyant ainsi. fut fort aise et de ce que Sœur de Saint Joseph ne lui avait pas obei simplement, car elle nous a dit agréablement que, si elle l'eût trouve le lendemain _jeté par la fenêtre, qu'elle en eût été bien en dépit, lui contant bien de l'argent.

\lais puisque .ie 'eus viens de parler de miracle, il faut que je vous rapporte encore une chose que l'on peut nommer ainsi et qui paraît miraculeuse. C'est comme on était ensuite à faire le clocher. L'échafaud où etaient montes les ouvriers tomba du premier étage, qui est assez

haut. bruit. quelques personnes qui étaient dans la maison avec

nos Mères \ coururent, criant misericorde au Seigneur, qu'il les préservât d'accident. Dans le moment. il fut arrêté sur le bord des ardoises avec tous les hommes qui etaient dessus, sans qu'aucun fût blessé, ni tombât, ce qui fit admirer la protection de Dieu et, comme il les avait secourus

(26) Cf. 2 partie, les lettres de Mère Me,:tilde des mois d'août et septembre 1677.

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dans ce péril, ce dont nos Mères lui rendirent des actions de grâces. Mais nous ne pouvons assez louer la Mère Sous-Prieure de son soin pour avancer la maison qui, nonobstant tout l'embarras et toute la peine de la maladie de la Mère de l'Enfant Jésus [ Zocoly ], ne laissa pas de toujours faire travailler les ouvriers, qui ne désistèrent pas un moment quelque mal qu'elle fût, si bien qu'en six semaines de temps elle mit la maison en état que notre digne Mère y pouvait faire l'établissement. Voyant la maladie de la Mère de l'Enfant Jésus, de longue durée et, qu'elles ne pouvaient pas, quatre qu'elles étaient, la secourir seules et résister davantage à la grande fatigue et à l'embarras qu'elles avaient joint, qu'étant toujours auprès d'elle, on laissait la maison à l'abandon des ouvriers et de tous ceux qui y venaient et, pour la nourriture, aux soins de quelques femmes qu'elles avaient prises pour les servir, qui faisaient une si grande dépense qu'elles en étaient toutes surprises sur les mémoires que la tourière lui en donnait, ma Soeur de Saint Joseph lui dit que c'était impossible que quatre ou cinq qu'elles étaient dépensassent tant, que cela ne pouvait pas être, et qu'il fallait qu'on en dérobât une partie, que, si elle voulait prendre quelque personne pour soigner la malade, elle ferait la cuisine et aurait soin de toutes choses. La Mère Sous-Prieure agréa cela, si bien que toutes ces raisons l'obligèrent à prier la Révérende Mère Prieure de la Madelaine (27) de lui envoyer deux de ses religieuses pour garder la malade ; ce qu'elle lui accorda volontiers avec mille honnêtetés. Elles vinrent aussitôt l'assister et soulager, et lui rendirent tous les services de charité que l'on pouvait attendre de leur hospitalité, et cela avec_ une affection et bonté qui ne se peuvent dire. Quand elle aurait été leur propre soeur, elles n'en auraient pas mieux usé et, quoique nos Mères ne laissèrent pas leurs services sans reconnaissance par d'honnêtes présents, il faut toujours dire que cette Maison est obligée à la leur par la manière honnête dont elles en usèrent en cette occasion, et par les amitiés qu'elles nous témoignèrent.

Il faut ici, devant que je vous rapporte le voyage de notre digne Mère, que je vous dise quelque chose d'assez plaisant de ma Soeur de Saint Joseph, qui, je crois, sans doute vous divertira. Vous savez que je vous ai dit au commencement que, comme elles ne sortaient point, elles n'entendaient la sainte Messe que lorsqu'on la leur disait, les dimanches, fêtes et jeudis, dans le lieu destiné pour l'église ; et ces mêmes jours elles communiaient et se confessaient à genoux aux pieds

(27) L'hôpital de la Madeleine ou Hôtel-Dieu a une origine très ancienne : on en fait mention sous le nom d'hôpital Notre-Dame dans une charte de 1197. La Communauté, qui suivait la règle de saint Augustin, était mixte, un peu comme Fontevrault. L'ancienne église se trouvait rue de la Madeleine et, d'un autre côté, rue Grand-Pont. La construction de l'actuel Hôtel-Dieu ne commença qu'au milieu du XVII' siècle, et le transfert du prieuré de la Madeleine, devenu tout à fait vêtuste, ne se fit que près de cent ans plus tard. La prieure était alors Anne Bardin, qui gouverna la communauté de 1671 à sa mort, le 17 août 1681. Cf. Amiot, op. cit., t. III, p. 101, et Th. Eude, Le Prieuré Sainte-Madeleine de l'Hôtel-Dieu de Rouen, Rouen, 1970.

du bon Père Pénitent. Un jour, Soeur de Saint Joseph s'en alla trouver la Mère Sous-Prieure et lui dit qu'elle ne pouvait plus se confesser de cette façon auprès de ce bon Père, que son capuchon et sa barbe lui donnaient dans la bouche, qu'elle en était si distraite qu'elle oubliait tous ses péchés, qu'elle était résolue de ne plus se confesser qu'elle n'eût fait mettre une grille au lieu que l'on avait destiné pour faire le choeur, avec un rideau devant. La Mère Sous-Prieure lui répondit avec une grande bonté qu'elle lui en ferait mettre une et serait satisfaite ; cela dit, elle n'y pensa plus. Le jour venu qu'il fallait aller à confesse, cette bonne Soeur ne trouvant point la grille qu'on lui avait promis de faire placer, s'en retourna à la Mère Sous-Prieure, lui disant : « Eh bien ! ma Mère, vous avez oublié de faire mettre cette grille ; je ne me confesserai ni ne communierai pas aujourd'hui ». La Mère Sous-Prieure, l'entendant ainsi parler, lui répondit agréablement : « Eh bien ! mon Enfant, j'irai pour toi, car je sais bien ce que tu as fait ; tes péchés ne sont guère cachés, je les connais bien ; en même temps, elle lui nomma quelques petites imperfections qu'elle croyait à peu près qu'elle avait pu commettre, lui disant toujours qu'elle s'en allait s'en confesser pour elle ; ce qu'elle crut tout bonnement, si bien qu'elle se mit à courir après la Mère Sous-Prieure, lui criant : « Au moins, ma Mère, n'allez rien dire à ce Père, je m'en vais à confesse ». Elle lui répartit en riant qu'elle y allât donc, et que sans manquer elle aurait une grille la semaine prochaine. Mais malheureusement elle était toujours oubliée, soit que ce fût volontairement, le choeur n'étant pas encore en état d'y en avoir, ou bien qu'on n'y pensât pas. Ma Soeur de Saint Joseph, toutes les fois qu'il fallait aller à confesse, était à tourmenter la Mère Sous-Prieure pour qu'elle lui fît mettre une grille. Enfin, un jour, voyant qu'elle ne lui donnait pas de repos, elle alla appeler ma Soeur de Sainte Anne [ Monier ], lui disant : « Soeur de Saint Joseph me persécute pour avoir une grille ; faisons-lui quelque invention pour la satisfaire, afin qu'elle ne voie plus ce bon Père ». Là-des'sus, elles s'avisèrent de prendre un vieux rideau rouge, qu'elles posèrent avec deux grands bâtons ou perches à l'endroit qu'on avait destiné pour mettre la grille du choeur. Cela fait, la Mère Sous-Prieure s'en retourna à Soeur de Saint Joseph lui dire qu'elle n'avait plus qu'à aller se confesser, que le Père ne la verrait plus, qu'elle l'avait contentée. Celle-ci s'encourut promptement pour aller à confesse, croyant que le Père l'attendait, bien réjouie d'avoir une grille qu'il y avait si longtemps qu'elle demandait. Elle se mit à genoux devant ce rideau où elle croyait que le Père était, disant : « Loué soit le très Saint Sacrement ! Mon Père, mon Père, êtes-vous là ? ». Ce Père, qui n'y était pas, ne pouvait lui répondre. La Mère Sous-Prieure et la Soeur de Sainte Anne, qui s'étaient coulées adroitement de l'autre côté, où l'on allait pour se rendre à l'église, afin de voir ce que cette bonne Soeur ferait et dirait en voyant la machine qu'elles lui avaient faites, l'entendant toujours

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appeler : « Mon Père ! », se mirent à éclater de rire. La Mère Sous-Prieure en même temps s'approcha de ce rideau, et lui dit : « Hé ! que ne te confesses-tu, mon Enfant ? ». Mais, voyant bien qu'on se moquait d'elle, le dépit la prit, qui la fit aviser de regarder ce rideau si bien accommodé avec ses perches contre la muraille, sans grille. Comme de son naturel elle n'est pas bien passive, elle se mit à dire dans son activité fort plaisamment : « Qu'est-ce donc que ceci ? Voilà une belle grille ! oh ! ma Mère, est-ce ainsi qu'on m'attrape et qu'on se moque de moi ? Oh bien ! je ne communierai pas, ni n'irai à confesse ». Et, en même temps, avec ses mains poussa le rideau et jeta tout en bas. Je vous donne à juger si la Mère Sous-Prieure et ma Soeur de Sainte Anne n'eurent pas sujet de rire de nouveau. Enfin, il fallut pourtant pour la contenter clouer ce rideau à la muraille pour lui donner facilité de se confesser, disant toujours que le capuchon et la barbe de ce bon Père lui touchaient la bouche, ce qui lui donnait tant de peine et de distractions qu'elle en oubliait tous ses péchés.

La Mère Sous-Prieure ayant donc fait accommoder la maison autant qu'il avait été possible, et fait savoir à notre digne Mère l'état où était toute chose, la pria de se rendre sans retardement à Rouen ; ce qu'elle résolut de faire au plus tôt. Quelques jours devant que de partir, étant à la récréation, elle témoigna à nos Mères et Soeurs la peine qu'elle avait de les quitter et leur dit : « Ce matin, à la sainte Communion, je vous ai toutes mises dans le Sacré Coeur de la très sainte Mère de Dieu et sous sa protection ; je l'ai priée qu'elle prît soin de vous toutes. Elle m'a répondu que je ne me misse en peine de rien, qu'elle était plus votre Mère que moi, indigne que je suis de l'être, qu'elle aurait soin de vous toutes et de vos besoins ».

SECOND VOYAGE A ROUEN DE MÈRE MECTILDE : Ir AU 3 OCTOBRE 1677

Elle sortit donc de Paris pour aller à cette fondation, un vendredi à deux heures après-midi, premier jour du mois d'octobre de la même année 1677, accompagnée de la Mère Hostie et des Soeurs de Sainte Agnès (29), de la Nativité de Jésus (30), des Anges (31) et d'une demoiselle de cette ville, qui était venue à Paris avec elle à son premier voyage pour être religieuse dans notre première Maison ; mais, n'ayant pu réussir dans son bon dessein, notre digne Mère fut bien aise de la ramener elle-même pour la remettre entre les mains de monsieur son père et de madame sa mère, qui la lui avaient confiée ; ce qu'elle fit en arrivant dans cette ville. Elle nous témoigna avoir de la joie de partir ce jour de la fête des saints Anges (32), qu'elle s'en allait sous leur protection, qu'ils nous assisteraient et nous secourraient dans notre voyage, qu'il les fallait prier et invoquer. Ensuite elle commença à dire l'antienne du très saint Sacrement : O sacrum ;[ puis les prières ] :

(29) Marie Camuset prit l'habit en décembre 1666 et fit profession le 16 décembre 1667. Lors de sa profession, sa mère offrit en plus du capital nécessaire pour sa dot, la somme de 5.500 livres qui servirent à acquitter une partie de la quittance de l'entrepreneur, M. Gabriel, pour la construction de l'église du monastère de la rue Cassette. Elle était première chantre du monastère de Rouen. Mère Mectilde lui confia la préparation des moniales de Notre-Dame de Bon Secours à Caen lors de leur agrégation à notre Institut. Cf. supra, lettres de 1684 et 1685.

(30) Anne Bertout prit l'habit en 1672, au monastère de la rue Cassette et fit profession en juin 1673. Elle n'a pas dû rester longtemps à Rouen. On fait de nouveau mention d'elle rue Cassette, en 1684.

(31) Mère Monique des Anges (1653-1723), l'auteur de notre récit, était fille de M. de Beauvais, conseiller d'État, et d'Henriette de Bellières, attachée au service de la maison d'Autriche. Envoyée à l'âge de quatre ans à l'Abbaye au Bois, elle fut confiée six ans plus tard à la Mère prieure, qui s'attacha l'enfant comme secrétaire. Son culte pour le Saint Sacrement et un désir de vie plus austère la portèrent à demander son admission au monastère de la rue Cassette. Ayant obtenu, non sans peine, l'autorisation de ses parents, elle y entra le 14 août 1667, à 14 ans et demi. Elle fit profession en août 1669 avec sa soeur, d'un an son aînée, qui l'avait rejointe au monastère. Elle fut nommée peu après maîtresse des novices. Fondatrice de la maison de Rouen, elle a laissé le récit des premières années de ce couvent. Mère Mectilde la rappela à Paris et l'envoya au monastère des bénédictines dites de Notre-Dame de Liesse, que l'archevêque voulait contre le désir de la majorité des religieuses, agréger à notre Institut. L'année passée en cette maison fut certainement plus pénible que les dix années rouennaises, pourtant difficiles. En 1713, elle fut élue prieure du monastère de la rue Cassette, où elle sut ramener la paix, un moment compromise par des ingérences extérieures tout à fait injustifiées. Elle mourut le 18 septembre 1723. Elle avait le don de discernement des esprits, une âme claire, un peu inquiète et toujours à la recherche du mieux, mais aussi une grande simplicité, qu'appréciait Mère Mectilde.

(32) Anciennement, les anges gardiens étaient honorés avec saint Michel, le 29 septembre en Occident, le 8 mai en Orient. Peu à peu une fête spéciale s'établit en leur honneur. En 1513, elle fut introduite au Portugal. Le bienheureux François d'Estaing, évêque de Rodez (1460-1529), adopta la date du ler mars. Le calendrier de Toul, en 1533, mentionne la fête au ler mars. A la demande de Ferdinand II d'Autriche, le Pape Paul V institua, le 27 septembre 1608, une fête solennelle avec office propre et la fixa au premier jour libre après la fête de saint Michel. En 1667, Clément IX fixa la tète au premier dimanche de septembre et lui adjoignit une octave. Clément X, le 13 septembre 1670, l'éleva au rite de fête double, l'étendit à toute l'Eglise et la fixa au 2 octobre. Mère Mectilde a donc quitté son monastère pour les premières vêpres de la fête des saints Anges gardiens. Cf. Dictionnaire de Spiritualité, fasc. II, col. 614-615.

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Ave Maria filia Dei Patris ; Ave cor sanctissimum, et trois Monstra te esse Matrem à la très sainte Mère de Dieu (33), une antienne aux saints Anges avec les litanies de l'Ange gardien, une autre antienne à tous les saints et un De Profundis aux saintes âmes du purgatoire pour leur demander leur secours et qu'elles nous préservassent d'accidents. Les deux jours de notre voyage, elle nous fit réciter ces mêmes prières le matin en entrant dans le carrosse où elle avait attaché une image de la très sainte Vierge, qu'elle avait prise entre ses mains en sortant de notre Maison, disant qu'elle nous conduirait et aurait soin de nous ; de temps en temps elle la regardait amoureusement et lui baisait les pieds.

Nous arrivâmes sur les cinq ou six heures à Colombes, où nous couchâmes chez Mademoiselle de Bouillon (34), qui y avait une maison. Elle avait témoigné à notre digne Mère le grand désir qu'elle avait qu'elle la vînt voir en passant, ce qu'elle ne put refuser à cette bonne princesse et qui l'obligea de partir de Paris ce jour, quoique la Providence ne permît pas qu'elle l'y rencontrât et eût la satisfaction de l'entretenir comme elle se l'était promis, ayant été arrêtée pour bien des affaires, malgré elle, à Evreux, cela la mortifia, autant que notre digne Mère. Cependant elle en était bien aise, non pas qu'elle n'eût pour cette vertueuse demoiselle tout le respect et l'estime qu'elle devait à son mérite et à sa grande piété, puisqu'elle l'honorait beaucoup et que l'affection et la confiance qu'elle avait en elle l'y obligeait même, mais c'est que, nous dit-elle agréablement : « Il m'aurait bien fallu causer et l'entretenir, et j'aime bien mieux demeurer en silence dans l'éloignement des créatures ». Sa demoiselle ne laissa pas de nous recevoir aussi bien que si elle y eût été et nous fit tout l'accueil que nous pouvions attendre de son honnêteté.

Le lendemain, dès le grand matin, nous montâmes en carrosse pour aller à Argenteuil (35) faire nos dévotions à l'église où est la sacrée robe de Notre Seigneur. Notre digne Mère était toute en jubilation d'aller rendre ses respects et vénérations à ce précieux vêtement.

(33) 0 Sacrum - antienne de Magnificat des vêpres de la fête du Saint Sacrement.

Ave Maria, filia Dei Patris et Ave Cor sanctissimum sont deux prières composées par saint Jean Eudes : la première en l'honneur de la Sainte Vierge, la seconde s'adresse aux Saints Coeurs de Jésus et de Marie. (Cf. R.P. François Lebesconte, Le Coeur de Marie d'après Saint Jean Eudes, Paris, Lethielleux, 1945, p. 77 et 229).

Monstra te esse Matrem, strophe de l'hymne Ave Maris stella, des vêpres de l'office de la sainte Vierge.

(34) Mère Mectilde avait beaucoup soutenu la duchesse de Bouillon en 1652, quand décéda son mari Frédéric-Maurice de la Tour d'Auvergne ; et ses enfants lui en avaient gardé une grande reconnaissance. Le cardinal de Bouillon facilitera l'achat de son hôtel, rue Neuve-Saint-Louis, pour y fonder le second monastère de notre Institut à Paris. Les Bouillon possèdaient de grands biens à Evreux. Il est ici question de la soeur et de la nièce du Cardinal.

(35) Argenteuil (Yvelines, arr. de Versailles). Primitivement monastère de femmes sous la dépendance de l'abbaye de Saint-Denis (665). Ravagé par les Normands et restauré par Robert le Pieux, le monastère fut occupé par des moines à partir de 1129. Depuis le 11 novembre 1646, il appartenait à la réforme mauriste. Cf. Dom Martène, Histoire de la congrégation de Saint Maur, Ligugé, 1929, t. III, p. 36 (Archives de la France monastique, vol. 33).

« Quoi, nous disait-elle, nous allons voir la robe d'un Dieu, cela se peut-il comprendre de dire qu'un Dieu se soit revêtu, lui qui de toute éternité est revêtu de gloire et de majesté et dont toutes ses perfections divines l'ornent de bonté et de splendeur, de dire donc qu'il ait eu besoin

de se couvrir du poil des bêtes ! C'est là qu'elle s'abîma, ravie en

admiration de voir la bonté d'un Dieu envers ses créatures de s'être ainsi réduit pour converser avec elles.

Nous arrivâmes sur les six heures et demie à ce saint lieu, si bien que nous eûmes le loisir d'entendre plusieurs messes et de communier. Le carrosse de Rouen que l'on avait arrêté pour ce jour ne nous vint prendre que sur les huit heures. Nos Pères de saint Benoît, qui ont le bonheur de posséder cette sainte relique, ayant su que c'était notre digne Mère et ses religieuses qui étaient dans leur église, après nos prières faites, le Révérend Père Prieur, accompagné de plusieurs de ses religieux lui vint faire mille honnêtetés, lui témoignant l'estime qu'ils avaient pour sa révérence et la joie de l'avoir chez eux. Elle reçut tous leurs compliments dans sa modestie et humilité ordinaires ne marquant pas de sa part de leur faire beaucoup de civilités. Mais, comme elle était toute pénétrée de joie et de sentiment de respect de la vue qu'elle venait d'avoir de la sacrée robe de Notre Seigneur, elle ne put s'empêcher de le leur faire paraître, leur répétant les mêmes paroles qu'elle nous avait dites, que je vous ai rapportées ci-dessus. En même temps elle leur témoigna la peine qu'elle avait de ce que cette précieuse relique n'était pas enchâssée aussi richement qu'elle le devrait être, qu'elle souhaitait d'avoir le moyen de lui faire faire une châsse d'or et d'argent (36). Après quelque petit entretien qu'elle eut avec ces bons Pères à l'entrée de leur cloître où ils nous avaient menées pour nous faire voir leur maison, elle les remercia bien de leur bon accueil et prit congé d'eux, ayant été avertie que le carrosse de Rouen était arrivé, où nous montâmes aussitôt pour poursuivre notre voyage qui fut très heureux. Nous étions avec une trop sainte âme pour craindre qu'il nous arrivât quelque accident ; nous avions lieu d'espérer l'assistance du ciel, y voyant toujours son esprit et son coeur élevés, car elle était dans une oraison continuelle et toujours à prier Dieu ou à le bénir, ou bien elle nous entretenait, nous disant que nous devions aller à cette fondation dans un esprit de dégagement et de séparation, que nous ne devions avoir en vue que trois choses : la première, la plus grande gloire de Dieu ;

(36) Comme l'avait souhaité Mère Mectilde, la princesse Marie de Lorraine, duchesse de Guise, fit faire une très belle châsse pour cette relique, et la translation eut lieu le 22 octobre 1680. La princesse était accompagnée de sa sœur, Madame Renée de Lorraine, abbesse de Montmartre, et de sa cousine, Anne-Marie de Lorraine, moniale de la même abbaye. La cérémonie se déroula en présence de Dom Claude Boistard, prieur de Saint Germain-des-Prés et grand vicaire de l'archevêque de Paris. Cette relique avait été donnée par Charlemagne à l'abbaye d'Argenteuil, dont sa fille Théodrade était abbesse. Cf. Dom Martène, op. cit., t. V. p. 380 ; Dom G erberon, Histoire de la robe sans couture de Notre Seigneur Jésus Christ qui est vénérée dans l'église des bénédictins d'Argenteuil, avec un abrégé de l'histoire de ce monastère, Paris 1677.

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la deuxième, sa volonté et son bon plaisir puisque l'obéissance nous y envoyait, et la troisième, son pur amour. Elle nous conjurait fort de les bien retenir et de les imprimer dans notre esprit afin que tous autres motifs en fussent bannis.

Nous arrivâmes à Magny (37) sur les neuf heures du soir. La première chose que fit notre digne Mère en descendant de carrosse fut de s'informer où nous pourrions le lendemain, qui était dimanche [ 3 octobre ], entendre la sainte Messe. Elle envoya en plusieurs endroits pour ce sujet, mais ayant appris que l'on n'en pouvait avoir si matin et qu'il fallait partir sans l'entendre, on fut dans une grande inquiétude, si bien que, dans la crainte que nous la perdions ce jour et que nous n'en trouvions point quand nous arriverions à l'hôtellerie, elle fit partir dès le moment un homme à cheval, pour aller en diligence en arrêter une à Ecouis [ Eure ] (38). Dès deux heures du matin, nous montâmes en carrosse pour nous y rendre de meilleure heure. Tout d'abord, ayant fait les prières accoutumées, elle nous parla de Dieu l'espace d'une grande demi-heure et nous dit des choses admirables, étant embrasée comme un séraphin. Après, elle demeura dans un profond silence, les yeux fermés, belle comme un ange. Nous prenions plaisir à la regarder et observer. Elle demeura donc toujours ainsi en oraison et seulement de fois à autre elle nous disait : « Mes Soeurs, demandez bien à Notre Seigneur qu'il nous fasse la grâce d'entendre la sainte Messe et de communier ; il nous y faut bien préparer ». Et élevant amoureusement les yeux au ciel, comme toute ravie en admiration de la bonté et de l'amour de Jésus Christ à se donner à nous, elle nous disait : « Quoi ! Recevoir mon Dieu, cela se peut-il comprendre ? Il faut bien le prier qu'il nous prépare lui-même ».

Nous arrivâmes à Ecouis qu'il n'était que dix heures, ce qui nous réjouit beaucoup à cause de la sainte Messe que nous fûmes entendre à l'église des chanoines où l'on nous en avait arrêté une. Mais Dieu nous fit la grâce d'en entendre deux. Notre digne Mère était dans une si grande dévotion et si abstraite en oraison qu'elle ne savait sortir de l'église, si bien que nous toutes, qui étions mal et dans une si grande faiblesse que nous ne savions plus nous soutenir, fûmes obligées de la prier de se rendre à l'hôtellerie pour dîner et se reposer, étant midi, à quoi elle condescendit aussitôt et s'y rendit avec nous, nous témoignant qu'elle se portait fort bien, qu'elle n'était fatiguée ni du chemin, ni en nécessité de manger. Il paraîssait bien, à la voir si abîmée en Dieu comme elle était, qu'elle venait de se nourrir de cette chair vivifiante qui nourrit l'âme et le corps, car elle en était toute fortifiée et si remplie et pénétrée

(37) A 59 km de Paris sur la N. 14, dans l'arrondissement de Pontoise. La route actuelle est à peu près la même que celle qui fut suivie par Mère Mectilde.

(38) A 91 km de Paris. Collégiale fondée par Enguerrand de Marigny et consacrée le 9 septembre 1313 par l'archevêque de Rouen, Asselin. Saint Vincent de Paul y fut nommé trésorier et chanoine par Philippe-Emmanuel de Gondi en 1613. Mais il n'y vint qu'une seule fois le 16 septembre 1615 pour faire le serment de fidélité et recevoir l'osculum pacis. Cf. J. Daoust, M. Vincent et le diocèse de Rouen, Etudes Normandes, n° 126, Rouen, 1960, p. 80-81.

qu'elle fut une partie du jour à nous répéter : « Mes Soeurs, n'admirerez-vous point la bonté de Notre Seigneur et ne le remercierez-vous point de la grâce qu'il nous a faite d'entendre la sainte messe, non seulement une, mais deux ? Quelle miséricorde ! Nous ne saurions assez lui en rendre action de grâce ». Mais elle nous disait ces paroles d'une manière si touchante que l'on voyait bien qu'elles sortaient du fond de son coeur, qui exprimait ses sentiments de gratitude envers Dieu pour cette grâce reçue de lui. Ceci nous fait connaître sa grande foi et son respect pour les saints mystères qu'elle nous représente, car le reste de la journée elle en demeura comme hors d'elle.

Sur les deux ou trois heures après-midi, il nous arriva une chose bien surprenante et qui nous effraya beaucoup. Comme nous étions sur la côte de Fleury, il passa un pauvre vieil homme qui ne pouvait presque se traîner, qui nous demanda l'aumône. Malheureusement, la bourse des pauvres ne se put trouver ; elle était tombée dans le carrosse, on ne savait où elle était ; il la fallait chercher. Nous lui dîmes d'aller toujours devant nous et que, quand nous aurions passé cette côte, que nous lui donnerions ce qu'il nous demandait, d'autant que s'il ne se retirait promptement qu'il allait être écrasé. Mais ce bon homme était si empressé d'avoir son argent qu'il ne voulait point entendre raison à tout ce que nous lui pûmes dire, si bien qu'il se trouvait si à l'étroit auprès du carrosse qu'il ne put plus marcher et tomba dessous. Quand nous vîmes cela, nous nous mîmes toutes à crier : « Miséricorde ! » et disions au cocher qu'il arrêtât. Mais il n'en faisait rien, croyant que c'était que nous avions peur de tomber parce que la descente de cette côte est fort rude. La chère Mère Hostie [ Hardy ], nonobstant la frayeur où elle était de cet accident, heureusement pour ce pauvre homme, eut l'e.sprit assez présent pour lui prendre la main qu'il tendait pour recevoir la charité, dans le moment qu'elle le vit tomber. Il faut croire qu'elle fut assistée de son saint ange et que ce fut une chose miraculeuse, car elle lui tint toujours la main durant qu'il fut sous le carrosse, ce qui dura bien environ [ le temps ] d'un De profundis, quoique [ le carrosse ] roulât toujours sans s'arrêter, sa main s'étant rendue ployable comme un morceau de linge dont l'on fait ce que l'on veut. Cette bonne Mère le traînait ainsi, et l'on ne voyait que son bras passer. Enfin, à force de crier au cocher que c'était un homme qui allait être écrasé, il prit la bride de ses chevaux et les fit arrêter, car sans cela il ne l'aurait pu faire à cause de cette descente. Et ce pauvre homme se retira dessous ce carrosse sans être blessé, ce qui ne s'est pu faire sans miracle, car humainement il devait être écrasé. Je crois, sans doute, que ce furent les prières de notre digne Mère et de nos autres chères Mères qui lui conservèrent la vie, car nous conjurions le ciel de toutes nos forcés de nous secourir dans cet accident, et nous aurions été inconsolables s'il eût arrivé malheur à cet homme. Notre digne Mère, le voyant donc si heureusement préservé, dit toute en joie : « Dieu soit béni ! Il faut le remercier ; c'est la très sainte Vierge qui l'a conservé », car il était tombé du côté où était son image. Elle nous fit dire le Te Deum en action de grâce. Le reste du jour se passa heureusement.

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Mais devant que de vous conter notre arrivée, souffrez que je vous rapporte le sujet de divertissement que je donnai à nos bonnes Mères. Comme j'étais en religion depuis l'âge d'un an, c'était le premier voyage que je faisais de ma vie et n'ayant jamais rien vu que, comme l'on dit, par le trou d'une bouteille, j'étais étonnée de tout ce que j'apercevais sur le chemin. Mais bien plus le fus-je quand je me vis dans la campagne et passant par les vignes, ce qui me fit leur dire tout naïvement : « Jésus, il faut bien des jardiniers pour arroser tout cela, ils ont bien à faire ». Notre digne Mère rit de tout son coeur de ma simplicité, et nos autres Mères. Mais je leur en donnai encore plus de sujet quand elle nous fit descendre de carrosse pour nous faire promener dans un pré, afin de nous délasser un peu. Là, il se rencontra un berger qui faisait paître une chèvre qui était rousse, s'approchant d'une couleur isabelle. Une de nos Soeurs se douta bien que je n'en avais jamais vu et, comme j'étais un peu éloignée d'elle, de loin tout en riant me dit : « Ma Soeur des Anges, connaissez-vous bien quelle bête c'est là ? ». Je lui répondis, croyant dire merveille : « Voyez comme si je ne sais pas bien que c'est une petite vache ». Ce qui les fit éclater de rire, même jusqu'au berger qui m'entendit. Je vous demande aussi si cela n'était pas bien risible, ne doutant pas que vous n'en fassiez de même dans le rapport que je vous en fais.

Nous entrâmes donc dans la ville de Rouen sur les huit heures et demie du soir. Notre digne Mère alors nous fit réitérer les mêmes prières qu'elle nous avait fait dire ces trois jours de notre voyage en montant en carrosse, priant Notre Seigneur par l'entremise de sa très sainte Mère, de tous les anges et de tous les saints qu'il bénisse notre entrée et nous donne la grâce d'agir en son esprit, pour tâcher de le faire honorer. C'est à quoi [ notre Mère ] nous exhorta beaucoup, et à nous donner à lui pour ce sujet, afin de notre mieux le servir et glorifier dans son oeuvre. L'on ne pouvait entendre cette digne Mère nous parler de Dieu de la manière qu'elle faisait, sans être excité à une nouvelle ferveur, car ses paroles étaient comme des charbons ardents qui allumaient le feu divin dans nos coeurs et qui nous donnaient de nouveaux désirs de nous sacrifier et consommer pour l'honneur de celui que nous adorons.

ARRIVÉE A ROUEN DU SECOND GROUPE DES FONDATRICES : 3 OCTOBRE 1677

Nous arrivâmes vers les neuf heures à notre maison, le dimanche troisième jour d'octobre, fête de Notre-Dame de la Victoire (39). Vous pouvez bien juger quelle bonne réception nos Mères nous firent et la joie qu'elles eurent de voir notre digne Mère dont, depuis près de deux mois, elles s'étaient séparées et dont elles n'avaient pu encore se consoler, ne pouvant s'accoutumer à une si rude privation de sa Révérence.

(39) En action de grâce pour la victoire de Lépante, remportée en 1571 sur les Turcs, saint Pie V institua la fête de Notre-Dame du Rosaire dite aussi de la Victoire.

Elles avaient donc accommodé leur petite maison le plus proprement qu'elles avaient pu pour la bien recevoir et dressé un autel dans le choeur. où elles avaient mis dessus une sainte Vierge en relief avec quantité de cierges allumés, sachant bien qu'elles ne pouvaient mieux la contenter et réjouir qu'en rendant ce petit honneur à la très sainte Mère de Dieu. Elle leur témoigna aussi en être bien satisfaite, et la première chose qu'elle fit en entrant fut d'aller avec nous toutes lui rendre ses respects et hommages avec toute l'affection de son coeur, lui remettant entièrement la maison entre ses bénites mains afin qu'elle en prît soin et la gouvernât comme étant notre sainte abbesse (40). Ensuite, elle alla voir sa chère malade, la Mère de l'Enfant Jésus [ Zocoly ], qui n'était pas encore trop bien, à qui elle fit mille amitiés, l'embrassant avec une tendresse de mère, lui témoignant la joie qu'elle avait de la revoir et de ce que Notre Seigneur l'avait conservée. Elle ne donna pas moins de marques de son affection à la Mère Sous-Prieure [ Anne Loyseau ], la chère Mère de Sainte Mecthilde Cheuret ] et à nos deux chères Soeurs converses [ Anne Monier et Saint Joseph Rondet les embrassant toutes avec autant de bonté et d'amitié.

La Mère Sous-Prieure aussitôt nous fit souper et nous régala de son mieux ; après quoi, notre digne Mère étant un peu reposée, elle lui demanda si elle voulait, pour se divertir, venir voir la maison et comme elle avait approprié toutes choses et si elle en serait contente. A quoi elle s'accorda si bien qu'elle l'amena avec nous toutes faire la visite par toute la maison. Elle la trouva fort bien accommodée, ce dont elle parut être très satisfaite et obligée à la Mère Sous-Prieure de tous ses soins. Mais, comme de toutes choses elle en tire un sujet d'humiliation et d'anéantissement, le lendemain, en nous parlant familièrement, elle nous dit : « Hélas ! depuis hier au soir, je suis bien humiliée et abjecte en moi-même et bien petite devant Notre Seigneur, car il me fait bien voir qu'il n'a pas besoin de moi pour travailler et avancer, son oeuvre, qu'il y en a d'autres qui s'en acquittent mieux que moi et que je ne suis capable de rien. La Mère Sous-Prieure, ayant si bien fait toutes choses et tout mis en si bon ordre, je n'ai plus rien à faire ». Elle nous répéta ces paroles en deux ou trois rencontres, d'une manière si humble et si abaissée qu'elle nous toucha toutes ; nous ne pouvions assez admirer son humilité. C'est ainsi que Notre Seigneur prend plaisir de la tenir quand il veut qu'elle fasse quelque oeuvre nouvelle pour sa gloire. C'est ce qu'ont remarqué celles de nos Mères qui ont eu l'honneur de l'accompagner dans toutes les autres maisons qu'elle a faites. Notre Seigneur la tient dans un abaissement si profond et une si grande vue de son indignité que cela ne se peut concevoir, même en revenant de celle de Nancy, où elle avait reçu tous les honneurs qui se peuvent imaginer de son Altesse le Duc de Lorraine et de toute sa cour (41).

(40) Dès la fondation de son Institut, Mère Mectilde eut la pensée de faire reconnaître dans ses monastères la Sainte Vierge comme supérieure perpétuelle. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 99 et n. 16.

(41) Charles IV, duc de Lorraine. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 267.

FONDATION DE ROUEN 51

Ce bon Prince l'entretint des heures entières debout, tête à tête, le chapeau bas, dans un respect et confiance qui ne se peuvent dire, par la vénération qu'il avait pour sa grande vertu. Nonobstant, cette digne Mère, après avoir reçu tant d'honneurs, bien éloignée d'en avoir la moindre complaisance, sortit de la ville dans une disposition si humiliée et anéantie que nos Mères en étaient toutes surprises et ne pouvaient assez admirer l'abaissement où Dieu la tenait. Ce même jour, qui était, comme je vous ai dit, le lendemain de son arrivée, ma Soeur de Saint Joseph [ Rondet ], que vous connaissez agréable et plaisante de son humeur, l'alla trouver à sa chambre et lui dit fort plaisamment : « Je vous assure, ma Mère, que je crains bien que nous ne mourions ici de faim ; je ne sais d'où vient que vous nous y avez fait venir ». Entendant ces paroles, elle la regarda avec sa douceur ordinaire en lui faisant un petit sourire et lui répondit bonnement : « Non. non ma Soeur, vous ne mourrez pas de faim. Il est vrai que cette oeuvre sera bien traversée. L'on sera près de quitter, mais l'on ne quittera pas. Vous vous verrez à la veille de manquer de tout et vous ne manquerez de rien ». « Ma Mère, poursuivit cette bonne Soeur, il faut donc bien mieux nous en aller que d'avoir tant de peine ». « Non, ma Fille, lui dit elle, il faut soutenir et ne pas quitter prise pour cela. Il faut, dis-je, soutenir l'oeuvre de Dieu et être comme de bons soldats, toujours les armes en main contre nos ennemis qui nous feront tout ce qu'il dépendra d'eux pour s'opposer à notre établissement ; mais nous en sortirons victorieuses et ils seront confondus ». Ce qui arriva comme elle l'avait prédit, comme nous allons le faire voir dans la suite de cette histoire.

Le premier jeudi de notre arrivée [ 7 octobre ], comme nos chères Mères virent bien qu'elles ne pouvaient rendre leurs hommages et leurs respects au très Saint Sacrement, comme à l'ordinaire, étant privées de sa présence, l'église n'étant pas encore en état de le pouvoir avoir, elles ne purent, jalouses de l'honorer, passer ce saint jour sans lui rendre quelques devoirs et sans lui donner des preuves de leur bon coeur : elles s'en furent à l'orgue chanter vêpres. Comme il était élevé par un jubé ou tribune et donnait du côté de la rue, ceux qui demeuraient dans les maisons circonvoisines et tous les passants les entendirent ainsi chanter. Tout le monde s'assembla auprès des fenêtres qui sont au bas de notre petite église et entendirent vêpres à genoux. La dévotion de tous en général et celle d'un chacun en particulier fit augmenter celle de notre Mère qui les aperçut par la fenêtre de l'orgue, ce qui lui donna une joie qu'on ne peut exprimer, en voyant ainsi tout le monde qui venait rendre au très Saint Sacrement leurs hommages avant même qu'il y fût.

La Mère Hostie [ Hardy ], fort zelée et industrieuse pour orner les saints autels, prit soin de parer le nôtre et d'y mettre tous les ajustements et les enjolivements qu'elle put et que la petitesse du lieu demandait. Notre digne Mère de son côté s'était chargée de mettre la dernière main à tous les appartements de la maison pour nous loger

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avec commodité. La bonté dont elle usa et le soin qu'elle prit nous firent assez connaître quel intérêt elle prenait à notre conservation et quelle amitié elle avait pour nous. La Mère Sous-Prieure [ Anne Loyseau avait fait bâtir trois chambres de nattes, mais notre digne Mère ne les trouva pas assez chaudes ni assez commodes à cause du vent qui y entrait par des ouvertures. Elle fit faire les autres de bois, ainsi qu'elle les fit faire elle-même, allant avec les ouvriers prendre la mesure. Mais sa charité et son soin allaient jusqu'à nous faire coller des bandes de papier aux endroits où elle apercevait quelques fentes et ouvertures. « Mes pauvres Enfants, disait-elle dans sa douceur et bonté, auront des vents coulis qui leur donneront des fluxions. Je ne veux pas qu'elles souffrent, ni qu'elles soient incommodées du froid ; faisons notre possible pour les bien accommoder ». Elle passa ainsi le mois d'octobre à faire tous ces petits ajustements qu'elle voulait dans la maison. La Mère Sous-Prieure ayant fait le principal, chacune de nous aidions aussi de notre mieux à faire ce que nous pouvions. Nous fûmes donc ce mois sans faire les fonctions régulières de la religion. la maison n'étant pas en état pour cela, ni même de dire l'office divin. Notre digne Mère seulement de fois à autres nous faisait dire quelques offices, en passant, pour nous apprendre à bien psalmodier, elle-même nous faisant faire les pauses et les accents, nous témoignant avoir un grand désir que l'office divin fût bien dit, comme l'action la plus sainte de la religion et qui devait nous apporter le plus de grâces et en attirer aux séculiers, les excitant à la dévotion. Elle nous instruisit durant ce temps de tout ce que nous avions à faire pour bien commencer cette Maison et y établir-le bien, la vertu et la régularité ; c'était ce dont elle nous faisait l'honneur de nous entretenir quand elle n'était point occupée à autres choses pour la maison. La Mère Hostie [ Hardy ], un jour, dans un semblable entretien, lui parlant de la manière dont Dieu avait conduit toutes les affaires de cette Maison, lui demanda, s'il l'anéantissait et la renversait, si elle n'en serait pas beaucoup touchée. « Non, lui dit-elle, c'est Dieu qui la veut et qui l'a voulue. S'il ne la voulait plus, j'en serais contente. Il l'a faite, il la défera quand il lui plaira ; il en est le Maître et je ne crois pas, avec la miséricorde de Notre Seigneur, qu'il m'en vînt une idée ou deux et, quand j'en sortirai, il ne m'en viendra pas une pensée ». Cette bonne Mère lui répondit : « Mais, ma Mère, vous paraissez avoir tant d'ardeur pour faire toutes choses comme il faut qu'il semble à vous voir agir, que vous n'avez d'affection que pour cette Maison ». Elle lui repartit : « Oui, ma Saur, il est vrai que je m'y donne pour y travailler autant que Dieu le demande de moi, mais, quand je n'y serai plus, je n'y penserai plus et, que je m'en aille à une autre, vous me verrez agir de la même manière. Je vous puis dire en sincérité, et je vous l'ai déjà dit, que mon esprit y est venu, mais que, pour ma nature, elle y a été traînée ; il n'y a eu que la seule volonté de Dieu qui m'y a fait venir ». En une autre rencontre, nous parlant encore sur le même sujet,

elle nous dit : « Il est vrai que j'entreprends cette oeuvre dans un grand dégagement, ayant toujours la pensée de la mort ; je peux dire que je la ferai dans cet esprit de mort ; je n'ai en vue que mon humiliation et mon anéantissement ».

Le 14 octobre elle nous fit la lecture dans la préface des Constitutions (42). Elle s'arrêta sur ces paroles qui y sont contenues : qu'il n'y a que la sainteté et la pureté du Fils de Dieu qui doivent être au-dessus de celle à laquelle notre profession nous engage, et nous dit ce qui suit :

« Mes Soeurs, faites une sérieuse réflexion sur ce que je viens de vous lire, puisque ce sont vos obligations. Ce ne sont pas des choses que j'ai inventées de ma tête, non, niais c'est ce que Dieu demande de vous et ce qu'il prétend de l'Institut : que toutes les âmes lui soient des sujets de complaisance. Je prie Dieu que les Constitutions soient brûlées et consumées s'il y a quelque chose de moi ; oui, je l'en prie de tout mon coeur. Je vous conjure donc de les pratiquer fidèlement et de vous appliquer aux petites choses qu'elles ordonnent. Je sais bien qu'il faut un peu d'assujettissement, niais Dieu mérite bien cela. Si vous l'aimez, vous vous assujettirez de bon coeur en la vue de son pur amour. Je vous recommande particulièrement le silence ; que l'on n'entende point parler dans la maison et, pour les choses nécessaires, tâchez de les dire tout bas. Si le silence est ici bien gardé, tout le reste ira bien. Quand une fois vous aurez pris cette bonne habitude, vous aurez de la peine à entendre parler haut et ce silence extérieur vous portera à l'intérieur, qui vous mettra dans un calme et une paix très grande, en la vue de Dieu qui vous sera toujours présent. Enfin, mes Soeurs, il faut ici renouveler l'esprit de l'Institut dans la première vigueur qu'il avait au commencement et commencer à être de véritables victimes. L'on dit souvent ces mots de victime et d'hostie, mais je vous prie de ne les pas dire en l'air. Tâchez qu'ils fassent effet dans vos coeurs et que vous considériez à quoi ils vous obligent. Notre Seigneur vous a envoyées ici pour vous renouveler, et moi aussi, qui n'ai pas encore commencé à prendre l'esprit de l'Institut. Aussi je prétends que cette Maison se fasse pour réparer toutes les fautes que j'y ai commises et les mauvais exemples que j'ai donnés, mettant obstacle à vos saintetés. Si nous sommes fidèles, Dieu comblera de grâces cette Maison, car, dans les nouveaux établissements, il y en a toujours de très grandes, et il n'y en aura pas une de nous autres, mes Soeurs, si elle le veut, qui n'en fasse l'expérience et qui ne reçoive quelque chose de particulier. J'espère que Notre Seigneur me mettra dans l'esprit les premières pensées qu'il m'a données au commencement de l'Institut, afin que nous remplissions ses desseins et que cette Maison lui soit un sujet de complaisance, que les âmes y

(42) Une première rédaction fut approuvée en 1664 par le cardinal Chigi, légat a latere en France. Le cardinal de Vendôme, lui aussi légat a latere, donna son approbation en 1668. Enfin, le 10 décembre 1676, le pape Innocent XI apposait le sceau du Saint-Siège sur ces textes et sur le projet d'union en congrégation des monastères existants ou à venir, selon notre observance, fondant par là l'Institut des bénédictines de l'Adoration perpétuelle. Le texte cité ici se trouve au premier paragraphe de la préface des Constitutions, ainsi que dans C. de Bar, Documents, 1973, p. 124.

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vivent dans la pureté et le dégagement qu'il demande d'elles. Je l'en supplie bien. Il m'en a fait ressouvenir de quelques-unes [ de ces pensées ] à la sainte communion ; je vous les dirai de temps en temps quand je m'en ressouviendrai ». Et poursuivant, elle nous dit agréablement : « J'ai toujours été distraite, toute cette matinée, même à la sainte communion, au sujet de l'Institut. Je n'ai pu avoir d'autres pensées ; j'ai bien demandé à Notre Seigneur qu'il vous en donne le véritable esprit. Enfin je n'ai plus d'autres occupations que l'Institut et toujours l'Institut. J'entends, je ne sais si je me trompe, que la très sainte Mère de Dieu fera quelques grâces à cette Maison. Je crois qu'elle en a pris un soin particulier et qu'elle sera sous sa protection spéciale. Je ne sais pas encore ce que c'est, mais pourtant j'espère quelque chose de sa bonté ».

Le jour de saint Luc [ 18 octobre ], étant à la récréation, elle nous dit encore dans son agrément : « Depuis quelque temps, j'aime bien les saints ». Je crois que jamais elle ne les avait haïs, car l'on dit ordinairement que l'on aime ses semblables. Elle continua : « Aussi me suis-je persuadée qu'ils nous feraient quelques grâces pour cette Maison. Je n'ai pas été trompée, car nous aurons le très Saint Sacrement le jour de leur fête ; ils nous l'apporteront et l'adoreront avec nous. Vous savez que cette fête est particulièrement la fête de la sainteté de Dieu, et Notre Seigneur, en venant demeurer chez nous par le très Saint Sacrement, lui qui est la sainteté par essence, nous en fera participantes en nous la communiquant par son infinie bonté. Il faut prier les saints qu'ils nous obtiennent les grâces dont nous avons besoin pour nous disposer à recevoir Notre Seigneur, dans le respect et dans l'amour que nous lui devons ».

Ayant donc résolu que le saint jour de la Toussaint nous aurions le bonheur de posséder le très Saint Sacrement, dont nous étions privées depuis que nous étions ici, ce qui nous était une rude mortification, car il me semble que les Filles du Saint Sacrement ne peuvent guère vivre sans cet aimable et adorable objet qui fait tout l'amour de leur coeur et que c'est bien véritablement leur arracher le coeur que de les en priver, et de les faire désister de l'adoration qu'elles lui doivent rendre jour et nuit, qui fait toute leur joie et contentement, notre digne Mère, voyant donc que toutes choses étaient en état de pouvoir commencer l'adoration perpétuelle, écrivit à Paris pour faire venir encore les Mères de Sainte Gertrude (43), Sainte Magdelaine (44), Sainte Thérèse (45) et Soeur Benoîte de la Passion (46), novice que l'on avait reçue pour cette nouvelle Maison. Elles partirent donc aussitôt qu'elles en eurent reçu l'ordre de notre digne Mère, accompagnées d'une dame de nos bienfaitrices de Paris, qui avait encore sa demoiselle avec elle et Mademoiselle Nivers, que notre digne Mère avait mandée aussi pour qu'elle chantât à l'orgue, afin de rendre la cérémonie de l'exposition du Saint Sacrement plus solennelle. La cérémonie se devait faire le

(43) Madeleine Petau de Molette ou de Molé (Soeur Marie de Sainte Gertrude), « native de Molé, paroisse de Houdan au diocèse de Chartres, fille de Gédéon Petaut, seigneur de Molé, et de Catherine de Brosse, en 1634... ». « ... Elle a dit que, depuis sa conversion à la religion catholique, apostolique et romaine, et l'abjuration de l'hérésie calvinienne en laquelle elle est née, qu'elle fit il y a environ 4 ans en la rue de Sainte Avoye, en la maison dite de la propagation de la foy, elle s'est déterminée d'être religieuse, non pour autre fin que pour bien servir Dieu le reste de sa vie » (Examen pour la prise d'habit, 27 janvier 1657, par le P. Boulongue, délégué par le R.P. Prieur de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Dom Audebert; reçue à la profession le 20 août 1659 par Pierre Meliand, prêtre. Arch. Nat. L 763 - 43).

Elle resta peu de temps à la fondation de Rouen, deux années au plus et retourna en son monastère de la rue Cassette. En 1687, elle fit partie du premier groupe des moniales appelées à fonder un monastère de notre Institut à Varsovie.

(44) Marguerite-Marie des Champs, fille de François des Champs, receveur des tailles à Pont-l'Evêque, et de ... Bicherre, naquit vers 1640 à Pont-l'Evêque, alors au diocèse de Rouen. Elle prit l'habit en janvier 1661 et fit profession en novembre 1662. D'après le «livre des Comptes » du monastère de la rue Cassette, sa dot fut payée en partie par ses parents et en partie par Madame de Lesseville (Examen pour la profession, par le P. Paul Le Terrier, chanoine régulier de la réforme de l'ordre de Prémontré, abbé nommé par le Roy de l'abbaye de la Grâce-Dieu, 8 janvier 1663). Arch. Nat. LL 1709, Livre des examens pour les vêtures et professions.

(45) Françoise du Tiercent de Ruellan naquit en Bretagne en 1647. Elle avait pour père un maître des requêtes au Parlement de Paris. Sa famille était alliée aux Saint-Simon, Richelieu et Aiguillon. Orpheline de mère à sa naissance, elle fut élevée par son père et sa grand-mère, qui la mirent en pension chez les Ursulines à Paris, à l'âge de onze ans. Elle chercha d'abord à s'engager chez les Filles de la Croix, au service des pauvres. Mais, sommée de rejoindre la maison paternelle, elle vécut dans une profonde, mais charitable solitude. Mise en rapport avec Mère Mectilde, elle lui demanda de la recevoir comme Soeur converse. Reconnaissant la valeur de cette âme, Mère Mectilde la prit elle-même sous sa direction, obtint le consentement paternel, et Françoise du Tiercent fit profession en septembre 1673. Elle offrit à cette occasion 20.000 livres pour la fondation d'un monastère. Celui de Rouen en bénéficia, mais 1.000 livres furent allouées au monastère de la rue Cassette pour construire une chapelle dans l'église de ce couvent. Elle fut nommée à la direction du pensionnat. Elle désirait beaucoup quitter Paris où elle avait trop d'amis. Partie avec le second groupe des fondatrices de Rouen, elle sera maîtresse des novices durant quatre ans, puis prieure. Elle mourut le 10 janvier 1716. L'inhumation fut faite par le P. Pomier, prieur de Saint-Ouen. Elle avait accompli 35 ans de priorat, dont les premières années avaient été particulièrement difficiles. Elle avait reçu-la profession de trente-neuf moniales.

(46) Madeleine G randery. Elle prit l'habit le 7 juin 1675, à 24 ans, au monastère de la rue Cassette et fit profession le 9 juin 1676. La préparation à la profession perpétuelle se faisant, selon la législation canonique en vigueur, pendant une année seulement, la jeune professe demeurait au noviciat au moins un an ou deux après sa profession.

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jeudi en suivant la fête de la Toussaint. M. son mari (47) se rendit aussi ici quelques jours avant pour le même sujet, pour toucher l'orgue. Ne connaissant pas encore les organistes de cette ville, notre digne Mère voulut bien se servir de lui préférablement aux autres, comme étant celui de notre Maison de Paris, et lui en faire la civilité, car elle lui en donna bonne récompense aussi bien qu'à mademoiselle sa femme, à qui elle fit un honnête présent, quoique le temps qu'ils furent ici, elle les logeât et nourrît très bien ; et encore après, elle leur fit des remerciements et des civilités, comme si elle leur eût été bien obligée. Mais vous savez quel est son bon et grand coeur, et il n'en faut pas être surprise, joint au respect qu'elle a pour le très Saint Sacrement, pourvu qu'elle le fasse honorer, elle ne se soucie point ce qu'il lui en coûte.

ARRIVÉE DU TROISIÈME GROUPE DES FONDATRICES : LUNDI 25 OCTOBRE 1677

Nos chères Mères arrivèrent donc ici huit jours avant la Toussaint, si bien qu'elles eurent le temps de se reposer devant que de prendre les observances de la religion, que l'on commença à suivre exactement le jour de cette fête et à dire l'office divin, qui n'ont point cessé ni l'un ni l'autre, non plus que l'adoration perpétuelle, depuis ce jour. Notre très digne Mère les reçut avec sa bonté ordinaire et cordialité, et leur fit mille amitiés. Elle voulut elle-même leur faire voir la maison, les conduisant dans tous les endroits et leur demandant bonnement leur sentiment, si elles étaient contentes comme toutes les choses étaient

(47) Guillaume Nivers (1632-1714) naquit probablement à Paris. Il fit ses études à l'Université de Paris, où un registre mentionne son nom (Bibi. Nat. ms. lat. 9155, fol. 25 Vo). Il entra à l'église Saint-Sulpice comme organiste en 1651 et y resta jusqu'à sa mort. Le 22 septembre 1668, il épousa Anne Esnault ; assistaient au contrat : Messire Anthoine Ragnier de Poussé, docteur en Sorbonne et curé de Saint-Sulpice ; très Haut et très puissant seigneur Messire Louis Charles d'Albert, duc de Luynes, et Nicolas Le Bégue, « ce qui montre une grande intimité avec cet organiste ». En 1678, Nivers est nommé organiste du roi et, en 1681, remplace Du Mont comme maître de musique de la reine. En 1686, il est attaché à la maison royale de Saint-Cyr. Depuis 1710, il était assisté par Nicolas Clérambault. Madame Nivers est décédée dans les premiers mois de 1688. Elle laissait un fils unique, Gabriel-Joseph, mort très jeune.

En 1690, il achèta au Conseil de fabrique de Saint-Sulpice une maison rue Férou, où il habita jusqu'à sa mort, le 30 novembre 1714. Dans son testament déposé chez Maître Valet, notaire à Paris (Arch. Nat., min. cent., XI, liasse 427), il demande à être enterré dans l'église des religieuses du Saint-Sacrement, dans la chapelle de Saint Benoit, où son épouse avait déjà été inhumée. Il supplie lesdites

religieuses de « m'assister de leurs prières, chants et dévotions, ne doutant pas qu'elles auront la

même charité pour moy estant mort, qu'elles ont toujours eu de mon vivant... ». Il abandonna aux « dites religieuses 1.500 livres qu'elles lui devaient » et demanda qu'il soit dit mille messes pour le repos de son âme dans les jours qui suivront son décès. (Cf. Arch. Nat. Y. 13200).

Son genre musical était particulier et résultait de son contact d'une part avec l'Ecole française d'orgue et de clavecin et, d'autre part de sa pratique courante et de son amour enthousiaste pour le plain-chant, ce qui n'était pas commun à l'époque.

Guillaume Nivers, qui a ajouté à son prénom celui de Gabriel en souvenir de son fils, a écrit beaucoup d'ouvrages, de manuels de chant grégorien et de musique.

Nos archives font mention d'une « soeur donnée » dont la pension est régulièrement payée par le Sieur Nivers, puis par ses héritiers. Cette religieuse se nomme Madeleine Aubert. Elle vit dans le monastère, est tenue a une certaine soumission vis-à-vis de la prieure et doit chanter au choeur selon l'ordre établi, mais sous la « direction de son maître Nivers ».

accommodées et si elles les trouvaient bien. Je vous donne à penser si nos chères Mères n'étaient pas bien satisfaites aussi bien que confuses de sa grande bonté. « Non est inventa » ; jamais il n'y aura sa pareille au monde. Heureuses et très heureuses celles qui ont l'honneur de la voir et posséder ! Hélas ! qu'il y en aura un jour qui désireront d'avoir eu ce bonheur que nous avons à présent, et qui en seront privées ! Tâchons d'en profiter, afin d'obliger Dieu à nous la conserver.

Quelques jours avant la Toussaint, elle entra dans le choeur où elle croyait qu'il n'y avait personne et se mit dans un petit coin derrière une tapisserie. Ma Soeur de Saint Joseph [ Rondet qui y était, l'entendit faire ses gémissements à la très sainte Mère de Dieu. Elle lui parlait tout haut, la conjurant par les entrailles de sa miséricorde qu'elle prît soin de la Maison, qu'elle donnât aux religieuses le véritable esprit de l'Institut afin que toutes fussent des sujets de complaisance à son Fils et qu'il fût glorifié en elles par leur anéantissement et leur profonde petitesse. Cette bonne Soeur nous dit fort plaisamment « Elle lui en conta bien et de toutes façons : il ne tiendra pas à elle que nous ne soyons bonnes, car elle le lui demanda avec de grandes instances ».

La veille de Tous les Saints, qui était cette année le dimanche, nos chères Mères commencèrent à solenniser leur fête en chantant les premières vêpres avec toute la joie et la ferveur possible. Notre digne Mère voulut elle-même parer et accommoder l'autel de l'église où devait reposer le très Saint Sacrement. Elle y fut jusqu'à onze heures du soir, encore nous eûmes bien de la peine à l'en faire sortir. Elle était enflammée comme un chérubin, et dans une si grande joie qu'elle ne pouvait s'empêcher de la faire paraître. Elle était toute transportée. Il semblait qu'elle ne tenait point sur terre, dans la pensée qui l'occupait que l'objet de son amour, je veux [ dire ] Jésus Christ Notre Seigneur devait faire son entrée dans sa Maison. Le lendemain, jour de la fête de Tous les Saints, elle disait, comme toute en admiration : « Quelle bonté inconcevable de Notre Seigneur, de vouloir bien venir demeurer avec nous ! O le grand jour que demain, la grande fête pour nous ! Qu'on apporte tout ce qu'il y a de plus beau et de plus magnifique, afin que j'en pare l'autel. Je m'étonne bien comme on n'apporte pas de toutes parts tout ce qu'il y a de plus riche et de plus rare pour mettre à l'autel. Quoi ! Quand les rois font leur entrée dans leurs villes et royaumes, l'on fait toutes sortes de magnificences pour les recevoir ! Hé quoi ! mon Dieu viendra se loger parmi de pauvres petites misérables, et chétives créatures, et l'on n'y pensera pas ! Cela est surprenant. Je ne peux souffrir et ne saurais assez m'étonner comme ces messieurs les jansénistes ne veulent point que l'on pare et que l'on orne les autels, vu que Dieu même a témoigné le désirer, puisque nous voyons, dans le temple que Dieu fit bâtir par Salomon, qu'il s'appliqua à lui dire tout ce qu'il y devait mettre, jusqu'à une urne, enfin à la moindre chose ». Elle disait ces paroles d'une manière si touchante et amoureuse qu'elle

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exprimait bien les sentiments de son bon coeur. Monsieur notre ecclésiastique (48) lui dit qu'il fallait qu'elle mît le premier corporal dans le tabernacle, pour mettre le saint ciboire. Elle lui fit réponse qu'elle en était indigne et que ce n'était pas à elle à avoir cet honneur, mais à lui 'qui était prêtre. Ce monsieur ne laissa pas pourtant de persister à l'en prier. A force donc de raisons qu'il lui dit, elle accorda à sa demande, il lui alla quérir et lui donna ; quand elle vint pour ouvrir le tabernacle, elle eut une si grande vue de son indignité qu'elle ne put s'y résoudre, disant toujours à ce monsieur qu'elle en était indigne, que cela ne lui appartenait pas, si bien qu'elle se retira et jamais il ne put le lui faire mettre.

Le lendemain matin après que nous eûmes fait l'oraison et dit prime et tierce selon notre ordre ordinaire, M. Mallet, grand vicaire de Monsieur l'Archevêque et notre supérieur (49), commença la messe de la communauté et consacra les saintes hosties dans le saint ciboire que l'on avait préparé. Il le renferma dans le tabernacle après nous avoir toutes communiées, et nous mit en possession de notre adorable trésor, Jésus Christ Notre Seigneur, qui sans doute opéra dans nos âmes la joie que vous pouvez bien penser, mais que je ne peux vous exprimer, de sa présence réelle dans ce divin mystère qui fait notre application continuelle. Je me persuade que dans ce moment il combla nos bonnes Mères et Soeurs de grâces et de faveurs singulières et que, dans le même temps qu'il fut mis dans le tabernacle, il se renferma doublement dans leurs coeurs où il venait d'entrer par la sacrée communion, pour en prendre une nouvelle possession et en faire le lieu de son repos et de sa demeure. Comme quelques personnes de qualité et de nos amies que nos Mères avaient averties que ce jour nous aurions le très Saint Sacrement, se

(48) Nos archives n'indiquent nulle part le nom de ce prêtre. Cependant, un abbé, nommé Le Marié, signe les actes de vêture et profession dès le mois d'avril 1679. Il fut un bienfaiteur de notre monastère. Le dernier don relevé dans nos annales porte la date de 1699 et mentionne : une contretable de la chapelle de saint Joseph et la balustrade de l'autel de la sainte Vierge. On note en plusieurs endroits des dons faits à la sacristie. soit par lui-même, soit par sa mère.

Un autre prêtre de Rouen s'est intéressé à notre fondation c'est M. Henri Cavelier, Docteur de la faculté de Paris, curé de Sainte-Croix-des-Pelletiers, rue Sainte-Croix-des-Pelletiers à 100 mètres au nord du Vieux-Marché, aumônier de S.A.R. Madame. Il est dit curé en 1668. Il sera remplacé en 1689 par Claude Dufour. Il a contribué à l'embellissement de son église (renseignement aimablement communiqué par M. L'abbé Fouré) et 2eme partie, lettre du 1er mars 1678.

(49) Monsieur Charles Mallet, docteur en théologie de la maison de Sorbonne, compagnon d'études de François II de Harlay de Champvalon, qui en fit son grand vicaire lorsqu'il fut nommé archevêque de Rouen. Son successeur, Rouxel de Médavy, le continua dans sa charge jusqu'à sa mort, le 20 août 1680. Il fut supérieur de plusieurs maisons de religieuses et a laissé le souvenir d'un canoniste rigide et très craint, ennemi acharné du jansénisme. Il eut à ce sujet de graves querelles avec le chapitre de la cathédrale de Rouen, ayant accusé les chanoines près de l'archevêque et du premier président du Parlement. Monsieur de Fieux semble avoir joué un rôle de conciliateur. Charles Mallet fut l'auteur des livres suivants : Examen de quelques passages de la traduction française du Nouveau Testament imprimé à Mons, Rouen, Lallemant, 1676 (et Viret, 1682), in 12° ; A la lecture de l'Ecriture Sainte en langue vante : A la lecture de l'Ecriture Sainte, contre les paradoxes extravagants et impies de M. Mallet dans son livre intitulé : De l'Ecriture Sainte en langue vulgaire, par Antoine Arnauld, Anvers, 1680, in 8°. Cf. Fallue, Histoire du diocèse de Rouen, p. 197 - 212 ; Edouard Frère, Manuel du Bibliographe normand, 1860, t. II, p. 271 ; Arch. Dép. Seine-Maritt-Me, série G, n° III, introduction ; Dom Toustain et Dom Tassin, Histoire de l'abbaïe de St Vandrille, Abbaye de Saint-Wandrille, 1936, p. 178.

trouvèrent à la sainte Messe pour l'adorer avec nous, et étant entourées de voisins, l'on ne fut pas longtemps à le savoir dans la ville ; si bien que, dès la matinée, notre église fut remplie de monde, aussi bien que le reste du jour, qui assistèrent au divin service qui fut fait, bien solennellement. Nos bonnes Mères chantèrent comme des anges.

Ce même jour, l'après-midi, nous reçûmes une Fille (50), pour la première qui postulait depuis l'arrivée de notre très digne Mère et qui, ayant de bonnes qualités, nous donna lieu de croire qu'elle serait une bonne religieuse, comme elle est à présent.

Ce même après-dîner, étant avec notre très digne Mère et l'ayant vue le jour de devant dans une si grande joie dans l'attente de la possession

du très Saint Sacrement, qui fait en ce monde toute sa consolation et

l'objet unique de son amour, nous crûmes, puisqu'elle le possédait, qu'il n'était pas venu sans la combler de nouvelles miséricordes. Nous lui

demandâmes simplement ce qu'elle avait eu, que nous croyions que

Notre Seigneur lui en avait bien dit. Elle nous répondit : « Hélas comme à vous autres. Je n'ai rien du tout trouvé. J'ai voulu seulement

offrir l'oeuvre à Notre Seigneur, mais j'ai trouvé tout fait par les mains

de la très sainte Vierge, si bien que je n'ai eu rien autre chose à faire qu'à adorer et à adhérer à tout ce que la très sainte Mère de Dieu

faisait ». Le soir qu'on lui en parla encore, elle dit à quelques-unes de

nos Mères à peu près les mêmes choses, mais en d'autres termes : « J'ai voulu, leur dit-elle, seulement recommander cette oeuvre et cette

Maison à Notre Seigneur, le priant de la bénir, afin qu'il en puisse tirer

de la gloire, mais la très sainte Vierge m'a dit que tout cela était fait, que je n'avais que faire de m'en mettre en peine. Je voulais aussi cher-

cher quelques saints pour protecteurs de la Maison, leur demander leur

protection et leur secours, mais la très sainte Vierge m'a encore dit que je ne m'en misse point en peine, que tout cela était fait ; les saints sont venus devant qui ont tout pris. Comme j'ai vu cela, je suis demeurée

dans mon néant et me suis anéantie en la présence de Notre Seigneur,

voyant que je n'étais pas digne de travailler à son oeuvre, que sa bonté ferait toutes choses ». Là-dessus, une de nos Mères et moi lui dîmes :

« Ma Mère, nous croyons que vous êtes bien abaissée et petite devant Notre Seigneur ». « Oui, nous répondit-elle, vous dites vrai. Je suis si petite et si petite que vous ne sauriez imaginer comme je la suis » [ sic ].

Le mercredi en suivant, troisième [ jour ] de novembre, veille que l'on devait exposer le très Saint Sacrement pour la première fois, elle fut

trouver l'après-midi notre chère Mère sacristine et lui dit avec ardeur : « Ma Soeur, l'église est toute pleine d'anges ». « Quoi, ma Mère, lui répondit-elle, des anges ? Et où les faut-il mettre ? ». Elle croyait qu'elle en avait fait faire de sculpture pour mettre à l'autel. « Comment, ma

(50) Anne Morin. Elle prit l'hàbit le 23 janvier 1678, fit profession le 23 avril 1681 et mourut le 4 fevrier 1712.

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Sœur, reprit-elle, je vous dis les anges du paradis. Ils y sont plus épais que les atomes. Ce matin, entrant au choeur, comme j'adorais Dieu, il m'a été dit (je ne sais comme cela m'est tombé dans l'esprit) : « Tu cherches le paradis ? Il est ici, puisque j'y suis avec tous mes anges et tous mes saints qui m'y adorent ». Ces paroles m'ont pénétrée si fort que je ne savais plus dans quelle posture me mettre. J'y suis demeurée toute abîmée dans le respect ».

Tout le reste du jour, elle demeura comme hors d'elle. L'on voyait bien qu'elle ne se possédait pas. Elle voulut encore parer et orner l'autel ; elle y fut jusqu'à près de minuit. De temps en temps elle se mettait à genoux sur le petit banc proche le balustre, pour adorer le très Saint Sacrement. Notre chère Mère sacristine la voyant dans un si grand respect et application intérieure, s'approcha d'elle et lui dit : « Ma Mère, y sont-ils encore ? ». « Oui, ma Soeur », lui répondit-elle pour la seconde fois. « Ils y sont plus épais que les atomes. Ah ! si nous avions de la foi, nous serions ici abîmées de respect devant la grandeur et majesté de Dieu ». Elle lui dit ces paroles d'une manière si touchante qui lui donna à connaître qu'elle avait reçu une impression particulière de la divine présence de Jésus Christ dans le très Saint Sacrement, dont elle était toute pénétrée. Elle aurait bien voulu que tout le monde fût comme elle, si bien que, quoique l'on fût fort occupé même pour accommoder l'église, y ayant des ouvriers qui y travaillaient, que la nécessité obligeait de parler, elle ne le savait souffrir et en avait une grande peine.

FONDATION DU MONASTÈRE : 4 NOVEMBRE 1677

Le lendemain donc, qui était jeudi quatrième de novembre, l'on exposa le très Saint Sacrement pour la première fois avec toute la solennité possible. L'on peut juger que notre digne Mère n'omit rien pour rendre ce jour auguste, aussi bien que les suivants, car elle fit faire les prières des quarante heures, si bien que nous eûmes encore l'exposition du Saint Sacrement le vendredi et le samedi.

Ce fut M. Mallet, notre supérieur qui officia le premier jour, et deux autres personnes de qualité les autres jours en suivant. Chaque jour il y eut sermon par de très habiles prédicateurs. M. et Melle Nivers firent des merveilles, l'un par son orgue, l'autre par sa belle voix, aussi bien que nos bonnes Mères qui chantèrent tous les trois jours angéliquement, si bien qu'elles enlevaient le coeur des assistants, qui étaient aussi excités à dévotion que ravis de les entendre. Bien des personnes du monde ont avoué plusieurs fois qu'elles trouvaient quelque chose dans notre église de si particulier qui les élevait à Dieu qu'elles ne ressentaient point dans les autres églises, qu'aussitôt qu'elles y entraient elles y trouvaient tant d'onction que cela les mettait en dévotion. Il est a croire par là que Notre Seigneur les voulait attirer à le venir adorer. C'est ce qu'ils faisaient avec empressement, car c'était à qui serait le premier à notre église pour y avoir place, à cause de sa petitesse. Mais ce qui nous toucha toutes, c'est que comme nous avions fait avertir dans la ville par des billets qu'on avait fait afficher par toutes les rues, et même l'ayant fait publier dans les églises, le dimanche au prône, que nous commencerions ce jour la première exposition du très Saint Sacrement et que l'on ferait les prières des quarante heures, des personnes zélées pour le très Saint Sacrement, pour témoigner la joie qu'elles avaient de notre établissement, firent venir les tambours et les violons de la ville sans nous en avertir, si bien que, dans le moment que la sainte hostie fut mise dans le soleil [ l'ostensoir I et que le prêtre eut entonné le Tantuin ergo, ils se mirent tous à jouer durant que nous le chantions. Il est vrai que cela nous surprit, autant que cela nous réjouit, de voir la piété de ces personnes qui nous secondaient pour faire honorer le très Saint Sacrement. Notre digne Mère en fut si contente qu'elle leur envoya dire de revenir au salut, ce qu'ils firent, et jouèrent pendant tout le salut. Elle les récompensa bien, leur faisant donner une bonne pièce d'argent.

Mais il ne faut pas que j'omette à vous dire une particularité qui me paraît fort agréable et qui sans doute vous divertira. Notre digne Mère, -qui avait fait parer l'autel et l'église aussi bien qu'elle pouvait être, voulut aussi que tout le reste allât de même par le nombre des ministres à l'autel, à la sainte Messe et au salut, si bien qu'elle avait fait prier quatre clercs de s'y rendre, pour tenir chacun un flambeau aux pieds du Saint Sacrement. Comme je crois que cela ne s'était pas encore vu pratiquer en aucune église de cette ville, dans le moment qu'ils entrèrent dans le sanctuaire avec ces flambeaux allumés, il s'éleva plusieurs voix (apparemment c'étaient de pauvres gens qui en furent surpris) qui se mirent à crier : « O les bonnes serviteuses de Dieu ! Voilà qui est bien cela. C'est ainsi qu'il faut servir Dieu ». Ce qui fit bien rire toutes les personnes qui les entendirent si bien parler.

Notre Seigneur fit la grâce à là Mère de l'Enfant Jésus [ Zocoly qui avait été si mal jusqu'alors, de pouvoir être en état d'assister à l'exposition du très Saint Sacrement et même il lui donna le courage et la force d'entendre tout le service divin, dont elle eut bien de la joie, l'ayant toujours désiré.

Il ne faut pas demander si notre digne Mère était en jubilation ces saints jours et si elle n'avait pas bien du contentement de voir les nouveaux hommages et respects que l'on rendait au très Saint Sacrement dans notre église, où tout le monde s'empressait de venir pour l'adorer, autant par la curiosité et la nouveauté qui les y portaient (à ce que nous avons cru) que par dévotion, si bien que, durant l'espace de quinze jours ou trois semaines, notre église, tant les jours ouvriers que les fêtes, ne désemplissait pas. Quand les uns en sortaient, les autres y rentraient à foule.

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Mais disons à présent un petit mot des intentions particulières qu'eut notre digne Mère durant ces prières des quarante heures. Vous savez quelle est sa piété, qui lui donne des pensées toujours nouvelles pour honorer Dieu. Le vendredi après-midi [ 5 novembre ], m'étant trouvée par rencontre à sa chambre avec une de nos Mères qui lui parlait, elle nous dit qu'elle avait destiné ces trois jours pour des intentions particulières : « Premièrement, nous dit-elle, la journée d'hier fut employée pour adorer la très Sainte Trinité et rendre nos hommages à Jésus Christ par Elle, lui offrant cette oeuvre pour sa gloire. Aujourd'hui, c'est pour la très sainte Mère de Dieu. Je me suis appliquée particulièrement à l'honorer, ayant prié l'adorable Trinité de suppléer à tous les devoirs que nous lui devons, et j'ai mis cette oeuvre entre ses bénites mains. Demain, ce sera pour tous les saints, pour leur demander leur protection, afin que Dieu tire sa gloire de cette Maison et qu'il en soit honoré ; nous les remercierons aussi de toutes les assistances qu'ils nous ont rendues ».

Je lui dis : « Ma Mère, Notre Seigneur vous a bien donné dans ces jours ; il s'est bien communiqué à vous et fait des faveurs ; vous avez eu de belles lumières à ce que je crois ». Elle me répondit bonnement, dans une candeur et simplicité de coeur : « Je ne mérite pas ces grâces ; je ne suis qu'une misérable, mais, quoique je sois très pauvre, je n'ai pas sujet de me plaindre ; je me contente de ma pauvreté et il me suffit que mon Dieu soit tout. Ma joie est de n'être rien et de ne pouvoir rien. Hier tout le jour, je fus occupée de ces paroles de saint François [ d'Assise ] : Mon Dieu, mon tout. Je voyais la misère de la créature et son incapacité à honorer Dieu. En même temps, j'envisageais Jésus Christ au très Saint Sacrement, qui est son supplément, qui rend à son divin Père et à lui-même tout ce qu'il mérite d'adorations, d'hommages, de respects, de louanges et le reste. C'est pourquoi il n'y a qu'à s'unir à lui et demeurer anéantie à ses pieds, nous voyant comme des riens en la présence de celui qui est tout. Oh ! il est vrai, poursuivit-elle agréablement, que, pour le jour de la Toussaint, je fus bien prise, car je voulus faire quelque chose auprès de Notre Seigneur, mais je ne trouvai plus rien du tout. Les saints avaient tout pris, qui avaient tout porté à la très sainte Mère de Dieu, et cette aimable Mère avait tout donné à son divin Fils ». Huit ou dix jours après cette solennité, elle jugea qu'il était nécessaire que la Mère Sous-Prieure [ Anne Loyseau ] s'en retournât à Paris avec la chère Mère Hostie [ Hardy ], Mile Nivers et la Soeur tourière de Paris, qu'elle avait amenées, et, nous autres, nous restâmes avec notre très digne Mère. Nous avions une grande joie de pouvoir jouir encore quelque temps de son aimable présence qui, en vérité, nous fut bien aimable par la cordialité et bonté avec laquelle elle agit avec nous durant les quatre mois que nous eûmes le bonheur de la posséder. Mais, comme je prétends de vous en parler en un autre endroit, je n'en dirai rien de plus ici et je commencerai à vous rapporter quelque chose de ce qu'elle nous dit dans le premier chapitre, qu'elle nous fit, le douzième de novembre, où elle nous parla de cette façon, autant que je m'en peux souvenir :

PREMIER CHAPITRE TENU A ROUEN : 12 NOVEMBRE 1677

« Je vous exhorte, mes Soeurs, à vous renouveler dans la fidélité à la grâce de votre vocation, puisqu'étant dans un commencement d'établissement, il y a de nouvelles grâces pour vous. Mais ne vous attendez pas à avoir quelque chose d'extraordinaire et sensible. Non, la grâce des victimes n'est pas là, elle est dans la mort, dans l'anéantissement et la destruction d'elles-mêmes. C'est pourquoi, quand la Providence vous fournira des occasions de mort et de sacrifice, souvenez-vous que ce sont là les grâces qui vous sont présentées pour vous faire travailler à la sainteté que Dieu demande de vous, et ce sont celles-là que Dieu veut vous donner. Nous ne sommes pas venues ici pour paraître et pour éclater, mais pour être tout anéanties et être comme des riens dans l'esprit de tout le monde. Nous devrions nous estimer heureuses, si l'on nous jetait de la boue au nez. Oui, ce serait un grand bonheur pour nous si cela nous arrivait ; mais nous ne sommes pas dignes de cette faveur. Il ne faut rien de nous ici, il faut que nous vivions dans une séparation entière de nous-même et de nos intérêts. Jésus Christ veut prendre la place de ce nous-même, en sorte qu'il veut que ce soit. lui-même en nous qui travaille à son oeuvre. Croiriez-vous qu'il ne veut seulement pas de moi, oui, comme de moi ! Je veux dire qu'il veut que ce soit lui-même qui fasse tout et que je me dépouille tellement de moi-même qu'il n'y ait que lui seul qui agisse. L'on ne m'a donné à connaître autre chose dans ces jours de cérémonies, sinon que Notre Seigneur demande des âmes de cette Maison un abandon et délaissement de tout elles-mêmes entre ses mains pour qu'il fasse d'elles selon son bon plaisir et qu'il les anéantisse en toutes les manières qu'il voudra pour sa gloire et leur sanctification ».

Le jour des saints de l'Ordre, treizième de novembre, elle nous dit, au sortir de son action de grâce de la sainte communion, qu'elle avait eu toute la matinée, devant Notre Seigneur, une distraction sur le sujet de la « bonne âme », qui était qu'elle l'avait regardée comme la Sunamite [ I Rg. 1,1-4 ], qui réchauffait en quelque manière Notre Seigneur des froideurs que les pécheurs lui donnaient sujet d'avoir contre eux, en s'étant offerte pour satisfaire pour eux et ayant porté les peines que leurs péchés méritaient. Cette bonne âme est une grande servante de Dieu de la ville de Coutances (51), dont la plupart du monde ignore

(51) Marie des Vallées, née à Saint-Sauveur-Lend'elin (diocèse de Coutances), le 15 février 1590, mourut à Coutances le 25 février 1656. Cf. Emile Dermenghem, La vie admirable et les révélations de Marie des Vallées, Paris, 1936, et C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 346.

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la sainteté, la tenant pour une magicienne, parce que Dieu la conduit par une voie fort extraordinaire que les personnes les plus spirituelles ont censurée et n'approuvent pas. Mais comme notre digne Mère connaît sa vertu et son mérite, tant par la communication qu'elle a eue avec elle par lettres, plus que par le rapport que les serviteurs de Dieu qui la fréquentaient lui en ont fait et plus aussi par les lumières que Notre Seigneur lui en a données et par les assistances qu'elle en a reçues depuis sa mort, si bien qu'elle a recours à elle et la prie souvent dans ses besoins et reçoit par son moyen des grâces très grandes, témoin celles qu'elle lui a faites ici, mais qu'elle n'a pas voulu déclarer. Elle eut donc le mouvement en commençant cette Maison de la mettre sous sa protection et de la prier qu'elle en prît soin, ce qu'elle lui promit. Nous avons cru que ç'avait été elle qui nous avait procpré toutes les traverses que nous avons eues, car l'on dit que toutes les âmes qui l'invoquent, elle ne leur obtient de Dieu que des croix et des humiliations, en connaissant le prix et l'excellence, et que ce sont les plus grandes faveurs qu'il puisse faire aux âmes en ce monde, elle-même en ayant été bien comblée, ayant souffert ce qui ne se peut concevoir. Notre digne Mère nous dit qu'elle obtiendrait aux religieuses de cette Maison la grâce du néant, de connaître Dieu en foi et d'être très pauvre intérieurement. Elle ajouta : « Cela n'est guère agréable pour l'amour-propre, qui veut toujours voir et sentir et ne peut souffrir sa destruction ». La veille de la Présentation de la très sainte Mère de Dieu [ 20 novembre 1, qu'elle fit la lecture, elle nous dit que Dieu avait fait toutes choses nouvelles, puisque la Maison l'était ; les sujets mêmes l'étaient, qu'il y avait aussi des grâces toutes nouvelles. Elle nous exhortait à ne les point négliger et laisser perdre, que pour cela nous devions vivre une vie toute nouvelle en quittant quantité de mauvaises habitudes que nous avions pu avoir ailleurs, qui ne devaient point être dans cette Maison, que nous devions vivre ensemble comme des petits enfants, dans une déférence et une entière condescendance, que tout ce que l'une désirera, l'auitre le voulût aussi, que nous ne tendissions partout qu'à contenter et plaire à Dieu. « Tâchez donc, mes Soeurs, nous disait-elle, et je vous en conjure de tout mon coeur, de ménager les grâces qui vous sont présentées. J'ose vous dire que si vous ne le faites, vous serez furieusement responsables devant Dieu. Je vous prie de ne pas manquer demain d'offrir tout l'Institut à la très sainte Mère de Dieu ; que toutes vos communions soient pour la prier que, puisqu'elle en est la maîtresse, la gouvernante et la souveraine, qu'elle le renouvelle, qu'elle le protège et l'assiste en tout et nous donne des sujets selon le coeur de son Fils et qu'elle empêche d'entrer ceux qui y seraient contraires ».

Le lendemain, jour de cette fête de la Présentation [ 21 novembre ], comme nous étions avec elle à la récréation, une de nos Soeurs lui témoigna qu'elle désirerait bien savoir ce que la très sainte Mère de Dieu lui avait dit ce jour-là. Elle lui répondit : qu'elle lui avait fait connaître que son offrande n'était pas la sienne, mais qu'elle avait eu quantité de distractions sur plusieurs choses de l'Institut, et entre autres que Dieu lui avait fait connaître qu'il demandait des Filles du Saint Sacrement une vie si cachée et inconnue aux créatures qu'elles puissent imiter Notre Seigneur, caché sous le voile des espèces sacramentelles où, quand on le reçoit, on ne le voit, ni le sent, si ce n'est pas par quelques petits rayons de foi. « Mais, me direz-vous, poursuivit-elle, s'adressant à nous toutes, que nous n'avons qu'à nous mettre derrière un rideau, que l'on ne nous verra point. Cela ne s'entend point ainsi, mais bien de toutes les productions de l'esprit humain, qui ne cherche qu'à faire paraître tout ce qui le peut faire éclater aux yeux des créatures. Dieu ne nous a amenées ici que pour être cachées. Encore une fois, en, effet, ne le sommes-nous pas ? On n'entend rien ici. Moi-même, je ne sais où je suis ; il me semble que nous pourrions fort bien vivre comme au désert, dans cette Maison.

« Mes Soeurs, quand vous allez au parloir, ne dites que le moins que vous pourrez, sous prétexte de parler à l'avantage de l'Institut. Tenez-vous petites, cachées et tout anéanties. Je me souviens, que ce bon Père Tellier, chartreux (52), quand je vins ici la première fois, me recommanda sur toutes choses d'emmener pour faire cette Maison tout ce que j'avais de meilleur. Nous ne sommes pourtant que de petites gens, pauvres et faibles, mais quand Notre Seigneur choisit des apôtres, il ne prit aussi que de petites gens, pauvres et grossiers, pour commencer l'édifice de son Eglise. C'est pourquoi, ne cherchons qu'à être petites. Pour l'autel, je le voudrais le plus somptueux et magnifique qui se pût, tant en richesse que pour le nombre et le bon ordre des ministres. Je souhaiterais aussi un petit rayon de foi à tous ceux qui viendront adorer ici : c'est le mystère de vérité.

« Dès le commencement de l'Institut, j'ai toujours souhaité de pouvoir faire en sorte qu'on eût un revenu suffisant pour pouvoir n'avoir aucune inquiétude sur ce sujet, en sorte qu'on n'eût point besoin de s'en occuper mais, comme des aigles qui n'eussent qu'à augmenter leur vol, toujours de plus en plus vers Dieu. J'ai dit à Notre Seigneur dès le commencement que je faisais mon marché à ce qu'il me donnât sa parole ou l'effet pour cela. Quelquefois je me plains à lui, et je lui fais mes doléances qu'il ne me donne pas les choses que je souhaiterais, que je lui demande et qui me semblent nécessaires. 11 me ramène bien à mon devoir, me disant : « Si tu n'as ni or ni argent entre les mains, en as-tu manqué dans le besoin ? Ne t'en ai-je pas donné quand il en a fallu ? N'ai-je pas soin de tout ? As-tu manqué encore de quelque chose ? ». Oh ! il est vrai,

(52) A l'époque qui nous intéresse, il y avait un Père Thomas Le Tellier, profès de la chartreuse de Val Dieu (Orne) et Dom Joseph Le Tellier, profès et prieur de la chartreuse de Rouen, puis de celle de Basseville, au diosèse de Nevers.

La chartreuse de Notre Dame de la Rose, fondée en 1384, par Guillaume de Lestranges, archevêque de Rouen, était située au faubourg Saint-Hilaire. Elle fut unie au prieuré de Saint-Julien-les Bruyères, à Quevilly, en 1600. Celui-ci appartenait aux bénédictins du Mont Sainte-Catherine. Les chartreux s'établirent sur l'emplacement de Saint Julien en 1672. On peut penser que c'est Dom Joseph Le Tellier qui a conseillé Mère Mectilde. Cf. Farin. op. cit., t. Il p. 124 - 128. Les Abbayes de France au Moyen Age et en 1947, Paris, Durassié, 1947, p. 194.

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et je le disais ces jours passés à une de nos Soeurs qui a vu la Maison de Paris dans son commencement, qu'elle eût à me dire si jamais elle avait manqué de quelque chose et si la Providence n'avait pas pourvu à tout ? Vous n'avez pas, je vous l'avoue, un revenu de soixante ou quatre-vingt mille livres de rentes. Mais, enfin, vous avez assez pour vivre honnêtement, et vous autres, mes Soeurs qui êtes ici, pouvez-vous me dire que quelque chose vous ait manqué ? La Mère Sous-Prieure Loyseau, qui n'est pas trop crédule, à moins qu'elle ne voie elle ne croit pas, a été surprise sur ce sujet et toute en admiration ayant vu ce qui se passait. Là-dessus j'aurais bien des choses à dire, mais il n'est pas encore temps à présent de les déclarer. ce sera pour un de ces jours (53).

« Je vous prie, mes Soeurs, commençons aujourd'hui une neuvaine à la très sainte Mère de Dieu pour la prier de nous faire connaître le lieu où son divin Fils veut être adoré et poser son trône ». Voilà tout l'entretien de notre heure de récréation ; n'est-il pas bien agréable ? 11 serait à souhaiter que l'on n'en fît jamais que de pareil.

Un jour que nous lui disions que nous pourrions bien être solitaires en cette Maison, elle nous répondit qu'elle tâcherait que cela fût et que, si elle n'y pouvait mettre autres choses, qu'au moins elle ferait son possible pour y établir cet esprit de solitude intérieur et extérieur, par un exact silence et éloignement des créatures. C'est à nous autres à nous y rendre fidèles, afin de ne la point frustrer de son attente et que l'esprit de retraite soit conservé ici.

Le lundi de la première semaine de l'Avent, 29 de novembre, elle fit le chapitre pour la seconde fois, où elle nous dit des merveilles, étant embrasée comme un séraphin ; je m'en vais vous en dire ce que j'en ai pu retenir. le moins mal que je pourrai. Je voudrais de bon coeur que ma plume fût assez heureuse pour vous donner l'onction qu'ont ses paroles quand elle les profère, mais n'ayant pas sa grâce, il m'est impossible. Je prie Notre Seigneur qu'il vous la donne pour que vous profitiez de ce que vous allez lire ou entendre.

SECOND CHAPITRE TENU A ROUEN : 29 NOVEMBRE 1677

« Ma Soeur, commença-t-elle à une postulante qui venait de dire sa coulpe, vous voulez être à Dieu, vous voulez lui plaire ; c'est pour cela que vous venez en religion, parce que c'est le lieu où on le cherche mieux, où on le trouve plus facilement, où l'on a plus de moyens de travailler à sa perfection et où l'on se rend plus agréable à lui. Pourquoi plus agréable ? Parce qu'on y fait toujours la volonté de Dieu et que la nôtre est anéantie, ce qui est un des plus grands bonheurs qu'on puisse avoir :

(53) Mère Mectilde a soutenu financièrement autant qu'elle l'a pu les premières années de notre monastère. On relève dans nos annales les dons suivants : 1677, 11.000 £ ; 1678, 6.600 £, 1680, 2.000 £ en plusieurs fois ; 1681, 1.084 £ ; 1687, 340 £ « pour les frais de maladie de la Mère Marie des Anges du Vay qui était alors maîtresse des novices et que l'on avait fait venir de Lorraine à cet effet ». La Mère Loyseau a apporté 110£ en 1680.

faire toujours cette volonté divine et jamais la nôtre. Mais vous me direz : Est-ce que dans le monde on ne peut pas se rendre agréable à Dieu, où l'on a tant de moyens de faire des bonnes oeuvres et des actions de vertu ? Oui, il est vrai, mais c'est que souvent l'amour-propre et la propre volonté s'y retrouvent là où, en religion, elles trouvent leur mort et leur tombeau, parce que tout ce qui s'y fait est fait par obéissance. Envisagez toujours la volonté de Dieu, qui vous est marquée par vos Règles, vos Constitutions et vos Supérieures. Purifiez vos intentions. Ne regardez rien que Dieu, dans le dessein que vous avez d'être religieuse. Anéantissez tous les autres motifs humains que vous pourriez avoir. Il faut que ce soit Dieu qui soit votre motif dans la vue de sa sainte volonté, qui nous y appelle. 11 y a une parole terrible dans l'Evangile et il y a bien quarante ans qu'elle m'a fait frayeur : « Toute plante, dit Jésus Christ, que mon Père n'a point plantée, sera arrachée » [ Mt. 15,13 ]. Cela est effroyable et se doit entendre et expliquer de l'intention pure que l'âme doit avoir en toutes ses actions, de plaire uniquement à Dieu ; et toutes celles qui ne sont point faites dans cette vue par le mouvement du Saint Esprit et par un principe de grâce ne sont pas reçues de lui. Ce sont des oeuvres mortes, qui nous seront arrachées et qui ne nous serviront que de sujet de condamnation. Dieu vous a plantée dans le parterre de la sainte religion, afin que vous fructifiiez en vertu et sainteté, que vous travailliez généreusement à votre perfection en mourant continuellement à vous-même, à vos humeurs et inclinations, et enfin en mortifiant incessamment en vous tout ce qui s'oppose à son esprit et à sa grâce.

« C'est lui qui vous a choisie et non pas vous qui l'avez choisi ; c'est ce qu'il disait un jour à ses apôtres : Non vos me elegistis, sed ego elegi vos [ Jn. 15,16 ]. Vous n'avez pas mérité cette grâce, elle est donc de la pure bonté et libéralité de Notre Seigneur, qui fait ses dons à qui il lui plaît. Rendez-vous digne par votre fidélité qu'il vous la conserve. Faites un bon fondement. Ce fondement doit être une profonde humilité, qui doit soutenir votre édifice spirituel. Faites comme il est dit dans l'Evangile : « Il a bâti sa maison sur le roc et rien n'a pu l'abattre ». Ce roc est la foi vive qui fait que nous nous appuyons entièrement sur Dieu ; ses fondements, c'est l'humilité. Il faut creuser dans notre néant et misère, nous abîmer dans le fond de notre corruption, voir que nous ne sommes capable d'aucun bien, attendre tout de la bonté de Notre Seigneur ».

Elle parla ensuite aux Soeurs converses : « Nous aurions besoin de faire ce que faisait un grand saint. Pour s'accoutumer à garder le silence, il mettait un caillou dans sa bouche pour se ressouvenir de ne point dire de paroles inutiles. Il nous faudrait faire la même chose pour nous abstenir de dire des paroles qui offensent Dieu et qui blessent la charité. Je ne saurais assez m'étonner que la langue, qui est si souvent honorée de l'attouchement de Jésus Christ, qui a la première l'honneur de le recevoir,. de le toucher et qui, en

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quelque manière, en peut faire ce qu'elle veut, puisqu'il lui serait libre de la garder et d'y laisser consommer la sainte hostie ; quoique les saints Pères ne soient point de ce sentiment, disant que pour communier il faut la manducation et elle ne se fait que quand elle passe de la bouche à l'estomac et qu'elle est reçue dans le coeur ; quoi, dis-je, cette langue, qui a le bonheur de recevoir son Dieu si grand, si adorable, si incompréhensible avec toutes ses perfections divines, tous ses dons et grâces, qui reçoit Jésus Christ avec toute sa sainteté, ses vertus et ses mérites, qui lui applique son sang précieux et tout ce qu'il a fait et souffert pour son salut, qui lui apporte son humilité, sa patience, sa douceur et toutes ses autres vertus, que voulez-vous de plus grand que cela ? Ce n'est pas les vertus des saints qu'il vous donne, mais ce sont ses vertus à lui-même, qu'il a pratiquées pour vous en donner l'exemple ; c'est sa sainteté, qu'il vous apporte pour vous sanctifier. Hé ! toutes ces 2riices infinies n'ont point le pouvoir de nous empêcher de dire des paroles qui offensent ce Dieu de bonté et de nous obliger à nous mortifier. Je n'ai jamais rien su de plus fort pour anéantir les passions que la sainte communion, et quand les fréquentes communions n'ont pas le pouvoir de nous les faire mortifier, en vérité je vous assure que je ne crois pas qu'il y ait rien autre chose qui nous y puisse porter. Quoi ! Dieu en lui-même, en sa force divine, n'aura pas ce pouvoir sur nous, qui s'anéantit jusqu'à la corruption de notre être et qui se réduit à la dernière des humiliations ! Oh ! mes Soeurs, cela est effroyable ! Je sais des âmes qui, ayant reçu beaucoup d'outrages et injures, et allant communier là-dessus, aux approches de Notre Seigneur, tous les ressentiments et les peines qu'elles avaient s'évanouirent, tant la sainte communion a de force sur les âmes saintes. Je vous prie de faire réflexion là-dessus ».

Elle parla ensuite à la communauté. « Mes Soeurs, vous n'êtes ici qu'une petite poignée, une petite troupe pauvre et faible mais vous serez fortes, si vous attendez votre force de Jésus Christ. Vous serez fortes par sa grâce et par sa vertu. C'est lui qui donne la force aux âmes les plus faibles. qui se confient en lui. Puisque Dieu vous a choisies pour cette oeuvre, je vous prie, mes Soeurs, de remplir ses desseins et de vous renouveler. Cette Maison étant nouvelle, toutes choses y sont nouvelles, les grâces nouvelles. Dieu demande de vous que vous vous renouveliez dans la fidélité que vous lui devez. Ce sera sur vos exemples que celles qui viendront se mouleront, et le bien que vous ferez durera jusqu'à la fin des siècles. Dieu vous a confié cette oeuvre plus qu'à moi, parce que je ne suis pas pour demeurer ici toujours. Mais vous autres, mes Soeurs, c'est à vous à la soutenir et à donner à Notre Seigneur la gloire qu'il prétend en tirer. Ne soyez pas indifférentes à la grâce qu'il vous a faite de vous avoir choisies, et n'écoutez point les pensées qui vous pourraient venir et qui vous donneraient de la peine, de vouloir plutôt être à une Maison qu'à une autre. Croyez, mes Soeurs, que, puisque Dieu vous a appelées ici, que c'est qu'il a dessein de vous faire quelques grâces et miséricordes particulières pour vos sanctifications, qu'il ne vous ferait pas peut-être si vous étiez restées dans cette Maison où vous vous imaginiez que vous seriez mieux. Voyez : Dieu fait tout pour notre plus grand bien. Soyons-en persuadées et tâchons de faire ce qu'il veut de nous. Vous avez les premières grâces, faites-en usage, ne les négligez pas. Ce sera sur vous autres que la sainteté de cette Maison roulera, ce sera vos exemples que l'on suivra. Hélas ! D'où vient que tant de Maisons n'ont pas subsisté dans la grâce et ferveur qu'elles avaient au commencement et sont tombées en décadence ? Cela ne vient que des sujets qui ne l'ont pas soutenue et qui l'ont laissée ralentir. Vivez, mes Soeurs, avec tant de pureté et de sainteté que ce malheur n'arrive point ici. Vous êtes les modèles des Filles qui sont entrées et vous le serez encore de toutes celles qui viendront, et vous autres, moulez-vous sur Jésus Christ ; qu'il soit votre prototype et votre exemplaire.

« Comme je ne suis pas pour demeurer ici toujours et qu'il faut de nécessité que je m'en aille, il faut que quelqu'une de vous autres soutienne l'oeuvre de Dieu. C'est pourquoi, mes Soeurs, priez Notre Seigneur qu'il fasse tomber le sort et manifeste celle qu'il a destinée pour cela, comme saint Mathias à l'apostolat, lorsque le sort tomba sur lui. Quand ce serait la dernière de vous autres et qui ne saurait que bégayer, il faut croire que Notre Seigneur lui donnera les grâces pour s'en bien acquitter. Commencez, nous dit-elle, une neuvaine à cette intention. Vous direz un Veni Creator et un Salve Regina à la très sainte Mère de Dieu. Je vous conseille de vous adresser à elle particulièrement, la suppliant instamment qu'elle fasse connaître celle que Dieu a choisie pour tenir sa place et être sa lieutenante. Vous savez que l'Institut lui appartient singulièrement, puisque c'est elle qui l'a fait ; je n'y ai point de part et vous connaîtrez un jour que je dis la vérité. Toutes les Maisons sont à elle, elles lui appartiennent, elle en prend soin. Je vous dirai que, la première, elle me l'a prise et s'en est emparée et ainsi de toutes les autres, qui lui sont dédiées, l'une à son très saint Coeur, l'autre à sa maternité divine et celle-ci à son Immaculée Conception. J'ai eu la pensée, comme cette Maison est toute nouvelle et qu'on ne lui a pas encore rendu tous les hommages qu'on lui doit, comme voici sa fête [ 8 décembre qui approche, j'ai cru qu'il serait à propos ce jour-là de lui faire un acte à peu près comme on le fait le dimanche dans l'octave de son Assomption, à Paris et aux autres Maisons, pour la prier qu'elle prenne un soin particulier de l'Institut et de cette nouvelle Maison. Nous le dresserons le mieux que nous pourrons, si elle m'en veut donner la grâce pour son honneur et gloire. Je me suis étonnée comment elle ne m'en avait pas donné la pensée le jour de sa Présentation, mais c'est peut-être, comme cette Maisdn est dédiée à cette fête, qu'elle veut qu'on lui rende cet hommage ce jour-là, qui est le commencement de son bonhetir. Il me semble que je n'ai jamais rien fait dans un si grand esprit de mort, un éloignement

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et dégagement et où il y a si moins de moi, que cette Maison. Je ne sais ce qui en sera ; cela se dit dans le secret entre nous autres » . Elle finit le chapitre par ces dernières paroles.

Elle dressa donc l'acte de la très sainte Mère de Dieu qui est admirable. Il est gardé dans les archives de cette Maison.

Acte dressé et prononcé par

Notre Très Révérende Mère Prieure

en l'année 1677 le jour de la Conception

Immaculée de la très sainte Vierge

dans notre Monastère de Rouen

Souveraine Princesse du ciel et de la terre, auguste Mère de Dieu, moi, Soeur Mectilde du Saint Sacrement, humblement prosternée au pied du trône de vos grandeurs, je viens, au nom de toute la communauté présente et à venir, offrir à votre majesté ce nouvel établissement comme une production d'un Institut qui vous appartient et que j'ose dire l'ouvrage de votre maternelle bonté, et, en cette qualité, nous vous supplions, très précieuse Vierge, de le vouloir agréer et recevoir sous votre singulière protection, acceptant et confirmant la déclaration que nous faisons par cet acte par lequel nous vous choisissons et reconnaissons pour la très éminente Abbesse et Supérieure perpétuelle de ce nouveau monastère, que nous vous consacrons aujourd'hui et dédions à l'honneur de votre très pure et Immaculée Conception. Recevez-le donc, précieuse Mère de grâces, et en faites l'objet de la complaisance de mon adorable Sauveur, puisque vous l'avez établi pour réparer sa gloire si souvent outragée en son divin sacrement. Prenez, s'il vous plaît, très auguste princesse, un pouvoir absolu sur ce monastère et sur tout ce qui lui appartient comme sur votre ouvrage, pouvant dire qu'il est entièrement à vous, et que si la Providence l'a mis entre mes mains, cela n'a été que pour le remettre entre les vôtres très pures et très saintes. C'est ce que je prétends faire par cet acte, en la manière la plus parfaite qui se puisse jamais imaginer, et, j'ose dire, avec toute la sainteté que la grâce peut esperer. Je vous supplie très humblement que, sans avoir égard à la main très impure qui vous le présente, il vous plaise le recevoir agréablement, vous le remettant entre les vôtres virginales pour le resserrer dans votre très saint Coeur, où Notre Seigneur Jésus Christ le regardera favorablement et, par vos saintes intercessions, le comblera des grâces qu'il a besoin pour le conserver en sa vigueur. Préservez-le de toutes les oppressions et attaques malignes des hommes et des démons. C'est ce que nous vous demandons toutes humblement, divine Mère de mon Sauveur. et que vous ne permettiez jamais qu'il soit reçu dans cette Maison aucun sujet qui ne soit attiré par une vocation purement divine, et qui ne puisse remplir les desseins de Dieu, en portant dignement et efficacement les qualités de victime de votre Fils. Accordez-nous, auguste Mère de Dieu, la grâce que l'intérêt humain ne souille point cet ouvrage ; soutenez-le par votre secours et par votre actuelle protection ; ne l'abandonnez jamais ; faites qu'il relève toujours de vos bontés et qu'il vous plaise le conserver dans la pureté et le dégagement qu'il a été établi. Prenez-en, s'il vous plaît, l'entière possession pour en être la maîtresse absolue. Pour cet effet, étant toutes prosternées à vos pieds, du plus profond de nos coeurs, nous vous faisons toutes de nouveau voeu solennel d'obéissance, et vous choisissons et déclarons pour le temps et l'éternité notre très glorieuse Mère Abbesse et Supérieure perpétuelle, sans que jamais cette élection se puisse révoquer, sous peine d'encourir votre indignation ; et, comme c'est par vous que notre Institut a pris naissance dans le sein de l'Eglise, c'est de vous qu'il doit dépendre et qu'il doit être régi, gouverné et conduit. Usez donc, très digne Mère de Dieu, du pouvoir absolu que vous avez sur nos personnes, sur nos vies et sur tout ce que nous sommes. Dirigez, commandez à celles qui osent prendre la liberté de se dire vos enfants, puisque par une bonté toute spéciale vous voulez bien être notre Mère. Animez-nous de l'esprit de Jésus, dont vous avez la plénitude, et nous rendez dignes de porter saintement la qualité d'hostie et d'être faites, avec lui, une même victime à la gloire de son divin Père. Agréez, très précieuse Vierge, nos humbles soumissions, acceptez nos sacrifices, régnez sur nous comme sur ce qui est entièrement à vous. Ne souffrez jamais de relâche aux hommages et adorations perpétuelles que nous devons au très Saint Sacrement, ni dans les observances régulières.

Comblez l'Institut de vos miséricordes, protégez-le, s'il vous plaît, et bénissez celles qui le professent, recevez-les en mourant et les présentez à votre Fils comme des holocaustes consommés à sa gloire. C'est la grâce singulière que nous espérons de votre maternelle bonté, à laquelle nous promettons fidélité inviolable.

En foi, de quoi, nous avons toutes humblement signé la présente pour servir de mémoire à l'avenir et d'obligation à toutes les religieuses de l'Institut.

Fait à notre monastère de Rouen le huitième décembre de l'année mil six cent soixante et dix sept.

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Elle le prononça à ses pieds le jour de la fête de son Immaculée Conception, et nous fit faire la même cérémonie que nous faisons le dimanche dans l'octave de sa glorieuse Assomption (54). Nous pouvons juger que, ce même jour, cette incomparable Vierge lui fit bien des faveurs et lui donna des lumières particulières sur cette Maison, car elle nous dit qu'elle croyait que Dieu y mettrait bien de la grâce. Le dernier jour de l'année, elle nous dit qu'elle connaissait tous les jours, plus que jamais, devant Dieu, qu'il y aurait peu d'âmes qui recevraient la grâce de victime ; et comme une de nos Soeurs lui dit : « Mais, ma Mère, l'Institut ne s'étendra donc guère, puisque vous dites qu'il y en aura si peu qui recevront cette grâce ? ». « Oui, ma Soeur, lui répondit-elle, je le répète encore, il y en aura peu qui la recevront, tant cette grâce est grande, et il n'y a pas de religieuses dans l'Eglise qui soient appelées à une si haute sainteté. Oui, dans le moment que je vous parle, je vois cela devant Dieu plus clair que le jour. Il vaut mieux qu'il y en ait peu et qu'elles vivent dans la pureté et sainteté de leur vocation. Voyez Notre Seigneur : il n'a pris que douze apôtres pour établir son Eglise et convertir toute la terre. Une petite poignée d'âmes feront plus que ne feront quantité d'autres, qui ne vivraient pas dans la sainteté où elles seraient obligées ; et aussi, dans les grandes communautés, il n'y a pas tant d'union ». Un autre jour, nous parlant encore de la sainteté de notre vocation, elle nous dit : « Mes Soeurs, ne vous attendez pas que toutes les Filles de Rouen viennent ici ; non, non, et la suite vous le fera voir ». Ce que nous avons vu être véritable et que nous voyons encore tous les jours, n'y ayant presque point de Filles qui se présentent pour être religieuses.

Le 18 de janvier, de l'année en suivant, 1678, étant à la récréation, où elle nous entretenait familièrement de Dieu comme à son ordinaire, à propos de ce qu'on parlait, elle s'approcha d'une dame de Paris, de nos bienfaitrices, qui était venue exprès pour avoir l'honneur et le bonheur de son entretien et la voir plus souvent qu'elle ne faisait à Paris. Comme elle demeurait actuellement dans notre Maison, elle avait cette consolation tant qu'elle voulait, étant toujours avec nous dans les récréations ; elle avait la satisfaction d'entendre toutes les choses saintes que cette digne Mère nous disait, ce dont elle était charmée. Elle nous disait que jamais elle n'avait entendu personne parler de Dieu comme elle. Elle avait une si grande plénitude de Dieu qu'il semblait qu'elle en regorgeait. Notre digne Mère lui dit donc tout bas à l'oreille : « Ah, ma soeur ! (c'est ainsi qu'elle l'appelait),

(54) Dès la fondation du premier monastère de son Institut, Mère Mectilde le confia à la Sainte Vierge, se jugeant indigne d'être supérieure. La première « élection de Notre-Darne, Abbesse » se fit le dimanche dans l'octave de l'Assomption 1654, et, depuis lors, se renouvelle chaque année dans tous les monastères de nos fédérations. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 99 et 296, et Lettres inédites, 1976, p. 162 et 297, et Arch. Nat., L 763, 98 et 99.

quand Dieu veut, comme il terrasse et abat en un instant et qu'il sait bien anéantir ! La veille des Rois, il me terrassa tout d'un coup et je demeurai là écrasée, où je fus trois ou quatre heures. Tout ce que je pus faire fut de m'enfoncer et abîmer dans mon néant. Mais, après ces coups. la nature se trouve toute accablée ; l'on a de la peine à en revenir ». Il faut croire que ce qu'elle dit, qu'elle fut frappée la veille des Rois, se doit entendre de la nuit de cette fête, car, la veille, elle parut dans une gaieté extraordinaire, comme si elle eût été hors d'elle. Le matin, elle nous fit une conférence admirable sur le mystère de l'Epiphanie. Tout le reste du jour, il semblait, à la voir, qu'elle ne se possédait pas. Toutes celles qui lui venaient au rencontre, elle leur disait : « Nous avons vu l'étoile et nous sommes venues l'adorer ». Elle s'expliqua à quelques-unes de nous, nous disant qu'elle avait eu l'inspiration de venir adorer Notre Seigneur au Saint Sacrement et de le faire adorer dans cette ville de Rouen. L'on ne s'aperçut donc qu'elle était mal qu'à matines, où elle ne pouvait presque parler. L'on voyait bien qu'elle se forçait et qu'elle n'en pouvait plus. Mais son grand courage, joint à sa mortification, qui lui donne une dureté effroyable sur elle-même, car l'on peut dire que jamais elle ne se plaint qu'à l'extrêmité, quand elle ne peut plus cacher ce qu'elle souffre et que le mal l'accable entièrement, elle n'en dit donc rien à personne. Dès six heures et un quart du matin, elle se trouva au choeur, fit son oraison, dit prime et tierce avec la communauté ; ensuite, elle entendit la sainte Messe, où elle fit la réparation (55). Elle nous a avoué qu'elle eut bien de la peine à s'y tenir à genoux, et cependant elle ne laissa pas de demeurer encore une heure à son action de grâces de la sainte communion, comme à son ordinaire. Mais voyant que le mal l'accablait si fort qu'elle ne savait plus se soutenir, elle sortit du choeur et s'en alla à sa chambre où, par providence, une Soeur converse la suivit pour lui dire un mot. Ce fut dans ce moment que, ne pouvant plus celer ce qu'elle souffrait, parce qu'il lui prit un grand mal de coeur avec une faiblesse qui l'obligea à se jeter entre les bras de notre bonne Soeur (jugez de son effroi la voyant avec le visage d'une morte), tout ce qu'elle put faire fut de l'aider à se mettre sur son lit, où elle demeura tout le jour sans pouvoir se remuer, et l'on eut bien de la peine le soir à la mettre dedans. Nous étions toutes dans une douleur qui se peut bien concevoir mais qui ne se peut exprimer, dans la crainte que nous avions que Dieu ne la retirât de ce monde. Mais comme elle nous voyait si affligées, dans sa bonté elle nous consolait, disant toujours que nous ne nous missions point en peine, que le quatrième jour elle se porterait mieux, qu'elle devrait avoir été beaucoup plus mal qu'elle

(55) L'un des aspects du charisme propre de Mère Mectilde est, avec l'adoration du Christ présent dans l'Eucharistie, l'esprit de réparation. C'est pourquoi, « chaque jour, au nom de la communauté, une Soeur se tiendra dans la prière et le silence en union plus profonde avec le Christ Sauveur, pour réparer par Lui la gloire de son Père offensé par le péché ». Cf. Déclarations sur la Règle de Saint Benoil pour les moniales Bénédictines du Saint Sacrement de la Fédération Française, 1975, chap. 20.

Mère Mectilde avait si bien compris que seul le Christ est prêtre et victime de l'Alliance nouvelle, qu'elle enjoignait à celle qui faisait « la réparation » de communier ce jour-là à la messe conventuelle.

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n'était, vu la manière dont elle avait été frappée, qu'il ne lui fallait qu'un peu de repos, qu'elle dirait les remèdes qu'il lui faudrait. Elle se fit aussi saigner deux fois, et le samedi, qui était le troisième jour de sa maladie, elle fut entendre la sainte Messe et communier. A six heures du matin, elle se portait bien mieux, après la Messe conventuelle et l'action de grâces de la sainte communion. Nous la fûmes voir, et sur ce que nous lui dîmes qu'elle avait encore le visage bien malade et touchait beaucoup : « Tout beau, nous répondit-elle dans sa manière agréable, tout beau, ne dites rien seulement, car Notre Seigneur me traite bien doucement ; ce n'est pas pour l'amour de moi, mais pour l'amour de vous autres ». Il est vrai que le quatrième jour elle se trouva bien et fit comme si elle n'avait point été malade, si bien qu'elle vérifia ce qu'elle avait dit que ce jour-là elle serait guérie.

Feu Mme de Grainville (56), que tout le monde connaît pour une grande servante de Dieu, qui a été favorisée de sa. Majesté de grâces très singulières, avait fait une grande liaison avec notre digne Mère quand elle vint ici. Mais, chose bien particulière, c'est qu'il y avait trente ou quarante ans qu'elles se connaissaient l'une l'autre par une voie extraordinaire et une lumière de Dieu, sans s'être jamais vues, ni parlé. Cette bonne dame, qui me faisait un peu l'honneur de m'aimer, me dit un jour que, la première fois qu'elle eut le bonheur de l'entretenir, elle fut ravie de la pureté, simplicité, humilité et droiture de son âme, parmi tant de talents que Dieu lui a donnés et qu'elle ne croit pas avoir, car sa profonde humilité la cache tellement à elle-même qu'elle ne se voit remplie que de défauts et la plus incapable du monde. C'est ce qui est admirable et qui la fait conserver tous les dons de Dieu sans les souiller par la moindre petite complaisance. Ce qu'elle a encore de particulier et qui ne se trouve en presque point d'âmes, c'est que toutes les choses qui naturellement la devraient élever, la portent à s'abaisser. Plus lui fait-on d'honneur, plus lui donne-t-on de louange, plus elle s'humilie et s'anéantit. Il semble que son centre, c'est la profondeur du néant, où elle s'enfonce toujours de plus en plus pour y trouver plus intimement son Dieu, qui opère tout en l'âme qui n'est plus rien. Cette bonne dame me dit donc qu'elle lui avait été trois jours si présente à l'esprit qu'elle ne pouvait penser qu'à elle et que, dans le temps même qu'elle était devant son crucifix et en oraison, il lui était toujours représenté la beauté de son âme ; et poursuivant, elle me dit : « Depuis soixante ans que je suis au monde, j'ai bien vu des serviteurs et servantes de Dieu, mais je vous assure que je n'en ai jamais vu une comme la Mère du Saint Sacrement ». Ce sont ses propres termes.

(56) Madame de G rainville décéda en décembre 1679. Les lettres de Mère Mectilde de novembre et décembre mentionnent ce décès et parlent de sa fille carmélite. Le registre des entrées du Carmel de Rouen note « n" 110 Sr Marie Thérèse de Jésus, fille de M. de Gonnelieu, seigneur de Grainville, entra à ce monastère le 21 juillet 1663, âgée de 18 ans. Elle a pris l'habit de notre saint ordre le 14 octobre même année ». Renseignement aimablement communiqué par le Carmel de Boisguillaume (Seine-Maritime). La famille de Gonnelieu était bienfaitrice de ce couvent, et Marie de Gonnelieu, veuve de messire Léonor du Bosc, châtelain de Radepont, Fleury et autres lieux, avait été inhumée dans l'église. Cinq religieuses portant le même nom entrerent au Carmel au cours du XVIle siècle.

Quelque temps donc après sa maladie dont je viens de parler, elle la vint voir et lui dit qu'elle n'était pas venue plus tôt lui rendre visite, parce qu'elle avait connu qu'elle était malade ; que dans le moment qu'elle avait été mal, elle l'avait vue frappée à la mort, mais que, la voyant ainsi, elle avait recouru à la très sainte Mère de Dieu, lui disant : « Hé ! Sainte Vierge, souffrirez-vous, dans la conjoncture des affaires présentes et dans un commencement d'établissement où elle a encore tant de choses à faire, que Dieu la retire ? ». Dans le moment, elle avait vu la très sainte Mère de Dieu s'approcher de son divin Fils, lui demandant qu'elle achevât les oeuvres qu'elle avait commencées pour sa gloire, ce qu'il lui accorda, et que dans l'instant le mal avait cessé. Une autre sainte âme, parlant d'elle à la Mère Sous-Prieure de Paris [ Anne Loyseau 1, durant que notre digne Mère était à cette fondation, lui dit qu'elle la voyait devant Dieu, quoiqu'elle fût bien éloignée de sa personne, claire comme un miroir ; ce qui nous fait connaître combien grande était la pureté de son âme et la droiture de son coeur,tout embrasé de l'amour de son Dieu. Aussi, c'était admirable de la voir agir en toutes choses. Son esprit était toujours élevé et uni à Dieu. Elle réclamait continuellement le secours de la très sainte Mère de Dieu. La première fois qu'elle reçut de l'argent, qui était la dot d'une fille, étant allée à sa chambre lui faire une commission, elle me dit : « Ma Soeur, voilà le premier argent qui entre dans la maison ; priez bien la très sainte Mère de Dieu qu'elle le bénisse ». Je ne doute point que cette Mère de bonté n'ait exaucé sa prière et qu'elle ne l'ait béni de toutes manières pal' les secours miraculeux que nous avons reçus de la divine Providence, qui l'a multiplié plusieurs fois, dans le besoin, comme nous l'avons vu et, partant, nous en pouvons assurer. Une fois entre autres la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ], n'en ayant plus et ne sachant où en prendre, fouillait par rencontre dans quelques tiroirs ou cachettes. Je ne sais pas bien dans quoi c'était, ,elle trouva plusieurs louis d'or, qu'elle m'a dit n'avoir eu aucun souvenir de les y avoir mis ; qu'elle croyait qu'il y avait du miracle en cela et un secours particulier de Dieu. Il faut donner cette louange à cette bonne Mère qui le mérite, c'est que l'on peut dire qu'elle a une grande confiance en Dieu à ce qui m'a toujours paru. C'est pourquoi elle a plusieurs fois ressenti les effets de sa confiance et la vérité des paroles de l'évangile qui dit qu'il nous est fait selon notre foi. Mais une chose assez surprenante et qui va vous faire rire, touchant la bénédiction que notre argent avait, c'est que toutes les vendeuses au marché couraient après notre Soeur tourière, afin qu'elle leur achetât quelque chose pour avoir de l'argent de la Maison, disant que, quand elles en avaient, c'était assez pour qu'elles vendissent toutes leurs marchandises. Si bien que c'était à qui lui vendrait. Ces pauvres gens aimaient mieux y perdre en donnant les choses à meilleure composition, pour avoir de cet argent qui leur portait tant de bonheur.

Quelque temps devant que nôtre très digne Mère s'en retournât à

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Paris, elle nous donna les instructions suivantes, nous parlant familièrement à la récréation : « J'ai, nous dit-elle, une chose surtout à vous

recommander, c'est l'union et la paix entre vous autres. Si cela est, tout

ira bien, car le démon fait tout ce qu'il peut pour la troubler, excitant dans l'une une froideur contre une autre, dans l'autre une jalousie, dans

l'autre un murmure, dans cette autre une pique de ce qu'une autre aura

fait innocemment qui ne lui a pas plu, ou bien il causera à une autre une amertume, et tout cela cause la désunion qui est où le démon tend

toujours. II n'y a aussi que cette union qui soutienne les communautés. Quand elle est dans les Maisons, elles subsistent ; mais aussi, sans cela, je n'en fais pas grand cas. C'est pourquoi je ne saurais assez recommander cette sainte union, qui fait régner l'esprit de Jésus Christ dans les communautés.

« Prenez bien garde de bien élever vos Filles pour la sainte religion. Quand vous verrez des esprits qui n'iront pas droit, allant je ne sais comment chercher midi à quatorze heures, comme l'on dit, ou que cela change ou défaites-vous-en: il faut qu'elles aillent à Dieu tout simplement et dans la droiture de coeur. Ecoutez : allez-vous-en à la très sainte Mère de Dieu confidemment ; quand vous aurez quelque peine ou autre chose, elle vous secourra infailliblement. J'ai expérimenté cela dans une Maison d'où je sortis il y a bien des années, où j'avais été Supérieure. Les religieuses ne pouvaient se consoler, et particulièrement une qui était dans la dernière douleur, si bien qu'elle en pensa mourir. Je pris une image de la très sainte Mère de Dieu que je mis à notre place, leur disant qu'elles la prissent pour leur Supérieure et que, si elles voulaient permettre qu'il n'y en eût point d'autre qui occupât cette place, qu'elles seraient heureuses et auraient tout ce qu'elles souhaiteraient ; et moi je leur assurai de sa part que si elles s'adressaient à elle, elle leur donnerait tout et elles subsisteraient ; ce qui n'a pas manqué ». Cette communauté s'étant bien accrue depuis ce temps-là, reconnut les bénédictions que cette Mère de miséricorde a versées, tant sur le spirituel que sur le temporel de leur Maison. Cette Maison était les religieuses Bénédictines de Notre-Dame de Bon Secours de Caen, où elle avait été mettre la réforme devant que d'établir notre Institut (57). Vous voyez à présent que la très sainte Mère de Dieu en a voulu prendre une entière possession, l'ayant unie à notre Institut, qu'elles ont embrassé avec ardeur. Cette divine reine en étant abbesse et notre unique et perpétuelle supérieure pour jamais, on peut dire que toutes les religieuses qui y sont incorporées lui appartiennent singulièrement, ce qui leur doit être, et à nous, une grande consolation et assurance de sa protection. Je ne doute point que ce n'ait été notre digne Mère qui ne leur ait attiré cette grâce, dans le temps qu'elle a été leur supérieure.

(57) Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 67 et sq, et Lettres Inédites, 1976, p. 127. Pour l'agrégation de ce monastère à notre Institut, voir, dans la deuxième partie de ce volume, les lettres de mai 1684 à octobre 1685 et n. 70.

[ Mère Mectilde poursuit ] : « Vous n'avez que faire de m'aller f chercher à Paris pour me trouver Vous me trouverez au très Saint

Sacrement ; c'est là que l'on trouve tous ses amis. Vous êtes bien assurées d'une chose que, quand je m'en irai, mon corps sera à Paris, mais que mon coeur sera ici. Je m'immole pour m'en aller. Je ne sais ce qu'il y a dans cette Maison pour moi, mais j'y trouve des grâces toutes particulières. Cela est admirable de la conduite de Dieu qui vous y a fait venir, vous autres qui êtes toutes jeunes et faibles, car il y en a plusieurs chez

nous qui auraient été plus fortes assurément. Et ne m'allez point dire : « Mais c'est qu'elles ne l'auraient pas voulu ! ». Je vous dis encore une fois que rien ne se fait sans dessein particulier du côté de Dieu ». Il est vrai aussi que, comme elle ne savait pas celles qu'elle y devait amener, elle fit dessein de les tirer au sort, mais, le jour de la Pentecôte qu'elle avait destiné pour ce sujet, comme elle nous le dit, il est croyable qu'à la sainte communion Notre Seigneur lui fit connaître celles qu'il voulait qui y allassent, car le soir, à la récréation, comme nos Soeurs lui demandèrent si elle avait tiré les billets, elle leur répondit en riant : « Non, non, je ne les ai pas tirés ». Là-dessus nos Soeurs lui dirent : « D'où vient donc. ma Mère, car vous nous aviez dit de prier Dieu pour ce... ». Elle leur repartit encore en riant, pour ce et n'acheva pas. Et quelques jours après, étant en particulier avec une de nos Mères à qui elle parlait de cette Maison, elle lui nomma toutes celles qui y devaient venir, qui ont été les mêmes qu'elle y a envoyées. Mais je continue la suite de ce qu'elle nous dit ici sur ce sujet. « Notre Seigneur, poursuivit-elle, choisit ainsi de pauvres petites gens pour ses apôtres ; il faut aussi que vous soyez petites et les plus petites religieuses de Rouen. Quand l'on vous viendra dire des choses, comme il s'en disait l'autre jour au tour, qu'une telle dame abbesse disait que nous n'avions que ses restes, à la bonne heure, dites : « Eh bien il est juste, puisque nous venons les dernières, que nous soyons les dernières partagées ! Et ainsi du reste. Si l'on vous méprise ou se moque de vous, estimez-vous bien heureuses ».

Nous pouvons dire qu'elle nous a dit des merveilles dans cette fondation, car Notre Seigneur lui donnait une si grande abondance de belles pensées et de bons sentiments qu'elle ne pouvait les retenir ; il fallait qu'elle les épanchât au dehors et nous en fît part. De même que vous voyez ces fontaines qui, ayant une trop grande abondance d'eau qu'elles ne peuvent contenir, se déchargent dans quantité de petits canaux qui reçoivent ce qu'elles ont de trop, ainsi notre digne Mère nous communiquait une partie de ses lumières et des faveurs que Notre Seigneur lui faisait, car elle voyait bien qu'elle en avait trop pour elle seule et qu'elle les recevait autant pour nous que pour elle. Il aurait été à souhaiter que nos chères Soeurs qui jouissaient continuellement de son aimable entretien eussent voulu écrire tout ce qu'elles lui entendaient dire qui les ravissait, pouvant assurer que ceci n'est que de petits fragments de ses instructions et du peu que j'en ai pu remarquer en passant, quand je lui allais faire les commissions du tour. La Providence,

78 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 79

m'ayant mise dans cet office, m'a empêchée de jouir du bonheur de nos chères Soeurs de l'entendre si bien parler de Dieu, comme elle faisait dans toutes les conversations qu'elle avait avec elles.

L'on ne peut s'imaginer avec quelle bonté, amour, charité et cordialité elle agissait avec nous. Elle s'était rendue comme un enfant par sa

complaisance et condescendance. Il semblait qu'elle prenait plaisir à faire

tout ce que nous souhaitions, pour nous donner des marques de son affection. C'était en vérité une aimable Mère avec ses bonnes filles.

Jamais nous n'avions eu la consolation de la posséder de la sorte, car,

quoique nous fussions toutes du premier monastère de Paris, les grandes occupations qu'elle y a continuellement l'empêchent de nous donner

cette satisfaction aussi souvent que nous désirons. Cette digne Mère ayant donc fait de sa chambre celle de la Communauté, le froid nous obligeant d'y travailler, nos chères Mères et Soeurs étaient toujours avec elle, jouissant de sa chère présence, qui leur donnait une grande joie.

Enfin, après cinq mois de la possession de notre digne Mère, que nous honorions et affectionnions plus que jamais, il fallut nous résoudre à sa

cruelle séparation. Il semble que Notre Seigneur avait permis qu'elle nous témoignât tant d'amitié pour nous rendre sa perte plus sensible et notre sacrifice plus grand. Mais, pour le bon ordre de cette Maison elle crut devoir en établir une à sa place pour la conduire en son absence, en attendant qu'elle fût en état de faire l'élection d'une Prieure et, depuis quelques mois, elle nous avait fort recommandé de prier Notre Seigneur qu'il manifestât celle qu'il avait destinée pour occuper cette place. Elle-même l'avait beaucoup demandé à Dieu, si bien que, pour cet effet, elle composa une petite oraison pour en prier Notre Seigneur : « Très sainte et très auguste Mère de Dieu, comme vous êtes notre précieuse Mère et que tout notre appui et notre confiance sont en votre bonté, nous vous demandons humblement votre secours, vous suppliant nous faire connaître le choix que Dieu veut faire du lieu de sa demeure et où il lui plaît de poser son trône eucharistique, et qu'il vous plaise aussi, très glorieuse Mère, nous manifester par ces billets celle que vous choisissez pour présider, sous votre autorité, dans cette petite communauté qui vous reconnaît pour sa souveraine et qui veut à jamais dépendre de vous. Bénissez-la, s'il vous plaît, et la préservez de péché ». Elle la fit mettre dans le tabernacle avec les noms des deux religieuses qu'elle en croyait le plus capables, par billet séparé, afin qu'après on les tirât au sort, ce qu'elle fit faire par la chère Mère maîtresse [ Thérèse du Tiercent ], devant le très Saint Sacrement, sans lui dire ce que c'était, étant une de celles sur qui elle avait jeté les yeux pour ce sujet. Mais elle tira la Mère de Sainte Magdelaine [ des Champs ], si bien que notre digne Mère, le mercredi des Cendres, cinq jours avant son départ, fit le chapitre, comme c'est la coutume de la sainte religion, où elle l'établit Sous-Prieure et lui donna le soin de cette Maison.

Elle nous exhorta et encouragea beaucoup à servir Notre Seigneur de notre mieux dans son oeuvre ; qu'il était vrai que nous avions bien à mourir et à sacrifier, mais qu'il saurait bien nous en récompenser, si nous lui étions fidèles. « Mais comme je sais, nous dit-elle, que vous avez besoin de forces, il est juste de vous en donner. C'est pourquoi je permets à celles qui le voudront de communier tous les jours, afin d'en

prendre en Notre Seigneur ». Elle nous consola de son mieux, tant par les belles choses qu'elle nous dit que par les bontés qu'elle nous témoigna, nous sachant toutes si touchées de son départ. Un jour ou deux devant, parlant aux novices, elle leur recommanda de bien pratiquer les points suivants, comme étant très nécessaires pour leur perfection.

1. « Mes Soeurs, leur dit-elle, tâchez de vous établir dans un silence inviolable, qui vous porte à une sainte présence de Dieu et à un profond recueillement.

2. « Une exactitude achevée dans toutes les observances de la Règle, jusqu'aux plus petites et moindres actions qui doivent être faites pour Dieu.

3. « Exercez-vous dans une parfaite obéissance, puisque c'est le chemin assuré pour avancer dans la véritable perfection.

4. « Travaillez à qui sera la plus petite et la plus humble et qui tiendra le moins de place dans l'esprit des créatures, faisant tout votre possible pour vous anéantir dans tout le créé. Demeurez bien persuadées que vous n'êtes que poussière et que des néants qui ne peuvent être trop méprisés et rebutés, et partant, quoiqu'il vous arrive, tant de la part des créatures que de vous-mêmes, croyez que c'est toujours trop peu pour des néants qui ne sont dignes que de mépris. Travaillez à vous défaire de je ne sais quoi de naturel, qui vous fait rechercher toujours d'être aimées et flattées et reçues avec un abord doux et affable.

5. « Une ouverture de coeur très sincère envers votre chère Mère maîtresse, regardant toujours Dieu en elle et vous souvenant que, si vous êtes véritablement humbles et bien disposées, vous trouverez une grande onction de grâce dans ses moindres paroles, quand elle ne vous en dirait qu'une ; je vous réitère donc encore une fois que vous regardiez toujours Dieu en elle et en toutes vos Supérieures ».

Elle ne se contenta pas seulement de nous avoir si bien parlé, elle nous mit en écrit les choses qu'elle crut les plus nécessaires, tant pour l'édification de l'oeuvre de Dieu que pour notre perfection. Elle m'en donna le papier trois jours devant son départ, m'ordonnant de le lire à nos chères Mères et Soeurs quand elle n'y serait plus. Comme c'est une manière de lettre, nous la mettrons avec les autres qu'elle a écrites à cette communauté (58).

Ce qui nous consola un peu dans la grande douleur où nous étions de la perdre, fut les dernières paroles qu'elle nous dit la veille de son départ, nous voyant toutes si affligées, elle-même l'étant beaucoup de nous quitter. Elle nous dit donc : « Il faut que je vous dise pour nos consolations que, comme j'avais grande peine à faire mon sacrifice

(58) Voir dans la deuxième partie, lettre du 28 février 1678.

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pour m'en aller et que je ne savais m'y résoudre, aujourd'hui, dans le moment que j'ai eu communié, j'ai vu que Notre Seigneur vous renfermait toutes dans son Coeur avec son oeuvre. Je vous avoue que cela m'a attendrie et je vois bien des grâces pour vous autres, si vous êtes fidèles ».

DÉPART DE MÈRE MECTILDE : 28 FÉVRIER 1678

Le lendemain, comme elle venait de communier et qu'elle était à la porte pour s'en aller, la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] lui demanda si elle nous avait encore vues dans le coeur de Notre Seigneur. « Oui, lui répondit-elle, je vous ai retrouvées où je vous avais vues hier et dans le coeur de la très sainte Mère de Dieu ; et si je n'avais pas eu crainte de vous attendrir, et moi aussi qui suis beaucoup plus faible que vous autres, je vous aurais encore dit des choses plus consolantes. »

Après nous avoir dit ces dernières paroles, elle se sépara de nous le premier lundi de carême, le 28 février de l'année mille six cent septante huit, et nous laissa dans la douleur que l'on peut juger de son absence. Dieu seul a connu et a été le témoin de notre peine sur ce sujet, qui nous a été plus rude à supporter que toutes les autres que nous avons souffertes dans la suite de cette oeuvre, d'autant plus qu'elle a été accompagnée de certaines circonstances que la prudence m'oblige de tenir sous silence, qui nous l'a rendue plus difficile à soutenir. Mais n'en disons pas davantage sur cette matière, sinon qu'elle a été le commencement de notre crucifixion qui, étant plus intérieure, nous a été aussi plus sensible.

Commençons à faire le récit des traverses que l'on nous a faites et des oppositions que nous avons eues pour tout ce que nous avons voulu entreprendre, qui serait presque incroyable si tout le monde n'en avait été témoin. Après donc une année entière de privation de notre très digne Mère, voyant donc nos ardeurs et nos gémissements pour son retour et le besoin que nous avions de sa présence, remplie du désir de nous contenter et consoler, [ elle ] se résolut à faire un second voyage pour ne nous pas priver plus longtemps de sa présence. Même sa bonté fut si grande qu'elle abandonna des affaires de conséquence qu'elle avait, lesquelles elle espérait être terminées en peu de temps, pour nous donner cette satisfaction, quoiqu'elle fût certaine qu'elle ne ferait aucune chose pour l'avancement de cette oeuvre dans ce voyage-là, ainsi qu'elle le dit à une de nos Mères de Paris en ces termes mêmes : « Ma fille, l'on me presse d'aller à Rouen ; il faut y aller puisqu'on le veut, quoique je sache bien que je n'y ferai encore rien ». Ce qui n'a été que trop véritable, puisqu'elle s'en retourna à Paris comme elle en était venue, sans avoir terminé la moindre chose.

TROISIÈME VOYAGE A ROUEN DE MÈRE MECTILDE : 16 MAI 1679

Sa déférence aux sentiments des autres et sa bonté pour nous, nonobstant la croyance et la certitude qu'elle avait par la lumière qui lui en avait été donnée de Dieu que son voyage serait inutile, la fit partir de Paris le mardi de l'octave de l'Ascension de l'année 1679, le 16 du mois de mai, et arriva à Rouen le jeudi au soir 18 avec Madame la Duchesse d'Aiguillon (59), qui l'avait voulue amener elle-même dans son carrosse. Jugez de notre joie dans une si heureuse possession. Elle nous donna les marques de sa tendresse ordinaire, et nous de notre part de respect et d'affection de vraies Filles envers une si bonne Mère. Elle pensa sur l'heure au moyen de nous donner toutes sortes de contentements. Comme la première chose qu'il fallait faire était les professions des novices, qui avaient plus de leur année accomplie, elle prit résolution de les faire au plus tôt. Pour cet effet, elle en parla à M. Malet, grand vicaire de Mgr l'Archevêque et notre supérieur, qui lui fit une réponse à laquelle l'on ne s'attendait pas, qui était qu'il ne croyait pas que Mgr l'Archevêque (60) le permît que l'on n'eût une maison en propre, qu'il en fallait avoir une pour cela et qu'il saurait de lui sa volonté, à quoi il ne manqua pas. Le dit prélat répondit qu'il ne voulait point que l'on fît les professions que l'on

(59) Marie Thérèse de Vignerod, duchesse d'Aiguillon (1636-1704), cousine de Richelieu. Elle désirait entrer dans notre Institut, mais elle paraît avoir eu un caractère assez fantasque et elle Ine put donner suite à ses projets. Elle fut très généreuse pour notre maison. Elle donna 400 livres à ce voyage ; puis 2.000, en avril 1680, pour faciliter l'achat d'une maison ; enfin 700 livres en plusieurs fois et quelques dons faits à l'occasion de deux séjours au monastère. Cf. Arch. de notre monastère.

(60) François Rouxel de Médavy de Grancey. D'abord évêque de Sées, il succéda à François II de Harlay sur le siège de Rouen en 1670. Il mourut à Mâcon le 2 janvier 1691. Le 29 février 1680, il signait à notre profit l'acte ci-dessous :

François Rouxel de Médavy, par la permission divine et ordination du St Siège Apostolique Archevesque de Rouen, Primat de Normandie, conseiller d'Estai ordinaire, sur ce qui nous a esté remontré par les filles du Sainct Sacrement estant présentement en hospice en la ville de Rouen que par contract

passé pardevant le ler aoust 1676, elles auroient acquis une maison scituée dans la

rue St Vigor paroisse de pour y estre leur establissement fait suivant le consen-

tement de lhostel de l'ad. ville du vingte aoust 1676 qu'elles auroient obtenu en execution des Lettres

patentes de sa Majesté du certifiées ensuite par la cour du Parlement par arrest du

vingt un aoust mil six cent soixante et seize requerant qu'il nous pleust interposer notre authorité pour fonder leur monastère, veu par nous les Lettres patentes et l'arrest donné en conséquence. Nous avons ordonné qu'elles se retireront dans lad. maison qu'elles ont acquis aussitost que lad. maison sera en estat de les recevoir pour leur tenir lieu de monastère en faisant voir la fondation d'un revenu suffisant pour leur nourriture et entretien, pour l'examen duquel revenu nous avons commis le Sr Mallet nostre vicaire général pour en estre le procès verbal et pièces justificatives diceluy mises par copie deuement collationnée en nostre secrétariat, communiqueront aussi les règles et statuts sur lesquels elles auront à vivre pour estre par nous autorisés et observés suivant les Sts Canons, et pouront admettre tant au noviciat qu'à la profession les filles qu'elles jugeront bien appellées pour vivre suivant leurs règles et statuts et garder closture ; seront néantmoins interrogées au préalable par nous ou un de nos vicaires généraux au préalable de leur profession ou par celuy qui par nous sera commis hors de leur maison sur la volonté où elles seront de faire profession pour en estre le procès verbal (illisible) aud. secrétariat avec l'attestation de la présence dud. Sr commis à la profession desd. voeux Laquelle la professe signera avec quatre tesmoins de ceux qui assisteront à lad. profession. L'acte de lad. profession remis en nostre secretariat pour y avoir recours quand il sera besoin et estre enregistré pareillement au registre du monastère et au surplus lesd. Filles du St Sacrement gouvernées par nous et nos successeurs suivant les règles de l'Eglise fait à Paris ce vingt neuf,' febvrier mil six cents quatre vingts.

FRANÇOIS arch. de Rouen

Arch. Mun. G. 1286 Par Monseigneur

82 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 83

n'eût acheté une maison. Notre digne Mère, sachant sa réponse, dit qu'il fallait promptement en avoir une. Jusqu'à ce temps l'on n'y avait point du tout pensé, car l'on croyait la chose si facile que l'on s'attendait à l'avoir du jour au lendemain. Mais il est bien vrai ce que l'on dit, que les pensées des hommes sont bien différentes de celles de Dieu, que souvent eux ils proposent, mais que pour lui il dispose de tout selon ses adorables volontés. C'est ce qui s'est vérifié en cette oeuvre que Dieu a voulu conduire dans la crucifixion, car nous toutes qui avions des ardeurs et impétuosités que tout fût promptement fait, il a bien su les arrêter en mettant obstacle à tous les projets que l'on faisait pour avancer et terminer les affaires. C'est pourquoi il ne faut point regarder cette oeuvre conduite par la main de l'homme mais par celle de Dieu, qui en a disposé selon son plaisir. Notre digne Mère, s'étant donc informée des maisons que l'on pouvait avoir dans la ville, sortit avec quelques-unes de nos Mères pour en aller faire le choix. Elles en virent plusieurs, mais les unes n'étaient pas commodes, ou celles qui l'étaient étaient trop chères ou trop éloignées dans la ville pour attirer des adorateurs au très Saint Sacrement. Quelques mois se passèrent ainsi à toujours aller et venir sans pouvoir rien conclure. Notre digne Mère, voyant donc tant de difficultés, que personne ne voulait se rendre raisonnable pour nous accommoder et que, d'un autre côté, Mgr l'Archevêque persistait toujours à ne vouloir point que l'on fît les professions, touchée de cette conduite, dit qu'il fallait s'en aller et que nous serions mieux reçues en d'autres lieux où l'on nous demandait avec instance, nous disant : « Demain, après que nous aurons prié Dieu, nous tirerons des billets et, selon que le sort échouera, nous verrons si nous nous en irons ou demeurerons ». Elle laissa passer deux ou trois jours sans rien dire, ni faire ce qu'elle avait résolu. Nos Soeurs, qui avaient fort envie de s'en retourner, étant toutes rebutées et dégoutées de rester dans cette ville davantage, prirent la liberté de l'en faire ressouvenir. Mais cette digne Mère, qui sans doute avait connu la volonté du Seigneur, laquelle était qu'il fallait qu'elle soutînt la croix et achevât son oeuvre dans la souffrance, leur répondit dans sa douceur, qu'elles tirassent les billets si elles voulaient, mais que, pour elle, elle n'en ferait rien. Nos Soeurs là-dessus dirent : « D'où vient donc, ma Mère, car c'était votre premier dessein, vous nous l'aviez dit ? ». Mais faisant un petit sourire, elle leur répartit : « Il faut faire ce que le Seigneur veut », sans leur rien dire de plus, et demeura dans le silence, continuant d'aller toujours voir des places et maisons. Nos amis mêmes, qui s'intéressaient pour nous, nous en cherchaient aussi ; chacun faisait du mieux qu'il pouvait sans rien avancer. Un jour pourtant que notre digne Mère était sortie pour ce même sujet et

que le soir elle allait rentrer, M. du Menicosté (61), qui était un de nos plus grands amis et qui nous a rendu tous les services qu'il a pu, dont je crois que Dieu l'a bien récompensé dans la gloire où il est à présent, arriva dans le moment, qui lui dit : « Ma Mère, je crois que j'ai trouvé la maison qu'il vous faut. Si vous voulez la voir le jour qu'il vous plaira, on vous la montrera ». Notre digne Mère lui fit mille remerciements et civilités, lui disant qu'elle ne manquerait pas d'y aller le lendemain, parce qu'il était trop tard pour le présent. Or cette maison était celle de M. Salet (62), qui nous sera à toutes d'heureuse mémoire pour la peine qu'elle nous a donnée. Elle la fut donc voir et la trouva assurément à son gré, aussi bien que nos autres Mères, non tant pour le bâtiment qui est vieux que pour la place qui est belle. On leur fit connaître que la chose était facile à faire, quoique la maison eût appartenu autrefois à des religieux, mais que les créanciers de ce monsieur seraient bien aises qu'on l'achetât et qu'ils y donneraient les mains tant qu'ils pourraient. Comme donc on était en consultation pour prendre ses sûretés pour l'avoir et qu'il semblait que tout s'allait conclure en fort peu de temps, voilà madame la duchesse d'Aiguillon qui s'en était retournée à Paris, qui envoya à notre digne Mère un de ses écuyers, en poste, l'avertir que Mgr l'évêque d'Auch (63), était arrivé à Paris et qu'ayant tout pouvoir sur l'esprit du roi, par son moyen, elle aurait facilement les lettres patentes de Sa Majesté pour établir- « l'hospice » et qu'elle eût à s'en retourner en diligence si elle les voulait avoir, parce que ledit prélat ne devait être que fort peu de temps à son voyage. L'écuyer arriva à Rouen sur les quatre heures du soir, le 22 d'août de la même année 1679, apporter cette nouvelle à notre digne Mère, qui la toucha extrêmement car, quoiqu'elle souhaitait beaucoup l'établissement de « l'hospice », l'état où elle voyait notre Maison, qui demandait sa présence,' ne la pouvait faire résoudre de nous quitter sans avoir terminé l'affaire de M. Salet, que l'on croyait presque faite. Mais comme c'était un conseil d'En-Haut, il fallut bien

(61) Robert Costé du Mesnil, né en avril 1640, fut conseiller au Parlement de Normandie en 1674. En 1675, il épousa Marie Godard de Belbeuf, fille de Jean Baptiste Godard, seigneur d'Omonville, conseiller du Parlement en 1650, et de N. Puchot du Plessis. Leur fils ainé Pierre, conseiller au Parlement en 1695, mourut en 1741. Il avait épousé Catherine Puchot du Plessis, veuve de François Le Cornu de Bimorel. Les Costé du Mesnil étaient originaires de Sainte-Marguerite-sur-Duclair. Leur demeure à Rouen était située rue Beauvoisine, auprès des Pères de l'Oratoire. Les familles Costé et Puchot furent d'insignes bienfaiteurs de notre monastère. Marguerite Fauvel, veuve de M. Puchot, conseiller du roi et maître des comptes, « ayant demeuré 18 ans dans un appartement au dehors de notre maison avec faculté d'y entrer souvent comme bienfaitrice, ... a fait des dons considérables à notre monastère ». Elle fut inhumée dans le caveau des religieuses, le 10 septembre 1712. Cf. Frondeville, op. cit., Les Conseillers, t. IV, p. 409 et 528, et nécrologe de notre monastère.

(62) Alexandre Salet vicaire général de 1675 à sa mort (avril ou août 1681), était conseiller au Parlement de Normandie. Il était propriétaire d'une maison rue Saint-Lô, à peu près en face de la rue Boudin. Cette maison avait appartenu dès 1580 à des religieuses augustines, venues d'Angleterre. Cette communauté, qui avait embrassé le parti de la Ligue, fut supprimée sous le règne d'Henri 1V. 11 est possible que ce soit la maison proposée à Mère Mectilde. Le prieuré de Saint-Lô, appartenant aux religieux augustins, était contigu. Il avait été établi dans les limites de l'hôtel de Beaubec, appartenant aux bénédictines de cette abbaye. Cf. N. Periaux, Dictionnaire des rues et places de Rouen, Rouen, 1870, p. 573 ; Amyot, op. cit., t. I11, p. 229 et sq.

(63) Henri de la Motte Houdancourt, archevêque d'Auch de 1662 à 1684. Il avait été auparavant aumônier de la reine Anne d'Autriche.

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qu'elle s'y soumît, d'autant plus qu'elle voyait qu'il était nécessaire qu'elle se rendît au plus tôt à Paris. Le soir, après complies de ce même jour, elle nous fit toutes appeler à l'infirmerie où elle était, et nous déclara l'ordre de Dieu sur elle d'une manière qui nous 'donna bien à connaître qu'elle était pénétrée de douleur de nous laisser ainsi sans avoir rien fait ; ni même l'élection d'une Prieure que nous lui avions demandée avec instance, la croyant absolument nécessaire pour le bien et bon ordre de cette Maison. Il est vrai que ses paroles nous furent comme un coup de foudre qui nous abattit toutes, car nous demeurâmes sans pouvoir lui répondre et dans une si grande consternation que nous faisions pitié à voir. Elle tâcha de nous consoler de son mieux en nous promettant que son absence ne serait pas longue, qu'elle reviendrait le plus tôt qu'elle pourrait. Mais comme nos coeurs étaient blessés et navrés de douleur, toutes ses tendresses et amitiés ne furent point capables d'adoucir notre douleur ; au contraire, elles ne servaient qu'à l'augmenter, voyant toujours de plus en plus la perte que nous faisions, si bien que quelques-unes de nous furent en même temps ébranlées pour s'en retourner avec elle, ayant une raison assez forte qui nous y obligeait. Jugez ici quelle fut la peine de notre digne Mère, nous voyant dans ce dessein. Comme elle ne voulait point nous contraindre, elle nous disait dans sa douceur : « Mes Soeurs, je ne vous contrains point à demeurer ; si vous voulez retourner, vous pouvez venir ; je ne retiens personne à force ». Mais, quoiqu'elle nous disait cela, il était bien aisé à voir qu'elle appréhendait beaucoup que nous ne quittassions toutes, d'autant plus qu'il n'y avait pas encore une seule professe de la Maison et il aurait fallu en laisser en partie le soin aux novices. Aussi elle ne put s'empêcher, en parlant à une personne en particulier, de lui dire : « Voilà toutes nos -Soeurs qui veulent s'en aller ; jugez ce que nous allons faire et ce que l'on va dire dans le monde, que nous avons commencé la Maison et que nous la quittons. Mais Dieu en fera à sa volonté, je lui abandonne tout ». Je ne doute point aussi que ce ne fut ses saintes prières qui nous donnèrent la force et le courage de surmonter la répugnance et la peine que nous avions à demeurer et qui nous y firent résoudre, car, humainement, elle était trop grande pour passer par-dessus, si Dieu ne nous en avait fait la grâce. Elle tâcha donc de nous encourager de son mieux les unes les autres à soutenir le poids de l'oeuvre du Seigneur, nous promettant son secours et des grâces singulières de sa bonté, et qu'il saurait bien récompenser le sacrifice que nous faisions pour son amour. La veille au soir de son départ, elle nous exhorta encore de nouveau en général à nous donner à Notre Seigneur pour le servir dans cette Maison, chacune selon notre capacité, en nous disant des choses admirables de Dieu. Et nous ayant recommandé singulièrement l'union et donné sa bénédiction, elle nous embrassa toutes, l'une après l'autre, les larmes aux yeux, ce qui nous témoignait bien la peine qu'elle avait de nous quitter. Elle se sépara ainsi de nous le lendemain 26 d'août de la même année 1679, nous

laissant comme elle nous avait trouvées, sans avoir fait la moindre chose qui aurait put adoucir son absence. Je vous donne à penser quelle était notre douleur et l'amertume dont nos coeurs étaient remplis ; c'est ce que je ne puis vous exprimer. Dieu l'a connu, il suffit, et sa seule présence l'a su adoucir, car, selon l'humain, il n'y avait plus de consolation pour nous, étant privées de la présence de cette digne Mère.

La Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] qui était restée à Rouen, tenant toujours la place de notre digne Mère en son absence, poursuivit l'affaire de M. Salet avec tout le soin possible, sans pouvoir rien avancer. D'un autre côté, plusieurs de nos amis nous venaient avertir que nous entreprenions une chose sans fin à laquelle on nous ferait toujours de nouvelles difficultés et même qu'en cas que nous eussions cette maison, que les religieux à qui elle appartenait y pourraient toujours rentrer ; partant, que nous ne nous y pourrions jamais établir solidement. Nous ne manquions point de donner avis à notre digne Mère de tout ce que nous apprenions, afin qu'elle prît ses mesures, car un jour l'on nous venait dire d'une façon et puis un autre jour d'une autre. L'on ne savait à quoi s'arrêter ni qui croire, voyant les sentiments si divers, car les uns nous disaient de l'acheter et les autres ne nous le conseillaient pas. On fut plus d'un an ainsi à poursuivre cette affaire, mais notre digne Mère, voyant qu'elle ne se terminait point, fit parler à Mme de Bernières (64) sur la fin de l'année 1680 pour acheter sa maison. Mais, comme elle en voulait avoir quarante et une mille livres et nous charger encore d'une rente que sa maison doit à l'abbaye de Saint-Ouen, l'on ne put se résoudre à l'acheter. Si bien que notre digne Mère, voyant que l'on ne pouvait s'accommoder avec cette dame, fit demander aux Révérends Pères Minimes (65) s'ils voulaient entrer en composition avec nous pour nous donner la leur, qui était attenante de celle où nous étions logées. Mais ils nous proposèrent de leur donner mille livres de rente foncière, sans vouloir non plus rien diminuer. Nos amis ne nous conseillèrent point de faire une acquisition pareille et de nous charger d'une telle rente.

(64) Peut-être la femme de Philippe Maignart de Bernières, sieur de la Vaupalière. Leur fille, Marie Madeleine, épousa en 1692 Jean Henry d'Ambray, frère de Mère Scholastique d'Ambray, à laquelle Mère Mectilde adressa plusieurs lettres. Cf. Frondeville, op. cit., Les Présidents, t. I, p. 287.

L'hôtel de Bernières était situé en face de l'église Saint-Ouen, près de la rue de la Crosse, actuellement, rue de l'Hôpital.

(65) Fondés par saint François de Paule (1416-1508), ils ne parvinrent à s'établir à Rouen qu'en 1600. Ils bâtirent une chapelle et un monastère près des murailles de l'abbaye de Saint Ouen. Leur principal fondateur, Vincent de Civille, leur donna plusieurs maisons voisines pour agrandir leur monastère. L'église fut dédiée le 4 juillet 1658. Ces religieux possédaient peut-être quelques maisons dans les rues avoisinantes : rue du Maulévrier et rue de la Perle, qui étaient parallèles ou perpendiculaires à la rue des Arsins au XVII(' siècle. C'est ce monastère que notre communauté occupe depuis le 4 mai 1802. Le supérieur ou correcteur était en 1680 : François Guignon, remplacé en 1681 par Alexis Masse, venant du couvent de Dieppe. Arch. Dép. Seine-Mme 38 H.

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Enfin l'on nous vint parler pour le château (66). Plusieurs nous témoignèrent désirer que nous l'eussions. Même madame la marquise de Pierrecour nous fit l'honneur de nous venir voir plusieurs fois pour ce sujet durant le carême de l'année 1681. Mais comme ce n'était pas une affaire d'une personne mais de plusieurs qu'il fallait gagner, la chose ne se pouvait pas faire si promptement que l'on l'eût souhaité. C'est pourquoi, pendant que nous laisserons nos amis s'intéresser dans cette affaire et parler aux uns et aux autres pour voir le moyen d'y réussir, souffrez que je vous prie de jeter vos regards sur la douleur qui affligeait nos coeurs de ce que l'on n'avançait en rien depuis quatre ans que cette oeuvre était commencée et que nous nous voyions comme le premier jour. Nos chères Soeurs étaient dans une consternation que je ne peux vous décrire, et elles avaient besoin de toute la force de la grâce pour soutenir une si longue attente que Dieu, tout bon, ne leur a pas refusée, qui leur donnait moyen d'exercer de très héroïques vertus et une persévérance continuelle dans la prière, car leur coeur était incessamment élevé vers le ciel pour lui demander secours et les lumières nécessaires pour connaître les volontés du Seigneur, afin de les exécuter. Nos chères Soeurs novices (67) faisaient de même et nous édifièrent dans leur

(66) Bâti par Philippe Auguste, en 1205, après la réunion de la Normandie à la France, il s'étendait dans l'espace compris actuellement entre le boulevard de l'Yser, les rues Bouvreuil, du Bailliage et du Moulinet. L'Echiquier y tint ses séances de 1207 à 1507, sauf quelques interruptions. Deux tours ont servi soit de prison à Jeanne d'Arc, soit de lieu pour plusieurs interrogatoires. Par ordre de Henri IV, il devait être détruit après la réduction de la ville en 1594.11 avait alors servi quelques temps aux capucins, puis aux arquebusiers pour y faire leurs exercices. En 1610, Faucon de Ris, premier président au Parlement de Normandie et Morand d'Eterville, trésorier général au Bureau des finances, en achetèrent une partie. Ce terrain étant trop vaste pour ses besoins, le président Faucon en revendit, en 1613, une partie a Joachim de Mathan, conseiller au Parlement, à charge à lui de faire bâtir. Celui-ci fit construire un élégant hôtel Louis XIII en pierres et briques, flanqué de deux tourelles d'angle et décoré de nombreux mascarons sculptés. L'hôtel était entouré d'un beau jardin. A l'époque de notre récit, il était divisé en plusieurs appartements, loués à des personnes de situation assez considérable dans la ville, et qui n'avaient nulle envie de quitter cette belle demeure pour faciliter notre établissement. D'où les obstacles sans nombre qui se rencontrèrent pour l'achat de cette maison. L'une des locataires, Madame de Pierre-court, cependant, se montra plus favorable. Celle-ci, veuve de Paul de Mathan en 1639, s'était remariée avec Louis Jacques le Conte de Nouait, marquis de Pierrecourt. Ses liens avec la famille de Mathan expliquent peut-être son attitude plus conciliante. Cf. Frondeville, « Les Conseillers », op. cit., t. IV, p. 613 et le dossier aimablement communiqué par le chanoine Bernardin de Mathan, ainsi que les photos de l'hôtel, dont il ne reste plus de trace.

(67) Il y avait, à cette date, 9 jeunes filles au noviciat, dont :

Marie Madeleine d'Ambray (Soeur Marie Scholastique de Jésus), fille de Messire Henry Dambray, seigneur de Saint-Crespin, Saint-Honoré de Cent-Acres, du Grand et Petit Théroude et autres lieux, conseiller du Roy en sa cour de Parlement de Normandie, et de Madame Magdeleine de la Place de Fumechon ; née à Rouen, paroisse de Saint-Maclou, en 1660, elle prit l'habit le 7 avril 1680, fit profession le 26 avril 1681 et décéda le 19 février 1713. Son père, qui l'aimait tendrement, n'assista pas à sa prise d'habit et se fit représenter par sa belle-soeur, la présidente Pceier d'Amfreville, et son beau-frère, Claude de la Place Fumechon, seigneur de G rainville, prêtre, conseiller au Parlement. On retrouve les mêmes signatures à l'acte de profession. Bien qu'elle eût apporté des biens considérables au monastère, elle refusa toujours le titre de bienfaitrice et les avantages qui y étaient attachés, recherchant au contraire la pauvreté et l'anéantissement, par amour et imitation de Jésus Christ ; elle importunait ses supérieures pour obtenir les plus bas emplois. Elle fut quinze ans sous-prieure et neuf ans alternativement dépositaire ou céllerière.

Le nécrologe note, aussitôt après le décès de la Mère Scholastique de Jésus, celui, le 3 mars 1714, de Marie Charles Dambray, fille de Henry Dambray, président au Parlement de Normandie, et de dame de Bernières, âgée de 17 ans et demi dont « elle en a passé seize parmy nous en calité de pensionnaire ». Cette jeune fille, morte dans des sentiments de noblesse et de piété admirables, était une nièce de Mère Scholastique de Jésus Dambray. Elle avait été élevée près de sa tante, comme il était assez courant à l'époque. Cf. Archives de notre monastère de Rouen.

persévérance, car nous avions sujet de craindre que tant de contradictions et le retardement de leur profession ne leur donnât lieu de retourner en arrière et de se dégoûter de la sainte religion. Mais, comme elles avaient commencé solidement à se donner à Dieu, sa bonté les stabilia dans la fidélité qu'elles lui devaient, en continuant à faire tout le bien qu'elles pouvaient sans se rebuter du retardement de leur bonheur. Le soutien que leur donnait leur bonne Mère maîtresse [ Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent ] dans leurs peines, par ses paroles et encore plus par ses saints exemples, aidait bien à les fortifier. Mais je laisse à ceux qui feront cette fondation à exalter la maîtresse et les novices, car, pour la Mère maîtresse, qui est à présent Prieure dans cette Maison, tout le monde connaît sa vertu, il ne m'appartient pas de faire son éloge. Sans donc en dire davantage des unes et des autres, je dirai seulement en passant que cette petite Maison était de bonne odeur dans la ville par la régularité et l'exactitude avec laquelle nous vivions, qui édifiait tout le monde. Mais on le fut bien plus quand l'on sut que notre digne Mère, étant tombée malade et ayant quelques affaires d'importance qui demandaient que l'on y agît pour elle, jugea à propos de rappeler à Paris la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] pour lui en confier le soin, si bien qu'elle s'y rendit au plus tôt et partit sur la fin de la première semaine de l'Avent et nous laissa la chère Mère de Sainte Agnès [ Camuset 1 pour présider à sa place.

Quand donc on eut appris dans la ville le départ de la Mère Sous-Prieure et que notre digne Mère nous laissait ainsi, toutes jeunes que nous étions, sur notre bonne foi, sans autre personne pour conduire la Maison qu'une religieuse qui n'était guère plus ancienne que nous, tant de profession que d'âge, et que d'ailleurs l'on savait que nous nous maintenions dans toutes les observances de nos Règles et Constitutions avec la même exactitude que si nous eussions eu nos supérieures avec nous, cela édifia grandement tout le monde, qui ne pouvait assez l'admirer, autant que l'on en fut surpris, singulièrement Madame l'Abbesse de Saint-Amand (68), qui ne savait s'en taire et disait que, quoiqu'elle estimât beaucoup notre Maison avant, que depuis qu'elle avait appris cela, elle l'estimait encore bien davantage. Mais, mon Dieu, il me semble que, quand l'on a une bonne vocation. que le respect que l'on a pour Lui porte assez à la fidélité que l'on lui doit en tout temps, pour remplir ses obligations religieuses, sans qu'il soit besoin d'avoir des supérieures auprès de soi pour y exciter. C'est pourquoi il n'y a pas à s'étonner que nos chères Soeurs, qui l'ont si véritable, se soient toujours si bien maintenues dans leurs devoirs.

(68) Madeleine de Souvré, 1621-1691, d'abord prieure de sa soeur Eleonor de Souvré, (3Œ abbesse) en 1653, puis coadjutrice en 1657, enfin abbesse en 1672. Elle a donné un haut exemple de piété, de douceur et de patience dans son gouvernement ; elle a laissé un grand renom de sainteté. Elle est morte le 8 septembre 1691, à 70 ans, ayant gouverné son abbaye 19 ans et 10 jours.

L'abbaye avait été fondée vers 1030 par Gosselin, vicomte d'Arques, et Emmeline, sa femme. Les abbesses de Saint-Amand avaient le privilège d'accueillir l'archevêque de Rouen lors de sa première entrée solennelle dans sa ville et de lui remettre son anneau pastoral. Cf. Dom Pommeraye, Histoire de l'Abbaye de Saint-Amand de Rouen, Rouen, 1662, p. 69.

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QUATRIÈME VOYAGE DE MÈRE MECTILDE, A ROUEN : 6 AVRIL 1681

Nous fûmes donc ainsi quatre mois seules, pendant lesquels Notre Seigneur nous fit la grâce de rétablir notre digne Mère en santé. Nous sachant dans l'état douloureux où nous étions, pour les affaires où l'on ne voyait point de fin, elle, qui avait un cœur maternel, qui souffrait aussi bien que nous de cette conduite si crucifiante de la Providence, résolut de faire un troisième voyage pour venir elle-même nous consoler par sa présence et tenter toutes les voies possibles pour terminer les affaires. Elle partit donc de Paris le lundi des fêtes de Pâques, le six d'avril de l'année 1681, avec Madame la duchesse d'Aiguillon, qui la voulut encore amener dans son carrosse et qui la fit arrêter à Pontoise. Or, comme dans ce temps elle en était la dame, elle lui fit rendre des honneurs au-delà de tout ce qui se peut dire. Toute la ville vint au devant elle, l'on fit sonner toutes les cloches, jouer les tambours, les trompettes, les violons et tous les autres instruments de musique. Elle fut ainsi conduite à l'église avec Madame la duchesse et menées l'une et l'autre par la main par les principaux messieurs de la ville. Comme je ne sais pas toutes les particularités de cette honorable réception, je n'en dirai pas davantage, laissant à la Mère Anne Loyseau et à la Mère de Sainte Madelaine [ des Champs ], qui eurent le bonheur et la satisfaction d'accompagner notre digne Mère, d'en faire le rapport. Elle prit donc congé de ces messieurs, après leur avoir rendu toutes sortes d'honnêtetés, de civilités, de remerciements, comme vous pouvez bien vous imaginer de son bon coeur, quoiqu'elle se défendît bien de tous ces honneurs, disant que c'était à la Dame à qui ils s'adressaient et non à elle, qui ne les méritait pas. Vous savez ce que son humilité lui fait dire en de pareilles occasions. Comme elle avait eu la bonté de nous avertir du jour de son arrivée, nous en donnâmes avis à nos amis, qui se préparèrent pour aller au-devant d'elle. M. d'Omonville (69), entre les autres, prit promptement la poste pour être le premier. Puisque l'occasion se présente, je ne puis m'empêcher de dire un mot en passant de l'amitié qu'il avait pour notre Maison et singulièrement de son zèle pour parer l'autel du Seigneur, car il n'y épargnait ni ses soins, ni ses peines, ni son argent à nous acheter des fleurs. Il y mettait jusqu'à des six pistoles quand elles étaient chères, ne se souciant point ce qu'elles valaient, pourvu qu'il en eût pour orner [ l'autel ]. La veille des fêtes, il venait lui-même l'accommoder et y passait toute la nuit, comme s'il eût été à nos gages. Cette Maison, assurément, lui doit de la reconnaissance pour le service qu'il lui a rendu avec tant d'affection et est obligée de prier Notre Seigneur qu'il le sanctifie dans l'état où la Providence a permis qu'il se soit engagé. Ce

(69) Jean Baptiste, sieur d'Omonville, écuyer, fils de Jacques d'Omonville, sieur de Belbeuf, maître des comptes en 1617, et de Marguerite de Bois Lévèque, épousa, en 1651, N. Puchot, qui décéda en 1658. Leur fille Marguerite épousa Robert Costé du Mesnil en 1675. Cf. Frondeville, « Les Conseillers » t. IV, p. 234.

bon Monsieur arriva donc à Fleury et rencontra heureusement notre digne Mère. De part et d'autre ce furent de grands compliments. Ce Monsieur, qui a beaucoup de respect pour elle, fut dans une joie qui ne se peut exprimer de l'avoir trouvée ; il ne pouvait assez la lui témoigner. Leurs civilités faites, elles poursuivirent leur chemin, lui, les suivant toujours à cheval, qui donna le mot au cocher pour les faire aller à Belbeuf (70), la terre de Monsieur son frère et le conduisit lui-même. Nos bonnes Mères, qui voyaient qu'on les menait par un chemin qui n'était pas ordinaire, croyaient que le cocher s'était mépris, furent bien étonnées quand elles arrivèrent au lieu et que ce Monsieur les pria de descendre de carrosse pour un peu se délasser en faisant un tour ou deux de jardin, ce qu'il fit avec tant d'honnêteté que notre digne Mère ne put lui refuser. Après, il les fit entrer dans une salle, où il avait fait préparer une collation magnifique ; elles ne purent se dispenser de manger un morceau pour le contenter. Notre digne Mère lui ayant témoigné sa reconnaissance et fait bien des remerciements, elles remontèrent en carrosse et ce monsieur à cheval, qui les accompagna toujours. Mais les voyant proches de notre Maison, il avança en diligence pour nous apprendre leur heureuse venue, dont nous étions bien impatientes, car il était fort tard. Ne sachant point que ce cher Monsieur les avait menées à Belbeuf, nous craignions qu'il ne leur fût arrivé quelque chose de fâcheux sur le chemin ; mais, Dieu merci, notre crainte fut vaine. Le Seigneur qui les avait conduites les gardait aussi et les avait préservées d'accidents, si bien qu'elles arrivèrent toutes en bonne santé. Nous avions préparé notre petite Maison le mieux qu'il nous avait été possible pour bien recevoir cette digne Mère et prié des Messieurs ecclésiastiques de chanter le « Te Deum » à son arrivée, ce qu'ils firent aussitôt qu'ils entendirent les carroses venir. Etant tous avec des surplis, ils allèrent au-devant d'elle lui faire leurs civilités et lui témoigner la joie qu'ils avaient de son heureuse venue, ce que fit le principal de ces messieurs par un petit mot de harangue. Nos Mères étaient accompagnées des dames de nos amis qui avaient été aussi prévenir [ l'arrivée de notre digne Mère ], pour lui faire honneur, dès la côte de Sainte-Catherine (71), où elles l'avaient attendue pour lui offrir leurs carrosses, afin de la ramener plus promptement, sachant bien que leurs chevaux, étant las, ne pouvaient plus aller si vite, ce qu'elles firent avec tant d'honnêteté et d'affection que notre digne Mère ne put se défendre de leur donner nos deux Mères qui les accompagnèrent, ne pouvant, elle, quitter Madame la duchesse d'Aiguillon. Elle entra donc ainsi dans notre pauvre Maison, avec les acclamations et la joie que l'on peut s'imaginer et qu'elle apporte partout où elle va. Après l'avoir tant

(70) Le château actuel fut construit sous la direction de Soufflot entre 1764 et 1785. Au temps de Mère Mectilde, ce n'était qu'une grande maison de campagne appartenant aux Godard de Belbeuf, une famille de parlementaires. Il passa par alliance dans la famille de Mathan. Cf. G. Dubosc, A travers Rouen, Rouen, 1920, p. 210 - 211.

(71) Colline dominant, à l'est, Rouen et la Seine. Un célèbre monastère, fondé en 1030 par Gosselin, vicomte de Rouen, et dédié à la Sainte Trinité, couronna ce mont jusqu'en 1597, où les bâtiments furent rasés par ordre de Henri IV. Cf. Amiot, op. cit., t. Il I, p. 126 - 141.

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désirée et demandée, l'on peut juger du contentement que nous avions de la posséder. Les messieurs ecclésiastiques montèrent à l'église en poursuivant le Te Deum durant que nous la conduisîmes à notre choeur, où elle alla rendre ses hommages au très Saint Sacrement. A la fin du Te Deum, celui qui présidait offrit l'encens à l'autel et ensuite vint à la grille encenser notre digne Mère. Les prières faites, elle alla leur faire ses très humbles remerciements, et ensuite nous la menâmes à sa chambre, où elle nous fit toutes les amitiés que nous pouvions attendre de sa bonté.

Elle songea d'abord aux moyens d'avancer les affaires, mais, voyant qu'on ne pouvait avoir le château si promptement, que même l'on était obligé d'en traiter fort secrètement de peur que les intéressés ne s'y opposassent, comme ils firent dans la suite, elle prit donc résolution, suivant le conseil de personnes considérables qui avaient beaucoup de zèle pour notre établissement, d'acheter une maison, en attendant qu'on pût acquérir [ le château, et ] que dans la suite on la revendrait bien. Mgr l'archevêque, persistant toujours que l'on ne fît point les professions que l'on n'en eût une en propre pour nous stabilier, il fallait, pour en obtenir la permission, l'avoir en diligence. Un monsieur de nos amis nous offrit la sienne ; notre digne Mère l'accepta et, sans retardement, on fit affaire avec lui. Je ne nomme ni le monsieur ni la maison, et n'en dis rien de plus, m'ayant fait supprimer toutes les particularités que j'en avais écrites. Le monsieur à qui elle appartenait ayant souhaité que la chose fût secrète, de crainte que dans la suite sa famille n'en fût inquiétée, sachant que nous ne la voulions pas garder, n'étant pas propre pour un monastère, nous ne l'occupâmes point et nous restâmes toujours à celle où nous étions jusqu'à ce que nous fussions au château (72). C'était seulement pour contenter le prélat que nous fîmes l'achat de cette maison, et obtenir de lui ce que nous souhaitions. La Providence nous y aida par la mort de M. Malet. un de ses grands-vicaires et notre supérieur, qui était le plus opposé aux professions des novices. Aussitôt que notre digne Mère eut appris que Dieu en avait disposé, elle pensa à avoir un autre supérieur. On lui conseilla de•faire choix de M. l'abbé de Fieux (73), que Mgr l'archevêque aimait et consi-

(72) Cette maison appartenait à M. d'Ambray, père de Mère Scholastique de Jésus. Elle fut achetée au nom du Président d'Amfreville, beau-frère de M. d'Ambray, pour la somme de 23.000 livres et revendue en 1686 pour payer l'achat du château. Cf. Annales de notre monastère.

(73) Etienne de Fieux, licencié en décrets, prieur de Saint-Avertin, de Saint-Germain-en-Ay, au diocèse de Coutances, et de Beaulieu (arr. Rouen, cant. Darnétal), abbé commendataire de Bellozanne (arr. Neufchâtel, cant. Gournay) sur résignation de son frère, Jacques, évêque de Toul en 1677. Curé de Saint-Eloi de Rouen (1654-1666), de Saint-Laurent de Rouen (1666), chanoine de Rouen, archidiacre du Petit-Caux (1660), du Vexin français (1665), vicaire général du chapitre « sede vacante » après le transfert de François II de Harlay au siège de Paris (1671), vicaire général de Rouxel de Médavy le 9 juin 1675, puis de Colbert le 16 février 1691, official de 1676 à 1690, il décéda le 21 novembre 1694 en sa maison, rue Noble (actuellement rue Orbe), et fut inhumé en la chapelle Saint-Pierre-et-Saint-Paul de la cathédrale. Il avait été prince du Puy de la Conception en 1673. (Renseignements aimablement fournis par M. l'abbé A. Fourré et Arch. Dép. Seine-Maritime, G. (no III), introduction).

La narratrice fait ici une erreur. Etienne de Fieux ne fut pas évêque de Toul, mais ce fut son frère, Jacques de Fieux.

dérait beaucoup, étant un homme de mérite, de qualité et un de ses grands-vicaires, qui dans la suite a été évêque de Toul. Elle le fit donc demander au prélat, qui nous l'accorda volontiers, et notre digne Mère, sachant qu'il avait tout pouvoir sur l'esprit de Mgr l'archevêque, le supplia qu'étant ses filles, il eût la bonté de s'intéresser à notre établissement et faire son possible pour nous obtenir de Sa grandeur la permission de faire les professions, ayant une maison en propre, quoiqu'on ne pût pas y aller pour le présent. M. de G rainvill e, conseiller ecclésiastique, était un de nos plus intimes amis. Il nous a toujours témoigné mille bontés et nous le regardions comme le père de cette Maison, nous ayant même procuré Mile sa nièce pour être religieuse [ soeur Scholastique de Jésus d'Ambray, laquelle ] nous donna 30 mille livres pour sa dot, ce qui nous aida à avoir notre Maison. Notre digne Mère ne pouvait assez admirer la Providence, qui nous donnait le secours dont nous avions tant besoin. Ce bon monsieur donc, grand serviteur de Dieu, avec Madame la duchesse d'Aiguillon, se joignirent avec M. l'abbé de Fieux pour solliciter Mgr l'archevêque à nous être favorable, en nous accordant ce que nous lui demandions. Ils s'y prirent d'une si bonne manière et lui firent entendre les choses si bien qu'il se laissa gagner et nous donna sa permission, qu'il y avait si longtemps que nous souhaitions et attendions. M. l'abbé de Fieux eut tant de bonté que, dans le moment qu'il l'eut obtenue, quoiqu'il fût huit heures du soir, il vint lui-même nous en apporter la nouvelle. C'était un miracle, car le dit seigneur était si ferme dans sa pensée que, depuis le temps qu'on l'en avait sollicité, il n'y avait voulu entendre en aucune façon. Ce que l'on attribua à toutes les prières que l'on avait faites à cette intention et au secours particulier de Saint François de Paule (74), à qui l'on avait fait plusieurs neuvaines, cette permission nous ayant été donnée le jour qu'on célébrait sa fête, qui avait été remise après l'octave de Pâques.

(74) Saint François de Paule (1416-1507) naquit à Paola, au diocèse de Cosenza, en Calabre. Dès l'âge de 14 ans, il se retira dans une caverne creusée dans le roc, pour y mener la vie érémitique. Ses vertus et ses miracles lui attirèrent des disciples. En 1464, il avait déjà fondé quatre couvents. Son oeuvre fut reconnue par le Pape Paul II, puis par son successeur Sixte IV, le 23 mai 1479. Appelé en France par Louis XI, il aida le roi à bien mourir, et fonda 28 nouveaux couvents dans toute l'Europe. La dernière rédaction et approbation de sa Règle date de 1506. Les ermites prirent alors le nom de Minimes et firent un quatrième voeu, celui de pratiquer un carême perpétuel. François mourut au Plessis-lès-Tours, le 2 avril 1507, âgé de 91 ans. Les très nombreuses grâces obtenues par son intercession le firent canoniser dès le 12 mai 1519 par Léon X. Ce fut longtemps un saint très populaire. Cf. W. Schamoni, Le vrai visage des saints, Paris 1955, p. 109.

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PREMIÈRES PROFESSIONS : AVRIL. MAI 1681

ÉLECTION DE LA PREMIÈRE PRIEURE : 29 MAI 1681

Notre digne Mère, sans retardement, disposa les novices pour recevoir la grâce qu'elles attendaient depuis si longtemps. La première profession fut le dimanche en suivant, 20 avril. Les autres (75) suivirent l'une après l'autre, selon leurs prises d'habit. Les professions faites, notre digne Mère pensa à procéder à l'élection d'une Prieure, qu'il y avait quatre ans que nous désirions, ce qu'elle exécuta le jeudi dans l'octave de la Pentecôte, 29 mai 1681. Le sort tomba heureusement sur la Révérende Mère de Sainte Thérèse [ de Ruellan du Tiercent ], maîtresse des novices, bien digne d'occuper une telle place, car il ne fallait pas moins que sa vertu, sa profonde humilité jointe à sa douceur, sa patience et sa grande égalité, pour porter une croix aussi rude que celle que Dieu lui préparait, par la manière crucifiante dont il voulait conduire cette Maison. Elle l'a cependant soutenue avec une édification entière de tout le monde et singulièrement de ses Filles, qui ne la pouvaient assez admirer, sans que jamais elle ait formé la moindre petite parole de plainte pour témoigner sa peine et la fatigue qu'elle avait dans les affaires, qu'elle a faites longtemps presque toute seule. Un jour seulement qu'elle y était fort embarrassée, ne sachant presque, comme l'on dit, où donner de la tête, tant elle était occupée au parloir et à écrire, une Soeur converse, qui avait bien du travail et en était toute accablée, la vint trouver à sa chambre et

(75) Professions : 20 avril 1681, Marie de Saint Benoist Le Normant, voir note 25, 2eme partie ; 23 avril, Marie Anne du Saint Sacrement Morin, voir note 25, 2eme partie ; 26 avril, Marie Magdeleine Scholastique de Jésus Dambray, voir note 67, lere partie ; 30 avril, Marie Anne Scholastique du Flamel, voir note 31, 2eme partie ; 3 mai, Marie de Sainte Geneviève Denest, voir note 25, 2eme partie ; 24 mai, Marie Magdeleine Thérèse de Jésus Le Gros ; et 2 septembre, Marie Elisabeth Benoite de la Passion Maunoury.

Madeleine (Soeur Marie Magdeleine Thérèse de Jésus), « fille de M. Le Gros, conseiller du roy au bailliage de Rouen, et de Mademoiselle Catherine Lysoré ». Elle naquit à Rouen, paroisse Saint-Vigor, en 1656, prit l'habit le 10 décembre 1679, fit profession le 24 mai 1681 et décéda le 29 septembre 1731. Elle fut longtemps sacristine « l'autel ne fut jamais si orné que de son temps », dit le nécrologe de notre monastère.

le 29 septembre 1731. Elle fut longtemps sacristine « l'autel ne fut jamais si orné que de son temps », dit le nécrologe de notre monastère.

Elisabeth (Soeur Marie Elisabeth Benoite de la Passion), «fille de Jean-Baptiste Manory et de Marie Facier, née à Paris, paroisse Saint-Barthélemy ». Elle fit profession le 2 septembre 1681 et partit avec le premier groupe des religieuses envoyées à Varsovie par Mère Mectilde (voir note 80, 2ème partie). On relève le nom d'un Jacques Manoury (ou Mannoury), vicomte de Folleville en 1660, et conseiller avocat du grenier à sel de Bernay (Eure) en 1676, dans G. d'Arundel de Condé, Dictionnaire des annoblis normands, Rouen, 1975, p. 766.Vêtures : 7 juin 1681, Marie Gertrude du Saint Sacrement Herbaut ; 29 août, Marie Angélique Aymée Mecthilde du Saint Sacrement de la Tour.

Claude (Soeur Marie Gertrude du Saint Sacrement), fille du sieur Jean Herbaut et de Dame Marguerite de la Croix, naquit à Paris, paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois. Elle prit l'habit le 7 juin 1681, fit profession le 24 août 1682 et décéda le 4 février 1732. Elle fut première chantre pendant plus de 20 ans, « ayant eu jusqu'à 2 jours avant que de mourir, la plus belle voix qu'on pût entendre ». Presque paralysée les trois dernières années de sa vie, elle se faisait porter au choeur, où elle passait presque toutes ses journées. Elle mourut brusquement le 4 février, à 12 heures, alors qu'elle se préparait à recevoir l'extrême-onction dans l'après-midi. Cf. Nécrologe du monastère de Rouen.

Angélique-Aymée (Soeur Marie Angélique Aymée Mecthilde du Saint Sacrement), fille de Guillaume de la Tour et de Marie de Caux, née à Rouen, paroisse Saint-Maclou, prit l'habit le 29 août 1681 et fit profession le 13 novembre 1682. Elle alla au monastère de Dreux en 1719, à la demande de l'évêque de Chartres, avec la Mère de Saint Placide Cuiller. Cf. Archives du monastère de Rouen.

lui dit : « Mon Dieu, ma Mère, faudra-t-il être toujours ainsi dans l'embarras et le tracas ? Que je suis dégoûtée de la vie ». Elle lui Eépondit dans une grande douceur : « Ma Soeur, il ne faut point vous lasser. Eh bien, vous êtes les servantes et épouses de Jésus Christ, et moi je suis la servante des affaires de la Maison ; chacune dans nos conditions nous avons de la peine, mais il la faut soutenir jusqu'au bout dans l'ordre de Dieu ». Nous pouvons bien dire que visiblement Notre Seigneur lui-même la soutenait et fortifiait, car, avec sa complexion délicate, humainement elle n'y pouvait résister. Il est vrai que, dans la suite du temps, elle changea tellement que nous croyions qu'elle tomberait malade; mais Notre Seigneur l'en préserva par sa bonté.

Mais permettez-moi que je vous fasse le récit d'une action qu'elle fit en une rencontre, qui fut admirée de toutes nos Soeurs. Elles m'ont prié de l'écrire ; c'est pourquoi je vais la mettre ici. Vous saurez donc qu'une de nos jeunes Soeurs, professe du noviciat, était allée à sa chambre reporter un livre et un cornet [ encrier ]. Chemin faisant on l'appela pour aller en un autre lieu, où on l'attendait ; elle, qui est fort vive et active de son naturel, voulut poser sur une boîte, qu'elle trouva en rencontre, son livre et son cornet ; mais ce fut avec un si grand empressement, qu'au lieu de mettre le cornet dessus, elle le jeta en bas et renversa, tant l'encre qui était dedans que le coton. Comme on l'appelait assez vite pour lui parler, elle n'eut pas le loisir de le ramasser. Dans le même moment, elle entendit une personne venir. Comme elle était baissée, elle ne vit point qui c'était, et croyant parler à une des ses compagnes du noviciat, elle lui dit tout en courant : « Ma Soeur, je vous prie de ramasser notre cornet et notre encre, que j'ai laissé tomber », et s'en alla là-dessus. Comme ce n'était qu'un mot qu'on avait à lui dire, elle revint aussitôt sur ses pas. Mais elle fut bien surprise, car, croyant trouver sa Soeur qui lui rendait le service qu'elle lui avait demandé, elle aperçut notre Révérende Mère [ Prieure, Françoise de Sainte Thérèse ], qui était à bas, toute courbée en terre, qui lui ramassait son coton et encre comme elle pouvait et l'accommodait dans son cornet. Cette pauvre fille se jeta à ses pieds toute honteuse, lui demandant pardon de la peine qu'elle lui avait donnée, et qu'elle ne croyait pas parler à elle. Elle lui répondit dans sa douceur, avec sa petite mine riante, la faisant relever : « Vous n'avez pas fait de mal, ma Soeur ; il n'y a pai de quoi me demander pardon. Je suis bien aise de vous avoir rendu ce service ». Voilà comme dans toutes les rencontres son humilité la fait agir. Elle est toujours la première à toutes les actions les plus basses et abjectes, à balayer, à coudre le linge sale, à plier le blanc, à servir les malades, à porter le bois l'hiver pour nous faire chauffer, aussi bien que l'été pour le ranger. Mais comme je ne dis ces choses que par rencontre, seulement en passant, et que je ne prétends pas faire le rapport de ses vertus, laissons-la les pratiquer en les admirant et imitant si nous pouvons.

Son élection étant faite, il n'y avait plus donc que l'achat de la maison à

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faire. C'est à quoi l'on travaillait incessamment : l'on était toujours à poursuivre le château. Nos Soeurs, qui avaient un grand désir de l'avoir, s'adressèrent à la très sainte Mère de Dieu. Pour cet effet, elles commencèrent la dévotion de la réparation à l'Immaculée Conception, tous les huitièmes jours de chaque mois pendant la sainte Messe, avec la sainte communion en son honneur (76), ce que l'on a depuis toujours continué dans cette Maison, que je ne doute pas qui n'ait forcé le ciel à exaucer leur demande en faisant réussir la chose miraculeusement et dans un temps où l'on n'y pensait plus, comme la suite l'a fait voir. Mais nous n'en sommes pas encore là, poursuivons ce que nous avons commencé.

Enfin, après avoir pris toutes ses mesures, M. de Mathan (77) étant à Rouen, pour faire la chose plus secrètement, Mme la duchesse d'Aiguillon avec M. de Grainville, le Père de Roncherolle et lui, s'assemblèrent l'après-midi chez les Pères de l'Oratoire (78). Mme d'Aiguillon, avec M. de Grainville, ne faisaient qu'aller et venir de leur maison à la nôtre pour porter les paroles de part et d'autre, tant au dit M. de Mathan qu'à nos Mères, qui demeurèrent une partie de la journée au parloir pour ce sujet. Après avoir de nouveau encore bien considéré toutes choses et ce qui se pouvait faire de mieux, [ nos Mères ] donnèrent leur parole à monsieur [ de Mathan ], par les personnes ci-devant nommées, pour avoir sa maison. Celles-ci en firent la dernière conclusion et la résolution prise en même temps d'en dresser le contrat sans retardement, ce que l'on projeta de faire dès le lendemain matin. Aussitôt l'affaire arrêtée, ils vinrent en diligence en apporter la nouvelle sur les trois heures et demie à nos Mères, qui en eurent une grande joie. Le soir, après complies,

(76) Le Saint jour de l'Assomption de l'auguste Mère de Dieu, 15 août 1681, [ Mère Mectilde ] présentant à la sacrée Mère de Dieu toute la Communauté, chacune en particulier, pour demander ce qu'elles avaient besoin pour leur perfection l'on nous a fait entendre qu'elles n'avaient besoin que d'être fidèles à la grâce de victime, qui était répandue dans tout l'Institut, pour toutes celles qui l'ont professé et c'est de cette grâce qu'elles rendront compte et seront jugées au dernier moment qu'elles sortiront de cette vie. Nous pouvons assurer que ce n'est pas une imagination, ni une exagération, mais une vérité très solide, que toutes les Religieuses de l'Institut connaîtront à l'heure de leur mort. La Sacrée Mère de Dieu a fait entendre qu'elle même avait été toute sa sainte vie une Victime, par conformité à Son divin Fils. Prions-là humblement et ardemment qu'elle nous donne la grâce de fidélité à cet état, qui renferme toute la sainteté que nous devons désirer.

ne 1988 - Archives du monastère de Rouen (autographe).

(77) Pierre, seigneur de Mathan et de Longvillers (1590-1651), marié à Caen le 6 juin 1640 à Marie du Haut Laudel, qui mourut en 1672 à 55 ans. Il en eut une fille et un fils, Joachim, dont il est parlé ici. Cf. Frondeville, Les Conseillers, op. cit., t. I V, p. 608.

(78) Etablis à Rouen en 1616, d'abord rue des Faulx, sur la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen, dans une maison appartenant à Jean Maignart de Bernières, puis, sur celle de Saint-Laurent, dans une chapelle dépendant de l'hôpital du Roi (rue de l'Hôpital et rue des Arsins) et donnant rue Beauvoisine. Ils commencèrent à construire en 1659, lorsque tous les anciens bâtiments de l'hôpital leur furent donnés. Dès 1636, l'archevêque François ler de Harlay, invitait le Père Lejeune, l'Aveugle, à prêcher à la cathédrale, et c'est le Père Le Boux, futur évêque de Périgueux, qui, le 4 avril 1653, prononçait l'oraison funèbre de l'archevêque défunt. La duchesse de Longueville, dont le mari était alors gouverneur de Normandie, protégeait les Oratoriens. Parmi les donateurs, nous relevons : Louis Dufour, curé de Saint-Maclou ; Philippe Maignart, sieur de Bernières, abbé ; Charles Puchot, conseiller au Parlement. Lors de l'essai de l'agrégation du monastère de Notre-Dame de Liesse, de Paris, à notre Institut (1686-1687), il est question d'un Père de Roncherolles, de l'Oratoire. Il est possible que ce soit le même religieux, qui semble avoir été fort attaché aux intérêts de nos monastères. Cf. E. Montier, l'Oratoire à Rouen, in l'Oratoire de France, n° 30,1938, p. 175 - 180.

nous autres qui ne le savions pas encore, notre digne Mère qui en était dans un grand contentement, nous envoya toutes appeler et nous fit assembler à sa chambre où étant, elle nous dit avec sa mine riante et agréable : « Mes Soeurs, vous allez être bien surprises de ce que je vais vous apprendre : c'est qu'enfin nous avons le château. Nos amis s'y sont employés avec tant d'affection et de vigueur pour nous le faire avoir, qu'on l'a arrêté cette après-midi, et demain, sur les neuf heures du matin, on nous apportera le contrat à signer ». Nous en devons bien rendre grâce à Dieu et à sa très sainte Mère ; c'est un effet de son secours, ayant fait réussir l'affaire dans l'octave de sa triomphante Assomption. Mais entre-cy et demain, offrez à Notre Seigneur toutes vos prières et la sainte communion pour le prier que tout soit pour sa plus grande gloire ». Il ne faut pas demander si nos Soeurs eurent de la joie ; chacune bénissait Dieu du mieux qu'elle pouvait. Mais, hélas, leur joie ne fut pas de longue durée ; la Providence la fit bien arrêter par sa divine conduite. Le lendemain on fut toute la matinée à attendre les messieurs qui avaient promis qu'ils ne manqueraient pas de venir apporter le contrat à signer. La matinée passa ainsi, sans que personne vint ; l'après-dîner de même. Notre digne Mère dit : « Assurément, il faut que l'affaire soit sue et que l'on y mette empêchement ». Elle ne disait que trop vrai, car, sur les six heures du soir, un sergent vint nous apporter un exploit, par lequel M. le premier Président [ Claude Petiot ] et les Messieurs de Ville nous faisaient défense de nous établir en ce lieu, qu'il y avait d'autres maisons dans la ville où nous mettre, sans prendre celle-là. Tous ces messieurs étaient en rumeur contre nous, particulièrement les intéressés qui l'occupaient. Un renversement si peu attendu surprit beaucoup notre digne Mère, quoique soumise à l'ordre de Dieu et adorant sa Providence, qui le permettait ainsi. Elle ne laissa pas d'en être touchée sensiblement, d'autant plus qu'elle voyait nos Soeurs qui en étaient toutes affligées. Elle dit pourtant en cette occasion, à ce que quelques-unes de nos Soeurs remarquèrent : « Quand Notre Seigneur la voudra avoir, il saura bien lever les oppositions. Il en enverra quelqu'un en purgatoire, et les autres s'adouciront et se rendront plus raisonnables » ; ce qui est arrivé de même qu'elle l'avait prédit. Elle fit dire à quelques messieurs de nos amis que, puisque l'on nous faisait tant d'obstacles, qu'elle allait s'en retourner avec ses religieuses et quitterait la ville. Ce que ces messieurs entendant, répondirent qu'elle se gardât bien de faire cela, d'autant qu'ils ne le souffriraient pas et les arrêteraient en chemin. Mais, sans perdre plus de temps, il fallait vitement voir à une autre maison. Après avoir encore été voir bien des places et consulté de quel côté on se mettrait, on conseilla à notre digne Mère de s'arrêter à M. Salet, parce que, ayant sa maison, nous ne ferions peine à personne, que l'on ne s'y opposerait point, au contraire, que l'on souhaitait que nous l'achetassions. Notre digne Mère suivit ce conseil et l'on travailla plus que jamais à faire réussir la chose. L'on écrivit aux religieux, l'on fit

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parler aux créanciers. Enfin, après avoir pris toutes les sûretés que l'on croyait nécessaires et que l'on eut donné parole de part et d'autre, l'on fit le contrat pour conclure l'affaire. Le contrat fait, il s'élèva de nouvelles difficultés ; il fallut encore rompre. Notre digne Mère ne savait plus que faire et où aller, car les uns lui disaient d'une façon et les autres d'une autre, si bien qu'elle ne savait qui contenter et, d'un autre côté, nos Mères de Paris la redemandaient à force. Elle se voyait bien nécessaire ici et bien autant à Paris. Son coeur ainsi partagé souffrait ce qui ne se peut concevoir. Une fois, en parlant à une de nous, qui la trouva dans le réfectoire, se promenant outrée de douleur, elle lui dit les larmes aux yeux : « Hé ! mon Dieu, que faut-il faire ? Resterai-je ? M'en irai-je ? Oh ! que je souffre ! ». Après, elle se reprit et dit : « Oh non ! je ne souffre rien, ce sont nos Soeurs qui souffrent, ce n'est pas moi. Mais mon Dieu sait que je fais tout ce que je peux pour satisfaire les unes et les autres, et je ne le puis ; il faut croire que c'est qu'il prend plaisir à les voir souffrir ».

Madame la duchesse d'Aiguillon, qui faisait aussi de son côté tout ce qu'elle pouvait pour nous avoir une maison, allant parler aux uns et aux autres, s'avisa, sans rien dire à personne, d'aller trouver les Révérends Pères Minimes pour avoir la leur. Elle leur parla si fortement qu'elle les fit résoudre de nous la vendre, en cas que leur Général ne s'y opposerait point, mais à condition d'avoir mille livres de rente et encore quelque argent comptant. La chose était assurément surchargeante, et personne n'aurait conseillé une pareille affaire ; mais la dame zélée, comme tout le monde la connaît, s'engagea à payer tous les ans la somme ci-dessus et tira un papier de consentement de tous les religieux, qu'elle leur fit signer. Ensuite elle nous l'apporta pour nous en faire faire autant, ce qui nous surprit toutes, car nous n'en avions point entendu parler. Il fallait encore tenir la chose secrète, pour éviter l'opposition de ceux qui y demeuraient, ce que nous ne laissâmes pas d'avoir quand elle fut déclarée. Notre digne Mère, ayant fait tout ce qu'elle avait pu faire pour avancer les affaires et ne pouvant rien faire davantage, s'en retourna à Paris, où l'on la redemandait toujours de plus en plus. Je ne vous dis rien de notre douleur, qui était extrême ; j'en ai déjà parlé dans ses autres voyages. C'est pourquoi il ne faut point faire de répétitions. Disons seulement en passant, que ce sofit des sacrifices qui coûtent autant que la vie. La mort serait plus agréable que de telles séparations, qui sont cruelles à la nature et dures au coeur qui aime, puisqu'elles lui ravissent ce qu'il affectionne le plus. Elle partit donc le vendredi cinquième de septembre, à trois heures après-midi de l'année 1681, espérant qu'étant à Paris, elle ferait parler au Général des Pères Minimes, qui y était pour lors, pour avoir leur maison ; à quoi elle ne manqua pas. Mais il fit tant de difficultés et demanda tant d'assurances pour la rente qu'ils voulaient, que, voyant que l'on ne pouvait s'accommoder avec eux, on rompit l'affaire. Celle-ci rompue, on retourna à Mme de Bernières, qui abso-

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lument n'en voulut rien rabattre des quarante-et-une mille livres, qu'elle avait déjà demandées pour sa maison. On eut beau marchander, elle demeura toujours ferme, sans vouloir rien diminuer. Ce que voyant, nos Mères, pour mettre fin à tant de retardement, donnèrent leur parole à la dite dame pour l'acheter, laquelle aussitôt en fit faire le contrat, qu'elle apporta voir à notre Révérende Mère [ Françoise de Sainte Thérèse ], laquelle la pria de souffrir qu'on en fît une copie pour le faire examiner par des gens d'affaires. Pour cet effet, elle l'envoya à Paris à notre digne Mère, qui le donna à voir à des personnes considérables et bien entendues dans ces sortes de choses, qui trouvèrent que plusieurs articles n'étaient point comme il fallait, ni les clauses en bonne forme ; que la dame nous liait bien, mais que, pour elle, elle ne se liait pas ; que l'on ne pouvait nous conseiller de faire une acquisition si chère. Ce que nos Mères entendant, dirent qu'il fallait donc chercher autre part.

Notre digne Mère fit parler à M. Thomas pour avoir la sienne. Mais l'on ne put encore, la surfaisant trop et l'ayant louée pour neuf ans. Nos Mères, ne sachant donc plus de quel côté tourner, les créanciers de M. Salet vinrent prier avec instance qu'on reprît sa maison, qu'ils feraient toutes diligences pour avancer les affaires. Ils dirent si bien, qu'à les entendre, l'on croyait que, pour cette fois, on l'allait avoir tout de bon et dans peu. Mais, Dieu ! ils nous trompèrent bien, car ils nous tinrent depuis la fin de l'année 1681 jusqu'au mois de juillet de l'année 1683, sans rien avancer ; si bien que l'on fut obligé de les quitter pour la troisième fois. Jugez quel exercice de patience ils nous ont donné. Un jour, tout était presque fait ; le lendemain, tout était renversé ; il fallait recommencer de nouveau. Aujourd'hui, c'était d'une façon ; demain, c'était d'une autre, nous promettant toujours que tout s'allait faire, et cependant rien ne se faisait, ni ne s'est fait, comme vous avez vu, nonobstant une si longue attente. De vous dire l'état pitoyable où étaient nos chères Soeurs pendant tout ce temps, je n'ai point de terme assez fort pour vous l'exprimer. Je crois qu'elles auraient touché les coeurs les plus durs et les tigres même. L'on peut dire que le Seigneur les faisait mourir à petit feu, tant par la peine de l'esprit que par la langueur du corps. L'air nous manquait, étant dans une maison étouffée, où il n'y avait, il faut dire, point de jardin, car celui qui y était était si petit que l'on ne pouvait pas s'y promener et, étant entouré de maisons, il n'y avait presque point d'air, si bien que, lorsque nous en voulions un peu respirer, nous montions au grenier et nous mettions aux fenêtres. Ce lieu était notre promenade, quoique guère agréable, car, dans les grandes chaleurs, il était comme une étuve : on n'y pouvait durer. Ce manque d'air nous rendit toutes malades. Il n'y en avait presque pas une en santé. Toutes pourtant, par leur ferveur, traînaient leur pauvre corps comme elles pouvaient aux observances, qui n'ont jamais désisté un moment, ni l'adoration perpétuelle, tant de nuit que de jour, quelque incommodé qu'on ait été, car le Seigneur nous fortifiait dans notre faiblesse et nous

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donnait du courage dans notre abattement. Sa bonté nous a pourtant toutes préservées de grandes maladies, car personne n'a alité, que quelques jours en passant. C'est ce qui faisait l'admiration de tout le monde, de voir comme nous pouvions subsister en ce lieu sans malades, là où nous devions humainement toutes mourir, pour l'incommodité que nous y avions. M. notre Supérieur [ M. de Fieux ], voyant que nos affaires n'avançaient pas, fut obligé de nous ordonner d'aller de fois à autre prendre l'air dans quelque jardin de nos amies, car nos chères Soeurs étaient si mal, qu'elles ne savaient plus y résister. Ce que nous fîmes et qui nous donna quelque soulagement. M. de Grainville, le plus intime de nos amis, à qui toute cette Maison a une obligation très grande pour les soins et les peines qu'il a pris pour son établissement, et qu'il y prend encore tous les jours, n'épargnant rien pour lui témoigner son affection dans toutes les occasions où nous avons besoin de son service, comme c'est un digne serviteur de Dieu, sa mémoire doit être éternelle dans cette Maison, ce bon Monsieur, qui avait envie de nous donner un fond pour une victime perpétuelle pour lui, eut donc la bonté de nous acheter pour ce sujet une petite maison fort jolie (79), où il y avait un assez beau jardin pour que nous eussions la liberté d'y aller quand nous voudrions. Si bien que notre Révérende Mère nous y envoyait les unes après les autres y prendre l'air et nous y divertir innocemment. Comme il nous l'avait donnée en partie pour nous faciliter le moyen de nous y établir si nous ne trouvions pas mieux, quand il a vu que nous avions le château, il l'a retirée pour lui, et a mieux aimé nous donner de l'argent comptant pour aider à payer le château ; ce qui nous a fait plus de plaisir assurément. Mais il n'est pas encore temps d'en parler ; suivons le reste en vous disant qu'avec toutes les incommodités que nous avions dans notre petite maison, nous en eûmes encore une, qui ne nous fut pas moins pénible que les autres : c'est que notre bonne Soeur de Saint Joseph, qui de son naturel aimait fort les bêtes, nous avait fait venir une quantité de poules qui nous ont servi durant cinq ou six années d'exercice de patience. Comme nous n'avions pas de lieux où les mettre éloignées de nous, elles étaient dans la cour qui entourait notre maison, si bien que, de quelque côté que nous allions, il nous fallait les entendre crier. Il est vrai que nous avons cru que les démons les y excitaient, aussi bien qu'à chanter durant la sainte Messe, l'office divin, les sermons, les saluts du très Saint Sacrement et l'oraison. Elles faisaient une vie si terrible, que l'on ne s'entendait point, tant dans notre choeur que dans l'église, que tout le monde en était distrait. L'on ne pouvait prier Dieu, et cela non seulement quelquefois en passant, mais,

(79) Mère Mectilde écrit vers cette date à une religieuse de Rouen : « J'apprends avec joie que vous avez acquis une petite maison que l'on dit être bien jolie, où il y a un assez beau jardin pour vous aller toutes un peu divertir et respirer l'air. Hélas ! si vous l'aviez eue cet été, vous en auriez reçu quelque satisfaction... ». Outre le don de 9.000 livres fait en 1696 en faveur de notre monastère de Dreux (Cf. 2."e partie n° 1229), on relève, dans nos annales, presque chaque année, des dons faits par Philippe ou. Claude de la Place de Fumechon, sieur de Grainville.

sans exagération, c'était presque toujours, et nous remarquions que, si elles étaient en repos auparavant et paisibles, aussitôt que nous commencions quelques exercices pareils, elles se mettaient à crier, comme si on eût voulu les étrangler. Leurs cris étaient si pénibles à nos Soeurs, qu'elles disaient qu'il leur semblait qu'on leur arrachait la poitrine. Enfin, à la suite du temps, on fut obligé de les aller garder l'une après l'autre durant ces temps-là pour les faire taire. Il est vrai que si on eût vu nos chères Soeurs au milieu de notre cour avec une grande perche en main, qu'elles tenaient pour les battre quand elles criaient, l'on aurait ri de les voir ainsi faire leur oraison. Nonobstant tout ce que nous fîmes pour les faire taire, nous n'en pûmes jamais venir à bout. Voyant que tous les prêtres et prédicateurs se plaignaient de leur importunité, et qu'ils ne pouvaient plus dire la Messe ni prêcher, nous fûmes contraintes de prier une dame de nos amies de nous les faire porter à sa maison de campagne. Elle nous l'accorda volontiers, si bien qu'heureusement nous en fûmes délivrées, ce qui contenta bien nos chères Soeurs, qui en étaient beaucoup incommodées, tant par la puanteur qu'elles nous donnaient, étant dans un lieu étouffé et que nous étions toujours parmi leurs saletés, que parce que souvent elles nous emplissaient de vermine.

Cependant comme les affaires demeuraient toujours en même état sans avancer, nos chères Soeurs étaient incessamment les mains et le coeur élevés vers le ciel pour lui demander son secours et qu'il manifestât sa volonté. Elles joignaient à leurs prières les pénitences et mortifications, pour obtenir de la divine bonté cette grâce. Chacune faisait à qui mieux mieux pour contraindre Dieu à nous être favorable. Durant ce temps-là, la ville fut affligée d'une grêle et d'une tempête si terrible que, de mémoire d'homme, il ne s'en était jamais vu une semblable. Elle effraya tout le monde et nous fit croire être au dernier moment de notre vie. Ce fut le vendredi après l'octave du très Saint Sacrement, vingt cinquième jour du mois de juin de l'année 1683, sur les quatre heures du soir. Le temps se couvrit de nuées fort noires et épaisses jusqu'à six heures et demie, que le ciel fut tellement agité des éclairs, qu'il paraissait être tout en feu, lesquels durèrent jusqu'à sept heures que commença la tempête, le tonnerre, les vents et l'orage, qui durèrent une heure. Mais l'effort [ le paroxysme ], qui effraya tout le monde, ne dura pas plus d'un demi-quart d'heure. Pendant ce temps-là, il tomba de la grêle d'une extrême et prodigieuse grosseur et en très grand nombre, accompagnée de la foudre et des vents tellement impétueux, qu'il semblait que ce devait être la fin du monde, car c'était une chose épouvantable que d'entendre et de voir cela. Nous crûmes être à deux doigts de la mort, et que la conclusion de notre Maison était d'être ensevelies sous ces ruines. Ce qui nous surprit le plus, ce fut cette prodigieuse grosseur de grêle qui tomba dans ce demi-quart d'heure, qui fit un désordre très grand, fracassant les vitres des fenêtres, dont les morceaux de verre nous sautaient aux yeux, quoique nous nous en fussions très éloignées, brisant

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les tuiles et ardoises des maisons, jusqu'aux voûtes et clochers de plusieurs églises qui en tombèrent, et aucune ne fut exempte de leur couverture brisée, aussi bien que toutes les maisons de la ville et toutes les vitres de même; Le haut portail de Notre-Dame s'étant renversé sur la voûte, quoiqu'elle fût couverte de plomb, ne laissa pas d'en être extrêmement brisée, étant percée par différents endroits, et les débris, étant tombés sur les orgues, en ruinèrent une partie. Des arbres d'une extrême grosseur furent déracinés et renversés par terre, les branches brisées et rompues en morceaux, tous les jardins ruinés comme si le feu y eût passé. Mais outre la consternation, qui était par toute la ville, c'était tout autre chose du côté de la rivière, car il était pitoyable de voir périr et noyer plusieurs personnes sans les pouvoir secourir. Plusieurs barques et bateaux ayant été brisés, renversés et coulés à fond, une partie des personnes qui étaient dedans furent noyées ; les autres eurent assez de bonheur de se pouvoir sauver dans une si rude tempête. Cet orage s'étendit presque une lieue et demie en longueur et environ trois quarts de lieue en largeur. qui fit le même ravage partout (80). Quelques personnes crurent qu'il y avait eu aussi, dans le même temps, un tremblement de terre, se sentant toutes ébranlées. Nous fûmes de celles qui en firent l'expérience, si bien que nous regardions ce qui nous allait tuer le premier, ou le plancher d'en-haut de notre choeur, qui semblait aller tomber sur nos têtes, ou celui sur lequel nous étions, qui nous semblait aussi enfoncer, étant si ébranlé que l'on ne s'y savait tenir sans frayeur. Il nous fallait voir pendant ce temps, que nous croyions, comme j'ai déjà dit, être véritablement le dernier moment de notre vie. Les unes faisaient leur confession tout haut, les autres conjuraient le ciel d'avoir pitié de nous et d'arrêter ce fléau, qu'elles disaient être causé par leurs péchés, dont elles répandaient abondance de larmes. Une partie des autres, qui étaient souffrantes, étant au réfectoire avec notre Révérende Mère, n'ayant su en sortir, dans l'épouvante où elles étaient, se jetaient sous les tables, criant : « Seigneur, ayez pitié de nous » disant à notre Mère Prieure : « Il pleut des cailloux, nous allons périr ». Et elle, dans sa douceur, disait : « Seigneur, vous êtes en colère contre nous, mais apaisez-vous, faites-nous miséricorde ». Quelques-unes, qui étaient par la maison et retournées à leurs chambres pour se coucher, car nous étions après complies, voyant la grèle, accoururent au choeur en ouvrant la porte. Celles qui y étaient et qui s'étaient cachées derrière l'autel de la très sainte Mère de Dieu, pour avoir la protection et le

(80) Amiot, dans son Histoire de Rouen, raconte les faits à peu près de la même manière que notre narratrice. Il cite parmi les dégâts causés par cet orage : le clocher de l'église Saint-André, qui s'écroula sur la nef et les orgues de l'église, les ruinant entièrement ; celui de Saint-Michel, qui tomba sur une maison voisine et l'écrasa ; l'orgue de Saint-Lô et la tour de Saint-Laurent, gravement endommagés ; la rosace de Saint-Ouen, fracassée ; les trois tourelles du portail de la cathédrale, qui tombèrent sur la couverture du bas de la nef, en crevèrent l'arcade et écrasèrent l'orgue. Cette tornade venait de Falaise, passa par Lisieux, Quevilly, la vallée d'Yonville et vint fondre sur Rouen. Cf. Amiot, op. cit., t. 1, p. 393. N. Periaux en parle aussi, dans son Histoire sommaire et chronologique de la ville de Rouen, réédition 1970, comme d'un fait qui a beaucoup frappé les contemporains et causé de très graves dégâts.

secours de cette Mère de miséricorde, et que la frayeur préoccupait, croyant que cette tempête n'était que dessus notre Maison et que c'était un effet de la malice des démons pour nous anéantir sous ses ruines, crurent que c'étaient ces misérables [ démons ] qui se venaient saisir d'elles, se jetèrent sur la porte et la leur fermèrent au nez avec le verrou par-dessus. Ce que ces pauvres filles voyant, criaient tant qu'elles pouvaient : « Ouvrez-nous, nous voulons mourir aussi bien que vous devant le très Saint Sacrement ! ». Enfin, à force qu'elles crièrent, on reconnut leurs voix et on leur ouvrit. Comme la Mère sacristine en était une, elle voulait à toute force jeter notre grille à bas pour avoir le très Saint Sacrement, avec deux ou trois autres, disant douloureusement : « Hélas ! faut-il que nous mourions sans le recevoir. Elles s'avisèrent d'appeler monsieur notre écclésiastique, que nous aperçûmes, qui avait la tête et la moitié du corps dans l'armoire de dessous l'autel, car il était aussi effrayé que nous toutes. Nous en aurions ri assurément, si nous n'avions pas eu la peur que nous avions et si nous n'eussions été dans un lieu si saint. Nous le priâmes donc d'atteindre le saint ciboire du tabernacle, pour nous donner la bénédiction de celui qui sait commander aux vents et aux tempêtes de s'arrêter. Ce qu'il fit par sa bonté aussitôt, car, dans le moment que le prêtre l'eut entre ses mains, et l'éleva en haut pour nous bénir, la grêle et l'orage s'apaisèrent entièrement. Des gens curieux voulurent remarquer la grosseur de cette grêle.. Ils dirent qu'il y en avait de quatre sortes : la première, de la grosseur d'une noisette ; la seconde, de la grandeur d'un demi patagon en corniche ; la troisième d'un patagon de même sorte que la seconde et de l'épaisseur d'un pouce ; la quatrième, d'une prodigieuse grosseur, était environ comme un oeuf de poule, mais entouré de pointes aiguës, et l'on a remarqué qu'il y avait un noeud en forme d'oeil enfermé au milieu, lequel paraissait visiblement. C'est ce qui fut vu par ces mêmes personnes, qui en brisèrent et en voulurent peser, et en trouvèrent d'un quart, d'une demi-livre, de trois quarts et même jusqu'à une livre. Elle était tellement dure à fondre, qu'il s'en trouva encore le dimanche dans les caves et dans les fossés des rues, dans lesquelles elle s'était conservée.

Quand cette tempête fut cessée, nous rendîmes grâce au Seigneur de ce que sa bonté nous avait préservées d'accidents, et reprîmes nos esprits. Ensuite, nous allâmes voir par toute notre maison le grand désordre qui y était. Nous fûmes traitées des plus doucement, nous n'en pouvions assez bénir Dieu et d'avoir conservé la ville, car l'on a assuré que, si cette grêle eût encore duré un quart d'heure, elle aurait été entièrement abîmée, sans que personne eût pu se sauver. Dieu se montra si bon en se rendant maître de cette grêle et tempête que, nonobstant un si grand débris qui devait blesser et estropier et tuer la plupart du monde, il n'y eut que deux ou trois personnes de blessées ; c'est ce dont on eut bien à lui rendre grâces. Il semble que ce coup de sa justice que nous devons adorer, n'était que pour nous avertir que nous devons la prévenir

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par nos pénitences et ne l'irriter pas davantage, comme nous faisons tous les jours par la continuation de nos péchés, qui l'obligerait à nous frapper plus rudement.

Mais poursuivons, s'il vous plaît, notre fondation. Comme l'on vit donc que les créanciers de M. Salet nous amusaient toujours par de

belles promesses sans rien avancer, l'on fut obligé de chercher une maison autre part où se mettre. Une dame l'ayant su, nous fit offrir la sienne et nous manda de la venir voir, quand nous voudrions. Comme le jour de cette grêle, à laquelle l'on ne s'attendait pas, notre Révérende Mère [ Françoise de Sainte Thérèse 1, avait donné sa parole à cette dame, pour l'aller voir le lendemain matin à huit heures, qui était le samedi, elle ne voulut pas différer, nonobstant le grand désordre qui était partout, de nous faire sortir pour ce sujet. Mais nous ne trouvâmes pas lieu de nous en accommoder, ni d'autres non plus que nous fûmes voir encore. Notre digne Mère [ Mère Mectilde 1, qui était dans la douleur de ce que l'on ne pouvait rien terminer, dit qu'il fallait enfin se résoudre d'arrêter la maison où nous étions logées, avec une autre petite qui la joignait, jusqu'à ce que l'on pût s'agrandir, puisque l'on ne pouvait mieux faire, après un si grand retardement. Elle pria M. d'Omonville, qui était à Paris et qui venait faire un voyage à Rouen, de vouloir bien se charger de faire l'affaire en secret ; à quoi il s'accorda volontiers, étant bien aise de nous rendre ce service. Aussitôt son arrivée en cette ville, sans perdre de temps, il fit parler au propriétaire, pour l'acheter comme pour lui. Mais celui-ci se douta que c'était pour nous et que le monsieur faisait accroire que c'était lui qui la voulait avoir. Il ne la surfit seulement que de sept ou huit mille livres, plus qu'elle ne vaut, étant une fort méchante maison. Comme nous étions après à la marchander et que notre digne Mère avait fort envie que l'on fit la conclusion, M. le Premier Président de cette ville, qui était allé à Paris, y mourut dans ce même temps (81). Nos Soeurs en ayant appris la nouvelle, dirent à notre Révérende Mère que, puisque ce monsieur était mort, qui s'opposait à notre établissement dans le château, s'il n'y aurait pas moyen de l'avoir, que, pour le présent, il ne fallait point perdre de temps et en écrire promptement à Paris, afin de voir si l'on n'y pourrait pas encore faire quelques tentatives. Ce qu'elle prit la peine de faire aussitôt, en le mandant à notre digne Mère. Celle-ci, ayant su leur dessein et qu'elles souhaitaient beaucoup d'avoir ce château, répondit qu'elle ne demandait pas mieux que de les contenter, qu'elles pouvaient faire leurs diligences pour cela et que, de sa part, elle y ferait aussi tout son possible, ne voulant que leur satisfaction et, partant, qu'il ne fallait plus penser à l'autre affaire. Nos bonnes Soeurs, ayant reçu cette réponse si favorable à leur inclination, se mirent à la poursuivre avec force, par le moyen de nos amis et singulièrement de nos Mères de Paris, que nous suppliâmes d'y travailler pour nous. Et pour

(8?) Claude Pellot, décédé à Paris, rue de l'Université, le 3 août 1683, et inhumé dans l'église des Carmes de la place Royale.

les y obliger davantage, nous fîmes faire aussitôt une procuration par un notaire, pour leur donner la liberté de nous acheter une maison, telle qu'elles voudraient, sans leur signifier que c'était le château que nous désirions, afin de mieux réussir à l'avoir et que l'on n'en eût aucun soupçon dans cette ville, craignant qu'on y mît encore empêchement, si l'on venait à s'en douter ; si bien que l'affaire se fit ainsi secrètement et adroitement. Nous signâmes toutes cette procuration devant le notaire, pour que tout fût fait en bonne forme et dans l'ordre ordinaire des affaires ; aussitôt notre Révérende Mère l'envoya par la poste. Nos Mères, l'ayant reçue, firent leur possible pour nous en mettre en possession, priant Mme l'abbesse de Beaumont (82), qui était pour lors à notre Maison de Paris, de s'intéresser en cette affaire et de nous aider par son crédit. Elle le fit avec une bonté qui ne se peut dire, n'ayant épargné ni ses peines, ni ses soins, pour nous servir en cette rencontre. Et comme le temps, dans l'ordre de Dieu, était venu pour couronner la patience de nos chères Soeurs dans la longueur de leur attente, Dieu se servit de cette vertueuse abbesse pour bénir cette entreprise, et la fit réussir heureusement, malgré toutes les oppositions qui s'élevèrent contre. De vous dire comme l'affaire fut conclue, je n'en sais rien ; mais l'on m'a dit que cette bonne dame en a fait faire un recueil par la Mère de Blémur (83), si bien que l'on le pourra savoir facilement ; je vous y renvoie donc, si vous avez envie de l'apprendre, ne sachant autre chose, sinon qu'elle promit à saint Joseph, s'il voulait nous faire avoir ce château, qu'on lui bâtirait une chapelle dans notre église à son honneur, ce que ce grand saint a agréé, puisqu'il nous l'a fait avoir.

ACHAT DU CHÂTEAU DE M. DE MATHAN : AOÛT 1683

L'affaire donc faite avec M. de Mathan, à qui il appartenait, et le prix arrêté, l'on signa le contrat un samedi au mois d'août, je ne sais quel quantième. C'est ainsi que l'affaire se termina à Paris. Ce fut notre digne Mère et quelques-unes de nos autres Mères, avec la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs j de cette Maison, qui y était pour lors, qui le signèrent. Comme elles avaient notre procuration, elles agirent pour nous et firent tout en notre nom. On fit proclamer en cette ville la maison par un huissier à la porte de l'église de Saint-Godard (84),

(82) Anne Berthe de Béthune (1637-1689), abbesse de l'abbaye royale de Beaumont-lès-Tours. Cf. 2eme partie, n. 77.

(83) Jacqueline Bouette de Blémur (Mère de Saint Benoît) vécut de 1618 à 1696. Ce récit ne se trouve plus dans nos archives. Cf. 2eme partie, n. 7.

(84) Une des plus anciennes églises de Rouen, et que certains croient antérieure à la cathédrale. Elle a dû être bâtie avant 525, puisque saint-Godard, mort cette année-là, y fut inhumé, ainsi que saint Romain en 646. Elle fut plusieurs fois rebâtie depuis. Le territoire de la paroisse était fort étendu, et le Vieux-château en faisait partie. C'est pourquoi nous verrons un peu plus loin les difficultés créées par le curé de Saint-Godard, peu empressé à voir un nouvel établissement de religieuses s'installer sur sa paroisse, qui en comptait déjà plusieurs, et dont il craignait « la concurrence », tant pour l'assistance aux offices que pour les aumônes.

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paroisse du dit château, le premier ou second dimanche du mois d'octobre. Cela apprit à tout le monde ce qu'ils ignoraient, car, comme je vous ai déjà dit, l'affaire avait été faite secrètement à Paris. Ce qui mit presque tous les messieurs de Rouen en rumeur contre nous et singulièrement les intéressés et les locataires qui l'occupaient ; ils en disaient de toutes manières. Mme de Fuguerolle, qui tenait une des maisons, fut la première qui nous la céda pour Pâques et qui, en même temps, loua celle où nous étions. Elle nous en envoya les clefs le jour du vendredi saint. Notre Révérende Mère l'alla mettre aux pieds de la très sainte Mère de Dieu, en attendant qu'elle nous y fit aller, dans le temps marqué par la Providence. Nos chères Soeurs, qui étaient dans une joie qui ne se peut dire d'avoir les clefs de cette maison, n'avaient point de repos qu'elles ne fussent dedans. Elles étaient toujours à tourmenter notre Révérende Mère pour qu'elle les y envoyât, disant qu'il fallait aller nettoyer et préparer toutes choses, si bien qu'elle condescendit à leur désir. Elle les y envoya pour les contenter. Mais véritablement elles trouvèrent cette maison bien en désordre. Les laquais avaient ramassé toutes les ordures des quatre maisons, dont ils avaient rempli la cour et les six ou huit premières marches de l'escalier pour nous empêcher d'y monter. Mais leur méchanceté s'étendit encore plus loin, et l'on n'oserait dire toutes les horreurs dont ils s'avisèrent, pour se réjouir à nos dépens et nous donner de la peine. Nos Soeurs y allèrent donc quatre ou cinq demeurer, pour mettre tout en ordre. Et pour que Dieu y donnât toutes les bénédictions que nous pouvions désirer, elles y portèrent plusieurs images de Notre Seigneur et de sa très sainte Mère. Elles en posèrent une sur la première porte de la rue, mais au-dedans de la maison, afin qu'elle en prît possession, lui appartenant en qualité de notre très digne Supérieure et Abbesse. Elles mirent les autres dans les chambres et de côtés et d'autres, avec ces paroles : « Loué et adoré soit à jamais le très Saint Sacrement de l'autel », et : « Marie, Mère de Dieu, a été conçue sans péché originel », tout de l'écriture de notre très digne Mère. Elles firent encore 50 ou 60 croix de cire bénite du cierge pascal, qu'elles appliquèrent à toutes les fenêtres, cheminées et portes de la maison, afin de nous préserver de la malice des hommes et des démons, qui avaient fait dessein de nous nuire, à ce qu'on nous avait fait avertir. Notre Révérende Mère envoya M. notre ecclésiastique la bénir, par l'aspersion de l'eau bénite et les prières de l'Eglise, non seulement en un endroit, mais par tous les lieux de la maison. L'on en fit de même aux trois autres, devant que de nous y loger. Après tant de bénédictions reçues et de précautions prises, il n'y avait plus rien à craindre, si bien qu'elles y demeurèrent en assurance. La chapelle qui y est les charma, tant parce qu'elle est bien dévote et joliment accommodée, étant entourée de fort beaux tableaux, lesquels représentent les mystères de Notre Seigneur, et que l'on ne peut envisager sans être excité à la dévotion, que par les onctions et les

sensibilités qu'elles y ressentaient (85). C'étaient des suavités qui ne se peuvent dire. Vous eussiez dit, à voir leurs visages si contents et joyeux, qu'il sortait de leur bouche, une liqueur semblable à celle qui découlait de la barbe d'Aaron [ Ps. 133 ] ; enfin elles n'en savaient sortir. Elles auraient dit volontiers au Seigneur, pourvu qu'il les eût traitées de même : « Seigneur, faisons ici nos tabernacles et n'en sortons point, car il y fait bon, il y a bien du plaisir à goûter vos divines douceurs ». [ Mt. 17,4 ]. Mais hélas, elles n'en jouirent pas longtemps, car, comme vous savez que le centre de la victime est la croix, il est bien juste que celles qui portent cette glorieuse qualité y soient toujours unies et, si elles en sont séparées quelques moments, ce n'est que pour s'y rejoindre après plus fortement et l'embrasser plus vigoureusement. C'est ce que firent nos chères Soeurs, car, comme elles avaient un peu goûté les douceurs de Dieu dans cette aimable chapelle, elles en reçurent des forces pour soutenir, dans l'esprit de résignation à la volonté divine qui le permettait, les oppositions que nous firent encore les messieurs de Rouen, pour empêcher que nous ne prissions possession de ce château. Ils s'en allèrent à Paris et remuèrent ciel et terre, comme l'on dit, pour ce sujet. Ils gagnèrent M. de Montausier (86), gouverneur de cette ville, et les principaux, si bien que selon les apparences et à moins d'un miracle, nous ne pouvions pas espérer de l'avoir. Madame la princesse de Mekelbourg, ayant su ce que ces messieurs avaient fait, en apporta la triste nouvelle à notre très digne Mère, l'assurant que c'était une chose

(85) Le Vieux-Château, ou château de Bouvreuil, renfermait plusieurs chapelles dont la plus importante, celle de Saint-Romain, était de fondation royale. On l'appelait la grande chapelle ou chapelle du château. C'est là qu'eut lieu le premier interrogatoire de Jeanne d'Arc, le mercredi 21 février 1431. Au procès de réhabilitation, Massieu, l'un des huissiers du procès, dira « Plusieurs fois, amenait icelle Jehanne du lieu de la prison (Tour de la Pucelle, aujourd'hui disparue) au lieu de la juridiction, et passait devant la chapelle du chasteau, et icellui déposant souffrist, à la requête de ladite Jehanne, qu'en passant elle feist son oraison... et demandant expréssement ladicte Jehanne « Cy est le corps de JhésusCrist ? ». Or la chapelle Saint-Gilles se trouvait normalement sur le trajet de Jeanne, mais le Saint-Sacrement n'était conservé qu'à la chapelle Saint-Romain. On sait que, lors des démolitions de la fin du XV le siècle, tout ne fut pas détruit. Ne peut-on penser que les Rouennais, ayant conservé le souvenir du passage de Jeanne, n'avaient pas fait disparaître cette chapelle ? Par ailleurs, la description donnée par notre narratrice dans cette page du récit et un peu plus loin montre bien que la chapelle n'était ni de construction, ni de décoration récentes. Les peintures « à l'italienne » pourraient bien être l'oeuvre de l'école d'André Solaris, peintre italien protégé par le cardinal Georges d'Amboise au siècle précédent. Enfin, l'emplacement de l'ancienne chapelle royale et celui de la chapelle que nous décrit Mère Monique des Anges est assez sensiblement le même. Lorsque les Ursulines rachetèrent le « château » après la Révolution, elles retrouvèrent des vestiges de cet « oratoire de Saint-Romain ». Il semblerait étonnant qu'on l'ait conservé avec tant de soin, si aucun souvenir ne s'y rattachait. Cf. Pierre Isset, Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, Paris, 1971, t. 111, p. 233, et plans dressés par le Commandant Quenedey et M". E. Chirol. Des vitraux actuellement au musée de Cluny (depuis octobre 1956) proviennent, pensent des auteurs particulièrement qualifiés, de la chapelle Saint-Romain du château de Bouvreuil, celle qui a été reconstruite par les bénédictines du Saint Sacrement en 1689. Cela confirmerait l'identification possible de notre chapelle avec celle où s'arrêta Jeanne d'Arc (Dossier constitué par M. le chanoine B. de Mathan).

(86) Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier, pair de France, 1610-1690, d'une ancienne famille de Touraine, obtint à 28 ans le grade de maréchal de camp. Il fut gouverneur et lieutenant général en Xaintonge et Angoumois, haute et basse Alsace, fut nommé commandant pour sa Majesté en 1663 pour la Normandie. Louis XIV le nomma en 1668, gouverneur du dauphin. Ne dans la religion protestante, il avait été converti par Bossuet. Cf. M. Bouillet, Dictionnaire d'Histoire et de Géographie, Paris, 1850 ; Amiot, op. cit., t. I, p. 95.

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rompue, que tout le monde était contre nous, qu'il n'y avait pas d'apparence que cela pût réussir jamais. Notre digne Mère ne perdit point de temps et, dans le moment, mit la main à la plume pour en informer promptement notre Révérende Mère, lui mandant en ces termes : « Ma Mère, ayez à faire revenir celles qui sont au château le plus tôt que vous pourrez, afin qu'elles ne soient pas obligées d'en sortir d'une manière qui les humilierait beaucoup ». Notre Révérende Mère, ayant reçu le len e-main, à neuf heures du matin, cette lettre, ne manqua pas aussi ôt d'écrire un mot à nos chères Soeurs pour leur mander qu'elles eusse t promptement à revenir, sans leur rien dire de plus. Vous pouvez bien juger de leur peine à la lecture qu'elles firent de ce billet et ce qu'elles eri pouvaient penser, se doutant bien qu'il y avait quelques méchantes nouvelles, et d'autant plus que le porteur le leur donna bien à connaître, leur disant que l'on venait de recevoir des lettres, et qu'assurément les affaires n'allaient pas comme l'on désirait. Ces paroles les affligèrent doublement, mais pourtant sans sortir de la soumission qu'elles devaient à l'ordre de Dieu qui permet tout ce qui nous arrive de plus contraire dans la vie, et dont nous devons le bénir. C'est ce qu'elles firent en fermant la maison, et descendirent à la cour attendre le carrosse qu'on leur avait dit qui les allait venir prendre, ayant envoyé en même temps demander celui de M. de Brénetot (87), qui avait accoutumé de nous prêter le sien, de nous faire encore cette même grâce. Mais malheureusement on ne le trouva pas pour lors chez lui, et ses gens, à qui on avait chargé de le dire à son arrivée, l'oublièrent entièrement, aussi bien que celui que nous y avions envoyé, de nous avertir qu'il ne l'avait pas trouvé, si bien qu'elles attendirent dans cette cour trois ou quatre heures d'horloge, le carrosse qui ne venait pas. Vous pouvez croire dans quelle inquiétude elles étaient, et nous encore plus de ce qu'elles ne venaient pas, n'en sachant pas la raison. Notre Révérende Mère craignait qu'il ne leur fût arrivé quelque chose de fâcheux ou que, peut-être, on ne les eût arrêtées en chemin. La lettre qu'elle venait de recevoir de Paris lui donnait lieu de l'appréhender, mais quand nous eûmes appris le sujet qui les avait empêchées de venir, nous demeurâmes en repos, et cette bonne Mère qui était déjà affligée de l'affaire du château, qu'elle croyait renversée, fit un petit soupir en disant : « Il faut bénir le Seigneur de ce que tout nous est contraire et va tout de travers ». En même temps, nous envoyâmes prier M. de Mesnicosté, qui demeurait fort proche de chez nous, de nous prêter son carrosse pour les aller quérir, ce qu'il nous accorda volontiers. Elles arrivèrent sur les une heure et demie après-midi, qui n'avaient ni mangé, ni entendu la sainte Messe, quoiqu'on en avait gardé une pour elles. Mais comme l'on vit qu'elles ne venaient pas, après midi passé, on fut obligé de la faire dire,

(87) Ou Bennetot, est mentionné dans nos annales au sujet d'un remboursement d'une somme prêtée par « Feu M. de Bennetot » en mai 1692.

le prêtre ne pouvant pas les attendre davantage, ce qui leur fut une augmentation de peine, avec celle qu'elles avaient déjà. Il est vrai qu'elles nous firent pitié de les voir si tristes et abattues. Mais comme il était l'heure du grand silence, pas une de nous n'osa leur dire un mot. Notre Révérende Mère, qui était au parloir, ne nous avait pas permis de l'interrompre pour les recevoir, si bien que nous les menâmes dîner sans leur parler. Quelque temps après, notre Mère sortit du parloir et les alla voir en passant en silence, comme nous, sans leur vouloir rien dire, car son exactitude est admirable sur ce sujet, aussi bien que pour toutes les autres observances des Règles et Constitutions. Nonobstant, en cette rencontre, la charité et la condescendance l'emporta sur la régularité et, voyant que nos Soeurs la questionnaient et la pressaient beaucoup de leur dire les nouvelles qu'elle avait reçues, elle leur communiqua sa lettre, ce qui acheva de les affliger. Mais elle les affligea bien plus, quand elles apprirent que les messieurs de Rouen faisaient tous leurs efforts pour avoir un arrêt du Grand Conseil, pour nous empêcher d'aller à ce château. Mais comme, d'un autre côté, nos Mères de Paris, par le moyen de leurs amis et de Mme l'abbesse de Beaumont, faisaient tout leur possible pour nous en avoir un autre, pour nous y faire entrer, c'était à qui l'emporterait et le gagnerait. Mais, comme le Seignetir était pour nous, qui a les coeurs des hommes entre ses mains, il sut si bien tourner ceux dont nous avions besoin, qu'ils nous furent favorables en nous donnant cet arrêt tant désiré, et contre lequel ceux qui nous étaient contraires s'étaient si fort opposés. Quand nous en eûmes appris la nouvelle, nous n'en pûmes assez louer Dieu et lui en rendre grâce, voyant bien que c'était un coup de son bras tout-puissant ; ce qui nous donna une nouvelle confiance qu'il achèverait ce qu'il avait si bien commencé, en faisant donner aux messieurs de Rouen leur agrément pour pouvoir aller au château, car, à moins de cela, nous ne le pouvions pas, si bien qu'il fallait que M. le Premier Président, M. le Procureur général [ Pierre le Guerchois ], Messieurs de la ville et d'autres encore s'assemblassent pour ce sujet, pendant que nos amis étaient à les en solliciter. Il fallait voir l'ardeur de nos chères Soeurs à intercéder le ciel à nous être propice. Elles ne faisaient que prier et redoubler leurs pénitences, si bien qu'il ne put se défendre de nous être encore favorable et nous fit donner le consentement de tous ces Messieurs. Jugez de la joie de nos Soeurs quand elles le surent. Elle fut grande à la vérité, mais elle fut encore rabattue par ce que je vais vous dire.

Comme l'on craignait toujours qu'il ne s'élevât de nouvelles oppositions pour nous empêcher d'aller [ au château ], l'on conseilla à notre Révérende Mère que, sans retardement, elle eût à y aller s'établir et nous y mener toutes pour en prendre possession. Mais, comme elle ne le pouvait sans l'agrément de M. de Fieux, nôtre Supérieur, il fallait la lui demander et, n'étant pas pour lors en cette ville, mais à son abbaye,

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notre Révérende Mère fut obligée de lui écrire pour l'obtenir et envoya exprès notre sacristain lui porter sa lettre, que le dit Monsieur ne reçut pas trop bien, non plus que lui, lui témoignant être fort mal content de ce qu'on ne lui avait pas tenu la parole qu'on lui avait donnée, et [ demandant ] si on se moquait ainsi des gens. C'est qu'il faut savoir que, la première fois que l'on fit l'affaire de ce château, qui fut rompue, comme je vous ai dit, par les oppositions qu'on nous fit, il avait fait promettre à notre digne Mère [ Mectilde de Bar ] que jamais on n'y penserait, et même elle lui en avait donné la promesse par écrit. Mais la Providence permit qu'elle n'en eût aucun souvenir. Quand on renoua l'affaire cette seconde fois, elle laissa conduire l'affaire par Mme l'abbesse de Beau. mont, la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ], de cette Maison, qui était pour lors à Paris, et par quelques-unes de nos Mères, se contentant de la présenter à Notre Seigneur pour la bénir, si c'était sa gloire, et lui en abandonnant le succès. Or comme elle réussit, heureusement pour nous, ceux qui nous étaient contraires en furent fort malcontents, particulièrement les personnes qui occupaient les maisons, dont M. le Président Delahaye-Dupuis (88) en était un et l'ami très intime de M. de Fieux. Si bien qu'étant fort dans ses intérêts, il était très fâché que nous le fassions déloger et, selon ce que nous avons vu par sa conduite à notre égard en cette rencontre, il avait sans doute promis au Président qu'il ne nous donnerait pas la permission de nous y aller établir, qu'il ne sût qu'il en était consentant et que volontiers il nous cédât sa maison. Si bien qu'il fit réponse de bouche [ verbalement ] à la lettre de notre Révérende Mère qu'il ne nous pouvait pas donner cette permission, qu'il ne l'eût fait savoir à Mgr l'Archevêque, qui lui avait défendu de nous la donner. Cette réponse, si peu attendue, mit nos chères Soeurs dans une grande douleur quand elles l'apprirent par le retour du sacristain. Elles ne se rebutèrent pourtant point de ce refus et prièrent notre Révérende Mère d'y renvoyer une seconde fois et d'écrire de nouveau ; ce qu'elle fit et pria un ecclésiastique de nos amis de vouloir bien porter sa lettre et de joindre ses prières aux siennes, croyant que par son moyen on en aurait plus facilement la permission que l'on désirait ; ce qu'il accepta volontiers et partit dans le moment. Mais M. notre Supérieur ne lui fit pas meilleur accueil qu'à notre sacristain et le reçut un peu plus mal, témoignant qu'il était fort fâché qu'on l'importunât tant, et rendit la même réponse que la première fois, persistant toujours à dire qu'il ne l'accorderait pas, et renvoya ainsi le Monsieur qui vint rapporter la même nouvelle, qui nous désola toutes, sans pourtant sortir de la soumission que nous devions à l'ordre de Dieu que nous adorions. Pour notre Révérende Mère, elle était toujours dans sa tranquillité et sa douceur, ne

(88) Louis du Fay, marquis de la Haye-du-Puits, seigneur de Bonnebos, du Fournet, né à Périers (Manche), le 15 septembre 1622 ; président au Parlement de Normandie de 1667 à 1674. Cf. Amiot, op. cit., t. I, p. 92, et Frondeville, Les Conseillers, t. IV, p. 145.

se baissant et haussant de rien, bénissant Dieu de cette conduite crucifiante qu'il tenait sur cette oeuvre, qui en toutes choses était contredite. Enfin, il fallut consulter avec nos amis ce que nous ferions dans cette conjoncture, où nous ne pouvions gagner notre Supérieur, et, pour cet effet, de lui aller encore demander une troisième fois. Notre Révérende Mère fit donc faire par nos mêmes amis cette proposition à M. de Mathan, qui l'agréa et partit aussitôt avec le monsieur ecclésiastique qui lui avait porté la seconde lettre. Or, comme M. de Mathan avait reçu depuis quelques jours une lettre de M. le Président de la Haye du Puits, par laquelle il lui mandait qu'il lui cédait sa maison et que dans quelques jours il en allait faire ôter ses meubles, l'on jugea à propos de la faire voir à Monsieur notre Supérieur, afin de le gagner, ce qui réussit heureusement. Monsieur de Mathan lui en ayant fait la lecture et témoigné être fort surpris de ce qu'il ne voulait point nous donner la permission de nous établir dans sa maison, il la lui accorda dans le moment, lui disant que nous n'avions qu'à y aller quand nous voudrions. Ces messieurs, ayant eu cette agréable réponse, s'en retournèrent promptement, bien joyeux, pour nous apprendre ce qui nous réjouit bien. Notre Révérende Mère jugea qu'il fallait sans retardement en aller prendre possession, si bien qu'elle fit accommoder la petite chapelle, y mettre un tabernacle pour y renfermer le très Saint Sacrement. Elle y envoya des meubles et des lits que l'on tendit promptement.

INSTALLATION AU CHÂTEAU : 26 JUIN 1684

Toutes choses donc étant en état, le lundi matin 26 de juin, elle nous fit dire prime et tierce comme à l'ordinaire, ensuite la Messe conventuelle, où le prêtre consomma les saintes hosties et n'en laissa que deux dans le saint ciboire, pour continuer l'adoration jusqu'à ce que le très Saint Sacrement fût renfermé dans le tabernacle de la chapelle du château. La sainte Messe dite, notre Révérende Mère sortit avec nos chères Soeurs et [ elles ] montèrent en carrosse pour s'y aller rendre promptement. Les messieurs et les dames les y attendaient, avec un ecclésiastique pour dire la sainte Messe, qu'il commença aussitôt qu'elles y furent arrivées. Une de nos Soeurs fit la réparation comme à l'ordinaire. L'on chanta premièrement le Veni Creator et, pendant l'élévation, la chantre dit un fort beau motet du très Saint Sacrement et, comme l'on venait de consacrer les saintes hosties dans le saint ciboire, on le renferma dans le tabernacle. Après la sainte Messe l'on chanta le Te Deum, en action de grâces de ce bien infini que l'on possédait en ce lieu tant désiré. Ensuite, notre Révérende Mère nous envoya dire de faire communier la religieuse qui attendait pour consommer les dernières hosties dans la Maison où nous étions restées quatre pour déménager, ce que nous fîmes

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aussitôt. Nous eûmes donc soin d'envoyer tous les meubles à nos chères Soeurs qui étaient bien embarrassées à les recevoir, à cause du grand nombre de séculiers, tant des parents des religieuses que des amis qui, ayant la liberté d'entrer, venaient en foule, si bien que c'était un si grand bruit que l'on ne s'entendait point, l'on ne savait à qui parler. Nonobstant, l'adoration ne cessa pas d'un moment, non plus que l'office divin, que nos chères Soeurs disaient dans la petite chapelle, parmi les séculiers qui y assistaient et venaient unir leurs prières aux leurs. Ils témoignaient être très édifiés de leur modestie et respect devant le très Saint Sacrement, et touchés de voir la réparatrice au poteau (89). L'on aurait dit que le Seigneur avait fait faire tout exprès cette chapelle pour se loger, en attendant qu'on eût pu accommoder un lieu plus grand et plus propre à le mettre, car nous la trouvâmes justement propre pour cela, et elle nous a servi d'église pendant deux mois entiers. Notre bonne Soeur de Sainte Anne [ Monier ], qui était venue exprès de Paris pour nous aider à déménager, nous aida bien par son adresse à nous accommoder et à nous mettre promptement en clôture ; ce qu'elle fit en trois jours avec une diligence qui ne se peut dire, travaillant plus que trois hommes. La Maison lui doit de la reconnaissance pour sa bonne amitié et pour le coeur avec lequel elle l'a servie. Elle mit donc à l'endroit de la porte de la chambre, auprès de la chapelle, qui est du côté du grand escalier, une grille de nos parloirs, qu'elle accommoda fort proprement, où il y avait une ouverture pour nous communier. De l'autre côté, elle avait laissé trois chambres ; deux faisaient l'église avec la chapelle, pour donner la liberté aux séculiers de venir adorer le très Saint Sacrement, et la troisième faisait la sacristie et la chambre de M. notre chapelain, que l'on avait séparée par une tapisserie pour faire l'un et l'autre tout selon la sainte pauvreté, quoique bien propre. La chambre vis-à-vis la chapelle où l'on avait mis la chaire du prédicateur était tapissée de cuir doré, et toute remplie de tableaux. Le monde montait à cette petite église par un petit escalier, ayant fait une clôture de planches dans la cour pour nous séparer, comme nous sommes encore aujourd'hui, et c'est par ce petit escalier que le monde va à nos parloirs. Pour notre choeur, on ne le put faire qu'au grenier, au-dessus de la chambre auprès de la chapelle, et, comme il y a une ouverture assez grande qui donne dedans cette petite chapelle, nous avions la consolation d'y voir le très Saint Sacrement. C'était en ce lieu que nous disions l'office divin et faisions l'adoration perpétuelle, tant de jour que de nuit. Vous pouvez juger que nous y étions bien commodément pour nous mortifier, tant par la grande fatigue que nous avions à y aller, ayant soixante-trois degrés à monter, trente-trois qui sont si roides que, quand nous les

(89) Un poteau de pierre d'environ un mètre de haut, surmonté d'un cierge, était habituellement placé dans le chœur, près du tabernacle. La religieuse qui « faisait la réparation » aurait dû tenir un cierge allumé en main pendant la messe. Le « poteau », près duquel elle se tenait à partir de l'offertoire, lui servait en quelque sorte de porte-cierge. On a aussi donné un sens mystique à ce poteau, qui figurait celui de la flagellation du Seigneur et son sacrifice pour le salut des hommes.

avions montés, nous étions hors d'haleine, que pour la grande chaleur qu'il y faisait, étant dans le coeur de l'été. Vous eussiez dit que nous étions dans une étuve. Je ne sais comment nos chères Soeurs y pouvaient chanter ; ce qu'elles faisaient cependant avec une grande ferveur, sans écouter la peine qu'elles avaient à y demeurer. L'on aurait dit, à les entendre, qu'elles y étaient bien à leur aise. Mais, pour la nuit, le vent y était si grand que l'on n'y savait durer, ni conserver de lumière, ce qui faisait que souvent nous demeurions dans les ténèbres et sans savoir où nous étions ; tant la lampe de l'église, que celle de notre choeur, s'éteignaient continuellement, et nous ne savions plus où aller pour les rallumer, car de descendre à la cuisine, le chemin était trop long et nous nous serions mises en hasard de nous casser le col [ le cou ]. Il fallait bien s'en garder ; nous y fûmes pourtant bien obligées, une fois que la chandelle se souffla, pendant que l'on disait matines ; l'on demeura sans pouvoir achever, ne voyant pas clair. Depuis ce jour, nous prîmes une lanterne, que nous mettions sur un guéridon et nous nous mettions toutes autour. C'était aussi en ce lieu que nous entendions la sainte Messe et, après qu'elle était dite, nous descendions le premier escalier des trente-trois degrés, où au bas l'on avait posé une grille pour aller communier, et après nous remontions dire l'oraison du très Saint Sacrement et faire notre action de grâces à ce grenier. Cette grille nous servait aussi pour entendre les sermons. Comme il y a une allée assez raisonnable, jusqu'à la chambre de l'autre côté, nous nous y arrangions toutes, vis-à-vis la grille, afin d'être vues du prédicateur et de mieux entendre.

Nous ne pouvions pas avoir si promptement un clocher, et même il n'en était pas à propos pour le présent. L'on attacha donc la cloche des exercices auprès d'une fenêtre qui donnait dans la rue, de ce même grenier qui faisait notre choeur, pour sonner l'office divin et les Messes. Cette pauvre cloche donc, avec ce qu'elle n'a pas le son agréable,

avait encore un grand malheur c'est qu'elle faisait jurer tous nos

voisins qu'elle incommodait beaucoup. leur semblant. à ce qu'ils disaient, qu'ils l'avaient dans l'oreille. Cela les faisait bien gronder contre nous quand nous la sonnions, particulièrement la nuit, qu'elle les réveillait. Si bien que, sachant qu'ils étaient déjà fâchés contre nous de ce que nous avions cette maison, ne voulant pas les aigrir davantage, on ne la sonnait que le moins que l'on pouvait, afin de ne leur pas faire de peine. Cependant il y en avait qui avaient de la malice. Il faut croire que c'étaient quelques petits garçons ou des laquais, car des messieurs n'auraient pas voulu faire cela, pendant que nos chères Soeurs sonnaient, de leur jeter-des pierres à la tête pour les faire arrêter, si bien qu'elles étaient obligées de se baisser tout bas pour éviter d'en être blessées. Une, la sonnant un jour,par hasard, leva les yeux sans y penser et aperçut un homme tout vis-à-vis d'elle, qui était à une fenêtre, qui la regardait en lui faisant des grimaces et, en même temps, sonnait tant qu'il pouvait avec une petite

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clochette qu'il avait en main, pour la contrefaire. Cette bonne Soeur baissa promptement la vue, sans faire semblant qu'elle le voyait, et lui laissa faire toutes ses grimaces, tant qu'il voulut. Mais Notre Seigneur nous assista bien, une fois que, en sonnant cette cloche, le battant, qui ne s'était pas bien arrêté, tomba sur celle qui la sonnait, et heureusement sans la blesser, [ alors qu'il ] pouvait aussi facilement tomber dans la rue et tuer les passants. Jugez ce que nous aurions fait, si cet accident nous eût arrivé. Ç'aurait bien été pour achever de faire crier après nous, mais Notre Seigneur, par sa bonté, nous en préserva, dont nous lui rendîmes action de grâce.

PREMIÈRE EXPOSITION DU SAINT SACREMENT

DANS LA CHAPELLE PROVISOIRE DU CHÂTEAU DE MATHAN : 29 JUIN 1684

Notre bonne Soeur de Sainte Anne [ Monier ], ayant donc mis toutes choses en état de pouvoir être en clôture, durant ces trois jours, savoir : le lundi, jour que l'on prit possession de la maison, mardi et mercredi, le jeudi en suivant, nous eûmes le bonheur de continuer notre Exposition du très Saint Sacrement, et l'on fit le service comme à l'ordinaire avec le sermon. Comme c'était un habile prédicateur qui prêchait, le Révérend Père de Rhodran (90), jésuite, qui était en ce temps recteur à leur couvent de Rouen, et avec la fête, qu'on célébrait dans l'église, de saint Pierre et de saint Paul, l'un et l'autre nous attira autant de monde qu'il en pouvait tenir dans la chapelle et les trois chambres, ce qui nous donna de la joie de voir que, dans ce commencement, l'on venait adorer le très Saint Sacrement, de même qu'à notre autre Maison. Vous voyez que les choses ne pouvaient pas être faites plus promptement pour nous donner le repos de notre chère solitude et de l'éloignement du monde, qui durant les trois jours ne cessèrent de nous honorer de leurs visites. Pour nous quatre, qui étions restées à notre première Maison, heureusement nous n'en fûmes guère distraites, car nous n'en vîmes pas beaucoup, et pendant qu'elles étaient à recevoir leurs compliments, nous déménagions à force. Mais il faut que je vous fasse rire de la frayeur que nous eûmes. Comme nous avions gardé, pour le dernier à leur envoyer, les ornements de l'église et toutes les autres choses

(90) Plus exactement, le Père Julien Baudran (1637-1719), prédicateur apprécié en divers lieux et même à Paris. Né à Saint-Malo le 12 mars 1637, il entra au noviciat des pères Jésuites à Paris le 2 octobre 1655, fut ordonné prêtre en 1669 et fit profession le 2 février 1673. Dès 1670-1671, il fut prédicateur en l'église du collège Louis-Le-Grand. Il fit son « 3eme an » à Rouen en 1671-1672, puis fut prédicateur à Nantes et à Rennes. Il revint à Rouen en 1682-1686 comme recteur du collège. Il occupa les mêmes fonctions à Rennes de 1686 à 1691, puis à Paris de 1698 à 1700. Il fut retiré du collège Louis-Le-Grand pour être placé à la tête de la Province de Paris : (1701-1704), et demeura dans la Maison comme consulteur du Provincial et du Préposé de la Maison (la plus importante de France, illustrée par les Bourdaloue, la Chaize, etc...) jusqu'à sa mort, le 7 janvier 1719. C'est durant son triennat à Rennes qu'on imprima son oraison funèbre de Madame de la Fayette, abbesse de l'abbaye royale de Saint-Georges de Rennes, le 28 juillet 1689 (Renseignements aimablement communiqués par le R.P. Beylard, SJ., archiviste de la province de France, à Lille).

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concernant la sacristie, pour éviter qu'elles ne fussent gâtées dans un si grand remue-ménage, après que l'on eut porté les hardes de la Maison, nous accommodâmes bien proprement dans des caisses et ballots toute notre sacristie au réfectoire, et nous les y laissâmes pour les faire porter le lendemain, devant que de nous en retourner. Comme la porte qui était dans ce lieu ne fermait qu'avec un petit laiton qu'on aurait ôté facilement avec le doigt, et qu'au reste les murailles de ce petit jardin étaient d'un côté un jeu de paume, où en haut il y avait une grande ouverture tout du long, si bien qu'on y aurait descendu facilement avec des échelles et, de l'autre côté, encore une maison ; mais comme c'étaient de nos amis qui y demeuraient et des personnes de qualité, nous n'avions pas lieu de craindre. Mais, pour le jeu de paume. il est vrai donc que nous eûmes une grande appréhension que la nuit l'on ne nous vînt enlever tous nos ornements. Notre chère Soeur sacristine était fort inquiète, qui voulait que nous couchions dans ce réfectoire pour les garder. Enfin, il nous fallut tenir conseil pour savoir ce que nous ferions. Après donc avoir bien consulté ensemble, nous fûmes d'avis de nous abandonner à la garde du Seigneur, espérant que sa bonté aurait soin de tout et que nous n'avions qu'à nous en reposer sur lui. Après donc avoir tout fermé de côté et d'autre avec toutes les assurances que nous pouvions prendre, nous nous allâmes jeter sur nos paillasses qui étaient toutes à bas sur le plancher, quoique chacune dans nos chambres, mais toutes les unes contre les autres. Il était plus de dix heures et demie et, étant fort lasses et fatiguées, nous ne fûmes pas longtemps sans nous endormir. Au milieu de notre profond sommeil, sur les une ou deux heures, ma Soeur de Saint Joseph [ Rondet ] entendit du bruit en bas, qui se mit à crier : « Hé ! mon Dieu, mon Dieu, les voleurs ! On nous enlève tout ». Nous voilà toutes dans un grand effroi et dans le moment sur pied, qui nous assemblons pour aller voir où étaient ces voleurs. Pour nous achever, nous n'avions point de lumière ; nous étions bien empêchées à descendre pour aller allumer notre bougie à la cuisine, ce que nous fîmes pourtant tout en tremblant. Après, nous allâmes voir partout et nous trouvâmes les portes bien fermées, ainsi que nous les avions accommodées, et justement rien qu'un chat, qui avait fait tomber une planche qui était sur des fagots dans la cour, si bien que nous nous rassurâmes et montâmes tout en riant nous coucher.

Nous eûmes de quoi nous divertir dans notre déménagement, surtout en mangeant, car nous étions servies à merveille dans des plats admirables ; je crois que jamais il ne s'en était vu de pareils. Comme nous avions envoyé toute la vaisselle à notre Maison, sans penser que nous restions et qu'il nous en fallait garder, ma Soeur de Saint Joseph, n'en ayant point à nous donner, nous servait ce qu'elle nous apprêtait dans un vieux couvert de bois tout rompu, où elle faisait manger ses poules ; ce qui nous récréa bien, et de lui voir faire nos sauces au soleil, n'ayant point le loisir de faire du feu. Elle y faisait fondre le beurre et chauffer nos

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portions, qu'à peine prenions-nous le temps de manger, tant nous étions occupées dans notre déménagement. Mais je vous assure qu'elles étaient si méchantes qu'il nous fallait bien nous mortifier pour les manger. Dieu merci, nos repas se faisaient sans sensualité, mais toujours en nous divertissant bien innocemment de ce que nous réussissions si bien à faire notre cuisine, dont personne ne pouvait goûter tant elle était bonne !

Enfin, après que nous eûmes vidé la maison et fait porter tous les meubles au château, nous y allâmes nous rejoindre avec nos chères Mères et Soeurs, le mercredi au soir de la semaine en suivant, cinquième de juillet, où nous trouvâmes tout sens dessus dessous, les meubles jetés l'un sur l'autre, de côté et d'autre. C'était un terrible train ; on ne savait où donner de la tête ! Véritablement, nous avions besoin de dire le chapelet de grosse patience pour supporter toute notre fatigue, qui était assurément bien grande, et nous pouvions dire que nous achevions l'oeuvre du Seigneur dans le chaud du jour et dans la souffrance. Mais ce qui nous l'augmenta, ce fut l'accident fâcheux, dont il plut à Notre Seigneur de nous affliger, quoique sa bonté nous conserva miraculeusement. Il fut tel que je vais vous dire.

Le mercredi à cinq heures et demie du soir, douzième de juillet, comme nous sortions du réfectoire, où très peu de nos Soeurs s'étaient trouvées à cause du grand tracas que nous avions, qui nous occupait toutes beaucoup et nous empêchait de nous rendre aussi exactes que nous aurions bien voulu à tous nos exercices réguliers, - c'était tout ce qu'on pouvait faire, que quelques-unes s'y trouvassent pour les maintenir sans désister, comme il a plu à Notre Seigneur nous faire cette grâce, celles donc qui ne s'étaient point trouvées au premier réfectoire, se rendirent au second, dont notre Révérende Mère Prieure était une. Celles de nous qui avions été au premier, nous nous en allâmes, de côté et d'autre, à nos emplois faire nos ouvrages, car chacune en avait « tout chargé son col » [ sic ]. Nous étions ainsi toutes dispersées dans les maisons. Il y en avait deux dans la chambre auprès du réfectoire, qui servaient les portions, parce que c'était dans cette chambre qu'on les

dressait et qu'on y apportait tout de la cuisine, par un petit escalier dérobé, n'ayant point d'autres lieux plus commodes. Elles allaient donc

et venaient ainsi du réfectoire à cette chambre et à la cuisine, pour

donner à chacune ce qui lui fallait et y rapporter la vaisselle. Au bout de cette chambre, il y avait un cabinet où la Mère infirmière était avec

deux de nos Soeurs qui étaient mal, qu'elle allait faire souper. Comme

elles s'entretenaient ensemble, par Providence elles levèrent toutes les yeux, sans songer à rien, et aperçurent au haut du plancher comme un plâtras qui voulait tomber. La Mère dépensière [ économe ] aussi,

pendant le réfectoire, prit garde que la muraille de ce côté-là avançait un peu et semblait se courber, dont elle était toute proche, alors qu'elle dressait les portions. Elle la poussa de toute sa force avec ses mains et

dit en elle-même : « N'y aurait-il pas quelque chose qui manquerait ici ? Il faut que je fasse voir cela tantôt à notre Mère ». Comme elle avait à faire, elle n'y pensa plus. Une donc de nos Soeurs, qui était dans ce cabinet, voyant ce plâtras, prit le manche d'un balai et frappa assez fort au plancher pour le jeter à bas, disant à celles qui étaient avec elle : « Otons-le, de peur qu'il ne tombe sur nos têtes et qu'il nous blesse ». Quelque temps après, il en tomba encore quelques-uns sans que l'on y touchât, avec de la poussière qui s'éleva. En même temps, elle se retira un peu plus loin, sans pourtant s'effrayer, n'étant point surprise de voir un plâtras tomber, cela se voit tous les jours. Mais elles ne furent pas plus tôt retirées, qu'elles entendirent un grand bruit : c'était la maîtresse poutre de ce plancher qui tombait, qui en même temps entraîna sept soliveaux en bas, avec trois cheminées et vingt deux pierres qui étaient grosses comme la moitié d'un muid de vin, des barres de fer d'une prodigieuse grosseur, et une si grande quantité de plâtras que l'on en a tiré quatre-vingt-dix bénnelées, autrement nommées à Paris des tombereaux, ce qui est véritable, les ayant payées. En même temps, les lits qui étaient à la chambre de dessus tombèrent et furent écrasés, aussi bien que ceux qui étaient dans cette même chambre, avec quantité de hardes, tant à l'usage des religieuses que de la sacristie, que celles qui en avaient soin avaient pris la peine toute la journée de se fatiguer à les apporter à cette chambre, à cause qu'elle était proche de la chapelle ! On avait mis tous les ornements et tout ce qui concernait la sacristie dans la troisième maison, afin que rien ne fût gâté ; quand il fallait passer quelque chose au dehors, les sacristines étaient tuées à les aller quérir si loin, et même l'on faisait bien attendre les prêtres.

Notre bonne Soeur, qui ne s'attendait pas à ce malheur, non plus que nous, y avait porté tout ce qu'elle croyait qui pourrait servir dans cette chapelle : les niches où l'on expose le très Saint Sacrement et le reste que l'on met sur l'autel pour le parer, qui furent gâtés et rompus entièrement. Il n'y eut qu'un clavecin qui tomba de toute la hauteur de cette chambre sans être brisé, comme humainement il le devait être ; mais, ce qui est de plus surprenant, c'est qu'il n'y eut pas seulement une corde de rompue ; c'est que le Seigneur le conserva pour nous aider à chanter ses louanges. La Mère qui jouait de l'orgue s'en servait pour donner le ton à nos Soeurs à la sainte messe et à vêpres, les jeudis et autres jours de solennité et aux saluts du très Saint Sacrement. Elle en jouait quand elle faisait chanter des motets [ au salut du Saint Sacrement ] à la chantre seule, pour l'accompagner. Il y eut aussi un lit, qui était dans un petit cabinet, en haut, dans cette même chambre, qui tomba tout en entier aux pieds de nos Soeurs, dans celui du bas où elles étaient, et attrapa à une son soulier, qu'elle ne savait trouver. Dans le moment que tout cela tomba, il s'éleva une si effroyable poudre que nos Soeurs ne se voyaient plus et ne savaient où elles étaient, ni ce qui était arrivé. Même ce lit qui était tombé à leurs pieds, elles ne purent discerner ce que c'était. Comme

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on nous avait averties que, ce même jour, il devait y avoir une éclipse de soleil et que la plupart du monde en devait mourir, elles crurent, voyant cela, que c'était l'effet de cette éclipse et que, véritablement, elles étaient au dernier moment de leur vie, qu'il fallait aller paraître devant celui qui juge si exactement toutes choses. Cette pensée les fit réfléchir sur elles-mêmes et, s'animant de regret et de douleur, elles demandaient pardon à ce grand Dieu de tout leur coeur, en lui criant qu'il leur fît miséricorde, en leur faisant ressentir, non les effets de sa juste justice, mais de son infinie bonté. La bonne Mère infirmière, qui les entendait ainsi faire leurs exclamations au ciel, accompagnées de tant de soupirs et de gémissements, leur disait « Patience, patience, mes Soeurs ; vous ne périrez pas encore ; ayez confiance en Notre Seigneur, qu'il vous conservera ». Pendant ce temps, ces bonnes Soeurs, qui semblaient n'attendre que la mort, ne laissaient pas pourtant de chercher le moyen de l'éviter en se retirant du danger où elles étaient, s'avisèrent, secourues de leurs saints anges, comme il est croyable, de recourir à la seconde fenêtre de ce cabinet, ne voyant pas la première, qui était ouverte devant elles, par la grande poussière qui les offusquait. Elles s'approchèrent de cette fenêtre que, depuis trois semaines que l'on était dans cette maison, on n'avait su ouvrir quelques efforts qu'on y avait faits pour le pouvoir. Aussitôt qu'une y mit le doigt, elle s'ouvrit aisément et sans peine, et comme d'elle-même pour ainsi dire, si bien que, comme elle n'est pas trop haute, elles sautèrent aisément par-dessus, l'une après l'autre, dans une petite cour qui va au réfectoire, sans mal ni douleur, que la frayeur qui les saisissait. Ce que l'on peut dire miraculex, car l'on nous a assuré que, si elles eussent demeuré dans ce lieu, quoiqu'elles n'y eussent point été blessées par ce qui tomba, que la seule poussière les eût étouffées, et elles n'en pouvaient sortir que par cette fenêtre. Admirez la protection de Dieu, qui leur donna le moyen de se sauver par là. Il est vrai que la poudre fut si furieuse qu'elle gagna partout. Au réfectoire, vous eussiez dit que l'on eût versé le plâtre exprès à poignées dessus les tables et dans toutes les portions, que l'on ne pouvait distinguer ce qu'il y avait dedans, si bien que, comme la plupart de nos Soeurs n'avaient pas été au premier réfectoire, elles ne purent manger, tout étant gâté par cette poussière. L'on n'en put même rien donner aux pauvres, il fallut tout jeter aux poules.

Comme donc notre Révérende Mère arrivait au réfectoire et commençait à souper avec d'autres de nos Soeurs, dans le moment qu'elles entendirent ce grand bruit et virent s'élever cette poudre, aussi bien que quelques-unes de nous, qui étions dans la grande cour et la cuisine, accourûmes toutes dans une grande appréhension que quelqu'une ne fût écrasée. Notre Révérende Mère était saisie et pâle, comme sa guimpe, et demandait douloureusement : « Hélas ! Où sont toutes nos Soeurs ? ». D'autant que nous ne nous trouvâmes que quatre ou cinq présentes, les autres étant de côté et d'autre par la maison, qui pourtant, entendant le bruit et quelques cris que la frayeur avait fait jeter, vinrent promptement voir ce que c'était, si bien que nous nous assemblâmes toutes. Il n'y avait que ces trois pauvres filles, qui avaient resté dans ce cabinet, dont nous étions bien en peine, ne les voyant point. Comme nous les allions chercher, je les aperçus en sortant du réfectoire, qui étaient dans un état pitoyable. Il semblait que l'on les venait de déterrer ; elles avaient leurs habits comme si on les eût roulés dans le plâtre. Nous fûmes bien réjouies quand nous les vîmes, et encore sans être blessées, dont nous ne pouvions assez rendre grâce à Dieu et de la manière dont il nous avait toutes conservées miraculeusement. Une de nos Soeurs, qui allait et venait dans cette chambre, comme je vous ai déjà dit, pour servir les portions au réfectoire, apercevant, comme elle y était, que ce plancher courbait, par un secours du ciel elle eut l'esprit assez présent pour prendre sa compagne par la tête et la roula avec elle sur ce petit degré qui allait à la cuisine, criant : « Miserere mei ! Seigneur, ayez pitié de nous, nous allons nous abîmer ici ! » Hélas ! il n'avait garde de le permettre, puisque jusqu'alors, il nous avait si bien préservées par son infinie bonté, puisque nous devions toutes être tuées cent fois, ayant toujours occupé ces chambres depuis que l'on était à cette maison. La plupart y couchaient et l'on y demeurait actuellement, ayant fait de celle qui est auprès du réfectoire, le noviciat, aussi bien que la dépense, l'autel des novices, y était dressé. Notre Révérende Mère y faisait toutes les conférences et lectures et, aux heures de récréation, la communauté y allait très souvent, à cause que, n'y ayant point de Mère maîtresse, notre Révérende Mère y était toujours avec les novices, et nous l'y allions voir, si bien que chacune y travaillait. Pour la chambre de dessus, l'on en avait fait l'infirmerie et, comme la plupart, en ce temps, étaient indisposées, nous pouvons assurer qu'il ne s'est pas passé un moment, que quelques-unes de nous n'y ait été, tant de jour que de nuit. Mais ce qui est de bien particulier, c'est que la même nuit du jour que cela arriva, une de nos Soeurs, qui était couchée à la chambre de dessus, se sentit ébranlée, comme si on l'eût bercée dans son lit. Elle entendit le plancher craquer et eut peur et appela la Mère qui était couchée auprès d'elle pour le lui dire, laquelle, l'entendant, lui répondit : « Mon Dieu, que vous êtes effrayante ! Voyez le plancher qui branle ; quelle imagination ! Holà ! dormez en repos et ne nous faites point de peur davantage ». Hélas ! elle ne disait que trop vrai, puisque, vers les six heures du soir, il était à bas. Admirez cette protection de Dieu, mais il faut que je vous la fasse encore remarquer en deux de nos Soeurs. La première, étant allée, au sortir du réfectoire, travailler à cette chambre auprès, où elles avaient accoutumé d'aller, étant une du noviciat, comme je m'en allais, par Providence, dire un mot à quelqu'une dans cette chambre, je l'aperçus de loin toute seule, qui était assise auprès des lits, justement sous la grosse poutre, qui travaillait en silence. Comme c'était le temps de la récréation, j'eus le mouvement de lui aller dire qu'elle allât se

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divertir avec deux de nos Soeurs, qui étaient allées garder un homme qui travaillait dans la maison. Comme de son naturel, elle était assez solitaire, elle n'avait trop envie d'y aller et me répondit quelques paroles pour s'en excuser. Mais, derechef, je fus poussée à l'en prier de nouveau, contre ma coutume, car jamais je ne m'étais mêlée de rien dire aux novices, quoique je fusse l'ancienne de religion [ une ancienne dans le monastère 1, même en absence de notre Révérende Mère. Mais, en cette rencontre, j'y fus portée malgré moi, car je craignais de lui faire de la peine, mais je ne pus m'empêcher de lui dire : « Ma Soeur, je crois que c'est l'intention de notre Mère, je vous prie, allez-vous y en ». Dans le même moment, elle acquiesça à ma sollicitation et s'y en alla, bienheureusement pour elle, car c'était tout ce qu'elle avait pu faire, d'être montée, quand ce plancher enfonça. Voyez si elle eût resté à travailler là, assurément elle y eût été écrasée comme une punaise. Une autre encore, qui couchait dans cette même chambre et qui y avait ses hardes, comme elle avait besoin de quelque chose qui était dans le tiroir de sa table, prétendait d'y aller pour l'atteindre, et Dieu permit qu'en revenant, au lieu de passer tout droit par le réfectoire, elle monta en haut et ne s'en aperçut que quand elle voulut ouvrir la porte de la chambre au-dessus, parce que, dans le moment, elle vit tomber le plancher, de ses yeux, ce qui la surprit beaucoup, comme vous pouvez croire. Mais elle le fut autant de se voir en haut, croyant qu'elle était en bas. Sans doute que son bon ange l'y avait conduite pour la préserver de cet accident, car sa table était auprès de son lit ; vous jugez bien que si dans ce moment elle y eût été à atteindre ce qu'elle avait besoin, qu'elle y aurait été écrasée, aussi bien que l'autre que je vous ai rapportée devant. Hé bien ! Après cela ne direz-vous point que Notre Seigneur a soin et garde ceux qui l'aiment et qui le servent, et qu'il fait bon s'abandonner à lui ? Tâchons donc de le faire par un saint oubli de nous-mêmes, et demeurons entre ses divines mains, toutes délaissées à son divin plaisir.

Après donc avoir admiré la protection de ce grand Dieu, notre Révérende Mère et nous toutes montâmes à la chapelle, pour lui rendre nos humbles actions de grâce. Pour cet effet, nous dîmes le Te Deum et quelques prières à la très sainte Mère de Dieu ; ensuite nous envoyâmes prier messieurs nos amis et le propriétaire de la maison, de prendre la peine de venir jusqu'ici, que l'on avait un mot bien pressé à leur dire. Ils accoururent tous promptement. On les fit entrer, pour leur faire voir le désordre arrivé, dont ils furent tout étonnés, et encore plus de nôus voir toutes saines et sauves. Ils ne pouvaient se lasser de répéter : « Oh ! quel miracle ! Vous deviez être toutes ensevelies sous ce débris. Oh ! il faut bien dire que Dieu vous aime, de vous avoir si bien conservées ! ». « Assurément, disait M. de Mathan, nos bonnes gens de village fêtent des miracles qui ne sont pas si grands que celui-ci ». De l'avis de ces messieurs, on envoya quérir un huissier pour faire le procès-verbal de

l'accident arrivé, afin qu'en cas de clameur [ de haro on y eût recours (91) ; ce qu'il fit dès le soir, si bien que nous fûmes jusqu'à près de neuf heures, embarrassées pour cette affaire. L'on fit venir les architectes, charpentiers et autres ouvriers, pour leur faire voir, s'il n'y avait point à craindre que le reste ne tombât. Ils nous rassurèrent, disant qu'ils croyaient que non et que tout ce que l'on pouvait faire était de venir dès le grand matin mettre des étais partout, à quoi ils ne manquèrent pas. Après qu'ils furent mis, voyant le reste plus en sûreté, ils examinèrent de plus près ces chambres et assurèrent que, sans un chassis de verre qui était soutenu, à ce que l'on peut croire, miraculeusement, par une petite corniche de bois, dans le cabinet où s'étaient trouvées nos trois Soeurs, tout le corps de ce logis-là jusqu'aux ardoises aurait tombé entièrement. Si vous voulez bien prendre la peine de réfléchir sur tout ce que je vous ai rapporté sur ce sujet, vous y marquerez plus d'un miracle.

Mais ce que je considérerai dans cette rencontre, fut l'égalité de notre Révérende Mère qui fut admirée de toutes, car, quoiqu'elle lui soit ordinaire, en cette occasion elle me parut singulière. Elle demeura donc dans tout cet embarras, qui aurait fait perdre la paix aux personnes les plus tranquilles, dans sa douceur, sans dire une parole plus haute qu'à son ordinaire, avec un esprit présent, pensant à la moindre petite chose, comme si rien n'eût arrivé, disant un mot à une, rassurant les autres, qu'elle voyait effrayées, avec une bonté de mère. Car vous saurez que nos pauvres Soeurs ne vivaient plus en assurance ici. Elles croyaient, aussitôt qu'elles entendaient le moindre petit bruit, que cette maison allait tomber sur leurs têtes. Il fallut la faire visiter partout pour les rassurer. La plupart couchèrent dans les autres maisons sur le plancher, car l'on se trouva manquer de huit lits le soir. Tout ce que l'on put avoir, ce fut quelques paillasses sur lesquelles elles se mirent, si bien qu'étant fort mal couchées, et joint à la peur qu'elles avaient, elles ne se pouvaient rassurer, craignant toujours qu'il en arrivât autant partout où elles étaient : elles n'en reposèrent point de toute la nuit. Nonobstant pourtant la frayeur qui nous avait saisies, personne n'en fut mal, il n'y eut seulement que la chère Mère infirmière, qui, ayant beaucoup avalé de poudre dans ce cabinet où elle se trouva dans le moment que le plancher tomba,

(91) Haro (vient de hare, cri pour exciter les chiens).

Droit ancien : « clameur de haro », formule juridique prononcée dans le cas d'urgence, pour arrêter une atteinte contre une personne ou les biens. Celui qui voyait commettre un crime devait, d'après la coutume de Normandie, crier le « haro », et tous ceux qui l'entendaient devaient prêter main-forte pour arrêter le coupable. L'accusé était aussitôt traduit devant la justice. La clameur investissait d'une fonction publique celui qui avait poussé le haro ; il pouvait arrêter lui-même le coupable. Mais quiconque avait crié à tort encourait une forte amende. La clameur de haro d'origine barbare, était usitée aussi en Angleterre, Allemagne et pays scandinaves.

Le « haro » pouvait aussi être employé en matière civile pour « empêcher qu'il ne soit passé outre à l'exécution de quelque entreprise... ou pour troubler des personnes en la possession de ce qu'elles prétendent leur appartenir... mais on ne devait pas s'en servir pour acquérir de nouveau ou reprendre une possession ». Il semble que ce dernier cas concerne bien l'affaire relatée dans le récit. Cf. Grand Larousse encyclopédique ; La Coutume de Normandie, expliquée par M. Pesnelle, avocat au parlement de Rouen, Rouen, 1727, p. 55 - 56, art. LV.

120 CATHERINF DI: BAR F ONDATION DE ROUEN 121

en demeura quelques jours [ la voix I éteinte. Le lendemain se passa à tirer toutes les hardes, les lits, les tables, etc.,. qui étaient sous ce débris, tout étant rompu et gâté. Vous ne sauriez croire combien cet accident augmenta notre peine. 11 fallut tout rapporter de côté et d'autre, tout ce corps de logis n'étant plus habitable. Nous fûmes même obligées, pendant quelques jours que le réfectoire n'était plein que de plâtre et de saletés, de manger à la cuisine en attendant qu'on l'eût nettoyé. Nos pauvres Soeurs converses étaient tuées à aller et venir, à porter et à rapporter tous les meubles. Quand nous eûmes tout mis dans les greniers, nous nous aperçùmes que les ardoises étaient presque toutes rompues de la grêle dont je vous ai parlé, que l'on n'avait point raccommodées depuis, et qu'il pleuvait partout, si bien que nous trouvâmes toutes les hardes trempées. L'on fut obligé de les ôter et rapporter à un autre lieu. Il nous fallut presque toutes aller demeurer à l'autre maison, de l'autre côté, où nous avions un long chemin à faire, car, quand nous avions monté les soixante trois degrés et passé par un grand grenier, il nous fallait encore descendre autant de degrés pour nous y rendre. Jugez quelle peine c'était ! Pour vous achever, nous ne faisions rien que changer de chambre, d'autant que les unes ne savaient dormir où elles étaient les autres n'étaient pas commodément pour leurs offices ou emplois, si bien que nous ne faisions rien que défaire et refaire nos lits et aller tantôt à un endroit et puis à l'autre. Je croyais que c'était l'ouvrage de Pénélope et que nous ne finirions point à nous accommoder. Il nous fallait recommencer plus que jamais le chapelet de grosse patience, car sans cela elle eût été à bout. Enfin, pour toute la récompense de notre fatigue dans notre déménagement, c'est qu'ensuite nous fûmes mangées de vermine. C'en fut le fruit et ce que nous gagnâmes par les ouvriers et les pauvres femmes, que nous avions fait entrer pour nous aider ; nous fûmes près de trois mois à nous en défaire. Environ six semaines après que nous fûmes dans la maison, on nous donna une petite alarme pour la clameur. Le beau-père du frère de M. de Mathan (92), sur les sept heures et demie du soir, nous la vint signifier. Mais notre Révérende Mère ne s'en émut point, et dans sa même tranquillité descendit en bas, à un petit parloir qui était auprès du tour, n'y ayant que ce seul-là, que notre bonne Soeur de Sainte Anne avait accommodé de son mieux, n'ayant pas encore de place pour en faire d'autres. C'était proprement le tour, n'y ayant fait seulement qu'uné petite séparation et posé une petite grille pour recevoir les messages. Elle salua donc ces messieurs avec beaucoup d'honnêteté et de civilité et, après avoir écouté leur harangue et le sujet qui les amenait, qui était pour nous signifier la clameur de la maison, leur répondit avec une grande douceur que ce n'était pas à elle à qui ils

(92) Un frère de Joachim de Mathan, Adrien, épousa en 1680, Anne Charlotte Agnez de Préfontaine, fille de Léonor Agnez de Préfontaine, avocat général au Parlement de Rouen en 1662. Il s'agit peut-être ici de ce personnage. Cf. Amiot, op. cit., t. 1, p. 199, et Frondeville, Les Conseillers, t. IV, p. 608.

devaient s'adresser, mais à M. de Mathan, qui en était propriétaire, qu'elle n'avait point d'intérêt à cela, que c'était à lui à leur répondre et non à elle puisque ce n'était point son affaire. Si bien qu'ils s'en allèrent avec leur courte honte et leur argent, qu'ils avaient fait apporter par un crocheteur, que nos Soeurs touriéres crurent être des cailloux dont ils avaient rempli leur sac. Mais il est vrai qu'elles leur firent une plaisante réception à leur arrivée. Quand ils leur déclarèrent ce qui les amenait, une prit la parole qui leur dit : - Vraiment, Messieurs, votre maison, nos Mères s'en soucient bien ! Elles voudraient déjà que vous l'eussiez, tout y fond ; elles n'y vivent point en sûreté, vous leur ferez fort grand plaisir de la reprendre ». Je crois assurément qu'ils ne s'attendaient pas à être si agréablement reçus de ces bonnes Soeurs qui leur firent ce beau compliment. Aussitôt donc qu'ils furent sortis, notre Révérende Mère en fit avertir nos amis pour savoir ce qu'il fallait faire et avoir leurs avis. Ils ne manquèrent pas de se rendre aussitôt ici et dirent qu'il ne fallait point se mettre en peine, que difficilement ils nous feraient sortir de cette maison, vu pour cela qu'il fallait qu'ils nous rendissent la somme, argent comptant, que nous l'avions achetée. Et comme ils savaient qu'ils n'en avaient point, que nous n'avions qu'à nous tenir en repos et en avertir seulement M. de Mathan, afin qu'il eût à leur répondre et à s'accommoder ensemble. Ce que l'on ne manqua pas de faire. Et le dit M. de Mathan nous rassura lui-même, nous promettant toutes assurances pour nous faire demeurer dans sa maison. Voyant l'incommodité que nous avions dans la chapelle et que, tant nous que les séculiers, l'on n'y pouvait plus demeurer davantage. il s'obligea à donner cent écus pour accommoder la grande salle de sa maison pour nous servir d'église, en attendant qu'on en pût bâtir une. Notre Révérende Mère, voyant sa bonne volonté, le prit au mot et accepta son offre de bon coeur, quoique depuis il ne nous ait pas tenu sa parole, nous ayant refusé de nous donner les cent écus quand tout a été fait, disant pour excuse qu'il ne les avait promis qu'en cas qu'on sortît de sa maison, si bien qu'il en a fallu passer par là, car notre Révérende Mère. sur sa parole (ayant affaire à un homme d'honneur à ce que l'on pouvait croire), ne prit point d'autres sûretés et aussitôt envoya quérir des messieurs entendus dans les bâtiments, pour avoir leur avis et prendre les mesures qu'il fallait pour ajuster toutes choses bien et le plus commodément qu'il se pourrait, selon la place. Ayant donc su les sentiments de ces messieurs, sans perdre de temps, elle fit venir promptement les ouvriers pour travailler et, par le moyen de notre bonne Soeur de Sainte Anne, [ Monier qui les faisait diligenter [ hâter ] et elle-même travaillant beaucoup, en fort peu de temps tout fut achevé et en état d'y mettre le très Saint Sacrement, qu'on y posa le 24 d'août, jour de Saint Barthélemy, qui échouait cette année là. le jeudi.

122 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 123

BÉNÉDICTION DE L'ÉGLISE PRIMITIVE : 24 AOÛT 1684

Comme il fallait auparavant bénir cette nouvelle église, M. notre Supérieur [ M. de Fieux nous promit la veille qu'il viendrait dès le

grand matin pour ce sujet. Nos Soeurs donc, qui étaient à parer l'autel et qui n'avaient pu achever si vite qu'elles eussent bien voulu, furent cause que la Messe de la communauté fut retardée. Comme M. notre Supérieur

n'était point encore venu, qui avait pourtant fort recommandé que l'on

eût à ne le point faire attendre, parce qu'il fallait qu'il se rendît promptement à Notre-Dame [ la cathédrale 1, nos Soeurs crurent qu'il ne vien-

drait pas si tôt, et dirent à notre Révérende Mère qu'il fallait faire dire

la sainte Messe à notre ancienne chapelle. Elle, qui craignait ce qui nous arriva, avait de la peine que l'on la commençât ; pourtant, par condes-

cendance elle y consentit. Nous voilà donc toutes qui entendions la

sainte Messe comme Monsieur notre Supérieur arriva. Il était dans un très grand empressement de s'en aller, et, croyant trouver tout prêt et

qu'on l'attendait, se fâcha quand il ne vit personne et qu'on le faisait

attendre. L'on n'en était qu'au Sanctus de la messe, et c'était notre écclésiastique qui la disait et qui fallait qu'il l'accompagnât et répondît

aux prières pour bénir cette église, n'ayant que lui, si bien que nous ne

savions que faire, car il ne pouvait pas quitter sa messe. Plus ce Monsieur attendait, plus il se fâchait et voulait à toute force s'en aller sans bénir

notre église. Nous en avions une grande appréhension, car il était furieu-

sement fâché. Notre Révérende Mère était bien empêchée, qui ne savait que lui dire, dans sa douceur, sinon : « Monsieur, le voilà qui va venir ».

Nous toutes accourions l'une après l'autre, qui lui venions dire la même

chose, mais cela ne le contentait pas, il voulait toujours s'en aller. Nous réclamions tous les saints du paradis pour le faire arrêter. Enfin, à force

de dire que M. notre écclésiastique allait venir, il arriva heureusement, et

aussitôt M. notre Supérieur avec lui vint faire l'aspersion de l'eau bénite dans l'église en disant le Miserere, ensuite l'oraison marquée pour ce

sujet. Ce fut là toute la cérémonie, qui ne fut pas longue puisqu'elle ne

dura pas plus que le Miserere. Nous y assistâmes toutes, à genoux au bout de l'église ; ensuite M. notre Supérieur s'en retourna à la sacristie

pour ôter son surplis. Notre Révérende Mère, qui était dans l'église

avec nous, qui s'attendait qu'il allait revenir et qui lui voulait faire excuse de ce qu'on l'avait fait attendre et le remercier, fut bien surprise

quand elle entendit rouler son carrosse et qu'il avait sorti par la porte de la sacristie sans dire mot à personne. Il s'en alla ainsi tout mal content, ce qui mortifia bien notre Révérende Mère et nous toutes. Mais vous savez que la divine Providence en use ainsi en toutes choses, pour nous faire mourir et nous ôter la satisfaction que nous pourrions avoir, si elles réussissaient comme nous désirons. Nous sommes victimes, c'est tout dire ; il faut toujours être sacrifiées au plaisir de celui pour qui et à qui nous sommes immolées.

Notre église étant donc en état d'y mettre le très Saint Sacrement, l'on ferma la porte de la clôture qui est auprès de la sacristie, et notre Révérende Mère fit dire la sainte Messe, à laquelle on consacra la grande hostie, pour l'exposer, et celles qui étaient dans le grand ciboire, pour les renfermer dans le tabernacle, ce que l'on fit aussitôt que l'on eut communié celles de nous qui n'avions point entendu la première Messe, dont notre Révérende Mère était une. La sainte Messe dite, M. notre écclésiastique remonta à la petite chapelle pour communier une de nos Soeurs que l'on avait fait attendre pour consommer la dernière hostie, qu'on avait réservée, pour ne point cesser un moment l'adoration, si bien qu'entre temps nous adorions en deux endroits le Seigneur. Une partie de nous était en bas à la nouvelle église, et les autres en haut, au grenier, qui attendaient qu'on leur enlevât leur trésor pour celle qui devait communier, qui, aussitôt qu'elle l'eut reçu en elle, toutes descendirent en bas où elles le retrouvèrent heureusement.

Jugez de la joie que nous eûmes quand nous vîmes cette salle devenue le trône du Seigneur où il avait reçu tant d'outrages et de mauvais traitements, ayant toujours été un lieu de rendez-vous et d'assemblées, de bals et de divertissements. Vous savez ordinairement les péchés qu'on y commet. Cette salle va donc être le sanctuaire du grand Dieu vivant et du roi du ciel et de la terre, sa demeure pour y recevoir les honneurs et les adorations de ses sujets et de ceux mêmes qui l'y avaient tant de fois offensé. Oh ! que nos coeurs leur disaient avec ardeur : « Venez, accourez, pour rendre vos hommages à votre Dieu, et lui faire amende honorable de tous les outrages que vous lui avez faits ! Venez connaître sa grandeur et sa souveraineté que jusqu'alors vous avez méconnues, et venez lui rendre grâce de ce que sa bonté a souffert votre malice sans la punir, aussi bien que votre ingratitude, qui vous a fait oublier ce que vous lui deviez ». Et après, nous retournant vers ce Dieu d'amour, nous lui disions, les larmes aux yeux, que ces sentiments en avaient fait sortir : « Hé ! Que ne pouvons-nous, nous autres, vous donner autant de gloire, de louanges, d'adorations, de remerciements, vous rendre autant d'honneur, d'hommages et de respects que tous les hommes et toutes les créatures vous en pourraient donner tous ensemble, s'ils vous rendaient fidèlement leurs devoirs, dans ce mystère d'amour où vous êtes tout anéanti ! Faites-nous donc la grâce que nous suppléions pour eux à ce qu'ils vous refusent et que, nous rendant fidèles à remplir notre vocation d'adoratrices, de réparatrices et de victimes, nous vous adorions en esprit et en vérité pour eux tous ! »

Durant que nous épanchions ainsi nos coeurs au pied de l'autel, l'on sonna la grande Messe. Cette cloche fut comme l'écho de nos coeurs qui appelaient le monde pour adorer Jésus Christ, si bien qu'elle eut le bonheur d'y en attirer beaucoup, et dès la grande Messe. Comme c'était un jour de fête, notre église, et par-delà la porte, en fut toute remplie, aussi bien que tout le reste du jour. Mais il faut que je vous

124 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 125

dise que cette cloche n'était pas celle qui faisait jurer nos voisins. Nous n'avions garde de les faire jurer davantage, mais c'en était une de notre clocher, notre Révérende Mère en ayant fait faire un petit, au grenier, au-dessus de l'église. Il est vrai pourtant que cette cloche les a fait quelquefois un peu murmurer, particulièrement la nuit, qu'elle les réveillait, mais, dans la suite, ils s'y sont accoutumés, si bien qu'ils n'en disent plus rien. Au contraire, elle leur fait plaisir, quand nous avons des messes tard, car elle avertit les paresseux et les paresseuses de se lever pour la venir entendre.

Je reviens à notre nouvelle église, où l'on exposa le très Saint Sacrement et le service divin fut fait comme à l'ordinaire en ce jour. Depuis, l'on a toujours continué. Mais il faut vous dire que, pour nous mettre en clôture, nous n'avions plus de passage pour aller à la chambre qui devait faire notre choeur, si bien que l'on fut obligé de faire une ouverture en haut, au-dessus de la salle, et l'on fit un escalier de bois pour y pouvoir descendre. Il faut avouer qu'il est fait d'une manière à se casser le col. Je ne sais pas comment nous ne nous y sommes pas tuées. A voir ce trou, vous diriez d'une trappe ; cela donne frayeur quand l'on en approche. Mais il est bien vrai ce que l'on dit, que Dieu garde ceux qu'il aime, car voici une chose miraculeuse. Une de nos Soeurs allait à trois heures de la nuit, pour faire son heure d'adoration. Comme elle n'avait point de lumière et qu'elle s'en allait à tâtons, croyant mettre son pied sur le degré, [ elle ] le mit auprès dans le trou et se jeta du haut en bas de l'escalier. Si elle ne devait pas être tuée, au moins devait elle être bien blessée. Nonobstant, elle se trouva sur ses deux pieds, tout debout, sans mal ni douleur, seulement un peu étourdie d'avoir ainsi tombé ; ce qui humainement ne se pouvait pas faire sans un secours particulier de Dieu, d'autant plus que cet escalier va tout en tournant. Nous eûmes sujet d'en bénir Dieu et d'admirer sa bonté ; je ne doute pas que vous n'en fassiez de même en lisant ou entendant ceci.

Il est vrai que notre fatigue était encore plus grande à aller à ce choeur nouveau qu'à ce grenier où nous étions devant, car, avec ce qu'il y fallait toujours monter de même, après que nous l'avions passé, il nous fallait redescendre autant de degrés que nous en avions montés pour nous y rendre. Nous avons eu cette peine près de quinze mois, quoique, de fois à autres, elle était adoucie par l'invention que Soeur de Sainte Anne [ Monier ] trouva. La charité dont elle est remplie pour ses Soeurs la fit aviser de nous raccourcir le chemin, et, par son adresse, elle en vint à bout, nous faisant un passage de plein pied par les parloirs, qu'elle

accommoda des chambres qui sont auprès du petit escalier, que l'on a laissé au dehors pour y monter, comme on faisait par le même à la

chapelle les deux mois qu'elle nous servit d'église. Il est vrai que cela nous fut d'un grand soulagement pour aller la nuit aux heures d'adoration, car, pour le jour nous n'y pouvions pas passer ordinairement, à cause du monde qui était aux parloirs. Celles qui souffraient le plus de cette

longueur de chemin étaient nos pauvres Soeurs converses, car, n'ayant pas de passage par en bas, et le jardin étant auprès du choeur et la cour où étaient les poules, à l'autre bout vers l'église, jugez quelle peine elles avaient, quand elles avaient besoin d'herbes ou d'autres choses semblables, ou de quelques oeufs de leurs poules, d'aller courir si loin, monter à un grenier et redescendre après en bas au jardin par ce petit escalier dont je vous ai parlé, qui va au choeur, n'ayant point d'autre passage et, après, pour retourner à leur cuisine, être obligées à faire la même longueur de chemin, si bien qu'il fallait parler d'un quart d'heure, seulement pour aller et venir. Quelquefois, elles étaient chargées de bois ou d'autres choses pareilles à porter, qui les fatiguaient encore davantage, particulièrement à monter ce petit escalier de bois ou à le descendre, ce qui est difficile. Une, ainsi chargée d'un pot et d'un seau, où elle avait mis à manger pour ses poules, en descendant, eut la peine de rouler tout du long et de renverser tout ce qu'elle tenait. Je ne sais comment elle ne se tua point, car elle n'est pas trop menue ! Mais Notre Seigneur la préserva si bien, que même, elle ne fut pas blessée.

Pour nous achever, pendant les deux mois que le Saint Sacrement fut à la petite chapelle, comme c'était le temps de faire les provisions, l'on fit venir du bois, et, comme tout était encore sens dessus dessous dans la maison et qu'on ne savait où le mettre, l'on en déchargea beaucoup de charretées de ce côté-là, pour le serrer dans les écuries qui étaient dans la cour du jardin, ne sachant pas encore comment on accommoderait l'église et que l'on aurait de la peine à l'aller quérir ; si bien qu'après, il fallut le rapporter tout, l'un après l'autre, par notre choeur et par ce petit escalier de bois, de côté et d'autre de la maison, à la cuisine, à la cave et autres lieux. Notre Révérende Mère, pour nous encourager dans notre fatigue, était toujours la première à en porter partout, comme c'est sa coutume tous les hivers, si bien que son exemple nous animait à redoubler notre ferveur pour soutenir la peine que nous avions.

Nous eûmes cette incommodité depuis le 26eme jour du mois de juin de l'année 1684 jusqu'au mois d'octobre de l'année en suivant 1685, que notre digne Mère [ Mectilde ], inspirée assurément du saint Esprit, conseilla à notre Révérende Mère, de louer la moitié de la maison de Mme la marquise de Pierrecour, qui tient le milieu de la nôtre, [ et cela ] pour toute sa vie, ce qui n'est pas une petite incommodité ; mais il faut bien la souffrir tant que Dieu voudra. Cette partie de maison donc qu'elle n'occupait pas, l'ayant louée à d'autres personnes qui, par Providence la quittèrent pour ce temps et qu'elle voulait donner à d'autres, notre Révérende Mère, suivant le conseil de notre Mère

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Mectilde la loua pour la Saint-Michel (93), considérant autant la régularité que la commodité. Ces appartements donnant entièrement sur notre jardin, nous aurions toujours été vues des personnes qui les auraient occupés, ce qui n'aurait pas été bien pour des religieuses qui doivent être, autant qu'elles peuvent, séparées du monde, et éviter d'en être vues, afin de mieux conserver leur chère solitude. Nous pouvons dire qu'elle nous a fait bien plaisir, nous ayant donné un passage par en bas pour aller à notre choeur et au jardin, et la commodité de pouvoir faire tout le tour de notre maison de plein pied, sans être obligées de monter, comme nous faisions auparavant. Il est vrai que cela nous a semblé bien doux après la peine que nous avions eue, singulièrement aux tourières, j'en parle comme savante (94). Nos chères Soeurs, comme je vous ai déjà dit, qui, depuis l'accident de ce plancher tombé, ne vivaient point ici en sûreté, allaient toujours regardant si rien ne les menaçait d'un pareil accident. Il est vrai que leur peur nous fut avantageuse, car, à force de regarder de tous côtés, elles aperçurent heureusement que les fondements, par l'abondance des eaux (95), étaient tout ruinés, et que les pierres, dans les caves, s'en allaient toutes en poussière. Notre Révérende Mère, voyant cela, fit venir des architectes pour leur montrer, lesquels dirent qu'il ne fallait point perdre de temps et promptement raccommoder ces fondements, parcequ'à moins de cela, avant qu'il fût peu, ils ne répondaient point que tout ce côté-là de la maison ne tombât entièrement, depuis le haut jusqu'en bas, si bien que tout aussitôt l'on y fit travailler. Quand tout fut achevé et que nous croyions demeurer un peu en repos hors d'ouvriers, l'on s'aperçut encore que les pierres du haut de la chapelle étaient toutes déjointes et ne tenaient presque plus, qui nous menaçaient de nous tomber sur la tête. Il fallut promptement les faire raccommoder. Nous ne vivions pas, je vous assure, en sûreté, dans cette maison. Un jour, nos bonnes Soeurs converses faisaient leur cuisine et, ayant mis leurs marmites, pots, etc. auprès du feu, il y en avait une auprès, qui venait de les accommoder. J'y étais dans ce moment. Nous étions l'une et l'autre en silence, qui ne pensions à rien. Tout d'un coup, nous entendîmes tomber quantité de pierres de la cheminée, mais d'assez grosses pour bien blesser, et ce fut un miracle comment, elle qui était auprès, n'en eut point quelqu'une sur la tête. Ce qui était

(93) Dans l'ancienne coutume de Normandie, les loyers étaient payés soit par semestre, soit par trimestre : le 25 mars, à la Saint-Jean (24 juin), à la Saint-Michel (29 septembre), à Noël. Mais les prises de possession se faisaient ordinairement à la Saint-Michel. 11 faut voir l'origine de cette coutume dans le fait que, s'adressant d'abord à des fermiers, elle tenait compte des cultures. Fin septembre, les moissons sont terminées, et le nouveau propriétaire peut ensemencer ses terres en octobre. 11 y a encore cinquante ans, dans le Pays de Caux, il était admis que le nouveau locataire d'une ferme avait droit, dès la fin de la moisson, à une chambre dans la ferme et à un bâtiment dans les granges, pour lui permettre de préparer lui-même les terres qu'il ensemencerait en octobre.

(94) La narratrice, Mère Monique des Anges de Beauvais, était responsable du tour.

(95) Le Vieux-Château, dont la construction de M. de Mathan ne recouvrait qu'une partie, était traversé par la source de Gaalor, l'une des trois sources qui alimentaient la ville. Si l'on compare les plans du château de Philippe Auguste et ceux de la propriété de Mathan, il semble bien que ce soit sous cette partie du Vieux-Château que passait la Gaalor.

devant le feu, qui n'était pas couvert, en fut tout rempli. Nos bonnes Soeurs ne voulaient plus achever le dîner en ce lieu. D'un autre côté, on ne voyait pas d'endroit commode pour faire la cuisine. L'on ne savait que faire. Nous pensâmes dîner par coeur ce jour-là. Mais, comme il n'y avait rien à craindre davantage, étant le haut de la cheminée qui avait manqué, et voyant le reste bon, on les rassura, si bien qu'elles achevèrent leur cuisine. Ce n'a pas été seulement cette fois qu'elles ont eu peur, mais plusieurs fois elles ont eu de pareilles aubades de pierres, qui tombaient de cette cheminée, ce qui leur donnait crainte d'y périr.

Voilà un petit recueil de toutes les peines que nous avons eues dans cette fondation, qui ont été suivies d'une bien plus rude croix, qui nous a crucifiées et affligées douleureusement. C'est comme nous commencions d'être un peu plus en repos dans cette maison, que l'on avait accommodée le mieux qu'il avait été possible, jouissant de notre chère solitude, le saint temps de carême et la semaine sainte [ 1685 où nous étions, nous la faisant aimer davantage, lorsqu'il plut à Notre Seigneur permettre que la première de la Maison (96) commençât à perdre l'esprit. Nous en étant aperçues dès ce temps, nous en eûmes de l'inquiétude, craignant qu'elle ne le perdît entièrement, ce qui arriva, dans la suite. Depuis le samedi saint, cela alla toujours en augmentant jusqu'à la veille de l'Ascension, qu'elle n'eut plus du tout de raison. Elle fut prise d'abord comme par une manière de maladie. Elle eut une insomnie qu'elle ne pouvait, les nuits, du tout dormir. Elle souffrait des picotements si terribles par tout le corps qu'il lui semblait, à ce qu'elle nous a dit, qu'on lui enfonçait des alênes dedans. Elle avait une faim si grande que, quoiqu'elle mangeât de la viande plus que trois personnes (ce qui la devait soutenir), elle n'en était pas plus rassasiée que du maigre, disant qu'il y avait quelque chose dans son estomac qui dévorait tout ce qu'elle prenait que, dans le moment, elle n'en sentait plus rien et était après comme si elle n'eût point mangé. On lui fit des remèdes pour la soulager mais qui furent inutiles, puisqu'ils ne lui empêchèrent pas de perdre l'esprit. Ce fut la veille de l'Ascension, comme j'ai déjà dit, que cette affliction nous arriva, qui nous désola d'autant plus. qu'il ne fut pas possible de la cacher au dehors. Les cris qu'elle faisait le donnèrent à connaître à tous les voisins. Nous ne laissâmes pas d'étouffer la chose du mieux que nous pûmes, faisant entendre que c'était une fièvre chaude qu'elle avait. Mais, à la longue, on s'en douta bien, ne pouvant pas le faire croire si longtemps. L'on peut penser quelle peine et douleur nous avions de voir cette chère Soeur en ce pitoyable état ! L'on employa tous les remèdes de la médecine pour la guérir, mais sans effets, joint aux

(96) La première postulante qui ait pris l'habit est Anne du Saint-Sacrement Morin, mais elle fit profession en second. La deuxième prise d'habit fut celle de Marie de Saint Benoit Le Normant, qui, elle, fut la première professe du monastère. Nous ne savons à laquelle de ces deux religieuses le Seigneur imposa cette lourde épreuve. Sur ces deux moniales, voir note 25, 2ème partie.

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prières, car il n'y en avait point qu'on ne fît au ciel pour obtenir de Dieu cette grâce. Mais, bien éloignées d'en être écoutées, nous remarquions que plus nous en faisions, plus elle était mal et furieuse, singulièrement les grandes fêtes, qu'à peine osait-on en approcher. Nous pouvons dire que jamais on n'a vu une folie pareille à la sienne. Il semblait qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire à la voir comme elle était. L'on croyait qu'on nous avait jeté quelques maléfices dans cette maison, d'autant plus qu'on nous en avait menacées devant que d'y aller, et que Notre Seigneur avait permis qu'ils fussent tombés sur elle, corme la mieux disposée à souffrir, étant une très bonne religieuse, bien fidèle et exacte à toutes les Règles de la sainte religion, favorisée de Dieu de la grâce d'oraison, dont elle est si affamée qu'elle ne s'en rassasie jamais, quelque longueur de temps qu'elle y employât. Elle voudrait passer les jours et les nuits devant le très saint Sacrement ; c'est son lieu de délices, où elle prend ses plaisirs et où son âme, par la foi, est nourrie de la vue de Dieu et des miséricordes dont il la comble et dont elle fait un saint usage. Sa vie vertueuse nous le donne à connaître. Mais ce qui est à remarquer, c'est que, lorsqu'elle commença à s'apercevoir que son esprit s'en allait, elle ne faisait que nous dire que nous priassions Notre Seigneur qu'il fît en elle ses saintes volontés, et elle voulait qu'on envoyât chez toutes les personnes de sa connaissance les prier de sa part de lui faire dire des messes, recommandant toujours qu'ils demandassent bien à Dieu qu'il fît en elle ses saintes volontés. Or, le jour qu'elle tomba dans cet accident, nous la fîmes monter au grenier, pour n'être point entendues au dehors. Nous étions quelques-unes avec elle pour la garder et tâcher de la divertir. En se promenant, elle mettait souvent la tête à une lucarne et. de loin, elle voyait la tour où sont les fous (97), en même temps elle criait : « Quoi, faut-il que je sois là toute ma vie ? Oh ! je n'y puis consentir ». Mais aussitôt elle se jetait à genoux et reprenait : « Pourtant, Seigneur, si vous le voulez, je le veux bien, faites en moi votre sainte volonté ». Elle avait tellement cette divine volonté imprimée au coeur que, lorsque notre Révérende Mère lui disait : « Ma Soeur, demandez à Dieu qu'il vous guérisse », jamais on ne lui pouvait faire dire que ces paroles : « Seigneur, si c'est votre volonté de me guérir, guérissez-moi », quoique notre Révérende Mère lui répétait toujours : « Mais, ma Soeur, je vous dis de demander à Dieu qu'il vous guérisse, et non pas de dire : « Seigneur., si c'est votre volonté, guérissez-moi ». Mais, comme s'il ne lui eût pas été possible de demander à Dieu sa guérison, sans y ajouter : si c'était sa volonté, elle recommençait dans le moment sa prière. Or il faut savoir que c'était dans les temps que son esprit lui revenait. Notre Révérende Mère nous fit remarquer que, tous les samedis, entre 4, 5, ou 6 heures du soir, Dieu lui faisait cette grâce, ce qu'on attribuait aux prières que l'on faisait pour elle à la très

(97) Une tour carrée faisant partie des remparts de la ville et située derrière l'église Saint-Patrice, servait d'hospice aux malades incurables et aux aliénés. Cf. Nicétas Periaux,op. cit., p. 397.

sainte Vierge, qui, par sa maternelle bonté, l'a retirée du pitoyable état où elle était, comme je le dirai dans la suite, voulant encore vous rapporter quelque chose d'elle, d'assez particulier. J'ai déjà dit que sa folie paraissait tout à fait extraordinaire, et, si nous n'en avions été témoins, nous aurions eu peine à le croire. Elle-même nous a dit, depuis qu'elle est revenue en son bon sens, qu'elle souffrait comme un martyre, particulièrement les nuits, qu'il lui semblait voir toujours des spectres et des figures horribles, qu'elle croyait être des démons. Elle était réduite pis qu'une bête, pour les choses horribles qu'elle faisait, que l'on n'ose dire, et, souvent, dans de si grandes furies qu'elle nous jetait à la tête tout ce qu'on lui donnait, même son manger et tout ce qu'elle pouvait attraper. Je ne sais comment elle ne nous a pas blessées quelques-unes et qu'elle ne s'est pas estropiée elle-même. mais Dieu l'a préservée, aussi bien que nous. Un jour donc, qu'elle était dans une fureur épouvantable et dans l'ordure comme un pourceau, une de nos chères Soeurs converses s'en alla la nettoyer, qui à peine en osait approcher, et, dans l'affliction de la voir de cette façon, la regarda pitoyablement et élevant sa voix au ciel, les larmes aux yeux, dit : « Hélas. Seigneur, si vous n'ayez pas pitié de nous cet hiver, que ferons nous ? Comment la pouvoir nettoyer ? ». Dans le moment qu'elle lui entendit proférer ces paroles, elle revint comme en son bon sens et lui répondit avec une grande douceur : « Allez, ma Soeur, ayez patience, ne vous en inquiétez point, Dieu y pourvoira dans ce temps ». Ce qui surprit bien, comme on peut penser, cette bonne Soeur, et de ce qu'aussitôt sa réponse faite, elle retomba dans son même état. Ses paroles furent bien véritables, car, après quatre ou cinq mois qu'elle fut de cette sorte [ elle recouvra entièrement son esprit ]. Durant ce temps, on ne cessa de solliciter le ciel par de continuelles prières pour obtenir sa guérison. L'on faisait neuvaine sur neuvaine ; une finie, on en recommençait une autre. Chaque saint avait la sienne. Toutes les Maisons de notre Institut se joignirent à nous, pour demander à Notre Seigneur cette grâce, car, par la sainte union que nous avons ensemble, elles partageaient nos croix et étaient dans la douleur de notre affliction ; d'autant plus qu'elle était la première de l'Institut à qui cet accident était arrivé. La crainte que l'on ne dît que notre adoration perpétuelle nous renversait l'esprit, si cela venait à éclater, nous affligeait doublement. Mais Notre Seigneur nous a fait la miséricorde qu'il y a eu peu de personnes dans la ville qui l'ont su ; et, en ayant été guérie, l'on fit entendre, que c'était une maladie qu'elle avait eue. Dieu se servit de la chère Mère de Jésus [ Chopinel ], maîtresse des novices de notre première Maison de Paris [ rue Cassette ], pour nous accorder cette grâce. Il lui donna la pensée que, si nous faisions un voeu à la très sainte Mère de Dieu, pour obtenir sa guérison, qu'elle nous l'accorderait. Elle le manda à notre Révérende Mère, laquelle nous l'ayant proposé, nous y consentîmes toutes de grand coeur. Aussitôt, elle promit,

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au nom de toute la communauté, à cette Mère de miséricorde que, tous les premiers dimanches du mois, l'on ferait une procession en son honneur et que, ce même jour, on donnerait du potage aux pauvres ; de plus, que tous les samedis, l'on ferait un salut au très Saint-Sacrement, seulement en atteignant le saint ciboire pour en recevoir la bénédiction, si cela se pouvait faire sans une permission particulière de Mgr l'archevêque. Je crois que la très sainte Mère de Dieu, eut agréable notre voeu, par l'effet que nous en reçûmes, puisque l'esprit de cette pauvre fille lui revint tout doucement. Elle eut le bonheur de communier, pour la première fois, le jour de saint Nicolas de Tolentino, 8eme de septembre, quoique l'après-midi elle ne laissât pas de retomber dans son.même état et d'autres fois encore. Mais pourtant, depuis ce temps, cela alla toujours en diminuant et, par la continuation des prières et du voeu qu'on commença à s'acquitter, l'esprit lui revint enfin entièrement au mois d'octobre, dont nous ne pouvions rendre assez de grâces à Notre Seigneur. L'on ne peut concevoir quelles afflictions et peines elle- nous a causées et, au lieu de donner quelques divertissements, comme font ordinairement les folles qui disent des choses plaisantes, elle ne nous donnait que de la douleur, tant par les furies où nous la voyions qiie par les sottises qu'elle disait, qu'on ne savait où elle les avait apprises, étant une âme très pure et innocente. Nous croyions que le démon la faisait parler ainsi pour nous remplir de confusion. Elle était terrible et nous en souffrions ce que l'on ne peut dire. La Providence permit que cet accident arrivât à cette bonne Soeur, justement comme l'on commençait à raccommoder le plancher, qui était tombé, et qui nous donnait bien de l'embarras, tant par les ouvriers qu'il fallait garder de côté et d'autre, que parcequ'il fallut vider les chambres, qui étaient pleines de tout le débris. Les ouvriers ne pouvant passer que par la salle d'auprès, dont on a fait le réfectoire, l'on fut obligé de la leur laisser libre, d'en ôter les tables et tout ce qui était dedans, pour les porter à une petite cave où nous fûmes contraintes de manger douze ou quinze jours, n'ayant point d'autre lieu plus commode à nous mettre et plus proche de la cuisine. Il est vrai que cela donna bien de la fatigue à nos Soeurs, avec celle qu'elles avaient auprès de cette chère Soeur, qu'il nous fallut garder et veiller la nuit dix ou douze jours de suite, dans l'espérance qu'on avait que son mal n'aurait pas de suite et qu'elle guérirait. Mais comme il continua, il fallut de nécessité lui accommoder un lieu exprès, séparé, pour la mettre et pour empêcher qu'elle ne fût entendue du dehors. On l'appropria autant bien qu'il se pouvait, mais il ne fut pas longtemps propre ; elle rompit et brisa tout, tant les vitres que la natte que l'on avait mise à toutes les murailles et qu'elle mit en miettes. Elle arracha tous les rideaux de son lit et, ce qui ne se peut presque comprendre, avec ses mains seules, elle démolissait la muraille et en tirait de grosses pierres. Mais ce que nous remarquions toujours, c'est que, dans les temps où nos Soeurs avaient plus à faire, c'était dans

ceux-là où elle était plus furieuse et renversait tout, et l'on était obligé, quelque embarrassé qu'on fût, de tout quitter pour aller à elle. Il semblait que le démon l'excitait à cela pour nous mettre en impatience, mais la vertu de nos Soeurs ne lui en donnait pas le plaisir. Elles bénissaient Dieu qui le permettait ainsi pour leur faire exercer la patience et la charité, qu'elles lui rendaient de bon coeur. Notre Révérende Mère s'assujettissait quatre fois par jour à lui porter à manger et la faisait manger elle-même, quoiqu'elle ne la traitât pas mieux que nous. Elle nous prévenait toujours pour lui rendre service, ne voulant point que d'autres le fissent. Quelques instances que nous lui fîmes pour l'en empêcher, jamais elle ne voulut nous écouter et continua jusqu'à la fin, sans se lasser de tous les rebuts qu'elle lui faisait, qu'elle souffrait avec une douceur et patience angéliques.

Mais pour revenir à cette bonne Soeur, nous croyons véritablement que ça a été pour sa sanctification que Notre Seigneur a permis qu'elle eût cette humiliation, qu'elle a ressentie très sensiblement et qu'elle ressent encore. Mais sa vertu fait qu'elle va au-dessus de sa peine. Ce qui lui a été le plus pénible, est le ressouvenir qu'elle a eu de tout ce qu'elle avait dit et fait dans ce temps, ce qui lui a donné une terrible confusion, ayant été longtemps sans pouvoir s'empêcher d'y réfléchir. Peut-être que Notre Seigneur le permettait pour la faire souffrir et lui donner, par là, lieu d'agréer et accepter l'humiliation qu'elle en recevait en elle-même. Elle lui était pourtant bien adoucie par la charité et cordialité de la communauté, qui lui témoignait plus d'amitié et de bonté que jamais, tâchant de la divertir de ses pensées , l'entretenant de tout autre chose lorsqu'elle en voulait parler et , lorsque nous ne pouvions l'empêcher de nous en témoigner sa peine, nous la consolions de notre mieux, lui disant que toutes pouvaient être malades comme elle, qu'elle ne devait pas s'affliger de l'avoir été, tâchant de lui faire croire que ce n'était qu'une maladie qu'elle avait eue. Mais elle nous répondait : « Oui, toutes peuvent être malades, mais non pas folles comme moi ». Nous assurerons qu'elle n'en a pas moins été en estime entre nous. Sa vertu, au contraire, nous oblige à l'augmenter, et aussi notre affection, car on ne peut qu'on ne l'aime et qu'on n'ait de la vénération pour elle. L'on peut dire que c'est un ange en innocence et pureté, aussi bien qu'un exemple de régularité, de zèle et d'amour pour le très Saint Sacrement, où elle est à ses pieds le plus qu'elle peut. Il ne faut pas s'étonner si elle y apprend si bien la pratique des plus excellentes vertus, surtout l'humilité, qu'elle voit si nécessaire aux âmes pour se rendre agréables à Dieu. C'est ce qui l'oblige de nous dire, à présent qu'elle a été pénétrée par la lumière de Dieu de cette grande vérité, que, si c'était la volonté de Dieu, qu'elle est toute prête de rètomber dans l'état où elle a été, parceque, nous dit-elle, il n'y a rien à désirer en ce monde que d'être humiliée, abjecte et méprisée des créatures ; qu'il est vrai que la nature et les sens en souffrent, et en ont du rebut, mais c'est ce qui est

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bon pour l'âme et plus utile pour son salut. Voilà les sentiments que la grâce lui donne et qu'elle nous exprime quelquefois, dans les occasions qui se présentent, d'une manière si touchante que l'on voit que cela, vient du fond de son coeur, où Dieu opère si saintement. L'on ne peut que l'admirer, le priant de lui continuer ses miséricordes. Cette chère Saur a toujours agréé à notre digne Mère Institutrice, dans tous les voyages qu'elle a faits ici. Souvent elle nous disait que, lorsqu'elle la voyait, elle la réjouissait, qu'il y avait bien du plaisir à voir des âmes qui aiment Dieu, et d'autres fois agréablement elle disait : « Cette petite âme sent si bon, je l'aime bien ». Après ces paroles de notre digne Mère, qui avait la vraie lumière de Dieu, on la peut bien aimer et estimer. Sans doute que l'on pourra s'étonner que j'aie mis au jour cette histoire, qui devrait être ensevelie dans un éternel silence , Mais, ayant cru qu'elle pourrait édifier, je l'ai écrite simplement, comme j'ai fait de cette fondation, le récit en étant très fidèle et autant exact que ma mémoire m'en a donné le souvenir. Je n'y ai rien exagéré ni composé, tout y étant très véritable, s'étant passé de même que je vous l'ai rapporté, ayant omis les choses dont je n'étais pas certaine. Celles qui les savent mieux que moi les pourront ajouter ici, ou se servir de ce brouillon pour faire un récit plus agréable de cette fondation. Notre Révérende Mère Institutrice, ayant su que j'avais fait [ ce récit ], me manda, par un billet, que j'eusse à n'en rien ôter (98). Mais, en finissant, il faut que je vous rapporte les soins miraculeux que la Providence a eu de pourvoir aux besoins de cette Maison, afin que ceux qui les liront soient excités à se confier de plus en en plus en Dieu, qui ne délaisse jamais ceux qui l'aiment et le servent.

Vous saurez que M. de Mathan nous obligea, au commencement de notre arrivée au château, de lui payer la somme de vingt-sept mille livres. Il se trouvait qu'après avoir épuisé toute notre Maison, l'on ne put amasser que dix-huit mille livres. Il nous en fallait encore neuf. Nous ne savions où les prendre. Nous recourûmes à notre digne Mère, qui nous manda qu'elle n'avait point d'argent et ne savait où en prendre, que nous vissions ici à nos amis, s'ils ne pourraient pas nous en prêter. Notre Révérende Mère leur proposa. Tous, n'en avàient point. Nous voilà bien empêchées, car, de nécessité, il fallait trouver ces neuf mille livres. Ce que nous fîmes dans cette occasion fut d'implorer l'assistance du ciel, en nous adressant à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère, à tous les saints et aux saintes âmes du purgatoire, qui sont de fidèles amies. Notre Révérende Mère leur promit de leur faire dire quelques

(98) Je veux bien, chère petit Ange, que l'on vous renvoie l'histoire que vous avez recueillie ; je suis fâchée des discours que l'on vous en a faits ; pour moi, je ne l'ai pas désapprouvée, sachant bien que sainte Thérèse a mis plusieurs petites choses dans ses fondations, qui sont fort récréatives et cela fait fort bien. Ces sortes d'histoires ne doivent pas être fort sérieuses ; je ne l'ai pas encore vue, n'ayant pas un moment de libre. Je serai bien aise de jeter les yeux dessus, et en tout cas qu'on vous la renvoie, n'y ôtez rien. Croyez-moi : il y a plus de bénédictions dans la simplicité, je l'aime mille fois plus que toutes les plus belles phrases. Demeurez dans cette simplicité, au nom de Dieu. La grâce est dans la simplicité et non dans la complicité. Je n'ai que ce moment ; à Dieu en Dieu. Priez-le qu'il sanctifie nos croix.

Ce 30 septembre 1686.

messes, s'ils nous secouraient dans ce besoin. Nous faisions donc des prières générales et particulières,-trois fois par jour, pour ce sujet. Notre Seigneur, qui est infiniment bon, les écouta et inspira à M. de Grainville (99) et à M. son frère de nous prêter ces neuf mille livres, qu'ils nous avaient refusées. Si bien qu'un matin, que nous ne pensions point que le ciel avait fait notre affaire, ils vinrent nous apporter cette heureuse nouvelle, qu'ils avaient l'argent tout prèt à nous donner, mais qu'on leur en fît un papier où toutes s'obligeassent à leur en faire la rente. Ce que nous fîmes aussitôt et payâmes les vingt-sept mille livres à M. de Mathan. Vous voyez qu'elle fut la Providence divine dans cette rencontre ! Mais suivons à vous dire les autres. C'est qu'après la dite somme donnée, nous restâmes sans argent et sans savoir où en prendre pour vivre, car, selon les apparences, nous ne voyions point lieu d'en toucher que de très longtemps. C'est dire notre extrêmité, que Dieu permit pour rendre la prophétie de notre digne Mère, véritable, qui avait dit, comme je vous l'ai déjà rapporté au commencement de la fondation, que nous nous verrions à la veille de manquer de tout, et que pourtant nous ne manquerions de rien. C'est que notre Révérende Mère se trouva avec neuf sous. Voilà tout l'argent qui était dans la Maison. Nonobstant, la Providence a été si admirable que nous avons toujours subsisté sans avoir rien retranché de la nourriture ordinaire. Rien ne nous a manqué pour les autres choses dont nous pouvions avoir besoin. L'on donnait avec la même charité aux unes et aux autres qui le demandaient, et même, souvent, on les prévenait. La Providence fit trouver le moyen à une de nos Soeurs d'emprunter cent écus, adroitement, sans dire que c'était pour nous, qui nous aidèrent bien, tant à vivre qu'à payer ce que nous devions au boulanger et aux ouvriers. Trois mois après, l'on nous obligea encore à payer quinze ou seize cents francs, que nous devions de la maison [ rue des Arsins ], où nous avions demeuré ; n'en ayant point, notre Mère Institutrice nous le donna. Voyez comme Notre Seigneur a toujours permis que l'on nous ait secourues, sans qu'à aucune rencontre il nous ait délaissées. Mais une chose miraculeuse, c'est que, devant donner, ce carême dernier 1686, encore une somme considérable à M. de Mathan, notre Révérende' Mère, qui croyait assurément ne devoir avoir, tout au plus, dans son armoire que huit mille livres, en trouva douze, qu'humainement n'y pouvaient pas être. Mais voyez la Providence jusqu'au bout. Pour payer ce monsieur cette somme n'était pas suffisante avec vingt-et-une mille livres, que l'on nous venait de rembourser de la maison que nous

(99) Nos annales font mention d'un prêt de 9.000£ par M. de Grainville et M. de Bennetot, son frère.

Le nécrologe de notre monastère mentionne, au 8 décembre 1746, le décès et l'inhumation dans le caveau, de « haute et puissante dame Marie Scot de Fumechon, dame et patronne de Cricquetôt-surOuville, Renfugère, Bennetôt et autres lieux, veuve de Messire Jacques du Hamel, chevalier, seigneur d'Oissel, conseiller du roi en ses conseils, président en la Cour des aides et finances de Normandie... Notre monastère à une particulière obligation à sa famille dans le commencement de son établissement ». Nous voyons par là que les deux branches de la famille de Fumechon ont été bienfaitrices de notre Maison.

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avions achetée, pour faire les professions, et nous ne savions où trouver le reste, ni à qui emprunter. Il y avait pourtant quelque temps qu'il était venu une dame demander notre Révérende Mère et, qui ne voulut jamais dire son nom. Elle lui dit qu'elle venait savoir d'elle, si elle n'avait pas besoin d'argent, qu'elle en avait et qu'elle était bien aise de le mettre-en rente, mais qu'elle ne voulait point que cela fût su, et qu'elle était bien aise de faire l'affaire secrètement. Notre Révérende Mère la remercia, lui dit qu'elle le demanderait à la communauté et lui en rendrait réponse, une autre fois. Comme elle n'en avait pas de besoin dans le présent, elle ne s'en empressa point, et même ne songea pas à lui demander où elle demeurait. La dame s'en alla là-dessus et fut fort longtemps sans revenir. Notre Révérende Mère, bien empêchée pour trouver le reste de l'argent qu'il nous fallait, nous disait : « Mes Soeurs, priez son bon ange qu'il la fasse revenir ». Justement, un quart d'heure devant que les messieurs vinssent pour recevoir [ cet argent], elle arriva. Voyez cette assistance divine ! Il survint quelques difficultés qui empêchèrent qu'on ne donna, ce jour, l'argent à ces messieurs, mais toujours nous fûmes assurées de l'avoir, et notre Révérende Mère, dans la grande presse où elle s'était vue, avait encore eu le bonheur, par le moyen d'un ami, d'en trouver ; mais elle le renvoya, ayant eu la parole de cette dame, qui, me semble, lui en apporta une partie dès le même jour.

Je peux assurer que nous avons vu et voyons encore tous les jours des secours pareils que la Providence nous donne, et qui sont miraculeux. Mais il y en a tant que je ne les peux rapporter. C'est ce qui augmente bien la confiance de nos chères Mères et Soeurs, et l'assurance que rien ne leur manquera jamais, pourvu qu'elles tâchent de plaire uniquement à Dieu et de ne chercher que sa gloire. C'est à quoi j'exhorte toutes celles qui nous suivront dans cette Maison, afin qu'elles y reçoivent, aussi bien que nous, les bénédictions du Seigneur et les effets de ses bontés. Je le leur souhaite de tout mon coeur, en le priant de les en combler.

Année 1686

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AU RÉVÉREND PÈRE DE SÉCHAMPS

Très digne prédicateur, au Couvent des RR.PP. Dominicains, à Rouen

12 de janvier 1677

Loué soit à jamais le Très Saint Sacrement de l'autel !

Je crois, mon Révérend Père (1), votre Révérence de retour de sa station de l'Avent, et ne doute pas que ce ne soit avec grand succès, dont je loue Notre Seigneur, le priant vous continuer ses grâces et récompenser toutes les bontés que vous m'avez témoignées pour notre affaire, qui n'est pas encore dans son effet, quoique les différends soient terminés. Nous attendons que Madame de Saint-Louis [ Madame Colbert ] ait trouvé un logement pour s'y transférer. Cependant, nous laissons écouler la rigueur du froid, qui paraît partout fort extrême. Jugez des misères de notre pauvre pays qui, avec le froid horrible, périt de faim. La calamité des peuples ne finit point, et l'on ne voit aucun jour à la paix, quoiqu'on en paile et que l'on soit assemblé pour en traiter. Il faut l'attendre plus de Dieu que des hommes.

Je ne puis donc, mon très Révérend Père, vous dire encore le temps certain que je serai à Rouen. Nous croyons que ce sera devant le Carême. Je le désire pour avoir l'honneur de vous y rencontrer et de prendre un peu vos bons avis au sujet de la place de Saint-Louis qui nous demèure. Je ne sais si d'abord nous devons prendre une autre place. Je crois que ce serait le mieux pour ne pas faire double dépense. Mais en quel lieu pourrions-nous trouver un logement commode, et avantageux pour l'adoration ? Je vous supplie d'y penser et de voir un peu ce bon M. Maistre, menuisier, s'il en pourrait découvrir quelqu'un

(1) Né au plus tard en 1625, le Père François-Dominique de Séchamps, après un début de noviciat — interrompu pour raison de santé — au couvent de Nancy (en 1648), fut de nouveau admis à prendre l'habit au couvent de l'Annonciation à Paris, en août 1649. Il vécut pendant plusieurs années, « magna cum utilitate et honore Ordinis » (lettre du Maître de l'Ordre A. de Monroy, 16 déc. 1685), au couvent dit du « Novitiat général », au Faubourg Saint-Germain (actuellement : église Saint-Thomas d'Aquin). De déc. 1682 à déc. 1685, il fut prieur du couvent de Mesnilgarnier, au diocèse de Coutances, — couvent fondé en 1620 et demeuré très en liaison avec le couvent de l'Annonciation de Paris. Le Père de Séchamps est encore en vie en 1688-1689, — le Maître de l'Ordre fait alors appel à lui dans la difficile situation où se trouvent couvents et monastères d'Alsace qui passent alors sous le régime direct de l'administration française (traité de Nimègue, 1678), soit pour qu'il accepte la direction spirituelle des moniales de Schonesteinbach, soit pour la récupération du couvent de Strasbourg.

Sur le couvent de l'Annonciation de Paris, et ce qu'il a pu représenter comme milieu de vie spirituelle au XVIIe s., voir l'introduction du Père François Florand à la réédition de La Croix de Jésus du Père Louis Chardon, et le livre de Michel Gasnier, Les Dominicains de Saint-Honoré, 1947. (Renseignements aimablement communiqués par le R.P. André Duval, o.p., couvent de Saint-Jacques, Paris).

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où, dans la suite, l'on puisse avoir de l'étendue et du jardin, que vous savez être absolument nécessaires aux Filles qui ne sortent jamais de leur monastère. Et en même temps que l'on cherchera, il faut chercher des marchands pour acheter la maison de Saint-Louis. Je vous supplie me mander vos pensées et continuer de présenter le tout à Notre Seigneur et sa très Sainte Mère. J'ai un furieux besoin de vos saintes prières : je vous les demande pour l'amour de Notre Seigneur, pour la sanctification de cet ouvrage, et qu'il lui plaise me donner les grâces que je n'ai pas et dont j'ai un extrême et sensible besoin. J'espère tout de votre charité et me repose sur votre bonté avec toute confiance et suis avec respect votre très humble et très obéissante servante en Jésus.

n° 958 PI n°2 (autographe)

A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT [ LOYSEAU ]

Août 1677

Il n'en faudrait guère davantage pour tout renverser, mais tout est à Dieu et en Dieu ; c'est de lui seul que vous devez tout espérer. Prenez courage. Où toutes les créatures manquent, Dieu suffit. 11 y a peu de vrais amis en ce monde ; Notre Seigneur le permet parce qu'il veut être l'unique. Dieu soit béni de ce que vous avez pris possession de votre petite maison [ rue des Arsins le jour et peut-être l'heure que je la présentais à la sainte Mère de Dieu pour la faire agréer à son divin Fils. Croyez qu'elle en fera son ouvrage ; vous serez bien récompensée des peines que vous y prenez. Faites, au nom de Dieu, tout ce qui sera pour le mieux sur les accommodements de l'église, sans avoir égard à la dépense. Nous ne devons avoir rien de plus à coeur que le temple et l'autel du Seigneur, et les ornements de son trône eucharistique ; c'est la principale affaire. Pourvu que ce qui regarde le Saint Sacrement soit bien, le reste ira comme il pourra. Faites en sorte qu'il y ait une petite tribune où l'on puisse l'adorer et avoir la consolation de l'envisager, qui est le plus doux plaisir qu'on puisse posséder en terre. Je prie Notre Seigneur de sanctifier et soutenir, par la force de sa grâce, l'oeuvre pour laquelle vous vous êtes si généreusement sacrifiée. Il ne faut pas s'attendre qu'elle ait d'abord un grand succès ; Notre Seigneur pourra bien nous laisser un peu goûter l'amertume de son calice.

A LA MÈRE [ MECTH1LDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

18 août 1677

Je ne doute pas, ma très chère fille, que vous ne souffriez beaucoup dans le lieu où vous êtes, tant par le grand sacrifice que vous avez fait en y entrant que pour tout le reste qui s'y rencontre. Je crois bien que la grâce ne manquera pas de vous y soutenir intérieurement, mais je suis en peine de votre santé, qui n'est pas meilleure à Rouen qu'à Paris. Il y faut prendre les soulagements que vous avez besoin et dont la chère Mère Sous-Prieure [ Anne du Saint Sacrement Loyseau ] aura grand soin, car sa charité n'est pas moins grande qu'elle ne l'était ici. Vous pouvez vous y confier. Je ne sais si les eaux de Forges (2) vous seraient bonnes ; vous en pouvez faire consulter les médecins. Prenez courage ; j'espère que bientôt j'aurai la joie d'être avec vous.

Je ne vous recommande pas d'obéir à la chère Mère Sous-Prieure, je crois que vous le faites de votre mieux. Tâchez de la soulager en ce que vous pourrez et me mandez comme elle se porte, car elle ne m'en dit jamais rien.

Je salue nos très chères Soeurs. A Dieu, ma très chère. Prenez courage et priez Dieu pour moi, car je suis de coeur en Jésus toute à vous.

no 1071 C405

[A LA MÈRE MARIE DE L'ENFANT JÉSUS ZOCOLY ]

26 août 1677

Je suis touchée, ma très chère, de vous voir d'abord attachée sur la croix par la maladie. J'aurais pensé [ ne pas ] m'en consoler si je n'espérais que ce ne sera pas pour longtemps et que Notre Seigneur se contentera de votre sacrifice, qui est assez grand selon l'humain. Il a voulu que vous sortiez de votre propre terre [ Gn. 12, 1 pour aller où l'obéissance vous a conduite de sa part ; ne doutez pas de ses grâces ni de ses bénédictions. Je le prie d'être votre force et qu'il se contente de votre soumission. Je sais que la chère Mère [ Anne du Saint Sacrement ] a soin que rien ne vous manque. Je la prie de n'y rien épargner, afin de vous remettre bientôt en état de travailler à l'oeuvre du Seigneur, selon votre capacité. J'espère la consolation de vous bientôt embrasser et ma chère Soeur [ de Saint Joseph Rondet ], que je salue très cordialement. A Dieu, je suis toute à vous.

n° 1507 Cr C

(2) Forges-les-Eaux (Seine-Maritime, arr. de Dieppe). Station thermale aux eaux ferrugineuses

n°586 P101 et bicarbonatées.

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A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT [ LOYSEAU

Septembre 1677

Je n'appréhende point le mauvais air de Rouen. Si Dieu m'y envoie, je ne crois pas que ce soit pour y être malade, mais pour travailler à me renouveler dans son Esprit ; c'est la principale chose que je désire, après la gloire de Notre Seigneur Jésus Christ. Pour ce qui est de votre malade, je pencherais du côté de l'espérance, mais je me veux tenir dans le sacrifice, afin que si Notre Seigneur fait son coup, il me trouve sous ses pieds pour le recevoir et l'adorer avec une humble soumission.

no 1052 P101

A LA MÊME

Septembre 1677

Non, ma très chère Mère, ce n'est pas mon intention que vous reveniez à Paris avant que Notre Seigneur ait pris possession du temple que vous lui avez dressé. Mon dessein est que vous ayez la joie et la consolation de voir votre ouvrage couronné par la présence du très Saint Sacrement et qu'il vous comble de ses bénédictions. Je lui rends grâce de la paix et du repos intérieur qu'il vous donne : c'est le centuple de ce monde. Sa bonté ne veut pas que les soins et les travaux que vous avez eus en procurant sa gloire soient sans récompense, même dès cette vie.

n02263 P101

A LA MÈRE MARIE DE L'ENFANT JÉSUS [ ZOCOLY

12 septembre 1677

Ce mot, ma très chère fille, vous va trouver sur la croix ou sur le bûcher, où, comme une victime, vous êtes véritablement immolée avec Notre Seigneur Jésus Christ, faisant une même hostie avec lui. Je crois que votre coeur y demeure uni et que vous ne voulez que sa très sainte volonté en l'état où il vous a mise, la vie et la mort vous étant une même chose. Et comme je ne sais ce qu'il plaira à Dieu faire de vous en cette fâcheuse maladie, je vous prie, mon enfant, de vous tenir en sa sainte main, de ne vous occuper d'autre chose que d'un simple et amoureux abandon à son bon plaisir.

Je suis dans un extrême regret de ne pouvoir être auprès de vous dans le temps que je vous écris. Mais je crois que si vous priez le saint Enfant Jésus de ne vous point retirer de ce monde, ou s'il lui plaisait vous rendre la vie et la santé, je lui ferais, en action de grâces, ériger un petit autel, en attendant que sa sainte Providence me mette en état de lui faire bâtir une chapelle en son honneur. Je vous prie de lui demander votre santé pour sa gloire ; nous vous l'ordonnons de sa part, sans sortir de l'humble soumission que nous devons à ses adorables volontés. Toute la communauté prie pour vous ; l'Hospice (3) de même. Pour moi, je suis en une douleur très sensible. Mais pour vous, vous allez à Dieu, vous retournez d'où vous êtes sortie ; la terre est un pays étranger, mais le ciel est notre patrie, c'est où nous espérons de nous retrouver toutes en Dieu. Demandez-lui de tout votre coeur, ma très chère Fille, qu'aucune ne soit exclue de ce souverain bonheur. Et si vous êtes assez heureuse d'y arriver la première, n'oubliez pas celles qui ont un désir passionné de vous y suivre.

Vous savez bien que le chemin en est étroit, et que l'on n'y peut parvenir que par un total dépouillement de nous-même. Tâchez de dégager votre esprit de toutes choses, ne vous attachez qu'à Dieu seul. Prenez plaisir au plaisir que Notre Seigneur prend de vous détruire et anéantir par la mort et par la maladie. Soyez comme sa victime attachée au poteau qui se laisse égorger, et mourez dans ces sentiments et la vue de votre néant pécheur. La vraie humilité ne vous doit jamais abandonner que vous ne soyez parvenue devant le trône de l'Agneau où vous serez divinement anéantie ; mais tant que vous aurez un moment de vie, demeurez dans votre rien, sous Dieu et au-dessous de toutes les créatures, comme indigne de ses divines miséricordes, sans toutefois vous en jamais défier ; souffrez qu'il vous purifie à sa mode. Mais quoi qu'il puisse arriver par la violence du mal ou par les tentations, soyez toujours humblement abaissée, avec un amoureux abandon au vouloir de Dieu. J'espère que le saint Enfant Jésus vous soutiendra dans les extrémités où il vous voudra faire passer pour achever son oeuvre en vous ; et vous serez bienheureuse s'il la veut consommer, en vous faisant la première victime de cette nouvelle maison qui lui est consacrée. Je suis en esprit auprès de vous, en attendant que j'y puisse être comme je désire. Souvenez-vous de demander au saint Enfant Jésus par sa très sainte Mère de ne point mourir que je ne sois avec vous, quoique vous soyez entre les charitables mains de la chère Mère [ Mecthilde ], qui ne manque ni de soins ni d'affection ; je lui suis infiniment obligée de tous les services qu'elle vous rend.

(3) Dans l'espoir d'aider les bénédictines du Saint Esprit, d'Anet (Eure-et-Loir), à reconstruire leur monastère de Dreux, Mère Mectilde avait fait venir cinq religieuses de Toul. Le projet n'ayant pu alors se réaliser, les moniales restèrent à Paris, en « hospice », c'est-à-dire dans une maison dont elles n'étaient que locataires. Elles furent bientôt rejointes par cinq autres Touloises. Cet « hospice » deviendra le second monastère de Paris, rue Saint-Marc, à la porte Montmartre, puis dans l'hôtel de Turenne, rue Saint-Louis, au Marais. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 326 n. 2 et 368.

