Correspondances de directions mystiques au sein de L’École du Cœur, tome I







Correspondances de Direction au sein de l’école du cœur



Assemblées par Dominique Tronc





Présentation des correspondances.





Tome I « Avant Madame Guyon » :

Conseils de Marie des Vallées. Lettres échangées entre le Père Chrysostome, Monsieur de Bernières, Mère Mectilde, Monsieur Bertot, Madame Guyon.








Présentation générale

Filiations mystiques

Dans toutes les Traditions des aînés forment leurs cadets en étant inspirés par la grâce divine. Des filiations mystiques existent en terres d’Islam, en Inde, dans le bouddhisme Mahayana chinois, etc.

Nous nous limitons à la récente filiation mystique reconnue en terres chrétiennes dont Madame Guyon fut un maillon. Elle est bien attestée sur deux siècles 1. Je ne reprend pas ici son exposé.

En voici les figures principales dont quatre maillons constituant une filiation sont soulignés

Antoine le Clerc (1563-1628)

Père Chrysostome (~1594-1646) Marie des Vallées (1590-1656)

Jean de Bernières (1601-1659) Mère Mectilde (1614-1698)

Monsieur Bertot (1620-1681) Pierre Poiret (1646-1719)

Madame Guyon (1648-1717) François de Fénelon (1651-1715)

Duc de Chevreuse (1656-1712) Duc de Beauvillier (1648-1714)

Isaac Dupuy (- après 1737) marquis de Fénelon (1688-1745)

Marie-A. de Mortemart (1665-1750) Marie-Chr. de Noailles(1672-1748)






Le diagramme suivant situe les acteurs et leurs relations épistolaires de volumes variables couvrant moins d’une dizaine à ~180 pages. Les nombres (arrondis) figurent près des flèches :


Les contenus de Correspondances.

Les tomes I à IV présentent des traces écrites d’échanges mystiques qui eurent lieu entre les membres de l’École du Cœur. Parmi une douzaine de figures « apôtres » se détachent les lettres inspirées de Jean de Bernières, de Jacques Bertot, de Jeanne-Marie Guyon . Le coeur du vécu mystique au dix-septième siècle se retrouve dans leurs correspondances. Le dossier V déborde l’ École mais livrant son influence.

Bernières (1601-1659), Bertot (1620-1681), Guyon (1648-1717) proposent un même message. Il se répète ainsi de génération en génération, chacune prenant le relais de la précédente. S’y rattachent comme branches vivantes d’un arbre mystique les échanges avec Chrysostome de Saint-Lô, Mère Mectilde, François de Fénelon et bien d’autres.

Le même courant traverse la diversité de conditions humaines vécues dans les trois ordres de la société par les deux sexes. La diversité est déjà présente pour les seules figures citées : Monsieur de Bernières est un grand bourgeois laïc, Monsieur Bertot est un prêtre confesseur d’origine paysanne, Madame Guyon connut la vie mariée, la Cour et les prisons.

D’autres figures sont moins présentes si l’on privilégie l’intériorité mystique de ce qui nous est parvenu en rapports épistolaires. Le fondateur de la lignée mystique Chrysostome de Saint-Lô ne fut que partiellement « sauvé » par Bernières et Mectilde. Cette dernière, la ‘Mère du Saint-Sacrement’ fondatrice qui traversa le siècle, eut à gérer de nombreuses entreprises fondatrices. Le confesseur Lacombe ne fut pas un médiocre. La « petite duchesse » de Mortemart était intérieurement proche de Madame Guyon. S’y ajoutent des disciples : les Français « cis » dont le duc de Chevreuse et les étrangers « trans » dont l’éditeur hollandais Poiret, des disciples Écossais, etc.

Revenons aux trois figures principales. Nous sont parvenues des lettres de Bernières rédigées entre ~1635 et 1659 soit durant les 24 dernières années d’une vie de cinquante-neuf ans ; celles de Bertot entre ~1660 et 1681 couvrant les 21 dernières années d’une vie de soixante ans ; les lettres de Madame Guyon entre ~1683 et 1717 distribuées sur les 34 dernières années d’une vie de soixante-neuf ans (réduites à ~25 années si l’on déduit une dizaine d’années d’enfermements).

Tous se relient par échanges d’aînés à cadets. On les voit vivre au sein d’imposants corpus épistolaires. Parfois présents avec incertitude, car ils y ont été intégrés avec discrétion par leurs premiers éditeurs qui omettent dates et noms pour mieux les protéger. Nous avons opéré avec prudence quelques restitutions au sein du tome I.

Ils traduisent les façons fort diverses dont s’opère le travail de transmission mystique ou simplement d’assistance spirituelle.

Là réside l’intérêt des traces d’échanges. Il l’emporte nettement sur celui de « livres » souvent recomposés à partir de lettres - pratique courante de l’époque - ou rédigés avec prudence à l’intention d’un cercle élargi.

Si les lettres discrètement échangées sont protégées des censures et des Inquisitions - le Chrétien intérieur de Monsieur de Bernières, le Moyen court et les Torrents de Madame Guyon furent condamnés - l’intérêt d’ouvrages adressés à un plus grand nombre est moindre car l’autocensure est pratiquée au Grand siècle par tout auteur. Leurs ouvrages supposent des Approbations pour être édités chez le « Roi Très Chrétien ». La réécriture admise à l’époque est honnêtement et naïvement avouée par Louis François d’Argentan le « co-rédacteur » capucin du Chrétien intérieur.

Des omissions s’imposent chez l’éditeur et disciple Pierre Poiret grâce auquel nous avons l’essentiel de Bertot et de Guyon : étranger et protestant, il lui fallait protéger leurs correspondants (et ses informateurs) en supprimant noms et indices personnels. Le « sauveur » de Guyon et de Bertot fut malgré tout critiqué par des disciples français catholiques pour ses projets heureusement menés à terme (l’édition d’une Vie par elle-même peu hagiographique).

Les conditions que je viens d’évoquer compliquent la tâche d’identification des destinataires de lettres et rendent certains choix problématiques. Je n’identifie que le huitième des trois corpus qui couvrent environ six mille pages. J’y adjoins quelques emprunts faits à d’autres sources.

Leurs qualités :

Bernières (1601-1659) est remarquable par un élan spirituel qui l’a mené de la révérence devant la grandeur divine à l’abandon au flux de Sa grâce.

Bertot (1620-1681) est remarquable par la solide et exigeante « foi nue » qu’il illustre par des analogies empruntées à la nature normande. C’est le plus dense et exigeant des directeurs.

Guyon (1648-1717) est remarquable par son intelligence, sa vitalité et une simplicité qui n’exclut pas une fine psychologie.

Ces trois pôles sont entourés d’une pléiade de mystiques parfois moins favorisés en liberté intérieure.

Se détachent l’autorité du fondateur franciscain Chrysostome (1595-1646), l’immense correspondance de la fondatrice Mectilde (1614-1698), d’un Fénelon (1652-1715) dont le génie littéraire a fait oublier le correspondant mystique.

Le lecteur aborde une succession chronologique en « dialogues ». Seule une Marie de l’Incarnation excentrée en Nouvelle-France n’est pas représentée - ses longues missives échangées avec Bernières demeurent introuvables2.

Résumé commun à tous ceux d’une même filiation : le pur amour est vécu par abandon de la volonté propre non de soi-même, mais par action de la grâce reçue en passiveté.

L’exigence est très forte, mais tout intérieure et sans ascèse visible. Elle est affirmée avec humilité chez Bernières, avec force chez l’abrupt Bertot, plus voilée mais sans compromis possible chez la souple Guyon. Leurs témoignages montrent un souci constant de répondre aux besoins de leurs compagnons.

L’intérêt d’un « dossier de lettres »

Dix regards portés sur une « littérature des correspondances » devenue à nos yeux lieu préservé de filtrages sociaux, culturels, religieux :

1. L’époque mystique vivante qui nous est la moins lointaine est française. Elle succède à la flamande du quatorzième siècle et à l’espagnole du seizième siècle. Car aux dix-septième et dix-huitième siècles, le français domine en tous lieux, mais pour moins de deux siècles3.

2. En époque inquisitoriale tous les siècles précédant les plus récents d’Occident, les textes à visée collective sont censurés (en Hollande, un espace relativement ouvert, Spinoza ne publie rien, mais entretient ses amis qui l’éditeront après sa mort) . L’échange discret de lettres est l’expression écrite compatible avec la paix nécessaire pour ‘ le penser ’.

3. Les correspondances privées respectent diversités et minorités, donc l’originalité des rares mystiques existants au sein d’une majorité religieuse. S’y adapte une littérature d’opuscules et de traités plus généraliste. Ce sont des signaux visibles – mais ils n’éclairent pas intimement. Les lanternes pourront être plus largement ouvertes au siècle des Lumières – en d’autres domaines.

4. En général on n’a pas conservé les dialogues entre mystiques. Soit par effet grossissant où seul est respecté le très saint ou le grand fondateur devenu émetteur textuel par nécessité, ce qui entraîne l’absence de correspondance passive4. Soit par destruction par peur, telle celle des lettres de Jean de la Croix aux carmélites. Soit par auto-destruction - l’hypothèse bénigne - pour Madame Acarie, première Marie de l’Incarnation.

Soit plus généralement parce qu’une reconnaissance improbable ne s’est pas produite : Marie Guyart, seconde Marie de l’Incarnation dite « du Canada », n’est sauvée que par son fils d’outre-océan. Madame Guyon est sauvée par l’éditeur Poiret, un disciple qui ne pourra jamais lui rendre visite parce qu’il est protestant.

Les correspondances ne conservent pas les pièces passives de correspondants qui sont considérés comme de moindre intérêt ? Sauf au sein d’une filiation qui tient à garder pour la formation des cadets – une nouvelle génération de disciples - un dialogue questions-réponses (c’est le cas du P.Chrysotome et ses dirigé(e)s, de Monsieur Bertot dans ses lettres - comportant un ‘décalogue’ - adressées à Madame Guyon).

5. L’extraordinaire s’est cependant produit et il s’est répété quatre fois ! Toute une littérature est à redécouvrir reliant les animateurs de la tradition mystique Chrysostome – Bernières et Mectilde – Bertot – Guyon – Fénelon, Poiret, etc. Et l’on reconnu tous les chaînons qui les unissent, dialogues Chrysostome-B., B.-Bt, Bt-G., G.-Fénelon...

6. Les Corpus B., Bt, G. ont été transmis parce que tout autre appui visible manquait – absence de structures telles que celles offertes par les Ordres religieux, méfiance vis-à-vis des laïcs, puis condamnations des « quiétistes ». Ce sont les raisons pour lesquelles Jean de B. et sa sœur Jourdaine, Guyon, Poiret ont été tous conscients de sauvetages successifs à mener d’urgence. Ils ont œuvré pour éviter la disparition d’une vie mystique menée en commun5.

7.L’histoire de ces sauvetages reste à conter, dater, exposer… Bernières préserve « notre bon père » Chrysostome, la sœur Jourdaine de B. préserve son frère, Guyon préserve Bertot, Poiret préserve (tout !) Guyon, les bénédictines « filles » de Mectilde sauvent cette dernière (avec une pincée de Bernières). Cas unique d’une « conspiration » réussie : le « devoir de mémoire » est accompli en réponse typique d’une minorité persécutée.

8. Ce « Trésor de langue sauvée », à défaut d’une efficacité directe exercée de cœur à cœur, est indépendant de toute théorie théologique, car constitué de simples rapports entre individus. Donc il n’est appréciable qu’aujourd’hui où l’on favorise enfin vécu à croyance.

9. C’est sans réaliser leur importance, mais sensibilisé par les rencontres de textes « pratiques » plutôt que théoriques que sont ou serons publiés chez l’éditeur Honoré Champion les trois correspondances Guyon, Bernières, Bertot. Soit : Guyon correspondances I II III (2003-2005 en 2500 pages), Bertot (2005 en 500 page puis ?2026 intégrale en 2000 pages), Bernières (2025 en 1500 pages). Six mille pages certes imposantes mais à mes yeux trésor mystique français.

À ces nœuds de la filiation, au tronc d’un arbre sont rattachées de nombreuses branches  : celle de Fénelon apprécié par les littéraires plutôt ou avant les spirituels ; celle de Mère Mectilde sauvée par ses « filles » et actuellement transcrite partiellement ; des restitutions opérées pour Chrysostome, pour Lacombe, pour les ducs « cis », Poiret et les écossais « trans » (références en notes infra).

10. Cette littérature « sensible au cœur » donne sa valeur et rends vie au travail d’érudition même si elle ne s’adresse guère à ce corps de métier.

Son socle de premier niveau est ainsi rendu disponible, sauvé par Jourdaine sœur de Bernières, puis par l’éditeur Poiret et par les disciples de Madame Guyon. Les restitutions souvent intégrales de tels ‘directoires mystiques’ permettent de proposer/de retrouver/d’exposer les grandes lignes d’une voie mystique commune.

De nombreuses lettres adressées à des figures anonymes sont admirables et utiles, écrites par les mêmes ‘nœuds de la Voie’ : Monsieur de Bernières qui animait l’Ermitage de Caen, Monsieur Bertot le ‘passeur mystique’ de Caen à Paris, Madame Guyon « Dame directrice ». S’y adjoignent les restitutions en références infra.

Comment sauver les traces d’une filiation, rappel d’une histoire.

Les traces de ce qui les animait intimement furent préservées par des membres vivant la filiation mystique. Manuscrits préservés par eux seuls, car ils ne purent être imprimé avec quelque visibilité (sauf un Bernières affadi) suite au rejet janséniste, à l’incompréhension de théologiens, aux sanctions prises par le « Roi Catholique » espagnol, par le « Roi Très Chrétien » français, par la Papauté italienne condamnant en 1687 puis en 1699. Rien donc (six mille pages quand même) pour équilibrer les vingt-cinq mille titres spirituels religieux édités en français au XVIIe siècle.

Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon (sauf Moyen court et Cantique imprimés par un disciple grenoblois) auraient à nos yeux totalement disparus si Bernières, Mère Mectilde, Guyon, le pasteur Poiret n’avaient veillés à obtenir et à permettre la conservation d’écrits jugés précieux - en priorité les correspondances avec un aîné ou une aînée mystique - à l’intention des cadets mis en route sur le chemin de l’amour divin. Le disciple éditeur Poiret acheva un long travail mémoriel.

Il s’agit de sauvegardes de textes des quatre directeurs succédant dans la lignée. Dans cette présentation qui favorise la lisibilité à l’exposé continu d’une « histoire », les attestations des soucis et efforts entrepris - extraits de lettres, précisions portant sur des contenus, bibliographie - sont reportées en notes6.

Elles sont attachées aux noms et titres de la séquence 1. à 5. suivante :

1. Mère Mectilde 7et Jean de Bernières 8 sauvent partiellement le P. Chrysostome : Divers exercices de piété et de perfection 1654

2. Jourdaine de Bernières sauve son frère Jean de Bernières : L’Intérieur chrétien 1659 Le Chrétien Intérieur 1660 9

3. Madame Guyon 10 et Pierre Poiret 11 sauvent l’essentiel de Jacques Bertot : Le Directeur mistique 1726

4. Fénelon avec Dupuy sauve les correspondances Guyon 12

5. Pierre Poiret sauve « tout » Madame Guyon 13 : Lettres 1717 Vie par elle-même 1720, Torrens 1720, etc.

avertissement.

Les textes des correspondances de nos auteurs figurent en Garamond gras de corps 10. Nos présentations et explications sont de même style en Garamond normal. Nos notes sont de même style mais en caractères parfois réduits.

Il s’agit d’un compromis entre l’opportunité d’éditer « une bible » de plusierus millions de caractères14 lisibles en corps Garamond gras 15. Reprises de nos précédents travaux chez Champion et d’autres éditeurs ainsi qu’en ligne lulu.com et sous www.cheminsmystiques.fr. Travaux à consulter pour les présentations de correspondants mystiques et de compléments historiques. Aux tomes dont les destinataires sont certains I, IV à VI s’ajoutent les tomes II et III sans destinataires repéré (pour donner un exemple16 : les disciples ont voilé par précaution leurs noms dans leur excellent choix de lettres publié ensuite par Poiret).

Voici la liste des sept titres de fichiers.odt livrant l’ensemble majeur des correspondances de directions mystiques au sein de L’École du Cœur. Elles couvrent deux siècles :

! FF Directions I de Chrysotome à Bernières à Mectilde à Bertot

! FF Directions II de Bernières (choisi) de Bertot de Guyon à diverses personnes

! FF Directions III de Bernières aux Amis canadiens de Marie de l'Incarnation à diverses personnes

! FF Directions IV de Guyon aux ducs à Fénelon à Mortemart

! FF Directions V de Guyon et de Fénelon aux disciples

! FF Directions VI de Milley de Caussade entre Ecossais.



Les directions de Bernières et de Mectilde par le P. Chrysostome

      1. La direction de Bernières

Une correspondance entre Chrysostome et Bernières est imprimée à la fin de l’ouvrage édité à Caen sous le nom de Divers exercices de piété et de perfection17. Elle couvre la dernière moitié de la seconde partie de l’ouvrage intitulé «Diversités spirituelles». Ces lettres non datées ont échappé très généralement à l’attention, car Bernières très discret se fait précéder par d’autres dirigé(e)s, sans que son nom apparaisse. En outre une deuxième pagination prend la suite de la pagination principale d’où un oubli facile si l’on ne recherche pas l’appréciation intime de dialogues de direction mystique. Numérotés, ils suivent cette brève présentation.

C’est un document extraordinaire qui livre l’intimité de rapports entre nos deux mystiques.

On notera la netteté avec laquelle le P. Chrysostome sait répondre aux questions de Bernières qui sont toujours intemporelles – donc toujours actuelles. Elles sont le plus souvent concrètes (que faire de nos biens?), hors de toute considération d’origine dogmatique. Jean de Bernières n’a pas encore atteint à cette date sa pleine maturité intérieure. Il va rapidement surmonter ses hésitations et des scrupules - en cela vivement mené et encouragé par le vigoureux directeur18 qui sera plus tard nommé, en confidences échangées avec la Mère Mectilde, « notre bon Père Chrysostome ». Voici ce dialogue dont les pièces sont numérotées; nous ajoutons l’incipit entre guillemets, les titres de l’édition étant divers et imprécis.

      1. 1. Lettre. « J’ai lu et considéré la vôtre… »19

M., Jésus Maria. J’ai lu et considéré la vôtre, dont je vous remercie très humblement, car l’honneur de votre souvenir m’est très cher. Quant aux choses de votre âme, dont il vous a plu m’écrire; voici mon petit sentiment que je soumets à votre meilleur jugement. 78 20.

1. Cette vocation à l’oraison vous oblige à une grande pureté d’âme et de vertu, car c’est la raison que le lieu où le Dieu tout saint veut reposer, et opérer, soit aussi bien pur, ou tendant à la pureté de perfection sans retenue.

2. Cette vue simple et générale de l’immensité Divine, avec la jouissance de votre volonté, est une parfaite contemplation, et qui selon que vous écrivez, paraît purement passive. Prenez garde si dans ce temps votre volonté est opérante, soit par admiration de l’entendement auquel elle se conjoint, soit par amour, par adoration, ou par quelque autre affection; il n’importe, pourvu qu’il se fasse quelque opération. Ce n’est pas que l’âme ne se trouve quelquefois en cet état, sans pouvoir discerner si elle a opéré, tant elle est passive, et Dieu opère puissamment en elle; il semble en ce que vous écrivez, que vos puissances soient en ce temps passivement en admiration, et en amour 79 dans les coopérations fort simples, et tout cela est fort bon.

3. Vous avez raison de dire que s’abîmer dans Dieu est autre chose que de s’unir à Dieu, et que vous le sentez ainsi. Sur quoi je vous dirai que selon que vous écrivez, il y a toujours union, mais à raison de l’abondance, votre âme semble passer en une déiformitéi 21; et vous connaîtrez mieux cela dans l’expérience que je ne vous le saurais expliquer avec la science des livres.

4. Dans l’occasion de vos faiblesses, vous vous défendez, vous abîmant dans l’immensité, sans pratiquer un acte formel de vertu, contraire à l’imperfection? À quoi je réponds, que cela se peut, et fort bien; néanmoins il est bon ensuite dans la force de l’âme, de pratiquer tels actes formels de vertu, semblables en quelque façon à celles que vous avez omises, à raison que la perfection consiste en la vertu, et que l’âme y fait progrès par ces pratiques, beaucoup plus que par la pratique 80 susdite.

5. Vous vous étonnez de vos faiblesses au milieu de tant de faveurs; demeurez pacifique dans cette vue, aimant bien fort l’abjection qui vous en provient; ensuite, humiliez-vous, puis prenez à tâche de pratiquer les vertus contraires à vos défauts, et laissez votre perfection entre les mains du bon Dieu, qui manifestement vous chérit et demeure en vous.

Courage Monsieur, votre voie est très bonne; souvenez-vous de moi pauvre pécheur, environné et chargé de beaucoup d’affaires, etc.

      1. 2. Autres avis au même. « J’ai lu et considéré vos articles… »

M. J’ai lu et considéré vos articles, assurément toutes ces lumières de la beauté d’abjection22, tant en Jésus 81 qu’en l’âme du parfait, sont surnaturelles, c’est-à-dire passives, et de la grâce d’oraison. Je vous crois appelé d’une manière particulière, à honorer Jésus-Christ dans ses humiliations, dont la beauté qui vous pénètre, marque une consommation de l’amour de Jésus dans votre âme. Il est bon de cultiver cette vue de la beauté d’abjection, tantôt par la méditation, et tantôt par œuvres.

La vue par laquelle l’âme voit la voie d’abjection et de souffrance, incomparablement plus belle que celle de douceur et d’amour est purement surnaturelle, et marque que l’âme passe en un état bien plus parfait, que celui dans lequel elle était auparavant.ii

Il me semble que votre trait vous attire présentement beaucoup à la Passion, qui est la très inscrutable Abjection de Jésus. Je suis en lui, etc. 82

      1. 3. Autres propositions d’un certain spirituel, et les réponses du Père. « Je suis souvent dans l’état de douceur et d’amour… »

I. Proposition. Je suis souvent dans l’état de douceur et d’amour, et quelques-uns me disent que je ne dois pas faire d’austérités un peu grandes?

Réponse. Je vous dirai que cette consolation et douceur de votre voie qui reflue sur le cœur détruit et consomme la force du corps; et par conséquent tant qu’elle durera, vous avez besoin de nourriture pour réparer la consommation des esprits. Il pourra arriver que cet état passe dans l’opération purement intellectuelle; l’on a raison de conseiller une grande discrétion en l’austérité, car j’ai remarqué que l’amour qui reflue au cœur vous consomme. 83 Que faut-il donc faire? Ayez des secrets d’austérité. 1. Nourrissez-vous, mais regardez ce que vous pourrez faire pour perdre le goût sensuel des viandes. 2. Dormez ce qui est nécessaire avec soumission et mortification. 3. Pratiquez quelques autres austérités du corps externe, comme le cilice et chemise rudes, etc. 4. Voyez à ne vous point échauffer le sang; appliquez-vous aux mortifications intellectuelles, c’est-à-dire de toutes les inclinations naturelles. 5. Cherchez par voie d’austérité à faire vos actions par principe surnaturel, et dans le retranchement de la nature : cette mortification est grande, et élève l’âme à une très haute pureté et contemplation.

II. Proposition. Je doute si je dois lire des sujets d’oraison, ou si je dois prendre ce que notre Seigneur me donne.

Réponse. Il est difficile de conseiller les âmes de votre état sur le sujet de l’oraison, 1. Je vous puis dire néanmoins en général que vous soyez 84 fort libre. 2. Que sans violenter cette liberté, il sera bon en la plupart de vos oraisons d’offrir un sujet à Dieu et ensuite de laisser aller au trait passif. 3. Il importe que vous sachiez qu’il y a des âmes qui parviennent à une telle passiveté, qu’elles ne peuvent souffrir aucun sujet, et qu’il y en a d’autres en qui la nature influe beaucoup à l’arrêt du sujet, auquel, encore qu’il soit passif, elles s’attachent. Vous pourrez donc suavement faire réflexion sur ceci.

III. Proposition. Les mouvements de colère ou promptitude auxquels je suis sujet me nuisent à l’oraison, mon âme s’en sentant obscurcie et affaiblie.

Réponse. Ces passions demeurent en vous pour votre humiliation, j’avoue qu’elles empêchent l’union (dont vous parlez) en sa pureté. Ce que vous avez à faire c’est, 1. De les supporter patiemment. 2. De vous obliger à un certain 85 nombre d’actes contraires, et puis les offrir à la Sainte Vierge, et la supplier d’en faire oblation à Jésus, pour le progrès de votre pureté intérieure.

IV. Proposition. Je crains aussi de m’occuper trop aux bonnes affaires du prochain23 .

Réponse. Il est nécessaire d’observer le tempérament des affaires du prochain, car vous avez une double vocation au prochain, et à la contemplation. Il faut donc que vous vous donniez des règles pour opérer en cela purement, et non selon l’esprit de nature; mon avis est, que vous marquiez autant que faire se pourra les heures de toutes choses. 2. Que vous essayiez doucement, à faire suivre l’idée opérante de votre oraison, dans l’occupation du prochain : je dis doucement, car si telle occupation consommait vos forces, il s’en faudrait divertir par mortification. 3. Tendez à vous défaire prudemment des soins et des charges qui ne sont point affaires de Dieu, et de vous en reposer sur quelqu’un, 86 car vous êtes le premier pauvre auquel il faut faire l’aumône24.

V. Proposition. De quelle sorte faut-il être fidèle aux vues qu’on reçoit en l’oraison; par exemple, j’ai une vue que Jésus est en la personne du pauvre, pour y être fidèle; j’entrerais dans des pensées de rendre des respects extraordinaires au pauvre, comme de lui baiser les pieds à tout moment, etc. j’ai une vue d’abjection; la fidélité semblerait me porter à des abjections grandes, comme de faire le fol, etc.

Réponse. Je vous dirai, 1. Que la discrétion est la mère des vertus. 2. Que la vue charme et pique par sa beauté la partie intellectuelle de l’âme. 3. En cette opération l’âme doit avec simplicité regarder la volonté divine, pour en faire usage en la susdite vertu de discrétion. 4. Il arrive quelquefois que la vue est si violente, que l’âme perd toute règle, et passe aux excès, ainsi qu’ont fait aucuns saints, à quoi il faut résister. Mais hélas! Quand le grand coup se donne, je ne saurais que vous dire, 87 sinon que les saints ont fait ce que nous lisons. 5. Pour ce qui est de vous résister pour le présent aux actes d’abjection dont vous m’écrivez, contentez-vous de les faire intérieurement : néanmoins pour ce qui est de baiser les pieds des pauvres, je m’y porterais, si votre confesseur ou directeur y consentait.

Je vous rends grâce de la copie de la lettre que vous savez, où je trouve beaucoup de l’Esprit de Dieu. Et puisque votre humilité me demande avis sur l’usage que N. en doit faire, je vous dirai que c’est une chose bonne et pratiquée de tout temps, de rechercher le secours des bonnes âmes : néanmoins pour faire cela purement, il le faut faire discrètement, et sans curiosité; car il ne faut pas faire un fond certain de la révélation25, et hors les choses qui sont de grande importance, lesquelles nous sommes engagés; je ne voudrais pas demander la révélation du dessein de Dieu en moi, 88 mais seulement le secours des prières de telles âmes, pour aller avec ferveur à la perfection, et si l’on m’écrivait ce que l’on a écrit à N. je leur recevrais humblement pour m’encourager, m’attachant toujours aux voies ordinaires sans faire un principal fond de telles choses.

      1. 4. Autres propositions et réponses. « Dites-nous un peu mon cher Père… »

I. Proposition. Dites-nous un peu mon cher Père, ce que c’est que de vivre sans appui d’aucune des créatures?

Réponse. Pour arriver à cette pureté dont la lumière vous travaille si profondément; je tiens que cela se fait par une mort intellectuelle à toutes créatures, que ceux-là seuls savent, qui jouissent de tel état; c’est une faveur très haute, et très rare à laquelle ils parviennent, et qui à mon avis tient beaucoup de l’infusion surnaturelle. Si vous me demandez, que faut-il faire 89 pour prétendre à cet état? Je vous dirai qu’il faut passer par trois principaux degrés ou exercices.

1. Par une horreur de vous-même, par la vive vue du double néant qui est en nous, d’être et d’iniquité.

2. Par une très pure désoccupation des créatures.

3. Par une simplicité de conversion à Dieu, ensuite duquel degré l’âme se trouve morte à soi et aux créatures, et vivante en Dieu de la vie de Jésus. C’est de cet état dont parle Saint-Paul quand il dit : vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu.

J’ajoute que l’oraison en la pureté de vertu sert beaucoup pour parvenir à cet état; enfin il faut vouloir ce que Dieu veut et tendre à la perfection à la mode de Dieu et non à la nôtre; mais si tel était sa sainte volonté, je serais bien aise d’être avec vous dans quelque profonde solitude éloignée de toute créature, pour ne vaquer qu’à Dieu seul.

II. Proposition. Comment faut-il faire pour 90 se bien conserver en la présence de Dieu parmi les embarras des affaires?

Réponse. L’on peut cultiver doucement la présence de Dieu, 1. Par la pureté intérieure. 2. Par le dépouillement intellectuel de tout ce qui n’est point Dieu. 3. Par l’esprit d’oraison. 4. Par les élévations à Dieu, selon le trait de sa grâce, et de sa lumière surnaturelle.

Quant est de vous, tâchez de porter votre présence de Dieu en toutes œuvres et en toutes actions; car par cette voie, votre âme ne se tourmentera pas tant pour le divertissement qui lui viendra du dehors, je dis plus, que par cette pratique, elle se tiendra beaucoup plus purement unie à la volonté divine, et pourra enfin acquérir une vive vue de Dieu en toutes choses, de sorte que les différents états de sa présence lui seront indifférents. 91

      1. 5. Autre lettre d’un spirituel, et les réponses du Père. « Depuis que je vous ai obéi… »

Mon révérend Père, Depuis que je vous ai obéi touchant la sainte communion, je me suis trouvé dans des dispositions bien différentes du passé, car j’étais autrefois dans l’exercice de l’union et de l’amour, je recevais des caresses de Jésus présent en moi, et je prenais aussi la hardiesse de lui en donner26. À présent je ne vois que mon néant, mes péchés passés, mes infidélités présentes, et je demeure quasi toujours dans un profond anéantissement par la connaissance que j’ai pour lors de mon peu de disposition intérieure; ce qui me donnerait des pensées de ne communier pas si souvent, si ce n’était l’obéissance.

Réponse. Ce Sacrement contient l’Auteur des grâces, d’où il arrive que ceux qui le reçoivent, en remportent 92 aussi différentes grâces, selon leurs différentes dispositions, et par rapport au dessein de l’Auteur qui est présent.

C’est donc le dessein de Jésus, de communiquer à votre âme deux différentes grâces, l’une accroissant sa grâce habituelle, l’autre en la faisant participante de son anéantissement d’une manière admirable. C’est l’époux éternel qui se divertit avec l’âme son épouse, tantôt dans le pur amour, et tantôt dans les souffrances et anéantissements.

L’amour est très excellent, mais en vérité l’anéantissement dans une âme pure, porte avec soi une beauté très singulière, et très ravissante27; et ce d’autant plus que l’âme est unie à Jésus anéanti en Croix, lequel anéantissement est renouvelé intérieurement dans le spirituel, par le pur usage du sacrifice et sacrement de l’Autel. 93

      1. 6. Autre lettre en forme de propositions, et les réponses. « … dans une grande obscurité intérieure… »

Mon révérend Père, Je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité intérieure, dans la tristesse, divagation d’esprit, etc.

Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle, à être le plus misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j’étais, tant qu’il plaira à notre Seigneur.

Réponse. J’ai considéré votre disposition. Sur quoi, mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde mort des sens est une véritable séparation des créatures. Je vous conseille durant cet 94 état de peines :

1. De vous appliquer davantage aux bonnes œuvres extérieures qu’à l’oraison,

2. Ayez soin du manger et dormir de votre corps,

3. Faites quelques pèlerinages particulièrement aux églises de la sainte Vierge,

4. Ne violentez pas votre âme pour l’oraison : contentez-vous d’être devant Dieu sans rien faire.

5. Dites souvent de bouche : « je veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu, accomplissez votre sainte volonté en moi », et semblables. Il est bon aussi de prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : « Dieu est éternel, Dieu est Tout puissant ». Et de la sainte Humanité, comme serait : « Jésus a été flagellé, Jésus a été crucifié pour moi et par amour ». Ce que vous ferez encore que vous n’ayez aucun goût en les prononçant, etc.

Et sur un autre point de votre lettre, je vous dis derechef, que vous pouvez, selon mon petit avis, conférer deux fois la semaine avec la personne que vous savez, ou du 95 moins vous le devez faire une fois; assurez-vous l’un et l’autre, et qu’en cela vous ferez chose de Dieu, et vous devez rejeter les pensées contraires, car j’ai reconnu manifestement que cela profite à vos âmes. Je réponds volontiers aux articles et propositions que vous me faites l’un et l’autre sur vos dispositions, et je vois de plus en plus que c’est la charité de Jésus-Christ qui a uni vos âmes28.

Vous dites que les conférences que vous avez ensemble vous rendent plus tendre aux moindres imperfections.

À quoi je réponds, que quand nous parlons de Dieu, Jésus qui est la Sapience et la lumière incréée, est parlant et opérant avec nous, et influe en nous les vues de pureté et sainteté, par rapport à la sienne. Voilà le principe originel de cette lumière.