142 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 143

A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT [ LOYSEAU

Septembre 1677

Je n'appréhende point le mauvais air de Rouen. Si Dieu m'y envoie, je ne crois pas que ce soit pour y être malade, mais pour travailler à me renouveler dans son Esprit ; c'est la principale chose que je désire, après la gloire de Notre Seigneur Jésus Christ. Pour ce qui est de votre malade, je pencherais du côté de l'espérance, mais je me veux tenir dans le sacrifice, afin que si Notre Seigneur fait son coup, il me trouve sous ses pieds pour le recevoir et l'adorer avec une humble soumission.

n°1052 P101

A LA MÊME

Septembre 1677

Non, ma très chère Mère, ce n'est pas mon intention que vous reveniez à Paris avant que Notre Seigneur ait pris possession du temple que vous lui avez dressé. Mon dessein est que vous ayez la joie et la consolation de voir votre ouvrage couronné par la présence du très Saint Sacrement et qu'il vous comble de ses bénédictions. Je lui rends grâce de la paix et du repos intérieur qu'il vous donne : c'est le centuple de ce monde. Sa bonté ne veut pas que les soins et les travaux que vous avez eus en procurant sa gloire soient sans récompense, même dès cette vie.

n02263 P101

A LA MÈRE MARIE DE L'ENFANT JÉSUS [ ZOCOLY

12 septembre 1677

Ce mot, ma très chère fille, vous va trouver sur la croix ou sur le bûcher, où, comme une victime, vous êtes véritablement immolée avec Notre Seigneur Jésus Christ, faisant une même hostie avec lui. Je crois que votre coeur y demeure uni et que vous ne voulez que sa très sainte volonté en l'état où il vous a mise, la vie et la mort vous étant une même chose. Et comme je ne sais ce qu'il plaira à Dieu faire de vous en cette fâcheuse maladie, je vous prie, mon enfant, de vous tenir en sa sainte main, de ne vous occuper d'autre chose que d'un simple et amoureux abandon à son bon plaisir.

Je suis dans un extrême regret de ne pouvoir être auprès de vous dans le temps que je vous écris. Mais je crois que si vous priez le saint Enfant Jésus de ne vous point retirer de ce monde, ou s'il lui plaisait vous rendre la vie et la santé, je lui ferais, en action de grâces, ériger un petit autel, en attendant que sa sainte Providence me mette en état de lui faire bâtir une chapelle en son honneur. Je vous prie de lui demander votre santé pour sa gloire ; nous vous l'ordonnons de sa part, sans sortir de l'humble soumission que nous devons à ses adorables volontés. Toute la communauté prie pour vous ; l'Hospice (3) de même. Pour moi, je suis en une douleur très sensible. Mais pour vous, vous allez à Dieu, vous retournez d'où vous êtes sortie ; la terre est un pays étranger, mais le ciel est notre patrie, c'est où nous espérons de nous retrouver toutes en Dieu. Demandez-lui de tout votre coeur, ma très chère Fille, qu'aucune ne soit exclue de ce souverain bonheur. Et si vous êtes assez heureuse d'y arriver la première, n'oubliez pas celles qui ont un désir passionné de vous y suivre.

Vous savez bien que le chemin en est étroit, et que l'on n'y peut parvenir que par un total dépouillement de nous-même. Tâchez de dégager votre esprit de toutes choses, ne vous attachez qu'à Dieu seul. Prenez plaisir au plaisir que Notre Seigneur prend de vous détruire et anéantir par la mort et par la maladie. Soyez comme sa victime attachée au poteau qui se laisse égorger, et mourez dans ces sentiments et la vue de votre néant pécheur. La vraie humilité ne vous doit jamais abandonner que vous ne soyez parvenue devant le trône de l'Agneau où vous serez divinement anéantie ; mais tant que vous aurez un moment de vie, demeurez dans votre rien, sous Dieu et au-dessous de toutes les créatures, comme indigne de ses divines miséricordes, sans toutefois vous en jamais défier ; souffrez qu'il vous purifie à sa mode. Mais quoi qu'il puisse arriver par la violence du mal ou par les tentations, soyez toujours humblement abaissée, avec un amoureux abandon au vouloir de Dieu. J'espère que le saint Enfant Jésus vous soutiendra dans les extrémités où il vous voudra faire passer pour achever son oeuvre en vous ; et vous serez bienheureuse s'il la veut consommer, en vous faisant la première victime de cette nouvelle maison qui lui est consacrée. Je suis en esprit auprès de vous, en attendant que j'y puisse être comme je désire. Souvenez-vous de demander au saint Enfant Jésus par sa très sainte Mère de ne point mourir que je ne sois avec vous, quoique vous soyez entre les charitables mains de la chère Mère [ Mecthilde ], qui ne manque ni de soins ni d'affection ; je lui suis infiniment obligée de tous les services qu'elle vous rend.

(3) Dans l'espoir d'aider les bénédictines du Saint Esprit, d'Anet (Eure-et-Loir), à reconstruire leur monastère de Dreux, Mère Mectilde avait fait venir cinq religieuses de Toul. Le projet n'ayant pu alors se réaliser, les moniales restèrent à Paris, en « hospice », c'est-à-dire dans une maison dont elles n'étaient que locataires. Elles furent bientôt rejointes par cinq autres Touloises. Cet « hospice » deviendra le second monastère de Paris, rue Saint-Marc, à la porte Montmartre, puis dans l'hôtel de Turenne, rue Saint-Louis, au Marais. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 326 n. 2 et 368.

144 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 145

Demandez à Notre Seigneur qu'il la conserve de longues années pour sa gloire. Tâchez de lui obéir simplement et recevez les saluts de toutes nos chères Soeurs, qui viennent de communier pour vous.

Je vous quitte, mon Enfant, sans vous abandonner. Je vous remets à Dieu duquel je vous reçus ; pardonnez-moi tous les mauvais exemples que je vous ai donnés et les peines que je vous ai pu causer. Sacrifiez tout à Dieu, et le priez pour l'Institut, qu'il le sanctifie. Soyez persuadée que je suis en Jésus toute à vous, pour le temps et l'éternité. Je prie sa très sainte Mère, notre précieuse abbesse, de vous donner sa très sainte bénédiction, avec laquelle vous ferez heureusement le voyage éternel, si c'est la volonté de Dieu de l'ordonner pour le présent.

n°119 Cr C

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET

13 septembre 1677

Je ne doute pas, ma très chère Fille, que vous ne soyez touchée de la fâcheuse et périlleuse maladie de la chère Mère de l'Enfant Jésus. J'en suis pénétrée de douleur ; cette maison commence par la croix. Je crois la vôtre autant grande que vous la pouvez porter, mais, courage, c'est pour Notre Seigneur que vous vous y êtes exposée ; il vous soutiendra de ses grâces, je l'en prie incessamment. Prenez cependant toutes les précautions que vous pourrez pour ne point succomber intérieurement. La foi et l'amour doivent être votre force et, pour votre corps, la bonne nourriture et le repos. Je crois que la chère Mère Sous-Prieure y fait son possible. Je vous prie de l'aider de votre mieux, car j'ai une peur étrange qu'elle n'y demeure. Je vous prie de me donner de vos nouvelles si vous le pouvez, et me croyez toute à vous. Je salue nos très chères Soeurs [ Marie de Sainte Anne, Nicole Monier et Aimée de Saint Joseph, Aimée Rondet ].

no 1072 R18

Je vous assure que je vous y offre de toutes mes forces et de toute la capacité que Dieu me donne, me tenant en esprit près de vous ; et j'ose vous assurer de l'infinie bonté de Notre Seigneur Jésus Christ, par sa très sainte Mère, qu'il vous recevra en sa miséricorde et que bientôt vous serez unie à lui pour l'éternité.

Allez courageusement à la mort. Vous ne perdez rien en quittant cette vie misérable environnée de ténèbres et de péchés. Entrez dans

les desseins de Jésus Christ et vous présentez au martyre des souffrances

que vous avez autrefois tant désirées. Vous êtes dans l'état qu'il faut être pour en mériter la couronne et je vous conjure, chère Enfant,

d'avoir charité pour moi quand vous serez avec Notre Seigneur. J'espère que vous n'oublierez point une misérable qui a un besoin infini de sa miséricorde.

J'ai fait beaucoup de voeux pour obtenir la prolongation de vos jours, mais je n'ai pas été digne de les obtenir. Le divin Enfant Jésus

ne veut plus vous laisser sur la terre ; il vous appelle au ciel pour l'aimer d'un parfait amour, et il me semble que je suis cruelle de vouloir retarder

votre souverain bonheur. Mais ma tendresse et les désirs que j'ai de

vous voir avant que de mourir me font présenter à Dieu toutes sortes de voeux et de prières. Et comme je prévois qu'il ne m'accordera pas

cette grâce, je vous envoie votre profession en parchemin que l'on mettra sur votre coeur, en cas que Dieu achève de vous tirer à Lui. Si je pouvais vous y suivre réellement comme je le fais d'affection, nous ne serions pas longtemps séparées l'une de l'autre ; mais, comme pécheresse, il faut faire pénitence dans mon bannissement.

Je rends grâces à Dieu de tant de grâces et de miséricordes dont je vous vois comblée. Achevez, en paix et en son Esprit, votre consom-

mation. Je vous donne, mon Enfant, toutes les bénédictions que je suis en puissance de vous donner pour vous conduire heureusement dans votre éternité. Jésus, Jésus, Jésus, soyez moi Jésus à jamais ! Sacrée Mère de Jésus, recevez-moi comme votre enfant et comme sa victime !

n° 2838 Cr C

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET J

A LA MÈRE MARIE DE L'ENFANT JÉSUS [ ZOCOLY ]

18 septembre 1677

14 septembre 1677

Très chère victime que le plaisir de Dieu achève de consommer par le feu des douleurs, je suis dans une peine que je ne puis exprimer de la douleur qui transperce mon âme, de ne me pouvoir rendre assez tôt auprès de vous, pour vous rendre à celui duquel je vous ai reçue.

Pauvre Enfant, que vous m'avez fait de plaisir par votre chère lettre ! Je vous en remercie, mais ne me flattez point, car si vous ne me dites vrai, je ne pourrais plus vous croire une autre fois. Je crois que si votre chère malade se pouvait purger et vomir sa bile, vous la tireriez plus facilement. J'attends tout de Dieu, mais il veut que l'on s'aide. Je le

146 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 147

remercie de tout mon coeur des grâces qu'il vous fait. Soyez toujours bien abandonnée à Notre Seigneur et très fidèle à mourir à vous-même, faisant usage de tous les petits événements de sa Providence, ne perdant pas un moment de temps de vous rendre uniquement à celui qui vous veut sans réserve. Vous n'aurez que ce petit mot de moi.

nu 2456 C405

A UNE RELIGIEUSE [ ler MONASTÈRE DE PARIS RUE CASSETTE ]

Octobre 1677

La Providence nous a fourni une multitude de traverses que l'on nommerait croix. Je les ai reçues fort mal, bien que par un instinct intérieur nous nous y étions préparées dès l'entrée dans la ville, faisant en l'approchant plusieurs prières, et entre autres nous dîmes plusieurs fois : O Crux ave, spes unica, etc... pour adorer toutes les contradictions que la divine Providence nous ferait rencontrer en la poursuite de notre affaire. Nous n'avons pas manqué d'en trouver abondamment ; tout le jour d'hier en fut rempli et aujourd'hui elles continuent, mais sans que je les sente comme je faisais hier. Il me semble que toutes les oppositions que l'enfer s'efforce de produire se fondront imperceptiblement. Avec une once de patience, on en fera un excellent sirop pour le mal d'estomac.

Les établissements du Saint Sacrement sont difficiles à faire. Il en coûte de bons sacrifices. Pourvu que Notre Seigneur en soit content, cela suffit. Si nous pouvions mourir en procurant sa gloire, nous en serions trop récompensées. Demandez-lui la grâce que mes péchés ne s'y opposent point.

Nous avons une extrême peine à nous loger. Je crois qu'il faudrait un porche comme Bethléem pour y loger le très Saint Sacrement, car, dans cette ville, il ne se trouve pas de maison pour le loger. Oh, que le monde est corrompu ! J'espère pourtant que, dans la suite des temps, il y sera bien honoré et que nous en aurons autant et plus de consolation que nous n'en avons reçu de tribulations et d'afflictions.

C'est une chose surprenante que la conduite de la divine Providence : quand nous avançons d'un côté, elle permet qu'il arrive des obstacles de l'autre. Dieu en soit béni éternellement ! Contradictions et humiliations sont les deux mains qui travaillent à cette fondation, et quoique les difficultés me devraient rebuter, je ne laisse pas de me sacrifier pour toutes celles que Notre Seigneur voudra ; et bien que mes insuffisances me persuadent justement que je n'en ferai plus d'autres, j'espère que Dieu tout bon amplifiera l'Institut par le travail des enfants de la maison du Saint Sacrement de Paris, pendant que je me reposerai dans le tombeau. Oui, je me dois disposer d'entrer comme indigne de vivre dans la maison du Seigneur et de profaner plus longtemps son ouvrage. Voilà où je suis réduite.

Priez la sainte Vierge qu'elle m'anéantisse entièrement et qu'elle prenne soin des intérêts de son Fils dans notre Institut. Je le vois bien flotté et bien environné de tempêtes. Si nous ne sommes toutes bien petites et abjectes, nous périrons : la seule humilité nous peut garantir du naufrage. Demandons-la instamment à Jésus Christ.

Vous pouvez voir que je vous écris en hâte, avec mille empressements d'affaires, sans pourtant m'embarrasser, car Notre Seigneur me garde toujours dans la paix et la tranquillité. Le démon a bien du pouvoir quand Dieu le laisse agir, mais je ne sens pas trop notre agonie. Ma stupidité bride mes sentiments. Je suis au milieu des tempêtes comme une bête qui se voit liée et garrottée de toutes parts, sans savoir où elle doit aller, ni où elle peut trouver quelque moyen de sortir de cette prison. C'est Jésus Christ qui nous en délivrera.

no 1914 N271

AUX NOVICES DU lei MONASTÈRE DE PARIS [ RUE CASSETTE]

28 octobre 1677

Je salue tous nos chers Enfants, le cher noviciat, en attendant que je leur puisse écrire. J'ai reçu leur chère lettre avec joie. Assurez-les que je les aime du plus tendre de mon coeur. Priez tous les saints pour nous. Ce sera le jeudi dans l'octave de leur fête que nous ferons la première exposition et le propre jour de mon entrée en religion (5). Nous ne pouvons être prêtes plus tôt.

no 1414 a) Sor.

A UNE RELIGIEUSE [ RUE CASSETTE ]

ler novembre 1677

Je n'ai point d'autre leçon intérieure que de m'abandonner toute à Dieu et d'attendre tout de sa bonté, et que nous demeurions unie à lui, mais intimement ; aussi suis-je à Rouen comme si je n'y étais pas. Je ne regarde, ce me semble, que Dieu, et n'ai personne à courtiser car j'attends tout de lui, ne faisant aucun fonds sur les créatures mais à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère uniquement. Aucune créature n'entre dans mon esprit, car j'ai une si grande retraite de tout le monde

(5) Catherine de Bar était entrée au monastère des Annonciades de Bruyères (Vosges) en novembre 1631, à l'âge de 17 ans. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 37.

148 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 149

que je ne pense à faire aucune liaison. Je ne sais comme je deviens ; les choses ne me touchent point. Si les choses se font, elles se feront ; je ne le prends pas plus chaudement. Je vis à l'abandon, et je me trouve bien, demeurant dans l'indifférence, et je suis, à mon avis, dans une si grande indépendance de toutes choses : arrivent les choses comme elles pourront. Jamais je n'ai fait de maison comme celle-ci.

Notre Seigneur entre aujourd'hui dans le petit tabernacle ; je vous prie de l'adorer pour nous. Hélas, hélas, qu'il se glorifie lui-même et attire des adorateurs ! Il n'y a que lui seul qui soit digne de lui-même ; je l'adore et me rends à sa divine bonté qui vient demeurer avec ses petites créatures.

Il n'y a point de plus grand bonheur. Un Dieu peut seul me contenter ; toutes les créatures me sont amertume et affliction d'esprit. Oh ! quel martyre de ne vivre pas uniquement pour Jésus Christ ! O précieux abandon ! Tu seras désormais les aimables délices de mon coeur ; c'est en toi que je me reposerai et que je dormirai en paix [ Ps. 4.9] in aeternum. Lisez dans le livre de vie : Jésus Christ, et vous y apprendrez les vérités éternelles.

n° 1034 N258

A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT [ LOYSEAU

Rouen, fin novembre 1677

Que ne pouvez-vous, ma chère Mère, étendre votre charité sur mon âme, dont les besoins sont beaucoup plus pressants que ceux du corps ; mais je suis de cette sorte de gens dont on ne peut jamais croire la misère. Au reste nous vivons ici dans une douce et aimable solitude ; je crois que nous la conserverons au milieu de cette grande ville. Les premières pensées sur l'Institut me sont souvent renouvelées (6) : si on les observe, les bénédictions du Ciel seront grandes sur cette maison, les créatures y auront peu de part. Il faut espérer que la bonté de Dieu pourvoira à tout ; je n'attends rien que de lui. Si celles qui sont ici vivent comme Dieu le demande, j'ai une entière certitude que rien ne leur manquera et qu'elles seront des objets de complaisance et d'amour aux yeux de sa Majesté. Pour moi, il faut que je vive plus que jamais d'abandon et d'humble confiance, me tenant toujours dans la main de Dieu ; je lui abandonne de bon coeur cette maison qui n'a de soutien qu'en lui seul. S'il m'était permis d'avoir un désir, ce serait de vivre assez longtemps pour la voir dans son établissement solide.

ro 2603 P101

A LA MÊME

Rouen 1677 [ décembre ]

Nous n'avons encore rien fait : la Providence nous ballotte ici à son plaisir ; il y faut trouver le nôtre et toujours l'adorer et aimer également ses conduites. Si je parlais selon l'humain, je dirais que je perds ici mon temps ; mais il n'est pas perdu, puisque Dieu le veut ainsi ; le démon remue tant qu'il peut, mais il y a une puissance souveraine qui l'empêche de réussir. Je ne puis encore penser à mon retour : laisserons-nous l'ouvrage de Dieu en proie à ce mauvais génie, qui cherche en tout à le détruire ? Non, il n'y a pas d'apparence ; il y faut souffrir tant qu'il plaira à celui pour lequel nous y sommes venues. Je crois que c'est votre sentiment, aussi bien que celui du Révérend Père N. Allons jusqu'où il plaira au Seigneur de nous mener, et puis nous demeurerons en paix avec sa grâce et la sainte abjection qui sera toujours ma fidèle compagne.

n° 2351 P136

(6) Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 128 - 144.

150 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 151

A LA MÊME

Rouen 1678 [ janvier ]

Au nom de Dieu, conservez-vous ! Toute votre occupation est de penser à ma santé et de négliger la vôtre, et ne savez-vous pas que je ne puis vivre sans vous ? Si vous aimez tant ma vie, aimez un peu plus la vôtre pour l'amour de Notre Seigneur, car ce n'est que pour lui que vous et moi voulons vivre. Hors de là, je voudrais mourir, parce que je ne puis vivre sans péché et que le péché me tue ; c'est ma grande et terrible croix en ce monde, toutes les autres ne sont que des ombres comparées à celle-là.

n°43 P101

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN [ VEILLE DU DÉPART DE MÈRE MECTILDE ]

27 février 1678

Je comprends votre peine de corps et d'esprit et la terrible peine de faire votre sacrifice, mais, mon Enfant, il le faut faire par soumission à la très sainte volonté de Dieu. C'est dans ce rencontre que vous donnerez des marques de votre fidélité et que vous préférerez son bon plaisir à toutes choses et les intérêts de sa gloire aux vôtres. Animez-vous d'une sainte générosité pour vous abandonner à lui sans réserve, mais non seulement par grandeur de courage, mais par amour et respect à Dieu. Prenez bien garde que votre sacrifice soit purement à Dieu et pour Dieu. C'est ici où il faut que votre foi agisse, qu'elle respecte l'ordre de Dieu et s'y tienne assujettie sans permettre à votre esprit un retour ni une tendresse volontaire, nous remettant en Dieu toutes les fois que le souvenir de nous voudrait, par tendresse, occuper votre pensée. Ce point vous sera difficile, mais il sera soutenu et accompagné de grâce.

Commencez d'être victime puisque vous l'êtes par l'Institut ; soyez-le non de paroles mais d'état ; ne dites point : il faut mourir, mais dites : je meurs actuellement et je donne à Dieu à tous moments tout ce que je lui peux donner. Oh ! si vous saviez les grâces qui sont renfermées dans le sacrifice que vous allez faire, vous le feriez de grand coeur et de la belle façon. Commencez le jour du départ en vous rendant à Notre Seigneur par la sainte Communion, si vous le pouvez, ou par la sainte Messe par laquelle vous entrerez en union avec lui pour faire une même chose avec lui à la gloire de son Père ; collez-vous à ses pieds et ne vous en détournez pas pour nous laisser aller. De cette manière vous me trouverez en Dieu avec vous. Quant au besoin de votre âme, il y pourvoira par des grâces secrètes, qui vous surprendront.

Vous serez étonnée de voir un soutien dont vous ne pourrez découvrir le mystère. Soyez sûre que Notre Seigneur est avec vous et qu'il demeure en vous. Tenez ferme à vous abandonner à tout ce que Dieu voudra et vous jetez à. corps perdu entre ses saintes mains. Voilà le grand secret et dans lequel j'ai trouvé des biens inestimables. Quelques rebuts que Dieu vous fasse, tenez-vous à ses pieds, ayez peu de raisonnement en sa présence, mais ayez un silence humilié, vous tenant au-dessous des démons et de l'enfer ; et si Dieu et les créatures vous abaissent, abaissez-vous encore davantage. Quand Dieu aura triomphé de votre orgueil et de votre vanité, vous verrez une possession de Dieu admirable. Hâtez-vous d'aller purement à Dieu. Si vous n'y prenez garde, le temps vous marquera, mais marchez diligemment et ne vous arrêtez pas à gémir sur les créatures ; laissez les morts ensevelir les morts, et pour vous, tendez incessamment à la terre des vivants ; laissez tout, quittez tout et `fous trouverez tout, avec un parfait repos dans votre âme. Souvenez-vous que la jeunesse est ordinairement impétueuse et croit ne voir jamais la fin, mais modérez vos ardeurs pour toutes choses, excepté pour vous rendre uniquement à Dieu.

Je vous laisse la sacrée Mère de Dieu pour votre consolation ; allez à elle confidemment ; je vous assure qu'elle est votre Mère et qu'elle vous aime comme son enfant ; vous recevrez un grand secours de sa maternelle bonté, si vous voulez avoir recours à elle, comme un enfant qui se jette entre les bras de sa bonne mère. S'il vous arrive quelque faiblesse dans la violence, ne vous troublez pas, mais, en vous humiliant doucement, confessez-vous simplement de ce que vous croyez être péché, et ne pensez pas que Dieu soit inexorable ni qu'il foudroie les pécheurs ; il est venu pour les consoler, les convertir et les sauver. Oh ! vous dites bien vrai dans votre écrit qu'il faut espérer contre toute espérance ; et moi je vous dis : abandonnez-vous à Dieu contre tous les sentiments que vous avez du contraire, et quelque tentation que vous ayez contre sa bonté, ne vous retirez pas de ses pieds ; dites-lui de bouche, si [ vous ] ne le pouvez pas de coeur, que vous voulez être à lui malgré les sentiments infernaux qui sont en vous contre lui. Il s'agit ici d'une patiente longanimité, et d'une patience divine, qui ne s'appuient qu'en Dieu seul, hors de vous-même et de toutes vos Oppositions. Je sais que cela fait crever la nature, qui veut raisonner, qui veut se plaindre et qui veut être compatie dans ses plaintes et dans ses maux, mais la grâce la pousse à se raidir contre elle-même, et à ne jamais céder lâchement à ses impressions.

J'emporte votre écrit pour voir si Notre Seigneur me donnera encore quelque chose à vous dire. Je suis à vous et j'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de vous le persuader. A Dieu, courage !

n°918 C405 et P104 bis

152 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 153

LETTRE QUE NOTRE MÈRE ÉCRIVIT A SES FILLES EN LES QUITTANT,

POUR LIRE LE LENDEMAIN DE SON DÉPART

Rouen [ 28 février 1678

Comme il y a plusieurs petites choses que je puis oublier, mes très chères Enfants, et qui sont nécessaires d'observer pour le bon règlement, je me suis résolue de vous les marquer pour vous en souvenir dans le besoin.

Premièrement, la Mère Sous-Prieure [ Marguerite Marie des Champs ] n'oubliera point de tenir le chapitre des coulpes tous les vendredis, autant que sa santé le pourra permettre. Nous lui ordonnons de se mettre à notre place au choeur et au réfectoire, et de mettre une petite table à la place de Madame de Blémur (7) pour mettre le couvert de la Mère de Dieu, qui sera servi le mieux qui se pourra : savoir une livre de pain, un potage et 3 portions et dessert qui seront honnêtes ; et lorsqu'on la servira, il ne faut pas envisager que c'est pour les pauvres, parce que vous la serviriez trop mesquinement. Mais il la faut servir comme une abbesse très illustre, la première et toujours le meilleur, comme si vous la voyiez devant vos yeux : c'est le moyen de lui rendre votre charité agréable. Je vous recommande ce point, et au souper deux portions, du dessert et une salade (8).

Je vous prie et vous conjure, mes très chères Enfants, d'aimer de tout votre coeur cette très sainte Princesse. Goûtez ses maternelles bontés et sa puissante protection ; vous expérimenterez des effets miraculeux de son coeur. Ne craignez ni les démons ni les hommes sous une si aimable conduite, et je vous prie, mes chères Enfants, de la bien prier pour moi de me protéger dans mes affaires et surtout dans la charge où je suis. Qu'il lui plaise m'obtenir miséricorde et de réparer les fautes que je fais dans l'Institut !

Vous aurez donc, chères Enfants, un soin singulier de bien faire vos devoirs en toutes vos observances avec une sainte joie d'esprit, envisageant Dieu uniquement en toutes choses. Tâchez d'établir le bien et la vertu, le silence, l'obéissance, l'humilité, la douceur, la condescendance, et surtout ne jamais contester entre vous, cédez-vous

(7) Jacqueline Bouette de Blémur en religion mère Saint Benoit, née le 8 janvier 1618, entra à cinq ans à l'abbaye bénédictine de la Trinité à Caen. Désirant depuis longtemps rejoindre Mère Mectilde et son Institut, elle obtint enfin de la retrouver à Rouen en 1678. Elle mourut rue Cassette le 24 mars 1696. Sa soeur, mère de l'Assomption, moins connue mais attachée comme elle à la spiritualité de Mère Mectilde vint à Paris, où toutes deux commencèrent, à 60 ans, un nouveau noviciat. De vieille noblesse normande, elles étaient parentes de l'évêque d'Avranches : Daniel Huet, qui fut le premier à encourager la publication des travaux littéraires de la Mère Saint Benoit. Dom Mabillon lui a consacré une lettre circulaire. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 55 n. 9.

(8) Nos monastères ont généralement conservé cette tradition. La « portion » de la Sainte Vierge est destinée aux pauvres. C'est ainsi que saint Louis Grignon de Montfort a demandé à la recevoir lors de son passage aux monastères de la rue Cassette et de Rouen.

l'une l'autre et, si quelqu'une s'oublie de dire une parole haute, celle à qui elle s'adresse ne lui doit point répondre de même mais se taire ou parler bas avec douceur. Courez à l'envi à qui sera plus fidèle à la perfection. Comme vous êtes toutes destinées à la perfection et sainteté, n'en négligez pas l'occasion. Rendez-vous aux desseins de Dieu sur vous. Portez respect à votre chère Mère Sous-Prieure ; ne la contristez point ; regardez Dieu en sa personne et ne vous occupez jamais des qualités naturelles qui se pourraient trouver en elle ou entre vous autres, quelque opposition que vous y puissiez avoir. Mais voyez tout en Dieu toujours et partout et que l'humain ne vous remplisse point. Vous n'aurez qu'à vous défendre de vous-même et des créatures et vous trouverez votre paix en Dieu. Accoutumez-vous à vous remettre en toutes choses en lui.

Vous rendrez obéissance à la Mère Sous-Prieure, afin que vous ne perdiez point la sainte habitude d'exercer cette précieuse vertu, qui nous est si considérable que l'on ne peut, sans elle, vivre dans le véritable esprit de victime qui fait l'essentiel de notre Institut. Recevez vos petits emplois de la main de Dieu ; soyez exactes à les bien observer avec une sincère humilité et simplicité, sans examiner leur grandeur ou leur éclat, mais vous persuadant que les plus humbles et les plus petits sont les plus avantageux pour vos perfections. Employez tous vos soins à bien adorer Notre Seigneur dans le sacré mystère de l'autel. Consommez-vous pour sa gloire, oubliez tous vos intérêts pour vous souvenir des siens et soyez très assurées qu'il aura un soin singulier des vôtres. Soyez persuadées de son élection sur vous et de son amour : puisqu'il vous confie son oeuvre, il l'a mise entre vos mains. Vous pouvez la sanctifier ou la profaner. Tout son progrès et sa perfection est entre vos mains ; oubliez-vous de vous-mêmes pour vous y appliquer le mieux que vous pourrez, et souvenez-vous toujours que Notre Seigneur attend de vous cette fidélité qui fera votre couronne dans la gloire. J'ose encore vous promettre de sa part que, faisant son ouvrage, il fera le vôtre. Vous le glorifierez et il vous récompensera dans l'éternité glorieuse.

Animez-vous d'une sainte ferveur et que toute votre attention soit de lui complaire. Il me reste encore bien des choses à vous dire, mes chères Enfants, mais j'y satisferai à Paris. Je ne vous dis point adieu, mes très chères Enfants, parce que je vous quitte sans vous quitter : je demeure en esprit avec vous. Une mère ne peut aimer ses enfants plus tendrement que je vous aime en Jésus Christ.

C'est en lui, par lui et pour lui que je suis sincèrement toute à vous. Vivez toutes dans une sainte paix, et que je puisse avoir la consolation de vous retrouver où je vous laisse, dans les très saints et très adorables coeurs de Jésus et de sa très sainte Mère, sans partage et sans division,

154 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 155

afin que l'on puisse dire de vous toutes : Cor timon et anima una

I. Act. 4,321, ce n'est qu'un coeur et une âme en divers corps. C'est l'effet de vos communions, si vous les faites saintement.

nu 252 C405

PREMIÈRE LETTRE APRÈS LE DÉPART DE ROUEN

DE NOTRE RÉVÉRENDE MÈRE S'EN RETOURNANT A PARIS

A Magny à 8 h. du soir, lundi 28 février 1678 Loué et adoré soit à jamais le très Saint Sacrement de l'autel !

Nous arrivons, mes chères Enfants, à Magny (9), grâce à Dieu très heureusement sans aucun accident. J'en rends grâce à Notre Seigneur, à sa très sainte Mère et à vos saintes prières. Je ne puis cependant vous exprimer le tendre de mon coeur : plus j'approche de Paris, plus je sens de douleur de m'éloigner de vous, et, bien que mon esprit soit resté uni au vôtre en Notre Seigneur, je ne puis cependant en retirer mes pensées. Je ressens vos agonies, mais je suis certaine que Notre Seigneur et sa sainte Mère vous soutiendront : vous êtes toutes dans le coeur du Fils et de la Mère. Je ne laisse pas de vous demander de vos chères nouvelles ; hâtez-vous de m'en donner, et soyez bien persuadées que je suis à vous du plus sincère de mon coeur.

Mes compagnes vous saluent cordialement. Adieu, les chères et plus chères Enfants de mon coeur.

C'est votre indigne Mère et fidèle servante.

no 2309 C405

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

Ce mardy à 11 h. du matin à Pontoise ter mars [ 1678 ]

Je vous écrivis hier au soir à Magny, mes très chères Enfants. Je ne sais si vous recevrez ma lettre. Celle-ci vous dira que nous sommes par la grâce de Dieu arrivées à Pontoise en bonne santé et sans aucun accident, sinon la douleur d'apprendre notre très bonne Mère [ Bernardine Gromaire ] (10) bien plus mal qu'à l'ordinaire ; c'est un coup de glaive qui me transperce le coeur. Il faut sacrifier et, si je n'étais pas partie, il le faudrait. Monsieur N. qui partira jeudi, vous portera de ses nouvelles. Tout ce que je vous puis dire c'est que je ressens jusqu'au vif votre douleur, mais, courage, Notre Seigneur vous fortifiera.

(9) Magny-en-Vexin, Val d'Oise, arr. de Pontoise, ch.-I. de cant.

(10) Née le 7 ou 8 juillet 1607, elle prend l'habit au monastère de Rambervillers en avril 1629. Elle en est la première professe. Cette maison avait été fondée le 29 mars 1629 par deux moniales de l'abbaye bénédictine de Saint-Nicolas-de-Port. Elle est prieure de 1637 à 1650, accompagne Mère Mectilde dans ses différents exodes par suite des guerres, la rejoint définitivement à Paris en 1652. Elle assurera la direction de plusieurs fondations pendant les premières années : Toul 1664, Nancy 1669, Paris second monastère 1674. On ne trouve plus mention de son nom à partir de 1692. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 50 - 67 ; 220 - 227 ; 310 - 312 et Lettres Inédites, 1976, nombreuses lettres.

Allez à ses pieds lui demander force et courage, je m'attends qu'il vous comblera de grâces.

Il me tarde de pouvoir écrire à chacune en particulier mais je ne sais quand je le pourrai, parce qu'à l'abord, chez nous, je serai un peu accablée et fort étourdie de l'état où je trouverai ma pauvre chère Mère, que la douleur étouffera, si Notre Seigneur ne la diminue. Je vous conjure de redoubler vos saintes prières pour elle, demandant un peu d'adoucissement si c'est sa gloire.

Je vous prie que Monsieur de Rabaumont aille par tous les couvents faire mes excuses et demander leurs prières. Il ne faut point oublier Mademoiselle Gougeon, lui faisant dire que je suis bien mortifiée de n'avoir point eu l'honneur de la voir avant mon départ. Il ne faut pas oublier Monsieur le Curé de Sainte-Croix-des-Pelletiers. Il faut aussi aller faire mes respects à, etc... N'oubliez pas notre chère..., etc...

A Dieu, mes très chères Enfants, mon coeur entend les gémissements des vôtres, et mon esprit est au milieu de vous.

En entrant au Bras d'Or, j'ai reçu les vôtres, ma très chère Mère, qui m'ont obligée. Je vous en remercie ; pourquoi me faites-vous excuses ? Vous avez bien fait, etc... J'embrasse toutes les chères Victimes, si douloureusement immolées.

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A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

2 mars 1678

Me voici, ma très chère Mère, auprès de notre très chère et bonne Mère que j'ai trouvée assez mal pour me donner bien de la douleur, car ce mal est opiniâtre, sans vouloir quitter sa situation, qui est d'autant plus grand que le danger y paraît pour la poitrine, le mal étant sous l'épaule, où les médecins disent qu'il y a quelque rapport. Il faut la remettre en Dieu et n'attendre que sa très sainte Volonté. J'espère que cela n'ira pas si vite. Continuez vos saintes prières, je vous en supplie ; je la vois dans une grande soumission à tout ce que Notre Seigneur en voudra ordonner. La Mère Marie de Jésus [ Chopine! ] (11) est la plus mal après elle. La Mère de Saint Benoist [ Ancelin ] (12) un

(11) Marguerite, fille de Monsieur Chopinel et d'Elisabeth de Brem, née le 25 octobre 1628, élevée au monastère de Rambervillers, dont sa mère, était devenue religieuse, après son veuvage. Elle prit l'habit en 1646, fit profession le 27 août 1647. En mars 1651, elle revint à Paris avec Mère Mectilde qu'elle ne quitta plus. Elle fut maîtresse des novices jusqu'à sa mort en 1687. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 123 n. 4.

(12) Marie, fille de Robert Ancelin, marchand, et de Sébastienne Quarré, née au faubourg Saint-Germain, paroisse de Saint-Sulpice, en 1635. Elle fut examinée en vue de la profession par Dom Benoist Coquelin, le 21 octobre 1658. Son acte de profession est signé : « Antoine Raguier de Poussé, D" en théologie de la fac. de Paris, curé de St Sulpice », le 3 novembre 1658. Raguier de Poussé était un des premiers compagnons de Monsieur Olier. (Cf. Faillon, Vie de M. Olier, t. 1, p. 399). Examen de profession : Arch. Nat. L 763.

156 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 157

peu mieux. Le reste assez traînantes et languissantes. Je vous puis protester que mon coeur ne se peut réjouir, étant trop pénétrée de votre douleur et de celle de nos chères Enfants. Je les ai toujours devant mes yeux, j'entends leurs gémissements, je les compatis et leur parle même en esprit, leur disant : « Courage, c'est Dieu qui vous crucifie, mais votre sacrifice sera couronné ; ayez patience, je ne vous laisserai pas longtemps orphelines, et cependant la sacrée Mère de Dieu vous fortifiera ». J'attends un mot de toutes pour apprendre de vos santés et de vos fidélités.

Je suis en santé parfaite, mais, mes très chères Enfants, vous n'y êtes pas et j'en suis fort en peine. Je vous conjure, mes chères Enfants, de faire votre possible pour vous conserver pour Notre Seigneur au divin Sacrement. Je vous écrirai plus amplement ; je vous embrasse toutes du plus tendre de mon coeur et suis...

ri° 2174 P104 bis

A UNE RELIGIEUSE [ DE ROUEN

4 mars 1678

Ne vous peinez point pour me marquer votre douleur, ma très chère Fille. Je la vois et la pénètre assez, mais avec ce déplaisir que je ne la puis soulager par un prompt retour. J'espère néanmoins que nous nous reverrons avant le mois d'octobre ou tôt après, car l'on convient déjà qu'il faut que je retourne et que je n'abandonne point l'oeuvre de Dieu ni vos chères personnes, ce qui me presse de vous prier toutes de relever votre courage. Nous tâcherons de vous consoler par quelque changement, mais, en attendant, au nom et pour l'amour de Notre Seigneur Jésus Christ au sacré mystère de son amour, prenez courage et tâchez d'édifier l'oeuvre de Dieu. J'ose vous assurer de sa part que, vous tenant à ses pieds, vous ne périrez pas. Vous vous souviendrez que la très Sainte Vierge est votre Mère ; portez son image sur votre coeur, afin qu'elle le soutienne et le rassure dans ces horribles terreurs que le démon vous donne pour vous abîmer dans une fâcheuse extrémité. Vous savez que ce malheureux ennemi ne tâche qu'à nous faire tomber dans quelque excès. Or la tristesse est son nid, où il joue son jeu pour nous faire périr, car la tristesse nous rend incapables de la vraie lumière, parce qu'elle nous plonge dans d'horribles ténèbres ; elle fait oublier Dieu et ses saints, et rend l'âme incapable d'aucun bien ; il faut donc la combattre et vous confesser quand vous y aurez excédé, de même quand vous vous occupez et accablez trop de mon absence. Soyez donc un peu plus généreuse pour Dieu. Vous l'êtes tant naturellement pour les créatures : ce vous serait une honte éternelle que vous ne le fussiez pas pour le moins autant pour Dieu.

Courage donc, ma chère Enfant, je salue et embrasse les chères N.N., en attendant que je leur puisse écrire. Je les prie n'être pas si faibles que vous, et la chère N., qui ne m'a point offensée par sa lettre. Je suis capable par la grâce de Dieu de ces saillies ; cela sort du fond de douleur qu'il faut tout abîmer en Dieu ; je lui écris, mais je ne sais si ma lettre sera achevée avant onze heures à cause du tracas, notre bonne Mère étant plus mal aujourd'hui et cent autres choses qui m'occupent. Je l'embrasse avec vous. A Dieu, très chère.

rr 2257 P104 bis

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET

14 mars 1678

Loué soit à jamais le très Saint Sacrement de l'autel !

Il faut au moins, très chère Fille, que je vous dise que j'ai reçu vos chères lettres qui m'ont fort consolée, quoique je ressente toujours la douleur que je vous ai faite par mon retour et que celle que la séparation m'a causée ne diminue point. Je puis vous assurer que la chère petite maison de Rouen est dans mon coeur. Je l'offre à Notre Seigneur bien tendrement, pour qu'il lui plaise la bénir et chacune en particulier. Je désire ardemment qu'il vous comble de grâces et qu'il adoucisse l'angoisse de vos chers coeurs. J'espère qu'il le fera par sa grande miséricorde. La Providence m'a donné ici l'amertume de la maladie de la chère Mère Prieure de l'Hospice [ Bernardine de la Conception Gromaire ]. Nous ne pouvons la tirer, non plus que la chère Mère Marie de Jésus [ Chopinel ] qui ne croit pas aller bien loin. Je n'ai pas manqué d'autres petits tracas et de bons sujets de sacrifice ; mais partout, chère Enfant, il faut souffrir : le ciel ne se donne qu'aux enfants de la croix. La qualité de victime est vaine si elle n'est accompagnée de souffrances. Il n'y a point de conformité à Jésus Christ si l'on n'est souffrante, pauvre et abjecte. Faisons nos félicités d'y avoir quelque petit rapport ; nos croix ne sont que des pailles, parce que nous sommes faibles, mais les croix des grandes âmes sont d'un autre poids. Dans les petites occasions, tâchons d'être fidèles. Mettez tout votre bonheur à faire ce que Dieu veut : les plus petites voies de la grâce nous seront infiniment avantageuses si nous y apportons une fidèle correspondance. Donnez-vous toute à Jésus pour votre sanctification dans son oeuvre. Etablissez entre vous toutes une parfaite paix et union. Vous êtes par votre nom un agneau ; c'est une figure de Jésus Christ qui demande de vous l'immolation et la douceur, c'est-à-dire que vous devez porter, en toutes vos actions et en tous les états de votre vie, une douceur de coeur qui n'ait jamais d'aigreur en paroles ni en aucune façon qui puisse contrister autrui. Avec cette douceur divine, vous entrerez

158 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 159

dans l'humilité de Jésus et ensuite vous deviendrez sa victime par état. Cela veut dire que vous vivrez dans une grâce d'immolation perpétuelle, ne réservant pas un mouvement de propre vie en vous. Marchez de cette sorte, ma très chère, et vous embaumerez vos chères compagnes et leur donnerez l'exemple qu'elles attendent de vous comme leur ancienne, après la chère Mère Sous-Prieure. Entrecouragezvous l'une l'autre, et priez pour votre pauvre et indigne Mère.

Je prie nos chères Enfants de ne se point offenser du retardement des réponses que je leur dois ; j'y satisferai s'il plait à Notre Seigneur. Je les salue toutes bien tendrement. Je voudrais bien un peu me dilater avec vous toutes, mais la divine Providence ne m'en donne pas le loisir.

n° 506 N 258

A UNE RELIGIEUSE [ DE ROUEN ]

15 mars 1678

En attendant, ma chère Enfant, que je puisse répondre amplement à vos deux chères lettres, adressez-vous pour vos besoins intérieurs à la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] puisque la Mère N. ne vous peut seconder dans votre perfection. Allez tout bonnement à votre chère Sous-Prieure, et avec une confiance toute filiale ; vous en recevrez du secours. Dieu bénira votre soumission. Dites-lui tout simplement ce qui vous peut faire de la peine sur tous les sujets que vous savez, soit autrement. Cela n'empêchera pas que je ne vous écrive et je ne vous dise le sentiment que Notre Seigneur me donnera pour votre sanctification. Relevez votre coeur et ne vivez point dans votre propre esprit, vous y feriez naufrage.

Soyez sûre que je me souviendrai de vous et que je suis à vous en Jésus de tout le coeur.

no 380 Sor.

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET

20 mars 1678

Comment, très chère Enfant, excuserez-vous le retardement de la présente qui ne procède point, je vous assure, d'aucun oubli de ma très chère Fille ni de moins d'affection qu'elle doit espérer de sa méchante mère ? Je la prie donc de me pardonner et de me croire toute à elle du plus tendre de mon coeur. Je sais que vous sacrifiez, chère Enfant, au-delà de tout ce qui se peut dire, mais j'ose bien vous assurer que ce sacrifice vous sera apprécié devant Dieu d'un très haut prix, et peut-être en votre vie n'avez-vous rien donné à Dieu qui vous soit plus avantageux pour votre bienheureuse éternité. De ma part, je me tiens obligée à votre zèle pour la gloire de Notre Seigneur et à tout ce que vous faites pour lui dans son oeuvre, qui deviendra un jour florissante devant Dieu et les hommes. Mais ce ne sera jamais avec abondance divine que par vos profonds anéantissements devant cette Majesté suprême. Je vous conjure de vous revêtir de ses intérêts et de lui abandonner les vôtres ; vous verrez le soin amoureux qu'il en prendra. Je suis plus que jamais toute à vous en son amour.

Vous aurez appris hier par celle que j'écrivis à la Mère Sous-Prieure comme je me suis trouvée mal, mais, grâces à Dieu, je suis bien mieux aujourd'hui. Voilà qui est passé ; je crois que j'en aurai souvent de pareilles avant que le grand coup n'arrive. C'est pourquoi, quand vous apprendrez que je suis un peu mal, ne vous alarmez point. Je ne crois pas que Notre Seigneur me retire que mes affaires ne soient achevées ou, pour mieux dire, les affaires que sa divine Providence m'a confiées. Priez-le bien pour moi, très chère Enfant, que je puisse être toute à lui avant que je meure. J'ai vu à l'Hospice vos deux chères soeurs [ Antoinette du Saint Sacrement et Gertrude de Sainte Opportune ] ; j'ai tâché de les consoler de mon mieux, quoique j'en sois indigne ; je voudrais les tenir près de moi quelque temps et, si l'Hospice se défait, comme il y a bien de l'apparence, je tâcherai de les servir. Sans doute vous savez comme Madame N. est morte fort subitement d'une mauvaise couche ; c'est tout ce que l'on a pu faire de la confesser ; l'enfant n'a point été baptisé : il était bleu comme du drap ; le sang l'a suffoqué, un vaisseau s'étant rompu dans le corps de la mère. Voilà bien de l'affliction. Il n'y a pas de lieu de prendre de l'appui ni de la joie en cette vie : tout y périt. Cherchons-la en Dieu, et nos consolations ; elle n'est solide qu'en lui seul. Adieu ; je vais dire bonjour au cher ange [ Mère Monique des Anges de Beauvais 1, si je puis, et, si je manque aujourd'hui, je vous prie de lui dire que je n'y manquerai point cette semaine. Embrassez pour moi vos chères compagnes ; je vous regarde comme les chères Enfants de mon coeur. Je n'ai plus de joie que par vos lettres et les nouvelles de toutes et surtout de votre sainte union, qui me réjouit d'autant plus qu'elle me certifie que Notre Seigneur et sa très sainte Mère sont les maîtres de vos coeurs et qu'il est actuellement avec vous toutes. Dites à la chère Aimée de Saint Joseph [ Rondet ] que je ne l'oublie pas. Notre bonne Mère n'est pas bien ; il faut tout sacrifier. J'embrasse la chère Mère N.

n°271 C405 \\\' 111/e/,

160 CATHERINU 1)1' BAR FONDATION DE ROUEN 161

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [DE BEAUVAIS J

Samedi Saint, 9 avril 1678

Je prie Notre Seigneur Jésus Christ vous ressusciter en son amour et vous faire vivre de sa vie nouvelle en parfaite charité. Que lui seul vous soit toutes choses et que vous ne voyiez rien hors de lui ! Je ne puis vous exprimer le sensible déplaisir de n'avoir pu jusqu'à présent vous donner des marques de mon souvenir et de la place que vous tenez dans mon coeur. Je m'en serais même affligée si je n'avais été, devant Notre Seigneur, assurée que vous étiez en repos et que vous tâchiez de sacrifier pour remplir le dessein de Dieu en vous sanctifiant pour la sainteté qu'il a mise dans son oeuvre. Je vous conjure, chère Enfant, d'être toujours bien courageuse et de ne point manquer à la fidélité que vous devez à Notre Seigneur. N'épargnez rien pour devenir humble ; portez ses exemples et ses paroles dans votre coeur, et ne souffrez en vous que les purs désirs de contenter Dieu et de vous entre-aimer en son esprit les unes les autres ; et par cette divine charité l'on connaîtra que vous êtes les Filles et les véritables victimes de Jésus tout amour.

Ne vous rebutez point de mon silence et du retardement des réponses que je vous dois ; ne laissez pas de me consoler de vos chères lettres. Hélas ! c'est ma seule joie, car vous savez que vous m'êtes toutes parfaitement chères et que je ne puis vous oublier, quelque tracas que la Providence m'ait donné depuis mon retour. J'attendais quelque chose de ce que j'ai trouvé, mais il faut avouer que Notre Seigneur a tellement soutenu toutes choses, quoiqu'un peu amer. tout se consommera en son amour (sic). Priez-le qu'il me fasse la miséricorde de ne le point offenser. Si je suivais mon intime et mon inclination, je serais dans deux fois vingt-quatre heures auprès de vous, mais, mes chères Enfants, j'y ai trop de repos. 11 ne faut pas que je passe le reste de ma vie si à mon aise. Il faut commencer ma pénitence comme il plaira à Dieu, mais en quelque état qu'il lui plaise de me mettre, je serai toujours très sincèrement toute à vous et à toutes vos chères compagnes, que j'embrasse tendrement en attendant... Hélas ! j'aimerais mieux être auprès de vous toutes si Notre Seigneur le voulait que de vous écrire.

no 1321 N256 AU SACRISTAIN DE ROUEN

Du 5 mai 1678

J'ai reçu, Monsieur, celle que vous avez pris la peine de m'écrire, dont je vous suis obligée, et vous assure que je vous servirai de tout mon mieux. Si vous voulez m'envoyer les attestations que Monsieur N. vous offre, cela ne vous nuira pas. Si Monsieur l'évêque du Mans [ Louis de la Vergne de Monténard de Tressan, 1671-17121 était à Paris, je n'aurais besoin de personne, parce qu'il a bien de la bonté pour moi ; mais envoyez-moi votre nom, et ce que vous devez représenter à mon dit seigneur, et j'agirai pour vous comme pour moi-même et vous donnerai dans la suite des marques de l'affection que Notre Seigneur m'a donnée pour votre établissement. Etant ravie de voir les désirs très sincères qu'il vous donne de vous consacrer tout à lui, j'aurai bien de la joie que vous soyez un de ses saints ministres, et que vous preniez le temps que vous avez besoin pour vous y disposer. L'on ne peut jamais assez se préparer pour recevoir un caractère si divin. Je prie donc Jésus Christ de vous rendre digne d'être un saint ministre de son autel et une parfaite victime de son amour, puisque le prêtre et le Fils de Dieu ne doivent être qu'une même chose. Continuez votre zèle et votre amour pour l'autel : vous me ferez un singulier plaisir. Souvenez-vous de moi en vos saintes prières, et me croyez en Jésus et sa très sainte Mère, votre...

no 747a) Z4

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS

6 mai 1678

Je suis bien aise, ma chère Enfant, que vous ayez dit votre coulpe des choses que vous me marquez dans la vôtre du 29 du mois passé : car, comme vous êtes dans une Maison naissante, si l'on n'y prend garde de bien près, l'on y glisserait des imperfections qui, dans la suite, seraient des fautes considérables. Les Constitutions règlent quasi tout : et l'on doit s'adresser directement à la Supérieure pour toutes les Soeurs que l'on demande ou à qui l'on fait quelque message, à moins que la Supérieure ne dise d'aller directement à la Mère Maîtresse. A Paris, où la Communauté est plus grande et moi plus chargée d'affaires, je suis obligée de dire à la tourière qu'elle s'adresse à la Mère Maîtresse ; mais, à moins que la Supérieure n'en donne

162 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 163

l'ordre, il faut aller à elle directement pour toutes choses. Ainsi, mon Enfant, allez pour toutes à votre Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ], afin que l'esprit de dépendance et de soumission s'établisse parfaitement chez vous, je veux dire dans le monastère.

Vous avez bien fait de prier la Mère Sous-Prieure de vous avertir des fautes qu'elle connaîtra en vous ; de fois à autre je vous conseille de lui demander cette grâce : c'est autant d'humilité et de fidélité pour vous ; quoiqu'elle ne fasse pas ce que vous lui avez demandé, vous en aurez patience ; il faut que vous ayez encore l'abjection de voir que peut-être elle ne croit pas que ses avertissements vous soient agréables. Courage ! nonobstant tout cela, tenez ferme, de crainte que le démon ne vous fasse entrer en tentation ; car il faut bien vous attendre à rencontrer des traverses et des épines dans votre chemin ; mais ne les considérez que pour les offrir à Notre Seigneur, et les surmonter généreusement. Tenez-vous bien unie au bon plaisir de Dieu, et offrez-lui les privations que vous souffrez au-dedans et au-dehors de vous-même : vous êtes dans les exercices d'une vraie victime, qui n'a pas où satisfaire son amour-propre. Il est vrai que vous souffrez, et je vous plains, mais vous aurez le centuple et l'avantage de travailler uniquement pour la pure gloire de Notre Seigneur.

Encouragez-vous les unes les autres, pour soutenir les intérêts de Dieu et établir la sainteté dans la Maison. Vous êtes les élues de son coeur pour la perfection de son oeuvre ; il faut être fidèles, pour lui rendre ce qu'il veut et mourir à la peine. Je conçois ce que vous m'écrivez, mais, patience ! Faites de votre mieux ; il y a de quoi souffrir partout. Je suis ravie que la cordialité se maintienne entre vous.

Je tâcherai d'écrire à ma Soeur N., mais je la prie de remettre son âme dans la fidélité ; elle ne fera jamais bien en elle-même, si elle n'est toute à Jésus Christ ; vous lui dites la vérité : elle est trop resserrée. Pourquoi feindre, puisque je lui serai comme à vous parfaitement fidèle ? Ne m'oubliez pas. Vous avez appris la mort de notre chère Soeur de la Mère de Dieu [ Bony ] (13) qui nous a un peu embarrassées.

Adieu, ma chère Enfant ; embrassez toute la Communauté pour moi, sans oublier la pauvre Aimée de Saint Joseph [ Rondet ]. Mille adieux !

no 1444 P132

(13) Marie-Madeleine, née à Paris, baptisée en la paroisse Saint-Sulpice, était fille de Nicolas Bony et d'Anne Boutain. Elle reçut l'habit au monastère de la rue Cassette, le 5 avril 1666, à l'âge de 32 ans, compta au nombre des fondatrices du monastère de Toul, où elle fit profession, le 7 mai 1667. Soeur Marie-Madeleine de la Mère de Dieu revint à Paris en novembre 1674 avec les religieuses de Toul qui fondèrent le second monastère de Paris. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, p. 330 n. 2.

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET

12 mai 1678

Je prends les moments que je puis pour faire une petite réponse à celle que vous avez pris la peine de m'écrire, sur laquelle je vous disais que vous pouviez, pour vous préparer aux grandes solennités que nous approchons, faire etc... Je vous donne peu parce que vous vous fatiguez beaucoup pour le chant, étant seule à soutenir, et que d'ailleurs la sainte Règle est austère ; mais ce que vous ferez de surcroît et qui est d'obligation indispensable, c'est de mourir à vous-même, à vos petites humeurs et à votre activité naturelle, qui peut quelquefois diminuer la paix de votre intérieur et vous rendre inégale. Il faut toujours que l'intérieur marche, car, quand l'extérieur est empêché par infirmité ou par obéissance, l'intérieur suit toujours sa route et ne se relâche point. Tenez ferme sur ce sujet, afin que vous acquériez la douceur de votre sainte patronne et en même temps la force de vaincre vos sentiments, vos passions et tout le reste qui s'élève en vous contre la sainteté de votre état de victime ; soyez généreuse sur ce sujet. Je vous ai mise dans le coeur de Notre Seigneur et de sa très sainte Mère en partant, et Notre Seigneur et sa sainte Mère vous y ont reçue. Gardez-vous bien de sortir, vous le feriez si vous étiez infidèle. Conservez votre intérieur qu'il ne s'emplisse que de Jésus Christ et que votre esprit ne soit curieux d'aucune chose, pour petite qu'elle soit, quand l'ordre de Dieu ne vous y oblige pas par obéissance ; séparez-vous toujours de toutes les choses qui peuvent servir de distraction à votre esprit et qui ne sont point de commandement. Soyez cependant toujours contente et joyeuse, parce que votre souverain bonheur étant la possession de Dieu, nul ne vous la peut empêcher que vous-même.

no 1299 N258

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

14 mai 1678

Je comprends l'extrême peine où la tentation vous jette, ma très chère Fille, mais, quelques dégoûts, quelques chagrins ou sécheresses que vous puissiez avoir, ne vous relâchez en rien de vos obligations ; soulagez votre corps dans les infirmités, c'est l'ordre de Dieu et de l'obéissance, mais ne permettez point à votre esprit de se reposer dans l'imperfection. Quelquefois l'état ténébreux et malin que vous

164 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 165

ressentez vient d'une épreuve de Dieu, d'autres fois il vient pour humilier l'âme qui s'oublie de la connaissance d'elle-même. et quelquefois Notre Seigneur l'envoie par une espèce de châtiment de quelques infidélités à la grâce. C'est pourquoi, ma très chère, de quelque côté qu'il puisse venir, il en faut faire un saint usage par une sincère humilité, avouant notre indignité et misère. Si c'est par conduite particulière, il faut en s'humiliant profondément s'abandonner aux desseins de la sagesse divine. La connaissance de nous-même nous est si avantageuse que j'ose dire qu'on ne se peut sauver sans elle ; et si vous avez commis quelques infidélités, sans la trop rechercher, souffrez la pénitence qu'il plaît â Dieu vous en faire porter, vous résignant, vous abaissant et vous pacifiant par une nouvelle pratique de fidélité. Prenez bien garde de faire aucune adhérence à mille impertinentes pensées qui viennent dans l'esprit, qui vous tirent imperceptiblement dans le désespoir, dans la défiance, dans une froideur pour Dieu, dans une espèce d'impuissance de recourir à sa bonté, ou d'autres malignités pareilles qui retirent l'âme de l'amour qu'elle doit avoir pour Jésus Christ. Or, mon Enfant, n'en faites pas de même ; soyez la plus misérable du monde, mais soyez la plus sacrifiée et la plus abandonnée à Dieu, sans désister un moment d'être à lui. En quelque état que vous puissiez être, la patience, l'humilité et la soumission au plaisir de Dieu vous tireront de votre langueur. Courage ! ne vous relâchez pas, quoi qu'il puisse arriver. Mille adieux.

n°916 N256

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [CHEURET]

20 mai 1678

J'ai reçu votre lettre de je ne sais quand, car vous oubliez les dates et cela me fait peine ; mais ne craignez point, tout est bien reçu et dans un coeur très fidèle ; c'est ce dont je vous puis assurer, en attendant que Notre Seigneur me donne les moyens de faire ce que je désire pour votre consolation. Continuez de m'écrire, et soyez très persuadée que vous ne m'êtes nullement à charge par vos lettres ; au contraire, elles me réjouissent. Je vous prie de dire à ma chère Soeur N. que j'ai reçu les siennes, et qu'elle peut m'écrire quand elle voudra, sans rien craindre. Je vous exhorte toutes de bien faire ce que vous devez pour ne vous point relâcher de la sainte pratique des vertus, surtout de l'humilité et obéissance. Je ne vous oblige pas de dire votre intérieur, mais tâchez de ne rien faire d'extérieur sans permission ou du moins sans en avertir ; ainsi pour la communion, je ne vous oblige pas de dire ce qui vous empêche de communier, mais vous pouvez dire : « Ma Mère, ayez la bonté de m'excuser de la communion aujourd'hui, je ne la puis faire » ; cela suffit, je ne vous oblige pas d'en dire davantage. Pour ce qui est de la chère Soeur N., je voudrais bien qu'elle fût persuadée que l'on ne m'a rien mandé d'elle, mais que je regarde devant Notre Seigneur les besoins de toutes, et notamment de vous, mes chères Enfants, qui êtes présentement les colonnes et le soutien de l'oeuvre de Dieu. Prenez bon courage, et faites tout de votre mieux.

A l NE RELIGIEUSE

24 mai 1678

Je puis vous assurer, ma chère Fille, que vous ne m'êtes nullement indifférente et que je pense à vous fort souvent, mais mon déplaisir est de ne vous le pouvoir marquer par mes lettres aussi souvent que je le désirerais. Ne vous mettez point en peine de parler à N. : tout ce que vous lui direz n'y fera pas grand changement. Il est bon que la chère Mère Maîtresse [ Thérèse du Tiercent ] en écrive à votre Mère Maîtresse d'ici [ Marie de Jésus Chopinel ]. Pour vous, très chère, tendez de tout votre coeur à la perfection et que rien ne vous retarde d'être toute à Dieu ; c'est tout votre ouvrage. Tâchez de conserver une sainte soumission et humble dépendance de l'obéissance : j'appréhenderais qu'imperceptiblement vous ne repreniez votre liberté. Vous l'avez sacrifiée à Notre Seigneur ; soyez-lui bien fidèle c'est ce qui fera la joie et la consolation de votre âme. Nous espérons de vous trouver à notre retour à Rouen toute remise en Dieu. Travaillez-y, chère Enfant. Pour les pénitences que vous nous demandez, nous vous les permettons, savoir etc... mais, pour les communions de l'octave du très Saint Sacrement, vous les ferez le plus souvent que vous pourrez ; mais tâchez toujours de les rendre fructueuses et jamais vides de fidélités et de mort à vous-même, travaillant à vous tenir recueillie pendant le jour, afin que votre oraison en soit plus remplie de saintes pensées et occupation de Dieu. Ne négligez point les lectures spirituelles. Nourrissez votre esprit de choses saintes et ne m'oubliez-pas en vos saintes prières. Ecrivez à Monsieur votre père, qui se plaint fort avec raison de votre silence. A Dieu, chère Enfant, croyez-moi en son amour toute à vous.

no 1330 C405

n°822 P104 bis 4ar

166 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 167

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT (CHEURET]

10 juin 1678

Chère Enfant, je ne puis vous exprimer la tendresse de mon coeur, et la peine où je suis de votre bras. Si c'est le droit, vous ne pourrez m'écrire ; et cependant j'ai besoin que vous me mandiez de vos chères nouvelles, pour ma consolation et pour savoir vos sentiments sur M. R. Je vous conjure, si vous le pouvez, mandez-moi en particulier ce que j'en dois faire, car s'il incommode, je le ferai venir pour Châtillon (14), qui se doit bientôt commencer. Je crois que vous me direz toutes choses comme à un autre vous-même, n'ayant nulle défiance de ma fidélité. Mandez-moi aussi un peu des nouvelles de votre âme, comme elle se trouve avec Dieu, et du reste ; vous obligerez votre pauvre Mère, qui vous commande d'avoir soin de votre santé et de vous persuader que je suis toute à vous.

Je salue vos chères Compagnes ; je suis en esprit avec vous ; je crains bien que vous ne succombiez ce saint octave dans le grand travail où je vous vois. Dieu soit votre force et vous conserve toutes pour le bien aimer et vous consommer pour lui ! Je vous écrirai plus amplement au premier moment de loisir. A Dieu, priez-le bien pour l'Institut en ce saint temps.

no 1139 P104 bis

A SA CHÈRE PETITE COMMUNAUTÉ DE ROUEN

18 juin 1678

Je vous envoie toujours par avance la lettre que j'ai écrite à M. de Fieux. J'espérais bien écrire à d'autres, mais il faut m'accoutumer au renversement de mes projets. Seulement je vous dirai, mes chères Enfants, que j'ai bien pris part à vos fatigues de toute la sainte octave. Je les aurais bien voulu attirer dans mon coeur pour un peu vous en soulager. Tâchez maintenant de reprendre un peu de repos et que la chère Soeur N. mange de la viande, et toutes celles que la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] jugera en avoir besoin. J'espérais que vous auriez le secours d'une bonne fille qui devait aller chez vous, mais cela est retardé jusqu'à huit ou dix jours ; vous verrez ce que ce sera et si sa voix est raisonnable comme l'on dit. Pour celle de Madame de Saint-Louis, dont la chère Mère Sous-Prieure a pris la peine de m'écrire, je veux bien qu'on la reçoive, mais avec prudence, prenant bien garde de vous faire des affaires avec Madame de Saint-Louis. Il faudrait que M. Bernard (15) vous en priât ou qu'il assurât que Madame de Saint-Louis le trouve bon. Prenez bien garde aux esprits sur toutes choses ; ceux qui sont mal faits servent de grandes croix à la religion, nous le savons trop par expérience. Tâchez d'éviter tels accidents si vous le pouvez ; recommandez bien le tout à Notre Seigneur, premier que de conclure quoi que ce soit ; et surtout, mes Enfants, aimez la petitesse ; souvenez-vous des anéantissements de notre adorable hostie ; voyez votre modèle en tous les saints états de Jésus Christ dans ce divin mystère ; conservez un esprit d'éloignement du monde et de ses maximes et, vous tenant toutes unies au Dieu fait victime. vous trouverez en lui toutes les grâces et les forces que vous aurez besoin ; et si Notre Seigneur retarde d'avancer son oeuvre, vous vous souviendrez qu'étant son ouvrage il le fait et le parfait comme il lui plaît.

Peu d'âmes sont destinées pour notre Institut, parce qu'il est trop anéantissant ; on ne le peut connaître pour en avoir l'excellence. Abandonnons tout à sa Providence divine et nous reposons en lui ; il en usera en maître et selon son bon plaisir, et vous récompensera du sacrifice que vous faites en vous appliquant à sa gloire dans ce petit commencement. Réjouissez-vous en Notre Seigneur toutes ensemble. S'il lui plaisait me mettre avec vous, certes, mes chères Enfants, j'en aurais bien de la joie, car Dieu sait comme je vous aime toutes sans aucune exception. Je crois que vous n'en doutez pas.

(15) Il y avait un M. Bernard, prédicateur et confesseur, vicaire de Saint-Vigor : 4 août 1677-1682 puis curé de Saint-Vivien. Cf. Ch. de Beaurepaire. Dernier recueil des notes historiques et archéologiques Rouen, 1892, p. 164.

168 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 169

Ayez soin de votre chère Mère Sous-Prieure ; entre-soulagez-vous toutes. La chère Mère Maîtresse [ Françoise de Sainte Thérèse Ruellan du Tiercent n'est-elle pas indisposée ? Je lui demande en l'embrassant un peu de ses nouvelles.

Adieu toutes, mes chères Enfants ; je suis en son amour votre pauvre indigne. Je vous recommande bien instamment notre bonne chère Mère Prieure de l'Hospice [ Bernardine Gromaire ], qui est bien plus mal que son ordinaire ; elle change à vue d'oeil ; elle ne croit pas passer son année 71 qui finit le 7 ou 8 du mois prochain ; j'en ai le coeur fort pénétré de douleur. Je vous écrirai plus amplement. Je . vous embrasse toutes du plus tendre de mon coeur et suis sincèrement toute à vous.

n° 1731 C405

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET]

et si vous êtes faible, ne vous rebutez point ; vous serez un jour foute à lui, j'en veux être caution. Croyez-moi seulement toute à vous, ma très chère.

J'embrasse toutes vos chères Compagnes. Avec la dernière douleur de l'indisposition de notre chère Nativité (16), je vous prie de me mander sa maladie et l'assurer que j'en suis fort touchée.

Je vous prie de me mander aussi ce que vous espérez de la Soeur de M. pour sa voix et son orgue ; si vous voulez, je vous chercherai quelque voix pour vous soulager ; je suis bien en peine de vous voir sans secours ; mandez-moi ce que je puis faire pour votre soulagement et pour l'établissement du choeur, qui est le principal culte extérieur que nous devons au très Saint Sacrement.

no 1421 N258

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

11 août 1678

Je sens, très chère Enfant, que votre pauvre petit coeur est un peu mal content de votre pauvre Mère. Il est vrai vous en avez sujet par le retardement des réponses que je vous dois ; mais je puis bien vous assurer que je ne l'ai fait que pour avoir un peu plus de loisir pour m'appliquer plus intimement au besoin de votre intérieur, parce que vous m'en aviez si instamment priée. Cependant, Notre Seigneur a permis que mes embarras se soient si fort augmentés que je n'ai plus trouvé le repos que j'espérais ; mais je ne vous ai pas oubliée pour cela. Je souffrais dans mon coeur de la peine que je vous faisais, car je la ressentais en moi-même jusqu'au point que je vous en crois dans quelque abattement qui me fait douleur. Relevez-vous, chère Enfant, et portez vos pensées dans l'amour que Notre Seigneur a pour vous, afin que vous trouviez de la vie et de la vigueur en lui. Défendez-vous de cette petite tristesse qui serait de mauvais effet dans votre âme, et vous réjouissez d'être toute à Jésus Christ. Je vous renverrai au premier jour votre supplique à la très Sainte Vierge, et je vous prie, chère Enfant, de croire que vous n'aurez les grâces que vous lui demandez qu'en travaillant à les acquérir. La mort de nous-même, le saint anéantissement ne s'opèrent qu'à grands coups de marteau, je veux dire que dans les actes héroïques de la vertu et de l'abnégation de nous-même. Ne vous désolez point, vous êtes dans le chemin, et Notre Seigneur vous fait beaucoup de grâces ; recevez-les bien. Vous voyez ce qu'il faut faire, mais vous n'avez pas assez de force quelquefois pour le faire, et c'est dans ce temps que vous devez avoir recours à la force de Jésus Christ pour vous en revêtir. Je vous prie, chère Enfant, de vous défendre du découragement : rien au monde n'est plus contraire à la perfection. Souvenez-vous toujours que vous êtes victime et que l'état de Notre Seigneur Jésus Christ au divin Sacrement est votre exemplaire ; 12 août 1678

Je ne doute pas, ma très chère Fille, que la violence de votre peine ne vous ait réduite en l'état où j'apprends que vous êtes. J'en suis si touchée que je voudrais pouvoir me rendre auprès de vous aussi promptement que la présente. Il ne faut pas tant vous saigner que de vous donner, si vous n'avez point de fièvre, de la bonne nourriture, votre mal étant un grand épuisement ; car, ayant toujours poussé la nature, elle y demeure, mais il la faut soulager pour l'amour de Notre Seigneur ; voyez ce qui vous peut fortifier, et surtout prenez du repos. J'appréhende bien que vous succombiez tout à fait et qu'avec vos douleurs la tristesse ne vous blesse encore davantage. Je vous conjure de prendre courage, en vous souvenant que vous êtes victime non seulement de nom, mais que vous l'êtes d'effet, par la conduite de l'adorable Providence. Abandonnez-vous bien simplement à Notre Seigneur et vous gardez bien d'adhérer à la moindre défiance de ses divines miséricordes. Vous les ressentirez quand vous aurez consommé la pénitence qu'il vous fait faire selon ses desseins. Je dis que vous la ressentirez sensiblement et que vous direz de bon coeur avec sainte Thérèse : Misericordias Domini in aeternum cantabo. Oui, vous les chanterez pendant toute l'éternité. Prenez encore un peu de patience et, si la croix est le trésor des saints sur la terre, il faut qu'elle soit le vôtre, et que vous adhériez de la porter tant qu'il plaira à celui qui vous la donne. Que votre dessein soit seulement de vous tenir en esprit d'immolation et sans perdre l'espérance, quoiqu'elle ne soit appuyée sur aucun bien en vous, mais elle le doit être sur Jésus Christ,

(16) Anne Bertout (Soeur Anne de la Nativité de Jésus) prit l'habit en avril 1672, au monastère de la rue Cassette, à l'âge de 17 ans, et fit profession en février 1673.

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qui est le divin supplément de tout ce qui vous manque. Faites-moi donner de vos nouvelles, très chère, et me croyez en esprit près de vous et toute à vous.

Je salue toute la petite compagnie ; j'admire les ouvrages que vous faites ; cela est surprenant que quatre ou cinq puissent faire tant de besogne avec l'adoration. Je vous embrasse toutes, mes chères Enfants, et vous conjure de prendre courage. Mademoiselle N. est partie pour retourner chez elle, se sentant mal ; je doute si elle pourra revenir en mars, comme elle fait espérer. Je vous fournirai de bon coeur toutes les choses dont vous aurez besoin pour achever, soit or et argent. On s'étonne céans comme vous pouvez faire, mais c'est que vous avez toutes bien du zèle pour le très Saint Sacrement, et du coeur pour bien orner son autel. Il vous en récompensera abondamment ; prenez garde cependant de vous trop fatiguer.

n°1068 P104 bis

A LA MÈRE FRANÇOISE DE SAINTE THÉRÈSE [ DU TIERCENT ]

Maîtresse des novices

20 [ ou 28 août 1678

J'avais prié la Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] de vous assurer que j'avais reçu toutes vos chères lettres. Soyez en repos ; vous pouvez continuer, quoique je ne puisse répondre exactement. Je le ferai pourtant la semaine prochaine, s'il plaît à Dieu. Croyez-moi inviolablement toute à vous et prenez courage pour l'amour de celui que l'amour rend tous les jours victime sur nos autels. Soyez toujours dans la sainte et cordiale union avec votre chère Mère Sous-Prieure, afin que l'esprit de Jésus règne en tout et partout. Adieu, je ne puis [ vous faire ] que ce mot. Embrassez cordialement nos chères Enfants pour moi. J'ai bien du désir d'être vitement avec vous, car céans il n'y a pas de jour qui n'ait son surcroît et l'on n'y peut subvenir. Ne m'oubliez pas, j'ai besoin de vos prières.

no 893 C405

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET ]

15 septembre 1678

Vous m'avez bien obligée, ma très chère Fille, de me faire savoir les indispositions de toutes les chères victimes. Ne. vous retirez pas du nombre par votre grand courage. Je vous crois souffrante, pour le moins autant que les autres et plus, mais il faut voir comme l'on

pourra vous soulager. Quant au jeûne (16 bis), je ne crois pas, devant Dieu, que vous en soyez capable. C'est beaucoup pour vous de faire l'abstinence. Si vous étiez ici, vous ne la feriez pas. Soulagez-vous donc de tout votre possible. J'en écris mes petits sentiments à la Mère Sous-Prieure [Madeleine des Champs ] sans lui faire connaître que vous m'ayez rien écrit. Ne doutez jamais de ma fidélité. Je me trahirais plutôt mille fois moi-même que de trahir ceux qui se confient en moi.

Je puis vous dire que je sens mon éloignement plus que vous ne pouvez vous imaginer. Je conçois bien ce que vous me dites de l'oeuvre de Dieu et je souffre doublement de ne la pouvoir avancer. J'espère néanmoins qu'elle ne sera pas retardée si longtemps que vous pensez, car sitôt que j'aurai quelqu'assurance certaine de toucher ce que j'ai besoin, je n'attendrai pas que je l'aie entre les mains pour partir. Prenez courage, nous nous réunirons en paix et en la joie du Seigneur. Souvenez-vous que vous êtes les premières victimes dans son oeuvre et que tout le faix tombe sur vous et sur vos chères compagnes. Je prie Notre Seigneur qu'il vous fortifie toutes et vous environne de ses grâces, en vous pénétrant de son pur amour. Continuez vos saintes prières et ne vous accablez pas de me voir un peu souffrir. Mes peines me seraient bien agréables si vous et d'autres n'en ressentiez le poids. Je souffre par justice ; ce sont mes infidélités qui en sont la cause et qui retardent la gloire de Dieu et la perfection de son oeuvre. Ce n'est pas pour moi un petit sacrifice que de la voir si peu avancer, mais il se faut abandonner et mourir dans les rigueurs de tels sacrifices que Dieu voudra exiger de nous. Son oeuvre n'est point la nôtre ; c'est pourquoi il nous y faut toutes anéantir, car, de votre part, vous sacrifiez et en portez aussi bien que moi la peine. Cependant, nous y devons mourir et nous y anéantir. C'est peut-être le seul ouvrage qu'il veut de nous. Ne négligeons pas néanmoins tout le reste qui s'y doit faire, laissant à Dieu tout le succès.

Je savais devant que de le faire ce que vous voyez à présent, et ce n'a pas été un petit sacrifice de donner les mains à un ouvrage qui serait conduit de la sorte. Vous savez que la créature aime de soi tout ce qui est bien fait et qui est approuvé d'autrui, et cette oeuvre ne s'est faite que pour la destruction de notre amour-propre, car bien que, un jour, elle soit dans son lustre et son éclat, peut-être ne le verrai-je pas. Les secrets de Dieu sont adorables et ses conduites pleines de mystères. Ce serait bien si nous étions toutes bien anéanties ; tout se ferait dans l'oeuvre d'une manière toute divine. Les anges la rempliraient et amèneraient des sujets qui leur seraient semblables. Je ne

(16 bis) Le carême monastique commence le 14 septembre selon la Règle de Saint Benoit. Il est moins rigoureux que le jeûne du carême liturgique. L'Institut avait adopté la réforme bénédictine qui, pour obéir à la Règle, avait repris l'abstinence perpétuelle primitive, laissant au jugement paternel de l'Abbé les dérogations personnelles ou communautaires nécessaires.

172 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 173

désire point l'éclat ni l'applaudissement des hommes, mais je désire la sanctification de cet ouvrage qui, seul, devrait donner plus de gloire à Dieu que tous les autres ensemble.

A Dieu, chère Enfant, je dilate mon coeur avec vous. Aimez et adorez pour moi et me croyez toute à vous. La Mère de Sainte Gertrude [ Petau de Molette ] m'a fait peur, mais, Dieu merci, elle est mieux. Le pauvre Père Simplicien a payé pour elle et pour d'autres. Mademoiselle notre voisine est morte et bien d'autres, car la mort est en campagne, qui fait une grande moisson. Demandez à Notre Seigneur miséricorde pour moi et embrassez vos chères Soeurs pour moi. Ma chère Soeur N. vous dira comme l'on doit mettre la première pierre à l'église. Dieu sait qui mettra la dernière. La petite N. est malade ; nous craignons la petite vérole. Jugez, si elle allait mourir, où nous en serions. Mais qui a Dieu n'est pas dans l'inquiétude du reste.

n.3076 P104 bis

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET

16 septembre 1678

Vous pouvez croire, ma très chère Fille, que ce m'est une sensible mortification d'être si longtemps sans vous donner des marques de mon souvenir et vous assurer que je reçois vos chères lettres avec bien de la joie. Vous ne pouvez m'obliger davantage ; mais vous ne me parlez pas de votre santé, qui n'est pas comme je la voudrais, sachant que vous êtes assez épuisée pour rompre votre abstinence, si la ferveur et le courage que vous avez ne vous donnaient un saint zèle de soutenir les observances. Je ne prétends pas néanmoins que vous en soyez accablée. Je sais que, naturellement, vous n'êtes pas bien forte ; c'est pourquoi, ma très chère, prenez quelque chose tous les matins et, s'il est possible, du repos, n'allant pas si souvent à Matines. Il faut nécessairement soutenir le choeur ; je sais qu'il est entre vos mains et que ce n'est pas une petite fatigue. C'est pourquoi Notre Seigneur veut que vous preniez tout le petit soulagement que l'on peut vous donner, et que vous n'ayez aucun scrupule de faire ce que la chère Mère Sous-Prieure vous dira sur ce sujet. Quant à l'intérieur, personne ne le doit retenir : il faut que Notre Seigneur y règne, que tout se fasse en lui, que vous ne lui refusiez rien de ce qu'il vous demande de mort et d'anéantissement, afin que la précieuse qualité de victime que vous portez soit remplie. Je vous prie de me mander comme va l'office et service divin ; si vous êtes tous les jours dans le besoin de voix, car j'en ai une en main qui paraît jolie et qui pourrait chanter des leçons de Ténèbres. Ayez bien soin que le chant ne soit ni trop lent ni trop précipité, que les pauses s'observent et que l'on ne reprenne pas de l'autre côté que le verset ne soit entièrement fini. Je suis avec vous en esprit ; j'assiste même à votre office. Faites en la vue de Dieu, ce que vous faites, tout purement, et ne tendez toutes qu'à lui plaire, lui abandonnant tout. Mandez-moi si vous voulez que je vous envoie cette fille qui chante, et priez Dieu pour moi, qui suis toute à vous.

Ne faites point d'austérités extraordinaires, conservez vos forces pour les consommer en hommages et adorations. Il me reste bien des choses à vous dire, mais on ne m'en donne pas le temps. Demain, s'il plaît à Dieu, j'écrirai à la chère Mère Maîtresse [ Thérèse du Tiercent I, à ma Soeur du Saint Esprit [ Gallois ], et à notre bonne Soeur du Saint Sacrement [ Cheuret ], j'ai déjà commencé plus de trois fois de lui écrire. Je vous prie de me donner des nouvelles de la chère Mère Sous-Prieure. Je sais qu'elle est mal et qu'elle se néglige entièrement. Prenez-en soin, je vous prie ; j'attendrai vos chères lettres impatiemment. Mille embrassements à toutes nos chères Filles.

n. 3133 C405, complété par T7

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

19 septembre 1678

Le peu que vous me dites par votre petit billet me fait assez concevoir l'excès de votre peine. Je la comprends, mais, courage, elle ne vous fera pas périr. Ne vous surprenez de rien et, malgré l'enfer, soyez abandonnée aux volontés de Dieu sans perdre la foi de ses bontés. Quoique l'épreuve soit terrible et violente, c'est son dernier coup et son extrême, car il me semble que le peu dè relâche que vous eûtes il y a quelque temps n'était qu'une préparation à une plus grande tempête et une guerre plus sanglante. Je vous crois au comble du mal, mais vous n'êtes pas au comble de l'abandon. Courage ! Le Seigneur vous regarde et vous pouvez bien cependant lui dire avec saint Pierre : Domine salva nos perimus [ Mt 13,25 ; mais, en le disant, croyez qu'il ne vous laissera pas périr. Vous êtes la proie immolée pour la gloire de Jésus Christ à la rage des démons, mais ce n'est que pour votre confusion, parce que ce divin Sauveur vous y conservera malgré leur violence. Ayez toujours recours à la très sainte Mère de Dieu ; portez son image jour et nuit sur vous et ne vous troublez point. Vous pouvez m'écrire comme je vous l'ai enseigné, et je vous répondrai après intelligiblement. Courage et à Dieu !

J'espère que je ne serai pas longtemps sans vous revoir. L'on me fait espérer ce que j'ai besoin ; si tôt que j'en serai assurée, je n'attendrai

174 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 175

pas de toucher pour partir, tant j'ai de désir de me revoir avec vous. Embrassez vos chères Soeurs et Compagnes pour moi ; n'oubliez pas la pauvre Aimée [ de Saint Joseph ] qui, je crois, me voudrait bien revoir. Je puis vous dire, mes très chères Enfants, que vous m'êtes toujours si intimement chères que vous ne sortez point de mon coeur, et ma douleur est que vous soyez dans les croix et que je ne sois point présente pour les ressentir et soutenir avec vous. L'oeuvre de Dieu ne se fera que dans la souffrance. Vous aurez contre vous l'enfer, les impies et les démons, mais, contre Dieu, nul ne peut : Si Deus pro nobis, quis contra nos ? [ Rm. 8,31 ]. Nous mettons la semaine prochaine la première pierre à notre prétendue nouvelle église, mais je ne sais qui verra mettre la dernière. La sacrée Mère de Dieu mettra la première ; nous porterons son image sur le lieu et les Pères de Saint-Germain en viendront faire la cérémonie. Je vous ferai savoir le jour, afin que vous priiez la sacrée Mère de Dieu que, comme institutrice et fondatrice de notre Institut, elle voulût bien sanctifier cette église par son Fils Jésus Christ et qu'il y soit parfaitement aimé, honoré et servi jusqu'à la fin dès siècles. Offrez toutes vos prières dès à présent et me croyez toute à vous.

n°2018 P104 bis

A UN ÉCCLESIASTIQUE A ROUEN [ M. DE RABAU MONT ]

30 septembre 1678

Je vous prie, Monsieur, aussitôt la présente venue, ayez la bonté de venir remplir la place de Monsieur N. qui s'en est allé avec Madame la princesse N. à son voyage d'Allemagne, de sorte que notre Révérende et très chère Mère Prieure [ Bernardine Gromaire ] de l'Hospice me prie de vous faire venir en toute diligence, et c'est la très humble prière que je vous fais, Monsieur, croyant que votre bonté ne me refusera cette grâce que je vous demande, fondée sur l'amour et l'affection que Notre Seigneur vous a donnés pour notre Institut. Et comme vous avez zèle pour l'étendre, vous aurez occasion de cela dans l'Hospice que nous espérons établir avec l'aide de Notre Seigneur.

Venez nous aider, Monsieur, je vous en supplie, mais que ce soit en toute diligence, parce que je serais bien aise de remplir la place avant que celui qui la voudrait soit de retour.

Vous recevrez de la Révérende Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] de quoi faire votre voyage, et nous paierons ici votre place au carrosse. Venez donc, Monsieur ; je vous en supplie, vous m'obligerez. Votre très humble et très obéissante servante en Notre Seigneur.

no 1770 P104 bis A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

30 septembre 1678

Mes chères Enfants,

Je vous prie de ne vous point étonner que je prie Monsieur [ de Rabaumont ] de venir prendre la place de Monsieur N. dans l'Hospice, lequel s'en est allé sans nous dire un mot. On dit qu'il est avec Madame la princesse N. qui lui veut donner un petit canonicat. Mais comme il est parti de la sorte, il faut que je remplisse sa place bien promptement pour des raisons que vous pouvez bien pénétrer. Si dans trois ou quatre mois, vous en avez besoin, je vous le renverrai. Notre bonne Mère Prieure le demande pour éconduire de certaines gens qui veulent être à cette place et qu'on ne peut bien refuser qu'en y pourvoyant sans rien dire. Je lui écris pour le prier de venir ; je vous prie de l'en prier et solliciter, et qu'il ne refuse point cette consolation à notre bonne et très chère Mère. Je sais bien qu'il y aurait aussi à changer celui qui reste, mais nous y travaillerons dans le temps. Ayez cette bonté de faire venir Monsieur [ de Rabaumont ]. Cependant je vous conjure toutes de me donner vos petites prières pour qu'il plaise à Dieu de bénir la première pierre qui se met aujourd'hui à la nouvelle église prétendue [ rue Cassette ]. Plût-il à Dieu que la pauvre petite maison de Rouen soit en état que nous en puissions faire de même, sitôt que je serai arrivée ; si l'on me tient parole, ce sera bientôt. Je suis trop pressée aujourd'hui pour vous en dire davantage.

Je vous embrasse du plus tendre de mon coeur en Jésus.

n" 1773 P104 bis

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMEN r [ CHEURET

Ce 21 octobre 1678

Comment, chère Enfant, pourrais-je vous marquer la sensible douleur de mon coeur sur l'affliction du vôtre, que je ressens plus que je ne vous puis dire, et d'autant plus que je ne suis point près de vous, ma très chère Fille, pour recueillir vos larmes dans mon coeur qui, en Jésus, est tout à vous. Je crois que vous n'en doutez pas, mais ce que je puis faire dans cet éloignement, c'est de prier Notre Seigneur qu'il soit lui-même votre force et votre consolation, et que sa très sainte Mère prenne en vous la place de celle qu'il a retirée en lui. C'est un rigoureux sacrifice, ma chère Enfant, je le conçois bien, et qu'il vous en coûtera bien de la douleur et des gémissements ; mais vous êtes raisonnable, vous tâcherez de n'aller point à l'excès ; votre santé est si faiblette qu'il faut peu pour la ruiner absolument. Je vous prie, très chère, de prendre courage et de vous assurer que Notre Seigneur recevra

176 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 177

votre soumission à sa divine volonté, puisque c'est un coup de sa sainte main et que, comme le souverain de ses ouvrages, il en dispose comme il lui plaît. Je vous prie, chère Enfant, de vous abandonner toute à lui et de vous soutenir en la force de sa grâce. C'est la prière que je lui fais de toute l'ardeur de mon âme. Ecrivez-moi le plus tôt que vous pourrez ; soulagez votre coeur en le versant dans celui de votre indigne Mère et qui est plus à vous qu'à elle-même. Reposez-vous sur moi pour les prières pour celle qui vous était plus chère que votre propre vie et pour Madame votre chère soeur. Si Dieu en dispose, je vous promets plus de cent messes pour le repos de la première sans la nommer, car ce cher nom vous est si tendre que je ne le puis nommer sans blesser votre bon c(uur. Tâchez doucement de la remettre en Dieu où elle est retournée, et vous y abîmer vous-même, chère Enfant. C'est où vous la trouverez en paix, et mille fois plus heureuse que si elle était encore en cette misérable vie, que nous désirons toutes si ardemment de quitter pour nous réabîmer dans notre divin centre. Je vous quitte malgré moi, chère Enfant, mais j'y suis contrainte, sans toutefois vous quittèr de coeur ni d'esprit.

nu 272 0405

En cas que quelques-unes veuillent être religieuses, et même si Madame votre soeur venait à mourir. je vous en enverrai une ou deux pour les élever dans les dispositions chrétiennes. Je ne puis bien vous exprimer les maux de Madame votre bonne soeur ; on dit qu'ils sont extrêmes. Celà vient d'une couche où je crois qu'on ne l'a pas bien traitée. Ses douleurs sont violentes et quasi continuelles. On dit qu'elle ne peut pas vivre longtemps avec ces souffrances. Il faut bien prier Notre Seigneur et sa très sainte Mère qu'il lui donne patience. Offrez à Dieu pour le repos de Madame votre bonne mère cent Messes que je fais dire pour elle. On dit que sa maladie a été une fièvre continue et que, le quatorzième [ jour ], Notre Seigneur l'a enlevée de ce monde pour la mettre dans la région des saints. Voyez-là, chère Enfant, parmi cette troupe bienheureuse et toute réabîmée en Dieu. Adieu, ma chère et plus que chère Enfant ; je suis doublement votre pauvre Mère et de tout coeur je suis à vous.

n" 1675 R18

A LA MÊME

A LA MÊME

29 octobre 1678

Ma chère Enfant,

Je vous assure que je suis dans l'amertume de votre affliction. Je n'ai pu apprendre au vrai la maladie de Madame votre mère, mais je sais seulement qu'elle est morte comme une sainte, et ce n'est point à Paris, mais chez une de Mesdames vos soeurs ou vos tantes. M. N. vous mandera tout le détail, car il s'informera exactement de tout. Je tâcherai d'aller demain à l'Hospice [2e monastère de Paris ] pour consoler de mon mieux nos chères Enfants, vos chères soeurs, qui sont très raisonnables dans leur douleur. Je les plains, et vous aussi, très chère Enfant. Je vous puis dire que je vous ai toujours présente dans mon esprit, et mon coeur souffre avec le vôtre. Et je prie Notre Seigneur qu'il soit votre force et votre soutien, car il n'y a que lui seul qui peut vous consoler. Mais, mon Enfant, prenez courage ; vous sacrifiez beaucoup et Dieu vous rendra beaucoup ; il remplira le vide de votre pauvre coeur et vous sera tout ce que vous avez perdu. Et, après tout, vous ne perdez rien, car je la vois, en Dieu, comme une bienheureuse ; c'est là où vous la devez trouver en foi, sans néanmoins oublier de faire prier Dieu pour elle. Mon Enfant, je vous puis dire que je suis si fort à vous que je ferai tout mon possible pour vous le marquer dans les occasions, et singulièrement pour vos chères petites nièces. 8 novembre 1678

Il faut encore vous dire, chère Enfant, que j'ai fait mon possible pour apprendre le détail de la maladie de Madame votre très chère mère, mais que l'on n'en peut rien savoir de bien distinct, sinon qu'elle est allée à Dieu avec les dispositions de sainteté telles que l'on les peut désirer pour mourir de la mort des justes. Nous vous disons tout bonnement qu'elle a besoin de prières pour aller bientôt jouir du repos éternel. C'est pourquoi prenez vous-même le soin de faire dire cent messes par votre chapelain dans votre église à son intention. Vous aurez la 'consolation de les lui faire appliquer fidèlement et d'y joindre vos prières et communions. Cependant, tâchez, ma chère Enfant, de vous consoler. Vos chères soeurs que je vis ces jours passés le sont plus que vous. Courage, remettez-vous toute en Dieu. Ce qui vous doit soutenir, c'est qu'elle est en sûreté, et que vous ne devez songer qu'à lui procurer la gloire le plus tôt que vous pourrez par vos prières et par vos fidélités. Soyez donc plus à Dieu que jamais, plus exacte à la pratique de toutes les vertus que vous devez acquérir, et vous souvenez qu'il n'y a point de vrai bien en ce monde ni en l'autre que d'être uniquement à Dieu.

Croyez-moi plus que jamais toute à vous.

n0521 N256

178 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 179

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

8 novembre 1678

Je suis si mortifiée, nies très chères Enfants, de ne vous pas écrire à chacune en particulier que je me donne au moins la consolation de vous faire ce petit mot en général, pour vous assurer que mon coeur ne change point pour vous et avec vous, présentant à Notre Seigneur vos sacrifices et toutes les peines que vous voulez bien souffrir pour la gloire de celui que vous adorez sur l'autel et qui sacrifie tous les jours pour vous sa propre vie. J'ose bien vous assurer, mes chères Enfants, qu'il prend plaisir à vos fidélités et que vous en aurez dès cette vie une grande récompense, attendant les éternelles dans le ciel. Je me réjouis de vous revoir pour travailler avec vous à la perfection de l'oeuvre que Notre Seigneur vous a confiée. Il me semble que je vois un peu de jour en mes affaires et que je pourrai bien partir plus tôt que je ne pensais. Continuez vos saintes prières, mes chères Enfants, qu'il plaise à Dieu conserver une personne qui a entrepris avec son aide de me donner le secours dont j'ai besoin. Cependant, offrez aussi à Notre Seigneur la stabilité de l'Hospice, car nous sommes à la veille d'en traiter. Je crois que,sur la fin de cette semaine ou le commencement de l'autre, nous conclurons, si Notre Seigneur le veut pour sa pure gloire. J'adore ses Providences ; je vous en manderai des nouvelles, mais appliquez vos saintes prières pour le succès, et surtout qu'il plaise à Dieu me donner son esprit et me faire agir en sa grâce. Prenez donc courage, mes chères Enfants, ne vous rebutez point de soutenir le poids qu'il nous impose pour sa gloire ; faites-le régner en vous parfaitement comme dans son oeuvre, et soyez bien aises comme victimes d'avoir occasion de vous immoler pour lui. Je vous prie de continuer votre sainte union et d'édifier le prochain, tâchant de bien remplir la précieuse qualité de victime que vous portez et de Filles du Saint Sacrement. Je prie Jésus Christ en ce divin mystère de vous combler de toutes les grâces et bénédictions que je vous souhaite et que vous soyez persuadées que je suis en son amour toute à vous.

no 1500 Cr C

A UNE RELIGIEUSE

Le 14 novembre 1678

Je vois par votre chère et dernière lettre, ma chère Enfant, que mes dernières vous ont cruellement affligée. Hélas ! que j'ai de douleur d'avoir accablé doublement votre pauvre coeur au lieu de le soulager !

Non, non, ne m'appelez plus votre Mère : je ne suis pas digne de ce nom, puisque je vous tue au lieu de vous guérir, mais souffrez que je vous justifie ma conduite un peu sévère dans votre peine. Je ne vous aurais pas fait un si rigoureux commandement, si je n'avais vu le démon qui prétendait se prévaloir de votre facilité pour vous tirer dans ses filets. Dans, l'état où vous êtes, vous n'apercevez rien, mais votre Mère gémit devant Dieu pour lui demander la force et la vertu dont vous avez besoin, et il lui fait connaître les pièges que votre ennemi vous dresse. Non, non, je ne veux point vous serrer de si près ni gêner votre conscience, mais je désire ardemment que vous ne vous rendiez pas indigne des infinies miséricordes que Notre Seigneur vous destine pour la sanctification de votre âme, que j'aime plus que ma vie. Or, je suis certaine que, si vous étiez à ma place et que je fusse à la vôtre, vous agiriez comme je fais, et vous connaîtriez de quel coeur je vous aime et de quelle manière très sincère je suis à vous. Non, encore une fois, je ne suis pas dure sur votre peine ; je la connais si bien que je voudrais souffrir tout ce qu'il plairait à Notre Seigneur me rendre digne pour vous la diminuer. L'heure n'est pas venue, mais il faut l'attendre de l'infinie bonté de Dieu. Ne vous découragez point, et ne vous rebutez point par ma sévérité. Ecrivez-moi tout ce que vous voudrez ; versez votre coeur dans celui de votre Mère, qui a plus d'affection pour vous que celle qui vous a donné l'être. J'espère vous le persuader quand je serai de retour avec vous, et que la sacrée Mère de mon Dieu est vraiment la vôtre. C'est en elle et par elle dont je vous tiens sa place, que je vous conjure de ne vous point laisser tomber dans la défiance. Je vous suis et vous serai fidèle jusqu'à la mort. Ne dites point que personne n'écoute vos soupirs. Hélas ! je les reçois dans mon coeur à mesure que le vôtre les produit ; je connais votre mal ; je sais son étendue et son extrémité, mais, courage, c'est le temps de souffrance. Notre Seigneur veut des âmes immolées à sa gloire dans tels états. Si vos sens se voient abandonnés de Dieu, le fond de votre âme est secrètement soutenu. Courage, très chère.

Je suis bien touchée de l'affection de la chère Soeur_ ; je lui écrirai au plus tôt. Voilà ce que je puis présentement. Vous n'avez qu'à demander ce que vous avez besoin pour votre parement (17). J'admire votre bon coeur de travailler si constamment. Allez, courage, Dieu vous bénisse, et de sa part je vous bénis de mille bénédictions, que je puise dans son Coeur adorable et dans celui de sa très sainte Mère. Souvenez-vous de moi, chère Enfant. J'embrasse toutes, en attendant que je puisse écrire à nos chères Enfants.

no 1634 P104 bis

(17) Parement : ornement d'un vêtement. Cette lettre s'adresserait-elle à la religieuse chargée des vêtements liturgiques ?

180 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 181

A LA MÈRE ANNE DE LA NATIVITÉ DE JÉSUS [ BERTOUT

Paris, 19 décembre 1678

Je croyais, ma chère Fille, vous faire un grand plaisir d'écrire à N. (18) au sujet que vous savez. Me voyant si accablée que je ne puis répondre exactement à vos lettres et que d'ailleurs votre chère Mère Sous-Prieure a tant d'occupation, il me semblait que je contentais fort les désirs que vous m'avez témoignés de vouloir être parfaitement à Dieu et, comme je sais que l'on n'y peut être que par une vraie vie de mort et d'abnégation de nous-même, j'ai cru que vous auriez une grande consolation de ne pas vivre de votre esprit, mais que l'actuelle dépendance vous ferait faire des pas de géant dans la vie spirituelle ; bref, j'ai fait en ce rencontre ce que je voudrais qu'on me fît à moi-même. Mais si cela vous gêne à l'égard de la Mère N., ne le faites pas, mais n'y manquez pas au regard de la Mère Sous-Prieure, car, si vous vivez sur votre bonne foi, jeune et point encore de fond de vertu en vous, votre intérieur, au lieu de se perfectionner, se ruinera entièrement. Or j'aime mieux votre sainteté que tout ce que hors de là vous pouvez faire ; c'est pourquoi je vous conjure d'y travailler de toutes vos forces et vous animer incessamment d'un saint désir d'être fidèle aux promesses que vous avez faites à Notre Seigneur Jésus Christ, car soyez bien assurée que, si vous n'êtes sincèrement toute à lui, vous serez le reste de vos jours misérable ; mais, comme vous êtes encore jeune, vous pouvez faire des merveilles, surtout dans les pratiques d'une profonde humilité, qui fait la base et le fondement de la vie sainte que vous professez, une obéissance sincère sans retour et sans écouter les oppositions de la nature, une ingénuité à décharger votre intérieur, une présence de Dieu continuelle et la séparation de toutes les créatures qui souvent remplissent votre coeur et votre esprit. Ayez pour modèle le saint et divin mystère de Jésus Enfant. Pour vous y conformer, vous le trouverez de cette sorte au très Saint Sacrement ; priez-le pour moi, je vous donne à lui de tout mon coeur et sa très sainte Mère, et croyez que je vous aime chèrement en l'amour du Fils et de la Mère et que je suis toute à vous de tout le coeur.

n° 962 N256

(18) Le contexte laisse à penser qu'il pourrait être question ici de la mère maîtresse du noviciat, Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent. La Mère de la Nativité ne faisait pas partie du noviciat de Rouen, mais, parce qu'elle n'avait que 23 ans d'âge et 5 ans de profession, il est vraisemblable que Mère Mectilde désirait qu'elle poursuivît sa formation spirituelle.

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET

23 décembre 1678

Ma chute ne sera rien ; grâce à Dieu, j'en serai bientôt quitte, mais je suis, chère Enfant, pénétrée de votre douleur et des peines dont votre pauvre coeur est si cruellement navré. Je comprends votre souffrance, j'en souffre avec vous, et j'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de vous soulager plus tôt que vous ne pensez ; c'est pourquoi je vous conjure de prendre encore un peu de patience et de vous encourager pour Dieu l'une l'autre. Je ne vous puis envoyer N. qu'après les fêtes, parce que M. Baptiste (19) est tombé dans un accident qui tiendrait de l'apoplexie, n'était que cela vient des fumées de charbon qui l'ont jeté dans un tel état qu'on n'en peut tirer ni signe ni mouvement ; il est comme mort et, dans toute l'apparence, il en aura pour longtemps, s'il en revient.

Toutes choses nous sont contraires, il en faut bénir Dieu ; ses conduites sont adorables quoiqu'elles soient pleines d'amertumes ; il veut des sacrifices qui coûtent autant que la vie ; il faut les soutenir avec patience et abandon, et puis sa bonté y pourvoira. Prenez courage ; vous serez bien récompensée des maux que vous souffrez pour Dieu présentement. Mandez-moi ce que vous voulez que je fasse pour votre consolation ; dites-m'en votre sentiment, vous le pouvez en toute simplicité ; je veux vous soulager de tout mon coeur, et vos chères Compagnes aussi. J'attendrai de vos nouvelles, mais croyez-moi toute à vous et vous le connaîtrez un jour.

ni. 2159 N256

(19) M. Baptiste était le sacri,tain du monastère de la rue Cassette.

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A LA MÈRE MARIE DE SAINTE MADELEINE [ DES CHAMPS]

Sous-Prieure

24 décembre 1678

Nous sommes toutes si surprises, ma très chère Mère, de la mort de M. Baptiste que nous n'en pouvons revenir ; il n'appartient qu'à Dieu de faire des coups de souverain. Il est bien juste qu'il use de ses créatures comme il lui plaît ; mais il faut demeurer d'accord que voilà une mort quasi aussi surprenante, peu s'en faut, que celle de madame notre bonne Comtesse. O bienheureuses les âmes qui vivent dans la mort ! Enfin, durant Vêpres (20), qu'il faut chanter solennel-

lement, M. Baptiste sera enterré dans la chapelle de Saint-Benoît, dans l'église des Filles du Saint Sacrement. Hélas ! qui lui aurait dit cela hier matin qu'il servit deux messes, et qu'il allait avec ardeur parer l'autel ? En parlant à ma Soeur de la Résurrection [ Talon ] (21) il tombe dans un égarement des yeux et on l'emporte à sa chambre, et, depuis ce moment, il n'a dit aucune parole, pas seulement fait le moindre signe, sinon qu'il y a paru des convulsions ; mais cependant meurt avant deux heures après midi après avoir reçu l'extrême-onction. La mort n'y a pas fait plus de cérémonie. Ô mon Dieu ! qui s'assurera de vivre un moment ? Je vous prie de faire part de cette lettre à toutes nos chères Filles afin qu'elles prient Dieu pour lui. Il s'était offert d'aller chez vous pour quelque peu de temps, mais la Providence divine lui a fait prendre un autre gîte, où nous ne le retrouverons que dans l'éternité. La Mère de Sainte Gertrude [ Petau de Molette ] ne s'en saurait consoler. Pour moi, je vous avoue que j'en suis touchée. Mon Dieu que la créature est peu de chose, puisque d'un moment à l'autre elle n'est plus, un souffle la détruit !

Je ne vous dis rien du sacré mystère, vous l'avez dans vous-mêmes reçu, en la grâce, toutes abondamment ; et priez Dieu pour la plus indigne de toutes les créatures qui est indigne d'y avoir part. A Dieu.

Depuis la présente écrite, je viens, par la Providence divine, d'arrêter un sacristain pour vous, qui est sage et qui sait les rubriques. J'espère que Notre Seigneur aura pitié de nous ; courage !

nu 2377 C405

(20) Les Vêpres solennelles de la vigile de Noël.

(21) Françoise Talion (Soeur Françoise de la Résurrection) prit l'habit en janvier 1672 à 28 ans et fit profession en janvier 1673. Elle apporta 6.000 livres en présent, ainsi que des « joyaux » pour l'ostensoir, du linge et des étoffes. Sa mère était protestante et son père avait fait plusieurs dons au monastère en demandant des messes et des prières pour la conversion de sa femme. Il obtint cette grâce, mais, quelques années plus tard, devenue veuve, Mme Talon retournera au protestantisme et réclamera au monastère les dons faits par son mari, et, en outre, les intérêts des sommes données. Une partie de cet argent avait été employée pour la fondation de Rouen. On conseilla à Mère Mectilde d'intenter un procès afin de prouver son bon droit. Elle aurait préféré tout rembourser si elle avait eu la somme nécessaire, mais finalement, malgré ses répugnances, elle entama une procédure et l'on reconnut ses droits. Déboutée, la plaignante attaqua de nouveau. Tout cela entraîna de pénibles conséquences dans la vie du monastère, la Soeur de la Résurrection ayant fait cause commune avec sa famille. C'est alors que brilla l'immense charité de Mère Mectilde qui accepta, pendant plusieurs années, les rebuts, les injures, voire les méchancetés de cette Soeur pour sauver son âme aveuglée. C'est une page douloureuse de la vie du monastère de la rue Cassette, mais illuminée par la charité de la Mère et de ses Filles.

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

27 décembre 1678

Je suis bien en peine de vous toutes, mes chères Enfants, et comme vous aurez pu passer les saintes fêtes ; je ne doute pas que vous n'en soyez toutes bien fatiguées le peu que vous êtes ; j'en suis bien en peine ; je vous prie m'en donner des nouvelles. Nous avons été dans la joie du Sacré Mystère, et dans la douleur de la mort du pauvre Baptiste. Que Dieu fasse miséricorde ! Je vous le recommande ; sa mort est fort touchante, quoi qu'il soit bon garçon. Il avait communié le jour de l'Immaculée Conception. Mon Dieu, que la mort est effroyable ! Qu'il y a bien sujet de l'appréhender par ses surprises ! Heureuse l'âme qui est toujours en état ! Vous voyez bien que ce petit mot n'est qu'un bonjour. S'il plaît à Dieu, demain j'écrirai plus amplement, et surtout à la chère Soeur N., qui a eu la patience d'attendre si longtemps mes réponses. Je puis vous protester, mes très chères Enfants, que ma plus grande peine est de ne pouvoir vous donner au moins par écrit des marques que vous êtes dans mon coeur, ou plutôt dans celui de la très Sainte Vierge, où je vous vois toujours. Je vous prie de prendre courage ; nous nous reverrons bientôt, s'il plaît à Dieu. Je vous quitte pour la Sainte Messe. Cependant, je vous remercie de tout mon coeur de tous vos bons souhaits. A Dieu mille fois.

ri. 1451 N258

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

3 janvier 1679

Mes très chères Enfants, le plus sensible de mes déplaisirs est de ne pouvoir répondre à vos chères lettres exactement ; je puis vous dire que j'en souffre dans mon âme, d'autant plus que je sais que vous êtes toutes sacrifiées pour Dieu. Et, pour moi, je souffre de ne pas soulager vos peines et les besoins intérieurs que vous pouvez ressentir. C'est un des plus pressants sujets qui me fait désirer de vous aller bientôt revoir. Si j'avais un certain don de Dieu, que je n'aurai jamais, en étant indigne, vous entendriez, par le ministère de mon saint ange, bien des choses que je dis à Notre Seigneur pour vous et que je voudrais bien vous pouvoir dire à vous-mêmes.

J'ai fini et commencé l'année en tracas, comme à mon ordinaire, n'ayant pas pu trouver une demi-heure pour vous demander pardon et vous souhaiter une bonne et sainte année, remplie de toutes les grâces et bénédictions que je vous désire, pour être aussi parfaites victimes que la vocation à ce saint état demande de vous et que vous êtes obligées de remplir. O mes très chères, que cette grâce est grande et qu'elle contient de sainteté ! C'est d'elle que nous devons être toujours

184 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 185

remplies et n'avoir point de plus intimes ardeurs que d'être conformes au divin Enfant Jésus victime. C'est dans son état d'enfance, de mort sur la croix et d'immolation sur l'autel que nous apprenons à être de véritables victimes par rapport et conformité d'état à cette adorable victime. Je la supplie avec tout le zèle et l'ardeur dont je suis capable qu'il [ Jésus ] nous fasse toutes entrer dans son esprit d'hostie et que nous soyons inséparables d'avec lui, afin que nos sacrifices et les morts qu'il faut soutenir en cette vie soient animées de son amour et sanctifiées par son divin esprit. Prenons courage, mes chères Enfants ; la vie est rude à cause qu'elle est remplie d'amertume et croix, mais la mort en sera plus facile et l'éternité plus glorieuse. Travaillons pour Dieu et il suppléera pour nous. Vous avez une divine avocate qui ne vous manquera jamais dans vos besoins. Je la supplie de vous combler de ses plus tendres bénédictions et que vos coeurs demeurent unis au sien, pour ne faire entre vous qu'un même coeur avec elle. Conservez toujours cette précieuse union, qui est de la dernière conséquence.

J'ai vu M. N., qui m'a témoigné être bien édifié de vous toutes ; il craint bien que vous n'y pourrez résister, étant trop peu et trop surchargées. Je voudrais bien, mes très chères, vous pouvoir soulager ; voyez s'il se trouve quelques bons sujets capables de vous servir et seconder dans le chant et dans vos observances. Je n'ose en prendre par deçà, car on se trompe si fort qu'on en a bien du déplaisir. Voyez si vous en pouvez trouver par delà. Quand le bien n'y serait pas un peu raisonnable. on fera de son mieux. Dieu sait que ce sont mes péchés qui empêchent le progrès de notre petite maison et que j'en ai bien de la douleur. Celle-ci a été assez de temps sans avancer ; il n'y a que celle de Toul qui a plus fructifié que les autres en sujets. Il faut que je m'en confonde et que vous ayez patience. Notre Seigneur y pourvoira. Donnez-moi de vos saintes nouvelles et le pardon des peines que je vous ai faites et les mauvaises édifications que je vous ai données, et soyez bien persuadées que je suis toujours et de plus en plus toute à vous, mes très chères, en Jésus et sa très sainte Mère.

Vous pouvez faire la ballotte de vos novices pour la profession sans attendre nos ballottes (22) ; je les donne à la pluralité. Je crois qu'ils [ nos avis ] ne sont guère divisés, étant peu de notre départ et les sujets n'étant point scabreux. Faites-le au plus tôt et mettez du nombre de pluralité nos deux ballottes comme si je les avais envoyées ; c'est mon sentiment et n'en veux point d'autre que les vôtres, puisque nous ne sommes toutes qu'une en Jésus et sa très sainte Mère. Adieu, mes très chères Enfants.

no 2020 CrC

(22) Avant la réception d'une novice à la profession, les religieuses faisant partie du Chapitre de la Communauté doivent voter - en vote secret - pour ou contre l'acceptation de la novice à la profession. Celle-ci doit obtenir deux tiers des voix pour être reçue par la Communauté. Mère Mectilde, qui était alors Prieure en titre du monastère de Rouen, devait ou participer au vote ou l'envoyer. Elle avait droit comme Prieure à deux voix.

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

12 janvier 1679

Tous les jours, le Bon Dieu nous envoie de nouveaux sujets de sacrifice. Celui que je ressens présentement est la chute fâcheuse

de notre très chère Mère Prieure [ Bernardine Gromaire ] de l'Hospice, qui, sans miracle, devait être tuée toute roide et avoir la tête fendue en trois morceaux. Le chirurgien en est effrayé, bien qu'il croie, s'il ne survient quelque accident. qu'elle en reviendra. Je vous la recommande bien, mes très chères Enfants, à vos saintes prières. La chute est de sa hauteur, fort raidement, la tête contre le quart d'une muraille qui lui fit une horrible bosse au front, qui lui a poché l'oeil gauche, meurtri tout le côté et le bras, dont elle ne peut se soutenir ; tout son corps est douloureux ; ce fut avant-hier que cet accident arriva ; on courut promptement au chirurgien pour la saigner. L'on a fait ce que l'on a pu. J'y devais aller hier au matin, mais le froid est si grand qu'on n'a pas voulu, et elle-même m'a priée de ne pas aller ; néanmoins il me serait bien difficile de m'en abstenir et de tâcher de la ramener ici pour la mieux soulager.

Vous voyez les conduites de Dieu, mes très chères, et les accidents qui arrivent. Il faut toujours l'adorer, et se tenir prête à tout moment, car le Seigneur vient comme un larron, ce sont ses propres paroles. Heureuses les âmes dégagées d'elles-mêmes et de tout le reste, et qui sont toujours en état de partir. Il me semble que je n'ai rien dans ma volonté qui me retienne que vous, mes chères Enfants, qui vous êtes immolées pour la gloire de Jésus Christ. J'ai peine à vous quitter que vous ne soyez mieux que vous n'êtes, et que vous ne soyez toutes remises en lui. Je croise que vous y, travaillez de tout le coeur, et que vous n'aspirez qu'à vous rendre parfaitement toutes à lui. Prenez courage, il voit vos travaux et vos fidélités, il les couronnera un jour, et j'ose vous assurer que le sacrifice que vous soutenez actuellement de demeurer où vous êtes vous sera glorieusement récompensé. Animez-vous dans cette assurance, et tâchez d'achever ce que vous avez commencé pour la gloire de notre adorable mystère.

Il faut vous dire que l'on parle d'établir l'Hospice au faubourg Saint-Antoine. Je crois vous l'avoir mandé. Il n'en faut point encore faire de bruit. C'est Madame N. et Madame N. qui travaillent à cette affaire. Je désirerais bien qu'il plût à Notre Seigneur vous donner vitement de bons sujets pour les faire soutenir cette Maison, afin que vous reveniez toutes avec nous ; mais les sujets sont rares partout. Je recommande à vos prières la petite Soeur N., que nous ballotterons cette semaine ou au commencement de l'autre. Priez Notre Seigneur qu'il manifeste ses volontés, etc..., il faut que sa main et sa grâce s'en mêlent.

186 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 187

Voici une lettre pour Monsieur N. Vous verrez si elle est comme elle doit être. Si elle est bien, fermez-là et lui faites donner ; si elle n'est pas comme il faut, rompez-là et me mandez ce qu'il faut lui écrire, et j'en écrirai une autre. Je ne le traite pas mal, ce me semble honnêtement.

Adieu, mes chères Enfants, je vous quitte pour la sainte Messe ; ne m'oubliez pas, je souffre de n'être pas avec vous, sachant les désirs de vos coeurs ; j'espère y être plus tôt que vous ne pensez, si l'on me tient parole pour la Chandeleur. J'embrasse tout le cher petit troupeau des victimes de mon divin Maître.

no 2809 0405

[A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

Du 18 janvier 1679

Je suis bien aise que vous ayez reçu la consolation que vous espériez du bon Père Chenois ; il y a longtemps que j'ai bien de l'estime pour lui. Vous pourriez vous en servir dans vos besoins, mais fort prudemment. Vous ne pourriez croire combien j'ai de consolation, si vous pouviez trouver quelque soutien pour votre âme en notre absence. Vos chères Compagnes en sont bien consolées, dont je rends mille grâces à Notre Seigneur. Je ne sais si ma Soeur N. n'y a été ; je vous prie que je le sache et, si elle n'y a point été, portez-la doucement à y aller et y prendre confiance. Elle a besoin de ce secours. Je vous prie, chère Enfant, usez de votre prudente charité en ce rencontre ; ne faites pas connaître que je vous mande cela, mais comme elle a du penchant et de l'inclination pour vous, elle suivra bien volontiers vos conseils. Je suis ravie de vous voir si réanimée à aimer Notre Seigneur et à le servir mieux que jamais. Mais ce bon Père est un peu fort dans ses pénitences. Sait-il bien que vous n'avez guère de force, et encore moins de santé ? Faites lui connaître simplement comme vous êtes. Nous jugeons fort à propos que vous le voyiez une fois tous les mois pour le moins. Nous en parlerons ensemble quand je serai avec vous, mais Notre Seigneur vous ayant donné ce secours, nous vous ordonnons de vous en servir prudemment. Étant lui-même sage et prudent. il ne fera point de peine. Voyez donc que c'est Dieu qui vous le donne pour le temps de notre absence ; gardez-vous bien de refuser ce secours dont votre âme a besoin. Je vous promets que je ne vous abandonnerai pas pour cela ; au contraire, je vous serai obligée, car vous n'avez personne qui vous pousse à la vertu solidement. Nous vous permettons les pénitences qu'il vous a imposées. Otez, quand vous êtes mal ; il faut lui demander autre chose pour suppléer lorsque vous ne les pouvez faire. afin de vous ôter le scrupule. Recommandez-moi à ses saintes prières. A Dieu, ma chère Fille.

no 1444a) Z4 [A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS)

Ce 25 janvier 1679

Oui, ma chère Enfant, voyez ce bon Père que j'honore très fort. Je l'ai mandé à ma chère Soeur N. ; j'ai confiance en vous et en elle que cette conduite ne vous nuira point, parce que vous ne vous y attacherez qu'autant que l'obéissance vous le permettra, afin que vous demeuriez toujours dans la soumission que vous devez à votre Mère, qui ne veut que votre sanctification et votre fidélité aux Règles de la sainte Religion et de l'obéissance. Allez donc à Dieu de la bonne sorte ; vous me réjouissez de vous voir déterminée d'aller comme il faut à la sainte perfection, mais, ma chère Fille, je ne veux vous donner nulle pénitence. Vous avez assez de travail et d'exercices, et de plus vos forces sont petites ; ménagez-vous autant que vous le pourrez avec vos observances, car il faut tâcher de soutenir l'oeuvre de Dieu, et avec cela redoublez vos élévations à Notre Seigneur, pour qu'il lui plaise ne point humilier son oeuvre par mes péchés, et qu'il me confonde mille fois plutôt moi seule.

Je me remets à sa Providence pour toutes mes affaires, n'attendant plus rien de personne. Dieu fera ses très aimables volontés. Pourvu que je puisse payer avant que de mourir, je serais contente ; le reste, il le faudra abandonner ; je crois que, sans miracle, tout demeurera, Nancy comme le reste.

Je ne vois aucun jour pour le soutenir, mais ne vous affligez point de toutes ces pertes de choses ; remettons tout en Dieu et espérons en lui contre toute espérance. Ayons un peu de foi et de confiance. Si la mienne était comme il faut, nous ne serions pas si longtemps dans l'attente. Le moment de Dieu viendra quelque jour. Ayons patience ; croyez-moi toute à vous, comme en effet j'y suis, de coeur, en Jésus.

no 2445a) Z4

A UNE RELIGIEUSE

4 février 1679

J'ai lu votre grande lettre, ma chère Fille, avec la copie des avis de ce bon Père que je trouve fort selon l'esprit de Dieu. Je vous les renvoie signés de ma main, pour vous fortifier dans l'usage que vous en ferez. Je ne doute pas que Notre Seigneur ne vous bénisse abondamment si vous les pratiquez. Quant à ce qu'il vous a dit, Dieu sait le fond, mais, mon Enfant, je vous conseille d'abandonner le tout à la lumière de Dieu et d'entrer dans une profonde humilité. Peut-être que la Providence a permis cela pour vous tirer dans le fond de votre abaissement, prenant pour votre partage une sainte abjection.

188 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 189

Consolez-vous dans l'infinie bonté de Notre Seigneur : vous voyez le soin de son adorable Providence. J'ai une singulière joie que vous ayez trouvé un si saint homme : vous en aviez besoin. Je suis bien aise que vos chères Compagnes s'en servent aussi et que vous alliez à Dieu de la bonne sorte sans plus de retardement.

Oh ! que vous serez heureuse si vous le voulez ! Augmentez votre confiance en son infinie miséricorde ; voilà des marques de prédestination ; vivez en paix à présent et vous encouragez l'une l'autre. J'espère qu'après que vous serez toutes bien unies en Notre Seigneur, il comblera vos personnes et son oeuvre de bénédictions. Je ne puis vous dire combien je suis consolée que vous ayez trouvé une personne pour aider votre âme à se soutenir dans les voies de la grâce. Je ne réponds pas dans tout le détail de votre lettre du 13 du mois passé ; il suffit que j'entende ce que vous voulez dire. J'espère en la miséricorde de Notre Seigneur pour vous, mais ne laissez pas de vous humilier par respect à sa sainteté et sans sortir d'une amoureuse confiance. Je craignais le démon en mon absence qu'il ne vous trompât, parce qu'il est souvent le premier qui émeut la sédition, mais Notre. Seigneur soutient dans le secret de l'âme. Ayez un grand courage ; demeurez toute abîmée dans une confiance pacifique ; commencez à mieux faire que jamais. Ne m'oubliez pas ; à Dieu.

Je pensais que je ne pourrais vous dire le reste. J'embrasse vos chères Compagnes d'un coeur sincère. Je répondrai sur les pénitences ; en attendant, vous les pouvez faire ; soyez sincère avec ce bon Père, et me recommandez à ses saintes prières ; mais surtout ne vous découragez point et ne souffrez aucune défiance de la bonté infinie de Notre Seigneur. Je crois qu'elle a pourvu à bien des choses en vous pour votre salut ; commencez seulement à être bien fidèle, et laissez le passé à la miséricorde de Jésus Christ. A Dieu ; je vous laisse avec bien de la joie que vous ayez trouvé une personne qui peut soutenir et consoler votre âme en notre absence. Suivez ses conseils : ils sont bons. A Dieu encore une fois ; croyez-moi toute à vous.

n°724 P104 bis

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

11 février 1679

Ma chère Enfant, ne vous fâchez point de n'avoir pas de mes lettres : vous n'en êtes pas moins dans l'intime de mon coeur. J'ai reçu les très chères vôtres, n'en soyez pas en peine. Pour ce qui vous regarde, ma chère Enfant, je ne vous donne nulle pénitence pour ce carême : le bon Père [ Chenois ] vous en a assez donné à votre confession. Vous avez d'ailleurs assez de travail et d'exercice, et de plus vos forces sont petites. Ménagez-vous autant que vous le pourrez avec vos observances,

car il faut tâcher de soutenir l'oeuvre de Dieu. Et avec cela redoublez vos élévations à Notre Seigneur, pour qu'il lui plaise ne point humilier son oeuvre par mes péchés et qu'il me confonde mille fois plutôt moi seule. Je ne vous dis rien aujourd'hui, parce que c'est la vêture de Mlle N. Priez Dieu qu'elle soit une bonne religieuse. Vous êtes heureuse si vous êtes toutes bien unies ensemble. Quand je vous verrai, je vous dirai bien des choses et vous verrez le malheur de la division dans les monastères. Allez à Dieu de tout votre coeur et tâchez qu'il règne partout, ne cherchant que sa gloire et l'union des coeurs. Si cette union est bien établie dans le commencement, elle fera des miracles. J'écris à ma chère Soeur de Sainte N. [ Anne Monier ]. Donnez-lui sa lettre, je la joins à la vôtre.

A Dieu ; croyez-moi toute à vous comme en effet j'y suis de coeur en Jésus.

no 2253 a) Sor.

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET ]

11 février 1679

Ma chère Enfant, vous n'êtes nullement sage de vous affliger comme vous faites. Je ne sais où l'on a trouvé tant de choses à vous dire ; je ne suis pas dans ce désespoir, il n'y a que certains moments présents : les apparences sont plus grandes que jamais, et si Notre Seigneur ne m'est point contraire à cause de mes péchés, toutes choses se pourront faire. Mais j'ai bien sujet de craindre que sa justice ne me foudroie. Je le mérite, en vérité, car je puis vous dire que tout est dans sa sainte main et que, s'il lui plaît bénir ce que l'on me propose, je pourrai toucher avant la Saint-Jean plus de 1.000 livres. Et que ceci soit dans le secret ; et si Dieu ne m'est point contraire, je les toucherai, car les gens sont les mieux intentionnés du monde et veulent que tout soit employé à la pure gloire de Dieu. Vous voyez que les apparences n'ont jamais été si belles. Gardez-moi le secret, je vous en conjure. Si Notre Seigneur veut agréer les bonnes volontés de ces gens-là, qui ne cherchent que sa gloire, et que mes péchés n'y fassent point d'obstacles, nous sortirons cette année de nos tracas temporels. Mais je vous avoue que je crains toujours que Notre Seigneur ne me confonde et qu'il n'afflige l'institut par mes péchés. Priez-le de tout votre coeur qu'il le conserve et qu'il m'abîme moi seule.

Pour ce qui est de mon voyage près de vous, si l'Hospice ne s'établit pas ce carême, certes je le laisserai pour vous aller trouver ; c'est à présent ce qui me retient. Prenez donc courage et ne vous affligez pas pour moi ni pour vous-même ; vous verrez la gloire de Dieu, si mes

190 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 191

péchés, comme je vous ai dit, ne s'y opposent et «obligent la justice de Dieu de tout confondre. Pour votre carême, je trouve que le bon Père [ Chenois ] vous en a assez donné ; je n'y puis ni n'y veux rien ajouter, et vous ne lui demanderez rien non plus. Vous avez une indisposition qui m'inquiète fort : il y faut penser sérieusement. J'espère que nous y trouverons un remède, s'il plaît à Dieu, dans peu de temps. Je ne sais si vous devez faire carême ; il faudra consulter le médecin et vous soumettre à ses ordonnances. Prenez courage ; nous nous réunirons, et cependant remettez-vous dans la joie du Seigneur ; priez-le pour Mlle N. qui prend le saint habit aujourd'hui. Je crois que vous la connaissez. Je suis terriblement mortifiée de ne pouvoir écrire aussi souvent que je le voudrais à toutes les chères victimes. Adieu, ma chère Enfant, rassurez votre coeur pour Dieu, et me croyez toujours toute à vous dans une sincérité entière.

n03125 R18

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

15 février 1679

Je vous prie, chère Enfant, de croire que ce n'est point à dessein de vous mortifier que je ne vous écris pas comme je voudrais ; ce sont mes misérables accablements, mais soyez sûre que je suis toujours la même et conserve le même coeur pour vous et pour toutes nos chères Soeurs de Rouen. Vous leur direz, je vous prie, qu'en attendant elles peuvent avec vous continuer à prendre le secours spirituel que la Providence leur donne par le Révérend Père [ Chenois ]. Je vous recommande toutes trois (23) d'en faire un saint usage et même d'y mener adroitement les autres qui auraient quelque besoin, sans toutefois les contraindre. Je serais bien aise que la pauvre Soeur N. y allât ; elle en serait consolée. Portez-la doucement et suavement à y prendre confiance. Pour la Soeur N., elle n'en a pas besoin ; il ne lui en faut pas parler si elle ne le demande.

Au reste, je veux vous consoler en vous disant que l'affaire de l'Hospice est pendue au croc pour bien du temps, et que je pourrai, avec la grâce du ciel, vous aller trouver bientôt après, parce que je voudrais vous mener notre très bonne Mère Prieure de l'Hospice. Mais n'en dites rien : il faut faire toutes nos petites affaires doucement et sans bruit. Priez Notre Seigneur qu'il donne bonne issue d'une

(23) Le contexte de cette lettre fait penser que les trois religieuses pourraient être les Soeurs Agnès Camuset, Anne de la Nativité Bertout et Monique des Anges de Beauvais, toutes trois venues du monastère de la rue Cassette et fort jeunes d'âge et de profession religieuse. La Soeur Mectilde Cheuret, du même monastère que ses compagnes, semble d'un caractère un peu différent. C'est peut-être la pauvre Soeur N. citée plus bas.

affaire qui se jugera sur la fin de ce mois, ou ès premiers jours de l'autre. Si elle est jugée en faveur d'une personne. je partirai sans affaire qui se jugera sur la fin de ce mois, où les premiers jours de l'autre. Si elle est jugée en faveur d'une personne, je partirai sans faute pour le plus tard quinze jours après Pâques, parce que je serai assurée de quelque secours important. Il faut continuer les prières, et vous bien encourager à vivre toutes saintement et à bien soutenir la gloire du Seigneur. Voilà ce que le moment me permet de vous dire. J'embrasse toutes vos chères Compagnes. J'écrirai à ma Soeur N. et que l'on fasse quelques aumônes ; je l'ai mandé, ce me semble.

Je ne crois pas vous remener ma Soeur N. ayant appris qu'elle y avait une grande opposition. Je ne veux contraindre personne Dieu pourvoira au besoin et s'il lui plaît de me secourir je tacherai de faire autrement, mais ayant toujours recours au Seigneur.

Je vous remercie de tous les bons souhaits que vous me faites de la part du roy votre bon ami, je ne sais ce que Dieu fera par lui, mais il commence à connaître les Filles du Saint Sacrement et a témoigné être édifié de ce que je refusais son brevet pour être abbesse de Sainte Glossinde de Metz ; peut-être que Dieu s'en servira quelques jours quoiqu'il en soit il faut bien redoubler les prières pour les besoins de son âme, et espère sa conversion le temps en approche.

J'embrasse vos chères Compagnes. A Dieu, croyez moi toute à vous.

n" 1772 P.104bis

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET ]

4 mars 1679

Si j'avais autant de facilité à vous accorder, ma très chère Fille, que vous avez de zèle à me demander, je ruinerais tout le peu de force qui vous reste de vos observances ; mais il faut que je les ménage contre votre ardeur et que je les conserve, pour les user petit à petit en chantant et faisant le reste que vous devez faire pour la gloire du très Saint Sacrement. Souvenez-vous donc que vous êtes toute consacrée à cet auguste mystère, et que vous ne vivez que pour lui rendre vos hommages et vous consommer à son honneur. Vivez et mourez en l'adorant et en chantant ses louanges. Je ne vous donne point d'autre pénitence de surcroît et, comme vous avez tout le poids du choeur, nous vous ordonnons de prendre du repos la nuit et de vous bien nourrir pour y suffire. La fin du Carême est plus forte à soutenir que le commencement ; c'est pourquoi nous vous disons encore une fois : ménagez vos forces avec une profonde humilité, qui vaut mieux que toutes les macérations du monde. Quand vous voyez que je ne vous réponds pas sur de pareilles demandes, vous devez inférer de là que Notre Seigneur ne me donne pas le mouvement de vous les accorder.

192 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 193

Vivez toutes dans une sainte union ensemble que l'esprit de charité soit établi entre vous que l'on ne voie qu'un coeur et qu'une âme en Jésus et en sa très sainte Mère. Je vous prie aussi de dire à la chère Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ], à qui je n'écris point ne le pouvant aujourd'hui, qu'elle fasse faire des aumônes durant ce Carême et que l'on fasse, si l'on peut, du potage ou que l'on donne pour cent sols de pain par semaine pour le moins, priant la sacrée Mère de Dieu de conserver une personne qui a de grands desseins pour notre Institut. Adieu, je vous quitte malgré moi, mais je n'ai plus de loisir que pour vous assurer que je suis toute à vous en Notre Seigneur et sa très sainte Mère.

no 2680 C405

[A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

16 mars 1679

Je vous renvoie la petite méthode que le bon Père [ Chenois ] vous a donnée. Je la trouve très bonne. Faites un bon usage d'une si sainte conduite ; vous ne l'aurez pas toujours ; ce sont des providences toutes miraculeuses de l'avoir rencontré où vous êtes. Tâchez d'en profiter, ma très chère Fille, et de vous avancer à la perfection dans ce saint temps qui nous ouvre les sacrés trésors du Calvaire. Tâchons de nous enrichir des douleurs et mépris de Notre Seigneur ; prenons la part qu'il nous y a méritée par son Sang et nous rendons dignes d'être ses fidèles victimes. La Providence vous met dans l'occasion ; soyez fidèle, et vous donnez encore un peu de patience. Je continue dans l'espérance de vous voir bientôt après les fêtes. J'ai appris que la personne, pour qui je vous ai tant recommandé de prier pour sa conservation, est mieux pour la santé ; il pousse ses affaires avec tout le zèle qu'il est capable. Continuez vos prières ; je n'ai jamais été si près d'un si grand secours ; je le regarde dans la main de Dieu pour me le donner ou le retenir ; il faut abandonner tout sans réserve à son aimable Providence. Vous ferez part de la présente à ma Soeur N. Ne pouvant lui écrire en particulier, celle-ci sera, s'il vous plaît, pour elle et pour vous ensemble. Réjouissez-vous en Notre Seigneur Jésus Christ et sa très sainte Mère, en laquelle je suis très sincèrement toute à vous.

no 1785 N256

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

26 mars 1679

Je n'aime point à donner des nouvelles affligeantes, ma très chère Fille, mais cependant Notre Seigneur veut que je vous en porte une par ces mots, qui viendront assez tôt pour vous en faire faire un sacrifice en union de celui de Notre Seigneur et de sa très sainte Mère au pied de la croix. C'est, ma chère Fille, en la personne de Monsieur votre bon frère, que Dieu a retiré de ce monde aussi chrétiennement que vous le pouvez désirer. Je ne puis vous consoler de la perte que vous avez faite, mais je puis me réjouir avec vous de sa sainte mort, pouvant vous assurer que vous avez un frère bienheureux. Vous tâcherez d'écrire au plus tôt à Monsieur votre père et Mademoiselle votre mère. Je suis bien mortifiée de vous écrire si peu, mais, comme j'espère la consolation de vous voir bientôt, je me réserve pour vous assurer que je suis toute à vous en Jésus Christ.

no 1024 N256

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [CHEURET]

3 avril 1679

Ce n'est pas sans une très grande peine, chère Enfant, que je n'ai pu ces saints jours consoler d'un petit mot votre pauvre coeur, que je vois par ces deux lettres dans une mer d'amertume. Je la ressens jusqu'au fond de mon coeur, et je puis vous assurer que je suis dans l'impatience d'être avec vous pour soulager vos douleurs et peines de votre esprit. Prenez courage ; j'espère avec l'aide de Notre Seigneur que j'y serai bientôt. Je vais m'y préparer vitement, quoique je ne sois point encore en possession de ce que l'on me fait espérer. Si je puis avoir seulement... je partirai sans attendre le reste, parce que vos croix navrent mon coeur, mais il faut que vous tâchiez d'avoir patience encore un peu de temps, qui sera le plus court qu'il me sera possible. Je ne vois point de remèdes à ce que vous me mandez que par notre présence. Courage en attendant ; donnez bien à Notre Seigneur ; c'est le temps de moisson ; si vous êtes assez généreuse, vous couronnerez Notre Seigneur en vous. Hélas, chère Enfant, il vous donnait part à l'amertume de son calice, mais votre pauvre coeur était trop malade, ' il ne l'a pas pu supporter en [ selon ] son esprit. Je ne vous gronde pas, mais je plains la perte que vous avez faite de tant de petites occasions qui vous auraient bien élevée dans la grâce. Je vous conseille de vous en humilier devant Notre Seigneur, et cependant de vous calmer. La divine Providence vous tirera de vos peines. Je suis à vous, vous le savez. Mon esprit n'est point tyrannique ; je ferai de mon mieux pour vous marquer mon affection. Je crois que vous n'en doutez

Grand Pélerinage Rouenn

194 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 195

pas, mais donc il faut relever votre pauvre coeur pour achever de passer saintement le reste de ces saints jours de Pâques, puisque je vous assure que vous aurez du secours.

Vous avez cependant fort bien fait, chère Enfant, de m'écrire tous vos sentiments ; ne vous retenez pas ; continuez de le faire aussi souvent que vous le voudrez (24), sans considérer les ports de lettre. J'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de rendre un jour à la maison plus que je ne lui coûte. Ecrivez-moi donc, chère Enfant, versez vos amertumes et vos angoisses dans mon coeur ; je ne suis votre Mère que pour cela, et puis vous assurer qu'on ne peut avoir plus d'affection pour vous que j'en ressens. Continuez vos saintes prières pour le succès de nos affaires et pour la sanctification de l'oeuvre de Dieu. Pardon de ne pas m'étendre davantage ; nous dirons tout à l'entrevue. Souffrez jusque-là doucement et ne vous fâchez pas. J'aurai soin pour une converse, je sais que vous en avez besoin. Mille bonjours, chère Enfant.

no 137 N256 et P104 bis

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

3 avril 1679

Ne croyez pas, ma très chère Fille, que vos lettres me soient à charge ; je les reçois toujours avec joie et elles me font le dernier plaisir. J'écris à la chère Mère [ Mecthilde Cheuret ], qui a le coeur demi-mort de tristesse ; aidez-la à soutenir son poids, car j'espère être bientôt avec vous pour calmer toutes choses autant que Notre Seigneur m'en donnera la grâce. Je souffre de n'y être pas ; tâchez de tout porter à Dieu jusqu'à mon arrivée et de vous entre-consoler. Je comprends bien tout ce que vous me dites, mais il faut que je sois présente pour y remédier ; j'en suis dans une espèce d'impatience, car vos souffrances me pénètrent le coeur ; cependant ne refusez pas l'occasion de vous sanctifier ; recourez à Notre Seigneur par sa très sainte Mère pour recevoir les grâces que vous avez besoin. Je crains bien que vous n'y succombiez toutes ; ce m'est une terrible douleur et un sensible déplaisir. Vous connaissez mon coeur, mais, encore une fois, courage ! J'espère que Dieu accommodera tout quand je serai avec vous ; donnez à Dieu tout le plus que vous pourrez ; ne lui refusez rien de ce qu'il vous demande ; c'est peut-être le temps marqué dans l'ordre de Dieu pour votre sanctification ; ne la refusez pas par infidélité. Priez la très auguste Mère de Dieu de vous soutenir dans les occasions, et, au lieu de

(24) Le membre de phrase suivant jusqu'à : « Ecrivez-moi donc, chère Enfant », et la dernière ligne : « J'aurai soin » jusqu'à : « vous en avez besoin » ne se trouve pas dans le ms. N 256, mais ont été repris du ms. P 104 bis.

répondre, il vaut mieux vous retirer quand vous voyez que votre patience est prête d'échapper. Consolez-vous les unes les autres, et tâchez d'entrer toutes dans la vie nouvelle de Jésus. Vous savez que nous n'avons de grâces ni de sainteté qu'en lui. Tâchez d'y demeurer toujours unie et de ne rien faire qu'en son esprit. Adieu, soyez toute à lui comme je suis à vous toutes par lui.

no 2221 N256

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET]

12 avril 1679

Je conçois bien, ma très chère Fille, ce que vous me dites et je le vois même en esprit, car je suis souvent avec vous de cette sorte, et je puis vous assurer que je souffre de n'y être pas. Notre Seigneur voit mon coeur et la douleur de mon retardement, mais je suis entre deux fers [ sic ] ; concevez si vous pouvez ce que cela veut dire. Je ne réponds pas en détail à votre chère lettre ; je réserve pour l'entrevue, où nous parlerons de tout. Il faut au milieu de tout cela que je m'abîme dans le néant et que je me confonde devant Notre Seigneur, car ce sont mes péchés qui empêchent le progrès de son oeuvre en toute manière. Je tâche de trouver un bon sujet qui puisse vous aider au choeur ; j'en trouve assez qui chantent, mais quasi point, et je dois dire point, qui soient appelées de Dieu en Religion ; la pauvreté leur donne des vocations de nécessité et, au fond, il n'y a ni grâce, ni bénédiction. Priez Notre Seigneur de m'en faire trouver qui puissent remplir ses desseins, car, pour de l'argent, je ne leur en demande point. Je suis bien de votre sentiment que l'on éprouve bien N. avant que de la recevoir, et les autres de même (25) : on en voit après les conséquences, mais sans remèdes. Réjouissez nos Soeurs, très chère, et vous aussi et priez Dieu pour moi.

( 4os

(25) Deux novices avaient déjà pris l'habit, tandis qu'une postulante attendait pour être admise à la vêture, et le temps de les recevoir à la profession approchait. C'est la raison du voyage à Rouen de Mère Mectilde. Le récit de la fondation nous apprend pourquoi ce voyage fut infructueux. Les trois candidates sont : Anne Morin, Marie Le Normant, Marie Denest.

Anne (Soeur Marie Anne du Saint Sacrement), fille d'Antoine Morin et d'Anne Prenant, née à Rouen, paroisse Saint-Lô, en 1655, qui prit l'habit le 29 janvier 1678, fit profession le 23 avril 1681 et mourut le 4 février 1712. Elle fût maîtresse des novices pendant de nombreuses années. Lorsque sa santé ne lui permit plus de remplir cette charge, on lui confia l'infirmerie. Cf. Archives de notre monastère de Rouen.

Marie (Soeur Marie de Saint Benoit), fille du sieur Jean Le Normant et de Marie le Gendre, née à Rouen sur la paroisse Saint-Maclou en 1655. Elle reçut l'habit des mains de Mère Mectilde, le 16 février 1678. Monsieur Mallet fit la cérémonie. Elle émit ses voeux le 20 avril 1681 et mourut le 24 février 1731. Première professe du monastère, elle fut toujours le plus ferme appui de ses supérieures. Toujours la première au choeur, elle y passait de longues heures en adoration, dans la mesure où le lui permettaient ses fonctions de sacristine. Elle communiait tous les jours, ce qui était fort rare à l'époque. Cf. Archives de notre monastère de Rouen.

Marie (Soeur Marie de Sainte Geneviève), fille de Jean Denest et de Claude Gillan, qui naquit sur la paroisse Saint-Sulpice de Faremoutiers au diocèse de Meaux en 1655, prit l'habit le 9 avril 1679, fit profession le 3 mai 1681 et mourut le 27 juillet 1721. Elle fut la première professe converse du monastère de Rouen.

196 CATHERINE DE BAR

[A LA MÈRE MARIE DE SAINTE MADELEINE DES CHAMPS]

13 avril 1679

Est-il possible, chère Enfant, que je sois restée trois mois sans vous écrire ? Je ne puis me le persuader, mais il le faut croire puisque vous me le dites. Si cela est, je me condamne à l'amende, car c'est une faute trop considérable. Je sais bien cependant qu'elle ne vient pas d'oubliance et que j'ai donc cru vous écrire quand j'étais plus occupée de vos dispositions.

Je ne sais si elles continuent, mais je sais bien que vous souffrez encore beaucoup et que je me désire plus auprès de vous pour vous servir, si Dieu m'en donne la grâce, que pour le reste qui paraît si nécessaire. Consolez-vous donc, très chère, car je vais partir, j'espère, la semaine d'après la prochaine. Je dispose tout, mais croyez que ce n'est pas sans peine. Je sacrifie tout, les intérêts de l'Hospice et bien d'autres, mais, encore une fois, il faut aller.

Je serais bien mortifiée que vous fissiez parler à Messieurs les Grands Vicaires pour presser mon retour. Je vous prie, ne le faites pas. J'aurai mon obédience au premier jour et, s'il ne m'arrive accident, je partirai avec la grâce de Dieu. Il ne faut point faire de bruit ni donner lieu de croire ce qui n'est point. Dieu sait que ce n'est point pour ma satisfaction que je retarde. Je n'ai que trop d'ardeur d'être avec vous, mais c'est d'autres choses qui me manquent et qui déplairont à M. [ Manet ? ] qui les voudra voir absolument. Tâchez donc de ne rien dire et de croire que je ferai tout mon possible de ma part pour l'oeuvre du Seigneur et pour votre consolation. Je ne réponds point dans le détail de votre chère lettre, je remets le tout à l'entrevue. Nous réparerons nos fautes en vous assurant, dans la sincérité du coeur, que je suis en Jésus toute à vous. Je salue la chère N.

n()411P104bis FONDATION DE ROUEN 197

Providence pour partir le plus vitement que je pourrai. J'abandonne même l'affaire de l'Hospice et l'occasion d'avoir des lettres patentes, parce que je ne serai pas ici pour employer la personne du monde qui a plus de pouvoir sur l'esprit du roi, qui n'arrivera en cette ville que vers la Pentecôte. Je sacrifie tout ; il en sera comme il plaira à Dieu. Puisqu'il faut aller, je m'en vais le plus promptement que je pourrai. Je croyais que la prudence voulait que je fusse en état de pouvoir acheter une place, et c'était le seul sujet qui me retardait, car d'y aller et ne rien faire, c'est bien pis que de n'y être pas, c'est faire croire une grande impuissance qui rebutera les esprits. Mais, encore une fois, j'abandonne tout ; je serai avec vous pour souffrir ce qu'il plaira à Dieu permettre arriver sur ce sujet. Vous direz peut-être que d'autres y penseront en mon absence ; or, ne vous trompez pas là-dessus ; il n'y a rien à espérer moi partie, car ce sont des gens qui auront, en mon absence, d'autres sentiments ; mais laissons tout cela à la divine Providence en nous abandonnant. Je vais donc tout de bon faire mon paquet et demander vitement mon obédience. Recommandez le tout à Notre Seigneur et vous réjouissez si vous croyez que ma présence vous puisse donner de la joie. J'irai bientôt vous dire : Pax vobis, tristitia vestra vertetur in gaudium (Jn. 16,20).

Mais, mon Dieu, je ne suis point capable d'en donner ; il n'y a que Dieu seul qui la puisse donner vraie et éternelle. Priez Notre Seigneur qu'il nous conduise en sa grâce et en son esprit. Adieu, jusques à l'entrevue qui sera bientôt par la grâce de Jésus Christ Notre Seigneur.

Je voudrais bien que le monde ne le sût point. Je serais bien aise d'être avec vous cinq ou six jours avant que de voir personne. Tâchez qu'on n'en dise mot. J'embrasse toute la communauté, surtout la chère Mère maîtresse [ Thérèse du Tiercent ] et ses chères Enfants et nos deux chères Soeurs converses [ Soeur de Sainte Anne Monier et Soeur Aymée de Saint Joseph Rondet ].

n° 2770 R18, le dernier paragraphe est ajouté au P104 bis.

[A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

15 avril 1679

Sur la chère vôtre du 13 du courant, je ne vous dirai qu'un mot, qui est que vous jugez trop vite. L'on ne m'a rien mandé contre vous, chère Enfant, ni contre vos chères Compagnes. Mais l'on me presse comme vous faites d'aller promptement consoler le troupeau du Seigneur. Il y a déjà du temps que la résolution est de partir ; mon retardement n'est point la cause que vous m'alléguez ; non, je puis vous en assurer. Mais, pour vous le dire ingénuement, c'est pour arrêter quelque chose dont j'ai besoin absolument, mais comme il me faut encore un mois pour m'en assurer, j'abandonne tout à l'adorable

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

24 avril 1679

Je sais que la lettre de la chère Mère N. écrite à ma chère Soeur N. vous a toutes un peu inquiété l'esprit. Je vous prie, mes chères Enfants, d'en être en repos ; cela ne m'empêche pas de partir et de vous aller donner des marques de ma tendresse. Prenez courage et vous réjouissez ; je sais que vous n'agissez que par affection. Je vous connais ; soyez en repos ; nous nous consolerons ensemble bientôt, s'il plaît à Dieu.

198 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 199

Je vais à l'Hospice et puis de là à Montmartre (26). N'était un gros rhume, j'aurais déjà tout fait pour entrer au carrosse de voiture, mais l'on ne veut pas me laisser partir que je ne sois saignée ; c'est pour demain matin. Continuez vos saintes prières ; je vous embrasse toutes en Jésus.

Mandez-moi toutes vitement ce que vous aurez besoin de Paris afin que je vous le porte. Je ne sais celle qui m'accompagnera. Plusieurs s'empressent : je ne sais qui le gagnera ; je les voudrais toutes si vous aviez de la place. Adieu, mes très chères Enfants, jusqu'à la chère entrevue. Je crois que je n'écrirai plus que pour vous mander le jour de mon arrivée. Priez Notre Seigneur, qu'il nous préserve d'accidents pour sa gloire.

no 1407 C405

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

De Pontoise, ce 17 mai 1679

Mes chères Enfants,

S'il plaît à Dieu nous conduire heureusement, nous serons demain au soir auprès de vous où, s'il plaît à sa bonté, je vous embrasserai de tout le coeur, mais la Providence vous embarrasse sans que j'aie pu faire autrement. Vous aurez soin de faire dresser un lit pour Madame la Duchesse [ d'Aiguillon ] à la grande chambre qui est tapissée ou qui le sera, s'il vous plaît, et ferez emprunter de bons matelas bien doux avec des chevets et ferez faire un autre lit pour sa demoiselle. Il faudra mettre les lits de nos Soeurs au grenier pour quatre ou cinq jours au plus. Vous ferez préparer le souper par un traiteur et tâcherez de trouver de la vaisselle honnête. Voilà, je crois, ce qui presse le plus à vous dire ; le reste à l'entrevue. Je suis toute à vous, mes chères Enfants ; c'est pour toutes que je fais ce mot.

re 2701 C405 A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT [LOYSEAU]

De Rouen, mai 1679

Pour moi, très chère Mère, ma joie et mon plaisir sont dans le plaisir de Dieu ; ainsi qu'il lui plaira nous tourner, nous irons sans choix et sans élection : l'Institut est son ouvrage ; il peut le soutenir ou l'anéantir ; je vis en repos en cette disposition, sans m'empresser de rien. Laissons tout en ses divines mains et attendons en patience ses moments. Je conviens avec vous que la longueur de nos affaires nous nuit beaucoup, et comptez que les maisons du Saint Sacrement ne se font pas sans peine ; si c'est dans un temps, c'est dans un autre : il y a toujours à souffrir ; mais, à l'égard du présent, je n'en fais pas d'état, parce que c'est au dehors et que le dedans est en paix. Plût à Dieu qu'elle régnât de même dans celle de Paris ! Je crains avec raison que le démon de la division ne s'y glisse ; il y a longtemps qu'il menace de la troubler ; prions la sacrée Mère de Dieu qu'elle le confonde. Hélas ! que je serais affligée si, quand je sors, j'emportais la joie et la paix ! J'aimerais bien mieux que vous possédassiez l'une et l'autre en mon absence qu'en ma présence, parce qu'il en viendra une [ absence ] sans retour, et j'aurais dès à présent la consolation de voir que tout se soutiendra en bénédiction . Apprenez, chère Mère, à vivre de Dieu, afin que vous deveniez immuable dans les événements fâcheux. Ayez plus de confiance en Dieu qu'en tous les moyens humains, quoique la Providence s'en serve pour ses desseins. Si vous ne me voyez pas abondante, je le serai dans le temps que Dieu a ordonné ; non ma personne, car je ne puis jamais rien avoir. Ma fortune n'est pas de ce monde, étant plus propre à appauvrir qu'à enrichir ; mais Notre Seigneur réparera un jour toutes les ruines que je fais dans l'Institut. C'est son oeuvre ; il la soutiendra par sa toute puissance, et bien mieux, ce me semble, quand il m'aura tout à fait anéantie.

n. 2492 P101

A UNE RELIGIEUSE [ DE LA RUE CASSETTE]

12 de juin 1679

Je réveille ma chère N. (27) du profond sommeil d'oubliance où je crois être dans son esprit, l'assurant qu'il n'en est pas de même de ma part et qu'elle m'est très présente devant Notre Seigneur et avec nos chères Soeurs, parlant souvent de vous, vous désirant avec nous. Vous savez qu'il n'a pas tenu à moi que vous ne soyiez de la

(27) Le contexte de la lettre laisse supposer qu'elle pourrait être adressée à la Mère Marie de Sainte Gertrude Pétau de Molette, professe du monastère de la rue Cassette, celle-ci serait retournée en son monastère après avoir aidé à la fondation de Rouen, parce qu'elle y était nécessaire pour soutenir le choeur.

200 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 201

partie, mais la gloire que vous devez rendre au divin Sacrement en chantant ses louanges dans le choeur de Paris, m'a obligée d'en priver celui de Rouen, qui a fait le moins mal qu'il a pu. Nos chères Soeurs étant un petit nombre n'ont su faire tant de bruit, mais autant bien qu'on le pouvait espérer. La chaleur les avait autant affaiblies que le chant même ; mais voici les pluies qui nous rafraîchissent. Dieu nous soulage dans ce petit trou de maison où l'on est bien pressé. Il faut prendre patience ; en attendant je tenterai de voir des places quand la Mère N. [ Anne Loyseau ? sera ici, pour arrêter une demeure. C'est à présent notre plus grand besoin. Aidez-nous par vos saintes prières et me faites dire un petit mot de votre santé elle n'était pas trop bonne quand je partis. Je prie Notre Seigneur qu'il vous la donne entière et parfaite pour le louer et l'adorer plus que jamais au sacré mystère de son amour. Vivez pour cela, ma très chère, et faites ce que vous pourrez pour vous mieux porter et conserver que vous ne faites. Le lait d'ânesse vous rafraîchirait et remettrait un peu votre poitrine, si vous vouliez en user ; ne le refusez pas, je vous en prie, vous en avez besoin.

Au reste, j'apprends que l'on fait des merveilles par le bâtiment. J'en ai bien de la joie, car il était bien nécessaire, mais l'on commence un peu tard ; il faudrait compenser le temps par la diligence de beaucoup d'ouvriers que Monsieur Chamois pourrait employer. Je prie Notre Seigneur le bénir et l'avancer en le remplissant de tant de grâces que toutes les âmes qui l'habiteront en soient comblées. J'espére y avoir un peu de part à mon retour. Je ne serai pas si longtemps ici, cette fois, que l'année passée, mais je serai obligée de revenir encore une fois pour achever ce que je ne ferai que commencer avant mon retour. J'ai un grand désir de trouver toute la chère Communauté en bonne disposition, sans qu'il en manque une seule. Je vous prie, ma chère Mère, de les saluer toutes de ma part et d'être persuadée que je suis de coeur en Jésus toute à vous.

n. 1400 C405

Mes très chères Enfants,

un ton si juste qu'il ne soit ni trop bas ni trop élevé, pour que chacune y puisse psalmodier dévotement à la gloire de Notre Seigneur. Il faut aussi tâcher de marcher bien modestement et sans bruit dans le choeur, pour ne distraire personne et pour le respect du lieu saint où l'on est en la présence du très Saint Sacrement. Il faut aussi se donner de garde de [ éviter de ] parler à l'issue du choeur, qui est le passage, parce que celles qui sont au choeur en prière en sont distraites et que le bourdonnement des voix se peut entendre par le prêtre qui célèbre et par les gens qui sont dans l'église ; de même aussi dans la cour, car on l'entend dans l'église.

Nous recommandons singulièrement la paix, la douceur, l'union et la cordialité entre toute la communauté, avec une sainte relation à la Mère Prieure, la regardant comme le chef en qui l'esprit de Dieu réside. Il faut que toutes s'accordent avec elle saintement, respectueusement et cordialement et suivent ses ordonnances ponctuellement.

Nous recommandons la pratique des Constitutions autant que faire se pourra, selon le lieu et le nombre de religieuses, et chacune doit avoir un saint zèle pour cela sans considérer ses inclinations particulières ni son propre sentiment.

Et bien que j'aie été si malheureuse que de ne vous avoir donné aucune édification le temps que la Providence m'a fait séjourner ici, je vous conjure toutes de ne point suivre de si mauvais exemples, mais de faire ce que je vous conseille en l'Esprit Saint de Jésus Christ.

n.2364 R20

A LA PETITE COMMUNAUTÉ DE, ROUEN

PREMIÈRE LETTRE APRÈS LE TROISIÈME VOYAGE

Du 27 août 1679

ÉCRIT DE MÈRE MECTILDE AVANT SON DÉPART DE ROUEN,

DE SON TROISIÈME VOYAGE

Fin août 1679

Nous prions la Révérende Mère Prieure de tenir la main que le service divin soit bien fait ; que les voix soient bien d'accord dans la psalmodie ; que toutes se lient d'un même ton pour l'honneur du divin Office et l'édification du prochain. Comme vous avez des voix qui soutiennent, il ne faut pas prendre le ton des Matines si bas que nous faisons quelquefois. Les chantres qui lèvent les psaumes doivent prendre

Je ne puis passer Pontoise sans vous marquer mon souvenir et les assurances de ma tendresse. J'ai fait ce que j'ai pu pour ne vous la témoigner comme je la ressens, pour empêcher la vôtre, qui vous aurait crevées de douleur. Je puis vous dire que, si je n'envisageais l'ordre de Dieu et les secrets de son adorable Providence. j'aurais le dernier regret de m'être séparée de vous, mais il faut que j'espère qu'il sera à la gloire du divin Maître. Je suis dans l'impatience de vos santés. La mienne n'est que trop bonne ; celle de notre compagnie me semble l'être aussi. La chère Mère Cellérière (28) n'a point vomi jusqu'ici ;

(28) Peut être Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau qui avait pris une si grande part à l'installation de la petite maison de la rue des Arsins.

202 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 203

nous sommes trop près du gîte pour commencer. Madame la Duchesse [ d'Aiguillon ] est à Saint-Denis, où elle nous attend. Nous n'avons pu avoir de relais, à cause du mariage de la reine d'Espagne (29) et parce que tout le monde s'en va à Fontainebleau.

Mes chères Enfants, que vous me tenez au coeur ! Hélas ! si je ne savais que vous êtes dans le sacré Coeur de la souveraine du ciel et de la terre, je ne me consolerais point ; mais je vous y ai vues en sortant d'avec vous, après la sainte Communion. C'est sa bonté plus que maternelle qui vous soutient et qui vous comblera de grâces. Je suis plus que jamais en son amour toute à vous.

Envoyez, je vous prie, saluer notre chère Madame de G rainville de ma part et l'assurer que je fais de mon mieux ce qu'elle m'a ordonné ; mais que je la supplie ardemment de prier Dieu pour moi, et que je me puisse conduire selon l'Esprit de Dieu dans toutes les affaires qui m'attendent. Je l'embrasse en esprit tendrement et avec respect.

Et vous, mes chères Enfants, je me plonge avec vous aux pieds adorables de notre divin Sauveur sur l'autel, afin que je sois immolée avec vous et qu'en lui et par lui nous ne soyons qu'une même victime. Je vous assure que je ferai toutes mes diligences pour me rendre au plus tôt avec vous. Je n'ai osé vous dire à Dieu, me sentant trop faible, mais prenons part à la force de Jésus Christ qui nous réunira par sa grâce. A Dieu, en Dieu, sans en jamais sortir, puisque c'est notre bienheureux centre. La pauvre Aimée de Saint Joseph [ Rondet m'est bien présente aussi. Je prie Jésus et sa très sainte Mère vous combler de toutes les bénédictions que je vous désire. Je suis en lui votre indigne Mère et fidèle servante.

n° 1124 C405

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

29 août 1679

Je ne puis, mes très chères Enfants, laisser retourner M. N. sans vous dire que Dieu par vos saintes prières nous a conduites très heureusement et en bonne santé. Je vous prie de l'en remercier et de prier la sacrée Mère de Dieu de nous secourir de ses grâces. Je vois un grand jour pour m'en retourner auprès de vous sur la fin du mois prochain ou au commencement de l'autre. Nos Soeurs d'ici s'y attendent et peut-être que tout le reste y sera mieux disposé. Je vous prie toutes de prendre courage et de vous tenir bien unies à Notre Seigneur Jésus Christ entre vous toutes par son divin Esprit. Remplissez vos coeurs de l'amour de ses intérêts en vous dégageant de tout le reste.

(29) Marie-Louise, née en 1662 ; fille de Philippe ler, duc d'Orléans, frère de Louis XIV et de Henriette d'Angleterre, soeur du rôi Charles II. En 1679, elle épousa Charles II d'Espagne et mourut sans enfants à Madrid en 1689.

Vous savez qu'il vous a choisies pour être les zélatrices de sa pure gloire. Hélas ! mes chères Enfants, quand serons-nous animées de ce divin Esprit, qui nous fera vivre uniquement pour Dieu, sans plus penser à nous-mêmes que pour nous tenir fermes dans la mort et le sacrifice ? Mettez bien dans vos coeurs cette vérité que vous êtes appelées à cet état et qu'il faut que tout l'humain soit consumé en nous, parce que Jésus nous veut faire vivre de sa vie divine ; demandez lui cette grâce pour moi, et me croyez en son amour plus à vous qu'à moi-même. Ce mardy 29 août 1679, le tracas commence de bonne sorte.

no 1111 Cr C

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Paris, 31 août 1679

Puisque vous n'êtes plus personne, chère Enfant, je ne vous dois plus voir qu'en Jésus " Christ. Oh ! Soyez-y toute abîmée parmi les excessives agonies de votre âme. Je conçois bien vos tristesses et les morts que vous souffrez, mais, après toutes ces morts, vous aurez une grâce de vie, et de vie divine, si vous êtes fidèle. Je puis vous dire que je vous porte dans mon coeur pour vous donner incessamment à celui pour lequel vous sacrifiez si généreusement. Prenez donc courage, je vous en conjure ; le R.P. Prieur [ Dom Claude Boistard ] m'a déjà donné son consentement pour mon retour ; j'espère que ce sera bientôt. Quant à votre sacristain, je ne me surprends point de sa saleté : les hommes sont tous faits comme cela. Le nôtre l'était effroyablement, mais ce qui me touche, ce sont les pains pour la sainte Communion. Il ne les faut jamais laisser dehors, non seulement pour la malpropreté et la saleté, mais pour des causes bien plus fâcheuses. Il est bon de fois à autres de visiter la sacristie ; nous le faisons ici deux à trois fois l'année. Cependant, il est très difficile de trouver un sacristain un peu adroit ; pour en trouver de maussade, j'en trouverai cent ; mais s'il ne sait parer, qu'en ferez-vous ? Tâchez d'avoir patience jusqu'à mon retour. Je ne vous dis rien de plus, ne le pouvant aujourd'hui qui est jeudi. Il faut aller à la sainte messe et communier, pour immoler tout à Jésus Christ. A Dieu.

n° 2552 P104 bis

Sr Mectilde du Saint Sacrement

Il faut que vous les teniez devers la sacristie, bien propres, bien

respectueusement et en lieu qui ne soit point trop humide, et ne les garder pas plus vieux faits de quinze jours ou trois semaines ; et quand on les achète, il faut tâcher d'en prendre toujours les derniers faits.

204 CATHERINE DE BAR

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

14 septembre 1679

Mes très chères Filles en Jésus,

Je ne vous fais que ce petit mot, pour vous assurer que, grâce à Notre Seigneur, je suis bien mieux que je n'ai été. J'avais peur de vous affliger, me sentant dans une si grande langueur. Je suis à présent en santé et toute prête de retourner si on me le permettait. Nous allons voir ce que deviendra l'Hospice. Madame la Duchesse prétend traiter ce mois prochain de ses affaires avec M. son neveu ; après je serai libre de partir, si la Providence ne m'arrête par quelque chose que je ne puis prévoir. Je vous prie toutes de prendre bon courage et de vous immoler à Dieu pour son oeuvre : il ne la faut point abandonner. J'attends une fille que l'on dit qui a de la voix, car je ressens la peine et la fatigue que le chant vous cause et, comme nous allons entrer dans les jeûnes, je n'en vois point d'entre vous toutes assez fortes pour jeûner. La chère Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] a moins de santé qu'elle ne dit, mais la ferveur l'emporte. La chère Sainte Agnès [ Camuset ] ne le peut, étant trop faible ; elle mangera de la viande jusqu'à l'Avent. La chère Soeur des Anges [ de Beauvais ] ne jeûnera point ; la. Mère Sous-Prieure verra si elle n'a pas besoin de manger gras quelques semaines. La chère Mère maîtresse [ de Sainte Thérèse du Tiercent ] continuera le gras tout le mois prochain ; je crois qu'elle est au lait d'ânesse. La chère Soeur du Saint Esprit étant mal ne peut ni jeûner ni faire maigre si elle n'est mieux de son mal.

Ma Soeur Aimée de Saint Joseph [ Rondet ], point de jeûne pour elle. Ma Soeur de Sainte Geneviève [ Denest ], trois fois la semaine ; la séculière, point si elle ne veut. J'oubliais ma chère Soeur de la Nativité

Bertout 1, comme si elle était la plus robuste. Elle a beaucoup de coeur, mais elle a peu de corps ; c'est pourquoi il n'y aura point de jeûne pour elle que selon que sa santé sera. Je ne m'en doit point fier à son rapport, mais aux autres qui la voient actuellement.

Quant aux novices, la chère Mère maîtresse en disposera selon sa prudence et selon leurs forces et leur santé. Quand elle jugera à propos de faire souper, elle en avertira à la cuisine ; ou la chère Mère Sous-Prieure donnera ordre que ma Soeur Aimée donne le besoin, soit pour le souper quand il le faudra, soit pour les collations journalières. Qu'elles soient raisonnables et, comme l'on ne mange quasi point de salade, vous pouvez donner du fruit et du fromage ou quelques légumes cuits. Quand vous n'avez point de fruits ou de fromage, vous avez le riz, la bouillie, le lait bouilli ou autre, avec un peu de sucre pour éviter les coliques.

FONDATION DE ROUEN 205

Ce mot est bien brouillé ; il le faut excuser. Je serai quelques jours fort occupée pour de petits règlements qu'il faut relever ici. C'est une chose étrange qu'il faut si souvent relever la vigueur et la fidélité des âmes religieuses ; le poids de la nature est si grand qu'il nous entraîne toujours si nous ne sommes toujours veillants. Je prie Notre Seigneur qu'il vous tienne dans une sainte ferveur et que son amour vous fasse consommer vos sacrifices dans ses divines flammes. Ne m'oubliez pas, je vous supplie ; vous savez comme je suis toute à vous et plus que je ne vous puis dire. Je me recommande à vos saintes prières ; j'en ai un très grand besoin.

n° 1251 C405

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

18 septembre 1679

Croyez, chère Enfant, que le coeur ne manque pas, mais que l'accablement de mille petites et grandes choses remplit si fort mon temps que je ne puis faire le quart de ce que je dois, et c'est ce qui me peine le plus dans l'état où je suis, chargée d'âmes ; et du reste il faut bénir le Seigneur qui le permet de la sorte, et cependant ne point perdre la précieuse paix de l'âme, qui est un trésor plus grand qu'on ne croit.

Je viens vous dire un mot sur votre dernière du 16 du courant, qui me console dans la douleur que je ressens à votre sujet, vous ayant laissée quasi sans Mère et sans consolation ; mais j'adore l'infinie bonté. de Dieu, qui vous soutient et qui veut vous tenir lieu de tout. Il est vrai, vous souffrez, mais vous avez l'honneur et l'avantage d'expérimenter plus efficacement le pouvoir de la grâce et ce que Dieu fait dans une âme qui veut bien n'avoir que lui. Je comprends les furies de la nature, le tendre de l'amour des créatures, mais j'admire ce que le divin Sacrement opère en vous. Je vous conjure d'y être fidèle, et vous en recevrez des bénédictions inexplicables. Goûtez et voyez les tendresses de son divin coeur pour les âmes, singulièrement pour celles qui sont liées à cet auguste mystère. Plus vous vous y appliquerez par la foi, plus vous en serez pénétrée. Cependant, je lui rendrai grâce de toutes celles qu'il vous communique par son infinie miséricorde. Croyez, chère Enfant, que la nature se désespère de se voir privée des objets de ses sens ; mais, plus elle est dénuée, plus la grâce se fortifie et soutient le fond intérieur, qu'elle dispose par cette soustraction à être rempli de Dieu. Je voudrais bien m'étendre sur ce sujet : vous m'en donnez un beau champ, mais la Providence ne m'en donne pas le temps.

A Dieu, je vous quitte malgré moi, mais il faut sacrifier. Croyez-moi toute à vous, et que je suis avec vous en esprit pour partager avec vous les sacrifices actuels que vous êtes obligée de faire. Je salue la chère N. en attendant que je puisse lui répondre sur plusieurs de ses lettres.

n° 298 C405

206 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 207

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS ]

28 septembre 1679

Tout beau, tout beau, ne vous fâchez point et ne murmurez que contre moi qui ne suis point si exacte à vous écrire, mais je crois que, si vous me voyiez, vous ne me gronderiez point. Je reçois vos chères lettres, mais bien plus tard qu'il ne faudrait pour y répondre au temps que vous le marquez. Vendredi et samedi, je fus à l'Hospice. Nous avons eu des tracas, pensant avancer l'établissement, ce qui m'a fait faire bien des petites courses, mais la chose est différée ; cependant, je pense à mon retour à Rouen et, avant que de partir, je voudrais pouvoir arrêter les choses nécessaires pour l'Hospice. Tout mon mal, c'est que j'ai trop d'affaires et la capacité trop petite pour y subvenir ; mais, avec le temps, Dieu pourvoira à tout.

Sur ce que vous me demandez ; en de pareilles occasions, vous ne devez point attendre mes réponses, parce que je ne puis quelquefois prendre le temps ; mais, à l'avenir, je me servirai de ma Soeur N. ou de ma Soeur N. ; l'une a été mal et l'autre en retraite : c'est pourquoi il faut avoir bien de la patience de tous côtés. Cela n'empêche pas que je ne songe à vous plus de dix fois par jour. Je ne suis pas insensible à vos peines, ni à celles de vos chères Compagnes. J'espère que Dieu me fera la, grâce de vous le faire connaître. Prenez courage dans la fidélité de votre état de victime. Plus vous serez à Dieu, plus Dieu bénira son oeuvre.

Je vous prie de faire part de la présente à nos chères Soeurs N. N., en attendant que je leur puisse écrire. Je puis bien les assurer qu'elles sont avec vous dans mon coeur. A Dieu. Je salue notre chère Soeur N. Qu'elle continue ses prières pour la délivrance de ce bon M. et que Dieu lui rende la liberté si c'est sa gloire !

no 2815 C405. La dernière phrase est prise au Ms : Sor p. 255 bis.

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

5 octobre 1679

Vos lettres m'ont réjouie, voyant, très chère Fille, que votre esprit s'ouvre davantage pour Dieu et votre volonté s'anime. Je rends grâces infinies au Seigneur et à sa très sainte Mère de toutes les miséricordes que vous en recevez. Ne désistez plus de la fidélité que vous devez aux impressions de la grâce ; marchez vigoureusement et, à mesure que vous sortirez de vous-même, vous entrerez en Dieu. Etablissez-vous dans la vertu solide, et surtout dans une profonde humilité. Vous ne serez heureuse que quand vous ne serez plus rien en vous ni dans les créatures. J'espère vous revoir bientôt et vous assurer que, quoique la Providence ne me donne pas le temps de vous écrire comme mon affection le voudrait, je n'en suis pas moins en Jésus toute à vous. Tâchez toutes de bien édifier les Filles qui entrent chez vous, et surtout par la ponctualité à l'obéissance, aux observances et à la douceur et charité les unes envers les autres. Dites ceci à vos chères Soeurs de ma part, afin que le monde soit édifié pour la gloire de Jésus Christ.

n° 2961 C405

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET]

24 octobre 1679

Je puis vous protester, très chère Fille, que ce n'est pas sans une très sensible peine que je suis si longtemps sans vous écrire. Je n'en sais point d'autre raison sinon que la divine Providence le permet pour votre exercice et le mien, car je vous proteste que j'en fais tous les jours le dessein ; et, quelque diligence que je fasse, je commence et ne puis achever. J'en souffre une peine indicible, ce qui me fait désirer bien ardemment d'être avec vous pour un peu vous consoler, car je crois que vous êtes toutes dans de très pénibles sacrifices, et je vous compatis et voudrais vous pouvoir soulager. Il faut, très chère, prendre encore un peu de courage et de patience. J'espère que Notre Seigneur bénira tout et nous fera la grâce de voir son oeuvre établie, et vous en aurez la récompense. Ce n'est pas un petit ouvrage de commencer un si saint monastère. Je l'appelle saint, parce qu'il ne doit contenir que pureté, sainteté, et c'est les apanages des victimes de Jésus Christ. Je voudrais bien que vous vous entreteniez ensemble des belles qualités des vraies victimes ; c'est le saint zèle que nous devons toutes avoir, et plût à Dieu que nous n'eussions point d'autre ambition, ni de plus pressants désirs que d'être immolées parfaitement à Jésus Christ ! Je voudrais bien que la chère demoiselle qui est chez vous en voulût bien prendre l'esprit. Ah ! qu'elle en serait amoureuse si elle le connaissait ! Je puis dire qu'il n'y a rien de plus saint dans l'Eglise, mais portons ce sacré nom plutôt par état que par parole ; chérissez bien la grâce d'une telle vocation ; surtout aimez tendrement l'union et la concorde ; que vous ne soyez toutes qu'un coeur et une âme en Jésus Christ : c'est le vrai moyen de bien attirer du ciel des bénédictions. Si Mlle d'Ambray demeure, ce sera un bon commencement, mais il faut prier Notre Seigneur qu'il lui donne une vocation de grâce, et qu'elle puisse bien prendre l'esprit de l'Institut comme le principal. Je prie Notre Seigneur qu'il vous bénisse toutes.

n° 1334 N258

208 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 209

A UNE DEMOISELLE QUI DÉSIRAIT ÊTRE RELIGIEUSE

A LA MAISON DE ROUEN [ Mlle MADELEINE D'AMBRAY]

30 octobre 1679

Mademoiselle,

Celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'apprend avec une joie singulière que Notre Seigneur vous a fait manger avec plaisir le pain dont il nourrit ses victimes, et qu'il vous l'a fait trouver de si bon goût que vous désirez en être rassasiée. Votre piété ne me surprend pas ; je vois bien que vous avez été pénétrée de la divine saveur du pain eucharistique et que votre appétit s'en veut nourrir. Goûtez, très chère demoiselle, cette manne adorable et vous serez remplie du mystère qu'elle contient ; votre coeur sera dilaté par son amour ; rien ne lui paraîtra difficile ; cet amour lui donnera des ailes de colombe pour voler incessamment autour du tabernacle où repose le Dieu saint. Je ne sais, ma très chère demoiselle, ce qu'il a opéré en vous, mais je me sens pressée de solliciter votre fidélité de ne point négliger la grâce qu'il vous présente. Si j'avais un peu de crédit devant sa très auguste Majesté, je lui demanderais une force toute divine pour vous faire accomplir ce qu'il veut de vous ; je m'estimerais heureuse d'y pouvoir contribuer de quelque chose, mais je me sens indigne de tout. Permettez-moi seulement de vous assurer que je vous offre à Notre Seigneur, en le priant vous remplir de toutes les dispositions que vous avez besoin pour occuper la place qu'il vous destine. De ma part, je vous y reçois en qualité d'une de ses plus chères victimes, et vous y souhaite un comble de bonheur et de bénédictions. Souffrez que je vous demande quelquefois des nouvelles de la conclusion de ce précieux dessein, et que je vous proteste qu'on ne peut être avec plus de tendresse, plus de sincérité et de respect que je suis, en Jésus et sa très sainte Mère, Mademoiselle, votre très humble et très obéissante servante.

ri° 83 Cr C

qui m'ont captivée étrangement et, par surcroît, un rhume qui recommence quand on le croit fini. J'en fus hier et cette nuit fort incommodée ; je - crois qu'il se passera sans autre accident. Toutes nos Soeurs s'en ressentent et en sont très mal ; jugez comment l'on pourra chanter ces deux jours. Il faut s'abandonner à tout ce qu'il plaira à Notre Seigneur.

Je vous suis sensiblement obligée des lettres que vous m'avez écrites, et des bontés de Me N. Je ne manquerai pas de l'en remercier. Comment se porte ma Soeur N. de ses jambes ? Sont-elles mieux ? Je ne suis pas à Rouen et cependant les miennes sont bien malades ; cela n'empêchera pas mon retour. Je me tiens toujours prête pour la Saint-Martin (30). Si nous avions une maison arrêtée, je partirais vitement pour en conclure le prix ; c'est à présent ce qui est le plus nécessaire. J'ai bien considéré la disposition que vous me mandez de la bonne personne que vous connaissez. Je la compatis et voudrais bien la servir, mais il en faut prendre les mesures avec vous, très chère. Je ne le puis aujourd'hui : le rhume que j'ai me rend un peu malade. Je vous prie d'en faire mes excuses à mes très chères Enfants. Je vous puis dire en vérité que je souffre de ne leur pas écrire. Je reprends celle-ci à plusieurs fois. A vendredi le reste, s'il plaît au Seigneur. J'embrasse toute la chère communauté.

n. 628 P104 bis

(30) Mère Mectilde ne reviendra à Rouen que le 7 avril 1681 pour recevoir à la profession les dix premières novices. Cf. le récit de l'établissement.

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN Hôtel de Senneville, façade ouest, rue amiette, résidence de M. (plan G omboust).

31 octobre 1679

II y a longtemps, très chère Fille, que j'ai peine en moi-même du retardement de mes lettres, sachant bien que vous en souffrez une rude privation qui vous est très sensible, et d'autant plus que, véritablement, j'ai un coeur de mère, quoique je sois assez malheureuse pour n'en avoir pas les effets. Je vous conjure, mon Enfant, d'en juger en faveur de la vérité. Je me suis toujours trouvée dans des embarras

210 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 211

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

9 novembre 1679

Je suis assurément très mortifiée que la première lettre depuis mon indisposition vous porte une nouvelle qui ne vous peut être que très douloureuse, puisque c'est l'extrêmité où les maladies qui courent ont mis Mlle votre mère. Elle a reçu cette nuit le saint viatique ; il y en a beaucoup qui en meurent et ne sont malades que trois ou quatre jours. J'ai cru vous devoir donner cette affligeante nouvelle pour lui appliquer vos prières et celles de toutes les victimes. Toute notre communauté vient de communier pour elle. Dieu peut la retirer de ce péril si c'est sa gloire, mais il y a bien plus à craindre qu'à espérer. Procurez-lui des prières et la présentez à Notre Seigneur comme ce qui vous est le plus cher sur terre. Votre sacrifice et votre soumission à la très sainte volonté de Dieu lui seront utiles. Si Dieu en dispose, ce sera aujourd'hui ou demain, selon le mal. Je vous en écrirai demain matin, s'il arrive quelque changement. Cependant, ma très chère Fille, tenez-vous bien unie à Notre Seigneur et vous tenez bien dégagée des créatures : c'est le seul moyen d'être en paix. Je ne suis pas encore en état de pouvoir écrire à nos très chères Filles. Dans peu de jours j'espère le pouvoir et les assurer qu'elles me sont en Jésus, très chères. Je les salue de tout mon coeur.

n" 1442 C405

A LA MÊME

10 novembre 1679

Je sais que je vous ai affligée, mais, comme vous êtes victime, vous deviez vous immoler et entrer dans la joie et le bonheur éternel, que Dieu de toute éternité a préparé à Mademoiselle votre bonne mère et qu'il lui donne dans le moment présent. Elle a pris cette nuit son vol dans le ciel, mais d'une façon si sainte qu'elle a laissé l'odeur de sa mort comme une prédestinée. Ne la cherchez donc plus sur la terre, ma très chère ; elle n'y fait plus sa demeure ; elle est reconcentrée en son Dieu pour n'en être jamais séparée. Je ne puis m'empêcher de la congratuler. Assurez-vous d'avoir une bonne avocate auprès de Dieu. Je ne laisse pas de le prier qu'il soit votre consolation, parce que cette perte vous sera très sensible, tant par votre propre tendresse que pour celle de Monsieur votre père et Mademoiselle votre soeur. Je crois qu'il vous écrira lui-même. Je me suis traînée ce matin au parloir pour le voir et prendre part à sa douleur. Je ne suis pas encore hors de mon rhume mais j'en suis mieux.

Je ne serai pas assez heureuse pour suivre Mlle votre mère. Oh ! que je l'estime heureuse ! J'embrasse en esprit le cher petit troupeau des victimes et prie Notre Seigneur les combler de bénédictions. Priez la chère Mère Sous-Prieure de faire appliquer des messes du chapelain

ordinaire pour le repos de Mlle votre mère en cas qu'elle en ait besoin.

C'est notre intention. Adieu.

no 1405 C405

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS l CAMUSET1

22 novembre 1679

Ce mot est sur la chère vôtre que je reçus hier avec bien de la consolation. Non, non, ne vous affligez point : vos prières sont meilleures que vous ne pensez ; il y a trois jours que je reviens comme le poisson dans l'eau, et j'espère que cela continuera. Prenez courage et vous conservez vous-même ; c'est un vrai miracle que vous puissiez soutenir comme vous faites. Je n'en puis assez remercier Notre Seigneur. Je trouve des voix qui ne sont point belles et qui ne savent rien. La Providence de Dieu nous mortifie bien sur ce sujet, mais espérons toujours, sans nous défier de sa bonté. Vous aviez espérance de quelques filles qui ont de la voix ; ne viendront-elles pas ? Je crois que vous serez obligée d'en prendre de vos quartiers, car, quoique les filles que je trouve n'ont rien et que leurs voix soient bien médiocres, elles n'aiment point d'aller à Rouen. Il faut appliquer vos prières, chère Enfant, pour en demander à Notre Seigneur.

Je m'en vais écrire à notre Mère Sous-Prieure pour l'obliger de donner l'habit à Mlle [ Anne du Hamel (31) le jour de Sainte-Catherine en l'honneur de ma bonne patronne. Je ne lui parlerai aucunement de vous, très chère ; fiez-vous à ma fidélité, qui sera inviolable avec la grâce de Dieu. Je suis bien aise que Mlle d'A mbray persévère ; je ne doute point que cela ne fasse bien des murmures ailleurs, mais continuez de la demander à Dieu ; il ne faut point refuser la bonne

SdvA-5-liTue., no/d/nec

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(31) Soeur Marie Anne Scholastique, fille du sieur Toussaint du Hamel et de Marie Louys, naquit à Rouen, sur la paroisse Saint-Laurent, en 1645. Elle prit l'habit le 25 novembre 1679, fit profession le 30 avril 1681 et décéda le 3 juin 1706. Cf. Archives de notre monastère de Rouen.

212 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 213

Soeur [ Marguerite André ] (32), quoique vieille ; elle pourrait être converse, exempte de gros ouvrages, car je ne sais si elle est capable d'être du choeur. Je vous prie de bien vous réjouir en Notre Seigneur et vous tenir bien unie en lui, car il fera son oeuvre. Je suis bien en peine de Madame de Grainville ; je vais tâcher de lui écrire ; c'est pourquoi, très chère, vous n'aurez que ce petit mot aujourd'hui, qui vous remercie de toutes vos saintes prières, et que je suis plus que jamais toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

no 112 P104 bis

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

24 novembre 1679

Je ne doute point, mes très chères Enfants, que vous ne soyez aussi bien que moi remplies de douleur par la perte que nous avons faite de notre bonne Madame de Grainville (33). J'en parle de la sorte, puisque j'appris hier au soir qu'elle avait reçu le vingt-deux courant, qui fut mercredi matin, l'extrême-onction. Je sais bien que c'est un fruit mûr pour le ciel et que Dieu vient couronner ses mérites. J'envie son bonheur. Oh ! qu'il est grand et qu'elle est heureuse ! Mais, mes Enfants, nous y perdons la meilleure amie du monde. Pour moi, je la ressens très sensiblement, et crois que vous le sentez aussi douloureusement que moi, puisque notre privation étant actuelle, notre besoin de sa chère présence, de ses bons conseils nous sera toujours très ressentie. Vous voyez comme il plaît au Seigneur nous dépouiller de toutes choses pour n'avoir d'appui ni de consolation qu'en lui seul. Je puis vous dire qu'il y a très longtemps que je n'ai été si touchée, ni pénétrée de douleur que je suis de cette perte, que nous espérons cependant retrouver en Dieu. Je ne vous fais que ce mot bien mal, et encore bien précipité ; c'est en attendant que je puisse vous écrire à chacune en particulier ce que Notre Seigneur me donne pour chacune. J'écrivis avant hier à la chère Mère Sous-Prieure et la Mère maîtresse. J'écris aujourd'hui au R.P. Timothée, confesseur de notre bonne Madame de Grainville. Vous aurez soin, s'il vous plaît, de lui envoyer promptement si elle n'était pas encore morte. Si elle l'est, vous enverrez [ ma lettre ] à votre premier loisir mais ne l'égarez pas.

Adieu, très chères Enfants, priez cette sainte âme pour moi ; je la crois au ciel. Ah ! qu'elle m'a touchée ! Voilà un très grand sacrifice pour moi ; mandez-moi ce que vous aurez appris de sa mort, et priez Madame du Buc de m'envoyer quelques petites choses d'elle ; une petite image de papier me suffit, car je la crois une véritable sainte. Ayez recours à elle par vos saintes prières.

ri() 1078 a C405

St ali.1.1.getelte,

(32) Soeur Marie Marguerite Victime de Jésus, fille de messire Thomas André et de dame Marguerite Lucan, née à Rouen paroisse Saint-Michel, reçut l'habit le 7 juin 1681. L'acte est signé : « C. de la Place de Fumechon ». (Ce prêtre, conseiller au Parlement de Normandie fut l'un des fondateurs du bureau des Pauvres Valides).

On ne trouve pas de trace d'acte de profession, mais en sa notice nécrologique il est dit : « Le dixième jour du mois d'août de l'année mil sept cents, est décédée en ce monastère nostre très chère soeur victime de Jésus, nommée au monde Marguerite André. Elle estait âgée de soixante et six ans, dont elle en a passé vingt ans et demy dans la Ste Religion, sans aucun engagement que des voeux simples. L'on avait accordé à sa vertu l'abit de Religieuse et le voille noir quelleet porté plus de 18 ans. Elle avait une grande charité pour le prochain et un ardent amour de Dieu, qui lui faisait passer de longues heures en adoration... Après plusieurs années d'une maladie très rigoureuse soufferte avec une patience admirable, elle ne pouvait plus ni marcher, ni rester couchée... Elle a passé près de quatre mois dans nostre avant choeur sans se pouvoir remuer que par la charité des infirmières, qui la roulais, tous les jours, à la table de l'Espoux... Elle est morte au baiser du Seigneur a onze heure et demie du matin... ». Cf. Archives de notre monastère de Rouen.

(33) Mme de Grainville désirait dès 1663 l'établissement de notre Institut à Rouen. C'est elle aussi qui donna une maison aux Soeurs de la Providence du Père Barré, minime. Cf. René Herval, Histoire de Rouen, Maugard, Rouen, 1949, tome II et abbé Renault, Le monastère des Bénédictines du Saint Sacrement, 1923, p. 2.

Hôtel de Caradas, rue de la Tuile, cuivre de E. Nicolle, 1877

214 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 215 •

AU T.R.P. TIMOTHÉE SUR LA MORT DE MADAME DE GRAINVILI.E

Mon Très Révérend Père, 24 novembre 1679

Je reçus hier au soir l'heureuse nouvelle du bonheur de la plus intime amie qui me restait en ce monde ; je dis heureuse pour elle, puisque le ciel lui ouvre ses portes et qu'elle est remise dans son divin centre pour l'éternité. Je la congratule en la sacrifiant, car je donne à Dieu en sa personne ce qui m'était plus cher et intime en ce monde et qui me semblait être encore nécessaire à plusieurs et même à notre Institut. Je ne puis vous exprimer ce que je ressens intérieurement pour elle, mais, dans ma douleur, je conçois ce que l'infinie bonté de Dieu opère en elle. J'étais en volonté de lui écrire en réponse d'une qu'elle m'avait fait la grâce de m'écrire, par laquelle elle me disait être dans un dénuement et dépouillement terrible, se trouvant tellement séparée de tout qu'elle était, comme suspendue entre le ciel et la terre. Je compris bien que Notre Seigneur la préparait à quelque nouvelle grâce par ce total dénuement ; et ce qui m'a donné plus de croyance que Dieu la retirerait, c'est la cessation de ses peines et la paix divine qu'elle possédait ; cette paix est l'avant-goût du paradis.

Je n'ose espérer un retour de cette grande et périlleuse maladie ; cependant, selon ce que l'on connaît, elle serait encore bien utile à la gloire de Notre Seigneur, mais, si vous ne l'obtenez, nous ne l'aurons pas, car c'est un fruit mûr pour la vie éternelle. Je vous conjure, si Dieu vous le permet, ne la laissez point partir ; moi, de ma part, je ne puis que demeurer abîmée sous cette conduite adorable. Je ne puis vous exprimer les mouvements de mon coeur sur cette bénite âme victime du divin amour. Si elle est encore sur la terre, dites-lui pour moi ce que l'Esprit Saint vous fera dire et me donnez vitement de ses nouvelles. Votre lettre a bien tardé de venir ; elle est datée du 19 courant et je ne la reçus qu'hier 23 avec un petit mot d'une de nos Soeurs, qui me donnait avis que cette sainte amie avait reçu l'extrême-onction, qui me fit croire qu'elle n'était plus de ce monde et qu'elle pouvait bien avoir pris son vol dans le ciel. Si elle nous a quittées, priez-la qu'elle soit notre avocate et qu'elle nous obtienne miséricorde. Et pour vous, mon très Révérend Père, continuez votre course ; je doute qu'elle soit bien longue ; la mienne n'est qu'infidélité. J'attends les moments de Dieu pour tout anéantir ; c'est l'ouvrage de sa toute puissance aussi bien que de sa très grande miséricorde. Demeurons en lui, unis à son Esprit pour le temps et l'éternité. Je vous prie de témoigner à Mlle [ du Buc ? ] la part que je prends à sa douleur dans le sacrifice d'une parfaite amie ; je tâcherai de lui écrire quand vous m'aurez donné des nouvelles de la consommation de cette précieuse victime d'amour. Ce seront ces flammes sacrées qui la consumeront. O heureuse mort ! Adieu, mon bon Père, c'est votre indigne...

n" 1365 C405 A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

26 novembre 1679

Il est vrai, chère Enfant, que vous avez sujet de vous plaindre de mon silence, mais j'ai cru que vous connaissiez mon coeur et que vous vous persuaderiez facilement que ce n'est pas un défaut d'amitié, mais de puissance pour l'ordinaire et par mille embarras ; car notez que si je ne prends après matines, je ne puis quasi trouver de moment.

Celle-ci est seulement pour vous remercier des soins que vous avez pris de me donner des nouvelles de notre bonne Madame de Grainville. Je puis dire qu'il y a plus de quinze ans que je n'ai été si touchée. Dieu l'a voulu ; il le faut adorer ; vous et moi en aurons grand besoin, mais il se faut passer de nos meilleurs amis quand Dieu le veut. II a fait un coup que je n'attendais point si tôt ; il en soit adoré et béni ! Elle sera notre avocate au ciel, puisque nous ne la possédons plus en terre. Remettons-nous tout en Dieu, qui nous ôte tout afin de rester lui seul et que nous trouvions en lui tout ce que nous perdons aux créatures. N'en soyons pas moins anéanties ni fidèles à Jésus Christ.

Je suis bien en peine de notre chère Nativité [ de Jésus Bertout Je vous prie de nie donner tous les jours de ses nouvelles et du cher petit troupeau des victimes, que je vois si faible selon le corps mais, par la grâce, plein de courage et de zèle pour sa gloire et son amour. J'ai bien offert à Dieu cette chère petite troupe toute cette nuit ; je l'ai quasi toute passée en esprit avec vous toutes, priant Notre Seigneur de vous soutenir et de vous conserver. Il ne serait pas nécessaire qu'aucune fût malade : le nombre est trop petit et vous êtes toutes trop occupées à vos emplois. Si mes prières y pouvaient quelque chose, vous pouvez croire que je ne les épargnerais pas. Il faut tout abandonner et se confier au souverain Maître de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie. Je vous prie de m'écrire un petit mot chaque jour pour me tirer de peine, ou, si vous ne le pouvez, une autre en prendra la commission. Vous dites, s'il vous plaît, à la chère Mère [ Sous-Prieure ] de Rouen que, par la grâce de Dieu, j'ai rompu l'affaire de Metz (34) et que je travaille pour l'Hospice, en attendant qu'elle me donne quelque jour certain pour acquérir la maison de Monsieur Salet.

Nous allons louer une autre maison, parce que celle de nos Mères est vendue, mais apparemment elles ne sortiront point du quartier (35).

(34) Les Supérieurs des Bénédictins de la Congrégation des Saints-Vanne-et-Hydulphe, en Lorraine, avaient préssenti Mère Mectilde pour établir la réforme à l'abbaye de Sainte-Glossinde à Meta, en l'agrégeant à notre Institut. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 203. Arch. Dép. Moselle, H 1066 DD 15.

(35) A Paris, dans le quartier de la porte Richelieu.

216 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 217

Faites part de nos nouvelles à toutes, sans oublier la pauvre Aimée de Saint Joseph [ Rondet ]. Vous m'êtes toutes si présentes que je vous compte toutes et, après, je cherche pour en trouver davantage, car je ne trouve que sept professes en tout. Embrassez-les pour moi. Je tâcherai d'écrire demain à notre chère Nativité. A Dieu. Voilà ce que je puis écrire en dérobant ce moment. Croyez-moi toute à vous et aux chères et aimables victimes.

n° 496 C405

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Ce 28 novembre 1679

Je viens de recevoir les chères vôtres par lesquelles j'apprends la sortie de cette bonne fille qui a une si belle voix. Il faut bénir Dieu, mais j'en suis mortifiée, car j'y faisais fond pour soulager nos Soeurs pour le choeur. Je regrette bien sa voix, mais, après tout, il s'en faut remettre à la Providence divine, espérant qu'elle y pourvoira dans le temps.

Ne vous fâchez point et ne murmurez que contre moi qui ne suis pas si exacte à vous écrire, mais je crôis que, si vous me voyiez, vous ne me gronderiez point. Tout le mal est que j'ai trop d'affaires et la capacité trop petite pour y subvenir mais, avec le temps, Dieu aura soin de tout ; cela n'empêche pas que je ne songe à vous plus de dix fois par jour. Je ne suis pas insensible à vos peines, ni à celles de vos chères Compagnes. J'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de vous le faire connaître, car, ma chère Enfant, je ne saurais assez vous dire à quel point est ma tendresse pour vous toutes.

Si Dieu me fait la miséricorde de vous revoir, comme j'espère de son infinie bonté, je vous le témoignerai plus que jamais. Prenez donc courage pour l'amour de celui que l'amour rend tous les jours victime sur nos autels.

Vous me consolez de dire que les anges ont chanté avec nos très chères Soeurs à cette vêture [ Anne du Flamel ; Dieu en soit béni ! Il faut bien nous abandonner toute à lui. Cependant, continuez de lui donner toute la fidélité qui vous sera possible en patience et en humilité : vous en aurez plus de grâces et de paix dans le coeur.

Je vous envoie ce que j'ai de bougie pour le poteau ; offrez à Notre Seigneur les réparations qui s'y feront pour mes péchés.

A Dieu, ne m'oubliez pas en vos saintes prières.

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

30 novembre 1679

Je viens de recevoir les chères vôtres du 28 courant, par lesquelles j'apprends la sortie de cette bonne fille qui a une si belle voix. Il faut bénir Dieu, mais j'en suis fort mortifiée, car j'y faisais fond pour soulager la pauvre Soeur de Sainte Agnès [ Camuset ] et les autres pour le choeur. Si cette fille voulait dire ingénuement son mal, on la pourrait faire guérir ; n'y a-t-il point moyen de le savoir ? Elle se fait tort de le cacher, et, comme il semble qu'elle a une grande envie d'être religieuse, peut-être le dirait-elle si elle en croyait guérir ; c'est à elle de le vouloir, car de ce mal il ne peut-être que du mal caduc ou de quelque maléfice. Je regrette bien sa voix, mais, après tout, il s'en faut remettre à la Providence divine, espérant qu'elle y pourvoira dans le temps.

Nous finissons l'année, chère Enfant ; tâchons que ce soit dans une sainte contrition de toutes les fautes que nous y avons commises. Plût-il à Dieu que nous puissions commencer une vie nouvelle en l'Esprit Saint de Jésus Christ aussi bien qu'une nouvelle année ! Hélas ! tout s'enfuit dans le néant, le temps chasse le temps, et dans peu nous nous verrons à la mort. Demandez bien pour moi la grâce de bien mourir en me séparant de toutes choses. Je me remets à la Providence pour toutes mes affaires, n'attendant plus rien de personne. Dieu fera ses très aimables volontés ; mais ne vous affligez point de toutes ces sortes de choses ; marchez toujours dans les voies de la sainteté où Dieu vous appelle ; ne retardez pas un moment de vous rendre à ce que Dieu veut ; nous n'avons que cela à faire ; c'est votre ouvrage. Ne vous arrêtez pas en chemin, laissez les créatures pour vous abîmer dans le Créateur ; désoccupez-vous de tout ce qui peut détourner votre pensée du saint recueillement où vous aspirez ; ne remplissez pas votre esprit de ce qui le peut inquiéter, mais possédez votre âme en paix, sans précipitation, sans activité qui brouille au dedans et qui attire des ténèbres dans l'esprit ; accoutumez-vous à tenir toujours votre coeur dans une sainte liberté, ne le laissant captiver que de Dieu seul ; surtout, gardez-vous de l'empressement, ni de prendre facilement impression d'aucune chose qui puisse altérer la charité, que je vous recommande autant qu'il m'est possible.

Mille bonjours et à Dieu. Je prie la sacrée Mère de Dieu vous combler de toutes les bénédictions que vous avez besoin pour finir saintement cette année et commencer la nouvelle pour la consommer en son amour.

no 1579 C405

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218 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 219

A UNE DEMOISELLE SUR LA MORT DE MADAME DE GRAINVILLE [ MADAME DU BUC

2 décembre 1679

Je ne vous fais qu'un petit mot, ma très chère demoiselle, pour vous rendre un million de grâces du précieux présent de notre bienheureuse que vous m'avez envoyé. Je l'ai reçu comme venant du ciel avec profonds respects, je vous en ai une obligation infinie. Je ne sais si vous aurez eu la pensée de faire tirer un portrait ; si cela est, je vous en demande une copie ; j'y satisferai. Il faut vous dire que je n'ai jamais ressenti tant de tendresse et de respect pour aucune sainte âme que j'ai connue en ma vie que je fais pour cette sainte dame. Vous m'auriez fait une singulière grâce de me recommander à ses saintes prières, mais je n'ai pas été digne de son souvenir ni du vôtre. En cette occasion, je me fais justice, mais cela n'empêche pas que je n'aie versé bien des larmes. En lisant votre chère lettre, si imprégnée de la sainteté de cette belle âme que je ne puis avoir d'autres sentiments que de son bonheur et de la gloire qu'elle possède, je n'ai point de scrupule de l'invoquer en secret. Je ressens un amour pour elle qu'il ne m'a jamais été donné pour toutes les saintes âmes que j'ai connues et qui assurément sont en paradis. Je vous prie que l'on ait grand soin de ses écrits et que rien n'en soit perdu. Ayez la bonté de voir Madame sa fille, aux Carmélites (36), et de lui témoigner la part que je prends à sa juste douleur. Obtenez-moi un peu de part à ses saintes prières et de toute cette précieuse communauté.

Ne m'oubliez pas, très honorée et chère dame ; recommandez-moi au R.P. Timothée, et je vous prie d'avoir toujours un peu d'affection pour nos chères Soeurs. Et me croyez toute à vous, en Jésus et sa très sainte Mère ; voyez en quoi je puis vous être utile ; vous connaîtrez que je suis très sincèrement votre affectionnée servante.

no 1255 Crc

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET

2 décembre 1679

Il est vrai, j'ai été et suis très touchée de la mort de notre bonne madame de Grainville. Hélas ! que je serais heureuse de la suivre et que mon sort fût aussi fortuné que le sien, car je la crois au ciel !

(36) Introduites à Rouen par Jean de Quintanadoine, sieur de Brétigny, le 10 juin 1609. Elles demeurèrent rue des Camahiers, puis rue du Grand Maulévrier, pendant qu'on leur bâtissait un monastère achevé en 1623. L'église terminée en 1651 fut consacrée sous le vocable de l'Assomption de Notre-Dame. Jean de Quintanadoine, né à Rouen en 1555, y décéda le 8 juillet 1634. Il fut le premier à traduire en français les lettres de sainte Térèse. Cf. Amiot, Op. cit., t. 3, p. 424 et sq.

Ne vous occupez point, chère Enfant, de ma mort, mais demandez pour moi miséricorde. Ce que vous dites sera peut-être bien vrai, mais il ne se faut pas occuper de l'avenir : ce serait une grande imperfection. Espérons et nous abandonnons à Dieu. L'Institut perdra une grande pécheresse et Notre Seigneur remplira sa place d'une âme sainte. Au reste, l'histoire des Carmélites est très affligeante et m'oblige de bien faire ; priez Dieu pour elles. Voilà un terrible accident, Dieu nous en veuille bien préserver !

Une âme qui ne veut en tout et partout que la divine volonté ne s'attriste d'aucune chose. Nous vous exhortons à une profonde humilité et à une sainte joie au Saint Esprit ; établissez-vous le plus que vous pourrez dans l'esprit de sacrifice, d'hostie et d'anéantissement, comme étant le solide et véritable fondement de la vie intérieure, estimez les souffrances comme l'état divin où Jésus Christ a été toute sa vie. Heureuse l'âme qui ne cherche qu'à contenter son adorable Sauveur, en se laissant à lui comme la proie de sa justice et la victime de son amour ! Priez Dieu pour moi.

J'embrasse la chère Mère Sous-Prieure ; je lui recommande toujours le petit troupeau du Seigneur ; que rien ne lui manque afin que Dieu soit bien servi, en paix d'esprit et tranquille de coeur ; je m'en repose à son charitable soin. Je prie Notre Seigneur qu'il vous bénisse. J'embrasse tout le petit troupeau. Adieu.

n° 488 C405

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT I CHEURET)

6 décembre 1679

Pour votre intérieur, je vous conseille de vous appliquer fidèlement. Vous savez ce que vous avez promis à Notre Seigneur. Vous avez adresse pour tout ce que vous voudrez ; ne négligez point le principal qui est votre sanctification : c'est une chose effroyable d'en refuser les occasions. Souvenez-vous de l'Evangile, qui nous dit que si vous n'êtes petite comme un enfant, vous n'entrerez point au royaume des Cieux [ Mc. 10, 14-17 ]. Priez Dieu pour moi et ne prenez point d'excuse que j'ai des embarras ; j'aurai toujours assez de temps quand vous le voudrez, mais voyez si ce n'est point un esprit de libertinage qui vous fait dire que je suis trop occupée.

n° 2507 P104 bis

220 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 221

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

7 décembre 1679

Ma très chère Enfant,

Je suis dans une peine extrême d'apprendre que vous ne revenez point de votre rhume. Avez-vous envie d'y demeurer ? Je m'y oppose, très chère Enfant ; relevez votre courage. Il y a quelque chose en vous qui vous flétrit le coeur, et je crains que ce ne soit une vengeance du démon, pour vous être comportée fidèlement vers l'auguste mystère de l'autel. Au nom de Dieu, reprenez vigueur, et renouvelez votre foi. Je suis en esprit quasi toujours près de vous, mais vous n'avez que des pensées brunes. Je sais que vous souffrez, mais je sais aussi que mon Dieu vous aime et vous purifie par cette petite croix. Tâchez qu'elle vous serve de préparation pour ce saint temps. Je vous réveille de la part de votre divin Epoux au très Saint Sacrement, et de sa très sainte Mère, en attendant que je vous dise quelque chose de plus. Croyez-moi toute à vous, chère Enfant.

no 1469 P104 bis

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [DE BEAUVAIS]

Paris, 7 décembre 1679

Chère Enfant,

Je ne vous ai point fait de réponse, parce que je ne vous crois pas capable d'augmenter vos travaux : ils sont assez fatigants, portez toutes vos peines en esprit de pénitence, et cela vous sera plus avantageux que celles que vous désirez ; vous en pouvez faire quelques-unes au réfectoire ; mais, pour votre corps, soutenez-le comme vous pourrez, et du reste mettez-vous en repos et vivez en paix le plus qu'il vous sera possible, sans vous inquiéter d'aucune chose. Souvenez-vous seulement tous les jours que vous êtes victime, par l'état de votre profession et par rapport à Jésus Christ ; mourez tous les jours avec lui sur l'autel, par son immolation, et il vous fera vivre dans l'éternité de sa vie de gloire. Pour ce qui regarde votre intérieur, abandonnez-le tout à Jésus Christ, anéanti dans le sein virginal de sa très sainte Mère, c'est là que vous devez ce mois-ci l'adorer, sans sortir du sacré tabernacle, où ses divins mystères sont tous renfermés ; portez vos ténèbres, vos impuissances et tout le reste pour l'adorer dans son état de captivité et d'anéantissement ; souffrez tout ce que la Providence vous enverra et vous tenez toujours dans une humble soumission à ses pieds.

Je puis vous assurer que je reçois toutes vos lettres, mais quelquefois trois jours après leur date. Cela n'empêche pas que je ne les lise fort exactement, sachant bien que vous me mandez toutes choses et que vous me faites bien plaisir : continuez sans vous incommoder.

Celle-ci, que j'ai commencée le cinq, je la finis le sept, n'ayant pu trouver le temps de vous dire plusieurs choses que je crois utiles à votre perfection ; mais il faut que je prie l'auguste Mère de Dieu d'être votre divine Maîtresse et de vous apprendre à vous séparer de vous-même : c'est la grâce que je lui demanderai pour vous et pour moi à la grande fête de son Immaculée Conception. Hélas ! je voudrais bien la passer avec vous, mais Dieu ne le veut pas j'espère néanmoins n'être pas si longtemps sans vous voir ; continuez vos prières pour moi voilà ce que je vous puis dire. Mille bonjours et à vos chères Compagnes. Vous donnerez la ci-jointe à ma chère N. en mains propres.

A Dieu, chère Enfant, croyez-moi toujours toute à vous. Adieu.

no 1226 P132

A UNE SOEUR CONVERSE

[ SOEUR AYMÉE DE SAINT JOSEPH RONDET]

12 décembre 1679

Chère Aymée, mon Enfant, j'ai appris votre indisposition, dont je suis fort touchée ; je crois bien que c'est un défaut de faire les remèdes dont vous avez besoin, car vous avez un grand fond de bile, et qui vous fera souvent malade si vous ne prenez les précautions nécessaires. Il vous y faut assujettir par soumission à Dieu et à l'obéissance ; prenez donc courage et tâchez de vous guérir. Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne les grâces dont vous avez besoin pour achever dignement votre sacrifice (37). Nous ne pouvons retourner à Dieu que par la croix ; c'est elle qui nous conduit dans les voies de la grâce et qui nous ouvre les portes du paradis. Si vous pouviez lire vous-même mes lettres, je vous en dirais bien davantage, mais je ne le puis. 11 suffit donc que je vous assure que vous m'êtes très chère et que je ne vous oublie pas. Souvenez-vous aussi de moi devant Notre Seigneur. Votre petite nièce est toujours à l'Hospice ; n'en soyez pas en peine. Ne pensez qu'à aimer celui qui vous aime si tendrement que de naître dans une étable pour votre amour, et qui s'immole pour vous tirer dans son sacrifice. Vivez de cet esprit, très chère, et vous rendez fidèle à ses conduites toutes pleines de grâce pour votre sanctification. A Dieu, chère Aymée, je suis en son amour toute à vous.

(37) Elle décéda le 9 octobre 1718 !

222 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 223

Chère Ange [ Monique des Anges de Beauvais ], vous lirez ce mot à ma chère Aymée de Saint Joseph entre elle et vous. Je vous remercie du soin que vous avez de m'écrire toutes choses. Croyez-moi toute à vous. C'est en hâte ; je sors pour les affaires de l'Hospice qui retardent plus qu'il ne faudrait, mais il faut tout abandonner à Dieu.

ri° 666 P104 bis

A MADEMOISELLE D'AMBRAY

13 décembre 1679

J'apprends avec bien de la joie votre persévérance dans le dessein que la grâce a imprimé dans votre coeur. Si vous aviez pu abréger le temps de votre entrée, vous auriez évité beaucoup de combats (38). Mais, puisque vous êtes obligée d'attendre, il faut prier la sacrée Mère de Dieu de soutenir votre volonté et fortifier votre sainte résolution. L'enfer ne le peut souffrir, et c'est pourquoi le monde la combat, mais, ce qui me console, c'est que Jésus Christ au divin Sacrement de l'autel en triomphera, puisque c'est son amour qui vous presse si tendrement de vous immoler et de vous faire une des plus zelées victimes de sa gloire. Il faut donc pousser votre courage jusqu'à la glorieuse conclusion. De notre part, nous ferons faire des prières pour vous obtenir du ciel toutes les grâces que vous avez besoin pour être consommée un jour du pur amour de celui qui est sur l'autel, le feu divin qui doit embraser nos coeurs. Je suis en lui, très cordialement avec respect, Mademoiselle, votre très humble, très obéissante et fidèle servante.

n° 855 C405

agréable. Vous l'aurez peut-être appris de la chère Mère cellérière [ Anne du Saint Sacrement Loyseau ], que nous avons quatre petites filles céans attaquées de rougeole mêlée de petite vérole, qu'il y en a une que nous avons pensé enterrer hier, le saint jour de Noël, mais, aujourd'hui, elle paraît un peu moins mal, cependant toujours en péril d'une fluxion sur la poitrine, etc... Mais ce qui touche davantage c'est que selon l'apparence ce mal va se communiquer dans la communauté. Ma Soeur Catherine de Jésus (39) en est prise ; l'on craint que ma Soeur de Saint Maur (40) ne le soit aussi. Si cela avance, voilà un furieux tracas, car on n'a pas de lieu pour nous séparer. N'était l'obligation que j'ai de ne les point abandonner, je m'en irais avec vous, mes chères Enfants ; mais je n'ai garde de les quitter dans leur affliction, outre que j'espère que Notre Seigneur aura pitié de nous par vos saintes prières. Ne vous affligez pas de notre croix, mais priez le Seigneur qu'il s'en glorifie. Je crois que notre bonne Mère [ Bernardine Gromaire ] vous aura mandé la mort de la chère Mère Scholastique [ Gérard ], Sous-Prieure (41) de notre Maison de Rambervillers. Cette mort m'a fort touchée. Je la recommande bien à vos prières. Vous aurez vu Madame du Vaupan qui vous aura assurées de notre santé. Je suis bien, mais je crains bien que la chère Mère cellérière n'y demeure, car elle a tout le tracas et se tue pour me soulager. Priez bien Notre Seigneur qu'il me la conserve ; hélas ! que ferais-je sans elle, car elle fait tout. Je tâcherai de vous écrire ou le ferai faire ; tous les jours un petit mot pour vous tirer de peine. Croyez-moi toute à vous.

n° 2301 C405

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

1679

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN Vous avez bien raison de vous persuader que l'unique joie de votre âme est d'être fidèle à Dieu, mais où le serez-vous que [ sinon ] dans le combat de vos passions et inclinations naturelles qui s'opposent à votre sanctification ? Le démon, par la permission de Dieu, se met de la partie ; il vous jette dans une noire mélancolie, pour vous rendre incapable d'accomplir vos obligations. Le dégoût que vous en ressentez

26 décembre 1679 (39) Anne Rasle prit l'habit au monastère de la rue Cassette le 3 avril 1675 et fit profession le 4 mai 1676. En 1684 elle devint maîtresse du « séminaire » ou pensionnat de jeunes filles.

Notre silence de quelques jours vous peut bien faire de la peine, mes très chères Enfants, mais il faut vous dire que la Providence nous a fourni de petits embarras qui nous ont et donnent encore de la peine, quoique tout ce qui part de la main du Seigneur nous doit être très (40) Marie Magnan prit l'habit le 13 janvier 1674 et fit profession le 5 juillet 1675. Elle fut la neuvième professe converse du monastère de la rue Cassette.

(38) Elle n'entra au monastère que le lei janvier 1680. (41) Mère Scholastique de l'Assomption Gérard. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 51 - 54 et 229 ; Lettres Inédites, 1976, p. 244 - 325.

224 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 225

est bien un effet de sa malice ; mais si l'enfer vous attaque, Dieu, sa très sainte Mère et tous les saints sont pour vous. Recueillez votre foi et, quand il vous semblerait que l'enfer serait ouvert, ne désistez pas un moment de vous soutenir en foi. Vous ne combattrez pas seule :

Il est avec vous, pour triompher de ses ennemis ; allez, tête baissée, les affronter hardiment. Mais comment les terrasserez-vous ? Par une

profonde humilité, un saint mépris de vous-même et un appui sur l'infinie bonté de Dieu ; ne laissez pas de vous tenir près de lui. Quoique votre intérieur soit plus aride que cette montagne de Gelboé [ 2 S. 1,21 ], Dieu l'inondera de sa grâce au moment que vous n'y penserez pas ; et si vous n'avez pas plus de rosée, soyez, comme elle, immuable sous les influences de la grâce ; il faut que la vertu soit dans l'épreuve. Souvenez-vous de la conférence du Père Guilloré (42) ; elle vous est fort utile dans cette disposition pour faire un saint usage de votre pauvreté. Courage, mourons à la peine ; vous savez que le ciel souffre violence, et qu'il n'y a que les violents qui le ravissent. Je prie Notre Seigneur qu'il soit votre force.

n" 3008 P104 bis

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

1679

Gardez-vous bien, mon Enfant, de prendre l'extrême. J'ai bien cru que vous auriez des combats et de rudes atteintes, mais Notre Seigneur sera le maître, et, avec sa grâce, je vous aiderai et ne vous abandonnerai point si vous voulez être fidèle. Ne craignez pas de me dire tout ce que vous voudrez ; je vous jure et promets l'inviolable secret, je ne vous tromperai pas. Venez simplement et confidemment. Vos blessures sont mes blessures, vos péchés sont les miens ; je gémirai pour vous comme pour moi. Vous savez que je suis votre Mère et que vous êtes ma chère Fille ; croyez que je vous aime tendrement et que je suis votre sincère amie. Je vous cacherai dans mon coeur, je ferai prier Dieu pour vous ; vos intérêts éternels seront les miens, et je dirai à Notre Seigneur de tout mon coeur que je ne veux point aller en paradis sans vous. Soyez certaine qu'avec sa grâce je ne vous abandonnerai pas. Espérez en sa miséricorde et aux mérites de sa mort et de son sang. Il est de foi que, sitôt que le pécheur se repent de tout son coeur d'àvoir offensé son Dieu, il le reçoit à miséricorde et lui pardonne tous ses

(42) François Guilloré (25 décembre 1615-1684) jésuite français, né au Croisic, diocèse de Nantes. 11 a gouverné les maisons de Nantes et de Dieppe et a publié plusieurs ouvrages très appréciés. Il mourut à Paris le 29 juin 1684. D.T.C., fasc. X LV III, col. 1989.

péchés. Prenez donc courage, souffrez votre trouble et vos peines en pénitence, mais ouvrez votre coeur et ayez une entière confiance en nous, puisqu'en Jésus je suis toute à vous. Je tâcherai de vous voir aujourd'hui. Ne vous embarrassez pas, il suffit que vous connaissiez que vous êtes pécheresse, et que vous voudriez de bon coeur souffrir toutes les peines de l'enfer et n'avoir jamais offensé un si bon Dieu, qui est tout prêt à vous pardonner et oublier pour jamais vos péchés. Il veut les consommer dans son sang ; en un mot il veut vous sauver. Il faut retourner à Dieu comme à votre bon Père, il vous attend pour vous consommer en son amour.

n°432 P104 bis

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [ CHEURET

1679

Ce mot n'est que pour vous dire que votre colère est une colère de lion, et je prends la douceur d'un agneau pour vous [ dire ] que je ne suis pas tout-à-fait dure pour vous. J'ai compris votre peine sur la sainte Communion, mais vous n'y pouvez mettre aucun remède que par l'humiliation et la patience. Nous avons bien mérité d'être privées des douceurs de ce divin banquet. Il se faut faire justice : les délices de ce précieux festin ne sont goûtés que des coeurs purs. Il ne faut pas prendre la liberté de nous mettre au premier rang, mais les derniers et au-dessous de tous les conviés, afin que notre profonde humilité répare ce qui nous manque d'innocence et de sainteté. Connaissons-nous et nous tenons à notre place, qui est le néant ; faites toutes vos diligences pour bien communier et, après avoir reçu ce divin Sauveur, abîmez-vous profondément et vous y tenez tant qu'il lui plaira vous en faire sortir par quelqu'autre disposition. Il ne faut point tant de cérémonies ; il ne faut que la pureté du coeur pour bien communier, et l'humilité ; ayant cela, ne vous inquiétez pas du reste je vous en garantis : tout votre mal est que vous voulez être ce que Dieu ne veut pas ; si vous aviez été fidèle, il y a longtemps que vous seriez plus séparée de vous et plus anéantie en Jésus Christ. Je vous verrai pour vous persuader que je vous dis vrai et que vous devez marcher au néant, ou vous serez toujours malheureuse. Pensez-y sérieusement.

Vue de Rouen au début du XVII'. siècle gravée par Dancker Danckerts

,

44;V›.1:7'44.

no 115 P 104bis

226 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 227

A LA MÊME

1679

Je n'ai pas moins espéré de la bonté de Dieu sur vous, ma très chère Fille, que vous m'en faites paraître dans votre billet. J'ai toujours connu qu'il y avait un dessein de miséricorde formé dans le sein de Dieu sur vous, mais je gémissais toujours, ne voyant aucun jour pour que cette grâce fût reçue en vous et y produise l'effet qu'elle y doit faire. Il a donc été nécessaire que la main de Dieu me frappe pour toucher votre coeur et le rappeler de ses égarements. Oh ! que j'estimerais heureux le moment qui m'a renversée sous le poids de la justice divine ! S'il pouvait aider à votre retour vers Dieu ! Que très volontiers j'en recevrais mille fois davantage, si votre conversion en devenait plus solide ! Je m'offre pour cet effet à Notre Seigneur Jésus Christ, voulant souffrir avec vous et pour vous en son Esprit, pour obtenir une abondante miséricorde sur vous et que je puisse avoir la consolation de vous voir être toute à lui. Sincèrement, les promesses que vous en avez faites à Dieu me donnent de la joie, ne croyant pas que vous lui voulussiez manquer de fidélité. Les châtiments de sa justice en tomberaient sur vous et sur moi : ne vous y exposez pas, ma chère Enfant, car il ne faut pas jouer avec Dieu, mais, puisqu'il vous donne une résolution forte, soutenez-la par la fidélité, vous assurant que la suite vous en deviendra facile et agréable. Il n'y a que les premiers coups qui sont fâcheux, mais, quand vous avez rompu avec la nature et réduit la créature au-dessous pour faire triompher Notre Seigneur, il comble de grâces et les va toujours augmentant.

Je vous assure que je ne prierai point Dieu pour moi que je ne le prie pour vous, mais, mon Enfant, ne me trompez pas, car vous me feriez mourir de douleur ; mon coeur s'en crèverait. Après avoir ressenti une très grande et sensible joie de votre meilleure disposition, il ne pourrait soutenir ce revers, et, comme je crois que vous voulez être ferme et fidèle dans vos résolutions, je vous demande, pour ma satisfaction, une petite relation sincère de toutes vos pratiques, toutes les semaines, et de vos rechutes si vous en faites quelques-unes, mais sans dissimulation, parce que Dieu sait la passion que j'ai de votre perfection et que je donnerais mille vies pour l'établir solidement. Je me réjouirai de vous voir fidèle, et prierai Notre Seigneur qu'il vous augmente le secours de sa grâce pour vous vaincre et les créatures qui vous ont toujours engagée à mille misères, par complaisances, vanités et respect humain.

En persévérant à servir Dieu et en observant vos Constitutions, soyez persuadée que vous n'aurez jamais une meilleure amie que moi et que je serai, en Jésus et sa très Sainte Mère, toute à vous sans réserve dans le temps et dans l'éternité.

no 1032 N256 A LA MÊME

1679

Un coeur peu habitué de s'occuper de Dieu a sans doute bien de la peine à s'y appliquer, mais il ne faut pas que la difficulté vous rebute, car il faut surmonter la répugnance et aller à Dieu, malgré toutes les oppositions que la nature, l'amour-propre et le démon vous peuvent faire ; et comme votre esprit a de l'activité naturelle beaucoup, vous ferez bien de le retenir le plus que vous pourrez en la présence de Notre Seigneur, dans un respectueux silence qui doit tenir le fond de votre âme en adoration et dans une humilité profonde. Puisque vous êtes en la présence d'un Dieu infiniment saint, vous pouvez vous y tenir avec les anges et les bienheureux, quelquefois avec la sainte Vierge, vous unissant simplement à ses dispositions.

Or, si vous voulez réussir en cette oraison et y trouver la grâce qu'elle renferme, il faut tenir votre coeur dans un sincère dégagement et bannir les misérables respects humains. Soyez sans considération des créatures, quand il s'agit de conserver votre coeur dans la pureté et de contenter un Dieu que vous avez tant négligé. Si une ancienne vous dit quelque chose qui blesse la charité, changez adroitement le discours ; vous avez assez d'esprit pour faire cela si vous voulez. Je suis persuadée que tout ce que vous voudrez faire, vous avez la capacité d'y réussir. Ayez plus d'amour et de respect pour Dieu que pour la créature ; ne craignez pas de faire ce qui vous paraît à son égard de mauvaise grâce ; rompez et brisez sur toutes ces petites raisons humaines ; autrement, vous ne deviendrez jamais spirituelle. Souvenez-vous des promesses que vous avez faites à Notre Seigneur. Ne vous en démentez pas : il peut renvoyer ce qui vous a obligé à les faire. Il faut être inexorable à votre amour-propre et à ce penchant misérable que vous avez pour les créatures. Si vous ne faites un effort pour rompre, vous vous y trouverez toute votre vie engagée et, même à la mort, vous y serez embarrassée, si vous ne vous en défaites de bonne heure. Souvenez-vous que les créatures ont été une source de malheur pour votre âme et qu'elles vous ont fait un tort infini. Au nom de Dieu, prenez-y garde.

Depuis ce billet écrit, j'ai vu le vôtre dernier. Vous pouvez continuer de la sorte au moins tous les 14 jours, pour tenir votre esprit en suggestion. Il me semble que, pour peu que vous tâchiez de bien faire, que Notre Seigneur vous aidera puissamment de sa grâce. Il vous a tant donné selon la nature. Ce n'est point pour en tirer de la vanité, mais c'est pour le mieux servir et vous élever à lui au-dessus de toutes choses, faisant usage pour lui de tous les talents naturels qu'il vous a donnés, servant pour son amour la sainte religion. Vous savez que vous n'êtes plus à vous-même et que vous ne pouvez plus disposer ni de votre

228 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 229

corps ni de votre volonté. Commencez d'être vraie religieuse, en vous désappropriant de tout vous-même pour devenir une enfant entre les bras de l'obéissance ; mais, pour y réussir, sacrifiez le raisonnement de votre esprit, qui vous y fera un grand obstacle, et croyez que, quand vous serez fidèle à Dieu et que vous serez comme il vous désire, que j'en serai comblée de joie. Faites donc votre oraison simplement et nous en rendez un compte très exact. Je suis bien aise de voir si vous vous y prenez comme il faut afin de redresser ce qui manquerait ; servez-vous d'oraisons jaculatoires ou petites aspirations, pour faciliter l'entrée et vous y remettre quand votre esprit tombe dans l'égarement. Vous savez que je suis à vous en Jésus.

n" 2857 C405

A UNE RELIGIEUSE POUR L'EXHORTER A VIVRE DANS L'ESPRIT DE FOI

1679

Il est certain, et vous le devez croire, que, de toute éternité, Dieu vous a destinée pour être sainte, si vous n'y voulez point mettre d'obstacles ; qu'il vous a retirée du monde pour cet effet, et que toutes ses conduites sur vous ne sont que des preuves de ses miséricordes. Il est donc de foi qu'il vous a mise dans l'état où vous êtes par son pur amour et par le dessein qu'il a de vous sauver.

Il est de foi qu'il vous a engagée sous les lois de la sainte religion, et que sa grâce est répandue pour vous dans toutes vos obligations. Il est de foi qu'il veut que vous agissiez en tout dans la vue et en l'amour et respect de sa divine volonté.

Il est de foi qu'il veut que vous soyez soumise à toutes ses conduites. Il est de foi qu'il veut que vous le serviez par la même foi au-dessus de vos sens.

Il est de foi que sa grâce vous accompagne partout, si vous voulez la recevoir. Il est de foi que toutes vos misères ne vous empêcheront point de faire en toutes choses la divine volonté, si vous voulez être fidèle à la regarder et la suivre.

Enfin, pourquoi Dieu vous a-t-il voulu dans la sainte religion par son pur amour, vous ayant choisie de toute éternité sans qu'il ait besoin de vous ? Pour être toujours avec lui, pour vous combler de ses miséricordes, pour vous garrotter par une sainte contrainte à vous sanctifier. Il est donc de foi qu'il vous a aimée, qu'il vous a voulue, qu'il vous a choisie, qu'il vous a appelée et qu'il vous a prédestinée, si vous n'êtes assez misérable pour vous arracher de son divin Coeur. Car il est de foi qu'il vous porte dans ce divin sanctuaire et dans l'adorable fournaise de son saint amour, et qu'il veut que vous en soyez consommée.

Il faut, mon Enfant, que vous croyiez si fortement que Dieu vous a voulu de toute éternité dans le saint esclavage où vous êtes, que vous n'en souffriez jamais le moindre doute et, si vous êtes ferme en ce point, vous trouverez des grâces pour soutenir les peines et les tentations qui vous seront suscitées par le monde, la chair et le démon.

n° 474 Cr C

A UNE DEMOISELLE [ MARIE MADELEINE D'AMBRAY]

ENTRÉE LE 1er DE L'AN POUR ÊTRE RELIGIEUSE

Ce 2eme de l'an 1680

Je reçus hier, Mademoiselle, les chères vôtres, qui m'assurent de votre entrée dans la petite solitude du très Saint Sacrement. Je prie Notre Seigneur et sa très sainte Mère la vouloir combler de toutes les bénédictions que je vous désire, et surtout d'une sainte persévérance. C'est la grâce qu'il faut toujours demander, comme un don du ciel que nous ne pouvons mériter. Et, comme votre dessein est très considérable pour la gloire de Dieu et votre sanctification, vous ne devez pas douter qu'il ne soit combattu du monde et de l'enfer. Mais vous ne devez rien craindre ; si votre intention ne regarde que Jésus Christ immolé sur l'autel, il saura bien vous soutenir. Attachez-vous au poteau avec lui et vous faites sa victime, comme il s'est fait la vôtre. Ne vivez plus que pour lui, puisqu'il est dans l'hostie pour vous faire vivre de sa vie. Oh ! que vous serez heureuse, si une fois vous pouvez vous dégager de tout pour être uniquement à lui ! Je tâcherai d'avancer mon retour à Rouen, pour avoir l'honneur et la consolation de vous embrasser et vous rendre mes petits services. Si Notre Seigneur m'en rendait digne, j'aurais une singulière joie s'il voulait me faire la grâce de vous présenter au sacrifice et de vous revêtir de l'habit des victimes (43). Je vous demanderais volontiers, ma très chère Demoiselle, si vous croyez être longtemps sans le recevoir, afin que, si vous voulez m'honorer de cette grâce, je puisse prendre mes mesures pour me rendre, dans le temps que vous me marquerez, présente à votre immolation. Cependant, je ne cesserai d'élever les mains au ciel pour vous attirer toutes les grâces que vous avez besoin pour être, un jour, une parfaite victime consommée par les flammes du pur amour de Jésus Christ. Je suis, en lui et en sa très sainte Mère, votre très acquise et très fidèle servante.

no 1370 C405

(43) Elle reçut l'habit le 7 avril 1680.

FONDATION DE ROUEN

A LA NIÈRF MARIE DF SAINI \\II t t 1

,tri' ler 1(81)

11 est vrai, très chère Fille, que, si les hontes de Dieu n*etaient infinies, nous aurions sujet de douter si la divine patience ne Ne rebuterait point de nos continuelles faiblesses dans la course de notre pèlerinage ; mais il ne faut pas seulement que nous admettions le moindre doute. Il est notre Père et nous sommes ses enfants ; allons à lui avec une humble confiance ; il ne nous confondra point. Notre experience nous fait avouer notre indigence et notre pauvreté, mais Justes s'est fait pauvre et indigent pour nous soulager et relever notre courtge ; ne le perdons pas par la vue de tant de misères et e recheiches si fréquentes dans nos imperfections. Plus nous sentons de taihk•sses, plus nous devons aller à ce dis in Sauveur et nous collei à ses pied\ adorables, pour recevoir la force dont nous ;wons besoin, Je ne crois pas que nous puissions mieux faire que de nous tenir près de lut, quand nient(..•

il nous semblerait qu'il nous chasse de sa pi esence, comme a^

horreur de nos infidélites. Il faut lui dire humblement conune saint Pierre • Et où irions-nous, Seigneur, vint.% tit'e: les paroles de hi vie éternelle • Jn. 6. 68 1. Vous nous natterez comme il vous plaira,

mais nous ne sortirons jamais de notre abandon a vos ables

conduites ; nous sommes à vous, et votre œuvre y est de 'Heine , Volis la soutiendrez ou vous l'anéantirez, comme il sera de votre gloire. Si nous ne vivons que pour vous, nous y mou, r ons de [lierne.

Pour moi. je crois que le retardement de son (cuva. est plus pour nous anéantir que pour autre chose. I 'rune meurt datts nulle petites occasions ; imperceptiblement, sans s'en apercevoir , elle prend vie. Il n'appartient qu'à Dieu de pénétrer le fond et d'appliquei dem remèdes pour le purifier et, sans qu'il semble qu'il y touche, Il pousse le glaive jusque dans le centre. Oh ! si nous savions toujout s mourir, en demeurant immobile sous sa divine main, il nous ferait de véritables victimes, nous façonnant à sa mode et nous rendant dignes de ses plaisir s ! Mon Dieu, pourquoi -voulons-nous autre chose, et quand sera-ce que nous aurons le courage de tout sacrifier pour le posséder lui seul ? Nous ne saurons jamais ce que c'est de la vraie vie intél seule que nous ne soyons dépouillées de tout l'humain, parce que Dieu ne peut confier les richesses de sa grâce qu'à un cœur parfaitement dégagé de tout. Oh ! que vous êtes heureuse, si vous le concevez ou si vous le voulez être, car il y a des âmes qui peuvent devenir toutes divines par la sacrée union à Jésus Christ, mais qui s'amusent comme les petits enfants à bâtir des châteaux de cartes, que le plus petit souille de vent renverse par terre.! Marchons dans le solide ; point d'amusement pour contenter nos sens ni notre raison humaine. Allons toujours sans nous arrêter un moment. Il faut suivre ce divin Sauveur : il nous

232 " CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 233

y invite, ne regardons ni à droite ni à gauche, mais suivons tout droit notre sentier et nous aurons toujours la vue de notre adorable objet, qui animera notre courage et enflammera notre coeur d'une ardeur toute sainte.

Voilà vos étrennes : il s'est donné à vous avec un amour infini. Recevons-le de sorte que nous ne perdions plus sa présence, n'ayant jamais plus d'autres motifs, en quelque état que nous soyons, ne faisant cas que de lui seul, demeurant sans nous troubler dans notre cher abandon.

Je n'espérais point vous tant écrire, car je ne puis qu'avec peine attraper quelque moment. Je serais touchée de la sortie, ou plutôt de l'accident de cette bonne demoiselle, sortie, si je n'envisageais les volontés de Dieu. Il faut conserver en tous les événements un esprit de soumission et d'une sainte indifférence, pour n'altérer jamais la paix intérieure, qui doit être inébranlable en nous. Je ne laisse pas de vous plaindre et de cherCher toujours quelque voix pour vous soulager. Je prie Notre Seigneur qu'il vous soutienne et toute la chère petite troupe, que je salue d'une cordialité très grande et à laquelle je souhaite une année toute pleine de bénédictions.

Je ne pourrai écrire aujourd'hui à vos chères Compagnes comme je le prétendais ; elles n'en seront pas contentes, mais je vous assure que je désire les contenter et leur marquer avec quel coeur je suis toute à elles et à vous, en Jésus et sa très sainte Mère.

Ayez bien soin de la chère Mère Sous-Prieure et de la faire reposer. Je la plains d'avoir mal aux dents : c'est un mal bien crucifiant. Je prie Notre Seigneur qu'il la soulage et qu'il bénisse l'entrée de Mademoiselle [ d'Ambray ], lui donnant la grâce d'y persévérer. Je crains toujours les suites, mais il faut se tenir dans notre saint abandon.

n° 495 ces

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

15 février 1680

Les chères vôtres du 10 courant m'ont consolée, voyant la lumière que la grâce répand dans votre esprit, et me fait espérer qu'elle sera toujours victorieuse de tout vous-même pour être uniquement toute remise en Jésus Christ. Courage ! Allez toujours à la mort par le sacrifice continuel : c'est le chemin abrégé pour parvenir bientôt à votre fin bienheureuse. Ce petit mot, chère Enfant, c'est pour me réjouir avec vous de toutes les grâces dont Notre Seigneur vous a comblée dans la revue que vous avez faites au Révérend Père [ Chenois 1. Il faut avouer que c'est un saint homme et qui a bien de la grâce et de l'onction ; vous auriez peine d'en trouver ici un pareil ; tâchez de vous en servir pendant que la Providence le laisse en vos quartiers. Je suis bien aise que ma Soeur N. en ait fait une aussi et qu'elle en soit, comme vous, bien consolée. Vous voilà toute renouvelée dans une sainte ferveur, et d'être plus fidèle que jamais à rendre tout ce que vous devez à Jésus Christ et à devenir une vraie et sincère victime, je veux dire par effet et non seulement de nom. Chère Enfant, c'est votre principale obligation, et lorsque nous accomplirons saintement nos promesses, Dieu nous comblera de toutes sortes de bénédictions ; il achèvera son oeuvre à sa très grande gloire. Il me semble qu'il demande des âmes séraphiques ; priez le Saint Esprit d'en remplir les maisons de l'Institut. 0 mon Dieu ! Quel plaisir de voir une sainte troupe de victimes qui sont présentées à Jésus Christ, qui l'adorent en esprit et en vérité, qui ne vivent plus que de sa sainte vie, qu'elles reçoivent par l'adorable manducation du divin Sacrement ! Plût-il à Dieu que toutes les Filles de ce divin mystère fussent animées de son esprit ! Il faut, chère Enfant, lui demander incessamment cette grâce, afin qu'il en soit lui-même glorifié et que notre Institut lui donne l'honneur et la complaisance qu'il en doit tirer. Je voudrais être remplie de son divin esprit, et aller par toutes les Maisons allumer ce zèle. Hélas ! Je suis trop pécheresse ; Notre Seigneur réserve cette grâce à une autre qui en usera plus dignement que moi.

L'on m'a dit que je n'avais plus que deux choses à faire, et qu'après la main toute puissante de Dieu me retirerait de ce monde. Je ne sais ce que c'est ; je me laisse à ses adorables volontés. Demandez-lui pour moi miséricorde ; voilà mon très grand besoin, et je le prierai de tout mon coeur qu'il vous donne une grâce de force pour vous tirer de vous-même et vous faire vivre de Jésus Christ par esprit de sacrifice perpétuel : c'est la vie de la victime toujours offerte, toujours immolée, toujours égorgée et toujours attendant sa consommation en Dieu par son feu divin. A Dieu, chère Enfant ; croyez-moi en Jésus toute à vous.

n° 2046 N256

A MONSIEUR HENRY D 'AMBRAY

ler mars 1680

Puisqu'il a plu à Dieu donner à Mademoiselle votre fille une vocation singulière pour se consacrer à Jésus Christ dans notre Institut, je puis vous assurer que je la reçois de tout mon coeur et que je ferai tout mon possible pour me donner l'honneur et la consolation d'aller la présenter à Notre Seigneur au jour qu'elle a choisi pour son immolation,

234 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 235

espérant que la grâce la disposera pour porter dignement la qualité d'épouse et de victime du Fils de Dieu, où elle veut s'engager pour son amour si généreusement. J'en fais le sujet de ma joie, sans toutefois être insensible à la juste douleur que ce sacrifice vous fait ressentir, comme un bon père qui aime tendrement sa chère enfant (44). Mais j'espère que l'infinie bonté de Dieu adoucira l'amertume de votre coeur et qu'il vous comblera de tant de grâces et de bénédictions qu'elles vous tiendront lieu de récompense du présent que vous lui faites en cette illustre portion de vous-même,que vous lui sacrifiez si tendrement. Vous ne pouvez, Monsieur, lui rien donner de plus agréable ni plus digne de l'amour que vous lui devez.

Je ne doute point qu'il ne sanctifie cette aimable victime et qu'il ne vous donne une force toute divine pour achever cette immolation. Ce sont les désirs de celle qui est, avec profond respect en Notre Seigneur, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante en Jésus et sa très sainte Mère.

n° 2555 C405

A MADEMOISELLE D'AMBRAY

2 mars 1680

C'est donc à présent, très chérie du ciel, qui vous a choisie pour être l'épouse et la victime de Jésus Christ, que je dois me réjouir de la grâce que son infinie bonté vous présente et à laquelle vous voulez de tout votre coeur correspondre généreusement. C'est aussi, dès ce moment, que je prends la liberté de vous appeler notre très chère et très aimable Enfant, puisque vous commencez d'être victime par l'immolation que vous lui voulez faire de tout vous-même au jour que vous en prendrez le saint habit. Je sais bien que vous êtes toute délibérée et que les cËoses les plus opposées à la nature ne vous rebutent point. Vous avez même fait quelqu'expérience des austérités de la Règle, mais voulez-vous bien que je vous supplie de prendre bien à coeur celles de l'esprit, qui sont la simplicité, l'obéissance et une vraie humilité, pour remplir dignement les desseins de Dieu sur votre vocation. Il y a beaucoup d'autres pratiques intérieures, mais vous les trouverez quasi toutes renfermées en celles-ci et, comme vous êtes appelée à la sainteté, l'esprit de Dieu vous en découvrira les sentiers, si vous lui êtes fidèle.

(44) Henry d'Ambray, Seigneur de Saint-Honoré, des Cent- Acres, du grand et petit Théroude, etc..., conseiller au Parlement de Normandie de 1658 à 1674. De son mariage en juin 1659 avec Marie de la Place de Fumechon (décédée en 1678), il eut un fils, Jean-Marie, et une fille, Marie-Madeleine (Soeur Marie-Madeleine Scholastique de Jésus).

La soeur d'Henry d'Ambray, Cécile, épousa en secondes noces Adrien Poërier, sieur d'Amfreville, à Sainte-Croix-Saint-Ouen, le 22 janvier 1657. Elle décéda le 7 avril 1701. Adrien Poèrier d'Amfreville fut Président au Parlement de Rouen en 1658, il mourut en 1706.

Jean-Marie, fils de Henry d'Ambray, Président au Parlement de Rouen en 1698, épousa en 1692 Marie-Madeleine Maignart de Bernières. Cf. de Frondeville, op. cit., les Présidents au Parlement de Normandie, t. I, p. 287, et les Conseillers, t. IV, p. 322.

Animez-vous d'un saint zèle de votre perfection, ou plutôt d'un intime désir de contenter Dieu en toutes choses, prenant à tâche de ne jamais suivre les inclinations de la nature. Rien ne vous sera difficile, si vous êtes bien persuadée que vous vous devez toute à Dieu et que vous vous faîtes la victime de son amour par justice, puisqu'il a été la vôtre par sa charité divine, donnant sa vie pour sanctifier la vôtre. N'ayez point de plus grande ambition que de vous consommer pour lui, comme il s'est lui-même consommé pour vous sur le calvaire et qu'il s'immole encore tous les jours pour vous sur l'autel. Je le prie vous embraser de son feu divin et qu'il vous donne la grâce de persévérer. Je ferai mon possible pour avoir l'honneur de vous revêtir de l'habit d'une victime qui ne doit plus vivre que dans la mort. J'espère qu'en même temps Notre Seigneur Jésus Christ vous revêtira de tout lui-même et que vous demeurerez toute abîmée en lui. C'est le souhait de celle qui est, avec tendresse et respect, votre très fidèle et très acquise servante.

n° 183 C405

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [CHEURET]

11 mars 1680

Je ne sais, ma très chère Fille, qui a fait des plaintes de vous à Monsieur votre père. Je vous assure que je suis à lui ouvrir la bouche de quoi que ce soit [ sic ], et n'ai entendu personne du lieu où vous êtes qui en ait formé une seule. Je suis fâchée que Monsieur votre père reçoive ce déplaisir, mais je puis vous assurer qu'il ne vient pas de moi. Je n'aime pas d'affliger personne, outre que j'ai toujours cru que vous vouliez être sincèrement toute à Dieu de la bonne manière. Je vous le conseille plus que jamais pour votre repos intérieur et votre propre satisfaction et consolation, qui ne peut être solide qu'en Dieu et dans la fidélité qu'on lui doit. Travaillez-y, très chère, de la bonne sorte. Je suis bien aise de voir que vous recevez bien ces petites rencontres d'humiliation, mais je suis touchée que Monsieur votre père en soit affligé. Nous tâcherons de le voir avant notre départ. Je ne sais si je pourrai lui promettre de vous ramener, n'y ayant point encore de professes de la maison de Rouen, outre que le choeur a besoin de vous. Il faut qu'il se donne un peu de patience.

Votre petite soeur est encore céans ; je ne sais ce que la divine Providence en fera ; il faut prier Dieu pour elle. Tâchez de remettre tout en lui et y soyez toute abandonnée. Vous faites bien de vous étudier à n'avoir point de volonté, c'est le moyen de vous rendre partout heureuse. J'espère vous voir bientôt si Notre Seigneur ne ménage quelque opposition que je ne prévois pas. Priez-le, très chère, qu'il me fasse faire sa très sainte Volonté. Je suis en son amour toute à vous.

no 1175 N256

236 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 237

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

11 mars 1680

Ne doutez pas, ma très chère Fille, que vous ne me fassiez un sensible plaisir de m'écrire comme vous faites. Je vous prie de continuer autant que vous le pourrez sans vous incommoder, quoique je ne puisse pas avoir la consolation de vous répondre exactement comme je voudrais. Vous êtes toujours assurée que je reçois vos chères lettres et que je m'en tiens bien obligée à votre fidélité pour Dieu, pour la Religion et pour moi. C'est pourquoi ne vous repentez pas de m'avoir écrit, car vous auriez fait un grand péché de ne m'avoir pas fait savoir exactement toutes choses, et Notre Seigneur vous en aurait punie, car vous lui devez cette fidélité, puisque je tiens sa place, quoique très indigne. Vous pouvez vous fier à moi ; je ne vous ai jamais manqué de secret ni de fidélité, et je puis vous assurer que tout ce qu'on me confie est, par la grâce de Dieu, sans conséquences. C'est pourquoi vous et vos chères Soeurs y peuvent prendre confiance.

Je sais bien votre ardeur pour mon retour ; ne doutez pas que je n'y fasse mon possible, car il faut achever l'oeuvre. J'attends que la divine Providence m'ait mise en état. L'on me fait espérer que bientôt je pourrai toucher quelque chose de ce que j'ai besoin pour partir. Recommandez le tout à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère. Le retardement m'est dur, mais il faut, malgré mon zèle, que j'attende les moments de Dieu. La Providence me fait languir ; il faut l'adorer ; elle vous crucifie toutes aussi. Ne vous fâchez pas de n'avoir pas de mes lettres autant que je voudrais. Dieu sait mon tracas, mais il sait aussi que mon coeur est toujours avec vous. Tâchez, quand vous avez quelque chose à dire à N. ; que ce soit quand elle sera seule ou du moins éloignée des novices, car il est fâcheux qu'elles voient la moindre émotion dans la conduite. Or les novices voient plus clair que les professes, parce que le démon leur ouvre les yeux et les oreilles pour les exciter à la tentation, et, pour vous, chère Enfant, faites votre possible pour augmenter en fidélité.

Je ne vous donne point de pénitences corporelles, mais, au nom de Dieu, soyez petite, humble et patiente ; prenez bien garde que le tracas ne vous détourne de la fidélité. Il la faut avoir partout et en tout. C'est toujours le même Dieu et vous êtes également sa victime et obligée indispensablement à vous sanctifier. Ménagez bien ses grâces dans les occasions ; la vertu n'est vertu que dans la peine et le travail de la mortification ; apprenons à bien mourir dans ce saint temps de mort. Pour moi, il me semble que je n'ai plus que des moments, mais, mon Dieu ! je n'en suis pas plus fidèle et c'est ma douleur. Adieu, croyez-moi toute à vous.

no 2223 N256 A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

2 avril 1680

Je réponds, très chère, à deux de vos lettres du 29 et du 30 du mois passé, sur lesquelles je vous dirai que l'espérance de partir de jour en jour me faisait penser que j'aurais la chère consolation de vous entretenir et répondre sur toutes choses. Non, non, je ne vous ai point abandonnée, et mon Dieu sait que je suis en esprit avec vous, quoique cela ne vous puisse servir de rien, mais je satisfais mon devoir et mon inclination, parce que je vous aime tendrement, et que ce m'est une sensible douleur de n'être pas près de vous, pour vous donner des marques de la sincère affection que Notre Seigneur m'a donnée pour vous, et par reconnaissance du zèle et de la peine que vous prenez pour la gloire de notre adorable sacrement, qui récompensera bien dans le ciel toutes fatigues que vous souffrez pour son amour sur la terre. Continuez et prenez courage : vous ne faites pas un pas qui ne soit compté.

Vous faites bien, chère Enfant, de prendre toutes choses dans l'ordre de la divine Providence, et, quoique selon l'humain vous ayez sujet de murmurer contre moi, ne faites pas cette imperfection. Dieu sait et voit mon coeur et les obstacles qu'il met à mon chemin. Vous immolez, je l'avoue, et je sacrifie aussi, mais plût-il à mon Dieu que je puisse tirer votre peine dans mon coeur, et que vous n'en ressentiez aucune, car je souffre beaucoup plus de vos souffrances que des miennes, qui me sont dues par une juste justice, et que j'accepte par soumission à ses adorables conduites. Ne jetez feu et flamme que sur mes indignités, qui sont cause de tout ce qui vous crucifie ; j'espère que Notre Seigneur y pourvoira. Ne tombez point dans le découragement, mais, puisque vous êtes victime, mourez généreusement à tout ce qui n'est pas Dieu.

Vous dites bien vrai que le grand moyen est l'abandon et le délaissement de tout vous-même à Dieu. Vous avez trouvé la clef du secret ouvert ; entrez-y, très chère, et nourrissez votre âme de ces belles et précieuses vérités. Quoiqu'elles soient un peu bien amères et difficiles à digérer, le feu de l'amour divin est seul capable d'en faire la digestion. Demeurez bien dans ce cher abandon, et vous gagnerez infiniment quand vous aurez tout perdu. Continuez votre paix sans crainte d'illusion : il n'y en peut avoir en s'immolant de la sorte pour faire régner Dieu en vous. Marchez donc tandis que vous avez la lumière et que les occasions de sacrifice sont continuelles ; ayez confiance en la bonté de celui qui vous a mise dans cette conduite, et le courage ne vous manquera pas ; vous le recevrez de sa pure grâce avec un peu de fidélité ; tâchez toujours de vous simplifier et de n'admettre en vous aucun raisonnement, parce que, si vous l'écoutez, il vous mènera dans un abîme dont vous aurez peine à revenir.

238 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 239

Le retardement de l'exposition d'une sainte hostie consacrée ne fait pas un grand mal ; ce n'était pas un jeudi. Il n'est pas possible de se ressouvenir si exactement de toutes choses ayant tant de diversités de tracas ; ne vous en affligez pas, puisque Notre Seigneur n'y a pas été offensé. Enfin, chère Enfant, voilà la Mère N. partie ; je prie Dieu la conduire heureusement. Je suis demeurée par raison, pour vous aller trouver sitôt que M"e N. aura pris l'habit et que nos chères Mères de l'Hospice seront dans leur maison (45) ; je serai après cela en état d'être quelques mois avec vous. Hélas ! je sais bien que votre bon coeur ne diminue rien de ses tendresses pour une méchante Mère. Je les reconnais avec un réciproque de coeur qui souffre de ne vous les aller pas témoigner ; mais, courage, ce n'est qu'un peu de retardement, qui rendra la possession de plus longue durée. Sacrifiez encore un peu. Je ressens bien votre peine et ce que vous donnez à Dieu, mais votre éternité en sera couronnée. Le souvenir que vous êtes victime vous donnera' de la force pour soutenir tout ce qui peut perfectionner votre sacrifice ; et votre plaisir au milieu de votre mort, c'est que vous donnerez vie à Dieu en vous : c'est sa gloire et le triomphe de son amour.

Au reste, ne vous persuadez pas que je veuille me décharger de vous et vous abandonner à qui que ce soit qu'à Dieu seul, de qui j'attends pour vous toutes grâces et bénédiction. A Dieu, chère Enfant ; malgré la tentation, croyez-moi toute à vous, en Jésus et sa très sainte Mère. J'embrasse la chère N. ; dites-lui que je l'aime tendrement.

n" 1383 P104 bis

A LA SOEUR MARIE MADELEINE SCHOLASTIQUE DE JÉSUS [ D'AMBRAY

10 avril 1680

Bien que je n'aie pas été digne, chère Enfant, de vous revêtir du saint habit des victimes du Saint Sacrement [ le 7 avril ], je n'ai pas laissé d'y être présente en esprit et de vous présenter à Notre Seigneur, ayant fait communier pour vous toute notre Communauté pour obtenir les grâces qui vous sont nécessaires, et surtout la sainte persévérance, et que votre sacrifice soit couronné dans la gloire. C'est ce que vous devez espérer, si vous y êtes fidèle.

Jusques à présent, votre générosité pour Dieu a été grande ; elle vous a fait triompher du monde pour vous rendre la victime de Jésus Christ. 0 heureuse qualité ! Si vous l'avez bien connue, je ne m'étonne pas du choix que vous en avez fait, et de l'avoir préférée à tout ce que le monde vous pourrait présenter de plus grand, si toutefois il peut donner de véritable grandeur. La lumière de la foi vous fera bientôt voir que

(45) Les religieuses ont quitté « l'Hospice » pour entrer dans une autre maison de louage, rue Saint-Marc, près de la porte Richelieu. En la même année 1680, elles obtenaient des lettres patentes du roi leur permettant de s'établir définitivement à Paris. Ce n'est qu'en 1684 qu'elles achetèrent l'hôtel de Bouillon. rue Neuve Saint-Louis, au Marais.

ce qu'il promet n'est qu'en peinture, et ce qu'il donne n'est que vanité, amertume et affliction d'esprit, dit la Sagesse, et par conséquent pure illusion. Je ne puis assez admirer la puissance de la grâce qui vous en a tirée, mais c'est un pur effet de l'infinie bonté de Dieu, qui choisit des victimes pour être immolées à son divin Fils, comme il s'est immolé soi-même à la gloire de son Père. C'est pour cela qu'il vous a conduite dans la solitude. Votre année de noviciat doit être une continuelle préparation pour consommer saintement le sacrifice de votre profession. Je vous conseille, très chère Enfant, de commencer vigoureusement à vous surmonter vous-même ; séparez-vous de bonne heure des tendresses de la nature, qui vous trahit trop souvent par un trop grand sensible sur vous-même. Commencez de vous traiter comme une victime qui a reçu la sentence de mort et qui en porte son arrêt partout. Votre devise ordinaire doit être : « Je n'ai plus de droit sur moi, ma vie est une mort continuelle et ma mort est une vie divine en Jésus Christ ».

Voilà, chère Enfant, ce que le temps me permet de vous dire, et de vous assurer qu'on ne peut être avec plus de tendresse et de sincérité toute à vous que votre très humble et très acquise servante.

n° 69 C405

[ A LA MÈRE ANNE DU SAINT SACREMENT LOYSEAU 1

29 avril 1680

Ce ne sera qu'un mot sur les chères vôtres d'hier au soir en date du 23. Il est vrai, très chère Mère, que nous ne sommes [ pas ] plus avancées qu'au premier jour de votre arrivée [ août 1677 ], mais apparemment Dieu le veut ainsi, et je ne sais quels sont ses desseins. Il faut toujours envisager dans les événements les ordres de la divine Providence, puisque la foi nous apprend que rien n'arrive que par sa dispensation. Si l'oeuvre était humaine, il faudrait s'en affliger, mais, étant de Dieu, il faut agréer les conduites qu'il lui plaît tenir sur elle et nous anéantir en même temps. La nature ne prendrait pas trop de plaisir à ces sortes de conduites si on la consultait, mais, comme c'est une bête qui n'a que des sentiments d'amour-propre, il la faut traiter comme elle le mérite, sans lui faire l'honneur d'écouter un moment ses plaintes ou ses raisonnements. Un coeur moins rempli de foi et de soumission aux volontés divines se rebuterait facilement de tout, mais le vôtre, très chère Mère, est si bien façonné à ses adorables conduites que vous les regardez sans vous effrayer, attendant en paix les moments de sa Providence, qui sera toutes choses dans le temps, après qu'elle aura détruit mon orgueil et la propre vie que je pourrais bien prendre dans son oeuvre, si elle avançait selon ces mouvements de l'esprit humain.

240 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 241

Ne laissez pas, très chère Mère, d'entendre le prix du [ château de Mathan ] ; et si l'on n'y peut, l'on s'arrêtera à N., qui sera toujours notre petit réduit, car, en matière de cette affaire, nous ne faisons rien moins que ce que nous voudrions. Il nous faut marcher comme l'on veut et non comme nous le souhaiterions. Allons donc à petit pas, puisque le Seigneur le veut ; j'espère qu'il nous conduira imperceptiblement dans ses volontés ; telles qu'elles soient je les accepte. A Dieu, très chère Mère, je m'en vais tâcher de faire la sainte Communion. Je suis toute à vous en celui qui se donne par un amour infini à toutes ses créatures dans le divin Sacrement.

no 128 C405

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

4 mai 1680

Je suis, mes très chères Enfants, dans une extrême douleur de vous priver de notre chère Mère cellérière [ Anne du Saint Sacrement Loyseau ], qui fait une partie de votre consolation, mais quelque chose survenu, qui fait préjudice à cette Maison et où je ne puis apporter de remède, me presse de prier la chère Mère cellérière de revenir, lui promettant la ramener avec moi incontinent après la vêture de Mlle N. Cette chère Mère vous dira l'état des choses et, si je ne la pressais de venir, le R.P. Prieur (46) ne manquerait pas de lui ordonner. C'est pourquoi je préviens, afin qu'on ne dise pas que je gâte les affaires de cette Maison pour conserver celle de Rouen. Mon Dieu, très chères, que de sacrifice la Providence divine nous fait faire ! Il faut adorer Dieu ; je n'ai jamais vu tant de morts qu'il faut soutenir, mais c'est que de sacrifices la Providence divine nous fait faire ! Il faut adorer Dieu ; je n'ai jamais vu tant de morts qu'il faut soutenir, mais c'est une nécessité. Les voies du Seigneur sont des abîmes ; cependant, nous ne laisserons pas de penser à l'affaire de votre maison et d'envoyer de l'argent pour le retrait, et j'espère, avec la grâce de Dieu, que je serai bientôt avec vous : je le désire de tout mon coeur. Continuez-moi vos saintes prières et qu'il plaise à Dieu donner sa très sainte bénédiction à toutes nos affaires. Adieu, mes très chères Enfants ; je suis toute à vous ; tâchez d'avoir encore un peu de patience et vous encouragez à être toutes à Dieu sans réserve.

n° 1465 C405

(46) Dom Claude Boistard (1620-1709), profès à Saint-Augustin de Limoges le 19 décembre 1640, prieur de Saint-Germain-des-Prés (1678-1684), supérieur général de la Congrégation de Saint-Maur (1687-1705).

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

7 mai 1680

Je ressens, ma très chère, la douleur de votre bon coeur sur la perte que nous avons faite en ce monde de la bonne mère que Dieu vous y avait donnée. Il vous l'a envoyée pour avoir le bien de l'avoir encore une fois, mais avec l'amertume du sacrifice qu'il a voulu exiger de votre fidélité. Ce qui vous peut consoler, c'est la bonne disposition de son âme qui la fait trouver grâce devant le Seigneur. Je le prie qu'il soit votre force et le soutien de votre pauvre coeur ; qu'il modère par une parfaite soumission toutes les angoisses que vous pouvez ressentir sur un sujet rempli de douleurs. Vous aviez sacrifié cette bonne mère en vous faisant religieuse, mais Dieu a voulu un nouveau sacrifice qui ne soit pas moins douloureux, bien qu'il soit accompagné de plus grandes grâces. Votre soumission aux volontés de Dieu en cette occasion lui sera avantageuse, si vous lui en appliquez le mérite, et vous attirera du ciel de nouvelles bénédictions. Cette vie est si remplie de misères que nous devons plutôt nous réjouir quand nos amis en sortent que d'en pleurer la perte. Consolez-vous de voir votre chère mère retournée dans son centre et dans la possession éternelle de son Dieu. Elle est où nous espérons aller et je la congratule. Aidons-la des prières qui nous seront possibles. Je lui ferai dire des messes, et vous présenterez à Dieu pour elle vos langueurs et vos souffrances, afin que le bienheureux moment de la béatitude lui soit avancé : c'est l'unique bien que nous lui pouvons faire et qu'elle peut avoir besoin. Je m'offre à Notre Seigneur pour occuper sa place à votre égard, vous assurant que je vous serai toujours une mère très fidèle et très affectionnée. Croyez-moi telle, quoique je ne sois qu'un néant, toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

n° 1396 Cr C

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

8 juillet 1680

Je sais bien que vous êtes fort surprise, ma chère Fille, de n'avoir pas les réponses que je dois à vos lettres, mais, je vous prie, n'en murmurez pas, puisque ce n'est pas un défaut d'affection, mais par l'impuissance et l'accablement où la Providence me met. Je ne puis vous exprimer la peine que cela me fait à moi-même. Non, non, vous n'êtes point abandonnée ; je pense souvent à vous, et je vous offre à Notre Seigneur, afin que sa grâce ne soit point vaine en vous. Ayez, je vous prie, un grand désir de bien remplir les desseins de la grâce sur vous.

242 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 243

Je serais bien aise que vous remissiez votre retraite pour quand je serai avec vous : la chaleur est trop grande à présent pour faire la retraite ; vous y pourriez bien demeurer malade. Tâchez cependant de suivre vos exercices régulièrement autant qu'il vous sera possible, en recueillant votre foi et votre ferveur. II faut toujours tenir la nature en sujétion, car autrement elle échappe, et l'on a bien de la peine à la ramener. Tâchez aussi de vous détourner d'une certaine tendresse trop grande que vous avez pour vous, qui vous empêche de marcher généreusement dans les voies du sacrifice perpétuel. Rendez vos devoirs de respect et de soumission à la Mère Sous-Prieure, et bien de la charité cordiale et sainte à vos Soeurs ; ne vous mêlez que de ce que l'obéissance et l'obligation de vos Règles et Constitutions vous [ obligent ] ; le reste, laissez-le à la divine Providence, sans vous embarrasser de rien. Conservez un doux recueillement, qui ne vous rende point rebutante aux autres ; tâchez qu'il soit accompagné de douceur et d'humilité, mais défendez-vous des complaisances qui vous font tomber dans quelque défaut. Soyez retenue à dire vos sentiments, et ne parlez jamais que vous n'ayez attention intérieure à ce que vous allez dire, afin qu'il ne soit point contraire à l'esprit de Dieu. Enfin, très chère, vous devez porter incessamment dans votre coeur cette vérité, que votre fortune éternelle est dans vos mains. C'est à vous de la ménager à toute heure et à tout moment, de crainte que les infidélités journalières volontaires ne vous mettent en état et au hasard de la perdre. O Dieu ! Que c'est une effroyable conséquence, trop peu crue et trop malheureusement négligée ! Je voudrais être bien pénétrée de cette grande vérité que notre fortune éternelle est tout ce qui nous doit toucher tout le temps que nous vivrons.

A Dieu, priez bien Dieu pour moi qui suis tout à vous en son amour.

no 1410 N258

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Ce 6 août 1680

Gardez-vous bien, chère Enfant, de vous laisser aller au chagrin du retardement de mon retour. Je n'en sais quasi plus à quoi en attribuer la cause, sinon que Notre Seigneur me veut priver de cette consolation encore un peu de temps. Je vous assure que j'en ai de la peine, bien que vous ne le croyiez pas. Je ne suis pas tout à fait si dure que l'on pense. Je sens fort bien que je suis Mère et que vous êtes mes chères Enfants et que je vous aime toutes bien tendrement, et, comme la longueur du temps nous peut augmenter les peines sur les besoins que vous avez pour votre perfection, nous vous laissons la liberté de voir quelques bons serviteurs de Dieu, mais je vous conjure de bien prendre à qui vous confierez votre âme. Demandez bien ardemment lumière au Saint Esprit, car ce choix est d'une dernière conséquence. Je vous prie me mander le nom de celui que vous choisirez, et souffrez que je vous en donne mes petits avis pour votre bien. Je rends grâce à mon Dieu de vous avoir si bien dégagée de toutes choses. Je le prie vous augmenter ses miséricordes jusqu'à la parfaite consommation de tout vous-même en lui.

Nous faisons ici complimenter Monsieur N. pour le château que je voudrais bien acheter pour y loger Notre Seigneur ; nous y faisons tout notre possible ; il faut prendre courage ; j'espère que les choses s'achèveront. Croyez-nous, chère Enfant, qu'en faisant ce petit mot, j'ai été interrompue plus de quinze fois ; et encore me presse-t-on de finir pour aller au parloir. Je remets le reste à un autre jour, en vous assurant que je ferai prier Dieu pour ce bon ecclésiastique qui vous touche et dont le salut vous est si cher ; j'en ai un ici qui me fait la même peine ; il n'y a que sept ou huit jours qu'il a dit sa première messe, et le voilà tout déréglé. O Dieu ! quelle misère ! l'on n'en peut être assez affligées pour le respect de Dieu.

Je vous quitte, chère Enfant, malgré moi ; mille adieux.

no 432a) Z4

A CLAUDE DE FUMECHON

SIEUR DE GRAINVILLE

5 septembre 1680

Je ne croyais pas avoir un enfant [ sic ] si raisonnant, mais, comme c'est l'intérêt des victimes de Notre Seigneur qui l'oblige à faire tous ces retours, je ne le désapprouve point ; mais je lui dis seulement qu'il est comme impossible d'éviter ce qu'il craint. Les places n'étant pas à notre liberté, il faut aller où sa sainte Providence nous conduit. M. de Mathan, étant à Paris, a été fort sollicité d'une grande princesse de nous faire vendre le château ; il s'en est excusé, disant qu'il ne voyait pas qu'il fût possible de faire cette acquisition pour les Filles du Saint Sacrement, qu'il n'y voyait aucune apparence. M. de Mathan ne le désirant point, on ne peut l'y contraindre. Quant à M. Salet, c'est une affaire à tirer de loin et [ à ] laisser nos chères Soeurs encore longtemps dans l'incertitude.

Nous parlons souvent de ce cher petit troupeau des victimes du Seigneur, la chère Mère [ Anne Loyseau ? ] et moi. Leur parfait établissement me tient fort au coeur, et je puis dire que, si elles étaient ailleurs, elles seraient dix fois plus avancées. Il y a je ne sais quoi de difficile à Rouen que je n'ai pas trouvé ailleurs. Les maisons et places commodes sont rares. Pour de l'argent on a de la peine d'en trouver. et c'est ce qui fait le retardement de la perfection de ce petit ouvrage, que Dieu semble confier à vos soins et au zèle que vous avez de sa gloire.

244 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 245

Ne vous rebutez pas de sa longueur, mais priez avec nous qu'il plaise au Seigneur de nous manifester ses volontés, en faisant connaître le lieu où il lui plaît se faire glorifier. Je m'arrêterais facilement à la maison de M. d'Ambray, ne voyant rien de plus prompt à posséder. Je sais bien qu'elle seule ne suffit pas pour former un monastère, et qu'il faut bien faire encore d'autres nouvelles acquisitions ; le quartier ne plaît pas à tout le monde, mais, s'il plaît à Jésus Christ, il ne faut pas chercher ailleurs, et croire que nous ferons si bien les choses qu'à l'avenir l'on en soit content ; il est impossible d'en répondre, et je croirais même que Dieu n'exige pas cela de nous, qui faisons tout de notre mieux. Je sais que, de votre part, rien n'y manque, non plus que de celle de nos chères Mères. Ayez, je vous supplie, la bonté de présenter durant ce saint octave de la très Immaculée Mère de Dieu cette petite affaire qui est grande pour nous, puisqu'elle regarde la stabilité de l'oeuvre de Dieu. Cette Mère admirable, y ayant toujours pris intérêt, vous accordera et à nous, la grâce de pouvoir faire un choix qui ne lui sera pas désagréable, et c'est ce que nous devons désirer plus que toutes choses.

Voilà les sentiments de la plus indigne de toutes celles qui ont l'honneur d'être immolées à Jésus Christ comme victimes. J'ai une honte horrible de me mêler d'une chose si sainte. Je vous appelle à mon secours, digne ministre de mon divin Sauveur. Réparez sa gloire pour moi, que j'outrage tous les jours, et ne refusez point vos soins à son oeuvre ; il saura bien vous en récompenser par des bénédictions infinies en ce monde et une béatitude éternelle en l'autre. Celle que je vous désire en ce monde, mon bon Monsieur, est la grâce d'un total anéantissement de vous-même, pour être tout revêtu de Jésus Christ. Je suis en lui. avec tous les respects très profonds que je vous dois, votre très indigne servante.

Quant à mon voyage (48), je laisse à la chère Mère N. de vous en dire ce qu'elle en sait. Je serai, s'il plaît à Dieu, bientôt en état. Je voudrais bien qu'il ne fût pas inutile comme les autres que j'ai faits, et, pour avancer les affaires, j'espère que cette chère Mère voudra bien encore se donner la peine de retourner à Rouen et de partir au premier jour ; mais peut-être ne sera-t-elle pas assez heureuse pour vous y trouver à cause des vacances, où il est juste que vous preniez quelque repos à la campagne.

no 1059 P104 bis

fit •

(48) Mère Mectilde n'a pu se rendre à Rouen que le 7 avril 1681, mais elle y demeura jusqu'au 5 septembre suivant. Mère Anne du Saint-Sacrement Loyseau était venue à Rouen au début d'avril 1680 pour donner l'habit à Marie-Madeleine d'Ambray le 7 ; elle y resta six semaines. Elle accompagna de nouveau Mère Mectilde en avril 1681.

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

7 septembre 1680

Je ne vous condamne point, ma très chère Fille, de gronder de ma longue absence. Je suis de votre sentiment, et admire le courage que Notre Seigneur vous a donné pour soutenir son oeuvre, mais c'est sa grâce qui vous environne et qui vous a donné la force de résister à tant de tentations. Je puis vous assurer que, de ma part, ma très chère, je suis toujours dans la volonté de vous aller donner des témoignages de ma sincérité, et je pourrais dire, ma chère Enfant, que Dieu connaît mon coeur pour vous et pour son oeuvre.

Je ne sais pourquoi la Providence a retardé mon voyage, tous les jours je crois partir, je le dis à tout le monde, et moi-même j'ai la confusion de le dire sans l'effectuer, j'ai résolu de partir sans plus rien dire. Je vous puis dire, chère Enfant, que, selon moi, j'aurais furieusement besoin de me reposer avec vous, et je m'attends bien de le faire autant que je pourrai ; mais priez Dieu qu'il me débarrasse un peu, car je suis toujours dans mille accablements. Quand je pense sortir d'un côté, je me vois replongée dans un autre. Hélas ! volontiers je dirais que je suis misérable, mais il ne me faut pas plaindre : je suis trop pécheresse ; je mérite l'enfer et par conséquent mille misères. Souffrons, chère Enfant : la vie présente n'est que pour cela ; nous sommes baptisées par la croix, et de plus nous sommes victimes ; il faut l'être jusqu'à la fin, et nous consommer dans cet état ; il nous y faut bien renouveler tous les jours, et je sais d'expérience que, partout où nous serons, nous souffrirons, qu'il est impossible de vivre sans croix, sans peine et sans contradiction. Nous savons aussi que nous ne pouvons être victimes sans tout cela. Ne vous effrayez point, très chère Enfant, Dieu sera votre force pour soutenir les chocs qui nous surviennent si souvent. Je ne refuserai jamais de vous tendre les mains pour vous y secourir selon mon possible.

Quand j'aurai la consolation d'être avec vous, nous réglerons toutes choses selon la lumière que le Saint Esprit nous donnera ; cependant, abandonnez-vous à la conduite de Dieu ; quelqu'obscure qu'elle soit ; ne regardez ni à droite ni à gauche, mais tenez-vous toujours dans une profonde petitesse et dans le néant. Il n'y a de vérité plus assurée pour vous que celle-là, qui fera le centre de votre bonheur et d'une paix qui ne se troublera jamais. Oh ! que vous êtes bien, chère Enfant, dans cette pauvreté de créature, de lumière, d'incertitude et de privation de tout, ne trouvant que le néant pour toutes choses. C'est là où sont cachés les trésors de la grâce. Ne vous affligez point, tenez ferme dans l'abandon et la confiance : Notre Seigneur aura soin de tout.

Je sais bien que vous êtes dans un état extérieur qui fournit bien

246 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 247

de la matière à votre sacrifice, et qui vous donne bien des occasions de le renouveler plusieurs fois le jour, mais, courage, il y aura quelque petit remède dans le temps. Ne donnez pas votre vie pour un denier ; elle coûte bien plus cher à Jésus Christ ; il vous a rachetée d'un grand prix ; c'est à lui d'en disposer selon son bon plaisir, et non pas à vous ; vous n'en avez plus le pouvoir ; vivez comme n'étant plus à vous mais à Jésus Christ sans aucune réserve ; ne vous laissez point aller dans cet accablement qui vous ferait tomber malade par l'abattement de votre corps ; soutenez-le pour obéir à Dieu et pour le servir pour l'amour de lui-même. Patience, patience, chère Enfant ; soyez sûre que Jésus Christ fera son oeuvre en vous, qui est votre mort et votre séparation ; c'est là où il veut que vous entriez. Allons, ne refusons pas l'honneur qu'il nous fait d'être toute anéantie, et que rien ne paraisse plus en nous que lui, et, pour cet effet, aimez votre petitesse, votre abjection et vos misères, non pour y adhérer, mais pour les sentir et souffrir. Voilà le secret.

Mille adieux jusqu'à ce que je vous embrasse. J'espère, avec sa grâce, que ce sera bientôt. Priez bien Notre Seigneur pour moi et pour mon bon père Ragnau (49) qui est mort. Je suis toute à vous.

no 1231 P 104 bis

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Ce 7 octobre 1680

J'ai bien songé que ma chère Enfant était outrée contre moi. Je ne sais ce que je fais qui lui déplait si fort. Je puis l'assurer que j'ai toujours pour elle un coeur sincère et plein de tendresse, et j'ai le dernier déplaisir de lui en donner toujours. La puis-je assurer qu'il n'y a rien de ma volonté et que je suis en douleur de la savoir dans la peine et toute la petite troupe ? Dieu sait si je puis faire autrement que je ne fais, et à quoi il lui plait de me réduire ; et mon angoisse et ce qui me donne d'étranges crève-coeur est de ne pouvoir attirer en moi toutes les amertumes du vôtre et de toutes vos chères compagnes, car s'il n'y avait que moi seule dans la peine, je m'en consolerais sur ce que je le mérite. Cependant, Notre Seigneur ne me veut pas donner cette satisfaction, quoique je l'en prie jour et nuit et que j'en passe assez souvent sans dormir, comme j'ai encore fait celle-ci. Mais il faut que je croie que Notre Seigneur prend plus de plaisir dans vos déplaisirs et dans vos sacrifices que dans tout ce que je lui peux offrir. Je ne vous dirai plus que je me dispose à partir :

(49) Probablement Antoine Ragnier de Poussé (1617 - 8 juillet 1680). Né à Troyes (Aube), il fit partie de la communauté de Saint-Sulpice en septembre 1642. Il dirigea le séminaire de Saint-Sulpice, puis celui de Clermont en Auvergne (1656) et fut curé de Saint-Sulpice du 7 février 1658 à octobre 1678. Il mourut , au presbytère de cette paroisse où il s'était retiré. Cf. Ch. Berthelot du Chesnay, Les Missions de saint Jean Eudes, Paris, 1957, p. 362-363, et renseignements aimablement communiqués par M. Irénée Noye, archiviste de la Compagnie de Saint-Sulpice.

cela vous fait trop de peine, mais j'espère que vous me verrez quand vous ne m'attendrez plus. Je prie Notre Seigneur qu'il soit votre soutien et votre consommation en la fidélité que vous devez en son amour. Je fais tout mon possible pour avoir de l'argent pour votre Maison, Notre Seigneur sait qu'il en faut pour achever son oeuvre ; elle est à lui et nous y sommes toutes pour être tout ce qu'il lui plaira. Nous dépendons de sa sainte Providence entièrement.

A Dieu ; nous dirons le reste à l'entrevue, s'il plait à sa bonté bénir nos desseins ; je suis en son amour toute à vous.

n" 675a) Z4

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

Du 23 octobre 1680

Si vous recevez quelque douceur en nous écrivant, ma très chère Fille, vous le pouvez autant souvent que vous voudrez.

Je ne manque pas de lire vos chères lettres. Il est vrai que vous me pouvez tout dire et que je puis tout savoir, sans nulle conséquence. Ainsi ouvrez-moi franchement votre coeur, et assurez nos chères Soeurs que je les aime toutes bien tendrement. Vous pouvez donc m'écrire tout ce que vous jugerez à propos, sans montrer vos lettres à personne, parce que je suis encore votre Supérieure et qu'il n'y a point d'élection faite où vous êtes. Toutes nos Soeurs peuvent user ainsi, sans aucun scrupule, et personne n'a droit de vous en empêcher.

Quant à ce que vous me mandez, s'il est meilleur de ne rien voir ni rien remarquer, c'est une perfection très grande d'être sourde, aveugle, et muette, mais pourvu que vous ne disiez rien qu'à moi, je vous promets que j'en ferai un bon usage et que, s'il y a quelques défauts à régler, il faut que celles qui les voient m'en avertissent simplement, pour la gloire de Dieu et la sainteté de son oeuvre.

Cependant, ne vous gênez point pour cela, ni ne vous distrayez pas de la présence de Dieu. Quand vous m'avez fait savoir une chose, abandonnez-là à Dieu après, et priez beaucoup pour celles qui sont plus faibles ou plus aveugles dans leurs défauts.

Je ne sais pourquoi l'on vous a dit que je n'irai point sitôt à Rouen. Si l'on avançait pour une maison, je partirais dès demain ; cependant, je tâche de régler quelques affaires pour toucher ce que je prétends, afin de n'être pas pressée de revenir sitôt.

Je n'ai de très longtemps écrit à personne de chez vous, qu'à la chère Mère Sous Prieure [ Madeleine des Champs ] pour les affaires, et je suis

248 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 249

bien mortifiée de ne pouvoir donner un peu souvent, à vous et à nos chères Soeurs, la consolation que je leur dois par mes lettres qui, sans doute, en ont de la peine, mais je ne le puis sincèrement. Je tâcherai d'y satisfaire le plus tôt que je pourrai, mais non en cachette, car je sais que les lettres seront données fidèlement à celles à qui je puis écrire. Il en faut être en repos. Il ne faut point de cachoterie ; il faut nous entr'aimer l'une l'autre et nous animer toutes à bien établir la sainteté dans l'oeuvre de Dieu. Je suis pressée de finir, mandez-moi toujours un peu de vos nouvelles : vous obligez votre parfaite amie et servante. Priez Dieu pour moi.

n° 2725a) Z4

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Loué-et adoré soit le très Saint Sacrement de l'autel à jamais !

Vive Jésus éternellement dans nos cœurs

8 novembre 1680

O ma chère Fille, comment avez-vous pris mes lettres ? Bonnement je vous mandais ce que l'on m'a écrit, et, si vous y prenez garde, je ne vous condamne pas, ni même je ne vous soupçonne de quoi que ce puisse être. Hélas ! Comment ai-je agi avec vous et avec la chère N. ? Cela a toujours été de la plus grande candeur du monde, et même je puis vous jurer que je n'ai jamais usé avec vous avec adresse. Je ne me suis point servie de cette manière, mais comme une mère avec ses enfants. Je vous avoue, chère Enfant, que de la manière que vous prenez celle que je vous ai écrite me touche. Hélas ! Vous dites que je ne connais pas votre sincérité, et moi je vous assure que vous ne connaissez point la mienne, et crois pouvoir bien vous dire que jamais vous n'aurez une Mère plus sincère et qui vous aime plus tendrement que moi. Non, non, très chère, je n'ai jamais eu la moindre défiance de vous. Hé ! mon Dieu, comment pouvez-vous avoir de telles pensées ? Au nom de Dieu, revenez de vos sentiments, ou je serai inconsolable et me donnerez une étrange douleur. Et le moyen d'aller vous trouver en cet état ? Ne m'affligez donc pas, chère Enfant. J'en dis de même à ma chère N., qui a le coeur outré aussi de mes lettres. Quand je vous ai écrit, ce n'a été que pour vous dire confidemment ce que l'on me mandait, mais non pour vous accuser d'àucune chose ; et, bien loin de vous payer d'ingratitude, je reconnais fort bien les sacrifices que vous faites pour la gloire de Notre Seigneur. C'est la fidélité que vous pratiquez qui vous doit réjouir. Je sais bien que c'est son pur amour qui vous a immolée dans son oeuvre. N'en ayez point de regret, vous en aurez la récompense ; reprenez donc cette sainte intention, et ne vous repentez

pas d'avoir bien fait, mais continuez, au nom de Notre Seigneur Jésus Christ, et me donnez la consolation que je vous retrouve toutes dans le même coeur que Dieu vous avait donné pour moi. Je vous dis en sa sainte présence que je n'ai jamais eu la moindre chose à vos égards. Ainsi, revenez comme des enfants entre les bras de leur mère, et, au nom de Dieu, n'interprétez pas mes lettres si cruellement. Ou je me suis bien oubliée, ou vous ne les concevez pas. Tout au moins, concevez mon coeur, qui est en Jésus et sa très sainte Mère tout à vous.

n. 2395 R18

""« Il/ Mlle mei

250 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 251

A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT [CHEURET]

10 novembre 1680

Je ne sais qui fait des histoires à Monsieur votre père : je n'ai point l'honneur de lui parler. Quoi qu'il en soit, ne vous affligez pas de tout ce que les créatures peuvent dire, mais attachez vous à Dieu solidement. Il permet tout cela pour vous rendre plus parfaitement à lui, et pour vous bien persuader qu'il n'y a que lui qui peut et doit être notre appui. Oh ! Si nous étions bien sages, nous ferions une si profonde (stabilité) (50) en Dieu que tout ce qui nous (arrive) de la part des créatures (ne nous) troublerait pas. Demeurez en paix en faisant de votre mieux ; c'est à Dieu que vous rendrez vos devoirs, car, mon Enfant, vous vous devez toute à lui sans réserve, et vous le devez servir à sa mode et non selon les inclinations de votre propre esprit. Tâchez de vous sanctifier et laissez tout le reste au néant. Rendez à Dieu, en la personne de votre Supérieure, ce que vous êtes obligée par vos voeux et les Règles de la sainte Religion ; hors de là, vous ne seriez pas en repos de conscience. Je ne vous ai pas encore trompée, par la grâce de Notre Seigneur, sinon en vous disant que je pars, et cependant je suis encore ici ; je vous puis dire : bien malgré moi, et que, depuis plusieurs mois, il n'y a point de semaine que je ne prétende partir, et (néanmoins) vous voyez que, contre ma (volonté), je ne vous dis pas vrai quant à (l'époque), mais, pour le coeur, hélas ! il est (parmi) vous et mon esprit vous fait souvent visite, où je vois les chères N.N. qui souffrent plus que le reste. Je me presse de partir pour être avec vous avant la fête de la Présentation de la Sainte Vierge. Dites à nos chères Enfants de prendre courage et de recommander à Notre Seigneur un arrêt qui nous est de très grande importance. Si Dieu me l'accorde, il nie donnera les moyens de sortir de toutes nies affaires ; je dis : toutes, sans réserve d'aucune.

Sa très sainte Volonté soit faite ! Son oeuvre est en sa divine main ; ne craignez pas, il ne la laissera pas périr, quand même il m'abandonnerait comme je le mérite. Ayez courage et relevez votre coeur pour aimer Notre Seigneur Jésus Christ et mourir de son amour. Soyez bien humble et très petite à vos yeux, et prenez toujours le parti de Dieu et de la vertu contre vous-même.

Recommandez l'affaire de votre chère soeur à Notre Seigneur, afin qu'il manifeste ses volontés sur elle. Au premier jour nous la proposerons à la communauté. Je vous en ferai savoir le succès. Priez Notre Seigneur qu'il la mette où il la veut sanctifier, et, si c'est ici, il a la puissance en mains, malgré tous les sentiments des créatures. Je suis en lui toute à vous.

r) 1176 N256

(50) Les mots placés entre parenthèses, dans cette lettre, ont dû être reconstitués, le manuscrit étant très détérioré.

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS )

17 décembre 1680

Je sais que vous souffrez sans que j'y puisse de loin remédier. Vous pouvez être assurée de mon coeur et de ma fidélité, qui sera inviolable, n'en doutez jamais, ma très chère. Prenez courage : Notre Seigneur vous assistera et vous soutiendra. Je voudrais de tout mon coeur tirer en moi toutes les peines que vous souffrez ; elles me sont mille fois plus sensibles en vous qu'en moi-même, mais, comme vous ne voulez que la pure gloire de Dieu dans son oeuvre, vous tâcherez de prendre courage, car je vous assure qu'elle ne s'établira que par la croix et le sacrifice : c'est ce qui la sanctifiera ; mais, comme les contradictions arrivent souvent, tâchez, pour l'amour de Notre Seigneur, de ne faire aucune répartie, afin que l'on n'ait pas sujet de continuer à vous pousser. Il faut éviter les occasions, en attendant que la Providence ait fait ce que nous espérons pour votre consolation. Encore une fois, prenez donc courage dans la fidélité de votre état de victime. Plus vous serez à Dieu, plus Dieu bénira son oeuvre. Ce monde est plein de pièges ; on ne peut les éviter, quelque diligence que l'on fasse, et je remarque qu'en voulant les éviter d'un côté, on les retrouve plus piquants de l'autre. Je vous conseille de vous retirer dans le néant, si vous voulez en être moins blessée. Je n'ai point trouvé dans cette vie- d'aide plus assurée, car, du moment que vous vous plongez dans ce bienheureux néant, vous vous trouvez en Dieu, et là vous vous abîmez en lui, sans quelquefois vous en apercevoir. J'ai toujours trouvé la paix et le repos dans le néant, et que rien n'incommode l'âme qui y fait sa demeure. Je voudrais que toutes les victimes habitâssent dans ce rien : elles y seraient bien plus tranquilles. C'est une place que personne ne veut et où tout le monde, et souvent les plus spirituels, ne veulent point entrer, car personne ne veut perdre son soi-même. Je prie Notre Seigneur qu'il vous donne le courage, non seulement d'y entrer mais d'y demeurer jusqu'à la mort.

Tâchez donc, chère Ange, de vivre comme votre nom le requiert ; menez la vie d'un ange en séparation de l'être d'Adam ; soyez sur la terre comme si vous n'y étiez pas ; demeurez appliquée à Dieu par le profond anéantissement de vous-même. Oh ! Que de grâces renfermées dans le néant ! Oh ! Que l'on peut bien dire qu'il cause un trésor inestimable et qui n'est point connu ni cru ! Quasi tout le monde l'ignore, mais les anges ne l'ignorent pas, puisque ce bel anéantissement : « Quis ut Deus » a fait la jouissance du souverain bien qu'ils possèdent. Mettons toute notre fortune à n'être rien et nous expérimenterons une vérité admirable, qui a donné sujet à un grand saint de l'exprimer par ces paroles : « Depuis que je me' suis mis à rien, j'ai trouvé que rien ne nie manque ».

252 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 253

Adieu ; je vous laisse toutes dans la préparation de ce grand et adorable mystère de Jésus naissant ; nous nous trouverons toutes à l'étable. Priez le divin Enfant et sa très sainte Mère pour moi, qui suis en lui toute à vous.

n° 141 1 N256

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

Du 29 décembre 1680

plaise de changer de conduite ; il me semble que nous n'avons qu'à nous abandonner tout à lui : il sait le fond et le tréfonds de toutes choses. ce qui se peut et ce qui ne se peut pas. Puisqu'il lui plaît de nous tenir de la sorte, adorons ses volontés : c'est un état qui fait mourir au dehors ; le monde blâme ce qu'il ne connaît pas. Mais ne laissons pas de mourir aussi au dedans de nous-mêmes et de tendre à toute heure au pur et parfait anéantissement. Ne manquez pas de m'écrire, puisque je suis, cette année comme les autres, toute à vous, très chère Enfant.

no 1574 P132

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Mes très chères Enfants,

Comme la chère Mère Sous-Prieure [ Madeleine des Champs ] n'est pas avec vous pour conclure l'année selon les saintes coutumes de la religion, nous croyons que la chère Mère Maitresse [ Thérèse du Tiercent ] doit faire le chapitre et la conclusion de l'année avec ses novices ; et vous, mes Enfants, vous devez vous assembler. Ma Soeur de Sainte Agnès [ Camuset ] dira les suffrages que l'on a accoutumé de dire, et puis vous demanderez pardon l'une l'autre en esprit d'humilité et de charité ; voilà ce que vous pouvez faire en l'état où vous êtes. S'il plait à Dieu, vous ne ferez pas de même l'année prochaine. Je prie Notre Seigneur qu'il vous pardonne toutes les fautes que vous pouvez avoir faites cette année, et qu'il vous en donne une nouvelle [ grâce ] pour commencer, continuer et consommer celle où nous allons entrer ; qu'elle soit pleine de bénédictions pour le général et le particulier. Prenez courage, mes très chères Filles, la sacrée Mère de Dieu vous donnera l'absolution et vous donnera la force pour soutenir le poids que son oeuvre vous fait porter. Je vous assure que vous en serez bien récompensées. Je prie la chère Mère Maitresse de prendre courage et de s'immoler à la très sainte volonté de Dieu pour le glorifier en son oeuvre comme il lui plaira. Nous sommes mieux, Dieu merci, et nous tâcherons d'écrire petit à petit. Je n'en oublie aucune devant Notre Seigneur, et suis, mes chères Enfants, toute à vous en son amour.

no 261a) Z4

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS

2 janvier 1681

Je viens d'écrire à votre chère petite dame, mais je ne sais si je fais bien de parler si sincèrement de Monsieur N. Pour vous, très chère, soyez toujours plus intimement à Dieu, et, quoique la divine Providence nous tienne dans l'humiliation, il faut le souffrir jusqu'à ce qu'il lui

3 janvier 1681

Cette maladie, très chère, m'a bien plus. étourdie que celle que j'eus il y a cinq ans. Je vous confie, dans le secret du coeur, que Notre Seigneur, en frappant le corps, a assommé l'esprit. J'ai été cinq jours sans quasi savoir où j'étais ni ce qu'il voulait faire ; le mal était assez grand pour mourir, mais je n'avais certitude de vie ni de mort ; je fus ainsi suspendue dans un abandon qui n'était connu que de Dieu seul ; cependant, il a plu au Seigneur me renvoyer ; j'ai la créance que ce n'est que pour souffrir, mais d'une manière que je ne pourrai l'exprimer, ni trouver de consolation sur la terre ; je n'y en dois plus chercher ; je ne sais pas même s'il lui plaira me rendre digne d'achever son ouvrage. Je puis vous assurer que je n'y agirai qu'avec un entier anéantissement, car je suis encore à ne savoir où je suis, mais, n'importe, il faut n'être rien et cependant agir comme si l'on était capable de quelque chose.

Ne vous affligez pas, chère Enfant, de votre disposition d'anéantissement : c'est ainsi que Notre Seigneur veut que l'on travaille ; ne cherchez que cela, le reste viendra comme il lui plaira. Je sais que vous souffrez beaucoup et que l'oeuvre de Dieu vous crucifie, mais je vous conjure en son nom de prendre courage ; ce sont autant de sacrifices qui honorent le Fils de Dieu dans son divin Sacrement. Un jour viendra que vous en serez ravie et bénirez Dieu de vous avoir choisie pour travailler et souffrir pour sa gloire. Courage, courage, très chère ; je vous puis dire en passant qu'il me semble être avec vous ; la nuit je m'y trouve et, le jour, je m'y souhaite autant que Notre Seigneur me le permet ; mais il me faut porter ma croix comme il lui plaira. Portez aussi la vôtre et ne vous ennuyez point de souffrir : c'est proprement l'état de la victime. Il faut qu'elle soit captive, liée et égorgée et consumée : voilà sa destinée ; mais c'est pour un Dieu auquel elle s'est immolée et c'est ce qui fait sa consolation dans ses douleurs et dans sa mort. La mienne est de vous assurer que je suis à vous en Jésus et sa très sainte Mère...

n° 236 P101

254 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 255

A UN MONSIEUR TOUCHANT L'ETABLISSEMENT DE LA MAISON DE ROUEN

Monsieur, Du 4 janvier 1681

J'apprends si souvent de nos très chères Soeurs les bontés que vous avez pour les intérêts de la gloire de Notre Seigneur dans le sacré mystère de son amour, que j'ai cru être obligée de vous en marquer mes humbles reconnaissances. J'espérais bien avoir l'honneur de vous les rendre moi-même, mais, comme j'étais sur le point de partir, la main de Dieu m'a retenue par une forte maladie. Je commence, par sa grâce, d'en revenir, mais avec peine, la saison étant un peu contraire. Je ne laisserai pas de faire mes efforts pour aller rendre mes petits services à nos chères Soeurs le plus tôt qu'il me sera possible, mais, avant que de former une résolution pour arrêter leur demeure, je voudrais bien savoir si les Révérends Pères Minimes ont agréé l'offre que vous avez eu la bonté de leur faire, de cinq ou six cents livres de rentes foncières, de notre part. S'ils en étaient demeurés d'accord, je prendrais des mesures qui accommoderaient nos chères Mères, sans les obliger de sortir du quartier qui est, comme l'on dit, le meilleur air de la ville. Vous avez tant de bontés pour elles, mon bon Monsieur, que je prends encore la liberté de vous supplier de leur donner votre secours en négociant pour elles. J'ose vous assurer que vous en serez glorieusement récompensé, et que toutes les Filles du très Saint Sacrement vous en seront infiniment obligées, mais singulièrement celle qui est en

Notre Seigneur et sa très sainte Mère, Monsieur, votre

n" 868a) Z4

Du 8 janvier 1681

Je ne doute pas, très chère Fille, que votre tracas ne soit grand, étant présentement la première de Rouen. Je ne sais comme vous y pouvez suffire ; prenez garde de ne vous trop accabler. J'espère que vous reverrez bientôt la Mère Sous Prieure, si ce n'est que me sentant par la grâce de Dieu bien plus forte, je la retienne encore pour m'en aller de compagnie ; tout se dispose pour cela, à moins que Notre Seigneur ne fasse encore un renversement. Je vous adjure que je n'attendais point ce qu'il a fait. Il faut l'adorer toujours et nous soumettre à ses adorables volontés. Nous sommes après, pour arrêter une maison. Je ne sais ce que Notre Seigneur veut faire, mais plus je presse, moins j'avance. On a offert 34 mille livres de la maison de M. de Bernières, mais il en veut 40. Si les bons Pères Minimes étaient un peu raisonnables, ils nous accommoderaient de la leur. Il faut prier leur saint Père [ François de Paule ] de nous être favorable. Je n'attends qu'après une maison, car bon gré mal gré, il en faut une en propre pour pouvoir faire des professes. Voyez à quel point la Providence nous réduit ! A vous dire vrai, je suis mortifiée, et (si) je n'y vois point d'autres remèdes, ou bien il ne faut point faire de professes et, si vous n'en faites point, la maison se détruit. Faites encore ensemble quelques prières. La Mère Sous Prieure a grand attrait pour Monsieur Salet, mais l'on dit que les sûretés ne s'y trouveront pas ; aussi nous aurons toujours quelque embarras en quelque part que l'on pense se mettre. Il ne faut pas pour cela perdre courage ; après avoir bien attendu, Notre Seigneur fera son oeuvre : il en sait les temps. Je dis qu'il y a quelques mystères cachés dans ce retardement.

Je vous crois toutes renouvelées en l'Esprit Saint de Jésus Christ. Soyez fidèles et soyez toutes dans une charité parfaite, soutenue d'une sincère humilité ; c'est la base de cette excellente vertu.

A Dieu, croyez-moi toute à vous. Je salue la chère troupe des victimes.

n" 1071a) Z4

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

8 janvier 1681

Soyez persuadée, ma très chère Fille, que je n'ai point d'indifférence pour vous. J'aime bien chèrement ce que Notre Seigneur m'a donné, mais tâchez de remplir la place que vous possédez, afin qu'il soit glorifié en vous par une sincère fidélité dans vos devoirs et surtout dans la précieuse qualité de victime, qu'il veut que vous partagiez avec lui. Je vous conseille, au commencement de cette nouvelle année, de vous appliquer sérieusement à observer les mouvements de votre coeur pour les tourner vers Dieu par une pureté d'intention actuelle, ne vous laissant prévenir d'aucun autre motif que de son pur amour, de sa divine volonté et de sa gloire. Souvenez-vous de l'évangile qui dit : « Si votre oeil est simple, tout votre corps sera lumineux » [ Mt. 6,23 1. L'unique moyen d'éviter les ténèbres, c'est de marcher pendant que la lumière

[A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

256 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 257

nous éclaire ; suivons l'étoile qui nous conduit comme les saints Mages en Bethléem pour y adorer un Dieu Enfant, un tout sous l'apparence du néant, la toute-puissance de cette souveraine majesté réduite dans une captivité si étonnante que le ciel en demeure surpris, enfin le souverain qui n'a qu'une crèche pour son trône et la pauvreté pour son train.

Ce ne sont pas seulement nos adorations qu'il demande, mais que nous le suivions, que nous nous abandonnions si entièrement entre ses divines mains que nous suivions les impressions de sa grâce, qui nous fait entrer dans ses adorables dispositions de dénuement, d'abandon, de séparation, et, en un mot, d'un saint esclavage sous les ordres de sa très sainte volonté et sous les événements de sa divine Providence. Soyez fidèle à ces pratiques et vous deviendrez la plus heureuse du monde, car vous possèderez une paix qui fait en l'âme les avant-goûts du paradis.

no 2748 N256

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

23 janvier 1681

Ma très chère Fille,

Madame de Bernières m'a écrit touchant sa maison. Elle la croit donner quasi pour rien de n'en vouloir rien rabattre de trente huit mille livres, sans rien diminuer de la rente foncière que sa maison doit à l'abbaye de Saint-Ouen. Voilà une cherté extrême. Cela veut dire qu'elle reviendra à la somme de quarante et une mille livres, sans parler des accommodements, qui monteront à plus de neuf à dix mille livres. Je suis en suspens et n'ose donner parole ; la somme est forte et je ne vois rien venir, car le roi, votre bon ami ne dit mot, et je crois que je serais téméraire d'en attendre quelque chose. Je ne sais aussi si Notre Seigneur touchera le coeur de ce bon monsieur comme vous l'espérez. Je laisse tout à la divine Providence, qui semble se fermer de toutes parts ; elle paraît moins que jamais nous vouloir secourir, du moins n'y vois-je nulle apparence, mais le Seigneur en usera comme il lui plaira ; il faut bien s'y tenir toute abandonnée. Cependant, redoublez vos prières, priant Notre Seigneur nous faire la grâce de connaître ce qu'il veut. Si j'avais assurance de vivre, je crois que je hasarderais encore ce coup, mais, si je meurs, votre Maison sera endettée. Personne ne sera de conseil de faire une acquisition si chère, et cependant il semble que la divine Providence nous y réduit : je marche dans sa

conduite. Il semble que Dieu m'y presse, sans savoir où et comment trouver pour cela ; il le fera comme il lui plaira et soutiendra son oeuvre, s'il lui plaît. Prions l'auguste Mère de miséricorde de nous conduire où elle sait que nous devons loger son divin Fils. Vous faites bien de mettre son image dans votre bourse, afin qu'elle la remplisse. J'attends tout de ses bontés. Si elle agréait de nous donner une maison, j'en aurais bien de la joie. Il ne faut que cela pour mettre cette oeuvre en état de s'avancer. L'on presse pour la maison de M. Salet, mais il faut toujours craindre les retours ; et après toutes les précautions, les sûretés ne seront pas faciles à trouver, à cause que c'est à des religieux, qui y pourront toujours rentrer ; c'est pourquoi j'aimerais mieux celle de Madame de Bernières. Prions Notre Seigneur de manifester dans laquelle des deux il se veut loger. Il est vrai que quarante et une mille livres est une grande somme, mais, si Notre Seigneur le veut, il la peut faire trouver. L'affaire mérite bien d'être recommandée à Dieu et à sa très sainte Mère. Je vous supplie de dire à nos chères Soeurs d'offrir leurs saintes communions pour le succès de cette affaire, si Notre Seigneur veut élever son trône eucharistique dans ce lieu-là. Je les embrasse et les prie de prendre courage, les assurant que, si elles ont travaillé à la vigne du Seigneur pendant le chaud du jour, que ce même Seigneur leur en donnera de glorieuses récompenses.

Nous méditons le voyage parce que je suis mieux ; si Notre Seigneur ne me renvoie autre chose, il en fera comme il lui plaira. J'ai un grand désir de vous embrasser toutes. En attendant, croyez-moi toujours votre Mère et votre fidèle amie.

n°2162 R18

[A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

25 janvier 1681

J'ai tant de vénération et d'estime pour le Révérend Père [ Chenois ] que je n'ai point de peine que vous fassiez ce qu'il vous dira. C'est un saint homme : suivez ses conseils et tâchez d'être fidèle. Il faut que vous commenciez une nouvelle vie, vous rendant plus exacte à vos obligations. Je suis fort consolée des sentiments que vous exprimez dans les vôtres du 24. Si vous tenez ferme pour les accomplir, vous commencerez d'être une vraie fille du très Saint Sacrement ; vous ne serez plus accablée de tristesse ; votre esprit se réjouira au Seigneur ; son joug vous deviendra léger, et cent choses qui choquent votre sens se dissiperont sans vous faire de la peine ; vous serez forte en Jésus Christ et la paix divine commencera à régner en votre coeur. Ne vous relâchez plus de vos saintes résolutions ; mourez à la peine : votre récompense sera glorieuse.

258 CATHERINEDE BAR FONDATION DE ROUEN 259

Je me réjouis de toutes les grâces qu'il renouvelle en vous, mais je vous exhorte encore d'être ferme. Il faut vous résoudre à soutenir un peu de violence, mais la suite sera plus facile et l'onction divine coulera dans votre coeur, qui fortifiera votre courage ; le ciel bénira vos fidélités, et l'Institut en sera plus sanctifié et peut-être y attirerez-vous plus de grâces en toutes manières. Nous ne savons à quoi il tient que Notre Seigneur n'achève pas son oeuvre. Je crois bien que, si nous étions toutes aussi anéanties que nous le deNons être, les choses se feraient bien d'une autre façon. Mais, sans y regarder autre chose que le plaisir de Dieu et sa gloire, allons sans relâche à la perfection de notre état et laissons à la divine Providence le reste, qui ne manquera pas. A Dieu. Je suis en lui toute à vous.

no 833 N256

[A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

Du premier février 1681

Très chère,

Je ne pus hier vous écrire pour vous dire de ne plus jeûner, d'ici au mercredi des Cendres, que les vendredis. Encore ferez-vous faire de bonnes grosses collations, et tâcherez de vous bien et innocemment divertir. Je suis en esprit avec vous en attendant que j'y sois de corps. Nous allons tâcher d'avoir permission de Monseigneur l'archevéque [ Rouxel de Médavy ] de faire vos novices, professes, pour ne rien précipiter à votre changement. J'attends encore des nouvelles de Madame de Bernières. Je vous assure qu'il me tarde bien d'être avec vous et que je languis, vous voyant dans la peine. Mais prenez courage ; j'espère que tout s'achèvera bientôt, et que la divine Providence m'assistera. Si je puis toucher 5 ou 6 mille livres, je partirai dans le moment, car il en-faut pour déménager. Priez Notre Seigneur que je puisse avoir promptement cet argent. Mandez-moi ce que je puis faire pour votre soulagement et pour l'établissement du choeur, qui est le principal culte extérieur que nous devons au très Saint Sacrement.

Je vous supplie de suppléer pour moi à nos très chères Soeurs, qui ont signé dans votre lettre, et de continuer leurs saintes prières. Tout se fera par la grâce de Notre Seigneur et le secours de sa très sainte Mère. je les prie de ne se point offenser du retardement des réponses que je leur dois. J'y satisferai, s'il plaii à Notre Seigneur. Je les salue toutes bien tendrement. Je voudrais bien un peu me dilater avec toutes, mais la divine Providence ne m'en donne pas le loisir.

• Croyez-moi, en Jésus, toute à vous.

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Ce 3 février 1681

Je vous assure, mon Enfant, que je ne suis pas dure a votre douleur.

Je la ressens jusqu'au fond du coeur, et avec un déplaisir d'autant plus sensible que je n'y puis mettre le remède que je voudrais jusqu'à mon

retour auprès de vous. Il n'est pas besoin que je vous réponde dans le détail de ce que vous me mandez ; vous entendez assez ce que je veux dire. J'ai une peine incroyable de n'être pas avec vous, mais prenez courage, j'espère que Notre Seigneur me fera la grâce d'y être bientôt.

Hélas ! vous ne vivez que de sacrifices, mais c'est en cela que vous êtes en vérité victime de Jésus au divin Sacrement, car c'est unique-

ment pour sa gloire que vous demeurez dans son oeuvre. Tâchez d'y faire ce que la grâce demande de votre fidélité ; ce sera un jour votre joie et votre couronne ; encouragez-vous les unes les autres, et que votre recours et confiance soit à la sacrée Mère de Dieu. Je vous promets que vous trouverez le secours que vous aurez besoin.

Nous n'avons encore pris aucune résolution sur les maisons. J'ai fait mes diligences par une autre main que la mienne pour la maison de

Monsieur de Bernières ; il ne la veut pas donner à moins de 40 mille

livres et si l'on ne la peut posséder que dans deux ans, je trouve la somme bien forte. Je n'ai pas d'argent comptant ; il faut avoir patience et voir

ce que la divine Providence opérera. Mandez-moi toutes vos lumières,

afin que je voie ce que je puis faire pour le mieux. Croyez que je suis bien crucifiée d'être comme je suis présentement, mais Notre Seigneur

y pourvoira dans le temps. Ayez cette confiance et relevez votre courage. Agissons ensemble cordialement ; je ne veux que Dieu et le bien de votre Maison ; voyons comme nous le pourrons trouver.

J'écrirai à la Mère Maîtresse [ Françoise de Sainte Thérèse ] au sujet de N., car il n'est pas juste que vous demeuriez dans le blâme. Je ferai

connaître que c'est moi qui vous l'ai ordonné ; patience et courage ; adorez la bonté de Notre Seigneur de vous soutenir si fortement et que son oeuvre vous soit tant à coeur.

Vous ne pouvez mieux faire que de vous consommer pour cela. Je vous plains bien, et sans cesse je vous offre à Notre Seigneur.

Hélas ! quand lui plaira-t-il que son oeuvre s'avance ? Je l'adore et attends ses volontés, vous assurant que je suis toujours très cordia-

lement toute à vous en Jésus du plus sincère de mon coeur, quelque sentiment que vous puissiez avoir contraire. Mille adieux, chère Enfant, continuez à bien parer l'autel.

260 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 261

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

11 février 1681

Chère Petit Ange.

Vous m'avez fait un singulier plaisir de m'avoir mandé sincèrement toutes choses. Cela n'empêchera pas que je ne fasse tout mon possible pour partir la première semaine de Carême. Depuis ma maladie j'ai toujours quelques langueurs, mais je ne fais nul cas de cela. Il suffit que Notre Seigneur voie qu'il ne dépend pas de moi de partir. Je suis prête en ce qui me regarde, et ne considère quoi que ce soit. Ma santé n'est pas ce qui me retient. Il me semble ne tenir à quoi que ce soit, ne me souciant de rien pour moi, niais je ne puis faire tout ce que je voudrais. Je me désire près de vous et me hâte d'avancer mes tracas pour partir ; mais, jusqu'à ce que le moment soit venu, la Providence nous retiendra par des voies secrètes qui ne sont connues de personne. C'est une chose étonnante de ne pouvoir trouver aucune place. Il en faut bénir Dieu qui le permet ainsi, et de ce qu'il nous serre de si près. Il nous mettra où il lui plaira, et partout nous serons également toutes à lui sans réserve.

J'attends encore réponse de Madame de Bernières pour voir si nous prendrons sa maison, et tâche de chercher ce qu'il faut pour l'acheter. Il semble que j'aperçois quelques petits jours. mais de loin. pour m'en donner les moyens. Il les faut attendre comme il plaira à Dieu nous les donner. Hélas ! Priez la sacrée Mère de Dieu qu'elle loge son divin Fils, et qu'elle bénisse son esclave, qui est en son amour toute à vous.

Prenez courage. Le temps n'est pas encore venu pour le roi, votre bon ami ; peut-être cela sera-t-il avant que je meure. mais pas encore si tôt. Adieu, ma chère Enfant, j'embrasse le cher petit troupeau et le prie de prendre courage.

re 3079 R18

Armes de François Rouxel Médavy

gravées par Antoine Masson, 1677 A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURET]

18 février 1681

Je vous accorde, chère Enfant, ce que vous me demandez, et suis bien aise que vous tendiez à Dieu, et que, pendant que vous avez des forces et du courage, vous preniez une sainte habitude de fidélité. Car si l'on ne se pousse un peu, l'on demeure dans la lâcheté et dans la nature, qui est notre plus fâcheuse et opiniâtre ennemie, qui ne veut pas même céder à Dieu de qui dépend son être et sa vie. Animez-vous donc, chère Enfant, à servir Dieu avec vigueur et ne vous écoutez point sur la mort de vos passions ; crucifiez-les de tout votre possible. Quant aux austérités que nous vous permettons, quand vous êtes malade vous en devez user avec discernement. Continuez vos saintes prières pour celle qui est toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

n° 1652 N256

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

23 février 1681

Assurez-vous, ma très chère Fille, que Dieu vous bénira pour la fidélité que vous gardez à votre pauvre Mère, qui est elle-même plus affligée de toutes vos peines qu'elle ne l'est des siennes propres ; et j'espère toujours que Notre Seigneur bénira toutes choses et que la Maison de Rouen s'achèvera imperceptiblement : noirs y voulons bien travailler de tout le coeur. Nous pensons bien sérieusement à tout ce qui la concerne et croyons que tout ira en bénédiction, et vous le verrez ; continuez vos saintes prières ; je vous puis protester que je ne considère ma vie ni ma santé non plus qu'une chiffe et, si nos Soeurs veulent m'en croire, nous partirons le premier jour du mois prochain. Hélas ! si les souhaits avaient lieu, je serais au milieu de vous il y a longtemps. Pour ce qui vous regarde, très chère Fille, vous ne trouverez jamais de solide repos intérieur que dans le pur abandon à Dieu, dans le très profond abîme du néant. Je reviens de la mort, où j'ai bien reconnu cette grande vérité. Ne cherchez rien autre chose : tous les besoins de l'âme se trouvent là, et la main de Dieu y opère comme il lui plaît ; prenez courage, chère Ange, soutenez pour Dieu et vous immolez pour sa gloire et son amour ; ce sera votre joie à la mort d'avoir donné ce sacrifice à Notre Seigneur. Heureuse une âme qui peut souffrir quelque chose pour sa gloire !

Je vous dis en secret, ma chère Fille, que je crois vous . voir au commencement de mars, mais de crainte que la divine Providence ne renverse encore le projet, n'en parlez pas. Cependant nous nous y disposons doucement ; la Communauté en fulmine parce que l'on

262 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 263

ne me croît pas en état de voyager, vu que le médecin m'a ordonné

de manger de la viande et des oeufs et, par conséquent, de ne pas jeûner. L'on est bien fâché de ce que je ne lui obéis pas. Je me sens assez bien,

quoi qu'il en dise ; il faut s'abandonner à la volonté divine. Nous deviendrons ce qu'il lui plaira. Vous faites bien, chère Enfant, de vous y bien abandonner et de la prier qu'elle vous soit propice. J'aurais bien voulu trouver ce que j'ai besoin, mais la divine Providence ne le veut pas ainsi. Je m'en irai dans mon cher abandon, aussi contente que si je portais cent mille livres, espérant que mon Dieu y pourvoira selon le besoin. Ce qu'il faut faire, c'est de redoubler les prières pour le choix de la maison et pour élire une Prieure.

Adieu. J'embrasse vos chères Compagnes ; je vous suis bien obligée à toutes de vos fidélités ; Dieu vous bénira en récompense. Conservez toujours la charité et priez bien Dieu, très chère, qu'il me fasse faire, par la force divine, ce pourquoi il m'a fait revenir de la mort, et me croyez très sincèrement toute à vous.

n038 N256

[A LA MÊME]

2 avril 1681

C'est sans remise, s'il plaît à Dieu, que nous partirons lundi prochain pour arriver le jeudi en suivant au plus tard. Réjouissez-vous donc au Seigneur, et le priez qu'il nous conduise par sa grâce et en son esprit. Ne parlez point que nous voulons avoir le château, car partout nous aurons de la peine. Nous ne sommes pas à bout ; il se faut résoudre à tout ce que Notre Seigneur voudra pour sa gloire et notre humiliation. Les gens de votre ville sont bien difficiles, mais Dieu le permet pour notre exercice ; nous verrons dans huit jours de quelle mort ils nous feront 'mourir ; cependant, continuez les prières. Il fait fort froid, les chemins sont effroyables, mais cela ne nous arrêtera pas, s'il plaît à Dieu. Priez les saints Anges et les saintes âmes du purgatoire qu'ils nous conduisent et nous préservent d'accident. Je vous laisse au Calvaire où vous allez mourir avec notre adorable Sauveur pour ressusciter avec lui. Priez-le qu'il nous tire toutes en lui et que nous y soyions si bien cachées que nous ne nous retrouvions plus.

A Dieu donc, chère Enfant ; j'embrasse toute la chère troupe des victimes, en esprit, en attendant que ce soit de présence. Je me porte bien à présent ; ne pensez plus à moi que pour prier Notre Seigneur me faire la miséricorde d'agir en son esprit. Je suis en lui toute à vous.

n°2021218

A LA MÈRE SACRISTINE DE ROUEN

Ce 4 avril 1681

Vous pouvez voir celle que j'écrivis à ma chère Soeur des Anges, [ Monique de Beauvais ] pour n'être point obligée de vous faire, chère Enfant, une répétition dans le peu de temps que je dérobe à mes yeux pour vous écrire et vous assurer que je serai bientôt avec vous, s'il plait au Seigneur ne point renverser le projet qui est fait pour sa gloire. Nous irons vous tirer de peine, chère Enfant, et bénir le Seigneur avec vous pour toutes les grâces qu'il nous à faites dans son oeuvre où vous avez tant et tant sacrifié. Prenez courage ; tout cela vous sera avantageusement compté. L'on m'a mandé des choses un peu bien mortifiantes, mais ôtez l'offense, s'il y en a, et l'honneur de l'Institut, le reste, qui me touche, ne m'afflige point. Il faut s'attendre à toutes choses en ce monde et ne tenir que comme une victime, toute à Jésus Christ.

11 faut que vous les teniez devers la sacristie, bien propres, bien

respectueusement et en lieu qui ne soit point trop humide, et ne les garder pas plus vieux faits de quinze jours ou trois semaines ; et quand on les achète, il faut tâcher d'en prendre toujours les derniers faits.

A Dieu, nous dirons le reste, s'il lui plait, à l'entrevue. Prenez donc courage, Notre Seigneur bénira son oeuvre, et vous ne serez pas logées six mois que vous en verrez des effets. Demandez-lui tous les jours des sujets selon son coeur. Je suis, en lui, toute à vous.

no 3137a) Z4

A UNE RELIGIEUSE MALADE

[DE LA RUE CASSETTE]

Rouen, le 29 mai 1681

J'apprends avec douleur, ma très chère Enfant, que vous êtes bien plus mal que vous n'étiez lorsque je suis partie. J'en suis touchée fort sensiblement et d'autant plus que, n'étant point auprès de vous, je ne puis vous donner des marques de la tendresse de mon coeur par mes pauvres petits services. J'espère, avec la grâce du Seigneur, vous revoir bientôt, mais en attendant soyez, chère petite victime, bien soumise pour recevoir les secours que vous avez besoin. Je crois que vous n'avez point refusé de manger gras ; votre mal le demande, et vous devez obéir comme un enfant, sans retour, sachant bien que l'obéissance est le glaive qui immole la victime, égorgeant ainsi sa propre volonté, qui fait notre propre vie tant opposée à la [ vie ] divine de Jésus Christ. C'est la plus grande victoire que sa grâce peut remporter sur vous, très chère Enfant, et vous serez bien heureuse et libre du purgatoire, si, avant que de mourir, votre volonté est trépassée en Dieu, comme dit saint François de Sales. Vivez donc dans cette séparation, afin que vous soyez comme Dieu vous désire et, comme il

264 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 265

prétend vous trouver, quand il viendra à vous pour vous conduire dans le royaume de sa gloire. Je vous prie me faire donner de vos chères nouvelles et, cependant, priez Dieu du coeur pour votre chère Compagne [ Mère Françoise de Sainte Thérèse de Ruellan du Tiercent ], que nous avons immolée aujourd'hui à la Providence divine, ou, pour mieux dire, à son élection éternelle qu'il a manifestée ce matin. H en a fait la première Prieure de cette Maison, où j'espère qu'il la comblera de ses grâces et de ses divines bénédictions. Son pauvre coeur en souffre. Je vous la recommande et que vous me croyiez, en Jésus, parfaitement à vous.

n° 859 Cr C

[A LA MÈRE MECTHILDE DU SAINT SACREMENT CHEURETI

QUAND ELLE FUT DE RETOUR A PARIS

Du 13 juin 1681

C'est avec une très grande peine que mon retour est ainsi retardé, sachant bien que ma méchante Fille est infidèle à son Dieu, et j'ai besoin d'être là, pour un peu la gronder de ce qu'elle n'obéit pas à sa pauvre Mère qui gémit devant Dieu pour elle, mais qui ne la peut tirer de peine si elle n'y apporte ce qui est nécessaire de sa part. La première que je lui demande, c'est d'un peu se remettre sur mon retour ; il ne sera pas si long que l'on dit, à moins d'un ordre de Dieu, que je ne prévois pas. Toutes choses se disposent pour avancer. J'admire l'adorable Providence. J'en suis si confuse devant Dieu que je ne sais où j'en suis, car je n'attendais pas cette facilité, mes péchés méritant le contraire, mais c'est la patience et la vertu de nos chères Soeurs d'ici et les prières de votre Communauté qui nous attirent ses grâces.

Nous avons fait une Prieure, jeudi dernier dans l'octave du Saint Esprit. A huit heures du matin, la pauvre Mère de Sainte Thérèse [ du Tiercent est tombée sous ce sort, qui l'a tuée à n'en pas revenir sans un grand secours du ciel. Il ne me reste que la maison, que l'on dit se terminer sur la fin de ce saint octave ; huit jours après, je crois être en état de partir. Je laisserai le reste à la Providence. Ne vous désolez donc point : vous reverrez bientôt votre pauvre Mère, mais à condition que vous lui soyez plus soumise que jamais et qu'après Notre Seigneur, sa très sainte Mère et les Saints, vous n'aimerez plus personne qu'elle. Le bon Père Chenois m'a ordonné de vous engager à cela ; faites ce qu'il vous dit, et vous serez une bonne Fille et, quoi que vous soyez toujours misérable, vous ne périrez pas. Ayez un peu de courage et de patience, et vous confiez à ce qu'on vous dit de la part de [ la sainte Vierge ] ma Souveraine. Mais si vous pouviez un peu vous abaisser à ses sacrés pieds, vous en recevriez du secours. Ne vous rebutez point de tout ce qui se passe et que vous souffrez. Mais n'effectuez rien de contraire aux ordres que nous vous avons donnés. Soyez ferme comme un rocher, et mourez à la peine, afin que vous soyez une petite martyre de fidélité.

Allons à Dieu simplement et nous séparons du reste. Mettez tout aux pieds de celui qui vous a fait l'honneur de vous recevoir pour sa victime. Souvenez-vous que la victime ne doit vivre que dans la mort. Commencez de lui être fidèle ; c'est ce que j'espère et que j'attends de vous.

A Dieu, en Dieu, très chère Enfant ; soyez sûre que je ne vous oublie pas et que je vous aime toujours tendrement. Je vous prie de dire chaque jour pour moi à la très sainte Vierge AVE MARIA FILIA DEI PATRIS... etc...

n" I78a) Z4

[ A LA MÈRE BERNARDINE DE LA CONCEPTION GROMAIRE]

Prieure du second monastère de Paris

De Rouen, le 27 juillet 1681

Je puis vous dire, mon unique et plus chère Mère, que les chères vôtres du 25 m'ont donné une grande consolation d'apprendre de vos chères nouvelles, en étant dans une extrême peine parce que j'ai sujet de douter que vous ne soyez malade, car je vous rêve souvent dans cet état souffrant. Et quand je suis dans cette appréhension, je suis dans de fort grandes inquiétudes.

Je suis touchée de votre affaire, qui est si balancée. Vous faites bien, mon unique Mère, de l'abandonner à la divine Providence, mais il ne faut pas laisser d'agir. Je ne puis encore rien dire de positif pour nos affaires. Dieu, la Providence divine, nous ballotte et il le faut souffrir. Toutes ses conduites me font entrer dans un si grand abandon et dénuement intérieurs qu'il me semble que je suis toute prête à voir tout renverser. Car, en vérité, je ne sais ce que Notre Seigneur veut faire de son oeuvre, mais je sais bien qu'il la mène dans les sentiers d'un grand anéantissement ; du moins je le ressens en moi de la sorte, et je m'y façonne si bien que je n'en souffre plus la peine, car, ayant bien connu que Dieu est le maître de son oeuvre, il a droit de la détruire ou de la soutenir comme il lui plaira. J'ai pourtant une ferme croyance qu'il bénira tout entre les mains de la Prieure d'ici, qui est une sainte, et, dans cette foi, je voudrais pouvoir partir tout présentement s'il m'était possible. J'espère que ce sera bientôt, avec l'aide de Dieu, car nous ferons quelque chose dans cette semaine ou nous quitterons tout pour nous en retourner (53). J'ai assez de repos ici, et une grande santé. Plût à Dieu que vous en eussiez autant !

Adieu, mon unique Mère, je salue toutes mes chères Filles.

n" 1333 Cr C

(53) Mère Mectilde quittera Rouen le 5 septembre sans avoir trouvé de logement convenable pour ses Filles. Le château ne pourra être acheté qu'en 1683.

FONDATION DE ROUEN 267

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

LOUÉ SOIT A JAMAIS LE TRÈS SAINCT SACREMENT DE L'AUTEL

7 aoust 1681

Nous, Soeur Mectilde du St Sacrement humble prieure des Religieuses Bénédictines consacrées à l'adoration perpétuelle du très Sainct Sacrement de l'Autel du Monastère de Paris, Supérieure de tous les Monastères de la congrégation du même titre du très St Sacrement. En vertu du pouvoir a nous donné par le Sainct Siège d'associer tous les fidèles de l'un et l'autre sexe à l'adoration perpétuelle de cet Auguste Mystère. Nous supplions le Révérend Père Adrien Michel très digne Religieux de l'estroite Observance de St François de la Ville de Roüen de nous seconder dans ce pieux dessein qui tend uniquement à la gloire de Notre Seigneur Jésus Christ prophané par les impis dans son Sacrement d'amour. Et pour cet effect d'employer son zèle et sa piété pour Lui attirer des adorateurs Lui donnant tout nostre pouvoir pour associer ceux et celles qu'il trouvera capables et disposés pour cette Saincte dévotion de prendre leur nom, le jour, et les heures qu'ils choisiront pour assister devant le Très Sainct Sacrement en esprit d'adoration et de réparation, et de nous les envoyer s'il lui plaist, pour estre enregistrés à entrer dés cette heure en Société avec nostre Congrégation et participer à toutes les bonnes oeuvres, prières, oraisons, réparations & qui se pratiquent par la grâce de Dieu dans tous les Monastères de nostre Institut.

Fa ict à Nostre dit Monastère de Paris le sept aoust mil six cent quatre vinq un.

Sr Mectilde du St Sacrement Prieure

n" 2373 Autographe à Rouen

3 septembre 1681

Je vous ai promis, ma très chère Fille, de vous laisser par écrit ce que Notre Seigneur me fera connaître qu'il veut de vous pour votre sanctification. Je me donne à son Esprit Saint pour vous en parler. Je sais bien eune Fille du Saint Sacrement porte sa règle vivante et animée dans son coeur, puisqu'elle la reçoit en Jésus Christ par la manducation de son corps adorable, et qu'il ne devrait plus y avoir de loi pour une âme qui communie en grâce, parce qu'étant revêtue de la vie divine que Jésus Christ lui communique, elle doit demeurer en lui et vivre selon les mouvements de son esprit. Mais, quoique nous ayons toutes l'obligation indispensable de vivre de cette sorte, nous ne laissons pas, bien souvent, de nous en détourner pour vivre d'une vie d'amour-propre, et, au lieu de suivre les maximes de notre divin Maître, nous suivons nos sens et notre raison humaine, qui nous retirent insensiblement de Dieu pour demeurer misérablement en nous-même, et, par cette infidélité, nous priver d'un bien infini. C'est un malheur qu'on ne peut assez déplorer et dont, pour l'ordinaire, l'on n'a pas de sincère regret d'y tomber. L'amour de nous-même nous aveugle et nous voulons bien demeurer dans ses malheureuses ténèbres pour n'être pas obligées de nous en séparer par les rayons de la grâce, qui nous fait voir la vérité et qui nous reproche notre ingratitude et la dureté d'un coeur qui ne se laisse point gagner au pur amour, ni aux sollicitations que le Saint Esprit ne cesse de nous faire pour nous dégager de tout ce qui n'est pas Dieu.

11 faut avouer que la misère humaine est épouvantable et que le tendre que nous avons pour nous, nous retient en nous-même et nous ôte le courage de nous surmonter. Voyez, très chère Fille, si ce défaut ne se trouverait point en vous. Je vous dirai en simplicité ce qu'il me semble que Notre Seigneur veut de vous, bien que vous ne soyez pas ignorante. Tous les billets que vous m'ayez confiés de votre intérieur marquent clairement les voies de la grâce en vous ; puisqu'il n'est pas possible que vous en puissiez douter, il veut absolument votre coeur et voilà ce qui fera le coup le plus terrible de votre mort : ce coeur qui aime et qui ne peut pas vivre sans aimer n'a pas encore trouvé le secret de rassasier son amour en aimant l'Unique aimable ; il n'a encore goûté que l'amour des créatures, mais qui, n'étant que corruption en elles-mêmes, souillent le coeur qui s'attache à elles ; mais celui qui seul peut contenter ce coeur aimant y est caché comme dans son centre. Il n'est pas besoin d'un long voyage pour le trouver, puisqu'il est plus en vous que vous-même. Tournez-vous vers cet objet divin et, encore que d'abord vous ne puissiez goûter son amour à cause de son infinie pureté, le vôtre petit à petit deviendra pur, à mesure que vous le ferez couler en lui. Ne vous découragez pas pour vous en voir à

268 ( HFRINF DL BAR FONDATION DE ROUEN 269

présent si éloignée ; vous ne serez pas toujours de même, si vous voulez un peu demeurer ferme dans le sacré abandon de tout vous-même en lui.

La deuxième immolation qu'il demande de vous, c'est celle de votre esprit et de votre raison, qu'il faut sacrifier comme ce que vous avez de plus cher et que vous avez plus de peine à anéantir. Cependant, la grâce de Jésus Christ en vous le demande, et les états qu'il a portés en sa divine Enfance et qu'il conserve au divin Sacrement vous pressent et vous instruisent comme vous les devez immoler à son amour. Hélas ! nous craignons de perdre notre raison et notre esprit humain, c'est le préférer au divin, car Notre Seigneur nous veut donner son Esprit. Serions-nous assez téméraires de croire le nôtre meilleur ? Ne lui faisons point cet affront ; séparons-nous du nôtre, puisqu'il n'est que ténèbre et illusion, pour nous revêtir de celui de Jésus, qui est lumière et vérité divines. Et quand il arriverait que notre esprit serait éclairé selon l'humain !... Hélas, hélas, vous demeurerez donc toujours humaine, et, par conséquent, toujours dans l'estime secrète de vos sens ! Et voilà le nid de l'amour-propre et de la propre estime de vous-même fondé, et par conséquent bien loin du néant où la grâce vous oblige d'entrer. Défaites-vous donc de tout cela pour éviter une vanité ou une complaisance en vous-même et mépris des autres, que vous ne croyez pas avoir tant de sens et de raison que vous : voilà la superbe bien soutenue ! Et que deviendra Jésus Christ pauvre, petit et abject en vous ? Cette Sagesse éternelle qui s'est anéantie n'aura-t-elle pas la force d'anéantir cette vanité et cette « entièreté » en vous-même ? Souvenez-vous que votre bonheur dépend de ce sacrifice. Après que vous l'aurez fait, vous entrerez dans un saint dégagement et posséderez une paix toute divine. Vous me direz sans doute, très chère, que je vous taille bien de la besogne. Ce n'est pas moi, consultez votre intérieur et vous m'avouerez que le Saint Esprit vous a fait, il y a longtemps, cette leçon ; je vous conjure d'y être fidèle.

Après donc avoir rendu ce cœur et cet esprit à qui ils appartiennent de droit, il faut lui rendre votre corps affligé de douleurs, et en faire la victime de sa croix. Tandis que le cœur sera la victime de son pur amour, les douleurs que vous ressentez vous serviront à vous dégager des choses de la vie et des plaisirs des sens. Devenant une même chose avec Jésus Christ souffrant, vous savez bien que les souffrances ont l'avantage de nous purifier et de nous rendre dignes de ses approches intimes et de ses grâces les plus singulières. Nous ne voyons point d'âmes bien attachées à la croix qu'elles ne reçoivent quelque communication de celui qui prend ses complaisances de les voir souffrir. Réjouissez-vous, très chère, vos douleurs sont les marques et les gages de son amour ; souvenez-vous en tout d'un Dieu qui vous est plus présent que vous-même à vous-même, et si actuellement, que vous ne pouvez respirer sans lui ni hors de lui. Accoutumez-vous à ne voir que lui dans toutes les créatures, et à recevoir tous les événements de la vie de sa très sainte main, comme la foi nous y oblige. Appuyée sur les paroles de l'Ecriture sacrée, au nom de Dieu, chère Enfant, dégagez-vous de tout l'humain. Si vous n'en sortez, vous serez toute votre vie misérable, remplie d'inquiétude et toujours agitée selon les divers événements de la vie, dont vous ne serez jamais la maîtresse, car la main de Dieu vous pressera partout de toutes les manières pour vous obliger de vous rendre toute à lui en vous séparant de tout ce qui n'est pas lui.

Une chose aussi que vous devez bien prendre garde, c'est de ne vous jamais abattre ni décourager pour quelque misère que vous puissiez ressentir. Tenez votre volonté dégagée, et puis souffrez les atteintes des tentations : Notre Seigneur sera votre force, je n'en puis nullement douter, si vous voulez être à lui solidement. Quant à votre conduite extérieure, vous devez faire ce que vous pourrez pour votre santé, sachant bien que la Religion le permet par vos supérieurs, qui ne demandent pas mieux que de vous soulager. Prenez donc en simplicité les secours que vous avez besoin, qui seront toujours bénis par l'obéissance, et, quand vous sentez vos grandes douleurs, ne vous forcez ; vous les augmenteriez à l'extrême. Ménagez le peu de forces que vous avez. J'espère que le mal que vous souffrez à présent se pourra diminuer dans la suite, si vous usez un peu de précaution.

Vivez en paix et union dans la communauté ; tâchez d'y établir le plus de perfection qu'il vous sera possible (54), sans rien ajouter aux Règles et Constitutions, parce qu'elles constituent ce que Notre Seigneur veut des Filles du très Saint Sacrement. Il les faut observer selon le possible et les commodités présentes.

Je ressens votre peine en toutes manières et mon coeur en est pénétré, mais je vous assure que je vous porterai à Dieu incessamment comme moi-même ; j'espère qu'il vous bénira. Courage ! Vous savez que nous sommes toujours votre Mère et celle dont Dieu s'est servi pour vous faire naître Fille du Saint Sacrement. Je dois vous assurer que vous le serez toujours et qu'en tout ce que je pourrai vous le marquer, ce sera de tout mon coeur. Croyez-moi votre fidèle amie.

n° 1669 N256

(54) Cette lettre ne serait-elle pas adressée à Mère Marie des Anges, envoyée par Mère Mectilde comme maîtresse des novices, le 8 juin 1681 ? Catherine du Vay (Mère Marie des Anges), fille de Guillaume du Vay, procureur au Parlement de Rouen et de Marie Adelin, née à Rouen sur la paroisse Saint-Patrice, prit l'habit en janvier 1661 et fit profession le ler octobre 1662 au monastère de la rue Cassette. La cérémonie fut présidée par le P. Nicolas de Saint Augustin, prieur du monastère de Saint-Bernard à Paris. Sa dot avait été payée par une personne anonyme qui désirait qu'une religieuse priât pour elle sa vie durant, ce que l'on nommait à l'époque « une fondation pour une victime ». Cette dot était généralement constituée en rentes viagères. Mère Marie des Anges fit partie du groupe des fondatrices du couvent de Toul. Mère Mectilde l'avait envoyée à Rouen le 8 juin 1681, pour y remplacer la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, maîtresse des novices qui avait été élue prieure le 29 mai précédent. Mère Marie des Anges est la première moniale décédée à Rouen depuis la fondation. Elle mourut le 17 septembre 1687. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 114 - 177 et 273 n. 2 et nécrologe de notre monastère.

270 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 271

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE

ET A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

Villepreux, 9 septembre 1681

Nous voici arrivées grâce à Dieu en très bonne santé à six lieues de Paris (55) ; dans toute notre route, je n'ai pu vous écrire, ma très chère Mère et mes très chères Enfants, mais je vous assure que je n'ai pas fait tout ce chemin sans bien penser à vos douleurs et aux tendresses de vos bons coeurs pour votre pauvre Mère, qui vous porte bien intimement dans le sien.

Je me dispose pour entrer chez nous ou, pour mieux dire, je prie Notre Seigneur de me faire la grâce que je n'y rentre qu'en lui et cachée en son Esprit, afin qu'il soit lui seul comme souverain qui doit régner et dominer sur tout et partout. Oh ! si j'étais un peu devenue rien, mon Dieu me serait tout et ferait tout en moi. Je vous conjure, ma chère Mère, de le bien prier pour moi. Je demande cette charité à nos chères Enfants en les embrassant de tout le coeur, les conjurant de prendre courage et de ne point demeurer occupées de la créature, mais de passer tout en Dieu et de vous reposer en lui par une humble et amoureuse confiance. J'espère trouver de vos chères lettres à Paris. Je vous fais celle-ci par avance, parce que demain je ne le pourrai peut-être pas. Mandez-moi des nouvelles de votre santé et de toutes vos Filles, et surtout des pauvres malades. J'embrasse encore en esprit toute la communauté et le cher noviciat, et les exhorte à se réjouir toutes au Seigneur, qui les comblera de bénédictions en bénissant son oeuvre. Adieu encore une fois. Je ne vous exprime point la douleur que j'ai eue en vous quittant, mais Notre Seigneur m'a soutenue en vous soutenant vous-mêmes. J'ose encore vous assurer qu'il vous soutiendra et bénira.

Ayez soin de votre santé ; disposez-vous à prendre du lait et faites accommoder les fenêtres et châssis de ma chambre avant que de vous y loger. Adieu, mille et millions de fois, toutes, adieu, en Dieu, où je désire que nous soyons toutes perdues et anéanties. C'est le souhait de votre fidèle amie et obéissante servante.

n° 2382 C405

(55) Villepreux, Yvelines, arr. Versailles, cant. Marly-le-Roi.

A LA MÈRE FRANÇOISE DE SAINTE THÉRÈSE [ DU TIERCENT]

Prieure de Rouen

11 septembre 1681

C'est un petit mot, ma très chère Mère, pour vous assurer que je reçus hier au soir les chères vôtres du 9 courant. Je ne sais si vous me flattez par ce que vous avez la bonté de me dire, mais je puis vous assurer que, si Notre Seigneur avait écouté les gémissements de mon coeur, vous n'auriez trouvé en votre personne, ni en celle de toutes vos chères Filles et les nôtres, que de la force divine et un courage élevé au-dessus des sens. J'ai ressenti vos peines et je les ressens encore, quoique je sais bien que vous êtes toutes environnées de grâces. C'est que je ne suis pas si morte que l'on pense ; ma santé est assez bonne, Dieu merci. L'on dit que Madame de [ Bernières est présentement à Rouen ; si elle y est, il faut terminer l'affaire de sa maison. Il semble que le démon fasse son possible pour empêcher que vous n'ayez une maison, mais il n'en sera pas le maître : Notre Seigneur le confondra et achèvera son oeuvre. Mais souvenez-vous de ses divines paroles : « Quaerite primum regnum Dei » [ Mt. 6,33 ]. Courage ! Avec cette fidélité, vous triompherez de toutes choses.

Tout le monde ici est à l'ordinaire : la Mère Maîtresse [ Marie de Jésus Chopine! ] toujours assez mal, mais la pauvre petite victime, notre bonne amie [ Soeur Benoite de la Passion G randery ] se meurt. Je ne crois pas qu'elle passe l'automne ; c'est une toux sèche et fâcheuse, avec le crachement de sang accompagné de la fièvre. Je l'ai trouvée si changée que mon coeur en a été pénétré de douleur. Elle vous aime bien tendrement. C'est une âme bien innocente et bien pure aux yeux du Seigneur ; c'est une petite victime qui se consomme sur la croix des douleurs et langueurs. Si je pouvais obtenir sa vie, je vous assure que, de bon coeur, je prierais Notre Seigneur qu'il la voulût conserver. Je ne puis écrire aujourd'hui à nos chères Enfants ; ce sera au premier jour. Je les embrasse de tout le coeur en Jésus. Croyez-moi en lui toute à vous.

n°223 Cr C

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [DE BEAUVAIS]

2 octobre 1681

Ne vous fâchez pas, très chère Fille, du retardement de mes lettres. C'est un extrême déplaisir que je ne puis faire ce que je voudrais pour votre satisfaction et celle des autres, mais il faut que je souffre la première, et Dieu sait comme sa sainte Providence conduit les choses.

272 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 273

Si je ne les recevais de sa très sainte main, il me serait impossible d'y conserver la paix du coeur, que j'aime plus que tout ce qui se peut imaginer. Je ne puis assez estimer votre bonheur et la douce tranquillité que vous pouvez posséder dans votre chère petite solitude. Je donnerais tout le monde pour en posséder une pareille si Notre Seigneur le voulait, mais je vois bien que je n'en suis pas digne et qu'il faut me résoudre à être plongée dans les tracas ; à peine puis-je entendre la sainte Messe. Priez Notre Seigneur que je ne fasse rien dans tous ces embarras qui lui puisse déplaire ; allons toujours à lui avec courage et fidélité par la voie du néant, qui est la plus courte et la plus sanctifiante, étant aussi la plus dégageante. Ne sortons point de notre rien pour quelque considération que ce puisse être, nous tenant ferme sur la grande et éternelle vérité : Dieu est Dieu, et uniquement Dieu, tout le reste rien et bien moins que rien. Si vous pouvez demeurer dans cette vérité par pratique vous serez heureuse dès cette vie comme une bienheureuse, qui croit Dieu, qui se perd et s'abîme en lui et qui ne voit ni ne s'amuse aux créatures ni rien de tout ce qui se rencontre ici-bas.

Je ne puis assez remercier Notre Seigneur de vous avoir donné une Prieure selon son coeur et qui vous édifie en toute manière. Tâchez de la bien consoler par vos fidélités et de l'aider à porter son poids, qui n'est pas si effroyable que le mien. Vivez toujours dans une parfaite union. Je vous prie de lui dire en attendant que je lui puisse écrire etc...

Je viens d'apprendre que notre bon M. de Grainville (56) est à l'extrêmité. J'en ai le coeur pénétré de douleur. C'est une perte pour nous irréparable, mais il faut adorer les conduites de Dieu et aimer les privations. En voilà une extrême pour la pauvre maison de Rouen. Tout ce qui peut consoler c'est que Dieu demeure toujours le même et qu'il est toujours avec nous. Je suis en lui toute à vous. Je salue toutes les chères victimes.

n°2253 C405

A LA MÊME

6 octobre 1681

J'ai reçu votre chère lettre, très chère petit Ange, dont je vous suis obligée. Je sais bien que votre bon coeur a sacrifié par notre absence, mais j'ose bien vous assurer que j'en ai fait de même de la vôtre et de toute la

(56) Daniel de la Place de Fumechon, sieur de Grainville, président de la Cour des Comptes de Rouen en 1612, eût de son mariage avec Marie de Hallé : Jean IV ; Pierre, chanoine de la cathédrale ; Barthélémy, jésuite ; Claude, prêtre, bienfaiteur du bureau des pauvres valides (actuellement C.H.U. Charles Nicolle) ; Bernard, trésorier de France à Rouen ; Charles, conseiller à la Cour des Aides ; Philippe, trésorier de France, non marié ; Marie-Madeleine, qui épousa Henry d'Ambray ; enfin, trois filles religieuses à l'abbaye Saint-Sauveur d'Evreux.

Claude et Philippe de Grainville furent de grands bienfaiteurs de notre monastère. Nous trouvons encore leurs signatures sur nos registres après 1692.

petite maison de Rouen. Je ne sais ce que Notre Seigneur y veut faire, mais elle me devient bien intime, et je ne songe qu'à la voir bien établie pour la pure gloire de celui qui y veut prendre ses divines complaisances. Je veux bien lui sacrifier mes langueurs et tout ce qu'il lui plaira m'envoyer, pourvu qu'il soit content. J'ai toujours été mal depuis mon retour, et ne suis pas encore trop bien ; il faut s'abandonner pour tout ce que Notre Seigneur voudra. Je vous dis entre nous que, selon l'apparence, l'affaire des Minimes rompra (57). Cela me fait une très grande peine. Cependant, nous ne pouvons aller plus vite. J'avoue que j'en suis très mortifiée, mais il faut que Notre Seigneur fasse sa très sainte volonté.

L'on dit que tous vos amis vous abandonnent. M. de Touvens est terriblement choqué, et plusieurs autres, de ce que nous voulons avoir la maison des Pères Minimes. Enfin, voilà un surcroît de grande affliction. Vous savez les choses mieux que moi : vous y êtes présente. Selon l'humain, l'on recule au lieu d'avancer, mais, de quelque manière que la main de Dieu nous presse, il ne faut point sortir de notre profond anéantissement. L'on dit que je fasse faire les choses ici, mais, à vous dire vrai, je n'y fais pas ce que je voudrais étant accablée d'affaires. J'aurais bien sujet de regretter ma chère solitude de Rouen, mais il faut marcher tête baissée aux ordres du Très Haut. J'ose vous dire que, si Notre Seigneur m'assiste, comme il paraît que sa divine Providence dispose quelque petite chose pour m'aider, que je ne m'en rapporterai à personne pour acheter [ la maison de ] M. Thomas, car il ne se faut attendre à pas un mais à Dieu seul, qui est l'unique et parfait ami.

Si Notre Seigneur rend notre bon M. de Grainville aux prières, ce sera un grand miracle. Je vous assure que je ne l'ose encore espérer, tant je le désirerais. Si Dieu nous fait cette grâce, il faudra bien en remercier son infinie bonté. Je vous prie que j'en sache des nouvelles plus certaines, car je crains toujours qu'il ne retombe. C'est pourquoi je ne sortirai point du sacrifice que je n'en reçoive encore. Priez Dieu pour moi, et me croyez toute à vous.

no 810 R18

A LA MÊME

Comme notre chère petite victime, ma Soeur de la Passion [ Grandery ], est bien près de nous quitter pour s'en aller au ciel, je vous fais ce mot, chère petit Ange, pour la recommander aux prières de la Révérende Mère Prieure

(57) Voir le récit de la tentative d'achat d'une maison appartenant aux Pères Minimes dans le « récit de notre établissement ».

274 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 275

et de toute la Communauté. Les médecins ne croient pas qu'elle aille loin, la trouvant terriblement mal, ayant un crachement de sang continuel et en abondance. Nous l'avons fait communier ce matin pour lui ménager le saint Viatique. Vous ne croiriez pas comme elle touche toute la Communauté, qui l'aime tendrement. Elle est dans une douceur angélique ; toutes les vertus paraissent en elle et édifient tout le monde ; je vous puis dire que j'en suis touchée très sensiblement. Nous aurons une fidèle victime dans le Ciel, car, depuis qu'elle est céans, l'on n'a pas encore pu voir en elle une imperfection.

Enfin, vos affaires n'avancent point ; il en faut bénir Dieu qui le permet ; il veut que nous demeurions dans le sacrifice ; n'en sortons donc point, mais ne laissons pas d'espérer en lui contre toute espérance. Adieu, je suis en son amour toute à vous.

no 266 R18

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

18 octobre 1681

Je ne sais, Chère Enfant, si vous êtes bien persuadée de mon accablement, mais je puis vous assurer qu'il est assez grand pour une faible créature en toutes manières. Néanmoins, je brise avec plusieurs choses présentes pour venir prendre un quart d'heure d'entretien avec vous, chère victime. Je vous nomme par votre nom, car les Filles du Saint Sacrement n'en devraient point porter d'autre, puisqu'elles le doivent être par état. Ce fut hier le sujet de notre chapitre, et plût-il à Dieu que nous soyons toutes fidèles à cet état que Notre Seigneur Jésus Christ exige de nous et sur lequel notre éternité sera décidée ! Je vous conjure, Chère Enfant, tâchez de l'être, la grâce vous y presse ; je le remarque par toutes les dispositions de peines que vous portez et, jusqu'à ce que Notre Seigneur se soit rendu le maître absolu en vous, il ne vous donnera ni trève ni repos. Je sais qu'il vous en coûte furieusement, mais c'est un mal qui produit un bien infini. Prenez courage ; vous y serez soutenue par celui même qui vous impose cette loi, et, lorsqu'il aura gagné votre volonté et votre coeur, tout vous sera facile après. Présentez-vous à lui dans l'esprit de sacrifice, que vous portez si rigoureusement par les privations que votre pauvre coeur souffre. Allez lui présenter vos agonies et expirer en sa présence, mais que votre mort ne soit point par raisonnement, mais par un simple et amoureux acquiescement à ses adorables conduites. Tenez-vous toute ramassée en Dieu, et vous expérimenterez une grâce secrète cachée en vous par Jésus Christ, qui vous fortifiera divinement sans quasi que vous puissiez vous apercevoir d'où elle procède. Ne perdez pas le moment de ce temps précieux, plein de miséricordes qui vous sont inconnues. Allez toujours sans crainte d'enfoncer : vous marchez sur une terre ferme ; c'est la foi qui ne peut jamais être

trompée quand nous y demeurons en humilité. Prenez donc courage, et vous donnez la patience et la consolation d'expérimenter Dieu en vous, comme en vérité il y est. Adieu, ma Chère Fille ; soyez persuadée que je demeure en Jésus toute à vous.

J'ai mandé mes petits sentiments sur les maisons à la chère Mère Prieure. Je ne sais qui vous peut persuader que j'abandonne vos affaires : vous verrez bien quelque jour que non ; mais il faut que je vous assure que je n'ai pas la pensée de refuser à signer votre traité avec Madame de Bernières ; je suis prête.\à le signer quand tout sera conclu ; et même celui de Monsieur N., si Monsieur N. en traite, comme il me l'a promis. Non, non, je n'abandonne pas l'oeuvre de Dieu, comme vous le pensez. Il est vrai qu'il y a des moments que je ne puis y vaquer, mais après, je m'y applique sérieusement, et j'espère que Notre Seigneur la bénira. Mais, croyez-moi, n'ayons d'attente et de confiance qu'en lui seul. Je ne veux pas dire par là qu'on néglige les occasions, mais qu'il faut toujours relever l'espérance vers sa bonté et croire qu'il bénira tout. Je voudrais être près de vous trois fois vingt-quatre heures : je conclurais tout avec la dernière satisfaction, mais il faut que je demeure sous le pressoir et que je continue d'être comme je suis, en Jésus, toute à vous, mais d'un coeur très sincère. Je salue toute la petite Communauté.

nu 1197 RI4. Le dernier paragraphe est pris au P132

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET

10 novembre 1681

Il faut vous dire dans la simplicité, chère Fille, que votre lettre du second du courant m'a donné tant de consolation que je ne puis assez rendre grâces à mon Dieu de celles qu'il vous fait en toutes manières, mais surtout d'avoir trouvé le secret du néant, par où tout bien et toutes bénédictions viennent fondre dans l'âme, et surtout la paix divine qui s'y établit solidement. Oh ! bienheureuses celles qui l'expérimentent ! Je ne vous dis que ce mot. Vous êtes comblée, très chère Fille, mais vous le serez bien plus quand vous avancerez dans ce bienheureux néant. Hélas ! je suis plus de coeur avec vous qu'ici et, s'il m'était permis de réfléchir, j'aurais de la peine d'être revenue. Mais Dieu l'a voulu ; aimons ses adorables volontés plus mille fois que notre propre vie ; attachons-nous uniquement à lui et ne désirons rien que de lui plaire, et nous trouverons partout un doux repos en lui et un divin contentement. J'espère pourtant n'être pas si longtemps sans vous revoir, si Notre Seigneur n'y fait quelque empêchement. Il lui faut être si entièrement abandonnée qu'il n'est pas

276 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 277

permis de former des desseins, parce que, le plus souvent, il lui plaît de les renverser. Soyons donc toute à lui pour être des victimes de son bon plaisir aussi bien que de son mystère d'amour. Ne vous inquiétez plus de ma santé ; il me semble que je me remets jusqu'au moment qu'il plaira au Seigneur me renverser. Je ne possède plus de temps en assurance, mais nous sommes toutes dans l'adorable main de Dieu. Sa très sainte volonté soit faite ! Je suis en lui toute à vous.

n° 557 N256

[ A LA MÈRE MARIE DES ANGES DU VAY

Entre le 10 et le 22 novembre 1681

Non, non, je ne suis point indifférente pour vous, très chère Enfant. Je vous serai inviolablement fidèle, quoique mon affection vous serve de peu ; mais soyez une fois persuadée que, quand Notre Seigneur me lie une fois à une âme, c'est pour le temps et, j'espère, encore pour l'éternité.

Ne prenez pas toujours garde à mes termes : j'écris avec trop de précipitation, car, si vous me voyiez, je cours toujours et n'avance guère.

J'ai renvoyé le contrat [ avec Mme de Bernières ] aujourd'hui à la Révérende Mère Prieure, pour le rendre parfait avec un peu de conseil de vos amis, pour ne rien faire que de bien à propos. La dame vous lie, mais vous ne la liez pas. Tâchez de bien voir ce que vous faites. Quant à l'argent de Monsieur votre beau-frère, plut-il à Dieu le tenir ici, je l'emploierais à payer une partie de la maison de Monsieur Thomas ; mais comment faire cela ? Je remets tout en Dieu afin que sa divine Providence y pourvoie. Il faut aller jusqu'où il voudra conduire la croix qu'il me présente : son très Saint Nom soit à jamais béni ! Dites à mon Ange qu'elle continue ses prières et, pourvu que Notre Seigneur se glorifie dans son oeuvre, nous serons trop contente ; j'attends tout de sa très sainte Mère.

Je ne puis vous écrire comme je voudrais : il y a deux nuits que nous veillons notre pauvre petite Soeur de la Passion [ Grandery ], qui pensa hier matin m'échapper, la tenant seule entre mes bras ,sans viatique ni extrême-onction, mais la très sainte Mère de Dieu m'assista. Sur les sept heures et demie elle a reçu le saint viatique et à huit heures du soir l'extrême-onction, de sorte que la voilà munie de force et de grâce divine pour aller au combat et forcer les barrières que les ennemis de son salut lui pourraient faire pour passer à la bienheureuse éternité. C'est un ange, et cependant ce monstre infernal n'a pas laissé de l'inquiéter un peu violemment depuis lundi au soir, n'ayant pas beaucoup de relâche, mais, grâce à Dieu, présentement c'est une paix divine répandue même sur son visage. Je vous recommande votre pauvre Mère Prieure, qui est un peu accablée de son poids ; son humilité lui fait ressentir un peu trop douloureusement sa croix, mais Notre Seigneur la soutiendra, et vos charités et bontés pour elle l'adouciront et la consoleront. Vous êtes toutes de bonnes Filles, qui voulez être à Dieu de la bonne sorte, et c'est ce qui attirera sur elle et sur vous la bénédiction du ciel. Voilà ce que je vous puis dire, très chère ; vous en ferez part à cette chère Mère, et demain, s'il plait à Notre Seigneur, je lui écrirai, supposé que notre chère petite Victime ne nous quitte point.

J'embrasse toute la chère Communauté.

n° 2266a) Z4

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

22 novembre 1681

Vous avez sujet de vous plaindre de mon silence, si vous ne jugez en charité de mon accablement et si vous n'avez pas reçu celle que je vous écrivis, chère petit Ange, il y a huit ou dix jours, dans laquelle j'avais ajouté un petit mot pour notre très chère et fidèle amie Madame de Belbeuf qui sans doute se plaint de mon incivilité, n'ayant pas encore répondu à son obligeante lettre ; mais quelques pensées qu'elle puisse avoir contre moi et vous aussi, très chère, j'en appelle à la vérité éternelle, qui connaît la sincérité de mon coeur et ce qu'il m'a donné pour vous et pour elle. Je puis vous assurer que je souffre du retardement des devoirs que je lui dois et des impressions que mon silence vous donne. J'espère que vous les anéantirez quand vous aurez vu en la lumière de Dieu que je n'ai pas différé de vous écrire par les motifs que vous m'alléguez. Non, non, toute méchante que je suis, je n'agis point par tels principes. Mais Dieu sait mon poids, pour ne pas dire mon accablement, et jusqu'à présent j'ai moi-même été étonnée comme je pouvais y résister, mais, depuis la mort de notre très chère Soeur de la Passion, je suis devenue jaune comme un coing, comme si j'allais tomber dans une grande maladie. J'espère que vos prières m'en préserveront. Après un jour ou deux de repos, si toutefois je les puis prendre, nous serons mieux et nous nous acquitterons de nos dettes : je commencerai par notre très chère Madame de Belbeuf, ensuite à M. d'Omonville, pour le remercier de la continuation de ses bontés. Je vois bien que Dieu l'attache au sacré mystère de son amour, et que c'est par son adorable sacrement qu'il le comblera d'une infinité de grâces, et j'espère qu'il le fera un saint zélateur de sa gloire. Je ne puis assez rendre grâces à mon Dieu de nous l'avoir donné pour un fidèle et généreux ami et un digne protecteur

278 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 279

de notre Institut. C'est dans cette qualité que je le considère, et que je demande à Notre Seigneur par sa très sainte Mère qu'il le consomme en son amour et qu'il soit l'appui et le soutien des adorations perpétuelles que nous désirons faire rendre à Jésus Christ sur l'autel. Encouragez-le, très chère, à la persévérance, et il verra les grâces qu'il recevra.

Pour notre chère petite Madame N., c'est un ange ; ses peines s'évanouiront dans les temps par les secours que la très auguste Mère de Dieu lui donnera ; elle veut qu'on la prie pour cela, et vous lui pouvez faire des neuvaines ; je ne l'oublierai pas. Présentez-lui mes respects ainsi qu'à M. de Grainville. J'ai bien de la reconnaissance de ses bontés pour nous.

Priez Notre Seigneur qu'il nous assiste et qu'il délivre du Purgatoire notre chère défunte, si elle y est ; j'ai un très grand désir qu'elle soit jouissante de la gloire.

J'espère que, si Notre Seigneur rend encore un peu de santé à notre bonne Mère [ Bernardine Gromaire 1, que je pourrai vous aller voir encore une fois. Mais si l'affaire de la maison de M. Salet ne s'achève pas, apparemment vous n'en aurez de très longtemps. Je ne prétends pas borner la divine Providence, qui a ses ressorts lorsque la créature y pense le moins. Je lui abandonne toutes choses. Adieu, chère Ange, croyez-moi toujours toute à vous, malgré les sentiments que vous pourriez avoir du contraire, car, dans la sincérité du coeur, j'y suis très cordialement comme votre fidèle amie et servante.

n°3018 R18

A UNE DAME DE ROUEN

28 novembre 1681

Sur les chères vôtres, Madame, ma très chère Fille, mon coeur a été touché de la douleur du vôtre ; je le vois comme sous le pressoir, sur le point d'agoniser, si la puissante main du Seigneur ne le fortifie ; mais c'est ce qu'il fera par une grâce puissante, qui vous enlèvera au-dessus des sens et vous séparera de cette grande tendresse qui vous rend si sensible aux événements qui y sont contraires. Je m'aperçois que la conduite divine se mêle de cela, voulant vous apprendre à vous dégager de ce qui peut empêcher toutes les grâces qu'il veut verser dans votre intérieur. Vous jugez bien, Madame, ma très chère Fille, que ce n'est pas sans mystère et que Dieu veut vous posséder entièrement : je m'en suis bien persuadée, quand vous m'avez fait la grâce de me confier quelque chose de vos dispositions. Il me semble que je puis vous assurer qu'il veut de votre bon coeur un généreux sacrifice, ne vous permettant plus de vous chercher vous-même dans les événements, de vous attrister lorsqu'ils sont opposés aux sentiments que vous pouvez avoir ; allons, ma très chère Fille, allons rendre à Dieu ce qu'il nous a donné, remettons toutes choses dans le sein de l'adorable Providence, et nous retirons à Dieu, en Dieu.

Je ne dis pas que vous soyez religieuse, je n'en remarque pas encore la vocation, mais, comme chrétienne, vous vous devez toute à Jésus Christ, pour ne plus rien désirer que d'être revêtue de sa grâce et de son esprit ; servez votre chère famille avec un saint dégagement, remettez-les tous en Dieu, lui demandant sans cesse leur salut ; pour le reste, n'en prenez nulle inquiétude ; conservez votre paix au-dessus de tout, sans souffrir que votre coeur se réfléchisse trop sur le tendre qu'il sent ou sur ce qui se pourrait faire contre vos inclinations. Si toutes les choses succédaient selon vos désirs, vous vous trouveriez toujours dans quelques égarements, n'ayant pas assez de force pour les surmonter de vous-même ; mais quand les créatures nous causent de la peine, nous avons plus de courage pour nous en séparer. Dieu se sert assez souvent de telles conduites de Providence pour nous attirer plus fortement à lui, ne trouvant que de l'ingratitude dans les créatures. Oh ! heureuse l'âme qui est ainsi pressée par les infinies bontés du Seigneur, qui fait sans nous ce que nous ne pouvons faire de nous-même ! J'ose vous promettre qu'il sera votre force et qu'il vous comblera de mille et mille bénédictions. Je suis, en son amour, toute à vous, sans réserve.

Au premier jour que je pourrai, je vous donnerai des nouvelles de Madame notre bonne duchesse [ d'Aiguillon ], qui est toujours crucifiée : elle est dans le fort de ses affaires ; si le Roi la soutient, elle sera bientôt en état de consommer son sacrifice ; vous en serez avertie par celle qui est avec respect toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

n° 2793 P133

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [DE BEAUVAIS]

18 décembre 1681

Je ne vous ai point écrit, très chère, ni à notre intime amie, ayant été un peu mal d'un rhumatisme qui me tenait quasi tout le corps garrotté, mais Notre Seigneur ne m'y a pas laissée longtemps : j'en suis bien mieux aujourd'hui, Dieu merci. Il faut vous dire, chère Ange, que je suis fort touchée de la douleur de notre amie et de la conduite de Monsieur N. Hélas ! je ne pensais pas qu'il voulût reporter son coeur au monde : il semblait que la grâce et l'amour du très Saint Sacrement l'en séparait ; il faut avouer qu'il a reçu de grandes miséricordes de sa présence, et qu'il lui a fait des grâces propres à en faire un grand saint ; je prie Notre Seigneur de les lui conserver dans l'état qu'il veut embrasser, où le salut est bien plus difficile à ménager. Il faut beaucoup prier Dieu pour lui : son besoin est grand ; je vous avoue que j'en suis pénétrée, et notre

280 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 281

intime amie a grand sujet d'en ressentir de la douleur ; néanmoins, il faut qu'elle prenne courage et qu'elle l'abandonne à la volonté divine, priant la très sainte Mère de Dieu de l'environner de ses bénédictions. Je voudrais savoir si ce cher Monsieur a formé sa résolution au pied de l'autel et s'il a bien consulté Notre Seigneur pour ne rien faire qu'en son esprit.

Quant à la chère Fille, elle fait bien de tenir sa résolution et de ne s'en point relâcher facilement ; il faut qu'elle écoute Dieu en elle et qu'elle se rende aux attraits de la grâce pour sa sanctification ; qu'elle se souvienne des bontés de Dieu et comme il l'a toujours soutenue et protégée dans les afflictions de la vie : il continuera ses miséricordes, si elle veut un peu dégager son coeur de l'humain ; je vous prie de la consoler pour moi, tandis que je tâcherai de mon mieux de prier Dieu pour elle ; je l'embrasse avec tendresse et respect.

Adieu. Je vous quitte pour aller faire la Réparation (58) ; souvenez-vous de moi dans ces grandes et précieuses fêtes, et me croyez en Jésus toute à vous.

no 1224 P132

A LA MÈRE FRANÇOISE DE SAINTE THÉRÈSE [ DU TIERCENT ] Prieure de Rouen

23 décembre 1681

Je vous ai laissée longtemps sans recevoir de mes lettres, ma très chère Mère, mais je puis vous assurer que ce n'a pas été sans une grande mortification de ma part : un peu de mal m'a tenue dans cette dure privation. Quoique mes lettres vous soient inutiles, je n'aime point d'être si longtemps sans vous donner de nos nouvelles et vous remercier de la continuation des vôtres, qui me font un singulier plaisir ; et je vous supplie que votre bonté ne me les retranche pas, quoique de ma part je ne réciproque pas autant que je devrais ; votre charité est assez grande pour m'excuser, puisque ce n'est point par un défaut de coeur et d'affection, mais souvent par impuissance : le temps se remplit par mille tracas que l'on ne peut éviter.

Nous verrons encore pour le château [ de Mathan ] ce qui s'en pourra faire. La Mère Sous-Prieure [ Anne du Saint Sacrement Loyseau ] ne peut partir qu'après les fêtes. Ma soeur N. est allée à la porte de Richelieu [ second monastère de Paris ] pour les aider à chanter, étant sans voix et bien indisposées. Notre Seigneur tient tout comme il lui

(58) Chaque jour une religieuse s'associe plus étroitement, dans le silence et la retraite, au Christ s'offrant à son Père en victime pour le salut des hommes. C'est pourquoi Mère Mectilde tenait à ce que la religieuse chargée de cet office communiât toujours à la messe conventuelle, alors que la communion quotidienne n'était pas admise comme actuellement.

plait : il faut l'adorer et nous y abandonner. Puisque nous sommes ses :victimes, il est bien juste qu'il fasse de nous ce qu'il voudra et qu'il nous anéantisse à sa mode : la nature ne laisse pas de le ressentir par les retours de l'esprit humain qui n'aime point d'être ainsi ballotté. Mais qui dit victime, dit mort et sacrifice perpétuel, et en toutes choses. Notre Institut est la religion de Jésus Christ : c'est par adoration et rapport à son état de victime qu'il est établi. Jetons les yeux sur la conduite que le Père éternel a tenue sur lui, et nous verrons que nous sommes encore bien éloignées du premier degré de mort, que nous devons avoir pour entrer dans ses états d'hostie et de victime. Il faut que nous allions comme lui, par lui et avec lui dans le pur abandon de tout nous-même ; et qu'il puisse user de nous comme son divin Père a usé de lui-même, prenant ses complaisances à le voir naître dans une étable sur un peu de paille, abandonné des créatures et dans la disette de toutes choses. Voyons comme il le traite, voyons comme il le laisse souffrir, mourir et tout anéantir. Cette réflexion nous abîmera dans une sainte confusion et nous donnera du zèle pour nous anéantir.

Adieu, très chère Mère, c'est en Dieu que je vous laisse, car l'on m'oblige de quitter. Mille saluts à toute la chère petite troupe. Je suis, en Jésus, toute à vous.

no 1666 P132

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

touchant les devoirs envers une Supérieure

[ fin décembre 1681]

Loué et adoré soit le très Saint Sacrement de l'autel !

Il y a longtemps que je suis sollicitée intérieurement de vous laisser par écrit de certains règlements qui vous sont absolument nécessaires et que j'ai manqué de vous bien exprimer et de vous les faire exercer fidèlement, il ne faut point que je porte en l'autre monde les manquements dont je serais moi-même coupable de ne vous en avoir instruit ; j'en ferai ici plusieurs remarques et sur différents sujets, pour vous donner lieu de les pratiquer, sans lesquels vous ne remplirez pas la perfection que Dieu veut de vous. L'Institut demeurera imparfait en plusieurs de ses parties, et la Religion en serait affaiblie et dans les temps trouverait sa ruine au lieu de son augmentation.

Le premier c'est sur ce que l'on doit de respect et de croyance à une Supérieure et qui, selon l'esprit de la Règle, tient la place de Jésus Christ. Notre grand Patriarche veut qu'on l'aime avec tendresse, accompagnée de révérence. Il était fort à propos qu'il recommandât de les aimer car sans affection il est rare de jeter dans un coeur sa confiance. Si les religieuses aiment saintement leur Supérieure, elles auront le coeur ouvert et des ailes aux pieds pour accomplir ses commandements. Jamais vous ne verrez de malheurs arriver dans une Maison religieuse quand la Mère aimera ses Filles et que, réciproquement,

282 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 283

les Enfants aimeront leur Mère. L'amour bien ordonné ôte la défiance et le soupçon. Quand une Supérieure voit l'ouverture du coeur de ses Filles, elle ne s'en défie jamais. L'amour retient de telle sorte, qu'il ne peut souffrir que l'on fasse le moindre déplaisir à la personne aimée. Aimant ainsi la Supérieure, jamais on ne fera de projets, ni de dessein à son insu, on aimera mieux mourir que de la contrister, parce qu'elle expose son propre salut pour celui de ses Filles et qu'elle travaille incessamment devant Dieu pour leur salut.

1. Aimez donc, mes chères Enfants, vos Supérieures du plus tendre et du plus pur de vos coeurs ; aimez-les, dit la sainte Règle, comme Dieu, puisqu'elles vous tiennent sa place et que vous le devez toujours envisager en leurs personnes.

2. Ayez une entière confiance en leur conduite et en leur zèle pour votre sanctification. Gardez-vous bien d'en concevoir aucune défiance, vous souvenant qu'il n'y a point de tentation plus maligne en Religion que celle qui attaque les Supérieures ; le démon sachant bien qu'ayant brisé le chef, le reste du corps tombera bientôt en terre et se détruira totalement.

3. Portez-leur le respect qui leur est dû. Ne soutenez jamais vos sentiments contre les leurs. Si vous les rencontrez au passage en quelque endroit, retirez-vous humblement pour les laisser passer. Ne les approchez jamais qu'en leur faisant une profonde révérence. Ne résistez jamais pour quelque raison que ce soit à leurs commandements.

4. Souvenez-vous toujours que les devoirs que vous leur rendez ne sont pas en considération de leur personne, mais de Jésus Christ qui est en eux ; il vous l'assure quand il dit parlant des Supérieures : « qui vous obéit, m'obéit » (Luc. 10,16).

5. Ne parlez jamais d'elle en mépris, couvrez ses faiblesses, ne murmurez jamais de sa conduite, ni de la condamner en quoi que ce soit.

ne 640 Autographe

François III de Harlay de "- - -

ARMES : Parti de trois traits coupé quartiers ; au 1er de la Mark, d'or à d'argent et de gueules de trois traie d'azur à l'écusson d'argent, enclos d'or ; à l'orle de huit croisettes d Croy, fascé d'argent et de gueule au e de Bourbon, qui est de Fran. bande, à la bordure de gueules ; au d'azur semé de croix recroisetées au lion d'argent couronné d'or s d' Amboise, palé d'or et de gueule 7e du Palatinat de Bavière, écarte!. en bande d'argent et d'azur, aux 2 couronné d'or, lampassé et armé d Poitiers, qui est d'azur à six besan au chef d'or, et sur le tout, d'art sable qui est de Harlay (').

(*) D'après une gravure placée en 1 dans le diocèse de Rouen .

A UNE DAME DE ROUEN

2 janvier 1682

Votre demande, Madame, ma très chère Fille, me donne sujet de vous répondre comme fit autrefois Notre Seigneur à la mère des enfants de Zébédée : « Vous ne savez ce que vous demandez » [ Mt. 20,22 ; mais d'une manière bien différente. Hélas ! très chère, vous désirez prendre la conduite d'une personne que vous ne connaissez pas, qui n'a ni lumières, ni capacité pour se bien conduire elle-même ; ne craignez-vous pas que je vous mène comme un aveugle ? Vous avez tant de grands spirituels dans votre ville, qui vous donneraient mille fois plus de consolation que moi. Je ne veux pas contrister votre âme par un refus de mes pauvres petites connaissances, mais je dois vous inviter à prendre conseil de gens plus éclairés que moi.

Donnez-vous bien à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère, pour connaître ce que vous devez faire pour correspondre aux desseins de Dieu sur vous. Je sais bien qu'il vous veut toute à lui, et qu'il permet même que ce qui vous pouvait plus attacher à la créature se sépare de vous. La Providence fait bien souvent ce que nous n'avons pas la force de faire ; la main de Dieu est admirablement adroite pour nous dépouiller ; il la faut laisser faire et nous abandonner à sa divine conduite. Cela n'empêche pas que l'on ne fasse des prières pour Monsieur N. dont l'égarement me touche fort au coeur : c'est une fâcheuse tentation qui s'est emparée du sien et dont il ne s'est point donné de garde ; il me touche d'autant plus qu'il en sera à mourir de regret quand la chose sera faite. Faites dire pour lui des messes à la très sainte Vierge afin qu'elle le ramène : son âme vaut bien que l'on s'en mette en peine, puisqu'elle est si précieuse à Jésus Christ ; mais il ne faut pas qu'il sache qu'on s'en occupe, car, dans l'état où il est, il n'est pas capable de se réfléchir. Je voudrais bien savoir comment il s'est jeté dans ce labyrinthe ; il aurait pu mieux faire. Mais si l'on ne peut le détourner, il faut au moins tâcher de lui obtenir quelques grâces pour qu'il n'y hasarde point son salut, ce qui est à craindre, parce que ce n'est pas l'esprit de Dieu qui le fait agir ainsi. Pardon ! Si j'en dis trop sur ce sujet, vous pouvez juger que j'en suis devant Dieu fort touchée. Oh ! qu'il est important de bien ménager les grâces que Dieu nous présente pour notre éternité ! Estimez, très chère Fille, celles qu'il vous donne, et vous y rendez fidèle.

Ne faites point de voeu de nous obéir : cela pourrait, dans la suite, vous causer quelque inquiétude ; gardez votre paix ; si Notre Seigneur me fait la miséricorde de vous dire quelque chose d'utile à votre âme, vous pouvez en faire usage. S'il lui plaisait me rendre digne de la servir, ce serait du plus intime de mon coeur, qui a pour vous, ma très chère Fille, une tendresse très respectueuse et qui me fait être, en Jésus et sa très sainte Mère, toute à vous cette nouvelle année, que je vous souhaite heureuse et remplie de toutes sortes de bénédictions. C'est votre fidèle servante.

ne 2975 P133

284 ÇATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 285

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

13 février 1682

Les chères vôtres me donnent une triste nouvelle, ma chère Enfant : je vous vois toujours-dans de grandes souffrances, sans que les remèdes vous puissent soulager ; j'aspire à ce que l'on me promet dans quelques mois, que l'on m'assure être infaillible. Mon coeur souffre de ne pouvoir soulager le vôtre. Je vois bien que Notre Seigneur prend plaisir de vous faire une victime par effet, et non seulement par une bonne volonté. Prenez courage : la vie finira bientôt et vous jouirez d'une santé divine dans l'éternité. Notre Seigneur veut que je vous en assure, si vous persévérez dans le pur et simple abandon qu'il veut de vous. Cette mélancolie que vous ressentez vient de votre mal, et c'est un coup du ciel que vous n'êtes pas pis, car ces sertes de maux en attirent d'autres. Aidez-vous de votre possible, et, de ma part je ferai tout de mon mieux. Hélas ! si je pouvais vous soulager, que j'en aurais de joie ! Pauvre Enfant, prenez courage. J'espère que je vous reverrai bientôt et que j'irai vous aider à faire votre nouvelle église.

Vous n'avez pas besoin de demander des pénitences de Carême .; Notre Seigneur vous en a donné de bien douloureuses. Il faut cependant faire ce que le médecin vous dira pour votre soulagement, et, pour l'intérieur, demeurez toujours dans l'esprit d'une victime que Dieu immole pour son amour ; regardez-vous donc dans sa main adorable qui vous façonne à sa mode, pour son plaisir, et votre sanctification. Adieu, chère Enfant ; je suis pressée de finir. Voici que l'on me vient dire que M. N. se meurt de la petite vérole. Voilà la grandeur et la beauté réduites au néant. Je vous prie la recommander à toute la communauté. Demandez son salut et vous hâtez, car ce mal va bien vite. Je vous supplie de le dire à la chère Mère Prieure [ de Sainte Thérèse du Tiercent ]. Je l'embrasse bien tendrement et toute la chère petite Communauté.

no 2050 N256

A LA MÈRE FRANÇOISE DE SAINTE THÉRÈSE [ DU TIERCENT]

[ Prieure de Rouen ]

18 février 1682

Hélas ! ma très chère Mère, vous m'avez annoncé une triste nouvelle, mais il faut adorer la volonté divine qui en a fait le coup. Je vous avoue que cette mort (du P. Timothée) m'a touchée, mais, le croyant dans la gloire, je dois m'en réjouir. Voilà une belle âme que Dieu nous a enlevée : je puis dire qu'elle était toute passée en lui et qu'elle ne pouvait plus vivre sur la terre. Oh ! qu'elle est heureuse ! Vous y perdez, très chère Mère ; c'était pour vous une consolation de l'entretenir ; il vous secourra de son pouvoir devant Notre Seigneur ; je vous conjure de le prier pour moi.

Je suis bien aise que vous accommodiez vos affaires avec Messieurs les créanciers touchant les religieux de Beaubec (59), mais il y a des mesures à prendre pour vos sûretés. J'ai beaucoup de confiance à Monsieur de Grainville. Priez-le de prendre l'affaire à coeur et de la pousser un peu vivement ; car, si vous pouviez avoir quelques sûretés pour Pâques et que vous y pussiez loger, ô Dieu, que j'en serais aise ! Vous y ferez votre possible.

Nous sommes ici bien occupées : Madame N . a la petite vérole, et elle est en péril depuis deux jours (60). Je vous prie de demander son salut et son éternité : j'en suis touchée. Voilà la beauté au néant et le reste de même. Je vous quitte malgré moi. Adieu mille fois, très chère, ménagez votre faible santé.

rr 452 a P132

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET I

25 février 1682

Je ne croyais pas, ma chère Fille, qu'après un retardement de mes lettres assez considérable, je serais obligée d'employer ma plume non à vous en faire des excuses mais à préparer votre coeur à un sacrifice, qui sans doute vous sera un des plus sensibles que vous ayez à soutenir par l'état, que nous pouvons dire extrême, où est réduit Monsieur votre cher oncle, qui, selon l'humain, n'y peut résister, étant fort enflé avec un crachement de sang. L'on n'attend que l'heure qu'il prendra son vol dans le ciel. Oh ! qu'il sera heureux et que je goûte en esprit son bonheur, quoique je ne laisse pas de le regretter ! C'est un saint et, je puis dire, très saint. Vous perdez un bon oncle qui vous tenait lieu de père en terre : ne doutez pas qu'il vous soit utile dans la gloire qu'il va posséder et qu'il ne vous fasse ressentir les effets de son pouvoir.

Très chère Enfant, portez cette privation en esprit de sacrifice et d'une humble soumission à la très adorable volonté de Dieu. Il veut le récompenser de ses travaux et éprouver votre fidélité. Il faut tâcher d'être constante et, pour ménager notre paix, ne tenons plus à rien sur la terre ;

(59) Abbaye Saint-Laurent (Seine-Maritime, arr. Neufchâtel, cant. Forges). Fondée par l'abbaye de Savigny et Hugues 11 de Gournay en 1118. Les Cisterciens l'occupèrent en 1147. C'était une filiale de Clairvaux. Il ne subsiste actuellement que la chapelle Sainte Ursule que consacra Eudes Rigaud en 1266 et qui fut restaurée en 1780. Cf Les Abbayes de France au Moyen-Age et en 1947, Paris, 1947.

(60) Nos annales et celles de la plupart de nos monastères font mention de dames pensionnaires vivant en très petit nombre dans les dépendances du couvent et participant, souvent de très près, à la vie liturgique.

286 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 287

l'on n'y est point heureuse si l'on ne se dépouille de tout. Voyez comme la conduite de Dieu nous y oblige en retirant de ce monde ce que nous y aimons plus tendrement ; c'est qu'il nous veut avoir toute entière à lui seul. Il est bien juste. puisque nous sommes les ouvrages de sa divine main, il en doit disposer comme ce qui est absolument tout à lui. Demeurez, très chère Fille, toute cachée et abîmée en lui ; tenez-vous si bien dans le néant que vous savez qu'aucune créature ne vous en puisse retirer et, si vous y savez bien demeurer, je vous puis bien promettre que Notre Seigneur lui-même ira vous y trouver. car rien ne le charme tant - s'il m'est permis d'user de ce terme avec respect - que de voir une âme toute anéantie : elle devient l'objet de sa divine complaisance. Hélas ! que cette vérité est peu connue ! Mais, très chère, ne l'ignorez pas et vous serez comblée, si vous savez persévérer, attendant les moments de Dieu. Je finis sans pouvoir achever. Mille bonjours à toute la Communauté. Croyez-moi, en Jésus, toute à vous.

no 1060 C405

A LA MÊME

2 mars 1682

Il y a huit jours, ma très chère Fille. que je vous préparais à la croix que Notre Seigneur vous envoie aujourd'hui. Je vous donnais la nouvelle de l'extrémité où était Monsieur votre cher oncle et. aujourd'hui. je vous mande qu'il a pris son vol vers le ciel pour aller recevoir la récompense de sa sainte vie. Je ne doute, ma très chère Fille. que votre bon coeur n'en soit attendri. mais, courage, il va être réabîmé en Dieu. Et vous, y demeurant fidèle. vous le trouverez en lui plus près de vous qu'il n'était. vivant sur la terre. Cependant, voyons comme la main de Dieu nous dépouille de ce que nous avons de plus cher en ce monde. mais voyons en même temps qu'en nous dépouillant des créatures. il nous revêt de lui-même et, s'il nous en sépare, il nous unit en lui plus intimement qu'on ne peut dire. Demeurons ferme en lui, très chère. afin que sa vertu nous soutienne. Je suis en son amour toute à vous. Mandez-moi si vous avez reçu ma première lettre. Mon rhume ne m'en permet pas davantage. J'embrasse toute la chère Communauté, et singulièrement votre chère Mère Prieure.

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES [ DE BEAUVAIS]

10 mars 1682

Je sais bien que les anges du ciel ne se fâchent point, mais mon petit ange en terre me le paraît bien contre sa pauvre Mère, que je puis dire être la plus misérable qu'il soit au monde, mais je lui défends de le dire à qui que ce soit ; il suffit que Notre Seigneur le sache et, quand il lui plaira, il la soulagera. Mais, petit ange, ne l'affligez pas par des reproches de son silence. Votre lettre dernière est actuellement devant moi pour y répondre au moment que je le pourrai. Outre mon tracas, je deviens vieille et paresseuse ; je ne peux plus veiller comme je faisais autrefois. Ne vous fâchez point. J'ai lu et relu votre lettre, mais je vois que, par la miséricorde de Notre Seigneur, il vous tient l'intérieur dans l'abjection, dont je l'en remercie, parce que c'est votre sûreté. et qui vous préservera de la vanité, qui vous est naturelle en Adam. Je prie Notre Seigneur qu'il la consomme en vous et en toutes les âmes qui font profession de l'aimer uniquement. Ne vous mettez en peine de rien ; marchez en simplicité de coeur et vous laissez toute à Jésus Christ.

Je me porte assez bien depuis trois jours. Si cela continue, j'aurai plus de santé que je n'ai eu depuis mon retour de Rouen. Il faut prendre les maux comme les biens ; tout part de la main adorable, et tout est avantageux à l'âme qui lui est toute abandonnée ; ses voies nous sont inconnues, et souvent, selon le sens humain, nous feraient murmurer ; mais n'allons pas si vite à nous plaindre de ce que nous ignorons : la suite nous fera connaître ses mystères dans ses conduites. Prenez toutes bon courage. Vous souffrez à présent, mais vous serez un jour jouissantes. Le Roi, « votre bon ami » (61), sert Dieu et est toujours bien intentionné pour l'Eglise. Priez Notre Seigneur qu'il le soutienne et lui ouvre les yeux pour les intérêts de notre sainte Mère, qui est sur le point d'une très grande affliction. Les bonnes âmes en ont le coeur outré et voudraient pleurer des larmes de sang. D'autre côté, le Turc est entré dans la Hongrie (62), les chrétiens sont persécutés et souffrent le

(61) Madame de Beauvais avait vécu dans l'intimité de la reine, et l'on sait par une lettre de Mère Mectilde, adressée le 31 octobre 1687 à la Mère de la Présentation (Radegonde de Beauvais, soeur de Mère Monique des Anges), que celle-ci nommait Louis XIV « son bon ami Mère Mectilde ferait-elle allusion aux graves questions du gallicanisme et du droit de Régale ? - Cf. J. Orcibal, Louis XIV et Innocent XI, Paris, 1949.

(62) Les Turcs avaient envahi la Hongrie. Ils montaient à l'assaut de l'Europe et mirent le siège devant Vienne en septembre 1683. C'est Jean Sobieski, futur roi de Pologne, qui sauva l'Europe chrétienne. Sa femme, Marie-Casimir, avait fait le voeu d'établir notre Institut en Pologne si son mari était vainqueur et vivant. C'est pour s'acquitter de ce voeu qu'elle appela un premier groupe de fondatrices et les installa à Varsovie en 1687. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 375.

n. 646 C405

288 CATHERINE DE BAR

martyre, mais aussi plusieurs n'ont pas la force de résister aux tourments de ces impies... J'aurais mille choses à vous dire, mais je ne veux point vous distraire pendant ce saint temps. Vous aurez bientôt le Jubilé (63) en votre ville ; nous l'avons ici de demain en huit jours. Priez la sacrée Mère de Dieù de me le faire gagner comme le dernier de ma vie, et qu'elle me fasse la grâce de me délivrer de mon poids avant que je meure.

Il faut que je vous dise en passant que le désir du grand voyage s'augmente tous les jours ; c'est pourquoi j'aspire à sortir promptement de mes affaires. O Dieu ! il n'y a plus moyen de vivre ici-bas ! Demandez pour moi miséricorde à Notre Seigneur et qu'il ne me sépare pas de lui dans l'éternité. Adieu, demeurez toute à lui et me croyez dans son amour toute à vous.

no 1402 N256

A LA MÊME

26 mars 1682

Je fais un mot à notre chère dame : vous aurez soin de la consoler dans ses douleurs. Notre Seigneur sera sa force, l'assurant aussi qu'il veut être son tout : qu'elle lui abandonne toute chose. Il la veut assurément toute à lui et elle sera bienheureuse si elle sait bien suivre ses conduites ; la Providence les lui fera connaître. Dites-lui, très chère, que je ne l'oublie pas en sa sainte présence et que je (le) prie [ le Seigneur ] la combler de ses plus précieuses grâces, dont j'estime les principales : la profonde humilité, la foi qui en fait le soutien, la charité qui les perfectionne et qui les élève jusqu'au ciel.

Continuez vos saintes prières pour mes besoins. Ceux de l'âme sont plus grands infiniment que les autres et, pour vous, allez toujours fidèlement et généreusement où Dieu vous attire, qui est au néant, pour passer en Jésus Christ. Toutes les choses de la vie ne devraient servir [ que ] de moyens. Allons au sacrifice et mourons, pour donner vie à Dieu en nous. Ces temps nous y convient et les événements de la Providence nous aident à y parvenir. Abandonnons-nous bien à elle ; j'espère qu'elle nous assistera ; cherchons seulement uniquement la gloire du saint Nom de Dieu et son exaltation, l'empire de Jésus Christ, et qu'il règne souverainement sur tous les coeurs ; que sa très adorable volonté soit faite en la terre comme elle l'est au ciel, c'est à dire qu'elle soit reçue avec une amoureuse et respectueuse soumission de tout notre être, et que rien ne s'oppose en nous à toutes les divines volontés de Dieu. Après cela nous ne devons rien craindre ; le ciel et

(63) Innocent XI, pape de 1676 à 1689, accorda un jubilé le 11 août 1683 pour obtenir la victoire contre les Turcs. Nous avons laissé cette lettre à la date indiquée sur le manuscrit, mais la copiste a pu faire une erreur. Cf. Catholicisme, t. Il, col. 1116 - 1123.

FONDATION DE ROUEN 289

la terre seront à notre disposition. Je vous laisse aujourd'hui dans le sacré Cénacle et, demain, sur le Calvaire, pour y voir la mort de la double victime, qui s'est anéantie et comme détruite pour nous donner la vie, mais nous ne l'aurons jamais si nous n'entrons dans la mort. C'est pourquoi tâchons d'expirer avec lui et que les paroles de saint Paul soient efficaces en nous : « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec Jésus Christ en Dieu »[ Col. 3,3 ]. Ainsi soit-il

no 977 N256

A UNE MALADE DE ROUEN

20 avril 1682

J'ai témoigné ma douleur et ma peine à votre Mère Prieure [ Thérèse du Tiercent ] sur votre état souffrant et sur les voies de la divine Providence, qui vous crucifie toujours en différentes manières ; mon coeur est navré de voir que rien n'avance. Oh ! Que les amis de ce temps sont froids ! Ils ressemblent à la saison, qui ne nous donne que des apparences de beau temps, et cependant rien n'avance pour les fruits de la terre. Votre sacrifice et votre patience vous rendront plus heureuse en vous acquérant l'abondance de ceux du Ciel, car l'on ne peut soutenir ce que vous faites sans mérite. C'est ce qui vous peut consoler dans vos chagrins. Quant à votre pauvre Mère, elle a pensé s'en aller trois ou quatre fois ; ce dernier coup semblait être plus dangereux que les autres. Après deux saignées vendredi, j'en suis demeurée quitte par la grâce de Dieu, et bien mieux que je n'étais auparavant. A la vérité, j'ai été très languissante et, si l'on m'avait demandé mon sentiment, j'aurais dit bien hardiment que je prenais congé de la compagnie. Enfin, me voilà remise encore pour un peu de temps et prête de vous aller trouver, si vous pouviez conclure pour une maison.

Quant au coeur de votre indigne Mère si vous prenez la peine de le visiter, vous le trouverez toujours le même ; il ne change point pour ses chères Enfants, et singulièrement pour une pauvre victime qui est si douloureusement attachée sur la croix. Je prie Notre Seigneur et sa très sainte Mère de vous y fortifier, car, assurément, vos maux sont grands et sans guère de remèdes, parce qu'ils ne sont pas connus des gens qui les pourraient soulager. J'espère néanmoins que la main de Dieu ne sera pas raccourcie et qu'il vous y donnera un jour du soulagement. Je vous conjure, très chère Enfant, de prendre courage ; Notre Seigneur nous rapprochera par sa grâce et sa miséricorde. Mais faites tout votre possible pour soulager votre mal, et me mandez ce que je peux faire de ma part, car c'est, sans exagération, que je vous

290 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 291

aime tendrement. Non, non, je ne suis point indifférente pour vous, très chère Enfant. Je vous serai inviolablement fidèle, quoique mon affection vous serve de peu, mais soyez une fois persuadée que, quand Notre Seigneur me lie une fois à une âme, c'est pour le temps et, j'espère, encore pour l'éternité. Soyez-en persuadée. J'embrasse toute la chère Communauté.

no 834 R14

A UNE DAME DE ROUEN

20 avril 1682

Si ma Dame, ma très honorée et chère Fille (64), n'avait toute la charité que Notre Seigneur lui a donnée, pourrait-elle excuser le silence, trop longtemps observé, de son indigne Mère sur des sujets qui exigeaient des réponses en diligence, pour lui marquer la reconnaissance de mon coeur sur les offres très obligeantes du sien, qui me rend si confuse de ses bontés que je n'ai pas assez de paroles pour en exprimer mes sentiments ? Je prie le petit Ange [ Mère Monique des Anges de Beauvais ] d'y suppléer pour moi : le peu de santé quee j'ai eu depuis mon retour de Rouen ne m'a pas donné tout le temps dont j'avais besoin pour m'acquitter de mes devoirs. Je sors depuis deux jours d'une indisposition, qui devait m'emporter : c'était une fluxion sur la poitrine avec la fièvre ; mais tant de prières que l'on a faites pour m'en retirer ont attiré du Ciel une petite prolongation de vie, pour avancer ma conversion et me donner lieu de vous offrir mes humbles services et mes profonds remerciements de la continuation de votre très cordiale charité pour nos très chères Enfants.

Je vous avoue que je souffre, ce que Dieu connaît, de les voir sans logement, après avoir cru que la maison de Monsieur Salet ne leur pourrait manquer, puisque Monsieur N. avait la bonté de s'y employer si efficacement : j'avais prié que l'on ne différât point d'en passer le contrat ; mais la Providence, qui règle tout selon les volontés du Très-Haut, n'a pas permis que l'affaire se soit conclue. Si j'avais cru tarder si longtemps, j'aurais accepté la vôtre, ma très chère Fille, dans l'assurance que Notre Seigneur y aurait versé plus de grâces et de bénédictions que dans celle d'Obédédom [ I Sm. 7,1 ] qui eut le bonheur de recevoir l'Arche, qui cependant n'était que la figure de la réalité que vous auriez reçue chez vous. J'ose vous assurer que Notre Seigneur a agréé l'offre que vous lui en avez faite et qu'il vous récompensera de quelques nouvelles grâces et bénédictions, outre le glorieux

(64) S'agirait-il de Madame Maignard de Bernières qui avait été sur le point de vendre sa maison « trop cher » aux bénédictines ? (Cf. Le récit de notre établissement). La famille de Bernières possèdait le château de la Rivière-Bourdet à Quevillon, surnommé le « Versailles normand » en raison de sa somptuosité.

logement qui vous est réservé dans la gloire. Je crains que le retard de cette réponse ne vous ait fait manquer quelque bonne occasion, mais la bonté de Dieu la réparera. Je voulais attendre la fin de celle de Monsieur Salet, la Révérende Mère Prieure [ Sainte Thérèse du Tiercent ] m'ayant mandé plusieurs fois qu'il n'y avait plus de difficultés ; mais le temps fait bien connaître qu'il n'y a que Dieu qui fasse ses oeuvres et que, s'il n'y met sa divine main, rien ne s'achèvera ; nous le supplions toutes très humblement d'y donner le succès qu'il en prétend pour sa pure gloire, et qu'il accorde toute la patience dont nos chères Enfants ont besoin, pour soutenir sans découragement toutes les conduites de son adorable Providence.

Je serais en état de partir à présent, si les choses étaient assurées ; par mon inclination je n'attendrais pas cela, je volerais pour vous aller embrasser et pour consoler nos chères Enfants, qui ne reçoivent de douceur que de votre bonté ; je vous en dois une reconnaissance éternelle, mais celui que vous regardez en elles vous récompensera abondamment. Je sais bien que son amour vous anime à faire ce que vous faites et que son Esprit Saint vous fait agir au dehors et au dedans de vous-même : donnez-vous si parfaitement toute à lui que rien de ce monde ne vous en puisse plus séparer, je veux dire que votre coeur ne respire que son amour, sa gloire et son plaisir, par un divin abandon de tout vous-même à ses adorables desseins ; tenez-vous toujours en état de pouvoir dire à tout moment : « Deus meus, volui ». Cependant conservez la paix et la tranquillité du coeur, dans l'attente de ses volontés, qu'il vous fera bientôt connaître.

Madame notre bonne Duchesse (65) est toute occupée à terminer ses affaires : elle y rencontre bien des croix, mais c'est le partage des élus ; l'on ne se peut dispenser de souffrir, nous ne sommes chrétiens que par la croix, c'est par elle que nous vivons à Dieu et que nous devons nous consommer en lui et pour lui. Heureuse l'âme qui en connaît l'excellence et les grands biens qu'elle renferme ! Celui qui vit sans croix n'est pas chrétien : l'on peut dire qu'il n'a pas de vraie liaison avec Jésus Christ, et que même il ne le connaît pas. Faites, très chère Fille, un grand cas de celles qu'il vous donne ; quoique la nature les rebute, ne laissez pas d'en remercier ce divin Seigneur et de vous tenir toujours bien près de lui, car sans sa grâce nous ne sommes capables que de l'offenser ; mais son infinie bonté soutient tout en nous, quand nous tâchons de demeurer en lui. Hâtons-nous, très chère Fille, de nous y bien établir : nous n'avons pas trop de temps pour avancer dans la séparation des créatures et de nous-même, la fin s'approche

(65) Marie-Thérèse de Vignerod, duchesse d'Aiguillon, nièce de Marie-Madeleine de Vignerod (1636-1704), première duchesse d'Aiguillon et la plus connue. Bon coeur, mais assez brouillon, la duchesse faisait beaucoup de charités et aussi bien des dettes. Mère Mectilde fait allusion ici à son projet d'entrer au monastère de la rue Cassette en qualité de moniale, projet qui ne put se réaliser. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 353 n. 3.

292 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 293

tous les jours ; pour moi, je dois envisager ce passage comme le touchant du bout du doigt ; je m'en crois fort proche, du moins en désir, mais l'effet est dans la volonté de mon Dieu, le moment est dans les secrets de son divin coeur ; néanmoins il se faut tenir prête : demandez pour moi, très chère, la grande miséricorde de Jésus Christ et de sa, très sainte Mère.

Adieu, très honorée et très chère Fille, je suis toute à vous en son amour. C'est votre indigne servante, mais très fidèle amie.

n° 2704 P133

bien être avec lui. Hélas ! j'en suis indigne, mais cependant il faut espérer miséricorde par le sang adorable de Jésus Christ. Priez-le bien pour moi, chère Fille, et me croyez bien cordialement toute à vous.

L'on dit que vous avez fait des remarques sur les Constitutions ; hâtez-vous de me l'envoyer. Je vais, avec la grâce de Dieu, tâcher de terminer tout avant que de faire mon grand voyage d'éternité. Obtenez-moi miséricorde par la très sacrée Mère de Dieu. Je suis en son amour toute à vous.

J'aurais bien souhaité d'écrire à ma très chère Soeur Saint Joseph [ Rondet 1, si j'avais pu trouver un moment de temps. Je la salue de tout le coeur, et la chère Soeur de Sainte Geneviève (67).

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET]

20 avril 1682

Il n'est jamais trop tard pour désirer la paix de Jésus Christ dans vos coeurs, encore que je sois bien persuadée que ce divin Sauveur vous l'aura bien donnée lui-même au jour de sa glorieuse Résurrection. C'était bien mon désir de m'en réjouir avec vous en vous saluant d'un « alleluia », mais je me trouvais si languissante dans tous ces glorieux temps que je ne pus faire autre chose que de demeurer toute abandonnée à la volonté de Dieu, pour tomber tout à fait si le moment était ainsi ordonné. Je n'ai pas manqué d'être assez mal et de bien faire verser des larmes à cette Communauté, mais Notre Seigneur, qui mène à la mort et qui en retire quand il lui plaît, n'a donné pour moi que la peur. Je suis, après les saignées que l'on m'a faites, dont la dernière fut vendredi, bien mieux que je n'étais auparavant. Il me semble que je monterais avec grande joie en carrosse pour vous aller trouver, souffrant avec bien de l'angoisse le retardement de vos affaires. Si vous aviez une maison, il me semble que je serais bien soulagée. Il faut continuer de la demander à Dieu, et cependant vous perdre dans sa divine volonté, qui est le centre de l'âme qui tend à l'anéantissement. Je crois, très chère Fille, que vous y aspirez toujours et que vous n'y perdez point de temps. Si tout le monde pouvait concevoir la paix et le repos qu'il renferme, il n'y aurait personne qui n'abandonnât tout pour le posséder intimement. Vous m'en direz vos pensées quand je serai auprès de vous, très chère. Je prie Notre Seigneur que ce soit bientôt pour sa gloire et que je le voie logé magnifiquement. J'attends voir ce que ces messieurs termineront. Je crois que vous ne vous empressez pas de tout cela et que vous travaillez à le loger dans tout votre être par une cessation de tout ce que vous êtes en Adam. Nous avons eu ici, quatre ou six jours, notre bonne Soeur Antoinette (66), qui a été bien pénétrée de la mort de son bon père, Monsieur votre bon oncle, que nous croyons en gloire et où je voudrais

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

6 juillet 1682

Il n'y a pas moyen de laisser retourner M. N. sans le charger de ce mot pour vous, ma très chère Fille, qui vous assurera que j'ai reçu votre chère lettre du mois passé. Je n'avais pas dessein d'être si longtemps sans y répondre, mais il faut, bon gré mal gré, que je suive les conduites de la divine Providence, et que, tous les jours et plus que jamais, je sois sans choix, sans désirs et sans volonté. Mon expérience me fait connaître que la paix intérieure veut cela. Vous ferez bien d'en faire de même, pour soutenir la mort partout et, par conséquent, conserver une paix toute divine. C'est ce qui est de plus important dans la vie intérieure, il me semble ; parce que vous me dites dans votre lettre que vous y travaillez, j'en ai beaucoup de joie ; car nous n'avons en ce monde rien de plus important que de nous rendre comme Dieu nous veut. Il faut nous y appliquer fidélement. Soyez donc toujours plus intimement à lui, ma très chère Fille, et quoique la divine Providence vous tienne dans l'humiliation, il faut le souffrir tant qu'il lui plaira changer de conduite. Il me semble que nous n'avons qu'à nous abandonner toute à lui. Il sait le fond et tréfonds de toutes choses, ce qui se peut et ne se peut pas. Puisqu'il lui plaît de nous tenir de la sorte, adorons ses volontés c'est un état qui fait mourir au dehors. Le monde blâme ce qu'il ne connaît pas, mais ne laissons aussi de mourir au dedans de nous-même et de tendre à toute heure au pur et parfait anéantissement. Je ne veux dire rien de ce qui vous regarde : Dieu fait en vous ce que vous n'y pouvez pas faire vous-même ; laissez-vous toute à la divine conduite, mais ne vous accablez pas ; laissez-vous anéantir et demeurez en paix ;

(66) Notre Soeur Antoinette Cheuret ? De plus Soeur Marie-Agnès Camuset et les deux Soeurs Cheuret • seraient-elles cousines germaines ?

(67) Marguerite Benoist prit l'habit au monastère de la rue Cassette le 5 novembre 1670, à 23 ans, et fit profession le 19 janvier 1672. Elle était la septième Soeur converse.

294 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 295

votre chemin est frayé, vous n'avez qu'à le suivre : c'est Notre Seigneur qui vous l'a tracé ; de la sorte, ne vous ennuyez pas d'être reportée dans le rien. Je ne puis achever, très chère ; voilà que l'on me presse de finir. Adieu ; je ne suis point à moi, mais je suis à vous, en Jésus et sa très sainte Mère, très chère Enfant, cette année comme les autres.

n° 597 N256

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

25 juillet 1682

J'apprends avec une singulière joie, ma très chère Fille en Jésus, qu'il vous augmente tous les jours ses divines grâces. Je l'en remercie de tout mon coeur, le priant vous faire encore celle d'y correspondre bien fidèlement et que, par ce moyen, vous remplissiez dignement les desseins de Dieu sur votre vocation. Je vous crois présentement un peu dans la douleur sur l'indisposition de votre très digne Mère Prieure. J'en suis aussi touchée fort sensiblement, mais j'espère que Notre Seigneur n'abandonnera pas son oeuvre en la retirant, quoiqu'elle soit bien disposée pour l'éternité. Nous le prions humblement de nous la conserver de très longues années pour votre consolation et édification.

Voilà la chère Mère Sous-Prieure [ Anne du Saint Sacrement Loyseau ] qui va tâcher d'un peu soulager son poids pour les choses temporelles. Je ne doute pas, chère Enfant, que vous n'ayez bien de la joie de la revoir, mais, comme les choses de ce monde ne sont pas d'une durée éternelle, il faut toujours être en état de les sacrifier. J'estime une âme très heureuse qui les sait posséder sans engagement et qui en use, comme dit saint Paul, comme si elle n'en usait point ; c'est l'unique moyen de conserver une paix continuelle. Je sais qu'il faut bien des coups de morts à la nature pour en être là, mais le bonheur que l'on expérimente mérite bien que l'on souffre un peu de peine pour le posséder. Souvenez-vous toujours, très chère Enfant, que vous êtes venue dans le sacré désert de la sainte Religion uniquement pour Dieu ; n'y cherchez que lui seul et, pour le trouver solidement, il faut passer outre les créatures. Ne vous arrêtez à aucune, afin que vous ne soyez pas retardée de vos saintes prétentions, qui sont de retourner à Dieu, puisque vous en êtes sortie.

Je prie notre souveraine Princesse, l'auguste Mère de Dieu, de vous conduire dans les sentiers de la sainteté où vous êtes appelée. Ne vous oubliez pas en chemin. Priez cette très immaculée Vierge d'avoir pitié de celle qui est en son amour toute à vous.

n° 861 Cr C

A LA COMMUNAUTÉ DE ROUEN

17 août 1682

Je ne sais, très chères, pourquoi vous doutez du coeur de votre pauvre Mère. Voulez-vous qu'elle vous en fasse une promesse par devant notaire ? Je suis toute prête de la signer devant l'autel du Seigneur, et cela pour un témoignage irrévocable de ma sincère fidélité. Non, non, ce n'est pas le coeur qui manque, mais le temps, que je ne puis attraper. Je vous assure que ce grand et continuel accablement de choses me jetterait volontiers dans la tentation de quitter cette Maison pour me retirer dans une autre ; car, si j'y demeure, vous verrez que je mourrai dans le tracas. Priez-le bien qu'il m'en préserve par sa grande miséricorde.

Je ne sais ce que la divine Providence fera de cette Maison, qui demeure dans une grande affliction ; il faut la lui abandonner, mais, puisqu'on ne peut être les maîtres en cet achat, de celle de M. Salet, voyez, je vous prie, si l'on n'en peut trouver quelque autre. Pour moi, je donne les mains aux choix que la Mère Prieure en fera ; les voies de Dieu sur ses ouvrages sont bien anéantissantes, mais il les faut adorer. Je tâche de m'y tenir sacrifiée, attendant l'accomplissement de sa divine volonté. Quand je ne serai plus, tout ira à merveille.

Prenez courage, chères Enfants, et soyez bien persuadées qu'il faut mourir incessamment en quelque lieu et en quelque état que nous puissions nous rencontrer. Je suis pressée de vous quitter, en vous assurant qu'en Dieu il n'y a point de séparation. Je suis en lui toute à vous. A Dieu, chères Enfants, jusqu'au moment que j'aurai la joie de vous embrasser.

no1168 R14

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS

28 août 1682

Je vous fais ce mot, après avoir commencé plusieurs fois sans pouvoir finir, pour vous remercier des soins que vous avez de me donner des nouvelles de votre digne Mère Prieure. Je prie Notre Seigneur qu'il vous la conserve. Je ne puis me mettre en repos que je ne la sache bien guérie. N'épargnez rien pour la soulager.

Je crois que Notre Seigneur veut emmener notre bonne Mère [ Bernardine de la Conception Gromaire ] : elle ne revient pas de son accident, elle en a quasi tous les jours des atteintes. Le médecin nous dit encore hier que, selon l'humain, elle ne pouvait guérir. Je vous conjure de la présenter à Notre Seigneur et de lui demander les grâces qu'elle a besoin, et que nous ne soyons pas surprises, comme l'on craint, afin qu'elle puisse recevoir tous les sacrements ; et à moi la grâce de l'immoler au moment qu'il lui plaira. C'est un grand sacrifice pour moi : vous savez

296 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 297

combien elle m'est chère. La douleur où elle serait si je mourais avant elle fait que je ne suis pas fâchée, et que je me résous plus facilement de la voir partir devant ; l'on croit cependant que je pourrai encore bien vivre trois ou quatre ans ; c'est trop pour une vie criminelle. Priez Notre Seigneur qu'il l'abrège, en me purifiant dans son sang adorable. Demandez pour moi miséricorde, miséricorde, miséricorde. Je n'ai besoin que de miséricorde, car je ne mérite que l'enfer ; et si Notre Seigneur n'exerce sa très grande miséricorde, je ne l'échapperai pas. 0 Dieu ! quelle vérité ! il faut s'abandonner à sa justice comme à sa miséricorde, afin que sa très sainte volonté soit faite en nous.

Je ne crois pas que l'affaire de M. Salet se termine, mais je crois qu'elle pourra bien nous faire perdre encore bien du temps. Cependant, je souffre d'un tel retardement à l'oeuvre du Seigneur ; il faut pourtant que je m'y abandonne et que je me résolve à mourir avant que d'avoir cette satisfaction. Mais, quand je mourrai, l'oeuvre ne mourra pas ; Dieu merci, c'est mon repos.

Je vous recommande une affaire qui me touche ; c'est une perte très considérable ; je ne vous en puis dire davantage aujourd'hui. Hélas ! par cette perte je dois croire que Notre Seigneur ne me veut point donner de soulagement dans mes affaires. Une personne de qualité avait destiné une somme de plus de cent mille livres. Je dis « plus », et Dieu a permis que, la veille qu'elle me devait mettre tout cela en mains, on l'a volée, et emporté trois fois davantage. Jugez de la conduite de la Providence. Je vous défends d'en parler qu'à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère. Mais, mon Enfant, adorez ces revers, car ils sont surprenants.

Vous m'avez envoyé une lettre de Madame votre chère amie, que j'ai reçue avec bien de la joie, ayant pour elle une tendresse et une affection toute singulière. C'est une âme qui veut être toute à Dieu, mais qui est encore bien crucifiée par les affaires de sa chère famille. J'en suis parfaitement contente. Elle est une prédestinée, j'ose vous en assurer. Il faut qu'elle ménage bien les grâces que Notre Seigneur lui fait : elles sont grandes. Ayez toujours une grande bonté et cordialité pour elle, comme elle en a beaucoup pour vous. Consolez-la, très chère, en attendant que je le puisse faire moi-même. Notre Seigneur la bénira. Mandez-moi le jour qu'elle partira. Je l'attends avec bien de la joie, nonobstant nos sujets de douleur, qui ne sont pas petits ; mais adorons, mourons et nous perdons dans les divins plaisirs de Dieu.

Quant à votre intérieur, qu'il demeure en paix en mourant. La véritable vie de grâce consiste à mourir fidèlement. Remettez tout en Dieu et vous y abîmez vous-même le plus que vous pourrez. Adieu, chère Enfant, tâchez de vous tenir joyeuse en son amour, et ayez soin de votre santé. Pour la mienne, elle est meilleure depuis quelques mois, mais je ne sais combien cela durera. Je la laisse à celui qui me la donne et qui me l'ôte quand il lui plaît. Tout est bon dans sa main divine. C'est votre fidèle amie et servante.

no 1739 R18

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET

Du 6 septembre 1682

Je vous ferai part de nos croix, ma très chère Fille, dont une très sensible est l'état de notre bonne Mère [ Bernardine Gromaire ] qui se consomme petit à petit et, selon l'humain, elle n'en relévera pas. Je vous conjure de prier Dieu pour elle. Jugez de ma douleur, qui pourtant est soumise à Dieu. Une autre douleur est la mort, que nous croyons, de la Révérende Mère Prieure de Rambervillers (67bis), qui était une excellente religieuse. C'est une perte et une affliction incroyables pour cette Maison.

La lettre que nous en avons reçue ne dit pas qu'elle soit morte, mais on la croit telle parce qu'elle était tombée dans l'apoplexie et léthargie [ si bien ] que l'on n'attendait que la mort, les remèdes ne la soulageant aucunement. Nous avons encore la Révérende Mère Prieure de Nancy (67ter) très mal, et l'on ne croit pas qu'elle puisse aller loin. Vous voyez comme il plait à Notre Seigneur visiter l'Institut ; nous l'adorons. Je vous prie de l'en remercier, et de le prier pour toutes et pour moi, qui en ai plus de besoin que personne. Du reste, je n'en parle point, tout demeure en Dieu. J'apprends avec joie que vous avez acquis une petite maison que l'on dit être bien jolie, où il y a un assez beau jardin pour vous aller toutes un peu divertir et respirer l'air. Hélas, si vous l'aviez eue cet été, vous en auriez reçu quelque satisfaction, mais Notre Seigneur a ses moments sans qu'on les puisse avancer. Je suis bien aise que vous ayez cette maison achetée, quoique petite ; c'est toujours un petit fond, et un bienfait de M. de Grainville Notre Seigneur fera le reste dans peu de temps.

Je vous recommande bien votre chère Mère Prieure [ Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent ]. Elle n'est pas robuste, toute la Communauté et le Noviciat la doit conserver. Je vous conjure d'y faire votre possible et de la bien ménager et de ne la point trop faire parler. Je la crois obligée de se conserver sous peine de pécher ; elle n'est plus à elle, mais à Dieu et à la Religion ; si elle ne se ménage un peu avec ses Filles, elles la mettront sur les dents ; prenez-y garde doucement, sans faire de peine. Conservez cette chère Mère comme la prunelle de vos yeux : vous ne savez ce que vous possédez. L'on dit que vous avez fait des remarques sur les Constitutions. hâtez-vous de me les envoyer. Je vais, avec la grâce de Dieu, tâcher de terminer tout avant que de faire mon grand voyage de l'éternité. Adieu.

rv. 1754a) 74

(67bis) Thérèse Catherine Bagnerelle, née vers 1630, fit profession au monastère de Rambervillers le ler janvier 1653. Sous Prieure en 1666, elle fut élue Prieure en 1670. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976.

(67ter) Il s'agit soit de Mère Catherine de Sainte Agnès Rolin, qui fut supérieure du monastère Notre-Dame de Consolation avant son agrégation à notre Institut, soit de la Mère Anne de Saint Joseph LavalMontigny, qui fut Prieure de ce monastère après l'union à notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 248 et sv. ; Lettres Inédites, 1976, p. 116 n. 5.

298 CATHERINE DE BAR

A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS

Septembre ou octobre 1682

Il n'y a pas moyen, très chère Fille, de laisser retourner votre chère amie sans lui confier ce petit mot, pour vous assurer que vous n'êtes pas dans l'oubli que vous croyez. Je serais une très méchante Mère si j'oubliais, comme vous vous le persuadez, mon Enfant, ce que je ne puis, parce que c'est Notre Seigneur Jésus Christ qui m'a donné la loi de vous aimer et de vous présenter à lui comme son hostie, qu'il va tous les jours purifiant par sa conduite divine pour se la rendre digne de lui-même. Tout ce qu'il veut de vous, c'est le néant, qui vous tiendra sous le sacré pressoir de ses adorables volontés, par lesquelles il vous crucifiera pour faire mourir tout ce qui est d'humain en vous et vous apprendra qu'il ne faut plus ni choix, ni désir en cette vie, mais demeurer dans un saint abandon pour recevoir, ou plutôt pour porter, toutes les différentes dispositions qu'il plaira à sa bonté vous envoyer.

Les ténèbres, les impuissances, les pauvretés et le reste que vous ressentez ne vous empêcheront pas d'être toute à lui, car vous savez qu'il y faut être à sa mode et non à la vôtre. Je ne vous donne point d'autre règle, très chère. Quand vous saurez bien vous tenir dans le rien, vous deviendrez savante de tout, par une divine expérience qui vous fera connaître que cet aimable néant renferme ce qui ne se peut exprimer ; mais il ne faut pas se plaindre. Si Dieu tarde trop de remplir en nous le vide de nous-même, c'est qu'il n'est pas encore tel en effet que nous le croyons souvent ; nous sommes vides en idées et pas véritablement. L'amour de nous-même est si profond qu'il n'y a que Dieu qui en connaît la source ; elle est intarissable et la malice en est si subtile que rarement on l'aperçoit ; c'est pourquoi Dieu a sur ses élus des conduites secrètes détruisantes et anéantissantes, sans que l'âme puisse pénétrer comment il lui plaît de lui cacher ses opérations. Et souvent, quand elle crie miséricorde, croyant que tout est perdu, c'est lorsqu'il fait son ouvrage plus intimement. Demeurez en paix dans la guerre ; ne réfléchissez point trop sur vos pauvretés, qui deviendront un jour des richesses éternelles, si vous savez vous en contenter.

Soyez seulement fidèle dans les pratiques de vos obligations, douce avec vos Soeurs, respectueuse et soumise à vos Supérieures, vivant comme un enfant avec sa mère, ne regardant en elle rien d'humain, afin que votre obéissance soit sanctifiée ; jamais de contestes avec qui que ce soit, mais se tenir toujours au-dessous de tout le monde, c'est le moyen d'acquérir cette paix divine que le monde ne donne point. Adieu ; c'est votre fidèle amie et servante.

n" 598 N256

FONDATION DE ROUEN 299

[ A LA MÈRE MARIE DES ANGES DU VAY

Ce 9 décembre 1682

Vos lettres, mon Enfant, sont venues à bon port, mais mon rhumatisme m'a tenue si serrée que je n'étais capable que d'être paresseuse et de me reposer, pour contenter nos chères Soeurs qui ont toujours cru que j'allais tomber dans une grande maladie. Je l'ai aussi bien souvent pensé, mais j'espère que Notre Seigneur se contentera. J'avais quasi tout le corps engagé. A présent, il ne me reste que les jambes, surtout la gauche, qui semble quelquefois vouloir tout à fait demeurer ; mais elle est à Dieu comme le reste, il fera de tout selon sa très sainte volonté.

Je vous avoue que j'ai été aussi bien que vous touchée de Monsieur N. : je n'attendais pas cela de son zèle pour le très Saint Sacrement Il faut beaucoup prier la sacrée Mère de Dieu de le ramener. Voilà ce que nous sommes tous ; incontances, aveuglements, et pleins de misères ! Heureux ceux qui sont engagés à Dieu inviolablement. Vous faites bien de le remercier de l'état où sa grâce vous a liée ; chérissez ce bonheur qui sera pour vous éternel, croyez-le, j'ose vous en assurer.

Je recommande à vos saintes prières la bonne Madame de Montmartre 1- Françoise Renée de Lorraine ] ; je vous assure que sa mort m'a été très sensible. Toutes ses Filles sont inconsolables ; leur douleur est à l'excès ; il ne se peut voir une plus terrible désolation, parce que la mort l'a emportée tout d'un coup, au moment qu'on la croyait rétablie en santé. Voilà comme Notre Seigneur fait ses coups. Il fait bien voir qu'il est le maître de ses créatures, et qu'il a droit d'en disposer comme il lui plait. Priez, ma chère Enfant, qu'il me regarde en sa miséricorde, car il viendra quand peut-être je n'y penserai pas.

Vous pouvez m'écrire tout ce que vous voudrez, très chère ; ne vous rebutez pas de ma langueur. Je vous assure que le coeur ne manque pas et ne vous manquera jamais par la grâce de Notre Seigneur.

J'ai bien de l'impatience que vous ayez une maison. J'attends voir ce que la divine Providence fera. Je puis vous dire en confiance ce que j'en souffre devant Dieu bien sensiblement. J'espère que cette année tout s'achèvera. Hélas ! peut-être que notre vie se consommera aussi, Dieu le sait, tout est incertain à la créature. Espèrons en sa bonté. Ne m'oubliez pas en sa présence et me croyez en lui toute à vous, mille fois plus que je ne vous puis dire.

no 2961a) Z4

300 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 301

[A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

Du 31 janvier 1683

Je ne vous ferai qu'un mot, très chère, en réponse des chères vôtres, pour vous protester que mon silence n'est pas un effet de mon indifférence. Mon coeur ne l'est point, puisque je ressens dans la douleur, que Dieu seul connaît, le retardement de votre affaire. Je ne puis m'empêcher de croire que ces messieurs se moquent de nous, mais il faut regarder cette conduite de plus haut. Le saint Nom de Dieu soit béni !

Je suis toujours jusqu'au dessus de la tête dans l'embarras. La maladie périlleuse de notre pauvre Mère Victime [ Hardy ] nous y tient encore terriblement ; selon l'humain, il n'y a point de médecin qui la puisse tirer de l'état où elle est. Nous les attendons pour lui donner l'extrême-onction ; nous l'observons à tout moment de crainte d'être surprises. Tout le monde qui la voit la croit morte, et pour moi je n'attends que le moment, car, à moins d'un miracle, elle n'en peut revenir. Je vous assure que j'en suis touchée très sensiblement ; mais il faut mourir en tout et par tout, c'est la loi de Dieu sur moi. Vous ferez part de cette lettre à la chère Mère Prieure, et la prierez de ma part de faire bien prier Dieu pour cette chère Victime qui achève son sacrifice dans une patience divine, qui souffre ce qui ne se peut dire, sans qu'on lui entende pousser le moindre soupir. Il y a quatre jours qu'elle ne parle plus, le cerveau étant attaqué. Elle entend néanmoins quasi tout ce que l'on dit, mais elle ne saurait dire que MON DIEU, MON DIEU, et MA MÈRE. L'on voit bien que la perte de la parole lui est un grand tourment, mais tout commence à mourir en elle ; les bras lui demeurent, les jambes le sont déjà par de terribles enflures qui ont crevé et sont à présent rouges et débiles toujours ; l'on craint, par surcroit, la gangrène, mais je pense qu'elle s'en ira devant, à moins que Notre Seigneur prolonge sa vie pour la faire plus longtemps souffrir. Cette pauvre souffrante a toujours demeuré dans une chaise jour et nuit depuis six semaines qu'elle est arrêtée jusqu'à hier qu'on la coucha sur une paillasse. Son esprit paraît toujours élevé à Dieu et ne veut point qu'on demande sa vie, faisant signe qu'elle veut mourir, disant quelquefois, ALLONS, ALLONS, mais cela n'a point de suite. Tout le monde est touché de la voir ; nous y sommes quasi toujours. Je vous quitte pour aller auprès d'elle. Vous ferez aussi part de cette lettre à la chère Communauté, que j'embrasse du plus tendre de mon coeur.

Adieu, croyez-moi toute à vous à la vie et à la mort, sans changement, en Notre Seigneur.

[A LA MÈRE MARIE DES ANGES DU VAY]

Ce 22 février 1683

Dieu sait, ma très chère Fille, combien j'ai de peine de vous laisser si longtemps sans répondre à celles que vous m'écrivez. La Providence ne me laisse pas faire ce que je voudrais. Ma douleur, c'est que vous en souffrez et que vous en tirez des conséquences qui blessent votre bon coeur et votre confiance en moi ; mais j'espère que, comme je ne suis pas moins à vous et dans toute la cordialité que vous pouvez désirer d'une Mère qui vous aime tendrement, que vous ferez des jugements plus favorables de sa conduite, puisqu'elle ne peut faire ce qu'elle voudrait, mais que le coeur ne manque pas, je vous conjure d'en être bien persuadée. La crainte que j'ai de faire préjudice à messieurs vos frères, ma très chère Fille, me fait vous dire que j'ai bien de la peine de ce que la dame que j'attends ne vient point : elle me mande cependant qu'elle a toujours la volonté de me rendre service en contribuant de ses propres biens.

Elle a fait, il y a eu samedi huit jours, une perte de plus de cent mille livres ; c'est ce qui m'a bien touchée, mais ce sont des coups de la main du Très Haut ; c'est assez d'avoir quelques bonnes volontés pour moi pour avoir mille renversements. En vérité, chère Enfant, il faut un sacrifice de mort continuel. Si Dieu ne me soutenait, il en faudrait effectivement mourir, mais il veut que l'on vive au milieu de la mort ; il n'y a que lui seul qui connaît ce que l'on souffre. Il n'est pas à propos de s'en plaindre. Je m'abandonne toute à lui pour jamais. Immolez-moi avec vous, très chère. Je ne laisse pas d'avoir un grand désir que votre contrat soit signé, je souffre encore du retardement de cette affaire. Certes, mon Dieu me veut bien anéantir dans son oeuvre, mais j'y consens, cela est trop juste.

Samedi, j'aurai des nouvelles de cette dame ; je vous en donnerai incessamment. J'avoue que je voudrais cette somme pour votre maison ; j'y ferai de mon mieux et Notre Seigneur fera le reste s'il lui plait.

Je suis en lui toute à vous, prenez courage.

n° 351a) Z4

A UNE DEMOISELLE QUI DÉSIRAIT ÊTRE RELIGIEUSE

22 avril 1683

no 1257 Z4 J'avoue, ma très chère demoiselle, que c'est un peu tard que je réponds

à celle dont vous eûtes la bonté de m'honorer quelques jours avant que d'entrer dans notre Maison. Mais l'indisposition où j'étais pour

302 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 303

lors me priva de la chère consolation de vous rendre mes devoirs, et en même temps de vous témoigner la joie de mon coeur, sur le généreux

dessein que la grâce de Dieu vous a fait concevoir de vous offrir à

Notre Seigneur pour être sa victime dans le sacré mystère que nous adorons. J'aimerais bien mieux vous exprimer mes sentiments sur

cette précieuse qualité que de vous les écrire, n'ayant pas tout le temps que je désirerais pour vous entretenir par ma plume sur les divines dispositions que vous devez porter. Je crois bien que Monsieur votre bon Directeur vous les aura fait connaître, avant que de vous conseiller d'entrer.

Mais vous me permettrez, s'il vous plaît, ma très chère demoiselle, d'ajouter ce petit mot qui vous assurera que la grâce de cet état est d'autant plus admirable qu'elle vous unit à Jésus Christ, victime de la justice et sainteté divine, et que, vous faisant l'honneur d'être faite une même hostie avec lui pour réparer sa gloire outragée par tant d'impies dans ce mystère, il vous confie ses intérêts et il veut que vous lui rendiez des hommages et des adorations perpétuelles, en reconnaissance de la charité infinie qui le tient, depuis tant de siècles, dans l'auguste Sacrement de l'autel, comme un prisonnier qui s'y captive pour votre amour. En vérité, si l'on concevait ce que c'est qu'un Dieu devenu, en quelque façon, l'esclave de sa créature par un amour qui lui fait oublier ses grandeurs infinies, afin de lui donner la facilité de le posséder et pour la combler d'une éternité de bonheur, ne voudrait-elle pas, cette créature, par un réciproque d'amour, se renfermer avec lui dans le sacré ciboire, pour ne vivre que pour lui, puisqu'elle doit être persuadée qu'il n'y vit que pour elle ?

Je vous regarde, très chère, comme cette élue de Jésus Christ pour vous immoler toute à son amour. Mais si, par sa grâce, vous en avez conçu le désir, vous devez bien vous attendre à en porter les effets, et à être dans l'épreuve d'un état si saint, par des tentations qui vous seront d'abord difficiles à supporter et qui seront bien capables - si Notre Seigneur ne vous soutient secrètement par sa grâce - de vous faire succomber ; je vous en avertis, très chère demoiselle, pour ne pas vous en surprendre quand cela vous arrivera, car assurément ces choses ne manqueront pas, pour vous purifier, soit en un temps, soit en un autre : c'est un petit purgatoire, où les victimes doivent passer pour porter saintement cette glorieuse qualité, par rapport et union à Jésus Christ.

Je voudrais que la divine Providence me conduisît à Rouen, quand il lui plaira vous exercer de la sorte, pour vous aider à porter cette croix et vous faire voir les conduites de la grâce sur les hosties choisies pour être immolées à sa gloire. Si j'osais, je vous prierais de m'en donner des nouvelles, en attendant que j'aie l'honneur de vous embrasser et de vous assurer que je suis, en Jésus et sa très sainte Mère, toute à vous.

A LA MÈRE FRANÇOISE DE SAINTE THÉRÈSE [DU TIERCENT] Prieure de Rouen

3 mai 1683

Il faut, ma très chère Mère, que je vous fasse ce petit mot en réponse de celle que vous avez eu la bonté de nous écrire. Vous attendez donc toujours nos messieurs pour signer votre contrat. Mais, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il y a des obstacles secrets par des gens qui ne se nomment pas, il faut un miracle pour réussir, et ma crainte est que vous soyez encore des années comme vous êtes (68), ce qui est assurément bien affligeant ; si l'on ne regardait la volonté divine dans une Providence qui conduit tout, l'on ne pourrait soutenir une conduite si anéantissante. Il faut cependant l'adorer et bénir Dieu de tout. Il faut croire que c'est la destinée des Filles du Saint Sacrement d'être sacrifiées partout. Et je crois que Notre Seigneur perfectionne de la sorte ses victimes ; je le prie de nous être propice en toutes manières. Le besoin est grand, mais sa bonté est infinie.

Je prétendais vous dire un petit mot de la Croix, parce que c'est la fête de l'Invention [ de la Sainte Croix ] que nous faisons aujourd'hui. Il ne se faut pas mettre en peine de trouver la Croix : nous la rencontrons quasi toujours, soit au dedans de nous-même, soit au dehors. Il est plus difficile de l'exalter que de la trouver, mais tout notre bonheur est enfermé dans la Croix. C'est la Croix qui nous fait chrétiens et c'est la Croix qui fait notre salut. Ne nous séparons jamais de la Croix, puisqu'elle nous est si avantageuse et qu'elle nous fait mourir à nous, pour nous faire vivre à Jésus Christ.

Tous les jours se passent pour moi dans un continuel tracas. Il faut adorer la conduite du divin Maître. Je n'ai plus de temps pour rien faire, et je crois que je serai obligée d'aller en quelque lieu pour faire ce que je dois avant de mourir. Vous savez, très chère, que je n'ai plus que deux mois jusqu'à l'élection de prieure. Priez Notre Seigneur qu'il ait pitié de moi. Je suis en lui toute à vous et à toutes nos très chères Filles, que je sens intérieurement qui murmurent contre moi. Dieu sait tout et voit tout. Il faut que je souffre et que je meure.

A Dieu, c'est votre fidèle amie et servante.

n° 536 Cr C

Vierge du XV Ieme siècle, pèlerinage de Benoite-Vaux (Meuse)

(68) Le 1" août 1683, le contrat d'achat du château de Mathan fut signé au monastère de la rue Cassette à Paris, grâce à l'intervention puissante de M.' de Béthune, abbesse de Beaumont-lès-Tours. Voir le déroulement de ces tractations et les « obstacles secrets » dans le récit de la fondation de Rouen.

n° 897 P132

304 CATHERINE DE BAR

A UN RELIGIEUSE DE ROUEN

3 mai 1683

J'approuve votre murmure et les plaintes que vous faites de mon silence, ma chère Enfant, mais je condamne votre soupçon comme un mensonge. Je n'ai parlé de vous ni de votre état souffrant à qui que ce soit : ce sont des choses dont une supérieure ne fait aucune confidence. Vous m'en ferez, quand je serai auprès de vous, une grande réparation. Cependant, soyez persuadée qu'en fait de conduite et des choses de conscience, je n'ai en ce monde aucune confidente à les communiquer. Je veux néanmoins vous pardonner les ombrages que vous formez contre la vérité.

Hélas ! si j'osais, je vous dirais les paroles que Notre Seigneur disait hier à saint Philippe : « Tanto tempore vobiscum sum et non cognovistis

» [Jn. 14,9 ]. Non, non, vous ne me connaissez plus lorsque vous ne me voyez plus, mais je ne me fâche pas de vos plaintes : elles partent d'un coeur affligé qui ne sait à qui s'en prendre ; mais ne voyez-vous pas que c'est la main de Dieu et qu'il faut nécessairement mourir et pourrir comme le grain de froment qui tombe en terre, sans quoi il ne peut porter aucun fruit ? Il est vrai que l'on parle aisément des peines quand on ne les souffre pas, mais, si Dieu, pour nous épurer, nous met dans le creuset pour nous tenir au feu des tribulations, oh ! que la nature forme de plaintes et de gémissements ! La foi devient comme percluse ; elle n'a plus de vigueur. A peine peut-on croire qu'il y a un Dieu et que c'est lui qui nous crucifie, mais, cependant, c'est lui-même, pour opérer en nous notre mort, purifiant notre fond. 11 faut se résoudre à la souffrir et à la soutenir comme il plaira au souverain Maître, car nous ne pouvons pas de nous-même nous en garantir. Il n'y a qu'un secret dans ces sortes de conduites crucifiantes, c'est de s'en remettre à Dieu, c'est de s'y abandonner sans savoir en quoi ni comment, c'est de le laisser faire en nous ce qu'il lui plaira pour sa pure gloire et notre destruction ; il n'y a que cela à faire ; tout le reste consiste à souffrir toutes les privations, abjections, confusions, impuissances et le reste, qui va quelquefois jusqu'au sentiment de réprobation. Tout cela est bon pour une victime qui ne vit plus pour elle et qui ne fait que mourir à tout. Il y a tant de degrés de mort qu'on ne peut les exprimer, mais celui qui mortifie vivifie aussi quand il lui plaît. S'il prend plaisir à vous tenir dans les ténèbres d'un cachot ou dans un pays perdu dont vous ne connaissez ni les entrées ni les sorties, laissez-vous [ à Dieu ], le simple abandon doit vous suffire, par lequel vous lui laissez la liberté de vous anéantir. Puisque vous ne devez plus vivre pour vous, c'est à lui d'opérer votre mort selon son plaisir. Prenez courage : vous n'êtes pas au bout, mais la grâce de Jésus Christ vous soutiendra. Je suis en lui toute à vous.

no 872 N256

FONDATION DE ROUEN 305

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

Ce 26 juin 1683

Vous me faites, très chère petit Ange, un grand plaisir de m'écrire. Toutes les fois que vous en prenez la peine, vous me réjouissez. Vous avez raison de vous plaindre de ma paresse, mais je suis vieille et votre charité me doit souffrir, car je ne suis plus capable d'agir comme je faisais du passé. Je vous assure cependant que je n'ai pas moins de coeur et d'affection, et que je souffre beaucoup de ne vous voir point logées ; cela ne se peut concevoir après six ans d'attente. Je vous ai toujours dit que ce sont mes péchés qui causent tous ces retardements ; j'en voudrais être anéantie entièrement, tant mon coeur en est affligé. Je vois que vous dépérissez toutes et qu'il n'y a plus moyen d'y résister ; nonobstant, j'adore la Providence divine qui se joue de vous toutes comme il lui plait. Il ne faut point se rebuter, niais s'abandonner pour aller où Dieu voudra.

Je souhaiterais que la chère Mère Prieure avec vous autres, mes très chères Filles, preniez quelque résolution ; pour moi je vous confesse que je ne vois point ce qui serait de meilleur. Vous êtes sur les lieux. 11 me semble que Notre Seigneur nous réduit à acheter la maison où vous êtes, celle des Pères Minimes, et Monsieur de Saint Pierre ; et si Notre Seigneur nous fait vivre, nous pourrions espérer encore le reste. Je ne vois rien de mieux pour le présent. Je vous prie d'en conférer avec la Révérende Mère Prieure et de bien raisonner sur tout cela, et de prendre, s'il est possible, une résolution ensemble, car comme vous n'êtes plus en état de choisir, il faut se résoudre de prendre ce que l'on pourra.

J'aurais bien de la joie de vous voir arrêtées à quelque chose ; pour moi, je crois que l'on ne peut pas mieux faire.

Pour vos dispositions, très chère, abandonnez-les à Dieu ; il faut que vous souffriez qu'il fasse son oeuvre en vous.

Priez Dieu pour moi ; je salue tendrement toute la chère Communauté.

no 3096a) Z4

A UNE RELIGIEUSE DE ROUEN

Juillet 1683

Hélas ! Chère Enfant, il faut souffrir toutes les contradictions des créatures et bien d'autres choses plus touchantes, si Notre Seigneur me laissait dans mon sens ; mais il me rend comme insensible à tout cela. Je suis si persuadée que je mérite toute sorte de blâme que je n'en puis avoir assez, et c'est une grande vérité, très chère, que l'on

306 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 307

a raison de dire ce que l'on dit : Notre Seigneur se mêle de tout cela par une Providence admirable, mais il fait tout si bien que je ne fais que le bénir et remercier de toutes ses conduites. Hélas ! que je serais heureuse de pouvoir souffrir quelque chose, obtenir miséricorde ! Je vois bien que j'avance et que mon terme s'approche. Cependant, je suis infiniment éloignée de l'état où je devrais être. Redoublez vos saintes prières pour moi. J'en ai plus de besoin que jamais, étant accablée au point que Dieu connaît. Adorez pour moi les conduites de la divine Providence. Assurément, il y en a quelques-unes bien humiliantes, mais je les accepte amoureusement.

L'on prend le château. Je ne sais si l'on pourra y parvenir ; je suis à tout ce que l'on voudra, et plût à Dieu que tout soit déjà fait. Je souffre de vous savoir sans maison. Nos Mères de la Porte de Richelieu en poursuivent une fort belle (69) ; je ne sais si elles y réussiront. Il faut faire le possible et puis remettre tout en Dieu.

Je suis en peine de votre santé et de vos dispositions intérieures. Si vous êtes toujours dans la souffrance, Notre Seigneur vous y a tenue longtemps, mais c'est de la sorte qu'il perfectionne son oeuvre dans ses élus. Il faut avoir un peu de courage pour se bien abandonner à la conduite divine sans autre appui que la pure foi. Je crois que c'est l'usage que vous tâchez de faire. Je suis bien marrie que le bon Père [ Chenois ] s'en va, mais, croyez-moi, si vous savez demeurer au rien, vous trouverez la paix en Dieu au-dessus de toutes choses. Tâchez de vous y tenir : c'est là où Dieu fait son ouvrage ; et me croyez toujours, vivante et mourante, toute à vous.

n° 441 N256

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

Ce 13 août 1683

Je ne vous fais point d'excuse, ma toute chère, de ne vous écrire pas aussi souvent que mon coeur le désirerait : la Providence me met dans l'impuissance par l'infirmité et le tracas.

J'ai été longtemps malade, ce qui m'a dérobé du temps, mais quelque indisposition que je ressente, avec le reste que Notre Seigneur me donne, je ne vous oublie pas, ni toute la chère Maison de Rouen. Je sais bien que vous êtes toutes les chères victimes de Notre Seigneur et que vous souffrez au sujet de son oeuvre, mais prenez courage : il saura bien vous en récompenser. Ne perdez pas le mérite de tant de sacrifices que vous avez faits et que vous continuez de faire tous les jours, qui avancent votre sanctification. Le moyen le plus efficace, c'est d'être fidèle dans le saint anéantissement.. Je vous conjure de n'en pas négliger la

(69) Les moniales du second monastère de Paris achetèrent, grâce à la libéralité de la duchesse d'Aiguillon, l'hôtel du duc de Bouillon, rue Neuve-Saint-Louis dans le Marais, en 1684.

pratique ; si vous en sortez, vous perdrez votre paix ; elle est trop précieuse pour en hasarder la possession. Prenez donc courage, ma très chère, et vous souvenez de moi en vos saintes prières. J'en ai grand besoin, étant plus faible et plus accablée de tracas que jamais, mais il faut tirer jusqu'à la fin, qui peut être n'est pas bien loin.

J'espérais écrire à la chère Mère Prieure ; c'était mon désir ; le temps m'a manqué ce matin. J'ai depuis deux ou trois jours commencé la présente, je l'achève promptement. Je vous prie de lui dire que samedi, à cinq heures après-midi, nous avons signé le contrat du château ; ce fut de ma part avec grande joie. Je prie Notre Seigneur qu'il y donne bénédiction et que la suite en soit aussi heureuse que je le souhaitte ; il faut tenir la chose dans un grand secret, jusqu'au temps ordonné par la divine Providence. J'espère vous aller aider au déménagement, s'il plait à Notre Seigneur me faire vivre.

A Dieu, croyez moi constamment toute à vous.

n° 1248a) Z4

[ A LA MÈRE MARIE DES ANGES DU VAY Ce 12 mai 1684

Sur les chères vôtres du 9 de mai, je vous assurerai, très chère Fille, que je ne dors pas toujours et que je ne suis pas insensible à vos croix. Elles sont dans mon coeur avec beaucoup d'autres auxquelles je ne puis remédier. Notre Seigneur ne m'en donnant pas la capacité, il faut que je me confonde en sa sainte Présence, et c'est là où je suis perpétuellement. De toute part la main de Dieu se fait ressentir, mais elle est toujours adorable et infiniment aimable. Il faut demeurer sous ses pieds et y être abîmée comme il lui plaira.

Je crois que la chère Mère Sous Prieure [ Madeleine des Champs ] vous aura mandé comme l'on ne perd pas un moment de temps sur votre affaire, mais l'on ne veut pas choquer « un général » pour des particulières. Il est vrai que cette entreprise cause bien du déplaisir, sans assurances d'y pouvoir réussir, quoique plusieurs personnes de grand crédit s'y emploient, et malgré moi il faut que je vous dise que je doute du succès. Nous en saurons demain des nouvelles, car le conseil se tiendra, dans lequel votre affaire sera conclue d'une façon ou d'autre. Il aurait été plus avantageux de ne l'avoir point entreprise si elle venait à manquer, mais de quelque côté qu'elle puisse tourner, il faut que nous adorions Dieu et ses volontés, et que tout soit anéanti comme il lui plaira : il est impossible d'aller au delà de ses ordres. Soyez cependant très certaine que l'on n'y a pas perdu de temps ; ce qui est plus sensible en cette affaire, c'est que vous êtes obligées de sortir de votre maison et que vous ne savez où vous loger ; cela me touche fort, car vous voilà obligées de vous mettre je ne sais où. En vérité cela est affligeant, mais encore une fois il le faut souffrir comme tout le reste.

308 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 309

Je prie Notre Seigneur conduire cette affaire et donner à la Révérende et chère Mère Prieure toutes les grâces qu'elle a besoin pour soutenir tant de crucifixions. Il faut que vous l'aidiez toutes à porter sa croix comme de bons Enfants, qui compatissent à la peine de leur bonne Mère. En vérité, en vérité, je la compatis et suis dans une grande angoisse de ne la pouvoir soulager ; il faut prendre courage dans les grandes tribulations. Notre Seigneur est avec ceux qui souffrent ; c'est leur unique consolation.

Je voudrais bien vous parler de la chère novice, mais le temps me manque dans le présent. Que les peines que vous avez souffertes à son sujet ne vous rebutent pas pour une autre ; Dieu veut que ses victimes nous coûtent quelque chose. La gloire qu'il en tirera vous doit tenir en repos là dessus. C'est pourquoi, ne vous refusez pas à celle que Monsieur N. connaît. Allons à la croix comme Dieu nous l'ordonne, ou prenons celle que sa bonté nous présente à tout moment.

Je me souhaite avec vous pour partager les vôtres et celles de la chère Mère Prieure, qui me touche sensiblement.

J'embrasse la chère Communauté. Que la chère N. sache que je sais ses pensées sur tout ce qui se passe. Dieu fera sa volonté malgré l'enfer, mais j'avoue que ce détroit est bien violent.

Adieu, ne m'oubliez pas et me croyez toujours du même coeur que je suis en Jésus et sa très Sainte Mère toute à vous.

n" 2784a) Z4

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET

23 mai 1684

C'était bien mon dessein, ma très chère Fille, de vous écrire sur le choix que j'avais fait de votre personne pour accompagner la chère Mère Sous-Prieure à Caen, supposé que vous n'y répugniez pas et que la chère Mère Prieure l'eût pour agréable ; la demeure à Caen ne sera pas bien longue : environ six semaines ou deux mois, car ce n'est pas pour leur apprendre des règles et à être vraies religieuses de saint Benoît, car elles le sont jusque dans la moelle des os, mais c'est pour leur apprendre à être vraies victimes du très Saint Sacrement (70). Il faudra inspirer à ces chères Mères un grand amour pour le très Saint Sacrement ; leur expliquer ce que c'est d'en être les victimes,

(70) Le monastère de Notre Dame de Bon Secours avait été fondé par l'abbaye de Montivilliers, d'abord à Pont-l'Evêque, en 1639, avant d'être transféré à Caen, rue de Geôle, en 1644. Mère Mectilde en fut prieure de 1647 à 1650. Dès 1675, une partie des religieuses désirait le rattachement de leur monastère à l'Institut. Des oppositions violentes de la part de certains clercs et leur influence sur plusieurs moniales firent surseoir au projet. L'abbesse de Beaumont, Anne Berthe de Béthune, fit intervenir son frère, évêque du Puy ; la recommandation de l'archevêque de Paris et le désir de la quasi totalité des moniales firent revenir l'évêque de Bayeux sur sa décision. Après une année de préparation, elles émirent les voeux de l'Institut, le 30 septembre 1685. La Mère Madeleine des Champs, de la rue Cassette, et la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset avaient été choisies par Mère Mectilde pour cette préparation. Cf. Priez sans cesse, Paris, 1953, p. 67 et sv. - Abbé Gilbert Décultot, Histoire de Montivilliers à travers les siècles(chez l'auteur). 1973. C. de Bar, Documents, 1973, p. 67-68.

et enfin leur faire connaître les obligations de l'Institut. Ayez une grande liaison avec la Mère Sous-Prieure ; ne rien faire, ne rien dire que de concert ensemble ; je prie Notre Seigneur qu'il vous revête de son esprit et qu'il vous donne une langue de feu pour allumer tous les coeurs à l'amour du très Saint Sacrement. Vous voyez comme Notre Seigneur veut que vous contribuiez à le faire connaître, aimer et adorer dans ce divin mystère ; vous prendrez la peine de nous écrire quand vous serez là ; et, comme c'est pour peu de temps, vous tâcherez de bien édifier la communauté. Si toutefois vous ne pouviez y demeurer, demandez votre obédience pour retourner à Rouen, car je ne puis contraindre personne je désire la paix et le repos partout. Croyez-moi bien sincèrement toute à vous en Jésus.

n° 227 P135

A UNE RELIGIEUSE DE MONTMARTRE

Ce 31 mai 1684

Je suis, ma très chère Mère, dans une grande inquiétude de votre santé et du succès de votre voyage, où je crois que vous avez bien souffert. Je vous ai compatie et mon coeur vous a suivi, priant Notre Seigneur de vous soutenir. Je ne puis penser à votre éloignement qu'avec douleur, craignant que vous ne souffriez beaucoup de peines et de fatigues. Si mes prières étaient bonnes, vous en recevriez de bons effets, car je vous aime en vérité très sincèrement. Mandez-moi promptement de vos chères nouvelles ; si vous ne pouvez écrire, la chère Mère de la Conception suppléera ; sa charité me fera bien ce plaisir. Ne vous hâtez point de sortir de chez nos Mères de Rouen. Reposez-vous et prenez des forces de toutes manières pour continuer votre voyage. Je prie Notre Seigneur et sa très Sainte Mère le combler de toutes sortes de bénédictions. N'oubliez pas partout où vous serez que je suis entièrement toute à vous.

n° 1468 Z4

[ A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET]

Début juin 1684

Ce n'est qu'un mot, très chère Mère, de crainte que vous ne soyez en peine de moi qui ne suis pas des mieux, mais pas mal à me plaindre : ce n'est qu'une langueur qui vient que je ne suis pas jeune. J'ai donc

310 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 311

reçu vos chères lettres et celle de la Révérende Mère Prieure [ Saint Benoit Planchon ] qui me fait des remerciements que je ne mérite pas. J'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de n'en demeurer pas là.

J'ai une grande joie d'apprendre la sainte ferveur de toute la Communauté. Je les regarde comme mes réparatrices devant Notre Seigneur.

Hélas ! je les ai tant mal édifiées quand j'ai occupé très indignement la place de la très Sainte Vierge. Réparez aussi vous-même, très chère Mère, et les embrassez toutes de ma part. Je les présente à Notre Seigneur avec une grande tendresse : elles me sont plus chères que jamais. Elles sont venues tard dans l'Institut, mais je vois bien qu'elles seront les premières par leur fidélité. Je serais bien aise de les voir et de les entretenir selon les sentiments de mon coeur qui les désire toutes parfaites victimes de Jésus Christ. Je sais que c'est leur unique désir ; il faut pour porter efficacement cette précieuse qualité beaucoup mourir. La vie de la victime est dans la mort. Encouragez-les à bien mourir à elles-mêmes. Tout leur bonheur dépend de cette fidélité ; c'est pour les y animer que je voudrais pouvoir les entretenir, mais Notre Seigneur vous donne ce soin ; il vous a choisie pour cela, et je ne doute pas qu'il ne vous donne la grâce de vous en bien acquitter.

Je vous prie de me donner des nouvelles de ma chère Mère de Sainte Catherine. Qu'est-elle devenue, où est-elle à présent ? Elle me tient bien au coeur et je vous prie de lui faire savoir et si vous pouvez lui faire tenir des lettres à l'abbaye de Moutons (71). Je vous prie de lui envoyer du sucre et autres choses que vous savez qu'elle peut avoir besoin. Il faut vous dire en passant que Monsieur votre neveu fait des merveilles ; son Prince l'aime éperdument ; il est sage et contente tout le monde ; l'on admire sa conduite [ et ] l'on croit qu'il fera de belles et grandes choses à l'avenir. Assurément, chère Mère, vous en aurez bien de la satisfaction. Le Père de Lillebonne (72) n'en peut assez dire pour le louer ; enfin ils en sont tous ravis et ne cessent de me remercier de leur avoir donné un gentilhomme qui a tant de bonnes qualités et tant d'esprit.

Adieu ; vous voyez comme j'écris mal aujourd'hui, j'ai bien de la peine à conduire ma plume ; je ferai mieux une autre fois. A Dieu, croyez-moi toute à vous en son saint amour.

La Demoiselle n'a point encore fait ce qu'elle m'a promis ; je crois qu'il faut attendre la Saint-Jean. Ne m'oubliez pas en vos saintes prières.

no 143 Autographe à Rouen

(71) Prieuré fondé vers 1120 à Mortain (Manche). Entre 1646 et 1660, la prieure Marie de Bouillé tenta d'introduire une réforme nécessaire et d'augmenter le patrimoine, très réduit. Des désordres, dus aux méfaits de la commende, mettent le prieuré au bord de la ruine morale et matérielle. Une nouvelle prieure : Madame de Beauxoncles (1678-1693) ramèna la paix et la concorde, mais prépare l'union et le transfert de sa Maison à l'abbaye Notre-Dame d'Avranches (1693), l'état des bâtiments ne permettant plus d'y poursuivre la vie conventuelle. L'abbaye d'Avranches avait eu des relations assez étroites avec Montmartre, ce qui explique peut-être la présence à Moutons (à 30 kms de là) d'une moniale de Montmartre. Cf. Rubillon du Lattay, le Prieuré royal des Bénédictines de Moutons, Mortain, 1951.

(72) Lillebonne est une très ancienne ville de Seine-Maritime. Nommée jadis Juliobona, c'était la capitale des Calètes, sur la rive droite de la Seine. Cf. J. Daoust, Le Val de Seine, Rouen, p. 53.

A UNE RELIGIEUSE DE MONTMARTRE

Du 13 juin 1684

Ma plus chère Mère, où êtes-vous ? Que faites-vous ? En quel endroit ce mot vous pourra-t-il trouver ? Je suis bien en peine de votre santé et de votre chère compagne. J'ai prié la chère Mère de Sainte Magdelaine de m'en donner incessamment des nouvelles. J'aspire après votre retour. Hélas, que n'est-il dès aujourd'hui ? Je ne sais ce que vous ferez où vous allez. Notre Seigneur y soit votre force et votre lumière ! Mon appréhension est que vous y succombiez. N'attendez pas l'extrémité de vous en retirer ; revenez entre les bras de celle qui est plus à vous qu'à elle-même, et surtout que rien ne vous manque. Adressez-vous à la chère Mère de Sainte Magdelaine de Rouen, qui est présentement à Caen au monastère des saintes Filles de Notre-Dame de Bon-Secours, que nous dirons bientôt, s'il plait à Dieu, les Filles du Saint-Sacrement.

La Sainte Vierge prend plaisir de les donner à son divin Fils, comme les victimes de sa gloire. Je vous conjure, très chère Mère, d'en être une vous-même, et de venir pour cela consommer votre sacrifice avec nous. Je vous y attends avec le même coeur avec lequel Notre Seigneur veut que je vous aime, et que je sois très sincèrement toute à vous.

n° 2433 Z4

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS [ CAMUSET] A CAEN

5 juillet 1684

Pauvre petite Mère, j'apprends que vous faites merveille ! Courage, continuez pour la gloire du très Saint Sacrement ; mais ne changez point le Cérémonial des Révérendes Mères, il les faut laisser à leurs usages jusqu'à ce que je puisse faire le voyage. Je les ai toujours vues fort bien réglées dans leurs exercices, mais je vous prie de bien insinuer l'esprit de l'Institut, dont les pratiques se trouvent dans les Constitutions. Il est important de les bien faire comprendre, tant pour le culte du très Saint Sacrement que pour la charité entre elles, conservant une sainte cordialité, jamais de contentions, ni rien qui puisse dégénérer de la fidélité d'une victime qui doit se sacrifier à tous moments. Il faut avoir un grand soin des malades pour leur donner leurs besoins corporels et les consoler dans les souffrances. Quand l'union est sincère dans les coeurs par la charité de Jésus Christ tout va en bénédiction ; sans cette sainte union l'on ne doit rien espérer.

Ayez soin de votre santé et de prendre du repos. Vous vous consommez pour celui qui se consomme tous les jours sur l'autel pour vous. Toute notre communauté vous salue très cordialement et est dans l'impatience de votre retour. Toutes vous aiment bien

312 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 313

tendrement. Hâtez-vous d'avancer l'oeuvre de Dieu où vous êtes, afin de vous venir reposer un peu de temps ou aller glorifier encore ailleurs Notre Seigneur, où l'on vous attend. Ménagez vos forces, il vous en reste peu, mais votre consolation est de les avoir consommées en chantant les louanges à Notre Seigneur Jésus Christ. Je suis en lui toute à vous.

n° 2457 N254

pour vous ramener avec elle à Caen, où elle est à présent, et de là à Rouen chez nos Mères. Après, j'aurai soin du reste. Tâchez de prendre courage et de vous soutenir, car, avec votre méchante nourriture, je crains bien fort que vous ne succombiez. Il me tarde de vous tenir et vous assurer que je suis plus à vous qu'à moi-même. Tout par Jésus Christ et sa très Sainte Mère.

n° 1147a) Z4

A LA MÈRE DE SAINTE CATHERINE

Religieuse de Montmartre

Très chère et toute intime Mère, Du 12 juillet 1684

Je ne pus lire votre chère lettre sans larmes ; mon coeur souffre de vous savoir dans un si pauvre équipage, et si mal en toutes façons que je ne puis m'en consoler. Je voudrais pouvoir voler pour vous tirer à ce misérable séjour. Je ne puis modérer la frayeur que j'ai que vous n'y demeuriez, ne croyant pas que vous y puissiez rester un mois sans mourir. Il faut promptement écrire à Madame votre Abbesse, pour lui donner avis de l'état des choses, afin qu'elle ne s'oppose point à votre retour. Ne tardez pas de vous procurer la liberté de sortir, et si elle tarde, je crois que vous pouvez prendre une obédience de Monsieur le Supérieur de cette Maison. N'attendez pas, très chère Mère, que vous soyez tombée malade. Revenez, revenez, très chère Mère, c'est ici le lieu de votre consommation. Je vous conjure de n'en jamais chercher d'autres. Venez vous consommer avec nous au pied de l'autel du Seigneur. Venez vous revêtir de la précieuse qualité de sa victime ; notre Institut est pour vous comme pour moi. Notre Seigneur vous y donne la même part qu'il m'y donne par son infinie miséricorde. Il faut que nous achevions ensemble notre sacrifice, puisqu'il nous a liées en son amour. Je ne crois pas, très chère Mère, que vous puissiez attendre l'automne pour sortir du lieu où vous êtes : vos forces sont trop usées pour aller jusque là. Je crains que vous ne tombiez en inanition et dans l'impossible de vous en retirer. Je ne conçois pas la manière incertaine par laquelle l'on vous a envoyée dans ce lieu sans connaître bien à fond les choses. Il y a du mystère à votre sortie, mais il le faut consommer au Saint Sacrement. C'est une vocation divine pour vous, parce qu'elle doit opérer votre consommation en Dieu. Voilà ce qu'il me donne à vous dire. Je voudrais bien que vous fussiez déjà à Caen. $i tôt que vous aurez des nouvelles de Madame votre Abbesse, mandez-le par une personne exprès, afin que la Mère de Sainte Magdelaine vous envoie un carrosse de Caen. Je lui mande aussitôt que vous l'avertirez,

[ A LA MÈRE MARIE DES ANGES DU VAY

Ce 11 octobre 1684

Ôtez de votre esprit, très chère Enfant, que j'aie la moindre chose contre vous. Je serais déraisonnable, car vous ne m'en donnez aucun sujet. Ma douleur est la captivité où je suis ; d'autres vous le pourront dire. Mais sans m'en expliquer davantage, croyez devant Dieu que je suis toute à vous, mais d'un coeur tout sincère et entier. Je tâcherai de vous écrire une de ces nuits, n'ayant pas un respir de jour.

Quant à votre venue à Paris, vous savez, chère Enfant, que personne ne peut vous empêcher de venir dans votre Maison de profession. Je n'ai jamais eu dessein de vous en empêcher. Vous y serez toujours la très bien venue mais je désirerais que vous en conveniez avec la chère Mère Prieure [ Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent ], afin que tout se fasse en bénédiction pour votre chère novice. Je voudrais de tout mon coeur la pouvoir bénir ; ici, je la salue d'une tendre affection. Si j'avais pu aller à Rouen, je crois que Notre Seigneur nous aurait fait la grâce de la consoler. Vous savez que j'ai beaucoup d'instinct pour les âmes peinées. Il faut qu'elle prenne courage et qu'elle espère qu'avec la grâce de Notre Seigneur et le secours de sa très Sainte Mère, elle triomphera de tout ce que s'oppose à son bonheur. Si elle n'a pas les passions fortes, le reste ne me rebute point ; ce sont des dispositions qui passeront dans les temps avec un peu de courage. Que fera-t-elle si vous l'abandonnez ? Je la plains si elle n'a pas d'ouverture avec la Révérende Mère Prieure. J'en écrirai à cette chère Mère. Il faut un peu souffrir si le sujet est bon, et ne point pousser à l'extrême. Elle se séparera elle-même, par la grâce, avec le temps. Il faut beaucoup prier Notre Seigneur pour elle ; faites-le pour moi, très chère, qui suis dans l'accablement que Dieu connaît.

Voilà ce que je vous puis dire. Ne vous rebutez pas de mon silence, mon coeur vous répond et vous verrez devant Dieu comme je vous aime en son amour.

no 2427a) Z4

314 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 315

A LA MÈRE MARIE DE SAINTE AGNÈS CAMUSET A CAEN

16 octobre 1684

Je viens, très chère Fille, vous marquer combien je suis édifiée et consolée de votre courage pour la gloire de notre divin Maître d'avoir bien voulu rester seule tandis que la chère Mère Sous-Prieure est allée à Rouen pour les affaires de notre Maison. Je vous promets de vous la renvoyer le plus tôt qu'il sera possible, si toutefois notre chère Révérende Mère Prieure [ Saint Benoit (73) et sa communauté le désirent, afin d'achever l'année d'épreuve qu'elles doivent faire et qui sera finie au mois de mai de l'année prochaine. Nous tâcherons de l'accompagner - « si nos chères Mères persévèrent » - pour leur faire faire les voeux de l'Institut. Vous y aurez, très chère Fille, la meilleure part devant Notre Seigneur puisque vous vous sacrifiez de la bonne manière, mais il saura bien vous récompenser. Je vous assure que je vous en suis très obligée.

Prenez donc courage et ne vous laissez point trop fatiguer. Reposez-vous souvent ; vous savez que vous n'êtes pas bien forte. Je crois que la Révérende Mère et toute sa communauté auront bien soin de vous conserver et vous tenir chaudement, que vous ne tombiez pas malade. Je vous prie d'assurer la très Révérende Mère Prieure de toute la cordialité de mon coeur et que je suis toujours toute disposée à ce qu'elle peut désirer de moi pour sa consolation et [ celle de sa chère communauté, que j'aime bien tendrement. Je prie Notre Seigneur les combler de toutes sortes de bénédictions et surtout des grâces nécessaires aux victimes. Quand je serai près d'elles, je les entretiendrai de l'esprit du sacrifice et de la manière de bien remplir les obligations car, voulant être les réparatrices de sa gloire, il faut bien qu'elles se préparent toutes à bien s'acquitter de telles obligations qui demandent un dégagement total et une mort à soi-même sans relâche. Vous le savez, très chère Fille, et combien il faut être anéantie pour être conforme à Notre Seigneur Jésus Christ au divin mystère où nous l'adorons.

Je vous prie de nous donner souvent de vos chères nouvelles et de me croire sincèrement en Jésus et sa très sainte Mère toute à vous.

no 1616 C405

1'

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CAEN - Vue descarrières de Vaucelles

(73) Mère Saint-Benoit Planchon, prieure à l'époque de l'aggrégation de son monastère. Elle fut ensuite choisie comme prieure du couvent de Bayeux dont elle prépara l'union à notre Institut 1701. Elle revint ensuite à Caen dont elle fut encore prieure de 1706 à 1712 et de 1718 à 1719. Cf. Priez sans cesse, Desclée, 1953, p. 67-68.

A LA MÊME

10 janvier 1685

Croyez, très chère Fille, que si vous n'avez pas si souvent de mes lettres, c'est avec un très sensible déplaisir et que je l'ai très grand de ne pouvoir un peu épancher mon coeur avec la Révérende et chère Mère Prieure et toute la chère Communauté [ de Caen ] ; les honorant et aimant comme je fais, je souffre une grande peine de ne leur pouvoir témoigner par mes lettres. J'ai bien prié la chère Mère Sous-Prieure de Rouen [ Madeleine des Champs ] d'y suppléer, car étant ici, elle voit l'accablement où je suis. Elle m'a trouvée assez mal pour douter si j'en pourrais revenir. Je n'étais pas encore remise qu'il a fallu soigner notre bonne novice, Madame la Marquise de Raffetot (74), qui est tombée malade. Je ne puis quasi la quitter, pour la confiance qu'elle a en nous. J'y suis donc fort assidue, joint à une multitude d'autres affaires qui ne me donnent pas un petit moment, étant obligée de prendre quelques heures de la nuit pour faire mes prières.

Cependant, très chère Mère, soyez bien persuadée de mon coeur et de ma tendresse pour vous ; j'ai bien de l'impatience de vous aller trouver. Sachant la persévérance de nos très chères Mères, je ferai tout mon possible pour aller marquer ce que Notre Seigneur m'a donné pour elles. Je les lui immolerai de bon coeur, car j'espère qu'elles rempliront bien leurs devoirs envers notre adorable mystère et qu'elles seront toutes les victimes de Celui qui s'y sacrifie tous les jours pour elles. Je prétends bien qu'elles seront aussi mes réparatrices et qu'elles suppléeront à tous les devoirs que je manque de rendre à notre divin Sauveur dans cet auguste Sacrement. Recommandez-moi bien à leurs saintes prières et les embrassez toutes pour moi, qui leur suis et à vous très singulièrement, en Jésus et sa très sainte Mère, toute à vous.

n" 300 P135

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE CAEN

16 février 1685

Je suis, ma très chère Mère, dans une extrême douleur de vous savoir en l'état où j'apprends que vous êtes. Est-il possible, très Révérende et très chère Mère, que vous voulussiez abandonner le dessein que vous avez si saintement conçu ? Je sais bien que c'est un bonheur

(74) Entrée au monastère de la rue Cassette après son veuvage. Elle fut envoyée par Mère Mectilde pour tenter de préparer l'union du monastère de Notre Dame de Liesse à l'Institut : affaire difficile qui ne put aboutir. Cf. Arch. Nat. L 771 n° 190 et Archives de nos monastères.

316 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 317

infini de retourner dans votre bienheureux centre, mais j'espère de l'infinie bonté de Dieu que ce souverain bonheur ne vous manquera pas. C'est pourquoi souffrez que l'on s'oppose à votre grand voyage et que vous soyez encore arrêtée ici-bas, pour nous aider à établir sa gloire dans votre chère maison. Nous avançons l'année, dans peu de temps vous serez engagée dans l'Institut, voudriez-vous mourir sans être victime par état du très Saint Sacrement ? Je vous crois obligée de faire tout votre possible pour vous remettre en santé, et si j'étais en pouvoir, je vous commanderais de ne rien négliger ; je crois même que vous y êtes obligée sous peine de péché ! Je conjure toute la chère Communauté d'y prendre tous les soins possibles pour vous retirer du péril où vous êtes, et si toutefois Notre Seigneur en voulait disposer, après avoir répandu nos larmes à ses pieds, nous reconnaissant indignes d'être exaucées, je vous prie que la Communauté fasse incessamment élection ; et pour prévenir le temps, il faut, s'il vous plaît, donner avis de l'état périlleux où vous êtes, afin que l'on puisse faire les choses dans le temps opportun. Croyez bien, très chère Mère, que j'ai bien de la douleur et que je ne puis être en repos que je ne sache de meilleures nouvelles. Je prie la Révérende Mère Sous-Prieure de me tirer d'inquiétude. Soyez persuadée, ma très Révérende et très chère Mère, que je suis sincèrement toute à vous ; que rien ne vous soit épargné pour votre rétablissement ; nous satisferons à tout avec un coeur qui ne se peut vous exprimer, car sincèrement je vous aime tendrement, et toute la chère Communauté.

C'est le véritable sentiment de votre très humble et très obéissante et très fidèle servante en Notre Seigneur et sa très sainte Mère.

no 1466 N254

ACTE DE NOTRE DIGNE MÈRE APRÈS SA MALADIE DE L'ANNÉE 1685

Le 14 mars

Au nom du Père, du Fils et du saint Esprit. Ainsi soit-il.

Il est bien juste, mon adorable Sauveur, que je vous laisse« en proie l'être que vous m'avez rendu, et que je ne le tienne plus comme rendu à moi-même, mais que vous [ le ] reteniez dans le vôtre divin, comme l'ouvrage de votre toute-puissance, pour vous être présenté à toute heure ; pour le faire porter ce que vous jugerez être de votre gloire, n'ayant plus rien à savoir, à considérer et avoir que votre unique plaisir. ç'est uniquement pour lui donc, ô mon Dieu, que je suis sur la terre, 'et que je ne puis avoir aucun autre motif, quelque bon qu'il puisse être. Et comme je dois être toujours sous votre bras adorable, je ne dois plus rien attendre, ni espérer, que l'accablement de cet être que vous avez reproduit (75). 11 n'est plus à moi, il n'y a plus rien pour moi. Je suis et ne suis plus, c'est Dieu seul qui est.

(75) L'être que vous avez produit à nouveau.

Oserais-je continuer sans me plaindre ? « Tetigit me Dominus » ? mais avec tant de justice que si l'on avait la capacité de tous les êtres, ce serait pour les fondre en votre divine présence ; votre justice m'a touchée.

no 465 N 261

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE CAEN

28 mai 1685

Je puis vous assurer, ma Révérende et ma plus chère Mère, que si l'on voulait me permettre de vous allez donner des marques de mon affection et du désir que Notre Seigneur me donne d'assister à votre immolation, je serais, ce me semble, prête à partir dans le moment. Il est vrai que je ne suis pas bien forte ; mais je sens que je le suis assez pour présenter des victimes à mon divin Sauveur. C'est peut-être pour cela qu'il m'a redonné la vie, car humainement je devais mourir dans cette dernière maladie. Je veux de tout mon coeur employer le peu de temps qui me reste à vous rendre mes petits services et à tâcher de vous aider à stabilier cette divine pratique de l'adoration perpétuelle, qui attire dans les âmes tant de grâces et de bénédictions, lorsqu'elle se fait en esprit d'amende honorable et de réparation des outrages que Jésus, notre adorable victime, reçoit incessamment dans ce divin mystère où l'amour infini qu'il nous porte l'a lié et rendu captif dans cet auguste Sacrement jusqu'à la fin des siècles.

J'aurais bien des choses à vous dire sur cet ineffable sujet, mais je crois que votre coeur en est tout rempli et celui de vos saintes Filles. Je n'ai qu'à prier Notre Seigneur de les confirmer de plus en plus dans leur sainte ardeur, et qu'elles puissent être un jour toutes consumées de ce feu divin qu'il a apporté sur la terre. J'adore les bontés de Dieu qui nous réunit en lui par cette adoration perpétuelle, pour nous faire toutes des victimes de son amour et de sa gloire. Votre chère Communauté en sera un jour consolée et la sainte ardeur de la chère Mère Catherine de Jésus rassasiée. Oh ! que sa faim a été juste et qu'elle sera bien récompensée ! J'en dis autant à toutes les autres qui le désirent.

Pressez, si vous pouvez, mon voyage ; je crains qu'il ne soit bien retardé par des professions que je serai obligée de faire ; il faut vous adresser à la chère Mère cellérière [ Anne du Saint Sacrement Loyseau pour me faire marcher ; elle vous aime et vous honore tendrement. Nous avons ici la chère Mère Saint Alexis, votre bonne Fille, dont la vertu et le mérite édifient toute notre communauté. Plût à Dieu que je pusse vous tenir vous même, ma très Révérende et très chère Mère ! Vous y feriez vos voeux de l'Institut et puis vous recevriez ceux de vos chères Filles.

318 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 319

Si j'avais assez de pouvoir sur l'esprit de Monseigneur de Bayeux (76), je l'en supplierais : voyez si cela vous serait agréable. Je tâcherai de faire ce que vous désirez, autant qu'il me sera possible, et de vous persuader que je suis toute de coeur, en Jésus et sa très sainte Mère, votre très fidèle et très obéissante servante.

no 1680 P135

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS ]

Ce 3 juin 1685

Je ne sais si la Révérende Mère aura reçu celle que je lui écrivis hier, chère Ange. Celle-ci est pour le même sujet.

Je vous prie de lui dire que je suis si touchée de son accablement que je serais partie du meilleur de mon coeur, si on m'avait laissé faire, pour aller partager sa croix, mais il ne faut pas qu'elle s'en afflige de la sorte. Il faut prendre courage dans les événements de la divine Providence, et se façonner aux croix, car il n'est pas possible de vivre sans croix en cette vie ; il faut s'y accoutumer et ne se point troubler : Notre Seigneur, qui envoie les afflictions, ne manque pas de donner les grâces pour les soutenir.

Je suis dans un grand désir de vous aller voir, mais mon Dieu sait que je ne suis point maîtresse de moi ; il faut me laisser à sa divine Providence et la prier qu'elle nous assiste.

A Dieu ; malgré moi je vous quitte ; je suis si environnée de menus fatras qu'ils m'ôtent le temps de faire ce que je désirerais pour la consolation des particulières.

n° 1188a) Z4

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE CAEN

11 juillet 1685

J'ai appris avec un déplaisir très sensible, ma très Révérende et chère Mère, le refus qui a été fait de recevoir la procession du très Saint Sacrement dans votre église. Permettez-moi de vous dire que je ne puis comprendre quel a été le motif de ce refus. Nous avons fait, depuis que nous sommes établies, l'impossible pour engager Monsieur le Curé de Saint-Sulpice à nous faire tin honneur pareil, mais l'éloignement des lieux nous en a privées, à notre grand regret. Tout récem-

(76) François de Nesmond, évêque de Bayeux, nommé en 1659, sacré en 1662, mourut en 1715. Il avait appartenu à l'un des groupes de prêtres formés par saint Vincent de Paul dans ses fameuses conférences de Saint-Lazare. Le Père Berthelot du Chesnay dans son livre : Saint Jean Eudes (op. cit.), p. 149 le qualifie : « un des meilleurs évêques de France sous le règne de Louis XIV ».

ment, Monsieur le Curé de Saint-Gervais mena la procession, le jour du très Saint Sacrement, à la maison de nos Mères de Saint-Louis (76 bis) qui la reçurent avec respect et magnificence dont tout le public a été édifié. Nos Mères de Rouen reçoivent tous les ans la même faveur, qu'elles se sont attirées avec beaucoup de peines et de soins. Il faut, ma très chère Mère, que quelqu'un vous ait donné ce conseil, mais il ne peut être approuvé ; l'on en accuse Monsieur votre Chapelain. Je vous assure que Monseigneur de Bayeux a été touché de cette conduite qui a été tenue là-dessus. Madame l'Abbesse de Beaumont (77), qui est encore ici, a bien voulu lui en aller demander pardon de votre part.

Ce digne prélat lui a marqué ses sentiments sur bien des choses, que je vous ferai savoir si Dieu me fait la grâce d'aller recevoir vos voeux. Il vous pardonne cependant, ma chère Mère, la faute que vous avez faite, qu'il attribue à la simplicité que vous avez eue de suivre les avis que l'on vous a donnés. Je vous prie d'avoir égard à ceci : vous êtes en vérité trop heureuse d'avoir un si saint prélat. Madame de Beaumont en est charmée ; pour moi je demeure dans l'admiration des qualités que Dieu a mises en lui. Suivez aveuglément ses avis et ses lumières, si vous voulez non seulement soutenir la grâce de votre vocation, mais encore le saint Institut que vous voulez professer. Je prie Notre Seigneur, ma très chère Mère, qu'il dispose vos coeurs pour en recevoir les fruits et vous conjure de me croire votre...

no 662 N254

(76 bis) A la mort de Turenne, 27 juillet 1675, son hôtel de la rue Neuve Saint-Louis, au Marais, échut en héritage à son neveu Emmanuel-Théodore de la Tour d'Auvergne, cardinal de Bouillon. Propriétaire d'autres demeures, il le cèda à la duchesse d'Aiguillon, seconde du nom, le 30 avril 1684, en échange de la terre et châtellenie de Pontoise. La duchesse l'offrit aux religieuses du second monastère de Paris, qui en prirent possession le 16 septembre 1684. Mais Marie-Thérèse d'Aiguillon se trouvait si souvent endettée qu'il semble, par certaines lettres de Mère Mectilde, que ce « don » a parfois pese très lourdement sur le budget des moniales. Cf. G. Hartmann, Turenne, dans son hôtel, rue Saint-Louis, au Marais, Bibi. d'Histoire de la ville de Paris, 139417 (et renseignements aimablement communiqués par Mme A. Denizart).

(77) Anne-Berthe de Béthune (1637-1689). Petite nièce de Sully, ministre d'Henri IV, petite-fille de Philippe, comte de Selles, gouverneur de Gaston d'Orléans, fille d'Hippolyte de Béthune, qui légua à Louis XIV les 2.500 manuscrits qui forment le fonds Béthune, à la Bibliothèque Nationale. Sa mère était Anne-Marie de Beauvillier, soeur du marquis de Beauvillier, gouverneur des enfants de France, ami et collaborateur de Fénelon. Anne-Berthe avait sept frères et trois soeurs. Citons en particulier : François-Gaston, le 3eme ambassadeur en Pologne après l'élection de Sobieski, qui avait épousé en 1669 Louise-Marie de la Grange d'Arquien, soeur de la femme de Sobieski, la reine de Pologne Marie-Casimir, fondatrice et protectrice de notre Institut en Pologne ; Armand, évêque de Saint-Flour en 1661, et du Puy en 1664. La seconde fille, Marie, fut abbesse de Montreuil, près de Laon. Anne-Berthe fut confiée, à l'âge de trois ans, à sa cousine Anne Babou de la Bourdaisière, abbesse de Beaumont-lès-Tours. Vers 1649 ses parents désirèrent la reprendre et l'établir, mais elle s'y refusa et demanda son admission à l'abbaye de Montmartre, encore dirigée par sa tante Marie de Beauvillier. En 1659, à 22 ans, elle fut nommée par le roi, abbesse de Saint-Corentin, au diocèse de Chartres. Enfin, en 1669, à la mort de Madame de Vaucelas, elle fut choisie pour lui succéder à la tête de l'abbaye de Beaumont-lès-Tours, où elle fit son entrée le 15 octobre 1669. Une extraordinaire amitié spirituelle la liait à Mère Mectilde. Nous conservons dans les archives de nos monastères la copie de plus de 300 lettres allant de janvier 1688 au 26 juillet 1689. Le Père Lebreton, S.J., estimait cette correspondance « un document d'une haute valeur spirituelle et d'une grande portée historique ».

320 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 321

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE

ET A LA COMMUNAUTÉ DE NOTRE DAME DE BON-SECOURS A CAEN

6 octobre 1685

Mes Révérenedes Mères et mes très chères Soeurs,

Je ressens tant de joie du bonheur que vous possédez présentement d'être faites, par une grâce singulière, les victimes de Notre Seigneur Jésus Christ dans le très Saint-Sacrement, et de l'intime union que nous aurons désormais avec vous, que je ne puis différer plus longtemps de vous le témoigner.

J'ai lu avec plaisir, en bénissant Dieu de tout mon coeur, la solennité avec laquelle vous avez fait les voeux de notre Institut : je ne doute pas que ce Dieu saint, renfermé dans notre auguste mystère, ne vous comble de toutes sortes de bénédictions. Toute notre Communauté vous en marque sa joie. Je vous assure que la mienne la surpasse et j'ai bien des sujets entre Dieu et moi de m'en réjouir, parce que le Seigneur s'est rendu ce que les ennemis de notre Institut lui ont voulu ravir ; il saura bien en tirer sa gloire. J'espère, mes très chères Mères, que ce sera par votre sanctification et par la bonne odeur de Jésus Christ que vous répandrez dans le public : il faut désormais, mes très chères Enfants, vous regarder comme des victimes qui sont obligées de vivre uniquement pour Jésus Christ, n'ayant plus d'autres désirs que de vous consumer pour sa gloire. N'ayez point de regret de vous être immolées d'une manière si particulière à cet adorable Sacrement : vous verrez, si vous êtes fidèles, la consolation que vous en recevrez. J'ose bien vous en assurer et que, par la sainte profession que vous avez ainsi renouvelée, vous êtes toutes devenues plus intimement les Filles de l'auguste Mère de Dieu. J'ose encore vous assurer que c'est d'elle que vous devez croire tenir cette grâce, qu'elle vous l'a obtenue de son divin Fils.

Je ne sais si vous avez l'acte qui vous la fera désormais regarder comme votre unique Supérieure perpétuelle : ce titre lui appartient absolument. Il est bien juste de la considérer de la sorte et d'y avoir recours, en cette qualité, dans tous vos besoins. Renouvelez-lui votre amour, votre confiance et votre respect, et, si vous avez quelques peines ou tentations sur vos nouveaux engagements, ayez recours à sa maternelle bonté ; vous verrez comme elle vous soulagera. J'ai été fort mortifiée de n'avoir pu assister à votre sainte cérémonie ; elle n'en a pas été moins auguste. Vous avez des obligations infinies à Monseigneur de Bayeux, pour toutes les bontés dont il vous a honorées dans cette rencontre, et je crois qu'il vous les continuera. Je vous prie de lui faire tenir la ci-jointe, que je prends la liberté de lui écrire pour lui rendre mes actions de grâces, en attendant que notre bonne Madame de Beaumont soit de retour de sainte Reine (78) : elle ne manquera pas de lui témoigner sa reconnaissance, car elle entre dans votre joie et la nôtre.

Il ne me reste plus qu'à vous désirer une sainte persévérance et à vous demander un peu de part à vos saintes prières, comme celle qui est toute à vous, dans une très sincère et cordiale affection pour le temps et l'éternité, mes très chères, très honorées Mères et chères Enfants, votre fidèle servante en Jésus et sa très sainte Mère.

no 1397 P135

[A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAU VAIS ]

Ce 4 décembre 1685

Je vous suis bien obligée, très chère Ange, des bonnes prédictions que vous me faites pour le temps de dix-huit mois !

Hélas ! qui sera au monde en ce temps ? Selon l'humain, ce ne sera pas moi, car j'entre dans la soixante-et-douzième année ; ainsi il faut

songer à partir. Je n'ai qu'une seule ambition sur la terre, c'est de payer, avant de mourir, tout ce que je dois et que j'ai promis à nos Maisons. Pour le,reste, je ne dois pas si grande chose. Si Notre Seigneur me conserve encore l'année prochaine, j'espère que sa miséricorde m'en fera sortir.

Quant aux humiliations, etc... Hélas, très chère, elles ne seront jamais si grandes que je les mérite. Je trouve bon que Notre Seigneur én use de la sorte. Son Saint Nom en soit à jamais béni !

Je crois bien que le roi, votre bon ami, sera à Dieu dans quelque temps de la bonne manière. Je prie pour sa conservation et sa sanctification. Si Notre Seigneur lui donne le mouvement de nous faire du bien, je vous assure que je le recevrai de très bon coeur, mais il faudrait un miracle pour cela, outre que j'en suis très indigne et que d'ailleurs je vois et connais moins de monde que jamais. Il faut encore vous dire un petit mot sur celle que vous m'avez écrite, touchant la peine que vous avez à mon égard. Je vous proteste devant mon Dieu que je vous aime tendrement et du même coeur que je vous ai toujours aimée, et si j'étais auprès de vous, vous n'auriez pas peine à vous le persuader. Je puis encore vous assurer que je n'ai nul froid ni rebut, mais que l'accablement est quelquefois si grand que je n'y puis subvenir. Soyez assurée, chère Enfant, que vous me trouverez toujours de même, et que je suis à vous tendrement et très sincèrement. Voilà ce. que je vous puis protester.

(78) Alise-Sainte-Reine (Côte-d'Or), l'antique Alésia, garde le souvenir de l'héroïque résistance de Vercingétorix et du martyre d'une jeune vierge, exécutée vers 250 lors la persécution de Dèce : sainte Reine. Une chapelle et une fontaine aux eaux miraculeuses attirèrent très vite les pélerins. En 1660-1663, saint Vincent de Paul aida à l'organisation d'un hospice destiné à recevoir les pélerins malades qui se rendaient par milliers chaque année au tombeau de la sainte. Fête le 7 septembre.Cf. Dom Baudot, Dict. d'hagiographie, Paris, 1925, p. 554 ; Maurice Colinon, Guide de la France religieuse et mystique, Centurion, 1969, p. 117.

322 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 323

Je prends la nuit pour vous faire ce mot, ne le pouvant dans la journée, et n'était la peine où je sais que vous êtes, je crois que j'aurais encore différé, mais, par obéissance, ôtez cette croyance de votre esprit. Je n'ai jamais en ma vie agi à votre égard dans cette pensée pour avoir moins

pour vous. Et puisque Notre Seigneur m'a donnée toute à vous, soyez

en lui toute à nous.

Adieu, je vais un peu reposer avant matines ; ne m'oubliez pas en vos saintes prières.

no 1797a) Z4

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE ROUEN

Ce 16 décembre 1685

Ne vous faites point de peine, Ma Révérende et très chère Mère, pour la vente de votre maison. Je veux tout ce que vous voudrez, et [ ce ] que voudront messieurs vos amis, que j'honore parfaitement. C'est assez que leurs conseils, il les faut suivre.

Ce que je vous ai mandé, très chère Mère, était dans la crainte que vous ne le puissiez pas sans vous faire tort à vous même. Je suis très contente de tout, pourvu que vous y trouviez vos intérêts.

Je recommande à vos saintes prières et [ à celles ] des chères Mères des Anges [ de Beauvais et du Vay ], le grand procès que notre chère Soeur [ Françoise de la Résurrection Talon ] m'a causé. Il est à moi seule ; l'on croit qu'il se jugera cette semaine. Je vous en manderai des nouvelles ; il est de conséquence en toute manière. J'attends l'ordre de Dieu, il en fera comme il lui plaira. Il ne faut chercher ni désirer que sa gloire et mon anéantissement. Grâce au Seigneur, voilà une bonne croix qui me vient sur mes derniers jours. Il me semble que je ne la rejette point. Le Seigneur en usera comme il lui plaira ; c'est le temps ordonné de son adorable Providence.

Je vous prie toutes trois de le remercier pour moi.

Je crois que la chère Mère de Sainte Magdelaine vous aura mandé qu'on lui fait" espérer du secours pour votre Maison après Pâques.

Je prie Notre Seigneur qu'il vous comble de ses grâces et bénédictions. Je suis, en lui, toute à vous, ma très chère Mère.

no 2253b) Z4

Monastère de Bayeux (Calvados). Fondé en 1646, il s'est aggrégé à notre Institut le 10 septembre 1701 sous le priorat de Mère Saint-Benoît Planchon, auparavant prieure à Notre-Dame de Bon-Secours de Caen. Cf. G. A. Simon, Souvenirs d'Antan, Caen, 1931, p. 20-21.

A MADAME L'ABBESSE DE BEAUMONT-LÈS-TOURS [ ANNE BFRTHE DE BÉTHUNE I

DE LA NUIT APRÈS MATINES DU JOUR QUE SON PROCÈS FUT JUGÉ

Décembre 1685

Votre charité, Madame, me met hors de moi-même. Je la regarde comme une effusion du coeur très saint de notre auguste Souveraine, dont je me sens si indigne que même j'ai honte de paraître devant vous, voyant ce que vous faites pour me délivrer d'un opprobre que mes péchés ont bien mérité et mille fois davantage. Je puis dans ce sentiment foncièrement, et il est bien juste. J'attends ce qu'il plaira à Notre Seigneur nous donner dans le jugement de notre affaire [ procès Talon ]. La peine que votre bon et charitable coeur y prend me confond, et j'admire les sentiments qu'il vous donne pour une si misérable créature, que vous devriez laisser périr, n'étant pas digne de la moindre démarche que vous faites pour la sauver, et, pour en parler comme je le connais en la lumière de Dieu, c'est un miracle, qui ne sera jamais connu aussi grand qu'il est dans sa conduite. Non seulement, Madame, vous me sauvez, mais vous sauvez notre Institut, et je vois des choses si particulières dans le zèle que Notre Seigneur vous donne que, si je vous en dis ma pensée et ce que j'en crois, je vous dirai qu'il vous a confié son oeuvre. Sa très sainte Mère vous a choisie pour cela, et vous verrez dans le ciel combien vous en serez récompensée. Pour moi, je vous dirai ingénue-ment, Madame, que Dieu ne me donne dans cette affaire que mort et anéantissement, et qu'il veut que j'y demeure perdue. Il ne m'est pas donné seulement la joie d'espérer. Quoique votre foi et votre confiance ne seront pas confondues, il faut que, de ma part, je sois toujours dans le fond du néant ; c'est où j'attendrai les miséricordes du Seigneur. Je le prie qu'il soit votre force, et que votre faible santé n'y succombe pas. Pour votre récompense en cette vie de tout ce que vous faites en cette misérable affaire, pour la gloire du Fils de Dieu dans l'adorable mystère de l'autel et pour sa très sainte Mère, que je puis dire confidemment l'Institutriée de cette oeuvre, vous aurez la mort pour votre partage. Cette divine Mère vous obtiendra de son Fils, et vous fera la grâce d'y être fidèle ; voilà une rude récompense, mais qui vous rendra infiniment heureuse en Dieu.

n. 2963a) Z4

324 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 325

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PftIFURE DE ROUEN

I FRANÇOISE DE SAINTE THERESE DU TIERCENT

14 octobre 1686

Sur les chères vôtres que je reçois avec beaucoup de consolation, je dois vous remercier de tout mon coeur de la part que vous voulez bien prendre à nos croix. Au regard de ce qui nous fait de la douleur, nous ne pouvons qu'aller gémir devant le Seigneur s'il y est offensé ; pour moi je ne le suis en rien de ce qui m'est arrivé. Je me sens si coupable en la lumière de Dieu que je ne puis être assez humiliée ; il me fait miséricorde de me tenir sous ses pieds, pour porter la croix d'humiliation qu'il m'a donnée. Il me semble que je veux aller aussi loin dans l'abjection qu'il lui plaira ; je vous prie de l'adorer, et remercier pour moi.

Oh ! très chère Mère, qu'il est bien vrai que la croix est précieuse et que les souffrances font à l'âme des biens infinis, il n'y a rien au monde à estimer que cela. Vous n'êtes pas trompée dans cette lumière, l'anéantissement ne subsiste que dans la souffrance et la souffrance perfectionne l'anéantissement. Ce n'est point que je souffre : deux choses sont douloureuses dans nos affaires, l'intérêt de la charité et le salut de celles qui en sont causes ; nous en dirons davantage quelque jour.

Mais pour ce qui vous regarde, ne vous étonnez pas de ce que vous vous trouvez sans volonté et sans désirs, il suffit que votre fond possède ce bonheur. Il est bon que vous ne sentiez en vous que nudité et pauvreté, ce vide de Dieu-même ; il faut soutenir tout cela parce que tout doit mourir en nous, et vous devez souffrir la mort en tout, ne voir en soi qu'un fond d'horreur. Et, même dans les temps, si vous pouvez soutenir tout cela sans vous troubler, ni vous décourager, je vous estimerai bienheureuse. Je ne m'étonne pas que vous ne pouvez parler ni avoir recours à personne : c'est le temps de la profonde mort qui doit opérer une séparation entière de vous-même. Ne vous troublez pas sur la crainte d'offenser Dieu sur ce que vous pouvez sentir ; soyez capable de ne voir en vous que l'enfer, toutefois sans vous troubler; vous goûterez un jour une paix divine, au-delà de ce qui se passe en vous. Tendez toujours à vous séparer de vous-même, c'est-à-dire des réflexions sur vous, d'une certaine tendresse de conscience qui pourrait exciter en vous du trouble. Laissez tout tomber pour demeurer vous-même dans le néant, et hors de ce bienheureux anéantissement tout le reste n'est rien qui puisse tenir lieu de quelque chose, il n'y a point de vraie pureté de grâce que dans ce bienheureux néant.

Mais, très chère Mère, toutes les âmes n'entendent point ce langage, vous en trouverez qui semblent avoir des attraits pour cela, mais elles n'ont pas le courage de rien soutenir. Vous dites que vous voyez un sentier profond qui est l'anéantissement, vous n'en pouvez douter, mais croyez que c'est Dieu qui l'opère et non la capacité de la créature.

Tenez-vous en ce monde comme une personne qui est en exil, tout passe et nous devons tous passer. Comptez qu'il n'y a que Dieu qui est, et qui veut d'une victime qu'elle s'abandonne à Dieu, elle-même, jusqu'à la perte totale de tout elle-même ; et quand on se voue à Dieu dans cette qualité je vous assure qu'on ne sait ce que l'on fait, car s'il plait au Seigneur d'accepter le sacrifice, comme cela ne manque pas quand l'âme le fait en son esprit, il faut qu'elle se résolve à d'étranges choses, nous le voyons par expérience ; mais cômme nous appartenons à Dieu il faut vouloir qu'il use de nous à sa volonté. Tout le fort de la vie intérieure est dans ce pur abandon qui n'est ni vu, ni aperçu, ni ressenti ; c'est proprement un état de mort, où il faut subsister malgré la nature et les cris et retours de l'amour-propre. Demeurons-y, ma très chère Mère ; laissons tous nos petits intérêts de honte, de confusion, pour nous perdre dans les volontés de Dieu. C'est où je vous laisse, très chère Mère, et où je demeure avec vous et toute à vous.

n. 2794 R6

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE ROUEN

Ce 26 mai 1687

Je vous fais ce mot un peu précipité sur ce que nous avons appris par le petit Ange, très chère Mère. Je n'ai nullement désapprouvé le dessein de bâtir votre église [ achevée et bénie le 9 juin 1689 I, et si j'étais à votre place, je vous assure que je le ferais, quand je devrais n'avoir pas du pain.

Voyez nos pauvres Mères de Saint-Louis, qui n'ont pas un sol et ont commencé leur Maison par l'église.

Il faut premièrement bien loger notre divin Maitre, et sa bonté aura soin du reste.

Prenez courage, Dieu vous bénira. Faites travailler avec une foi et une confiance inébranlables en son adorable Providence ; il vous donnera ce que vous aurez besoin. Si notre foi céans était plus grande, je crois que Notre Seigneur aurait plus de Providence sur nous. Je m'accuse moi-même d'y manquer notablement. Aidez-nous de vos saintes prières. Adieu, je n'ai pas le temps d'en dire davantage, sinon que je vous conjure de faire travailler à votre église sans retardement, et de me croire toute à vous en Notre-Seigneur et sa très sainte Mère.

no 1742a) Z4

326 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 327

A MADAME DE BEAUVAIS

Juin 1687

Madame,

J'ai vu celle dont votre bonté a voulu consoler votre chère fille, notre chère Mère de la Présentation, qui m'a très fort édifiée, touchant le consentement qu'elle vous demandg.pour aller remplir l'établissement d'un monastère de notre saint Institut, que la Reine de Pologne a fondé pour faire honorer dans sa ville capitale le très saint Sacrement, en action de grâce des victoires que le Roi de Pologne a remportées sur les Turcs. Cet établissement a donné ure. si grande émulation à notre Communauté qu'elle en témoigne une grandèljoie et beaucoup d'affection d'y contribuer.

Votre chère fille, Madame, est une des plus zélées, et son ardeur paraît si sainte que l'on pourrait vous assurer qu'il n'y a que Dieu qui puisse donner une telle impression. Il y a plus de sept à huit mois que je la prie de n'y jamais penser, étant certaine, Madame, que votre coeur maternel n'y consentirait pas. Elle a été un temps sans en plus parler ; mais, voyant que l'on se dispose pour partir vers la fin du mois de mars, son feu s'est rallumé de telle sorte qu'elle a voulu vous en écrire, espérant que votre piété ne lui refuserait pas la grâce qu'elle lui demande d'aller élever un autel à la gloire du très saint Sacrement, et le faire adorer dans un royaume catholique, mais qui a besoin de réveiller la piété des peuples.

La Reine témoigne un grand empressement pour ce nouveau monastère. Je n'ai pu refuser les Religieuses qu'elle demande (79). Si votre bonté agréait que votre très chère fille fût du voyage, notre dessein serait de lui donner la charge de Supérieure, sachant bien qu'elle s'en acquittera dignement et contentera beaucoup la Reine, étant bonne Religieuse et d'édification. Peut-être, Madame, serez-vous bien aise de contribuer à ce saint oeuvre par le sacrifice que vous ferez à Notre Seigneur de votre chère enfant. Vous en serez glorieusement récompensée : outre la part que

(79) Un premier groupe de quatorze religieuses arriva à Varsovie en octobre 1687. Du monastère de la rue Cassette : Marie de Sainte Gertrude Pétau de Molette, Mecthilde du Saint-Sacrement Cheuret (l'une et l'autre avaient déjà fait partie des fondatrices de Rouen), Marie de la Présentation Radegonde de Beauvais (soeur de Mère Monique des Anges), Suzanne de la Passion Bompard ; du monastère de Saint-Louis : Marie de Jésus Petitgot et Marie de Saint Joseph Granjour ; de Toul : Marie de Sainte Madeleine d'Auvergne ; de Rouen : Marie de Saint Benoit de la Passion Maunoury et Marie de Saint Joseph Paulmier. Quatre novices les accompagnaient : Marie de Saint Ovide Giron, Marie de Sainte Thérèse de Jésus Philippe, Marie de Sainte Scholastique de Jésus Brenot, Marie du très Saint Sacrement Gobard ; et une postulante : Jeanne de Tous les Saints Lombard. Les trois premières et Soeur de Saint Benoit Maunoury rentrèrent en France en 1691. Les Mères Petitgot et G randjour quittèrent Varsovie en 1698. Deux novices n'ont pas persévéré. D'autres moniales vinrent de France et, peu à peu, les postulantes polonaises donnèrent vie au monastère. La Pologne compte actuellement quatre monastères de notre Institut. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 375. Sous la Crosse de Notre-Dame, monastère des Bénédictines du Saint Sacrement, Rouen, 1976, n° 66 et sq ; Archives de nos monastères de Rouen et de Varsovie.

Marie Elisabeth Benoite de la Passion (Elisabeth Maunoury), fit profession le 2 septembre 1681 à Rouen et séjourna quatre ans à Varsovie. Cf., 1ere partie, n. 75.

Marie de Saint Joseph Paulmier (ou Palmier), née en 1633, fit profession en 1683 et décéda à Varsovie en 1719.

vous aurez dans toutes les bonnes oeuvres qui s'y feront, tout l'Institut, Madame, vous en serait parfaitement obligé. De ma part je la sacrifie avec douleur, m'étant parfaitement chère.

Si la chose vient à son effet, voulez-vous, Madame, lui permettre d'aller recevoir votre bénédiction avant que de partir, pour l'heureux succès du voyage ? Je ne doute pas que Notre Seigneur ne vous favorise d'une grâce singulière en récompense du sacrifice que vous ferez. Je puis vous assurer, Madame, que le mien est très grand et qu'il m'est très sensible, qu'il n'y a que la seule gloire de Dieu qui me le fasse faire. Je suis avec respect votre...

n°845 N261

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS]

Ce 12 juin 1687

... Je crois que vous savez que votre chère soeur [ Radegonde de la Présentation ] veut se sacrifier pour la Pologne ; elle a beaucoup de zèle pour cela ; je ne sais s'il n'y aura point de changement. Recommandez le tout à Notre Seigneur et à sa très sainte Mère. Je n'ai encore nommé ni déclaré personne pour y aller ; ce n'est pas une petite affaire. Priez bien Notre Seigneur pour moi : j'en ai un besoin extrême. Je voudrais que les âmes qui iront à cette fondation soient toutes dégagées et séparées de l'humain. Je sais bien qu'il n'y a pas grand chose pour l'amour-propre, mais il se fourre partout, jusque dans les souffrances et les sacrifices les plus saints. Il faudrait des séraphins pour aller animer les peuples à l'amour du très Saint Sacrement. La reine de Pologne [ Marie Casimire ] est bonne et fort pieuse. Elle attend les Filles du Saint Sacrement avec beaucoup de zèle et d'affection. Priez Dieu qu'il conduise tout pour sa pure gloire...

n° 992a) Z4

A LA RÉVÉRENDE MÈRE PRIEURE DE ROUEN

Ce 27 août 1687

Est-il possible, ma très chère Mère, que vous puissiez croire que c'est par (aucun) mécontentement que je ne suis point du voyage. Que pourriez-vous avoir fait pour me donner sujet de ine priver de ce que je désirais avec plus d'ardeur ?

Oui, très chère Mère, je désirais intimement de vous voir. Il y a longtemps que vous portez le joug du Seigneur sans consolation de créatures. Je sais bien que ce Dieu tout amour ne vous abandonne point dans les durs sacrifices que vous lui faites tous les jours, et qui vous

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coûtent ce que les créatures ne peuvent comprendre. Mais je me faisais une grande joie d'aller verser mon coeur dans le vôtre, et vous donner occasion de verser le vôtre dans le mien. Notre Seigneur m'en a voulu priver, quoique j'eusse les ordres de l'obéissance pour aller. Le doux reproche que vous m'en faites versant des larmes, m'en ont fait verser en lisant votre chère lettre. Hélas ! pouvez-vous jamais me fâcher ? Ne me dites jamais de pareilles choses : vous navrez mon coeur, qui vous aime tendrement et qui compatit bien au poids dont vous êtes chargée. J'espère que Notre Seigneur me fera la grâce de reprendre ce temps qui m'a échappé. La Providence me fournira une autre occasion ; ne vous affligez pas, très chère Mère.

Je vous plains bien d'avoir un si grand embarras chez vous ; n'admirez-vous pas le courage de nos chères Polonaises ? Je prie Notre Seigneur les conserver et les animer de son esprit pour bien réussir dans ce saint oeuvre, à la pure gloire du très Saint Sacrement.

Si elles sont humbles et bien unies ensemble, je suis certaine que Dieu les bénira. Je crois que vous êtes bien aise de voir la chère Mère Sous Prieure [ Madeleine des Champs ], qui vous aime si sincèrement. Elle sait le coeur que Dieu m'a donné pour vous, très chère Mère. J'espère que vous en serez quelque jour persuadée et que vous me croirez toute à vous, en Jésus et sa très Sainte Mère.

n°414 Z4

[ A LA MÈRE MONIQUE DES ANGES DE BEAUVAIS ]

Chère petit Ange, Ce 21 septembre 1688

J'ai reçu votre chère lettre, dont je vous remercie de tout mon coeur et de ce que vous me mandez.

Je n'ai jamais douté de votre bon coeur, ni de votre sincérité ; je vous suis, très chère, parfaitement obligée ; allons à Dieu en nous séparant [ de nous-même ] : si je vous parlais selon les mouvements de mon coeur, j'aspire à la fin, non par ennui, mais je ne me trouve plus capable de remplir mes obligations, ni de faire tout ce qu'une supérieure doit faire ; Notre Seigneur y pourvoira. J'attends tout de sa divine miséricorde.

Je vous recommande le Noviciat. Ne faites communier souvent que celles que vous verrez avoir un vrai désir d'être à Notre Seigneur. J'en laisse le jugement à votre conduite : voyez, par leurs oeuvres et leur fidélité, leur progrès à la vertu. Je vous dis ceci pour toutes. Je laisse à nos chères Soeurs de vous demander le reste. Je suis ici [ à Châtillon-sur-Loing] comme dans un petit désert sans rien entendre.

Adieu, petit Ange, croyez moi en Notre Seigneur, toute à vous. Je salue tendrement tout votre Noviciat, qui m'est très cher. Je suis votre indigne Mère.

no 808 Z4 A LA MÊME

Ce 3 octobre 1688

Chère Ange,

Je vous comprend et je gémis sur N., mais il faut agréer toutes les petites et grandes rencontres de la vie comme des croix de la main de Dieu. Je ne vois point de remède à cela, sinon la prière.

Je suis, chère Ange, bien mortifiée. du silence de la bonne âme, ou pour mieux- dire de Notre Seigneur ; il faut s'y soumettre. Ces n'est pourtant pas sans peine. C'était mon oracle, et mon for. J'y avais une grande confiance, je n'étais pas digne des biens que j'en recevais. Priez de tout votre coeur Notre Seigneur de revenir ; nous en ferons un meilleur usage que jamais. Ayez bien soin du petit troupeau du Seigneur, portez-les à la mortification, non par les austérités extraordinaires, mais par une fidélité inviolable à l'acquit de leurs obligations. Je les salue toutes d'une affection sincère.

Nous sommes ici [ Châtillon-sur-Loing ] comme dans un vrai désert ; nous ne savons rien, nous ne voyons rien que nos murailles ; notre petite Maison sera commode et bien agréable quelque jour.

Nous avons besoin de Mademoiselle N. ; très chère Ange, ménagez-nous pour ici ce bon sujet, ils sont nécessaires dans les commencements. vous le savez. C'est pourquoi, tâchez de ne la pas retenir, ayez de la charité pour cette petite Maison.

Adieu, chère Ange, je suis en Jésus et sa très Sainte Mère toute à vous.

n° 1687a) Z4

A LA MÈRE SCHOLASTIQUE DE JÉSUS D'AMBRAY

5 décembre 1692

Je suis, ma très chère Mère, sensiblement touchée de votre douloureux sacrifice, mais je suis aussi consolée, comme je crois que vous l'êtes vous-même, de l'heureuse mort de ce cher défunt [ Monsieur Henry d'Ambray ], que l'on dit être la mort d'un prédestiné. Je le crois et le révère en Dieu comme certain de jouir du bonheur éternel des saints, après qu'il aura consommé les jours de la pénitence qui seront raccourcis par les prières de l'Eglise et les vôtres. Nous y joindrons celles de notre Communauté, qui prend part à votre douleur qui sera bientôt changée en joie. Prions Notre Seigneur de nous faire la grâce de finir aussi heureusement notre course qu'il a terminé la sienne. J'approche bien près de la mienne, mais je suis bien éloignée des dispositions qu'il faut avoir pour bien mourir. Je crois que la désoccupation des créatures et de nous-même nous attire du Ciel de grandes bénédictions pour ce temps-là.

Nous autres religieuses, qui avons le bonheur d'être appelées à une vocation si sainte, nos reproches à la mort seront terribles si nous ne

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travaillons généreusement à en remplir les obligations. Hâtons-nous de tout quitter ; sacrifions notre propre esprit et notre raison ; marchons dans la simplicité des enfants pleins de confiance filiale. Vous recevrez selon votre foi ; éloignez-vous donc de vous-même. Je prie Notre Seigneur de vous faire concevoir les trésors de grâces qui sont renfermés dans cette sainte pratique. Quand vous en aurez fait l'expérience, vous m'en direz plus que je vous en dis et vous pleurerez les moments que vous avez employés à vous écouter vous-même. Croyez la vérité que jé vous dis de sa part. Il vous veut toute à lui ; marchez sûrement dans les volontés de votre divin Père qui vous attire et qui vous veut combler de ses miséricordes. J'aime votre âme, elle m'est bien précieuse et je souffre qu'elle ne soit pas autant à Dieu qu'elle y peut être : Ce n'est pas le péché qui vous empêche, mais une trop grande crainte et trop d'occupation à vous-même. Je prie Notre Seigneur de vous donner les lumières de son divin Esprit pour vous persuader de la vérité que je vous dis et qu'il vous donne la force de vous séparer de vous-même, et puis tout ira bien.

Je suis toute à vous, ma très chère, agréez s'il vous plaît ma liberté. Je connais votre bon coeur ; qu'il ne s'offense pas de ma tendresse et de la passion que j'ai que vous soyez toute à Notre Seigneur. Je suis en lui toute à vous.

n° 1496 R17

A LA MÈRE MARIE DE SAINT FRANCOIS DE PAULE, [CHARBONNIER]

PRIEURE DU SECOND MONASTÈRE DE PARIS

Paris, 17 avril 1693.

Je vous envoie, très chère Mère, (80) une des lettres que je vous avais écrites, mais quand nous pourrons vous entretenir, nous vous montrerons les lettres que l'on nous a écrites. Je ne vois guère de remède à ces sortes de maux que les prières et quelques exorcismes. Voilà tout ce qui se peut faire en pareille occasion.

Je demande, très chère Mère, vos saintes prières et celles de vos saintes Filles, sans rien spécifier du sujet. Il faut adorer les conduites de Dieu qui sont, quand il lui plaît, très crucifiantes. Il semble que l'on me prépare à tout ce qui est de plus affligeant. Il faut s'y abandonner et mourir dans l'abîme de la douleur et de l'humiliation. Je ne vis plus que pour cela, ce me semble, quoique plusieurs serviteurs de Dieu m'assurent que Dieu me relèvera. Je dis de bon coeur que, pour moi, je ne veux point être relevée ; il me suffit qu'il conserve l'Institut, que les démons s'efforcent de renverser. Notre Seigneur et sa très sainte Mère le conserveront et toutes les machines de l'enfer ne le pourront

(80) Françoise Charbonnier (1642-1709), née à Saint-Mihiel (évéché de Verdun), fit profession au monastère de Toul le 15 mai 1666. Elue prieure du second monastère de Paris, rue Saint-Louis, au Marais, elle le restera jusqu'à sa mort en 1709. Les archives de nos monastères ont conservé de nombreuses lettres de Mère Mectilde, adressées à cette religieuse, dont plusieurs, sont autographes. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976.

renverser ; mais il faut soutenir beaucoup de traverses et de tentations : bienheureuses celles qui seront fidèles !

Je ne puis me résoudre d'être remise dans la charge par élection, je l'ai déja bien déclaré. Cela me ferait mourir. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour, à près de quatre-vingts ans, accepter cette terrible charge. Non, je ne le puis, cela me ferait mourir. Je ne suis plus comme j'ai été. J'ai souvent de petites atteintes qui m'obligent de penser à finir. J'aspire à ce moment, quoique je ne sois nullement préparée. Priez Notre Seigneur qu'il consume mes péchés dans son précieux [ sang ]. Je ne puis aller encore bien loin. Quatre-vingts ans est un grand âge ! J'y entrerai à la fin de cette année. C'est un grand âge et un terrible compte à rendre. J'ai besoin de vos saintes prières pour une infinité de choses qui me chargent beaucoup.

Notre Demoiselle Rosée sort demain. C'est une petite misérable qui nous a trompées, mais Notre Seigneur prendra notre parti quand il lui plaira. Il faut tout souffrir en patience.

Vous avez raison d'estimer la chère Mère Prieure de Rouen [ Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent ]. C'est une sainte fille que Notre Seigneur bénit, et sa personne et sa conduite. Elle reçoit des filles considérables. Sa Maison est estimée de tout le monde. Vous ferez bien d'avoir liaison avec elle ; je crois qu'elle réciproquera de son côté. Elle est bonne, humble et fort douce et très sage. Je l'honore et aime beaucoup. Adieu pour aujourd'hui ; je suis en lui toute à vous.

n° 1735 Autographe n° 62

A MADAME DE MARÉ

TRÈS DIGNE PRIEURE DE L'ABBAYE NOTRE-DAME, ARGENTAN

Paris, 12 janvier 1695

Je vous assure, Madame, que si vous n'avez pas souvent de mes lettres, vous avez souvent les pensées de mon coeur, vous aimant et honorant très intimement en Notre-Seigneur : c'est une liaison qu'il a faite ; il la conduira selon son divin plaisir. L'écrit du Saint Sacrement, que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, est fort beau ; je crois qu'il y a encore quelque chose de plus, mais Notre Seigneur le donne à qui il lui plait ce sont les grands mystères de son amour et qu'il communique à ses plus familiers. J'ai connu quelques serviteurs de Dieu qui en avaient des expériences, mais je dis qu'il est bien juste que ce divin Sauveur se serve de ces merveilles pour régaler ses amis. Je me -contente de les révérer et de me satisfaire de la petite portion qu'il lui a plu me donner et de laquelle j'ai si mal usé toute ma vie que j'ai grand besoin de quelque charitable réparatrice. Oh ! très chère Mère, combien suis-je criminelle ! Dieu seul le connait ; et, puisqu'il vous donne pour moi tant de bonté, suppléez et réparez mes horribles ingratitudes. Je me confie à votre charité.

332 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 333

Je voudrais bien vous dire mille choses, mais ma main et ma plume sont aussi incapables que le reste ; il faut que vous ayez la bonté de m'excuser ; peut-être ferai-je mieux quand le froid ne sera pas si grand.

Cependant, si j'avais l'honneur de vous voir, en bégayant je dirais plus que vous voudriez, tant je me sens libre avec vous ; et s'il m'était permis de désirer quelque chose, ce serait ce que je ne dois pas vous exposer ici ; mais laissons les choses comme la divine Providence les a faites, et tâchons d'être à lui comme il le veut, chacune dans la fidélité à sa grâce : voilà le plus important et où il faut s'appliquer. Si celle qui m'a honorée de ses lettres a le courage d'aller à Dieu au-dessus du sensible et du tendre de la nature, Notre Seigneur lui fera beaucoup de miséricordes.

Tâchez, très chère Mère, que les âmes qui ont le bonheur d'être sous votre direction se dégagent de l'humain. Il reste peu de temps à nous rendre comme Dieu veut. Les grâces se dissipent inutilement par la négligence des âmes et souvent elles tombent dans une langueur à n'en pouvoir revenir. Après, les peines et les tentations causent des ténèbres, des dégoûts et mille inquiétudes, ne pouvant retrouver sa voie.

Il faut gémir et s'humilier profondément et se défendre d'un découragement qui ne manque pas d'attaquer ; mais, comme nous avons affaire à un Dieu plein de bonté et de miséricorde, il ne refusera jamais une âme qui s'abîmera dans le profond abîme de son néant, je veux dire pour me faire mieux entendre qu'il faut travailler à s'abaisser dans une humilité sincère.

Je viens de relire les écrits que vous m'aviez envoyés sur le très Saint Sacrement ; il est parfaitement bon et digne d'être bien reçu. Il fera de bons effets aux_ âmes qui voudront s'y appliquer de la bonne sorte. Permettez-moi de le faire imprimer pour en donner à nos Maisons. Voilà un méchant brouillon, après avoir bien attendu. Je ne sais si vous y pourrez rien comprendre ; comprenez, s'il vous plait, une chose : c'est que je suis en Jésus et sa très sainte Mère toute à vous, d'une sincérité que je ne puis assez vous exprimer. Je ne sais pourquoi Notre Seigneur me donne ce que je sens en mon âme pour la vôtre, qui me paraît avoir bonne part à l'amour du très Saint Sacrement ; vous ne seriez pas éloignée de la grâce d'une victime de son amour dans ce divin mystère. Je le prie qu'il vous y augmente ses bénédictions et que vous puissiez réparer pour moi les infidélités de ma vie. Ayez cette intention, très chère Mère ; vous en serez bien récompensée, j'ose vous en assurer. Ayez la bonté de me croire, et de m'aider encore de vos saintes prières pour obtenir les secours du ciel que j'ai besoin, pour mettre ce qui me reste à faire en état qu'il doit être pour la gloire de Dieu et le bon règlement de l'Institut. Et n'oubliez pas de demander à Notre Seigneur, par sa très Sainte Mère, de me donner celle qu'il a choisie. pour travailler à la perfection de l'ouvrage qu'il a mis entre mes mains, et duquel j'ai usé si indignement. Gémissez devant Dieu pour moi, et me croyez en son amour toute à vous, avec le respect que je dois, votre très obéissante et fidèle servante.

Sr M du St Sacrement p. indigne

Cette lettre ayant été reprise a quantités de fois n'est pas raisonnable. Je vous conjure de la brûler.

n° 1680 Z4

A LA MÈRE SCHOLASTIQUE DE JÉSUS D'AMBRAY

31 juillet 1696

Je me sens portée de vous dire, très chère Mère, de faire une dévotion en l'honneur de l'Immaculée Conception de l'auguste Mère de Dieu, qui sera de communier neuf fois de suite, disant quelques petites prières ou faisant quelque autre dévotion à son honneur, pour obtenir de sa bonté la grâce de pouvoir retrancher les réflexions que vous faites sur vous-même plus souvent que vous ne devez et qui vous tiennent trop appliquée à vous-même, et qui vous désoccupent de Dieu. C'est en sa sainte présence que j'en suis pénétrée, voyant le tort que cela vous fait. Je sais que vous ne pouvez pas vous-même vous retirer de ces misérables réflexions ; c'est pourquoi il en faut demander la grâce à Notre Seigneur par sa très sainte Mère, qui ne vous refusera pas, si vous le lui demandez de bon coeur.

Vous ne croyez pas le retardement que cela fait faire aux âmes qui demeurent en elles-mêmes, sous prétexte d'éviter le péché. Votre intention n'est point mauvaise, mais elle vous arrête en chemin et vous fait demeurer dans l'humain, ne sortant point de vous-même. J'en suis touchée fort sensiblement, et d'autant plus que l'habitude est formée et qu'il parait impossible que vous puissiez faire autrement. J'ai de la douleur de voir que votre vie se passe quasi toujours appliquée à vous-même, et Notre Seigneur veut être l'unique occupation de votre coeur. Il veut que son pur amour consomme toutes vos craintes et vos réflexions. Donnez-lui ce plaisir, je vous supplie, osant vous assurer que vous n'y perdrez pas. Il y a longtemps que je vous ai sollicitée d'avoir plus de confiance et d'abandon à Notre Seigneur ou à sa très sainte Mère, qui vous fera sortir de l'esclavage où vous êtes qui vous prive de la sainte liberté des enfants de Dieu. Mais c'est une grâce fort grande et Notre Seigneur semble se plaindre de ce que vous ne la recevez pas. Sa très sainte Mère vous l'obtiendra si vous lui demandez : je veux espérer que vous ferez la neuvaine que je vous marque ci-dessus. Après que vous l'aurez faite, j'abandonnerai le succès à Notre Seigneur et vous laisserai en paix, mais présentement je ne puis vous y laisser ; il me semble toujours que l'on me fait voir que Notre Seigneur, ou pour mieux dire son

334 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 335

amour, est en captivité en vous. La trop grande crainte du péché vous tient en cet effet. Cependant je suis pressée de vous presser Mous-même. Je sais bien qu'il faut une espèce de miracle pour vous tirer de là, mais nul n'est capable de vous aider en cela que la très immaculée Mère de Dieu. Prenez à tâche de laisser tomber votre réflexion lorsque vous vous apercevez que vous la faites et, au lieu de penser à la crainte que vous avez d'offenser Dieu, [ dites ] : « Je veux, mon divin Maître, vous aimer du pur amour, sans plus rien désirer autre chose, abandonnant ma perfection et mon éternité entre vos divines mains. Je ne veux plus vivre que de votre pur amour, je ne veux plus penser à moi ni à mes intérêts, mais seulement à vous aimer pour l'amour de vous-même. Puisque je suis si malheureuse de m'être recherchée moi-même dans ma vie passée, je ne veux plus penser à moi-même, mais à vous seul, ô mon adorable Sauveur. Faites-moi miséricorde pour l'amour de votre très sainte Mère ; que je puisse mourir de votre pur amour ». Je ne sais, très chère Mère, comme vous recevrez cette lettre ; il faut que vous soyez bien humble pour la bien recevoir.

Croyez, s'il vous plaît, ma sincérité.

no 1001 R17

A LA MÊME

24 octobre 1696

Il ne faut pas, très chère Fille, laisser retourner votre cher Père sans le charger d'une petite lettre en réponse de celle que vous avez eu la bonté de m'écrire par lui. Je comprends ce que vous me voulez dire sur les neuvaines que vous avez faites à la très immaculée Mère de Dieu. Vous n'avez pas encore l'effet que vous désirez, mais je présume que cette auguste Mère de miséricorde, vous prépare à quelque particulier effet de sa maternelle bonté. Ne vous rebutez point : vous ne serez pas frustrée de vos espérances ; le retardement ne fera point de mal. Continuez d'y avoir une parfaite confiance, vous assurant qu'elle prend plaisir à vos demandes. Il ne faut pas qu'elles soient empressées, mais douces et simples comme un enfant à sa précieuse Mère. Je puis encore vous assurer qu'elle est la vôtre et que c'est elle qui a conduit votre vocation et la grâce de persévérer. Croyez, très chère Fille, qu'elle n'a pas commencé pour vous abandonner. Persévérez de la prier en confiance et volis verrez dans la suite ce que son très saint Coeur sait faire pour les âmes qui, de bonne foi, ont recours à elle en simplicité. Je vois tous les jours des effets de sa bonté admirable. Mais ce n'est pas sur ce qu'elle fait à tant d'autres, mais sur ce qu'il me semble qu'elle veut que je vous assure qu'elle vous consolera un jour plus que vous n'osez espérer.

J'aurais cependant bien du désir de vous faire comprendre que votre trop grande crainte vous fait un tort. Mais comme nous sommes éloignées, il est impossible de se faire bien entendre. Il faudrait beaucoup

d'écriture, et encore ce que je vous dirais serait obscur. Mais Notre Seigneur y pourvoira dans le temps qu'il a déterminé pour votre perfection par votre immolation, car il faut que le sacrifice soit un jour consommé. Mais ne vous/embarrassez point : c'est l'ouvrage de la grâce ; la main adorable du Seigneur l'opérera. Attendez avec patience, tendant toujours à vous simplifier et à éviter, autant que vous le pouvez, les empressements et les grandes craintes que les scrupules vous donnent.

Je ne perds pas encore l'espérance d'avoir la chère consolation de vous revoir avant le grand voyage de l'éternité. Continuez-moi vos saintes prières et me croyez à vous d'une sincérité toute cordiale. Je voudrais pouvoir vous le bien persuader, mais je ne suis capable que de demeurer dans le fond de mon néant, qui ne m'empêche pas de vous dire que je suis de coeur, en Jésus et sa très sainte Mère, votre fidèle servante.

n°577 R17

A MARIE RIVIÈRE,

novice de Caen, que la Communauté hésitait à recevoir, sa santé paraissant trop faible.

Elle fit profession sous le nom de Marie de la Nativité.

De Paris, ce 4 février 1697

Vous êtes trop avancée, ma très chère demoiselle, pour reculer. Il n'y a pas d'apparence d'avoir reçu le saint habit et douter si vous le devez conserver et demander des conseils sur ce sujet ; il faut croire que Notre Seigneur vous a donné la vocation, puisque la Communauté vous a reçue. Je sais qu'elle est animée de l'esprit de Dieu et qu'elle ne considère que sa gloire et votre salut ; vous n'avez besoin que de foi pour vous bien persuader de la grâce que Notre Seigneur a mise entre vos mains, si grande qu'elle vous conduit à une éminente sainteté. Voudriez-vous négliger un si grand bonheur qui regarde votre éternité ? Je sais qu'il y a bien des peines à souffrir et des difficultés à surmonter ; mais si le courage manque, la très Immaculée Mère de Dieu viendra à votre secours pour vous fortifier. Les commencements sont difficiles, mais un peu de courage et de patience surmonteront tout, par le secours de la grâce qui ne manque jamais. O chère Enfant, ne perdez pas votre couronne, ne vous exposez pas à des reproches mortels qui dureront toute une éternité ! Croyez-moi, les peines ne sont que pour le temps et la récompense sera une gloire d'éternité. Je vous conjure de vous jeter entre les bras de l'auguste Mère de Dieu ; demandez-lui le courage et la grâce de persévérer ; je ne puis souffrir que vous hésitiez. Ne savez-vous pas que celui qui met la main à la charrue et qui tourne la tête en arrière n'est pas propre pour le royaume de Dieu. Vous avez fait le plus grand pas, ne rétrogradez pas ; allez toujours où la grâce vous conduit, et vous verrez que Notre Seigneur vous bénira. Mais marchez vigoureusement ; c'est un Dieu que vous devez contenter, à quelque prix que ce soit. Il me semble que je suis près de vous pour vous animer : Dieu

336 CATHERINE DE BAR FONDATION DE ROUEN 337

vous a fait l'honneur de vous appeler, ne refuser pas votre éternel bonheur. Je vous promets la protection de la Mère de mon Dieu ; vous ne manquerez pas de lumière et de grâces.

Allez et me donnez la consolation de me faire savoir de vos nouvelles. Correspondez à l'honneur que Dieu vous fait et vous serez comblée de ses divines miséricordes. Faites-moi la charité de prier la sacrée Mère de Dieu pour moi, qui suis, en son amour et en Jésus Christ, son divin Fils, toute à vous, ma très chère Soeur, honorée du choix que Notre Seigneur fait de vous pour être sa fidèle victime. Je le prie de toute l'ardeur de mon coeur qu'il vous consomme de son divin Amour.

no 3063 DQ

mon très cher et bon Père, qu'il me regarde en sa divine miséricorde. Je n'ai plus que vous sur la terre et que je vois déjà un pied dans le ciel. Si vous allez le premier, comme je le crois, venez me secourir dans ce terrible passage qui sera pour moi plus que terrible parce que je mourrai comme une misérable pécheresse sans pénitence, à moins que vous ne m'obteniez miséricorde. C'est la charité que j'espère de votre bon coeur, qui en recevra une éternelle récompense. C'est votre indigne fille et servante.

no 1229 P105

A LA MÈRE SCHOLASTIQUE DE JÉSUS [ D'AMBRAY

6 août 1697

AU RÉVÉREND PÈRE [ PAU LIN

4eme de mai 1697

Je ne vous apprends point la mort de notre bon monsieur de Grainville ; vous la savez mieux que moi et le lieu où Notre Seigneur l'a envoyé pour jouir de la récompense de ses mérites. Je ne laisse pas d'en être touchée. C'était encore un de nos anciens amis et fidèle bon ami (81). Voilà comme Notre Seigneur prend ce qui est à lui. Priez-le,

(81) Claude de la Place de Fumechon, sieur de Grainville, conseiller écclésiastique au Parlement de Normandie. Il fut un des premiers et des plus généreux bienfaiteurs du monastère de Rouen.

Nous relevons dans nos annales la mention d'un don de 5000 livres fait par M. de Grainville (sans précision de date, mais probablement après décembre 1696) « à notre communauté de Dreux... pour l'acquisition de la maison qu'elles occupent ». Les religieuses de cette communauté, primitivement fondée à Anet (Eure et Loir), avaient fait appel à Mère Mectilde pour relever leur maison tombée dans une extrême pauvreté. Elles s'installèrent à Dreux, s'agrégèrent à notre Institut, firent la première exposition du Saint Sacrement le 23 février 1696. Leur église fut bénie ce jour par M. Louis Bunet, docteur en Sorbonne, prêtre habitué de l'église Saint-Pierre de Dreux et supérieur du monastère (Registre paroissial, arch. munic. (iG 25). Elles obtinrent leurs lettres patentes en 1701. En 1719, le monastère de Rouen vint de nouveau en aide à cette communauté par l'envoi de :

- Elisabeth Cuiller (Soeur Marie Elisabeth de Saint Placide), fille de Monsieur Jacques Cuiller et de Marie Catherine Godefroy née à Rouen, paroisse Saint-Eloy. Elle prit l'habit le 28 mars 1683, fit profession le 16 avril 1684 et décéda, prieure à Dreux, le 9 juin 1749. Elle avait quitté le monastère de Rouen le 27 octobre 1719, à la demande de l'évêque de Chartres, pour soutenir la maison de Dreux dont elle fut prieure pendant trente ans.

Trois moniales de notre maison avaient accepté de la suivre :

- Suzanne du Boys (Soeur Marie Elisabeth des Anges), fille de Jacques du Boys, écuyer, conseiller du roi et correcteur en sa Chambre des Comptes, et de Dame Séjourné. Née à Rouen sur la paroisse Saint-Sauveur, elle prît l'habit le 11 juin 1698, fit profession le 14 juin 1699 et mourut à Dreux. Son acte de profession est signé de son père, de son oncle et d'un frère nommé du Boys de la Hémaudière.

- Sa soeur Thérèse (Soeur Marie Anne Thérèse Victime de Jésus), prit l'habit le 27 décembre 1700, fit profession le 30 décembre 1701, mourut à Dreux le 17 janvier 1760 âgée de 79 ans. Elle y était sous-prieure.

- Marguerite Loquet (Soeur de Saint Alexis), fille de Vincent Loquet et de Madeleine Dupuy, née à Rouen en la paroisse Saint-André. Elle prit l'habit le 5 octobre 1699, fit profession le 15 octobre 1700 et mourut à Dreux. Archives du monastère de Rouen et renseignements aimablement communiqués par M. Lelièvre, conservateur du musée d'art et d'histoire de Dreux.

n° 1229 P105

J'ai toujours expérimenté que c'est pour nous une bonne fortune quand les créatures nous abandonnent ou que la main de Dieu les retire de nous. Je crois, très chère Mère, que Notre Seigneur vous ayant dénué de la vue et de la consolation d'un père aussi saint qu'il était plein de vertus et de mérites, il vous a fait entrer dans le pur sacrifice de ce qui vous était le plus cher sur la terre. Mais s'il vous a ôté un oncle (82) qui vous tenait lieu de père, il saura bien prendre la place et vous remplir d'une infinité de bénédictions. La grâce en vous était trop grande pour ne point attendre la crucifixion que cette perte renfermait. Il a voulu vous traiter comme son épouse bien-aimée et vous faire entrer dans la participation des états qu'il a portés sur la terre. Il y était ne possédant aucune chose ; de même, très chère et aimée, il faut que vous y soyez dans un dépouillement général, ne tenant à aucune créature, ne vous réservant aucun appui que la pure et très sainte volonté de Dieu. C'est la seule chose qui vous doit tenir lieu de tout, sans tenir à aucune chose. Mais, très chère Enfant, tenez-vous abîmée dans cet océan adorable où vous serez divinement soutenue. Il est temps que l'épouse suive le divin Epoux. Vous êtes à lui sans réserve : agréez qu'il fasse de vous et en vous ce qu'il lui plaira. Vous n'avez plus d'autres plaisirs à prendre sur la terre. Cependant, il vous permet de vous abîmer dans celui où tous les saints se sont si admirablement abîmés qu'ils y ont trouvé toutes les grâces, les vertus nécessaires pour contenter le divin Époux et entrer en participation de ses états. Vous savez que les prétentions de son amour sont que vous soyez toute transformée en lui ; toutes les conduites qu'il tient sur vous sont pour vous y faire parvenir. La croix a toujours été le partage des saints et surtout des épouses fidèles ; ne vous étonnez pas que vous souffriez et que les ennemis de votre salut s'opposent à votre repos et à la consolation de le contempler dans ses souffrances. Ce qui vous en empêche finira. Vous pouvez en demander la grâce à la très pure et

(82) Magdeleine de la Place de Fumechon, mère de cette religieuse, était la soeur de Claude de Fumechon, sieur de Grainville, décédé dans les premiers mois de 1697. Elle avait perdu sa mère en 1678 et son père le 2 décembre 1692.

338 CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN 339

immaculée Mère de Dieu. C'est une peine qui ne manque guère dans les âmes que Notre Seigneur attire à l'amour de ses états souffrants ; que cela ne vous étonne point ; ne quittez point pour cela de vous y appliquer, sans trop regarder l'humanité sacrée par image, mais l'adorant et vous sacrifiant à ses états. Dans peu vous serez quitte de cette peine. Cependant, n'abandonnez pas les douleurs de ce Sauveur adorable ; plongez-vous dans l'amertume de ses sacrés pieds, et vous y tenez jusqu'à ce qu'il vous donne une autre disposition.

Il y a tant de grâces à méditer les souffrances de notre adorable Maître que l'enfer fait son possible pour en empêcher la contemplation. Mais celui que vous adorez souffrant et mourant pour votre amour confondra ceux qui s'efforcent de vous détourner d'un si divin emploi. Si j'étais près de vous, je • vous en dirais bien d'autres, pour vous rassurer et animer votre pauvre coeur ; ne désistez, mais souvenez vous d'une pauvre misérable, si Dieu vous le permet, qui ne voudrait point d'autres douleurs dans son coeur. C'est de cela que nous devrions être insatiables, chère Enfant. Il faut que l'épouse soit conforme à son divin Époux. Vous n'aurez point de repos en cette vie que vous ne soyez toute abîmée en lui. C'est ce que vous désirez et où vous aspirez. Je le prie de tout coeur qu'il vous tire si intimement en lui que son pur amour vous consomme et que vous m'obteniez miséricorde, afin de pouvoir louer, aimer et adorer et remercier Dieu avec vous éternellement. C'est votre fidèle servante.

n°837 R17

CONFÉRENCE POUR LA FÊTE DE L'IMMACULÉE CONCEPTION

La fête de l'Immaculée Conception de la sacrée Vierge ne se peut bien solenniser que par les vrais enfants de cette divine reine de l'univers, à raison qu'étant une fête ou, pour mieux dire, le commencement de tous ses bonheurs et des ineffables émanations que la très sainte Trinité a faites en elle, dont la plus admirable et la plus obligeante a été de l'avoir préservée du péché originel, qui est une grâce et un privilège inexplicable, nous pourrons dire que c'est la grande fête de l'aimable Marie, puisque dès ce moment elle entre en alliance avec la très sainte Trinité, étpt élue pour fille du Père, mère du Fils et épouse du Saint-Esprit. Le comble de tous ces avantages. c'est qu'elle n'a jamais été contraire un seul moment à Dieu. Il n'y a rien à imiter pour nos conceptions naturelles, mais il y a de quoi la congratuler et nous réjouir avec elle. Et c'est ce que ses chères enfants et fidèles servantes doivent faire, entrant dans ses intérêts et remercier l'adorable Trinité de lui avoir fait une si singulière grâce. Vous devez la saluer plusieurs fois comme la toute belle et la toute pure, n'ayant aucune souillure en elle, diant cent et cent fois le jour « Tota pulchra es, Maria, et macula non est in te ». Les enfants bien nés ne se glorifient que des avantages de leur mère ; glorifiez-vous donc d'avoir l'honneur d'être enfants d'une si admirable mère, qui ravit en amour et admiration toute la sainte Trinité dès le moment qu'elle est conçue. C'est dès ce moment qu'elle y est toute référée, sans jamais en désister ou s'en détourner pour peu que ce soit. Elle est dès cet instant un objet de complaisance à bleu. F nfin. elle reçoit une grâce sanctifiante dès ce moment. Jugez quelle pouvait être la joie de son âme de se voir unie à son Dieu dès le moment qu'elle est créée et tirée du néant. Priez la sainte Vierge de vous tourner vers Dieu et vous appliquer toute à son amour. Suppliez-la que son Immaculée Conception vous obtienne la grâce de vous conserver en pureté et que toutes vos productions soient pures et immaculées pour être dignes de la complaisance de son Fils.

1) que vos pensées et vos intentions soient purement regardant Dieu uniquement.

2) que vos oeuvres soient séparées de la recherche de vous-mêmes, de la vanité et des respects humains, etc.

3) qu'étant faites, vous les laisserez toutes à Dieu en vous en séparant, de crainte que les retours ne vous jettent dans quelque complaisance ou autres impuretés.

Voilà en quoi nous devons honorer l'Immaculée Conception de la très digne Mère de Dieu. Nous l'honorons encore quand, le matin, nous élevons, aussitôt notre réveil, nos pensées en Dieu, que nous l'adorons par un acte de foi, d'amour et de soumission de tout nous-même en lui, nous sacrifiant toute à sa divine volonté en tâchant de lui être fidèle, en nous conservant en nous-mêmes sans nous épancher dans la rechérche de notre amour-propre et des créatures. L'on pourrait continuer, mais voilà ce que la Providence me donne de temps pour contenter votre désir.

no 1852 Cr C

Poupée de cire ayant servi de réserve eucha-

ristique pendant la

Révolution, aux religieuses incarcérées, en 1793. Conservée au monastère.

ANNEXE 341

A LA MÈRE JOURDAINE DE BERNIÈRES,

SUPÉRIEURE DES URSULINES DE CAEN (1)

Le 16 avril 1646

Puisque notre joie et notre plaisir doivent être dans les volontés de notre bon Dieu, je me soumets à tout ce qu'il lui plaira nous envoyer, sacrifiant sans réserve tous mes intérêts et même le progrès de ma perfection, afin de me rendre conforme aux sentiments de notre très digne frère [ Jean de Bernières ], que vous avez pris la peine de m'exprimer pour ma consolation. Je voudrais vous pouvoir dire combien la mort de notre très saint Père [ Jean Chrysostôme (2) me dépouille des créatures. Il me semble que je n'ai plus de secours en terre et que je me dois désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu'il a retiré de la terre pour l'abîmer dans l'éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que mon dénuement n'est pas entier, puisqu'il me reste la chère consolation d'écrire à notre très cher frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous a très instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont ses dernières paroles que j'observerai toute ma vie à votre endroit et celui de nos deux bons frères. Ce fut l'avis qu'il me donna pour, après sa mort, conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu'il nous enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l'on vous écrivît sa mort ; le bon Père Elzéar (3), son bon parent, nous vint voir et se chargea de nos lettres qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l'avez reçu. Quoi qu'il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé : elle sera toujours bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu. J'écrivis ces jours passés à notre très cher frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait toujours en abjection dans l'esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère Jean m'a mandé qu'il n'en faut point parler. J'avais prié, Monsieur de N de faire effort pour avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le Provincial lui demandait s'il les voulait voir et lire, il ne lui en témoigna point d'ardeur et le remercia. Pour dire vrai, j'en fus fâchée, car s'il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier.

(1) Jourdaine de Bernières (28 février 1596 - 1670), fille de Pierre de Bernières, sieur d'Acqueville et de Louvigny, et de Marguerite de Lion-Roger, qui fondèrent un monastère d'Ursulines dans la ville de Caen (acte du 6 février 1624). Elle était la soeur de Jean de Bernières. Cf. Dom Oury, Marie de l'Incarnation, Ursuline, Correspondance, Solesmes, 1971, p 949 - 950.

(2) Père Jean Chrysostôme de Saint-Lô, religieux pénitent du Tiers Ordre de saint François, né à Frémont, diocèse de Bayeux. Il remplit des charges importantes dans son ordre, et mourut le 26 mars 1646 au couvent de Nazareth, à Paris. Il avait été élève du Père Caussin au collège des Jésuites de Rouen. Cf. H.M. Boudon, L'Homme intérieur, Méquignon, Paris, 1758 ; Dictionnaire de Spiritualité, fasc.II, col. 1125 ; C. de Bar, Documents, 1973, p. 27, 68, 69.

(3) Du couvent des franciscains de Paris, parent et disciple du P. Jean Chrysostôme de Saint-Lô.

342 CATHERINE DE BAR ANNEXE 343

Je vois bien que ce bon M. n'était pas un de ses fidèles enfants. Il faut néanmoins que 'je fasse un second effort pour les avoir, mais j'attendrai l'avis de notre bon frère auquel j'ai écrit de ceci.

Le Révérend Père Elzéar vous fera bien mieux que moi le récit de la mort de notre digne Père ; je crois qu'il est présentement à Caen. J'espère être demain ou après sur le tombeau de notre saint Père où, certainement, je verserai beaucoup de larmes. Je me souviendrai de vous, ma très chère Soeur, car j'ai une grande confiance à ses prières et, depuis sa mort, j'ai reçu beaucoup de miséricordes et grâces, très particulières. Je le prie en mes oraisons et je m'en trouve bien.

Frère Jean désire de nous voir. J'apprendrai encore quelque chose de lui ; j'ai demandé quelque chose pour conserver comme relique ; mais je n'ai pas été digne d'obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m'avait donné sa petite ceinture de fer qu'il a portée beaucoup d'années ; je la garde bien chèrement. Je suis ravie de voir dans les vôtres que vous ressentez des grâces de ce saint Père. J'ai cru qu'il m'avait obtenu un bon changement et duquel je voulais vous en écrire et à notre cher frère ; mais j'attendais encore pour voir si ma disposition est solide. Je demanderai à notre bon Père pour vous ce que vous m'ordonnez, et je vous supplie de lui demander pour, moi qu'Il soit tout en toutes choses et que le trait que sa miséricorde me fait quelquefois ressentir arrive à son effet. Dites, s'il vous plaît, à notre cher frère que celle que vous m'avez écrite de sa part à fait, ce me semble, de très bons effets en moi et fortifie beaucoup mes pensées. Je ne l'avais point encore reçue lorsque je lui écrivis ; je le supplie humblement, et vous aussi, ma très chère Soeur, de m'écrire quelquefois ses sentiments et les vôtres ; car nous avons été sous la direction d'un même esprit : cela sert beaucoup pour nous y conserver ; je vous demande et à lui, cette grâce, sans toutefois me retirer de l'humble soumission que je veux avoir à l'ordre de notre bon Dieu pour toutes les privations qu'il lui plaira me faire ressentir. C'est à ce coup que je me délaisse à lui, à sa toute puissance et à son saint Amour, sans vouloir plus rien autre chose que son divin bon plaisir en la manière qu'il lui plaira. C'est ici que tous désirs sont consommés et même les vues de perfection, pour se laisser perdre dans Dieu, prenant ses délices en ce qu'il est en Lui-même et qu'il veut être en nous pour l'éternité. Ces paroles ne sont pas capables d'exprimer ce que je veux dire ; mais vous entendrez bien que l'esprit en conçoit infiniment davantage que la parole n'en dit.

Adieu, ma très honorée et très chère Soeur ; je vous supplie d'assurer nos bons frères de notre souvenir et de notre affection. Lorsque je vous écris, j'entends parler à tous deux, car je ne puis présentement beaucoup écrire ; ma disposition souffre quelque peine à Cela, sinon quelquefois que l'esprit est moins occupé : si j'écris aussi à l'un des deux, vous y prendrez, s'il vous plaît, votre part et m'excuserez si je procède si librement à votre endroit : je ne puis agir autrement. A Dieu, Jésus vous soit toutes choses pour jamais ! Je suis en son saint amour...

A MONSIEUR DE BERNIÈRES.

Monsieur,

Que la sainteté de Dieu soit donc à jamais et éternellement l'admiration de nos esprits

et que son divin amour opère sans cesse notre consommation !

J'ai reçu les vôtres aujourd'hui et je vous y fais un mot de réponse. La lecture d'icelle m'a surprise aussi bien que celle de Monsieur de Barbery (4). Je vais vous dire tout simplement ce que j'en pense.

I. « Je doute aussi bien que vous si l'ordre de Dieu m'appelle en cette maison.

2. Je n'ai ni grâce, ni capacité pour être supérieure.

3. Je crains de perdre l'esprit d'oraison qu'il semble prendre quelque petit accroissement, celui de pénitence et de sainte pauvreté et abjection que notre bon Père [ Jean Chrysostôme ] nous a si saintement imprimé en notre esprit.

.

4. Notre communauté n'y consentira jamais, à moins que d'y remarquer les avantages d'un refuge tel que vous le proposez. Vous savez combien nos Soeurs ont d'amitié pour nous, il faut un coup de la toute puissante main de Dieu pour me tirer d'avec elles ; mais, si elles espéraient d'être réfugiées près de nous, possible elles se laisseraient gagner. Notre Mère Prieure nous écrit et me mande de voir avec vous si nous pouvons encore espérer un refuge près de vous, et ce qui ferait réussir notre affaire, c'est que nos Soeurs de Saint-Silvin (5) m'ont mandé qu'elles espéraient de sortir pour la Saint-Martin, mais elles me prient de n'en rien dire. Elles quittent la Basse-Normandie pour s'approcher de Paris : (si cela est), voilà déjà un de vos points accomplis. Voilà que j'écris à Monsieur de Barbery ; voyez, je vous supplie, ce que je lui écris, et puis donnez la lettre à Monsieur Rocquelay (6), notre cher frère, pour la cacheter et puis la faire tenir à Monsieur de Barbery. Je sais bien quelle est cette maison ; il y a près d'un an qu'il m'en a parlé,

(4) Dom Louis Quinet (1595-1665) fut abbé de.Barbery (Calvados) de 1639 à 1659. Il eut une grande part dans la réforme monastique de son temps. Cf. Maurice Souriau Le Mysticisme en Normandie au XVIIe siècle, Paris, 1923 ; G.A. Simon, Dom Louis Quinet, abbé de Barbery, L. Jouan et R. Bigot, Caen, 1927, et pour les relations entre l'abbé de Barbery et Mère Mectilde, Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 63-67 ; Lettres Inédites, Rouen, 1976, p. 127-134.

Jean de Bernières-Louvigny (1602-1659), né à Caen, y fonda une section de la célèbre Compagnie du Saint Sacrement, en collaboration avec M. de Renty. 11 créa nombre d'oeuvres charitables et une maison de retraite, « l'Ermitage ». 11 fut en relation avec de nombreux spirituels de son temps ; il fut même, bien que laïc, le directeur spirituel de religieux, religieuses et de prêtres. Il n'a rien publié de son vivant, mais le capucin, Louis-François d'Argentan, a édité ses très nombreuses notes et lettres, non sans les avoir retouchées (Rouen 1660). C'est ce texte traduit en italien qui a été mis à l'index comme favorable au quiétisme (1689). Cf. Heurtevent, L'oeuvre spirituelle de Jean de Bernières, Paris, 1938 ; Bremond, op. cit.,t. VI, 229 et suiv. Catholicisme, t. I, col. 1491 ; C. de Bar, Documents, Rouen, 1973 ; Lettres Inédites, Rouen, 1976.

(5) Actuellement Saint-Silvain, c. de Bretteville-sur-Laize, arr. de Caen, Calvados.

(6) Monsieur Rocquelay ou Roquelay, prêtre, disciple, ami et secrétaire de Jean de Bernières-Louvigny. Cf. M. Souriau,op. cit. sup.

Ce 6 novembre 1646

n° 2545 D13

344 CATHERINE DE BAR ANNEXE 345

mais comme j'ai une très grande répugnance à la supériorité, et que d'ailleurs je suis liée dans une communauté de laquelle je ne sortirai jamais par moi-même, je me laisse et abandonne toute à Dieu sans réserve, pour être et faire ce qui lui plaira au temps et à l'éternité ; et si d'aventure vous voyez jour de faire cette affaire pour l'amour de Dieu, avant que de rien conclure, demandez bien son Saint Esprit pour connaître la divine volonté. Je me repose entièrement sur votre charité. Vous connaissez mes petites dispositions, et notre Seigneur nous ayant liés par les chaînes de son saint amour, portez-moi toujours à ce qui est plus purement sa gloire. Je porte un certain état d'insensibilité à toutes choses pour me rendre à Dieu seul, et si vous y remarquez son bon plaisir, je me sacrifierai de très bon coeur, car je ne veux plus vivre que pour Jésus Christ. Pour moi je pense bien que, dès aussitôt que cette bonne dame Madame de Mouy I (7) nous aura vue, qu'elle désistera de ses poursuites. Vous savez, mon très cher frère, que je suis une pauvre idiote et incapable de quoi que ce soit et, pour ce qui regarde d'y faire un voyage, je vous supplie d'en écrire à notre Mère promptement et qu'elle me le demande. Enfin, écrivez-nous une lettre que je puisse montrer pour avoir obéissance.

Voyez avec Monsieur de Barbery et me mandez si je dois prendre une compagne. Je crois qu'il est à propos. pour la bienséance et pour faire trouver bon ce voyage à nos Soeurs d'ici, il faudrait que vous et Monsieur de Barbe- ry leur en écriviez un mot ; mais gardez-vous bien de leur parler des desseins qu'on a sur nous : il leur faudra seulement faire entendre que c'est pour stabilier un refuge pour elles, selon qu'elles-mêmes l'ont tant désiré, et que je ne ferai qu'aller et venir ; enfin, si Dieu le veut, il vous donnera toutes les paroles qui doivent opérer cette affaire. Voilà ce que j'avais à vous dire, et je vous laisse à juger quelle consolation pour moi d'être auprès de vous, de notre très chère Soeur et de notre bon frère auquel j'ai de très grandes obligations ; je l'en remercierai plus à loisir. Je fais diligence de vous envoyer la présente afin de voir ce que-vous conclurez. Serait-ce point cette croix-là que notre bon Frère Jean nous a annoncée de la part de Dieu, car elle est de supériorité. Bon Dieu, n'y a-t-il pas moyen de souffrir sans être supérieure ? On n'a point encore fait de changement à Rambervillers ; vous verrez, s'il vous plaît, ce que j'en écris à M. de Barbery. J'ai encore beaucoup à vous dire, mais, ne le pouvant aujourd'hui; je tâcherai de vous écrire le reste de mes pensées au. premier poste. Cependant, recommandez le tout à Dieu autant qu'il vous sera possible : c'est affaire de sa gloire. Il la faut conduire discrètement et purement pour lui seul. J'ai une grande joie de la voir entre vos mains. Je sens peine à quitter mon état pauvre et abject pour posséder plus de commodités et, en apparence, plus

(7) Madeleine de Moges, veuve du marquis de Mouy, seigneur de la Meilleraye, chambellan de Gaston d'Orléans. Les de Mouy étaient issus des ducs de Mercoeur. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, où sont rapportées toutes les tractations concernant le monastère du Bon-Secours de Caen.

d'éclat. Mon coeur se pourra résoudre à faire le voyage, mais non à accepter la supériorité, et je ne pense pas que cela soit, ou Dieu me donnera bien d'autres grâces et fera d'étranges changements dans les esprits. J'ai reçu aujourd'hui tous les écrits de notre bon Frère Jean ; je vais travailler de bonne sorte à les faire imprimer. Je lui éçrirai au plus tôt.

A Dieu, mon très cher frère, voyez avec quelle simplicité je vous écris. Vous le voulez bien, car vous êtes mon bon frère et celui qui m'est donné de Dieu par la bouche de notre bon Père [ Jean Chrysostôme de Saint-Lô 1.

Je suis en son saint amour, Monsieur, votre...

no 775 P160

A MONSIEUR DE BERNIÈRES

Mon très cher Frère, 14 décembre 1646

Dieu seul et il suffit !

J'ai reçu les vôtres très chères par lesquelles vous prenez la peine de nous déclarer vos pensées sur l'affaire dont il est question. Je vais vous dire en simplicité tout ce qu'il me sera possible de nos affaires ; et, pour vous parler de mes sentiments, j'ai une entière répugnance aux charges et grades de religion, et mon attrait me porterait, ce me semble, à être comme le rebut d'une communauté, sans qu'aucune créature pensât à moi. Dans cette disposition, la partie supérieure de mon âme est tellement sacrifiée et soumise aux bons plaisirs de Dieu qu'il me semble n'y ressentir aucune rébellion, et il me fait cette grande miséricorde de demeurer toujours très abandonnée à sa sainte volonté. Voici ce que j'ai fait sur ce sujet, afin de n'y rien faire de moi-même. J'ai premièrement remis toutes choses à la sainte et adorable Providence de notre bon Seigneur ; j'ai prié selon ma petite puissance ; j'ai fait dire des messes et les bonnes âmes que je connais ont fait des neuvaines de communions, priant avec ferveur que les très saintes volontés de Dieu s'accomplissent en moi, selon ses desseins éternels. Quelques-unes ont eu des petites connaissances pour moi ; je vous en dirai quelque chose après que j'aurai achevé de vous exprimer ce que j'ai fait pour l'affaire dont vous avez pris la peine de nous écrire, après avoir beaucoup fait prier. J'ai écrit à notre bonne Mère Prieure [ Bernardine Gromaire ] et aux anciennes de notre communauté [ de Rambervillers ; je leur ai envoyé les lettres de

346 CATHERINE DE BAR ANNEXE 347

M. Ameline (8) qui dépeint assez bien les volontés de Mm' de Mouy ; je leur ai représenté les avantages qu'elles y peuvent rencontrer, et la nécessité d'envoyer la Mère Benoîte de la Passion de Brême ] ici, ou que notre Mère Prieure y retourne ; et, après leur avoir proposé mes petites pensées, je leur témoigne que je suis entièrement sous le pouvoir de l'obéissance, et qu'en cette affaire je ne formerai aucune idée de résolution, que j'attends la manifestation des divines volontés par les leurs. En un mot, je leur ai fait savoir que je n'ai de vie que pour l'employer à servir notre communauté, puisque Notre Seigneur le veut ainsi. Là-dessus je me suis derechef toute abandonnée à la Providence, et notre bon Seigneur me fit la grâce d'entrer en une disposition qui me lie à ses divines volontés d'une manière bien plus pure, ce me semble, que du passé ; j'y trouve moins de réserve et une bien plus grande paix intérieure ; ceci m'est arrivé après la sainte communion, où mon âme fut mise dans un dépouillement si grand de toutes choses qu'elle se vit ne tenir ni au ciel ni à la terre, mais simplement adhérente à son Dieu ; et il me semble qu'il tira d'elle des sacrifices si dégagés et si entiers que jamais je n'en avais fait de pareils. Depuis ce temps, il m'est demeuré l'idée d'une boule de cire entre les mains du Maître qui la veut mettre en oeuvre, et sa bonté me tient de telle sorte que je ne tourne ni à droite, ni à gauche ; je la laisse choisir pour moi. Il me suffit de me délaisser et reposer toute en lui, de façon que les réponses que je recevrai de Lorraine soient d'aller ou de demeurer, je les recevrai comme les ordres de mon bon Seigneur et. sans avoir d'autres regards, je ferai mon possible pour les accomplir. J'espère que dans quinze jours nous en aurons des nouvelles ; mais, en attendant, priez Dieu toujours, mon très cher frère, afin que Dieu seul soit au commencement, au milieu et à la fin de cette affaire.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires temporelles, puisque Dieu tout bon vous donne une charité si grande que, dans la presse de vos importantes obligations, vous ne laissez pas d'avoir quelques pensées sur ce qui nous regarde. Touchant le refuge près de Caen, je doute si nos Mères me donneront liberté d'y être retirée. De plus, il faut vous parler comme à mon vrai frère, et à celui qui me sert de Père en l'amour et sacrée dilection de Jésus Christ. Je ne vois point de résolution constante dans les esprits de notre maison de Rambervillers ; aujourd'hui elles veulent sortir, et puis elles veulent demeurer. Notre bonne Mère m'écrivit et m'ordonna de lui trouver un refuge pour quatre ou cinq religieuses ; qu'il était impossible de vivre dans notre Maison. Après que j'ai eu fait toute diligence, elles n'en veulent point ; elles voudraient sortir et demeurer toutes ensemble. Cela ne se peut, et si elles se résolvent à nous laisser aller, je crois que la somme de Mme de Mouy leur sera bien agréable. J'ai quelque doute qu'elles veuillent consentir à notre sortie d'ici

(8) M. Ameline, Richard, confesseur des bénédictines du Bon-Secours de Caen. Un des premiers

compagnons de saint Jean Eudes. Cf. Ch. Berthelot-du-Chesnay, Saint Jean Eudes, Namur, 1958,

p. 45 ; Catholicisme, fasc. I, col. 439.

[ Saint Maur-des-Fossés ]. D'autres fois je pense que la pauvreté les pressera d'accepter les cent livres pour réparer la maison. De tout cela je ne puis rien juger sur notre sortie, et si cela dépendait de quelques unes d'ici, elles n'y consentiraient jamais. Je vous ai écrit, mon très cher frère, la plus grande croix que je porte ici, et je pense que vous aurez reçu nos lettres, car il y a plus de huit jours. Pour ce qui est d'une maîtresse de novices, je ne vois pas que j'en puisse mener une de notre Maison, il n'y en a point ici de propre que ma Soeur Dorothée (9), mais elle est toujours malade et je ne crois pas qu'elle y veuille condescendre. Pour Rambervillers, je n'en vois point que notre Mère Prieure [ Bernardine Gromaire ], la Mère Benoîte [ de la Passion de Brême ] et la Mère de la Résurrection, et je ne saurais espérer ni l'une ni l'autre. Ma Soeur de la Nativité (10) est bonne fille qui tend bien à Dieu, mais elle est si faible qu'elle ne saurait quasi faire observance et, avec cela, Notre Seigneur la tient encore en quelques obscurités de scrupule. Voilà, mon très cher frère, tout ce que je reconnais dedans notre communauté capable de soutenir quelques charges. Je ne vois pas moyen d'en espérer aucune ; les autres qui restent sont bonnes filles qui pratiquent la bonne vertu, mais qui n'ont pas, ce me semble, ouvertures aux voies plus dégagées. Je les trouve bonnes pour elles, mais, pour conduire les autres, je n'ai pas remarqué qu'elles aient talent pour cela. Je sais très bien que la grâce opère des merveilles en peu de temps, mais, en matière d'affaire, nous ne pouvons parler que du présent, il faut laisser l'avenir à la Providence ; et je conclus donc que je ne pourrai point mener de Maîtresse de novices. Celles qui ont capacité pour cette charge sont occupées en notre Maison ; celles d'ici sont très faibles et scrupuleuses.

Je laisse ce point pour passer à un autre, et vous dire que depuis un mois on m'a proposé plusieurs fois, de la part de Mme de Brienne (11), de Monsieur le Curé de Saint-Sulpice, de Mue Angélique et autres, de prendre la supériorité des filles de Notre-Dame de Liesse (12), qu'on tâche de rétablir au faubourg Saint-Germain, et on me presse de l'accep-

(9) Catherine Dorothée de Sainte Gertrude, professe du monastère de Rambervillers (Vosges).

Elle accompagna Mère Mectilde à Caen, comme maîtresse des novices. Elle retourna à Rambervillers en 1650 et signa plusieurs actes en qualité de sous-prieure jusqu'en 1666. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 51 et suiv. Lettres Inédites, Rouen, 1976, p. 133, et archives de nos monastères.

(10) Angélique Demangeon, professe de Rambervillers, supérieure du petit refuge de Saint-Maur-des-Fossés. Elle resta à Paris durant les premières années de la fondation de l'Institut (1651 - 1653). On ne sait à quelle date elle rentra dans son monastère de profession. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, et Lettres Inédites, Rouen, 1976.

(11) Mme de Brienne (1602-2 septembre 1665). Louise de Béon, fille de Bernard, seigneur de Massey, et de Louise de Luxembourg-Brienne. Elle avait épousé, en 1623, Henri-Auguste de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clers, secrétaire d'État. Cf. Dom Oury, op. cit., p. 85.

(12) Prieuré fondé à Rethel (dioc. de Reims), en 1631. Les religieuses cherchèrent refuge à Paris, en raison des guerres, en 1636. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 88, et archives de nos monastères.

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ter. Monsieur le Vachet (13), ami de notre Père, est l'entremetteur de cette affaire ; on nous appelle à Paris pour en traiter et pour prendre quelque résolution. Mon très cher frère, je dirais quelquefois volontiers que le diable d'affaires est en campagne, car je reçois des propositions de toutes sortes. Je ressens bien plus de répugnance à l'affaire de Mme de Brienne qu'à toutes autres, car c'est une chose bien fâcheuse de se joindre avec des Filles qu'on ne sait si elles ont grâce et vocation ; on les croit très difficiles à gouverner, et, en ce point, j'appréhendrais l'autorité de la Reine ; mais Dieu tout bon y pourvoira. Je vous supplie de vous en souvenir quelquefois en vos saintes prières. A la réserve de la charge de Supérieure, qui m'est toujours suspecte, je serais bien, ce me semble, à Caen. Vos saintes conférences et les fréquentes répétitions des saintes maximes de notre bon père I- Jean-Chrysostôme de Saint-Lô me serviraient merveilleusement pour aller vite à la perfectibn. Je ne choisis rien du tout que les volontés toutes aimables de Notre Seigneur. Voici quelque vue obscure d'une grande servante de Dieu, que je connais avoir de hautes grâces d'oraison et d'union. Elle me parla ainsi : « Ma Mère, environ sur l'heure du soir, j'eus une vision intellectuelle qui me représentait Notre Seigneur Jésus Christ devant vous, et vous à ses pieds, à deux genoux, les mains jointes. Notre Seigneur était debout, en habit de pauvre, et son divin visage paraissait tout triste ; il semblait faire quelque plainte et vous demander secours. Il leva la main droite et vous marqua au front et fit en vous quelque chose qui me fut inconnu. Durant ce temps-là, je criais : « Ma Mère, soyez fidèle ! Dieu a de grands desseins sur vous ». J'eus une pensée de ne vous point dire ceci, mais on me dit intérieurement d'une voix fort intelligible : « Ne crains point de lui dire, elle en sera plus humble ».

La même personne me vit encore deux autres fois à la droite de Notre Seigneur, mais je n'ai point demandé ce qui s'y passait. Notre bon Père a vu cette âme et a trouvé ses visions bonnes pour moi. Je les laisse à la sainte Providence. Tout ce que l'on me dit ne sert qu'à m'anéantir plus profondément. Il faut encore ajouter que cette vision a été donnée en Normandie ; cette âme à qui elle a été faite y était. Toutes ces pensées et ces vues ne me touchent pas, sinon pour me sacrifier et abandonner sans réserve aux desseins de Dieu et pour me tenir en grande humilité. J'ai cru vous devoir dire toutes ces choses, afin de vous donner toutes les connaissances qui vous peuvent aider à connaître les volontés de Dieu sur son esclave ; ce sera pour mon âme un très grand bonheur si Dieu me fait approcher de vous. Tous les sentiments que vous m'avez écrits sont très considérables. J'en ai tiré copie pour les envoyer à Rambervillers ; elles y verront leurs avantages. Quant à

(13) On trouve parmi les missionnaires envoyés par M. Vincent en Afrique du Nord, deux frères : Jean et Pierre Le Vachet ; le 1er débarqua à Tunis le 22 novembre 1647, le second à Alger à la fin de 1651. Peut-être l'un d'eux est-il l'un des correspondants de Mère Mectilde. Cf. P. Coste, Monsieur Vincent, Desclée, 1931, t. II.

la conduite de nos Soeurs d'ici, elles sont toutes capables de me diriger et conduire ; leurs grâces et leurs lumières vont bien plus haut que ma petite portée ; je révère leur vertu et ne suis pas digne de leur rien enseigner. Elles sont fidèles au Saint Esprit ; il n'y a que cette pauvre fille dont je vous écrivis ces jours passés la triste disposition ; elle a besoin de vos prières. Je ne vois point de remède à son mal, d'autant qu'il est annexé à la nature. Il me paraît qu'elle a manqué de mortification et, de plus, son esprit est naturellement très faible et petit. C'est néanmoins un bon exercice à celle qui sera supérieure ici. J'ai encore un mot à vous dire touchant le refuge que vous nous procurez avec tant d'affection et de bonté. Je vous en suis très obligée, mais je vous supplie que l'impuissance où la Sagesse éternelle vous a mis ne vous soit point une croix pesante, ni mortifiante. Jésus Christ ne veut point autres choses de vous pour nous que vos saintes prières, vos conseils et un peu de soin aux affaires qui seront de sa gloire, comme celle dont il est question. Soyez pauvre, mais parfaitement pauvre, puisque Notre Seigneur vous fait l'honneur de vous donner part à ses états pauvres Je révère la charité qu'il a mise en vous, mais je ne voudrais pas qu'elle vous fît faire autre chose que ce que vous faites. 11 nous faut demeurer dedans nos voies avec fidélité, vous dans votre pauvreté, mon très cher et très aimé frère, car c'est dans cet état que mon âme vous chérit d'une manière que je ne saurais exprimer, et moi dans le plus parfait abandon qu'il me sera possible. Je ne sais si c'est l'habitude, mais je n'ai pu rien détruire, ni pour moi ni pour mes Soeurs ; il me suffit que Dieu est, et me semble que toute ma joie et ma consolation est de me jeter dedans Dieu, et je trouve que Dieu est en tout et partout ; il ne faut que pureté pour le trouver. J'avais eu quelques ouvertures pour stabiliser notre refuge de Saint-Maur, mais l'affaire de Madame de Mouy l'a arrêté. Si elle ne réussit, je tâcherai de voir les moyens de nous assurer ici, mais ce ne sera pas sans quelque peine, si Dieu ne me l'ôte, car j'aime si fort d'être abandonnée à la sainte Providence qu'il me semble que je ne devrais jamais avoir rien d'assuré, et cette pensée m'a donné quelque rebut pour Mme de Mouy, car on ne souffre rien dans sa Maison ; la sainte pauvreté n'y répand point ses agréables odeurs ; de plus, j'aurai peine de m'y accommoder pour la nourriture, car l'abstinence ne s'y observe point, et, depuis quelque temps, je ne mange plus ni oeufs, ni poisson, seulement un potage ou bien quelques légumes ou racines. Ma nature s'y est accoutumée, de sorte que je me porte très bien, et mon esprit en est plus libre et dégagé des fumées et vapeurs. J'ai aussi des incapacités naturelles aussi bien que des pauvretés intérieures et de grâce qui me rendent bien impuissante de la charge de Supérieure. Je ne saurais de rien servir au choeur pour le chant, je n'ai plus de voix ; depuis que j'ai eu la toux, il m'est impossible de chanter. Il faut dire ce point à Mme de Mouy, car il est important. Non, mon très cher frère, il ne faut point penser à retourner en Normandie si le refuge n'y est bien solide-

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ment fondé. Laissons-le à la Sainte Providence, et attendons les résolutions de nos Mères de Lorraine. Elles n'ignorent point les grandes affections que Dieu vous a données pour notre Communauté ; c'est pourquoi elles vous sont autant obligées que si vous leur donniez des royaumes. Pour moi, mon très cher frère, je vous suis plus redevable pour la plus petite de vos lettres que votre bonté prend la peine de m'écrire, et elle me donne plus de bien intérieur et de consolation que si vous me donniez des empires. Notre pauvreté est telle, ce me semble, que Dieu seul y doit mettre la main pour sanctifier en icelle par la divine miséricorde et pour la secourir selon qu'il lui plaîra. Je ne saurais rien faire en tout que d'adorer Dieu et laisser toutes choses à sa volonté ; il est le maître absolu ; attendons qu'il fasse ce qu'il lui plaîra. Je ne sais ce que c'est ; je suis bien partout, à Saint-Maur comme à Rambervillers, et pourvu que Dieu demeure en moi, et me retire et me préserve du tracas, tous lieux par sa grâce me sont indifférents. J'aurais encore beaucoup à vous dire, mais c'est trop pour une fois ; il faut différer le reste ; cependant, priez toujours, mais priez ainsi : que Jésus Christ règne absolument et puissamment en moi, que je ne vive que pour lui, qu'il me soit uniquement toutes choses, que les créatures soient anéanties en moi, et que je ne produise jamais quoi que ce soit de moi-même, ni par moi-même, ni pour moi-même ; mais que ce moi-même soit détruit, afin que Jésus règne seul en moi d'un règne d'amour et de paix. C'est en son saint amour que je vous rends mille grâces très humbles de toutes les peines que vous prenez pour moi, ou plutôt pour lui, puisque c'est son ouvrage. Je voudrais bien écrire à ce digne personnage, M. de la Ga-rende, qui a bien daigné nous honorer de ses lettres. J'y ferai mon possible, et à notre chère Mère Supérieure [ Jourdaine de Bernières ] à qui je suis tant obligée. Si toutefois j'y manque pour cette fois, je vous supplie très humblement de leur faire mes excuses ; ce sera pour la première occasion. Cependant, je les salue au saint amour de Jésus et notre bon Frère M. Rocquelay. Je suis à tous, mais à vous en particulier, mon très cher frère, votre indigne et très pauvre, mais très intime et fidèle...

n°788 P160

A MONSIEUR DE ROCQUELAY

Ce 7 avril 1647

Monsieur,

Je réponds en toute hâte à celle que vous avez pris la peine de m'écrire touchant les écrits de la bonne âme. Il est vrai que je les ai fait relier, mais je vous assure que je ne les donne à personne, et Monsieur de

Mannoury (14) m'a demandé si je connaissais la grande sainteté du P. [ Eudes ] (15). Je lui ai dit qu'un bon Religieux m'en avait une fois parlé et dit quelque chose touchant la perfection. Il m'en dit quelque chose lui-même. Au reste je suis bien marrie si notre bon frère a dit au P. [ Eudes ] que j'ai les dits papiers, car Monsieur de Mannoury me tiendra bien pour une dissimulée, et avec raison. Etait-ce point quelque invention pour vous faire avouer quelque soupçon qu'il aurait pu avoir que vous me les auriez envoyés ? Je vous supplie de croire que je les tiendrai de si près et si bien enfermés que personne ne les verra. Et quelle conjecture Monsieur de Mannoury y a-t-il fait ? Tout cela n'est que soupçon, car je ne les communique point et ne me sens point portée de les montrer.

Au reste, je suis touchée du sacrifice de notre chère Madame de M., et de la savoir en cette extrémité de dénuement de tout appui et secours humain. Oh ! que Dieu est admirable quand il veut posséder entièrement une âme ! Il la dégage absolument et la sépare par sa puissance divine de ce dont elle n'aurait jamais eu la force ni le courage de se défaire. Sans doute, c'est aussi un bon sacrifice pour vous, car vous perdez, humainement parlant, mais, pour vous, je vous cl-dis plus fort, d'autant que Dieu seul vous doit suffire. C'est pourquoi je1ne vous plains pas à comparaison de cette chère Madame. Vous me dites de lui écrire. Hélas ! de quoi lui serviront mes chétives lettres ? Je me donne à Notre Seigneur pour elle. Il y a peu que je lui ai écrit par Madame Mangot (16) qui se chargera de nos lettres pour lui faire tenir. Je ne sais si elle les aura reçues.

Voilà notre R. Mère Prieure de Rambervillers [ Bernardine Gromaire ] qui lui écrit ; elle salue affectueusement notre très cher frère et vous aussi. Elle se plaint de ce que vous et lui l'oubliez entièrement.

11 faut vous dire que j'ai reçu des nouvelles de Rambervillers touchant l'affaire de Madame de Mouy qui m'ont surprise et bien étonnée, car, après plusieurs refus de nos Mères, toutes ensembles ont été

(14) Simon Mannoury (1613 - 1687), né au Mesnil-Mauger, dioc. de Lisieux, supérieur du séminaire d'Evreux en 1672, l'un des premiers compagnons du Père Eudes. En 1647, celui-ci l'envoya à Rome pour la seconde fois, afin d'y solliciter l'approbation de sa congrégation.

(15) Né à RI (au nord-ouest d'Argentan, Orne) le 14 novembre 1601. Il fit de solides études chez les Jésuites de Caen, entra à l'Oratoire le 25 mars 1623 et fut ordonné prêtre le 20 décembre 1625. Missionnaire puissant et ardent, il fonda une congrégation nouvelle principalement pour la formation du clergé et les missions dans les campagnes. Le 25 mars 1643, l'évêque de Bayeux approuvait la Congrégation de Jésus et de Marie, dont la première maison était à Caen. Mort en août 1680, le P. Eudes fut canonisé le 31 mai 1925, en même temps que Jean-Marie Vianney.

Le P. Eudes paraît avoir mal compris l'oeuvre de Mère Mectilde à ses débuts mais, mieux informé, il lui apporta ensuite tout son appui.

Cf. Charles Berthelot du Chesnay, Saint Jean Eudes, Namur, 1958 ; Georges, Saint Jean Eudes, Lethielleux, 1936.

(16) Hélène de la Flèche, veuve de M. Mangot, l'une des premières bienfaitrices de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 77 et suiv.

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touchées et poussées le jour de la mort de notre bienheureux Père, après la sainte Communion, d'y consentir, moyennant quelques propositions qu'elles font à ma dite dame de Mouy. Elles en écrivent à Monsieur- de Barbery et remettent le tout à sa prudente conduite. Cela étant, jc ois que, si Notre Seigneur m'a choisie pour cet effet, que j'y serai envoyée, mais il faudra encore du temps, car il faut voir comme se comportera ce refuge en notre absence.

Je ne saurais vous dire combien le changement de nos Mères m'a étonnée, car, entre nous, on ne parlait plus de cette affaire. J'avais remercié Madame de Mouy. J'adore tous les desseins de Dieu sur son esclave. Je vous supplie de dire ceci à notre très cher frère. Hélas ! ce digne frère est bien dans le profond silence pour nous. Dieu en soit béni ! Je suis indigne de la consolation de ses chères lettres. Je le supplie, et vous aussi et notre très chère Soeur [ Jourdaine de Bernières ] de même, de prier Dieu pour moi durant la semaine Sainte, en laquelle je ferai la retraite, sans directeur que les maximes de notre bienheureux Père, que je lirai et méditerai selon la grâce qui . m'en sera donnée. A Dieu ! Je suis en son saint amour, Monsieur, votre...

n.1395 P 160

A MONSIEUR BOUDON

Le 25 juillet 1651

Très cher Monsieur,

Dieu seul !

\La lecture de votre chère lettre que je reçus hier me donne un surcroît de joie dans le fond de mon âme, y remarquant le continuation, voire l'augmentation, des sûres et divines miséricordes sur la vôtre. Courage, très honoré et cher frère (17) ! Jésus, notre divin Maître, triomphera et sera un jour uniquement seul régnant dans votre coeur.

(17) Henri-Marie Boudon, né à La Fère en 1624, filleul d'Henriette de France, fille de Henri IV et reine d'Angleterre, mort en 1702. 11 fut très lié avec les spirituels de son temps : le Père Bagot, dont il

fut le disciple, Bernières de Louvigny, saint Jean Eudes. Il fut chargé de l'éducation du futur évêque de Québec, l'abbé de Leval-Montigny. Successeur de son ancien élève comme archidiacre d'Evreux, il connut dans ce ministère de très grandes épreuves. Accablé par les calomnies, il conserva toujours une humilité et une paix qui lui ont mérité ensuite l'admiration de ses ennemis eux-mêmes. Très zélé pour la réforme du clergé, il fut un soutien puissant pour les grands prélats qui gouvernèrent le diocèse au XVIIeme siècle. Il fut spirituellement très uni durant plus d'un demi-siècle à notre Mère Mectilde. C'est au monastère de la rue Cassette que l'abbé Boudon tint à dire sa première messe, le jour de l'Annonciation, reporté cette année là (1655) au lundi 5 avril. Cf. Lettre manuscrite de Mère Mectilde à M. Boudon 30 mars 1655 ; M.-J. Picot, Essai historique sur l'influence de la religion en France pendant le XVIIeme siècle, t. II, p. 106 ; Cardinal Mathieu, Vie nouvelle de Henri-Marie Boudon, Besançon, 1837 ; Dictionnaire de Spiritualité, fasc. VI, col. 1887 - 1894 ; Henri Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. VI, la conquête mystique, p. 240 - 266.

Ayez patience ; il accomplira son ouvrage et opérera votre consommation en lui ; mais je crois qu'il vous reste encore beaucoup de choses à souffrir pour sa gloire. C'est la pensée que sa Providence me donne

pour vous : je vous y trouve tout disposé par les puissants effets de sa grâce. Sa conduite est infiniment adorable, et je me sens obligée de la

révérer très profondément en vous, d'autant que je vois qu'il vous a choisi pour être la victime de son pur amour et pour un jour immoler Jésus Christ à son divin Père. Je désire qu'il vous rende digne de ce sacré ministère ; j'espère de hautes miséricordes pour vous, mais, très cher frère, soyons très fidèles à suivre le trait de notre grâce.

Vous me faites honte de me dire que Dieu se veut servir de moi, avorton que je suis ; mais, après que j'ai vu qu'il s'est autrefois servi

d'une ânesse pour enseigner un prophète, il faut que je demeure dans ma petite voie d'anéantissement et que je me perde en celui qui nous est tout. Je me laisse toute à lui et, pour lui, je serai éternellement en son saint amour, Monsieur, votre pauvre et indigne servante en Jésus et sa sainte Mère :

J'attendrai avec affection la visite de ce digne prêtre dont vous nous parlez. Toutes nos Soeurs se recommandent instamment en vos saintes prières. Elles sont ravies de votre cher souvenir.

J'ai de grandes obligations à M. Gontier (18) ; je vous supplie le remercier pour moi et vous me ferez une très grande charité.

ni, 1869 a) autographe aux archives épiscopales d'Evreux.

A MONSIEUR BOUDON

Mon très cher frère,Dieu seul suffit ! Le 26 juillet 1652

Je reçus hier votre chère lettre avec grande joie, mais la lecture d'icelle m'affligea sensiblement et me confirma dans les pensées que j'avais sur le sujet dont vous m'écrivez. J'en fis la lecture à nos Soeurs et à d'autres de nos amies qui en ont été touchées, et je crois qu'elle fera de bons effets. Je suis résolue de l'envoyer en Lorraine (19) pour empêcher le poison qui y peut être porté. Hélas ! mon très bon frère, s'il ne fallait que mourir pour empêcher tant de désordre ! Je ne suis point pénétrée de ceux que la guerre cause, mais ceux-ci m'affligent et me font gémir. Tâchez de réparer : Dieu vous en donne la grâce ! Travaillez pour la consolation de l'Eglise. Je suis outrée au dernier point lorsque je vois qu'elle souffre.

(18) Gonthier (Jean Baptiste Bernard), dijonnais, docteur en théologie, devint chanoine et prévôt de La Sainte-Chapelle de Dijon et fut pendant vingt-cinq ans vicaire général au diocèse de Langres, pour la Bourgogne. Il mourut en 1678, âgé de 51 ans. On lui doit le Réglement du Séminaire de Langreà, Secard, 1663, in-8° ; Le Grand Catéchisme du Diocèse de Langres, Dijon, Palliot, 1664, gros in-4° de plus de 300 pages, souvent réimprimé, etc... Ce digne écclésiastique fonda à Dijon, la maison du refuge. Il faisait probablement partie de la Compagnie du Saint Sacrement. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 170 ; Abbé Roussel, Le Diocèse de Langres, t. 1.

(19) A son monastère de Rambervillers, semble-t-il. Ne serait-il pas question ici des doctrines jansénistes, dont M. Boudon eut, par la suite, tant à souffrir ? Toute cette lettre fait allusion à la fondation de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, 1973.

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Je me souviens d'une chose que vous avez vue dans les écrits de la bonne âme. Notre Seigneur a dit qu'il lui donnera une purgation, etc. car Notre Seigneur dit qu'il lui donnera aussi une saignée ; cela comprend beaucoup. Bienheureux ceux qui sont vrais enfants de l'Eglise, et bien

unis àJésus Christ.

Je vous supplie, mon très cher frère, de nous écrire autant souvent que vous le pouvez sans vous incommoder. Vous savez ce que vous m'êtes en Jésus Christ et comme il veut que vous soyez ma force et sa vertu. Recommandez-moi bien à M. Burel et lui racontez un peu, si Notre Seigneur vous en donne la pensée, l'occasion qui se présente de faire un établissement pour adorer perpétuellement le Saint Sacrement. Dites-lui aussi que M. Tardif vint avant-hier me livrer une nouvelle persécution sur ce sujet, parce qu'étant à Saint Denis, il vit un mémoire que j'avais écrit pour obtenir de Rome un bref pour me mettre en état de contracter avec les Dames qui fournissent pour établir cette piété. Elles se sont toutes recueillies et fournissent une somme assez suffisante dans le commencement, mais la tempête s'est levée si haut que je ne sais si elle ne renversera point l'oeuvre. Car on me blâme d'une étrange manière, disant que mes prétentions sont d'être supérieure et que je me procure cette qualité jusque dans Rome. Il m'en dit beaucoup et de qui j'avais pris conseil sur une affaire de telle importance ; après tout cela, les messieurs du Port-Royal se joignent et redoublent d'importance, et je savais que cela fera de grand éclat et que je passe pour la plus ambitieuse de charges qui fut jamais, et pour bien d'autres choses qui exerceraient une personne moins stupide que moi ; mais je suis si bête que je ne me trouble point, laissant le tout à la disposition divine. Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu'à Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout cela. M. Tardif veut que j'en confère avec la bonne âme de Coutances [ Marie des Vallées ]. Il faudrait que vous et M. de Bernières vissiez cela avec le bon Frère Luc [ de Bray ], pénitent, qui demeure à Saint-Lô (20). J'aimerais mieux mourir que d'entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s'il n'est tout à la gloire de Dieu.

Vous savez mes intentions et mes dispositions ; je vous en ai parlé avec sincérité et franchise. Vous pouvez parler à ces bonnes personnes librement. M. de Bernières a une charité si grande pour mon âme qu'il sera bien aise de me donner ses avis pour la gloire de Notre Seigneur. Nous ne cherchons tous que cela.

De vous dire que j'ai ardeur pour cette oeuvre, je vous confesse ingénument que je ne l'ai point du tout et qu'il me faut pousser pour m'y faire travailler : les serviteurs de Dieu m'en font scrupule. J'ai donc consenti que l'on agisse, mais il y a si peu de chose fait, qu'on le peut

(20) Le Frère Luc de Bray, religieux cordelier, de l'ordre de saint François d'Assise a été en relations avec Mère Mectilde pendant plus de vingt-cinq ans. Elle l'avait connu par leur ami commun, Jean de Bernières-Louvigny. Il semble que le Père de Bray, en résidence à Rome, se soit employé à obtenir la bulle d'érection de notre observance en congrégation, en décembre 1676.

facilement renverser si l'on connaît que ce n'est point de Dieu. Mais ce bon M. Tardif ne peut en aucune manière l'approuver, disant que j'ai une ambition effroyable de vouloir être supérieure, que c'est contre mon trait intérieur et contre les desseins de Dieu sur moi, qu'il a souvent manifestés, même par la bonne âme, et que, si elle consent à cela, qu'il soumettra son esprit et n'y répugnera plus.

Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien qu'il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne Soeur Marie de l'approuver. Néanmoins, je m'en remets à la conduite de la Providence, vous assurant que j'y ai moins d'attache que jamais. L'accomplissement ou la rupture de cette affaire m'est, à mon égard, une même chose, et, si j'osais, je dirais que le dernier me serait plus agréable, tant j'ai de crainte de m'embarquer dans une affaire qui ne soit point dans l'absolu vouloir de Dieu. Je vous supplie et conjure de beaucoup prier et d'en aller au plus tôt conférer avec notre bon M. de Ber-fières avant que l'affaire soit poussée plus avant, et que je la puisse rompre en cas qu'il ne l'approuve pas. J'attends ce secours de votre très grande bonté, et vous me ferez une charité très grande car l'on me presse d'y travailler.

Vous pouvez nommer les noms des dames à M. de Bernières. Je sais qu'il sera secret, et la somme qu'elles donnent montera à douze cents livres de revenus environ. L'intention des dames est l'adoration perpétuelle du très Saint Sacrement, pour réparer, autant que la créature le peut aidée de la grâce, les insolences et les abominables sacrilèges qui se commettent journellement par les magiciens et sorciers, et par la malice des soldats et des mauvais chrétiens, qui le foulent aux pieds tous les jours dans cette guerre malheureuse et dans celles de tant de provinces où le très Saint Sacrement a été profané. Si les serviteurs de Dieu y répugnent, je me soumets ; le scrupule qu'on me donne, c'est que ces dames nous regardent tellement pour cette oeuvre, qu'elles semblent manquer si je la refuse. J'ai la pensée et la volonté, la chose étant faite, de m'en retirer doucement ; néanmoins je me peux tromper. Or, l'intention des fondatrices est que l'on choisisse un lieu, le plus solitaire qui se pourra trouver, dans les faubourgs de Paris et que les religieuses y vivront dans une profonde solitude, sans éclat, sans grandeur et sans bruit, vivant comme des morts en terre, ce lieu étant tout dédié au silence et à la retraite ; et vous savez que, lorsqu'il s'est présenté quelque autre chose qui a éclaté, Mad. de [ Châteauvieux ? ] s'en est retirée, ne pouvant souffrir que cette oeuvre soit faite par les vues et prétentions des créatures, son dessein étant d'y voir honoré, par rapport, la vie anéantie de Jésus dans la sainte Hostie. Je vous en ai parlé autrefois ; vous en savez le fond.

Vous direz aussi à notre bon frère, M. de Bernières, comme notre bonne Mère de Saint Jean [ Le Sergent ] a demeuré (21) céans quelques

(21) Mère Mectilde a connu la Mère Le Sergent, dite de Saint Jean l'Evangéliste, lors de son séjour à l'abbaye de Montmartre en 1640 - 1641. Elles sont toujours restées très unies. Cf. Blémur, Abrégé de la vie de la Vénérable Mère Charlotte le Sergent, dite de Saint Jean l'Evangéliste, religieuse.

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mois, et le reste que vous savez. Il faut tout dire à ce bon frère ; il est capable de mes misères et tiendra le tout bien secret. Vous lui direz aussi, s'il vous plaît, que je lui ai écrit quatre fois des lettres très importantes et qui me mortifient beaucoup, étant perdues. Je lui ai écrit tout au long notre affaire et lui en parlais encore d'autres qui touchent la doctrine. Tout cela est perdu : c'est ce qui m'a retenue en silence. Vous les assurerez que j'ai donné moi-même le paquet de la bonne Mère Paul [ Pierre, de Rambervillers ], qui en a été ravie. Elle a été malade à l'extrémité, elle est un peu mieux.

Je suis très aise que Madame la Comtesse de Montgommery ait le bonheur de vous connaître. C'est une âme qui cherche Dieu de bon coeur, et Mademoiselle de Manneville aussi ; ce sont de bonnes servantes de Dieu.

J'oubliais le principal : c'est de dire à M. de Bernières que c'est le bon Père de Saint Gilles [ Minime ] qui a cette oeuvre en mains et qui me commande de ne la point rejeter, que je pécherais ; il a la bonté d'y travailler, ces dames lui ayant tout remis à sa conduite et à son zèle.

Si vous voyez les Mères Ursulines, je vous supplie de les saluer très humblement de ma part et me recommander à leurs saintes prières. Notre bon frère M. de Roquelay est un avec M. de Bernières ; c'est pourquoi ce que vous oublierez de dire à l'un vous le pouvez dire à l'autre ; il n'y a point de secret entre eux. Vous les prierez de recommander beaucoup cette oeuvre à Notre Seigneur ; c'est son ouvrage et non celui des créatures ; il ne m'occupe point, et même je n'y peux penser que pour m'abîmer dans le bon plaisir de Dieu.

Voilà une longue distraction, mon très cher frère ; je suis pressée de vous être importune, je sais que cela ne vous retire point du sacré repos de votre âme en Dieu seul. Je le prie qu'il nous cache en lui et que rien ne vive en nous que son très pur et saint amour. Je suis en lui et en sa très Sainte Mère, votre pauvre soeur.

no 1371 a) autographe aux archives épiscopales d'Evreux.

A MONSIEUR DE BERNIÈRES

Ce 2 janvier 1653 Monsieur,

Je ne crois pas que nous soyons si fort dans le silence cette année que celle que nous avons passée. Il semble que la Providence me donne sujet de vous réveiller en vous désirant une bonne et sainte année, vous demander de votre santé et vous supplier de présenter à Notre Seigneur ce que je vais vous dire, et d'employer tous les serviteurs et servantes de Dieu pour le supplier d'accomplir sa sainte volonté et établir sa gloire en une oeuvre qui se présente et laquelle je ne sais si je la dois souffrir ou rejeter, et, comme l'affaire semble se vouloir

mettre en état de quelque conclusion, je vous conjure comme vrai et fidèle serviteur de Dieu, purement zélé de sa gloire, et mon très cher frère et unique de qui je puisse tirer avis et solide conseil dans les événements de la divine Providence ; je vous supplie et conjure donc par l'amour et charité de Jésus qui unit nos coeurs de me dire ce que je dois faire en ce rencontre.

Premièrement : vous savez, mon très cher frère, que la Providence a suscité trois ou quatre personnes de piété, lesquelles, touchées d'un grand sentiment de faire adorer continuellement le très Saint Sacrement de l'autel, ont fourni la somme d'environ trente-deux ou trente-trois mille livres pour faire un fonds pour donner le commencement à cette piété. Les mêmes personnes ont encore dessein d'acheter une maison pour établir un monastère aux fins que dessus, et ont jeté les yeux sur la plus pécheresse du monde pour donner commencement à cette oeuvre. Il y a plus de neuf mois que je fais ce que je peux pour l'éconduire, et n'y aurais jamais prété l'oreille, n'était l'autorité d'un évêque qui, en me confessant, me commanda de n'y point résister. Je fus donc un peu plus acquiesçante et commençai à souffrir qu'on en parlât plus fortement ; et les dames en sont venues jusqu'à ce point d'un concordat signé entre elles et leurs maris, qui ont donné leur consentement d'une manière si particulière que l'on y voit une Providence merveilleuse, car ces messieurs ne sont pas tous fort portés à la piété. L'affaire étant donc en ce point et la Reine étant de retour à Paris, il fut conclu qu'on lui en parlerait et qu'on la prierait d'y donner son consentement. Le jour de la très Immaculée Conception de Notre Dame, Monsieur Picoté (22), prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme, la fut trouver et, après lui avoir exposé l'affaire, elle la prit fort à coeur et témoigna non seulement y consentir, mais y apporter du sien, tout autant qu'il lui serait possible pour lui donner son effet, et avec une telle affection que, en même temps, elle écrivit à M. de Metz (23) pour lui témoigner l'ardeur qu'elle a pour cette oeuvre et le prier de lui donner promptement son effet, et, pour donner plus de vigueur, elle en fait sa propre affaire et s'engage par une sorte de voeu à faire établir cette dévotion d'adorer perpétuellement le très Saint Sacrement de l'autel ; M. de Metz a répondu qu'il sera en bref à Paris et qu'il donnera consentement, pourvu qu'il y voie toutes les assurances nécessaires. Il doit donc venir après les Rois [ 6 janvier ], et nous devons voir ce que nous devons faire. Il n'y a que moi qui suis sous la presse et qui ai sujet de trembler.

(22) Prêtre de Saint-Sulpice confesseur renommé jouissait de la confiance de la reine Anne d'Autriche. Cf. M. Faillon, Vie de M. Olier, Poussielgue, 1873, t. I I ; C. de Bar, Documents, 1973, p. 18,89 et suiv.

(23) Henri de Bourbon (1601-1682), fils légitimé de Henri IV et de Catherine Henriette de Balzacd'Entraigues, fut pourvu de l'évéché de Metz, en 1612, sans être prêtre. Il reçut l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en commende en 1623 et abdiqua le 12 octobre 1669. 11 finit par se marier. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 87 et suiv. ; Dom Y. Chaussy, Les Bénédictines et la réforme catholique en France au XVIleme siècle, Paris, 1975.

358 CATHERINE DE BAR

ANNEXE 359

J'ai déjà voulu rompre trois ou quatre fois ; mais, parceque cette oeuvre se verrait anéantie en même temps, l'on me fait scrupule de péché d'y résister ou d'empêcher son effet. Je ne sais, mon très cher frère, ce que je dois conclure, si je dois tout quitter ou soutenir le poids, qui sans doute me fera succomber. Je n'ai point de fond intérieur pour y subvenir, et je ne vois en moi que des misères si effroyables que la moindre serait capable de me faire mourir, si Notre Seigneur ne me soutenait. La seule chose qui me console, c'est que je puis dire en vérité devant la divine Majesté présente, que jamais je n'ai eu dessein de me procurer cet oeuvre et [ que j'en ] suis à prononcer la première parole pour lui donner effet. Il est vrai que, depuis trois mois, j'ai été passive à l'oeuvre ; mais je n'y ai aucunement agi, ni directement, ni indirectement, et mon esprit en est demeuré tellement dégagé et séparé que je n'y pense point si l'on ne m'y oblige. Jusqu'ici, j'avais toujours espéré que Notre Seigneur, connaissant le fond de mon abîme et la répugnance que j'ai à ces choses, à cause de mes indignités et de la pente que j'ai pour la solitude, me ferait la miséricorde d'anéantir cette affaire ; mais, voyant les réponses de M. de Metz et l'autorité de la Reine, je commence à trembler et voudrais bien me retirer si j'en savais le moyen. C'est donc à vous, mon très cher frère, que j'ai recours en cette angoisse.

Je vous demande votre secours et vos avis. Conférez avec Madame de Sainte Ursule [ Mère Jourdaine de Bernières ], nos chères Soeurs de la Conception [ de Lescale ] et de Jésus [ Chopinel ] (24), et, si vous pouvez, avec la bonne âme, nonobstant que la résolution que vous me donnerez me soit aussi recommandable. Je ne fais point de scrupule de vous obéir ; au contraire, je voudrais pouvoir être entièrement assujettie à votre conduite. C'est à ce coup, mon très cher frère, que j'ai besoin de votre grande, mais très grande charité, et si vous ne m'assistez, je ne crois pas pouvoir subsister, tant je trouve ce poids effroyable. Conseillez-moi ou plutôt déterminez moi, et me dites absolument ce que je dois faire pour la gloire de Notre Seigneur. Vous savez quelque chose de ma vie et de ce que Dieu veut de moi. Je ne sais de qui prendre avis pour cette affaires ; les personnes de ce pays que je puis connaître s'y portent d'affection. Le Révérend Père de Saint Gilles m'a défendu d'y résister, mais, nonobstant que j'ai un grand respect à ses ordres, les vôtres y doivent être préférés, et je les attends et vous supplie, mon très cher frère, de me mander en diligence vos pensées et de faire beaucoup prier Dieu. Mettez toutes vos saintes connaissances en prière, et mandez toutes ces choses à notre bon Frère Luc afin qu'il prie autant qu'il lui sera possible et que tout le monde s'intéresse à la gloire de notre divin Seigneur. Je supplie notre bon frère, M. Rocquelay, de prier Dieu de tout son coeur et de me mander s'il a reçu le livre du Père Elzéar et un

(24) Marguerite de la Conception de Lescale rejoignit Mère Mectilde à Saint-Maur-des-Fossés, avec Marguerite Chopinel vers 1643. Elles avaient 15 ans environ. Elles firent profession au Monastère de Rambervillers en 1647-1648 et revinrent à Paris en 1651. Mère de Lescale retournera à Rambervillers en 1659, dont elle sera sous-prieure, puis prieure en 1693. Mère Marie de Jésus Chopinel restera au monastère de la rue Cassette dont elle fut maîtresse des novices jusqu'à sa mort en 1687. Cf. C. de Bar, Documents, 1973 ; et Lettres Inédites, 1976.

écu d'or pour la neuvaine qu'il a fait faire à Notre-Dame de la Délivrande (25) ; j'attends de vos nouvelles. Je vous supplie que ce soit au plus tôt, et que toutes ces choses soient secrètes, s'il-vous-plaît ; quelque personne de votre ville a bien curiosité d'en savoir des nouvelles ; mais cela ne se doit pas ; aussi on ne lui a pas répondu. Voyons ce que Dieu veut et laissons-là les créatures. J'espérais que M. Boudon vous irait voir et vous dirait beaucoup de choses que je lui avais confiées, tant pour cette affaire que pour d'autres ; mais la Providence le retient et m'a obligée de vous écrire tout ce qui dessus, attendant réponse de votre charité pour la consolation de votre pauvre et très indigne, Soeur Jésus exilé.

no 1057 P160.

A MONSIEUR BOUDON

Mon très cher frère,

Je prie Notre Seigneur Jésus Christ qu'il consomme en vous ses adorables desseins !

Ce mot est pour vous témoigner la joie de mon coeur en ce qu'il a plu à Dieu vous rendre digne de souffrir quelque chose pour son nom. Je m'en sens si fort obligée à sa grâce et à sa bonté que je neeTuis m'empêcher de lui en rendre les humbles remerciements que je lurdois. Oh ! que vous êtes heureux, mon très cher frère ! Je prie Notre Seigneur qu'il vous continue ses grandes miséricordes, afin que vous puissiez procurer efficacement sa gloire et apprendre aux âmes le sacré sentier qui les doit conduire immédiatement à Dieu. Hélas ! qu'il y a peu de vrais serviteurs qui servent Dieu pour Dieu même ! Nous sommes trop mercenaires et trop revêtus d'intérêt. Priez Notre Seigneur, mon bon frère, qu'il me fasse la grâce de le pouvoir servir pour l'amour de lui même, et que l'amour de son bon plaisir opère notre consommation.

Je ne sais quand il plaira à la divine Providence vous ramener à Paris. Nous aurons joie de vous y revoir et d'apprendre de vous-même la part que Notre Seigneur vous a donnée à sa croix, et vous faire nos très humbles recommandations à nos chers frères tous les ermites [ de Caen ], en particulier à notre bon M. de Bernières, et me recommander à ses saintes prières. Nous avons vu le bon M. de Montigny (26), lequel nous a toutes embaumées de l'odeur de Jésus Christ en lui ; il en est tout rempli, et j'ai reçu beaucoup de joie de le voir si uni à la croix et

(25) A Douvres, près de Caen, Calvados. C'est le plus ancien pèlerinage normand à Notre Dame. Une tradition le fait remonter au lierne siècle, que des découvertes récentes ont confirmée. Le sanctuaire a été plusieurs fois détruit et reconstruit au cours des siècles. La basilique actuelle fut terminée en 1880. De très nombreux missionnaires sont venus en pèlerinage, aussi retrouve-t-on des répliques de la Vierge noire de la Délivrande, au Japon, aux Antilles, au pôle Nord, en Afrique. Saint Jean Eudes vint y mepre sa nouvelle fondation sous la protection de la sainte Vierge le 24 mars 1643. Cf. Dictionnaire des Eglises de France, I Vb, p. 58.

(26) François de Laval Montigny (16";.2-1708) fréquenta l'ermitage de Jean. de Bernières à _Çaen. Nommé premier évêque du Canada, avril 1659, il fut une des grandes figures missionnaires du XVIleme

siècle. Cf. Souriau, op. cit., p. 306 et suiv. ; Dom Oury, op. cit., p. 599.

20 mai 1653

360 CATHERINE DE BAR ANNEXE 361

(

si passionné des opprobres et des mépris, des pauvretés et douleurs de Jésus Christ. Je désirerais bien fort que notre chère Mère de Montigny y eût un peu de part. Elle désire Dieu certainement, mais d'une manière bien différente ; la nature a de grandes peines et son esprit naturel lui livre de rudes combats. Je vous supplie, quand vous lui écrirez, de l'encourager à entrer dans la vraie humilité d'esprit et soumission de jugement, afin que son âme soit assujettie à la conduite que Dieu tient sur elle. Elle aurait souvent besoin de votre saint entretien pour la fortifier, et je désire votre retour partie à son sujet, pour ce que, ne trouvant pas en nous de quoi se soutenir ni consoler dans la voie, elle a plus de pente à la tentation, qu'elle vaincrait facilement si elle voulait entrer dans les usages de la (piété ?).

Je vous supplie ne lui point témoigner que je vous ai rien écrit de particulier touchant son état. Priez Notre Seigneur qu'il me donne lumière pour la servir en son amour.

Je vous désire beaucoup ici. Venez le plus tôt qu'il vous sera possible pour la gloire de celui en l'amour sacré duquel je suis, quoique très indigne, mon très cher frère, votre très humble, très fidèle et affectionnée et très obligée servante.

Sr. du St. Sacrement

Je vous supplie de dire à M. de Roquelay que j'ai donné cent livres au Révérend Père Le Jeune (27). Il a pris la peine de nous voir environ une petite heure, venant dire céans la sainte messe pour Madame la Duchesse de Bouillon, qui y fut vendredi en retraite. Je vous supplie de prier Notre Seigneur qu'il la fortifie et la console sur la mort de M. son mari. C'est une excellente personne et très chrétienne si la tristesse ne la consommait point. Priez Dieu qu'il lui arrache les sens trop sensibles sur le sujet.

n. 1316 a) autographe aux archives épiscopales d'Evreux.

sainte voie d'anéantissement (27 bis). Pour moi, j'apprends à me taire je m'en trouve bien. Je sais quelque petite chose de mon néant et je tâche d'y demeurer et de n'être plus rien dans les créatures et qu'elfes ne soient plus rien en moi. J'ai, ce me semble, quelque amour et tendance de vivre d'une vie inconnue aux créatures et à moi-même. Je me laisse à Notre Seigneur Jésus Christ pour y entrer par son esprit. Il y a plus de trois semaines que je n'ai vu le Révérend Père Le Jeune ; je ne sais s'il est ou non satisfait de moi, je lui ai parlé selon ma petite capacité et l'avais prié de prendre la peine de m'interroger sur tout ce qu'il lui plairait, avec résolution de lui répondre en toute simplicité : je ne sais ce qu'il fera. Je suis toute prête de lui obéir et avec joie, si cela vous plaît, sur tout ce qu'il désire que je fasse.

Vos chères lettres me font plus de bien que toutes les directions des autres personnes. Je crois que c'est à cause de l'union en laquelle notre bon Père nous a unis avant sa mort, nous exhortant à la continuer et à nous entre-consoler les uns les autres. Je ne vous en demande pourtant que dans l'ordre qui vous en sera donné intérieurement, car je veux apprendre à tout perdre pour n'avoir plus que Dieu seul, en la manière qu'il lui plaira. Je vous supplie de prier Dieu pour moi afin que je sois fidèle à sa conduite. Je la vois bien détruisant mon fond d'orgueil et tout ce qui me reste des créatures. J'ai pourtant une petite peine qui me reste au regard de la fondation où la Providence nous a engagée et j'aurais beaucoup de pente à m'en retirer. Je vous manderai le sujet. Présentement, il faut finir : il est trop tard. Je viens de voir le Révérend Père Le Jeune. J'ai bien à vous écrire, mon très bon frère, mais, en attendant, priez Dieu pour moi.

n° 1747 P160

A MONSIEUR DE BERNIÈRES

1654

A MONSIEUR DE BERNIÈRES

Monsieur, Ce 9 août 1653

Je vous fais ce petit mot pour vous assurer que j'ai mis en mains de Monsieur Boudon le livre que vous avez désiré que je vous envoie. Je crois qu'il le portera demain au messager. Ce bon Monsieur est à Paris depuis environ trois semaines ; nous l'avons vu avec Monsieur de Montigny, lequel est aussi un très grand serviteur de Dieu. Je l'ai mené ces jours passés à Montmartre où nous trouvâmes le Père Paulin. Je crois que vous savez qu'il demeure à Paris et qu'il fait merveille dans la

(27) Jean (1592-1672) né à Poligny (Jura) entra à l'Oratoire en 1614. En 1629, il commença une carrière de prédicateur, des mieux remplies. A Rouen, au cours d'un sermon (sans doute au printemps 1635), il perdit brusquement la vue. Il continua cependant à prêcher, aidé par son secrétaire, le Père Michel Le Fèvre. Aux prédications, il joignait aussi les visites aux malades, les conférences aux prêtres. Ses missions se terminaient par une communion générale et l'établissement d'une confrérie du Saint Sacrement. Il mourut à Limoges (Haute-Vienne) en 1672. Cf. Catholicisme, fasc. 28, col. 262.

Je vous supplie me faire la faveur de faire savoir à notre très chère Soeur que nous prendrons la croix le Mime de février, jour que nous faisons la fête de notre grande sainte Scholastique. Je la supplie, autant instamment que je puis, de vouloir derechef présenter cette oeuvre à Notre Seigneur, et le prier très humblement y vouloir donner sa sainte bénédiction et que le tout soit uniquement pour sa gloire.

Je remets tous mes intérêts, si j'en ai en cette oeuvre, pour être sacrifiée, par elle, à Jésus dans la sainte hostie. Je renonce de tout mon coeur à ce qu'il peut y avoir d'humain et proteste que je n'y veux que Dieu seul et l'honneur de sa sainte Mère, laquelle nous avons constituée notre très digne et très adorable supérieure. C'est elle, mon bon frère,

(27 bis) Le R. P. Paulin avait été Provincial des Pères Pénitents du couvent de Nazateth, place royale à Paris.

362 CATHERINE DE BAR

ANNEXE 363

qui est la vraie Mère et la très digne Mère du Saint Sacrement. C'est elle qui est notre Prieure. C'est pour elle cette oeuvre et non pour moi. Je la remets en ses saintes mains et n'en retiens pour moi que la peine et l'abjection. Je n'y veux rien, je n'y désire rien, je n'y prétends rien pour moi, au moins est-ce mon désir, et je supplie notre chère Soeur de prier Notre Seigneur et sa très sainte Mère d'y être parfaitement tout ce qu'ils y doivent être, et que nous ayons la grâce, par leur très grande miséricorde, d'être les vraies victimes du très Saint Sacrement.

Cette Maison s'établit à sa seule gloire pour, comme je vous ai déjà dit, réparer autant que l'on peut sa gloire, profanée dans ce très Saint

Sacrement par les sacrilèges et (par les) impies ; et surtout par tous les sorciers et magiciens qui en abusent si malheureusement et horriblement.

Priez notre bonne Soeur [ Marie des Vallées ] qu'elle présente nos intentions à Notre Seigneur et lui demande, pour nous toutes et pour

toutes celles que sa Providence conduira en cette Maison, la grâce de

vivre de la vie cachée de Jésus dans ce divin Sacrement, savoir : d'une vie cachée et toute anéantie, que nous ne soyons plus rien dans les créatures et que nous commencions à vivre à Jésus, de Jésus et pour Jésus dans l'hostie.

Je voudrais bien qu'il plût à Notre Seigneur opérer ce jour ma vraie conversion, qu'il me fasse sortir entièrement de ma vanité et des créatures.

Tâchez de voir cette chère Soeur ; je vous en supplie, faites y votre possible, et lui remettez de ma part ce saint oeuvre entre ses mains pour être présenté à Notre Seigneur. J'ai une grande passion qu'elle

soit toute à Dieu et pour Dieu. Je lui demande un quart d'heure de son temps, si Dieu lui permet, pour s'appliquer à lui pour nous, et qu'elle

continue à lui demander pour moi une très profonde humilité et la grâce

de ne rien prendre en cette oeuvre. J'ai un grand désir d'y vivre toute anéantie, mais je suis si impure que ma vie me fait horreur. Priez Notre

Seigneur qu'il me change par sa toute puissance, et que je sois, avant que de mourir, parfaitement à lui et pour lui, et, en son esprit, votre très fidèle et affectionnée...

Possible aurons-nous la croix dimanche prochain. Néanmoins toutes choses n'y sont pas encore disposées. Ce qui me satisfait le plus, c'est

que j'ai mis cette oeuvre entre les mains de mes supérieurs, pour en être fait comme Dieu les inspirera. C'est eux, contre leur ordinaire, qui me pressent d'achever et de prendre vitement la croix.

no 1810 C403 A MONSIEUR BOU DON

9 février 1655

Monsieur,

Nous avons reçu votre chère lettre, et je vous avoue que vous êtes

du petit nombre d'amis que la Providence nous a laissé : je crains d'y prendre trop d'appui. Il me semblé pourtant que je vous rends de tout mon coeur à Dieu et que je ne veux de consolation qu'en son bon plaisir. Je le loue et le remercie de toutes les grâces et miséricordes qu'il vous fait, et de l'efficace qu'il met dans vos paroles pour toucher les peuples et les convertir à Jésus Christ. Que vous êtes heureux de consommer ainsi votre vie à lui conquérir des âmes, à amplifier son royaume ! Puissiez-vous le faire régner uniquement partout, et particulièrement dans mon coeur où il est si mal reçu et traité, et où mes infidélités ne le peuvent quasi laisser un moment en repos ! Oh ! que cette vie est crucifiante dans toutes les misères qu'elle contient ! Je m'en sens quelquefois si environnée que je désirerais la mort, si je n'avais sacrifié et renoncé à tout désir pour faire place au seul désir de Jésus Christ auquel je m'abandonne.

Au reste, les nouvelles que vous nous donnez de votre retour à Paris

nous donnent à toutes bien de la consolation. Je loue votre fidélité de vouloir venir exprès pour nous donner la joie et la bénédiction d'entendre votre première messe et de vous venir immoler avec nous à Jésus anéanti dans son très adorable Sacrement. Certainement, voilà une marque singulière de votre sainte affection pour cette petite maison de solitude. Je voudrais bien que Dieu seul régnât dans toutes les âmes que sa Providence y destine. Toute ma douleur et ma crainte est que je n'y mette obstacle tant que je serai dans la place que j'y tiens. Priez

Dieu bien ardemment, mon bon frère, que Notre Seigneur par sa grande

miséricorde veuille m'en faire sortir au plus tôt, et qu'elle soit remplie par une autre dont la vertu y attire une abondance de grâces. Nous continuons notre petite vie retirée, fuyant les créatures, ne prenant de connaissances que le moins que nous pouvons. Notre résolution, dans ce commencement de carême, est de nous en aller toutes au désert faire compagnie à Jésus solitaire et pénitent : priez-le qu'il nous en donne et l'esprit et la grâce.

Vous me ravissez d'aise de m'apprendre les saintes dispositions que

Dieu met dans l'âme de notre chère et très honorée Duchesse de Bouillon, et je crois qu'elle a une grande satisfaction de vous avoir chez elle pour vous entendre quelquefois parler des moyens de nous unir parfaitement à Dieu. J'ai toujours espéré que Notre Seigneur lui ferait un jour de hautes miséricordes, lui ayant donné un coeur tout d'amour et une âme capable de faire de grandes choses pour sa gloire. Je vous supplie de lui rendre mes respects, en attendant que je prenne la liberté de lui écrire. Je ne l'ose faire, crainte de l'importuner : mes lettres étant si inutiles qu'il faudrait les anéantir pour jamais. Néanmoins, vous verrez son sentiment, et votre bonté nous mandera ensuite

364 CATHERINE DE BAR ANNEXE 365

ce que je dois faire car, si je suivais mon affection, je lui témoignerais souvent la tendresse de mon coeur pour sa digne personne, ne pouvant l'oublier non plus que moi-même, et j'ose bien vous dire en confiance que je sens pour elle ce que je ne puis exprimer : C'est assez, il faut finir.

n°2329 P160

A MONSIEUR BOUDON

Monsieur, Ce mardy matin 30 mars 1655

Puisque la sainte Providence me priva de la chère consolation de vous entretenir samedi, je vous fais ce petit mot, dans l'incertitude de vous revoir avant lundi.C'est pour vous supplier de nous vouloir prêcher le même jour de votre sainte première Messe, et un petit quart d'heure de conférence, mardi, qui gst le jour que nous faisons la fête de notre glorieux Père saint Benoit.

Je vous supplie, ne me refusez pas cette grâce, s'il est possible, sans toutefois vous incommoder. Vous aurez la bonté, s'il vous plaît, de nous en donner un mot d'assurance.

Je sens de la joie dans l'intime de mon coeur au sujet des bénédictions que Dieu vous prépare. Tâchez, je vous supplie, que je vous voie un moment avant ce saint jour, et priez bien pour moi, qui suis, en Jésus et sa très Sainte Mère, toute votre plus fidèle, mais très indigne servante.

A Monsieur

Mr BOU DON grand Vicaire d'Evreux de présent

à Paris

n° 2541 a) autographe aux archives épiscopales d'Evreux.

A MONSIEUR DE MONTIGNY

Monsieur, Le 5 novembre, [ avant 1670 ]

Je ne puis que vous faire ce petit mot pour vous assurer que j'ai reçu l'honneur des vôtres, et que votre chère soeur vous rend grâces des deux cents livres que vous lui envoyez de sa pension (28). Elle est bien en peine, aussi bien que nous, de Madame de Montigny. Vous ne nous dites point si elle se porte mieux, etc...

Pour ce qui est de notre chère Mère de Saint Joseph, elle nous a tant affligées de la voir souffrir que je ne pouvais m'empêcher de pleurer abondamment ; depuis hier au soir, ses grandes douleurs sont un peu diminuées, mais on ne se peut assurer de rien pour sa santé. Elle sera bien consolée de vous voir quand vos affaires vous permettront de venir à Paris. Pour moi, je suis toujours dans l'affection de vous témoigner que je suis, en Notre Seigneur, votre très humble servante.

Sr. du Saint Sacrement

(28) M. de Montigny, frère cadet de Mgr. de Laval, premier évêque du Canada, qui s'était démis, entre les mains de son frère, de ses droits de succession. Mère de Saint Joseph était leur soeur. Cf. C. de Bar, Lettres Inédites, 1976, p. 116.

Permettez-moi de présenter mes respects à Madame. Je prie Dieu qu'il la remette en santé et qu'il vous sanctifie par tant de croix qu'il vous donne. Il a mis, par une sagesse divine, la souffrance dans votre condition, afin que votre coeur n'y prenne point de plaisir et que les choses de la terre ne vous empêchent point la possession des choses divines, dont votre âme se doit nourrir comme bon chrétien ; il faut mener une vie crucifiée ; mais, courage, nous passerons bientôt à l'éternité. Tâchons que ce soit en la manière la plus glorieuse à Dieu et la plus sainte [ et avantageuse pour nous.

no 1129 P160

A MONSIEUR DE MONTIGNY

Le 20 septembre, [ après 16701

Loué soit le très Saint Sacrement de l'autel, &jamais !

Je n'aurais pas différé, Monsieur, de vous rendre mes respects et vous témoigner la joie que l'honneur des vôtres m'ont donnée, si je n'avais oublié l'adresse, en envoyant votre chère lettre à Madame votre chère et bonne soeur à Nancy pour l'obliger de remercier Notre Seigneur de ses miséricordes sur votre âme, et obtenir du Ciel la grâce de persévérance, sans laquelle tout le reste est peu de chose ; mais j'espère de l'infinie bonté de Dieu qu'il vous soutiendra pour que vous voulussiez vous servir des conseils que Monsieur l'abbé vous a donnés. Voici une lettre de sa part qui sans doute vous fortifiera dans vos saintes résolutions ; et moi, je vous demande pour Dieu un peu de fermeté et de confiance pour achever le bien commencé. Je ne suis pas digne de vous seconder efficacement par mes prières, mais je ferai demander à la très sainte Vierge le secours que vous avez besoin. Souvenez-vous, Monsieur, que c'est une grande douceur en cette vie que d'avoir une conscience libre de péché volontaire ; pour des misères, nous en sentirons toujours, mais nous avons la force de Jésus Christ pour nous soutenir. Je pense incessamment à vous, et, si j'osais, je vous prierais de me donner de vos nouvelles plus souvent, mais je ne veux point vous être à charge ; il me suffira de vous dire que la grâce a fait un coup de miracle en vous, et je vous conjure de la bien conserver. Il est plus aisé à se tenir debout que de se relever quand on est tombé ; il y a de certaines âmes qui se découragent si fort dans les chutes, qu'elles n'ont pas le coeur de se relever en retournant à Dieu ; ne faites pas de même, Monsieur, attachez-vous fortement à Dieu avec confiance fondée en foi et non dans vos sens, et donnez-moi la consolation de vous savoir résolu de plutôt mourir que d'abandonner votre salut.

366 CATHERINE DE BAR ANNEXE 367

Je vous demande de vos lettres en diligence pour ma consolation. Si vous ne pouvez écrire, faites-moi faire un mot par qui il vous plaira, pourvu qu'il me dise la vérité. Je vous proteste devant mon Dieu que j'aimerais mieux mourir que d'apprendre que vous soyez infidèle, tant vos intérêts sont entrés dans mon coeur. Il me semble que je ne puis être heureuse dans les miséricordes de Dieu que vous n'y ayez part.

Je ne voudrais point aller au Ciel sans vous y mener. Votre bonheur éternel est le mien, et, au nom de Dieu, Monsieur, sauvez-vous, et vous m'obligerez plus sensiblement et plus infiniment que de me donner mille mondes.

Je ne ferai point le voyage de Nancy sans vous en avertir. J'ai un grand désir de mener Mademoiselle votre aînée à sa chère tante, qui l'élèvera de la belle manière. Mon ambition en cette vie est de vous servir en Notre Seigneur et votre chère famille que je salue, singulièrement notre bonne Madame de Montigny. Je tâcherai d'être plus diligente à répondre à celle qu'il vous plaira m'honorer.

no 1054 PI60

A LA MÈRE CATHERINE DE JÉSUS

Prieure des Bénédictines de Notre-Dame de Bon Secours, à Caen.

A Paris, ce 30 octobre 1675

Loué et adoré soit à jamais le très Saint Sacrement de l'autel !

Hélas, ma très Révérende et très chère Mère, comment avez-vous pu conserver le souvenir d'une créature si chétive et si misérable, et dont l'idée vous doit être en horreur, si vous avez donné croyance à tant d'impressions si noires que l'on vous a données contre moi ? Je vous avoue ingénuement que je n'attendais pas l'honneur des vôtres, si remplies de témoignages de votre bonté et de la tendresse d'un coeur aussi généreux que le vôtre.

Je vous en fais, ma très chère Mère, mille humbles remerciements, vous assurant de ma reconnaissance de toutes les marques de votre sincère affection. Je ferai prier Notre Seigneur qu'il comble de grâces et de bénédictions votre conduite. C'est le seul secours que je vous puis donner dans votre besoin, parce que la conduite des âmes est l'ouvrage du Saint Esprit. Je le prie qu'il anime la vôtre et vous fasse agir par ses pures lumières, afin que tout réussisse à la gloire de Notre Seigneur Jésus Christ et la sanctification de toutes vos chères Filles. Si la grâce me rendait capable d'autre chose, je vous le donnerais de tout mon coeur ma très chère Mère, mais je vous assure que je ne suis toujours qu'un misérable néant, qui a grand besoin de vos saintes prières.

Je suis bien aise que vous ayez vu le bon Père N.. C'est un très grand serviteur de Dieu et qui sait ce que c'est que de conduire [ les âmes

Il vous peut donner de très bons conseils pour la régularité et pour toutes les choses de la vie spirituelle. J'ai bien de la joie d'apprendre tout le progrès de votre sainte Maison. J'ai toujours espéré que Notre Seigneur vous bénirait après que j'en serais sortie. J'ai de la douleur de toutes les peines que je vous ai causées et bien des pardons à vous demander ; je ne descends point dans le détail des choses qui se sont passées : vous connaîtrez la vérité devant Dieu, comme ceux qui ont paru en son jugement l'ont connu. Je n'accuse personne, ni ne me justifie pas. Il suffit que Dieu pénètre tout et qu'il ne peut être trompé, et que je crois vous dire vrai quand je vous assure que je suis, en son amour, du plus tendre de mon coeur, toute à vous, ma très chère Mère. Vous savez mon nom [ sic ]. Si vous voulez que je continue sans vous faire de peine, vous aurez la bonté de me le faire savoir, mais je vous conjure de vous ménager vous-même et de ne vous point exposer aux croix que votre affection pour moi vous pourraient causer. Encore une fois, croyez moi toute à vous en Jésus (brûlez, je vous prie, ma lettre) et recevez mille assurances d'estime et d'affection de notre bonne Mère Bernardine de la Conception [ Gromaire ] que je recommande à vos saintes prières, étant malade, et la Mère de Jésus [ Chopine' ], qui eût l'honneur de vous voir avec cette chère Mère.

no 439 N248

AU PÈRE LUC DE BRAY

Loué soit àjamais le très Saint Sacrement de l'autel !

J'ai reçu la chère vôtre, mon très honoré et très cher Frère, dont je vous suis très obligée. Voici mes lettres pour Rome, qui renferment mes remerciements. Mais quand sera-ce que je vous rendrai ceux que je vous dois et au très R. Père Provincial ? C'est bien à vos bontés que je dois le succès de cette affaire. Je vous conjure de me dire ce que je puis envoyer au R. Père Barthélemy : ce bon Père a obtenu par sa longue persévérance ce que je n'espérais plus. Il ne faut pas que j'en sois ingrate.

Je crois que la chère Mère Sous-Prieure et [ la Mère ] de Jésus ont été bien aises de voir la bulle. Elles m'ont mandé qu'elles en avaient bien remercié Notre Seigneur et votre charité, qui en a pris un soin admirable et infatiguable. Jamais je ne pourrai assez vous rendre grâce à mon gré, tant je me tiens votre obligée. Je suis bien aise que vous ayez pris de la chère Mère de Jésus les 42 pistoles et non de la bonne Mère Sous-Prieure. Il faudrait que tous les Monastères contribuassent, comme Paris qui a déjà donné beaucoup ; mais tout tombe sur moi, et c'est pourquoi je veux, avec l'aide de Dieu, satisfaire. Et je vous supplie de dire à la chère Mère Sous-Prieure que je vous ai prié de ne point

368 CATHERINE DE BAR ANNEXE 369

recevoir de son argent, et que tout était payé, grâce à Dieu, du côté de Rome. Il me reste à satisfaire le R. Père Barthélemy et vous, mon très bon frère, et aussi le R. Père Fabri. Je vous laisserai pour mon retour, mais il faut. envoyer au R. Père Fabri (29). Je vous prie, jugez combien et me le dites. J'écris à tous ces Messieurs avec bien de la reconnaissance ; mais achevons, je vous prie, de faire ce qu'il faut. Vous m'avez bien fait plaisir de faire excuses à Rome du retardement de mes lettres.

J'aurais bien des choses à vous dire pour nos affaires d'ici [ à Rouen ]. L'on commence à presser mon rètour, et je ne sais comment quitter cette pauvre petite nouvelle Maison. Je crois que, si elle est bien conduite, qu'elle réussira à la gloire de Notre Seigneur. Le monde en paraît bien content. Nous fîmes, mercredi 5 du courant, la dédicace de cet établissement, la remettant entre les mains de la très Sainte Vierge en l'honneur de son Immaculée Conception. Nous fîmes la cérémonie comme à Paris, et le très Saint Sacrement fut exposé ce jour-là. Notre sacristain fit des petits miracles : il accommoda si joliment l'autel que tout le monde en était ravi. M. de Touvens m'en a encore aujourd'hui témoigné sa satisfaction. Nos Soeurs firent de leur mieux. Mad. Le Maire n'est guère obligeante. Enfin, si j'avais une bonne voix un peu savante, cela ferait merveille : mais je n'ai que la Mère de Sainte Gertrude et ma Soeur de Sainte Agnès ; le reste n'est rien du tout. Il faut espérer que Dieu y pourvoira.

L'on nous fait bien des propositions. Le propriétaire de M. de Bernières n'est pas du sentiment que nous achetions sa maison ; il nous a indiqué M. de la Croisette. Une autre fois il dit qu'il faut acheter M. de Gelville et nous remettre à Saint Louis. Cependant le Révérend Père Texier ne laisse pas de pousser sa pointe et a déjà fait rabattre du prix de la maison en sorte qu'il m'a dit aujourd'hui que je l'aurai à 23 mille livres. J'ai dit qu'il en fallait encore retrancher. L'on verra ce qui se pourra faire, mais, pour conclure cela, j'aurai bien des affaires et choquerai les gens. Il y a des mesures à prendre : Dieu nous fasse la grâce de faire ses volontés et de le placer où il veut être honoré ! Mais plus le Père Texier considère cette maison de M. de Bernières, plus il la trouve à notre Bienséance pour la belle place, le bon air et l'étendue que l'on peut avoir. La petite maison est, outre la grande, de six mille livres. Je crois apparemment que nous ne conclurons rien si promptement, à moins que l'on me presse. La fille de M. d'Intraville témoigne avoir envie d'être religieuse céans. Je crois que si l'on nous voit un peu accommodées, que nous recevrons plus de sujets. Je serai bien aise de ne rien faire sans le R. Père Provincial et sans vous. Je ne sais pas assez les

(29) Le P. Honoré Fabri, né près de Virieu-le-G rand (Ain) le 5 avril 1607, entra dans la compagnie de Jésus à Avignon en 1626. Après avoir enseigné pendant quatorze ans à Lyon, la philosophie et les sciences, il fut nommé à Rome en qualité de pénitencier de Saint-Pierre (1646-1680). Les Jansénistes lui attribuèrent une grande influence dans l'attitude d'Alexandre VII à leur égard. Il mourut à Rome le 8 mars 1688. Il est possible que ce religieux soit le même que celui dont parle Mère Mectilde dans cette lettre. Cf. Catholicisme, fasc. 15, col. 1040.

qualités de M. Platel ; j'ai mis un : etc. Le Révérend Père Barthélemy aura la bonté de les donner et de faire ce qu'il faudra, tant pour lui, que pour le Révérend Père Fabri. Je vous prie de prendre de l'argent de la Mère de Jésus pour faire ce qu'il faut envers l'un et l'autre, et pour notre bon Père qui a tant travaillé et tant peiné et fatigué pour nous. Il est juste que je lui en témoigne ma reconnaissance, car c'est à lui. au fond, que je dois tout et qui a gagné les autres. Je vous conjure de me dire comme à votre soeur très fidèle tout ce que je dois faire : parlez-moi franc et comme à un autre vous-même : je l'espère bien de votre bonté.

La chère Mère de Jésus m'a mandé quelque chose qui m'a fort touchée. J'espère que vous m'en direz le détail à la première entrevue. Je vous promets laisser notre chère Soeur Benoîte de la Passion [ Grandery ] au lieu où elle est. Je vous disais bien qu'il y aurait trop de bruit quand je vous la proposais pour ici. J'ai bien eu du regret d'en avoir parlé. Je crois qu'après avoir bien attendu, que nous anéantirons « l'hospice » ; néanmoins je ne ferai rien légèrement. Je recommande le tout à vos saintes prières. Mes profonds respects au très Révérend Père Provincial. Je suis en Jésus.

ni' 764 P I 3-Cette lettre, autographe, couvre quatre pages et elle n'est pas signée. Il n'y a pas d'adresse.

Dans le recueil P 133, où elle est recopiée, une note du R.P. Collet, o.s.b., émet l'idée qu'elle doit être adressée au P. Luc de Bray. Hervin a suivi cette attribution.

La lettre n'est pas non plus datée, mais, d'après le contexte, elle a été écrite après le 5 novembre 1677.

En 1666 le Père Nicolas Barré, Minime, réunit plusieurs jeunes filles en vue d'ouvrir des écoles pour les petites filles pauvres. Le premier établissement est dû à la générosité de Madame de Grainville, celle qui fut aussi l'amie de Mère Mectilde, et donna son hôtel de la rue Noble (actuelle rue Orbe) aux premières maîtresses. Le Père Barré leur donna une Règle et une organisation de vie en commun. Elles restaient alors sous la dépendance de directeurs religieux, d'administrateurs et d'une supérieure laïque chargés du temporel de l'Institut. A la mort du P. Barré, l'abbé de Montigny-Servien lui succéda (nos archives possèdent plusieurs lettres de Mère Mectilde adressées à ce prêtre). Claude de la Place de Fumechon, sieur de Grainville assura la charge d'administrateur. Nous trouvons à ses côtés, M. Fauvel de Touvens, sieur d'Hacqueville, conseiller écclésiatique au Parlement de Normandie. Madame de Grainville, mère de l'abbé de Grainville, fut la première Supérieure laïque, Madame du Buc lui succéda. Est-il téméraire de penser que ces chrétiens si fervents et généreux appartenaient au groupe d'amis rouennais qui dès 1663 avaient demandé à Mère Mectilde de venir fonder une Maison de son Institut à Rouen (cf. p. 21-22) et sont restés ensuite son plus fidèle soutien. Cf. Chanoine Farcy, L'Institut des Soeurs du Saint Enfant Jésus dites de la Providence de Rouen, Rouen, 1938, p. 34-58.

ANNEXE 371

A MONSIEUR DE BERNIÈRES.

Ce 21 Août 1654.

Je ne vous fais que ce mot étant encore bien faible d'une petite fièvre que j'ai eue et de laquelle le Révérend Père Eudes vous dira des nouvelles. Nous avons eu l'honneur de le voir et recevoir beaucoup de sa charité dont toute notre petite communauté en reste touchée. Je crois que sa conférence opérera de grands effets, je vous supplie de l'en remercier. Il vous dira de nos nouvelles et comme il m'a mandé de manger de la viande, ce que j'ai fait sans difficulté puisqu'il l'a voulu et que je sais qu'il est désintéressé. J'espérais qu'il ferait la bénédiction de l'image de Notre Dame, mais la sainte Providence nous en a voulu mortifier, c'est seulement demain que la cérémonie s'en fera, jour de l'octave de l'Assomption. Il m'a promis qu'il sera notre avocat vers la bonne soeur Marie [ des Vallées ]. J'ai admiré la conduite de Notre Seigneur : quand je l'ai désiré, il ne me l'a pas donné et quand tous désirs et volontés ont été anéantis en moi, il l'a voulu et lui a donné charité pour moi. Je ne doute point que ce ne soit un coup de la sainte et aimable Providence qui se plaît à faire des coups pareils. Je l'adore en tout et prends plaisir de la laisser régner partout sans me mettre en peine d'aucune chose. 0 mon très cher Frère, qu'il fait bon se perdre.

J'ai reçu trois ou quatre de vos chères lettres, mais si petites qu'il n'y avait quasi que deux mots. Nous avons vu Monsieur de [ Bernay ] et demain il nous fera conférence et je lui rendrai tous les petits services que je pourrai. Monsieur Bertaut dit hier la sainte Messe céans, mais comme nous chantâmes aussitôt après la grand'Messe, je ne pus lè voir, il me fit dire qu'il reviendrait.

Cette bonne dame que vous m'aviez mandé de bien recevoir et qui est intime de Timothée [ Marie des Vallées ] n'est point venue, je la régalerai le mieux que je pourrai.

Le Révérend Père Lejeune nous vient voir souvent et à grand soin de ma santé, je vous prie l'en remercier quand vous lui écrirez, il a grande bonté pour nous.

Je vous reproche votre infidélité de n'être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut. Notre Seigneur vous donnait cette pensée pour le bien et la perfection de ce nouveau monastère où toutes les âmes qui y sont ont une grande tendance à la solitude et à l'anéantissement. Un peu de vos conférences les ferait avancer, l'excuse que vous prenez pour couvrir votre prétexte de ne nous point écrire, de la sainte oraison, n'est point recevable, si c'était un autre que vous, je dirais qu'il fait des compliments spirituels. Je vous supplie de croire que je n'ai d'autre expérience que mon néant que je chéris et que j'aime, mais pour le reste, je suis tout à fait ignorante, donc, très cher Frère, par charité et pour l'amour de Dieu, écrivez-moi quand vous en aurez la pensée. J'ai bien

372 CATHERINE DE BAR ANNEXE 373

cru que M. de Montigny F François de Laval-Montigny 1 vous consolerait et édifierait par sa ferveur, je suis très aise de le savoir là : qu'il y puise bien le pur esprit de Jésus et qu'il s'y laisse bien anéantir afin qu'il soit rendu digne des desseins que Dieu a sur lui. Je salue humblement tous les bons ermites et les supplie de prier pour cette petite Maison qui tend bien à la vie solitaire. J'espère que Notre Seigneur nous donnera la joie et la chère consolation de vous y voir un jour, il me semble que ce sera sa pure gloire. Quoique j'y renconterai ma satisfaction, nous ne laisserons pas d'être tous anéantis en Jésus. Je suis en lui toute vôtre.

no 1249 P160

A UNE DEMOISELLE DE GUISE SUR L'ÉTABLISSEMENT QUE L'ON Y DÉSIRAIT

Il semble que Notre Seigneur prend plaisir au désir persévérant de voir un monastère de notre Institut établi dans votre ville, en me redonnant si souvent la vie, qu'il semble que par mon âge et par les maladies, je perds à tous moments. 11 est vrai que j'aurais bien de la joie que Notre Seigneur le voulu bénir, j'écris en réponse à Messieurs les Maires et Eschevins qui m'ont honoré de leur lettre.

Je vous l'adresse, très chère Mademoiselle, pour la leur présenter, et les assurer que je ne changerai pas de dessein pour votre ville si l'on peut obtenir les permissions nécessaires, ainsi que je leur marque par ma lettre, Ayez, s'il vous plait, la bonté d'y tenir la main. Notre Seigneur veut que vous en soyez la protectrice, et que vous employez tout votre zèle et les talents qu'il vous a donné, pour le faire adorer et exalter dans votre ville. Votre travail ne sera pas sans récompense, même dès cette vie, c'est un Dieu qui comble de grâces les âmes qui le font adorer dans le sacré mystère des divins anéantissements, et comme c'est l'amour qu'il porte aux hommes qui l'immole incessamment sur nos autels, pour nous remettre en grâce avec son divin Père, et nous ménager par ses infinies miséricordes une éternité bien heureuse, il est juste que nous lui en marquions, selon notre faible possible, nos humbles et ardentes reconnaissances. C'est, ma très chère demoiselle, ce que vous ferez, et qu'il veut de votre amour, en prenant le soin de son oeuvre qu'il vous confie pour sa gloire. De notre part nous y contribuerons d'une affection sincère, ainsi que le Révérend Père Denis vous l'a assuré.

Rum Z4

AUX MESSIEURS DE LA DITE VILLE, POUR CET ÉTABLISSEMENT

J'ai reçu beaucoup de joie de voir par celle dont il vous a plus m'honorer, l'affection avec laquelle vous désirez, dans votre ville, une maison de notre Institut. Je pourrais vous assurer que le zèle que Notre Seigneur m'a donné pour sa gloire, dans le mystère adorable de son amour, et pour votre satisfaction, Messieurs, n'a point diminué dans mon coeur, mais les difficultés d'avoir les permissions nécessaires pour rendre efficace ce dessein, en a retardé l'effet, et qui ne le serait point dans une autre ville où l'on me presse depuis plus de deux ans. Cependant, Messieurs, ces difficultés ne m'ont point fait changer de résolution. Si vous pouvez avoir des lettres patentes du roi, les permissions en bonnes formes de Monseigneur de Laon, et celles de Monseigneur le prince, et les vôtres, Messieurs, au nom de toute votre ville, nous remplirons avec la grâce de Dieu ce dessein que le Révérend Père Denis, de la Compagnie de Jésus, a si dignement formé dans son coeur, par l'ardent amour qu'il porte au très Saint Sacrement de l'autel, et qu'il a imprimé dans les vôtres pour attirer les bénédictions du ciel sur vos illustres personnes,

374 CATHERINE DE BAR ANNEXE 375

et sur toute votre ville, pour laquelle j'ai beaucoup de considération et vénération de sa piété.

Je puis encore une fois vous assurer, Messieurs, qu'ayant toutes les permissions en la manière qu'elles doivent être, je ferai de ma part le reste, qui est l'achat d'une place et maison commode pourle dit établissement et les autres choses nécessaires pour qu'il ne soit à charge à qui que ce soit, n'exigeant de vous, Messieurs, que l'honneur de vos affections. et protections singulières, pouvant encore vous assurer que nous n'y recherchons que la gloire du divin Maître, à qui nous devons tous nos hommages et perpétuelles adorations dans le sacré Mystère où sa bonté infinie le réduit pour nous marquer son amour. Il est bien juste que nous lui donnions quelques marques du nôtre. et que nous nous sacrifions à sa divine Majesté, infiniment abaissée dans cet auguste Mystère, par lequel vous serez tous comblés de ses divines grâces. C'est, Messieurs, le souhait de celle qui est, et qui veut toujours être avec respect votre très humble...

Rum Z4

Entre un grand nombre de personnes qui ont admiré la vue et les connaissances que Notre vénérable Mère avait eues sur la mort du grand patriarche Saint Benoit en expirant au pied de l'autel, nous rapporterons ce que lui en écrivit un bon serviteur de Dieu, religieux de saint Benoit, grand chantre de la célèbre abbaye de Saint Oüen de Roüen et prieur de Saint Jean.

Je lui demande son assistance pour vous et pour moi, et que je puisse profiter comme vous des lumières que Dieu vous donne, et qui font un très grand effet sur mon âme, par la communication que vous m'en donnez par pure charité, n'ayant rien en moi que le néant, et le détestable désordre du péché, qui vous puisse porter a avoir bonté pour moi (si ce n'est par la compassion que l'on a des misérables !).

Je crois même que notre liaison est bonne et que Dieu en est le principe, puisque je ne pense point à votre chère personne, que je ressente alors un grand désir de servir Dieu avec plus de pureté et de fidélité, et que depuis la réception de votre dernière lettre, il m'a fait la grâce de me donner encore plus de désir de le servir avec plus d'ardeur et de ferveur, me joignant à tout ce que vous lui demandez, afin que nous puissions toujours aimer davantage, et mourir d'amour pour le très Saint Sacrement. Et qu'en imitant notre glorieux Patriarche, il soit notre vie et notre consommation. Je vous écris ceci, ma très chère Soeur, au sortir de l'autel, où j'ai dit la sainte Messe pour vous, et pour tous les desseins de Dieu sur votre personne, en l'honneur du très Saint Sacrement afin qu'il vous donne les forces pour pouvoir résister et soutenir tant d'affaires que la bonté de Dieu vous met sur les bras.

Il veut que vous soyez comme son apôtre qui était débiteur à tout le inonde et je pense que la Providence a mis mon âme à votre charge pour sa perfection et son salut. Je sens sensiblement que rien ne m'est difficile a exécuter des bons avis que vous me donnez, ce qui me fait espérer que la retraite que je désire faire chez vous pour les exercices me sera très utile...

Loué soit le très Saint Sacrement ! Loué soit le très Saint Sacrement ! Le 25 avril.

Ma très chère Sœur,

Vous m'avez bien payée, et avec usure, par votre lettre du 12 de mars, où je trouve tout ce que mon désir pouvait exiger de votre seule bonté, touchant la réponse que j'espérais que vous feriez aux lettres que je m'étais donné l'honneur de vous écrire.

Cette lettre est si remplie de lumière et d'instruction, que je crois que c'est le Saint Esprit qui l'a dictée. Et je ne pense pas que d'autres que vous, ayant eu la vue et la lutnière que vous avez eue, ma très chère Soeur, sur la mort de notre glorieux patriarche saint Benoit en expirant après la sainte Communion et au pied de l'autel. Cela me semble si beau, si admirable et si affectueux, que j'en conçois encore plus de dévotion pour notre Saint Père, dans ce divin mystère tout amour. Et dans la méditation que j'en ai faite, je suis demeuré d'accord avec vous, qu'il nous a produits dans les extases de sa digne mort ! dans et devant le très Saint Sacrement.

C'est dans ce divin- Mystère que je trouve un Dieu mort et ressuscité et où notre vie doit être cachée avec Jésus Christ en Dieu. Et comme il est ressuscité d'entre les morts, de même il nous faut marcher dans une vie nouvelle comme dit saint Paul. Mais comment le ferais-je, ma chère Soeur, puisque j'ai trop de peine à mourir à moi-même ? J'espérais après ces fêtes de Pâques l'aller apprendre de vous...

Ce me serait une grande mortification d'attendre si longtemps, puisque vous êtes très utile à mon âme, ce qui me fait désirer avec ardeur, néanmoins avec patience, d'aller chez vous, et attends avec soumission le temps que la Divine Providence ordonnera pour cette retraite. Je vous conjure de le demander à Dieu. Ce que vous m'avez mandé par votre dernière, sur la mort de notre très Saint Patriarche devant le très Saint Sacrement, a fait un très grand effet sur moi. Et jamais personne n'avait eu une si grande et si utile pensée pour des Bénédictine, rien ne se peut dire de plus profond et de plus consolant pour nous que cela.

P 101

*Cf. C. de Bar, Documents, 1973, P. 155




PRIEURES DU MONASTÈRE DEPUIS SA FONDATION

- CATHERINE MECTILDE DU SAINT SACREMENT DE BAR, née à Saint-Dié (Vosges) le 31 décembre 1614 - profession à Ramber-villers (Vosges) : 11 juillet 1641 - fondation du premier monastère à Paris : 25 mars 1653 - Prieure de Rouen : 1677-1681 ; meurt à Paris le 6 avril 1698.

- FRANÇOISE de SAINTE THÉRÈSE de Ruellan du Tiercent : 1681-1716.

- MARIE ELISABETH de la NATIVITÉ de JÉSUS Fauvel de Mou-fleine : 1716-1731.

- MARIE ANNE de SAINT ANDRÉ THOMSON : 1731-1735.

- GENEVIÈVE de SAINTE SCHOLASTIQUE Rogier de Neuilly :

1735-1761.

- ANGÉLIQUE de SAINT LOUIS Langlade (professe du second monastère de Paris) : 1761-1777.

-ANNE FRANÇOISE MARIE de la VICTOIRE de la Marre : 1777-1779.

- MARGUERITE ELISABETH de SAINTE THÉRÈSE Engran : 1779-1782.

- MARIE ANNE de SAINT BENOIT Glier : 1782-1816.

- ELISABETH ADÉLAÏDE MARIE de JÉSUS Arnoult (professe du

second monastère de Paris) 1816-1817.

- GENEVIÈVE de SAINTE CÉCILE Chapelet : 1817-1826.

- Adélaïde Hyacinthe Délie de SAINT LOUIS DE GONZAGUE de Cossé Brissac : 1826-1829 (fonde le monastère de Craon Mayenne).

- TH ECLE TH ERESE de SAINT CHARLES Rivière : 1829-1832.

- PRUDENCE de SAINTE GERTRUDE Laloè : 1832-1835. - MARIE THÉRÈSE de SAINT BERNARD Fleury : 1835-1838.

- MARIE CATHERINE de SAINTE EUPHRASIE Cauchois : 18381844.

-JEANNE LOUISE de SAINT PLACIDE de la Francquerie : 18441882.

- EUG ÉN 1E de SAINT LOUIS de GONZAGUE Gourdet : 1882-1892. - LÉONTINE de SAINTE CÉCILE Biguet (professe du monastère d'Arras) : 1892-1933.

-JEANNE de SAINT MICHEL GUYARD: 1933-1940.

- ANDRÉE de SAINTE SCHOLASTIQUE Godron : 1940-1948.

- CLÉMENTINE MARIE DE L'ENFANT JÉSUS Gontier : 1948-

1956.

-Jerne MARIE de JÉSUS Béraux : 1956-

380 381

INDEX DES NOMS PROPRES

Les professes de Rouen sont indiquées à leur nom.

ADELIN (Marie) ; 269 n. 54.

AGNEZ de PRÉFONTAINE (Léo-nor) : 120 et n. 92.

AIGUILLON (Marie-Thérèse de) VIGNEROD (duchesse d') : 81 et n. 59, 83, 88, 89, 91, 94, 96, 198, 202, 204, 279, 291 et n. 65, 306 n. 69, 319 n. 76 bis. ALEXIS (Mère de Saint) : 317.

Alise Sainte-Reine : 321 n. 78. AMELINE (Richard) : 346 n. AMFREVILLE-POÈRIER (d') : voir POÈRIER.

ANCELIN (Marie, Sr de Saint Benoit) : 155 et n. 12.

ANCELIN (Robert) : 155 n. 12. ANCOURT (Aimée d') : 34 n. 17. ANDRÉ (Marguerite, Sr Marie Marguerite Victime de Jésus) - Rouen : 212 n. 32.

ANDRÉ (Thomas) : 212 n. 32. ,.

Anet (Bénédictines du Saint Esprit de) : 143 n. 3, 336 n.

ANGES GARDIENS (fête) : 43 n. 32. ANNE D'AUTRICHE : 22, 23 et vitrail de notre église, 83 n. 63, 357-358. ANN ONCIA DES : voir Bruyères. ANNONCIATION (couvent des Dominicains, Paris) : 139 n. 1.

Argentan (Abbaye Notre-Damed') : 331.

Argenteuil (Bénédictins mauristes d') : 44 et n. 35, 45.

Arles : voir MONTEIL DE GRI-GNAN.

A rsins (rue des) : 85 n. 65, 94 n. 78, 140, 201 n. 28.

Auch : voir LA MOTTE HOU-DANCOU RT.

Avranches (Abbaye Notre-Dame d') : 310 n. 71.

BABOU DE LA BOURDAISIÈRE (Anne) : 319 n. 70.

BAGNERELLE (Catherine, Sr Catherine Thérèse) : 297 n. 67 bis.

BAGOT (le Père - S.J.) : 252 n. BAPTISTE (Monsieur) : 181, 182, 183. BAR (Catherine de, voir Mectilde du Saint Sacrement).

BARDIN (Anne) : 40 et n. 27.

BARRÉ (le Père - Minime) : 212 n. 33, 369 n.

BARTHÉLEMY (le Père) 367-368369.

BAUDRAN (ou Père de Rodhran, Julien - SJ.) : 112 et n. 90.

Bayeux (Bénédictines du Saint-Sacrement) : 14, 34, 323 photo.

Beaubec (hôtel appartenant aux Bénédictins de) : 83 n. 62.

Beaubec (Abbaye) : 285 et n. 59. Beaulieu (Abbaye de M. de Fieux) : 90 n. 73.

Beaumont-lès-Tours (Abbaye de) : voir BÉTHUNE.

BEAUVAIS (Monique de, Sr Monique des Anges) : 25, 43, 48, 77, 113, 114, 118, 126, 159, 190 n. 23, 204, 263, 290, 322. BEAUVAIS (Radegonde de, Sr de la Présentation) : 326 et n. 79, 327. BEAUVAIS (Madame de) : 287. BEAUVAIS (Monsieur de) : 43 n. 31. BEAUVILLIER (Anne Marie de) : 319 n. 77.

BEAUVILLIER (Marie de - Abbesse de Montmartre) : 319 n. 77.

Beauvoisine (rue) : 83 n. 61, 94 n. 78. BEAU XONCLES (de -Prieure de Moutons): 310 n. 71.

Belbeuf : 89 et n. 70.

BELBEU F (Madame de) : 277. BELLIÈRES (Henriette de) : 43 n. 21. Bellozane (Abbaye de M. de Fieux) : 90 n. 73.

BENNETOT (ou M. de Brenetot) : 107 et n. 87, 133 et n. 99.

BENOIST (Marguerite, Sr de Sainte Geneviève) : 293 et n. 67.

BERNARD (M.) : 167 et n. 15.

BERNIÈRES (Jourdaine de, de Sainte-Ursule) : 341 n., 350, 352, 358. BERNIÈRES - LOUVIGNY (Jean de) : 341-342, 343 n., 352 n., 354-355356, 359.

BERNIÈRES (Madame de) : 85 et

n. 64, 96, 97, 256-257, 258, 260, 271, 275, 276,,290.

BERNIRES (Monsieur de) : 255, 259, 368.

BERNIÈRES (Marie Madeleine MAI-GNART de) : 234 n. 44.

BERNIÈRES (famille MAIGNARD de) : 38 n. 25.

BERNIÈRES (Jean) : 94 n. 78.

REMERCIEMENTS

Nous ne saurions assez dire notre profonde et respectueuse gratitude à Monsieur l'abbé Joseph Daoust, Docteur ès lettres, dont la compétence et la patience ont permis de mettre au point l'édition de ce volume. Il a bien voulu assurer la révision, si fastidieuse, de ces textes et diriger nos recherches sur les personnages rencontrés au cours de cette histoire.

Nous tenons aussi à exprimer nos vifs remerciements à tous ceux qui nous ont si aimablement conseillées : les différents services d'archives en particulier ceux de Normandie. les archives municipales de Rouen, et la bibliothèque de cette ville ; les amis du monastère qui ont largement participé à l'illustration de cet ouvrage.

Que Marie, notre Mère, à qui ce monastère est dédié en l'honneur de son Immaculée Conception acquitte Elle-même notre dette de reconnaissance.

--MM! DAlum"I77,117;;7----J 383

CATHERINE DE BAR

BERNIÈRES (Philippe, sieur de la Vaupalière) : 85 n. 64, 94 n. 78. BERNIÈRES (Pierre de, sieur d'Acque-ville et de Louvigny) : 341 n. BERTHOU (Anne) : 30 n. 12. BERTOUT (Anne, Sr Anne de la Nativité de Jésus) : 43, 169 et n. 16, 180 n. 18, 190 n. 23, 204, 215.

BÉRULLE (le Cardinal de) : 9.

BÉTHUNE (Anne Berthe de - Abbesse de Beaumont-lès-Tours) : 103 et n. 82, 107, 108, 303 n. 68, 308 n. 70, 319 et n. 77, 320.

BETHUNE (Armand de - évêque du Puy) : 319 n. 77.

BLÉMUR (Jacqueline BOUETTE de, Mère de Saint-Benoit) : 103 et n. 83, 152, 166 n. 14.

BOIS L'ÉVÊQUE (Marguerite de) : 88 n. 66.

BOISTARD (Dom Claude) : 45 n. 36, 203, 240 et n. 46.

BOMPARD (Sr Suzanne de la Passion) : 326 n. 79.

BONNEVAL DE CARADAS (Monsieur) : 28.

(Hôtel) : photo 213.

BONY (Marie Madeleine, Sr Madeleine de la Mère de Dieu) : 162 et n. 13. BONY (Nicolas) : 162 n. 13.

BOU DON (Henri-Marie) : 352 n., 359-360.

BOUILLON (Famille de) : 44 n. 34. BOUILLON (Mademoiselle de) : 44 n. 34.

BOUILLON (Cardinal de) : voir LA TOUR D'AUVERGNE.

BOUILLON (Duchesse de) : 360, 363. BOUILLON (hôtel de - au Marais) : 238 n. 45, 306 n. 69.

BOUILLÉ (Marie de - Prieure de Moutons) : 310 n. 71.

BOULONGUE (le Père - de Saint-Germain-des-Prés):55 n. 43. BOURBON (Henri de - évêque de Metz) : 357 n.-358.

BOUTAIN (Anne) : 162 n. 13. BOUVREUIL (château de ou Vieux-château) : 105 n. 85, 112 - 113 vitraux, 134 - 135 figures.

BRAY (Luc de - o.f.m.) : 354 n., 358. BRÊM (Elisabeth de, Mère Benoite de la Passion) : 155 n. 11, 346-347. BRENOT (Marie, Sr Marie de Sainte Scholastique de Jésus) :.326 n. 79.

BRIENNE (Louise de BÉON de) : 347 n. - 348.

BROSSE (Catherine de) : 55 n. 43.

BRU MEN (Marie, Sr Marie Thérèse de Jésus) : 30 n. 11.

BRUMEN (Louis de) : 30 n. 11.

Bruyères (couvent des Annonciades) : 147 n. 5.

BU REL (Monsieur) : 354.

Caen (Ursulines de) : 341 n., 356. Caen (Notre-Dame du Bon Secours) : 14, 43, 76 et n. 57, 308 n. 70, 311, 312, 314 n. 73, 320, 335, 346 n. - 348, 366 - 369. Caen (Abbaye de la Trinité de) : 152. CAM USET (Marie, Sr Marie de Sainte Agnès) : 43, 87, 190 n. 23, 204, 217, 252, 293 n. 66, 308 n. 70, 368.

CAN FELD (Benoit de) : 9.

CAPUCINS (couvent des - Rouen) : 86 n. 66.

CARMES (couvent de la place royale à Paris) : 102 n. 81.

CARMÉLITES (de Rouen) : 218 n. 36. CASSETTE (ler monastère de notre Institut) : voir Paris. CATHERINE-DOROTHÉE de Sainte Gertrude (Soeur) : 347 n. CATHERINE (Mère de Sainte - Montmartre): 310.

CAUX (Marguerite de) : 92 n. 75. CAVELIER (Henri) : 58 n. 48. CHAMOIS (Charles - architecte du Roi) : 200.

CHARBONNIER (Françoise, Mère Marie de Saint-François de Paule) : 330 et n. 80.

CHÂTEAU DE MATHAN : 32, 86 et n. 66, 90, 94, 95, 98, 102, 103, 104, 105 et n. 85, 106, 107, 109, 112, 135 (photo), 240, 243, 249 (photo), 262, 265 n. 53, 280. 303 n. 68. 306. 307.

CHÂTEAUV I EUX (La comtesse de) : 19, 22, 25, 182, 355.

Châtillon-sur-Loing (Monastère de l'Institut) : 166 et n. 14, 328, 329. CHENOIS (le Père) : 186, 187, 188, 190, 192, 257, 264, 306.

CHEURET (Marie Marguerite, Sr Mecthilde du Saint-Sacrement) : 34, 37, 49, 143, 173, 190 n. 23, 194, 326 n. 79. CHEURET (Marie Antoinette, Sr Antoinette du Saint-Sacrement) : 34 n. 18, 159, 176, 292.

CHEURET (Jeanne, Sr Gertrude de Sainte Opportune) : 34 n. 18, 159, 176.

CHEU RET (Philippe) : 34 n. 18.

CH 1G I (Cardinal) : 53 n. 42.

CHOPINEL (Marguerite, Sr Marie de Jésus) : 129, 155 et n. 11, 157, 165, 271, 358 n., 367, 369.

CHOU ET (Jeanne) : 34 n. 18. CIVILLE (Vincent de) : 85 n. 65. COLBERT (le ministre) : 27 n. 8 - voir aussi LE CAMUS, LE MERCIER. COLBERT (Jacques Nicolas - Evêque de Rouen) :26.

COLBERT (Elisabeth - Abbesse de Saint-Louis à Rouen) : 26, 27, 28, 29, 139, 167.

Colombes : 44.

CONCEPTION (Mère de la - Prieuré de Moutons) : 309.

CON DR FN (le Père de) : 9. CONGRÉGATION : 19 - 20. CONSTITUTIONS : 53, 107, 161, 293, 297.

COSTÉ DU MESN IL (Robert de) : 83 et n. 61, 88 n. 69, 106 - voir aussi MESN IL COSTÉ.

Coutances :63 et n. 51.

Craon (Bénédictines du Saint Sacrement) : 14.

Crosse (rue de la) : 85 n. 64.

CUILLER (Elisabeth, Sr Marie Eli-sabeth de Saint Placide) - Rouen : 92 n. 75, 336 n. 81.

CUILLER (Jacques) : 336 n. 81.

D'AMBRAY (Marie Magdeleine, Sr Marie Magdeleine Scholastique de Jésus) - Rouen : 85 n. 64, 86 n. 67, 91, 92 n. 75, 207, 211, 232.

D'AMBRAY (Jean Henry) : 85 n. 64, 234 n. 44.

D'AMBRAY (Henri) : 86 n. 67, 235 n. 44, 244, 329.

D'AMBRAY (hôtel) : photo 209.

D'AMBRAY (Marie Charles) : 86 n. 67. D'AUVERGNE (Marie-Anne, Sr Marie de Sainte Madeleine) : 326 n. 79. DEMANGEON (Angélique, Sr de la Nativité) : 347 n.

DEN EST (Marie, Sr Marie de Sainte Geneviève) - Rouen : 92 n. 75, 195 n. 25, 204.

DEN EST (Jean) : 195 n. 25.

DES CHAMPS (Marguerite-Marie, Sr de Sainte Magdelaine) : 55 et n. 44, 75, 78, 85, 87, 88, 103, 108, 152, 158, 162, 167, 170, 171, 173, 174, 180, 192, 204, 211, 213, 215, 219, 232, 242, 247, 252,

254, 307, 308, 311, 312, 314, 315, 322, 328.

DES CHAMPS (François) : 55 n. 44. DES VALLÉES (Marie) : 63 et n. 51, 354-355, 362.

DOMINICAINS (couvent des - Rouen): 139.

Dreux (monastère de l'Institut) : 92 n. 75, 98 n. 79, 143 n. 3, 336 n. 81.

DU BOYS (Suzanne, Sr Marie Eli-sabeth des Anges) - Rouen :336 n. 81. DU BOYS (Thérèse, Sr Marie Anne Thérèse Victime de Jésus) - Rouen : 336 n. 81.

DU BOYS (Jacques) : 336 n. 81.

DU BOYS de la HÉMAUDIÈRE : 336 n. 81.

DU BREU IL (Jean-Baptiste) : 38 n. 25. DU BUC (Madame) : 213-214, 369 n. DU HAMEL (Anne, Sr Marie Anne de Sainte Scholastique) - Rouen : 92 n. 75, 133 n. 99, 211 et n. 31, 216.

DU HAMEL (Jacques) : 133 n. 99, 211 n. 31.

DU HAUT•LANDEL (Marie) : 94 n. 77.

DUPUY (Madeleine) : 336 n. 81.

DU SAUSSAY (André - Evêque de Toul) : 30 n. 12.

DU VAU PAN (Madame) : 223.

DU VAY (Catherine, Sr Marie des Anges) : 66 n. 53, 269 n. 54,322.

DU VAY (Guillaume) : 269 n. 54.

ECCLÉSIASTIQUE (notre) : 101, 104,

122, 123 - voir LE MARIÉ.

Ecouis : 46 et n. 38.

ELZÉAR (le Père - o.f.m.) : 341 n., 342,

358.

ESPAGNE (reine d') : 202 n. 29.

Evreux :44, 351 n., 352 n.

FABRI (le Père Honoré) : 368 n. - 369. FACIER (Marie) : 92 n. 75. Faremoutiers (paroisse St Sulpice) : 195 n. 25.

FAUCON DE RIS (le Président) : 86 n. 66.

Faulx (rue des) : 94 n. 78.

FAUVEL (Marguerite) : 83 n. 61.

FI EUX (Etienne de) : 26, 58 n. 49, 90 et

n. 73, 91, 98, 107, 108, 109, 122, 167.

384

CATHERINE DE BAR

FONDATION DE ROUEN

385

FIEUX (Jacques de - évêque de Tord) :

90 n. 73.

Fleury sur Andelle : 35,36, 47, 89.

Fontainebleau : 202.

Forges-les-Eaux : 141 et n. 2.

FRANÇOIS DE PAULE (Saint) : 85 n. 65, 91 et n. 74, 255.

FRANÇOIS DE SALES (Saint) : 263. FUGUEROLLES (Madame de) : 104.

GALLOIS (Jacqueline, Sr du Saint Esprit) : 173, 204.

GAUMONT (Monsieur de) : 22. GELVILLE (Monsieur de) 368. GÉRARD (Marie. Sr Marie Scholastique) : 223 et n. 41.

GILLAN (Claude) : 195 n. 25.

GIRON (Mère de Saint Ovide) : 326 n. 79.

GOBARD (Sr Marie du Très Saint Sacrement) : 326 n. 79.

GOBARD DE BELBEUF (Marie) : 83 n. 61.

GODEFROY (Marie-Catherine) : 336 n. 81.

GONTHIER (Jean-Baptiste Bernard) : 353 n.

GOUGEON (Mademoiselle) : 155. GRAINVILLE (Madame de) : 74 et n. 56, 202, 212 et n. 33, 215, 218, 369 n. GRAINVILLE (Philippe) : 98 n. 79. GRAINVILLE (Claude La PLACE DE FUMECHON - sieur de) : 86 n. 67, 91, 94, 98, 133 et n. 99, 272 et n. 56, 278, 285, 297,336 et n. 81, 337 et n. 82, 369 n. GRANDERY (Madeleine, Sr Benoîte

de la Passion) : 55 et n. 46, 271, 273, 276-277, 278, 369.

GRANDJOUR (Sr Marie de Saint-Joseph) : 326 n. 79.

Grenoble : 22.

GROMAIRE (Mère Bernardine de la Conception) : 19, 22, 31 n. 14, 154 et n.

10, 155, 157, 159, 168, 174, 175, 185 190

223, 265, 278, 295, 297, 343, 345,, 346,, 347, 351,367.

GUILLORÉ (François - S.J.) : 224 et n. 42.

HALLÉ (Marie de) : 272 n. 56.

HARDY (Anne, Sr Anne-Victime de Jésus) : 300.

HARDY (Marie, Sr Marie Hostie du

Saint Sacrement) : 30 n. 11, 43, 47, 51, 52, 62.

HARLAY (François 11 de,de CHAMP-

VALLON - Archevêque de ouen) 21, 31, 58 n. 49, 81 n. 60, 90 n. 73. R

HENRI IV : 86 n. 66, 89 n. 71.

HERBAUT (Marie-Claude, Sr Marie

Gertrude du Saint Sacrement) Rouen : 92 n. 75.

HOCQUEVIL LE (la Présidente d') 134 n.

HÔPITAL du ROI : 94 n. 78.

HÔPITAL (rue de I') : 85 n. 64, 94 n. 78.

INNOCENT XI (Pape) : 53 n. 42.

1NTRAVILLE (Mademoiselle d') 368.

JANSÉNISTES et PORT-ROYAL : 57, 354.

JEAN CHRYSOSTOME (le Père -

o.f.m.) : 341 n. - 342, 343 - 345, 348, 352, 357, 361.

JEAN EUDES (Saint) : 31, 346 n., 351 n., 352 n.

JEANNE d'ARC (Sainte) : 86 n. 66, 105 n. 85.

LA CROISETTE (Monsieur de) : 368. LA CROIX (Marguerite de) : 92 n. 75. LA GARENDE (Monsieur de) : 350. LA GRANGE d'ARQUIEN (Louise Marie de) : 319 n. 77.

LA HAYE DU PUITS (Louis, du Fay de) : 108 et n. 88.

LAMBERT DE LA MOTTE (Evêque du Sian) : 10.

LA MOTTE HOUDANCOURT (Henri de - Evêque d'Auch) : 83 et n. 63. LA PLACE DE FUMECHON (Mag-deleine de) : 86 n. 67, 337 n. 82.

LA PLACE DE FUMECHON (Marie) : 234 n. 44.

LA TOUR (Angélique Aymée, Sr Marie Angélique Aymée Mecthilde du Saint-Sacrement) - Rouen : 92 n. 75. LA TOUR (Guillaume de) : 92 n. 75. LA TOUR d'AUVERGNE (Emmanuel Théodore de - Cardinal de BOUILLON) : 319 n. 76 ter.

LAVAL - MONTIG N Y (François de -Evêque de Québec) : 352 n., 359 n., 360, 364.

LAVAL - MONTIGNY (Charlotte, Sr Anne de Saint Joseph) : 297 n. 67 ter, 360, 364, 365-366.

LA VERGNE de MONTENARD de TRESSAN (Louis de - Evêque du Mans) : 161.

LA VIEUVILLE (Charles, François de - Evêque de Rennes) : 22.

LE BOUX (Le Père - Oratorien) : 94 n. 78.

LE CAMUS (Claude) : 27 n. 8.

LE CAMUS (Etienne) : 27 n. 8.

LE CONTE DE NOUAIT (Louis Jacques, marquis de PIERRE-COURT) : 86 n. 66.

LE CORNU de BIMOREL (Fran-cois) : 83 n. 61 - voir aussi PUCHOT du PLESSIS.

LE GENDRE (Marie) : 195 n. 25. LEGROS (Marie Magdeleine, Sr Marie Magdeleine Thérèse de Jésus) Rouen : 92 n. 75.

LE GUERCHOIS : 26 n. 7, 107.

LE JEUNE (le Père aveugle - Oratorien) : 94 n. 78, 360 n., 361.

LE MAIRE (Madame) : 368.

LE MARIÉ (abbé) : 58 n. 48 ; 101 - 104 (notre ecclésiastique).

LE MERCIER (Marie) : 27 n. 8.

LE NORMANT (Marie, Sr Marie de Saint-Benoit) - Rouen : 92 n. 75, 127 n. 96, 195 n. 25.

LE NORMANT (Jean) : 195 n. 25. LESCALE (Marguerite de, Sr Marguerite de la Conception) : 358 n.

LE SERGENT (la Mère Charlotte, Sr de Saint Jean l'Evangéliste) : 355 n. L'ESSEV I LLE (Madame de) : 55 n. 44. LE TELLIER (le Père Joseph - chartreux) : 65 et n. 52.

LE TERRIER (Paul - ordre de Prémontré) : 55 n. 44.

LE VACH ET (Monsieur) : 348 n. Liesse (Abbaye Notre-Dame de) : 43 n. 31, 94 n. 78, 315 n. 74, 347 n.

LION ROGER (Marguerite de) : 341 n.

LOMBARD (Jeanne, Sr Jeanne de Tous les Saints) : 326 n. 79. LONGUEVILLE (duchesse de) : 94 n. 78.

LOQU ET (Marguerite, Sr de Saint

Alexis) : 336 n. 81.

LOQUET (Vincent) : 336 n. 81.

LORRAINE (Charles IV - duc de) : 49 et n. 41, 51.

LORRAINE (Françoise-Renée de Abbesse de Montmartre) : 299.

LORRAINE (Marie de - duchesse de Guise) : 45 n. 36.

LORRAINE (Marie-Renée de - Abbesse de Montmartre) : 45 n. 36.

LOUIS XIV : 83, 191, 256, 260, 287, 321.

LOUIS MARIE GRIGNON DE MONTFORT (Saint) : 152 n. 8.

LOUYS (Marie) : 211 n. 31.

LOYSEAU (Anne, Sr Anne du Saint Sacrement) : 29 n. 10, 30, 34 et n. 21, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 49, 52, 62, 66 et n. 53, 75, 88, 141, 144, 200, 201 n. 28, 223, 240, 244 signature, 280, 294, 317.

LUCAN (Marguerite) : 212 n. 32. LYSORÉ (Catherine) : 92 n. 75.

MAGNAN (Marie, Sr de Saint-Maur) : 223 et n. 40.

Magny : 4.6 et n. 37, 154 et n. 9.

MAISTRE (Monsieur - menuisier) : 139.

MALLET (Charles) : 58 et n. 49, 60, 81, 90, 195 n. 25, 196.

MANGOT (Hélène de la FLÈCHE) : 351 n.

MANNOURY (Simon) : 351 n.

MANNOURY (famille bienfaitrice) : 38 n. 25.

MARÉ (Madame de) : 331.

MARIE-CASIMIRE (reine de Pologne) : 287 n. 62, 326, 327.

MATHAN (Joachim de) : 86 n. 66, 94

et n. 77, 103, 109, 118, 121, 132, 133, 243, 135, 249 hôtel.

Maulévrier (rue du) : 85 n. 65.

MAUNOURY (Elisabeth, Sr Marie Elisabeth Benoite de la Passion) Rouen : 92 n. 75, 326 n. 79. MAUNOURY (Jean-Baptiste) : 92

n. 75.

MAUPAS du TOUR (Henry de -Evêque d'Evreux) : 30.

MECTILDE du SAINT SACREMENT (Mère - Catherine de Bar) : 19, 21, 22, 23, 26, 27, 28, 29, 30, 32, 34, 35, 39, 42, 43, 44, 45, 46, 49, 52, 53 (conférence), 57, 58, 59, 62, 63 ( ler chapitre),

CATHERINE DE BAR 387

386 FONDATION DE ROUEN

66 (2eme chapitre), 71 (acte), 72, 73 (maladie), 75-76 (instructions), 84, 87, 88, 89, 90, 91, 92, 95, 96, 102, 103, 105, 125, 132, 133 ; 159 (maladie), 181 (chute), 184 (vote), 198 (maladie), 204 (maladie), 209 (maladie), 253, 261, 289, 293, 299 (maladie grave). MEKELBOURG (Princesse de) : 105, 166.

MELIAN D (prêtre) : 55 n. 43. MENICOSTÉ : voir COSTÉ du MES-NIL (Robert).

Metz (Abbaye Sainte Glossinde) : 191, 215.

MICHEL (le Père Adrien - o.f.m.) : 266.

MINIMES (Révérends Pères) : 85 et

n. 65, 91 n. 74, 96, 254, 255, 273, 305. MONTER (Nicole, Sr Marie de Sainte Anne) : 34 n. 19, 41, 42, 49, 110, 112, 120, 121, 124, 144, 189, 197. MONTAUSIER (Charles de Sainte Maure - duc de) : 105 et n. 86. MONTEIL DE GRIGNAN (François Adhémar de - Evêque d'Arles) : 22. MONTGOMERY (Comtesse de) : 356. MONTIGNY (Madame de) : 364, 365366.

MONTIGNY (Monsieur de) : 364 n. MONTIGNY-SERVIEN (abbé de) : 369 n.

Montivilliers (Abbaye de) : 308 n. 70. Montmartre (Abbaye de) : 198, 299 et gravures, 312, 319 n. 77, 355 n., 360. MORAND d'ETERVILLE : 86 n. 66. MORIN (Anne, Sr Marie Anne du Saint Sacrement) - Rouen : 59 et n. 50,

92 n. 75, 127 n. 96, 195 n. 25.

MORIN (Antoine) : 195 n. 25.

Mortain (Prieuré de Moutons) : 310 n.

71.

MOTTEVILLE (Président de) : 37 n.

24.

Moutons (Prieuré) : 310 n. 71.

MOUY (Madeleine de MOGES -

marquise de) : 344 n., 346, 349;352.

MOUY (Marquis de - seigneur de la

MEILLERAYE) : 344 n.

Nancy (Monastère de l'Institut) : 32 n. 15, 49, 187, 297 et n. 67 ter, 366. NESMOND (François de - Evêque de Bayeux) : 308 n. 70, 318 et n. 76, 319, 320, 351 n.

Neufchâtel : 30 n. 12.

NICÉPHORE (Le Père - ordre des

Pénitents) : 34 n. 20.

NIVERS (G.uillaume) : 56 et n. 47, 60,

62.

N IV ERS (Mademoiselle) : 55, 60, 62.

Noble (rue) : actuellement rue Orbe :

90 n. 73.

NOTRE DAME ABBESSE : 21, 28,

42, 49 et n. 40, 62, 64, 69, 71 Acte, 72 et n. 54, 76, 78, 104, 320, 361, 70 Vierge espagnole.

NOTRE DAME de la DÉLIVRAN-DE : 359 n.

NOTRE DAME DE LA ROSE (Chartreuse de Rouen) : 65 n. 52. NOTRE DAME (cathédrale de Rouen) : 7 gravure , 100 et n. 80, 122.

OM ON V ILLE (Jean-Baptiste GO-DARD d') : 83 n. 61, 88 et n. 69, 89, 102, 277.

ORATOIRE (Révérends Pères de I') : 83 n. 61, 94 et n. 78.

Paris : Cassette : 19, 22, 25, 26, 29, 30, 31, 34, 43, 55 n. 43, 44, 45, 46, 96, 102, 103, 107, 129, 152, 162 n. 13, 169 n. 16, 174, 175, 181 n. 19, 182 n. 21, 190 n. 23, 199, 200, 223 et n. 39 et 40, 238, 240, 263, 291 n. 65, 293 n. 67, 300, 303 n. 68, 315 n. 74, 326 n. 79, 352 n., 358.

- Saint-Louis au Marais : 34 n. 17, 83, 143 et n. 3, 162 n. 13, 174, 176, 178, 185, 189, 190, 196, 197, 198, 204, 206, 215, 221, 222, 238, 265, 280, 306, 319, 325, 330 et n. 80, 369.

Paroisses de Paris :

- Saint Barthélémy : 92 n. 75.

- Saint Germain l'Auxerrois : 92 n. 75.

- Saint Sulpice : 155 n. 12, 162 n. 13,

318, 347.

PAU LIN (Le Père) : 336, 360.

PAU LMIER (Sr Marie de Saint-

Joseph) : 326 n. 79.

PELLOT (Claude - Président du

Parlement) : 26, 27 n. 8, 29, 95, 102.

Perle (rue de la) : 85 n. 65.

PETAULT DE MOLETTE (Made-

leine, Sr de Sainte Gertrude) : 55 et n.

43, 172, 182, 199 n. 27, 326 n. 79, 368. PETAU (Gédéon) : 55 n. 43.

PETITGOT (Marguerite, Sr Marie de Jésus) : 326 n. 79.

PHILI BERT (Dom Ignace - Prieur de Saint Germain des Prés) : 19. PHILIPPE II (dit Philippe Auguste) : 86 n. 66.

PHILIPPE (Sr Marie de Sainte Thérèse de Jésus) : 326 n. 79.

PICOTE (Charles - prêtre de Saint-Sulpice) : 357 n.

PIERRE (Anne, Sr de Saint Paul) : 356. PIERRECOURT (Marquise de) : 86, 125.

PLANCHON (Mère Saint Benoit de Caen) : 310, 314 et n. 73, 315, 322 n. PLATEL (Monsieur) : 369.

POÈRIER d'AMFREVILLE (la Présidente) : 86 n. 67.

POÈRIER d'AMFREVILLE(Cécile) : 234 n. 44.

POMIER (Dom - Prieur de Saint-Ouen) : 55 n. 45.

Pontoise : 88, 154, 198, 201, 319 n. 76 bis.

PRENANT (Anne) : 195 n. 25. PUCHOT voir COSTÉ DU MESN IL et GODARD de BELBEUF : 38 n. 25, 83 n. 61, 88 n. 69.

QU ARRÉ (Sébastienne) : 155 n. 12.

QUINET (Dom Louis - abbé de Bar-bery) : 343 n., 344, 352.

QU INTANADOIN E (Jean de - sieur de BRÉTIGNY) : 218 n. 36, 219 signature.

RABAUMONT (Monsieur de) : 155, 174, 175.

Radepont : 36 n. 23.

RAFFETOT (Marquise de) : 315 et n. 74.

RAGUIER DE POUSSÉ (Antoine) : 56 n. 47, 155 n. 12, 246 n. 49. Rambervillers (monastère de l'Institut) : 22, 31 n. 14, 32 n. 15, 154 n. 10, 155 n. 11, 223, 297 et n. 67 bis, 344, 345, 346, 347, 348, 349, 350, 351, 353, 358.

RASLE (Anne, Sr Catherine de Jésus) : 223 et n. 39.

RASSENT (Damoiselle de) : 37 n. 24. Rennes : 22 voir aussi LA VIEU-VILLE.

RÉSURRECTION (Soeur de la) : 347. Ri (Orne) : 351 n.

RIVIÈRE (Marie - novice de Caen) : 335.

ROLIN (Catherine - Mère Catherine de Sainte-Agnès de Nancy) : 297 n. 67 ter.

ROMAIN (Saint) : 103 n. 84.

Rome : 351 n., 354, 367-368.

RONCHEROLLES (famille de) : 38 n. 25.

RONCHEROLLES (le Père de) : 94 et n. 78.

RONDET (Aymée, Sr Aymée de Saint Joseph) : 34 n. 20, 38, 39, 40, 41, 42, 49, 51, 57, 98, 113, 141, 144, 159, 162, 174, 197, 202, 204, 216, 222, 293. ROQUELAY (Monsieur de) : 343 n., 350, 356, 358, 360.

Rouen (Paroisses) :

- Saint André : 336 n. 81.

- Saint Eloi: 90 n. 73, 336 n. 81.

- Saint Godard : 103 et n. 84.

- Saint Laurent : 90 et n. 73, 94 n. 78, 211 n. 31.

- Saint Lô : 195 n. 25.

- Saint Maclou : 86 n. 67, 92 n. 75, 195 n. 25.

- Saint Michel : 212 n. 32.

- Saint Patrice : 269 n. 54.

- Saint Sauveur : 336 n. 81.

- Saint Vigor: 54 gravure.

- Sainte-Croix, Saint-Ouen : 38 et n. 25, 42 gravure, 94 n. 78, 149 gravure. ROUXEL de MEDAVY (François, de GRANCEY - Archevêque de Rouen) : 24 fac-similé, 26, 31 n. 13, 58 n. 49, 81 et n. 60, 82, 90 et n. 73, 91, 108, 258, 260 armes.

Rumbeke (Belgique - Bénédictines du Saint Sacrement) : 14.

SACRISTINE (Mère) : 59, 101, 113. Saint Amand (Abbaye) : 26 n. 7. Saint Avertin (Abbaye de M. de Fieux) : 90 n. 73.

Saint-Denis : 202, 354.

Saint Germain en Ay (Abbaye de M. de Fieux) : 90 n. 73.

Saint Germain des Prés (Abbaye) : 19. Saint Germain des Prés (les Pères de) : 174.

Saint Gervais (le Curé de - Rouen) : 319.

388

CATHERINE DE BAR

389

VANNISTES : 270 écusson.

Varsovie (Pologne) (Bénédictines du Saint Sacrement) : 34 n. 18, 55 n. 43, 92 n. 75, 287 n. 62, 326 et n. 79, 327. VENDÔME (le Cardinal de) : 53 n. 42. VIENVILLE (Gertrude GAUL-THIER de) :• 14.

Vieux-Château voir château de BOUVREUIL.

Villepreux : 270.

VINCENT DE PAUL (Saint) : 46 n. 38.

Mère Françoise de Ste Thérèse) • 55 et n. 45, 78, 87, 92, 100, 102, 103, 104, 106, 107, 108, 109, 114, 116, 117,' 118, 119, 120, 121, 122, 123, 124, 125, 126, 128, 129, 131, 132, 133, 134, 165, 168, 173, 180, 197, 204, 213, 252, 259, 264, 265, 273, 275, 276, 284, 289, 291, 294, 295, 297, 300, 305, 307, 308, 313, 318, 331.

Il MOI HEE (le Père) : 213, 218, 284. Toul (monastère de l'Institut) : 22, 23, 30 n. 12, 32 n. 15, 34 n. 18, 143 n. 3, 162 n. 13, 184, 269 n. 54, 330 n. 80.

TOUVENS (M. Fauvel de) : 273,

368, 369.

TURCS : 287 et n. 62.

TURENNE (Henri de la Tour d'Au-

vergne, vicomte de) : 319 n. 76 bis.

ZOCOLY (Marie, Sr de l'Enfant-Jésus) : 34 et n. 17, 37, 40, 49, 61, 144.

ZOCOLY (Jean-François) : 34 n. 17.

Saint-Lô (rue) 83 n. 62.

Saint-Louis (Abbaye) : 26.

Saint-Louis (maison) voir Saint-Vigor.

Saint-Maur-des-Fossés : 347, 349, 350,

358 n.

Saint Nicolas de Port : 14.

Saint-Ouen (Abbaye) : 85, 256.

Saint Romain (Chapelle du Vieux château) : 105 n. 85.

Saint Silvain : 343 n.

Saint Vigor : lere maison occupée à Rouen : 26, 27, 29, 30, 31, 36, 92 n. 75, 139, 140, 368.

Sainte Catherine (mont - Bénédictins) : 65 n. 52.

Sainte Catherine (côte) : 89 et n. 71. Sainte Croix des Pelletiers (le Curé) : 155.

SAINT-GILLES (le Père de) : 356, 358.

SAINT-LOUIS au MARAIS voir Paris.

SAINT PIERRE (M. de) : 305.

SALET (Alexandre) : 83 et n. 62,

85, 95, 97, 102, 215, 255, 257, 278, 290, 291, 295, 296.

SCOT DE FUMECHON (famille) : 133 n. 99.

SÉCHAMPS (le Père de - o. p.) : 139 et n. 1.

SÉJOURNÉ (Mme) : 336 n. 81.

SENNEVILLE (hôtel de) : 209 photo.

SIMPLICIEN (le Père) : 172.

SOBIESKI (Jean) : 287 n. 62, 326. SOEURS du SAINT ENFANT

JÉSUS (dites de la Providence Rouen) : 212 n. 33.

SOUVRÉ (Madeleine de - Abbesse de Saint-Amand : 87 et n. 68.

SOUVRÉ (Eléonor) : 87 n. 68.

TALON (Françoise, Sr Françoise de

la Résurrection) : 182 et n. 21, 322, 323.

TALON (Mme) : 182 n. 21.

TARDIF (M.) : 354, 355.

TEXIER (le Père) : 368.

THÉRÈSE d'AVILA (Sainte) : 132 n. 98.

THOMAS (M.) : 97, 273, 276. TIERCENT du RUELLAN

Ruellan du Tiercent ou de

(Françoise du,


TABLE ANALYTIQUE

ABANDON : 63. 65. 84. 144. 187. 241 ; à la volonté de Dieu : 218. 232. 245. 250 252. 259. 261. 275. 304. 305. 346. - qui détache du créé : 283. 287. 293. 333. ; dans l'épreuve : 237. 287 ; dans les biens et les maux : 148. 167. 199. 287. 295 ; dans la mort : 148. 169. 245. 265. - source de joie et de repos : 255. 261. 270 ; persévérance dans : 284. 287. - abandon et adhésion à Dieu : 280. 298. 342. 363 ; fait « mourir » : 293. 304. 324.

CONFIANCE : filiale en Dieu : 232. 329 ; en la miséricorde : 188. 270 ; source de liberté : 333.

(Voir aussi : CROIX, ANÉANTISSEMENT, PAIX).

ADORATION : de Jésus naissant : 266. - dans les épreuves : 305. - des conduites de Dieu :

303. - et soumission 254. 255. 295. 330.

ADORATION PERPÉTUELLE : 59. 60. 301. ; source de grâce : 317.

AMOUR : de Dieu comble le coeur : 267. 333. ; et humilité : 327. ; de Dieu et des créatures :

267. ; dû aux Supérieures : 281. - des créatures souille le coeur : 267.

CHARITE FRATERNELLE : 67. 76. 186. 241. 247. 248. 280. 311. ; union : 184.

189.

ANÉANTISSEMENT : 144. 189. 206. 245. 261. 275. ; de Jésus : 277. 267. 280. ; nous transforme en Jésus : 337. 350. ; attire Dieu dans dans la souffrance : 171. 251. 270. 298. 324. ; sûreté de l'âme : 287. 206. 232. 292. 293. 294. - glorifie Dieu : 57. 59. 62. 63. 65. 67. 79. 253. (Voir aussi : DÉTACHEMENT, DIEU).