II. Proposition. Mon âme envisageant un jour Jésus en Croix, pris un grand plaisir, et un goût extraordinaire à voir 96 le spectacle d’un Dieu crucifié, et l’horreur du calvaire lui paraissait d’une beauté admirable. Mon Dieu que de plaisir il y a d’envisager la beauté d’un Dieu mourant pour les hommes! Je ne puis dire en quoi consiste cette beauté si grande, sinon que c’est Dieu qui meurt pour les hommes; après cela il m’est très fâcheux d’envisager les plus beaux ouvrages de la nature et de l’art. Tout ce qui se lit n’est pas pour moi de bon goût, si Jésus crucifié n’y est dépeint.

Réponse. Sur cette vue de Jésus crucifié, je dis que c’est une faveur très grande et assez rare, et c’est proprement une vue de la beauté de la Justice, que Dieu homme faisait par sa mort en la Croix : cette beauté ayant pénétré l’âme, l’enflamme au même moment d’un très pur et très violent amour, qui la sépare des créatures, et lui en donne un dégoût inénarrable; d’où il arrive que cette séparation secrète étant faite, l’âme ne peut trouver dans les créatures rien qui la contente, si elle n’y voit Jésus crucifié, qui est 97 l’unique objet de son amour.

Remarquez que j’ai dit «séparation secrète», d’autant qu’elle se fait par le rayon de la susdite beauté, sans que l’âme l’entende; de sorte qu’elle demeure même tout étonnée de se voir si éloignée des créatures; et enfin elle découvre que c’est la beauté de cette justice qui la ravit, d’où il s’allume un feu inénarrable envers Jésus crucifié, le Dieu de sa rédemption.

III. Proposition. Je comprends les principaux attraits que Dieu a donnés à mon âme en ce peu de mots : « Connaître Dieu. Le glorifier. Faire sa volonté. Mourir à Adam. Vivre à Jésus-Christ. Vivre à Dieu, et en Dieu.» Voilà ce me semble les voies par lesquelles Dieu a voulu que je marche, et à quoi il veut que je sois fidèle.

Réponse. Sachez que le plus grand secret pour recevoir les lumières surnaturelles, et pour en faire fruit est, 1. De se vider du péché. 2. De l’affection, et de l’idée des créatures. 98. 3. D’être bien passif aux traits et émotions de la grâce. L’âme ayant passé ces degrés, elle entre heureusement dans la vie, dans l’union et dans les dispositions de Jésus. Sur quoi je vous dirai, 1. Qu’elle y entre selon le degré de sa sainteté, ou pureté. 2. Tout ce qui suit dans vos articles, sont les participations en Jésus du spirituel uni et vivant en lui, que l’on peut rapporter et considérer de la manière suivante :

Jésus n’estimait et n’aimait rien que Dieu pour Dieu, et en Dieu, et tout le reste lui était un pur néant. Ainsi le spirituel de cet état va à Dieu dans cette union.

Jésus après Dieu ne voyait rien de plus beau que sa Croix, d’où ensuite il n’estimait et n’aimait rien tant qu’elle, dans la très haute vue du décret du père éternel. Ainsi le spirituel de cet état ne voit rien de beau et n’aime rien tant comme la Croix, les souffrances, l’anéantissement29, etc. 99

Jésus en tous moments se sacrifiait à la pure gloire de Dieu, et ce sacrifice était celui de sa pure vie, en la vue de celui qui devait être consommé sur le Calvaire. Ainsi le spirituel de cet état se sacrifie virtuellement ou actuellement en tous les moments de sa vie à la gloire de son Dieu.

Jésus ne voulait vivre, agir, ou penser que pour Dieu. Ainsi fait le spirituel de cet état, autant qu’il est pur, et purement uni et vivant en Jésus. Voilà les effets que j’ai reconnus, et que vous avez décrit dans la déclaration que vous m’avez faite plus au long de vos dispositions passées et présentes. Continuez donc à la bonheur vos fidélités envers un si bon Dieu, etc. 100

      1. 7. Autre lettre de réponse du Père à un spirituel. « J’ai considéré votre dernière lettre, et je demeure dans mon sentiment… »

M. J’ai considéré votre dernière lettre, et je demeure dans mon sentiment l’ayant examiné devant mon Dieu, que dans la grande connaissance que j’ai de vos dispositions intérieures, je me sens obligé de vous dire que votre grâce marque une vocation à la vie contemplative et à la vie active. Je dis plus, non seulement elle marque une telle grande vocation; mais une très particulière, à la pureté de l’une et de l’autre vie. C’est pourquoi je vous conseille de donner la moitié du jour à la contemplation, et l’autre à l’action. Et afin de répondre à votre grâce, qui certainement vous appelle à la pureté de ces deux vies; communiez comme je vous ai déjà 101 dit journellement, pour entrer chaque jour en la vie pure de Jésus-Christ, qui sera lui-même contemplatif et actif en vous, dans la pureté de votre grâce : ne manquez pas à cela, car autrement, selon mon petit avis, vous feriez contre le dessein de Dieu. Je tiens que par cette voie vous passerez à une nouvelle lumière qui vous purifiera beaucoup, et vous disposera au dernier état que Dieu semble vous préparer : bref je ne puis avoir égard aux difficultés que vous m’objectez pour ne pas communier chaque jour, je crois que Dieu ne demande de vous que la fidélité de votre partie supérieure; supportez patiemment les petits combats des passions dont vous m’écrivez, qui en vous humiliant servent à la pureté de votre justification.

Il est vrai, ô notre cher Frère, la pureté d’amour attire à soi; mais disons plus clairement, que la pureté d’amour de Jésus attirait, 102 s’unissait [sic : unissait?], et enflammait les pauvres cœurs des pèlerins d’Emmaüs. Ainsi sommes-nous enflammés selon notre disposition, par la communication non seulement de Jésus, mais aussi des saintes âmes, qui sont possédées du pur amour.

3.30 Quand est de prendre le droit chemin de cette pureté d’amour, j’avoue que la suprême nudité fait la grande affaire; mais ayez encore un peu de patience, l’esprit de Jésus-Christ et sa plénitude de lumière se fera paraître quand il lui plaira. Attendez donc en la vue de la Providence, une plus claire manifestation de sa volonté, pour vous dépouiller de vos biens, etc.

      1. 8. Autre lettre et réponse. « J’ai lu et considéré le rapport de votre oraison »

M., J’ai lu et considéré le rapport de votre oraison; sur quoi je vous 103 dirait que la lumière m’en a semblé très bonne, très pure, et très parfaite, qui marque par son abondance votre vocation à la vie contemplative.

1. Souvenez-vous que d’autant plus que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle, et qu’elle est dégagée de l’imaginative et du sensible, d’autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du recueillement des puissances, qu’en ce qui est de la production de la pureté.

2. Quand vous sentirez disposition à telle lumière, rendez-vous entièrement passif.

3. Souvenez-vous qu’aucune fois cette vue est si forte, qu’au sortir de l’oraison, le spirituel croit n’avoir point affectionné son objet, ce qui n’est pas pourtant, car la volonté ne laisse pas d’avoir la tendance d’amour, mais elle est comme imperceptible, à cause que l’entendement est trop pénétré de la lumière. 104

4. Enfin, souvenez-vous que dans cet état, il suffit que la lumière soit bonne et opérante; et il n’importe que l’entendement et la volonté opèrent également, ou qu’une puissance absorbe l’autre; il faut servir Dieu à sa mode dans telle lumière qui ne dépende point de nous.

5. Vous avez raison de dire que souffrir Croix et mépris, et être rempli de Dieu dans la partie supérieure, est un très bon et un admirable état. Sur quoi vous remarquerez (1). Que tel état est fort conforme à celui de Jésus en sa vie voyagère, d’autant qu’il était plein de Dieu, et souffrant tout ensemble. (2). Que cette plénitude de Dieu ne se doit pas prendre simplement, lorsqu’elle se manifeste en la contemplation par une abondante lumière; mais encore, en ce que hors le temps de telle jouissance, elle ne laisse pas de séparer l’âme des créatures, et de l’élever à son Divin objet par une vive, mais secrète tendance d’amour. 105

6. J’ajoute à ce que je ne vous ai dit plusieurs fois touchant la communion, que le motif de vous en retirer par vue de votre indignité est fort bon, et provient de la lumière de votre oraison : mais pourtant je crois que par soumission à la direction vous devez passer outre, & Communier31 comme je dis chaque jour. Vous satisferez à cette grâce quand approchant de la sainte Table, vous joindrez à la vue de votre indignité la sainte et pure confiance en Jésus, auquel vous vous devez unir par les droits qu’il vous en a donnés en la consommation de tous les saints Mystères de notre Rédemption. Croyez-moi que Jésus très pur et très saint vous attend à sa divine Table, et veut en se donnant à vous sacramentellement, détruire toute la vie d’Adam, et vous communiquer la plénitude de la sienne dans sa pureté, sainteté et force. Prenez donc courage, car je vois votre âme en disposition de se consommer heureusement dans cette 106 vie divine de Jésus. Assurément vous ferez dans cette pratique un progrès incroyable. O. qu’il y a bien de la différence entre une âme qui est possédée de cette vie de Jésus et de son très pur Esprit, et de celle qui ne l’est pas.

Vous disiez dans votre écrit que désormais les peines vous serviraient à faire des sacrifices à la Divine Majesté cachée, et réellement présente au fond de votre cœur, etc.

Sur quoi je dis que ces lumières que Dieu vous continue sur les souffrances, privations, anéantissements, et mépris de vous-même, marquent que vous êtes appelés à une très pure perfection. Prenez donc courage, et priez ce bon Dieu qui vous fait tant de grâces, pour moi qui suis tout plein de misères, etc. 107

      1. 9. Autre lettre du révérend Père. « Notre cher frère et ami en J.C. »

Notre cher frère et ami en Jésus-Christ.

Je dirai que je trouve les rapports de vos oraisons très bonnes; mais à mon avis, votre lumière marque que vous êtes appelé à une vue de Dieu, qui vous arrête dans l’adoration et l’amour, et même qui vous attache et unis dans la jouissance. C’est pourquoi je vous conseillerais de vous y porter, prenant pour sujet de vos oraisons, ou Dieu en soi, ou Dieu en ses perfections, pour l’aimer et adorer, ou passivement, ou activement : passivement quand votre oraison sera passive, ou activement quand il vous est nécessaire d’opérer vous-même. Il y a longtemps que je vois en vous disposition à une très haute contemplation : j’y trouve votre partie intellectuelle fort propre, et votre 108 grâce marque votre vocation.

2. Votre désir de solitude provient de votre disposition surnaturelle, et sainte vocation à la contemplation; et à mon avis, cela est entièrement vrai : car c’est l’ordinaire de l’époux de tirer l’âme son épouse du bruit des créatures, et de la conduire à une solitude très intérieure, et même extérieure, pour lui parler du pur amour.

La grâce ne vous attirant pas à une entière solitude extérieure, et vous en demandant une intérieure qui soit très pure, et même aidé de l’extérieure, selon le trait que vous en sentirez intérieurement; suivez-le, mais ne pensez point présentement à d’autre état, que celui dans lequel la divine Providence vous a mis.

3. Vous avez une grâce qui vous porte au mépris des choses temporelles, et ouvre le chemin à quelque chose de plus parfait; mais ayez encore un peu de patience, et gardez encore la seigneurie32, et l’usage 109 de votre temporel; le temps viendra que l’on vous dira ce qu’il faudra faire.

      1. 10. Autres propositions et réponses, touchant la pratique de quelques conseils évangéliques.

I. Proposition. Quelques personnes veulent m’inquiéter pour mon bien temporel, et cela me voudrait occuper l’esprit, si je ne me prenais garde, et me divertir de l’union assez continuelle que j’ai avec mon Dieu, et plus ce me semble qu’à l’ordinaire : mais aussi en continuant mon application à mon Divin objet, je souffrirai les pertes, 1. Le paiement d’une somme considérable. 2. Une notable perte sur la vente d’un bien dont je voudrais défaire. 3. Et ne trouvant point à qui le vendre, j’aurais la confusion qu’ayant du bien, on le verra déchoir comme par ma 110 faute. 4. Que si je m’occupe à cela, je serai dans une continuelle distraction, avec des procès, et des affaires nouvelles, etc.

Réponse. Ayant considéré ce que dessus, je vous dirai, Que celui-là est très heureux qui est très pauvre. Vous voyez en cette histoire, combien il est difficile de garder la paix parmi les mondains; à mon avis, vous devez tendre à rendre ce bien même avec perte, cherchant néanmoins occasion de faire affaire. Souvenez-vous qu’en faisons cette perte, vous vous ferez l’aumône, comme étant le premier pauvre que Jésus vous recommande. Je dis que vous devez tendre, car vous ne devez rien précipiter, et il faut éviter la perte notable, et les inconvénients tant que faire se pourra.

II. Proposition. Voici mes mouvements et résolutions présentes, 1. Souffrir les infidélités de ceux qui agissent contre moi sans me plaindre. 2. Payer plutôt que de m’embarrasser à des procès, etc.

Réponse. C’est l’esprit de Jésus-Christ 111 que vous souffriez et payiez, pourvu qu’en cela vous ne fassiez point de tort à ceux qui sont adjoints, qui se voudraient défendre, car autrement comme ils sont dans la justice, vous ne devez pas les abandonner.

III. Proposition. Pour l’exécution de tout cela, je me servirai de l’amour de l’abjection, de la pauvreté et du mépris, car il me semble que Dieu veut tout cela de moi, et que pourvu que j’aie de quoi vivre, je dois négliger tout le reste. Et puis dans l’état où il semble que Dieu me veut, dans le bonheur que j’ai de communier si souvent, et d’être attiré à la contemplation; je dois souffrir d’être réduit à peu de bien et peu d’honneur, quoiqu’il semble que l’un et l’autre servent de quelque chose pour le prochain. Dieu vaut bien les pauvres (dis-je souvent en moi-même) toute ma félicité est de vaquer à Lui. Donnez-moi s’il vous plaît réponse sur ces choses, de peur que mon âme dans le doute ne commette quelque infidélité, ou n’agisse pas conformément au dessein de Dieu sur moi, lequel je 112 désire suivre à quelque prix que ce soit.

Réponse. Je dis que le fidèle amant doit être pauvre à pauvre; méprisé à méprisé avec Jésus. 2. Celui qui communie tous les jours est souvent tourmenté de la douce odeur de Jésus, pauvre et souffrant. 3. Vous êtes pauvre d’esprit, et il ne faut rien faire sans direction en ce qui est de votre temporel. 4. Peut-être que Dieu vous fera un jour la grâce d’être très pauvre, ou du moins d’aspirer fortement et ardemment à cette très haute et très pure pauvreté. 5. Je vous estimerais très heureux si vous étiez réduit à une extrême pauvreté, et très profond mépris, même en votre ville. Jésus ne voit rien de plus beau après la Divinité que le mépris, et la pauvreté de la Croix. Je conçois le trait de votre grâce très haut, et capable d’un grand mépris, et d’une grande pauvreté; ne faites rien néanmoins sans conseil. Quant à moi je vous trouverais très propre à faire un parfait pauvre, et un 113 parfait méprisé. Le sieur Bardon33 quitta tous ses biens, et demeura au milieu de ses parents mendiant et méprisé, sans s’être réservé un double, d’où ensuite il entra dans une pure communication avec Jésus-Christ. Voilà mes petites réponses que je soumets aux meilleurs amis des serviteurs de Dieu. Ne précipitez rien; je crois que Dieu vous donnera lui-même lumière des voies, par lesquelles il vous veut conduire.

      1. 11. Autre réponse à un bon serviteur de Dieu. « Notre très cher frère en Jésus-Christ »

Notre très cher frère en Jésus-Christ,

Je prévois que vous pourrez être fortement tiré et occupé de l’esprit d’oraison, d’où je vous souhaiterais un lieu favorable, pour votre vacation et pour votre santé. Je crois néanmoins que vous avez fait en ce rencontre d’affaire dont vous m’avez écrit, ce que vous deviez pour rendre gloire à Dieu. 114 Je vous conseille de continuer à condescendre à Monsieur N. quittant pour cet effet votre propre intérêt, et de contribuer autant que vous pourrez de votre temporel pour l’assister34. Je vois ce me semble au travers de cette affaire un secret de Providence qui m’est inexplicable. O notre cher frère! Vous devez regarder tout votre bien comme hors de vous, et comme déjà appartenant à la disposition du bon Dieu, qui fera paraître sa volonté dans le sujet qui se présente. Je souhaiterais donc par esprit de perfection que comme vrai pauvre, vous suivissiez cette Divine Providence, acquiesçant à l’occasion qui se présente.

Quand est du total du bien je ne suis pas d’avis que présentement vous vous en dépouilliez, mais je souhaiterais que vous tinssiez toutes choses en état, à la réserve de ce que vous céderez à N. tant pour l’affaire dont il est question, que d’autres semblables. Je crois que quand 115 le bon Dieu voudra que vous en usiez autrement, il le vous fera connaître, et vous y suivrez la perfectioniii; j’estime fort la suprême pauvreté de celui qui est vrai pauvre avec Jésus-Christ pauvre. Il faut donc pour bien faire que vous pratiquiez cette suprême pauvreté, non à votre mode, mais dans la conduite de Dieu; ce que vous ferez retenant présentement votre bien pour le distribuer aux pauvres; et faisant dans un autre temps ce qui vous sera conseillé pour accomplir la volonté de Dieu.

      1. 12. Autre lettre à un spirituel, fidèle et fervent. « J’ai considéré vos lettres… »

M., J’ai considéré vos lettres sur le sujet que vous savez. Toutes les affaires spirituelles doivent être pratiquées en esprit de patience et 116 de discrétion, selon les ouvertures faciles et raisonnables que la Providence nous présente, autrement elles ne rendraient point le fruit de bénédiction.

Quant à vous je vois clairement que votre âme avance beaucoup dans la lumière, et dans la pratique; prenez courage, allez votre train ordinaire, suivez la Divine Providence dans les ouvertures qu’elle vous donnera : jusqu’à présent elle vous a traité très amoureusement, et vous avez obligation de vous abandonner à sa divine conduite. Communiez tous les jours, pratiquez les bonnes vertus, donnez la moitié du jour à l’oraison et l’autre moitié aux œuvres de piété et charité; continuez vos conférences avec N. voilà assurément ce que vous devez faire présentement.

Quant à vos désirs d’austérité, je vous dirai que la discrétion est la mère des vertus. L’on a raison de vous retenir, car vous êtes faible de corps, et d’ailleurs j’ai remarqué 117 que l’oraison le doit aussi affaiblir.

Toute la perfection consiste à faire la volonté de Dieu, que nous accomplissons en nous soumettant à la direction. Je suis d’avis qu’en ce point nous nous conformions à l’esprit de sainte Thérèse, qui conseillait les austérités discrètes, et réprouvait les excessives. Vous avez raison de dire que la pureté de vertu, de mortification, et d’oraison, ne se trouve jamais dans une âme corporelle et sensuelle. C’est pourquoi il est bon qu’avec l’avis de N. vous vous serviez de quelques instruments de pénitence, pourvu qu’ils ne soient point excessifs. Il est bon aussi que vous régliez avec cette même personne les mortifications des sens, et particulièrement sur le sujet de la sobriété; prenez le nécessaire avec humilité et obéissance, et vous verrez que Dieu tout bon sanctifiera votre travail.

J’avoue que le spirituel doit être passif à toutes peines et toutes souffrances pour ses péchés, envers le Père éternel en l’union de Jésus 118 -Christ qui lui a donné l’exemple; mais aussi faut-il nier qu’il se doive appliquer telles peines ou austérités par esprit propriétaire; car ainsi faisant il serait actif dans l’amour-propre, et non passif dans la volonté divine.

      1. 13. Autres propositions ou déclarations de l’intérieur d’une âme, et les réponses du révérend Père.

I. Proposition. Je n’aime point les répugnances, ni les sentiments de la nature, ni les combats intérieurs; parce que ces choses occupent mon âme, et lui ôtent la vue et la jouissance de Dieu, la contraignant de venir apaiser le trouble de la partie inférieure, et durant qu’elle est ainsi aux mains avec ses passions, elle est désoccupée de Dieu. Voilà pourquoi je voudrais que ma nature fût entièrement morte. 119 L’on me dit que c’est là un état de souffrance, et que comme tel il est aimable : je l’avoue; mais mon intérieur va présentement droit à la vue de Dieu. Comment faut-il que je me comporte dans cet état de répugnance? Tâcherai-je de m’en défaire?

Réponse. Il y aurait bien des choses à dire sur cette question. Voici en abrégé mon sentiment.

1. Il est difficile au spirituel qui se sent attiré à la contemplation de se défaire de tout ce qui l’empêche de suivre son trait et sa grâce : s’il est néanmoins Religieux, ou employé en des affaires d’obligation pour la gloire de Dieu, il ne faudra rien faire sans l’avis du directeur.

2. Le spirituel libre se sentant tiré fortement doit en bref tendre à se défaire de tout ce qui l’empêche, à la réserve de quelque emploi qui pourrait être beaucoup à la gloire de Dieu. Quand l’âme est dans la vue d’oraison, elle ne peut rien souffrir qui la divertisse; c’est pourquoi 120, si je me pouvais défaire de tout ce qui m’empêcherait la jouissance de mon trait surnaturel et de ma grâce, je le ferai. Et ce n’est point refuser la Croix que d’entrer dans telles pratiques; au contraire, c’est suivre la volonté divine, qui se manifeste par la vocation et par la disposition de l’âme.

II. Proposition.

[1.] J’ai eu des vues ou sentiments de mon extrême indignité, et combien je mérite d’être dans la privation de toutes les vues de Dieu et de ses perfections, et que pour peu qu’il m’en veuille donner, c’est infiniment au-dessus de ce que je suis digne.

2. De plus, j’ai été occupé en l’oraison de la vue que Dieu renfermé dans soi-même possède une joie infinie, qui le ravit en la vue de ses perfections, et qu’il est toujours jouissant d’une félicité infinie : ma volonté en cet état entra en la joie de son Seigneur, et était passivement joyeuse, goûtant avec plaisir en Dieu la félicité de Dieu, en sorte qu’elle ne pouvait comprendre comment elle pourrait être mécontente qu’il lui arrivât, 121 puisque le Seigneur était si content; et m’oubliant moi-même, je ne faisais point de réflexion sur ce qui m’arriverait si j’étais malheureux même dans l’Éternité, comme autant de temps dérobé à la complaisance que je dois avoir du bonheur de Dieu.

3. Un jour après la sainte communion considérant mon indignité, j’avais quelque affliction de voir Jésus si mal logé; je ne savais où le recevoir, puisque je me voyais tout plein d’imperfections. Dans cette peine il me vint en l’esprit que le soleil entrant dans un cachot puant, y était reçu plus dans sa propre gloire et ses propres lumières, que dans le cachot même. Ainsi avec amour et complaisance, je regardais Jésus dans sa propre gloire parmi mes misères.iv

Réponse. Le sentiment de votre indignité qui provient de la vue de Dieu est merveilleusement efficace, 1. D’autant que le spirituel se voit dans Dieu, qui est la vérité suressentielle. 2. Quand l’âme profite en la pureté de vertu, elle entre dans la contemplation par les vues secrètes 122 et hautes de Dieu. Je dis plus, que comme ce Divin Époux vit de sa divine Essence, et de ses divines beautés et perfections, ainsi cette âme en vit elle par pure contemplation et par pur amour : la lumière du 3. chiffre35 est excellente. O. qu’il est bien vrai que Jésus nous communiant de la pureté de sa sainte Humanité et Divinité, règne dans ses gloires de miséricorde et d’amour.

III. Proposition. Il me semble que la raison pourquoi nous avançons si peu dans les voies de Dieu et de la sainte perfection; c’est que nous ne suivons pas avec courage et fidélité les mouvements de Dieu; nous nous laissons vaincre aux difficultés provenantes de la nature, du monde, des amis, en mille terreurs paniques que nos imaginations forgent. Il faut marcher avec vitesse et générosité; les lâches n’auront point de part à la perfection, etc.

Réponse. Le Spirituel est dans un continuel combat, la nature se veut tout approprier dans ses inclinations et parmi les créatures. La 123 grâce au contraire s’efforce de la dépouiller et de la transformer en Jésus, par sa vertu, et par son esprit, d’où il arrive que la pauvre âme se laissant tirer à la grâce devient spirituelle, pure et indépendante de la chair; ensuite de quoi elle est susceptible des véritables lumières et motions divines, desquels étant mue et illuminée, elle s’élève au-dessus de soi-même pour s’unir à son Divin original et éternel principe, dans lequel elle se perd et s’abîme ne vivant que pour son amour, tant parmi les jouissances que par les croix; soyez fidèle à cela, ô qu’il est important et admirable!

[IV.] Proposition. Je me sens toujours porté à une plus grande retraite et solitude, et à vivre plus frugalement et austèrement, car sans doute je dois dénier à ma nature toutes les sensualités du boire et du manger, prenant simplement ce qui est nécessaire pour vivre. Et il ne faut pas s’étonner si la nature se plaint un peu au commencement; elle ne peut mourir plus 124 glorieusement ni avec plus de complaisance pour Dieu que la pénitence. À quoi sert de conserver la vie si délicatement; aimons l’austérité modérée et approuvée par nos directeurs.

2. Une âme qui aime l’embarras et la trop grande action ne goûtera jamais la douceur de la solitude ni le doux départ des créatures.

3. Une âme de grandeur et de richesse n’aura jamais grande union avec Jésus abject et pauvre; et c’est pourtant cette abjection et pauvreté qu’il a chérie toute sa vie.

4. Une âme qui veut aller bien avant dans la contemplation doit aller bien avant dans les croix.

5. Les états par lesquelles Dieu fait passer l’âme sont de jouissance, de croix et d’épreuve : il faut les aimer tous également, et demeurer paisiblement dans les privations.

6. C’est une chose pitoyable de ce que nous n’avons que des yeux de chair, ne comprenant pas le sens des affaires intérieures et éternelles.

7. Je veux plus aller aux festins, 125 je me retirerai peu à peu des compagnies et conversations, sinon précisément dans les temps qui sont pour l’action, c’est-à-dire pour négocier simplement les affaires de Dieu et non les nôtres, que nous commettrons à quelque autre.

Réponse. Toutes ces résolutions ne peuvent provenir que de la grâce, qui combat la nature et veut élever l’âme au-dessus de ce qui est corporel et sensuel; sur quoi vous remarquerez que cet esprit de pénitence introduit par la grâce est merveilleusement efficace quand il est bien établi, d’autant qu’il ferme les avenues à toutes les carnalités et sensualités, et retire la partie intellectuelle tout à Dieu dans lequel seul elle peut prendre son plaisir. Le mondain et sensuel n’entrera jamais dans ce bienheureux état, et ordinairement le spirituel n’y saurait parvenir, qu’après beaucoup de combats et de victoires.

[V.] Proposition. J’ai eu des lumières et sentiments que la Croix est la souveraine félicité et béatitude des chrétiens en la terre 126; de sorte que si l’âme se jette entre les mains du Père éternel, il la traitera comme il a traité son Fils unique, il prendra ses complaisances à la crucifier. Si elle se jette entre les bras du Fils, il la traitera comme son Père l’a traité, et la mettra en la Croix avec lui. Si elle s’adresse au Saint Esprit, il lui donnera des mouvements de croix et de souffrance. Si à la Sainte Vierge, elle croira beaucoup favoriser cette âme de la conduire sur le Calvaire, et lui obtenir de son cher Fils part à ses douleurs et à ses mépris. Si elle prie les saints de lui obtenir quelque grâce; aussitôt, ils la chargeront de la Croix sur les épaules, afin que cette âme soit de la suite Jésus crucifié comme ils ont été, et qu’elle participe à la source de bonheur, gloire et grandeur. Enfin l’âme ne trouvera personne dans le ciel qui ne lui procure la Croix.

Réponse. Autant que le spirituel est mort aux créatures, autant entre-t-il dans l’union intime de son Dieu, et autant est-il capable d’être mû des Personnes Divines, qui opèrent 127 grâce, amour et perfection dans le fond de son âme, et dans les facultés intellectuelles, la Croix étant le vrai moyen d’arriver à cette pure et entière union.

      1. 14. Autre lettre adressant au Père, et ses réponses. « Depuis l’avis que vous m’avez donné, que c’est l’ordre de Dieu… »

[I. Proposition]

Mon révérend Père, Depuis l’avis que vous m’avez donné, que c’est l’ordre de Dieu présentement sur moi que je fasse ce que vous savez, je m’y attache et m’y emploie avec paix et tranquillité, nourrissant mon âme de la vue et de l’ordre de Dieu, qui me charme et me soutient. C’est dans cet ordre que je prends un paisible repos, continuant mes exercices ordinaires de communions, oraison, etc. Sans y vouloir manquer. Et quand il se présente quelque accident fâcheux je dis en moi 128 même : voici le temps favorable de faire les actions d’un vrai chrétien; si nous sommes fidèles servons Dieu à sa mode et non à la nôtre, etc.

Réponse. L’indifférence pure à tout état est la sanctification du spirituel : soyez donc passif à cette nouvelle conduite de la Providence, vous ne sauriez faillir puisque c’est l’ordre qu’on vous donne. Cet état produit, et produira de petites amertumes pour votre purgation intérieure; prenez courage, soyez pur et saint dans cette voie, la grâce de Jésus-Christ ne vous manquera pas, et c’est elle qui produit en vous les lumières que marquent votre écrit. Cependant, espérez le temps de solitude et d’amour. Il viendra notre cher frère non à votre mode, mais à celle du bon Dieu.

II. Proposition. Comment ferais-je pour être toujours attentif à Dieu, et aux affaires? Etc.

Réponse. O. cher frère! Vous ferez comme Jésus-Christ, qui souffrait tant de si douloureuses 129 privations pour vous et par amour : ainsi souffrez celles de votre état présent. 2. Tendez à l’union intime, cherchant en toutes vos actions ce qui sera de la plus grande gloire de Dieu. 3. Tendez à faire court (discrètement) dans les affaires, afin que dans de certaines heures vous entriez seul à seul, fidèle à fidèle dans votre solitude, avec ce très cher et très pur époux de votre âme, qui vous y attend.

III. Proposition. Ce qui me soutient beaucoup, c’est l’amour de la pauvreté et du mépris. Voilà pourquoi je m’attache fort à cause de mon état, à méditer les états humains de Jésus en ses mystères, etc.

Réponse. Tenez ferme sur ces fondements, sur lesquels Jésus-Christ a édifié, et édifiera jusqu’à la fin des siècles la perfection de ses chers amants. Quand la grâce opère telles lumières, il importe extrêmement de lui coopérer dans la fidélité des petites œuvres qui se présentent : Ces souhaits et amours, pour la pauvreté et de [sic] mépris, marquent 130 que votre grâce vient du cœur de Jésus-Christ, puisqu’elle opère en vous ces sentiments et dispositions.

Le spirituel n’ayant autre centre que Dieu aimable, et Jésus méprisé et souffrant, il n’aime que les dispositions d’icelui, et la consommation dans le sein éternel de celui-là.

Quant au désir de solitude, 1. Soyez très solitaire intérieurement, ne souffrant rien dans votre partie intellectuelle que l’union Divine.

2. Divisez votre temps, et tendez de ne vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu’il vous sera possible pour la solitude de l’Oratoire. O. cher frère! Peu de spirituels se défendent du superflu des affaires. O. que le diable en trompe sous des prétextes spécieux, et même de vertu.

IV. Proposition. J’appréhende un peu quelques occupations et affaires qu’il faut que je fasse, comme des sujets de grande distraction; mais je me console de ce que 131 j’aurai à y souffrir, tant des infirmités du corps, que des mortifications de n’être pas habile et propre aux affaires.

Réponse. Le spirituel étant dans l’union divine, c’est-à-dire un à un, avec le Dieu de son amour, il gémit dans les affaires, après le centre de son amour, duquel il ne veut et ne peut se divertir que pour honorer l’amour souffrant parmi les croix et les mépris. J’ai considéré vos dispositions, qui marquent le progrès de votre chère âme; prenez courage, le bon Dieu bénit en vous sa sainte grâce.

      1. 15. Autres propositions et réponses sur l’oraison, etc.

[I.] Proposition. Comment doit-on conseiller les âmes sur la passiveté d’oraison; les y faut-il porter, et quand faut-il qu’elles y entrent, et qu’elles en sont les dangers? 132

Réponse. Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passiveté. Je dis ordinairement, d’autant que s’il travaille fortement, il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s’exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver de fois à autre si telle pauvreté lui réussit.

Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté Divine est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s’en servira doit être discret et fidèle. 2. Le spirituel lâche qui s’expose indiscrètement à la lumière passive, se répand dans l’oisiveté, et dans la distraction, et quelquefois s’il est faible de cerveau, il s’expose à l’illusion.v

II. Proposition. J’ai su de vous quelque chose touchant les communions fréquentes, ce qui me fait vous demander comment on s’y doit disposer en esprit d’oraison, lorsqu’on a des affaires.

Réponse. Le spirituel ayant des affaires, s’il en est désoccupé dans l’affection, et qu’il les conduise par principe de vue de Dieu, il se doit contenter 133 du peu de temps que la Divine Providence lui donne. 2. Plusieurs se flattent dans les affaires, et ne tendent pas assez fidèlement à ménager du temps pour l’intérieur. 3. La communion indévote contriste Jésus-Christ.