APPEL : vocation chrétienne : 278. ; choix d'un état de vie : 279. ; lie à croix : 290. 303. - discernement des vocations : 167. 184. 208. 211.

301. 335.

PERSÉVÉRANCE dans la vocation : 222. 294. ; reconnaissance pour la grâce de

la : 294. 299. - lettre au père d'une postulante : 233.

(Voir aussi : VICTIME).

AUTORITÉ : des supérieurs : 189. 315. 330. ; représentent Jésus Christ : 346. ; devoirs

envers les supérieures : respect : 200. 241. 264. 281. 297. ; soumission : 298. 307. 313. ;

confiance : 281.

OBÉISSANCE : 67. 79. 141. 152. 162. 164. 165. 180. ; immole la victime : 263. ;

unit la communauté : 271.

CROIX : 144. 15f7. 169. 324. - fête de la : 303. - la croix sanctifie : 192. 251. 324. 359. 365. ; uni au Christ souffrant : 267. 337. ; libère le coeur pour Dieu : 267. 274. 288. 290. 303. ; perfectionne les victimes : 303. 305. partage des élus : 290. 301. 337. ; apanage du chrétien : 245. 290. - Courage dans les croix : 194. 206. 220. 253. 286. 297. 322. ; patience : 181. 206. 289. 301. 305. 318. ; action de grâce : 260. 30•5. 322. 324. 359. ; et adorao tin : 181. 305. foi et abandon dans les croix : 171. 173. 181. - Croix et prière : 329. ; et humiliations : 330.

ÉPREUVES : silence dans : 251. ; abandon à Dieu dans : 146. 278.

(Voir aussi : ABAN DON, TENTATION).

CULTE : zèle pour : 140. 172. 200. 266. ; chant de l'office : 168. 211. 258. ; entretien sacristie : 203.

FÊTES LITURGIQUES : Avent : 220. ; Noël : 221 ; Pâques : 262. 288.

DÉVOTIONS : à l'Enfant Jésus : 144 ; à la Sainte Vierge : 49. 94. 130. ; en son Immaculée Conception : 94. 243. 294. 333. ; à saint Joseph 20. 103. ; aux saints Anges : 38. 43. 57. 59. 60. 262. ; à saint Benoit : 35. ; aux âmes du purgatoire : 38. 44. 132. 162. le cierge pascal : 104. ; les « Cendres » : 37.


DÉTACHEMENT : des créatures : 205. 232. 264. 278. 337. ; de soi-même : 329. 333. pour « loger » Dieu en nous : 292. - par l'épreuve : 288. 365. ; par le silence : 361. ; par la mort : 285. 329. 341. 360. - Dieu nous dépouille pour nous revêtir de lui : 286. 290. 298. 337. - source de bonheur : 285. 294. 350. ; de paix et de joie : 294. 329.

SACRIFICE : dans la foi et l'amour : 150. ; du coeur : 241. ; récompensé : 159. HUMILITÉ : attire la miséricorde de Dieu : 331. et abandon : 265. et pauvreté spirituelle : 62. 64. 242. ; et pureté du coeur : 329.

(Voir aussi : ABANDON, CROIX, SOUMISSION).

DIEU : seul : 140. 148. 205. 215. 217. 250. 294. ; Dieu Trinité : 339. ; livré aux hommes : 301. - puissance de la grâce : 324.

CHERCHER DIEU : 66. 272. 294. ; et sa gloire : 257. 288. 304. 343. ; avec pureté d'intention : 67. 69. 241. 248. 255. 287. 290. 334. 346. 349.

SERVIR DIEU : avec vigueur : 261. 290. 335. ; sa volonté au centre de l'âme : 292. L'EXPÉRIENCE DE DIEU : Il veut nous posséder : 278. 329. 337. ; expérimenté en nous : 274. ; garder le souvenir de Dieu : 279. sa présence : 59. 79. 247.

DIRECTION ou entretiens spirituels : 158. 162. 179. 188. 192. 193. 241. 247. 261. 264. 283. 287. - et ouverture du coeur : 180. 224. 304. - qualités du directeur spirituel : 186. 187. 232. 242. 336.

(Voir aussi : MECTILDE).

EUCHARISTIE : pain et manne : 208. ; Dieu présent pour notre amour : 301. COMMUNION : et pureté du coeur : 225. ; et union à l'esprit de Jésus 165. 205. 267. - effets sanctifiants : 68. 79. 279. ; unité des coeurs : 152. 191. - Réparation à Jésus Eucharistie : 317. - Processions du Saint Sacrement : 318.

(Voir aussi : CULTE, V ICTI M E).

FOI : croire à tout ce qui est de foi : 228. ; exhortation à la Foi : 226. 241. 250. ; en la Providence : 239.

FIDÉLITÉ : à imiter Jésus victime de la volonté de Dieu : 219. 255. au Saint Esprit : 267. ; active à la grâce : 146. 206. 283. 331. ; à l'abandon : 267. ; dans la charité et l'humilité : 274. 288. 339. ; dans les croix : 304. 330. ; à l'état de victime : 221. 257. 327. ; à la Règle : 198. - courage dans la : 261. - source de joie : 248. 257.

FORCE : de Dieu nous soutient : 274. 286. 288. - Jésus notre force : 168. - pour le corps : 144 - les faibles : 232.

COURAGE : dans les épreuves par l'espérance du ciel : 193. 253.

HUMILITÉ : 53. 67. 77. 79. 146. 150. 164. 180. 188. 243. 250. ; abnégation : 168. 180.

329. 333. - humiliations : 146. 324. ; patience dans : 252.

AMOUR PROPRE : opposé à la grâce : 267. ; se met partout : 327. ; nous rend

esclave : 333.

(Voir aussi : ANÉANTISSEMENT).

INSTITUT : esprit de : 309. 311. 314. 317. ; donner l'amour de : 308. ; pensées sur : 148. ; commencements de : 355. 357. 361.

JUSTICE : de Dieu : 224. 301. - offert à la justice pour obtenir miséricorde : 226.

PÉCHÉ : seule vraie mort : 150. ; empêche l'oeuvre de Dieu : 189.

MISÉRICORDE : par le sang du Christ : 292. ; confiance en la : 188. ; abandon à la : 295. - Jubilé : 287. - pardon mutuel, chapitre de paix : 252.

LIBERTÉ: de conscience : 247.

SOUMISSION :et abandon à la volonté de Dieu : 52. 62. 63. 65. 67. 142. 150. 263.

275. 288. 290. 292. 300. ; et confiance en Jésus et Marie : 333. ; et humilité : 285. -

fruits : la liberté intérieure : 148. ; nous rend comme Dieu nous veut : 293. 316.

(Voir aussi : ABANDON, C ROI X).

MAL : MALADIE : 141. 142. 144. 156. 160. 172. 176. 185. 210. 212. 222. 263. 271. 273.

284. 285. 289. 295. 315. ; acceptation de : 272. 276. 279. ; courage dans la : 284. 300. ;

prudence dans la : 189. 311. 315. - maladie et sacrements : 295.

SOUFFRANCE : patience dans la : 300. ; gage d'amour : 267.

(Voir aussi : MORT).

MARIE : protectrice et fondatrice de l'Institut : 140. 173. 368. ; abbesse perpétuelle :

144. 320. ; son « service » au réfectoire : 152.

CULTE MARIAL : recours à Marie : 150. 156. 194. 243. 260. 264. 276. 299. 333. 334. ; neuvaine à l'Immaculée Conception : 333. 339. - Mère de miséricorde : 256. ; guide vers la sainteté : 293. 334. 335. 339. - Coeur de Jésus et de Marie : 152. 163. MECTILDE : 201. 218. 261. ; maladies : 159. 253. 287. 289. 290. 292. 315. ; épreuves :

146. 189. 245. 277. 280. 287. ; deux choses à faire avant de mourir : 232. - son humilité : 237. 321. 323. 324. 343. 345. 348. 358. 367. ; abandon : 295. 323. 345. 349. 355. ; soumission dans les humiliations : 330. 354. ; appel à la miséricorde de Dieu : 295. 336.

SUPÉRIEURE : son coeur : 281. 301. 304. 308. 309. 312. 315. 317. 366. ; sa sincérité : 248. 329. 333. ; sa fidélité : 276. 280. 289. 295. ; sa tendresse pour ses filles : 145. 154. 157. 160. 183. 224. 237. 242. 246. 259. 267. 270. 289. 300. 301. 309. 320. 327. ; sollicitude : 184. 259. ; assiste les malades : 263. patience : 171. 236. 248. ; compassion :

145. 168. 173. 194. 237. ; pour une âme tentée : 317.

La direction des âmes : 179. 267. 304. 329. 333. ; avec humilité : 283. 304. 313. ; avec impartialité et bon sens : 146. 171. 347. ; parfois avec humour : 295.

(Voir aussi : DIRECTION, INSTITUT).

MORT : réflexions sur : 183. 299. ; vie, préparation à : 144. 145. 329. ; être toujours prêt à : 185. - mort du chrétien : 329. ; mort de M. Baptiste : 182. ; de madame de Grainville : 284. ; de M. de Grainville : 214. 218. 336. ; d'une religieuse : 273. ; suffrages pour les défunts : 177. 240. ; lettres de consolation : 175. 176. 193. 198. 241. 286. 329. MORTIFICATION : pour éviter le péché : 150. ; des passions : 261. 278. ; toujours mourir : 232. ; à soi-même : 67. 163. ; par vertu héroïque : 168. ; source de bonheur : 324. ; par acquiescement à Dieu : 274. ; en union à Jésus Hostie et Victime : 280. ; pour ressusciter : 73. 238. 262. 288. 301. ; comme le grain de. froment : 183. 304. - désir de la mort pour aller à Dieu : 290. 315. ; pour appartenir à Jésus Christ : 245. 294. 344. ; pour donner vie à Dieu en nous : 286. 288. 304. pour honorer Jésus Christ : 253. 314.

PÉNITENCE : pour l'Avent : 220. ; jeûne : 204. ; Carême et humilité : 187. 191. (Voir aussi : ANÉANTISSEMENT, HUMILITÉ, PARTICIPATION).

NÉANT : 245. ; source de paix et de joie : 251. 275. ; de repos : 261. ; empli de bénédictions : 275. 324. - objet de la complaisance de Dieu : 284. voie la plus courte pour aller à Dieu : 271. 305. ; y être fidèle pour passer en Jésus Christ : 270. 285. 288.

PAIX : 245. ; et joie : 62.66. ; dans la petitesse : 267. ; l'abandon à la volonté de Dieu : 293. ; par le détachement : 278. 285. 290. ; de soi et des créatures : 294. 295. 306. ; par la pauvreté intérieure : 298. 305. 324. - fruit de la fidélité : 216. ; de la ferveur : 257. moyens de vivre en paix : 298. ; dans le travail : 142. ; dans la communauté : 267.

PAIX DU COEUR : 271. 283. ; vient de Dieu : 139.

(Voir aussi : ABANDON, CROIX, DÉT)ACHEMENT, MORT, SAINT-ESPRIT).

392 CATHERINE DE BAR 393

PARTICIPATION : à la sainteté de Dieu en 'Jésus Christ : 54. 63. 68. 69. 72. ; par la mort

à soi-même : 245. 301. 329. ; en union aux « états » de Jésus : 267. ; souffrant : 337. ;

pauvre : 349. ; hostie : 355. 363. ; à ses vertus : 68.

(Voir aussi : DIEU, MORT).

PROVIDENCE : abandon à : 256. 280. 325. ; sans passivité : 265. 325. - prier la : 239. 288. ;

qui conduit tout : 303. 305. 345.

(Voir aussi : ABANDON, FOI).

RÈGLE : régularité : 152. ; observances : 172. 191. 200. 204. ; jeûne : 258. 284. ; chapitre de paix : 252. ; Constitutions à garder : 252. 267. 297. 311. ; amour de : 308. - le Saint Esprit est notre règle : 267.

(Voir aussi : FOI, INSTITUT).

SAINT ESPRIT : être renouvelées dans le : 142. ; sanctifie : 267. ; être cachées dans : 202. 270. ; être revêtues du : 308. 366. ; recevoir ses lumières : 329. - conduit les âmes : 366.

ESPRITS : discernement des : 179. ; le diable exploite la tristesse : 156. ; il est

opposé aux desseins de Dieu : 149.

(Voir aussi : PAIX, RÈGLE).

SILENCE : extérieur et intérieur : 53. 67. 79. ; par charité fraternelle : 241. - pour écouter

Dieu : 279. ; se disposer à sa Présence : 227. 298.

SOLITUDE: nécessaire à notre vocation : 355. 363. ; source de bonheur : 271.

TENTATION : 245 ; conduite dans : 150. 164. 173. 283. ; pas de découragement : 267. ; foi et humilité : 223. ; discernement des esprits dans : 179. - nécessaire à la victime : 301. ; prière pour les âmes tentées : 330. ; recours à Marie dans : 320.

VICTIME - RÉDEMPTION : avec Jésus Christ : 53. 63. 144. 157. 255. 280. ; en union avec Jésus : enfant, dans l'eucharistie et à la croix : 184. 216. 280. 301. ; par état : 238. ; avec Marie : 245. 253. - ce que c'est que d'être victime : lettre à une postulante : 232. 234. 238. 301. ; vie dans la mort : 145. 172. 264. 280. 309. ; par l'obéissance : 152. ; sacrifice parfait : 303. ; la victime ne peut être sans croix : 162. 168. 178. 207. 220. 229.

245. 284. 320. 324. ; dans la soumission à Dieu : 280. 284. - sacrifiée à la gloire de Dieu :

259. 314. 320. 335. 362. ; engage notre éternité : 274. 335. - victime du mystère d'amour :

216. 275. 317. ; par amour et pour l'amour : 150. 169. 170. 218. 274. 309. ; source de

joie : 320.

(Voir aussi : AUTORITÉ, CROIX, PAIX, PARTICIPATION).

VIE : santé : 141. 144. - pour l'amour de Jésus Christ : 150. ; consiste à « mourir » : 238.

288. 295. - oeuvre de l'Esprit en nous : 202. ; vie nouvelle : 217. ; de Jésus en nous ;

cachée : 65. ; par notre mort : 63. ; nous donne sa vie divine : 203.

(Voir aussi : MAL, MORT, SAINT ESPRIT).





TABLE DES MATIÈRES (ROUEN)

Préface

Introduction

Analyse des manuscrits

lere partie

LA FONDATION DE LA MAISON DE ROUEN 1677 - 17

Prière à Notre-Dame, écrite par la narratrice 18

Lettre à Mère Bernardine de la Conception Gromaire, 23 février 1663 19

Lettre de François de Harlay, archevêque de Rouen, 28 mars 1663 21

Fac-similé de François Rouxel de Médavy, Paris ce 29 février 1684 24

ETABLISSEMENT DE CE QUI CONCERNE LA MAISON DE ROUEN

DES FILLES DU SAINT SACREMENT 25

Achat des maisons, rue Saint-Vigor, ler août 1676 27

Premier voyage à Rouen de Mère Mectilde, 8 mars 1677 30

Départ de Mère Mectilde pour Paris, 29 mars 1677 • 31

Arrivée à Rouen du premier groupe des fondatrices, 12 août 1677 34

Second voyage à Rouen de Mère Mectilde, ler au 3 octobre 1677 43

Arrivée à Rouen du second groupe des fondatrices, 3 octobre 1677 48

Arrivée à Rouen du troisième groupe des fondatrices, 25 octobre 1677 56

Commencement de l'adoration perpétuelle - Fondation du monastère, 4 novembre 1677 60

Premier chapitre tenu à Rouen, 12 novembre 1677 63

Second chapitre tenu à Rouen, 29 novembre 1677 66

Acte à Notre-Dame par Mère Mectilde, 8 décembre 1677 71

Départ de Mère Mectilde pour Paris, 28 février 1678 80

Troisième voyage à Rouen de Mère Mectilde, 16 mai 1679 81

Départ de Mère Mectilde pour Paris, 26 août 1679 84

Quatrième voyage à Rouen de Mère Mectilde, 6 avril 1681 88

Premières professions, avril-mai 1681 92

Election de la première Prieure, 29 mai 1681 92

Départ de Mère Mectilde pour Paris, 5 septembre 1681 96

Achat du château de M. de Mathan, août 1683 103

Installation au château, 26 juin 1684 109

Première exposition du Saint Sacrement, chapelle provisoire du château, 29 juin 1684 112

Bénédiction de l'église primitive, 24 août 1684 122

Construction de l'église du monastère, 1687 134

2eme partie

LETTRES A SES MONASTÈRES NORMANDS 137

1 - Au Révérend Père de Séchamps, 12 janvier 1677 139

2 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, août 1677 140

3 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 18 août 1677 141

4 - A la Mère Marie de l'Enfant Jésus Zocoly, 26 août 1677 141

5 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, septembre 1677 142

6 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, septembre 1677 142

7 - A la Mère Marie de l'Enfant Jésus Zocoly, 12 septembre 1677 142

8 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 13 septembre 1677 144

9 - A la Mère de l'Enfant Jésus Zocoly, 14 septembre 1677 144

10 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 18 septembre 1677 145

11 - A une religieuse - ler monastère de Paris, rue Cassette, octobre 1677 146

12 - Aux novices - ler monastère de Paris, 28 octobre 1677 147

13 - A une religieuse - ler monastère de Paris, ler novembre 1677 147

14 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, novembre 1677 148

15 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, décembre 1677 149


394 CATHERINE DE BAR

16 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, janvier 1678 150

17 - A une religieuse de Rouen, veille du départ de Mère Mectilde, 27 février 1678 150

18 - A ses Filles en les quittant, pour lire le lendemain de son départ, 28 février 1678 152

19 - Après le départ de Rouen, à Magny à 8h. du soir, lundi 28 février 1678 154

20 - A la communauté de Rouen, ce mardy à 11h. du matin à Pontoise, ler mars 1678 154

21 - A la communauté de Rouen, 2 mars 1678 155

22 - A une religieuse de Rouen, 4 mars 1678 156

23 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 14 mars 1678 157

24 - A une religieuse de Rouen, 15 mars 1678 158

25 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 20 mars 1678 158

26 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, samedi Saint, 9 avril 1678 160

27 - Au sacristain de Rouen, 5 mai 1678 161

28 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 6 mai 1678 161

29 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 12 mai 1678 163

30 - A une religieuse de Rouen, 14 mai 1678 163

31 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 20 mai 1678 164

32 - A une religieuse, 24 mai 1678 165

33 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 10 juin 1678 166

34 - A sa chère petite communauté de Rouen, 18 juin 1678 167

35 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 11 août 1678 168

36 - A une religieuse de Rouen, 12 août 1678 169

37 - A la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, 20 août 1678 170

38 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 15 septembre 1678 170

39 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 16 septembre 1678 172

40 - A une religieuse de Rouen, 19 septembre 1678 173

41 - A M. de Rabaumont, ecclésiastique à Rouen, 30 septembre 1678 174

42 - A la communauté de Rouen, 30 septembre 1678 175

43 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 21 octobre 1678 175

44 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 29 octobre 1678 176

45 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 8 novembre 1678 177

46 - A la communauté de Rouen, 8 novembre 1678 178

47 - A une religieuse, 14 novembre 1678 178

48 - A la Mère Anne de la Nativité de Jésus Bertout, 19 décembre 1678 180

49 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 23 décembre 1678 181

50 - A la Mère Marie de Sainte Madeleine des Champs, 24 décembre 1678 182

51 - A la communauté de Rouen, 27 décembre 1678 183

52 - A la communauté de Rouen, 3 janvier 1679 183

53 - A la communauté de Rouen, 12 janvier 1679 185

54 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 18 janvier 1679 186

55 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 25 janvier 1679 187

56 - A une religieuse, 4 février 1679 187

57 - A une religieuse de Rouen, 11 février 1679 188

58 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 11 février 1679 189

59 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 15 février 1679 190

60 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 4 mars 1679 191

61 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 16 mars 1679 192

62 - A une religieuse de,Rouen, 26 mars 1679 193

63 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 3 avril 1679 193

64 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 3 avril 1679 194

65 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 12 avril 1679 195

66 - A la Mère Marie de Sainte Madeleine des Champs, 13 avril 1679 196

67 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 15 avril 1679 196

68 - A la communauté de Rouen, 24 avril 1679 197

69 - A la communauté de Rouen, 17 mai 1679 198

70 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, mai 1679 199

71 - A une religieuse de la rue Cassette, 12 juin 1679 199

72 - Ecrit avant son départ de Rouen - 3eme voyage, fin août 1679 200

73 - A la petite communauté de Rouen - lare lettre après le 3eme voyage, 27 août 1679 201


FONDATION DE ROUEN 395

74 - A la communauté de Rouen, 29 août 1679 202

75 - A une religieuse de Rouen, 31 août 1679 203

76 - A la communauté de Rouen, 14 septembre 1679 204

77 - A une religieuse de Rouen, 18 septembre 1679 205

78 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 28 septembre 1679 206

79 - A une religieuse de Rouen, 5 octobre 1679 206

80 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 24 octobre 1679 207

81 - A Mademoiselle Madeleine d'Ambray qui désirait être religieuse

à la maison de Rouen, 30 octobre 1679 208

82 - A une religieuse de Rouen, 31 octobre 1679 208

83 - A une religieuse de Rouen, 9 novembre 1679 210

84 - A une religieuse de Rouen, 10 novembre 1679 210

85 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 22 novembre 1679 211

86 - A la communauté de Rouen, 24 novembre 1679 212

87 - Au T.R.P. Timothée sur la mort de Madame de Grainville, 24 novembre 1679 214

88 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 26 novembre 1679 215

89 - A une religieuse de Rouen, 28 novembre 1679 216

90 - A une religieuse de Rouen, 30 novembre 1679 217

91 - A Mme du Buc sur la mort de Madame de Grainville, 2 décembre 1679 218

92 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 2 décembre 1679 218

93 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 6 décembre 1679 219

94 - A une religieuse de Rouen, 7 décembre 1679 220

95 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 7 décembre 1679 220

96 - A Soeur Ay mée de Saint Joseph Rondet, 12 décembre 1679 221

97 - A Mademoiselle d'Ambray, 13 décembre 1679 222

98 - A la communauté de Rouen, 26 décembre 1679 222

99 - A une religieuse de Rouen, 1679 223

100 - A une religieuse de Rouen, 1679 224

101 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 1679 225

102 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 1679 226

103 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 1679 227

104 A une religieuse pour l'exhorter à vivre dans l'esprit de foi, 1679 228

105 - A Marie Madeleine d'Ambray entrée le ler de l'an pour être religieuse,

2 janvier 1680 229

106 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 3 janvier 1680 231

107 - A une religieuse de Rouen, 15 février 1680 232

108 - A M. Henry d'Ambray, ler mars 1680 233

109 - A Mademoiselle d'Ambray, 2 mars 1680 234

110 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 11 mars 1680 235

111 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 11 mars 1680 236

112 - A une religieuse de Rouen, 2 avril 1680 237

113 - A la Soeur Marie Magdeleine Scholastique de Jésus d'Ambray, 10 avril 1680 238

114 - A la Mère Anne du Saint Sacrement Loyseau, 29 avril 1680 239

115 - A la communauté de Rouen, 4 mai 1680 240

116 - A une religieuse de Rouen, 7 mai 1680 241

117 - A une religieuse de Rouen, 8 juillet 1680 241

118 - A une religieuse de Rouen, 6 août 1680 242

119 - A M. Claude de Fumechon, sieur de Grainville, ecclésiastique, 5 septembre 1680 243

120 - A une religieuse de Rouen, 7 septembre 1680 245

121 - A une religieuse de Rouen, 7 octobre 1680 246

122 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 23 octobre 1680 247

123 - A une religieuse de Rouen, 8 novembre 1680 248

124 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 10 novembre 1680 250

125 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 17 décembre 1680 251

126 - A la communauté de Rouen, 29 décembre 1680 252

127 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 2 janvier 1681 252

128 - A une religieuse de Rouen, 3 janvier 1681 253

129 - A un Monsieur touchant l'établissement de la maison de Rouen, 4 janvier 1681 254


396 CATHERINE DE BAR

130 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 8 janvier 1681

131 - A une religieuse de Rouen, 8 janvier 1681

132 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 23 janvier 1681

133 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 25 janvier 1681

134 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 1er février 1681

135 - A une religieuse de Rouen, 3 février 1681

136 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 11 février 1681

137 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret, 18 février 1681

138 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 23 février 1681

139 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 2 avril 1681

140 - A la Mère Sacristine de Rouen, 4 avril 1681

141 - A une religieuse malade de la rue Cassette, 29 mai 1681

142 - A la Mère Mecthilde du Saint Sacrement Cheuret à son retour à Paris, 13 ju

143 - A la Mère Bernardine de la Conception Gromaire, 27 juillet 1681

144 - Acte d'Association pour l'adoration du très Saint Sacrement, 7 aoust 1681

145 - A une religieuse de Rouen, 3 septembre 1681

146 - A la R.M. Prieure et à la communauté de Rouen, 9 septembre 1681

147 - A la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, 11 septembre 1681

148 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 2 octobre 1681

149 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 6 octobre 1681

150 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 16 octobre 1681

151 - A une religieuse de Rouen, 18 octobre 1681

152 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 10 novembre 1681

153 - A la Mère Marie des Anges du Vay, entre le 10 et le 22 novembre 1681

154 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 22 novembre 1681

155 - A une dame de Rouen, 28 novembre 1681

156 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 18 décembre 1681

157 - A la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, 23 décembre 1681

158 - A la communauté de Rouen. fin décembre 1681

159 - A une dame de Rouen, 2 janvier 1682

160 - A une religieuse de Rouen, 13 février 1682

161 - A la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, 18 février 1682

162 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 25 février 1682

163 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 2 mars 1682

164 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 10 mars 1682

165 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 26 mars 1682

166 - A une malade de Rouen, 20 avril 1682

167 - A une dame de Rouen, 20 avril 1682

168 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 20 avril 1682

169 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 6 juillet 1682

170 - A une religieuse de Rouen, 25 juillet 1682

171 - A la communauté de Rouen, 17 août 1682

172 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 28 août 1682

173 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 6 septembre 1682

174 - A la Mère Monique des Anges, septembre ou octobre 1682

175 - A la Mère Marie des Anges du Vay, 9 décembre 1682

176 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 31 janvier 1683

177 - A la Mère Marie des Anges du Vay, 22 février 1683

178 - A une demoiselle qui désirait être religieuse, 22 avril 1683

179 - A la Mère Françoise de Sainte Thérèse du Tiercent, 3 mai 1683

180 - A une religieuse de Rouen, 3 mai 1683

181 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 26 juin 1683

182 - A une religieuse de Rouen, juillet 1683

183 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 13 août 1683

184 - A la Mère Marie des Anges du Vay, 12 mai 1684

185 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 23 mai 1684

186 - A la Mère de Sainte Catherine, religieuse de Montmartre, 31 mai 1684

187 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, début juin 1684


FONDATION DE ROUEN 397

188 - A la Mère de Sainte Catherine, religieuse de Montmartre, 13 juin 1684 311

189 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset, 5 juillet 1684 311

190 - A la Mère de Sainte Catherine, religieuse de Montmartre, 12 juillet 1684 312

191 - A la Mère Marie des Anges du Vay, 11 octobre 1684 313

192 - A la Mère Marie de Sainte Agnès Camuset à Caen, 16 octobre 1684 314

193 - A la Mère Marie de Sainte Agnès.Camuset à Caen, 10 janvier 1685 315

194 - A la Révérende Mère Prieure de Caen, 16 février 1685 315

195 - Acte de notre digne Mère après sa maladie de l'année 1685 316

196 - A la Révérende Mère Prieure de Caen, 28 mai 1685 317

197 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 3 juin 1685 318

198 - A la Révérende Mère Prieure de Caen, 11 juillet 1685 318

199 - A la R.M. Prieure et à la communauté de N.D. de Bon-Secours à Caen,

6 octobre 1685 320

200 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 4 décembre 1685 321

201 - A la Révérende Mère Prieure de Rouen, 16 décembre 1685 322

202 - A Madame l'Abbesse de Beaumont-lès-Tours, Anne Berthe de Béthune,

décembre 1685 323

203 - A la Révérende Mère Prieure de Rouen, 14 octobre 1686 324

204 - A la Révérende Mère Prieure de Rouen, 26 mai 1687 325

205 - A Madame de Beauvais, juin 1687 326

206 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 12 juin 1687 327

207 - A la Révérende Mère Prieure de Rouen, 27 août 1687 327

208 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 21 septembre 1688 328

209 - A la Mère Monique des Anges de Beauvais, 3 octobre 1688 329

210 - A la Mère Marie Magdeleine Scholastique de Jésus d'Ambray, 5 décembre 1692 329

211 - A la Mère Marie de Saint François de Paule Charbonnier, 17 avril 1693 330

212 - A la Mère Prieure de N.D. d'Argentan, Madame de Maré, 12 janvier 1695 331

213 - A la Mère Marie Magdeleine Scholastique de Jésus d'Ambray, 31 juillet 16% 333

214 - A la Mère Marie Magdeleine Scholastique de Jésus d'Ambray, 24 octobre 16% 334

215 - A Marie Rivière, novice du monastère de Caen, 4 février 1697 335

216 - Au Révérend Père Paulin, 4 mai 1697 336

217 - A la Mère Scholastique de Jésus d'Ambray, 6 août 1697 337

218 - Conférence pour la fête de l'Immaculée Conception 338

219 - A la Mère Jourdaine de Bernières, supérieure des Ursulines de Caen,

16 avril 1646 341

220 - A Monsieur de Bernières, 6 novembre 1646 343

221 - A Monsieur de Bernières, 14 décembre 1646 345

222 - A Monsieur de Rocquelay, 7 avril 1647 350

223 - A Monsieur Boudon, 25 juillet 1651 352

224 - A Monsieur Boudon, 26 juillet 1652 353

225 - A Monsieur de Bernières, 2 janvier 1653 356

226 - A Monsieur Boudon, 20 mai 1653 359

227 - A Monsieur de Bernières, 9 août 1653 360

228 - A Monsieur de Bernières, 1654 361

229 - A Monsieur Boudon, 9 février 1655 363

230 - A Monsieur Boudon, 30 mars 1655 364

231 - A Monsieur de Montigny, 5 novembre avant 1670 364

232 - A Monsieur de Montigny, 20 septembre après 1670 365

233 - A la Mère Catherine de Jésus, 30 octobre 1675 366

234 - Au Père Luc de Bray 367

235 - A Monsieur de Bernières, 21 août 1654 371

Carte

Prieures du Monastère depuis la fondation

Index des noms de personnes et de lieux

Table analytique

376 379 381

Collection MECTILDIANA

dirigée par Daniel-Odon Hurel, c.n.r.s. et Joël Letellier, o.s.b.


La collection Mectildiana aux Éditions Parole et Silence regroupe un ensemble de textes relatifs à Mère Mectilde du Saint-Sacrement (Catherine Mectilde de Bar, 1614-1698) en trois séries :


Série des « Œuvres complètes » présentant les écrits de Mectilde du Saint-Sacrement.

Série « Études et documents » consacrée à des études se rapportant au contexte mectildien.

Série « Œillade » destinée à faire connaître par des choix de textes la spiritualité mectildienne.


Série « Études et documents » :

1. Yves Poutet, Catherine de Bar (1614-1698). Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Moniale et fondatrice bénédictine au XVIIe siècle, Avant-propos du P. Joël Letellier, o.s.b. Parole et Silence, 2012.

2. Autour de Jean de Bernières (1602-1659). Actes du colloque du samedi 13 juin 2009 à Caen, éd. par Jean-Marie Gourvil et Dominique Tronc, Parole et Silence, 2012.

3. Dominique Tronc, Les amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Préface du P. Joël Letellier, o.s.b. Parole et Silence.

Les Amitiés Mystiques de Mère Mectilde

de Mère Mectilde du Saint-Sacrement (1614-1698)

Un Florilège établi par Dominique Tronc avec l’aide de moniales

de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement

Copyright 2017 Dominique Tronc

Préface

Le XVIIe siècle est souvent qualifié de « siècle mystique » par excellence et si, à chaque période de l’histoire du christianisme, pour ne parler que de la religion chrétienne, des hommes et des femmes ont vécu saintement et ont eu une vie spirituelle intense, il n’y eut peut-être pas une aussi grande floraison d’âmes mystiques engagées dans la contemplation des choses de Dieu, comme dans l’action caritative et apostolique, que dans ce « Grand Siècle » qui, pour nous, apparaît aussi déroutant que fascinant.

Au-delà des grandes figures ecclésiastiques telles que Richelieu, Bossuet ou Fénelon dont tout le monde a entendu parler, il y a des hommes et des femmes, et surtout beaucoup de femmes, grandes abbesses réformatrices, prieures, humbles moniales ou tout simplement personnes laïques vivant dans le monde, fortement éprises de spiritualité, d’intériorité, d’union à Dieu.

La grande histoire peut ne s’intéresser qu’à la politique, aux gens de pouvoir, aux guerres, aux alliances qui se font et se défont, mais il y a une plus grande histoire qui peut ne pas apparaître d’emblée, mais qui supplante en profondeur tout cela, c’est celle des âmes, des inclinations secrètes du cœur envers Dieu et le prochain. C’est cette Alliance de Dieu avec ses créatures aimées qui se révèle alors comme transcendant tout le reste et même peut-être le balayant comme choses futiles et éphémères.

À la recherche de l’essentiel, de la perle unique, les âmes spirituelles sont prêtes à un dépouillement total pour toujours mieux s’ouvrir au mystère de Dieu. Car c’est bien cela la mystique : l’élan intérieur suscité par la grâce divine pour mieux correspondre à la Parole aimante et agissante de Dieu, le don de soi à Dieu et aux autres pour que le mystère de Dieu se dévoile autant qu’il est possible ici-bas et transfigure celui ou celle qui le sert et le contemple. La plus noble et la plus vraie trame historique se situe là : dans le cœur à cœur de la prière, de la disposition intérieure et du dévouement de ces âmes éprises d’absolu et d’amour.

C’est à la découverte de ce monde intérieur du « Grand Siècle » que nous entraîne avec finesse et pédagogie Dominique Tronc en ces pages où la parole est largement donnée à des témoins authentiques gravitant autour de la figure emblématique de Catherine de Bar, en religion Mère Mectilde du Saint-Sacrement (1614-1698) qui couvre en quelque sorte tout le siècle lui-même. Tout l’intérêt de ce florilège est de nous faire prendre conscience, à travers la succession chronologique des auteurs choisis, du monde spirituel qui est celui de l’époque et, aussi, de nous faire mieux percevoir les filiations de pensée, les connexions spirituelles, les ressemblances et les dissemblances.

Dominique Tronc connaît profondément cette période ou mysticisme et conflit cohabitent parfois durement alors même que le but à atteindre est la paix de l’âme. L’éditeur des écrits de Madame Guyon sait ce qu’il en coûte lorsque ce qui regarde la vie intérieure est exposé sur la place publique. Les accusations de quiétisme, de préquiétisme ou, à l’inverse, de jansénisme ont largement faussé les regards et jeté le discrédit ou le soupçon sur nombre d’auteurs spirituels. Ici, le regard se fait plus pur pour appréhender une plus juste réalité, de façon plus équilibrée et plus authentique.

De formation scientifique, Dominique Tronc s’intéresse à la mystique et, soutenu par son épouse Murielle qui collabore souvent à ses travaux, il nous a déjà livré un certain nombre d’ouvrages et de contributions sur cette période et principalement sur les réseaux spirituels en mettant en valeur les précurseurs, les contemporains et les héritiers notamment de Mère Mectilde du Saint-Sacrement. Aidé ici par les sœurs archivistes bénédictines, il nous dresse un tableau chronologique de ces différents acteurs avec pour chacun, des extraits qui nous font entrer plus avant dans la mentalité de l’époque et dans une meilleure compréhension du contexte spirituel.

Nous tous avec lui sommes redevables du travail préparatoire des moniales qui ont recopié, classé, répertorié, archivé et, pour une part publié, les nombreux documents légués par leurs anciennes. Nous pensons tout spécialement à deux sœurs archivistes du monastère de Rouen aujourd’hui décédées : sœur Jeanne-d’Arc (Paule Foucard) et sœur Marie-Pascale (Paule Boudeville). Aujourd’hui, les études et recherches comme celle-ci sont grandement facilitées par l’attention et la compétence de sœur Marie-Hélène (Marie-Hélène Rozec), du monastère de Craon, archiviste de la Fédération Française de l’Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement, ainsi que par la disponibilité d’autres sœurs, telle celle ici de sœur Marie-Benoît (Hélène de Maillard Taillefer) pour la relecture de l’ensemble.

Nous pouvons remercier Dominique Tronc pour cette publication qui s’inscrit dans un vaste ensemble éditorial, celui qui prend corps peu à peu en cette collection Mectildiana au sein des éditions Parole et Silence.


P. Joël Letellier, o.s.b.

Abbaye Saint-Martin de Ligugé.

Le 29 septembre 2016, en la fête des saints Archanges.


Remerciements

Cette récolte de textes mystiques issus de Mère Mectilde est redevable aux générations de moniales qui les ont inlassablement copiés à partir des originaux disparus, puis partiellement édités à la fin du XXe siècle.

Je suis très heureux d’avoir été accueilli aux monastères de Rouen puis de Craon. Sœur Marie-Hélène Rozec, archiviste de la Fédération française des Bénédictines du Saint-Sacrement, a vérifié sur des manuscrits jugés sûrs -- et corrigés en de multiples endroits -- les extraits qui constituent ce Florilège. Rédactrice du chapitre “Histoire des transmissions”, elle m’a introduit avec patience aux nombreuses sources constituées sur plus de trois siècles au sein de l’Institut : nous les avons redécouvertes ensemble à Rouen et à Craon. Sœur Marie Benoît de Maillard-Taillefer a eu la patience de tout relire en suggérant d’utiles corrections. Qu’elles soient remerciées.




LES AMITIÉS MYSTIQUES DE MÈRE MECTILDE

Ouverture

« Le langage des mystiques est fort malaisé à entendre pour ceux qui ne le sont pas.

« C’est une théologie qui consiste toute en expérience, puisque ce sont des opérations de Dieu dans les âmes par des impressions de grâces et par des infusions de lumières ; par conséquent l’esprit humain n’y saurait voir goutte pour les comprendre par lui-même.

« Ce « Rien » dont notre Mère [Mectilde] parle avec tant d’admiration se trouve de cette nature. C’est, sans doute, un dépouillement de l’âme effectué par la grâce, qui la met en nudité et en vide, pour être revêtue de Jésus-Christ, et pour faire place à son Esprit qui veut venir y habiter.

« Mais nous pouvons dire encore que la nature par elle-même ne peut arriver à cet état. Il n’appartient qu’à Celui qui a su, du rien faire quelque chose, la réduire de quelque chose comme à Rien, non pas par son anéantissement naturel, mais par un très grand épurement de tout le terrestre, où il la peut mettre. » 8.

Il n’est nul besoin de revenir sur la vie extérieure de Mère Mectilde (voyages, épreuves, fondation de l’Institut, etc.) puisqu’elle a été fort bien décrite dans tous ses détails. Notre point de vue sera tout autre, car nous allons nous centrer sur le vécu intérieur de Mectilde. Sa vie se nourrit en effet d’une expérience spirituelle profonde et les fondations ne sont que le jaillissement créateur qui en est issu : sans la grâce, l’action dans le monde n’aurait ni sens ni fondement. C’est cette intériorité qui attire encore à l’heure actuelle les femmes qui aspirent à rentrer dans la communauté : l’appel mystique vécu par la mère fondatrice s’est transmis de génération en génération, toujours vivant.

Autour de cet axe central, il nous a paru utile de rassembler des textes qui sont toujours d’actualité pour le chercheur spirituel, car ils émanent d’une personne qui a demandé la grâce et qui l’a reçue. Ce choix comprend essentiellement des lettres de Mère Mectilde : elle fut en effet en relation avec de nombreux correspondants qui partageaient la même recherche mystique. De nombreuses lettres possèdent une force intérieure toujours actuelle qui peut aider des chercheurs de vérité.

C’est tout un milieu que nous allons découvrir : c’est pourquoi nous avons donné à ce volume le titre d’Amitiés mystiques 9. Dès sa jeunesse et pendant une vie exceptionnellement longue pour l’époque puisqu’elle couvre quatre-vingt-trois années, Mectilde a connu un milieu très favorable à l’expérience intérieure. Nous verrons ainsi se succéder des correspondant(e)s que nous avons classé(e)s en trois groupes selon un ordre chronologique : des « aînés » dans la voie spirituelle l’ont aidée dans sa recherche intérieure ; puis elle a noué des amitiés avec des compagnes de la même génération ; enfin en tant que Mère Mectilde du Saint-Sacrement, elle a transmis son expérience à ses dirigées ou aux visiteurs.

 Chaque figure aura son entrée et un choix de textes. L’ordre chronologique sera respecté : il s’ouvre sur les initiateurs et s’achève sur des figures sous influence tandis que la première ANNEXE donne une liste de figures omises au fil du texte principal.

Nous verrons ainsi le franciscain du Tiers Ordre régulier Chrysostome de Saint-Lô, puis Jean de Bernières s’imposer comme ses directeurs principaux, tandis que Marie des Vallées et Charlotte Le Sergent ont exercé des influences profondes, mais plus discrètes (QUATRE « AÎNÉS DIRECTEURS »).

Mectilde ayant alors atteint la maturité peut fonder et animer mystiquement son Institut des bénédictines du Saint-Sacrement. Elle nous fait partager un “véritable esprit” qui l’anime par des extraits de Conférences et d’Entretiens.

Revenant au fil des amitiés mystiques nous nous attacherons à des COMPAGNES ET COMPAGNONS : l’amie Marie de Châteauvieux, la Mère Benoîte de la Passion (Élisabeth de Brême), Dorothée (Heurelle) deviennent des bénédictines rattachées à l’Institut. Le lorrain Épiphane Louys, confesseur mystique et abbé d’Estival, est en relation étroite avec la Mère Benoîte et aidera Mectilde. Monsieur Bertot, ami de Jean de Bernières et confesseur des ursulines de Caen puis des bénédictines de Montmartre, assurera des contacts.

Puis nous nous intéresserons à la génération suivante une AMIE & DES MONIALES. Elles se livraient en toute vérité et Mère Mectilde répondait sans complaisance avec toute la rigueur nécessaire au grand but poursuivi, mais guidée par l’amour immense dans lequel elle baignait.

Enfin, n’oublions pas des RELATIONS & INFLUENCES plus larges et parfois tardives. La Tradition bénédictine fut forte, les relations avec le jésuite Guilloré ou avec l’archiprêtre Boudon furent cordiales. À la fin de sa vie, la Mère du Saint-Sacrement rencontra madame Guyon et Fénelon, figures éminentes du courant de la quiétude issu d’une même source, l’Ermitage fondé par monsieur de Bernières.

§

Ce parcours chronologique ne livre qu’une petite partie de ce qui nous est parvenu, car les moniales nous ont préservés près de trois mille lettres et pièces diverses en les recopiant durant trois siècles 10. Ces lettres et d’autres pièces manuscrites 11 sont répertoriées dans un Fichier central 12 établi au siècle dernier. Nous disposons de près de mille d’entre elles, éditées à fin de lecture spirituelle 13 et connaissons souvent l’histoire des transmissions 14.

L’intérêt des correspondances l’emporte à l’époque classique sur celui des textes publiés, car elles traduisent des amitiés initiatrices qui respectent « l’autre » dans ce qu’il a de personnel et d’unique 15. Leur usage privé ou limité à des lectures dans un cercle discret permettait d’échapper aux censures de l’État et de l’Église. Enfin les lettres résistaient assez bien aux travaux éditoriaux de réécriture 16 courants à l’époque.

Ce Florilège a été établi par « distillations successives » opérées par lecture de l’ensemble des imprimés disponibles. Les extraits proposés ont été vérifiés et corrigés par sœur Marie-Hélène Rozec [s. M.-H.] en recourant à des manuscrits considérés comme fiables par les auteures du Fichier Central. Nous y avons adjoint des extraits de manuscrits, tels que ceux concernant Madame de Béthune, ainsi que des extraits d’écrits hors correspondances (Conférences et Entretiens). Dans tous les cas l’orthographe a été revue ainsi que la ponctuation.


Rares sont les ensembles de correspondances qui conservent une pleine utilité pour le lecteur d’aujourd’hui : pour le Grand Siècle, on peut citer celles de François de Sales, Jean-Joseph Surin, Marie de l’Incarnation (du Canada), Jeanne-Marie Guyon, François de Fénelon. Les lettres de Mère Mectilde sont de la même profondeur.

Afin de situer Mectilde au centre de relations multiples, nous commencerons par un bref rappel des durées qu’elle vécut en des lieux très divers : il témoigne d’une longue vie semée d’épreuves. On complétera cette présentation par les études disponibles citées en notes et annexes.

Le premier chapitre s’achève sur une « Chronologie et durée des états de vie ». Chaque personnalité incarnant la grâce de façon différente, des extraits tenteront de cerner l’esprit mystique qu’elle transmettait à des compagnes lorsque la formation spirituelle explicitée au second chapitre fut achevée. Le chapitre suivant situé presque au centre de gravité de l’ouvrage opère un choix dans des pièces sans destinataires (datées on non). Les trois derniers chapitres distribuent par correspondant(e)s celles dont les destinataires sont connu(e)s ; ils couvrent la plus grande partie du volume.

§

Pour aller au-delà de notre choix orienté mystiquement, on dispose d’un large éventail. Il fut édité par les sœurs de l’Institut à la suite de l’achèvement d’un Fichier Central listant les sources des pièces d’origine mectildienne distribuées dans l’Institut. Pour faciliter l’usage de cette vaste entreprise éditoriale, nous reconstituons sa trame en fin de l’annexe « Histoire de transmissions ».

Nous nous effaçons devant les témoignages mystiques livrés ici en caractères romains. Résultat d’une lente distillation opérée sur l’ensemble publié ainsi que sur certains manuscrits, puis vérifiés, ils prédominent largement au fil du texte principal. À lire sans ordre imposé !




MECTILDE (1614-1698)

La biographie de Mectilde 17 a été souvent et bien présentée 18. Précisons seulement ici les durées vécues dont rend compte la « Chronologie et durée des états de vie » (fin de ce chapitre). En effet seules des durées associées à des lieux de rencontres possibles entre personnes physiques permettent des influences profondes des aînés aux cadets sur la voie mystique.

La vie de Mectilde comporte deux périodes de durées comparables : jeunesse et années de formation intérieure, puis accomplissement d’« une mystique de présence continuelle à Dieu grâce à la pauvreté de cœur 19 ».

Jeunesse et années de formation intérieure :

En première moitié de vie, dix-sept années précèdent l’entrée dans un ordre religieux suivies de dix-neuf années qui connaissent voyages d’est en ouest et inversement. Ces déplacements forcés s’accompagnent de nombreuses épreuves. Elles sont  intérieures et extérieures. Un incendie et deux guerres sont vécus sur les marches du Royaume sans parler de la Fronde et de sa misère parisienne. Mectilde vit des changements d’état consacrés, d’annonciade en bénédictine « simple » puis prieure et fondatrice.

Cette période est souvent dramatique, extérieurement très active, parfois presque chaotique, partageant le lourd souci de la responsabilité de communautés : elle voudra s’y soustraire 20. Les événements ne renverseront pas l’équilibre de notre solide Lorraine, mais ne lui épargneront ni doutes, ni angoisses, ni maladies.

En durées, cette première moitié de la vie couvre près de huit années comme annonciade 21, puis quatre années comme bénédictine, ces dernières réparties presque également entre Rambervillers, Saint-Mihiel, Montmartre 22, la région caennaise. Et ce n’est pas fini : succèdent quatre années à Saint-Maur près de Paris, trois années au Bon Secours de Caen, enfin un semestre à Rambervillers 23.

Une moitié lorraine vécue à l’est, hors ou aux marches du royaume, est ainsi « équilibrée » si l’on peut dire par une autre moitié vécue à l’ouest ou au centre du royaume entre région parisienne et région de Caen. Les multiplicités de lieux et de déplacements sont souvent accompagnées de pauvreté, voire de misère. Au total deux « séjours » à Rambervillers, deux « séjours » caennais, six déplacements avec changements de vie 24.

Accomplissement d’une mystique de présence à Dieu.

Les quarante-sept années parisiennes de la deuxième période de maturité et de vieillesse comportent encore des déplacements liés aux fondations : ainsi quatre visites sont attestées pour celle de Rouen 25. Ce presque demi-siècle couvre trois années d’implantation parisienne, puis cinq années vécues au monastère de la rue Férou, enfin trente-neuf années plus paisibles (après une crise intérieure culminant en 1659, l’année de la mort de son guide Jean de Bernières). Elles sont vécues au monastère de la rue Cassette 26.

Adhérer-adorer

Après cet aperçu biographique, illustrons l’esprit communiqué autour d’elle. Mectilde laissera comme testament les deux seuls mots « adhérer-adorer » ; « adorer Dieu dans le temple de notre âme, dans notre prochain, dans tout événement, et adhérer à cette “volonté de Dieu qui est Dieu même” ». Elle se situe mystiquement dans la ligne du franciscain capucin Benoît de Canfield ce qui s’explique assez naturellement par sa première appartenance franciscaine comme annonciade, un ordre proche des capucins, et parce qu’elle a passé un an à Montmartre auprès de l’abbesse Marie de Beauvilliers aidée au début du siècle par Benoît lors de la célèbre et difficile réforme du monastère.

D’autres influences indirectes s’exercent, dont témoignera un beau texte glosant Jean de la Croix si important pour elle 27, cité infra dans la section consacrée à Marie de Châteauvieux.  Il livre en même temps un aperçu sur la direction exercée par la fondatrice, bien adaptée à des intellectuels, direction ferme, mais aussi toute chargée d’une dynamique positive. Au-delà de Jean de la Croix, qui à l’époque n’est pas encore pleinement reconnu par tous, Mectilde a lu d’autres auteurs mystiques contemporains 28.

Mais nous donnons la priorité aux rapports directs entre personnes bien vivantes. De nombreux textes donnent le parfum des « conférences » adressées par la « sainte mère » à ses religieuses :

Pour moi, je ne veux que la sainteté, je veux tout donner pour l’acquérir. Vous me direz peut-être qu’elle est trop rigou­reuse et trop difficile à contenter. Hélas, qu’est-ce donc que ces sacrifices qu’elle exige de nous ? Que nous lui donnions de l’humain pour le divin, y a-t-il à balancer ? […]

Laissez à cette divine sainteté la liberté d’opérer en vous, et elle vous divinisera, et je vous puis dire comme saint Paul que vous verrez et éprouverez ce que la langue ne peut expliquer, ce que l’esprit ne peut concevoir, ce que la volonté et le cœur ne peuvent espérer ni oser désirer. Mais personne ne veut des opérations de cette adorable sainteté. Presque toutes les âmes s’y opposent. Dès qu’elles se trouvent dans quelque état de sécheresse ou de ténèbres, elles crient, elles se plaignent, elles s’imaginent que Dieu les oublie ou les abandonne.

Ah ! Quelque désir que vous ayez de votre perfection, Dieu en a un désir infiniment plus grand, plus vif et plus ardent. Sa divine volonté ne peut souffrir vos imperfections. Sacrifiez-les donc toutes à toute heure et à tout moment, et vous deviendrez toute lumineuse. Mais l’on veut se donner la liberté d’aller partout ; [91] de tout dire, tout voir, tout entendre, tout censurer, juger celle-ci, contrarier celle-là : ainsi l’on s’attire bien des sujets de distraction et de dissipation dont on ne se défait point si facilement. On sort de son intérieur, on ne veut point de captivité, point de recueillement. […] Transportez-vous dans le Paradis, mes sœurs, je vous le permets…

Il n’y a pas de plus ou de moins en Dieu, cela n’est que selon notre manière de voir les choses, mais pour parler notre langa­ge, on peut dire que la sainteté de Dieu est la plus abstraite de ses adorables perfections. Elle est toute retirée en elle-même. Si nous n’avons pas de grandes lumières, des pénétrations extraordinaires et que nous ne soyons même pas capables de ces grâces éminentes, aimons notre petitesse et demeurons au moins dans l’anéantissement, sans retour sur nous-mêmes pour le temps et pour l’éternité. Ce n’est pas moi qui vous parle, je ne le fais pas en mon nom, je ne suis rien, et je suis moins que personne, mais je le fais de la part de mon Maître qui m’a mise dans la place où je suis. Finissons ; je ne sais pas ce que je vous dis. Priez Notre-Seigneur pour moi 29.


Une conférence, datée de l’année 1694, livre l’intimité mystique vécue à la fin d’une longue vie éprouvée :

Il n’est pas nécessaire pour adorer toujours de dire : « Mon Dieu, je vous adore », il suffit que nous ayons une certaine tendance intérieure à Dieu présent, un respect profond par hommage à sa grandeur, le croyant en nous comme il y est en vérité […]

C’est donc dans l’intime de votre [98] âme, où ce Dieu de Majesté réside, que vous devez l’adorer continuellement. Mettez de fois à autre la main sur votre cœur, vous disant à vous-même : « Dieu est en moi. Il y est non seule­ment pour soutenir mon être, comme dans les créatures inani­mées, mais il y est agissant, opérant, et pour m’élever à la plus haute perfection, si je ne mets point d’obstacle à sa grâce.

Imaginez-vous qu’il vous dit intérieurement : « Je suis toujours en toi, demeure toujours en moi, pense pour moi et je penserai pour toi et aurai soin de tout le reste. Sois toute à mon usage comme je suis au tien, ne vis que pour moi », ainsi qu’il dit dans l’Écriture : « Celui qui me mange vivra pour moi, il demeurera en moi et moi en lui » (Jn 6, 57).

Oh ! Heureuses celles qui entendent ces paroles et qui adorent en esprit et en vérité le Père, le Fils et le Saint-Esprit et Jésus Enfant dans sa sainte naissance avec les saints Mages, si vous voulez que nous retournions au Mystère de l’Épiphanie 30.



Chronologie et durées des états de vie


Cette chronologie 31, donnée aux deux pages suivantes pour un aperçu d’ensemble face à face, souligne les avatars et les DIFFICULTÉS surmontées au cours d’une longue vie.

Mectilde vécut de nombreux allers et retours de l’est à l’ouest sous plusieurs états (d'annonciade, de bénédictine, de fondatrice).

Les durées sont soulignées.

1614 31/12 : Naissance de Mectilde = 17 années avant l’entrée dans un ordre religieux.

1631 /11. Annonciades rouges de Bruyères (Vosges).

1633. « Soeur Catherine de Saint Jean l’évangéliste ».

1635. « Mère Ancelle ».

1635 29/05 : INCENDIE du couvent de Bruyères, exode Saint-Dié-Badonviller-Epinal.

1636 à 1638. Séjour à Commercy où elle tient une école.

1638 à 1639. Second séjour à Saint-Dié.

= 1631 /11 à 1639 /07 = 7 ans 8 mois annonciade (dont 4 ans 1 mois hors couvent de Bruyères).

1639 02/07 : Bénédictines de Rambervillers (Vosges).

1640 11/07 : « Soeur Mectilde » ou Catherine-Mectilde.

= 1639 /07 à 1640 /09 = 1 an 2 mois bénédictine à Rambervillers, Vosges.

1640 /09. GUERRE DE TRENTE ANS, départ vers Saint-Mihiel.

1640 /09 à 1641 21/08 : Saint-Mihiel.

= 1640 /09 à 1641 21/08 = 1 an bénédictine à Saint-Mihiel. Avant de se séparer les religieuses ajoutèrent chacune un nom à celui qu’elles portaient déjà. C’est ainsi que Mère Mectilde prit le nom « du Saint-Sacrement ». (Cf. P 101, 99). Mère Bernardine partit de Rambervilliers avec ses religieuses pour St Mihiel un peu après Pâques 1641.

1641 01/08 : Pèlerinage au sanctuaire marial de Benoîte-Vaux pour obtenier de la Vierge Marie la grâce d’être reçue à l’abbaye de Montmartre.

1641 21/08 : Départ pour Paris.

1641 24/08 : Refuge à Paris (Mlle Le Gras) = une nuit !

1641 25/08 à 1642 10/08 : arrivée à Montmartre suivie d’un séjour.

= une année au monastère des Bénédictines de Montmartre, Paris.

1642 /08. En Normandie à Caen, Almenèches, Vignats, Barbery.

1643 /06. Fin de séjour normand = 10 mois en Normandie.

1643 23/08 : Saint-Maur [des-Fossés], près Paris.

= 1643 /06 à 1647 /06 : = 4 ans à Saint-Maur près Paris.

1644 25/03 : Décès du P. Jean-Chrysostome.

1647 21/06 : Priorat des Bénédictines N.-D. du Bon-Secours de Caen.

= 1647 /06 à 1650 /08 : = 3 ans 2 mois au monastère des Bénédictines N.-D. du Bon-Secours de Caen.

1650 28/08 : prieure à Rambervillers = 7 mois à Rambervillers, Vosges.

1651 24/03 : GUERRE FRANCE-EMPIRE, arrivée à Paris, rue Saint Dominique, « Le Bon ami ».

1652 14/08 : Premier contrat de fondation.

1653 25/03 : Première exposition du Saint Sacrement lors de la fête de l’Annonciation, rue du Bac.

1653/05 obtention des Lettres Patentes.

1654 12/03 : Pose de la croix rue Férou et première Amende honorable prononcée par la Reine.

1654 22/08 : La Vierge est élue Abbesse perpétuelle.

= 1651 24/03 à 1659 21/03 : = 8 ans à Paris (dont 5 ans environ rue Férou en location de 1654 à 1659.

1659 21/03 : rue Cassette (installation).

1664 08/12 : Toul (fondation de).

1666 28/04 : Rambervillers (agrégation du monastère).

1669 08/04 : Nancy, Lorraine.

1684 Paris (Second monastère) (fondation du).

1685 Caen (agrégation du monastère des bénédictines).

1688 Varsovie & Châtillon-sur-Loing (fondations de).

1696 Dreux (fondation de).

1698 06/04 : Mère Mectilde décède à l’âge de 83 ans 4 mois 6 jours à la veille de l’Annonciation, transférée après Pâques cette année-là, le dimanche de Quasimodo.

= 39 ans rue Cassette, (1659-1698).


DES « AÎNÉS DIRECTEURS »


Nous privilégions les influences reçues de figures qui, ayant précédé Mectilde sur le chemin mystique, lui apportèrent de précieuses directions et des conseils : ils sont nés entre 1590 et 1604 soit au moins dix ans avant elle et c’est leur expérience qu’elle va revivre. Cette partie les regroupe ; elle se situe en « amont » dans l’histoire intime des amitiés d’une Mectilde encore « progressante ».

Mectilde eut en effet la chance d’être dirigée par quatre mystiques accomplis, un tel cas demeure unique à nos yeux -- et elle sut avec ténacité en tirer parti. En effet se succèdent : le Père Chrysostome de juin 1643 à son agonie en mars 1646, la « sœur Marie » des Vallées qui disparaît en 1656 32, la Mère de Saint Jean l’évangéliste (Charlotte Le Sergent 33), bénédictine qui demeurera cachée à Montmartre 34, enfin Monsieur de Bernières, actif à l’Ermitage de Caen jusqu’à sa mort soudaine en 1659. Seul ce dernier a fait récemment l’objet d’approches variées et d’éditions de textes.

Des relations intimes illustrent comment fonctionne un réseau d’amis qui s’entraident sur le chemin mystique. Elles nous sont parvenues grâce à l’Institut fondé par Mectilde. Ses soeurs bénédictines ont su les préserver dans leurs monastères, mais le corpus des textes accumulés reste à défricher.

Une telle diversité de relations croisées associée à leur préservation demeure à nos yeux uniques 35. Elles n’ont pas fait l’objet d’études aussi nombreuses que celles sur tel mystique largement reconnu qui demeure isolé, voire placé sur un piédestal. Cette relative absence, mais plutôt l’utilité toujours actuelle de méditer sur des relations exemplaires entre pèlerins mystiques justifie notre travail 36.

Nous commençons par l’« aîné » Père Chrysostome de Saint-Lô. Son disciple Jean de Bernières, qui le suivra dans le tour des amis que nous menons chronologiquement -- à défaut d’établir une synthèse qui demanderait un rappel des liens croisés entre les membres de ce réseau spirituel 37 -, écrivait à Mectilde peu après la disparition de leur « bon père » Chrysostome :

ce me serait grande consolation que [...] nous puissions parler de ce que nous avons ouï dire à notre bon Père [...] puisque Dieu nous a si étroitement unis que de nous faire enfants d’un même Père [...] Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu ? 38.

Jean-Chrysostome de Saint-Lô (~1595-1646)

Cette section consacrée au « Père des mystiques normands » sera ample dans sa présentation incluant celle de son cadre. Par contre nous ne situerons que brièvement les autres figures principales, pouvant renvoyer à leurs sources et à des études.

On connaît mal le passeur mystique Jean-Chrysostome 39, tandis que Bernières, Marie des Vallées, l’abbé d’Estival Épiphane Louys, et même certaines des compagnes et des dirigées de Mectilde sont aujourd’hui assez bien étudiés. Le Père Chrysostome est à la source d’un vaste réseau spirituel.

Le cercle mystique normand donnera naissance à trois branches : (1) celle ouverte par Mectilde, fondatrice des Bénédictines du Saint-Sacrement ; (2) celle prenant pied en Nouvelle-France, ensemencée par Marie de l’Incarnation et par François de Laval ; (3) une « école de la quiétude » dont le passeur est Monsieur Bertot puis l’animatrice Madame Guyon auprès de Fénelon et de membres de cercles cis (français) et trans (européens). Nous approchons dans le présent volume la branche d’un « delta spirituel » qui a été moins explorée par suite de la vie en clôture. Outre son intérêt propre, elle a assuré la conservation de très nombreux témoignages ainsi bien protégés jusqu’à notre époque et qu’il importe de sauver 40.

Il s’agit d’abord de présenter l’esprit franciscain qui anime aussi bien la jeune annonciade Mectilde que les membres de l’Ermitage fondé par Bernières sur la suggestion de Jean-Chrysostome, nombreux amis qu’elle rencontrera dans un malheur transformé pour elle en source d’approfondissement mystique.

L’esprit est transmis par un Provincial du Tiers Ordre Régulier franciscain dont la spiritualité encore proche du Moyen Âge ensemence le cercle mystique dont fera partie Mectilde. Un bref rappel historique précède ici les rapports entre le directeur et sa dirigée pour mieux situer une histoire -- qui reste ici française et donc somme toute locale -- dans le fil séculaire de la vénérable tradition mystique franciscaine. La tradition bénédictine est également importante pour Mectilde, mais nous l’abordons peu, seulement en fin de volume, car son caractère mystique est moins exprimé.

Tertiaires franciscains réguliers et Laïcs

L’historien Pierre Moracchini explique :

Très tôt, sans doute dès le XIIIe siècle, des membres du Tiers-Ordre franciscain (hommes et femmes) ont vécu en communauté et se sont orientés vers la vie religieuse, la vie « régulière ». Ce mouvement a donné naissance à une infinie variété de sœurs franciscaines, mais également – et c’est plus étonnant compte tenu de l’existence du premier ordre des frères mineurs – à un Tiers-Ordre régulier masculin. Celui-ci a connu une histoire complexe, marquée par diverses réformes dont celle du père Vincent Mussart au début du XVIIe siècle41.

La première communauté du Tiers-Ordre Régulier franciscain aurait été reconnue par le Pape en 1401 et se propage jusqu’à Gênes où ils ont en charge l’hôpital 42 ; Catherine de Gênes (1447-1510) fut tertiaire franciscaine. De l’Italie arrivent deux membres du Tiers-Ordre Régulier, Vincent de Paris et son compagnon Antoine. Ils recherchent une solitude peu compatible avec les événements politiques de la fin des guerres de religion, comme en témoigne le récit des tribulations de nos ermites aux mains des gens de guerre, alors qu’ils voulaient vivre cachés dans la forêt. Jean Marie de Vernon explique: 

Ils tombèrent entre les mains des Suisses hérétiques, qui espérant une bonne rançon de quelques Parisiens qu’ils avaient pris parce que le siège [de Paris, en 1590] devait être bientôt levé, étaient résolus de les laisser aller, et de prendre les deux hermites. Frère Antoine en eut avis secrètement par une Demoiselle prisonnière, le malade [Vincent] qui tremblait la fièvre quarte entendit ce triste discours, et se jetant hors de sa couche descendit l’escalier si promptement qu’il roula du haut en bas, sans néanmoins aucune blessure. L’intempérance des soldats, et l’excès du vin les avaient mis en tel état, que Vincent et Antoine s’échappèrent aisément… 43.

Pierre Moracchini résume ensuite l’histoire de la fondation qui prend forme :

Une fois guéri, Vincent reprend sa vie d’ermite, et il est rejoint par plusieurs compagnons, dont son propre frère, François Mussart. […] Vincent Mussart et ses compagnons cherchent encore leur voie sur le plan spirituel. C’est alors que survient l’épisode décisif que nous relate Jean-Marie de Vernon : « Le Père Vincent taschant plus que jamais de découvrir la volonté de Dieu, connut par le rapport de Frère Antoine, que la manière de vivre de la Demoiselle Flamande, qui le faisoit autrefois subsister par ses aumosnes, consistoit dans la troisième Règle de saint François d’Assize. […] Ayant visité plusieurs Bibliothèques de Paris, il rencontra dans celle de M[onsieur] Acarie -- mary de sœur Marie de l’Incarnation, avant qu’elle entrast dans l’Ordre des Carmélites -- les Commentaires du docteur extatique Denis Rikel chartreux 44, sur la troisième Règle de saint François ».

Soulignons le lien de Vincent avec le couple Acarie : il se poursuivit probablement au sein du cercle qui incluait le chartreux Beaucousin, vit passer François de Sales. Vincent établit le monastère de Picpus entre le Faubourg Saint Antoine et le château du bois de Vincennes ; la congrégation se développa et une bulle de 1603 ordonna qu’un Chapitre provincial fût tenu tous les deux ou trois ans. Le premier Chapitre eut lieu en 1604. Vincent de Paris étendit peu à peu sa juridiction sur d’anciens couvents tertiaires en y implantant sa réforme.

Apparaît le père Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), figure centrale à laquelle se réfèrent les membres du cercle mystique normand qui n’entreprennent rien sans son avis. Seule l’humble « sœur Marie » des Vallées (1590-1656), sa contemporaine qui va faire l’objet de la présentation suivante, jouira d’un prestige comparable et attirera chaque année ses membres à séjourner auprès d’elle.

Une vie chargée, des témoignages mystiques forts

Jean-Chrysostome naquit vers 1594 dans le diocèse de Bayeux en basse Normandie, et étudia au collège des jésuites de Rouen. Âgé de dix-huit ans, il prit l’habit, contre le gré paternel, le 3 juin 1612 au couvent de Picpus à Paris. Lecteur en philosophie et théologie à vingt-cinq ans, il fut définiteur de la province de France en 1622, définiteur général de son ordre et gardien de Picpus en 1625, puis de nouveau en 1631, provincial de la province de France en 1634, puis premier provincial de la nouvelle province de Saint-Yves (après que la province de France eut été séparée en deux) en 1640.

Le temps de son second Provincialat étant expiré, on le mit confesseur des religieuses de Ste Élisabeth de Paris qui fut son dernier emploi à la fin de sa troisième année [de Provincialat] […] Au confessionnal dès cinq heures du matin, il rendait service aux religieuses avec une assiduité incroyable. À peine quelquefois se donnait-il lieu de manger, ne prenant pour son dîner qu’un peu de pain et de potage, pour [y] retourner aussitôt45.

Il alla en Espagne sur l’ordre exprès de la Reine, pour aller visiter de sa part une visionnaire, la Mère Louise de l’Ascension, du monastère de Burgos. Voyage rude et contraint, car il préférait la solitude :

Libéral pour les pauvres […] il ne voulait pas autre monture qu’un âne […] Dans les dernières années de sa vie il ne pouvait plus supporter l’abord des gens du monde et surtout de ceux qui y ont le plus d’éclat46.

Aussi, quand il fut enfin libéré de son provincialat, il éprouva une sainte joie et ne tarda pas à se retirer :

Il ne fit qu’aller dans sa cellule pour y prendre ses écrits et les mettre dans une besace dont il se chargea les épaules à son ordinaire […] passant à travers Paris […] sans voir ni parler à une seule personne de toutes celles qui prenaient ses avis…47.

Il enseignait : Qu’il fallait laisser les âmes dans une grande liberté, pour suivre les attraits de l’esprit de Dieu […] commencer par la vue des perfections divines […] ne regarder le prochain qu’en charité et vérité dans l’union intime avec Dieu48.

Le cercle spirituel qui se rassembla autour de lui à Caen, comprenait Jean de Bernières et sa sœur Jourdaine, Mectilde du Saint-Sacrement, Jean Aumont (sans doute tertiaire régulier), auxquels les historiens ajoutent Vincent de Paul et J.-J. Olier. Ils ont vécu ensemble « une doctrine d’abnégation, de désoccupation, de passivité divine…49» Jean-Chrysostome est la figure discrète, mais centrale à laquelle se référaient ces éminentes figures qui n’auraient rien entrepris sans l’avis de leur père spirituel :

L’on a vu plusieurs personnes de celles qui suivaient ses avis, marcher à grands pas, ou, pour mieux dire, courir avec ferveur dans les voies les plus simples de la haute perfection. […] La première est feu Mr de Bernières, de Caen. […] Le P. Jean-Chrysostome lui avait écrit que l’actuelle pauvreté était le centre de sa grâce, et qu’il n’aurait jamais de parfait repos qu’il n’y fût comme dans son centre 50.

Ce que nous connaissons provient de sa biographie écrite par Boudon. Les connaisseurs modernes de l’école des mystiques normands, Souriau51 et Heurtevent52, n’ajoutent guère à ses éléments : le premier éclaire le contexte historique ; le second ajoute qu’un de ses frères fut capucin, une de ses sœurs clarisse à Rouen : tout le milieu était donc d’inspiration franciscaine ! Boudon ne nous cache pas que son agonie fut difficile et qu’il traversa un dernier dépouillement intérieur. Il exerça peut-être un dernier soutien en liaison à des proches :

Ayant été soulagé de la fièvre quarte il s’en alla à Saint Maur […] pour y voir la R. Mère du Saint-Sacrement [Mectilde], maintenant supérieure des Religieuses bénédictines du Saint Sacrement […] Elle était l’une des filles spirituelles du bon père, et en cette qualité il voulut qu’elle fût témoin de son agonie : il passa environ neuf ou dix jours à Saint Maur, proche de la bonne Mère […] Au retour de Saint Maur […] il entra dans des ténèbres épouvantables […] il écrivit aux Religieuses :

 « Mes Chères Sœurs […] il est bien tard d’attendre à bien faire la mort et bien douloureux de n’avoir rien fait qui vaille en sa vie. Soyez plus sages que moi […] C’est une chose bien fâcheuse et bien terrible à une personne qui professait la sainte perfection de mourir avec de la paille […] »

L’on remarqua que la plupart des religieux du couvent de Nazareth où il mourut [le 26 mars 1646, âgé de 52 ans], fondaient en larmes et même les deux ou trois jours qui précédèrent sa mort, et cela sans qu’ils pussent s’en empêcher53.

Les trois seuls exemplaires connus des ouvrages de Jean-Chrysostome relèvent de deux sources54 : la première est constituée des Divers traités spirituels et méditatifs. Le Traité premier, Le Temps, la mort et l’éternité, comporte des « Pensées d’Éternité d’un certain solitaire et d’un autre serviteur de Dieu » qui nous touchent par leur rectitude et leur grandeur. Si ce texte évoque les grandes peurs de la damnation, il possède par contre un côté biographique tout nouveau. Jean-Chrysostome y résume sobrement les biographies de deux amis 55 foudroyés par l’amour divin : après le coup de poing initial asséné par la grâce, la vie mystique est résumée en quelques périodes ponctuées de moments charnières, dans une dynamique qui couvre toute la durée de la vie. Une existence est dite en quelques paragraphes, ce qui nous livre une impression saisissante de force associée à la brièveté de notre condition :

I. Le premier, étant un jeune homme d’un naturel fort doux et d’un esprit fort pénétrant […] se retira en solitude, après une forte pensée qu’il eut de l’Éternité, en cette manière. C’est que huit jours durant, à même qu’il commençait la nuit à dormir dans son lit, (82) il entendit une voix très éclatante qui prononçait ce mot d’Éternité, et pénétrait non seulement le sens externe, mais encore le fonds de l’âme, y faisant une admirable impression.

II. Là-dessus, s’étant retiré en solitude, il lui était souvent dit à l’oraison, Je suis ton Dieu, je te veux aimer éternellement : ce qui lui faisait une grande impression de cet amour éternel.

III. Ensuite il lui semblait que toutes les créatures lui disaient sans cesse d’une commune voix « éternité d’amour », et son âme en demeurait fort élevée.

IV. Il passa à un état de peine, et demeura quelques années dans une vue du centre de l’enfer […] (84)

VI. Dieu tout bon lui fit voir un jour ce qui se passait dans le jugement particulier d’une âme qui l’avait bien servi : je voyais, disait-il, une miséricorde infinie qui comblait cette âme d’un amour éternel.

VII. Une autre fois faisant oraison, il entendit une voix qui dit : Je t’ai aimé de toute Éternité : ce qui lui imprima une certaine idée de cet (85) amour divin, qui le séparait du souvenir des créatures. Et au même temps il fut tellement frappé d’amour, qu’il en demeura comme hors de soi toute sa vie56, laquelle il finit heureusement en des actes d’amour, pour les aller continuer à toute Éternité. […]

On passe maintenant à l’autre ami de Dieu :

I. Un autre serviteur de Dieu a été conduit à une très haute perfection [86] par les vues pensées de l’Éternité. Il était de maison et façonné aux armes. Voici que environ à l’âge de vingt-trois ans, comme il banquetait avec ses camarades mondains, il entrouvrit un livre, où lisant le seul mot d’Éternité, il fut si fort pénétré d’une forte pensée de la chose, qu’il tomba par terre comme évanoui, et y demeura six heures en cet état couché sur un lit, sans dire son secret.

II. Le lendemain, ayant l’usage fort libre de ses puissances, environné néanmoins de la vue d’Éternité, il s’alla confesser à un saint Religieux avec beaucoup de larmes et lui ayant révélé son secret, il en reçut beaucoup de consolation, car il était serviteur de Dieu et homme de grande oraison, qui avait eu révélation de ce qui s’était passé, et qui en se séparant lui dit : Mon frère aime Dieu un moment, et tu l’aimeras éternellement. Ces mots portés et partis d’un esprit embrasé, lui furent comme une flèche de feu, qui navra son pauvre cœur d’un certain amour divin, dont l’impression lui en demeura toute sa vie.

III. Ensuite il fut tourmenté de la vue de l’éternité de l’Enfer, environ huit ans, dans plusieurs visions […]

IV. Après cet état, il demeura trois autres années dans une croyance comme certaine de sa damnation : tentation qui était aucune fois si extrême, qu’il s’en évanouissait.

V. Ensuite de cet état, il [89] demeura un an durant fort libre de toutes peines […]

VI. Après cette année, il en demeura deux dans la seule vue de la brièveté de la vie […] Ce qui lui donna un si extrême mépris des choses du monde […] [qu’il] ne pouvait comprendre comme les hommes créés pour l’éternité s’y pouvaient arrêter. [90]

VII. Ensuite […] il fut huit ans dans la continuelle vue que Dieu l’aimait de toute Éternité ; ce qui l’affligeait, avec des larmes de tendresse et d’amour, d’autant qu’il l’aimait si peu et avait commencé si tard. Il eut conjointement des vues fort particulières de la Sainte Passion.

VIII. Dans la dernière maladie, il fut tourmenté d’un ardent amour envers Dieu, et d’une grande impatience d’aller à son Éternité.

Dans son Traité second : La Sainte Désoccupation de toutes les créatures, pour s’occuper en Dieu seul, Jean-Chrysostome balaye le chemin sans compromis : il faut laisser de la place et toute la place au divin qui peut alors animer la créature : la passiveté mystique est le terme d’un long cheminement. Jean-Chrysostome donne des indications concrètes et fournit des exemples plutôt qu’il n’expose une théorie :

Dieu tout bon a imprimé votre âme de Sa belle image, pour vous divertir de la laideur des créatures et vous attacher à Sa pure beauté. […] Le Bienheureux frère Gilles, Religieux mineur, enseignait que pour aller droit à la sainte perfection, il fallait que le spirituel fut un à un, c’est-à-dire seul avec Dieu seul, occupé de Dieu seul, et désoccupé de tout ce qui n’était point Dieu57.

À chaque chose principale qu’il commençait dans la journée, il entrait dans un recueillement intérieur et il faisait résolution de la commencer, continuer et finir en la vue de Dieu seul […] désoccupation très pure, par laquelle l’âme parvient à une continuelle vue et présence de Dieu : de sorte que toutes les créatures semblent lui disparaître, et ne regarde en elle que Dieu seul, intimement présent et opérant […] L’âme parvient à ce degré […] par la fervente pratique de l’oraison et des actes du pur amour58.

Lors […] elle est comme déiformée et comme passive en ses opérations ; car encore que la volonté concoure à aimer Dieu, néanmoins Dieu opère tellement en cette âme, qu’il semble que ce soit plutôt Lui qui produise cet amour […] l’âme demeure souvent comme liée et garrottée, sans rien penser ni agir comme d’elle-même, mais mue seulement par le Saint-Esprit tant Dieu est jaloux que tout ce qu’elle fait, elle le fasse pour Lui59.

Le Traité troisième : les dix journées de la sainte occupation, ou divers motifs d’aimer Dieu et s’occuper en son amour appartient aux schémas de retraites qui forment une littérature propre au XVIIe siècle. Leur forme répondait au besoin des directeurs dans les maisons religieuses (une retraite de dix jours est toujours pratiquée annuellement par les carmélites). Le thème de l’amour pur et la joie donnée par la grâce tranchent avec bonheur sur le pessimisme et la culpabilité qui se répandront dans les retraites de la seconde moitié du siècle. De la seconde source, Divers exercices…, nous retiendrons l’extrait d’une lettre peut-être écrite à une dirigée :

Ne vous donnez point la peine de m’écrire votre état passé : je crois vous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même : allez droit à Dieu […] ne vous précipitez pas ; soumettez toujours votre perfection et votre ferveur à la volonté divine, ne voulant que l’état qu’elle agréera en vous […] Votre paix […] consiste en un certain état de l’âme dans lequel elle est tranquille en son fonds avec son maître, quelque tempête qu’il y ait au dehors ou en la partie inférieure qui sert de croix à la supérieure où Dieu réside dans la pureté de son esprit et dans la paix suprême. […]

Tout n’est rien. Tout n’est ni pur ni parfait sinon Dieu seul […] par la grâce d’oraison, et je tiens que c’est Dieu qui se rend maître de l’âme, qui la lui donne [la grâce d’oraison], avec goût qu’elle seule savoure et peut dire60.

L’Exercice de la Sainte vertu d’Abjection, a été écrit pour répondre aux besoins du groupe de l’Ermitage fondé à Caen par son disciple Jean de Bernières. Le terme abjection ne doit pas être pris au sens péjoratif d’avilissement : il désigne l’humiliation et la prosternation intérieure devant la grandeur divine (second sens selon Littré), la prise de conscience due à la grâce que l’on n’est rien devant Dieu. Quelques extraits font comprendre l’extrême austérité du vécu de ces spirituels :

Premier exercice traitant de la sainte vertu d’abjection/ Premier traité : de la sainte abjection. / La Société spirituelle de la sainte abjection ; / Pratiquée en ce temps avec grand fruit de perfection, par quelques dévots de Jésus humilié et méprisé. / Avis. 61

Chapitre I. Vues ou lumières surnaturelles de la superbe [orgueil] d’Adam.

Le spirituel en cet état est pénétré de certaines vues ou lumières surnaturelles, par lesquelles il entre en la connaissance [14] intime de son âme et de ses parties intellectuelles, et voit clairement que tout cet être est rempli de la superbe, de l’ambition, de l’orgueil, et de la vanité d’Adam […]

Chapitre II. Abjection dans le rien de l’être.

Le spirituel en cet état voit par lumière surnaturelle, comme le néant ou le rien est son principe originel. Sur quoi vous remarquerez : 1. Que cette vue provient d’une grande faveur de Dieu. 2. Que par icelle l’âme se voit dans un éloignement infini de son créateur. 3. Qu’elle le voit dans une sublimité infinie. 4. Qu’elle se réjouit selon la disposition de sa pureté [16] intérieure de voir que son Dieu soit en l’infinité de l’être et de toute perfection, et elle comme en une certaine infinité du non-être, c’est-à-dire du néant et du rien.

La pratique. L’exercitant ainsi disposé : 1. Se réjouira de l’infinité Divine. 2. Il prendra plaisir de se voir dans l’infinité du rien respectivement à son Dieu. 3. Il considérera que Dieu l’a tiré de ce rien par sa toute-puissance, pour l’élever et le faire entrer en la communion incompréhensible de son être divin et de sa vie divine, par les actes intellectuels et spirituels de l’entendement et de la volonté, par lesquels il est si hautement élevé que comme Dieu se connaît et s’aime, ainsi par alliance ineffable, il le connaît et l’aime […]

Chapitre IV. Abjection d’inutilité.

Cet état appartient particulièrement aux personnes qui sont [19] liées et attachées par obligation aux communautés, dont nous en voyons plusieurs extrêmement tourmentées de la vue de leur inutilité, desquelles aucunes le sont par une certaine bonté naturelle de voir leurs prochains surchargés à leur occasion, et les autres par un certain orgueil qui les pique et les aigrit ; le diable se mêle en ces deux dispositions et le spirituel doit prendre garde de s’en défendre. Pour donc en faire bon usage, 1. Il considérera que celui qui agrée son abjection dans son inutilité, rend souvent plus de gloire à Dieu qu’une infinité de certains utiles, suffisants, indévots et superbes […] 4. Il supportera patiemment les inutilités des autres prochains. 5. Il pensera que la créature [20] n’est autant agréable à Dieu qu’elle est passive à la conduite divine […]

Chapitre XIX. Tourment d’amour en l’abjection.

La superbe vide l’âme de toute disposition d’amour envers son divin créateur où au contraire la sainte abjection la purifie et la dispose à la pureté de cette charité divine dans les manières ineffables […] J’appelle cet état tourment d’amour, d’autant qu’en icelui les âmes sanctifiées par les humiliations sont extrêmement [53] tourmentées des saintes ardeurs, vives flammes et divin amour […]

Méditation XXIII. De la sainte abjection de Jésus dans le reniement de St Pierre.

[108] Considérez et pesez ensuite les circonstances de l’abjection que Jésus a souffertes au reniement de Pierre. 1. C’était le plus considérable des Apôtres. 2. C’était celui qui lui avait plus témoigné de bonne volonté. 3. C’était dans une grande persécution, et lorsqu’il était délaissé de tous les siens. 4. C’était enfin en un temps auquel étant accusé d’avoir semé et prêché des fausses doctrines, il paraissait plus suspect et coupable par un tel reniement […]

Méditation XXX. De l’abjection de Jésus dans son crucifiement.

[130] Quand vous verrez certaines personnes dévotes mourir dans la folie et même avec des circonstances étranges, extravagantes et superbes, ainsi qu’est mort le saint nommé Tauler 62 […] souvenez-vous qu’il peut arriver que Dieu accorde la mort d’abjection à certains de ses fidèles amants, pour les récompenser de leurs travaux généreux dans les voies de cette sainte vertu et pour les rendre conformes à Jésus […]

IV. Traité. Méditations d’abjection en la vue de la divinité.

Méditation I. D’abjection en la vue de l’existence divine.

Considérez que comme Dieu est le premier être de soi, qui n’a jamais été et ne peut jamais être dans le rien, de même l’amour divin n’a jamais été et ne peut jamais être dans le rien ; pensez que comme [145] Dieu a toujours été et sera toujours nécessairement, étant l’être de soi nécessaire ; ainsi il s’est toujours aimé et s’aimera toujours nécessairement. Ajoutez qu’encore que vous soyez très vil et très abject, il vous a néanmoins toujours aimé et vous aimera toujours à toute éternité, d’un amour autant adorable qu’inconcevable, pesez bien surtout combien c’est une chose étrange et incompréhensible qu’un Dieu s’applique à aimer une créature si abjecte et si petite, qu’elle n’est de soi qu’un pur rien […] chose inconcevable, qu’un Dieu daigne vous donner de l’amour pour l’aimer […]

Méditation XI. D’abjection en la vue de l’incompréhensibilité divine.

Considérez que Dieu […] reste toujours à connaître à l’infini dans son infinité.

Il semble que nous nous soyons éloignés loin de notre sujet ? Mais l’écart apparent nous permet d’être bien au fait du caractère rigoureux, mais attentif à l’autre, d’une initiation qui va façonner Mectilde :

L’initiation de Mectilde

Mectilde, âgée de vingt-huit ans et demi est depuis dix mois réfugiée en Normandie. Elle a rencontré en juin 1643 Chrysostome par l’intermédiaire de Jean de Bernières, l’un de ses dirigés qui a déjà pris soin d’elle sur le plan matériel et que nous rencontrerons plus tard comme directeur mystique 63 :

Monsieur, mon très cher Frère,

Béni soit Celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour, par votre moyen avoir le cher bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître.

J’ai eu l’honneur de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps, je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelqu’affliction que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. Ô que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui ! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. Ô que Dieu est admirable en toutes choses ! Mais je l’admire surtout en ces âmes-là.

Il m’a promis de prendre grand intérêt à ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes avaient la grâce de conduite, ce que je remarque par expérience.

Entre autres choses qu’il m’a dites, et qu’il m’a assurée, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité, que je n’eusse point de crainte que Dieu voulait que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu.

Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter de bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie, à notre bonne Mère Supérieure [Jourdaine, sœur de Jean de Bernières] et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez [Marie des Vallées], je vous supplie de m’en dire quelque chose. [...]

On sent que la jeune femme est nature dans sa relation, alternant compte-rendus, exclamations, incertitude présente quant à sa « carrière ». Cela changera en passant de la dirigée à la directrice ! Pour l’instant la jeune Mectilde a besoin d’être assurée en ce début de la voie mystique.

Le Père Chrysostome apportera donc point par point ses réponses aux questions que se pose la jeune dirigée. Elle lui demande conseil sur son expérience profonde et ardente. Chrysostome lui répond de façon très détachée et froide de façon à ne susciter chez cette femme passionnée ni attachement ni émotion sensible ; afin que son destin extraordinaire soit mené jusqu’au bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il veut la pousser vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation faite à son confesseur est rédigée à la troisième personne ! - du moins dans ce qui nous est parvenu64.

Premier texte : Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet 1643.

1re Proposition : Cette personne [Mectilde] eut dès sa plus tendre jeunesse le plus vif désir d’être religieuse ; plus elle croissait en âge, plus ce désir prenait de l’accroissement. Bientôt il devint si violent qu’elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans oser en découvrir la cause ; ce désir l’occupait tellement qu’elle épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui était pas possible de s’en distraire ni de prendre part à aucune sorte d’amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme les autres, le désir qui dominait son cœur l’emportait bientôt et prenait un tel ascendant sur ses sens mêmes qu’elle restait insensible et comme immobile en sorte qu’elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c’était la résistance de son père que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus n’aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu’elle avait d’être religieuse sans concevoir encore l’excellence de cet état.

Réponse : En premier lieu, il me semble que la disposition naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.

2. Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement venait de Dieu ; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette agitation qui suivaient étaient l’œuvre de la nature. Mais, quoi qu’il en soit, mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.

2e Proposition : cette âme, dans l’ardeur de la soif qui la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion ; elle ne s’arrêta point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être religieuse, rien de plus ; aussi tout Ordre lui était indifférent, n’ayant d’autre crainte que de manquer ce qu’elle désirait : la solitude et le repos étant tout ce qu’elle souhaitait.

Réponse : 1. Ces opérations proviennent de l’amour qui naissait dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l’âme était beaucoup enveloppée de l’esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu’il semble qu’au premier rayon de la grâce, elles courent après l’objet surnaturel : celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait interruption en ce qu’elle s’éloignait65 de Dieu.

Le dialogue se poursuit et se terminera sur une 19e proposition : le père Chrysostome est patient !

[...]

17e Proposition66 : Elle entrait dans son obscurité ordinaire et captivité sans pouvoir le plus souvent adorer son Dieu, ni parler à Sa Majesté. Il lui semblait qu’Il se retirait au fond de son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son entendement et à son imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui a perdu son tout ; elle cherche et ne trouve pas ; la foi lui dit qu’il est entré dans le centre de son âme, elle s’efforce de lui aller adorer, mais toutes ses inventions sont vaines, car les portes sont tellement fermées et toutes les avenues, que ce lieu est inaccessible, du moins il lui semblait ; et lorsqu’elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et souffrait ses sensibles privations, néanmoins son cœur s’attristait quelquefois de se voir toujours privé de sa divine présence, pensant que c’était un effet de sa réprobation.

D’autre fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu’elle a mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s’accomplisse en elle selon qu’il plaira à Sa Majesté.

Réponse : Il n’y a rien que de bon en toutes ses peines, il les faut supporter patiemment et s’abandonner à la conduite de Dieu. Ajoutez que ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu.

18e Proposition : Son oraison n’était guère qu’une soumission et abandon, et son désir était d’être toute à Dieu, que Dieu fût tout pour elle, et en un mot qu’elle fût toute perdue en Lui ; tout ceci sans sentiment. J’ai déjà dit qu’en considérant elle demeure muette, comme si on lui garrottait les puissances de l’âme ou qu’on l’abîmât dans un cachot ténébreux. Elle souffrait des gênes et des peines d’esprit très grandes, ne pouvant les exprimer ni dire de quel genre elles sont. Elle les souffrait par abandon à Dieu et par soumission à sa divine justice.

Réponse : J’ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je prévois qu’elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme, étant vrai que pour l’ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu’elle ne doit pas souhaiter d’en être délivrée, mais plutôt qu’elle doit remercier Dieu qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la foi, d’aversion de Dieu, de blasphèmes et d’une agitation furieuse de toutes sortes de passions, de captivité, d’amour. Sur le premier genre de peine, elle saura qu’il n’y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir de purgation intérieure, que c’est le diable, qui avec la permission de Dieu, la tourmente comme Job. Je dis plus qu’elle doit s’assurer que tant s’en faut que dans telles tempêtes l’âme soit altérée en sa pureté, qu’au contraire, elle y avance extrêmement, pourvu qu’avec résignation, patience, humilité et confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de Dieu.

Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois qu’elle pourra être sujette à trois sortes de captivités : à savoir, à celle de l’imagination et l’intellect et à la composée de l’une et de l’autre. Sur quoi je remarque qu’encore que la nature contribue beaucoup à celle de l’imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission de Dieu, pour tourmenter l’âme, comme dans le premier genre de peines ; en quoi elle n’a rien à faire qu’à souffrir patiemment par une pure soumission à la conduite divine ; ce que faisant elle fera un très grand progrès de pureté intérieure.

Quant à l’intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d’opérations, exemple : l’entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n’est que Dieu concoure à ses opérations ; d’où arrive que suspendant ce concours, les facultés intellectuelles demeurent liées et captives, c’est-à-dire, elles ne peuvent opérer ; en quoi il faut que l’âme se soumette comme dessus67 à la conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les peines de captivité sont ordinairement données à l’âme pour purger la propriété de ses opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le troisième genre de peines d’amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon que Dieu opère en l’âme, et selon que l’âme est active ou passive à l’amour, sur quoi je crois qu’il suffira présentement que cette bonne âme sache :

1. Que l’amour intellectuel refluant en l’appétit sensitif cause telles peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle, par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.

2. Quand l’amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens de dire, il est rare qu’il tourmente ; cela se peut néanmoins faire, mais je tiens qu’il y a apparence que, pour l’ordinaire, tout ce tourment vient du reflux de l’opération de l’amour de la volonté supérieure à l’inférieure, ou appétit sensitif.

3. Quelquefois par principe d’amour l’âme est tourmentée de souhaits de mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur ; sur quoi cette âme saura que la nature se mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien réglé pour ne point commettre d’imperfections ; d’où je conseille à cette âme :

1. d’être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu ;

2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au fait d’aimer Dieu ;

3. elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et intellectuel ;

4. si l’opération d’amour divin diminue beaucoup les forces corporelles, elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures ; que si ne coopérer en se divertissant, l’amour la suit [la poursuit], il en faut souffrir patiemment l’opération et s’abandonner à Dieu, d’autant que la résistance en ce cas est plus préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l’opération même. Je prévois que ce corps souffrira des maladies, d’autant que l’âme étant affective, l’opération d’amour divin refluera en l’appétit sensitif, elle aggravera le cœur et consommera beaucoup d’esprit, dont il faudra avertir les médecins. J’espère néanmoins qu’enfin l’âme se purifiant, cet amour résidera davantage en la partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la nourriture et à son dormir, c’est à elle d’être fort discrète, comme aussi en toutes les austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou d’opérations d’amour divin, elle aura besoin de soulager d’ailleurs son corps, se soumettant en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la contemplation, je prévois qu’il sera nécessaire qu’elle soit tantôt passive simple, même laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive ; c’est-à-dire, quand à son oraison la passivité cessera, il faut qu’elle supplée par l’action de son entendement.

Ayant considéré l’écrit, je conseille à cette âme :

1. De ne mettre pas tout le fond de sa perfection sur la seule oraison, mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.

2. De n’aller pas à l’oraison sans objet. À cet effet je suis d’avis qu’elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l’infini des millions de mondes, et même à l’infini plus parfaits ; Jésus a été flagellé de cinq milles et tant de coups de fouet ignominieusement, ce qu’Il a supporté par amour pour faire justice de mes péchés.

3. Que si portant son objet et à l’oraison elle est surprise d’une autre opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis sur son oraison : qu’elle souffre patiemment ses peines qui proviennent principalement de quelque captivité de faculté. Qu’elle ne se décourage point pour ses ténèbres ; quand elle les souffrira patiemment, elles lui serviront plus que les lumières.

19e Proposition : Il semble qu’elle aurait une joie sensible si on lui disait qu’elle mourrait bientôt ; la vie présente lui est insupportable, voyant qu’elle l’emploie mal au service de Dieu et combien elle est loin de sa sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en elle assez ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.

Réponse : Voilà des marques de l’amour habituel qui est en cette âme. Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment en ma pauvre âme, et d’autant que je sens et prévois qu’elle sera du nombre des fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en participation de l’esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui ferai part des miennes [T4, 641] quoique pauvretés. J’espère qu’après cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais.

Dans le deuxième texte infra on note la précision et le soin pris de même pour encadrer la jeune femme (elle n’aura que trente ans à la mort de son directeur). Une liste (cette fois elle atteint trente points !) livre le parfum commun à l’école. Bertot proposera plus tard de façon très semblable un « décalogue » de règles à observer par la jeune madame Guyon (dans une filiation, on n’invente pas).

Nous livrons tout le texte malgré sa longueur, car il est unique par sa précision et sa netteté dans une direction mystique assurée avec fermeté par « le bon Père Chrysostome » : on est infiniment loin de tout bavardage spirituel.

Deuxième texte : Autre réponse du même père à la même âme 68.

Cette dévotion paraît : 1. Par les instincts que Dieu vous donne en ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d’une âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret du silence.

2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.

3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette petite retraite qui n’est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.

4. Je dirai que Dieu par une providence vous a obligée à honorer le saint Sacrement d’une particulière dévotion, et c’est dans ce Sacrement que notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée jusqu’à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous seront révélés.

5. Bienheureuse est l’âme qui est destinée pour honorer les états de la vie cachée de Jésus, non seulement par acte d’adoration ou de respect, mais encore entrant dans les mêmes états. D’aucuns honorent par leur état sa vie prêchante et conversante, d’autres sa vie crucifiée ; quelques-uns sa vie pauvre, beaucoup sa vie abjecte ; il me semble qu’Il vous appelle à honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec Lui, entrer dans le secret, aimant l’oubli actif et passif de toute créature, vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul, pour n’être révélée qu’au jour de ses lumières.

6. Jamais l’âme dans sa retraite ne communiquera à l’Esprit de Jésus et n’entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n’entre dans ses états d’anéantissement et d’abjection, par lesquels l’esprit de superbe est détruit.

7. L’âme qui se voit appelée à l’amour actif et passif de son Dieu renonce facilement à l’amour vain et futile des créatures, et contemplant la beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite affection des autres et partant, elle désire d’être oubliée de tout le monde [T4, 653] afin que tout le monde ne s’occupe que de Dieu seul.

8. N’affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée ; aimez plutôt d’entendre parler de Dieu que d’en parler vous-même, car l’âme dans les grands discours se vide assez souvent de l’Esprit de Dieu et accueille une infinité d’impuretés qui la ternissent et l’embrouillent.

9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ; s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour. Hélas ! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François voyant l’excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d’où vient qu’il s’estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu, puisqu’une grâce qui eût sanctifié les pécheurs, ne pouvait vaincre sa malice.

10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin69 objet qui lui paraît éloigné, et à l’amour et jouissance auquel elle aspire ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c’est être uni à Lui, tantôt par un pur abandon d’elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l’occupe de son amour dans les manières [T4, 655] qu’il lui plaît. Ah ! Bienheureuse est l’âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans tous les mouvements de sa pauvre vie ! Et à vrai dire, n’est-ce pas uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au ciel, c’est-à-dire pour aimer à jamais ? Tendez donc autant que vous pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l’oraison, comme : la retraite, le silence, l’abjection, la paix intérieure, la mortification des sens, et souvenez-vous qu’autant que vous serez fidèle à vous séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de son divin amour dans la sainte oraison ; car Jésus n’a aucune part avec les âmes corporelles qui sont gisantes dans l’infection des sens.

11. L’âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s’ingère sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec discrétion à ne parler qu’assez peu et autant que la charité le pourra requérir ; l’expérience nous apprendra l’importance d’être fidèle à cet avis.

12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout ses états d’anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie servile ; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des exercices très abjects et en un métier bien pénible ; et pour honorer cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir à servir plutôt qu’à être servie, et vous rendez facile aux petits services que l’on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et répugnants à la nature et aux sens.

13. Jésus dans tous les moments de sa vie voyagère a été saint, et c’est en iceux la sanctification des nôtres ; car il a sanctifié les temps, desquels il nous a mérité l’usage, et généralement toutes sortes d’états et de créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre vie jusqu’à l’âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par correspondance de vos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c’est un état de grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un jour avec lui, les autres états [d’anéantissement] de sa vie voyagère n’étant que des effets de nos péchés.

14. L’âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à dire vrai, celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit70. À mesure que votre âme se videra de l’affection aux créatures, Dieu tout bon se communiquera à vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche [T 4, 659] par la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera un repos et une joie intérieure inconcevables.

15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à l’indiscrétion et à la sauvagerie : laissez dire les langues mondaines, faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mort ; et faut-il qu’on trouve tant à redire de vous voir aimer Dieu ?

16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant conduire et mener par la main, entrant à l’aveugle et en toute soumission dans tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu’ils soient de lumière ou de ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d’abjection, d’abandon, etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu, par cette indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite, vous acquerriez une paix suprême qui [vous établira dans la pure oraison71] et vous disposera à la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.

17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s’applique aux membres de son Église diversement pour les convertir à l’amour de son Père éternel, nous recherchant avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh ! Que l’âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit, est touchée d’admiration, de respect et d’amour à l’endroit de ce Dieu fidèle !

18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l’âme qui ne veut goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures !

19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang ; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n’en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sang. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père éternel par une séparation entière, et une mort très profonde à tout plaisir sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la vie d’Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh ! Bienheureuse est l’âme qui par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d’Adam, et qui travaille en toute fidélité à s’en dépouiller par la mortification, car elle se rendra digne de communiquer à la vie de Jésus !

20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement éviter le péché. Adam dans l’impureté de sa vie nous salira toujours un peu ; nous n’en serons exempts qu’au jour de notre mort que Jésus nous consommera dans sa vie divine pour jamais, nous convertissant si parfaitement [à son Père éternel] par la lumière de sa gloire que jamais plus nous ne sentions l’infection de la vie d’Adam ni d’opposition à la pureté de l’amour.

21. La sentence que Notre Seigneur Jésus-Christ prononcera sur notre vie au jour de notre mort est adorable et aimable, quand bien par icelle il nous condamnerait, car elle est juste et divine, et partant mérite adoration et amour : adorez-le donc quelquefois, car peut-être alors vous ne serez pas en état de le pouvoir faire ; donnez-vous à Jésus pour être jugée par lui, et le choisissez pour juge, quand bien même il serait en votre puissance d’en prendre un autre. Hugo, saint personnage, priait Notre Seigneur Jésus-Christ de tenir plutôt le parti de son Père éternel que non pas le sien : ce sentiment marquait une haute pureté de l’âme, et une grande séparation de tout ce qui n’était point purement Dieu et ses intérêts.

22. Notre bon Seigneur Jésus-Christ dit en son Évangile : bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Oh ! En effet, bienheureuse est l’âme qui n’a point ici d’autre désir que d’aimer et de vivre de la vie du pur amour, car Dieu lui-même sera sa nourriture, et en la plénitude de son divin amour assouvira sa faim. Prenez courage, la faim que vous sentez est une grâce de ferveur qui n’est donnée qu’à peu. Travaillez à évacuer les mauvaises humeurs de la nature corrompue, et cette faim ira toujours croissant, et vous fera savourer avec un plaisir ineffable les douceurs des vertus divines.

23. Tendez à acquérir la paix de l’âme autant que vous pourrez par la mortification de toutes les passions, par le renoncement à toutes vos volontés, par la désoccupation de toutes les créatures, par le mépris de tout ce que pourront dire les esprits vains et mondains, par l’amour à la sainte abjection, par un désir d’entrer courageusement dans les états d’anéantissement de Jésus-Christ quand la Providence le voudra, par ne vouloir uniquement que Dieu et sa très sainte volonté, par une indifférence suprême à tous événements ; et votre âme ainsi dégagée de tout ce qui la peut troubler, se reposera agréablement dans le sein de Dieu, qui vous possédant uniquement, établira en vous le règne de son très pur amour.

24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent il fait bon l’écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s’appelle passivité.

25. Le spirituel dans les voies de sa perfection est sujet à une infinité de peines et de combats : tantôt il se voit dans les abandons, éloignements, sécheresses, captivités, suspensions ; tantôt dans des vues vives de réprobation et de désespoir ; tantôt dans les aversions effroyables des choses de Dieu ; tantôt dans un soulèvement général de toutes ses passions, tantôt dans d’autres tentations très horribles et violentes, Dieu permettant toutes ces choses pour évacuer de l’âme l’impureté de la vie d’Adam, et sa propre excellence. Disposez-vous à toutes ces souffrances et combats, et souvenez-vous que la possession du pur amour vaut bien que nous endurions quelque chose, et partant soyez à Jésus pour tout ce qu’il lui plaira vous faire souffrir.

26. Derechef, je vous répète que vous soyez bien dévote à la sainte Vierge : honorez-la dans tous les rapports qu’elle a au Père éternel, au Fils et au Saint-Esprit, à la sainte humanité de Jésus. Honorez-la en la part qu’elle a à l’œuvre de notre rédemption, en tous les états et mystères de sa vie, notamment en son état éternel, glorieux et consommé dans lequel elle est entrée par son Assomption ; honorez-la en tout ce qu’elle est en tous les saints, et en tout ce que les saints sont par elle : suivez en ceci les diverses motions de la grâce, et vous appliquez à ces petites vues et pratiques selon les différents attraits. Étudiez les différents états de sa vie, et vous y rendez savante pour vous y appliquer de fois à autre ; car il y a bénédiction très grande d’honorer la sainte Vierge. Je dis le même de saint Joseph : c’est le protecteur de ceux qui mènent une vie cachée, comme il l’a été de celle de Jésus-Christ.

27. La perfection ne consiste pas dans les lumières, mais néanmoins les lumières servent beaucoup pour nous y acheminer, et partant rendez-vous passive à celles que Dieu tout bon vous donnera, et en outre tachez autant que vous pourrez à vous instruire des choses de la sainte perfection par lectures, conférences, sermons, etc., et souvenez-vous que si vous ne nourrissez votre grâce, elle demeurera fort faible et peut-être même pourrait-elle bien se ralentir.

28. L’âme de Jésus-Christ est le paradis des amants en ce monde et en l’autre ; si vous pouvez entrer en ce ciel intérieur, vous y verrez des merveilles d’amour, tant à l’endroit de son Père que des prédestinés. Prenez souvent les occupations et la vie de ce tout bon Seigneur pour vos objets d’oraison.

29. Tendez à l’oraison autant que vous pourrez : c’est, ce me semble, uniquement pour cela que nous sommes créés : je dis pour contempler et [pour] aimer ; c’est faire sur la terre ce que font les bienheureux au ciel. Aimez tout ce qui favorisera en vous l’oraison, et craignez tout ce qui lui sera opposé. Tendez à l’oraison pas vive, en laquelle l’âme sans violence entre doucement dans les lumières qui lui sont présentées, et se donne en proie à l’amour, pour être dévorée par ses très pures flammes suivant les attraits et divines motions de la grâce. Ne vous tourmentez point beaucoup dans l’oraison, souvent contentez-vous d’être en la présence de Dieu, sans autre opération que cette simple tendance et désir que vous sentez de L’aimer et de Lui être agréable ; car vouloir aimer est aimer, et aimer est faire oraison.

30. Prenez ordinairement des sujets pour vous occuper durant votre oraison ; mais néanmoins ne vous y attachez pas, car si la grâce vous appelle à d’autres matières, allez-y ; je dis ordinairement, car il arrivera que Dieu vous remplissant de sa présence, vous n’aurez que faire d’aller chercher dedans les livres ce que vous aurez dans vous-même ; outre qu’il y a de certaines vérités divines dans lesquelles vous êtes assez imprimée, que vous devez souvent prendre pour objets d’oraison. En tout ceci, suivez les instincts et attraits de la grâce. Travaillez à vous désoccuper et désaffectionner de toutes les créatures, et peu à peu votre oraison se formera, et il y a apparence, si vous êtes fidèle, que vous êtes pour goûter les fruits d’une très belle perfection, et que vous entrerez dans les états d’une très pure et agréable oraison : c’est pourquoi prenez bon courage ; Dieu tout bon vous aidera à surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la vie de son saint Amour. Soyez fidèle, soyez à Dieu sans réserve ; aimez l’oraison, l’abjection, la croix, l’anéantissement, le silence, la retraite, l’obéissance, la vie servile, la vie cachée, la mortification. Soyez douce, mais retenue ; soyez jalouse de votre paix intérieure. Enfin, tendez doucement à convertir votre chère âme à Dieu, son Créateur, par la pratique des bonnes et solides vertus. Que Lui seul et son unique amour vous soient uniquement toutes choses. Priez pour ma misère et demandez quelquefois pour moi ce que vous souhaitez pour vous 72.


Marie des Vallées (1590-1656)

Cette influence est moins directe - les deux femmes, la simple servante dans le Cotentin et la supérieure à Caen ou à Rouen ne se sont très probablement jamais rencontrées. Les demandes de Mectilde se font donc par intermédiaires masculins, principalement par Bernières. Nous disposons de relations  dont se détache celle rédigée par saint Jean Eudes et renvoyons aux récentes éditions des « dits » admirables de la simple servante 73. On notera le souvenir très vivant de Marie des Vallées invoquée par la Mère du Saint Sacrement dans les dernières citations de cette section 74.

« Sœur Marie » possédée par Dieu

Les membres de l’Ermitage de Caen faisaient annuellement un séjour auprès de celle qu’ils appelaient « sœur Marie » même si elle ne demeura que simple servante. Nous en trouvons des traces écrites dans La Vie ou dans les Conseils. Voici un passage révélateur d’un séjour qui fut sûrement rapporté à Mectilde :

L’an 1653, au mois de juin, quelques personnes de piété, étant venues voir la sœur Marie pour la consulter sur plusieurs difficultés qu’elles avaient touchant la voie par laquelle Dieu les faisait marcher qui était une voie de contemplation, demeurèrent quinze jours à Coutances, la voyant tous les jours et conférant avec elle sur ce sujet, deux, trois, quatre, et quelquefois cinq heures par jour.

Il est à remarquer qu’elle n’est pas maintenant dans cette voie, étant dans une autre incomparablement au-dessus de celle-là par laquelle elle a passé autrefois, mais il y a si longtemps qu’elle ne s’en souvient plus. C’est pourquoi, lorsqu’elles [les personnes de piété] lui parlaient de cela, au commencement elle leur disait que ce n’était pas là sa voie et qu’elle n’y entendait rien. Mais peu après Dieu lui donna une grande lumière pour répondre à toutes leurs questions, pour éclaircir leurs doutes, pour lever leurs difficultés, pour parler pertinemment sur l’oraison passive, pour en découvrir l’origine, les qualités et les effets, pour faire voir les périls qui s’y rencontrent, pour donner les moyens de les éviter et pour discerner la vraie dévotion d’avec la fausse.

« Cette voie est fort bonne en soi, leur dit-elle, et c’est la voie que Dieu vous a donnée pour aller à lui, mais elle est rare : il y a peu de personnes qui y passent, c’est pourquoi il est facile de s’y égarer.

« Ce n’est pas à nous de choisir cette voie et nous ne devons pas y entrer de nous-mêmes et par notre mouvement. C’est à Dieu de la choisir pour nous et nous y faire entrer. On n’en doit parler à personne pour la leur enseigner, car si on y fait rentrer des personnes qui n’y soient pas attirées de Dieu, on les met en danger et grand péril de s’égarer et de se perdre. Si quelques-uns en parlent, il faut les écouter. Si on reconnaît à leur langage qu’ils marchent en ce chemin, alors on peut s’en entretenir avec eux. Cette voie est pleine de périls, il y faut craindre la vanité, l’amour-propre, la propre excellence, l’oisiveté et perte de temps.

« Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y a que ce chemin qui conduise à l’anéantissement de nous-mêmes et à la perfection. Tous chemins vont en ville. Il y a une infinité de voies qui vont à la perfection : les uns y vont par la contemplation, les autres par l’action, les autres par les croix, les autres par d’autres chemins. Chaque âme a sa voie particulière. Il ne faut pas penser que la voie de la contemplation soit la plus excellente.

Sa manière ordinaire de connaître la vérité des choses qui lui sont proposées par diverses personnes n’est pas par intelligence ni par lumière, mais par un goût expérimental qui lui ouvre le fond du cœur dans lequel elle entre.75.

Que se passait-il autour d’elle lors d’une telle visite ? Une communication de cœur à cœur en silence se produit dans une prière commune mystique. Ce dont témoignent ses Conseils donnés probablement à Bernières :

27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu […] J’ai bien connu que c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet, seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire 76.

33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucuns moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.

34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et qu’elle priât pour nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout autre que par le passé 77.

Voici maintenant un exemple des dits rapportés dans la Vie admirable en grand nombre… mais à partir du chapitre IV 78 :

Le deuxième jour de décembre [1644], Notre Seigneur lui proposa une forme d’abbaye dont l’abbesse était la divine Volonté. […]

Les âmes qui sont en ce noviciat ne font profession que quand elles sont entièrement dépouillées d’elles-mêmes. Lorsqu’elles font profession, elles sont au pied de la montagne de perfection sur laquelle s’acheminant, elles commencent de se déifier peu à peu, et en cet état elles ont à pratiquer les excès de l’amour divin qui contient sept articles :

Le premier est d’allumer le feu dans l’eau.

Le second de marcher sur les eaux à pied sec. […]

Le cinquième de faire la guerre à Dieu et Le vaincre. […]

Voici l’explication que Notre Seigneur lui a donnée de ces choses : allumer le feu dans les eaux, c’est conserver l’amour divin dans les souffrances. Plus les souffrances s’augmentent, plus l’amour divin s’augmente et s’embrase.

Marcher sur les eaux à pied sec, c’est mépriser et fouler aux pieds les plaisirs licites et illicites sans y toucher. Les plaisirs sont signifiés par les eaux parce qu’ils s’écoulent comme l’eau et n’ont point d’arrêt. […]

Faire la guerre à Dieu et le vaincre, c’est s’opposer à Dieu fortement quand Il veut châtier les pécheurs et le fléchir à miséricorde […]

Toutes ces choses surpassent la nature, dit la sœur Marie. Il n’y a que Dieu seul qui les puisse opérer dans l’âme. 79.

Un jour Notre Seigneur dit à la sœur Marie : « Les aveugles se sont assemblés pour faire le procès au soleil. Ils disent pour leur raison qu’il a perdu sa lumière et qu’il faut le chasser du ciel parce qu’il occupe inutilement la place qu’il y a.

Je vous prie, ayez pitié d’eux, car ils ne savent ce qu’ils disent, et leur donnez un arrêt favorable.

Oui, dit Notre Seigneur. Je m’en vais terminer ce procès et lui donnerai arrêt en l’excès de mon amour. »

Et en même temps Il prononça l’arrêt en cette sorte : « Je condamne le soleil de donner des yeux aux aveugles pour le connaître et pour voir sa lumière. »80.

Ses visions sont d’une grande beauté, mais parfois obscures, elles demandent attention et interprétation. Ce sont des analogies ou paraboles mystiques :

Un jour la Sainte Vierge dit à la sœur Marie : « Allons, ma grande basse [servante], travailler au bois. » La Sainte Vierge avait une faucille, une hache et une échelle dont les échelons étaient de corde, et une petite bêche. Elle la mena à l’entrée du bois où ce n’était qu’épines et broussailles. Elle lui bailla [donna] la faucille et lui commanda d’essarter [débroussailler] toutes ces épines. Elle le fait et voyant ses mains ensanglantées, elle dit à la Sainte Vierge : « Ma mère, j’ai mes mains tout ensanglantées. » La Sainte Vierge répartit : « Mon Fils ne m’a jamais demandé de mitaines. »

Elle [la sœur Marie] continue, fait la même plainte plusieurs fois et entend la même réponse. En essartant, elle arrive à un bel arbre touffu qui jetait de belles branches de tous côtés. La Sainte Vierge lui dit : « Frappe, ma grande basse, frappe sur ces branches ». Elle frappe, il en sort du sang.

Elle en a frayeur et se veut retirer. La Sainte Vierge lui dit plusieurs fois avec colère : « Frappe, il occupe la terre. » Elle coupa ses branches tout autour, c’est-à-dire celles du bas. Elle [la S. Vierge] lui commanda d’essarter comme devant avec les mêmes plaintes et les mêmes réponses, et elle disait ce verset : Sequor quocumque ierit 81.

Et elles arrivèrent à un bel arbre tout émondé auquel il ne restait qu’une petite branche en haut pour soutenir une colombe. Elle y monta jusqu’en haut par le moyen des estocs qui y étaient restés après avoir été émondés, et ne trouvant rien pour s’appuyer, elle fut saisie de frayeur, mais elle fut changée en colombe et devint aveugle et bien effrayée, ayant peine à s’appuyer et ne sachant où voler ailleurs, à cause qu’elle était aveugle 82.


Son exigence [de soeur Marie] est forte :

Eh bien ! Que demandez-vous ? Voulez-vous que je vous donne la méditation ?

Nenni, dit-elle, ce n’est pas cela que je veux.

Voulez-vous la contemplation ?

Non.

Quoi donc ?

Je demande la connaissance de la vérité !


Relations avec Mectilde

Marie des Vallées était considérée comme une sainte femme conseillère spirituelle avisée par beaucoup de personnes notables : Gaston de Renty ; Jean de Bernières ; Catherine de Saint-Augustin ; Simone de Longprey (1632-1668 à Québec), moniale hospitalière de la Miséricorde ; Mgr François de Montmorency-Laval (1623-1708), premier évêque de Québec ; Mgr Pierre Lambert de La Motte (1624-1679), vicaire apostolique de Cochinchine, etc.  Nous relevons des demandes transmises par Mectilde en 1652 et en 1654, sa confiance exprimée en 1677 puis 1683 en une « bonne âme », la « sœur Marie » qui l’accompagne intérieurement :

Mectilde écrit à Boudon :

[…] Travaillez pour la consolation de l’Église. Je suis outrée au dernier point lorsque je vois qu’elle souffre. Je me souviens d’une chose que vous avez vue dans les écrits de la bonne âme. Notre Seigneur a dit qu’il lui donnera une purgation, etc., car Notre Seigneur dit qu’il lui donnera aussi une saignée ; cela comprend beaucoup. Bienheureux ceux qui sont vrais enfants de l’Église, et bien unis à Jésus Christ 83.

Je vous supplie, mon très cher frère, de nous écrire autant souvent que vous le pouvez sans vous incommoder. Vous savez ce que vous m’êtes en Jésus Christ et comme il veut que vous soyez ma force et sa vertu. Recommandez-moi bien à M. Burel et lui racontez un peu, si notre Seigneur vous en donne la pensée, l’occasion qui se présente de faire un établissement pour adorer perpétuellement le Saint Sacrement. Dites-lui aussi que M. Tardif vint avant-hier me livrer une nouvelle persécution sur ce sujet, parce qu’étant à Saint-Denis, il vit un mémoire que j’avais écrit pour obtenir de Rome un bref pour me mettre en état de contracter avec les Dames qui fournissent pour établir cette piété. Elles se sont toutes recueillies et fournissent une somme assez suffisante dans le commencement, mais la tempête s’est levée si haut que je ne sais si elle ne renversera point l’œuvre. Car on me blâme d’une étrange manière, disant que mes prétentions sont d’être supérieure et que je me procure cette qualité jusque dans Rome. Il m’en dit beaucoup et de qui j’avais pris conseil sur une affaire de telle importance ; après tout cela, les messieurs du Port-Royal se joignent et redoublent d’importance, et je savais que cela fera de grand éclat et que je passe pour la plus ambitieuse de charges qui ne fut jamais, et pour bien d’autres choses qui exerceraient une personne moins stupide que moi ; mais je suis si bête que je ne me trouble point, laissant le tout à la disposition divine.

Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu’à Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout cela. M. Tardif veut que j’en confère avec la bonne âme de Coutances [Marie des Vallées qui y résidait]. Il faudrait que vous et M. de Bernières vissiez cela avec le bon Frère Luc [de Bray], pénitent, qui demeure à Saint-Lô 84. J’aimerais mieux mourir que d’entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s’il n’est tout à la gloire de Dieu.

Vous savez mes intentions et mes dispositions ; je vous en ai parlé avec sincérité et franchise. Vous pouvez parler à ces bonnes personnes librement. M. de Bernières a une charité si grande pour mon âme qu’il sera bien aise de me donner ses avis pour la gloire de Notre Seigneur. Nous ne cherchons tous que cela.

De vous dire que j’ai ardeur pour cette œuvre, je vous confesse ingénument que je ne l’ai point du tout et qu’il me faut pousser pour m’y faire travailler : les serviteurs de Dieu m’en font scrupule. J’ai donc consenti que l’on agisse, mais il y a si peu de choses fait, qu’on le peut facilement renverser si l’on connaît que ce n’est point de Dieu. Mais ce bon M. Tardif ne peut en aucune manière l’approuver, disant que j’ai une ambition effroyable de vouloir être supérieure, que c’est contre mon trait intérieur et contre les desseins de Dieu sur moi, qu’il a souvent manifestés, même par la bonne âme, et que, si elle consent à cela, qu’il soumettra son esprit et n’y répugnera plus.

Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien qu’il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne Sœur Marie de l’approuver. Néanmoins, je m’en remets à la conduite de la Providence, vous assurant que j’y ai moins d’attache que jamais. L’accomplissement ou la rupture de cette affaire m’est, à mon égard, une même chose, et, si j’osais, je dirais que le dernier me serait plus agréable, tant j’ai de crainte de m’embarquer dans une affaire qui ne soit point dans l’absolu vouloir de Dieu. Je vous supplie et conjure de beaucoup prier et d’en aller au plus tôt conférer avec notre bon M. de Bernières avant que l’affaire soit poussée plus avant, et que je la puisse rompre en cas qu’il ne l’approuve pas. […] 85.

Mectilde sollicite la protection de « notre très chère sœur » par l’intermédiaire de Bernières :

À monsieur de Bernières, 1654. Je vous supplie me faire la faveur de faire savoir à notre très chère Sœur que nous prendrons la Croix86 le 10e de février, jour que nous faisons la fête de notre grande sainte Scholastique. Je la supplie, autant instamment que je puis, de vouloir derechef présenter cette œuvre à Notre Seigneur, et le prier très humblement y vouloir donner sa sainte bénédiction et que le tout soit uniquement pour sa gloire.

Je remets tous mes intérêts, si j’en ai en cette œuvre, pour être sacrifiée, par elle, à Jésus dans la sainte hostie. Je renonce de tout mon cœur à ce qu’il peut y avoir d’humain et proteste que je n’y veux que Dieu seul et l’honneur de sa sainte Mère, laquelle nous avons constituée notre très digne et très adorable supérieure. C’est elle, mon bon frère (362) qui est la vraie Mère et la très digne Mère du Saint Sacrement87. C’est elle qui est notre Prieure. C’est pour elle cette œuvre et non pour moi. Je la remets en ses saintes mains et n’en retiens pour moi que la peine et l’abjection. Je n’y veux rien, je n’y désire rien, je n’y prétends rien pour moi, au moins est-ce mon désir, et je supplie notre chère Sœur de prier Notre Seigneur et sa très sainte Mère d’y être parfaitement tout ce qu’ils y doivent être, et que nous ayons la grâce, par leur très grande miséricorde, d’être les vraies victimes du très Saint Sacrement.

Cette Maison s’établit à sa seule gloire pour, comme je vous ai déjà dit, réparer autant que l’on peut sa gloire, profanée dans ce très Saint Sacrement par les sacrilèges et (par les) impies ; et surtout par tous les sorciers et magiciens qui en abusent si malheureusement et horriblement.

Priez notre bonne Sœur [Marie des Vallées] qu’elle présente nos intentions à Notre Seigneur et lui demande, pour nous toutes et pour toutes celles que sa Providence conduira en cette Maison, la grâce de vivre de la vie cachée de Jésus dans ce divin Sacrement, savoir : d’une vie cachée et toute anéantie, que nous ne soyons plus rien dans les créatures et que nous commencions à vivre à Jésus, de Jésus et pour Jésus dans l’hostie.

Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur opérer ce jour ma vraie conversion, qu’il me fasse sortir entièrement de ma vanité et des créatures.

Tâchez de voir cette chère Sœur ; je vous en supplie, faites y votre possible, et lui remettez de ma part ce saint œuvre entre ses mains pour être présenté à Notre Seigneur. J’ai une grande passion qu’elle soit toute à Dieu et pour Dieu. Je lui demande un quart d’heure de son temps, si Dieu lui permet, pour s’appliquer à lui pour nous, et qu’elle continue à lui demander pour moi une très profonde humilité et la grâce de ne rien prendre en cette œuvre. J’ai un grand désir d’y vivre toute anéantie, mais je suis si impure que ma vie me fait horreur. Priez Notre Seigneur qu’il me change par sa toute-puissance, et que je sois, avant que de mourir, parfaitement à lui et pour lui, et, en son esprit, votre très fidèle et affectionnée...

Possible aurons-nous la croix dimanche prochain. Néanmoins toutes choses n’y sont pas encore disposées. Ce qui me satisfait le plus, c’est que j’ai mis cette œuvre entre les mains de mes supérieurs, pour en être fait comme Dieu les inspirera. C’est eux, contre leur ordinaire, qui me pressent d’achever et de prendre vitement la croix88.

Deux ans plus tard une autre référence à « sœur Marie » permet en outre d’introduire d’autres spirituels que nous n’aborderons pas ou peu : saint Jean Eudes et Mgr de Laval, le discret monsieur Bertot et d’autres familiers, tous de « bons ermites ». Le réseau formé autour de Bernières sous la houlette du P. Chrysostome est ainsi en relation avec Mectilde lorsqu’elle prend solidement pied à Paris (1654 est l’année de la pose de croix pour le nouveau couvent rue Férou) :

À monsieur de Bernières. Ce 21 Août 1654. Je ne vous fais que ce mot étant encore bien faible d’une petite fièvre que j’ai eue et de laquelle le Révérend Père Eudes vous dira des nouvelles. Nous avons eu l’honneur de le voir et recevoir beaucoup de sa charité dont toute notre petite communauté en reste touchée. Je crois que sa conférence opérera de grands effets, je vous supplie de l’en remercier89. Il vous dira de nos nouvelles et comme il m’a mandé de manger de la viande, ce que j’ai fait sans difficulté puisqu’il l’a voulu et que je sais qu’il est désintéressé. J’espérais qu’il ferait la bénédiction de l’image de Notre Dame, mais la sainte Providence nous en a voulu mortifier, c’est seulement demain que la cérémonie s’en fera, jour de l’octave de l’Assomption. Il m’a promis qu’il sera notre avocat vers la bonne sœur Marie [des Vallées]. J’ai admiré la conduite de Notre Seigneur : quand je l’ai désiré, il ne me l’a pas donné et quand tous désirs et volontés ont été anéantis en moi, il l’a voulu et lui a donné charité pour moi. Je ne doute point que ce ne soit un coup de la sainte et aimable Providence qui se plaît à faire des coups pareils. Je l’adore en tout et prends plaisir de la laisser régner partout sans me mettre en peine d’aucune chose. Ô mon très cher Frère, qu’il fait bon se perdre.

J’ai reçu trois ou quatre de vos chères lettres, mais si petites qu’il n’y avait quasi que deux mots. Nous avons vu Monsieur de [Bernay] et demain il nous fera conférence et je lui rendrai tous les petits services que je pourrai. Monsieur Bertaut [Bertot]90 dit hier la sainte Messe céans [ici], mais comme nous chantâmes aussitôt après la grand’Messe, je ne pus le voir, il me fit dire qu’il reviendrait.

Cette bonne dame que vous m’aviez mandé de bien recevoir et qui est intime de Timothée [Marie des Vallées] n’est point venue, je la régalerai le mieux que je pourrai.

Le Révérend Père Lejeune 91 nous vient voir souvent et a grand soin de ma santé, je vous prie l’en remercier quand vous lui écrirez, il a grande bonté pour nous.

Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut. Notre Seigneur vous donnait cette pensée pour le bien et la perfection de ce nouveau monastère où toutes les âmes qui y sont ont une grande tendance à la solitude et à l’anéantissement. Un peu de vos conférences les ferait avancer, l’excuse que vous prenez pour couvrir votre prétexte de ne nous point écrire, de la sainte oraison, n’est point recevable; si c’était un autre que vous, je dirais qu’il fait des compliments spirituels. Je vous supplie de croire que je n’ai d’autre expérience que mon néant que je chéris et que j’aime, mais pour le reste, je suis tout à fait ignorante, donc, très cher Frère, par charité et pour l’amour de Dieu, écrivez-moi quand vous en aurez la pensée.

J’ai bien cru que M. de Montigny [François de Laval-Montigny 92] vous consolerait et édifierait par sa ferveur, je suis très aise de le savoir là : qu’il y puise bien le pur esprit de Jésus et qu’il s’y laisse bien anéantir afin qu’il soit rendu digne des desseins que Dieu a sur lui. Je salue humblement tous les bons ermites et les supplie de prier pour cette petite Maison qui tend bien à la vie solitaire. J’espère que Notre Seigneur nous donnera la joie et la chère consolation de vous y voir un jour, il me semble que ce sera sa pure gloire. Quoique j’y rencontrerai ma satisfaction, nous ne laisserons pas d’être tous anéantis en Jésus. Je suis en lui toute vôtre93.

Beaucoup plus tard, Mectilde se souvient par deux fois au moins de celle qu’elle n’a jamais rencontrée autrement qu’en prières qui furent jugées efficaces. Lors du premier chapitre tenu à Rouen le 12 novembre 1677, elle renouvelle le lendemain sa demande de protection 94 :

[…] Le jour des saints de l’Ordre, treizième de novembre, elle nous dit, au sortir de son action de grâce de la sainte communion, qu’elle avait eue toute la matinée, devant Notre Seigneur, une distraction sur le sujet de la « bonne âme », qui était qu’elle l’avait regardée comme la Sunamite [I Rg. 1,1-4], qui réchauffait en quelque manière Notre Seigneur des froideurs que les pécheurs lui donnaient sujet d’avoir contre eux, en s’étant offerte pour satisfaire pour eux et ayant porté les peines que leurs péchés méritaient. Cette bonne âme est une grande servante de Dieu de la ville de Coutances, dont la plupart du monde ignore la sainteté, la tenant pour une magicienne 95, parce que Dieu la conduit par une voie fort extraordinaire que les personnes les plus spirituelles ont censurée et n’approuvent pas.

Mais comme notre digne Mère connaît sa vertu et son mérite, tant par la communication qu’elle a eue avec elle par lettres, plus que par le rapport que les serviteurs de Dieu qui la fréquentaient lui en ont fait et plus aussi par les lumières que Notre Seigneur lui en a données et par les assistances qu’elle en a reçues depuis sa mort, si bien qu’elle a recours à elle et la prie souvent dans ses besoins et reçoit par son moyen des grâces très grandes, témoin celles qu’elle lui a faites ici, mais qu’elle n’a pas voulu déclarer. Elle eut donc le mouvement en commençant cette Maison de la mettre sous sa protection et de la prier qu’elle en prît soin, ce qu’elle lui promit. Nous avons cru que ç’avait été elle qui nous avait procuré toutes les traverses que nous avons eues, car l’on dit que toutes les âmes qui l’invoquent, elle ne leur obtient de Dieu que des croix et des humiliations, en connaissant le prix et l’excellence, et que ce sont les plus grandes faveurs qu’il puisse faire aux âmes en ce monde, elle-même en ayant été bien comblée, ayant souffert ce qui ne se peut concevoir. Notre digne Mère nous dit qu’elle obtiendrait aux religieuses de cette Maison la grâce du néant, de connaître Dieu en foi et d’être très pauvre intérieurement. Elle ajouta : « Cela n’est guère agréable pour l’amour-propre, qui veut toujours voir et sentir et ne peut souffrir sa destruction ».

Mectilde témoigne encore de sa confiance en écrivant en 1683 à une religieuse de Toul 96 :

Je suis toujours en transe [en appréhension] de faire aussi continuer les prières. Voilà un grand mal pour une personne aussi usée que votre bonne et digne prieure. Je l’ai, ma très chère fille, toujours à l’esprit et, comme la bienheureuse Marie des Vallées fait quantité de miracles, je la prie, et vous aussi d’y avoir recours. Ne cessez point que vous n’obteniez sa santé. Cependant, embrassez cette chère Mère pour moi, et lui dite de la part de Dieu que je lui défends de mourir.

Enfin dans une Conférence tardive :

Vous craignez, dites-vous, la vanité lors même que vous reportez à Dieu les grâces que vous en recevez, et que vous en avez même de n’en avoir point pris97 ! Ce sont des pensées qu’il faut mépriser et les laisser tomber sans y réfléchir. Tout le bien donc que vous voyez en vous reportez-le à Dieu, de peur qu’en vous y arrêtant trop vous ne profaniez en vous les dons de Dieu.

La bonne Marie des Vallées ayant une fois demandé à Dieu, pour faire partage avec lui, qu’il lui fasse connaître ce qui appartenait à Dieu en elle-même, afin que dans la suite elle puisse lui rendre ce qui lui appartenait, et qu’elle eût aussi sa part, qu’il était de justice de rendre à chacun ce qui lui convenait, il lui fut répondu fort distinctement : « Ce qui t’appartient est le néant d’être et le double néant de péché, l’ire de Dieu et sa justice ; l’enfer est ton partage, voilà tout ce qui t’appartient, tout le reste est à moi. » 98.

Mectilde s’inscrit dans un cercle vénérant la « sœur Marie » : Mgr de Laval emporta en Nouvelle-France une copie de la Vie admirable, alors que l’on ne transportait pas de bibliothèques lors des traversées maritimes aventureuses de l’époque. L’influence de sœur Marie atteindra à la fin du siècle madame Guyon qui se rattache au même réseau mystique de l’Ermitage par monsieur Bertot « passeur mystique » de Caen à Montmartre. Madame Guyon écrit en 1693 :

... pour Sœur Marie des Vallées, les miracles qu’elle a faits depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre, mais bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait rien à la chose 99.

L’influence se prolonge au XVIIIe siècle par les Conseils édités près d’Amsterdam en 1726 par le groupe du pasteur Poiret, l’éditeur de trésors spirituels 100. Le grand respect de tous les pèlerins mystiques que nous venons de citer envers celle qu’ils nommaient « sœur Marie » demeure gravé dans le bronze de la cloche du séminaire de Coutances : « † 1655 iai este nommee Marie par Marie des Vallers et par Mre Jean de Berniere 101 ». Sœur Marie fut inhumée le 4 novembre 1656 dans la chapelle du séminaire de Coutances 102.

Charlotte Le Sergent (1604-1677)

Présentons cette figure cachée, puis sa direction de Bernières qui deviendra lui-même directeur de Mectilde. Nous abordons ensuite la relation de Charlotte avec Mectilde : « Vous n’avez rien à craindre… ».

§

Charlotte Le Sergent, bénédictine, maîtresse des novices et prieure connue sous le nom de Mère de Saint Jean l’évangéliste à l’abbaye de Montmartre, exerça un grand rayonnement sur le cercle normand :

On la consultait de tous côtés […] Monsieur de Bernières […] la sœur Antoinette de Jésus […] la Révérende Mère du Saint-Sacrement [Mectilde] et plusieurs autres 103.

Elle fut attirée par le Carmel et après « quinze ou seize ans » d’instruction « d’une infinité de merveilles 104 », connut une nuit dont elle fut délivrée ainsi :

Voulant obéir, elle essayait de multiplier les actes et Dieu de son côté lui faisait voir la beauté d’une âme qui ne veut être autre chose qu’une pure capacité de sa divine opération [...] Après six mois d’exercices interrompus par la vivacité de son esprit naturel accoutumé à vouloir connaître toutes choses, elle résolut enfin d’anéantir tout ce qu’il y avait de contraire à l’attrait de Sa grâce. Quand j’en devrais mourir, dit-elle, je le ferai pour Dieu. Cette résolution prise, il lui sembla ressentir au plus intime de son âme une approche de Dieu très secrète et très certaine et elle entendit cette parole intérieure [...] « J’agirai à ma mode : vous irez par un chemin que vous ne connaissez pas » [...] Cette âme demeura lors dans un profond respect devant une si grande Majesté et toute confuse du passé elle répandit quantité de larmes. Cette occupation intérieure dura cinq heures ou environ, pendant laquelle il lui parut que Dieu fit un vide dans son âme, comme quand on prend un balai, et que l’on pousse les ordures hors d’une chambre : en effet, elle se trouva si déchargée, qu’elle respirait à son aise et sans nulle peine : elle allait à l’oraison comme au festin de noces, et l’espace d’un an elle ne manqua guère d’y employer quatre ou cinq heures chaque jour, ne portant avec elle que la nudité d’esprit et la cessation de tout acte. Elle voyait Dieu présent par une foi simple 105

Dix-huit ans avant sa mort, elle cessa d’écrire ses dispositions, « parce que Dieu produisait en son âme des abîmes si impénétrables qu’elle les adorait sans les pouvoir ni vouloir comprendre ». Madame de Beauvilliers lui donna « un pouvoir absolu pour la direction de la Communauté ; elle a été trente-deux ans prieure en différentes nominations 106 »

Quand on lui demande son avis sur une religieuse « extraordinaire », elle répond avec humour en évoquant son vécu « ordinaire » de « bête en la Maison du Seigneur » :

Que pouvez-vous espérer d’une créature qui est dans un abîme de ténèbres et qui marche à l’aveugle dans sa petite voie ? […] L’entende qui pourra, c’est une vérité que l’âme est comme perdue sans savoir où elle est, ni ce qui se passe en elle. Elle n’ose pas même remuer, il faut qu’elle demeure ainsi anéantie sans nulle réflexion.

Mais pour vous dire ma pensée sur la personne dont vous me parlez […] elle réfléchit un peu trop sur ce qui se passe en elle […] Mais enfin Dieu ne conduit pas toutes les âmes par un même sentier : elles ne sont pas toutes appelées pour être des bêtes en la Maison du Seigneur. Il y a des personnes auxquelles on ne peut donner de lois ; il les faut abandonner aux règles de l’amour, et le laisser prendre tel empire qu’il lui plaît sur elles. Il faut seulement les tenir fort petites et humiliées et ne jamais leur faire valoir leurs opérations…107.

Elle dirigea Bernières dont elle discerna l’excès d’activité et une compréhension imparfaite de « notre tout aimable abjection » 108.

Il m’a semblé que votre âme se rabaissait par trop en réfléchissant sur elle-même et sur les opérations divines en son intérieur : elle doit, à mon avis être plus simple, et s’attacher uniquement à l’Auteur de cet ouvrage et non pas à ses effets […] Vous me parlez, mon cher Frère, d’un état de déréliction et d’abandon aux égarements d’esprit. Je crois vous avoir déjà dit qu’il faut s’élever en Dieu par la partie suprême de l’âme, et s’y tenir fixe, négligeant beaucoup ce qui se passe dans la partie inférieure […]  C’est alors qu’il faut faire usage d’une foi nue et élevée au-dessus des sens, cette vertu ayant le pouvoir d’arrêter l’âme en Dieu, pendant le tintamarre qui se fait en bas, et que la Sagesse divine permet afin que chacun connaisse quelle serait sa faiblesse s’il était abandonné à lui-même […]

On croit quelquefois que tout est perdu, parce que l’on ne sait pas quel est le prix de la nudité d’esprit […] si l’âme veut agir par elle-même, elle oppose son opération basse et ravalée, à celle de Dieu. Cette inclination d’agir est un reste des activités passées qu’il faut anéantir et écouler en Dieu, pour lui laisser l’âme abandonnée…109.

Elle lui adressa une longue lettre le dissuadant de pratiquer la pauvreté matérielle extérieure : Bernières était en effet écartelé entre son désir d’être délivré du souci des biens et le recours que l’on faisait à ses capacités de gestionnaire. Il ne fut donc pas question pour lui d’accompagner Marie de l’Incarnation au Canada ! Charlotte l’incita à pratiquer une pauvreté tout intérieure :

Votre esprit naturel est agissant et actif, Dieu le veut faire mourir […] Ne faites aucune élection pour l’intérieur ni pour l’extérieur : tout exercice vous doit sembler bon : consolation, désolation, tentation […] C’est en ce point que consiste la pauvreté d’esprit dans ce vide et dans ce dénuement de toute propre élection, dans le détachement des goûts, des consolations et du repos intérieur [...] Pour l’extérieur, tout emploi vous doit être aussi très indifférent, et votre nouvel état d’oraison, de repos et de silence le demande, puis que son fondement est plus dans la mort de l’esprit et de ses propres opérations, que dans une retraite extérieure. Je sais que celle-ci est bonne quand elle vient de Dieu ; mais il la faut posséder sans attache. L’âme ne doit être liée qu’au seul bon plaisir de l’amour ; qu’il nous mette en l’état qu’il lui plaira, il n’importe. Celui du sacré silence convient fort à l’oraison, il est vrai, mais la soumission aux attraits de l’amour vaut beaucoup mieux [...] tout est aimable quand il vient de ce noble principe 110.

Relation avec Mectilde : « Vous n’avez rien à craindre ».

Déjà, avant de rencontrer « notre bon P. Chrysostome », Mectilde s’inspirait d’une belle devise de Charlotte Le Sergent :

J’aime beaucoup cette béatitude :

« Bienheureux qui se voit réduit

à porter dans son impuissance

la Puissance qui le détruit. »

Désirez qu’elle s’accomplisse en moi 111.

La direction du P. Chrysostome ayant été déterminante, mais brève, Charlotte, dont nous venons d’apprécier la vie mystique, prit le relais à partir de juin 1643. Véronique Andral cite une source manuscrite 112:

« Ne pouvant pas ensuite, tout éclairée qu’elle était, se conduire autrement que par l’obéissance, elle [Mectilde] se mit sous la direction de la Mère de Saint Jean l’évangéliste, religieuse de Montmartre d’un très grand mérite, qui était Supérieure d’une petite Communauté au Faubourg de la Ville-l’Evêque. Cette nouvelle directrice lui interdit absolument toutes les pénitences que le Père Chrysostome lui avait ordonnées. » Elle quitte sa ceinture de fer (L’abbé Berrant, p. 56, situe le fait en juin 1646) 113. « Que si elle n’était si crucifiée de corps sous la Mère de Saint Jean, elle le fut beaucoup plus du côté de l’esprit, car ce fut alors qu’elle entra par ses avis dans le creuset purifiant où il faut se tenir pour arriver à l’indépendance de toutes les créatures et au Pur Amour de l’Être incréé, et pour mettre sa félicité dans un parfait dénuement de tout soi-même. Sur quoi elle disait souvent qu’elle sentait à toute heure la main du divin Amour qui se faisait justice en elle et qui y détruisait, par la voie d’un crucifiement douloureux, jusqu’au moindre reste de son amour-propre. »

La Mère de Saint Jean l’évangéliste [ci-dessus] désigne Charlotte Le Sergent. Bremond en fait ainsi l’éloge :

De toutes les élèves de Charlotte Le Sergent, c’est Catherine de Bar qui lui fut la plus chère et qu’elle a le mieux façonnée à sa propre image. Elle avait connu d’avance la vocation particulière de cette future « victime » dont nous admirerons plus tard le génie et l’apostolat.

Étant en oraison ce matin, lui écrivait-elle, je vous ai vue entre les bras de Jésus-Christ, comme une hostie qu’il offrait à son Père pour lui-même et d’une manière où votre âme n’agissait point, mais elle souffrait en simplicité ce que l’on opérait en elle... » 114.

Charlotte encourage Mectilde :

Vous n’avez rien à craindre, ce je ne sais quoi qui vous va séparant de toute douceur est ce que j’estime le plus simple et le plus sûr en votre voie. Vous n’avez qu’à vous abandonner totalement, élevez-vous à la suprême vérité qui est Dieu, laissez tout le reste pour ce qu’il est […] Je vous dis ce que l’on me met en l’esprit sans le comprendre, étant dans un état où je n’ai rien, rien, rien, sinon une certaine volonté qui veut ce que Dieu veut et qui est disposée à tout.

J’ai vu tout votre être absorbé dans une lumière, devant laquelle la vôtre est disparue, et je voyais en cette région lumineuse, un jour sans ténèbres où la créature n’était plus rien, Dieu étant tout. L’âme demeure entre les bras de son Seigneur sans le connaître et sans même s’en apercevoir 115.

Le 7 septembre 1648, Mectilde écrit à Bernières :

Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue avec la chère Mère de Saint Jean.

Ce « rien » est bien sûr celui de Jean de la Croix que Bernières connut et apprécia tôt 116 ; en effet la Mère de Saint Jean lui écrivait :

Je me doutais bien, lorsque vous me dites que vous tiriez des lumières du Père Jean de la Croix, que vous seriez bientôt conduit dans le sentier secret des peines et des doutes où j’aime mieux votre âme que dans les clartés où elle semblait être auparavant.117.

Monsieur de Bernières va à son tour prendre la relève. 

Jean de Bernières (1602-1659)

Jean de Bernières a édifié la maison de l’Ermitage, lieu de retraite à l’origine de l’école du Cœur où alterneront consacrés et laïcs au sein d’une filiation de directeurs spirituels. Son courant mystique né dans le milieu franciscain médiéval atteindra les rives du XIXe siècle selon les trois branches d’un « delta spirituel ».

Frère Jean « de Jésus pauvre »

Étrangement, il est difficile de cerner l’homme dans son intimité, car il s’efface dans une humilité gênante pour notre propos. Les amples études qui incluent son nom présentent le milieu, la doctrine et le rayonnement, mais n’abordent guère sa vie personnelle 118. Frère Jean ne put cependant disparaître entièrement, car son abondante correspondance fut à l’origine de compositions de « livres » : celui intitulé Le Chrétien Intérieur le rendit célèbre dès sa disparition. Après une éclipse liée à la condamnation de quiétistes dont lui-même, il a été redécouvert au XXe siècle et ses écrits sont depuis peu rendus accessibles 119.

Jean de Bernières naquit dans une famille de la haute bourgeoisie normande : en bon franciscain de cœur, il aurait voulu se débarrasser de sa fortune, mais sa famille s’y refusant, il en fit un large usage. Au-delà de ses dons, il impliquait sa personne : son amour des pauvres était tel qu’il les portait sur son dos jusqu’à l’hôpital de la bonne ville de Caen, suscitant l’hilarité.

Il hérita d’une charge de receveur général des impôts et s’en acquitta de 1631 à 1653 à la satisfaction générale. En 1639-1640, en tant que notable impliqué par sa charge, il dut faire face aux événements de la révolte des nu-pieds qui, menacés de la gabelle, attaquèrent les maisons des receveurs. Cette révolte fut horriblement réprimée par le chancelier Séguier dont on sait qu’il notait sur son carnet jour après jour le nombre de pendus pour l’exemple… On raconte que Bernières allait à cheval prévenir les paysans de la répression imminente.

Quelques histoires personnelles sont édifiantes ou comiques, par exemple celle où Bernières contracte un mariage blanc dans un but très saint. Madame de La Peltrie (1603-1671), veuve aussi généreuse qu’originale, voulait donner son argent à une fondation en Nouvelle-France incluant un projet d’expédition imaginée pour aller convertir les Indiens d’Amérique, mais sa famille s’y opposait. Un religieux suggéra un expédient : un mariage simulé libérerait la dame. La proposition fut présentée à M. de Bernières et ce « fort honnête homme qui vivait dans une odeur de sainteté » demanda conseil à son directeur :

Celui qui le décida fut le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô […] Finalement Bernières se décida, sinon à contracter mariage […] du moins à se prêter au jeu […] en faisant demander sa main. […] La négociation réussit trop bien à son gré. Au lieu de lui laisser le temps de réfléchir, M. de Chauvigny [le père], tout heureux de l’affaire « faisait tapisser et parer la maison pour recevoir et inspirait à sa fille les paroles qu’elle lui devait dire pour les avantages du mariage120.

On voit là combien le Père Chrysostome pouvait, malgré son austérité, être large d’esprit, et la liberté de tous dans cette affaire qui va prendre une pente assez comique. En vue du grand voyage au Canada, ils partent chercher deux sœurs à Tours, dont la grande Marie de l’Incarnation (1599-1672), puis supportent une présentation à la Cour et un séjour à Paris :

Le groupe comprenait sept personnes, madame de La Peltrie et Charlotte Barré, M. de Bernières avec son homme de chambre et son laquais, et les deux Ursulines dont Marie de l’Incarnation, qui écrit : « M. de Bernières réglait notre temps et nos observances dans le carrosse, et nous les gardions aussi exactement que dans le monastère. […] À tous les gîtes, c’était lui qui allait pourvoir à tous nos besoins avec une charité singulière […] Durant la dernière journée de route, M. de Bernières s’était senti mal : il arriva à Paris pour se coucher. » Madame de La Peltrie joua jusqu’au bout la comédie du mariage : « elle demeurait tout le jour en sa chambre, et les médecins lui faisaient le rapport de l’état de sa maladie et lui donnaient les ordonnances pour les remèdes ». Madame de la Peltrie et la sœur de Savonnières s’amusaient beaucoup de cette comédie. M. de Bernières un peu moins121.

Finalement partant de Dieppe, la flotte du printemps 1639 emporta Mme de La Peltrie, fondatrice temporelle de la communauté ursuline du Québec, et Marie de l’Incarnation qui allait animer cette communauté :

Marie de l’Incarnation est encore sous le coup du ravissement qu’elle vient d’avoir en la chapelle de l’Hôtel-Dieu. M. de Bernières monta dans la chaloupe avec les partantes […], mais on lui conseilla de demeurer en France afin de recueillir les revenus de Madame de la Peltrie, pour satisfaire aux frais de la fondation122.

Bernières, resté en France malgré son ardent désir de partir en mission, gérera les ressources pour les missions de Nouvelle-France pendant les vingt années qui suivront le voyage de fondation. Il aura une longue correspondance (malheureusement perdue) avec Marie de l’Incarnation, aînée mystique qui lui permit de progresser et de sortir de ses limitations.

Bernières eut maille à partir avec sa famille pour des questions financières : faisant partie du Tiers-Ordre franciscain, il voulait faire donation de ses biens. Sa famille résistait. Il se plaignait : « Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre ; elle me fait parler pour ce sujet par de bons religieux […] il n’y a plus moyen d’être pauvre »123. Pour ses dernières années, il trouva un accord : il ne vécut plus que de ce que lui donnait sa famille, c’est-à-dire très pauvrement et sans confort. Il déclarait, enfin satisfait : « J’embrasse la pauvreté quoiqu’elle m’abrège la vie naturelle »124.

Il était insensible aux différences sociales. Ses serviteurs n’étaient pas pour lui de simples laquais, mais de véritables frères en Jésus-Christ. Son valet le considérait comme son père spirituel :

Vous êtes mon maître, je vous dois tout dire comme à mon père spirituel – Vous le pouvez, lui dis-je, car je vous aime en Jésus-Christ, et je vous ai tenu auprès de moi, afin que vous fussiez tout à lui 125.

Comme il avait en esprit le souvenir de l’agonie longue et douloureuse de son directeur Jean-Chrysostome, il était très angoissé par la mort. En fait, usé par une vie suractive, il fut exaucé :

Il avait pourtant peur de la mort […] Une tradition de famille rapportait qu’il demandait toujours à Dieu de mourir subitement […] Le 3 mai 1659 […] rentré à l’Ermitage, le soir venu, il se mit à dire ses prières. Son valet de chambre [Denis Roberge] vint l’avertir qu’il était temps pour lui de se mettre au lit. Jean lui demanda un peu de répit, et continua de prier126.

Son valet de chambre ne s’en aperçut [de sa mort] qu’en l’entendant tomber sur son prie-Dieu127.

Mectilde écrit :

Sa mort et sa maladie n’ont duré qu’un quart d’heure. Sans être aucunement malade, sur les 9 heures du soir, samedi, 3e de mai […] Il se souviendra de nous. Il nous aimait 128.

L’intériorité d’un directeur de conscience

Nous sont parvenues près de deux cents lettres éditées et datées à partir de 1641, qui tracent son parcours spirituel. Les dix-huit années couvertes par cette correspondance témoignent entre autres de la rencontre avec Mectilde dès 1643 (on a malheureusement perdu la correspondance avec Marie de l’Incarnation), puis informent sur la mort du P. Chrysostome en 1646, année où débute la construction du bâtiment de l’Ermitage qui sera achevé deux années plus tard.

Presque aveugle à la fin de sa vie, Bernières dictait sa correspondance à un prêtre qui vivait chez lui, monsieur de Rocquelay. Le Chrétien intérieur a été composé hâtivement à partir de ces lettres.

Les années de jeunesse sont pleines de culpabilité et de tension : Bernières appartenait à la confrérie de la « sainte Abjection » fondée par Jean-Chrysostome, et même si ce dernier terme traduit à l’époque reconnaissance et soumission devant la grandeur divine, nous préférons ce qui nous est parvenu des années de maturité où, peut-être grâce à Marie de l’Incarnation, Bernières a évolué de l’abjection vers l’abandon.

Dans les dernières années, il atteint la grande simplicité :

Je m’exprime comme je puis, car il faut chercher des termes pour dire quelque chose de la réalité de cet état qui est au-dessus de toutes pensées et conceptions. Et pour dire en un mot, je vis sans vie, je suis sans être, Dieu est et vit, et cela me suffit […] Voilà bien des paroles pour ne rien exprimer de ce que je veux dire.129

L’oraison est le fondement de sa vie :

L’oraison est la source de toute vertu en l’âme ; quiconque s’en éloigne tombe en tiédeur et en imperfection. L’oraison est un feu qui réchauffe ceux qui s’en approchent, et qui s’en éloigne se refroidit infailliblement.

Il en décrit plusieurs sortes, et propose surtout l’oraison passive dans laquelle il a vécu toutes ses dernières années. Celle-ci met l’âme dans « une nudité totale pour la rendre capable de l’union immédiate et consommée », écrit-il à sa sœur Jourdaine :

[L’âme] ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu […] En cet état, il faut laisser opérer Dieu et recevoir tous les effets de sa sainte opération par un tacite consentement dans le fond de l’âme.130

Cette oraison ne peut donc s’appuyer que sur un absolu renoncement à tout ce qui n’est pas Dieu : aucune satisfaction ne doit être donnée à la « nature », si peu que ce soit. Ce principe a couramment donné lieu à des outrances ascétiques qui ne sont plus de notre époque : l’amour de la souffrance et l’intense culpabilité vis-à-vis de la « nature » nous choquent. Mais ici la raison de cette rigueur est beaucoup plus profonde : il s’agit de laisser la grâce, la présence de Jésus-Christ, gouverner toutes les actions humaines :

Ce qui est purement naturel ne plaît pas à Dieu ; [il] faut que la grâce s’y trouve afin que l’action lui soit agréable et qu’elle nous dispose à l’union avec lui.131

C’est un moyen très utile pour l’oraison de s’accoutumer à ne rien faire que par le mouvement de Dieu. Le Saint-Esprit est dans nous, qui nous conduit : il faut être poussé de lui avant que de rien faire […] L’âme connaît bien ces mouvements divins par une paix, douceur et liberté d’esprit qui les accompagne, et quand elle les a quittées pour suivre la nature, elle connaît bien, par une secrète syndérèse [remords de conscience] qu’elle a commise une infidélité.132

La charité en particulier ne doit s’appuyer que sur cette vie intérieure profonde. Contrairement au volontarisme de sa jeunesse, Bernières se méfie de toute action qui ne serait pas dictée par un mouvement de la grâce :

Ne vous embarrassez point des choses extérieures sans l’ordre de Dieu bien reconnu, si vous n’en voulez recevoir de l’affliction d’esprit et du déchet dans votre perfection. […] Oh, que la pure vertu est rare ! Ce qui paraît le meilleur est mélangé de nature et de grâce 133.

Les « Lettres à l’Ami intime » 134 sont des plus belles et Bernières s’y dévoile : bien que son ami (très probablement Jacques Bertot) soit plus jeune, Bernières a trouvé un être à qui il peut confier librement ses états les plus profonds :

Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre […] 

Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme, plus on découvre de pays d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire, qui n’est que commencé : cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même…135

Après avoir cru l’abjection supérieure à tout, et pratiqué l’humiliation de soi devant Dieu avec une austérité extrême, dans ses dernières années, il prend conscience que l’abandon est la clé de tout et, dans sa joie, lui compose un hymne :

Ô cher abandon, vous êtes à présent l’objet de mon amour ; qui dans vous se purifie, s’augmente et s’enflamme. Quiconque vous possède, ressent et goûte les aimables transports d’une grande liberté d’esprit. […]

Ô cher abandon, vous êtes la disposition des dispositions, et toutes les autres se rapportent à vous. Bienheureux qui vous connaît, car vous valez mieux que toutes les grâces et toute la gloire de la terre et du ciel. Une âme abandonnée à un pur regard vers Dieu n’a du ressentiment que pour ses intérêts, n’a point de désir, même des croix et de l’abjection : elle abandonne tout pour devenir abandonnée. Peu de paroles ne peuvent expliquer les grands effets que vous produisez dans un intérieur, qui n’est jamais parfaitement établi en Dieu s’il ne l’est en vous. Vous le rendez insensible à toutes sortes d’accidents, rien que votre perte ne le peut affliger.

Vous êtes admirable, mon Dieu, vous êtes admirable dans vos saintes opérations, et dans les ascensions que vous faites faire aux âmes que vous conduisez de lumière en lumière avec une sainte et divine providence qui ne se voit que dans l’expérience. Il me semblait autrefois que la Grâce de l’amour de l’abjection était comme la dernière ; mais vous m’en découvrez d’autres qui me font monter l’âme plus haut. […]

Ô, cher abandon, vous êtes le bon ami de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je vous posséderai parfaitement ? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n’aura point d’autre joie que celle de Dieu, point d’autre tristesse, d’autre bonheur, d’autre félicité. […] 136.

Comme cela était possible à cette époque, ce laïc très respecté dirigea des clercs comme des laïcs : on le considéra comme « directeur des directeurs de conscience137 ». Il créa un « hôpital » un peu particulier pour accueillir ses amis d’oraison, maison qu’il fit construire « au pied » du couvent de Jourdaine. Il en parlait avec humour :

Il m’a pris un désir de nommer l’Ermitage l’hôpital des Incurables, et de n’y loger avec moi que des pauvres spirituels […] Il y a à Paris un hôpital des Incurables pour le corps, et le nôtre sera pour les âmes 138.

Je vous conjure, quand vous irez en Bretagne, de venir me voir ; j’ai une petite chambre que je vous garde : vous y vivrez si solitaire que vous voudrez ; nous chercherons tous deux ensemble le trésor caché dans le champ, c’est-à-dire l’oraison 139.

Dans une lettre du 29 mars 1654, il précise le but de ces réunions d’amis :

C’est l’esprit de notre Ermitage que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu.

Frère Jean est confident de Mectilde puis la dirige

Le P. Jean-Chrysostome meurt lorsque Mectilde a trente-deux ans. Un long chemin reste à parcourir. Pendant seize ans elle va bénéficier de la maturité intérieure de Bernières. Une séquence d’extraits de lettres nous est parvenue depuis 1643, lettre remerciant Bernières de l’avoir présentée au P. Chrysostome, citée précédemment en ouverture de la direction par ce dernier, jusqu’à la mort de Bernières survenue en 1659 à Caen.

Mais toute correspondance devient inutile lorsqu’ils peuvent se voir ou entrer facilement en relation par émissaires. On note donc une concentration des extraits que nous avons retenus sur quelques années où Mectilde réside à Saint-Maur près Paris de fin août 1643 à juin 1647, puis plus tard, lorsque Mectilde a quitté Caen (où elle résida de 1647 à 1650), reprise de correspondance couvrant de 1651 à 1654.

Notre choix s’arrête lorsque « tout est mis en place » sur le plan intérieur chez Mectilde. On se reportera à l’analyse détaillée de leur correspondance par Bernard Pitaud qui vient d’être éditée 140 . Elle peut être complémentée par Annamaria Valli 141.

Lorsqu’elle s’adresse au fidèle secrétaire de Bernières la jeune femme est fort entortillée, comme à l’occasion d’une lettre qui remerciait cinq mois plus tôt Bernières pour la rencontre de son premier directeur Chrysostome – mais cela changera complètement lorsque la jeune dirigée deviendra mystique accomplie directrice d’expérience ; c’est l’intérêt de suivre une correspondance au long cours parce qu’elle illustre une progression sur le chemin mystique. Commençons par citer intégralement une lettre qui témoigne de débuts laborieux :


Monsieur,

Béni soit Celui qui vous a donné la pensée de m’envoyer ce petit trésor que je reçois très cordialement, et qui tient très bien à mon dessein et affection. Je vous en remercie de tout mon cœur et le supplie qu’il consomme votre cœur de son divin et très désirable amour. Je vous conjure de n’être point chiche en mon endroit de telles choses qui sont très utiles à mon âme laquelle se trouve toute stérile et impuissante d’aucune chose. Ne vous étonnez pas, très fidèle serviteur de Dieu, si je ne produis rien de bon dans mes lettres, s’il n’y a rien dedans mon cœur. Je suis pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté nonobstant qu’elle soit déplorable, je la souffre par soumission à Dieu aimant ses très saintes volontés, priez Dieu cher esclave de Marie que je puisse faire un saint usage des misères que je porte en moi, j’ai grand-peur que les redoutables paroles de mon Sauveur ne s’accomplissent en moi qui suis objet de sa justice : Ego vado et quaraetis me, et in peccato vestro moriemini 142, ayant résisté tant de fois à la grâce ce sera justement que Dieu m’en privera lorsque je la rechercherai et qu’il me laissera mourir dans mon péché ; plus je vais avant, plus je me sens vide de toutes choses. Mais le malheur est que je ne me sens pas toute pleine de Dieu quoique le désir de son saint amour semble s’accroître à toute heure, toute ma passion serait d’en être consommée, il faut des personnes de crédit pour m’obtenir cette faveur de Sa Majesté adorable, vous qui avez l’honneur de converser avec les plus familiers de sa cour, ne voudriez-vous pas prendre la peine de me procurer leur secours et les effets du saint pouvoir que mon Sauveur leur a donné, s’il est vrai comme je n’en peux douter que vous êtes zélé de la perfection de votre indigne sœur, employez sérieusement votre force et votre pouvoir. Car je veux aller au Ciel avec vous. Je veux aller louer Dieu avec vous ; puisque sa sainte miséricorde a uni nos espoirs en son amour en terre, priez-le qu’ils le soient à l’éternité comme il m’en donne la volonté et d’être en lui très affectueusement, Votre. 143.

Deux jours plus tard, elle informe Bernières de la difficulté vécue lors du manque de vocation d’une cloîtrée de son monastère :

Je vous confesse, mon Frère, ma faiblesse et le peu de courage que j’ai eus à la réception non d’une croix, mais d’un monstre qui véritablement nous est plus sensible que toutes les croix imaginables. Vous avez su le désordre que le diable par ses tentations a fait en l’esprit d’une des nôtres, laquelle s’est défroquée elle-même et s’abandonnant à ses détestables passions, ne veut plus être religieuse, si j’osais, je dirais encore qu’elle ne veut plus être chrétienne, ni servante de Dieu. Je ne vous peux parler d’une chose si étrange sans ressentir les douleurs et les peines que je souffris lorsqu’ayant fait enlever cette créature qui était dans Paris pour l’amener où nous sommes, je la reçus plus morte que vive, ne sachant ce que je faisais. Il me semblait que c’était un démon que je traînais après moi. […] 144.

Puis deux semaines plus tard, l’échange s’inspire non sans préciosité d’une carte du Tendre :

Il y a environ quatre ou cinq ans que je suis en possession d’une terre quasi pareille à celle dont vous me faites la description. Je l’acquis par Douaire de mon époux lorsque, mourant sur la croix, il m’en fit présent comme d’une terre où le reste de mes jours je pourrais en toute assurance [amoureuse] faire ma demeure. Je trouve néanmoins quelque chose de différence de la vôtre, c’est que les fermes de la pauvreté et du délaissement ou abandon sont jointes ensemble, et sont faites en maison de plaisance où je vais presque d’ordinaire passer le temps. J’ai fait faire une galerie qui de ma grande salle voit facilement dans la ferme du mépris : ce sont mes promenades et mes divertissements que ces deux fermes. Quant à la quatrième que vous appelez douleur, il me semble qu’elle est un peu bien longue, et j’ai déjà fait mon possible pour la joindre aux autres et en faire une place digne d’admiration. Je n’en peux pourtant venir à bout, bien que ce dessein me coûte. Je vous supplie de voir si vous ne pouvez pas me servir et obliger en ce point […] 145.

Elle reçoit à ce moment des réponses [aujourd’hui perdues] de Bernières à son avant-dernière lettre et vit de premières sécheresses :

J’ai reçu les vôtres datées du vingt novembre par lesquelles vous m’avez si fort obligée que je ne puis vous en témoigner autres sentiments sinon que je prie Dieu qu’il vous rende digne d’une perpétuelle union et qu’il vous honore de ses adorables croix. Ce sont les sacrés trésors que vous pouvez posséder en terre. Je me donne à Jésus anéanti et j’adore ses [aimables] desseins puisqu’il veut que je marche dans l’abjection, je veux m’y abîmer et de toutes les forces de mon âme travailler au parfait abandon, à tous mépris, à l’entière pauvreté et à toutes privations. Mais la plus sensible de mes peines en tous les exercices ci-dessus, c’est la privation intérieure, non des sensibilités, car je suis naturalisée désormais à cela, mais d’une privation qui surpasse tout ce que j’en peux dire. Quel malheur de n’aimer point Dieu ! C’est tout dire par ce mot. […] 146.

Deux mois passent, elle lui écrit :

Je prie Dieu qu’il accomplisse les sacrés souhaits que vous faites à mon âme par les vôtres du dix-huit courant reçues aujourd’hui. Allons, mon très cher Frère, courons avec Jésus. Je désire de le suivre avec vous du plus intime de mon cœur, ne me demandez pas pardon pour m’avoir éveillée. Un esprit bien surpris de sommeil se rendort au même temps qu’on l’éveille. Il faut que je vous dise avec ma franchise ordinaire que le plus intime sentiment qui me possède, c’est de rentrer en Dieu : cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs quoique je n’aie pas la capacité d’exprimer les entretiens délicieux qu’il me donne. Néanmoins il me reste un doute, et je vous supplie de m’en dire votre sentiment et celui de notre très chère A[me] [probablement Marie des Vallées]. Lorsque l’âme se sent attirée et toute pleine d’un attrait intérieur comme de se voir toute fondue dans Dieu, est-il permis de désirer que ce trait soit si puissant qu’il puisse consommer entièrement l’âme. Ces attraits ne laissent pas grand discours dans l’entendement, mais la volonté est bien touchée et, sans pouvoir exprimer ses désirs, elle soupire après sa consommation et la grâce de rentrer en celui dont elle est sortie. La mort, l’anéantissement est mon affection, et mon grand plaisir est d’être hors du souvenir des créatures. Je vis dans une grande tranquillité d’esprit, parmi les épines intérieures que quelquefois la divine Providence me fait ressentir. La vue de mes misères est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même. […] 147.

Puis le mois suivant :

[…] Je n’osais m’adresser directement à vous, sachant bien que présentement les affaires du Canada vous occupent, néanmoins j’étais pressée de vous demander par l’entremise de notre bon Frère Monsieur de Rocquelay l’assistance que vous m’avez donnée. Notre bon Père Chrysostome étant toujours surchargé d’affaires, je ne l’ose l’importuner de sorte que je supplie votre charité de souffrir que je m’adresse quelquefois à vous pour en recevoir ce que ma nécessité demande et ce que la gloire d’un Dieu vous oblige de me donner. [...] 148.

La nécessité spirituelle est largement comblée en cette période de lumières :

[…] Il n’y a rien dans cet écrit que vous puissiez faire transcrire, car de plus de mille personnes vous n’en trouverez point de ma voie, ni qui lui soit arrivé tant de choses. Vous n’en verrez qu’un bien petit abrégé en cet écrit, car des grands volumes ne suffiraient pour contenir le tout. J’espère néanmoins que vous en concevez suffisamment pour admirer la bonté de Dieu qui m’a enlevée par les cheveux comme le Prophète. Le bon Père Chysostome ne se peut tenir de remarquer quelle Providence de Dieu, et combien amoureuse sur une pécheresse comme moi. […] 149.

Les lumières durent peu, car souvent elles ne préparent qu’à recevoir courageusement ce qui les suit, un « nettoyage » intérieur. Un mois et demi passe de nouveau puis elle écrit à la sœur de Bernières :

Priez, très chère Mère, Celui qui nous est tout qu’il me rende digne de faire un saint usage des croix ; mais notamment des intérieures, lesquelles mettent quelquefois dans quelque sorte d’agonie ; dites pour moi, je vous supplie, pensant à mes misères : « Iustus es Domine ». Oh ! que mes péchés, mes libertinages passés et mes infidélités présentes méritent bien ce traitement, lequel je trouve (nonobstant ses violences) tout plein de miséricorde. « Bénie soit la main adorable qui me fait ressentir quelque petite étincelle des effets de sa divine justice. Aimez pour moi cette justice de Dieu, c’est ma félicité lorsque j’ai la liberté de lui faire hommage ». « Adorez cette divine justice. »  150.

Et à Rocquelay, le secrétaire de Bernières, un trimestre plus tard, lorsque le « nettoyage » s’intensifie de par la « main d’amour » :

[…] Ne pouvant me persuader que la Majesté adorable d’un Dieu daignât bien abaisser les yeux pour regarder le plus impur et le plus sale néant qui fut jamais sur terre. […] Si elle me mandait que la très sainte et très aimable justice de mon Dieu m’abîmerait au centre des enfers, je n’aurais nulle difficulté de porter croyance à une telle sentence. Car en esprit j’y suis en quelque manière abîmée, ne voyant aucune place qui me soit convenable que le plus affreux de ses cachots que je porte et souffre par hommage à la divine, très sainte et amoureuse justice de mon Seigneur et de mon Dieu, que j’aime d’une tendresse égale à sa sainte miséricorde. Si j’osais, je dirais davantage, prenant un plaisir plus grand dans l’effet de la première que de l’autre, et parce que je vois une main d’amour qui fait justice à soi-même, faisant ce que mon amour-propre m’empêche de faire. Aimez Dieu pour moi, mon très cher frère, voilà tout ce que je puis dire dans l’état présent. [...] 151.

Moins d’une semaine plus tard :

Monsieur, […] Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse. Il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés et procurés que je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée. Je crois que notre bon Dieu prend un singulier plaisir à la charité que vous me faites et je vous puis assurer qu’elle ne sera point sans récompense même dès cette vie, Sa Majesté veut bien que vous secondiez les désirs que j’ai d’être entièrement à Jésus Christ. Mon actuelle occupation est de tendre à lui et d’être à lui sans aucune réserve.

Venant de recevoir une réponse de la sœur Marie des Vallées transmise par Bernières et peut-être une communication intérieure entre elles établie, elle poursuit ainsi :

La lettre de la bonne âme me jette dans un tel étonnement de la miséricorde d’un Dieu sur son esclave. J’ai été plusieurs jours dans une disposition intérieure que je ne puis exprimer, mais que vous pouvez bien comprendre. Les sentiments que j’ai sur ce qu’elle me dit sont si profonds que j’en reste anéantie jusqu’au centre de l’enfer ne pouvant concevoir que la souveraine majesté de mon Dieu daignant abaisser ses yeux divins pour regarder une abomination. Sa bonté m’abîme de toute part. Qu’il en soit glorifié éternellement ! Je vous supplie et conjure en son saint amour de continuer vos grandes et saintes libéralités en mon endroit et de me remettre de temps en temps dans le souvenir de cette sainte âme. Je voudrais bien qu’elle m’obtint la grâce d’être pleinement, entièrement et sans aucune réserve à Dieu. C’est toute ma passion que de rentrer en lui selon ses aimables désirs. […] 152.

Puis tout se calme, « nous voyons que Mère Mectilde continue son chemin vers le Rien-Tout » constate V. Andral :

Le plus intime sentiment qui me possède est de rentrer en Dieu. Cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs... la mort, l’anéantissement est [sic] mon affection [...] La vue de ma misère est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même 153.

À Saint-Maur de Paris, elle caresse l’idée de la solitude qu’elle espère vivre à Caen un jour - tentation qui ne se réalisera pas.

Véronique Andral fait le récit de ce projet d’ermitage, une tentation commune à bien des mystiques :

« Au commencement de l’année 1645, la Mère Bernardine avec la Mère Mectilde furent obligées de retourner à Rambervillers. Cinq mois après, elles revinrent à Saint-Maur où elles trouvèrent M. de Bernières qui leur découvrit le dessein qu’il avait de se retirer en une solitude. Elles louèrent son dessein et lui avouèrent qu’il y avait longtemps qu’elles pensaient à faire la même chose et, depuis ce temps, leurs entretiens ne roulèrent que sur cette matière. La Mère Mectilde écrivit deux lettres à M. de Bernières à Paris, dans lesquelles elle lui représente au vif les grands désirs qu’elles avaient pour la solitude. Elle lui fit aussi savoir qu’elles sont déjà au nombre de cinq qui avaient ce dessein, qu’elles le prient de prendre cette affaire en mains, et d’avertir en même temps le Père Chrysostome pour en savoir son sentiment là-dessus » (N 250, 53).

« Le 30 juin Mère Mectilde écrit à Bernières : « (Je) vous assure de la constante et ferme résolution des cinq solitaires qui augmente tous les jours dans l’affection à une sainte retraite telle que votre bonté se propose de nous faire observer, nos désirs sont extrêmes... Et comme je ne reconnais au ciel ni en la terre point de bonheur plus grand que celui d’aimer Dieu d’un amour de pureté, faisant quelquefois réflexion sur le genre de vie que nous prétendons d’embrasser, il me semble que c’est le chemin raccourci qui conduit au sacré dénuement... Il faut être pauvre de toutes manières pour l’amour de celui qui nous appelle dans sa voie » 154.

« Elle conclut cette lettre : Les cinq hermitesses vous saluent ! Et Bernières écrit à un ami, à Caen, le 4 juillet 1645 :

Monsieur... Au reste j’ai trouvé cinq ou six personnes de rare vertu et attirées extraordinairement à l’oraison et à la solitude, qui désirent se retirer dans quelque ermitage pour y finir leur vie et pour vivre dans l’éloignement du monde et dans la pauvreté et abjection, inconnues aux séculiers qu’elles ne voudraient point voir, et connues de Dieu seul. Il y a longtemps que Notre-Seigneur leur inspire cette manière de vie. J’aurais grand désir de les servir au-dehors et de favoriser leur solitude, puisque Notre-Seigneur nous a donné l’attrait à ce genre de vie qu’elles entreprennent, sans aucun dessein de se multiplier ni augmenter de nombre, même en cas de mort. C’est un petit troupeau de victimes qui s’immoleraient à Dieu les unes après les autres.

Ce sont d’excellentes dispositions que les leurs, et leur plaisir sera de mourir dans la misère, la pauvreté et les abjections, sans être vues ni visitées de personne que de nous. Cherchez donc un lieu propre pour ce sujet où elles puissent demeurer closes et couvertes, avec un petit jardin, dans un lieu sain et auprès de pauvres gens, car le dessein est d’embrasser et de marcher dans les grandes voies et les états pauvres et abjects de Jésus... Ces personnes sont fortes en nature et en grâce. Faites donc ce dont je vous prie pour ce sujet, et surtout gardez le silence, sans en parler à personne du monde (P 101, 200).

« Le 12 juillet il écrit encore à ses amis de Caen :

« Cherchez tous ensemble par-delà une maison qui soit propre à nos ermites, leur dessein est approuvé... La Mère Mectilde est une âme toute de grâce... »

« Le 4 juillet Mère Mectilde avait écrit de son côté parlant encore de son projet : « La résolution est toujours ardente ». Et le Père Chrysostome lui répondait : « Un peu de patience pour votre ermitage, entrez maintenant dans la pure solitude du cœur ».

« Mais Bernières est ruiné (il devait fournir ledit ermitage), ce qui renverse le projet. Le désir ardent de solitude n’est donc pas réalisé. Détachement, suivi d’un bond en avant, ce que nous vérifierons plusieurs fois dans la suite. 155

Quittons cette tentation d’évasion – qui se reproduira – en poursuivant au fil chronologique. Le 30 juillet Mectilde écrit :

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot 156 nous a quittées avec joie pour satisfaire à vos ordres. [...] Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités, et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide et si pauvre, même de Dieu, que cela ne se peut exprimer. Cependant, il faut, selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre, que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. Il en arrivera ce qu’il plaira à Notre Seigneur, mais toutes choses sont quelquefois si brouillées, que l’on n’y voit goutte. J’ai une grande confiance en vos saintes prières et en celles de la bonne Sœur Marie. […] Vous savez maintenant mieux que jamais ce qu’il me faut. Faites qu’elle l’obtienne de Notre Seigneur, et je vous en serai éternellement obligée. À Dieu, notre très bon Frère, redoublez vos saintes prières pour nous 157.

Puis le souci porte sur la santé du P. Chrysostome :

Je vous assure, Mon très cher Frère, que je vais faire prier Dieu en tous les lieux de ma connaissance pour la conservation de notre bon Père [Chrysostome]. Plus je fais de réflexion sur nos états plus je vois le besoin que nous avons de sa sainte conduite. […] Communiquez toutes choses à notre cher Père et ensemble concluez de ce qu’il convient de faire pour la gloire de Dieu, et pour la perfection de celles qui seront destinées à cette œuvre. Je vous supplie de me recommander à notre bon Père et lui dites que j’ai une entière croyance que Dieu me veut faire beaucoup de bien par lui. […] 158.

On retrouve le côté imagé, écriture tributaire des romans précieux :

Fidèle amant de Jésus !

Monsieur, Vous qui, par un très saint et particulier effet de la grâce, expérimentez quelque chose d’une douleur qui procède d’une très précieuse plaie d’amour, je vous conjure de contraindre le sacré archer qui décoche ses adorables flèches de viser droit dans mon cœur et le prendre désormais pour être le but et le blanc de ses traits ou qu’il me tue et qu’il m’emporte, ne pouvant plus vivre sans ressentir les blessures de son carquois d’amour. Ô que vous êtes heureux encore d’en être consommé ! Dites-moi, je vous prie en confiance et vraie simplicité, ce que ressent présentement votre âme, ce qu’elle souffre et ce qu’elle reçoit par cette influence d’amour qu’elle expérimente. Ne dissimulez point. Parlez naïvement, je vous en supplie et conjure par le Cœur amoureux de Jésus qui est l’objet et le sujet de vos blessures. Parlez à son esclave et la convertissez toute à Lui. Il veut cela de vous. C’est pourquoi je vous demande avec humilité, prosternée à vos pieds, cher et bien aimé de Jésus. Le saint personnage que vous m’avez donné pour guide ordonne de m’adresser à vous pour recevoir quelque secours en ma peine. Considérez-moi, très fidèle serviteur de Dieu, et ayez pitié de moi ! […] 159.

La maladie ou l’usure du P. Chrysostome s’accentue au début de l’année suivante 1646 :

[…] Je suis pressée de vous mander derechef la maladie de notre cher Père qui est travaillé d’une fièvre quarte bien violente et dont les médecins ne jugent pas qu’il en puisse jamais échapper. Un bon religieux de son couvent m’a mandé qu’il n’y avait point d’apparence de guérison pour lui d’autant que la chaleur naturelle était toute dissipée et qu’il n’avait aucune force pour résister au mal. Nous voilà au point que nous avons (vous et moi) si vivement appréhendé, et, pour vous parler franchement, j’en suis extrêmement touchée et mon plus grand déplaisir, c’est de ne lui pouvoir rendre service, ni voir l’excès de ses douleurs. Mon très cher Frère, je crois certainement que vous devriez venir recevoir pour vous et pour moi ses dernières paroles. Vous lui devez ce devoir et ce respect que je souhaiterais lui pouvoir rendre. Ce serait d’un cœur et d’une affection toute filiale. Bon Dieu ! Que la perte d’un si saint personnage m’est sensible ! Faites prier Dieu pour lui de bonne sorte. Je vous en supplie, recommandez-le instamment à notre très chère Sœur, la Mère supérieure [Jourdaine], et à notre bon Frère, Monsieur Rocquelay. Je ne fais point de réponse au petit mot que la bonne âme [Marie des Vallées] me mande par vous. […] 160.

C’est l’agonie :

Fidélité sans réserve ! Sacrificate sacrificium, etc. Je n’espérais pas vous mander de si tristes nouvelles, mais il ne faut pas différer de vous dire que notre très cher Père [Chrysostome] reçut hier au soir l’Extrême-Onction.

Aujourd’hui matin, le médecin m’a mandé qu’il était à l’extrémité.

Je vous laisse à penser quelle surprise et quel choc j’ai reçu à ces nouvelles. Il sortit d’ici mercredi, fête de notre Bienheureux Père [saint Benoît = 21 mars]. Il était en si bonnes dispositions que j’en étais ravie. Il retourna trop tôt pour nous, car venant d’un bon air, le lendemain il retombe dans sa maladie, dont les médecins conclurent qu’il lui fallait tirer du sang. […] Dans l’extrémité où il est, on n’en attend plus que la disposition de l’ordre divin. […] C’est à présent que nous entrons dans le vrai dépouillement, car il me semblait qu’en le possédant, je jouissais d’une précieuse richesse. Je dirai désormais : « Mon père qui êtes aux Cieux », puisque je le crois dans la béatitude éternelle s’il meurt. Et je commence déjà à le prier fervemment qu’il me donne secours du ciel comme il l’a fait en la terre pour aller à mon Dieu. J’ai mandé au bon Frère Jean [Aumont]  de vous avertir promptement de tout. […] 161.

Et deux jours plus tard :

« Fiat voluntas tua ! »

Monsieur, C’en est fait, le sacrifice de notre saint Père est consommé ! Au temps où je vous écrivais son extrémité, il était déjà parti pour son voyage dans l’éternité. […] Je ne trouve point de paroles pour vous dépeindre ma douleur. Très cher frère, ayez pitié de moi et pour l’amour que ce saint Père vous portait, soyez-moi en ce monde ce qu’il m’était. Je ne doute point qu’il ne vous ait fait savoir sa mort en vous allant dire adieu. Je vous conjure, par le précieux sang de Jésus-Christ, de me mander ce que vous en avez appris. Vous me consolerez nonobstant que je le tiens et l’honore comme un grand saint. Il mourut donc lundi, vingt-six du courant, entre neuf et dix heures du soir. Le même jour, le matin, il m’envoya avertir qu’il était à l’extrémité et que le jour auparavant il avait reçu les Saintes huiles environ les trois heures après midi du lundi auquel jour on célébrait à Paris la fête de l’Annonciation. Il me vint un vif sentiment qu’il mourrait, dès lors je fis le sacrifice à mon Dieu et me trouvai dans la disposition de prier pour une âme qui s’allait rendre dans le cœur de Dieu. Le reste du jour se passa ainsi et je désirais passer l’heure de son agonie en prières. Quelque temps après neuf heures du soir, étant à genoux, il me vint en pensée de dire le Subvenite qui est une prière qui se fait pour les agonisants, en laquelle on prie les anges et tous les bienheureux de venir recevoir l’âme du mourant pour la conduire dans le Ciel. Un moment après, j’entendis un petit bruit et je fus saisie de crainte et de douleur dans le sentiment de ma perte, je ne vis rien, mais je demeurai dans la pensée qu’il était mort et je continuai de prier, même la nuit et le jour suivant. […] Je ne vous mande point les particularités de cette triste mort, je ne les ai pas encore reçues. […] ne craignons plus de faire imprimer ses écrits, envoyez-m’en afin que j’y fasse travailler et que je reçoive par la lecture d’iceux la grâce de son esprit… 162.

Mectilde indique que Chrysostome connut des « abjections » au sens du monde… et propose d’éditer ses écrits… si on peut les récupérer 163 :

[…] La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq. Ô Dieu de puissance infinie, laisserez-vous un saint dans l’anéantissement ? […] J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. Songeons au moyen de les retirer, je vous supplie : vous verrez avec le bon Père Elzéar ce qu’il faudra faire. Le Provincial lui donne quelque espérance, mais je crois que c’est un amusement et il paraît tel. Nous n’avons que ses écrits qui nous puissent imprimer la sainteté de sa vie et les maximes de la haute perfection qu’il concevait.

Très Cher Frère, les vôtres du 28 de mars que je reçus ces jours passés ont fortifié mon âme dans la perte de son support. […] pour moi qui suis la faiblesse et la pauvreté même, il m’est permis de recourir à vous, et notre saint Père me l’a ainsi ordonné en ma dernière visite… 164.

Mectilde, dans une réponse adressée à Jourdaine, sœur de Bernières, conte son deuil intérieur puis évoque la méconnaissance de Chrysostome par ses pairs puis la difficulté pour recouvrer les écrits du mystique :

[…] Il me semble que je n’ai plus de secours en terre et que je me dois désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu’il a retiré de la terre pour l’abîmer dans l’éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que mon dénuement n’est pas entier, puisqu’il me reste la chère consolation d’écrire à notre très cher frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous a très instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont ses dernières paroles que j’observerai toute ma vie à votre endroit et celui de nos deux bons frères. Ce fut l’avis qu’il me donna pour, après sa mort, conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu’il nous enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l’on vous écrivît sa mort ; le bon Père Elzéar, son bon parent 165, nous vint voir et se chargea de nos lettres qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l’avez reçu. Quoi qu’il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé : elle sera toujours bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu.

J’écrivis ces jours passés à notre très cher frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait toujours en abjection dans l’esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère Jean [Aumont] m’a mandé qu’il n’en faut point parler.

J’avais prié Monsieur de N. de faire effort pour avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le Provincial lui demandait s’il les voulait voir et lire, il ne lui en témoigna point d’ardeur et le remercia. Pour dire vrai, j’en fus fâchée, car s’il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier. […] Frère Jean désire de nous voir. J’apprendrai encore quelque chose de lui ; j’ai demandé quelque chose pour conserver comme relique ; mais je n’ai pas été digne d’obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m’avait donné sa petite ceinture de fer qu’il a portée beaucoup d’années ; je la garde bien chèrement. Je suis ravie de voir dans les vôtres que vous ressentez des grâces de ce saint Père. […] 166.

Et dix jours plus tard elle livre à Bernières son expérience intime et de nouveau les difficultés pour obtenir des écrits :

[…] J’ai parlé au bon Frère Jean, lequel m’a priée de vous dire que vous l’excusiez s’il ne vous écrit point. Vous savez combien il vous est acquis, mais il ne peut faire davantage. Il est tellement observé qu’à peine lui peux-je (sic) dire deux mots. La divine Providence le tient dans quelque humiliation de la part de quelques-uns de son couvent.

Nous avons parlé de notre saint Père, non tant que je voudrais, mais autant que j’ai pu à la dérobée pour savoir les sentiments qu’il avait de lui. Il me dit qu’aux premiers jours de sa mort, il avait résolu de lui donner un an entier le mérite de toutes ses actions, mais qu’il n’a pu persévérer et qu’au lieu de prier pour lui, il se sent porté de le mettre au nombre de ses bons protecteurs. Je fus extrêmement consolée de l’entendre, d’autant que j’avais eu ce même sentiment la nuit de son enterrement, mais je ne le voulus pas publier. J’en dis néanmoins deux mots au révérend Père Elzéar et depuis ce temps que je vis, ce me semble, à une heure après minuit que je fus éveillée en sursaut, comme ce digne Père était absorbé dans Dieu, mais d’une manière ineffable et qui me donne de la joie de son bonheur. Je le vis d’une telle sorte qu’il ne me passe point de l’esprit et tout présentement, j’en ai la même idée. Je suis tous les jours sur un tombeau et je ne l’y peux trouver. Il m’est impossible de le trouver qu’en la manière que je l’ai vu, laquelle m’est si douce et pleine de paix qu’il me semble qu’il augmente mon oraison. Voici la copie d’une lettre que notre bonne Mère Benoîte m’a écrite qui me confirme dans ma croyance. Je n’en ai parlé à personne qu’à ce bon Père. Vous savez que ce ne sont choses à publier s’il n’y va de la gloire de Dieu en la glorification de son saint Nom. Vous m’en direz votre sentiment. De plus, je suis capable d’être trompée et je le mérite pour mes grandes infidélités. […]

Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de ses dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs. Cela me touche sensiblement et me fait voir qu’à moins que d’un miracle, ils ne céderont rien et nous sommes en danger de tout perdre. La privation de ces écrits m’est à présent plus sensible que sa mort. Je me sens si obligée de me remplir de son esprit et de ses maximes que je recherche avec diligence tout ce que j’en peux avoir, et je vous supplie de m’y aider, car vous avez beaucoup de pouvoir. Le bon Frère Jean a défense de parler des particularités de la vie de ce saint Père et je n’oserais en écrire aucune chose, ni même rejeter ses merveilleuses fidélités. Cela n’est-il pas étrange ? Il en faut parler si discrètement dans son couvent que cela me fait peine. […] 167.

La censure veille :

Monsieur, J’ai reçu deux de vos lettres, la première du 19 d’avril et la seconde du 3 mai. Notre Révérende Mère Prieure me les envoya de Paris où j’étais pour lors et où je tentais les moyens d’arracher quelques écrits discrètement, partant des mains du Père Provincial, mais j’appris avec douleur qu’il avait protesté de n’en laisser sortir aucun de leurs mains quoiqu’on puisse faire et, lorsque vous m’avez mandé que vous étiez quasi assuré de les avoir, j’ai eu très grande difficulté de le croire. Je vois néanmoins par les vôtres dernières que vous en avez été refusé. Voilà une très grande perte que nous faisons dans la privation des choses dignes et précieuses, comme j’estime ses écrits. Il y a plusieurs contradictions sur iceux et par malheur on les fait examiner par des savants du temps qui ne comprennent rien à son divin style. Ils se sont extrêmement choqués sur ce mot de désoccupation et ont très grand regret que le premier petit traité qu’il en a fait est imprimé. Après qu’ils auront fait corriger ses écrits à leur mode, peut-être qu’ils les feront imprimer selon les paroles du Provincial. Si je ne regardais en cela l’ordre de notre bon Seigneur, j’en aurais de très sensibles déplaisirs et ne me pourrais empêcher de blâmer leurs procédés, mais il faut se soumettre et espérer que sa bonté infinie ne permettra point qu’une œuvre si sainte que les traités de ce saint Père soient ensevelie dans les ténèbres et je vais prier pour cela. […] 168.

Un trimestre passe, consolations  :

Monsieur, J’ai reçu deux de vos très chères lettres. La première datée du 2 août qui, me donnant des nouvelles d’une félicité éternelle par les réponses de la sainte âme, m’auraient ravie hors de moi-même si la puissance de notre divin Jésus ne m’avait retenue en captivant tellement ma joie et la douce consolation que je pouvais prendre que je demeurais quelque temps dans une autre disposition, comme si mon âme eut été élevée au-dessus de toute satisfaction et contentement même pour la gloire, sans voir autre chose que Dieu seul qui me devait suffire sans m’appuyer sur ce que lui-même en peut révéler. Peu de temps après, relisant derechef votre chère lettre et m’arrêtant sur cette flèche d’amour, cela fit en moi un effet d’anéantissement et d’admiration de la divine dignation [bienveillance, bonté] de notre bon Seigneur, et je connus l’obligation que j’avais d’être fidèle, pour donner lieu au saint amour de produire en mon âme ses saints et purs effets. Je fus encore dans un autre étonnement de voir que Dieu tout bon vous avait donné une charité si grande pour nous que de vous souvenir de mes misères dans un temps où je pense que le divin amour faisait d’admirables opérations en vous puisque vous étiez dans la communication de ses divins secrets. […] 169.

Chrysostome est un relais « d’en-haut » actif auprès de son ex-dirigée qui décrit son oraison passive :

Dieu seul et il suffit ! Mon très cher Frère, Je ne vous saurais exprimer combien de joie et de consolation j’ai reçu de vos chères lettres, et lumières et grâces que mon âme a reçues par la lecture d’icelles. Dieu tout bon soit à jamais béni de vous avoir donné la pensée de visiter en esprit votre pauvre Sœur. […]

Depuis la mort de notre bon Père, il me semble que j’ai changé de disposition et je ne sais si vous avez vu quelque petite chose, mais grande pour moi, que j’ai reçu de la divine bonté. Entre autres choses (je serais trop longtemps à dire le reste), il me fut donné d’entendre que cette année était pour moi une année de miséricorde et, pour vous parler franchement, il ne se passe guère de jours que je n’en reçoive de nouvelles. Je les attribue au mérite et à l’intercession de notre bon Père et admire une chose en lui à mon égard. La première fois que je m’en aperçus fut peu de jours après sa bienheureuse mort. Je me sentis poussée intérieurement de demeurer environ deux heures à genoux, les mains jointes, et mon âme se trouvait dans un si grand respect que je ne pouvais me mouvoir à l’extérieur.

Au commencement, je faisais une très humble et très douce prière à notre bienheureux Père de me donner part à son esprit. Enfin je désirais avoir liaison avec son âme, et entrer dans ses fidélités au regard de la grâce, et après cette petite prière je me trouve dans un grand silence. Mon âme adhérait passivement à son lieu et on me tenait en état de recevoir de grandes choses. Dans ce silence et ce grand recueillement de toutes mes puissances, il se fit en mon âme une impression de l’esprit de Jésus Christ et cela se faisait, tout mon intérieur était rempli de Jésus Christ, comme une huile épanchée, mais qui opérait une telle onction, que depuis ce temps-là, il m’en a toujours demeuré quelque sentiment, mais ceci fit des effets tout particuliers en moi. […] 170.

Le désir ou la tentation de solitude reprend en fin d’année 1646, ce qui provoque une très longue missive :

Mon très cher Frère, […] pour vous parler de mes sentiments, j’ai une entière répugnance aux charges et grades de religion, et mon attrait me porterait, ce me semble, à être comme le rebut d’une communauté, sans qu’aucune créature pensât à moi. Dans cette disposition, la partie supérieure de mon âme est tellement sacrifiée et soumise aux bons plaisirs de Dieu qu’il me semble n’y ressentir aucune rébellion, et il me fait cette grande miséricorde de demeurer toujours très abandonnée à sa sainte volonté. Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même 171. […]

Là-dessus je me suis derechef toute abandonnée à la Providence, et notre bon Seigneur me fit la grâce d’entrer en une disposition qui me lie à ses divines volontés d’une manière bien plus pure, ce me semble, que du passé ; j’y trouve moins de réserve et une bien plus grande paix intérieure ; ceci m’est arrivé après la sainte communion, où mon âme fut mise dans un dépouillement si grand de toutes choses qu’elle se vit ne tenir ni au ciel ni à la terre, mais simplement adhérente à son Dieu ; et il me semble qu’il tira d’elle des sacrifices si dégagés et si entiers que jamais je n’en avais fait de pareils. Depuis ce temps, il m’est demeuré l’idée d’une boule de cire entre les mains du Maître qui la veut mettre en œuvre, et sa bonté me tient de telle sorte que je ne tourne ni à droite, ni à gauche ; je la laisse choisir pour moi. Il me suffit de me délaisser et reposer tout en lui, de façon que les réponses que je recevrai de Lorraine soient d’aller ou de demeurer, je les recevrai comme les ordres de mon bon Seigneur et sans avoir d’autres regards, je ferai mon possible pour les accomplir. J’espère que dans quinze jours nous en aurons des nouvelles ; mais, en attendant, priez Dieu toujours, mon très cher frère, afin que Dieu seul soit au commencement, au milieu et à la fin de cette affaire.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires temporelles 172 […] À la réserve de la charge de Supérieure, qui m’est toujours suspecte, je serais bien, ce me semble, à Caen. Vos saintes conférences et les fréquentes répétitions des saintes maximes de notre bon père me serviraient merveilleusement pour aller vite à la perfection. Je ne choisis rien du tout que les volontés tout aimables de Notre Seigneur. Voici quelque vue obscure d’une grande servante de Dieu, que je connais avoir de hautes grâces d’oraison et d’union. Elle me parla ainsi : « Ma Mère, environ sur l’heure du soir, j’eus une vision intellectuelle qui me représentait Notre Seigneur Jésus Christ devant vous, et vous à ses pieds, à deux genoux, les mains jointes. Notre Seigneur était debout, en habit de pauvre, et son divin visage paraissait tout triste ; il semblait faire quelque plainte et vous demander secours. Il leva la main droite et vous marqua au front et fit en vous quelque chose qui me fut inconnu. Durant ce temps-là, je criais : « Ma Mère, soyez fidèle ! Dieu a de grands desseins sur vous ». J’eus une pensée de ne vous point dire ceci, mais on me dit intérieurement d’une voix fort intelligible : « Ne crains point de lui dire, elle en sera plus humble ». La même personne me vit encore deux autres fois à la droite de Notre Seigneur, mais je n’ai point demandé ce qui s’y passait.

Notre bon Père a vu cette âme et a trouvé ses visions bonnes pour moi. Je les laisse à la sainte Providence. Tout ce que l’on me dit ne sert qu’à m’anéantir plus profondément. Il faut encore ajouter que cette vision a été donnée en Normandie ; cette âme à qui elle a été faite y était. Toutes ces pensées et ces vues ne me touchent pas, sinon pour me sacrifier et abandonner sans réserve aux desseins de Dieu et pour me tenir en grande humilité. J’ai cru vous devoir dire toutes ces choses, afin de vous donner toutes les connaissances qui vous peuvent aider à connaître les volontés de Dieu sur son esclave ; ce sera pour mon âme un très grand bonheur si Dieu me fait approcher de vous. Tous les sentiments que vous m’avez écrits sont très considérables. J’en ai tiré copie pour les envoyer à Rambervillers ; elles y verront leurs avantages. Quant à la conduite de nos Sœurs d’ici, elles sont toutes capables de me diriger et conduire… […] je suis bien partout, à Saint-Maur comme à Rambervillers, et pourvu que Dieu demeure en moi, et me retire et me préserve du tracas, tous lieux par sa grâce me sont indifférents. […] 173.

Le désir de solitude ne s’accomplira pas, elle aura des activités multiples et intenses. S’ensuit une suspension dans notre choix de pièces orientées vers l’intériorité 174. Car Mectilde devient le 21 juin 1647 (soit six mois après la date de l’extrait précédent) la prieure des Bénédictines du Bon-Secours de Caen. Elle y passera trois ans et deux mois avant de repartir comme prieure à Rambervillers, Vosges. En route vers l’est pour retrouver le couvent de Rambervillers sans savoir qu’elle y demeurera très peu de temps, chassée de nouveau par la guerre, cette fois entreprise par les Français, elle prévient ses amis :

À Monsieur de Rocquelay, « Route de Rambervillers » [29.01.1645]

Notre sortie de Paris a été en quelque façon si précipitée qu’il me fut impossible de vous écrire selon que je l’avais projeté. Sans doute que les nouvelles de notre voyage vous auront surpris comme elles ont fait beaucoup d’autres qui ne me croyaient jamais être de la partie. La divine Providence l’a voulu contre toute apparence humaine. Je marche à l’aveugle dans les voies de la soumission, ignorant ses desseins. […] 175.

« On la retrouve à Rambervillers où elle vient d’être élue Prieure. Le 7 de l’an 1651 : « C’est ici une étrange solitude... » Elle est dans le « tintamarre » et en éprouve une révolte à en tomber malade. Elle est perplexe et a la tentation de se retirer dans un monastère où elle aurait la paix. Elle projette de demander un Bref au Pape pour se tirer de là. Mais « je ne veux rien faire de ma volonté ». Elle ne désire qu’oraison et solitude. Une abbaye en Alsace, comme sa sœur le lui avait proposé ? Non, elle préfère porter la besace que la crosse ! Ce qu’il lui faut, c’est un petit coin en Provence ou devers Lyon, (pour n’être plus connue de personne). Elle craint que sa « petite oraison » ne s’évapore dans ce tracas 176. [il y a six ans entre les 2 voyages]

Bernières lui répond par une belle et longue lettre :

De l’hermitage [sic] de saint Jean Chrysostome ce 14 février 1651.

Dieu seul et il suffit.

Je répondrai brièvement à vos lettres, qui sont les premières et les dernières que j’ai reçues de votre part, lesquelles m’ont beaucoup consolé d’apprendre de vos nouvelles, et de votre état extérieur et intérieur. Je ne vous ai jamais oubliée devant Notre Seigneur, quoi que je ne vous aie pas écrit, notre union est telle que rien ne la peut rompre. Ces souffrances, nécessités et extrémités, où vous êtes, me donneraient de la peine si je ne connaissais le dessein de Dieu sur vous, qui est de vous anéantir toute, afin que vous viviez toute à lui, qu’il coupe, qu’il taille, qu’il brûle, qu’il tue, qu’il vous fasse mourir de faim, pourvu que vous mouriez toute sienne, à la bonne heure. Cependant, ma très chère Sœur, il se faut servir des moyens dont la Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes, supposé l’extrémité où vous réduit la guerre177. J’ai bien considéré tous les expédients contenus dans vos lettres ; je ne suis pas capable d’en juger, je vous supplie aussi, de ne vous pas arrêter à mes sentiments. Mais je n’abandonnerai pas la pauvre Communauté de Rambervillers, quoique vous fussiez contrainte de quitter Rambervillers ; c’est-à-dire qu’il vaut mieux que vous vous retiriez à Paris pour y subsister, et faire subsister votre refuge qui secourera vos Sœurs de Lorraine ; que d’aller au Pape pour avoir un couvent, ou viviez solitaire, ou que de prendre une abbaye : La divine Providence vous ayant attachée où vous êtes, il faut mourir, et de la mort de l’obéissance et de la croix. Madame de Mongomery vous y servira et Dieu pourvoira à vos besoins, si vous n’abandonnez pas les nécessités spirituelles de vos Sœurs. Voilà mes pensées pour votre établissement, que vous devez suivre en toute liberté !

Pour votre intérieur, ne vous étonnez pas des peines d’esprit et des souffrances que vous portez parmi les embarras et les affaires que votre charge vous donne, puisque ce sont vos embarras et affaires de l’obéissance. Les portant avec un peu de fidélité, elles produiront en votre âme « une grande oraison », que Dieu vous donnera quand il lui plaira. Soyez la victime de son bon plaisir, et le laissez-faire. Quand il veut édifier dans une âme une grande perfection, il la renverse toute ; l’état où vous êtes est bien pénible, je le confesse, mais il est bien pur. Ne vous tourmentez point pour votre oraison, faites-là comme vous pouvez, et comme Dieu vous le permettra, et il suffit. Ces unions mouvementées, ces repos mystiques que vous envisagez ne valent pas la pure souffrance que vous possédez, puisque vous n’avez ce me semble ni consolation divine, ni humaine. Je ne puis goûter que vous sortiez de votre croix, par ce que je vous désire la pure fidélité à la grâce, et que je ne désire pas condescendre à celle de la nature. Faites ce que vous pourrez en vos affaires pour votre Communauté ; si vos soins ont succès à la bonne heure ; s’ils ne l’ont pas ayez patience, au moins vous aurez cet admirable succès de mourir à toutes choses. Si vous étiez comme la Mère Benoîte religieuse particulière, vous pourriez peut-être vous retirer en quelque coin ; mais il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement c’est un poltron. Il est bien plus aisé de conseiller aux autres que de pratiquer. Dieu ne vous déniera pas ses grâces... Courage, ma chère Sœur, le pire qui vous puisse arriver c’est de mourir sous les lois de l’obéissance et de l’ordre de Dieu. À Dieu, en Dieu, je suis de tout mon cœur, ma très chère Sœur, votre très humble, obéissant, frère Jean hermite, dit « Jésus pauvre », c’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens 178.

Le deuxième priorat est bref : sept mois, interrompu par la guerre. Elle est revenue à Paris en 1651. Elle va fonder les bénédictines du Saint-Sacrement ce qui l’occupera fort à partir de 1652 et ouvre ainsi une seconde moitié de vie plus sédentaire. À partir de maintenant, nous avons moins de lettres intérieures à citer en relation avec Bernières et les amis de Caen 179.

D’abord une grande crise doit être surmontée : c’est ce que Véronique Andral que nous citons titre « Le centre du Néant » :

Le 7 septembre 1652, Mère Mectilde écrit à Bernières : « Je ne sais et ne connais plus rien que le tout de Dieu et le néant de toutes choses. J’ai bien passé par le tamis, depuis que je vous ai écrit... Je vous dirai un jour les miséricordes que Notre Seigneur m’a faites depuis un an et demi, et qu’il les a bien augmentées depuis quelques mois ». « J’observe tant le silence pour les choses intérieures que j’ai perdu l’usage d’en parler... Je n’ai pas la liberté intérieure de communiquer ». Elle s’enfonce dans le silence et écrit le même jour à Mère Benoîte : « Je suis devenue muette et je n’ai plus rien à dire, car je ne sais et ne connais plus rien dans la vie intérieure. Je n’y vois plus goutte... » 180.

Mère Mectilde a trouvé le « fond » de son néant, mais il y a plusieurs fonds, et elle va aller de fond en fond au moins jusqu’en 1662 […] sa voie s’approfondit et se simplifie. Elle va en reparler à Bernières en lui envoyant le livre de « La Sainte Abjection », œuvre du Père Chrysostome, le 23 novembre 1652 181 .

Notre Seigneur me fit la miséricorde de me faire rentrer d’une manière toute particulière dans le centre de mon néant où je possédais une tranquillité extrême, et toutes ces petites bourrasques [elle vient de subir de très grandes humiliations] ne pouvaient venir jusqu’à moi parce que Dieu, si j’ose parler de la sorte, m’avait comme cachée en Lui... Cela a bien détruit mon appui et ma superbe qui m’élevait de pair avec les saints, et à qui ma vanité semblait se rendre égale ! Oh ! Je suis bien désabusée de moi-même. Je vois bien d’un autre œil mon néant et l’abîme de mes misères ! J’étais propriétaire de l’affection et de l’estime des bonnes âmes. Notre Seigneur a rompu mes liens de ce côté-là... Il m’a semblé que Notre Seigneur faisait un renouvellement en moi d’une manière bien différente des autres dispositions que j’ai portées en ma vie : il me dépouillait même de lui-même et m’a fait trouver repos et subsistance hors de toutes choses, n’étant soutenue que d’une vertu secrète qui me tenait unie et séparée. C’est que Notre Seigneur me fait trop de miséricordes 182.

Le 9 août de l’année suivante 1653 elle a l’occasion de joindre Bernières par l’intermédiaire du fidèle Boudon :

Je vous fais ce petit mot pour vous assurer que j’ai mis en mains de Monsieur Boudon le livre que vous avez désiré que je vous envoie. Je crois qu’il le portera demain au messager. Ce bon Monsieur est à Paris depuis environ trois semaines ; nous l’avons vu avec Monsieur de Montigny 183, lequel est aussi un très grand serviteur de Dieu. Je l’ai mené ces jours passés à Montmartre où nous trouvâmes le Père Paulin 184. Je crois que vous savez qu’il demeure à Paris et qu’il fait merveille dans la sainte voie d’anéantissement. Pour moi, j’apprends à me taire, je m’en trouve bien185. Je sais quelque petite chose de mon néant et je tâche d’y demeurer et de n’être plus rien dans les créatures et qu’elles ne soient plus rien en moi. J’ai, ce me semble, quelque amour et tendance de vivre d’une vie inconnue aux créatures et à moi-même. Je me laisse à Notre Seigneur Jésus Christ pour y entrer par son esprit. Il y a plus de trois semaines que je n’ai vu le Révérend Père Le Jeune 186 ; je ne sais s’il est ou non satisfait de moi, je lui ai parlé selon ma petite capacité et l’avais prié de prendre la peine de m’interroger sur tout ce qu’il lui plairait, avec résolution de lui répondre en toute simplicité : je ne sais ce qu’il fera. Je suis toute prête de lui obéir et avec joie, si cela vous plaît, sur tout ce qu’il désire que je fasse.

Vos chères lettres me font plus de bien que toutes les directions des autres personnes. Je crois que c’est à cause de l’union en laquelle notre bon Père nous a unis avant sa mort, nous exhortant à la continuer et à nous entre-consoler les uns les autres. Je ne vous en demande pourtant que dans l’ordre qui vous en sera donné intérieurement, car je veux apprendre à tout perdre pour n’avoir plus que Dieu seul, en la manière qu’il lui plaira. Je vous supplie de prier Dieu pour moi afin que je sois fidèle à sa conduite. Je la vois bien détruisant mon fond d’orgueil et tout ce qui me reste des créatures. J’ai pourtant une petite peine qui me reste au regard de la fondation où la Providence nous a engagées et j’aurais beaucoup de pente à m’en retirer. Je vous manderai le sujet. Présentement, il faut finir : il est trop tard. Je viens de voir le Révérend Père Le Jeune. J’ai bien à vous écrire, mon très bon frère, mais, en attendant, priez Dieu pour moi 187.

Nous avons cité supra la demande de protection de Mère Mectilde par « notre très chère sœur » Marie des Vallées dans une lettre adressée à Bernières en 1654 ainsi que celle du 25 août de la même année citée infra qui présente les « bons ermites » groupés autour de Jean de Bernières.

Achevant ici presque notre choix, on consultera ses éditeurs récents : V. Andral et d’autres religieuses de l’Institut, B. Pitaud, E. de Reviers 188. Citons V. Andral :

Le 26 janvier 1655 elle a encore un désir : elle écrit à Bernières : « Il me semble que la plus grande et la dernière de mes joies serait de vous voir et en­tretenir encore une fois avant de mourir, et autant qu’il m’est permis de le désirer, je le désire, mais tou­jours dans la soumission, car la Providence ne veut plus que je désire rien avec ardeur. Il faut tout perdre pour tout retrouver en Dieu ».189.

Quand on sait la véhémence des désirs de Mère Mectilde dans sa jeunesse, on voit le chemin parcouru.

Elle parle ensuite de son monastère « ce petit trou solitaire » et ajoute : « S’il m’était permis de me re­garder en cette maison, je serais affligée de son éta­blissement, me sentant incapable d’y réussir. Mais il faut tout laisser à la disposition divine ».190

Elle le con­sulte sur son désir de ne s’appuyer que sur Dieu seul : « Il me semble aussi que je n’ai point l’am­bition de faire un monastère de parade. Au contraire, je voudrais un lieu très petit et où on ne soit ni vu ni connu de qui que ce soit. Il y a assez de maisons écla­tantes dans Paris et qui honorent Dieu dans la ma­gnificence. Je désirerais que celle-ci l’honorât dans le silence et dans le néant ». Elle termine : « un mot, je vous supplie » 191.

D’après Collet, Bernières lui répond : « Ne doutez pas que je fasse mon possible pour aller vous voir cet été prochain afin de nous entretenir encore une bonne fois en notre vie, y ayant l’apparence que ce sera la dernière, soit que la mort nous surprenne, soit que l’in­commodité de mes yeux ne me permette pas de faire ce voyage plus souvent... » 192.

En conclusion, voici un extrait d’une lettre non datée de Bernières, peut-être de 1652 :

Cette vie nouvelle que vous voulez n’est autre que la vie de Jésus Christ, qui nous fait vivre de la vie surhumaine, vie d’abaissement, vie de pauvreté, vie de souffrance, vie de mort et d’anéantissement, voilà la pure vie dans laquelle se forme Jésus Christ, et qui consomme l’âme en son pur et divin amour.

Soyez seulement patiente et tâchez d’aimer votre abjection. Vous dites que vous êtes à charge et que vous êtes inutile ; cette pensée donnerait bien du plaisir à une âme qui tendrait au néant. Ô ! Qu’il est rare de mourir comme il faut ! Nous voulons toujours être quelque chose et notre amour-propre trouve de la nourriture partout. Rien n’est si insupportable à l’esprit humain que de voir que l’on ne l’estime point, qu’on n’en fait point de cas, qu’il n’est point recherché ni considéré.

Vous ne croiriez jamais si vous ne l’expérimentiez, le grand avantage qu’il y a d’être en abjection dans les créatures. Cela fait des merveilles pour approfondir l’âme dans sa petitesse et dans son néant, quand elle sent et voit qu’elle n’est plus rien qu’un objet de rebut. Cela vaut mieux qu’un mont d’or.

Vous n’êtes pas pourtant dans cet état, car l’on vous aime et chérit trop. C’est une pensée qui vous veut jeter dans quelque petit chagrin et abattement. Présentez-la à Notre Seigneur et sucez la grâce de la sainte abjection dans les opprobres et confusions d’un Jésus Christ 193.

Il s’agit ici d’une mort mystique. Bernières meurt physiquement en 1659, mais Mectilde, après « sept ans d’épreuves » qui s’achèvent par sa retraite de 1661-1662, sera pleinement utile pendant près de quarante ans, épaulée par des ami(e)s et elle formera à son tour.

CONFÉRENCES ET ENTRETIENS

Au cours d’une grande retraite, du 21 novembre 1661 au 2 février 1662 sont ébauchés des textes nécessaires à la vie adoratrice des sœurs. En proviennent dix-neuf chapitres d’un ouvrage publié seulement en 1683 sous le titre : Le Véritable Esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Saint Sacrement.

L’édition de cet assemblage réalisé par sœur Marie de Jésus est revue par Mectilde pour être republiée dès l’année suivante 1684 ; suivront des éditions augmentées? 194. Nous n’abordons pas un texte qui traite dans sa plus grande partie de la vie pratique et liturgique au sein d’une communauté de moniales. Il reste orienté par l’amour qui répond à un amour reçu 195. Et même si la notion de « victime » pose problème aux contemporains – et il fallait à nos yeux l’aborder brièvement dans ces “Amitiés Mystiques”-- elle demeure pour Mère Mectilde distincte d’une offrande faite en vue d’une « réparation » de nature juridique – une interprétation souvent mise en avant à la fin du Grand siècle 196.

Il s’agit pour la fondatrice d’imiter Jésus-Christ, le « Principe Réparateur » qui donne sa grâce. L’inspiration provient du Breviloquium, œuvre de saint Bonaventure (1221-1274), le Général pacifique de l’Ordre des franciscains mineurs :

Puisque le Principe réparateur… très parfaitement répare et réforme par le don gratuit… le parfait progrès dans le bien ensuite s’opère selon l’imitation du Christ… » 197.

Mère Mectilde s’inscrit dans le sillage initié par François d’Assise, ce qui est naturel pour l’annonciade (même devenue bénédictine), dirigée par le P. Chrysostome de Saint-Lô qui appartenait au Tiers-Ordre Régulier franciscain.

Nous illustrons dans ce chapitre le “véritable esprit” mystique qui anime Mère Mectilde à l’aide d’un florilège issu des Conférences et Entretiens adressés à ses soeurs. Nous faisons suivre une séquence qui traduit une montée mystique par le bouquet d’extraits non datés.


Une séquence de Conférences et entretiens datés

Nous pouvons rendre la dynamique propre à la vie mystique en développement progressif chez Mectilde en la suivant chronologiquement de 1632 à 1698 -- soit durant deux tiers de siècle ce qui est très exceptionnel.

Mectilde s’exprime ici dans ses Conférences et Entretiens à ses moniales sans privilégier telle d’entre elles. Par la suite nous l’approcherons par des correspondant(e)s individualisé(e)s.

Nous indiquons l’année en tête des extraits (ils sont datés plus précisément dans leurs références en notes).


1632 (ou 1633)

Durant son séjour chez les Annonciades, Mère Saint Jean (premier nom de Mectilde) fit un « songe mystérieux » qu’elle a rapporté. Ce très beau et classique rêve mystique annonce le passage de la foire du monde au dépouillement d’une vie intérieure et anticipe sur le cheminement vital auquel Mectilde est appelée :

Il me sembla que j’étais dans une foire où il y avait grand nombre de boutiques enrichies de tout ce que l’on peut imaginer de plus beau et de plus précieux ; et que j’étais marchande, et que j’avais une boutique qui paraissait encore plus magnifique que les autres.

Comme j’étais occupée à regarder toutes mes richesses, j’entendis un grand bruit et chacun courait en disant : « Voici le Seigneur ! ». Je me sentis aussitôt dans une si grande ardeur de le voir que je fis mon possible pour découvrir où il était ; et l’ayant vu qui s’arrêtait à toutes les boutiques, je pensais en moi-même qu’il viendrait aussi à la mienne ; ce qui m’obligea de me tenir à l’entrée pour le recevoir, ne pouvant me résoudre d’abandonner cette belle boutique pour aller plus loin au-devant de lui.

Enfin mon Seigneur arriva, au milieu d’une grande foule de peuples : il était vêtu d’une longue robe blanche avec une ceinture d’or, les cheveux tirant sur le blond pendaient sur ses épaules, le visage un peu long et les yeux si charmants qu’ils enlevaient tous les cœurs.

Il ne fit, à la vérité, que passer devant moi ; mais en passant il me jeta un regard si pénétrant que j’en demeurai toute transportée et vivement pressée de quitter ma boutique pour le suivre, ce que je fis dans le même moment. Je pris néanmoins dans ma robe ce qu’il y avait de plus beau et de plus facile à emporter, et je le suivis ainsi dans la foule qui était si prodigieuse que je ne pouvais presque l’apercevoir.

Je ne me sentis pas seulement pressée de le suivre, mais encore obligée de marcher sur les vestiges de ses pieds. Il fallait une grande attention pour les reconnaître parmi ceux de ce peuple ; ce qui fut cause que je négligeai tout le reste et que je perdis insensiblement tout ce que je portais 198.

Cette populace s’étant petit à petit dissipée, je me trouvai hors de la ville, seule avec Notre Seigneur que je tâchai de suivre de plus près qu’il m’était possible. Alors je tombai : toute mon attention et ma plus grande hâte furent de me remettre sur ses vestiges.

Il me mena par des chemins très difficiles, fort étroits, tout pierreux et pleins d’épines qui emportaient mes souliers, ma coiffure et mes habits. J’avais les bras, les mains, les pieds et tout le corps ensanglantés 199.

Enfin, après des peines si inconcevables, et que les ronces et les épines m’eurent dépouillée de mes habits, je me trouvai revêtue d’une robe blanche et d’une ceinture d’or comme Notre Seigneur, dans un beau chemin où je le suivais toujours de près, sans pourtant qu’il me regardât. Je pensais en moi-même : « Au moins s’il me regardait, je serais contente ! » Ensuite je me disais pour me consoler : « Il sait bien que je l’aime ! », sentant une certaine correspondance de son cœur au mien, comme d’une espèce de cornet ou conduit qui aboutissait de l’un à l’autre et qui les unissait de telle sorte que les deux ne faisaient qu’un.

Après avoir bien marché à la suite de Notre Seigneur, je me trouvai dans une grande prairie où l’herbe paraissait d’or (qui signifie la charité) tout émaillé de fleurs, où étaient de gros moutons, la tête levée, qui ne se repaissaient que de la rosée du ciel, car quoi qu’ils fussent jusqu’au cou dans ces pâturages, ils n’en mangeaient point.

Il me fut montré que ces moutons représentaient les âmes contemplatives qui ne se repaissent que de Dieu et ne se rassasient que de sa divine plénitude. Parmi ces moutons, j’en remarquai un qui était fort maigre et s’éloignait du troupeau : il s’en retirait si fort qu’à la fin il le quitta tout à fait.

J’aurais bien voulu jouir du bonheur de ces âmes que ces moutons me représentaient, mais il ne me fut permis que de les regarder, et ainsi je passai outre, en suivant toujours mon divin guide.

Il me mena ensuite dans une grande plaine, à l’extrémité de laquelle était un palais magnifique ; mais la porte était si basse et si étroite qu’à peine la voyait-on, ce qui me fit croire que jamais je n’y pourrai passer. J’en fus extrêmement affligée. Alors Notre Seigneur, qui n’avait pas fait semblant de me voir depuis ce regard qu’il m’avait jeté en passant devant ma boutique, se retourna et me regarda.

Je compris en même temps qu’il fallait pour entrer dans ce palais que je fusse toute anéantie : dans le moment, Notre Seigneur entra, et moi avec lui : mais je fis tant d’efforts pour passer après lui que, non seulement ma tunique fut emportée, mais que j’y laissai ma peau étant tout écorchée.

Je me perdis en Lui, mais si perdue que je ne me retrouvai plus 200.

Avant 1639

C’est pendant son noviciat avec Mère Benoîte de la Passion qu’elle reçoit une grâce « de début ». Benoîte deviendra par la suite une confidente et amie à laquelle nous consacrerons une ample section. Il s’agit ici d’un compte-rendu écrit par Mectilde « de sa propre main » :

[…] Un jour, étant à l’oraison le matin à l’ordinaire, cette personne [Mectilde se présente indirectement] s’adressant à cette aimable Mère de bonté [la Vierge Marie], comme elle avait coutume de faire, et voulant s’occuper intérieurement, cette auguste Mère d’amour sembla disparaître, ce qui surprit beaucoup cette personne, et la voulant toujours voir et l’avoir pour objet, elle lui présenta Notre-Seigneur Jésus-Christ et se tint comme debout derrière son divin Fils ; et comme cette personne ne comprenait point pourquoi cette souveraine de son cœur en usait de la sorte, elle lui fit entendre qu’elle était cachée en son Fils, et qu’il était de son pouvoir et de sa bénignité de le produire dans les âmes et de le faire connaître, mais qu’en le produisant de la sorte elle était encore plus intime à l’âme, et qu’elle devait apprendre que cette grâce était le fruit des petites dévotions et pratiques qu’elle [la jeune Mectilde] avait faites en son honneur et l’effet de sa confiance ; et lui ayant fait comprendre l’utilité de cette confiance filiale que nous devons avoir en sa bonté, cette âme fut éclairée des vérités suivantes :

1° Que tous les devoirs d’amour, de tendresse, de confiance, de respect et de fidélité à son service, retombaient en Dieu d’une manière avantageuse à l’âme ; en ce que cette auguste Mère de bonté étant divinement abîmée en Dieu, tout ce qui est fait en son honneur retourne dans cette adorable source, y étant elle-même anéantie d’une manière incompréhensible à nos esprits ; et j’ose dire et assurer que la sincère dévotion à la très pure et très immaculée Mère de Dieu est la porte du salut et de la vie intérieure.

2° La deuxième vérité est qu’encore qu’il semble que l’âme s’est attachée par tendresse à la très Sainte Vierge plus qu’à Dieu, si l’âme est fidèle, elle sera fort instruite des voies de la grâce, et cette tendresse, si elle est sainte comme elle doit être, ne manquera jamais de porter l’âme à une union à Notre Seigneur Jésus-Christ très intime, et j’ose dire singulièrement, parce que la très Sainte Mère de Dieu, n’ayant point de vue en elle-même, ne peut retenir aucune créature pour elle, c’est pourquoi de nécessité elle les réabîme toutes en Jésus-Christ. […] 201.


1640

Dans un abrégé d’une retraite de l’année 1640, nous lisons en son début et à sa fin  : « … que je sois si profondément plongée dans la vérité véritable de mon néant et de mon abjection que je me tienne le reste de ma vie sous les pieds de tous les démons […] je sens un mouvement quasi perpétuel qui tend où Dieu me veut réduire : « Tôt, tôt, tirez-moi de mon être et me mettez dans l’opération de ma fin ».

Le lecteur moderne peut être choqué du caractère excessif de tels souhaits (Mectilde n’a pas encore rencontré son premier directeur mystique Chrysostome de Saint-Lô). La Mère Véronique Andral explique :

« Nous pouvons relever deux citations qui nous apprennent qu’elle lit sainte Catherine de Gênes. D’abord cette expression étrange : “Sous les pieds de tous les démons”. Pour la bien comprendre, il faut recourir aux explications de sainte Catherine : le démon est fixé dans un état de méchanceté qui ne peut empirer. Il ne peut nuire aux hommes que dans la mesure où ces derniers lui en laissent la possibilité en cédant à la tentation ; tandis que l’homme peut toujours croître en méchanceté et, donnant au démon la possibilité de nuire, il est “pire que lui”. Cela signifie donc plus simplement que l’on prend conscience d’être capable de tout mal.

Et puis la sentence qui clôt cet “Abrégé” : “Tôt, tôt, tirez-moi de mon être et me mettez dans l’opération de ma fin”. Pour la comprendre il faut relire le chapitre trente-deuxième de son livre “Comment se fait l’anéantissement de l’homme en Dieu par l’exemple du pain”. (La vie et les œuvres de Catherine Adorna [de Gênes], traduite par Desmarets, Paris, 1662).

Le pain proteste parce que celui qui le mange lui “ôte son être” et elle lui répond : “Pain, ton être est ordonné pour sustenter mon corps qui est plus digne que toi ; et tu dois être plus content de la fin pour laquelle tu es créé que de ton être propre : parce que ton être ne serait point estimable si ce n’était à cause de sa fin. Ta fin est ce qui te donne une dignité à laquelle tu ne peux parvenir que par le moyen de ton anéantissement. Donc si tu ne vis que pour parvenir à ta fin, tu ne te soucieras pas de ton être, mais tu diras : ‘Tirez-moi promptement de mon être et me mettez-en l’opération de ma fin pour laquelle je suis créé’. C’est ainsi que Dieu fait de l’homme, lequel a été créé pour la fin d’être uni à Dieu et d’être transformé en Dieu” (op. cit., 159).

Voilà donc ce vers quoi Mère Mectilde aspire de toutes ses forces » 202.

Nombre d’années passent où Mectilde est conduite par le P. Chrysostome puis par Monsieur de Bernières et d’autres : nous en trouverons témoignages dans les sections qui sont consacrées à ces correspondants directeurs. Mectilde a fait du chemin et sait maintenant résumer le « secret de la vie intérieure ». Nous la retrouvons vingt-deux ans plus tard :

1662

[…] Il faut aussi faire usage de la foi, qui est le secret de la vie intérieure, que tant de personnes cherchent et qui est trouvée de si peu parce que l’on la loge dans des élévations et faveurs extraordinaires. Et elle consiste à croire Dieu en nous, croire son immensité qui nous environne, nous pénètre et qui remplit tout notre être, et vivre et agir en sa sainte grâce en esprit de révérence ; écouter comme bonne brebis la voix de notre divin Pasteur qui dit qu’il connaît ses brebis et que ses brebis le connaissent. […] 203.

Voici pour cette même année 1662, de brefs extraits de retraite de Mectilde précédés de leur pagination. Elle est devenue « notre révérende mère prieure du Saint-Sacrement » :

(128) Tous êtres créés retournent au néant dans la succession des siècles et confessent par leur destruction qu’il n’y a que Dieu qui soit et qui existe par lui-même [j’omets plusieurs pages à fins personnelles du long document:]

(139) Ô quel abîme ! Il n’y a rien de si surprenant ! Tout paraît perdu. Rien, Rien, Rien, Rien, et tout Rien ! La nudité est si grande qu’on s’étonne comme l’âme se peut soutenir.

Si elle était sensible, elle mourrait de douleur. Mais elle ne se peut mouvoir, ni désister, ni vouloir aucune chose.

Tout paraît mort et tout dépend du souffle de Jésus-Christ.

Il est impossible à l’âme de trouver en sa vertu et capacité un souffle de vie. Ce sont des morts éternelles qui attendent leur résurrection de la pure puissance et bonté de Jésus-Christ, sans que l’âme y puisse contribuer à la moindre chose. L’âme voit cette mort clairement, et d’autres fois elle est capable de trouble ; mais quoiqu’il lui arrive différentes dispositions, la mort est toujours en fond.

Il y a ici quelque chose de semblable au grain de froment qui tombe en terre, y meurt et y pourrit. Mais dans le fond de sa propre pourriture, il y a une vie végétante qui s’y conserve et qui n’est point aperçue, car le grain paraît pourri. Cette vie végétante est une vertu productive qui se trouve dans toutes les plantes et qui leur donne vie. […]

(140) Il n’y a donc rien à faire ici qu’à souffrir sa mort et sa pourriture. Voilà tout le secret de la vie intérieure, qui donne tant d’emploi aux esprits, qui fait composer tant de livres et qui, le plus souvent, demeurent courts dans leurs lumières et productions, chargeant les âmes de mille pratiques ou intelligences humaines qui les éloignent de la simplicité de Jésus-Christ. […] 204.

Fin juillet et début d’août survient une étrange maladie :

Elle sort de la messe et semble « une morte ». Une religieuse la suit : « Cette religieuse s’assit auprès d’elle et la tint entre ses bras une demi-heure, après elle revint à elle et poussant un (79) profond soupir elle dit : Quelle privation ! On n’a jamais pu apprendre d’elle ce que ce soupir voulait dire, mais une autre personne vertueuse assura qu’en ce moment elle avait vu la Mère Mectilde devant Dieu, et qu’elle avait été renvoyée pour être mise sous la presse des souffrances et des croix ». Est-ce sa deuxième comparution au jugement de Dieu ? 205.

À l’automne, la veille de la Toussaint, dans une Conférence à ses sœurs, Mectilde évoque un sentier étroit caché à nos sens :

[…] Il faut que chacune observe les mouvements de son intérieur pour connaître le sentier secret où Dieu veut que l’âme marche dans la perfection. C’est l’importance de savoir ce qu’elle doit faire. Il faut dire souvent avec une sainte confiance ce verset du Prophète : « Vias tuas, Domine, etc. Seigneur, montrez-moi vos voies et enseignez le secret sentier par lequel je dois parvenir à vous. » (Ps. 24, 4). Pourquoi le nommons-nous « secret sentier » ? C’est parce qu’il est comme caché à nos sens qui veulent toujours voir, connaître, goûter et sentir. Et ce sentier étant étroit, il faut être dépouillé de notre propre esprit et de nos affections pour y marcher. Il est secret à cause que la seule foi est notre guide et qu’il ne faut point d’autre flambeau ni d’autre appui. […] 206.

Et le dernier jour de l’an, le silence qui « dispose l’âme à l’oraison » est célébré ainsi :

[…] Oui, mes Sœurs, je dis que c’est une chose très sainte que le silence. Le silence dissipe les nuages et chasse les ténèbres de l’intérieur ; il calme une âme et la met en possession d’une grande paix, par le moyen de quoi elle entre en union avec Jésus‑Christ, qui se présente dans le fond de cette âme et se communique d’une manière ineffable. Le silence dispose l’âme à l’oraison. Quelqu’une, peut-être me dira : « Je garde le silence le mieux qu’il m’est possible, je ne parle que dans l’ordre et quand il faut je me tiens retirée dans notre cellule et si pour tout cela je ne suis pas fille d’oraison ». Cela se peut faire. Mais vous saurez que le silence a plusieurs degrés. Il y en a, à la vérité, qui gardent le silence de la parole, lesquelles font un babil et tintamarre dans leur intérieur, qui les empêchent d’entendre cette Parole éternelle qui ne peut se représenter dans ces âmes, non plus qu’il ne vous serait pas possible de vous voir dans un miroir que l’on remuerait continuellement. Il y a donc le silence extérieur qui est une très bonne chose, pourvu qu’il soit accompagné du silence intérieur qui arrête le babil de l’esprit, nous éloigne de toutes les créatures et de nous-mêmes. Il y a un troisième silence plus intime et parfait qui fait entrer l’âme en union avec Dieu : silence des puissances, etc. Cela nous passe, nous n’en sommes pas là, et quand bien même j’en voudrais parler, je ne saurais moi-même ce que je dirais.

Entrons donc dans la pratique des deux premiers et nous irons bien loin. Retirons-nous de l’application des choses qui ne sont point de notre obligation ; tenons notre esprit recueilli, et lorsqu’il s’égare rappelons-le sans quasi qu’il s’en aperçoive. Il y en a qui se fâchent contre elles-mêmes et qui s’invectivent, voyant leur légèreté disant : « Oh ! Que je suis misérable, etc. ». Non, croyez-moi, mes Sœurs, il n’en faut pas user ainsi, mais s’habituer tout doucement à la récollection et actuelle présence de Dieu. Et vous voyant distraites et dissipées, changez d’objet c’est-à-dire laissez la créature et regardez Dieu comme qui retournerait une médaille et dites : « Mon Dieu » ou « Mon tout », et vous laissez ainsi emporter sans violence à ce divin objet et vous verrez qu’avec un peu de fidélité, vous arrêterez la légèreté de votre esprit et vous habituerez au silence et récollection intérieure ; j’en sais qui pour s’être servies de cette petite pratique ont fait un grand progrès en l’oraison. […] 207.

1663

Durant l’Avent, elle s’adresse à ses sœurs :

[…] Il est donc venu, et il vient incessamment. […] Il a fait sa course comme un étranger et pèlerin. Et quoiqu’il soit le souverain des créatures, il a souffert une pauvreté extrême. C’est de la sorte que nous devons vivre ici-bas, nous regardant comme étrangers, ne faisant fond ni appui sur aucune créature, nous souvenant que ce n’est point ici le lieu de notre patrie, y vivant dans un saint dégagement d’esprit.

[…] Non, non, mes Sœurs, ce n’est point chimères de mon propre esprit, mais vérité de foi qui nous doit faire marcher dans un profond respect et adoration d’un Dieu toujours présent en nous.

Oui, toute l’auguste Trinité y réside. Si vous me demandez où elle fait sa demeure, si c’est dans la tête, au cœur ou dans la poitrine, je vous répondrai que, comme notre âme occupe tout notre corps et qu’elle est indivisible, ainsi Dieu remplit toutes les facultés de notre âme ; il est partout et en toutes ses parties. Et quelle est son occupation ? Oh ! Mes sœurs cela est ineffable et incompréhensible. Il fait dans les âmes ce qu’il a fait dès l’éternité : le Père engendre son Fils ; et le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit. Toute l’auguste Trinité y forme Jésus-Christ. Ne voilà-t-il pas un beau sujet de contemplation ?

L’on croit que c’est une chose si extraordinaire qu’une âme contemplative, et cependant il n’y a rien si facile. Contempler, c’est regarder un objet. Cette vérité de foi établie de Dieu présent en nous, je vous demande si ce n’est pas un objet assez charmant pour nous tenir dans l’admiration et dans une continuelle contemplation.

Il n’est pas besoin de chercher Dieu par quantité de pratiques. Qui cherche n’a pas. Mais il faut jouir avec paix et douceur d’esprit de ce trésor infini, puisque nous le possédons aussi véritablement comme les saints le possèdent dans le ciel. Ô bonheur infini, mais trop peu connu de la plupart des chrétiens qui ignorent le trésor qu’ils possèdent et qui leur a été donné par Jésus-Christ dans le baptême. […] 208.

La veille de la Toussaint :

Mes chères Sœurs, j’avais dessein de vous dire quelque chose sur la solennité de demain, si Notre-Seigneur m’en avait donné la grâce et la capacité, mais voyant que pour parler de Dieu il faut tant de pureté, de sainteté et une âme si morte et dégagée de soi-même, et que je n’ai aucune de ces qualités, j’ai cru qu’il valait mieux me tenir dans le silence et m’enfoncer dans mon néant pour laisser au Saint-Esprit à vous instruire sur un sujet si saint, étant véritable qu’il ne manque jamais aux âmes qui se disposent à entendre sa divine voix. Il vous donnera intelligence des sacrées paroles portées dans l’Évangile de l’office du jour : « Ecce nos reliquimus », « Seigneur, voici, nous avons tout quitté » (Mt 19, 27), et comme ce n’est pas sans mystère que l’Église les approprie à tous les Saints de notre sacré Ordre, lesquels peuvent dire avec les Apôtres : « Ecce nos reliquimus ». C’est, mes Sœurs, ce qui fait aujourd’hui le sujet de leur triomphe et félicité dans le Paradis.

Oui, ils ont tout quitté pour suivre Notre-Seigneur ; non seulement les richesses, les honneurs et les plaisirs du monde, mais eux-mêmes. Ils ont mené ici-bas une vie renoncée et crucifiée. Vous voyez des âmes mortes à leur propre vie et seulement animées de la vie de Jésus. Plusieurs viennent dans les Cloîtres toutes déterminées à quitter tout ce que le monde leur peut promettre de grandeurs et de richesses ; mais très peu se quittent elles-mêmes. Elles veulent bien être pauvres, mais il ne faut pas que rien ne leur manque. Elles renoncent volontiers aux grands honneurs du monde, mais elles ne peuvent souffrir les mépris. Elles ne demandent pas une haute réputation, mais elles ont peine de se voir dans l’oubli des créatures, d’être négligées, abjectes et cachées aux yeux des hommes. Ce n’est point là avoir tout quitté.

Je ne dis pas qu’il y en ait entre vous qui soient dans ces sentiments ; je parle de moi-même qui porte en fond toute cette malignité, et qui suis encore pis que tout cela. Mirez-vous dans ce miroir horrible pour voir la laideur d’une âme toute vivante en soi-même et tout occupée de soi. Ou plutôt regardez ce beau miroir que l’Église nous présente en la personne de tant de saints Religieux et Religieuses qui ont été des modèles de perfection pour vous animer à les imiter et de pouvoir dire comme eux : « Ecce nos… Seigneur nous avons tout quitté ». Qui dit tout ne réserve rien. Heureuse l’âme qui le peut dire en vérité ; elle possède un trésor sans prix et une paix inexplicable. Car, je vous prie, qui peut troubler la paix d’une âme qui n’a rien et qui ne veut rien ? Rien du monde n’en est capable. […]

Remarquez que toutes nos inquiétudes viennent de nos désirs et qu’une âme qui s’est quittée elle-même en vérité est heureuse ; je ne dis pas seulement pour les choses extérieures, mais même pour les intérieures qui regardent nos perfections. Je ne vois point d’âmes qui ne se plaignent : les unes d’être pauvres, les autres de se voir ténébreuses, arides dans l’oraison, que Dieu semble ne les point écouter ; et toutes ces plaintes ne procèdent que de ce que l’on ne se quitte point soi-même en vérité. On vit de soi et pour soi, chose horrible, on se regarde toujours. Mon Dieu, si nous concevions bien combien il est avantageux de s’oublier soi-même, ses intérêts et toutes les créatures, tant créées qu’à créer, c’est-à-dire que nous créons nous-mêmes et dont nous emplissons nos intérieurs de désirs et mille niaiseries qui nous occupent. Nous devrions craindre l’estime et l’applaudissement des hommes comme un grand malheur, à raison qu’il y a très peu d’âmes qui ne se souillent et ne prennent quelque petite complaisance à ces choses. Il faut fuir tout ce qui est éclatant et nous abîmer dans notre néant ; c’est là où nous trouverons Dieu. […]

Oui, je sais une âme, laquelle voulant recevoir quelque faveur de Notre-Seigneur, s’anéantit au-dessous de tous les démons, s’estimant et se voyant plus abominable que l’enfer même ; et pour lors, Dieu descend dans cet abîme pour la favoriser de son union. Vous me direz que je devrais vous entretenir de la gloire des Saints ; mais, mes Sœurs, je vous parle de ce qui a fait les Saints qui est le renoncement d’eux-mêmes et la profonde humilité dont notre Glorieux Père Saint-Benoît nous parle si dignement dans notre sainte Règle et que ces grands Saints ont pratiqué si fidèlement. Priez-les de nous en obtenir de Dieu et la grâce et l’esprit, et pour lors nous pourrons dire comme eux « Ecce nos reliquimus, etc. » […]

Souvenez-vous que notre bonheur consiste dans la très profonde petitesse et séparation des créatures et de nous-mêmes, qui nous mettra au-dessus de mille petites choses qui nous occupent et inquiètent. Vous me demanderez s’il faut être insensible. Je vous réponds que non, l’on peut ressentir une peine, un déplaisir, la perte d’un parent ou d’un ami et porter en fond une soumission à Dieu très parfaite et une séparation de soi. Pleurez dans telles occasions, je ne vous le défends pas, mais conservez une âme dégagée. […]

Je ne voudrais pas être insensible, en ces rencontres, comme ces grandes âmes qui ne se touchent de quoi que ce soit. Non, non, mes Sœurs, il faut que nos larmes nous soient sujet d’abjection et occasion de nous tenir bien petites. Mais, je trouverais étrange qu’une victime, qu’une âme consacrée à Dieu, s’afflige et s’inquiète dans les petites occasions de mépris, d’oubli des créatures, et qui eût peine qu’on la négligeât. O mes Sœurs, c’est ce qui doit faire notre bonheur et notre perfection. […]

Quittons, mes Sœurs, quittons toutes choses pour suivre notre Maître Jésus-Christ ; demandez-en la grâce par les mérites de cette belle troupe qui nous a devancées. 209.

1664

Mes Sœurs, nous devons, sur ce divin modèle, pratiquer ces trois degrés de pauvreté. Pour la pauvreté des biens et des richesses du monde, nous y avons déjà renoncé par vœu exprès. Mais nous devons travailler à acquérir cette seconde pauvreté d’amis, d’appui et d’estime des créatures. Il y en a bien qui renoncent aux richesses, lesquelles ne quittent pas leur part de l’amitié des créatures, de leur estime, appui, etc. […]

L’exemple de la pauvreté de Jésus doit nous faire renoncer à toutes ces choses, pour passer à cette 3e pauvreté de nous-mêmes. Mais qui fait notre « nous-mêmes » ? C’est notre esprit, notre raison, nos puissances, surtout cette volonté propre. Il faut que la pauvreté nous dépouille de tous ces biens, à la vue de notre divin prototype en qui toutes ces choses étaient très saintes, et cependant il s’en est dépouillé par amour de la sainte pauvreté. […]

Étant ainsi appauvries de nous-mêmes, l’on nous introduira dans le mépris, car l’on méprise ordinairement les personnes pauvres, sans appui, et qui n’ont aucune marque de grandeur 210.

Environ sept années plus tard, Mectilde expose la signification du songe mystérieux vécu avant 1639 211:

1671 (?)

Un jour, étant à l’oraison, il me fut montré un chemin, lequel comme je crois, était le sentier secret par lequel l’âme doit marcher pour entrer dans la vie, or ce chemin conduisait l’âme à Dieu, mais il était grandement difficile et bien rude au commencement ; il y avait des obscurités épouvantables et des dangers très grands, quantité de ronces et d’épines qu’il fallait traverser et en ressentir les piqûres ; ces choses retenaient quelquefois longtemps l’âme dans le chemin sans avancer ; plus avant, il était étroit, mais moins dangereux, la lumière n’était pas pénétrante, il fallait marcher sans appui, sans secours et sans lumière ni assistance de quelque côté que ce fut. L’âme allait à Dieu par tendance aveugle au-dessus des sens, elle n’était, ce lui semblait, soutenue ni du ciel ni de la terre et il fallait marcher sans aucune consolation ni appui. Au bout de ce chemin, la divinité y paraissait comme dans une lumière inaccessible qui considérait ou regardait cette âme, mais nonobstant qu’elle la voyait dans des peines et des souffrances très grandes à raison de cette terrible nudité, elle ne lui donnait aucun secours qu’elle ait pu remarquer ni sur quoi prendre quelque appui. Je remarquai une chose en cette voie, c’est que l’âme, ne pouvant s’arrêter sur aucune chose, elle paraissait fort élevée de terre, tendante immédiatement à Dieu, mais elle ne pouvait se reposer sur aucune chose de la terre ni s’attacher au ciel. Elle était comme suspendue, voltigeant sans se pouvoir arrêter sur rien qui soit, et quoique quelque petite faveur semblait paraître quelquefois, elle ne s’y pouvait appliquer, d’autant qu’il y avait autre chose que cela qui l’attirait sans toutefois rien distinguer ni connaître. La vue de ce chemin fut très prompte, néanmoins je vis et compris bien tout ceci et quelque intelligence m’en demeura dans l’esprit que je serais trop longue à rapporter. […]

Au reste, il ne faut plus rien cacher : au milieu de mes infidélités, Notre Seigneur me continue ses miséricordes et me découvre un pays dans lequel on le peut posséder seul dès ce monde ici. Tout mon soin est de me laisser conduire à ce bienheureux état et de souffrir les dépouillements et dénuements dans lesquels il faut entrer. Il est vrai que l’expérience seule peut apprendre à l’âme la vraie union, c’est-à-dire qu’il faut que Dieu y mette l’âme avant que de savoir ce que c’est. Si je désirais encore quelque chose, ce serait de revoir N... [Bernières disparu en 1659 ?] et d’être aussi avec vous quelques jours pour recevoir des avis propres à l’état où Dieu me veut mettre. Mais dans la privation de tous secours, je m’abandonne à Dieu et le laisse opérer en moi ses saintes volontés. Vraiment Dieu se trouve dans le néant, et c’est une pure ignorance de le chercher ailleurs, ce qui fait que mon âme est dans une indépendance de toutes les créatures, il les faut toutes outrepasser pour arriver à Lui (Ct. 3, 4), et si on ne les perd toutes on ne le peut rencontrer. Mais aussi quand on l’a trouvé, on ne peut rien dire, on ne peut rien faire que de se reposer en Lui sans connaissance et sans amour particulier de choses quelconques, tout est abîmé dans la divinité et il semble que l’âme dans son fond a la connaissance et l’amour éternel que Dieu se porte à lui-même. Tant plus on avance dans les voies de Dieu, tant moins on a de choses à dire. Dieu qui ne s’exprime point est celui qui possède l’âme et qui la plonge dans un silence extérieur et intérieur […]212.

À la fin de la même année :

Supplions Jésus Enfant de préparer Lui-même sa demeure en nous. Mais que ferons-nous de notre part pour Lui donner entrée ? Je trouve trois choses nécessaires : la première est la foi, la deuxième, la pureté, la troisième, l’amour. Il faut de la foi ainsi que je vous disais, il y a quelques jours. C’est la foi qui nous donne entrée dans les mystères ; sans foi nous n’y serons pas admises. Il y a deux sortes de foi : une foi spéculative et une foi de pratique. La foi spéculative sans la foi de pratique ne nous sauvera pas. Croire Dieu dans le Très Saint-Sacrement, c’est une foi toute divine qui nous fait voir et connaître un Dieu pauvre, abaissé, anéanti, se réduisant sous un point pour venir à nous et être mangé de nous. Que de grands mystères nous découvre la foi ! Mais il y a une foi vicieuse et de démons qui croient et ne font pas. Que nous servira de croire, si nous n’en venons aux effets ? Il faut donc exercer une foi pratique. Je vois un Dieu qui s’abaisse, qui se réduit au rien et je voudrais encore être quelque chose dans l’esprit des créatures ! Un Dieu laisse toutes ses grandeurs, sa puissance et le reste, et je veux me soutenir et trouver de l’appui ! Un Dieu s’humilie, et je cherche à m’élever ! […]

Savez-vous bien pourquoi Notre Seigneur ne voulut point naître en la ville de Jérusalem ? C’est que tout y était plein de créatures. Il n’y avait point de maison vide ; tout est rempli d’intérêt et du reste. Il aima mieux prendre naissance à une pauvre étable vide et désoccupée, ce qui nous montre bien que si nous voulons que Jésus demeure en nous, il faut nous vider de tout, généralement. […] « Venez les petits ». Ce sont les humbles, seuls dignes d’apprendre des secrets si divins et cachés aux grands de la terre, n’étant autres que les superbes. Plus une âme est petite, plus Dieu se communique à elle. Il va la chercher jusque dans son néant où Il la remplit de tout Lui-même.

La pureté, pour seconde disposition, nous donnera entrée dans la grâce du mystère, n’ayant aucune vue humaine, faisant toutes nos actions purement et uniquement pour Dieu, plus pour les créatures ni pour nous-mêmes ; et c’est l’amour de nous-mêmes qui nous lie aux créatures. S’il y a quelque bien en nous, ne le voir qu’en Dieu qui l’y a mis.

L’amour nous y fera demeurer, et comme il se fait tard, je n’ai plus qu’un mot à vous dire, que je vous prie, mes Sœurs, de bien écouter : les mystères ne nous sont représentés par notre Mère la sainte Église que pour nous y conformer par état autant que nous le pouvons. Méditez et examinez sérieusement les circonstances qui s’y rencontrent pour entrer en communication de pratique comme chrétiennes et membres de Jésus-Christ, notre Chef ; et jamais nous ne serons unies à Lui si nous ne faisons les mêmes choses que Lui. C’est pour cela qu’il vient au monde, qu’il prend une nature comme nous, qu’il se fait enfant, qu’il est pauvre, humble, docile, obéissant, silencieux ; voilà les marques de son enfance. Ainsi d’un autre mystère. Considérez ce que nous devons pratiquer, voilà le profit que nous en devons tirer 213.


Enfin, douze années plus tard, en 1683, le Véritable Esprit 214 est paru :

1683

Je dirais volontiers une chose surprenante à plusieurs, que comme le grain de froment ne fait nulle coopération à sa renaissance, ou à sa nouvelle vie, que de demeurer en terre, et de pourrir ; que l’âme doit aussi demeurer ensevelie dans la terre de son propre néant, et de sa propre corruption, attendant avec une patience éternelle (c’est-à-dire prodigieuse) le point de sa résurrection ; car ce germe de vie caché en elle-même, sans qu’elle le découvre en ce temps-là, ne peut perdre sa vie dans cette terre, parce qu’il est vie ; Ego sum vita, et essentiellement vie, et que si l’âme par le péché n’étouffe et n’arrache ce germe précieux de vie, il poussera et fera une renaissance admirable en l’âme ; mais il faut remarquer que le grain de froment est demeuré pourri dans la terre, et qu’il n’y a eu que son germe qui a produit ; de même l’âme demeure comme ensevelie et perdue dans la terre de son néant, et ce germe de vie, Jésus Christ, pousse et produit en l’âme des choses ineffables, et qui ne se peuvent dire : Il faut donc que l’âme demeure toujours dans la mort, jusqu’à ce qu’elle soit passée en Jésus Christ comme en la source de la vie, et qu’elle attende qu’il se produise lui-même en elle comme vie : Le grain de froment est la comparaison que le Fils de Dieu nous a donnée en l’Évangile, et il se l’approprie à lui-même 215.

À nouveau un grand saut intérieur ; l’on se situe très loin de la « réparation » mal comprise :

1687

Le 21 septembre 1687, notre digne Mère étant à la récréation nous dit : « Hier soir en me couchant, je faisais réflexion en moi-même d’où vient qu’il y a si peu d’âmes unies à Dieu. La pensée me dit qu’il ne tenait pas à Notre Seigneur que nous ne fussions unies à lui, qu’il en avait un désir infini, et qu’il ne demandait pas mieux, et qu’il ne tenait qu’aux âmes d’avoir cette union. Que pour cela elles n’avaient qu’à être fidèles continuellement à la grâce qui leur était donnée à tout moment pour remplir le dessein qu’il avait sur elles. Et que si elles avaient cette fidélité à leur grâce, qu’en peu de temps elles arriveraient à la plus parfaite union où nous voyons que ces grands saints sont arrivés, n’y ayant eu que cette fidélité qui leur a attiré cette grâce d’union et d’élévation à Dieu ».

Là-dessus une religieuse lui dit : « Mais, ma Mère, ces âmes qui n’ont qu’une petite grâce, qui ne sont pas appelées à une si grande perfection n’arriveront pas à cette si haute union » - « Tout de même, lui répondit-elle, si elles sont fidèles à correspondre à tout moment à cette petite grâce, elles auront l’avantage d’être unies à Dieu selon leur degré de sainteté que Dieu prétend leur donner. C’est pourquoi donc nous n’avons qu’à être toujours fidèles chacune selon sa grâce, et nous serons unies à Dieu divinement et amoureusement, et plus rien sur la terre ne nous fera peine. Nous serons en Dieu et Dieu sera en nous. Oh ! quel souverain bonheur ! » 216.

1689

À une religieuse en retraite : « Nous avons une grande nécessité de recourir à Dieu fréquemment, devant faire comme dit saint Paul de prier sans intermission. Cela s’entend d’avoir toujours un penchant vers lui et d’être attentive à sa sainte présence ». Cette religieuse la fit ressouvenir de ce qu’elle nous avait dit d’elle là-dessus autrefois, qu’elle avait appris à prier sans intermission. « Oui, dit-elle, c’était nuit et jour, je ne dormais qu’à demi. Je demandais une grâce à Dieu depuis longtemps, qu’il ne m’a pourtant point accordée, c’était d’être recluse ; tellement qu’un jour de Pâques, il me fut imprimé une parole intérieure en ces termes : “Adore le dessein que j’ai sur toi, qui t’est inconnu, et t’y soumets ». […]

Sur quelque chose qu’elle lui proposait de faire, elle lui répondit : « Il n’est pas le temps à présent, et je n’en ai pas la lumière, mais on y verra ; notre Seigneur nous éclaircira pour cela. Il ne faut pas prévoir tant de choses. » 217.

1692

L’an 1692 aborde les six dernières années de vie de Mectilde. Elle est âgée de 77 ans et tente de témoigner de la juste voie devant les jeunes sœurs : l’époque est troublée par la notion de péché et la crainte du jugement ? Pas de mérite, donc confiance !

Il nous sera fait selon notre foi, ce n’est point sur notre mérite que nous fondons notre salut. Pour moi je crois certainement qu’une personne qui mourrait avec grande confiance en la bonté et au mérite de Notre Seigneur, pourvu qu’elle n’ait de péché volontaire, qu’elle irait tout droit en Paradis. Quelle consolation a une âme en mourant de dire : je quitte la terre pour aller à mon Père qui est aux cieux. Quel bonheur a cette âme de retourner à Dieu duquel elle est sortie ! Mais la réflexion vient bientôt troubler notre joie en vue de nos péchés et de nos fautes, par la crainte des jugements. Mais nous pouvons dire à (18) Notre Seigneur : « vous n’êtes point venu pour les justes, mais pour les pécheurs, dont je suis du nombre. Vous êtes notre Sauveur, sauvez-moi par vos mérites et votre infinie bonté. Pour moi je crois qu’une âme qui serait bien pénétrée de cette confiance n’aurait rien à craindre ».

Revenons aux comparaisons humaines. Quelle est la créature, pour peu qu’elle ait le cœur bien fait, qui voulût perdre une personne qui aurait en elle une entière confiance ? Je crois qu’il n’y en a point qui en soit capable, à plus forte raison devons-nous l’espérer de Dieu. Il nous fait une comparaison dans l’Évangile qui confirme notre confiance, lorsqu’il nous dit qu’il nous aime incomparablement plus que les pères charnels n’aiment leurs enfants, nous disant : quel est le père qui donnera une pierre à son enfant lorsqu’il lui demandera du pain. Il nous fait entendre par là que nous devons avoir plus de confiance et d’abandon en lui que les enfants n’en ont pour leur père. Si notre cause était entre les mains du Père éternel, et que nous n’ayons pas, en la personne de son Fils, un Sauveur et un Rédempteur qui n’est point venu pour les justes, mais pour les pécheurs, je vous avoue qu’une pécheresse comme moi aurait bien lieu de craindre 218.

1693

[…] Quels sont les desseins de Dieu en nous envoyant ce feu divin ? C’est qu’il brûle. - Et quoi ? - Ce sont nos cœurs. Il ne consommera pas les choses extérieures, comme le feu matériel. Ce feu adorable ne veut consumer que les cœurs. Mon Dieu, vous êtes le feu qui brûle, mais où sont les cœurs qui se présentent pour en être embrasés ? Pour moi, depuis le temps que je reçois ce feu, il n’a point encore fondu ma glace, parce qu’elle est trop dure. […] 219.

En 1694, année faste en ce qui concerne les documents qui nous sont parvenus de la Mère du Saint Sacrement, nous avons glané de nombreux passages. Ils vont couvrir cette page et les suivantes :

1694

Il n’est pas nécessaire pour adorer toujours de dire : « Mon Dieu, je vous adore », il suffit que nous ayons une certaine tendance intérieure à Dieu présent, un respect profond par hommage à sa grandeur, le croyant en nous comme il y est en vérité […] C’est donc dans l’intime de votre âme, où ce Dieu de Majesté réside, que vous devez l’adorer continuellement. Mettez de fois à autre la main sur votre cœur, vous disant à vous-même : « Dieu est en moi. Il y est non seule­ment pour soutenir mon être, comme dans les créatures inani­mées, mais il y est agissant, opérant, et pour m’élever à la plus haute perfection, si je ne mets point d’obstacle à sa grâce.

[L’extrait se poursuit ainsi :] Imaginez-vous qu’il vous dit intérieurement : « Je suis toujours en toi, demeure toujours en moi, pense pour moi et je penserai pour toi et aurai soin de tout le reste. Sois toute à mon usage comme je suis au tien, ne vis que pour moi », ainsi qu’il dit dans l’Écriture : « Celui qui me mange vivra pour moi, il demeurera en moi et moi en lui » (Jn 6, 57). Oh ! Heureuses celles qui entendent ces paroles et qui adorent en esprit et en vérité le Père, le Fils et le Saint-Esprit et Jésus Enfant dans sa sainte naissance avec les saints Mages, si vous voulez que nous retournions au Mystère de l’Épiphanie 220. 

Le 13 février 1694, durant une maladie de notre digne Mère, elle nous dit : « Il me serait d’une douceur et d’une consolation inexplicables, si je reviens, de voir la Communauté vivre à l’avenir dans une paix et une union plus grandes que jamais, et dans un saint attachement à Dieu, qui ne voit plus que Dieu, qui n’aime plus que Dieu, qui ne cherche plus que Dieu, qui ne veut plus vivre que pour Dieu. Dieu m’a tenue plusieurs jours aux portes de la mort. Ah ! il est juste de rendre à son souverain domaine l’hommage qui lui est dû : ce n’est point dans les lumières et dans les clartés que la foi subsiste ; mais dans les précieuses ténèbres.

Il serait avantageux que cet objet humain (notre vénérable Mère parle d’elle-même, de l’affection qu’on lui portait), qui vous a occupées, ne soit plus, afin de faire place entièrement à Dieu, pour qu’il soit tout, qu’il anime tout, qu’il possède tout. Je sais que cette conduite est dure à la nature, que l’on y rencontre de cruelles crucifixions, d’étranges morts. Mais c’est dans la mort que l’on doit chercher la vie. Il semble que je rêvasse un peu, cependant je dis des vérités” […] 221.

Deux jours plus tard :

Quand je dis, continua notre Révérende Mère 222, qu’il n’y a rien de plus saint dans l’Église que l’Institut, je le dis sans intérêt, car mon Dieu sait bien que je n’y prends aucune part, Notre Seigneur me tenant dans un état que lui seul connaît. C’est son œuvre, c’est à lui seul qu’il en faut laisser la gloire. Pour moi, ma portion est le néant et l’abjection, je n’ai jamais prétendu autre chose.

Je dis à Notre Mère que j’allais écrire tout ce qu’elle venait de dire. Oui ma Sœur, me répondit-elle, écrivez-le ; si vous voulez, je le signerai de mon sang. Oui, encore une fois je vous le dis, et je brûlerais pour cela, dans l’Église de Dieu il n’y a rien de plus saint que l’Institut. J’en ai connu la sainteté plus que jamais depuis que Dieu m’a mise dans l’état où je suis. Il n’est pas connu comme il devrait l’être, peut-être le sera-t-il davantage dans la suite 223.

Au mois suivant :

Oui, mes Sœurs, une âme abandonnée fait le jouet de Dieu, il s’en joue comme il veut, elle se laisse peloter, tourner, virer, et se laisse mener comme Dieu la mène, elle n’a aucune résistance. Il y en a qui disent qu’on ne peut pas retenir son esprit. Vous seriez bien habiles, mes Sœurs, si vous en veniez à bout, il court sans cesse, et il ne faut non plus s’étonner de ses courses que d’un oiseau qui vole. On dit qu’en mettant un grain de sel sur la queue, on l’attrape ; il en va de même de l’esprit. Laissez-le donc là et n’ayez soin que de retenir le cœur soumis et abandonné. […]

Tournez-vous toujours du côté de Dieu. Soyez assurées qu’il ne vous veut point perdre. De nous-mêmes nous ne pouvons rien, et si Dieu ne nous soutenait par une grâce autant puissante qu’amoureuse nous tomberions à tous moments dans mille péchés, et tout présentement que je vous parle, vous et moi nous sommes capables d’en faire une infinité. Qu’est-ce qui me retient donc ? C’est mon Dieu qui veille sur moi ; et quand vous êtes retirées en solitude adorez cette puissance qui vous soutient et qui vous empêche de tomber. […] 224.

Le 28 mars 1694 : “Portons-Lui en esprit d’humilité toutes nos fautes, nos misères... Si nous faisons des fautes involontaires... ne nous en étonnons point... si vous tombez, mettez-vous encore plus bas et avouez votre misère devant Notre Seigneur et croyez que c’est là ce dont vous êtes capables. Criez à lui et il vous pardonnera, et si vos fautes sont volontaires, il faut crier plus haut, et il ne laissera pas de vous les pardonner. Notre Seigneur est si aisé à contenter ! Je ne l’aurais jamais cru, mais je l’ai appris. Il m’a fallu pourtant faire quelques sacrifices un peu durs et sensibles, mais ils ont été adoucis par la bénignité de Notre Seigneur.” Et elle entretient longuement ses filles sur l’abandon et le délaissement, faisant allusion à sa maladie.

Oui, mes enfants, dans l’abandon il y a une grâce ineffable qui conduit l’âme jusque dans le sein de Dieu... Je trouve néanmoins qu’il y a encore quelque chose de plus dans le délaissement que l’âme fait d’elle-même. Car dans l’abandon nous nous avons encore en vue, mais dans le délaissement nous nous perdons... Il y en a très peu qui se délaissent, parce que les retours que nous faisons sur nos intérêts nous font reprendre ce que nous avions abandonné. Et voilà comme j’ai appris le délaissement : mon imagination, après deux ou trois jours de ma maladie, me présenta à mon jugement, et Dieu me fit la miséricorde de me mettre dans un état d’abandon et de délaissement. En ce même temps, mon âme me fut représentée comme une chiffe, et je voyais cette chiffe toute marquée de Dieu. Cela me fit comprendre que Dieu voulait que je me délaissasse ainsi que l’on fait d’une chiffe, qu’à peine relève-t-on de terre, ou du moins si on la relève, ce n’est que pour la mettre en quelque coin, et non pour la serrer dans un coffre. En vérité, mes enfants, il fait bon être chiffe ! … Dieu m’a renvoyée afin que je commence à vivre en simplicité comme un enfant, tout abandonnée à lui sans retour sur moi225.

Et elle parle longuement de la paternité de Dieu :

Je ne vois rien de plus consolant et de plus ravissant pour une âme que de dire : Dieu est mon Père. En plusieurs endroits de l’Evangile, il nous le montre, et même il semble nous en faire un commandement exprès comme en celle [cette conduite] d’aujourd’hui : “N’appelez personne sur la terre votre père, car vous n’en avez qu’un qui est au ciel” (Mt. 23, 9). Cette parole qu’il dit à sainte Magdeleine après sa résurrection me charme : “Je monte à mon Dieu et à votre Dieu, à mon Père et à votre Père” (Jn 20, 17). Quelle consolation à une âme : mon Dieu est mon Dieu, mais il est aussi mon Père ! […]

Avant hier, après la sainte communion, il me semblait que mon âme criait après les pécheurs et qu’elle disait : Venez, venez, pécheurs, venez voir l’amour ineffable d’un Dieu et les merveilles qu’il opère dans les âmes. Venez voir cet abîme sans fond de miséricorde et d’amour ! Abyssus abyssum (Ps. 11, 8 Vulg.) [...] S’il est Dieu il a aussi un cœur de père. Chose admirable : celui qui est le Principe de la très Sainte Trinité est mon Père, le Père d’un Dieu est mon Père ! Et c’est une vérité de foi que nous devons croire aussi fermement que le très Saint Sacrement, puisque Jésus Christ l’a dit.

Voyez qu’il ne dit pas : “Soyez parfaits comme MON Père céleste est parfait”, mais “comme VOTRE Père céleste est parfait”. Nous sommes d’une origine divine. Quelle gloire pour nous, mes Sœurs, d’avoir un Dieu pour Père ! Quoi ? Celui qui est mon Dieu est mon Père ! Confions-nous donc en lui. Non, mes Sœurs, il ne vous abandonnera pas. Vous aurez le poison dans le cœur sans en mourir. C’est un Dieu juste, il est aussi infiniment bon. Croyez-moi, penchez plutôt du côté de la bonté que de la justice. Non, il ne veut point perdre les âmes, je vous l’ai déjà dit. Il les aime (188) et les porte toutes dans son Cœur adorable » 226.

Ceci rappelle une lettre de Mère Mectilde à la comtesse de Châteauvieux où elle lui écrivait : « Dieu est tout bon, mon enfant, et très miséricordieux, aussi bien que très juste » que la copiste du Véritable Esprit a traduit, un peu sèchement : « Dieu est aussi bon qu’il est juste » 227.

Le 1er avril 1694, notre digne Mère reprit fortement une religieuse qui témoignait une crainte excessive de n’être pas du nombre de ceux qui gagneraient le Jubilé. « Vous allez toujours dans l’extrême… […] Sachez, mes Sœurs, que vous trouverez Dieu à la mort comme vous l’avez fait pendant votre vie. Vous êtes ses enfants, ses épouses et ses victimes ; il est en vous, et vous le portez toujours dans vos cœurs ; il vous comble de ses grâces, vous tenant unies à lui par son amour, mais d’une manière si intime que vous êtes comme tout entrées en lui. Voudriez-vous vous en séparer ? C’est lui faire une injure insupportable que de se défier de sa bonté. » 228.

Au mois d’août :

[…] Ah ! si nous avions toujours Dieu devant les yeux, nous serions plus sages que nous ne sommes. C’est pourtant une vérité que nous sommes obligées de croire sous peine de damnation éternelle que Dieu est partout et qu’il voit tout. Oh ! mais vous me direz, je ne le vois pas. Il est vrai, mais Dieu n’est pas sensible, c’est un pur esprit qui ne peut tomber sous nos sens. Il est pourtant vrai qu’il est partout. Il est en vous, en nous ; en vous et en nous, nous dit-elle parlant à trois ou quatre qui étions présentes.

Il faut que je vous donne un exemple qui vous le fera connaître. À présent que le temps est sombre, vous ne voyez pas le soleil. Il n’est pas visible à vos yeux. Cependant, il luit, et s’il n’était point, l’on ne verrait goutte. Aussi disons que Dieu est en nous, et que nos corps lui servent de nuées et d’ombres pour se cacher. Comme le soleil de la nature ne se voit pas à cause des nuées qui le cachent, de même le soleil de la grâce qui est Dieu ne se voit pas, car nos sens et nos corps sont les nuées sous lesquelles il se cache à eux. Mais la foi nous le découvre et est comme un soleil qui se fait voir à plein sur le midi. […]

À quoi donc servent toutes ces inquiétudes ? Qu’à nous troubler et à nous faire perdre le moment présent qui ne reviendra plus. Ne pensons qu’à ce moment présent qui nous est donné pour gagner l’éternité. Tout ce qui vous occupe l’esprit pour l’avenir n’arrivera peut-être pas. Et d’où vient vous en embarrasser inutilement. Il sera assez temps quand les choses seront arrivées. Oh ! mais le temps est misérable, et nous mourrons peut-être de faim ! Et qu’importe de quelle manière nous mourrons, il nous faut toujours mourir. […] 229.

Au mois d’octobre :

Pour honorer nos saints Anges gardiens, ce que nous pouvons faire, c’est de remercier demain Dieu de ce qu’il a préservé les vôtres et le mien de tomber dans le péché comme les Anges rebelles, et de ce que par sa miséricorde il les a confirmés en grâce, vous en réjouissant. […]

Il se fit un grand calme et un grand silence dans le Ciel” (Ap. 8,1). -Voilà par où je commençais il y a deux jours où je criais tant après mon prince Michel - et à même temps la guerre la plus sanglante qui ait jamais été de ces trois premières intelligences que Dieu avait créées. […]

Il n’y eut que Saint Michel qui reconnût Dieu, qui se soumit à Lui et résista au premier Ange qui avait déjà entraîné le second dans son parti avec le tiers des Anges inférieurs. Et comment résista-t-il ? Puisque ce ne fut pas par paroles et que dans le Ciel on n’en profère point. Ce fut par une impression qui était en lui qui signifie même son nom : Quis ut Deus ? Qui est semblable à Dieu ? et adora en même temps l’humanité sainte de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec les deux autres tiers des Anges qui s’unirent à lui. Ce fut là les armes avec lesquelles il chassa du Paradis tout ce qui était contraire à Dieu. Voilà pourquoi on le dépeint avec une épée flamboyante. […]

Je criais donc, il y a deux jours, comme une personne qui est hors de son bon sens. En effet, je n’étais pas trop sage, mais il me faut pardonner ces petites folies, cela ne m’arrive pas souvent. […]

Je criais donc de toutes mes forces, en manière de récréation, nous étions toutes ici assemblées : “Prince Michel ! Prince Michel ! Venez sur la terre exterminer et détruire dans toutes les créatures et dans moi-même toute la première, l’amour-propre, l’orgueil et tout ce qui est contraire à Dieu. Le zèle qui vous a animé à le faire dans le Ciel doit vous obliger à en venir faire de même sur la terre. Venez donc, prince Michel, la nécessité y est grande, et si vous ne faites, l’amour-propre régnera toujours.” […] 230.

En novembre :

[…] Lui ayant demandé l’après-dîner, par occasion sur ce qu’elle nous avait dit le matin, comment une âme qui est agitée de toutes sortes de peines, qui ne lui donnent aucune capacité de s’élever à Dieu, qu’à peine même peut-elle croire qu’il y eût un Dieu, pouvait voir qu’elle demeurait en Dieu, elle me répondit : “C’est par la volonté que l’on le connaît. Il faut laisser là vos sens et tout ce qui s’y passe, dont vous n’êtes pas la maîtresse. Votre volonté suffit pour demeurer en Dieu. Il y a bien des choses où il ne faut point faire d’attention, qu’il faut laisser passer comme si elles étaient hors de vous sans vous troubler, vous tenant en paix”. […] 231.

Le 2 décembre à la récréation du soir elle se mit insensiblement à parler de Dieu, et commença par quelques petites réflexions sur l’éternité et le jugement, nous disant : “Je m’en occupe quelquefois la nuit. À la vérité, c’est une chose terrible que cette décision d’éternité, et la seule pensée est capable de mettre la terreur dans l’esprit des plus hardis”. Une jeune religieuse lui dit qu’elle y pensait souvent, et qu’elle en avait beaucoup de crainte. Elle lui répondit : “Vous qui êtes jeune, vous ne devez pas tant vous occuper de ce qui donne de la crainte, comme de ce qui peut vous exciter à l’amour de Notre Seigneur. Il faut que les jeunes gens s’animent par des motifs qui les portent à faire tout par amour et dans la seule vue de contenter Dieu et lui plaire uniquement. Souvenez-vous que l’amour fait faire de plus grandes choses pour Dieu que non pas la crainte”.

“Ô ma Mère, lui repartit la religieuse, si on avait l’expérience et les connaissances que vous avez, on ferait bien des choses”.

- Elle lui répondit : “Qu’est-ce que vous voulez savoir ? Il n’est pas nécessaire d’en tant savoir, une seule chose suffit : Croire Dieu. Le croyant vous le connaîtrez, le connaissant vous l’aimerez. Voilà tout ce que vous avez à faire, et ce que je voudrais pour moi-même. Donc : croire Dieu et l’aimer, ensuite agissez, faites tout purement pour son amour, quittez tout l’humain, ne regardez point la créature, confiez-vous en Dieu et vous y abandonnez, perdez-vous en lui et demeurez là”.

Une religieuse lui ayant dit qu’elle trouvait bienheureuses les âmes du Purgatoire, quelques peines qu’elles souffrissent, la même qui lui venait de témoigner sa frayeur sur la pensée de l’éternité et du jugement lui dit qu’elle craignait fort le Purgatoire et qu’elle voudrait bien s’en passer.

Notre digne Mère lui répondit : “Faites si bien que vous n’y alliez point, accomplissez la leçon que je vous ai donnée, faites toutes vos actions avec pureté d’intention, ne voyez que Dieu en toutes choses, vivez du pur amour et vous l’éviterez, car le pur amour a son Purgatoire en cette vie” 232.

Le 8 décembre, jour de l’Immaculée-Conception elle dit à une Novice :

Qu’est-ce que vous avez demandé à la très sainte Mère de Dieu aujourd’hui ? Ne feignez [craignez, sens ancien] pas de lui demander beaucoup, cela ne lui fera point de peine. Au contraire, ce serait l’offenser que de ne lui rien demander, car plus elle donne, plus elle a à donner. Ses trésors sont inépuisables. Demandez-lui que toutes vos pensées et les conceptions de votre esprit soient saintes, qu’elle les sanctifie.” […]

Le lendemain, la même Novice lui dit : « Ma Mère je m’unis à vos dispositions, car je n’en ai aucune ».

Elle lui répondit : « Fi ! Fi ! Unissez-vous à celles de la très sainte Mère de Dieu dans ce saint temps. Priez-la qu’elle vienne aimer son Fils en vous, pour vous, et qu’elle vous apprenne à l’aimer. […] Commencez par être attentive à Dieu au fond de votre âme où il réside, écoutez-le, il vous fera connaître tout ce que vous devez faire et vous manifestera ses saintes volontés » 233.

Le 17 décembre :

[…] Mais ne vous mettez point en peine si vous n’avez pas toutes les lumières et les connaissances que vous voudriez avoir. Il y a de certaines âmes qui aussitôt se barbouillent et s’inquiètent ! Mais un peu de patience ! C’est que le temps que Dieu a destiné n’est pas encore venu. Il achèvera son œuvre, mais vous n’êtes pas encore capables de recevoir ses dons et ses lumières. Cette incapacité ne vient pas seulement des imperfections volontaires, mais encore d’un fond d’orgueil et d’amour-propre qui est en nous si effroyable que nous en sommes remplies jusqu’à la substance de notre être. C’est ce fond malheureux d’Adam qui fait que si Notre Seigneur nous voulait faire quelque grâce particulière, nous les profanerions par notre vanité, ce qui l’oblige d’user envers nous comme un bon père qui refuse un couteau ou une épée à son enfant qui la demanderait pour jouer, dans la crainte qu’il ne se blessât. C’est pourquoi il attend à nous donner ses dons et ses faveurs particulières jusqu’à ce qu’il nous ait préparées à les recevoir, en nous purifiant par des conduites pénibles et humiliantes. Il a dit à ses Apôtres : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’en êtes pas encore capables » (Jn 16, 12). Et que faut-il faire ? Un bon fond d’humilité. […] 234.

La veille de Noël :

Il faudrait un séraphin pour vous parler de ce mystère, encore n’en serait-il pas capable, tant il est profond et surpasse toutes nos idées. Quoi ! Un Dieu infiniment heureux en lui-même, infini en toutes ses perfections divines, seul capable de se connaître et dont la seule connaissance fait son bonheur et sa félicité, aussi bien que celle de tous les bienheureux ; ce Dieu infini, dis-je, dont nous ne pouvons comprendre les grandeurs, vient sur la terre et se fait petit enfant pour habiter parmi nous, il s’anéantit lui-même pour nous faire passer en lui ! Oh ! Quel abîme ! Qui le pourra comprendre ? Que toutes les créatures se taisent ! Aussi bien, tout ce qu’elles en sauraient dire n’approchera jamais de la moindre partie de ce qui en est. […]

Nous ne pouvons mieux honorer ce mystère que par un respectueux silence, rempli d’étonnement et d’admiration. La parole éternelle qui le garde nous en donne l’exemple. Tous les mystères, mais particulièrement celui-ci, renferment en soi des choses si prodigieuses et si incompréhensibles à l’esprit humain, que tout ce que l’on peut trouver dans les livres et tout ce que l’on en peut dire n’est rien moins que ce qui en est. Que la raison humaine se taise, elle n’en est pas capable. La foi seule peut nous le faire comprendre. […]

Elle interrogea une Religieuse lui disant : Ma Sœur, répondez-moi, qui est celui qui vient ?

- Elle lui dit : Ma Mère, c’est le Fils de Dieu.

- Et pourquoi, lui repartit-elle, vient-il ?

- La Religieuse : Pour nous racheter.

- Qu’est-ce qui l’y oblige ? lui demanda-t-elle.

- La religieuse : Son amour pour nous. […]

Vous avez raison, répondit-elle, car comme je viens de vous dire, ayant en lui-même tout ce qui pouvait le rendre infiniment heureux, il n’avait nul besoin de ses créatures, et elles ne pouvaient rien augmenter à sa félicité. Il ne pouvait jamais nous donner une plus grande marque de son amour. Il est dit en Saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son propre Fils » (Jn 3, 16), et en nous le donnant on peut dire qu’il nous a donné tout ce qu’il avait de plus cher et de plus précieux. Entrons dans des sentiments profonds de reconnaissance envers le Père éternel, pour le grand don qu’il nous fait aujourd’hui. […]

Mais pour mieux pénétrer dans la grâce du mystère et entrer dans une véritable reconnaissance, il faut, mes Sœurs, vous l’approprier à chacune de vous et vous évertuer à penser aux bontés d’un Dieu qui vient par sa naissance se donner à vous. Dites-vous donc à vous-mêmes : « Dieu a fait pour moi seule ce qu’il a fait pour tout le monde ». Soyez-en persuadées, car il est très véritable, vous l’appropriant de la sorte, cela fera beaucoup plus d’impression dans votre esprit et dilatera votre cœur à l’aimer et l’embrasera de son amour. Car est-il possible de le croire et n’être pas toute enflammée d’amour pour un Dieu si bon qui a fait tant de choses pour nous ? Quoi ! Dieu m’aime et je ne l’aimerais pas ? Cela ne se peut. Il faut brûler d’amour. […]

Mais, me dira quelqu’une, on n’a pas toujours tant d’ardeur ni le sentiment de cet amour. Il est vrai, mais il ne faut pas s’en mettre en peine ; mais aussi, quand Dieu nous le donne, ne le refusez pas. Croyez-moi, allez tout bonnement, tout simplement à Dieu, comme de petits enfants vont à leur père, sans scrupule ; ne soyez pas si craigneuses. Prenez ce que l’on vous donne : si c’est des sentiments sensibles de l’amour de Notre Seigneur, à la bonne heure, soyez toutes embrasées du désir de l’aimer. Recevez tout et ne refusez rien ; non pour satisfaire votre amour propre ni lui permettre de se les approprier en y entrant trop sensiblement, mais seulement les recevant de Notre Seigneur pour faire en nous l’effet qu’il y veut produire. De même quand il vous fait porter une disposition plus pénible, des ténèbres, sécheresses, impuissances, etc. recevez tout également et soyez indifférentes à tout état, vous tenant à ce que Dieu vous donne, sans rien refuser, ni rien désirer que le règne de son bon plaisir en vous, qui ne s’y établira que par votre propre destruction. […]

Monsieur de Condren (1588-1641) fait une remarque et demande d’où vient que dans les bonnes fêtes et les grands mystères l’on est souvent dans les ténèbres et sécheresses intérieures. Il répond à sa question et dit : c’est que notre raison veut pénétrer dans le mystère pour le comprendre et comme elle n’y peut avoir entrée, cela étant au-dessus de sa capacité, voilà ce qui fait nos ténèbres. N’entrons jamais dans les mystères que par la pure foi. Laissons là notre raison et notre propre esprit, ils n’en sont pas dignes ; ils sont trop matériels pour concevoir ce qui est au-dessus des sens, ne les écoutons point. Suivons en simplicité l’esprit de la foi qui nous éclaire et nous fait croire des choses si prodigieuses et si incompréhensibles à l’esprit humain. […]

Un Dieu enfant ! Il naît au milieu de la nuit et au cœur de l’hiver, il est refusé de tout le monde et il n’y a pas de place dans les hôtelleries pour le loger. Toutes ces circonstances, et plusieurs autres que je serais trop longue à vous exprimer, sont toutes mystérieuses : […]

- Premièrement : c’est que le monde n’en était pas digne.

- Deuxièmement : c’est un soleil qui par sa lumière vient dissiper nos ténèbres beaucoup plus épaisses et plus obscures que les ténèbres matérielles, étant celles du péché.

- Troisièmement : et par sa chaleur fondre les glaces de nos cœurs, comme le soleil matériel fond la neige ; et moi, misérable que je suis, depuis 80 ans que je suis sur la terre et que j’ai passé cette fête, je n’ai pas encore un petit brin de ma neige fondue. […] 235.

On voit l’intensité d’amour de la Mère âgée qui a été à l’œuvre et s’est exprimée tout au long de l’année 1694.

1695

Voilà proprement ce que fait la pauvreté dans une âme : elle rafle tout et la dénue de manière qu’elle n’a plus rien, rien du tout, pas seulement le moindre appui ; autrefois, on avait encore un peu d’estime et de considération pour elle, elle avait quelques amis, mais la pauvreté a fait divorce et l’a dépouillée généralement de tout. Du temps passé de ma jeunesse, je croyais que tout le bonheur d’une âme, sa perfection et son élévation dans l’oraison, consistait dans ce vœu, car rien ne peut l’arrêter ainsi dégagée, ni l’empêcher d’être toujours élevée à Dieu. Il n’y a plus rien qui l’occupe, Dieu se donne lui-même à ces âmes, et fait leur unique possession. Elles vivent sur la terre comme si il n’y avait que Dieu et elles 236.

Le mercredi des Cendres :

[…] nous devons mourir à nous-mêmes avant que de ressusciter et de vivre de cette vie divine. Or, pour arriver à cet heureux état il faut se quitter et s’oublier entièrement, ne pensant non plus à soi que si nous n’étions plus au monde, pour nous perdre en Dieu, ne plus nous occuper de nos intérêts, et ne plus chercher si nous avançons, et ce que nous deviendrons. Il faut nous laisser tout à Dieu et nous oublier. Que Dieu fasse de nous tout ce qu’il voudra : toute notre affaire est de le regarder et de n’avoir d’autre soin que de toujours nous unir à lui, et d’adhérer à lui. Voilà l’unique occupation de l’âme, sans aucun retour, ni réflexion, demeurant tout en silence pour contempler Dieu, tout voir en lui 237.

1696

Une religieuse lui dit : « Ma Mère, vous n’avez pas laissé de voir bien des choses ? »

Elle lui répondit : « Oui, il n’en faut guère pour cela. Ce que nous disons est en manière de récréation : il faut autant se divertir à cela qu’à autre chose.

La joie n’est pas une chose qui me soit ordinaire, mais quoique je n’en aie point, je n’ai pas laissé d’en avoir une très sensible au sujet du mystère de la Présentation de la très Sainte Mère de Dieu au Temple, où il me semblait voir la très Sainte Trinité pour ainsi dire, quoique ce terme ne soit pas propre, dans l’admiration et toute transportée hors d’elle-même à la vue de cette petite colombe si belle et si parfaite, parce que jusques alors il ne s’était rien vu sur la terre qui en approchât. Et le Père éternel n’avait encore rien vu hors de lui-même de si beau ni de si parfait que cette petite créature, l’Humanité Sainte du Verbe n’étant pas encore formée. Il en fut charmé, à notre façon de comprendre, car je sais que le transport et l’admiration marquent une surprise dont Dieu ne peut être capable ; mais je me sers de ces termes pour m’expliquer.

Il me semblait donc voir la très Sainte Trinité tout appliquée à la considérer, y prenant un plaisir infini. On peut lui appliquer ce qui est dit dans la Genèse, et à plus juste titre, qui est dans la création du monde : « Dieu ayant considéré ses œuvres, il vit qu’elles étaient bonnes », parce qu’ici c’est le chef d’œuvre de ses mains, c’est pourquoi il ne la trouve pas seulement bonne, mais très parfaite, très excellente et très digne de lui. Il se complaît dans son œuvre, s’applaudissant lui-même d’avoir si bien réussi dans ce chef d’œuvre de grâce et de nature [...]

Le plus grand plaisir que Dieu a eu dans cette pure et innocente créature a été de se retrouver en elle. Il s’y est vu comme dans un miroir, et voilà ce qui l’a charmé et rempli d’admiration, et la joie qu’il en a eue a été si grande que, quoiqu’elle soit son ouvrage, il la regarde aujourd’hui avec autant de complaisance que s’il ne l’avait jamais vue. Toute la très Sainte Trinité s’est écoulée en elle avec une telle plénitude de grâce qu’il fallait une capacité telle que celle que Dieu lui avait donnée pour les contenir toutes.

Le Père la regardant et l’aimant comme sa fille. Le Fils qui ne s’est point encore incarné [...] la regarda dès ce moment comme celle qui devait être sa mère. Le Saint-Esprit comme son épouse. Et en ces trois qualités, elle fut comblée par les Trois divines Personnes. La joie de Dieu en a fait ma joie dans cette rencontre ». […]

Ceci n’est qu’une faible expression de ses paroles qui étaient si sublimes et élevées que l’on ne les a pu bien retenir, cela surpassant nos pensées et notre compréhension. De fois à autre elle répétait comme toute pénétrée : « Il est vrai que j’ai vu de belles choses en un moment qui m’ont transportée de joie. J’en ai pensé tomber, étant presque hors de moi. » 238.

1697

Nous arrivons à la fin de la vie de Mectilde :

Par le pur usage de la foi, la Sainte Trinité habite en nous et y fait ce qu’elle fait dans le ciel, c’est-à-dire que le Père y engendre son Fils, et que le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit.

Dans les commencements que j’ai eu ces lumières, cette pensée de Dieu présent en moi y faisait une si forte impression et de tels effets que, toute transportée hors de moi-même, je (126) croyais aller jusqu’aux nues et faire des merveilles ; mais misérable que je suis, me voilà comme vous voyez, revenue toute nature et tout humaine. Tâchez cependant de vous accoutumer tout doucement à envisager Dieu présent en vous. Ne le faites pas par effort, ni en vous formant une idée (Dieu est incompréhensible), mais croyez qu’il est présent en vous par un acte de simple foi, et occupez-vous de cette vérité en allant et venant par la maison et en toutes rencontres.

Une âme qui est fidèle à cette pratique ne se laisse emporter ni à ses passions, ni à ses humeurs naturelles, ni au tourbillon des affaires mêmes les plus embarrassantes. Au milieu de tous ces tracas, elle sent quelque chose qui l’élève au-dessus d’elle-même et de tout le créé, et c’est cette tendance vers Dieu présent en elle qui l’attire, lui disant intérieurement qu’elle n’est point faite pour cela, et que ce qu’elle possède en elle vaut mieux que toutes choses. Elle n’a plus besoin de direction d’intention, elle a toujours le cœur tourné vers le divin Objet.

Oh ! Quelle merveille de voir l’anéantissement de Dieu à se tenir toujours en nous sans nous abandonner un seul instant, ni jour, ni nuit. Et nous ne voudrions pas nous contraindre un peu pour nous tenir en sa sainte présence. Ah ! Travaillons-y tout de bon et ne vivons plus de nos sens.

Hélas, je sens ces vérités, je vous y exhorte et mes paroles n’ont point effet de grâces. Malheureuse que je suis ! On ne sait pas ce que je souffre, ni les pensées et sentiments que j’ai de moi à ce sujet. Quand vous ne savez que (127) faire, pensez que Dieu est en vous et occupez-vous à le remercier de toutes les grâces qu’il vous fait actuellement ; vous en recevez une infinité auxquelles vous ne pensez point et que vous ne connaissez même point 239.

D’un autre jour dans le même mois [d’octobre], nous ayant parlé avec beaucoup d’éloquence sur tous les degrés d’anéantissement, elle nous dit ensuite :

On m’a appris depuis peu, que lorsque l’on se trouve occupée d’inutilités, il faut s’en séparer aussi promptement que l’on se déferait d’un charbon de feu qui serait tombé sur la main, parce qu’il n’y doit point avoir de vide dans notre vie, et que tout appartient à Dieu. C’est une manière de petit reproche que l’on m’a fait, me disant intérieurement : tu ne l’ignorais pas, mais tu n’en faisais pas mieux. C’était une de ces nuits passées. J’apprends encore tous les jours bien des choses.

- Mais, lui dit une religieuse, lorsque l’on s’aperçoit que l’on est dans l’inutilité, souvent c’est après y avoir perdu des heures ».

- Elle lui répondit : « Qu’importe, sortez-en au plus tôt, sans songer au passé. Pour peu qu’une âme fasse de son côté, Dieu est si bon, et a un amour et un penchant vers sa créature si grand qu’il ne se saurait tenir en repos. Il faut qu’il lui fasse des grâces, et toute misérable que vous me voyez, si j’avais seulement gros comme une tête d’épingle de fidélité, je serais comblée. Nous savons beaucoup, mais nous ne voulons pas faire, nous ne voulons point de captivité [sujétion tyrannique]. Il faudrait que Dieu fît tout, sans que nous en ayons la peine, et si Dieu nous laisse un peu dans notre pauvreté nous nous fâchons, comme si Dieu nous devait quelque chose ».

Une religieuse lui demanda comment elle l’entendait de se tenir près de Dieu.

Elle lui répondit : « Que fait le soleil quand vous êtes en sa présence, ne vous éclaire et échauffe-t-il pas ? De même quand vous êtes auprès de Notre Seigneur, il vous éclaire de ses lumières, et vous donne les grâces qui vous sont nécessaires pour vous préserver de l’offenser » 240.

Le 12 octobre 1697, elle nous dit en nous parlant de Dieu comme à son ordinaire : « Jamais je n’ai eu moins de lumières et jamais je n’ai été si éclairée que je le suis à présent. Comment, nous dit-elle agréablement, comprendre et entendre cela ? C’est pourtant véritable, c’est une antithèse. Je vous dirais qu’il ne faut pas tant de multiplicités pour la vie intérieure, mais je conseille d’aller tout simplement à Notre Seigneur ».

Une religieuse lui ayant demandé si l’abaissement de l’âme devant Dieu faisait son anéantissement, elle lui répondit : « L’abaissement de l’âme devant Dieu, quoique ce soit une très sainte disposition, ne fait pas son anéantissement. Il faut bien que Dieu fasse en elle d’autres opérations pour la disposer à cet anéantissement. Et quand il l’en a rendue capable, il la détruit et anéantit comme il lui plaît, par des dispositions pénibles et crucifiantes, et si intimes et secrètes qu’elle ne les connaît pas elle-même. Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, si Notre Seigneur m’en donnait la grâce. Mais il faut qu’il me la donne, je ne l’ai pas à présent. Il m’est très pénible de parler et d’agir, mais pour souffrir j’y prends mon plaisir ».

Ce même jour au soir qui était le samedi, nous parlant sur la sainte Communion elle nous dit : « A quoi me sert-il de manger Dieu s’il ne me mange ? Nous le mangeons par la sainte Communion, mais cela ne suffit pas pour demeurer en lui, il faut qu’il me mange, et qu’il me digère, c’est ce que je lui demanderai demain à la sainte Communion ». Une des religieuses qui étaient présentes quand elle dit ces paroles ne manqua pas le lendemain de l’interroger pour savoir si Notre Seigneur lui avait accordé ce qu’elle lui avait demandé. Elle lui répondit avec une certaine allégresse : « Oui, il m’a mangée, et je dirais même là-dessus les plus jolies choses du monde, mais dans le temps où nous sommes cela serait fort mal tourné. Notre Seigneur est un trop gros morceau pour moi, je ne peux pas le digérer, mais moi il me digère dans un moment. Et comment ? Ce n’est pas à la façon que nous digérons les viandes. La réponse donc que Notre Seigneur a faite à ma demande, puisque vous la voulez savoir a été : “Oui, je le veux, passe en moi”. Je me suis coulée comme un petit moucheron en Dieu ; c’est proprement le tout qui absorbe le néant. Voilà ce que j’appelle être mangé et digéré de Dieu. Une âme mangée et digérée de la sorte est passée en Dieu, il la cache dans sa face, elle est absorbée en lui, et pour ainsi dire elle fait partie de lui-même ».

La religieuse lui dit : « Ma Mère, il faudrait pour cela être anéantie ». Elle lui répondit : « Ce serait le mieux. Une âme anéantie est un objet de complaisance à Dieu, il y prend un plaisir infini. Et comment ? Parce qu’il est tout dans cette âme, et qu’il ne trouve plus rien qui lui résiste. Une âme anéantie fait sa demeure en Dieu, il la cache dans sa face. Mais quoique vous ne le soyez pas encore, ne vous rebutez pas. Cela n’empêche pas qu’il vous mange. Il suffit que vous y tendiez. Les âmes anéanties sont fort rares » - « Je ne sais, lui dit la religieuse, s’il me mange, mais je n’en sens rien ». Elle lui répondit : « Cela se fait sans que l’on s’en aperçoive. Il n’est pas besoin que vous le sachiez ».

Plus cette digne Mère nous parlait sur ce sujet, plus son désir augmentait d’être toujours mangée de nouveau de Notre Seigneur. « J’ai vu, dit-elle en passant, son cœur adorable comme un grand brasier ardent capable de consommer toute la terre. Je ne suis pas cependant restée dans ce divin Cœur, parce que je suis trop impure. J’ai demandé à Notre Seigneur de me mettre à ses pieds. Il y a plus de trente ans que je l’ai prié de me tenir à ses pieds. J’ai été effrayée de voir l’amour infini de ce cœur adorable envers les créatures, qui ne s’irrite point contre elles pour tous les outrages qu’il en reçoit à tous moments. Au lieu de nous foudroyer comme nous le méritons, il n’en a pas même de ressentiment, il n’est pas vindicatif. Toujours prêt à nous recevoir, il n’attend pas même que nous allions à lui, il nous prévient par sa grande miséricorde. Il nous presse intérieurement de retourner à lui, et nous n’avons pas plus tôt conçu du regret de nos fautes, et lui en demandons pardon, qu’il nous a déjà pardonné, oubliant tout le passé, sans nous en faire aucun reproche. Et un auteur dit qu’un flocon d’étoupe jeté dans un brasier n’est pas plus tôt consommé que nos péchés le sont en Jésus Christ quand nous avons du regret de les avoir commis » 241.

Une religieuse étant seule avec cette digne Mère, le 16 octobre 1697, comme elle allait parler à une personne, elle lui dit : « Ma Mère, détournez-la donc de l’amusement où elle est avec tous ces directeurs ».

« Je ne suis pas à le lui dire 242, lui répondit-elle [Mère Mectilde], mais c’est qu’elle veut atteindre à de grands états, et la contemplation la plus sublime et élevée n’est pas assez haute pour elle. Elle veut une grâce qu’elle n’aura jamais et dont même elle n’est pas capable. »

Elle lui répartit là-dessus : « Mais, ma Mère, est-ce que vous ne lui faites pas connaître son erreur, et que vous ne lui dites pas ? »

Elle lui répondit : « Je ne suis pas à le lui dire, car je ne trompe point les âmes, mais elle ne me veut pas croire, et quand les âmes sont ainsi, il faut les laisser. C’est comme un torrent impétueux qui n’a point de digue, et que l’on ne peut arrêter. Mais Notre Seigneur permettra que dans la suite elle s’égarera elle-même, et sera obligée de revenir, et se rendre à ce qu’on lui a dit.

J’ai vu autrefois des choses qui me servent dans les occasions de comparaisons. Je me souviens qu’il y avait en un lieu des bêtes qui en voulaient sortir, et je leur ouvrais la porte pour leur en donner la liberté, et ces bêtes, au lieu d’y aller, s’allaient toujours heurter contre la muraille, et n’en prenaient point le chemin que je leur montrais. Voilà comme font ces âmes. Elles veulent aller à Dieu, mais elles n’en veulent pas prendre le chemin ni la bonne voie que l’on leur montre. Elles se heurtent à ceci, à cela, et au lieu d’en approcher, elles s’en détournent, car qui peut s’élever à Dieu par l’élévation ? Ne faut-il pas s’abaisser et rentrer dans son néant, c’est là uniquement où l’on trouve Dieu, quand on sait s’anéantir et ne vouloir rien être. Mais c’est que le penchant de la créature est l’orgueil et l’élévation. Nous avons hérité cela d’Adam notre premier père, et si vous (122) le marquez vous verrez que toujours, tout ce que nous voulons et désirons, même pour les choses de Dieu, ne sont que par rapport à nous-mêmes. Tantôt nous cherchons un appui d’un côté, ou autre chose d’un autre, si bien que Dieu n’est jamais purement en nous le motif de nos intentions. Ô ! Heureuses les âmes qui n’ont que le pur regard de Notre Seigneur, et qui font ce qu’elles peuvent pour lui plaire, et lui être fidèles dans ce qu’il demande d’elles » 243.

Le 6 novembre 1697, me parlant sur l’oraison, elle me dit : « Je ne regarde jamais ce qui est plus élevé, ou plus bas, mais seulement l’attrait de Dieu sur les âmes, et où il les attire. Car la plus simple méditation est aussi bonne et aussi sainte pour une âme, quand elle y est appelée, que la plus haute contemplation. Il n’importe, pourvu que nous y soyons comme Dieu nous y veut. Je vous dirais moi-même que quelquefois on me met au commencement de l’oraison, et d’autres fois à la fin. Il ne faut pas tant se tourmenter. Je vous dirai ce que je ne dirais pas à tout le monde, qu’il faut à l’oraison attendre Dieu. Je veux dire qu’il opère en nous selon son plaisir, et le laisser faire notre destruction. La lecture est bonne et utile quand on n’y a rien, et que l’on est distraite. Vous en pouvez faire quelquefois, quoique je vous dirai que pour vous, vous ferez mieux de n’en point faire, et de souffrir en la présence de Notre Seigneur les dispositions pénibles où il vous met, et vos distractions, en vous en détournant doucement, sans vous en troubler et inquiéter. Portez tout en patience et soumission aux conduites de Dieu, vous contentant de n’avoir rien que des misères, pauvretés, impuissances, etc. Humiliez-vous seulement et tout ira bien, car l’humiliation de l’âme attire Dieu en elle. Contentez-vous donc de l’état souffrant que vous portez, et ne voulez rien autre chose »  244.

1698

Conférence du jeudi saint : les toutes dernières recommandations :

J’aurais assez d’ambition pour désirer faire cette action encore pour la dernière fois de ma vie, mais Notre Seigneur m’en ayant ôté le pouvoir, je me contenterai de vous exhorter à le faire saintement.

Quand on vous lavera les pieds, ne regardez point celle qui vous les lave, mais regardez que c’est Notre Seigneur qui le fait et qui est à vos pieds. Ne voyez que Jésus. En un mot, faites cette action avec un esprit intérieur pour honorer celle de Notre Seigneur. C’est ainsi qu’il faut toujours agir et vous y trouverez bénédiction.

Préparez-vous et appliquez-vous à recevoir les grâces que Notre Seigneur veut vous départir par celle qui fera le lavement des pieds. Demandez-les-lui aussi pour elle et priez-le de l’y préparer.

Je vous le répète, agissez toujours ainsi, avec esprit intérieur. Quand je vois qu’on fait humainement les choses divines, cela me tue. Appliquez-vous à tous les mystères de Notre Seigneur et à ses souffrances excessives. C’est réellement qu’il est mort, ce n’est pas une imagination. Il n’y a pas une créature sur la terre qui, si elle avait une entière connaissance des souffrances de Notre Seigneur, en pourrait supporter la vue sans mourir. II n’y a que le Père éternel, qui les a fait souffrir à Jésus, et son Fils Jésus Christ qui les a endurées, qui en connaissent toute la grandeur. Hélas, nous sommes si sensibles au moindre affront qu’on nous fait, les grands cœurs les ressentent si vivement, et Notre Seigneur qui avait le plus grand et le plus beau de tous les cœurs, jugez de ce qu’il a dû éprouver au milieu de tant d’opprobres et de souffrances en tous genres.

Ah ! j’ai un cœur de chair pour moi, et pour mon Dieu je n’ai qu’un cœur de pierre. Je suis sensible à tout ce qui me regarde et si insensible pour Jésus Christ notre Seigneur ! Si nous ne pouvons nous occuper comme nous le voudrions des souffrances de notre adorable Sauveur, soyons-en dans l’humiliation et la confusion et entrons au moins dans quelque compassion des excessifs tourments qu’il endure pour l’amour de nous. On dit que ce n’est qu’au jour du jugement que nous connaîtrons tout ce que Notre Seigneur a souffert pour nous et l’étendue de son excessive charité pour les pécheurs. O Mon Dieu, permettez-moi de vous dire que cette connaissance alors ne nous servira de rien. Je vous prie donc de nous avancer ces lumières et ces connaissances, de nous les donner à présent afin que nous en profitions, que nous vous connaissions et que nous vous aimions ! 245.

Le 6 avril vers 6 heures, le Père Paulin lui demande : « Ma mère, que faites-vous ? à quoi pensez-vous ? »

- « J’adore et me soumets ».

Un bouquet de conférences sans date

Après cette montée mystique, voici des extraits de conférences non datées :

Vous désirez que je vous dise quelque chose sur le saint Évangile aujourd’hui. Je ne sais que vous dire, car je suis dans une incapacité si grande que je ne puis seulement avoir une pensée. Je m’abîme dans le silence et dans le néant, croyant que, puisque Notre-Seigneur ne me donne pas de quoi vous contenter et édifier votre âme, qu’il veut lui-même être votre Maître et vous donner la leçon d’une très profonde humilité qu’il nous enseigne dans notre Évangile. Il est bien meilleur et plus efficace pour vous d’apprendre de Jésus, le plus humble et le plus anéanti de tous les hommes, à vous tenir dans la bassesse et vous tenir au dernier lieu au sacré convi 246 [festin] du banquet eucharistique. C’est à ce festin magnifique où vous êtes conviée, et où vous devez assister, mais écoutez le conseil de Jésus qui vous dit de vous tenir au dernier lieu. […] 247.

Mes Enfants, qu’avons-nous à faire de ce qui n’est pas Dieu ? De ce qui périra et retournera dans le néant ? La solitude et le silence sont très nécessaires à une âme qui veut être à Dieu ; non pas un silence oisif, mais un silence où l’on s’entretient avec Dieu et de ses mystères. Retirez-vous dans la vaste solitude, c’est-à-dire dans l’immensité de Dieu qui renferme tout. Quand vous êtes renfermées dans vos cellules, croyez que Dieu vous environne de plus près que ces murailles qui vous entourent. Non seulement il vous environne ainsi, mais il est même en vous. Toutes les créatures sont en Dieu ; l’hérétique, le païen sont en Dieu, mais ils n’en font pas d’usage, ils n’y pensent point. Et nous, sera-t-il dit qu’étant si proches de Dieu, nous nous en éloignons par notre faute ?

Je ne sais si c’est dans l’Évangile, mais il y a un passage de l’Écriture qui dit : « Ils entreront et sortiront ». Ils entreront et sortiront : que cela est mystérieux ! Ils entreront dans l’humanité de Jésus-Christ, et ils sortiront de l’humanité pour entrer dans la divinité, et de la divinité rentrer dans l’humanité. Un autre passage dit : « Je les engraisserai et les nourrirai ». Jésus ne veut perdre aucune de ses brebis 248.

§

[…] Qu’est-ce que c’est que nous-mêmes ? C’est tout ce qui nous compose, comme nos sens, nos inclinations, nos humeurs et notre amour-propre ; c’est là ce nous-mêmes pour qui nous avons tant d’amour et tant de passion, pour qui nous sommes si délicates. Notre maladie s’appelle : « Noli me tangere : ne me touchez point ». Nous sommes toutes remplies de nous-mêmes, de notre propre excellence. Si nous pouvions pénétrer tous les mouvements de notre cœur, nous les verrions tous pour nous-mêmes, et ce nous-mêmes est tout opposé à Dieu. Et les Saints ne sont remplis de Dieu qu’autant qu’ils se sont vidés d’eux-mêmes. […] 249.

§

[…] Or, comme c’est une témérité à une âme de s’élever par soi-même, aussi c’est une crainte blâmable à celles qui ne se rendent point à Dieu lorsqu’il veut en prendre possession et agir Lui seul en elle. J’en sais une qui reçut un jour un soufflet à l’oraison avec ce reproche : « C’est porter peu de respect à la présence du roi ». Il y avait huit ans que cette personne résistait à son trait intérieur qui était la cessation de tout acte dans l’oraison, partie par respect, n’osant pas prétendre à cette grâce (de passivité) et partie de crainte d’être trompée. […] 250.

§

[…] Il vient à nous par la Sainte Communion pour nous faire participantes de ce divin mystère et nous donner la grâce de conformité avec lui. Hélas, nous le logeons d’une manière encore plus abjecte qu’il n’était dans l’étable de Bethléem puisqu’il y souffre des humiliations plus grandes. Car si nous le considérions dans l’étable entre deux bêtes, nos passions ne sont-elles pas des bêtes insatiables. Elles veulent que nous les contentions, et contre tout ce que la raison et la grâce nous peuvent inspirer, elles demandent qu’on les satisfasse et nous font gémir comme sous leur tyrannie. Cependant il se faut faire violence en leur résistant courageusement. La vie d’une Religieuse est un combat continuel et une opposition entière aux inclinations de la nature.

Le Royaume des Cieux souffre violence, comme je vous ai déjà dit, il n’y a que les violents qui le ravissent. Il faut aller contre nous-mêmes, car il ne faut pas penser qu’en suivant nos humeurs, cherchant nos petits contentements, en nourrissant notre orgueil, Notre Seigneur nous comblera de ses grâces : c’est un abus, il ne faut pas s’y attendre. Il ne les donne qu’aux âmes mortifiées et qui sans s’écouter font violence à la nature, se séparant de tout le créé et, recueillies en elles-mêmes, sont attentives aux inspirations de l’Esprit, les mettent en pratique avec fidélité, sont exactes à leur devoir, ponctuelles aux observances de Communauté, ne négligent rien de tout ce qu’elles croient agréer à Dieu, ne souffrent dans leur intérieur que Dieu seul sans s’occuper d’autrui volontairement. Or, je suis certaine qu’une âme qui serait fidèle à ces choses me dirait dans peu qu’elle est comblée de grâces infiniment plus qu’elle n’aurait osé l’espérer.

Priez le Saint-Esprit de vous éclairer et d’échauffer votre volonté afin que désormais vous ne refusiez rien à Notre Seigneur. Car, mes Sœurs, que pouvez-vous souffrir qu’il n’ait pas souffert pour vous le premier ? […]

Laquelle est-ce de vous, mes sœurs, qui veut l’imiter et vivre d’une vie crucifiée, abjecte, inconnue, méprisée, dans les pauvretés et humiliations, dans cet amour insatiable des souffrances ? Mais ces sentiments ne sont pas naturels, et nous ne les saurions avoir de nous-mêmes. C’est pourquoi Notre Seigneur vient en nous par la Sainte Communion pour nous les communiquer, et il s’incarne pour ainsi dire de nouveau en tous ceux qui le reçoivent afin que nous le conservions et manifestions par nos bonnes œuvres, et que nous exprimions ces vertus dans le cours de notre vie 251.

§

[…] Sachez que c’est Jésus-Christ qui fait tout le bien en nous. Et un malheur dans le christianisme c’est que l’on n’envisage point Jésus-Christ en tout et partout. Cependant lui seul est comme Dieu seul est. Sur la terre il n’y doit avoir et l’on n’y doit voir que Jésus-Christ. […] si nous avions une foi vive et bien établie en nous, nous serions dans de continuelles extases, non pas qu’à l’extérieur nous ne fissions toutes les choses comme il faut, mais l’intérieur serait toujours dans l’admiration. […] 252.

§

Vous me demandez les dispositions qu’il faut avoir pour recevoir le Saint-Esprit. Vous êtes dans la véritable, car rien ne dispose mieux une âme à sa venue que la souffrance. On pourrait l’appeler la fourrière du divin amour. Peut-être ne savez-vous pas ce que ce nom signifie ? Quand le Roi fait voyage, celui qui va devant préparer les logis pour Sa Majesté porte la qualité de fourrier. Ainsi je dis que la souffrance prépare merveilleusement une âme pour être la demeure du Saint-Esprit, parce que rien ne la purifie comme elle. Et remarquez que l’on ne peut avoir la pureté intérieure sans souffrir. Si Dieu veut s’unir une âme par quelque grâce extraordinaire, il faut qu’elle soit purifiée par des souffrances précédentes. Vous en voyez l’exemple dans les saintes âmes du Purgatoire. J’en faisais mon occupation ces jours-ci et je conclus, selon ma petite lumière, qu’il est impossible de posséder le moindre degré de pureté sans souffrance. Elle est même nécessaire pour la conserver. […]

Souffrez donc, ma chère Fille, tant et si longtemps qu’il plaira à Dieu. C’est la plus prochaine disposition à l’union divine. Si ces saintes âmes sont condamnées à souffrir de si cruelles peines avant que de jouir et de se reposer en Dieu, pourquoi nous autres n’achèterons-nous pas par la souffrance le même bonheur que Dieu nous veut communiquer dès cette vie ? Un seul moment de repos en Dieu paie bien tout ce que l’on a souffert. […]

Mais si vous ne vous contentez pas encore de cette disposition pour recevoir le Saint-Esprit et que votre âme aspire à quelque chose de plus doux et de plus intime, je vous conseille de vous abandonner à sa divine conduite pour les imprimer lui-même en vous : lui seul peut disposer et préparer une âme à lui-même. Mais abandonnez-vous pleinement, mais essentiellement et totalement, sans vouloir trouver en vous les dispositions nécessaires, ni vouloir les mettre vous-même en vous et vous verrez que vous serez remplie de sa plénitude sans quasi le savoir. Tout consiste à le laisser agir, en demeurant délaissée à sa puissance dans un profond néant. La dureté du cœur ni le bouchement des oreilles n’empêchent pas ses divines opérations. C’est un souverain qui agit indépendamment des dispositions de l’âme ; elle n’a qu’à donner son consentement. […]

Mais n’attendez pas un grand bruit, car c’est un esprit de paix. Il ne se trouve que dans la paix, et son opération est si subtile et si délicate qu’à peine 1’âme s’en aperçoit, à moins qu’elle ne soit extrêmement attentive. Il est vrai que s’il entre bien doucement, il ne laisse pas de faire bien du fracas et de terribles renversements, car il veut être le Maître. Il met tout à feu et à sang, et si on ne le laisse faire, il se retire. […]

Priez-le, je vous conjure, qu’il fasse en moi tout ce qu’il y veut faire : qu’il détruise, qu’il anéantisse et qu’il fasse en tout son bon plaisir. Ce doit être le nôtre de le laisser faire. […]

À Dieu, en Dieu, je vous y laisse 253.

§

« Je vous enverrai le Saint-Esprit que Mon Père m’a promis, mais c’est à la charge que vous entrerez dans la ville, et que vous vous retirerez pour vous disposer à le recevoir » (Lc 24,49) : dit notre Seigneur à ses Apôtres après les avoir repris de toutes les fautes qu’ils avaient commises par leur incrédulité, etc. Ce qui vous marque la nécessité que nous avons de nous disposer par la retraite si nous voulons le recevoir. […]

Le Saint-Esprit est le fruit de la venue au monde du Fils de Dieu, de ses travaux et de ses peines ; et il a fallu, pour que nous l’eussions, que le Fils de Dieu souffrît de si grandes peines ; et nous ne l’eussions point encore eu s’Il ne l’eût demandé. Le Saint-Esprit est donc le don de Dieu, et tout ainsi qu’un Roi puissant cherche dans son royaume ce qu’il a de plus précieux pour en faire un présent à la personne qu’il chérit le plus, de même le Père Éternel, n’ayant rien de plus grand que son Saint-Esprit, le donne aux hommes pour récompense des souffrances de son Fils. Cette Fête est donc très grande, aussi toute la Sainte Église s’y dispose-t-elle avec une dévotion toute particulière. […]

Que faut-il donc faire pour le bien recevoir et participer à ses fruits ? Deux choses, qui est de connaître quel grand don c’est que le Saint-Esprit, et ce qu’il faut faire pour le conserver. Ce sera mes deux points et le sujet de vos attentions. […]

Le Saint-Esprit est premièrement la lumière pour nous éclairer dans nos ténèbres, Il est la force dans nos faiblesses, Il est le feu dans nos froideurs. Nous savons par notre expérience quel besoin nous avons de toutes ces choses, étant si remplies de ténèbres que nous ne voyons goutte et ne savons la plupart du temps ce que nous faisons et où nous allons. Nous sommes si faibles que nous ne pouvons exécuter ce que nous savons que Dieu demande de nous. Nous sommes si froides pour Dieu, nous avons si peu de sentiments de Lui et de si bas, que nous nous en faisons honte à nous-mêmes. Donc voyez la grande nécessité que nous avons de recevoir le Saint-Esprit. […]

Mais que faut-il faire pour le conserver ? Écoutons ce que nous dit l’Apôtre Saint Paul : « Mes frères, sur toutes choses, je vous prie et vous recommande de prendre bien garde de contrister le Saint-Esprit » (Cf. Eph 4,30). Et comment le pouvons-nous contrister ? Écoutons ce qu’Il dit lui-même à l’épouse : « Aperi soror mea », ouvrez-moi, ma sœur, mon épouse (Ct 5,2). Il est toujours à la porte de notre cœur, prenons bien garde de la Lui fermer, car c’est là le contrister. Il faut donc, pour le peu de temps qui nous reste, nous exercer par une grande volonté et d’ardents désirs de le recevoir, et ce sera là Lui ouvrir la porte. Mais ce n’est pas assez, il faut ôter les obstacles qui Le pourraient empêcher d’entrer. Et comment ? Il faut se vider de l’esprit du monde et de soi-même, car deux contraires ne peuvent subsister ensemble. Ce qui est noir ne deviendra jamais blanc que tout le noir n’y soit plus. De même notre âme ne sera jamais blanche que tout le noir du péché n’en soit ôté. Mais il faut se vider si on veut être rempli du Saint-Esprit, puisqu’un vaisseau que l’on veut remplir, on le vide auparavant. […]

Mais enfin que faut-il faire pour recevoir ses fruits et le faire demeurer ? Trois choses avec lesquelles je finis. La première, l’humilité, puisque Notre Seigneur le dit lorsqu’on Lui demanda sur qui Il ferait reposer son Esprit Saint : Il répond que ce sera sur l’humble. Quittons donc tous les sentiments de notre propre intérêt, de notre amour-propre, de notre propre jugement, car c’est une nécessité si nous voulons qu’Il vive dans nous. La seconde, une soumission parfaite à tout ce qu’Il veut de nous. Et la troisième, et qui est le plus sublime et le plus excellent et infaillible, c’est l’abandon. S’Il nous veut dans la maladie ou dans la santé, il le faut vouloir, dans la joie ou dans la tristesse, dans le travail ou dans le repos, dans la souffrance ou dans la jouissance, il le faut vouloir. […]

Enfin il faut nécessairement que nous soyons brûlées ici-bas de ce feu, ou bien être brûlées dans l’éternité de celui d’enfer. Choisissez, c’est Dieu qui l’a dit. Ne cessons donc de le demander ; et puisque Dieu nous dit que si un enfant demande quelque chose à son père, qu’il ne lui refusera jamais (Lc 11,11), c’est une chose assurée, et que je vous souhaite aussi de tout mon cœur, Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit 254.

§

Une âme qui veut recevoir le Saint-Esprit doit premièrement se retirer, non tant dans la solitude extérieure que dans le fond de son intérieur. Deuxième, elle doit demander instamment cet Esprit Saint qui veut être autant demandé qu’il a dessein de se donner. Troisième, elle doit attendre et se reposer, ne sachant pas l’heure et le moment qu’il viendra. S’il est venu avec un grand bruit dans le Cénacle, il ne vient pas ainsi dans une âme. C’est si doucement et secrètement que la moindre sortie de ses sens fera qu’elle ne l’apercevra pas, et ne le trouvant pas chez elle, il passera outre sans s’arrêter. Quelle perte à une âme de perdre le Saint-Esprit ! […]

Il faut être comme une toile bien tendue et immobile sous la main du peintre pour recevoir les traits de sa grâce, car si vous êtes mouvantes et que vous ne demeurassiez fermes, il n’achèvera pas ses desseins ; car la toile qui se remue, le peintre ne peut y couler son pinceau 255.

§

Vous savez, mes Sœurs, que nous approchons de notre grande Fête : le grand mystère et l’épuisement de l’amour. Oui, Dieu, tout Dieu qu’il est, ne vous peut donner rien de plus. […] Depuis le temps que vous communiez, on ne devrait plus voir que Jésus-Christ. […] 256.

§

Il y a longtemps que la divine Providence travaille à détruire mes petits projets et me désapproprier des inclinations que j’aurais de réussir en quelque chose. Et quand je fais un peu de réflexion sur cette conduite, je la dois bien chérir, puisqu’elle prend un soin si particulier d’anéantir ce que je voudrais : elle m’oblige de vivre dégagée de l’attache que j’aurais à quelque chose, et à me séparer incessamment de ma propre satisfaction. Si nous étions assez fidèles à nous soumettre à sa conduite, nous verrions par expérience qu’elle ménage admirablement les occasions de nous sacrifier. […] Si nous suivons les routes de l’adorable Providence, elle nous mènera dans ce sacré Royaume, car elle nous éloignera si adroitement des créatures, de nos recherches, de nos inclinations, de nos désirs et du reste, que nous nous trouverons à la porte de ce palais royal […] 257.

§

Ce grain de moutarde est Jésus-Christ lequel s’anéantit dans les âmes ; mais y étant formé, il y croît, et y devient plus grand que tous les arbres, en sorte que tous les oiseaux du Ciel qui sont les puissances de l’âme, ses passions irascibles et concupiscibles et ses affections reposent et se nourrissent sous les branches de ce bel arbre Jésus-Christ, lequel porte le fruit de vie.

Ce levain que cette femme enferme dans trois mesures de farine est aussi Jésus-Christ, lequel enfermé dans les trois puissances de notre âme les fait lever, c’est-à-dire les élèvent de la terre aux choses du Ciel, leur donnent l’intelligence de tous les saints Mystères, et en un mot, en fait un pain digne de Dieu 258.

§

Un bon moyen pour se désoccuper de soi et des créatures est de regarder toutes choses dans l’ordre de Dieu. Exemple : une personne vous fait un déplaisir, à même temps il faut adorer Dieu qui permet cette occasion pour votre exercice et perfection, l’en remercier, et il se trouve qu’insensiblement nous nous élevons à Dieu, demeurant dans le calme et la paix, là où quand nous nous réfléchissons sur nous ou sur l’action de cette personne, quoique ce soit à bonne fin ou pour l’excuser ou autrement, nous nous rabaissons dans la créature, laquelle étant impure, nous souille toujours et nous embarrasse en mille réflexions et retours qui nous troublent et nous tirent de notre paix et de l’occupation avec Dieu 259.

§

[…] Dans l’oraison, l’on ne produira autre acte que celui d’abandon et de patience, négligeant tout ce qui se passe en l’intérieur, demeurant exposé au plaisir de Dieu qui se contente dans notre abjection d’une manière qui nous est inconnue. […]

Il se faut contenter d’un simple regard de Dieu, élevé au-dessus de tout soi-même, comme d’un simple souvenir de Dieu, sans autre appui que celui de la foi nue qui sépare l’âme du sensible. […]

Il faut s’abandonner au plus tôt, se laissant comme une souche ; et si une activité vous entraîne malgré vous, et que vous sentez que vous la suivez ou par raisonnement ou en autre manière, arrêtez-vous -- non que vous puissiez faire un silence en vous, ce n’est pas cela que je dis --, mais que votre intime volonté qui est à la fine pointe de l’âme se sépare de tout fatras et de ses insolences, n’y voulant avoir aucune part, laissant doucement les sens en leur crucifixion sans s’en mettre en peine, vous assurant que leur cri n’est que leur intérêt, leur perte et leur ruine qu’ils ne peuvent souffrir.

Tenez-vous donc simplement dans cet intime, toute abandonnée, sans savoir ni sentir comment, ni vouloir avoir assurance que vous êtes abandonnée, que vous êtes bien, ou que vous êtes séparée. Ne cherchez point des distinctions, mais comme une victime qui n’a ni yeux pour regarder, ni oreilles pour entendre, ni langue pour parler, demeurez sans savoir où vous êtes, ce que vous faites, ni ce que vous demandez, vous souvenant que notre vie est une mort. […] 260.

§

À mesure qu’une chose approche de son centre et de sa fin, elle ressent plus d’ardeur de s’y voir unie. Plus une âme s’approche de Dieu qui est sa fin, plus elle a de désir de s’y voir réunie ; et tout de même que le feu est dans une continuelle agitation hors de sa sphère, de même nos âmes sont agitées de milles passions, affections et dans de perpétuelles inquiétudes et changements jusqu’à ce qu’elles soient dans leur sphère qui est Dieu, le centre de leur repos. […]

Si vous me demandez pourquoi, c’est qu’étant faite pour Dieu rien du monde ne peut satisfaire une âme, et tout le temps qu’elle demeure dans les créatures, qu’elle vit des créatures, agit pour les créatures, elle souffre des violences et changements perpétuels, tout ainsi que le feu qui agit sans cesse et n’a aucun repos étant retenu ici-bas contre sa pente naturelle, n’y subsistant que par des causes étrangères. […]

Ayant de continuels désirs de nous voir unies à Dieu, puisqu’à toute heure nous approchons de la mort, vous me demanderez peut-être si on ne peut pas se voir réunie à Dieu en cette vie. Je vous répondrai que je crois qu’une âme qui serait fidèle à mourir sans cesse à elle-même et à toutes les créatures se verrait à la fin en possession de cette vie divine qui la mettrait au-dessus des inconstances et misères de la vie humaine et en possession d’une paix inexplicable ; et quoique son corps souffrit et que son esprit fut dans des peines, elle ne perdrait rien de cette paix divine qui se fait ressentir dans le centre de l’âme, non par des goûts et consolations sensibles, car tout cela n’est point Dieu ; et souvent ces âmes qui en sont remplies et semblent avoir beaucoup de ferveurs du service de Dieu se recherchent elles-mêmes dans ces dons et leur contentement. […]

Vous me demanderez s’il les faut rejeter lorsqu’ils nous sont donnés. Je dis que non, mais il se faut donner de garde de s’y complaire et s’y arrêter. Il les faut laisser en Dieu et les rapporter toute à lui et s’humilier, car il y des âmes qui ne feraient rien du tout et n’avanceraient pas un pas si elles n’avaient des consolations et douceurs sensibles.

Pour celles que Dieu conduit par des ténèbres et sécheresses, elles se doivent consoler infiniment, car si elles sont fidèles à tout ce que Dieu demande d’elles, nonobstant ces conduites rigoureuses, elles avanceront plus en un jour et feront plus de progrès que ces autres en beaucoup d’années. Tout consiste en une grande fidélité et à mourir sans cesse 261.

§

Mes Sœurs, le Royaume de Dieu souffre violence, il n’y a que les violents qui l’emporteront, et qui, par leurs combats, se rendent dignes de le trouver et de le posséder. Il est en nous, et il doit régner principalement sur notre volonté comme la meilleure pièce de notre intérieur, parce que n’étant pas maîtresses de notre entendement pour y faire régner Dieu comme il le devrait, étant quelquefois occupé de pensées bien sottes sans que nous le voulions ; de même notre mémoire, quoique nous fassions tous nos efforts pour ne nous ressouvenir que de Dieu elle ne nous fournit bien souvent que des sujets de nous en distraire ; mais pour notre volonté, Dieu nous en a laissé le libre arbitre, et c’est sur cette faculté qu’il veut faire paraître son pouvoir et y donner ses lois comme son Souverain. […]

Cela est un peu rude à la nature, parce que le règne de Dieu la captive, et elle ne peut souffrir qu’avec d’extrêmes violences tout ce qui la domine et qui est au-dessus d’elle. Voulant toujours user de son droit – non seulement sur nous-mêmes – par une usurpation qui n’est pas raisonnable elle l’étend fort souvent sur les autres, syndiquant, jugeant, condamnant indifféremment de tout ce qu’il lui plaît. Mes Sœurs, Dieu nous la demande, lui refuserons-nous ? Il ne nous contraindra jamais – comme il dit dans son prophète – , nous l’ayant donnée libre, il veut que nous lui en faisions le sacrifice librement. […]

Bien que je dise que Dieu établit son règne par préférence sur la volonté, il ne laisse pas de régner aussi sur tous nos sens à mesure que nous sommes mortes et crucifiées à nous-mêmes. Voyez une personne spirituelle : tout est réglé en elle. Mes Sœurs, c’est que Dieu y règne puissamment. Heureuse une âme qui n’y met point d’obstacles, ne s’occupant point de mille petits fatras dont la vie est si remplie ! Il est bien vrai de dire que si ce n’était pas Dieu même qui m’assure qu’il a établi son règne dans mon cœur, je ne le croirais pas, n’y voyant régner que mes passions et ma propre volonté. […]

Il y a un grand saint qui disait qu’il sentait le poids de Dieu. Qu’est-ce que ce poids de Dieu ? C’est un respect anéantissant envers cette Majesté infinie qui réside dedans nous et captive tous nos sens d’une manière ineffable. Et d’où vient qu’il l’appelle un poids ? C’est que cette présence de Dieu ne peut souffrir rien qui lui résiste qu’elle ne le sacrifie et ne l’immole. Il veut régner ; il faut que tout obéisse, et cela est inévitablement un poids à la nature qui veut toujours vivre et jamais mourir. […]

C’est une grâce que je demande à Dieu : que tout mon être se consume et s’anéantisse en sa Présence et que je fonde comme la neige de respect pour cette Majesté infinie. Et d’où vient qu’on en a si peu ? La cause en est facile à trouver : c’est que nous n’avons pas de foi ; car si nous le croyions présent en nous comme il y est, et que s’il nous laissait un moment sans nous soutenir par ses grâces journalières nous retournerions dans notre néant, sans doute nous ne nous distrairions pas si facilement. […]

C’est un sujet d’étonnement d’être si fort remplies de Dieu et d’y penser si peu ! Chose terrible et consolante tout ensemble, que, quoique nous soyons en grâce ou que nous n’y soyons pas, Dieu est toujours présent en nous et qu’il n’en détourne pas un moment ses yeux divins. Il attend sans cesse que nous nous retournions vers lui pour nous donner ses grâces et nous pardonner nos ingratitudes. Si nous vivions de cette vérité, rien ne nous ferait de peine et nous serions dans des sentiments continuels de reconnaissance envers une bonté si grande. […]

Il faut l’adorer en nous et faire des actes de foi de cette vérité, principalement les personnes qui ne sont pas avancées dans la vie spirituelle. Adhérez à lui sans cesse dans le fond de votre intérieur. Celui qui adhère à Dieu est un même esprit avec lui. Il n’est en nous que pour recevoir nos hommages et nos adorations et pour nous transformer toute en Lui et nous faire une même chose avec Lui 262.

§

Pour moi, je ne veux que la sainteté, je veux tout donner pour l’acquérir. Vous me direz peut-être qu’elle est trop rigou­reuse et trop difficile à contenter. Hélas, qu’est-ce donc que ces sacrifices qu’elle exige de nous ? Que nous lui donnions de l’humain pour le divin, y a-t-il à balancer ? […] Laissez à cette divine sainteté la liberté d’opérer en vous, et elle vous divinisera, et je vous puis dire comme saint Paul que vous verrez et éprouverez ce que la langue ne peut expliquer, ce que l’esprit ne peut concevoir, ce que la volonté et le cœur ne peuvent espérer ni oser désirer. Mais personne ne veut des opérations de cette adorable sainteté. Presque toutes les âmes s’y opposent. Dès qu’elles se trouvent dans quelque état de sécheresse ou de ténèbres, elles crient, elles se plaignent, elles s’imaginent que Dieu les oublie ou les abandonne.

Ah ! Quelque désir que vous ayez de votre perfection, Dieu en a un désir infiniment plus grand, plus vif et plus ardent. Sa divine volonté ne peut souffrir vos imperfections. Sacrifiez-les donc toutes à toute heure et à tout moment, et vous deviendrez toute lumineuse. Mais l’on veut se donner la liberté d’aller partout, de tout dire, tout voir, tout entendre, tout censurer, juger celle-ci, contrarier celle-là : ainsi l’on s’attire bien des sujets de distraction et de dissipation dont on ne se défait point si facilement. On sort de son intérieur, on ne veut point de captivité, point de recueillement. […] Transportez-vous dans le Paradis, mes sœurs, je vous le permets…

Il n’y a pas de plus ou de moins en Dieu, cela n’est que selon notre manière de voir les choses, mais pour parler notre langa­ge, on peut dire que la sainteté de Dieu est la plus abstraite de ses adorables perfections. Elle est toute retirée en elle-même. Si nous n’avons pas de grandes lumières, des pénétrations extraordinaires et que nous ne soyons même pas capables de ces grâces éminentes, aimons notre petitesse et demeurons au moins dans l’anéantissement, sans retour sur nous-mêmes pour le temps et pour l’éternité. Ce n’est pas moi qui vous parle, je ne le fais pas en mon nom, je ne suis rien, et je suis moins que personne, mais je le fais de la part de mon Maître qui m’a mise dans la place où je suis. Finissons ; je ne sais pas ce que je vous dis. Priez Notre-Seigneur pour moi 263.

§

Les saints ne sont remplis de Dieu qu’autant qu’ils se sont vidés d’eux-mêmes. Hélas ! Si l’on nous pressait et que l’on nous réduisit en liqueur, l’on ne verrait qu’amour de nous-mêmes. Il y avait un serviteur de Dieu qui disait que, si l’on le pressait, il ne sortirait que de l’orgueil. Ne sortirons-nous jamais de nous-mêmes, de notre propre terre ? Ah ! Mes Sœurs, il faut une force toute divine ; demandez-la bien à Dieu ; vous n’en pouvez sortir sans secours. Quand nous oublierons-nous nous-mêmes ? Quand ne nous soucierons-nous plus de nos intérêts ? D’où vient que la moindre parole nous choque si fort ? Dieu permet quelquefois que l’on exerce notre patience par des événements fâcheux et qui contrarient notre volonté, mais il faut dans ces rencontres lui montrer notre fidélité et notre amour pour lui 264.

§

Rien ne charme Dieu comme une personne humble. Il se précipite dans cette âme avec la même vitesse comme vous voyez l’éclair qui précède le tonnerre ou un trait d’arbalète, et même Dieu tient cette conduite sur les âmes sur qui il a dessein de perfection, leur laissant un poids d’humiliation... qui les tient toujours bas afin de conserver ses dons en elles, et cela parce que nous sommes si légères que la moindre grâce nous élève et nous fait oublier ce que nous sommes ; et cette peine, cette tentation ou cette abjection que Dieu nous laisse rabaisse notre orgueil, nous tient petites... nous apprenant ce que nous sommes 265.

§

Elle lui répondit [à une religieuse] : Persévérez à demander et faites de votre côté ce que vous pourrez, et soyez certaine que Dieu vous accordera votre demande. Si ce n’est à la vie, ce sera à la mort et dans le temps que vous ne pourrez plus profaner ses grâces. Car à présent s’il vous donnait cette fidélité vous croiriez faire beaucoup et vous entreriez par là dans quelques vaines complaisances de vous-même. Il est bon que nous connaissions de quoi nous sommes capables et ce que nous sommes en nous-mêmes. Les grâces que Dieu nous fait ne servent bien souvent qu’à nous porter à l’élévation […] 266.

§

Pour votre oraison, vous la commencerez par la foi, vous tenant en silence, et, faisant cesser tout babil et raisonnement, vous vous tiendrez en simplicité au-dessous de Dieu 267.

§

Si la croix vous fait trop peur et que vous préfériez l’amour, aimez 268.

§

Écrit de notre révérende mère qui exprime ses sentiments sur son indignité à faire l’œuvre que Notre Seigneur a voulu qu’elle ait faite pour sa gloire dans le très Saint Sacrement :

Nous supplions très humblement les serviteurs de Dieu que la divine Providence assemble ici, de nous vouloir donner leurs conseils selon les lumières que le Saint-Esprit leur communiquera, sur cette maison et particulièrement sur ce que Notre-Seigneur veut de moi au regard d’icelle, portant un grand désir de la remettre entre les mains de quelques âmes qui aient la capacité d’y établir la pure gloire de Dieu, me trouvant absolument incapable de le faire pour les raisons suivantes : la première est que je n’ai point les grâces, ni les talents nécessaires pour y agir de la manière qu’il faut ; la seconde est que me trouvant fort impuissante, stupide et ténébreuse, je ne puis m’appliquer sans violence d’esprit à la conduite, n’ayant que des ignorances extrêmes. Troisièmement, je connais par expérience que ma conduite n’y établira jamais le bien en sa perfection, n’ayant pas, comme j’ai déjà dit, ce qu’il faut pour cela, perdant la mémoire, mon entendement étant hébété et plein de ténèbres causées par un fond d’orgueil épouvantable qui est en moi et par lequel je suis tout opposée à Jésus-Christ, cet orgueil faisant de si mauvais effets en moi que toutes mes opérations en sont corrompues. Je le crois la source de tous mes maux puisqu’il me rend indigne des miséricordes de Dieu pour moi et pour les autres.

Au regard de ce monastère, voici mes petits sentiments : premièrement je conçois un si grand malheur de faire une œuvre de telle conséquence qui ne soit point l’œuvre du pur esprit de Dieu, qu’il vaudrait mieux qu’elle s’abîmât dans le néant que de subsister un moment hors de cette pureté.

Le dessein de cette fondation étant très saint en apparence, il est fort à douter que l’excellence extérieure d’icelle n’épuise la grâce et la substance intérieure, à moins que Notre-Seigneur y donne des sujets capables de la maintenir par une très grande fidélité.

La principale pensée sur ladite fondation a été de la recevoir pour un petit nombre d’âmes qui veulent se donner à Dieu sans réserve, oubliant la conversation avec les créatures autant qu’il est possible, les religieuses devant vivre en icelle comme des recluses ; l’on n’y devrait rien connaître que la vie et les états de Jésus-Christ. Point de parloirs que pour la pure nécessité des affaires.

Le motif le plus important de ladite fondation est d’y vivre de la vie cachée et anéantie du Fils de Dieu dans le très Saint Sacrement selon les degrés de grâce d’une chacune, d’y être pauvres, abjectes, inconnues et rebutées par hommage et union à Jésus Notre-Seigneur dans la sainte Hostie.

La difficulté étant de trouver des âmes assez généreuses pour entrer dans ces saintes dispositions, mon âme en souffre une douleur extrême.

Je souffre au regard de cette maison, tant d’amertume dans l’âme et des angoisses si crucifiantes que je suis dans un regret continuel de cet établissement et voudrais donner mille vies pour l’anéantir s’il n’est pas dans l’esprit et dans les desseins de Jésus-Christ et je prie ardemment les serviteurs de Dieu d’en examiner les circonstances et de voir si c’est l’œuvre de Dieu et ce qui se doit faire pour la mettre dans un état où il la veut pour sa gloire.

Pour moi, je confesse derechef qu’il m’est impossible d’y réussir, ayant toujours cru et assuré plusieurs fois que je ne ferai point le plus important de cette œuvre, et connu que je n’en avais point les talents, mon trait intérieur me portant à la solitude pour me rendre à Dieu, sortant du tracas des charges que j’ai exercées depuis plus de dix ans sans discontinuation, mon âme gémit sous le poids de ses misères et je crois ne me pouvoir sauver qu’en quittant tout et me retirant en profond silence et en lieu inconnu pour y faire mourir mon orgueil naturel duquel je ne puis me défaire et qui prend vie dans les grandes occupations. J’ai toujours cru que Notre-Seigneur voulait que je me retirasse puisque j’ai fait, ce me semble, ce qui m’était donné à faire en cette œuvre et jusqu’à présent je n’avais point eu la liberté de la quitter, mais depuis quelques mois il me semble que je puis me retirer sans en porter aucun scrupule et mon âme a une pente si grande et profonde à me jeter dans un trou caché, gardant un profond silence, que la seule pensée me donne une nouvelle vie. Je ne vois pas lieu de rendre à Notre-Seigneur ce que je lui dois, ni de me sauver que par là.

Pour augmenter mon incapacité, j’ai perdu l’ouïe d’un côté et commence à être fort étourdie de l’autre.

Dans les affaires, il me faut une si grande attention pour les comprendre que j’en souffre violence. Mon âme ne voudrait être captive de rien comme elle n’est capable de rien que de s’abaisser devant Dieu, gémir sa vie pleine de crimes, demander miséricorde et tâcher de me séparer du péché 269.

§

La seconde chose que nous devons imprimer dans notre cœur en recevant la cendre est que nous mourrons, et que n’étant que pèlerines et passagères, nous devons être dégagées de tout ce qui est en ce monde, n’étant pas le lieu de notre demeure. Voyez un voyageur : il ne fait point bâtir une maison à un endroit, il n’achète pas un champ à un autre, pourquoi ? Parce qu’il n’a pas désir d’y faire sa demeure. Il ne fait que passer, ne s’amusant pas même à regarder ni considérer aucune chose. Recevons donc la cendre comme si c’était le dernier moment de notre vie ; que toutes nos actions se fassent comme la dernière que nous voudrions faire à l’heure de notre mort. Que ferait une personne à l’heure de la mort si elle avait le jugement de la raison libre ? Elle se soucierait très peu des choses de ce monde, qui ne paraissent que comme un néant ; à cette heure, les yeux sont bien éclairés. Elle mettrait toute sa capacité à s’occuper de Dieu. Elle ramasserait tous les actes d’amour qu’elle aurait fait en sa vie pour tâcher d’en former un des plus purs à ce dernier moment. […] 270.