III. Proposition. Comment peut-on faire suivre l’idée opérante de son oraison dans l’occupation du prochain?

Réponse. Cela doit être différent selon les diverses dispositions naturelles, et surnaturelles des âmes, lesquelles doivent suivre pour présence de Dieu, ce qui paraît plus propre en leur état, sans s’attacher à l’objet de leur oraison. L’âme sera en un temps pénétrée d’une vérité ou objet, et en un autre temps d’une autre vérité et d’un autre objet, en cela il faut observer la liberté d’esprit. L’on peut donc garder l’idée opérante de l’oraison, dans quelques sentiments faciles, et dans les résolutions; si l’objet de l’oraison vous presse de sa lumière, suivez-le, et faites usage d’amour avec discrétion. 134

      1. 16. Autre lettre du Père, dirigeant quelque âme à une haute perfection.

M. Jésus soit notre lumière. Les grâces des âmes, et la vocation à la sainte perfection sont très différentes; il importe extrêmement au spirituel de bien examiner à quel état et à quel degré sa grâce paraît; le conduire autrement n’étant pas passif à la conduite Divine, il avance très peu, et demeure dans un centre qui n’est pas conforme au dessein de Dieu. Il faut que le feu se retire à sa sphère36, l’air à la sienne, et la terre et l’eau à la leur. Et si le feu voulait se loger dans le centre de la terre, ce serait un désordre répugnant au dessein de la Divinité. Ainsi en va-t-il du spirituel, car s’il paraît par sa grâce être destiné à rendre et demeurer dans un centre élevé de perfection, il fait contre le 135 dessein de Dieu de s’arrêter dans celui qui est bas, terrestre et imparfait.

Je vous ai toujours dit que vous n’étiez pas dans le centre de votre grâce, et de votre perfection, et que votre vocation vous appelait à un état beaucoup plus pur et parfait. Votre grâce va principalement à la contemplation, à laquelle pour soulager votre corps, vous pourrez joindre un peu d’action.

2.37 La grâce vous appelle à la parfaite et pure conformité des différents états et dispositions de Jésus-Christ, et j’ai reconnu cela très clairement, tant par vos dispositions précédentes, que par celles que vous m’avez communiquées depuis peu encore.

Pour donc correspondre parfaitement à la conduite Divine, mon avis serait que vous entrassiez dans l’exécution des propositions que vous m’avez faites; mais il faut que cela se fasse d’une manière bien pure, et conforme aux dispositions de Jésus 136 Christ, et cela est très facile à faire; et je crois que vous n’aurez aucun repos que vous n’en usiez de la sorte, parce que vous ne seriez pas dans le centre de votre grâce.

Comme donc j’ai bien étudié votre grâce, et vos dispositions, je vous dis assurément que Dieu tout bon vous veut pauvre évangélique, en la manière qui vous a déjà été prescrite; vous devez y tendre et travailler; et cependant, souvenez-vous que le diable est bien rusé pour empêcher la pureté de perfection d’une âme.

Adieu cher Frère. Voici le temps d’aimer du pur amour, ne tardez plus. Ce pur Amour ne se peut trouver que dans le cœur évangélique très pauvre sans réserve.

Dieu. Jésus. Marie. Amour. Croix. Pureté. Amen38.




      1. L’initiation de Mectilde

Mectilde, âgée de vingt-huit ans et demi est depuis dix mois réfugiée en Normandie. Elle a rencontré en juin 1643 le P. Chrysostome par l’intermédiaire de Jean de Bernières, l’un de ses dirigés qui a déjà pris soin d’elle sur le plan matériel. Il sera bientôt l’ami directeur mystique prenant la suite du P. Chrysostome. Ce dernier est très patient et réponds point par point aux multiples propositions soumises par Mectilde – et ceci à plusieurs reprises ! Beau modèle intemporel de direction.

LETTRE à M. de BERNIèRES 39

Monsieur, mon très cher Frère40,

Béni soit Celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour, par votre moyen avoir le cher bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître41.

J’ai eu l’honneur de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps, je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelque affliction que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. Ô que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui ! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. Ô que Dieu est admirable en toutes choses ! Mais je l’admire surtout en ces âmes-là.

Il m’a promis de prendre grand intérêt à ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes avaient la grâce de conduite, ce que je remarque par expérience.

Entre autres choses qu’il m’a dites, et qu’il m’a assurée, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité, que je n’eusse point de crainte que Dieu voulait que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu.

Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter de bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie, à notre bonne Mère Supérieure [Jourdaine, sœur de Jean de Bernières] et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez [Marie des Vallées], je vous supplie de m’en dire quelque chose. […]

On sent que la jeune femme est nature dans sa relation, alternant compte-rendu, exclamations, incertitude présente quant à sa « carrière ». Cela changera en passant de la dirigée à la directrice ! Pour l’instant la jeune Mectilde a besoin d’être assurée en ce début de la voie mystique.

Le Père Chrysostome apportera donc point par point ses réponses aux questions que se pose la jeune dirigée. Elle lui demande conseil sur son expérience profonde et ardente. Chrysostome lui répond de façon très détachée et froide de façon à ne susciter chez cette femme passionnée ni attachement ni émotion sensible ; afin que son destin extraordinaire soit mené jusqu’au bout, il ne manifeste pratiquement pas d’approbation, car il veut la pousser vers la rigueur et l’humilité la plus profonde. La relation faite à son confesseur est rédigée à la troisième personne ! En effet le P. Chrysotome parle par l’intermédiaire de son dirigé M. de Bernières 42.

      1. Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet 1643.

Première proposition

Cette personne [Mectilde] eut dès sa plus tendre jeunesse le plus vif désir d’être religieuse ; plus elle croissait en âge, plus ce désir prenait de l’accroissement. Bientôt il devint si violent qu’elle en tomba dangereusement malade. Elle souffrait son mal sans oser en découvrir la cause ; ce désir l’occupait tellement qu’elle épuisait en quelque sorte toute son attention et tous ses sentiments. Il ne lui était pas possible de s’en distraire ni de prendre part à aucune sorte d’amusement. Elle était quelquefois obligée de se trouver dans différentes assemblées de personnes de son âge, mais elle y était de corps sans pouvoir y fixer son esprit. Si elle voulait se faire violence pour faire à peu près comme les autres, le désir qui dominait son cœur l’emportait bientôt et prenait un tel ascendant sur ses sens mêmes qu’elle restait insensible et comme immobile en sorte qu’elle était contrainte de se retirer pour se livrer en liberté au mouvement qui la maîtrisait. Ce qui la désolait surtout, c’était la résistance de son père que rien ne pouvait engager à entendre parler seulement de son dessein. Il faut avouer cependant que cette âme encore vide de vertus n’aspirait et ne tendait à Dieu que par la violence du désir qu’elle avait d’être religieuse sans concevoir encore l’excellence de cet état.

Réponse. [1.] En premier lieu, il me semble que la disposition naturelle de cette âme peut être regardée comme bonne.

2. Je dirai que dans cette vocation, je vois beaucoup de Dieu, mais aussi beaucoup de la nature : cette lumière qui pénétrait son entendement venait de Dieu ; tout le reste, ce trouble, cette inquiétude, cette agitation qui suivaient étaient l’œuvre de la nature. Mais, quoi qu’il en soit, mon avis est, pour le présent, que le souvenir de cette vocation oblige cette âme à aimer et à servir Dieu avec une pureté toute singulière, car dans tout cela il paraît sensiblement un amour particulier de Dieu pour elle.

2Proposition

Cette âme, dans l’ardeur de la soif qui la dévorait ne se donnait pas le temps de la réflexion ; elle ne s’arrêta point à considérer de quelle eau elle voulait boire. Elle voulait être religieuse, rien de plus ; aussi tout Ordre lui était indifférent, n’ayant d’autre crainte que de manquer ce qu’elle désirait : la solitude et le repos étant tout ce qu’elle souhaitait.

Réponse : 1. Ces opérations proviennent de l’amour qui naissait dans cette âme, lesquelles étaient imparfaites, à raison que l’âme était beaucoup enveloppée de l’esprit de nature. 2. Nous voyons de certaines personnes qui ont la nature disposée de telle manière qu’il semble qu’au premier rayon de la grâce, elles courent après l’objet surnaturel : celle-ci me semble de ce nombre. Combien que par sa faute il se soit fait interruption en ce qu’elle s’éloignait43 de Dieu.

3e proposition

2663b T4p619 44

Entre toutes les dévotions de cette âme elle honorait la sacrée mère de Dieu extrêmement, aussi en recevait-elle tous les jours quelques faveurs; la nuit de sa profession se voulant un peu reposer, elle se vit en esprit conduite de deux anges auprès de la très Ste vierge qu'elle voyait comme dans dans un trône, cette âme lui fut présentée lui offrant humblement ses vœux, la Ste vierge les reçut et les présenta à la Ste trinité; au retour de son songe en vision, elle s'éleva en grande ferveur, s'en alla à l'église passer le reste de la nuit, son cœur semblait lors se consommer d'amour, et à l'heure qu'elle prononçait ses vœux il parut une couronne de grande clarté soutenue sur sa tête un peu élevée par 2 mains, les rayons de cette couronne rejaillissaient contre les murailles du chœur, au rapport des personnes qui la ville, entre autres d'un prêtre et 2 ou 3 religieuses.

Réponse. Cette apparition n'a rien de répugnant, mais elle en doit user discrètement, car je lui conseille de s'éloigner de toutes choses semblables où le diable se mêle souvent, elle doit fonder sa perfection solidement sur la mortification et la vertu.

2664 T4p621

4e proposition

Durant le temps que cette âme persévéra, elle fut souvent récréée et fortifiée par la très sainte vierge qu'elle voyait tenant des roses et qui dissipait des nuages de son cœur qui souffrait pour ne pouvoir satisfaire au désir d'amour qu'il ressentait.

Réponse. Par cet écrit je ne saurais faire un jugement assuré de son imaginative, je ne doute néanmoins que [qu'à] l'ordinaire de ce sexe elle [ne] soit susceptible d'objets, ce que je conjecture des visions et des peines qui se remarquent dans son esprit - son entendement et sa volonté s'attacheront facilement aux objets surnaturels et de perfection, il faut seulement qu'elle se défende de l'excès d'opération.

5e proposition.

Dans quelque suite de temps les accidents déplorables pour des religieuses la mirent dans une grande occasion de relâche et en périls très grands.

Réponse. C'est un miracle comme cette âme n'a fait un entier naufrage dans ce rencontre que j'ai su, elle ne doit pas manquer de bien remercier Dieu et la Ste Vierge qu'elle invoqua pour lors, car assurément voilà un chef-d'œuvre de leur amour envers elle, et je crois qu'elle doit beaucoup espérer de la bonté divine de secours et de grâce pour tendre à une haute perfection.

6e proposition.

Les occasions ayant beaucoup diverti cette âme, elle se trouva extrêmement coupable d'infidélité aux grâces de Dieu, et plus que je ne puis dire, ensuite de quoi elle se sentit si extrêmement gênée qu'elle souffrait comme un martyre intérieur, et dans un abîme de désolation insupportable, il lui semblait comme impossible de se retourner vers Dieu, et était agitée d'étranges tentations.

Réponse. L'âme destinée au salut, à la perfection, à la grâce et à la gloire quand elle sort de son centre, souffre ces choses.

7e proposition.

Cette âme abîmée dans cette peine considérait les voies qu'elle devait tenir pour s'en délivrer, la tout aimable providence divine lui suggéra une personne séculière de grande piété [Monsieur de Bernières] de qui la conversation la toucha intérieurement, mais extraordinairement pour se convertir entièrement à Dieu. [2665 p.623]

Réponse. Ce personnage a été envoyé de Dieu à cette âme.

8e proposition.

Elle fut ensuite extrêmement travaillée de tentations contre la foi et autres qui ne lui donnaient de relâche, sur quoi elle recourait à Dieu passant la nuit à prier, il lui semblait voir les diables la tourmenter jusqu'à lui faire perdre cœur. Son confesseur lui conseilla de sortir du lieu où elle était y prévoyant du danger pour elle.

Réponse. Ce conseil a été fort bon et inspiré de Dieu, il me semble de cet écrit que Dieu appelle cette religieuse à une perfection particulière.

9e proposition.

Un religieux de sainte vie, auquel cette fille se déclara lui conseilla de quitter l'ordre où elle vivait, pour se mettre dans quelque maison bien réformée.

Réponse. Ces conseils étaient inspirés de Dieu qui, enfin a donné à cette âme l'effet de sa sainte entreprise.

10e proposition.

Dans la résolution d'obéir au saint religieux, cette fille qui était supérieure de son couvent, commença d'être persécutée par celles qui entrèrent en défiance sur son dessein ; ces persécutions grandes durèrent deux ou trois ans, pendant lesquels elle était plongée dans la vue de son néant; qui la faisait souffrir de bon cœur la vexation, enfin après quelque trêve de ses tentations, dont elle restait pourtant du tout exempte, elle se trouva plus tranquille.

Réponse. Cette vie a été ondoyante et muable, ce qui est provenu en partie de ses fautes, cette âme a bonne disposition à un établissement dans la voie de perfection, mais jusqu'ici je ne vois aucun travail solide.

11e proposition.

Pendant le cours des afflictions de cette âme qui durèrent beaucoup, la sacrée mère de Dieu la consolait souvent après la Ste communion ; de sorte qu'elle était tellement fortifiée qu'elle était affamée de souffrance, un jour que ces travaux étaient redoublés, en faisant la Ste communion, elle vit la Ste vierge qui s'approcha d'elle, lui présenta son fils crucifié et tout couvert de plaies, surtout son sacré côté bien ouvert, où cette mère de bonté invita cette âme d'entrer, laquelle se [2666 p.625] sentant portée de prendre sa demeure dans ce sacré lieu, alors de ce transport d'esprit elle fit veut de n'avoir plus d'autre volonté que celle de son dieu. Après ces choses elle se sentit inébranlablement fortifiée, pour souffrir avec contentement, nonobstant qu'elle fut de corps fort malade. Cette âme se vit un jour portée dans un désert fort obscur et en un lieu d'où elle se sentait impuissante de pouvoir sortir, et entendant une voix qui l'invitait à se tirer de là, elle souffrit dans son extrême impuissance sachant très bien que c'était la voix de son dieu qui l'appelait, et ses désirs d'aller à lui augmentaient.

Réponse. J'ai considéré ces visions, apparitions, et paroles intérieures de cet écrit; mon petit avis serait que l'on y fît aucun fondement pour sa conduite, encore qu'elle semble fort bonne et ne contenir rien de répugnant; ma raison est qu'une âme encore imparfaite comme elle était est sujettr à beaucoup d'illusions. Cette âme dans la vie future pourra être sujette aux révélations, visions et paroles intérieures ; je lui conseille de se divertir fortement de cela, par les avis des bons directeurs, et par les prières instantes qu'elle fera à Dieu; ce n'est pas qu'en général je réprouve telle chose, car je ferais mal; mais je sais par longue expérience que beaucoup d'illusions coulent dans cette voie, qui font des maux incroyables dans les âmes.

12e proposition.

Dans le cours des afflictions de cette âme, elle renonce et se décharge de sa supériorité, et enfin, après de grandes peines intérieures et extérieures, elle obtint de Sa Sainteté ... D'entrer dans un ordre qu'on lui avait inspiré, et le fit, aidée de la grâce divine.

Réponse. Je conjecture de l'écrit que lors qu'elle ne souffrira pas des peines extérieures, l'opération de l'amour divin de la partie intellectuelle la fera beaucoup souffrir en son appétit sensitif, dont le corps s'affaiblira. Il est à souhaiter que tel amour réside beaucoup dans la partie intellectuelle.

13e proposition.

Les peines de cette âme en cette année de noviciat, furent des craintes de n'avoir assez de pureté d'intention, sur quoi elle protestait [2667 p.627] à Dieu que c'était pour son pur amour qu'elle faisait ce changement. Elle commença de s'adonner de bonne sorte à l'oraison où elle ne pouvait plus agir, et en cet état elle souffrait beaucoup de peines, n'ayant pas la liberté des puissances surtout de l'entendement et imaginative, elle se tenait bien à la présence de dieu, mais sans pouvoir rien faire que d'être abandonnée à sa puissance et bonté, son cœur et sa volonté était pour dieu, et quelquefois tellement abîmée dans son aimable volonté qu'elle ne se possédait quasi plus, néanmoins elle se retirait de cette disposition pour entrer en celle de considération et méditation, et d'autant plus elle s'efforçait, plus elle était sèche, aride, et impuissante.

Réponse. Si cette âme travaille fidèlement à la perfection elle sera sujette à différents états intérieurs, et il est nécessaire qu'elle soit bien soumise et obéissante à ses directeurs, la providence lui en veuille donner en ses besoins futurs, car il s'en trouve peu qui entendent bien tels états, et les passivités des âmes, où il faut séparer la nature et le diable de l'opération divine.

14e proposition.

Elle ne faisait point lors de lecture pour l'oraison, une seule parole lui suffisait pour sujet de son entretien intérieur, et pour échauffer sa volonté qui selon qu'il lui semble était toute à Dieu et comme une chose perdue et abandonnée à lui. Sa bonne mère Maîtresse qui était une grande contemplative45 et étroitement unie à Dieu, lui servit beaucoup, car sachant cette disposition, et comme un mot pour l'objet de son oraison l'entretenait : comme mon tout, mon maître. Cette bonne Mère donc sachant que cette âme se retirait de cet état d'abandon, lui commanda de se laisser à Dieu et à la divine conduite sans agir contre l'attrait du St Esprit, lui disant que du passé elle avait bâti, mais que pour l'avenir Dieu détruirait et bâtirait lui-même. Cette disposition continua jusqu'à ce que par malheur elle fut mise dans une autre maison religieuse …46, où elle n'avait pas le loisir de prier Dieu, qu'à la dérobée, ne faisant que travailler jour et nuit en choses extérieures, ce qui dura un an, durant lequel elle expérimenta [2669 p.629] d'horribles peines intérieures, quelquefois de blasphèmes et de désespoir, pendant lesquelles elle se trouvait impuissante de faire actes contraires ; ce qu'elle pouvait faire était de se laisser toute à Dieu pour souffrir comme une victime immolée à la divine Justice. Ces grandes et sensibles tentations étaient quelquefois dissipées de son esprit sans s'en apercevoir, se trouvant dans un recueillement des puissances et toute anéantie dans Dieu qui lui faisait un nouveau désir d'être plus parfaitement à lui, néanmoins en cette peine l'esprit souffre plus qu'il ne saurait exprimer.

Réponse. Il importe pour le travail de perfection de cette âme que les occupations extérieures soient modérées et moins excessives, car elle est encore trop faible pour les emplois excessifs, dans lesquels nous voyons les plus parfaits se relâcher.

Ceci est une disposition de contemplation, qui était imparfaite, à raison de l'imperfection de l'âme : je dirais en l'écrit suivant, en général, ce qui lui convient faire pour cela, et dans la suite du temps selon ses états actuels ; les serviteurs de Dieu lui donneront leurs conseils.

15e proposition.

Quelque temps après ces choses, cette âme entra dans une langueur très grande, et son esprit était comme en captivité, ne pouvant opérer aucune chose ; elle ne pouvait faire de grandes considérations, et si quelquefois elle élevait son esprit sur quelque mystère, s'efforçant de le tenir dans son imagination, incontinent elle demeurait muette sur ce sujet considéré, sans pouvoir produire aucune chose, ayant perdu tout sentiment. Rien ne pouvait émouvoir [2671 p.631] son amour que Dieu seul, encore c'était en un temps qu'elle ne s'en apercevait. point ou rarement.

Réponse. Cette âme, selon son écrit avait vocation à la contemplation, laquelle jusqu'à présent a eu peu de fermeté, à raison qu'elle n'a pas encore travaillé suffisamment à la mortification et à la vertu.

Je ne vois pas que cette opération soit captivité, c'est peut-être passivité d'oraison. Enfin, quoi que ce soit, je vous dirai ce que c'est que captivité en laquelle l'âme ne reçoit, ni ne fait rien à raison de la suspension d'opération. Vous verrez ce qui vous convient faire, et selon ce qui se passera en cette âme dans la suite du temps vous prendrez conseil.

16e proposition.

Toutes les belles choses du paradis ne la touchaient point, et si quelque chose pouvait faire brèche dans son esprit, c'est que Dieu est toutes choses, ou c'est que Dieu est ; sans dire ou penser davantage ; cela la satisfaisait merveilleusement mais le sentiment n'y avait point de part.

Réponse. Ces sentiments proviennent de l'amour habituel qui est en l'âme, il en faut user discrètement, d'autant que le corps aura peine à les porter. Il est à désirer que l'usage de l'amour passe dans la partie intellectuelle, ce qui arrivera si l'âme entre dans une grande pureté de mortification et de vertu.

C'est chose de Dieu et de la perfection que de travailler à la contemplation selon sa vocation et ses dispositions naturelles et surnaturelles ; et à mon avis, étant bien conduite elle y ?parviendra, pourvu qu'elle [2673 p.633] travaille à bon escient à la mortification et à la vertu.

17e proposition.

En ces communions elle allait de tout son cœur recevoir son Dieu, avec désir d'être toute à lui, et qu'il fusse tout à elle, mais toujours sans sentiment sensible, et lors qu'elle avait communié elle entrait dans son obscurité ordinaire et captivité ; sans pouvoir le plus souvent adorer son Dieu, ni parler à sa Majesté. Il lui semblait qu'il se retirait au fond de son cœur ou pour le moins en un lieu caché en son entendement et à son imagination, la laissant comme une pauvre languissante qui a perdu son tout ; elle cherche et ne trouve pas ; la foi lui dit qu'il est entré dans le centre de son âme, elle s'efforce de lui aller adorer, mais toutes ses inventions sont vaines, car les portes sont tellement fermées et toutes les avenues, que ce lieu était inaccessible, du moins il lui semblait ; et lorsqu'elle était en liberté elle adorait sa divine retraite, et souffrait ses sensibles privations, néanmoins son cœur s'attristait quelque fois de se voir toujours privée de sa divine présence, pensant que c'était un effet de sa réprobation.

D'autres fois elle souffrait avec patience, dans la vue de ce qu'elle a mérité par ses péchés, prenant plaisir que la volonté de son Dieu s'accomplisse en elle, selon qu'il plaira à Sa Majesté.

Réponse. Il n'y a rien que de bon en toutes ses peines, il les faut supporter patiemment et s'abandonner à la conduite de Dieu ; ajoutez que ces peines et les autres lui sont données pour la conduire à la pureté de perfection à laquelle elle est appelée et de laquelle elle est encore bien éloignée. Elle y arrivera par le travail de mortification et de vertu .

18e Proposition 

Son oraison n’était guère qu’une soumission et abandon et son désir était d’être toute à Dieu, que Dieu fût tout pour elle, et en un mot qu’elle fût toute perdue en Lui ; tout ceci sans sentiment. J’ai déjà dit qu’en considérant elle demeure muette, comme si on lui garrottait les puissances de l’âme ou qu’on l’abîmât dans un cachot ténébreux. Elle souffrait des gênes et des peines d’esprit très grandes, ne pouvant les exprimer ni dire de quel genre elles sont. Elle les souffrait par abandon à Dieu et par soumission à sa divine justice.

Réponse : J’ai considéré dans cet écrit les peines intérieures. Je prévois qu’elles continueront pour la purgation et sanctification de cette âme, étant vrai que pour l’ordinaire, le spirituel ne fait progrès en son oraison que par rapport à sa pureté intérieure, sur quoi elle remarquera qu’elle ne doit pas souhaiter d’en être délivrée, mais plutôt qu’elle doit remercier Dieu qui la purifie. Cette âme a été, et pourra être tourmentée de tentations de la foi, d’aversion de Dieu, de blasphèmes et d’une agitation furieuse de toutes sortes de passions, de captivité, d’amour. Sur le premier genre de peine, elle saura qu’il n’y a rien à craindre, que telles peines est un beau signe, savoir de purgation intérieure, que c’est le diable, qui avec la permission de Dieu, la tourmente comme Job. Je dis plus qu’elle doit s’assurer que tant s’en faut que dans telles tempêtes l’âme soit altérée en sa pureté, qu’au contraire, elle y avance extrêmement, pourvu qu’avec résignation, patience, humilité et confiance elle se soumette entièrement et sans réserve à cette conduite de Dieu.

Sur ce qui est de la captivité dont elle parle en son écrit, je prévois qu’elle pourra être sujette à trois sortes de captivités : à savoir, à celle de l’imagination et l’intellect et à la composée [sic] de l’une et de l’autre. Sur quoi je remarque qu’encore que la nature contribue beaucoup à celle de l’imagination et à la composée par rapport aux fantômes ou espèces en la partie intellectuelle, néanmoins ordinairement le diable y est mêlé avec la permission de Dieu, pour tourmenter l’âme, comme dans le premier genre de peines ; en quoi elle n’a rien à faire qu’à souffrir patiemment par une pure soumission à la conduite divine ; ce que faisant elle fera un très grand progrès de pureté intérieure.

Quant à l’intellectuelle, elle saura que Dieu seul lie la partie intellectuelle, ce qui se fait ordinairement par une suspension d’opérations, exemple : l’entendement, entendre, la volonté, aimer, si ce n’est que Dieu concoure à ses opérations ; d’où arrive que suspendant ce concours, les facultés intellectuelles demeurent liées et captives, c’est-à-dire, elles ne peuvent opérer ; en quoi il faut que l’âme se soumette comme dessus47 à la conduite de Dieu sans se tourmenter. Sur quoi elle saura que toutes les peines de captivité sont ordinairement données à l’âme pour purger la propriété de ses opérations, et la disposer à la passivité de la contemplation. Sur le troisième genre de peines d’amour divin, il y en a de plusieurs sortes, selon que Dieu opère en l’âme, et selon que l’âme est active ou passive à l’amour, sur quoi je crois qu’il suffira présentement que cette bonne âme sache :

1. Que l’amour intellectuel refluant en l’appétit sensitif cause telles peines qui diminuent ordinairement à proportion que la faculté intellectuelle, par union avec Dieu, est plus séparée en son opération de la partie inférieure.

2. Quand l’amour réside en la partie intellectuelle, ainsi que je viens de dire, il est rare qu’il tourmente ; cela se peut néanmoins faire, mais je tiens qu’il y a apparence que, pour l’ordinaire, tout ce tourment vient du reflux de l’opération de l’amour de la volonté supérieure à l’inférieure, ou appétit sensitif.

3. Quelquefois par principe d’amour l’âme est tourmentée de souhaits de mort, de solitude, de voir Dieu et de langueur ; sur quoi cette âme saura que la nature se mêlant de toutes ces opérations, le spirituel doit être bien réglé pour ne point commettre d’imperfections ; d’où je conseille à cette âme :

1. d’être soumise ainsi que dessus à la conduite de Dieu ;

2. de renoncer de fois à autre à tout ce qui est imparfait en elle au fait d’aimer Dieu ;

3. elle doit demander à Dieu que son amour devienne pur et intellectuel ;

4. si l’opération d’amour divin diminue beaucoup les forces corporelles, elle doit se divertir et appliquer aux œuvres extérieures ; que si ne coopérer en se divertissant, l’amour la suit [la poursuit], il en faut souffrir patiemment l’opération et s’abandonner à Dieu, d’autant que la résistance en ce cas est plus préjudiciable et fait plus souffrir le corps que l’opération même. Je prévois que ce corps souffrira des maladies, d’autant que l’âme étant affective, l’opération d’amour divin refluera en l’appétit sensitif, elle aggravera le cœur et consommera beaucoup d’esprit, dont il faudra avertir les médecins. J’espère néanmoins qu’enfin l’âme se purifiant, cet amour résidera davantage en la partie intellectuelle, dont le corps sera soulagé. Quant à la nourriture et à son dormir, c’est à elle d’être fort discrète, comme aussi en toutes les austérités, car si elle est travaillée de peines intérieures ou d’opérations d’amour divin, elle aura besoin de soulager d’ailleurs son corps, se soumettant en cela en toute simplicité à la direction. Sur le sujet de la contemplation, je prévois qu’il sera nécessaire qu’elle soit tantôt passive simple, même laissant opérer Dieu, et quelquefois active et passive ; c’est-à-dire, quand à son oraison la passivité cessera, il faut qu’elle supplée par l’action de son entendement.

Ayant considéré l’écrit, je conseille à cette âme :

1. De ne mettre pas tout le fond de sa perfection sur la seule oraison, mais plutôt sur la tendance à la pure mortification.

2. De n’aller pas à l’oraison sans objet. À cet effet je suis d’avis qu’elle prépare des vérités universelles de la divinité de Jésus-Christ, comme serait : Dieu est tout-puissant et peut créer à l’infini des millions de mondes, et même à l’infini plus parfaits ; Jésus a été flagellé de cinq milles et tant de coups de fouet ignominieusement, ce qu’Il a supporté par amour pour faire justice de mes péchés.

3. Que si portant son objet et à l’oraison elle est surprise d’une autre opération divine passive, alors elle se laissera aller. Voilà mon avis sur son oraison : qu’elle souffre patiemment ses peines qui proviennent principalement de quelque captivité de faculté. Qu’elle ne se décourage point pour ses ténèbres ; quand elle les souffrira patiemment, elles lui serviront plus que les lumières.

19Proposition 

Il semble qu’elle aurait une joie sensible si on lui disait qu’elle mourrait bientôt ; la vie présente lui est insupportable, voyant qu’elle l’emploie mal au service de Dieu et combien elle est loin de sa sacrée union. Il y avait lors trois choses qui régnaient en elle assez ordinairement, à savoir : langueur, ténèbres et captivité.

Réponse : Voilà des marques de l’amour habituel qui est en cette âme. Voilà mes pensées sur cet état, dont il me demeure un très bon sentiment en ma pauvre âme, et d’autant que je sens et prévois qu’elle sera du nombre des fidèles servantes de Dieu, mon Créateur, et que par les croix, elle entrera en participation de l’esprit de la pureté de notre bon Seigneur Jésus-Christ. Je la supplie de se souvenir de ma conversion en ses bonnes prières, et je lui ferai part des miennes [T4, 641] quoique pauvretés. J’espère qu’après cette vie Dieu tout bon nous unira en sa charité éternelle, par Jésus-Christ Notre Seigneur auquel je vous donne pour jamais.

AUTRES PROPOSITIONS DE LA MÊME ÂME au même Révérend Père

[T4, 641/3/5/7/9]

2681 p.641

Première proposition.

D'où vient que l'âme est insensible, nonobstant qu'elle désire être toute à Dieu, et qu'elle y aspire de tout son cœur ; mais toujours sans sentiment ?

Réponse. Que cet état est bon et souhaitable, et propre à faire progrès en la perfection ; c'est qu'il y a deux parties en l'âme, supérieure et inférieure ; l'âme donc peu par celle-là, qui est intellectuelle, désirer d'être tout à Dieu sans aucun sentiment en l'appétit sensitif, ou partie inférieure ; ce qui est une bonne marque, savoir est de pureté ; car plus le spirituel avance, plus il retranche des sentiments de la partie inférieure.

2e proposition.

Si l'attrait intérieur était d'un entier abandon de tout soi-même à Dieu; et un parfait anéantissement serait-il bon de le suivre ?

Réponse. Cet attrait serait fort saint, mais il le faudrait ménager discrètement ; sans violence de la partie affective inférieure qui réside au cœur ; ce qui est aisé à faire au spirituel, qui est beaucoup opérant par sa partie intellectuelle, par un certain retranchement des sentiments de la partie inférieure.

3e proposition.

Est-il bon de se laisser entièrement à la disposition de la divine providence, et en cet abandon ne prendre pas grand soin des choses temporelles, ni même de ce que l'on deviendra, mais de se contenter d'être toute à Dieu ? [2683 p.643]

Réponse. Il faut user de discrétion. Il faut que le spirituel soit très indifférent à tout état ; mais ainsi que disait Saint Ignace, il doit travailler comme s'il n'était point attaché à la providence, et en même temps, néanmoins, il doit tout espérer de Dieu comme si son travail n'était qu'une chose adjointe.

4e proposition.

En l'oraison doit-on forcer son entendement pour considérer les vérités que l'on se propose ?

Réponse. Il ne faut point forcer son entendement, mais il le faut conduire doucement ou vérités les plus essentielles, et prendre garde à le divertir un peu de certains objets où il peut s'amuser par un certain secret esprit de nature.

5e proposition.

Que pensez-vous d'une âme qui se délaisse toute à la puissance de Dieu, et s'offre à sa divine Justice pour en porter les effets, notamment lorsqu'elle est dans ses peines ?

Réponse. Je dis que cela est une chose très bonne, et qui vaut autant que l'âme est mortifiée et pure. Je dis plus, cette âme mortifiée et purifiée.

6e proposition.

Comment faut-il méditer la Passion ? Et comment faut-il former des images et se les représenter ?

Réponse. C'est une chose bonne de donner à l'âme une forte impression de la Divinité et ensemble la porter à la sainte Passion, laquelle le spirituel contemple selon ses dispositions naturelles et surnaturelles. Les uns se représentent les mystères par images intérieures ; les autres par fos. L'une et l'autre est bonne. Ordinairement la dernière est meilleure.

7e proposition.

Lorsque que l'on se sert de figures en représentation, les faut-il envisager comme choses qui se passent à l'heure même ? Ou si on se doit imaginer avoir été [2685 p.645] sur le Calvaire pour y remarquer les particularités d'un Dieu souffrant ? Faut-il s'imaginer le Calvaire en son cœur ?

Réponse. Toutes ces manières sont bonnes, il faut suivre celle à laquelle on se sent attiré. Je dirais néanmoins que celles qui nous représentent la chose se faisant actuellement est la plus efficace. Il n'importe si par foi ou par imagination.

8e proposition.

Quels livres sont propres pour les lectures ?

Réponse. Il faut tendre à lire les livres qui portent à la mortification, à la vertu, à la perfection et à Dieu ; et cela supposé, pour le choix on peut donner quelque chose à son inclination.

9e proposition.

Que voulez-vous dire par ce mot tendre à la pureté de mortification et de vertu ?

Réponse. Tendre à la pureté de vertu, c'est tendre sans réserve à chercher toujours en chaque opération de vertu ce qui est plus Dieu et ce qui est moins nature ; et faisant le tout pour le pur amour de Dieu, sans aucun retour sur soi.

10e proposition.

Trouvez-vous bon qu'on se retire de tant d'occupations qui nuisent beaucoup ; et qu'on tâche, autant que l'obéissance le permet de se retiré en solitude et hors du tracas.

Réponse. Il faut tendre à la solitude discrètement néanmoins, car il y a des temps ou il la faut quitter pour des affaires essentielles. Il ne faut pas offenser l'obéissance, mais on doit, et pour soi et pour ses sœurs, craindre l'excès d'occupation, et tendre à la discrète désoccupation ; si néanmoins l'obéissance exposait derechef, on se doit bien garder d'y contrevenir ; mais il faut tendre à en faire un usage discret, et à la solitude intérieure. [2687 p.646]

11e proposition.

Quel genre de présence de Dieu doit-on pratiquer n'ayant pas d'imaginative pour se former des images ; la croyance du tout qui abîme le néant, une immensité qui contient tout, une puissance incompréhensible qui soutient tout ; ou un Dieu qui nous fait agir, ou qui agit en nous, ou se reposer dans une simple vue de Dieu ?

Réponse. Tout cela est très bon, il en faut faire usage pur et saint, retranchant tant qu'on peut, discrètement néanmoins et suavement, le mélange de l'esprit de nature.


12e proposition.

Qu'elles doivent être les intentions et les actions par soumission aux ordres et desseins de Dieu ; ou pour ce qu'il est.

Réponse. Tout cela est fort bon ; il faut prendre courage si le sentiment et les opérations agitaient le cœur, il faudrait en faire un usage discret.

13e proposition.

Trouvez-vous bon qu'on se lie par une sainte association avec les âmes choisies et élevées que notre Seigneur fait la grâce de rencontrer ?

Réponse. Cette pratique est très bonne et fructueuse ; il en faut faire bon usage et sans empressement, vous donnant avis que le public proclame souvent aucuns être serviteurs de Dieu et spirituels qui ne le sont pas.

14e proposition.

Il se trouve quantité de personnes, et même quelquefois de la propre communauté qui demande des avis, et veulent confier leur intérieur, témoignant faire de grands profits de ce qu'on leur peut dire, quoi que ce soit contre le gré, sachant très bien la capacité que le péché ôte la grâce nécessaire à cela. Et comme on connaît la méchante vie, on a grande peine et répugnance de répondre aux autres, craignant de commettre un grand orgueil de parler de ce dont on est très indigne, nonobstant [2689 p.647] même que l'on soit certain du bon usage qu'on en fait.

Réponse. Si l'obéissance le permet, il faut continuer discrètement cette pratique ; je dis discrètement parce que le fond de l'âme n'est pas encore assez établi, et l'on doit craindre la propre excellence et l'orgueil ; néanmoins il faut aller à la charité du prochain tant qu'il se peut, car c'est l'esprit de Jésus-Christ. Or pour le faire purement et sans péril, je conseille dans les temps qu'on se trouve obligé et appliqué à cette pratique de faire quelques lectures des humilités des saints. 2. De faire dans ces jours-là quelques réflexions sur sa vie passée et sur ses fragilités. 3. En ces examens de conscience considérer les fautes qu'on a faites en cette pratique-là. 4. Avant que d'enseigner le prochain, faire dans soi-même quelque petit recueillement, et renoncer à tout esprit de nature, et à toutes les sentiments de vanité et de propre excellence.

      1. Autre réponse du même père à la même âme48.

Dans le texte qui suit on retrouve toujours la précision et le soin pris pour encadrer la jeune femme : elle n’aura que trente ans à la mort de son directeur. Une liste - cette fois elle atteint trente points ! - livre le parfum commun à l’école. Monsieur Bertot qui succèdera à M. de Bernières proposera bien plus tard de façon très semblable un « décalogue » de règles à observer par la jeune madame Guyon (dans une filiation, on n’invente pas). Nous livrons tout le texte malgré sa longueur, unique par sa précision et sa netteté dans une direction mystique assurée avec fermeté par « le bon Père Chrysostome » : on est loin de tout bavardage spirituel.

Le texte ne répond pas point par point à des « propositions » successives mais constitue un petit traité (« décalogue » en 30 points!).

I. Cette dévotion49 paraît :

1. Par les instincts que Dieu vous donne en ce genre de vie, vous faisant voir par la lumière de sa grâce la beauté d’une âme qui, étant séparée de toutes les créatures, inconnue, négligée de tout le monde, vit solitaire à son unique Créateur dans le secret du50 silence.

2. Par les attraits à la sainte oraison avec une facilité assez grande de vous entretenir avec Dieu des vérités divines de son amour.

3. Dieu a permis que ceux de qui vous dépendez aient favorisé cette petite retraite qui n’est pas une petite grâce, car plusieurs souhaitent la solitude et y feraient des merveilles, lesquels néanmoins en sont privés.

4. Je dirai que Dieu par une providence vous a obligée à honorer le saint Sacrement d’une particulière dévotion, et c’est dans ce Sacrement que notre bon Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme, mènera une vie toute cachée jusqu’à la consommation des siècles, que les secrets de sa belle âme vous seront révélés.

5. Bienheureuse est l’âme qui est destinée pour honorer les états de la vie cachée de Jésus, non seulement par acte d’adoration ou de respect, mais encore entrant dans les mêmes états. D’aucuns honorent par leur état sa vie prêchante et conversante, d’autres sa vie crucifiée ; quelques-uns sa vie pauvre, beaucoup sa vie abjecte ; il me semble qu’Il vous appelle à honorer sa vie cachée. Vous le devez faire et vous donner à Lui, pour, avec Lui, entrer dans le secret, aimant l’oubli actif et passif de toute créature, vous cachant et abîmant avec Lui en Dieu, selon le conseil de saint Paul, pour n’être révélée qu’au jour de ses lumières.

6. Jamais l’âme dans sa retraite ne communiquera à l’Esprit de Jésus et n’entrera avec lui dans les opérations de sa vie divine, si elle n’entre dans ses états d’anéantissement et d’abjection, par lesquels l’esprit de superbe est détruit.

7. L’âme qui se voit appelée à l’amour actif et passif de son Dieu renonce facilement à l’amour vain et futile des créatures, et contemplant la beauté et excellence de son divin Époux qui mérite des amours infinis, elle croirait commettre un petit sacrilège de lui dérober la moindre petite affection des autres et partant, elle désire d’être oubliée de tout le monde [T4, 653] afin que tout le monde ne s’occupe que de Dieu seul.

8. N’affectez point de paraître beaucoup spirituelle : tant plus votre grâce sera cachée, tant plus sera-t-elle assurée ; aimez plutôt d’entendre parler de Dieu que d’en parler vous-même, car l’âme dans les grands discours se vide assez souvent de l’Esprit de Dieu et accueille une infinité d’impuretés qui la ternissent et l’embrouillent.

9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ; s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour.vi Hélas ! Faut-il que les âmes en soient privées ! Saint François voyant l’excellence de sa grâce et la vocation que Dieu lui donnait à la pureté suprême, prenait les infidélités à cette grâce pour des crimes, d’où vient qu’il s’estimait le plus grand pécheur de la terre et le plus opposé à Dieu, puisqu’une grâce qui eût sanctifié les pécheurs, ne pouvait vaincre sa malice.

10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin51 objet qui lui paraît éloignévii, et à l’amour et jouissance auquel elle aspire ardemment, car tendre et aspirer à Dieu, c’est être uni à Lui, tantôt par un pur abandon d’elle-même au mouvement sacré de ce divin Époux qui l’occupe de son amour dans les manières [T4, 655] qu’il lui plaît. Ah ! Bienheureuse est l’âme qui tend en toute fidélité à cette sainte union dans tous les mouvements de sa pauvre vie ! Et à vrai dire, n’est-ce pas uniquement pour cela que Dieu tout bon la souffre sur la terre et la destine au ciel, c’est-à-dire pour aimer à jamais ? Tendez donc autant que vous pourrez à la sainte oraison, faites-en quasi comme le principal de votre perfection. Aimez toutes les choses qui favorisent en vous l’oraison, comme : la retraite, le silence, l’abjection, la paix intérieure, la mortification des sens, et souvenez-vous qu’autant que vous serez fidèle à vous séparer des créatures et des plaisirs des sens, autant Jésus se communiquera-t-Il à vous en la pureté de ses lumières et en la jouissance de son divin amour dans la sainte oraison ; car Jésus n’a aucune part avec les âmes corporelles qui sont gisantes dans l’infection des sens.

11. L’âme qui se répand dans les conversations inutiles, ou s’ingère sous des prétextes de piété, se rend souvent indigne des communications du divin Époux qui aime la retraite, le secret et le silence. Tenez votre grâce cachée : si vous êtes obligée de converser quelquefois, tendez avec discrétion à ne parler qu’assez peu et autant que la charité le pourra requérir ; l’expérience nous apprendra l’importance d’être fidèle à cet avis.

12. Tous les états de la vie de Jésus méritent nos respects et surtout ses états d’anéantissement. Il est bon que vous ayez dévotion à sa vie servile ; car il a pris la forme de serviteur, et a servi en effet son père et sa mère en toute fidélité et humilité vingt-cinq ou trente ans en des exercices très abjects et en un métier bien pénible ; et pour honorer cette vie servile et abjecte de notre bon Sauveur Jésus-Christ, prenez plaisir à servir plutôt qu’à être servie, et vous rendez facile aux petits services que l’on pourra souhaiter de vous, et notamment quand ils seront abjects et répugnants à la nature et aux sens.

13. Jésus dans tous les moments de sa vie voyagère a été saint, et c’est en iceux la sanctification des nôtres ; car il a sanctifié les temps, desquels il nous a mérité l’usage, et généralement toutes sortes d’états et de créatures, lesquelles participaient à la malédiction du péché. Consacrez votre vie jusqu’à l’âge de trente-trois ans à la vie voyagère du Fils de Dieu par correspondance de vos moments aux siens, et le reste de votre vie, si Dieu vous en donne, consacrez-le à son état consommé et éternel, dans lequel Il est entré par sa résurrection et par son ascension. Ayez dès à présent souvent dévotion à cet état de gloire de notre bon Seigneur Jésus-Christ, car c’est un état de grandeur qui était dû à son mérite, et dans lequel vous-même, vous entrerez un jour avec lui, les autres états [d’anéantissement] de sa vie voyagère n’étant que des effets de nos péchés.

14. L’âme qui possède son Dieu ne peut goûter les vaines créatures, et à dire vrai, celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffitviii 52. À mesure que votre âme se videra de l’affection aux créatures, Dieu tout bon se communiquera à vous en la douceur de ses amours et en la suavité de ses attraits, et dans la pauvreté suprême de toutes créatures, vous vous trouverez riche repère :53 par la pure jouissance du Dieu de votre amour, ce qui vous causera un repos et une joie intérieure inconcevables.

15. Vous serez tourmentée de la part des créatures qui crieront à l’indiscrétion et à la sauvagerie : laissez dire les langues mondaines, faites les œuvres de Dieu en toute fidélité, car toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mortix ; et faut-il qu’on trouve tant à redire de vous voir aimer Dieu ?

16. Tendez à vous rendre passive à la Providence divine, vous laissant conduire et mener par la main, entrant à l’aveugle et en toute soumission dans tous les états où elle voudra vous mettre, soit qu’ils soient de lumière ou de ténèbres, de sécheresse ou de jouissance, de pauvreté, d’abjection, d’abandon, etc. Fermez les yeux à tous vos intérêts et laissez faire Dieu, par cette indifférence à tout état, et cette passivité à sa conduite, vous acquerriez une paix suprême qui [vous établira dans la pure oraison54] et vous disposera à la conversion très simple de votre âme vers Dieu le Créateur.

17. Notre bon Seigneur Jésus-Christ s’applique aux membres de son Église diversement pour les convertir à l’amour de son Père éternel, nous recherchant avec des fidélités, des artifices et des amours inénarrables. Oh ! Que l’âme pure qui ressent les divines motions de Jésus et de son divin Esprit, est touchée d’admiration, de respect et d’amour à l’endroit de ce Dieu fidèle !

18. Renoncez à toute consolation et tendresse des créatures, cherchez uniquement vos consolations en Jésus, en son amour, en sa croix et son abjection. Un petit mot que Jésus vous fera entendre dans le fond de votre âme la fera fondre et se liquéfier en douceur. Heureuse est l’âme qui ne veut goûter aucune consolation sur la terre de la part des créatures !

19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang ; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n’en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sangx. Jésus au contraire a mené et une vie très convertie à son Père éternel par une séparation entière, et une mort très profonde à tout plaisir sensuel et tout intérêt propriétaire de nature, et Il va appelant ses élus à la pureté de cette vie, les revêtant de Lui-même, après les avoir dépouillés de la vie d’Adam, leur inspirant sa pure vie. Oh ! Bienheureuse est l’âme qui par la lumière de la grâce connaît en soi la malignité de la vie d’Adam, et qui travaille en toute fidélité à s’en dépouiller par la mortification, car elle se rendra digne de communiquer à la vie de Jésus !

20. Tandis que nous sommes sur la terre, nous ne pouvons entièrement éviter le péché. Adam dans l’impureté de sa vie nous salira toujours un peu ; nous n’en serons exempts qu’au jour de notre mort que Jésus nous consommera dans sa vie divine pour jamais, nous convertissant si parfaitement [à son Père éternel] par la lumière de sa gloire que jamais plus nous ne sentions l’infection de la vie d’Adam ni d’opposition à la pureté de l’amour.

21. La sentence que Notre Seigneur Jésus-Christ prononcera sur notre vie au jour de notre mort est adorable et aimable, quand bien par icelle il nous condamnerait, car elle est juste et divine, et partant mérite adoration et amour : adorez-le donc quelquefois, car peut-être alors vous ne serez pas en état de le pouvoir faire ; donnez-vous à Jésus pour être jugée par lui, et le choisissez pour juge, quand bien même il serait en votre puissance d’en prendre un autre. Hugo, saint personnage, priait Notre Seigneur Jésus-Christ de tenir plutôt le parti de son Père éternel que non pas le sien : ce sentiment marquait une haute pureté de l’âme, et une grande séparation de tout ce qui n’était point purement Dieu et ses intérêts.

22. Notre bon Seigneur Jésus-Christ dit en son Évangile : bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Oh ! En effet, bienheureuse est l’âme qui n’a point ici d’autre désir que d’aimer et de vivre de la vie du pur amour, car Dieu lui-même sera sa nourriture, et en la plénitude de son divin amour assouvira sa faim. Prenez courage, la faim que vous sentez est une grâce de ferveur qui n’est donnée qu’à peu. Travaillez à évacuer les mauvaises humeurs de la nature corrompue, et cette faim ira toujours croissant, et vous fera savourer avec un plaisir ineffable les douceurs des vertus divines.

23. Tendez à acquérir la paix de l’âme autant que vous pourrez par la mortification de toutes les passions, par le renoncement à toutes vos volontés, par la désoccupation de toutes les créatures, par le mépris de tout ce que pourront dire les esprits vains et mondains, par l’amour à la sainte abjection, par un désir d’entrer courageusement dans les états d’anéantissement de Jésus-Christ quand la Providence le voudra, par ne vouloir uniquement que Dieu et sa très sainte volonté, par une indifférence suprême à tous événements ; et votre âme ainsi dégagée de tout ce qui la peut troubler, se reposera agréablement dans le sein de Dieu, qui vous possédant uniquement, établira en vous le règne de son très pur amour.

24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent il fait bon l’écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s’appelle passivitéxi.

25. Le spirituel dans les voies de sa perfection est sujet à une infinité de peines et de combats : tantôt il se voit dans les abandons, éloignements, sécheresses, captivités, suspensions ; tantôt dans des vues vives de réprobation et de désespoir ; tantôt dans les aversions effroyables des choses de Dieu ; tantôt dans un soulèvement général de toutes ses passions, tantôt dans d’autres tentations très horribles et violentes, Dieu permettant toutes ces choses pour évacuer de l’âme l’impureté de la vie d’Adam, et sa propre excellence. Disposez-vous à toutes ces souffrances et combats, et souvenez-vous que la possession du pur amour vaut bien que nous endurions quelque chose, et partant soyez à Jésus pour tout ce qu’il lui plaira vous faire souffrir.

26. Derechef, je vous répète que vous soyez bien dévote à la sainte Vierge : honorez-la dans tous les rapports qu’elle a au Père éternel, au Fils et au Saint-Esprit, à la sainte humanité de Jésus. Honorez-la en la part qu’elle a à l’œuvre de notre rédemption, en tous les états et mystères de sa vie, notamment en son état éternel, glorieux et consommé dans lequel elle est entrée par son Assomption ; honorez-la en tout ce qu’elle est en tous les saints, et en tout ce que les saints sont par elle : suivez en ceci les diverses motions de la grâce, et vous appliquez à ces petites vues et pratiques selon les différents attraits. Étudiez les différents états de sa vie, et vous y rendez savante pour vous y appliquer de fois à autre ; car il y a bénédiction très grande d’honorer la sainte Vierge. Je dis le même de saint Joseph : c’est le protecteur de ceux qui mènent une vie cachée, comme il l’a été de celle de Jésus-Christ.

27. La perfection ne consiste pas dans les lumières, mais néanmoins les lumières servent beaucoup pour nous y acheminer, et partant rendez-vous passive à celles que Dieu tout bon vous donnera, et en outre tachez autant que vous pourrez à vous instruire des choses de la sainte perfection par lectures, conférences, sermons, etc., et souvenez-vous que si vous ne nourrissez votre grâce, elle demeurera fort faible et peut-être même pourrait-elle bien se ralentir.xii

28. L’âme de Jésus-Christ est le paradis des amants en ce monde et en l’autre ; si vous pouvez entrer en ce ciel intérieur, vous y verrez des merveilles d’amour, tant à l’endroit de son Père que des prédestinés. Prenez souvent les occupations et la vie de ce tout bon Seigneur pour vos objets d’oraison.

29. Tendez à l’oraison autant que vous pourrez : c’est, ce me semble, uniquement pour cela que nous sommes créés : je dis pour contempler et [pour] aimerxiii ; c’est faire sur la terre ce que font les bienheureux au ciel. Aimez tout ce qui favorisera en vous l’oraison, et craignez tout ce qui lui sera opposé. Tendez à l’oraison pas vive, en laquelle l’âme sans violence entre doucement dans les lumières qui lui sont présentées, et se donne en proie à l’amour, pour être dévorée par ses très pures flammes suivant les attraits et divines motions de la grâce. Ne vous tourmentez point beaucoup dans l’oraison, souvent contentez-vous d’être en la présence de Dieu, sans autre opération que cette simple tendance et désir que vous sentez de L’aimer et de Lui être agréable ; car vouloir aimer est aimer, et aimer est faire oraison.xiv

30. Prenez ordinairement des sujets pour vous occuper durant votre oraison ; mais néanmoins ne vous y attachez pas, car si la grâce vous appelle à d’autres matières, allez-y ; je dis ordinairement, car il arrivera que Dieu vous remplissant de sa présence, vous n’aurez que faire d’aller chercher dedans les livres ce que vous aurez dans vous-même ; outre qu’il y a de certaines vérités divines dans lesquelles vous êtes assez imprimée, que vous devez souvent prendre pour objets d’oraison. En tout ceci, suivez les instincts et attraits de la grâce. Travaillez à vous désoccuper et désaffectionner de toutes les créatures, et peu à peu votre oraison se formera, et il y a apparence, si vous êtes fidèle, que vous êtes pour goûter les fruits d’une très belle perfection, et que vous entrerez dans les états d’une très pure et agréable oraison : c’est pourquoi prenez bon courage ; Dieu tout bon vous aidera à surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la vie de son saint Amour. Soyez fidèle, soyez à Dieu sans réserve ; aimez l’oraison, l’abjection, la croix, l’anéantissement, le silence, la retraite, l’obéissance, la vie servile, la vie cachée, la mortification. Soyez douce, mais retenue ; soyez jalouse de votre paix intérieure. Enfin, tendez doucement à convertir votre chère âme à Dieu, son Créateur, par la pratique des bonnes et solides vertus. Que Lui seul et son unique amour vous soient uniquement toutes choses. Priez pour ma misère et demandez quelquefois pour moi ce que vous souhaitez pour vous55.

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées56,57


Sur le don d’anéantissement ou de la foi nue, l’emploi pour le prochain, la présence réelle de Jésus-Christ, la conversation en esprit et en silence, la communication essentielle de Dieu58.xv


1. Cette Servante de Dieu étant consultée par un Serviteur de Dieu, elle lui dit [408] d’avoir courage, qu’il n’est point arrivé, mais qu’il est en chemin ; qu’il faut laisser aller les personnes qui ont des lumières et des beaux sentiments, que ce n’est point là sa voie. Elle l’a connu par son discours, c’est le tout pur rayon. Il faut bien se donner de garde de59 ruiner son corps. Il y a peu d’âmes arrivées au divin rayon : quelquefois l’union est couverte de cendre par les actions extérieures et autres choses ; ce n’est rien, on n’est point désuni pour cela. Que c’est une chose rude aux pauvres sentiments de tirer de [409] leur opération naturelle, et de passer en Dieu.

2. Elle a dit qu’elle ne peut rien faire ni penser, sinon demeurer dans sa maison qui est le néant. Il lui prend des désirs de connaître la vérité ; mais elle est mise en sa maison : elle ne saurait prier, ni rien faire que comme on le veut. Les Dames, qui sont le mépris et la souffrance, etc., préparent la maison pour l’anéantissement, et elles ne s’en vont pas, quoiqu’il soit fait, elles demeurent comme en Notre Seigneur Jésus-Christ.

3. Elle m’a dit quantité de fois, vous voilà en beau chemin, Dieu vous y conduise. Que voilà un beau chemin ! Que Dieu est bon ! Elle m’a dit que l’anéantissement est très long ordinairement, et que bien souvent on ne sait où on est ; et que l’on n’a pas moins pour cela, au contraire l’incertitude et les peines font bien avancer : enfin c’est une grande grâce que l’anéantissement. Les sécheresses sont dans les sens, et Dieu est dans le fond qui est immobile, et ne se retire pas. Et comme Dieu ne se retire pas du commun, que par le péché mortel ; aussi ne se retire-t-il pas quand il a donné le don, et les obscurités n’empêchent pas que Dieu n’y soit, et par conséquent que l’oraison n’y soit : Dieu par le don d’anéantissement se donne, mais peu à peu il croît en l’âme dans l’anéantissement. Elle m’a dit que nous en avons assez, que de l’assurance de la voie et du don, il ne faut point attendre de réponse, que tout est assez bien sans cela ; elle fait une estime de cet état. Il faut avoir une grande liberté et gaieté. Elle m’a dit plusieurs fois que l’amour-propre, la propre complaisance, et la vanité perdent tout.xvi Par l’anéantissement Dieu vient dans l’âme, et y venant la fait mourir à elle-même. [410]

4. Je lui ai dit que mon âme suivait Dieu, outrepassant et oubliant tout pour se pouvoir perdre en lui. Elle m’a dit que pour lors l’âme cherche Dieu ; mais que parfois Dieu la regarde, et quoiqu’elle ne s’en aperçoive pas, qu’il ne faut pas laisser de poursuivre : car Dieu y est, et c’est assez.

La vraie demeure de l’âme, c’est la maison du néant, où il n’y a rien. Il lui fut dit que la chambre du Roi était l’humilité, et que la fenêtre par où venait la lumière divine dans la chambre était la connaissance de soi-même. Nous avons parlé du pur amour, et que l’âme qui aime, a toutxvii.

5. Pour dernière instance, elle m’a absolument assuré de mon état, et que je devais être tout passif et en quiétude. Le chemin de l’anéantissement est long si ce n’est par miracle : c’est un grand bonheur que d’être en chemin. Il faut mourir aux passions, aux sens et aux puissances, et que Dieu soit venant et régnant dans l’âme. Elle m’a dit derechef que l’anéantissement est un chemin fort étroit : l’entendement y doit être anéanti, et par conséquent compris et possédé de Dieu ; et peu à peu le divin rayon croît.

La voie active est large, d’autant que les sens ont leurs affaires ; mais ici il faut qu’ils endurent, et qu’ils soient beaucoup à l’étroit. Durant que Dieu est l’agent, il faut le laisser faire ; et quand il n’agit plus, il faut agir.

Elle m’a dit que peu souvent on est assuré de son anéantissement ; et qu’il faut vivre comme cela. Elle m’a dit que c’est un don que Dieu nous a fait : j’ai bien vu par son discours que c’est assez. Elle me disait : voilà votre voie ; les autres marchent autrement : il faut suivre la sienne ; les autres ont des contemplations, et inclinations, il faut qu’ils y aillent.xviii [411]

Plus on s’anéantit, plus on se transforme ; et il n’y a qu’à laisser Dieu faire.xix

6. Le premier jour je n’ai point vu de lumière particulière, sinon la donation du don [d’anéantissement ou de foi nue]60 et faire ensuite selon le don, et cela portait effet de grâce en mon âme, outrepassant tout pour vivre dans ce don.

J’ai vu que quand le don est fait à l’âme, il ne s’en va pour rien : la maladie lui offusque tout l’esprit, et cela n’empêche point qu’il n’y soit. Elle m’a dit : voilà votre affaire. Elle m’a assuré de la vocation de M. B. pour le prochain.

7. Comme je l’ai été prier pour demander à Dieu la certitude de mon oraison, elle m’a dit de me donner de garde de la curiosité, que la certitude a été donnée, et qu’il faut marcher. Enfin que le don est donné, et que c’est assez que l’on ait la certitude du don de l’anéantissement : l’âme se va transformant en Dieu, et quelquefois d’autant qu’il n’est pas tout parachevé, les sens s’extrovertissent ; et cela donne de la peine, mais il faut patienter ; il faut que l’âme soit humble et connaisse son rien ; il y a des sentiments qui vivent, et Dieu les laisse et fait souffrir comme à Job.

Ce qui arrive aux espèces du Saint Sacrement, est une figure de l’anéantissement : bien souvent on ne le connaît pas, et l’on souffre des craintes et des désespoirs ; les sens sont de pauvres enfants qu’il faut quelquefois envoyer se promener, et le fond demeure uni. Les sens ne sont pas capables de l’oraison, c’est pourquoi il faut avec discrétion les récréer. Dans l’anéantissement on ne sait pas toujours s’il est vrai ; et c’est une grande peine, on ne sait quelquefois rien faire pour se soulager. [412]

8. Il ne faut point parler de ceci, et laisser les actifs dans leurs activités, et suivre son anéantissement. Quand Dieu y conduit l’âme, il fait mourir les puissances, les passions et les sens, enfin tout, afin de régner absolument, et qu’il n’y ait plus que la volonté de Dieu, car la volonté de Dieu est Dieu : tout doit se perdre en la Divinité. L’âme étant arrivée à l’anéantissement, Dieu lui soustrait la certitude, pour l’anéantir davantage.xx

9. Elle ne peut ni prier ni rien faire ni penser, sinon comme on lui fait faire : il faut qu’elle demeure dans son néant, et qu’elle souffre tout. Elle approuve que l’âme aille très souvent dans ce néant : l’âme n’y a rien et fait l’oraison dans son néant et son rien.xxi J’ai bien vu que les sens ont des désirs, ont leurs vies ; et par conséquent quoiqu’anéantis, ils ne laissent pas d’avoir leur vie : il faut les laisser courir, craindre, etc., et demeurer uni dans l’anéantissement. L’âme ne veut que Dieu, c’est un amour bien pur : c’est assez de demeurer dans son néant, pour prier, pour avoir les mystères, etc. ; car y étant on est en Dieu, et tout se fait en Dieu ; c’est aussi une communion spirituelle très relevée ; car l’âme est plus morte à soi et par conséquent plus vivante en Dieu. Qu’il y a à souffrir pour être anéanti !

Étant en compagnie, il faut parler afin de n’incommoder pas le prochain ; et que l’anéantissement ne laisse pas d’être. Que dans les grandes maladies il s’y trouve aussi, et même qu’il augmente. Que les personnes de cet état ne sont pas si austères, qu’elles gardent leur repos ; et que les trop grandes austérités atténuent.

10. L’âme ayant le don n’est point distraite pour [413] parler, pour agir ; quoique selon les sens elle le soit : car dans le fond elle a le don, et Dieu y opère toujours la purifiant : bien qu’il semble parfois qu’on ait commis quelques défauts, il ne faut que les laisser consumer à l’anéantissement. Cet état est un grand bonheur parce que Dieu y opère, et par conséquent entre en possession de l’âme, et de plus en plus la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il soit tout seul. C’est un tout pur amour, parce que l’âme s’y anéantit toute, afin que Dieu seul y opère, c’est une présence de Dieu toute continuelle ; d’autant que c’est un continuel opérer : et l’on doit bien dire Ego dormio, et cor meum vigilat61. Ô le grand état ! Elle m’a répété cela plusieurs fois : que la bonté de Dieu est grande !xxii

11. Dans cet état, on se met point en peine des sécheresses, au contraire, elles y aident ; ce ne sont pas les goûts, mais l’opération de Dieu que l’on cherche.

Nous avons eu grande joie ensemble, en parlant de cet état. C’est un lait dont Dieu repaît notre âme, c’est un bonheur inestimable : mais il ne faut pas vouloir y faire entrer les autres. Car comme c’est une opération de Dieu, si Dieu ne les y appelait, Il n’y opérerait pas, et par conséquent on serait inutile : pour l’âme qui y est appelée, plus elle est passive et en repos, plus son bonheur est grand. Quand je lui disais que je goûtais merveilleusement cet état : c’est un signe (dit-elle) que c’est votre voie ; allons, vous dans votre quiétude, et moi dans mes souffrances. Je crois qu’elle fera ce qu’elle pourra pour l’augmentation du don. [414]

Je lui donnai le bonsoir et lui désirai une bonne nuit : elle me fit réponse à l’heure, qu’il fallait faire la volonté de Dieu ; et je compris par là qu’il fallait toujours vivre en Dieu. Par l’anéantissement Dieu vit en l’âme, Il la possède et la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il y soit seul.

12. La sœur Marie nous a assuré derechef que notre foi est de Dieu, que c’est un don et un grand don, et rare ; peu de personnes marchent en ce chemin. Elle l’appelle voie miraculeuse, l’âme y expérimente les excès du divin amour. Elle répétait souvent : ô amour ! ô excès ! C’est un ravissement continuel en Dieu, l’âme étant séparée de soi-même et de ce qui n’est point Dieu. Cette voie est passive, contenant infinis degrés en foi, c’est une échelle mystique : Dieu dès le premier degré prend l’âme par la main et la conduit ; elle n’a qu’à demeurer passive et Dieu fait son ouvrage.xxiii

Il ne faut pas parler de cette voie aux personnes qui n’y sont pas appelées, de peur de les troubler, et de leur donner occasion de faire quelque jugement téméraire, en condamnant légèrement ce qu’ils n’entendent pasxxiv, c’est charité de le taire, et de parler seulement de la pratique des vertus et de la manière ordinaire de servir Dieu.

On n’entre dans la voie passive qu’après quelques années de dispositions, Dieu ne faisant pas ce don qu’après que l’âme a beaucoup travaillé et souffert pour son amour, au moins c’est son procédé ordinaire.

13. Dieu lui fit comprendre ces paroles sur ce qui me regarde : Sa conduite est sainte, et m’est agréable, qu’il persévère : Notre Seigneur [415] l’entendant non seulement pour la conduite particulière de sa vie et de son oraison, mais touchant ceux qui veulent demander quelques avis. Sur la réplique qu’il n’était pas prêtre, elle dit qu’une personne, qui s’est sacrifiée à Dieu, est Prêtre, et qu’en un mot il faut faire ce que Dieu veut, sans réflexion ; et que s’il ne le faisait pas, il serait contre sa voie ; et que s’il n’était pas vrai, que l’état de sœur Marie n’était pas vrai.

14. Sa manière de connaître la vérité des choses qui lui sont proposées, ce n’est pas de les connaître par intelligence, mais par goût expérimental, qui lui ouvre le fond de son âme, dans lequel elle entre, celui qui y règne donnant l’approbation à ce qui est véritable : au contraire, une tristesse saisissant son cœur qui le serre et le ferme de sorte qu’il n’est pas possible que rien y puisse entrer, c’est une marque que Dieu n’approuve pas ce qui est proposé.

Elle a grande discrétion à ne faire pas paraître quand quelque chose est rejeté, de peur de donner de la peine à ceux qui lui en ont parlé ; et puis ceci est si extraordinaire, qu’il n’est compris de personne, n’y ayant d’autre raison sinon qu’il plaît ainsi à Dieu d’opérer.