§

C’est quelque chose de plus que de faire le vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. On peut, ayant fait ces vœux, se réserver quelque désir de sa perfection, etc., mais par le vœu de victime tout est dans les mains, tout est dans le cœur de Dieu […] Nous en devons porter trois [dispositions] qui sont : une humilité profonde, un abandon sans réserve et une séparation entière de nous-mêmes. […] 271.

§

Qu’est-ce que ce mot de Royaume de Dieu veut dire et comment le faut-il entendre ? Le Royaume de Dieu en nous n’est autre chose sinon que Dieu vit et règne dans l’âme qui le possède comme dans son palais divin. Il y est Maître, il y est souverain et y fait des lois, et tout lui est assujetti. Ce mot de Royaume de Dieu veut dire que Dieu seul est occupant l’âme, que rien ne paraît en elle que lui, qu’elle lui est si parfaitement soumise en tout que sa volonté ne paraît plus, ne lui restant que le seul et unique désir de le voir vivre en elle de plus en plus jusqu’à la perte de tout elle-même en Lui. Voilà son seul respir et la seule richesse qui lui reste. Et quoiqu’elle soit encore animée de ce désir, c’est d’une manière si tranquille et si douce que ce désir passe de Dieu en elle et d’elle en Dieu, continuant ainsi sans relâche et toutefois sans activité et sans aucun trouble. […] 272.

§

Souvent ce qui nous cause des peines, c’est que le fond de nos intérieurs est encore plein de propre vie : il ne se détruit pas assez suivant les mouvements de la grâce, et le vrai mépris de nous-mêmes n’est pas encore bien établi ; ce qui fait que nous ne pouvons encore soutenir en paix une longue privation. […] Ne désirez jamais qu’on pense à vous, ne dites et ne faites rien pour être considérées. Bref, ne tenez aucune place à rien. Soyez fidèles à cette pratique, intérieurement et extérieurement, et vous verrez que, n’étant plus rien dans les créatures ni en vous-même, vous serez tout en Dieu et à Dieu par Jésus-Christ.

Oh ! Mes très chères Sœurs, voilà le vrai et le solide chemin, et je dis en vérité devant mon Dieu qu’une âme est folle, malheureuse et aveuglée si elle ne prend ce parti ; elle se repaît de fumée, et croyant être spirituelle, elle n’est souvent que pure nature. Voilà mon ambition. Mais misérable que je suis, j’en suis plus loin que le ciel n’est de la terre. Ne faites pas, mes Sœurs, ne faites pas comme moi. Marchez tandis que vous avez la lumière. […] 273.

§

Nous sommes toutes en attente. Vous attendez que je vous parle, et moi j’attends que l’on m’en donne la grâce. Je me suis exposée pour cela, mais mes infidélités m’en rendent indigne. Exposez-vous vous-mêmes, mes chères Sœurs, exposez vos cœurs à Notre Seigneur et il les remplira. N’était qu’il est de mon obligation de vous dire un mot pour finir l’année, j’aurais grande pensée à me taire, car personne ne peut parler des mystères ineffables d’un Dieu anéanti, s’il ne possède la grâce des Mystères. […]

Demeurons-en là, et finissons en vous demandant pardon des sujets de mauvais exemples que je vous ai pu donner et d’avoir été obstacle à vos perfections, me rendant indigne par mes infidélités de recevoir de Dieu les grâces nécessaires pour vos conduites. Priez Notre Seigneur qu’il me pardonne et me fasse la miséricorde de vivre uniquement pour lui l’année suivante, car en un mot, mes très chères sœurs, avant que de fermer nos yeux au sommeil, faisons un petit peu de réflexion sur toute notre année. Voyons si elle est remplie, si nous pouvons dire en vérité qu’elle a été toute pour Dieu ? […] 274.

§

L’on a de coutume aussi de finir l’année par un exercice d’humilité et de charité, se demandant pardon les unes aux autres, vertu de charité que je vous recommande ou plutôt que Dieu vous ordonne par ma bouche. Ne dites jamais vos sentiments sur l’humeur ni sur la façon de faire de votre prochain directement ni indirectement, car ces sortes de libertés sont la peste de la Religion. Cela détruit entièrement la charité et l’union sans laquelle les Monastères ne sont plus que désordre et confusion. […]

Écoutez la mesure que Notre Seigneur donne à l’amour que nous devons avoir pour notre prochain : C’est de l’aimer comme nous-même, en sorte que nous le devons traiter comme nous voulons être traités. Nous lui devons procurer le bien que nous nous souhaitons à nous-mêmes, et vous voudrez dire quelque chose de votre prochain ? Faites réflexion si vous voudriez qu’on en dise autant de vous, cette pratique vous retiendra infailliblement. Que tout le monde soit en sûreté avec vous. […] 275.

§

Dans ces années d’épreuves, l’on noircit sa réputation par des calomnies, on désapprouva sa conduite, on blâma sa trop grande confiance en Dieu, l’on trouva même à redire à son extrême bonté ; ce qui avait été dans sa prospérité des sujets d’admiration, devint ensuite la matière de son humiliation, et chacun se crut en droit d’en parler à sa mode sans qu’elle ouvrît la bouche pour se justifier, quoiqu’il eût été facile de le faire 276. […]

(211) Deux heures avant sa mort, elle se fit encore toucher le pouls pour savoir si l’heure approchait. Mais on lui dit qu’il était toujours en même état. Ses yeux étaient aussi doux qu’à son ordinaire. Elle les arrêtait quelquefois sur la communauté désolée qui était autour de son lit et ensuite elle les élevait à Dieu comme pour lui offrir leurs peines et demander les grâces dont elles avaient besoin pour faire leurs sacrifices en la manière la plus parfaite. Plusieurs ont ressenti intérieurement les effets de son pouvoir dans cette occasion.

Sur les deux heures après midi, elle se leva assez ferme et s’assit sur son lit puis ayant appuyé sa tête sur son oreiller, à peine y fut-elle, qu’elle rendit son âme à Dieu, mais si doucement qu’on ne pouvait croire qu’elle fût passée. Cette mort arriva le dimanche de Quasimodo, 6e d’avril 1698, âgée de quatre-vingt-trois ans, trois mois et six jours. […]

(217) Si une Sœur, fusse la dernière de toutes, lui venait dire quelque sujet de peine, quelque léger qu’il fût, elle demeurait des heures entières à l’écouter et à la consoler avec autant de paix et de tranquillité que si elle n’eût eu que cela à faire. Il semblait que Dieu lui avait révélé le secret des consciences. Sa pénétration était si grande que ses filles appréhendaient de paraître devant elle lorsqu’elles avaient dans l’âme quelque chose qui leur donnait de la confusion. Il est arrivé plusieurs fois qu’elle leur a dit à l’oreille ce qu’elles voulaient lui cacher et que Dieu seul connaissait. Si celles qui allaient pour lui parler de leurs dispositions intérieures se trouvaient dans l’impuissance de le faire, soit par timidité ou pour d’autres raisons, elle les prévenait en même temps leur disant avec une extrême bonté : « Puisque vous ne pouvez me parler, écoutez-moi seulement. » […] 277.

§

Les beaux passages spirituels qui nous sont parvenus de Mectilde ou sur elle sont innombrables. Nous arrêtons ce premier florilège regroupant un choix de « dits » et témoignages non datés recueillis par des proches 278. Quittons maintenant Mectilde se livrant à des proches non identifiés pour nous attacher aux influences directes reçues puis exercées.


COMPAGNES & COMPAGNONS


Deux femmes légèrement plus âgées (il s’agit de l’amie Marie de Châteauvieux et d’Élisabeth de Brême ou Mère Benoîte de la Passion) et un homme (Épiphane Louys abbé d’Étival) sont nés entre 1604 et 1620. Ces compagnes et ce compagnon appartiennent à la génération de Mectilde.

À partir de maintenant, c’est Mectilde qui aidera spirituellement ses compagnes même si Mère Benoîte fut sa maîtresse de noviciat. Le « compagnon » Epiphane Louys, confesseur de Benoîte et de ses sœurs du Monastère de Rambervillers, collabore avec Mectilde lors de l’établissement de sa fondation.

Marie de Châteauvieux (~1604-1674)

L’amie « de caractère fort différent » sur laquelle veillait Mectilde depuis leur rencontre en 1651 lors du refuge à Paris des « petites religieuses de Lorraine » était une « femme vive et généreuse ». Née Marie de La Guesle, de son union en 1628 avec René de Châteauvieux elle eut deux enfants dont la cadette survécut et épousa en 1649 Charles de La Vieuville. Marie deviendra religieuse en 1662 à la mort de son mari.

Marie était « impérieuse, active, sensible et plus portée à aider les hôpitaux que des contemplatives. Ce n’est donc pas l’âme sœur qu’elle trouvait en la prieure, mais au contraire une femme supérieure qui n’hésitait pas à la contredire. On aimerait savoir davantage comment la comtesse fut séduite et progressivement transformée 279 ».

La correspondance, quoique la plus abondante qui nous est parvenue de divers destinataires, n’est pas aussi riche sur la vie intérieure que celles que nous venons de lire entre Mectilde et ses directeurs.

Marie de Châteauvieux doit passer de la pratique des vertus à la perte de la volonté propre :

Ce qui vous trouble quelquefois, c’est le désir que vous avez d’être parfaite. Vous voudriez ne point tomber, parce qu’il vous semble que tant de misères en vous causent votre retardement. Ayez patience que Notre Seigneur vous ait purifiée et, en attendant, demeurez humiliée sous le poids de vos imperfections. Il faut même se résigner d’être toute sa vie imparfaite. Vous faites consister la plus haute perfection à la pratique de quelques vertus. Elles sont toutes bonnes et nécessaires, mais la consommation de la vraie perfection consiste à la perte totale de notre volonté dans la volonté divine, de sorte qu’une âme est plus ou moins parfaite qu’elle est plus ou moins soumise et unie au bon plaisir de Dieu. Une âme qui veut ce que Dieu veut est contente ; et tous nos mécontentements viennent d’une volonté propre et des attaches secrètes que nous avons à nos propres inclinations 280.

Il lui faut passer de l’esprit au cœur :

[…] Vous ne vous appliquez pas assez aux usages de la foi, vous n’y avancez pas parce que vous voulez qu’elle vous soit sensible, et votre esprit ne peut mourir à l’inclination qu’il a de tout voir et savoir. Quand il ne jouit pas de sa prétention, il croit qu’il ne fait rien, il se rebute et se décourage. […]

Vous voulez connaître, vous voulez comprendre et vous ne voulez pas vous soumettre à l’aveugle à la conduite de Jésus-Christ votre divin Maître. Vous dites bien de bouche que vous le voulez ; mais votre esprit n’y est point assujetti. Et tout son mal vient de ce que vous l’entretenez dans sa pente à voir et connaître. Et lorsque vous ne comprenez point votre disposition, vous travaillez pour en discerner quelque chose, ou vous aspirez à voir ce que l’on vous enseignera là-dessus. L’affection que vous avez eue toute votre vie d’être instruite vous a beaucoup nui et vous nuira encore plus si vous n’y prenez garde, car votre capacité s’applique toute à comprendre et il n’y a rien pour l’amour. Votre esprit épuise votre cœur. […]

« Pour être quelque chose en tout

il ne faut rien être du tout 281 ».

Les richesses de la vie de grâce, c’est la suprême pauvreté. […] 282.

Il faut acquérir l’oraison du cœur :

Cette oraison ne demande point d’autre instruction que les inventions que le Saint-Esprit inspire à l’âme. C’est l’amour divin qui en est le maître et le directeur, et voilà le secret ; les créatures ne doivent point s’ingérer de faire son office.

Cette oraison porte amour et respect des grandeurs de Dieu ; l’âme n’a qu’à se recueillir et s’occuper doucement de Dieu, voilà tout ce que j’en sais. Chacun en reçoit des effets différents selon les voies et les conduites de Dieu. Cette sorte d’oraison, quand l’âme est fidèle, doit opérer une profonde humilité, une grande simplicité. Douceur, charité, résignation, toutes les vertus s’y trouvent renfermées ; l’usage vous le fera expérimenter.

Ne gênez point votre esprit ; suivez Jésus Christ en humilité et simplicité 283.

Et la foi simple :

Tous les affirmatifs que nous prenons pour monter à la connaissance de l’Essence divine nous éloignent infiniment de la réalité de ce qu’elle est. La foi simple a bien plus d’efficace, laquelle se servant du négatif donne bien plus de gloire à Dieu et produit plus d’amour et d’assujettissement. […] Les attributs divins servent pour nous donner une connaissance grossière de Dieu ; mais la foi, qui élève l’âme dans une sainte ignorance de tous les affirmatifs, la fait entrer dans une simple et amoureuse croyance de ce que Dieu est en lui-même, surpassant toute lumière et toute intelligence. Elle croit Dieu dans la vérité de son Essence, sans lui donner aucune forme ni image, pour délié qu’il soit. […] 284.

La greffe réussit :

Votre voie est assurée ; et vous, ne doutez pas que Notre Seigneur ne vous appelle par ce sentier : vous en recevez trop de grâce et d’intelligence pour hésiter. J’avoue que cette voie est plus crucifiante que l’autre ; mais elle est aussi plus purifiante et plus sanctifiante. Elle est plus certaine parce qu’il y a moins du nôtre et qu’elle nous rend plus purement à Dieu. Soyez donc désormais en repos quand vous voyez votre prochain qui fait les bonnes œuvres que vous ne faites pas. […]

Aimons ce divin bon plaisir ; prenons nos félicités d’y être attachées. Les bienheureux n’ont point d’autre bonheur, et cette complaisance qu’ils ont dans l’accomplissement des volontés divines compose leur béatitude. Aussi voyez-vous sur la terre de certaines âmes qui, étant toutes mortes à elles-mêmes, jouissent d’une félicité anticipée. Car ayant perdu leur volonté propre dans la divine [volonté], elles sont toujours dans la satisfaction entière, ne voyant rien sur la terre hors du bon plaisir de Dieu. […] 285.

C’est par la foi que l’on connaît Dieu :

Ma très chère fille, je réponds à votre lettre sans vous rien dire davantage de celle que la bonne Mère N. vous a écrite, il faut trouver bon que Dieu me confonde dans mon néant comme il lui plaira.

Je vois sur ce que vous m’écrivez que vous travaillez toujours pour voir et pour connaître. Vous avez une curiosité secrète qui vous fera bien de la peine, car il faut être sourde, aveugle et muette, et je vous en vois bien éloignée. Il n’en est pas de la vie intérieure comme des choses extérieures que l’on voit, que l’on touche et que l’on goûte et comprend. La vie d’esprit lui est toute contraire : la foi est sa lumière et sa sûreté. Donc il faut apprendre à vivre de cette vie et négliger vos sens plus que vous n’avez fait du passé.

Vous ne vous appliquez pas assez aux usages de la foi, vous n’y avancez pas parce que vous voulez qu’elle vous soit sensible, et votre esprit ne peut mourir à l’inclination qu’il a de tout voir et savoir. Quand il ne jouit pas de sa prétention, il croit qu’il ne fait rien, il se rebute et se décourage.

Vous dites que vous ne comprenez pas ce que c’est que votre âme ; vous n’avez pas la capacité de la comprendre, non plus que de comprendre Dieu. Vous ne pouvez connaître l’un et l’autre que par la foi et par leur opération. Vous voyez bien que vous avez une âme puisque vous ressentez l’opération de ses facultés. Ne voyez-vous pas que vous avez une mémoire, un entendement et une volonté ? Vous vous souvenez, vous entendez et comprenez, et vous aimez. Voyez donc que vous avez une âme puisque ses puissances sont opérantes. Penseriez-vous voir votre âme en quelque figure ? Ne savez-vous pas qu’elle est faite à la semblance de Dieu ? Qu’elle est pur esprit, ainsi, qu’elle n’est point palpable ; de même Dieu n’est pas palpable, il n’est ni vu ni senti.

Vous me demandez : pourquoi dit-on quelquefois : « Je voyais Dieu qui faisait telle chose ? » C’est à cause de son opération qui se fait quelquefois voir et sentir à l’âme. Ainsi elle dit qu’elle a vu Dieu qui l’attirait, qui la soutenait ; et c’est un effet de sa grâce opérant en nous quelquefois sensiblement pour fortifier et encourager l’âme. D’autres fois il opère secrètement. Il faut que vous compreniez que le voir de l’âme est en foi. C’est la lumière de la foi qui lui fait voir. Et cette vue n’est qu’une croyance simple qui la tient dans cette vérité. Les sens grossiers n’y ont point de part. Les intérieurs y participent quelquefois, lorsqu’ils sont bien purifiés. De même vous comprenez que vous avez une âme à cause qu’elle opère et que vous ressentez souvent ses différentes opérations.

Une chose m’a fait peine en votre esprit : c’est qu’étant dans l’inclination de notre première mère qui nous a tous conçus en péché, vous avez retenu et conservé une partie de ses dispositions, sans vouloir pourtant être contraire à Dieu. Vous pensez que la grâce d’oraison et toute la sainteté de la vie intérieure s’acquièrent à force de travail d’esprit, de raisonnement, de lumière, de science ; et vous croyez tellement cela que quand la lumière ou la connaissance vous manquent, vous n’estimez plus rien ce qui se passe en vous. C’est là votre pierre d’achoppement et celle de votre grand retardement.

Ne vous ai-je pas tant dit autrefois que vous n’aviez que de l’esprit et point de cœur pour Jésus-Christ ? Vous avez une pente et une inclination naturelle de savoir, et c’est ce qui a mis en désordre nos premiers parents286. Vous voulez connaître, vous voulez comprendre et vous ne voulez pas vous soumettre à l’aveugle à la conduite de Jésus-Christ votre divin Maître. Vous dites bien de bouche que vous le voulez ; mais votre esprit n’y est point assujetti. Et tout son mal vient de ce que vous l’entretenez dans sa pente à voir et connaître. Et lorsque vous ne comprenez point votre disposition, vous travaillez pour en discerner quelque chose, ou vous aspirez à voir ce que l’on vous enseignera là-dessus.

L’affection que vous avez eue toute votre vie d’être instruite vous a beaucoup nui et vous nuira encore plus si vous n’y prenez garde, car votre capacité s’applique toute à comprendre et il n’y a rien pour l’amour. Votre esprit épuise votre cœur. Je suis peinée de ce défaut en vous et ne le puis souffrir davantage. Il faut vous réduire en pauvreté d’esprit, puisque votre voie de grâce vous y oblige. Il faut que je sois impitoyable à votre amour-propre ; et cette connaissance que Dieu me donne sur votre âme, ma très chère fille, est une très grande miséricorde pour vous. Je vous assure de sa part que c’est là votre retardement et ce qui s’oppose le plus en vous à la sainteté de son règne et de son pur amour. Vous n’êtes point pauvre d’esprit puisque votre fond intérieur est tout plein de désirs : vous prenez un chemin à n’arriver jamais où vous désirez. Lorsque vous aurez appris à demeurer dans le néant et que vous vous en contenterez, vous verrez bien plus d’abondance et d’une manière bien plus épurée.

« Depuis que je me suis mis à rien,

j’ai trouvé que rien ne me manque 287 ».

Ce sont les paroles d’un grand saint qui l’avait bien expérimenté. Vous vous trompez, ma chère fille, la vie intérieure n’est pas dans les lumières, mais dans le pur abandon à la conduite et à l’Esprit de Jésus.

Il est bon de voir ce que Dieu nous montre comme notre propre misère, notre néant, notre impuissance, pour nous tenir dans l’humiliation et nous convaincre que nous ne sommes rien et ne pouvons rien que par sa grâce. Ces connaissances-là sont bonnes parce qu’elles nous sont données de Dieu. Mais celles qui sont recherchées par l’activité, la force et la diligence de notre esprit sont bien sèches devant Dieu, parce qu’elles n’ont pas l’onction de sa grâce.

L’unique moyen pour faire un grand progrès dans la vie spirituelle, c’est de connaître devant Dieu notre néant, notre indigence et notre incapacité. En cette vue et dans cette croyance que nous avons tant de fois expérimentées, il faut s’abandonner à Dieu, se confiant en sa miséricorde, pour être conduite selon qu’il lui plaira : soit en lumière, soit en ténèbres ; et puis simplifier son esprit sans lui permettre de tant voir et raisonner.

Il faut vous contenter de ce que Dieu vous donne sans chercher à le posséder d’une autre façon. Ce n’est point à force de bras que la grâce et l’amour divin s’acquièrent, c’est à force de s’humilier devant Dieu, d’avouer son indignité, et de se contenter de toute pauvreté et basseté 288. Il faut vous contenter de n’être rien, et

« Vous serez d’autant plus

que vous voudrez être moins ».

La vie de grâce n’est pas comme la vie du siècle. Il faut s’avancer et se produire dans le monde pour y paraître et y être quelque chose selon la vanité ; mais dans la vie intérieure, on y avance en reculant. C’est-à-dire : vous y faites fortune en n’y voulant rien être et vous paraissez d’autant plus aux yeux de Dieu que moins vous avez d’éclat et d’apparence aux vôtres et à ceux des créatures.

Les richesses de la vie de grâce, c’est la suprême pauvreté. Vous êtes bien loin de la posséder, car au lieu de vous dépouiller vous vous revêtez, sous prétexte de bien mieux faire. Quand le soleil est trop grand, il éblouit ; quand vous avez trop de lumière, elle vous offusque. Votre esprit naturel est ravi de ne demeurer point à jeun, et lorsqu’il n’a ni lumière ni sentiment, il crie miséricorde, il vous trouble et vous tire de la paix. Il faut, ma très chère fille, le mettre en pénitence : nous en sommes dans le temps ; et il ne faut point avoir de pitié de ses cris. Ce sont ses intérêts qui le font crier. Il faut fermer les oreilles à ses plaintes et vous contenter dans votre ignorance, votre impuissance et pauvreté.

Jusqu’ici vous n’avez pas cherché Dieu purement, mais vous vous êtes recherchée vous-même. Votre tendance secrète, et souvent manifeste, n’a été que de contenter et satisfaire votre esprit qui a toujours été partagé le premier ; et pourvu qu’il fût en repos, vous croyiez avoir fait beaucoup. Apprenez maintenant une leçon contraire, qui est de contenter Dieu, vous abandonnant à sa conduite en foi et simplicité sans l’éplucher, vous résignant humblement à ses saintes volontés, attendant en patience sa grâce et sa lumière, sans que l’activité naturelle de votre esprit la prévienne pour la dévorer et se satisfaire soi-même.

Voilà une grande leçon que je vous ai faite contre mon dessein, car je ne pensais pas vous rien dire, et cependant je vous ai dit la plus pressante vérité qui regarde votre état intérieur ; et me suis trouvée si remplie, si assurée de la vérité que je vous ai dite que je n’en puis nullement douter. Pensez-y, ma très chère fille, voilà vos liens intérieurs qui sont bien plus malins que vous ne pensez. Priez Notre Seigneur qu’il les rompe et qu’il vous fasse la grâce d’être comme un petit enfant, tout soumis et simplifié à sa sainte conduite.

Il y a longtemps que je vous prêche ces qualités, tâchez de vous en remplir et renoncez à tous désirs de savoir, de connaître, de sentir, etc.

« Ut jumentum factus sum », dit David 289 : « J’ai été faite comme la jument » et ai demeuré avec vous. Demeurez à Dieu comme une pauvre bête incapable de quoi que ce soit, sinon d’être ce qu’il lui plaira ; ignorant tout et ne sachant rien que sa très sainte volonté à laquelle vous serez abandonnée et soumise sans la connaître. Et vous verrez que sa grâce, son amour et son esprit régneront en vous 290.

Comment prier ?

Vous m’avez quelquefois demandé comment il faut prier pour le prochain. Les uns prient vocalement, et d’autres en esprit pur et simple. L’âme prie pour son prochain selon son degré d’oraison ; quelquefois Dieu donne mouvement à l’âme de prier pour les misères d’autrui et, quand vous sentez en vous cette disposition, vous devez prier en la manière qu’on vous donne le mouvement. La plus ordinaire façon en laquelle vous devez prier, c’est en foi, par un simple regard vers Dieu qui connaît les besoins de ses créatures ; vous le priez qu’il les sanctifie toutes, et si votre prochain a des besoins particuliers qui soient à votre connaissance, vous les pouvez offrir à Notre Seigneur sans beaucoup vous en remplir, crainte que, sous prétexte de charité, vous ne jetiez votre esprit dans la dissipation et dans les égarements de votre imagination... Aimez votre prochain comme Dieu l’aime, et en l’état où sa sagesse éternelle le réduit ou le tient 291.

Enfin « La voie qui rend plus de gloire à Dieu est celle d’anéantissement » :

Il faut vous plaire dans la voie où Dieu vous a mise. Ce n’est pas vous qui l’avez choisie, mais la Sagesse éternelle l’a choisie pour vous et vous oblige de vous y appliquer, sans vous gêner [inquiéter] que vous ne faites rien de grand ni d’excellent pour la gloire de Notre Seigneur. La foi vous apprend que la plus grande et la plus digne gloire que vous lui pouvez donner, c’est d’être parfaitement soumise à son bon plaisir, c’est d’être la captive de son amour, c’est d’être sans choix, sans vie et sans aucune volonté ; parce que lorsque vous êtes de la sorte, il se glorifie parfaitement en vous.

En cet état, vous lui donnez plus de gloire que si vous bâtissiez mille hôpitaux et que si vous faisiez beaucoup d’autres bonnes œuvres dans lesquelles votre amour-propre prendrait vie dans votre bonne action. Au lieu que dans la voie où la bonté de Dieu vous mène, tout tend au néant et à la destruction de vous-même. […] 292 Ne sortez point de votre voie pour entrer dans une voie étrangère et qui ne vous est point propre. Et ce qui vous doit consoler et mettre en repos, c’est l’union que vous avez comme chrétienne à l’Église. Et comme vous faites un corps avec tous les chrétiens qui sont les membres de Jésus-Christ, toutes les bonnes œuvres qu’un bon chrétien fait, vous y avez part et vous y contribuez en une certaine façon ; à raison que vous êtes unie à ce membre comme faisant un même corps. Et dans cette sainte liaison, vous êtes charitable, humble et patiente avec votre prochain.

Il ne faut point vouloir faire ce qu’ils font, dans votre voie. Vous ne devez plus dire : « Je voudrais ceci ou cela », car la divine volonté doit tellement agir en vous qu’elle soit la toute-puissante dans votre âme, sans permettre à votre amour-propre de souhaiter, ou s’inquiéter de ne faire pas tant de bien que beaucoup d’autres.

Si Dieu ne veut point ces œuvres-là de vous, pourquoi les voulez-vous faire ? C’est un reste de la malignité que nous avons reçue d’Adam de vouloir toujours être et faire quelque chose qui nous paraisse, pour y prendre une secrète satisfaction. Nous ne pouvons mordre dans l’anéantissement ; la pensée d’icelui nous tourmente et cependant c’est notre salut. Dieu vous veut dans cet état : est-ce à vous d’en vouloir un autre ? La volonté de Dieu n’est-elle pas plus sainte que tout le reste ? Et ce que Dieu a choisi pour vous, ne vous est-il pas plus salutaire que tous les biens et bonnes actions que vous pourriez opérer ? Ô ma fille, serions-nous si téméraires de donner des lois à Dieu ? Pour moi, je vous avoue que j’ai tant de respect pour son bon plaisir, que j’aime mieux relever de terre des fétus, par son ordre, que de convertir tout l’univers par l’ardeur de ma volonté 293. Ô ma fille, quand serons-nous dans cette bienheureuse mort qui donnera vie au bon plaisir de Dieu en nous ? Il faut bien travailler à l’abnégation de nous-mêmes. Il faut bien détruire nos propres satisfactions. Je ne sais si vous avez bien compris ce que je vous veux dire touchant les bonnes actions qui sont faites par autrui. Je vous dis que comme vous priez avec tous les chrétiens à cause de l’union, que vous travaillez aussi avec eux 294.

La voie est d’anéantissement :

Ma chère fille, ne vous rebutez point sur cet état de mort totale de soi-même. Ce n’est point l’œuvre de la créature, mais l’œuvre de la main toute puissante de Dieu qui y fait entrer l’âme à mesure qu’elle se dépouille et qu’elle se désapproprie de tout ce qui occupe et qui remplit son fond. C’est l’état pur et saint que vous avez voué au baptême. C’est celui qui nous fait cesser d’être ce que nous sommes pour faire être et vivre Jésus Christ en nous 295.

Une rédactrice 296 cite une lettre de Mectilde à son amie de Châteauvieux qui n’est pas encore moniale. Elle est écrite durant sa retraite décisive de 1661-1662, une véritable agonie de la prieure selon V. Andral :

Je ne puis différer davantage la consolation que je prends de vous demander de vos chères nouvelles ; vous verrez en cela que je ne suis point morte, non certainement je ne le suis point, au contraire, il me semble que je prends vie et qu’au lieu d’être occupée de la mort, je suis appliquée à aimer. Je ne puis penser au passé, encore moins à l’avenir. Mon âme ayant rencontré son Dieu à l’entrée de sa solitude, elle s’y est liée d’une telle sorte qu’elle n’a pu encore entreprendre d’autre pensée. Il faut qu’il me serve de tout et que son amour fasse ma préparation pour la mort, car je n’y puis nullement réfléchir. Ô très chère, que je vois par expérience que si les âmes se laissaient à Dieu, qu’il leur serait toutes choses. Il les soutiendrait et les substanterait de lui-même et de ses ineffables miséricordes. Oh ! Que la solitude est désirable, puisqu’elle nous fait posséder Dieu plus pleinement et avec moins d’ombrage ; elle est, si je ne me trompe, le centre de mon âme et la santé de mon corps. Je m’y porte très bien jusqu’à présent, nous n’espérons pas moins de la suite.

Élisabeth de Brême, la Mère Benoîte de la Passion (1607-1668)

C’est à cette religieuse que l’historienne Mère de Blémur consacre sa plus longue notice dans sa revue de plusieurs dizaines d’abbesses et prieures bénédictines 297. Née à Sarrebourg, elle fut envoyée à Nancy « afin qu’elle y apprît la langue française » [6 298]. Elle voulut entrer aux Annonciades (le premier couvent de Mectilde), mais fut mariée à dix-sept ans. Veuve à vingt ans avec une petite fille, elle entre chez les bénédictines de Rambervillers trois années plus tard et en deviendra la prieure en 1653 pour le rester jusqu’à sa mort. « Elle avait sous sa direction, entre les autres novices, la sœur Mechtilde […] ; la Maîtresse et la Novice se sont efforcées l’une l’autre de se surpasser pour la mortification 299 ».

Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô témoigne :

[108] L’état de cette âme est vrai, tout ce qui est dans l’esprit est de Dieu, et opération divine dans ses Puissances, qui peu à peu les simplifie, pour les approcher et ainsi les perdre en Dieu, et de cette sorte le faire trouver dans ce fond et capacité intime de l’âme ; qu’elle reçoive donc passivement ces divins et bénis effets, qui sont les messagers du cher retour des puissances dans leur origine ; qu’elle les reçoivent, les laissant écouler à mesure qu’ils s’évanouiront, demeurant ainsi passive après leur départ, et de la sorte elle trouvera Dieu ; car tout ceci tend à ce bonheur. Je crois que si l’âme est généralement passive, soit à l’abondance soit à la pauvreté, qu’elle pourra trouver quelque chose qu’elle ne sait pas, et qu’elle recevra grande bénédiction. Il faut donc qu’elle soit bien fidèle à cet état contemplatif où Dieu l’attire et qu’elle reçoive bien passivement toutes ses miséricordes ; de manière pourtant que si elles se tarissent, elle les laisse aussi tarir passivement.

La figure étant peu connue hors de son Ordre, nous soulignons son approfondissement intérieur par de beaux « dits » rapportés par la Mère de Blémur, avant de proposer des extraits de lettres publiées par les bénédictines et/ou figurant dans un volume manuscrit :

[15] Il n’appartient qu’à Dieu de faire son ouvrage et d’opérer sa gloire et son pur amour dans les âmes, mais il est certain que c’est au dépens des sens et de la nature jusqu’à la mort totale de ce qui reste de la créature. Alors Dieu fait un effet de sa Résurrection, par son esprit et par sa vie très pure, et cela d’une manière imperceptible et au-dessus de la connaissance de l’âme. […] il y a de certaines personnes que Notre Seigneur attire dans un abîme d’amour, de silence et d’anéantissement, à l’exclusion de toutes les créatures.

[21] Lorsque je m’applique à lui (Jésus-Christ crucifié), ce n’est point pour charmer mes douleurs, mais par devoir d’amour ; et cependant à parler franchement, il me semble que je suis sans amour, sans foi, sans espérance, et que je n’en désire point. Il ne me reste qu’une impression qui consiste en ces mots : perte, abîme, mort. [...] je me trouve dans un grand silence et dans une profonde paix [...] il ne reste rien à la créature qu’une idée très nue et très simple de l’immensité de Dieu...

[22] Il ne me reste qu’une foi nue et très dégagée [...] si on me demandait la raison pourquoi on souffre, on répondrait : ce n’est pas que j’ai de mauvaises pensées, je n’en ai ni de bonnes ni de mauvaises, mais il me semble que je suis dans une séparation éternelle de l’objet de mon amour qui est mon Dieu ; cette sorte de peine m’est ordinaire à présent et elle m’arrive presque toujours de grand matin.

Dans une lettre à une supérieure :

[24] Je vous ai déjà fait savoir que Notre Seigneur me conduit sans lumières et sans connaissances et il m’ôte le désir de savoir et de connaître ce qu’il opère. Un des jours passés, après que la sainte Messe fut achevée, qui ne dura qu’un moment à mon gré, je me trouvai dans une tranquillité qui ne m’est pas ordinaire ; je ne puis m’exprimer là-dessus sinon que je crois que c’est quelque avant-goût de l’autre vie. Je crois encore que si je vivais cent millions d’années, je n’arriverais pas à ce point par tout mon travail ; c’est une grâce qui se donne, mais qui ne se peut acquérir ; il n’y a rien du nôtre ; ce repos n’était que le commencement d’une longue et profonde occupation ; mais comme la Communauté sortit du Chœur pour aller au travail, j’y allai aussi ; cet attrait me continua le long du jour, etc.

Il ne m’est pas possible de considérer les Mystères de la Passion, quoique j’aie de puissants attraits vers ce douloureux état de Notre Seigneur. Au moment que je tourne ma vue sur le Dieu d’amour crucifié, mon cœur est transporté, l’entendement éclairé et l’âme occupée d’une manière ineffable ; je ne peux dire que ces mots : « Excès d’amour infini et incompréhensible à tout esprit ». L’âme demeure ensuite humiliée et anéantie.

[28] Son attrait était le regard simple de Dieu, en nudité de foi, sans nul discours ; c’était un état passif dans lequel elle attendait que Dieu fît en elle ce qu’il aurait agréable.

[31] Il arrive quelquefois, selon qu’il plaît à Dieu, d’emprisonner les puissances de l’âme dans une solitude et dans un silence très dur à la nature et aux sens […] l’état d’emprisonnement n’est pas renfermé au temps de l’oraison, mais encore quand il est passé ; il est vrai que cela ne dure pas ordinairement plus de deux ou trois jours […]

[33] Je n’ai plus d’intention, ni de vouloir, ni de pouvoir dans toutes mes actions, pour saintes qu’elles soient ; mon oraison est presque sans commencement et sans fin, je veux dire que j’en sors comme j’y suis entrée, dans la simplicité d’esprit, toutes les voies et les sentiers me sont fermés, et le seront encore plus dans la suite, Dieu seul connaîtra le chemin par où Il me fera marcher […] je serai réduite dans une entière perte de moi-même […] qu’importe, il me suffit de savoir que Dieu est en moi, sans moi, mais un temps viendra que je serai dans un abîme hors de ma connaissance.

[54] on m’arrache, mais doucement et agréablement, de tout ce qui est sous le ciel ; on me tire dans un abîme, c’est-à-dire dans la profondeur de mon néant ; c’est là où je trouve la véritable paix, tout le reste n’est rien ; dans cette profondeur de silence, on apprend une doctrine sans connaissance ni lumière, tout est dans l’obscurité ; il ne reste plus d’ambition à l’âme, que de perdre ses propres intérêts et de se perdre elle-même pour gagner uniquement Jésus-Christ.

[66-67] Le transport d’une douce fureur […] paisible et calme comme le feu qui semble dormir sous la cendre, puis il vient un moment favorable qui rallume ce brasier par le souffle du divin Esprit […] Sur quoi elle entendit ces paroles en l’intérieur de son âme, « par trop d’amour il faut mourir, et revivre d’un élément qui n’est que pure flamme ». […] Il me semble que cette vie est si précieuse que je n’ai qu’un moment pour adhérer à Dieu et que le reste se doit faire en passant 300.

[102] La sainte agonisante […] chanta son Cantique ordinaire : « Par trop d’amour il faut mourir », etc. Étant un peu revenue elle se reprit disant : Je me trompe de dire que par trop d’amour il faut mourir, c’est plutôt faute d’amour. L’on ouvrit sa poitrine pour en tirer son cœur, contre sa défense expresse. Ceux qui virent ce cœur assurent qu’il n’était pas fait comme les autres : il était gros et souple, ouvert au-dessus avec des veines toutes navrées [blessées], plusieurs personnes sont d’opinion qu’elle est morte d’amour, quoi qu’elle s’imaginait toujours qu’elle n’aimait pas assez ; c’était sa plainte ordinaire […]

Correspondance de Mectilde avec la Mère Benoîte

Mectilde écrit du monastère de Montmartre en 1641 à Élisabeth, la Mère Benoîte :

[…] Je vous ai déjà souhaitée plus de mille fois en ce saint lieu où je suis. Ô Dieu, que vous auriez de consolation ! ou plutôt de sainte appréhension de marcher sur une terre arrosée et trempée du sang du sacré martyr saint Denis, ce grand maître de la théologie mystique 301 ! II faudrait un grand volume pour vous dépeindre la dignité du lieu et la sainteté qui s’y trouve. Il y a grande quantité de saintes reliques et des corps saints tout entiers, et s’il y a un paradis en terre, je puis dire que c’est Montmartre, qui est un vrai paradis terrestre où les vertus se pratiquent en perfection et où notre sainte Règle est gardée dans une observance très exacte. Je sais que vous avez été autrefois dans la pensée que la réforme n’y était pas. Je vous puis assurer et protester qu’elle y est si particulièrement pratiquée par les saintes religieuses de ce lieu que cela ravit d’admiration et je vous supplie d’en louer et remercier notre bon Dieu et qu’il continue ses saintes bénédictions. Souvenez-vous, s’il vous plaît, d’une lettre que je vous écrivis il y a quelque temps, où je vous racontais quelques merveilles de ce sacré lieu. Tout ce que je vous dis en cette lettre n’est rien à l’égal de ce que j’y trouve ; j’en glorifierai Dieu éternellement.

J’ai toujours grandement à l’esprit ma pauvre Marguerite 302. Je vous promets de faire mon possible pour elle. Si l’obéissance me laisse agir, je tâcherai de lui trouver quelque lieu vertueux et saint. Courage, ma très chère Mère, je prierai toutes les saintes âmes de ce lieu sacré de prier Dieu pour vous ; elles me l’ont déjà promis, mais à condition que vous ferez le même pour elles, mais surtout pour Madame l’Abbesse 303, qui est la première et la plus favorisée du Ciel. Je vous assure que toutes les vertus sont amassées en elle ; priez la divine bonté de les lui continuer puisqu’elle l’a choisie pour une œuvre si sainte.

Si vous saviez combien vos lettres me consolent, vous prendriez la peine de m’écrire plus souvent ; vous connaissez mon esprit et mon néant. J’aurais infiniment désiré de vous parler encore une fois, mais il plaît à ce Dieu d’amour me tenir dans la privation ; j’embrasse la sainte Croix avec vous, et désire de tout mon cœur mourir sur icelle. Je ne sais comment remercier cette adorable bonté de m’avoir retirée en un lieu où, par le secours divin et l’exemple que j’ai journellement devant les yeux, je peux devenir parfaite. Il faut que je vous dise que je crains bien qu’il ne durera guère et j’en suis déjà dans les appréhensions. Je vous supplie, donnez-moi fortement et instamment à Dieu et le priez qu’il captive toutes les puissances de mon âme, en sorte que je meure mille fois plutôt que de l’offenser. Cette crainte de tomber dans le vice me donne mille frayeurs et m’empêche d’être si parfaitement résignée de sortir d’ici, encore que je m’abandonne à Dieu autant que je puis. Je voudrais de très bon cœur descendre dans les enfers plutôt que de déplaire à Dieu, secourez-moi de vos prières à ce sujet. Or, la plus ordinaire pensée que j’ai de présent, c’est le désir d’être parfaitement anéantie et d’être attachée sur la très précieuse Croix. Quant à l’anéantissement, je le comprends intérieur et extérieur, m’étant avis que sans icelui je n’avancerai pas vers Dieu : et, pour l’extérieur, il est facile avec la grâce ; mais l’intérieur, je le trouve difficile parce qu’il me semble que toute la diligence est peu si Dieu même n’anéantit les puissances. La vivacité de mon esprit me travaille beaucoup, et le peu de constance qui est en moi me prive de beaucoup de grâces. […] 304.

À la mort du P. Chrysostome, la Mère Benoîte décrit à Mectilde son ressenti intérieur :

Vive l’anéantissement sacré de mon Dieu !

Par la lecture de votre lettre, j’ai appris que notre cher Père avait quitté la terre pour aller au ciel. J’eus une grande émotion de cœur qui me continua le long du jour (c’était le dimanche de Quasimodo). Cette émotion contenait en soi une grande ardeur d’esprit, qui brisait quasi les forces du corps. L’espérance, la réjouissance de sa béatitude emportaient le dessus sur la tristesse. Au commencement de l’office des morts, je fus outré 305 de nouveau d’une grande tristesse, mais l’intime complaisance au vouloir de ce grand Dieu ne permit point que les larmes coulassent. Il me semblait que mon âme se fondait en dilection du bon plaisir de Dieu. Étant en oraison après Vêpres, il me fut montré comme dans une nuée assez claire, que la perte que nous avons faite se trouvait dans le ciel, qu’on ne pouvait pas dire en vérité l’avoir perdu, que les pertes que l’on fait en Dieu se retrouvent pleinement en Lui. Vous savez, ma très Chère Mère, combien j’ai perdu, parlant humainement, néanmoins il n’était pas en mon pouvoir d’en faire le sacrifice à ce Dieu d’amour, parce que mon vouloir était tout anéanti dans le vouloir divin. Je ne saurais dire, ma très Chère Mère, l’occupation de mon esprit tout ce jour-là. J’aime autant en béatitude, et même davantage que l’assistance que j’en recevais lorsqu’il était en terre. Il nous peut beaucoup plus servir en ces hauts lieux qu’en cette vallée de larmes. Je suis bien plus près de lui à présent que lorsqu’il était vivant à Paris, parce que nous le trouvons en Dieu.

Il faut que je vous dise, ma Chère Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande assemblée de peuple, entr’autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut et délicieux. Étant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même ? Ne serait-ce point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu ? Ma Chère Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais aucun fondement. J’avais écrit sept ou huit articles pour lui envoyer, cependant le ciel nous a ravi cette belle âme tant illuminée de l’esprit de Dieu. Il ne le faut plus chercher sur la terre, mais au ciel, à la source des fontaines de lumière. Ne croyez pas, ma très Chère Mère, qu’il vous ait laissée orpheline, non, non, il nous sera propice au ciel. […] Désirons infiniment, ma très Chère Mère, qu’il nous obtienne la grâce d’être vraiment passive au milieu des bourrasques et évènements fâcheux de la vie. C’est là où bute mon esprit. C’est la source d’humilité d’être passive aux pieds de Dieu. […] 306.

[11] En novembre 1650, alors à Rambervillers, Mectilde prend la direction spirituelle de son amie :

Ma révérende Mère, Je vous fais ces mots en hâte parce que la Providence me fournit une occasion pressée et j’ai désiré vous assurer que j’ai reçu fidèlement celles que votre charité m’a fait la grâce de m’écrire en date du cinq du courant, la lecture desquelles me donne un grand sujet de louer Dieu des miséricordes qu’Il fait à votre âme de vous instruire par Lui-même de ses sacrés sentiers. Je vous conjure de lui être fidèle ; il est vrai que lorsque la passivité est entière, l’âme n’a pas de peine d’être longtemps à l’oraison. Je vois bien que votre âme y était encore opérante quoique délicatement. Ne vous étonnez pas de voir cet abîme de malignité en vous, c’est une grâce et une lumière annexée à l’état en question et qui opère un anéantissement profond. Gardez-vous d’aucune activité sur cette vue de péché [... 13] quand le trait de la grâce est puissant et qu’il fait cessation de toute opération en l’âme, il n’y a point d’instruction pour lors, sinon de se laisser abîmer […] Voilà ce qu’il m’est donné de vous dire […] 307.

Peu après, en janvier ou février 1651, la mère Benoîte est réfugiée en Alsace et l’assistance par Mectilde se poursuit :

[...] [17] Disons donc sur le premier article de votre dernière lettre que, touchant le respect avec lequel je vous traite, je vous assure n’en avoir aucun scrupule et que je ne crois pas contrevenir à l’attrait de la grâce en agissant de la sorte avec vous et si cela vous peine d’une façon, il vous humiliera d’une autre. Je ne puis traiter autrement avec vous et même avec d’autres, car les âmes qui tendent à Dieu ont, je ne le sais quel rapport à notre Seigneur Jésus-Christ, qui m’oblige à les respecter (non les âmes simplement, mais la grâce de Jésus-Christ opérant en elles) ce n’est donc pas vous que je respecte en tant que créature ; mais Dieu essentiellement régnant en vous (voilà sur le premier point et vous devez ne point faire de retour là-dessus.)

Secondement, vous dites que vous avez ressenti les effets de notre assistance, jointe à la miséricorde que notre Seigneur vous fait de vous enseigner et que jamais vous ne seriez entrée dans la voie, etc. J’avoue que la Providence divine s’est voulu servir de moi pour vous comme elle fit autrefois d’une ânesse pour enseigner un prophète. Dieu se sert de qui il lui plaît, des bêtes comme des créatures : il faut toujours demeurer dans le néant et croire que [19] s’il ne m’avait envoyée vers vous, il vous aurait instruite plus efficacement lui-même ou il aurait suscité d’autres âmes pour vous aider à développer votre sentier. […] Donnez votre temps d’oraison au sacré silence […] 308.

De Paris, à la mère Benoîte réfugiée en Alsace, le 27 février 1651 :

[…] [25] Il est vrai, ma très chère mère, que la vraie récollection, ou plutôt recueillement de l’âme en Dieu est bien rare et de peu de durée en cette vie : il sera sans interruption dans la bienheureuse éternité. Dans cet état de paix et d’anéantissement, l’âme prie en criant bien haut quoiqu’en silence sans dire mot ; demeurez dans cette paix puisque Dieu vous y met et laissez tout le reste à son amoureuse Providence. Portez cette crainte que Dieu permet que vous ressentiez ; l’âme qui se laisse et s’abandonne tout à Dieu ne peut jamais périr ; mais puisque notre Seigneur vous tient dans cette peine sans inquiétude, portez-là sans y faire beaucoup de réflexion : vous êtes bien et devant Dieu et devant les hommes, j’en réponds ; bien que je sois une bien misérable pécheresse, je prends la hardiesse en sa divine [27] présence de vous parler ainsi, d’autant que ça été par son ordre tout ce que je vous ai dit, et si vous tâchez de le suivre, vous en verrez un jour la bienheureuse fin dans votre consommation. […] 309.

Paris, 1er mars 1652 :

[…] Il est bon pour votre âme que vous soyez sans lumière et sans connaissance, mais vous n’y êtes point encore tout à fait, il faut que vous y soyez encore davantage. [… 31] Je vous trouve secrètement attachée à l’intérêt de votre perfection ; soyez très libre sans vous divertir de Dieu. […] 310.

Les années passent ; Mectilde va fonder et écrit :

[…]. Je ne sais comme Notre Seigneur me tient ni ce qu’il veut faire de moi ; je me laisse tellement à sa disposition que je ne dis pas une parole pour avancer ou reculer cette œuvre. Elle n’est point à moi et l’on m’y fait porter un état d’anéantissement si grand que je n’ai reçu intérieurement aucune connaissance qui m’y lie. J’ai bien un lien secret, mais je vous avoue que je ne le comprends pas : tout ce qui m’a été donné, ça a été un jour à la Sainte Communion ; je compris la dignité et sainteté de cette adoration perpétuelle, j’en connus l’importance, et avec quelle pureté il y fallait agir. Mon esprit fut fait comme un mort, sans complaisance, sans désirs, sans ardeur et même sans avoir aucun être en cette affaire – je crois que vous me concevez – et dès lors je demeurais passive à cette œuvre, sans pouvoir résister ni l’avancer, car j’étais, ce me semble, morte à tout cela, et suis demeurée de la sorte, de manière que je n’y suis rien et n’y dispose de rien ; Dieu seul s’en est réservé la maîtrise. […] Continuez votre charité pour mon âme, je vous en supplie, puisque Notre Seigneur vous en donne le mouvement. […] J’ai reçu depuis peu des nouvelles de la bonne âme. Elle a reçu votre lettre avec grande joie. Écrivez-lui quand Notre Seigneur vous en donnera la pensée. Le bon frère qui m’écrivait pour elle est malade depuis quatre ou cinq mois ; priez Dieu pour lui. […] 311.

Quinze jours plus tard, le 7 septembre, Mectilde fait part de son épreuve :

[…] Ô ma chère Mère, si je pouvais parler, je dirais bien des choses ; mais je suis devenue muette et je n’ai plus rien à dire, car je ne sais et ne connais plus rien dans la vie intérieure. Je n’y vois plus goutte. Je prie Notre Seigneur qu’il vous fasse connaître comme je suis : il m’est impossible de le pouvoir exprimer. Je ne tiens plus de place. Je n’ai plus de voie, je ne sais plus ce que c’est [que la vie] intérieure ; je ne sais plus ce que je suis, ni où je suis ; je vis et il semble que je sois morte. Le néant est ma portion. Donnez-nous de vos nouvelles et priez Dieu pour nous […] 312.

Puis on pense que Benoîte va être emportée par la maladie (elle vivra encore quinze années). Mectilde :

Ma très chère Mère, Ayant appris par les lettres de notre bonne Mère l’état d’infirmité où vous êtes continuellement réduite, je me suis trouvée dans la disposition d’être fort touchée de la perte que je ferai de votre chère personne lorsque Notre Seigneur vous retirera de cette vie. C’est un sacrifice très grand et des plus grands que je puis faire ; mais il faut se résoudre à être dépouillée de tout sans aucune réserve. Ô que de morts il faut faire avant que de l’être ! En effet, ma toute chère Mère, selon les apparences et la continuation de vos maladies, il se faut résoudre de vous voir partir. J’ai été obligée ce matin à la sainte Communion de vous rendre à Dieu et à me désapproprier de tous les usages et de tous les appuis que j’avais en vous. C’était une vie secrète que je conservais, dans la consolation que je ressentais de notre sainte union.

Je sais bien que Dieu vous a donné charité pour moi autant que pour vous-même, et lorsque je voyais la part que votre bonté me donnait en votre sainte affection, mon âme s’en réjouissait et il me semblait que je ne pouvais manquer ayant votre charité pour appui. […]

Je reçois tous les jours assez de lois intérieures dans le fond de mon esprit pour être certaine que ma petite voie n’est que silence et anéantissement. Demeurons dans l’abîme où la conduite de Dieu nous tient, et que chaque âme soit victime selon son degré d’amour, n’étant plus rien qu’une pure capacité de son bon plaisir, laissons-nous consommer comme il lui plaira. Votre âme, ma très chère, approche de sa fin et du moment de sa totale consommation. Je la vois, ce me semble, se laisser en proie à l’amour divin qui fait ses opérations en différentes manières, je le révère de tout mon cœur et le supplie puisqu’il me met dans l’obligation d’un dépouillement éternel, qu’il vous permette encore une fois de me donner de vos nouvelles et que je demeure unie à vous comme lui-même nous a unies. […] Vous avez été ma chère et bonne maîtresse sur la terre, soyez-la encore au ciel. S’il m’était permis d’avoir encore quelque désir, ce serait de vous revoir avant la mort. Et même la pensée de ce cher bien me voudrait faire trouver quelque invention pour obliger les personnes d’ici à consentir que je fasse un petit voyage, qui ne durerait qu’un mois ou six semaines. […] Adieu donc, ma très chère Mère, allez à Dieu s’il vous retire de ce monde ! 313.

Six années passent, Bernières meurt, Mectilde croit devoir mourir, et de fait cela se produit mystiquement ; mais Monsieur Bertot et la carmélite Marguerite du Saint-Sacrement veillent, et survient le rétablissement. Mectilde écrit :

Ma très Révérende Mère, Il me semble qu’il y a si longtemps que je ne vous ai écrit, que j’en souffre un peu de peine, car mon plus grand bonheur en ce monde est de me trouver dans votre sainte union au Cœur de Jésus douloureux en croix, et anéanti dans le Très Saint Sacrement. Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ : je veux dire qu’il soit privé de sa vie en nous ; c’est ce que je fais tous les jours, en mille manières. J’en suis en une profonde douleur et c’est pour cela que je gémis, et que je vous prie et conjure de redoubler vos saintes prières. Au nom de Jésus en croix et sacrifié sur l’autel, faites pour moi quelques prières extraordinaires, par des communions et applications à Dieu dans votre intérieur. J’en ai un besoin si grand que je me sens périr, ma très chère Mère ; soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir.

Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps. Donnez-moi votre secours, par la charité que vous avez puisée dans le Cœur de Jésus Christ, comme à une âme qui a perdu la vie et qui ne peut ressusciter que par Jésus Christ. […]

Je demeure comme abîmée aux pieds de Notre Seigneur, le laissant faire ma ruine, ma destruction et ma consommation comme il lui plaît. Quelques servantes de Dieu ont eu des pensées de l’état où Dieu me tient, entre autres la bonne Mère Marguerite du Saint Sacrement 314, qui me manda, lorsque j’étais fort malade, que je n’en mourrais point et que celui qui faisait le mal ferait lui-même la guérison. Cela arriva de la sorte, car ayant tous les jours la fièvre, avec des redoublements de frisson, un samedi, avant l’Immaculée Conception de Notre-Dame, l’on m’enleva mon mal tout d’un coup et je ne sais où on l’a mis ; il est à quartier [en rémission] pour revenir quand il plaira au Souverain Maître lui commander de revenir. Nous demeurons ainsi mourante sans mourir, souffrante sans souffrir, car en vérité je ne puis dire que je souffre. Tout ce qui était plus fort à soutenir, c’est une effroyable destruction qui se fait au fond de l’âme ; tout y meurt et tout y est perdu ; je ne sais où je suis, ce que je suis, ce que je veux, ce que je ne veux pas, si je suis morte ou vivante, cela ne se peut dire. Priez Dieu qu’il me fasse sortir du péché ; je suis horrible devant ses yeux divins. […] 315.

22 janvier 1660. Benoîte :

[…] Il faut que je vous dise, ma très chère Mère, que la liaison que mon âme a avec la vôtre va toujours croissant devant Dieu d’une manière que je ne peux vous dire et que Dieu seul connaît. Dimanche dernier après la sainte Communion, une personne a eu connaissance, ou plutôt impression, de ce qui s’est passé en vous pendant votre incommodité dernière, avec plusieurs circonstances ; et comme cette personne était obligée d’anéantir toutes les connaissances pour écouter son âme en Dieu, nonobstant, elle eut impression que tout ce qui s’était passé en vous était une singulière grâce de notre Bon Dieu, et que vous en ressentiriez les effets particuliers en votre âme. […] Je suis en peine d’une lettre que j’ai donnée à notre chère Mère, lorsqu’elle était ici, pour vous envoyer ; c’était pour Monsieur Bertot. Je la lui donnai ouverte, ce me serait une satisfaction de savoir si vous l’avez reçue. Notre chère Mère nous a dit que ledit Monsieur voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme. Je voudrais bien que Dieu vous donnât la pensée d’en avoir soin en sa présence […] 316

Mectilde :

Est-il possible, ma très chère et plus intime Mère, que je vous sache dans une maladie extrême, et que je sois privée de la chère et douce consolation de vous écrire un pauvre petit mot ? […] L’union très sincère qu’il m’a fait la grâce d’avoir avec vous, ma très chère Mère, quoique j’en sois infiniment indigne, m’a fait ressentir la perte que j’aurais faite en ce monde si Notre Seigneur vous en avait retirée. Je vous donnais à son plaisir et cependant je vous retenais encore. Je ne me trouvais pas à votre égard dans le total dégagement. Toute la communauté m’était présente et il me semblait qu’elle avait un extrême besoin de vous, quoique peut-être vous êtes dans un sentiment bien contraire. Mais Dieu connaît tout et j’espère de sa bonté que, toute languissante que vous êtes et toute anéantie, il vous fera encore vivre. Hélas, ma très chère Mère, je sais que ce souhait vous est à charge, et que la vie vous est une espèce de martyre, puisqu’elle vous retarde de votre totale consommation : et c’est être cruelle que de vous retenir […]

Je ne sais qu’un secret dans la vie intérieure, c’est le cher et précieux abandon de nous-mêmes au bon plaisir de Dieu : il vit et règne lui seul et il suffit […]

M. Bertot est ici, il vous salue de grande affection, voyez si vous avez quelque chose à lui faire dire. […] 317.

Autre de Mectilde :

Croiriez-vous, ma plus que très chère Mère, que le silence que j’observe à votre égard ne me soit pas crucifiant ? Oui, certainement, puisque vous êtes la seule au monde à qui je puis confier mes pauvres et chétives dispositions et tous les plis et replis de mon cœur.

Il y a plusieurs mois que je suis tombée dans un état que je ne sais ce que ce pourra être, s’il sera bon ou méchant. Ce n’est pas toujours les occupations qui me privent de la chère consolation de vous écrire. Depuis le voyage de notre bonne Mère [Bernardine de la Conception Gromaire], j’ai pris plus de repos et de temps, remettant à son retour les affaires qui se pouvaient différer.

Mais il m’est survenu une étrange suspension des organes et puissances de mon âme, en telle sorte que mon corps en restait affaibli, et me trouvais sans vigueur et quasi à la mort, me semblant qu’un souffle me pourrait ôter la vie. J’ai été fréquemment de cette sorte durant ces temps. […]

Mon âme avait en fond une occupation profonde non distincte, mais qui semblait dévorer et consommer quelque chose, quelquefois dans une paix et cessation si profonde qu’il n’y paraissait pas seulement, même dans le fond, un petit respir de vie. […]

C’est assez de vous pouvoir dire ce peu que j’écris, pour exciter votre très grande bonté à mon endroit de redoubler vos saintes prières et de vous appliquer à Notre Seigneur pour moi, autant qu’il vous en donnera la grâce et le mouvement, car il faut que je meure aux secours, aux lumières et à tout ce qui peut donner le moindre appui. Cependant vous voyez que j’en cherche auprès de vous, ma très chère Mère. Il est vrai, et tout en le cherchant et le demandant, je le remets dans le Cœur adorable de Jésus Christ, voulant me tenir dans l’abîme où je suis suspendue, sans assurance de rien. Je puis dire dans l’apparence — selon le raisonnement — de tout perdre et de faire naufrage. […]

Ce qui fait le comble de la croix, c’est que je ne vois point que ce qui se passe soit opération de Dieu. D’une part, je crains la certitude, à cause de l’appui que j’y prendrais, et de l’autre part, je vois tout perdu. Enfin je ne puis juger de mes dispositions ou états présents, sinon qu’ils seront ma ruine ou la résurrection de mon âme éternellement, ou grande miséricorde, ou grande justice. […]

J’adore dans le silence de mon cœur tout ce que Dieu en ordonnera. Je suis et ne suis plus. Vous seriez étonnée de me voir : à ce qu’on dit, je parais bien plus morte que je ne suis. Bref, ma très chère Mère, je ne sais plus que dire, je demeure quasi sans paroles, je n’ai rien à dire, je suis abandonnée ; il faut demeurer là, ne pouvant aller ni haut ni bas, ni de côté ni d’autre. Si l’âme savait qu’elle expire en Dieu, vraiment elle serait plus que très contente ; mais elle ne sait où elle est, ni ce que l’on fait, ni ce qu’elle deviendra. Le seul abandon au-dessus de l’abandon est le soutien secret de l’âme. Je ne sais si la divine Providence prend ce moyen pour me retirer de la charge où je suis, car à moins d’une grâce particulière je n’y puis subsister sans y faire confusion, car je ne vois ni n’entends pas pour l’ordinaire, du moins très souvent. Voici un échantillon de ma pauvreté, ma très chère Mère […] 318.

« Fragment d’une lettre de la Mère Benoîte écrite à la Mère Mectilde » en 1661 à la suite d’un décès :

[…] Après la dernière messe de Requiem que l’on chanta pour le repos de son âme, pendant l’Action de grâces de la première communion, je me trouvai tout d’un coup pénétrée d’une douce et cordiale affection vers cet âme, et cette pénétration fut accompagnée de douces et violentes larmes, je sentais dans mon âme une admirable liquéfaction comme si elle eût été présente à mon intérieur, ce qui me causa une joie et liesse très grande vers elle ; je fus si bien pénétrée des paroles suivantes dans mon intérieur, que je les prononçai de bouche : « Je suis au milieu du repos, des plaisirs et des contentements, je suis heureuse sans être bienheureuse, je suis l’une des plus heureuses de celles qui ne sont pas heureuses ». Je compris que cette âme était dans un état autant heureux qu’elle pouvait être, à la réserve de la vision de Dieu, elle disait qu’elle n’était pas parfaitement heureuse, à raison de cette privation. Mon entendement entra dans une grande occupation comme dans une nuit obscure qui occupa toutes mes puissances, et je fus certifiée que cette âme avait été privilégiée […] 319.

28 juin 1664 :

[…] Jésus continue sa vie captive et cachée dans la plupart des âmes dans lesquelles il n’a pas la liberté d’opérer selon son amour et cela est affligeant. Priez-le, ma très chère mère, que je ne sois pas de ce nombre. […] 320.

Correspondance avec Épiphane Louys, confesseur et collaborateur

Enfin on dispose de nombreuses lettres de direction par le Père Epiphane Louys, abbé d’Estival. La section consacrée à Épiphane (infra, après celle consacrée à Dorothée de Sainte Gertrude) en donne des extraits, mais il n’est pas toujours facile de déterminer quelle est la destinataire entre Benoîte, sa fille, les religieuses du couvent de Rambervillers.

Les bonnes directions mystiques sont fermes, ce dont témoigne ici, hors correspondance, la notice de la Vie de Benoîte, en N 283  :

[32] Quand cette servante de Dieu disait à ce père (je crois E[piphane] L[ouys] Prieur d’Estival), avec sa sincérité ordinaire, ce que l’Esprit Saint avait opéré en elle, par des paroles intérieures, ou par de fortes impressions, ou par quelque vision intellectuelle, il répondait que cela pouvait passer pour des imaginations qui n’étaient pas mauvaises ; mais fort communes ; que la différence qu’il trouvait entre elle et les autres, c’est que tout le monde ne prenait pas la peine de les ramasser pour s’en souvenir.

[33] Elle lui donnait quelquefois des billets de ce qui s’était passé entre Dieu et elle : il les prenait et elle n’en entendait plus parler. Elle lui écrivait pour des affaires et, en même temps, elle insérait dans le paquet de petits cahiers des communications dont Dieu l’avait honorée ; il répondait sur tout, excepté sur ce qui touchait cette matière ; et quand elle le priait dans ses lettres de lui marquer s’il avait reçu quelques écrits dont elle était en peine, il lui mandait qu’il ne se perdait pas de paquet, sans rien dire davantage.

Il lui défendit de rien écrire, la tenant en cette sévérité l’espace de près de huit mois, et cela en des termes qui ne modéraient pas le commandement, disant que c’était une occupation inutile, qui ne servait qu’à brouiller du papier et à prendre de l’appui sur des imaginations ; elle obéit.

[… 35] Elle supporta une si dure conduite pendant six ans, non seulement avec patience, mais avec joie, rendant mille grâces à Dieu de lui avoir envoyé un tel directeur qui avait un si grand soin de son âme 321.

Dorothée de Sainte Gertrude, Catherine-Dorothée Heurelle

Sœur Dorothée de Sainte-Gertrude, sous-prieure à Rambervillers, fut toujours très proche de Mère Mectilde dès le début, à Saint-Mihiel en 1641, à Montmartre en 1641-1642, à Caen en 1642, à Saint-Maur-des-Fossés de 1643 à 1646, en lien avec les membres de l’Ermitage de Bernières 322.

Fin mai 1652 :

[…] (203) Je vous exhorte, ma très chère Mère, d’aimer ce qui détruit votre amour-propre, vos intérêts et vos satisfactions. […] (209) J’ai un grand mouvement de vous dire que vous devez être plus simple ; je serais d’avis que votre oraison fut plus libre et sans une application si forte […] abaissez la pointe de votre esprit qui veut une oraison dont il n’est point capable. […] (213) Ayez bien soin de notre bonne Mère, conservez-la ; elle m’est bien chère et à toute la maison : c’est notre trésor et sans elle, que ferions-nous ? […]

Paris, jour de St Matthieu 1654 :

(219) [Le monastère de Rambervillers :] je l’ai trop aimé et je l’aime encore trop pour l’oublier, c’est une chose impossible et souvent notre mère Sous-prieure et moi, nous cherchons un moyen d’y faire un petit voyage pour avoir la consolation de vous entretenir encore une bonne fois avant que de mourir. […]

(221) Présentement je suis bien mieux selon le corps ; mais toujours très mal selon l’esprit car je suis toujours tout opposée à Dieu ; que cela est pitoyable ! Ma sœur de Jésus souffre beaucoup de corps aussi bien que d’esprit depuis quatre ou cinq jours : continuez de prier […] je suis indigne de servir cette âme et toutes celles qui sont ici ; je me vois bien l’esclave de toutes, mais je suis si ténébreuse que je ne vois goutte à leur conduite : ce qui me console, c’est que la Mère de Dieu a dit à la bonne âme [Marie des Vallées] qu’elle aura soin de cette communauté : cela me donne un peu de repos et je la lui abandonne plus confidemment puisqu’elle assure d’en prendre le soin ; elle prie bien pour ma sœur de Jésus… 323.

(223) Adieu, ma très chère sœur, Messieurs de Bernières et de Rocquelay vous saluent ; ils font des merveilles dans leur ermitage : ils sont quelquefois plus de quinze ermites ; ils demandent souvent de vos nouvelles. Si notre bonne mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à Monsieur de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement. Nous avons ici pour notre sacristain le bon vigneron de Montmorency 324 ; je ne sais si vous l’avez connu : c’est un ange en terre. Adieu, je ne puis finir, je suis en Jésus, toute votre…

17 octobre 1657 :

(233) Si vous saviez comme je deviens, vous auriez pitié de moi, je n’entends quasi plus et, comme je suis sourde, je deviens aussi stupide : vous diriez qu’on parle à une bête […] J’aspire à un petit trou n’étant pas capable de rien…

Paris 5 février 1658 :

(235) …notre bonne mère Sous-Prieure étant en alarme à cause que mon cierge s’éteignit en le prenant le jour de la Purification, elle dit qu’il en arriva autant à feu le bon Père Chrysostome et que je mourrais cette année. […] Nous avons eu tant de malades depuis Noël que je me suis vue quasi seule à Matines…

Paris mai 1659 :

(241) Ma très chère Mère, ce petit mot est en hâte pour vous dire une nouvelle qui vous surprendra sans doute puisque c’est pour vous dire que Notre Seigneur a tiré Monsieur de Bernières notre cher frère dans son sein divin pour le faire jouir d’un repos éternel. Samedi dernier trois mai, après avoir soupé sans être aucunement malade, il s’entretint à son accoutumée avec ces Messieurs et après, s’étant retiré et fait ses prières pour aller coucher, il s’en est allé dormir au Seigneur de sorte que sa maladie et sa mort n’ont pas duré le temps d’un demi-quart d’heure : voilà comme Notre Seigneur l’a anéanti. J’en suis touchée en joie et en douleur, mais la joie l’emporte de beaucoup, d’autant que je le vois réabimé dans son centre divin où il a tant respiré durant sa vie. […] Ce grand saint est mort avant que de mourir par un anéantissement continuel en tout et partout… […] Je ne tiens plus à rien qu’à la corruption de moi-même qui est effroyable.

Paris 3 septembre 1659 :

(243) Je vois des âmes être au milieu des serviteurs de Dieu sans qu’elles se puissent ouvrir ni prendre aucune consolation : il faut quelquefois porter ces états de silence et d’impuissance à parler ; cette vue de Dieu est un effet assuré de sa sainte présence […] Ne vous étonnez pas qu’elle soit si peu sensible, mais soyez le plus fidèle que vous pourrez à vous tourner vers lui. Je vous enverrai pour votre divertissement un petit brouillon de la messe mystique qui se célèbre dans l’intime de l’âme.

[…] Il y a près de six mois qu’on me tient dans les remèdes pour cette grande toux qui m’est revenue avec la fièvre ; je suis bien mieux maintenant : il y a trois jours que je ne l’ai eue : je suis au lait d’ânesse, j’ai pris les bains, j’ai bu les eaux, j’ai fait tout ce que l’on a voulu sans aucune résistance ; jamais je n’ai été si soumise que je le suis et c’est ce qui a mis l’alarme parmi nos mères qui disent que c’est une marque de mort puisque j’étais si amortie dans mes sens et mon raisonnement. […°

Épiphane Louys, abbé d’Estival (1614-1682)

Nicolas Louys entre à dix-sept ans chez les prémontrés de Verdun, puis à l’âge de vingt-quatre ans enseigne la théologie à Falaise en Normandie (il cite souvent les « mystiques de l’ouest » : Bernières, Renty, Jean de Saint-Samson), puis cinq ans plus tard on le trouve à Genlis près de Dijon. De tempérament très actif, il « commence à jouer un rôle important dans le gouvernement des prémontrés de l’Antique Rigueur réformés par Servais de Lairuelz », fait des séjours à Rome, enfin après diverses charges est élu prieur d’Etival en 1663 (on le désigne souvent sous ce nom).

Il aide à l’établissement des bénédictines de Toul. En juin 1663 il entre en relation étroite avec Mectilde 325. Elle l’apprécie vivement et écrit en janvier 1665 à une religieuse de Rambervillers :

Je vous estime heureuse d’avoir M. d’Étival. S’il était à Paris, je lui demanderais la même grâce qu’il vous fait. J’aurais bien désiré de lui parler encore avant mon départ. Je vous supplie de lui faire mes très humbles respects et Actions de grâces, je lui suis obligée, infiniment plus que je ne puis dire 326.

Puis le 7 juillet de la même année, elle confie sur celui qui deviendra son confesseur :

Au reste, j’ai une joie sensible d’apprendre les grâces et bénédictions que Notre Seigneur départ à toute votre sainte Communauté par l’entremise de Monsieur d’Étival. […] Voilà un secours suffisant pour devenir de grandes saintes. C’est un trésor que la divine Providence nous a donné. Je prie Dieu qu’il le conserve pour vous et pour nous. Je vous supplie me recommander à ses saintes prières, en lui présentant mes très humbles respects. Nos Mères de Toul m’ont mandé que nous aurions l’honneur de le voir bientôt à Paris ; si cela arrive, ce sera pour nous un surcroît de bonheur. Je me réjouis dans cette chère espérance. Je ne puis assez admirer les merveilleux effets que Dieu fait dans votre sainte Communauté par son ministère ; nous en apprendrons des nouvelles par lui-même si nous avons l’honneur de le voir 327.

Le Prieur d’Étival composera pratiquement la totalité de son œuvre pour les religieuses des fondations de Mectilde. Il sera proche de la Mère Benoîte de la Passion, la supérieure du monastère de Rambervillers 328.

Dans ses Conférences mystiques 329, il explique nettement à ses dirigées la nature de la contemplation du simple regard, sujet fort disputé à la fin du siècle, mais qui sera abordé par Dom Claude Martin 330. Épiphane cite les « anciens » Harphius et Ruusbroec ; puis Jean de la Croix ; enfin son contemporain Malaval, ce qui le fit critiquer par Nicole 331.

Épiphane montre comment se réconcilient passiveté et activité, car l’âme agie par Dieu est active et efficace dans la vie pratique.

Notre florilège est ici assez ample puisque Épiphane attend une reconnaissance de sa valeur mystique. Des extraits des Conférences qui furent publiées sont suivis d’extraits d’une Correspondance non publiée qui concerne surtout la Mère Benoîte et ses bénédictines.

Les Conférences

La contemplation [...] consiste à nous rendre Dieu présent par un acte de foi. Il est en nous-mêmes, Il est hors de nous, Il est en tout lieu, Il est hors de tout lieu, c’est le Centre de tous les êtres. Après avoir fait cet acte de foi, notre esprit se plonge dans un profond silence [...] [13] C’est ici où cessent tous les raisonnements, il faut demeurer dans ce simple regard autant de temps qu’il sera possible sans rien penser, sans rien désirer, puisqu’ayant Dieu, nous avons tout. [...] [16] ce n’est enfin ni tendresse, ni douceur, ni sensibilité, mais une vue simple et amoureuse de Dieu, appuyée sur la foi, qu’il est partout, et qu’il est tout. C2 332.

Il faut excepter la contemplation surnaturelle et infuse [...] L’on appelle le simple regard, l’œil simple, parce que l’âme se voit comme un ciel extrêmement net, et qui n’est embarrassé d’aucun nuage dans un plein midi, lorsqu’ayant effacé toutes les images et les différences des choses créées, elle est inondée d’une clarté très pure et uniforme. Les autres disent que ce simple regard est un admirable et saint loisir de l’âme, parce qu’alors elle est unie à Dieu ; et faisant cesser toutes les productions de la fantaisie, de l’entendement, et même de la volonté sur tous les objets qui ne sont pas Dieu, elle s’abîme par la foi dans cet être infini qui est le centre et [20] la félicité de tous les êtres, qu’elle croit lui être intimement présent. Il y en a qui disent que c’est le repos mystique de l’âme, parce que le repos est un désistement ou une cessation d’un ouvrage, ou de quelque mouvement qui nous travaillait, ou qui nous tenait dans l’inquiétude. L’âme s’étant retirée de l’affection à toutes les créatures, adhère intimement en son fond et en sa volonté à Dieu seul, dans lequel et avec lequel elle trouve toute la quiétude et la joie qu’elle désire. Jusqu’à tant que l’âme ait trouvé son repos en se plaçant de la sorte en Dieu, elle est dans une agitation continuelle. C2.

§

Vous ne faites pas cette aspiration pour parler à Dieu, mais pour vous mettre dans un recueillement qui vous donne le moyen d’entendre ce qu’Il voudra vous dire. [34] C3.

§

LE DIRECTEUR. Ma fille, ce n’est pas une fort mauvaise oraison quand on ne sait ce que l’on y fait. La réflexion, qui nous fait connaître le démêlé et la contrariété de nos opérations, est une distraction qui, nous détachant de l’union que nous devrions avoir à l’être incréé, nous applique à des objets créés, telles que sont toutes nos productions. L’âme qui est dans les saintes obscurités, que l’être suressentiel produit en son centre en agissant intimement par la grâce, ne voit pas ce qu’elle y fait, puisqu’à ce que l’on dit, elle n’y fait rien : c’est-à-dire qu’elle ne se meut que par l’impression de Dieu. C3

§

Ainsi, quand nous parlons d’élever une âme à la vue fixe et immobile de l’être infini de Dieu, il est tout à fait important de purifier toutes les lumières, pour les réduire à l’obscurité de la foi toute nue, sur laquelle seule ce regard fixe et immobile doit être appuyé ; autrement ce ne serait pas une vue chrétienne, ce ne serait que la spéculation d’un philosophe.

Deuxièmement il faut interdire à l’esprit toute sorte de raisonnements, qui le jetteraient nécessairement dans la multiplicité, au lieu de l’unité dans laquelle le simple regard doit l’établir. De même il faut que la volonté secoue le joug et la tyrannie de ses passions, autrement, comme cette puissance libre et libertine veut fortement ce qu’elle veut, et que par l’empire qu’elle prétend avoir sur l’esprit, elle l’applique comme il lui plaît, et le détourne souvent des choses les meilleures, pour le tourner aux objets de ses passions. C3

§

Saint Denis  enseigne à Timothée comme il doit tâcher d’arriver à ce simple regard. « Quand donc, cher Timothée, dit ce saint, vous voudrez entrer en ces contemplations mystiques, quittez les sens et les opérations intellectuelles, abandonnez toutes les choses sensibles et intelligibles, laissez tout ce qui est, et qui n’est pas, pour arriver, autant qu’il est possible en cette vie, à l’union de celui qui est par-dessus toute essence et toute science ; parce qu’en vous éloignant ainsi de toutes choses, vous serez élevé dans le rayon surnaturel de l’obscurité divine ; et c’est là que l’esprit étant tout à celui qui est par-dessus tout, n’est en aucune autre chose, ni en soi-même, mais par un vide de toute connaissance, il est d’une façon très excellente conjoint à celui qui est du tout inconnu, le connaissant par là même qu’il ne le connaît pas ». 

Le Père Victor Gelen333 dit que, comme l’on nous enseigne que nous pouvons passer de la simple pensée à la méditation, si nous ne courons pas si légèrement sur les choses créées et incréées, si nous nous arrêtons sur les vérités, si nous nous y appuyons fortement pour comprendre tout ce qui peut nous porter à aimer Dieu davantage ; de même nous entrerons en la contemplation quand nous aurons réglé nos sens intérieurs et extérieurs, en sorte qu’ils ne brouillent et n’offusquent pas notre esprit par les figures et les images des choses sensibles. C3.

§

Il y a cent mille autres pensées, ou aspirations. La première qui vous viendra à l’idée sera bonne. Mais prenez garde qu’on ne vous permet pas de vous arrêter pour discourir sur le sujet qu’elles vous représentent, car vous resteriez dans la multiplicité, au lieu d’entrer dans l’unité à laquelle vous aspirez ; et au lieu du simple regard, vous feriez une méditation. C3.

§

Dans cet état, qui est déjà une présence actuelle de Dieu, fortifiez-la par un acte de foi, qui vous fasse voir avec sa certitude divine cette Majesté infinie, qui n’est pas éloignée de chacun de nous, qui est tellement en vous, qui est partout hors de vous, qui est en tout lieu, qui est au-delà de tous les lieux, parce qu’elle remplit de son immensité tout le monde, et tous les espaces qui sont au-delà du monde. Si vous montez au Ciel vous l’y trouverez ; si vous descendez en enfer, vous verrez qu’il y est. Il n’y a pas une goutte d’eau dans l’océan, pas un grain de sable sur les rivages, pas un brin d’herbe dans les prairies, pas un point dans le firmament, où Dieu ne soit en sa nature par nécessité. Il est en vous, vous êtes en lui. Voyez-le donc présent intimement à votre âme, et tenez-vous arrêtée dans la vue fixe et immobile de Sa Majesté, sans aucun discernement de ses attributs, ni des qualités glorieuses qu’il a à notre égard, comme celles de Rédempteur, de sanctificateur, de glorificateur. Parce que ces différentes qualités, ou même l’une d’elles, vous remplirait l’esprit d’images et de figures, ou vous rejetterait dans la multiplicité des créatures. L’âme ainsi séparée de toutes choses écoute en paix, et commence cette oraison passive par un regard ou vue de Dieu en foi confuse et générale, dit le Grand Mystique de Caen, Monsieur de Bernières. C3.

§

Ce n’est pas assez que tout l’être, par une tendance foncière, s’en aille à Dieu, que la créature s’anéantisse pour lui, l’amour-propre veut que la créature parle, et que par un acte exprès elle dise sensiblement que l’amour de son Dieu la fait languir, et soupirer, jusqu’à tant qu’elle se soit actuellement sacrifiée pour son honneur. C’est pourquoi il faut garder un silence exact, et ne parler que le moins qu’il est possible, et seulement par la nécessité du recueillement. C3.

§

Vous êtes peut-être de ces gens qui croient ne rien faire s’ils ne sentent, et s’ils ne touchent. Quand vous avez dit, avec la ferveur de trois soupirs, qui vous font enfler l’estomac et grossir les yeux, que vous aimez Dieu de tout votre cœur, vous êtes fort satisfaite. Comme si Dieu ne connaissait pas la disposition de votre cœur si vous ne la lui faisiez connaître par des opérations sensibles… Sachez pourtant que Dieu aime mieux, sans comparaison, un simple regard en nudité de foi, en suite duquel il opère un véritable amour, quoiqu’il soit insensible, et presque imperceptible, puisqu’il est au-dessus de tous les sentiments et de toutes les tendresses. Point de parole hors la nécessité précise du recueillement ; il est question d’entendre, et non pas de parler. C3.

§

Toutes les réflexions les plus saintes, et sur les vérités les plus importantes du christianisme, nous divertiraient du simple regard [2], où l’entendement voit Dieu par la foi, où la volonté l’aime très parfaitement, mais avec tant de douceur, et dans une tranquillité si calme, que l’amour-propre n’en peut rien tirer à son avantage : point de consolation, point de complaisance, parce qu’il n’y peut rien découvrir. C’est le Saint des Saints, où il ne lui est pas permis d’entrer, il ne lui est pas même possible de savoir ce qui s’y passe, puisque l’âme qui est le grand Prêtre, à qui il appartient d’offrir le sacrifice de l’esprit et de la volonté, dans un abandon et anéantissement entier, ne sait ce qu’elle y fait, parce qu’il n’y a rien de sensible ni de réfléchi ; l’esprit ne saurait être mieux occupé que de se fermer à toutes les connaissances des choses créées et incréées, pour ne voir Dieu que par une foi toute nue. La volonté ne peut plus travailler utilement pour soi, que de vivre dans un oubli perpétuel de soi-même, s’abandonnant entièrement aux très saintes dispositions de Dieu sur elle, remettant à ses soins amoureux l’âme, la vie, tout l’intérieur, tout l’extérieur, afin qu’il règne hautement partout, que tout le monde lui obéisse, et que sa très juste volonté s’exécute en la terre, de même que dans le Ciel, selon son bon plaisir, et pour les avantages de sa gloire, dans le temps et dans l’éternité. C7.

§

Il [Dieu] veut le [l’Esprit] faire entrer dans une parfaite nudité, et si l’on est fidèle, l’on recevra cette grande miséricorde de sa bonté, et de sa puissance, d’être un jour réduit au néant. Vous perdez déjà les figures et les images de toutes les choses, par cette foi toute nue, qui les exclut toutes pour nous mettre dans le simple regard. Vous perdez l’amour de toutes les créatures, puisque cet amour ne se forme dans le cœur que sur la vue de leurs images. N’est-ce pas là le moyen assuré de nous réduire à ce riche néant, dans lequel nous recouvrons abondamment nos [3] pertes, puisque Dieu s’y trouve pour y opérer des merveilles. Nous perdons tout par l’être, nous devons tout gagner par le non-être : auparavant que d’être, nous n’étions rien, et en ce néant de l’être nous n’étions pas désagréables à Dieu ; au contraire nous étions les objets de son amitié, qu’il a fait paraître par les biens signalés qu’il nous a faits, en nous tirant du nombre des créatures purement possibles. C7.

§

Pour être ce que vous n’êtes pas, il faut ne plus être ce que vous êtes. Videz-vous de tout ce que vous avez en vous, et la divinité vous remplira. Or cela ne se fait jamais mieux que par le simple regard qui, ne nous permettant aucune figure ou forme imaginable, ne nous laisse pas même celle de nous-mêmes. C7.

§

Je vous ai dit déjà bien des fois que le simple regard est dans la foi toute nue. L’esprit sous la conduite de la foi va avec une vue simple et droite dans le fond infini de la Majesté de Dieu, indistinctement, sans aucune pensée particulière des attributs, ou des autres qualités que nous pouvons discerner en lui. C7.

§

Il suffit que notre demeure soit continuellement en Dieu, dit Monsieur de Bernières, et qu’anéantis à nous-mêmes, nous ne vivions plus qu’en Dieu seul. Quiconque est arrivé à cet état voit en Dieu ses amis, il les aime et les possède en lui, et comme Dieu il est partout et les possède partout.

L’expérience fait connaître que celui qui a trouvé Dieu en quittant les sens, trouve tout en lui. Les âmes qui vivent en Dieu ont des intelligences secrètes, et une manière de se communiquer si admirable, que cela ne se comprend que dans un grand usage : ainsi, ma fille, mettez-vous en Dieu par la simplicité de la foi, dans l’intention de prier pour vos amis, et pour vos ennemis, vous les trouverez tous en Dieu ; et sans prier, vous prierez pour eux ; et sans que vous ayez besoin de quitter votre attrait de simple regard, Dieu — favorisant votre intention éminente et virtuelle — prendra le soin de toutes ces personnes, que vous lui recommanderiez en particulier si vous vouliez quitter votre attrait. C8

§

Voyez comme ce grand mystique de Bretagne (F. Jean de saint Samson) en parle. Il touche les deux sortes de contemplation, l’une dont vous avez parlé, qui s’attache aux effets extérieurs, et aux écoulements de l’amour divin ; l’autre qui ne regarde que le fond infini de la divinité, de laquelle sont sortis tant d’excellents effets pour notre salut. De la première, il dit : « il est impossible que contemplant et pénétrant cet amour si immense, et si profond en sa source propre, que vous êtes, mon amour et ma vie, et au flux rapidement débordé de ses effets, nous ne demeurions totalement blessés de la plaie ignée d’amour, qui fait en nous la faim, la soif, la chaleur et la langueur d’amour dans toute l’immensité infinie du feu  d’amour que vous êtes. » Mais voici cette seconde contemplation plus élevée par le simple regard : « Que si nous sommes par-dessus ces effets de cette plaie d’amour, l’on peut dire et croire que l’amour nous a fait mourir à force de nous écouler en lui ; si bien que c’est là que nous devons demeurer fermes et arrêtés selon la hauteur, longueur, largeur et profondeur de notre simple constitution et état, dans lequel nous sommes réduits en tout nous-mêmes, au-delà de toute unité, pour ainsi dire. C’est là qu’il faut que nous contemplions toute chose en un, et notre totale effusion en tout vous-même, par-dessus toute pénétration en très simple regard, qui fait un amour fruitif et jouissant, et qui nous rend et nous établit en tout vous-même, immobiles, inattingibles : il faut que nous demeurions là, tels que porte cet état, sans nous émouvoir ni exciter au dehors sur vos sorties amoureuses ; car ce qui est au-dedans, si perdu et si plein, ne doit pas sortir au dehors à la vie et à la recherche ; ainsi demeurer arrêté trop mieux que les Aigles généreuses  au fixe regard du soleil divin, sans varier nullement de là. De même, nous devons incessamment vous voir, et jouir de vous, Dieu d’amour et de perfection, au-dessus de toute perfection fluée et sensible. C9.

§

Il faut se laisser conduire toujours à l’attrait de la grâce : si Dieu veut que nous voyions les choses sans parler, il faut voir sans parler ; s’il veut que nous parlions, il faut parler ; s’il veut que nous nous taisions, et que nous ne voyions rien, il faut nous taire, et acquiescer à la privation des lumières et des communications. La difficulté est de reconnaître si nous sommes attirés à voir ou à parler par la grâce, ou par le libertinage de notre esprit, qui a peine à se tenir dans la captivité. À quoi l’on peut répondre que quand l’action est simple, tranquille, directe, il n’y a point de doute, elle est de grâce ; quand l’action est turbulente, qu’elle est réfléchie, que l’esprit fait des retours sur ses actes, quand il y a quelque appui du sens, quelque complaisance, il s’en faut retirer, ce n’est plus grâce. C10.

§

Hors de l’oraison, il y a des âmes pour qui l’attrait est si continu et si persévérant, que l’on ne peut pas dire d’elles qu’elles soient hors de l’oraison ; qui tiennent leur esprit ferme en ce simple regard de Dieu, sans jamais faire autre chose en aucun temps, ni en l’oraison, ni hors de l’oraison, ni même aux plus grandes fêtes et solennités de l’année ; qui ne pensent jamais aux mystères que l’Église nous représente, ni au jugement, ni à la mort, ni à l’éternité, ni à aucune autre chose bonne qui porte à Dieu, que l’on pourrait avoir apprises dans les bons livres, dans les prédications, ou dans les Conférences avec des personnes de capacité et de vertu ; et même quand il leur vient quelque bonne pensée ou souvenir, elle est aussitôt comme anéantie et  absorbée dans le simple regard.

Il y a peu d’âmes de cette trempe, Philothée, et comme je ne crois pas que vous soyez si avancée, je ne fais nulle difficulté de vous dire qu’en cinquante occasions vous pourrez revenir au simple regard par des pensées simples, et par des souvenirs momentanés de Jésus-Christ, considéré dans le mystère de sa vie pour lequel vous aurez plus d’inclination. C10.

§

Il y a donc une certaine disposition ou habitude, et constitution intérieure, que l’âme a par cette contemplation en nudité de foi, par laquelle, sans descendre au détail d’aucune vertu, elle pratique toutes les vertus, selon les occasions différentes qui se présentent, et sans penser [52] au particulier de quelque exercice que ce soit, elle fait tout ce qu’il faut faire, et en la meilleure façon qu’il se puisse faire. Parce que le simple regard la met dans une volonté ferme de faire tout ce que Dieu veut, et comme Dieu sait mieux que nous notre disposition, qu’il voit mieux que nous dans le fond de notre cœur, et ce que nous voulons faire pour lui, nous n’avons que faire de lui dire à tout moment, et au renouvellement de chaque action, ce que nous voulons faire pour sa gloire. C11

§

Mais supposé qu’il n’y ait point de péché, et qu’elle soit dans une distraction innocente, je maintiens que l’âme n’est pas pour cela hors du simple regard. Malaval le dit bien, et nous le ferons encore parler une fois là-dessus. Il dit qu’il y en a qui croient être sorti de leur attrait, qui n’en sont pas sortis, il dure encore ; et c’est ce regard qui est une attention éminente pour tout ce à quoi Dieu veut que je m’applique, et qui contient l’attention que celui qui n’est pas en cet état, peut et doit avoir. C11

§

Monsieur du Belley ayant observé que saint François de Sales, Évêque de Genève, ne faisait presque aucune préparation particulière, ou prochaine avant de dire la sainte Messe, ni d’Action de grâces après l’avoir dite, lui exposa avec respect son doute. Je suis étonné, lui dit-il, mon Père, du peu de préparation et d’action de grâces que vous faites avant et après la Messe ; encore aujourd’hui, vous êtes sorti d’une conversation qui avait duré près de deux heures avec une dame de condition, vous avez fait une profonde révérence à l’Autel, vous vous êtes habillé, et vous avez dit la Messe ; après l’avoir dite, et après avoir quitté les habits sacerdotaux, vous avez fait une profonde révérence à l’Autel, et de là vous êtes retourné à la même conversation que vous aviez quittée. Je vous avoue, mon Père, que cela me surprend. Saint François de Sales lui répondit : et moi je pourrais vous dire, mon frère, que je m’étonne que vous disiez tant de prières, et que vous fassiez tant d’actes, avant et après la sainte Messe ; mais puisqu’il faut vous contenter sur la difficulté que vous avez proposée, qui ne regarde que ma disposition particulière, je vous dirai que je ne sais quelle autre chose faire pour me disposer à un si grand mystère, que ce que je fais ; je tâche de me conserver continuellement en présence de Dieu, et de marcher toujours en sa vue ; cette vue perpétuelle fait toute ma disposition intérieure, et comme je ne vois que Dieu, il me semble que ma volonté ne veut que lui : c’est lui qui m’applique à tout ce que je fais, de moi-même je ne m’applique à rien, je ne suis qu’un instrument entre ses mains, pour aller où il veut, et pour faire ce qui lui plaît ; partout je porte la même disposition, à l’Autel, à la table, au lit, partout. Vous parlez de cette [61] dame qui m’a retenu toute la matinée ; je ne la regarde pas en elle, je ne la regarde qu’en Dieu, ou plutôt je ne regarde que Dieu en elle, et en toutes les autres créatures. C12

§

LE DIRECTEUR. Si nous parlions du simple regard extraordinaire, et de la contemplation passive et tout à fait surnaturelle, il est certain, Philothée, que Dieu agissant tout seul (comme disent plusieurs de nos maîtres) en l’âme, soit pour l’attirer à cette oraison dans les commencements, soit dans la suite, soit dans la consommation, il y opère tant de merveilles, et d’une façon si divine, qu’il n’est pas possible que celui qui souffre l’action divine, ne reconnaisse l’action de Dieu en lui, et que tout son être, en son fond et en ses puissances, ne le loue et le bénisse, pourtant sans aucun acte. […] Dans les autres états, l’homme s’applique de soi-même, supposé l’attrait qui laisse toujours une grande liberté à ce qu’il juge lui être plus nécessaire : mais en cet état du simple regard, il ne s’applique à aucun acte de vertu intérieure ou extérieure de soi-même ; il doit attendre l’impression de Dieu, qui lui fait quelquefois produire des actes, autrement il n’en fait point ; seulement il faut que précédemment il soit arrivé à une nudité  de fantômes, de figures, de formes, d’images, et à une cessation générale de tout raisonnement et d’opérations de la volonté pour entrer dans un état de pure passivité, qui le mette en disposition de souffrir l’inaction de Dieu en son âme ; on lui dit de faire [86] le matin un acte d’adoration, mais en simplicité d’esprit et sans paroles, dans un silence parfait au-dehors et au-dedans ; cela ne se passe qu’en la suprême partie de l’âme ; les opérations de l’esprit n’ont point de lieu ici, ni la proposition, ni la considération, ni le raisonnement ; la volonté n’y a aucun mouvement de désir, ou d’inclination ; et tout cela d’une façon qui ne se peut expliquer ; et qui n’est que comme celui qui adore. C14

§

Vous vous étonnerez quelque jour d’avoir de certaines bonnes habitudes, dont vous ne vous souviendrez point d’avoir fait aucun acte en particulier, et de vous voir libre de quelque mauvaise inclination, qui vous a donné autrefois beaucoup de mal à la combattre, sans savoir par quel moyen vous vous en êtes défaite ; c’est que l’esprit de Dieu étant absolument le maître de l’âme par l’entier acquiescement que vous avez fait pour toutes ses dispositions, et par l’abandonnement que vous lui faites de vos puissances et de vos actes, opère ce qui lui plaît en votre âme, son opération n’étant pas empêchée par la vôtre, qui s’oppose très souvent à ce qu’il veut faire en vous. C15

§

Nous n’avons aucune autre chose à faire que de le regarder, et de recevoir ce qu’il nous donne, sans que nous nous divertissions jamais de cet unique regard, pour savoir ce que c’est qu’il nous donne, ni la manière en laquelle il nous le donne. Que si par quelque fragilité nous avons pensé et réfléchi sur ce que Dieu nous donne, ou sur la manière par laquelle il nous le donne, il faut qu’incontinent nous retournions à ce simple regard avec une vigoureuse résolution d’y ramener promptement notre esprit, sitôt que nous nous apercevrons qu’il est en dehors, et sans exception de chose quelconque, soit bonne, soit inutile, c’est-à-dire quoi que ce soit des choses de Dieu, quelque saintes, grandes, et relevées qu’elles puissent être. C16.

§

LE DIRECTEUR. Vous prenez une route, Philothée, qui vous mènera à l’inquiétude, si vous allez plus avant : de quoi vous informez-vous ? Marchez, poursuivez à regarder Dieu, vous avez des retours sur vos peines. Nous allons à Dieu sans réflexion, disait Monsieur de Bernières, et quelque temps qu’il fasse, bon ou mauvais, nous tâchons de ne pas nous arrêter. Il faut que toutes les pensées humaines et les réflexions succombent. Laissez-vous aller à l’attrait passif de Dieu, et n’ayez soin de rien, sinon de vous laisser perdre et abîmer en Dieu au-dessus de toute connaissance, par une sainte ignorance qui ne se connaît que par expérience. N’avoir rien, c’est avoir tout ; et ne savoir rien, même que l’on soit en présence de Dieu, est une manière de présence de Dieu très sainte et très utile. C16.

§

Pour entendre cette vérité, il faut savoir une autre vérité fort importante en cette matière, que Malaval tire de la philosophie, qui est que tout ce que nous recevons par quelqu’un de nos sens [125] extérieurs, par la vue, par l’ouïe, par l’odorat, par le goût ou par le toucher, tout, bon ou mauvais, laisse une espèce qui passe au sens commun, et de là à la fantaisie, et porte ensuite quelque passion, quelque affection, quelque inclination, ou quelque aversion bonne ou mauvaise dans l’âme ; parce que cette espèce produite dans le sens extérieur est recueillie dans le sens commun qui est intérieur. Si vous y prenez garde, Philothée, quand après avoir vu quelque chose des yeux corporels, vous les fermez, vous la voyez encore ; ce n’est pas pourtant avec les yeux ; c’est que l’espèce que cet objet a produite est passée au sens commun, et le représente encore à l’âme ; et selon que cet objet est odieux ou aimable, il imprime dans l’âme une inclination ou une aversion : soyez persuadée que les autres quatre sens extérieurs, l’ouïe, l’odorat, le goût, et l’attouchement font le même effet ; ils font impression dans l’âme de tout ce qu’ils sentent, et cette impression cause l’affection : de là vous pouvez voir combien de nous-mêmes nous avons d’embarras et d’obstacles à l’oraison et à l’union avec Dieu, puisqu’à chaque moment il se présente une infinité de différents objets à nos yeux, à nos oreilles, et à tous nos autres sens ; et cette infinité de différents objets, par une infinité d’images ou d’espèces qu’ils envoient au sens commun et à la fantaisie, cause presque à tout moment d’innombrables passions en l’âme, qui sont souvent très différentes et qui la couvrent d’un grand brouillard pour l’empêcher de s’attacher assez fortement aux grandes vérités, et à Dieu. Vous voyez la facilité que nous avons aux égarements, puisque l’âme est appliquée à tant de choses différentes tout à la fois : et d’autant que nous tâchons de captiver notre esprit pour l’attacher à Dieu seul, il semble que ne portant ce joug qu’avec beaucoup d’impatience, il fasse de plus grands efforts pour s’échapper, et pour se porter de tout côté. C’est pour cette raison, Philothée, que nous disons que pour arriver au simple regard, il faut nettoyer la fantaisie et l’entendement de toutes sortes de formes et d’images ; ou du moins, il faut tirer le rideau par-dessus, afin que l’esprit ne s’amuse pas à les regarder, et qu’on puisse le fixer plus [126] facilement par la foi en la vue simple de Dieu, en sorte que l’on n’en soit pas empêché par la multiplicité de tant de créatures qui se peuvent présenter continuellement à l’esprit. C17.

§

Ce grand mystique (Monsieur de Bernières) qui vous est si bien connu, Philothée, vous parle quand il dit : vous direz peut-être que votre intérieur est plein de distractions et de ténèbres ; à la bonne heure ; cet abîme de misère et de pauvreté n’empêche pas que Dieu n’agisse secrètement et imperceptiblement pour jeter votre âme et vos opérations propres dans le néant. Ne vous imaginez donc pas qu’il ne se passe rien en elle, mais demeurez seulement paisible et tranquille, et l’ouvrage de Dieu se fera, et ce bienheureux néant d’opérations vous approchera de Dieu, et vous le fera goûter. Vous voyez comme le juste, croyant être dans une très grande inutilité auprès de Dieu ; pendant qu’il est abîmé de distractions et de ténèbres, il se passe des choses merveilleuses en son âme, quoiqu’il ne les voie pas et qu’il n’en sache rien ; cela se rapproche fort de la pensée de ce Mystique  qui dit : « l’âme du contemplatif allant par le désert de la foi, est toujours appuyée sur son bien-aimé, quoi qu’elle ne sente pas son appui, et que même souvent elle n’y pense pas. » Cela est enseigné dans le Cantique où il est dit : que celle-ci est admirable, qui s’élève par le désert, comblée de délices, appuyée sur son bien-aimé. C17.

Nous citons quatre extraits de la remarquable Conférence 19 :

S’intéressant presque uniquement à l’oraison de quiétude, Louys est évidemment gêné par les catégories de l’école carmélitaine qui prétendait à l’époque distinguer nettement les divers degrés de l’oraison acquise et de la contemplation infuse. Il est plus à l’aise avec les orientations de la mystique du nord ; par exemple lorsqu’il s’agit d’expliquer comment l’âme est « continuellement en action » lorsqu’elle est agie par Dieu 334.

L’âme, disent les Mystiques, doit demeurer passive sans agir, souffrant l’action de Dieu en elle, qui est tout le secret de cet état ; elle n’opère jamais ici, si ce n’est quelquefois avec une certaine douceur d’amour plus émue de Dieu que de son habilité naturelle : Dieu l’enivre d’un amour infus, et lui communique des lumières qui l’élèvent, qui la ravissent et qui l’unissent à lui, par-dessus toutes les opérations des sens et de l’entendement : ces lumières sont si subtiles et délicates que l’âme ne les aperçoit quasi pas au commencement, parce que [147] le sens n’a point de capacité pour les choses qui sont purement spirituelles. Il semble à l’âme qu’elle ne fait rien, et il est vrai ; mais elle reçoit des biens qu’elle ne pourrait jamais acquérir par son opération. C’est Dieu qui fait tout en elle divinement, et elle doit le laisser faire sans s’entremettre de chose quelconque, sinon de se réduire au vide de tout, sans prétendre de dire, d’entendre, de goûter ni sentir quoi que ce soit au ciel ni en la terre. On donne des raisons pour lesquelles l’âme ne doit rien faire du tout en cet état, se réduisant à une nudité parfaite.

Premièrement, si c’est pour arriver à ce regard qui est tout à fait surnaturel et extraordinaire, il est certain que, comme il faut proportionner les moyens à la fin, nous n’avons rien en nous qui nous puisse unir à une fin si spirituelle : l’âme qui n’opère qu’en dépendance des sens avec des organes matériels, et des fantômes corporels, ne reconnaît rien en soi qui la puisse porter à une sublimité si élevée ; Dieu seul le peut ; il le veut, et il le fait par un attrait très particulier qu’il communique à fort peu de personnes.

Secondement, si l’âme est déjà dans l’union immédiate avec Dieu par le simple regard infus, qu’a-t-elle besoin d’opérer ? Ses opérations ne sauraient tout au plus lui servir que de moyens pour s’avancer vers cette bienheureuse union : or les moyens ne sont plus nécessaires quand nous avons la fin ; nous supposons que l’âme est déjà dans l’union immédiate avec Dieu par le simple regard, et partant ses opérations sont tout à fait inutiles, et non seulement elles seraient inutiles, elles seraient même préjudiciables, parce qu’elles la divertiraient de la jouissance de son bien : car il faut que vous compreniez, Philothée, que les autres états d’oraison sont de chercher Dieu, mais l’état du simple regard infus est de jouir ; de sorte que l’âme n’a qu’à demeurer en cette jouissance et à faire en terre ce que l’on fait en paradis, où les âmes demeurent éternellement ravies et suspendues en la contemplation béatifique d’une Majesté incompréhensible.

Troisièmement, comment l’âme pourrait-elle demeurer en cet état par son action ? Dieu l’a tellement anéantie en l’élevant jusqu’à lui, et il l’a tellement vidée de tout ce qu’elle est, qu’il ne lui est pas possible de faire d’elle-même aucun acte intérieur, quand elle le voudrait, sans s’angoisser et se forcer incroyablement. Et il y en a qui vont jusqu’à dire qu’absolument elle ne le peut pas, parce que Dieu lie toutes ses puissances, et l’empêche d’opérer, de peur qu’elle ne trouble l’action divine par son opération particulière ; et partant on ne peut la considérer que dans un état de très pure passivité. C19.

§

Bienheureux le contemplatif qui pourrait dire avec une grande mystique de notre siècle (c’est la Mère Anne Rosset de la Visitation) :

« Mon attrait et mon instinct intérieur, si j’en ai, ou si j’en sais connaître, me porte plutôt à ne voir rien, à ne rien faire, même à ne pas regarder si je puis ou si je dois faire quelque chose ; mais à marcher à l’aveugle, et à me perdre tellement en Dieu, que même si je ne m’amuse pas à voir que je me perds, et comme je me perds, ou [151] comme Dieu me perd : aussi ai-je mes puissances si liées que je ne m’en puis servir en aucun temps, pour faire des actes intérieurs ; et je ne suis jamais en plus grande paix en ma portion supérieure ; et je ne suis jamais mieux dans mon centre, que quand je me laisse pleinement à la merci de cet attrait, de ne rien faire, et de ne m’essayer de rien faire : il m’est avis que quand une chose est perdue, celui qui l’a perdue ne la voit plus, et ne s’en sert plus ; de même quand l’âme s’est absolument abandonnée et donnée à Dieu, s’abîmant en lui sans réserve, elle est perdue en Dieu avec toutes ses puissances ; et elle ne saurait s’en servir à moins de sortir de Dieu pour se retrouver en elle-même. L’âme se perd en Dieu, pour ne plus être en elle, et pour ne plus vivre en elle, mais pour être toute à Dieu, afin que ce soit lui qui vive en elle. C’est donc à Dieu de vivre en l’âme, d’agir et d’opérer en elle et pour elle tout ce qu’il lui plaira. Mes puissances m’ont servi d’infirmiers pour parvenir à l’union avec mon Dieu ; je n’ai donc plus besoin de me servir de ces puissances pour arriver à cette union puisqu’elle est faite, et que mon âme est unie avec Dieu depuis plusieurs années : jamais je ne me sens attirée à lui dire aucune parole ni d’amour, ni de confiance, ni d’abandonnement ; ni d’en désirer les sentiments, ni de désirer de les avoir ; si Dieu me les donne, je les reçois ; sinon je ne les recherche pas, ni ne pense à lui demander rien ni pour moi, ni pour les autres ; et quand je suis en recherche, je ne m’efforce point de faire des actes de soumission pour me mettre en disposition de souffrir, ni de faire chose quelconque. Enfin il me semble impossible de faire quoi que ce soit, ni de rien désirer sinon que le bon plaisir de Dieu s’accomplisse éternellement en moi, et en toutes les créatures : je ne pense pas pourtant à le désirer, mais c’est ma disposition intérieure. Il m’est avis que je ne sens point de résistance ni de difficulté, au moins en ma volonté, d’accepter et de souffrir tout ce que Dieu pourrait vouloir, quand même ce serait les peines d’Enfer, et pour une éternité ; parce que quand ce serait son bon plaisir, je n’aurais point commis de péché, et n’en commettrais point, puisque son bon plaisir ne peut vouloir le péché, et n’en est jamais l’auteur. Voilà donc tout mon fait, de ne rien faire, et ne pas même désirer de rien faire ; de sorte que non seulement mon désir est de ne rien désirer, ma volonté de ne rien vouloir [152], mon inclination de ne pas incliner, mon choix de ne point faire de choix ; mais je ne veux pas même désirer de ne rien désirer, parce qu’il m’est avis que ce serait encore un désir. Je ne voudrais pas même penser ni regarder si j’ai le désir de n’avoir point de désir pour me perdre mieux toute, et pour marcher sans les appuis qui ne sont pas Dieu, ôtant tous les obstacles qui sont entre lui et mon âme, afin qu’il y puisse opérer et se communiquer à elle selon qu’il voudra. » C19.

§

LE DIRECTEUR. Je crois, ma fille, que c’est mal raisonné de dire : selon l’Apôtre nous sommes agis, donc nous n’agissons pas. Disons plutôt avec un moderne : nous sommes agis, et nous agissons ; et qui plus est, nous ne sommes [160] agis qu’afin que nous agissions. Quelqu’un me dira, dit saint Augustin,  donc nous sommes agis, et nous n’agissons pas. Je réponds, il faut dire au contraire, vous agissez, et vous êtes agis et alors vous agissez bien, si vous êtes agis et mus par celui qui  est infiniment bon : car l’esprit de Dieu qui vous meut et agit est le secours pour tous ceux qui agissent ; un homme qui n’agit pas  n’est pas agi, c’est l’esprit qui agit et qui soulage notre infirmité. Que les enfants de Dieu comprennent qu’ils sont mus et agis par l’esprit de Dieu, afin qu’ils fassent ce qu’ils doivent faire ; et quand ils auront agi, qu’ils rendent Action de grâces à celui de qui ils reçoivent l’impulsion ; car ils sont agis afin qu’ils agissent, et non pas pour les exempter d’agir. C19.

§

L’on ne goûte rien, l’on est sans rien, et l’on ne sait où l’on est. L’esprit ne se cherche pas, et il est content de demeurer dans l’ignorance de la manière de se trouver, et de l’usage de se mettre en peine pour en apprendre des nouvelles : toutes les puissances, les opérations, les applications sont noyées dans la profondeur impénétrable de l’amour divin, comme qui seraient submergées au fond de l’eau dans la mer, sans pouvoir de quelque côté que ce soit ni toucher, ni voir, ni sentir autre chose que l’eau. [370] C19.

Les plus saintes images font un milieu entre Dieu et l’âme, et empêchent la parfaite union ; et partant l’homme qui souhaite cette union, dès qu’il se sent élevé par un grand feu qui l’enflamme de l’amour de son bien-aimé, il doit effacer toutes les images et les figures pour entrer promptement dans le Saint des Saints, et dans le silence intérieur où l’âme ne parle ni n’opère, et où il n’y a que Dieu seul qui agisse ; l’on y voit que l’opération de Dieu, et l’homme ne fait que se prêter pour souffrir ce que Dieu y veut faire. [373] C19. 

§

Et si vous ne vous contentez de cela, ma fille, prenez le sens et les paroles du même auteur [Blosius], quand il dit que lorsque l’âme est excellemment unie à son Dieu en la contemplation, elle se voit dans un point de l’éternité divine, qui la conduit à une persévérance parfaite dans le bien ; elle est comme immobile, moralement parlant, et ne peut se détourner du bien ; elle est détachée de tout l’être créé, et ne retient rien du flux continuel des créatures qui les fait changer à tout moment ; elle ne sait ce que c’est du passé ni du futur ; son simple regard n’a point de réflexions pour se porter sur ces diverses différences du temps ; elle se sent fortement attachée à l’être éternel, qui ne flue et ne s’écoule pas ; et dans cette éternité immuable, tant qu’elle y demeure attachée, elle jouit de toutes choses, elle est dans l’ordre suprême et surexcellent, où l’on ne sait ce que c’est de formes, de figures, de fantômes, ni d’images. Ainsi l’âme passant au-dessus de son entendement naturel repasse en son idée et en son principe qui est Dieu, d’où elle puise toutes ses lumières, dont elle est environnée, et éteint toutes les naturelles, et même les infuses qui lui nuisent et qui sont incomparablement au-dessous de celle qu’elle possède ; comme il arrive qu’au lever de l’astre du jour, toutes les étoiles pour faire hommage à ses splendeurs se jettent dans les ténèbres et dans la défaillance ; ainsi quand la lumière incréée paraît, il faut que la lumière créée disparaisse, parce que la lumière créée se change en une lumière de l’éternité. C20.

§

Les participations sublimes par lesquelles ils sont si fort au-dessus du reste des hommes ne les élèvent pas ; ils se tiennent fermement en leur néant, ils savent que c’est Dieu qui opère en eux tous les biens qu’ils font ; ils se tiennent dans une humilité sincère, et dans une crainte filiale, sachant qu’ils ne sont que des serviteurs inutiles. C20.

§

Nous avons tant d’habiles mystiques qui disent qu’il faut y porter tout le monde [à l’oraison du simple regard], même les commençants, parce que comme il n’y a rien de plus élevé que de se tenir continuellement en la présence de Dieu en nudité de foi, et dans un détachement général de tout le sensible et même des actes intérieurs, aussi il n’y a rien de plus sûr ; c’est pourquoi ils veulent que par charité et par justice on doive convier tous les hommes à entrer dans un chemin qui va très certainement à Dieu, et avec plus d’assurance qu’aucun autre. [421] C20.

§

PHILOTHÉE. Il ne me reste plus qu’un doute, mon Père, qui ne me paraît pas de peu d’importance, et tous ceux qui n’ont pas une grande soumission pour un Directeur, qui les aura mis dans le simple regard, en peuvent concevoir de l’inquiétude : c’est que dans le grand vide d’images, d’espèces, et même d’opérations, l’âme ne sait ce qu’elle fait, et si elle avance, et dans les peines où elle se trouve elle ne peut croire335 qu’elle ne retourne en arrière ; nul ne demeure volontiers en un exercice qui souvent est très pénible, et durant lequel on ne croit pas tirer grand avantage.

LE DIRECTEUR. Saint François de Sales en son Théotime, livre 6 chapitre10, remarque qu’il y a de certaines gens qui réfléchissent trop, qui veulent être contents, mais qui ne se contentent point d’être contents, qui veulent goûter et savourer leur contentement : qui dans le plus beau et le plus délicieux de leur repos en l’oraison, quittent Dieu pour se réfléchir sur leur repos, et pour goûter la satisfaction dont ils jouissent ; leur réflexion leur fait perdre tout. Pour garder ce repos, il ne faut pas le regarder. Philothée, n’êtes-vous point de ces âmes [199] réfléchissantes ? Vous ne vous contentez point de profiter, vous voulez connaître et sentir votre avancement et le progrès que vous faites en la vertu, et combien vous êtes unie à Dieu. Cela ne se sent pas. Vous n’avez qu’à faire tout ce que nous avons dit pour vous mettre dans le simple regard qui sera toujours suivi de l’amour actuel surnaturel. Il n’est pas possible qu’une si belle union d’esprit et de volonté ne vous soit fort avantageuse, et vous le connaîtrez par la suite : ce sont des progrès imperceptibles qui ne paraissent que dans les occasions : il n’est pas possible que nos puissances ne tirent de très grands avantages d’une si étroite union avec Dieu, et il ne sera pas vrai que Dieu soit tant de temps en une âme sans y faire de grandes choses, puisqu’il opère partout où il est. Ne vous plaignez pas, dit le bienheureux Jean de la Croix, ne dites pas que vous ne faites rien, que vous perdez le temps, que vous vous privez de tous les biens spirituels que vous vous procureriez par la voie de vos puissances, l’esprit, la volonté, et la mémoire. C21.

§

Enfin l’âme se réduit par cet exercice à une admirable simplicité et nudité, évacuant tout ce qui est du sens, des fantômes, des images, de toutes sortes d’opérations, non seulement de la raison humaine, mais encore de celle qui est éclairée de la foi, comme aussi les productions de la volonté ; et cette simplicité, cette nudité, c’est ce que nous appelons mort et anéantissement. [453] C21.

§

Comme une affaire se présente, on la commence sous la bénédiction de Dieu, on y emploie [461] l’attention et le temps que la chose requiert. Quand elle est faite, la même espèce en représente une autre, laquelle on fait dans les mêmes circonstances sans que le souvenir inutile de la première revienne en faisant la seconde, et on continue de cette sorte tout le jour. N’est-il pas bien juste de croire cela de la bonté infinie de Dieu : Il a promis que qui perdrait son âme la trouverait. C21.

Correspondance avec Mère Benoîte et ses dirigées

Cette correspondance abondante n’a jamais été éditée. C’est le second volet d’une approche d’Épiphane visant à lui rendre justice. Il est ici possible de respecter une mise en ordre chronologique 336. Les destinataires sont la Mère Benoîte de la Passion, supérieure du monastère de Rambervillers et ses religieuses.

Septembre 1663. Dieu seul sera toujours l’occupation de votre cœur qui ne vaut qu’autant qu’il est tout à Dieu ; c’est là votre exercice ordinaire, la manière que vous devez tenir en la conduite de votre vie. Tout votre emploi ou toutes vos oraisons se doivent terminer où toutes vos prières doivent tendre. Que Dieu seul soit tout l’emploi de votre cœur ! Il y en a qui cherchent des pratiques particulières, des conduites, des règles, des préceptes, elles se trompent : la multiplicité des règles, ni des manières n’est pas leurs affaires, une seule chose leur est nécessaire ; qu’elles s’assurent en leur conscience qu’en tout ce qu’elles font Dieu leur est toutes choses ; il est tout l’emploi et toute l’occupation de leur cœur.

295-25. Octobre 1663. Il y a bien de l’obligation à la Providence qui a emmené vos religieuses malgré elles en ce pays pour m’apporter nos tourne-feuillets et une lettre de votre part dont je vous remercie.

Depuis ce temps-là j’ai eu bien des visions, mais à ma mode : dans l’une l’on m’a fait voir clairement qu’il y a bien des personnes en la vie spirituelle qui croient être toutes possédées de Dieu qui, pourtant, sont encore captives de leur propre esprit et de l’amour-propre. L’on m’a dit qu’une preuve infaillible pour faire le discernement entre celles qui sont possédées de Dieu et celles qui sont sous la tyrannie de leur propre esprit, et de ses lumières, est que celles-là reconnaissent évidemment sous les clartés de cet esprit et de ces lumières qu’elles ne sont qu’un fond de corruption et d’iniquité ; que ce fond est inépuisable ; que quelques diligences qu’elles fassent pour l’épuiser, il en restera jusqu’à tant que nous soyons dans le sein de Dieu par la gloire ; c’est pourquoi elles travaillent continuellement à se purger de leur corruption ; elles prient tout le monde de les aider à cela. Quand quelqu’un se veut mêler de leur faire voir des défauts qu’elles ne connaissent pas, au lieu d’examiner s’il dit vrai, elles se mettent de son côté ; elles ne se défendent jamais, elles n’ont garde de se troubler, elles veulent bien croire que peut-être il y a quelque lumière qu’elles n’ont pas, et croient qu’il leur est toujours avantageux en tous cas de craindre et d’appréhender avec Job qu’il n’y ait du mal et de l’imperfection en toutes leurs actions.

Cette vision voulait par après me faire voir comme celles qui sont pleines de leur propre esprit se persuadent facilement qu’elles vont droitement à Dieu, ce qui fait qu’elles sont facilement surprises, quand on leur veut faire voir leur procédé en quelque chose qui n’est pas tout à fait dans la droiture, elles se trémoussent très fort pour se justifier ; que si on les presse pour leur faire voir leur justification qui les rend criminelles, elles s’inquiètent, elles sortent de leur paix et de leur assiette ordinaire ; mais je dis à celui qui me faisait voir toutes ces choses que j’entendais bien tout ce qu’il voulait dire, et qu’il n’en fallait pas davantage. Vous n’êtes pas si bonne à me dire vos visions comme je vous dis les miennes.

295-68. 1665. [Annotation. Cette lettre a en plus ce qui suit :] ce sera donc cette souveraine vérité, ce Dieu qui est une paix infinie qui connaîtra par votre esprit, qui aimera ou qui haïra par votre volonté, qui entendra par vos oreilles, et qui parlera par votre bouche ; donc en ce rencontre particulier qui fait le sujet de cette lettre : demeurez attachée et unie invariablement à cette souveraine vérité, consultez-là, et regardez dans ses lumières infinies si vous avez mal agi avec le P. … Si vous trouvez qu’il y ait de votre faute, le Dieu de paix vous portera à la réparer avec humilité, mais avec tranquillité, et sans aucune inquiétude. Si cette vérité infinie ne vous accuse d’aucune chose, elle vous apprendra à demeurer unie avec elle seule, et vous fera voir que quoiqu’il ne faille avoir dédain ni mépris des personnes, l’instabilité des choses ici-bas doit nous porter à ne regarder jamais qu’en Dieu, et à en faire seulement autant d’estime que Dieu veut ; voilà ce que l’on appelle vouloir être spirituelle et religieuse, et hors d’une contention et d’une tendance perpétuelle pour arriver à ce bienheureux état, nous ne valons rien du tout.

297-26. 16 juin 1665. Tout ce que j’ai pu faire a été de ne me pas troubler d’une vision que j’ai eue, qui m’a fait faire des réflexions fort sérieuses. J’ai vu le Fils de Dieu dans les douleurs infinies, et dans les hontes ignominieuses de sa Passion, qui m’a fait connaître par une vue très intime, que le seul amour du salut des âmes lui a fait donner tout son sang, et l’a mis en un état si pitoyable. Que, quand il m’a mis en charge, ce n’a été purement que pour coopérer à son désir de sauver les hommes et pour m’obliger à l’imiter en la méthode qu’il a tenue pour acheter le monde. Là-dessus, il m’a demandé quelle estime je fais de son précieux sang ? Je n’ai point eu de peine à dire que je l’estime au-delà de toutes les choses imaginables, et autant que la divinité même, puisque c’est le sang de l’humanité unie hypostatiquement à la divinité. L’on m’a dit là-dessus, que je dois donc encore aimer extrêmement les âmes qui me sont soumises, qui sont rachetées par ce précieux sang, de peur que ce grand prix ne soit inutile. J’ai répondu que c’est ma grande joie de voir ce précieux sang bien employé, que c’est toute ma consolation d’avoir des âmes sous mon gouvernement qui aillent bien à Dieu, qui s’avancent à grands pas dans les voies de l’esprit, et qui tâchent de remplir les desseins d’un Dieu incarné sur elles. Que je donne fort facilement mon temps à ces sortes de personnes, parce qu’il y a beaucoup à gagner, et qu’elles ont grande facilité à toutes sortes de bien.

En même temps que je disais cela, ma conscience m’a accusé, et m’a fait souvenir que souvent même pour ces bonnes âmes, je me suis montré fort difficile ; que dans la disposition intérieure ou je m’imaginais être de retraite, et par laquelle Dieu m’appelait à un grand silence intérieur, je les ai rebutées : tantôt avec une mine fort austère, tantôt me plaignant que je ne pouvais avoir un moment pour m’entretenir avec Dieu. Quelquefois me plaignant de la charge de supérieur qui m’engageait à satisfaire aux fantaisies de tout le monde. Quelquefois disant que ces bonnes âmes n’avaient aucune nécessité légitime de me parler, et que ce n’était que pour satisfaire à leur amour-propre. Plusieurs fois je ne leur ai répondu qu’à demi-mot, desquels elles ne pouvaient rien comprendre, sinon que je souffrais une peine horrible de les voir ; ce qui souvent les a mises dans l’affliction de n’avoir personne de qui elle puisse prendre conduite pour leur perfection. Ma conscience m’a encore reproché que quand on m’a averti de ce défaut, je me suis souvent emporté, je me suis mis en colère, et dans une grande activité. J’ai dit que c’étaient des grands seigneurs et d’habiles gens pour faire qu’un supérieur n’eût rien autre chose à faire que d’être attaché à leur ceinture pour entendre leurs fantaisies. Ce qui a pensé m’accabler a été que l’on m’a représenté quelques personnes séculières de mon sexe et de l’autre, de qui je n’avais aucune charge, et de la perfection desquels pourtant j’ai un très grand soin ; j’en ai eu des désirs qui sont passés à quelque sorte d’empressements, je leur ai donné beaucoup de temps, je les ai reçues avec grande satisfaction, même je les ai invitées, ou du moins je leur ai témoigné grande joie de les voir et de communiquer avec elles, cependant que les personnes du dedans se plaignaient justement, que je leur dérobais tout le temps que je donnais à celles du dehors, et que même j’en donnais tant aux étrangers qu’il ne m’en restait presque point pour mes enfants ; de sorte qu’à la vue de tant de fautes je fus surpris épouvantablement de me voir si coupable dans le point même où je me croyais fort innocent. [...]

L’on m’a fait voir que la charité que je crois avoir pour ceux qui sont bien, n’est pas vraie charité, parce que la charité n’aime pas les inférieurs parce qu’ils sont bons, mais parce que Dieu veut que nous les aimions : or il veut que nous ayons plus d’amitié pour ceux qui ne sont pas en si bon état ; il veut que nous laissions les nonante-neuf brebis qui sont en assurance dans le désert, pour aller chercher celle qui est égarée ; laquelle nous devons rapporter avec les autres sur nos épaules. C’est assurément mon amour-propre, et non pas zèle, ni amour de Dieu qui me fait prend tant de soin de ceux qui se portent bien ; ils n’en ont pas besoin, ce sont les malades, ceux qui sont en mauvais état, pour lesquels il faut avoir une grande sollicitude. Ces pauvres enfants qui ne peuvent pas manger d’eux-mêmes, c’est à ceux-là qu’il faut amoureusement rompre le pain des saintes instructions, et s’ils meurent de faim et de nécessité nous les tuons ; nous sommes cause de leurs morts. Nous avions obligation de les nourrir et de les secourir, il faut courir après ces brebis égarées ; il faut aller voir ces malades jusque dans leurs infirmeries, et même dans le lit de leurs infirmités ; il faut ouvrir la bouche et desserrer les dents à ces faméliques ; il faut les prévenir en toute manière, l’on ne doit rien omettre pour les gagner, et les supérieurs qui se lassent en ceci, et qui croient en avoir assez fait, sont des fantômes de supérieurs, ne sont supérieurs que de nom ; ce sont les bourreaux des âmes qui sont sous leur conduite, ne savent l’estime que le Fils de Dieu fait d’une âme [...]

L’on m’a fait voir que tout cela ordinairement n’est qu’amour-propre, recherche, que mon propre intérêt, vaine complaisance et satisfaction dangereuse, puisque je dois mettre ma perfection qu’en ce que Dieu veut absolument de moi, qui est que je procure en toutes les manières possibles la perfection des âmes qu’il m’a confiées. Toutes les lumières que j’ai eues, et qui m’ont paru autrefois si belles, m’ont semblé en un moment des ténèbres effroyables, puisqu’elles ne m’ont pas donné cette connaissance si importante pour mon salut, qu’en qualité de supérieur Dieu m’attache inséparablement par sa sainte volonté à mes inférieurs. Ô que c’est bien autre chose de regarder nos obligations en Dieu, que non pas de les regarder en nous. [...]

297-34. 26 juin 1665.... Je vous assure que la vision dont je vous ai parlé dans ma lettre m’a touché extrêmement, je n’en suis pas encore bien revenu. J’ai eu une forte pensée qui me disait : est-il possible que nous autres qui nous croyons spirituels, et qui pensons avoir des communications fort particulières avec Dieu, nous ne soyons pas plutôt dans l’illusion ? Car il est certain qu’il n’y a point de spiritualité ni de communications intimes avec Dieu sans l’amour de Dieu [...] l’amour endure tout, souffre tout, supporte tout : il n’est pas chagrin, fâcheux ; il ne rebute personne, il ne montre jamais mauvais visage [...] plus zélé vers les imparfaits parce qu’ils en ont plus besoin que ceux qui vont à grands pas à la perfection.

296-90. 4 juillet 1666.

Je vous envoie saint Philippe Néri, je vous prie de vous informer sérieusement de lui si jamais il s’est plaint de ce que son grand amour lui a fait souffrir. Je m’étonne que vous ayez tant de tendresse et de compassion pour ce saint amant et pour tous ceux qui, comme lui, ont aimé Dieu extraordinairement ; je vous assure que je n’en ai aucune pour cette sorte de gens que j’estime au contraire très heureux ; puisque je n’estime personne heureux que ceux qui aiment bien Dieu. Quand nous ne regarderions que les raisons communes prises dans la pure volonté de Dieu, quoique ces grands amants souffrent ne doit pas nous toucher pour en avoir compassion, mais plutôt pour en concevoir une joie souveraine, puisque toutes les souffrances des saints, qui sont les effets ou les suites de leur amour, sont aussi les effets et les productions d’une providence particulière sur eux, Dieu se les liant et se les attachant plus étroitement par ces moyens douloureux. […]

195-26. 25 septembre 1669. L’empressement de votre fille m’empêche de vous rien dire pour cette fois, et je n’en suis pas marri, il me semble qu’il faut que nous prenions tous les accidents de la vie d’une même main, dans un grand détachement de toutes choses, et dans un acquiescement parfait à la providence amoureuse de Dieu. Que je dise, que je ne dise pas ; que je fasse cette action extérieure de charité ou que je ne la fasse pas ; que je sois dans le grand monde de Paris, dans l’emploi à l’entour de quantité d’âmes qui crient après moi et qui me demandent ou que je sois dans les montagnes de Vouge, sans emploi et sans aucune de ces belles et éclatantes occupations extérieures, tout cela m’est tout un dans l’esprit de Dieu. […]

298-295. 7 janvier 1677.

Êtes-vous bien, êtes-vous mal ? Ma chère mère ; je ne vous estime presque qu’autant que vous pouvez être mal en la nature, afin que par les riches dispositions que vous pouvez prendre par rapport à la très aimable Providence, vous en fassiez de très agréables sacrifices, et qu’ainsi vous en soyez mieux dans la grâce. Nous ne valons rien, et nous ne devons nous aimer qu’autant que nous pouvons donner quelque chose à Dieu par sa grâce ; et c’est particulièrement dans les souffrances de l’esprit, et surtout quand nous souffrons dans un anéantissement volontaire, comme des pauvres bêtes, sans nous donner la liberté d’une réflexion ou d’un raisonnement, et c’est là proprement souffrir, car pendant que par nos réflexions en plaidant contre les autres et en les condamnant du tort qu’ils nous font, nous nous justifions, nous ne souffrons pas ou nous souffrons comme des démons, malgré nous ; comme dans les maux du corps, la maladie souvent ne fait pas notre plus grand mal, c’est ce qu’on en dit, c’est la négligence d’une officière qui ne fait pas ce qu’elle doit en temps et lieu...

298-298. 9 janvier 1677.

[…] Dans le renouvellement que vous me faites de vos respects et soumissions dans votre lettre du troisième du mois […] Si vous dites cela avec quelque vue particulière, comme dans la prétention de faire tout ce que vous pouvez pour n’être plus prieure, et de pleurer et vous affliger jusqu’à en devenir malade, comme vous fîtes à la dernière élection, et dans le désir de retourner à Paris, il y a bien quelque chose à dire à votre soumission. Je prétends que vous ne devez avoir aucun désir que d’aller à Dieu ; quant aux moyens, que ce soit en charge ou hors de charge, à un lieu où en un autre, cela ne doit dépendre en aucune manière de vous, mais de la conduite de vos supérieurs ; pour vous, ne vous regardez que comme une chose morte, de laquelle vous ne devez avoir aucune considération ; vous croirez que vos supérieurs ont pouvoir de vie et de mort sur vous, et que pour vous, vous n’avez qu’à souhaiter de mourir dans l’exécution de l’obéissance. […]

298-347. 18 juillet 1677.

[…] Dieu est toujours un Dieu caché pour vous ; savez-vous bien ma fille, que plus Dieu se cache à nos sens, plus il se découvre à notre âme. […] L’âme a un langage par lequel elle parle à Dieu, qui nous est inconnu ; Dieu parle de même à l’âme et nous n’y entendons rien. […] Abstenez-vous de l’imperfection, ne réfléchissez pas, ne raisonnez plus, mourez bien à toutes choses, et croyez en nudité de foi que Dieu se fait hautement connaître à votre âme, et qu’il n’y a que cette vue et cette connaissance qui la soutient et qui la porte à cette mort pour laquelle la nature a tant d’horreur. Ses sens n’entrent pas là-dedans ; c’est assez que la foi obscure le comprenne. [...]

298-355. 23 juillet 1677.

Vous n’êtes pas encore trop bête ma fille, puisque vous pensez l’être [...] Elles ne regardent que Dieu en elles toutes, et elles réduisent de la sorte tout ce qui est sur la terre à cette heureuse unité qui fait la perfection essentielle de toutes les saintes âmes, qui s’avancent toujours à proportion qu’elles s’en approchent […]

Quand vous ne verrez rien que Dieu dans votre cœur, vous pourrez croire qu’il y habite, qu’il y fait union et transformation ; que si vous y donnez place à quelque créature que ce soit, Dieu y sera peut-être par la grâce et par la charité habituelle ; mais il n’y fera ni transformation ni union actuelle si vous êtes retenue par le bout du doigt avec un lien de chair, de soie ou d’étoupe, peu importe, vous ne volerez pas au ciel. Priez sainte Scolastique pour moi.

298-407. 7 septembre 1677.

Ma révérende Mère, notre âme étant toute spirituelle, a une manière de parler avec Dieu et d’écouter Dieu qui lui parle, que le sens ne connaît pas, et que nous ne voyons pas avec les connaissances réfléchies de nos puissances spirituelles, et il ne faut pas croire qu’avec la vue de Dieu par la foi et dans la pratique des actes de vertu, de l’amour de Dieu et des autres, tout s’achève et se termine à l’acte de foi sensible que nous faisons, et que nous voyons dans notre esprit, ni en l’affection et en l’ardeur que nous sentons en la volonté. […]

Nous disons que quand nous sommes entrés dans le simple regard par un acte de foi, ou par quelque autre acte de vertu qui nous a été sensible, il faut laisser tomber toute la sensibilité de ces actes, et demeurer dans le vide de toutes nos puissances sans produire aucun acte que nous voyons ou que nous sentions. Que fait l’âme dans cette grande suspension de ses puissances ? Elle traite avec Dieu, elle lui parle, elle l’écoute ; elle connaît et elle aime Dieu ; et les actes que nous avons commencés avec vue, avec réflexion et avec sentiments, ne cessent pas en l’âme, ils continuent toujours, jusqu’à ce que par un péché véniel déterminé, nous nous séparions de l’amour actuel ; mais nous ne connaissons pas la continuation de ses actes ? Non, ils sont insensibles et imperceptibles, et si nous les connaissions, ce ne serait que par un acte réfléchi, lequel se portant sur nos actes, qui sont nos productions et des créatures, nous tirerait du simple regard qui ne se porte qu’à Dieu.

C’est pourquoi nous disons si souvent qu’en cette oraison il n’y a ni sensible ni réfléchi ; c’est pour cela que nous disons que quand il nous vient la pensée d’un mystère ou d’une vertu, il faut se divertir doucement de cette pensée, et demeurer dans la vue de Dieu, et qu’alors s’unissant plus fortement à Dieu, l’âme s’entretient amoureusement avec lui de ce Mystère, en la manière la plus affectueuse, et selon la connaissance qu’elle en a ; Dieu souvent lui parle là-dessus, et lui en donne des vues infiniment plus belles que tout ce que nous pourrions apprendre dans la communication avec les hommes savants et dans les livres ; d’où nous voyons des personnes d’oraison si éclairées. […] C’est sur ce principe que nous fortifions toutes les âmes qui sont véritablement dans le simple regard [mais] qui croient d’y être oisives, de n’y rien faire et de n’y pas profiter. [...]

298-508. 5 septembre 1679.

Je vous souhaite, ma révérende Mère, tout ce que je me désire de meilleur : une volonté ferme, constante, immuable d’être à Dieu et de lui appartenir d’une manière forte et solide, qui ne peut être que par la mort et destruction de tout ce qui est en nous-mêmes et qui est opposé à l’esprit de la grâce. Ne parlons point d’oraison, d’exercice de piété, ni d’austérité, ni de communions ; dans toutes ces pratiques si saintes l’on porte souvent des âmes si imparfaites, que nous ne pouvons que nous étonner que des âmes qui connaissent Dieu par tant de belles lumières à l’oraison, qui s’approchent très souvent de lui par un sacrement si unissant, soient si peu ou point du tout à Dieu, parce qu’elles vivent de leur propre vie, dans une nature qui se recherche continuellement, au lieu d’entrer dans la mort et dans l’anéantissement, hors duquel on ne trouve point cette Majesté infinie qui n’est donnée que dans le néant des créatures.

298-510. 19 septembre 1679.

Qu’est-ce que de nous, ma très chère Mère ? S’il reste quelque petit usage de raison à la Mère N. dans cet état où elle est de séparation de toutes les créatures, qui sont maintenant à son égard comme si elles n’étaient pas, ou si elles n’avaient jamais été, que ne dit-elle pas sur la folie de notre imagination, qui nous attache à des choses qui ne sont capables que de nous faire du mal, quand nous les aimons trop ? [...]

Il faut nécessairement que nous nous en retirions pour connaître qu’elles ne sont pas si agréables, comme il voudrait nous faire croire. Cette retraite et cet éloignement ne sont que la mort mystique par laquelle nous nous privons de toutes les choses qui ne sont pas Dieu, et dès lors que par une forte résolution nous nous sommes déterminés de nous en défaire, ces choses ne nous semblent plus rien, elles n’ont plus d’agrément ni de suavité, parce que Dieu entre en leur place en notre esprit, et comme il est la source de toutes les véritables suavités, il nous fait voir que toutes les choses qui sont hors de lui sont très fades et insipides. Un homme qui est pris des choses de la terre, et qui les trouvent agréables, ne s’en privera jamais qu’il ne soit persuadé que Dieu a des contentements et des douceurs infiniment au-delà des créatures ; s’il en est convaincu il mourra à la créature pour jouir de Dieu en la possession duquel il trouvera sa véritable satisfaction.

299-427. 11 septembre 1681.

M [onsieur]. L’on trouve le véritable repos et la paix de l’âme dans la vue simple de Dieu ; plus nous sommes éloignés des créatures, plus nous sommes en repos ; il n’y a que la créature qui nous trouble, notre inquiétude ne vient jamais de Dieu ; ce n’est donc pas merveille que nous trouvons notre repos et la paix de notre âme qui surpasse tous les plaisirs des sens dans la vue pure et simple de Dieu, qui bannit toute la créature, tant celle qui est hors de nous que nous-mêmes, car l’on n’y voit rien que Dieu ; il n’y a ni sensibilité, ni réflexion, les sens n’y ont point de part, ni même l’esprit naturel ; il n’y a que la foi qui, par une vue directe, porte l’âme dans Dieu ; et cette vue directe n’est ni sensible ni connue ; le sens n’y voit rien, l’esprit naturel ne la voit pas, ainsi elle est insensible et imperceptible ; on agit sans voir qu’on agit.

L’âme se contente d’être avec Dieu et en Dieu, sans voir ni connaître, ni penser qu’elle y est. Elle en sort, et ce n’est plus une vue de foi pure, directe et simple, qui se porte immédiatement à Dieu ; mais c’est une pensée réfléchie qui se porte, non pas à Dieu, mais à la connaissance de notre esprit.

C’est de cette oraison que Monsieur de Bernières disait qu’il n’y a rien que de divin ; et qu’entre toutes les autres oraisons il y a toujours beaucoup de l’humain et de la créature. Et je ne doute pas que si l’homme pouvait se soutenir en cet exercice, il n’arrivât à une haute perfection et s’unir très excellemment à Dieu ; mais l’on se lasse, on s’ennuie de ne rien sentir ; on entre en des doutes volontaires de perdre le temps, et d’une oisiveté dangereuse ; parce qu’universellement l’homme se laisse attirer par le sens au sensible. Il ne lui suffit pas de vivre dans la grâce, de connaître Dieu et de l’aimer, il veut se sentir vivre, il veut réfléchir sur la connaissance qu’il a de Dieu ; il veut s’assurer qu’il l’aime : ce sont des recherches de l’amour-propre, et c’est par là que l’homme rend son oraison humaine et défectueuse. Abîmez-vous toute en lui, et quand vous y serez bien avant, priez-le pour mes nécessités.

296-6. 27 juillet.

Il en faut venir jusque-là N. que Dieu règne hautement et absolument en nos cœurs, dans une désoccupation et dans un vide entier de toutes les créatures et de nous-mêmes. Pourquoi toujours souffrir ce mélange de Dieu et des créatures ; de la lumière et des ténèbres ; c’est-à-dire de la grâce et du péché. C’est dans ce vide parfait que l’on jouit de ce beau silence, où tout le bruit des créatures cesse, où l’on n’entend rien de l’horrible fracas des choses extérieures, où Dieu parle seul, et où il parle si intelligiblement qu’il est entendu. C’est là où l’on se tire de l’embarras des plus saintes inquiétudes de Marthe, pour s’attacher à l’unique nécessaire de Marie, et pour demeurer au pied du Fils de Dieu avec elle. C’est dans cette région si tempérée et si élevée au-dessus de tous les brouillards, et au-delà des vapeurs grossières de la nature et du sang, que se forme cette étonnante égalité que nous admirons dans les âmes qui s’appliquent à la vertu de la belle manière. Que peut-on voir, qu’une heureuse paix, une tranquillité du paradis, où il n’y a rien qui conteste au Fils de Dieu la place qu’il doit avoir en nos cœurs, et le plein pouvoir qu’il y doit exercer. […]

298-347. 18 juillet 1677.

[...] Dieu est toujours un Dieu caché pour vous ; savez-vous bien, ma fille, que plus Dieu se cache à nos sens, plus il se découvre à notre âme. D’où croyez-vous que votre âme a la force de ne se pas laisser aller aux appréhensions des choses qui peuvent incommoder la nature et la faire mourir, de laisser tomber les pensées d’aversions au sujet des choses qui peuvent vous choquer, et de ne plus souffrir les réflexions sur ces sortes de matières qui ont causé ci-devant tant de désordres en votre esprit ? Cela vient de ce que Dieu est uni à votre âme qui lui parle, [Dieu] qui se fait connaître à elle, qui lui fait de fortes impressions de sa grandeur et lui donne une grande volonté de se tenir très intimement attachée à lui dans l’exécution de ses très saintes volontés. Vous direz que vous ne voyez rien de tout cela ; je le sais bien : cela veut dire que Dieu se cache à vos sens, mais la foi en sa simplicité et en sa nudité vous découvre cela. L’âme a un langage par lequel elle parle à Dieu, qui nous est inconnu ; Dieu parle de même à l’âme, et nous n’y entendons rien.

298-447. Fin octobre 1678.

Vous ne serez pas mortifiée que je ne vous écrive que par occasion : les morts ne se soucient de rien, et particulièrement de ce qui les regarde ; ils ne vivent qu’en Dieu, de la vie de Dieu, et de Dieu même, ainsi hors les intérêts de Dieu ils n’en ont point ; c’est ce qui nous met dans la grande tranquillité et dans une paix de Dieu qui surpasse tous les sens. Je ne regarde que Dieu partout ; où je ne vois pas Dieu, rien ne m’est considérable ; sitôt que je puis apercevoir la volonté de Dieu, j’en fais ma joie et ma félicité...

297-277. 30 août.

Si la Majesté que vous devez regarder par une simple vue, en nudité de foi, ne vous accable pas, il ne s’en faut pas étonner. Il y a divers degrés en cette oraison, et l’on n’y monte pas de soi-même, puisque l’on n’y doit rien faire du tout.

Il faut tout attendre de la bonté de Dieu, qui se communique aux âmes selon qu’il lui plaît, mais toujours bien plus que nous ne méritons ; même s’il se pouvait faire, il ne faudrait pas faire réflexion sur la manière en laquelle il se communique, c’est assez qu’il a la bonté d’opérer en nous ce qu’il jugera plus à propos : amour, admiration, louanges, jubilation, anéantissement, tout ce qu’il voudra, pourvu que de tout ce que ce peut être, vous en restiez toujours dans une plus grande et plus efficace volonté de mourir à toutes choses, et à vous anéantir, c’est assez, je ne m’informerais pas davantage de votre oraison, si j’étais assuré de cela, parce que de quelque façon que vous la fassiez, elle serait toujours fort excellente, parce qu’en effet, ce qui est si hautement au-dessus de la nature ne peut venir que d’une fort belle union avec Dieu, comme il est très vrai que l’oraison la plus élevée, sans cela, approche de l’illusion.

Quand vous vous souvenez d’une personne qui s’est recommandée à vos prières, ou quand vous voulez prier pour ceux et celles à qui vous avez obligation, effacez de votre esprit toutes les images de personne quelle qu’elle soit, et sans vouloir entrer dans le détail d’aucune chose en particulier pour la demander à Dieu ; sur ce souvenir nu, sur cette volonté, mettez-vous en présence de Dieu par un simple regard ; c’est dire à Dieu qu’il voit vos désirs, l’obligation que vous avez de le prier pour ces gens-là, qui serait la nécessité, et que vous croyez qu’il est infiniment bon et puissant ; notre simple regard dit tout cela, il est plus pathétiquement et plus agréablement à Dieu que tous les actes ne sauraient faire.

Jacques Bertot (1620-1681)

Jacques Bertot (1620-1681), fut un disciple compagnon et confident de Jean de Bernières dont il assura la suite. “Monsieur Bertot” était prêtre, ce qui l’obligea à présenter une voie mystique structurée à des proches. Cependant le confesseur fit tout ce qu’il lui était possible pour demeurer caché. Sa correspondance ainsi que des opuscules furent sauvés puis édités tardivement sous le titre étrange, mais justifié  de “directeur mistique”  337.

Monsieur Bertot fut lié à Mectilde et à son Institut sur une longue durée, avant puis après la disparition de Bernières. Deux études cernent ces relations et la voie mystique proposée 338.

Une lettre de Mectilde à Bernières évoque les activités fructueuses du jeune prêtre et demande à le sauvegarder contre ce qui pourrait être un excès de zèle de sa part. Elle montre combien Monsieur Bertot, qui n’avait alors que vingt-cinq ans, était perçu comme un père spirituel qui répandait la grâce autour de lui. Nous percevons ici “l’autre visage” de Monsieur Bertot dont le travail n’avait ici pas besoin d’être empreint de rigueur. Sa présence pleine d’amour est regrettée. Lettre de Mectilde :

De l’Hermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […] Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […].339. Il me semble que cette grâce est entre vos mains pour moi, et si tous trois, vous, Mr Bertot et la bonne sœur340, la demandez ensemble et de même cœur à Dieu pour moi, je suis certaine qu’il ne vous refusera point. Car j’ai commencé une neuvaine pour cela qui m’a été fortement inspirée où tous trois vous êtes compris. Je me confie toute en vous, ne nous oubliez point ni toute cette maison. Vous savez les besoins et pour l’amour de notre Seigneur, écrivez-nous souvent. Nous sommes de jeunes plantes. Il faut avoir grand soin de les bien cultiver. Je crois que Dieu vous en demandera compte. (54) À Dieu, notre très bon frère, redoublez vos saintes prières pour nous. […].341.

Quatorze ans plus tard, en 1659, année de la disparition de Bernières, Mectilde écrit à son amie Mère Benoîte de la Passion :

Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie, il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à Lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ […] soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps 342.

En réponse de laquelle, un semestre plus tard Benoîte de la Passion s’inquiète :

Je suis en peine d’une lettre que j’ai donnée à notre chère Mère, lorsqu’elle était ici [Rambervillers], pour vous envoyer ; c’était pour Monsieur Bertot. Je la lui donnai ouverte, ce me serait une satisfaction de savoir si vous l’avez reçue. Notre chère Mère nous a dit que ledit Monsieur voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme. »343.

Deux ans plus tard, Mectilde écrit à Benoîte :

M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection. Voyez si vous avez quelque chose à lui faire dire. Pour moi, il faut qu’en passant je vous dise que, quoiqu’accablée dans de continuels tracas je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus Christ Notre Seigneur.344.

Les liens entre bénédictines sous clôture sont ainsi maintenus par courrier au sein de l’Institut et par le rôle de passeur assuré largement -- entre ursulines, bénédictines hors et dans l’Institut du Saint-Sacrement -- par le confesseur mystique.

Deux ans passent encore. Mectilde écrit à une religieuse de Montmartre au sujet de la mort du frère de leur abbesse :

Je me sens pénétrée de douleur en la présence de Jésus Christ que je prie la vouloir consoler par lui-même. Je serais mille fois plus peinée [sur la mort d’un frère] si je ne savais que notre bon M. Bertot lui tiendra lieu de père et de frère et l’aidera à porter la croix que le Saint-Esprit a mise dans son cœur 345.

Mectilde écrit à la Mère Saint Placide :

Monsieur Bertot a fait autrefois une retraite sur les sept dons du Saint Esprit : elle est fort belle et fructueuse ; peut-être la trouverez-vous chez vous ou chez Madame N.346

Outre ses liens avec l’Institut fondé par Mère Mectilde, Monsieur Bertot fut successivement confesseur du monastère des ursulines fondé par Jourdaine de Bernières pour devenir celui des bénédictines du couvent de Montmartre. Il sut remplir le rôle clé de passeur mystique entre le cercle normand animé par Bernières et le cercle d’amis et dirigés parisiens qui se forma autour de Montmartre. Le rayonnement du confesseur attira des laïcs dont les ducs de Chevreuse et de Beauvillier. Le cercle sera repris et animé par madame Guyon, sa « fille spirituelle ». Il atteindra une célébrité qui s’avérera bientôt dangereuse  347.

Un dernier écho sur le cercle de l’Ermitage, sur Bernières et sur Bertot parvient – même après les condamnations du quiétisme - lorsque l’on cherche à rassembler les souvenirs concernant la fondatrice de l’Institut du Saint-Sacrement.

La mère Catherine de Jésus 348 écrit le 24 octobre 1702 :

Je vous supplie, ma révérende et toute chère mère, de prendre la peine de lire cet écrit à notre très honorée mère ancienne349. Il faudrait qu'elle nous dise si elle s'en peut ressouvenir :

En quels temps et année se fit cette assemblée des serviteurs de Dieu, lesquels notre digne mère Mectilde consulta pour connaître la volonté de Dieu dans le désir pressant qu'elle avait de se retirer après que l'institut fût fait ?

[…] Je vous prie, ma chère mère, de nous faire sur ceci une réponse tout le plus tôt que vous pourrez et n'oubliez pas aussi de vous informer si monsieur de Bernières est venu plus d'une fois à Paris depuis l'établissement de l'institut. […]

Informez-vous encore, s'il vous plaît, auprès de votre très honorée mère ancienne si monsieur Bertot, ami de monsieur de Bernières, n'a pas été directeur de notre très digne mère et s'il n'a pas demeuré céans dès le commencement de l'institut, du moins, depuis l'année 1655 que monsieur de Bernières l'emmena avec lui ici à Paris350. Nous serions bien aises aussi de savoir si lorsque monsieur de Bernières fut ici, il logeait céans, c'est-à-dire au-dehors de la maison et combien il resta avant que de s'en retourner à Caen. […]


UNE AMIE & DES MONIALES


Nous évoquons des figures spirituellement « cadettes ». Elles ont le projet de devenir ou deviennent moniales dans l’Institut fondé par Mectilde. L’Annexe « Liste de figures spirituelles » élargit leur nombre.

Catherine de Rochefort (1614-1675)

Mectilde lui parlait « plus à cœur ouvert qu’à toute autre, leur liaison étant très intime ». Veuve en 1640 avec quatre enfants, elle rencontre Mectilde en 1651. « À travers les lettres de Mère Mectilde à la comtesse, nous voyons les dépouillements et la montée d’une âme vers Dieu. Rappelée en Dauphiné par de graves difficultés familiales en 1661, elle doit briser ses projets de vie religieuse. » 351.

Une moitié de lettres non datées s’intercalent entre des lettres datées 352.

Lettre 1

Ma très chère Sœur, […] Il me semble que notre chapelle est toute déserte, ne vous y voyant point : je ressens votre absence comme le premier jour, et je trouve que la liaison que Notre Seigneur m’a donnée avec votre chère âme est très intime. Courage ! ma très chère sœur, soyez fidèle partout, et ne vous séparez jamais de la soumission que vous devez à la conduite de Notre Seigneur, bien qu’elle soit, à la vérité, très crucifiante et pénible à vos sens. Vous trouverez dans la suite plus de goût et de plaisir dans les pratiques de son amour : c’est lui, ma très chère, qui vous purifie, et son dessein est de vous sanctifier. Courage ! […]353.

Lettre 8

[…] Cependant je ne puis garder le silence, il faut encore faire cette faute qui sera de vous dire mes petits sentiments sur cet état que la Providence vous fait porter, lequel je partage en trois dispositions : la première de langueur, que vous nommez lâcheté ; la seconde consiste à une frayeur de votre esprit humain en la vue de la passivité ; la troisième est une vue de rigueur en la conduite de Dieu sur vous.

Sur la première [disposition], je dis que ce n’est pas une lâcheté vicieuse que vous ressentez, mais une langueur qui vous tient en telle impuissance qu’il vous semble n’avoir ni cœur ni esprit, et jusque-là qu’une opération intérieure vous serait même pénible en cette disposition. Vous saurez premièrement qu’elle vous est donnée de Dieu pour détruire l’activité naturelle de votre esprit et le crucifier en la vue de votre incapacité et de ce que vous ne pouvez rien faire. (26) Secondement, vous souffrez des gênes et des reproches intérieurs par votre amour-propre qui n’est point satisfait de cet état, et il fait en vous ce que la femme de Job faisait le voyant sur son fumier rempli de misères : elle l’excitait à sortir des voies de Dieu ; et votre esprit naturel et votre orgueil secret font le même, ne pouvant approuver une posture et une disposition si humiliante. Troisièmement, la propre excellence vous tue encore, car cet état ne produisant rien d’élevant, il fait enrager la vanité et la secrète estime, et les appuis que nous avons en nous-mêmes. Quatrièmement, il vous apprend par expérience ce que vous êtes et ce que vous pouvez.

Vous devez premièrement vous tenir en repos dans votre lâcheté. Secondement, regarder de temps en temps la posture d’impuissance où vous êtes d’insuffisance. Troisièmement, faire un simple acte d’acquiescement. Quatrièmement, voir sa destruction et se sentir bourrelée sans se mouvoir ni gêner, ains [mais] demeurer ferme en la main de Dieu en simple foi nue, et quelquefois si nue qu’il faut de la foi pour croire à la foi même. Cela se fait dans la cime de l’esprit, au-dessus des sens et même des puissances. Je crois que vous l’entendrez bien quand vous aurez porté quelque temps cet état, Notre Seigneur saura bien le changer. Sachez aussi qu’il y a de l’indisposition naturelle mêlée ; ainsi, portez le tout en patience et humble résignation. Cinquièmement, vous laisser dans la main de Dieu en sa disposition divine. Ne sortez jamais de la foi nue (27) et confiante en quelque état que vous ressentiez, et vous verrez que Dieu est bon et que c’est sa grâce qui est votre force.

La seconde (disposition) est la crainte d’être en oisiveté ou passivité. C’est une tentation bien manifeste que le démon jette dans votre esprit — qui de son naturel est très vif et appréhensif des tourments — sur un état si saint, afin de vous en détourner ; et il vous le représente si crucifiant et gênant que la mort naturelle serait souvent plus agréable que d’y être assujettie. Premièrement, connaissant la qualité de votre esprit, il le faut laisser doucement tomber. Ne prenez point à tâche de vous aller captiver à l’oraison, mais seulement d’aller rendre quelque respect à Dieu et de vous exposer un moment en sa sainte présence, pour lui témoigner que vous êtes à lui pour son bon plaisir. Ne demeurez point à l’oraison si longtemps : un quart d’heure suffit à la fois à cause de vos infirmités ; et réitérez à votre loisir deux ou trois fois par jour. Ce n’est pas la captivité à demeurer trois ou quatre heures en oraison qui nous perfectionne ; mais c’est le souvenir actuel, non pas par application violente, ains par quelque simple pensée ou élévation, selon le trait de l’esprit de Dieu sur l’âme, et une douce habitude d’opérer en amour, non sensible, mais en foi, et de se laisser à Dieu, se dépouillant fort simplement, ou plutôt se laissant dénuer de toute application vaine, et se laisser conduire à Dieu, s’y reposant, s’y délaissant sans aucune réserve. Ne vous affligez de (26) votre retardement. Je voudrais que vous n’eussiez pas tant de zèle de votre perfection, mais que vous en eussiez un peu plus de laisser régner Dieu dans votre âme. Ô que de mystères s’opèrent en l’âme par la foi ! en vérité la foi est un grand trésor. Avec la foi que ne fait-on pas ? On transfère les montagnes ; on fait l’impossible, et, en un mot, nous devenons toutes divines. Vivez de foi, ma très chère, c’est la nourriture d’une âme chrétienne : l’Écriture dit que le juste vit de foi.

La troisième (disposition) est une plainte que vous faites de ce que Dieu vous paraît si rude et si crucifiant en sa conduite qu’il vous semble qu’il n’a pour vous que des croix et des amertumes, et ses douceurs et ses caresses sont si rares qu’à peine vous en peut-il souvenir. Ô richesses ! ô grâce ! ô sainteté renfermée dans cette adorable conduite, très chère ; depuis qu’il plut à Dieu m’en découvrir les mystères et les secrets, je les adore sans cesse, et je voudrais bien qu’il lui plaise vous donner autant de connaissance que j’en ai reçue sur une vérité si importante qui est la sainteté de cette voie. Ne la censurez plus, soumettez votre jugement et attendez qu’il lui plaise vous faire voir le haut degré de pureté qu’elle contient. J’aurais beaucoup de choses à vous dire là-dessus, mais je serais trop longue. Il suffit de savoir, ou, du moins, de croire que cette conduite est de Dieu et qu’elle détruit tous les intérêts de votre amour-propre et vous oblige de marcher dans les sentiers épineux de votre perfection par le seul amour et respect de Dieu, sans retour ni recherche sur les goûts et caresses que quelquefois il lui plaît (29) de donner aux âmes qui se dévouent à son service. Sachez que cette voie vous est si nécessaire que si vous en sortiez je craindrais de votre perfection, à raison de la vie que vous prenez pour vous-même dans toutes les opérations de la miséricorde de Dieu lorsqu’elles vous sont connues. Dieu fait son œuvre en cachette de vous-même : il vous appelle en vous rejetant, il vous unit en vous séparant et il vous caresse en vous rebutant. Or, certainement les âmes enveloppées dans les sens ne sont pas en état de comprendre ce qui se peut dire sur cette sorte de conduite, il faut être sortie de ses intérêts, même de salut et de perfection, pour se laisser en proie au pur amour, sans même avoir la satisfaction d’en goûter la douceur.

Diriez-vous, ma très chère sœur, que cette conduite soit une conduite d’amour ? Hélas ! Nenni ; car selon votre pensée et votre sentiment, c’est un accablement que la justice de Dieu vous fait porter, et vous entrez en deux dispositions qui ne font point d’assez bons effets en vous, manque de foi ou d’instruction, ou possible même de soumission. La première, c’est que vous voyez toujours Dieu dans sa rigueur ou dans une indifférence qui semble ne se point soucier de votre salut ni de votre éternité ! La seconde est une crainte et un rebut de vous présenter à lui. Ces deux dispositions seraient bonnes si elles partaient d’un fond plus pur, mais parce que vous n’avez point encore appris à aimer et servir Dieu pour l’amour de lui-même, vous ressentez en sa présence ces dispositions, et votre amour-propre vous y fait réfléchir pour [vous] jeter insensiblement en quelque sorte de dégoût de la vie intérieure : vous n’êtes pas tout à fait découragée, mais vous ne vous sentez guère de cœur pour aller à l’oraison. J’avoue que cet état est pénible, et il faut bien plus de force à le soutenir que les deux autres (30), car de subsister en la présence de Dieu quand il nous rebute et nous prive des secours nécessaires et même ordinaires, la tentation s’élève bientôt si nous n’y prenons garde. D’où vient cette tentation ? Elle part d’un fond malin qui est en nous dans lequel il y a un grand réservoir de vanité et propre excellence, d’estime de nous-mêmes, mais qui ne se fait pas ressentir grossièrement, car plus l’âme se perfectionne en la connaissance de la vie spirituelle, plus son orgueil se subtilise et devient si délicat qu’à peine l’âme s’en aperçoit-elle si elle n’est dans la défiance d’elle-même, et jamais elle n’en a un fond de discernement qu’elle n’ait mis le pied bien avant dans l’abîme de son rien et de sa propre misère où elle apprend combien elle est indigne des moindres grâces de Dieu, et elle y apprend des vérités divines : premièrement, combien Dieu est saint ; secondement, combien il est juste ; en troisième lieu, qu’il opère dans l’ordre de sa divine sagesse, etc. en quatrième lieu que son amour le fait opérer en nous ces voies de rigueur pour des fins adorables.

La première, pour nous apprendre à vivre de foi et ne point regarder ce que vos sens ressentent, mais à vous élever au-dessus d’eux en pure foi par laquelle vous croyez que Dieu est saint et que vous êtes impure, et que c’est trop ravaler sa grandeur et sa sainteté que de vouloir qu’il s’applique à vous même, ou pour vous caresser, ou même appliquer ses miséricordes, etc., et cette première vue vous jette dans votre rien et vous fait respecter la sainteté divine et vous tenir indigne des plus petites opérations de Dieu. Elle vous apprend à vous dégager de cet appétit d’avoir et de goûter ; elle vous purifie de la douceur impure de vos sens, et vous fait adorer et aimer Dieu pour l’amour de lui-même, car l’âme voyant que Dieu ne s’abaisse point pour la favoriser de quelque secours sensible, elle doit laisser (31) Dieu en lui-même, et demeurant appuyée sur son bâton de pure foi, se contente de ce que Dieu est Dieu et qu’il est parfaitement satisfait et glorieux en lui-même ; et par ce moyen, l’amour de nous-mêmes, qui veut être quelque chose en l’estime de Dieu même, demeure privé et dénué de ses prétentions, et insensiblement l’âme s’anéantit.

Une seconde fin pour laquelle Dieu vous traite de rebut, à ce qu’il vous semble, c’est que sa justice, aussi bien que sa sainteté, opère en vous et rejette toute l’impureté de vos opérations, de vos désirs, de vos volontés, même de vos bonnes pensées ; et parce que le fond est corrompu, la justice divine détruit tout cela par un sentiment de rebut, parce qu’il n’y a rien digne de Dieu que Dieu même, et qu’une opération naturelle ne le peut glorifier : c’est pourquoi il purifie les vôtres, en vous faisant ressentir votre indignité et confesser en vérité que Dieu est juste de vous traiter de la sorte. Cette opération de la justice divine détruit en vous une secrète estime de vous-même et vous fait voir impure et criminelle en vos meilleures actions.

Premièrement, elle vous fait abandonner sans réserve pour être sacrifiée. Secondement, elle vous tire de l’attache à votre perfection pour vous-même et pour votre salut. En troisième lieu, elle vous fait sortir de vos intérêts pour entrer en ceux de Notre Seigneur Jésus Christ, aimant mieux contenter Dieu que de vous satisfaire. Si l’âme se savait bien abandonnée aux opérations de Dieu elle ferait un progrès merveilleux en peu de temps ; mais où sont les âmes qui se veulent soumettre, et abaisser leur propre jugement, et simplifient la pointe de leur vain (32) et présomptueux esprit pour croire à des vérités si certaines, mais pourtant peu connues parce qu’on ne peut point les exprimer. Hélas ! pourquoi faut-il que les créatures soient plus puissantes en nous, lorsqu’elles frappent nos sens, que Dieu même, qui se fait ressentir au-dedans par des dispositions toutes particulières. En vérité, la créature est ingrate au regard de l’amour et bonté de son Créateur, et son aveuglement est si grand que tout ce qu’il fait pour sa sanctification elle le prend pour des marques de sa réprobation, car nous sommes si misérables que nous ne croyons rien de si bon ni de si saint que ce que nous voyons et goûtons. Les conduites un peu sévères sont si pleines d’amour que je ne les puis assez admirer. Dieu est amour, Deus caritas est, et tout ce qu’il opère, il l’opère en l’amour et par l’amour. Pour moi, je crois que tout ce qu’il fait est juste et saint, et comme il nous aime d’un amour infini il ne peut rien opérer en nous que pour notre bonheur éternel. Cette vérité est aussi véritable que Dieu est Dieu, mais notre âme ne se captive pas assez dans cette croyance pour, par icelle, se laisser tout en proie à la conduite de Dieu ; lui qui est la sagesse éternelle et qui connaît nos dispositions, lui donnerons-nous des lois sur notre conduite ? Nous sommes de pauvres aveugles, et si Dieu n’avait pitié de nous, en nous déniant l’effet de nos désirs, nous serions déjà dans les enfers, car tous nos souhaits et nos inclinations n’aboutissent qu’au rassasiement de notre amour propre. N’avez-vous jamais expérimenté que nos désirs sont ténébreux, et que c’est souvent la passion qui les excite, ou la crainte ou l’amour.

Commençons de nous régler en nous remettant entre les mains de Dieu, et approuvons au-dessus de nos sens ses aimables conduites, laissons-le faire : il fera toujours trop bien. (33) Apprenons à nous perdre, ne vivant plus pour nous. […]354.

1652, Lettre 13

[…] Demeurez fixe en silence, toute délaissée à la puissance de Dieu, qui opère en vous selon son bon plaisir : qu’il vous mette en douleur, qu’il vous mette en joie, en jouissance, en privation, en pauvreté, en abondance, en opprobre, en rebut, en force, en faiblesse, en lumières, en ténèbres, en vigueur, en impuissance, en vertu, en anéantissement, en vie, en mort, tout vous doit être indifférent, et vous devez tout recevoir de sa sainte main sans rien discerner de particulier pour vous réfléchir sur vos infidélités, pour vous y appliquer et vous y amuser.

Allez toujours, ne retournez point en arrière : lorsque vous vous regardez, vous ne voyez qu’impureté et vous ne vous fortifiez pas par la vue de vous-même. Il se faut voir lorsque Dieu nous fait regarder par la lumière par laquelle il nous anéantit, mais ne nous regardons point par la nôtre : elle est corrompue et trop dans nos intérêts.

Cette malheureuse lumière nous tient dans la créature, nous rabaisse dans l’impureté de nous-mêmes, jette dans mille retours, et au bout de tout cela nous tire secrètement dans le dégoût, dans la défiance et dans le découragement, dans une (44) infinité d’autres misères qui nous entourent, et nous demeurons quelquefois aggravantés sous le poids de nous-mêmes. Gardez-vous, ma très chère, de cette malignité, de laquelle vous pourriez bien être attaquée. Soyez sur vos gardes ; ne réfléchissez que le moins qu’il vous sera possible.

Tenez-vous toujours élevée à Dieu pour vous dégager de vous-même, et lorsque le trait intérieur vous applique à vos propres misères, laissez-vous confondre et humilier en sa sainte présence, mais prenez garde de ne point augmenter ni approfondir ce trait par votre propre industrie ni opération. Il faut que vous soyez comme une souche, et que vous souffriez que l’on vous taille comme il plaira à celui à qui vous appartenez. N’avancez point, ne retardez point : soyez souffrante et non agissante. Je crois que vous m’entendez bien. Si je suis trop obscure, faites-moi expliquer avec toute liberté. J’interromps mon chétif discours et mes indignes pensées sur votre chère lettre pour voir la vôtre, que vous venez de m’envoyer tout présentement.

J’étais sortie de l’Action de grâces pour continuer à vous dire ce que Notre Seigneur me fera la grâce de connaître sur le reste de votre grande lettre ; c’est celle que je reçus samedi, et laquelle me donne matière de vous écrire un peu plus amplement. Je voudrais pouvoir abréger, mais je n’ai pas assez de science ni de capacité pour m’expliquer en deux mots, comme font les âmes de grâce et de lumière. Il faut que je vous parle selon ma grossièreté.355.

1653, Lettre 10

[…] Selon la petite lumière qui m’est donnée sur vos dispositions, je remarque que votre voie est une voie de foi, à laquelle vous devez une fidélité très grande, et si vous pensez trouver Dieu d’une autre manière, je vous assure que vous ne trouverez jamais rien que vous-même. La grâce que Notre Seigneur vous présente est très grande, et d’autant que vous n’en connaissez pas la sainteté, et que vos sens et votre esprit étant pour l’ordinaire rebutés et en privation, j’appréhende que vous ne la négligiez, ou du moins, que vous n’y correspondiez pas selon que vous le devez faire.

Voyez, ma très chère sœur, si je vous flatte. Jamais je n’adhérerai à la nature et à l’esprit humain autant que Notre Seigneur me fera la grâce de discerner quelque chose de ses voies, bien que j’en sois très indigne. Je ne veux point volontairement tromper les âmes ni les amuser, je sais combien on profane la grâce agissant de cette sorte-là. Allons à Dieu de la bonne manière, puisqu’il nous fait la miséricorde de nous choisir à l’exclusion de beaucoup d’autres, qui en feraient de plus dignes usages que nous.

Je viens de faire la communion, ma très chère sœur, où je vous ai derechef présentée à Notre Seigneur selon ma petite capacité : il me semble que j’ai connu encore plus particulièrement les grâces que Notre Seigneur vous fait et comme il veut vous faire entrer dans les voies du véritable anéantissement. Votre esprit y est opposé, c’est pourquoi il sera en toutes ses opérations rebuté.356.

Lettre 29

[…] Je sais bien que vous êtes paresseuse, et je vois en vous beaucoup d’autres défauts que vous-même ne voyez point : je n’ignore point vos misères ; mais j’aime mieux vous voir occupée de Dieu que de vous-même. Je n’ai que faire de vous donner matière de réfléchir, vous n’y avez que trop de pente bien au contraire, je voudrais vous avoir poché les yeux pour ne plus rien voir qu’en pure foi : pour lors il faudrait bon gré, mal gré, vous abandonner et vous soumettre à la conduite que Dieu tient sur vous. Je crois que les personnes à qui Dieu donnera droit de direction sur votre âme le connaîtront par la lumière de Dieu : si vous êtes en état que vous savez par adhérence à votre paresse, ils savent les marques pour les connaître. Pour moi je suis indigne de vous rien dire sur ce sujet, étant ce que vous savez que je suis, ténèbres, ignorance et péché, c’est être bien téméraire de m’entremettre à vous dire mes pensées, qui ne partent que d’un fond de misère et de péché. Jugez ce que je vous dis plus que jamais. Apprenez à vous taire devant Notre Seigneur ; et si j’étais votre directeur, je vous ôterais toute autre disposition que celle du silence et du respect, et je m’assure que vous connaîtrez bientôt combien cette disposition est efficace. Que pensez-vous faire quand vous causez tant ? Vous ne faites que mentir : c’est le premier pas ; et le second, vous enfoncez toujours plus avant dans vous-même. Il faut finir : je m’emporte sans le savoir, voilà toujours de mes saillies. […]357.

Lettre 31

[…] Je remercie Notre Seigneur des grâces qu’il vous a communiquées ; mais le prierai de grand cœur qu’il vous mette dans l’usage et fidélité de ses lumières : si une fois vous avez bien compris cette importance de suivre la grâce, vous voilà établie plus solidement ; et vous entrerez dans une flexibilité d’esprit très grande et dans une suprême indifférence à tous états et dispositions : vous serez vide de tout choix et de tout désir, même des plus saints pour laisser la liberté à la grâce de vous régir. […]358.

1659, Lettre 44

Je pensais vous écrire, mais le travail que j’ai, joint a une toux très fréquente, m’a ravi cette consolation. Je me donne ce moment pour vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra aussi bien que moi. C’est que notre bon Monsieur de Bernières nous a quittés et a pris son vol pour le cœur de Dieu, où nous croyons qu’il repose pour l’éternité. Je ne vous dis rien là-dessus. Il se préparait à venir et devait être ici pour l’Ascension. Sa mort et sa maladie n’ont duré qu’un demi-quart d’heure : sans être aucunement malade, sur les neuf heures du soir, samedi, troisième de mai, il s’endormit au Seigneur. Ne voilà pas une mort d’un vrai anéanti, tel qu’il était et qu’il avait désiré. […] À Dieu, priez ce cher monsieur pour moi : j’ai confiance en lui et crois qu’il se souviendra de nous. Il nous aimait. 359.

Lettre 47

[…] En sixième lieu. La chose la plus importante pour vous bien établir dans la vie intérieure, c’est l’usage de la présence de Dieu en soi, et je vous supplie de vous y exercer le plus fidèlement qu’il vous sera possible, par de très simples souvenirs ou regards amoureux de Dieu, comme vous délaissant à sa toute-puissance par simple disposition, quelquefois vous sacrifiant, autres fois comme victime, vous laissant lier, traîner, écarteler et réduire à néant, n’ayant en toutes ces différentes occupations qu’un simple et amoureux acquiescement à la grâce de Jésus Christ. Ce qui fait que vous êtes plus occupée à Dieu dans la joie et dans la tristesse que dans le vide, c’est à cause de l’habitude que vous avez d’opérer par les sens. Dieu est également Dieu dans tous les différents états de votre vie, également digne d’honneur et d’amour ; mais c’est que cela ne frappe pas vos sens, et vous appelez cela un vide. Il y a encore une autre sorte de vide où l’âme est retirée comme dans un désert, où elle souffre un vide de toutes pensées, de toutes lumières, de toutes opérations de désirs, de volontés, etc. Il est douteux à la nature, mais très utile à l’esprit. Le vide se fait aussi quelquefois par suspension de tout concours dans l’opération ; de manière qu’il en faut, malgré soi, souffrir la distraction. […]360

1661, Lettre 58

Je commence à croire plus fortement que jamais que Dieu a mis quelque chose entre vous et nous qui n’est point ordinaire, car, en vérité, si j’écoutais mes pensées, vous ne seriez guère en croix que je ne le sache par les pressentiments et je ne sais quoi, que je ressens. Il y a déjà quelques jours que je suis en soin plus particulièrement devant Notre Seigneur de vous, et le jour de demain ne se serait point passé sans envoyer savoir ce qui vous était survenu : j’ai bien cru que vous ne seriez pas bien de cet accommodement avec ces gens-là. Priez Dieu pour eux ; et pour vous, très chère, tenez-vous-en la posture où la grâce vous a mise sur ce sujet ; après avoir versé abondance de larmes, demeurez dans les mains de Dieu […]361.

Lettre 67

[…] Voilà une bonne disposition. Tâchez de continuer à être fidèle ; demeurez ferme ; qu’on vous attaque, qu’on vous déchire, qu’on vous assomme, qu’on vous tue, bref, qu’on vous fasse souffrir mille morts, il faut que fixe, elle [votre âme] demeure sur la croix et que vous y mouriez. Vous vous souvenez bien de ce petit vers. Soyez donc ferme, envisageant toujours votre terme, qui est Dieu, sans vous laisser ébranler aux saillies de la nature, qui ne peut souffrir tant d’attaques sans user de ravages, ou au moins de retour pour gémir son malheur. N’ayez point de compassion de vous-même : vous êtes contraire à Dieu, c’est assez pour être obligée de soutenir le supplice que votre rébellion a mérité.

Défiez-vous du grand amour que vous ressentez présentement pour la solitude : pour moi je ne le crois pas bien pur ; mais je le crois produit d’une partie de vous-même qui regarde cet état de solitude et de retraite bien plus doux que celui du tracas et de la conversation qui nous crucifie. La vie douce d’une solitude est bien charmante et on est hors du bruit des créatures et d’une infinité de tracas, oui, je l’avoue ; mais si le pur amour ne vous mène en solitude, vous n’y ferez que corruption et vivrez toujours dans les recherches de vous-même. Prenez votre croix, ma très chère, et marchez après votre divin Maître. Ne demandez pas un autre sentier que celui qu’il vous a frayé sous prétexte de plus grande perfection. Vous serez en retraite après, quand il vous aura purifiée et humiliée par les créatures. Gardez-vous bien de rien choisir, de rien désirer et de rien demander : demeurez donc dans la main de Dieu ; Il vous mettra où il lui plaira. Vous n’êtes plus à vous et vous n’avez plus de droit d’en disposer. Pourvu que vous fassiez ce qu’il lui plaît, cela vous doit suffire : tout autre désir est amour propre ; vous êtes encore trop impure pour faire quelque élection […]362.

1661, Lettre 69

Très chère, votre état est de Dieu, et le prie qu’il le continue en vous. Ne doutez pas que la souffrance qui vous pénètre et qui semble vous submerger ne soit de sa part, c’est le calice de son amour, buvez sans craindre : sa vertu vous soutiendra. N’allez point chercher la croix ; mais quand Jésus Christ lui-même vous l’applique, ne la rejetez pas. Demeurez, comme vous faites, délaissée à son bon plaisir, lui laissant faire son œuvre en vous à sa mode. La parfaite confiance n’est autre qu’un sincère et véritable abandon ou délaissement de tout soi-même à Dieu, et de tout ce qui nous regarde, lui en laissant l’entière et libre disposition ; et l’état que votre lettre me marque contient cela très particulièrement. Demeurez donc paisible dans votre peine, autant que la grâce vous y tiendra. Ne soyez pourtant en scrupule de vous soulager un peu, prenant du repos, de la nourriture. Courage ! si vous n’étiez destinée à la perfection, vous ne seriez pas dans tous ces états de peine. C’est une miséricorde si grande que Dieu vous fait que vous n’en pouvez voir ni concevoir en cette vie la valeur ; et soyez certaine qu’à la mort vous n’aurez point de regret d’avoir été fidèle à la conduite divine.

Vous êtes bien demeurée courageuse par la vertu secrète de Jésus Christ : vivez de sa vie, et vous laissez tuer de sa divine et adorable main. Heureuse et mille fois heureuse l’âme qui est trouvée digne de recevoir le coup de la mort de cette main divine ! En vous détruisant il fera son œuvre, et votre fidélité attirera dans la suite plus de bénédictions sur tout ce qui vous touche que le monde et la vanité ne vous en peuvent jamais donner. Quand tout semblera périr, c’est pour lors que tout sera en meilleur état, et que la main de Dieu y travaillera pour notre anéantissement, nous faisant expérimenter notre néant, notre abjection et notre impuissance. Laissons-le faire quand il nous devrait mettre dans les abîmes, soyons certaines qu’il y descendra avec nous et que sa vertu nous y soutiendra. À Dieu. Je vous suis très obligée de la confiance que vous prenez à Jésus en nous ; je voudrais bien être plus dans sa vie et dans son esprit, afin que vous en soyez plus consolée et que ce que j’ai l’honneur de vous dire de sa part fasse en vous l’effet qu’il désire. […]363.

1661, Lettre 71

[…] Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur me donner la grâce de vous exprimer en deux mots ce qu’il me fait ressentir sur votre état, ma très chère, il est à la gloire de Dieu et à la ruine et destruction de votre amour propre. Je suis assurée que Dieu vous tient : c’est pourquoi je ne compatis pas tant à votre douleur, car il faut avoir un amour parfait pour les âmes, et souffrir que la main de Dieu les purifie, sans que notre tendresse et affection naturelle aillent au-devant. Il me semble que mon office est de vous tenir ferme exposée à la puissance de la sainteté divine, qui vous dispose pour recevoir ses effets et ses émanations en vous. Ne vous souciez point des cris et des tempêtes de la nature : laissez-la jeter ses vagues et ses petites furies. On l’égorge, et vous ne voulez pas qu’elle crie ; vous êtes trop sévère : laissez-la gémir sur sa perte et sa destruction : je lui permets de se plaindre ; mais il est défendu à votre esprit de se ranger de son parti : il faut qu’il soutienne le poids de la puissance divine et qu’il abandonne sa partie inférieure et soi-même à la crucifixion. L’anéantissement n’est pas à ce que vous pensez. Je répondrai de votre état. Soyez en repos dans la souffrance. J’espère que nous en dirons davantage sur ce sujet ; j’ai remarqué quelque point, qui peut-être vous serait utile. Notre Seigneur y donnera telle bénédiction qu’il lui plaira. Sachez que je ne vous oublie point, et vous êtes bien plus dans mon esprit que vous ne pensez. […]364.

Lettre 73

J’appréhendais ce qui vous est arrivé pour votre oraison, et vous ne voyez pas que votre esprit est plein de propre vie, et qu’il serait ravi de prendre l’essor et se revêtir de belles pensées, de bons désirs, etc. Du moins en cet état aurait-il la satisfaction de voir son ouvrage et de n’être pas si dénué de sa propre opération ; mais Notre Seigneur vous fait manifestement connaître que ce n’est pas par cette voie qu’il se veut communiquer à votre âme : il faut qu’elle apprenne à se séparer d’elle-même, de sa propre suffisance, capacité et prudence […]365.

Lettre 74

[…] Or, il faut donc premièrement savoir que la fin de l’oraison c’est l’union de l’âme avec Dieu, et que tandis qu’elle s’amuse à chercher Dieu dans son raisonnement elle s’en éloigne au lieu de s’en approcher : car pour le trouver il faut vider et simplifier son esprit. Votre lumière est bonne sur votre oraison : elle vous fait voir que tant de considérations sont plutôt opposées à la pureté de l’oraison qu’elles ne sont utiles à nous y faire avancer. Si vous avez assez de courage pour subir un peu de peine, je crois que Notre Seigneur vous fera goûter quelque chose de ce que dit David : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. Voici, à mon avis, ce que vous avez à faire dans votre état présent pour répondre au trait de la divine miséricorde sur vous : il faut accoutumer votre esprit à se nourrir de la présence de Dieu en foi, et s’en contenter dans l’oraison. Si d’abord il s’occupe de cette divine présence, il faut s’en laisser remplir et posséder : tant que la mouche à miel voltige sur les fleurs, elle ne fait ni miel, ni cire ; de même, tant que votre esprit se remplit de multiplicité, il n’est pas capable de goûter Dieu, ni de le posséder ; il faut qu’il apprenne à se taire et à demeurer avec respect et attention amoureuse à sa sainte présence, y portant une disposition de très simple acquiescement au bon plaisir de Dieu et à toute sa sainte conduite sur vous, demeurant en cette posture d’abandon autant de temps qu’il vous sera possible, mais du moins, une petite demi-heure le matin et quelque quart d’heure le soir […] Vous demeurerez ce peu de temps toute sacrifiée et déterminée d’y souffrir ce qu’il plaira à Notre Seigneur vous y faire ressentir. Or, il n’est pas besoin de raisonner beaucoup pour dire ceci : il suffit que votre esprit en porte la disposition en la vue de Dieu, continuant ainsi votre oraison et vous rendant inexorable aux cris et aux gémissements de l’esprit humain. Laissez là toutes vos autres pratiques pour l’oraison : vous y avez assez raisonné ; mais vous n’y avez pas eu assez d’anéantissement, et proprement votre oraison n’étant point oraison, mais bien une méditation qui travaille beaucoup l’esprit et laisse le cœur sec ou aride ou rempli fort passagèrement ; enfin, ce n’est pas là votre voie. Plût à Dieu être digne de vous l’exprimer comme je la conçois ; mais je n’en ai pas la capacité. Je le prie vous la faire connaître par lui-même. Les actes dans l’oraison, s’ils ne sont faits par la direction de l’esprit de Dieu, retardent l’âme plutôt que d’avancer sa consommation en la perfection. […] 366.

1661, Lettre 77

[…] En attendant, je dois vous dire que vous n’ayez point à vous alarmer sur ma mort : je n’en sais que dire moi-même, ne voyant rien de certain, au contraire, je me porte beaucoup mieux. Il est vrai que j’ai un peu d’émotion de fièvre les nuits ; mais c’est sans frisson et il n’y a nulle conséquence. Je suis entre la vie et la mort, sans me pouvoir délivrer de l’une ni de l’autre. Je suis entrée en retraite par le sentiment de Monsieur Bertot, pour me préparer à bien mourir, et je ne suis à rien moins appliquée d’une sorte : toute ma capacité semble se vouloir fondre et consommer en Dieu sans pouvoir faire de retour sur le passé ni mettre ordre au présent. Il faut vivre et mourir de cette sorte, ce qui fait que je ne puis encore voir si ce sera de ce coup que la main puissante d’un Dieu tranchera le fil de cette languissante vie, et quoique je ne sois pas dans le désir de le connaître, j’espère qu’il me fera la grâce de vous dire ce qu’il lui plaira m’inspirer pour votre conduite ; mais ne vous affligez pas avant le temps : je peux mourir, sans doute. Il me semble que je suis venue en retraite comme Moïse sur la montagne où on lui montra la terre promise. Hélas ! j’ai bien sujet de croire que je n’en aurais que les lumières et qu’il me sera commandé de me coucher dans le tombeau de mes pères. Dieu fera justice. J’ai bien abusé de ses grâces : je suis prête à la mort et ne puis rien faire ni rien dire que de demeurer en respect et en amour. […] 367.

1675

Je ne puis vous exprimer à quel point votre maladie nous touche, vos lettres nous ont fait verser des larmes, tout le monde est touché de votre éloignement […] Conservez votre calme intérieur et vous regardez toujours dans la main du Seigneur, il y a longtemps que vous êtes la victime de son bon plaisir, ne sortez point de cette disposition, regardez-vous sur votre lit comme sur votre bûcher, et que votre regard soit simple et amoureux vers l’objet adorable pour lequel vous vous consommez.

Remettez tout le reste en Dieu, cela n’empêche pas que vous donniez tous les ordres que vous devez pour vos affaires et pour votre domestique surtout la pauvre N. qui n’a d’appui en ce monde que votre bonté pour lui procurer le bien qu’elle désire, supposé que vous le puissiez, ayez intention de la donner et immoler à Notre Seigneur à votre place, s’il dispose de vous avant l’accomplissement de vos desseins, comme un supplément que vous ferez en donnant à Jésus Christ une victime. Vous verrez là-dessus ce que l’esprit de Dieu vous inspirera, après avoir mis vos affaires temporelles en état que vous ne soyez plus obligée d’y penser.

Appliquez-vous à rendre grâce à Notre Seigneur de toutes les grandes miséricordes dont il vous a comblée dans votre naissance et dans le courant de votre vie ; rendez-lui votre être pour être anéanti et votre cœur pour l’aimer dans l’éternité ; ne tendez plus qu’à vous laisser consommer doucement, prenant plaisir au plaisir que Dieu prend de vous détruire, anéantissez-vous par hommage à son infinie grandeur. Un voyageur se réjouit quand il approche de sa patrie : très chère, vous allez à la vôtre, et votre âme s’en doit réjouir, dites-lui donc pour l’encourager : mon âme, vous n’êtes point de ce monde, vous êtes sortie de Dieu et vous devez y retourner, ne regardez point la mort comme une chose affreuse, c’est aux païens à en user de la sorte, mais une âme chrétienne la doit regarder comme la porte de son souverain bonheur, c’est elle qui vous sépare absolument du monde et du péché, elle en détruit l’être en vous.

Ô ! quelle consolation a une âme de pouvoir dire et être assurée qu’elle ne péchera plus, qu’elle ne sera plus opposée à son Dieu, et qu’elle ne sera plus en péril d’en perdre la grâce. Ne prenons, très chère, que des occupations dignes de remplir saintement les derniers moments de notre vie, laissons les morts ensevelir les morts, ne prenons plus de part à la terre, séparons-nous des créatures pour nous mieux préparer à suivre l’époux, allons à la mort comme au banquet de l’évangile ; défendez-vous des retours et des tendresses naturelles, abandonnez vos intérêts, ne vous regardez plus, abîmez-vous en Dieu sans autre vue que de complaisance et d’amour ; si quelques tentations vous attaquent, ne vous détournez pas pour les considérer, conservez un bas sentiment de vous-même, regardez-vous toujours dans le sang de Jésus Christ, n’espérez rien de vous ni de vos mérites, ne vous appuyez que sur Jésus Christ. C’est dans ces moments que vous devez demeurer étroitement unie à lui comme le membre à son chef -- le démon ne peut vous en détourner que pour vous appliquer à vos intérêts d’éternité ; abandonnez-les à votre adorable Sauveur, n’ayez d’autres soins que de vous consommer en son amour.

Hélas, dans le cours de notre vie nous n’avons fait autre chose que de vivre pour nous. Vivons au moins dans ces derniers moments pour lui et mourons d’amour. Défendez-vous donc des réflexions et si vous êtes attaquée de vos ennemis, vous les vaincrez facilement si vous savez demeurer anéantie, vous tenant au-dessous de l’enfer même ; c’est dans cet abaissement que vous trouverez votre force et de quoi résister sans combat. Si vous vous trouvez coupable de beaucoup d’infidélités et que votre conscience vous reproche, confessez-vous de ce que vous connaissez, mais pour le reste, humiliez-vous sous la loi de la justice de Dieu sans perdre la confiance et l’amour qui doit prévaloir au-dessus de vos infidélités. N’oubliez pas votre bonne maîtresse l’auguste Mère de Dieu, remerciez-la de tous les secours qu’elle vous a donnés pendant votre vie ; aussi votre saint ange et vos saints patrons.

Tout ce que je vous dis n’empêche pas que l’on demande la prolongation de votre vie, mais je crois que je dois vous laisser dans un doux repos en Dieu ; je retiens les tendresses et les saillies de mon cœur pour ne point distraire le vôtre et que si l’ordre de Dieu est de vous retirer à lui, je ne vous désoccupe point de sa présence. Soyez fidèle fille de l’église en mourant comme vous avez tâché de l’être en vivant. Je ne puis m’empêcher de vous dire que je suis près de vous en esprit et que mon soin est de vous tenir dans un simple et amoureux acquiescement à Dieu, attendant le précieux moment de vous écouler en lui pour l’éternité. 368.

Jacqueline Bouette de Blemur (1618-1696)

Religieuse de l’abbaye de la Trinité de Caen dont elle fut maîtresse des novices puis prieure, connaissant parfaitement le latin, elle écrivit la vie des saints bénédictins des siècles passés puis s’attacha à trente-huit figures illustres de son siècle par ses Éloges 369 :

Je pretens encore que cet ouvrage fera connaître que le bras de Dieu n’est point racourcy, qu’il forme des saints en tous les siècles ; et quoi que ceux dont j’écris les actions ne tiennent pas ce rang [de saints] dans l’Église, ils ne laissent pas de nous laisser les exemples d’une vertu solide, et dont l’imitation nous conduira infailliblement au bonheur dont ils jouissent. Je prie Dieu de nous en faire la grâce.

Elle entra dans la congrégation fondée par Mectilde du Saint-Sacrement et eut l’humilité d’y faire un nouveau noviciat à l’âge de soixante ans et d’y renouveler sa profession. Elle mourut à Paris dans le premier monastère fondé par Mectilde370. Bien qu’auteur de plusieurs ouvrages, elle sut demeurer cachée. On la devine proche en esprit d’Élisabeth de Brême, de Geneviève Granger, de Charlotte le Sergent, sinon elle n’aurait sans doute pas su nous rapporter leur rare valeur spirituelle :

Que ne m’est-il permis de dire là-dessus ce que je sens et ce que je sais ? Peut-être le faudrait-il pour votre gloire ; mais la Mère [du Saint-Sacrement, Mectilde] et les Filles m’ont fermé la bouche et j’obéis. Recevez ce sacrifice, ô mon divin Maître […]371.

Nous avons rencontré précédemment la Mère de Blémur témoignant sur Élisabeth de Brême -- mais elle ne livrera rien d’elle-même dans ses propres écrits et, sans un échange par correspondance avec la Mère Mectilde -- elles vivaient dans le même couvent parisien -- on ne peut que procéder très indirectement.

Voici un beau témoignage mystique finement perçu par notre biographe de grandes figures bénédictines. Il s’agit de la notice sur Geneviève Granger (1600-1674), la Mère de Saint Benoît du couvent de Montargis. Les liens entre extraits sont nôtres :

Elle était attentive à tous sans souci du rang :

[434] Aux pauvres gens qui venaient au tour du monastère, elle avait des respects [...] prenait plus de plaisir à converser avec eux qu’avec les grands du monde, elle ne pouvait souffrir qu’une religieuse parlât de sa naissance [...] elle se regardait comme une cloche qui avertit les autres d’aller à Dieu.

Sa pratique consistait en une rigoureuse remise de soi en Dieu :

[439] Elle arriva au point de cette bienheureuse indifférence, où l’âme laisse agir Dieu purement, sans rien voir ni connaître [...] Elle disait : « je souffre comme un voleur qui est pris sur le fait [...] je suis incapable d’amour de Dieu, je n’ai rien. »

La pureté [440] de Dieu l’appauvrissait de tout, lui ôtant jusqu’à la vue de son dénuement ; elle ignorait son état et l’usage très saint qu’elle en faisait ; tout passait dans son intérieur sans qu’elle y prit garde.

Cet abandon lui permettait d’exercer une fécondité mystique dans la netteté et la simplicité :

[437] Elle avait reçu de Dieu une lumière surnaturelle pour connaître l’intérieur de ses filles [...] elles n’avaient point la peine de lui déclarer leur état [...] en approchant d’elle leurs nuages étaient dissipés [...] elle demandait à Dieu de faire son ouvrage lui-même dans les âmes afin [...] qu’elle n’y eût point de part.

[442] Elle avait trouvé le secret de pacifier les âmes les plus travaillées de peines intérieures, ce que des personnes séculières ont attesté pour en avoir fait l’expérience ; on trouvait le calme en l’approchant et on se sentait recueilli en sa présence.

Humble, mais libre en esprit :

[443] Elle haïssait la contrainte et les cérémonies qu’elle jugeait opposées à la véritable charité [...] bien souvent les sœurs lui disaient qu’elle était trop bonne et qu’elle ne tenait pas assez sa gravité. J’en suis persuadée, disait-elle en souriant, mais je ne suis point née pour faire la Madame.

Gertrude de sainte Opportune [Cheuret]

Sœur Gertrude de Sainte Opportune fit profession à Toul en 1674 372. Mère Mectilde la dirige :


22 décembre 1681.

[…] Je me souviendrai de vous à peu près à l’heure que vous vous confesserez ; tirez-vous aujourd’hui de tous ces fatras qui ne servent qu’à vous inquiéter et à retarder votre bonheur…

15 mars 1682.

[…] [ L’ordre de ] vous dispenser doucement d’aller en retraite dans ce saint temps [de Carême] qui de soi est rempli de tristesse : vous n’êtes guère en état de faire cette retraite, accablée comme vous l’êtes ; je ne vous crois pas assez forte pour la soutenir avec les tentations qui surviendront : la plus forte à porter est cette impression que vos sens souffrent du rebut que Dieu fait de vous. […] ; il faut entrer dans le pur abandon de tout vous-même en Dieu.

11 avril 1682.

[…] Il faut tâcher d’avoir patience et de porter seulement sur votre cœur un acte qui exprime comme vous détestez et désavouez tout ce qui se passe en vous… […] Humiliez-vous donc devant Dieu, mon enfant, le plus profondément que vous pouvez et ne vous arrêtez plus à tant confesser.

28 décembre 1682.

Si vous aviez un petit brin d’humilité vous ne vous troubleriez pas de vos misères : il en faut faire la matière de votre abjection devant Notre Seigneur […] Souvenez-vous que votre état est un état passif et que vous le devez souffrir passivement…

5 décembre 1683.

Si vous savez ou si vous voulez vous abaisser comme je vous le dis, vous trouverez la paix véritable et solide ; car elle ne se peut trouver réellement que dans le néant. À Dieu ; priez-le pour moi ; et par obéissance, espérez et croyez que je vous dis la vérité…

28 décembre 1684.

Vous ne pouvez supporter que votre intérieur soit si misérable ; et moi je vous dis qu’il le sera jusqu’à ce que votre orgueil soit abaissé sous la main de Dieu… Sitôt que vous descendrez au-dessous de l’enfer … vous commencerez à respirer.

25 mai 1686.

Soyez retirée en solitude …soyez dans l’attente de ce qu’il plaira à Dieu opérer en vous …vous éclairant de cette grande et éternelle vérité : vous êtes ce qui n’est point.

6 juin 1687.

Il ne faut point vous étonner de votre pauvreté intérieure et que vous soyez vide de Dieu ; tâchez seulement de vous vider de vous-même sans vous mettre en peine du reste. […] Tenez-vous à Dieu et laissez passer le reste. Dieu est tout et le reste n’est rien, croyez-le de la sorte. Je suis en son amour toute à vous.

27 mai 1689.

Recevant vos souffrances de la très sainte main se Dieu … [cela] vous servira de préparations à de plus grandes grâces. Je ne vous dis rien sur l’état des choses PRESENTES parce que je n’en puis rien apprendre : on dit toujours patience ; l’on ne peut rien savoir de Monseigneur. On dit que vous reviendrez…

[…] Je suis misérable en tout, parce que je ne puis contenter personne, soyez persuadée que je ne manque pas d’affection, ni de bonne volonté ; mon silence ne vous doit point rebuter : vous devez être sûre que mon cœur reçoit avec reconnaissance toutes les marques de votre fidélité ; et comme c’est pour Notre Seigneur que vous êtes fidèles, il vous bénira assurément… […] Il faut qu’une victime soit toujours sur la croix, comme sur le bûcher, où la grâce la doit immoler à toute heure. Faites un peu part de cette lettre au cher Ange, en attendant que je puisse trouver le moment de lui écrire ; croyez-moi l’une et l’autre toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

5 juillet 1689.

Je ne puis m’en expliquer davantage par lettres ; vous pénétrez très bien et cela suffit sur ce sujet ; je vous assure que cela est humiliant : il faut adorer Dieu qui le permet pour sa gloire en notre abjection ; c’est là qu’il veut se glorifier, car pour l’institut il est assurément en opprobre…

Vous savez bien que vous n’êtes pas obligées en conscience à l’obéissance de la Prieure ; je suis votre Prieure ; je vous prie de ne pas vous peiner de ses ordonnances…

12 mai 1691.

Marchez sans retours et ne regardez pas le lieu où vous allez ; jetez-vous à corps perdu dans ce vide et dans ce pur abandon : vous craignez de vous perdre ; et qu’est ce que vous êtes ? …

29 mai 1691.

Tout ce que je vous puis dire ; c’est qu’il faut tâcher de ne tenir qu’à la divine volonté pour être toujours en disposition de tourner à droite ou à gauche ainsi que la Providence le voudra. Ne vous surprenez plus des petits accidents de mal qui m’arrivent, cela reviendra encore plusieurs fois avant le dernie coup qui tranchera le fil de ma misérable vie : ce sont de petits avertissements qui sont utiles, au dire du médecin, car notre terme approche. Je crois cependant que nous aurons encore un peu de respir ; mais il ne faut pas nous endormir trop profondément.

13 juillet 1691 (en fin de lettre) :

l’amertume de mon âme … [il faut] en remercier la divine bonté … indigne de parler davantage : il faut mourir en silence et dans une profonde abjection.

12 novembre 1691.

si vous souffrez pour moi, vos peines seront terribles … sans regarder pour qui et pour quoi vous souffrez, il suffit pour vous de savoir que Dieu le veut…

7 mars 1693.

Nous avons toutes été scrutinées … vous seriez étonnée comme cette visite m’a laissée tranquille …je n’ai dit que très peu de paroles, les voici : « …je suis la seule criminelle, je mérite les châtiments qu’il vous plaira, si vous aviez agréable de faire un acte de justice, ce serait de me mettre en prison… »

La mère Sous Prieure s’en inquiète [de mes bégaiements] et croit que je vais tomber en paralysie…

16 mars 1693.

Il semble que Notre Seigneur veut vous faire la grâce de fixer votre état pour ne plus chercher ce que vous avez à faire et à soutenir. J’en ai béni et remercié Notre Seigneur car c’est asssurément une grâce, vous n’en voyez pas encore la profondeur, cette grâce est grande et doit produire une sainte indifférence et une admirable paix. Je vous rencoir votre billet pour vous en souvenir, ne le brûlez pas il vous doit servir fort utilement. …

24 mars 1693.

les saint Pères qui ont éclairés l’Eglise n’ont point produit ni avancé de pareilles choses …l’esprit de Dieu n’est pas dans tout cela : si j’étais près de vous, je vous dirais bien des choses et ne doutez pas que ces gens ne soient dans l’illusion…

15 juin 1693.

les maximes de N. 373 ; je vous marquais où je trouvais de l’erreur … je n’aime pas la croyance qu’ils ont d’être les réformateurs de l’Eglise il faut tout entendre sans les rebuter , et puis nous verrons dans la suite ce qu’il faudra conclure pour la gloire du divin Maître. …

25 juin 1693.

les maximes du personnage en question, que je condamne absolument … pleines d’erreur et d’illusion … leur prophétie sur la mort de Notre Seigneur qui doit arriver le jour de la Pentecôte par un dard de feu : vous verrez si cela arrive. : pour moi je ne le crois nullement… priez Notre Seigneur qu’il ne permette pas que la connaissance qu’ils ont de votre pauvre mère serve à soutenir leurs chimères : c’en est une grande et horrible de ne pas croire la transsubstantiation et de dire que tout ce que nous mangeons est sacrement…

21 octobre 1693.

prenez courage, vous le pouvez, car vous êtes encore jeune. Heureuse une âme qui vit et qui meurt dans un parfait abandon ! gardez-vous bien d’en sortir si vous y êtes : c’est une grande grâce ; […] Vous ferez votre heure d’adoration la corde au cou une demi-heure, vous pourrez y être prosternée.

17 octobre 1694.

le grand sacrifice que vous avez fait de vous renfermer avec les chères souffrantes [de la variole] que vous avez embrassées par une charité toute divine qui vous fait sacrifier votre liberté et votre propre vie. … cette parfaite charité allumera un divin incendie qui consumera tout ce qui resterait en vous…


25 octobre 1694.

Il me semble que la conduite de Dieu sur vous est de vous tenir dans la mort : je vois que l’on vous prive de tout au-dedans et au dehors et qu’il faut que vous soyez comme si vous n’étiez pas ; cet état est difficile à soutenir et à vous dire vrai, j’aimerais bien mieux vous parler que de vous écrire : tout ce que l’on expose est sujet à la censure et ce que l’on dit en simplicité est reçu pour quiétisme ;

1694 (page 695)

Je reçu hier votre très chère, je vous la renvoie ; vous ne devez rien craindre quand ce sont des lettres secrètes, elles demeurent dans ma poche jusqu’à ce que je les renvoie. Je suis fâchée de la défense que l’on vous a faite ; mais il faut avoir patience, nous ne voulons l’une et l’autre que ce que Dieu veut, puisse t-il en tirer sa gloire ! il est vrai que ce misérable temporel fait bien du mal, il en fait d’un manière qui navre mon cœur ; je ne sais si l’on y pourra remédier, à moins que la Providence ne me donne le moyen d’y bien travailler avant que je meure. […]

Souffrez les persécutions, très chère, j’ai été de même … prenez courage ; si j’avais la liberté de vous parler je vous dirais bien des choses qui vous surprendraient. Hélas ! jusqu’où va la malice de la créature abandonnée à elle-même ! il est bien vrai que notre Institut est protégé par la très sainte Mère de Dieu, car il est dans son saint cœur comme elle me l’a fait connaître dans ma maladie, au moment que j’étais agonisante : oh ! que cette maladie a été douloureuse et pénible ! Notre Seigneur m’en a sortie sans remède parce qu’il m’a renvoyé sur la terre dans le temps que j’attendais la décision de mon éternité. O Dieu ! quelle souffrance d’attendre un arrêt éternel et sans retour ! nous en parlerons…

9 septembre 1695.

O ! rien inconnu disait Angel de Foligy374, l’âme qui sait s’en contenter a trouvé le vrai chemin de Paradis, apprenez bien cette leçon, quand vous la saurez bien soutenir vous serez savante. … N’ayant que quatre ou cinq lettres pour la nommer on ne laisse pas de l’étudier longtemps, s’apprend et s’oublie quasi en même temps ; la grâce la rappelle et la nature la rejette et la fuit.

1er aout 1696.

Vous m’êtes si présente que je voudrais à toute heure recevoir de vos nouvelles ; votre poids fait le mien, je m’en sens aussi accablée…

10 août 1696.

L’année passée je fis une petite supplique pour notre sœur défunte, dernière morte ; je priais la sacrée mère de Dieu de lui envoyer une maladie pour la disposer à se convertir et lui obtenir une bonne mort ; à la fin de la neuvaine, cette pauvre créature devint malade et les plaies commencèrent à paraître sur son corps, d’abord il semblait que ce n’était rien… la sacrée Mère de Dieu la frappa… Je voudrais bien que cette précieuse mère de Miséricorde entérinât aussi promptement votre requête.

31 mai 1697 (« copié sur ms XVIIe » au crayon)

Tout ce que l’on dit ne m’incommode pas ; je suis à mon Dieu pour vivre et pour mourir … il y a des jours où je ne donnerais pas un souffle de ma vie … le lendemain l’on me souffle des forces pour aller et venir …il ne faut pas faire fond sur moi, mais m’abandonner à la divine Providence pour vivre ou mourir comme il lui plaira et de ma part me tenir à rien, mais mourir toujours et ne m’effrayer de rien.

Marie de saint François de Paule [Françoise Charbonnier] (-1710)

Elle fit profession le 15 mai 1666 et sera prieure en 1685, du second monastère de Paris où elle mourra en 1710. Nous voyons ici Mère Mectilde en action pour rassurer, convaincre de sa vocation une nature scrupuleuse.

1662

Dieu est de soi, indépendant de toutes les créatures, et la créature n’est rien de soi et ne doit rien être pour soi. Dieu est, et vous n’êtes point. C’est la leçon qu’il fit un jour à la glorieuse Catherine de Sienne, lorsqu’elle lui demanda simplement et amoureusement : « Qui êtes-vous Seigneur ? » « Je suis celui qui suis, et tu es celle qui n’est point ». Cette précieuse parole fit un si prodigieux effet au cœur de cette sainte que jamais, depuis, elle ne sortit de son néant. Il me semble que Jésus nous dit dans l’intime de notre cœur la même chose : « Je suis le tout, et tu es le rien ». Écoutez cette voix et portez croyance à ce qu’elle nous prononce. Suivez cette vérité, et vous vivrez au-dessus de toutes choses. Rien ne pourra plus altérer la tranquillité de votre esprit, rien ne pourra troubler votre cœur.375.

1665

Quand Dieu veut posséder un cœur entièrement, il sait bien trouver les moyens de le vider et purifier de l’attache des créatures et de la propriété de nous-mêmes. Je reconnais, mon enfant, que sa main toute-puissante opère dans le vôtre une croix perpétuelle qui se fait ressentir en diverses manières de souffrances : tantôt de ténèbres, tantôt de craintes, tantôt de frayeurs et de saisissements : d’autres fois par des assauts impétueux, quelquefois par des peines violentes, quelquefois par une mélancolie horrible et insupportable qui porte le dégoût de toutes choses jusqu’au fond de l’âme, quelquefois jusqu’au point que le corps s’en trouve malade.

Cet état d’épreuve va bien plus loin. Dans les tentations, Dieu permet quelquefois au démon d’attaquer fortement par des atteintes infernales, et jusqu’au point que la pauvre âme ne trouve en elle que sa perte et réprobation. De quelque côté qu’elle se tourne, elle voit sa misère et le désespoir de son état. L’impureté la tourmente par ses impressions, par ses images détestables et par ses agitations.

Le saint homme Job fut abandonné, par une conduite adorable de Dieu, au pouvoir de Satan. Il ressentit en son corps et en son âme tout ce que la créature peut soutenir de crucifiant. Mais pourquoi fut-il réduit de la sorte ? Pour deux raisons : la première, c’est qu’il représentait la personne adorable de Jésus Christ dans l’excès de ses souffrances ; et la seconde c’est pour servir d’exemple et de modèle aux âmes que le pur amour veut dévorer et consommer. Il est vrai de dire que s’il n’y avait des exemples de telles et si rigoureuses conduites dans l’Église de Dieu, celles qui les souffriraient ne pourraient être convaincues que [de] telles conduites renfermassent en elles une si haute pureté et sainteté. […]

Puisque vous m’ouvrez votre cœur, mon enfant, je vous ouvrirai aussi le mien et vous dirai que j’ai porté, en ma vie passée, ce que vous ressentez présentement. Mais il faut confesser à ma honte éternelle que j’y ai été très infidèle. Mais je puis vous assurer que par telle sorte de souffrance, Notre Seigneur fait son œuvre au secret de votre âme. Tâchez de demeurer immobile dans le fond de votre volonté. Je vois que sa grâce vous prévient et vous soutient fortement, quoique ce soit secrètement. Je vois manifestement la conduite de Dieu sur vous et le remercie de tout mon cœur de toutes les miséricordes dont il prévient votre âme, et de ce qu’il avance son œuvre, en vous mettant dans le creuset de la bonne sorte, pour purifier l’amour propre qui régnait en toutes vos opérations. […]

J’espérais bien qu’il vous ferait un jour cette grâce, mais je ne croyais pas que ce fût si promptement, à raison de la faiblesse des sens. Vous voyant pénétrée d’une sensibilité fort tendre pour les choses de Dieu et d’une douceur intérieure, que Dieu donne ordinairement pour attirer les âmes à son service, je croyais qu’il ne vous lierait pas si tôt à sa Croix, ne vous croyant pas assez forte. Mais je vois qu’il a pris ses mesures en lui-même, et que tout d’abord il vous traite comme son Fils, qu’il fait victime dès le moment de son Incarnation, et qu’il traite dans tous les états de sa Sainte Vie comme un étranger et banni, qui n’a ni secours, ni appuis des créatures. En un mot, il le traite comme un réprouvé, comme un pécheur qui mérite les rebuts de Dieu, et de porter sur lui toute la rigueur de la divine justice. C’est en cet esprit de Jésus humilié, rejeté, et immolé à la Justice et Sainteté Divine, que notre Institut a été établi dans son Église, et vous porterez la grâce et la sainteté que Dieu y a renfermées, si vous souffrez toutes vos peines quelles qu’elles soient, si vous demeurez comme Jésus et avec Jésus abandonné aux volontés de son Père. […]

Ne vous étonnez de rien de tout ce que vous ressentez de misérable et de malin en vous. Souffrez, mon enfant, souffrez avec Jésus, et souffrez avec saint Paul pour achever ce qui manque à la Passion de son bon Maître et le vôtre. Ne vous surprenez de rien. Laissez-vous en proie à son plaisir, en vous défendant le plus que vous pouvez des retours sur vous-même et des tendresses que l’amour propre excite sous des prétextes excellents de salut, d’éternité, ou des craintes excessives de péché, d’être hors de la grâce, et d’être dans un état qui n’est pas de l’ordre de Dieu. Il faut être ferme et un peu dure à soi-même en ces sortes de dispositions, autrement on pleurerait toujours, et on s’accablerait par l’esprit de nature. Au nom de Jésus, l’unique tout de nos cœurs, soyez fidèle au sacré abandon à la volonté de Dieu. Voilà ce que vous avez à faire, et d’être fidèle à toutes vos obligations, surtout à l’obéissance, vous laissant conduire comme un petit enfant sans aucune défiance de la bonté de Notre Seigneur.

Continuez de découvrir vos sentiments et tout ce qui se passe en vous par simplicité chrétienne, pour éviter les illusions. Dieu soit à jamais béni de vous avoir jetée en cet état ! Ô quelle grâce, si vous demeurez fidèle ! Vous le serez, si vous faites ce que je vous dis, qui est abandonner tous vos intérêts spirituels, éternels, temporels et corporels à Jésus Christ, le laissant conduire votre âme en la manière qu’il lui plaira, conservant une pleine et entière confiance en sa bonté. […] Voilà ce que je vous puis dire, vous conjurant de croire que je suis du plus sincère de mon pauvre cœur toute à vous, puisque Dieu vous a donnée à moi. Soyez assurée qu’il m’a aussi donnée toute à vous et que vos intérêts sont les miens, et les seront à jamais.376.

Mectilde poursuit :

Ce petit mot, ma très chère Fille, est seulement pour vous assurer que j’ai reçu vos chères lettres avec beaucoup de consolation. […] Plus vous êtes pauvre et abjecte en vous-même, plus je ressens intérieurement de confiance en la bonté de Notre Seigneur. Il fallait, ma chère enfant, de nécessité absolue, que Dieu tout bon vous conduisît de la sorte, autrement vous ne vous seriez jamais connue vous-même, ni sorti de votre propre corruption. Vos belles pensées, vos beaux sentiments et le reste que vous receviez avec tant d’abondances, nourrissaient votre amour propre, et tandis qu’il vous semblait tendre à Dieu avec ardeur et l’aimer de tout votre cœur, la nature intérieure s’engraissait aux dépens de Notre Seigneur. Qu’il soit à jamais béni d’avoir fait ce coup de renversement !

Vous pourrez dire avec vérité que votre perte c’est votre gain, et que vous êtes infiniment heureuse dans votre misère et dans ce que l’amour propre appelle malheur à raison de sa ruine et de la perte qu’il fait de sa propre complaisance et satisfaction. Soyez certaine que l’état que vous portez est de Dieu et de sa conduite toute miséricordieuse, et si j’étais une heure auprès de vous, ma très chère fille, j’espérerais, qu’avec sa grâce, je vous ferais toucher au doigt et convaincrais votre raisonnement des avantages de votre état présent, et qu’il fallait que la main toute puissante de Dieu fît ce coup de renversement pour vous ouvrir les yeux et vous faire sortir de vous-même.

Mais ce que je puis dire, c’est de le remercier pour vous et de le supplier très humblement de continuer et de vous faire entrer malgré la tendresse naturelle qui vous fait réfléchir incessamment sur vous-même, dans la sainteté de ses desseins sur votre âme, et qu’il vous donne la force et la grâce d’y adhérer et de soumettre votre sens naturel à ses divines volontés, par un simple abandon de tout vous-même, sans envisager la perfection et l’impossibilité d’y parvenir, mais de vous laisser toute au pouvoir de Jésus Christ, attachant votre fortune et votre perfection à une sincère démission de vous-même à son bon plaisir. […]

Soyez fidèle en tout, sans vous gêner ni vous troubler de vos chutes et imperfections. Vous pouvez bien dire qu’il vous reste bien des choses à faire selon vos lumières, et moi, chère enfant, je vous dis que vous avez beaucoup à mourir. Prenez courage. Dieu ne vous commande pas d’avoir toutes les vertus tout d’un coup, mais il veut que vous expérimentiez votre propre indigence, faiblesse et indignité, et que, vous défiant de vous-même, vous espériez tout de sa bonté. Écrivez-nous durant l’Avent et en tout temps, quand vous voudrez. Vous savez que je suis en Jésus toute à vous.377.

1666

[…] La plus grande consolation que je puisse avoir en ce monde est de vous savoir bien à Dieu, et que vous êtes entre ses mains comme une cire molle, pour être formée selon ses très aimables volontés. Conservez votre paix intérieure par-dessus toutes choses ; ne vous attachez à rien, ne désirez rien et ne craignez rien, voilà le moyen de posséder un paradis en terre. Soyez cependant ponctuelle à vos obligations, et fort indifférente à tous les emplois et commandements de l’obéissance. Si vous observez ce que je vous dis, rien ne vous pourra nuire. Soyez égale en tout, portez votre trésor en vous même, que rien de créé ne vous pourra ôter, si vous êtes fidèle. Il importe peu à quoi l’on nous emploie si nous conservons l’attention amoureuse à notre divin objet qui est toujours au centre de notre cœur. Prenez tout ce qui vous est ordonné de sa part, et ne regardez jamais les créatures en vos Supérieures et en vos Sœurs. Accoutumez-vous à faire toutes vos actions en esprit de foi, et, vous élevant au-dessus de l’humain, en regardant la volonté de Dieu en toutes choses, ne prenez rien de la part des créatures, soit bien, soit mal. Accoutumez-vous à voir en toutes rencontres Dieu et son bon plaisir. J’ai un si grand désir de vous voir bien sainte que je voudrais être toujours auprès de vous, pour vous redresser et vous animer à être toute à Jésus Christ, comme une pure victime de son amour. Je vous donne encore avis de ne vous point soucier des goûts et consolations intérieures ; ne vous attachez à rien, mais soyez comme une statue entre les mains du sculpteur, qui souffre d’être taillée à son gré. Dieu est le divin ouvrier qui travaille en vous et qui vous doit rendre conforme à son Fils. C’est pourquoi laissez-vous dépouiller au dedans et au dehors, ne retenant rien qu’un simple et amoureux abandon au bon plaisir de Dieu, et quand vous ne l’aurez point sensible ni amoureux, vous l’aurez crucifiant et douloureux. Il est bon et plus sanctifiant que l’autre. […] 378.

Puis :

[…] J’ai bien à vous dire sur toutes les dispositions crucifiantes et pénibles que vous avez portées. C’est une marque infaillible de la pureté et sainteté où il vous veut faire entrer. Il y a des âmes où il faut bien plus soutenir de morts et d’atonies que d’autres, parce qu’il y a plus de nature et plus de tendresse, et, en un mot, plus d’amour propre, et le vrai lieu où cette malignité se détruit sont les souffrances, les tentations, les pauvretés, les délaissements, les rebuts de Dieu et des créatures. Mais quand Dieu a fait son ouvrage par cette voie d’humiliation et que l’âme demeure fidèlement immobile entre les divines mains, par un saint abandon de tout soi-même à la divine volonté, sans retour sur ses propres intérêts, mais se perdant pour elle-même en toutes manières pour n’être plus rien qu’une simple disposition d’agrément ou d’adhérence à tout ce que Dieu veut, sans aucun choix, pour lors Dieu ayant ainsi purifié, vidé et consommé tout ce qui lui est contraire, il se produit lui-même au fond de l’intérieur. […]379.

Une très belle lettre de 1667 éclaire cette sœur scrupuleuse :

À la mère Marie de saint François de Paule [Charbonnier] : Ayant appris que vous continuez d’être dans la douleur, j’ai cru que je devais vous dire ce que Notre Seigneur me donne sur vos dispo­sitions.

Premièrement, je trouve que vous êtes tombée imperceptiblement dans une très grande réflexion et application à vous-même […] Je vous dis de la part de Dieu que vous êtes trop occupée de vos misères, de vos péchés, de vos malices, de vos sacrilèges, de votre damnation, de votre enfer et de la perte que vous faites de Dieu. Je vois qu’au lieu d’aller à la mort de tout, vous avez réfléchi sur votre vide, et vous vous en êtes effrayée. Vous avez voulu y apporter remède par vos industries inté­rieures et, au lieu de trouver du secours, vous avez trouvé le trouble dans l’impuissance et l’enfer dans la pauvreté. Vous avez été abîmée dans la douleur, vous n’avez plus observé de règle ni de mesure. Vous avez pris des assurances de votre perte éternelle, bref tout est perdu, sans miséricorde, et il n’y a pas lieu d’espérer aucun retour. Ajoutez, si vous voulez, à tout ceci tout ce que votre esprit vous peut suggérer de vice et de péché. J’accorde tout. Soyez, si vous voulez, pis que tous les diables. Cela ne m’effraye et ne m’étonne pas. Vous n’avez de tout cela qu’un péché, c’est d’avoir quitté le néant pour quelque chose, d’avoir quitté l’état de mort pour prendre vie, d’avoir voulu être quelque chose en Dieu et dans la grâce, et vous n’êtes qu’un malheureux néant, qui doit être non seulement oublié de tout le monde, mais de Dieu même, vous croyant indigne de son souvenir.

Si j’étais auprès de vous, je vous convaincrais des vérités que je vous dis, mais, ne le pouvant, je vous prie de prêter croyance à ce que ma plume vous dit. Et commencez [286] au moment que vous aurez vu ce que dessus à vous mettre à genoux, disant de cœur et de bouche : « Mon Dieu et mon Sauveur Jésus-Christ, je vous demande pardon d’avoir voulu être, et d’avoir empêché votre grâce de m’anéantir ; je reçois toutes mes misères en pénitence, et renouvelle en votre Esprit mon vœu de victime qui me destine à la mort et qui me prive de tous les droits que mon amour propre a prétendu avoir sur moi et de tous mes intérêts de grâce, de temps et d’éternité. Je vous rends tout sans réserve, et ne retiens pour moi qu’un néant en tout et partout pour jamais, pour vous laisser être et opérer en moi tout ce qu’il vous plaira ». Après cet acte, cessez vos examens, vos retours, vos réflexions, vos craintes, vos résistances à l’obéissance et à la communion. Nous vous ordonnons de la part de Dieu de vous tenir comme une bête dans la perte de tout et même de votre salut et perfection. Il n’est plus question de tout cela, mais seule­ment de vous tenir dans ce simple abandon avec tant de fermeté que, si vous voyiez l’enfer ouvert pour vous engloutir, vous ne feriez pas un détour de votre pur abandon pour vous en préserver.

Voilà jusqu’où il faut mourir, et où vous ne voulez pas passer. Volontiers je vous gronderais de résister comme vous faites à la conduite miséricordieuse de Dieu ; ne permettez pas à votre esprit humain ni à votre raison de répliquer ni raisonner sur ce que nous vous ordonnons de faire. Marchez tête baissée sous la loi du Seigneur, il vous fait trop de grâce ; ne soyez pas si misérable que de le rejeter sous prétexte que vous l’offensez.

Je vous défends de vous amuser à penser à vos péchés ni de regarder vos communions comme des sacrilèges. Perdez et abîmez tous ces retours et réflexions dans l’abandon simple comme je vous le propose. Ne prenez aucune part en rien de ce qui se passe en vous ; soit bien, soit mal, laissez tout cela sans le discuter. Dieu en jugera et en fera ce qu’il lui plaira. Et vous, tenez-vous dans un néant éternel, qui ne voit plus, qui n’entend plus et qui ne parle plus pour soi-même, ni pour autre.

Mais je vous répète encore une fois, demeurez comme un mort à votre égard et même à l’égard de Dieu, comme ce qui n’est plus et qui ne doit plus être. Et si vous êtes fidèle à suivre la règle que je vous donne de la part de Dieu, vous trouverez ce que vous ne pouvez vous imaginer et que je ne dois point présentement vous expliquer. Allez aveuglément où je vous mène, et croyez que par la grâce de Dieu je sais ce que je vous dis. Marchez sûrement dans l’obéissance, et ne laissez pas de prier Dieu pour celle qui est en Jésus toute à vous. Souvenez-vous donc de demeurer comme une bête en la présence du Seigneur, sans pensée, sans acte et sans force ; le néant n’a rien de tout cela.

Lorsque vous serez dans la croyance que vous êtes damnée, laissez tout ce jugement à Dieu, croyant qu’il fera justice s’il vous met en enfer. N’en soyez pas plus inquiétée, laissez tout pour vous tenir encore au-dessous de tout l’enfer et des démons. Le rien n’est rien de tout cela…380

1669, trois ans plus tard, en bonne route du Néant :

Je ne doute point, ma très chère fille, que vous ne trouviez toute paix et tout bonheur, et pour comble la possession de Dieu dans votre néant ; l’on peut dire que dans ce rien véritable, les trésors de la grâce et de la sainteté y sont renfermés. Courage donc, ne vous retirez point de ce bienheureux néant. Et pour voir si vous y êtes par l’esprit de Dieu, voyez s’il vous porte à la mort de toutes choses par une sainte indifférence, constante également partout, et s’il vous tient indifféremment prête à tout.

J’espère que, si vous y êtes fidèle, vous viendrez à posséder ce néant en tout, de sorte que rien de la vie ne vous en fera sortir. Mais comprenez que je n’entends pas que vous pensiez toujours à ce néant et que vous n’ayez jamais d’autre entretien. Le néant ne s’attache pas même au néant ; il faut qu’il vous mette dans une simple capacité de tout ce qu’il plaira à Dieu de faire de vous, étant prête à tout sans choix et sans élection d’aucune chose.

Si je pouvais vous parler, je vous l’expliquerais mieux, mais c’est tout ce que je puis de vous en écrire ce petit mot. L’Esprit de Jésus fera le reste en vous, laissez-vous toute à lui. Il a commencé par son infinie bonté et miséricorde, il achèvera par son amour.

Priez-le pour moi, et l’adorez pour mon supplément. Hélas ! je suis toute dévorée, mais Jésus est la gloire et le soutien de tout ; je suis en lui pour jamais, sans changer, ce que vous savez que je vous suis en lui et par lui. J’embrasse tendrement ma pauvre Sr. N. et la prie, avec nous, de me donner quelques communions pour obtenir de Notre Seigneur la grâce de n’être point opposée à la sainteté de notre Institut.

Je salue aussi toutes nos chères Sœurs, mais ne montrez la présente à personne qu’à la Mère Prieure, si elle la veut voir, et à ma chère Sœur des [Anges]. Gardez-vous d’être indiscrète dans l’opération intérieure ; vous gâteriez l’œuvre de Dieu en vous au lieu de la soutenir. Ne soyez point trop abstraite, prenez de la nourriture et du repos raisonnablement et, durant le repos, ôtez vos instruments de pénitence, et n’allez point si tôt faire oraison après le manger ; divertissez-vous innocemment.381.

Madame de Béthune (1637-1669)

Présentation

Mectilde considérait Madame de Béthune, Abbesse de Beaumont-lès-Tours, comme la « Victime choisie. » 382. On éclaire le titre de Victime — devenu à nos yeux un peu étrange sinon se prêtant à des explications critiques — par référence au « Breviloquium » de saint Bonaventure :

Puisque le Principe réparateur est absolument parfait, et très probablement répare et réforme par le don gratuit, il convient que le don de la grâce qui de lui émane libéralement et abondamment s’épanouisse…383.

Nous sont parvenues plus de trois cents lettres adressées à la fin de sa vie par Mectilde à Madame de Béthune 384

Un premier ensemble de ~40 lettres couvre la quasi-totalité des quatre années 1683 à 1686 : il est représenté ici depuis la Lettre 2 écrite probablement peu après la lettre 1 du 13 mai 1683 jusqu’à la lettre 41 du 28 décembre 1686. Ce premier ensemble permet un choix de beaux extraits éclairant la direction spirituelle  et couvre la première moitié de notre florilège.

Un deuxième ensemble de ~270 lettres couvre une période courte : du début d’année 1688 à mi 1689 : il est représenté ici plus brièvement  depuis la lettre 75 du 2 mars 1688 jusqu’à la lettre 262 du 31 mars 1689. Ce deuxième ensemble suit presque au jour le jour leur relation spirituelle ce qui rend le contenu moins dense. La seconde moitié du florilège suffit à présenter ses points majeurs.

Une particularité propre à ce deuxième ensemble atteste la présence d’une « bonne âme », personne inspirée vers laquelle Mectilde se tourne en espérant trouver des aides et même des prédictions. C’est une personne bien vivante à laquelle on écrit et dont on attend réponse qui s’avère parfois tardive.

Il s’agit d’une deuxième « bonne âme » puisque la première était Marie des Vallées à laquelle la jeune Mectilde demandait aide et avis. Cette deuxième « bonne âme » est citée plus de trente fois depuis février 1688 jusqu’au début avril 1689, soit pendant une courte période de 14 mois.

Nous pensons qu’il s’agit de Madame Guyon, assurant aux yeux de Mectilde un rôle comparable à celui de « sœur Marie »385. La période correspond à 7 mois d’enfermement suivis de 7 mois de liberté où Madame Guyon jouit d’un prestige dû à son martyre 386.

La correspondance commence par un avertissement typique du milieu du XIXe siècle de refondation (et de crainte du quiétisme) :

Lettres à Madame Anne de Béthune, Abbesse de Beaumont [titre souligné] /Cahier 3. 387.

Note 388.

« Ce recueil ne devra jamais être lu en public, car les lettres qu’il contient ne convenaient guère qu’à la personne à qui elles ont été adressées. Elles renferment il est vrai, quelques détails intéressants pour l’Institut ; mais le reste ne présente actuellement aucun intérêt réel et même quelques lettres, parlant de choses peu édifiantes, pourraient être dangereuses et peut-être même scandaliser quelques esprits.

Le R.P. Collet de Solesmes a fait cette petite marque « o » à quelques lettres qu’il a distinguées parmi les autres 389 ; mais ce serait, je crois, pour les placer dans le recueil choisi, si l’on devait les faire imprimer un jour. Paris 21 juin 1860. » 

1683-1686

Lettre 2. « À la même Dame » 390. « Je vous crois présentement à Bourbon… »

[…] j’oserais dire, ce me semble, qu’à votre égard je sens une tendresse de mère : il s’est fait entre nous des liaisons de toutes manières ; tandis que Dieu a lié nos âmes il a aussi lié nos cœurs, de sorte qu’il me semble que nous ne sommes qu’une en lui […] heureuse l’âme qui reçoit l’esprit et la grâce de cet ineffable mystère [où l’hostie adorable ouvre ses divins trésors]. On vous l’a donné, chère victime ; mais c’est si secrètement que cette grâce veut opérer qu’il ne faut pas prétendre que vos sens y prennent quelque peu de vie : tout est renfermé dans l’intime ; la foi soutient la mort et la privation qu’il faut souffrir…

Lettre 4  Paris, 20 juin 1683. « Vous n’aurez, chère et aimable victime, qu’un petit mot... »

[…] Voilà ce que Notre Seigneur me donne à vous dire sur ce sujet ; ne vous affligez donc plus d’être si misérable et ne rétractez pas votre vœu de victime, sous le prétexte de tant d’horribilité, ou de ce rapport à Lucifer ; n’approfondissez pas davantage par votre raisonnement ou par vos sentiments ; mais laissez-vous anéantir aussi profondément que la grâce le fera dans la paix et dans la vérité que Dieu seul est et que vous n’êtes point ; et dans toutes les impressions opposées à la sainteté de la victime, demeurez dans votre néant : c’est là que tout se perd, car le néant ne soutient rien que Dieu, qui en est uniquement le maître absolu. […]

Lettre 3, 21 juin 1683.

[…] le doigt de Dieu vous a marquée dans son registre éternel : voici qui est ineffaçable ; je vous prie, n’y faites plus de retour quoique dans votre connaissance, vous soyez la plus indigne d’un si grand avantage. Si vous trouviez en vous quelque dignité, c’est alors que vous en seriez plus indigne ; reposez-vous en Jésus-Christ qui fera en vous ce que vous ne pouvez faire et qui remplira cette sainte qualité ; ne vous regardez donc plus en vous-même ; ce que vous êtes ou ce que vous n’êtes pas ; mais comptez sur vous comme sur ce qui n’est point, c’est-à-dire sur le néant et néant pécheur ; si vous voulez, tous ces néants doivent demeurer au rien, pour laisser Dieu être en vous tout ce qu’il y veut être pour lui-même. […]

Mettez-vous en repos sur mon sujet : je crois que vous me retrouverez encore et que nous pourrons, avec la grâce de Notre Seigneur, prendre des résolutions pour ses desseins : sa bonté pourvoira à tout ; ne craignez rien : il suffit qu’il vous aime en vérité d’un amour infini et je puis vous assurer qu’il vous aime d’un amour de préférence ; demeurez dans cette vérité en toute simplicité : soyez comme une toile immobile pour recevoir les traits du pinceau de la main divine qui veut le représenter lui-même dans l’intime de votre âme ; ne cherchez pas comment ; mais demeurez en sa disposition comme un petit enfant […]

Lettre 6.391. « Madame, je reçois les chères vôtres qui ont pénétré mon cœur… »

J’ai passé une bonne partie de la nuit à vous tenir en esprit entre mes bras, vous offrant et moi avec vous à celui auquel nous devons être tout immolées et tout mon être intérieur se promit [n. : lecture incertaine] dans un profond silence, de vous soutenir ; je sentais votre douleur […]

Il faut que je vous dise en passant qu’il y a plus de 25 ans que Notre Seigneur me demanda une victime, faite pour son unique et divin plaisir : depuis ce temps je l’ai toujours cherchée ; j’ai eu plusieurs fois la pensée, étant auprès de vous, de vous en parler ; mais autre chose m’en ôtait le loisir. Cependant je dois vous dire que dans l’intime de mon âme il me semble et je crois que ce sera vous-même, ma toute chère, qui remplirez cette place […]

Hier, j’étais forte en vous sacrifiant, et la nuit aussi, et aujourd’hui je suis faible et je le ressens ; mais pourvu que Notre Seigneur et sa très sainte Mère vous soutiennent, je suis contente ; et c’est ce que j’espère assurément ; prenez donc courage, madame, et relevez votre foi en simplicité : vous êtes en Dieu ; il est actuellement en vous, opérant ses états de mort et d’anéantissement ; ne les examinez pas : tout ce qu’il fait à présent vous est inconnu ; mais vous le verrez un jour ; il faut demeurer toute abandonnée comme ce qui n’est plus à soi, qui n’a plus de part en soi, et qui est à l’usage d’un autre : en effet vous n’êtes plus à vous ; mais toute à Jésus Christ et à ses usages ; prenez courage : il vous soutiendra et vous bénira. [fin]

Lettre 7. Paris, 2 juillet 1683 392. « Le rhume que j’ai dans la tête depuis plus de huit jours... » .

[…] Il faut vous dire que j’ai été remise aujourd’hui sous le pressoir de la charge, quoique j’y eusse renoncé d’une manière particulière ; Notre Seigneur m’a réduite sous sa justice ; je mérite bien d’en porter le poids, il me serait bien doux si j’y faisais mon devoir. [...]

Lettre 11 393 « Non, non, madame, j’espère que Dieu... » .

[…] Ne savez-vous pas que je fais comme la mère de Méliton qui portait son enfant au martyre ? Hélas ! Malgré ma tendresse je vous porte au sacrifice, à la mort, et à la destruction totale de tout vous-même : il faut bien que Notre Seigneur me donne du courage et j’espère qu’il m’en donnera toujours, tandis qu’il donnera à la fille une sincère confiance en sa mère. J’ai été fort occupée de vos souffrances cette nuit après Matines, et dans un instant j’ai vu que ce n’était pas casuel394 ; mais par un ordre de providence bien extraordinaire et bien sanctifiant pour vous, et pour moi bien affligeant. [...]

Lettre 14.

Vous avez grande raison de dire que ce qui s’est passé n’est que le commencement de l’œuvre de Dieu en vous. C’est tellement son ouvrage que peu de personnes vous y aideront ; vous n’avez besoin que d’un petit appui qui est l’obéissance. Vous ne pouvez marcher sûrement sans cela, à cause de la crainte et de la timidité de conscience qui pourraient vous arrêter en chemin ; j’espère que cette obéissance ne vous manquera pas, jusqu’à ce que vous ayez fait et souffert les travaux des grandes démarches qu’il faudra faire et soutenir dans le pur abandon, qui est quelquefois si dénué qu’il fait peur aux plus hardis ; je vous assure que pour marcher dans ses voies, il faut des gens de sac et de corde qui soient résolus de tout perdre ; ne craignez pas cependant : vous serez soutenue par un petit filet divin. [n. : lettre donnée complète]

Lettre 15, Paris, 28 juillet 1686 395. « Ce mot vous ira trouver à N... ».

[…] Vivons de foi, madame, et nous nous trouverons sans peine en Dieu ; c’est là que je vous embrasse d’une manière qui n’est pas défendue ou impossible par l’éloignement. Nous sommes unies en Dieu par lui-même et pour lui, c’est pourquoi il nous a identifiées en lui : voilà la base et le fondement de notre union, qui sera éternelle par sa grâce.

Vous voilà dans cette effroyable solitude, où vous ne trouvez ni Dieu, ni créature : j’avoue qu’elle est très forte à soutenir ; mais c’est l’ordre de Dieu : il y faut marcher et ne vous point effrayer : cette solitude vous conduira dans la perte de tout le créé ; quand vous vous trouverez ainsi seule, ne vous troublez pas pensant que vous êtes infiniment loin de Dieu : j’ose bien vous assurer qu’il est en vous et que c’est lui qui fait cette vaste solitude et qui la soutient ; souvent la réflexion vous donnera des transissements [sic] de cœur, croyant que vous êtes perdue, que votre voie est un abîme où vous ne pouvez pénétrer, ni savoir qu’elle en sera la sortie ou le succès d’une telle disposition. Il faut pour toutes choses vous contenter du simple et nu abandon, en pure perte de tout vous-même, sans connaître ni sentir ce cher abandon…

Lettre 16, Paris, 6 août 1686 396. « Si vous êtes enfant de douleur vous êtes aussi enfant de grâce et de bénédiction ; mais cachée à vos yeux » .

[…] lorsqu’il semble que tout périt, c’est alors qu’il perfectionne son ouvrage et il est parfait quand tout est perdu, que l’âme est tombée au néant et qu’elle ne peut s’en relever […] Madame, il ne faut pas reculer : l’ordre du Très-Haut est donné, il faut marcher dans la mort, ou pour mieux dire, dans un abandon total ; je sens bien, madame, que vous criez quelquefois après votre Mère, je puis cependant vous assurer qu’elle est bien près de vous : je vous tiens entre les bras de mon cœur ; c’est ainsi que je vous présente tous les jours […] il vous consommera en lui ; mais gardez-vous bien de vouloir pénétrer les secrètes opérations de ce feu tout divin : vous en sentirez un jour les flammes ; mais ce ne sera pas comme plusieurs qui sentent les joies et les plaisirs dans les choses saintes : ce sera d’une façon si intime et si divine qu’on ne peut vous les bien exprimer ; si NS me donne la vie, dans quelque temps vous me le direz. Adieu je vous suis toute en lui, pour lui. [fin de L.]

Lettre 21, Paris, 25 août 1686. « Je suis persuadée que NS a voulu... ».

Je vous assure que vous ne tomberez point dans la folie : la sagesse divine vous conduit ; laissez tomber vos craintes naturelles et humaines et celles que le démon peut encore susciter en vous. N’être rien, ne vouloir rien, ne désirer rien, se contenter de ce que Dieu est en lui-même, sans retour volontaire sur vous, c’est ce que l’on désire […] Attendez les moments de Dieu : il ne vous manquera point, je vous en assure, quoique votre esprit vous dise que c’est une rêverie ; non, non, ce n’en sera point une : cet esprit qui veut voir et pénétrer les voies de Dieu apprendra à ses dépens qu’il n’est pas assez épuré pour y entrer ; il faut qu’il meure aussi bien que le reste ; vous n’avez besoin que de patience et d’une longue patience, car cet état n’est point consommé tout d’un coup : vous souffrirez le néant qui fait un vide extrême, c’est pour quoi l’on vous dit, laissez tout tomber ; ce qui vous fera plus souffrir sera de sentir que votre esprit semble perdre toutes ses belles qualités naturelles et qu’il devient comme hébété…

Lettre 27, Paris, 25 septembre 1686. « Hélas ! Où est la victime ? ».

[...] demeurer dans le simple abandon : il n’y a point d’autre sentier ; dans la santé comme dans la maladie elle n’est rien ; dans la vie et dans la mort c’est une même chose ; dans la suite on ne vous permettra plus de vous regarder : votre regard deviendra si simple en Dieu que, sans quasi l’apercevoir, il vous soutiendra et vous tiendra lieu de tout ; laissez-vous seulement dans ce bienheureux rien : Dieu fera de vous ce qu’il lui plaît. […]

Lettre 36.

Notre Seigneur demande de sa fidèle victime qu’elle lui remette tous les dons, toutes les grâces et faveurs sensibles qu’elle pourrait ressentir et que, au lieu de tout cela, elle prenne pour son partage les impuissances, les ténèbres, les privations, en un mot qu’elle vive sur la terre comme dans un pays d’exil […] vivant dans la mort, sans néanmoins négliger le soutien de la vie corporelle, nécessaire même à l’œuvre de Dieu en elle : c’est pour quoi elle est obligée de soutenir la nature qui périrait sous le terrible poids des souffrances intérieures, qui attaquent même imperceptiblement le corps, et causent souvent de fortes grandes et fâcheuses maladies, et des inanitions dont on ne peut revenir, ce qui fait souvent préjudice à l’âme, qui manque de forces par l’accablement du corps. C’est pourquoi il le faut soutenir sagement et prudemment, d’autant plus que la conduite de Dieu étant pour l’âme une vie de pure foi, elle ne la peut soutenir sans de grandes souffrances ; les privations étant dures à souffrir sans une grâce secrète et puissante ; elle a besoin d’être soutenue ; mais la certitude que nous avons que cette grâce secrète ne lui manquera pas nous a obligée de la pousser dans ce sentier et dans cette voie si obscure, où l’on ne voit rien, l’on ne sent rien, l’on ne connaît rien, et où tout semble être perdu…

Lettre 41, Paris, 28 décembre 1686. 397 « Je viens vitement vous faire ce mot... ».

[...] Je vois dans votre intérieur comme dans un miroir : il me semble que l’on me fait distinguer les qualités qui vous sont naturelles et celles qui sont surnaturelles ; […]

1688

Lettre 75, Paris, 2 mars 1688. « Vous n’aurez qu’un mot… » .

[…] Je ne suis plus rien ; du moins il me le semble et je vivrais, je crois, comme si je ne vivais point ; j’aurais un grand penchant à me défaire de toutes choses et à me voir cachée dans un trou : j’aspire après ce bienheureux temps que la bienheureuse Mère de S. Jean a prédit de moi ; je vous assure que depuis mon accident je suis bien plus séparée, et n’était que NS a dit par la bonne âme 398 qu’il me guérira et prolongera mes ans, je ne me tiendrais point en sûreté ; mais il veut que je vive ; il m’a rappelé de bien loin ; je ne sais pas encore bien clairement pourquoi je suis revenue […]

Lettre 85, Paris, 27 mars 1688 399. « J’ai plusieurs réponses à faire à la chère Victime… ».

Hélas ! À présent je suis comme un enfant ; peut-être seriez-vous édifiée, si vous voyiez ma dépendance : ce n’est pas que je croie retomber, quoiqu’ils en aient toujours un peu peur, car tous les jours nous apprenons que beaucoup de personnes meurent d’apoplexie ; pour mettre les gens plus en repos à mon égard, j’ai écrit à la bonne Âme, pour lui demander si je retomberai dans cet accident…

Lettre 115, 21 mai 1688. « Je ne reçus point hier des chères nouvelles... ».

Je n’ai garde de lui [n. Monseigneur du Puy] parler de la bonne âme ; j’ai bien cru qu’il y aurait des persécutions ou du moins des humiliations pour ceux qui produiraient cette bonne âme. Nous sommes dans un temps où la grande spiritualité est fort méprisée, pour ne pas dire tout à fait condamnée, heureux ceux qui s’en vont au Seigneur ! […]

... Ne vous étonnez pas de ce que l’on dit de la bonne âme : si on la connaissait, ce serait encore pis, car sa voie est bien extraordinaire ; je crois qu’on la cachera encore plus que jamais et je vous dirai ingénument que depuis plus de deux mois j’en suis quelquefois bien occupée et je demande ardemment à Notre Seigneur qu’il manifeste son ouvrage en elle, car il lui dit des choses fort surprenantes ; il faut de la patience. Notre Seigneur a ordonné qu’on la tienne fort cachée et ce qu’il dit par elle sur beaucoup de choses qui doivent arriver. J’espère en avoir encore quelques nouvelles pour la Victime.

Lettre 117, 26 mai 1688. « Un petit mot toujours en courant... ».

[…] J’espère qu’il vous fera la miséricorde d’aller au haut de la montagne ; mais je ne sais si vous aurez le plaisir de voir ce que la main de Dieu aura opéré : oui, en quelque chose ; mais non pas en tout que dans le dernier moment de votre vie : passons donc, très chère victime, passons le torrent ; et si NS me donne quelques grâces et quelques lumières pour vous, croyez que je vous tiens en esprit par la main et que notre Seigneur vous soutiendra, que sa grâce et son amour achèveront ce qu’il a commencé ; croyez que tout ce que vous souffrez c’est le même pur amour qui le produit en vous…

Lettre 120, 1er juin 1688. « J’attendais hier le Père de Roncherolles… » .

[...] Dimanche on dit que je bégayais, mes paroles n’étant point articulées ; cela fit une alarme et la mère sous-prieure envoya dans le moment quérir les médecins et chirurgiens : vous eussiez dit que j’allais rendre l’âme, tant elle s’effraya et toute la communauté ; pour les contenter je prends médecine et je me porte bien comme à mon ordinaire : comme je n’ai plus de dents j’ai peine à prononcer ; mais la mère sous-prieure se fait peine de toutes choses, cependant soyez en repos. […]

Lettre 121, 2 juin 1688. « Je viens vitement dire un mot... ».

[…] Voici ce que Notre Seigneur dit à cette bonne âme [n. : après des encouragements pour « la chère Victime » et sur les événements de Pologne] : « Ma fille, tu ne seras pas trompée : je donnerai des marques à ton Supérieur, il aura des confirmations de la vérité de ton état, que si les choses n’arrivent pas dans les temps marqués, c’est un contrepoids que je mets pour empêcher l’orgueil du cœur humain, qui pourrait s’élever dans l’exécution de si grandes choses que je t’ai promises : le tout s’accomplira ; reste en paix. » Quelque temps après il lui a dit : « il est aussi vrai que c’est moi qui te parle qu’il est vrai qu’il n’y a point d’ordure dans la clarté du soleil ; que tu es heureuse de faire ma volonté depuis le matin jusqu’au soir. » Voilà ce que je reçus hier : j’ai cru que je devais vous en faire part, pour un peu divertir votre pauvre cœur…

Lettre 141, 11 juillet 1688. « Dieu prend plaisir de faire vivre dans le sacrifice... ».

[…] Quoique que Monseigneur du Puy ait bien frondé contre la bonne âme, me priant de vous en désabuser. Il est vrai qu’il parle fort juste et je donnerais entièrement dans son sens si je n’avais grand nombre d’expériences que l’esprit de Dieu la conduit ; il faut être plus réservé que jamais d’en parler ; il faut attendre, voir ce que NS en fera et cependant communiquer avec elle fort secrètement. Je sais bien qu’il y a des chutes que le monde et même les savants auraient peine à digérer ; mais je demeurerai toujours dans le respect tout le temps que nous ne verrons rien d’opposé à l’Esprit Saint de JC : il se communique à ses Élus comme il lui plaît : tout ce que je vois de plus extraordinaire ce sont les grandes et surprenantes miséricordes qu’elle dit que NS veut faire aux pécheurs ; il est vrai qu’il semble tout occupé à trouver des moyens pour les sauver ; nous en dirons quelque chose si NS me donne la consolation de vous embrasser, en attendant ne craignez rien de vos dispositions intérieures dont vous m’avez écrit ; jusqu’à ce que je puisse vous dire un mot sur chaque article, tenez-vous bien en repos, demeurant perdue en Dieu sans le sentir, ni le goûter, ni savoir comment il fait son ouvrage […] Je ne sais si vous pourrez lire mes griffonnages, je vous assure qu’à peine puis-je les lire moi-même […] c’est pauvre marchandise que vieillesse…

Lettre 214, 6 décembre 1688. « Ne vous étonnez point des tentations. » .

[…] Il faut prendre garde à qui l’on se confie : je dis cela pour grandes raisons ; je sais bien qu’elle [la direction] a terriblement humilié l’esprit de la victime de l’assujettir à son indigne ; je puis dire que cela lui a coûté beaucoup, mais Dieu l’a voulu sans moi, ce me semble, et sans m’y donner d’autre part que le néant : je ne suis point lumineuse, je ne suis qu’un misérable avorton que la terre devrait abîmer ; je vous le dis du cœur et dans la sincérité que Dieu connaît et qu’il me fait toujours sentir sans réflexion ; mais par un état de néant permanent qui me fait vous dire que je n’ai nulle part à la direction de la victime : je ne cherche pas ce que j’ai à lui dire ; il m’est donné dans le temps. […]

Pour exprimer ce que c’est que votre indigne, je dirai seulement que c’est un écho qui résonne ce qu’il entend, comme lorsqu’il y a quelque concavité en quelque lieu on trouve ordinairement un écho, on dirait que c’est une voix qui répète ce que l’on dit : cette indigne est de même, c’est un écho, c’est-à-dire rien, car l’écho n’est rien : ainsi elle est le rien de Dieu, or le rien n’est rien, il faut que je sois toujours rien en tout et rien partout. Quant à moi comme créature de péché et d’horreur je ne sais, très chère victime, pourquoi je vous écris ceci, vous le pourrez pénétrer ; mais il faut brûler cette lettre, vous le jugez bien. […]

Lettre 218, 18 décembre 1688. « Je crois qu’il ne faut plus attendre que de l’embarras... »

[…] Les illusions sont grandes sur les voies de l’anéantissement : pour être plus anéantis ils sortent des voies de l’évangile et vont dans certains degrés ou pour mieux dire dans un chemin perdu où, disent-ils, pour être plus perdus il faut perdre l’innocence [par] plus parfait abandon. O Dieu ! Quel effroyable égarement 400.

1689

Lettre 233 à Madame l’Abbesse, Paris, 19 de l’an 1689.

Je viens, très chère Victime, vous écrire un petit mot... » […] J’aurais grand besoin de vous entretenir et de vous faire voir l’erreur de bien des gens dans cette conduite crucifiante, interprétant quelques passages du « Cantique des Cantiques » pour favoriser leur sentiment, pour ne pas dire leur dérèglement. Ils veulent que l’âme se souille délibérément, disant que l’innocence de la vie est un appui, qu’il faut le perdre et s’abandonner à tout ; O maximes effroyables qui font horreur aux hommes du siècle les plus libertins […]

Est-il possible que pour être à Dieu plus parfaitement il faille commettre les plus grands crimes ? Oui, mais il les faut commettre sans réflexion, tandis qu’on ne fait point de réflexion on ne pèche point. Je vous assure que voilà des maximes bien extraordinaires : je puis dire que j’ai bien connu en ce monde de saintes âmes ; mais jamais je n’avais entendu donner de telles leçons, si ce n’est aux Illuminés ; encore n’étaient-elles pas si grossières… le Père d… vous dirait d’étranges choses, car c’est à lui que les pénitentes du père V. 401 se sont adressées […] Je crois assurément ce pauvre père ensorcelé par une de ses pénitentes, qui est une misérable et qui l’a fait tomber : si toutefois il est coupable, car bien que l’on ait dit d’étranges choses, je suspends toujours mon jugement, parce que je l’ai cru bon serviteur de Dieu et que je lui suis très obligé pour les services que vous savez qu’il nous a rendus, ce qui fait que j’en suis doublement touchée. J’ai écrit à la bonne âme [n.] pour qu’elle prie Dieu pour lui […] Il n’y a rien de plus affreux que ce que ces pères en ont dit […] Je sais que l’on peut tomber par saillies et par la violence de la tentation et que cela se répare promptement ; mais de dire qu’il faut commettre volontairement tout ce qui est de plus abominable pour être plus abandonné et n’avoir aucun appui sur l’innocence de la vie, et ainsi se corrompre par soi-même ou par autrui, cela est infernal…

[…] si le prisonnier 402 n’a point fait cela, ces Pères sont des démons de l’en accuser ; suspendez aussi bien que moi votre jugement ; je vous manderai ce que la bonne âme m’écrira là-dessus, et de votre part vous me ferez la grâce de me mander ce que vous apprendrez des Pères que vous verrez. […]

Lettre 262, 31 mars 1689.

Sur les chères vôtres du 29 du courant, je vous dirai simplement, très-uniquement chère victime, qu’au sujet de la bonne âme, je n’ai été ni troublée ni étonnée. J’attendais de la miséricorde de Notre Seigneur d’en connaître la vérité ; je n’ai pas fondé ma foi ni ma confiance entièrement sur ses lumières ; je les ai respectées, si elles étaient de Dieu : j’ai vu quelques apparences de vérité et beaucoup d’autres choses qu’elle a dites qui sont demeurées sans effet […] je continue comme je faisais avant de la connaître ; je vous ai mandé ingénument ce qu’elle m’écrivait pour vous : je ne vois pas qu’elle vous ait rien dit qui puisse vous faire aucun scrupule sur la conduite de votre intérieur : vous savez qu’elle n’est point cause de notre liaison ; combien y a-t-il d’années que Notre Seigneur l’a faite par sa très sainte Mère. Pour ce qui regarde vos vœux et vos engagements de victime, elle n’y a aucune part. Si elle vous a dit que l’écrit de la Victime était de Dieu, le Saint Père Mar… et le bon père d… nous en ont assurées : il n’est pas difficile d’en être persuadées. Or que vous soyez cette victime choisie de Dieu, je n’en puis douter et je crois ceux à qui l’on pourrait conférer de votre conduite ou pour mieux dire de celle de Dieu sur vous ; pour ce qui regarde votre Office du Bréviaire, la chose est décidée, vous devez être en repos là-dessus : il faut que vous soyez au regard de cette âme 403 comme au regard d’une chose que vous laissez tomber, sans vous en souvenir ; puisque le Directeur ne s’en veut pas détromper, je la crois de la trempe que vous me l’écrivez ; votre perfection n’est point intéressée en cela : on l’a cru bonne ; j’ai reçu ce que l’on m’en a dit, elle ne l’est plus, je la laisse telle que Dieu la connaît et je passe mon chemin sans prendre garde à tout cela, puis que le Directeur n’est pas capable d’autre chose ; mais nous aurons plus de circonspection pour produire les gens que l’on ne connaît point à fond : allons toujours notre chemin, très chère victime, et tenez-vous dans votre voie sans hésiter…

Lettre 310 à Madame la Prieure de l’Abbaye de Beaumont sur la mort de Madame de Béthune, son Abbesse.

[…] selon l’humain elle ne devait pas passer devant moi, mais sa perfection a été consommée en Dieu […]. En l’année 1662 le jour de la fête de tous les saints notre R[évérende] Mère institutrice eut la vue d’une victime totalement perdue et abandonnée au bon plaisir de NS pour porter l’effet de cette qualité de Victime. […] Vous voulez, O divin Jésus, une âme toute séparée d’elle-même et des créatures, toute dépouillée et toute anéantie, capable de porter les états que vous avez portés durant votre très sainte vie et que vous portez dans ce mystère d’amour404. […]

Mère Marie de Saint-Placide (-1730)

Marguerite Philbert a fait profession à Toul le 21 novembre 1669. Elle est envoyée à Paris, en 1674, avec quatre autres soeurs destinées au Monastère de Dreux. Le projet étant ajourné, elles deviendront le noyau de la fondation du second Monastère parisien des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement 405. Mectilde la dirigera durant plus de vingt-cinq ans, nous livrant le témoignage de sa propre sagesse dans les épreuves des dernières années et de sa patience inlassable vis-à-vis d’une âme scrupuleuse 406. En témoignent des “brindilles” relevées sur plus de cent lettres 407. Les textes cités sont ceux adressés à Sr Marie de Saint-Placide résidant à Paris au monastère de la rue Saint-Louis.

1681.

Posez donc pour fondement de votre soumission que je ne prétends en votre direction que la très pure gloire de Dieu, votre salut et votre sanctification.

Secondement, reportez-vous à Dieu sans le chercher loin de vous ; croyez non seulement qu’il vous environne, mais qu’il est très intimement tout en vous ; et pour l’y trouver, faites un acte de simple croyance, sans raisonnement ; pour assujettir votre raison à la foi qui vous oblige de croire sans distinguer comment.

Admirez sa patience divine qui vous attend avec tant de douceur et qui ne veut pas que vous ayez la moindre défiance de sa bonté.

Que là vous laissiez tomber toutes les envies que vous auriez d’être quelque chose en quoi que ce soit …saint abaissement qui produira une douce paix dans votre cœur…

Ressentir le poids de votre propre misère ? il faut bien que vous l’expérimentiez, pour être solidement établie dans la connaissance de vous-même et dans votre actuelle dépendance de Dieu ; pénétrez bien ces vérités : c’est le fondement de votre bonheur.

17 novembre 1682.

conservez la paix au milieu de la guerre… [NotreSeigneur] veut que vous marchiez par la voie du saint Abandon…

Du reste simplifiez-vous, ne désirez que Dieu  […] Vivez comme une voyageuse qui passe son chemin et qui ne prend intérêt à rien de tout ce qu’elle peut rencontrer, se souvenant qu’elle fait le voyage de l’Éternité où l’on ne porte rien de ce monde : allez toujours et ne vous arrêtez pas ; ne regardez ni à droite ni à gauche, marchez droit à Dieu qui vous attend…

4 août 1683.

Soyez certaine que dans la suite du temps, Notre Seigneur vous fera la grâce d’en triompher [de vos faiblesses] non par vous-même, ni par votre générosité ou par votre capacité ; mais par une grâce secrète qu’il fera couler dans le plus intime de votre âme ; et pour le mieux exprimer, ce sera lui-même qui vaincra tout en vous…

Bref mettez-vous toujours au rien, c’est un remède universel et qui remet l’âme dans le calme et la paix… Il vous aime infiniment plus que vous ne vous aimez vous-même…

29 août 1684.

tout cela vous conduira au néant, sans vous en apercevoir ; marchez toujours sans regarder derrière vous… Je vous écris fort en hâte, la nuit, ne pouvant attraper un moment de jour. …

31 décembre 1684.

[Ne vous] plus soucier de vous-même, vivant dans le pur et simple abandon … sans vous arrêter à rien ; Dieu fera de vous ce qu’il lui plaira ; vous n’êtes plus à vous-même ; tâchez de demeurer dans ses adorables volontés ne vous considérant plus en rien, ni pour le temps ni pour l’éternité : voilà ce que je vous souhaite pour la bonne année.


4 mars 1685.

Si vous voulez trouver le royaume de paix, le Paradis en terre, soyez fidèle à l’attrait de la grâce qui vous tire dans le néant. C’est une très grande miséricorde que Notre Seigneur vous fait de vous la présenter ; ne la refusez pas si vous voulez être heureuse, laissez-vous tomber dans le rien. O Dieu ! Si l’on pouvait connaître le bien infini qui s’y rencontre, tout le monde s’y voudrait plonger. … Mourez afin que vous puissiez goûter un petit échantillon de cette paix divine que tous les saints ont tant chérie et estimée ; ne dites point que vous prendrez du temps pour vous y disposer : il ne faut point de temps ; le moment présent est bon ; n’attendez pas à demain, faites votre fortune de n’être rien, de n’avoir rien du côté de Dieu même, ni des créatures : le rien n’est rien, il ne mérite rien, il n’est digne de rien et il ne prétend rien. Le reste à l’entrevue, adieu.

20 juillet 1685.

[Lisez] Le Sacré palais de l’amour divin, qui traite du néant. …disant quelquefois en vous-même : que chacun fasse ce qui lui plaira ; pour moi je ne veux que le rien qui ne me sera contesté de personne. Tant plus vous vous y plongerez, plus vous y trouverez de repos ; dites donc pour vous y affermir : Je ne suis rien, je ne vaux rien, je ne mérite rien, l’on ne me doit rien, le rien n’attend rien de personne. Enfoncez-vous dans ces vérités et vous trouverez le Paradis en terre : vous serez d’autant plus que vous voudrez être moins. Depuis que je me suis mise au rien, rien ne me manque408. Ne vous fâchez de rien à mon sujet : tout est égal au néant, c’est le trésor caché : tâchez de le découvrir et de tout perdre pour le posséder. À Dieu, je suis en lui toute à vous.

1685.

vous séparant de vous-même, vous trouverez votre repos en retombant dans votre néant qui est votre centre.

ce n’est pas dans vos sens que la grâce du néant réside, mais dans l’intime de la volonté.

18 nov 1686.

il faut que vous demeuriez en lui afin que vous ne le tiriez pas en vous pour vous… ne désirant que lui pour lui.

3 janv 1687.

nous sommes sortis de Dieu, il y faut donc retourner comme à notre centre … les grâces qui nous sont données par l’infinie miséricorde de Dieu nous conduisent là … je dis que vous tâchiez de mourir à tout ce qui vous empêche d’arriver à cette divine union, ou pour mieux dire, à cette perte de vous-même en Dieu. Hélas ! quand sera-ce que nous vivrons de son esprit et que le nôtre sera tout anéanti ?

11 mars 1687.

Laissez dire ce Père … Gardez-vous bien de faire une confession générale, demeurez comme un enfant dans l’obéissance, et Notre Seigneur vous bénira.

23 juin 1687.

bien qu’à votre dire, vous soyez athée, ne ressentant en vous aucun sentiment de piété ; tenez-vous comme vous devez être, à un non-souci de vous-même (pour ne pas dire dans votre néant) ; souffrez que Notre Seigneur soit tout retiré en lui-même ; dites lui avec ce grand serviteur de Dieu M. de Condren : ‘Seigneur vous habitez dans votre sainteté, il n’est pas juste que je vous en tire pour moi’. … tenez-vous ferme dans le néant et vous deviendrez ferme en Dieu … il n’y a rien à prendre dans le néant ; soyez y fidèle et me croyez toute à vous.

Mars 1688.

Il ne faut pas vous désoler de vous voir pauvre, misérable, sans touches ni sentiments de Dieu : vous n’avez qu’à vous souvenir de votre néant, pour vous reconnaître indigne d’une bonne pensée ; et, dans cette vérité, l’on ne se trouble de rien, parce que le rien n’est rien, qu’il n’est digne de rien, qu’il ne mérite qu’un oubli éternel de Dieu et des créatures ; et, en même temps que vous envisagez de la sorte votre rien, vous voyez qu’il y faut demeurer le temps qu’il plaira à Notre Seigneur vous y tenir : il vient ensuite, par sa très grande miséricorde, visiter sa pauvre créature, la fortifier, l’encourager, et lui couler, jusqu’au centre de son être, certaines grâces qui la relèvent et la renouvellent dans la fidélité qu’elle doit à son Dieu. … Un auteur nous dit : que Dieu est le corps du néant : Dieu donc est, et nous ne sommes rien ; mon Dieu, très chère, que je trouve de grandes forces, et de grandes grâces dans la pratique de ce néant en foi ! il porte l’âme à un si précieux abandon qu’elle y demeure toujours dans une paix toute divine. Souvenez-vous de ce qui est dans la montée du Carmel … Le commencement du sentier dit : rien ; plus loin rien ; avancez il vous dit encore rien ; après avoir fait quelques progrès dans cette montée vous trouvez encore cette même leçon rien ; un peu plus avant vous entendez cette devise : vous serez d’autant plus que vous voudrez être moins ; continuant le chemin l’âme dit, avec une admirable expérience : depuis que je me suis mise en rien, j’ai trouvé que rien ne me manque 409.

22 sept 1690.

faites-vous si petite que tout le monde passe sur vous…

toute les maisons de l’Institut sont dans la souffrance : si Notre Seigneur veut tout détruire, il en est le souverain Maître : jamais il ne nous a laissé tomber si bas ; mais nous n’avons point à nous plaindre…

10 octobre 1690.

Le passé n’est plus, laissez-le anéantir ; l’avenir n’est pas à notre disposition ; mais le présent est celui qui renferme notre bonheur, tâchez donc de bien remplir ce précieux moment qui ne consiste qu’à bien faire actuellement tout ce que nous avons à faire, sans souci et sans inquiétude… Ne regardez ni à droite ni à gauche, mais allez immédiatement à Dieu. Les autres marcheront comme elles voudront, mais pour vous voilà la loi qui vous est donnée…

6 août 1691.

Notre Seigneur qui vous conduit et vous tire dans le pur abandon, vous seriez bien coupable d’y résister. Il est vrai que ce pur abandon est bien fort à soutenir, mais toutes les âmes qui y sont n’ont pas rencontré des accidents aussi crucifiants que ceux que j’ai trouvés. Comme mon orgueil est plus grand, il a fallu des coups plus violents pour me faire tomber où je mérite d’être. … Ne vous découragez pas de voir la malice qui est naturellement dans tous les enfants d’Adam, mais qui n’est connu quasi de personne, car si toutes les âmes qui tendent à la vraie vie spirituelle pouvaient ou voulaient en faire l’usage qu’il faut, elles verraient des effets de grâce en elles inconcevables ; j’avoue que ce fond est insupportable et fais désespérer quasi tout le monde, mais, c’est qu’on n’apprend pas l’usage qu’il en faut faire en se séparant de soi même pour se perdre dans un pur abandon à Dieu.

8 octobre 1691.

Tenez-vous ferme dans le saint abandon … Ajoutez à ce cher et précieux abandon de tout vous-même sans réserve à Dieu de ne jamais regarder les causes secondes dans tout ce qui vous arrive de crucifiant … Ces deux points font des effets de grâces si divines qu’il semble que la pauvre âme ne touche plus rien d’humain sur la terre ; … ne vous affligez d’aucune chose, vous avez un Dieu qui doit vous suffire.

20 octobre 1691.

Laissez tomber cette réflexion et demeurez dans le pur abandon à Dieu. Il n’est pas nécessaire que vous ayez une application distincte à Jésus Christ … Demeurez simplifiée en cette divine présence … Vous êtes une pauvre aveugle vous sortez de Dieu pour le chercher et vous mettre en lui et vous ne voyez pas que vous y êtes et que l’esprit humain qui veut toujours faire voir, et opérer, vous ôte la paix que Dieu vous donne… Cependant l’attrait est fort et vous n’en sortez que par crainte de manquer. … Demeurez immobile vous laissant en proie au plaisir de Dieu quoi qu’il ne soit pas sensible ni connu, il suffit que l’obéissance [intérieure] vous dise qu’il y faut demeurer de cette sorte. Comptez votre retraite sur un pied que vous n’y êtes pas pour vous ni pour vos intérêts.

30 octobre 1691.

Ce Dieu tout amour veut notre amour ; tout le reste ne le peut satisfaire, il veut le cœur … et le cœur de notre âme, c’est notre volonté ; voilà ce qu’il vous demande en toute simplicité ; aimez donc… Réjouissez-vous de n’avoir en vous aucun bien de vous-même.

8 octobre 1692.

Je vous donne à Dieu, je vous laisse à Dieu, tâchez d’y demeurer.

29 décembre 1692.

Ce bon Monsieur se doit contenter de tout ce qu’il vous a fait dire [en confession] … Gardez-vous bien de ne rien dire à la mère Prieure … Si elle vous interroge détournez vos réponses de telle sorte qu’elle n’y puisse former aucun jugement vous ne sauriez vous imaginer combien cela est important. … Ne faites rien sans nous, ne parlez point de vous, oubliez vous et vous mettez toujours au néant.

17 octobre 1693.

trouver Dieu dans tout et le voir partout ; en un mot il faudrait que nous vivions ici bas comme si nous étions au Ciel comme dit saint Paul.

18 mai 1694.

Relevez votre cœur, Dieu vous veut toute à lui ; mais soyez-y à sa mode et non à la vôtre ; mon Dieu, très chère, je croyais changer de vie au retour de la mort… Ce n’est que ce malheureux nous-mêmes qui nous empêche d’être consommées du pur amour.

21 mai 1694.

Ce n’est point le repos ni l’action qui perfectionnent ; c’est la très sainte volonté de Dieu que nous devons voir en toutes choses et croire qu’elle s’y trouve … La belle et bonne science est de ne vouloir que le plaisir de Dieu pour lui-même.

Pour quitter la place de votre oraison, vous ne quittez pas Dieu ; vous le portez. Il est en vous, et jamais vous ne sortez de lui, c’est une grande consolation pour une âme qui croit : croyez donc, vous serez très heureuse et vous vivrez dans un parfait détachement de vous-même et de vos sens intérieurs. Je vous prie, très chère, apprenez cette méthode… Vous commencerez dès ce monde à jouir de la liberté des enfants de Dieu ; tout vous sera égal ; rien ne vous choquera : voilà ce que Notre Seigneur veut de vous ;

9 août 1694.

Laissez dire votre confesseur : si vous n’avez rien à lui dire, demeurez en paix, écoutant avec humilité ses remontrances et les saints avis qu’il pourra vous donner. Ne vous confessez jamais par le motif de décharger votre conscience, quand vous avez fait quelques infidélités ; que votre intention soit toujours purement Dieu.

8 mars 1695.

Je voudrais bien commencer à bien faire ; c’est bien tard : la pensée de la mort ne me quitte pas …Le meilleur de la vie intérieure, c’est de se tenir près de Dieu : c’est le vrai moyen de faire un saint usage de tout ce qui nous arrive de croix, de peines, et de tous les maux et afflictions de la vie.

9 mai 1695.

Devenir la proie du pur amour… qu’il allume son feu dans votre cœur et qu’il vous rende capable de le porter dans toute votre communauté et par toute la terre, s’il était possible ; priez, priez sans cesse pour attirer ce divin feu.

31 mai 1695.

Très chère, j’irai chez vous, mais avec la mortification de ne pas parler ; je ne fais plus que bégayer, ne pouvant plus prononcer. Voilà comme il faut mourir petit à petit, en attendant que la main de Dieu détruise le reste.

26 septembre 1695.

Il faudra mettre le rasoir pour couper jusqu’à la chair vive, et quoique vous soyez, ce vous semble, indifférente à votre état, à votre salut et encore plus aux intérêts de Dieu, dont votre impiété ne se soucie pas, cependant vous ne laissez pas de souffrir … Il faudra faire une bonne opération : préparez-vous à une soumission d’enfant, sans raisonner, et disposez vous à souffrir en silence les insultes de vos ennemis : vous n’en manquerez pas. Je n’ai pas la pensée que vous êtes réprouvée, et qu’il faut que l’on traite de la sorte : c’est ce qui fera en vous un fort grand tourment que vous souffrirez en murmurant ; mais Notre Seigneur n’aura point d’égard à votre peine ; comptez donc que l’arrêt est donné et qu’il faut mourir. Vous devez communier pour vous assujettir à la justice de Dieu, car il faut qu’elle dévore tout ce qui peut l’empêcher de régner en vous ; une malignité effroyable s’efforce de vous tenir dans une fierté qui mériterait un châtiment d’éternité ; donnez-vous à la force de la grâce pour qu’elle triomphe de tout ce qui lui est contraire en vous.

27 septembre 1695.

Je voudrais pour beaucoup, ma très chère mère, avoir par écrit tout ce que j’ai vu cette nuit de votre état : le temps de mon oraison s’y est passé et j’ai connu bien des choses que je ne puis dire ni écrire. … Vous avez manqué de correspondance aux grâces que l’on avait heureusement commencé de vous donner ; vous n’avez point voulu aller aussi loin que la grâce vous portait ; vous avez préféré votre propre vie à la vie de Jésus-Christ ; vous avez refusé de mourir. … L’état que vous portez m’a paru être un effet de justice qui châtie votre propre suffisance, l’estime de vous-même et la témérité de blâmer ce que vous ne comprenez pas…410.


7 novembre 1695.

Très peu d’âmes s’appliquent à ce sentier secret … L’on ne veut pas s’y captiver… Celle qui est attirée à l’intérieur doit reconnaître cette miséricorde comme un très grand don de Dieu qu’elle n’a pas méritée. … Pour marque que ce trait est de pure miséricorde, votre âme n’est en paix ni dans le calme que lorsqu’elle est dans ce fonds où la bonté de Dieu l’attire … qui ne laisse pas de produire son effet sans que vous y ayez une application directe.

28 février 1696.

Il veut, très chère, que vous vous occupiez de l’amour infini qu’il a pour vous… Une des plus grandes faute de votre vie est de n’avoir pas assez cru que Dieu vous aime.

13 avril 1697.

à présent l’on n’ose plus parler : tout ce que l’on dit est critiqué et l’on se fait des affaires sans y penser. …

12 octobre 1697.

vous ne devez point laisser échapper de votre bouche aucune des impertinences que le démon vous fait produire contre Dieu…

Suivent des lettres non datées :

p. 323 …vous n’êtes pas maîtresse de ce qui se produit en vous… c’est la peine qui vous presse…

p. 333 …ne suivez pas votre découragement : Dieu a plus de bontés pour vous que vous n’avez de malices.

p. 341 …votre esprit … un insensé présentement…

p. 355 Nous vous défendons d’aller chercher le passé, de demander des pénitences…

p. 371 …vous tenir ferme dans le pur abandon.

Et diverses bénédictines de l’Institut

De très nombreux passages courts montrent l’élan que la Mère Mectilde tente de transmettre à ses religieuses 411 dont nous n’avons mis en avant que quelques noms.

Rien ne charme Dieu comme une personne humble. Il se précipite dans cette âme avec la même vitesse comme vous voyez l’éclair qui précède le tonnerre ou un trait d’arbalète […]412

Les saints ne sont remplis de Dieu qu’autant qu’ils se sont vidés d’eux-mêmes. Hélas ! Si l’on nous pressait et que l’on nous réduisit en liqueur, l’on ne verrait qu’amour de nous-mêmes413.

Si la croix vous fait trop peur et que vous préfériez l’amour, aimez414.

Dieu est de soi, indépendant de toutes les créatures, et la créature n’est rien de soi et ne doit rien être pour soi. Dieu est, et vous n’êtes point415.

N’ayez point de répugnance d’être en la présence de Dieu sans rien faire, puisqu’il ne veut rien de vous que le silence et l’anéantissement, vous ferez toujours beaucoup lorsque vous vous laisserez et abandonnerez sans réserve à sa toute-puissance416.

L’oraison du cœur n’est autre chose que de croire Dieu dans son cœur, de l’y adorer et de se laisser amoureusement à lui. Cette oraison ne demande point d’autre instruction que les inventions que le Saint-Esprit inspire à l’âme. C’est l’amour divin qui en est le maître et le directeur, et voilà le secret ; les créatures ne doivent point s’ingérer de faire son office417.

Mais, me direz-vous, je me chagrine parce que je crois que ma sécheresse vient à cause de mes infidélités et qu’elles sont la marque de la disgrâce de Notre Sei­gneur. Ces raisons-là ne sont qu’amour-propre. Si c’est vos infidélités qui vous les ont attirées, vous les devez souffrir comme une pénitence que vous avez méri­tée. Il ne faut pas tant se réfléchir, il faut s’abandonner […] ne pensons qu’à l’aimer, qu’à le contenter. Voilà l’unique nécessaire, tout le reste n’est rien418.

Car si, au dedans, il semble que les organes de l’âme soient obscurcis et comme impuissants de s’élever pour trouver Dieu, la vérité le fait posséder en foi puisqu’il est vrai qu’il nous envi­ronne, qu’il est tout notre être, plus nous que nous-mêmes. Et si l’âme dit : « Je ne puis être unie à Dieu à cause de mes impuretés », je lui réponds qu’elle est en Dieu, qu’elle vit en Lui […] Si on savait le bien que l’âme reçoit de cette présence quand elle s’y exerce en foi à toute heure ! Elle se trouve investie de Dieu jusqu’à des pénétrations inexplicables. Tout notre mal est que nous ne voulons pas nous captiver sous cette loi d’amour et de simple application à Dieu présent419.

Marchons dans les pures lumières de la foi :

Mais, me direz-vous, je me chagrine parce que je crois que ma sécheresse vient à cause de mes infidélités et qu’elles sont la marque de la disgrâce de Notre Seigneur. Ces raisons-là ne sont qu’amour-propre. Si c’est vos infidélités qui vous les ont attirées, vous les devez souffrir comme une pénitence que vous avez méritée. Il ne faut pas tant se réfléchir, il faut s’abandonner. Marchons dans les pures lumières de la foi et non point dans la vanité de nos sens. Laissons là, ne pensons qu’à contenter Dieu, admirons cette bonté qui nous souffre, cet amour infini qu’il a pour nous ; ne pensons qu’à l’aimer, qu’à le contenter. Voilà l’unique nécessaire, tout le reste n’est rien.420

Un grand vent et du feu :

Ma chère Fille,

Vous croyez trouver quelque appui en moi, mais je vous assure que je me mettrai du côté de Notre Seigneur. S’il vous ôte votre voile, je vous ôterai la robe. Je veux votre sainteté ; vous êtes une petite paysanne que l’on mène à la cour. On en veut faire une dame, on lui ôte ses vieux haillons et ses petites guenilles. Elle ne le peut souffrir, ne voulant point de robe plus belle ni plus riche, et s’y trouvant empruntée. Elle dit : « Ôtez-moi cela, donnez-moi mes hardes, j’aime mieux ma liberté que toutes ces belles choses ». Voilà votre portrait tout fait. Quand Dieu vous aura dépouillée, quelle perte ferez-vous ? Il veut vous ôter vos guenilles pour vous revêtir de lui-même, et vous ne le voulez pas, vous l’empêchez. La nature, qui est cette paysanne, dit :" Quoi ! je n’aurai plus aucun goût de Dieu qui me soutienne, pas une bonne pensée qui me remplisse, pas une douceur, une consolation ? Cela m’est rude ». « Ôtez-moi tout cela, ce ne sont que guenilles : Dieu sera votre force et votre soutien », — « Oui, mais je ne le vois pas, je n’en sens rien, pourquoi le croirais-je ? ».

Eh ! nous nous confions bien à une personne que nous savons nous aimer — qui nous trompe souvent — et parce que nos sens ne voient point Dieu, nous avons peine à croire en lui et en sa parole ! Un peu de foi et de confiance en sa bonté fera merveille. Si vous étiez entre les bras de votre père qui est au monde, vous diriez : « Mon père m’aime et il ne souffrira pas qu’il m’arrive du mal ». Et Dieu nous aime bien plus, sans comparaison. Heureuse perte ! Si vous vous perdez vous-même, Jésus Christ vous recevra.

Pourquoi pensez-vous que le Saint-Esprit ait [soit] descendu sur les Apôtres avec un grand vent et du feu ? C’est que le vent renverse tout, mais étant cessé, les choses se peuvent relever. Il n’en est pas de même du feu, il consomme tout et ne fait aucune réserve. Donnez-vous au pouvoir du Saint-Esprit, et vous trouverez un exterminateur qui n’épargne rien : il met le feu partout. Gardez-vous de l’activité, et souffrez les agonies autant de temps que Dieu voudra. Est-il vrai que vous aimeriez mieux mourir que d’être dans une perpétuelle langueur, et que vous demanderiez volontiers le coup de grâce ? Vous avez trop de compassion sur vous-même ; oubliez-vous une bonne fois, et laissez toutes vos pensées et raisonnements à la porte, sans amuser à contester avec cette marmaille qui vous nuira si vous n’y prenez garde. Le démon est ravi lorsqu’il voit une âme badiner et réfléchir sur elle-même. Il se sert de l’occasion pour la perdre. Lorsque ces choses se présentent à l’esprit, il faut leur dire : « Taisez-vous, vous m’importunez ». Et si elles recommencent, ne vous amusez pas à contester. Toutes ces réflexions et tendresses de nature, et de compassion de vos propres intérêts, ne sont que des jeux de petits enfants qui crient devant les portes. Laissez-les crier tant qu’ils voudront. «, mais quel moyen de vivre ? J’aimerais mieux perdre toutes créatures que de perdre le goût de Dieu ». C’est l’amour propre qui crie ainsi. N’est-ce pas bien de l’honneur et de la grâce que Dieu vous fait de vous associer à son Fils ? Je sais que vous le voulez de tout votre cœur. Abandonnez-vous donc toute à lui : oubliez-vous de vous-même et vous verrez qu’il fera son ouvrage. Je ferai avec lui de si bons contrats pour vous que vous ne vous en pourrez défendre.

Priez-le qu’il me donne son Esprit et que jamais je ne l’offense, que lui même agisse en tous mes petits tracas. Demeurez en paix.421.

Le bonheur inexprimable de n’être rien en tout et partout :

Toute votre tendance doit être de sortir de votre propre esprit, par une abnégation et renoncement fidèle à vos propres pensées et propres lumières. Devenez comme un petit enfant dans la soumission, et laissez en arrière vos craintes, qui ne vous servent que d’obstacles à vous avancer. Laissez votre perfection à la conduite de l’obéissance, pour faire exactement ce qui vous est ordonné. Si vous pouviez comprendre le bonheur inexprimable de n’être rien en tout et partout, vous trouveriez et posséderiez un bien qui n’est connu que des âmes qui veulent tout perdre pour jouir d’une paix éternelle, qui procède de la possession de Dieu.422

1648. Le secret de la sainte perfection. Du Monastère de Notre-Dame de Bon-Secours, Caen, 23 janvier 1648.

[…] Tout le secret de la sainte perfection, c’est d’être purement adhérente à la grâce, et pour bien pratiquer ce point, il faut le silence et la vigilance, et l’attention sur les mouvements de son cœur. […]423.

1653. Aux Révérendes Mères

[…] Je ne veux pas vous assurer absolument que cette œuvre soit la volonté de Dieu, mais nous avons grand sujet de croire que son ordre nous y tient ; car il est impossible de désister présentement, il faut suivre les ouvertures que Dieu donne et abandonner le tout à sa sainte Providence. Je n’y suis point plus ardente que du passé et ne poursuis point l’accomplissement parfait d’icelle. Il me suffit de posséder le très Saint Sacrement, le reste n’entre point dans ma pensée. J’ai même fait différer de planter la croix, afin de ne point tant éclater. Je ne sais point si Notre Seigneur me rendra digne d’avoir part à cette œuvre, il me la fait connaître si sainte et si pleine de bénédictions, que je ne la puis regarder qu’en respect. Je ne m’y suis jamais trouvée, ni au commencement ni maintenant ; dans sa poursuite ce n’est point à moi d’y vouloir ou n’y vouloir point être, puisque je ne dois faire aucun usage de ma volonté. Si Dieu l’achève, à la bonne heure, s’il l’anéantit, il en soit à jamais béni. Tout ce que j’ai tâché de faire jusqu’ici, ç’a été de n’y point prendre de vie, elle est entre les mains de la divine Providence, mais quoiqu’il en arrive, je ne serai jamais séparée de vous, mes très chères Mères, car si c’est Dieu qui m’a donnée à vous et qui nous a unies en son saint amour, il peut m’appliquer à ses ouvrages sans interrompre notre chère union et je vous assure que de ma part, elle sera inviolable. […]424.

1654. À la Mère Augustine Genet (1)

[…] Ô ma très chère Mère, que c’est une grande grâce de sa bonté de nous réduire dans le centre de notre néant ! Hélas ! s’il nous laissait agir de nous-mêmes selon les instincts mêmes de notre profession, combien d’amour-propre sous prétexte de le glorifier ! […] Plût à Dieu que toutes les âmes qui tendent à la sainte perfection voulussent goûter ce cher et précieux abandon ! Je sais que d’abord il ne plaît à la nature ni à l’esprit humain, mais dans la suite il devient si suave que l’âme s’étonne de son aveuglement. Or cet abandon nous conduit dans le bienheureux néant de toutes choses, et quand l’âme [en est] arrivée là, elle ne se trouble plus de rien, tout lui devient indifférent, ne vivant plus pour elle ni par elle-même, mais toute en Jésus Christ et pour Jésus Christ. Vous le savez infiniment mieux que moi, ma chère Mère, puisque Notre Seigneur vous a fait la grâce de vous attirer à son amour. […] Cette petite maison n’est pas un monastère d’éclat, mais de piété et de néant, par conformité à Jésus tout caché et anéanti dans le très Saint Sacrement. […]425.

1662.

[…] Vous ne devez pas seulement sacrifier ce que je viens de dire, mais ma sœur, il faut sacrifier le fond d’ardeur que vous avez de votre perfection, puisqu’en vérité, c’est souventefois plus tôt notre élévation que nous recherchons que la gloire de Dieu ; brûlez donc de ce désir de votre éternité, et laissez-en le soin à Dieu […] Ne trouvez à redire ni à l’humeur ni aux actions d’aucunes. Tous les mouvements qui vous en viendront, portez-les aussitôt au feu, et sacrifiez-les […] Si l’on ne sait se ménager et rentrer dans la solitude du cœur, très souvent et insensiblement, vous reconnaîtrez la grâce et la force que vous en tirerez ; ne vous ingérez à faire quoi que ce soit qui n’est point de votre charge, et laissez toutes les choses dont vous n’avez que faire, et vivez autant que vous pourrez dans un saint dégagement de tout ce qui n’est point Dieu ; vous n’avez que Lui à contenter ; et référez-Lui toutes vos actions, les faisant dans la plus grande pureté que vous le pourrez, sans mélange des créatures, et de vous-même, et tenez pour suspect toutes vos pensées, et tout ce qui provient de vous même comme étant le plus grand ennemi que vous ayez sur la terre, puisque rien ne met tant d’obstacles entre Dieu que nous-mêmes. […]426.

1666.

Ma très chère Mère, Je vous dirai en passant que votre défiance est un peu trop extrême et que vous ne donnez pas assez aux bontés de Notre Seigneur Jésus Christ. Vous savez qu’il n’est point venu pour les justes, mais pour les pécheurs, et que le plus grand affront qu’on lui peut faire c’est de ne point se confier à sa bonté, qui est intime pour les pécheurs, et les plus misérables. Je vous conjure de ne point envisager vos misères et faiblesses passées que dans les plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, c’est l’asile de tous les pécheurs ; et c’est offenser Dieu de ne le pas croire miséricordieux pour vous.

Vous regardez trop en vous-même, et ce fond de tristesse procède d’un fond de douleur secrète qui vous fait presque toujours voir et sentir votre misère et y être réfléchie. Et comme vous ne la perdez quasi jamais de vue, votre cœur en est comme submergé et confirmé dans un état douloureux qui vous résigne à Dieu, mais d’une résignation qui regarde une perte plutôt que votre salut ; et ces sortes de dispositions ôtent la joie du cœur et ne lui permettent pas de s’élever vers Dieu avec dilatation. Je sais bien ce que c’est d’un état pareil, mais il ne faut pas s’y enfoncer, d’autant que la tentation en est proche, et le démon, sous prétexte de nous humilier, nous jette dans l’abattement, la défiance, et nous approche du désespoir ; c’est ce qu’il prétend. Cet état est rigoureux à soutenir et, pour l’ordinaire, l’âme n’en veut sortir, ne croyant pas qu’il y ait de grâces ni miséricordes à espérer pour elle, donnant tout à la justice, disant qu’elle l’a mérité ; certainement cette disposition est rude. […]

Vous croyez que ce n’est pas à des âmes faites comme la vôtre qu’il fait ses miséricordes. Hélas ! à qui les fait-il tous les jours sinon aux pécheurs et aux plus impies, quand ils se tournent vers sa bonté ? Cette confiance ravit le cœur de Dieu et lui ôte les armes des mains. Et nous voyons en l’Évangile qu’il exauçait ceux qui le priaient de quelque chose selon leur confiance, leur disant : « Qu’il soit fait ainsi que tu crois » pour nous apprendre qu’il nous donne selon la confiance que nous avons en sa bonté, et c’est rétrécir sa sainte main que de s’en défier pour peu que ce soit. Il a châtié cette défiance en plusieurs rencontres dans l’Ancien Testament. Il ne la peut souffrir parce qu’elle empêche qu’il ne liquéfie nos cœurs en l’amour divin, et, nous le disons tous les jours, la confiance est une des plus fortes marques de l’amour. Quelle apparence de se défier de celui que l’on aime ?

Tâchez, ma très chère Mère, de relever votre cœur qui est capable de si bien et généreusement aimer. Fiez-vous à ma parole, vous ne serez point trompée. Je vois bien la conduite que Notre Seigneur tient sur vous ; elle n’est pas à la perte de votre âme comme vous pensez, mais à la tirer de ses sens et de tout elle-même pour la perdre dans l’amour du bon plaisir de Dieu qui veut, ma très chère Mère, que votre âme soit sa victime, non en crainte éternelle, mais en amour. Qui dit en amour, dit en confiance filiale. Vous ferez plaisir à Notre Seigneur d’agir de cette sorte ; il veut cela de vous, doucement et sans contrainte.427.

1674.

Je vous assure, ma très chère fille, que vous jugez de votre intérieur comme un aveugle fait des couleurs ; vous avez des yeux, mais ils ne voient goutte. À la vérité, vous sentez la malice du fond, mais vous n’êtes pas en état d’y trouver la foi, l’espérance et la charité. Elles se sont retirées en une autre région, au-dessus de vous-même, où elles seront inaccessibles, tout le temps que Dieu jugera à propos de vous priver de leur soutien sensible. Si vous avez encore une demi-once de confiance en nous, croyez ce que je vous dis de la part de Dieu, qui me fait vous assurer que vous n’êtes point en péché mortel et qu’il n’a point abandonné votre âme pour la perdre éternellement, mais pour en faire une victime de sa justice et de sa sainteté, si vous savez vous tenir dans sa sainte main pour vous égorger comme il voudra. La vue distincte de votre fond ne vous doit pas troubler. Il faut en voir les malices et en voir les saillies, sans vous en étonner, et vous devez devenir comme un rocher qui est battu des vents et des orages : il ne s’en émeut point. Soyez dans la tempête par-dessus la tête ; soyez sans soutien, et même voyez-vous abîmer au fond des enfers, sans vous en tourmenter. Ce n’est que la tendresse intérieure qui vous accable, la crainte de vous perdre, votre salut vous tient au cœur. En cela, je remarque que vos intérêts sont encore vivants, et qu’ils ont encore la puissance de vous inquiéter.

Il faut, ma chère fille, pour être comme Dieu vous veut, que vous abandonniez tout à l’aveugle, sans vous mettre en peine de ce que vous deviendrez. Soyez la proie de la volonté divine pour vous anéantir comme elle voudra. Votre voie présente est de vous laisser abandonner de Dieu, de ses grâces et du reste, sans vous compassionner. Je vous trouve trop faible et trop sensible sur vous-même, quoiqu’il vous paraît que ce sont les intérêts de Dieu ou la certitude que vous l’offensez qui vous touchent. Laissez votre mauvaise volonté sous la justice divine ; laissez-la foudroyer votre fond de malice ; soyez dans toutes ses conduites les plus détruisantes, comme une souche qui ne remue point. Tenez-vous comme un rien et le laissez-faire, car, s’il vous jette dans l’enfer, il est assez puissant pour vous en retirer. Il y faut descendre en ce monde, pour n’y pas aller en l’autre.

Je conçois bien que vous souffrez par la sainte communion, à cause de l’approche d’un Dieu saint dans un fond d’abomination. Si j’étais auprès de vous, je ferais bien pis que votre bonne Mère car je vous ferais communier sans confesser et, si vous désobéissiez, je verrais en cela que vous êtes vivante pour vous-même. Soyez donc jusqu’au col dans les sentiments de toutes sortes de péchés, marchez sans retour et sans réflexion, et surtout obéissez comme un enfant, car je vous dis, devant Dieu et de sa part, que vous ne connaissez point le sentier par où il vous fait marcher. Obéissez sans raisonnement, et la suite vous remettra dans la voie de mort, d’où vous ne devez jamais sortir. Prenez garde à ce que je vous dis, très chère, ce n’est pas de moi. Priez Notre Seigneur qu’il me sépare de moi-même. Je suis en lui...428.

1678.

Je m’abandonne au bon plaisir de Dieu et j’adore ses conseils sur votre âme, aussi bien que sa sainte conduite sur toute votre sainte Communauté. Je la remets à sa divine Providence, me confiant à sa bonté qu’elle en aura toujours soin et qu’elle la protégera comme elle l’a fait jusqu’ici.

Je l’abandonne à la puissance du Père, à la sagesse adorable du Fils et à la plénitude du divin amour du Saint-Esprit. J’invoque sur icelle toutes les bénédictions du ciel par Jésus Christ et supplie la très sainte Mère de Dieu d’en être la directrice. C’est à cette sacrée Mère que je vous laisse toutes, vous la donnant pour votre très digne Supérieure qui aura soin de vos conduites dans la sainte perfection et qui vous obtiendra de son Fils la sanctification que je vous désire. Je vous conseille d’abandonner le tout à Dieu et de croire qu’il n’est point attaché aux objets. Ses jugements sont profonds, et bien souvent nos lumières ne sont que dans la piété de nos pensées. Mais la main de Dieu est puissante, qui fait ses ouvrages comme il lui plaît et qui tire nos sanctifications de ce qui paraît notre ruine. Les croix de Providence ont des onctions bien plus suaves que les autres ; ce sont des visites de notre bon Maître. Il les faut adorer et s’y soumettre. Il est vrai que nous sommes dans un règne d’anéantissement. Je prie Notre Seigneur qu’il nous donne la grâce de nous bien anéantir dans l’amour du bon plaisir de Dieu au temps et à l’éternité.

Votre nécessité spirituelle ne consiste qu’à vous rendre bien fidèle et inébranlable dans la voie que sa divine miséricorde vous a montrée. Et pour quelque doute qui vous puisse arriver ou tentation contraire, n’en désistez jamais ; appuyez-vous sur l’obéissance qui vous l’enjoint. Ne vous affligez point de la privation d’une créature impuissante à vous aider, à vous sanctifier. Dieu seul, mais tout seul, vous suffit. Laissez anéantir les moyens pour demeurer étroitement unie à la fin. Je sais bien que c’est le plus grand bonheur dans la vie intérieure — après la possession de la grâce — que de trouver une personne qui conçoive nos dispositions et qui, avec le Saint-Esprit, nous serve de guide. Mais, hélas ! ma chère N., je ne suis point utile à votre âme : Dieu sait l’impureté et l’ignorance de la mienne. Il n’appartient qu’à lui de sanctifier ses élus et de les faire arriver à un heureux port au travers des épouvantables orages. Prenez courage, sa sainte grâce vous suffit ; la foi nue doit être désormais votre appui — sans appui. Il faut tout perdre pour trouver Dieu, qui ne peut être trouvé qu’en surpassant toutes les créatures et soi-même. Demeurez fort tranquille dans le pur anéantissement, sans vous mettre tant en soin de votre salut. Souvenez-vous de ce que Notre Seigneur dit dans son Evangile : « Qui gardera son âme la perdra, et qui la perdra la gagnera pour la vie éternelle ». Perdons-nous donc, ma très chère Mère, et demeurons dans le pur abandon. Laissant à Dieu la conduite de votre âme, le Saint-Esprit ne vous manquera pas.

Bienheureuse l’âme qui tend fidèlement à son Dieu par cette secrète et admirable voie de silence ! Ne vous en détournez jamais si vous ne voulez vous rendre infidèle. Que si, dans ce silence, l’on vous dit : que faites-vous ? vous ne savez ce que vous faites vous-même ; la foi nue est votre appui, vous contentant que Dieu le sait et le connaît. Ne vous épouvantez pour aucune tentation, quelle qu’elle soit : vous n’êtes point encore au bout. Il y a des âmes qui en souffrent, dans cette voie, d’effroyables. Il faut que Dieu seul en pure foi vous suffise, et apprendre à vous passer de tout le reste. Si l’on vous dit que vous ne savez ce que vous adorez, vous êtes assurée en ce point ne pouvoir manquer, car vous adorez en esprit et vérité celui qui est, et vous l’adorez d’autant plus véritablement que vous le regardez par une foi simple, comme il est en lui-même, sans image et sans distinction. Fermez l’oreille à toutes les interrogations qui vous seront faites sur votre voie, contentez-vous de savoir que c’est votre chemin. Ne le quittez pas et ne vous mettez en peine de son obscurité ni des obstacles qui s’y rencontrent. Demeurez dans une amoureuse confiance en Dieu.

Il y a beaucoup d’âmes qui arrivent jusqu’à certain degré d’oraison, mais elles ne passent pas plus outre. Sainte Thérèse dit qu’elle n’en sait pas la cause, et un autre dit que la faute vient de ce que nous avons encore trop d’amour et trop de réserve pour nous-mêmes. Nous ne nous abandonnons pas assez à l’aveugle, sous les meilleurs prétextes du monde. Si je suivais mes pensées j’écrirais beaucoup sur ce sujet, et je ne sais pourquoi Notre Seigneur m’en donne tant de petites lumières, vu l’abîme de mes infidélités et combien je suis loin de la pureté de cette voie. Il est vrai qu’il y a une grande distance de l’union de l’amour avec Dieu et de la sainteté qu’il faut avoir pour entrer dans le Ciel. Il y achemine les âmes durant la vie et il les consomme à la mort ; c’est l’ouvrage de sa divine main. Pour vos péchés, ne vous mettez point en peine de les rechercher. Si Dieu veut de vous une confession extraordinaire, il vous donnera grâce et lumière pour la bien faire : ne vous en occupez pas. Demandez la sanctification de cette communauté, et pour mon âme un parfait anéantissement. Je vous embrasse en l’amour pur et sacré de notre divin Maître et vous laisse dans son divin Cœur et entre les mains de sa très sainte Mère. Adieu, en Dieu, pour jamais, sans nous séparer de l’union sainte que nous avons en lui, à la vie et à la mort. 429.

Avant 1680 ?

C’est un peu tard, ma toute chère Mère, que je vous souhaite la bonne et sainte année, suivie d’un grand nombre de pareilles pour la gloire de Notre Seigneur. Ce n’est pas vous faire plaisir que de vous désirer une longue vie, mais il faut l’agréer pour travailler à la vigne du Seigneur qu’il a confiée à vos mains et sous votre conduite.

J’écris à nos chères Sœurs vos filles qui m’ont écrit. Elles ont besoin d’être encouragées à s’oublier d’elles-mêmes pour être toutes abandonnées aux voies que la grâce tient sur elles pour les anéantir. Elles demeurent trop longtemps, par timidité intérieure, réfléchies sur leur misère ; elles s’en occupent trop. Il faut qu’elles meurent à toutes les tendresses qu’elles ressentent sur leurs péchés, et je crois qu’au lieu d’y mourir elles s’efforcent d’y vivre en se reprochant leur dureté.

Il y a telles âmes qu’il faut comme tirer de cette sensibilité, parce qu’elle n’est pas opérée par la grâce. Il faut sentir sa corruption, mais sans accablement. On n’est que cela, pourquoi s’en tant étonner ? Cela vient d’une superbe secrète qui ne veut point porter l’abjection du fond malin sous prétexte de l’offense de Dieu. Or Dieu n’est point offensé par les vues ni les sentiments de notre fond, mais bien par les œuvres de péché qu’il ne faut point commettre. Le reste est bon à sentir et souffrir ; il ne s’en faut pas tourmenter. Encouragez-les à bien souffrir : c’est en cela qu’elles sont victimes, et qu’elles souffrent pour les intérêts de Notre Seigneur au mystère de notre adoration.

Dites-leur bien que la simplicité fait des miracles dans les âmes, et que c’est par cette vertu que l’obéissance est parfaite et qu’elle nous fait entrer en union d’état avec Jésus Christ au très Saint Sacrement. Toute la perfection religieuse se renferme dans l’obéissance. Je vous prie de les exhorter à obéir sans raisonnement. Si elles donnent lieu à ce vice, le démon les fera tomber en mille fautes, et jamais elles n’auront de forces pour soutenir vigoureusement ses combats. C’est par l’obéissance que Jésus a triomphé du péché et de la mort. L’âme qui meurt incessamment par la fidèle pratique de l’obéissance meurt à elle et vit à Jésus Christ et se sanctifie infailliblement. Mon expérience me fait voir que tout consiste à cette précieuse vertu.

[…]

Pour vous, ma toute chère Mère, il ne vous manque que la santé, car la besogne est grande. Je prie Dieu qu’il vous en donne, et qu’il me donne la consolation de vous revoir. Si Dieu nous donnait une paix, cela serait, bientôt. Mais, hélas ! nous ne savons ce que nous deviendrons. Il faut s’abandonner à tout ce qu’il plaira à Notre Seigneur.

Prenez courage, ma très chère Mère, et ne vous rebutez point de la croix, on ne peut l’éviter en la place où vous êtes. Je vous dirais plusieurs choses si j’avais un peu plus de loisirs, mais il faut finir pour mille autres choses qui me pressent.

Pour ce qui est de Rouen, je ne sais quand il plaira à Notre Seigneur d’y terminer nos affaires. Je laisse tout à sa Providence après y avoir fait ce que j’ai pu.

Je suis toute à vous, ma toute chère Mère, en Celui qui fait dans le temps et l’éternité le lien de nos cœurs en son amour. Je salue très cordialement toutes vos chères filles et me recommande à leurs saintes prières.430

1681.

Je vous ai promis, ma très chère Fille, de vous laisser par écrit ce que Notre Seigneur me fera connaître qu’il veut de vous pour votre sanctification. Je me donne à son Esprit Saint pour vous en parler. Je sais bien qu’une Fille du Saint Sacrement porte sa règle vivante et animée dans son cœur, puisqu’elle la reçoit en Jésus Christ par la manducation de son corps adorable, et qu’il ne devrait plus y avoir de loi pour une âme qui communie en grâce, parce qu’étant revêtue de la vie divine que Jésus Christ lui communique, elle doit demeurer en lui et vivre selon les mouvements de son esprit. Mais, quoique nous ayons toutes l’obligation indispensable de vivre de cette sorte, nous ne laissons pas, bien souvent, de nous en détourner pour vivre d’une vie d’amour-propre, et, au lieu de suivre les maximes de notre divin Maître, nous suivons nos sens et notre raison humaine, qui nous retirent insensiblement de Dieu pour demeurer misérablement en nous-mêmes, et, par cette infidélité, nous priver d’un bien infini. C’est un malheur qu’on ne peut assez déplorer et dont, pour l’ordinaire, l’on n’a pas de sincère regret d’y tomber. L’amour de nous-mêmes nous aveugle et nous voulons bien demeurer dans ses malheureuses ténèbres pour n’être pas obligées de nous en séparer par les rayons de la grâce, qui nous fait voir la vérité et qui nous reproche notre ingratitude et la dureté d’un cœur qui ne se laisse point gagner au pur amour, ni aux sollicitations que le Saint-Esprit ne cesse de nous faire pour nous dégager de tout ce qui n’est pas Dieu.

Il faut avouer que la misère humaine est épouvantable et que le tendre que nous avons pour nous, nous retient en nous-mêmes et nous ôte le courage de nous surmonter. Voyez, très chère Fille, si ce défaut ne se trouverait point en vous. Je vous dirai en simplicité ce qu’il me semble que Notre Seigneur veut de vous, bien que vous ne soyez pas ignorante. Tous les billets que vous m’avez confiés de votre intérieur marquent clairement les voies de la grâce en vous ; puisqu’il n’est pas possible que vous en puissiez douter, il veut absolument votre cœur et voilà ce qui fera le coup le plus terrible de votre mort : ce cœur qui aime et qui ne peut pas vivre sans aimer n’a pas encore trouvé le secret de rassasier son amour en aimant l’Unique aimable ; il n’a encore goûté que l’amour des créatures, mais qui, n’étant que corruption en elles-mêmes, souillent le cœur qui s’attache à elles ; mais celui qui seul peut contenter ce cœur aimant y est caché comme dans son centre. Il n’est pas besoin d’un long voyage pour le trouver, puisqu’il est plus en vous que vous-même. Tournez-vous vers cet objet divin et, encore que d’abord vous ne puissiez goûter son amour à cause de son infinie pureté, le vôtre petit à petit deviendra pur, à mesure que vous le ferez couler en lui. Ne vous découragez pas pour vous en voir à présent si éloignée ; vous ne serez pas toujours de même, si vous voulez un peu demeurer ferme dans le sacré abandon de tout vous-même en lui.

La deuxième immolation qu’il demande de vous, c’est celle de votre esprit et de votre raison, qu’il faut sacrifier comme ce que vous avez de plus cher et que vous avez plus de peine à anéantir. Cependant, la grâce de Jésus Christ en vous le demande, et les états qu’il a portés en sa divine Enfance et qu’il conserve au divin Sacrement vous pressent et vous instruisent comme vous les devez immoler à son amour. Hélas ! nous craignons de perdre notre raison et notre esprit humain, c’est le préférer au divin, car Notre Seigneur nous veut donner son Esprit. Serions-nous assez téméraires de croire le nôtre meilleur ? Ne lui faisons point cet affront ; séparons-nous du nôtre, puisqu’il n’est que ténèbres et illusion, pour nous revêtir de celui de Jésus, qui est lumière et vérité divines. Et quand il arriverait que notre esprit serait éclairé selon l’humain !... Hélas, hélas, vous demeurerez donc toujours humaine, et, par conséquent, toujours dans l’estime secrète de vos sens ! Et voilà le nid de l’amour-propre et de la propre estime de vous-même fondé, et par conséquent bien loin du néant où la grâce vous oblige d’entrer. Défaites-vous donc de tout cela pour éviter une vanité ou une complaisance en vous-même et mépris des autres, que vous ne croyez pas avoir tant de sens et de raison que vous : voilà la superbe bien soutenue ! Et que deviendra Jésus Christ pauvre, petit et abject en vous ? Cette Sagesse éternelle qui s’est anéantie n’aura-t-elle pas la force d’anéantir cette vanité et cette « entièreté » en vous-même ? Souvenez-vous que votre bonheur dépend de ce sacrifice. Après que vous l’aurez fait, vous entrerez dans un saint dégagement et posséderez une paix toute divine. Vous me direz sans doute, très chère, que je vous taille bien de la besogne. Ce n’est pas moi, consultez votre intérieur et vous m’avouerez que le Saint-Esprit vous a fait, il y a longtemps, cette leçon ; je vous conjure d’y être fidèle.

Après donc avoir rendu ce cœur et cet esprit à qui ils appartiennent de droit, il faut lui rendre votre corps affligé de douleurs, et en faire la victime de sa croix. Tandis que le cœur sera la victime de son pur amour, les douleurs que vous ressentez vous serviront à vous dégager des choses de la vie et des plaisirs des sens. Devenant une même chose avec Jésus Christ souffrant, vous savez bien que les souffrances ont l’avantage de nous purifier et de nous rendre dignes de ses approches intimes et de ses grâces les plus singulières. Nous ne voyons point d’âmes bien attachées à la croix qu’elles ne reçoivent quelque communication de celui qui prend ses complaisances de les voir souffrir. Réjouissez-vous, très chère, vos douleurs sont les marques et les gages de son amour ; souvenez-vous en tout d’un Dieu qui vous est plus présent que vous-même à vous-même, et si actuellement, que vous ne pouvez respirer sans lui ni hors de lui. Accoutumez-vous à ne voir que lui dans toutes les créatures, et à recevoir tous les événements de la vie de sa très sainte main, comme la foi nous y oblige. Appuyée sur les paroles de l’Écriture sacrée, au nom de Dieu, chère Enfant, dégagez-vous de tout l’humain. Si vous n’en sortez, vous serez toute votre vie misérable, remplie d’inquiétude et toujours agitée selon les divers événements de la vie, dont vous ne serez jamais la maîtresse, car la main de Dieu vous pressera partout de toutes les manières pour vous obliger de vous rendre toute à lui en vous séparant de tout ce qui n’est pas lui.

Une chose aussi que vous devez bien prendre garde, c’est de ne vous jamais abattre ni décourager pour quelque misère que vous puissiez ressentir. Tenez votre volonté dégagée, et puis souffrez les atteintes des tentations : Notre Seigneur sera votre force, je n’en puis nullement douter, si vous voulez être à lui solidement. Quant à votre conduite extérieure, vous devez faire ce que vous pourrez pour votre santé, sachant bien que la Religion le permet par vos supérieurs, qui ne demandent pas mieux que de vous soulager. Prenez donc en simplicité les secours dont vous avez besoin, qui seront toujours bénis par l’obéissance, et, quand vous sentez vos grandes douleurs, ne vous forcez ; vous les augmenteriez à l’extrême. Ménagez le peu de forces que vous avez. J’espère que le mal que vous souffrez à présent se pourra diminuer dans la suite, si vous usez un peu de précaution.

Vivez en paix et union dans la communauté ; tâchez d’y établir le plus de perfection qu’il vous sera possible (54), sans rien ajouter aux Règles et Constitutions, parce qu’elles constituent ce que Notre Seigneur veut des Filles du très Saint Sacrement. Il les faut observer selon le possible et les commodités présentes.

Je ressens votre peine en toutes manières et mon cœur en est pénétré, mais je vous assure que je vous porterai à Dieu incessamment comme moi-même ; j’espère qu’il vous bénira. Courage ! Vous savez que nous sommes toujours votre Mère et celle dont Dieu s’est servi pour vous faire naître Fille du Saint Sacrement. Je dois vous assurer que vous le serez toujours et qu’en tout ce que je pourrai vous le marquer, ce sera de tout mon cœur. Croyez-moi votre fidèle amie.431.

1682 Septembre ou octobre

Il n’y a pas moyen, très chère Fille, de laisser retourner votre chère amie sans lui confier ce petit mot, pour vous assurer que vous n’êtes pas dans l’oubli que vous croyez. Je serais une très méchante Mère si j’oubliais, comme vous vous le persuadez, mon Enfant, ce que je ne puis, parce que c’est Notre Seigneur Jésus Christ qui m’a donné la loi de vous aimer et de vous présenter à lui comme son hostie, qu’il va tous les jours purifiant par sa conduite divine pour se la rendre digne de lui-même. Tout ce qu’il veut de vous, c’est le néant, qui vous tiendra sous le sacré pressoir de ses adorables volontés, par lesquelles il vous crucifiera pour faire mourir tout ce qui est d’humain en vous et vous apprendra qu’il ne faut plus ni choix, ni désir en cette vie, mais demeurer dans un saint abandon pour recevoir, ou plutôt pour porter, toutes les différentes dispositions qu’il plaira à sa bonté vous envoyer.

Les ténèbres, les impuissances, les pauvretés et le reste que vous ressentez ne vous empêcheront pas d’être toute à lui, car vous savez qu’il y faut être à sa mode et non à la vôtre. Je ne vous donne point d’autre règle, très chère. Quand vous saurez bien vous tenir dans le rien, vous deviendrez savante de tout, par une divine expérience qui vous fera connaître que cet aimable néant renferme ce qui ne se peut exprimer ; mais il ne faut pas se plaindre. Si Dieu tarde trop de remplir en nous le vide de nous-mêmes, c’est qu’il n’est pas encore tel en effet que nous le croyons souvent ; nous sommes vides en idées et pas véritablement. L’amour de nous-mêmes est si profond qu’il n’y a que Dieu qui en connaît la source ; elle est intarissable et la malice en est si subtile que rarement on l’aperçoit ; c’est pourquoi Dieu a sur ses élus des conduites secrètes détruisantes et anéantissantes, sans que l’âme puisse pénétrer comment il lui plaît de lui cacher ses opérations. Et souvent, quand elle crie miséricorde, croyant que tout est perdu, c’est lorsqu’il fait son ouvrage plus intimement. Demeurez en paix dans la guerre ; ne réfléchissez point trop sur vos pauvretés, qui deviendront un jour des richesses éternelles, si vous savez vous en contenter.

Soyez seulement fidèle dans les pratiques de vos obligations, douce avec vos Sœurs, respectueuse et soumise à vos Supérieures, vivant comme un enfant avec sa mère, ne regardant en elle rien d’humain, afin que votre obéissance soit sanctifiée ; jamais de contestes avec qui que ce soit, mais se tenir toujours au-dessous de tout le monde, c’est le moyen d’acquérir cette paix divine que le monde ne donne point. Adieu ; c’est votre fidèle amie et servante.432.

1683.

Mectilde témoigne encore de sa confiance en écrivant à une religieuse de Toul 433 :

Je suis toujours en transe [en appréhension] de faire aussi continuer les prières [pour le rétablissement de la santé de votre prieure]. Voilà un grand mal pour une personne aussi usée que votre bonne et digne prieure. Je l’ai, ma très chère fille, toujours à l’esprit et, comme la bienheureuse Marie des Vallées fait quantité de miracles, je la prie, et vous aussi d’y avoir recours. Ne cessez point que vous n’obteniez sa santé. Cependant, embrassez cette chère Mère pour moi, et lui dite de la part de Dieu que je lui défends de mourir.

1683.

J’approuve votre murmure et les plaintes que vous faites de mon silence, ma chère Enfant, mais je condamne votre soupçon comme un mensonge. Je n’ai parlé de vous ni de votre état souffrant à qui que ce soit : ce sont des choses dont une supérieure ne fait aucune confidence. Vous m’en ferez, quand je serai auprès de vous, une grande réparation. Cependant, soyez persuadée qu’en fait de conduite et des choses de conscience, je n’ai en ce monde aucune confidente à les communiquer. Je veux néanmoins vous pardonner les ombrages que vous formez contre la vérité.

Hélas ! si j’osais, je vous dirais les paroles que Notre Seigneur disait hier à saint Philippe : « Tanto tempore vobiscum sum et non cognovistis » [Jn. 14,9]. Non, non, vous ne me connaissez plus lorsque vous ne me voyez plus, mais je ne me fâche pas de vos plaintes : elles partent d’un cœur affligé qui ne sait à qui s’en prendre ; mais ne voyez-vous pas que c’est la main de Dieu et qu’il faut nécessairement mourir et pourrir comme le grain de froment qui tombe en terre, sans quoi il ne peut porter aucun fruit ? Il est vrai que l’on parle aisément des peines quand on ne les souffre pas, mais, si Dieu, pour nous épurer, nous met dans le creuset pour nous tenir au feu des tribulations, oh ! que la nature forme de plaintes et de gémissements ! La foi devient comme percluse ; elle n’a plus de vigueur. À peine peut-on croire qu’il y a un Dieu et que c’est lui qui nous crucifie, mais, cependant, c’est lui-même, pour opérer en nous notre mort, purifiant notre fond. Il faut se résoudre à la souffrir et à la soutenir comme il plaira au souverain Maître, car nous ne pouvons pas de nous-mêmes nous en garantir. Il n’y a qu’un secret dans ces sortes de conduites crucifiantes, c’est de s’en remettre à Dieu, c’est de s’y abandonner sans savoir en quoi ni comment, c’est de le laisser faire en nous ce qu’il lui plaira pour sa pure gloire et notre destruction ; il n’y a que cela à faire ; tout le reste consiste à souffrir toutes les privations, abjections, confusions, impuissances et le reste, qui va quelquefois jusqu’au sentiment de réprobation. Tout cela est bon pour une victime qui ne vit plus pour elle et qui ne fait que mourir à tout. Il y a tant de degrés de mort qu’on ne peut les exprimer, mais celui qui mortifie vivifie aussi quand il lui plaît. S’il prend plaisir à vous tenir dans les ténèbres d’un cachot ou dans un pays perdu dont vous ne connaissez ni les entrées ni les sorties, laissez-vous [à Dieu], le simple abandon doit vous suffire, par lequel vous lui laissez la liberté de vous anéantir. Puisque vous ne devez plus vivre pour vous, c’est à lui d’opérer votre mort selon son plaisir. Prenez courage : vous n’êtes pas au bout, mais la grâce de Jésus Christ vous soutiendra. Je suis en lui toute à vous.434.

1696. À Madame sa petite nièce qui venait de faire profession à l’abbaye de Malnoue 435, ce 30 juillet 1696.

Je ne puis assez rendre grâce à mon Dieu, ma très chère nièce, de la consommation de votre sacrifice, qui vous engage à vivre d’une vie nouvelle, ne vivant plus pour vous, mais uniquement pour l’amour de celui à qui vous êtes si heureusement consacrée. C’est à présent que vous devez dire plus d’effet que de paroles : « Je ne suis plus, et je ne dois plus être qu’une simple capacité de l’adorable volonté de Dieu. Il m’a fait la miséricorde de me sortir du monde, et de me séparer des créatures ; je ne dois plus vivre que pour lui seul, et par conséquent m’appliquer actuellement à ce qui lui peut plaire ». L’obéissance sera la règle qui vous conduira sûrement, et la profonde humilité l’accompagnera en tout. Avec ces deux vertus, vous irez loin et le pur amour viendra consommer tout ; il ne se refuse point au cœur humble, puisque le prophète nous apprend que le Saint-Esprit repose sur le cœur humble. Cet Esprit adorable étant le feu sacré qui consomme les holocaustes, j’espérerais que le vôtre aurait ce bonheur.

Surtout, ma chère nièce, ne soyez point méconnaissante du don de Dieu, qui est si admirable ; vous ne pourriez jamais le mériter. Je le regarde comme un effet du très Saint Cœur de l’auguste Mère de Dieu. Demandez-lui tous les jours de votre vie la grâce de persévérer et de ne jamais relâcher de la sainte ferveur qu’elle vous a obtenue avec tant de miséricorde. Aimez-la toujours de plus en plus, et lui rendez vos devoirs avec amour et confiance. Après la très Immaculée Mère de Dieu, il n’y a rien de plus considérable pour vous que Madame votre illustre et sainte Abbesse. Vous êtes heureuse d’être à ses pieds et de recevoir les lumières de Dieu par elle pour votre conduite ; honorez-la, respectez-la, et l’aimez comme Dieu, dit la Sainte Règle. Cela veut dire que vous devez voir Dieu en elle ; que vous ayez une sincérité et simplicité entière, c’est-à-dire que vous ne lui devez rien cacher de vos dispositions. Comme vous lui êtes infiniment obligée, la plus grande marque de votre reconnaissance, c’est votre fidélité. N’oubliez jamais le précieux jour de votre immolation. Je prie Notre Seigneur vous conserver dans la grâce que vous avez reçue. Allez pour moi aux pieds de Madame, pour la remercier très humblement de ma part ; je suis comblée de ses bontés pour vous. Avec sa permission, vous prierez Dieu pour votre frère436, qui prend la résolution de faire une retraite pour connaître la volonté de Dieu sur son état. Il semble qu’il prend la pensée de se retirer du monde et de reprendre ses études pour se rendre capable de servir Dieu et de faire son salut. Priez la sacrée Mère de Dieu de le protéger de ses bénédictions, et de m’y donner un peu de part, et de me croire comme je suis en Jésus et sa très Sainte Mère toute à vous.

Je voudrais bien rendre mes devoirs à toute votre Communauté, mais, ne le pouvant, suppléez pour moi en leur marquant mes humbles reconnaissances ; soyez bien reconnaissante de la grâce que l’on vous a faite.437.

1696. Le 6 juillet à sœur de Saint-Bernard (Anne Bompard) en Pologne 438.

Sur la chère vôtre, ma très chère fille, du 15 mai, je vous dirai que je suis sensiblement touchée de vos affections. Nous faisons des prières pour demander à Notre Seigneur, par sa très sainte Mère, qu'il pacifie tout, car rien n'est plus affligeant que de savoir une maison de l'Institut dans une telle désolation. Je sais que vous en souffrez beaucoup sans y pouvoir mettre de remède. Mais si vous êtes fidèle à Dieu dans les persécutions et dans les tentations que l'Enfer vous livre, la force divine de Jésus Christ, par sa très sainte Mère, triomphera de tout, et vous verrez les secours de sa grâce qui vous surprendront.

Je vous conseille de demeurer, comme vous dites, à ne vous mêler de rien, mais de vous tenir dans votre intérieur par un saint recueillement en la présence de Dieu, attendant de sa miséricorde quelques coups extraordinaires de son infinie bonté. Redoublez votre foi et votre confiance. Soyez fidèle à vos obligations ; ne communiquez point vos sentiments pour décharger votre coeur, qui vous ferait dire plusieurs choses qui le pourraient blesser ou, du moins, troubler sa tranquillité. Allez toujours sans vous arrêter où la grâce vous attire, et vous souvenez des paroles de Notre Seigneur qui veut que vous le suiviez en portant votre Croix, vivant dans l'esprit d'un continuel sacrifice, qui doit faire la vie d'une victime. L'on ne peut en ce monde éviter plusieurs contradictions, mais la victime fidèle laisse les morts ensevelir les morts. Elle surpasse tout pour se rendre à celui à qui elle est immolée, n'ayant point d'autre tendance que de lui plaire, sans envisager ses propres intérêts. Elle les anéantit de tout son coeur, par le sacrifice actuel, faisant consister son bonheur à n'avoir que Dieu en vue sur toutes choses, son amour et son règne faisant toute sa fortune. Pour être parfaitement et uniquement tout à Jésus Christ, gardez donc précieusement la paix de votre intérieur ; vous la conserverez en ne prenant parti à rien sur la terre, qu'à vivre dans un esprit de mort. Je ne puis m'empêcher de me désirer auprès de vous toutes, pour tâcher de vous consoler et remettre votre sainte maison dans le calme.

RELATIONS & INFLUENCES

La Tradition bénédictine de Saint Vanne et Hydulphe en Lorraine puis de Saint Maur à Paris

Cette tradition est très importante pour la fondatrice Mectilde, mais nous l’abordons peu. Il faudrait mettre en valeur les relations -- spirituelles plutôt que mystiques -- avec le groupe  de Saint Maur439. Il eût fallu choisir, ce qui demande une compétence particulière440.

Bernard Audebert ou Ignace Philibert -- qui aide à la rédaction des Constitutions sur le régime de la Congrégation -- ou Benoît Brachet ou Luc d’Achery -- qui participe à la fondation de Châtillon-sur-Loing -- ou Placide Roussel 441 -- ou Claude Martin (le fils de Marie de l’Incarnation du Canada) qui a rédigé un ouvrage que Mectilde transforme au féminin dans la Pratique de la Règle de St Benoît ?

J. Daoust propose un « aperçu de la vie et de la doctrine » 442 en soulignant les origines traditionnelles de la Règle, des statuts, de la dévotion à la Vierge :

Toutes ces influences diffuses sont éclipsées [!] chez Mère Mectilde par l’inspiration bénédictine. Certes, chez les annonciades, elle a d’abord connu la spiritualité rhéno-flamande que prônait notamment Benoît de Canfeld. Elle la retrouvera à Montmartre auprès de Marie de Beauvillier, dont Canfeld fut le directeur. On y insistait sur l’intériorité et la vie mystique.

Mais, au monastère de Rambervillers, Catherine s’était trouvée dans le rayonnement de la congrégation bénédictine de Saint-Vanne, dont le fondateur, Dom Didier de La Cour, avait eu pour disciple Dom Antoine de Lescale, qui, supérieur des religieuses, avait favorisé l’entrée de Catherine de Bar dans l’ordre de saint Benoît. Les trois piliers de la réforme vanniste, qu’avait adoptée Rambervillers, étaient le retour à la Règle pure, un soin particulier de l’étude et une digne célébration de l’office divin. À peine arrivée dans le faubourg Saint-Germain, Mère Mectilde reconnut ces mêmes normes chez les mauristes de l’abbaye voisine, issus de Saint-Vanne. Dom Ignace Philibert, prieur de Saint-Germain-des-Prés (1602-1667), prit en mains les intérêts des bénédictines du Saint-Sacrement et « fit instituer une commission de douze membres,... qui furent d’avis qu’une congrégation était absolument nécessaire pour faire subsister l’adoration perpétuelle et chargèrent la Mère Mectilde d’en rédiger les statuts ». Prié par la fondatrice de s’acquitter de cette tâche, dom Philibert les calqua sur ceux de Saint-Maur. Suggéra-t-il une dévotion jadis en usage dans certains monastères : regarder la Vierge comme supérieure de l’Institut ? Mère Mectilde affirme qu’elle reçut à ce sujet une grâce particulière.

Un autre mauriste qui ne fut pas sans inspirer la jeune fondatrice, c’est Dom Claude Martin (1619-1696), par ailleurs dépositaire de la pensée et des expériences de sa mère, l’ursuline Marie de l’Incarnation. En 1686, Mère Mectilde fit imprimer pour ses Filles les Exercices spirituels ou Pratiques de la Règle de saint Benoit, livre qui n’est qu’une réédition au féminin de la Pratique de la Règle, publiée par Dom Martin en 1680. Cet ouvrage, déclare la fondatrice dans l’épître liminaire, c’est « la morale bénédictine... ; il pourrait nous conduire à la perfection de notre état ». Ainsi la préfacière attestait l’identité d’interprétation de la Règle chez les mauristes et chez les moniales. Enfin, en 1696, c’est Mabillon lui-même qui, au nom de Mère Mectilde, rédigea une longue lettre circulaire sur la mort de la Mère de Blémur, religieuse de la rue Cassette.

Le caractère collectif, l’humilité monastique, l’absence d’intérêt pour des réformes au sein d’un « système » séculairement et solidement mis au point, enfin des clôtures strictes laissent minorer l’apport des moines et de moniales des grandes traditions par nous autres, amateurs de récits et de nouveautés... Chez les moines, la vie mystique demeure voilée, respectant une tradition de sobriété propre aux ordres traditionnels.

Nous privilégions la « couleur franciscaine » 443.

François Guilloré (1615-1684)

Nous choisissons cette figure parmi d’autres en relations avec Mectilde : saint Vincent de Paul œuvra à l’accueil des pauvres religieuses chassées par la guerre, Jean-Jacques Olier permit indirectement la rencontre avec l’amie Marie de Châteauvieux…

Né le jour de Noël dans une famille modeste, François Guilloré entra en religion à vingt ans chez les jésuites. Enseignant au collège de Vannes, en compagnie de Vincent Huby (-1693), il connut probablement Jean Rigoleuc (-1658). Outre la fréquentation de ces grands spirituels, il fut éclairé et soutenu lors d’épreuves intérieures et extérieures par Armelle Nicolas, une mystique bretonne accomplie. Après divers professorats, il demanda à être envoyé aux Missions des campagnes, ce qui semble avoir été exaucé. Il passa enfin une dizaine d’années à Paris comme un directeur spirituel dont on appréciait l’extrême subtilité psychologique 444.

Mère Véronique Andral cite une lettre de ce confesseur écrite et signée lorsque « le 1er décembre 1675, Mère Mectilde tombe gra­vement malade, maladie mystérieuse d’ailleurs, où elle comparait au jugement de Dieu et fait une expérience d’abandon et de “délaissement” »445 

Le 25 avril 1676, me rendant compte des dis­positions où elle (la Mère Mectilde) avait été dans sa maladie qu’elle avait eue sur la fin de 1675, lorsque j’entrai pour la confesser, voici ce qu’elle me dit : « Je sentis pendant trois jours que je fus en péril de mort, un transport qui se fit de mon esprit en Dieu, peut-être était-ce une imagination, mais je vous le dis comme je le pense : pendant ce temps ce fut non pas un abandon, car l’âme est pour lors à elle-même, mais un délaissement de moi-même, toute perdue à la sou­veraineté et à la justice de Dieu ; et tout cela sans aucune pensée particulière ni raisonnement, en sorte que je n’avais pas même le moindre retour sur mon mal et n’avais aucune distraction qui me tirât de cet état, tant j’y étais perdue et anéantie ». Et puis elle m’a­jouta : « Cela même m’a encore duré deux mois après ; et comme toutes les nuits je ne dormais pas, étant à mon séant, toute ramassée et les mains jointes, je les passai entières devant cette souveraineté et cette jus­tice de Dieu, sans distraction qui m’en divertit, avec une pénétration qui ne se peut dire ».

Henri-Marie Boudon (1624-1702)

Boudon fait partie du cercle intime des mystiques normands. Prenant de son ami François de Laval la charge de l’archidiaconé d’Évreux, il reçoit le sacerdoce le 1er janvier 1655 et se met à l’œuvre, « jetant l’effroi dans tous les ouvriers d’iniquité et plein de bonté pour les âmes faibles », mais il rentre en conflit avec des jansénistes446. Il conservera toujours la confiance et l’appui de Bernières :

Jean déclare à la cohorte ennemie que Boudon aura toujours un refuge en sa maison, et que lui, Jean, se trouverait heureux d’être calomnié et persécuté pour lui 447.

L’Archidiacre est cependant déposé et interdit. Il demeura « dans une humilité admirable jusqu’en 1675, où son principal accusateur, touché de repentir, se rétracta. » Il reviendra à la table de son évêque et ce dernier assistera de nouveau à ses prédications… Boudon est l’auteur d’une très abondante production littéraire dont l’unique biographie du P. Chrysostome. Ses livres eurent un succès extraordinaire. La doctrine -- bien exercée par la vie -- tient au recours en « Dieu seul », titre du livre mis vingt-six ans après sa parution à l’Index comme « pouvant servir d’occasion aux erreurs quiétistes. » Boudon pratiqua une sainte abjection, au sens de la révérence devant la grandeur divine448.

Il fut spi­rituellement très uni durant plus d’un demi-siècle à Mère Mectilde. C’est au monastère de la rue Cassette que l’Archidiacre Boudon tint à dire sa première messe 449 :

Monsieur, Ce mardy matin 30 mars 1655, Puisque la sainte Providence me priva de la chère consolation de vous entretenir samedi, je vous fais ce petit mot, dans l’incertitude de vous revoir avant lundi. C’est pour vous supplier de nous vouloir prêcher le même jour de votre sainte première Messe, et un petit quart d’heure de conférence, mardi, qui est le jour que nous faisons la fête de notre glorieux Père saint Benoit.450.

Boudon fait le lien entre Mectilde et les membres du cercle mystique de Normandie :

Le 26 juillet 1652, […] Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu’à Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout cela [sur les projets de la fondation des bénédictines du Saint Sacrement]. M. Tardif veut que j’en confère avec la bonne âme de Coutances [« sœur » Marie des Vallées]. Il faudrait que vous et M. de Bernières vissiez cela avec le bon Frère Luc [de Bray], pénitent, qui demeure à Saint-Lô. J’aimerais mieux mourir que d’entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s’il n’est tout à la gloire de Dieu. […] Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien qu’il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne sœur Marie de l’approuver. Néanmoins, je m’en remets à la conduite de la Providence, vous assurant que j’y ai moins d’attache que jamais. […]451.

Mectilde confie une intention de solitude qui sera quelque peu modifiée par l’intervention de Puissants dont la Reine :

Or, l’intention des fondatrices est que l’on choisisse un lieu, le plus solitaire qui se pourra trouver, dans les faubourgs de Paris et que les religieuses y vivront dans une profonde solitude, sans éclat, sans grandeur et sans bruit, vivant comme des morts en terre, ce lieu étant tout dédié au silence et à la retraite ; et vous savez que, lorsqu’il s’est présenté quelque autre chose qui a éclaté, Mad. de [Châteauvieux] s’en est retirée, ne pouvant souffrir que cette œuvre soit faite par les vues et prétentions des créatures, son dessein étant d’y voir honoré, par rapport, la vie anéantie de Jésus dans la sainte Hostie. Je vous en ai parlé autrefois ; vous en savez le fond. […]

C’est par Boudon que Mectilde poursuit l’entreprise d’éditer lettres et maximes de Bernières sous l’autorité d’un minime :

J’oubliais le principal : c’est de dire à M. de Bernières que c’est le bon Père de Saint Gilles452 qui a cette œuvre en mains et qui me commande de ne la point rejeter, que je pécherais ; il a la bonté d’y travailler, ces dames lui ayant tout remis à sa conduite et à son zèle.

Madame Guyon (1647-1717)

Madame Guyon se rendait rue Cassette et connut donc sa supérieure âgée. Elle témoigne comme suit  d’un isolement :

la mère du Saint-Sacrement est celle dont je vous ai parlé, qui est l’ins[ti] tutrice de cet ordre, fut de mes amies et [est] une s [ain] te. Le reste de la communauté est fort opposé à l’intérieur et mad[emoise]lle de Chevreuse fera bien de n’en pas parler, afin de ne se point attirer de croix mal à propos et de conserver son don. Elle pourra parler à la mère du Saint-Sacrement tant qu’elle voudra453.

Elle rapporte ailleurs d’autres problèmes communs aux mystiques directrices :

Il me semble que vous pourriez aisément surprendre vous-même cette dévote en contradiction […] Il serait aisé de voir la méprise. Je me suis souvenue encore d’une fille d’auprès de Toulouse à qui la mère du Saint-Sacrement faisait tenir des lettres : le confesseur faisait réponse en sa place et répondait de la part de Dieu. Ils reconnurent tant de méprises mandant des choses différentes de la même personne, parce qu’on avait écrit ce qu’on consultait de deux écritures différentes. Elle avait fait mander qu’elle devait mourir il y a trois ans, et elle a toujours vécu depuis, et bien d’autres choses, ce qui obligea la mère du Saint-Sacrement de la rue Cassette de ne plus faire écrire…454.

On se reportera à la section consacrée à Madame de Béthune où nous avons précédemment rencontré madame Guyon, deuxième « bonne âme » après Marie des Vallées. Les relations avec la quiétiste, citée par Mectilde plus de trente fois depuis février 1688 jusqu’au début avril 1689 dans cette correspondance Béthune, furent occultées au dix-neuvième siècle pour des raisons évidentes 455.

Fénelon (1651-1715)

Fénelon écrira à Mère Marie-Anne du Saint-Sacrement, nouvelle supérieure de la rue Cassette, l’occasion de la mort de sa « chère Mère » :

J’ai l’honneur de vous écrire, ma Révérende Mère, mais ce n’est point pour vous persuader de la douleur où je suis de la perte que nous venons de faire […]

Elle me disait, elle m’écrivait, qu’elle ne sentait pas la moindre révolte contre l’ordre de Dieu, pas le moindre murmure, que la seule vue de sa sainte volonté, dans les états les plus renversants et les plus terribles la calmait.

« Je sens (m’écrivait-elle l’année passée) en moi une disposition si prompte à entrer dans tous les desseins de Dieu et agréer les états les plus anéantissants qu’aussitôt qu’Il m’y met, je baise, je caresse ce précieux présent, et pour les affaires temporelles qui paraissent nous jeter par terre, mon cœur éclate en bénédiction et est content d’être détruit et écrasé sous toutes ces opérations, pourvu que Dieu soit glorifié et que ce soit de sa part que je sois blessée. »

[…] Si vous conservez la simplicité, le renoncement, l’obéissance et l’éloignement du monde que notre chère Mère vous a enseignée, vous verrez une protection de Dieu toute visible sur vous et sur votre Institut. Je suis dans le saint Amour avec une très indigne et très cordiale affection. 456. 

Des Bénédictines du Saint-Sacrement de Mectilde à nos jours

Une recherche découvrirait des figures mystiques derrière les clôtures. Elles ont assuré la préservation des écrits, et celle de l’esprit qui anima Mectilde et ses contemporaines. Nous avons cité en ouverture au début de ce volume la « définition » de la mystique par l’une d’entre elles, si concise et belle qu’elle mérite d’être partiellement reprise en conclusion 457 :

C’est une théologie qui consiste toute en expérience, puisque ce sont des opérations de Dieu dans les âmes par des impressions de grâces et par des infusions de lumières ; par conséquent l’esprit humain n’y pourrait voir goutte pour les comprendre par lui-même […] la nature, par elle-même, ne peut arriver à cet état. Il n’appartient qu’à Celui qui a su, du rien faire quelque chose, la réduire de quelque chose comme à Rien, non pas par son anéantissement naturel, mais par un très grand épurement de tout le terrestre, où il la peut mettre.

Un témoignage collectif montre la vitalité récente de “victimes offertes”  458. Les courageuses bénédictines du Saint-Sacrement polonaises partagèrent avec leurs concitoyens des épreuves qui se succédèrent sur trois siècles : au dix-huitième, guerre civile attisée par les puissants voisins, misère et pestes, trois partages ; au dix-neuvième, occupation russe ; au vingtième, mourir sous l’occupation nazie – sort de nombreuses soeurs et d’une foule de réfugiés lors du bombardement final d’un couvent accueillant et tout voisin du ghetto.

On devine qu’une Véronique Andral, dont l’Itinéraire spirituel nous a tant servi, n’est pas seulement une moniale qui s’est distinguée par son érudition. Terminons sur une de ses contributions qui la révèle un peu plus intimement 459:

Cette voie du rien, austère et dépouillée, qui a attiré à Saint Jean de la Croix une solide réputation de rude sévérité, que l’on s’accorde heureusement de nos jours [1963] à remettre en question, a aussi porté certains lecteurs superficiels de mère Mectilde à se la représenter sévère, raide, impitoyable à la « nature ». Lorsqu’on parle un peu trop du « néant de la créature », on s’attire vite le reproche de « pessimisme néantiste, spiritualité tendue, déprimante ». Or, il est assez piquant de constater que nous, qui sommes si soucieux d’affirmer la valeur de l’humain, qui semblons avoir oublié le mystère du péché, au profit d’une vue « optimiste » des choses, nous sommes toujours aux prises avec une angoisse, un vertige et une tentation de désespoir chronique ; tandis que les saints qui ont vu, avec une acuité qui nous déroute, le néant de toutes choses et d’eux-mêmes, trouvent, par le saut en Dieu que cette découverte leur fait faire, un épanouissement, une paix, une joie, une stabilité, une « audacieuse confiance » et un « téméraire abandon » qui nous confondent et que nous leur envions sincèrement. Et pourtant c’est la conséquence de leur première expérience, celle justement que nous avons tant de mal à admettre. Mère Mectilde le constatait déjà : « On ne peut mordre au néant, et cependant c’est la condition de notre bonheur ». C’est l’expérience fondamentale que « nous ne sommes pas Dieu » et que « nous sommes faits pour Dieu ». La découverte de l’amour éternel et le don total de nous-mêmes à cet Amour.

HISTOIRE DES TRANSMISSIONS



Par Soeur Marie-Hélène Rozec

du monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement de Craon.

Développement historique des écrits de Mère Mectilde et sur Mère Mectilde dans les différents monastères de l’Institut et ailleurs.

I. Les monastères d’origine.

Rue Cassette (1659), Toul (1664), Rambervillers (1666), Nancy (1669), Rouen (1677), Saint-Louis-au-Marais (1685), Varsovie (1688). Saint-Nicolas-de-Port (1812) regroupe les trois monastères lorrains, Toul, Rambervillers, Nancy, chacun apportant un nombre important de manuscrits.

1. Rue Cassette : un recueil de textes des années 1660, passera à Rouen et sera apporté à Craon, en 1829, par la fondatrice de ce monastère Mère Marie de Saint-Louis de Gonzague, Délie de Cossé-Brissac et deviendra le Cr A, lors du classement par l’équipe des Écrits à partir de 1960.

2. Rue Cassette : un volume contenant des textes datés du début des années 1660, donc écrit par des sœurs de la rue Cassette, passera à Rouen et sera apporté à Craon en 1829 par la fondatrice de ce monastère et deviendra le Cr B.

3. Rue Cassette : un troisième volume sera apporté à Craon en 1829 par la fondatrice de ce monastère et deviendra le Cr C. L’écriture est de Mère Monique des Anges, qui l’a peut-être copié entre 1669 (date de sa profession) et 1677 (date de son départ pour Rouen).

4. Rue Cassette : Manuscrit dit de Solesmes, contient des textes datés du début des années 1660. Il avait été apporté au monastère d’Arras, par une des dernières sœurs de la rue Cassette, et confié aux moines de l’abbaye sarthoise en vue de la publication d’une Vie de Mère Mectilde (Annales du monastère de Rouen, 15 août 1853).

5. Rue Cassette : les manuscrits originaux apportés à Arras par la Mère Catherine de Jésus, transportés à Dumfries (Écosse) lors de l’exil du monastère d’Arras en 1904, sont conservés actuellement au monastère de Largs, en Écosse, depuis 1988. Cette Communauté s’est affiliée en 1992, à la Congrégation Bénédictine des Adoratrices du Sacré-Cœur de Montmartre, dont la maison-mère se trouve à Londres.

6. Saint-Louis-au-Marais : lettres autographes et manuscrits transférés, en avril 1809, au monastère de la rue Neuve Sainte Geneviève qui prit la relève, après la Révolution française, grâce à l’action courageuse de la Mère Sainte Marie de Bèze. Ces documents, copiés en partie par la Mère Marie de l’Assomption sur les manuscrits de ce monastère et tous ceux qu’elle a pu trouver par ailleurs, sont conservés à Rouen depuis la fermeture du monastère parisien de la rue Tournefort en 1975.

7. Monastères de Lorraine : Toul, Rambervillers et Nancy regroupés à Saint-Nicolas-de-Port en 1812. Les moniales sont expulsées et le monastère fermé en 1904. La prieure, Mère Félicité Mathieu, meurt en 1907. Quelques moniales se réfugient à Nancy.

Les documents des trois monastères furent apportés au monastère de Bayeux en 1938, par la Mère Marie-Scholastique Parisot, dernière prieure à Nancy.


II. Les auteurs, principales rédactrices ou copistes.

1. Les premières années :

Mère Monique des Anges de Beauvais : D12, N254, N257, N261, N264, Cr C, Fondation de Rouen.

Mère Marie-Bénédicte du Saint-Sacrement de Béon de Lamezan qui fut prieure du monastère de la rue Cassette de 1699 à 1705. Nous lui devons la première copie de la Vie de Mère Mectilde par Mère Marguerite de la Conception qui porte la mention « Collationné à l’original […] et signée par elle le 25 Daoust mil sept cent quatre ». Dans son Avant-propos des « Entretiens Familiers », p. 9, Mère Marie-Catherine de Bayeux nous dit qu’elle fut Secrétaire particulière de Mère Mectilde dans les dernières années de sa vie. Elle était habituée à saisir sa pensée, à la transcrire fidèlement et à l’écrire rapidement. Nous possédons quelques lettres de sa main conservées aux Archives nationales sous la référence L 763, au temps où elle était prieure. Une comparaison des écritures avec d’autres manuscrits serait intéressante.

Comtesse de Châteauvieux († 1674) : fit rédiger plusieurs Mémoires, comme on disait alors. À partir des lettres qu’elle reçut de Mère Mectilde, après 1650, elle composa un précieux volume parvenu jusqu’à nous sous le nom de « Bréviaire de Madame de Châteauvieux » (D 12) et aussi les Registres de Comptes, Contrats et Actes divers concernant le monastère de la rue Cassette jusqu’à 1674 (Cf. AN L 1710 et S 4756).

Comtesse de Rochefort (1614-1675) : Nous possédons plusieurs témoignages du travail effectué pour la transmission de l’histoire de la fondation de l’Institut : « Pendant qu’elle demeura au monastère de la rue Cassette, la Comtesse de Rochefort s’appliqua à recueillir tous les événements qui s’étaient passés depuis les premiers commencements de l’Institut ; la plupart étant arrivés sous ses yeux, elle en dressa des mémoires exacts, & ce sont ces mémoires qui nous ont fourni une partie des faits que nous racontons »460.

Dans le second manuscrit d’Arras-Tourcoing, sous la référence T2 p. 305, on lit : « Madame de Rochefort, retirée au monastère de la rue Cassette, s’y appliqua avec un soin particulier à faire des recueils de tout ce qui y est arrivé de remarquable dès l’origine de l’Institut (1653) jusqu’en l’année 1670, (qu’elle partit dans le Dauphiné afin d’y régler ses affaires de famille) comme d’une affaire qu’elle prenait intérêt se regardant déjà comme membre du corps et en effet fit un livre in-quarto épais de quatre doigts (N 249), dans lequel on a pris beaucoup de choses qui sont dans cette vie, le reste servira pour les archives ».

Sœur Marie de Jésus Chopinel (1628-1687) : première publication du Véritable Esprit en 1683. Elle était la fille de Mère Benoîte de la Passion, prieure du monastère de Rambervillers (1653-1668).

Les monastères de Pologne : Varsovie, à partir de 1688, et Lwow (Leopol), ce dernier transféré deux fois au cours du XXe siècle avant de se fixer à Wroclaw (anciennement Breslau).

Au XIXe siècle :

Les copistes d’Arras : Inscription écrite en tête du volume T 24 : « Les copies ont été faites dans la seconde moitié du XIXe siècle par nos R. M. Sainte Françoise (Florence Thiébault), née à Beaurains (Pas-de-Calais), décédée le 29 juin 1888 ; Mère Saint Louis de Gonzague (Aline de Valicourt), née à Cambrai le 2 mars 1809, décédée le 7 février 1884. En tant que secrétaire, elle fut de celles qui, lors des travaux de Mgr Hervin et de M. Dourlens, furent employées à la copie des manuscrits relatifs à Notre Vénérée Fondatrice ; Mère Saint Ignace de Loyola (Louise Proyart), née en 1839, décédée le 19 mars 1925 à Dumfries, copiste à Paris puis à Dumfries ; Mère Marie Gertrude du Saint-Sacrement (Anaïs Lerat) née le 26 juin 1820 à Rouen, décédée le 13 novembre 1889, qui fut secrétaire de 1883 à 1889, toutes moniales d’Arras ». Mère Saint Ignace, qui séjourna en notre monastère de Paris, rue Neuve Sainte Geneviève de 1872 à 1875, s’y adonna à la copie des manuscrits. Mère Sainte Angèle (Julie Licson) née en 1822, décédée en 1899 à Arras, a assuré la relève pour les derniers volumes. Les autres travaillèrent lors des recherches de Mgr Ildefons Hervin, qui eut en main nombre d’écrits rendus plus tard à leurs maisons respectives pour élaborer, en 1883, son ouvrage : « Vie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint Sacrement ».

La principale copiste de Paris rue Neuve Sainte Geneviève au XIXe siècle, Françoise Adèle Roze, sœur Marie de l'Assomption, née à Port-Louis, Isle de France, aujourd’hui Île Maurice, le 4 Messidor An II (22 juin 1794). « Elle fut nommée Dame de seconde classe à la maison impériale Napoléon (Maison d'éducation, dite de la Légion d'honneur), à Écouen, le 27 mai 1809, puis Dame de première classe le 24 avril 1812. Elle entra au monastère de la rue Tournefort à Paris en 1818 et y fit profession le 16 septembre 1819.

Elle voua un grand amour à notre Mère Mectilde et recopia tous les textes de notre fondatrice qu'elle parvint à se procurer, tant au monastère de Paris que dans les autres maisons de notre Institut. Elle mourut le 22 mars 1866 » (Cf. En Pologne avec les Bénédictines de France, p.369-370. Téqui 1984).

III. Les possesseurs de volumes.

Mère Mectilde du Saint-Sacrement, fondatrice, possédait au moins, l’original du « Bréviaire de Madame de Châteauvieux ». Mère Marie-Anne du Saint Sacrement, seconde prieure de la rue Cassette. Mère Marie-Bénédicte du Saint-Sacrement, troisième prieure de la rue Cassette, Mère Monique des Anges, quatrième prieure de la rue Cassette. Mère Marie-Anne de Sainte Madeleine, prieure de Toul.

Paris, P 1 : Recueil de lettres autographes de Mère Mectilde, aujourd’hui à Rouen.

Caen 403 : À l’usage de Mère Marie-Bénédicte du Saint-Sacrement qui séjourna à Caen après son priorat rue Cassette (1699-1705).

Madame de Rozières. Pendant la Révolution française, plusieurs volumes furent confiés à Madame de Rozières, famille issue de la branche aînée de la famille de Bar, comme en témoignent les textes écrits de sa main sur les pages de garde de ces volumes, restitués après la tourmente. Charlotte Thévenin, née le 14 mai 1755 à Mirecourt, Vosges, épouse François Philippe de Rozières (1750-1814) le 2 juillet 1777, est décédée le 22 septembre 1811 à Nancy, Meurthe-et-Moselle.

Nancy, N 254 : Sur la page de garde on peut lire : « Madame Rozières », et dessous : « Ce livre m’a été donné par la Mère Alexis, Dame Religieuse du très St St de la Maison de Nancy le 24 juin 1799 ». À la page 6, Mère Monique des Anges écrit : « J’avertis que toutes les lettres qui sont dans ce livre ont été tirées sur les originaux de Mère Mectilde ». La Mère de Saint Alexis était dépositaire au monastère de Nancy.

Paris, P 127 : un volume restitué par Madame de Rozières en 1811, au monastère de la rue Neuve Sainte Geneviève : « Ce livre appartient à Madame Louise de Mussay (sic) dame du très Saint Sacrement dans sa maison de Paris, de la part de sa bonne sœur Rozières 1811. Je la prie de prié (sic) Dieu pour moi ». Sœur de Saint-Louis (Marie Paule Le Mayeur de Mussey), moniale de Nancy, réfugiée pendant la Révolution, dans la famille de Ranfaing à Nancy, avait apporté ce volume avec elle. En 1803, elle avait rejoint la réunion des religieuses de l’ancien monastère de la rue Saint-Louis-au-Marais relevé par la Mère de Bèze, laissant probablement le volume dans la famille. Elle mourut à Paris au monastère de la rue Sainte Geneviève, le 30 mai 1837.

Mas Grenier, Mg 2 : ce volume qui est une copie du Bréviaire de Madame de Châteauvieux, provenant de « Rambervillers en Loraine (sic) », est confié « a Madame Madame de Rozières a Nancy (sic) ». Il fut sans doute emporté à Toulouse par une religieuse de l’Institut puisque l’ex libris de ce monastère se trouve au dos de la couverture. La Mère St Jean l’Evangéliste, Anne-Sophie Vigoureux, étant la seule moniale professe de la rue Cassette à Toulouse, on peut supposer que ce volume aurait transité par ses soins. Elle se retrouve à Toulouse en 1823, avant d’être désignée comme prieure, par le nouvel archevêque de Toulouse, à la fondation du monastère de Notre-Dame d’Orient, le 24 août 1825. Elle y meurt le 4 août 1826, d’une crise d’asthme, après quatre jours de maladie.

Rouen, lettre c : « a Mde Rozières : « Ce livre m’a été donné par le Révérend Père C. Lemot de la Compagnie de Jésus en l’année 1800 ». Ecrit après 1698, ce manuscrit provenant de Nancy, fut transféré, comme les autres, en 1812 à Saint Nicolas de Port, même s’il ne comporte pas la cote habituelle de la série conservée à Bayeux : N... Dans les années 1960, la Fédération n’était pas encore en possession de ce document. Manuscrit de Rozières à Rouen : don aimablement offert au monastère de Rouen, par les Bénédictines de Bellemagny (Haut-Rhin) le 22 août 2006.

Manuscrit de Rozières à Rouen : don aimablement offert au monastère de Rouen, par les Bénédictines de Bellemagny (Haut-Rhin) le 22 août 2006.

Ensuite les sœurs se transmettront les manuscrits de la main à la main, avec permission des supérieures, comme on le trouve écrit et souvent daté sur les pages de garde, avec le nom de la donatrice et de la destinataire.

Craon en 1829 :

Les trois documents conservés à Craon, sont des copies de manuscrits, lettres et conférences de Mère Mectilde au début des années 1660, provenant du monastère de Rouen..

Cr A : Sans précision.

Cr B : « A l’usage de Sr. M Anne du St Sacrement » (Anne Loyseau), daté de 1684, seconde prieure de la rue Cassette, qui meurt en 1699.

Cr C : À l’usage de M. Monique des Anges, troisième prieure de la rue Cassette, qui meurt en 1723.

Mas Grenier :

Mg 1 : Cote actuelle : MG 1 – Ex Libris : Bibliothèque des Dames Bénédictines du Monastère de Toulouse (au dos de la couverture).

« Conférences de Nostre très Digne Mère Institutrice et autres diversités spirituelles » 1706.

Mg 2 : Cote actuelle : MG 2 – Ex Libris : Bibliothèque des Dames Bénédictines du Monastère de Toulouse (au dos de la couverture).

Ce manuscrit est une copie du Bréviaire de Madame de Châteauvieux, provenant de « Rambervillers en Loraine (sic) ». Il a connu de nombreux déplacements : Rambervillers, Nancy, Toulouse (1817), Mas Grenier (1921), Montolieu (2013), Rouen (2014).

Plusieurs recueils de Lettres de Mère Mectilde copiés par les moniales au XIXe siècle : Mas Grenier dès les années 1848, puis au XXe siècle : Craon, à l’occasion des fêtes de la Mère Prieure.

Il serait intéressant de comparer les Lettres originales et les extraits retenus par la Comtesse de Châteauvieux pour la rédaction du « Bréviaire ».

IV. Les transferts importants.

Paris rue Cassette, Arras, Dumfries (Écosse), Largs (Écosse).

Paris rue Saint-Louis-au- Marais, en avril 1809 rue Neuve Sainte Geneviève, Rouen 1975.

Rambervillers, Toul, Nancy réunis à Saint-Nicolas-de-Port en 1812, puis Bayeux en 1938.

1904 : départ en exil des moniales d’Arras, en leur fondation de Dumfries en Écosse. Elles emportent les manuscrits et les lettres autographes de Mère Mectilde et confient quelques documents à des familles amies. Au retour d’exil, les documents sont partagés entre la communauté de Dumfries et les sœurs qui reviennent en France pour se fixer au monastère de Tourcoing.

Mère Catherine de Jésus Heu (1753-1838), moniale de la rue Cassette à Paris, emporte des manuscrits de la rue Cassette à Arras en 1823. Ils y resteront jusqu’au départ en exil de la Communauté à Dumfries en 1904. Après la fermeture du monastère de Dumfries ils seront transférés, en 1988, au monastère de Largs et sortiront ainsi de l’Institut tout en restant dans l’ordre de saint Benoît (1992).

Mère Marie-Scholastique Parisot (1864-1954), moniale de Saint-Nicolas-de-Port, puis dernière prieure de ce monastère, demande asile au monastère de Bayeux en 1938, et y emporte les originaux et copies de manuscrits des trois monastères lorrains, avec les archives diverses. Elle restera à Bayeux jusqu’à sa mort.

V. Les « Vies » de Mère Mectilde.

Nous ne citerons ici que les plus anciennes, considérées comme documents sources.

Une première copie du manuscrit original de la plus ancienne biographie de Mère Mectilde, est conservée au monastère de Largs. Cette biographie est justement attribuée à Madame Marguerite de l’Escale, en religion Mère Marguerite de la Conception, bénédictine du monastère de Rambervillers, contemporaine de Mère Mectilde, et qui l’a suivie à Paris. Elle a été rédigée du vivant de Mère Mectilde et s’étend de sa naissance (1614) au temps de Pâques 1655. Elle fut transcrite par Mère Marie-Bénédicte du Saint Sacrement de Béon de Lamezan avec l’orthographe de l’époque et la mention : « Collationé a l’oginal (sic) par nous sousigneé prieure du premier monastère des R.ses Bénédictinnes de l’Institut de ladoration perpétuelle du très St Sacrement de l’autel rüe Cassette fauxbourg St Germain a Paris ce vingt cinquiesme d’Aoust mil sept cent quatre Sr Marie Benedicte du St Sacrement prieure. » p. 525.

N 248. Ce manuscrit, actuellement conservé à Bayeux, est la plus ancienne biographie de Mère Mectilde. Elle est justement attribuée à Madame Marguerite de l’Escale, en religion Mère Marguerite de la Conception, bénédictine du monastère de Rambervillers et contemporaine de Mère Mectilde, qui l’a suivie à Paris. Cette biographie a été rédigée du vivant de Mère Mectilde et s’étend de sa naissance (1614) au temps de Pâques 1655. Mais la mention « collationné à l’original », est de la même écriture que le texte.

Ce volume est une copie de la première copie de l’original, comme en témoigne la mention que l’on trouve à la p. 545 du volume, dont la mention : « Collationné à l’original, par nous soussignée Prieure du 1er monastère des Religieuses Bénédictines de l’Institut de l’Ad. Perpétuelle du T.S. Sacrement de l’Autel. Rue Cassette, fg St Germain à Paris, ce vingt-cinquième d’Août 1704. Sr Marie-Bénédicte du St Sacrement  prieure », n’est pas de la main de Mère Marie-Bénédicte qui, de plus, avait écrit le chiffre de l’année en lettres. Cette première copie est conservée au monastère de Largs.

Le Manuscrit de M. Marguerite de la Conception a reçu de grands éloges pour « l’agrément de son style et la finesse psychologique qui s’y fait jour. On dit que de plusieurs mémoires contemporains, le Ms Conception est ‘le plus important et le mieux écrit’ ».

P 101. Ce volume a été rédigé en partie du vivant de Mère Mectilde, puis immédiatement après sa mort en 1698, par une de ses petites-nièces que l’on peine à identifier entre les deux sœurs Gertrude et Catherine Gaulthier de Vienville. Une lettre du Père Gourdan, datée du 26 août 1701, encourage la rédactrice en l’appelant « Mademoiselle » sans en préciser le nom.

Le Manuscrit qui fut apporté à Arras par la Mère Catherine de Jésus du monastère de la rue Cassette, a été égaré « dans les vicissitudes de l’exil » (Lettre d’un archiviste de Tours).

Le texte est précédé d’un Avertissement, écrit par la Mère Marie de l’Assomption, Françoise, Adèle Roze (1794-1866), archiviste de la rue Neuve Sainte Geneviève à Paris, entrée en 1818. « Ce Manuscrit, qui nous vient de nos anciennes Mères [Saint-Louis-au-Marais], était fort incomplet par le manque d'un très grand nombre de pages qui en avaient été arrachées ; j'ai eu le bonheur de pouvoir réparer cette perte par l'obligeance de nos Révérendes Mères d'Arras qui nous ont envoyé un autre manuscrit identique au nôtre et qui leur avait été apporté par la Mère Catherine de Jésus, une des dernières religieuses du Monastère de la Rue Cassette.

Le Manuscrit d'Arras n'a de différences que quelques détails qu'elles n'ont pas et qui se trouvent dans le nôtre. »

Mgr Ildefons Hervin et M. Doulens : À la fin du XIXe siècle, tous deux ont recueilli un nombre considérable de documents de Mère Mectilde qu’ils ont pu retrouver dans les différents monastères visités à travers la France et à l’étranger, en vue de la rédaction d’une biographie de Mère Mectilde, parue en 1883, qui fit longtemps autorité. Bien leur en a pris car certains de ces manuscrits, copiés par les soins des moniales d’Arras, devaient disparaître au fil des heurs et malheurs des temps. Après avoir séjourné environ deux ans rue d’Amiens, au monastère d’Arras, tous furent restitués à leurs monastères respectifs et aux familles qui les avaient prêtés. « Nous avons été assez heureux, dit le chanoine Hervin, pour retrouver un très grand nombre de lettres, d'instructions, de conférences de la Mère Mechtilde (sic), plusieurs vies manuscrites, des Mémoires très complets rédigés à la fin du XVIIème siècle et au commencement du XVIIIème siècle par des auteurs contemporains ou par les premières religieuses de l'Institut ». Il convient de relever le remarquable classement des lettres de MM à ses différents correspondants et correspondantes qui complète le service du Fichier Central. T2 et T3.

VI. Pertes de documents (manuscrits et lettres autographes).

Notes de Mère Saint Paul, archiviste du monastère de Tourcoing :

« Il est exact que lors de son voyage à Arras en 1823, la R. Mère Catherine de Jésus apporta divers objets ayant été, affirma-t-elle, à l’usage de N. Mère Institutrice. Des papiers (autographes) s’y trouvaient joints : Lettre format grand siècle double ou « minute » de celle qui fut adressée « à la Reyne » [Anne d’Autriche] le 28 juillet 1664 ; une lettre [autographe écrite] de Plombières [bien jaunie par le temps]. Tout ceci est parvenu jusqu’à nous.

Il n’en est malheureusement pas ainsi du reste. Mère Catherine apportait un manuscrit important, collationné à l’original en 1704. Classé I Arras, il était le frère jumeau du N 248 de St Nicolas [de Port], tous deux étant la copie d’un mémoire conservé jadis rue Cassette (Ms Conception ) rédigé par sœur Marguerite de la Conception de l’Escale, contemporaine de Mère Mectilde à Rambervillers et à Paris.

Le Manuscrit classé 2 Arras présente beaucoup d’analogies avec le Ms P 101 Paris-Tournefort, venu du Monastère de Paris rue Saint-Louis-au-Marais. Il date des toutes premières années du XVIIIe siècle, comme l’atteste une lettre d’éloges en date du 26 Août 1701. (Lettre de M. le Chanoine Gourdan, chanoine de Saint-Victor de Paris – autographe longtemps conservé aux Archives du monastère d’Arras et perdu dans l’exode de 1906).

Notre chère Mère St-Benoît, du monastère d’Arras, qui s’en est allée en 1946, en la 92e année de son âge et en la 73e année de sa vie monastique, avait acquis une certaine connaissance des heurs et malheurs de la Communauté. Elle disait que dans les disparitions de ces années d’épreuves, il y eut trois sortes de pertes : certaines caisses furent égarées en route [on pense qu’elles sont tombées à la mer lors de la traversée de la Manche, car elles étaient restées sur le pont], d’autres, confiées à des familles amies dont les maisons furent dévastées au cours de la guerre de 1914. D’autres pièces enfin, ont été laissées en notre monastère de Dumfries » [...]. Ce monastère fut transféré à Largs en 1988, sans que l’on puisse recouvrer ni les bâtiments ni les archives.

Cependant grâce à l’aide de M. Voignier ami du monastère de Rouen, nous avons pu acheter au monastère de Largs, en 1996, les photocopies des principaux manuscrits anciens conservés dans leurs archives provenant du monastère de Dumfries qui s’était constitué une importante bibliothèque à partir des archives d’Arras emportées en 1904 lors de l’exil des moniales.

VII. Le Fichier central des Écrits.

En 1957, dès l’érection de Fédérations dans l’Institut des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle, l’équipe des Écrits, les archivistes françaises sœur Marie Catherine de Bayeux, sœur Marie-Béatrice de Paris, sœur Marie-Véronique Andral du Mas Grenier et même de l’étranger, se lancent dans la recherche et le classement des manuscrits conservés dans les monastères de la Fédération et de l’étranger.

En 1959, une équipe internationale de moniales est constituée. Elle est composée de sœur Marie-Claire Grafeuille († 1975) de Paris ; sœur Marie-Joseph Max, qui deviendra Prieure du monastère de Peppange (Grand-Duché de Luxembourg) ; sœur Marie-Catherine Castel († 2011) de Bayeux ; sœur Marie-Véronique Andral († 2001) professe du Mas Grenier ; sœur Maria Magdalena Monticelli († 2004) de Milan ; sœur Marie-Béatrice Juan († 2006) professe de Paris ; sœur Jeanne d’Arc Levack († 2012) professe de Dumfries.

En 1963, l’élaboration d’un fichier central s’impose comme outil de travail. Grâce à ce travail de défrichement initial, il est devenu possible de préparer les premières publications.

On assiste alors à une floraison de publications :

Dès 1965, le monastère de Paris publie : « Mère Mectilde du Saint Sacrement, Écrits spirituels à la Comtesse de Châteauvieux », plus connu sous le nom de  « Bréviaire de Madame de Châteauvieux », avec une introduction du Père Louis Cognet.

En 1989, le monastère de Rouen, nous offrira « Une amitié spirituelle au grand siècle », avec une Préface de Mgr Charles Molette, sur le même sujet, cette fois, à partir des Lettres de Mère Mectilde à Marie de Châteauvieux.

Au début des années 1970, rappelons les nombreuses publications du monastère de Rouen par sœur Jeanne d’Arc Foucard († 2010) et sœur Marie-Paschale Boudeville († 2013). : Documents historiques (1973), Lettres inédites (1976), Fondation de Rouen (1977).

Les travaux de sœur Marie-Catherine de Bayeux :

La Source se met à chanter (1977), Entretiens familiers (1984). Le Corpus de Bayeux (1985). Histoire de la Confédération des Bénédictines du Saint-Sacrement (1996).

Grâce aux inlassables recherches de sœur Marie-Véronique Andral, professe du Mas Grenier, divers travaux, conférences, traductions et publications de certains ouvrages avec les moniales d’Italie et de Pologne parviennent aux différents monastères de l’Institut : Itinéraire spirituel (1991 et 1997). L’année liturgique. Le Véritable Esprit et tant d’autres.

Tous ces travaux avaient montré la nécessité d’une mise à jour du Fichier central des Écrits dès 1990, du fait de l’apport de nouveaux documents, provenant en particulier des monastères de Pologne et de Rumbeke (Belgique), transféré en 2004 à Ledegem. Le manuscrit Z4 se trouve depuis à Tegelen.

Etat actuel du Fichier Central

Le Fichier central [cité « F.C. »] aux 3168 entrées classées par incipit et son Complément aux 599 entrées recensent au total 3767 lettres et pièces (entretiens, conférences, chapitres, fragments). Ces deux fichiers constituent la « colonne vertébrale » sur laquelle sont attachées de multiples références aux sources, parfois au nombre de plus d’une dizaine pour une même entrée. Cette multiplicité de copies d’un texte souligne l’incessant labeur mené sur trois siècles par des sœurs de l’Institut.

Deux pièces des archives de Rouen, « Lettre aux Amis de Bayeux » datée de 1964 et « Le Fichier central des écrits : un outil indispensable […] » daté de 2009 et établi par sœur Marie-Cécile [Minin], rapportent son histoire. Le projet débute en 1959, entrepris par une équipe à laquelle appartenait sœur Marie-Véronique Andral, est poursuivi activement deux ans, puis sera révisé au cours des années 1990. Il propose fort utilement le choix réfléchi d’une source par entrée.

Une saisie photographique que nous avons effectuée à la fin 2014 est disponible (directement ou par demande transitant via www.cheminsmystiques.com). Elle succède à une saisie antérieure par dom Joël Letellier (progrès des appareils numériques oblige).

Une informatisation partielle sous Excel est entreprise depuis fin 2014 par sœur Marie-Hélène [Rozec] du monastère de Craon qui a connu Marie-Véronique Andral. Sœur Marie-Hélène est archiviste de Craon et recense actuellement l’état de sources concentrées depuis peu au monastère de Rouen. L’outil informatique assure, outre le recours aux incipit, la souplesse nécessaire pour établir classement chronologique et regroupement par destinataire ou par genre.

Bibliographie 


Lettre aux Amis de Bayeux 1964, n° 6. Sœur Marie-Catherine Castel.


Histoire de la Confédération des Bénédictines du Saint-Sacrement, 1996.

Sœur Marie-Catherine Castel.


Catalogus Monasteriorum O.S.B. Sororum et Monialium. Editio II, 2006.


« Deus absconditus » Ghiffa Juillet-septembre 2009 (en italien), sœur Marie-Cécile Minin,


Par ailleurs, on consultera avec profit, le travail de Dom Joël Letellier in Catherine de Bar 1614-1698, Une âme offerte à Dieu en saint Benoît (1998) : Chapitre I « Comme un encens devant la face du Seigneur », IIe partie – Un demi-siècle de recherches par Dom Joël Letellier.


Et aussi, le livre du frère Yves Poutet : Catherine de Bar (1614-1698) Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Moniale et fondatrice au XVIIe siècle. Mectildiana. Parole et Silence 2013.


Monastère de Craon, le 9 novembre 2016.


ANNEXES, INDEX & TABLE

Listes de figures omises au fil du texte principal.

Ces listes chronologiques par dates de décès (le rayonnement mystique est généralement intense à la maturité de son porteur) reprennent (précédé d’un astérisque * pour les entrées principales supra) et complètent des noms abordés au fil du texte courant. On associe quelques références par nom qui concernent les relations entre personnes 461. On complétera par recours aux index d’Andral, des Lettres inédites, des Fondations de Rouen, d’Âme offerte ; enfin par l’index donné dans Yves Poutet, Catherine de Bar […], 2014.

1. Relations hors fondations :

* Père Chrysostome de Saint-Lô 1594-1646

* Marie des Vallées 1590-1656

* Jean de Bernières 1602-1659

Louis Quinet462 1595-1665

Marguerite de Lorraine, duchesse d’Orléans463 1613-1672

* Jacques Bertot 1620-1681

* Charlotte Le Sergent, Mère de Saint Jean 1604-1677

* Epiphane Louys, abbé d’Estival 1614-1682

* François Guilloré 1615-1684

Paul Lejeune464 1591-1664

* Catherine de Rochefort 1614-1675

Dom Claude Martin465 1619-1696

Archange Enguerrand466 1620-1699

* Henri-Marie Boudon 1624-1702

Père Paulin467 apr. 1698

* François de Fénelon 1652-1715

Dom Ignace Philibert 468 1602-1667

Frère Luc de Bray469 +1699

Saint-Gilles470

Mgr de Laval471 1623-1708

Jean Eudes 1601-1680

Vincent de Paul µ

J.-J. Olier µ

2. Bénédictines du Saint-Sacrement et associées :

* Élisabeth de Brême (Mère Benoîte de la Passion) 1609-1668 472

* Marie de Châteauvieux -1674

Mère Bernardine de la Conception (Gromaire)-1692

* Jacqueline Bouette de Blemur 1618-1696

Marie-Anne du Saint Sacrement (Loyseau)473 1623-1699

Anne de Saint Joseph (de Laval-Montigny)474 -1685

Jourdaine de Bernières-Louvigny 1596-1670

Catherine de Sainte Dorothée (Heurelle)475

* Madame de Béthune, abbesse de Beaumont & Anne-Berthe de Béthune 476

* Mère Marie de Saint François de Paule (Charbonnier) -1710

Marguerite Chopinel (Sr Marie de Jésus)477

Marguerite de la Conception de l’Escale478

Madame de Grainville479

Beauvais de - (Monique des Anges)480

Sœur Dorothée

Bibliographie, manuscrits, leur disponibilité.

Ouvrages fréquemment cités et leurs noms réduits.

« Écoute » pour Catherine de Bar à l’écoute de Saint Benoît, Bénédictines de Rouen, 1988.

« Âme offerte » pour Catherine de Bar […] Une âme offerte à Dieu en saint Benoît, Téqui, 1998, (incluant des études : Hurel, « Mère Mectilde et les Mauristes » par Daniel-Odon Hurel, 97-122, & Letellier, « Comme un encens devant la face du Seigneur », 11-96). 

« Amitié spirituelle » pour Une amitié spirituelle au Grand Siècle, lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux […], Téqui, 1989.

« Il Libretto » ou « Valli » pour Annamaria Valli, Il Libretto di Catherine Mectilde de Bar per le sue Benedettine, Milano, 2011. 

« Itinéraire spirituel » ou « Andral » pour Véronique Andral, Catherine de Bar/Mère Mectilde du Saint-Sacrement /Itinéraire spirituel, Rouen 1997.

« Documents historiques » pour Documents historiques, Rouen, 1973.

« Fondation de Rouen » pour Fondation de Rouen, Rouen, 1977.

« Lettres inédites » pour Catherine de Bar/Mère Mectilde du Saint Sacrement 1614-1698/Lettres inédites, Rouen, 1976.

« En Pologne » pour En Pologne avec les bénédictines de France, Téqui, 1984.

Autres sources.

Véronique Andral, « De la voie du rien à la petite voie », Carmel, 1963.

Entretiens familiers, 1984, Monastère de Bayeux [sœur Marie-Catherine Castel, Bayeux].

Mario Torcivia, « Catherine de Bar e la “scuola mistica normanna” », 51-99, in Da cento anni… Nel cuore della città, Le Benedettine dell’Adorazione Perpetua a Catania (1910-2010), Quaderni di synaxis 26, Synaxis XXIX/1 – 2011.

Rencontres autour de Jean de Bernières 1602-1659, Parole et Silence, 2013, comporte  d’importantes contributions mettant Mectilde en valeur.

Yves Poutet, Catherine de Bar… fondatrice bénédictine au XVIIe siècle, Paroles et Silence, 2014, prend la suite d’un travail ancien, Vie de la très révérende mère Mechtilde du Saint-Sacrement…, par M. Hervin et M. Marie Dourlens, 1883, ouvrage qui conserve de l’intérêt.

Recherchen I à XXVI…, Benediktinerinnen, Köln, éditent au monastère de Cologne de nombreuses études, traductions et recensions de travaux, dont une bibliographie de près de mille entrées.

Catherine Mectilde de Bar (1614-1698) nel quarto Centenario della nascita…, Montefiascone 9-11 settembre 2014 (A cura di Nadia Togni e Annamaria Valli O.S.B.Ap), comporte plusieurs approches mettant en valeur : la biographie moderne par Y. Poutet puis les proches de Mectilde par une revue générale (D. Doré), Jean Eudes (D. Doré puis A. Valli), Boudon et Ch. le Sergent (L.Mancini), Olier et l’organiste G. Nivers (M. Mazzocco), Bernières et Bertot et Marie des Vallées (A. Valli).

Manuscrits : leur genèse et leur disponibilité informatique.

Les correspondances entre manuscrits et nos dossiers informatiques de leurs saisies photographiques sont indiquées ci-après par le sigle « >> ». Ils sont disponibles sur demande par courriel adressé au webmaster de www.cheminsmystiques.com. L’ensemble « /MECTILDE » inclu dans la base de données de D.T. couvre 40 Go ; incluant un sous-ensemble « //MSS » couvrent 23 Go. Il organise des saisies effectuées sur une dizaine d’années par D.T. et M.-H. Consulter ce que nous a décrit précédemment sœur Marie-Hélène [Rozec]481.

On se reportera au chapitre « HISTOIRE DES TRANSMISSIONS » constitué par sœur Marie-Hélène Rozec. Rappelons que tout commence avec Mère Monique des Anges de Beauvais (1653-1723) qui fut secrétaire particulière de Mère Mectilde, et avec d’autres religieuses, dont Mère Marie-Marguerite de l’Escale, Mère Marie-Bénédicte du Saint-Sacrement de Béon de Lamezan, secrétaire des dernières années et 3e prieure rue Cassette, etc. Plus de deux cents manuscrits sont ainsi nés de saisies parfois prises à la volée.

Mère Catherine de Jésus (Heu) [Versailles 1753, profession rue Cassette 1775 – Arras 1838]. Avec J.F. Pinabel (sœur Ste Thérèse), sacristine de la rue Cassette avant la Révolution, elle apporte en 1823 à Arras les manuscrits originaux datant de ~1680. D’Arras en 1904 des manuscrits migrent vers leur fondation de Dumfries en Écosse. Une partie de la communauté de Dumfries revient vers 1920 à Tourcoing. Les monastères d’Arras et de Tourcoing sont aujourd’hui fermés. Après la fermeture de Dumfries en ~1982, des photocopies réalisées au couvent de Largs en 1998 grâce à J.-M. Voignier sont achetées par le monastère de Rouen (le couvent de Largs appartient à l’Ordre de saint Benoît) >> //MSS/// !Rouen D & T…//// dont belle correspondance avec le confesseur Épiphane Louys. Et ///D12, D13

Parallèlement,  des sœurs d’Arras viennent à Paris copier les cahiers de mère de l’Assomption Roze (-1866) et inversement. Ils sont à Rouen >> /// Paris 1 à 9… (n° 1 à 7 d’une écriture lisible ; qui nous semble très ancienne d’avant la Révolution voire du XVIIe siècle pour le n° 1 des lettres à Bernières et Rocquelay ; plus récente du XIXe pour les n° suivants, lettres à des religieuses dont Benoîte, etc. Cahiers non saisis portant les n° plus élevés).

Des copies d’Arras et d’autres monastères demandées par Mgr Hervin l’auteur d’une ancienne, mais toujours utile biographie de Mectilde, se retrouvent ~1920 à Tourcoing, puis ~2012 à Rouen. Une trentaine de forts volumes sont conservés à Rouen dont nous n’avons saisi qu’une partie. >> /// Tourcoing… & //AMIS ///Benoîte… (vol 9 belle correspondance avec Benoîte de la Passion).

Autres entrées : >> /// Bayeux, Caen, Craon… et >> // AMIS /// Bernières, Béthune...

Un travail réfléchi d’édition a déjà été accompli.

Un travail réfléchi d’édition fut entrepris dans le sillage de l’établissement du Fichier Central F.C. par des sœurs de l’Institut, aboutissant à cinq livres publiés en interne. Soit suivant leur chronologie : « Documents historiques », Rouen, Bénédictines du Saint-Sacrement, 1973. « Lettres inédites », Rouen, Bénédictines du Saint-Sacrement , 1976. « Fondation de Rouen », Rouen, Bénédictines du Saint-Sacrement, 1977. « En Pologne », Paris, Téqui, 1984. « Amitié spirituelle », Paris, Téqui, 1989.

Cela assure déjà un choix de qualité de ~800 lettres et pièces (sur 3767 entrées d’un F.C. …encore incomplet à ce jour). Mais les titres en couvertures des cinq livres rendent mal compte des écrits qu’ils nous partagent.

Aussi nous explicitons maintenant leurs contenus en les associant aux nombres de pièces. Il apparaît clairement que l’entreprise poursuivie sur trente ans par des sœurs alors nombreuses (de 1959 début du F.C. à 1989 dernière édition Téqui) s’avère fort intelligente et très cohérente (malheureusement elles n’ont pu l’expliciter : il eût fallu rédiger le « récapitulatif » d’un projet inachevé !).

Voici telle qu’apparaît aujourd’hui à nos yeux la ferme structure sous-tendant l’entreprise sur sa durée :

(1) Une base historique prépare l’édition de correspondances = « Documents historiques », 1973.

Puis un choix de correspondance peut être délivré en quatre parties : lettres d’origines lorraines, d’origine normande, d’origine polonaise, enfin par destinataire. Donc successivement :

(2) Lettres « lorraines » = « Lettres inédites, 2e partie, 119-390 “Lettres à ses Monastères Lorrains » livrant ~250 lettres suivant l’ordre chronologique ; sans table, mais avec un substantiel index des noms de personne et de lieu. Une 1re partie livrait ~100 lettres à la Duchesse d’Orléans (cf. infra, Lettres personnalisées).

(3) Lettres « normandes » = « Fondation de Rouen », 2e partie, 137-375 « Lettres à ses Monastères Normands » livrant 235 lettres suivant l’ordre chronologique sauf pour l’annexe finale ; v. table, 393-397. Une 1re partie donnait un récit coloré de l’établissement de Rouen.

(4) Lettres « polonaises » = « En Pologne ». Elles sont accompagnées d’une histoire des fondations polonaises – et de la Pologne souffrante. Captivant et beau récit des événements vécus durant la dernière guerre.

(5) Lettres personnalisées = « Amitié spirituelle », livrant 70 pièces conservées par Madame de Châteauvieux ; « Lettres inédites »  1re partie à la Duchesse d’Orléans livrant ~100 lettres.

Les éditrices ont ainsi pu présenter chronologiquement des correspondances réparties entre les trois secteurs géographiques d’activité de la fondatrice, ainsi que deux ensembles personnalisés (l’amie intime, une autorité fondatrice). Cette distribution nous paraît bien préférable, du point de vue de l’appréciation spirituelle visée, à une approche purement chronologique donc « scientifique », mais qui mêle tout.

Comment mettre en valeur ce trésor écrit qui témoigne des écoles de la quiétude ?

Quelles pourraient être les tâches à réaliser pour mettre en valeur les fonds exceptionnels préservés dans des clôtures de l’Institut ? Car c’est bien un, sinon le seul, « conservatoire » privilégié des sources les plus anciennes (dont des manuscrits concernant Bernières) qui peuvent éclairer les premières écoles de la quiétude et du pur amour sur le vécu intime mystique… Ma découverte est évidence tardive née de l’appréciation des sources utiles au présent travail.

L’Institut est la seule structure permanente qui fut protégée par son statut de fondation bénédictine patronnée au plus haut niveau. La fondation de Mectilde a ainsi pu traverser les siècles et préserver sa mémoire alors que les deux autres courants spirituels parallèles482 ont pâti d’adversités diverses : la condamnation du « quiétisme » en France, une involution culturelle du Canada français propre aux XVIIIe et XIXe siècles par suite d’épreuves sociales et politiques (involution largement compensée aujourd’hui).

(1) L’informatisation partielle du Fichier Central par sœur Marie-Hélène Rozec est actuellement en cours. L’outil permettra une exploration par correspondant(e)s.

(2) Les mises à disposition d’une réédition électronique du corpus des éditions citées (1-5), dont certaines à tirage confidentiel sont devenu introuvables (« En Pologne »), ainsi que d’études précieuses (« Itinéraire spirituel »), sont préparées ( « brouillons » quasi-éditables et disponibles sur demande).

(3) Une mise en commun des tables de contenus, incluant celle manquante des lettres « lorraines », permettra d’éviter tout travail inutile de transcription (j’ai vécu le cas de la belle figure de Mère Benoîte découverte indépendamment par la Mère de Blémur).

(4) Aller au-delà requiert de transcrire des sources manuscrites, immense travail : on peut s’en tenir à une organisation révisée de la base de actuellement assemblée et très partiellement référée « >> » précédemment.

Il est très enrichissant de découvrir des textes mystiques parfois « oubliés » par les sœurs éditrices. Non sans bonne raison, tel le cas de Madame de Béthune marquée par le soupçon de quiétisme de par une relation avec la dangereuse madame Guyon (l’interdiction datée, qui ouvre le manuscrit de cette correspondance et qui est reproduite supra en début de section consacrée à la fille aimée de Mectilde, fut trop fidèlement suivie).

Ici j’achève en petit corps et en fin d’ouvrage mon relevé de sources utile au futur historien mystique.

Index

Liste principalement composée de figures mystiques.

Se reporter à la table des matières.

Bénédictines

Bénédictins

Bibliographie

Catherine de Rochefort (1614-1675)

Charlotte Le Sergent (1604-1677)

Chronologie et durées des états de vie

Dorothée de Sainte Gertrude [Heurelle]

Élisabeth de Brême, Mère Benoîte de la Passion (1609-1668)

Épiphane Louys, abbé d’Estival (1614-1682)

Fénelon (1651-1715)

Fichier Central

François Guilloré (1615-1684)

Gertrude de sainte Opportune [Cheuret]

Henri-Marie Boudon (1624-1702)

Histoire des transmissions

Jacqueline Bouette de Blemur (1618-1696)

Jean de Bernières (1602-1659)

Jean-Chrysostome de Saint-Lô (~1595 – 1646)

Madame de Béthune (1637-1669)

Madame Guyon (1647-1717)

Manuscrits (genèse et disponibilité)

Marie de Châteauvieux (~1604-1674)

Marie de saint François de Paule [Charbonnier] (-1710)

Marie de saint François de Paule [Charbonnier] (-1710)

Marie des Vallées (1590-1656)

Mectilde (1614-1698)

Mère Saint-Placide (-1730)

Monsieur Bertot (1620-1681)

Tertiaires franciscains réguliers et laïcs


Correspondance avec Bernières

Jean de Bernières et l'Ermitage de Caen, une école d'oraison contemplative au XVIIe siècle.

Lettres & Maximes

Tome I

1631 – 1646


Suivant l’ordre chronologique de la Correspondance

Citant des extraits du Chrétien Intérieur

et d’Auteurs mystiques


Dom Éric de Reviers, o.s.b.



Édition et Chronologie

Les Lettres et les Maximes sont assemblées suivant l’ordre chronologique, contrairement aux éditions du XVIIe siècle qui d’une part adoptent le schéma des trois voies mystiques en mêlant les dates (heureusement indiquée par lettre) et d’autre part séparent édition de Lettres et édition de Maximes. L’ordre chronologique permet d’apprécier l’admirable évolution intérieure de Jean de Bernières d’un état d’abjection  (au sens ancien) à celui d’un abandon total à Sa grâce.

      1. Eclairer Bernières par Bernières

Eclairer Bernières par lui-même est la meilleure façon de le comprendre. Une partie essentielle de notre travail a consisté à relever de nombreuses citations du Chrétien Intérieur en consonance avec les lettres. Le fruit de cette comparaison annotée est frappante : Le Chrétien Intérieur et les Œuvres spirituelles ont pour sources deux corpus de lettres distincts. Sauf pour les toutes premières années où l’on relève des doubles avec les Maximes, les sources diffèrent dès 1645 environ, les plus anciennes ayant été reprises dans le Chr. Int.

      1. Les sources

Les Œuvres spirituelles de Monsieur de Bernières Louvigni, ou conduite assurée pour ceux qui tendent à la perfection. Seconde partie, contenant les Lettres qui font voir la pratique des Maximes. À Rouen, De l’imprimerie de Bonaventure Le Brun, Imprimeur-Libraire, dans la cour du Palais, M.DC.LXXVIII., avec Approbations. [source utilisée pour les Lettres].

Les Œuvres spirituelles de Monsieur de Bernières Louvigni, ou conduite assurée pour ceux qui tendent à la perfection. Divisée en deux parties. La Première contient des Maximes pour l’établissement des trois états de la vie chrétienne. La seconde contient les Lettres qui font voir la pratique des Maximes. Sur l’imprimé, à Paris, Chez la Veuve d’Edme Martin, rue S.Jacques au Soleil d’or, & au sacrifice d’Abel. M.DC.LXXVIII., avec Approbations.[source utilisée pour les Maximes].

En complément figurent des Lettres conservées au sein de l’Ordre des bénédictines du Saint-Sacrement fondé par Mère Mectilde. Leur origine est précisée pour chaque pièce. Leur grand intérêt est de rétablir le dialogue entre deux mystiques, cas très exceptionnel.

§

Les exemplaires de l’édition de Lettres et de Maximes sont rares, contrairement à ceux de multiples éditions du Chrétien Intérieur. Nous avons utilisé deux tomes qui faisaient partie des archives du Premier Carmel de Paris. Suite à la fermeture du carmel de Clamart, successeur dépositaire du Premier Carmel, ces tomes sont préservés chez les Carmes d’Avon. Le monastère des Bénédictines du Saint-Sacrement de Rouen nous a généreusement ouvert ses portes, ce qui a permis d’ajouter aux sources imprimées des copies de lettres préservées au sein de l’ordre fondé par Mectilde, l’amie et dirigée de Bernières. Nous remercions dom Joël Letellier pour le partage de transcriptions mectildiennes. Enfin de nombreux «parallèles» figurent au sein du Chrétien intérieur, ouvrage bâti à partir d’une partie disparue de la correspondance : ils sont ici livrés en notes sous forme d’extraits.

On aura par ailleurs recours aux travaux de Souriau, Heurtevent, Luypaert, du Chesnay. Ils sont cités avec de nombreuses autres sources dans Œuvres mystiques I L’intérieur Chrétien […], coll. «Sources Mystiques», Éditions du Carmel, 2011, et dans Rencontres autour de Jean de Bernières 1602-1659, Mectildiana, Parole et Silence, 2013.


Les événements importants dans la vie de Jean de Bernières


1602 naissance de Jean de Bernières

1631 début de la construction du couvent des ursulines. Jourdaine de Bernières (1596-1670) en sera la supérieure 

Épidémie à Caen, Jean Eudes (1601-1680) vit dans son tonneau.

Jean de B. reprend la charge de son père de Trésorier de Caen qu’il assurera jusqu’en 1653

1634 Jean de B. et Jean Eudes fondent une maison pour les filles repenties

1638 début de correspondance (perdue) avec l’ursuline Marie de l’Incarnation (1599-1672) à Tours

1639 B. accompagnent Mme de la Peltrie et de Marie de l’Incarnation. Après un passage à Paris, elles s’embarquent le 4 mai de Dieppe vers la Nouvelle-France

1644 à 1646 Jean Eudes persécuté est aidé par le «chrétien parfait» Gaston de Renty (1611-1649)

1646 † de «notre bon père Chrysostome» (Jean-Chrysostome de Saint-Lô, du Tiers Ordre régulier franciscain)

Début de la construction de l’Ermitage, maison d’accueil achevée trois ans plus tard. B. y habitera.

1647 B. en voyage à Rouen où se trouve Mectilde (1614-1698). Il voyage parfois ailleurs durant la années suivantes

1649 † de Renty le 24 avril

B. prend la direction de la Compagnie du Saint-Sacrement de Caen

1652 guerre civile à Paris

1655 établissement de la «maison de charité» de la Compagnie de Caen

Jean Eudes note les «dits» de «sœur Marie» [M. des Vallées] lors de séjours à Coutances. Il est en compagnie de B. et d’autres.

Le futur évêque de Québec Laval à l’Ermitage (François de Montmorency – Laval, 1623-1708)

1656 † de Marie des Vallées

Conflit avec des jansénistes; conflit entre les ermites et l’Oratoire jansénisant

1658 Du Four à la porte du couvent des ursulines

1659 † de Bernières le 3 mai

1660 pamphlet de Du Four; interdiction jetée sur le couvent des ursulines

1689 Le Chrétien intérieur traduit en italien est condamné.

1692 Les Œuvres spirituelles traduites en italien sont condamnées.

      1. Répartition des correspondances

Considérons ici la masse des lettres seules, car elles constituent de loin la plus grande étendue textuelle (il en va différemment en nombre de pièces puisque l’on dénombre 349 entrées de maximes pour 224 entrées de lettres). La moyenne des échanges préservés s’établit à 13 lettres par an entre la rencontre avec Mectilde en 1643 et la mort de Bernières en 1659.

Bernières écrit avec abondance en 1645 et 1646 soit peu après leur rencontre, car il dirige Mectilde après la mort en 1644 du Père Chrysostome de Saint-Lô.

Puis leur correspondance reprend en 1653, année remarquable où Bernières écrit 27 lettres; elle se poursuit en 1654. Bernières intervient ainsi peu avant la grande crise mystique que doit vivre Mectilde.

Enfin leur correspondance reprend de 1657 à 1659 sur un mode paisible lorsque Mectilde devient la confidente des dernières années du mystique.

      1. Titres, sigles, corps de caractères

Le début de chaque pièce, lettre complète ou extrait préservé comme maxime est précédé par un repérage par sigle, date483, un titre choisi pour être explicite ou d’un incipit de la lettre.

Sigles :

M : Maximes

M 1 : vie purgative, M 2 : vie illuminative, M 3 : vie unitive

Par exemple : « Janvier 1641 M 1, 27 (1.3.9) » = Maxime 27e de vie purgative (27 obtenu par sommation des références données pour les Maximes sous deux niveaux, ici § I, 5 +§2, 13 +§3, 9). Nous indiquons donc à la suite la séquence «(1.3.9)» qui permet de retrouver le texte dans une édition ancienne.

L : Lettre

L* : Lettre ajoutée aux œuvres spirituelles

L1 : Lettre vie purgative

L2 : Lettre vie illuminative

L3 : Lettre vie unitive

(…)

LMR : lettre de mère Mectilde à Roquelet (secrétaire de Bernières)

LMB : lettre de mère Mectilde à Bernières

LBM : lettre de Bernières à mère Mectilde

LMJ : lettre de mère Mectilde à Jourdaine de Bernières

Chr. Int. III, 5 : Chrétien Intérieur, livre III, chapitre 5.

Int. Chr. III, 5 : Intérieur Chrétien, livre III, chapitre 5.

Nous avons utilisé deux corps de caractères, gras pour Bernières, maigre pour la correspondance passive qui provient de Mectilde. Cette dernière eut une vie longue de fondatrice dont on ne perçoit ici que son début mystique. Son plein épanouissement suivra une crise intérieure et la mort de Bernières. On appréciera mieux son accomplissement mystique dans un Florilège 484 livrant de préférence des textes nés après la mort de son directeur.

Dans les notes de bas de page, les citations bibliques sont empruntées à la Bible de Jérusalem.


Lettres et Maximes suivant l’ordre chronologique

      1. 6 Novembre 1642 LMR Barbery. Le lieu de notre petite retraite

Je prie485 celui qui remplit votre cœur de la sacrée dilection de son divin amour pour ces indignes esclaves486, qu’il vous donne la volonté de nous rendre un très signalé service, ou plutôt de le rendre à la très Immaculée Mère de Dieu qui le recevra de très bon cœur puisqu’il tend à la gloire de son Fils. Vous apprendrez de ce bon Père le lieu de notre petite retraite et comme il va à Caen exprès pour obtenir la permission de faire dire la sainte Messe en notre oratoire. Je crois que pour cet effet il serait à propos de faire dresser une requête pour la présenter à Monsieur de Bayeux, mais il se faut bien garder de choquer l’esprit de ce bon prélat par quelque terme ou discours qui lui puisse donner quelque conjoncture d’établissement. Je vous supplie d’en conférer avec Monsieur de Bernières. J’en aurais écrit à Monsieur de Mannoury, si l’on ne m’avait assuré qu’il est à Paris avec notre bon Père Eudes. Vous m’avez donné tant d’espérances de vos bontés que tout simplement je m’adresse à votre charité que je supplie au nom et pour l’amour de mon bon Maître et divin Sauveur, il vous plaise me gratifier de votre secours en cette affaire : ce par le très saint sacrifice de la Messe. Priez, je vous supplie pour [2] la conversion de celle qui attend l’honneur de vous revoir pour animer son cœur à l’amour de celui que je prie vous consommer et me rendre digne d’être pour sa gloire/M/Vôtre etc.

      1. Décembre 1642 LMR Suppliez-le que je me convertisse sans plus tarder

Barberi, fête de Noël 1642. /Dieu seul.

Quoique extrêmement pressée487 de mes occupations ordinaires, je ne puis m’empêcher488 le désir que j’ai de vous faire mes adieux, n’espérant pas vous revoir cette année, et de vous supplier que, de toute la ferveur de votre cœur, vous pleuriez et vous détestiez mes abominables péchés devant la Majesté adorable de Jésus Enfant reposant sur le sein virginal de Marie dans l’étable. Regrettez ma vie passée et les grandes infidélités que j’ai commises cette année, par les oppositions que j’ai mises aux grâces que la miséricorde de ce Dieu tout d’amour se disposait à me faire, si mes passions indomptées ne l’avait empêché. Suppliez-le derechef que je me convertisse sans plus tarder. Ma vie dans cette méchanceté m’est insupportable, et la patience de mon Maître à supporter et souffrir mes chutes ordinaires est admirable; la parole me demeure à la bouche et à peine vous pourrai-je entretenir davantage : mon cœur se saisit dans la vue de ce que je suis, et j’admire un Dieu qui me souffre sur la terre. Il est vrai que je dois vivre et être exposée à la risée de tout le monde comme une laronnesse de la gloire de Dieu et comme la plus scélérate qui ait jamais été. O mon divin Sauveur! Que votre patience est adorable, que votre miséricorde est aimable en mon endroit de souffrir un monstre et une abomination comme moi. Ah! mon cher frère très aimé, permettez-moi de finir : je n’ai plus de parole, pleurez pour [156] moi, et demandez très fortement ma conversion. Je demeure muette quoique je ne manque pas de matière et de sujet de vous entretenir. Je suis votre….

[1643]

      1. 2 Janvier 1643 L 1,6 Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer.

Ma très chère Sœur489, Une âme qui veut être toute à Dieu doit être toujours dans cette disposition de ne vouloir rien faire de propos délibéré contre la vertu; ce qui veut dire qu’elle ne voudrait rien faire avec vue et volonté contre la perfection. Ce point pratiqué avec fidélité avance fort une âme. Pour les sentiments de louange et recherche de propre intérêt que vous marquez dans votre écrit, ce sont misères et faiblesses qui nous restent du péché originel. Il faut travailler doucement à s’en défaire490, et se revêtir des vertus du Verbe incarné, et s’humilier beaucoup, voyant combien nous sommes méprisables. Néanmoins, prenez garde d’être trop exacte et trop empressée à remarquer vos fautes, car c’est un grand défaut lorsqu’une âme s’y embarrasse, s’y occupe et y perd du temps. Il faut aller tout simplement et rondement à la connaissance de l’état de notre âme. Lorsque vous avez de la difficulté aux vérités que vous prenez pour méditer, agissez par la foi, et dites : «Mon Dieu, je n’ai pas assez d’esprit ou de lumières pour pénétrer ces vérités; mais je les crois de tout mon cœur, car vous les avez révélées.» Vos affections sont bonnes, mais il faut quelquefois particulariser les générales pour notre instruction. Imitez Jésus, qui était doux et humble de cœur491. La pratique de ces deux vertus sert à nous conduire avec le prochain. Ne vous étonnez pas d’avoir de la difficulté à pratiquer les mortifications, c’est le bon de la mortification de la pratiquer contre nos répugnances. Vous n’êtes pas dégoûtée de désirer d’avoir toujours la présence de Dieu. C’est tout ce que les Saints peuvent avoir en la terre après de longues années employées à son service et à la victoire d’eux-mêmes. Il faut s’avancer peu à peu; et la vraie méthode d’y arriver, c’est de demander souvent à Dieu cette grande grâce et de purifier son cœur de toute affection aux créatures. Le petit livre de la désoccupation vous y servira492. Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer et prendre une lecture aisée à entendre. Voilà une partie de mes petites pensées, mais surtout, notre très chère Sœur, ne vous embrouillez pas l’esprit à tant écrire de la disposition de votre âme. Marquez tout simplement tous vos principaux défauts, sans vous occuper à les rechercher avec tant de soin. Et quand ils seront connus, défaites-vous-en doucement, en pratiquant des actes contraires. Votre esprit est tel qu’il ne le faut pas charger de beaucoup de choses; il ne les digérerait pas, mais plutôt elles vous causeraient une indigestion spirituelle. Peu et bon, et ainsi vous entrerez dans une sainte liberté qui vous rendra propre à vous unir à Dieu, que je prie de vous combler de ses plus particulières faveurs493.

      1. 9 Janvier 1643 LMR L’amour est fidélité!

Amour et fidélité494.

Jésus anéanti soit l’unique amour de votre cœur!

[Je ne sais si ce sera toujours à la hâte et comme à la dérobée que je vous écrirai. Ce m’est une sensible mortification de n’avoir un moment de loisir pour répondre à celles que vous m’avez écrites qui m’ont fourni d’une milliesse que je voudrais vous pouvoir exprimer, mais]

Cet aimable Jésus me tient [si fort barré] en captivité et je ne puis vous rien dire495 pour le présent, sinon que vous êtes extrêmement trompé de croire que je souffre. Mon très cher frère, Je suis indigne d’une telle faveur : c’est un trésor que la souffrance et Notre Seigneur ne le donne qu’aux fidèles amants et à ceux qu’il a destinés à la couronne d’immortalité. Moi, qui ne suis pas seulement convertie, comment pouvez-vous [page 140] penser que je sois si avantagée que de porter la livrée de Jésus souffrant? Non, je n’ai pas cette grâce; mais je vous confesse ingénument que j’ai un grand désir de m’anéantir et de souffrir.

Voilà les deux points qui dominent en mon esprit et que j’ai connus m’être extrêmement nécessaires pour parvenir où Dieu me commande d’aspirer496. Après plusieurs réflexions, je n’ai rien trouvé qui touche plus sensiblement mon cœur497 que ces deux points que je vous supplie de demander pour moi. Je veux être à Dieu plus que jamais et me veux retirer, tant qu’il sera possible, du tracas : c’est pourquoi j’ai besoin de votre assistance.

Priez pour moi et demandez498 ma conversion. Je vous supplie, dites499 quelques saintes Messes à cette intention, car il n’y a plus d’apparence de vivre sans être toute à Dieu, sans être abîmée dans son amour, noyée dans son cœur et anéantie dans le grand Tout500. Ne demandez rien autre501 pour moi et n’ayez plus d’autre502 désir sinon qu’il me rende digne de souffrir et que ne sois plus, mais qu’il soit tout en moi ce qu’il y veut et doit être.

Je voudrais503 bien la tenir auprès de moi504 pour lui dire que je ne lui puis écrire. Je vous supplie, ayez bien soin de son âme. Je ne puis vous dire combien elle m’est chère et le désir que j’ai de la voir parfaite. Faites-lui bien concevoir l’heureux état du505 saint abandon à Dieu. Simplifiez son esprit autant506 qu’il vous sera possible. Que toute son ambition soit d’être à Dieu, mais en la manière qu’il veut qu’elle y soit sans s’aheurter507 à rien qu’à son divin vouloir. Encouragez-la s’il vous plaît à aimer Dieu toujours de plus en plus et assurez-là que je lui serai fidèle en ce que je lui ai promis touchant sa perfection, mais ma promesse n’est qu’autant que Dieu m’en donnera de grâce et de capacité.

À Dieu508. Je vous donne à Dieu et le supplie vous consommer de son saint amour par lequel, je vous suis, Monsieur, votre, etc.

      1. 27 Janvier 1643 L 1,7 Je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même.

Ma très chère Sœur509, Si je faisais réflexion sur moi, comme vous faites sur vous, je ne vous dirais pas ainsi ce que je pense, parce qu’il me paraîtrait y avoir de la vanité, de l’orgueil et de l’extravagance. Mais quelque misérable que je sois, je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même510. Je pense plus à ses miséricordes qu’à mes imperfections, et mes réflexions se font plus sur ses bontés que sur mes malices. Mon âme par ce moyen entre dans la voie de l’Amour qui lui ôte la timidité qui glace le cœur, et qui le rend peu susceptible des impressions de l’Amour divin. Lequel étant un feu consumant nos imperfections qui devant Lui disparaissent comme la neige devant le Soleil511. Quittez un peu toutes ces pensées que vous êtes si imparfaite, et remplissez votre esprit des divines perfections512. Vous verrez que votre cœur se dilatera et que vous sortirez de cette voie de crainte dans laquelle votre nature vous engage encore insensiblement513. Le diable même n’en est pas fâché; cela vous empêchant de monter dans une plus haute voie qui est celle de l’Amour. Méprisez toutes les vues de vos misères pour vous occuper dans les vues du Bien-Aimé514. Pour les tentations contre la foi, les perplexités et l’aveuglement d’esprit, c’est une croix, j’en demeure d’accord; portez-la avec amour : c’est un martyre fort agréable à Dieu. Les tyrans tentaient les premiers chrétiens conte la foi. Maintenant qu’il n’y en a plus, les tentations tiennent leur place pour éprouver la fidélité des chrétiens. Que vous êtes heureuse de combattre pour la foi! Ce martyre intérieur est une grande grâce et une grande disposition pour être agréable aux yeux de votre Époux515. Si je vous croyais, je ne le nommerais pas votre Époux, parce que marchant par la voie froide de la crainte, vous aimez mieux le considérer comme votre Juge. Quand j’ai écrit ceci, je n’avais pas encore lu toutes vos remarques et résolutions faites dans la crainte, et peu assaisonnées de l’amour; ce qui me confirme de plus en plus dans ce que j’ai dit dessus, et me fait vous dire : Jam hiems transiit, imber abiit, surge, amica mea, et veni 516. Il me semble que Notre Seigneur vous dit : «Levez-vous plus haut, mon amie, mon épouse, l’hiver a duré assez longtemps dans votre intérieur, entrez dans l’été de mon divin amour.» Cependant, priez pour un misérable qui veut pourtant aimer sans autre réflexion. La cordialité est la marque de la perfection véritable517.

      1. 2 février 1643 LBM Sur l’humilité de la Très Sainte Vierge dans la purification.

Que vous dit votre cœur ce matin, ma très chère Sœur518? Quelles sont ses principales affections? Quels sont ses plus grands désirs? Le sacré Cœur de Marie, la plus sainte, la plus pure de toutes les créatures cherche à se purifier que pour s’humilier et non pour se purifier, car il n’y a point de tâches en Elle, comme le Cœur de Jésus dans la Circoncision ne cherchait que le mépris et l’abjection, ayant voulu prendre les marques du pécheur. Oh! Quel prodigieux abaissement de Marie dans les mystères d’aujourd’hui! Elle prend ses délices dans l’humiliation des pécheurs avec tant de passion les plus grands mépris. O. mépris, que vous êtes donc désirables, puisque vous êtes l’objet des plus tendres affections de Jésus et de Marie!519 Sans doute que l’amour que l’on a pour vous est un sacrifice d’une agréable odeur devant Dieu et qu’une âme n’est jamais plus en état de Lui plaire et le de Le glorifier que lorsqu’elle a l’amour des humiliations520. Il n’y eut jamais deux cœurs plus pleins du divin amour; il n’y en eut jamais aussi de plus humiliés et de plus anéantis. Je reconnais maintenant que l’unique moyen de procure de la gloire à Dieu, de lui rendre de l’amour, c’est le désir d’être dans le mépris : que nos plaintes sont injustes quand nous nous plaignons de ceux qui nous anéantissent!521 Que nos inquiétudes sont mal fondées. Nous croyons tout perdu parce qu’on nous méprise. Il faudrait avoir de l’inquiétude de ce que l’on n’est pas méprisé. Oui, cela serait si nous avions le cœur comme il faut. C’est la grâce qui donne de telles inclinations. La nature en donne de contraires; lesquelles sont les meilleurs? Pour moi, je veux les premières, à quelque prix que ce soit : c’est pourquoi, ma chère Sœur, je ne veux plus paraître Père spirituel chez vous : ce n’est pas à moi à faire l’entendu aux choses de dévotion522. Au reste, il y a bien de la nature en tout ceci; ou je n’en ferai plus rien, ou vous me direz que je le fasse. Mais prenez garde à la conduite de Dieu sur moi. Je suis très imparfait et chétif, et je parais autre parmi les Épouses de Jésus-Christ. Je ne suis pas digne de baiser la terre sur laquelle elles marchent. Je vous prie d’avoir pitié de ma vie passée. Je jurerais devant Dieu que ça n’a été que pure hypocrisie. Oh! Ma très chère Sœur, que je suis pauvre et abject, que ma misère est extrême, que de mépris je mérite523!

      1. LBM Vous êtes la meilleure amie que j’ai au monde.

Ma très chère Sœur, avant que Jésus unisse son Cœur au mien par la Sainte Communion, je suis pressé de vous donner une commission que je vous conjure d’exécuter fidèlement. Vous êtes la meilleure amie que j’aie au monde, du moins je le crois : faites-en l’office dans l’exécution de cette commission qui est qu’aussitôt que vous vous apercevrez que mon cœur ne sera pas conforme à celui de Jésus, prenez un rasoir, ouvrez mon côté, et arrachez ce misérable cœur. J’aime mieux n’en point avoir, ou plutôt mourir que d’avoir un cœur qui ne soit pas semblable à celui de Jésus. Ceux qui auront la vraie lumière ne vous accuseront point de cruauté. Pour moi, j’attribuerai cela à un grand service. Je ne doute pas que le Père éternel qui n’a de complaisances que pour le Cœur de son Fils et pour ceux qui Lui ressemblent ne prenne plaisir à ce spectacle, quoique sanglant, puisqu’Il prit ses délices à voir Jésus attaché à la croix524. Très chère Sœur, ma vue d’humiliation qui est si belle me fera devenir fou et perdre le sens humain. Je dirai des folies Mon Jésus525! Si vous n’arrêtez vos divins mouvements et que vous en fassiez éclipser les rayons célestes qui me font voir les beautés des mépris. Je verse mon âme dans la vôtre. À qui dirai-je ses ardeurs qu’à vous? Mais prenez garde à vous-même, si je vois votre cœur dissemblable à celui de Jésus. Je vous ferai le coup d’ami, en vous l’arrachant pareillement. O mon doux Jésus, que j’ai d’amour pour votre Cœur et pour ceux qui lui ressemblent526! Vous brûlerez ceci, si vous voulez, car ce qui y est contenu scandaliserait le monde. Comment accordez-vous ma vie avec ces sentiments? Vie qui est si peu semblable à celle du Fils de Dieu. C’est ce qui me fait craindre que tous ces transports ne soient que nature. Priez pour moi.

      1. 5 Mars 1643 LMR“ Je ne sais plus où j’en suis”.

À Barberi, ce 5 mars 1643527.

Jésus crucifié soit au milieu de nos cœurs! Monsieur, très humble salut en la croix de mon bon Maître et de mon Sauveur. Je ne vous dois point demander en quel état est le saint amour dans votre cœur puisque je crois que vous êtes tout consommé. Je loue Dieu des grâces que vous avez reçues dans votre sainte retraite528. J’ai espéré que pendant ce temps vous auriez un petit souvenir de nous529. J’en ai un besoin très particulier. Au nom de Jésus et pour l’amour de Jésus, Marie et de Joseph, faites-moi la charité de faire, à mon intention, quelques neuvaines de prières à la sacrée mère d’amour530. O mon Frère, que je suis affligée et outrée. Je meurs sans mourir et je ne sais plus où j’en suis. Priez Dieu qu’il me confonde, qu’il m’abîme, qu’il me convertisse ou que je meure effectivement, car il m’est impossible de vivre. Recommandez-moi aux prières des serviteurs531 et servantes de Dieu et faites prier Sa Majesté adorable532.

Voilà vos chères lettres que j’ai lues et considérées fort sérieusement533. Je crois qu’en obéissant à celui qui vous les écrit534, vous ferez ce que Dieu demande de vous. J’ai remarqué en icelle la sainte indifférence et le sacré abandon de tout vous-même535 à l’amoureuse conduite de Dieu. O état précieux et tout divin! Je désire que nous soyons parfaitement plongés dans l’aimable perte où l’on ne trouve que Dieu et jamais soi-même. Je me suis mise plusieurs fois en devoir de dresser536 une supplique à la dévote Notre Dame qui fait tant de miracles en notre pays nonobstant que j’ai fait mon possible537 pour l’écrire selon la prière que vous n’en aviez faite, il m’a [143] été impossible d’en venir à bout, ce qui me fait croire que la sacrée Mère d’amour ne veut pas que vous ayez d’autre secrétaire que vous-même. C’est pourquoi je vous supplie de n’employer personne à cet effet, mais prenez cette peine vous-même et la faite avec toute simplicité et humilité, vous suppliant de m’excuser si ma très admirable Princesse ne m’a trouvée digne de vous rendre ce petit service. Écrivez-la donc s’il vous plaît et me l’envoyez dans dix ou douze jours parce qu’en ce temps j’aurai commodité pour la faire porter en assurance.

Il faut538 que je vous avertisse de mon occupation pour toutes les fêtes et dimanches que je serai en ce lieu. C’est que je fais le catéchisme à toutes les femmes et filles de la paroisse. Elles n’étaient pas moins de quatre-vingts, dimanche dernier. Je vous supplie qu’en ces jours vous disiez à mon intention un Veni sancte à une heure après midi et priez Notre Seigneur qu’il opère dans ces âmes qui la plupart ne le connaissent point, ni ne l’adorent, ni le prient point. Voilà une occupation bien jolie, si Notre Seigneur m’en donne le talent; demandez-le pour moi et me croyez au saint amour vôtre539.

      1. 15 Mai 1643 LMR J’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection

Monsieur540, Notre Seigneur triomphant et glorieux vous comble de son saint amour pour humble remerciement de la sainte charité que vous me faites. Je chéris bien fort les beaux sentiments d’abjection que vous m’avez envoyés. Béni soit l’auteur d’iceux et bienheureux celui à qui la divine bonté les communique. Si jamais j’ai eu de la passion pour aimer la vertu, il me semble que c’est à présent : j’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection541, le sacré abandon et la sainte dépendance. Pour moi je trouve que celui qui goûte parfaitement ces points possède un paradis542 en terre et qu’il se peut estimer un des plus heureux homme du siècle. Quelle félicité et béatitude y a-t-il au ciel que Dieu? et si une âme en terre est toute absorbée et perdue en Lui, que veut-elle543 désirer? Il faut que je vous avoue que je n’envisage point le paradis; il me suffit d’être toute à Dieu, non seulement de m’être donnée à Dieu, mais d’être toute délaissée à Dieu. Il me semble que cet abandon se conçoit mieux de pensée qu’il ne s’explique par la parole. Désirez-moi, mon très cher frère544, cette très sainte perte de moi-même. J’aime beaucoup cette béatitude : Bienheureux qui se voit réduit à porter dans son impuissance la puissance qui le détruit. Désirez qu’elle s’accomplisse en moi, je vous supplie de me recommander aux saintes âmes545 que vous connaissez.

Vous avez bien pris de la peine à l’occasion d’un vrai néant : Celui pour le saint amour duquel546 vous agissez, soit votre récompense! J’ai toujours cru547 que vous ne pourriez pas comprendre les écrits que vous m’avez renvoyés, néanmoins c’est la haute perfection enclose en ces petits cahiers; mais je vous avoue que le style est si difficile que, si elle ne m’avait expliqué par d’autres termes la substance de ce qu’elle écrit548, j’aurais peine à le concevoir. Je n’ai pas assez de grâces pour le transcrire549 ni assez de lumière pour déclarer les vérités qu’il contient. Toutefois si Notre-Seigneur m’en donne le désir, j’espère qu’il m’en donnera encore l’effet : j’attendrai pour ce faire son inspiration. Cependant, priez toujours Dieu pour ma parfaite conversion et croyez qu’en son saint amour, je suis vôtre.

      1. 29 Mai 1643 L 2,7 Correspondre à toutes ses faveurs

Ma très chère Sœur550, Voici tout simplement ce qu’il me semble que Dieu me donne pour vous dire touchant la voie où Il vous veut attirer à Lui afin que vous soyez toute sienne; car sans doute c’est le dessein qu’Il a sur vous. C’est pourquoi Il vous a fait quitter le monde, et vous a placée au lieu où vous êtes consacrée à son service551.

Il faut donc correspondre à toutes ses faveurs; et pour ce sujet, concevoir souvent que Dieu ne gouverne pas toutes les âmes d’une même manière; c’est-à-dire dans une même voie552. Qu’Il désire des unes une chose, et des autres une autre; et qu’Il veut de vous sans doute une fidélité d’épouse à faire toutes ses saintes volontés avec amour553. Voilà l’attrait qu’Il vous donne, et le dessein qu’Il a sur vous554. Voilà l’ouvrage qu’Il veut accomplir en vous, et pourquoi Il vous communique ses lumières, et ses inspirations; Il vous fait part de ses divins sacrements; et c’est ce que vous devez prétendre en vos oraisons, etc555.

Votre attrait reconnu, débarrassez votre esprit de toutes autres pensées, de tous autres desseins et projets de perfection, de toutes autres idées. Simplifiez votre intérieur en vous défaisant de toutes craintes de ne savoir pas ce que Dieu veut de vous, de tous autres désirs de perfection, de mille réflexions inutiles556. Allez droit et simplement à votre but, qui est d’être fidèle épouse de Dieu, pour faire avec amour toutes ses divines volontés reconnues557. Votre esprit débarrassé marchera à grands pas à la perfection de la fidélité d’une véritable épouse, en évitant ce qui déplaît à l’Époux : les moindres péchés et les imperfections; et ce, en faisant vos examens avec exactitude558.

Vous ferez ensuite ce qui Lui plaît, et ce qu’Il demande de vous. Vos règles, votre supérieure, et les inspirations vous le feront connaître. Et cela reconnu, il faut le pratiquer avec la pureté d’intention d’une épouse. Faire ce que Dieu veut, parce qu’Il le veut et que tel est son bon plaisir, est une manière d’agir sûre et fort haute559. Qui peut véritablement la goûter doit bien remercier la divine Bonté. Cela est bien facile à dire, mais la fidélité en ce point n’est pas commune. De même souffrir ce que Dieu veut, parce qu’Il le veut, et que tel est son bon plaisir, est la pure vertu560. Qu’heureuse est l’âme qui se peut maintenir dans cette disposition! En quelque état intérieur ou extérieur que Dieu la mette, elle est contente et paisible selon l’Esprit561. Elle n’a point d’autres désirs que les désirs de l’Époux, point d’autres contentements que les siens. La vie ou la mort lui sont indifférentes, comme la consolation ou la désolation. Cela seul lui agrée, où est le bon plaisir de Dieu son divin Époux562. Une telle âme ne se plaint point, ne s’inquiète point, puisqu’elle ne désire rien au ciel ni en la terre, que son divin Époux, dont elle souffre encore la privation sensible, quand il Lui plaît se retirer, ou pour la châtier de ses manquements, ou pour éprouver sa fidélité563.

Toutes les sœurs du couvent étant les épouses, et les sœurs de son Époux : «Soror mea sponsa mea 564», dit-il au Cantique, elle les aime, chérit et favorise uniquement; et encore qu’elles soient un peu difformes, elle ne laisse pas de les honorer et respecter, ayant la qualité d’épouses, et appartenant à son Époux. Un prince défectueux en sa taille ne laisse pas d’être toujours un prince, et toute la cour ne manque pas de l’honorer. Nos sœurs, quoiqu’imparfaites, sont toujours à l’Époux; et partant, il faut les aimer tendrement et les traiter avec grande douceur, autant que L’Époux en elles.

Voilà, ma très chère sœur, quelques-unes de mes pensées. «Je fais tout simplement ce que vous voulez, mon cher Jésus, enseignez par Vous-même à votre épouse ce que vous désirez d’elle, communiquez-lui vos faveurs plus particulières, et la mettez dans le bienheureux état de ne vouloir que ce que Vous voulez d’elle, et parce que vous le voulez, afin qu’elle Vous glorifie dans le temps et dans l’éternité parfaitement. Mon cher Jésus, je vous aime, ce me semble, et tout ce qui vous appartient m’est très cher. C’est pourquoi j’aime très sincèrement ma très chère sœur, puisqu’elle Vous aime. Mon Seigneur, il faut qu’elle soit toute à Vous. Oui, mon Dieu, il le faut, je le veux.»

Je parle trop hardiment, je parle en maître, disant :  je veux; moi qui ne suis qu’un misérable ver de terre565. O Jésus, ce n’est pas moi qui parle, c’est vous qui parlez en moi, et qui dites : «je veux que mon épouse m’aime, et qu’elle me le témoigne dans la fidélité à faire par amour toutes mes volontés». C’est pourquoi ne vous étonnez pas, ma très chère sœur, de cette façon de parler. «O mon Seigneur, je vous en supplie très humblement de ma part et vous en conjure par votre précieux Sang. Amen.» Pour vous faire affectionner la fidélité d’une véritable épouse, c’est assez de penser, et de considérer que c’est votre attrait, et que Dieu vous fera par-là beaucoup de grâce. Il faut ruminer souvent les qualités d’une épouse : son respect, son amour, sa fidélité, et le reste, et que de la correspondance à cet attrait dépend votre perfection. Si vous faites bon usage de ceci, vous ferez grand progrès dans la perfection, et serez presque toujours unie d’amour à votre Dieu. Car si vous agissez, ce sera pour l’amour de votre Époux, et pour faire sa volonté. Si vous souffrez, ce sera pour participer à sa croix566. Quel moyen que L’Époux soit dans les épines, et que l’épouse soit dans les délices? Il n’y aurait pas d’apparence567. Enfin, accompagnez votre Époux par tout : dans la pauvreté, dans le mépris dans le rebut, dans la pratique de toutes les vertus conformes à votre institut, et surtout dans le zèle du salut des âmes, petites ou grandes, dont vous êtes chargée, et n’oubliez pas une admirable condescendance, affabilité, et douceur, avec laquelle Il a conversé avec le prochain. Vive Jésus, Époux des âmes.

      1. 30 juin 1943 (Juin 1945) LMB Ô que cet homme est angélique et divinisé.

De St Maur, 30 juin 1643568. Mon très cher Frère, Béni soit celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour avoir, par votre moyen, le bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître569! J’ai eu le bonheur570 de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelques afflictions que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état [26] où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. O. que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. O qu’Il [Dieu] est admirable en toutes choses, mais je l’admire surtout en ces âmes-là! Il m’a promis de prendre grand intérêt en ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes ont la grâce de la conduite571 : ce que je remarque par expérience. Entr’autres choses qu’il m’a dites, il m’a assuré que je suis fort bien dans ma captivité572, que je n’eusse point de craintes, que Dieu veut573 que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de la maladie et d’autres peines, qu’il faut une très grande fidélité pour Dieu574.

Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter à bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie à notre bonne Mère Supérieure et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez575, je vous supplie de m’en dire quelque chose. J’appréhende576 bien que je ne retournerai pas sitôt, et peut-être plus du tout si l’affaire que Dieu vous a inspirée ne réussit pas. Je ne m’attache à rien, je suis [27] paisible en l’attente de la volonté de Notre-Seigneur pour notre établissement, néanmoins j’ai une très grande passion pour la solitude; mon désir s’augmente tous les jours, mais il faut que j’attende le moment que Dieu a ordonné. J’espère que je ne serai pas toujours ainsi, c’est la pensée de notre bon Père qui me consola en ce point. J’oubliais de vous dire qu’il a reçu votre lettre avec joie, il la baisa : ce qui témoigne l’amour qu’il a pour votre âme. Il m’a promis de me voir deux ou trois fois la semaine, il m’a donné577 la liberté de lui écrire tout ce que je voudrais et de lui faire des propositions selon ce que je ressens en mon âme. Je n’ai garde de négliger la grâce que Notre-Seigneur m’a faite en la connaissance de ce saint homme. Il me donne bien à croire que je ne suis pas encore sur le point de mourir, nonobstant que les Dames de ce pays et autres personnes qui me voient assurent que je suis bien touchée au poumon578 et me disent que si je ne pense pas à moi, je mourrai bientôt. O la joie pour moi de mourir; mais las! je n’espère pas encore cette grâce puisque Notre-Seigneur veut faire en moi ce que je suis indigne de comprendre. Donnez-moi toute à lui et lui protestez pour moi que c’est d’un cœur et d’un amour entier que je suis toute à lui, pour lui et en lui. Je suis pour toute éternité, votre.

      1. 15 Août 1643 L 1, 5 Il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais.

M579. C’est pour vous faire connaître mon état présent, qui est bien différent de celui où vous m’avez vu, plein de lumières, de douceur, de générosité et d’ardeur. Je suis au contraire dans l’obscurité, dans l’égarement d’esprit, dans la tristesse, dans la lâcheté et dans la froideur580. Il y a quelque apparence que l’infidélité a donné lieu à la justice de Dieu, de me laisser ainsi dénué et pauvre, ayant fait mauvais usage de ses grâces. Mais je déteste mon imperfection, et j’agrée le châtiment. Que si c’est sa Bonté qui me veuille éprouver, j’adore ses desseins, et me soumets d’en porter la rigueur tant qu’Il Lui plaira. Quand Je vous mandais581 que je ne pensais jamais souffrir, j’étais bien éloigné de l’état où je suis. En ce temps-là les plus fâcheux accidents ne m’auraient quasi pas touché, tant mon âme était détrempée de consolations. À présent la pauvreté et les douleurs envisagées seulement, me font peur et me donnent de la tristesse582. Les vues de la vie surhumaine583, autrefois charmantes, ne font nulle impression sur mon âme. Dans mon oraison je n’avais que faire de sujet. À présent les livres, et les plus beaux sujets ne peuvent arrêter mon esprit rempli de distractions ou hébété. Mes délices étaient à communier584. Je ne puis à cette heure quasi penser à Jésus en moi que je laisse seul, sinon que je prends un livre pour lire des oraisons, encore avec grandes distractions. Mes passions sont déjà à demi réveillées, et ma colère se fera bientôt sentir si Dieu ne m’assiste585. Enfin ce n’est plus moi, c’est la misère, l’infirmité d’Adam et la faiblesse qui paraît en moi. Je ne suis plus dans l’exercice des amours par une suave tendance à la jouissance du souverain Bien. Mon âme est si misérable qu’elle ne fait quasi que regarder sa misère, n’ayant point de vigueur pour en sortir. Dieu s’est caché, et mon âme perdue sensiblement dans Lui s’est retrouvée586.

Mais ce qui me crucifie le plus, c’est que j’entrerais quasi en pensées que les vues de la vie surhumaine, autrefois si goûtées, ne fussent pas de véritables vues, mais des idées vaines et forgées dans mon imagination, puisque j’ai encore horreur de la pauvreté et des mépris, qui étaient, ce me semble, l’objet de ma joie et de mon amour. Car ou ces vues étaient fausses, ou elles étaient vraies. Si elles étaient fausses, j’étais trompé et je trompais les autres; ce qui m’est un bon sujet de tristesse. Si elles étaient vraies, je n’y ai pas été assez fidèle. Après tout je voudrais bien ne m’occuper pas tant de mes misères, mais plutôt de la Bonté divine, et c’est ce que je ne puis587.

Ce qui me reste est que j’ai encore la suprême indifférence en mon esprit, qui me fait consentir avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes, et à demeurer toujours dans l’état où je suis588. J’aperçois encore comme de bien loin l’excellence de la pauvreté et des mépris, et je me tiens bien indigne d’être dans l’union actuelle du divin Amour. J’espérais hier au soir me trouver aujourd’hui dans le Ciel avec la Sainte Vierge triomphante. J’ai lu son triomphe exprès, mais je n’ai pu élever mon esprit qui est demeuré pesant et terrestre589.

Si vous me demandez à présent qui je suis : hélas! Je vois bien clairement mon double néant, ma bassesse et mon peu de vertu, ma mauvaise nature et mon éloignement extrême de la vie surhumaine590. Si vous voulez savoir ce que je désire, il me semble que je ne veux point changer mon état, et que je veux être dans une continuelle dépendance de Dieu591. Ainsi il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais, me voyant dépouillé des saveurs et des grâces les plus intimes592. Vous savez le sacrifice que j’ai fait de l’affection et hantise de quelques-uns de mes plus intimes amis593. Cela m’a appauvri du côté des créatures les plus saintes, et les plus chéries594. J’ai aussi sacrifié ma vie en désir en quelque rencontre, et les pertes de biens me dépouillent du reste des choses temporelles. Mais que je serais riche, si je pouvais être vraiment ainsi dénué de tout et de moi-même! C’est ce que Notre Seigneur opère en moi, fait par justice ou par miséricorde. C’est à quoi je dois tendre. C’est mon exercice présent595.

Une personne peut bien se dépouiller de ses habits et de sa chemise, mais d’avoir le courage de se dépouiller de sa peau, elle sentirait trop de mal. Il faut que d’autres le fassent, et c’est, ce me semble, tout ce qu’elle peut faire que de le souffrir. Une âme se peut dépouiller par le dénuement actuel qu’elle opère elle-même des biens extérieurs, mais au regard des biens de l’âme, c’est tout ce qu’elle peut que d’être dans la passivité, et de souffrir la privation de Dieu et de ses grâces en elle596. Après, ceci écrit, j’ai lu le dernier chapitre du neuvième livre de Monsieur de Genève597, lisez-le et remarquez que Judith demeura vêtue de deuil, etc.598 : «Ainsi nous devons demeurer paisiblement revêtus de notre misère et abjection parmi nos bassesses et faiblesses, jusques à ce que Dieu nous élève à la pratique des excellentes actions.» Si je ne suis pas dans l’union, il faut aimer l’abjection. Enfin il se faut dénuer de toutes affections petites ou grandes. Ô que le dénuement parfait est rare! Et que de douleurs on sent avant que d’être écorché tout vif comme Saint Barthélemy 599! Vous ne vous étonnerez pas si je me plains un peu, et si je sens ma peau. Je bénis Dieu de tout mon cœur, et pour vous et pour moi, de tous les sujets de dépouillement qui nous arrivent.

      1. 28 août

Mectilde à M. de Torp, réf. FC.2230. (lettre omise)

      1. 25 Septembre 1643 LMR Près de partir pour retourner à Barbery

À S.Maur le 25 septembre 1643 600

Nous avons reçu les vôtres du 17 du courant. Oh! que de bon cœur je veux dire avec vous : Benedicite omnia opera Domini Domino ! Et que bénies soient encore les contrariétés, bénies soient les privations les mépris, bénies soient les confusions, bénis soient les rebuts, bénis soient ceux et celles qui nous haïssent, bénis soient ceux qui nous calomnient et persécutent! O qu’heureuse et mille fois heureuse l’âme qui sera trouvée digne de souffrir toutes ces choses pour le pur amour de son Dieu, et ne pourra-t-on dire d’elle ce qu’on dit des apôtres601 : Gaudentes a conspectu concilii, etc. ! Hélas, mon très cher Frère, je ne suis pas si fortunée que d’être de celles-là que ce Dieu d’amour gratifie de sa croix. C’est notre chère Madame Le Haguais qui a été trouvée digne de souffrir pour Jésus-Christ; et moi, comme infidèle, j’ai été privée de ce bonheur, ne ressentant dans l’intime du cœur que les désirs de recevoir la croix et la passion de Jésus sans toutefois vouloir priver du mérite tous ceux et celles qui la portent. Voire de bon cœur je leur donne toute la récompense que j’en pourrais mériter en faisant un saint usage d’icelle. Ce me serait trop de grâce d’être par icelle parfaitement à Dieu, mais quoi! il faut adorer [150] en silence les divins plaisirs de Sa Majesté et mourir aux désirs des croix et de toute autre chose puisqu’ils peuvent servir d’empêchement à la parfaite union qui veut de nous une entière mort.

Vous dites, mon très cher Frère, que vous avez eu de quoi donner à Dieu seul, au récit de la funeste tragédie (ou plutôt d’un événement ordonné de Dieu de toute éternité), arrivée dans l’abbaye de Caen602. Les premières nouvelles que notre Ange603 nous en donna me renversèrent aux pieds de l’adorable justice de mon Dieu, recevant et acceptant avec humble soumission les effets d’icelle qui nonobstant l’humiliation qu’il m’apportait, je ne laissai pas de ressentir la peine où était notre chère mère Le Haguais. O Mon Frère qu’elle est aimée de Dieu! Je ne puis en tout cela envisager nos intérêts, ni la perte que nous faisons en vos quartiers, car j’ai tant sujet de me perdre en Dieu que je ne peux plus respirer autre chose qu’une solitude arrêtée pour y consommer mes jours. Depuis toutes ces tristes nouvelles, j’ai été près de partir pour retourner à Barbery; le coche était assuré et me petits paquets tout portés. C’était par l’ordre de Monsieur de Barbery et comme je devais sortir, Notre Mère changea de dessein et résolut en elle-même que je ne partirais encore qu’après d’autres mandements. Derechef l’on m’a mandé et ordonné d’y retourner, néanmoins je ne partirai pas que Monsieur de Barbery soit ici. Il doit arriver dans douze jours pour le plus tard et s’il persiste avec notre Mère dans ce même sentiment je m’abandonnerai à l’obéissance et partirai environ dans les trois semaines ou possible quinze jours. J’irai recevoir les petites croix que la divine Providence me prépare, tant par l’accident de Caen que par la mort d’un bienfaiteur (Monsieur de Torp) qui nous assistait beaucoup. Je ne veux envisager ni l’un ni l’autre que dans un esprit de soumission à Dieu, je m’abandonne de tout mon cœur à ses divins vouloirs et pouvoirs sur moi. Vous saurez bientôt si je dois retourner. Nous attendons aujourd’hui nos sœurs de la Résurrection et de la Présentation. Si elles viennent, je pourrai retourner avec une compagne. Priez Dieu, mon cher Frère, qu’il donne quelque petite stabilité à nos demeures. Mais dites aussi : Fiat voluntas, etc et me donnez à Dieu de tout votre cœur. Vous savez combien nous sommes unis en Lui et le serons dans l’éternité. Je vous laisse tout à Lui et en Lui. Je demeure, votre…

      1. 16 octobre 1643 Rêve mystique . La terre d’anéantissement

Ma nuit fut partagée en deux différentes dispositions604. M’étant couché dans une crainte naturelle de la pauvreté, qui m’avait extraordinairement peiné plusieurs fois, en ayant toujours eu horreur605. Je fus donc ainsi beaucoup inquiété en dormant, et je passai une partie de la nuit dans des pensées mélancoliques. M’étant éveillé, je fis des efforts pour dissiper cette disposition, et je me rappelai quelque chose que j’avais lu le soir dans la vie du Père Condren606. Je priais Dieu et me rendormis. Je sentis dans mon sommeil une tout autre disposition : tout endormi que j’étais, j’embrassais la pauvreté comme l’une des vertus les plus chéries du fils de Dieu. Je m’aperçus qu’il s’était coulé en moi une grande douceur qui me fortifiait et m’apaisait avec tranquillité, de sorte que les occasions de la pauvreté me semblaient agréables et non plus horribles. Je m’éveillais ensuite, toujours dans la même disposition et dans laquelle je fis mon oraison que je passai dans l’estime et dans l’amour de la pauvreté. J’étais surpris de mon changement. J’en remerciais Dieu sans cesse. Je continuais plusieurs jours à être dans le même état. L’on avait vendu chez nous une terre pour laquelle j’avais eu inclination. La nature, comme je l’ai dit, sentait de la peine à s’en voir dépouillée.

Il me vint en pensée que Notre Seigneur me ferait une grande grâce de me donner une autre terre qui se présenta de cette sorte à mon esprit : je me figurais qu’une âme peut avoir une terre qui s’appelle la terre d’anéantissement. Elle contient plusieurs fermes, dont la première et principale, et qui est comme le manoir seigneurial, où le chef se nomme la destruction de soi-même. Ah mon Dieu, que de beautés dans ce fief! Que d’excellences mon âme y aperçut, puisqu’il relève de Jésus mourant en croix. La seconde ferme se nomme la pauvreté. La troisième ferme, du mépris. La quatrième, des douleurs. La cinquième, celle des sécheresses et des délaissements. Je me sentis parfaitement satisfait à la vue d’une si belle terre de promission607, et dans laquelle le lait et le miel coulent en abondance, comme l’expérience le fera connaître. Cette vue me fit perdre la crainte et l’horreur que j’avais de la pauvreté, mais au contraire je la désirais et l’acceptais de tout mon cœur. Je voyais clairement que la possession de quelque autre terre était incompatible avec celle de l’anéantissement608.

Mon Jésus, soyez béni à jamais de vos miséricordes! Mon cœur, ce me semble, est entre vos mains comme une cire molle609. Il n’y a qu’un moment qu’il avait la pauvreté en horreur, et maintenant elle fait ses délices. Qui peut donner de si différentes impressions et qui peut faire ce changement dans un cœur de chair s’il n’y en eut jamais? C’est votre grâce. Conservez-la-moi, mon adorable Maître, et me la continuez, car autrement le cœur retournera à se inclinations naturelles. Élevez-le au-dessus de sa condition et faites-le aimer d’un véritable amour la pauvreté, les mépris et les douleurs. L’on me demandera peut-être qui m’a donné cette terre, car elle n’est pas de mon patrimoine. Le vieil Adam qui est mon père n’en a point de pareille610. Je crois que c’est du bien de sa femme, la Folie de la croix que j’épousais sans m’informer exactement de ses richesses. Je m’estimais heureux d’entrer dans son alliance. Je ne demandais aucune terre ni possession. De dire combien j’estime cette terre, en vérité, je ne le puis. Mais il me semble que j’oserais jurer que je l’aime mieux que toutes les richesses du monde. Je ne sais si c’est la nouveauté qui fait que je vais souvent m’y promener, et je prends plaisir à aller tantôt dans une ferme et tantôt dans l’autre.

Mais ce qui me comble de joie, c’est que partout j’y rencontre Jésus. Dans la ferme de pauvreté, je le trouve dans une extrême indigence, n’ayant pas même où reposer sa tête. Dans celle des douleurs, je l’aperçois qui me dit : Viens, approche et vois s’il y a douleur semblable à la mienne. Dans la ferme du délaissement, il est mourant en croix, disant ces belles paroles : Mon Père, pourquoi m’avez-vous abandonné? En allant par les allées de cette bienheureuse terre, j’ai plusieurs pensées qui servent à m’entretenir. Je dis en moi-même : que bienheureux sont ceux qui peuvent entrer dans cette terre et y demeurer, puisqu’ils ne vivent plus à eux-mêmes, mais à Dieu seul. Je dis quelquefois en moi-même : Oh, belle terre! Si tu étais connue des hommes, ils quitteraient volontiers tout ce qu’ils ont pour te posséder. Que notre aveuglement est grand, mon âme! Le soleil qui éclaire cette divine terre n’est pas comme celui qui illumine le monde. Non, me répond-elle. C’est la foi et non pas la raison, mais une foi tout éclairée de plusieurs petits rayons célestes. Comment ai-je découvert cette terre? En vérité, je n’en sais rien. Mais je sais cependant bien que ce n’est pas une imagination, et que je sens que c’est une véritable terre, que j’y suis entré, et je ne sais pour combien de temps.

Je ne rencontre, ce me semble, personne dans ce lieu, cependant il n’est pas inhabitable ni inhabité. Mais les habitants étant anéantis aux yeux des autres et aux leurs, ne sont pas vus, ne se voient point eux-mêmes. Quelle joie de ne pas être vu! C’est un des grands avantages de cette belle terre. Je ne sais ce que je deviens quand je suis en ce lieu, je ne vois point, je n’écoute point. Quand je n’y suis point, j’ai d’autres sens intérieurs et extérieurs. En vérité, me dis-je en moi-même, je suis étonné de la douceur que j’y trouve, mais c’est une douceur qui est au-dessus des sens. J’aurais beau en parler, l’on ne me croirait pas. Mais aussi n’aurai-je pas quelque bile répandue, ou quelque idée de quelque fausse douceur? Je ne crie pas, car cette douceur est toute puissante pour mettre la paix dans l’extérieur et dans l’intérieur de l’homme. Bonnes gens qui cherchez la paix, vous ne la trouverez pas au milieu de vos petites et épineuses possessions. Il n’y a que du tracas et de l’inquiétude. C’est ici le lieu de la vraie paix que le monde tout entier ne peut donner. Ah, il faut avouer, mon âme, que les avenues de cette terre sont de difficile abord! Il est vrai, dit-elle, mais dans les peines qu’il faut souffrir. C’est une extrême consolation de marcher sur les pas de Jésus-Christ. Cela est étrange de ne pouvoir connaître cette terre.

Une âme ne sera bonne à rien, n’aura aucun talent pour les autres, par conséquent elle ne pourra augmenter la gloire de Dieu en eux. Au lieu de s’attrister et de faire des réflexions sur les désavantages de sa nature, qu’elle vienne dans cette terre d’anéantissement, elle y fera un excellent ouvrage qui rendra gloire à Dieu. Mais quel ouvrage? C’est de renoncer à l’inclination de s’élever, qui est en bon français, une participation de l’orgueil d’Adam, orgueil (qui est) le plus grand ennemi de Dieu. N’est-ce pas un grand ouvrage d’anéantir cet ennemi? Cette inclination à l’élévation est tellement en moi, qu’elle a pénétré jusqu’à la moelle de mes os. Je consens à ma propre destruction pour détruire ce monstre. Autant d’anéantissements actifs ou passifs sont autant de coups qui lui donnent la mort. Quelle raison nous oblige à la poursuite de l’anéantissement611? C’est Jésus vivant et mourant dans l’anéantissement, qui m’impose la loi d’anéantissement, si tu veux lui être semblable, être parfait chrétien, glorifier son Père comme il l’a glorifié.

Voici encore quelques-unes des pensées dans lesquelles je m’entretiens dans les promenades que je fais dans cette terre. Mes réflexions les plus ordinaires sont sur Jésus mourant. De toutes parts je reviens à cette terre. Quand on ne me juge pas propre à rendre service aux autres, je m’y en retourne gaiement. Quand je suis surpris dans mes imperfections au lieu de m’en excuser, je fais un tour dans la ferme du mépris612. Quand je suis malade, je vais me divertir pour me soulager. Et quand je ne réussis pas dans mes entreprises, j’en fais de même. Il y a sur le frontispice de la porte : exinanivit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis613. Cette idée de la terre d’anéantissement m’a donné une autre idée de la pureté de la vertu. Voyant, ce me semble, que jusqu’à présent, dans toutes mes petites actions et entreprises que j’ai faites pour Dieu, je n’y ai rien qui ressente la pureté de la vertu et qui puisse contenter les yeux de Dieu. J’espère mieux faire à l’avenir, si je suis assez fidèle pour garder ma terre. Si nous prenons garde de près à nos désirs, nous les trouverons remplis d’inclinations à l’élévation et de fuites de l’anéantissement. Nos craintes, nos inquiétudes et nos tristesses ne sont que pur éloignement de l’anéantissement, et nos joies, des petites satisfactions de notre élévation614.

On dit, quand un homme ou une communauté a acquis quelque terre. Voilà qui va bien maintenant, il ne faut plus que guerres qui viennent, les ennemis n’emporteront point la terre. L’on peut bien prendre les meubles, l’argent, mais la terre est fixée et ne s’éloigne pas. J’en dis de même de notre terre d’anéantissement : quand l’âme en a pris possession, et pendant qu’elle la garde, elle ne doit rien craindre615. La substance de la vie spirituelle est assurée : le monde ni le diable ne peuvent y demeurer, c’est pourquoi ils ne l’emportent point, elle ne leur est pas propre du tout. Oui bien quelques meubles, comme les consolations sensibles, les désirs trop opiniâtres des austérités, le trop grand désir de servir les autres sous prétexte de la gloire de Dieu, d’un autre côté un trop grand désir de la solitude, le désir d’aller en Canada, en Angleterre, les belles idées de spiritualité et plusieurs autres616. Le diable, la nature et le monde aiment ces sortes de meubles, et une âme qui n’a que cela n’a rien. Mais qu’elle n’ait que la seule terre d’anéantissement, elle est riche pour toujours, de sorte que la prudence surnaturelle nous fait tout mépriser pour tendre là. Mais quoi ! Qu’y a t-il de plus grand que d’être tout consommé du désir des austérités, d’avoir de puissants mouvements d’aller convertir les pauvres sauvages en Canada, d’aller en Angleterre y sauver les âmes par milliers? Oui, oui, cela est bon, je ne voudrais pas le condamner. C’est un peu de meubles qui sont beaux, mais si avec cela une âme n’a de la terre, elle restera pauvre617.

La terre d’anéantissement seule contient des trésors inépuisables et jamais personne n’a manqué avec elle. Je crois qu’un couvent de Filles pourrait bien s’établir en cette terre. Je voudrais bien avoir trouvé quelques religieuses pour faire cette fondation. Voilà, Notre Mère, comme je vous fais part de mes folies pour vous récréer, puisque vous l’avez souhaité. Mais ne scandalisez pas les autres en montrant ce papier, et surtout à des personnes qui ne sont pas si simples que nous. Toutefois, je ne m’en soucie guère. Tout ce qui en peut arriver, c’est que les âmes déliées et avisées nous feront rentrer dans notre terre. Usez-en comme il vous plaira. Il y a aussi une belle Église dans cette terre d’anéantissement, et c’est la divinité même et toutes ses infinies perfections. Entrer dans cette Église, c’est entrer dans Dieu et y contempler ses grandeurs. Après quoi une âme est toute pleine d’estime des anéantissements de Jésus fait homme et crucifié pour nous. Ce qui ne se connaît jamais si bien que quand les divines perfections de Jésus sont vivement approfondies. Ensuite, on fait à proportion état de la terre d’anéantissement et de toutes ses fermes, parce que de bien concevoir qu’un Dieu se soit anéanti, se fait pauvre, ait été méprisé et ait souffert, c’est diviniser toutes ces choses qui ne manquent jamais de diviniser les âmes qui les cherchent et qui les embrassent à l’exemple de Jésus crucifié, l’objet de nos adorations et l’exemplaire de notre vie.

Il y a aussi dans ma terre une fontaine bouillante qui forme un grand étang, où les âmes anéanties en désirs se baignent. Cet étang s’appelle la profonde pauvreté des créatures : plus on s’y plonge, et plus on s’y purifie. Et quiconque possède l’extrême pauvreté, possède l’extrême pureté. Car il n’y a que les affections aux créatures qui nous souillent, et ternissent la pureté que l’on doit avoir pour être plein de Dieu. C’est cette plénitude de Dieu que l’on cherche dans la terre d’anéantissement, comme il faut. Oh! Qu’il y a de profit à considérer comme plusieurs saints et saintes se sont abîmés dans cet étang. Voyez Saint Alexis, comme il s’y jette à corps perdu, embrassant l’extrême pauvreté le jour de ses noces618. Considérez Sainte Marie égyptienne qui s’enfuit dans le désert, se perdant dans ces vastes solitudes pour trouver la pauvreté de toutes choses. Mon Dieu, que cette grande sainte l’avait heureusement trouvée, vivant sans secours d’aucune créature, sans vêtements et presque sans pain. Elle recevait des consolations de personne, et personne ne la plaignait dans ses maux, personne ne prenait part à ses consolations. Elle était seule avec Dieu seul, dans la profonde pauvreté des créatures619. Que cet esprit de pauvreté est excellent, qu’il est nécessaire à une âme qui veut être tout à Dieu et qui veut que Dieu lui soit tout! O. Jésus, le plus pauvre de tous les hommes, donnez-nous cet esprit qui est une petite participation du vôtre, car quand je vous considère sur le calvaire, il me semble que vous dites à tout le monde. Voyez s’il y a pauvreté semblable à la mienne. Vous y êtes sans amis, sans aucun secours, pas même de la part de votre Père, dépouillé de vos habits de votre peau et même de votre vie. Mon Dieu, je désire de prendre part à votre esprit de pauvreté, et si je ne la possède pas réellement, qu’au moins je l’ai intérieurement avec un si grand dégagement de toutes les créatures, que je les estime de la boue, comme saint Paul620.

      1. 13 Novembre 1643 LMR Si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté

Monsieur621, Béni soit Celui qui vous a donné la pensée de m’envoyer ce petit trésor que je reçois très cordialement, et qui tient très bien à mon dessein et affection. Je vous en remercie de tout mon cœur et le supplie qu’il consomme votre cœur de son divin et très désirable amour. Je vous conjure de n’être point chiche en mon endroit de telles choses qui sont très utiles à mon âme laquelle se trouve toute stérile et impuissante d’aucune chose. Ne vous étonnez pas très fidèle serviteur de Dieu, si je ne produis rien de bon dans mes lettres. Il n’y a rien dedans mon cœur. Je suis pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté nonobstant qu’elle soit déplorable, je la souffre par soumission à Dieu [5] aimant ses très saintes volontés, priez Dieu, cher esclave de Marie que je puisse faire un saint usage des misères que je porte en moi, j’ai grand-peur que les redoutables paroles de mon Sauveur ne s’accomplissent en moi qui suis objet de sa justice : Ego vado et quaretis me, et in peccato vestro moriemini622, ayant résisté tant de fois à la grâce ce sera justement que Dieu m’en privera lorsque je la rechercherai et qu’il me laissera mourir dans mon péché, plus je vais avant plus je me sens vide de toutes choses. Mais le malheur est que je ne me sens pas toute pleine de Dieu quoique le désir de son saint amour semble s’accroître à toute heure, toute ma passion serait d’en être consommée, il faut des personnes de crédit pour m’obtenir cette faveur de Sa Majesté adorable vous qui avez l’honneur de converser les plus familiers de sa Cour, voudriez-vous pas prendre la peine de me procurer leur secours et les effets du saint pouvoir que mon Sauveur leur a donné, s’il est vrai comme je n’en peux douter que vous êtes zélé de la perfection de votre indigne sœur, employez sérieusement votre force et votre pouvoir. Car je veux aller au Ciel avec vous. Je veux aller louer Dieu avec vous, [6] puisque sa sainte miséricorde a uni nos espoirs en son amour en terre priez-le qu’ils le soient à l’éternité comme il me donne la volonté d’être en lui très affectueusement. Votre.

      1. 15 Novembre 1643 LMB Il nous survient ensuite de cette croix

M.623 Notre révérende Mère Prieure et moi vous remercions très affectueusement du soin que vous avez de nos pauvres sœurs de Barbery. Dieu bénisse la peine que vous prendrez à leur occasion et son saint amour soit votre récompense. J’ai reçu les vôtres datées du 25 du passé et je me suis étonnée de leur retardement. Puisque votre charité désire savoir les nouveaux accidents que la providence adorable nous a envoyés depuis les vôtres;

Je vous dirai que la divine Bonté ne nous laisse pas beaucoup de temps sans nous envoyer des sujets qui réveillent l’amour et la soumission que nous devons à ses aimables croix et quelquefois vous auriez plaisir à voir comme elles se chassent l’une l’autre. Je ne sais si c’est le bon accueil que nous tâchons de leur faire qui les fait revenir souvent ou si c’est pour nous habituer à en faire un saint usage. Je veux croire le dernier et que Dieu veut par icelles nous sanctifier. Ne pensez-vous pas qu’il en est ainsi? Dites-nous votre sentiment. Cependant je continuerai à vous dire que la bonne Madame de Caen a envoyé la lettre que notre Mère écrivait à Madame le Haguais, à Madame de Montmartre, et plus encore lui a mandé qu’elle avait des lettres de [la Mère] Ste Appoline qu’elle écrivait à Mad. Le Haguais pour [174] l’exhorter à persévérer dans la résolution d’être des nôtres, nous sommes étonnées comme quoi Madame de Caen a vu ou trouvé les dites lettres qu’elle a changé quant au style et substance d’icelles, d’autant que la M [ère] Ste Appoline ne parle pas de la sorte par les écrits. Après que Madame de Caen eut avertit Madame de Montmartre touchant Ste Appoline, la dite dame interrogea [la Mère] Ste Appoline et la reprit d’avoir écrit à une religieuse étrangère et qui lui était inconnue. Pour conclusion de cette histoire elle en fut quitte pour une bonne correction et défense d’écrire plus désormais. Madame de Montmartre fâchée au possible voulut savoir qui de nous avait été la porteuse des dites lettres. Pour obvier au déplaisir que Notre R [évérende] M [ère] pouvait recevoir par cette bonne Dame, j’agrée de bon cœur qu’elle dise que j’avais fait toute cette affaire; car pour mon particulier je ne me soucie de rien. Je vous laisse à juger si Madame de Montmartre est satisfaite de moi. Laissons cette peine et contrariété pour tomber dans une autre qui est d’autant plus sensible qu’il y va de l’intérêt de la gloire de Dieu et de l’honneur de la religion.

Je vous confesse, mon Frère, ma faiblesse et le peu de courage que j’ai eu à la réception non d’une croix, mais d’un [175] monstre qui véritablement nous est plus sensible que toutes les croix imaginables. Vous avez su que le diable par ses tentations a fait en l’esprit d’une des nôtres, laquelle s’est défroquée elle-même et s’abandonnant à ses détestables passions, ne veut plus être religieuse, et si j’osais, je dirais encore qu’elle ne veut plus être chrétienne, ni servante de Dieu. Je ne vous peux parler d’une chose si étrange sans ressentir les douleurs et les peines que je souffris lors qu’ayant fait enlever cette créature qui était dans Paris pour l’amener où nous sommes, je la reçus plus morte que vive, ne sachant ce que je faisais. Il me semblait que c’était un démon que je traînais après moi. J’étais émue à ce point que j’en tombai en pâmoison et ressentais autant de douleur comme si j’eusse été au gibet. Avouez-moi, mon très cher Frère, que c’est un accident bien étrange et qui mérite bien d’épancher mille ruisseaux de larmes. Cette créature m’a été donnée en garde, attendant l’avertissement que nous en devions faire à Monsieur notre Supérieur. Nous attendons les réponses [176] ou pour la renvoyer en son pays si elle n’est point R [eligieuse] ou si elle l’est, la traiter comme un tel défaut mérite. Je vous manderai ce qui en arrivera.

Il nous survient ensuite de cette croix une infinité d’autres que vous pouvez bien penser entre mille autres contrariétés qui sont suscitées par la jalousie de quelque Religieux qui toutefois sont peu de choses et qui ne servent qu’à nous porter à un plus grand dépouillement. Désormais nous devrions être stabiliées624 dans la tempête des revers de fortune et des déplaisirs, car il me semble qu’il ne se passe guère de jour sans en expérimenter de nouvelles soit extérieures soit intérieures. Je crois que l’une et l’autre sont bonnes quand elles nous portent plus fidèlement à Dieu.

Je ne vous puis dire autre chose de tout ceci sinon que je vous supplie de louer et remercier Dieu pour nous et le supplier nous rendre dignes de faire un saint usage de tout ce que sa sainte Providence nous donne. C’est encore ma pensée qu’il nous veut mortes à toute satisfaction, qu’il nous veut naturaliser dans le mépris, dans [177] les confusions, dans les rebuts et dans tout le reste. Amen, amen, amen. J’y consens de tout mon cœur, la très sainte volonté de mon Dieu soit parfaitement faite. Adieu, je vous ai bien diverti de nos événements. Mandez-nous les vôtres et le temps que vous viendrez à Paris625. Notre R. M. désire le savoir. Nous nous en réjouissons pour nous consoler et entretenir ensemble de l’adorable Tout et des effets de ses divines miséricordes. Elle m’a commandé de remercier de sa part mon très cher frère Monsieur Rocquelay du soin qu’il prend de nos pauvres Sœurs de Barbery. Je vous supplie de lui témoigner et me recommander aux prières de notre chère Mère Supérieure. J’ai grand désir de savoir de sa santé et de participer toujours à ses saintes prières. Donnez-moi à Dieu, je vous y laisse tout entièrement vous étant en lui, Monsieur, votre…, etc.

      1. 28 novembre 1643 LMB Je pris possession d’une terre

Il y a environ626 quatre ou cinq ans que je pris possession d’une terre quasi pareille à Celle dont vous me faites la description627. Je l’acquis par douaire628 de mon époux lors que mourant sur la croix il m’en fit présent comme d’une terre où le reste de mes jours je pourrais en assurance faire ma demeure. Je trouve néanmoins quelque chose de différend de la vôtre, c’est que la ferme de la pauvreté et du délaissement ou abandon sont jointes ensembles, et sont faites en maison de plaisance où je vais presque d’ordinaire passer le temps. J’ai fait faire une galerie qui de ma grande salle voit facilement dans la ferme du mépris. Ce sont mes promenades et mes divertissements que ces deux fermes. Quant à la quatrième que vous appelez douleur, il me semble qu’elle est un peu bien longue : j’ai déjà fait mon possible pour la joindre aux autres et en faire une place digne d’admiration. Je n’en peux pour tout venir à bout, bien que ce dessein me coûte. Je vous prie de voir si vous ne pouvez pas me servir et m’obliger en ce point, ou si [4] vous voudriez changer votre terre contre la mienne en vous donnant quelque chose de plus. Vous prendrez du temps pour y aviser et m’en donnerez réponse au plus tôt, s’il vous plaît. Car je veux m’habituer pour toujours. Dans ce beau palais je crois que la nôtre réussirait et deviendrait parfaitement belle entre vos mains parce qu’étant d’un sexe courageux vous pouvez faire des merveilles en ce lieu et approcher joliment la ferme de douleur. Pour moi une place toute faite me serait bien propre. J’espère quelque satisfaction en la proposition que je vous fais. Je suis mortifiée de rompre mon discours, mais la Commodité part en hâte à Dieu. Notre [illis.] vous salue très affectueusement; je vous supplie que mon très cher frère M. Roquelai et notre chère Mère Supérieure reçoivent nos humbles saluts. Je suis en Jésus, votre…

      1. 2 Décembre 1643 LMB Je n’irai point en Lorraine

Mon très cher Frère en notre Seigneur, Paix et amour.

J’ai reçu les vôtres datées du vingt novembre629 par lesquelles vous m’avez si fort obligée que je ne puis vous en témoigner autres sentiments sinon que je prie Dieu qu’il vous rende digne d’une perpétuelle union et qu’il vous honore de ses adorables croix. Ce sont les sacrés trésors que vous pouvez posséder en terre. Je me donne à Jésus anéanti et j’adore ses aimables desseins puisqu’il veut que je marche dans l’abjection, je veux m’y abîmer et de toutes les forces de mon âme travailler au parfait abandon, à tous mépris, à l’entière pauvreté et à toutes privations. Mais la plus sensible de mes peines en tous les exercices ci-dessus, c’est la privation intérieure, non des sensibilités, car je suis naturalisée désormais à cela; mais d’une privation qui surpasse tout ce que j’en peux dire. Quel malheur de n’aimer point Dieu. C’est tout dire par ce mot.

J’ai reçu la description de votre royale terre630, je vous en ai écrit en hâte mon petit sentiment qui vous divertira. Ne me refusez point la grâce que je vous demande au nom de Jésus et Marie, et recevez mes adieux pour le reste de cette année. Je me vais renfermer dans le néant pour adorer Jésus incarné. Priez la Mère d’amour qu’elle me rende digne de lui tenir fidèle compagnie. Je vous conjure par son Cœur virginal de me faire part des pensées, des vues et des sentiments que vous aurez sur ce sacré mystère, et vous souvenez de demander ma conversion et celle de notre pauvre Sœur qui part d’ici pour aller faire juger son procès et annuler ses vœux631.

Je n’irai point en Lorraine à cause des extrêmes dangers. Je recevrai donc vos lettres quand la commodité vous permettra de m’écrire et sans vous peiner. Je vous supplie de n’en point perdre l’occasion, nonobstant que pendant ce saint temps, je demeurerai en silence selon la sainte coutume de religion. Tenez pour certain que je ne vous puis jamais oublier devant Dieu, ni notre bon frère, ni notre chère Mère Supérieure632 qui m’a consolée par ses lettres. Je lui écris un petit mot que vous lui donnerez s’il vous plaît en me recommandant à ses saintes prières. Notre bonne Mère Prieure vous [94] salue très affectueusement et se réjouit bien de voir par vos lettres que Notre Seigneur tient dans votre souvenir.

Continuez votre bon zèle pour le salut de mon âme : il me semble que Dieu vous y oblige par son saint amour, puisqu’il m’a fait l’honneur de me racheter de son sang précieux et que mon âme n’est pas moins qu’un souffle de sa divinité. Ces motifs sont assez suffisants pour faire continuer votre charité à l’endroit d’une pauvre créature qui n’est pas digne de porter le titre de R [eligieuse].

      1. Décembre 1643 LMR Soupirs d’une âme toute glacée

Amour. Fidélité. /Jésus couronne votre cœur633, Marie sanctifie votre âme et la divine crèche soit votre aimable solitude! Pardonnez-moi si je vous éveille du sacré sommeil de l’Épouse nonobstant que mon Bien-Aimé désire qu’on la laisse reposer : la nécessité me presse de parler et la charité vous oblige d’écouter les soupirs d’une âme toute glacée et privée de l’amour de son Dieu. Comment, mon très cher frère, avez-vous le courage de boire à longs traits dans le torrent des divines voluptés sans souhaiter une seule petite goutte de cette amoureuse rosée dans le cœur d’une gémissante pécheresse, votre pauvre et très indigne sœur que vous laissez au milieu des orages et dans le danger de faire naufrage dans la mer morte de son amour-propre? Éveillez-vous, cher frère, éveillez-vous par le zèle que vous devez avoir de la gloire de mon Dieu; et priez fervemment pour la petite esclave de la crèche et l’indigne captive du cœur virginal de l’admirable Marie; priez qu’elle se convertisse et qu’elle commence une nouvelle vie. Dites-moi, je vous supplie, si vous avez pris la résolution de me priver de vos lettres et de la visite que vous m’aviez promise. C’est la connaissance que vous avez de mes nécessités qui vous fait retirer de moi, [155] comme d’une pourriture et d’une corruption. Je veux souffrir l’éloignement, puisque mon Divin Maître l’ordonne, mais je ne puis me résoudre d’être privée de votre souvenir devant celui qui en son saint amour m’a rendue, Monsieur, votre…

      1. 28 Décembre 1643 LMR Elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied

Jésus soit votre amour634 et Marie votre conduite, très cher esclave de l’admirable Mère d’amour! Ce n’est point pour retirer votre cœur de la sacrée contemplation de la divine accouchée que je vous présente ces mots; mais fort succinctement je vous fais humble prière de donner ce paquet à notre bien-aimée Sœur de Manneville. Si cet aimable Jésus vous communique les bénédictions de son adorable naissance, ou que la Mère de dilection dilate vote cœur, faites-lui part de vos faveurs et en vos sacrés entretiens souvenez-vous de prier pour une créature, qui n’ose se qualifier d’aucun titre, tant elle se trouve néant et péché; elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied de l’amoureuse crèche. Souhaitez que je sois perdue cette fois, sans me pouvoir jamais retrouver que dans le cœur virginal de celle qui me fait être en l’amour de son précieux et chérissable enfant, votre…

[1644]

      1. Le 25 janvier de l’an 1644 LMB A Saint-Maur-les-Paris

Je prie Dieu635 qu’il accomplisse les sacrés souhaits que vous faites à mon âme par les vôtres du 18 du courant reçu aujourd’hui. Allons, mon très cher Frère, courons avec Jésus. Je désire de le suivre avec vous du plus intime de mon cœur, ne me demandez pas pardon pour m’avoir éveillée. Un esprit bien surpris de sommeil se rendort au même temps qu’on l’éveille. Il faut que je vous dise avec ma franchise ordinaire que le plus intime sentiment qui me possède est de rentrer en Dieu, cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs quoique je n’ai pas la capacité d’exprimer les entretiens délicieux qu’il me donne. Néanmoins il me reste un doute, et je vous supplie de m’en dire votre sentiment et celui de notre très chère A636. Lorsque l’âme se sent attirée et toute pleine d’un attrait intérieur comme de se voir toute fondue dans Dieu, est-il permis de désirer que ce trait soit si puissant qu’il puisse consommer entièrement l’âme, ces attraits ne laissent pas grands discours dans l’entendement, mais la volonté est bien touchée et sans pouvoir exprimer ses désirs elle soupire après sa consommation et la grâce de rentrer en celui dont elle est sortie. La mort, l’anéantissement est mon affection, et mon grand plaisir d’être hors du souvenir des créatures. Je vis dans une grande tranquillité d’esprit, parmi les épines intérieures que quelquefois la divine Providence me fait ressentir. La vue de mes misères est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la [39] souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même. Je vous ai prié de m’écrire promptement, mais je vous supplie que ce soit à votre loisir sans vous presser ni incommoder. Notre sainte Âme est-elle toujours en silence. Je vois bien que je serai mortifiée de ses réponses. Tâchez, je vous supplie, de la faire prier Dieu pour moi. J’ai ajouté un mot à celle-ci par le commandement de notre Révérende Mère que je vous dirai sur un autre papier après vous avoir assuré que je suis toujours en Jésus, vôtre…

      1. 19 février 1644 LMB Saint Maur. Nos Sœurs de Barbery iront à Saint-Silvin

Jésus, Marie, Benoît. Monsieur, mon très cher frère. Béni soit Celui qui est éternellement637. Notre révérende Mère m’a permis de vous écrire (nonobstant le carême) et vous assurer que vous m’avez extrêmement consolée par votre dernière. Je n’osais m’adresser directement à vous, sachant bien que présentement les affaires du Canada vous occupent, néanmoins j’étais pressée de vous demander par l’entremise de notre bon Frère Monsieur de Rocquelay l’assistance que vous m’avez donnée638. Notre bon Père Chrysostome étant toujours surchargé d’affaires je ne l’ose l’importuner. De sorte que je supplie votre charité de souffrir que je m’adresse quelquefois à vous pour en recevoir ce que ma nécessité demande et ce que la gloire d’un Dieu vous oblige de me donner.

N’excusez point votre simplicité, je vous supplie, il me semble qu’elle n’est point encore assez grande puisqu’elle se veut considérer en une occasion où elle doit parler en confiance, se tenant assurée de ma fidélité. Que vous dites bien d’appeler ce moment bienheureux, mais, mon Dieu, qu’il est de courte durée. On voudrait mourir de très bon cœur. O. que l’on aurait de joie, hélas, il faut souffrir le bannissement et la privation quand il plaît au bon Seigneur.

Je veux souffrir de tout mon cœur et prie Jésus souffrant de me donner son esprit de croix, d’abandon, de pauvreté et d’anéantissement, demandez-le pour moi. Je vous supplie, n’ayez [37] point compassion de mes petites souffrances. Je me console dans la vue du bon usage que mes Sœurs en font. Je les vois assez disposées à recevoir les divines volontés, néanmoins il y en a qui ne portent seulement avec patience les souffrances, mais qui les désirent. Béni soit Dieu qui nous fait tant de grâces nonobstant que je n’y participe que par affection étant entièrement privée de souffrances. C’est mes infirmités qui en sont la cause.

J’aurais regret de me voir hors d’un monastère si je me voyais exempte d’un grand nombre d’imperfections dans ces communautés. Il y faut tant de complaisances. Il faut dissimuler par contrainte et parler à tout temps et mille autres choses que vous pouvez bien concevoir. Je demeure paisible attendant l’ordre de Dieu. Les choses temporelles me touchent fort peu et nonobstant que l’on blâme mon indifférence je ne peux faire autrement. On parle de nous établir. Notre Mère, non plus que moi, n’y a point d’inclination. Nous nous abandonnons à Dieu de tous nos cœurs.

Après Pâques, nous ferons quelque changement pour nos Sœurs de Barbery, ou elles iront à Saint-Silvin639 ou elles viendront avec nous. Je les y désire pour la consolation des unes et des autres. La Providence divine est admirable. La reine nous a envoyé aujourd’hui cent écus pour passer le carême. Nous n’avons aucune nécessité, c’est ce qui me fait souhaiter mes pauvres Sœurs. Je vous remercie de tout mon cœur des charités que vous leur faites. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous donne la sainte croix en récompense et me rende digne d’être pour toujours/M/votre, etc.

      1. 31 mars 1644 LMB Un bien petit abrégé en cet écrit

Monsieur, mon très cher frère,

Puisque Notre Seigneur640 m’a voulu priver de votre cher entretien, j’espère qu’il vous fera recevoir la présente, pour vous faire recevoir la présente, pour vous supplier de vous charger de nos lettres que vous prendrez la peine d’envoyer à nos Sœurs de Barbery.

J’écris à notre bon Frère M [onsieur] R [ocquelay] et à notre bonne Mère Supérieure. Je vous dis hier que vous avez toute liberté de leur montrer nos écrits, laissant à votre discrétion de nommer mon nom si ce n’est aux deux susdites personnes. J’espère que vous ne le direz pas. Je vous demande la grâce et la charité de ne dire jamais aucun bien de moi puisque véritablement il n’y en a point.

De plus je vous supplie de me renvoyer (lorsque vous serez à Caen), les écrits que je n’ai point encore copiés comme la grande double feuille et les deux petites jointes à une lettre. [34] Après que vous les aurez montrées vous me les renverrez ou leur copie. Vous me renverrez aussi les deux premiers écrits que je vous ai envoyés il y a longtemps.

Enfin, vous voyez si je suis réservée, non, je vous assure, à votre endroit, mais je le suis extrêmement à tout le reste, et je crois qu’il le faut être, et ne se découvrir à toutes sortes de personnes. Je n’ai point de répugnance de me faire connaître à votre humilité à ce que désormais vous ne soyez trompé, et vous m’estimiez telle que je suis et ce que j’ai mérité d’être par mes grands péchés.

Il n’y a rien dans cet écrit que vous puissiez faire transcrire, car de plus de mille personnes vous n’en trouverez point de ma voie ni qui lui soit arrivé tant de choses. Vous n’en verrez qu’un bien petit abrégé en cet écrit, car des grands volumes ne suffiraient pour contenir le tout. J’espère néanmoins que vous en concevez suffisamment pour admirer la bonté de Dieu qui m’a enlevée par les cheveux comme le Prophète. Le bon Père Chrysostome ne se peut tenir de remarquer quelle Providence de Dieu, et combien amoureuse sur une pécheresse comme moi. Toute la répugnance que je puis avoir de la vue de l’écrit, c’est certaines rêveries. La lecture desquelles pourront faire concevoir quelque chose, mais vous les lirez discrètement, et en sorte que l’on n’en puisse rien penser, outre que les plus grandes faveurs que j’ai reçues de Dieu servent à m’humilier et confondre. [35]

Priez Dieu pour ma conversion, voilà où j’en demeure, car il me faut convertir, et je ne le puis sans le secours efficace de la grâce, demandez-la pour moi, je vous en conjure, et m’aidez de votre pouvoir. J’espère beaucoup de votre charité. Soyez autant simple en mon endroit que je le suis au vôtre et ne rebutez point mes humbles prières, après que vous aurez reconnu mes indignités. C’est par la connaissance de mes besoins que vous serez doublement obligé de me secourir. La charité parfaite demande cela de vous. Je vous donne à Dieu et je vous supplie en son saint amour de n’oublier sa très indigne esclave.

Il me souvient que vous me dites lors que je parlais de me retirer, que Dieu subviendra à ma nécessité intérieure, et vous ayant répliqué que dans quelques années, je voulais dire dans deux ou trois ans, je quitterais tout pour me retirer du tracas, et vous me fîtes réponse que je mourrais. Il m’est venu un désir de savoir si vous pensez que je doive bientôt mourir et quel sujet avez-vous de dire cela, vu ma santé, et combien je suis robuste. S’il vous plaît de me répondre sur ce point. Je vous renvoie un livre que j’ai retenu longtemps. Il vient de Monsieur de Saint-Firmin641. Voilà aussi un petit billet qu’une de mes Sœurs écrit au Révérend Père Chrysostome, je vous supplie de me bien recommander à lui à Dieu encore une fois mon très cher Frère. Donnez-moi de tout votre cœur à Celui qui me permet d’être en son saint amour, Votre…

      1. 5 Avril 1644 LMR Vos prières ne seront point vaines

Ce 5 avril 1644/Paix et amour642. Monsieur, j’ai reçu les vôtres adressées par leur inscription à Notre Révérende Mère, elle vous écrit touchant l’affaire de nos Sœurs, c’est pourquoi je ne vous en dirai rien, seulement [32] je vous congratule du retour de notre N. C. A.643 Que vous êtes heureux! Je vous ai déjà prié et vous supplie encore avec toute l’insistance que je puis de me transcrire ce que vous savez, ma Sœur de la R. n’a pas de loisir dans leur changement pour me donner cette consolation. Je vous conjure par les sacrés noms de Jésus, Marie, Joseph, de prendre cette peine. Notre C. A. me l’a tant promis et m’a bien assuré que vous avez assez de bonté pour me faire cette grâce, je la veux donc espérer par votre charité et pour Dieu.

Vous me donnez des nouvelles bien joyeuses d’un Dieu ressuscité. Je vous mandais qu’il était mort par l’avant-dernière de mes lettres. Désirez pour moi comme pour vous qu’il vive dans mon cœur comme dans son trône et son lieu de repos. Qu’il y fasse retentir des divines paroles : Pax vobis ego sum, noli timere, paroles pleines de consolation. Que vous me réjouissez, mon très cher Frère, de m’assurer que tous les jours vous me sacrifiez à la Majesté de mon Dieu à l’autel par Jésus-Christ et avec Jésus-Christ. Continuez, je vous supplie. Vos prières ne seront point vaines. J’espère qu’un jour ce Dieu plein d’amour pour ses indignes créatures et altéré de l’ardente soif de notre salut exaucera vos vœux et les saintes prières que vous faites pour ma conversion. Vos lettres n’étant qu’un réveil matin pour me donner plus parfaitement à Dieu, je serais bien aise d’en recevoir plus souvent de notre cher Fr. et de notre bonne Mère. Priez-les de ne m’oublier point. Que vous êtes heureux dans l’abondance et moi abjecte dans les privations! Dieu soit béni éternellement. [33] Sitôt que notre cher A. sera arrivé, vous le saluerez de ma part en l’amour de Notre Seigneur. Donnez-moi l’espérance d’avoir l’écrit qu’il m’a promis. Je vous supplie : ayez assez grande charité pour votre pauvre sœur en Jésus-Christ. /M/Votre, etc.

      1. 20 avril 1644 LMR Saint-Maur Priez fortement pour ma conversion.

À Monsieur de Rocquelay644. Mane nobiscum Domine quoniam ad etc645/M./j’ai reçu deux de vos lettres. La première du 10 du courant, la seconde du 14 et toutes deux par la voie que je vous écrivis, laquelle est fort prompte et assurée. Je n’ai pu vous rendre réponse plus tôt à raison de quelques visites. Vous me consolez par vos premières de me dire que Notre Bon Dieu me mène per regiam viam sanctae crucis646 Je n’ose me flatter dans l’espérance de marcher par ce royal chemin. Priez pour moi, mon cher Frère, vous voyez mes besoins en voyant nos écrits.

Notre cher N.647 vous aura fait voir mes misères, si ses grandes occupations lui permettent et je doute si vous les avez vues, car vous n’en parlez point ni de notre Mère Supérieure. Je suis bien aise que vous n’ayez rien remarqué à ma Sœur de la Nativité. Vous voyez les grâces que Dieu lui fait et comme il l’a disposée à très haute perfection. Je m’en réjouis dans la vue que mon Dieu en sera glorifié. Au reste, vous pouvez bien dire avec vérité que je vous parle à cœur ouvert. Vous m’en devez croire et voyant ma grande simplicité qui vous expose mes misères, il me semble que vous devez avoir pitié de moi et priez fortement pour ma conversion. D’où vient que diffère de me parfaitement convertir? Mon Dieu, que j’ai sujet de m’anéantir et de me confondre, je [29] ne sais où je suis, pensant à mon abjection. Je ne trouve point de lieu pour me confondre assez profondément. Et je trouve le centre de l’enfer surpasser mes mérites. Que vous me consolez de faire tant pour moi devant Dieu, et que j’ai sujet d’admirer la divine bonté qui vous donne un cœur tout de feu pour une pauvre misérable pécheresse. Persévérez, mon bon et très cher Frère, tout ce que vous faites pour moi n’est point perdu. La charité n’est point et ne peut être vaine. Je vous remercie du plus intime et du plus profond de mon cœur du grand bien que vous me portez et désirez à mon âme. Je vous fais le même don et mes présents de ma part. Mais las, très cher Frère, qu’est-ce que je vous donne? Vous me connaissez mieux que moi-même. Je n’ai point assez de paroles pour vous exprimer mes sentiments. Concevez-les, je vous supplie, et m’envoyez les belles lettres que vous avez reçues du Révérend Père Lejeune. J’aime beaucoup ses écrits à cause de cet abandon, mais je vous supplie, dites-moi votre sentiment sur ce parfait abandon et comme il se faut jeter tout de bon entre les bras de Dieu. Parlez-moi maintenant. J’ai besoin de secours dans l’état présent et j’implore votre charité, car je dirais volontiers que je souffre, mais comme je suis indigne de cette grâce je dis que ma misère est grande.

Je me laisse à Dieu tant que je puis en attendant que sa très sainte volonté s’accomplisse. Recommandez-lui une affaire qui regarde sa gloire. C’est une Dame Abbesse qui [30] veut se réformer. Elle a demandé à n [otre] M [ère] de nos Sœurs et elle lui en a promis deux, l’une desquelles est connue de vous je ne la nomme point, l’autre est à Rambervillers. Cette bonne Dame est de Metz en Lorraine, et ses Filles, ce sont des Dames chanoinesses ne portant pas seulement l’habit de religieuse. Il y aura bien à faire en cette réforme. Demandez grâce et lumière pour elles qui seront employées à cette œuvre. Je vous écrirai plus particulièrement.

Pour notre affaire de Saint Maur, Monsieur de B[arbery] juge que ce n’est pas la gloire de Dieu de faire un établissement, je crois que le tout est déjà rompu si ce n’est que Dieu le veuille absolument. Ce n’est pas sans regret de la part du Père Jésuite qui persiste toujours sans savoir qui renverse la besogne. Dites ceci à notre cher N648. Je vous supplie de recommander tout à Dieu. J’ai grande joie que nos chères Sœurs de Barbery sont si fortement déterminées à l’obéissance. Il faudra néanmoins qu’elles viennent ici et une des causes les plus importantes c’est que notre Mère doit faire un voyage en Lorraine ce printemps ou l’été.

C’est bien son intention d’envoyer ma Sœur Scholastique avant que de faire venir mes Sœurs de la R. et A649., mais comme c’est une fille de courage bien déterminée à la Croix et qui est fort vertueuse elle fera très bien. Ce n’est pas un enfant. Elle contentera nos amis par sa vertu et par ses ouvrages, car elle travaille fort bien. Considérant toutes les raisons que vous alléguez en vos [31] dernières, notre Mère les a pesées sérieusement, mais elle ne peut mieux faire sans détruire ce petit bien qui paraît meilleur que Saint-Silvin. Toutefois, je ne sais ce qui peut arriver en Normandie, Notre Mère ayant grand désir d’y retourner. Pour ce qui est d’en laisser une pour accoutumer la Mère Scholastique, je ne crois pas qu’elle le désire, elle et si résolue de souffrir qu’elle ne souhaite point de soulagement. Elles ne seront pas trop à Saint-Silvin n’étant que trois religieuses et une servante650. Quant à ma Sœur Angélique de la Nativité, ses incommodités pressent de la soulager, au reste ne me donnez point de raisons pour me faire connaître que tout ce que vous me dites n’est que pour le bien de nos Sœurs, j’ai assez d’expérience de l’extrême charité que Notre seigneur a mise dans votre cœur pour les pauvres religieuses de Rambervillers. Il en soit éternellement béni et qu’il me donne la grâce d’être en son saint amour. /M. /Votre, etc.

      1. 1er mai 1644

Mectilde à Jourdaine de Bernières, réf. FC.2524. (lettre omise)

      1. 14 mai 1644 LMR Obéissance de Monsieur de Bayeux

À Monsieur de Rocquelay. Monsieur, j’ai reçu les vôtres datées du 28 avril sur lesquelles je vous dirai seulement que pour nos Sœurs de la R. et…651, qu’il faut absolument avoir leur obéissance de Monsieur de Bayeux ou autre député de sa part. Ça a été toujours mon sentiment quoique je l’ai soumis à d’autres. Monsieur de Barbery a raison de dire que n’étant point établies, on n’a que faire des évêques, mais voyez comment Monsieur de Saint-Martin nous harangue. Il faut que nos Sœurs se fassent sages à nos dépens, outre que la bienséance les oblige à cela pour éviter le scandale. Voilà donc cette affaire arrêtée, savoir qu’il faut obédience et prendre un honnête congé.

Béni soit Dieu, béni soit Dieu éternellement de ce qu’il vous donne et à notre cher N652 quelque souvenir d’une pauvre pécheresse! Pensez-vous que mon cœur ne soit extrêmement réjoui de voir un double excès de la miséricorde de mon Dieu sur mon âme, versant dans les vôtres tant de zèle et de charité pour son avancement? Cela augmente de beaucoup la confiance que j’ai en la divine bonté et me fait espérer l’application de son sang pour la guérison de mes horribles plaies. Dieu veuille que vous et votre cher N. ne soient trompés! Mon Dieu, donnez-moi la grâce que je ne trompe point vos fidèles serviteurs! C’est ma crainte et mon empressement présents, d’autant que je vois bien plus clairement que je suis la plus grande pécheresse de l’univers et pire que tous les démons. Ah, mon très cher Frère! Où serait réduite ma pauvre âme si la divine miséricorde n’empêchait les desseins des diables. Encore ont-ils cru m’aveugler, mais Dieu m’a donné lumière par une âme sainte que j’ai vu ces jours passés et de laquelle j’espère recevoir encore plusieurs assistantes. C’est une Fille religieuse à laquelle j’ai permission d’écrire et de nous entretenir ensemble. C’est une consolation pour moi de la connaître. Car si je sors d’ici pour aller où notre Mère m’a engagée, elle peut me servir devant Dieu en cette affaire et en d’autres par mon travail ou plutôt par les lumières que Dieu lui donne sur toutes les affaires qui lui sont recommandées. Je vous en écrirai plus particulièrement lorsque je lui aurai écrit, car notre entretien fut si pressé qu’il fut si impossible d’apprendre ce que je désirais. Entre autres marques, elle est bien anéantie et fait tant d’état de l’humilité qu’elle ne parle quasi d’autre chose. Si Dieu me fait la grâce d’avoir quelque communication avec elle je vous les enverrai par écrit, mais elle est si humble qu’elle m’a déjà fait promettre que je ne parlerai point d’elle ni de ce qu’elle me dira, excluant néanmoins notre chère association, savoir : Vous, notre N653 et notre bonne Mère Supérieure, parce qu’il n’y peut, ce me semble, y avoir quelque chose de caché entre nous et je vous assure qu’il n’y aura rien de ma part autant que Dieu me le permettra. Je vous écris en hâte et je ne pensais dire qu’un mot, mais voilà comme je m’emporte! Les vôtres me donnent bien sujet d’anéantissement et je voudrais y pouvoir répondre, mais je ne puis pour cette fois ni me consoler avec notre C. A.  ou ce serait bien en hâte. Vous lui diriez, s’il vous plaît, que ses chères lettres ne me parlent point de notre établissement. Mais je lui donne avis qu’il n’est point en l’état de réussir pour quelque contrariété d’une Demoiselle séculière qui aurait trop d’ascendant sur la religion. Elle serait préjudiciable et en hasard de détruire la vraie observance. Il y a sujet d’entretien là-dessus et il nous aurait grandement obligée de nous dire ses sentiments. Je l’en supplie très instamment et que ce soit en bref, vous l’en supplierez de tout votre possible, s’il vous plaît. À Dieu, mon très cher Frère, je suis votre… etc. S’il vous plaît, Notre Mère vous salue très respectueusement et vous prie de porter ces lettres à Monsieur de Saint-Martin et lui faire venir les obédiences qu’elle a données à nos Sœurs tant pour y retourner ici que pour aller à Saint-Silvain. De plus, vous tâcherez autant que vous pourrez de les faire partir en bref et si faire se peut le lundi de la Pentecôte.

      1. 13 mai 1644 LMJ À Jourdaine .Sur Mere Benoîte

À Jourdaine de Bernières Benedictus sit Sanctissimum Sacramentum 654 / M./J’ai reçu les vôtres datées du 5 du courant par lesquelles je conjecture de l’excès de votre charité à l’endroit de notre chère Sœur Scholastique et Monsieur de B[ernières] me confirme dans ma croyance m’assurant de la sainte affection avec laquelle vous [illis.] Notre Mère Prieure est confuse de l’incommodité [25] qu’elle vous aura donnée ou à votre communauté. Elle vous remercie très humblement de tous les biens que votre bonté lui a communiqués pour mon particulier. Je vous en suis beaucoup obligée. Le ciel vous récompensera de tout et singulièrement du saint petit livre que vous m’avez envoyé. On dit qu’il ne s’en trouve plus d’imprimé. Je vais le faire remettre sous la presse, car j’en désire quantité655. Vous avez fort bien compris dans la lettre de N656 ce que je demande de sa charité, et lesquelles choses il m’a promis. J’excuse le retardement qu’il apporte à me donner ce bien d’autant que je sais qu’il est si fort occupé de Dieu et employé es œuvres de son service qu’il n’a pas le loisir d’effectuer ce qu’il m’a promis, mais puisque la Divine Providence vous a fait la dépositaire de ces trésors, je vous supplie en l’amour des sacrées plaies de notre très adorable Maître de me faire part des grands biens que vous possédez.

Entre autres choses, il m’a parlé de certains degrés de la parfaite abjection que notre bon Père Chrysostome a fait depuis peu, mais ils ne sont imprimés. Lui ayant dit que j’avais un imprimeur à ma liberté il m’assura qu’il me les enverrait avec la beauté divine et quantité d’autres choses, je ne sais s’il en a perdu le souvenir. Au temps qu’il pourra appliquer son esprit à ces choses, je supplie votre bonté de lui en parler. Cependant, de votre657 [26], soyez-moi favorable et prenez quelque pitié d’une âme dans toutes sortes de privations. Je vous renverrai fidèlement ce que vous m’envoyez après que je l’aurai copié.

Priez, très chère Mère, Celui qui nous est tout. Qu’il me rende digne de faire un saint usage des croix, mais notamment des intérieurs, lesquelles me mettent quelquefois dans quelque sorte d’agonie. Dites pour moi, je vous supplie, pensant à mes misères : Justus est Dominus658, etc. O que mes péchés, mes libertinages passés et mes infidélités présentes méritent bien ce traitement lequel je trouve nonobstant ces violences tout plein de miséricordes. Bénie soit la main adorable qui me fait ressentir quelque petite étincelle des effets de sa divine justice. Aimez sur moi cette justice de Dieu, c’est ma félicité lorsque j’ai la liberté d’y faire hommage. Je vous donne à Sa Majesté dans le sacré repos que in pace in idipsum659, etc. Je m’explique et je me réjouis de toutes les grâces qu’il vous fait. J’ai une satisfaction sans pareille de le remercier de toutes les faveurs desquelles il embellit vote âme. Sans cesse je l’adore et loue pour vous, pour notre N660 et pour notre Monsieur de Rocquelay. Je vous ai tous très bien présentés devant Dieu, mais quelquefois d’une manière plus particulière. Au reste je vous procure à tous trois tous les biens intérieurs que je puis par des saintes prières que l’on dit pour vous.

Notre chère [27] sainte Mère Benoîte de la Passion661 prie pour tous d’une manière toute angélique, car elle est si fort transpercée et transportée que le jour du vendredi saint elle crût mourir. Mr notre chapelain, nous écrivit promptement les suites de sa maladie. Elle se porte mieux, mais sa blessure ne peut guérir. Je la souhaite auprès de vous dans cette disposition sans toutefois contrevenir à la sainte clôture qu’elle garde chèrement. Si j’ai l’honneur d’être un jour avec elle, je vous en manderai les particularités. Notre voyage n’est point encore conclu. Il faut attendre le retour de nos Sœurs ou plutôt leur venue à Saint-Maur. Sitôt qu’il y aura quelque chose d’arrêté, je vous le ferai savoir. Notre Mère P. a grande répugnance à me laisser aller et je doute que ses raisons ou oppositions auront quelque effet. Je suis à Dieu, je ne m’occupe point de ces choses. Mais néanmoins, je vous supplie de recommander à Dieu cette réforme. Adieu, ma toute chère Mère. J’ai encore beaucoup à vous écrire, mais je suis interrompue pour cette fois. [28] Par charité, donnez-moi de tout votre cœur à Dieu et adorez sa très aimable justice sur son esclave et sur vôtre, etc./Vôtre… etc.

      1. 15 juillet 1644 Saint-Maur LMR Le voyage de Lorraine

À Monsieur de Rocquelay662. Dites, s’il vous plaît, à notre cher […] que Monsieur de Barbery lui écrit et que je le supplie de faire ce qu’il lui priera. Je n’écrirai point par ce poste. Saluez notre très cher ange et bien-aimé frère pour moi663. O, le martyre que la vie! Toutes choses créées augmentent les douleurs d’une âme qui aspire au ciel. Je vous proteste que je suis tellement bête que je ne puis qu’avec de grandes peines m’appliquer aux choses temporelles. Rien ne peut entrer dans mon esprit et je ne puis prendre si à cœur nos affaires que je m’en puisse inquiéter. Ce mot que je suis à Dieu me satisfait de sorte que j’attends avec paix son bon plaisir sur moi. Très cher Frère, voilà une lettre de notre bonne Mère Maîtresse qui me donnerait de la tentation si j’étais encore sensible. Je suis très aise d’avoir reçu de ses nouvelles, mais je suis dans l’impuissance d’agir pour mon particulier. C’est pourquoi recommandez à Dieu le voyage de Lorraine que nous ne ferons encore sitôt. Dites, je vous supplie, à mon très cher A664 que je le supplie au nom de Dieu de me mander son sentiment sur mon retour à Rambervillers. À Dieu! Je ne vous importunerai pas beaucoup cette fois. Tous désirs, s’ils sont efficaces nous tirent à Dieu. La pureté nous rend dignes de Dieu et l’abnégation nous conduit à la plénitude de Dieu. Qui a Dieu a tout et il est parfait et celui qui n’a pas Dieu n’est rien et n’a rien quoiqu’il fasse et encore qu’il ferait des miracles il ne peut rien faire de parfait ni aucune œuvre qui soit digne du Paradis. Donnez bien à Dieu. Je suis toujours en lui, Monsieur, votre…

      1. 17 juillet 1644 Saint Maur LMR Mes petites aventures

À Monsieur de Rocquelay665. J’ai reçu ce matin les vôtres, mais n’y remarquant point de date, cela m’empêche de voir s’il y a longtemps qu’elle est écrite [qu’elles sont écrites]. Quoi qu’il en soit, elles me sont venues à souhait, car je n’osais vous importuner à raison de vos occupations continuelles, mais puisque vous m’en donnez la liberté je vous dirai que je reçois de toute l’affection de mon cœur les saluts que vous m’envoyez puisqu’ils sont de la croix. Je les reçois comme très agréables et me donne à l’effet d’iceux nonobstant que pour l’heure présente je suis entièrement privée du souverain bien que vous croyez que je possède. Est-ce par amour-propre de se lier de telle sorte à Dieu qu’on ne ressent quasi point les contrariétés qui arrivent. Je voudrais bien être digne de souffrir. Je me tiendrais bien heureuse. On m’a fait espérer que quelques jours la divine bonté se souviendra de son esclave. Je suis toute à sa [21] puissance attendant avec paix et repos les effets de son adorable justice. Je me trouve bien de me retirer de toutes choses autant qu’il est à mon possible. Heureuse l’âme qui est bien dégagée. La simple pensée d’un parfait dénuement donne joie à mon esprit nonobstant que j’en suis infiniment éloignée et je prends grand plaisir de savoir des âmes qui le pratiquent fidèlement ou qui souffrent que Dieu l’opère en elles. C’est une grande miséricorde que Sa Majesté fait à celles qu’il gratifie de ce point. Donnez-moi à sa toute-puissance pour être détruite et désirez que Dieu seul vive et règne dans son esclave selon son bon plaisir. Il me vient en pensée que vous me croyez que je sois malade. Je vous supplie : ne pensez à rien de cela et croyez que je suis toujours en bonne disposition si je suis parfaitement abandonnée à Dieu. Demandez-lui pour moi cette grâce si vous désirez m’obliger.

Il faut que je vous raconte mes petites aventures. Ces jours passés la Providence m’a envoyé une personne séculière conduite d’une voie assez extraordinaire. Elle avait de la répugnance à venir à Saint-Maur dans la pensée qu’elle ne connaissait personne de nous autres. Dieu lui dit intérieurement qu’il en disposerait une pour l’entendre, ce qui arriva nonobstant que je n’avais point grande inclination à lui parler. Elle s’entretint fort familièrement de plusieurs choses fort singulières qui sont même de conséquence. Il faudrait vous voir pour vous dire la meilleure part. Cependant je vous dirai une [22] partie de ce qu’elle me dit sur les choses extérieures. La première, que Dieu m’avait choisie entre plusieurs pour me faire religieuse de Rambervillers, que ma perfection était dans cette maison et que je ne devais faire aucun projet pour ailleurs. Bien que possible, je serais employée pour quelque temps en autre part. Secondement. Notre établissement ici n’aura pas grande solidité parce que Dieu veut que l’on retourne, la paix étant faite. Troisièmement. Elle dit qu’elle allait réformer l’abbaye que vous savez, que Dieu y voulait établir sa gloire. Elle me dit quantité de choses pareilles. Sa conversion est admirable. Elle est Damoiselle de Lorraine et demeure à Paris. Il y a neuf ans, elle est sortie de son pays par l’efficace d’une parole intérieure : Audi filia et vide et inclina aurem tuam et obliviscere populum tuum et domum Patris etc. Ce qu’elle fit avec une généreuse conscience et comme elle ne savait ce que Dieu voulait faire d’elle, elle le supplia de la conduire ce qu’il fit l’instruisant continuellement. Elle a une dévotion très particulière à la sacrée Mère de Dieu. Elle dit que les saints sont nos avocats et que nous les devons prier d’autant que nous sommes indignes d’être exaucés. Elle dit encore que la moindre petite satisfaction de nature nous prive de très grandes grâces. C’est cet attrait que l’abandon à la Providence joint à une extrême pauvreté de toutes [23] choses qui comprend assez le dégagement où elle est. J’espère selon ses promesses la revoir en peu de jours. Je vous manderai ce que j’en aurai appris.

Quant à notre bonne [s…]666, je vous assure qu’elle n’est point morte, si ce n’est depuis huit jours, car je reçois fort souvent de ses nouvelles. Il est vrai qu’elle a reçu l’extrême Onction d’une très grande maladie, mais elle se porte mieux et Dieu l’a revêtue du saint habit de la religion le jour de la Sainte Trinité dernière, dans une maison des Filles de Notre-Dame qui sont depuis longtemps établies à […] Je puis néanmoins vous assurer que la vie n’est plus guère longue sur cette terre misérable et soyez certain que vous saurez les particularités que Notre Seigneur me fera la grâce d’apprendre. Continuez vos saintes prières pour elle, je vous supplie, et pour moi, misérable pécheresse. Je ne vous puis exprimer mes besoins tant ils sont extrêmes. Je vous remercie de la charité que vous m’avez procurée auprès de cette bonne âme. Croyez que tout ce qui sera à mon pouvoir, je ne l’omettrai pas. Je me sens pressée d’écrire à la sainte âme que vous savez667 pour lui demander quelques secours, mais au nom de Dieu et pour l’amour de la Très Sainte Vierge et du grand Saint Joseph, tenez la main à ce que je puisse en avoir la réponse. Je vous demande ce surcroît de charité. Je vous [24] envoie mes lettres, priez notre bon668  de me donner cette consolation puisqu’il en a le pouvoir. Ma Sœur Catherine de Ste Dorothée vous supplie d’écrire son nom pour être de la confrérie de la Sainte Trinité et pour porter le scapulaire des Pères de la Rédemption des captifs. L’intérieur que vous m’avez renvoyé vient d’une de mes Sœurs que vous ne connaissez pas encore. Il ne fallait pas me le renvoyer, car j’en ai copie. On travaille toujours à nous établir selon que le tout réussira. Je vous le manderai. Adieu, mon très cher Frère, croyez-moi véritablement/M. /votre, etc.

      1. 4 Août 1644 L 1,13 Pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents.

M669. Je remercie Notre Seigneur des grâces qu’Il vous fait de demeurer tranquille dans l’état où Il vous met à présent : état d’abjection, et pour le corps et pour l’âme, puisque vous ne faites rien, ce semble, pour Dieu, et que vous demeurez comme une statue inutile dans la niche de votre lit. Lisez, je vous prie, le chapitre onzième du sixième Livre de l’Amour de Dieu de Monsieur de Genève670. L’imagination qu’il fait d’une statue contient de belles vérités, et des enseignements excellents sur les dénuements où doit être l’âme fidèle, et seulement amoureuse du contentement et du bon plaisir de Dieu, sans rechercher nullement ses intérêts propres.671

Croyez-moi, qu’il est rare de trouver une personne dénuée de toute créature. Son prix est de grande valeur devant les yeux de Celui qui voit le fond du cœur. Laissez-vous dévorer à la Providence divine. Qu’Elle vous jette où Il lui plaira, qu’Elle vous mette même sur le fumier comme le Saint Job672 tout couvert de plaies; il n’importe, pourvu que vous y soyez par son ordre, vous y serez bien673. L’amour propre rend notre nature si gluante, qu’elle ne peut quasi s’approcher des créatures sans s’y attacher674. À moins que d’être dans un petit trou séparé de tout le monde675, il n’y a pas moyen, ce semble, de conserver la suprême pureté qui nous unit à Dieu. L’état où vous êtes y peut beaucoup servir. C’est pourquoi jouissez-en à la bonne heure, et offrez-vous à Dieu pour y être toujours, s’Il le veut.

L’on m’a dit d’agréables nouvelles, quand on m’a assuré que vous ne vous mettez en peine de rien que de contenter Dieu676 à sa mode présente, et que vous ne pensez pas au gouvernement de la maison677, jetant tout votre soin en Celui qui vous nourrit de ses divines faveurs et lumières. Comme il faut penser à ses affaires quand Il le veut, il n’y faut pas penser quand Il ne le veut pas. Il n’a pas affaire de vos soins pour la conduite de ses prédestinés. Savez-vous que nous gâtons tout pour vouloir trop faire678. Demeurez donc dans votre niche, contente de son contentement et de son ordre679.

Pour moi je suis toujours dans le train ordinaire, le désir de la solitude me revient680 voir souvent. Mais après qu’il a fait sa visite, je le prie de s’en retourner, et qu’à présent je suis empêché, ne pouvant aller où il me veut mener, je le congédie ainsi tout doucement, sans m’embarrasser avec lui. Je ne refuse pas pourtant les offres qu’il me fait de son service, quand l’occasion s’en présentera. Je roule donc tout simplement, et tranquillement appuyé sur l’ordre de Dieu, comme sur mon Bien-aimé; pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents681. Pour mes imperfections, j’en commets quelques-unes dans le tracas où je suis, et aussitôt elles me conduisent dans l’abjection qui est notre refuge ordinaire682. Priez pour moi, etc.

      1. 18 août 1644 LMB La lettre de la bonne âme

Monsieur683, Il me semble vous avoir supplié de ne vous mettre point en peine684 de m’écrire pour me témoigner la sainte affection que vous avez pour moi. Croyez, mon très cher Frère685, que les effets de votre charité686 sont extrêmement admirables en mon endroit687. Je ne peux comprendre comment Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse. Il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés que688 je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée689. Je crois que notre bon Dieu prend un singulier plaisir à la charité que vous me faites, je vous puis assurer qu’elle ne sera point sans récompense même dès cette vie. Sa Majesté veut bien que vous secondiez690 les désirs que j’ai d’être entièrement à Jésus Christ. Mon actuelle occupation est de tendre à lui et d’être à lui sans aucune réserve.

La lettre de la bonne âme691 me jette dans un si grand étonnement692 de la miséricorde d’un Dieu sur son esclave que j’ai693 été plusieurs jours dans une disposition intérieure que je ne puis exprimer, mais que vous pouvez bien comprendre. Les sentiments que j’ai sur ce qu’elle m’a dit [9] sont si profonds que j’en reste anéantie jusqu’au centre des enfers ne pouvant concevoir que la majesté694 de mon Dieu daignât abaisser ses yeux divins pour regarder une abomination. Sa bonté m’abîme de toutes parts, qu’il en soit éternellement glorifié695. Je vous supplie et conjure en son saint amour de continuer vos grandes et saintes libéralités en mon endroit et de me remettre de temps en temps dans le souvenir de cette sainte âme. Je voudrais bien qu’elle m’obtienne696 la grâce d’être pleinement, entièrement et sans aucune réserve à Dieu. C’est toute ma passion que de rentrer en lui selon ses aimables désirs697.

Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude; vous avez goûté la suavité du Seigneur, je vous porte compassion698 dans l’emploi où vous êtes, mais699 celui qui par un excès de son divin amour vous a très700 fortement élevé au-dessus701 de tout. Je m’en réjouis et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tout les biens que je vous peux souhaiter702. Je suis en son amour vôtre703.

Je vous remercie mille et mille fois des soins que vous avez pour l’établissement de nos Sœurs à Saint-Silvain704. Monsieur de Barbery en a écrit à notre Révérende Mère. Je prie Notre Seigneur que ses divines volontés s’accomplissent en nous et en tous les charitables desseins que vous avez de soulager ces esclaves.

Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude. Vous avez goûté la suavité du Seigneur. Je vous porte aucunement de la compassion dans l’emploi où vous êtes; mais celui qui par un excès de son divin amour, vous attire fortement, vous élève au-dessus de tout, je m’en réjouis, et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tous les biens que je vous peux souhaiter.

Notre Mère vous705 a écrit ses706 sentiments sur nos petites affaires, pour savoir les vôtres, et si vous êtes d’avis que la bonne Mère Benoit707 aille en Normandie, [180] si l’établissement réussit. C’est une digne religieuse, mais si cela arrive, notre pauvre maison708 souffrira beaucoup de son absence. Toutes mes Sœurs vous présentent leurs très humbles et affectionnés saluts, se recommandant à vos saintes prières. Je suis au Saint Amour de Jésus, Votre etc.

      1. 19 août 1644 LMR Aimez Dieu pour moi

Notre divine Princesse709, la sacrée Mère d’amour, nous rend dignes de participer à ces adorables excès au jour de son admirable [16] triomphe. Ne soyez point en peine de vos lettres. Je les ai reçues fidèlement. Est-ce point les réponses de notre sainte âme et une lettre de notre bon, etc.710 et une des vôtres. Je les reçus le jour de la Saint-Laurent environ les huit heures du soir. Je ne sais quel remerciement vous faire d’une telle charité que vous m’avez faite et procurée. Je vous envoie cet essai d’oraison. Aussitôt que la disposition du père de gondran [Condren] sera transcrite, je vous la renverrai fidèlement. N’en soyez point en peine, je vous supplie.

Au reste la réception des vôtres m’ont si fort consolée que je ne vous puis dire jusqu’au point où elles ont porté mon pauvre esprit et je vous supplie continuer de m’envoyer des charités pareilles, car je vous assure qu’elles sont bien efficaces puis qu’elles se font ressentir dans un cœur de glace comme le mien qui fut tellement surpris en la lecture des réponses de la sainte âme que vous savez et en celle de notre bon N.711 écrivit que j’en demeurais hors de moi, ne me pouvant persuader que la Majesté adorable d’un Dieu daignât bien abaisser ces yeux divins pour regarder le plus impur et le plus sale néant qui ne fut jamais sur la terre. Ma pensée est que possible cette âme s’est méprise et renvoyé une réponse pour l’autre. Si elle me mandait que la très sainte et aimable justice de mon Dieu m’abîmerait au centre des enfers je n’aurais mille difficultés de porter croyance à une telle sentence, car en esprit j’y suis aucunement abîmée ne voyant aucune place qui me soit convenable que la plus affreuse de ses cachots. Que je porte et souffre par hommage à la divine, [17] très sainte et amoureuse justice de mon Seigneur et de mon Dieu que j’aime d’une tendresse égale à sa sainte miséricorde, et si j’osais, je dirais davantage, prenant un plaisir plus grand dans l’effet de la première que de l’autre. Et parce que je vois une main d’amour qui fait justice à soi-même, faisant ce que mon amour propre m’empêche de faire. Aimez Dieu pour moi, mon très cher Frère. Voilà tout ce que je vous puis dire dans l’état présent, et continuez vos saintes charité vous en aurez de grande récompense devant notre bon Dieu une des plus agréables sera de voir que vous aurez contribué à la conversion d’une des plus détestables pécheresses de l’univers.

Je vous rends mille et mille millions d’humbles actions de grâces des biens et saintes prières que vous me procurez. Je prie notre bon Dieu qu’il vous consomme de son divin amour. Je n’écris point cette fois à notre très chère M. supérieure, mais je vous supplie, présentez-lui mes très humble obéissances. J’attends cette semaine notre très cher Père Chrysostome. J’attends quelque chose de sa charité pour une de mes sœurs d’ici et pour la Mère Benoîte. Je vous enverrai le tout lorsque je l’aurai, quand Notre Seigneur vous donnera quelque chose ensuite de sa divine soif. Je vous supplie m’en faire part afin qu’avec vous je puisse au mieux qu’il me sera possible désaltérer l’ardeur de mon Jésus et souffrir lors qu’il m’en rendra digne. Je vous laisse tout à lui et pour lui. Je suis/M./Votre etc.

      1. 5 septembre 1644 L 1,14 Ce qu’est la créature après la chute d’Adam.

M. Voulant répondre à la vôtre, j’ai trouvé que les sentiments que Dieu m’avait donnés en l’oraison ne vous seraient pas mauvais; je vous les rapporte. J’ai pensé en mon oraison ce que c’est que la créature après la chute d’Adam. Je ne faisais que dire : «Qu’est-ce que la créature?» C’est un abîme d’orgueil, d’aveuglement, d’aversion de Dieu, et de conversion vers ses semblables. «Qu’est-ce que la créature?» C’est un amas de toute corruption, de toute pauvreté, et de toute incapacité712. «Qu’est-ce qu’elle doit faire?» S’humilier, s’anéantir, s’abîmer dans le néant continuellement, avoir défiance de soi-même, et vivre dans une crainte perpétuelle de sa fragilité. Vivant dans les lumières de sa grâce qui lui font voir son état criminel, et sa pente continuelle au mal, elle vivra dans l’esprit de pénitence, elle fuira toute sorte d’honneur et d’aise, elle se plaira d’être anéantie et crucifiée des autres. Il n’y a point de si grande abjection qu’elle ne trouve petite; et elle imite les pauvretés et les mépris de Jésus qui s’est mis en sa place durant qu’Il a vécu sur la terre713. Jamais une âme ne vivra en vérité et humilité, si elle suit les maximes du monde qui la font vivre selon les inclinations d’Adam. Elle doit épouser celle de Jésus-Christ et la folie de sa croix714, et croire qu’elle n’est jamais mieux que lorsqu’elle est dans les misères, les persécutions et les croix715. Il n’y a point d’autre voie que celle-là. Jamais nous ne trouverons Dieu que nous ne nous perdions nous-mêmes dans les abjections et les mépris. Quand nous ne ferions dans nos retraites, que de demeurer bien convaincus que le vrai chemin pour aller à Dieu, c’est de marcher avec Jésus-Christ dans les pauvretés, abjections et misères, nous serions tout ce qui se doit faire. Adieu en Dieu.

      1. 30 septembre

Mectilde au P. Chrysostome & réponse de ce dernier le même mois, réf. FC.2135 & 312. (lettre omise)

      1. 21 octobre 1644 LMR J’attends cet le bon Père Chrysostome

À Monsieur de Rocquelay716. Bénie soit la divine Providence qui m’a aujourd’hui consolée de vos chères lettres que j’attendais avec instance dans le désir de recueillir mon cœur en l’amour de mon tout par les saintes connaissances que votre charité me communique. Je ne saurais vous dire combien j’ai trouvé long votre silence et je vous supplierai volontiers sans contrevenir à la divine conduite de n’être plus si exact à la garde d’un silence qui m’est préjudiciable. De ma part, je ne l’ai observé que pour deux raisons : la première, de votre retraite et la seconde, parce que Monsieur de Barbery m’écrit que j’étais trop prolixe en mes lettres, notamment en celles que je vous écrivais (je ne sais où il les avait vues) et qu’en cela j’agissais contre la grâce. Ceci arrêta un peu ma plume jusqu’à ce que j’en serais assurée d’ailleurs.

Vous apprendrez ici la maladie de notre Bonne Mère Prieure, une fièvre double, tierce, la réduit à l’extrémité et les médecins n’ont pas bonne opinion de son mal. Je supplie votre charité de prier Dieu pour elle et recevez vos humbles recommandations et la conjuration qu’elle vous fait e prier Notre Seigneur qu’il la convertisse. Elle ne demande point la guérison du corps, mais bien celle de l’âme souhaitant de se voir toute à Dieu, recommandez-la s’il vous plaît à toute la sainte connaissance que vous avez et à Madame votre bonne Mère que je salue de toute mon affection. Nous sommes en peine de notre pauvre Mère, néanmoins nous espérons que l’amoureuse Providence de Dieu qui dispose de tout saintement, justement et amoureusement. Il sait le besoin que nous avons d’elle et je le dis volontiers à notre Bon Dieu. «Mon Seigneur, celle à qui vous avez confié la petite troupe de vos humbles esclaves et qui peut faire beaucoup pour votre gloire est malade» Après ces mots, je me repose en confiance.

Vous me dites, mon très cher Frère, que je suis devenue muette. Je ne sais ce que c’est, mais je me trouve insensiblement dans un silence que je n’ai pas une seule parole à proférer? Je trouve une grande satisfaction à me taire, mais non pas toutefois avec les âmes qui sont de Dieu et qui me peuvent porter à lui, encore que souvent dans les entretiens pareils je me trouve dans le silence, étant seulement attentive aux saintes paroles que l’on dit ou plutôt à l’objet pour l’amour et de l’amour duquel on s’entretient. Vous me consolez dans l’espérance d’un trésor, je vous supplie autant que je puis de ne nous point oublier.

J’attends cette semaine le bon Père Chrysostome pour l’entretenir sur les pensées d’une retraite que j’ai faite ces jours passés. Je vous enverrai ses sentiments sur ce que j’ai expérimenté. Je voudrais vous en entretenir dès l’heure présente, mais je suis occupée extraordinairement, tant par la maladie de notre mère que pour me voir obligée de faire ce qu’elle faisait avant son mal. Je suis fort consolée d’entendre parler des saintes âmes que vous connaissez. Mon Dieu que j’aime ce dénuement, mais que j’en suis éloignée. Envoyez-moi ce qui me peut conduire dans cette perfection et vous aurez part au profit qui en reviendra. Je vous supplie que notre cher N717. se souvienne quelquefois devant Dieu de sa pauvre et indigne Sœur. On m’a dit qu’il devait bientôt venir à Paris. Je m’en réjouis, car certainement notre bon Père viendra à Saint-Maur avec lui. Très cher Frère, tâchez d’être de la partie et notre joie sera grande. Nous parlerons ouvertement de tout ce que nous aimons qui est celui au saint amour duquel je vous suis, Monsieur, etc.

      1. 10 décembre 1644 LMR Saint Maur

Amour, amour, amour pour Jésus anéanti718 dans les entrailles virginales de sa Très sainte Mère.

Vive Jésus l’éternel amour de nos cœurs dans les entrailles virginales de sa très Sainte Mère! Je viens de recevoir une lettre que notre bonne Mère Benoîte vous écrit. Je vous l’envoie vous suppliant de prendre la peine de lui écrire comme vous l’avez reçue. Je pensais vous envoyer la disposition, mais elle est encore entre les mains de notre bon Père Chrysostome. Je promets qu’aussitôt qu’il y aura fait réponse, je vous en enverrai la copie. Vous verrez un excès de la miséricorde divine à la sanctification de cette âme. C’est une élue. Vous aurez la consolation de voir ses écrits. Mes Sœurs vous prie [nt] très instamment d’avoir encore un peu de patience, qu’en peu de temps elles vous renverront la disposition du Père de Gondran. Elles la font copier. J’ai brouillé la disposition d’oraison que vous demandez. Je vous l’enverrai sans faillir.

Vous m’avez mandé, mon très cher Frère, que votre bonne amie est en silence, mais vous ne faites point de [15] distinction de cette bonne âme. Est-ce point celle qu’autrefois m’a écrit, ou bien est-ce encore une autre? Dites-moi cela, je vous supplie, et tâchez au nom de Dieu que je puisse avoir un mot de réponse sur la dernière lettre que je lui ai écrite au sujet d’une âme en peine. Je vous supplie de lui rendre ce service et vous m’obligerez. Je me réjouis de la disposition de notre chère S. Je prie la divine bonté lui augmenter ses infinies miséricordes, mandez-moi un peu si je ne suis point entièrement hors e son souvenir. Je me recommande à ses saintes prières, aux vôtres et à celles de notre chère Mère Supérieure. Je suis navrée que son incommodité l’attache si fort sur la croix, je vous supplie de la saluer de ma part. Je crois que je vous écrirai bientôt plus amplement s’il plaît à notre Bon Dieu. Adorez pour moi le Saint Enfant Jésus et me sacrifiez à sa Sainte Enfance, le remerciant pour moi du présent que sa miséricorde m’a fait depuis peu de pauvreté, douleur et mépris. À Dieu, soyons à lui plus que jamais! Amen.

      1. 3 janvier 1645 LMR Quelque effet du véritable abandon

Monsieur719, Je vous désire consommé des divines flammes du saint amour de mon très adorable Jésus pour étrenner à cette nouvelle année. Je vous réveille de la part de ce Petit Enfant et vous convie de réjouir mon esprit par les saintes leçons qui vous ont été faites dans l’étable. Colligez de notre cher A720. ce qu’il y a appris et m’en faites part, je vous supplie, comme à celle qui, à la porte de votre charité, attend cette aumône en toute humilité. Je vous vois dans un recueillement si profond que je doute si vous en pourrez désister pour me donner la convocation que je vous demande, je ne laisserai de l’espérer. Cependant que je vous dirai que depuis quelque temps il a plu à la divine Providence me faire ressentir quelque effet du véritable abandon et de la parfaite pauvreté qui dénue l’âme de tant de choses pour la faire entrer dans la nudité de Jésus souffrant. C’est la voie où du présent je suis attirée et en laquelle je prends mes intimes délices parce que cet état éloigne tellement l’esprit de toutes choses qu’il ne peut s’occuper que de la pauvreté de Jésus. Toutes les choses transitoires passent comme si elles n’étaient point. Dieu seul, je dis Dieu seul, est la simple occupation, tendance et consolation de l’âme. O Sainte nudité, que vous êtes aimable et agréable à l’âme qui a le bien de vous goûter et connaître! À Dieu, mon très cher Frère, je vous supplie d’assurer notre très cher Frère A721 que je trouve bon son silence lorsque les affaires de Dieu l’occupent. Si vous pouvez m’écrire, j’en aurai un grand contentement, mais je vous supplie en cela comme en toutes autres choses. Suivez l’ordre et le trait du Saint-Esprit, puisque vous êtes chevalier de l’ordre. N’agissez que par l’ordre de celui en qui je suis pour toujours par son saint amour, Monsieur, etc.

      1. 29 janvier 1645 LMR route de Rambervillers.

À Monsieur de Rocquelay722. Notre sortie de Paris a été en quelque sorte si précipitée qu’il me fut impossible de vous écrire selon que je l’avais projeté. Sans doute que les nouvelles de notre voyage vous auront surpris comme elles ont fait beaucoup d’autres qui ne me croyaient jamais être de la partie. La divine Providence l’a voulu contre toute apparence humaine. Je marche à l’aveugle dans les voies de la soumission, ignorant ses desseins. Je les adore sans les connaître, sachant très bien que tous les évènements sont effet de la divine sagesse qui peut dans toutes les occasions nous sanctifier si nous correspondons à la grâce. J’aime plus que jamais ma chère devise : «Ego Dei sum» et je la porte gravée au plus intime de mon cœur pour l’accomplir mille fois le jour, par un très entier abandon ou plutôt, par la totale perte de moi-même, par un pur anéantissement dans Dieu, félicité la plus glorieuse qui se puisse rencontrer sur la terre. Infailliblement elle est sortie du Paradis pour nous faire goûter la douceur de ses fruits. Désirez, mon très cher Frère que je suis rassasiée de Celui seul qui peut contenter pleinement mon esprit et qui est uniquement désirable. Je vous offre à Sa Majesté dans l’incertitude de vous revoir. Je suis à Dieu. Vous êtes à Dieu. Cette pensée est la plus délicieuse du monde, parce que lorsqu’elle occupe mon esprit, elle l’oblige à vous sacrifier avec lui aux sacrés vouloirs de la Divine Providence. Qu’il est doux de respirer sous cet air et ne me vouloir que par ses ordres!

Si la volonté divine eut permis que je vous voie avec votre cher Ange723 avant que de faire le voyage, ma joie eut été bien entière. J’appris de notre très honoré Père Chrysostome qu’il devait venir dans dix jours, mais il n’y avait pas moyen de retarder. Il me promit qu’il se souviendrait de moi dans les saintes conférences que vous ferez ensemble. J’espère que votre bonté ne sera pas moins grande, nonobstant mon éloignement qu’elle l’a toujours été pour les biens de mon âme. Cette union de mes esprits en Dieu et pour Dieu ne vous permet pas de changer. C’est une grande consolation pour moi, qui serai possible privée toute ma vie de l’honneur et de la satisfaction de vous revoir. Je vivrai toujours dans la croyance que votre fidélité sera invisible et que croissant de jour en jour dans le saint amour de mon Dieu, vous vous souviendrez dans l’abondance de ses miséricordes, d’une pauvre créature qui n’a pour toute richesse que pauvreté, douleur et mépris. Vous prendrez la peine, s’il vous plaît, de faire lecture de la présente à notre cher Ange724 puisque j’écris autant pour lui que pour vous et pour notre très chère et très honorée Mère Supérieure725. Assurez-les que je ne désisterai jamais de la fidélité que je leur ai promise moyennant le secours de la grâce, si les séjours dans mon quartier devait tirer en longueur. Je vous en donnerai avis et vous ferai part de tout ce que la divine bonté me fera rencontrer de précieux. Seulement, je vous conjure en l’amour de notre bon Seigneur, digne seule chose, c’est que vous continuiez tous trois de désirer devant Dieu l’accomplissement de son bon plaisir en moi désirant qu’il soit en moi selon la plénitude de son saint amour. Je crois que vous avez assez de bonté pour m’écrire quelquefois et pour m’envoyer des nouvelles des saintes âmes que vous connaissez et particulièrement de celle de qui j’attends encore une réponse charitable726. Tenez-y la main, je vous supplie et m’écrivez bien simplement toutes les nouvelles que vous trouverez en votre pays.

Je vous enverrai des nôtres et vous recommanderai bien chèrement à notre bonne Mère Benoîte et à d’autres que je connais et que j’apprends tous les jours à connaître par permission de la divine Providence qui dispose les choses pour favoriser les désirs que j’ai de connaître les serviteurs de mon Dieu. Si je retourne possible, serez-vous encore à Paris? Ce serait pour moi un grand bonheur si notre cher Ange727 était obligé de prolonger son voyage jusqu’à mon retour. Je rentre dans mon sacré abandon pour aimer de tout mon cœur ce qu’il plaira à mon Dieu d’en ordonner, ayant cette ferme croyance que de quelque sorte que le tout arrive nous serons entièrement sans réserve à Lui. Cette pensée me console dans la perte que je fais de vos chères présences. Je les désirais trop. Il fallait en être privée pour entrer dans une plus étroite pauvreté. O sainte pauvreté de toutes choses, je vous embrasse pour être à jamais compagne de mon esprit! Il faut finir pour vous dire adieu. Je vous donne donc à Dieu de tout mon cœur et vous offre à sa toute-puissance, le suppliant de vous anéantir et abîmer dans la pureté de mon saint amour pour toute l’éternité. Je vivrai dans l’espérance de nous y voir un jour pour avec les bienheureux à jamais chanter : misericordias Domini in aeternum cantabo après que j’aurai participé à la sainte Croix de mon Maître et qu’il aura consommé le cœur que je lui ai consacré et que vous lui sacrifiez tous les jours à la sainte Messe. Continuez en son amour cette charité admirable, lui demandant avec instance ma parfaite conversion. À Dieu encore mes très chers et honorés Frères, je vous laisse à Dieu et en Lui je suis sans changer, Messieurs, votre, etc. Je vous écris la présente à Voy, le dimanche 29 janvier 1645. Ce bourg est à 20 lieues de Rambervillers.

      1. Février 1645 LMR Rambervillers

Monsieur728, Jésus est notre vivre, et notre gain est de mourir à toutes choses dans cet amour de pauvreté. Je vous présente les belles fleurs d’une sainte nudité pour intime salut. Je crois que vous aurez reçu celle que je vous écrivis pendant les chemins de notre voyage à Rambervillers. La présente vous assurera que par la grâce de notre Bon Dieu nous y sommes arrivés heureusement, mais incertaines du temps que nous pourrons sortir pour retourner à Paris. Les affaires que notre Mère y doit déménager traînent en fort grande langueur, il faut attendre le moment que la divine Providence a ordonné pour cet effet. Cependant je vous écris ces mots, voici une lettre de notre chère Mère de la Résurrection qui nous avertit que vous êtes à Paris avec Monsieur, notre très cher Frère. Je vous laisse à juger si je suis bien aise d’être si loin et dans la croyance que je ne vous y verrai plus. Je loue et bénis Notre Seigneur de tout mon cœur d’une telle privation. Il ne m’en pouvait point arriver de plus importante. Il y a si longtemps que nous nous réjouissons de votre venue dans l’espérance que vous nous donniez quelquefois par vos lettres. C’est un coup de la sage conduite de Dieu que je veux adorer sans y trouver tant soit peu à redire. Il ne suffit que c’est son bon plaisir que je souffre cette chère privation, suppliant Sa Majesté l’avoir pour agréable puisque c’est la plus grande que je lui puisse offrir en matière pareille. J’espère que votre charité ne laissera pas de se souvenir quelque petite fois de nous, j’en supplie très humblement Monsieur de Bernières. Je ne lui écris point sachant bien qu’il n’aurait le loisir de faire lecture de mes lettres. Faites-lui part de la présente, s’il vous plaît, et lui offrez mes humbles recommandations. Je crois que sa bonté n’est point raccourcie en mon endroit puisque c’est tout pour Dieu. Voilà mes chères Sœurs de Saint-Maur bien consolées. Je me réjouis de leur bonheur et du profit spirituel qu’elles feront par vos saints entretiens. Je dirai en esprit : Amen, pour toute la gloire que vous rendiez à notre Bon Dieu. Vous me ferez une charité extrême si vous me mandez combien de temps vous croyez être dans Paris afin que je puisse quelquefois me consoler en vous visitant de mes lettres. Priez Dieu pour nous, je vous supplie et m’obligez de prendre la peine de présenter nos humbles obéissances à notre bon Père Jean Chrysostome. Suppliez-le d’avoir mémoire de moi devant Notre Seigneur. Je vous salue en son saint amour et suis toujours de même affection tant à vous qu’à Monsieur notre très honoré Frère, Monsieur, votre, etc.

      1. 26 juin 1645 LMB à Saint Maur.

M., Jésus anéanti729 soit la consommation de nos désirs et de nos desseins. Notre bonne Mère est tellement fervente dans les résolutions que vous savez qu’elle ne peut quasi attendre le moment d’en recevoir la conclusion. Elle m’a fait écrire à notre bon père pour en avoir une prompte réponse730. Je vous envoie la lettre ouverte. Après que vous l’aurez lue vous la fermerez, s’il vous plaît, et comme nous avons plusieurs choses à expédier il serait bon de savoir bientôt si nos desseins pourront avoir leur effet. Je vous supplie d’y faire votre possible et de nous en mander des nouvelles. Nous ne vivons plus que dans cette espérance et le retardement d’un jour paraît bien long aux plus ferventes. Notre bonne Mère est si fort touchée que c’est merveille de la voir. Au nom de Dieu, hâtez-vous pour la consoler, car si cela ne réussissait pas, je ne sais ce qu’elle se résoudrait de faire.

Je ne vous écris cette fois qu’au sujet de notre affaire. Tout ce qu’il me reste à vous envoyer pour notre bon Père n’est point encore écrit. Mandez-moi, s’il vous plaît, si votre volonté continue sur la chère entreprise et ce que vous en espérez. Nous considérons sans cesse l’excellence [62] d’icelle et quelle grâce nous recevrons si la divine bonté nous en donne l’effet. Chacune se dispose d’entrer dans une fidélité très entière. Vous diriez, à nous voir, que nous allons à des noces de réjouissance et en des lieux de félicité. Elles s’y portent avec des cœurs animés d’une grande ferveur. Je vous supplie de songer à prier Dieu pour moi. Vous n’ignorez pas mes besoins et combien je suis glacée si les serviteurs et servantes de Dieu ne prient pour moi. Difficilement, pourrai-je arriver au but tant désiré?

Mandez-nous de vos nouvelles par la porteuse. À votre sortie d’ici, vous étiez dans la résolution d’écrire qu’on vous prépare votre ermitage. Notre Mère a pensé que nous serions très bien quelque temps dans votre maison des champs, toutefois nous laissons toutes choses à votre sage conduite. Faites comme Notre Seigneur vous enseignera. Je le supplie vous donner la persévérance et à moi la grâce d’un parfait anéantissement. Je suis en son saint amour…

      1. 30 juin 1645 LMB  Saint Maur Constante et ferme résolution des cinq solitaires

Je réponds731 aux deux lettres que vous avez pris la peine de m’écrire, et vous assure de la constante et ferme résolution des cinq solitaires qui augmente tous les jours dans l’affection à une sainte retraite telle que votre bonté se propose de nous [57] faire observer. Nos désirs sont extrêmes et rien de tout ce que vous nous représentez d’affreux à la nature ne peut ébranler le courage que Dieu nous donne pour nous sacrifier sans réserve à toutes les souffrances que Sa Majesté divine nous voudra gratifier. Je vous réponds de mes compagnes. Ce sont des cœurs généreux et pénétrés du saint amour, mais, pour vous parler en franchise, je suis celle dont vous devez craindre de sa fidélité. Je connais cet état d’une manière si excellente, et c’est une grâce si grande que Dieu fera à celles qui le posséderont que je me connais très indigne d’être de ce nombre. Il faut, mon très cher Frère, que vous m’aidiez beaucoup par vos saintes prières. J’ai bien un désir, mais cela ne vaut rien sans l’effet. Est-il possible que le grand et puissant Dieu ne doit un jour prendre pitié de son esclave? Je le supplie vous faire concevoir mes sentiments puisque je serais trop longue à vous les exprimer. Vous verriez la grande disette que je souffre en la privation du saint amour et comme je ne reconnais au ciel ni en la terre point de bonheur plus grand que celui d’aimer Dieu d’un amour de pureté, faisant quelquefois réflexion sur le genre de vie que nous prétendons d’embrasser, il me semble que c’est un chemin raccourci qui conduit au sacré dénuement. Je trouve que c’est un grand point que l’âme soit bien dénuée et la fidélité avec laquelle elle entrera dans la grâce d’icelui la rendra digne de grandes choses. J’aime et j’honore cette disposition que la grâce divine opère. Désirez que la divine bonté me rende digne d’y entrer. [58]

Je vous supplie de la part des cinq solitaires qu’aussitôt que notre très cher et bon Père aura donné sa résolution sur notre dessein vous preniez la peine de nous le faire savoir en toute diligence afin de travailler promptement à son exécution et disposer des affaires d’ici et de Saint-Firmin. Nous attendons vos réponses avant de rien ordonner. Pour votre maison des champs nous n’y penserons plus. La divine Providence vous en fera trouver quelque autre. Ne vous mettez pas en peine pour notre temporel. L’abondance de Dieu est trop suffisante pour manquer à celle qui ne veut chercher que Lui et qui s’abandonne sans réserve. Il veut bien que nous imitions les saints Pères du désert qui vivaient du travail de leurs mains. Il faut être pauvre de toutes sortes pour l’amour de Celui qui nous appelle dans sa voie. C’est ma croyance qu’on ne fera pas grande difficulté de nous souffrir dans une petite maison puisque nous ne cherchons point d’établissement. À Dieu, je suis au saint amour, Votre…

      1. 4 juillet 1645 LMB Tâchez de venir promptement à Saint-Maur.

J’ai reçu les vôtres732 et appris l’état de vos affaires. C’est à présent que vous serez notre vrai frère dans la pauvreté et dans l’abjection, car il me semble que l’un ne va pas sans l’autre. Je loue et adore mon Dieu pour l’honorer qu’il vous fait de vous visiter certainement. Il se verra glorifié par cet accident : la disposition ou vous êtes le fait bien connaître, néanmoins je crois que vous devez faire quelque effort pour détourner ce torrent qui vous menace. Vos commodités ne sont point vôtres, mais Dieu vous les a données pour les employer à sa gloire en la manière qu’il lui plaît. Le fermier qui a du bien de son maître est obligé de [le] lui conserver, mais si la force l’emporte il ne sera point coupable. Faisons notre possible.

J’écris à Monsieur de Saint-Firmin et le prie de tout mon cœur de vous aller voir, s’il fait quelque chose c’est un coup de Dieu, car il n’y a aucune considération en soi qui le puisse obliger de vous servir. [55] Ce qui me console c’est qu’il vous connaît et qu’il vous honore. Au reste, mon très cher Frère, voyez comme la divine Providence vous accorde en quelque façon vos désirs, voilà une solitude qui se prépare d’une manière que l’on n’aurait point prévu. J’admire toujours plus la sainte et adorable conduite de notre bon Dieu. Néanmoins j’espère qu’il agréera votre humble soumission et vos intimes désirs, partant si vous vous retirez, tachez de venir promptement à Saint-Maur où vous serez reçu des cinq solitaires avec des affections qui ne se peuvent dire. Je ressens votre mortification, mais je n’ai pas assez de puissance pour y remédier, cela m’affligerait si je ne savais quelque chose de la grâce que Dieu a mise en vous. S’il vous réduit à vivre d’aumône ce sera pour consommer votre perfection d’être plus conforme à Jésus pauvre, méprisé et anéanti. Sainte vie que tu es aimable, charmante et délectable à l’âme qui connaît ton mérite. Très aimé Frère si nous étions pénétrés vivement de ces vérités pourrions-nous vivre sans être abîmés dans la sainte abjection. Il me vient une pensée d’envier votre sacré bonheur. Mais mon Dieu, ses faveurs-là sont réservées aux grandes âmes et non pas aux avortons comme moi. Je vous annonce que c’est une grande grâce que Dieu fait à une âme qu’il réduit à la mendicité et sans appui que de son amoureuse Providence. Il est assez miséricordieux en votre endroit pour vous faire entrer dans cet état. Un peu de patience et nous verrons ses effets.

Quant au dessein de question la résolution est toujours ardente. [56] Mais après l’approbation de notre bon père, il faut vous voir soit ici ou à Paris, afin de conclure l’affaire pour une dernière fois nous vous supplions d’avoir toujours bon courage sans vous mettre en soin des pauvretés que nous souffrirons ensemble puisque vous espérez que Notre Seigneur vous accordera vos désirs.

Je vous confesse que la lecture de votre lettre m’a bien surprise. Dieu travaille lorsque nous n’y pensons pas. Faisons tout notre possible avec un pur et simple abandon à la conduite de Dieu et aux évènements de sa sainte providence733. Mandez-moi, je vous supplie, ce qui vous est survenu depuis hier. J’attends de vos nouvelles. Cependant je vous laisse à dieu et suis toujours en son saint amour. Vôtre…, etc.

      1. 30 juillet 1645 LMB de l’ermitage du Saint-Sacrement 

Monsieur734, Notre bon Monsieur Bertot735 nous a quitté avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur, son absence [52] nous a touché et je crois que notre Seigneur convient que nous en ayons du sentiment puisqu’il nous a donné à toutes tant de grâce par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la ste perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il y a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours, et lors que la ste providence vous fît venir à Paris, si vous eussiez rejetté le mouvement de ce voyage, vous eussiez fait un grand mal à mon avis. Car personne ne pouvait faire ce que vous et lui avez fait céans. Dieu seul connaît ce que je veux dire et sans doute Il vous le fait voir en Lui, mais quand nous vous remercierons à jamais, ce ne serait rien faire comparé à ce que nous devons à votre charité, et il fallait que vous-même y fussiez en personne pour donner la liberté. Vous voyez mon très cher frère que votre voyage à Paris est de Dieu, et peut-être exprès pour cette pauvre maison qui avait un merveilleux besoin du secours que vous lui avez donné. Notre Seigneur en sera lui-même votre digne récompense. Je laisse au bon monsieur Bertot de vous dire, mais je dois vous donner avis qu’il est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraichissement. Il a été fort travaillé céans parlant sans cesse, fait plusieurs courses à Paris sans carosse dans les ardeurs d’un chaud très grand, il ne songe point à se conserver, mais maintenant il ne [53] vit plus pour lui Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres, il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer.

Il vous dira736 de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités, et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide et si pauvre, même de Dieu, que cela ne se peut exprimer. Cependant, il faut, selon la leçon que vous donnez l’un et l’autre, que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. Il en arrivera ce qu’il plaira à Notre Seigneur, mais toutes choses sont quelquefois si brouillées, que l’on n’y voit goutte. J’ai une grande confiance en vos saintes prières et en celles de la bonne Sœur Marie737. Je vous supplie très instamment mon très cher frère de nous y recommander de la bonne manière. Vous savez maintenant mieux que jamais ce qu’il me faut. Faites qu’elle l’obtienne de Notre Seigneur, et je vous en serai obligée éternellement. Il me semble que cette grace est entre vos mains pour moi, et si tous trois, vous, Mr Bertot et la bonne sœur [Marie] la demandez ensemble et de même cœur à Dieu pour moi, je suis certaine qu’il ne vous refusera point, car j’ai commencé une neuvaine pour cela qui m’a été fortement inspirée où tous trois vous êtes compris. Je me confie toute en vous, ne nous oubliez point ni toute cette maison. Vous savez ses besoins et pour l’amour de notre Seigneur écrivez-nous souvent, nous sommes de jeunes plantes. Il faut avoir grand soin de les bien cultiver. Je crois que Dieu vous en demandera compte. [54] À Dieu, notre très bon Frère, redoublez vos saintes prières pour nous. Je vous prie que tout l’hermitage prie surtout Mr Lambert et Monsieur des Messiers que nous saluons très affectueusement,/Vôtre etc.

      1. 7 Août 1645 M 2132 Heureux qui se peut perdre et qui ne se retrouve jamais!

Une âme se perd en Jésus lorsqu’elle s’anéantit et toutes ses dispositions et inclinations naturelles, et qu’elle ne vit plus que de celles de Jésus. Heureux qui se peut ainsi perdre et qui ne se retrouve jamais738!

      1. 8 Août 1645 M 1,85 (1.10.2) Au-dessus de nos mérites

Quelque petite grâce que nous recevions, elle est toujours infiniment au-dessus de nos mérites, et nous sommes trop heureux de servir au Seigneur qui nous la donne. Mais aussi comme il ne faut pas prétendre aux grâces que nous n’avons point, il faut être extrêmement fidèles à celles que nous recevons739.

      1. 11 Août 1645 LMB Notre pauvre retraite de Saint-Maur

M./J’ai reçu les vôtres740 sur lesquelles je ne vous fais point de réponse, notre bonne Mère P. m’a dit qu’elle vous écrirait bien amplement ses pensées sur l’affaire dont il est question. Je vous assure, Mon très cher Frère, que je vais prier Dieu en tous les lieux de ma connaissance pour la conservation de notre bon Père [Chrysostome]. Plus je fais de réflexion sur nos états plus je vois le besoin que nous avons de sa sainte conduite. Nous allons commencer une neuvaine de communions pour cet effet, nous adressant à la sacrée Mère de Dieu qui a tout pouvoir dans le Ciel. Chacune de nous en particulier le demande à Dieu. Je vous supplie, attendant votre réponse dans notre pauvre retraite de Saint-Maur, faites-moi savoir comme il se porte et puis que la divine Providence vous tient à Paris. Tâchez de le faire soulager, Monsieur de Saint-Firmin fut hier ici. Il me dit qu’il avait grand regret de n’être venu à Saint-Maur que vous y étiez. Il désire de vous voir. Il connaît [51] de très bons médecins. Voyez si je le dois prier de les consulter ou si vous prendrez la peine de parler vous-même aux médecins pour leur faire concevoir ses incommodités, il est important qu’ils en sachent les causes. Il me tarde d’apprendre ce qu’ils en auront conclu. Je voudrais être à Paris pour employer ma petite puissance à vous servir en cela. J’écris à monsieur Ameline sans lui parler de son affaire. Je laisse le tout à notre bonne Mère qui en peut parler comme il faut. Communiquez toutes choses à notre cher Père [Chrysostome] et ensemble conclure de ce qu’il convient faire pour la gloire de Dieu, et pour la perfection de celles qui seront destinées à cette œuvre. Je vous supplie de me recommander à notre bon Père et lui dites que j’ai une entière croyance que Dieu me veut faire beaucoup de bien par lui. Je le salue très humblement à Dieu, très cher Frère, je suis…

      1. 25 Septembre 1645 LMB Saint Maur Lorraine

Je vous écris741 ce petit mot, en hâte pour vous supplier de me renvoyer par la porteuse le mémoire que je vous envoyais lorsque je vous suppliai de vous informer d’un certain jeune homme contenu en icelui742. Je vous supplie très humblement de m’en mander ce que vous en aurez appris. N’ayez point de répugnance à cela, car je ne vous nommerai pas. Monsieur Gavroche désire aussi des nouvelles de son prétendu bénéfice. [45] Voilà bien de la besogne que je vous ai taillée. Je vous supplie de m’excuser de la liberté que je prends.

Je ne vous mande rien de particulier. Je suis trop pressée. Nos humbles et bien affectionnées recommandations à notre cher Père [Chrysostome] lorsque vous le verrez. À Dieu je vous désire la perfection des trois degrés de la sainte pauvreté de toutes les créatures, le mépris véritable actif et passif de toutes créatures et la souffrance sans consolation d’aucune créature. Je ne saurais vous dire combien j’aime cette belle sentence. J’en ai fait ma devise.

Le R.P. Président de la Congrégation de Lorraine a encore écrit aujourd’hui pour me faire aller à Metz. Voyez les importunités du démon. Rien de cela ne m’occupe. Je veux être à Dieu sans réserve, mais à sa mode et façon, puisqu’il veut de moi un entier abandon à sa conduite. C’est de tout cœur que j’adore et j’accepte l’effet de tous ses desseins de telle sorte qu’ils soient. Priez Dieu pour votre pauvre sœur, Monsieur, votre… etc.

      1. 1645 LMR Que faut-il faire pour être toute à Dieu?

Que vous dirai-je, mon très cher Frère743, sinon que me sentant poussée d’un nouveau et très fort désir d’être à Dieu, je demande le secours de vos saintes prières pour ma parfaite conversion. Je faisais ce matin une revue de vos lettres. Je trouve dans toutes celles que vous m’avez écrites cette sainte passion d’être à Dieu. O Mon très cher Frère, que faut-il faire pour être toute à Dieu? Où faut-il aller? Que faut-il dire? Et que faut-il penser? Pour moi je vous proteste que je suis hors de toute connaissance et de toute science qui me puisse enseigner cela. Je puis simplement dire ma pensée que le vrai moyen d’aller à Dieu est de n’avoir point de moyen et que le seul abandon à Dieu est plus capable de nous unir à Lui que tout autre. Voyez, je trouve que toutes les autres pratiques ont quelque chose qu’il faut anéantir, mais le sacré abandon me semble bien simplifié. O Saint abandon et très sainte indifférence, vous êtes les chères affections de mon cœur! Je ne veux jamais être privée de vos chères et aimables compagnies puisque vous êtes si heureuses que d’avoir toujours Dieu pour unique objet de vos sacrés regards. Priez Dieu pour moi en ce changement de vie que je dois faire par l’avis de notre saint directeur744. Il m’a fait voir comme je n’ai pas encore bien commencé et qu’il faut mener encore une vie plus pure, que je n’ai pas un brin de vraie vertu et que je n’ai point encore eu de fidélité pour Dieu. Vous en verrez quelque chose lorsque je retournerai qui sera dans huit jours selon l’apparence que nous en avons sinon j’enverrai le tout à notre cher G745 [. Priez Dieu pour ce que la grâce ne soit point inutile en moi. Vous apprendrez nos affaires d’ici par trois mots que j’écris à notre cher G746.  Recommandez-moi bien à eux et à notre chère Mère et quand vous verrez mes infidélités passées, pleurez mes péchés et désirez que je fasse pénitence. La sainte indifférence et le sacré abandon de tout nous-mêmes à l’amoureuse conduite de Dieu est un état précieux et tout divin. Je désire que nous soyons parfaitement plongés dans l’aimable porte où l’on ne trouve que Dieu et jamais soi-même. À Dieu, Monsieur, votre, etc.

      1. 5 novembre 1645 LMB Très cher Père Chrysostome

Je vous envoie ce que vous m’avez demandé747, mais au nom de Dieu et de Sa très Sainte Mère, renvoyez-le-moi au plus tôt, car il m’est impossible de m’en priver longtemps. Je ne vous saurais dire combien ils me sont profitables. Vous avez tant de soin de ma perfection que j’espère que votre bonté ne me refusera pas cette grâce, tâchez donc que je les reçoive bientôt et cependant dites-moi comment vous vous portez.

Je ne vous saurais dire la mortification que je ressentis dernièrement d’être privée de votre entretien. O. que j’aurais été heureuse de me rassasier de mon Dieu par votre moyen. Tâchez de revenir pour me dire ce que la grâce vous a donné à ces saints jours. La charité demande cela de vous. Ne me la déniez pas.

À Dieu, mon très cher Frère, à Dieu! J’écrirai mercredi à notre très cher Père [Chrysostome]; recommandez-moi à ses saintes prières et vous-même priez Dieu pour moi de tout votre cœur. Il faut absolument se convertir cette fois-ci, mais aidez-moi748 et me croyez toujours en Notre Seigneur.

      1. 11 novembre 1645 LMB Dieu

C’est donc aujourd’hui749 que j’entre dans la privation de votre chère présence750 et que je dois révérer la divine Providence qui l’ordonne de la sorte, vous laissant aller de bon cœur et avec humble soumission où elle vous appelle puisque son saint amour nous a unis pour l’éternité. Allez partout à la bonne heure où la gloire vous appelle. Je ne vous perdrai point de vue devant Sa Majesté, mais au nom de Jésus et de sa Sainte Mère, souvenez-vous de prier Dieu quelquefois pour moi. Mes besoins sont extrêmes, je le supplie de vous les faire connaître tels qu’ils sont.

Mon très [40] cher frère, j’aurais bien des remerciements à vous faire si je voulais m’étendre sur les grandes obligations que je vous ai. Je ne veux pas pourtant vous en témoigner mes sentiments en produisant d’autres reconnaissances, sinon que Dieu est Dieu et que Lui seul vous suffit. O. que votre dernière lettre m’a fortifiée et causé de bonheur, très aimé Frère. Il faut bien que la grâce ait eu du dessein en nous unissant par le saint amour. Je ne vous puis dire les bons effets que vos écrits font en moi et particulièrement vos dispositions présentes. Lorsque la divine conduite vous aura éloigné de votre pauvre sœur, au nom de Dieu, ne l’oubliez pas, continuez à lui envoyer, le plus souvent que vous pourrez par M. Rocquelay ce que le ciel vous donnera afin que vous coopériez à ma conversion.

Que vous êtes heureux, mon très cher frère, d’être hors des créatures et de vous-même! O que cette parole est charmante : «Dieu est Dieu et Il le sera éternellement!» Elle me servira d’oraison tant qu’il lui plaira la tenir gravée dans mon âme, mais, je vous supplie, envoyez-moi la suite de votre disposition présente. Elle me pénètre et me touche merveilleusement.

Je vous envoie ce que vous me demandez tant de moi que d’autres personnes. Il y a quelque chose de la bonne mère Benoîte, et la disposition de ce bon garçon aveugle. Tout ce que je pourrai avoir, je vous le renverrai bien fidèlement, je vous en assure.

Je vous supplie avant que de partir de me recommander à notre très cher et bon Père [Chrysostome], et le remerciez pour moi de tous les soins et [41] les assistances que j’ai reçus de sa bonté. Obligez-le par vos intimes prières d’être toujours mon père et mon cher directeur, puisque notre Seigneur me l’a donné par vous. Faites, je vous supplie, que ce bonheur me soit continué nonobstant que mes grandes infidélités me rendent indignes d’une telle grâce. J’espère toujours que Notre Seigneur me fera la miséricorde que les peines que vous et notre très cher Père prendrez pour ma conversion ne seront point inutiles et qu’un jour Sa Majesté très adorable en sera glorifiée.

Je vous renvoie aussi la Disposition de M. le Haguais, je me réjouis de son progrès à la sainte vertu. Je remercie très humblement notre très cher père de vous avoir commandé de me renvoyer vos écrits751. Souvenez-vous de la promesse que vous m’avez faite de m’envoyer ce que vous avez écrit en vos tablettes je vous supplie de n’y point manquer au loisir de monsieur R [ocquelay]752.

Adieu donc, mon très cher frère, adieu le cher amant de mon Dieu. Allez à Dieu et souffrez que je vous dise : «Trahe me post te!» Je vous veux suivre, encore que ce soit de mille lieues loin, prêtez-moi le secours de vos saintes prières et des grâces que la divine bonté vous fait, pour reconnaissance desquelles je l’adore, le loue et le bénis éternellement. Adieu encore une fois que Jésus le Dieu de notre amour soit votre consommation. Je demeurerai inviolablement en Lui, bien que j’en sois très indigne,/M/Votre etc.

      1. 1645 LMR Privée de sa présence

Jésus753 soit le tout de nos cœurs pour jamais! Monsieur, Je vous écris ces mots pour savoir si vous êtes de retour de vos missions et si notre Seigneur a béni votre travail754. Comme il vous a donné grâce efficace pour tendre au sacré dénuement, vous êtes privé pour un temps de la présence de notre cher Ange755 et qui nonobstant qu’il soit près de nous je ne laisse pas d’être en privation. L’amour de la solitude l’a retiré avec notre bon Père à neuf lieues de Paris pour le temps d’un mois entier. Je ne sais si ce saint Ange sera si longtemps, il m’a écrit une petite lettre par laquelle il me donne espérance de le voir un bien petit espace de temps. Ces entrevues ne servent qu’à nous mortifier, mais si notre Bon Seigneur le veut ainsi il n’y a rien à redire. Il m’a déjà une fois privée de sa présence et de la vôtre une fois, il faut nous résoudre à ne nous plus revoir en ce monde si la divine Sagesse l’ordonne de la sorte. Je ne trouve point de félicité pareille à celle d’une âme qui ne veut en tout et partout que ce que Dieu veut et en la manière qu’elle veut. Si Sa Majesté vous permet de vous souvenir de son indigne esclave, priez-la de toute la ferveur de votre cœur qu’elle me rende telle qu’elle me désire. Si j’avais le cher bien de vous voir, il me semble que je ne perdrais point de temps en vous découvrant mes chétives pensées et les petits sentiments que la miséricorde de Dieu me donne de tendre à la pureté de son saint Amour. J’ai besoin d’un très grand secours et Dieu seul me le peut donner, c’est pourquoi je vous conjure par la sainte dilection qu’il a mise en nos cœurs de faire quelques instances à cette adorable bonté de me donner les moyens de passer outre. J’en ai le désir, mais il y a je ne sais quoi qui m’arrête encore à ce passage et je crois que la divine justice n’est point encore satisfaite. Si cela est ainsi de tout votre cœur qu’elle détruise en moi tout ce qui empêche l’établissement de son règne et la pureté des saintes unions. J’aurais beaucoup à vous dire, mais l’écriture n’est pas toujours capable d’exprimer toutes choses, elle n’a pas assez de secret. Je vais finir. À Dieu à lui entièrement et parfaitement sans réserve. Je suis en Lui plus que je ne puis dire, Monsieur, votre…

      1. 11 Novembre 1645 M 3,62 De la complaisance de Dieu en Dieu seul.

Je sens toujours beaucoup d’amour pour la félicité de Dieu, et il me semble que Dieu m’attire à l’honorer. Il y en a qui sont dévots à la sapience divine756. Ma dévotion est particulièrement attachée à la félicité de Dieu. Je crois qu’elle consiste à une possession infinie et immuable qu’Il a de toutes ses perfections. La vue de cette félicité me donne de la joie, et en même temps un grand désir de souffrir, afin de glorifier par mes souffrances Celui qui étant heureux dans Lui-même, et qui n’ayant que faire de nos honneurs, veut néanmoins être ainsi glorifié des créatures. Elles ne peuvent accroître son bonheur essentiel, mais elles augmentent autant qu’elles peuvent sa gloire extérieure, en souffrant volontairement pour l’amour qu’elles portent à ce Dieu infiniment heureux et glorieux en Lui-même. De sorte qu’il y a en moi deux dispositions tout à la fois : l’une de complaisance très douce, qui fait participer en quelque manière à la félicité de Dieu; l’autre, qui est la principale, est une complaisance divine par forme de repos en Dieu seul, de la perfection duquel je me réjouis plus que de la mienne propre.

      1. 11 Novembre 1645 M 3,63 La félicité de Dieu

La vue de Dieu heureux en soi est ma principale disposition757. Ce qui me fait souvent dire, que si mes petites affaires ne vont bien, ma grande affaire ne peut jamais manquer, et c’est le sujet de ma joie. Par les petites affaires, j’entends les affaires temporelles758; et par les grandes, j’entends la félicité de Dieu759. D’abord que je me réveille, mon âme quitte toutes les créatures qui se présentent, et sans s’y amuser elle va droit à la félicité de Dieu. Là, élevée au-dessus de soi-même et de tout ce qui n’est point Dieu, elle se repose agréablement et en paix. C’est son lieu ordinaire, et elle ne peut demeurer plus bas que dans Dieu heureux760.

      1. 12 Novembre 1645 M 3,64 Mon Dieu

Tout ce que j’entends dire et tout ce que je vois, me fait réjouir de la félicité de Dieu. Si l’on parle de la mort, je dis : «Mon Dieu est immuable et heureux»761. Si on parle de la pauvreté, je dis : «Mon Dieu est riche et heureux». Si l’on parle des grandeurs humaines, je dis : «Mon Dieu est infiniment plus grand, et heureux». Ainsi tout me sert à m’élever et à me reposer en Dieu, tranquillement heureux762. Quand même je suis dans les combats, dans les répugnances, dans les peines et dans les souffrances de la partie inférieure, l’intellectuelle est toujours attachée à Dieu et à sa félicité par application d’esprit et de volonté; c’est à dire, par vue et par amour, ou plutôt par occupation. Car cette partie supérieure de l’âme est plutôt occupée qu’appliquée, quoi qu’elle ne sente pas toujours de la douceur et du goût763.

      1. 12 Novembre 1645 M 3,65 La félicité de Dieu est uniquement mon tout en toutes choses.

Je ne puis dire avec délibération que je me réjouis en ceci ou en cela764. Quand ce serait même quelque chose qui regarderait ma perfection ou mon éternité. Car il me semble que ma joie serait mal employée, puisque je n’en dois faire usage qu’au sujet de la félicité de Dieu; laquelle m’est tout en toutes choses. Je ne puis aussi avoir de tristesse, ni de craintes volontaires, puisque Dieu est Dieu, et qu’il le sera éternellement, et toujours heureux en soi-même. Il me semble aussi que mon amour n’est pas dans toute la pureté qu’il doit être, quand il n’est point uniquement pour la félicité de Dieu. Depuis cet attrait, je ne regarde point les autres perfections de Dieu en elles-mêmes; je ne les regarde que comme pièces qui composent la félicité de Dieu qui m’occupe765.

      1. 15 novembre 1645 LMB Dites-moi, je vous prie en confiance

Fidèle amant de Jésus! /Monsieur766,

Vous qui, par un très saint et particulier effet de la grâce expérimentez quelque chose d’une douleur qui procède d’une très précieuse plaie d’amour, je vous conjure de contraindre le sacré archer qui décoche ses adorables flèches de viser droit dans mon cœur et le prendre désormais pour être le but et le blanc767 de ses traits ou qu’il me tue et qu’il m’emporte ne pouvant plus vivre sans ressentir les blessures de son carquois d’amour. O. que vous êtes heureux encore d’en être consommé!

Dites-moi, je vous prie en confiance et vraie simplicité ce que ressent présentement votre âme, ce qu’elle souffre et ce qu’elle reçoit par cette influence d’amour qu’elle expérimente. Ne dissimulez point. Parlez naïvement, je vous en supplie et conjure par le Cœur amoureux de Jésus qui est l’objet et le sujet de vos blessures. Parlez à son esclave et la convertissez toute à Lui. Il veut cela de vous. C’est pourquoi je vous demande avec humilité, prosternée à vos pieds, cher et bien aimé de Jésus.

Le saint personnage que vous m’avez donné pour guide ordonne de m’adresser à vous pour recevoir quelque secours en ma peine. Considérez-moi très fidèle serviteur de Dieu et ayez pitié de moi. Sans doute si vous étiez à ma place, vous feriez la même prière à une personne qui serait à la vôtre.

Que j’ai de choses à vous dire, mais je n’ose produire crainte de l’amour-propre. Est-il pas vrai, mon très cher Frère, que l’un des plus grands contentements que vous possédez en terre c’est d’être blessé et navré d’une plaie qui ne guérira jamais en ce mortel séjour? O sainte plaie, que j’ai de passion de l’expérimenter avec vous et de mourir par icelle. Je vous demande l’aumône pour l’amour de celui qui vous a blessé. Priez-le qu’Il me fasse la grâce de recevoir ses coups très précieux, très aimables et tout désirables.

J’ai plus de passion que jamais de me retirer en solitude pour me délaisser toute à Jésus. Je n’ai point fait de connaissance avec le peuple qui vient nous visiter de Paris. Je m’éloigne tant qu’il est possible des créatures d’autant que je sais par expérience combien leurs entretiens pleins de compliments (etc.) retirent l’âme du repos et quiétude qu’elle a en Dieu lorsqu’en silence elle le possède.

Je crois que c’est un martyre aux âmes destinées à la retraite et à la solitude de paraître en compagnie. Bien heureuses sont celles qui peuvent être retirées si parfaitement qu’elles ne voient jamais personne. Puisque je suis indigne de cette grâce, priez Dieu qu’il me blesse et je serai contente, car vivre sans l’aimer c’est mourir et ressentir un douloureux enfer. Je consens à ma mort du moment que je parle, plutôt que de vivre sans mourir d’amour pour Celui qui a uni nos esprits en Lui et qui me permet d’être, Monsieur, etc.

      1. 17 Novembre 1645 M 2124 Cette transformation veut

Il faut qu’un chrétien soit dans la transformation de Jésus768. Cette transformation veut qu’il ait aversion aux choses de ce monde, et qu’il les abandonne quand Dieu lui fait voir qu’Il le demande, et qu’il ne les garde que par obéissance à l’ordre de Dieu. Hélas qu’il est peu de parfaits! puisqu’il est peu d’âmes qui aiment avec passion ce que Jésus a aimé sur la terre, et qui correspondent fidèlement à la Providence divine. Quand Elle les veut dans des états pauvres et abjects, la nature l’emporte souvent. Ô faiblesse humaine. «Ô Seigneur, venez à mon aide!» Quand serai-je tout à Jésus? Que de combats il faut donner continuellement à la nature! Que de répugnances, que de souffrances! Combien faut-il supporter des hommes? Lesquels, comme dit Saint Paul, étant animaux n’entendent pas les choses de Dieu qui, même, leur passent pour folie769. «Que je sois tout à vous, Ô mon Dieu»770.

      1. 17 Novembre 1645 M 1,6 (1.2.1) Le péché est pire pour les hommes que le néant.

Il est vrai que je ne suis qu’un pur néant et que péché. Qu’à raison du néant je ne mérite rien, et que quand je serais réduit dans mon rien771, je n’aurais à dire, si je pouvais parler, sinon : «j’ai ce que je mérite, puisqu’aucuns biens de nature et de grâce ne me sont dus». Mais à raison du péché toutes les créatures ont droit de me persécuter et me perdre, pour venger l’injure faite à leur Créateur. Pourquoi donc me fâcherais-je, si quelqu’un me fait peine, et s’il m’outrage en mes biens, ou en ma réputation772?

      1. 17 Novembre 1645 M 2127 L’éloignement de la vie de Jésus est plus à craindre que l’enfer.

Dieu, par sa divine conduite, prétendant faire de moi, misérable fils d’Adam, un autre Jésus-Christ, il faut que je craigne plus que l’enfer l’éloignement de la vie de Jésus773. Car cette différence de sentiments et de dispositions avec Jésus est pour moi une opposition à Dieu, et une privation de son saint amour774.

      1. 18 Novembre 1645 M 2101 (2.13.10) l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé

Il est impossible d’aimer Dieu sans le connaître, et c’est dans la solitude extérieure où l’on connaît Dieu et ses perfections775. Le monde applique son esprit aux affaires qui l’empêchent de voir la beauté du Bien-aimé776, et par ce moyen son amour se refroidit777. Il faut aller dans la solitude pour y allumer nos flammes dans l’amour actuel de ses perfections778. L’absence du Bien-aimé rend l’amour languissant779. Approchez-vous de Dieu et de la retraite, et conversez intimement avec Lui, si vous voulez opérer par amour et pour Lui780. Car pour aimer, il faut avoir la vue des perfections du Bien-aimé781. Et c’est ce qui s’acquiert dans la solitude. D’où suit que pour acquérir de l’amour de Dieu, il faut de la solitude782. Pour y faire progrès, il faut de la solitude783. Et pour le consommer et le perfectionner, il faut encore de la solitude. Et à bien prendre les choses, qui dit amour, dit solitude. Car l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé. La présence de toute autre chose l’incommode784.

      1. 31 Novembre 1645 M 2139 Nous sommes appelés à la conquête du royaume de Dieu.

Le Royaume des cieux souffre violence, et ceux qui se la font grande le posséderont785. Que diriez-vous d’un grand Prince, qui ayant dessein et pouvant conquérir un empire, serait détourné de son entreprise par les pleurs d’une servante ou d’un gueux? Nous sommes appelés à la conquête du Royaume de Dieu, et la misérable nature nous en divertira? Faiblesse et folie extrêmes786!

      1. Décembre 1645 Tout ce qui nous anéantit est bon et il n’y a rien de meilleur en la terre.

Ne pouvant vous aller voir durant le saint temps de l’Avent787, ainsi que mon âme l’aurait bien désiré, pour s’entretenir avec vous des anéantissements ineffables de Jésus, j’ai cru que je devais par ce peu de lignes, vous témoigner le désir que j’ai d’être tout à Dieu par la voie de l’anéantissement. Je connais plus que jamais que c’est par où il faut marcher : tout autre chemin est sujet à tromperie; mais s’anéantir est hors de toute illusion788. O que peu de personnes pèsent le procédé de Jésus en ce saint temps789! Que très peu pénètrent ces saintes dispositions! Mais que très peu entrent dans une vraie imitation790! O, ne soyons pas de ce nombre, marchons à grands pas dans la voie de la perte de nous-mêmes. Certainement je crains bien la fidélité. Opérons : nous en savons assez, puisque nous savons que Jésus s’est anéanti dans les entrailles de la Sainte Vierge, qu’il y est demeuré anéanti neuf mois, qu’il en est sorti le jour de sa naissance, pour accroître ses divins abaissements, dans l’étable de Bethléem, les continuer durant sa vie, et les consumer en sa mort sur la Croix, théâtre de tout anéantissement791. Si nous avons jusqu’ici vécu autrement que le Fils de Dieu, regrettons notre malheur, et désormais l’accompagnons dans ses saints anéantissements. C’est pourquoi Dieu permet que les créatures nous quittent d’affection, que de petites disgrâces nous arrivent, que nous sommes un peu méprisés, que nous souffrons quelque chose, que nos imperfections sont reconnues des autres, qu’on nous censure à cause que nous entreprenons la perfection. Tout ce qui nous anéantit est bon, et il n’y a rien de meilleur en la terre : chérissons-le précieusement, car c’est ce qui nous rendra conformes à Jésus. Si vous vous plaignez des contrariétés qui vous surviennent, si vous ne vous cachez aux yeux des autres, si vous n’honorez et cédez à tout le monde, si vous n’aimez la pauvreté et le mépris, et que vous fassiez encore un peu d’états des choses du monde, vous n’êtes point anéantie, et Dieu n’opérera point en vous les merveilles de son Amour792. Que la créature est injuste de se refuser à son Créateur qui la veut remplir et posséder! Que l’on est peu sage de ne devenir pas insensé aux yeux des prudents et raisonnables! Il faut être folle, N., afin que vous soyez sage de la Sagesse du Verbe incarné. Vivez donc heureusement anéantie en lui. Que tous les exercices de la sainte religion soient vos chers délices; et que tout ce qui ressent la nature et le monde soit votre tourment. Marchez fidèlement avec Jésus anéanti jusqu’à être crucifiée avec lui, si tel est son bon plaisir793. Mais nous ne méritons pas tant d’honneur, consentons seulement aux anéantissements qu’il fera de nous, ou par lui-même ou par les créatures, afin que mort à tout ce qui n’est point lui, il vive à nous de sa vie divine. C’est ce que je vous désire, N. Priez aussi que ce bonheur m’arrive. Je suis en lui tout à vous.»

      1. 20 Décembre 1645 M 1,15 (1.2.10) Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même.

La vue de l’état du péché me faisait connaître combien j’étais indigne d’aucune miséricorde de Dieu. Et je m’étonnais comme Il voulait s’abaisser et s’occuper à faire du bien à une chétive créature comme moi; Lui qui n’a besoin d’aucune chose794. Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même. Et sans la grâce elle y croupirait continuellement. O Quelle impuissance et quelle humiliation!

      1. Décembre 1645 L 1,24 Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille.

M795. Pour vous rendre compte de mon voyage de Paris, en venant je m’occupai sur les chemins aux choses spirituelles de méditations, lectures, etc. Je communiais tous les jours; je tâchais, étant dans le coche, de détourner accortement796 les mauvais discours, quand j’en avais l’occasion. Mes affaires me voulaient quelquefois occuper l’esprit797. Mais n’étant pas temps d’y penser, je disais : «A Dieu ne plaise, que j’occupe mon âme à penser à ces choses hors la nécessité, il faudra sur le lieu y faire ce que nous pourrons, puis nous retenir en paix, et abandonner le tout à la conduite de la Providence divine, sans s’en occuper que de bonne sorte, et autant que la charité m’y engage.» Ma nature frissonnait quelquefois, quand toutes mes affaires fâcheuses me venaient en l’esprit. Mais l’amour de la pauvreté et du mépris l’apaisait tout à fait798. Je protestai souvent que la seule charité du prochain et l’ordre de Dieu me faisaient faire le voyage. Je m’occupais très souvent aux occupations intérieures de la très Sainte Trinité799. Je faisais des aspirations à la divine Providence : «O. divine Providence! Ô amoureuse Providence, je reconnais vos soins dans l’état présent de mes affaires. Vous cachez vos aimables conduites sous les pertes de biens que vous m’envoyez. Et vous m’acheminez peu à peu comme un enfant dans les voies de la sainte pauvreté. Les yeux de mon âme voient les avantages spirituels que vous me procurez dans les rencontres fâcheuses800.»

Ce ne sont pas les hommes ni les rencontres qui me ruinent, c’est la grâce qui me dépouille pour me rendre semblable à Jésus-Christ pauvre801. Dans les occasions où je perds mon bien, je dois dire : «D’où vient ce bonheur à votre serviteur, ô Jésus, que votre pauvreté le vienne visiter, vos souffrances, vos mépris, votre abjection? etc.» Comme Jésus n’a jamais été en la terre sans pauvreté et sans abjection, aussi la pauvreté et l’abjection bien agréée ne sera jamais sans Lui. Qui possède l’un, possède l’autre. Quelle consolation pour les pauvres! «Prenez donc garde, mon âme, de ne pas seulement faire un pas en arrière. En fait de pauvreté, tendez-y selon l’étendue de votre grâce dans les occasions. Vous ne ferez jamais mieux vos affaires qu’en perdant toutes choses et devenant très pauvre et très abjecte comme Jésus802. Prenez garde que les pensées trop continuelles des affaires temporelles ne dissipent les bonnes pensées, puis les bons sentiments, et ensuite les bonnes œuvres803. Enfin que la suite des affaires à Paris soit avec précaution de vous trop dissiper. Que ce soit un exercice continuel de mortification, de conformité, d’abandon, de charité du prochain.»

Je pus voir un jour notre bon Père804, lequel, quoique nous soyons éloignés de lui, croit que je n’ai besoin d’autre directeur, sachant assez lui-même mes dispositions. Mais il approuve des conférences avec quelques bons serviteurs de Dieu. Il dit bien que c’est un merveilleux avantage de trouver un homme de bien spirituel et expérimenté. Plusieurs âmes ont la grâce, mais ce n’est pas assez. Il faut de la science, de la piété et spiritualité805. Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille. Ce bon père demande à Dieu la pauvreté des créatures, leur mépris actif et passif, afflictions sans consolation, et l’augmentation des répugnances à souffrir806.

      1. 30 décembre 1645 M 1,1 (1.1.1) Sentiment du néant.

La vue de mon néant et de ma pauvreté me pénètre tellement, qu’elle m’a réduit dans le rien du non-être. En me faisant voir que je ne mérite rien et que si Dieu ne me donnait rien, ni dans la nature ni dans la grâce, je ne pourrais me plaindre avec raison807.

      1. 13 Janvier 1646 LMB La maladie du cher Père

Jésus anéanti808 soit à jamais l’objet de nos amours. J’ai reçu les vôtres très chères que j’attendais avec impatience. Votre silence me mortifiait beaucoup et je le suis doublement de ne vous pouvoir présentement faire une réponse telle que mon affection désire et que ma fidélité vous doit, non que le Bien-aimé de mon cœur m’impose le silence, mais sa Providence ne me donne pas assez de temps pour cette fois. Je suis pressé de vous mander derechef la maladie de notre cher Père809 qui est travaillé d’une fièvre quarte bien violente et dont les médecins ne jugent pas qu’il le puisse jamais échapper. Un bon religieux de son couvent m’a mandé qu’il n’y avait point d’apparence de guérison pour lui d’autant que la chaleur naturelle était toute dissipée et qu’il n’avait aucune force pour résister au mal. Nous voilà au point que nous avons (vous et moi) si vivement appréhendé, et, pour vous parler franchement, j’en suis extrêmement touchée et mon plus grand déplaisir, c’est de ne lui pouvoir rendre service, ni voir l’excès de ses douleurs. Mon très cher Frère, je crois certainement que vous devriez venir recevoir pour [108] vous et pourquoi ses dernières paroles. Vous lui devez ce devoir et ce respect que je souhaiterais lui pouvoir rendre. Ce serait d’un cœur et d’une affection toute filiale. Bon Dieu que la perte d’un si saint personnage m’est sensible! Faites prier Dieu pour lui de bonne sorte. Je vous en supplie, recommandez-le instamment à notre très chère Sœur810, la Mère supérieure811, et à notre bon frère Monsieur Rocquelay.

Je ne fais point de réponse au petit mot que la bonne âme812 me mande par vous. J’attendrai encore un peu pour voir si notre cher Père me renverra mes dernières dispositions qui sont depuis le premier jour de cette année afin que je vous les puisse envoyer et vous faire voir qu’en des cœurs unis au saint amour de Jésus il n’y doit rien avoir de caché. En attendant, je vous remercie un million de fois de la peine que vous avez prise d’écrire à notre sujet. J’ai été un peu étonnée d’une si petite réponse sur tant de misères que je représentais, mais je dois adorer l’ordre de mon Dieu sur son esclave. La Providence duquel m’a destinée à une petite perfection, priez Sa Majesté qu’il me donne la grâce d’y être fidèle. Mon très cher Frère, pensez sérieusement à la maladie de notre très cher Père et voyez ce que vous pouvez faire. Je vous en donne avis y étant obligée, tout ce que j’en apprendrai je vous le ferai savoir. [109] J’ai envoyé exprès aujourd’hui savoir comme il se porte. Priez Dieu pour moi, très cher Frère, qui suis de tout mon cœur au saint amour de Jésus,/M. /Votre, etc.

      1. 16 Janvier 1646 M 2104 (2.14.2) Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose et s’y plaît.

Sur l’attente que mon âme avait d’être toute à Dieu et de Lui être fidèle, je me suis imaginé la maîtresse d’une maison qui aurait l’honneur de voir le Roi et la Reine dans son cabinet, et qui voudraient traiter avec elle familièrement et à cœur ouvert. Elle ne serait pas si mal avisée de vouloir s’appliquer à autre chose ou de les quitter pour aller à la cuisine donner des ordres ou travailler. Quelle incivilité, et quel mépris serait-ce! Je disais ensuite : «Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose, et s’y plaît. Il choisit même quelquefois certaines âmes qu’Il veut être près de Lui pour l’aimer, pour l’entretenir, et pour Lui faire des complaisances, sans vouloir d’elles d’autres services extérieurs. Si ces âmes si favorisées quittaient Dieu, et s’en allaient avec les sens extérieurs parmi les affaires temporelles qui ne regardent que ce misérable corps, quelle infidélité, et quelle ingratitude serait-ce!813»

      1. 16 Janvier 1646 LMB En peine de notre très cher Père

Monsieur814, Jésus l’unique objet de notre amour soit notre consommation!

Je crois que vous êtes en peine de notre très cher Père [Chrysostome] ensuite des nouvelles que je vous ai mandées. Voici deux petits mots qu’il m’a écrits et fait écrire. Vous saurez par icelle qu’en l’une de ses lettres, il se dispose à la mort, et en l’autre il semble espérer de nous revoir. J’irai à Paris dans deux ou trois jours et je ferai tout mon possible pour le voir et lui parler. Ne soyez en soin pour ses nécessités, il ne chôme de rien. Notre bon Seigneur pourvoit à tous ses petits besoins. J’ai prié Monsieur de Saint-Firmin d’y avoir l’œil. Il m’a promis d’en soigner de bonne sorte. Tout ce que j’apprendrai de sa maladie je vous le manderai. Au reste, mon très cher Frère, je vous supplie très volontiers de faire en sorte que la sainte âme qui nous dit que le fidèle époux qui nous a blessés nous obtienne une plus profonde blessure, et qu’il est à souhaiter que la plaie soit mortelle puisque vous savez qu’en matière d’aimer un Dieu, l’âme ne peut être entièrement satisfaite si elle n’est toute consommée. Désirez donc pour elle cette consommation, je vous en conjure et supplie de toute l’instance et affection de mon cœur. Puisque vous avez commencé à me procurer et à me faire du bien, achevez pour la gloire de notre Bon Dieu. Mon très cher frère, procurez-moi la mort, mais la mort du pur et saint amour de mon Dieu, car vivre sans l’amour d’un vrai amour, c’est une vie malheureuse. Priez pour moi, je vous supplie, et me recommandez à notre chère Sœur815 et à notre bon Père, Monsieur Rocquelay. À Dieu, je suis en son saint amour, Monsieur, votre… etc.»

      1. 10 Février 1646 LMB Fièvre de notre cher Père

Jésus pauvre816 soit l’objet de votre amour! J’ai reçu une de vos lettres c’est l’unique que j’ai reçue depuis la maladie de notre très cher Père [Chrysostome] et par laquelle vous exprimez quelque chose du grand sacrifice que vous avez fait à notre bon Seigneur touchant la mort de son très digne serviteur. Votre silence m’étonnait un peu et je commençais à douter que mes lettres ou vos réponses étaient perdues. Je vous supplie de les adresser toujours aux Bernardins au R. P. Procureur pour nous les faire tenir. Il n’y manquera point. Notre très cher Père m’a fait part de votre disposition et de vos généreux desseins, mon cœur en a reçu tant de joie que je fus un espace de [103] temps à louer et admirer notre Bon Dieu et les opérations de sa sainte grâce en vous. Je le supplie qu’il couronne votre entreprise d’une sainte persévérance. Il m’a dit que je vous demande copie des réponses qu’il vous a faites, car il fut pressé de vous les envoyer sans m’en pouvoir faire part. Ne vous mettez point en peine de son traitement, nous qui sommes près de lui. Nous en avons bien soin. Il m’a mandé qu’il y avait apparence que sa fièvre le voulait quitter et qu’il s’abandonnait à ce qu’il plairait à notre Bon Dieu d’en ordonner. Il nous fait aussi espérer de le voir dès les premiers beaux jours. Il faudrait que vous fussiez de la partie pour rendre la consolation entière.

Depuis votre retour Notre-Seigneur m’a fait beaucoup de miséricordes, je voudrais vous les pouvoir exprimer pour vous témoigner, mais fidélité. Mais mon très aimé Frère, je suis muette lorsque j’en veux dire quelque chose, d’autant que mes chétives paroles ne sont point capables d’expliquer seulement l’intime jubilation de mon esprit. On dit que de l’abondance du cœur la bouche parle, je suis tout au contraire de cette maxime et plutôt je dirai que l’étonnement et l’admiration ravit la parole et fait observer un profond silence. Seulement je vous supplie de continuer à prier et faire prier Dieu pour moi. Je sens et je vois, ce me semble que la puissante et très adorable main de mon Dieu me touche et m’attire efficacement, mais d’une [104] manière d’amour toute ineffable. Allons, allons à Dieu, mais sans réserve, chacun selon sa voie, avec une entière fidélité. Il me semble que je commence à vivre depuis que mon Dieu règne plus absolument en moi. Donnez-moi des nouvelles de Jésus opérant amour en vous. Parlez-nous avec liberté et franchise puisque vous savez ce que nous sommes en Lui et par Lui. À Dieu, très cher Frère, Jésus pauvre nous veuille appauvrir entièrement! Je suis en Lui/M/Votre, etc

      1. 16 Février 1646 LMR Il y a crainte de mort

Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs!nMonsieur817, Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs! Avant que j’aie reçu les vôtres du 6 du courant, notre très cher Père m’avait déjà donné avis de la maladie de notre très digne et très aimé Frère818. Certainement la divine Providence nous frappe du côté le plus sensible et si elle nous ravit ces deux saints personnages819, voilà un merveilleux dépouillement. J’en donnais l’importance, mais comme ils appartiennent à Dieu, je me veux plaire dans l’exécution de ses adorables volontés sur eux. Je les lui ai sacrifiés de tout mon cœur comme les deux plus rares trésors du cabinet de mon affection et je désire que mon Dieu soit glorifié en eux selon ses desseins éternels. J’aurais bien désiré de lui écrire, mais je n’oserais l’incommoder dans le fort de son mal. Je vous supplie, mon très cher Frère, que vous suppléiez au défaut de mes lettres, et lorsque vous le trouverez en disposition d’agréer le souvenir de sa pauvre et très indigne sœur, vous me recommandiez à sa charité devant mon Dieu, lui présentant aussi mes très affectionnées recommandations et l’assurant que je fais prier Dieu pour lui.

Je vous remercie un million de fois du petit billet que vous avez mis dans votre lettre lequel contient un abrégé de la disposition de sa sainte âme. Notre cher Père m’en avait dit quelque chose le jour d’auparavant la réception des vôtres. Je sais depuis longtemps que le saint amour le va consommant et je m’en réjouis devant mon Seigneur et mon Dieu, car c’est un de mes plus singuliers plaisirs que de savoir une âme qui, par la douce violence du divin amour, souffre le total anéantissement d’elle-même. Je prie Jésus le Roi d’amour qu’il l’abîme éternellement en lui.

Je vous supplie de nous faire savoir bien promptement de ses nouvelles, car selon les lettres de notre cher Père820, il y a crainte de mort. C’est pourquoi je prie notamment votre bonté de ne point oublier. Je porte une extrême compassion à notre chère Sœur, la bonne Mère Supérieure821. Il me semble que la perte que nous ferons si Notre Seigneur nous ravit ces deux âmes est irréparable. Et partant, si cela arrive, je me résous à un perpétuel silence. Je ne veux plus de communication en ce monde qu’avec vous et notre chère Sœur pour nous revêtir de l’esprit de ces deux Anges que la divine Providence nous a donnée pour nous guider et conduire à la sainte perfection, car je ne crois pas qu’au reste du monde, il s’en trouve de pareils. Ne perdez rien de toutes les paroles que ce digne Frère proférera et par l’esprit de Jésus-Christ qui nous tient en charité, faites-nous part fidèlement de tout. J’attends de vos nouvelles, mon très cher Frère, hâtez-vous de me dire comme il se porte. Je vous laisse à Dieu et je vous donne à sa toute-puissance pour opérer en vous pureté d’amour et je vous suis en Lui et pour Lui, Monsieur, votre…

      1. 26 février 1646 LMJ Saint Maur les Paris La riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur

À la Mère Jourdaine de Bernières, Supérieure des Ursulines à Caen. Un Dieu et rien de plus!

Lorsque je fais réflexion822 sur mes extrêmes misères, j’ai grande confusion de procéder à votre égard et à celui de nos chers frères823 avec tant de liberté, mais puisque l’ordre divin [105] nous a établis ce que nous sommes et confirmée par son très digne serviteur, je me soumets librement à tout ce que l’obéissance et la sainte direction de notre bon Père voudra de moi. J’ai reçu les vôtres du 15 de ce mois lesquelles m’ont consolée et réjouie intérieurement pour y avoir remarqué quelques particularités de la maladie de notre cher frère. Notre bon Père a toujours pris la peine de m’en faire savoir quelque chose suivant ce qu’il en apprenait de vos lettres. La miséricorde divine nous fait deux faveurs tout d’un coup, car il me manda hier qu’il n’avait point eu de fièvre le jour de son accès, seulement il avait ressenti de la faiblesse. Il nous promet de nous venir voir en peu de jours, j’y souhaiterais volontiers notre très cher frère pour recevoir une seconde fois la riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur. Je crois qu’il vous l’aura raconté.

Au reste, ma toute chère Sœur, je me réjouis de l’extrême bonheur que vous allez posséder en la personne de ce digne frère : sa solitude étant près de vous, vous aurez toujours la consolation de ses angéliques entretiens. La Providence divine est adorable dans l’ordre qu’elle tient sur toutes choses; mais je l’admire particulièrement en ce sujet, et l’en remercie comme si c’était à moi-même qu’elle fait cette faveur. Vous connaissez l’excellence du trésor, vous le chérissez [106] selon qu’il mérite et votre charité aura soin, s’il lui plaît, de nous faire part de ce qu’elle pourra recueillir de cette sainte âme. Notre Révérende Mère et toutes nos Sœurs ont souhaité ardemment être dignes de le posséder [le trésor].

Je ne lui écris point par ce poste, j’attendrai qu’il soit un peu plus fort. En attendant, je vous supplie, ma très chère Sœur, de lui faire présenter mes très humbles recommandations et l’assurer que je loue et adore Jésus pauvre et abject pour lui selon mon chétif pouvoir, me réjouissant infiniment de tout ce que le divin amour opère en lui. Je le supplie lorsqu’il en aura la liberté de se souvenir de mes misères. À Dieu, ma très chère Sœur, Jésus amour soit notre consommation. J’ais dans le dessein d’écrire à notre cher frère Roquelay, mais le porteur va partir. Je le salue au saint amour avec prière de se souvenir de ma misère et vous, ma très chère Sœur, donnez-moi à celui qui nous sera éternellement toutes choses. Je suis en Lui, toute,/M./Votre etc.

      1. 10 Mars 1646 L 1,28 L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures.

M824 . J’ai reçu de vos chères lettres, qui m’apprennent le départ de votre bonne supérieure et les miséricordes que Notre Seigneur vous a faites dans cette rencontre, dont je lui rends grâces très-humbles, et bénis ses bontés en votre endroit. L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures ou que nous consentons agréablement à leur éloignement. Celles qui nous sont les plus chères et même utiles pour notre perfection, nous doivent être quelquefois suspectes, puis qu’étant créatures, nous pouvons nous allier à elles. C’est ce qui fait que les âmes de grâce avouent que la conduite de la Providence est admirable et très amoureuse dans telles privations; ce que vous avez reconnu par expérience. Les effets qui ont été imprimés en votre cœur ne sont pas ordinaires, et ils vous doivent aussi porter à une fidélité extraordinaire pour n’avoir plus aucun commerce avec les créatures, qu’en Dieu et par l’ordre de Dieu même. Vous êtes à présent appelée plus que jamais à une parfaite pureté intérieure qui demande que vous n’ayez que Dieu seul en vue et en amour, et toutes les créatures en oubli825. Ce n’est pas à dire que vous ne conversiez avec le monde, puisque vous y êtes obligée, et que vous n’ayez soin des autres à présent que vous occupez la place de la supérieure. Mais il faut que ce soit si purement que vous voyiez Dieu en toutes choses, sans vous séparer de Lui pour arrêter le moindre de vos regards vers les créatures. La puissance de Jésus qui vous possède comme j’espère, vous fera agir de la sorte et vous donnera quelque part aux procédés de nos bons Anges, qui ont besoin des affaires et des personnes qui leur sont commises, sans perdre la vue de Celui qui leur est tout en toutes choses. Il faut, très chère sœur, tendre à ce grand dégagement. Si nous ne pouvons le posséder, patience! Pour entrer dans la pureté de l’Amour qui ne souffre dans le cœur de l’amant que le seul Bien-aimé, dans la multiplicité des affaires qu’il entreprend pour son service826. Il est temps que vous soyez morte à tout pour n’être vivante qu’au bon plaisir divin qui est le centre des âmes pures et fidèles. Hors de là, ce n’est que misère et affliction d’esprit, imperfection et impureté. Là seulement se trouvent la joie, la pureté, et l’amour.

Je vous avoue, ma chère sœur que depuis peu, je conçois beaucoup de choses de la vie dont je parle. Vous en avez l’expérience. C’est pourquoi je ne vous en dis pas davantage, si non qu’il faut une rare fidélité pour mener sans discontinuation une si belle vie. C’est ce que nous apprenait notre très cher père827, par toutes les maximes828 de perfection qu’il nous a laissées : de tendre à l’abjection, à la solitude, à la mort de toutes choses, d’anéantir en nous tout esprit humain et mondain, de ne vouloir que Dieu et la croix. Ma très chère sœur, ce cher Père me sert encore si puissamment, que la lecture des avis qu’il lui a plu me donner me met toujours en ferveur. Jamais je ne fus plus résolu de travailler de la bonne manière à la pure vertu et bonne mortification que je suis. Il me souvient que dans les dernières lignes qu’il m’écrivait, il mettait : «Courage, notre cher Frère; encouragez-vous les uns les autres à la sainte perfection. Ô que Dieu a peu de vrais et de fidèles serviteurs! Tendez à la pureté vers Dieu.» Je finirai de même cette lettre. Encourageons-nous les uns les autres pour cet effet. N’ayons rien de réservé et soyons dans une pleine et entière communication de nos dispositions et des grâces que Dieu nous fera, avec simplicité et sans réflexion. Et puis quel moyen de prendre conseil les uns des autres sans cela? L’on vous accorde la communion journalière829 durant un mois; après le mois passé, l’on verra si vous devez continuer : c’est à vous à voir, chère Sœur, si vos autres Sœurs en sont capables et si cela ne leur donnera point de pareil désir. Mon inclination va à vous conseiller de continuer, pourvu que Notre Seigneur continue à me le faire connaître, je Lui en demanderai lumière. Contentez-vous à présent d’un mois du jour de la réception de la présente. Mes recommandations aux prières de vos bonnes Mères et Sœurs.

      1. 23 mars 1646 L 1,29 L’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion.

M830 . Je vous dirai simplement pour répondre à la vôtre, que les vertus que vous devez pratiquer en l’état où vous êtes ne sont pas les mortifications du corps. Chaque chose a son temps et l’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion. Mais notre amour-propre qui ne se contente pas de ce qui est commun et peu parfait nous porte à fuir ce qui servirait pour une parfaite santé. Je vous dirai donc devant Dieu que c’est mon sentiment que vous suiviez encore pour un mois ce que le médecin et N. vous diront. S’ils excèdent, et moi aussi, votre âme se soumettant par une aveugle obéissance n’en recevra point de mal. Au contraire elle se dépouillera de son propre jugement831 et entrera avec agrément dans l’abjection de ce que l’on pourra penser que vous recherchez trop de précautions et faites de grandes choses pour un petit mal. À la bonne heure ma très chère sœur, que l’on pense ce qu’on voudra! Faites ce que Dieu veut et en la manière qu’Il le veut et ne pensez plus aux pensées des autres832. L’on a des attaches si secrètes à son discernement et à l’inclination d’aller à la perfection qu’il faut y mourir et les rompre sans les avoir que par les yeux d’autrui. Il est vrai que les saints ont quelquefois fui beaucoup les soulagements dans leurs infirmités, mais ils étaient saints; et ce n’est pas aux personnes faibles d’esprit, de corps et de grâce à faire comme eux, mais bien à se complaire en toutes sortes de petitesses. C’est à quoi je vous exhorte, ma très chère sœur, par un abandon de tout vous-même à Dieu et à sa grâce. Mais sachez que la véritable inclination à la vraie petitesse est très pure. Nous prétendons toujours par nous-mêmes quelque chose d’excellent; à la vérité si secrètement que l’on ne s’en aperçoit pas. Avec cela, vous ne laisserez pas de conserver l’esprit de pénitence dont l’effet extérieur n’est suspendu que jusques à ce que vos forces corporelles soient un peu remises et que l’attache que vous avez à manger et à dormir selon vos pensées soit anéantie. Voilà bien du discours sur un rien. Mais un rien négligé et non reconnu comme il faut empêche d’aller à la perfection. Je ne vous veux point mener par une autre voie que par celle où je désire marcher. C’est là mon dessein plus que jamais, dans un dépouillement général effectif de toutes choses, même des meilleures selon la grâce, quand des personnes de grâce que je croirai telles me le diront. Le métier que je veux faire désormais c’est de me dépouiller sans réserve. Voyez si je ne dois pas prier N833. de me dispenser de lui donner des conseils comme vous savez que je fais. Cela peut servir à sa perfection et à son humilité, mais il faut craindre qu’il ne nuise à la mienne. Pensez-y devant Dieu et aussi si je dois continuer à écrire des choses spirituelles, etc.

      1. 26 Mars 1646 LMB Tristes nouvelles

Fidélité sans réserve834! Sacrificate sacrificium, etc. Je n’espérais pas vous mander de si tristes nouvelles, mais [98] il ne faut point différer de vous dire que notre très cher Père [Chrysostome] reçut hier au soir l’Extrême-Onction. Aujourd’hui matin, le médecin m’a mandé qu’il était à l’extrémité. Je vous laisse à penser quelle surprise et quel choc j’ai reçu à ces nouvelles. Il sortit d’ici mercredi, fête de notre Bienheureux Père835. Il était en si bonne disposition que j’en étais toute ravie. Il retourna trop tôt pour nous, car venant d’un bon air, le lendemain il retombe dans sa maladie dont les médecins conclurent qu’il lui fallait tirer du sang. Ce qui la réduit dans l’extrémité où il est, on n’en attend plus que la disposition de l’ordre divin. Je ne vous puis dire combien une telle perte me touche. Encore, si vous étiez ici pour lui rendre les derniers devoirs comme à notre très cher et très honoré Père!

C’est à présent que nous entrons dans le vrai dépouillement, car il me semblait qu’en le possédant, je jouissais d’une précieuse richesse. Je dirai désormais : «Mon Père qui êtes aux Cieux», puisque je le crois dans la béatitude éternelle s’il meurt. Et je commence déjà à le prier fervemment qu’il me donne secours du ciel comme il l’a fait en la terre pour aller à mon Dieu. J’ai mandé au bon Frère Jean [Aumont]  de vous avertir promptement de tout. Je ne sais s’il l’aura fait. Je finis, attendant des nouvelles de ce st Père, j’envoie savoir comme il est. Je vous laisse dans la douleur de notre perte. Pour moi, je me sens comme abîmée dans le divin plaisir de mon Dieu avec agrément de toute [99] privation que je ressens très grande pour me donner moyen de me sacrifier de la bonne façon. À Dieu, mon très cher Frère, et pour l’avenir, mon Père et mon Frère. Au st amour, je suis,/M/Votre, etc.

      1. 28 Mars 1646 LMB -- le sacrifice de notre saint Père est consommé

Fiat voluntas tua/M/S’en est fait836, le sacrifice de notre saint Père837 est consommé. Au temps que je vous écrivais son extrémité, il était déjà parti pour son voyage dans l’éternité. Je ne voulais point vous mander de si tristes nouvelles, mais je crains que le bon Frère Jean [Aumont] ne vous en ait point averti, nonobstant, que je l’en ai prié instamment. Il est lui-même très affligé et moi-même, mon très cher Frère, j’en suis inconsolable et bien que mon plus cher plaisir soit dans la volonté de mon Dieu, Sa Majesté permet que je ressente ma perte jusqu’à un dernier point je me sens dans une si grande nudité de rapport que je ne vous le saurais exprimer. O le grand sacrifice : O la grande et excédante privation pour vous et pour moi qui ne fais que commencer. Je ne trouve point de paroles pour vous dépeindre ma douleur. Très cher Frère ayez pitié [100] de moi et pour l’amour que ce saint Père vous portait, soyez-moi en ce monde ce qu’il m’était. Je ne doute point qu’il ne vous ait fait savoir sa mort en vous allant dire adieu. Je vous conjure, par le précieux sang de Jésus-Christ, de me mander ce que vous en avez appris. Vous me consolerez nonobstant que je le tiens et l’honore comme un grand saint. Il mourut donc lundi, 26 du courant, entre neuf et dix heures du soir. Le même jour, le matin, il m’envoya avertir qu’il était à l’extrémité et que le jour auparavant il avait reçu les saintes huiles environ les trois heures après-midi du lundi auquel jour on célébrait à Paris la fête de l’Annonciation. Il me vint un vif sentiment qu’il mourait dès lors je fis le sacrifice à mon Dieu et me trouvai dans la disposition de prier pour une âme qui s’allait rendre dans le cœur de Dieu. Le reste du jour se passa ainsi et je désirais passer l’heure de son agonie en prières. Quelque temps après neuf heures du soir la pensée de dire le Subvenite, que c’est une prière qui se fait pour les agonisants en laquelle on prie les anges et les bienheureux de recevoir l’âme du mourant pour la conduire dans le Ciel. Un moment après j’entendis un petit bruit et je fus saisie de crainte et de douleur dans le sentiment de ma perte, je ne vis rien, mais je demeurai dans la pensée qu’il était mort et je continuai de prier, même la nuit et le jour suivant.

Le matin je fis la sainte communion pour lui et je ne le pouvais voir que dedans Dieu et ne peux prier que pour une [101] âme qui est abîmée dans la divinité. Remerciant l’éternel amour de ce grand Dieu qui l’avait consommé, j’ai une forte espérance en sa charité, croyant que puisqu’elle a été si grande pour nous sur la terre, elle l’est bien plus maintenant dans le ciel. Je vous supplie de le prier pour moi et puisqu’il nous a liés d’une sainte union vous et moi (très indigne). Soyons fidèles l’un à l’autre pour jamais. Allons à Dieu sans réserve, vous dans votre grande voie et moi dans la sainte abjection et la pureté d’amour où ce saint Père m’a assuré que j’étais appelée. Aidez-moi pour l’amour de Jésus et me portez à Dieu puisque notre ste amitié nous y oblige. Je ne vous mande point les particularités de cette triste mort, je ne les ai point encore reçues. Frère Jean me les enverra et je vous en ferai part. Hélas, très cher Frère, si vous y eussiez été, quelle satisfaction pour moi! Je me soumets à l’ordre de mon Dieu et nous supplie de nous faire part de tout ce que vous avez de lui : ne craignons plus de faire imprimer ses écrits, envoyez-m’en afin que j’y fasse travailler et que je reçoive par la lecture d’iceux la grâce de son esprit, à Dieu, je demeure en la douleur dans l’agrément du bon plaisir de mon Dieu et je suis en son saint amour,

M./Votre etc/

Très cher Frère, si vous voyez les pleurs et les gémissements de [102] toute notre communauté, cela vous ferait compassion. Jamais mort n’a fait si douloureux effet en mon âme. Nous faisons faire beaucoup de prières et communions pour lui. Nous fîmes hier son service et aujourd’hui on a dit trois messes pour lui. Encore que je le tiens saint je ne laisse de faire prier. On m’a dit qu’il avait voulu mourir comme un pécheur dans un grand sentiment d’abjection. Je vous écrirai le reste.

      1. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à notre révérende Mère Institutrice [Mère Mectilde] réfugiée à Saint-Maur

Vive l’anéantissement sacré de mon Dieu! Par la lecture de votre lettre, j’ai appris que notre cher Père avait quitté la terre pour aller au ciel. J’eus une grande émotion de cœur qui me continua le long du jour (c’était le dimanche de Quasimodo). Cette émotion contenait en soi une grande ardeur d’esprit, qui brisait quasi les forces du corps. L’espérance, la réjouissance de sa béatitude emportait le dessus sur la tristesse. Au commencement de l’office des morts, je fus outré de nouveau d’une grande tristesse, mais l’intime complaisance au vouloir de ce grand Dieu ne permit point que les larmes coulassent. Il me semblait que mon âme se fondait en dilection du bon plaisir de Dieu. Etant en oraison après Vêpres, il me fut montré comme dans une nuée assez claire, que la perte que nous avons faite se trouvait dans le ciel, qu’on ne pouvait pas dire en vérité l’avoir perdu, que les pertes que l’on fait en Dieu se retrouvent pleinement en Lui.

Vous savez, ma très Chère Mère, combien j’ai perdu, parlant humainement, néanmoins il n’était pas en mon pouvoir d’en faire le sacrifice à ce Dieu d’amour, parce que mon vouloir était tout anéanti dans le vouloir divin. Je ne saurais dire, ma très Chère Mère, l’occupation de mon esprit tout ce jour-là. J’aime autant en béatitude, et même davantage que l’assistance que j’en recevais lorsqu’il était en terre. Il nous peut beaucoup plus servir en ces hauts lieux qu’en cette vallée de larmes. Je suis bien plus près de lui à présent que lorsqu’il était vivant à Paris, parce que nous le trouvons en Dieu.

Il faut que je vous dise, ma Chère Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande assemblée de peuple, entr’autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut et délicieux. Etant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même? Ne serait-ce point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu? Ma Chère Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais aucun fondement.

J’avais écrit sept ou huit articles pour lui envoyer, cependant le ciel nous a ravi cette belle âme tant illuminée de l’esprit de Dieu. Il ne le faut plus chercher sur la terre, mais au ciel, à la source des fontaines de lumière. Ne croyez pas, ma très Chère Mère, qu’il vous ai laissée orpheline, non, non, il nous sera propice au ciel. Réjouissons-nous donc de qui a tant été blessé par intime amour de son Dieu, est à présent jouissante et non plus souffrante. Celui qui a tant envoyé de soupirs et de respirs au ciel, par intime adhérence d’aimer intimement son Dieu, est enivrée des plénitudes des réjouissances éternelles. Désirons infiniment, ma très Chère Mère, qu’il nous obtienne la grâce d’être vraiment passive au milieu des bourrasques et évènements fâcheux de la vie. C’est là où bute mon esprit. C’est la source d’humilité d’être passive aux pieds de Dieu. C’est la royale demeure de la Captive de l’éternel Amour. Obtenez-moi cette grâce du ciel. Et que la puissante vertu de Jésus nous attire à l’anéantissement saint et sacré. C’est là où je vous embrasse très cordialement, et où je suis. Votre.

      1.  10 Avril 1646 LMB. Il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns

Un Dieu et rien de plus! Monsieur838, Je vous écrivis le jour de l’enterrement de notre saint Père et vous mandai mes tristes sentiments. Le lendemain, le beau Père Elzéar son cher parent nous vint voir et nous fit le récit de tous les accidents de sa mort et quelque chose de sa sainte vie qui nous fit verser beaucoup de larmes, et pour mon particulier, sans un recours de notre Bon Dieu, cette mort m’était étrangement rude. Je vous mandais comme j’avais eu le sentiment de prier pour lui mourant et comme je le voyais en Dieu sans me distraire même de mes oraisons. Je ne sais si ce bon Père qui se chargea de notre lettre vous l’aura fait tenir ou s’il l’aura point réservée pour vous la donner en mains propres, d’autant qu’il est parti pour vous aller voir et se consoler avec vous. Je m’étais délibérée de vous écrire amplement tout ce que j’avais appris de sa mort, mais ce bon Père vous dira toutes choses.

La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq. O. Dieu de puissance infinie, laisserez-vous un saint dans l’anéantissement? Frère Jean vous prie de ne rien écrire au Provincial et moi, je pensais qu’il ne serait pas bon d’employer Madame de Brienne pour demander les écrits de ce saint Père. Qu’en dîtes-vous? On ne l’oserait refuser. J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. Songeons au moyen de les retirer, je vous supplie : vous verrez avec le bon Père Elzéar ce qu’il faudra faire. Le Provincial lui donne quelque espérance, mais je crois que c’est un amusement et il paraît tel. Nous n’avons que ses écrits qui nous puissent imprimer la sainteté de sa vie et les maximes de la haute perfection qu’il concevait.

Très Cher Frère, les vôtres du 28 de Mars que je reçus ces jours passés ont fortifié mon âme dans la perte de son support. J’adore et j’aime avec vous l’ordre de la divine Providence et je demeure plus que jamais abandonnée à sa sainte et aimable conduite. Votre humilité vous a fait dire ce que vous ne devez penser, mon très cher Frère, pour moi qui suis la faiblesse et la pauvreté même, il m’est permis de recourir à vous, et notre saint Père me l’a ainsi ordonné en ma dernière visite, de sorte que vous serez désormais et mon Père et mon Frère très cher, espérant que le saint amour qui nous unit vous donnera assez de charité pour me donner secours. Vous aurez pitié de mon ignorance pour la gloire de notre Bon Dieu. J’espère ce bien de vous, Très Cher Frère, et un surcroît de charité pour me porter à Dieu en pureté d’amour où notre saint Père m’a très souvent dit que j’étais appelée.

Hélas, sa bonté fut si grande la dernière fois qu’il a été ici! Et il me racontait ses peines avec une confiance qui me donnait grande confusion, et parlant de ses grandes persécutions, il me dit ces paroles : la conscience ne me reprend d’aucune infidélité qui me soit connue en ces souffrances-là. Je crois avoir fait selon que la grâce voulait que je fasse. Paroles qui m’ont demeuré imprimées et jetée dans l’admiration de la pureté de son âme en des rencontres si fâcheuses, car je le voyais encore à la veille de souffrir beaucoup d’importunités de la part des religieuses. Je crois que le bon Père Elzéar vous dira tout cela.

Je finis mon très Cher Frère en vous disant que nous avons perdu en terre un ange et une des plus grandes lumières de l’Église, mais puisque notre bon Seigneur l’a voulu ainsi, qu’il en soit glorifié à jamais. Amen. Je n’ai pu écrire à notre très Cher Rocquelay, ni à notre très Chère Sœur la Mère Supérieure. Je vous supplie de les assurer de ce que je leur suis au saint amour, et vous, mon bon et très Cher Frère, soyons-nous dans le même saint amour tout ce que notre saint Père nous a commandé d’être fidèles, sincères et vraiment unis en Jésus et sa Sainte Mère. Ne changez pas, je vous supplie, quoique mes misères vous en peuvent faire avoir très justement le dessein. Pour moi, je mourrai dans la qualité que le saint amour m’a donné à votre égard, de très fidèle, mais aussi très pauvre et très indigne sœur pour jamais, Monsieur, votre, etc.

      1. 16 Avril 1646 LMJ. Effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits

À la Mère Jourdaine de Bernières, Supérieure des Ursulines de Caen839.

Puisque notre joie et notre plaisir doivent être dans les volontés de notre bon Dieu, je me soumets à tout ce qu’il lui plaira nous envoyer, sacrifiant sans réserve tous mes intérêts et même le progrès de ma perfection afin de me rendre conforme aux sentiments de notre très digne Frère Jean de Bernières, que vous avez pris la peine de m’exprimer pour ma consolation. Je voudrais vous pouvoir dire combien la mort de notre très saint Père Jean Chrysostome me dépouille des créatures. Il me semble que je n’ai plus de secours en terre et que je me dois désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu’il a retiré de la terre pour l’abîmer dans l’éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que mon dénuement n’est pas entier puisqu’il me reste la chère consolation d’écrire à notre cher Frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous a instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont ses dernières paroles que j’observerai toute ma vie à votre endroit et celui de nos deux bons frères. Ce fut l’avis qu’il me donna pour, après sa mort, conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu’il nous enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l’on vous écrivit sa mort. Le bon Père Elzéar, son bon parent, nous vint voir et se chargea de nos lettres qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l’avez reçu. Quoi qu’il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé. Elle sera toujours bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu. J’écrivis ces jours passés à notre très Cher Frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait toujours en abjection dans l’esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère Jean m’a mandé qu’il n’en faut point parler.

J’avais prié Monsieur de N. de faire effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le Provincial lui demandait s’il les voulait voir et lire, j’en fus fâchée, car s’il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier. Je vois bien que ce bon M. n’était pas un de ses fidèles enfants. Il faut néanmoins que je fasse un second effort pour les avoir, mais j’attendrai l’avis de notre bon Frère auquel j’ai écrit de ceci. Le Révérend Père Elzéar vous fera bien mieux que moi le récit de la mort de notre digne Père. Je crois qu’il est présentement à Caen.

J’espère être demain ou après sur le tombeau de notre saint Père où certainement je verserai beaucoup de larmes. Je me souviendrai de vous, ma très Chère Sœur, car j’ai une grande confiance à ses prières et, depuis sa mort, j’ai reçu beaucoup de miséricordes et grâces très particulières. Je le prie en mes oraisons et je m’en trouve bien. Frère Jean désire de nous voir. J’apprendrai encore quelque chose de lui. J’ai demandé quelque chose pour conserver comme relique, mais je n’ai pas été digne d’obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m’avait donné sa petite ceinture de fer qu’il a portée beaucoup d’années. Je la garde bien chèrement et duquel je voulais vous en écrire et à notre cher Frère, mais j’attendais encore pour voir si ma disposition est solide. Je demanderai à notre bon Père pour vous ce que vous m’ordonnez et je vous supplie de lui demander pour moi qu’Il soit tout en toutes choses et que le trait que sa miséricorde me fait quelquefois ressentir arrive à son effet. Dites, s’il vous plaît, à notre cher Frère que celle que vous m’avez écrite de sa part a fait, ce me semble, de très bons effets en moi et fortifie beaucoup mes pensées. Je ne l’avais point encore reçue lorsque je lui écrivis. Je le supplie humblement, et vous aussi, ma très chère Sœur, de m’écrire quelquefois ses sentiments et les vôtres, car nous avons été sous la direction d’un même esprit. Cela sert beaucoup pour nous y conserver. Je vous demande, et à lui, cette grâce, sans toutefois me retirer de l’humble soumission que je veux avoir à l’ordre de notre bon Dieu pour toutes les privations qu’il lui plaira me faire ressentir. C’est à ce coup que je me délaisse à lui, à sa toute-puissance et à son saint Amour, sans vouloir plus rien autre chose que son divin bon plaisir en la manière qu’il lui plaira. C’est ici que tous désirs sont consommés et même les vues de perfection, pour se laisser perdre dans Dieu, prenant ses délices en ce qu’il est en Lui-même et qu’il veut être en nous pour l’éternité. Ces paroles ne sont pas capables d’exprimer ce que je veux dire, mais vous entendrez bien que l’esprit en conçoit infiniment davantage que la parole n’en dit. Adieu, ma très honorée et très chère Sœur. Je vous supplie d’assurer nos bons frères de notre souvenir et de notre affection. Lorsque je vous écris, j’entends parler à tous deux, car je ne puis présentement beaucoup écrire. Ma disposition souffre quelque peine à cela sinon quelquefois que l’esprit est moins occupé. Si j’écris aussi à l’un des deux, vous y prendrez, s’il vous plaît, votre part et m’excuserez si je procède si librement à votre endroit. Je ne puis agir autrement. À Dieu, Jésus vous soit toutes choses pour jamais! Je suis en son saint amour…»  

      1. 26 Avril 1646 LMB Au nombre de ses bons protecteurs. La privation de ces écrits…

Paix et amour840! Monsieur, Je vous écris la présente à Paris, dans la chambre que notre saint Père nous traita841 huit jours entiers. Au reste, je ne sais comme vous parler de tout ce que j’aurais à vous dire. Toute la Connaissance de ce saint homme qui sont dans ce quartier viennent pleurer auprès de nous. Chacun en parle comme d’un saint. Madame de Brienne842 m’en a témoigné d’extrêmes sentiments et chacun envie le bonheur que nous avons possédé de l’avoir neuf ou dix jours avant sa mort.

J’ai parlé au bon Frère Jean, lequel m’a priée de vous dire que vous l’excusiez s’il ne vous écrit point843. Vous savez combien il vous est acquis, mais il ne peut faire davantage. Il est tellement observé qu’à peine lui peux-je dire deux mots. La divine Providence le tient dans quelque humiliation de la part de quelques-uns de son couvent. Nous avons parlé de notre saint Père, non tant que je voudrais, mais autant que j’ai pu à la dérobée pour savoir les sentiments qu’il avait de lui. Il me dit qu’aux premiers jours de sa mort, il avait résolu de lui donner un an entier le mérite de toutes ses actions, mais qu’il n’a pu persévérer et qu’au lieu de prier pour lui, il se sent porté de le mettre au nombre de ses bons protecteurs. Je fus extrêmement consolée de l’entendre, d’autant [89] que j’avais eu ce même sentiment la nuit de son enterrement, mais je ne le voulus pas publier.

J’en dis néanmoins deux mots au révérend Père Elzéar et depuis ce temps que je vis, ce me semble, à une heure après minuit que je fus éveillée en sursaut comme ce digne Père était absorbé dans Dieu, mais d’une manière ineffable et qui me donne de la joie de son bonheur. Je le vis d’une telle sorte qu’il ne me passe point de l’esprit et tout présentement, j’en ai la même idée. Je suis tous les jours sur un tombeau et je ne l’y peux trouver. Il m’est impossible de le trouver qu’en la manière que je l’ai vu, laquelle m’est si douce et pleine de paix qu’il me semble qu’il augmente mon oraison. Voici la copie que notre bonne Mère Benoîte m’a écrite qui me confirme dans ma croyance. Je n’en ai parlé à personne qu’à ce bon Père. Vous savez que ce ne sont choses à publier s’il n’y va de la gloire de Dieu en la glorification de son saint Nom. Vous m’en direz votre sentiment. De plus, je suis capable d’être trompée et je le mérite pour mes grandes infidélités. Je suis dans l’impatience d’apprendre de vos nouvelles et de la sainte âme de Constance. Il n’est pas que notre Seigneur ne nous ait manifesté quelque chose, vu que ce saint Père vous aimait plus chèrement que tout le reste de ses enfants. Je vous supplie de m’écrire bien promptement, sans me faire davantage souffrir de mon désir. Mon très cher Frère, parlez à votre pauvre, mais bien intime et fidèle sœur844 et me dites ce que vous avez [90] appris, si vous ne le pouvez. Notre bon Frère Rocquelay ou notre chère Sœur en prendra bien la peine pour Dieu.

Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de si dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs845. Cela me touche sensiblement et me fait voir qu’à moins que d’un miracle ils ne cèderont rien et nous sommes en danger de tout perdre. La privation de ces écrits m’est à présent plus sensible que sa mort. Je me sens si obligée de me remplir de son esprit et de ses maximes que je recherche avec diligence tout ce que j’en peux avoir, et je vous supplie de m’y aider, car vous avez beaucoup de pouvoir. Le bon Frère Jean a défense de parler des particularités de la vie de ce saint Père et je n’oserais en écrire aucune chose, ni même rejeter ses merveilleuses fidélités. Cela n’est-il pas étrange? Il en faut parler si discrètement dans son couvent que cela me fait peine. Mon Dieu, glorifiez votre saint. C’est la prière que je vous fais pour lui. J’ai parlé à un peintre pour son tableau. Il fait comme il me l’a promis. Je m’en retourne à Saint-Maur samedi. Je pensais passer outre, mais notre bonne Mère est tombée malade et il faut que je retourne promptement. Je la recommande à vos saintes prières et me recommande bien affectueusement aux saintes prières de notre bon Frère846 et de notre très chère Sœur. Je vous supplie de me donner de vos nouvelles et de me croire au Saint Amour pour jamais, solitude, oraison, abjection, pur amour à Dieu. Souvenez-vous de ma misère, Monsieur, votre, etc.

      1. 11 Mai LMB. j’ai besoin de votre secours

À Monsieur de Bernières, le samedi 11 mai 1647.847

Monsieur, je vous supplie et conjure pour l’amour de notre bon Seigneur Jésus-Christ que vous me donniez conseil en cette occasion si importante ou j’ai besoin de votre secours touchant l’affaire de Madame de Mouy. Notre bonne Mère remet le tout à mon choix et me mande que je fasse ce que nous trouverons être plus à la gloire de Dieu et que je prenne le consentement de nos sœurs Dorothée de sainte Gertrude et Angélique de la Nativité.

La première se rend dans une Sainte la différence, l’autre y répugne beaucoup et pour mon particulier je continue dans la disposition que vous savez. La charge de supériorité m’est quasi insupportable et n’était l’ordre de Dieu qui l’établit elle me serait répugnante au dernier point, mais quoi! Mon malheur est si grand que cette croix environne, car si je demeure je la ressens.

Notre communauté me mande qu’elle ne s’arrête que pour ce sujet; ici, j’en porte déjà une assez lourde pièce par avance; si je m’en vais (à Caen), c’est pour le même emploi selon que vous et Monsieur de Barbery m’avez mandé. Que faut-il faire au milieu de mes précipices? Car il s’agit de faire un choix. Et pour l’amour que vous portez à Jésus-Christ et pour le respect de sa gloire et l’amour qu’il vous porte, choisissez pour moi ce qui est plus de Dieu et je m’y arrêterai sans vaciller davantage.

Je vous demande cette grâce par charité, c’est un bien que vous ferez à mon âme, laquelle vous en aura des infinies obligations. Dites-moi donc ce que je dois faire, mais je vous prie que vous me donniez réponse promptement, car je n’ai que cinq ou six jours pour donner une dernière résolution. Le conseil que vous me donnerez en cette rencontre me sera d’une très grande consolation. Donnez-le-moi donc pour l’amour de notre bon Seigneur le plus promptement qu’il vous sera possible. Voyez avec notre bonne Mère Supérieure et Monsieur Rocquelay ce que notre Seigneur veut de son esclave. Je suis prête à tout. Le refuge d’ici subsistera sans nous.

Notre Communauté de Lorraine est en très grande nécessité d’argent à raison qu’elle a fait réparer les ruines de notre maison. Il leur faut par nécessité six ou sept cents livres et elles n’ont espérance qu’en ce refuge et je ne le vois pas capable de leur donner cette somme, car il faut nourrir les religieuses qui y sont. Voilà ce que je vous puis dire dans le peu de loisir que j’ai pour vous écrire les présentes, la poste me presse, car elle partira bientôt.

Réponse pour l’amour de Dieu en toute diligence s’il est possible. Si vous me privez de votre conseil je ne sais ce que je ferais, car je n’ai que vous seul qui me puisse assister en cette affaire et plut à Dieu que la bonne âme de C... [Coutances, Marie des Vallées] vous eut dit son sentiment. J’attends le vôtre, auquel je m’arrêterai comme à la divine volonté en l’amour de laquelle je suis Monsieur votre, etc.

      1. 12 Mai 1646 LMB. Sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu

Dieu seul848/M./J’ai reçu deux de vos lettres, la première du 19 d’avril et la seconde du 3 mai849. Notre Révérende Mère Prieure me les envoya de Paris où j’étais pour lors et où je tentais les moyens d’arracher quelques écrits discrètement, partant des mains du Père Provincial, mais j’appris avec douleur qu’il avait protesté de n’en laisser sortir aucun (écrit) de leurs mains quoiqu’on puisse faire et, lorsque vous m’avez mandé que vous étiez quasi assuré de les avoir, j’ai eu très grande difficulté de le croire. Je vois néanmoins par les vôtres dernières que vous en avez été refusé. Voilà une très grande perte que nous faisons dans la privation des choses dignes et précieuses, comme j’estime ses écrits. Il y a plusieurs contradictions sur iceux et par malheur on les fait examiner par des savants du temps qui ne comprennent rien à son divin style. Ils se sont extrêmement choqués sur ce mot de désoccupation et ont très grand regret que le premier petit traité qu’il en a fait est imprimé. Après qu’ils auront fait corriger ses écrits à leur mode, peut-être qu’ils les feront imprimer selon les paroles du Provincial. Si je ne regardais en cela l’ordre de notre bon Seigneur, j’en aurais de très sensibles déplaisirs et ne me pourrais empêcher de blâmer leurs procédés, mais il faut se soumettre et espérer que sa bonté infinie ne permettra point qu’une œuvre si sainte que les traités de [85] ce saint Père soient ensevelis dans les ténèbres et je vais prier pour cela.

Le bon Père Elzéar vous a dit ce que je ne vous avais point écrit. Je n’en suis point fâchée puisque nous n’avons qu’un Cœur en Jésus-Christ. Je vous confesse que depuis ce temps-là, il m’a été impossible de me le pouvoir imaginer en terre et même étant sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu en la manière qu’il lui avait plu m’en donner la pensée et cette vue me tenait beaucoup plus intimement à la pureté du saint amour, ce me semble. Les vôtres dernières m’ont extrêmement réjouie de voir le secours que tous ses enfants reçoivent de sa bonté et de son assistance. J’ai fait cette expérience depuis l’instant de sa mort et j’assurerais volontiers qu’il m’a fait changer de disposition. Le dimanche de Quasimodo, j’ai reçu un effet de la miséricorde de Dieu assez particulier pour moi, eu égard à mes indignités voulant participer à l’esprit de ce saint Père, il me semblait que Jésus-Christ me remplissait du sien propre et ceci fit d’assez bons effets, selon qu’il me semble. Il se passe en moi ce que je ne puis dire. Je me trouve changée, mais non pas encore au point que j’espère de l’être. Tous les jours, je me sens de nouveau fortifiée pour aller à Dieu dans la pureté de ses voies et par son propre esprit, je me trouve plus forte et plus abandonnée à Dieu avec quel qu’autre disposition que moi-même je ne comprends pas et que je ne saurais dire. Ne pensez pas pourtant que ce soit de grandes choses, nenni, car ma grâce est petite, mais telle qu’elle est, je suis si amoureuse que je me veux rendre [86] à mon Dieu selon toute l’étendue d’icelle par le secours divin et l’assistance de notre saint Père et de vos prières mon très cher Frère.

Je vous supplie, ne pensez pas que je fasse voyage où vous me mandez ni que j’accepte aucune offre ni de Monsieur de B850. ni d’autre qu’on me fait. Jésus pauvre souffrant et abject est à présent l’amour de mon cœur, et celui qui me retiendra dans l’anéantissement. J’ai une grande répugnance d’être dans l’idée des créatures. Je vois plus que jamais que je n’en dois rien attendre ni espérer et c’est la leçon de notre saint Père. 

Indépendance suprême de toutes créatures

Mépris actif et passif de toutes créatures

Souffrance sans consolation dans une créature

Il faut que je tâche de pratiquer selon ma petite grâce ce que je pourrai de cette divine leçon.

Pour ce qui est de son portrait j’y tiendrai la main, au reste avant que je finisse il faut, nonobstant que je sois pressée, que je vous dise que le bon frère Jean [Aumont]851 est envoyé en exil depuis mardi matin qu’il sortit de Paris. Il m’écrivit un petit billet avant son départ qui m’a touché, me disant après m’avoir fait ses adieux, que notre Connaissance lui met une croix sur le cœur et sur ses épaules la plus grande qu’il n’ait jamais eue et qu’il ne puisse jamais recevoir. Que vous dire cela. Voilà un sujet d’extrême [87] humiliation pour moi et je ne sais comme il l’entend. Il ne manquera pas de vous voir en passant. Il s’en va à l’Aigle. Je ne manquerai pas de vous envoyer tout ce que je pourrai apprendre de notre s. Père, je vous supplie de faire de même de votre part.

Je pensais écrire au bon père Elzéar, mais je me trouve empêchée par mon peu de loisir et que la personne qui porte nos lettres au poste va partir. Je vous supplie et conjure par le saint amour de Jésus de lui écrire un petit mot pour moi et lui recommander d’avoir soin de mes misères avec cette sainte âme au nom de notre bon Seigneur. Faites-moi cette grâce, mon besoin est grand, d’autant que je suis plus obligée que jamais de me rendre purement à Dieu, je vous demande cette grâce par la sainte amitié que Dieu nous donne l’un pour l’autre en son saint-amour et m’en faites savoir des nouvelles, me faisant aussi part de tout ce que vous apprenez de si admirable. J’attends tous les jours de votre bonté ses écrits que vous m’aviez promis, je vous supplie pour l’amour de Dieu de me les envoyer au plus tôt. À Dieu que notre cher frère a, et notre très aimée sœur, soient assurés de notre souvenir devant Celui au saint-amour duquel je leur suis dévoué,/M. /Votre, etc.

      1. 15 Mai 1646 RMB. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres.

Dieu seul/M./Je vous fais852 seulement un petit mot pour vous assurer que j’ai envoyé promptement votre mémoire à Monsieur de saint-Firmin, mais sa réponse est encore entre ses mains et je suis marrie que sa diligence n’a été conforme au désir que j’avais de vous le renvoyer au premier poste. Il faut encore un peu de patience. Vous voyez combien je suis peu fortunée à vous rendre quelque petit service. J’y tiendrai la main. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres. Je vous supplie me le mander et si vous avez reçu les dernières que je vous ai écrites. La lettre de ce bon Père m’a fort consolée et animée à une plus haute estime de la sainte abjection de notre saint Père853. Si par hasard il est encore avec vous, je vous supplie l’en assurer et lui demander où je dois adresser mes lettres lorsque je lui écrirai. À Dieu en Dieu, je salue au saint amour notre cher frère854 et notre chère Sœur855. Je suis, Monsieur, votre, etc.

      1. 5 Juin 1646 RMB. Me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père.

Amour, pureté et abjection/M. /Ce mot856 que je vous écris n’est qu’en hâte, pour seulement vous assurer que j’ai reçu les vôtres la veille de la fête du très Saint sacrement, sur laquelle j’aurais encore à vous entretenir, mais le voyage de notre Mère étant sur le point d’être exécuté, j’en suis un peu occupée, soit en l’aidant à faire son petit paquet et en choses semblables. Je prendrai le loisir de vous écrire amplement si notre bon Seigneur me le permet et vous réciterai les misères et pauvretés de mon âme, mais en attendant que je reçoive cette consolation, commencez de bonne sorte à me recommander à notre bon Dieu et sachez, mon très cher Frère, que je demeure dans l’embarras au lieu d’entrer dans la retraite. Je crains beaucoup d’être infidèle à mon Dieu. Je sens bien que sa miséricorde est extrême en mon endroit, mais mon orgueil et ma lâcheté me feront périr si quelque bonne âme ne prie pour moi. Je vous conjure par le saint amour de vous en souvenir. Je fais la même prière à notre très cher frère Monsieur R [ocquelay] et à notre très honorée Sœur [Jourdaine], la Mère Supérieure [des Ursulines Michelle Mangon]. Ayez pitié de ma faiblesse et me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père. Je vous plains dans l’embarras où vous êtes. Dieu tout bon vous veuille ouvrir la porte de son divin repos. À Dieu, je suis en son saint amour,/M./Votre, etc.

      1. 24 Juin 1646 RMR Imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père

Le jour de la Saint Jean [Baptiste], qui est la fête de notre très cher frère duquel j’ai eu un souvenir très particulier857. Dieu seul! Monsieur, Jésus nous soit uniquement toutes choses à jamais! Je me réserve de vous écrire après le départ de notre chère Mère où j’espère avoir plus de loisir qu’à présent. Cependant votre bonté m’oblige de vous écrire ce mot pour vous assurer que j’ai reçu les deux livres que notre très cher Frère [Bernières] nous envoie (par votre bon voisin). Je l’en remercie de tout mon cœur et vous aussi. C’est pour une bonne demoiselle de nos bienfaitrices qui nous les a demandés très instamment. Vous nous avez obligée extrêmement. Je [ne] prétends point vous entretenir par la présente. Je me réserve à vous raconter mes dépouillements qui semblent s’accroître tous les jours, mais d’une manière que je ne sais si je vous la pourrai dire. Je vous supplie de dire à notre très cher et très bon Frère que s’il veut faire imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père [Chrysostome)] que monsieur le Curé de Saint-Jean en Grève à Paris me promet telle approbation que je voudrais pour les écrits de ce digne personnage. Que notre cher Frère voie s’il est à propos de faire imprimer la sainte abjection858. Une autre personne s’offre à payer les frais qu’il y faudra faire. Je suis dans l’attente de deux témoignages de deux bons prêtres, grands serviteurs de Dieu, qui ont eu connaissance particulière de la béatitude de notre saint Père. Je vous les enverrai si notre Seigneur me rend digne de les posséder. J’ai vu son portrait. On me l’apporta jeudi dernier, mais il a si peu de ressemblance à son original que j’ai prié le peintre d’en faire un autre. Je lui ai dit les défauts que j’y trouvais. Il m’a promis d’y travailler au bref. La vue de son image quoique mal faite m’a extrêmement touchée et causé de si grands respects que s’il eût été bien naturel, je me fusse jetée en terre pour le révérer et le baiser dans un grand sentiment d’humilité, mais il avait si peu de rapport que s’il ne m’eût assuré qu’il l’avait (peint) pour représenter ce saint Père, je ne l’aurais jamais pris pour cela. Notre bonne Mère partira mardi ou mercredi au plus tard. Je vous supplie de prier Dieu pour elle et pour moi qui demeure dans un tracas dont je suis très incapable. J’espère d’une merveilleuse sorte à Jésus. Sans cela, je mourrais de douleur. À Dieu, mes très chers frères et notre très Sœur, je vous donne tous trois à Jésus, l’unique tout de nos cœurs. Je le supplie qu’il vous augmente l’ardeur de mon divin amour pour l’extrême charité que vous me faites de me transcrire la sainte abjection [du P. Chrysostome]. Si vous saviez le plaisir que vous me faites et combien mon âme vous en sera obligée, vous auriez de la satisfaction dans la peine que vous prenez à ce travail. Notre bon Seigneur en sera glorifié, de cela, j’ose vous en assurer. Il faut dire en passant à notre cher frère que la mère sainte Appoline de Montmartre est de bonne sorte dans le rebut et abjection des créatures. Elle me l’écrit et mande qu’elle s’en trouve bien intérieurement. Il me semble que j’ai beaucoup de choses à vous mander pour un peu vous divertir ensemble, mais j’attendrai mon loisir s’il vous plaît. À Dieu donc! Remerciez, je vous supplie, cet honnête homme qui m’a apporté exprès le paquet que vous m’avez envoyé. Jésus soit votre consommation! Je suis en son saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 7 juillet 1646 RMB Une telle captivité et impuissance

Dieu, et vraiment il suffit/ M./ Il y a longtemps859 que je souhaite de vous écrire quelque chose de mes dispositions passées et présentes, mais je ne sais pas quelle capacité notre bon Seigneur me donnera de le faire. Il y a plus de quinze jours qu’il me tient dans une telle captivité et impuissance que je ne communique avec les créatures que par violence, et parce qu’il le faut. Je me suis mise en devoir de vous écrire dans ce grand silence que je ressentais, mais en vain, car ayant ma plume et mon papier en mains, il a fallu trois ou quatre fois les laisser, n’ayant pas même une pensée distincte de mon état, et néanmoins je désirais beaucoup de vous le communiquer et en tirer votre sentiment. Je vois bien que notre divin Seigneur ne le veut pas pour le présent puisqu’il me tient encore dans cette même impuissance, seulement je vous dirai en passant que notre bonne Mère est partie il y a huit jours et m’a laissée ici dans la sainte Providence. Je vous laisse à penser comme j’y suis, mon très cher Frère, dans une telle ignorance et incapacité de toutes choses que je ne sais de quelle façon je dois agir. Environ cinq jours avant le départ de cette bonne Mère, je fus abandonnée intérieurement au combat et les répugnances que je ressentais d’avoir à l’avenir quelque chose à démêler avec les créatures arrivèrent à tel point que mes nerfs et tout mon corps en recevaient violence durant lesquelles je faisais quasi sans relâche des [80] sacrifices, mais j’avoue quelquefois ils étaient bien faibles et une fois entre les autres, je pensais être submergée dans la douleur et la contrainte de m’opposer à ce voyage. Ceci me donna trois jours de bon exercice au bout desquels Dieu tout bon changea inopinément mon cœur et ma pensée par un amour vers son divin plaisir et je me trouve si fort dédiée, abandonnée et sacrifiée à icelui que mon cœur n’avait et ne pouvait, ce me semble, avoir d’autre respir en disant «A Dieu» à cette chère Mère et recevant ses derniers sentiments de tendresse et d’affection, mon esprit fut élevé et attiré par un esprit de puissance à Jésus-Christ et je demeurai immobile environ demi-heure sans application aucune à son éloignement et me disant le dernier «A Dieu» incontinent après la sainte communion, je demeurai de la sorte que dessus dans un recueillement et dans lequel il se passait, ce me semble, quelque chose que je ne puis exprimer, et je suis demeurée dans une sensibilité au regard de toutes choses. La vue des créatures ne m’afflige plus d’autant que je n’y suis appliquée que par l’ordre de mon Jésus qui tirera sa gloire et mon abjection par telle conservation. Je ne ressens plus de désirs et dirais, s’il m’était permis de parler ainsi, que je vois mon âme soulevée de terre, je veux dire, au-dessus de toutes les créatures, regardant le divin plaisir de Dieu quasi actuellement, se laissant tourner et retourner selon ses ordres, trouvant si beaux, si précieux et divins tous les desseins de son cœur que je ne saurais plus avoir de volonté que pour l’anéantir dans la sienne. Voilà un petit abrégé de ce que je comprends que je laisse à votre censure. Je vous supplie au saint amour de Jésus m’en dire [81] vos sentiments là-dessus. Je me sens portée d’aimer et respecter un certain état où l’âme est toute adhérente à son Dieu, le regardant par simple intelligence et demeurant ainsi exposée volontairement à l’ardeur de ses divines flammes pour lui donner lieu d’opérer la consommation dans la transformation qu’il fait de l’âme avec lui-même. En suite de toutes ses pensées, il me survient un désir de communier tous les jours autant qu’il me sera possible, ce que je ne ferai jamais que par votre avis, car je pense que vous connaissez mes misères et je prie Dieu du plus intime de mon cœur qu’il vous les fasse connaître telles que Sa Majesté adorable les connaît. Au reste, je ne sais si je dis vrai, mais il me semble qu’il y a du moins quelque chose de ceci et d’une certaine manière que mes termes ni mes paroles ne l’expriment point. C’est que je suis toute idiote. Ayez pitié de mes pauvretés et me prêtez secours pour aller à Dieu. Notre Père [Chrysostome] m’a ordonné d’avoir recours à votre charité et je vous demande l’aide que vous me devez par son saint amour, pour ne point tomber dans une infidélité qui ne se pourrait bonnement réparer. J’espère que votre bonté se souviendra de moi autant que Dieu tout bon vous le permettra. J’admire comme j’ai pu écrire la présente, assurément il y a de la Providence et je pense que Dieu tout bon le veut bien, le veut ainsi puisqu’il a permis que je vous dise deux mots sans savoir quasi ce que j’écrivais. Je me recommande à vos saintes prières. Si je ne vais à Dieu, je mérite un épouvantable châtiment. Rien à présent ne m’en empêche. Aidez-moi et priez pour moi qui suis,/ M./, Votre…

      1. 28 Juillet 1646 RMB Imiter Grégoire Lopez

Dieu et il suffit/Les vôtres860 m’ont beaucoup consolée, mais je l’eusse été incomparablement davantage si notre bon Seigneur m’eût trouvée digne d’entendre de votre charité un discours de plus longue haleine sur la sainteté [76] de cette vie dont vous êtes par la divine grâce présentement occupé. Hélas mon très cher frère que vous ai-je mandé touchant la sainte communion? Croyez, je vous prie, que c’est une saillie de mon esprit qui sans l’avoir mûrement considéré a demandé l’accomplissement de ce qu’il désirait. J’espère que Dieu tout bon vous aura donné lumière. Je lui ai très intimement demandé et de vous faire connaître l’importance d’un tel désir. Je vous confesse que je n’avais point considéré beaucoup de choses que votre prudence m’a fait penser et surtout Mr notre confesseur qui n’en serait nullement capable, d’autant qu’il penche quasi entièrement dans les maximes de Monsieur Arnauld. Voilà déjà un point de conséquence. Secondement, quelques-unes de mes Sœurs en pourront prendre de grands étonnements, mais particulièrement celles qui n’entrent point dans la vie intérieure. Cela la pourrait choquer et lui donner peine. Toutefois pour ce point, je ne le puis assurer. C’est seulement une conjecture.

En troisième lieu, cela fait éclat.

Le quatrième : j’en suis tellement indigne que je n’ai point de termes pour vous exprimer ce que j’en ai conçu et c’est le sujet qui m’a obligée de prier Notre Seigneur qu’il vous fasse connaître ce que je suis et la fin de ce désir.

J’ai néanmoins résolu de vous obéir pour un mois et j’ai tâché d’en rendre capable Monsieur Gavroche notre confesseur. Je commençai le lendemain que j’ai reçu votre lettre qui était le 20 juillet, la fête du bienheureux Grégoire Lopez861. Je fus extrêmement aise [77] de me pouvoir donner à la puissance et à l’amour de Jésus Christ avec ce grand saint. Notre bienheureux Père [Chrysostome] m’a bien recommandé de l’aimer et de tâcher de l’imiter dans sa haute pureté. Il est vrai que la divine miséricorde m’a fait beaucoup de grâces, mais il faut que vous connaissiez mes infidélités aussi bien que les faveurs que je reçois de notre bon Seigneur. Elles sont extrêmes et la négligence que j’apporte à la grâce est un défaut épouvantable, car il me semble que mon esprit ne devrait plus être ni avoir vie qu’en Jésus-Christ. Je sens un grand désir d’user de la simplicité dont vous nous parlez dans les vôtres pour par icelles avoir moyen d’accomplir les conseils de notre bon Père, mais je vous supplie, avertissez-moi en toute franchise et liberté de ce que vous remarquerez être contraire à l’esprit de Jésus Christ. Vous ne pouvez refuser cette grâce sans offenser sa charité qu’il a mise en vous et qu’il prend plaisir d’y régner. C’est un grand bien d’être éloigné des créatures, même de celles qui nous sont utiles, comme vous dites. Mais, mon très cher Frère, il y a si peu de fond de vertu en moi que la moindre est souvent capable de me divertir. Je suis assez souvent touchée d’un intime désir d’en être entièrement éloignée et je trouve que mon esprit fait cette prière à son Dieu d’être anéantie dans toutes les créatures et que toutes les créatures soient anéanties en moi. Depuis la sortie de notre bonne Mère, je n’ai pas encore bien goûté la douceur [78] de ma solitude. J’ai eu beaucoup d’occupations et un peu de tracas qui m’aurait donné grande peine si l’état que je vous ai dépeint par mes dernières n’avait stabilié [affermi] mon esprit, car durant ce temps-là, rien ne me pouvait pénétrer, mais comme ses attraits ne durent pas toujours dans toutes leurs forces, il semble quelquefois qu’on ne les aperçoit quasi plus et alors, il faut être, comme je crois, bien fidèle et là où j’ai bien manqué. Mais si vous priez Dieu pour moi, il me donnera un nouveau courage et quelques secours dans mes nécessités. Je vous supplie encore une fois de bien penser à mes indignités avant que de me permettre de continuer davantage la ste communion. Je crois que vous êtes déjà tout inspiré de me l’interdire à raison de mes continuelles infidélités. Je n’en veux rien dire davantage. Je vais continuer à prier Dieu de vous donner son Saint-Esprit. À Dieu, notre très cher Frère. Jésus soit l’union de nos cœurs et notre consommation. Je suis en Lui,/M/Votre etc.

      1. 1646 L 2,43 Aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour.

Mon Très cher Frère, Vos dernières toutes pleines d’onction m’ont infiniment consolé et m’ont fortifié de la créance que j’ai que Dieu vous veut tout à Lui sans réserve. Les faveurs qu’il commence à vous faire dans l’oraison sont sans doute surnaturelles et marquent que vous êtes appelé à une haute oraison862. Le recueillement des puissances863 qui vous est réservé par une affluence de tranquillité864 douceur, au-delà de ce que l’on peut s’imaginer, est plus qu’oraison de quiétude. Notre Seigneur n’a point de règles certaines en ses communications, donnant quelquefois les parfaites aux âmes les plus imparfaites, afin de leur faire voir en passant le bien dont il les mettra en possession, si elles demeurent fidèles au renoncement général de tout ce qui n’est point Lui865. Continuez donc, mon cher Frère à tout quitter et vous trouverez tout. Mourrez au monde et à vous-même, et infailliblement vous vivrez tout en don de Dieu. Que de bénédictions célestes suivent vos fidélités à ne point prêcher866, à ne point adhérer aux sentiments de vos proches, à contredire867 votre sensualité, à contredire le commerce des personnes qui ont l’esprit du monde! J’admire les desseins de Dieu sur vous, qui ne vous fait tant de grâces que par sa pure bonté et non par vos dispositions précédentes. C’est pourquoi demeurez humble et reconnaissant, mais bien encouragé à suivre les voies de la grâce.

Quand vous serez ici, j’espère que votre feu m’échauffera et chauffera les froidures que les affaires ont fait en mon cœur868, qui vous assure pourtant des désirs qu’il a d’être tout à Dieu. Allons franc, très cher Frère, de compagnie à la perfection du divin Amour. Que rien ne nous empêche de faire cet heureux voyage, ni nos parents, ni nos amis, ni nos corps, ni nos biens. Nos bons Anges seulement nous sont nécessaires. Votre équipage se fera sans argent, sans crédit, sans amis, sans appui; l’abjection, la pauvreté, les souffrances ne nous manquant point. Nous n’avons que faire d’être ensemble pour partir en même temps. Partez demain le jour de la Sainte Trinité. Je tâcherai de partir aussi. Nous nous rencontrerons bientôt au premier mauvais passage où nous aurons besoin l’un de l’autre. Ne vous fiez pas pourtant en moi. Car si je puis aller devant, je le ferai, et je n’appréhende point le contraire. Je chanterai souvent durant le chemin les cantiques du divin amour. «Mon Bien Aimé est à moi, et moi je suis à Lui869»; et plusieurs autres que la dilection sainte inspirera. Enfin, très cher Frère, aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour870.

      1. 21 Août 1646 RMB Nouvelles d’une félicité éternelle

Monsieur, J’ai reçu deux de vos très chères lettres. La première datée du 2 août qui me donnait des nouvelles d’une félicité éternelle par les réponses de la sainte âme [Marie des Vallées], m’auraient ravie hors de moi-même si la puissance de notre divin Jésus ne m’avait retenue en captivant tellement ma joie et la douce consolation que je pourrais prendre que je demeurais quelque temps dans une autre disposition, comme si mon âme eusse été élevée au-dessus de toute satisfaction et contentement même pour sa gloire sans voir autre chose que Dieu seul qui me devait suffire sans m’appuyer sur ce que lui-même en peut penser, peu de temps après relisant derechef votre chère lettre et m’arrêtant sur cette flèche d’amour cela fit en moi un effet d’anéantissement et d’admiration de la divine dignation de notre bon Seigneur, et je connus l’obligation que j’avais d’être fidèle, pour donner lieu au saint amour de produire en mon âme ses saints et purs effets. Je fus encore dans un autre étonnement de voir que Dieu tout bon vous avait donné une charité si grande pour nous que de vous souvenir de mes misères dans un temps où je pense que le divin amour faisait d’admirables opérations en vous puisque vous étiez dans la communication de ses divins secrets. Je remarque qu’au temps que vous pouvez posséder ce bonheur, je priais plusieurs jours de suite mon saint ange [P. Chrysostome] de faire prier cette sainte pour moi. Hélas, je ne pensais pas pour lors que vous deviez faire l’office de mon ange.

Cette charité si entière que vous m’avez rendue est un présage que vous devez encore faire d’autres puisque mon Seigneur vous fait expédier les commissions de mon bon ange. Je tiens pour certain qu’il veut que vous le soyez pour procurer en mon âme l’établissement de sa gloire. Cette parole a grand pouvoir de consoler (de mourir dans l’amour), mais si notre divin Jésus eut voulu dire mourir dans l’amour par l’amour, c’était le comble de mes désirs et ma consommation. J’ai honte de parler ainsi voyant l’impureté de mon âme et combien je suis indigne d’un regard de notre aimable Jésus, à plus forte raison d’être consommée par les pures flammes de son saint amour. Ce m’est trop de grâce qu’il me souffre dans mes abjections qui sont toujours extrêmes. Soyez certain, mon très cher Frère et mon cher ange, qu’il vous rendra bien au centuple le grand bien que vous m’avez procuré. Mon cœur s’en réjouit autant qu’il lui est possible sans intéresser son dénuement. Dieu tout bon vous le fait faire. J’espère qu’il l’en glorifiera. Il faut pourtant vous dire que tant que je tâche de vivre sans cet appui. Il produit néanmoins je ne sais quoi en mon âme qui m’oblige à une plus entière pratique de vertu, et me donne un certain sentiment de la manière qu’une âme destinée pour le ciel doit opérer, et qui doit être éternellement abîmée dans Jésus Christ. Ceci fait entrer l’âme dans une application plus ardente à cette union de Jésus et tendre à une plus haute pureté. Je vous obéis ponctuellement, car à même instant que j’eus lu ce précieux article, je me prosternais en terre dans un esprit d’amoureuse reconnaissance et d’anéantissement, et mon âme disait cela : peut-il bien être vrai mon pur et saint amour que vous m’ayez prédestinée? Et comme la joie voulut avoir le dessus, alors je demeurais captive comme je vous ai dépeint ci-dessus. Mon ange et mon très cher Frère, je vous remercie très humblement et du plus intime de mon cœur du souvenir que Dieu tout bon vous a donné de moi. Il me semble que je sens un nouveau désir d’être plus fidèle que je n’ai été jusqu’à présent. Prêtez-moi toujours le secours de vos conseils et de vos saints avis et j’espère que par Jésus-Christ et vous, je vais à lui de toutes mes forces.

Il faut parler de nos communions. Voilà le mois passé que vous m’avez ordonné de communier journellement. Je vous dirai que j’ai été plus de six fois tentée de ne persévérer pas voyant les horribles indignités qui sont en moi et que mon âme est toute impure. La crainte me saisissait et puis la vue de votre commandement me fortifiait et me faisait communier. J’y ai porté quelque sécheresse dans le milieu et sur la fin plus d’amour et désir de fidélité dans la pure application de Dieu seul. Il m’a semblé que cet esprit de puissance dont autrefois je vous ai parlé dominait en moi présentement par une opération de simple adhérence et comme d’un total abandon. Voilà un petit abrégé de mes états. Si vous en désirez davantage pour mieux connaître mes indignités, je tâcherai de vous en écrire. Cependant je vais reprendre le train ordinaire de mes communions qui est de trois ou quatre fois la semaine environ, quelquefois moins attendant que vous me mandiez autre chose, car j’espère toujours que Dieu tout bon ne vous laissera point tromper et qu’il vous fera voir ce que je suis puisque mon orgueil et mon aveuglement est tel qu’il ne me permet point de vous le bien exprimer. Votre seconde lettre, mon très cher Frère, du 12 courant me convie à la communion fréquente. Permettez-moi de ne rien faire de plus que vous n’ayez reçu la présente et durant le temps que vous prendrez (sans vous incommoder) pour nous donner un mot de réponse. Je prierai le Saint Esprit qu’il vous illumine sur mes états et mes dispositions. Elles sont petites et bien abjectes, mais je me contente du divin plaisir de Jésus que s’il veut que je ne sois rien éternellement pour son divin plaisir je m’y soumets sans peine. Il me semble que je ne dois plus rien vouloir que pour lui. Je remercie un million de fois notre très honorée et chère Sœur [Jourdaine] de la peine qu’elle a pris de nous consoler et fortifier de ses lettres. Sa bonté m’excusera si je ne lui fais point de réponse aujourd’hui. Ce sera pour la première occasion. Je vous supplie de nous faire part de ce que la bonne âme [Marie des Vallées] a dit pour elle et pour vous et puis que vous voulez bien que nous soyons bien en Jésus Christ. Mettons toutes les pauvretés et les richesses des unes et des autres en commun. Je la salue au saint amour du plus intime de mon cœur. J’en dis autant à notre cher Frère R [ocquelay] auquel j’écrirai aussi es premières postes. Je vous supplie tous de prier pour moi. J’écrirai aujourd’hui au bon Frère Jean [Aumont] pour son affaire. J’ai été étonnée que votre résolution a été dans mon sentiment, et lequel je lui avais fait connaître il y a longtemps. Dites-nous comme va votre santé, je vous supplie. Notre bonne Mère est arrivée sans fortune, mais les fatigues de son voyage l’ont réduite malade… J’espère que Notre Seigneur la guérira. Adieu notre très cher Frère! Votre, etc.

      1. 5 septembre 1646 L 1,34 La perte des créatures

Ma très chère Sœur871, pauvres de toutes créatures, ne vivons que de Dieu purement en Dieu. Ce doit être à présent là notre principale occupation, puisque ce que nous possédions de plus cher en la terre est tellement en Dieu, qu’il sera éternellement une même chose avec Lui. Nous ne pouvons donc désormais être unis à ce cher père [Chrysostome] que nous ne soyons unis à Dieu. Et c’est ce qui nous doit faire estimer notre privation, puisqu’elle nous conduit à une si parfaite union872. Les créatures durant qu’elles sont en la terre, quelques saintes qu’elles soient, peuvent causer quelque séparation de Dieu873. Et c’est pourquoi il ne faut s’y lier que dans le bon plaisir de Dieu874. Mais quand elles sont toutes abîmées en Dieu, c’est à dire dans l’état béatifique, elles ne peuvent produire en nous que ce qu’elles possèdent. Ce serait donc, ce me semble, très chères Sœur, un peu de faiblesse de lumière de nous plaindre de leur éloignement et quasi ne regarder les choses que dans les sens875. La perte des créatures nous doit être aimable, qui nous met dans l’heureuse nécessité de ne les trouver que dans le Créateur, et de nous faire perdre cette fâcheuse habitude de ne les rencontrer qu’en elles-mêmes. Ne croyons donc pas les sentiments de la nature et de notre amour propre qui pour nous divertir de la pureté de ce procédé, représente à notre esprit des raisons spécieuses d’avoir perdu l’appui de notre perfection et que nous ne trouverons plus de canal par où les grâces de Notre Seigneur découlent. Que c’est une chose très rare de rencontrer une conduite parfaite876! Il est vrai que ceux qui prennent les ruisseaux au lieu de la source peuvent souffrir beaucoup de déchet en de pareilles rencontres. Mais notre très cher père nous a appris que la pauvreté de toutes les créatures est l’unique disposition pour entrer dans la pureté du divin amour877. Et partant, il nous a enseigné de n’avoir d’appui qu’en Dieu seul878, et il nous disposait ainsi imperceptiblement à sa perte879. J’avoue simplement, très chère Sœur que depuis sa mort je l’ai ressentie fort vivement. À présent que mon âme est plus tranquille, elle fait aussi un meilleur usage des pures lumières qu’il m’a communiquées. «Dieu suffit, me disait-il souvent, aimons Dieu et la croix, et quittons tout le reste. Amour, pureté, croix, il n’y a que cela nécessaire à l’âme. Et si notre fidélité est généreuse, je crois que choses grandes s’opéreront en nous, etc880.»

      1. 26 Septembre 1646 RMR J’ai reçu les cahiers

M./Ce petit mot n’est pas pour répondre aux vôtres très chères qui m’ont extrêmement consolée, mais seulement pour vous assurer que j’ai reçu les cahiers que votre bonté m’a envoyée. Mon Dieu, mon très cher frère, combien m’avez-vous obligée en cette action de charité que vous avez faite en mon endroit? Je me réserve à vous en dire plus particulièrement mon sentiment. En attendant, prenez, s’il vous plaît, la peine de donner la ci-jointe à Madame Le Haguais fidèlement et en secret. Je vous écrirai au plus tôt. J’ai bien de quoi vous entretenir de notre bon Père et de notre cher Ange [Chrysostome et Bernières]. Priez Dieu pour moi de tout votre cœur. Je vous enverrai deux dispositions intérieures bien jolies. À Dieu, mon très cher Frère! Que Jésus vous consomme de son divin amour et nous favorise d’une pauvreté suprême de toutes créatures, d’une souffrance sans consolation d’aucune créature! Je vous fais part de ma leçon. Priez Dieu qu’il me donne un grand courage et une fidélité sans réserve. Je suis, M, Votre, etc.

      1. 5 Octobre 1646 RMR J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P.

M./Dieu seul et son divin plaisir soit notre éternelle suffisance! Je vous supplie881 en son saint-amour de croire que je ne vous oublie point. J’avais hier882 un dessein et un mouvement tout particulier de vous écrire et de m’entretenir avec vous des admirables vertus de votre grand patron et surtout de son parfait dénuement, mais la sainte Providence ne m’en a pas trouvée digne. [74] Quelque occupation m’ayant ravi ce bonheur, j’ai tâché de le réparer aujourd’hui, nonobstant que je sois plus dans l’anéantissement et le silence. Je vous demande de vos nouvelles et comme vous vous portez tous trois. Votre silence est bien grand et je suis en soin si notre très cher Frère Mr de B [ernièrest a reçu nos lettres. Il me semble que vous et lui commencez d’abandonner votre pauvre Sœur pour la disposer à une privation bien plus grande dont elle est menacée883. Si notre bon Seigneur vous permet de nous écrire de vos nouvelles, je vous supplie, ne nous en privez pas plus longtemps. J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. [Chrysostome]884. J’ai un imprimeur tout prêt qui désire avec passion de l’imprimer et deux excellents docteurs qui donneront leur approbation. Voyez si vous voulez prier Monsieur de Barbery d’y joindre la sienne. Si vous m’aviez donné la beauté divine, il y a longtemps que cela serait fait. Je vous supplie, que ce soit au plus tôt et me mandez, s’il vous plaît, si notre très cher frère le veut en petit livre ou en cahier. Envoyez-moi un petit morceau de papier de la largeur et longueur que vous le désirez. Voilà une copie de son portrait que le peintre m’a envoyé, mais je l’ai trouvée si mal rapportant à son original que je l’ai prié d’en faire d’autres et lui ai dit les défauts que j’y remarque. Celui-ci n’en a quasi point de ressemblance. Le second qu’il a fait est beaucoup mieux. J’espère qu’au troisième, il réussira et puis il nous en fera des tableaux à l’huile plus solides que celui-ci. Montrez-le, s’il vous plaît, et leur demandez s’ils ont reçu nos lettres.

L’opération de la grâce est bien grande en vous tous de ne vous donner le pouvoir de nous consoler d’un mot. Il semble que vous soyez morts pour nous. J’aurais beaucoup à dire, mais je diffère exprès jusqu’à une occasion où mon âme aura la liberté de vous dire quelque chose. Je vous conjure par le saint amour de Jésus de nous faire part des sentiments de notre très cher Frère et de tout ce que vous avez de précieux et de notre bienheureux Père885. De notre part, si la sainte Providence nous donne quelque chose, nous vous en ferons part aussi. À Dieu, je suis en Jésus pour jamais,/M/Votre etc.

      1. 23 Octobre 1646 RMB Plus de quatre heures d’oraison solitaire. Rambervillers

Dieu seul et il suffit!

Mon très cher Frère, Je886 ne vous saurais exprimer combien de joie et de consolation j’ai reçu vos chères lettres et lumières et grâces que mon âme a reçues par la lecture d’icelles. Dieu tout bon soit à jamais béni de vous avoir donné la pensée de visiter en esprit votre pauvre Sœur. J’ai beaucoup de choses à vous écrire et encore plus à vous dire si la divine Providence me donnait les moyens de vous entretenir. Et avant de parler de nos affaires, disons quelque chose de mes misères et de mes pauvres et chétives dispositions. Il semble par les vôtres du mois passé que vous me croyez dans le tracas, mais je vous dirai que notre bon Seigneur m’en a retirée, et notre petite vie est tellement réglée que si je suis fidèle, je puis chaque jour faire plus de quatre heures d’oraison solitaire. Nous avons fait beaucoup de retranchements, et nous nous appliquons bien davantage aux choses intérieures. Nous vivons dans un très grand abandon à la très sainte Providence et dans la disposition où la divine miséricorde me tient. Je croirais faire une grosse infidélité de m’occuper beaucoup du temporel. Il me semble que mon oraison s’augmente un peu et mon âme se trouve incomparablement plus dégagée des sens et des créatures. La plus actuelle occupation de mon esprit, c’est un regard amoureux et tout plein de respect vers son Dieu avec une très passive adhérence à ses divins plaisirs. Cet état produit mille bénédictions à mon âme et l’élève au-dessus d’elle-même et la fait reposer dans Dieu, où souvent elle demeure anéantie en cette adorable présence dans la vue que Dieu lui est tout en toutes choses. Elle se trouve liée à Jésus par un trait de l’amour de son cœur qui la tient dans une douce adhésion à tous les desseins, plaisirs et mouvements d’icelui sur elle. Depuis la mort de notre bon Père [Chrysostome], il me semble que j’ai changé de disposition et je ne sais si vous avez vu quelque petite chose, mais grande pour moi, que j’ai reçu de la divine bonté. Entre autres choses (Je serais trop longtemps à dire le reste), il me fut donné d’entendre que cette année était pour moi une année de miséricorde et, pour vous parler franchement, il ne se passe guère de jours que je n’en reçoive de nouvelles. Je les attribue au mérite et à l’intercession de notre bon Père et admire une chose en lui à mon égard. La première fois que je m’en aperçus fut peu de jours après sa bienheureuse mort. Je me sentis poussée intérieurement de demeurer environ deux heures à genoux, les mains jointes, et mon âme se trouvait dans un si grand respect que je ne pouvais me mouvoir à l’extérieur. Au commencement, je faisais une très humble et très douce prière à notre bienheureux Père de me donner part à son esprit. Enfin je désirais avoir liaison avec son âme, et entrer dans ses fidélités au regard de la grâce, et après cette petite prière je me trouve dans un grand silence. Mon âme adhérait passivement à son lieu et on me tenait en état de recevoir de grandes choses. Dans ce silence et ce grand recueillement de toutes mes puissances, il se fit en mon âme une impression de l’esprit de Jésus Christ et cela se faisait, tout mon intérieur était rempli de Jésus Christ, comme une huile épanchée, mais qui opérait une telle onction, que depuis ce temps-là, il m’en a toujours demeuré quelque sentiment, mais ceci fit des effets tout particuliers en moi. Je fus comme toute renouvelée et possédée de Jésus-Christ. Je n’opérais plus que par Jésus-Christ enfin. Jésus-Christ est le précieux tout de mon cœur et ce qui se passa au temps que dessus dans quelque sorte d’obscurité, je vais manifestant tous les jours par un effet de la divine miséricorde en nos oraisons où mon âme est entrée par Jésus christ et y demeure toute sacrifiée en l’union de Jésus-Christ.

De là j’ai compris comme nous devons être anéanties en lui. Enfin que lui seul règne en nous et que nous puissions dire avec l’Apôtre : «Vivo ego…». Il serait malaisé de vous dire ce que je conçois d’une âme qui n’a plus de conduite que Jésus. Elle n’opère plus que par les mouvements de son esprit. Elle est morte pour elle et pour les créatures. Elle ne vit plus que pour Jésus. Elle est dans une passivité quasi actuelle. L’amour des divins plaisirs de son Dieu la charme et la ravit. Tout ce qui regarde les saints plaisirs lui est infiniment agréable. Hélas, mon très cher Frère! Que je serais heureuse si la sainte Providence de Jésus me donne les moyens de vous entretenir de toutes mes pauvretés et des abondances d’un Dieu! Toute ma réjouissance, c’est que Dieu est ce qu’il est. Il est la plénitude de toute grâce, de toute sainteté, et mon âme porte respect et application aux perfections divines. La simple vue d’icelles tient mon esprit en oraison. Je ne puis vous dire combien les dispositions de votre chère âme ont apporté de bonheur et de force à la mienne. Non que je me croie prédestinée à de si hautes grâces, ce sont faveurs pour les mignons [bien-aimés] de mon Maître, mais je tire d’icelles des secours très particuliers qui me donnent lumière sur mes pauvres états. Ce que Dieu est bon, mon très cher Frère : «Gustate et videte quoniam…», vous le savez par une longue expérience, et moi toute petite que je suis, je vais adorant et aimant après vous, mais je crois que ceux qui peuvent devancer les autres en ce chemin de pur amour n’en font point de difficulté ni de scrupule. Que Dieu est admirable, mon très cher Frère, d’avoir tiré une pécheresse des plus abominables de la terre et lui donner liberté de courir par les sentiers de son divin amour! Demandez très instamment, je vous supplie pour moi, la grâce de fidélité; Il faut être tout à Dieu en vérité. Il n’y a pas moyen de s’en dédire. Tout est à lui, et il attire si fort notre cœur qu’il est comme suspendu entre le ciel et la terre. Il aspire à sa consommation. Les créatures lui sont tellement à dégoût, qu’il ne peut converser parmi elles que par soumission aux sacrés plaisirs de son Dieu. Mais on lui a fait depuis entendre une étrange leçon. On lui dit qu’il soit comme un mort insensible et indifférent à tout. Que tous ses désirs et ses affections quoique bonnes doivent être anéanties dans le cœur de Jésus, qu’il doit se laisser mouvoir, se laisser sacrifier et consommer sans retour, sans branler et sans produire aucune petite plainte, qu’il soit tout passé en lui et mort à soi-même. Je vous dis mes pauvres petites pensées et mes rêveries. Je les soumets à votre direction, mon très cher Frère et mon Père. Parlez à mon âme selon le mouvement que vous en aurez, ne craignant point de me faire connaître tout le mal et les impuretés que vous y remarquerez. Si vous me cachez quelque chose, je vous en accuserai devant la Majesté de ce grand Dieu. N’avons-nous pas promis fidélité en son saint amour? Je vous supplie pour la gloire de son Nom de me dire bien naïvement vos pensées, et m’enseigner comme je dois marcher purement dans les voies de Dieu. Vos paroles ont grâce et onction pour mon âme.

La vôtre du 6 courant me conduit dans le parfait dénuement en m’apprenant que notre très chère Mère supérieure est en croix par une fièvre double tierce qui la crucifie. Je l’offre et la sacrifie avec vous, mon très cher frère, au grand Dieu de notre amour afin qu’il la sanctifie. La sainte disposition où vous êtes m’attire avec vous dans un entier dégagement, et en considérant l’abondance des divines miséricordes en vous, j’en demeure dans l’admiration, et dans un désir d’en louer et remercier Dieu éternellement. Je ne saurais plus rien faire que cela pour les personnes que j’aime. Je saurais demander la guérison à Notre Seigneur pour notre chère Mère Supérieure [Michelle Mangon], toute ma félicité est de savoir que les ordres de la sagesse éternelle seront accomplis en elle, et Jésus y prendra ses divins plaisirs. Je me trouve aux sacrés pieds de notre bon Seigneur pour elle, sans faire autre chose que de révérer ce qu’il fait en son âme et les desseins éternels qu’il a de la rendre semblable à Jésus-Christ. O ma très honorée Sœur! Que vous êtes heureuse d’être toute abandonnée à Jésus sans retour à vous-même! Laissons-nous consommer en la manière qui lui plaira, vous par les croix de la maladie, notre très cher Frère [Mr de Bernières] par les pures et très vives flammes du saint amour, et moi par la pauvreté, l’abjection, et en un mot par une totale perte de moi-même. Car je connais très clairement que Dieu seul veut régner en moi.

Présentez à Sa Majesté adorable, ma très chère sœur, un petit moment de vos douleurs et la priez que par la vertu du précieux Sang de Jésus elles soient appliquées à mon âme pour lui obtenir la grâce de pureté et de fidélité au pur et simple regard amoureux d’un Dieu! Je fais prier Dieu pour vous, mon très cher Frère.

Si vos occupations étaient moins grandes, je vous supplierais de nous écrire souvent, mais je laisse la consolation que je recevrais de la fréquente réception de vos lettres à la sainte providence, de crainte que je ne recherche trop d’appui et de satisfaction, mais quand Notre Seigneur vous en donnera le mouvement, je vous supplie et conjure en son saint amour de ne le négliger point. Vous me priveriez de beaucoup de grâces.

J’aurais encore quantité de choses à vous dire et je vois que mon papier se remplit, nonobstant que je ne fais que commencer. Je laisserai le reste pour une autre fois. Cependant, je vous dirai quelque chose de nos petites affaires.

Pour ce qui regarde Rambervillers, nous n’avons point encore de résolution de tout ce qui s’est passé en la visite et élection. On m’a voulu faire craindre pour la supériorité, et effectivement, j’ai été si faible que j’en ai eu quelque appréhension, mais à présent tout est calme. Arrive tout ce qu’il plaira à Dieu! Il me tient immobile et plus adhérente à ses divines volontés qu’aux souffrances de cette charge. Néanmoins on nous a mandé que la bonne Mère Benoîte en sera chargée. Nous attendons en paix tout ce qu’il plaira à Notre Seigneur d’en ordonner.

Pour notre refuge ici, nous vivons comme des enfants attachés à la sainte Providence qui nous subvient en nos besoins. Notre bon Père [Chrysostome] nous a très instamment exhortées en ses derniers jours d’établir ce refuge et d’en faire une retraite d’âmes ordonnées et attirées à l’oraison. Plusieurs bonnes âmes me pressent de faire cela. J’en demande votre sentiment pour l’amour de celui qui seul doit être honoré en toutes nos prétentions et nos desseins. Recommandez cette affaire à Notre Seigneur et je vous supplie de le recommander à la bonne âme de Coutances [Marie des Vallées] et si vous pouvez tirer en ses sentiments, car je ne veux rien en tout que la très pure volonté de Dieu. Mais s’il me fait la grâce de les connaître, j’y travaillerai de bon cœur, et me semble qu’il y a moyen d’y réussir. J’ai été fortement poussée de l’entreprendre et j’avais sur ce refuge plusieurs vues et connaissances de la manière qu’on y devait procéder, et même comme les religieuses devaient vivre en icelui. Je laisse tout à Dieu, nonobstant le zèle que je ressentirais pour cela et je n’y penserai plus que vous m’ayez dit votre pensée sur ce sujet.

Ne devons-nous pas plus espérer de vous voir, mon très cher Frère? [Ne] viendrez-vous pas visiter le tombeau de notre bon Père [Jean Chrysostome] et par même moyen consoler de votre présence ses pauvres enfants? Je n’espère pas encore retourner en Lorraine, mais si cela est, il faut auparavant que vous me fassiez la grâce de me faire voir la bonne âme de Coutances. Je ne crois pas que Notre Seigneur désagrée cela (sic). J’espère qu’il vous en donnera la pensée. Pour les commodités du voyage, j’y mettrai bon ordre et sans bruit. Il suffirait que vous y trouvassiez pour nous y donner accès.

Le bon Frère Jean [Aumont] vous salue d’une entière affection, et vous remercie de tout son cœur de la peine que vous avez prise pour son dessein. Il est tellement rempli de la divine grâce, à présent, qu’il a perdu tout autre désir. Il se laisse consommer. Notre Seigneur lui a ôté celui de la solitude, pour l’abîmer plus entièrement dans le torrent de ses divines voluptés. Qu’il me mande que son union est plus forte et plus actuelle! Il persévère en fidélité et quelques fois il plaît à Notre Seigneur lui donner quelque parole intérieure pour moi, par lesquelles il m’instruit de quelque chose qui m’oblige d’être plus purement à Dieu. En ses dernières, il m’annonce une croix, et dit que Notre Seigneur lui a commandé de me l’écrire, et qu’il veut que je porte cette croix, que c’est son bon plaisir. Elle n’est point encore venue, mais dans la disposition où je suis, il me semble que par la divine miséricorde, la Toute Puissance de Jésus me tient toujours prête à tout ce qu’il lui plaira de m’envoyer. Mon très cher Frère, que c’est une précieuse voie que celle du sacré dénuement! Mais hélas, que je suis éloignée de ses puretés! Quand il plaît à Dieu me laisser à moi-même, il n’y a rien au monde de plus chétif, de plus misérable, de plus abject. Continuez, je vous supplie, de me présenter à Notre Seigneur et lui demander la grâce et fidélité pour moi. Toutes nos Sœurs vous saluent très affectueusement, elles s’adonnent beaucoup à l’oraison. Il y a une d’entre elles qui produit quelquefois de bonnes croix pour moi. Notre Seigneur est ma force et ma grâce pour les porter. Je voudrais bien savoir si notre bonne Mère Prieure vous a jamais écrit d’un grand accident où la sainte Providence de notre bon Dieu a paru manifestement pleine de miséricorde et de bonté pour nous. Je puis vous en envoyer l’histoire, si vous la voulez voir. Je l’ai fait écrire à celle d’entre nous à qui cela est arrivé. Elle va à Dieu de la bonne manière, mais son oraison me donne peu de peine. À raison que la vanité a été la cause de sa perte, si Dieu par un miracle l’eût pas préservée. Or cette vanité s’étendait à la faire entrer dans des voies élevées et surnaturelles pour l’oraison et elle faisait croire qu’elle y était en des dispositions passives et de contemplation, qu’elle m’a dit depuis avoir copié dans quelque livre pour s’en remplir l’esprit. Je connais cette fille. Il n’y a point de malice et même je crois qu’il y avait beaucoup de faiblesse en son esprit dans tout ce qu’elle faisait.

Premièrement elle n’est point agissant à l’extérieur, au contraire très lente en ses opérations. Au reste bien fidèle en ses obligations, bien désireuse de pratiquer la sainte humilité. Voici ce qu’elle m’écrit de son oraison : «Je ressens une tranquillité très grande en l’oraison et aux autres temps, quelquefois encore davantage, mais je n’ai point de pensées, je suis immobile et sans mouvement». L’entendement est tout hébété, la mémoire perdue, la volonté ne peut opérer selon ses désirs naturels. «Je conçois», dit-elle, «que c’est une grande grâce que d’être de la sorte» et d’autant que je serais trop longue à vous transcrire ce qu’elle a couché dans un petit billet. Je vous l’envoie avec une très instante prière que je vous fais de me donner lumière sur cette âme, autant que Dieu tout bon vous la donnera. Je n’ai pas assez d’expérience pour la conduire. Je me défie un peu de l’esprit des filles, notamment lorsque j’y remarque de la faiblesse. Vous êtes mon aide et mon second dans le travail des œuvres du Seigneur, et pour son amour ne me déniez pas votre lumière, ni votre assistance. Après Dieu, je n’ai que vous. Et mon bon Père [Chrysostome] m’a dit de recourir à votre charité dans mes besoins.

J’écris un petit mot à la bonne Mère de Ragues [?] et je n’osais lui écrire à raison du retour de Madame son Abbesse. Monsieur Rocquelay, notre bon Frère, prendra la peine de lui porter et de lui faire mes excuses. Nous avons reçu son devant d’autel et nous l’en remercions très humblement.

Je n’écris point cette fois à notre chère Sœur, la Mère Supérieure [Michelle Mangon]. Vous lui ferez part de nos nouvelles si la maladie lui permet d’y avoir quelque application à Dieu. Je finis au milieu d’une multitude de choses qu’il me reste à vous dire, pour en recevoir votre avis. Faites, s’il vous plaît, nos humbles recommandations à Monsieur de la G. [?] et le suppliez de prier Dieu pour moi. Je suis au saint amour votre pauvre et très indigne Sœur du Saint-Sacrement. Mille et mille remerciements à notre très honorée Sœur du trésor qu’elle nous a envoyé. Je la supplie de les faire continuer. Elle fera une charité entière à une pauvre âme qui prend beaucoup de force et reçoit grâce en la lecture de pareilles dispositions.

      1. 6 Novembre 1646 RMB Ni grâce, ni capacité pour être supérieure

Monsieur,

J’ai reçu les vôtres aujourd’hui et je vous y fais un mot de réponse. La lecture d’icelle m’a surprise aussi bien que celle de Monsieur de Barbery. Je vais vous dire tout simplement ce que j’en pense.

1/Je doute aussi bien que vous si l’ordre de Dieu m’appelle en cette maison.

2/Je n’ai ni grâce, ni capacité pour être supérieure887.

3/Je crains de perdre l’esprit d’oraison qu’il semble prendre quelque petit accroissement, celui de pénitence et de sainte pauvreté et abjection que notre bon Père [Chrysostome] nous a si saintement imprimées en notre esprit.

4/Notre communauté n’y consentira jamais, à moins que d’y remarquer les avantages d’un refuge tel que vous le proposez. Vous savez combien nos Sœurs ont d’amitié pour nous. Il faut un coup de la toute puissante main de Dieu pour me tirer d’avec elles. Mais, si elles espéraient d’être réfugiées près de nous, possible elles se laisseraient gagner. Notre Mère Prieure nous écrit et me mande de voir avec vous si nous pouvons encore espérer un refuge près de vous, et ce qui ferait réussir notre affaire888, c’est que nos Sœurs de saint-Silvin m’ont mandé qu’elles espéraient de sortir pour la Saint-Martin, mais elles me prient de n’en rien dire. Elles quittent la Basse-Normandie pour s’approcher de Paris : (si cela est), voilà déjà un de vos points accomplis. Voilà que j’écris à Monsieur de Barbery. Voyez, je vous supplie, ce que je lui écris et puis donnez la lettre à Monsieur Rocquelay, notre cher Frère, pour la cacheter et puis la faire tenir à Monsieur de Barbery. Je sais bien quelle est cette maison. Il y a près d’un an qu’il m’en a parlé, mais comme j’ai une très grande répugnance à la supériorité, et que d’ailleurs je suis liée dans une communauté de laquelle je ne sortirai jamais par moi-même, je me laisse et abandonne toute à Dieu sans réserve, pour être et faire ce qui lui plaira au temps et à l’éternité889. Et si d’aventure vous voyez jour de faire cette affaire pour l’amour de Dieu, avant que de rien conclure, demandez bien son Saint esprit pour connaître la divine volonté. Je me repose entièrement sur votre charité. Vous connaissez mes petites dispositions, et Notre Seigneur nous ayant liés par les chaînes de son saint amour, portez-moi toujours à ce qui est plus purement sa gloire. Je porte un certain état d’insensibilité à toutes choses pour me rendre à Dieu seul, et si vous y remarquez son bon plaisir, je me sacrifierai de très bon cœur, car je ne veux plus vivre que pour Jésus-Christ. Pour moi, je pense bien que, dès aussitôt que cette bonne dame [Madame de Mouy] nous aura vues, qu’elle désistera de ses poursuites. Vous savez, mon très cher Frère, que je suis une pauvre idiote et incapable de quoi que ce soit et, pour ce qui regarde d’y faire un voyage, je vous supplie d’en écrire à notre Mère promptement et qu’elle me le demande. Enfin, écrivez-nous une lettre que je puisse montrer pour avoir obéissance.

Voyez avec Monsieur de Barbery et me mandez si je dois prendre une compagne. Je crois qu’il est à propos, pour la bienséance et pour faire trouver bon ce voyage à nos Sœurs d’ici, il faudrait que vous et Monsieur de Barbery leur en écriviez un mot. Mais gardez-vous bien de leur parler des desseins qu’on a sur nous. Il leur faudra seulement faire entendre que c’est pour stabiliser un refuge pour elles, selon qu’elles-mêmes l’ont tant désiré, et que je ne ferai qu’aller et venir. Enfin, si Dieu le veut, il vous donnera toutes les paroles qui doivent opérer cette affaire. Voilà ce que j’avais à vous dire, et je vous laisse à juger quelle consolation pour moi d’être auprès de vous, de notre très chère Sœur [Jourdaine] et de notre bon Frère [Mr Rocquelay] auquel j’ai de très grandes obligations. Je l’en remercierai plus à loisir. Je fais diligence de vous envoyer la présente afin de voir ce que vous conclurez. Serait-ce point cette croix-là que notre bon Frère Jean nous a annoncée de la part de Dieu, car elle est de supériorité. Bon Dieu, n’y a-t-il pas moyen de souffrir sans être supérieure? On n’a point encore fait de changement à Rambervillers. Vous verrez, s’il vous plaît, ce que j’en écris à Monsieur de Barbery. J’ai encore beaucoup à vous dire, mais ne le pouvant aujourd’hui, je tâcherai de vous écrire le reste de mes pensées au premier poste. Cependant, recommandez le tout à Dieu autant qu’il vous sera possible. C’est affaire de sa gloire. Il la faut conduire discrètement et purement pour lui seul. J’ai une grande joie de la voir entre vos mains. Je sens peine à quitter mon état pauvre et abject pour posséder plus de commodités et, en apparence, plus d’éclat. Mon cœur se pourra résoudre à faire le voyage, mais non à accepter la supériorité, et je ne pense pas que cela soit, ou Dieu me donnera bien d’autres grâces et fera d’étranges changements dans les esprits. J’ai reçu aujourd’hui tous les écrits de notre bon Frère Jean890. Je vais travailler de bonne sorte à les faire imprimer. Je lui écrirai au plus tôt.

À Dieu, mon très cher Frère! Voyez avec quelle simplicité je vous écris. Vous le voulez bien, car vous êtes mon bon Frère et celui qui m’est donné de Dieu par la bouche de notre bon Père [Chrysostome].

Je suis en son saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 10 Novembre 1646 RMB Mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection

Monsieur,

Je pense que vous avez reçu celle que je vous écrivis mercredi dernier. Je réitère aujourd’hui sans attendre la réception des vôtres pour vous très humblement supplier de ma mander toutes les particularités de l’affaire que vous nous avez proposée. Si je ne me trompe, c’est chez Madame de Mouy. Il nous est du tout impossible de vous donner aucune résolution si vous ne prenez la peine de m’instruire des desseins de cette dame. Pourquoi veut-elle une Supérieure? Les Supérieures dans sa communauté sont-elles perpétuelles? Enfin, je vous supplie de me dire tout ce que vous savez de cela et ce qu’elle prétend et puis je vous écrirai selon la lumière que Dieu tout bon me donnera sur cette affaire et vous dirai avec grande franchise mes petits sentiments. Informez-vous bien de tout et si vos grandes occupations ne vous donnent point le loisir de nous écrire, notre bon Frère R [ocquelay] en prendra bien la peine. Je l’en supplie de tout mon cœur. Si vous ne trouvez point à propos d’envoyer celle que j’ai écrite à Monsieur de Barbery, je vous supplie de ne l’envoyer point. Je laisse toutes choses entre vos mains, mais je vous dirai en passant que je n’espère pas que ceci réussisse du moins n’y vois-je point d’ouverture et, si c’est l’œuvre et la volonté de Dieu, je le supplie de la faire par lui-même. Je n’y saurai rien contribuer. C’est bien assez que dans les vues de supériorité, je demeure abandonnée à toutes les volontés de Dieu. Ma faiblesse est trop grande pour faire autre chose. Vous me ne dites point qu’il y va de la gloire de Dieu dans cette charge et si vous la croyez faisable, si c’est pour quelques années ou pour toujours, si cette bonne Dame gouverne l’intérieur de sa communauté aussi bien que le reste, si elle tend à Dieu de la bonne manière. Je vous supplie très humblement de me donner réponse sur toutes mes objections et au plus tôt afin de vous écrire plus amplement et clairement. Je n’en puis dire pour le présent autre chose, sinon que j’aime mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection que toutes les abbayes de France. Il me semble que je ne puis recevoir en ce monde de plus horrible affliction que de tomber dans quelque grade. Je trouve que mon esprit dit très souvent au fond de l’intérieur : «Seigneur, détournez-les de moi et me laissez vivre et mourir abjecte!». O. que l’état solitaire contient de bénédictions! Et ce que j’appréhendais bien de le perdre, et (est de laisser s’évaporer l’esprit d’oraison qui est encore bien faible en moi. Je pensais hier en moi-même : serait-ce pas le diable d’affaire que notre bon Père nous faisait craindre? Non puisque les serviteurs de dieu s’en mêlent et qu’ils ne recherchent que sa gloire bien purement. Je remets le tout à la sainte Providence, mais croyez que je ne puis envisager les charges que comme de très douloureuses croix et néanmoins il faut mourir à tout et se laisser en proie aux desseins de Jésus-Christ. C’est ce que je fais selon ma petite grâce.

À Dieu! C’est en hâte. Je suis bien pressée. Dieu, Dieu, et il suffit! Je suis en Lui, Monsieur, votre, etc.

      1. 17 Novembre 1646 RMR Un refuge pour nos Sœurs près de Caen

Dieu seul et il suffit!

Monsieur,

Je vous dois des reconnaissances infinies puisque les biens que vous me procurez sont infinis. J’ai reçu vos chers et précieux cahiers avec des satisfactions que je ne vous saurais exprimer, d’autant que vous donnez moyen de faire imprimer la sainte abjection891. J’ai écrit à Paris pour traiter avec l’imprimeur de notre bienheureux Père qui a grande affection d’imprimer toutes ses œuvres. Je tiendrai la bonne main à cet ouvrage afin que vous et celles qui ont l’honneur d’être ses enfants puissent participer à son esprit. Je ne vous puis dire les bons effets que la lecture de ces saints cahiers a causé dans l’esprit de nos Sœurs et combien ils m’ont touchée. Je vous déclare que ce sera la règle de ma vie et que la sainte abjection m’accompagnera dedans le tombeau, si toutefois il plaît à notre bon Seigneur agréer mes pauvres petits désirs. Il soit béni à jamais de vous avoir donné la sainte affection de nous faire tant de bien! Cette charité, mon très cher Frère, servira à votre perfection puisque vous avez eu le zèle de travailler pour la nôtre. Je vous en suis très singulièrement obligée. Je vous supplie de prendre la peine de donner la ci-jointe en mains propres à ma chère mère Le Haguais et de présenter nos très humbles et très affectionnés saluts à notre très chère Sœur la Mère Supérieure [Jourdaine]. Je désire beaucoup de savoir de sa santé et comme la fièvre la traite à présent. Je vous supplie aussi, mon très cher Frère, de voir avec notre très honoré Frère, Monsieur de Bernières, ce qui sera conclu sur l’affaire qu’il a pris la peine de nous proposer. Je crois que vous le savez bien entièrement, et comme ses grandes affaires l’empêchent de nous en donner des nouvelles, je vous supplie, mon très cher Frère, de nous en écrire ce qu’il vous en dira et l’avertissez qu’une dame de Paris a aussi fait demander pour être Supérieure dans une maison qu’elle prétend de rétablir.

Si l’on peut obtenir un refuge pour nos Sœurs près de Caen, je crois que la chose qu’il nous a écrite se pourra faire, mais à moins de cela, ou que Notre Seigneur n’ait un dessein particulier pour moi dans cette charge, je n’y vois point d’autre. Je lui ai écrit deux fois pour cette affaire, mais je sais qu’il en a tant d’autres qu’il n’y saurait avoir si grande application. Informez-vous, je vous supplie, si ce refuge se fera. Je le désire à raison que notre bonne Mère Prieure nous mande que je fasse diligence d’en trouver un pour y loger celles de nos Sœurs qu’elle renverra en France. Je viens de recevoir de ses lettres qui nous avertissent que comme notre maison a été très négligée depuis plusieurs années, et que n’y ayant fait aucune réparation, elle va tomber en ruines tout entièrement sas y pouvoir remédier qu’avec une somme d’argent très notable. Que direz-vous de cet accident, mon très cher Frère? Pour moi je pense que Notre Seigneur nous veut entièrement dépouiller de toutes les affections que nous avons d’y jamais retourner et qu’il nous exilera qui çà, qui là, pour faire son ouvrage en la manière qu’il lui plaira. Pour moi, je vous le dis franchement que je n’ai plus aucune attente de ce côté-là et que notre bon Seigneur me tient dans une telle adhérence à ses ordres et dans un amour si intime de ses divines volontés, que je suis dans l’abandon à son bon plaisir sans qu’il me soit permis de faire ou former aucun désir ou dessein particulier. Il faut que je demeure anéantie dans la sainte Providence et que ses saintes volontés soient tout mon plaisir et les délices de mes affections. Voilà comme je demeure au milieu de mille orages qui s’élèvent très souvent et qui semblent tout renverser, mais j’ai une grande expérience de la bonté de Notre Seigneur dans cette disposition, car de quelque côté que le navire tourne, l’âme envisage toujours son Dieu, mais d’un regard simplement amoureux qui la fait perdre et abîmer dans le sein de la divinité. Je ne sais si je dis bien, mais la paix que l’âme possède me fait penser que c’est ainsi. Vous le concevrez mieux que moi, mon très cher Frère, car je suis votre pauvre néant qui n’ai pas encore fait de progrès dans les voies de la sainte perfection. Je ne sais rien, aussi ne dis-je rien sinon qu’il fait bon être à Dieu. Oui, mon très cher frère, qu’il fait bon être tout à Dieu! Que l’âme s’anéantisse pour laisser régner Jésus Christ en elle de son règne de puissance et d’amour! Je vous supplie de prier Jésus et sa très sainte Mère pour moi et lui demander ma parfaire conversion, mais sur toutes choses, priez très instamment Notre Seigneur qu’il détruise en moi tout ce qui s’oppose à lui, surtout ce fond d’orgueil dont je suis toute pétrie. Je ne sens qu’un seul désir, c’est que Jésus Christ règne sur toutes choses et soit en toutes choses! Et c’est la grâce que je lui demande pour vous et pour tous nos amis et amies. Je n’ai pu avoir d’autre désir depuis qu’il m’a fait connaître que la créature n’a rien à faire en ce monde que de s’anéantir pour laisser vivre en elle Jésus-Christ.