15. Elle dit que la foi nue manifeste, sans manifester néanmoins, Jésus-Christ clairement dans le fond de l’âme ; de la même manière qu’elle le lui fait connaître dans le Saint Sacrement, où elle le croit sans le voir, où elle le possède sans le toucher, où elle en jouit d’une manière insensible et invisible : c’est assez néanmoins à une âme qui a le don de la vraie foi ; tous les autres dons et grâces qui sont quelquefois ajoutés paraissent superflus. Dieu seul [416] suffit, dans le fond et dans le Saint Sacrement : je dis plus, l’âme connaît qu’elle a trouvé Jésus-Christ dans le Saint Sacrement, l’ayant trouvé dans son fond par une unité admirable qu’elle expérimente, mais qui ne peut s’exprimer. Cette unité en Jésus-Christ est telle qu’elle fait même posséder Jésus-Christ dans son fond aussi réellement et véritablement que les bienheureux sont en paradis, bien que d’une manière différente. Cette unité en Jésus-Christ communique une unité avec la très Sainte Trinité et avec tous les saints, de sorte qu’on expérimente que les trois personnes divines abîment en elle [singulier ou pluriel ?] les trois puissances de notre âme, par un anéantissement qui ne se peut dire, et qui est si grand que l’âme se trouve perdue, et toutes ses opérations ; ne pouvant trouver dans son fond en la pureté de cette lumière de la foi qui lui a été donnée, que Jésus-Christ qui la va conduisant vers la Sainte Trinité qui l’abîme et transforme en elle par ses divines opérations.

16. Quelques-uns qui lui parlent expérimentent que Jésus-Christ est tout vivant en elle, et qu’il y règne ; mais elle n’en connaît rien : de sorte que possédant tout, elle croit n’avoir rien. Elle est tellement perdue dans ce Néant et dans le rien qu’elle n’a pas la capacité de pouvoir seulement distinguer ni discerner dans l’intérieur d’autrui, qu’à mesure qu’on (Dieu) lui fait voir : elle parle à plusieurs personnes de différentes grâces, et ce Néant lui suggère tout ce qu’il leur fait dire selon leur besoin, sans rien préméditer.xxv

17. Que les âmes sont malavisées de ne se pas contenter du pur don de la foi nue, qui donne Dieu à l’âme d’une manière insensible et invisible, et néanmoins très véritable, et très réelle. [417] Toutes les autres lumières, les consolations, les transports ne sont que pour consoler l’amour particulier de l’hommexxvi, mais l’amour pur de Dieu est plus satisfait du pur don de la foi, y ayant moins de la créature, et une plus pure souffrance qui la transforme plus parfaitement en Jésus-Christ crucifié et mourant dans une nudité totale sur l’arbre de la croix, dans la privation de toute consolation divine et humaine. Ce fut néanmoins dans cet état où se fit la consommation de notre rédemption en la réunion de Dieu avec la nature humaine.

Que les âmes sont mal instruites de croire perdre leur union dans l’état obscur et nu, c’est au contraire où elle s’augmente ; et s’il fallait choisir quelque état en cette vie, ce serait celui de la pure souffrance et nudité totale.

18. La sœur Marie dit que Dieu lui a fait connaître qu’il donne à des hommes et à des femmes du monde, la grâce des anciens religieux et ermites, et qu’il ne faut pas s’étonner si dans les cloîtres, les grands dons d’oraison ne s’y rencontrent pas, les religieux tournant le dos à Dieu par le peu de fidélité qu’ils ont gardée.

19. La voie de N.62 est pour aider le prochain, il n’en doit faire difficulté ; autrement il se détournerait de sa voie ; et qu’elle est autant assurée que la sienne.

Il faut, dit-elle, bien se donner de garde dans la voie de l’oraison, de la vanité. La vanité se rend servante de l’amour-propre, et de la propre excellence, faisant proposer à l’âme les récompenses, les mérites, les dons et les grâces : n’y ayant pas réussi, elle fait proposer par [418] la propre excellence, l’éminence et la grandeur de l’oraison : quand cela ne réussit pas aussi, le diable fait connaître qu’elle a eu raison de ne pas consentir à l’amour-propre et à la propre excellence, afin de lui donner de la vaine gloire ; mais l’âme connaissant son artifice le rebute. Alors elle se doit donner de garde de Dieu même, qui lui communiquant beaucoup de quiétude et de consolation, elle s’y attacherait, si elle n’y prenait garde, et si elle ne demeurait ferme et constante à ne vouloir que Dieu seul.

L’amour-propre étant chargée de mérites, de richesses spirituelles, de faveurs et de dons, va lentement et pesamment : l’amour divin au contraire va vitement et légèrement, étant tout nu, la grande chaleur l’obligeant à se dépouiller. L’amour divin quand il est parfait réduit l’âme à la nudité totale. L’âme anéantie ne demande rien ni pour soi ni pour le prochain, non pas même la conversion ; mais elle dit seulement : Seigneur que votre grâce fasse tel et tel effet, ne pouvant se mêler en façon du monde, mais laissant faire tout à Dieu qui est, et elle n’est plus.

20. La sœur Marie très souvent n’aperçoit pas même Dieu dans son fond, il se cache, et elle le laisse cacher, sans vouloir qu’il se manifeste plus clairement ; car elle ne peut choisir : toute sa capacité est de laisser faire Dieu. Et Sa Majesté lui ôte les prières, les méditations, la contemplation, l’usage des sacrements, la communication des serviteurs de Dieu, la lecture de la Sainte Écriture même. Elle se laisse tout [419] ôter et se mettre dans le Néant où elle demeure continuellement, étant sa voie : les incertitudes, craintes, et frayeurs d’être trompée, les tristesses l’assiègent et occupent ses sens ; mais elles la tiennent dans le Néant. C’est pourquoi elle les appelle sa voie et son chemin.xxvii Si quelquefois on lui donne quelques lumières, ou qu’il tombe dans son esprit quelque pensée, ou qu’elle reçoive quelque touche d’amour, cela se passe incontinent, et elle retombe dans le néant, où elle trouve Dieu sans le trouver, en jouit sans jouir, le connaît sans le connaître.

Dans les exorcismes une personne voyait par vision sur le coin de l’autel, Jésus-Christ enfant qui l’encourageait à souffrir, et lui tendait les bras, et plus elle était agitée, plus aussi s’approchait-il d’elle, de sorte qu’elle désirait l’accroissement de ses souffrances, afin que Jésus-Christ s’approchât d’elle davantage. Enfin dans la continuation de ses peines, Jésus-Christ se logea dans son cœur, et puis se cacha d’une telle manière qu’elle ne l’aperçut plus, sinon qu’elle expérimentait par intervalles qu’il était devenu l’âme de son âme, et la vie de sa vie, c’est-à-dire le principe de toutes ses opérations et mouvements.

21. Au commencement Jésus-Christ se communique dans les sens, et puis dans le fond, où il réside spirituellement, et le pur esprit de l’homme demeure caché en lui ; les sens n’apercevant pas cette demeure de Dieu, et ne recevant aucune communication sensible : on les enferme dans la maison du Néant, où ils vivent dans une désolation et sécheresse extrême.

Si les sens dans la voie d’anéantissement se [420] perdent, leur activité est redonnée, et glorifie Dieu en leur manière : pour son esprit, il est dans le néant, c’est-à-dire, il n’est plus, ou plutôt il est transformé en Jésus-Christ régnant et opérant dans ses puissances et dans ses sens.xxviii

22. Elle ne pouvait assez parler de la grandeur du don, quand Dieu s’est une fois donné lui-même dans le fond : c’est un privilège et une grâce spéciale que Dieu ne communique que peu à peu aux âmes, si ce n’est par miracle.

Il est aisé de remarquer quand une âme y est arrivée : elle est contente de son Néant, il lui est toutes choses, et sa nourriture est de Dieu seul qui prend et plaisir et goût singulier de l’instruire de cet état ; enfin Jésus-Christ se manifeste à elle.

Quand une âme s’aperçoit qu’elle est arrivée à Dieu, elle devient extrêmement humble : car les grands dons de Dieu humilient grandement ; et comme en cet état on le connaît beaucoup, on se connaît aussi beaucoup soi-même.xxix

N. a connu que sa grâce devait être dans le pur esprit, et que les sens n’y participassent presque pas, étant toute dans le fond, et n’en cherchant aucune certitude ni appui, mais plutôt de mourir entièrement.

23. En l’année 1654, la dernière entrevue était sur la lumière divine, et comme l’on voyait tout en Dieu ; et je vois que celle-ci est de voir Jésus-Christ et de jouir de Jésus-Christ. Je lui disais que mon intérieur pour le présent était une présence de réalité de Jésus-Christ, dont la sœur Marie a été bien aise ; et elle m’a dit que cela va bien, la présence de Dieu en général s’étant évanoui en Jésus-Christ ; que voilà [421] qui est pour arriver à ce que dit saint Paul [Gal. 2, 20] : Je vis, ce n’est plus moi ; mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi.

Cette présence de Jésus-Christ est dans le pur esprit, dont il découle en même pureté sur les sens, qui est comme une extension de Jésus-Christ.

24. Comme je lui ai parlé de mon changement d’état pour le prochain, elle m’a dit que c’est que mon état intérieur se retire vers le saint et pur esprit, et qu’au contraire les sens s’épanouissent vers le prochain ; ce que j’ai vu être très véritable. Elle a été forte aise de ce changement, et que je garde la même solitude intérieure quoi que mon extérieur travaille au prochain.xxx

Je lui ai parlé pour savoir s’il était nécessaire de voir dans les personnes qui entrent en religion, une vocation : elle m’a fait cela [sic] de grande conséquence, et à moins de cela il ne les faut pas persuader ; que c’est ce qui ruine tout, et que c’est ce qui cause que l’on voit peu de vrai religieux ; qu’il faut fort examiner et chercher leur vocation, avant que de les engager.

25. Elle m’a dit que l’essence de l’état de présent est une réalité, réalité de la présence de Jésus-Christ, et que plus l’état croît, laquelle fait évanouir la créature, et s’épand même jusque sur les sens, gardant toujours son unité de pur esprit.

Je lui ai dit que mon état précédent, qui était de demeurer en Dieu en général, de perte et de récollection, et de solitude extérieure, et les autres choses qui accompagnent tels états, s’était évanouis et perdus63 en Jésus-Christ ; [422] et que mon intérieur n’était plus que Jésus-Christ en présence véritable et très spirituelle, et que de lui découlait le travail au prochain, l’évanouissement de la solitude, l’amour de la pauvreté, etc., car comme Jésus-Christ avait toutes ces choses-là, il me semble qu’elles découlent aussi de lui.

Elle est dans de grandes souffrances sans rien voir dans son fond, les sens étant purement baignés dans l’amertume ; mais quand le Soleil se lève, tout cela disparaît.

26. Je lui ai dit derechef que ma solitude extérieure s’était évanouie au lever de Jésus-Christ. Elle en a été forte aise, et je comprends bien comment cela se fait, que la seule âme qui a l’expérience entendra. Jésus-Christ se revêt de toute l’âme comme d’un vêtement : il lui semble que c’est lui (Jésus-Christ) seul qui souffre, qui agit, qui parle : et c’est bien elle qui fait tout cela et non pas Notre Seigneur ; mais cela se fait par un admirable mystère, savoir que l’âme est devenue Notre Seigneur, si bien qu’elle n’a non plus de mouvement propre qu’un habit qu’une personne a vêtu.

Ce don de Notre Seigneur Jésus-Christ est très grand, qui suit les autres d’anéantissement. Fort long temps Notre Seigneur ne fait que mettre dans l’âme, ensuite il y est croissant, après souffrant, prêchant, ou en quelque autre état ; mais en elle, il y est purement souffrant, si bien que tout est évanoui en elle, sinon la souffrance.

Autrefois il fallait que mon fond allât chercher Dieu dans le sien, mais à présent c’est assez que d’être en sa présence, sans outrepasser ni pénétrer rien.

Nous n’avons plus parlé de Dieu dans le [423] fond ni d’anéantissement ; nous n’avons parlé que de Jésus-Christ : tout s’est si bien effacé de mon esprit, que lui y réside, y établissant sa réalité, et non pas encore ses états.

Elle demandait dernièrement quelque chose à Notre Seigneur, et il lui dit qu’il fallait mourir en croix, son état étant de Jésus-Christ crucifié. Quand la réalité de Jésus-Christ est établie, il y vit comme il a vécu en la terre, soutenant l’âme par vertus divines et secrètes dans ses souffrances, actions, etc.

Quand cet état de Jésus-Christ paraît dans l’âme, c’est alors qu’elle cesse d’être, et qu’elle ne se voit plus : cela quelquefois ne dure pas longtemps en lumière, mais en effet et réalité, il est permanent. C’est ici l’état le plus heureux de l’âme : qu’elle se donne bien de garde de retomber en elle-même par ses réflexions ; car pour ce qui est des propriétés, Jésus-Christ les va ruinant et consumant sans qu’elle le sache. Cet état, et être Jésus-Christ en l’âme, est une faveur et don au-dessus de tout don ; puisque c’est la porte d’entrée à tous les autres, de la Sainte Trinité même.

27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu xxxi; et faire ainsi tout ce qu’il fallait que je fisse, en cette manière ; ma grâce étant toute dans le pur esprit. Il a bien fallu mourir pour entrer en cette manière d’agir purement, mes sens et mon esprit y répugnaient bien fort, et la grâce ne m’y a pas conduit tout d’un coup. J’ai bien connu que [424] c’était imperfection à moi de lui parler, n’étant pas la manière que Dieu voulait sur moi. Il me semblait que mon âme était introduite dans un cabinet seule avec elle, où les autres ne pouvaient empêcher la conversation, non pas elle-même : c’est un pur don que Dieu seul peut faire64. Elle m’a dit qu’il n’y a que la volonté de Dieu qui soit quelque chose ; il ne faut donc ni dans l’intérieur, ni dans l’extérieur, que la suivre, et n’y pas ajouter un iota.

28. Je l’ai priée de prier Notre Seigneur pour être certifiée de sa volonté sur moi, dans l’emploi au prochain. Notre Seigneur a répondu que c’est son esprit qui me pousse à y travailler, et qui me donne les désirs que j’ai ; que tout cela est de lui, que c’est un don qui m’a été obtenu par la Sainte Vierge, laquelle m’a obtenu la naissance de Notre Seigneur dans mon âme, de laquelle découle ce grand don de l’amour du prochain comme il était en Jésus-Christ ; et qu’à mesure que Jésus-Christ croîtra dans mon âme, l’amour du prochain y croîtra aussi ; et que je pourrais davantage lui aider. Elle dit que c’est un très grand don, et plus grand que celui de ma solitude, durant laquelle Jésus-Christ était conçu en mon âme ; mais maintenant qu’il y est né : et ainsi que je dois laisser dilater mon cœur selon l’étendue du don ; et que loin d’empêcher mon intérieur, il le fera croître ; tout ainsi que Notre Seigneur à mesure qu’il croissait, à mesure aussi semblait-il croître en amour du prochain.

Elle dit que j’aie à être bien fidèle, d’autant que c’est un don très grand ; que c’est mon emploi ; que ma règle à m’y gouverner est la volonté divine ; que mon emploi au prochain est d’y semer les vertus et des choses intérieures [425] et que les autres sont pour défricher le péché [sic] ; que voilà ma grâce.

La sœur Marie a été si aise de cela qu’elle disait : que ceci me semble beau ! Vous voilà tout à fait uni avec M. de B. et Mme de N.65 Vous voilà missionnaire ; il faut travailler, selon les ouvertures.

Je lui ai parlé comme je connaissais les intérieurs, dont elle a été bien aise, me disant que chacun a le sien, qu’il ne les faut conduire que selon la volonté de Dieu sur eux.

29. Elle me disait que c’était la Sainte Vierge qui faisait naître Notre Seigneur au monde dans les intérieurs, et qu’elle avait cette grâce-là, comme aussi de l’y conserver ; enfin qu’elle a le même droit sur Jésus-Christ dans les âmes qu’elle avait sur lui étant au monde. J’ai remarqué que tout cela avait une telle correspondance avec ce qui se passait intérieurement dans mon âme, lorsqu’elle me le déclara, que je ne saurai le comprendre, sinon adorer Dieu qui l’a fait.

Quelquefois il semble à cause du travail au prochain que notre union en est obscurcie : il ne faut que se laisser calmer, ou plutôt outrepasser, car ce n’est rien. Elle m’a témoigné grande joie de ce que la volonté de Dieu m’était découverte : jusqu’ici, dit-elle, vous avez travaillé pour vous, mais à présent Dieu veut que vous travailliez pour lui.

Toute la pure sanctification d’une âme, est la volonté divine, qu’il faut suivre aux dépens de quoi que ce soit sans réflexion, laissant mourir l’esprit humain, rien ne devant paraître devant elle.

30. Que je goûte cette grâce là ! me disait-elle, parlant de la naissance de Notre Seigneur, et [426] comme elle était toute dirigée à l’amour du prochain, n’étant venu au monde que pour cela ; que cette naissance est encore tendre pour moi et chez moi, mais qu’elle croîtra, qu’il en faut bien espérer.

Elle m’a dit comment l’âme ensuite de l’anéantissement vient à prier Dieu vocalement et mentalement tout ensemble, qui est une chose très divine, et que la seule expérience peut faire comprendre ; car cela est admirable : et elle m’a dit là-dessus qu’un jour Notre Seigneur révéla à une personne, qu’il y avait eu une bonne femme qui l’avait plus honoré et loué en récitant l’Ave Maria, que tout un corps d’un Chapitre en récitant tout l’Office ; ce sont ici des mystères admirables.

31. Je me dois attendre à des mépris et à des paroles fâcheuses, parlant et travaillant au prochain. Elle a trouvé tant à-goût le désir qui m’est venu d’aller à pied, parce que cela est conforme à Jésus-Christ.

Pour aider aux autres, il faut discerner les voies de Dieu, et ses conduites sur eux en Dieu ; à moins de cela on s’y trompe bien, comme aussi dans le choix des vocations. Un jour elle voyait une fille fort accomplie en tout, et priant Notre Seigneur qu’il la prît pour lui, il lui dit : les hommes choisissent le bel extérieur, et moi la belle âme. Quelquefois il choisit pour lui une personne fort mal faite, et de peu d’esprit en apparence.

Il faut qu’une Supérieure discerne de cette sorte la conduite et la voie de Dieu sur chaque âme, afin de la conduire purement ; à moins de cela elle perd tout, et fera aller les âmes par [427] d’autres voies que Dieu ne veut : et comme il n’y a que le pur ordre de Dieu qui soit quelque chose dans une âme, si vous l’ôtez, vous la perdez. O, que c’est une chose difficile d’être appliqué à la conduite des autres !

32. Nous avons aussi parlé de l’état souffrant, et comment il peut être aussi déifié, et encore plus, que l’état de consolation.

L’état souffrant plus il est anéantissant, plus il semble éloigné de Dieu ; l’esprit y semble tout séparé, les souffrances, les incertitudes sont fort fréquentes, les défauts naturels y sont aussi ; Dieu passe dans le pur fond et esprit, laissant le reste dans l’abandon et comme à soi-même ; quelquefois ce dehors et extérieur vient comme à s’éclaircir et tranquilliser, et c’est pour lors qu’on voit que l’on est uni ; cet état est fort déifiant et déifié.

Un jour il lui fut manifesté que son âme était comme un aigle qui allait avoisiner la Divinité, et jouir de ses admirables éclats, qui est l’état de consolation : mais aussitôt elle fut déjetée par terre, et enfouie si avant qu’elle ne voyait ni ne s’apercevait de rien, non plus qu’une personne qui aurait été véritablement enfouie, et dans cet état son âme ne laissait pas d’être déifiée.

Dieu donne à l’âme dans cet état un désir et une faim au commencement de le trouver, et ensuite de se perdre et consommer en lui, qui ne se perd et n’éteint jamais ; et plus elle va, plus elle croît, et c’est la goutte d’eau qui lui fut montrée, désirant se perdre dans l’océan : et Dieu cependant la fait souffrir et désirer davantage, afin de la faire plus perdre et [428] abîmer. Elle dit qu’il n’y a rien qui soit capable d’éteindre ni d’adoucir les désirs qui sont en cet état, que la possession de la chose : quand vous convertiriez tout le monde, et feriez toutes les belles choses, si vous ne venez à posséder, ce n’est pas une paille dans un incendie.

33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucun moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.

La première fois que nous vîmes la sœur Marie, nous lui dîmes que nous ne demandions que ses prières ; ce qu’elle approuva, de sorte que notre entretien ordinaire avec elle était de demeurer en silence et de dire quelque prière vocale quand elle en disait elle-même.xxxii

34. Elle ne laissa pas de nous dire des histoires, ou des visions ou lumières qu’elle avait eues de l’état de déification, qui faisaient connaître le bonheur d’une âme qui entre en cet heureux état. Nous lui témoignâmes de le désirer, et que nous ne pouvions plus goûter aucun don, mais Dieu seul, et qu’elle priât pour [429] nous obtenir cette grande miséricorde : nous trouvions notre intérieur changé, comme étant établi dans une région plus indépendante de moyens, et où il y a plus de liberté, de pureté et de simplicité, où l’anéantissement et la mort de soi-même sont expérimentés d’une manière tout autre que par le passé.

Ayant résolu de n’en demander aucune certitude à la sœur Marie, le père Eude [sic] nous assura pourtant qu’elle lui avait témoigné que notre voie était bonne et de Dieu, ce qui nous fut suffisant pour y continuer avec fidélité ; soutenue par cette certitude jointe avec ce qui arriva à notre première visite en la présence du père Eude et de M. de M. Le R. P. Eude lui ayant demandé qu’elle priât Notre Seigneur de lui faire connaître si notre état était bon, elle déclara qu’il était de Dieu, le sachant en sa manière ordinaire. Le P. Eude lui demanda qu’elle dit un Ave Maria pour témoignage que le don était vrai, et que la Sainte Vierge en obtiendrait l’augmentation et confirmation ; ce qu’elle fit avec grande facilité, n’ayant jamais la liberté de prier que pour les choses que Dieu veut accorder.

35. Un jour en priant Dieu pour nous en notre présence afin de demander le don de Sagesse, on lui fit comprendre que c’était du vin de la vigne d’Engaddi, et non pas de l’amour ; ce don-ci étant doux et paisible, et non violent comme celui de l’amour. Il lui tomba aussi en pensée le jardin du Saint Sacrement où les âmes déifiées se trouvent et demeurent, et que c’était la vraie explication des paroles de Notre Seigneur. « Quiconque perdra son âme, la trouvera ». Il me semble en effet que jusqu’à l’état de déification [430] l’âme se conserve encore elle-même dans les dons et grâces ; mais elle ne peut entrer en cet état qu’après s’être totalement perdue : qu’il y a de la différence entre la Sagesse et l’amour divin, qui prend l’âme entre ses bras, et la porte en Dieu pour être déifiée en lui et recevoir le don de Sapience.





« Frère Jean » de Bernières, confident puis directeur de Mectilde, un choix

L’attribution de lettres de Bernières (en corps gras) adressées à Mectilde (en corps maigre) reste incertaine. Aussi je “ratisse large” dans la reprise intégrale qui suit le présent choix, quitte à doubler des lettres de Bernières reprises au Tome III de Correspondances « sans destinataires reconnus ».

Le présent choix double l’intégrale infra assez monotonecomposée dans sa plus grande partie de lettres de Mectilde66 . Ce qui permet de “sauter” sans regret le début de ce qui n’est qu’un “sentier” mystique.

Le P. Jean-Chrysostome meurt lorsque Mectilde a trente-deux ans. Un long chemin reste à parcourir. Pendant seize ans elle va bénéficier de la maturité intérieure de Bernières. Une séquence d’extraits de lettres nous est parvenue depuis 1643, lettre remerciant Bernières de l’avoir présentée au P. Chrysostome, citée précédemment en ouverture de la direction par ce dernier, jusqu’à la mort de Bernières survenue en 1659 à Caen.

Mais toute correspondance devient inutile lorsqu’ils peuvent se voir ou entrer facilement en relation par émissaires. On note donc une concentration des extraits que nous avons retenus sur quelques années où Mectilde réside à Saint-Maur près Paris de fin août 1643 à juin 1647, puis plus tard, lorsque Mectilde a quitté Caen (où elle résida de 1647 à 1650), reprise de correspondance couvrant de 1651 à 1654.

Mon choix s’arrête lorsque « tout est mis en place » sur le plan intérieur chez Mectilde. On se reportera à l’analyse détaillée de leur correspondance par Bernard Pitaud 67

Elle peut être complétée par Annamaria Valli.68

Lorsqu’elle s’adresse au fidèle secrétaire de Bernières la jeune femme est fort entortillée, comme à l’occasion d’une lettre qui remerciait cinq mois plus tôt Bernières pour la rencontre de son premier directeur Chrysostome — mais cela changera complètement lorsque la jeune dirigée deviendra mystique accomplie directrice d’expérience ; c’est l’intérêt de suivre une correspondance au long cours parce qu’elle illustre une progression sur le chemin mystique. Commençons par citer intégralement une lettre qui témoigne de débuts laborieux :

Monsieur,

Béni soit Celui qui vous a donné la pensée de m’envoyer ce petit trésor [un texte de Bernières] que je reçois très cordialement, et qui tient très bien à mon dessein et affection. Je vous en remercie de tout mon cœur et le supplie qu’il consomme votre cœur de son divin et très désirable amour. Je vous conjure de n’être point chiche en mon endroit de telles choses qui sont très utiles à mon âme laquelle se trouve toute stérile et impuissante d’aucune chose. Ne vous étonnez pas, très fidèle serviteur de Dieu, si je ne produis rien de bon dans mes lettres, s’il n’y a rien dedans mon cœur. Je suis pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté nonobstant qu’elle soit déplorable, je la souffre par soumission à Dieu aimant ses très saintes volontés, priez Dieu cher esclave de Marie que je puisse faire un saint usage des misères que je porte en moi, j’ai grand-peur que les redoutables paroles de mon Sauveur ne s’accomplissent en moi qui suis objet de sa justice : Ego vado et quaraetis me, et in peccato vestro moriemini , ayant résisté tant de fois à la grâce ce sera justement que Dieu m’en privera lorsque je la rechercherai et qu’il me laissera mourir dans mon péché ; plus je vais avant, plus je me sens vide de toutes choses. Mais le malheur est que je ne me sens pas toute pleine de Dieu quoique le désir de son saint amour semble s’accroître à toute heure, toute ma passion serait d’en être consommée, il faut des personnes de crédit pour m’obtenir cette faveur de Sa Majesté adorable, vous qui avez l’honneur de converser avec les plus familiers de sa cour, ne voudriez-vous pas prendre la peine de me procurer leur secours et les effets du saint pouvoir que mon Sauveur leur a donné, s’il est vrai comme je n’en peux douter que vous êtes zélé de la perfection de votre indigne sœur, employez sérieusement votre force et votre pouvoir. Car je veux aller au Ciel avec vous. Je veux aller louer Dieu avec vous ; puisque sa sainte miséricorde a uni nos espoirs en son amour en terre, priez-le qu’ils le soient à l’éternité comme il m’en donne la volonté et d’être en lui très affectueusement, Votre 69.

Deux jours plus tard, elle informe Bernières de la difficulté vécue lors du manque de vocation d’une cloîtrée de son monastère :

… Je vous confesse, mon Frère, ma faiblesse et le peu de courage que j’ai eus à la réception non d’une croix, mais d’un monstre qui véritablement nous est plus sensible que toutes les croix imaginables. Vous avez su le désordre que le diable par ses tentations a fait en l’esprit d’une des nôtres, laquelle s’est défroquée elle-même et s’abandonnant à ses détestables passions, ne veut plus être religieuse, si j’osais, je dirais encore qu’elle ne veut plus être chrétienne, ni servante de Dieu. Je ne vous peux parler d’une chose si étrange sans ressentir les douleurs et les peines que je souffris lorsqu’ayant fait enlever cette créature qui était dans Paris pour l’amener où nous sommes, je la reçus plus morte que vive, ne sachant ce que je faisais. Il me semblait que c’était un démon que je traînais après moi. […] 70.

Puis deux semaines plus tard, l’échange s’inspire non sans préciosité d’une carte du Tendre :

Il y a environ quatre ou cinq ans que je suis en possession d’une terre quasi pareille à celle dont vous me faites la description. Je l’acquis par Douaire de mon époux lorsque, mourant sur la croix, il m’en fit présent comme d’une terre où le reste de mes jours je pourrais en toute assurance [amoureuse] faire ma demeure. Je trouve néanmoins quelque chose de différence de la vôtre, c’est que les fermes de la pauvreté et du délaissement ou abandon sont jointes ensemble, et sont faites en maison de plaisance où je vais presque d’ordinaire passer le temps. J’ai fait faire une galerie qui de ma grande salle voit facilement dans la ferme du mépris : ce sont mes promenades et mes divertissements que ces deux fermes. Quant à la quatrième que vous appelez douleur, il me semble qu’elle est un peu bien longue, et j’ai déjà fait mon possible pour la joindre aux autres et en faire une place digne d’admiration. Je n’en peux pourtant venir à bout, bien que ce dessein me coûte. Je vous supplie de voir si vous ne pouvez pas me servir et obliger en ce point […]71.

Elle reçoit à ce moment des réponses [aujourd’hui perdues] de Bernières à son avant-dernière lettre et vit de premières sécheresses :

J’ai reçu les vôtres datées du vingt novembre par lesquelles vous m’avez si fort obligée que je ne puis vous en témoigner autres sentiments sinon que je prie Dieu qu’il vous rende digne d’une perpétuelle union et qu’il vous honore de ses adorables croix. Ce sont les sacrés trésors que vous pouvez posséder en terre. Je me donne à Jésus anéanti et j’adore ses [aimables] desseins puisqu’il veut que je marche dans l’abjection, je veux m’y abîmer et de toutes les forces de mon âme travailler au parfait abandon, à tous mépris, à l’entière pauvreté et à toutes privations. Mais la plus sensible de mes peines en tous les exercices ci-dessus, c’est la privation intérieure, non des sensibilités, car je suis naturalisée désormais à cela, mais d’une privation qui surpasse tout ce que j’en peux dire. Quel malheur de n’aimer point Dieu ! C’est tout dire par ce mot. […] 72.

Deux mois passent, elle lui écrit :

Je prie Dieu qu’il accomplisse les sacrés souhaits que vous faites à mon âme par les vôtres du dix-huit courant reçues aujourd’hui. Allons, mon très cher Frère, courons avec Jésus. Je désire de le suivre avec vous du plus intime de mon cœur, ne me demandez pas pardon pour m’avoir éveillée. Un esprit bien surpris de sommeil se rendort au même temps qu’on l’éveille. Il faut que je vous dise avec ma franchise ordinaire que le plus intime sentiment qui me possède, c’est de rentrer en Dieu : cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs quoique je n’aie pas la capacité d’exprimer les entretiens délicieux qu’il me donne. Néanmoins il me reste un doute, et je vous supplie de m’en dire votre sentiment et celui de notre très chère A[me] [probablement Marie des Vallées]. Lorsque l’âme se sent attirée et toute pleine d’un attrait intérieur comme de se voir toute fondue dans Dieu, est-il permis de désirer que ce trait soit si puissant qu’il puisse consommer entièrement l’âme. Ces attraits ne laissent pas grand discours dans l’entendement, mais la volonté est bien touchée et, sans pouvoir exprimer ses désirs, elle soupire après sa consommation et la grâce de rentrer en celui dont elle est sortie. La mort, l’anéantissement est mon affection, et mon grand plaisir est d’être hors du souvenir des créatures. Je vis dans une grande tranquillité d’esprit, parmi les épines intérieures que quelquefois la divine Providence me fait ressentir. La vue de mes misères est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même. […] 73.

Puis le mois suivant :

[…] Je n’osais m’adresser directement à vous, sachant bien que présentement les affaires du Canada vous occupent, néanmoins j’étais pressée de vous demander par l’entremise de notre bon Frère Monsieur de Rocquelay l’assistance que vous m’avez donnée. Notre bon Père Chrysostome étant toujours surchargé d’affaires, je ne l’ose l’importuner de sorte que je supplie votre charité de souffrir que je m’adresse quelquefois à vous pour en recevoir ce que ma nécessité demande et ce que la gloire d’un Dieu vous oblige de me donner. […]74.

La nécessité spirituelle est largement comblée en cette période de lumières :

[…] Il n’y a rien dans cet écrit que vous puissiez faire transcrire, car de plus de mille personnes vous n’en trouverez point de ma voie, ni qui lui soit arrivé tant de choses. Vous n’en verrez qu’un bien petit abrégé en cet écrit, car des grands volumes ne suffiraient pour contenir le tout. J’espère néanmoins que vous en concevez suffisamment pour admirer la bonté de Dieu qui m’a enlevée par les cheveux comme le Prophète. Le bon Père Chysostome ne se peut tenir de remarquer quelle Providence de Dieu, et combien amoureuse sur une pécheresse comme moi. […]75.

Les lumières durent peu, car souvent elles ne préparent qu’à recevoir courageusement ce qui les suit, un « nettoyage » intérieur. Un mois et demi passe de nouveau puis elle écrit à la sœur de Bernières :

Priez, très chère Mère, Celui qui nous est tout qu’il me rende digne de faire un saint usage des croix ; mais notamment des intérieures, lesquelles mettent quelquefois dans quelque sorte d’agonie ; dites pour moi, je vous supplie, pensant à mes misères : « Iustus es Domine ». Oh ! que mes péchés, mes libertinages passés et mes infidélités présentes méritent bien ce traitement, lequel je trouve (nonobstant ses violences) tout plein de miséricorde. « Bénie soit la main adorable qui me fait ressentir quelque petite étincelle des effets de sa divine justice. Aimez pour moi cette justice de Dieu, c’est ma félicité lorsque j’ai la liberté de lui faire hommage ». « Adorez cette divine justice. »76.