À Dieu, mon bon Frère! Je vous supplie de me recommander à notre très cher Frère [Mr de Bernières] et si Notre Seigneur vous donne la liberté de nous écrire, je vous supplie d’en prendre la peine. Jésus Christ et sa très sainte Mère demeurant avec vous, je suis en leur saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 14 Décembre 1646 RMB Je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée.

Dieu seul et il suffit!

Mon très cher Frère,

J’ai reçu les vôtres très chères par lesquelles vous prenez la peine de nous déclarer vos pensées sur l’affaire dont il est question. Je vais vous dire en simplicité tout ce qu’il me sera possible de nos affaires. Et, pour vous parler de mes sentiments, j’ai une entière répugnance aux charges et grades de religion, et mon attrait me porterait, ce me semble, à être comme le rebut d’une communauté, sans qu’aucune créature pensât à moi. Dans cette disposition, la partie supérieure de mon âme est tellement sacrifiée et soumise aux bons plaisirs de Dieu qu’il me semble n’y ressentir aucune rébellion, et il me fait cette grande miséricorde de demeurer toujours très abandonnée à sa sainte volonté. Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même. J’ai premièrement remis toutes choses à la sainte et adorable Providence de Notre Seigneur. J’ai prié selon ma petite puissance. J’ai fait dire des messes et les bonnes âmes que je connais ont fait des neuvaines de communions, priant avec ferveur que les très saintes volontés de Dieu s’accomplissent en moi, selon ses desseins éternels. Quelques-unes ont eu des petites connaissances pour moi. Je vous en dirai quelque chose après que j’aurai achevé de vous exprimer ce que j’ai fait pour l’affaire dont vous avez pris la peine de nous écrire, après avoir beaucoup fait prier. J’ai écrit à notre bonne Mère Prieure [Bernardine Gromaire] et aux anciennes de notre communauté [de Rambervillers]. Je leur ai envoyé les lettres de Monsieur Ameline qui dépeint assez bien les volontés de Madame de Mouy. Je leur ai représenté les avantages qu’elles y peuvent rencontrer et la nécessité d’envoyer la Mère Benoîte [de la Passion] ici, ou que la Prieure y retourne. Et après leur avoir proposé mes petites pensées, je leur témoigne que je suis entièrement sous le pouvoir de l’obéissance, et qu’en cette affaire je ne formerai aucune idée de résolution, que j’attends la manifestation des divines volontés par les leurs. En un mot, je leur ai fait savoir que je n’ai de vie que pour l’employer à servir notre communauté, puisque Notre Seigneur le veut ainsi. Là-dessus, je me suis derechef toute abandonnée à la Providence, et notre bon Seigneur me fit la grâce d’entrer en une disposition qui me lie à ses divines volontés d’une manière bien plus pure, ce me semble, que du passé. J’y trouve moins de réserve et une plus grande paix intérieure. Ceci m’est arrivé après la sainte communion, où mon âme fut mise dans un dépouillement si grand de toutes choses qu’elle se vit ne tenir ni au ciel ni à la terre, mais simplement adhérente à son Dieu. Et il me semble qu’il tira d’elle des sacrifices si dégagés et si entiers que jamais je n’en avais fait de pareils. Depuis ce temps, il m’est demeuré l’idée d’une boule de cire entre les mains du Maître qui la veut mettre en œuvre, et sa bonté me tient de telle sorte que je ne tourne ni à droite ni à gauche892. Je la laisse choisir pour moi. Il me suffit de me délaisser et reposer toute en lui, de façon que les réponses que je recevrai de Lorraine soient d’aller ou de demeurer. Je les recevrai comme les ordres de mon bon Seigneur et, sans avoir d’autres regards, je ferai mon possible pour les accomplir. J’espère que dans quinze jours nous en aurons des nouvelles, mais en attendant, priez Dieu toujours, mon très cher Frère, afin que Dieu seul soit au commencement, au milieu et à la fin de cette affaire.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires temporelles, puisque Dieu tout bon vous donne une charité si grande que, dans la presse de vos importantes obligations, vous ne laissiez pas d’avoir quelques pensées sur ce qui nous regarde. Touchant le refuge près de Caen, je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée. De plus, il faut vous parler comme à mon vrai frère, et à celui qui me sert de Père en l’amour et sacrée dilection de Jésus-Christ. Je ne vois point de résolution constante dans les esprits de notre maison de Rambervillers. Aujourd’hui elles veulent sortir, et puis elles veulent demeurer. Notre bonne Mère m’écrivit et m’ordonna de lui trouver un refuge pour quatre ou cinq religieuses, qu’il était impossible de vivre dans notre Maison. Après que j’ai eu fait toute diligence, elles n’en veulent point. Elles voudraient sortir et demeurer toutes ensemble. Cela ne se peut, et si elles se résolvent à nous laisser aller. Je crois que la somme de Madame de Mouy leur sera bien agréable. J’ai quelque doute qu’elles veuillent consentir à notre sortie d’ici [Saint-Maur-des-Fossés]. D’autres fois, je pense que la pauvreté les pressera d’accepter les cent livres pour réparer la maison. De tout cela, je ne puis rien juger sur notre sortie, et si cela dépendait de quelques-unes d’ici, elles n’y consentiraient jamais. Je vous ai écrit, mon très cher Frère, la plus grande croix que je porte ici. Et je pense que vous aurez reçu nos lettres, car il y a plus de huit jours. Pour ce qui est d’une maîtresse de novices, je ne vois pas que j’en puisse mener une de notre Maison. Il n’y en a point ici de propre que ma Sœur Dorothée [Catherine Dorothée de Sainte-Gertrude], mais elle est toujours malade, et je ne crois pas qu’elle y veuille condescendre. Pour Rambervillers, je n’en vois point que notre Mère Prieure [Bernardine Gromaire], la Mère Benoîte [de la Passion] et la Mère de la Résurrection, et je ne saurais espérer ni l’une ni l’autre. Ma Sœur de la Nativité est bonne fille qui tend bien à Dieu, mais elle est si faible qu’elle ne saurait quasi faire observance et, avec cela Notre Seigneur la tient encore en quelques obscurités de scrupule. Voilà mon très cher Frère, tout ce que je reconnais dedans notre communauté capable de soutenir quelques charges. Je ne vois pas moyen d’en espérer aucune. Les autres qui restent sont bonnes filles qui pratiquent la bonne vertu, mais qui n’ont pas, ce me semble, ouvertures aux voies plus dégagées. Je les trouve bonnes pour elles, mais pour conduire les autres, je n’ai pas remarqué qu’elles aient talent pour cela. Je sais très bien que la grâce opère des merveilles en peu de temps, mais en matière d’affaire, nous ne pouvons parler que du présent. Il faut laisser l’avenir à la Providence. Et je conclus donc que je ne pourrai point mener de Maîtresse de novices. Celles qui ont capacité pour cette charge sont occupées en notre Maison. Celles d’ici sont très faibles et scrupuleuses.

Je laisse ce point pour passer à un autre, et vous dire que depuis un mois on m’a proposé plusieurs fois, de la part de Madame de Brienne, de Monsieur le Curé de Saint-Sulpice, de Mademoiselle Angélique et autres, de prendre la supériorité des Filles de Notre-Dame de Liesse qu’on tâche de rétablir au faubourg Saint-Germain, et on me presse de l’accepter. Monsieur Le Vachet, ami de notre Père, est l’entremetteur de cette affaire. On nous appelle à Paris pour en traiter et pour prendre quelque résolution. Mon très cher Frère, je dirais quelquefois volontiers que le diable d’affaires est en campagne, car je reçois des propositions de toutes sortes. Je ressens bien plus de répugnance à l’affaire de Madame de Brienne qu’à toutes autres, car c’est une chose bien fâcheuse de se joindre avec des filles qu’on ne sait si elles ont grâce et vocation. On les croit très difficiles à gouverner et, en ce point, j’appréhenderais l’autorité de la Reine, mais Dieu tout bon y pourvoira. Je vous supplie de la charge de supérieure, qui m’est toujours suspecte, je serais bien, ce me semble, à Caen. Vos saintes conférences et les fréquentes répétitions des saintes maximes de notre bon père [Chrysostome] me serviraient merveilleusement pour aller vite à la perfection. Je ne choisis rien du tout que les volontés toutes aimables de Notre Seigneur. Voici quelque vue obscure d’une grande servante de Dieu, que je connais avoir de hautes grâces d’oraison et d’union. Elle me parla ainsi : «Ma Mère, environ sur l’heure du soir, j’eus une vision intellectuelle qui me représentait Notre Seigneur Jésus-Christ devant vous, et vous à ses pieds, à deux genoux, les mains jointes. Notre Seigneur était debout, en habit de pauvre, et son divin visage paraissait tout triste. Il semblait faire quelque plainte et vous demander secours. Il leva la main droite et vous marqua au front et fit en vous quelque chose qui me fut inconnu. Durant ce temps-là, je criais : «Ma Mère, soyez fidèle! Dieu a de grands desseins sur vous». J’eus une pensée de ne vous point dire ceci, mais on me dit intérieurement d’une voix fort intelligible : «Ne crains point de lui dire, elle en sera plus humble».

La même personne me vit encore deux autres fois à la droite de Notre Seigneur, mais je n’ai point demandé ce qui s’y passait. Notre bon Père a vu cette âme et a trouvé ses visions bonnes pour moi. Je les laisse à la sainte Providence. Tout ce que l’on me dit ne sert qu’à m’anéantir plus profondément. Il faut encore ajouter que cette vision a été donnée en Normandie. Cette âme à qui elle a été faite y était. Toutes ces pensées et ces vues ne me touchent pas, sinon pour me sacrifier et abandonner sans réserve aux desseins de Dieu et pour me tenir en grande humilité. J’ai cru vous devoir dire toutes ces choses, afin de vous donner toutes les connaissances qui vous peuvent aider à connaître les volontés de Dieu sur son esclave. Ce sera pour mon âme un très grand bonheur si Dieu me fait approcher de vous. Tous les sentiments que vous m’avez écrits sont très considérables. J’en ai tiré copie pour les envoyer à Rambervillers. Elles y verront leurs avantages. Quant à la conduite de nos Sœurs d’ici, elles sont toutes capables de me diriger et conduire. Leurs grâces et leurs lumières vont bien plus haut que ma petite portée. Je révère leur vertu et ne suis pas digne de leur rien enseigner. Elles sont fidèles au Saint-Esprit. Il n’y a que cette pauvre fille dont je vous écrivis ces jours passé la triste disposition. Elle a besoin de vos prières. Je ne vois point de remède à son mal, d’autant qu’il est annexé à la nature. Il me paraît qu’elle a manqué de mortification et, de plus, son esprit est naturellement très faible et petit. C’est néanmoins un bon exercice à celle qui sera Supérieure ici. J’ai encore un mot à vous dire touchant le refuge que vous nous procurez avec tant d’affection et de bonté. Je vous en suis très obligée, mais je vous supplie que l’impuissance où la Sagesse éternelle vous a mis ne vous soit point une croix pesante, ni mortifiante. Jésus-Christ ne veut point autres choses de vous pour nous que vos saintes prières, vos conseils et un peu de soin aux affaires qui seront de sa gloire, comme celle dont il est question. Soyez pauvre, mais parfaitement pauvre, puisque Notre Seigneur vous fait l’honneur de vous donner part à ses états pauvres. Je révère la charité qu’il a mise en vous, mais je ne voudrais pas qu’elle vous fit faire autre chose que ce que vous faites. Il nous faut demeurer dedans nos voies avec fidélité, vous dans votre pauvreté, mon très cher et très aimé Frère, car c’est dans cet état que mon âme vous chérit d’une manière que je ne saurais exprimer, et moi dans le plus parfait abandon qu’il me sera possible. Je ne sais si c’est l’habitude, mais je n’ai pu rien détruire, ni pour moi ni pour mes Sœurs. Il me suffit que Dieu est, et me semble que toute ma joie et ma consolation est de me jeter dedans Dieu, et je trouve que Dieu est en tout et partout. Il ne faut que pureté pour le trouver. J’avais eu quelques ouvertures pour stabiliser notre refuge de Saint-Maur, mais l’affaire de Madame de Mouy l’a arrêté. Si elle ne réussit, je tâcherai de voir les moyens de nous assurer ici, mais ce ne sera pas sans quelque peine si Dieu ne me l’ôte, car j’aime si fort d’être abandonnée à la sainte Providence qu’il me semble que je ne devrais jamais avoir rien d’assuré, et cette pensée m’a donné quelque rebut pour Madame de Mouy, car on ne souffre rien dans sa Maison. La sainte pauvreté n’y répand point ses agréables odeurs. De plus j’aurais peine de m’y accommoder pour la nourriture, car l’abstinence ne s’y observe point, et depuis quelque temps je ne mange plus ni œufs, ni poisson, seulement un potage ou bien quelques légumes ou racines. Ma nature s’y est accoutumée, de sorte que je me porte très bien, et mon esprit en est plus libre et dégagé des fumées et vapeurs. J’ai aussi des incapacités naturelles aussi bien que des pauvretés intérieures et de grâce qui me rendent bien impuissante de la charge de Supérieure. Je ne saurais de rien servir au chœur pour le chant, je n’ai plus de voix. Depuis que j’ai eu la toux, il m’est impossible de chanter. Il faut dire ce point à Madame de Mouy, car il est important. Non, mon très cher Frère, il ne faut point penser à retourner en Normandie si le refuge n’y est bien solidement fondé. Laissons-le à la sainte Providence, et attendons les résolutions de nos Mères de Lorraine. Elles n’ignorent point les grandes affections que Dieu vous a données pour notre communauté; c’est pourquoi elles vous sont autant obligées que si vous leur donniez des royaumes. Pour moi, mon très cher frère, je vous suis plus redevable pour la plus petite de vos lettres que votre bonté prend la peine de m’écrire, et elle me donne plus de biens intérieurs et de consolation que si vous me donniez des empires. Notre pauvreté telle, ce me semble, que Dieu seul y doit mettre la main pour sanctifier en icelle par la divine miséricorde et pour la secourir selon qu’il lui plaira. Je ne saurais rien faire en tout que d’adorer Dieu et laisser et toutes choses à sa volonté; il est le maître absolu; attendons qu’il fasse ce qu’il lui plaira. Je ne sais ce que c’est; je suis bien partout, à Saint-Maur comme à Rambervillers et, et pourvu que Dieu demeure en moi, et me retire et me préserve du tracas, tous lieus par sa grâce me sont indifférents. J’aurais encore beaucoup à vous dire, mais c’est trop pour une fois; il faut différer le reste; cependant, priez toujours, mais priez ainsi : que Jésus Christ règne absolument et puissamment en moi, que je ne vive que pour lui, qu’il me soit uniquement toutes choses, que les créatures soient anéanties en moi, et que je ne produise jamais quoi que ce soit de moi-même, ni par moi-même, ni pour moi-même; mais que ce moi-même soit détruit, afin que Jésus règne seul en moi d’un règne d’amour et de paix. C’est en son saint amour que je vous rends mille grâces très humbles de toutes les peines que vous prenez pour moi, ou plutôt pour lui, puisque son ouvrage. Je voudrais bien écrire à ce digne personnage, Monsieur de la Garende, qui a bien daigné nous honorer de ses lettres. J’ai ferai mon possible, et à notre chère Mère Supérieure [Jourdaine de Bernières] à qui je suis tant obligée. Si toutefois j’y manque pour cette fois, je vous supplie très humblement de leur faire mes excuses; ce sera pour la première occasion. Cependant, je les salue au saint amour de Jésus et notre bon Frère Monsieur Rocquelay. Je suis à tous, mais à vous en particulier, mon très cher frère, votre indigne et très pauvre, mais très intime et fidèle...






Jean de Bernières et l'Ermitage de Caen, une école d'oraison contemplative au XVIIe siècle.



Lettres & Maximes


Tome II


1647 – 1659



Suivant l’ordre chronologique de la Correspondance

Citant des extraits du Chrétien Intérieur

et d’Auteurs mystiques





Dom Éric de Reviers, o.s.b.



Avec une étude par Jean-Marie Gourvil





Correspondance 1647-1659

[1647]

      1. Janvier1647 L 1, 37 J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort.

Ma très chère sœur893, il y a si longtemps que je désire vous écrire deux mots que je m’y veux contraindre, mon mal m’en ayant empêché et ma fièvre ne me permettant aucun travail. Vos chères lettres m’ont été rendues ce matin et m’ont beaucoup consolé. J’adorais peu auparavant l’Essence divine et les infinies perfections de Dieu. Je commence à sortir de mon état où j’ai été plus de cinq semaines. Mon corps qui se corrompait appesantissait mon âme ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une entière impuissance de connaître et d’aimer Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas894. Et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de la misère et de l’impuissance d’une âme que Dieu délaisse et qu’Il laisse à elle-même895. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu plus par une certaine expérience que par une abondance de lumière. Jusques à ce que Dieu mette l’âme en cet état elle ne connaît pas bien son infirmité, elle découvre mille fausses opinions et estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments, de ses faveurs. Elle voit qu’elle y avait un appui secret et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, et que rien ne retourne comme auparavant896. Ce qui s’est passé en moi sont des effets d’une maladie naturelle qui néanmoins m’ont réduit au néant et beaucoup humilié. J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort. Et vous ne croiriez pas qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu tant de témoignages sensibles de son Amour entrât dans une si grande et si longue privation d’Amour actuel, par pure infidélité et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente897. Mon âme était dans celle-là toute enflammée, lumineuse, vigoureuse, supérieure à son corps. L’on entrevoit son néant et son infirmité dans l’oraison, mais les lumières d’icelles et les douceurs empêchent qu’on ne la voie comme il faut. Dieu la fait sentir quelquefois et toucher comme palpablement par l’accablement qui arrive à l’âme898. Il ne régnait en moi que des sentiments d’impatience. Par la grâce de Dieu, je n’y consentais pas toujours, mais je n’étais plein que de cela899.


      1. 18 Janvier 1647 RMB Votre silence a été bien long; votre fièvre en a été la cause

Le Divin plaisir de Dieu suffit. Monsieur, il y a longtemps je cherche les moyens de vous écrire, mais personne ne me pouvait donner adresse pour vous trouver à Rouen. J’avais prié Madame de Mouy de me la mander. Elle m’écrivait qu’elle ne le savait pas; je bénis notre Seigneur qui me console aujourd’hui d’un mot de votre main, par lequel j’apprends la continuation de votre fièvre et comme le bon Dieu ne vous traite plus en enfant, mais comme un de ses fidèles serviteurs : c’est dans ces rencontres mon très cher Frère, que l’âme glorifie Dieu au dessus d’elle-même et d’une manière très agréable à la divine majesté. Je la supplie de vous donnner la grâce de lui être bien fidèle et que vous soyez parfaitement pauvre comme Jésus-Christ l’a été sur la Croix; mon âme porte un grand respect à cet état de privation, je l’honore et chéris de tout mon cœur. Votre silence a été bien long; votre fièvre en a été la cause, notre bon Seigneur ne m’a pas trouvé digne de recevoir plus tôt de vots chères nouvelles. Il en soit béni. L’union qu’il a mise en nous par lui-même et par la force de son pur amour demeure toujours entière nonobstant toutes les privations. Madame de Nouy nous écrit plusieurs fois et m’a pressé d’accepter ses offres, notre mère Prieure et notre communauté ont de telles répugnances pour cette affaire que l’appréhension qu’elles ont que je l’accepte leur fait prendre la résolution de me rappeler et de me faire retourner en Lorraine. Si vous voyez leurs sentiments, vous en seriez étonné et de quelle sorte elles nous écrivent, je crois, mon très cher Frère, que nous n’y devons plus penser : notre communauté me mande que je les ferai toute mourir, si je les quitte, notre Prieure languit : enfin tout est en affliction sur une simple prière, et vous diriez qu’on me prendra par violence tant elles pressent mon retour. Je pense que c’est temps perdu d’en écrire davantage, si ce n’est que notre Mère retourne ici elle sera plus facile à gagner; ne prenez pas la peine de leur écrire si Dieu ne vous en donne le mouvement, leur résolution est trop arrêtée. Je suis en soin d’une lettre de trois ou quatre feuille d’une lettre que je vous ai écrite; je doute que vous l’avez reçue, car je pense que vous étiez déjà hors de Caen. J’ai été à Paris dans l’espérance de vous y trouver, mais la Providence vous tient à Rouen sur la croix. Aimons Dieu en la manière qu’il veut être aimé de nous chacun selon sa voie qu’importe (comme votre charité me disait l’autre jour) en quel état nous soyons, pourvu que nous fussions tel que Dieu nous veut. Je veux être à Dieu en la manière qu’il lui plaira ce me semble, soit en ténèbres, soit en pauvreté et abjection. Je suis contente de tout ce qu’il veut, si votre maladie vous permettait de me dire votre pensée sur la sainte indifférence à tous états; sans doute vous me diriez des merveilles; ce sera quand il plaira à notre Seigneur vous en donner la liberté et qu’il aura préparé mon âme à recevoir ses divines miséricordes par votre saint entretien que je désire auntant qu’il m’est possible, sans me retirer de la soumission que je dois avoir à toute privation. Donnez-nous quelques fois de vos nouvelles sans vous incommoder et de l’état de votre maladie; j’ai quelque doute qu’elle ne vous emporte après avoir bien langui comme notre bon Père900. Hélas! si cela arrive, je serai dans la grande pauvreté de vrais amis; mais si Dieu le veut, allez je vous sacrifie. Il me tarde de me voir toute seul et sans secours et sans appui que de Dieu seul en qui je me repose. Je suis en lui de tout mon cœur pour jamais d’une sincère affection, Monsieur, votre.

      1. 4 Février 1647 L1, 57 Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare.

M901. Pour commencer par ma santé, je trouve qu’elle est un peu meilleure, quoique je ne dorme pas bien, et que je sois toujours au lit. Et si je n’étais point si souvent diverti des visites, il me semble que j’y passerais assez doucement ma vie. Notre Seigneur commence à renouveler en moi les désirs d’être tout à Lui, et d’entrer dans les états pauvres et abjects de sa vie voyagère902. Mon âme n’est plus si engourdie, et l’infirmité de mon corps se diminuant, il semble qu’elle devienne plus vigoureuse, ou fait que Notre Seigneur me redonne ses lumières et ses grâces qui m’avaient été ôtées durant mon séjour à Rouen. Je fais à présent réflexion plus particulière sur l’état où j’étais; soit que Dieu l’opérait ou la maladie. Je commence à connaître qu’Il produira en moi de bons effets, et que cette grande impuissance où je me suis trouvé, me communique d’une manière que je ne peux expliquer, une voie de Notre Seigneur903. La réduction dans mon néant, étant, je crois, une préparation pour recevoir de nouvelles grâces, auxquelles je désire d’être très fidèle904.

Au milieu de mes ténèbres et de mes insensibilités, j’eus une pensée pour rendre à mon dépouillement suavement, mais pourtant efficacement, qui ne m’était jamais tombée en l’esprit. J’en remercie Notre Seigneur qui nous fait du bien au milieu de nos ingratitudes. Je la tiens si bonne et si propre à me dépouiller, que j’espère posséder ce bonheur dans sept ou huit mois, au point que notre bon Père l’a désiré905. J’en ai déjà fait quelque ouverture à ma belle-sœur906 qui l’agrée; non le dépouillement, car je ne lui découvre pas encore mon intention, mais de me défaire de ma charge, en la manière que notre frère N907 vous le dira. Je commence à soupirer de nouveau après la possession d’une vie méprisée et abjecte.

J’ai trouvé dans le petit livre que vous m’avez envoyé, et que j’avais quasi peine à ouvrir, deux ou trois avis de notre bon Père qui me consolent extrêmement en les lisant908. Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare. Il faudrait se voir pour parler de ceci. Mais je vous avoue, N. que mon lit m’est bien agréable. Comme les visites des gens du monde se diminuent, celles de Notre Seigneur s’augmentent; et peut-être je ne me trouverai de longtemps, dans un si grand repos. Dès le matin je me repais de la viande des voyageurs909, et du pain des Anges910, qui me fortifie à merveille. Et afin que je fusse à Rouen dans quelque petit délaissement, il fallait que je fusse privé de ce bonheur par un trait de la pure Providence, qui m’avait éloigné de deux ou trois journées seulement du lieu où je le pouvais posséder.

Si vous me demandez de mon oraison présente, je ne vous dirai autre chose, sinon que c’est un envisagement de Dieu dans ses divines perfections ou de Jésus en ses états911, qui repaît les puissances de mon âme et qui m’entretient avec beaucoup de joie et d’amour. Je suis tout plein de désirs d’être fidèle, et connaît clairement dans la même lumière la misère de ceux qui ne marchent pas dans les voies du Verbe Incarné912. O qu’il est vrai ce que vous me demandiez hier! Que peu les connaissent! Que peu les aiment et les cherchent! Sortons de notre engourdissement, N. et allons à Dieu en la manière qu’Il le veut de nous. Que les créatures ne nous empêchent point. Hélas! Quel rapport y a-t-il d’elles au Créateur, l’Amour duquel doit prévaloir à tout respect humain? L’espérance de ma liberté me réjouit et me serait dire beaucoup de choses, si j’étais avec vous; quoique la nature par de petits intervalles ressente encore un peu le dépouillement qu’elle prévoit. Mais notre bon Père dit dans nos réponses913, qu’il ne faut pas s’en mettre en peine, et que nous n’avons besoin que de la fidélité de la partie supérieure914.

Je vous supplie de consulter un peu devant Dieu : savoir si dans le même dessein de mener une vie méprisée, abjecte, et cachée, je ne dois point cesser de donner des avis spirituels à quelques personnes, qui quelquefois m’en demandaient915. J’ai eu un très grand dégoût de le faire, depuis que Notre Seigneur m’a un peu fait connaître moi-même. Et pour parler véritablement, je n’en suis point capable; et je crains que cela ne serve à entretenir une bonne opinion que l’on pourrait avoir de moi, plus avantageuse que je ne mérite916. J’en remarquai hier quelque chose à notre petit frère. D’un côté je crains de le contrarier; de l’autre je crains d’entrer dans un procédé qui ne soit pas conforme au dessein de ma vie. Vous et N., en serez toujours exceptés, puisqu’il n’y a rien de caché entre nous, sinon que je ne découvre pas assez mes misères. J’en ai un fonds si grand et si étendu, que je ne puis assez m’étonner, comme Notre Seigneur me souffre avec ses serviteurs. Et l’inutilité de ma vie passée avec l’infidélité aux grâces qu’il m’a faites m’est si présente, que je ne puis assez m’étonner de l’aveuglement de quelques bonnes personnes, qui quelquefois me donnent quelques louanges. O.! N. que l’abîme du néant de la créature est infini! Et que les miséricordes de Dieu en son endroit sont aussi infinies! Je connais ces deux choses contraires dans une même lumière, si clairement que mon esprit n’en peut être désoccupé. Ne sortons jamais du néant, et de tout; ces deux extrémités si éloignées se ramassent et se réunissent dans un cœur qui serait bien humble. Priez Notre Seigneur que le nôtre le puisse devenir, et qu’il ne se glorifie dans ses infirmités, que pour habiter la vertu de Jésus-Christ en lui917.

      1. 15 février 1647 L 2, 35 Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions.

Ma très chère sœur918, me voici de retour à Caen encore malade et dans le lit, après l’avoir été six semaines à Rouen. Durant ce temps-là je n’ai point eu de vos nouvelles, ni ne vous ai pu donner des miennes, parce que j’étais trop accablé de mal. Recommençons maintenant, ma très chère sœur, le commerce de nos lettres, afin de nous entre consoler, et nous encourager pour aller à la pureté de la perfection. Je ne suis jamais plus satisfait, que quand je reçois un petit mot de vous, et cela me fait grand bien. J’ai reçu votre grande lettre du quatorzième décembre seulement après mon retour ici. Dieu soit loué des miséricordes qu’Il vous fait. Vous ne me consolez pas peu de me dire les dispositions de votre âme. Mais enfin cela est-il résolu que vous ne viendrez point au couvent de Caen? Quel est le dernier sentiment de vos Mères919? J’approuve les sentiments de soumission, et d’obéissance, que Notre Seigneur vous donne à leur égard. Le parfait dénuement ne se trouve jamais mieux que dans la parfaite et aveugle obéissance920. Si Dieu vous veut attacher inséparablement où vous êtes, pour le bien de vos sœurs, à la bonne heure. Il faut rejeter toutes les autres propositions quelque grandes et spécieuses qu’elles soient. Il faut faire ce que Dieu veut que nous fassions, et rien plus. Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions921. Que la pureté d’amour922 est rare, ma très chère sœur! Les âmes ne la possèdent que dans la perte de tout ce qui n’est point Dieu, et dans une parfaite mort de toutes choses923. Quand j’ai lu votre lettre, j’ai trouvé que votre genre de vie est bien austère. Et je ne pense pas contrevenir aux ordres de ceux qui vous gouvernent, en vous disant ceci924; l’un d’eux ayant trouvé difficulté à choses semblables925. Si Dieu néanmoins veut cela de vous, il le faut faire. Mais si vos supérieurs désapprouvent ce procédé, le sachant, je ne crois pas que vous le deviez continuer926. Vous n’êtes pas tant à vous qu’à la Religion927. Le Père N928. qui vivant de la sorte, a obéi à ses supérieurs, qui lui ont commandé de manger comme les autres; et Notre Seigneur a donné bénédiction à son obéissance. Car je crois qu’en suite il reçut beaucoup de grâces. Il se mortifie encore beaucoup au manger; mais il mange comme la Communauté.

Sans doute, ma très chère sœur, que ce me serait grande consolation que vous fussiez ici, afin que nous puissions parler de ce que nous avions ouï dire à notre bon Père [Chrysostome] et nous entretenir de ses saintes Maximes, en la pratique desquelles l’âme se nourrit et se perfectionne! Mais il faut vouloir ce que Dieu veut929, et quoi que vous soyez très éloignée de moi, vous ne laisserez pas d’être toujours ma très chère sœur, puisque Dieu nous a si étroitement unis, que de nous faire enfants d’un même Père930, et d’un si accompli en toutes sortes de vertus. Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu, quand elle est dissipée, et anime mon courage à puissamment travailler à la bonne vertu? J’avoue que tant plus j’examine les actions que je lui ai vu faire, ses pensées, et ses desseins, je n’y vois rien que de très dégagé du monde, et de l’esprit humain rien que de très pur, et conforme à l’Esprit de Jésus-Christ, qui sans doute le possédait. Mais, ma très chère sœur, n’aurons-nous jamais son portrait? Que j’ai grand désir de le voir931!

Or pour vous dire deux mots de mes misères, elles sont très grandes, et je vous supplie de bien prier Notre Seigneur pour moi. Que je ne me relâche point dans l’infirmité, qui est un état dangereux à une âme faible, et qui n’est pas tout à fait habituée dans la vertu. J’ai connu clairement mon néant dans ma dernière maladie. J’ai vu mon peu de vertu et la profondeur de ma faiblesse932. Je ne vous saurais dire comme j’étais disposé. Mais mon esprit était aussi accablé que mon corps, et presque dans une insensibilité et oubli de Dieu933. Je ne sentais plus cette vigueur que mon âme avait dans mes autres maladies934. Les lumières, vues, et sentiments m’ayant quitté, et tout m’étant ôté, sans le pouvoir recouvrer, j’étais délaissé à moi-même, et je n’avais d’autre sentiment que celui de mon néant et de mon infirmité. Dans cet état je touchai du doigt ma misère extrême, et ne pouvant dire autre parole, sinon, «redactus sum ad nihilum 935», j’ai été réduit au néant936. Je savais bien que je ne l’ai pas été par une voie extraordinaire, mais par un effet de la maladie, dont la Providence s’est servie pour me donner une connaissance de moi-même, toute autre que je n’avais jamais eue. Il me semble que je ne m’étais point connu jusqu’ici, et que j’avais des opinions de moi plus grandes qu’il ne fallait; que je m’appuyais secrètement sur les vues et sentiments que Dieu me donnait. Mais tout m’ayant été ôté, et étant demeuré plus de cinq semaines dans une totale impuissance, j’ai été bien désabusé, et ne puis à présent faire autre chose que de rester abîmée dans mon néant, et dans une profonde défiance de moi-même937.

Toute ma consolation est, après la sainte communion considérant l’abîme de ma misère, d’envisager Jésus comme un abîme infini de perfections. En lui je trouve tout ce qui me manque. Je m’appuie en sa divine force au milieu de mes faiblesses, «abysus abysum invocat... 938» Je sens visiblement qu’à mon abîme d’imperfection se veut joindre cet abîme infini de vertu, et de grandeur. Vous entendez mieux ces sentiments que moi, et puis il faut finir939.

J’oubliais à vous dire sur un article de votre lettre, qu’il ne faut demander des révélations sur nos affaires. Je crois bien que vous ne le faites pas, et que vous vous contentez de les recommander aux prières des bonnes âmes. Les deux dont vous me parlez, ne me sont pas connues. C’est pourquoi je n’en dis rien. Mais notre bon Père m’a souvent dit qu’il se rencontre beaucoup d’illusions dans telles visions qu’il ne faut pas mépriser, mais aussi il ne faut pas s’y assurer940. La seule foi est certaine, qui nous révèle les voies du Verbe Incarné, et les divins états qu’il a portés en la terre. Marchons avec Lui, ne nous appuyant qu’en Lui. Adieu.

      1. 16 février RMB Il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers

Monsieur, mon âme a reçu tant de forces et de consolations par la lecture de vos chères lettres que je ne vous en saurais jamais asssez remercier et ce m’a été une petite morrification d’en être privée si longtemps; mais puisque la divine Providence le permettait il fallait se soumettre aux divines volontés et agréer telles privations qui seront peut-être les avantes-courières de beaucoup d’autres qu’il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers. Je prévois un prompt rappel de la part de nos mères et ici, de très grandes oppositions à me laisser aller et pour quelques lettres que la communauté en a écrit pour nous y disposer toute notre connaissance fait grand bruit et sont en résolution d’aller trouver Monsieur l’official pour l’obliger d’empêcher ma sortie de saint Maur. Tout ceci tend à mon humiliation et me donne un dégoût de demeurer davantage en ces quartiers. J’ai grande répugnace de demeurer en un lieu où l’on me connaisse et jusqu’ici, j’ai tâché de n’entretenir personne et me suis gardée, ce me semble, et d’entrer dans l’amitié des créatures et nonobstant cela, il me semble que les créatures me pourchassent. O mon très cher Frère, que la vue et l’entretien d’icelles me font de peines et je vois par là que je ne suis point morte, mais toute vivante à moi-même dans la recherche de mon repos. Sacrifiez moi, je vous supplie, de tout votre cœur, et m’abandonner au bon plaisr de Jésus Christ pour suppléer à ma lâcheté et à la répugnace que je ressens pour la conversation. O sainte solitude, O sacré silence, où l’âme n’a rien à démêler avec les créatures! c’est une chose effroyable que partout où je vais, la créature me suit : c’est un malheur pour moi plus grand que je ne le saurais dépeindre et si je le vois sans remède qui est bien le pire de tout. Patience en abjection, voilà mon partage.

Je crois que c’est une chose toute certaine que je n’irai pas à Caen, notre communauté y répugne d’une si étrange sorte que si vous voyiez les lettres de notre bonne Mère, sur ce sujet, vous en seriez étonné. J’ai laissé cette affaire au pied de la Sainte Croix où je l’ai toujours considérée lorsqu’il s’agissait de travailler et demeur, ce me semble, abandonnée. Au reste, mon très cher Frère, j’ai cru vous accompagner dans la maladie et c’est ce qui a retardé les présentes.

      1. 26 février RMB Vous êtes encore nécessaire pour sa gloire

À Monsieur de Bernières le 26 février 1647.941

Dieu seul! Monsieur, vos trois dernières lettres me sont bien précieuses, mais la seconde en date du quatre courant contient pour moi une telle onction qu’elle m’a quasi tirée de moi-même et appliqué à Dieu seul d’une manière que je ne vous saurais exprimer. O mon très cher (Frère), mais très cher Frère, quittons toutes les créatures pour demeurer seul avec Dieu seul. Il faut vous dire que depuis quelque temps je porte une disposition de silence et d’éloignement de toutes choses que le désir me serait favorable pour vivre plus à mon aise dans le dégagement; mais nonobstant sa beauté et l’affection que je lui porte, je demeure en une telle captivité de ma volonté dans l’ordre que Dieu a établi sur moi, que je ne puis former aucun désir, ce qui fait demeurer l’âme dans un entier abandon à la conduite de Jésus-Christ par une simple et amoureuse adhérence à ses divins plaisirs. J’ai beaucoup de choses à vous écrire et pour y satisfaire, il faut que je me prive de ma plus chère consolation pour vous entretenir. Du reste, je bénis notre Seigneur qui vous a remis en une meilleure disposition de votre santé.

Sa Providence sait combien vous êtes encore nécessaire pour sa gloire; c’est pourquoi il ne vous a point tiré à lui pour nous laisser sans secours et sans assistance au chemin de la sainte vertu où sa bonté vous a donné à nous pour nous servir de guide. Conduisez-nous, je vous supplie, dans la pureté de son saint Amour. Je me donne à sa grâce pour bien commencer puisqu’il m’en donne les forces et la santé. Je suis très bien à présent et dans une capacité de reprendre mon petit ordinaire. J’ai désisté du jeûne 12 ou 15 jours et me suis reposée. Vous voulez bien, mon très cher Frère, que je me remette à mon devoir et que je n’adhère pas à la lâcheté et paresse qui sont les ennemis de la sainte oraison et ceux contre lesquels j’ai plus de haine et d’aversion.retardé les présentes.

Mais notre Seigneur ne va pas trouver digne du souffrir comme vous, car après m’avoir éprouvé d’un accident qui m’arriva la nuit où la violence d’une très grande agitation de cœur me tint près de quatre heures étendue les bras en croix sur la terre de dans notre petite cellule sans secours que Dieu seul; un jour après, j’ai été remise en santé contre l’espérance des médecins qui tiennent que c’est un présage de grande maladie, et nos sœurs l’ayant su m’ont fait faire des commandements de manger et me reposer davantage. Je me suis soumise le mieux que j’ai pu et ai cru qu’il était plus à propo de céder et prendre quelques œufs que de tomber dans l’obligation de rompre mon abstinence. Je suivrai en toutes choses vos avis, car vous avez très bonne part à la grâce et à l’esprit de notre bon Père [Chrysostome] et c’est ce qui me faisait accepter plus volontiers notre demeure à Caen. Ce digne père m’a laissée dans un petit commencement qui demande d’être cultivé par une continuation de ses maximes et de ses sentiments, et je pensais recevoir cette grâce de votre charité, si Dieu tout bon m’avait approché de vous; mais puisqu’il ne le veut point, sa sainte volonté soit faite. Je loue et je bénis de tout mon cœur la divine Providence qui vous a réduit au néant durant votre maladie. Je tiens votre disposition en icelle pour une des plus grandes grâces que vous ayez de longtemps reçue. Voyez ses effets : vous me consolez infiniment de me le mander avec tant de bonté et de franchise et cela fait du bien à mon âme que je ne vous saurais dire. Continuez de la traiter ainsi pour la gloire de notre bon Seigneur, la Providence duquel ne se donne pas le temps d’achever la présente et de vous exprimer beaucoup de choses qu’il me reste à vous dire tant de mon particulier que de notre bon Père, du bon père Elzéar et de nos affaires. Ce sera au premier loisir et que notre Seigneur m’appliquera à toutes ces choses; en attendant je vous supplie, faites-moi donner de vos nouvelles et de l’état de votre maladie. Je suis au saint Amour, Monsieur, votre

      1. … Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne

...942 Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne et bien entière; mais après que je vous en ai assuré, je la remets sous votre direction. Je vous veux obéir autant que Dieu tout bon m’en donnera la grâce, car vous êtes mon très cher Frère et le Père de mon âme. C’est pourquoi j’espère de votre charité un petit mot pour me signifier vos sentiments et vos volontés.

J’ai écrit pour avoir le tableau de notre bienheureux Père. J’espère que nous enverrons bientôt une copie. Voyez, s’il vous plaît, le premier dessin, il n’a point de rapport à son original. Le peintre nous a écrit et me mande qu’il espère de bien réussir et que bientôt il m’en enverra un.

Le bon père Elzéar nous a été voir et fait un ample récit de la persécution de notre saint; ce qui m’a bien touchée et confirmée dans la croyance que sa sainteté ne sera pas toujours inconnue, nonobstant que la médisance prenne accroissement. Ce bon Père m’a proposé une chose que je crois qu’il vous aura mandé : c’est de se retirer pour quelque temps de la Providence et aller en Lorraine servir de chapelain et de confesseur en notre maison de Rambervilliers. Il m’a dit d’en écrire à notre Mère prieure après l’avoir bien recommandé à notre Seigneur. J’ai écrit et abandonné le tout à la sainte Providence. Je doute que cela réussisse, non que je vois difficulté du côté de nos Mères, au contraire, elles en seront ravies, mais j’ai un sentiment qui me fait penser qu’il demeurera dans la croix pour y recevoir sa sanctification. La solitude est bien agréable, mais la croix et précieuse : fidélité dans les croix, cela est admirable; néanmoins je n’ai pas laissé que d’en écrire, nous verrons ce qu’il en arrivera. Je serais bien aise d’en savoir votre sentiment. Je sais beaucoup de particularités de la division qui est dans son ordre et cela est bien pitoyable et d’une grande désolation.

Pour ce qui me regarde, mon très cher frère, je vous assure que je n’ai jamais demandé aucune révélation sur mon affaire et ce que je vous en ai mandé est arrivé sans que de ma part j’ai fait aucune instance aux personnes auxquelles cela est arrivé.

Je laisse le tout entre les mains de notre Seigneur, sa très sainte volonté soit faite.

Vous nous donnez grande joie de nous faire espérer le cher bien de vous voir l’été prochain. Ce sera en ce temps de la chère vue que nous renouvellerons tous les saints entretiens de notre R. P. et que votre charité nous fortifiera pour pratiquer fidèlement ses maximes et ses avis.

Pour notre retour en Lorraine, je me tiens toute prête et toute abandonnée, ce me semble, et sans rien contribuer à ma demeure à Saint-Maur. Monsieur l’official ne veut point permettre que j’en sorte. J’ai mandé à notre bonne Mère les oppositions qui se présentent et comme je suis, nonobstant tout cela prête à obéir. C’est à elle de faire plus d’instance si effectivement elle le désire. Je crois, mon très cher Frère, que c’est ce que j’ai pu faire en ce rencontre, attendant d’autres nouvelles de sa part. Quoi que l’on me commande, j’obéirai, ce me semble, sans retour volontaire et intérieurement il ne m’est point permis de faire aucune réflexion. Il faut marcher à l’aveugle dans les desseins de Dieu pour y accomplir ses divines volontés. Je porte un état de captivité et de très grande liberté. Accordez-moi, mon très cher frère, ces deux points ensemble, et concevez mes dispositions.

Je n’ai garde d’aller chez Madame de Mouy contre les ordres exprès de notre bonne Mère. Il faudrait pour faire un coup violenter la grâce d’abandon et du sacrifice que la divine Miséricorde me fait ressentir et je m’y trouve bien attachée. Si j’avais fait ce coup, Madame de Mouy me devrait chasser comme méchante et infidèle d’autant que j’attirerais par un tel défaut sur la maison et sur moi une infinité de malédictions. Monsieur de B [arbery] dira ce qu’il lui plaira; mais tant que notre Seigneur me tiendra par sa grâce, je ne me rendrais pas à un pareil avis. Je supplie très humblement votre charité d’employer le premier quart d’heure de son loisir à m’écrire vos sentiments sur ma manière de vie afin que je ne fasse rien de ma volonté. Il faut que je finisse la présente, nonobstant que j’ai encore quelque chose à dire sur ce sujet. Notre Seigneur permet que mes yeux me font douleur et je ne vois quasi pas ce que j’écris. Cela n’est rien c’est seulement qu’on dit que je serais quelque jour aveugle. Si j’étais encore muette, mon souhait serait accompli, car ne parlant point, il faut nécessairement quitter les créatures et que les créatures nous quittent. Cela est beau, mais il faut être anéantie et mourir à tout. C’est là ou je vous laisse, mon très cher Frère, cependant que je vous supplierai de me donner à Jésus-Christ, afin qu’il me soit tout en toutes choses et que je sois inviolablement à lui, Monsieur, votre, etc.

      1. 1er mars 1647 M 2,44 (2.7.10) Il faut aspirer aux pures vertus.

Nous devons toujours prendre le parti de Dieu contre nous-mêmes. Cette pratique est très douce, très claire et très efficace pour vaincre nos passions, et pour nous élever dans les pures vertus; particulièrement lorsque la vue nous en est donnée après la vue de la grandeur infinie de Dieu dans l’oraison943.

      1. 1er mars 1647 M 2,45 (2.7.11) Vertu

Tant plus un homme est vertueux, tant plus il est parfait et ressemble davantage à Dieu qui s’aime uniquement soi-même et tout ce qui ressemble et participe à sa perfection944.

      1. Mars 1647 L1 La solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable.

Ma très chère sœur945, vos lettres du mois dernier me donnent grande consolation de vous voir si dégagée des créatures, et unie au bon plaisir de Dieu. Vivez et mourez, ma très chère sœur, dans ce bienheureux état, et recevez de la divine Providence ce qu’elle vous enverra. À mesure que l’âme est pure, elle entre dans une plus grande passivité aux dispositions que fait en elle et d’elle cette divine Providence. Je n’ai jamais douté que vous n’ayez gardé la pureté requise touchant le dessein de Madame N946. et que vous n’ayez une soumission tout entière aux ordres de la sainte Religion. Mais la fidélité que je vous ai promise m’oblige à vous écrire mes pensées sur ce sujet. Achevez de vous y conduire, comme vous y avez commencé, et que la recherche des créatures ne vous engage pas dans leur affection, mais dans le pur service de Dieu; s’Il le désire de vous en ce lieu. Je suis bien aise de voir l’aversion que vous avez pour les soulagements de la vie corporelle, qui sont très contraire à la pure oraison, quand nous les prenons par notre mouvement. J’ai reçu des lettres de N947. qui me mande le projet dont vous m’avez écrit. Hélas, que la nature est adroite et artificieuse! Elle tend toujours à fuir le Calvaire et s’en éloigner. Je suis de votre sentiment, la solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable948. Puisque ce bon père949 est disciple de notre père, il faut qu’il se sacrifie comme lui dans les occasions que la Providence lui donne; et je vous avoue que je ne pourrais pas consentir à un tel voyage et retraite950. Les pures vertus de Jésus demandent, ce me semble, toute autre chose951. Néanmoins je soumets ma pensée aux vôtres. Vous me demandez que vous portiez un état de captivité et de liberté, et que j’accorde cela ensemble. Il n’est pas bien difficile. Car comme nous ne pouvons vivre à Dieu, que nous ne mourions à nous-mêmes952; aussi nous ne pouvons être dans la liberté de Jésus-Christ, que nous ne mettions dans les fers et la captivité le vieil Adam avec toutes ses inclinations et volontés naturelles. Et partant, le même effet de grâce qui nous met dans la liberté, nous met dans la captivité953. Pour ma santé, elle est bonne à présent. Je me sens dans un désir très grand de commencer tout de bon à servir Dieu. Aidez-moi de vos prières, et me tenez tout à vous selon Lui.

      1. 27 Février LMJ

À Jourdaine de Bernières le 27 février 1647954 (lettre omise)

Un Dieu et rien plus. J’ai reçu les vôtres du 18 courant...

      1. 1er Avril 1647 LMR Consoler nos Mères de Lorraine

A Monsieur de Rocquelay ce 1er avril 1647955

Dieu seul! Monsieur, ce n’est pas pour vous consoler que je vous écris puisque la divine volonté vous fait porter si agréablement votre sacrifice, mais plutôt pour vous congratuler de la sainte persévérance que Dieu a donnée à votre bonne Mère et de lui avoir fait la grâce de mourir si saintement. Il me semble que vous avez droit de vous réjouir et de bénir avec nous la divine miséricorde de Jésus-Christ en son endroit. Je vous avoue que sa mort m’a fort touché.

Je vous supplie pour la consolation de toutes nos Mères de Lorraine de nous écrire un petit abrégé de ces souffrances et du reste de sa vie afin de leur envoyer pour la gloire de notre bon Seigneur.

Encore que je ne l’estime glorieuse ayant consommé sa vie pour la gloire de notre bon maître, je n’ai pas laissé de la recommander et de faire prier pour elle tant en messes qu’autrement. Je continuerai selon mon possible; toutes nos sœurs sont touchées de vos lettres, j’en ai fait diverses fois la lecture et tant plus je la considère, plus j’admire la force de la grâce en cette digne âme qui a été si heureuse que de mourir dans quelque rapport à Jésus-Christ. C’est bien d’elle que nous pouvons dire ce me semble :Preciosa in conspectu Domini etc. Monsieur de Mannoury nous est venu voir. Je lui ai fait part de cette nouvelle qui console les serviteurs de Dieu d’autant qu’il se glorifie très parfaitement en elle dans le ciel.

Je n’ai rien à vous dire sur un sujet où il serait à propos de parler si vous aviez moins de générosité pour vous assujettir aux ordres de Jésus-Christ. Achevez donc votre sacrifice aussi saintement que votre digne Mère et continuez de prier pour moi de tout votre cœur. C’est tout de bon que je veux commencer, ce me semble, d’être plus fidèle à notre bon Seigneur, mais aidez-moi de vos saintes prières, ma faiblesse est grande.

Toutes nos sœurs vous saluent d’une sincère affection. Elles ne compatissent pas votre perte sur la terre puisque vous la retrouverez plus abondamment dans le Paradis.

Je vous supplie très humblement de nous recommander à notre très cher Frère. J’aurais bien voulu lui écrire, mais je ne l’oserais divertir de sa sainte occupation.

Je vous supplie très humblement de nous faire part de vos trésors et de ses saintes pensées, ayez la charité jusqu’à la fin, je vous supplie.

À Dieu mon très cher Frère. Jésus-Christ nous soit uniquement tout en toutes choses.

Je suis en son saint amour Monsieur votre, etc.

      1. 7 Avril 1647 LMR Écrits de la bonne âme

À Monsieur de Rocquelay, Ce 7 avril 1647956.

Monsieur, Je réponds en toute hâte à celle que vous avez pris la peine de m’écrire touchant les écrits de la bonne âme. Il est vrai que je les ai fait relier, mais je vous assure que je ne les donne à personne, et Monsieur de Mannoury957 m’a demandé si je connaissais la grande sainteté du P. [Eudes]958. Je lui ai dit qu’un bon Religieux m’en avait une fois parlé et dit quelque chose touchant la perfection. Il m’en dit quelque chose lui-même. Au reste je suis bien marrie si notre bon frère a dit au P. [Eudes] que j’ai les dits papiers, car Monsieur de Mannoury me tiendra bien pour une dissimulée, et avec raison. Etait-ce point quelque invention pour vous faire avouer quelque soupçon qu’il aurait pu avoir que vous me les auriez envoyés? Je vous supplie de croire que je les tiendrai de si près et si bien enfermés que personne ne les verra. Et quelle conjecture Monsieur de Mannoury y a-t-il fait? Tout cela n’est que soupçon, car je ne les communique point et ne me sens point portée de les montrer.

Au reste, je suis touchée du sacrifice de notre chère Madame de M., et de la savoir en cette extrémité de dénuement de tout appui et secours humain. Oh! que Dieu est admirable quand il veut posséder entièrement une âme! Il la dégage absolument et la sépare par sa puissance divine de ce dont elle n’aurait jamais eu la force ni le courage de se défaire. Sans doute, c’est aussi un bon sacrifice pour vous, car vous perdez, humainement parlant, mais, pour vous, je vous crois plus fort, d’autant que Dieu seul vous doit suffire. C’est pourquoi je ne vous plains pas à comparaison de cette chère Madame. Vous me dites de lui écrire. Hélas! de quoi lui serviront mes chétives lettres? Je me donne à Notre Seigneur pour elle. Il y a peu que je lui ai écrit par Madame Mangot959 qui se chargera de nos lettres pour lui faire tenir. Je ne sais si elle les aura reçues.

Voilà notre R. Mère Prieure de Rambervillers [Bernardine Gromaire] qui lui écrit; elle salue affectueusement notre très cher frère et vous aussi. Elle se plaint de ce que vous et lui l’oubliez entièrement.

Il faut vous dire que j’ai reçu des nouvelles de Rambervillers touchant l’affaire de Madame de Mouy qui m’ont surprise et bien étonnée, car, après plusieurs refus de nos Mères, toutes ensembles ont été touchées et poussées le jour de la mort de notre bienheureux Père, après la sainte Communion, d’y consentir, moyennant quelques propositions qu’elles font à ma dite dame de Mouy. Elles en écrivent à Monsieur de Barbery et remettent le tout à sa prudente conduite. Cela étant, je crois que, si Notre Seigneur m’a choisie pour cet effet, que j’y serai envoyée, mais il faudra encore du temps, car il faut voir comme se comportera ce refuge en notre absence.

Je ne saurais vous dire combien le changement de nos Mères m’a étonnée, car, entre nous, on ne parlait plus de cette affaire. J’avais remercié Madame de Mouy. J’adore tous les desseins de Dieu sur son esclave. Je vous supplie de dire ceci à notre très cher frère. Hélas! ce digne frère est bien dans le profond silence pour nous. Dieu en soit béni! Je suis indigne de la consolation de ses chères lettres. Je le supplie, et vous aussi et notre très chère Sœur [Jourdaine de Bernières] de même, de prier Dieu pour moi durant la semaine Sainte, en laquelle je ferai la retraite, sans directeur que les maximes de notre bienheureux Père, que je lirai et méditerai selon la grâce qui m’en sera donnée. À Dieu! Je suis en son saint amour, Monsieur, votre...

      1. 1647 L 1,35 Le parfait abandon qui rend l’âme toute simple.

M960. Jésus holocauste vous soit tout pour jamais. J’avais hier, étant à la ville, un grand désir de vous dire deux mots du grand bonheur que je possède dans la solitude par la miséricorde de mon Dieu, mais il ne me fut pas possible. Ce sera au premier jour. En attendant attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous et renonçons à nos propres conduites qui gâtent tout l’ouvrage de Dieu en nous961. Qu’importe ce que devient la créature pourvu que le souverain Créateur fasse en elle son bon plaisir? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle et telle chose arrivait ne peut compatir avec le parfait abandon qui rend l’âme toute simple, pour être toute occupé à ne s’occuper qu’en Dieu seul962. Les réflexions sont quelquefois de la grâce, puisqu’elle nous les fait voir souvent au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement, mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien l’unique simplicité963 par un très pur abandon qui bannit toutes craintes, tristesses, découragements et autres vues qui nous séparent de Dieu. Je travaille à anéantir tout cela pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon plaisir, et recevoir de lui ce qu’il lui plaira me donner intérieurement et extérieurement964. Je ne sais à quoi je m’occuperai ce matin et ne sais pas aussi si je communierai, mais il me semble que je ne désire que Dieu au-dessus de toutes choses.

      1. 3 mai 1647 LMB M’anéantir à Caen

à Monsieur de Bernières le 3 mai 1647.965

Un Dieu et rien de plus! Vos chères lettres du 24 du mois passé ont beaucoup consolé mon âme. Je n’osais interrompre votre silence pour ce que j’avais appris que vous étiez dans les jouissances du divin Époux. C’est ce qui m’a fait demeurer en respect aux pieds de Jésus-Christ, souffrant pour son amour la privation de vos chères nouvelles puisque tel était son bon plaisir prenant mes délices de vous savoir tout occupé en lui et de lui. Je le supplie vous continuer ses faveurs et à moi la grâce d’un profond anéantissement. Je n’ai pas été digne de voir le R. P. Elzéar, je lui avais écrit et prié de nous venir donner sa bénédiction. Les Pères de Paris nous mandèrent qu’il était parti dont nous fûmes bien mortifiées. Sans doute il sera retourné chargé de nouvelles richesses et notre bon Seigneur vous donnera petit à petit le trésor entier de notre bienheureux Père.

Je n’ai point vu Monsieur Forgeant. Je l’attends de jour en jour. Si j’étais si heureuse que de la pouvoir servir ce me serait un grand bonheur de vous témoigner par effet que vos recommandations me sont très chères et que je les accomplirai selon la puissance qui m’en sera donnée avec une entière affection je vous assure.

Pour l’affaire de Madame de Mouy, je ne sais ce que la Providence en conclura, ma pensée est que je n’irai point dans cette maison, et néanmoins nos Mères de Lorraine semblaient y vouloir consentir par leur dernière. J’ai continué le plus qu’il m’a été possible dans la sainte indifférence à tout ce qu’il plaira à mes Supérieures me commander. Je vous supplie pour la seule gloire de Dieu de prier que sa très sainte volonté s’accomplisse en moi. Vous m’auriez bien consolé de m’en écrire vos pensées avec liberté. Croyez que notre Seigneur m’apprend à marcher sans appui, car il semble qu’il vous a donné quelque mouvement de vous tenir en silence. J’adore tous les desseins de sa Sagesse éternelle et m’abandonne pour tout à son divin plaisir.

Il faut qu’il consomme tout par sa toute-puissance et que je sois vraiment anéanti, j’y consens de tout mon cœur et cependant je vous supplie, Monsieur Rocquelay, notre bonne Mère supérieure aussi, de prier pour moi si toutefois il vous est permis d’appliquer votre charité à mon âme qui en a un très grand besoin.

J’attends de votre bonté quelqu’avis sur la vie de Madame de Mouy et je vous conjure par le saint amour de Jésus-Christ de prier et de me mander vos pensées sur cela. Mon esprit n’envisage cette maison que comme un calvaire et un lieu de très grande abjection pour moi et je sais pour certain que si Dieu n’a un dessein particulier et inconnu de nous y envoyer, la chose ne se peut faire parlant humainement, car si vous voyiez les affections de notre Communauté en mon endroit, cela n’est pas imaginable et tous les jours elle prend accroissement et semble aller jusqu’à l’excès.

Néanmoins, si Madame de Mouy voulais donner quelque somme pour aider à réparer les ruines de notre maison de Rambervillers et souffrir que je fasse un voyage de six semaines, notre Communauté lui accorderait sa demande pour un temps et, à cet effet, notre Révérend Père Visiteur m’a déjà envoyé obédience pour faire le voyage de Lorraine; mais je ne partirai point que je n’ai reçu les réponses d’une lettre que Monsieur de Barbery a écrite à notre Mère Prieure; elle est d’un style si sec et rebutant que je crois qu’elle fera produire à notre Communauté le dernier remerciement; je ne peux penser autre chose de cela.

Si quelquefois je suivais mes sentiments je prierai avec instance que cela ne soit point (je veux dire que je n’allasse point à Caen), mais le fond de mon âme demeure si abandonné qu’il ne se veut mourir que dans le seul bon plaisir de son Dieu sans pouvoir faire aucun choix de lui-même. Voilà ma pauvreté, je ne fais rien que de me tourner vers l’Objet divin de nos amours et lui dit dans le silence de mon cœur : Fiat voluntas tua sicut in coelo et in terra. Je désire que Dieu fasse de moi tout ce qui lui plaira sans réserve.

S’il a dessein de m’anéantir à Caen et de nous y porter des abjections infinies je suis prête de partir pour les aller recevoir et consommer mon sacrifice dans les flammes qu’il lui plaira d’allumer. Adieu je suis à bout de mon papier sans y penser.

Je suis en Jésus-Christ la plus indigne, la plus abjecte et la plus chétive de vos sœurs, Monsieur votre, etc.

      1. 25 mai 1647 LMB J’ai tant d’affaires

À Monsieur de Bernières, le 25 mai 1647.966.

Monsieur, Ces mots vous donneront avis que j’ai reçu mes obédiences de Monsieur notre Supérieur et de notre Révérende Mère Prieure de Lorraine, reste seulement à avoir celle de Monsieur l’Official de Paris que j’attends un des jours de la semaine prochaine de sorte que toutes nos expéditions seront bientôt faites. Restera de savoir l’ordre que Madame veut que je tienne pour aller à Caen. Il me reste encore beaucoup de choses à faire ici et je la supplierai volontiers de me donner encore quinze jours pour les expédier. Je ferai toutes les diligences possibles pour accomplir ce que votre charité m’ordonnera et me conseillera sur cette affaire.

Je ne vous écris rien des sentiments de mon âme et comme je suis dans un plus grand sacrifice que jamais, j’espère de vous en faire le récit de vive voix, puisque je connais manifestement que c’est la volonté de Dieu que je possède pour quelque temps l’honneur et la chère consolation de votre présence. Je le prie de tout mon cœur et qu’il me donnent la grâce et son esprit pour faire son ouvrage, ou plutôt qu’il le fasse par lui-même. Je vous supplie de commencer à lui demander ce qui nous est nécessaire pour accomplir ses desseins. Je suis ce me semble si abandonné à son bon plaisir que j’abîme mes impuissances, mes indignités, mes ignorances et mes ténèbres dans son adorable vouloir. Je ferai et deviendrais ce qu’il lui plaira et il me semble que je serais toujours satisfaite pourvu que lui seul soit. Je me trouve en une disposition toute particulière de bien commencer, nous dirons le reste s’il plaît à notre bon Seigneur. J’ai tant d’affaires que je ne sais lesquelles quasi entreprendre les premières. Dieu me donnera grâce s’il lui plaît pour les faire toutes comme il le désire. J’ai pour le moins vingt lettres pour envoyer demain.

À Dieu, mon très cher Frère, priez pour moi, car le reste du temps que je serais ici, je serais accablée. Mes recommandations, s’il vous plaît à notre chère Mère Supérieure et à notre bon Frère. Toutes nos sœurs d’ici vous saluent avec beaucoup d’affection.

J’oubliais de vous dire une difficulté qui me vient touchant une compagne : nos Mères nous en donnent une, mais elle est bien infirme : c’est notre bonne sœur Dorothée.

Pour mon particulier je suis indifférente et ne suis ce me semble attachée à rien. Je ne sais si Madame de Mouy en agréera une et si la Communauté en sera contente. Je crois que nous devons suivre son sentiment en cette affaire sans considérer en aucune sorte, car notre Seigneur me détermine beaucoup par sa miséricorde. Voyez donc je vous supplie ce qu’il est expédient de faire pour la consolation et le repos de la Communauté et de cette bonne Dame et je vous supplie qu’en bref vous m’en écriviez la résolution.

À Dieu, je finis manque de loisir pour demeurer éternellement au saint amour de Jésus.

Je suis en soin de mon abstinence. Je vous supplie de tenir la main qu’on me la laisse observer, autrement je ne puis aller à Caen. Vous savez combien j’y suis obligée. Monsieur, votre, etc.

      1. 2 Juin 1647 L 2,15 La vie présente fournit les occasions d’un continuel sacrifice.

M967. Jésus l’Hostie d’Amour, soit notre unique amour968. Je dis nôtre, car c’est en Lui que je fais ma principale demeure en cette misérable vie, qui n’est bonne, que parce qu’elle nous fournit de continuelles occasions de faire des sacrifices969. L’on veut suivre les voies de la vertu, que l’on ne souffre des mortifications perpétuelles qui sont des hosties bien agréables au souverain Seigneur. L’on ne peut subsister dans la vie active servant le prochain, que l’esprit du sacrifice ne nous anime. Autrement en voulant profiter aux autres, nous nous nuirons extrêmement. Dans les jouissances mêmes de la contemplation, c’est ce qui s’y rencontre de plus pur, que les sacrifices qu’on y doit pratiquer970. Enfin, N. l’union à Jésus sacrifié est la plus parfaite union qui se puisse posséder en ce monde971. Une âme qui y est adroite, ne perd presque point de moments d’honorer son Dieu, qui ne se plaît jamais davantage, que dans les reconnaissances que les créatures ont de ses grandeurs. Je viens de lire vos dernières avec consolation, mais je n’ai point eu le loisir de les lire qu’après dîner, les ayant reçues hier au soir. Je n’ai presque pas un moment dans la matinée, qui ne soit tout occupé auprès de Dieu, l’Époux que je ne puis quitter. Si tôt que je suis en oraison au matin, et que je L’ai un peu cherché, je Le trouve972. Après L’avoir trouvé, je ne Le puis quitter, durant qu’Il me tient lié à Lui par un très doux sentiment de sa présence973. Je ne vous puis pas dire grand-chose de ma disposition, sinon que c’est un goût de Dieu presque continuel. Le divin Époux se plaît ainsi de se communiquer à la chétive créature974.

      1. 15 Juin 1647 LMB Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe

À Monsieur de Bernières, le 15 juin 1647975.

Monsieur. Le divin bon plaisir de Jésus-Christ règne en nous si parfaitement que tout ce qui lui fait opposition soit anéanti. Je m’abandonne derechef et lui fait un nouveau sacrifice de tout moi-même et de tout ce qui regarde ma perfection. Je vous rends grâce mille et mille fois mon très cher Frère, de la sainte charité que vous faites à mon âme par vos saintes instructions. C’est la seule consolation qui me reste dans la douleur que mon peu d’anéantissement me fait ressentir sur cette élection. J’adore en icelle la divine providence et me soumets aux desseins de son adorable sagesse. Je ferai ce que votre sainte charité me conseille. J’écrirai à Madame de Mouy pour la prier et conjurer de ne nous point envoyer son carrosse quand nous serons à Lisieux.

Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe qui nous fut donnée à Noël du reste d’une religieuse de Montmartre qui nous l’envoya par aumône. J’ai regret de l’avoir rapiécée et le scapulaire aussi. J’ai néanmoins été contrainte de faire acheter de la serge la plus grossière que j’ai trouvée pour nos grands habits d’église et si j’eusse trouvé quelques bonnes religieuses qui nous eussent voulus donner par aumône quelques restes de la Communauté, j’aurais reçu en cela une consolation toute particulière. Notre bon Seigneur ne nous a pas trouvé digne d’une telle bénédiction.

Je lui sacrifie mon très cher Frère, celle que j’aurais reçue en l’honneur que vous nous auriez fait de venir nous recevoir. Ne le faites pas, je vous supplie puisque Jésus-Christ ne vous le permet pas. Je voudrais bien pouvoir rentrer comme une pauvre sans être vue ni comme de personne. Mon Dieu, mon très cher Frère, que mon âme aurait de peine de se voir dans les créatures, si la divine Miséricorde ne me faisait espérer plus de retraite et de dégagement. Priez pour nous, je vous supplie, afin que cette affaire ne fasse pas de détriment à la pureté de vertu que Dieu tout bon veut de moi en ce rencontre. Je ne crois pas pouvoir partir avant le 30e de ce mois, mais ce jour-là je n’y manquerai pas, si notre Seigneur ne nous arrête par maladie ou autre accident.

J’ai bien envie d’aller bien commencer d’être toute à Jésus-Christ. Le secours que je recevrai de votre charité nous y aidera beaucoup. Je prie l’Esprit-Saint et adorable de notre bon Maître qu’il me rende digne d’en faire les usages qu’il désire est que je sois plus véritablement que jamais en son saint amour votre fidèle sœur et très pauvre, indigne et obligée servante. Monsieur, votre, etc.

      1. 15 juin 1647 L 2,36 Former Jésus-Christ dans les cœurs.

Madame976, la volonté de Dieu sans réserve. L’élection que toute la Communauté des B977a faite de vous pour la venir gouverner, vous doit faire croire que Dieu le veut, et c’est le sentiment de tous vos amis, et le mien. La divine Providence veut faire quelque chose que nous ne savons pas. Abandonnez-vous à Elle, et venez quand on vous le dira. Il y aura moyen de contenter votre abstinence, quand vous serez content du bon plaisir de Dieu. Nous nous verrons donc bientôt. Mon cœur se réjouit de la disposition divine en cette affaire. Préparez-vous à un renouvellement de grâce selon l’esprit de notre bon Père978. Je prierai le Saint-Esprit qu’il vous le donne. Au reste N. vous voudra donner un habit tout neuf, mais il faut qu’en sortant de chez vous, vous preniez le plus pauvre, non pas pour échanger ici, mais pour le garder par esprit de pauvreté979. Ne quittez pas la pratique de cette chère vertu pour la supériorité d’un monastère riche. L’ouvrage que vous y devez faire, c’est de tâcher d’y former Jésus-Christ dans les cœurs980; ce que vous ferez bien mieux avec vos haillons, qu’il ne faut pas quitter, quelque violence qu’on vous fasse. Venez aussi dans le coche981, si votre santé le permet.

Abjection et pauvreté doivent être votre équipage pour venir prendre possession de votre supériorité.982 J’aurais quelque dessein d’aller au-devant de vous, mais je n’en ferai rien si Dieu ne me fait voir autre chose. Je désire pourtant que vous veniez chez nous. Enfin toute ma joie est que vous pourrez ici être crucifiée. C’est le bien que je vous désire. Il faut donc vous disposer et vous préparer à mener une vie toute pleine de grâce, durant que vous serez auprès de nous983. Je commencerai aussi de bon cœur. Ainsi venez à la bonne heure, afin que nous allions tous ensemble à grands pas dans les voies du Verbe Incarné et l’unique objet de notre amour. Vous jouirez ici de la solitude quand vous voudrez, et y trouverez notre cher Père984. Courage, puisque vous trouverez des personnes qui ont son esprit. Et pour moi, je ressens tant de secours de lui, que je m’imagine qu’il converse invisiblement parmi nous. Ne manquez pas d’aller visiter son tombeau avant que de partir985, Adieu.

      1. Août ou juillet (P 101) 1647 LMB Il me semblait que j’étais dans mon centre

À Monsieur de Bernières, août ou juillet (P 101) en l’année 1647986.

Monsieur. Puisque je n’apprends pas de vos chères nouvelles je vous en donnerai des nôtres et vous dirai, mon très cher frère, que j’ai fait quatre ou cinq jours de retraite avec tant de consolation que je reprenais vie et rajeunissais à vue d’œil. Il me semblait que j’étais dans mon centre me voyant séparée des créatures et seule avec le divin l’objet de notre amour. Je vous confesse que mon âme y prenait grand plaisir; mais d’autant que l’ordre de Dieu ne la veut pas dans cette jouissance, ou la fait passer avant que de sortir de sa retraite dans un nouveau sacrifice au bon plaisir de Jésus. J’ai vu comme le divin plaisir me doit être toute chose et à même temps, mon cœur plein d’amour et de respect pour lui, il rendait les hommages les plus intime que la grâce lui fournissait et à même temps abîmait tout désir de perfection et de jouissance.

Mon âme disait à son Seigneur : mon Dieu, il me semblait au passé que vous me fassiez l’honneur de m’attirer à la contemplation de vos divines grandeurs et dans une sorte d’amour qui semblait me devoir consommer, à présent vous retirer votre abondance pour me lier à votre divin plaisir et pour le respect duquel vous me faites faire ce que naturellement je répugnais, mais s’en est fait, je suis à vous et toute sacrifiée à votre adorable plaisir. Je suis pour votre amour la servante de vos servantes, que si en nettoyant les robes de vos épouses la sienne en est poudreuse je me confie et m’abandonne à votre bonté, mes intérêts, ma perfection et mon salut est entre vos mains et je proteste que je ne suis plus qu’une victime de votre bon plaisir. Plaisir divin que vous êtes précieux aux yeux de mon âme, que votre amour fasse ma consommation puisque Jésus-Christ le désire.

Au reste mon bon, mais très cher et très intime frère, je ne doute plus de la volonté de Dieu sur notre demeure ici. J’ai connu assez manifestement quel était son ordre et les effets de ses miséricordes me confirment tous les jours. Durant les jours de ma retraite, il a touché jusqu’au fond un de nos esprits qui s’est venu jeter entre nos bras pour avoir quelque assistance. Je suis Monsieur votre

      1. 12 décembre 1647 LMB Meilleure santé

À Monsieur de Bernières ce 12 décembre 1647987.

Monsieur. Jésus pauvre et contemplatif soit à jamais glorifié de votre meilleure disposition. Je ne sais qui vous a donné des nouvelles de la nôtre, je. Je fus hier un peu incommodé du rhume ne suis pas si mal que l’on vous a dit, mais cela se passe sans fièvre. Dieu merci, je suis prêt à faire tout ce que vous m’ordonnez et nos sœurs aussi. Je rompis hier mon jeûne sans réplique nonobstant que je n’en avais pas grande nécessité, ce ne sera rien de mon mal, il ne provient que de mon infidélité. J’ai bien envie d’être à Dieu plus que jamais, ma lâcheté est épouvantable. Priez Jésus qu’il me donne les forces et le courage pour me bien surmonter, et d’être tout à tous selon que la Providence m’oblige d’être. Je la bénis mille et mille fois de vous avoir remis en meilleure santé, conservez-vous je vous supplie pour l’amour de Dieu ne sortez pas sitôt, j’aime mieux être privé de la satisfaction de vous voir que d’augmenter votre mal en recevant les effets de votre grande charité. Il me fallait recevoir vos chères lettres pour me remettre la vie au corps.

Allons donc sans cesse à Jésus, mon bon et très cher frère et pour l’amour que vous lui portez, – moi aussi après vous, car je veux à quelque prix que ce soit que Jésus vive et qu’il nous soit uniquement tout en toutes choses. Je suis en lui.

J’aurais encore deux mots à vous répondre sur les blessures dont vous pensez que mon cœur a été navré. O. infidèle que je suis! La grâce de Jésus m’a visitée, mais ma misère et mon infidélité a tout perdu.

À Dieu très cher frère, ayez pitié de votre pauvre sœur, Monsieur…

      1. L 2,47 Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu988.

M. Vous ne voulez donc point que nous vous parlions des sentiments de la personne que vous savez. Mais vous désirez avoir communication des nôtres, qui en comparaison ne sont que des rêveries, et très petits. Les âmes de petite perfection se rencontrant par providence, elles s’aident les unes les autres avec de petites vues et de petits sentiments. Je le ferai donc avec ce sentiment dans le cœur. Je ne puis plus rien vouloir au ciel, ni en la terre quelque saint qu’il puisse être. Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu989. Ce qui fait qu’au milieu des saints de Paris, et dans la connaissance que notre bon Père me donne de leurs grâces et faveurs sublimes, je ne puis en désirer une seule. Je n’ai pouvoir de vouloir que ce que Dieu veut de moi, ou plutôt de Le laisser vouloir pour moi, me tenant dans une grande passivité990. Je n’ai jamais tant senti ma volonté perdue. Toutes les beautés des plus grandes grâces ne me la pouvant faire retrouver, je ne puis comme expliquer cette perte de ma volonté991. Je me contente de la sentir et de vous la dire; rien de mon âme ne vous étant caché. Au reste, l’Amour me paraît à Paris comme à Caen, et ses attraits me dérobent le temps destiné aux affaires992. Hélas, mon cœur étant tourné vers son divin Objet, et ressentant ses amoureuses impressions, ne peut rien goûter que ce qui le blesse. Et tout lui est croix, hormis ce qui le fait souffrir; et les plaies lui sont plus aimables que toutes les douceurs de la terre. J’ai quitté tantôt l’exercice de l’amour actuel, pour faire réflexion sur ce que mon cœur fait, et quelles vues il a. Je n’ai rien remarqué, sinon qu’échauffé d’une douce flamme il brûle en disant : «Mon Dieu, mon Amour», sans vues bien expresses, mais avec un mouvement très tranquille et pacifique.

      1. 25 Juin 1648 LMB Donner de vos nouvelles

À Monsieur de Bernières le 25 juin 1648993

Monsieur. Je vous supplie de nous donner de vos nouvelles si notre Seigneur vous en donne la pensée et que vous occupations vous le permettent. Nous avons appris que vous êtes obligés de demeurer plus longtemps à Paris que vous ne vous l’étiez proposé. Voilà un événement de Providence qui ne nous doit pas être nouveau puisque j’avais un fort sentiment et l’est encore que vous ne retourneriez pas si tôt. C’est une bonne mortification à tous nos amis et pour mon particulier elle est d’autant plus sensible que la nécessité que j’ai de votre secours est grande.

Je vous supplie que du moins Monsieur Rocquelay nous dise de vos nouvelles et de votre santé en attendant que la Providence nous console par votre retour ou qu’elle vous donne un moment de temps pour nous en dire quelque chose.

Il faut vous dire par ces mots quelques misères que je porte, espérant que votre charité l’offrira à notre Seigneur et lui demandera grâces pour ma conversion et que vous prendrez aussi la pensée de nous en écrire vos sentiments. C’est que mon âme entre souvent dans un grand dégoût de toute cette Communauté et une forte pensée me voudrait persuader qu’il n’y aura jamais de vertu ni de perfection. Il paraît en mon âme un petit regret d’avoir quitté ma solitude et de me voir bien moins appliquée à l’oraison. Effectivement je perds le temps, ce me semble et tout mon petit travail retournera à ma confusion. Il n’importe pour ce point, il ne me touche pas beaucoup, pourvu que j’en sorte je serais contente, car je vois manifestement que tout le mal vient de mon imperfection et de mes incapacités.

Monsieur de Lavigne a commencé ses conférences du mercredi dans l’octave du Saint-Sacrement, je pris notre Seigneur qu’elles réussissent, jusqu’à présent j’en ai peu espéré. J’abandonne le tout à la divine Providence. Ma disposition présente me tient en paix au milieu des contrariétés, mon âme s’assujettit à ce que notre Seigneur aura agréable d’en disposer, elle rentre un peu dans ma petite oraison et une pensée me dit que je ne dois pas m’inquiéter des événements, non plus que du peu de progrès de toutes ces bonnes religieuses, mais que je dois m’élever à Dieu au-dessus de toutes ces choses et m’appliquer à lui comme si j’étais délivré du fardeau que je porte.

J’ai reçu un nouvel attrait pour la sainte communion et parce que je l’avais quittée quelque temps par crainte je l’ai reprise par amour ce me semble et désir de communier pour entrer tout de nouveau en Jésus-Christ et vivre de sa vie et de son esprit.

Je vous supplie de prier pour moi autant qu’il vous sera possible, sa nécessité est extrême. Si vous pouvez me dire deux mots de Jésus-Christ, cela me servirait beaucoup, car Dieu tout bon a mis grâces en vos paroles pour moi. Je ne vous dirai rien davantage pour cette fois. Puisque la Providence vous retient à Paris, nous vous y donneront de nos nouvelles plus particulières espérant que votre charité nous en donnera des vôtres.

Monsieur Rocquelay vous aura mandé quelque chose de la sœur Marguerite; je voudrais bien elle serait très nécessaire que le R. P. Elzéar viennent ici. Je vous supplie et conjure d’y faire votre possible temps pour cette petite cime que pour le besoin général de la communauté. Je lui en écrirai un mot de votre part, je vous supplie de le solliciter à venir.

À Dieu, notre très cher frère, nous allons chanter l’office divin. Le reste à une autre fois. Souvenez je vous supplie de votre pauvre et très indigne sœur. Monsieur votre, etc.

      1. 19 Août 1648 LMB Maladie de Bernières

À Monsieur de Bernières, le 19 août 1648994. Monsieur. J’ai reçu une lettre de notre bonne amie, la mère de Saint-Jean, laquelle me mande vous en faire part, j’ai cru ne vous la devoir pas envoyer puisque vous êtes en quelque sorte de moyen de lui parler. Je vous supplie prendre la peine de lui faire tenir en main propre les ci-jointes, les adressant à la personne qu’elle vous a nommée, si vos indispositions et vos affaires ne vous permettent d’y aller.

J’ai appris que vous avez été malade, notre très cher frère, je crois que c’est la grande chaleur de Paris qui vous êtes bien contraire. Revenez bien vite, je vous supplie, nous avons besoin de vous pour nous aider dans notre petite voie et pour vous conférer la réception de la petite sœur, laquelle est reçue de toute la Communauté avec des témoignages tout particuliers de leurs bonnes affections. Aussitôt qu’elle fut reçue en chapitre solennellement, elle témoigna avoir joie de son bonheur et demi quart d’heure après elle entra dans ses grandes peines de dégoût, etc. Elle continue et cela paraît, elle est fort triste et on ne peut plus cacher ses faiblesses et tentations, d’autant qu’on feignait que le désir qu’elle avait d’être revêtue du saint habit la rendait-elle. Je suis d’avis de différer encore quelque temps de lui donner, du moins jusqu’à votre retour. Si Père Elzéar pouvait venir, il nous ferait bien du plaisir. Portez-vous bien, notre très cher frère, j’ai grand peur que vous ne soyez tout à fait malade.

Nous eûmes hier l’alarme au sujet de Madame de sainte Ursule qui était très malade. Aujourd’hui on nous assure que ce ne sera rien. Nous prions pour elle et pour vous, notre très cher frère, venez au plus tôt, je vous supplie, mais en attendant faites-nous savoir des nouvelles de votre santé et me tenez toujours en Jésus-Christ, Monsieur votre

      1. 24 Août 1648 LMB Meilleure santé...

A Monsieur de Bernières 24 août 1648 le jour Saint-Barthélemy995. Monsieur. J’ai reçu les vôtres avec consolation de vous savoir en meilleure santé et en liberté de pouvoir entretenir la bonne mère de Saint-Jean. J’ai toujours bien cru que sa connaissance vous serait utile et je m’en réjouis infiniment. J’ai reçu celle que votre charité nous a envoyée de sa part. J’ai vu par la lecture d’icelle que ses croix sont bien augmentées. L’assurance de sa fidélité me donne une joie bien particulière. Je lui écrirai jeudi prochain ne pouvant le faire aujourd’hui à raison que je suis contraint d’écrire en Lorraine pour mander à notre Mère Prieure qu’elle ne vienne pas cette année en ce pays, elle m’a mandé qu’elle était en résolution de partir. Je vois son voyage plein de croix pour elle si elle vient à présent, car je ne puis quitter que je n’achève du moins mes deux années. Notre bonne mère de Saint-Jean me dit dans sa dernière que je ne dois pas sitôt quitter ce lieu-ci, mais je réponds à cela que nos Mères de Lorraine ont fait venir de Rome des provisions bien puissantes pour nous en faire sortir.

J’abandonne tout cela à la Providence, je ne m’en veux pas occuper, je m’applique plus que du passé à ma petite oraison et n’ai plus de tendance qu’à être anéantie, mais d’un anéantissement que je ne dois pas procurer et qui ne soit pas actif. Je possède une paix assez grande sous ma misère. Je me laisse ainsi à la puissance de Jésus-Christ.

Il faut avant que je vous dise le reste de mes pensées que je vous assure que Madame sainte Ursule se porte très bien à présent, selon l’assurance que j’en reçus hier au soir. Notre Seigneur vous la conservera, il sait votre besoin, que s’il vous en dépouille avant le temps de question, marque infaillible qu’il veut que vous abandonniez tous vos desseins à sa Providence et que vous établissiez la pureté de votre perfection dans le dépouillement et la privation des choses qui vous étaient nécessaires pour vous conduire. Dieu a des voies profondes et des desseins admirables sur ses élus. Il me semble qu’il en tiendra sur vous dans les temps qui crucifieront encore votre nature et je ne sais quelle pensée me passe en l’esprit. Tout ce qui me consomme c’est que vous serez fidèles et que par toutes ses voies vous arriverez à la parfaite consommation de votre union toutes choses quoique bonnes étant mortes en vous, Dieu seul vous y donnera vie.

Dites s’il vous plaît à notre bonne mère Saint Jean que ses lettres me font beaucoup de bien et que vous et elle, mon cher frère, ayez pitié de ma pauvreté non pour nous enrichir, mais pour nous aider à vivre purement dans icelle et entrer dans les anéantissement que Dieu veut de nous. J’aurais beaucoup à vous dire si la poste ne me pressait, je remets le tout à jeudi. À Dieu notre très cher frère et bon, je suis pressée de finir. Priez Dieu pour moi; le jour de saint Augustin et décollationsde saint Jean Baptiste la communion sera générale pour vous.

Je vous supplie de nous écrire souvent, quand ce ne serait que de petits mots, mais sans vous incommoder aucunement et faites en sorte, je vous supplie, que notre bonne Mère nous fasse aussi cette charité. À Dieu je suis en son saint Amour, Monsieur, vôtre...



      1. 7 Septembre 1648 LMB Une diversité de petites affaires

À Monsieur de Bernières, le 7 septembre 1648996. Monsieur. Je pensais vous écrire amplement aujourd’hui et à notre chère Mère de Saint Jean, mais la Providence nous applique aux choses nécessaires pour la prise d’habit de la petite sœur qui sera demain, nous espérions quasi la chère consolation de vous y voir, mais nous nous voyons dans la privation. Nous y ferons mémoire de vous, très cher frère, en vous sacrifiant avec cette victime à Jésus-Christ. Je vous supplie de prier Dieu pour elle et pour nous.

Madame de Paumier est ici depuis quatre jours, elle souhaiterait bien la consolation de vous voir avant mon retour, je l’ai entretenue ce matin environ 1 h 30 et nous ayant parlé assez candidement je trouve son oraison excellente, je crois qu’elle y a fait un bon progrès depuis qu’elle n’a eu le bien de vous voir. Si elle savait que vous vinssiez la semaine prochaine elle vous attendrait. Notre petite sœur a fait sa retraite elle s’est ouverte à nous assez amplement, pourvu qu’elle soit bien humble la grâce fera merveille, mais elle a besoin d’abaissement : la communauté continue de l’aimer.

Madame de Mouy se trouve bien mal depuis quatre jours et l’est encore. Monsieur de Barbery vous salue, il est bien marri que vous ne serez pas à la novicerie de la petite sœur, il m’a demandé si vous reviendrez pas bientôt.

Voilà très cher frère une diversité de petites affaires, je vous supplie de me dire des nouvelles de la grande qui est le total anéantissement. Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue avec la chère Mère de Saint Jean et la mère de Sainte Clossine. Il me semble que je me trouve en disposition de faire quelque usage d’une chose si importante que de n’être plus rien. Je vous conjure de me dire tout ce que vous me pouvez dire de cet état en attendant que notre Seigneur vous ramène pour m’y fortifier.

À Dieu mon très cher frère, je finis par nécessité et par obligation de me rendre aux affaires de la sainte Providence. Jeudi le reste s’il plaît à notre Seigneur. Je suis en lui Monsieur, votre, etc.

      1. 10 Septembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 10 septembre 1648997. Monsieur. Je ne vous saurais exprimer la force et la consommation que j’ai reçues par les vôtres dernières, je les trouve si pleines d’onction pour moi que je ne me rassasie pas d’en faire la lecture. Mon Dieu que j’ai de joie de vous voir abîmer dans l’essence divine, séparer des créatures et enseveli dans un profond silence. N’est-il pas vrai que c’est un grand bonheur à l’âme qui le connaît et le possède. Je vous supplie de le demander à notre seigneur pour moi en la manière qu’Il nous le veut donner. Depuis notre petite retraite, il me semble que je suis toute renouvelée dans une espèce de cet état, mais si incomparablement plus bas, à raison de mon infidélité, et que ma vocation est petite. Néanmoins je reçois des forces tout autres que du passé, mon esprit est bien plus libre, plus dégagé et moins sensible qu’il n’était. Je sens quelque chose au fond de mon âme qui me lie et m’oblige à la fidélité de mon petit état, il me semble que je ne m’en puis dédire, du reste je ne sais ce que je fais, ni ce que je suis, il faut courir dans le pur abandon à la sainte Providence, il me semble que j’en suis là, mais doucement, car je suis faible.

Je me défie de tout ce qui se passe en moi, à raison que ma corruption est grande. [Fin du P 101].

Je voudrais bien que notre Seigneur vous donnât la pensée de nous écrire quelquefois de semblables lettres que la vôtre dernière. Je vois par icelle le progrès que vous faites dans votre état. Continuez mon très cher frère et très honoré frère, vous avez trouvé la véritable et solide paix, demeurez-y fidèle et nous tendez la main pour vous suivre selon notre petite capacité.998

Au reste, très cher frère, nous avons donné le voile à notre petite sœur, nous en espérons grandes choses. Monsieur de Barbery l’aime beaucoup. Elle fait bien. Dieu en soit béni! Vous en aurez comme j’espère de la consolation si elle continue d’être fidèle. Je ne vous dirai pas les nouvelles de la disposition de notre très chère sœur Jésus Hostie, vous saurez tout cela de sa part. Je participe à sa consolation et me résigne dans la continuation de ma pénitence pour le temps qu’il plaira à la Sagesse éternelle nous y tenir.

Je voudrais bien savoir si votre santé est bonne et si nous devons espérer la joie de vous revoir bientôt. Monsieur de Barbery vous salue Monsieur de Lavigne et Monsieur Bertault [Bertot] vous écrivent et vous saluent d’une très grande affection. Cette petite Communauté fait de même de tout son cœur.

Je crois que Madame N. fera avant son retour à Rouen sept ou huit jours de retraites céans. Je prie notre Seigneur qu’il vous ramène durant ce temps. Je désire votre retour très cher frère et je ne sais pourquoi, vu que j’ai une joie et une consolation dans le fond de mon âme lorsque je vous crois à Paris. En vos autres voyages je n’étais pas de la sorte.

Fortifiez-vous pour vous et pour moi, car il faut que vous m’aidiez dans ma petite voie et qu’en toute simplicité, nous ouvrions nos cœurs. C’est mon désir puisque Jésus nous a unis en lui d’une dilection si forte. À Dieu Monsieur, votre, etc.

      1. 28 Septembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 28 septembre 1648999. Monsieur. Ce petit mot seulement pour vous dire que j’ai reçu les vôtres toutes pleines d’onction et de grâces pour moi. Jamais vos paroles n’ont opéré tant d’effet à mon âme qu’un petit mot que vous me dites à présent dans l’état de silence et de séparation où vous êtes. Je voudrais bien vous ouvrir mon cœur sur ce sujet et vous dire qu’il y a longtemps que je suis en quelque sorte d’éloignement des créatures, quoique très excellentes. O.! Que vous dites bien vrai qu’ayant trouvé le souverain bien on ne le peut plus quitter et que même la vue des bonnes âmes et même de nos amis nous est quasi insipide. Perdez-vous très cher et vraiment cher frère, et vous laissez consommer dans le divin silence où le Saint Esprit vous attire; mais je vous conjure ne l’observer point en mon endroit puisque notre Seigneur ne veut pas que vous ayez de réserve ni de retenue avec votre pauvre et indigne sœur.

Je comprends bien, ce me semble, la blessure qui vous travaille si suavement, laissez-vous doucement à sa sainte violence et continuez de me dire votre pensée, je vous en conjure très instamment.

Pour ce qui est du père Elzéar, je serais très aise de le voir ici, mais il faudrait que vous y soyez, autrement il deviendra pas de son cœur. Je crois qu’il fera du bien à cette maison par ses conférences. Si le bon frère Jean est encore à Paris je le salue de bonne affection et le prie de prier Dieu pour moi. J’en ai besoin pour bien accomplir les desseins de Dieu sur moi, du moins pour y être bien passive. Je vous conjure de me mander si vous reviendrez bientôt si notre Seigneur vous donne la pensée de faire venir le bon père Elzéar. Je m’en remets à votre charité qui sait ce qu’il m’est nécessaire.

Très cher frère, voilà ce que je vous puis dire aujourd’hui. J’ai un attrait tout particulier de vous parler de ma disposition et de mon état de silence lequel est bien inférieur au vôtre, mais telle qu’il est je prends grand plaisir d’être comme Dieu veut et de n’être plus rien, dans les créatures ni dans moi-même.

O chère solitude! Je vous laisse pour vous y trouver en esprit et adorer en silence tout ce que Dieu opère en votre âme et me réjouir de sa plus pure union.

À Dieu mon bon frère. Vive Jésus dans l’intime de nos cœurs pour jamais!

      1. 8 Octobre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 8 octobre 16481000. J’ai reçu les vôtres du trois courant. Je vous rends mille et millions de grâces très humbles de votre charité. Je donne à mon corps tout ce que je lui peux donner pour le tenir en santé. Il me semble que je me soumets à tout ce que l’on peut désirer de moi. Monsieur de Lavigne avec la communauté nous ont ordonné, prié et pressé de rompre mon abstinence. À la première assemblée que je fus pressée de cela je me rendis sans réplique, j’ai continué sans rien dire. Je me porte très bien excepté la toux, mais elle n’est que par intervalles bien violente. Je n’ai pas de l’autre incommodité qui du passé l’accompagnait. Voilà donc pour ma santé je suis confuse de voir que vous en preniez soin, je suis indigne d’occuper un petit moment votre pensée.

Parlons maintenant du père Elzéar. Vous désiriez que je vous en mande clairement ma pensée. Je doute que ce soit tentation d’autant que je ne me sens pas intérieurement de désir qu’il vienne prêcher pour les raisons que vous nous alléguez et pour quelques autres de même espèce. Ce n’est pas pour ce qu’il lui faudrait donner, car la Communauté de bon cœur fera ce que je dirais à ce sujet, mais Madame de Mouy étant dans la faiblesse qu’elle est, il n’y a pas moyen de la raisonner là-dessus. Je serais bien aise qu’il vienne par hasard, comme s’il allait à Coutances et qu’il arrêta en ce pays trois semaines ou un mois; nous ferions quelque aumône à son couvent lorsqu’il s’en retournerait. Nos sœurs ont grand désir de l’entendre faire des conférences, et s’il pouvait venir entre l’Avant et le Carême, ou bien d’ici l’Avant, cela serait mieux ce me semble.

Notre très chère sœur de la Conception, autrement la vieille Mère supérieure des Ursulines n’est pas d’avis que le père Elzéar vienne prêcher l’Avant et le Carême, elle est dans mon sentiment et j’en suis bien aise. Elle nous a fait la charité de nous le mander. Il en faut demeurer là ce me semble si notre Seigneur ne nous donne autre mouvement.

Non, non, non mon bon et très cher frère, ce n’est pas l’amour-propre qui vous fait dire ce que votre charité nous écrit, c’est la divine Providence qui conduit vos pensées et votre plume pour encourager mon âme à la fidélité d’amour qu’elle doit à Jésus-Christ. Je ne vous puis dire combien une de vos paroles pour petite qu’elle soit a d’efficacité pour moi et combien elle me réveille. Bégayez toujours de la sorte je vous supplie, peut-être que mon âme deviendra petite enfant et apprendra ce langage purement. Ne considérez pas que toutes ces choses ne sont pas la pure union, mais voyez seulement que votre charité est obligée de nous dire vos pensées en toute simplicité puisque notre Seigneur en sait bien tirer sa gloire. Je vous conjure que ce soit sans réflexion. Je bénis Dieu de tout mon cœur des grâces que la miséricorde nous fait, je vous demande par lui-même et par le désir qu’il vous donne de la pure union que vous m’en écriviez quelque chose. Cela m’est très nécessaire; mais s’il est possible dites-moi deux mots de l’opération et de la forme, nue et pure foi, ce qu’elle fait et que devient l’imaginatif. Il me trouble quelquefois tant que je n’en sais que faire. L’entendement comprend-il quelque chose dans ses anéantissements?

Je vous supplie pour l’amour que vous portez à Jésus-Christ de me dire ce qu’il vous donnera en pensée sur ce sujet et sur ce qui fait la pure union.

J’ai beaucoup de petite pensée que je voudrais vous dire, mais je ne le pourrais pas présentement à raison du peu de temps que la Providence nous donne hors de nos obligations. Je suis plus exact que du passé en mes observances et à présent que Messieurs les grands vicaires nous ont commandé d’aller dans la maison de Madame de Mouy elle me dérobe encore de mon temps d’observance. Notre Seigneur me fait quelques grâces, mais je n’ai pas assez de fidélité. Je me réjouis pour votre retour, car il faut mon très cher frère que vous nous aidiez à développer mon esprit qui porte de temps en temps un état que je ne connais pas et qui me fait tomber.

Allons à Dieu purement en nous entraidant l’un l’autre, vous savez mes besoins, je me confie à votre bonté. Je crois bien que la pure union est au-dessus de toutes choses, et que la pure et nue foi nous y conduit, mais il faut un silence prodigieux et une mort étrange de toutes choses. Il me semble que si j’étais plus dans l’oraison solitaire que notre Seigneur me ferait plus de miséricordes, mais il faut avoir patience. La plus grande de mes peines c’est que nos puissances ne se taisent pas comme il faut. Quel remède à cela très cher frère? Je vous supplie de me dire ce que vous en savez. Il faut bien nécessairement et parler et nous entretenir de toutes choses et après que nous aurons appris les voies de notre perfection, nous demeurerons en silence, mais ne l’observez pas avec nous mon très cher frère, jusqu’à ce temps je vous supplie! Je sais très bien vous aurez peine d’abaisser vos pensées pour répondre à mes demandes, mais la charité qui vous anime vous donnera la facilité pour l’honneur et la gloire de Jésus. Vous voulez que je l’aime avec vous et que j’entre dans la fidélité de son pur amour; aidez-moi je vous supplie, mais sans vous incommoder. J’attends cet effet de votre bonté, lequel nous lira en l’amour de notre Seigneur plus étroitement et me rendra pour l’éternité vôtre.

      1. 26 Octobre 1648 LMB Mauvaises nouvelles de Lorraine

À Monsieur de Bernières, le 26 octobre 16481001. Monsieur. J’ai reçu les vôtres il y a huit jours et je pensais y faire un mot de réponse; mais deux ou trois petits embarras m’ont privée de cette consolation et de vous pouvoir dire ma pensée sur notre retour. J’admire votre charité qui témoigne désirer notre demeure pour votre satisfaction. O Mon très cher et bon frère, votre âme étant dans le dégagement parfait de toutes les créatures aura bientôt oublié la plus indigne et chétive d’icelles lorsque la divine Providence aura ordonné notre retour.

Je ne sais pas de certitude, mais la lettre que je reçois de notre Communauté de Lorraine, nous donne la croyance qu’à moins d’un coup de la toute-puissance, il faudra promptement partir, non incontinent après Pâques, mais au mois de juin prochain. Je ne vous entretiendrais pas présentement sur ce sujet, mon très cher frère, car j’espère bien de vous revoir et d’être consolée et fortifiée de votre charité, seulement je vous supplie de faire tout ce que notre Seigneur mettra en votre puissance pour que la bonne mère de Saint Jean nous succède en la charge de prieure en cette Communauté et je demeurerai bien consolée. Te quittons ce sujet et parlons du bon frère Jean qui est ici depuis dix jours environ. Il part demain pour s’en retourner. C’est un bon serviteur de Dieu, mais nonobstant cela il faut que je vous dise en toute simplicité que je ne ressens nul attrait de lui parler, voir je sens des retraites dans le fond de mon âme et des renfoncements si grands qu’à peine puis-je lui dire deux paroles.

Il nous a apporté ses écrits pour les considérer. Et je n’ai pu en faire la lecture, tant pour autres occupations que par un je-ne-sais-quoi qui m’empêchait intérieurement de m’y appliquer. Je crois qu’il s’en retournera mal content de moi, mais certainement je n’y peux que faire. Il faut que j’en souffre la mortification et que je me renferme dedans mon rien, je ne suis pas digne de sa conversation. Il est bien toujours fervent et bien fidèle à Dieu. Il pensait faire quelque chose auprès de ses amis pour reporter à son couvent, mais les charités ne sont pas grandes présentement. Madame de Caen lui a donné trois pistoles, Madame de Mouy lui en donnera au moins deux. Je pense que je lui en pourrai bien donner autant, mais pas davantage. J’en suis marrie, mais il faut avoir patience dans ma petitesse. Ce bon frère m’a bien prié de vous faire ses recommandations, il eut bien souhaité vous trouver de retour. Je prie notre Seigneur vous donner la pensée et le mouvement de faire réponse à vos dernières et de prier Dieu pour votre pauvre sœur.

      1. 5 Novembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières le 5 novembre 16481002. Monsieur. J’ai reçu vos très chères lettres du 29 du mois passé. Mon âme il y a trouvé de quoi rassasier sa faim et les obligations qu’elle a de tendre à une entière fidélité. J’aurais encore beaucoup à vous entretenir sur ce sujet, mais je veux vous laisser un peu en repos cependant que vous êtes tant accablé de peines et d’affaires extérieures; seulement je vous dirai que je vais de tout mon cœur prier Dieu pour vous afin que sa divine volonté s’accomplisse (en) votre personne et que les desseins du Roi et de toutes les créatures n’empêchent pas votre consommation dans la pureté de votre état présent.

Mon âme aime et chérit la vôtre plus intimement, plus cordialement et fortement que jamais et je ne sais qui fait cette liaison si étroite, vu l’impureté de la mienne et combien je suis loin de la plus petite perfection que la grâce a établie en la vôtre.

Cependant votre sainteté est la mienne et je vous désire tout ce que je voudrais posséder pour être plus purement à Jésus-Christ. Sur ce sujet donc mon très cher frère, souffrez ma liberté qui vous conjure de demeurer dans la fidélité de votre sacrifice.

Je n’ai pas de capacité pour vous rien dire sur vos affaires, mais je me contenterai de vous offrir très affectueusement et le plus fervemment qu’il me sera possible à notre bon Dieu et vous suivrez la lumière qu’Il aura agréable de vous donner pour sa gloire.

Notre chère sœur de la Conception vous écrit, Monsieur de Rocquelay qui nous apporte ses lettres pour mettre dans (les) nôtres croyant faire un plus gros paquet, mais la Providence en ordonne autrement. J’adresse la lettre de la Mère Saint Jean à Monsieur de Saveux (Bagneux?) Pour vous exempter de la peine de les lui porter, je vous en remercie de tout mon cœur.

Je voudrais bien vous dire deux mots qui regardent la nièce de notre chère sœur de la Conception, elle a eu la bonté de nous l’offrir, je me sens bien portée de lui rendre le service que je lui dois, notamment en une occasion si bonne. Monsieur de Barbery me fait espérer de gagner Madame de Mouy et moi je ferai ce qu’il faudra faire vers la Communauté. Priez pour cela je vous en supplie, j’ai grand désir de vous parler de la petite sœur de Rouen, mais laissons cela pour votre retour. Vous avez trop d’affaires à présent.

Plut à Dieu vous tenir une ou deux heures à notre parloir pour nous entretenir du contenu de la vôtre qui m’anime si instamment à la fidélité et qui m’a obligé de redoubler mon oraison quoique bien petite et chétive; mais il n’importe, notre seigneur a besoin en sa cour de petits marmitons aussi bien que de grands princes.

Il faut vivre dans mon abjection puisque c’est ma vie et aller à lui fidèlement. Cependant que vous autres prendrez l’essor pour voler dans la pureté de la contemplation divine. Soyez-y tout abîmé, mon très cher frère et ce sera la parfaite consolation de votre pauvre et indigne sœur.

À Dieu jusqu’à lundi, je ne peux pas me pouvoir mortifier de me priver de vous écrire le plus souvent que je pourrai. Je vous conjure de l’agréer.

      1. 7 Décembre1648 LMB Par les ténèbres et par la pauvreté

À Monsieur de Bernières le 7 décembre 1648.1003 Monsieur. Ces mots ne sont pas pour vous obliger à nous répondre sachant très bien l’embarras où la divine Providence vous a mis est extrêmes; mais seulement pour savoir de votre santé et vous assurez que je prie et fais prier pour vous de très bon cœur.

J’en ai ressenti plusieurs mouvements et la bonne mère de Saint Jean nous écrivit une lettre qui nous exprimait quelques petites choses de vos peines en la poursuite de vos procès. Je prie notre Seigneur qu’il les termine bientôt nonobstant que je crois et que j’espère qu’il vous fera la miséricorde de lui être toujours fidèle, néanmoins l’occupation des créatures et avec les créatures fait quelquefois du retardement à la pureté de la vertu. J’adore la Sagesse éternelle qui vous y tient engagé et la supplie vous y conserver pur et net de leur corruption.

Mon âme ressent une grande tendresse pour la vôtre et le progrès que vous faites dans la perfection m’est cher comme le mien propre. Souffrez donc très cher frère les effets de la divine Providence et laissez-vous paisiblement consommer.

On nous a dit quelque chose des contrariétés que vous avez souffertes, des abjections et du reste, cela me touche sensiblement d’une sorte, mais me console d’une autre, voyant que votre chère âme glorifie son divin Seigneur par ces choses et qu’elle en devient plus belle.

Tout ce que je crains, c’est que le tracas ne vous accable prenez-y garde et vous conservez tant qu’il vous sera possible. Il faut des forces de corps pour porter votre croix. Courage donc, mon très cher frère, vous êtes la victime de Jésus-Christ. Demeurer fidèle dans votre sacrifice et le prier qu’il me rende digne d’être ce qu’il veut que je sois.

J’ai quasi l’impatience de votre retour, mais il faut mourir à ce désir et à cette satisfaction puisque votre procès recommence. Notre Seigneur me conduit par les ténèbres et par la pauvreté, je ne sais plus ce qu’il fera de moi, je ne connais plus, je ne goûte plus, je ne vois plus, je ne suis plus rien sinon qu’il faut se perdre et encore ne sais-je de quelle sorte je me dois perdre. Tout ce que je puis faire, c’est de demeurer paisible en m’abandonnant à la divine conduite sans retour. Si vous n’étiez si occupé je vous exprimerais le reste de mes misères, mais je ne veux pas vous surcharger, dites s’il vous plaît à votre homme de chambre qu’il nous mande de l’état de votre santé en attendant la consolation de la pouvoir apprendre de vous-même. À Dieu, mon bon frère je vous sacrifie de tout mon cœur à Jésus-Christ. Monsieur votre, etc.

      1. 15 Décembre 1650 L 2,53 Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement.

M1004, J’ai reçu vos dernières dans lesquelles vous me mandez que Dieu seul nous doit suffire; et c’est bien la raison, puisqu’il est tout, et que les créatures ne sont rien1005. J’avoue que l’éclaircissement de cette vérité dans mon esprit, m’a rendu toutes les personnes les plus saintes, et qui me servaient davantage, assez indifférentes1006. Ce n’est pas que je n’ai beaucoup d’amour et de respect pour elles, mais je n’ai plus d’empressement, ce me semble, de les chercher ni de les posséder. Dieu est la source de toutes grâces. Il communique celles qui sont nécessaires aux âmes bien unies à Lui en fidélité et pureté. C’est là le secret de la vie intérieure la plus parfaite, de ne se séparer jamais de Dieu puisqu’en Lui on a tout1007. Je remercie notre Seigneur de vous le faire si bien comprendre, et de vous dégoûter de tout ce qui n’est point Lui. Madame N. 1008m’a sollicité plusieurs fois d’écrire à R1009 pour empêcher que vous n’y retourniez. Mais je n’ai pu m’y résoudre, n’ayant aucun mouvement pour cela. Au contraire, je consens de vous laisser aller dans le désert pour ne vous revoir peut-être jamais. Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement1010. Et toutes nos petites consolations, nos appuis pour aller à Dieu, nos desseins de profiter à sa gloire, ne sont que des bagatelles et des amusements, quand Dieu n’y fait pas connaître sa volonté clairement1011. Tous ceux qui m’ont parlé de votre demeure, à P1012 m’ont voulu faire croire que vous étiez nécessaire pour faire un établissement. Que plusieurs bonnes âmes pouvaient avoir confiance en vous, que vous y trouveriez grand secours spirituel, et que R1013 était un lieu pour y mourir de faim, et pour le corps et pour l’âme; et plusieurs autres raisons que vous savez bien. Sur quoi je ne préfère pas mon jugement aux autres, mais je vous conseille de vous aller perdre dans ce désert, et y expérimenter tous les plus rudes dépouillements que Dieu permettra vous arriver. Ce n’est pas possible d’aller à l’extrémité du pur amour, sans passer par l’extrémité des privations et des dénuements1014.

Qui tâte l’eau pour savoir si elle est froide, ne s’abîmera jamais dans l’océan. La prudence humaine a des raisons, la grâce les anéantit toutes, et se contente d’une seule qui est de quitter tout pour avoir tout1015. Nous sommes trop savants, mais nous n’avons pas assez de pratique. Ne fuyons donc pas les occasions qui nous y mettent. Je vous confesse en toute simplicité que je n’ai trouvé aucun charme à P1016 pour moi. Les serviteurs de Dieu ne nous peuvent dire autre chose, sinon qu’il faut mourir à tout pour vivre à Dieu et de Dieu; de sorte, que je me suis trouvé dans la confusion de chercher encore des moyens d’aller à Dieu. Quand sa divine Providence me fera rencontrer quelques-uns de ses serviteurs, j’apprendrai d’eux ce qui me sera nécessaire pour l’état où je serai. À présent il faut que de la fidélité aux lumières qu’il nous a données.

      1. 14 Février 1651 L 1,39 Il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie.

M1017. Dieu seul suffit. Je répondrai brièvement à vos lettres premières et dernières lesquelles m’ont consolé d’apprendre de vos nouvelles et de votre état intérieur et extérieur. Je ne vous ai jamais oubliée en Notre Seigneur quoique je ne vous aie écrit. Notre union est telle que rien ne la peut rompre. Les souffrances et les nécessités extrêmes où vous êtes me donneraient de la peine si je ne connaissais le dessein de Dieu sur vous qui est de vous anéantir toute afin que vous viviez toute à Lui. Qu’Il coupe, qu’Il taille, qu’Il brise, qu’Il tue, qu’Il vous fasse mourir de faim pourvu que vous mouriez toute sienne : à la bonne heure1018!

Cependant ma très chère Sœur, il faut se servir des moyens dont la divine Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes, supposé la nécessité où vous réduit la guerre. J’ai bien considéré tous les expédients contenus dans vos lettres. Je ne suis pas capable d’en juger; je vous supplie aussi de ne vous pas arrêter à mes sentiments, mais je n’abandonnerai pas la pauvre communauté de R1019, quoique vous fussiez contrainte de quitter N1020; c’est-à-dire qu’il vaut mieux que vous vous retiriez à P1021 pour y subsister et faire subsister votre refuge, qui donnera secours à vos sœurs de R1022, que d’aller au Pape pour avoir un couvent où vous viviez solitaire, ou que de prendre une Abbaye. La divine Providence vous ayant attachée où vous êtes, il y faut mourir; et de la mort de l’obéissance de la croix. Madame1023 N. vous y servira, et Dieu pourvoira à vos besoins si vous n’abandonnez pas les nécessités spirituelles de vos Sœurs. Voilà mes pensées pour votre établissement, lesquelles vous pouvez suivre en toute liberté!

Pour votre intérieur, ne vous étonnez pas des souffrances et peines d’esprit que vous portez parmi les embarras et les affaires de l’obéissance. Les portant avec un peu de fidélité, elles produiront en votre âme une une grande oraison que Dieu vous donnera quand Il lui plaira. Soyez la victime de son bon plaisir et Le laissez faire. Quand Il veut édifier dans une âme une grande perfection, Il la renverse toute. L’état où vous êtes est bien pénible, je le confesse, mais il est bien pur. Ne vous tourmentez point pour votre oraison. Faites-la comme vous pourrez et comme Dieu vous le permettra, et il suffit.

Ces unions mouvementées, ces repos mystiques que vous envisagez ne valent pas la pure souffrance que vous possédez, puisque vous n’avez, ce semble, ni consolations divines ni humaines. Je ne puis goûter que vous sortiez de votre croix parce que je vous désire la pure fidélité à la grâce et je ne désire pas condescendre à celle de la nature. Faites ce que vous pourrez en vos affaires pour votre communauté. Si vos soins ont succès, à la bonne heure. S’ils ne l’ont pas, ayez patience. Au moins vous aurez ces admirables succès de mourir à toutes choses. Si vous étiez comme la Mère Benoîte simple religieuse, vous pourriez peut-être vous retirer à quelque coin; mais il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement, c’est un poltron. Il est bien plus aisé de conseiller les autres que de pratiquer. Dieu ne vous déniera pas ses grâces.1024 Je me recommande bien fort aux prières de la Mère Benoîte. Je respecte beaucoup cette bonne âme. Ma Sœur de Saint-Ursule1025, et les mères de la Conception, et de Jésus, vous saluent de toute leur affection comme tous les messiers de notre hermitage; courage, ma chère Sœur, le pire qui vous puisse arriver c’est de mourir sous les loies (sic) de l’obéissance et de l’ordre de Dieu. Dieu, en Dieu, je suis de tout mon cœur, ma très chère Sœur, votre très humble, obéissant, frère Jean hermite, dit Jésus pauvre1026; c’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens.

      1. 10 mai 1651 J’ai appris les discours que le père N. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection.

Ma très chère soeur1027.Dieu seul et il suffit. J’ai appris les discours que le père N1028. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection. Que tout cela ne vous étonne point ni oblige votre âme à y faire de grandes réflexions. Ce serait le moyen de se divertir de Dieu, qui seul nous doit occuper; puisque c’est notre centre, nous devons tout oublier pour ne nous souvenir que de lui. Si ce bon père a débité tout ce que l’on dit, il me fait grande compassion, craignant que la mauvaise doctrine où il est engagé, ne lui ait changé ses dispositions1029. C’est un malheureux effet de cette nouvelle secte de porter la division partout1030. Vous et moi n’avons qu’à souffrir en grande patience et humilité tout ce qui se pourrait dire de nous de vrai ou de faux, et de ne manquer jamais de prier Dieu de redonner à ce bon père l’esprit d’union et de paix1031. Si de là on prend occasion de vous mépriser de vous décrier à la bonheur. Encore faut-il souffrir quelque chose en ce monde ici, et boire un peu de l’amertume du calice de Jésus-Christ1032. Toutes nos vertus pour l’ordinaire ne sont qu’en idées et en paroles, si la sainte abjection ne les nourrit. Mme de Mouy1033 a rescrit à ce père qu’elle n’approuve nullement tout ce qu’il a dit, et même qu’elle le désavoue. Enfin ma très chère sœur, laissons-nous abîmer dans l’abjection : cela servira à nous abîmer en Dieu1034.

Je vous remercie très affectueusement de votre belle image de Notre-Dame de foi, nous l’avons posée sur l’autel de notre petite chapelle avec beaucoup de consolation d’esprit et de cérémonie, s’étant dit plusieurs messes, et les litanies de la Sainte Vierge ou vous avez eu part. Le soir auparavant nous l’envoyâmes dans le couvent de Sainte Ursule, ou toute la communauté la reçut avec grande dévotion, et les religieuses se mirent à genoux pour recevoir la bénédiction du petit Jésus.

      1. 29 juin 1651 … au reste ma très chère sœur

… au reste ma très chère sœur1035 vous êtes pauvre et glorieuse, que ne nous touchez vous un mot de votre nécessité corporelle, nous nous retrancherions pour vous assister, etc.

      1. 1651 L 3,49 Ce riche néant dans lequel on trouve tout.

M1036. Prenez courage, et continuez à vous avancer dans la mort de votre propre esprit et de vous-même, afin que vous vous trouviez tout vivant en Dieu et opérant en Lui d’une manière divine, que vous savez par expérience, bien mieux que je ne vous saurais exprimer. Que vous êtes heureux que Dieu se soit révélé en vous, et qu’Il vous donne à jouir de sa divine Présence, vraiment et réellement, et non seulement en image et en pensée! C’est une source de bonheur ineffable qui est cachée aux prudents du monde1037, et à ceux qui n’aiment pas à s’anéantir. Ils ne connaissent pas ce riche néant dans lequel on trouve tout, et hors duquel on ne trouve rien que douleur et affliction d’esprit. Il faut estimer toutes choses boue et fange, pour posséder ce divin Centre quand on l’a trouvé1038.

Et cette découverte en pure foi et en la façon mystique, c’est une des plus grandes miséricordes que Dieu fasse en la terre. C’est trop dire à un homme qui a de l’expérience comme vous, mon très cher Père. Instruisez et soutenez notre nouveau Frère N. dans le commencement de cette voie. L’Esprit de Dieu souffle où il veut1039. J’ai grande joie d’apprendre qu’il soit du nombre des anéantis. Qu’il prenne courage et qu’il s’abandonne sans réserve à toutes les occasions de mourir qui lui arriveront, pour arriver plus solidement et plus promptement à la jouissance réelle et expérimentale de Dieu, son principe et sa dernière fin! Le plus difficile est fait. Puisque le trésor lui est montré, il n’a qu’à le posséder sans se découvrir à ceux qui ignorent cette grâce. Je me recommande à ses prières, et aux vôtres1040.

      1. 1651 L 2,54 -- Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie…

M1041. Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie. C’est ce qui me rend paresseux à vous donner de mes lettres. Car hélas! Que trouverez-vous dedans, que de chétives pensées et quand ce serait même quelques lumières sur l’état que vous savez, ce n’est pas Dieu, et par conséquent vous envoyant mes lettres, je ne vous envoie rien qu’un sujet pour vos divertir peut-être de Dieu. Puisque vous l’avez trouvé, N. ne cherchez plus les moyens de le trouver; mais demeurez en lui toute perdue dans cette immensité de grandeur, et jouissez de lui sans savoir comment.

Afin que Dieu possède notre cœur tout seul, il en faut retrancher toutes les réflexions, et toutes les affections, autant qu’il est possible, par ce qu’elles diminuent sa possession. Le grand secret est d’aller continuellement se vidant de tout ce qui n’est point Dieu, afin que Lui Seul aille continuellement vous remplissant de son fort divin Esprit1042. Quiconque prétend à la plénitude de Dieu, ne se plaint pas que les créatures l’abandonnent, mais il se plaint que les créatures le recherchent. Je ne suis pas dans la pureté dont je vous parle1043. C’est pourquoi je ne dis pas cela pour moi, mais pour vous que Dieu appelle, il y a longtemps, à la perfection de son divin Amour1044. Ne trouvez donc pas mauvais, si quand vous m’écrivez, je ne vous fais point réponse, puisque les dispositions différentes de nos âmes demandent que vous m’écriviez, et que je ne vous écrive point. Je le ferai pourtant, puisque vous le voulez1045.


[Mère Mectilde a écrit le 16 juillet 1652 une lettre à Henri Boudon qui exprime bien la situation où se trouve la fondatrice aux prises avec ses ennemis. Elle signale par ailleurs que ses lettres adressées à Bernières ont été perdu; ce qui expliquerait l’absence de traces de leur correspondance durant cette année 1652 : «Mon très cher frère, Dieu seul suffit!]


      1. 26 Juillet 1652 LM à M. Boudon

Mon très cher frère, Dieu seul suffit! Le 26 juillet 16521046. Je reçus hier votre chère lettre avec grande joie, mais la lecture d’icelle m’affligea sensiblement et me confirma dans les pensées que j’avais sur le sujet dont vous m’écrivez. J’en fis la lecture à nos Sœurs et à d’autres de nos amies qui en ont été touchées, et je crois qu’elle fera de bons effets. Je suis résolue de l’envoyer en Lorraine1047 (pour empêcher le poison qui y peut être porté. Hélas! mon très bon frère, s’il ne fallait que mourir pour empêcher tant de désordre! Je ne suis point pénétrée de ceux que la guerre cause, mais ceux-ci m’affligent et me font gémir. Tâchez de réparer : Dieu vous en donne la grâce! Travaillez pour la consolation de l’Eglise. Je suis outrée au dernier point lorsque je vois qu’elle souffre.

Je me souviens d’une chose que vous avez vue dans les écrits de la bonne âme. Notre Seigneur a dit qu’il lui donnera une purgation, etc. car Notre Seigneur dit qu’il lui donnera aussi une saignée; cela comprend beaucoup. Bienheureux ceux qui sont vrais enfants de l’Eglise, et bien unis àJésus Christ.

Je vous supplie, mon très cher frère, de nous écrire autant souvent que vous le pouvez sans vous incommoder. Vous savez ce que vous m’êtes en Jésus Christ et comme il veut que vous soyez ma force et sa vertu. Recommandez-moi bien à M. Burel et lui racontez un peu, si Notre Seigneur vous en donne la pensée, l’occasion qui se présente de faire un établissement pour adorer perpétuellement le Saint Sacrement. Dites-lui aussi que M. Tardif vint avant-hier me livrer une nouvelle persécution sur ce sujet, parce qu’étant à Saint Denis, il vit un mémoire que j’avais écrit pour obtenir de Rome un bref pour me mettre en état de contracter avec les Dames qui fournissent pour établir cette piété. Elles se sont toutes recueillies et fournissent une somme assez suffisante dans le commencement, mais la tempête s’est levée si haut que je ne sais si elle ne renversera point l’œuvre. Car on me blâme d’une étrange manière, disant que mes prétentions sont d’être supérieure et que je me procure cette qualité jusque dans Rome. Il m’en dit beaucoup et de qui j’avais pris conseil sur une affaire de telle importance; après tout cela, les messieurs du Port-Royal se joignent et redoublent d’importance, et je savais que cela fera de grand éclat et que je passe pour la plus ambitieuse de charges qui fut jamais, et pour bien d’autres choses qui exerceraient une personne moins stupide que moi; mais je suis si bête que je ne me trouble point, laissant le tout à la disposition divine. Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu’à Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout cela. M. Tardif veut que j’en confère avec la bonne âme de Coutances [Marie des Vallées]. Il faudrait que vous et M. de Bernières vissiez cela avec le bon Frère Luc [de Bray]1048, pénitent, qui demeure à Saint-Lô (20). J’aimerais mieux mourir que d’entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s’il n’est tout à la gloire de Dieu.

Vous savez mes intentions et mes dispositions; je vous en ai parlé avec sincérité et franchise. Vous pouvez parler à ces bonnes personnes librement. M. de Bernières a une charité si grande pour mon âme qu’il sera bien aise de me donner ses avis pour la gloire de Notre Seigneur. Nous ne cherchons tous que cela.

De vous dire que j’ai ardeur pour cette œuvre, je vous confesse ingénument que je ne l’ai point du tout et qu’il me faut pousser pour m’y faire travailler : les serviteurs de Dieu m’en font scrupule. J’ai donc consenti que l’on agisse, mais il y a si peu de chose fait, qu’on le peut facilement renverser si l’on connaît que ce n’est point de Dieu. Mais ce bon M. Tardif ne peut en aucune manière l’approuver, disant que j’ai une ambition effroyable de vouloir être supérieure, que c’est contre mon trait intérieur et contre les desseins de Dieu sur moi, qu’il a souvent manifestés, même par la bonne âme, et que, si elle consent à cela, qu’il soumettra son esprit et n’y répugnera plus.

Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien qu’il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne Sœur Marie de l’approuver. Néanmoins, je m’en remets à la conduite de la Providence, vous assurant que j’y ai moins d’attache que jamais. L’accomplissement ou la rupture de cette affaire m’est, à mon égard, une même chose, et, si j’osais, je dirais que le dernier me serait plus agréable, tant j’ai de crainte de m’embarquer dans une affaire qui ne soit point dans l’absolu vouloir de Dieu. Je vous supplie et conjure de beaucoup prier et d’en aller au plus tôt conférer avec notre bon M. de Ber-fières avant que l’affaire soit poussée plus avant, et que je la puisse rompre en cas qu’il ne l’approuve pas. J’attends ce secours de votre très grande bonté, et vous me ferez une charité très grande car l’on me presse d’y travailler.

Vous pouvez nommer les noms des dames à M. de Bernières. Je sais qu’il sera secret, et la somme qu’elles donnent montera à douze cents livres de revenus environ. L’intention des dames est l’adoration perpétuelle du très Saint Sacrement, pour réparer, autant que la créature le peut aidée de la grâce, les insolences et les abominables sacrilèges qui se commettent journellement par les magiciens et sorciers, et par la malice des soldats et des mauvais chrétiens, qui le foulent aux pieds tous les jours dans cette guerre malheureuse et dans celles de tant de provinces où le très Saint Sacrement a été profané. Si les serviteurs de Dieu y répugnent, je me soumets; le scrupule qu’on me donne, c’est que ces dames nous regardent tellement pour cette œuvre, qu’elles semblent manquer si je la refuse. J’ai la pensée et la volonté, la chose étant faite, de m’en retirer doucement; néanmoins je me peux tromper. Or, l’intention des fondatrices est que l’on choisisse un lieu, le plus solitaire qui se pourra trouver, dans les faubourgs de Paris et que les religieuses y vivront dans une profonde solitude, sans éclat, sans grandeur et sans bruit, vivant comme des morts en terre, ce lieu étant tout dédié au silence et à la retraite; et vous savez que, lorsqu’il s’est présenté quelque autre chose qui a éclaté, Mad. de [Châteauvieux?] s’en est retirée, ne pouvant souffrir que cette œuvre soit faite par les vues et prétentions des créatures, son dessein étant d’y voir honoré, par rapport, la vie anéantie de Jésus dans la sainte Hostie. Je vous en ai parlé autrefois; vous en savez le fond.

Vous direz aussi à notre bon frère, M. de Bernières, comme notre bonne Mère de Saint Jean [Le Sergent] a demeuré1049 céans quelques mois, et le reste que vous savez. Il faut tout dire à ce bon frère; il est capable de mes misères et tiendra le tout bien secret. Vous lui direz aussi, s’il vous plaît, que je lui ai écrit quatre fois des lettres très importantes et qui me mortifient beaucoup, étant perdues. Je lui ai écrit tout au long notre affaire et lui en parlais encore d’autres qui touchent la doctrine. Tout cela est perdu : c’est ce qui m’a retenue en silence. Vous les assurerez que j’ai donné moi-même le paquet de la bonne Mère Paul [Pierre, de Rambervillers], qui en a été ravie. Elle a été malade à l’extrémité, elle est un peu mieux.

Je suis très aise que Madame la Comtesse de Montgommery ait le bonheur de vous connaître. C’est une âme qui cherche Dieu de bon cœur, et Mademoiselle de Manneville aussi; ce sont de bonnes servantes de Dieu.

J’oubliais le principal : c’est de dire à M. de Bernières que c’est le bon Père de Saint Gilles [Minime] qui a cette œuvre en mains et qui me commande de ne la point rejeter, que je pécherais; il a la bonté d’y travailler, ces dames lui ayant tout remis à sa conduite et à son zèle.

Si vous voyez les Mères Ursulines, je vous supplie de les saluer très humblement de ma part et me recommander à leurs saintes prières. Notre bon frère M. de Roquelay est un avec M. de Bernières; c’est pourquoi ce que vous oublierez de dire à l’un vous le pouvez dire à l’autre; il n’y a point de secret entre eux. Vous les prierez de recommander beaucoup cette œuvre à Notre Seigneur; c’est son ouvrage et non celui des créatures; il ne m’occupe point, et même je n’y peux penser que pour m’abîmer dans le bon plaisir de Dieu.

Voilà une longue distraction, mon très cher frère; je suis pressée de vous être importune, je sais que cela ne vous retire point du sacré repos de votre âme en Dieu seul. Je le prie qu’il nous cache en lui et que rien ne vive en nous que son très pur et saint amour. Je suis en lui et en sa très Sainte Mère, votre pauvre sœur.

      1. 2 janvier 1653 LMB Monsieur Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme

Monsieur1050, Je ne crois pas que nous soyons si fort dans le silence cette année que celle que nous avons passée. Il semble que la Providence me donne sujet de vous réveiller en vous désirant une bonne et sainte année, vous demander de votre santé et vous supplier de présenter à Notre Seigneur ce que je vais vous dire, et d’employer tous les serviteurs et servantes de Dieu pour le supplier d’accomplir sa sainte volonté et établir sa gloire en une œuvre qui se présente et laquelle je ne sais si je la dois souffrir ou rejeter, et, comme l’affaire semble se vouloir mettre en état de quelque conclusion, je vous conjure comme vrai et fidèle serviteur de Dieu, purement zélé de sa gloire, et mon très cher frère et unique de qui je puisse tirer avis et solide conseil dans les événements de la divine Providence; je vous supplie et conjure donc par l’amour et charité de Jésus qui unit nos cœurs de me dire ce que je dois faire en ce rencontre1051.

Premièrement : vous savez, mon très cher frère, que la Providence a suscité trois ou quatre personnes de piété, lesquelles, touchées d’un grand sentiment de faire adorer continuellement le très Saint Sacrement de l’autel, ont fourni la somme d’environ trente-deux ou trente-trois mille livres pour faire un fonds pour donner le commencement à cette piété1052. Les mêmes personnes ont encore dessein d’acheter une maison pour établir un monastère aux fins que dessus, et ont jeté les yeux sur la plus pécheresse du monde pour donner commencement à cette œuvre. Il y a plus de neuf mois que je fais ce que je peux pour l’éconduire, et n’y aurais jamais prété l’oreille, n’était l’autorité d’un évêque qui, en me confessant, me commanda de n’y point résister. Je fus donc un peu plus acquiesçante et commençai à souffrir qu’on en parlât plus fortement; et les dames en sont venues jusqu’à ce point d’un concordat signé entre elles et leurs maris, qui ont donné leur consentement d’une manière si particulière que l’on y voit une Providence merveilleuse, car ces messieurs ne sont pas tous fort portés à la piété. L’affaire étant donc en ce point et la Reine étant de retour à Paris, il fut conclu qu’on lui en parlerait et qu’on la prierait d’y donner son consentement. Le jour de la très Immaculée Conception de Notre Dame, Monsieur Picoté1053, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme, la fut trouver et, après lui avoir exposé l’affaire, elle la prit fort à cœur et témoigna non seulement y consentir, mais y apporter du sien, tout autant qu’il lui serait possible pour lui donner son effet, et avec une telle affection que, en même temps, elle écrivit à M. de Metz1054 pour lui témoigner l’ardeur qu’elle a pour cette œuvre et le prier de lui donner promptement son effet, et, pour donner plus de vigueur, elle en fait sa propre affaire et s’engage par une sorte de vœu à faire établir cette dévotion d’adorer perpétuellement le très Saint Sacrement de l’autel; M. de Metz a répondu qu’il sera en bref à Paris et qu’il donnera consentement, pourvu qu’il y voie toutes les assurances nécessaires. Il doit donc venir après les Rois [6 janvier], et nous devons voir ce que nous devons faire. Il n’y a que moi qui suis sous la presse et qui ai sujet de trembler.

J’ai déjà voulu rompre trois ou quatre fois; mais, parce que cette œuvre se verrait anéantie en même temps, l’on me fait scrupule de péché d’y résister ou d’empêcher son effet. Je ne sais, mon très cher frère, ce que je dois conclure, si je dois tout quitter ou soutenir le poids, qui sans doute me fera succomber. Je n’ai point de fond intérieur pour y subvenir, et je ne vois en moi que des misères si effroyables que la moindre serait capable de me faire mourir, si Notre Seigneur ne me soutenait. La seule chose qui me console, c’est que je puis dire en vérité devant la divine Majesté présente, que jamais je n’ai eu dessein de me procurer cet œuvre et [que j’en] suis à prononcer la première parole pour lui donner effet. Il est vrai que, depuis trois mois, j’ai été passive à l’œuvre; mais je n’y ai aucunement agi, ni directement, ni indirectement, et mon esprit en est demeuré tellement dégagé et séparé que je n’y pense point si l’on ne m’y oblige. Jusqu’ici, j’avais toujours espéré que Notre Seigneur, connaissant le fond de mon abîme et la répugnance que j’ai à ces choses, à cause de mes indignités et de la pente que j’ai pour la solitude, me ferait la miséricorde d’anéantir cette affaire; mais, voyant les réponses de M. de Metz et l’autorité de la Reine, je commence à trembler et voudrais bien me retirer si j’en savais le moyen. C’est donc à vous, mon très cher frère, que j’ai recours en cette angoisse.

Je vous demande votre secours et vos avis. Conférez avec Madame de Sainte Ursule1055, nos chères Sœurs de la Conception1056 et de Jésus, et, si vous pouvez, avec la bonne âme, nonobstant que la résolution que vous me donnerez me soit aussi recommandable. Je ne fais point de scrupule de vous obéir; au contraire, je voudrais pouvoir être entièrement assujettie à votre conduite. C’est à ce coup, mon très cher frère, que j’ai besoin de votre grande, mais très grande charité, et si vous ne m’assistez, je ne crois pas pouvoir subsister, tant je trouve ce poids effroyable. Conseillez-moi ou plutôt déterminez-moi, et me dites absolument ce que je dois faire pour la gloire de Notre Seigneur. Vous savez quelque chose de ma vie et de ce que Dieu veut de moi. Je ne sais de qui prendre avis pour cette affaire; les personnes de ce pays que je puis connaître s’y portent d’affection. Le Révérend Père de Saint Gilles m’a défendu d’y résister, mais, nonobstant que j’ai un grand respect à ses ordres, les vôtres y doivent être préférés, et je les attends et vous supplie, mon très cher frère, de me mander en diligence vos pensées et de faire beaucoup prier Dieu. Mettez toutes vos saintes connaissances en prière, et mandez toutes ces choses à notre bon Frère Luc afin qu’il prie autant qu’il lui sera possible et que tout le monde s’intéresse à la gloire de notre divin Seigneur. Je supplie notre bon frère, M. Rocquelay, de prier Dieu de tout son cœur et de me mander s’il a reçu le livre du Père Elzéar et un écu d’or pour la neuvaine qu’il a fait faire à Notre-Dame de la Délivrande1057; j’attends de vos nouvelles. Je vous supplie que ce soit au plus tôt, et que toutes ces choses soient secrètes, s’il vous plaît; quelque personne de votre ville a bien curiosité d’en savoir des nouvelles; mais cela ne se doit pas; aussi on ne lui a pas répondu. Voyons ce que Dieu veut et laissons-là les créatures. J’espérais que M. Boudon vous irait voir et vous dirait beaucoup de choses que je lui avais confiées, tant pour cette affaire que pour d’autres; mais la Providence le retient et m’a obligée de vous écrire tout ce qui dessus, attendant réponse de votre charité pour la consolation de votre pauvre et très indigne, Sœur Jésus exilé.

      1. 9 janvier 1653 L Ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur

Ma très chère Sœur1058, Jésus soit notre unique pour le temps et l’éternité. Ce n’est pas à moi de dire mes sentiments d’une affaire si importante comme celle dont vous m’écrivez n’ayant ni lumière ni discernement pour connaître ce qu’il y a à faire pour la gloire de Dieu1059. Et je refuserais absolument de dire mes pensées sur ce sujet, si ce n’est que je ne puis refuser à notre union qui ne me permet pas que nos affaires soient particulières et que nous prenions intérêt les uns pour les autres. C’est ce qui me fait prier Dieu ardemment pour votre affaire que je crois très faisable s’il n’y a point d’autres difficultés que celles dont vous me parlez, et vous ne devez pas manquer de rendre ce service à Dieu, sans vous oublier vous-même : je veux dire ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur qui doit toujours être votre principal, et sur toutes choses1060 fuir continuellement le désir qui vient insensiblement dans la nature de vouloir paraître quelque chose et cette secrète inclination à l’élévation qui vous est un grand empêchement à la perfection. Il faut craindre ce malheur, il ne faut pas cependant qu’il nous dégoûte d’entreprendre les ouvrages que Dieu demande de nous. Puisque toutes les saintes âmes vous conseillent de faire celuy dont il est question, vous devez suivre leur sentiment. Je le recommanderai à toutes les bonnes personnes de ma connaissance. Le Révérend Père Saint Gilles est très capable de conduite en cette occasion. Quand vous le verrez assurez le de mes services. Mme de Mouy a grand désir de servir le secret de toute cette affaire. Elle en a écrit à la Marquise de Bauve, et dit qu’elle, était à Paris lorsqu’un pareil Etablissement pensa se faire pour honorer le Très Saint Sacrement jour et nuit. Lequel se trouva rompu, parce qu’il ne se trouva point de fille qui voulussent l’entreprendre y ayant trop de fatigue et de peine; je ne sais pas s’il est vrai tout ce qu’elle dit. C’est à vous Ma chère Sœur à bien prendre vos mesures avec vos amis. Adieu1061.

      1. 19 Janvier 1653 L 2,20 La voie de pure souffrance est la meilleure.

Mon cher Père1062, Jésus soit notre unique vie. J’ai eu beaucoup de joie de recevoir de vos lettres dans lesquelles je remarque clairement la conduite de Dieu sur votre âme, et la fidélité qu’elle garde à se tenir constante dans les états pénibles et rigoureux, où il faut qu’elle passe. La déclaration que vous me faites de vos peines, me ferait peine à moi-même et compassion, si je ne savais par expérience, combien il faut souffrir pour être à Dieu1063. Ne vous étonnez donc pas, mon cher Père de toutes vos tentations, distractions, insensibilités et bouleversements. Toutes ces choses vous approchent de Dieu, quoi qu’elles vous en éloignent en apparence1064. Portez-les patiemment, comme Job portait ses plaies sur le fumier1065. Et lorsque vous penserez être séparé de Dieu, j’espère que vous y serez plus uni. Je rencontre plusieurs âmes différemment conduites. La plupart ont des douceurs et des lumières par intervalle, mais votre voie est de pure souffrance, et c’est à mon avis ce qui la rend meilleure1066. Et quand même il faudrait mourir attaché à cette croix, ô que vous seriez heureux, quoi que malheureux selon vos sens et votre propre esprit1067! Il n’y a rien à vous dire, sinon que vous laissiez faire l’Esprit de Dieu en vous1068, afin qu’Il achève son ouvrage de la manière qu’il l’a commencé1069. Sur toutes choses, croyez ce que l’on vous dit, et ne vous appuyez pas sur vos discernements, quand il vous paraîtra n’aimer point Dieu, ne faire aucun progrès, que vous serez un jour du nombre des réprouvés; et si vous voulez, que vous avez tous les obstacles à l’union et autres semblables idées. Au-dessus d’icelles votre âme suivra simplement la direction et croira être en état qu’elle ne voit point, et duquel néanmoins on la certifie1070. Prenez courage. Je vous le dis encore une fois : votre voie est de Dieu. Je ne me mets pas en peine de tous les discours que l’on fait. Je demeurerai toujours uni avec vous, et rien ne m’en pourra séparer.

      1. 10 Février 1653 M 2172 Cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même.

Quand l’âme est parvenue à un degré d’oraison où l’esprit humain se trouve perdu dans l’abîme obscur de la foi, elle y doit demeurer en assurance. Car cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même, et cette ignorance est plus savante que la science. Mais la mort de l’esprit humain est rare, et c’est une grâce que Dieu ne fait pas à tout le monde. Il faut passer par plusieurs angoisses, et souffrir plusieurs agonies1071. Bienheureux pourtant ceux qui meurent de la sorte au Seigneur. Ils vivent par après en Lui, ils espèrent en Lui, ils souffrent en Lui. Enfin ils mènent une vie divine, dont tous les moments sont très précieux, puisqu’ils glorifient Dieu excellemment1072.

      1. 23 février 1653 L 3,21 Continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui.

M1073. Je ne puis vous exprimer la joie que je reçois d’apprendre la ferveur et la fidélité que Notre Seigneur vous donne de son service. Et que les difficultés qui s’opposent de la part de la nature et des parents n’apportent point de diminution à votre sainte résolution d’être tout à Dieu. Que vous êtes heureuse d’ainsi persévérer! Cela fait que mon âme se sent si fortement unie à la vôtre. Faites-nous, s’il vous plaît, la grâce, que nous puissions avoir quelquefois de vos chères nouvelles. Un petit commerce de spiritualité agréera sans doute à Notre Seigneur. Je ne manquerai pas de mon côté, ayant pour vous tous les respects et la sincérité que je puis avoir pour une personne qui sert à Dieu. Il est bon de s’encourager les uns les autres, de marcher dignement et généreusement à la suite de notre bon Jésus, qui nous fait tant de grâces, et qui nous donne de si puissants attraits1074 pour son amour. J’ouvre mon cœur au vôtre avec simplicité. Au reste, obligez-moi de dire à N1075. que j’ai ressenti de grands effets d’union avec Dieu durant et après le voyage de Monsieur B1076 et que j’ai certitude, ce me semble, du don qui nous a été fait, dont je me sers continuellement dans l’oraison; mon âme vivant, ce me semble, de la vie que Dieu a dans mon fond, et ne pouvant goûter que la perte de toute mon âme en Lui seul. De sorte que continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui, d’une façon que j’expérimente, mais que je ne puis exprimer. Cette résidence, ou cet établissement de Dieu dans mon fond est le soutien, l’appui et la vie de mon intérieur. Enfin je suis infiniment consolé et fortifié, et j’aperçois si je ne me trompe, accroissement dans la voie du pur amour. Communiquez, s’il vous plaît, ceci à N1077. et m’obligez de me récrire ce qu’il vous dira, et s’il ne trouvera pas bon de temps en temps que je lui fasse savoir ce qui se passe en moi. Madame M1078 possède aussi ce don, comme je crois. Et son âme s’augmente en pureté et nudité, se trouvant quasi continuellement perdue en son Dieu1079. Il me semble qu’elle avance fort. Aussi sa vertu répand une bonne odeur dans toute la ville. Je vous donne bien de la peine, mais votre charité le veut bien. Je suis, etc.

      1. 3 Mars 1653 L 2,21 C’est au Saint Esprit à qui vous devez demander direction et conduite.

Mon Très cher Père1080, Dieu seul suffit. Pour répondre à vos lettres que j’ai reçues aujourd’hui, je vous dirai dans ma simplicité ordinaire que j’ai reçu grande joie de voir le soin que notre Seigneur prend de la conduite de votre intérieur, et la fidélité que vous apportez à suivre ses divins mouvements. Vous avez très bienfait de changer votre oraison. Il me paraît que ce changement vient de la grâce. C’est pourquoi tenez-vous dans cette attention à la Divinité, séparée même de toutes les conceptions et pensées de ses attributs et perfection. Cette attention est de foi, et la foi est simple et nue, qui exclut quand elle est pure, la multiplicité. Et cela n’empêche pas que votre âme n’ait union à la Divinité infiniment parfaite, quoi qu’elle n’ait pas des pensées distinctes des divines perfections. Notre Seigneur commence à vous dénuer passivement1081. Laissez-vous faire, et vous recevrez une grande Miséricorde de sa Bonté et de sa Puissance. Si vous êtes quelque jour réduit au néant, c’est ce riche néant, dans lequel Dieu se trouve, après avoir perdu l’image et l’amour de toutes les créatures, et après aussi s’être perdu soi-même. Prenez courage, mon très cher Père, vous êtes dans le passage de la parfaite nudité1082. Cette révolte de passions et de tentations, que vous décrivez si ingénieusement et agréablement, et le fond sec et aride que vous portez, sont de véritables marques de l’état purifiant où Dieu vous introduit. Quelque accablement, oppression, ou langueur que vous sentiez dans votre volonté ou intérieur, ne vous étonnez point1083. La vertu de Jésus-Christ se perfectionnera dans votre infirmité, opérera de grands effets, si vous souffrez les rigueurs de la purgation intérieure, avec longanimité et amour. Hélas! Mon très cher Père, c’est au Saint-Esprit à qui vous devez demander direction et conduite, et non pas à moi, qui ai l’esprit plein de ténèbres et d’imperfections1084. Je ne puis pas pourtant vous dénier mes petits avis, comme les amis s’en donnent les uns aux autres, vous assurant que j’ai pour vous tout l’amour et toute la cordialité que je puis avoir pour une personne que je chéris extrêmement. Puisque vous voulez être tout à Dieu, il faut que je sois tout à vous. Il nous faut donc encourager les uns les autres, pour arriver un jour à ce bonheur qui est ineffable, de posséder Dieu dès cette vie. In modo non omnibus cognito1085, etc. dit Gerson1086. Monsieur N. présent porteur vous servira beaucoup, si vous conférez avec lui. Il est plus intelligent et plus expérimenté que moi. Adieu en Dieu.

      1. 24 Avril 1653 L 3,29 Qui vit en Dieu seul, voit en Dieu ses amis.

M1087. Jésus Ressuscité soit notre unique vie. Ces lignes sont pour vous réitérer les assurances de mes affections, et que si je vous écris rarement, c’est que je ne crois pas que notre union ait besoin pour se conserver de tous ces témoignages de bienveillance. Il suffit que notre demeure soit continuellement en Dieu, et qu’anéantis à nous-mêmes nous ne vivions plus qu’en Dieu seul1088; lequel ensuite est notre amour et notre union. Quiconque est arrivé à cet état voit en Dieu ses amis, les aime et les possède en Lui, et comme Dieu, il est partout, il les possède partout1089. Toutes les vicissitudes, et tous les témoignages d’affection que nous nous rendons par l’entremise des sens, sont bons pour ceux qui vivent dans les sens, ils ne peuvent s’en passer. Mais l’expérience fait connaître, que quiconque a trouvé Dieu en quittant les sens, il trouve tout en Lui1090. Et il est sans comparaison plus agréable d’en user de cette sorte, qu’autrement. C’est mal juger d’une personne de croire qu’elle oublie ses amis pour ne leur écrire point. Les âmes qui vivent en Dieu ont des intelligences si secrètes et une manière de se communiquer si admirable, que cela ne se comprend que par l’expérience. Je vous avoue que tant d’écritures et tant de discours fatiguent l’esprit, ne lui donnent pas de véritables nouvelles de la personne qu’il aime. Je ne suis pas dans cet état, mais il est pourtant vrai que Dieu me devient toutes choses, que tout ce qui n’est point lui est chétif et si rien, qu’il ne mérite pas de nous amuser un moment1091. Je ne pensais pas vous écrire tout ceci, quand j’ai commencé; mais la pureté de cœur est si nécessaire, que nous ne saurions assez en parler. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu1092, même dès cette vie, et cette vue est la parfaite oraison. Quand la divine lumière n’est pas bien abondante, l’on ne connaît pas les impuretés qui sont cachées, lesquelles, quoique très petites, sont de grands obstacles au parfait amour.

      1. 20 mai1653 LM à M. Boudon Souffrir quelque chose pour son nom.

Mon très cher frère, 20 mai 16531093. Je prie Notre Seigneur Jésus Christ qu’il consomme en vous ses adorables desseins!

Ce mot est pour vous témoigner la joie de mon cœur en ce qu’il a plu à Dieu vous rendre digne de souffrir quelque chose pour son nom. Je m’en sens si fort obligée à sa grâce et à sa bonté que je neeTuis m’empêcher de lui en rendre les humbles remerciements que je lurdois. Oh! que vous êtes heureux, mon très cher frère! Je prie Notre Seigneur qu’il vous continue ses grandes miséricordes, afin que vous puissiez procurer efficacement sa gloire et apprendre aux âmes le sacré sentier qui les doit conduire immédiatement à Dieu. Hélas! qu’il y a peu de vrais serviteurs qui servent Dieu pour Dieu même! Nous sommes trop mercenaires et trop revêtus d’intérêt. Priez Notre Seigneur, mon bon frère, qu’il me fasse la grâce de le pouvoir servir pour l’amour de lui même, et que l’amour de son bon plaisir opère notre consommation.

Je ne sais quand il plaira à la divine Providence vous ramener à Paris. Nous aurons joie de vous y revoir et d’apprendre de vous-même la part que Notre Seigneur vous a donnée à sa croix, et vous faire nos très humbles recommandations à nos chers frères tous les ermites [de Caen, en particulier à notre bon M. de Bernières, et me recommander à ses saintes prières. Nous avons vu le bon M. de Montigny1094, lequel nous a toutes embaumées de l’odeur de Jésus Christ en lui; il en est tout rempli, et j’ai reçu beaucoup de joie de le voir si uni à la croix et si passionné des opprobres et des mépris, des pauvretés et douleurs de Jésus Christ. Je désirerais bien fort que notre chère Mère de Montigny y eût un peu de part. Elle désire Dieu certainement, mais d’une manière bien différente; la nature a de grandes peines et son esprit naturel lui livre de rudes combats. Je vous supplie, quand vous lui écrirez, de l’encourager à entrer dans la vraie humilité d’esprit et soumission de jugement, afin que son âme soit assujettie à la conduite que Dieu tient sur elle. Elle aurait souvent besoin de votre saint entretien pour la fortifier, et je désire votre retour partie à son sujet, pour ce que, ne trouvant pas en nous de quoi se soutenir ni consoler dans la voie, elle a plus de pente à la tentation, qu’elle vaincrait facilement si elle voulait entrer dans les usages de la (piété?).

Je vous supplie ne lui point témoigner que je vous ai rien écrit de particulier touchant son état. Priez Notre Seigneur qu’il me donne lumière pour la servir en son amour.

Je vous désire beaucoup ici. Venez le plus tôt qu’il vous sera possible pour la gloire de celui en l’amour sacré duquel je suis, quoique très indigne, mon très cher frère, votre très humble, très fidèle et affectionnée et très obligée servante. Sr. du St. Sacrement

Je vous supplie de dire à M. de Roquelay que j’ai donné cent livres au Révérend Père Le Jeune1095. Il a pris la peine de nous voir environ une petite heure, venant dire céans la sainte messe pour Madame la Duchesse de Bouillon, qui y fut vendredi en retraite. Je vous supplie de prier Notre Seigneur qu’il la fortifie et la console sur la mort de M. son mari. C’est une excellente personne et très chrétienne si la tristesse ne la consommait point. Priez Dieu qu’il lui arrache les sens trop sensibles sur le sujet.

      1. 1er Juillet 1653 L 3,42 Demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté.

Ma très chère Sœur1096, Jésus soit l’unique vie de nos cœurs. Quoique vous soyez éloignée, je crois que vous êtes présente à l’Ermitage, et M1097aussi, nous ayant souvent assuré que c’est sa maison, et qu’il y demeure avec nous. Je n’en doute pas, ressentant en mon particulier plusieurs effets de grâce que je ne puis exprimer. Le don s’augmente, et mon âme expérimente que Dieu seul est, vit, et opère en elle1098. Cet état demeure immobile au milieu de tous les changements qui se passent dans les sens, et rien ne le peut diminuer, que l’infidélité. L’obscurité, la stupidité, l’insensibilité, la tentation, les révoltes ne font pas perdre ce trésor caché dans le fond de l’âme, mais seulement en ôtent la vue et le sentiment1099. Quand Dieu s’est ainsi donné, l’âme n’a plus besoin de rien, et tout ce qui n’est point Dieu ne lui peut de rien servir1100. Dieu seul est sa portion, et son héritage1101 à toute éternité. Demeurez bien perdue dans le divin Etre, et prenez plaisir à n’être plus. C’est en Lui que vous devez établir votre solitude au milieu des compagnies et des affaires. C’est dans le fond que vous devez habiter, ou plutôt en Dieu. J’ai quelque désir de savoir l’état où vous êtes, et si vous ne gardez pas la pure solitude en Dieu où le pur amour se trouve, mandez-nous de vos nouvelles. Et cependant, croyez que nous sommes autant unis que nous le sommes avec Dieu. Notre unique affaire, c’est de demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté1102. Et notre bonheur serait, si nous étions si bien perdus, que nous ne puissions jamais nous rencontrer.

      1. 9 Août 1653 LMB J’ai mis en mains de Monsieur Boudon…

Monsieur, Ce 9 août 16531103. Je vous fais ce petit mot pour vous assurer que j’ai mis en mains de Monsieur Boudon le livre que vous avez désiré que je vous envoie. Je crois qu’il le portera demain au messager. Ce bon Monsieur est à Paris depuis environ trois semaines; nous l’avons vu avec Monsieur de Montigny, lequel est aussi un très grand serviteur de Dieu. Je l’ai mené ces jours passés à Montmartre où nous trouvâmes le Père Paulin. Je crois que vous savez qu’il demeure à Paris et qu’il fait merveille dans la sainte voie d’anéantissement1104. Pour moi, j’apprends à me taire je m’en trouve bien. Je sais quelque petite chose de mon néant et je tâche d’y demeurer et de n’être plus rien dans les créatures et qu’elfes ne soient plus rien en moi. J’ai, ce me semble, quelque amour et tendance de vivre d’une vie inconnue aux créatures et à moi-même. Je me laisse à Notre Seigneur Jésus Christ pour y entrer par son esprit. Il y a plus de trois semaines que je n’ai vu le Révérend Père Le Jeune; je ne sais s’il est ou non satisfait de moi, je lui ai parlé selon ma petite capacité et l’avais prié de prendre la peine de m’interroger sur tout ce qu’il lui plairait, avec résolution de lui répondre en toute simplicité : je ne sais ce qu’il fera. Je suis toute prête de lui obéir et avec joie, si cela vous plaît, sur tout ce qu’il désire que je fasse.

Vos chères lettres me font plus de bien que toutes les directions des autres personnes. Je crois que c’est à cause de l’union en laquelle notre bon Père nous a unis avant sa mort, nous exhortant à la continuer et à nous entre-consoler les uns les autres. Je ne vous en demande pourtant que dans l’ordre qui vous en sera donné intérieurement, car je veux apprendre à tout perdre pour n’avoir plus que Dieu seul, en la manière qu’il lui plaira. Je vous supplie de prier Dieu pour moi afin que je sois fidèle à sa conduite. Je la vois bien détruisant mon fond d’orgueil et tout ce qui me reste des créatures. J’ai pourtant une petite peine qui me reste au regard de la fondation où la Providence nous a engagée et j’aurais beaucoup de pente à m’en retirer. Je vous manderai le sujet. Présentement, il faut finir : il est trop tard. Je viens de voir le Révérend Père Le Jeune. J’ai bien à vous écrire, mon très bon frère, mais, en attendant, priez Dieu pour moi.

      1. 4 Septembre 1653 L 1,46 Dans la direction ne pas contraindre les âmes.

M1105. Jésus soit notre unique vie, et notre seul amour. Je réponds à vos dernières, qui me déclarent amplement et sincèrement vos sentiments touchant la conduite de N1106. Je suis bien aise de voir à découvert tous les mouvements intérieurs de votre âme sur ce sujet et sur votre oraison. Mon style a toujours été et est encore de ne rien proposer aux âmes où elles aient rebut. Et j’attends que la grâce leur donne une inclination contraire. Jusqu’à ce temps-là je les laisse dans la liberté, et ne les veux pas contraindre1107. Si vous continuez à n’avoir point d’ouverture de cœur à N1108. ne vous violentez pas1109.

Il est vrai qu’il m’était venu en pensée qu’il aurait pu servir à vous perfectionner, et je croyais qu’il en avait et les talents et la grâce et l’affection. Car je vous puis assurer, que si vous voulez être inconnue aux créatures ou vivre dans la mort et l’éloignement de toutes choses, jamais homme n’y fut plus propre. Son procédé étant de conduire les âmes sans leur faire connaître ce qu’elles sont, ou ce qu’elles font, afin de leur ôter tout appui qu’elles pourraient prendre sur elles-mêmes. Il ne veut pas aussi qu’elles en prennent sur le directeur. D’où vient qu’il traite avec elles, beaucoup réservé et resserré, se prenant garde de ne les applaudir et approuver. Cette manière est sans doute rude, et toutes sorte d’âmes ne se peut pas conduire par là, car elles deviennent resserrées et réservées, n’ayant aucune ouverture de cœur avec celui qui semble n’en avoir pas pour elles.

Il m’a écrit que n’ayant point trouvé avec vous ouverture de cœur entière, il ne s’est pas aussi engagé à vous servir, attendant que Dieu vous donne à l’un et à l’autre la disposition nécessaire pour cela. Et qu’au reste, il ne vous a rien ouï dire que de bonnes maximes, et qu’il n’a nul sujet de douter de votre voie, et que jamais il n’en a parlé à personne. Qu’il est vrai que plusieurs vous ont élevée et d’autres abaissée. Mais qu’il ne s’arrête point à tout cela, et qu’il regarde seulement si on aime la vérité; de sorte que vous êtes dans l’entière liberté. Je ne vous donne pas avis, comme je vous ai déjà dit, de vous contraindre. Quand le P. N1110. vous ira voir, parlez-lui sincèrement sur ce qu’il vous demandera, il ne vous pressera pas1111.

      1. Avant février 1654 LMB Nous prendrons la croix

Je vous supplie me faire la faveur de faire savoir à notre très chère Sœur que nous prendrons la croix le 10ème de février, jour que nous faisons la fête de notre grande sainte Scholastique. Je la supplie, autant instamment que je puis, de vouloir derechef présenter cette œuvre à Notre Seigneur, et le prier très humblement y vouloir donner sa sainte bénédiction et que le tout soit uniquement pour sa gloire.

Je remets tous mes intérêts, si j’en ai en cette œuvre, pour être sacrifiée, par elle, à Jésus dans la sainte hostie. Je renonce de tout mon cœur à ce qu’il peut y avoir d’humain et proteste que je n’y veux que Dieu seul et l’honneur de sa sainte Mère, laquelle nous avons constituée notre très digne et très adorable supérieure. C’est elle, mon bon frère, qui est la vraie Mère et la très digne Mère du Saint Sacrement. C’est elle qui est notre Prieure. C’est pour elle cette œuvre et non pour moi. Je la remets en ses saintes mains et n’en retiens pour moi que la peine et l’abjection. Je n’y veux rien, je n’y désire rien, je n’y prétends rien pour moi, au moins est-ce mon désir, et je supplie notre chère Sœur de prier Notre Seigneur et sa très sainte Mère d’y être parfaitement tout ce qu’ils y doivent être, et que nous ayons la grâce, par leur très grande miséricorde, d’être les vraies victimes du très Saint Sacrement.

Cette Maison s’établit à sa seule gloire pour, comme je vous ai déjà dit, réparer autant que l’on peut sa gloire, profanée dans ce très Saint Sacrement par les sacrilèges et (par les) impies; et surtout par tous les sorciers et magiciens qui en abusent si malheureusement et horriblement.

Priez notre bonne Sœur [Marie des Vallées] qu’elle présente nos intentions à Notre Seigneur et lui demande, pour nous toutes et pour toutes celles que sa Providence conduira en cette Maison, la grâce de vivre de la vie cachée de Jésus dans ce divin Sacrement, savoir : d’une vie cachée et toute anéantie, que nous ne soyons plus rien dans les créatures et que nous commencions à vivre à Jésus, de Jésus et pour Jésus dans l’hostie.

Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur opérer ce jour ma vraie conversion, qu’il me fasse sortir entièrement de ma vanité et des créatures.

Tâchez de voir cette chère Sœur; je vous en supplie, faites y votre possible, et lui remettez de ma part ce saint œuvre entre ses mains pour être présenté à Notre Seigneur. J’ai une grande passion qu’elle soit toute à Dieu et pour Dieu. Je lui demande un quart d’heure de son temps, si Dieu lui permet, pour s’appliquer à lui pour nous, et qu’elle continue à lui demander pour moi une très profonde humilité et la grâce de ne rien prendre en cette œuvre. J’ai un grand désir d’y vivre toute anéantie, mais je suis si impure que ma vie me fait horreur. Priez Notre Seigneur qu’il me change par sa toute puissance, et que je sois, avant que de mourir, parfaitement à lui et pour lui, et, en son esprit, votre très fidèle et affectionnée...

Possible aurons-nous la croix dimanche prochain. Néanmoins toutes choses n’y sont pas encore disposées. Ce qui me satisfait le plus, c’est que j’ai mis cette œuvre entre les mains de mes supérieurs, pour en être fait comme Dieu les inspirera. C’est eux, contre leur ordinaire, qui me pressent d’achever et de prendre vitement la croix.

      1. 22 Mars 1654 L 3,33 C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure.

M1112. Jésus souffrant soit notre unique amour. J’ai grande joie qu’il ait fait notre union par providence particulière, et il est superflu, ce me semble, que vous demandiez à faire une union qui est déjà faite, et laquelle continuera. C’est à quoi il faut penser, et pour ce sujet tout faire et tout souffrir, afin que Notre Seigneur nous achemine à la parfaite union. C’est le seul bien qu’il faut désirer en la terre, et c’est aussi la félicité des bienheureux du ciel. L’union du Paradis est dans la jouissance et celle de ce monde est dans la souffrance. Il faut être attaché à la croix, soit intérieure, soit extérieure, pour être attaché et uni à Dieu. C’est par la croix que nous mourons à nous-mêmes et aux créatures, et que nous vivons en Dieu1113. Vous ne devez pas vous étonner quand les distractions, les tentations et les obscurités vous dérobent le sentiment et la vue de la présence de Dieu, et de vos actes intérieurs1114. Cela n’est rien puisque Dieu demeure aussi présent, et qu’il vous sollicite par ce moyen à vous unir à Lui par la foi toute pure, qui ne dépend point des sentiments, ni des vues sensibles. Tenez à bonheur quand vous en serez privée, et ne soyez point dans l’empressement de produire des actes. Demeurez dénuée et souffrante, et Dieu sera avec vous en votre tribulation. Il est fort bon de produire des actes d’abandon, d’adoration des desseins de Dieu sur vous, et autres spécimens dans votre lettre, quand votre âme y aura facilité1115. Mais sitôt qu’elle y ressent de la peine, ou qu’elle en est empêchée, demeurez sans vous violenter, et souffrez l’état qui vous est donné, quelque pauvre et chétif qu’il vous paraisse1116. C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure, puisqu’elle nous dépouille de nous-mêmes1117. Un simple regard de la présence de Dieu vous suffira1118. Il n’est pas nécessaire d’apercevoir distinctement tous les actes de respect et d’abandon1119. Ils y sont contenus en éminence. Vous avez la Loi et les Prophètes ayant le bon Père N1120. Je soumets tous mes sentiments aux siens, ayant grand respect pour sa grâce, et sachant combien son âme est éclairée dans les voies de Dieu. Ayez soin d’encourager votre bon Frère, et priez tous pour moi.

      1. 29 Mars 1654 L’esprit de notre petit Ermitage.

Ma très chère Mère1121, Jésus soit l’unique vie de nos âmes. J’ai reçu vos dernières qui m’ont donné grande consolation d’apprendre par vous-même les soins extraordinaires que la divine Providence a eu pour votre établissement, pour vous donner sans doute une solitude qui servira pour vous conformer à son pur amour1122. Cet ouvrage extérieur doit servir à l’ouvrage intérieur, que Jésus enfant veut faire en vous, lequel vous conduira par sa sainte grâce au parfait anéantissement, afin que Lui seul soit, vive, et opère en vous. Je me réjouis de ce que votre âme ne désire autre vie que la Vie de Jésus1123. Mais aussi sa mort vous doit donner la mort parfaite à toutes choses. Je ne sais pas le particulier de votre oraison. Vous avez le bon M. N1124 auprès de vous, auquel Notre Seigneur a donné grâce pour aider les âmes de votre état. Ses conseils vous seront très bons. Et quand Dieu voudra que vous nous mandiez quelque chose de votre oraison, nous vous dirons nos petites pensées en toute liberté et simplicité1125. Mais ne le dites que quand Dieu vous en donnera le mouvement. Car il vaut bien mieux demeurer perdue en Dieu, que de sortir par soi-même sous prétexte de charité à produire nos pensées et nos sentiments au dehors, comme nous ne devons pas avoir la moindre opération.

Tout l’Ermitage se réjouit de ce que Dieu vous a mise en retraite, et Le prie continuellement afin qu’Il rende votre maison une maison de silence et d’oraison, et qu’Il vous donne des filles propres à ce genre de vie1126. Prenez-y bien garde, et n’en recevez pas une, s’il y a moyen, sans vocation particulière à l’oraison1127. Autrement votre communauté ne sera pas longtemps sans sortir du sein de Dieu1128. Je suis persuadé de la grandeur de votre vocation et de l’institut de votre communauté qui, sans doute, sont incomparables, puisque vous êtes appelées pour être les victimes du Saint Sacrement1129; c’est à dire, du pur amour1130. Et vous devez demeurer cachées et solitaires dans la clôture de votre petite maison1131, y menant une vie toute divine, séparée de la conversation des hommes, à l’exemple de Notre Seigneur, qui demeure caché1132 et solitaire sous les espèces du très Saint Sacrement, y menant une vie toute d’amour pour les hommes1133. J’espère qu’Il vous fera beaucoup de grâces, et à toutes vos filles, pourvu que vous demeuriez dans la pureté de votre voie, et que les considérations humaines ne vous empêchent pas d’être toujours anéanties1134.

Il est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fasse à une âme en la terre, c’est de la mettre dans le néant, de l’y faire vivre et mourir1135. Dans ce néant Dieu se cache, et quiconque demeure dans ce bienheureux néant, trouve Dieu et se transforme en Lui1136! Mais ce néant ne consiste pas seulement à avoir aucune attache aux choses du monde, mais à être hors de soi-même; c’est à dire, hors de son propre esprit et sa propre vie. C’est Dieu seul qui fait ce grand coup de grâce, et c’est de sa pure miséricorde que nous devons attendre cet heureux état dont les grandeurs et les biens immuables ne se connaîtront que dans l’éternité. Si les âmes avaient un peu de lumière, toutes leurs prétentions ne seraient qu’à être réduites à ce néant divin. C’est le premier dessein que Dieu donne, et puis ensuite les autres desseins, comme de convertir les âmes, de procurer la gloire de Dieu par tel et tel moyen, comme autant de suites et d’effets de la vie divine qui se mène dans le néant.1137 L’on n’est pas bien capable de servir au prochain que l’on ne soit anéanti, puisque dans les emplois les plus charitables, l’on y conserve sa propre vie1138. C’est un point bien peu connu, bien caché, mais bien dangereux, et qui arrête les âmes dans elles-mêmes, et les empêche de passer en Dieu, leur Centre et leur dernière Fin. Vous connaissez mieux que moi ce que je veux dire. Aussi, comme je vous aime beaucoup en Notre Seigneur, toutes mes joies sont de vous savoir dans la tendance du néant divin. Si jamais la divine Providence permet que je vous voie, je vous ouvrirai mon cœur là-dessus. C’est l’esprit de notre petit Ermitage, que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Je crois qu’il doit y avoir grande association entre votre maison, et la nôtre. Nous la recevons de tout notre cœur, puisque vous nous la présentez, et vous prions de croire que tous les solitaires ont une union parfaite avec vous. Au reste, ne doutez pas que je suive entièrement le dessein de N. et que je ne sois tout à vous selon Dieu.

      1. 13 Mai 1654 L 3,6 Il n’y a qu’à Le laisser faire.

M1139, Jésus soit l’unique Vie et la seule Lumière de nos âmes. Je viens de recevoir vos dernières, et je sens mouvement d’y répondre tout présentement, pour vous dire que l’état intérieur où vous êtes ne permet pas de pouvoir faire une longue déclaration de vos dispositions intérieures à celui que vous prenez pour votre directeur1140. La grâce vous mettant dans la mort et dans le néant, il ne faut pas vous en tirer sous quelque prétexte que ce soit. Il faut y demeurer toute perdue et abandonnée à la conduite divine. Ceux qui vous pressent et persécutent, s’ils ne le font pour vous éprouver, sembleraient n’entendre pas ce que Dieu fait en vous. Ils devraient porter respect à son ouvrage et ne le pas brouiller, ni détruire.

Mais cet ouvrage est souvent si caché et inconnu, même aux personnes spirituelles, qu’en vérité elles font beaucoup souffrir, ne pouvant concevoir que ce soit une œuvre de Dieu, de ne pouvoir ni penser, ni rien dire de distinct et d’aperçu1141. Les âmes qui sont en silence parlent suffisamment à ceux qui ont l’expérience des voies de Dieu1142. Elles remarquent dans la mort la vie et dans le néant Dieu caché qui prend plaisir de les posséder d’une manière admirable, quoi que secrète et intime. Ma lumière est petite; néanmoins je ne craindrai pas à vous dire que vous ayez à demeurer en repos, et à être totalement passive aux opérations de Dieu. Si vous ne connaissez pas, soyez paisible dans votre ignorance, et vivez sans réflexions volontaires. Soyez attentive sans attention sensible et trop aperçue à vous laisser imprimer aux impressions divines1143. Il semble qu’il est fort aisé de conseiller une âme que Dieu conduit lui-même. Or il n’y a qu’à Le laisser faire.

J’ai remarqué dans plusieurs endroits de votre lettre que vous faisiez des réflexions sur votre misère, votre ignorance, incapacité, et autres choses semblables. Comme aussi sur ce que ceux qui vous parlent sont forts éclairés, et qu’ils ne voient pas le fond de votre pauvreté1144. À une personne de votre état, toutes ces vues sont bonnes quand Dieu lui donne. Mais vous ne les devez pas prendre par vous-même; ce serait encore une avidité, (quoi que pour s’humilier et s’anéantir) qui doit mourir et être anéantie.

Marchez donc, ou plutôt laissez-vous porter à votre divin Époux avec grande liberté dans les voies intérieures. Liberté qui n’attachera votre âme qu’à Lui Seul, et qui la dépouillera de tout le reste. Liberté qui vous donnera un fond tout dénué et tout nu, au milieu d’une multitude de bonnes ou de mauvaises pensées, lumières ou ténèbres, distractions ou recueillements. Liberté qui vous fera reposer uniquement dans l’incréé au milieu de toutes les créatures. C’est par la vertu secrète de Dieu que cette divine liberté nous est communiquée1145. C’est un don qui accompagne les âmes anéanties et qui ne subsiste en elles que étant leur anéantissement passif.

J’espère que notre Seigneur vous fera cette grâce, puisqu’il permet que vous soyez sans appui, au milieu de tant de monde qui vous en donne, et qui s’empresse même de vous ennuyer. Je commence à croire que celui dont vous me parlez n’a pas grâce pour votre conduite intérieure, quoi que ce soit un apôtre, et un saint. Mais que ces éminentes qualités ne vous obligent pas à vouloir de lui une chose qu’il semble que Dieu ne veut point. J’avoue que c’est une abjection de n’entrer pas dans l’esprit d’un si grand homme, et de ce qu’il ne goûte pas ce que Dieu vous fait goûter. Les grâces sont différentes. Une seule personne n’a pas l’expérience de toutes. Ne jugeons pourtant pas encore définitivement. Je confesserai avec lui, et puis je vous écrirai. Je crois qu’il se découvrira à moi, mais je le laisserai parler le premier1146. Car si le sentiment mystique ne lui est pas révélé, je ne lui en dirai rien, mais seulement des choses extérieures où Dieu m’applique. Je lui parlerai comme il faut de vous, et vous donnerai avis de tout ce qu’il m’aura dit1147.

Si vous voulez de temps en temps m’écrire trois lignes comme est votre intérieur, je vous manderai en trois autres lignes mes petits sentiments. Je crois qu’il faut nous réduire à nous appuyer les uns les autres, et à nous servir1148. Notre bon Père [Chrysostome] me l’a dit souvent. Faisons-le donc jusqu’à ce que Dieu y donne ordre par sa Providence. Il ne faut pas grand discours à déclarer son intérieur, ni être beaucoup en peine pour cela1149. Les mêmes âmes d’une même voie s’entendent à mi-mot. N1150. vous chérit et vous salue. Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bons ou mauvais, nous tâchons de ne nous pas arrêter. Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par l’ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard. La grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait1151.

      1. 21 Août 1654 LMB Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut

Ce 21 Août 16541152. Je ne vous fais que ce mot étant encore bien faible d’une petite fièvre que j’ai eue et de laquelle le Révérend Père Eudes vous dira des nouvelles. Nous avons eu l’honneur de le voir et recevoir beaucoup de sa charité dont toute notre petite communauté en reste touchée. Je crois que sa conférence opérera de grands effets, je vous supplie de l’en remercier. Il vous dira de nos nouvelles et comme il m’a mandé de manger de la viande, ce que j’ai fait sans difficulté puisqu’il l’a voulu et que je sais qu’il est désintéressé. J’espérais qu’il ferait la bénédiction de l’image de Notre Dame, mais la sainte Providence nous en a voulu mortifier, c’est seulement demain que la cérémonie s’en fera, jour de l’octave de l’Assomption. Il m’a promis qu’il sera notre avocat vers la bonne sœur Marie [des Vallées]. J’ai admiré la conduite de Notre Seigneur : quand je l’ai désiré, il ne me l’a pas donné et quand tous désirs et volontés ont été anéantis en moi, il l’a voulu et lui a donné charité pour moi. Je ne doute point que ce ne soit un coup de la sainte et aimable Providence qui se plaît à faire des coups pareils. Je l’adore en tout et prends plaisir de la laisser régner partout sans me mettre en peine d’aucune chose. 0 mon très cher Frère, qu’il fait bon se perdre.

J’ai reçu trois ou quatre de vos chères lettres, mais si petites qu’il n’y avait quasi que deux mots. Nous avons vu Monsieur de [Bernay] et demain il nous fera conférence et je lui rendrai tous les petits services que je pourrai. Monsieur Bertaut dit hier la sainte Messe céans, mais comme nous chantâmes aussitôt après la grand’Messe, je ne pus lè voir, il me fit dire qu’il reviendrait.

Cette bonne dame que vous m’aviez mandé de bien recevoir et qui est intime de Timothée [Marie des Vallées] n’est point venue, je la régalerai le mieux que je pourrai.

Le Révérend Père Lejeune nous vient voir souvent et à grand soin de ma santé, je vous prie l’en remercier quand vous lui écrirez, il a grande bonté pour nous.

Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut. Notre Seigneur vous donnait cette pensée pour le bien et la perfection de ce nouveau monastère où toutes les âmes qui y sont ont une grande tendance à la solitude et à l’anéantissement. Un peu de vos conférences les ferait avancer, l’excuse que vous prenez pour couvrir votre prétexte de ne nous point écrire, de la sainte oraison, n’est point recevable, si c’était un autre que vous, je dirais qu’il fait des compliments spirituels. Je vous supplie de croire que je n’ai d’autre expérience que mon néant que je chéris et que j’aime, mais pour le reste, je suis tout à fait ignorante, donc, très cher Frère, par charité et pour l’amour de Dieu, écrivez-moi quand vous en aurez la pensée. J’ai bien cru que M. de Montigny [François de Laval-Montigny] vous consolerait et édifierait par sa ferveur, je suis très aise de le savoir là : qu’il y puise bien le pur esprit de Jésus et qu’il s’y laisse bien anéantir afin qu’il soit rendu digne des desseins que Dieu a sur lui. Je salue humblement tous les bons ermites et les supplie de prier pour cette petite Maison qui tend bien à la vie solitaire. J’espère que Notre Seigneur nous donnera la joie et la chère consolation de vous y voir un jour, il me semble que ce sera sa pure gloire. Quoique j’y renconterai ma satisfaction, nous ne laisserons pas d’être tous anéantis en Jésus. Je suis en lui toute vôtre.

      1. 15 septembre 1654 MB sur le père Eudes et Marie des Vallées [extraits]

J’ai reçu samedi l’honneur de la vôtre par laquelle vous avez la bonté de nous mander ce que la bonne Sœur1153 a dit au Révérend Père Eudes pour nous. Je lui en suis bien obligée […]

Je ne sais pourquoi le Révérend Père Eudes1154 vous a témoigné m’avoir tant d’obligations. Je n’ai pas été assez heureuse de le pouvoir servir nonobstant mon affection, car il me semble que, sans aucun intérêt, je l’aurais très grande, sachant bien que c’est un grand honneur de servir les serviteurs de Dieu. Il ne m’est obligé que de ma bonne volonté, que je ressens toujours dans la même disposition, et, quand il lui plaira me donner les moyens de l’effectuer, il nous donnera bien de la satisfaction.

      1. 17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi

M1155. Puisque cette personne est avec vous, prenez-y garde. Portez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement1156 dont le seul appui est la pure foi séparée de toute autre lumière et vue1157. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoi que d’une manière différente. C’est un grand trésor1158 que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate1159.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé1160. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même, de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale1161. Les travaux, les actions, les mortifications et les souffrances de la vie, nous préparent à entrer dans ce divin état, ou l’âme abîmée en Dieu n’est plus elle-même, et par conséquent n’agit plus et n’opère plus. C’est cet heureux néant dont plusieurs bonnes âmes ont la lumière et la connaissance, mais très peu la vérité et la réalité. Les prières des amis de Dieu aident extrêmement à obtenir cette faveur! Mais jamais une âme n’en jouira, qu’elle ne soit dans le détachement de tout de ce qui n’est point Dieu1162. Il faudrait être auprès de vous pour vous dire ce que je pense de cet état. Il me semble que votre esprit est beaucoup multiplié en des retours et réflexions1163. Je ne sais pas bien si vous expérimentez encore cette perte réelle en Dieu dont nous parlons. La constitution de notre intérieur paraît souvent être semblable, et néanmoins elle est fort différente. Il paraît que nous avons Dieu dans nos puissances, et que nous l’expérimentons comme dans notre fond. Et cependant cela n’est pas puisque l’être de Dieu et sa réelle présence ne peut être communiquée que dans le fond, qui est une capacité dans le centre1164 de notre essence, où Dieu seul fait sa demeure, s’y manifeste, et s’y donne à goûter d’une manière qui n’est entendue que de ceux qui en ont l’expérience1165. Mais dans les puissances, l’on y reçoit des connaissances et des goûts fort sublimes de Dieu, qui sont des effets et des faveurs de Dieu, et non Dieu même. Quand je dis que Dieu n’est pas dans nos puissances, mais dans le fond, je ne veux pas dire que son Essence ne soit par tout1166. Mais je parle comme les mystiques qui font différence de la connaissance que l’on a de Dieu dans le fond et dans les puissances1167. Il est fort difficile de se faire entendre en ces matières, mais l’Esprit de Dieu le fait en un moment. Vos dernières m’ont donné désir de vous voir, seulement pour parler de cette voie, en laquelle on ne peut aider qu’avec un peu de temps; les opérations divines ne se faisant pas tout d’un coup, mais successivement les unes après les autres. Il faut recommander ce voyage à Dieu, car il ne faut point que la créature y ait part. Monsieur B1168, prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée1169, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.

      1. 14 Octobre 1654 L 2,39 Comme une petite étable de Bethléem.

Ma Révérende Mère1170, après avoir prié sur ce que vous me proposez en votre lettre au sujet de vos établissements, il me semble que vous faites très bien de tenir votre communauté dans le silence, dans l’éloignement des créatures, dans l’oubli, dans la pauvreté, et dans l’abjection. Évitez la prudence humaine dans un établissement de pure grâce, comme doit être le vôtre. Dieu le veut à mépris, pour des âmes qui veulent devenir divines et qui se veulent tirer de l’humanité. Mais comme cet attrait est rare, il ne faut pas multiplier beaucoup. Je veux dire qu’il ne faut pas recevoir indifféremment toutes les filles qui se présenteront, bien qu’elles soient avantagées de plusieurs beaux talents, et qu’elles présentent une dote considérable. Le grand accueil que l’on fait ordinairement aux gens du monde, et qui ont un moyen pour faire et pour soutenir une maison, est quelque chose de trop gros pour des âmes qui veulent être à Dieu sans réserve; puisque le moyen doit être proportionné à la fin, et que l’humaine ne peut rien produire qui soit divin. Peu d’âmes sont capables de cette conduite. C’est pourquoi il est nécessaire que votre maison soit comme une petite étable de Bethléem dans laquelle peu de personnes se trouvent, et où l’on n’entre point que par une invitation et une vocation particulière du Ciel.

      1. 20 Octobre 1654 L 2,25 Un abrégé de la voie mystique.

Ma très chère Sœur1171, Jésus la Lumière essentielle1172 soit notre unique conduite dans les voies de la sainte oraison. Vous savez bien que notre union en Dieu est si grande, que je ne puis et ne dois vous rien refuser. Je résolut de vous obéir à l’aveugle et faire ce que vous m’ordonnerez, sans aucune réflexion sur mon peu d’expérience et de lumière. Je vous confesse ma chère Sœur, qu’il faut que ce soit la Lumière de Dieu qui fasse connaître les sentiers intérieurs dans lesquels Il veut que nous cheminions pour aller à Lui, et pour posséder la parfaite union1173. Sans cette grâce spéciale tous les secours des hommes et toutes leurs industries ne servent de rien.

C’est pourquoi il faut demander à Dieu le don d’oraison1174, et le divin rayon qui va éclairant et touchant l’âme depuis le commencement de l’oraison jusqu’à sa perfection1175. L’oraison, comme nous en voulons parler, est une élévation de l’âme à Dieu1176 par la force de ses divins attraits. Laquelle outrepassant toutes les créatures extérieures et intérieures la met dans une nudité totale, pour la rendre capable de l’union immédiate et consommée. Tout le secours que l’on peut rendre aux âmes qui sont déjà gratifiées de la grâce d’oraison est de leur donner de temps en temps quelques petits avis, pour les aider à ne point s’arrêter à ce qui n’est point Dieu. Il est nécessaire que celui qui marche et celui qui conduit, soient favorisés des grâces de Dieu d’une manière particulière1177. Autrement ils demeureront tous deux en chemin, et n’iront pas jusqu’au point de la consommation parfaite.

Les demandes que vous me faites sont fort générales. Il est difficile d’y répondre précisément, y ayant de grandes distinctions à faire touchant les âmes qui marchent dans les voies d’oraison. Il faudrait un livre entier pour bien décrire toutes choses, et dans une petite lettre comme celle-ci, il ne se peut rien dire que quelques avis en passant. Vous savez mieux que moi, ce que c’est que l’oraison active dans laquelle l’âme a pouvoir d’agir, et agit en effet avec le secours de Dieu, produisant avec liberté plusieurs connaissances et affections. Il semble que Dieu ne fait que la féconder en ce genre d’oraison, et qu’elle est comme la principale agissante.

L’oraison passive est divisée en deux. La première qui est active et passive toute ensemble, c’est à dire où tantôt l’âme agit, et tantôt laisse opérer Dieu en elle. La deuxième est celle qui est passive, et qui ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu qui commence à la conduire, ou plutôt à la porter vers Dieu, son Principe et sa dernière Fin. En cet état il faut laisser opérer Dieu, et recevoir tous les effets de sa sainte opération, par un tacite consentement dans le fond de l’âme. L’âme donc qui a expérience de cette conduite passive, se laisse tirer à l’opération divine. Le procédé que tient cette divine opération, c’est d’élever l’âme peu à peu des sens à l’esprit, et de l’esprit à Dieu, qui réside dans le fond1178.

Dans toute cette élévation, l’âme expérimente qu’il faut qu’elle soit dénuée toujours d’affection des grâces sensibles, des lumières, et des sentiments; et souvent Dieu, par un trait de sa Sagesse, la dépouille effectivement par des impuissances, des ténèbres, des stupidités, insensibilités que l’on doit souffrir et porter passivement, sans jamais rien faire pour en sortir. Dans ces souffrances, l’âme étant purifiée, est rendue capable d’un plus haut degré d’oraison. Son esprit étant rempli de dons de grâce et de lumières toutes spirituelles et intellectuelles, elle possède une paix admirable. Mais il faut qu’elle soit encore dépouillée de toutes ces faveurs1179.

Pour cet effet Dieu augmente ses peines intérieures, et permet qu’il lui arrive des doutes et des incertitudes de son état, avec des obscurités en son esprit, si épaisses qu’elle ne voit et ne connaît plus rien. Elle ne goûte plus Dieu, étant suspendue entre le ciel et la terre. Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l’âme ne peut goûter rien de créé ni d’incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu’elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul1180. Vie que l’on appelle d’anéantissement. La force du divin rayon l’ayant tirée hors d’elle-même et de tout le créé, pour la faire demeurer en Dieu seul. Cette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n’est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite. La fidélité consiste à vivre de cette vie si cachée en Dieu1181, et si inconnue aux sens, et porter en cet état toutes les peines et souffrances intérieures et extérieures qui peuvent arriver, sans chercher autre appui ni consolation que d’être en Dieu seul. La mort mystique est non seulement continuée, mais augmentée en cet état, et la vie divine prend accroissement1182.

Les susdites ténèbres de la foi commencent à s’éclaircir, à découvrir à l’âme ce que Dieu est en soi, et tout ce qui est en Dieu1183. C’est comme la première clarté que le soleil jette sur l’horizon, auparavant1184 même le lever de l’aurore. Cette lumière est générale, tranquille, sereine, mais qui ne manifeste encore rien de distinct en Dieu, sinon après quelque temps passé. En suite de quoi on découvre Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’abîme de la divinité, d’une manière admirable1185; Le voyant comme dans la glace d’un miroir1186, l’on voit quelque belle image qui est dans la chambre. Cette vision de Notre Seigneur Jésus-Christ ne se peut exprimer, et les sens ne la peuvent comprendre qu’avec des images sensibles. L’expérience fait goûter que ce n’est point l’image de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ même. Autrefois elle a reçu des notions de Jésus-Christ dans ses puissances pleines de faveurs et de clartés. Mais elle connaît bien que ce n’est pas cela dont elle jouit. Pour lors, Jésus-Christ commence à être la vie de son âme et le principe de tous les mouvements et opérations. En suite de cet état elle découvre dans la divinité les mystères de la foi, et de la très sainte Trinité, selon qu’il plaît à Dieu de se communiquer et de révéler ce qui est en Lui. Car ce qui se voit en lumière de gloire en Dieu dans le paradis, se découvre en lumière de foi en cette vie.

Dans le Livre des Contemplations du P. Jean de Saint Samson1187, carme, on peut voir tout au long, toute la vie et les connaissances que l’âme a dans cet état. Je le laisse pour répondre à vos petites questions, qui supposé ce que j’ai dit ci-dessus, reçoivent très aisément de l’éclaircissement. Vous demandez comment l’âme se comporte dans les souffrances extérieures et intérieures, dans les occupations de la journée, dans la sainte Communion, dans les occasions de pratiquer la vertu, et autres choses semblables. Je vous dirai, ma très chère Sœur, qu’il faut porter les dispositions intérieures que Dieu nous donne dans toutes choses, et jamais ne les changer, puisque nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes. Si l’intérieur est ténèbres, ou éclairé, ou souffrant ou jouissant, il faut le garder dans les occupations, et autres occasions extérieures. L’âme qui a expérience de ceci l’entendra bien, et sans expérience il est difficile de le concevoir. Il arrive souvent que l’intérieur est en Dieu, et que les sens sont occupés de tentations. Quelquefois l’intérieur et l’extérieur sont pleins de Dieu. Enfin, c’est une très grande variété qu’il n’est pas possible de déclarer1188. Vous dites que vous voudriez savoir si l’âme a des vues de Jésus-Christ, distinctes de ses vertus et de ses états. Je vous répondrai que dans l’oraison active elle en a souvent; que dans la passive elle en reçoit quelquefois d’infuses et de surnaturelles; quelquefois aussi, elle est privée de toute vue; et elle n’a pour tout que les ténèbres de la foi, comme j’ai dit; lesquelles néanmoins lui manifestent Jésus-Christ en obscurité; et dans la vie anéantie elle jouit de Jésus-Christ, comme j’ai dit1189.

Ce qui embarrasse les âmes, c’est qu’elles s’imaginent n’avoir rien s’il n’est sensible et aperçu. Enfin, pour achever de vous répondre, je vous dirai que l’âme peut avoir des désirs dans l’état anéanti et passif; qu’elle peut prier vocalement; qu’elle peut faire des mortifications réglées; qu’elle se souvient devant Dieu des nécessités de son prochain. Mais c’est par le mouvement de Jésus-Christ qui vit en elle que toutes ces choses se font1190. Quand Notre Seigneur Jésus-Christ était en la terre, son humanité sainte souffrait, priait vocalement, imaginait, raisonnait, agissait. Ainsi les âmes anéanties et transformées en Jésus-Christ font les mêmes choses sans être séparées de leur union1191. Au contraire, leur union est la source de tout ce qu’elles souffrent et opèrent à l’intérieur et à l’extérieur. Voilà tout ce que je puis dire, ma très chère Sœur, premièrement; et cela vous doit suffire au lieu de l’examen que vous demandez que je fasse de votre intérieur. Il faudrait se voir et se parler de bouche pour vous satisfaire plus exactement. Ce sera quand il plaira à Dieu. En attendant, suivons ses divins attraits et laissons-nous aller à leur conduite. Adieu, je me recommande à vos saintes prières.

      1. possible pour aller vous voir cet été prochain

Jésus soit l’unique de nos âmes1192. Vous ne devez pas douter ma très chère sœur que je fasse mon possible pour aller vous voir cet été prochain, et vous entretenir à fond, selon les apparences ce sera la dernière1193. Il faut travailler à contenter Dieu et à le glorifier pour arriver là, vous faites très bien ma chère sœur, de ne point chercher l’éclat ni la magnificence pour votre maison, et de ne mettre aucun appui sur les créatures. La pauvreté, l’abjection, et le mépris attire plus Jésus-Christ dans un monastère que tous les autres moyens dont la prudence humaine se sert.

      1. Janvier 1655 Extrait d’une lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère1194

[…] S’il m’était permis de me regarder je serais affligée de son Établissement, me sentant très incapable d’y réussir; mais il faut tout laisser à la divine providence et à sa disposition. S’il veut par là m’établir dans ma propre ruine, j’y donne les mains, sa très sainte Volonté soit faite; je tache de demeurer dans cette maison sans y prendre vie. Je ne sais pourtant pas si je fais bien d’une façon! Qui est de ne point attirer de créatures ni pour le dedans, ni pour le dehors laissant toute chose au courant de la toute amiable providence, quelques-uns me persécutent vivement disant que je ne veux point me peiner; et en font bien des railleries et d’autres le trouvent bon. Or les sentiments des uns et des autres ne me touchent point; car il semblent que toutes les créatures sont plus loin de moi que jamais, et que leur estime ou leur mépris m’est très indifférent. Je voudrais seulement savoir si notre Seigneur agrée que je continue dans cette retraite, sans mettre aucune espérance aux créatures ni en aucune chose de la terre. J’en ai toujours un éloignement et il me semble que je trouve que Dieu seul pour tout appui, et qu’en lui je trouve ma suffisance. Il me semble aussi que je n’ai point d’ambition de faire un monastère de parade, au contraire, je voudrai un bien très petit, ou on ne soit point vue ni connue. Il y a assez de maisons dans Paris, éclatantes, et qui honorent Dieu dans la magnificence; je désire voir que celle-ci dans le silence et l’humilité. Je vous prie de nous en faire savoir vos pensées, aussi bien que sur celles qui m’occupent toujours de sortir de la charge de supérieur, d’en chercher les moyens les plus efficacies qui me seront possibles. C’est ce qui me fait vous supplier de venir à Paris le plus tôt que vous pourrez, étant dans le dessein de consulter plusieurs personnes de probité, de mérite et d’expérience pour faire tout dans l’ordre de Dieu.»

      1. Fin janvier 1655 J’attendais le retour de Mr de Montigny

J’attendais le retour de Mr de Montigny pour vous donner de nos nouvelles, et vous remercier très humblement de celle que votre bonté nous écrit, laquelle nous a fort consolées, mais nous l’avons été par surcroît quand ce bon Monsieur nous assuré que la charité que Dieu vous a donnée pour nous met et conserve un désir dans votre cœur de nous revoir encore une fois avant que de mourir. Je vous supplie mon très cher Frère, que ce soit cette année, s’il se peut, car possible que la Providence pourra bien faire du changement celle qui la suit. Il me semble que ce serait la plus grande et la dernière de mes joies en ce monde de vous revoir et entretenir encore une bonne fois, et autant qu’il m’est permis de le désirer je le désire, mais toujours dans la soumission, car la Providence veut que je ne désire rien avec ardeur. Il faut tout perdre en ce monde pour tout retrouver en Dieu. C’est en lui, mon bon Frère, où je vous trouve et où il me semble de nonobstant que vous soyez perdu en lui, que la charité qu’il a mise en vous pour nous ne s’éteint point et c’est ma joie. Je vous en demande la continuation par Jésus-Christ et que Monsieur Rocquelay nous donne quelquefois de vos nouvelles, je l’en prie instamment, et de nous continuer aussi en notre Seigneur sa sainte union; nous nous sommes bien entretenu des grâces que Dieu opère dans votre saint Ermitage. Plût à Dieu qu’il en voulu opérer de pareilles en ce petit lieu solitaire. Je le supplie de le bien présenter à notre Seigneur et lui demander lumière pour sa conduite. S’il m’était permis de me regarder en cette maison, je serais affligée de son établissement, me sentant incapable d’y réussir, mais il faut tout laisser à la disposition divine; s’il veut par là m’établir dans ma propre ruine et ma destruction, j’y donne les mains; sa très sainte volonté soit faite. Je tâche d’y demeurer sans y prendre vie. Je ne sais pourtant si je fais bien d’une façon qui est de ne point attirer de créatures, ni pour le dedans ni pour le dehors; laissant toute chose au courant de la tout aimable Providence. Quelqu’un m’en persécute, disant que je n’en veux point peiner; d’autres en font raillerie et d’autres le trouvent bon. Or les sentiments des uns et des autres ne me touchent point, car il me semble que toutes les créatures sont plus loin de moi que jamais, et que leur estime ou leur mépris m’est très indifférent. Je voudrais seulement savoir si notre Seigneur agrée que je continue dans cette retraite, sans mettre aucune espérance aux créatures ni en aucune chose de la terre. J’en ai toujours un éloignement et il me semble que je trouve que Dieu seul pour tout appui, et qu’en lui je trouve ma suffisance. Il me semble aussi que je n’ai point d’ambition de faire un monastère de parade, au contraire, je voudrai un bien très petit, ou on ne soit point vue ni connue. Il y a assez de maisons dans Paris, éclatantes, et qui honorent Dieu dans la magnificence; je désire voir que celle-ci dans le silence et l’humilité. Je vous prie de nous en faire savoir vos pensées, aussi bien que sur celles qui m’occupent toujours de sortir de la charge de supérieur, d’en chercher les moyens les plus efficacités qui me seront possibles. C’est ce qui me fait vous supplier de venir à Paris le plus tôt que vous pourrez, étant dans le dessein de consulter plusieurs personnes de probité, de mérite et d’expérience pour faire tout dans l’ordre de Dieu.

      1. 2 février 1655 L 2,40 Ce qui attire Jésus dans les monastères.

Ma Révérende Mère1195, Jésus soit l’unique de nos âmes. Je ferai tout mon possible pour aller à Paris l’été prochain afin de vous entrevoir encore une fois durant cette vie, puisque cela arrive, ce doit être apparemment la manière; ou parce que la mort nous surprendra, ou parce que la faiblesse de mes os ne me permettra plus de faire voyage1196. Je le désire, et il me semble que c’est là le mouvement de Dieu auquel j’obéis fort volontiers, étant indifférent d’aller ou de venir. Pourvu que je ne fasse rien par moi-même, je suis satisfait, et ne veux avoir répugnance à rien.1197 Quand sera-ce, ma très chère Sœur, que ce moi-même1198 sera détruit et anéanti en nous? O quel bonheur d’arriver à cet état de mort à soi-même!

Mais c’est un coup qu’il faut prendre uniquement de la main de Dieu seul. Toutes nos industries n’y peuvent arriver. C’est le purgatoire de cette vie d’attendre si longtemps cette grâce; n’étant pas une petite souffrance d’en avoir la lumière de Dieu et de n’en posséder pas l’effet. Je vous confesse, ma chère Sœur, que c’est une haute fortune qu’une créature puisse en la terre, de sortir de soi-même pour entrer en Dieu, et y vivre de la mesure de Dieu1199. Ce doit être la fin principale de toutes nos actions et souffrances, lesquelles ne font que disposer l’âme à ce bienheureux état. Même tous les dons, grâces, lumières, mouvements ne sont que pour y préparer. Il faut avoir courage. Mais en vérité l’on a bien besoin d’une grande patience et longanimité, et c’est le moyen de l’obtenir. Je ne vous désire que ce seul bonheur en cette vie, et si nous nous voyons jamais, n’attendez point d’autre discours de moi, que de vous déduire les merveilles d’une âme qui est dans le néant, et qui subsiste en Dieu seul, tant pour vivre que pour opérer1200. C’est l’image de Jésus-Christ qui n’a point d’autre suppôt que celui du Verbe divin, et dont la vie par conséquent et toutes les opérations ont été divines. C’est le principe qui fait la grandeur de nos actions et de notre vie. Et c’est Dieu seul qui s’écoulant en nous et nous anéantissant heureusement, nous fait être et vivre de Lui. Que les moments d’une triste vie le contentent et le glorifient! Pour arriver là, vous faites très bien de ne pas rechercher l’éclat ni la magnificence pour votre maison, et de ne mettre aucun appui sur les créatures. L’abjection, la pauvreté, la petitesse, le mépris attirent plus Jésus-Christ dans un monastère que tous les autres moyens dont la prudence humaine se sert. Redoublez, s’il vous plaît, vos prières pour moi, ma chère Sœur1201.

Il me semble que notre Seigneur commence à opérer dans mon fond un grand néant, que je tiens pour une grande miséricorde, dans lequel je goûte et j’expérimente Jésus-Christ vivant et régnant. O. que cet état donne de pureté à une âme, si elle était fidèle! Je vous confesse que quand je rentre dans moi-même, et que la vie de Jésus-Christ reçoit interruption ou division, il me semble que je tombe en enfer, sentant une douleur si cuisante que je ne la puis exprimer1202. La mort naturelle fait beaucoup souffrir en séparant l’âme du corps. Mais l’angoisse est incomparablement plus grande, quand l’infidélité, quoi que par faiblesse, sépare l’âme de Jésus-Christ qui est sa véritable Vie. Comme l’on ne peut être en ce monde sans sentir quelquefois des premiers mouvements en l’état dont je parle, ils font une dure souffrance à l’âme, à cause qu’ils donnent de la diminution à sa Vie divine. Je ne crois point que l’on sache ce que c’est que de souffrir jusqu’à ce que l’on soit venu à ce point dont je vous parle. Cette division ou séparation de l’âme d’avec Jésus-Christ, quand ce ne serait que pour un moment, est insupportable. C’est dans le fond et l’essence de l’âme que l’on expérimente cette douleur. Car comme Jésus-Christ est la Vie essentielle, Elle subsiste en l’essence de l’âme, et c’est aussi cette même essence qui reçoit la peine, le tourment de la séparation. Il ne faut pas se tourmenter et s’affliger de cette misère, car Dieu seul fait le tourment. Et ni la créature et quiconque n’en a pas l’expérience, ne peut pas savoir ce que c’est. Je ne sais pourquoi je m’emporte à vous déduire cette peine. C’est sans doute que je la sens par des petits intervalles, et que l’on ne parle que de ce qui touche. O Que c’est une douce et heureuse chose, que la jouissance seule et véritable de Jésus-Christ en Dieu, quoi que par le moyen de la lumière de la foi! Et c’est le Paradis de cette vie1203. Mais au contraire que c’est une dure chose que de souffrir la séparation de Jésus-Christ que l’on possédait dans le fond de son âme!1204 Et c’est l’enfer de ce monde.1205 C’est pourtant un enfer qui devient purgatoire pour retourner en la possession de cet heureux état de vie en Dieu. Puisqu’après quelque temps ou quelques heures, Notre Seigneur a pitié de sa créature et lui redonne par une bonté infinie la Vie qu’elle avait perdue1206. Mais l’on doit avoir grand discernement pour introduire les âmes en l’état dont je viens de parler, et un don spécial de Dieu qu’Il peut faire quand Il lui plaît1207. Mais pour l’ordinaire, Il ne se donne que pour récompense de la longue fidélité de l’âme à pratiquer les vertus tant intérieurement extérieurement1208. Vous voyez par là, ma chère Sœur, qu’il faut que celles qui commencent la vie spirituelle travaillent longtemps à se fortifier par de bonnes et saintes activités. Et les religieuses doivent être fort soigneuses de pratiquer leurs règles. Elles mèneront par là d’arriver à la passivité. L’on peut les encourager par l’espérance de parvenir un jour à l’union passive avec Dieu. Mais en attendant, il faut qu’elles exercent l’oraison active en pratiquant toutes sortes de vertus1209.

Prenez aussi garde, s’il vous plaît, que l’exercice de la Présence de Dieu est fort bon. Mais il est de deux manières. La première, quand par la foi l’on connaît Dieu présent au commencement de l’oraison. Et elle sert pour recueillir l’âme et la disposer à bien faire oraison. Mais on quitte cette présence pour passer aux considérations et affections. La seconde manière est quand cette présence de Dieu nous est découverte par la foi, non seulement pour commencer notre oraison, mais aussi pour la continuer, puisqu’alors elle est à notre esprit une source de lumière et de serments1210 qui l’occupent durant le temps de l’oraison. Quand on reconnaît cette grâce, il faut la recevoir et s’y rendre attentifs1211.

Il y a une autre sorte d’exercice de Présence de Dieu où l’oisiveté est à craindre. C’est quand nous ne voulons en l’oraison que cette seule Présence de Dieu, croyant à la bonne foi qu’elle nous doit suffire, et ainsi l’on s’en contente, demeurant dans une grande nudité. Cette nudité est en effet quelquefois de l’Esprit de Dieu. Souvent aussi c’est un effet du notre propre, qui ne veut point prendre d’objet en l’oraison, croyant qu’il n’en a pas de besoin1212. Je sais bien que la Sagesse divine met en l’âme prévenue de Dieu passivement cette contemplation nue en soi. Mais je sais bien aussi que l’on s’y peut tromper, et qu’il faut en cela suivre la direction d’une personne expérimentée. J’ai vu des âmes, lesquelles m’ont dit n’avoir pour leurs oraisons que leur néant. Mais je craignais beaucoup que ce ne fut un certain néant que notre esprit forme et prend pour objet, et non pas un néant mystique que Dieu communique à l’âme et qui est le principe de ses opérations1213. Pour prendre ceci, vous devez savoir que les âmes s’anéantissent par activité. Et pour elles, ce n’est pas par la force de l’action de Dieu qu’elles sont réduites au néant. Et ainsi elles ne sont pas capables de demeurer en Dieu sans moyen, ni de le contempler comme font les âmes que Dieu y conduit d’une manière particulière. Et Lui seul est le moyen et la fin1214. Il n’importe pas, ma chère sœur, en quel degré d’oraison l’on soit, pourvu que Dieu nous y mette. Il faut que l’âme soit fort fidèle à se tenir dans l’ordre de Dieu. Dans le paradis les esprits bienheureux se contentent du degré de leur béatitude, chacun dans l’ordre de la hiérarchie céleste où ils sont placés. Dans l’Église militante, il y a différents degrés de grâce. Il faut se contenter de ce qu’il Lui plaise nous élever plus haut1215. Et que l’on ne doit pas croire, que par conduite1216.

      1. 27 Septembre 1655 L 3,27 Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis.

Jésus soit notre unique vie pour jamais1217. J’ai fait un voyage à la campagne, qui m’a tiré de ma solitude extérieure1218. Notre Seigneur néanmoins m’a fait la miséricorde de me consoler dans l’intérieur. C’est à dire dans le fond de mon âme, ou plutôt dans Lui-même qui étant le Centre de sa petite et chétive créature, ne permet pas qu’elle puisse en sortir facilement si ce malheur-là lui arrive, comme cela ne se fait que trop souvent1219. Oh! M. quelle souffrance! Comme la demeure dans le Centre qui est Dieu même est dans une profonde paix et une union admirable, la sortie en est fort pénible, amère au-delà de ce qui se peut penser. Toutes les croix qu’on a souffertes, soit au corps, soit en l’âme, ne sont rien en comparaison de celle-ci. Plus les faveurs et les dons de Dieu sont grands en un intérieur, plus ses défauts et ses infidélités sont suivies de souffrances1220. Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis; d’en sortir, c’est un enfer1221.

Dans l’état du fond tout y est au-delà de l’expression, n’étant pas possible de dire ni de penser ce que l’on expérimente. Quand Dieu Lui-même vient dans l’âme, ou plutôt qu’Il abîme en Lui au-delà de tous ses dons et de ses grâces aperçues et perceptibles, la pauvre âme ne peut rien dire, sinon qu’elle possède un bien qu’elle ne peut expliquer. Il ne faut pas aussi s’en mettre en peine. L’unique soin, si l’on en doit avoir en cet état est de se laisser perdre et abîmer en Dieu, puisque la mesure de sa perte et de son abîmement est le degré de sa perfection. C’est une petite goutte d’eau qui s’abîme dans la mer et qui s’y étant perdue, devient la mer même1222.

Vous ne devez point douter que Notre Seigneur ne vous donne non seulement la lumière de ce divin état, mais encore sa réalité. Je remarque par votre dernière, que votre âme commence à l’expérimenter. Je sais bien qu’elle n’est pas dans la perfection ni dans la consommation1223. Il y aura encore beaucoup de morts à souffrir, et d’angoisse à porter. Mais prenez courage; c’est une grande faveur d’avoir le don et de commencer d’en faire l’expérience. Ne vous étonnez pas s’il paraît à votre esprit humain souvent comme une rêverie. L’âme cachée en Dieu habite des ténèbres et une obscurité divine, que notre esprit ne peut pénétrer, sinon par quelque petite lumière distincte, qui lui est communiquée. Mais quand Dieu ne le permet pas, il demeure dans un aveuglement et une incertitude extrême. C’est la conduite de la divine Sagesse en ce monde qui est la région des misères et des souffrances. Au Ciel, la certitude de la lumière ne cessera jamais. Mais il n’importe pas. Dieu s’écoule aussi bien au milieu des ténèbres qu’au milieu des lumières. L’âme expérimente aussi bien que c’est Dieu et non point ses dons, que si elle est dans la jouissance ou dans la clarté.

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      1. 3 Janvier 1656 L 3,13 Perte de l’âme en Dieu, la comparaison d’une rivière

Ma très chère Sœur1224, Jésus Christ soit notre unique vie. Je viens de recevoir vos dernières qui me consolent beaucoup, apprenant de vos chères nouvelles. O que Notre Seigneur vous fait de miséricordes de vous donner un désir continuel de vous perdre et vous abîmer en Lui! c’est le seul ouvrage de sa main, car Lui seul nous retire de tout le créé et de tous les moyens humains, pour nous unir à Lui d’une manière inexplicable, mais néanmoins véritable et réelle1225. Je sais bien qu’il faut qu’Il soit venu en vous, ma très chère Sœur, afin d’y opérer un grand mystère dans le fond de votre intérieur. Votre état présent marque qu’Il vous a fait cette grâce, puisque vous avez un dégoût universel de tout ce qui n’est point Lui1226; que vous aimez le silence et que vous fuyez la conversation autant qu’il vous est possible. Les angoisses que vous portez d’être avec les créatures font bien voir, que vous avez trouvé le Créateur et que toute votre oraison doit être de demeurer en Lui, afin que Lui-même vous perde en lui de plus en plus. Quand Monsieur N1227. vous a écrit que Dieu n’était pas encore venu en vous, il entendait cela d’une manière qui a besoin d’explication.

Pour cet effet nous prendrons la comparaison d’une rivière, par exemple la Seine. Laquelle va continuellement pour se perdre en la mer, mais quand elle en approche, la mer par un flux vient comme au-devant d’elle pour la solliciter de se hâter de se perdre. Et puis quand elle est arrivée à la mer, alors on peut dire qu’elle est véritablement perdue, et qu’elle n’est plus puisque la mer seulement paraît1228. Ainsi l’âme dans la voie active intérieure tend à Dieu. Elle le fait encore dans la voie Lui-même s’insinue et s’écoule dans le canal de ses puissances, pour les attirer plus fortement et les abîmer dans son infinité. Et alors l’âme est toute perdue et comme anéantie, car Dieu seul vit et opère en elle1229. Or, ma chère Sœur, nous demeurons tous deux d’accord que Dieu est venu en vous par un écoulement secret qu’Il fait de Lui-même dans vos puissances. Mais si vous êtes fidèle, Dieu vous fera la grâce de vous abîmer en son immensité. Pour lors la communication essentielle ne sera plus limitée; de sorte que vous voyez bien que Monsieur N1230. ne vous a rien dit qui soit contraire à votre expérience.

Votre cœur sentant fort bien qu’il est en Dieu, laissez-vous mourir et anéantir de plus en plus, et vous arriverez un jour à ce dernier état de consommation. Il faudra bien porter des états de morts et se souffrances auparavant, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Cependant ne vous mettez en peine de rien, que de laisser faire Dieu. Il fera tout bien, et pourvoira à tout1231. J’ai grande consolation de savoir que votre âme tend à l’état dont je parle. Il vaudrait mieux s’en entretenir de vive voix que par écrit. Néanmoins le mieux est encore de se taire, afin de laisser parler la Parole Eternelle, qui fait Elle seule cet admirable anéantissement caché aux sages et prudents, et révélé aux petits1232. Ceci paraît chimère à qui n’a point d’expérience. Et comme c’est un don de Dieu tout pur, il faut attendre qu’il nous fasse cette miséricorde, en patience et longanimité1233.

      1. 4 Août 1656 L 3,58 Quand Jésus, Soleil éternel, se lève au fond de l’âme.

M1234. Jésus soit notre tout pour jamais. Vous m’avez obligé de me donner avis de la douleur de N1235. Dieu qui la veut toute à Lui, ne la laissera jamais sans peine. Si elle était en repos, elle s’attacherait trop aux créatures. Il est difficile de jouir de Dieu et n’être pas dans un dépouillement général de toutes choses. Jésus-Christ ne peut vivre en nous que nous ne soyons perdus en Lui. Et nous ne pouvons être ainsi perdus, qu’après avoir souffert et expérimenté une infinité d’angoisses intérieures et extérieures. Lesquelles nous conduisent peu à peu au bienheureux anéantissement. Qu’heureuse est l’âme qui a la lumière de ce divin sentier et qui se laisse consumer et anéantir à Jésus-Christ pour être transformée en Jésus-Christ même! Ce Soleil éternel1236, quand Il se lève dans le fond de notre âme, abîme les ténèbres de notre propre être et de nos opérations dans son infinie lumière1237; et les anéantissant, Il les transforme en Lui1238. C’est une grâce inconcevable que de connaître seulement l’entrée dans cet état essentiel. Soyez-y bien fidèle en la manière que vous expérimentez et que je ne puis exprimer. Nous sommes si confirmés Monsieur N1239. et moi, et, si je l’ose dire, si éclairés sur cette voie essentielle qu’en vérité le jour ne nous paraît pas plus jour, que cet état nous paraît vrai. C’est la source de tous biens à une âme. Il n’y a rien à faire qu’à se laisser anéantir et ne s’appuyer sur rien de créé, puisque l’on ne peut trouver Dieu qu’après avoir perdu toutes choses1240. Pour mon particulier, il m’est donné des manifestations si claires de Jésus-Christ, que je ne puis rien dire, sinon que Jésus-Christ est Jésus-Christ; et que c’est une béatitude de le connaître. Mon âme reçoit un si puissant attrait pour me perdre en Lui, qu’en vérité le moindre détour me fait une peine insupportable. Et je ne puis comprendre comme l’on peut vivre sans tendre continuellement à ce divin Centre1241.

      1. 20 Novembre 1656 L 3, 36 Que nous soyons un jour tous fondu en Jésus.

Ma très chère Sœur1242, Jésus soit notre mort, notre vie, notre néant et notre tout. Nous avons vu avec consolation le changement intérieur qu’il a plu à Notre Seigneur vous donner. C’est sans doute une faveur spéciale, sur laquelle il lui faut rendre actions de grâces extraordinaires. C’est un don précieux et qui vaut mieux que tout ce que votre âme a reçu jusques à présent. Enfin c’est Dieu lui-même qui se donne dans le fond de votre âme en vérité et réalité, d’une manière qui ne se peut exprimer, bien que vous en ayez l’expérience. C’est cette expérience qui doit être maintenant votre oraison et votre union avec Dieu1243.

Vous concevez bien que cette divine union ne se fait plus comme auparavant que votre état fut changé. Car elle se faisait par le moyen des lumières, des ferveurs de grâces et de dons que vos puissances recevaient de la bonté de Dieu, et dans cette jouissance vous Lui étiez unie. Et s’il arrivait que Notre Seigneur vous mît dans la privation, dans les obscurités, stérilités et les peines intérieures, votre union pour lors se faisait par la pure souffrance et dans un état pénible. À présent Notre Seigneur vous a élevée au-dessus de toutes ces dispositions créées, lesquelles quoi que très bonnes et saintes, sont néanmoins finies et limitées. Et ainsi ne peuvent donner qu’une participation bornée et petite, en comparaison de celle que l’on expérimente dans la pente de soi-même en Dieu1244.

C’est cette heureuse perte qui nous tire de nous-mêmes et jetant notre propre être et notre vie dans l’abîme infini, le transforme en Dieu et le rend tout divin, lui donnant une vie et une opération toute déifiée1245. Nous avons des joies très grandes de vous savoir arrivée à cet état. Vous voyez le chemin qui a précédé, combien il est long et difficile, et combien une âme est obligée de rendre grâces à Notre Seigneur, de lui découvrir le sentier du néant dans lequel en se perdant soi-même l’on trouve Dieu. Jouissez à la bonne heure du bonheur que vous possédez.

Mais sachez que vous n’êtes encore qu’au commencement de la vie anéantie, et que la porte vous vient seulement d’être ouverte. Y étant une fois entrée, ne tournez plus en arrière1246. Mais persévérez pour vous laisser confirmer à ce feu divin qui ne cessera jamais de vous anéantir, si vous ne vous retirez point de sa divine opération. La comparaison d’un feu consumant exprime très bien le degré où vous êtes. C’est le propre de Dieu de réduire non seulement sa créature à la petitesse, de la brûler jusques à la rendre cendre et poussière. Mais même il la réduit au néant1247.

Il est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits1248. Pour tout conseil nous vous disons que vous vous mêliez le moins que vous pourrez de votre anéantissement, puisque les efforts de la créature ne peuvent aller jusque-là. Il faut qu’ils succombent et que Dieu seul opère d’une manière ineffable. Il y a seulement dans le fond intérieur un consentement secret et tacite. Que Dieu fasse de la créature ce qu’il lui plaira1249. Vous goûterez bientôt ce que c’est que le repos du centre, et comme on jouit de Dieu en Dieu même1250.

Vous expérimenterez aussi l’insuffisance de toutes les créatures et de tous les moyens créés, quelque saints et excellents qu’ils soient, pour vous avancer dans le bienheureux anéantissement; lequel on ne possède pas si tôt en réalité totale, mais partie en réalité et partie en lumières intellectuelles. Je veux dire que la lumière en est donnée aux puissances, et puis la réalité se communique peu à peu. C’est comme les fleurs qui précèdent le fruit, lesquelles tombent et le fruit croît imperceptiblement, et non pas tout d’un coup.

Il vous arrivera la même chose. Votre propre être, votre vie, et vos opérations, vos inclinations, vos sentiments et vos souffrances ne seront pas si promptement changés avec celles de Jésus-Christ. Il faudra encore bien souffrir des morts et des angoisses, et ne vous en étonnez pas. Car c’est le procédé de Notre Seigneur Jésus-Christ, de ne changer les créatures en Lui-même, que par plusieurs tribulations. Mais courage! Il vous a fait trop de miséricordes pour ne vouloir pas continuer. Votre intelligence est sans doute vraie de dire que Saint Paul semble n’avoir pas dit assez, en disant, que la vie doit être cachée en Jésus Christ, et qu’il faut qu’elle y soit perdue. Ce divin Apôtre l’entendait de la sorte puisqu’il disait qu’il ne vivait plus, mais que Jésus-Christ vivait en lui1251. Nous revenons au Divin Feu1252 qui vous va anéantissant. Il consumera toutes choses, et souvent jusqu’à l’expérience perceptible; c’est à dire, la vue, et le sentiment de votre anéantissement. De sorte que vous vous trouverez dans un état si perdu que vous n’y connaîtrez rien, et le démon se servira de votre esprit humain, pour vous persuader que vous perdez le temps et que vous êtes inutile. Pour lors, tenez ferme, et ne cherchez pas de lumières, ni d’assurances. Plus vous serez réduite à cette extrémité, plus votre perte en Dieu s’augmentera. Donnez-nous quelquefois de vos chères nouvelles, et ne doutez jamais de notre sincère affection. Notre plus grand désir est qu’un jour nous soyons tous fondus en Jésus. C’est la béatitude de cette vie, et de l’autre. Adieu en Dieu.

      1. 21 Novembre 1656 L 3,37 Le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ.

M1253. Jésus soit notre tout pour jamais. Nous vous envoyons la lettre de N. C’est une petite réponse au changement d’état qui lui est arrivé. Nous remercions Notre Seigneur des grâces qu’il vous fait à toutes deux1254. N’ayez point de réserve l’une à l’autre. Jésus-Christ votre Époux le veut de la sorte. Je ne doute point que son dessein ne soit de vous consommer toutes en Lui. Nous espérons être de la partie et qu’il nous fera aussi cette miséricorde. Tout de bon, nous ne connaissons guère d’âmes avec lesquelles nous soyons unis de la manière que nous le somme avec les vôtres. Ce sont des providences de se rencontrer et de se trouver les uns les autres sans souvent se chercher. Nous sommes bien d’avis que vous achetiez une place pour bâtir1255. Mais nous craignons extrêmement que vous ne bâtissiez pas à la simplicité et «à la capucine»1256. Et si vous faites autrement vous vous perdrez, et l’intérieur et l’extérieur. Tout le monde sera contre vous, et amis et religieux, et vos religieuses même. Et peut-être vos supérieurs. Car tout le monde ne comprend point le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ. Au nom de Dieu, prenez garde à ce que nous vous disons. Nous ne doutons quasi point que vous vous laissiez tromper. Vous seriez bien infidèle.

      1. 23 Janvier 1657 L 3,15 De l’anéantissement mystique.

M1257. Pour ce qui vous regarde, nous n’avons rien à dire, sinon que nous remarquons que l’esprit de Jésus-Christ veut anéantir le vôtre pour se mettre en sa place, et devenir la vie de votre vie et le principe de tous vos mouvements tant intérieurs qu’extérieurs. C’est la plus grande grâce que l’on puisse recevoir en la terre, et c’est où vous devez tendre, consentant volontiers de tout perdre pour posséder cet heureux trésor1258. Cela ne se fait que par une expérience, par laquelle on goûte que le fond de notre âme est plein de Dieu. Dans lequel on trouve sa vie, son centre et son repos, et hors duquel il n’y a pour l’âme qu’inquiétude, douleur, et misère.

Vous avez raison de dire que tout votre bonheur est de rentrer dans votre fond, ou plutôt dans Dieu même. Cela est très vrai et tout réel et non imaginaire. Mais tâchez d’y demeurer et de ne sortir jamais, demeurant toute passive et abandonnée. Les tentations, les persécutions, et abandonnements des créatures ne vous ôteront pas ce divin état puisque vous savez mieux que nous qu’il se conserve dans la perte de tout ce qui n’est point Dieu. Ne vous étonnez pas si vous vous sentez stupide et insensible, comme vous marquez dans votre lettre, quand vos amis vous quittent. Si vous avez Dieu, vous avez tout, et rien ne vous peut manquer1259.

D’où vient aussi que vous ne vous mettez plus en peine d’être assurée de votre état? Votre seul appui est Dieu, et il n’est pas difficile de comprendre comme les créatures ne servent pas beaucoup, lorsqu’il plaît à Dieu de se donner Lui-même et de nous aider d’une manière essentielle. Nous trouvons la lumière de l’état dont vous nous parlez dans votre lettre fort bonne, et nous croyons que vous en avez aussi la réalité. Il ne faut pas pourtant se tromper, car souvent la lumière que nous avons dans nos puissances d’un état anéanti, est bien plus grande que la réalité du même état; laquelle ne se communique que peu à peu et en expérimentant plusieurs morts et anéantissements. Au contraire, la seule lumière paraît comme dans sa perfection, et montre la vérité et totalité d’un état qui ne se donne pas si promptement.

Les fleurs d’un arbre s’épanouissent fort facilement et promptement, mais le fruit n’est produit qu’avec le temps. Ceci vous doit servir de précaution, pour ne pas croire que vous soyez dans toute l’étendue de l’anéantissement que vous voyez et goûtez, puisque la formation réelle de Jésus-Christ ne se fait que dans la réelle souffrance, la réelle abjection, et la vraie mort de soi-même. Vous concevrez mieux cette vérité que nous-mêmes1260. Elle est d’importance dans la voie mystique, dans laquelle on s’abuserait aisément si nous ne savions que la seule mort donne la vie, le néant, le tout, et la nuit obscure de toutes sortes de privations de créature, la Lumière éternelle qui est Jésus-Christ1261. Vous êtes heureuse d’avoir vocation à cette grande grâce, prenez courage1262.

      1. 9 Avril 1657 L 3,35 Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu.

Jésus soit notre tout pour jamais. J’ai fait réflexion sur ce que vous me mandez dans votre dernière1263 de vos entretiens ordinaires dans l’oraison, et je les trouve fort bons puisque la grâce vous porte à ne point raisonner, mais à une occupation simple sur quelque vérité1264. Continuez, à la bonne heure! cette manière d’oraison est excellente, et qui produira de bons effets dans votre âme. Vous avez fort bien fait de garder la liberté pour prendre divers sujets, selon que l’Esprit de Dieu vous l’aura fait goûter. Je remarque de l’avancement en votre oraison, et si votre volonté demeure détachée des choses du monde, et que votre âme désire de s’en détacher toujours de plus en plus, j’espère que tout ira bien chez vous, nonobstant les idées importunes qui remplissent quelquefois votre esprit, et les craintes que vous avez de n’être pas assez fidèle1265. Vous penchez toujours un peu du côté du scrupule et de la timidité. Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu et d’une sainte assurance et espérance, qu’il ne vous rebutera pas pour vos misères et pauvretés1266. Et ne manquez pas de le prier souvent qu’il accomplisse en vous sa sainte volonté1267.

      1. 9 Avril 1657 L 2, 24 C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage.

Ma très chère Sœur1268, Jésus soit notre tout pour jamais. Je vous demande pardon, si nous avons été si longtemps à vous répondre. Je pensais y engager Monsieur N1269. comme plus éclairé et expérimenté que moi dans les voies de Dieu. Mais il est maintenant si perdu dans un état de petitesse et d’enfance spirituelle, qu’il ne peut donner aucun avis et éclaircissement qu’il ne souffre beaucoup, craignant que cela ne soit contraire au degré de grâce que Jésus-Christ lui communique à présent1270. J’ai été contraint de me charger moi seul de cette réponse, laquelle je tiens de grande conséquence pour votre conduite intérieure. Je n’ai pas de capacité, ni de lumières, mais la nécessité m’y contraint. Et puis, ma chère Sœur, n’y ayez égard qu’autant que vous voudrez. J’ai bien remarqué dans vos lettres l’état de stupidité et de destitution d’esprit que vous décrivez assez au long avec les effets et les suites qu’il produit dans votre âme. Permettez-moi de vous dire en toute liberté, que dans l’état où vous êtes, l’Esprit de Dieu sans doute y opère.

Mais c’est dans un fond naturel épuisé et abattu du peu dormir et du manger, jetant votre ordinaire de ne pas assez soutenir votre corps1271. Toutes les grâces que Dieu nous donne sont reçues selon la disposition où nous sommes1272, et Dieu ne fait pas toujours un miracle pour appuyer notre nature qui n’est pas suffisamment soutenue par la voie ordinaire. Les ténèbres, les stupidités, les impuissances intérieures proviennent souvent de cette source. C’est pourquoi il faut y remédier autant qu’il est possible. Une nourriture meilleure que celle que vous prenez vous ferait selon mon petit avis, nécessaire, et vous ferez plus capable de rendre service au prochain en faisant les exercices de religion, et votre esprit aurait plus de vigueur dans le commerce avec Dieu1273. Si Notre Seigneur vous dispense de cette règle ordinaire par un miracle continuel, je n’ai rien à vous dire1274! Sinon que vous continuiez votre manière de vivre corporelle et spirituelle, et que vous vous teniez abandonnée dans les états où il vous met, souffrant les destitutions, les ténèbres et les impuissances que vous expérimentez, car vous ne sauriez faire autrement. Vous trouverez peut-être ma réponse un peu raide. Mais je vous supplie de croire que je vous dis les choses comme je les ai dans l’esprit. Car je crois que si votre nature est un peu fortifiée, votre esprit en serait plus vigoureux pour souffrir les opérations de Dieu1275.

Prenez néanmoins courage, car je ne doute point que Notre Seigneur ne vous appelle à la mort mystique dans laquelle l’on possède Dieu hors de soi-même1276. Pour lors l’âme est ravie en Dieu par une extase admirable, qui ne se ressent point dans les sens, ni dans les puissances, mais qui s’opère seulement dans le pur fond de l’âme. Et c’est en quoi consiste la vie mystique ou divine : quand Jésus-Christ vit en nous et que nous ne vivons plus, qu’il opère en nous et que nous n’opérons plus qu’en lui1277. Pour arriver à cette mort dont je parle, il faut traverser des voies et des passages pénibles et difficiles, où l’esprit meurt peu à peu, sans qu’il contribue lui-même à se faire mourir1278. C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage. Nous ne devons point y ajouter ni diminuer. C’est pourquoi je vous ai dit auparavant, qu’un corps trop abattu cause souvent des peines que Dieu ne fait pas. L’on en peut faire usage de vertu, mais ce ne sont pas soustractions et anéantissements purement de l’Esprit de Dieu, et ainsi ils ne peuvent ensuite nous anéantir. Je goûte fort cet abîme d’abjection et de pauvreté intérieure dont vous parlez dans vos lettres. Ce goût marque votre vocation à l’état d’anéantissement. Ce qui me confirme dans cette pensée est que vous êtes préparée à souffrir tout ce que la divine Providence permettra vous arriver touchant votre établissement1279, et que les changements de Madame M1280. ne vous font point de peur, ou les autres accidents qui surviennent ordinairement.

Aussi, ma chère Sœur, vous n’avez rien à craindre que l’infidélité ou l’imperfection volontaire. Tous les accidents du dehors aideront beaucoup à vous anéantir au dedans de votre intérieur. Et si vous voulez me confesser la vérité, ma lettre vous aura surprise. Je vous puis assurer que nous avons tout l’amour et tout le zèle que l’on peut avoir pour la perfection de votre âme, et que si nous savions quelque autre chose qui vous put arrêter, nous ne maquerions pas de vous en avertir. Ce n’est pas que vous n’ayez un fond de corruption que tout le monde peut appeler son soi-même qui ne se détruira pas si facilement. Dieu seul le fait peu à peu après plusieurs années de fidélité. Mais comme cette misère est commune quasi avec toutes les âmes qui travaillent à la perfection, je ne vous en dis rien de particulier, sinon que sans vous décourager, vous demeuriez abandonnée et exposée à Dieu, afin que lui-même aille consumant ce misérable fond, et qu’il y mette son être infini en sa place. Adieu en Dieu.

[1658]

      1. 30 janvier 1658. bâtir un monastère qui soit conforme à la demeure de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement.

Je vous suis infiniment obligé Madame1281 de l’honneur de votre souvenir et de la bonté que vous avez eue de me mander que l’adjudication de la place pour nos chères mères du Saint-Sacrement est faite1282, cette nouvelle nous a beaucoup réjoui, y ayant très longtemps que tous les amis de ces bonnes mères désirent qu’elles soient dans un lieu arrêté pour y bâtir un monastère qui soit conforme à la demeure de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement1283. C’est-à-dire Madame que comme Notre Seigneur se loge sous les espèces du pain et du vin sans aucun appareil ni magnificence, mais d’une manière fort petite, pauvre et méprisée1284, il faut aussi que les religieuses qui sont dédiées à honorer ce grand et divin mystère, aient une maison commode pour leurs fonctions, mais bâtie de façon commune qui ne sente point la grandeur1285. Il ne faut pas écouter en ce rencontre la prudence humaine1286, ni les sentiments même de plusieurs personnes de piété, qui croient qu’on ne saurait bâtir une trop belle prison à de pauvres religieuses qui ne sortent jamais1287. La paix du cœur, et l’amour de Jésus-Christ caché dans le très Saint-Sacrement doit donner une plus solide consolation à nos chères mères, que non pas l’extérieur de l’ornement et beauté du bâtiment1288. Je vous conjure, Madame, de tenir la main à cela, et de montrer cette lettre à notre très chère sœur du Saint-Sacrement.


Tables


Table générale

Table des matières

Un TOTUM de et sur MECTILDE 3

Présentation 3

Revue par ouvrage 4

Dimensionnements 5

Avertissement 5

Tome troisième 7

Rouen 7

= Catherine de Bar Fondatrice des Bénédictines du Saint Sacrement 1614-1698 Fondation de Rouen, Bénédictines du SS, Rouen, 1977. 7

HISTOIRE & LETTRES [voir liste en Table des matières] 7

PRIEURES DU MONASTÈRE DEPUIS SA FONDATION 167

INDEX DES NOMS PROPRES 168

TABLE ANALYTIQUE 176

TABLE DES MATIÈRES (ROUEN) 180

Collection MECTILDIANA 186

Les Amitiés Mystiques de Mère Mectilde 186

Préface 186

Remerciements 187

LES AMITIÉS MYSTIQUES DE MÈRE MECTILDE 188

Ouverture 188

MECTILDE (1614-1698) 191

Jeunesse et années de formation intérieure : 191

Accomplissement d’une mystique de présence à Dieu. 191

Adhérer-adorer 192

Chronologie et durées des états de vie 194

DES « AÎNÉS DIRECTEURS » 195

Jean-Chrysostome de Saint-Lô (~1595-1646) 195

Tertiaires franciscains réguliers et Laïcs 196

Une vie chargée, des témoignages mystiques forts 197

L’initiation de Mectilde 201

Marie des Vallées (1590-1656) 208

« Sœur Marie » possédée par Dieu 208

Relations avec Mectilde 211

Charlotte Le Sergent (1604-1677) 214

Relation avec Mectilde : « Vous n’avez rien à craindre ». 215

Jean de Bernières (1602-1659) 217

Frère Jean « de Jésus pauvre » 217

L’intériorité d’un directeur de conscience 218

Frère Jean est confident de Mectilde puis la dirige 220

CONFÉRENCES ET ENTRETIENS 232

Une séquence de Conférences et entretiens datés 233

1632 (ou 1633) 233

Avant 1639 234

1640 234

1662 235

1663 236

1664 238

1671 (?) 238

1683 239

1687 239

1689 240

1692 240

1693 240

1694 241

1695 245

1696 246

1697 246

1698 248

Un bouquet de conférences sans date 249

COMPAGNES & COMPAGNONS 258

Marie de Châteauvieux (~1604-1674) 258

Élisabeth de Brême, la Mère Benoîte de la Passion (1607-1668) 263

Correspondance de Mectilde avec la Mère Benoîte 264

Correspondance avec Épiphane Louys, confesseur et collaborateur 269

Dorothée de Sainte Gertrude, Catherine-Dorothée Heurelle 270

Épiphane Louys, abbé d’Estival (1614-1682) 271

Les Conférences 272

Correspondance avec Mère Benoîte et ses dirigées 279

Jacques Bertot (1620-1681) 284

UNE AMIE & DES MONIALES 286

Catherine de Rochefort (1614-1675) 286

Jacqueline Bouette de Blemur (1618-1696) 293

Gertrude de sainte Opportune [Cheuret] 294

Marie de saint François de Paule [Françoise Charbonnier] (-1710) 297

Madame de Béthune (1637-1669) 300

Présentation 300

1683-1686 301

1688 304

1689 305

Mère Marie de Saint-Placide (-1730) 306

Et diverses bénédictines de l’Institut 311

RELATIONS & INFLUENCES 319

La Tradition bénédictine de Saint Vanne et Hydulphe en Lorraine puis de Saint Maur à Paris 319

François Guilloré (1615-1684) 320

Henri-Marie Boudon (1624-1702) 320

Madame Guyon (1647-1717) 321

Fénelon (1651-1715) 322

Des Bénédictines du Saint-Sacrement de Mectilde à nos jours 322

HISTOIRE DES TRANSMISSIONS 323

I. Les monastères d’origine. 323

II. Les auteurs, principales rédactrices ou copistes. 324

III. Les possesseurs de volumes. 325

IV. Les transferts importants. 326

V. Les « Vies » de Mère Mectilde. 327

VI. Pertes de documents (manuscrits et lettres autographes). 328

VII. Le Fichier central des Écrits. 328

Etat actuel du Fichier Central 329

Bibliographie  329

ANNEXES, INDEX & TABLE 330

Listes de figures omises au fil du texte principal. 330

1. Relations hors fondations : 330

2. Bénédictines du Saint-Sacrement et associées : 331

Bibliographie, manuscrits, leur disponibilité. 331

Ouvrages fréquemment cités et leurs noms réduits. 331

Autres sources. 331

Manuscrits : leur genèse et leur disponibilité informatique. 332

Un travail réfléchi d’édition a déjà été accompli. 332

Comment mettre en valeur ce trésor écrit qui témoigne des écoles de la quiétude ? 333

Index 333

Correspondance avec Bernières 335

Jean de Bernières et l'Ermitage de Caen, une école d'oraison contemplative au XVIIe siècle. 335

Lettres & Maximes 335

Édition et Chronologie 335

1. Eclairer Bernières par Bernières 335

2. Les sources 335

3. Répartition des correspondances 336

4. Titres, sigles, corps de caractères 336

Lettres et Maximes suivant l’ordre chronologique 337

5. 6 Novembre 1642 LMR Barbery. Le lieu de notre petite retraite 337

6. Décembre 1642 LMR Suppliez-le que je me convertisse sans plus tarder 338

[1643] 338

7. 2 Janvier 1643 L 1,6 Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer. 338

8. 9 Janvier 1643 LMR L’amour est fidélité ! 339

9. 27 Janvier 1643 L 1,7 Je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même. 340

10. 2 février 1643 LBM Sur l’humilité de la Très Sainte Vierge dans la purification. 341

11. LBM Vous êtes la meilleure amie que j’ai au monde. 342

12. 5 Mars 1643 LMR“ Je ne sais plus où j’en suis”. 342

13. 15 Mai 1643 LMR J’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection 343

14. 29 Mai 1643 L 2,7 Correspondre à toutes ses faveurs 343

15. 30 juin 1943 (Juin 1945) LMB Ô que cet homme est angélique et divinisé. 345

16. 15 Août 1643 L 1, 5 Il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais. 346

17. 28 août 349

18. 25 Septembre 1643 LMR Près de partir pour retourner à Barbery  349

19. 16 octobre 1643 Rêve mystique . La terre d’anéantissement 350

20. 13 Novembre 1643 LMR Si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté 353

21. 15 Novembre 1643 LMB Il nous survient ensuite de cette croix 354

22. 28 novembre 1643 LMB Je pris possession d’une terre 354

23. 2 Décembre 1643 LMB Je n’irai point en Lorraine 355

24. Décembre 1643 LMR Soupirs d’une âme toute glacée 355

25. 28 Décembre 1643 LMR Elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied 355

[1644] 356

26. Le 25 janvier de l’an 1644 LMB A Saint-Maur-les-Paris 356

27. 19 février 1644 LMB Saint Maur. Nos Sœurs de Barbery iront à Saint-Silvin 356

28. 31 mars 1644 LMB Un bien petit abrégé en cet écrit 357

29. 5 Avril 1644 LMR Vos prières ne seront point vaines 357

30. 20 avril 1644 LMR Saint-Maur Priez fortement pour ma conversion. 358

31. 1er mai 1644 359

32. 14 mai 1644 LMR Obéissance de Monsieur de Bayeux 359

33. 13 mai 1644 LMJ À Jourdaine .Sur Mere Benoîte 359

34. 15 juillet 1644 Saint-Maur LMR Le voyage de Lorraine 360

35. 17 juillet 1644 Saint Maur LMR Mes petites aventures 360

36. 4 Août 1644 L 1,13 Pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents. 361

37. 18 août 1644 LMB La lettre de la bonne âme 363

38. 19 août 1644 LMR Aimez Dieu pour moi 364

39. 5 septembre 1644 L 1,14 Ce qu’est la créature après la chute d’Adam. 364

40. 30 septembre 365

41. 21 octobre 1644 LMR J’attends cet le bon Père Chrysostome 365

42. 10 décembre 1644 LMR Saint Maur 366

43. 3 janvier 1645 LMR Quelque effet du véritable abandon 366

44. 29 janvier 1645 LMR route de Rambervillers. 366

45. Février 1645 LMR Rambervillers 367

46. 26 juin 1645 LMB à Saint Maur. 367

48. 30 juin 1645 LMB  Saint Maur Constante et ferme résolution des cinq solitaires 368

49. 4 juillet 1645 LMB Tâchez de venir promptement à Saint-Maur. 368

50. 30 juillet 1645 LMB de l’ermitage du Saint-Sacrement  369

51. 7 Août 1645 M 2 132 Heureux qui se peut perdre et qui ne se retrouve jamais ! 369

52. 8 Août 1645 M 1,85 (1.10.2) Au-dessus de nos mérites 370

53. 11 Août 1645 LMB Notre pauvre retraite de Saint-Maur 370

54. 25 Septembre 1645 LMB Saint Maur Lorraine 370

55. 1645 LMR Que faut-il faire pour être toute à Dieu ? 370

56. 5 novembre 1645 LMB Très cher Père Chrysostome 371

57. 11 novembre 1645 LMB Dieu 371

58. 1645 LMR Privée de sa présence 372

59. 11 Novembre 1645 M 3,62 De la complaisance de Dieu en Dieu seul. 372

60. 11 Novembre 1645 M 3,63 La félicité de Dieu 372

61. 12 Novembre 1645 M 3,64 Mon Dieu 373

62. 12 Novembre 1645 M 3,65 La félicité de Dieu est uniquement mon tout en toutes choses. 373

63. 15 novembre 1645 LMB Dites-moi, je vous prie en confiance 373

64. 17 Novembre 1645 M 2 124 Cette transformation veut 374

65. 17 Novembre 1645 M 1,6 (1.2.1) Le péché est pire pour les hommes que le néant. 374

66. 17 Novembre 1645 M 2 127 L’éloignement de la vie de Jésus est plus à craindre que l’enfer. 375

67. 18 Novembre 1645 M 2 101 (2.13.10) l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé 375

68. 31 Novembre 1645 M 2 139 Nous sommes appelés à la conquête du royaume de Dieu. 376

69. Décembre 1645 Tout ce qui nous anéantit est bon et il n’y a rien de meilleur en la terre. 376

70. 20 Décembre 1645 M 1,15 (1.2.10) Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même. 377

71. Décembre 1645 L 1,24 Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille. 377

72. 30 décembre 1645 M 1,1 (1.1.1) Sentiment du néant. 378

73. 13 Janvier 1646 LMB La maladie du cher Père 379

74. 16 Janvier 1646 M 2 104 (2.14.2) Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose et s’y plaît. 379

75. 16 Janvier 1646 LMB En peine de notre très cher Père 379

76. 10 Février 1646 LMB Fièvre de notre cher Père 380

77. 16 Février 1646 LMR Il y a crainte de mort 380

78. 26 février 1646 LMJ Saint Maur les Paris La riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur 381

79. 10 Mars 1646 L 1,28 L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures. 381

80. 23 mars 1646 L 1,29 L’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion. 382

81. 26 Mars 1646 LMB Tristes nouvelles 383

82. 28 Mars 1646 LMB -- le sacrifice de notre saint Père est consommé 383

83. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à notre révérende Mère Institutrice [Mère Mectilde] réfugiée à Saint-Maur 384

84.  10 Avril 1646 LMB. Il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns 384

85. 16 Avril 1646 LMJ. Effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits 385

86. 26 Avril 1646 LMB Au nombre de ses bons protecteurs. La privation de ces écrits… 385

87. 11 Mai LMB. j’ai besoin de votre secours 386

88. 12 Mai 1646 LMB. Sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu 387

89. 15 Mai 1646 RMB. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres. 388

90. 5 Juin 1646 RMB. Me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père. 388

91. 24 Juin 1646 RMR Imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père 388

92. 7 juillet 1646 RMB Une telle captivité et impuissance 389

93. 28 Juillet 1646 RMB Imiter Grégoire Lopez 389

94. 1646 L 2,43 Aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour. 390

95. 21 Août 1646 RMB Nouvelles d’une félicité éternelle 391

96. 5 septembre 1646 L 1,34 La perte des créatures 392

97. 26 Septembre 1646 RMR J’ai reçu les cahiers 393

98. 5 Octobre 1646 RMR J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. 393

99. 23 Octobre 1646 RMB Plus de quatre heures d’oraison solitaire. Rambervillers 393

100. 6 Novembre 1646 RMB Ni grâce, ni capacité pour être supérieure 396

101. 10 Novembre 1646 RMB Mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection 397

102. 17 Novembre 1646 RMR Un refuge pour nos Sœurs près de Caen 397

103. 14 Décembre 1646 RMB Je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée. 398

Jean de Bernières et l'Ermitage de Caen, une école d'oraison contemplative au XVIIe siècle. 401

Lettres & Maximes 401

Correspondance 1647-1659 403

[1647] 403

104. Janvier1647 L 1, 37 J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort. 403

105. 18 Janvier 1647 RMB Votre silence a été bien long ; votre fièvre en a été la cause 404

106. 4 Février 1647 L1, 57 Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare. 405

107. 15 février 1647 L 2, 35 Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions. 406

108. 16 février RMB Il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers 409

109. 26 février RMB Vous êtes encore nécessaire pour sa gloire 409

110. … Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne 410

111. 1er mars 1647 M 2,44 (2.7.10) Il faut aspirer aux pures vertus. 411

112. 1er mars 1647 M 2,45 (2.7.11) Vertu 411

113. Mars 1647 L1 La solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable. 411

114. 27 Février LMJ 412

115. 1er Avril 1647 LMR Consoler nos Mères de Lorraine 412

116. 7 Avril 1647 LMR Écrits de la bonne âme 413

117. 1647 L 1,35 Le parfait abandon qui rend l’âme toute simple. 413

118. 3 mai 1647 LMB M’anéantir à Caen 414

119. 25 mai 1647 LMB J’ai tant d’affaires 415

120. 2 Juin 1647 L 2,15 La vie présente fournit les occasions d’un continuel sacrifice. 415

121. 15 Juin 1647 LMB Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe 416

122. 15 juin 1647 L 2,36 Former Jésus-Christ dans les cœurs. 417

123. Août ou juillet (P 101) 1647 LMB Il me semblait que j’étais dans mon centre 417

124. 12 décembre 1647 LMB Meilleure santé 418

125. L 2,47 Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu. 418

126. 25 Juin 1648 LMB Donner de vos nouvelles 419

127. 19 Août 1648 LMB Maladie de Bernières 419

128. 24 Août 1648 LMB Meilleure santé... 420

129. 7 Septembre 1648 LMB Une diversité de petites affaires 420

130. 10 Septembre 1648 LMB 421

131. 28 Septembre 1648 LMB 421

132. 8 Octobre 1648 LMB 422

133. 26 Octobre 1648 LMB Mauvaises nouvelles de Lorraine 423

134. 5 Novembre 1648 LMB 423

135. 7 Décembre1648 LMB Par les ténèbres et par la pauvreté 424

136. 15 Décembre 1650 L 2,53 Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement. 424

137. 14 Février 1651 L 1,39 Il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie. 426

138. 10 mai 1651 J’ai appris les discours que le père N. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection. 427

139. 29 juin 1651 … au reste ma très chère sœur 428

140. 1651 L 3,49 Ce riche néant dans lequel on trouve tout. 428

141. 1651 L 2,54 -- Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie… 429

142. 26 Juillet 1652 LM à M. Boudon 430

143. 2 janvier 1653 LMB Monsieur Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme 431

144. 9 janvier 1653 L Ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur 432

145. 19 Janvier 1653 L 2,20 La voie de pure souffrance est la meilleure. 433

146. 10 Février 1653 M 2 172 Cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même. 434

147. 23 février 1653 L 3,21 Continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui. 434

148. 3 Mars 1653 L 2,21 C’est au Saint Esprit à qui vous devez demander direction et conduite. 435

149. 24 Avril 1653 L 3,29 Qui vit en Dieu seul, voit en Dieu ses amis. 435

150. 20 mai1653 LM à M. Boudon Souffrir quelque chose pour son nom. 436

151. 1er Juillet 1653 L 3,42 Demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté. 437

152. 9 Août 1653 LMB J’ai mis en mains de Monsieur Boudon… 438

153. 4 Septembre 1653 L 1,46 Dans la direction ne pas contraindre les âmes. 438

154. Avant février 1654 LMB Nous prendrons la croix 439

155. 22 Mars 1654 L 3,33 C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure. 439

156. 29 Mars 1654 L’esprit de notre petit Ermitage. 440

157. 13 Mai 1654 L 3,6 Il n’y a qu’à Le laisser faire. 442

158. 21 Août 1654 LMB Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut 443

159. 15 septembre 1654 MB sur le père Eudes et Marie des Vallées [extraits] 444

160. 17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi 444

161. 14 Octobre 1654 L 2,39 Comme une petite étable de Bethléem. 445

162. 20 Octobre 1654 L 2,25 Un abrégé de la voie mystique. 446

163. possible pour aller vous voir cet été prochain 448

164. Janvier 1655 Extrait d’une lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère 449

165. Fin janvier 1655 J’attendais le retour de Mr de Montigny 449

166. 2 février 1655 L 2,40 Ce qui attire Jésus dans les monastères. 449

167. 27 Septembre 1655 L 3,27 Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis. 453

[1656] 454

168. 3 Janvier 1656 L 3,13 Perte de l’âme en Dieu, la comparaison d’une rivière 454

169. 4 Août 1656 L 3,58 Quand Jésus, Soleil éternel, se lève au fond de l’âme. 455

170. 20 Novembre 1656 L 3, 36 Que nous soyons un jour tous fondu en Jésus. 456

171. 21 Novembre 1656 L 3,37 Le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ. 458

172. 23 Janvier 1657 L 3,15 De l’anéantissement mystique. 458

173. 9 Avril 1657 L 3,35 Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu. 459

174. 9 Avril 1657 L 2, 24 C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage. 460

[1658] 462

175. 30 janvier 1658. bâtir un monastère qui soit conforme à la demeure de Jésus-Christ au très Saint-Sacrement. 462

Tables 464

Table générale 464

Table de premier niveau 470

Fin 470


Table de premier niveau

Table des matières

Un TOTUM de et sur MECTILDE 3

Présentation 3

Tome troisième 7

Rouen 7

Collection MECTILDIANA 186

Les Amitiés Mystiques de Mère Mectilde 186

Correspondance avec Bernières 335

Tables 464

Fin 470


Fin

Imprimé sous Lulu.com

© 2020.


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1Comme l’ont été des sources traduites au siècle dernier de textes d’orient aujourd’hui redécouverts (bouddhismes, sivaïsme) : le travail d’érudits occidentaux est heureusement repris et poursuivi sur leurs terres d’origine (Inde, Japon, demain Chine).

2 Voir notre volume : Le Amitiés mystiques de Mère Mectilde […], coll. ‘Mectildiana’ dirigée par dom Joël Letelllier, éditeur Parole et Silence, 2017. Consulter le chapitre « Histoire des transmission » rédigé par sœur M.-H. Rozec, l’archiviste de l’Ordre, et plus précisément ‘VII. Le Fichier Central des Ecrits’, 327-328. Ce « FC » est l’outil utile après le présent totum pour aborder l’immense fonds manuscrit.

3Parce qu’ils ont été préservés en favorisant « l’intérieur » à l’usage des nouvelles générations. Guyon et ses proches ne pouvant être facilement édités suite à condamnation du quiétisme s’occupent de préserver un legs. Mectilde demeurée suspecte est sauvée par les sœurs de sa fondation bénédictine. Ailleurs, chez les figures qui n’ont pas été inquiétées, les écrits intérieurs sont une fraction d’écrits religieux qui incluent rapports avec les autorités et gestion de fondations (Jeanne de Chantal). ou bien la majeure partie a été perdue (Marie de l’Incarnation ‘du Canada’).

4 Découverte assez probable car le rassemblement des sources à Rouen est récente ; car la fidélité vis-à-vis de l’auteur est absente avant la fin du XIXe siècle ; car l’avis – discret - de Molette archiviste de l’Église de France est révélateur ; car de nombreux manuscrits tel P Paris seraient restés inexploités dès qu’une autre saisie provenant d’ailleurs était faite ?

5 Mais pas uniquement : ses moniales et leurs suggestions du comment vivre intérieurement. Surtout le fonds protégé depuis trois siècles par un Ordre religieux reconnu est unique pour trouver traces de l’esprit qui anima Madame Guyon et d’autres « adeptes de la quiétude ». Mectilde elle-même fut suspecte et sa canonisation demeura fruit défendu. Qui se ressemble s’assemble et conduit au présent « double ».

6 En effet il ne s’agit pas d’accéder à ce que l’on demande habituellement « en bibliothèque » - quelques ouvrages pour consultation parce qu’on en a entendu parler - mais après conseils et finalement autorisation, découvrir en circulant dans des rayons de livres ou dossiers ce que l’on ne savait exister. La découverte par l’ancien chercheur ès physique devient possible. C’est une archéologie textuelle pour laquelle on développe le « nez » du sourcier. Merci à Solesmes, à la Bibliothèque franciscaine, au Premier couvent du Carmel, et ici à Rouen / Craon.

7 Rencontres autour de Jean de Bernières […], coll. Mectildiana, Parole et Silence, 2013 ; Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde […], coll. Mectildiana, Parole et Silence, 2017.

8 Commentaire apporté par une bénédictine de l’Institut du Saint-Sacrement demeurée inconnue. Il provient du ms. N 249, 200. (Marguerite de l’Escale est l’auteure du ms. N 248). – Citations et extraits du florilège figurent en caractères romains (et dorénavant sans mise entre guillemets), liens et présentations en italique.

9 Une amitié spirituelle au Grand Siècle, lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux…, Téqui, 1989, est d'ailleurs le titre choisi pour l’édition de lettres adressées par Mère Mectilde à son amie. Leur correspondance met la barre haute, n’hésitant pas à proposer l’oraison du simple regard aux « débutants » (voir l’Introduction par Michel Dupuy, 36).

10 Environ un tiers de cette correspondance a été sélectionné par les moniales de l'Institut. Nous citerons souvent par des titres réduits les ouvrages édités, par exemple « Lettres inédites » pour Catherine de Bar / Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698 / Lettres inédites, Rouen, 1976. Les références complètes figurent en fin de volume, annexe CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE, 1. Ouvrages fréquemment cités ». 

11 On en trouve des listes dans Lettres inédites, 392 ; Fondation de Rouen, 13-15 ; Documents historiques, 34.

12 Le Fichier central cité F.C. et son Complément recensent au total 3767 lettres et pièces (entretiens, conférences, chapitres, fragments). Voir LE FICHIER CENTRAL, Annexe en fin de volume.

13 Amitié spirituelle, Fondation de Rouen, Lettres inédites, En Pologne... Les relations avec Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Epiphane Louys, etc., sont transcrites à partir d’autres sources.

14 Tout commence avec Mère Monique des Anges de Beauvais (1653-1723) qui fut secrétaire particulière de Mère Mectilde… v. HISTOIRE DES TRANSMISSIONS, annexe établie grâce aux travaux de sœur Marie-Hélène Rozec.

15 v. Âme offerte, Dom Joël Letellier, 22.

16 Pour exemple, l’édition devenue rare des Lettres de Jean de Bernières publiée en seconde partie des Œuvres spirituelles (1670) est préférable aux très nombreuses impressions du Chrétien intérieur, « œuvre » reconstruite librement à partir de fragments de lettres.

17 Son nom a été orthographié Mechtilde à partir du latin Mechtildis ; sur les premiers portraits est écrit en bas Mecthilde (Mathilde en allemand) mais jamais Mechtilde ; enfin elle-même signe Mectilde. [s. M.-H.] - orthographe adoptée en accord avec la majorité des auteurs récents. Mectilde est connue à la fin du XVIIe siècle, par exemple par madame Guyon et Fénelon, comme « La Mère du Saint-Sacrement » ; tandis qu'elle apparaît généralement dans des éditions anciennes sous son nom de naissance Catherine de Bar.

18 v. « Annexe « CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE ».

19 Ame offerte, Letellier, 55. - Dom Jean Leclercq souligne justement qu’il s’agit ici d’une « union plutôt qu’immolation », ibid., 36, même si la spiritualité de son époque parle souvent de « réparation ».

20 Ce désir de fuite en une solitude se heurte à la réponse ferme donnée par Bernières (v. infra ; et Lettres inédites, 142).

21 Joël Letellier, « Catherine de Bar (1614-1698), Annonciade et bénédictine. Une même aspiration à travers les vicissitudes de l’histoire », 329-384, in Jeanne de France et l’Annonciade, Cerf, 2004.

22 Lettres inédites, 122, appréciation - Fondation de Rouen, 299, mort de Mme de Montmartre.

23 Documents historiques, Itinéraire spirituel, Âme offerte.

24 Tableau en fin de section : « Chronologie et durée des états de vie ». En 1641, la guerre de Trente Ans provoque le refuge à Paris ; en 1642, séjours près de Caen ; en 1643, venue à Saint-Maur près Paris ; en 1647, priorat du Bon-Secours à Caen ; en 1650, priorat à Rambervillers ; en 1651, la guerre entre la France et le Saint-Empire provoque un second refuge à Paris : « Le Bon ami », rue St Dominique, aujourd'hui Bd Saint-Germain ; en 1652, maison Pinon, rue du Bac ; en 1654, rue Férou ; en 1659, rue Cassette.

25Fondation de Rouen. Attachants récits de quatre voyages de la « digne Mère » menés pour cette fondation difficile (essais multiples d’implantation enfin réalisée …mais le plancher s’effondre et une sœur devient folle. La chronique qui couvre les pages 25 à 135 évoque les conditions de nombreuses fondations à l’époque, ce qui donne au récit haut en couleur une valeur exemplaire. Un autre récit de fondation - cette fois sans Mectilde - mérite pleine attention : En Pologne, 46 sq., la fondation très bien annotée suivie de l’histoire des monastères polonais et de l’Holocauste.

26 Ce couvent formait un domaine considérable, disposant d’un grand jardin de forme triangulaire. Il verra passer bien du monde, dont madame Guyon et Fénelon. Le grand ensemble formé par le couvent des Carmes, les Bénédictines et N.D. de Consolation, recouvrait l’actuel quadrilatère délimité par la rue de Vaugirard, la rue Cassette, la rue du Cherche-Midi, la rue de Rennes, la rue du Regard… Plan dans Conrad de Meester, Frère Laurent de la Résurrection, Cerf, 1996, annexe I ; mais Le plan Turgot de 1734 est plus complet.

27 Amitié spirituelle, 113-117, « C’est par la foi que l’on connaît Dieu », F.C.,1391. – Explicitation par Véronique Andral, « De la voie du rien à la petite voie » in Carmel, 1963 - Allusions à Jean de la Croix dans : lettre du 7 septembre 1648 à Bernières ; Andral, Itinéraire spirituel, 58 ; Valli, 199 note 32.

28 Nous rencontrons dans les écrits publiés : Teresa (Lettres inédites, 336 & Fondation de Rouen, 169), Guilloré (Lettres inédites, 303 & Fondation de Rouen, 224), Saint Jure (Lettres inédites, 240), indirectement Suso : « Mon âme me fut représentée comme une chiffe… » (Andral, 186).

29 J. Daoust, Catherine de Bar…, Tequi, 1979,  « Conférence sur l’appel à la sainteté », 90-91. – pagination entre crochets.

30 Ibid., 97-98. Conférences du Corpus de Bayeux. C.B., Conférence de la veille des Rois de l’année 1694 ‘Sur la vocation d’adoratrice’. Ms. R 7, 275 et quelques corrections du ms. B 510, 7 ; annexe LE FICHIER CENTRAL  F.C., 2338.

31 Autres chronologies dans : Ame offerte, Letellier, 18sq. – Itinéraire spirituel Andral, 231sq. que nous utilisons – Documents historiques, 325sq. – Valli, 313 sq. - Yves Poutet, Catherine de Bar, 17sq.

32 Le contact ne fut qu’indirect, Bernières assurant le relais, mais il fut poursuivi en prière après 1656 comme l’atteste infra Mectilde.

33 Charlotte Le Sergent (1604-1677) . Mère Mectilde portait le même nom de Mère de Saint Jean l’évangéliste ches les annonciades (source possible de confusion).

34 Cf. Yves Poutet, Catherine de Bar… fondatrice bénédictine au XVIIe siècle, Paroles et Silence, 2014, 868.

35 On trouve une richesse semblable auprès de Madame Guyon – Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’agit d’une nouvelle branche du grand réseau mystique qui inclut celle que nous allons illustrer. Toutefois les relations entre membres de cercles spirituels « quiétistes » devenus discrets, sont perdues ou dispersées.

36 En général deux figures se rencontrent (par exemple François de Sales avec la future Mère de Chantal) ou bien une figure rayonne au sein d’un cercle (Catherine de Gênes ou Madame Guyon). Ici s’épaulent plusieurs figures mystiques accomplies, de la première branche de l’ « école du cœur » (et l’on n’a pas inclus les noms qui succèdent à « l’ancienne génération » des directeurs de Mectilde).

37 D. Tronc, Expériences mystiques en Occident, IV. Une école du cœur, à paraître.

38 Bernières, Œuvres Spirituelles II, 282 (lettre du 15 février 1647).

39 Il en est de même pour l’autre « passeur » de la génération suivante, Monsieur Bertot (1620-1671). Il accompagne Bernières en fidèle coopérateur avant de prendre le relais.

40 Nous l’explorons ici partiellement en nous appuyant sur le travail de sauvegarde assuré par les Bénédictines du Saint-Sacrement. Un océan de textes manuscrits est concentré depuis peu au monastère de Rouen. Nous avons mis en valeur la branche de la quiétude autour de Madame Guyon, de Monsieur Bertot et de Monsieur de Bernières, avant de réaliser leur origine franciscaine par Jean-Chrysostome. Les pièces du puzzle s’assemblent. Le ‘delta spirituel’ s’étendra du Canada à la Pologne du côté catholique, en Europe centrale, Îles britanniques, États-Unis du côté protestant.


41 Pierre Moracchini, « Un Grand Siècle franciscain à Paris (1574-1689), 3) La réforme du Tiers-Ordre Régulier », in D. Tronc, La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siècle. […] Tome III, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2014.

42 Histoire Générale et particulière du Tiers Ordre de S. François d’Assize, par le R.P. Jean Marie de Vernon, Religieux pénitent du Tiers Ordre de saint François, Paris, 1667, tome troisième, 76.

43 Histoire générale..., op. cit., 118.

44  Denys le chartreux (1402/3-1471).

45 Henri-Marie Boudon, L’homme intérieur ou la vie du vénérable père Jean Chrysostome, religieux pénitent du troisième ordre de S. François, à Paris chez Estienne Michallet, 1684, 337 sq. (Migne, Œuvres complètes de Boudon, col. 1310/12), 88.

46 Ibid., 178, 198.

47 Ibid., 200.

48 Ibid., 284, 316.

49 D.Sp., V, 1645 (art. « Spiritualité franciscaine »).

50 Boudon, L’homme intérieur…, 337 sq.

51 Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913.

52 D.Sp., II, 881 sq. (art. “Chrysostome de Saint-Lô”) ; Heurtevent, L’œuvre spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, 1938 .

53 Boudon, L’homme intérieur…, 372 à 378.

54 Parmi sept exemplaires repérés des écrits « composés par un Religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes » [le P. Chrysostome], ils se ramènent tous - l’ordre des matières peut varier - à deux titres : Divers traités spirituels et méditatifs à Paris, 1651 ; Divers exercices de piété et de perfection, composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes, à la plus grande gloire de Dieu et de N.S.J.C., à Paris, 1655. De nombreux autres titres, que nous n’avons pu localiser, sont donnés par Boudon, Œuvres II, Migne, colonnes 1320 sq.

55 Le second « de maison et façonné aux armes » (citation ci-dessous) serait Antoine le Clerc, le conseiller de jeunesse de Jean-Chrysostome : « À vingt ans il prit les armes, où il vécut à la mode des autres guerriers, dans un grand libertinage. La guerre étant finie, il entra dans les études… » (« La vie d’Antoine le Clerc, sieur de la Forest » rapportée par Jean-Marie de Vernon, Histoire Générale…, op. cit., 527).

56 Cf. Jean de la Croix : « Chez le basilic, c’est la force du poison qui tue. Lorsqu’il s’agit de Dieu, c’est l’immensité du bonheur et de la gloire qui donne la mort. » (Cantique Spirituel B, 11, 7).

57 Divers traités…, 108, 130. Voir Gilles d’Assise ( ?-1262) : « Il n’a plus ni foi ni espérance, car il connaît et aime. » (D.Sp. VI, 379).

58 Ibid., 140/1, 178/9.

59 Ibid., 179/180.

60 Divers exercices, partie paginée 1 à 136 : « …diversités spirituelles… », 56 sq.

61 Divers exercices…, partie paginée 1 à 212.

62 Selon le récit légendaire de la fin de vie du maître assisté par un mystérieux laïque (E.-P. Noël, Œuvres complètes de Jean Tauler, tome I, 1911, 16).

63 Lettre à Bernières du 30 juin 1643. T 4, 69. Ce tome 4 fait partie de la collection des monastères Arras-Tourcoing (l’une des copies réalisées pour Mgr Hervin, l’auteur d’une Vie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement [], 1883) ; P 101, 136. – Les mystiques sont discrets ; leur rencontre est souvent le fait d’une introduction par un de leurs dirigés qui aimerait partager sa chance lorsqu’il rencontre un ami éprouvé.

64 P 160, 228 ; T[ome] 4, 617 sq. - Chrysostome répond aux questions posées dans ce mémoire. (Transcription de ce ms. au monastère des bénédictines de Rouen, dossier intitulé « Père Jean Chrysostome de Saint-Lô »). Ce dialogue entre dirigée et directeur mystique nous apparaît si important que nous l'avons comparé et corrigé par la source T 4.

65 T 4, 619 (Au lieu de « qu'elle [reçoit] de Dieu) ».

66 T 4, 633.

67 T 4, 637.

68 P 160, 241a ; T 4, 649 ; P 101, 180.


69 « ce divin » : P 101, 182.

70 « Bien avare à qui Dieu ne suffit » : la célèbre devise de madame Acarie. Il faut, dit saint Augustin « qu'une âme soit bien avare, à qui Dieu ne suffit pas » (Enarratio III in Ps. XXX, n.4). Elle est souvent reprise par Mectilde avec des variantes : « Celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit » en réponse au P. Chrysostome, P 101, 183 ; « Trop est avare à qui Dieu ne suffit », lettre à Madame de Châteauvieux, Documents Historiques D.H., 191, 5e lettre, F.C., 1576 ; « Ô que trop est avare à qui Jésus ne suffit pas dans la sacrée Eucharistie », Retraite de 1662, D.H., 128 ; « Véritable Esprit », I, 26, édition de 1864 ; « Le langage des mystiques... » in N 249 [et non N 248], 200.

71 Les additions sont mises entre crochets.

72 P 101, 189, fin de la réponse du Père Jean Chrysostome.

73 La Vie Admirable de Marie des Vallées et son Abrégé rédigés par saint Jean Eudes suivis des Conseils d’une grande servante de Dieu, Textes présentés et édités par Dominique Tronc et Joseph Racapé, cjm, Éd. du Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques », 2013 ; Marie des Vallées, Le Jardin de l’Amour divin, Textes choisis et présentés par Dominique et Murielle Tronc, Arfuyen, 2013 ; Marie des Vallées, la « sainte de Coutances », Actes du colloque tenu au centre diocésain des Unelles, à Coutances, le samedi 1er juin 2013, réunis par le P. Daniel Doré, cjm, Vie Eudiste, Hors-série, 2013 (notre choix de « dits » dans « Influence mystique et postérité de Marie des Vallées » 39-48).

74 Lettres inédites, 346 ; Fondation de Rouen, 63/4, 362, 354/5, 371.

75 Vie, Livre 9, Chap. 6, section 2 « Elle résout des difficultés qu’on lui propose sur la contemplation, et donne des avis fort utiles sur ce sujet ».

76 Communication mystique.

77 “Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées”, notre édition de sa Vie admirable. Les numéros sont ceux des paragraphes de l’édition originale dans le Directeur mystique (1726) où furent rassemblés les écrits de Bertot.

78 Le Chapitre IV est précédé de feuillets blancs ; un nouveau copiste prend le relais : de beaux et profonds passages succèdent à bien des diableries mises en valeur par Dermenghem et d’autres modernes.

79 Livre 4. Contenant plusieurs choses qui font voir l’excellence de cette œuvre. Chapitre 10. Plusieurs autres choses qui font voir son état. Le Fils de Dieu la demande en mariage. Section 11. Abbaye de perfection et règles des excès de l’Amour divin qu’il a fait garder à la sœur Marie.

80 Livre 5. Contenant plusieurs autres choses qui font voir la sublimité, la vérité, la fin et les fruits de l’œuvre admirable que Dieu a opérée en la sœur Marie. Chapitre 2. La vérité des choses qui se passent en la sœur Marie. Section 4. Les aveugles font le procès au soleil.

81 « Je (le) suis partout où il va. »

82 Livre 7. Qui contient ce qui regarde la Mère de Dieu, les anges et les saints, l’Église militante et souffrante. Section 3. Elle est la grande basse de la Sainte Vierge.

83Cf. Fondation de Rouen, 353-354. Il s’agit de purifier l’Église de Dieu « affligée par un poison anti-mystique ». Boudon (1624-1702) sera persécuté ; en 1670, sera jeté l’interdit sur le couvent de Jourdaine de Bernières par un Official janséniste ; à l’instant où elle écrit à Boudon, les « messieurs du Port-Royal » s’opposent au projet de fondation (elle le rapporte plus bas). « L’affaire » aboutira avec obtention des Lettres Patentes en 1653. La « bonne âme » désigne Marie des Vallées. Purgation et saignée se réfèrent aux dits rapportés au chapitre 6, section 3, de la Vie admirable : « l’Église n’est pas malade à la mort, mon Fils lui donnera une saignée et une purgation et elle sera guérie ».

84 Le Frère Luc de Bray, religieux cordelier, de l’ordre de saint François d’Assise a été en relation avec Mère Mectilde pendant plus de vingt-cinq ans. Elle l’avait connu par leur ami commun, Jean de Bernières-Louvigny. Il semble que le Père de Bray, en résidence à Rome, se soit employé à obtenir la bulle d’érection de notre observance [Bénédictines du Saint-Sacrement] en congrégation, en décembre 1676 (Fondation de Rouen, 354, note 20).

85 Fondation de Rouen, 353-356.

86 La pose de Croix, rue Férou, se fera en présence de la Reine le 12 mars 1654.

87 La Sainte Vierge est proclamée Abbesse perpétuelle le 22 août 1654.

88 Fondation de Rouen, 361-362 ; F.C., 1810 ; C 403.

89 Saint Jean Eudes (1601-1680), l’ami de Bernières. - Berthelot du Chesnay, « Saint Jean Eudes et Mère Mectilde », Notre Vie (revue eudiste) juillet 1952, novembre 1954, janvier et mai 1955.

90 Monsieur Jacques Bertot, fidèle de Jean de Bernières.

91 Sur les rapports délicats avec le Père Lejeune v. Rencontres..., op.cit., contribution de B. Pitaud, 206 sq.

92Mgr de Laval-Montigny (1623-1708), futur premier évêque de Québec, qui va passer trois années à l’Ermitage avant de partir au Canada en 1659.

93 Lettre du 21 août à Jean de Bernières, Fondation de Rouen, 371-372, F.C., 1249, P 160.

94 Fondation de Rouen, 63-64.

95 « Magicienne » ? pour des jansénistes, et l’autre fondateur saint Jean Eudes souffre à l’époque de traverses liées à sa supposée dépendance vis-à-vis de la « possédée ». – Noter la forme au présent : la magicienne morte depuis plus de vingt ans opère au présent ‘d’en haut’ pour soutenir Mectilde !

96 Lettres inédites, 346, « Lettre à une religieuse de Toul », 1683 ; F.C., 442 ; N 267.

97 Comprendre : « que vous avez de la vanité de n’avoir pas eu de vanité. »

98Corpus de Bayeux C.B., Conférence 134, 1691, Tenez-vous dans votre néant ; N. 261/3, 56 ; F.C., 2801.

99 « Lettre au duc de Chevreuse du 16 mars 1693 » Madame Guyon, Correspondance II Années de Combat, Champion, 2003, pièce 35,  103.

100 Les Conseils d’une Grande Servante de Dieu furent publiés à la fin du tome II du Directeur mystique de Monsieur Bertot, 1726 . Pour suivre des influences mystiques nées à l’Ermitage voir Rencontres autour de Jean de Bernières, « …Sources et influences… », 381-421, où j’aborde « l’autre moitié chrétienne » : membres de confessions protestantes, quakers, etc.

101 « J’ai été nommée Marie par Marie des Vallées et par Messire Jean de Bernières.»

102 Puis exhumée et inhumée en 1919 à droite du transept de la cathédrale de Coutances, près de l’autel de Notre-Dame du Puits.

103 Vie de la Vénérable Mère de S. Jean l’Évangéliste, religieuse de l’Abbaye royale de Montmartre. Par la Mère Jacqueline Bouette de Blémur, religieuse bénédictine de l’Abbaye de la Ste Trinité de Caen. À Paris, chez Nicolas Le Clerc, 1689, 108.

104 Vie de la Vénérable Mère…, 56.

105 Ibid., 73-76.

106 Ibid., 105.

107 Ibid., 109-111.

108 Ibid., 142.

109 Ibid., 138-141.

110 Ibid., 146-148. Cette longue lettre dont nous ne reproduisons que quelques phrases couvre les pages 143 à 149.

111 Lettre de Mectilde à Rocquelay, secrétaire de Bernières, 15 mars 1643, F.C., 908 ; Itinéraire spirituel, 31.

112 P 108bis, 43. – Nous rencontrerons d’autres occasions permettant de citer V. Andral, archiviste auteure d’une approche mystique de Mectilde dans son Itinéraire spirituel (2e éd. 1997 ; en cours de réédition).

113 L’abbé Berrant, aumônier de la Visitation de Melun vers 1700, n’est pas toujours sûr ; la réputation de dureté attachée au Père Chrysostome a probablement été exagérée ; les ceintures de fer sont fort admirées à l’époque ce dont témoigne dom Claude Martin, La vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation (1677), 623.

114 Histoire littéraire du sentiment religieux en France, tome II, 467-484, où Bremond renvoie à l’Abrégé de sa vie par la Mère de Blémur (481-483) ; repris dans Itinéraire spirituel, 46.

115 Vie de la Vénérable Mère de S. Jean l’Évangéliste…, 117 & 127.

116 Jean de la Croix sera béatifié… en 1675, enfin canonisé en 1726 (apprécié très tôt par les mystiques, Jean demeurait critiqué par d’autres).

117 Itinéraire spirituel, 58.

118 Souriau, Deux mystiques normands au XVIIe siècle, M. de Renty et Jean de Bernières, Paris, 1913 (& 1923 sous un autre titre : Le mysticisme en Normandie au XVIIe siècle) ; R. Heurtevent, L’œuvre Spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, 1938 ; L. Luypaert, « La doctrine spirituelle de Bernières et le Quiétisme », Revue d’Histoire Ecclésiastique, 1940, 19-130 ; Rencontres autour de Jean de Bernières, mystique de l’abandon et de la quiétude, 2013.

119 Jean de Bernières, Le Chrétien intérieur [livre VII]. Textes choisis suivis des lettres à l’Ami intime […] par Dominique et Murielle Tronc, Arfuyen, Paris, 2009 ; Jean de Bernières, Œuvres Mystiques I, L’Intérieur chrétien suivi du Chrétien intérieur augmenté des Pensées, Edition critique avec une étude sur l’auteur et son école par Dominique Tronc, Ed. du Carmel, coll. « Sources mystiques », 2011 ; les contributions de Rencontres…, op. cit., proposent de nombreuses citations constituant un florilège mystique.

120 Dom G. Oury, Marie de l’Incarnation, Mémoires de la Société Archéologique de Touraine, tome LVIII, 1973, 280 sq. (que nous citons) & Les presses de l’Université Laval, Québec/Abbaye Saint-Pierre, Solesmes, 1973.

121 Dom Oury, Marie de l’Incarnation…, 297-299.

122 Dom Oury, Ibid., 320 ; v. D. Sp., X, 490.

123 Boudon, Œuvres II, 1313. 

124 Souriau, Deux mystiques…, 115 ; Chrétien Intérieur, 380.

125 Œuvres Spirituelles II, 61. – Son serviteur Roberge ira plus tard en Nouvelle-France.

126 Souriau, Deux mystiques…, 119.

127 Annales des Ursulines de Caen citées par Charles du Chesnay, « La mort de M. de Bernières à Caen et l’arrivée de Mgr de Laval à Québec au printemps de 1659 », Notre Vie [revue eudiste], 1959.

128 Citée par Souriau, Deux mystiques., 271.

129 Jean de Bernières, Œuvres spirituelles II, 469-470 (Lettre du 11 novembre 1654).

130 Œuvres spirituelles, II, 244 & 245-246 (Lettre du 20 octobre 1654).

131 Chrétien Intérieur VII, 5.

132 Ibid. VII, 6.

133 Ibid. VII, 5.

134 Jean de Bernières, Œuvres spirituelles, II, « Lettres à l’Ami intime » : au nombre de 18, leur destinataire non cité est probablement Jacques Bertot. Voir notre édition, Le Chrétien intérieur…, Arfuyen, 2009, 151 sq.

135 « Lettre à l’Ami intime » 18.

136 Chapitre 13 du 3e livre du Chrétien intérieur [dans l’édition en huit livres].

137 Souriau, Deux mystiques…,196.

138 Bernières, Chrétien Intérieur, VI, 11.

139 Bernières, Œuvres Spirituelles, II, 122.

140 Rencontres autour de Jean de Bernières…, op. cit. « La correspondance spirituelle entre Jean de Bernières et Mère Mectilde du Saint-Sacrement », 173-269, comporte deux parties, analytique (par années), puis synthétique (l’évolution spirituelle).

141 Rencontres..., « La filiazione Bernières – Bertot - Catherine Mectilde de Bar », 271-310. – De la même sœur Annamaria : Il Libretto di Catherine Mectilde de Bar per le sue Benedittine, Le véritable Esprit des religieuses Adoratrices perpétuelles du Très-saint Sacrement de l’Autel (1684-1689), Facoltà Teologica dell’Italia settentrionale, Milano, 2011 (le titre neutre de cette « Dissertazione » cache une étude de la mystique Mectildienne vécue par ses filles d’hier et d’aujourd’hui).

142 Jean 8, 21-24 : « Je m’en vais ; vous me chercherez […] vous mourrez dans vos péchés. »

143 L. à Rocquelay du 13 novembre 1643 ; T 4, 81.

144 L. à Bernières du 15 novembre 1643 ; T 4, 85.

145 L. à Bernières du 28 novembre 1643 ; T 4, 91.

146 L. à B. du 1er décembre 1643.

147 L. à R. du 25 janvier 1644 ; T 4, 101.

148 L. à B. du 15 février 1644 ; T 4, 103. – Depuis 1639, date du départ à Dieppe de Marie de l’Incarnation et de son amie La Peltrie, Bernières s’occupe de trouver des secours et fonds pour la Nouvelle France. – Le portage spirituel passe du P. Chrysostome à monsieur de Bernières.

149 L. à B. du 31 mars 1644 ; T 4, 107.

150 L. à Jourdaine de Bernières du 15 mai 1644 ; F.C., 2524 ; Itinéraire, 38.

151 L. à R. du 13 août 1644 ; F.C., 2276 ; Itinéraire, 39 ; T 4, 131 ; Lettre à Rocquelay.

152 L. à B. du 18 août 1644 ;  T 4, 135.

153 L. à R. du 25 janvier 1644 ; F.C., 1304 ; Itinéraire, 41 ; P 101, 162 ; T 4, 101.

154 T 4, 159 ; P 101, 197-199. - Nous complétons ici V. Andral dans cette L. à Bernières du 30 juin 1645 : […]. Il faut, mon très cher Frère, que vous m’aidiez beaucoup par vos saintes prières. J’ai bien un désir mais cela ne vaut rien sans l’effet. […] Je vous supplie de la part des cinq solitaires qu’aussitôt que notre très cher et bon Père [Chrysostome] aura donné sa résolution sur notre dessein vous preniez la peine de nous le faire savoir en toute diligence afin de travailler promptement à son exécution et disposer des affaires d’ici et de Saint-Firmin. Nous attendrons vos réponses avant de rien ordonner. [… ]

155 Itinéraire, 42-43 ; N 250 ; F.C., 1386 ; P 101, 200.

156 Monsieur Bertot est alors Supérieur des Mères Ursulines de Caen.

157 L. à B. du 30 juillet 1645 ; T 4, 167.

158 L. à B. du 11 août 1645 ; T 4, 171.

159 L. à B. du 15 novembre 1645 ; T 4, 185. – Le blanc est le centre de la cible du tir à l’arc.

160 L. à B. du 13 janvier 1646 ; T 4, 193.

161 L. à B. du 26 mars 1646 ; T 4, 207. – le bon Frère Jean réapparaît périodiquement cité par Mectilde : c’est une figure mystique notable du cercle normand même si nous omettons ici une section dédiée. Il est l’auteur d’un unique savoureux et profond ouvrage, L’ouverture intérieure du Royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs avec le total assujetissement de l’âme à son divin empire […], 1660. - Il fut sacristain au monastère de la rue Cassette.

162 L. à B. du 28 mars 1646 ; T 4, 209.

163 Ce qui fut fait, v. op. cit., supra : Divers traités spirituels et méditatifs à Paris, 1651 ; Divers exercices de piété et de perfection, composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes, à la plus grande gloire de Dieu et de N.S.J.C., à Paris, 1655.

164 L. à B. du 10 avril 1646 ; T 4, 213.

165 Père Elzéar du couvent des franciscains du Tiers-Ordre Régulier de Paris avec Chrysostome, et parent comme nous l’apprenons ici.

166 L. à la Mère Jourdaine de Bernières du 16 avril 1646 ; F.C., 2545 ; D 13, 94 ; Fondation, 341 ; P 101, 222 ; T 8, 25.

167 L à B. du 26 avril 1646 ; T 4, 217.

168 L. à B. du 12 mai 1646 ; T 4, 221. – Les lettres de Bernières sont apparemment perdues. Suit une lettre du 24 juin 1646 [T 4, 221] à Rocquelay traitant d’une édition possible : « […] Je vous supplie de dire à notre très cher et très bon Frère que s’il veut faire imprimer quelqu’écrit de notre bienheureux Père, que monsieur le Curé de Saint-Jean en Grève à Paris me promet telle approbation que je voudrais pour les écrits de ce digne personnage. Que notre cher Frère voie s’il est à propos de faire imprimer la sainte abjection. Une autre personne s’offre à payer les frais qu’il y faudra faire. Je suis dans l’attente de deux témoignages de deux bons prêtres, grands serviteurs de Dieu, qui ont eu connaissance particulière de la béatitude de notre saint Père. Je vous les enverrai si notre Seigneur me rend digne de les posséder. […] » (T 4, 231).

Une autre lettre au même Rocquelay du 5 octobre 1646 (T 4, 255) est positive : « J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. [Chrysostome]. J’ai un imprimeur tout prêt qui désire avec passion de l’imprimer et deux excellents docteurs qui donneront leur approbation. Voyez si vous voulez prier Monsieur de Barbery d’y joindre la sienne. » Enfin succès annoncé dans une lettre à Rocquelay du 17 novembre 1646 [T 4, 269] : « […] Je vous dois des reconnaissances infinies puisque les biens que vous me procurez sont infinis. J’ai reçu vos chers et précieux cahiers avec deux satisfactions que je ne vous saurais exprimer, d’autant que vous donnez moyen de faire imprimer la sainte abjection. J’ai écrit à Paris pour traiter avec l’imprimeur de notre bienheureux Père qui a grande affection d’imprimer toutes ses œuvres. Je tiendrai la bonne main à cet ouvrage afin que vous et celles qui ont l’honneur d’être ses enfants puissent participer à son esprit. Je ne vous puis dire les bons effets que la lecture de ces saints cahiers a causé dans l’esprit de nos Sœurs […] ».



169 L. à B. du 21 août 1646 ; T 4, 245 ; - La « sainte âme » désigne Marie des Vallées.

170 L. à B. du 23 octobre 1646.

171 Après s’être remise à Dieu elle a écrit à la Prieure de Rambervillers, etc.

172 Hésitations des sœurs de Rambervillers sur le projet de trouver refuge près de Caen ; proposition de prendre la supériorité des Filles de Notre-Dame de Liesse.

173 L. à B. du 14 décembre 1646 ; F.C., 788 ; P 160 ; Fondation, 345.

174 A l’exception de la lettre du 7 septembre 1648 signalée dans la section consacrée à Charlotte Le Sergent, où Mectilde s’adresse à Bernières : « Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue avec la chère Mère de Saint Jean ».

175 L. à Rocquelay du 29 janvier 1645 ; P 101, 191, T 4, 147.

176 Itinéraire, 73 ; F.C., 2158 ; T 4, 383.

177 Prieure à Rambervillers (situé dans les Vosges) depuis la fin août de l’année précédente elle sera chassée avec ses sœurs par la guerre entre la France et le Saint-Empire, pour arriver à Paris le 24 mars 1651.

178 Itinéraire, 73, cite cette lettre de Bernières du 14 février 1651 qui figure dans la biographie de Vienville (1701), ms. P. 101, 320.

179 La suivante du 26 juillet 1652 adressée à Boudon a été citée supra à propos de Marie des Vallées.

180 Itinéraire, 80 ; Inédites, 145 ; L. à B. du 7 septembre 1652 ; F.C., 799 & 946.

181 Itinéraire, 82 sq. ; L à B. du 23 novembre 1652 ; F.C., 830. – Le livre de « La sainte abjection » correspond certainement à celui qui sera édité à Caen par les bons soins de Bernières.

182 F.C., 830.

183 François de Laval-Montigny.

184 Le P. Paulin sera supérieur du Tiers-Ordre Régulier franciscain et connaîtra madame Guyon. - Auteur du Discours de Dieu seul (nos extraits dans : La vie mystique chez les franciscains… I, 204-210).

185 En présence de tout ce beau monde (Boudon, Montigny, P. Paulin, R.P. Le Jeune, religieuses de Montmartre) !

186 Le P. Lejeune, confesseur de Mectilde ; les rapports ne furent pas simples : v. l’étude par le P. Pitaud, Rencontres…, 206 sq.

187 L. à B. du 9 août 1653 ; F.C., 1747 ; P 160.

188 La Correspondance de Bernières incluera un choix dans l’abondante correspondance passive issue de Mectilde. Nous utilisons l’état actuel du travail en cours par Dom Éric de Reviers, en constituant un choix orienté « vers l’intérieur ». On se reportera au « Portrait spirituel » proposé par le Père Éric, Rencontres…, 425-569.

189 T 4, 519 ; F.C., 878.

190 P 101, 632/680.

191 P 101, 633/681.

192 Itinéraire, 99 sq. ; F.C., 878 ; P 101, 633/681-634/682. Et Véronique Andral, Itinéraire, 101, ajoute : « Nous pouvons placer ici un petit épisode qui fut soigneusement caviardé dans le [ms.] P 101, 643/689, où, à une certaine époque, on a tâché d’effacer ce qui regardait les relations de Mère Mectilde avec Bernières (probablement au moment où Rome a mis à l’index le "Chrétien intérieur" ?). Bref, voici, en résumé, ce que nous avons pu déchiffrer : Bernières est venu voir Mère Mectilde à Paris, les voilà tous deux au parloir, perdus en Dieu. Cet entretien dura plusieurs heures, si bien qu’ils en oublient de prendre leur repas, au grand désespoir de la Sœur tourière et de la Communauté. »

193 L. de Bernières à Mectilde (non datée) P 105, 481 ; Itinéraire, 77.

194 Yves Poutet, Catherine de Bar…, Chap. 19, « Les publications de Mère Mectilde ». -- Une seule en réalité du vivant de Mère Mectilde et sans date. On peut supposer 1690, six ans après la première, selon le droit valable pour six ans -- Annamaria Valli, Il Libretto di Catherine […], Le Véritable Esprit […], Milano, 2011, restitue l’intériorité du message.

195 Son histoire est complexe. Le Véritable Esprit sera étudié et édité dans la collection “Mectildiana”.

196 Le chapitre XII « De la divine volonté » éclaire ce point. Si Mectilde n’écartait pas une interprétation en conformité avec l’esprit de son temps, elle ne put pourtant éviter des difficultés après la publication de son Véritable Esprit (v. Orcibal, Correspondance de Fénelon, Droz, 1987, note 3 à la lettre 508 écrite peu après le 6 avril 1698 à la Mère Marie-Anne Loyseau).

197 Saint Bonaventure, œuvres présentées par V.-M. Breton, Aubier, 1943, « Bréviloque, § 3 – Les Béatitudes et les Fruits », Explication.

198 Typique perte qui annonce le futur dépouillement. On connaît des rêves analogues : train qu’il ne faut pas manquer, au prix de la perte des bagages …train que l’on manque si l’attachement l’emporte.

199 Nous avons rapporté plus haut un beau « songe » dans la section consacrée à « sœur » Marie des Vallées, dont les avis importaient beaucoup à Mectilde : « Un jour la Sainte Vierge dit à la sœur Marie : « Allons, ma grande basse [servante], travailler au bois. » La Sainte Vierge avait une faucille, une hache et une échelle dont les échelons étaient de corde, et une petite bêche. Elle la mena à l’entrée du bois où ce n’était qu’épines et broussailles. Elle lui bailla la faucille et lui commanda d’essarter [débroussailler] toutes ces épines. Elle le fait et voyant ses mains ensanglantées, dit à la Sainte Vierge : « Ma mère, j’ai mes mains tout ensanglantées. »

Dans ce témoignage parallèle on ne peut écarter une influence de l’imaginative en lisant plus loin, « il me mena […] un palais magnifique… »

On retrouvera une description, cette fois fabulatrice, chez la sœur Cornuau admirée de Bossuet ; et le trop célèbre rêve « des deux lits » a été vivement reproché à madame Guyon.

Topos du siècle ? Pas seulement : réalité traversant les couches les plus profondes de l’humain mais habillée par le naturel. Aussi ce genre de songe est vécu par beaucoup à toutes époques.


200 P 101, 33 ; Itinéraire, 19.

201 Itinéraire, 22 : D’après l’abbé Berrant, 28, c’est pendant son noviciat avec Mère Benoîte de la Passion qu’elle reçoit cette « grâce mariale » ; F.C., 2876.

202 Itinéraire, 25 sq. ; Abrégé d’une retraite, 1640 ; F.C., 2621.

203 Corpus de Bayeux  C.B., Conférence 98, du 2e Dimanche d’après Pâques 1662 ; B. 531, 307 ; F.C., 1523.

204 Année 1662, Documents, 128 sq.

205 Itinéraire, 78 ; juillet-août 1662 ; N 250, 74.

206 C.B., : Conférence 174, à la veille de tous les saints, novembre 1662 ; B 531, 196 ; F.C., 2029.

207 C.B., : Conférence 31, de la veille de la Circoncision l'an 1662 = 31 décembre 1661 ; Craon A, 67 sq. ; F.C., 219 et 501.


208 C.B., : Conférence 4, Chapitre du 2e vendredi des Avents 1663 ; B 531, 365 ; F.C., 2641.


209 C.B., : Conférence 185, Veille de tous les Saints 1663 ; Craon A 273 ; F.C., 883.

210 C.B., : Conférence 126, 15e dimanche après la Pentecôte de 1664 ; B 531, 312 ; F.C., 2541.

211 Itinéraire spirituel, 150 : Véronique Andral cite une lettre de Luc de Bray datée de 1671, avant de citer : « Un jour, étant à l’oraison… »

212 R 19 ; Itinéraire, 152-155. Extrait de : « Vues et dispositions très saintes et très solides de notre digne et précieuse Mère », que ses filles ont si fidèlement recopiées.

213 C.B., : Conférence 15 du 17 décembre 1671 ; N 266, 471 ; F.C., 2573.

214 Le Véritable Esprit des religieuses adoratrice perpétuelles du très-saint sacrement de l’autel (1ère édition en 1683) - v. l’étude complète avec un esprit intérieur de cette œuvre maîtresse (mais non signée) de Mectilde par sœur Annamaria Valli, Il libretto di Catherine Mectilde de Bar per le sue benedettine, Milano, 2011.

215 Extrait du Véritable Esprit, Paris, 1683 (1ère édition, 68-70) ; Ecoute, 32.

216 Entretien du 21 septembre 1687 « Hier soir en me couchant » ; F.C., 2121 ; N 254/2, 108 ; Entretiens, 12.

217 Entretien [de 1689], « Nous avons une grande nécessité de recourir » ; F.C., 1892 ; T 16, 17 ; Entretiens, 14.

218 Entretien de 1692, « Ce que j’aime plus » ; F.C., 882 ; N 261-3, 48 ; Entretiens, 18.

219 C.B., : Fête du Saint-Sacrement, Conférence 120, 1693, « Nous voilà, mes Sœurs, arrivées » ; B 510, 1 ; F.C., 2384.

220 C.B., : Conférence donnée la veille des Rois de l’année 1694 sur la vocation d’adoratrice « Nous célébrons demain la fête de l’Epiphanie » ; Ms. R 7, 275 et quelques corrections du ms. B 510, 7; F.C., 2338 ; Daoust, op.cit., 97-98.

221 Entretien du 13 février 1694 « Il me serait d’une douceur » ; F.C., 2107 ; P 123, 124 ; Entretiens, 22 ; MG 13, 10.

222 15 février 1694. « Il semble bien que l’auteur de cette page soit la secrétaire de notre Mère Mectilde, Mère Marie-Bénédicte du Saint Sacrement. » (Note à l'Entretien du 15 février).

223 Entretien du 15 février 1694 ; F.C., 2282 ; B 532, 3 ; Entretiens, 26 ; P 123, 124.

224 Entretien de mars 1694 après sa maladie, « Oui, mes Sœurs, une âme abandonnée… » ; F.C., 2436 ; P 123, 166 ; Entretiens, 37 sq.

225 Itinéraire, 186.

226 F.C., 2436 ; Itinéraire spirituel, 187-188.

227 Entretiens familiers, le 1er avril 1694 à ses filles, 42 ; Itinéraire, 188, que nous citons ; F.C., 2706 & 841.

228 Entretien 1er avril 1694 « Vous allez toujours dans l’extrême » ; F.C., 2004 ; P 123, 138 ; Entretiens, 43.

229 Entretien août 1694 « saint Augustin dit… » ; F.C., 2654 ; N 261/3, 42 ; Entretiens, 58.


230 C.B., Conférence 166, 1er octobre 1694 « Pour honorer nos saints Anges » ; N 261/3, 76 ; F.C., 373.

231 Entretien 8 novembre 1694 « Voilà une fort belle lecture » ; F.C., 415 ; N 261/3, 112 ; Entretiens 65.

232 Entretien 2 décembre 1694 « Je m’en occupe quelquefois la nuit », F.C., 1960 ; N 254/2, 117 ; Entretiens, 65 sq.

233 Entretien 8 décembre 1694 « Qu’est-ce que vous avez demandé » ; F.C., 1989 ; N 254/2, 128 ; Entretiens, 67.

234 C.B., : Conférence 16e, 17 décembre 1694, Fête de l’Expectation ; N 254/2, 113 ; F.C., 2381.

235 C.B., : Conférence 24, 24 décembre 1694, « Il faudrait un séraphin… » ; N 254/2, 23 ; F.C., 503.

236 C.B., : Conférence, 1695 « Voilà proprement ce que fait la pauvreté… » ; F.C., 950 ; Ecoute, 117.

237 Entretien 1695, Mercredi des Cendres « Eh ! bien ! qu’avez-vous fait » ; F.C., 2007 ; P 123, 157 ; Entretiens, 76.

238 Entretien du 21 novembre 1696, Entretiens, 113-116 ; Itinéraire, que nous citons 202 sq. ; F.C., 2120 et Dumfries D 12, 9.

239 Entretien 1697 « Dans les commencements que j’ai eu ces lumières…» ; F.C., 2455 ; B 532, 65 ; Entretiens, 125.

240Entretien octobre 1697 « On m’a appris… » ; F.C., 1974 ; D 12, 4 ; Entretiens, 119.


241 Entretien du 12 octobre 1697 « Jamais je n’ai eu… » ; F.C., 1974 ; D 12, 2 ; Entretiens, 116 sq.

242 Je ne suis pas à le lui dire, tournure ancienne pour : je ne tarde pas à le lui dire, je lui ai déjà dit, ce n’est pas la première fois. (NDE).

243 Entretien du 16 octobre 1697 « Ma Mère, détournez-la… » ; F.C., n° 2059 ; D 12, 12 ; Entretiens, 120.

244 Entretien 6 novembre 1697 « Je ne regarde jamais… » ; F.C., 2067 ; Ecoute, 137.

245 C.B., : Conférence du dernier Jeudi saint 1698 ; Itinéraire, 209. ; F.C., 880.

246 convi : invitation (Littré].

247 16e dimanche d’après la Pentecôte ; Craon C, 173 ; F.C., 3156.


248C.B., Conférence 81, mercredi de la Passion « Vous me surprenez, mes Sœurs » ; B 521, 43 ; F.C., 3102.

249C.B., Conférence 181, octave de la Toussaint « Je ne doute point » ; N 254/2, 79 ; F.C., 1075.

250C.B., Conférence 139, veille de sainte Magdelaine « La grâce d’oraison demande une fidélité prodigieuse » ; Craon B, 18 ; F.C., 1861.

251 C.B., Conférence 19, « Je viens pour apprendre » ; R 7, 84 ; F.C., 1591 ; T 15, 575.

252C.B., Conférence 22 veille de Noël « Il est de mon obligation… » ; Craon A, 35 ; F.C., 476.

253 C.B., Conférence 109 « Vous me demandez les dispositions… » ; P 137/1, 71 ; F.C., 3087.


254 C.B., Conférence 110 du 4 mai pour la venue du Saint-Esprit, « Je vous enverrai… » ; D 42, 61 ; F.C., 1726.

255 C.B., Conférence 111 veille de la Pentecôte, « Une âme qui veut recevoir » ; N 268, 463 ; F.C., 2866.

256 C.B., Conférence 116 Fête du très Saint Sacrement, « Vous savez, mes Sœurs… » ; N 266, 563 ; F.C., 3142.

257 C.B., Conférence 124, 14ème dimanche d’après la Pentecôte « J’espérais hier… » ; Craon C, 168 ; F.C., 1433.

258C.B., Conférence 133, « Ce grain de moutarde… » ; N 266, 683 ; F.C., 75.

259 C.B., Conférence 228, « Un bon moyen… » ; D 42, 6 ; F.C., 2855.

260 C.B., Conférence 256, « La loi de la victime est de mourir » ; F.C., 1872.

261 C.B., Conférence 264, « A mesure qu’une chose », Craon A, 441 ; F.C., 22.

262C.B., Conférence 265, « Mes Sœurs, le Royaume de Dieu souffre violence » ; N 254/2, 69 ; F.C., 2038.

263 C.B., Conférence « Tous les chrétiens sont appelés à la sainteté » ; Daoust, op.cit., 90-91.

264 C.B., Conférence à la Toussaint, « Les saints ne sont remplis de Dieu… » ; F.C., 1075 ; Ecoute, 39.

265C.B., Conférence, « Rien ne charme Dieu… » ; F.C., 659 ; Ecoute, 34.

266 Entretien, F.C., 2885 ; N 261/3, 50 ; Entretiens, 20.

267 Entretien, « Pour votre oraison… » ; F.C., 638 ; Ecoute, 105.

268 Entretien, « Si la croix…aimez » ; F.C., 2401 ; Ecoute, 40.

269 Archives du monastère de Paris. – Le récit des derniers mois de Mère Mectilde est tiré du manuscrit appelé P[aris] 101, rédigé par la propre petite nièce de notre fondatrice Mademoiselle de Vienville, qui a vécu près d’elle au monastère de la rue Cassette et qui a rassemblé en plus de ses propres souvenirs, des Mémoires de la Comtesse de Châteauvieux (P 128), de la Comtesse de Rochefort, du Père Picoté et du Père Paulin. Excepté ce qui a été conservé dans ce manuscrit P 101, ces Mémoires n’existent plus dans les archives de nos monastères. Cf. infra, note 266 idem.

270C.B., Conférence 68, Cendres « Ce jour est rempli de grâce » ; N 266, 525 ; F.C., 78.

271C.B., Conférence 37, 1er janvier (de l’année ?) « Mes Sœurs, Mes Sœurs, le vœu de victime… » ; B 527, 60 ; F.C., 2128.

272 C.B., Conférence 178, Novembre (année ?), Fête de tous les Saints « Jésus Verbe incarné » ; Br 3, 222 ; F.C., 1546.

273C.B., Conférence 23, 25 décembre (année ?) « Mes très chères Sœurs, vous êtes ici… » ; B 510, 85 ; F.C., 3060.

274 C.B., Conférence 27, 31 décembre (année ?) « Nous sommes toutes en attente », Craon B, 168 ; F.C., 2376.

275 C.B., Conférence 29, 31 décembre « Nous voici, mes Sœurs, au dernier jour de l’année » ; N 261/1, 17 ; F.C., 2383.

276 “Le récit des derniers mois de Mère Mectilde est tiré du manuscrit P 101, rédigé par la petite nièce de notre fondatrice…” (Ame offerte, « VI Mère Mectilde et Mère Marie-Anne, [par les ] archivistes de Rouen », 205 sq.)

277 P 101 réf. : note précédente.

278 Voici un relevé complémentaire : Andral, 162 adoration, 186 délaissement supérieur à l’abandon, 144 « capacité de Dieu » – Fondation de Rouen, 73 Mectilde en plongée mystique, 74 témoignage sur elle, 76 saillie, 77 témoignage, 78 « une aimable mère », 267 à 269, 298, 304 un « grain en terre » - A l’écoute de Saint Benoît présente un large choix dont 32, 34, 39, 40, 55, 84, 88, 89, 105, 107, 117, 137, et v. les entrées des figures. – Valli, 129 aimer, 194, 205 mort et résurrection, 210 in Dio, 216 rivoluzione, 226, 249 n. 8 statisme bérullien, 250 expérience de passage en Dieu, 273 dottrina esperienziale…

279 Amitié spirituelle, Introduction de Michel Dupuy, 31- 37. Citation page 32. On n’a fort peu de détails biographiques concernant Madame de Châteauvieux mais de belles lettres lui sont adressées par Mectilde. Elle se situe première au classement en nombre de lettres (Documents historiques, 34).

Nous avons le livre connu sous le nom de « Bréviaire de Madame de Châteauvieux », rédigé par elle-même à partir des nombreuses lettres reçues de Mère Mectilde avant son entrée au monastère de la rue Cassette aprsè la mort rapide de son mari en 1662. Dans le P 101, on trouve aussi plusieurs conversations entre MM et la Comtesse. Sans parler des « Mémoires » rédigés par elle-même pour être insérés dans la « Vie » de notre Fondatrice. A l’époque, on rédigeait un ouvrage à partir de « Mémoires » concernant la personne dont on écrit la « Vie ».

280 L. à Châteauvieux, F.C., 2248 ; Ecoute, 88.

281 La montée du Carmel , livre I chap. XIII : « Para venir a lo que no eres, / has de ir por donde no eres ».

282 L. à Châteauvieux, F.C., 1391 ; Amitié, 113 sq.

283 L. à Châteauvieux, F.C., 2032 ; Ecoute, 105.

284 L. à Châteauvieux, F.C., 2054 ; Amitié, 143.

285 L. à Châteauvieux, F.C., 1191, Amitié, 214 & 215.

286 « ...parents. Vous voulez […] épuise votre coeur. Je suis peinée… », le passage a déjà été cité supra mais il est repris pour assurer la cohérence de cette lettre.

287 La montée du Carmel, livre I, chap. XIII.

288 Règle de saint Benoît, chap. VII, de l’humilité, 6e degré, v. 49.

289 Ps. 72.

290 Amitié spirituelle, 113-117 ; F.C., 1391.

291 L. à Châteauvieux, F.C., 33 ; Ecoute, 55.

292 ...vous-même. Votre voie […] ne faites pas. Ne sortez… : déjà cité.

293 ...volonté. Aimons […] plaisir de Dieu. Ô ma fille… déjà cité.

294 Amitié spirituelle, 214-215 ; F.C., 1191.

295 L. à Châteauvieux, fin 1661 à début 1662, F.C., 2258 ; Amitié, 228 ; Itinéraire, 127.

296 Rédactrice du ms. N 249 : L. à Châteauvieux, F.C., 1102 ; N 249, 202 ; Itinéraire, 123-124.

297 Éloges de plusieus personnes illustres en piété de l’Ordre de St Benoît. Décédées en ces derniers siècles, Tome I et II, Paris, Billaine 1677.

Sur la Mère Benoîte, Éloges…, II, 1-112 (la pagination est reprise en tête des citations). On se reportera aussi au ms. N 283 copie d'une notice « qui se trouve à S. Nicolas de Port », actuellement à Bayeux, et dans divers monastères. Il comprend deux parties : une notice de Mère Benoîte de la Passion, pp. 1-74, suivie d'une « Vie de soeur Marie de Jésus, fille de Mère Benoîte », pp. 75-122, enfin de quelques lettres de Mère Benoîte à Mectilde, pp. 123-140. - v. Andral, 221. - Lettres inédites, v. entrées, 397 ; biographie, 121 ; confidente lors de l’épreuve de 1652, 143 & 146 ; union, 155 ; naufrage intérieur et nuit, 198.

298 Pagination des Éloges…, II.

299 N 283, 12. « Mère Benoîte était une âme exceptionnelle, d'une vive intelligence et d'une piété profonde. Maîtresse des novices, elle forma Mère Mectilde à l'esprit monastique. Le 31 août 1653, elle fut élue prieure. C'est elle qui aura la joie d'unir son monastère à notre Institut en avril 1666. Soutenue dans sa charge par Dom Epiphane Louys (cf. infra), elle put relever son monastère, ruiné par la guerre de Trente Ans. Le R.P. Epiphane fit son éloge funèbre, après l'avoir assistée dans ses derniers instants, le 8 octobre 1668. Sa mémoire est restée en grande vénération. » (En Pologne, note 233).

300 Bien d’autres citations signalées par des guillemets marginaux dans la notice de la Mère de Blémur mériteraient d’être reprises : pages 34-35, 36, 48-49 (lettre à la Mère du Saint Sacrement) ; 66-67 (mon exercice est un regard de l’âme, actuel, fixe et arrêté en Dieu...) ; 69 (chose terrible de quitter Dieu ... la sainte liberté des enfants de Dieu) ; 74 (l’acte d’abandon à Magdelaine sera repris par Madame Guyon) ; 83 (révélation de la gloire du Père Jean Chrysostome de sainte mémoire, d’une vertueuse fille de Normandie [Marie des Vallées] ).

301 II y eut trois saint Denys : (l) l’Aréopagite dont parlent les Actes des Apôtres 17, 34- (2) saint Denys, le premier évêque de Paris au IIIe siècle - (3) le "grand maître de la théologie mystique" à qui est attribué le Corpus dionysiacum [… fin Ve siècle]. A l’époque de Mère Mectilde la confusion entre ces trois personnages était encore fréquente (Inédites, 122, note 3).

302 Marguerite Chopinel, fille de M. Chopinel et d’Elisabeth de Brême, née le 25 octobre 1628, fut élevée au monastère de Rambervillers. Quand elle eut dix ans, sa mère la confia à sa famille à Sarrebourg, mais elle fut obligée de chercher refuge à Saint-Mihiel à cause de la guerre. La Mère Mectilde s’occupa d’elle comme de sa propre fille. Elle put la faire venir à Paris, à Saint-Maur-des-Fossés, où elle avait ouvert un petit pensionnat en 1643. En 1646, elle prend l’habit de saint Benoît au monastère de Rambervillers et le 21 août 1647, elle y fait profession sous le nom de Sœur Marie de Jésus. En mars 1651, elle revient à Paris avec Mère Mectilde, qu’elle ne quittera plus. Elle sera maîtresse des novices du premier monastère où elle meurt en singulière vénération en 1687 (Inédites, 123, note 4).

303 Marie de Beauvilliers (1574-1657), la célèbre réformatrice dont nous avons publié l’Exercice divin inspiré de Canfield.

304 L. à la Mère Benoîte de la Passion [de Brême] à Saint-Mihiel, Sous-Prieure du monastère des bénédictines de Rambervillers [Vosges] d’octobre 1641 ; N 248 ; F.C., 1269 ; Inédites, 121.

305 Du v. outrer : dépasser, surpasser, ruiner… (Godefroy, Lexique de l’Ancien Français).

306 L. de Benoîte à Mectilde, L. éditée en note à la L. de Mectilde à Bernières du 28 mars 1646.

307T 9, 11 L.de Mère Mectilde à Mère Benoîte, novembre 1650. Tome 9 : « La R. M. MECTILDE M. Benoîte 9 », de la Collection de Arras-Tourcoing conservée à Rouen (l’une des copies réalisées pour Mgr Hervin, l’auteur d’une Vie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement [], 1883). - On retrouvera facilement les extraits qui suivent car les lettres sont datées et livrées chronologiquement : en premier, les lettres de Mectilde à son amie ; en second, pages 173 sq., la correspondance passive moins abondante de Benoîte à Mectilde , suivie jusqu’à la fin, p. 433, de Mectilde à sa fille, Mère Marie de Jésus. - Un volume consacré aux relations privilégiées entre Mectilde et sa première maîtresse des novices, devenue son amie rattachée à sa fondation avec le monastère de Rambervillers, serait bienvenu.

308 T 9, 17 L.de Mère Mectilde à Mère Benoîte, janvier 1651.

309 T 9, 23 L.de Mère Mectilde à Mère Benoîte, 27 février 1651.

310 T 9, 29 L.de Mère Mectilde à Mère Benoîte, 1er mars 1652.

311 T 9, 33 L. de Mectilde à Benoîte du 28 août 1652 ; F.C., 1743.

312T 9, 43  L. de Mectilde à Benoîte du 7 septembre 1652 ; F.C., 946 ; édité en Inédites, 145. – Nous avons recouru au T 9 ici, avant et après.

313 T 9, 47 L. de Mectilde à Benoîte du 22 février 1653 ; F.C., 55. – édité en Inédites, 154.

314 Fille de Mademoiselle Acarie, née à Paris le 6 mars 1590. Elle est reçue au Carmel en 1605 et fait profession entre les mains de la Vénérable Anne de Saint-Barthélémy le 18 mars 1607. Sous-prieure à Tours en 1615, puis prieure. On l’envoie à Bordeaux en 1620, à Saintes en 1622. Elle est élue prieure du couvent de la rue Chapon à Paris en juillet 1624, en 1628, de nouveau en 1650 et en 1654. Elle est déchargée de toutes charges le 15 avril 1657 et meurt le 24 mai 1660, ayant fait l’édification de ses sœurs et d’un nombre considérable de personnes. (Archives de nos monastères. Le manuscrit P 108 rapporte une partie de la lettre écrite par la mère Marguerite du Saint-Sacrement à l’occasion de cette maladie). Cf. Lettres inédites, p. 184, note 2.

315 L. de Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 ; T 9, 77 sq. ; F.C., 570 & 1685.

316 L. de Benoîte à Mectilde du 22 janvier 1660 ; T 9, 91 & 175 ; Inédites, 189-190.

317 L. de Mectilde à Benoîte du 18 février 1661 ; T 9, 93-95 ; F.C., 412 ; Inédites, 195-196 ; Itinéraire, 113.

318 L. de Mectilde à Benoîte du 20 juillet 1661 ; T 9, 97-99 ; F.C., 293 ; Inédites, 197-198 ; N 289, 30 sq.

319 Lettre de Benoîte à Mectilde, année 1661 ; Cr C, 773 ; T 9, 179 ; Juin 1660 (sic) pour 1661, Inédites, 190.

320 Lettre de Mectilde à Benoîte, 28 juin 1664 ; T 9, 115 ; Inédites, 207.

321 N 283, 32-35. – « Dureté » nécessaire à toute bonne direction mystique surtout en ses débuts - ici pendant « près de huit mois » ce qui est court ! Elle est commune au réseau spirituel comme en témoignent les directions assurées par le P. Chrysostome et plus tard celle de madame Guyon par monsieur Bertot. - Les extraits que nous en donnons dans la section suivante consacrée à Épiphane n’insistent pas sur une telle « dureté ».

322 Poutet, op. cit., 858 ; Nous donnons quelques extraits de la copie manuscrite au Tome 5 de la Collection Arras-Tourcoing, en particulier témoignant de l’Ermitage et de Bernières. T 5, 203-253 : Lettres « A la Mère Dorothée de Ste Gerdrude à Rambervillers ».

323 Souligne la confiance dans la « communion des saints » : Marie des Vallées, qui vivait dans le Cotentin à Coutances, et Mectilde ne se sont probablement jamais rencontrées.

324 Jean Aumont, familier de l’Ermitage de Caen, puis sacristain au monastère de la rue Cassette.

325 « Il semble que le Père Épiphane ait rencontré la Mère Mectilde pour la première fois en juin 1663, alors que le Père prêchait le panégyrique de saint Jean-Baptiste au monastère de Rambervillers », J.-M. Vaillant, Mystique et homme d’action, Épiphane Louys, abbé Prémontré d’Etival (1614-1682), Averbode (Bibliotheca analectorum praemonstratensium 22), 2008, 96.

326 Catherine de Bar écrit de Toul à Sœur Marie du Sacrement, Lettres inédites, 224.

327 Lettres inédites, 243-244.

328 Nombreux manuscrits de leur correspondance au monastère de Bayeux – v. des extraits de correspondance infra.

329 Conférences mystiques sur le recueillement de l’âme pour arriver à la contemplation du simple regard de Dieu par les lumières de la Foi, Paris, 1676, 1684 (l’éd. citée ici), 1690. Ce titre définit bien l’objet d’un ouvrage à rééditer. - Le père Epiphane Louys a aussi écrit deux volumes, à la demande de Mectilde, pour les bénédictines du Saint-Sacrement : La nature immolée par la grâce et La vie sacrifiée et anéantie des novices. Enfin il a aidé à rédiger les Constitutions sur la Règle de St Benoît qui ne seront approuvées qu'en 1705 par le pape Clément XI.

330 Voir sur ce sujet controversé et la défense de la contemplation, contre Nicole, Dom Claude Martin, Les voies de la prière contemplative, textes réunis et présentés par dom Thierry Barbeau, o.s.b., Éd. de Solesmes, 2005.

331 D. Sp., IX, 1088/1091 art. Louys ; J.-M. Vaillant fait référence à son préquiétisme ou mystique abstraite. La doctrine spirituelle du P. E. Louys, Université Grégorienne, thèse, 1973 ; Mystique et homme d’action, Épiphane Louys, abbé Prémontré d’Etival (1614-1682), 2008.

332 Conférence II. Nous indiquons le n° de page lorsque l’extrait est pris dans une première lecture faite sur l’édition de 1676 puis nous avons utilisé pour relecture en vue de ce florilège la transcription faite au Centre Saint-Jean-de-la-Croix. Les Conférences ont bénéficié en 1684 d’une seconde édition pratiquement identique à la première.



333 Gelen ; Victor de Trêves capucin allemand -1669.

334 D. Sp., IX,1090 (J.-M. Vaillant se réfère à la C19, pages 366 sq. de l’édition de 1676).

335 Elle ne peut faire autrement que de croire qu'elle retourne en arrière.

336 Nous avons utilisé les copies des documents, précédés de tables chronologiques, conservés à Largs (Écosse) D55 à D57 ou H-01-55 (1663 et années suivantes) D56 ou H-01-56 (1670-) D57 ou H-01-57 (1677-), depuis le transfert de Dumfries, qui les tenaient du monastère fondateur d’Arras. Le problème est de préciser le nom des destinataires. Nous privilégions des extraits couvrant le début et la fin des correspondances. Le problème est de préciser les destinataires. Nos extraits sont précédés du  n° du manuscrit source provenant d’Arras.

337 Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion [sic]..., 4 vol., 1726.

338 D. Tronc, Jacques Bertot Directeur Mystique, Sources mystiques, 2005, « La vie cachée de Monsieur Bertot », 17-40 (25-27 sur Mectilde) & Catherine Mectilde de Bar (1614-1698) nel quarto Centenario della nascita…, Montefiascone 9-11 settembre 2014, Annamaria Valli : « Mectilde de Bar tra Jean de Bernières e Jacques Bertot, 121-147 (129-137 sur Bertot).

339 Fonds du Chesnay, dossier R5-8 relevant des archives du monastère de Dumfries, Ecosse, pièce D 13.

340 Il s’agit de la « sœur Marie » citée plus haut dans la lettre complète : Marie des Vallées.

341 On trouvera le texte complet de cette belle et longue lettre [D13, 51 sq. ; Fichier Central, 2272] dans la correspondance de Bernières (Oeuvres mystiques II Correspondance).

342 Lettres inédites, 183, de Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 ; F.C., 570 & 1685. - Sur cette « horrible peine » intérieure voir Itinéraire, 120 et 125 : « Je suis entrée en retraite par le sentiment de M. Bertot pour me préparer à bien mourir, et je ne suis à rien moins appliquée : toute ma capacité semble se vouloir fondre et consommer en Dieu... » - Et 190, lettre de demande de la visite de M. Bertot par la Mère Benoîte, 196, présence de Bertot à Paris. (de même Fondation de Rouen, 371) – Valli, Il libretto, 127.

343 L. de Benoîte de la Passion du 22 janvier 1660, Lettres inédites, 189.

344 L. à Benoîte du 18 février 1662, Lettres inédites, 196.

345 Lettres inédites, 206, « A une religieuse de Montmartre », juin 1664. – l’abbesse Madame de Guise était proche du confesseur mystique et veilla à faire publier en 1662 Diverses retraites… et Continuation des retraites… de Bertot.

346 Madame Guyon obtiendra les papiers de son directeur Monsieur Bertot. Ils seront édités en 1726. V. Jacques Bertot Directeur Mystique, Coll. Sources mystiques, Ed. du Carmel, 2005 (notre choix ne contient pas cette retraite : a-t-elle traversé les siècles ?).

347 Etude sur Bertot et reconstitution du corpus de ses écrits précédant un choix de lettres et d’opuscules : Jacques Bertot Directeur mystique, textes présentés par Dominique Tronc, coll. « Sources mystiques », Editions du Carmel, Toulouse, 2005.

348 « Soeur Marie Anne Catherine de Jésus Rasle reçut l'habit monastique rue Cassette, le 3 avril 1675, et fit profession le 4 mai 1676. En 1684, elle était maîtresse des jeunes pensionnaires. »

349 « La correspondante de la mère Catherine de Jésus Rasle est Élisabeth Guillaume, mère Marie de Saint Michel, qui fit profession au monastère de Toul le 4 septembre 1666, et mourut à Toul le 10 avril 1718.  La « mère ancienne » est probablement mère Gertrude de l'Assomption Noirel, qui reçut l'habit à Rambervillers des mains de Dom Antoine de Lescale, le 15 août 1660. Elle vint à Paris avec mère Mectilde en juillet 1663. Nos archives ont conservé son acte de profession, écrit par mère Mectilde et signé par la professe, en date du 2 février 1665. Ayant vécu près de mère Mectilde à Rambervillers et à Paris, ayant été religieuse à Rambervillers près des compagnes de mère Mectilde, dès l'arrivée de celle-ci dans ce monastère en 1639, mère Gertrude connaissait sans doute fort bien les premières années de notre fondatrice et les circonstances de la fondation de notre institut. […] [En Pologne, 225, d’où provient la lettre, cette note et la précédente].

350 « …La mère de Blémur appelle [le couvent de] Montmartre « l'académie des saintes ». Mère Mectilde y séjourna en 1641 et garda toute sa vie des relations suivies avec l'abbesse et quelques moniales. L'abbé Bertot, qui fut confesseur à Montmartre, était aussi un familier de la rue Cassette… » (En Pologne, note 93).



351 Itinéraire, 125 et 228.

352 Nous utilisons un fichier Rochefort.doc intitulé « Lettres à madame de Rochefort ». Il s'agit d'un projet de publication obligeamment communiqué par dom Joël Letellier. Nos extraits suivent l’ordre des numéros de lettres commun à cette transcription et à sa source P 110 (photographiée à Rouen 2015 et à ne pas confondre avec le P 101) (la transcription est donnée avec paginations et référence « nE réf.F.C. »)

353 L. à Rochefort, P 110, 1-2 « Lettre 1 » (nE F.C.,1132).


354 L. à Rochefort, P 110, 24-33 « Lettre 8 » (nE F.C.939)

355 L. à Rochefort, peu après mai 1652, P 110, 42-45 « Lettre 13 » (nE F.C.,1687)

356 L. à Rochefort, 1653, non datée, P 110, 35-39 « Lettre 10 » (nE F.C.,1164)

357 L. à Rochefort, non datée, P 110 pages 84-86 « Lettre 29 » (nE F.C.,751)

358 L. à Rochefort, non datée, P 110, 89-91 « Lettre 31 » (nE F.C.,3092)

359 L. à Rochefort, Mai 1659, P 110, 108 « Lettre 44 » (nE F.C.,1286)

360 L. à Rochefort, non datée, P 110, 113-119-200 « Lettre 47 » (nE F.C.,711)

361 L. à Rochefort, 10 juillet 1661, P 110, 209 « Lettre 58 » (nE F.C.,91)

362 L. à Rochefort, non datée, P 110, 216-218 « Lettre 67 » (nE F.C.,2802)

363 L. à Rochefort, octobre 1661, 218 - 219 « Lettre 69 » (nE F.C.,2979)

364 L. à Rochefort, octobre 1661, P 110, 220-221 « Lettre 71 » (nE F.C.1647)

365 L. à Rochefort, 29 octobre 1661, P 110, 223 « Lettre 73 » (nE F.C.,853)

366 L. à Rochefort, non datée, P 110, 223-226 « Lettre 74 » (nE F.C.,1325).

367 L. à Rochefort, 28 novembre 1661, P 110, 230-233 « Lettre 77 » (nE F.C.,50)

368 L. à Rochefort, 13 août 1675, P 101, 818-820 (nE F.C.,1136)

369 Mère de Blémur, Éloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoist décédées en ces derniers siècles, Paris, 1679, I & II, soit 1250 grandes pages hors Épître, Avertissement, tables…

La citation « Je pretens… » conclut le bref « Avertissement » qui ouvre le tome I.

370 D. Sp., 1.1723/4 brève biographie et bibliographie ; D. Sp., 12.1829 où elle retouche le style d’un ouvrage de l’érudit jésuite François Poiré (1584-1637), auteur d’une Science des saints.

371 Éloges…, II, « Élévation à Jésus-Christ ».

372 Poutet, op.cit., 831, 946. – Nous donnons des extraits de T 6. – Le premier extrait : p. 543, « A la Mère Gertrude de Sainte Opportune à l’hospice rue St Marc, Paris ce 22 Décembre 1681 ». Dernière lettre p. 723.


373 Les Maximes de Fénelon sont postérieures ; publié en 1697, écrit peut-être en 1695. – L’extrait qui suit du 25 juin souligne le côté extravagant des maximes incriminées : s’agit-il des « choses les plus incroyables » que l’on faisait circuler dans Paris à cette époque contre les quiétistes ? (voir Mme Guyon, Vie par elle-même, 2.12.19, notre édition, p. 789).

374 Angèle de Foligno † 1309.

375 Lettre à Melle Charbonnier de Toul, Juillet 1662, F.C.,340, Ecoute, 84.

376 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 1665 ; F.C.,2558 ; N 267 ; Lettres Inédites, 245.

377 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 24 novembre 1665; F.C.,154 ; P 104bis ; Lettres Inédites, 251.

378 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], janvier 1666 ; F.C.,145 ; P 104bis ; Lettres Inédites, 257.

379 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 27 février 1666 ; F.C.,1023 ; N 256 & N 257 ; Lettres Inédites, 262.

380 C. de Bar, Lettres inédites, 285-286. 

381 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier] du 30 octobre 1669 ; F.C.,1079 ; P 104bis ; Lettres Inédites, 306.

382 Fondation de Rouen, 319 –– Ms. « Cahier de Paris », n°3 & T 13. – « […] Née en 1637, elle était entrée à l'abbaye de Montmartre, près de sa tante, madame de Beauvillier, à l'âge de douze ans, si l'on en croit les Chroniques de l'Abbaye. Elle fut d'abord abbesse de Saint-Corentin-lès-Mantes (dioc. de Chartres), puis de Beaumont-les-Tours (arrond. de Tours), le 15 octobre 1669. Elle décéda le 25 juillet 1689 après vingt ans de gouvernement, à l'âge de 52 ans. […] L'abbaye fut ensuite dirigée par des abbesses de grande valeur : Charlotte de La Trémoille, religieuse de Fontevrault, Anne Babou de La Boudaisière, qui forma plusieurs religieuses, réformatrices du XVIIe siècle, et enfin Anne-Berthe de Béthune. L'abbaye possédait un prieuré à Mennetou-sur-Cher (Loir-et-Cher), à une vingtaine de kilomètres de Selles-sur-Cher, fief de la maison de Béthune. Il est souvent fait mention de ce prieuré dans les lettres de mère Mectilde à Madame de Béthune. » (En Pologne, 119, note 62. Voir aussi les pages 29-30 sur le marquis de Béthune diplomate à Varsovie).

383 Saint Bonaventure, œuvres présentées par V.-M. Breton, Aubier, 1943, « Bréviloque, §3 – Les Béatitudes et les Fruits », 403 sq.

384 « Cahiers de Paris » « Monastère « rue Ste Geneviève », n° 3 « Lettres à madame de Béthune ». P 115 - et T 13.

385 Notre présomption d'attribution tient à l’accord entre la personnalité franche, parfois excessive, d’une femme qui n’a pas encore connu l’épreuve de l’abandon complet vécu à la Bastille - en 1700 Fénelon la croit morte - exerçant un fort ascendant, s’aventurant à des prédictions aventureuses pour répondre à la demande d’autrui, en interprétant des prémonitions ou des songes (de signification profonde autre que le perçu conscient). On ne voit aucune figure ayant relief qui puisse répondre à ce moment précis au profil que suggère la correspondance. Enfin on sait l’appartenance au réseau spirituel commun incluant Bertot formé par Bernières, le bon franciscain » Enguerrand formé par « frère Jean » Aumont, etc.

386 Madame Guyon fut retenue prisonnière à la Visitation de Saint-Antoine du 29 janvier 1688 au 13 septembre de la même année ; délivrée, elle jouira d'une grande estime de la part de Madame de Miramion, de Madame de Maintenon sa libératrice, de Fénelon et d'autres (car les premiers nuages de la « crise quiétiste » n'apparaissent qu'à l'été 1691 pour Madame Guyon soit tardivement (dix années après la condamnation de Molinos !) mais s'épaissiront en 1694 pour conduire à la Bastille fin décembre 1695.

387 P 115 (« Cahier de Paris, n° 3 » de notre base photographiée), page 1.

388 Note sur paperolle collée sur la moitié basse du premier feuillet du manuscrit. En haut à droite, étiquette : « Monastère du St Sacrement Rue Ste Geneviève ».

389 Peu nombreuses ; marquées par l’ascétisme et la morale du XIXe siècle.

390 « À la même Dame » que la Lettre 1 non reprise ici et datée du 13 mai 1683, précisant : « Madame Anne de Béthune, Abbesse de Beaumont-lès-Tours » - F.C.,1690. – Nous faisons suivre les annonces de lettres par leurs incipit mais sans reprendre « À la même Dame » répété pour toutes les lettres.

391 Lettre non datée ; la L. 5 est du 25 septembre 1684.



392 “1683” lisible.

393 Lettre non datée ; L. 10 datée du 11 août 1685, L.9 du 19 août 1685, L.8 du 23 septembre 1685.

394 Casuel : qui dépend des cas, des accidents. (Littré).

395 F.C. 118.

396 F.C. 2717.

397 F.C. 1600.

398 L’actualité de la prédiction favorise madame Guyon et non Marie des Vallées

399 F.C. 737.

400 Le sens s’éclaire à la lecture de la lettre suivante. Il doit s’agir de « crimes quiétistes ».

401 Le Père Vautier? Mme Guyon, Vie par elle-même, notre édition, 3.16.6  : « Le reste des accusateurs sont tous gens avec lesquels je n'ai eu de commerce que pour leur donner l’aumône, les avoir chassés de chez moi, ou les avoir indiqués pour ce qu’ils étaient. Je dirai les faits qui ont porté ces gens là à m'accuser, la Gentil, la Gantière, les filles du P. Vautier… ».

402 Le P. Lacombe ou Molinos alors incarcéré ? Mme Guyon, Vie par elle-même, 3.1.11 : « Ils faisaient courir … des libelles diffamatoires auxquels ils attachaient les propositions de Molinos, qui couraient depuis deux ans en France, disant que c'étaient les sentiments du père La Combe. » (voir sur toute cette période : Les années d’épreuves de Madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, Documents biographiques […], Honoré Champion, 2009).

403 La “bonne âme” (Mme Guyon) ou celle de Mme de Béthune ?

404 Notons l’insistance sur la privation et la perte si l’on en croit ce témoignage. En voici une suite : « Je ne sais par quel moyen je pourrai réussir à contenter Notre Seigneur, qui semble pressé de lui donner une hostie sur laquelle il puisse faire les impressions de sa sainteté pour réparer les profanations qu'il reçoit en son divin sacrement par les impies : j'ai jeté les yeux sur toute l'étendue de ce monastère et je ne sais sur qui arrêter ma vue, quoique toutes les âmes qui y sont semblent lui être immolées à cet effet […] ».

405 Poutet, op. cit., 656.

406 Le devoir de tout bon directeur. En témoignera Fénelon dans sa direction d’âmes scrupuleuses, telle la comtesse de Montberon. « Brindilles » toujours utiles…

407 La transcription de ses lettres couvre le volume entier Tourcoing 4 (385 pages manuscrites). De nombreuses pages ont été choisies pour une transcription (elles sont donc barrées au crayon verticalement) suivant un choix moraliste et généraliste ; nos relevés se situent entre ces choix.

408 Jean de la Croix.

409 Jean de la Croix bien sûr, très présent chez Mectilde.

410 Suit un long mémorandum daté du même jour en réponse à des questions : « Cette âme ne laisse pas de recevoir de grandes grâces… 1° Je ne crois pas que cette grâce soit entièrement perdue. … »



411 Citations suivantes : À l’écoute de saint Benoît, op. cit. 

412 Conférence n°659, 34.

413 Conférence n°1075, 39.

414 Entretiens familiers, F.C.,2401, 40.

415 n°340, juillet 1662, 84.

416 n°1746, À Mère Marie de Jésus Chopinel, Caen, 24 mai 1649, 104.

417 À la comtesse de Châteauvieux, F.C.,2032, 105.

418 À une Religieuse en particulier, F.C.,2548, 107.

419 Chapitre, 592, 107.

420 L. à une religieuse ; F.C.,2548 ; Ecoute, 107.


421 L. à une religieuse de Toul ; F.C.,3025 ; N 267 ; Lettres Inédites, 378.

422 L. à une religieuse ; F.C.,2390 ; Ecoute, 89.

423 L. à Marie de St-Joseph, novice, 23 janvier 1648 ; Documents, 321.

424 L. aux révérendes mères du monastère de Rambervillers, 2e d’avril 1653 ; Archives de Limon ; Documents, 313.

425 L. à la Mère Augustine Genêt [de la Congrégation Notre-Dame d’Epinal (Vosges)], 19 septembre 1654 ( ?) ; F.C.,1742 ; P 101 ; Lettres Inédites, 384.

426 L. à une religieuse (rue Cassette) en la faisant sortir de retraite, novembre 1662 ; Arch. Ghiffa (Italie) ; Documents, 316.

427 L. à Mère Bernardine de la Conception [Gromaire], 5 janvier 1666 ; F.C.,1704 ; N 258 ; Lettres Inédites, 259.


428 L. à une religieuse de Toul, 9 janvier 1674, F.C.,1681 ; P 104bis ; Inédites, 320.

429 L. à une religieuse de Toul, 1678 ; F.C.,988 ; N 267 ; Inédites, 335.

430 L. à la Prieure de Toul, 1680 ou avant ; F.C.,224 ; N 267 ; Inédites, 341.


431 L. à une religieuse de Rouen (Mère Marie des Anges ?), 3 septembre 1681 ; F.C. 1669 ; N 256 ; Fondation de Rouen, 267.


432 L. à la Mère Monique des Anges de Beauvais, septembre ou octobre 1682 ; N 256 ; Fondation, 298.

433 Lettres inédites, p. 346, « Lettre à une religieuse de Toul », 1683, pièce n°442 N 267.

434 L. à une religieuse de Rouen, 3 mai 1683, F.C.,872 ; N 256 ; Fondation, 304.

435 Abbaye bénédictine, Emerainville, Seine-et-Marne.

436 Charles Léopold Lhuillier de Castres, seigneur de la capitainerie de Spitzemberg, écuyer, seigneur de Vauzelles, Saint-Marcot et Malezise.

437 Lettre du 30 juillet 1696 à sa petite nièce « Je ne puis assez rendre grâce ; F.C.,1095 ; N 257 ; Inédites, 366.

438 En Pologne, 220-221. Le monastère de Varsovie vit des heures difficiles et la désunion atteint la communauté.

439 v. sur ce sujet : Âme offerte, Letellier, 47 & Hurel, 102 sq.

440 Dom Yves Chaussy, Les bénédictines et la réforme catholique en France au XVIIe siècle, Éd. de la Source, 2 vol., 1975, « permet de mieux situer la vie et l’œuvre de Catherine de Bar dans l’ensemble du déploiement monastique et spirituel du XVII» (Âme offerte, 45).

441 Supérieur en 1653-1654, v. Hervin.

442 J . Daoust, Catherine de Bar…, Introduction, 7 ; puis nous citons Catherine de Bar…, « Mère Mectilde et les sources de sa spiritualité », 42-43, dont la première note nous renvoie à Rayez et dom Leclercq.

443 v. D. Tronc et al., La vie mystique chez les Franciscains du dix-septième siècle […], trois tomes, 2014, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, coll. « Sources mystiques ».

444 D. Tronc, Expériences mystiques…, t. III, 250 sq.

445 Itinéraire spirituel, 161.


446 On échafauda une histoire scandaleuse mettant en cause une veuve mère de famille. Elle entreprit de se justifier par ses écrits et « ce fut un beau tapage ». Il fut ensuite accusé d’avoir eu pour servante une sainte fille déguisée en homme, aussi « on le chansonna sur le Pont-Neuf ».

447 Boudon, Œuvres I, Migne, 77.

448 D. Tronc, Expériences mystiques… IV. Une école du cœur, à paraître.

449 Itinéraire spirituel, 223. - Onze lettres autographes de Mectilde (sur guère plus d’une centaine d’autographes) sont adressées à Boudon (Documents historiques, 33). Cinq sont reproduites en annexe dans Fondation de Rouen.

450 n° 2541 a) autographe aux archives épiscopales d'Évreux. - Fondation de Rouen, 364.

451 no 1371 a) autographe aux archives épiscopales d'Évreux. - Fondation de Rouen, 353 sq. – cette citation et les suivantes.

452 Robert de Saint-Gilles ( ?-1673), de l’ordre des minimes, ordre proche des franciscains, frère de la Mère Michelle Mangon du couvent fondé par Jourdaine de Bernières, est chargé de l’édition des Œuvres spirituelles… qui paraissent en 1670. Il a succédé en 1665 à dom Quinet comme Visiteur de ce couvent. - Les Œuvres spirituelles… sont essentielles par ses lettres pour mieux connaître Bernières et restent préférables au Chrétien intérieur même si ce dernier titre (compilations publiées sous diverses formes) est beaucoup plus célèbre.

453 Lettre au duc de Chevreuse du 10 janvier 1693, pièce 489 (Madame Guyon, Correspondance II Combats). – Madame Guyon allait fréquemment au monastère de la rue Cassette (ou en face lors de rencontre houleuse avec Bossuet).

454 Lettre au duc de Chevreuse du 14 août 1693, pièce 68 (Madame Guyon, Correspondance II Combats).

455 Elles expliquent à nos yeux l’interdiction inscrite en tête du manuscrit que nous avons reproduite partiellement précédemment. - La deuxième « bonne âme » apparaît également dans des lettres hors relation Béthune (En Pologne, lettres du 23 août 1687, de la fin de la même année, de février, mars, mai, juin, août à la reine de Pologne, septembre 1688…) – On signalera enfin « l’amitié fraternelle qui unit le prieuré de Montargis » au couvent de l’Institut de Châtillon-sur-Loing (En Pologne, 420, note 264), sachant combien la jeune veuve Guyon connut Geneviève Granger qui succéda à sa sœur Marie comme supérieure.

456 Documents historiques, 31, lettre entière «  à une religieuse ». Daoust, op.cit., 47-48. Correspondance de Fénelon, t. VI, Droz, 1987, Lettre 508 écrite peu après le 6 avril 1698. - v. t.VII le commentaire de J. Orcibal, t. VII, note 1 donnant un aperçu biographique précis d’Anne Loyseau : « pendant près de quarante ans elle fut la confidente de la Mère Mectilde et la seconda rue Cassette... » ; note 3, exposition des difficultés rencontrées par la publication du Véritable esprit par Mectilde sous l’anonymat en 1683 ; note 4, où la police suspecte le couvent de « servir d’entrepôt pour les écrits de M. de Cambrai. »

457 Le meilleur de nos extraits, relevé dans les Documents historiques, 143-144 - retrouvée cité de même par deux fois dans « Il Libretto » d’ Annamaria Valli, 6 & 191. - Marguerite de l'Escale a écrit le N 248, alors que ce beau texte appartient au manuscrit N 249.

458 En Pologne…. Ouvrage à lire absolument, dont « 14. Holocauste de Varsovie (1944) », 389 sq. ; le volume témoigne de la véritable histoire de la Pologne ; ses notes sont particulièrement précieuses.

459 Sœur Véronique [Andral], o.s.b. « Mechtilde du Saint-Sacrement, de la voie du rien à la petite voie », Carmel, 1963, 139-153 ; citation : 148-149.

460 Vie de la Vénérable Mère Catherine de Bar, Abbé Arnaud Bernard d’Icard Duquesne, Nancy 1775.

461 Par exemple pour Louis Quinet : « Ame offerte, Hurel, 100sq. [...] ». -Les références sont reportées aux entrées dans le texte principal de l’étude pour les * noms signalés par un astérisque. Par exemple on ne trouve aucune note attachée infra à « * Père Chrysostome de Saint-Lô » puisqu’il faut remonter au chapitre qui lui est consacré.

462 Ame offerte, Hurel, 100sq. - Documents historiques, 26, 64 - Mario Torcivia, op.cit., « Catherine de Bar e la ‘scuola mistica normanna’ ».

463 Documents historiques, N 249 - Lettres inédites, 5-114 (biographie et 112 lettres).

464 Andral, 226. – B. Pitaud, « La correspondance… » dans Rencontres…, 206 sq.

465 Ame offerte, Letellier, 48, Hurel, 112sq. - Dom Claude Martin, Les voies de la prière contemplative, textes réunis et présentés par dom Thierry Barbeau, Solesmes, 2005 (ne parle pas de Mectilde, pratiques de la R.B.)