Et à Rocquelay, le secrétaire de Bernières, un trimestre plus tard, lorsque le « nettoyage » s’intensifie de par la « main d’amour » :

[…] Ne pouvant me persuader que la Majesté adorable d’un Dieu daignât bien abaisser les yeux pour regarder le plus impur et le plus sale néant qui fut jamais sur terre. […] Si elle me mandait que la très sainte et très aimable justice de mon Dieu m’abîmerait au centre des enfers, je n’aurais nulle difficulté de porter croyance à une telle sentence. Car en esprit j’y suis en quelque manière abîmée, ne voyant aucune place qui me soit convenable que le plus affreux de ses cachots que je porte et souffre par hommage à la divine, très sainte et amoureuse justice de mon Seigneur et de mon Dieu, que j’aime d’une tendresse égale à sa sainte miséricorde. Si j’osais, je dirais davantage, prenant un plaisir plus grand dans l’effet de la première que de l’autre, et parce que je vois une main d’amour qui fait justice à soi-même, faisant ce que mon amour-propre m’empêche de faire. Aimez Dieu pour moi, mon très cher frère, voilà tout ce que je puis dire dans l’état présent. […]77.

Moins d’une semaine plus tard  :

Monsieur, […] Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse. Il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés et procurés que je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée. Je crois que notre bon Dieu prend un singulier plaisir à la charité que vous me faites et je vous puis assurer qu’elle ne sera point sans récompense même dès cette vie, Sa Majesté veut bien que vous secondiez les désirs que j’ai d’être entièrement à Jésus Christ. Mon actuelle occupation est de tendre à lui et d’être à lui sans aucune réserve.

Venant de recevoir une réponse de la sœur Marie des Vallées transmise par Bernières et peut-être une communication intérieure entre elles établie, elle poursuit ainsi :

La lettre de la bonne âme me jette dans un tel étonnement de la miséricorde d’un Dieu sur son esclave. J’ai été plusieurs jours dans une disposition intérieure que je ne puis exprimer, mais que vous pouvez bien comprendre. Les sentiments que j’ai sur ce qu’elle me dit sont si profonds que j’en reste anéantie jusqu’au centre de l’enfer ne pouvant concevoir que la souveraine majesté de mon Dieu daignant abaisser ses yeux divins pour regarder une abomination. Sa bonté m’abîme de toute part. Qu’il en soit glorifié éternellement ! Je vous supplie et conjure en son saint amour de continuer vos grandes et saintes libéralités en mon endroit et de me remettre de temps en temps dans le souvenir de cette sainte âme. Je voudrais bien qu’elle m’obtînt la grâce d’être pleinement, entièrement et sans aucune réserve à Dieu. C’est toute ma passion que de rentrer en lui selon ses aimables désirs. […] 78.

Puis tout se calme, « nous voyons que Mère Mectilde continue son chemin vers le Rien-Tout » constate V. Andral :

Le plus intime sentiment qui me possède est de rentrer en Dieu. Cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs… la mort, l’anéantissement est [sic] mon affection […] La vue de ma misère est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même79.

À Saint-Maur de Paris, elle caresse l’idée de la solitude qu’elle espère vivre à Caen un jour - tentation qui ne se réalisera pas.

Véronique Andral fait le récit de ce projet d’ermitage, une tentation commune à bien des mystiques :

« Au commencement de l’année 1645, la Mère Bernardine avec la Mère Mectilde furent obligées de retourner à Rambervillers. Cinq mois après, elles revinrent à Saint-Maur où elles trouvèrent M. de Bernières qui leur découvrit le dessein qu’il avait de se retirer en une solitude. Elles louèrent son dessein et lui avouèrent qu’il y avait longtemps qu’elles pensaient à faire la même chose et, depuis ce temps, leurs entretiens ne roulèrent que sur cette matière. La Mère Mectilde écrivit deux lettres à M. de Bernières à Paris, dans lesquelles elle lui représente au vif les grands désirs qu’elles avaient pour la solitude. Elle lui fit aussi savoir qu’elles sont déjà au nombre de cinq qui avaient ce dessein, qu’elles le prient de prendre cette affaire en main, et d’avertir en même temps le Père Chrysostome pour en savoir son sentiment là-dessus » (N 250, 53).

Le 30 juin Mère Mectilde écrit à Bernières :

« (Je) vous assure de la constante et ferme résolution des cinq solitaires qui augmente tous les jours dans l’affection à une sainte retraite telle que votre bonté se propose de nous faire observer, nos désirs sont extrêmes… Et comme je ne reconnais au ciel ni en la terre point de bonheur plus grand que celui d’aimer Dieu d’un amour de pureté, faisant quelquefois réflexion sur le genre de vie que nous prétendons d’embrasser, il me semble que c’est le chemin raccourci qui conduit au sacré dénuement… Il faut être pauvre de toutes manières pour l’amour de celui qui nous appelle dans sa voie »80.

« Elle conclut cette lettre : Les cinq hermitesses vous saluent !

Et Bernières écrit à un ami, à Caen, le 4 juillet 1645 :

Monsieur… Au reste j’ai trouvé cinq ou six personnes de rare vertu et attirées extraordinairement à l’oraison et à la solitude, qui désirent se retirer dans quelque ermitage pour y finir leur vie et pour vivre dans l’éloignement du monde et dans la pauvreté et abjection, inconnues aux séculiers qu’elles ne voudraient point voir, et connues de Dieu seul. Il y a longtemps que Notre-Seigneur leur inspire cette manière de vie. J’aurais grand désir de les servir au-dehors et de favoriser leur solitude, puisque Notre-Seigneur nous a donné l’attrait à ce genre de vie qu’elles entreprennent, sans aucun dessein de se multiplier ni augmenter de nombre, même en cas de mort. C’est un petit troupeau de victimes qui s’immoleraient à Dieu les unes après les autres.

Ce sont d’excellentes dispositions que les leurs, et leur plaisir sera de mourir dans la misère, la pauvreté et les abjections, sans être vues ni visitées de personne que de nous. Cherchez donc un lieu propre pour ce sujet où elles puissent demeurer closes et couvertes, avec un petit jardin, dans un lieu sain et auprès de pauvres gens, car le dessein est d’embrasser et de marcher dans les grandes voies et les états pauvres et abjects de Jésus… Ces personnes sont fortes en nature et en grâce. Faites donc ce dont je vous prie pour ce sujet, et surtout gardez le silence, sans en parler à personne du monde (P 101, 200).

Le 12 juillet il écrit encore à ses amis de Caen :

« Cherchez tous ensemble par-delà une maison qui soit propre à nos ermites, leur dessein est approuvé… La Mère Mectilde est une âme toute de grâce… »

Le 4 juillet Mère Mectilde avait écrit de son côté parlant encore de son projet :

« La résolution est toujours ardente ».

Et le Père Chrysostome lui répondait :

« Un peu de patience pour votre ermitage, entrez maintenant dans la pure solitude du cœur ».

Mais Bernières est ruiné (il devait fournir ledit ermitage), ce qui renverse le projet. Le désir ardent de solitude n’est donc pas réalisé. Détachement, suivi d’un bond en avant, ce que nous vérifierons plusieurs fois dans la suite. 81

Quittons cette tentation d’évasion — qui se reproduira — en poursuivant au fil chronologique. Le 30 juillet Mectilde écrit :

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot 82 nous a quittées avec joie pour satisfaire à vos ordres. […] Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités, et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide et si pauvre, même de Dieu, que cela ne se peut exprimer. Cependant, il faut, selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre, que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. Il en arrivera ce qu’il plaira à Notre Seigneur, mais toutes choses sont quelquefois si brouillées, que l’on n’y voit goutte. J’ai une grande confiance en vos saintes prières et en celles de la bonne Sœur Marie. […] Vous savez maintenant mieux que jamais ce qu’il me faut. Faites qu’elle l’obtienne de Notre Seigneur, et je vous en serai éternellement obligée. À Dieu, notre très bon Frère, redoublez vos saintes prières pour nous83.

Puis le souci porte sur la santé du P. Chrysostome :

Je vous assure, Mon très cher Frère, que je vais faire prier Dieu en tous les lieux de ma connaissance pour la conservation de notre bon Père [Chrysostome]. Plus je fais de réflexion sur nos états plus je vois le besoin que nous avons de sa sainte conduite. […] Communiquez toutes choses à notre cher Père et ensemble concluez de ce qu’il convient de faire pour la gloire de Dieu, et pour la perfection de celles qui seront destinées à cette œuvre. Je vous supplie de me recommander à notre bon Père et lui dites que j’ai une entière croyance que Dieu me veut faire beaucoup de bien par lui. […]84.

On retrouve le côté imagé, écriture tributaire des romans précieux :

Fidèle amant de Jésus !

Monsieur, Vous qui, par un très saint et particulier effet de la grâce, expérimentez quelque chose d’une douleur qui procède d’une très précieuse plaie d’amour, je vous conjure de contraindre le sacré archer qui décoche ses adorables flèches de viser droit dans mon cœur et le prendre désormais pour être le but et le blanc de ses traits ou qu’il me tue et qu’il m’emporte, ne pouvant plus vivre sans ressentir les blessures de son carquois d’amour. Ô que vous êtes heureux encore d’en être consommé ! Dites-moi, je vous prie en confiance et vraie simplicité, ce que ressent présentement votre âme, ce qu’elle souffre et ce qu’elle reçoit par cette influence d’amour qu’elle expérimente. Ne dissimulez point. Parlez naïvement, je vous en supplie et conjure par le Cœur amoureux de Jésus qui est l’objet et le sujet de vos blessures. Parlez à son esclave et la convertissez toute à Lui. Il veut cela de vous. C’est pourquoi je vous demande avec humilité, prosternée à vos pieds, cher et bien aimé de Jésus. Le saint personnage que vous m’avez donné pour guide ordonne de m’adresser à vous pour recevoir quelque secours en ma peine. Considérez-moi, très fidèle serviteur de Dieu, et ayez pitié de moi ! […] 85.

La maladie ou l’usure du P. Chrysostome s’accentue au début de l’année suivante 1646 :

[…] Je suis pressée de vous mander derechef la maladie de notre cher Père qui est travaillé d’une fièvre quarte bien violente et dont les médecins ne jugent pas qu’il en puisse jamais échapper. Un bon religieux de son couvent m’a mandé qu’il n’y avait point d’apparence de guérison pour lui d’autant que la chaleur naturelle était toute dissipée et qu’il n’avait aucune force pour résister au mal. Nous voilà au point que nous avons (vous et moi) si vivement appréhendé, et, pour vous parler franchement, j’en suis extrêmement touchée et mon plus grand déplaisir, c’est de ne lui pouvoir rendre service, ni voir l’excès de ses douleurs. Mon très cher Frère, je crois certainement que vous devriez venir recevoir pour vous et pour moi ses dernières paroles. Vous lui devez ce devoir et ce respect que je souhaiterais lui pouvoir rendre. Ce serait d’un cœur et d’une affection toute filiale. Bon Dieu ! Que la perte d’un si saint personnage m’est sensible ! Faites prier Dieu pour lui de bonne sorte. Je vous en supplie, recommandez-le instamment à notre très chère Sœur, la Mère supérieure [Jourdaine], et à notre bon Frère, Monsieur Rocquelay. Je ne fais point de réponse au petit mot que la bonne âme [Marie des Vallées] me mande par vous. […] 86.

C’est l’agonie :

Fidélité sans réserve ! Sacrificate sacrificium, etc. Je n’espérais pas vous mander de si tristes nouvelles, mais il ne faut pas différer de vous dire que notre très cher Père [Chrysostome] reçut hier au soir l’Extrême-Onction.

Aujourd’hui matin, le médecin m’a mandé qu’il était à l’extrémité.

Je vous laisse à penser quelle surprise et quel choc j’ai reçu à ces nouvelles. Il sortit d’ici mercredi, fête de notre Bienheureux Père [saint Benoît = 21 mars]. Il était en si bonnes dispositions que j’en étais ravie. Il retourna trop tôt pour nous, car venant d’un bon air, le lendemain il retombe dans sa maladie, dont les médecins conclurent qu’il lui fallait tirer du sang. […] Dans l’extrémité où il est, on n’en attend plus que la disposition de l’ordre divin. […] C’est à présent que nous entrons dans le vrai dépouillement, car il me semblait qu’en le possédant, je jouissais d’une précieuse richesse. Je dirai désormais : « Mon père qui êtes aux Cieux », puisque je le crois dans la béatitude éternelle s’il meurt. Et je commence déjà à le prier fervemment qu’il me donne secours du ciel comme il l’a fait en la terre pour aller à mon Dieu. J’ai mandé au bon Frère Jean [Aumont]  de vous avertir promptement de tout. […]87.

Et deux jours plus tard :

« Fiat voluntas tua ! »

Monsieur, C’en est fait, le sacrifice de notre saint Père est consommé ! Au temps où je vous écrivais son extrémité, il était déjà parti pour son voyage dans l’éternité. […] Je ne trouve point de paroles pour vous dépeindre ma douleur. Très cher frère, ayez pitié de moi et pour l’amour que ce saint Père vous portait, soyez-moi en ce monde ce qu’il m’était. Je ne doute point qu’il ne vous ait fait savoir sa mort en vous allant dire adieu. Je vous conjure, par le précieux sang de Jésus-Christ, de me mander ce que vous en avez appris. Vous me consolerez nonobstant que je le tiens et l’honore comme un grand saint. Il mourut donc lundi, vingt-six du courant, entre neuf et dix heures du soir. Le même jour, le matin, il m’envoya avertir qu’il était à l’extrémité et que le jour auparavant il avait reçu les Saintes huiles environ les trois heures après midi du lundi auquel jour on célébrait à Paris la fête de l’Annonciation. Il me vint un vif sentiment qu’il mourrait, dès lors je fis le sacrifice à mon Dieu et me trouvai dans la disposition de prier pour une âme qui s’allait rendre dans le cœur de Dieu. Le reste du jour se passa ainsi et je désirais passer l’heure de son agonie en prières. Quelque temps après neuf heures du soir, étant à genoux, il me vint en pensée de dire le Subvenite qui est une prière qui se fait pour les agonisants, en laquelle on prie les anges et tous les bienheureux de venir recevoir l’âme du mourant pour la conduire dans le Ciel. Un moment après, j’entendis un petit bruit et je fus saisie de crainte et de douleur dans le sentiment de ma perte, je ne vis rien, mais je demeurai dans la pensée qu’il était mort et je continuai de prier, même la nuit et le jour suivant. […] Je ne vous mande point les particularités de cette triste mort, je ne les ai pas encore reçues. […] ne craignons plus de faire imprimer ses écrits, envoyez-m’en afin que j’y fasse travailler et que je reçoive par la lecture d’iceux la grâce de son esprit… 88.

Mectilde indique que Chrysostome connut des « abjections » au sens du monde… et propose d’éditer ses écrits… si on peut les récupérer 89 :

[…] La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq. Ô Dieu de puissance infinie, laisserez-vous un saint dans l’anéantissement ? […] J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. Songeons au moyen de les retirer, je vous supplie : vous verrez avec le bon Père Elzéar ce qu’il faudra faire. Le Provincial lui donne quelque espérance, mais je crois que c’est un amusement et il paraît tel. Nous n’avons que ses écrits qui nous puissent imprimer la sainteté de sa vie et les maximes de la haute perfection qu’il concevait.

Très Cher Frère, les vôtres du 28 de mars que je reçus ces jours passés ont fortifié mon âme dans la perte de son support. […] pour moi qui suis la faiblesse et la pauvreté même, il m’est permis de recourir à vous, et notre saint Père me l’a ainsi ordonné en ma dernière visite… 90.

Mectilde, dans une réponse adressée à Jourdaine, sœur de Bernières, conte son deuil intérieur puis évoque la méconnaissance de Chrysostome par ses pairs puis la difficulté pour recouvrer les écrits du mystique :

[…] Il me semble que je n’ai plus de secours en terre et que je me dois désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu’il a retiré de la terre pour l’abîmer dans l’éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que mon dénuement n’est pas entier, puisqu’il me reste la chère consolation d’écrire à notre très cher frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous a très instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont ses dernières paroles que j’observerai toute ma vie à votre endroit et celui de nos deux bons frères. Ce fut l’avis qu’il me donna pour, après sa mort, conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu’il nous enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l’on vous écrivît sa mort ; le bon Père Elzéar, son bon parent91, nous vint voir et se chargea de nos lettres qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l’avez reçu. Quoi qu’il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé : elle sera toujours bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu.

J’écrivis ces jours passés à notre très cher frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait toujours en abjection dans l’esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère Jean [Aumont] m’a mandé qu’il n’en faut point parler.

J’avais prié Monsieur de N. de faire effort pour avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le Provincial lui demandait s’il les voulait voir et lire, il ne lui en témoigna point d’ardeur et le remercia. Pour dire vrai, j’en fus fâchée, car s’il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier. […] Frère Jean désire de nous voir. J’apprendrai encore quelque chose de lui ; j’ai demandé quelque chose pour conserver comme relique ; mais je n’ai pas été digne d’obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m’avait donné sa petite ceinture de fer qu’il a portée beaucoup d’années ; je la garde bien chèrement. Je suis ravie de voir dans les vôtres que vous ressentez des grâces de ce saint Père. […] 92.

Et dix jours plus tard elle livre à Bernières son expérience intime et de nouveau les difficultés pour obtenir des écrits :

[…] J’ai parlé au bon Frère Jean, lequel m’a priée de vous dire que vous l’excusiez s’il ne vous écrit point. Vous savez combien il vous est acquis, mais il ne peut faire davantage. Il est tellement observé qu’à peine lui peux-je (sic) dire deux mots. La divine Providence le tient dans quelque humiliation de la part de quelques-uns de son couvent.

Nous avons parlé de notre saint Père, non tant que je voudrais, mais autant que j’ai pu à la dérobée pour savoir les sentiments qu’il avait de lui. Il me dit qu’aux premiers jours de sa mort, il avait résolu de lui donner un an entier le mérite de toutes ses actions, mais qu’il n’a pu persévérer et qu’au lieu de prier pour lui, il se sent porté de le mettre au nombre de ses bons protecteurs. Je fus extrêmement consolée de l’entendre, d’autant que j’avais eu ce même sentiment la nuit de son enterrement, mais je ne le voulus pas publier. J’en dis néanmoins deux mots au révérend Père Elzéar et depuis ce temps que je vis, ce me semble, à une heure après minuit que je fus éveillée en sursaut, comme ce digne Père était absorbé dans Dieu, mais d’une manière ineffable et qui me donne de la joie de son bonheur. Je le vis d’une telle sorte qu’il ne me passe point de l’esprit et tout présentement, j’en ai la même idée. Je suis tous les jours sur un tombeau et je ne l’y peux trouver. Il m’est impossible de le trouver qu’en la manière que je l’ai vu, laquelle m’est si douce et pleine de paix qu’il me semble qu’il augmente mon oraison. Voici la copie d’une lettre que notre bonne Mère Benoîte m’a écrite qui me confirme dans ma croyance. Je n’en ai parlé à personne qu’à ce bon Père. Vous savez que ce ne sont choses à publier s’il n’y va de la gloire de Dieu en la glorification de son saint Nom. Vous m’en direz votre sentiment. De plus, je suis capable d’être trompée et je le mérite pour mes grandes infidélités. […]

Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de ses dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs. Cela me touche sensiblement et me fait voir qu’à moins que d’un miracle, ils ne céderont rien et nous sommes en danger de tout perdre. La privation de ces écrits m’est à présent plus sensible que sa mort. Je me sens si obligée de me remplir de son esprit et de ses maximes que je recherche avec diligence tout ce que j’en peux avoir, et je vous supplie de m’y aider, car vous avez beaucoup de pouvoir. Le bon Frère Jean a défense de parler des particularités de la vie de ce saint Père et je n’oserais en écrire aucune chose, ni même rejeter ses merveilleuses fidélités. Cela n’est-il pas étrange ? Il en faut parler si discrètement dans son couvent que cela me fait peine. […] 93.

La censure veille :

Monsieur, J’ai reçu deux de vos lettres, la première du 19 d’avril et la seconde du 3 mai. Notre Révérende Mère Prieure me les envoya de Paris où j’étais pour lors et où je tentais les moyens d’arracher quelques écrits discrètement, partant des mains du Père Provincial, mais j’appris avec douleur qu’il avait protesté de n’en laisser sortir aucun de leurs mains quoiqu’on puisse faire et, lorsque vous m’avez mandé que vous étiez quasi assuré de les avoir, j’ai eu très grande difficulté de le croire. Je vois néanmoins par les vôtres dernières que vous en avez été refusé. Voilà une très grande perte que nous faisons dans la privation des choses dignes et précieuses, comme j’estime ses écrits. Il y a plusieurs contradictions sur iceux et par malheur on les fait examiner par des savants du temps qui ne comprennent rien à son divin style. Ils se sont extrêmement choqués sur ce mot de désoccupation et ont très grand regret que le premier petit traité qu’il en a fait est imprimé. Après qu’ils auront fait corriger ses écrits à leur mode, peut-être qu’ils les feront imprimer selon les paroles du Provincial. Si je ne regardais en cela l’ordre de notre bon Seigneur, j’en aurais de très sensibles déplaisirs et ne me pourrais empêcher de blâmer leurs procédés, mais il faut se soumettre et espérer que sa bonté infinie ne permettra point qu’une œuvre si sainte que les traités de ce saint Père soient ensevelie dans les ténèbres et je vais prier pour cela. […]94.

Un trimestre passe, consolations  :

Monsieur, J’ai reçu deux de vos très chères lettres. La première datée du 2 août qui, me donnant des nouvelles d’une félicité éternelle par les réponses de la sainte âme, m’auraient ravie hors de moi-même si la puissance de notre divin Jésus ne m’avait retenue en captivant tellement ma joie et la douce consolation que je pouvais prendre que je demeurais quelque temps dans une autre disposition, comme si mon âme eut été élevée au-dessus de toute satisfaction et contentement même pour la gloire, sans voir autre chose que Dieu seul qui me devait suffire sans m’appuyer sur ce que lui-même en peut révéler. Peu de temps après, relisant derechef votre chère lettre et m’arrêtant sur cette flèche d’amour, cela fit en moi un effet d’anéantissement et d’admiration de la divine dignation [bienveillance, bonté] de notre bon Seigneur, et je connus l’obligation que j’avais d’être fidèle, pour donner lieu au saint amour de produire en mon âme ses saints et purs effets. Je fus encore dans un autre étonnement de voir que Dieu tout bon vous avait donné une charité si grande pour nous que de vous souvenir de mes misères dans un temps où je pense que le divin amour faisait d’admirables opérations en vous puisque vous étiez dans la communication de ses divins secrets. […]95.

Chrysostome est un relais « d’en-haut » actif auprès de son ex-dirigée qui décrit son oraison passive :

Dieu seul et il suffit ! Mon très cher Frère, Je ne vous saurais exprimer combien de joie et de consolation j’ai reçu de vos chères lettres, et lumières et grâces que mon âme a reçues par la lecture d’icelles. Dieu tout bon soit à jamais béni de vous avoir donné la pensée de visiter en esprit votre pauvre Sœur. […]

Depuis la mort de notre bon Père, il me semble que j’ai changé de disposition et je ne sais si vous avez vu quelque petite chose, mais grande pour moi, que j’ai reçu de la divine bonté. Entre autres choses (je serais trop longtemps à dire le reste), il me fut donné d’entendre que cette année était pour moi une année de miséricorde et, pour vous parler franchement, il ne se passe guère de jours que je n’en reçoive de nouvelles. Je les attribue au mérite et à l’intercession de notre bon Père et admire une chose en lui à mon égard. La première fois que je m’en aperçus fut peu de jours après sa bienheureuse mort. Je me sentis poussée intérieurement de demeurer environ deux heures à genoux, les mains jointes, et mon âme se trouvait dans un si grand respect que je ne pouvais me mouvoir à l’extérieur.

Au commencement, je faisais une très humble et très douce prière à notre bienheureux Père de me donner part à son esprit. Enfin je désirais avoir liaison avec son âme, et entrer dans ses fidélités au regard de la grâce, et après cette petite prière je me trouve dans un grand silence. Mon âme adhérait passivement à son lieu et on me tenait en état de recevoir de grandes choses. Dans ce silence et ce grand recueillement de toutes mes puissances, il se fit en mon âme une impression de l’esprit de Jésus Christ et cela se faisait, tout mon intérieur était rempli de Jésus Christ, comme une huile épanchée, mais qui opérait une telle onction, que depuis ce temps-là, il m’en a toujours demeuré quelque sentiment, mais ceci fit des effets tout particuliers en moi. […]96.

Le désir ou la tentation de solitude reprend en fin d’année 1646, ce qui provoque une très longue missive :

Mon très cher Frère, […] pour vous parler de mes sentiments, j’ai une entière répugnance aux charges et grades de religion, et mon attrait me porterait, ce me semble, à être comme le rebut d’une communauté, sans qu’aucune créature pensât à moi. Dans cette disposition, la partie supérieure de mon âme est tellement sacrifiée et soumise aux bons plaisirs de Dieu qu’il me semble n’y ressentir aucune rébellion, et il me fait cette grande miséricorde de demeurer toujours très abandonnée à sa sainte volonté. Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même97. […]

Là-dessus je me suis derechef toute abandonnée à la Providence, et notre bon Seigneur me fit la grâce d’entrer en une disposition qui me lie à ses divines volontés d’une manière bien plus pure, ce me semble, que du passé ; j’y trouve moins de réserve et une bien plus grande paix intérieure ; ceci m’est arrivé après la sainte communion, où mon âme fut mise dans un dépouillement si grand de toutes choses qu’elle se vit ne tenir ni au ciel ni à la terre, mais simplement adhérente à son Dieu ; et il me semble qu’il tira d’elle des sacrifices si dégagés et si entiers que jamais je n’en avais fait de pareils. Depuis ce temps, il m’est demeuré l’idée d’une boule de cire entre les mains du Maître qui la veut mettre en œuvre, et sa bonté me tient de telle sorte que je ne tourne ni à droite, ni à gauche ; je la laisse choisir pour moi. Il me suffit de me délaisser et reposer tout en lui, de façon que les réponses que je recevrai de Lorraine soient d’aller ou de demeurer, je les recevrai comme les ordres de mon bon Seigneur et sans avoir d’autres regards, je ferai mon possible pour les accomplir. J’espère que dans quinze jours nous en aurons des nouvelles ; mais, en attendant, priez Dieu toujours, mon très cher frère, afin que Dieu seul soit au commencement, au milieu et à la fin de cette affaire.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires temporelles 98 […] À la réserve de la charge de Supérieure, qui m’est toujours suspecte, je serais bien, ce me semble, à Caen. Vos saintes conférences et les fréquentes répétitions des saintes maximes de notre bon père me serviraient merveilleusement pour aller vite à la perfection. Je ne choisis rien du tout que les volontés tout aimables de Notre Seigneur. Voici quelque vue obscure d’une grande servante de Dieu, que je connais avoir de hautes grâces d’oraison et d’union. Elle me parla ainsi : « Ma Mère, environ sur l’heure du soir, j’eus une vision intellectuelle qui me représentait Notre Seigneur Jésus Christ devant vous, et vous à ses pieds, à deux genoux, les mains jointes. Notre Seigneur était debout, en habit de pauvre, et son divin visage paraissait tout triste ; il semblait faire quelque plainte et vous demander secours. Il leva la main droite et vous marqua au front et fit en vous quelque chose qui me fut inconnu. Durant ce temps-là, je criais : « Ma Mère, soyez fidèle ! Dieu a de grands desseins sur vous ». J’eus une pensée de ne vous point dire ceci, mais on me dit intérieurement d’une voix fort intelligible : « Ne crains point de lui dire, elle en sera plus humble ». La même personne me vit encore deux autres fois à la droite de Notre Seigneur, mais je n’ai point demandé ce qui s’y passait.

Notre bon Père a vu cette âme et a trouvé ses visions bonnes pour moi. Je les laisse à la sainte Providence. Tout ce que l’on me dit ne sert qu’à m’anéantir plus profondément. Il faut encore ajouter que cette vision a été donnée en Normandie ; cette âme à qui elle a été faite y était. Toutes ces pensées et ces vues ne me touchent pas, sinon pour me sacrifier et abandonner sans réserve aux desseins de Dieu et pour me tenir en grande humilité. J’ai cru vous devoir dire toutes ces choses, afin de vous donner toutes les connaissances qui vous peuvent aider à connaître les volontés de Dieu sur son esclave ; ce sera pour mon âme un très grand bonheur si Dieu me fait approcher de vous. Tous les sentiments que vous m’avez écrits sont très considérables. J’en ai tiré copie pour les envoyer à Rambervillers ; elles y verront leurs avantages. Quant à la conduite de nos Sœurs d’ici, elles sont toutes capables de me diriger et conduire… […] je suis bien partout, à Saint-Maur comme à Rambervillers, et pourvu que Dieu demeure en moi, et me retire et me préserve du tracas, tous lieux par sa grâce me sont indifférents. […]99.

Le désir de solitude ne s’accomplira pas, elle aura des activités multiples et intenses. S’ensuit une suspension dans notre choix de pièces orientées vers l’intériorité 100. Car Mectilde devient le 21 juin 1647 (soit six mois après la date de l’extrait précédent) la prieure des Bénédictines du Bon-Secours de Caen. Elle y passera trois ans et deux mois avant de repartir comme prieure à Rambervillers, Vosges. En route vers l’est pour retrouver le couvent de Rambervillers sans savoir qu’elle y demeurera très peu de temps, chassée de nouveau par la guerre, cette fois entreprise par les Français, elle prévient ses amis :

À Monsieur de Rocquelay, « Route de Rambervillers » [29.01.1645]

Notre sortie de Paris a été en quelque façon si précipitée qu’il me fut impossible de vous écrire selon que je l’avais projeté. Sans doute que les nouvelles de notre voyage vous auront surpris comme elles ont fait beaucoup d’autres qui ne me croyaient jamais être de la partie. La divine Providence l’a voulu contre toute apparence humaine. Je marche à l’aveugle dans les voies de la soumission, ignorant ses desseins. […] 101.

On la retrouve à Rambervillers où elle vient d’être élue Prieure. Le 7 de l’an 1651 : « C’est ici une étrange solitude… » Elle est dans le « tintamarre » et en éprouve une révolte à en tomber malade. Elle est perplexe et a la tentation de se retirer dans un monastère où elle aurait la paix. Elle projette de demander un Bref au Pape pour se tirer de là. Mais « je ne veux rien faire de ma volonté ». Elle ne désire qu’oraison et solitude. Une abbaye en Alsace, comme sa sœur le lui avait proposé ? Non, elle préfère porter la besace que la crosse ! Ce qu’il lui faut, c’est un petit coin en Provence ou devers Lyon, (pour n’être plus connue de personne). Elle craint que sa « petite oraison » ne s’évapore dans ce tracas 102. [il y a six ans entre les deux voyages]

Bernières lui répond par une belle et longue lettre :

De l’hermitage [sic] de saint Jean Chrysostome ce 14 février 1651.

Dieu seul et il suffit.

Je répondrai brièvement à vos lettres, qui sont les premières et les dernières que j’ai reçues de votre part, lesquelles m’ont beaucoup consolé d’apprendre de vos nouvelles, et de votre état extérieur et intérieur. Je ne vous ai jamais oubliée devant Notre Seigneur, quoi que je ne vous aie pas écrit, notre union est telle que rien ne la peut rompre. Ces souffrances, nécessités et extrémités, où vous êtes, me donneraient de la peine si je ne connaissais le dessein de Dieu sur vous, qui est de vous anéantir toute, afin que vous viviez toute à lui, qu’il coupe, qu’il taille, qu’il brûle, qu’il tue, qu’il vous fasse mourir de faim, pourvu que vous mouriez toute sienne, à la bonne heure. Cependant, ma très chère Sœur, il se faut servir des moyens dont la Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes, supposé l’extrémité où vous réduit la guerre103. J’ai bien considéré tous les expédients contenus dans vos lettres ; je ne suis pas capable d’en juger, je vous supplie aussi, de ne vous pas arrêter à mes sentiments. Mais je n’abandonnerai pas la pauvre Communauté de Rambervillers, quoique vous fussiez contrainte de quitter Rambervillers ; c’est-à-dire qu’il vaut mieux que vous vous retiriez à Paris pour y subsister, et faire subsister votre refuge qui secourera vos Sœurs de Lorraine ; que d’aller au Pape pour avoir un couvent, ou viviez solitaire, ou que de prendre une abbaye : La divine Providence vous ayant attachée où vous êtes, il faut mourir, et de la mort de l’obéissance et de la croix. Madame de Montgomery vous y servira et Dieu pourvoira à vos besoins, si vous n’abandonnez pas les nécessités spirituelles de vos Sœurs. Voilà mes pensées pour votre établissement, que vous devez suivre en toute liberté !

Pour votre intérieur, ne vous étonnez pas des peines d’esprit et des souffrances que vous portez parmi les embarras et les affaires que votre charge vous donne, puisque ce sont vos embarras et affaires de l’obéissance. Les portant avec un peu de fidélité, elles produiront en votre âme « une grande oraison », que Dieu vous donnera quand il lui plaira. Soyez la victime de son bon plaisir, et le laissez-faire. Quand il veut édifier dans une âme une grande perfection, il la renverse toute ; l’état où vous êtes est bien pénible, je le confesse, mais il est bien pur. Ne vous tourmentez point pour votre oraison, faites-là comme vous pouvez, et comme Dieu vous le permettra, et il suffit. Ces unions mouvementées, ces repos mystiques que vous envisagez ne valent pas la pure souffrance que vous possédez, puisque vous n’avez ce me semble ni consolation divine, ni humaine. Je ne puis goûter que vous sortiez de votre croix, par ce que je vous désire la pure fidélité à la grâce, et que je ne désire pas condescendre à celle de la nature. Faites ce que vous pourrez en vos affaires pour votre Communauté ; si vos soins ont succès à la bonne heure ; s’ils ne l’ont pas ayez patience, au moins vous aurez cet admirable succès de mourir à toutes choses. Si vous étiez comme la Mère Benoîte religieuse particulière, vous pourriez peut-être vous retirer en quelque coin ; mais il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement c’est un poltron. Il est bien plus aisé de conseiller aux autres que de pratiquer. Dieu ne vous déniera pas ses grâces… Courage, ma chère Sœur, le pire qui vous puisse arriver c’est de mourir sous les lois de l’obéissance et de l’ordre de Dieu. À Dieu, en Dieu, je suis de tout mon cœur, ma très chère Sœur, votre très humble, obéissant, frère Jean hermite, dit « Jésus pauvre », c’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens104.

Le deuxième priorat est bref : sept mois, interrompu par la guerre. Elle est revenue à Paris en 1651. Elle va fonder les bénédictines du Saint-Sacrement ce qui l’occupera fort à partir de 1652 et ouvre ainsi une seconde moitié de vie plus sédentaire. À partir de maintenant, nous avons moins de lettres intérieures à citer en relation avec Bernières et les amis de Caen105.

D’abord une grande crise doit être surmontée : c’est ce que Véronique Andral que nous citons titre « Le centre du Néant » .

Le 7 septembre 1652, Mère Mectilde écrit à Bernières :

« Je ne sais et ne connais plus rien que le tout de Dieu et le néant de toutes choses. J’ai bien passé par le tamis, depuis que je vous ai écrit… Je vous dirai un jour les miséricordes que Notre Seigneur m’a faites depuis un an et demi, et qu’il les a bien augmentées depuis quelques mois ». « J’observe tant le silence pour les choses intérieures que j’ai perdu l’usage d’en parler… Je n’ai pas la liberté intérieure de communiquer ». Elle s’enfonce dans le silence et écrit le même jour à Mère Benoîte : « Je suis devenue muette et je n’ai plus rien à dire, car je ne sais et ne connais plus rien dans la vie intérieure. Je n’y vois plus goutte… »106.

Mère Mectilde a trouvé le « fond  » de son néant, mais il y a plusieurs fonds, et elle va aller de fond en fond au moins jusqu’en 1662 […] sa voie s’approfondit et se simplifie. Elle va en reparler à Bernières en lui envoyant le livre de « La Sainte Abjection », œuvre du Père Chrysostome, le 23  novembre 1652107.

Notre Seigneur me fit la miséricorde de me faire rentrer d’une manière toute particulière dans le centre de mon néant où je possédais une tranquillité extrême, et toutes ces petites bourrasques [elle vient de subir de très grandes humiliations] ne pouvaient venir jusqu’à moi parce que Dieu, si j’ose parler de la sorte, m’avait comme cachée en Lui… Cela a bien détruit mon appui et ma superbe qui m’élevait de pair avec les saints, et à qui ma vanité semblait se rendre égale ! Oh ! Je suis bien désabusée de moi-même. Je vois bien d’un autre œil mon néant et l’abîme de mes misères ! J’étais propriétaire de l’affection et de l’estime des bonnes âmes. Notre Seigneur a rompu mes liens de ce côté-là… Il m’a semblé que Notre Seigneur faisait un renouvellement en moi d’une manière bien différente des autres dispositions que j’ai portées en ma vie : il me dépouillait même de lui-même et m’a fait trouver repos et subsistance hors de toutes choses, n’étant soutenue que d’une vertu secrète qui me tenait unie et séparée. C’est que Notre Seigneur me fait trop de miséricordes108.

Le 9 août de l’année suivante 1653 elle a l’occasion de joindre Bernières par l’intermédiaire du fidèle Boudon :

Je vous fais ce petit mot pour vous assurer que j’ai mis en mains de Monsieur Boudon le livre que vous avez désiré que je vous envoie. Je crois qu’il le portera demain au messager. Ce bon Monsieur est à Paris depuis environ trois semaines ; nous l’avons vu avec Monsieur de Montigny109, lequel est aussi un très grand serviteur de Dieu. Je l’ai mené ces jours passés à Montmartre où nous trouvâmes le Père Paulin110. Je crois que vous savez qu’il demeure à Paris et qu’il fait merveille dans la sainte voie d’anéantissement. Pour moi, j’apprends à me taire, je m’en trouve bien111. Je sais quelque petite chose de mon néant et je tâche d’y demeurer et de n’être plus rien dans les créatures et qu’elles ne soient plus rien en moi. J’ai, ce me semble, quelque amour et tendance de vivre d’une vie inconnue aux créatures et à moi-même. Je me laisse à Notre Seigneur Jésus Christ pour y entrer par son esprit. Il y a plus de trois semaines que je n’ai vu le Révérend Père Le Jeune 112 ; je ne sais s’il est ou non satisfait de moi, je lui ai parlé selon ma petite capacité et l’avais prié de prendre la peine de m’interroger sur tout ce qu’il lui plairait, avec résolution de lui répondre en toute simplicité : je ne sais ce qu’il fera. Je suis toute prête de lui obéir et avec joie, si cela vous plaît, sur tout ce qu’il désire que je fasse.

Vos chères lettres me font plus de bien que toutes les directions des autres personnes. Je crois que c’est à cause de l’union en laquelle notre bon Père nous a unis avant sa mort, nous exhortant à la continuer et à nous entre-consoler les uns les autres. Je ne vous en demande pourtant que dans l’ordre qui vous en sera donné intérieurement, car je veux apprendre à tout perdre pour n’avoir plus que Dieu seul, en la manière qu’il lui plaira. Je vous supplie de prier Dieu pour moi afin que je sois fidèle à sa conduite. Je la vois bien détruisant mon fond d’orgueil et tout ce qui me reste des créatures. J’ai pourtant une petite peine qui me reste au regard de la fondation où la Providence nous a engagées et j’aurais beaucoup de pente à m’en retirer. Je vous manderai le sujet. Présentement, il faut finir : il est trop tard. Je viens de voir le Révérend Père Le Jeune. J’ai bien à vous écrire, mon très bon frère, mais, en attendant, priez Dieu pour moi113.

Nous avons cité supra la demande de protection de Mère Mectilde par « notre très chère sœur » Marie des Vallées dans une lettre adressée à Bernières en 1654 ainsi que celle du 25 août de la même année citée infra qui présente les « bons ermites » groupés autour de Jean de Bernières.

Achevant ici presque notre choix, on consultera ses éditeurs récents : V. Andral et d’autres religieuses de l’Institut, B. Pitaud, E. de Reviers114. Citons V. Andral :

« Le 26 janvier 1655 elle a encore un désir : elle écrit à Bernières :

« Il me semble que la plus grande et la dernière de mes joies serait de vous voir et en­tretenir encore une fois avant de mourir, et autant qu’il m’est permis de le désirer, je le désire, mais tou­jours dans la soumission, car la Providence ne veut plus que je désire rien avec ardeur. Il faut tout perdre pour tout retrouver en Dieu ».115

Quand on sait la véhémence des désirs de Mère Mectilde dans sa jeunesse, on voit le chemin parcouru.

Elle parle ensuite de son monastère « ce petit trou solitaire » et ajoute : « S’il m’était permis de me re­garder en cette maison, je serais affligée de son éta­blissement, me sentant incapable d’y réussir. Mais il faut tout laisser à la disposition divine » 116.

Elle le con­sulte sur son désir de ne s’appuyer que sur Dieu seul : « Il me semble aussi que je n’ai point l’am­bition de faire un monastère de parade. Au contraire, je voudrais un lieu très petit et où on ne soit ni vu ni connu de qui que ce soit. Il y a assez de maisons écla­tantes dans Paris et qui honorent Dieu dans la ma­gnificence. Je désirerais que celle-ci l’honorât dans le silence et dans le néant ». Elle termine : « un mot, je vous supplie »117.

D’après Collet, Bernières lui répond : « Ne doutez pas que je fasse mon possible pour aller vous voir cetété prochain afin de nous entretenir encore une bonne fois en notre vie, y ayant l’apparence que ce sera la dernière, soit que la mort nous surprenne, soit que l’in­commodité de mes yeux ne me permette pas de faire ce voyage plus souvent…118. »


En conclusion, voici un extrait d’une lettre non datée de Bernières, peut-être de 1652 :


Cette vie nouvelle que vous voulez n’est autre que la vie de Jésus Christ, qui nous fait vivre de la vie surhumaine, vie d’abaissement, vie de pauvreté, vie de souffrance, vie de mort et d’anéantissement, voilà la pure vie dans laquelle se forme Jésus Christ, et qui consomme l’âme en son pur et divin amour.

Soyez seulement patiente et tâchez d’aimer votre abjection. Vous dites que vous êtes à charge et que vous êtes inutile ; cette pensée donnerait bien du plaisir à une âme qui tendrait au néant. Ô ! Qu’il est rare de mourir comme il faut ! Nous voulons toujours être quelque chose et notre amour-propre trouve de la nourriture partout. Rien n’est si insupportable à l’esprit humain que de voir que l’on ne l’estime point, qu’on n’en fait point de cas, qu’il n’est point recherché ni considéré.

Vous ne croiriez jamais si vous ne l’expérimentiez, le grand avantage qu’il y a d’être en abjection dans les créatures. Cela fait des merveilles pour approfondir l’âme dans sa petitesse et dans son néant, quand elle sent et voit qu’elle n’est plus rien qu’un objet de rebut. Cela vaut mieux qu’un mont d’or.

Vous n’êtes pas pourtant dans cet état, car l’on vous aime et chérit trop. C’est une pensée qui vous veut jeter dans quelque petit chagrin et abattement. Présentez- à Notre Seigneur et sucez la grâce de la sainte abjection dans les opprobres et confusions d’un Jésus Christ119.


Il s’agit ici d’une mort mystique. Bernières meurt physiquement en 1659, mais Mectilde, après « sept ans d’épreuves » qui s’achèvent par sa retraite de 1661-1662, sera pleinement utile pendant près de quarante ans, épaulée par des ami(e)s et elle formera à son tour.





M. de Bernières et Mère Mectilde, relevé complet

Repris de l’Édition en l’état 2023 par le P. Eric de Reviers


Titres, sigles, corps de caractères

Le début de chaque pièce, lettre complète ou extrait préservé comme maxime est précédé par un repérage par sigle, date120, un titre choisi pour être explicite ou d’un incipit de la lettre.

Sigles :

M : Maximes

M 1 : vie purgative, M 2 : vie illuminative, M 3 : vie unitive

Par exemple : « Janvier 1641 M 1, 27 (1.3.9) » = Maxime 27e de vie purgative (27 obtenu par sommation des références données pour les Maximes sous deux niveaux, ici § I, 5 +§2, 13 +§3, 9). Nous indiquons donc à la suite la séquence «(1.3.9)» qui permet de retrouver le texte dans une édition ancienne.

L : Lettre

L1 : Lettre vie purgative

L2 : Lettre vie illuminative

L3 : Lettre vie unitive

(…)

LMR : lettre de mère Mectilde à Roquelet (secrétaire de Bernières)

LMB : lettre de mère Mectilde à Bernières

LBM : lettre de Bernières à mère Mectilde

LMJ : lettre de mère Mectilde à Jourdaine de Bernières

Chr. Int. III, 5 : Chrétien Intérieur, livre III, chapitre 5.

Int. Chr. III, 5 : Intérieur Chrétien, livre III, chapitre 5.

Nous renvoyons pour ces deux derniers ouvrages à la récente édition : Jean de Bernières, Oeuvres mystiques I, L’intérieur chrétien suivi du Chrétien intérieur et des pensées, Sources mystiques, Éditions du Carmel, 2011

Nous avons utilisé deux corps de caractères, gras pour Bernières, normal pour la correspondance passive qui provient de Mectilde. Cette dernière eut une vie longue de fondatrice dont on ne perçoit ici que son début mystique. Son plein épanouissement suivra une crise intérieure et la mort de Bernières. On appréciera mieux son accomplissement mystique dans un Florilège 121 livrant de préférence des textes nés après la mort de son directeur.

Dans les notes de bas de page, les citations bibliques sont empruntées à la Bible de Jérusalem au format numérique.



      1. 6 Novembre 1642 LMR Barbery. Le lieu de notre petite retraite

Je prie122 celui qui remplit votre cœur de la sacrée dilection de son divin amour pour ces indignes esclaves123, qu’il vous donne la volonté de nous rendre un très signalé service, ou plutôt de le rendre à la très Immaculée Mère de Dieu qui le recevra de très bon cœur puisqu’il tend à la gloire de son Fils. Vous apprendrez de ce bon Père le lieu de notre petite retraite et comme il va à Caen exprès pour obtenir la permission de faire dire la sainte Messe en notre oratoire. Je crois que pour cet effet il serait à propos de faire dresser une requête pour la présenter à Monsieur de Bayeux, mais il se faut bien garder de choquer l’esprit de ce bon prélat par quelque terme ou discours qui lui puisse donner quelque conjoncture d’établissement. Je vous supplie d’en conférer avec Monsieur de Bernières. J’en aurais écrit à Monsieur de Mannoury, si l’on ne m’avait assuré qu’il est à Paris avec notre bon Père Eudes. Vous m’avez donné tant d’espérances de vos bontés que tout simplement je m’adresse à votre charité que je supplie au nom et pour l’amour de mon bon Maître et divin Sauveur, il vous plaise me gratifier de votre secours en cette affaire : ce par le très saint sacrifice de la Messe. Priez, je vous supplie pour [2] la conversion de celle qui attend l’honneur de vous revoir pour animer son cœur à l’amour de celui que je prie vous consommer et me rendre digne d’être pour sa gloire/M/Vôtre etc.

      1. Décembre 1642 LMR Suppliez-le que je me convertisse sans plus tarder

Barberi, fête de Noël 1642. /Dieu seul.

Quoique extrêmement pressée124 de mes occupations ordinaires, je ne puis m’empêcher125 le désir que j’ai de vous faire mes adieux, n’espérant pas vous revoir cette année, et de vous supplier que, de toute la ferveur de votre cœur, vous pleuriez et vous détestiez mes abominables péchés devant la Majesté adorable de Jésus Enfant reposant sur le sein virginal de Marie dans l’étable. Regrettez ma vie passée et les grandes infidélités que j’ai commises cette année, par les oppositions que j’ai mises aux grâces que la miséricorde de ce Dieu tout d’amour se disposait à me faire, si mes passions indomptées ne l’avait empêché. Suppliez-le derechef que je me convertisse sans plus tarder. Ma vie dans cette méchanceté m’est insupportable, et la patience de mon Maître à supporter et souffrir mes chutes ordinaires est admirable; la parole me demeure à la bouche et à peine vous pourrai-je entretenir davantage : mon cœur se saisit dans la vue de ce que je suis, et j’admire un Dieu qui me souffre sur la terre. Il est vrai que je dois vivre et être exposée à la risée de tout le monde comme une laronnesse de la gloire de Dieu et comme la plus scélérate qui ait jamais été. O mon divin Sauveur! Que votre patience est adorable, que votre miséricorde est aimable en mon endroit de souffrir un monstre et une abomination comme moi. Ah! mon cher frère très aimé, permettez-moi de finir : je n’ai plus de parole, pleurez pour [156] moi, et demandez très fortement ma conversion. Je demeure muette quoique je ne manque pas de matière et de sujet de vous entretenir. Je suis votre….

[1643]

      1. 2 Janvier 1643 L 1,6 Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer.

Ma très chère Sœur126, Une âme qui veut être toute à Dieu doit être toujours dans cette disposition de ne vouloir rien faire de propos délibéré contre la vertu; ce qui veut dire qu’elle ne voudrait rien faire avec vue et volonté contre la perfection. Ce point pratiqué avec fidélité avance fort une âme. Pour les sentiments de louange et recherche de propre intérêt que vous marquez dans votre écrit, ce sont misères et faiblesses qui nous restent du péché originel. Il faut travailler doucement à s’en défaire127, et se revêtir des vertus du Verbe incarné, et s’humilier beaucoup, voyant combien nous sommes méprisables. Néanmoins, prenez garde d’être trop exacte et trop empressée à remarquer vos fautes, car c’est un grand défaut lorsqu’une âme s’y embarrasse, s’y occupe et y perd du temps. Il faut aller tout simplement et rondement à la connaissance de l’état de notre âme.xxxiii Lorsque vous avez de la difficulté aux vérités que vous prenez pour méditer, agissez par la foi, et dites : «Mon Dieu, je n’ai pas assez d’esprit ou de lumières pour pénétrer ces vérités; mais je les crois de tout mon cœur, car vous les avez révélées.» Vos affections sont bonnes, mais il faut quelquefois particulariser les générales pour notre instruction. Imitez Jésus, qui était doux et humble de cœur128. La pratique de ces deux vertus sert à nous conduire avec le prochain. Ne vous étonnez pas d’avoir de la difficulté à pratiquer les mortifications, c’est le bon de la mortification de la pratiquer contre nos répugnances. Vous n’êtes pas dégoûtée de désirer d’avoir toujours la présence de Dieu. C’est tout ce que les Saints peuvent avoir en la terre après de longues années employées à son service et à la victoire d’eux-mêmes. Il faut s’avancer peu à peu; et la vraie méthode d’y arriver, c’est de demander souvent à Dieu cette grande grâce et de purifier son cœur de toute affection aux créatures. Le petit livre de la désoccupation vous y servira129. Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer et prendre une lecture aisée à entendre. Voilà une partie de mes petites pensées, mais surtout, notre très chère Sœur, ne vous embrouillez pas l’esprit à tant écrire de la disposition de votre âme. Marquez tout simplement tous vos principaux défauts, sans vous occuper à les rechercher avec tant de soin. Et quand ils seront connus, défaites-vous-en doucement, en pratiquant des actes contraires. Votre esprit est tel qu’il ne le faut pas charger de beaucoup de choses; il ne les digérerait pas, mais plutôt elles vous causeraient une indigestion spirituelle. Peu et bon, et ainsi vous entrerez dans une sainte liberté qui vous rendra propre à vous unir à Dieu, que je prie de vous combler de ses plus particulières faveurs130.

      1. 9 Janvier 1643 LMR L’amour est fidélité!

Amour et fidélité131.

Jésus anéanti soit l’unique amour de votre cœur!

[Je ne sais si ce sera toujours à la hâte et comme à la dérobée que je vous écrirai. Ce m’est une sensible mortification de n’avoir un moment de loisir pour répondre à celles que vous m’avez écrites qui m’ont fourni d’une milliesse que je voudrais vous pouvoir exprimer, mais]

Cet aimable Jésus me tient [si fort barré] en captivité et je ne puis vous rien dire132 pour le présent, sinon que vous êtes extrêmement trompé de croire que je souffre. Mon très cher frère, Je suis indigne d’une telle faveur : c’est un trésor que la souffrance et Notre Seigneur ne le donne qu’aux fidèles amants et à ceux qu’il a destinés à la couronne d’immortalité. Moi, qui ne suis pas seulement convertie, comment pouvez-vous [page 140] penser que je sois si avantagée que de porter la livrée de Jésus souffrant? Non, je n’ai pas cette grâce; mais je vous confesse ingénument que j’ai un grand désir de m’anéantir et de souffrir.

Voilà les deux points qui dominent en mon esprit et que j’ai connus m’être extrêmement nécessaires pour parvenir où Dieu me commande d’aspirer133. Après plusieurs réflexions, je n’ai rien trouvé qui touche plus sensiblement mon cœur134 que ces deux points que je vous supplie de demander pour moi. Je veux être à Dieu plus que jamais et me veux retirer, tant qu’il sera possible, du tracas : c’est pourquoi j’ai besoin de votre assistance.

Priez pour moi et demandez135 ma conversion. Je vous supplie, dites136 quelques saintes Messes à cette intention, car il n’y a plus d’apparence de vivre sans être toute à Dieu, sans être abîmée dans son amour, noyée dans son cœur et anéantie dans le grand Tout137. Ne demandez rien autre138 pour moi et n’ayez plus d’autre139 désir sinon qu’il me rende digne de souffrir et que ne sois plus, mais qu’il soit tout en moi ce qu’il y veut et doit être.

Je voudrais140 bien la tenir auprès de moi141 pour lui dire que je ne lui puis écrire. Je vous supplie, ayez bien soin de son âme. Je ne puis vous dire combien elle m’est chère et le désir que j’ai de la voir parfaite. Faites-lui bien concevoir l’heureux état du142 saint abandon à Dieu. Simplifiez son esprit autant143 qu’il vous sera possible. Que toute son ambition soit d’être à Dieu, mais en la manière qu’il veut qu’elle y soit sans s’aheurter144 à rien qu’à son divin vouloir. Encouragez-la s’il vous plaît à aimer Dieu toujours de plus en plus et assurez-là que je lui serai fidèle en ce que je lui ai promis touchant sa perfection, mais ma promesse n’est qu’autant que Dieu m’en donnera de grâce et de capacité.

À Dieu145. Je vous donne à Dieu et le supplie vous consommer de son saint amour par lequel, je vous suis, Monsieur, votre, etc.

      1. 27 Janvier 1643 L 1,7 Je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même.

Ma très chère Sœur146, Si je faisais réflexion sur moi, comme vous faites sur vous, je ne vous dirais pas ainsi ce que je pense, parce qu’il me paraîtrait y avoir de la vanité, de l’orgueil et de l’extravagance.xxxiv Mais quelque misérable que je sois, je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même147. Je pense plus à ses miséricordes qu’à mes imperfections, et mes réflexions se font plus sur ses bontés que sur mes malices. Mon âme par ce moyen entre dans la voie de l’Amour qui lui ôte la timidité qui glace le cœur, et qui le rend peu susceptible des impressions de l’Amour divin. Lequel étant un feu consumant nos imperfections qui devant Lui disparaissent comme la neige devant le Soleil148. Quittez un peu toutes ces pensées que vous êtes si imparfaite, et remplissez votre esprit des divines perfections149. Vous verrez que votre cœur se dilatera et que vous sortirez de cette voie de craintexxxv dans laquelle votre nature vous engage encore insensiblement150. Le diable même n’en est pas fâché; cela vous empêchant de monter dans une plus haute voie qui est celle de l’Amour. Méprisez toutes les vues de vos misères pour vous occuper dans les vues du Bien-Aimé151. Pour les tentations contre la foi, les perplexités et l’aveuglement d’esprit, c’est une croix, j’en demeure d’accord; portez-la avec amour : c’est un martyre fort agréable à Dieu. Les tyrans tentaient les premiers chrétiens contre la foi. Maintenant qu’il n’y en a plus, les tentations tiennent leur place pour éprouver la fidélité des chrétiens.xxxvi Que vous êtes heureuse de combattre pour la foi! Ce martyre intérieur est une grande grâce et une grande disposition pour être agréable aux yeux de votre Époux152. Si je vous croyais, je ne le nommerais pas votre Époux, parce que marchant par la voie froide de la crainte, vous aimez mieux le considérer comme votre Juge. Quand j’ai écrit ceci, je n’avais pas encore lu toutes vos remarques et résolutions faites dans la crainte, et peu assaisonnées de l’amour; ce qui me confirme de plus en plus dans ce que j’ai dit dessus, et me fait vous dire : Jam hiems transiit, imber abiit, surge, amica mea, et veni153. Il me semble que Notre Seigneur vous dit : «Levez-vous plus haut, mon amie, mon épouse, l’hiver a duré assez longtemps dans votre intérieur, entrez dans l’été de mon divin amour.» Cependant, priez pour un misérable qui veut pourtant aimer sans autre réflexion. La cordialité est la marque de la perfection véritable154.

      1. 2 février 1643 LBM Sur l’humilité de la Très Sainte Vierge dans la purification.

Que vous dit votre cœur ce matin, ma très chère Sœur155? Quelles sont ses principales affections? Quels sont ses plus grands désirs? Le sacré Cœur de Marie, la plus sainte, la plus pure de toutes les créatures cherche à se purifier que pour s’humilier et non pour se purifier, car il n’y a point de tâches en Elle, comme le Cœur de Jésus dans la Circoncision ne cherchait que le mépris et l’abjection, ayant voulu prendre les marques du pécheur. Oh! Quel prodigieux abaissement de Marie dans les mystères d’aujourd’hui! Elle prend ses délices dans l’humiliation des pécheurs avec tant de passion les plus grands mépris. O. mépris, que vous êtes donc désirables, puisque vous êtes l’objet des plus tendres affections de Jésus et de Marie!156 Sans doute que l’amour que l’on a pour vous est un sacrifice d’une agréable odeur devant Dieu et qu’une âme n’est jamais plus en état de Lui plaire et le de Le glorifier que lorsqu’elle a l’amour des humiliations157. Il n’y eut jamais deux cœurs plus pleins du divin amour; il n’y en eut jamais aussi de plus humiliés et de plus anéantis. Je reconnais maintenant que l’unique moyen de procure de la gloire à Dieu, de lui rendre de l’amour, c’est le désir d’être dans le mépris : que nos plaintes sont injustes quand nous nous plaignons de ceux qui nous anéantissent!158 Que nos inquiétudes sont mal fondées. Nous croyons tout perdu parce qu’on nous méprise. Il faudrait avoir de l’inquiétude de ce que l’on n’est pas méprisé. Oui, cela serait si nous avions le cœur comme il faut. C’est la grâce qui donne de telles inclinations. La nature en donne de contraires; lesquelles sont les meilleurs? Pour moi, je veux les premières, à quelque prix que ce soit : c’est pourquoi, ma chère Sœur, je ne veux plus paraître Père spirituel chez vous : ce n’est pas à moi à faire l’entendu aux choses de dévotion159.xxxvii Au reste, il y a bien de la nature en tout ceci; ou je n’en ferai plus rien, ou vous me direz que je le fasse. Mais prenez garde à la conduite de Dieu sur moi. Je suis très imparfait et chétif, et je parais autre parmi les Épouses de Jésus-Christ. Je ne suis pas digne de baiser la terre sur laquelle elles marchent. Je vous prie d’avoir pitié de ma vie passée. Je jurerais devant Dieu que ça n’a été que pure hypocrisie. Oh! Ma très chère Sœur, que je suis pauvre et abject, que ma misère est extrême, que de mépris je mérite160!

      1. LBM Vous êtes la meilleure amie que j’ai au monde.

Ma très chère Sœur, avant que Jésus unisse son Cœur au mien par la Sainte Communion, je suis pressé de vous donner une commission que je vous conjure d’exécuter fidèlement. Vous êtes la meilleure amie que j’aie au monde, du moins je le crois : faites-en l’office dans l’exécution de cette commission qui est qu’aussitôt que vous vous apercevrez que mon cœur ne sera pas conforme à celui de Jésus, prenez un rasoir, ouvrez mon côté, et arrachez ce misérable cœur. J’aime mieux n’en point avoir, ou plutôt mourir que d’avoir un cœur qui ne soit pas semblable à celui de Jésus. Ceux qui auront la vraie lumière ne vous accuseront point de cruauté. Pour moi, j’attribuerai cela à un grand service. Je ne doute pas que le Père éternel qui n’a de complaisances que pour le Cœur de son Fils et pour ceux qui Lui ressemblent ne prenne plaisir à ce spectacle, quoique sanglant, puisqu’Il prit ses délices à voir Jésus attaché à la croix161. Très chère Sœur, ma vue d’humiliation qui est si belle me fera devenir fou et perdre le sens humain. Je dirai des folies Mon Jésus162 ! Si vous n’arrêtez vos divins mouvements et que vous en fassiez éclipser les rayons célestes qui me font voir les beautés des mépris. Je verse mon âme dans la vôtre. À qui dirai-je ses ardeurs qu’à vous ? Mais prenez garde à vous-même, si je vois votre cœur dissemblable à celui de Jésus. Je vous ferai le coup d’ami, en vous l’arrachant pareillement. O mon doux Jésus, que j’ai d’amour pour votre Cœur et pour ceux qui lui ressemblent163 ! Vous brûlerez ceci, si vous voulez, car ce qui y est contenu scandaliserait le monde. Comment accordez-vous ma vie avec ces sentiments ? Vie qui est si peu semblable à celle du Fils de Dieu. C’est ce qui me fait craindre que tous ces transports ne soient que nature. Priez pour moi.

      1. 5 Mars 1643 LMR « Je ne sais plus où j’en suis ».

À Barberi, ce 5 mars 1643164.

Jésus crucifié soit au milieu de nos cœurs! Monsieur, très humble salut en la croix de mon bon Maître et de mon Sauveur. Je ne vous dois point demander en quel état est le saint amour dans votre cœur puisque je crois que vous êtes tout consommé. Je loue Dieu des grâces que vous avez reçues dans votre sainte retraite165. J’ai espéré que pendant ce temps vous auriez un petit souvenir de nous166. J’en ai un besoin très particulier. Au nom de Jésus et pour l’amour de Jésus, Marie et de Joseph, faites-moi la charité de faire, à mon intention, quelques neuvaines de prières à la sacrée mère d’amour167. O mon Frère, que je suis affligée et outrée. Je meurs sans mourir et je ne sais plus où j’en suis. Priez Dieu qu’il me confonde, qu’il m’abîme, qu’il me convertisse ou que je meure effectivement, car il m’est impossible de vivre. Recommandez-moi aux prières des serviteurs168 et servantes de Dieu et faites prier Sa Majesté adorable169.

Voilà vos chères lettres que j’ai lues et considérées fort sérieusement170. Je crois qu’en obéissant à celui qui vous les écrit171, vous ferez ce que Dieu demande de vous. J’ai remarqué en icelle la sainte indifférence et le sacré abandon de tout vous-même172 à l’amoureuse conduite de Dieu. O état précieux et tout divin! Je désire que nous soyons parfaitement plongés dans l’aimable perte où l’on ne trouve que Dieu et jamais soi-même. Je me suis mise plusieurs fois en devoir de dresser173 une supplique à la dévote Notre Dame qui fait tant de miracles en notre pays nonobstant que j’ai fait mon possible174 pour l’écrire selon la prière que vous n’en aviez faite, il m’a [143] été impossible d’en venir à bout, ce qui me fait croire que la sacrée Mère d’amour ne veut pas que vous ayez d’autre secrétaire que vous-même. C’est pourquoi je vous supplie de n’employer personne à cet effet, mais prenez cette peine vous-même et la faite avec toute simplicité et humilité, vous suppliant de m’excuser si ma très admirable Princesse ne m’a trouvée digne de vous rendre ce petit service. Écrivez-la donc s’il vous plaît et me l’envoyez dans dix ou douze jours parce qu’en ce temps j’aurai commodité pour la faire porter en assurance.

Il faut175 que je vous avertisse de mon occupation pour toutes les fêtes et dimanches que je serai en ce lieu. C’est que je fais le catéchisme à toutes les femmes et filles de la paroisse. Elles n’étaient pas moins de quatre-vingts, dimanche dernier. Je vous supplie qu’en ces jours vous disiez à mon intention un Veni sancte à une heure après midi et priez Notre Seigneur qu’il opère dans ces âmes qui la plupart ne le connaissent point, ni ne l’adorent, ni le prient point. Voilà une occupation bien jolie, si Notre Seigneur m’en donne le talent; demandez-le pour moi et me croyez au saint amour vôtre176.

      1. 15 Mai 1643 LMR J’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection

Monsieur177, Notre Seigneur triomphant et glorieux vous comble de son saint amour pour humble remerciement de la sainte charité que vous me faites. Je chéris bien fort les beaux sentiments d’abjection que vous m’avez envoyés. Béni soit l’auteur d’iceux et bienheureux celui à qui la divine bonté les communique. Si jamais j’ai eu de la passion pour aimer la vertu, il me semble que c’est à présent : j’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection178, le sacré abandon et la sainte dépendance. Pour moi je trouve que celui qui goûte parfaitement ces points possède un paradis179 en terre et qu’il se peut estimer un des plus heureux homme du siècle. Quelle félicité et béatitude y a-t-il au ciel que Dieu? et si une âme en terre est toute absorbée et perdue en Lui, que veut-elle180 désirer? Il faut que je vous avoue que je n’envisage point le paradis; il me suffit d’être toute à Dieu, non seulement de m’être donnée à Dieu, mais d’être toute délaissée à Dieu. Il me semble que cet abandon se conçoit mieux de pensée qu’il ne s’explique par la parole. Désirez-moi, mon très cher frère181, cette très sainte perte de moi-même. J’aime beaucoup cette béatitude : Bienheureux qui se voit réduit à porter dans son impuissance la puissance qui le détruit. Désirez qu’elle s’accomplisse en moi, je vous supplie de me recommander aux saintes âmes182 que vous connaissez.

Vous avez bien pris de la peine à l’occasion d’un vrai néant : Celui pour le saint amour duquel183 vous agissez, soit votre récompense! J’ai toujours cru184 que vous ne pourriez pas comprendre les écrits que vous m’avez renvoyés, néanmoins c’est la haute perfection enclose en ces petits cahiers; mais je vous avoue que le style est si difficile que, si elle ne m’avait expliqué par d’autres termes la substance de ce qu’elle écrit185, j’aurais peine à le concevoir. Je n’ai pas assez de grâces pour le transcrire186 ni assez de lumière pour déclarer les vérités qu’il contient. Toutefois si Notre-Seigneur m’en donne le désir, j’espère qu’il m’en donnera encore l’effet : j’attendrai pour ce faire son inspiration. Cependant, priez toujours Dieu pour ma parfaite conversion et croyez qu’en son saint amour, je suis vôtre.