466 Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement (1673, 4e éd. 1702) dédié aux religieuses (Daoust, op.cit., 40).

467 Andral, 198 Âme offerte, Letellier, 14. Paulin confesseur lors du dernier échange.

468 Valli, 38 – Âme offerte, Hurel, 105-106. - Fondation de Rouen, 19.

469 Andral, biographie, 225. - Fondation de Rouen, 354/5.

470 Fondation de Rouen, 356.

471 Fondation de Rouen, 372 avec les membres de l’Ermitage. - Sa sœur dans l'Institut fut Mère Anne de St Joseph de Laval-Montigny.

472 T 9 - Eloges II (M. de Blémur) – N 289.

473 Andral, 229. - Lettres inédites, 148 biographie.

474 Lettres inédites, 276 biographie et celle de Mgr de Laval, v. entrées, 394.

475 Lettres inédites, 133 bio

476 Andral 167, 183, 222. -- Documents historiques, 8 - T 13.

477 Lettres inédites, 123 biographie.

478 Lettres inédites, 135 bio. -- Valli, 6 n. 16 bio. & 191 en plein texte - Fondation de Rouen, 358 -- Documents historiques, 35-42, Âme offerte, Letellier, 12

479 Fondation de Rouen, 369 avec lien entre elles et Nicolas Barré.

480 Fondation de Rouen, v. index -- En Pologne, 39 biographies de la famille dont sa sœur Mère Radegonde prieure du monastère de Varsovie.

481 HISTOIRE DES TRANSMISSIONS supra. On consultera également l’historique de la transmission du Bréviaire de Marie de Châteauvieux raconté par Mgr Charles Molette, Président des Archivistes de l’Eglise de France, Âme offerte 21. Il couvre après la Révolution l’ensemble des manuscrits de l’Institut, 25-28. – En Pologne, 367 sq., notes 220 à 223, livre l’histoire de l’Institut dont les fondations de Saint-Nicolas-de-Port, d’Arras…

482 Trois courants sont nés à l’Ermitage de Caen : Institut fondé par Mectilde des bénédictines du Saint-Sacrement, émigrés fondateurs de l’Eglise en Nouvelle-France (Mgr de Laval, Mme de la Peltrie, Marie de l’Incarnation et ses ursulines), la filiation quiétiste (Monsieur Bertot, Madame Guyon, L’Archevêque Fénelon).

483On trouvera parfois une accumulation de passages attribués à une même date — indiquée en fin de Lettre ou fournie en marge des Maximes par la Mère de Saint-Charles. On se reportera à l’histoire et à la description d’éditions de «l’oeuvre» de Bernières dans Œuvres mystiques I L’intérieur Chrétien…, coll. «Sources Mystiques», Éditions du Carmel, 2011, 13-21 & 503-507.

484Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, Parole et Silence, Collection Mectildiana.

485Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, Fichier Central, pièce n° 1303, manuscrit D13 p.[1].

Il existe une «Table de la correspondance de Mère Mectilde avec Bernières, Roquelay et quelques autres (1642-1659)» établie à Rouen par sœur Marie-Pascale, comportant 197 entrées. Nous n’avons pas tout repris sauf celles DE Bernières. Nous indiquerons une référence du Fichier Central… lorsqu’elle figure dans cette Table : utile compte tenu d’une multiplicité de sources répertoriés, soit en moyenne 3 par pièce. Ici : «réf. FC.1303» ou parfois «  Fichier central n° xxx».

Cf. Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, sous presse. Voir le chapitre «Bref historique des sources» établi par sœur Marie-Hélène Rozec, archiviste de l’Ordre, ainsi que la note sur le «Fichier Central». À compléter par une note (technique) attachée à la réponse de Bernières datée du 9 janvier 1643.

Ici commence une abondante correspondance passive que nous éditons en petit corps. «LMR» L [ettre] de M [ectilde] adressée à R [oquelay], le secrétaire de Bernières, donc indirectement destinée à ce dernier.

Il s’agit du premier contact avec Catherine de Bar qui naît le dernier jour de l’année 1614 à Saint-Dié. Elle fait profession chez les Annonciades en 1633. Nommée supérieure, elle fuit avec ses religieuses l’entrée des Français en Lorraine et trouve refuge au monastère des bénédictines de Rambervilliers puis à l’abbaye de Montmartre où elle passe l’année 1641.

Mère Mectilde a quitté l’abbaye de Montmartre où Mme l’abbesse Marie de Beauvilliers l’a reçu avec ses sœurs venues de Lorraine pour les conduire dans les abbayes de Vignats et d’almenèche en Normandie. Saint Vincent de Paul est venu leur donner la bénédiction avant leur départ le 7 août 1642. Le 14 août, elles arrivent à Caen, reçues par Mme l’abbesse Laurence de Buos à l’abbaye de la Sainte-Tinité. Mère Mectilde fait alors connaissance avec Saint Jean Eudes. En octobre, elle rencontre pour la première fois Jean de Bernières, et l’abbé Roquelay.

486Le style fleuri de Mectilde (1614-1698) en sa jeunesse spirituelle deviendra de feu par la suite et elle-même une mystique accomplie à la fin du siècle.



487P.115, p.155. -- ref. FC 2,633.

488Négligé barré m’empêcher add. interligne

489Lettre adressée à Mère Mectilde. C’est donc la première lettre que nous ayons de Bernières adressée à sa principale correspondante. Il y a 2 mois qu’ils se connaissent.

490Une expression toute salésienne, pleine de fermeté et d’équilibre, dans la manière d’envisager le progrès dans la vertu chrétienne.

491Cf. Matthieu 11, 29 : «Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes.»

Cf. Int. Chr. IV, 8 : «Apparuit nobis benignitas et humanitas Salvatoris. O que cette infinie perfection éclate merveilleusement dans le présent que Jésus-Christ nous fait de son corps avec tant de douceur et de mansuétude, qu’on n’y peut rien ajouter, nonobstant les indignités et les outrages qu’on lui fait : et se contentant de nous dire encore en cet état, ce qu’il nous disait dans les jours de sa chair : mitis sum et humilis corde. O que je voudrais être doux et humble de cœur! Que vous faites des miracles, ô mon Sauveur, pour garder envers nous cette douceur cordiale; et que nous la perdons aisément envers notre prochain!»

492La Sainte désoccupation des créatures, ou l’Occupation de Dieu seul, par le P. Jean Chrysostome (Divers traitez spirituels et meditatifs, Paris, Mathieu Colombel, 1651, «Traité second. La sainte désoccupation…», pp.181-254).

493Bernières a conscience de la capacité contemplative de Mère Mectilde. Il lui faut chercher davantage à aimer qu’à acquérir un savoir livresque. Une excessive lecture serait un frein à l’épanouissement de son âme dans la vie d’oraison.

494Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, ms. P.115, [cahier n° «0» «Bernières-Rocquelay» dans la base informatique de D.T.], page 139 : abrégé en «P.115 p.139». Cette source, le manuscrit «Paris n° 115», est actuellement conservée dans le couvent des bénédictines du Saint-Sacrement à Rouen. Il est fiable. Les copies s’en écartent largement au XIXe siècle où certaines sont certes plus lisibles, mais ne doivent pas être utilisées sauf en l’absence de toute source antérieure. Ainsi dès le début de la présente lettre, «Amour et Fidélité. /Jésus anéanti…» devient «L’amour est fidélité !  Jésus anéanti… [sur la même ligne]». -- réf. FC.1182.

L’analyse par D.T. et M.-H. Rozec indique une séquence probable liant des sources manuscrites : P[aris]115 > D[umfries]13 [qui reste très proche de P115] > T[ourcoing]4 > à la place d’une transcription précédente abandonnée…

D. T. attache en notes à la lettre présente les variantes signalées comme «(tr [anscription]. pr [écédente].)» d’une copie du XIXe siècle par rapport au ms. (fiable) P.115, et fera de même pour la lettre du 18 août 1644 infra. Par la suite ses transcriptions seront allégées : absence de variantes, additions interlignes intégrées, orthographe modernisée.

495vous dire (transcription précédente)

496d’arriver (tr. pr.)

497mon âme (tr. pr.)

498Priez pour moi de toute la ferveur de votre cœur et demandez (tr. pr.)

499dites-moi (tr. pr.)

500son cœur, noyée de son amour et tout anéantie dans le grand Tout. (tr. pr.)

501Ne demandez plus (tr. pr.)

502n’ayez d’autre (tr. pr.)

503Et doit être. Ma Sœur Angélique de la Nativité se porte assez bien, pour le moins elle est hors de danger par la grâce de Dieu. Vous l’assurerez à Monsieur de Torp et à Mademoiselle de Manneville à laquelle j’écris un mot. Je voudrais (tr. pr.) -- La source plus récente, si elle reste marquée par des ajouts ou des modernisations, reproduit par contre des informations personnelles utiles et absentes de P.115, indiquant la présence d’une source additionnelle perdue, parmi les très nombreuses disponibles (v. le «Fichier Central» signalé supra).

504avec moi (tr. pr.)

505d’un (tr. pr.)

506tant (tr. pr.)

507se heurter (tr. pr.)

508capacité. Je vous supplie, saluez pour moi Madame votre bonne Mère et me recommandez à ses saintes prières. Je suis si aise de la venue de notre bonne Mère, il me semble que je ne suis plus au monde. Priez Dieu qu’il m’en tire ou qu’il me convertisse tout en lui. À Dieu (tr. pr.)

509À Mère Mectilde.

510Mère Mectilde a tendance à trop s’analyser. Bernières lui conseille de moins regarder sa misère et davantage la Divine Miséricorde. Cf. Chr. Int. III, 11 : «Mon âme est pénétrée d’un fort grand désir de se désoccuper de toutes les créatures, pour ne m’occuper que de Dieu seul. Je vois clairement que mon affaire est principalement d’être uni à Dieu et occupé de lui, et que je ne dois en outre ni penser ni parler que des petits emplois que Dieu voudrait de moi, et ainsi retrancher quantité de pensées, discours, occupations superflues à une âme attirée à l’union : autrement notre vie se passe à mille amusements.»

511Cf. Int. Chr. III, 9 : «Quelque misérable que je sois, je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même; je pense plus à ses miséricordes qu’à mes imperfections, et mes réflexions se font plus sur ses bontés que sur mes malices : mon âme entre par ce moyen dans la voie de l’amour qui lui ôte la crainte et la timidité qui glacent le cœur et ne le laissent susceptible que de faibles impressions, au lieu que le feu de l’amour dévore nos imperfections et les fait disparaître comme la neige devant le soleil : en un mot, j’aime mieux traiter avec Dieu comme avec un Époux que comme avec un Juge.»

512Cf. Chr. Int. IV, 6 : «Je commençais mes exercices sans prendre autre conduite que celle de Dieu; néanmoins je me résolus, suivant l’ordre que m’en donnait de la part de Dieu une bonne âme, de m’occuper principalement aux occupations infinies et éternelles des trois divines Personnes de la très sainte Trinité, et fis dessein de donner chaque jour au moins quatre heures à l’oraison.»

513Cf. Chr. Int I, 16 : «Mon Jésus anéanti pour notre amour, ne me délaissez pas : relevez mon âme après sa chute, lui donnant un peu de cette eau cordiale qui se nomme l’amour de l’abjection, laquelle chasse la vaine et la fausse tristesse de l’amour propre qui abat le cœur. Glorifiez ainsi votre vertu dans mes infirmités. Anéantissez-vous encore en souffrant que je retourne à vous, et que je reprenne les mêmes libertés de mourir à moi et de recevoir vos caresses. Je les sens déjà, et votre divin Amour me donne des douceurs du Paradis, mes yeux se baignent de larmes, mon cœur se dilate, et je m’attache à vous, le but de mon amour.»

514Cf. Chr. Int. III, 8 : «Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d’aucune chose à la vue de Dieu, puisqu’elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. […] Accoutumez-vous, mon âme, à vous rendre présente à Dieu présent au fond de votre intérieur, quittez toutes les créatures, car ce divin Epoux ne veut point de rival, il vous veut posséder toute.»

515Cf. Chr. Int VI, 4 : «J’ai pris grand goût à cette pensée de saint Clément Alexandrin, que notre fidélité et amour vers Dieu ne doit pas paraître à présent à répandre notre sang pour la Foi, n’y ayant plus de tyrans, mais à répandre notre Foi dans toutes nos actions. […] Nous souffrons aujourd’hui plus noblement en quelque chose que les Martyrs qui enduraient par la malice des tyrans, car nos croix et nos souffrances intérieures ou extérieures sont impressions de la sainteté de Dieu, qui va lui-même séparant non plus le corps d’avec l’âme, mais l’âme d’avec toutes les créatures, pour l’appliquer à Dieu seul. Cette divine Sainteté, ayant une horreur infinie de tout ce qui n’est point saint et pur, prend plaisir de purifier les élus dans les tribulations, comme l’or dans la fournaise. Quand donc l’âme se sent comme attacher à la Croix, dans le délaissement, le dégoût et la souffrance intérieure, qu’elle ne fasse aucun effort pour s’en détacher, mais qu’elle y demeure ainsi dénuée, pauvre et souffrante tant qu’il plaira à Dieu; et qu’elle se contente de cet état qui glorifie Dieu en elle et la purifie. […] Quelquefois aussi qu’il abandonne les âmes les plus fidèles, comme il fit son bon serviteur Job, à la puissance du démon, permettant qu’elles soient tentées en toutes manières, tantôt contre la charité, tantôt contre la chasteté, et tantôt contre la Foi. Il est vrai que ce sont des croix et de cruelles persécutions; mais si elles sont portées avec amour, c’est un martyre agréable à Dieu. Les tyrans tentaient les premiers chrétiens contre la Foi, et quelquefois contre la pureté; maintenant qu’il n’y en a plus, les tentations sont en leur place pour éprouver la fidélité des chrétiens. O qu’on est heureux de combattre pour la Foi ou pour la fidélité que l’on doit à son Dieu et que ce martyre a de charmes à qui en sait voir la beauté!»  

516Cantique 2, 10-11 : «Mon bien-aimé élève la voix, il me dit : “Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens. Car voilà l’hiver passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu.»

517Cf. Pensée pour la fête et octave du saint Sacrement : «J’ai grand désir d’entrer dans la pratique de cette sainte vertu, et d’être bien établi en la bénignité et cordialité.»

518Bernières écrit à Mère Mectilde le jour de la fête de la Purification de la Très Sainte Vierge Marie.

519Cf. Chr. Int. I, 1 : «Ô mon âme, si tu es pénétrée de ces vérités, tu dois donc mettre désormais ta gloire dans le mépris, puisque ta gloire est de procurer la Gloire de Dieu, et que tu ne le peux faire plus utilement qu’en imitant son Fils unique. Ô bon Jésus, donnez à mon cœur votre divin Esprit, qui me fasse vivre de votre vie. Que vos bassesses me semblent grandes, vos abjections honorables, vos pauvretés riches, et vos croix douces! […] Ah! Mon Sauveur, donnez-moi part à votre vie humble, pauvre et méprisée, ou me faites mourir. Quand je serai dans le Ciel, je consens d’y être dans la Gloire, parce que vous y êtes ainsi; mais puisque dans la terre vous n’avez voulu être que dans l’abjection, je veux y être avec vous. […] Pourquoi vous êtes-vous fait circoncire, ô Jésus? Pourquoi vous êtes-vous purifiée, ô Marie? Vos cœurs étaient sans tache, et cependant vous vous soumettiez aux abjections des pécheurs parce que les mépris étaient l’objet de vos plus tendres affections. Jamais il n’y a eu deux cœurs plus pleins de l’amour de Dieu, et jamais il n’y en eut de plus ardents pour les humiliations : il faut donc bien que l’un se mesure par l’autre, et que nous aimions les abjections, si nous voulons témoigner que nous aimons Dieu qui les aime.

Que nos plaintes sont injustes contre ceux qui nous anéantissent et que nos inquiétudes sont déraisonnables sur ce qu’on nous méprise! Il faudrait s’inquiéter de n’être pas assez méprisés; et cela serait, si nous avions le cœur entièrement chrétien.»

520Cf. Chr Int. I, 5 : «Cependant disons et pensons ce qu’il nous plaira, nous n’avons non plus du vrai Esprit de Jésus-Christ que nous avons de vrai anéantissement de nous-même : les humiliations qu’il a prises pour nous, veulent être honorées par le sacrifice de notre superbe. Or par le sacrifice l’hostie immolée est détruite et anéantie; de sorte qu’il faut faire un sacrifice continuel de notre jugement, par une démission à celui d’autrui; de notre volonté pour suivre celle des autres; de notre réputation par l’amour du mépris; de nos biens par la pauvreté; de notre santé et des plaisirs du corps par les maladies et les austérités; enfin de toutes nos inclinations propres, aimant autant les empêchements de nos prétentions que le bon succès, parce que l’humiliation qui nous revient de réussir mal, vaut mieux que tout ce que nous pouvons prétendre.»

521Cf. Chr. Int. I, 11 : «Plusieurs bonnes âmes honorent les abjections de Jésus-Christ, mais peu les veulent pratiquer : il y a très peu d’imitateurs de sa pauvreté et de ses humiliations. Que si tout le monde les fuit comme des choses infâmes, le moyen de souffrir cela, ô Jésus, n’est-ce pas faire peu d’état de vos exemples, et vous condamner de folie, vous qui êtes la Sagesse infinie? Mais c’est une grande folie d’en juger ainsi : plus on participe à votre pauvreté et à vos humiliations, plus on participe à votre sagesse. Allons, mon âme, à la suite de Jésus pauvre : vivons pauvres avec lui, mourons pauvres avec lui, et en cela témoignons-lui notre amour et notre fidélité.»

522Bernières se défend d’être un père spirituel! c’est bien malgré lui qu’il le deviendra de plus en plus.

523Cf. Intérieur Chrétien I, 1 : «Pourquoi vous êtes-vous faits circoncire, ô Jésus? Pourquoi vous êtes-vous purifiée, ô Marie? Vos cœurs étaient sans tache, et cependant vous vous soumettiez aux abjections des pécheurs, parce que les mépris étaient l’objet de vos plus tendres affections. Jamais il n’y eut deux cœurs plus pleins de l’amour de Dieu, et jamais il n’y en eut de plus ardents pour les humiliations. Il faut donc bien que l’un se mesure par l’autre, et que nous aimions les abjections, si nous voulons témoigner que nous aimons Dieu qui les aime. Que nos plaintes sont injustes contre ceux qui nous anéantissent, et que nos inquiétudes sont fausses, sur ce qu’on nous méprise! Il faudrait s’inquiéter de n’être pas méprisés; et cela serait si nous avions le cœur entièrement chrétien.

Il est vrai que c’est la grâce qui donne de telles inclinations, la nature en donne de contraires; et mon malheur est que même en écrivant ceci, je manquerais à mon dessein si j’en avais l’occasion; car je ne vaux rien du tout, et je croirai que tout ce que j’ai dit ou fait sous l’apparence du bien, n’est qu’une hypocrisie : témoin mes rechutes et mes égarements. Ah que je suis pauvre et abject! Que ma misère est extrême! Et que de mépris je mérite!»

524Cf. Chr. Int. I, 13 : «Hélas! Jusques à quand aurai-je tant de bonnes vues sur l’excellence des humiliations et des mépris, et si peu de bonnes pratiques? Divin Jésus, arrachez-moi ce cœur rebelle, s’il refuse de se conformer au vôtre dans vos profonds anéantissements. Ô si vous vous apercevez qu’il n’embrasse pas tous vos sentiments, prenez un rasoir, ouvrez mon côté, et tirez-moi ce misérable cœur : j’aime mieux n’en avoir point, et mourir plutôt que d’avoir un cœur qui ait d’autres affections ou d’autres maximes que les vôtres. Ô mon aimable Jésus, je ne vous demande point en cela une cruauté : ce sera une faveur très signalée. Le Père éternel qui prit ses délices à vous voir pendu en Croix, aura sans doute de la complaisance en ce spectacle, quoique sanglant.»

525Cf. Chr. Int. Int. 13 : «Mon Jésus, que j’ai d’amour pour votre Croix et pour vos humiliations! La vue de leurs beautés, qui ont charmé le Père éternel, me transporte si fort qu’elle me fera devenir fou : je perdrai le sens humain, je dirai des folies, et j’en ferai, si nous n’arrêtez vos divins mouvements, ô Jésus, et que vous ne fassiez éclipser les rayons célestes qui me découvrent de si grandes beautés dans les mépris.»

526Cf. Chr. Int. I,13: “Ô bon Jésus, qui avez souffert pour l’amour de moi une infinité d’opprobres et d’humiliations que je ne puis comprendre, imprimez-en puissamment l’estime et l’amour dans mon cœur, et m’en faites désirer les pratiques.”

527Ms. P.115, p.142. -- réf. MG.1244.

528reçues de sa bonté en votre sainte retraite. (tr. pr.)

529ce saint temps vous aurez eu quelque petit souvenir de nous. (tr. pr.)

530J’en ai un grand besoin très particulier et suis encore à présent dans la nécessité de vos saintes prières, c’est pourquoi je vous en demande la continuation ou plutôt si je vous l’ose dire le redoublement d’icelle au nom et pour l’amour de Jésus, Marie et Joseph. Faites-moi la charité [que] de faire à mon intention quelque neuvaine de prières à la Très sainte Mère d’amour (tr. pr.)

531fidèles serviteurs (tr. pr.)

532adorable pour moi. (tr. pr.)

533sérieusement, attentivement. (tr. pr.)

534S’agit-il de la direction par «notre Père Chrysostome»? Mectilde assurera la récupération délicate d’autres lettres à son décès auprès de la communauté de Picpus.

535Tout nous-mêmes (tr. pr.)

536jamais soi-même. Que direz-vous d’avoir tant retenu vos lettres? Sans doute que je suis cause que vous avez produit plusieurs actes de mortification. Je vous les renvoie, vous n’en aurez plus à ce sujet. Je me suis mise en devoir plusieurs fois de dresser (ajout) (tr. pr.)

537ce que j’ai pu (tr. pr.)

538assurance. Que direz-vous encore de ma négligence à ne vous renvoyer votre ceinture d’aube? J’ai regret de la retenir si longtemps et suis encore dans l’impossibilité de vous la renvoyer d’autant que la nôtre n’est bénite, néanmoins si vous en êtes pressé obligez-moi de me le mander promptement. Il faut (ajout) (tr. pr.)

539en son saint amour, Monsieur votre… etc. (tr. pr.)

540À Monsieur de Rocquelay -- P.115 p.146 -- réf. FC.908.

541la vertu, il me semble avoir un grand attrait pour chérir la sainte abjection (tr. pr.)

542une béatitude (tr. pr. -- et les notes suivantes)

543peut-elle

544Désirez, mon cher Frère (Roquelay auquel elle s’adresse de façon moins personnelle).

545Supplie, et me recommande pendant ce saint temps aux âmes saintes

546pour lequel

547Récompense! Je prendrai demain cet apothème. Il me semble que ma toux s’augmente, mais je vous supplie, n’en parlez pas. J’ai toujours cru

548difficile que je lui ai fait exprimer en d’autres termes

549traduire (tr. pr.)

550Cette longue lettre est intitulée : «A une supérieure religieuse». On est en droit de penser que c’est Mère Mectilde, à qui il s’adresse d’abondance de cœur et avec simplicité en l’encourageant à marcher sur les voies sûres de sa consécration à l’Époux divin.

551Cf. Chr. Int. II, 3 : «C’est tout de bon que je prends les résolutions de me convertir totalement à Dieu, de m’attacher uniquement à sa divine Beauté et à sa Bonté infinie, quittant toutes les créatures, pour lesquelles mon âme se laisse trop souvent aller.

Ô mon Dieu, traitez-moi comme votre Apôtre : mettez-moi par terre, faites-moi demeurer en place, que je demeure aveuglé pour ne rien voir que vous qui êtes dans l’intérieur de mon cœur, vous manifestant par les lumières qui me font connaître votre divine présence. Cette vue me fait vous demander : ‘Que vous plaît-il que je fasse?’ Que cette manifestation de l’Être de Dieu présent en moi me puisse pénétrer aujourd’hui extraordinairement, afin que je change de vie, et que je vive selon les attraits de votre divine Volonté.”

552Cf. Chr InVII,8 : «  Que si l’Époux ne veut point que nous le baisions à la bouche par la contemplation, tenons-nous à ses pieds par une simple méditation. »

553Cf. Chr Int. III,7 : « Il faut pratiquer une excellente abnégation, et par un excès amoureux de la divine Volonté, mettre notre contentement à n’avoir autre contentement que le bon plaisir de Dieu, qui nous veut priver du contentement savoureux d’être en quiétude. »

554Cf. Chr Int. IV, 5 : «Les attraits que Dieu me donne à la retraite et à l’oraison sont si fréquents et si continuels que mon âme ne prend plaisir à autre chose. Il me semble que Dieu me dit au cœur : “Soyez fidèle à vous défaire des créatures, et je vous mènerai à la solitude intérieure, où les créatures ne vous donneront plus d’empêchement, et je parlerai à votre cœur, il m’écoutera, et me répondra”. Mais de quoi parle ce divin Époux, sinon des beautés et des bontés infinies?»

555Cf. Chr Int. IV, 6 : «Entrant dans ma première oraison de ce dernier jour, je sentis mon âme prévenue d’une douceur extraordinaire. Je me représentais mon Dieu au fond de mon cœur comme mon Époux, et l’y remerciais de la diversité des sentiments qu’il y faisait naître. Ma disposition était comme un petit printemps spirituel : je sentais l’odeur des fleurs des vertus, dont les sentiments se produisaient en mon intérieur; j’en parsemais le lit de mon Époux, je lui en faisais des couronnes et le couronnais tout de fleurs, à quoi il me semblait qu’il prenait grand plaisir, et mon âme en avait aussi beaucoup de le récréer de la sorte.

Je remarque que quand l’Epoux vient visiter son épouse, soit en la sainte Communion, soit par quelque visite extraordinaire, il y apporte différentes dispositions : quelquefois il l’enivre du simple sentiment d’amour; d’autres fois il fait naître une grande variété de sentiments de vertu, rendant l’intérieur comme une prairie émaillée de mille belles fleurs. Pour lors l’âme n’est point occupée d’un seul sentiment ou d’amour ou de joie : elle est toute remplie d’une grande diversité dont elle fait présent à son Époux, quelquefois les uns après les autres, souvent tous ensemble, ne pouvant lequel choisir pour lui donner.”

556Cf. Chr Int. VIII, 3 : «Qu’importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l’âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s’occuper qu’en Dieu seul.

Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu’elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l’unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement.”

557Cf. Chr. Int. III, 8 : «Accoutumez-vous, mon âme, à vous rendre présente à Dieu présent au fond de votre intérieur, quittez toutes les créatures, car ce divin Époux ne veut point de rival, il vous veut posséder toute. Sa grandeur et ses infinies perfections ne peuvent souffrir qu’on puisse aimer ou goûter autre chose que lui. Ayez des conversions fréquentes et pures par la Foi, qui vous introduisent au secret cabinet de l’Époux, pour jouir de lui en paix et en silence. Ô le bonheur pour vous, mon âme, si une fois vous êtes habituée d’avoir attention aux ordres de Dieu, connus dans votre intérieur par les motions du Saint-Esprit! Vous suivrez à l’aveugle cette divine conduite, sans faire état ni des raisonnements ni de la prévoyance humaine; votre seul soin sera d’écouter Dieu seul, et vous abandonner à sa conduite, sans aucune réflexion sur vos intérêts ou sur vos aventures. Vous savez que Dieu est tout bon, tout sage, tout puissant; cela vous suffit pour bannir toute vaine sollicitude.»

558Cf. Chr. Int. III, 15 : «Quand on ne veut que Dieu et son bon plaisir, l’on se tient paisible et content dans tous les états où il n’y a point de péché ni d’imperfection affectée. Mais notre orgueil est source de mille inquiétudes et nous trouble sans cesse, nous faisant tendre ou à une trop haute perfection, ou trop tôt à celle que Dieu nous découvre et manifeste.»

559Cf. Chr Int. III, 13 : «Ô cher abandon, vous êtes le bon ami de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je vous posséderai parfaitement? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n’aura point d’autre joie que celle de Dieu, point d’autre tristesse, d’autre bonheur, d’autre félicité.»

560Cf. Chr. Int. III, 9 : «Qu’elle soit en lumière ou en ténèbres, en paix ou en guerre, élevée ou abaissée, elle sera toujours la même, parce qu’elle ne veut que Dieu, et ne désire que le contenter et lui plaire. Elle ne regarde qu’à s’abandonner à la seule Volonté divine parmi une si grande variété d’états intérieurs. Qu’importe à l’âme de plaire à Dieu en souffrant ou en jouissant, en pauvreté ou en richesses! Quand elle ne veut que lui et son bon plaisir, tout ce qui lui vient de lui, la contente indifféremment.»

561Cf. Chr. Int. III, 10 : «Quoi qu’il nous arrive, que nous soyons dans les troubles, dans les tentations ou les maladies, qui nous ôtent, ce semble, la bonne disposition de vaquer à Dieu, il nous faut abandonner à son bon plaisir, avec ces deux paroles : Dieu et sa sainte Volonté uniquement. S’il nous vient l’idée de quelque état de perfection, quelque résolution à prendre dans le sentiment d’une faveur actuelle, il nous faut plus absolument abandonner à Dieu, et dire : “Je ne veux que Dieu et sa sainte Volonté”. Cet abandon d’une âme la laisse fort paisible et fort contente, et totalement séparée des créatures, pour lesquelles elle sent à peine le premier mouvement d’affection, mais n’a nulle élection pour aucune. Et en cet état, elle s’abîme et trouve son repos en Dieu seul, hors lequel elle ne trouve rien qui la contente. Il lui semble que dans tous les accidents qui lui peuvent arriver, elle ne sera point troublée dans son repos, puisqu’elle le voit fort éloigné d’elle, et qu’établie en Dieu qui est la souveraine paix, elle ne peut craindre l’inquiétude : ce n’est pas qu’elle n’en ressente les émotions dans la partie inférieure, mais cela n’arrive pas jusques à elle.»

562Cf. Chr Int. IV, 7 : «Notre fidélité consiste purement à correspondre à ses desseins sur nous, sans leur donner le change. Si son bon plaisir est de faire de notre âme un lieu de délices, il ne faut point tendre à l’excellence de l’état crucifié. Toutes les voies de Dieu sont bonnes en elles-mêmes; mais celle en laquelle il nous veut mettre, est la meilleure pour nous.»

563Cf. Chr Int VII, 2 : «L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée.»

564Cantique 4, 10 : «Que ton amour a de charmes, ma sœur, ô fiancée. Que ton amour est délicieux, plus que le vin! Et l’arôme de tes parfums, plus que tous les baumes!»

565Cf. Psaume 22, 7 : «Et moi, ver et non pas homme, risée des gens, mépris du peuple»

Cf. Chr. Int IV, conclusion : «Jésus a mené une vie abjecte, non seulement comme la première, mais telle qu’il avouait n’avoir pas où reposer sa tête, et qu’il était devenu l’opprobre des hommes. Et en effet son abjection est allée jusqu’au point d’être moqué, battu, fouetté, couronné d’épines, crucifié, et mort sur la croix, d’où il a été porté dans le tombeau comme les autres hommes. Mais il n’y est pas demeuré comme eux.»

566Cf. Chr Int. I, 14 : «La Sagesse infinie de Dieu a épousé les bassesses de notre nature humaine dans l’Incarnation. Cette même nature humaine a épousé la Croix, les souffrances et les abjections dans la mort; et quand une âme épouse Jésus-Christ, elle contracte une union éternelle avec tout cela. Ô l’heureuse alliance! Jésus est son Époux : la folie de la Croix, les souffrances et les mépris sont comme la dot de son mariage. Ô les précieuses richesses! Si elle aime son Epoux, elle doit tendrement aimer tous les dons qu’il lui fait en l’épousant, parce qu’ils viennent de sa part et qu’il en fait grande estime.»

567Il n’y aurait pas de ressemblance.

568P.115 p.25 -- réf. FC.62.

569Père Chrysostome.

570l’honneur (tr. pr.)

571avaient la grâce de conduit (tr. pr.)

572et qu’il m’a assuré, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité (tr. pr.)

573crainte que Dieu voulait (tr. pr.) (P.115 a biffé «voulait» et ajouté en interligne «veut»)

574Des maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu. (tr. pr.) (dorénavant nous omettrons de telles variantes mineures qui ne modifient guère le sens spirituel)

575Probablement Marie des Vallées.

576P.115 donne : «Dieu pour moi. X J’appréhende» (la croix «X» semble indiquer une paperolle disparue et nous conservons de [tr. pr.] les deux phrases incluses entre «moi» et «J’appréhende»).

577votre âme. Il m’a donné (tr. pr.)

578nonobstant que je suis bien touchée au poumon (tr. pr.)

579À Mère Mectilde. En août 1643 elle reconstitue sa communauté à Saint-Maur-des-Fossés, près de Paris. Elle se confie alors à Jean-Chrysostome de Saint-Lô qui «trouvait plus de spiritualité dans le petit hospice de Saint-Maur que dans tout Paris». Le 21 juin 1647, Mectilde est nommée prieure du monastère du Bon-Secours à Caen, puis retourne à Rambervilliers comme en août 1650. La guerre la chasse de nouveau; on la retrouve en mars 1651 en pleine Fronde à Paris où elle rejoint ses sœurs de Saint-Maur réfugiées rue du Bac. Elle reçoit quelques secours de son amie la comtesse de Châteauvieux et s’ouvre pour la première fois de son dessein de fonder un monastère destiné à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, ce qui est accompli en 1654. La communauté s’accroît rapidement et en 1659 Mectilde prend possession de son premier monastère, rue Cassette, puis commence ses fondations : 1664, Toul avec l’appui d’Épiphane Louys, mystique sur lequel nous reviendrons ; en 1666, agrégation du monastère de Rambervilliers; en 1669 de Notre-Dame de Consolation de Nancy. Les fondations se poursuivront jusqu’à sa mort survenue à Paris le 6 avril 1698. Elle laisse comme testament les deux seuls mots : adhérer-adorer : «adorer Dieu dans le temple de notre âme, dans notre prochain, dans tout événement, et adhérer à cette “volonté de Dieu qui est Dieu même”. L’oraison est vue et vécue dans le même mouvement.

580Cf. supra dans «La direction du P. Chrysostome, 6. Autre lettre en forme de propositions, et les réponses. “… dans une grande obscurité intérieure…” : “Mon Révérend Père, je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité intérieure dans la tristesse, divagation d’esprit, etc. Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j’étais tant qu’il plaira à notre Seigneur.”. Réponse du P. Chrysostome : “J’ai considéré votre disposition sur quoi mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde mort des sens et une véritable séparation, des créatures. Je vous conseille durant cet état de peines : 1. de vous appliquer davantage aux bonnes œuvres extérieures qu’à l’oraison; 2. ayez soin du manger et dormir de votre corps. 3. Faites quelques pèlerinages particulièrement aux églises de la Sainte Vierge. 4. Ne violentez pas votre âme pour l’oraison : contentez-vous d’être devant Dieu sans rien faire. 5. dites souvent de bouche : ‘Je veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu, accomplissez votre sainte volonté en moi, et semblable. Il et bon aussi de prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : Dieu et éternel, Dieu est tout puissant, et de la sainte Humanité comme serait : Jésus a été flagellé. Jésus a été crucifié pour moi et par amour. [Cf. dans le Chrétien intérieur I (p I, ch. 23), I, 56-57, la ‘litanie de Jésus dans tous ses abaissements’ paraît mieux la réponse de Bernières au P. Chrysostome.] Ce que vous ferez encore que vous n’ayez aucun goût en les prononçant, etc.

581Cf. la lettre parallèle écrite par Bernières au Père Chrysostome : «Révérend Père, depuis que je vous ai obéi touchant la sainte communion, je me suis trouvé dans des dispositions bien différentes du passé, car j’étais autrefois dans l’exercice de l’union et de l’amour, je recevais des caresses de Jésus présent en moi et je prenais aussi la hardiesse de lui en donner. À présent je ne vois que mon néant, mes péchés passés, mes infidélités présentes et je demeure quasi toujours dans un profond anéantissement par la connaissance que j’ai pour lors de mon peu de disposition intérieure, ce qui me donnerait des pensées de communier, pas si souvent, si ce n’était l’obéissance.»

Réponse du père Chrysostome (p. 92) : «ce sacrement contient l’auteur des grâces d’où il arrive que ceux qui le reçoivent en remportant aussi différentes grâces, selon leurs différentes dispositions et par rapport au dessein de l’auteur qui est présent. C’est donc le dessein de Jésus de communiquer à votre âme deux différentes grâces, l’une accroissant sa grâce habituelle, l’autre en la faisant participante à son anéantissement d’une manière admirable. C’est l’époux éternel qui se divertit avec l’âme, son épouse, tantôt dans le pur amour et tantôt dans les souffrances et anéantissements. L’amour est très excellent, mais, en vérité, l’anéantissement dans une âme pure porte avec soi une beauté très singulière et très ravissante, et ce d’autant plus que l’âme est amie de Jésus anéanti en croix, lequel anéantissement est renouvelé intérieurement dans le spirituel, par le pur usage du sacrifice et sacrement de l’autel.»

582Cf. Chr Int III, 6 : «La perfection ne consiste pas dans une paix générale de tout l’homme, tant intérieur qu’extérieur. Jusqu’ici ma faiblesse ne pouvait comprendre comment une âme pouvait être heureuse et malheureuse tout ensemble. J’avais si peu de force que la souffrance me tirait de la jouissance de Dieu présent en moi, faisant éclipser par ma trop grande sensibilité l’attention à la jouissance de Dieu présent. Et parce que je me persuadais que cette jouissance ne se pouvait rencontrer que dans une âme qui possédait une exemption générale de toutes sortes de peines, quand il m’arrivait des tristesses, des peines, des dégoûts, je m’en défaisais au plus tôt pour rentrer dans l’état de la jouissance. À présent ces peines me serviront d’un moyen de m’unir plus fortement à Dieu; je les agrée, et en ferai des sacrifices à cette Majesté cachée et réellement présente au fond de mon cœur.»

583Cf. Chr. Int. II, 1 : «Voici donc ce que je comprends de la vie chrétienne et surhumaine. Vivre chrétiennement, c’est vivre selon l’Esprit de Jésus, selon la Grâce donnée à Jésus, Homme tout nouveau. Grâce tout à fait différente de la Grâce donnée au vieil Homme en l’état d’innocence : vie plus sainte et plus éminente, mais aussi qui porte en si des effets tout différents, et un procédé tout contraire.»

584Cf. Chr Int. V, 1 : «Vos délices, Seigneur, sont d’être avec les enfants des hommes; mais les délices doivent être réciproques, c’est-à-dire que les âmes doivent prendre leurs délices en vous, et en vos états pauvres et abjects, afin que vous preniez vos délices avec elles. Quel excès de bonté, Seigneur, qu’étant si grand et si plein de Gloire, vous veniez vous humilier et vous anéantir dans une âme si criminelle et si infidèle! Il est vrai que les abjections étaient convenables à l’état de votre vie mortelle; mais il semble qu’étant en Gloire, vous devriez en être exempt. Si mon âme a quelque amour pour vos intérêts, elle ne devrait pas vous procurer de telles humiliations; et partant elle ferait mieux de ne communier pas si souvent, car elle empêcherait que vous ne fussiez si humilié. Ce sentiment, joint à la connaissance de mes indignités, me ferait retirer de la Communion, si je ne savais que vos délices sont d’être avec les âmes qui veulent aussi prendre leurs délices en vous, et que vous avez dit en saint Jean que si nous ne mangeons votre chair adorable, nous n’aurons point la vie en nous.»

585Cf. Chr Int. VII, 19 : «Dans les états de peine que l’âme porte en cette voie, elle est fortifiée de Dieu sans qu’elle le connaisse : elle craint tout, et néanmoins il n’y a rien à craindre pour elle puisqu’elle est plus dans la protection de Dieu que jamais, car une âme ainsi passive et abandonnée est dans la singulière Providence de Dieu qui lui cache cela et la laisse dans les peines et dans les craintes fâcheuses de son état et quelquefois de son salut. Il n’est pas expédient que l’âme aperçoive l’ouvrage de Dieu en elle, car elle le gâterait par ses réflexions et ses complaisances. Sa malignité est si grande que tout se salit entre ses mains : c’est ce qui fait que Dieu lui cache souvent tout.»

586Cf. Chr Int. III, 6 : «Il se trouve pourtant que cette âme qui se fait pitié à elle-même, est un spectacle agréable aux yeux de Dieu, lequel ne trouve en elle que le seul amour de ses intérêts, puisqu’elle consent à son anéantissement total; et avouant que son indignité ne mérite aucune part aux états de la Grâce auxquels elle voit les autres élevés, elle voit clairement leur perfection et ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est; et l’ignorance de son état passant dans son esprit pour une véritable indignité, elle conclut aisément en soi-même qu’elle est la plus misérable de toutes les créatures. Et c’est merveille si le découragement et la tristesse n’attaquent [pas] l’âme dans cette disposition; au moins sentira-t-elle leurs mouvements dans la partie inférieure.»

587Cf. Chr Int. III, IV : «Il arrive quelquefois que Dieu permette au diable de se peindre en sa place : c’est quand l’âme n’a plus que des pensées noires, des idées mauvaises, des tentations, des imaginations folles; sur quoi il faut prendre patience dans la reconnaissance de ses indignités, et confesser que l’on mérite d’être continuellement banni de la face de Dieu. Mais si notre fidélité est grande dans cet état de ténèbres et de peines intérieures, Dieu ne sera pas longtemps sans montrer sa face et dissipera toutes ses ombres. Il y a des amants si passionnés des personnes qu’ils ont aimées durant leur vie, qu’ils s’adressent à des magiciens pour leur faire encore voir ce qu’ils ont aimé après la mort; et s’ils le font dans les miroirs enchantés, ils en sont ravis. Une âme passionnément amoureuse de Dieu est ravie de le voir seulement un moment au fond de son cœur : elle ne craint point les mortifications ni la perte de toutes les créatures, qui ôte la crasse du miroir et qui le purifie.»

588Cf. Chr. Int. VI,2 : « Une marque que nous marchons assez bien dans la voie des souffrances, c’est quand nous possédons la paix intellectuelle qui ne nous empêche pas les sentiments que l’amertume de la Croix donne à la nature, mais qui nous inspire une douce inclination à les embrasser et à les chérir, nous estimant favoriser du Ciel de les avoir, quoique la nature les voit à regret et les estime des infortunes. »

589Cf. Chr Int. II, 2 : «Le jour de l’Ascension, Jésus élevé de la terre monta aux cieux, et s’assit à la dextre de son Père. Après que mon âme se fut réjouie des joies de son Sauveur, qu’elle eut admiré ses triomphes, et lui en eut donné mille et mille louanges et bénédictions avec tous les Anges et tous les Saints, elle se sentit émue de le suivre, non dans le Ciel, mais dans la Croix; non dans les triomphes, mais dans les abjections. Ô mon Jésus, disait-elle, que je m’élève de la terre au-dessus de moi-même; que je quitte ma vie naturelle, pour vivre d’une vie surhumaine; et qu’ainsi victorieuse de ma propre raison humaine et de toutes les maximes de la nature, je m’aille asseoir dans le sein de votre Croix, et là vivre heureux d’un bonheur que le monde ne connaît point. […] Ascension d’une âme au ciel, que tu es agréable! Ascension d’une âme à la vie surhumaine, que tu es admirable! Bienheureux ceux qui te connaissent! Vivifiez ma Foi, mon Dieu, afin que je voie les merveilles que vous opérez dans les âmes en ce lieu de larmes. Oui, je crois, et il est vrai qu’une âme est plus triomphante et plus heureuse quand elle sort d’elle-même pour embrasser quelque abjection que si elle sortait de la terre pour fendre les nuées et aller dans le Ciel. Autant de sorties qu’elle fait pour aimer les croix, sont autant d’ascensions glorieuses, qui, à la vue des Anges et des Saints, la placent dans le cœur de Dieu même. Cette même Foi qui me fait voir Jésus en la personne des pauvres, me donne certitude que le triomphe d’une âme dans les abjections n’est pas moins admirable que celui qu’elle ferait dans les Cieux.»

590Cf. Chr Int. VI, 7 : «Je commence à sortir de mon état, où j’ai été plus de cinq semaines : mon corps qui se corrompait, appesantissait mon âme, ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une dernière impuissance de connaître et aimer son Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas; et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m’étonnant de l’impuissance d’une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu’à ce que Dieu réduise l’âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs; elle voit qu’elle y avait appui secret, et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu’elle possédait.

Ce qui s’est passé en moi, sont des effets d’une maladie naturelle, qui néanmoins m’ont réduit au néant, et beaucoup humilié, car tout de bon j’ai été dans les oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient; et je n’eusse pas cru qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu de lui tant de témoignages sensibles de son amour, entrât dans une si grande et si longue privation d’amour actuel, par son infidélité, et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement extrême. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente!”

591Cf. Chr Int. I, 16 : «En l’oraison du matin, Notre Seigneur me plongea dans mon néant et ma bassesse, de sorte que tout se passa dans l’exercice de mon extrême anéantissement. D’abord je disais : “Il n’y a que le Père éternel qui puisse donner à son Fils. Il n’y a que le Père et le Fils qui puissent donner au Saint — Esprit. De plus, il y a des présents infinis que ces trois divines Personnes se font l’une à l’autre. Il se passe entre elles des communications ineffables, et proportionnées à leur grandeur.” Je m’arrêtais à les considérer, m’en réjouissais, et me plongeais cependant dans le profond abîme de mon néant et de mon impuissance, dans la vue que je ne puis rien faire pour Dieu, ni rien lui donner. Tout ce que je puis lui présenter de meilleur, c’est un aveu, que je ne lui puis rien donner : lequel aveu je tiens encore de sa bonté, et c’est plutôt lui qui le fait en moi, que non pas que je le fasse moi-même»

592Cf. Chr. Int. I, 10 : «C’est un bon conseil de quitter ses biens et ses honneurs, quand on le peut faire; mais quand on s’en voit dépouillé par les ordres secrets de la Providence, c’est une obligation de l’agréer et d’y consentir; et c’est en quelque façon mieux que si nous les quittions nous-mêmes, surtout quand on croit que cela nous arrive par notre faute et notre imbécillité, car nous tombons en toutes manières dans l’abjection et dans le mépris, qui est le vrai centre où nous devons aspirer.»

593Cf. Chr. Int I,7 : « Porter l’anéantissement des amis dans un abandon ou une perte, vaut mieux que leur amitié et tous leurs services. »

594Cf. Chr. Int. I, 10 : «Heureuses les occasions qui nous font perdre nos amis sans pécher : en les perdant, nous perdons un grand appui de l’amour propre. Saint Jean Baptiste encore tout enfant sortit de la maison de ses parents pour aller au désert vaquer à Dieu. Grand Saint, ce sont des Saints que vous quittez. “Je le sais bien, dit-il, mais ce sont mes parents qui ont de l’affection pour moi.” Ô que ceci est rude à la nature! Car comme l’attache aux amis, surtout quand ils sont vertueux, semble la plus spirituelle et la plus raisonnable de toutes affections, l’anéantir est un grand sacrifice que l’on fait à Dieu, et il le demande des âmes qu’il a destinées à une grande perfection : il faut qu’elles passent encore outre.»

595Cf. Chr Int I, 6 : «Ô mon Dieu, ma pauvreté me plaît, parce qu’elle me fait connaître vos richesses : si rien ne me manquait, j’oublierais ce que je suis. Je suis donc bien aise que vous soyez tout, et de n’être rien, pour avoir tout de vous.»

596Cf. Chr Int. VI, 10 : «Quand il me faut faire quelque bien, je sens de la lâcheté et de la répugnance. La seule imagination de la pauvreté me donne des frayeurs véritables qui me tourmentent fort : je crains d’être méprisé, de tomber dans l’incommodité, de souffrir des douleurs, enfin tout me fait peur et peine. Ce qui m’est un surcroît d’amertume, les serviteurs de Dieu ne me consolent plus comme ils faisaient : je suis pour faire de lourdes chutes, si je ne suis puissamment secouru. Ce qui est plus abject dans mon état, c’est que je suis sensible pour la privation des choses de la terre, car si c’était la privation de Dieu et de ses Grâces qui m’afflige, j’en serais, ce me semble, consolé. Je ne fais quasiment point d’oraison, c’est-à-dire je ne fais rien à l’oraison; je communie tout rempli de distraction; je suis près de me chagriner en toute occasion; peu de choses me choquent fort sensiblement.»

597Saint François de Sales.

598Cf. Traité de l’Amour de Dieu L 9, 16 : «Car, comme la belle et sage Judith avait voirement dans ses cabinets ses beaux habits de fête, et néanmoins ne les affectionnait point, ni ne s’en para jamais en sa viduité, sinon quand inspirée de Dieu elle alla ruiner Holopherne; ainsi, quoique nous ayons appris la pratique des vertus et les exercices de dévotion, si est-ce que nous ne les devons point affectionner, ni en revêtir notre cœur, sinon à mesure que nous savons que c’est le bon plaisir de Dieu. Et comme Judith demeura toujours en habits de deuil, sinon en cette occasion en laquelle Dieu voulut qu’elle se mit en pompe, aussi devons-nous paisiblement demeurer revêtus de notre misère et abjection parmi nos imperfections et faiblesses, jusqu’à ce que Dieu nous exalte à la pratique des excellentes actions.»

599Cf. Traité de l’Amour de Dieu L 9, 16  : «Il y a différentes opinions sur le genre de la passion de saint Barthélemy, car le bienheureux Dorothée dit qu’il fut crucifié. Voici ses paroles : “Barthélemy prêcha aux Indiens et il traduisit dans leur langue l’Évangile selon saint Mathieu. Il s’endormit à Albane, ville de la grande Arménie, et fut crucifié la tête en bas.” Mais saint Théodore dit qu’il fut écorché : “L’apôtre Barthélemy prêcha premièrement en Lycaonie, ensuite dans l’Inde, enfin dans Albane, ville de la grande Arménie où il fut d’abord écorché et enfin décapité; il y fut aussi enseveli.” Cependant, dans beaucoup de livres, on lit qu’il fut seulement décapité. On peut concilier ces opinions différentes, en disant qu’il fut d’abord crucifié, ensuite qu’il fut descendu de la croix avant de mourir, et que pour ajouter à ses tortures, il fut écorché et, qu’en dernier lieu, il eut la tête tranchée.»

600P.115 p.149 -- réf. FC.2326.

601Dieu, avec quel contentement dirait-elle avec les apôtres (barré par P.115 et remplacé).

602Il s’agit du décès de Mère le Hagais, abbesse de la Sainte Trinité à Caen.Or, au XVII ° les abbesses de la Trinité tentent de conforter une ancienne tradition selon laquelle leur abbaye bénéficiait du privilège d’exemption, c’est-à-dire qu’elle relevait directement du Saint-Siège et que l’évêque de Bayeux n’avait aucun droit de regard sur le choix des abbesses et le gouvernement du monastère. Elles tenaient donc à faire respecter ce droit qu’elles croyaient être leurs prérogatives. Cela entraîna quelques différends avec l’évêque de Bayeux, sous la juridiction de laquelle les religieuses étaient.

603Bernières qui était venu à Paris la visiter en août 1643.

604Cette longue méditation, que l’on retrouve dans les Pensées et en partie dans le Chétien Intérieur, est en fait une lettre adressée à Mère Mectilde à laquelle elle répondra le 28 novembre suivant : «Il y a environ quatre ou cinq ans que je pris possession d’une terre quasi pareille à Celle dont vous me faites la description, etc.» Bernard Piteau, qui n’est pas si sûr que ce texte soit une lettre adressée directement à Mère Mectilde affirme : «Nul doute que ce texte magnifique a circulé dans l’entourage de Bernières. Quelle que soit la manière dont elle l’a reçu, mère Mectilde le considère comme un envoi personnel, et elle répond à Bernières dans la même tonalité, ce qui montre la profonde connivence qui existait entre eux. Elle a acquis elle-même cette terre “par douaire de mon époux lorsque mourant sur la croix, il m’en fit présent comme d’une terre où, le reste de mes jours, je pourrais en toute assurance faire ma demeure”. Et elle continue sur ce ton plaisant, mais où se déploie une réflexion spirituelle très profonde : elle dit que ses fermes ne sont pas disposées tout à fait de la même manière et lui propose quelques échanges, car il est plus courageux qu’elle pour vivre certaines situations. Cette lettre révèle la communion de pensée qui s’était déjà établie entre les deux interlocuteurs.» Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, op.cit.

605Cf. Chr. Int. IV, 7 : «La faiblesse de la raison humaine est-elle pas bien grande, de ne savoir faire état des pauvretés, des mépris et des abjections, voyant que c’est ce que Dieu donne à ses plus chers amis? Il les met dans ces états afin qu’ils soient en disposition de lui rendre le plus grand amour qu’on lui puisse témoigner en la terre. C’est aimer Dieu surhumainement, que de l’aimer à nos dépens et par l’agrément des souffrances qui nous privent de notre être, la créature ne pouvant rien faire davantage que de lui donner ce qu’elle a de plus cher, c’est-à-dire ses propres satisfactions et ses intérêts. Ne vous plaignez jamais de ne pouvoir rien faire pour Dieu, c’est assez que vous puissiez souffrir. Ô que l’on a de peine à pénétrer profondément cette vérité!»

606La Vie du Père Charles de Condren, second supérieur général de la congrégation de l’Oratoire de Jésus, composée par un prêtre (le P. Amelote [1609-1679] disciple préféré de Condren), chez Henry Sara et au Palais, 1643.

Charles de Condren (1588-1641). De petite santé, tout entier voué à la vie intérieure, c’est malgré lui qu’il acceptera la succession de Bérulle à la tête de la congrégation de l’Oratoire. Sa puissance intellectuelle comme sa sainteté en feront le véritable maître de «l’École française». Bernières restera très marqué par la doctine de l’anéantissement si chère à Condren ainsi que par le thème des deux Adam. Cette lettre, peut-être la plus réprésentative de l’influence bérulienne et de l’école française dans l’œuvre de Bernières, est tout imprégnée de la doctrine de Condren dont il vient de lire la biographie récemment parue.

607Cf. Exode 3, 8 : «Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel, vers la demeure des Cananéens, des Hittites, des Amorrites, des Perizzites, des Hivvites, et des Jébuséens.»

608Cf. Chr. Int II, 1 : «Mon Dieu, je veux changer de procédé, de vie, d’esprit, et pour cet effet changer de doctrine, de principe et de maximes. Je veux renoncer à moi-même, porter ma croix, aimer les pauvretés, mépris et douleurs : ce seront désormais mes inclinations, mes sentiments et mes délices. Si je fais autrement, ce sera par faiblesse humaine et par corruption. Ne le permettez pas, ô bon Jésus; mais faites-moi vivre de votre vie crucifiée en la terre, et vous me donnerez votre vie glorieuse au Ciel. Chaque chose a son temps : cette vie est pour souffrir, et l’autre pour jouir.»

609Cf. Chr Int. III, 5 : «être absolument abandonné entre les mains de Dieu pour se laisser manier à lui comme une boule de cire molle, et recevoir telle forme et telle impression qu’il lui voudra donner, très indifférente à tout ce que Dieu voudra faire d’elle, recevant tout avec une profonde humilité; et s’il ne lui donne rien, demeurant ainsi dénué tant qu’il plaira à Dieu. Ô qu’une âme ainsi dépouillée de toutes choses est une demeure agréable à Dieu, et qu’il prend ses délices à demeurer toujours avec elle!»

610Cf. Chr. Int. II, 10 : «Nous ne pouvons être sans direction en terre : il faut ou que l’Humanité de Jésus nous dirige, ou que l’humanité d’Adam nous gouverne. Si nous vivons de la vie chrétienne, la première nous conduira, et nous donnera la direction qu’elle reçoit de la Divinité, qui est toute dans les croix et dans l’anéantissement; si nous vivons de la vie humaine, la seconde nous gouvernera dans les voies de l’amour-propre.»

611Cf. Chr Int. II, 4 : «Pauvreté, mépris, anéantissements et misères, je ne vous dirai jamais autre chose, quand je vous parlerais cent ans : avec ces choses, notre âme se vide de soi-même et des créatures, et se rend capable de Dieu. Ô plût à Dieu que ces principes nous touchassent fort sensiblement!»

612Cf. Chr. Int. I, 16 : «Vous savez ma dernière promptitude. Cette faute m’a bien fait voir ma misère extrême, et le peu de force qu’à mon âme dans les occasions. Je vois la profondeur de mon infirmité, et connais combien je suis peu mortifié, et combien mes passions sont vives. Dieu me fasse cette miséricorde après ma chute de voir mon néant, mon impuissance, et la pente que j’ai au mal, plus clairement que je ne faisais. J’étais misérable, et je ne le connaissais pas; j’étais l’infirmité même, et je ne m’en apercevais guère : à présent je connais ma vileté, et je ne puis comprendre combien elle est grande et profonde.

Toute ma consolation est que cette faute m’est arrivée en la présence de mes amis, qui de là connaîtront ce que je suis. J’ai un grand déplaisir d’avoir déplu à Dieu, étant infidèle à ses grâces, mais ma joie est dans mon humiliation que j’agrée. Le bonheur d’être avili dans l’esprit des autres est grand, et c’est un sucre doux en la bouche de ceux qui veulent réparer l’injure faite à Dieu. Être convaincu puissamment qu’on est un pur néant et qu’on est très infirme, c’est le profit qu’il faut tirer de nos imperfections. Que la découverture de ma misère m’est utile, puisqu’elle me découvre toutes ces vérités!»

613Philippiens 2, 8 : «il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix!»

614Cf. Chr Int. I, 7 : «C’est une chose pitoyable, de l’aveuglement où j’ai vécu. Ô que le sens humain a peine à concevoir la doctrine du Fils de Dieu! Il est vrai qu’elle est détruisante et anéantissante : ce que l’homme craint naturellement. À mesure que Dieu aime davantage une âme, il l’anéantit aussi plus absolument, et cette voie est sans exception, puisqu’il est vrai ce que dit l’Evangile : qui ne renonce à soi-même et à toutes choses, ne peut être disciple de Jésus-Christ. Ô mon Jésus anéanti, je vois bien maintenant la voie par laquelle vous avez marché, et par laquelle vous me voulez conduire après vous; je l’agrée et l’accepte, et y entre très volontiers.»

615Cf. Chr Int. I, 7 : «Il n’y a rien que la foi toute pure qui nous enseigne à aimer l’anéantissement et la destruction de nous-mêmes; la sagesse naturelle et mondaine n’y peut mordre : c’est pourquoi il n’est point question de raisonner ni d’écouter nos sentiments dans cette pratique; mais il s’y faut jeter à l’aveugle et à corps perdu.»

616Cf. Chr. Int. I, 8 : «Il en va de même de ce précieux trésor : quand l’âme en est entrée en possession et tandis qu’elle le gardera, elle ne doit plus rien craindre; la subsistance de sa vie spirituelle est fort assurée; ni le monde, ni le diable, ni tous les ennemis de son salut, quelque furieuse guerre qu’ils excitent, ne l’emporteront pas, car il ne leur est nullement propre. Oüy [sic] bien quelques meubles, comme les consolations sensibles, la grande attache aux austérités, le désir de faire de belles actions pour la gloire de Dieu, comme d’aller en Canada, en Angleterre, convertir les âmes à milliers; enfin toutes les belles idées de spiritualité. Le diable, la nature, le monde aiment ces sortes de meubles; et une âme qui n’a que cela, n’a rien qu’on ne lui puisse enlever. Mais qu’elle possède le seul trésor de l’amour de son abjection, elle est riche à jamais.»

617Cf. Chr. Int VII, 8 : «1. C’est en effet un grand trésor d’aimer son abjection, et un trésor qui renferme grande quantité de richesses inappréciables; mais elles ne paraissent nullement, car on les enveloppe exprès pour les conserver avec plus de sûreté; et il n’y a que celui qui possède ce trésor qui sache bien ce qu’il a.

2. C’est un trésor caché et inconnu à tout le monde. Car qui est-ce qui se défierait qu’il n’y eut rien de précieux dans les humiliations et dans les souffrances? Les sens, ou la prudence de la chair, ou la raison humaine iraient-ils chercher là de quoi s’enrichir, ou satisfaire leurs désirs? Jamais on ne s’aviserait qu’il y eut là un trésor, si Jésus-Christ lui-même, qui l’y a mis, ne l’enseignait à une âme par une faveur toute particulière de ses miséricordes.

3. Ce trésor ne se donne pas, il s’achète; et celui qui le veut avoir, doit donner tout ce qu’il possède : c’est-à-dire qu’il nous faut défaire de tout notre patrimoine, de tout ce funeste héritage que notre premier Père nous a laissé : l’affection aux honneurs, aux plaisirs, aux richesses, cette attache à nous-mêmes et à nos intérêts, cet amour de notre excellence, et tout le reste du mauvais meuble que nous possédons par notre naissance dans le péché. Si nous ne consentons d’être dépouillés de tout jusqu’à la dernière pierre, nous ne saurions acheter le trésor.

4. Ô que celui qui le possède, est riche et heureux! Car c’est un fonds inaliénable, qu’on ne lui peut jamais ôter; et tandis qu’il en jouit paisiblement, il y trouve Dieu, et une profonde paix, qui surpasse tous les sentiments. Qu’un homme ait acquis quelque belle terre, on dit : voilà qui va bien, il n’a plus maintenant rien à craindre, car voilà un fondement assuré pour la subsistance de sa vie; quelque guerre qui vienne, les ennemis n’emporteront point la terre; l’on peut bien prendre les meubles et l’argent, mais la terre est fixe et ne s’aliène pas.»

618Cf. Chr. Int. I, 4 : «Ceux qui nous paraissent les plus admirables entre les Saints, sont ceux qui ont excellé dans l’amour du mépris d’eux-mêmes. Qui n’admirera la générosité de sainte Paule, Dame romaine, qui, éprise d’amour de la pauvreté et des humiliations de Jésus, quitte Rome et tous ses parents, se faisant pauvre actuellement? Elle qui pouvait faire des merveilles pour le prochain dans cette grande ville, et avec tous ses biens, aima mieux l’étable de Bethléem que ses palais magnifiques : elegi abjectus esse in domo Dei. Saint Alexis pouvait vivre en bon serviteur de Dieu dans son mariage, la vue d’une vie cachée et méprisée le charma, et lui fit tout quitter, père et mère, femme, amis, biens et honneurs, dans la possession desquels il avait vécu en bon Chrétien; mais appelé à la vie éminente de l’abjection par un grand miracle de la grâce, il est au milieu de ses parents, sans permettre à son cœur qu’il ait d’affection naturelle, qu’il pouvait si légitimement avoir. Il meurt de faim dans une maison où tout lui appartient; il est le jouet des serviteurs dont il était maître; son cœur demeure ferme et fidèle à ne rien désirer que le mépris; et quelque attaque que lui donne la raison humaine, il ne se rend point. Ô que cette voie est élevée au-dessus des bassesses de notre nature, qui ne conçoit que des affections pour la vanité!»

619Cf. Chr. Int. I, 7 : «Il n’y a rien où la créature glorifie Dieu plus purement, que dans le consentement qu’elle donne à la destruction que Dieu veut faire d’elle-même, puisqu’il est vrai que là où il y a moins de la créature, il y a plus de Dieu. Or en cela il n’y a de l’opération que de la part de Dieu, et une pauvreté de la part de la créature. Porter l’anéantissement des lumières, des douceurs et des sentiments dans l’oraison, vaut mieux que l’oraison la plus lumineuse et la plus douce. Porter l’anéantissement des amis dans un abandon ou une perte, vaut mieux que leur amitié et tous leurs services. Porter le délaissement de toutes les créatures, vaut mieux que la jouissance de toutes les créatures : car dans toutes les privations on cherche Dieu bien plus purement : il y a bien moins de nous-mêmes, n’ayant pas la satisfaction d’agir, mais seulement de recevoir la destruction de ce qui nous est plus cher, parce seulement qu’il plaît à Dieu d’en user ainsi pour sa pure Gloire.»

620Cf. Philippiens 3, 8 : «Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ.»

621P.115 p.4 «Espitre 3me M. de Roq. 13me de novembre 1643». Le manuscrit d’origine a été corrigé d’une autre main avec des ajouts marginaux au début. — réf. FC.63.

622Jean 8, 21 : «Jésus leur dit encore : “Je m’en vais et vous me chercherez et vous mourrez dans votre péché. Où je vais, vous ne pouvez venir.”»

623P.115 p. 173. — réf. FC.2284.

624Stabilier : affermir, raffermir (Godefroy Lex. de l’Ancien Français).

625Bernières est à Caen, mais doit revenir à Paris. Cf. Dossier par du Chesnay, «Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes.

626T4 p.91 & P.115 p.3 [s. Marie-Hélène, archiviste de l’Ordre, conseille T4]. — réf. FC.625.

627Cf. 16 octobre 1643 Pensée sur la pauvreté et l’anéantissement.

628Douaire : portion de biens donnée à une femme par son mari à l’occasion du mariage (Littré).

629T4 p.93 & P.115 p.1 [nous suivons T4] — réf. FC.779.

630Terre Royale (P.115) cf. Lettre de Bernières du 16 octobre 1643. Pensée sur la pauvreté et l’anéantissement.

631«et celle de notre pauvre sœur… ses vœux : ajout interligne d’une main récente : P.115 a été collationné sur une source commune avec D13. — Le § suivant suit de la même main, écrit sur une paperolle.

632«notre bon frère» : Jean Aumont; «notre chère Mère supérieure» : Jourdaine de Bernières.

633P.115 p.154. — réf. FC.2450.

634P.115 p.151. -- réf. FC.149.

635D13 p.38. Fichier Central n° 1304.

636Âme, Marie des Vallées, citée également en fin de lettre.

637D13 p.36 — réf. FC.2283.

638Nous connaissons par ailleurs combien Bernières s’est investi pour les fondations françaises au Canada en lien avec Marie de l’Incarnation. L’année 1639 correspond au départ de Marie de l’Incarnation pour le Québec. Elle s’embarque en avril pour y arriver le 1er août 1639. «M. de Bernières eût bien souhaité d’accompagner jusqu’à Quebek Madame de la Peltrie et les Religieuses, mais il juge lui-même qu’il leur rendrait plus de service en restant en France pour prendre soin du bien de la Fondation à travailler aux affaires de la fondation. Effectivement on peut dire que sans soins extraordinaires qu’il se donna, les Religieuses eussent apparemment été contraintes de repasser en France. D’ailleurs ce que ce grand serviteur de Dieu ne put pas faire par lui-même dans la nouvelle France, il eut la consolation de le faire de puis par un de ses neveux, qui passa quelques années après dans cette Mission et qu’on peut compter parmi les plus saints Ecclésiastiques qui ayant jamais été dans cette nouvelle Église. Enfin le 4 May 1639 le vent étant bon on appareilla de grand matin…» Cf. du Chesnay, dossier Bernières et le Canada, Charlevoix p. 255.



63914190 Granville Langannerie (Calvados)

640D13 p.33. — réf. FC.2546.

641 Monsieur de Saint-Firmin ou de Saint-Martin ou de Saint Silvain dont il est question dans la lettre du 15 février 1644?

642D13 p.31. Fichier Central n° 774.

643Nous ne savons pas lever cette identité. Fr. suggère «frère Jean» de Bernières.

644D13 p.28. Fichier Central n° 757.

645Luc 24, 29 : «Mais ils le pressèrent en disant : “Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme.” Il entra donc pour rester avec eux.»

646par la voie royale de la Sainte Croix.

647Monsieur de Bernières

648Monsieur de Bernières

649Les Sœurs de la Résurrection et Angélique de la Nativité

650Les Mères Scholastique de l’Assomption, Bernardine de la Présentation et Louise de l’Ascension que l’on y destinait et qui en effet y furent envoyées et y demeurèrent jusqu’en 1644.

651Sœur de la Résurrection et Sœur Angélique de la Nativité?

652Monsieur de Bernières

653Monsieur de Bernières

654Béni soit le Saint Sacrement! D13 p. 24 n° 777.

655S’agirait-il d’une première forme brève qui conduira à «Divers exercices de piété et de perfection,/Composés par un religieux d’une vertu éminente & de grande expérience en la direction des Ames. /A la plus grande gloire de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ»? Son auteur Jean-Chrysostome de Saint-Lô va mourir en 1646 soit deux ans plus tard. L’édition officielle paraîtra beaucoup plus tard en 1654. — Mais un tirage, réf. C 4839 de la B.M. de Valognes, cachet «Bibliothèque de Valognes», n’est pas daté et ne comporte aucune approbation tandis que son «Advis» p. 2 déclare : «Ces petits traités n’ont été imprimés que pour satisfaire à quelques personnes particulières, & pour épargner la peine trop grande de les transcrire…». Les pages 3 à 240 sont de la même impression que celles de l’édition officielle de 1654 parue à Caen chez Adam Cavelier, qui les a donc reprises telles quelles (on note l’absence de pages 1 et 2!).

656Monsieur de Bernières?

657Mot omis au saut de page : côté?

658Cf. Psaume 145, 17 : «le Seigneur est justice en toutes ses voies (Justus est Dominus in omnibus viis suis), amour en toutes ses œuvres;»

659Cf. Psaume 4, 9 : «En paix, tout aussitôt, je me couche et je dors (in pace in idipsum dormiam et requiescam) : c’est toi, Yahvé, qui m’établis à part, en sûreté.»

660Monsieur de Bernières

661Élisabeth de Brême (1609-1668), à qui la Mère de Blémur consacre sa plus longue notice. Voir D. T., Expériences mystiques II, 122-125.

662Réf. FC.361.

663Bernières

664Bernières

665D13 p.20; Fichier Central n° 750.

666Nom caviardé. Suit un espace. De même plus bas, nom caviardé.

667Marie des Vallées.

668Jean de Bernières?

669À une supérieure de religieuses malade. La lettre de Mère Mectilde du 18 août témoigne qu’il s’agit bien d’elle. Elle est très touchée de ce que Bernières se soucie de sa santé et des conseils qu’il lui donne à ce sujet. Elle fait mention explicitement de ce «désir de solitude» et des tracas de la vie active dans lesquels la Providence le met dont il est question à la fin de cette lettre L 1,13. Elle écrit : «: “Croyez, mon très aimé frère, que les effets de votre sainte charité sont extrêmement admirables en mon endroit, ne pouvant comprendre comment Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse; il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés et procurés que je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée”. […] Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude. Vous avez goûté la suavité du Seigneur. Je vous porte aucunement de la compassion dans l’emploi où vous êtes; mais celui qui par un excès de son divin amour, vous attire fortement, vous élève au-dessus de tout, je m’en réjouis, et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tous les biens que je vous peux souhaiter.».

670Cf. St François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, L 6, Chap. 11 : «laissez — vous gouverner par Dieu, servez — le selon son goût et non selon le votre, regardez que c’est Lui qui vous a placée ou vous estes. Tenez-vous donc comme une statue dans sa niche; vous estes la pour lui plaire, cela vous doit suffire… Theotime, car si nous l’aimons, nous nous endormons non seule­ment a sa vue, mais à son gré, et non seulement par sa volonté, mais selon sa volonté; et semble que ce soit lui même, notre Créateur et Sculpteur céleste, qui nous jette la sur nos lits, comme des statues dans leurs niches, affin que nous nichions dans nos lits comme les oiseaux couchent dans leurs nids; puis a notre réveil, si nous y pensons bien, nous trouvons que Dieu nous a toujours été présent, et que nous ne nous sommes pas non plus éloignés ni séparés de lui. Nous avons donc été la, en la présence de son bon plaisir, quoi que sans le voir et sans nous en apercevoir; si que nous pourrions dire, a l’imitation de Jacob. Vraiment j’ay dormi auprès de mon Dieu et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n’en savais rien».

671Saint François de Sales reste une référence très sûre dans le cercle des amis de Jean de Bernières. Les écrits de Henri Boudon, par exemple, sont imprégnés de salésianisme.

672Cf. Job 2,6-8 : «Alors le Seigneur dit à l’Adversaire : “Soit! Il est en ton pouvoir; respecte seulement sa vie. ” Et l’Adversaire, quittant la présence du Seigneur, frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête. Alors Job prit un tesson pour se gratter et il s’installa parmi les cendres.»

673Cf. Chr. Int. I, 7 : «Job ne rendit jamais plus de gloire à Dieu que lorsqu’il était plongé dans les anéantissements sur son fumier. Au Ciel, Dieu se glorifie par l’exaltation de ses créatures en terre par leur anéantissement : voyons-nous pas que la Sagesse du Père éternel a prescrit à son Fils la manière de l’honorer en terre? Il nous l’a communiquée, et par paroles et par exemple, n’enseignant et ne pratiquant que des anéantissements. Quelle autre voie cherchons-nous, si nous sommes chrétiens, pour glorifier Dieu, que celle que nous montre notre divin Maître?»

674Cf. Chr. Int. I, 1: “Heureuses les occasions qui nous font perdre nos amis sans pécher : en les perdant, nous perdons un grand appui de l’amour propre.”

675Cf. Chr. Int. IV, 6 : «Tant plus un vase est vide, tant plus est-il capable : aussi nos âmes, tant plus elles sont vides d’elles-mêmes et de la nature, tant plus elles sont capables d’aimer et de connaître Dieu : Ama nesciri et pro nihilo reputari [aime à être compté pour rien, Imitation de Jésus-Christ]. Il se faut réjouir d’être abîmé dans l’oubli des hommes, de vivre dans un petit trou ou dans une Religion, hors de la pensée et de l’affection des hommes. Ce qui nous attriste, nous abat et nous retarde dans la voie de Dieu, ce n’est que le déplaisir naturel que nous avons d’être inconnus, car l’homme naturellement veut être connu et aimé, et croit que ce n’est pas vivre de n’être point estimé.»

676Cf. Chr. Int. IV, 1 : «Que chacun chemine en sa voie avec fidélité, indifférence et amour. La joie de la créature ne doit pas être à faire beaucoup, mais à contenter Dieu.»

677Cf. Chr. Int. I, 4 : «Plusieurs fuient les abjections et les souffrances, pensant glorifier Dieu d’une façon plus noble par des actions éclatantes, et même utiles au prochain; mais ils suivent leur inclination, plutôt que celles de Jésus-Christ. Or il le faut servir à sa mode, et non pas à la nôtre; et nous voyons qu’il n’a rien tant aimé que les souffrances et les mépris.»

678Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Combien y a-t-il d’âmes que les bonnes affaires ruinent, pour en trop faire ou ne les faire pas de l’ordre de Dieu et de la grâce! »

679Cf. Saint François de Sales.

680Jean de Bernières, hanté par la vie cachée et la solitude, n’en demeure pas moins fidèle à la Volonté de Dieu. Il demeure néanmoins soucieux d’appliquer le conseil de son père spirituel, le père Chrysostome qui lui écrit : «Divisez votre temps et tendez de ne vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu’il vous sera possible pour la solitude de l’oratoire. O cher frère, peu de spirituels se défendent du superflu des affaires. O que le diable en trompe sous des prétextes spécieux et même de vertu. […]» (Divers exercices… “Diversités spirituelles” p. 102 sq)

681Cf. Chr. Int. III, 3 : «On serait prêt d’aller au bout du monde, tout lieu est indifférent, et n’ayant aucune attache à la créature, l’on n’a faim que du Créateur, que l’on sait être tout et que l’on voit partout. Quand on s’attriste de l’absence de quelque ami, c’est faute de lumière, puisque le grand Ami est continuellement avec nous. C’est donc faire tort à la Présence de Dieu en nous de s’ennuyer de l’absence les uns des autres; et c’est quasi dire à Dieu : “Vous seul ne me suffisez pas”. C’est un excellent motif pour nous porter au dénuement de toute créature, de perdre volontiers leur présence, et même leur souvenir, par un esprit de révérence à la grandeur de Dieu, qui nous étant infiniment présent, nous ne pouvons pas nous occuper volontairement d’aucune autre chose, sans faire quelque sorte d’injure à Sa Majesté.» Formule admirable, montrant à la fois sa douce et ferme résolution de ne vouloir que la volonté de son Bien aimé, sans confondre les moyens et la fin qui demeure l’essentielle, à savoir l’union à Dieu, quel que soit la modalité et les circonstances.

682Cf. Chr. Int. I, 14 : «Je n’aurais jamais cru, si l’expérience ne le faisait voir, qu’une âme put être conduite par la Grâce à un tel état, qu’elle prenne des joies extrêmes d’être abîmée dans toutes sortes d’abjections, mais il est vrai que ses joies sont si pures et si douces qu’après en avoir savouré l’excellence, tout lui est fade sur la terre. Elle s’étonne beaucoup de l’horreur qu’elle a eue autrefois pour le mépris, puisqu’il lui semble maintenant un Paradis terrestre; et après le Paradis de la Gloire, elle n’en veut point d’autre que celui-ci, car elle sait que Jésus-Christ jouissait en terre de l’un et l’autre Paradis, de celui de la Gloire du Ciel, et de celui de ses opprobres de la terre. […] Elle estime un enfer de sortir de ce Paradis, et elle ne saurait plaindre assez l’aveuglement des hommes, qui cherchent les honneurs et les grandeurs qu’elle abhorre au dernier point.»

683Nous prenons donc pour source le ms. P115 pages [8] et [9] comme nous l’avons fait jusqu’à maintenant. – «Mr» est précédé par le titre «Épître 5. Le 18 de novembre 1644» — Une main récente remplace «de novembre» par «d’août». Elle ajoute «cette lettre est entière page 177». — L’ensemble [8-9] est continu : nous sectionnons en trois paragraphes. —

Nombreuses autres sources! : Fichier Central n° 572, D13 page 18 & N255 p.9 (conseillés), P115 p.8 (a) & p.177 (b), P133 p.351 (a), P101 p.176 (a), R19 p.7 (a), T4 p.135 (b), N248 p.110, D.K p.149 (a), Dr 3 p.46 (a)...; (a) désigne nos 3 premiers paragraphes, (b) leur suite jusqu’à fin de lettre.

Nous donnons des variantes de D13 conseillé par les auteurs du F.C.… peut-être pour sa plus grande facilité de déchiffrement.

684de ne vous mettre <point> en peine (var.)

685mon très aimé frère (var.)

686votre sainte charité (var.)

687endroit et la considération d’iceux me met toute hors de moi, ne pouvant comprendre [ajout bien dans le style de Mectilde] (var.)

688donnés et procurés que (var.)

689Bernard Piteau remarque à cet endroit : «Sans le dire, ne considère-t-elle pas Bernières comme son vrai directeur?» cf. Bernard Pitaud, P. S.S, Rencontres autour de Jean de Bernières, éd. Parole et silence, «La correspondance spirituelle entre Jean de Bernières et Mère Mectilde du Saint-Sacrement», 105-111.

690que vous aidiez

691Marie des Vallées

692un tel étonnement

693esclave, <que> j’ai [proche d’une rédaction première]

694la souveraine majesté

695glorifié éternellement [inversion proche d’une rédaction première]

696qu’elle m’obtînt

697À partir d’ici D13 inverse les deux paragraphes suivants : «Je vous remercie…» précède «Je ne m’étonne point…». Il semble que P115 ait voulu mettre de l’ordre en omettant ce qui touche moins à l’intériorité dans son «Épître 5». D’où proviendrait l’addition ultérieure des pages 177 sq. rassemblées sous le même nom.

698Je vous porte aucunement de la compassion [P115 a inversé le sens pour adapter à un emploi plus commun : Mectilde aurait compassion…]

699vous êtes. Mais [le point qui sépare les deux phrases donne sens : Mectilde n’a pas compassion pour «l’emploi» probablement une charge pénible, mais Dieu «élève au-dessus de tout» pour consommer son serviteur.]

700Ou bien : «tiré» (lecture incertaine). D13 lève la difficulté par «vous attire fortement.»

701par un excès de son divin amour vous attire fortement, vous élève au-dessus

702Souhaiter. /Notre Mère P [rieure] vous a écrit… [on retrouve le dernier paragraphe de notre transcription qui est conforme à D13! On est donc amené à supprimer le premier paragraphe qui s’ouvre par «Je ne m’étonne point…» : nous venons d’en relever en variantes toutes les interprétations douteuses]

703Cette Epitre 5 est suivie d’une «Épître 6me Le 31 de mars 1644» (elle commence en bas de page [9] recouvert d’une paperolle la complétant). — Nous faisons suivre notre transcription de cette Épître 5 par le complément indiqué en tête. La lettre est en effet reproduite entièrement d’une main moderne à partir de la page 177 et le complément apparaît page 179 (l’ensemble «du ms. P11» est composite).

704de St Silvin

705Notre Mère P [rieure] vous

706ces

707Benoist [orthographe plus conforme] -- Mère Benoîte de la Passion (1609-1668), prieure de Rambervillers en Lorraine, qui fut la maîtresse de Mectilde avant d’être conseillée par son ancienne dirigée.

708Rambervillers.

709D13 p.15. Fichier Central n° 2276.

710Sainte âme : Marie des Vallées; etc : Bernières 

711Marie des Vallées et Bernières

712Cf. Psaume 14, 1-3 : «L’insensé a dit en son cœur : “Non, plus de Dieu! ” Corrompues, abominables leurs actions; non, plus d’honnête homme. Des cieux Yahvé se penche vers les fils d’Adam, pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu. Tous ils sont dévoyés, ensemble pervertis. Non, il n’est plus d’honnête homme, non, plus un seul.»

713Cf. Chr. Int. I, 3 : «Qu’est-ce que la créature après la chute d’Adam? Ce n’est que néant, c’est l’infirmité et la fragilité même. Qu’est-ce que la créature après le péché? C’est un abîme d’orgueil, d’aveuglement, d’aversion de Dieu, de conversion vers ses semblables. Qu’est-ce que la créature? C’est un amas de toute corruption, de toute pauvreté, et de toute incapacité. Ce qu’elle doit faire, c’est de s’humilier, s’anéantir, s’abîmer dans le néant, et vivre dans une crainte perpétuelle de sa fragilité. Jamais nous ne trouverons Dieu, que nous ne nous perdions nous-mêmes dans les abjections et le mépris. Quand nous ne ferions dans nos retraites autre profit que demeurer bien convaincus que le vrai chemin pour aller à Dieu, c’est marcher avec Jésus-Christ dans les pauvretés, les abjections et le mépris, nous ferions tout ce qu’on peut faire dans une retraite.»

7141 Corinthiens 1, 18-25 : «Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu.

Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et l’intelligence des intelligents je la rejetterai. Où est-il, le sage? Où est-il, l’homme cultivé? Où est-il, le raisonneur de ce siècle? Dieu n’at-il pas frappé de folie la sagesse du monde? Puisqu’en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.”

715Cf. correspondance de Bernières avec le P. Chrysostome (p.126) : «J’ai des lumières et sentiments que la croix est la souveraine félicitée et béatitude des chrétiens en la terre, de sorte que l’âme se jette entre les mains du père éternel. Il la traitera comme il a traité son fils unique : il prendra ses complaisances à la crucifier. Si elle se jette entre le bras du Fils, il traitera comme son Père l’a traité et la mettra en la croix avec lui. Si elle s’adresse au Saint-Esprit, il lui donnera des mouvements de croix et de souffrance. Si, à la Sainte Vierge, elle croira beaucoup favoriser cette âme de la conduire sur le calvaire et lui obtenir de son cher Fils part à ses douleurs et à ses mépris. Si elle prie les saints de lui obtenir quelque grâce, aussitôt il la chargera de la croix sur les épaules, afin que cette âme soit de la suite de Jésus crucifié, comme ils ont été, et qu’elle participe à la source du bonheur, gloire et grandeur. Enfin l’âme ne trouvera personne dans le Ciel qui ne lui procure la Croix.»

Réponse du Père Chrysostome (p.122) : «Autant que le spirituel est mort aux créatures autant entre-il dans l’union intime de son Dieu et autant est-il capable d’être mû des personnes divines, qui opèrent grâce, amour et perfection dans le fond de son âme et dans les facultés intellectuelles, la croix étant le vrai moyen d’arriver à cette pure et entière union.»

716Réf. FC.61.

717Mr de Bernières.

718D13 p.14. Fichier Central n° 25.

719Réf. FC.1695.

720Ange : Mr de Bernières.

721Idem.

722Réf. FC.2302.

723Monsieur de Bernières.

724Monsieur de Bernières

725 Mère Jourdaine de Bernières, supérieure des Ursulines à Caen.

726Marie des Vallées.

727Monsieur de Bernières

728Réf. FC.1769.

729D13 p.61. Fichier Central n°2274.

730Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô dont on éditera des écrits.

731D13 p.56. Fichier Central n°1386.

732D13 p. 54. Fichier Central n°782. On peut supposer que la Lettre du 4 juillet de Bernières a été reçue de le jour même par Mère Mectilde et qu’il y répond aussitôt. Cela s’explique par le fait que Bernières est à Paris.

733Allusion à sa crainte du supériorat.

734D’après cette lettre, Bernières est de retout à l’Ermitage de Caen.

735D13 p.51. Fichier Central n° 2272. -- Jacques Bertot (1620-1681).

736Reprise « Il vous dira… » de la transcription précédente « tr. pr. » qui a omise toute la page [52]. Et il en sera de même pour une grande partie de la page suivante. Faut-il y voir une intention volontaire, recherche de protection par suite de la condamnation du quiétiste Bertot ?

737Marie des Vallées.

738Cf. Chr. Int. I,10 : « Car il y a un troisième dépouillement, qui est de se perdre soi-même, c'est-à-dire être bien aise d'être estimé sans sagesse, sans pouvoir, aimer la dépendance et la sujétion comme un empire, n'avoir de la raison que pour renoncer à la raison, et mettre en sa place les pures lumières de la Foi. Ô qu'elle nous fait voir clairement qu'il faut avoir de la joie de n'avoir aucun talent de nature, de n'être bon à rien ! Car cette vue, quand elle pénètre au cœur, anéantit puissamment l'inclination naturelle que nous avons à notre propre excellence. Consentir agréablement d'être abject, c'est un grand exercice d'évacuation de la propre excellence ; et la mesure de cette évacuation est celle de la perfection. »

739Cf. Chr. Int. IV,7 : « Ô si j'étais assez heureux de me consommer à son service, et de mourir de son amour ! Mais c'est la Grâce des fidèles amis, et je suis le plus indigne et le plus infidèle de tous les hommes. »

740D13 p.50. Fichier Central n° 787.

741D13 p.44. Fichier Central n° 1720.

742Augustin le Hagais.

743Mère Mectilde s’adresse à Rocquelay alors que Bernières est à Paris.

744P. Chrysostome.

745Est-ce Monsieur Gavroche? Cf. Lettre du 25 septembre 1645: “Monsieur Gavroche désire aussi des nouvelles de son prétendu bénéfice.” Et la lettre du 26 juillet 1646: “J’ai néanmoins résolu de vous obéir pour un mois et j’ai tâché d’en rendre capable Monsieur Gavroche notre confesseur.” À moins que ce soit M. de Gavrus, neveu de Jean, qui a fondé l’hôpital général de Caen.

746idem

747D13 p.42. Fichier Central n°1728. – Le 7 novembre : réf. FC.157 d’une lettre à Roquelay.

748La première transcription ajoute : « Je vous en conjure. Je crois que c’est une chose certaine que je n’irai point à Metz. Notre communauté y répugne d’une étrange sorte. J’ai laissé cette affaire au pied de la croix  [illis.] je l’ai toujours considérée lorsqu’il s’il s’agissait d’y travailler et ai demeurée, ce me semble, abandonnée à Dieu en l’amour duquel je suis… »

749D13 p. 39 ; Fichier Central n°185.

750Bernières s’apprête à faire une retraite spirituelle près de Paris.

751Là on a l’impression que Rocquelay est prêt de Bernières puisqu’il a l’ordre du père Chrysostome d’envoyer les notes de Bernières.

752Rocquelay envoie les notes spirituelles de Bernières.

753Cette lettre est à dater autour du 11 novembre. Mère Mectilde écrit à Rocquelay alors que Bernières et le père Chrysostome sont à quelques heures de Paris pour une retraite d’environ un mois : « L’amour de la solitude l’a retiré avec notre bon Père à neuf lieues de Paris pour le temps d’un mois entier. »

754Mère Mectilde fait peut-être allusion à la mission que Bernières à confié à Rocquelay le 4 juillet 1645, pour trouver un lieu pour les « cinq ou six personnes de rares vertus ». cf. L. 1,19.

755Jean de Bernières.

756Le 11 novembre Bernières s’occupe d’Augustin le Haguai et des ses « progrès en la sainte Vertu » (H 29)

757À partir du 11 novembre, on peut supposer que ces billets sont des extraits de lettres que Bernières à envoyés à Rocquelay lors de sa retraite avec le père Chrysostome et que Rocquelay a envoyés à Mère Mectilde selon sa demande à Bernières dans la lettre du 11 novembre : « Lorsque la divine conduite vous aura éloigné de votre pauvre sœur, au nom de Dieu, ne l’oubliez pas, continuez à lui envoyer, le plus souvent que vous pourrez par M. Rocquelay ce que le ciel vous donnera afin que vous coopériez à ma conversion. »

758Cf. Chr. Int. VI,8 : « J'ai dévotion d'être dans la vie spirituelle comme un aveugle dans la vie corporelle : il marche, il va et vient, il parle à ses amis et fait ses petites affaires, il boit et mange, le tout sans voir ni le chemin, ni ses amis, ni les maisons, ni le ciel, ni la terre ; seulement il s'abandonne à la conduite de quelqu'un, qui lui sert de guide dans son aveuglement. Il est vrai que faire de la sorte toutes les actions de la vie civile, c'est les faire peu agréablement, mais c'est pourtant les faire véritablement. »

759Cf. Chr. Int. IV,6 : « Je fus occupé dans la quatrième oraison d'une vue grande et amoureuse des complaisances et des joies infinies que les trois divines Personnes répandent dans l'âme de tous les Bienheureux. Il me paraissait que le Paradis et la béatitude des Saints était de voir clairement cet ineffable Mystère de la très Sainte Trinité, et d'être associés à la connaissance et à l'amour que les trois divines Personnes ont les unes pour les autres. Le souverain point de leur bonheur, c'est d'être abîmé dans la félicité de Dieu même. »

760Cf. Chr. Int. IV,6 : « Je m'occupai de Dieu et de ses perfections dans ma quatrième oraison, me réjouissant de ce qu'il était si parfait et si heureux. Je ne voulais pour lors penser qu'aux perfections de Dieu, sans faire aucune réflexion sur mon état intérieur, sans même vouloir rien demander pour ma propre perfection ; et je connus que c'était souvent une grande imperfection de penser à sa perfection quand Dieu nous applique à ses perfections adorables : l'âme en ce moment doit oublier tous ses intérêts, et penser seulement à ceux de Dieu. »

761Cf. Chr. Int VIII,6 : « C'est la contemplation que je voudrais prendre au milieu de tous les manquements que je commettrais, et de tous les défauts que je n'empêcherais pas faute de capacité ou de zèle, de dire à Dieu : « Vos beautés n’en sont point salies, et vos bontés n'en sont point diminuées, Seigneur. Je sais qu'il faut pleurer avec excès quand vous êtes offensé, mais aussi il se faut réjouir de ce que vous êtes immuable en vous-même ». »

762Cf. Chr. Int. VII,19 : « Je ne pouvais comprendre ceci auparavant que d’avoir la lumière ; à présent toute autre oraison précédant celle-ci me paraît un tracas. Qu’est-ce que l’âme prétend par les pensées, les vues, les affections, les sentiments, sinon d’aller à Dieu ? Mais quand elle y est, elle ne peut avoir toutes ces choses, elle n’a simplement qu’à reposer en Dieu, et vivre de Dieu en Dieu même : voilà toute son affaire. Et tous les Sacrements, principalement celui de l’Eucharistie, ne lui servent qu’à s’établir, s’affermir, s’enfoncer dans Dieu davantage. Les divins Sacrements élèvent les âmes à Dieu lorsqu’elles en sont encore éloignées ; mais celles qui sont dans l’union, ils les y maintiennent et les y plongent de plus en plus. »

763Cf. Chr. Int. VI,8 : « L’âme dans l'état d'obscurité ne se connaît quasi plus, tant elle est différente d'elle-même. Car dans l'état de jouissance la partie inférieure, avec toutes les répugnances aux croix, est comme perdue et abîmée dans les plaisirs ; rien ne fait peine à l'âme, rien ne la tire de son repos, elle est toute confite dans les douceurs, et ne goûte que les sentiments d'une paix et d'une tranquillité profonde. Au contraire, dans l'état de souffrance intérieure, la partie supérieure de l'âme est comme perdue et abîmée dans les répugnances et les déplaisirs de la nature : toutes ses lumières sont si cachées dans les ténèbres qu'elles n'éclairent plus l’esprit, et toute sa joie lui est ôtée. »

764Cf. Chr. Int. V,12 : « L'arrivée du règne de Dieu dans un cœur paraît douce ; mais il faut que ce pauvre cœur se résolve à souffrir son extrême rigueur, qui lui donnera une mort continuelle. Plus de vie humaine pour un cœur où Dieu règne absolument ; plus de plaisirs, plus de consolations, même divines ; plus d'appui dans les créatures, même les plus saintes ; plus de pente pour aucune disposition, sinon à la suprême indifférence ; rien que des abjections, anéantissements, pauvretés, abandonnements ; point de science que celle de Jésus crucifié ; point de sagesse que sa folie. »

765Cf. Chr. Int. IV,6 : « Je fus occupé dans la quatrième oraison d'une vue grande et amoureuse des complaisances et des joies infinies que les trois divines Personnes répandent dans l'âme de tous les Bienheureux. Il me paraissait que le Paradis et la béatitude des Saints était de voir clairement cet ineffable Mystère de la très Sainte Trinité, et d'être associés à la connaissance et à l'amour que les trois divines Personnes ont les unes pour les autres. Le souverain point de leur bonheur, c'est d'être abîmé dans la félicité de Dieu même. »

766Le Père du Chesnay note dans sa chronique : « Le 15 novembre Bernières a dû quitter Paris ; désolation amoureusement poétique et mystique de Mère Mectilde (H 29-30). Il s’est retiré pour un mois et demi en solitude avec le Père Chrysostome à 9 kilomètres de Paris. Il est de nouveau chez le cher « Ange gardien » (H 32) » cf. Cf. Dossier par du Chesnay, « Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes. – réf. FC.428 ; ainsi que deux lettre de 1645 sans précisions de date : FC.1721 & FC.2616.

767Le but et le blanc de la cible de tir à l’arc.

768Cf. Chr. Int V,9 : « J’eus cette pensée qui m'occupa fort après la sainte Communion, durant toute une matinée, que le principal effet de la Communion est de produire une union intime avec Jésus. Cette union est une association parfaite avec ses états et Mystères. Cette association est ce qu'on nomme une transformation en Dieu, qui rend une personne toute divine, toute dans les inclinations et les intérêts de Dieu de sorte qu'elle devienne divine par Grâce : n'ayant point d'autres inclinations que d'un Dieu, elle vit de la vie de Dieu, elle ne respire que l'Amour et la Gloire de Dieu. »

769Cf. 1 Corinthiens 2, 14 : « L'homme psychique n'accueille pas ce qui est de l'Esprit de Dieu: c'est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c'est spirituellement qu'on en juge. »

770Cf. Chr Int. V,9 : « Ô mon Dieu, éloignez-moi par votre sainte Grâce de tout ce qui met opposition à cette divine transformation, et que je cesse d'être ce que je suis selon la nature, pour être ce que vous êtes selon la Grâce. Quand serai-je tout uni et transformé en vous ? Quand me serai-je entièrement oublié moi-même, pour n'être plus et n'opérer plus qu'en vous, et vous en moi : In me manet, ego in eo, et qu'ainsi absorbé je demeurerai en vous tous les jours de ma vie ? Étant ainsi uni avec vous, je connaîtrai vos secrets, je saurai vos desseins, je verrai avec vous, et par vos mêmes lumières, les voies que vous tenez pour aimer, honorer et glorifier votre Père, lequel vous les a révélées au moment de votre Incarnation. Depuis ce bienheureux moment, vous êtes devenu la Lumière du monde : qui vous suivra, ne marchera point en ténèbres. Qui est-ce qui peut mieux savoir les secrets du Père que le Fils, ses desseins et ses pensées, que celui qui, étant un avec son Père, entre dans le sacré conseil de la Divinité ? Il nous les enseigne de parole, il nous les montre dans les exemples de sa vie. Regardons, approuvons, imitons, voilà la vraie transformation. »

771Cf. Psaume 73, 22 : « moi, stupide, je ne comprenais pas, j'étais une brute près de toi. »

772Cf. Chr. Int. I,2 : « Quand je considère que je suis un pur néant , que j'ai en moi-même un fonds inépuisable d'imperfections et de misères, que j'ai déjà commis, et que je suis pour commettre encore plusieurs grands péchés, si je n'en suis garanti par la grâce, je reconnais que je mérite tout mépris, toutes sortes d'opprobres et de blâmes, toutes maladies du corps et de l'esprit, ténèbres, supplices temporels et éternels, d'être battu, moqué, persécuté de toutes les créatures, lesquelles ont droit de le faire. Je me dois regarder comme une sentine; c'est-à-dire, je suis, pour le vrai, le lieu où toutes les choses susdites doivent aboutir. »

773Cf. Chr. Int. III, IV : « Et puis l'âme voyant que dans toutes les créatures il n'y a rien de semblable au Créateur, est tellement convaincue de cette vérité qu'elle dit souvent : Quis ut Deus ? Et quand même Dieu nous met dans les ténèbres et qu'il semble nous éloigner de sa face, nous laissant froids et obscurs, il se fait honorer en nous par cette marque de Sa Majesté qui nous condamne à ses ténèbres ; et si nous souffrons patiemment cet éloignement ou cette absence de Dieu, nous faisons hommage à sa Justice, comme un homme condamné aux galères pour avoir rendu quelque indignité au Roi, honore la dignité royale par ce châtiment. »

774Cf. Chr. Int. I,18 : « J'ai un fort grand dégoût de cette vie mortelle, dans laquelle on ne vit quasi point ; mais c'est une mort continuelle, parce que c'est une privation quasi perpétuelle de connaissance et d'amour. »

775Cf. Chr. Int. VII,19 : « J’étais aussi entré dans un vide de toute action intérieure, excepté celles que Dieu demande de moi clairement. Les entretiens spirituels, les actions de charité, les visites des pauvres, se mêler de beaucoup de pareilles choses, emportent le temps de la contemplation, qui est mon premier et principal devoir. Et comme mon âme doit servir Dieu dans le vide de toutes les créatures, aussi doit-elle se dégager de beaucoup de bonnes occupations et se réserver avec la Magdelaine le loisir et le repos en l’oraison. Et parce que la solitude extérieure et l’éloignement de toute conversation favorise[nt] cette manière de vie, il la faut posséder le plus que l’on pourra et demeurer au désert, avec estime néanmoins des autres exercices de la vie active qui sont excellents dans l’ordre de la volonté de Dieu. »

776Cf. Cantique 5, 10 : « Mon bien-aimé est frais et vermeil. Il se reconnaît entre 10.000. »

777Cf. Cantique 5, 6 J : « 'ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le dos, il avait disparu! Sa fuite m'a fait rendre l'âme. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé, je l'ai appelé, mais il n'a pas répondu! »

778Cf. Chr. Int. IV,6 : « Notre corps doit avoir bonne part à la vie du Verbe incarné ! Jésus n'a eu un corps que pour le faire souffrir, et enfin le sacrifier en croix. Les Saints qui l'ont connu et qui ont goûté son Esprit, ont consumé leurs corps dans les déserts par mille austérités ; d'autres les ont brûlés peu à peu dans les flammes de l'Amour sacré, dont plusieurs sont morts; et tous ont été altérés de souffrances. Nous craignons trop de nous faire du mal, nous appréhendons trop nos santés. À quoi gardons-nous nos carcasses ? Pour qu'elles vivent plus longtemps sur la terre. Voilà un beau dessein ! Ne craignons point de faire vivre notre esprit de la vie divine, autant qu'il en est capable, en dussions-nous moins vivre. »

779Cf. Cantique 5, 8 : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui déclarerez-vous? Que je suis malade d'amour. »

780Cf. Chr. Int. IV,I : « Je ne veux plus que lui, je ne désire m'occuper que de lui seul, puisqu'il lui plaît me faire sentir que c'est son bon plaisir. Adieu créatures, adieu mes amis, adieu dévots, adieu le monde : je m'en vais à Dieu, pour m'unir à lui dans une retraite perpétuelle, et ne m'en séparer jamais. »

781Cf. Chr. Int I,6 : « Ô Mystère des Mystères, fondement de tous les autres Mystères ! Mystère éternel ! Mystère non seulement divin, mais Dieu même renfermé dans soi-même ! Mystère des beautés et des grandeurs éternelles ! Mystère des ravissements éternels d'un Dieu pour ses perfections infinies ! Ô grand Mystère, vous êtes oublié de tous les hommes, qui ne pensent à rien moins qu'à ces productions infinies. Mystère oublié, quoi ! vous êtes le plus grand, et vous êtes le plus oublié ! »

782Cf. Chr. Int. VI,7 : « L'on ne vit quasi que quand on est en solitude, le tracas nous ôtant la connaissance et l'amour actuel, où consiste la vraie vie de notre âme. Ô heureuse condition que la solitude ! Ô la grande prudence de se défaire des affaires, pour vaquer à l'Un nécessaire, c'est-à-dire pour vivre de la vie divine, pour laquelle nous sommes créés ! Fuyons les distractions et les amusements des affaires qui nous engagent à mille discours, vanités, extravagances et faiblesses. Soyons fidèles, mon âme, à nous donner absolument à Dieu, et vivons autrement que nous n'avons fait. »

783Cf. Chr. Int. IV,6 : « Dieu me fit voir ensuite que les occasions de charité passagères ne seraient pas contraires à mon esprit de solitude et au dessein d'une oraison continuelle, mais que le soin d'une maison toute entière pour y avoir continuellement l’œil, comme j'ai eu autrefois, y serait contraire. Cela engage à trop de conférences, à trop d'écritures, à beaucoup d'extroversions, les soins y sont trop grands ; Dieu pour le présent ne me fait point voir qu'il veuille cela de moi : retraite, dégagement, solitude, silence intérieur et extérieur, bonne mortification, et vaquer à Dieu seul, voilà mon unique affaire en terre. »

784Cf. Chr. Int. IV,1 : « Une âme retirée en solitude avec Dieu seul, trouve des douceurs inexplicables à considérer ces merveilles. Elle a aussi une extrême joie de voir que tous les pas, les soupirs, les travaux, les souffrances et le sang de Jésus, sont couronnés de gloire dans les élus sur la terre, soit qu'ils soient dans les combats, ou qu'ils soient dans les jouissances. Quand ils vainquent une tentation, le sang de Jésus est couronné ; quand ils pratiquent les actes héroïques de la vertu, le sang de Jésus est couronné ; toute la Gloire lui soit rendue à jamais dans le temps et l'éternité. Ô hommes, venez et voyez s'il y a beauté, bonté et perfection pareille à celle de mon Dieu. Ô qu'il est aimable, et qu'il est peu aimé ! »

785Cf. Matthieu 11, 12 : « Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu'à présent le Royaume des Cieux souffre violence, et des violents s'en emparent. »

786Cf. Chr. Int. II,7 : « Dieu se comporte dans une âme comme un Roi dans son Royaume nouvellement conquis, lequel tue et massacre tous ceux qui se veulent opposés à l'établissement de son règne : cependant le Prince met, ce semble, l'horreur et le désordre partout ; mais c'est pour demeurer paisible, et prendre ses délices au milieu de la paix, après avoir chassé tous ses ennemis. Dieu fait le même : sitôt qu'il commence à entrer dans une personne pour y établir son règne, il n'inspire que massacres, que sang, que plaies, par les pensées de la vraie pénitence ; puis il s'assujettit aisément le petit Royaume, quand il l'a purgé de ses ennemis. »

787Cette lettre, non datée et sans précision sur le destinataire, se situe dans le recueil des Pensées. Nous la situons courant décembre en raison du début : « Ne pouvant vous aller voir durant le saint temps de l’Avent ». La destinatrice est manifestement Mère Mectilde à qui il écrit lors de sa retraite avec le père Jean Chrysostome, dont on ressent fortement la doctrine sévère de l’anéantissement.

788Cf. Chr. Int. I, 13 : « Je reconnais plus que jamais que l'abjection est le chemin par où il faut marcher, pour avancer sûrement dans la perfection où nous aspirons : toute autre voie est sujette à tromperie, mais s'anéantir est hors de toute illusion. Ô que peu de personnes considèrent le procédé de Jésus-Christ ! Que beaucoup moins pénètrent et comprennent ses saintes dispositions ! Mais que très peu veulent entrer dans une parfaite imitation de ce qu'ils connaissent ! »

789Cf. Chr. Int. I,11 : « Ne nous étonnons pas du procédé de Jésus-Christ, qui ne parle que de mort, d'anéantissement, de croix et d'abnégation : c'est que le fond de notre âme infectée par le péché originel est si étrangement corrompu que toutes ses opérations sont impures. Jésus-Christ est venu par sa Grâce ruiner cette impureté ; et comme notre nature en est toute pétrie, il faut que la créature corresponde fortement à l'efficace de la grâce, autrement elle demeurera toujours dans son imperfection ; et cette Grâce ne tend qu'à consommer, ruiner et anéantir. »

790Cf. Chr. Int. I,13 : « Je reconnais plus que jamais que l'abjection est le chemin par où il faut marcher, pour avancer sûrement dans la perfection où nous aspirons : toute autre voie est sujette à tromperie, mais s'anéantir est hors de toute illusion. Ô que peu de personnes considèrent le procédé de Jésus-Christ ! Que beaucoup moins pénètrent et comprennent ses saintes dispositions ! Mais que très peu veulent entrer dans une parfaite imitation de ce qu'ils connaissent ! »

791Cf. Chr. Int. IV,7 : « J'eus une forte idée, dans ma quatrième oraison, des dispositions où était la Sainte Vierge et saint Joseph, au respect de l'Enfant Jésus. Une sainte âme a eu révélation que la Sainte Vierge passa en oraison continuelle les neuf mois pendant lesquels elle fut enceinte, et qu'elle ne cessa d'adorer le Verbe uni à notre nature ; que saint Joseph, entrant avec la Sainte Vierge dans l'étable de Bethléem, fut élevé dans une haute contemplation sur les Mystères qui s'y devaient accomplir ; qu'en cette oraison, Dieu le remplit de son Saint-Esprit, pour lui faire concevoir un désir de la venue du Messie, plus ardent, plus pur et plus saint que tous ceux qui ont jamais été conçus par les saints Pères ; que sa contemplation fut la plus élevée, où jamais aucune créature soit parvenue, après la sainte Vierge ; et qu'il a pénétré les merveilles du Mystère de l'Incarnation d'une manière qui ne se peut expliquer en terre.

Au moment que l'Enfant Jésus sorti du sein virginal de sa très sainte Mère pour se donner au monde, il fit sortir de son âme des raisons d'une clarté et d'une splendeur admirables, qui pénétrèrent l'esprit de la Sainte Vierge et de saint Joseph, et firent connaître à ces deux grandes âmes les grandeurs infinies de l'Enfant qui naissait, où leurs yeux corporels ne voyaient que de la faiblesse. Ils lui firent, comme à leur Dieu, une très pure et très amoureuse offrande de tout leur être, et demeurèrent dans un silence et une contemplation perpétuelle, durant qu'ils furent dans l'étable avec l'Enfant. Ô qui pourrait comprendre les merveilleux effets que sa Présence causait dans leurs cœurs ! Ces considérations occupèrent fort doucement mon âme durant mon oraison, et je me trouvai ensuite dans une disposition de grand amour pour l'oraison et le silence et la solitude avec Jésus Enfant. »

792Cf. Chr. Int I, 13 : « Opérons. Nous en savons assez puisque nous savons que Jésus s'est anéanti dans les entrailles de la sainte Vierge, qu'il y est demeuré anéanti durant neuf mois, qu'il en est sorti au jour de sa sainte naissance pour accroître ses divins anéantissements dans l'étable de Bethléem, les continuer durant sa vie, et les consommer en sa mort sur la Croix, le grand théâtre de tout anéantissement. Nous savons tout cela, il ne reste qu'à l'imiter ; la Grâce nous y conduirait si nous étions fidèles à correspondre. C'est pourquoi Dieu permet que les créatures nous quittent d'affection, que de petites disgrâces nous arrivent, que nous sommes un peu méprisés, que nous souffrons quelque chose, que nos imperfections sont connues des autres, et que l'on nous censure à cause que nous entreprenons la perfection. Tout ce qui nous anéantit, est bon, de quelque part qu'il vienne, et [il] n'y a rien de meilleur en terre. Être fidèle dans ces occasions vaut mieux que toutes les spéculations du monde. Si vous vous plaignez des contrariétés qui surviennent, si vous ne vous cachez [pas] aux yeux des autres, si vous ne cédez [pas] à tout le monde, si vous n'aimez [pas] la pauvreté et le mépris, et que vous fassiez encore un peu état des choses du monde, vous n'êtes pas anéanti, et Dieu n'opère point en vous les merveilles de son amour. »

793Cf. Chr. Int. VI,3 : « Dieu a une soif étrange de nos souffrances, il est altéré dans nous par le feu de son divin Amour, duquel il s'aime soi-même et ses divines perfections ; donnons-lui quelques rafraîchissements, en nous faisant souffrir. Mais que cette divine soif est peu connue des hommes ! Qu'elle est cachée aux yeux de l'homme sensuel ! Ô Jésus, que vous êtes peu connu, que vous êtes peu aimé ! Ô procédé de Jésus, que vous êtes ignoré de ceux qui ne suivent que la lumière des sens ou de la raison : Emitte lucem tuam . Quand l'homme spirituel la découvre, rien ne lui est plus doux que de souffrir.

794Cf. Chr. Int. IV,6 : « Il est vrai que la vue de notre extrême anéantissement tourmente l'âme qui aime, et la rend martyre d'amour. Car, aimant, elle veut faire beaucoup pour l'Aimé, et par la vue de son anéantissement, elle connaît qu'elle ne peut rien faire ; ainsi elle est suspendue entre le vouloir et l'impuissance, voyant en effet qu'elle ne peut rien. Elle entre dans des désirs pour contenter sa passion amoureuse : « Si j'étais Dieu et que vous fussiez une petite créature, je me ferais créature, afin que vous fussiez Dieu ». Mais voyant que ce n'est qu'imagination de chose impossible, le martyre d'amour redouble, cette pauvre âme est mourante d'aimer et de ne pouvoir rien faire pour l'Aimé. Ce qui la soulage, ne pouvant rien faire pour son Dieu, c'est de voir qu'il est Tout et n'a besoin de rien ; et se complaisant en cela, elle s'endort dans le sein de la Divinité et s'y abîme pour n'en sortir jamais. »

795Cette lettre non datée rend compte, sans doute à Mère Mectilde, de son retour de Paris à Caen. Étant donné que sa retraite avec le Père Chrysostome s’est terminée vers la mi-décembre, nous la sitons à cet endroit.

796Adroitement

797Cf. Chr. Int. III,13 : « Notre Seigneur dit souvent à une âme bien abandonnée à ses volontés : « Pense pour moi, et je penserai pour toi », c'est-à-dire : « Aie soin de demeurer perdue en moi, et je donnerai ordre à tes affaires ». Elle ne s'amuse guère à considérer les choses qui lui arrivent, même pour s'occuper à bénir Dieu : son exercice n'est qu'une pure occupation vers la divine Providence entre les bras de laquelle elle se repose, sans rien craindre que l'infidélité. »

798Cf. Lettre non datée de Bernières au père Chrysostome : « Ce qui me soutient beaucoup, c'est l'amour de la pauvreté et du mépris. Voilà pourquoi le je m'attache fort, à cause de mon état, à méditer les états humains de Jésus en ses mystères, etc. Réponse du père Chrysostome : « Tenez ferme sur ce fondement, sur lesquelles Jésus-Christ a édifié et édifiera, jusqu'à la fin des siècles la perfection de ses chers amants. Quand la grâce opère telles lumières, il importe extrêmement de lui coopérer dans la fidélité des petits œuvres qui se présentent. Ces souhaits et amours pour la pauvreté et le mépris [dans le texte : de mépris] marque que votre grâce vient du cœur de Jésus-Christ, puisqu'elle opère en vous ces sentiments et dispositions. Le spirituel n'ayant autre centre que Dieu aimable et Jésus méprisé et souffrant, il n'aime que les dispositions d'iceluy et la conformation dans le sein de l'Éternel de celui-là. »

799Cf. Chr. I nt. IV,6 : « Je commençais mes exercices sans prendre autre conduite que celle de Dieu ; néanmoins je me résolus, suivant l'ordre que m'en donnait de la part de Dieu une bonne âme, de m'occuper principalement aux occupations infinies et éternelles des trois divines Personnes de la très sainte Trinité, et fis dessein de donner chaque jour au moins quatre heures à l'oraison. »

800Cf. Chr. Int. III,3 : « Que nous sommes injustes de nous plaindre de la divine Providence, qui travaille continuellement à nous détacher de nos vaines occupations, puisque jamais nous ne jouirons pleinement de Dieu que dans la perte de toutes les créatures ! Tant qu'elles nous flattent et que tout nous réussit à souhait, on s'amuse à elles, et on oublie aisément Dieu ; mais son aimable Providence nous en dégoûte en mille façons, par des pertes, des maladies, les rebuts de nos amis qui souvent nous abandonnent au besoin, par de mauvais succès des affaires, par la soustraction des grâces sensibles, et enfin par une amertume générale, qu'il nous fait éprouver en toutes les créatures. »

801Cf. Chr. Int. III,10 : « Il est des Martyrs de la Providence, comme il est des Martyrs pour la Foi. Ceux-là sont plus cachés, et ne souffrent pas quelquefois moins. Ce sont ceux qui agréent la Providence en tous les accidents qui les dépouillent, ou des biens, ou des honneurs, ou de la vie, de quelque part que viennent ces accidents. Ce sont ceux qui pour suivre Dieu dans une vie plus parfaite, méprisent et quittent les biens, d'où ensuite ils souffrent beaucoup et meurent faute d'assez de soulagement. Ce sont ceux que l'Amour divin consomme dans l'exercice de l'oraison, ce sont ceux que la Providence a fait naître sujets aux maladies et incommodités, à la pauvreté et aux misères. »

802Cf. Chr. Int IV,6 : « Car n'est-ce pas une grande humiliation de n'être pas dans un état humilié comme Jésus ? Et n'y a-t-il pas sujet d'une grande crainte, que la nature étant si proche de soi-même, dans l'état des grandeurs mondaines, ne se recherche, et qu'elle ne quitte le pauvre et humble Jésus, [ce] qui est le plus grand malheur du monde ? Au contraire, c'est une vraie gloire, et une assurance d'être dans le mépris et les croix. »

803Cf. Chr Int. V,4 : « Ô que je vois bien clairement que je me dois débarrasser des affaires temporelles pour vaquer plus pleinement aux exercices de la vie de la Grâce et à la pure oraison ! »

804Le Père Chrysosotome.

805On retrouve là les bons conseils d’une Thérèse de Jésus qui prônait l’importance d’avoir un directeur à la fois théologien et expérimenté dans les voies de Dieu.

806Cf. Chr. Int. IV,6 : « Or ceux à qui on les consulte, doivent être reconnus fort spirituels, et en qui la lumière de la Grâce prédomine celle de la raison. Car si les instincts sont purement de Dieu, il se faut bien garder de discerner ou juger le surnaturel par le naturel, qui n'en est pas capable ; et cela cause les grandes croix aux personnes qui ont des inspirations un peu extraordinaires, et qui fait qu'ils sont combattus en diverses manières. Il faut qu'un directeur soit homme d'une grande grâce, pour discerner les mouvements de la Grâce et de la raison ; et l'on ne doit pas s'étonner si de bonnes personnes et de bons esprits ne peuvent goûter de certaines manières de vie. Il faut grande fidélité et générosité à suivre les instincts de la Grâce reconnue, car les sens et la raison, avec ceux qui suivent tel parti et qui sont en grand nombre, leur donnent de rudes combats. »

807Cf. Chr. Int. VI,7 : « et me voyant dans un état d'incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m'étonnant de l'impuissance d'une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m'était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu'à ce que Dieu réduise l'âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu'elle avait d'elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs ; elle voit qu'elle y avait appui secret, et n'aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu'elle possédait. »

808D13 p.107. Fichier Central n°786.

809Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô est atteint d’une maladie incurable. Il décèdera le 26 mars de la même année.

810Jourdaine.

811La Mère Michelle Mangon.

812Marie des Vallées.

813Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Je m’imagine qu’une maîtresse de maison, qui aurait le Roi et la Reine dans son cabinet qui voudraient lui parler en secret et cœur à cœur, n’aurait garde de s’appliquer à autre chose et ne voudrait pas les quitter pour aller à la cuisine laver les écuelles. O Dieu, quelle incivilité, quelle infidélité serait-ce à une âme qui a l’honneur d’avoir la majesté de Dieu dans le Cabinet de son cœur, qui se plaît de s’y manifester, et qui se choisit même quelques âmes qu’il veut être auprès de lui pour leur parler et pour recevoir d’elles des complaisances et non d’autres services extérieurs ! Si ces âmes si favorisées (au moins leur partie supérieure) quittent Dieu pour s’en aller avec les sens extérieurs parmi les affaires temporelles, qui ne regardent que le corps, qui est comme remuer les ustensiles de la cuisine, méprisant pour ce négoce si abject la présence du Roi, quelle ingratitude serait-ce, et quelle infidélité ! »

814Réf. FC.947.

815Jourdaine.

816D13 p.102. Fichier Central n°794.

817Réf. FC.52.

818Bernières est tombée gravement malade. Mère Mectilde en est toute désolée.

819Jean de Bernières et le père Jean-Chrysostome.

820Le Père Jean-Chrsostome.

821Mère Michelle Mangon.

822D13 p.104. Fichier Central n°2153.

823Jean de Bernières et l’abbé Rocquelay.

824Mère Mectilde.

825 Cf. 1647 L 1 : « Je travaille à anéantir tout cela pour n'avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon plaisir, et recevoir de lui ce qu'il lui plaira me donner intérieurement et extérieurement. »

Cf. Chr. Int. V, 3 : « Il suffit d'avoir Dieu en vue et en amour, c'est atteindre à la fin à laquelle on se repose ; tous les autres exercices de méditation et de pratiques de vertus intérieures ne sont que des moyens de parvenir à Dieu. Quand il est trouvé, il s'y faut contenter et s'y reposer. »

Cf. Chr. Int VIII, 3 : « Travaillons à anéantir tout cela, pour n'avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement. »

826Cf. Chr. Int. II, 14 : « Qu'une âme est heureuse de se contenter de courir après les anéantissements de Jésus, sans sentir les parfums et les douleurs de Jésus ! Elle pratique la pureté de l'amour en cet état qui, étant privé de consolations et de vues, est fort rude à la nature, mais un des excellents actes de la vie surhumaine, qui consiste bien mieux dans l'estime et l'amour des pauvretés et des souffrances spirituelles, que des corporelles. »

827Père Jean-Chrysostome de St Lô qui mourra le 26 mars.

828Ces maximes pourraient bien être à l’origine des notes intimes de Bernières que l’éditeur a appelé « Maximes » Les billets retrouvés et édités seraient donc les notes prises par Bernières après ses entretiens avec le Père Jean-Chrysostome. Il y a tout lieu de le penser quand on lit la suite.

829Cf. Chr. Int. V, 4 : « Ô quel malheur ! Et au contraire, qu'heureux sont ceux qui ne font état que de la vie de la Grâce, et ensuite qui aiment les exercices qui la nourrissent et la fomentent, comme les mortifications, l'oraison, la Communion fréquente ! Ô que je vois bien clairement que je me dois débarrasser des affaires temporelles pour vaquer plus pleinement aux exercices de la vie de la Grâce et à la pure oraison ! »

830Bernières écrit à une religieuse affaiblie par la maladie. Il s’agit sans doute de Mère Mectilde. Celle-ci s’interroge sur la conduite à tenir en matière de mortification. Cette lettre pose les exigences à leur bonne place. Il s’agit avant tout de laisser mourir l’amour propre et la peur du regard des autres. Le vrai sacrifice consiste surtout à renoncer à sa volonté propre plutôt que de vouloir accomplir des prouesses ascétiques sujettes à l’orgueil spirituel.

831Cf. Int. Chr. I, 3 : « Cette union avec Dieu se fait de la sorte : l'âme sortie du péché désire d'aimer Dieu, de le servir et de le glorifier ; elle voit qu'il faut pour cela entrer dans la vie de Jésus-Christ crucifié, et qu'elle meure aux créatures et à soi-même, qu'elle ne vive plus qu'à Dieu et en Dieu, qu'elle anéantisse son propre jugement, sa volonté, ses sens, ses inclinations naturelles, de même que Jésus-Christ pour notre salut et pour la gloire de son Père a anéanti sa grandeur, sa puissance, sa vie immortelle, sa gloire et sa sagesse. Or comme elle ne peut honorer le Père que par la voie du Fils, il faut qu'elle entre dans la vue et dans l'estime des souffrances, des abjections et de la pauvreté, en un mot, dans l'anéantissement ; et alors elle vit purement en Dieu, c'est-à-dire qu'elle n'a point d'autre vie que de faire sa volonté, et de faire vivre entièrement Jésus en elle. Il est vrai que cette vie réside en la partie supérieure de l'âme, c'est pourquoi il ne faudra pas s'étonner si l'inférieure en a de l'aversion et de l'ennui. »

832On retrouve cette même expression dans une lettre de M. Mectilde adressée à Bernières en 1645 : « Je ne trouve point de félicité pareille à celle d’une âme qui ne veut en tout et partout que ce que Dieu veut et en la manière qu’elle veut. » Sans doute, Bernières adresse cette lettre à M.Mectilde.

833sans doute l’abbé Jean de Rocquelay.

834D13 p.97. Fichier Central n°1061.

835Saint Benoît dont le trépas est célébré le 21 mars.

836D13 p.99 ; Fichier Central n°130.

837Chrysostome. Cf. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à Mectilde (à notre révérende Mère Institutrice réfugiée à Saint-Maur) reproduite infra à la suite de la présente.

838Réf. FC.1725. – Le 12 avril, lettre de Mère Benoîte à Mère Mectilde.

839Comme nous l’avons précisé dans la lettre du 15 août 1645, Mère Jourdaine n’est plus supérieure en 1646, mais elle le sera à nouveau en 1648. Mère Mectilde exprime sa douleur de la perte du Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô.

840D13 p. 88. Fichier Central n°1722.

841Il s’agit sans doute de la chambre que le père Chrysostome occupa durant son séjour qui précéda son décès.

842Mme de Brienne (1602-2 septembre 1665). Louise de Béon, fille de Bernard, seigneur de Massey, et de Louise de Luxembourg-Brienne. Elle avait épousé, en 1623, Henri-Auguste de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clers, secrétaire d'État. Une dame d’œuvres très proche d’ Anne d’Autriche et de Saint Vincent de Paul.

843Il s’agit probablement de Jean Aumont, dit Frère Jean, disciple du père Chrysostome, spirituel laïc qu’on appelait « le Vigneron de Montmorency », auteur de « l’ Ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis », dont l’abbé Bremond déclare que son « prestige fut grand en région parisienne » (voir Histoire littéraire du sentiment religieux, Jérôme Million, 2006, tome VII, p. 321-367).

844Jourdaine de Bernières.

845Il semble que l'austérité et le très grand zèle du père Jean Chrysostome lui aient attiré bien des inimitiés, même dans son couvent. Aussi lorsque mère Mectilde après la mort du père, désirera obtenir un portrait de lui et surtout ses écrits, elle sera obligée à de longues et diplomatiques tractations, accompagnée de son amie Mme de Brienne. Elle n'obtiendra jamais les écrits qui ne seront publiés que plus tard.

846Rocquelay et Jourdaine.

847P 160 page 127 -- P 101 page 256 – F.C. 1609a. ... daté du 22 mai selon P 101 ?



848D13 p.84. Fichier Central n°758.

849Cf. L 1,33 et L 1,32 (datée dans les œuvres spirituelles au 30 avril ; ce qui est sans doute une erreur d’édition)

850Monsieur de Barbery. Dom Louis Quinet (1595-1665) fut abbé de.Barbery (Calvados) de 1639 à 1659. Il eut une grande part dans la réforme monastique de son temps. Cf. Maurice Souriau Le Mysticisme en Normandie au XVIIe siècle, Paris, 1923.

851Cf. 26 Avril 1646 LMB.

852D13 p.83. Fichier Central n°1754.

853Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles ; Id., La sainte désoccupation des créatures ou l’occupation de Dieu seul, Paris. – Et dans cette lettre : l’abjection vécue !

854Rocquelay.

855Jourdaine.

856D13 p.82 ; Fichier Central n°116.

857Bernières a pour saint patron Jean-Baptiste.

858Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Divers traités spirituels et méditatifs, Paris, 1651. Volume contenant quatre petits traités ; Id. [anonyme], Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le « Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles » ; Id., La sainte désoccupation des créatures ou l’occupation de Dieu seul, Paris.



859D13 p.79. Fichier Central n°639.

860D13 p.75. Fichier Central n°2091.

861Grégoire Lopez (1542-1596), ermite mystique au Mexique. Voir D.Tronc, Expériences mystiques II, 39-44.

862Cf. Chr. Int. IV,7 : “En ma troisième oraison, j'eus une vue que, depuis le Mystère de l'Incarnation, qui est l'union admirable du Créateur à la créature, les hommes sont appelés à une très haute oraison et pourparler avec Dieu. La Grâce d'oraison est un effet de ce divin Mystère : puisqu'elle nous est donnée, il en faut faire un très grand état, et la conserver avec grand respect. Le Cœur de Jésus est le centre des hommes : quand notre pauvre âme sera distraite, il la faudra mener doucement au Cœur de Jésus-Christ, pour offrir au Père éternel les saintes dispositions de ce Cœur adorable, pour unir le peu que nous faisons avec l'infini que Jésus fait. Ainsi en ne faisant rien, nous faisons beaucoup par Jésus”

863Cf. le P. Chrysostome qui n’hésite pas à éclairer Bernières inquiet sur une oraison devenue « abstraite » après les ferveurs anciennes : « Souvenez-vous que d'autant plus que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle et qu'elle est dégagée de l'imaginaire et du sensible, d'autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du recueillement des puissances qu'en ce qui est de la production de la pureté. »

864De tranquille douceur.

865Cf. Chr. Int. VII,8 : “Qu’est-ce que Dieu n’opère point dans une âme qui ne veut rien faire que s’abandonner à lui et se soumettre simplement, humblement et parfaitement à sa conduite ? En ce degré d’oraison, le sujet préparé peut quelquefois servir ; quelquefois aussi Dieu en donne un autre selon son bon Plaisir. Il ne faut point se laisser tirailler à l’Esprit de la Grâce, mais se laisser doucement attirer et s’occuper de ce qu’il communique, en soumission, tranquillité et pureté. L’on ne peut point donner de règles certaines à ceux qui sont dans cet état d’oraison, Dieu y opérant différemment selon son bon Plaisir. Tout le conseil qu’on pourrait donner, serait de se tenir dans la suprême indifférence à tout état de privation et de lumière, de douceur et de rigueur.”

866Il semble que Bernières s’adresse encore au père Elzéar, disciple du Père Jean-Chrysostome.

867Contrarier.

868Allusion aux traquas de son voyage parisien qui manifestement ont troublé l’âme de Bernières. À cela s’ajoutent les soucis que lui cause le contexte historique de la ville de Caen avec l’arrivée du jansénisme depuis 1640 en France et le problème social de la pauvreté provoqué par la Fronde auquel il s’efforce de faire face comme Trésorier de la Ville de Caen.

869Cantique des Cantiques. 2,16

870Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Il faut languir d'amour pour la beauté infinie de Jésus-Christ, et soupirer après sa possession ; il n'y a rien, ni au ciel, ni en la terre, qu'on doive désirer que cela. Mon âme, ne t'amuse plus aux créatures, aime les croix, qui sont le chemin de la béatitude. Est-il possible qu'on croie un Jésus-Christ, et qu'on ne meure point au désir de le voir ? Craindre si fort la mort, c'est un signe qu'on ne désire guère de voir les beautés infinies d'un Dieu, puisque cela ne se peut faire sans mourir. Ô mort, le but de mes désirs, venez, et me mettez en possession de l'objet de mon amour. Mourez, mon âme, de la mort d'amour, en attendant et en désirant avec paix et résignation de mourir de la mort éternelle : c'est-à-dire, quittez-vous vous-mêmes pour perdre votre vie en celle de Jésus, qui est une source de vie, n'ayez plus, ni amour, ni vie, ni opérations, si ce n'est en lui et par lui : Vivit in me Christus. »

871Mère Mectilde.

872Cf. Chr. Int. II,3 : “Je suis fort persuadé qu'une âme vraiment convertie aime son Dieu de tout son cœur, que le parfait amour de Dieu est une parfaite union avec sa Bonté, que telle union comporte un détachement universel de toute créature, qu'un tel détachement ne s'acquiert que par la profession des vertus, et entre autres de la pauvreté et des mépris, par lesquels nous sommes, quant à l'intérieur, dégagé de toutes choses ; et quant à l'extérieur, quand Dieu veut, les misères, les pertes de biens, les maladies, et tout ce que le monde nomme malheur selon la nature, sont selon l'Esprit de grands bonheurs, puisqu'ils nous conduisent à l'union avec Dieu.”

873Cf. Chr. Int. II, 3 : “On serait prêt d'aller au bout du monde, tout lieu est indifférent, et n'ayant aucune attache à la créature, l'on n'a faim que du Créateur, que l'on sait être tout et que l'on voit partout. Quand on s'attriste de l'absence de quelque ami, c'est faute de lumière, puisque le grand Ami est continuellement avec nous. C'est donc faire tort à la Présence de Dieu en nous de s'ennuyer de l'absence les uns des autres ; et c'est quasi dire à Dieu : « Vous seul ne me suffisez pas ». C'est un excellent motif pour nous porter au dénuement de toute créature, de perdre volontiers leur présence, et même leur souvenir, par un esprit de révérence à la grandeur de Dieu, qui nous étant infiniment présent, nous ne pouvons pas nous occuper volontairement d'aucune autre chose, sans faire quelque sorte d'injure à Sa Majesté.”

874Cf. Chr. Int. VII,17 : “J’éprouve bien que l’Amour est un poids qui fait continuellement pencher l’âme vers l’Objet aimé, ma volonté étant continuellement tournée vers son Dieu sans autre mouvement que d’une certaine pente et inclination, pleine d’amour et de suavité. Il me semble que mon entendement n’aide point ma volonté en cet état par aucune vue, car je la trouve toute embrasée et toute tournée vers son divin Objet sans aucune vue précédente. Il me paraît que le divin Amour lui donne immédiatement par lui-même des touches si secrètes et si intimes que cela la met en état d’une très parfaite union. Je ne trouve rien qui explique mieux ceci que l’aiguille touchée de l’aimant qui se tourne continuellement et imperceptiblement vers le pôle et est dans des inquiétudes tant qu’elle ne le regarde pas fixement. Mon âme fait de même, et touchée, je ne sais pas comment, du divin Amour, elle n’a point de repos que quand elle est convertie vers lui. Et séparée de toutes les créatures, elle va doucement s’élevant vers ce divin Centre, sans aucun effort pourtant, se sentant seulement attirée doucement à la parfaite union.”

875Cf. Chr. Int II, 3 : “Que nous sommes injustes de nous plaindre de la divine Providence, qui travaille continuellement à nous détacher de nos vaines occupations, puisque jamais nous ne jouirons pleinement de Dieu que dans la perte de toutes les créatures ! Tant qu'elles nous flattent et que tout nous réussit à souhait, on s'amuse à elles, et on oublie aisément Dieu ; mais son aimable Providence nous en dégoûte en mille façons, par des pertes, des maladies, les rebuts de nos amis qui souvent nous abandonnent au besoin, par de mauvais succès des affaires, par la soustraction des grâces sensibles, et enfin par une amertume générale, qu'il nous fait éprouver en toutes les créatures.”

876Cf. Chr Int. III, 8 : « Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d'aucune chose à la vue de Dieu, puisqu'elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. Dieu les a créés pour lui : il est l'unique centre de l'entendement, comme souveraine Vérité ; celui de la volonté, comme Bonté souveraine ; et la mémoire ne peut avoir que lui pour Objet, si elle veut être contente. Toutes les vérités particulières, toutes les bontés, toutes les beautés et les perfections des créatures ne font qu'altérer l'âme : Dieu seul la peut étancher, et jamais ceci ne se comprend que quand il plaît à Dieu le faire expérimenter à l'âme. Cette expérience est d'une efficace merveilleuse pour la détacher de tout ce qui n'est point Dieu ; et l'âme qui a une fois goûté Dieu, ne peut retourner aux créatures, même à la pratique des vertus, que par soumission à lui. »

877Cf. Chr. Int. III,13 : « Je dois dépendre totalement de la divine Providence, sans aucune attente ni appui aux créatures, quoique saintes, me jetant entre ses bras, comme un enfant qui n'a aucun souci que de se laisser porter à sa chère mère, de sucer doucement le lait de ses mamelles, et puis étant enivré de cette agréable liqueur, lui faire mille petites caresses. J'avoue que Notre Seigneur me traite de la sorte, car, sans avoir aucun soin de nourrir ma petite âme de viandes spirituelles, ne les cherchant quasi point dans les livres, mais seulement dans son sacré Cœur, j'expérimente que rien ne me manque. J'en suis quelquefois tout étonné, et crains qu'il n'y ait de la négligence de travailler si peu de ma part. Néanmoins, toutes ces craintes durent peu, voyant que Dieu pourvoit à mes besoins sans que j'y pense.

« Je reconnais par cette expérience que Dieu veut que je dépende de lui seul, et que je n'aie nul appui à la créature : car en même temps que cela arrive, son soin diminue, et mon âme tombe dans l'indigence, tirant peu de secours de la créature où elle semblait s'appuyer ; de sorte qu'elle la quitte promptement, se coulant à la seule mamelle de la Providence, qui lui suffit. »

878Cf. Chr.Int. III,8 : « Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c'est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu'il lui plaira me donner. Plus nous serons pauvres, et dans quelqu'un des états d'anéantissements de Jésus, c'est le meilleur. Que tout nous manque, pourvu que Dieu seul nous demeure. Une âme qui a trouvé Dieu, ne peut faire état d'autre chose. »

879Cf. chr. Int. III,2 : « Il est vrai que les Serviteurs de Dieu, que nous pouvons communiquer sur la terre, sont comme autant de canaux par lesquels notre Seigneur nous fait communication de ses grâces et de ses lumières ; et qu'apprenant d'eux les vérités éternelles et beaucoup de secrets de la vie intérieure, nous en recevons un grand secours. Mais s'ils sont des canaux, Jésus-Christ comme Dieu et comme homme est la vraie source d'où découlent toutes les faveurs que les Saints nous départent : c'est dans la Divinité qu'il faut puiser toutes les vues de ses grandeurs et de ses perfections ; c'est dans l'Humanité qu'il faut apprendre toutes les vertus chrétiennes. Ô que quand il vous plaît, Seigneur, vous faites bien connaître à l'âme la différence qu'il y a entre la source et les ruisseaux, entre puiser l'eau des grâces en vous-même ou dans vos Saints, entre contempler votre intérieur et l'âme des plus parfaits de vos Serviteurs ! Ainsi perdre la présence des créatures les plus saintes, pour ne jouir plus que de la Présence du Créateur, ce n'est pas une perte, c'est un gain. Perdre l'entretien des plus grands serviteurs de Dieu pour n'entretenir plus que le divin Maître, ce n'est pas un préjudice, c'est un avantage. Le côté percé de Jésus-Christ est une bouche adorable, par laquelle son cœur nous parle plus divinement que ne pourraient faire tous les Saints. »

880Cf. Chr. Int. V,12 : « L'arrivée du règne de Dieu dans un cœur paraît douce ; mais il faut que ce pauvre cœur se résolve à souffrir son extrême rigueur, qui lui donnera une mort continuelle. Plus de vie humaine pour un cœur où Dieu règne absolument ; plus de plaisirs, plus de consolations, même divines ; plus d'appui dans les créatures, même les plus saintes ; plus de pente pour aucune disposition, sinon à la suprême indifférence ; rien que des abjections, anéantissements, pauvretés, abandonnements ; point de science que celle de Jésus crucifié ; point de sagesse que sa folie. »

881D13 p.73. Fichier Central n°1809.

8824 octobre, pour la saint François d’Assise, le saint patron de Rocquelay.

883On sent que Mère Mectilde cherche de plus en plus l’appui de la direction spirituelle de Bernières.

884Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, [anonyme], Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles.

885Père Jean-Chrysostome.

886Réf. FC.1267. Cette lettre n’a pas été retrouvée. Serait-elle la réponse de Mectilde à la lettre de Bernières datée du 9 février ? (selon une annotation de la Table de la correspondance).

887On demande à Mère Mectilde de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours de Caen, filiale de l’abbaye de Montivilliers.

888probablement le déplacement éventuel de la petite communauté

889Déjà dans la lettre du 22 juillet 1645, Bernières l’invite à l’abjection non choisie, à la passivité dans l’oraison, et à ne pas s’inquiéter du supériorat possible.

890Jean Aumont (1608-1689) du Tiers Ordre franciscain : « le vigneron de Montmorency », l’auteur de « L’ Ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis… ».

891Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, [anonyme], Divers Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant le « Premier traité: de la sainte abjection. »

Il n’est pas édité à Paris tandis que Les Divers traités spirituels et méditatifs, Paris, 1651, ne contiennent pas de traité sur la sainte abjection. Il s’est donc produit une inversion, Bernières éditant à Caen (tardivement un traité probablement récupéré avec difficulté), Mectilde à Paris auparavant. On se reportera à : Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) / Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise /Fondateur de l’École du Pur Amour. /Dossier de sources transcrites et présentées par Dominique Tronc, édition en ligne lulu.com.

892Cf. Chr. Int. III,10 : «  La fidélité d'une âme qui a Dieu présent, demande de ne se point charger d'affaires, si elles ne sont fort nécessaires ; de les manier avec indifférence du succès, mais avec la seule vue de l'accomplissement du bon plaisir de Dieu, qui se rencontre souvent aussi bien dans les mauvais succès comme dans les bons ; de s'occuper plus à Dieu qu'aux affaires, croyant que c'est une excellente affaire que de conserver l'union avec Dieu présent : il ne s'en trouve pas de plus importante sur la terre ; d'être fort soumise aux ordres de la Providence, agréant de bon cœur les pauvretés, les misères, les délaissements et toutes sortes de souffrances, n'en cherchant jamais la délivrance par un mouvement de la nature, mais se complaisant dans son abjection et la ruine de son excellence, comme saint Paul : Placeo mihi in infirmitatibus meis (2 Cor 12,10); enfin, d'être absolument abandonné entre les mains de Dieu pour se laisser manier à lui comme une boule de cire molle, et recevoir telle forme et telle impression qu'il lui voudra donner, très indifférente à tout ce que Dieu voudra faire d'elle, recevant tout avec une profonde humilité ; et s'il ne lui donne rien, demeurant ainsi dénuée tant qu'il plaira à Dieu. Ô qu'une âme ainsi dépouillée de toutes choses est une demeure agréable à Dieu, et qu'il prend ses délices à demeurer toujours avec elle ! Mais qu'une âme qui a trouvé Dieu présent au milieu d'elle-même, souffre un tourment cruel d'être obligée de quitter la douceur de cette divine Présence ! Ô que la vie est dure, puisqu'il faut être contraint de sortir si souvent de votre Présence ! Ô mon Dieu, ô le Bien aimé de mon âme, quand me délivrerez-vous de cette fâcheuse nécessité ? C'est la plus grande de toutes les misères, car ce n'est pas misère d'être dans la privation des créatures ou bien d'être privé de vous pour la jouissance de qui je suis créé, et sans laquelle je ne puis être malheureux : Quando veniam et apparebo ante faciem tuam ? (Ps 41,2) »

893À partir de janvier, Bernières passe 6 semaines à Rouen et il est malade 5 semaines. Cette lettre est donc à situer vers la mi-février. On la retrouve dans une version plus longue dans le Chrétien Intérieur. Cf. la note en fin de lettre.

894Cf. Chr. Int. VI,4 : «  Quand donc l'âme se sent comme attachée à la Croix, dans le délaissement, le dégoût et la souffrance intérieure, qu'elle ne fasse aucun effort pour s'en détacher, mais qu'elle y demeure ainsi dénuée, pauvre et souffrante tant qu'il plaira à Dieu ; et qu'elle se contente de cet état qui glorifie Dieu en elle et la purifie. »

895Cf. Chr. Int. II,16 : « Il faut aimer la Croix aussi bien pour notre esprit que pour notre corps. C'est le propre d'un vrai Chrétien de se glorifier dans la Croix de Jésus-Christ. Or elle s'étendait aussi bien en l'âme qu'au corps. La divine âme de Jésus était toute dans les délaissements des secours sensibles de la partie supérieure et de son divin Père. Nous devons aimer cette conformité, et y demeurer très agréablement. Que notre volonté donc soit toute dans l'amour des souffrances, et non des jouissances, et ne nous plaignons de rien sinon quand nous ne souffrons point. »

896Cf. Chr. Int. III,6 : « L'âme dans l'union crucifiée a cet avantage de connaître combien Jésus-Christ l'a aimée dans ses divins abandonnements et ses saints délaissements. Il nous fait sentir le mal pour en connaître la grandeur ; et cette connaissance expérimentale nous fait entrevoir combien Jésus a souffert dans l'état de délaissement, et met l'âme dans la disposition de lui rendre délaissement pour délaissement. Et comme l'amour que Jésus nous a porté dans les délaissements était le plus grand, l'amour aussi que nous lui rendons dans les nôtres est le plus grand. »

897Le 16 février 1646 Mère Mectilde fait allusion à cette grave maladie de Bernières en écrivant à Rocquelay : « Monsieur, Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs ! Avant que j’aie reçu les vôtres du 6 du courant, notre très cher Père m’avait déjà donné avis de la maladie de notre très digne et très aimé Frère. Certainement la divine Providence nous frappe du côté le plus sensible et si elle nous ravit ces deux saints personnages, voilà un merveilleux dépouillement. J’en donnais l’importance, mais comme ils appartiennent à Dieu, je me veux plaire dans l’exécution de ses adorables volontés sur eux. Je les lui ai sacrifiés de tout mon cœur comme les deux plus rares trésors du cabinet de mon affection et je désire que mon Dieu soit glorifié en eux selon ses desseins éternels. J’aurais bien désiré de lui écrire, mais je n’oserais l’incommoder dans le fort de son mal. Je vous supplie, mon très cher Frère, que vous suppléiez au défaut de mes lettres, et lorsque vous le trouverez en disposition d’agréer le souvenir de sa pauvre et très indigne sœur, vous me recommandiez à sa charité devant mon Dieu, lui présentant aussi mes très affectionnées recommandations et l’assurant que je fais prier Dieu pour lui. »

898Cf. Chr. Int. VI,10 : « Que puis-je sans vous, mon Dieu ? Mon esprit n'est rien qu'un cachot ténébreux, et mon cœur la retraite de toutes sortes de mauvais sentiments et de pensées extravagantes : il n'a point d'inclination au bien, au contraire il a une pente furieuse au mal. Hélas ! C'est à présent que je vois bien, et que j'expérimente l'absolue dépendance que j'ai au regard de Dieu, bien plus que l'ombre ne dépend du corps ; je ne fus jamais si anéanti ni si abîmé dans mon néant ; je ne puis voir en moi ni dans aucune créature, de stabilité ; toutes ensemble ne peuvent soutenir celui que Dieu délaisse. Ô vaine est la consolation des créatures, quand celle du Créateur nous manque ! Oserais-je bien désormais m'estimer digne du moindre sentiment de la Grâce, après l'expérience que j'ai de mes excessives misères ? »

899Cf. Chr. Int. VI, 7 [cité longuement, car biographique] : « Je commence à sortir de mon état, où j'ai été plus de cinq semaines : mon corps qui se corrompait, appesantissait mon âme, ou plutôt l'anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une dernière impuissance de connaître et aimer son Dieu, dont elle n'avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m'en souvenir pas ; et me voyant dans un état d'incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m'étonnant de l'impuissance d'une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m'était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu'à ce que Dieu réduise l'âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu'elle avait d'elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs ; elle voit qu'elle y avait appui secret, et n'aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu'elle possédait.

« Ce qui s'est passé en moi, sont des effets d'une maladie naturelle, qui néanmoins m'ont réduit au néant, et beaucoup humilié, car tout de bon j'ai été dans les oublis de Dieu si grands qu'ils vous étonneraient ; et je n'eusse pas cru qu'une âme qui connaît Dieu et qui a reçu de lui tant de témoignages sensibles de son amour, entrât dans une si grande et si longue privation d'amour actuel, par son infidélité, et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement extrême. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente ! Mon âme était dans celle-là tout enflammée, lumineuse, vigoureuse, supérieure à son corps ; et en celle-ci, elle a été froide, obscure, et l'obscurité même, faible, infirme, anéantie et accablée de son corps. L'on entrevoit son néant et son infirmité dans l'oraison ; mais les lumières et les douceurs qu'on y reçoit, empêchent qu'on ne la voie comme il faut. Dieu la fait sentir quelquefois, et toucher au doigt par l'accablement qui arrive à l'âme. Il me semble qu'il ne régnait en moi que sentiments d'impatience et inclinations au chagrin ; par la grâce de Dieu, je n'y consentais pas toujours, mais je n'étais plein que de cela. »

« Je fus un peu encouragé, entendant raconter l'heureuse mort de deux Pères jésuites, qui ont fini leur vie dans l'exercice de la charité, après avoir assisté les soldats de l'armée plusieurs années, les servant dans leurs maladies et dans toutes leurs nécessités, pour leur aider à bien vivre et à bien mourir. Enfin ils sont morts de la peste ; et désirant avec passion de souffrir, l'un d'eux donnait de grands coups de poing à sa peste pour endurer quelque chose de plus pour Jésus-Christ, qu'ils aimaient tous deux passionnément. Aussi tient-on qu'il apparut à eux comme ils mourraient, afin de les couronner et rendre Bienheureux par sa vue, après laquelle ils sont morts pleins de joie et comme en riant.

« Cela me donne beaucoup de consolation, me réjouissant extrêmement de leur bonheur d'être morts dans le service de cet hôpital d'armée, après avoir continuellement risqué leur vie, s'exposant aux mousquetades et à la bouche des canons, et toujours à la tête des escadrons, parmi mille incommodités du corps et de l'esprit par les soins qu'il fallait avoir. Ô la belle mort! Ô les aimables souffrances qui l'ont précédée ! Qu'est-ce en comparaison de toutes mes petites souffrances ? Quelle confusion de sentir tant de répugnance à les endurer !

« Hélas ! Je considère qu'il n'est jour dans toute l'année que l'on ne fasse dans l'Église une mémoire particulière de plusieurs Martyrs, qui ont eu le zèle de donner à Jésus-Christ vie pour vie, sang pour sang, et d'honorer les souffrances de sa vie par les supplices de la leur. L'un a été exposé aux bêtes, l'autre a été rompu sur le chevalet, un autre brûlé, l'autre tenaillé, et tous ont fait miracle, embrassant de bon cœur toutes les morts les plus cruelles. Je les vois tous aller par les croix à la perfection de votre Amour, ô Jésus, et je demeure comme un abandonné et comme indigne d'endurer pour vous. Que puis-je donc faire, Seigneur ? Car vous avez dit dans l'Évangile que si on n'est attaché avec vous en croix, on n'est pas digne d'être votre disciple. Ô Amour, crucifiez vous-même, brûlez, martyrisez : Si non per martyrium carnis, saltem per incendium cordis. Que le véritable désir de souffrir nous fasse endurer un martyre aussi long que toute la vie. »

900Cf. Jean-Chrysostome qui pratique la mortification..

901« À une personne de confiance ». Il s’agit de Mère Mectilde qui lui a écrit le 18 janvier. Étant à Rouen en janvier et ayant eu la fièvre durant six semaines Bernières sort tout juste de sa maladie. Or Il n’est plus à Rouen et il commence à se rétablir. Nous sommes donc aux environs de février. Cf. Dossier du Chesnay, « Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes. De plus la lettre du 26 février dans laquelle Mectilde répond à Bernières pour le remercier de ses “trois dernières lettres”. Elle mentionne “celle en date du 4.”

902Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Je continuai, dans ma seconde oraison, à considérer la beauté des états pauvres et abjects de Jésus-Christ. Dieu le Père dans ses secrets éternels a aimé les voies humaines du Verbe incarné […] Ô monde, que vous êtes aveugle de ne voir pas la beauté des états pauvres et abjects de Jésus ! »

903Cf. Chr. Int. VII,4 : « Il faut que toute notre vie roule sur cette maxime que notre perfection consiste principalement dans notre intérieur ; que notre intérieur ne se forme que par la fidélité à la Grâce, qui est celle qui produit en nous la mort des créatures, les anéantissements de nous-mêmes, l’amour de la mortification et des austérités corporelles, l’inclination à la solitude et à la fuite de tout ce qui flatte les sens et ce que le monde chérit. Cette Grâce qui opère en nous tous ces bons effets, ne se reçoit bien abondamment que dans l’oraison, ne s’augmente ordinairement que par l’oraison ; et nous ne saurions bien le reconnaître et lui être fidèle qu’autant que nous faisons bonne oraison. »

904Cf. Chr. Int. II,13 : « Ô si l'on connaissait l'amour qu'a Jésus d'avancer les âmes dans les voies de son divin Amour, et combien il a de passion d'y opérer de nouvelles grâces, après une fidèle correspondance aux premières, l'on serait ravi et honteux tout ensemble d'apporter tant de lâcheté à s'abandonner à la conduite d'un Dieu, qui ne désire rien tant que d'être parfaitement aimé des hommes. »

905Son père spirituel, le Père Jean-Chrysostome St Lô, souhaitait pour ses disciples cet état suprême de l'abaissement, gage certain de l'union à Dieu.

906Madame d’Acqueville, épouse de son défunt frère cadet, Pierre.

907Rocquelay, le secrétaire de Bernières.

908Allusion à ce qui deviendra le traité de la sainte abjection du père Chrysostome évoqué par Mère Mectilde dans les lettres du 5 octobre et 17 novembre 1646.

909La Sainte Eucharistie.

910Cf. Jn 6,51 : « Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l'éternité. Et le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »

911Cf. Chr.Int. VII,19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

912Cf. Chr. Int. V,10 : « Mais cette consommation amoureuse en Dieu ne se remarque pas en la plupart de ceux qui reçoivent la sainte Communion, parce qu'elle en suppose une autre qui manque en plusieurs, qui est la consommation de l'âme en Jésus-Christ, qui se fait lorsque, par les attraits de la Grâce, elle est toute anéantie en ses inclinations naturelles, en sorte que les surnaturelles sont établies en leur place, n'y ayant plus en elles que les pures dispositions du Verbe incarné. Une âme en cet état recevant la sainte Communion, doit demeurer simplement unie à Jésus présent, et recevoir en quiétude les effets de la Grâce qu'il opère en elle, qui sont de ne vivre plus à elle-même ni en elle, mais d'entrer en effet dans les états pauvres et abjects de Jésus, pour vivre comme lui et par son Esprit, et non plus comme le monde ni par l'esprit du monde. »

913Cf. les « autres advis de conduite à diverses personnes » les « réponses » de l’auteur à Bernières dans l’ouvrage cité ci-dessus.

914Cf. Chr. Int. VII,20 : « Il faut remarquer que pour vivre de cette vie divine, il n’est pas nécessaire de ne pas sentir des rébellions des sens et de la nature : il suffit que, par la partie supérieure, nous demeurions fermes en cet état, où la seule Grâce peut élever et où l’on ne peut subsister que par une mort continuelle à toutes créatures. L’on ne peut donc continuer en cet état sans avoir un grand amour de la Croix. Il faut que celui qui veut vivre de cette sorte se résolve de souffrir continuellement. »

915Cf. Chr. Int. IV,2 : « Grands saints, que faisiez-vous en terre ? Vous ne vaquiez pas au prochain, puisque vous étiez éloignés de la compagnie des hommes ; il semble que vous étiez inutiles. Hélas, que l'homme sensuel comprend mal l'intérieur des Saints ! »

916Cf. Chr. Int. I,15 : « Quand une âme se souvient de ses imperfections et de son inclination au mal, Dieu se souvient d'elle, lui fait des grâces, et lui donne du secours. Quand elle oublie ses misères et sa corruption, Dieu l'oublie aussi et détourne les yeux de dessus elle car il n'aime pas à voir le mensonge, mais la vérité. C'est pourquoi l'exercice le plus ordinaire de la créature en la terre doit être un doux et sincère aveu de ses imperfections. C'est un autel sur lequel nous sacrifions la bonne opinion que nous avons de nous-même, et le désir de notre propre excellence, pour faire hommage à la souveraine perfection et à l'excellence de Dieu. Cet autel doit être toujours préparé. »

917Cf. 2Cor 12,9-10 : « Mais il m'a déclaré: "Ma grâce te suffit: car la puissance se déploie dans la faiblesse." C'est donc de grand coeur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ ».

918Il s'agit de Mère Mectilde du Saint Sacrement qui lui a écrit le 18 janvier.

919Les « Mères » et la Prieure générale sont très réticentes à ce projet ; aussi font-elles tout pour que Mère Mectilde revienne à Rambervilliers.

920Cf. Chr. Int. III,6 : « Ô mon Dieu, qu'il faut s'abandonner à l'aveugle à votre divine Providence, et ne s'attacher qu'à vos saintes conduites ! Que vous êtes sage de nous mener par l'obscurité, afin de nous détacher de notre propre jugement, que les lumières font plus souvent vivre que mourir ! Que les insensibilités rendent pures les opérations de la volonté, qui ne peut goûter des états si dénués qu'est votre unique bon plaisir ! »

921Cf. Louis de Blois, L’Institution spirituelle, son œuvre principale, parue en 1551 : « Lorsque celui qui est visité par l'affliction ou la douleur, a dit un ami de Dieu, s'abandonne à Dieu humblement et persévéramment, cet abandon est devant le Seigneur comme une cithare aux sons mé­lodieux, aux accords de laquelle le Saint-Esprit, faisant retentir les chants les plus suaves, charme mer­veilleusement les oreilles du Père céleste par quelque mélodie intérieure et cachée. […] Et sans nul doute, l'âme devient l'épouse de prédilection de l'Époux éternel et reine à un titre spécial, lorsque le feu ardent des afflictions ravage la moelle de ses os, opérant en elle ce même travail de préparation que le feu matériel doit ac­complir sur la cire pour la rendre apte à recevoir l'image que l'ouvrier veut lui imprimer. Certes, si l'Ouvrier suprême doit imprimer en l'âme l'image très noble de son essence éternelle, il est nécessaire que l'âme, déposant sa forme ancienne, soit surna­turellement changée et transformée. » Louis de Blois L’Institution spirituelle, nouvelle trad. et introd. par M. Huot de Longchamp, Centre Saint-Jean-de-la-Croix & Éd. du Carmel, 2004.

922Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Ne voulant que Dieu, elle doit avoir un très grand amour du dénuement des créatures, car c'est le grand chemin pour aller à la pureté d'Amour. Que cherchaient tous les anciens anachorètes dans les déserts, sinon d'acquérir plus parfaitement la pauvreté suprême de toutes créatures, pour avoir ensuite la parfaite pureté d'Amour ? Craignons et soupirons de nous voir si engagés et si environnés de créatures dans le monde. Il est difficile que quelqu'un ne nous accroche et ne nous ôte la parfaite pauvreté, qui ne souffre que la parfaite possession de Dieu seul. »

923Cf. Chr. Int. III,8 : « Ô le bonheur pour vous, mon âme, si une fois vous êtes habituée d'avoir attention aux ordres de Dieu, connus dans votre intérieur par les motions du Saint-Esprit ! Vous suivrez à l'aveugle cette divine conduite, sans faire état ni des raisonnements ni de la prévoyance humaine ; votre seul soin sera d'écouter Dieu seul, et vous abandonner à sa conduite, sans aucune réflexion sur vos intérêts ou sur vos aventures. Vous savez que Dieu est tout bon, tout sage, tout puissant ; cela vous suffit pour bannir toute vaine sollicitude.

« Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c'est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu'il lui plaira me donner. Plus nous serons pauvres, et dans quelqu'un des états d'anéantissements de Jésus, c'est le meilleur. Que tout nous manque, pourvu que Dieu seul nous demeure. Une âme qui a trouvé Dieu, ne peut faire état d'autre chose. »

924Bernières, en authentique spirituel, jamais ne déroge aux exigences de l’obéissance religieuse. Au contraire, il encourage ici sa dirigée à y voir la volonté de Dieu qui saura toujours conduire à bonne fin ses projets divins en se servant des médiations humaines. 4 mois plus tard, Mère Mectilde recevra de ses supérieures l’obédience pour se rendre à Caen.

925Bernières fait allusion au P. Chrysostome qui invitait à la discrétion en matière de mortification.

926Bernières se montre une fois de plus en dehors de tout illuminisme, soucieux de vérifier la vie spirituelle à la lumière de l'obéissance, pierre de touche indubitable de l'union à Dieu.

927Le mot ''Religion'' au XVIIe siècle équivaut à la vie consacrée au Christ. Car on ne se consacre qu'à Lui et non pas à un ordre.

928Le Père Elzéar.

929Cf. Chr. Int. I, 1 : « Allons à la perfection, non parce que c'est un état relevé et sublime, mais parce que Dieu nous y veut. Jamais nous ne devons entreprendre la pratique de la vertu par un motif de grandeur, et pour devenir plus grands Saints, mais seulement pour faire ce que Dieu veut de nous, et ainsi le contenter. »

930Le père Chrysostome.

931Cf. la lettre de Mère Mectilde du 26 février RMB.

932Cf. Chr. Int. II, 13 : « Ô Dieu, que je suis un pauvre Chrétien dans l'occasion ! J'ai bien quelques idées et sentiments de la vie surhumaine ; mais quand il est question de venir à l'effet, la chétive nature fait des détours et des souplesses pour fuir la souffrance ; et puis l'occasion étant passée, je conçois de grands regrets de ma lâcheté, et j'entre dans une connaissance assez grande de mon peu de vertu et de ma petite perfection. Je vois pour lors que la règle de la perfection est la conformité que nous avons avec Jésus mourant, pauvre et abject : quand elle est grande, notre perfection est grande ; et je sens que je n'ai nulle conformité effective avec Jésus crucifié. »

933Cf. Chr. Int. III,1 : « Je suis comme un aveugle qui dort, il est en cet état dans un double aveuglement, le sommeil lui en donne un second : quand il est éveillé, il ne voit point de clarté du soleil, ni la beauté du monde, ni la diversité des créatures qui lui sont présentes ; il marche au milieu du monde, et n'en voit point les différentes parties ; quand il dort, son aveuglement croît. Ainsi, quand nous dormons, nous sommes dans un profond oubli de Dieu ; mais, ce qui est déplorable, nous continuons cet oubli dans le réveil, par le peu d'application à Dieu et à ses perfections, toute notre âme étant occupée aux petites créatures. »

934Cf. Chr. Int. VI,6 [longuement reproduit : autobiographique] : « Dieu m'a fait jouir durant ma maladie d'une profonde paix, et si grande que j'en étais tout étonné à cause de mes misères et péchés passés. Je disais en moi-même: « Qu'est-ce ici ? Et comment se peut-il faire qu'une si misérable créature soit si contente et si satisfaite ? » Car mon âme était dans un accoisement [apaisement] parfait de toutes ses passions, ne ressentant qu'une pure et totale union au bon Plaisir de Dieu, et un abandon absolu à la conduite du divin Amour. Il me semble que quelques jours auparavant, ma disposition était fort tranquille et dans une paix extraordinaire. Un après-dîner, je fus pris de la fièvre continue, accompagnée d'un très grand mal de tête et de douleurs partout; ce divin Amour, ce me semble, continua ses opérations en mon âme, la tenant toute brûlée de son feu sacré. Je disais sans cesse : « Ô Amour ! Ô Amour ! Ô Amour ! », et ne pouvais prononcer autre chose.

« Quand mon âme se vit ainsi quasi proche de la mort, que mes amis pleuraient, et que tout le monde me témoignait assez le danger de mon mal, mon âme, dis-je, regardait tout cela sans être touchée d'aucun sentiment de regret ni de tendresse réciproque vers mes amis, n'ayant point d'autres sentiments que celui de l'Amour qui l'abîmait et la perdait entièrement dans le bon Plaisir de Dieu, auquel il lui semblait qu'elle était unie si purement et si intimement qu'elle ne s'en pouvait séparer, même quant au sentiment. Son soin ne pouvait être de redemander la vie ; et sur la proposition que quelqu'un de mes amis me fit, de m'envoyer des reliques des saints, qui faisaient des miracles, je le remerciai, car, quoique je les honore beaucoup, je ne pouvais pas m'en servir pour demander la santé, mais je voulais me laisser entièrement au pouvoir de l'Amour, et m'étant une fois jeté entre ses bras, je me laissai conduire entièrement à lui, fut-ce pour la vie ou pour la mort.

« Mon âme, dans l'extrême faiblesse de mon corps, se trouvait comme victorieuse et triomphante de voir son corps abattu et terrassé à ses pieds, et toute pleine d'Amour : il me semblait qu'au lieu d'en avoir compassion, elle souriait de ses peines. Aussi c'est un effet extraordinaire de l'Amour, que mon âme n'ait point participé aux abattements du corps, et qu'au milieu de ses faiblesses elle soit demeurée forte ; surtout que le grand mal de tête ne lui ait donné nul empêchement à ses occupations intérieures.

« Cette disposition d'amour a duré autant que ma maladie : j'en entretenais mes amis avec assez peu de considération, et je crois avec un peu trop de babil, craignant d'avoir un peu trop fait connaître le feu qui me brûlait, et qu'un peu d'amour-propre ne me fît dire mes sentiments trop librement. La pensée me vint de craindre ce défaut ; mais l'Amour me rendait tout enivré et sans jugement. Je disais quelquefois que je ressemblais à un ivrogne, qui, occupé de son ivresse, ne pensait plus à ses misères ni à sa pauvreté. Aussi dans cette disposition, j'oubliais mes péchés et mon extrême pauvreté intérieure, et je me jetais à corps perdu entre les bras de l'Amour pour caresser mon Bien-Aimé (peut-être avec peu de respect pour un misérable comme moi) et être caressé de lui. Je ne laissais pas de faire une revue sur ma conscience et de me confesser comme si j'eusse du mourir, disposant mes petites affaires pour me tenir prêt de partir.

« Me voyant dans l'impuissance de donner beaucoup aux pauvres, je me rien donner comme si j'avais fait quantité de legs pieux. L'amour du pauvre Jésus me pénétrait fort, et pour y satisfaire, je fis venir un petit pauvre qui me représentait la pauvreté du petit Jésus ; et lui baisant main, je lui rendais tous les hommages que je pouvais, désirant toujours continuer vers Jésus pauvre jusqu'à la mort. Je me reconnais très indigne, ô Jésus, de vos divins états. Hélas ! Faut-il que je meure sans avoir entré effectivement dans la pauvreté et abjection de votre vie voyagère ? J'agrée donc maintenant l'extrême humiliation que je reçois, d'avoir passé ma vie par lâcheté en pures idées de vos divins états. Au moins, ô mon Jésus, je meurs dans l'amour et le respect que je leur dois porter : agréez, s'il vous plaît, la conformité que je désire y avoir.

« Il me souvient que, faisant oraison le dimanche au soir dont je fus pris de mal le lundi, avec les Pères Carmes où j'étais à Vêpres, notre Seigneur me mit en l'esprit ces paroles : Christo confixus sum cruci ; sur quoi j'entrai dans un ardent désir de n'être jamais un moment de ma vie, sans pouvoir dire : « Je suis crucifié avec Jésus-Christ ». Je pense que ce divin Amour me disposait alors à être cloué sur la Croix. Et en effet ma maladie ayant commencé par un grand mal de tête qui me rendait les yeux comme tout enflés de douleur, il me vint en pensée que je pouvais en cette rencontre honorer le couronnement d'épines de mon Sauveur. Je prenais plaisir d'avoir quelque conformité avec cet état douloureux de Jésus. Et comme ma douleur s'étendait par tout le corps, je me sentis tant soit peu semblable à l'état du corps crucifié.

« Voilà pour obéir aux commandements que je reçois de rendre compte de mes dispositions. Ce sont des sentiments peut-être trop avantageusement expliqués, mais il est vrai pourtant que j'en ai ressenti une partie. Louez-en avec moi les miséricordes de notre Seigneur, qui se plaît à faire tant de bien à la plus ingrate de ses créatures ; mais il faut qu'il glorifie ses miséricordes au milieu de mes misères. Cette vue me console et fait que je ne veux pas taire ses bontés vers moi, qui puis quasi dire : Venite et videte, omnes qui timetis Deum, quanta fecit Dominus animae meae. (Ps 66,16) »

935Psaume 73, 22 : « moi, stupide, je ne comprenais pas, j'étais une brute près de toi. » Cette traduction ne traduit pas les mots de la vulgate ici citée par l’auteur : « j’ai été réduit à rien ».

936Cf. Chr.Int. I,11 : « Si nous nous mettons entre les mains de Jésus Homme-Dieu, il nous traitera comme son Père l'a traité, car l'Amour divin n'a pas moins de cruauté que la divine Justice. Bienheureuse l'âme qui se laisse dévorer à l'amour, qui est un insatiable sacrificateur, lequel ne sera jamais content, jusqu'à ce qu'il ait réduit la créature dans un anéantissement total ; il est un soleil plein de feu et de lumière, qui élève peu à peu les vapeurs de la terre, qui sont les créatures, pour les consumer en soi et par soi.

« J'ai une affaire sur les bras, qui m'occupe beaucoup : c'est de m'anéantir continuellement dans l'esprit et l'affection de toutes créatures, telles qu'elles soient ; si j'y pouvais réussir, je me tiendrais bienheureux. Tout ce que j'ai fait jusqu'à présent n'est rien qu'une préparation pour vivre entièrement de la vie d'un Dieu anéanti. Je le vois naître dans une vie abjecte aux yeux des hommes, et il y marche à grands pas comme un géant. Commençons aujourd'hui à le suivre à la course, par les anéantissements, pauvretés et mépris ; ne le quittons jamais, quelque part qu'il aille. Je lui ai fait protestation solennelle qu'il n'y aura pas un moment de ma vie qui ne soit sa vie même, et dans laquelle je ne puisse dire véritablement : « Je ne vis plus en ce moment, c'est Jésus tout anéanti qui vit en moi. » »

937Cf. Chr. Int. VI,7 cité plus haut.

938Psaume 42,8 : « Les flots de l'abîme s'appellent l'un l'autre, au fracas de tes cataractes.  Cette traduction ne traduit pas les mots de la vulgate ici citée par l’auteur : « l’abîme appelle l’abîme ».

939Cf. Chr. Int. V,III : « Jamais il ne s'est appliqué extérieurement aux actions d'une plus profonde humilité. Il s'est à la vérité anéanti quant à l'être dans l'Incarnation, et selon son Humanité, qu’il a privée de sa substance naturelle, et selon sa Divinité, qu’il a plongée dans l'abîme de nos misères humaines. Il s'abaissa néanmoins davantage quand il voulut naître dans une étable comme le plus pauvre et le plus abject des hommes, encore plus quand il voulut porter la marque des pêcheurs dans la Circoncision ; mais le dernier abîme d'anéantissement fut dans le Cénacle, quand il s'abaissa à faire la plus humiliante de toutes les actions humaines, qui est de laver les pieds des hommes, les essuyer et les baiser de ses lèvres adorables, et ce qui est plus, laver les pieds du plus grand de ses ennemis et d'un damné tel qu'était Judas. »

940Cf. Chr. Int. II,12 : “Il y a bien des grâces dont on ne fait quasi point d'estime, plus à estimer que les visions, révélations et extases. Travailler et souffrir pour Dieu vaut mieux que toutes les extases.”

Cf. 14 décembre 1646 LMB : « Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même. J’ai premièrement remis toutes choses à la sainte et adorable Providence de Notre Seigneur. J’ai prié selon ma petite puissance. J’ai fait dire des messes et les bonnes âmes que je connais ont fait des neuvaines de communions, priant avec ferveur que les très saintes volontés de Dieu s’accomplissent en moi, selon ses desseins éternels. Quelques-unes ont eu des petites connaissances pour moi. Je vous en dirai quelque chose après que j’aurai achevé de vous exprimer ce que j’ai fait pour l’affaire dont vous avez pris la peine de nous écrire, après avoir beaucoup fait prier. »

941P 160 page 102-- FC 2962.



942Ms. 116 dte [manque dans notre dossier la page 1à retrouver en recherchant la date...

943Cf. Chr. Int. II,15 : “L'esprit de la Grâce et celui de la nature disputent perpétuellement en nous l'un contre l'autre. L'exercice de la vie spirituelle donne assez de connaissance pour discerner leurs différents mouvements ; mais il faut beaucoup de fidélité quand on fait ce discernement. Le moindre mouvement de la nature affaiblit l'âme et l'obscurcit ; au contraire, celui de Dieu lui donne vigueur et lumière : il faut toujours prendre le parti de Dieu contre soi-même. Cette pratique est très douce, très claire et très efficace pour vaincre nos passions, et nous porter dans les pures vertus, particulièrement quand la vue en est donnée après celle de la grandeur de Dieu.”

944Cf. Chr. Int. V,7 : « Dieu dans lui-même et dans son éternité ne fait autre chose que s'aimer soi-même en la contemplation de ses divines perfections, car c'est son essentielle occupation, ne pouvant pas qu'il ne s'aime soi-même et qu'il ne désire d'être aimé. Or par l'union hypostatique l'homme étant devenu Dieu, prend les mêmes sentiments de Dieu et les mêmes inclinations : par conséquent, Jésus aime Dieu comme Dieu s'aime soi-même ; et comme il connaît clairement qu'il n'y a point de voie par laquelle Dieu soit plus aimé ou plus honoré au-dehors de lui-même que par les croix et les anéantissements, qui sont hommage à la grandeur de son Être infini, il s'est porté à aimer la Croix, et les souffrances et les mépris, de toutes les forces de son âme. Jamais homme n'a tant aimé toutes ces choses comme Jésus-Christ, parce que jamais aucun n'a eu tant de zèle que lui, d'aimer et de glorifier Dieu son Père. »

945Cette lettre adressée à Mère Mechchilde est une réponse aux deux dernières du 16 et 26 février.

946Madame de Moüy, bienfaitrice dont il est question dans les lettres précédentes, qui soutiendra les monastères de Notre Dame de Bon Secours de Caen et celui de Rambervilliers.

947Père Elzéar, religieux cordelier, disciple du P. Jean-Chrysostome, qui est proche de Mère Mectilde du Saint-Sacrement.

948Cf. Chr. Int. IV,7 : « Qui plus renonce, et qui plus retranche, plus aussi il aime. Jésus a établi la perfection sur deux hautes montagnes, le Calvaire et le Thabor : en l'une on va à la perfection de la mortification, en l'autre à la perfection de l'oraison ; en toutes deux, à la sublimité de l'Amour.

Pour suivre Jésus-Christ sur l'une et l'autre de ces montagnes, il faut vivre sans créatures et sans plaisir humain ; et pour cet effet l'âme a besoin de ne se relâcher jamais de l'amour de la Croix et de la parfaite mortification. Puis elle doit beaucoup aimer la solitude, et ne se charger que des emplois que Dieu voudra d'elle, de peur de s'embarrasser, de se fatiguer, d'épuiser ses forces, et ainsi de se rendre incapable de suivre les attraits de sa vocation. Mon âme, ne serait-ce pas une chose épouvantable de quitter un Dieu qui vous a créée du néant pour être toute à lui, qui vient exprès du Ciel pour vous conduire avec lui au sein de son Père ? Vous répandre aux créatures, et mépriser ses recherches et les désirs qu'il a de prendre avec vous ses délices, quelle horrible infidélité ! Ô qu'il se passe de grandes choses dans l'intérieur que l'âme anéantit, n'étant pas assez fermée aux créatures ! »

949Le Père Elzéar.

950Le père Elzéar aspire à la retraite en solitude, mais cela semble une tentation pour fuir les adversités qu’il éprouve en son couvent depuis le décès du père Jean-Chrisostome.

951Cf. Chr. Int. VII,6 : “C’en est une très excellente de se conserver dans la conformité aux états de la vie souffrante de Jésus-Christ et dans l’exercice de ses pures vertus, les pratiquant dans les occasions. N’avoir point d’autre prudence que la sacrée folie de la Croix ; suivre les voies de la Grâce qui nous sont inspirées, quittant tout ce qui s’y oppose comme des obstacles aux desseins de Dieu, quoi que puissent dire la prudence humaine et la répugnance de la nature.”

952Cf. Chr. Int. VII,14 : « La disposition de la Grâce nous porte purement à aimer la pauvreté et ce qui semble contraire à notre bien particulier, que nous négligeons et abandonnons pour entrer dans les seuls intérêts de Dieu. Une âme qui vit de la sorte, vit dans la pureté de l’amour et participe aux pures vertus de Jésus-Christ. »

953Cf. Chr. Int. V,2 : « Ô divin Captif, captivez si fortement mon cœur qu'il ne rentre jamais plus en la liberté naturelle, mais que, tout détruit et anéanti, il ne vive point d'autre vie que de la surhumaine, il ne jouisse point autre liberté que de celle de vos enfants : que le monde les regarde comme des esclaves, et les traite indignement comme les balayures du monde, malgré ses mépris, ce sont vos enfants. »

954D13 p.123.

955P 160 pages 120 -- J. p.20 -- FC142.



956P 160 – F.C. 1395 – Fondation de Rouen, Rouen, 1977, 350-352.

957Simon Mannoury (1613-1687), né au Mesnil-Mauger, dioc. de Lisieux, supérieur du séminaire d'Évreux en 1672, l'un des premiers compagnons du Père Eudes. En 1647, celui-ci l'envoya à Rome pour la seconde fois, afin d'y solliciter l'approbation de sa congrégation.

958Né à RI (au nord-ouest d'Argentan, Orne) le 14 novembre 1601. Il fit de solides études chez les Jésuites de Caen, entra à l'Oratoire le 25 mars 1623 et fut ordonné prêtre le 20 décembre 1625. Missionnaire puissant et ardent, il fonda une congrégation nouvelle principalement pour la formation du clergé et les missions dans les campagnes. Le 25 mars 1643, l'évêque de Bayeux approuvait la Congrégation de Jésus et de Marie, dont la première maison était à Caen. Mort en août 1680, le P. Eudes fut canonisé le 31 mai 1925, en même temps que Jean-Marie Vianney. Le P. Eudes paraît avoir mal compris l'oeuvre de Mère Mectilde à ses débuts, mais, mieux informé, il lui apporta ensuite tout son appui. Cf. Charles Berthelot du Chesnay, Saint Jean Eudes, Namur, 1958 ; Georges, Saint Jean Eudes, Lethielleux, 1936. [Fondation de Rouen, NDE].

959Hélène de la Flèche, veuve de M. Mangot, l'une des premières bienfaitrices de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 77 et suiv. [Fondation de Rouen, NDE].



960À Mère Mectilde.

961Cf. Chr. Int. III,6 : « Ô mon Dieu, qu'il faut s'abandonner à l'aveugle à votre divine Providence, et ne s'attacher qu'à vos saintes conduites ! Que vous êtes sage de nous mener par l'obscurité, afin de nous détacher de notre propre jugement, que les lumières font plus souvent vivre que mourir ! Que les insensibilités rendent pures les opérations de la volonté, qui ne peut goûter des états si dénués qu'est votre unique bon plaisir ! »

962Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous, et renonçons à nos propres conduites, qui gâtent tout l'ouvrage de Dieu en nous. Qu'importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir ? L'attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l'âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s'occuper qu'en Dieu seul. »

963Cf. Chr. Int. III, 12 : « Jamais on ne va à la perfection en suivant la seule raison humaine : c'est la lumière des Philosophes. La Foi est la lumière des chrétiens, qui nous apprend à renoncer à tous nos raisonnements de la prudence charnelle, pour suivre en toute simplicité un Jésus crucifié. »

Cf. Chr. Int. V, 3 : « Cette seule vue de la Foi dans sa simplicité contient toute la perfection des autres. Il suffit d'avoir Dieu en vue et en amour, c'est atteindre à la fin à laquelle on se repose »

964Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu'elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement ; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l'unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n'avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement. »

965P 160 page 124 - FC 2957



966P 160 page 129 - P 101 page 259.



967À Mère Mectilde qui vient d’être nomée pour se rendre à Caen, en réponse à sa lettre du 25 mai dans laquelle elle lui écitre : « Je suis en sacrifice plus que jamais ».

968Cf. Chr. Int. V, 6 : « Je trouve grand goût à l'intelligence de ces paroles : Fortis est ut mors dilectio (Cant. 8,6), L'amour est fort comme la mort. Je pense les voir en pratique dans la sainte Communion, où je vois que l'Amour met Jésus en l'état de mort et d'Hostie immolée, comme la mort l'avait mis dessus le Calvaire. Je considère que son Amour le séparant des splendeurs de sa Gloire pour l'unir à moi, me sollicite à me désunir des créatures et de moi-même, et de tout, pour m'unir à lui seul. Mon âme toute pénétrée du désir de correspondre à ce dessein de son aimable Jésus, voyant clairement que l'amour des croix et des mépris lui est nécessaire pour se disposer à une si grande Grâce les regarde avec amour comme les sources de son bonheur. »

969Cf. Chr. Int. VI,1 : « J'ai de grands sentiments du bonheur que la créature possède de souffrir pour Dieu, n'y ayant rien en la terre en quoi elle témoigne plus son amour et l'estime qu'elle fait du Créateur. C'est en cet état qu'elle lui fait des sacrifices excellents et qu'elle lui rend des services très signalés. L'on ne peut pas faire davantage pour son Ami que de procurer sa Gloire par notre destruction, et nous anéantir pour le faire régner. C'est pourquoi les Saints ont tant estimé les souffrances qu'ils ont fait plus d'état d'être dans un cachot, chargé de fers, comme saint Paul, que d'être ravis au troisième Ciel, comme lui-même. »

970Cf. Chr. Int. VII,12 : « La pureté de l’âme parfaite demande qu’elle ne se regarde point, ni son intérêt, mais la seule volonté de Dieu, de sorte qu’elle ne regarde pas même le bonheur qu’elle a de servir Dieu et de faire telle ou telle chose pour sa gloire, mais elle ne regarde que la volonté de Dieu, qui veut qu’elle opère ou souffre telle chose. Son principal soin est de regarder son Dieu, s’abîmer en lui par amour sans examiner curieusement les Grâces et les dons qu’elle reçoit.

Elle connaît dans la passiveté de ses oraisons qu’il y a plusieurs voies d’aller à Dieu, plusieurs moyens de se consommer à son service et que l’amour fait des sacrifices des âmes en plusieurs manières. Les uns se consomment dans les travaux pour le prochain, les autres dans les tourments pour la Foi par la cruauté des tyrans ; quelques-uns par les mortifications et pénitences, les autres par les ardeurs de l’amour en l’oraison. L’âme est indifférente pour être sacrifiée par l’amour en la manière que Dieu voudra et sert à sa gloire comme il lui plaît. Le seul fondement de son choix est la sainte volonté de Dieu, et non point la beauté ou perfection de l’état, s’attachant à celui où elle sait que Dieu la veut, quoique moins élevé qu’un autre.

971Cf. Chr.Int. VIII,4 : « L'on ne peut vivre en cet exil, si on veut suivre les voies de la vertu, que l'on ne souffre des mortifications continuelles, quelque vie que l'on mène, soit active ou contemplative. L'on ne peut subsister dans la vie active, servant le prochain, qu'étant disposé à souffrir, et que l'esprit de sacrifice ne nous anime ; autrement, en voulant profiter aux autres, nous nous nuirons extrêmement à nous-mêmes, car il se rencontre à tout moment de bonnes croix et des occasions de patience, où n'étant pas préparés, nous commettons sans doute de grosses imperfections. Dans les jouissances même de la contemplation, c'est ce qui s'y rencontre de plus pur que les sacrifices qu'on y doit pratiquer sans cesse. Enfin l'union à Jésus sacrifié est la plus parfaite union qui se puisse posséder en ce monde. »

972Cf. Mathieu 7,7 : «  Demandez, on vous donnera; cherchez, vous trouverez; frappez, on vous ouvrira »

973Cf. Cf. Cantique 3,4 : « À peine les ai-je dépassés que je rencontre celui que j'aime. Je le saisis et ne le lâcherai pas que je ne l'aie fait entrer chez ma mère, dans la chambre de celle qui m'a conçue »

974Cf. Chr. Int. IV,6 : « Je suis étonné de l'excès des bontés de ce divin Époux envers moi qui mériterais d'être traité comme son ennemi : il me prévient à toute heure, et m'unit à lui avec des transports si agréables que je ne puis les exprimer. Ô qui me donnera un cœur assez plein d'amour pour correspondre à la grandeur de sa dilection comme il le désire ! Ô Jésus, l'amour de nos cœurs, si vous continuez, je mourrai d'amour pour vous. Ô flammes amoureuses, consumez-moi, ou plutôt brûlez nos cœurs et les réduisez en poussière : je veux dire qu'il ne se trouve en eux que de l'amour et de l'humilité. Venez et voyez, mes amis, les miséricordes de mon Dieu en mon endroit. »

975P 160 page 131 -- FC 1966

976Mère Mectilde qui est élue depuis le 8 juin 1647 pour trois ans du monastère de Notre Dame de Bon Secours de Caen, filiale de Montivilliers.

977Bénédictines de Notre Dame de Bon Secours de Caen.

978Le Père Chrysostome de Saint-Lô

979 Cf. Chr. Int. VIII, 7 : « Il est difficile que quelqu'un ne nous accroche et ne nous ôte la parfaite pauvreté, qui ne souffre que la parfaite possession de Dieu seul. C'est une faveur de Dieu d'avoir une vocation spéciale aux états pauvres et abjects de Jésus-Christ. C'est une autre Grâce, que la Providence nous y conduise par une heureuse nécessité et à petit bruit, sans éclat et avec abjection ; il suffit que l'âme consente purement aux événements de la Providence. »

980Cf. Chr. Int. IV,6 : « Mais combien sommes-nous éloignés de l'esprit de ce divin exemplaire qui nous est donné ! Jésus-Christ veut que nous soyons anéantis, pauvres, méprisés, cachés et solitaires dans l'intime de notre âme, et occupés de Dieu seul ; mais au contraire nous voulons paraître, être estimés, que rien ne nous manque, et être toujours répandus dans les créatures. Jamais nous n'étudierons assez les inclinations de l'esprit de Jésus, pour nous y conformer et les mettre en la place des nôtres que nous devons anéantir. La science de Jésus est inconnue et ignorée, il y a fort peu de personnes qui la connaissent, et beaucoup moins qui la pratiquent en pureté, en vérité, et qui aspirent à former véritablement la ressemblance de Jésus en eux. »

981Bernières invite Mère Mectilde nouvellement supérieure à prendre la dernière place à l’instar du Maître, même durant le voyage pour rejoindre Caen, celle inconfortable à côté du cocher.

982On remarque combien Bernières attache d'importance à une pauvreté stricte. Il sait que lorsqu'un monastère n'exerce plus cette vertu, c'est tout l'édifice spirituel de la communauté qui est menacé de s'effondrer.

983Cf. Chr. Int. II,8 : « Nous avons tort de nous dire spirituels, si nous ne marchons droit et sans réserve par les voies de Jésus-Christ, et si nous prétendons autre chose en terre que de nous conformer à lui. Ce qui ne consiste pas dans la seule spéculation : nous ne le ferons jamais mieux que lorsque les occasions d'abjection et de mépris étant présentes, nous les embrasserons de bon cœur comme autant de moyens absolument nécessaires pour être semblables à Jésus-Christ.

« Dieu le Père ne peut pas nous prédestiner pour être conformes à l'image de son Fils, qu'il ne nous prépare dès l'éternité plusieurs occasions de mépris et d'abjection qu'il nous envoie dans le temps. La fidélité gît à s'en servir pour aller droit et sans réserve à Jésus-Christ, en la force et en la lumière de Jésus-Christ même, et dans l'occasion d'abjection. Voici comme il faut faire.

« Il faut avant toutes choses regarder Jésus abject et méprisé, se reposer en lui, et y demeurer, et y mettre ses complaisances, et puis faire vers nous-mêmes certains retours courts et efficaces : retours qui fourniront en nous l'image de Jésus-Christ sans sortir de Jésus-Christ, et sans trop nous occuper de nous-mêmes. Autant de retours que fait une âme appliquée à Jésus-Christ vers elle-même, ce sont autant de foudres qui ruinent nos inclinations naturelles et les maximes de la prudence humaine, selon laquelle nous vivons pour l'ordinaire. Tels retours nous inspirent une prudence surnaturelle, qui nous fait goûter le procédé de Jésus-Christ crucifié, si peu commun des hommes. »

984Le Père Jean-Chrysostome décédé, mais qui demeure bien vivant dans les cœurs des membres de l’Ermitage.

985Après deux provincialats, le père Chrysostome remplit le rôle de confesseur des religieuses de Sainte-Elizabeth de Paris, poste dans lequel il mourut, le lundi 26 mars 1646. Il est inhumé dans l’église.

986P 160 page 132 -- P 101 page 268 -- FC 2529

987P 160 page 134 -- FC 1177

988Cette lettre n’est pas datée, mais en 1648 Bernières est à Paris alors que Mère Mectilde, la destinatrice de cette lettre est à Caen chez les « petites bénédictines ». En juin 1647 Mère Mectilde arrive à Caen où on lui a demandé de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours, filiale de l’abbaye de Montivilliers. Elle y a été élue prieure pour trois ans.

989Cf. Chr. Int. III, 14 : « Chaque état, chaque disposition où la Grâce met une âme, a son prix : elles sont toutes belles et bonnes, il faut les estimer toutes, et reconnaître néanmoins qu'il y en a de bien plus excellentes les unes que les autres en elles-mêmes. Mais il faut s'arrêter et se lier seulement à celles dans lesquelles la volonté de Dieu et son bon plaisir nous met, et y demeurer avec grande paix, soumission, humiliation et indifférence à tout état, se reposant au bon plaisir de Dieu, qui doit être notre centre. Une âme qui est en cet état, imite de bien près le bonheur et le repos des Bienheureux qui sont dans le Ciel. »

990 Cf. Chr. Int. VII, 12 : « Dieu fait ce qu’il lui plaît en elle, d’elle et par elle ; cependant elle demeure inébranlable à ne vouloir que les effets de la volonté de Dieu par les mouvements de la Grâce. Ce qui est bien à remarquer dans ces états passifs, l’âme demeure quelquefois dans la simple union ou contemplation des divines perfections, se tenant en un profond repos et comme sans agir ; et d’autres fois elle fait même des actes de ses puissances ; c’est selon qu’il plaît à Dieu la mouvoir et l’exciter, car son unique affaire est la parfaite soumission à la Grâce de laquelle, tandis qu’elle ne s’écarte point quoiqu’elle agisse par le mouvement de cette grâce, elle ne sort point de l’état de passiveté puisqu’elle ne se meut que parce qu’elle est mue de l’Esprit de Dieu. »

991 Cf. Chr. Int. VII,12 : « La pureté de l’âme parfaite demande qu’elle ne se regarde point, ni son intérêt, mais la seule volonté de Dieu, de sorte qu’elle ne regarde pas même le bonheur qu’elle a de servir Dieu et de faire telle ou telle chose pour sa gloire, mais elle ne regarde que la volonté de Dieu, qui veut qu’elle opère ou souffre telle chose. Son principal soin est de regarder son Dieu, s’abîmer en lui par amour sans examiner curieusement les Grâces et les dons qu’elle reçoit. »

992Bernières veut expliquer que la vie contemplative domine dans son âme, en dépit du changement de lieu, et des aléas de la vie parisienne.

993P 160 page 135

994P 160 page 137

995P 160 page 138 – P 101 page 285 -- FC 776

996P 160 page 140 -- FC 1284

997P 160 page 141 -- P 101 page 286 -- Rouen page 126 -- J page 54 -- FC 1268.

998Voir page 196 D. Chaussy -- note 52 p.503 -- j’ai reçu celle que vous nous avez envoyée de notre bonne mère de Saint-Jean (religieuse de Montmartre). Elle m’a fort consolée. Je vous supplie de le remercier et de l’exhorter à la continuation. Cela me profite; je suis jeune, il faut avoir pitié de ma faiblesse. Au reste... [ nombreuses corrections crayon provenant du P 101, dont je ne tiens pas compte, car elles affaiblissent le texte.]

999P 160 page 143 -- P 101 page 188(?) -- FC 155

1000P 160 page 145 -- FC 781

1001P 160 page 148 -- P 101page 289 -- FC 784

1002P 160 page 150.

1003P 160 page 152. 169 FC.



1004A Mère Mectilde qui a été envoyée au couvent de Rambervilliers. Élue Prieure début 1650, elle est arrivée à Rambervilliers le 28 août 1650.

1005 Cf. Chr. Int. IV, 6: « Ramassons tout notre esprit et nos affections répandues aux créatures, et les donnons toutes à Dieu seul. Une âme vraiment chrétienne doit avoir la générosité de n'estimer que Dieu seul digne de son occupation. »

1006Cf. Chr. Int. VII,13 : « Cette indifférence dispose une âme à recevoir de fort grandes grâces, car elle la met quelquefois dans un total oubli de soi-même et de toutes les créatures, sans qu’elle fasse même aucune réflexion sur les intérêts temporels ou éternels, n’ayant en vue que le seul bon Plaisir de Dieu et ne désirant que lui seul, en sorte que le moindre retour vers elle-même ou vers la béatitude, ou vers quelque autre chose qui ne soit pas Dieu, lui est insupportable, parce qu’elle ne veut que Dieu seul : [ce] qui est un état de grande nudité et d’une mort entière à soi-même, et une oraison fort sublime, où Dieu élève une âme qu’il voit soumise et indifférente à une moindre oraison ou à un état de pur délaissement si tel est le bon Plaisir de Dieu. »

1007 Cf. Chr. Int. IV, 7: « C'est un grand secret de la vie intérieure, d'être fort passifs aux opérations de Dieu en nous, soit qu'il nous donne des impressions douloureuses et crucifiantes, soit qu'il nous en donne des savoureuses et béatifiantes. Notre fidélité consiste purement à correspondre à ses desseins sur nous, sans leur donner le change. Si son bon plaisir est de faire de notre âme un lieu de délices, il ne faut point tendre à l'excellence de l'état crucifié. Toutes les voies de Dieu sont bonnes en elles-mêmes ; mais celle en laquelle il nous veut mettre, est la meilleure pour nous. »

1008Madame de Moüy qui s’était mise en accord avec Mère Bernardine pour soutenir le monastère de Rambervilliers.

1009Rambervilliers.

1010Cf. Chr. Int. V,2 : « Il faut beaucoup aimer l'état de captivité intérieure, où l'âme liée et garrottée demeure dans l'obscurité de sa prison. Cet état va honorant la captivité de Jésus enfermé sous une petite hostie. Ce divin Seigneur se met dans une petite prison pour notre amour. Le Roi de Gloire est resserré sous ces petites espèces, et ainsi captif et prisonnier de l'homme, il se rend, ce semble, son esclave, se donnant tout à lui et, se sacrifiant encore au Père éternel pour lui, il souffre pour ainsi dire, et meurt pour lui, et lui communique tous les mérites de son précieux Sang. Ô divin Captif, captivez si fortement mon cœur qu'il ne rentre jamais plus en la liberté naturelle, mais que, tout détruit et anéanti, il ne vive point d'autre vie que de la surhumaine, il ne jouisse point autre liberté que de celle de vos enfants : que le monde les regarde comme des esclaves, et les traite indignement comme les balayures du monde, malgré ses mépris, ce sont vos enfants. Chaque fois que l'on communie, Jésus-Christ se donnant tout entier à nous, ce sont autant de nouvelles obligations que nous contractons, de vivre entièrement pour lui et de rendre toutes nos actions divines. »

1011 Cf. Chr. Int. VI, 11 : « Le vrai secret de la vie intérieure est de se laisser posséder à la Grâce, qui tantôt nous met dans les combats de nos passions, tantôt nous jette dans les souffrances intérieures et extérieures, tantôt nous laisse dans la méditation, et puis nous élève dans la contemplation, et cela en différentes manières : tantôt il semble nous porter dans notre voie sans nous laisser éprouver ni travail ni difficulté, tantôt il nous fait sentir les fatigues et la lassitude. Parmi tout cela, l'âme, abandonnée au bon Plaisir de Dieu, se tient paisible, contente et indifférente en l'état où il la met, n'ayant attache à aucune chose, si ce n'est au seul bon Plaisir de Dieu. »

1012À Paris, rue du Bac.

1013Rambervilliers.

1014 Cf. Chr. Int. III,11 : « Mais ce parfait abandon à Dieu ne se peut faire que par le pur amour ; et le pur amour ne régnera point en nous que par une généreuse et générale mortification de toute attache à la créature, de tout plaisir et de toute imperfection. Cette mort ne s'opère qu'à proportion que nous aimons les croix ; et ainsi la croix nous cause une heureuse perte en Dieu, par un amour très pur qui nous unit à Dieu d'un lien de perfection admirable. »

1015 Cf. Chr. Int. I, 12 : « Tant que nous écouterons plutôt les persuasions de la prudence humaine que les lumières de la Foi, nous ne ferons jamais grand avancement dans la vertu. »

1016Paris.

1017 À Mère Mectilde. C’est une lettre en réponse à celle du 7 janvier 1651 dans laquelle elle lui exprime son grand désarroi : « on ne parle ici que de glaive, de famine, de feu. Le peu de monde qui reste dns le pays est au désespoir tant les misères y sont extrêmes. Je me trouve chargée de ving filles sans savoir que leur faire et que devenir. Il faut des grâces bien particulières pour conserver l’esprit d’oraison dans des leiux où l’on est souvent sans communion, sans messe, dans des alarmes continuelles. J’y subsiste par uen pure adhérence à l’ordre divin. Priez Dieu mon cher frère quej’y sois la victime de son bon plaisir… » Mère Mectilde, après le sièges de Rambervillers, en hiver 1651, s’est réfugiée avec ses plus jeunes sœurs en Alsace ; d’où elle est rentrée en France en mars de cette même année et se retrouvent ensemble le 24 mars à Paris dans une « maison nommée le bon amy, dans la petite rue qui se rend dans le pré au clerc proche de jacobins ».

Bernières conseille de quitter Rambervilliers pour Paris -- ce qu'elle fera avant de s'installer finalement en Normandie. Cette lettre datée du 3 août 1651 dans les éditions de Paris et Rouen est reproduite également dans le manuscrit de Vienville P101 conservé au monastère des bénédictines du Saint-Sacrement à Rouen : pages 320 sq., variantes mineures. Elle est datée différemment : « De l'Ermitage Saint-Jean ce 14 février 1651. » C’est cette version qui est ici reproduite.

1018Cf. Chr. Int. VI,9 : « L'éminente vie surhumaine se pratique dans toutes sortes de souffrances intérieures et extérieures ; mais il semble qu'une âme ne peut jamais être si hautement sacrifiée que lorsqu'elle est dans les peines intérieures, soit qu'elles viennent de Dieu immédiatement, ou des créatures, ou de nous-mêmes, par le défauts des mortifications. Il importe peu qui fasse la croix où nous sommes attachés, si [ce sont] nos amis, ou nos ennemis, ou Dieu seul, ou nous-mêmes : pourvu que ce soit une croix et que nous y soyons bien attachés, ce doit être assez, car le sujet de notre joie doit être de nous voir crucifier par quelque moyen que ce puisse être. Or, tandis que nous demeurons dans ce lieu de bannissement, nous trouvons des croix partout et incessamment. Une âme qui a goûté Dieu, est crucifiée quand elle se sent captive des affaires de la terre : quand il faut prendre les nécessités du corps, quand il faut apaiser la sédition des passions, quand elle se trouve obscurcie par la chute dans les imperfections, quand la pesanteur du corps qui tend à la corruption, l'accable. Toutes ces misères la crucifient, la tirant de la jouissance de Dieu ; mais elles l'attachent, si elle est fidèle, plus fortement à l'accomplissement de la divine Volonté. »

1019Rambervilliers.

1020Mère Mectilde est réfugiée pour deux mois en Alsace. Elle est tentée d’aller demander une dispense au Pape pour aller se cacher dans un monastère de son Ordre où elle y serait reçue comme « réfugiée ».

1021Paris

1022Rambervilliers.

1023Madame de Mongommery.

1024 L’éditeur des Oeuvres spirituelles a supprimé de la lettre cette finale.

1025Jourdaine de Bernières.

1026C’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens. La lettre de Mère Mectilde du 3 juin 1651 nous révèle le nom de Rocquelay, son secrétaire : « Jésus abject ».

1027Il s’agit de Mère Mechthilde. Cf. Manuscrit P101, pages 345-346. Le 6 mars 1651, Mère Mectilde a regagné Paris, à feu et à sang en raison des guerres civiles qui sévirent dans la captitale depuis 1648.

1028Il s’agit du Père Eudes d’après le Père du Chesnay. Dans sa chronique sur Bernières (archives Eudistes) : “lettre de Bernières à la Mère Mectilde (Cf. Manuscrit Vienville P 101p. 345; Cf. note Mlle de Vienville), au sujet du père Eudes qui aurait pu rencontré Mère Mectilde à la la fin d’avril; la lettre du 15. 5 1645 pourrait l’excuser”.

De fait Jean Eudes, à partir de février 1651 organise une mission à Paris, en l’ancienne église de saint Sulpice en lien avec Mr Olier. Il arrive à une période où la paix pouvait sembler à peu près rétablie, bien que fragile. La Fronde avait provoqué un afflux de réfugiés et la misère régnait dans la capitale. Les moeurs y étaient plus que douteux. Le lieux où resident depuis très peu de temps Mère Mectilde et ses soeurs aussi. De plus la rencontre entre le père Eudes et Mère Mectilde se situe en avril, en pleine période de la scission des deux Frondes, jetant la ville dans un plus grand désarroi encore. Il se peut que cette coïncidence n’ait pas aidé au bon discernement du père Eudes relativement à Mère Mectilde.

1029Bernières fait ici allusion au courant janséniste qui circule partout en France dans les milieux dévots. Monsieur Vincent, lui-même, sans prendre la défense de son ancien ami Saint-Cyran, restait mesuré dans ses lettres et faisait preuve d’une grande prudence dans son jugement. Sans pactiser, en aucun cas avec la doctrine nouvelle, participant au conseil de conscience de la Reine, il aura un rôle important d’arbitrage dans cette polémique qui divisera l’Église à cette période de grand renouveau spiritual. Jusqu’à ce que la condamnation par Rome des fameuses “cinq propositions” en 1653 mette un terme au débat, le trouble s’installera dans les consciences. Par ailleurs, le pays demeurait exsangue et épuisé par les combats de la guerre civile. Mr Vincent aura beaucoup oeuvré pour le départ de Mazarin, et pour l’aide aux milliers de miséreux qui gisent dans les rues de Paris à cette époque.

Quant au père Eudes, il a quitté l’Oratoire dont certains membres étaient Jansénisants. Sans avoir été lui-même un adepte de cette doctrine, il s’est senti, au moins au début, très proche des partisans de Saint-Cyran par une part de lui-même. La remise en valeur du baptême se retrouvera, à juste titre, dans ses écrits. En revanche, sous l’influence de Marie des Vallées, il optera pour la Misériocrde quant à l’attitude pastorale que doivent avoir les confesseurs. Il fait ce choix au moment de la création des Refuges pour les femmes repenties; ce qui est cohérent. Il deviendra par la suite un ennemi farouche jusqu’au bout du jansénisme. Il ne semble pas que Bernières soupçonne ici son ami de connivence avec certains partisans des chefs de fils de la nouvelle “secte”, à savoir Saint Cyran et Arnaud. Mais il constate combien ces interférences religieuses et politiques ont déchiré le Royaume. Et cela a des conséquences jusque dans les relations entre personnes de bonne volonté comme le père Eudes et Mère Mectilde.

1030Port-Royal entreprenait de rassembler les moniales réfugiées à Paris et dont la situation était précaire ; En 1652 on demandera même à Mère Mectilde d’être directrice dans une maison de filles de ce même Ordre du Port-Royal, à la porte Saint-Marceau moyennant « six cents écus de pension pour cela, outre sa nourriture » ; Mère Mectilde refusa, trop soucieuse de combattre cette doctrine depuis son séjour à Caen. Port-Royal la privera alors de toute aumône et multipliera contre elle de sournoises attaques. Elle écrira le 5 mars 1652, à l'heure où prend corps son projet, au secrétaire de Bernières : « Je suis bien aise qu'il [Bernières] travaille à la ruine du jansénisme. Notre Seigneur m'a fait la grâce d'y travailler aussi selon ma petite portée et m'a donné la consolation d'en retirer quelques esprits qui y étaient fort embarrassés ; et la divine Providence s'est voulu servir de nous très indigne pour mettre ces âmes-là dans la liberté d'esprit, et Notre Seigneur leur fait de très grandes grâces depuis qu'elles ont quitté leurs opinions. Voilà en quoi la Providence m'a employée depuis ma grande maladie qui fut au mois d'août ».

1031Mère Mectilde a dû beaucoup prier à en lire la note de Mlle de Vienville dans La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde, ms, aux archrives des Bénédictines du Saint-Sacrement, Monastère de Rouen : « Mademoiselle de Vienville écrit en note : “Dieu ne permit pas seulement que la fidélité de la M. Mectilde du St Sacrement fut à l’épreuve de la plus extrême pauvreté, il permit encore que la patience fut exercercée par les mépris et les humiliations que leur attirèrent de nouveau les discours que fit contre elle un Religieux. On lit en note : “cette persécution de ce religieux dont il est parlé ici dura plusieurs années après desquelles il vint voir la M. M. du S. S. Aussitôt qu’elle fut avertie qu’on la demandait elle se leva d’une grande vitesse avec une joie extraordinaire qui paraissait sur son visage. Une religieuse lui demandant qui elle allait voir “un des plus grands amis que j’ai au monde” répondit-elle et si la modestie et les grilles ne m’empêchaient je l’embrasserais de tout mon Coeur, tant je lui suis obligée, Dieu s’étant servi de lui pour humilier et détruire mon orgueil et mon amour propre” en disant ces paroles elle courut au parloir comme si elle eut volé. C’est la Rel. (religieuse) qui était présente qui nous l’a raconté.” »

1032Cf. Chr. Int. VI,3 : « Le grand désir des Bienheureux qui sont dans le Ciel, est la jouissance ; mais notre plus grand désir, à nous qui sommes dans la terre, doit être la souffrance : elle dépouille notre âme du vieil Adam par une sainte violence, elle rompt toutes les attaches aux créatures, et sépare de nous ce qui est impur et terrestre, comme le feu fait à l'or dans la fournaise. La ruine de notre corruption ne se fait en nous que par le fer et par le feu : souffrons donc agréablement toutes les misères qui nous accablent, et toutes les violences qu'on nous fait. Tant plus l'on nous tourmente, tant plus l'on nous purifie. Estimant à grand honneur les grandes croix, puisqu'elles opèrent la profonde pureté et produisent le très pur Amour, qui est la fin de notre âme, puisqu'elle n'est créée que pour aimer Dieu. »

1033Madame de Mouy, pour avoir été la fondatrice du monastère de Notre Dame du Bon Secours à Caen, connaît suffisamment bien la nature de la relation spirituelle qui existe entre Bernières et Mectilde pour réfuter à juste titre les calomnies que peut répandre ce « bon père » sur eux.

1034Cf. Chr. Int. III,1 : « Veiller avec Jésus-Christ, c'est faire les opérations de sa vie, agir comme il a agi, souffrir comme il a souffert. Les peines, les souffrances et calomnies nous doivent être chères, puisqu'elles nous font veiller avec Jésus-Christ et vivre de sa vie ; au contraire les honneurs, plaisirs et avantages de la fortune nous doivent être choses fort suspectes, puisqu'elles nous endorment dans l'oubli de Dieu. »

1035Manuscrit P101 : « Nous avons déjà remarqué ci-devant que la mère Mectilde du Saint-Sacrement ne parlait à personne de sa pauvreté. La lettre que nous avons de Monsieur de Bernières datée du vingt-neuvième juin 1651 est une preuve qu'elle ne la faisait pas même connaître à ses plus intimes amis. Voici ce qui lui en écrivit : “Au reste…assister etc” ».

1036 « À un religieux ». Probablement le père Elzéar, capucin.

1037Cf. Mt 11,25 : « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit: " Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. »

1038 Cf. Chr. Int. VIII, 2: « Ce qui nous empêche de marcher aussi vite dans notre voie que la Grâce voudrait, ce sont nos attaches secrètes, et que nos affections ne sont pas assez épurées. Car quand la Grâce agit sur une âme bien dégagée et bien pure, elle la fait tendre à Dieu, et la meut vers ce divin centre avec plus de violence que ne ferait une meule de moulin vers la terre quand elle est en haut et qu'elle n'est point retenue. Je dis plus de violence, car un centre infini comme est Dieu, a bien de plus puissants attraits qu'un centre fini comme la terre. Tant plus une chose approche de son centre, tant plus son mouvement redouble : ainsi l'âme entre dans de plus grandes unions, lorsqu'elle va s'approchant de son Dieu, et se perfectionnant par le détachement de toutes les créatures. »

1039Cf. Jn. 3,5-8 : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit. »

1040 Cf. Chr. Int. II, 8: « Ô Jésus, je vous regarderai donc dans les occasions d'abjection, et vous me regarderez: cela me suffit. Ô mon Jésus, tout anéanti dans mes souffrances, faites que, tout perdu en moi-même dans les peines, j'entre abîmé en vous, et par vous en Dieu. Faut-il que les enfants du siècle soient plus prudents que les enfants de la lumière ! Quoi, les partisans feront leurs affaires, et je ne ferai pas les miennes ? Je veux m'enrichir aussi bien qu'eux de ma propre ruine, et de mon abjection tirer de grandes aides et secours pour suivre Jésus, car je veux marcher après lui absolument et sans réserve. »

1041Mère Mectilde retournée à Paris en1651, accuse réception des « chères lettres » reçues de Bernières le 25 novembre 1651. La Fronde avait alors mis la capitale, à sang et à feu et l'anarchie et la famine y régnaient. La Providence voulut qu'elles puissent se retrouver avec les six religieuses de Saint-Maur-des-Fossés qui avaient trouvé un lieu de refuge rue du Bac, au faubourg Saint-Germain. Là, dans cette ancienne maison de prostitution, de magie et autres sombres pratiques le dénuement était complet, la pauvreté était extrême et Mère Mectilde tomba malade. « je devais vivre que trois jours selon le sentiment des médecins. Le jour de Saint Louis (25 août) l’on me croyait morte », écrit-elle à Bernières le 25 novembre 1651. Convalescente, elle écrivit à Mr de Bernières: “Dieu m’a mise à la mort et m’a ramenée à la vie. N’est-il pas juste que je l’adore dans toutes ces incertitudes de vie et de mort ? Mon âme est toujours demeurée en Lui, et de quelque façon qu’Il m’ait traitée, tout mon fond s’est toujours maintenu dans un entier abandon à sa sainte volonté, sans autre vue que d’être, saine ou malade, vive ou morte, la victime de son amour.” Or, au moment où tout semblait anéanti, un concours de circonstances fit surgir de part et d'autre des amis et bienfaiteurs, des relations et influences qui transformèrent en peu de temps ce couvent de fortune en un haut-lieu de prière et d'adoration. Marguerite de Lorraine, duchesse d'Orléans, la comtesse de Châteauvieux et quelques grandes dames vinrent pour l’aider. Non sans difficultés, tout alla cependant très vite et d'une façon vraiment inattendue. Et précisément en août 1651, Mectilde rencontrait pour la première fois la comtesse de Châteauvieux. Plus tard, au cours d’une conversation avec quelques amies, Mme de Châteauvieux découvrit, grâce aux explications de Mère Mectilde, les secrets de l’oraison; elle obtint de l’avoir pour directrice spirituelle. Un peu plus tard, Mme de Châteauvieux et trois de ses amies: la marquise de Boves, Mme de Cessac et Mme Mangot convainquirent Mère Mectilde d’ouvrir un hospice à Paris. Mais Mère Mechtile refusait l’idée d’en être la supérieure: “J’étais alors, disait Mère Mectilde, très souvent en procès avec Notre Seigneur. Il voulait que je fisse quelque chose, mais moi, je ne voulais pas. Je souhaitais d’être sourde, aveugle, muette, afin que, incapable de tout, je pusse m’appliquer uniquement à Dieu seul. Mais enfin, Il n’a pas voulu et Il a renversé tous mes projets.”Désormais, les moniales seraient vouées à l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement en réparation de tous les sacrilèges et crimes commis pendant les guerres de religion et le monastère serait ainsi une vivante action de grâce pour la victoire sur l'impiété. La régente Anne d'Autriche avait demandé à M. Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, de faire un voeu propre à rétablir l'ordre et la paix dans le royaume. Celui-ci promit d'ériger un couvent exclusivement consacré à l'adoration du Saint-Sacrement. Le 21 octobre 1652, Louis XIV entrait triomphalement dans Paris, et la France retrouvait le calme.

1042Cf. Chr. Int. IV,6 : « Il est vrai que la vue de cette vie divine que l'on peut mener dès ce bas monde, m'en donne de fort grands attraits. Je sens que mon âme aimera à l'avenir, et plus que jamais, le recueillement ; mais je vois que pour y persévérer, il faut une âme grandement pauvre, c'est-à-dire qui soit vide non seulement de passions, mais de toutes les images distrayantes qui passent par les sens quand ils ne sont pas mortifiés : une nouvelle écoutée avec un peu d'attention et de curiosité, les yeux attachés à des objets sensibles, et semblables immortifications, remplissent l'âme d'images inutiles, qui empêchent qu'elle ne soit en état de recevoir les impressions de Dieu ; et durant qu'elle s'occupe à se vider de telles images, elle passe son temps moins inutilement pour la Gloire de Dieu : il faut qu'elle soit dans une grande nudité d'affections et d'images. »

1043Cf. Chr. Int. I,4 : « Pauvreté, mépris, anéantissements et misères, je ne vous dirai jamais autre chose, quand je vous parlerais cent ans : avec ces choses, notre âme se vide de soi-même et des créatures, et se rend capable de Dieu. Ô plût à Dieu que ces principes nous touchassent fort sensiblement ! »

1044Cf. Chr. Int. II,2 : « Courage, allons à la perfection du divin Amour, que nous rencontrerons dans la pratique solide et continuelle de la vie surhumaine. Que les autres fassent ce qu'ils voudront, suivons les lumières que Dieu nous donne, et marchons hardiment avec Jésus abject et crucifié.

Ô qu'une âme est heureusement avantagée, à qui Dieu donne les vues de la vie surhumaine, vie cachée et inconnue des hommes ! Elle vaut mieux que toute la terre. D'heure en heure, si Dieu en donne la liberté, il en faut faire l'examen, afin de purifier son âme de toutes les affections qui ne sont pas de la vie surhumaine. Elle réside en la partie supérieure de l'âme, et [il] ne faudra pas s'étonner, quand l'inférieure en aura des dégoûts, des ennuis et des aversions. »

1045Bernières est soucieux d’aider les âmes en répondant vite quand il faut donner une direction précise et importante quant à l’orientation de la vie. Mais surtout il sait que Mère Mectilde a besoin d’écrire plus qu’elle n’en attend autant de Bernières, même si elle n’hésite jamais à lui dire sa reconnaissance lorsqu’il lui écrit. À une « âme anéantie » comme Mère Mectilde, il sait pouvoir se permettre, non sans un certain humour, cette aisance.

1046no 1371 a) : autographe aux archives épiscopales d'Évreux. – « ...Il faudrait que vous et M. de Bernières... »

1047À son monastère de Rambervillers, semble-t-il. Ne serait-il pas question ici des doctrines jansénistes, dont M. Boudon eut, par la suite, tant à souffrir ? Toute cette lettre fait allusion à la fondation de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, 1973. [Fondation de Rouen, NDE].

1048Le Frère Luc de Bray, religieux cordelier, de l'ordre de saint François d'Assise a été en relations avec Mère Mectilde pendant plus de vingt-cinq ans. Elle l'avait connu par leur ami commun, Jean de Bernières-Louvigny. Il semble que le Père de Bray, en résidence à Rome, se soit employé à obtenir la bulle d'érection de notre observance en congrégation, en décembre 1676. [Fondation de Rouen, NDE].

1049Mère Mectilde a connu la Mère Le Sergent, dite de Saint Jean l'Evangéliste, lors de son séjour à l'abbaye de Montmartre en 1640 - 1641. Elles sont toujours restées très unies. Cf. Blémur, Abrégé de la vie de la Vénérable Mère Charlotte le Sergent, dite de Saint Jean l'Evangéliste, religieuse.



1050On lit cette lettre dans le manuscrit P 101 qui est aux Archives des Soeurs bénédictines du Saint-Sacrement. Ce manuscrit est une biographie composée par une nièce de Mère Mectilde, Mme de Vienville à la fin du XVII°.

1051Le 14 août 1652 le premier contrat de fondation a eu lieu. Mais entre temps, l’entrée du roi dans Paris s’est faite le 4 octobre 1652. La reine attribue la victoire au voeur qu’elle a fait. M. Picoté, curé de Saint-Sulpice, applique ce vœu la fondation de son institut, qui devient ainsi fondation royale. Le 5 mars 1653 aura lieu le second contrat de fondation avec l’assentiment de l’abbé de Saint-Germain-des-Prsè. En mai le roi Louis XIV donnera ses lettres patentes. Le 5 juillet les lettres d’agrément de la ville de Paris et du gouverneur, le maréchal de l’Hôpital seront délivrées.

1052La duchesse de Bouillon, mère du cardinal, la duchesse d’Orléans, Mme de Forax, Mlle Loiseau, future moniale qui succédera comme prieure à Mère Mectilde, rue Casette en 1698. Ces bienfaitrices ont fait les démarches pour l’achat d’une maison au faubourg Saint-Germain. En novembre 1653 la maison de M. de Saint-Pont, rue Férou, occupée auparavant par la comtesse de Rochefort sera louée.

1053Prêtre de Saint-Sulpice confesseur renommé; il jouissait de la confiance de la reine Anne d'Autriche. Cf. M. Faillon, Vie de M. Olier, Poussielgue, 1873, t. I I ; C. de Bar, Documents, 1973, p. 18,89 et suiv.

1054Henri de Bourbon (1601-1682), fils légitimé de Henri IV et de Catherine Henriette de Balzacd'Entraigues, fut pourvu de l'évêché de Metz, en 1612, sans être prêtre. Il reçut l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en commende en 1623 et abdiqua le 12 octobre 1669. Il finit par se marier. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 87 et suiv. ; dom Y. Chaussy, Les Bénédictines et la réforme catholique en France au XVIleme siècle, Paris, 1975.

1055Mère Jourdaine de Bernières.

1056Sœur de Lescale et Sœur Chopinel. Marguerite de la Conception de Lescale rejoignit Mère Mectilde à Saint-Maur-des-Fossés, avec Marguerite Chopinel vers 1643. Elles avaient 15 ans environ. Elles firent profession au Monastère de Rambervillers en 1647-1648 et revinrent à Paris en 1651. Mère de Lescale retournera à Rambervillers en 1659, dont elle sera sous-prieure, puis prieure en 1693. Mère Marie de Jésus Chopinel restera au monastère de la rue Cassette dont elle fut maîtresse des novices jusqu'à sa mort en 1687. Cf. C. de Bar, Documents, 1973 ; et Lettres Inédites, 1976.

1057À Douvres, près de Caen, Calvados. C'est le plus ancien pèlerinage normand à Notre Dame. Une tradition le fait remonter au IX° siècle, que des découvertes récentes ont confirmée. Le sanctuaire a été plusieurs fois détruit et reconstruit au cours des siècles. La basilique actuelle fut terminée en 1880. De très nombreux missionnaires sont venus en pèlerinage, aussi retrouve-t-on des répliques de la Vierge noire de la Délivrande, au Japon, aux Antilles, au pôle Nord, en Afrique. Saint Jean Eudes vint y mettre sa nouvelle fondation sous la protection de la sainte Vierge le 24 mars 1643. Cf. Dictionnaire des Eglises de France, I Vb, p. 58.

1058Bernières répond à la lettre précédente datée du 2 janvier 1653.de Mère Mectilde.

1059L’année 1652 a été déterminante, pour la future fondatrice, par ses rencontres à Paris. La première rencontre avec Mme de Rochefort de la maison de Chevières, veuve de M. Le Comte de Rochefort de la maison de Suze en Dauphiné, mère de Mgr l’archevêque d’Auch a eu lieu au tout début. En Mars, des démarches pour l’achat d’une maison au faubourg Saint-Germain ont lieu. La duchesse d’Orléans, Mme de Forax, Mlle Loiseau, future moniale qui succédera come prieure à Mère Mectilde, rue cassette en 1698 sont autant de bienfaitrice qui qui la poussent à fonder l’Institut. En juin les religieuses entrent dans la maison qu’elles ont prise en location près de la maison du « Bon Ami » où elles demeuraient. Le 14 août a lieu le premier contrat de fondation. Alors que le Roi entre à Paris le 4 octobre, la reine, qui encourage beaucoup cette fondation, applique la victoire du roi au vœu qu’elle a fait. M. Picoté, curé de Saint Sulpice, applique ce vœu à la fondation de l’institut, qui devient ainsi fondation royale. Mère Mectilde exprime dans cette lettre ses inquiétudes à celui en qui elle fait le plus confiance spirituellement parlant. Elle lui demande avec insistance de se prononcer clairement sur le choix qu’elle doit faire quant à cette fondation qui l’effraie manifestement.

1060Par dessus tout.

1061Manifestement Bernières reste réservé et en bon directeur, il ne veut pas décider à la place de Mère Mectilde pour un tel projet. Il préfère la renvoyer au Père de St Gilles, et à sa conscience en lui recommandant de prendre garde à l’élévation de l’âme, grand obstacle à la perfection, tout en l’invitant à s’appuyer sur les conseils pressants des saintes âmes qui l’entourent et à ne pas tomber dans la pusillanimité.

1062À un religieux, le père Elzéar.

1063Cf Luc 24, 26 : «  Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire ? »

1064Cf. Chr. Int. VI, 1 : « Quand une âme ne veut point souffrir en ce monde, elle ne veut point être à Dieu, car, ne pouvant lui être rien, ou fort peu, par la jouissance qui n'est pas de ce bannissement, et ne voulant pas aussi lui appartenir par la souffrance, elle ne le peut posséder ; et ne le possédant pas, elle s'en va dans la jouissance des créatures, et ensuite dans l'erreur et dans le désordre. La Divinité ne trouve point hors d'elle-même une plus agréable demeure que dans une âme et un corps crucifié et souffrant, là elle prend ses délices et ses complaisances. La Divinité reposait avec une joie infinie dans l'Humanité de Jésus-Christ, lorsqu'elle était dans les souffrances, Dieu ne pouvant se plaire que dans soi ou dans la Croix qu'il aime. Et on ne l'aime jamais davantage, jamais on ne rend plus d'honneurs à ses infinies perfections que par la Croix et les souffrances. C'est là qu'on lui fait des sacrifices de bonne odeur, la créature se consommant pour les intérêts et pour la Gloire de son Dieu. Souffrir donc ou mourir. »

1065Cf. Job 3,8 : « Alors Job prit un tesson pour se gratter et il s'installa parmi les cendres. »

1066 Cf. Chr. Int. VII, 1 : « Une âme à qui Dieu ne donne point de grandes lumières dans l'oraison, mais qu'il laisse dans les ténèbres et dans les peines intérieures, souffre et porte en cet état une croix à la vérité bien pesante ; mais une âme bien éclairée et qui reçoit les véritables lumières dans l'oraison, souffre une autre croix plus intime et bien plus pesante, car la lumière lui faisant voir l'excellence de la pure souffrance, elle souffre de ne souffrir pas, et demeure ainsi dénuée de toute force de consolation. L'état de lumière et de douceur lui paraît bien au-dessous de celui des ténèbres ; et quand la douceur revient après ces connaissances, elle ne lui est plus si douce, ayant découvert que l'amertume des délaissements est plus douce à l'âme qui ne veut que le pur amour de Jésus-Christ crucifié, et qu'elle établit l'âme dans une plus haute voie d'union. »

1067 Cf. Cf. Chr. Int. VI, 2 : « Une marque que nous marchons assez bien dans la voie des souffrances, c'est quand nous possédons la paix intellectuelle qui ne nous empêche pas les sentiments que l'amertume de la Croix donne à la nature, mais qui nous inspire une douce inclination à les embrasser et à les chérir, nous estimant favoriser du Ciel de les avoir, quoique la nature les voit à regret et les estime des infortunes. »

1068 Cf. Chr. Int. III,13 : « Il ne faut point de contrainte dans les pratiques de la vie spirituelle ni tellement se déterminer à en faire une, si Dieu, qui ne se lie pas à nos desseins, nous appelle ailleurs ; mais il veut que l'on suive ses attraits. Il faut ramer avec les avirons, mais il ne faut pas que ce soit contre le vent. Nous devons opérer et agir sans doute ; néanmoins il faut que ce soit en secondant le souffle du Saint-Esprit, qui se fait bien sentir quand on y est accoutumé. Une âme qui n'agit que parce qu'elle est mue de Dieu, reconnaît bien les mouvements de Dieu : je ne sais comme cela ne s'explique point ; mais il est pourtant très véritable, on le sait par expérience. »

1069 Cf. Chr. Int. VII, 12 : « Dieu fait ce qu’il lui plaît en elle [l’âme], d’elle et par elle ; cependant elle demeure inébranlable à ne vouloir que les effets de la volonté de Dieu par les mouvements de la Grâce. Ce qui est bien à remarquer dans ces états passifs, l’âme demeure quelquefois dans la simple union ou contemplation des divines perfections, se tenant en un profond repos et comme sans agir ; et d’autres fois elle fait même des actes de ses puissances ; c’est selon qu’il plaît à Dieu la mouvoir et l’exciter, car son unique affaire est la parfaite soumission à la Grâce de laquelle, tandis qu’elle ne s’écarte point quoiqu’elle agisse par le mouvement de cette grâce, elle ne sort point de l’état de passiveté puisqu’elle ne se meut que parce qu’elle est mue de l’Esprit de Dieu. »

1070Cf. Chr. Int. VII,2 : « Le grand secret de la vie spirituelle est de se purifier et de se laisser mouvoir à Dieu, qui est notre principe et notre fin dernière . Il y a des choses déclarées, comme les commandements de Dieu et de l’Église, les obligations de nos états, ce à quoi l’obéissance, la charité ou la nécessité nous obligent ; nous n’avons pas besoin de sentir des mouvements immédiats de Dieu pour les faire, mais seulement en certaines choses imprévues dans la conduite intérieure, qui regardent les choses qui ne sont ni commandées ni défendues. Il faut une très grande pureté pour sentir toujours le mouvement de Dieu dessus nous. Il y a à craindre que notre imagination ne nous trompe. »

1071 Cf. Chr. Int. IV, 7: « La Foi nous rend à la vérité certains des choses ; mais nous laisse dans la nuit, sans nous donner les moindres lumières. Un seul petit rayon des yeux de Jésus, quand il lui plaît d'éclairer une âme, la confirme, la fortifie, l'anime et la console souverainement. Que ceux qui sont prévenus de ses faveurs, les racontent : Accedite ad eum, et illuminamini. »

1072Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Les trois quarts de notre vie se passent à souffrir et porter la Croix. On ne laisse pas, dans les états obscurs et crucifiés, d’être uni à Dieu fort intimement quoique l’âme ne sente pas l’union. J’aime beaucoup la voie de la pure Foi en l’oraison, par laquelle l’âme connaît Dieu autant qu’elle le peut connaître en cette vie ; il n’importe que cette voie soit obscure : elle est certaine. Je désire me défaire tant que je pourrai de la lumière de la raison. O que la pure Foi est belle ! »

1073Mère Mectilde.

1074 Cf. Chr. Int. III, 11 : « Notre Seigneur me donne des attraits extraordinaires, pour être tout à lui. Il fait entrer mon âme en la possession d'un état de grande paix, où la vertu ne coûte guère. J'aspire après la chère solitude, et à la sainte pauvreté. »

1075le Père de Saint Gilles, minime.

1076Mr Boudon.

1077Père de Saint Gilles.

1078La comtesse de Montgomery. Mère Mectilde écrivait à Henri Boudon le 26 avril 1652 : « Je suis très aise que Madame la Comtesse de Montgomery ait le bonheur de vous connaître. C'est une âme qui cherche Dieu de bon coeur, et Mademoiselle de Manneville aussi ; ce sont de bonnes servantes de Dieu. »

1079 Cf. Chr. Int. VII,19 : « Dans le vide dont je parle, il y a plusieurs degrés. Le premier évacue l’âme de tout le raisonnement et des affections procurées par la méditation, pour donner lieu à une plus noble connaissance qui lui est donnée de Dieu. Le second évacue cette connaissance et ne souffre que les motions de Dieu particulières et distinctes. Le troisième, à notre façon de concevoir, est une pure et générale connaissance de Dieu par la Foi. Il faut que l’âme entre dans ces différentes dispositions selon qu’il plaira à Dieu l’y conduire et qu’elle y demeure en parfaite nudité, n’ayant liaison qu’à lui seul et à son bon plaisir. »

1080“À un religieux qui entre dans la voie mystique. ». Il s’agit peut-être du père Luc de Bray, minime du couvent de Saint-Lô.

1081 Cf. Chr. Int. VII, 8 : « Une âme qui n’entretient point en soi-même d’imperfection volontaire et qui sent des désirs efficaces de vivre de la vie de Jésus, doit être fort passive à la conduite de Dieu en son oraison, et tendre à une grande simplicité par un retranchement de tout raisonnement en son entendement, et de toute multiplicité d’actes en sa volonté. Je sais bien qu’il se faut tenir dans la méditation et le bas degré d’oraison jusques à ce que Dieu nous élève à la contemplation ; mais aussi il faut s’élever aussitôt que l’on sent que Dieu nous attire et éviter une fausse humilité qui nous empêche de suivre l’instinct et la motion du Saint-Esprit, qui souffle où il lui plaît et qui donne ses Grâces aux parfaits et aux imparfaits, pour augmenter l’état des parfaits et faire sortir les imparfaits de leur état impur et terrestre. »

1082 Cf. Chr. Int. VII,9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est crue par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire. »

1083 Cf. Chr. Int. VII,9 : « L’état de pure Foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l’âme dans l’exercice de la pure Foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières, qui servent de milieu entre Dieu et l’âme ; et l’union de notre esprit par la Foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. Il faut aussi que la volonté meure à tout ce qui n’est point Dieu pour vivre uniquement en lui de son pur amour : car la vie de la volonté est la mort, et cette mort ne s’opère ordinairement et n’est réellement que dans les privations réelles et effectives. »

1084 Cf. Chr. Int. VII, 3: « Et c’est ainsi à mon avis que Dieu veut que de certaines âmes fassent oraison, quand elles ont l’expérience que telle est la Volonté de Dieu sur elles ; et vouloir faire autrement sous prétexte d’humilité ou de crainte de tromperie, c’est ne se pas soumettre à la conduite de l’Esprit de Dieu, qui souffle où il lui plaît et quand il lui plaît. C’est un grand secret d’être dans une entière passivité et anéantir toute propre opération. »

1085Selon une mesure inconnue de la plupart.

1086Théologien et mystique, Gerson (1363-1429) est l’auteur de la Montagne de la contemplation, où il décrit la rupture de l’âme avec le monde pour ne s’attacher qu’à Dieu seul.

1087Cette lettre adressée à Mère Mectilde en réponse à ses demandes réitérées par l’entremise de M. Rocquelay ( notamment sa lettre du 22 avril 1653), est en quelque sorte une justification de son long silence. L’amitié en Dieu est au-delà des sens et ne nécessite pas outre mesure de l’exprimer souvent.

1088Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Il me semble que l’âme se doit abîmer en Dieu et y demeurer en repos dans une mort de notre esprit humain. Cette demeure en Dieu se fait et par connaissance et par amour ; mais quelquefois la connaissance est plus abondante que l’amour et l’absorbe de manière qu’il semble que l’on n’en ait point. »

1089 Cf. Chr. Int. VII,19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

1090 Cf. Chr. Int. III, 8 : « Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d'aucune chose à la vue de Dieu, puisqu'elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. Dieu les a créés pour lui : il est l'unique centre de l'entendement, comme souveraine Vérité ; celui de la volonté, comme Bonté souveraine ; et la mémoire ne peut avoir que lui pour Objet, si elle veut être contente. Toutes les vérités particulières, toutes les bontés, toutes les beautés et les perfections des créatures ne font qu'altérer l'âme : Dieu seul la peut étancher, et jamais ceci ne se comprend que quand il plaît à Dieu le faire expérimenter à l'âme. Cette expérience est d'une efficace merveilleuse pour la détacher de tout ce qui n'est point Dieu ; et l'âme qui a une fois goûté Dieu, ne peut retourner aux créatures, même à la pratique des vertus, que par soumission à lui. »

1091 Cf. Chr. Int. III,9 : « L'on ne trouve point Dieu de la manière qu'il faut dans les créatures, mais dans le fond de son âme, où il est résident d'une façon particulière, régnant, ordonnant et instruisant. L'âme à l'aide de la Foi le trouve là, et aussi par des sentiments et expériences qu'elle a de sa Présence, qui est une paix que toutes les créatures ne sauraient donner. Dieu seul la communique à l'âme par sa présence, car son séjour est dans la paix. Or cette paix est un certain rassasiement de l'âme qui a Dieu présent et remplissant sa capacité. Dieu a fait son image en nous par une impression admirable, comme un cachet s'imprime dans la cire : autre que lui ne la peut remplir, ni partant satisfaire. Une âme qui a trouvé Dieu, n'a plus qu'à s'y soumettre et abandonner pour l'intérieur et pour l'extérieur; et sa fidélité consiste en cette remise et parfait abandon, parce qu'elle vit toute perdue en Dieu et hors de soi-même, de sa volonté et de ses intérêts. De sorte que quand Dieu fait tout en l'âme, il y fait beaucoup en peu de temps, et c'est quand elle a anéanti toutes les propres activités et recherches dans la totale dépendance à l'opération de Dieu : en cet état, elle est libre, indifférente à tout, et dégagée de soi-même et des créatures, et toute abîmée en Dieu, qui en fait ce qu'il veut. Sa principale dévotion est d'être dans une attention à Dieu présent, et recevoir ses ordres et ses impressions, soit en l'oraison, soit en la pratique des vertus, ou dans les emplois. Si le trouble ou les créatures l'éloignent de cet état, elle tâche aussitôt de s'y remettre, pour rentrer dans la parfaite soumission à Dieu. »

1092Cf. Matthieu 5, 8 : « Heureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. »

1093n. 1316 a) autographe aux archives épiscopales d'Évreux.

1094François de Laval Montigny (16";.2-1708) fréquenta l'ermitage de Jean. de Bernières à _Çaen. Nommé premier évêque du Canada, avril 1659, il fut une des grandes figures missionnaires du XVIleme siècle. Cf. Souriau, op. cit., p. 306 et suiv. ; dom Oury, op. cit., p. 599.

1095Jean (1592-1672) né à Poligny (Jura) entra à l'Oratoire en 1614. En 1629, il commença une carrière de prédicateur, des mieux remplie. À Rouen, au cours d'un sermon (sans doute au printemps 1635), il perdit brusquement la vue. Il continua cependant à prêcher, aidé par son secrétaire, le Père Michel Le Fèvre. Aux prédications, il joignait aussi les visites aux malades, les conférences aux prêtres. Ses missions se terminaient par une communion générale et l'établissement d'une confrérie du Saint Sacrement. Il mourut à Limoges (Haute-Vienne) en 1672. Cf. Catholicisme, fasc. 28, col. 262.

1096L’éditeur précise : « A une personne religieuse, laquelle avait avec lui grand rapport d’état intérieur ». Il s’agit bien sûr de Mère Mectilde.

1097La lettre de M. Mectilde à Mr de Rocquelay datée du 22 juin 1653, évoque la présence du Père Lejeune :il « prend des soins tout plein de charité. Il nous a fait un des jours du saint octave une conférence ravissante et qui nous a toutes très édifiées. » Né en 1592, ce religieux jésuite fut missionnaire au Canada où il a été le directeur de Marie de l’Incarnation. Il revint à Paris en 1649 pour être nommé procureur de la mission du Cananda jusqu’en 1662. Il mourut en 1664.

1098 Cf. Actes 17,27-28 : « C'était afin qu'ils cherchent la divinité pour l'atteindre, si possible, comme à tâtons et la trouver; aussi bien n'est-elle pas loin de chacun de nous. C'est en elle en effet que nous avons la vie, le mouvement et l'être. »

1099 Cf. Chr. Int. VII, 5  : « Il faut très peu de choses pour empêcher qu’une âme ne s’élève à la contemplation, ou plutôt qu’elle n’y soit élevée de Dieu ; et aussi très peu de chose pour l’obscurcir quand elle y est élevée, car la moindre petite émotion la rend indisposée à recevoir les impressions divines. C’est pourquoi un homme d’oraison doit être un homme mort ; et ainsi si l’oraison ne porte une personne à remporter de continuelles victoires sur ses passions, humeurs et inclinations, et à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, c’est une fausse oraison et une pure illusion. »

1100 Cf. Chr. Int II,15 : « Les obligations d'une âme à qui Dieu se manifeste en son intérieur par la vue de sa présence, ne sont pas petites ; il est vrai que cette liaison avec Dieu est pleine d'attraits et qu'elle vaut mieux que la jouissance de toutes les créatures ; mais aussi elle est pleine de beaucoup de rigueur, séparant l'âme sans miséricorde de tout ce qu'elle chérissait le plus par nature, même des plus innocents plaisirs ; et faisant enfin mourir en nous tout ce qui n'est point Dieu ni de Dieu. »

1101Cf. Psaume 15,5 : « Seigneur, mon héritage et ma part à la coupe, tu tiens mon destin. »

1102Cf. Chr. Int. VII, 20: « Vaquons à l’oraison et ne l’abandonnons jamais, ce doit être notre seule et unique affaire. »

1103n° 1747 P160

1104Le R. P. Paulin avait été Provincial des Pères Pénitents du couvent de Nazateth, place royale à Paris.

1105Mère Mectilde.

1106Il s’agit probablement du Père Lejeune s.j.

1107Cf. Saint François de Sales, Introduction à la Vie dévote, I, 4 : « Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute sincérité et fidélité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans feintise ni dissimulation ; et par ce moyen, votre bien sera examiné et plus assuré, et votre mal sera corrigé et remédié. »

1108Le Père Lejeune, s.j.

1109Cf. Saint Jean de la Croix, Vive Flamme, III, 46 « Conformément au chemin et à l'esprit par où Dieu les mène, qu'ils tâchent de toujours les diriger en plus grande solitude, liberté et tranquillité d'esprit, les mettant à l'aise pour qu'elles n'attachent pas le sens corporel ou spirituel à une chose particulière, intérieure ou extérieure, quand Dieu les mène par cette solitude, et pour qu'elles ne se peinent pas ni se ne soucient en pensant qu'il ne se fait rien : même si l'âme ne fait rien à ce moment-là, Dieu fait quel­que chose en elle. Qu'ils tâchent de désembarrasser l'âme et de la mettre en solitude et oisiveté, de manière qu'elle ne soit attachée à aucune connaissance particulière de là-haut ou d'ici bas, ni par l'envie de quelque douceur ou goût, ou de quelque autre appréhension, et qu'elle soit vide, en négation pure de toute créature, établie en pauvreté spirituelle. »

1110Le Père Lejeune S.J

1111 Cf. Sainte Thérèse d'Avila, Château de l'âme, 6e demeure, 9 : «  Il importe de tout, mes sœurs, que vous agissiez envers vos confesseurs avec grande sincérité et vérité... dans le compte que vous leur rendrez de votre oraison. Sans cela, je ne voudrais pas assurer que vous fussiez dans le bon chemin ni que ce fût Dieu qui vous conduisît, parce que je sais qu'il prend plaisir à voir que l'on agisse comme avec lui-même avec ceux qui tiennent sa place, en leur découvrant jusqu'à nos moindres pensées, et à plus forte raison nos actions. Pourvu que vous en usiez de la sorte, ne vous inquiétez et ne vous troublez de rien. »

1112Mère Mectilde du saint Sacrement. Dix jours après l’instauration de l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement dans son Institut, le 12 mars 1654, dont l’église, la maison, et les cloches ont été bénies le même jour par Dom Placide Roussel.

1113 Cf. Chr. Int VI, 1 : « Ce divin Sauveur n'a rien fait de plus noble ni de plus illustre en terre que de mourir dans les opprobres et les ignominies de la Croix : c'est ce qui a procuré une gloire infinie à Dieu son Père, et c'est ce qui lui a fait rendre tant d'hommages par toutes les âmes qui l'ont connu et adoré dessus sa Croix, où étant exalté il a tiré toutes choses à soi. Une âme qui le voit sur ce trône de ses ignominies, qui est celui de ses grandeurs, aime de les posséder en cet état durant cette vie, comme les âmes bienheureuses aiment de le posséder dans sa Gloire. Voici ce qu'elle dit : « Il est vrai que je ne puis jouir pleinement en terre de mon souverain Bien, mais je puis souffrir pour lui, c'est ma consolation. La jouissance est plus douce à la créature, mais la souffrance est plus aimable au Créateur ; ainsi dans la misère de mon exil, je trouve ma jouissance ».

1114 Cf. Chr. Int. III,8 : « Qu'elle est crucifiée ensuite de cet état sur la condition de cette vie, de la nécessité du corps et des affaires ! Les passions, les aridités, les distractions la tenant comme dans l'éloignement de Dieu, ne lui permettant pas de le goûter et d'en jouir, elle souffre beaucoup. Je sais bien que l'amour de la Croix et du bon plaisir divin la console, et l'indifférence à tout état la tient en paix, en joie et en repos. Quoi qu'il en soit pourtant, elle n'est pas dans son centre en la manière qu'elle y sera éternellement : donc elle n'a que la tendance dans la terre, et ainsi elle demeure dans la privation, et ensuite dans la souffrance. »

1115 Cf. Chr. Int. III, 11 : « Je souffre à présent beaucoup de me voir si éloigné de Dieu parmi tant de distractions que les nécessités du corps et des affaires me donnent. Quand Dieu s'est un peu manifesté à l'âme, et qu'il s'est fait connaître par une véritable expérience de ses bontés, qu'il y a à souffrir de vivre ici-bas ! Mais néanmoins l'on vit avec une grande paix, car le fond de l'intérieur est un pur abandon au bon plaisir de Dieu. »

1116 Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Les livres mêmes et les bonnes lectures, en cet état, sont nuisibles, car cela appuie la manière ordinaire d’opérer et fortifie l’ancienne habitude, de sorte que l’âme qui a goûté de cette passiveté, ne peut plus pour l’ordinaire s’en servir. »

1117 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Si pourtant l’âme se sentait attirée dans le délaissement et pauvreté intérieure, et à la pure souffrance intérieure, elle ne doit pas rechercher les choses sensibles pour se porter à Dieu, mais demeurer pauvre, dénuée et souffrante sur la croix intérieure tant qu’il plaît au divin Époux l’y laisser souffrir. Cet état est amer, mais il est purifiant, et rend l’âme capable d’une plus grande union avec Dieu. »

1118 Cf. Chr. Int. VII, 14 : « Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu ! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

1119 Cf. Chr. Int. VII,13 : « Au temps de l’actuelle oraison, l’âme ne regarde pas les effets qui s’en font en elle : elle en serait reprise intérieurement comme d’une distraction. Pour lors, son occupation est en Dieu seul, et sa Grâce présente ne la porte que là, la divertissant de toute autre pensée ; mais sans qu’elle y pense, Dieu laisse de puissantes impressions en elle, et des dispositions à la pratique des grandes vertus, surtout à aimer les croix et les anéantissements effectifs : c’est cela seul que l’âme doit aimer et rechercher, ne pouvant plaire uniquement à son Dieu que par cette voie. »

1120Il s’agit sans doute du R.P. Lejeune, s.j

1121Mère Mectilde vient de s'établir avec sa Jeune communauté rue Férou en janvier 1654 à proximité du palais du Luxembourg et de Saint-Sulpice après avoir logé près de la rue du Bac proche des Jacobins au Faubourg Saint-Germain depuis juin 1652, à côté de l’église actuelle Saint Thomas d’Aquin.

La lettre figure aussi en partie dans le manuscrit P101, 540 sq. Nous la transcrivons : « Ma chère et bien-aimée soeur. Jésus mourant soit l'unique vie de nos coeurs. J'ai 541 reçus vos dernières qui m'ont donné grande consolation d'apprendre par vous-même les soins extraordinaires que la divine providence a eue de votre établissement, pour vous donner sans doute, une solitude qui servira pour vous consommer dans son pur amour. Cet ouvrage extérieur doit servir à l'oeuvre intérieure que Jésus anéanti veut faire en vous. J’ai de la joie que votre âme ne désire autre vie que la vie de Jésus. Mais aussy sa mort vous donner la mort parfaite à toutes choses, c’est que Jésus anéanty veut faire en vous, lequel vous réduira par sa sainte grâce au parfait anéantissement, afin que luy seul soit vu, et opère en vous…J’ai eu une pensée très forte et une lumière qui m’a fait connaître la grandeur de votre vocation, et de l’institut de votre communauté. Elle est sans doute incomparable, puisque vous êtes appelées pour être les victimes du Saint Sacrement. C’est-à-dire du pur amour ; et que vous devez demeurer cachées et solitaire dans la clôture de votre petite maison menant une vie toute divine séparée de la conversation des créatures ; à l’exemple de Notre Seigneur qui demeure caché et solitaire sous les espèces du Très Saint Sacrement pour y mener une vie toute d’amour pour les hommes. J’espère qu’il vous fera beaucoup de grâces, et à toutes vos filles, pourvue que vous demeuriez dans la pureté de votre voye et que les considérations humaines, ne vous empêchent de vous toujours anéantir. Il est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fait en la terre à une âme, c’est de la mettre dans le néant, et de l’y faire vivre et mourir : dans ce néant Dieu se cache et quiqoncque y demeure trouve Dieu et se transforme en luy. Mais ce néant ne consiste pas seulement à n’avoir nulle attache aux choses du monde, de son propre esprit, et de sa propre vie. C’est Dieu seul qui fait ce grand coup de grâce, et c’est de sa pure miséricorde que nous devons attendre cet heureux estat, dont les grandeurs ne se connaîtront que dans l’éternité. Mais qui cependant demande de notre part d’entrer et de suivre les desseins de Dieu sur nous. »

1122Des variantes favorisent cette copie ; « nos cœurs » au lieu de nos âmes, « consommer » pour conformer…

1123 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « C'est une règle générale, où il n'y a point d'exception. La vie de Jésus a été pénitente et austère ; la nôtre doit être d'une austérité qui ne ruine pas la santé et qui n'étouffe pas l'esprit, mais qui humilie le corps pour élever l'âme. En un mot, nous devons tendre continuellement aux pauvretés, mépris et anéantissements, n'y ayant que la seule volonté de Dieu, qui empêche que ces choses ne paraissent à notre extérieur. Comment le Père éternel prendrait-il ses délices avec un homme qui ne ressemblerait pas à son Fils ? Il n'y pourrait avoir de commerce. »

1124Le Père Lejeune, s.j. Bernières montre ainsi sa confiance en lui malgré les réticences de Mectilde.

1125Bernières reste toutefois ouvert et disponible pour elle, si elle se sent poussée à le faire

1126 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je vois bien que pour entrer dans l'esprit d'oraison, il faut de la solitude, de l'abstinence et des prières ; et que pour conserver le même esprit, il faut tenir l'homme extérieur dans le silence, autant que la condition et les affaires de Dieu le peuvent permettre, et l'homme intérieur en pureté. »

1127Conseil précieux pour préserver l'avenir contemplatif d'une maison religieuse...

1128Cf. Jn 1,18 : « Nul n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l'a fait connaître. » Cf. Chr. Int. III, 16 : « Faut-il que nous vivions et que nous nous mouvions, et soyons perpétuellement dans le sein de Dieu, in ipso vivimus, movemur et sumus, et que nous y pensions si peu ? Il daigne habiter dans notre cœur, et notre cœur s'en va habiter dans les créatures, c'est-à-dire dans le néant, car que sont autre chose tous les êtres qui ne sont pas Dieu, que des ombres ou des feintes qui nous environnent. »

1129 Cf. Chr. Int. V,12 : « C'est de ce coup, ô bon Jésus, que je dois dépendre de votre Grâce, et que je dois avoir un continuel recours à vous. Vous êtes mon Père, qui me nourrissez de votre propre substance ; vous êtes ma force, qui me soutenez dans mes faiblesses; vous êtes mon centre, qui me donnez repos dans mes inquiétudes ; vous êtes ma faim, où se terminent tous mes désirs. Je ne puis pas avoir de grandes vues de votre pur amour ; j'en sens seulement dans mon cœur de grands instincts, qui me font désirer la pureté de l'amour, et qui me font dire continuellement : « Ô pur amour ! Ô pureté d'amour ! Heureux qui te cherche, plus heureux qui te possède, très heureux qui persévère et qui meurt dans ta jouissance! »

1130 Cf. Chr. Int. VII, 17: « Quand Dieu a dessein de communiquer le pur Amour, il prépare l’âme à la réception de cette grande faveur par de pesantes croix, des souffrances et des abjections qui la rendent le rebut du monde. Qui connaît les richesses du vrai Amour, connaît celles de la Croix, car elles sont inséparables. Qui ne veut rien souffrir, ne veut point entrer dans la pureté d’Amour, mais demeure comme un paralytique gisant sur le fumier de son amour naturel. Notre Seigneur dit dans l’Évangile que, quand il sera exalté, il attirera tout le monde à lui. Il promettait qu’étant élevé en Croix, il donnerait le désir de l’imiter en ses souffrances pour l’imiter aussi dans la pureté d’Amour vers son Père, ce qui ne se peut faire si l’on n’est élevé au-dessus de soi-même. »

1131L’institut destiné à l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement a vu le jour officiellement le 12 mars 1654. La Reine s'en est mêlée sous l'influence de Mr Picoté, prêtre de Saint-Sulpice ; l'évêque de Metz, Henri de Bourbon, qui, en sa qualité d'abbé de Saint Germain des Prés, a donné son consentement puisque la nouvelle fondation allait se trouver sur le territoire de l'abbaye. Dès ce jour les sept moniales commencent l’adoration nuit et jour.

1132 Cf. Chr. Int.  II, 2 : « Quel autre moyen peuvent avoir tous ceux qui lui appartiennent, de se rendre semblables à lui, que de professer cette même vie ? Mais comme quand Notre Seigneur était en ce monde, vivant de cette belle vie, le monde ne le connaissait pas - Mundus eum non cognevit - parce qu'elle était cachée dans les pauvretés, douleurs et souffrances, de même ceux qui mènent par conformité cette vie, le monde ne les connaît point : il faut des yeux bien éclairés pour en faire état. Et cependant toute la gloire, la grandeur et l'excellence sont si bien cachée dans cette vie qu'il n'y a que ceux qui en vivent, qui glorifient Dieu et qui l'honorent. »

1133 Cf. Chr. Int. IV, 3 : « Le solitaire destiné à la contemplation doit se désoccuper de la vue des créatures, fuir les discours des nouvelles et les réflexions sur les affaires du monde, s'il n'est contraint de s'y appliquer par nécessité ou par charité, car il faut peu de choses pour obscurcir son âme et pour l'empêcher qu'elle ne soit élevée de Dieu à la contemplation. Enfin il faut une profonde pureté de vertu au contemplatif, qu'il ne peut avoir que par une fidélité exacte à la mortification de tous les mouvements de la nature, qui n'est pas un petit martyre. »

1134Cf. Chr. Int. IV, 3 : « Aussi ceux qui entreprennent la vie solitaire et la contemplation, souffrent de toutes parts. Les hommes, même les spirituels, les nomment fainéants. On les trompe souvent, parce qu'ils n'ont pas grand soin de leurs affaires. On ne parle point d'eux, car ils ne font rien au-dehors et passent quasi pour inutiles. Ils vivent inconnus et meurent abjects, leur vie étant méprisée, et leur personne passant pour la balayure du monde. »

1135Cf. II,10 : «  C'est un plus grand miracle de voir une âme vivre de la vie surhumaine, que de voir une pierre s'élever en l'air, parce que la corruption du péché a tellement appesanti l'âme qu'elle ne peut tendre d'elle-même qu'en bas, au néant, au péché. C'est en ce point que la force de la Grâce est glorifiée. Et c'est une prodigieuse vanité d'avoir de la complaisance en ses bonnes actions : car puisqu'elles sont surhumaines, elles ne sont pas un fruit de notre humanité. »

1136 Cf. Chr. Int. I, 10 : « Les grands Saints ont anéanti leurs talents à leurs propres yeux, quand ils ont été obligés de les faire éclater aux yeux des autres ; et hors la nécessité de s'en servir pour le bien du prochain, ils ne tendaient qu'à l'humiliation, s'abîmant dans le néant pour y ruiner leur excellence. »

1137La vie apostolique est le trop-plein de la vie contemplative.

1138Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Or il est très difficile et comme impossible de conserver l’esprit d’oraison dans les tracas et dans les affaires, qui, pour l’ordinaire, ne servent qu’à divertir notre esprit de Dieu : de là vient que peu d’âmes parviennent à la perfection, d’autant que peu se disposent à la pure oraison ; la plupart la négligent ou la quittent absolument et l’anéantissent sous prétexte de la charité du prochain. »

1139À une personne spirituelle qui manque de bon directeur. Il s’agit de Mère Mectilde qui souffre de ne pas être bien en accord avec le Père Lejeune s. j.

1140 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Il faut qu'un directeur soit homme d'une grande grâce, pour discerner les mouvements de la Grâce et de la raison ; et l'on ne doit pas s'étonner si de bonnes personnes et de bons esprits ne peuvent goûter de certaines manières de vie. Il faut grande fidélité et générosité à suivre les instincts de la Grâce reconnue, car les sens et la raison, avec ceux qui suivent tel parti et qui sont en grand nombre, leur donnent de rudes combats. »

1141 Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Telles âmes sont souvent crucifiées, soit par les directeurs, soit par elles-mêmes, car elles craignent, et ceux qui les conduisent, craignent aussi que ce ne soit oisiveté ; on croit qu'il vaut mieux souffrir et qu'il est plus utile d'aider le prochain, que l'amour-propre se repaisse aisément d'une si douce occupation : c'est ce qui ferait que l'âme se retirerait volontiers de la jouissance où Dieu la met, et par conséquent se mettrait hors des voies de Dieu, si elle n'était aidée d'une grâce bien particulière, qui la conserve où Dieu la veut. »

1142La transmission d’une âme en silence peut devenir un bon canal pour guider d’autres âmes vers Dieu. Cela suppose que l’âme qui devient ainsi « apôtre » soit suffisamment morte au vieil homme et oublieuse d’elle-même.

1143 Cf. Chr. Int. IV, 6: « Tant plus l'âme est dans l'union amoureuse avec Jésus dans l'oraison, tant plus elle devient Jésus et participe à son Esprit et à ses dispositions ; et partant plus elle doit aimer les croix et les mépris. D'avoir des unions avec Jésus-Christ dans l'oraison, et d'être désunie de Jésus dans la pratique de la vie, c'est abus et illusion ; et c'est en quoi est l'excellence de la vraie oraison, d'imprimer dans les âmes et leur donner ces sentiments. »

1144 Cf. Chr. Int. II, 8 : « Il faut avant toutes choses regarder Jésus abject et méprisé, se reposer en lui, et y demeurer, et y mettre ses complaisances, et puis faire vers nous-mêmes certains retours courts et efficaces : retours qui fourniront en nous l'image de Jésus-Christ sans sortir de Jésus-Christ, et sans trop nous occuper de nous-mêmes. »

1145 Cf. Chr. Int. IV, 7: « La seule attention douce et profonde à Jésus m'occupe l'esprit, et m'ôte la parole; elle me retire de toutes les créatures et de tous les entretiens, et ne me donne liberté que de converser avec le Bien-Aimé qui me ravit à soi, m'attirant hors de moi-même. »

1146Le Père Lejeune S. J., malgré sa sainteté personnelle ne convient pas à Mère Mectilde qui regrette la direction du Père Chrysostome et de Bernières. Celui semble se ranger à son avis, même s’il reste prudent tout en tenant à respecter la liberté de Mère Mectilde. Cf. la lettre du 4 septembre 1653.

1147Bernières montre encore à Mectilde sa grande confiance et manifeste en même temps une certaine interrogation sur le père Lejeune quant à l’expérience mystique. Il avait été pourtant très près de Marie de l’Incarnation au Canada ; ce qui l’a peut-être induit en erreur de jugement en déduisant peut-être trop vite qu’il était lui-même mystique et capable de comprendre Mectilde qui a besoin certainement de plus d’aide que la fondatrice des Ursulines à Québec.

1148On sent bien que Bernières freine le plus possible la relation avec Mectilde qui aimerait l’avoir comme directeur.

1149Bernières invite Mectilde à plus de sobriété ; elle doit franchir une étape dans le détachement qui n’enlèvera en rien la communion d’âme avec lui malgré le silence et la distance.

1150il s’agit probablement de Rocquelay son secrétaire.

1151Cette communication entre les âmes est la conséquence de l’anéantissement de la volonté propre permettant à l’âme de se faire pleinement réceptive de la communication divine en elle.

1152no 1249 P160

1153La « bonne sœur », la Sœur Marie, c’est Marie des Vallées, que le P. Eudes est allé voir entre le 7 et le 12 septembre : il a passé deux jours à Coutances.

1154 D’après le manuscrit biographie de 770 pages qui est aux Archives des Soeurs bénédictines du Saint-Sacrement, à la cote P 101, composée à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècles par une nièce de Mère Mectilde, Mme de Vienville.

1155À une religieuse d’une communauté de Paris, du grand trésor de posséder Dieu en présence réelle et immédiate. Il s’agit de Mère Mectilde.

1156 La voie du renoncement à la volonté propre pour faire la volonté de Dieu

1157 Cf. Chr. Int I, 7: « Ô si nous savions seulement agréer toutes ces misères, qui nous mettent dans le bienheureux état d'anéantissement, nous rendrions autant de gloire à Dieu que par toutes les grandes actions, car en toutes ces privations l'âme ne trouve appui ou consolation ni en elle ni en une créature, mais en Dieu seulement. »

1158 Cf. Chr. Int. VI, 7 : « Ô qu'une âme qui a su concevoir les beautés de la pauvreté, a de facilité à suivre Jésus pauvre et à se conformer à tous ses états ! Elle se trouve déliée de toutes les chaînes qui captivent les hommes dans l'esclavage du monde ; il lui semble que la privation de toutes les créatures est le plus grand trésor qu'elle peut posséder sur la terre ; elle fait ses richesses de toutes les pertes ; elle se croit pauvre et misérable quand la divine Volonté ordonne qu'elle possède quelques biens, quelques honneurs ou quelques talents ; s'il dépendait d'elle de les avoir ou non, elle les quitterait promptement pour n'avoir que Dieu ; elle ne les conserve donc que par une pure dépendance à la divine Volonté, sans les aimer ni les estimer, mais aimant seulement en elles la seule Volonté de Dieu. »

1159 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est cru par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire. »

1160 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « La Foi doit être nue, sans images ni espèces, simple sans raisonnements, universelle sans considération des choses distinctes. L’opération de la volonté est conforme à celle de l’entendement : nue, simple, universelle, point sentir ni opérer des sens, mais toute spirituelle. Il y a de grands combats à souffrir dans cette voie de la part de l’esprit qui veut toujours agir et s’appuyer sur quelque créature. L’état de pure Foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l’âme dans l’exercice de la pure Foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières, qui servent de milieu entre Dieu et l’âme ; et l’union de notre esprit par la Foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. »

1161 Cf. Chr. Int. VII, 14: « En cet état, l’âme jouit de Dieu en Dieu, dans un parfait contentement, ne goûtant que Dieu seul qui lui est tout ; le reste ne lui est plus rien ; aussi Dieu pour la remplir de lui-même en chasse toutes les créatures. »

1162 Cf. Chr. Int. VII, 14: « Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

1163 Cf. Chr. Int. IV, 11: « Quand le véritable anéantissement aura pris place en notre âme, il retranchera toutes les réflexions spécieuses, qui n'ont de fondement que dans le désir (d'excellence et de satisfaction propre) d'être aimé des créatures. Le même coup qui fera mourir cette secrète recherche de nous-mêmes, nous délivrera de la tyrannie insupportable des réflexions et pensées qui percent dans l'avenir, et il donnera la mort à ces petits renardeaux qui démolissent notre vigne, et sans qui elle ferait de bons fruits. »

1164 Cf. Saint Jean de la Croix (1542-1591), Vive Flamme, I, 12 : « Le centre de l’âme, c’est Dieu ; et quand elle l’aura atteint selon toute la capacité de son être et toute la force de son opération, elle aura atteint son centre ultime et le plus profond ; ce qui sera lorsqu’elle aimera Dieu de toutes ses forces qu’elle le connaîtra et jouira de lui.

1165Cf. Henri Brémond (1865-1933), Histoire Littéraire du Sentiment religieux, III, p. 502 : « On n’atteint aucune idée, mais d’une façon mystérieuse, on jouit de la présence même, de l’être même de Dieu, rendu sensible au centre de l’âme. »

1166 Cf. Chr. Int. III, 6 : « O que c’est une grande Grâce que d’être bien imprimé de Jésus-Christ ! Car l’âme y est attachée totalement et ne s’en peut séparer. C’est un effet désirable de l’infusion divine qui se fait en nous sans nous, où Jésus s’écoule dans le fond de notre intérieur, occupe le centre de notre âme et même toutes nos puissances. »

1167 Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Peu de personnes arrivent à la pureté de la parfaite oraison parce que peu se rendent susceptibles des motions divines par un vide profond de leurs puissances. Pour en venir là, il faut que rien ne nous tienne à l’esprit ni au coeur. »

1168Jacques Bertot est né à Caen le 29 juillet 1622 où il fit ses études. Ordonné prêtre, il fréquentera une quinzaine d’années l’Ermitage. Il est le (ou un) destinataire des lettres de Bernières adressées à l’ « ami intime ». Bertot sera aussi pendant vingt ans confesseur des Ursulines de Caen à partir de 1655. À Caen et au-delà, il eut une large influence notamment sur les missionnaires envoyés en Asie ou au Canada.

1169Mère Mectilde évoque dans une de ses lettres précédentes ce personnage : Jean Aumont ?

1170À la Révérende Mère supérieure d'une nouvelle maison religieuse : Mère Mectilde dont la communauté est installée rue Férou depuis janvier 1654

1171Mère Mectilde à qui il répond à sa demande sur l’oraison passive.

1172Le disciple direct de Bernières, Jacques Bertot, nous dit quelque chose de cette lumière essentielle : « Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances, voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’oeil toutes choses en Dieu […] Car la lumière du soleil est bien un moyen par lequel notre œil voit autant que sa capacité s’en sert, mais non en donnant la capacité même, et de plus elle n’a ni ne fait voir ce qu’il découvre par sa clarté, que hors de lui, dans l’objet que vous regardez . Mais pour ce qui est de la lumière essentielle, lumière de foi en commencement de sagesse, non seulement elle fait voir les choses en vérité, mais encore elle est elle-même la capacité même, nous la communiquant et nous la donnant : si bien que l’âme qui en est honorée, voit autant que sa lumière est forte et pure, et non autrement, sa lumière lui donnant et lui étant sa capacité, dans laquelle elle voit et jouit de ce que cette divine lumière, qui lui est Dieu, lui découvre volontairement, non en objets et objectivement, mais en Dieu, où toutes choses ont vie et font la vie. » Jacques Bertot Directeur mystique Textes présentés par D.T., Coll. « Sources mystiques », Éditions du Carmel, 2006 p. 255.

1173Cf. Chr. Int. V,5 : « D'autres fois après la sainte Communion, ces grandes paroles de Notre Seigneur se présentent à mon esprit pour être mon entretien : Rogo, Pater, ut sint consummati in unum, je vous prie, mon Père, qu'ils soient consommés en un. Elles me font un peu connaître la parfaite unité, ou l'union consommée qui doit être entre Jésus et nous, son amour voulant que nos âmes s'établissent dans cette union divine par l'usage fréquent de la sainte Communion, et qu'elles agissent toujours en cet état d'union ; d'où la moindre infidélité les faisant déchoir, elles déplaisent beaucoup à Dieu, qui, les appelant à cette parfaite union et venant exprès à elle pour l'opérer, se voit négligé, et quasi méprisé et postposé aux créatures. Or la parfaite union demande que notre cœur soit uni le plus continuellement qu'il se pourra, et qu'il tende aussi incessamment à l'unité d'Amour avec Jésus-Christ, unité d'instincts, d'inclinations, de désirs, et à une grande conformité avec les états de sa vie mortelle, qui est celle par où nous devons marcher durant la vie présente, si nous désirons arriver à la jouissance de sa vie divine. »

1174Le don d’oraison contemplative, à distinguer de l’oraison active.

1175Cf. Chr. Int. VIII, 8 : « Le don d'oraison n'est pas pour tout le monde; il y a eu de grands Saints qui ne l'ont jamais eu, comme tant de bons serviteurs de Dieu qui se sont sanctifiés dans les exercices de la vie active, dans lesquels ils faisaient peu d'oraison, et ne faisaient que l'ordinaire par la méditation, qui est bonne et parfaite pour les âmes que Dieu n'appelle pas à une plus haute. Ceux que Dieu favorise en leur accordant le don d'oraison, possèdent un trésor inappréciable : avec cette seule Grâce qui est la source d'une infinité de Grâces, ils sont assez riches, fussent-ils les plus pauvres du monde. Mais comme c'est un don de Dieu, c'est pure folie et témérité de penser s'élever aux états sublimes de la contemplation, si Dieu n'y élève lui-même. Tout ce que l'on peut faire, est de s'y disposer par une grande fidélité qu'il faut apporter à tous les mouvements de la Grâce, par une mort continuelle à nos inclinations humaines, par la pratique de la bonne mortification ; et puis c'est à Dieu à faire le reste. Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui s'efforcent de l'édifier par leurs propres forces. »

1176Définition qu'en donne tous les spirituels depuis Jean Damascène. Thérèse d'Avila la reprendra.

1177Il est nécessaire que le directeur et l’âme dirigée marchent de concert dans les voies de l’oraison contemplative et qu’ils partagent la même expérience. C’est un chemin emprunté par les deux sous la direction de ce même Esprit-Saint qui les transforment en Lui au point de les diviniser.

1178L’oraison passive n’est pas passivité morte. Elle suppose une synergie avec la grâce et exige de se laisser mouvoir et agir par l'Esprit-Saint par une adhésion libre de l’âme à Dieu, pour n’être qu’un seul esprit avec lui cmmme le dit saint Paul : 1 Corinthiens 6, 17 Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit.

1179Cf. Chr. Int ; VII,3 : « Quand le divin Soleil s’éclipse volontairement pour sa Gloire et pour le bien des âmes, comme dans les ténèbres, ou que nos imperfections rendent le fond de notre coeur impur et crasseux, et peu susceptible des lumières surnaturelles, l’âme n’a qu’à se tenir contente dans ces privations et obscurités, puisque c’est le bon Plaisir du divin Soleil qui l’éclaire. Pour la tenir dans ces ténèbres, il n’a pas moins de lumières : c’est ce qui satisfait cette âme obscure et résignée. Dieu seul est le sujet de sa joie, et non la réception des lumières ou des faveurs qu’il lui communique par sa libéralité infinie. Voilà pourquoi elle ne perd ni sa paix ni sa joie en perdant les lumières et les douceurs de son oraison. »

1180Cf. Chr. III, 10: “Il y a aussi des Martyrs spirituels, qui étant conduits par les peines intérieures, souffrent beaucoup de la part de la Providence. Ô qu'il est bon à telles âmes de reconnaître les desseins de Dieu dessus elles, et d'y être fidèles! La seule vue et amour du bon plaisir de Dieu sera désormais le motif de toutes mes actions et de mes desseins. J'ai peine à souffrir ces mots: son bonheur, sa perfection, son avancement, sa pureté, etc. Cela nous regarde, et le pur amour nous fait abandonner tout et nous-même, pour ne regarder que Dieu seul.”

1181Colossiens 3, 3, Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu:

1182Cf. Chr.Int I, 7 : « Ô si nous savions seulement agréer toutes ces misères, qui nous mettent dans le bienheureux état d'anéantissement, nous rendrions autant de gloire à Dieu que par toutes les grandes actions, car en toutes ces privations l'âme ne trouve appui ou consolation ni en elle ni en une créature, mais en Dieu seulement. »

1183Cf. Chr. Int. VII, 10 : “L’âme, qui ne sait rien de Dieu en cette disposition sinon qu’il est incompréhensible, se perd dans les ténèbres qui environnent cette infinie Grandeur. Cette vue sans vue ne voit rien de distinct et particulier de Dieu, mais est une savante ignorance de ce que Dieu est en soi-même, qui laisse en l’âme de grands effets d’estime et d’amour, pénétrant beaucoup l’intérieur en lui faisant une impression très forte de la grandeur de Dieu et de ses infinies perfections. Dieu demande une grande pureté et paix intérieure à une âme dans cet état.”

1184Avant même le lever de l'aurore

1185Cf. Louis de Blois, Institution Spirituelle, V: « Tout comme le soleil visible envoie nécessairement sa lumière dans le clair miroir posé en face de lui et y forme son image, de même l'âme nette et libre d'empêchements est-elle illuminée par les rayons très clairs du soleil invisible, et en elle se reflète de façon excellente l'image du soleil divin lui-même. »

11861 Corinthiens 13, 12 Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d'une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Saint Paul affirme ainsi que la connaissance de Dieu, en régime de foi, ne peut être qu’imparfait. Pour les anciens le miroir n'est pas l'idée exacte que nous en avons. Il ne reflète qu’imparfaitement, contrairement aux miroirs modernes que nous connaissons.

1187Jean de Saint-Samson (1571-1636), aveugle de naissance, mendiant des rues de Paris, puis frère convers au couvent des Carmes de Rennes, fut alors à l'origine d'un renouveau mystique de premier ordre dans sa famille religieuse. Longtemps ignorée en raison de difficultés d'édition considérables, son œuvre révèle aujourd'hui un maître de vie intérieure en même temps qu'un connaisseur très sûr de la tradition spirituelle nordique.

1188Cf. Chr. Int. III,9 : « Une âme qui a trouvé Dieu, n'a plus qu'à s'y soumettre et abandonner pour l'intérieur et pour l'extérieur ; et sa fidélité consiste en cette remise et parfait abandon, parce qu'elle vit toute perdue en Dieu et hors de soi-même, de sa volonté et de ses intérêts. De sorte que quand Dieu fait tout en l'âme, il y fait beaucoup en peu de temps, et c'est quand elle a anéanti toutes les propres activités et recherches dans la totale dépendance à l'opération de Dieu : en cet état, elle est libre, indifférente à tout, et dégagée de soi-même et des créatures, et toute abîmée en Dieu, qui en fait ce qu'il veut. Sa principale dévotion est d'être dans une attention à Dieu présent, et recevoir ses ordres et ses impressions, soit en l'oraison, soit en la pratique des vertus, ou dans les emplois. Si le trouble ou les créatures l'éloignent de cet état, elle tâche aussitôt de s'y remettre, pour rentrer dans la parfaite soumission à Dieu. »

1189Cf. Chr. Int VII,3 : « Cette indifférence dispose une âme à recevoir de fort grandes grâces, car elle la met quelquefois dans un total oubli de soi-même et de toutes les créatures, sans qu’elle fasse même aucune réflexion sur les intérêts temporels ou éternels, n’ayant en vue que le seul bon Plaisir de Dieu et ne désirant que lui seul, en sorte que le moindre retour vers elle-même ou vers la béatitude, ou vers quelque autre chose qui ne soit pas Dieu, lui est insupportable, parce qu’elle ne veut que Dieu seul : [ce] qui est un état de grande nudité et d’une mort entière à soi-même, et une oraison fort sublime, où Dieu élève une âme qu’il voit soumise et indifférente à une moindre oraison ou à un état de pur délaissement si tel est le bon Plaisir de Dieu. »

1190Cf. Galates 2, 20 : « ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. »

1191Cf. II,5 : “Il faut que notre intérieur soit formé sur celui de Jésus-Christ ; que, comme ses membres, nous soyons gouvernés et animés de son Esprit ; que nous ayons part à sa Grâce en tant que Chrétiens, part à ses lumières, à la doctrine, à ses inclinations et à ses façons de faire ; et qu'ainsi transformés en Jésus, nous ayons une parfaite union avec lui ; et c'est en quoi gît l'excellence du Chrétien, c'est ce qui le fait être Chrétien, c'est ce qui le fait opérer et souffrir en Chrétien.”

1192Bernières répond à Mère Mectilde qui se plaint de ses incapacités à gouverner l’Institut en arguant de son indiginté, de son désir de solitude. Elle lui demande si c’est la volonté de Dieu qu’elle continue. En tout cas, son désir est de fonder un monastère où Jésus “anéanti dans le Saint Scarement de l’Autel” soit suivi par des soeurs qui vivent comme des recluses dans la vie cachée, le silence et l’humilité.

1193Bernières sera à Paris après Pâques pour quelques semaines. Il fera connaître Jacues Bertot à Mère Mectilde. Mère Mectilde à cette occasion réunira le Rèvérend Père Hayneufve, sj, Messieurs de Bernières, Jean-Jacques Olier, de saint Vincent de Paul, instituteur de la congrégation de la Mission, de Henry Boudon et quelques autres en vue de connaître leur avis sur la nécessité de continuer son priorat à Paris ou de retourner à Rambervillers afin de se décharger de la supériorité. De fait, la perspective d’avoir à continuer sa mission de fondatrice d’un Institut nouveau, par ailleurs si critiqué par certains ecclésiastiques élevés dans la hiérarchie, lui pèse grandement. Sa charge de supérieure lui cause des persécutions et aussi un sentiment si vif de ne pas être à la hauteur de la tâche d’une telle ampleur au regard de son indigne personne. Elle sera écoutée et fortement encouragée néanmoins à continuer. Elle devra donc se résigner à rester en résistant à la tentation de retourner à dans son monastère d’origine pour y mener une vie de solitude et de retraite.

1194Manuscrit P101, pages 680-681, écrit en janvier 1655 selon ce ms : « Extrait de la lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère… »

1195Mectilde.

1196Bernières sera à Paris après Pâques pour quelques semaines. Il fera connaître Jacues Bertot à Mère Mectilde. Mère Mectilde à cette occasion réunira le Révérend Père Hayneuve, sj, Messieurs de Bernières, Olier, Vincent de Paul, Henry Boudon et d’autres pour leur exposer sa grande souffrance d’avoir à continuer sa mission de fondatrice d’un Institut nouveau, par ailleurs si critiqué par certains ecclésiastiques élevés dans la hiérarchie. Sa charge de supérieure lui cause des persécutions et aussi un sentiment si vif de ne pas être à la hauteur de la tâche d’une telle ampleur au regard de son indigne personne. Elle sera écoutée et fortement encouragée néanmoins à continuer. Elle devra donc se résigner à rester en résistant à la tentation de retourner à dans son monastère d’origine pour y mener une vie de solitude et de retraite.

1197Cf. Chr. Int II,13 : « Et quoiqu'il faille avoir une indifférence générale pour tous les états où Dieu nous voudra, notre pente doit plutôt être vers le dégagement et la solitude, non pour y trouver des douceurs, mais pour ne pas manquer de coopérer avec Dieu opérant en nous. »

Cf. Jean Tauler : « La bonne volonté ne doit demander à Dieu ni joie, ni consolation intérieure, ni une chose plutôt qu'une autre, mais souhaiter de toute l'étendue de ses désirs d'accomplir sa volonté adorable... Ce que Dieu veut de nous avant toutes choses, c'est que, lui cédant entièrement notre volonté, nous lui laissions faire tout ce qui lui plaît. De là découle la paix véritable et continuelle dont nous jouissons. Sans cela, tout ce que nous disons à Dieu, tout ce qu'il nous dit lui-même ne nous sert de rien, ou nous sert de très peu de chose, jusqu'à ce que nous puissions dire dans le sentiment de l'Apôtre : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Car Dieu sait ce qu'il doit faire, et notre résignation lui est bien plus agréable que si nous lui promettions de faire par un mouvement de propre volonté des choses extraordinaires pour sa gloire ; or, quoi que nous puissions faire ou dire, Dieu ne demande et ne désire rien tant de nous, que de nous entendre lui dire du fond de notre cœur : Seigneur, que votre volonté, qui m'est plus chère que toutes choses, soit accomplie. » Institutions, chapitre XVIII.

1198L'amour propre et la volonté propre sont source de tous les obstacles à la grâce. Cf. Chr. Int. I,16 : « Mon Jésus anéanti pour notre amour, ne me délaissez pas : relevez mon âme après sa chute, lui donnant un peu de cette eau cordiale qui se nomme l'amour de l'abjection, laquelle chasse la vaine et la fausse tristesse de l'amour propre qui abat le cœur. Glorifiez ainsi votre vertu dans mes infirmités. Anéantissez-vous encore en souffrant que je retourne à vous, et que je reprenne les mêmes libertés de mourir à moi et de recevoir vos caresses. »

1199Cf. Chr. Int IV, 7: “Ma troisième oraison se passa à considérer avec beaucoup de sentiments le prodigieux miracle des bontés de Jésus, qui semble s'oublier et sortir de soi-même, déposer ses grandeurs et sa Majesté, pour se rabaisser à rechercher nos âmes, les caresser et les aimer avec autant d'ardeur comme si elles contribuaient beaucoup à sa félicité. Il les prévient avec des bontés admirables; et quoique infidèles et très indignes de son amour, il leur fait sensiblement connaître qu'il les aime, leur répétant à l'oreille du cœur, d'une façon inexplicable: « Ma sœur, mon épouse, aimez-moi, car je vous aime, et je veux prendre mes délices avec vous. Savez-vous bien qui je suis? C'est moi qui suis votre Dieu, votre Créateur et votre Sauveur. C'est moi qui suis venu du sein de mon Père en ce monde, exprès pour vous chercher et pour vous dire que je vous aime. Ô âme, tout Dieu que je suis, je languis d'amour pour toi et te demande la pareille.»

1200Cf. Chr. Int. VII,18 : “D’autres fois, on désapproprie l’âme de tout et on la met dans le néant de toute opération où elle jouit d’un grand repos et quiétude, ne voulant ni s’appliquant à rien en particulier, mais se tenant prête et en disposition de tout ce qu’il plaira à Dieu lui manifester, et c’est, ce me semble, la disposition la plus ordinaire de l’âme dans l’état du silence intérieur.”

1201Cf. Int. Chr. II, 1 : “Quand on est allié à une famille , on en épouse tous les intérêts, et l'on se donne tout pour cela. La plus grande alliance où aucune créature soit entrée, a été celle de notre humanité avec la Sagesse de Dieu. Qu'a-t-elle profité dans le suppôt qu'elle a trouvé au Verbe ? Rien, sinon qu'à même temps elle devient la plus pauvre, la plus méprisée et la plus affligée créature du monde : Filius hominis non habet ubi reclinet caput ; ego vermis et non homo ; virum dolorum et scientem infirmitatem . Et pourquoi tout cela ? Sinon parce qu'étant entré dans l'alliance de la Divinité, elle est entrée dans les obligations de procurer ses intérêts ; or la voie la plus courte et la plus sûre a été de porter la Croix et de souffrir les mépris et l'infamie, afin que la créature qui rachetait, glorifiât autant Dieu que la créature qui avait péché, l'avait déshonoré. Ce qu'a donc voulu faire la sainte Humanité de Jésus-Christ, nous le devrions faire selon notre portée, si nous aimons la gloire de Dieu. C'est la seule affaire de Dieu et de Jésus-Christ que nous l'honorions ; et nous ne saurions jamais le faire dignement tant que nous serons attachés aux créatures. En un mot, Dieu n'a que trois ennemis : l'orgueil, la chair et le monde, qui sont les trois têtes du Serpent infernal ; les mépris, les souffrances et la pauvreté les détruisent, et conséquemment elles laissent à Dieu son règne libre et paisible dans les âmes.”

1202Mère Mectilde écrira en 1659 à Mère Benoîte, Prieure de Rambervillers: « Ma très Révérende Mère, Il me semble qu’il y a si longtemps que je ne vous ai écrit, que j’en souffre un peu de peine, car mon plus grand bonheur en ce monde est de me trouver dans votre sainte union au Cœur de Jésus douloureux en croix, et anéanti dans le Très Saint Sacrement. Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ : je veux dire, qu’il soit privé de sa vie en nous ; c’est ce que je fais tous les jours, en mille manières. J’en suis en une profonde douleur et c’est pour cela que je gémis, et que je vous prie et conjure de redoubler vos saintes prières. Au nom de Jésus en croix et sacrifié sur l’autel, faites pour moi quelques prières extraordinaires, par des communions et applications à Dieu dans votre intérieur. J’en ai un besoin si grand que je me sens périr, ma très chère Mère ; soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir. / Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps. Donnez-moi votre secours, par la charité que vous avez puisée dans le Cœur de Jésus Christ, comme à une âme qui a perdu la vie et qui ne peut ressusciter que par Jésus Christ. » […] Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen 1976 p. 183-184.

1203Cf. Chr. Int VII, 1 : “Il arrive aussi ordinairement que Dieu qui, ouvrant sa main libérale, remplit tout animal de bénédiction, prenant plaisir à rassasier la faim que lui-même a excitée dans une âme, se communique abondamment au fond de sa volonté, qui se trouve toute rassasiée et pleine de Dieu. Cette plénitude de Dieu expérimentée et goûtée l’occupe avec douceur et paix. Cette disposition remplit quelquefois toutes les puissances de l’âme de sorte que l’entendement, la mémoire, la volonté, l’imagination sont toutes pleines de Dieu seul, et nulle pensée pour lors n’y peut avoir entrée, mais elles sont toutes occupées de la possession de Dieu. Quelquefois cette jouissance se retire purement dans la volonté, dont elle remplit la capacité pleinement et parfaitement, et ainsi l’oraison n’est plus qu’un sentiment de Dieu remplissant le fond du coeur et le comblant d’une grande joie.”

1204Cf. Chr. Int. VII, 1 : “Sainte Thérèse dit qu’une des bonnes marques d'un saint ravissement, c'est quand il opère en l'âme des désirs extraordinaires de souffrir, et qu'elle ne peut revenir de ses saintes communications avec Dieu que bien instruite, qu'il faut que la perfection de son amour soit à souffrir pour l'amour de l'Aimé, et non à jouir de lui. La jouissance en ce monde ne vaut point la souffrance, en quelque manière qu'on la prenne. Ne nous plaignons donc jamais de n'avoir point de part à la vie mystique, pourvu que notre vie soit crucifiée ; et réjouissons-nous de voir dans l'oraison notre pauvre esprit parmi les épines des sécheresses et des froideurs, plutôt que dans les roses d'une ferveur ou douceur sensible. Il faut aimer la Croix aussi bien pour notre esprit comme pour notre corps, car c'est le propre d'un vrai Chrétien de se glorifier en la Croix de Jésus-Christ. Or elle s'étendait aussi bien en l'âme qu'au corps, puisque sa divine âme était toute dans les privations des secours sensibles en la partie supérieure, et dans les délaissements de son divin Père ; nous devons aimer cette conformité, et y demeurer très agréablement. Que notre volonté donc soit toute dans l'amour des souffrances, et non des jouissances ; et ne nous plaignons de rien, sinon quand nous ne souffrons point.”

1205Cf. l' Imitation de Jésus-Christ L II, 8 : « Être sans Jésus, c’est un grave enfer; être avec Jésus c’est un doux Paradis ; Esse sine Jesu gravis est infernus, et esse cum Jesu dulcis paradisus. »

1206Cf. Chr. Int. VII, 20 : “Ceux qui pratiquent l’oraison savent par expérience que Dieu s’unit à l’âme en différentes manières, toutes très intimes, très pures et très douces. Quelquefois et très souvent, par les attraits très suaves de sa bonté et miséricorde, cette union est fort agréable, car elle se fait dans des jouissances qui font trouver à l’âme le Paradis dans la terre. Quelquefois Dieu s’unit à l’âme par les rigueurs de sa Justice, lorsqu’elle est dans les croix intérieures et extérieures et qu’il n’y a quasi plus que la suprême partie de la volonté qui est unie et liée à Dieu juste, d’une manière à la vérité rude, mais très pure, l’âme ne pouvant en cet état aimer que Dieu tout purement puisqu’il ne descend en elle qu’avec un équipage de rigueur. O Qu’une simple union, qu’un acquiescement au bon Plaisir de Dieu est alors pur et parfait !”

1207Cf. Chr. Int. VII, 3 : “L’âme doit éviter des extrémités qui sont quasi également vicieuses : l’une de vouloir plus de Grâce et de perfection que Dieu ne lui en veut donner, et tomber pour cela dans quelque trouble et dégoût, voyant la grande Grâce des autres et les dons d’oraison qui les élèvent au-dessus de notre état, qui paraît beaucoup ravalé en comparaison ; l’autre de ne pas être assez fidèle à opérer suivant sa Grâce, soit par lâcheté, craignant les peines et les souffrances que l’on rencontre dans la pratique de la vertu ; soit par légèreté, pour n’avoir pas assez d’attention sur notre intérieur, qui fait que nous ne connaissons pas les mouvements de la Grâce, ou, les ayant connus, nous nous divertissons trop aisément aux choses extérieures et oublions ainsi les miséricordes de Dieu.”

1208Cf. Chr. Int VII, 2 : “L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée. Ce que l’âme a donc à faire dans l’oraison et hors l’oraison, est d’être fort attentive aux sentiments que Dieu lui donne, et les suivre avec courage et avec fidélité. Si elle sent que Dieu l’élève à l’oraison extraordinaire, elle doit s’y laisser aller ; si elle est retenue dans l’ordinaire, elle doit y demeurer ; si dans l’aridité, y demeurer aussi contente.”

1209Cf. Chr. Int. VII, 7 : “Il est de fort grande importance de bien connaître les voies de Dieu sur les âmes pour se conformer aux desseins de sa Grâce. Toutes ne sont pas appelées à une même sorte d’oraison et, sans vocation spéciale, l’on ne se doit appliquer qu’à la plus commune et ordinaire, où l’âme agit elle-même, s’entretenant avec Dieu par la considération, prenant un livre pour s’aider à cela, ou se ressouvenant de quelque sujet qu’elle aura autrefois goûté, et agissant avec une grande dépendance et fidélité avec Dieu ; n’étant point appelée de Dieu à une oraison plus haute, elle serait dans une pure oisiveté si elle n’agissait pas d’elle-même. Or elle ne doit pas croire que Dieu l’appelle à une oraison plus élevée, sinon lorsqu’il lui ôte les moyens de s’employer à celle-ci, l’attirant à quelque autre meilleure. Car c’est une règle générale qu’on ne doit contempler que lorsque l’on ne saurait méditer.”

1210des actes de foi, d’espérance et de charité.

1211Cf. Chr. Int. VII,7 : « Il est vrai que s’étant mise en la présence de Dieu et pensant au sujet qu’elle a préparé, elle doit demeurer fort tranquille dans sa méditation, afin que, s’il plaît à Dieu lui donner quelque chose l’occupant par lui-même, elle ne brouille point ou empêche les opérations divines par ses propres et naturelles. Quand Dieu veut posséder une âme et y opérer par ses Grâces, la créature n’y doit pas mettre empêchement, ce que nous faisons très souvent par nos industries et nos soins, qui nous semblent nécessaires et sans lesquels nous ne croirions rien faire. Il faut donc recevoir les lumières que Dieu nous donne le plus purement et le plus respectueusement que nous pourrons afin qu’elles en demeurent plus efficaces. C’est agir moins respectueusement au regard de Dieu que nous ne ferions au regard d’un Prince, auquel si nous avons l’honneur de parler, nous continuons avec révérence tandis qu’il nous écoute, mais sitôt qu’il nous veut parler, nous nous taisons et l’écoutons avec tout respect et sans l’interrompre. »

1212Cf. Chr. Int. VII,7 : “Il faut préparer pour l’ordinaire le sujet duquel nous voulons traiter avec Dieu dedans l’oraison. C’est la pratique de tous les Saints ; et faire autrement, c’est manquer de respect à Dieu puisque, si nous voulons parler à un Roi ou à quelque personne de considération, l’on y pense un peu auparavant, et pour parler à Dieu irons-nous sans nous en mettre en peine ?

Or cette préparation du sujet se fait quelque temps devant que de se mettre dans l’actuelle oraison. [Il] faut élever son coeur à Dieu et lui demander qu’il lui plaise nous inspirer ce de quoi il veut que nous traitions en sa sainte présence ; et puis ce qui viendra, ou de Dieu, ou de ses perfections, ou de Jésus, ou de ses Mystères, ou de quelques vérités chrétiennes, s’y entretenir, si Dieu ne nous met autre chose dans l’esprit, à quoi il faudra s’attacher humblement et fidèlement, et par soumission à Dieu, sans s’arrêter au sujet prévu ; ne point penser à des sujets par trop extraordinaires, à quoi nous ne devons pas croire facilement que Dieu nous veuille porter ; et puis nous n’en savons rien, ses visites dans les âmes étant fort incertaines et dépendantes de sa seule bonté ; c’est pourquoi à tout événement l’on prépare un sujet qui ne nuit point si Dieu nous donne autre chose.”

1213Cf. 20 novembre 1656 L 3, 36 : “C’est le propre de Dieu de réduire non seulement sa créature à la petitesse, de la brûler jusques à la rendre cendre et poussière. Mais même il la réduit au néant. Il est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits.”

1214Cf. Chr. Int. VII,2 : “Le grand secret de la vie spirituelle est de se purifier et de se laisser mouvoir à Dieu, qui est notre principe et notre fin dernière .”

1215Cf. Chr. Int. VII,2 : “L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée. Ce que l’âme a donc à faire dans l’oraison et hors l’oraison, est d’être fort attentive aux sentiments que Dieu lui donne, et les suivre avec courage et avec fidélité. Si elle sent que Dieu l’élève à l’oraison extraordinaire, elle doit s’y laisser aller ; si elle est retenue dans l’ordinaire, elle doit y demeurer ; si dans l’aridité, y demeurer aussi contente.”

1216Autrement dit, il faut se méfier des illusions et toujours se fier uniquement à celui à qui l'âme s'est remise pour être guidée dans les voies de l'union à Dieu.

1217Bernières conseille ici une âme qui commence à se perdre en Dieu par la foi nue. Il développe l’affirmation de saint Paul en 1 Corinthiens 6, 17 : “Celui qui s'unit au Seigneur, au contraire, n'est avec lui qu'un seul esprit.” Le destinataire de cette lettre pourrait bien être le jeune abbé Henri-Marie Boudon qui a été ordonné en avril 1655. Né à La Fère en 1624, filleul d'Henriette de France, fille de Henri IV et reine d'Angleterre, mort en 1702. Il fut très lié avec les spirituels de son temps : le Père Bagot, dont il fut le disciple, Jean de Bernières, saint Jean Eudes. Il fut chargé de l'éducation du futur évêque de Québec, l'abbé de Laval-Montigny. Successeur de son ancien élève comme archidiacre d'Évreux, il connut dans ce ministère de très grandes épreuves. Accablé par les calomnies, il conserva toujours une humilité et une paix qui lui ont mérité ensuite l'admiration de ses ennemis eux-mêmes. Très zélé pour la réforme du clergé, il fut un soutien puissant pour les grands prélats qui gouvernèrent le diocèse au XVIIeme siècle. Il fut spirituellement très uni durant plus d'un demi-siècle à notre Mère Mectilde.

1218Bernières fait ici allusion à son déplacement chez les pères Eudistes pour la bénédiction des cloches de leur chapelle dédiée au Sacré-Cœur de Jésus et de Marie. Elle a été commencée le 3 juillet 1652, et fut achevée en septembre 1655. Marie des Vallées fut la marraine de la cloche avec Mr de Bernières

1219Cf. Chr. Int. VII, 6 : “Gerson dit fort bien : « Si vous refusez les consolations extérieures, vous aurez les intérieures. » La raison est, ce me semble, que les consolations intérieures participent de leur source, qui est l’union de Dieu à l’âme, et ne peuvent se rencontrer souvent avec aucune impureté ou imperfection. Or il est vrai que les joies et consolations des sens sont terrestres, impures et imparfaites ; par conséquent, elles sont contraires à l’Esprit de la Grâce, qui rend l’âme fort pure et pénitente, et dans un parfait dénuement de tout ce qui n’est point Dieu.

1220Cf. Chr. Int. VII, 20 : “Ceux qui pratiquent l’oraison savent par expérience que Dieu s’unit à l’âme en différentes manières, toutes très intimes, très pures et très douces. Quelquefois et très souvent, par les attraits très suaves de sa bonté et miséricorde, cette union est fort agréable, car elle se fait dans des jouissances qui font trouver à l’âme le Paradis dans la terre.”

1221Cf. l’Imitation de Jésus-Christ Livre II, chapitre 8 qui définit l’enfer et le paradis avec une grande clarté et simplicité : « Être sans Jésus, c’est un grave enfer; être avec Jésus c’est un doux Paradis (Esse sine Jesu gravis est infernus, et esse cum Jesu dulcis paradisus.) » Imit JC II, 8

1222L’image de la goutte d’eau qui se perd dans l’océan est empruntée à la mystique du Nord. Elle veut exprimer une disproportion infinie entre les deux. La petite gouttelette, quoi que distincte de la mer ne fait plus qu'une avec elle. Thérèse d’Avila le dira à sa manière lorsque qu’elle parle la septième demeure : « Ici encore, il en est comme de l'eau du ciel qui tombe dans une rivière ou dans une fontaine, tout se confond en une eau unique, jamais on ne pourra séparer ni trier l'eau de la rivière de l'eau tombée du ciel; de même, si un petit ruisseau se jette dans la mer, il n'y aura nul moyen de l'en séparer; et dans une pièce percée de deux fenêtres par où pénètre une vive clarté, les deux clartés, divisées à l'arrivée, se fondent en une seule. »

1223La consommation du mariage ne se fait que lorsque l'âme est tellement fondue, anéantie et désappropriée qu'elle peut toute, sans réserve, s'écouler en Dieu.

1224Mère Mectilde.

1225Cf. Chr. Int. VII, 13 : “La pureté de l’oraison, selon ma lumière présente, consiste dans une simple vue de Dieu par la lumière de la Foi, sans raisonnement ou imagination. La raison et l’imagination ne laissent pas d’aider à une bonne oraison, mais non pas à la pure. Il me semble que l’âme se doit abîmer en Dieu et y demeurer en repos dans une mort de notre esprit humain. Cette demeure en Dieu se fait et par connaissance et par amour; mais quelquefois la connaissance est plus abondante que l’amour et l’absorbe de manière qu’il semble que l’on n’en ait point. Ce qui n’est pas, car il y a toujours une secrète tendance d’amour imperceptible. Quelquefois l’amour absorbe la connaissance et est plus abondant et sensible. Tout cela comme il plaît à Dieu.”

1226Cf. Chr. Int. VII,14 : « Quand vous trouverez votre âme rassasiée de Dieu, rendez-vous passif en cette disposition à l’attrait de la Grâce, qui, vous pénétrant, donnera à votre coeur une réplétion grande ; et vous connaîtrez l’incapacité des créatures pour remplir votre âme, ce qui vous fera expérimenter un dégoût général de tout ce qui n’est point Dieu. Je trouve cette disposition tout autre que celle que l’on reçoit pour l’ordinaire de l’union de Dieu, le rassasiement étant une union plus intime et plus profonde ; aussi les jouissances des plus agréables créatures semblent des charognes en comparaison de la jouissance que l’âme a dans cette disposition. Ce rassasiement se répand aussi quelquefois sur l’homme extérieur de sorte qu’il est tout rassasié au-dedans et au-dehors ; les sens mêmes ont un goût sensible, et s’ils se veulent occuper à quelque objet sensible, leurs sentiments se trouvent tout émoussés et endormis. »

1227Monsieur Rocquelay.

1228Bernières reprend ici l’image de la rivière, empruntée déjà par Ruusbroec pour décrire l’expérience de l’âme perdue en Dieu qui ne sent plus la distinction entre elle et Dieu. Il ne s’agit pas là, contrairement à ce que l’on a pu lui faire dire, d’une distinction ontologique, mais expérimentale, ce qui est fort différent : “Si nous demeurions toujours là avec le regard simple, nous sentirions toujours cela. En effet, que cet enfoncement dans la (p.27) transformation divine, il continue éternellement et sans interruption, une fois que nous sommes sortis de nous-mêmes pour posséder Dieu en naufrage d'amour. En effet, si nous possédons Dieu en naufrage d'amour, c'est-à-dire en perte de nous-mêmes, Dieu est à nous et nous sommes à lui, et nous sommes éternellement en train de nous enfoncer sans retour en notre bien propre, qui est Dieu. Cet enfoncement est celui de notre essence, et il est accompagné d'un amour habituel, et c'est pourquoi il a lieu que nous dormions ou que nous veillions, que nous en ayons connaissance ou non. Et de cette façon, il ne mérite aucun nouveau degré de récompense, mais il nous maintient dans la possession de Dieu et de tout le bien que nous avons reçu. Cet enfoncement est semblable à l'écoulement continuel des rivières dans la mer, sans interruption ni retour, car c'est là leur lieu propre. De la même façon, si nous possédons Dieu seul, l'enfoncement de notre essence, accompagné d'un amour habituel, est un écoulement continuel et sans retour dans la sensation de ce que nous possédons et qui nous appartient. Si donc nous étions toujours simples, voyant cela constamment et pleinement, nous le sentirions toujours constamment.” Jan van Ruusbroec (1293-1381) De la Pierre brillante, deuxième partie, L'exercice du contemplatif : ne faire qu'un avec Dieu, Éditions Centre Saint-Jean-de-la-Croix, Traduction Max de Longchamp, p.32.

1229Cf. Thérèse d’Avila, le château intérieur, Septième demeure, chapitre 2 : « Ici encore, il en est comme de l'eau du ciel qui tombe dans une rivière ou dans une fontaine, tout se confond en une eau unique, jamais on ne pourra séparer ni trier l'eau de la rivière de l'eau tombée du ciel; de même, si un petit ruisseau se jette dans la mer, il n'y aura nul moyen de l'en séparer; et dans une pièce percée de deux fenêtres par où pénètre une vive clarté, les deux clartés, divisées à l'arrivée, se fondent en une seule. »

1230Monsieur Rocquelay.

1231Laisser faire Dieu demande le courage de se laisser purifier par Lui à mesure que Jésus-Christ se développe et grandit dans l’âme jusqu’à atteindre la pleine stature de l’âge adulte. Cf. Jean 3, 30 Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse.

1232Cf. Matthieu 11, 25 En ce temps-là Jésus prit la parole et dit: "Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits.

1233Cf. Thérèse d’Avila, Chemin de la Perfection chapitre 27 : “Ce n'est pas parce que dans cette maison la coutume et la pratique de l'oraison sont observées, que vous devez obligatoirement être toutes contemplatives. C'est impossible, et celle qui ne le sera pas éprouvera une vive contrariété si elle ne comprend pas cette vérité. La contemplation est un don de Dieu. Et puisqu'elle n'est pas nécessaire au salut et que Dieu ne nous la demande pas comme condition de la récompense future, que cette religieuse ne s'imagine pas que quelqu'un d'autre l'exigera, ni qu'elle cessera pour autant d'être très parfaite si elle met en pratique ce que j'ai écrit; au contraire, elle aura peut-être beaucoup plus de mérite, parce qu'elle devra fournir davantage d'efforts; le Seigneur la traite en âme forte et lui réserve, pour les lui donner toutes à la fois, les consolations dont elle n'aura pas joui sur la terre. Qu'elle ne se décourage donc pas, n'abandonne pas l'oraison et n'omette pas de faire comme les autres, car parfois le Seigneur vient très tard; et, même tard, il paye bien, et donne d'un seul coup autant qu'il a donné peu à peu à d'autres en plusieurs années. J'ai passé quatorze ans sans pouvoir jamais méditer autrement qu'avec un livre. Il doit y avoir beaucoup de personnes dans ce cas, et d'autres qui, même avec un livre, sont incapables de méditer; elles ne peuvent que prier vocalement; cela les absorbe davantage et elles y trouvent une certaine satisfaction.”

1234Ce pourrait être Mr Boudon, ordonné prêtre l’an passé et très proche de Mère Mectilde. Ce pourrait aussi bien être Saint Jean Eudes qui depuis 1654 s’est beaucoup rapproché de mère Mectilde dont il a expérimenté à Paris la grande charité à son égard lors d’une maladie. Elle a pris l’initiative d’aller au-devant de lui qui jusqu’alors était plutôt méfiant vis-à-vis d’elle en raison de la relation étroite qu’elle entretenait avec Bernières. Ayant ouvert les yeux sur la grandeur et la qualité de cette âme contemplative, désormais Jean Eudes la soutient et l’encourage. Les archives témoignent à partir de ce moment d’une étroite relation épistolaire. Jean Eudes ne faisait pas partie de l’Assemblée des serviteurs de Dieu convoquée à à Paris au printemps 1655 pour donner avis au sujet du spériorat de Mère Mectilde.

1235Il s’agit donc bien ici de Mère Mectilde qui a été confirmée dans son supériorat par l’assemblée des serviteurs de Dieu à Paris un an auparavant. Il faut noter que Jean Eudes ne faisait pas partie de cette assemblée ; ce qui nous fait penser que le destinataire de cette lettre serait de préférence Henri Boudon.

1236Cf. Malachie 3, 20, Mais pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice brillera, avec la guérison dans ses rayons; vous sortirez en bondissant comme des veaux à l'engrais.

L’École française, plus spécialement Bérulle, à la suite des Pères de l’Église, aime employer l’image du Soleil pour illustrer la mission du Verbe Incarné dans le monde et les âmes. Cf. Bérulle dans le Discours de l’état et des grandeur de Jésus, p. 147 éd. Migne : « La profession du christianisme, à proprement parier, est un art de peinture, qui nous apprend à peindre, mais en nous-mêmes, et non en un fond étranger; et à y peindre un unique objet, car nous n'avons point à peindre, mais à effacer le monde en Boas, monde qui est le seul objet et de la vue des hommes, et de l'art des peintres; nous n'avons point porter en nous l'image du vieil homme, mais celle du nouvel homme. Et pour parler plus clairement, nous avons à y peindre un seul objet, et le plus excellent objet qui soit et celui sur lequel la peinture a le moins d'atteinte c'est-à-dire nous avons tous à peindre en nous-mêmes un soleil, le soleil du soleil, le soleil de justice, le soleil du ciel empyrée et de l'éternité, Jésus-Christ Notre-Seigneur; qui est l’image vive que le Père a formée et exprimée en soi-même. Et nous avons à passer notre vie en ce bel et noble exercice, auquel nous sommes exprimant et formant en nous-mêmes celui que le Père éternel exprime en soi, et qu'il a exprimé au monde et au sein de la Vierge et par le nouveau mystère de l’Incarnation. Et en ce noble et divin exercice, notre âme est l'ouvrière, notre coeur est la planche, notre esprit est te pinceau, et nos actions sont les couleurs qui doivent être employées en cet art divin, et en cette peinture excellente. » Bernières se situe dans cette ligne, mais il donne à l’image du Soleil une dimension plus intérieure et mystique.

1237Cf. Saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, II, 5 :”Prenons une comparaison. Le rayon du soleil bat dans une vitre. Si la vitre est couverte de taches ou de vapeurs grossières, il ne la pourra éclaircir ni la transformer entièrement en sa lumière, comme si elle était pure et nette de toutes ces taches... Et ce ne sera pas la faute du rayon, mais de la vitre. Parce que si elle était entièrement nette et pure, il l'éclaircirait et la transformerait tellement qu'elle paraîtrait le rayon même et rendrait la même lumière que le rayon... Ainsi, l'âme est comme une vitre dans laquelle bat toujours, ou pour mieux dire, en laquelle demeure toujours par nature cette lumière divine de l'être de Dieu, comme il a été dit. L'âme, donc, faisant place (c'est-à-dire ôtant de soi tout voile et toute tache de créature, ce qui se fait en tenant la volonté parfaitement unie avec celle de Dieu -- parce qu'aimer est travailler à se dépouiller et dénuer pour Dieu de tout ce qui n'est point Dieu), elle demeure aussitôt éclaircie et transformée en Dieu. Et il lui communique son être surnaturel de telle sorte qu'elle paraît Dieu même et a ce que Dieu même possède. Et il se fait une telle union, lorsque Dieu départit cette surnaturelle faveur à l'âme, que toutes les choses de Dieu et de l'âme sont unes en transformation participée ; et elle semble plus être Dieu qu'être âme, et même elle est Dieu par participation ; encore qu'à la vérité son être naturel soit aussi distinct de celui de Dieu qu'il l'était auparavant, quoiqu'elle soit transformée ; comme aussi la vitre a son être distinct de celui du rayon, lorsqu'elle en est éclairée.”

1238Cf. Chr. Int. VII,10 : « Une âme élevée dans l’état passif d’oraison se trouve unie à Dieu sans qu’elle ait travaillé à s’y unir, et reçoit de lui plusieurs lumières, vues, désirs et affections, comme il lui plaît les communiquer. Pour lors l’âme adhère purement à la Grâce et ne se remue point pour prendre elle-même des vues, désirs ou affections : elle se contente de ce que l’Esprit, qui la tient liée, lui donne, et n’a que cet unique soin de le contenter et adhérer à son divin amour. Durant qu’elle demeure et opère conformément à ce divin état, elle ne se sert point de sa liberté naturelle pour agir, mais suit les motions divines dans l’anéantissement des propres opérations. Quand elle est bien morte et bien passive en elle-même, son état de passiveté ne change point, quoique ses dispositions ordinaires changent, car elle reçoit de Dieu les ténèbres comme la lumière, les froideurs comme les ardeurs, les pauvretés comme l’abondance, demeurant ferme dans son fond à ne vouloir que Dieu et ses saintes volontés avec toute indifférence et une parfaite mort de ses propres opérations. »

1239M. Rocquelay, prêtre, disciple, ami et secrétaire de Jean de Bernières.

1240Cf. Chr. Int. VII,19 : « Que l’âme se défait rarement de toute opération propre ! Et cependant cela la fait sortir de Dieu. Elle en sort pour y rentrer, et elle n’avait qu’à y demeurer ! Je remarque qu’à mon réveil, mon âme envisage Jésus-Christ, dans lequel elle se repose quelque temps, et par lequel elle se sent attirée à la contemplation de la divine Essence en pureté de Foi. Cette idée divine de Jésus-Christ fait éclipser toutes les images des créatures, et puis elle s’éclipse insensiblement elle-même, laissant l’âme dans la connaissance générale, confuse et amoureuse de Dieu ; et puis elle ne s’aperçoit plus de ce qui s’opère en elle, Dieu étant, en ce commencement, environné de ténèbres dans lesquelles les lumières et vues de l’esprit humain sont anéanties. »

1241Cf. Chr. Int. VII,20 : « O mon âme, soyez fidèle, vous êtes trop favorisée de Dieu pour ne vous donner pas uniquement à lui. Quittons tout, abandonnons le temporel : le prenne qui voudra. Ne craignons pas que rien nous manque si nous possédons Dieu. Si sa Providence nous donne si abondamment les grandes faveurs de ses divines caresses, ne nous défions pas qu’elle nous laisse manquer des moindres choses qui regardent le corps, qui ne sont rien en comparaison. Vaquons à l’oraison et ne l’abandonnons jamais, ce doit être notre seule et unique affaire. »

1242Mère Mectilde. « Il y a dans ces lettres une tonalité de certitude sur l'état intérieur de la prieure qui n'était pas apparu jusqu'ici. Il faut sans doute que Bernières ait compris que Mère Mectilde est parvenue à un haut degré d'union à Dieu pour qu'il s'exprime ainsi à son sujet. » B. Pitaut Bar 2 p. 14

1243Cf.Ruuesbroec, La Pierre Brillante, Centre Saint-Jean-de-la-Croix/Éditions du Carmel, Traduction par Max Huot de Longchamp, 2010, p.14 : « L'union avec Dieu que sent l'homme spirituel lorsque celle-ci se révèle à son esprit en son insondabilité, c'est-à-dire infiniment profonde, infiniment haute, infiniment longue et large - en cette révélation même, (p 7) l'esprit perçoit que, par amour, il s'est perdu et abîmé en cette profondeur, dépassé en cette hauteur et échappé en cette longueur. Il se sent égaré dans la largeur, il se sent demeurant en la connaissance inconnue, il se sent passé dans l'unité de Dieu à travers l'union sentie de son adhésion [à lui], et dans sa vitalité à travers sa mort complète : là, il se sent une même vie avec Dieu. Et c'est là le fondement et le premier point en une vie contemplative ».

1244Bernières explique à Mectilde qu’elle est en train de passe de la ferveur à la vie hautement contemplative telle que Ruusbroec le décrit dans La Pierre Brillante. Cf. p.12 : “A présent, pour que cet homme bon ait une vie spirituelle pleine de ferveur, cela dépend d'encore trois autres points : le premier point, c'est que son cœur ne soit pas encombré ; le second point, c'est la liberté spirituelle dans son désir ; le troisième point, c'est de sentir une union intérieure à Dieu. […] Par ces exercices intérieurs, on atteint le troisième point, c'est-à-dire que l'on sent une union spirituelle à Dieu. En effet, celui qui, dans sa pratique de la vie intérieure, s'élève vers son Dieu librement et sans être encombré, et qui ne recherche que l'honneur de Dieu, goûtera nécessairement la bonté de Dieu et sentira de l'intérieur la véritable union à Dieu. Et dans cette union, une vie spirituelle et intérieure se trouve accomplie, car à partir de cette union, le désir est toujours de nouveau touché, et excité à de nouveaux actes intérieurs ; et tout en agissant, l'esprit s'élève à une nouvelle union : ainsi action et union se renouvellent-elles continuellement, et ce renouvellement en actes et en union, c'est cela une vie spirituelle.”

1245C’est la vie hautement contemplative dont parle Ruusbroec dans La Pierre Brillante. Cf. p.13 sq. : « A présent, sache que si cet homme spirituel doit devenir un contemplatif, trois points encore en font partie. Le premier point, c'est qu'il ne sente pas de fond à ce sur quoi son être est fondé, et c'est de cette manière qu'il lui faut le tenir ; le second point : il faut que sa manière d'être soit sans mode ; le troisième point : il doit demeurer dans une divine fruition. […] Mais le contemplatif qui a renoncé à lui-même et à toute chose, et qui ne se sent distrait par aucune, du fait qu'il ne possède rien avec propriété, mais se tient libre de tout, peut continuellement venir nu et sans être encombré au plus intime de son esprit : là, il perçoit sans voile une lumière éternelle, et dans cette lumière, il sent l'attraction éternelle de l'union à Dieu, et il se sent lui-même comme un éternel feu d'amour, qui aspire par-dessus tout à n'être qu'un avec Dieu. Plus il éprouve cette attraction ou cette attirance, plus il sent cela ; et plus il sent cela, plus il a envie de n'être qu'un avec Dieu, car il a envie de payer la dette que Dieu exige de lui. »

1246Bernières met en garde contre une passivité qui serait paresse. L’effort de la sortie de soi pour se laisser attiré par Dieu en Dieu est requis, car si la carrière est ouverte, elle est sans limites et ne tolère pas que l’on s’arrête sous peine de régresser.

Cf. Ruusbroec, La Pierre Brillante, p.30-31 : « A cette contemplation est toujours liée une manière d'être sans mode, c'est-à-dire une vie d'anéantissement. En effet, là où nous sortons de nous-mêmes dans les ténèbres et dans le non-mode sans fond, là brille toujours le rayon simple de la clarté de Dieu, en laquelle nous sommes fondés, et qui nous tire hors de nous-mêmes en une façon d'être suressentielle, immergée dans l'amour; et un exercice d'amour sans mode est toujours lié à cette immersion dans l'amour et la suit, car [cet] amour ne peut être oisif, mais il veut connaître et savourer jusqu'au bout cette richesse sans fond qui vit en son fond, ce qui est une faim insatiable : toujours lutter sans réussir, c'est nager à contre-courant. C'est quelque chose que l'on ne peut ni laisser, ni attraper ; on ne peut ni s'en passer, ni l'obtenir ; on ne peut ni le dire, ni le taire, car c'est quelque chose qui est au-dessus de la raison et de l'intelligence, et qui dépasse toute créature ; et c'est pourquoi l'on ne peut ni l'atteindre, ni s'en emparer. Mais quand notre vue se porte au plus intérieur de nous-mêmes, nous sentons qu'en cette impatience d'amour , l'Esprit de Dieu nous dirige et nous pousse ; et lorsqu'elle se porte au-dessus de nous-mêmes, nous sentons que l'esprit de Dieu nous tire et nous consume en ce qu'il est en lui-même, c'est-à-dire en l'amour suressentiel avec lequel nous ne faisons qu'un, et que nous possédons plus profondément et plus largement que toute chose.

« Vivre cela, c'est savourer simplement et sans rencontrer de limite tout ce qu'il y a de bon et la vie éternelle.. Et en savourant ainsi, nous sommes avalés, au-dessus de la raison et sans la raison, dans le calme profond de la divinité qui jamais n'est ébranlé. Que cela soit vrai, on peut le connaître en le sentant, et pas autrement, car ce que c'est, comment, par qui, et où, ni la raison, ni aucun exercice ne peut y atteindre. Et c'est pourquoi notre exercice ici demeure toujours sans mode, c'est-à-dire sans manière [particulière], car le bien insondable que nous savourons (p.26) et possédons, nous ne pouvons ni le saisir ni le comprendre, et nous ne pouvons jamais non plus par notre exercice sortir de nous-mêmes et entrer là. Et c'est pourquoi nous sommes alors pauvres en nous-mêmes et riches en Dieu, affamés et assoiffés en nous-mêmes, ivres et rassasiés en Dieu, agissant en nous-mêmes et absolument au repos en Dieu. Et nous continuerons toujours ainsi, puisque sans exercer l'amour, jamais nous ne pouvons posséder Dieu. Et celui qui sent ou croit autre chose est trompé. »

1247Ibid. p. 15 : « Cette unité simple de Dieu, personne ne peut la sentir ni s'y tenir, à moins de se présenter à la clarté immense et à l'amour, au-dessus de la raison et sans mode. Quand il se présente ainsi, l'esprit sent en lui-même qu'il brûle éternellement en amour, et dans ce feu de l'amour, il ne perçoit ni fin ni commencement ; et il se sent lui-même une même chose avec ce feu de l'amour. Continuellement l'esprit brûle en lui-même, car son amour est éternel, et continuellement il se sent se consumer en amour, car il est attiré en la transformation qu'opère l'unité de Dieu. Là où il brûle en amour, s'il fait attention à lui-même, l'esprit perçoit distinction et altérité entre lui et Dieu, mais là où il se consume, il est simple et ne s'en distingue aucunement, et c'est pourquoi il ne sent rien d'autre que l'unité. En effet, la flamme immense de l'amour de Dieu dévore et engloutit tout ce qu'elle peut étreindre en ce qu'elle est en elle-même. »

1248Mt 11,25 : « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit: " Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l'avoir révélé aux tout-petits. »

1249Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous, et renonçons à nos propres conduites, qui gâtent tout l'ouvrage de Dieu en nous. Qu'importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir ? L'attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l'âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s'occuper qu'en Dieu seul. Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu'elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement ; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l'unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n'avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement.»

1250Cf. Chr. Int. VII,14 : « En cet état, l’âme jouit de Dieu en Dieu, dans un parfait contentement, ne goûtant que Dieu seul qui lui est tout ; le reste ne lui est plus rien ; aussi Dieu pour la remplir de lui-même en chasse toutes les créatures. Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu ! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

1251Gal 2,20 : « je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Christ qui vit en moi. »

1252Le feu de l’Esprit saint, la « Vive Flamme » de Saint Jean de la Croix.

1253L’éditeur fait précéder cette lettre ainsi : « A une religieuse en fondation avec une autre. ». Il s’agit de Mère Mectilde.

1254Mère Mectilde et la comtesse Marie de La Guesle Châteauvieux qui partageait, au jour le jour, les soucis de cette fondation depuis le début jusqu'à la cérémonie du 12 mars 1654 dans la petite chapelle de la rue Férou. Elle aura été une des plus intimes confidentes de mère Mectilde, et sa docilité à suivre sa sainte amie, a fait de cette mondaine de bonne volonté, une âme profondément abandonnée à Dieu. Dès le lendemain de la mort de son mari (6 novembre 1662) elle se retirera jusqu’à sa mort (8 mars 1674) dans le couvent qu'elle a fait bâtir rue Cassette et où les bénédictines du Saint-Sacrement s’installeront à partir du 21 mars 1659.

1255Mère Mectilde est à la veille de conclure un marché pour l’achat d’une place rue Cassette pour bâtir le futur monastère. Il sera conclu durant le 1er trimestre 1657 grâce à la générosité inlassable du comte et de la comtesse de Châteauvieux. Ils ont pu être appelés, avec vérité, les fondateurs de l’Institut. La demeure de la rue Férou n'avait nullement été conçue pour servir de monastère. M. Picoté invitait la Mère à construire un authentique couvent et lui signala un vaste terrain libre en bordure de la rue Cassette. Elle s'y rendit avec Mme de Châteauvieux et planta un bâton en terre : « C'est donc ici, prononça-t-elle, que le Seigneur sera loué et adoré ». La comtesse notera que c'était l'endroit exact que l'architecte choisit plus tard pour édifier l'église.

1256Bernières insiste sur l’importance de construire avec sobriété. Une structure monastique légère et pauvre lui paraît d’une nécessité de premier ordre. Celle-ci contribuant grandement à la vie intérieure et extérieure des âmes consacrée à la vie contemplative.

1257Mère Mectilde.

1258Cf. Catherine de Bar 1614-1698 Une âme offerte à Dieu en saint Benoît, Téqui, 1998, p. 141 : “ Comme il est normal à toutes les oeuvres voulues par Dieu, la fondation de Mère Mectilde se heurta à d'innombrables difficultés, et bien qu'elle s'abandonnât entièrement à la Providence sur ce point, elle dut à plusieurs reprises se défendre. Le détail des persécutions qu'elle eut à subir ne nous est pas entièrement connu, mais il est certain qu'elle fut victime de graves suspicions, allant parfois jusqu'à la calomnie. Elle se heurta semble-t-il, à l'hostilité du groupe janséniste qui avait espéré un temps l'attirer à lui. Au début de 1659, les Cordeliers à leur tour, contestèrent la légimité de son passage dans l'Ordre bénédictin, et elle dut entreprendre des démarches à Rome pour en obtenir confirmation. Finalement, elle obtint du pape Alexandre VII un "bref" très favorable en date du 20 septembre 1660, confirmé par des Lettres patentes royales du 26 juin 1662. Cependant la Mère Mectilde ne connut jamais vraiment la tranquillité : les humiliations, les souffrances et les épreuves ne lui firent jamais défaut.”

1259Jean Daoust, Catherine de Bar Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Tequi, 1979 p. 25 : “La maison était à peine installée que la fondatrice fut l'objet d'odieuses calomnies et d'injures sans nombre. Elle résolut de ne jamais se justifier, de ne jamais se plaindre, mais de redoubler de douceur et d'humilité. Voici un exemple entre cent des persécutions qu'elle subit. Un beau jour se présenta une soi-disant princesse étrangère qui sollicita son entrée au couvent. Elle allait apporter ses innombrables malles, bref de quoi meubler tout le monastère. Au dernier moment, la prieure subodora la ruse : la princesse n'était qu'un individu déguisé en femme et ses caisses étaient farcies de gens armés qui se proposaient de saccager le logis. Un instant découragée, Mère Mectilde allait abandonner la direction de l'Institut. MM. Vincent, Olier et Boudon lui enjoignirent de tenir ferme.”

1260Cf. Int. Chr. II,11 : « Il est fort nécessaire de ne se croire bon à rien, afin d'être vide de l'inclination que nous avons naturellement à notre propre excellence : quand elle est anéantie, nous sommes bien près de Dieu, parce que la mesure de cette évacuation est celle de notre perfection. O Qu'il est difficile de ne se point chercher soi-même, et de n'aspirer point secrètement à son élévation ! Les grands saints ont anéanti à leurs propres yeux leurs talents, quand par nécessité ils ont été obligés de les faire éclater à ceux des autres ; hors cela ils ont non seulement caché, mais détruit de toutes leurs forces ce qu'ils étaient. »

1261Cf. Jn 8 : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres; il aura la lumière qui conduit à la vie. »

1262Cf. Chr. Int. IV,7 : « Je comprends aussi, à l'aide de la même grâce, que comme Jésus a été toujours souffrant et dans les privations, nous devons aussi porter les mêmes états et nous plaire de ce que notre vie est pleine de croix et de douleurs, de contrariétés et de privations, de lumières et de consolations : ne s'attendre, ne désirer, ne s'accoutumer qu'à cela. La vie pauvre, retirée et abjecte que j'ai résolu de mener conformément à ma vocation, sera sans doute folie aux gens du monde et me paraîtra souvent telle à moi-même et une imprudence ; mais courage, la Foi vive me fera bien voir le contraire. Au procédé d'un vrai Chrétien, il n'y a pas de raisonnements humains, mais il y en a de divins, et de très éminents, car il faut souffrir pour faire pénitence, et aimer les pauvretés pour être dans le pur amour, qui méprise tout pour posséder Dieu. »

1263À une personne qui était dans l’oraison de simple occupation en Dieu. Ce pourrait bien être la comtesse de Châteauvieux à moins que ce soit encore Mère Mectilde.

1264Cf. Chr. Int. VII,19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

1265Cf. Chr. Int. VII, 19 : « J’étais aussi entré dans un vide de toute action intérieure, excepté celles que Dieu demande de moi clairement. Les entretiens spirituels, les actions de charité, les visites des pauvres, se mêler de beaucoup de pareilles choses, emportent le temps de la contemplation, qui est mon premier et principal devoir. Et comme mon âme doit servir Dieu dans le vide de toutes les créatures, aussi doit-elle se dégager de beaucoup de bonnes occupations et se réserver avec la Magdelaine le loisir et le repos en l’oraison. Et parce que la solitude extérieure et l’éloignement de toute conversation favorise[nt] cette manière de vie, il la faut posséder le plus que l’on pourra et demeurer au désert, avec estime néanmoins des autres exercices de la vie active qui sont excellents dans l’ordre de la volonté de Dieu. »

1266Ce conseil rejoint bien ceux de Mère Mectilde à sa fille spirituelle et amie, Marie de Châteauvieux dans ses lettres de direction. Par exemple : « Vous devez donc haïr vos infidélités parce qu'elles déshonorent Dieu, mais non pas vous en troubler ni inquiéter. Haïssez la coulpe, mais aimez chèrement la peine. Soyez marrie d'être contraire à Dieu, mais soyez bien aise que cela vous confonde et vous fasse connaître votre fonds malin. Je veux bien que vous gémissiez sous le poids de cette chair de péché avec saint Pau1, mais je -désire que vous entriez dans sa très profonde humilité.

« Car les misères qu'il ressentait le jetaient dans un abaissement si extrême qu'il se disait un petit avorton et indigne du nom d'Apôtre. Ne dit-il pas qu'il se glorifie dans ses infirmités ? Quelles sont les infirmités de saint Paul ? Ce sont les aiguillons des péchés qu'il portait et ressentait continuellement en lui-même. Et lorsqu'il en demandait la délivrance, il a appris que, par toutes ces misères, son âme se perfectionnait.

« Ma très chère fille, ne vous troublez point, votre état est bon ; mais n'y soyez pas si réfléchie. Soyez plus abandonnée et plus dans la confiance en Dieu. Votre perfection est l'ouvrage de Jésus-Christ. Soyez assurée qu'il la couronnera de ses bénédictions. Mais il faut que vous demeuriez ferme, souffrant la destruction que son amour fait en vous de tout ce qui est opposé à son règne. Je plains votre âme qui se tourmente dans ses ténèbres et dans ses ignorances ; et pour ne comprendre point le chemin où Notre Seigneur l'attire pour se la rendre toute à lui, elle se travaille et se peine très inutilement.

« Devenez petite enfant, plus soumise que jamais et plus simplifiée dans vos pensées. On vous assure que votre voie est bonne et sainte, marchez en confiance. » Une amitié spirituelle au grand siècle. Lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux, Téqui 1989, p.225-228.

1267Cf. Int. Chr. I, 9 : « La principale raison par laquelle nous ne nous corrigeons point, ou peu, est que nous ne dépendons point assez de la grâce ; nous n'avons pas assez de recours à Dieu, nous avons trop d'appui aux créatures, c'est-à-dire aux moyens dont nous nous servons pour procurer notre correction, comme lecture de bons livres, conférences, sermons, méditations, etc. Toutes ces choses-là sont bonnes, quand elles sont faites avec une grande dépendance de la grâce et un grand recours à Dieu, qui est celui seul qui nous tirera de nos misères, pour être couronné de gloire en nous. In laudem gloriae gratiae suae . Dieu est une plénitude infinie à qui rien ne manque, omne bonum, et d'où tout bien procède. La créature est un vide tout pur, et une privation de tout bien. Comme il ne se peut concevoir une plus grande plénitude que celle de Dieu, aussi ne peut-on s'imaginer une pauvreté plus extrême que celle de la créature. Être Dieu et tout bien, c'est la même chose ; être créature et n'être rien, c'est la même chose ; l'un toute abondance, l'autre toute pauvreté. Chacun suppose cette vérité sans y faire réflexion ; ce qui fait que nous n'entrons jamais dans une véritable défiance de nous-mêmes, et ainsi nous demeurons privés d'autant de vertus qu'il nous reste d'appui sur nous. Ô mon Dieu, ma pauvreté me plaît parce qu'elle me fait connaître vos richesses : si rien ne me manquait, j'oublierai ce que je suis. Je suis donc bien aise que vous soyez tout et de n'être rien, pour avoir tout de vous. »

1268À une religieuse, sur le discernement de ce qui se passe en l'intérieur. Il s’agit très probablement de Mère Mectilde. S’il fallait s’en persuader, on trouve on trouve à la suite de cette lettre, dans le corpus de Rouen, la lettre 25 intitulée : « A la même religieuse, contenant un abrégée de la voie mystique » datée du 20 octobre 1654. Or celle-ci est certainement une lettre adressée à Mère Mectilde. C’est donc très probablement à cette dernière que Bernières s’adresse dans cette lettre.

1269Il s’agit probablement de Monsieur Bertot qui est à proximité de Bernières chez les Urssulines.

1270Jacques Bertot a beaucoup développé le thème de l’Enfance spirituelle dans sa correspondance et ses notes. Cf. Directeur Mystique, opuscule 12 : « Il faut non seulement que vous preniez garde par la lumière divine aux choses qui accompagnent l’état d’Enfance de Jésus-Christ, comme la pauvreté, l’abjection et le reste, mais [aussi] à ce qui le constituait qui était cette petitesse d’un enfant, ce manque de volonté et de conduite et tout le reste qui constitue l’enfance, car c’est en cela qu’est le fond de la lumière et Sagesse divine, sans quoi vous n’aurez jamais l’état d’Enfance en vérité. Ceci est fort et il y aurait infiniment à dire étant d’une lumière très grande. Appliquez-vous à chaque parole, non pour en prendre l’écorce, mais pour en puiser avec l’âme de la divine lumière le fond et l’essence, car c’est en cela que consiste l’Enfance divine pour vous ; et si vous pouviez perdre heureusement votre volonté pour une autre que Dieu vous a choisie, vous trouveriez par là la divine Sagesse et vous ne le ferez jamais autrement. »

1271Nous sommes en fin la période quadragésimale durant laquelle Mère Mectilde n’a pas dû ménagé sa santé corporelle. Elle est atteinte d'une fluxion de poitrine et d'un mal de côté avec une oppression considérable joints à un engourdissement du bras gauche qui lui ôtait tout mouvement.

1272Selon l’adage scolastique : « Quid recipitur, ad modum recipientis recipitur » ( tout ce qui est reçu, est reçu selon les dispositions du sujet qui reçoit).

1273Conseil plein de bon sens qui fait preuve de la prudence du directeur : la grâce ne supprimant pas la nature, mais au contraire, elle la suppose !

1274On sent ici un humour un peu caustique !

1275Bernières montre par ces conseils judicieux que sa vie spirituelle n’est pas désincarnée, ni frôlant l’angélisme mal sain !

1276Bernières écrivait déjà à Mère Mectilde, à propos de la mort mystique. Cf. L 2,25 : « Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l'âme ne peut goûter rien de créé ni d'incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu'elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul. Vie que l'on appelle d'anéantissement. La force du divin rayon l'ayant tirée hors d'elle-même et de tout le créé, pour la faire demeurer en Dieu seul. Cette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n'est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite. La fidélité consiste à vivre de cette vie si cachée en Dieu, et si inconnue aux sens, et porter en cet état toutes les peines et souffrances intérieures et extérieures qui peuvent arriver, sans chercher autre appui ni consolation que d'être en Dieu seul. La mort mystique est non seulement continuée, mais augmentée en cet état, et la vie divine prend accroissement. Les susdites ténèbres de la foi commencent à s'éclaircir, à découvrir à l'âme ce que Dieu est en soi, et tout ce qui est en Dieu. C'est comme la première clarté que le soleil jette sur l'horizon, auparavant même le lever de l'aurore. »

1277Cf. Gal. 2,20 : « je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. »

1278Cf. Ruusbroec (1293-1381) De la Pierre brillante, deuxième partie, Vivre dans les vertus et mourir au-dessus des vertus, traduction de Max de Longchamp p. 28-29 : « Et en ce mourir, nous voilà fils cachés de Dieu, et nous percevons en nous une nouvelle vie, et c'est une vie éternelle. Et de ces fils, saint Paul dit : "Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ." Maintenant, comprends comment cela se passe. Tant que nous avançons vers Dieu, il nous faut nous présenter à lui et lui présenter toutes nos œuvres comme une éternelle offrande ; mais en sa présence, nous nous laisserons nous-mêmes ainsi que toutes nos œuvres, et mourant en amour, nous dépasserons toute condition créée, jusqu'en la richesse suressentielle de Dieu : là, nous le posséderons en une mort éternelle à nous-mêmes. Et c'est pourquoi l'Esprit de Dieu dit dans le livre du Secret que "bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur " ; c'est à bon droit qu'il les nomme "bienheureux morts", car ils demeurent éternellement morts, abîmés en l'unité fruitive de Dieu, et continuellement ils meurent en amour de par l'attraction qu'exerce la transformation de cette même unité. L'Esprit de Dieu dit en outre : "ils se reposeront de leurs travaux et leurs œuvres les suivront". Dans les modes, là où nous sommes engendrés par Dieu en une vie spirituelle vertueuse, nous présentons nos œuvres comme une offrande à Dieu ; mais dans le non-mode, là où de nouveau nous sommes morts en une vie éternelle bienheureuse, nos œuvres bonnes nous suivent, car elles sont une même vie avec nous. Dans notre avancée vertueuse vers Dieu, Dieu demeure donc en nous ; mais dans le dépassement de nous-mêmes et de toute chose, c'est nous qui demeurons en Dieu. »

1279En avril 1657, Mère Mectilde dut, sur ordre des médecins, se rendre, pour se soigner, aux eaux de Plombières, en Lorraine, qu'elle jugea d'ailleurs « bien vilaines et bien puantes ». En route, elle fit halte à Nancy, chez les soeurs de la Congrégation de Notre-Dame où vivaient ses deux nièces, puis à Rambervillers, où elle proposa aux moniales de s'agréger à l'Institut, enfin à Épinal où elle secourut les annonciades.

1280Il s’agit encore de la comtesse de Châteauvieux.

1281Madame de Chateauvieux.

1282En janvier 1658, année de la demande officielle de changement d'Ordre de Mère Mectilde, celle-ci toujours secondée par Mme de Châteauvieux, après avoir passé quelques jours chez les Annonciades d'Epinal, et avoir pris les eaux à Plombières pour obéir à ses médecins, revint à Paris afin de négocier l'acquisition du terrain de la rue Cassette qui fut conclue en janvier 1658 et bâtir le nouveau couvent qui fut inauguré en mars 1659. Elle l’acheta 25 000 livres, et l'architecte Gitard, celui-là même qui travailla à l'église Saint-Sulpice, établit un devis de 39 000 livres pour la construction du monastère. Les religieuses en prirent possession le 21 mars 1659, en la fête de Saint-Benoît. Monastère que bénit, le 25 mars, M. de Maupas, évêque du Puy. La communauté comprenait alors dix-huit professes et trois novices. Elle l’occupera jusqu’à la Réolution. Mère Mectilde désirait faire poser les premières pierres par trois pauvres représentant la Sainte Famille. Finalement, au jour de l'Ascension, le comte de Châteauvieux scella la première pierre au nom de saint Joseph, la comtesse et son petit-fils, figurèrent la Vierge et l'Enfant Jésus pour la pose de la deuxième et de la troisième. (cf. J. Daoust, Catherine de Bar Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Tequi, 1979)

1283Cf. Chr. Int. V,2 : « Le Roi de Gloire est resserré sous ces petites espèces [eucharistiques], et ainsi captif et prisonnier de l'homme, il se rend, ce semble, son esclave, se donnant tout à lui et, se sacrifiant encore au Père éternel pour lui, il souffre pour ainsi dire, et meurt pour lui, et lui communique tous les mérites de son précieux Sang. Ô divin Captif, captivez si fortement mon cœur qu'il ne rentre jamais plus en la liberté naturelle, mais que, tout détruit et anéanti, il ne vive point d'autre vie que de la surhumaine, il ne jouisse point autre liberté que de celle de vos enfants : que le monde les regarde comme des esclaves, et les traite indignement comme les balayures du monde, malgré ses mépris, ce sont vos enfants. »

1284Cf. Chr. Int. V,2 : « Vivre dans sa propre mort, comme Jésus nous paraît au Saint Sacrement, perdre sa Gloire dans les mépris, être ravi quand on est anéanti et sacrifié, c'est le propre de la vie de la Grâce. »

1285Cf. Chr. Int. I,1 : « Jamais on ne pourra passer jusques à la contemplation et à l'amour parfait de la Divinité, qu'en passant premièrement par Jésus crucifié, abject et pauvre. Nous le voyons aller tout seul, pauvre et méprisé, et personne en sa compagnie, car peu le veulent suivre par les voies rudes qu'il nous montre. »

1286Cf. Chr. Int VII,6 : « N’avoir point d’autre prudence que la sacrée folie de la Croix ; suivre les voies de la Grâce qui nous sont inspirées, quittant tout ce qui s’y oppose comme des obstacles aux desseins de Dieu, quoi que puissent dire la prudence humaine et la répugnance de la nature. »

D’après une chronique , on peut constater que les constructions étaient plutôt précaires : « Pendant que l'on bâtissait l'église de notre monastère de Paris, en l'an 1658, l'entrepreneur du bâtiment ayant négligé de visiter les carrières sur lesquelles elle est bâtie — quoiqu'il en fût averti par le bail à prix fait — se fussent [fut] chargé de faire à leur dépens les reprises qu'il y croirait nécessaire —, il arriva que, comme l'église fut achevée et que le couvent fut jeté, lui-même s'aperçût que tout s'en allait par terre, à faute de n'être pas soutenu par les fondements si bien que tout épouvanté, car la chute en paraissait tellement prochaine qu'il semblait même que l'on voyait branler les murailles ; il courut en avertir notre Mère Prieure qui, d'abord, fit faire de grandes prières et voua de faire dire plusieurs Messes pour les âmes du Purgatoire et en l'honneur des Saints Anges ; parce que l'on ne pouvait faire entrer des ouvriers dans ces carrières pour reprendre les piliers sans un péril évident d'y demeurer accablés.

« Et dans ce temps-là, la Mère Benoîte de la Passion, Prieure dans notre maison de Rambervillers -- qui est morte depuis en très grande odeur de sainteté --, laquelle ne savait rien de ce péril, en étant éloignée de plus de soixante ou quatre-vingts lieues, écrivit en ce même temps, qu'elle avait vu les Saints Anges et les âmes du Purgatoire soutenir un chantier de l'église qui était -- selon que l'on peut juger de la manière dont elle l'écrivit -- tout ce côté dangereux. Et le succès montra bien qu'il y avait eu un secours bien spécial du ciel, puisque tout ce travail qui dura plus de six semaines, et coûta plus de quatre mille livres, s'acheva sans qu'il en arrivât le moindre accident du monde aux ouvriers.

« Nous n'avons mis cette vision que pour montrer la protection particulière de Dieu sur notre maison de Paris. Il s'en pourrait rapporter encore bien d'autres de la qualité de celle-là, mais puisque celle-ci suffit à notre dessein, le surplus ne ferait qu'en vain grossir ce volume et ennuyer le lecteur. » (Document Biographique, Ecrits spirituels 1640-1670 Bénédictines du Saint Sacrement Rouen 1973, p.172)

1287Cf..Chr. Int. V,8 : « Mon âme, quand commencerai-je la pratique d'une vie toute crucifiée, vie chrétienne et toute surhumaine ? Quand aimerai-je la pauvreté, les mépris, les affronts, les injustices ? Mon Dieu, que je commence aujourd'hui à vous servir, et que je passe par-dessus tous les sentiments de la nature, qui doit être continuellement sacrifiée ! Et c'est pourquoi je ne dois pas me contrister des choses qui m'appauvrissent et me détruisent : tant plus pauvre, tant plus mort au monde. Si j'étais crû, je devrais, quant à l'extérieur même, vivre pauvrement, et être vil et abject aux yeux des hommes, à l'exemple de Jésus-Christ, qui a été trente ans comme serviteur dans une boutique. Je dois donc continuellement tendre au contraire de ce que le monde estime avec sa prudence de chair ; et cela promptement puisque je suis déjà vieil et que je n'ai pas encore commencé. En devenant chétif selon le monde, je répondrais à la Grâce de ma vocation, qui m'appelle à la pauvreté et à la vie solitaire. J'aurai la paix et serai homme d'oraison. Assistez-moi de vos puissantes Grâces, ô Jésus, et que je persévère. »

1288Cf. Chr. Int. V,1 : « Nous devons vivre d'une vie conforme à ce divin Pain qui nous est donné dans l'adorable sacrement […] Vos délices, Seigneur, sont d'être avec les enfants des hommes ; mais les délices doivent être réciproques, c'est-à-dire que les âmes doivent prendre leurs délices en vous, et en vos états pauvres et abjects, afin que vous preniez vos délices avec elles. »

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