      1. 29 Mai 1643 L 2,7 Correspondre à toutes ses faveurs

Ma très chère Sœur187, Voici tout simplement ce qu’il me semble que Dieu me donne pour vous dire touchant la voie où Il vous veut attirer à Lui afin que vous soyez toute sienne; car sans doute c’est le dessein qu’Il a sur vous. C’est pourquoi Il vous a fait quitter le monde, et vous a placée au lieu où vous êtes consacrée à son service188.

Il faut donc correspondre à toutes ses faveurs; et pour ce sujet, concevoir souvent que Dieu ne gouverne pas toutes les âmes d’une même manière; c’est-à-dire dans une même voie189. Qu’Il désire des unes une chose, et des autres une autre; et qu’Il veut de vous sans doute une fidélité d’épouse à faire toutes ses saintes volontés avec amour190. Voilà l’attrait qu’Il vous donne, et le dessein qu’Il a sur vous191. Voilà l’ouvrage qu’Il veut accomplir en vous, et pourquoi Il vous communique ses lumières, et ses inspirations; Il vous fait part de ses divins sacrements; et c’est ce que vous devez prétendre en vos oraisons, etc192.

Votre attrait reconnu, débarrassez votre esprit de toutes autres pensées, de tous autres desseins et projets de perfection, de toutes autres idées. Simplifiez votre intérieur en vous défaisant de toutes craintes de ne savoir pas ce que Dieu veut de vous, de tous autres désirs de perfection, de mille réflexions inutiles193. Allez droit et simplement à votre but, qui est d’être fidèle épouse de Dieu, pour faire avec amour toutes ses divines volontés reconnues194. Votre esprit débarrassé marchera à grands pas à la perfection de la fidélité d’une véritable épouse, en évitant ce qui déplaît à l’Époux : les moindres péchés et les imperfections; et ce, en faisant vos examens avec exactitude195.

Vous ferez ensuite ce qui Lui plaît, et ce qu’Il demande de vous. Vos règles, votre supérieure, et les inspirations vous le feront connaître. Et cela reconnu, il faut le pratiquer avec la pureté d’intention d’une épouse. Faire ce que Dieu veut, parce qu’Il le veut et que tel est son bon plaisir, est une manière d’agir sûre et fort haute196. Qui peut véritablement la goûter doit bien remercier la divine Bonté. Cela est bien facile à dire, mais la fidélité en ce point n’est pas commune. De même souffrir ce que Dieu veut, parce qu’Il le veut, et que tel est son bon plaisir, est la pure vertu197. Qu’heureuse est l’âme qui se peut maintenir dans cette disposition! En quelque état intérieur ou extérieur que Dieu la mette, elle est contente et paisible selon l’Esprit198. Elle n’a point d’autres désirs que les désirs de l’Époux, point d’autres contentements que les siens. La vie ou la mort lui sont indifférentes, comme la consolation ou la désolation. Cela seul lui agrée, où est le bon plaisir de Dieu son divin Époux199. Une telle âme ne se plaint point, ne s’inquiète point, puisqu’elle ne désire rien au ciel ni en la terre, que son divin Époux, dont elle souffre encore la privation sensible, quand il Lui plaît se retirer, ou pour la châtier de ses manquements, ou pour éprouver sa fidélité200.

Toutes les sœurs du couvent étant les épouses, et les sœurs de son Époux : «Soror mea sponsa mea 201», dit-il au Cantique, elle les aime, chérit et favorise uniquement; et encore qu’elles soient un peu difformes, elle ne laisse pas de les honorer et respecter, ayant la qualité d’épouses, et appartenant à son Époux. Un prince défectueux en sa taille ne laisse pas d’être toujours un prince, et toute la cour ne manque pas de l’honorer. Nos sœurs, quoiqu’imparfaites, sont toujours à l’Époux; et partant, il faut les aimer tendrement et les traiter avec grande douceur, autant que L’Époux en elles.

Voilà, ma très chère sœur, quelques-unes de mes pensées. «Je fais tout simplement ce que vous voulez, mon cher Jésus, enseignez par Vous-même à votre épouse ce que vous désirez d’elle, communiquez-lui vos faveurs plus particulières, et la mettez dans le bienheureux état de ne vouloir que ce que Vous voulez d’elle, et parce que vous le voulez, afin qu’elle Vous glorifie dans le temps et dans l’éternité parfaitement. Mon cher Jésus, je vous aime, ce me semble, et tout ce qui vous appartient m’est très cher. C’est pourquoi j’aime très sincèrement ma très chère sœur, puisqu’elle Vous aime. Mon Seigneur, il faut qu’elle soit toute à Vous. Oui, mon Dieu, il le faut, je le veux.»

Je parle trop hardiment, je parle en maître, disant :  je veux; moi qui ne suis qu’un misérable ver de terre202. O Jésus, ce n’est pas moi qui parle, c’est vous qui parlez en moi, et qui dites : «je veux que mon épouse m’aime, et qu’elle me le témoigne dans la fidélité à faire par amour toutes mes volontés». C’est pourquoi ne vous étonnez pas, ma très chère sœur, de cette façon de parler. «O mon Seigneur, je vous en supplie très humblement de ma part et vous en conjure par votre précieux Sang. Amen.» Pour vous faire affectionner la fidélité d’une véritable épouse, c’est assez de penser, et de considérer que c’est votre attrait, et que Dieu vous fera par-là beaucoup de grâce. Il faut ruminer souvent les qualités d’une épouse : son respect, son amour, sa fidélité, et le reste, et que de la correspondance à cet attrait dépend votre perfection. Si vous faites bon usage de ceci, vous ferez grand progrès dans la perfection, et serez presque toujours unie d’amour à votre Dieu. Car si vous agissez, ce sera pour l’amour de votre Époux, et pour faire sa volonté. Si vous souffrez, ce sera pour participer à sa croix203. Quel moyen que L’Époux soit dans les épines, et que l’épouse soit dans les délices? Il n’y aurait pas d’apparence204. Enfin, accompagnez votre Époux par tout : dans la pauvreté, dans le mépris dans le rebut, dans la pratique de toutes les vertus conformes à votre institut, et surtout dans le zèle du salut des âmes, petites ou grandes, dont vous êtes chargée, et n’oubliez pas une admirable condescendance, affabilité, et douceur, avec laquelle Il a conversé avec le prochain. Vive Jésus, Époux des âmes.

      1. 30 juin 1643 LMB Ô que cet homme est angélique et divinisé.

De St Maur, 30 juin 1643205. Mon très cher Frère, Béni soit celui qui par un effet de son amoureuse Providence m’a donné votre connaissance pour avoir, par votre moyen, le bonheur de conférer de mon chétif état au saint personnage que vous m’avez fait connaître206! J’ai eu le bonheur207 de le voir et de lui parler environ une heure. En ce peu de temps je lui ai donné connaissance de ma vie passée, de ma vocation et de quelques afflictions que Notre-Seigneur m’envoya quelque temps après ma profession. Il m’a donné autant de consolation, autant de courage en ma voie et autant de satisfaction en l’état [26] où Dieu me tient que j’en peux désirer en terre. O. que cet homme est angélique et divinisé par les singuliers effets d’une grâce très intime que Dieu verse en lui! Je voudrais être auprès de vous pour en parler à mon aise et admirer avec vous les opérations de Dieu sur les âmes choisies. O qu’Il [Dieu] est admirable en toutes choses, mais je l’admire surtout en ces âmes-là! Il m’a promis de prendre grand intérêt en ma conduite. Je lui ai fait voir quelques lettres que l’on m’a écrites sur ma disposition. Il m’a dit qu’elles n’ont nul rapport à l’état où je suis et que peu de personnes ont la grâce de la conduite208 : ce que je remarque par expérience. Entr’autres choses qu’il m’a dites, il m’a assuré que je suis fort bien dans ma captivité209, que je n’eusse point de craintes, que Dieu veut210 que je sois à lui d’une manière très singulière et que bientôt je serai sur la croix de la maladie et d’autres peines, qu’il faut une très grande fidélité pour Dieu211.

Je vous dis ces choses dans la confiance que vous m’avez donnée pour vous exciter à bien prier Dieu pour moi. Recommandez-moi, je vous supplie à notre bonne Mère Supérieure et à tous les fidèles serviteurs et servantes de Dieu que vous connaissez. Si vous savez quelques nouvelles de la sainte créature que vous savez212, je vous supplie de m’en dire quelque chose. J’appréhende213 bien que je ne retournerai pas sitôt, et peut-être plus du tout si l’affaire que Dieu vous a inspirée ne réussit pas. Je ne m’attache à rien, je suis [27] paisible en l’attente de la volonté de Notre-Seigneur pour notre établissement, néanmoins j’ai une très grande passion pour la solitude; mon désir s’augmente tous les jours, mais il faut que j’attende le moment que Dieu a ordonné. J’espère que je ne serai pas toujours ainsi, c’est la pensée de notre bon Père qui me consola en ce point. J’oubliais de vous dire qu’il a reçu votre lettre avec joie, il la baisa : ce qui témoigne l’amour qu’il a pour votre âme. Il m’a promis de me voir deux ou trois fois la semaine, il m’a donné214 la liberté de lui écrire tout ce que je voudrais et de lui faire des propositions selon ce que je ressens en mon âme. Je n’ai garde de négliger la grâce que Notre-Seigneur m’a faite en la connaissance de ce saint homme. Il me donne bien à croire que je ne suis pas encore sur le point de mourir, nonobstant que les Dames de ce pays et autres personnes qui me voient assurent que je suis bien touchée au poumon215 et me disent que si je ne pense pas à moi, je mourrai bientôt. O la joie pour moi de mourir; mais las! je n’espère pas encore cette grâce puisque Notre-Seigneur veut faire en moi ce que je suis indigne de comprendre. Donnez-moi toute à lui et lui protestez pour moi que c’est d’un cœur et d’un amour entier que je suis toute à lui, pour lui et en lui. Je suis pour toute éternité, votre.

      1. 15 Août 1643 L 1, 5 Il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais.

M216. C’est pour vous faire connaître mon état présent, qui est bien différent de celui où vous m’avez vu, plein de lumières, de douceur, de générosité et d’ardeur. Je suis au contraire dans l’obscurité, dans l’égarement d’esprit, dans la tristesse, dans la lâcheté et dans la froideur217. Il y a quelque apparence que l’infidélité a donné lieu à la justice de Dieu, de me laisser ainsi dénué et pauvre, ayant fait mauvais usage de ses grâces. Mais je déteste mon imperfection, et j’agrée le châtiment. Que si c’est sa Bonté qui me veuille éprouver, j’adore ses desseins, et me soumets d’en porter la rigueur tant qu’Il Lui plaira. Quand je vous mandais218 que je ne pensais jamais souffrir, j’étais bien éloigné de l’état où je suis. En ce temps-là les plus fâcheux accidents ne m’auraient quasi pas touché, tant mon âme était détrempée de consolations. À présent la pauvreté et les douleurs envisagées seulement, me font peur et me donnent de la tristesse219. Les vues de la vie surhumaine220, autrefois charmantes, ne font nulle impression sur mon âme. Dans mon oraison je n’avais que faire de sujet. À présent les livres, et les plus beaux sujets ne peuvent arrêter mon esprit rempli de distractions ou hébété. Mes délices étaient à communier221. Je ne puis à cette heure quasi penser à Jésus en moi que je laisse seul, sinon que je prends un livre pour lire des oraisons, encore avec grandes distractions. Mes passions sont déjà à demi réveillées, et ma colère se fera bientôt sentir si Dieu ne m’assiste222. Enfin ce n’est plus moi, c’est la misère, l’infirmité d’Adam et la faiblesse qui paraît en moi. Je ne suis plus dans l’exercice des amours par une suave tendance à la jouissance du souverain Bien. Mon âme est si misérable qu’elle ne fait quasi que regarder sa misère, n’ayant point de vigueur pour en sortir. Dieu s’est caché, et mon âme perdue sensiblement dans Lui s’est retrouvée223.

Mais ce qui me crucifie le plus, c’est que j’entrerais quasi en pensées que les vues de la vie surhumaine, autrefois si goûtées, ne fussent pas de véritables vues, mais des idées vaines et forgées dans mon imagination, puisque j’ai encore horreur de la pauvreté et des mépris, qui étaient, ce me semble, l’objet de ma joie et de mon amour.xxxviii Car ou ces vues étaient fausses, ou elles étaient vraies. Si elles étaient fausses, j’étais trompé et je trompais les autres; ce qui m’est un bon sujet de tristesse. Si elles étaient vraies, je n’y ai pas été assez fidèle. Après tout je voudrais bien ne m’occuper pas tant de mes misères, mais plutôt de la Bonté divine, et c’est ce que je ne puis224.

Ce qui me reste est que j’ai encore la suprême indifférence en mon esprit, qui me fait consentir avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes, et à demeurer toujours dans l’état où je suis225. J’aperçois encore comme de bien loin l’excellence de la pauvreté et des mépris, et je me tiens bien indigne d’être dans l’union actuelle du divin Amour. J’espérais hier au soir me trouver aujourd’hui dans le Ciel avec la Sainte Vierge triomphante. J’ai lu son triomphe exprès, mais je n’ai pu élever mon esprit qui est demeuré pesant et terrestre226.

Si vous me demandez à présent qui je suis : hélas! Je vois bien clairement mon double néant, ma bassesse et mon peu de vertu, ma mauvaise nature et mon éloignement extrême de la vie surhumaine227. Si vous voulez savoir ce que je désire, il me semble que je ne veux point changer mon état, et que je veux être dans une continuelle dépendance de Dieu228. Ainsi il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais, me voyant dépouillé des saveurs et des grâces les plus intimes229. Vous savez le sacrifice que j’ai fait de l’affection et hantise de quelques-uns de mes plus intimes amis230. Cela m’a appauvri du côté des créatures les plus saintes, et les plus chéries231. J’ai aussi sacrifié ma vie en désir en quelque rencontre, et les pertes de biens me dépouillent du reste des choses temporelles. Mais que je serais riche, si je pouvais être vraiment ainsi dénué de tout et de moi-même! C’est ce que Notre Seigneur opère en moi, fait par justice ou par miséricorde. C’est à quoi je dois tendre. C’est mon exercice présent232.

Une personne peut bien se dépouiller de ses habits et de sa chemise, mais d’avoir le courage de se dépouiller de sa peau, elle sentirait trop de mal. Il faut que d’autres le fassent, et c’est, ce me semble, tout ce qu’elle peut faire que de le souffrir. Une âme se peut dépouiller par le dénuement actuel qu’elle opère elle-même des biens extérieurs, mais au regard des biens de l’âme, c’est tout ce qu’elle peut que d’être dans la passivité, et de souffrir la privation de Dieu et de ses grâces en elle233. Après, ceci écrit, j’ai lu le dernier chapitre du neuvième livre de Monsieur de Genève234, lisez-le et remarquez que Judith demeura vêtue de deuil, etc.235 : «Ainsi nous devons demeurer paisiblement revêtus de notre misère et abjection parmi nos bassesses et faiblesses, jusques à ce que Dieu nous élève à la pratique des excellentes actions.» Si je ne suis pas dans l’union, il faut aimer l’abjection. Enfin il se faut dénuer de toutes affections petites ou grandes. Ô que le dénuement parfait est rare! Et que de douleurs on sent avant que d’être écorché tout vif comme Saint Barthélemy 236! Vous ne vous étonnerez pas si je me plains un peu, et si je sens ma peau. Je bénis Dieu de tout mon cœur, et pour vous et pour moi, de tous les sujets de dépouillement qui nous arrivent.

      1. 25 Septembre 1643 LMR Près de partir pour retourner à Barbery

À S.Maur le 25 septembre 1643 237

Nous avons reçu les vôtres du 17 du courant. Oh! que de bon cœur je veux dire avec vous : Benedicite omnia opera Domini Domino ! Et que bénies soient encore les contrariétés, bénies soient les privations les mépris, bénies soient les confusions, bénis soient les rebuts, bénis soient ceux et celles qui nous haïssent, bénis soient ceux qui nous calomnient et persécutent! O qu’heureuse et mille fois heureuse l’âme qui sera trouvée digne de souffrir toutes ces choses pour le pur amour de son Dieu, et ne pourra-t-on dire d’elle ce qu’on dit des apôtres238 : Gaudentes a conspectu concilii, etc. ! Hélas, mon très cher Frère, je ne suis pas si fortunée que d’être de celles-là que ce Dieu d’amour gratifie de sa croix. C’est notre chère Madame Le Haguais qui a été trouvée digne de souffrir pour Jésus-Christ; et moi, comme infidèle, j’ai été privée de ce bonheur, ne ressentant dans l’intime du cœur que les désirs de recevoir la croix et la passion de Jésus sans toutefois vouloir priver du mérite tous ceux et celles qui la portent. Voire de bon cœur je leur donne toute la récompense que j’en pourrais mériter en faisant un saint usage d’icelle. Ce me serait trop de grâce d’être par icelle parfaitement à Dieu, mais quoi! il faut adorer [150] en silence les divins plaisirs de Sa Majesté et mourir aux désirs des croix et de toute autre chose puisqu’ils peuvent servir d’empêchement à la parfaite union qui veut de nous une entière mort.

Vous dites, mon très cher Frère, que vous avez eu de quoi donner à Dieu seul, au récit de la funeste tragédie (ou plutôt d’un événement ordonné de Dieu de toute éternité), arrivée dans l’abbaye de Caen239. Les premières nouvelles que notre Ange240 nous en donna me renversèrent aux pieds de l’adorable justice de mon Dieu, recevant et acceptant avec humble soumission les effets d’icelle qui nonobstant l’humiliation qu’il m’apportait, je ne laissai pas de ressentir la peine où était notre chère mère Le Haguais. O Mon Frère qu’elle est aimée de Dieu! Je ne puis en tout cela envisager nos intérêts, ni la perte que nous faisons en vos quartiers, car j’ai tant sujet de me perdre en Dieu que je ne peux plus respirer autre chose qu’une solitude arrêtée pour y consommer mes jours. Depuis toutes ces tristes nouvelles, j’ai été près de partir pour retourner à Barbery; le coche était assuré et me petits paquets tout portés. C’était par l’ordre de Monsieur de Barbery et comme je devais sortir, Notre Mère changea de dessein et résolut en elle-même que je ne partirais encore qu’après d’autres mandements. Derechef l’on m’a mandé et ordonné d’y retourner, néanmoins je ne partirai pas que Monsieur de Barbery soit ici. Il doit arriver dans douze jours pour le plus tard et s’il persiste avec notre Mère dans ce même sentiment je m’abandonnerai à l’obéissance et partirai environ dans les trois semaines ou possible quinze jours. J’irai recevoir les petites croix que la divine Providence me prépare, tant par l’accident de Caen que par la mort d’un bienfaiteur (Monsieur de Torp) qui nous assistait beaucoup. Je ne veux envisager ni l’un ni l’autre que dans un esprit de soumission à Dieu, je m’abandonne de tout mon cœur à ses divins vouloirs et pouvoirs sur moi. Vous saurez bientôt si je dois retourner. Nous attendons aujourd’hui nos sœurs de la Résurrection et de la Présentation. Si elles viennent, je pourrai retourner avec une compagne. Priez Dieu, mon cher Frère, qu’il donne quelque petite stabilité à nos demeures. Mais dites aussi : Fiat voluntas, etc et me donnez à Dieu de tout votre cœur. Vous savez combien nous sommes unis en Lui et le serons dans l’éternité. Je vous laisse tout à Lui et en Lui. Je demeure, votre…

      1. 16 octobre 1643 Rêve mystique. La terre d’anéantissement

Ma nuit fut partagée en deux différentes dispositions241. M’étant couché dans une crainte naturelle de la pauvreté, qui m’avait extraordinairement peiné plusieurs fois, en ayant toujours eu horreur242. Je fus donc ainsi beaucoup inquiété en dormant, et je passai une partie de la nuit dans des pensées mélancoliques. M’étant éveillé, je fis des efforts pour dissiper cette disposition, et je me rappelai quelque chose que j’avais lu le soir dans la vie du Père Condren243. Je priais Dieu et me rendormis. Je sentis dans mon sommeil une tout autre disposition : tout endormi que j’étais, j’embrassais la pauvreté comme l’une des vertus les plus chéries du fils de Dieu. Je m’aperçus qu’il s’était coulé en moi une grande douceur qui me fortifiait et m’apaisait avec tranquillité, de sorte que les occasions de la pauvreté me semblaient agréables et non plus horribles. Je m’éveillais ensuite, toujours dans la même disposition et dans laquelle je fis mon oraison que je passai dans l’estime et dans l’amour de la pauvreté. J’étais surpris de mon changement. J’en remerciais Dieu sans cesse. Je continuais plusieurs jours à être dans le même état. L’on avait vendu chez nous une terre pour laquelle j’avais eu inclination. La nature, comme je l’ai dit, sentait de la peine à s’en voir dépouillée.

Il me vint en pensée que Notre Seigneur me ferait une grande grâce de me donner une autre terre qui se présenta de cette sorte à mon esprit : je me figurais qu’une âme peut avoir une terre qui s’appelle la terre d’anéantissement. Elle contient plusieurs fermes, dont la première et principale, et qui est comme le manoir seigneurial, où le chef se nomme la destruction de soi-même. Ah mon Dieu, que de beautés dans ce fief!xxxix Que d’excellences mon âme y aperçut, puisqu’il relève de Jésus mourant en croix. La seconde ferme se nomme la pauvreté. La troisième ferme, du mépris. La quatrième, des douleurs. La cinquième, celle des sécheresses et des délaissements. Je me sentis parfaitement satisfait à la vue d’une si belle terre de promission244, et dans laquelle le lait et le miel coulent en abondance, comme l’expérience le fera connaître. Cette vue me fit perdre la crainte et l’horreur que j’avais de la pauvreté, mais au contraire je la désirais et l’acceptais de tout mon cœur. Je voyais clairement que la possession de quelque autre terre était incompatible avec celle de l’anéantissement245.

Mon Jésus, soyez béni à jamais de vos miséricordes! Mon cœur, ce me semble, est entre vos mains comme une cire molle246. Il n’y a qu’un moment qu’il avait la pauvreté en horreur, et maintenant elle fait ses délices. Qui peut donner de si différentes impressions et qui peut faire ce changement dans un cœur de chair s’il n’y en eut jamais? C’est votre grâce. Conservez-la-moi, mon adorable Maître, et me la continuez, car autrement le cœur retournera à se inclinations naturelles. Élevez-le au-dessus de sa condition et faites-le aimer d’un véritable amour la pauvreté, les mépris et les douleurs. L’on me demandera peut-être qui m’a donné cette terre, car elle n’est pas de mon patrimoine. Le vieil Adam qui est mon père n’en a point de pareille247. Je crois que c’est du bien de sa femme, la Folie de la croix que j’épousais sans m’informer exactement de ses richesses. Je m’estimais heureux d’entrer dans son alliance. Je ne demandais aucune terre ni possession. De dire combien j’estime cette terre, en vérité, je ne le puis. Mais il me semble que j’oserais jurer que je l’aime mieux que toutes les richesses du monde. Je ne sais si c’est la nouveauté qui fait que je vais souvent m’y promener, et je prends plaisir à aller tantôt dans une ferme et tantôt dans l’autre.

Mais ce qui me comble de joie, c’est que partout j’y rencontre Jésus. Dans la ferme de pauvreté, je le trouve dans une extrême indigence, n’ayant pas même où reposer sa tête. Dans celle des douleurs, je l’aperçois qui me dit : Viens, approche et vois s’il y a douleur semblable à la mienne. Dans la ferme du délaissement, il est mourant en croix, disant ces belles paroles : Mon Père, pourquoi m’avez-vous abandonné? En allant par les allées de cette bienheureuse terre, j’ai plusieurs pensées qui servent à m’entretenir. Je dis en moi-même : que bienheureux sont ceux qui peuvent entrer dans cette terre et y demeurer, puisqu’ils ne vivent plus à eux-mêmes, mais à Dieu seul. Je dis quelquefois en moi-même : Oh, belle terre! Si tu étais connue des hommes, ils quitteraient volontiers tout ce qu’ils ont pour te posséder. Que notre aveuglement est grand, mon âme! Le soleil qui éclaire cette divine terre n’est pas comme celui qui illumine le monde. Non, me répond-elle. C’est la foi et non pas la raison, mais une foi tout éclairée de plusieurs petits rayons célestes. Comment ai-je découvert cette terre? En vérité, je n’en sais rien. Mais je sais cependant bien que ce n’est pas une imagination, et que je sens que c’est une véritable terre, que j’y suis entré, et je ne sais pour combien de temps.

Je ne rencontre, ce me semble, personne dans ce lieu, cependant il n’est pas inhabitable ni inhabité. Mais les habitants étant anéantis aux yeux des autres et aux leurs, ne sont pas vus, ne se voient point eux-mêmes. Quelle joie de ne pas être vu! C’est un des grands avantages de cette belle terre.xl Je ne sais ce que je deviens quand je suis en ce lieu, je ne vois point, je n’écoute point. Quand je n’y suis point, j’ai d’autres sens intérieurs et extérieurs. En vérité, me dis-je en moi-même, je suis étonné de la douceur que j’y trouve, mais c’est une douceur qui est au-dessus des sens. J’aurais beau en parler, l’on ne me croirait pas. Mais aussi n’aurai-je pas quelque bile répandue, ou quelque idée de quelque fausse douceur? Je ne crie pas, car cette douceur est toute puissante pour mettre la paix dans l’extérieur et dans l’intérieur de l’homme. Bonnes gens qui cherchez la paix, vous ne la trouverez pas au milieu de vos petites et épineuses possessions. Il n’y a que du tracas et de l’inquiétude. C’est ici le lieu de la vraie paix que le monde tout entier ne peut donner. Ah, il faut avouer, mon âme, que les avenues de cette terre sont de difficile abord! Il est vrai, dit-elle, mais dans les peines qu’il faut souffrir. C’est une extrême consolation de marcher sur les pas de Jésus-Christ. Cela est étrange de ne pouvoir connaître cette terre.

Une âme ne sera bonne à rien, n’aura aucun talent pour les autres, par conséquent elle ne pourra augmenter la gloire de Dieu en eux. Au lieu de s’attrister et de faire des réflexions sur les désavantages de sa nature, qu’elle vienne dans cette terre d’anéantissement, elle y fera un excellent ouvrage qui rendra gloire à Dieu. Mais quel ouvrage? C’est de renoncer à l’inclination de s’élever, qui est en bon français, une participation de l’orgueil d’Adam, orgueil (qui est) le plus grand ennemi de Dieu. N’est-ce pas un grand ouvrage d’anéantir cet ennemi? Cette inclination à l’élévation est tellement en moi, qu’elle a pénétré jusqu’à la moelle de mes os. Je consens à ma propre destruction pour détruire ce monstre. Autant d’anéantissements actifs ou passifs sont autant de coups qui lui donnent la mort. Quelle raison nous oblige à la poursuite de l’anéantissement248? C’est Jésus vivant et mourant dans l’anéantissement, qui m’impose la loi d’anéantissement, si tu veux lui être semblable, être parfait chrétien, glorifier son Père comme il l’a glorifié.

Voici encore quelques-unes des pensées dans lesquelles je m’entretiens dans les promenades que je fais dans cette terre. Mes réflexions les plus ordinaires sont sur Jésus mourant. De toutes parts je reviens à cette terre. Quand on ne me juge pas propre à rendre service aux autres, je m’y en retourne gaiement. Quand je suis surpris dans mes imperfections au lieu de m’en excuser, je fais un tour dans la ferme du mépris249. Quand je suis malade, je vais me divertir pour me soulager. Et quand je ne réussis pas dans mes entreprises, j’en fais de même. Il y a sur le frontispice de la porte : exinanivit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis250. Cette idée de la terre d’anéantissement m’a donné une autre idée de la pureté de la vertu. Voyant, ce me semble, que jusqu’à présent, dans toutes mes petites actions et entreprises que j’ai faites pour Dieu, je n’y ai rien qui ressente la pureté de la vertu et qui puisse contenter les yeux de Dieu. J’espère mieux faire à l’avenir, si je suis assez fidèle pour garder ma terre. Si nous prenons garde de près à nos désirs, nous les trouverons remplis d’inclinations à l’élévation et de fuites de l’anéantissement. Nos craintes, nos inquiétudes et nos tristesses ne sont que pur éloignement de l’anéantissement, et nos joies, des petites satisfactions de notre élévation251.

On dit, quand un homme ou une communauté a acquis quelque terre. Voilà qui va bien maintenant, il ne faut plus que guerres qui viennent, les ennemis n’emporteront point la terre. L’on peut bien prendre les meubles, l’argent, mais la terre est fixée et ne s’éloigne pas. J’en dis de même de notre terre d’anéantissement : quand l’âme en a pris possession, et pendant qu’elle la garde, elle ne doit rien craindre252. La substance de la vie spirituelle est assurée : le monde ni le diable ne peuvent y demeurer, c’est pourquoi ils ne l’emportent point, elle ne leur est pas propre du tout. Oui bien quelques meubles, comme les consolations sensibles, les désirs trop opiniâtres des austérités, le trop grand désir de servir les autres sous prétexte de la gloire de Dieu, d’un autre côté un trop grand désir de la solitude, le désir d’aller en Canada, en Angleterre, les belles idées de spiritualité et plusieurs autres253. Le diable, la nature et le monde aiment ces sortes de meubles, et une âme qui n’a que cela n’a rien. Mais qu’elle n’ait que la seule terre d’anéantissement, elle est riche pour toujoursxli, de sorte que la prudence surnaturelle nous fait tout mépriser pour tendre là. Mais quoi ! Qu’y a t-il de plus grand que d’être tout consommé du désir des austérités, d’avoir de puissants mouvements d’aller convertir les pauvres sauvages en Canada, d’aller en Angleterre y sauver les âmes par milliers? Oui, oui, cela est bon, je ne voudrais pas le condamner. C’est un peu de meubles qui sont beaux, mais si avec cela une âme n’a de la terre, elle restera pauvre254.

La terre d’anéantissement seule contient des trésors inépuisables et jamais personne n’a manqué avec elle. Je crois qu’un couvent de Filles pourrait bien s’établir en cette terre. Je voudrais bien avoir trouvé quelques religieuses pour faire cette fondation. Voilà, Notre Mère, comme je vous fais part de mes folies pour vous récréer, puisque vous l’avez souhaité. Mais ne scandalisez pas les autres en montrant ce papier, et surtout à des personnes qui ne sont pas si simples que nous. Toutefois, je ne m’en soucie guère. Tout ce qui en peut arriver, c’est que les âmes déliées et avisées nous feront rentrer dans notre terre. Usez-en comme il vous plaira. Il y a aussi une belle Église dans cette terre d’anéantissement, et c’est la divinité même et toutes ses infinies perfections. Entrer dans cette Église, c’est entrer dans Dieu et y contempler ses grandeurs. Après quoi une âme est toute pleine d’estime des anéantissements de Jésus fait homme et crucifié pour nous. Ce qui ne se connaît jamais si bien que quand les divines perfections de Jésus sont vivement approfondies. Ensuite, on fait à proportion état de la terre d’anéantissement et de toutes ses fermes, parce que de bien concevoir qu’un Dieu se soit anéanti, se fait pauvre, ait été méprisé et ait souffert, c’est diviniser toutes ces choses qui ne manquent jamais de diviniser les âmes qui les cherchent et qui les embrassent à l’exemple de Jésus crucifié, l’objet de nos adorations et l’exemplaire de notre vie.

Il y a aussi dans ma terre une fontaine bouillante qui forme un grand étang, où les âmes anéanties en désirs se baignent. Cet étang s’appelle la profonde pauvreté des créatures : plus on s’y plonge, et plus on s’y purifie. Et quiconque possède l’extrême pauvreté, possède l’extrême pureté. Car il n’y a que les affections aux créatures qui nous souillent, et ternissent la pureté que l’on doit avoir pour être plein de Dieu. C’est cette plénitude de Dieu que l’on cherche dans la terre d’anéantissement, comme il faut. Oh! Qu’il y a de profit à considérer comme plusieurs saints et saintes se sont abîmés dans cet étang. Voyez Saint Alexis, comme il s’y jette à corps perdu, embrassant l’extrême pauvreté le jour de ses noces255. Considérez Sainte Marie égyptienne qui s’enfuit dans le désert, se perdant dans ces vastes solitudes pour trouver la pauvreté de toutes choses. Mon Dieu, que cette grande sainte l’avait heureusement trouvée, vivant sans secours d’aucune créature, sans vêtements et presque sans pain. Elle recevait des consolations de personne, et personne ne la plaignait dans ses maux, personne ne prenait part à ses consolations. Elle était seule avec Dieu seul, dans la profonde pauvreté des créatures256. Que cet esprit de pauvreté est excellent, qu’il est nécessaire à une âme qui veut être tout à Dieu et qui veut que Dieu lui soit tout! O. Jésus, le plus pauvre de tous les hommes, donnez-nous cet esprit qui est une petite participation du vôtre, car quand je vous considère sur le calvaire, il me semble que vous dites à tout le monde. Voyez s’il y a pauvreté semblable à la mienne. Vous y êtes sans amis, sans aucun secours, pas même de la part de votre Père, dépouillé de vos habits de votre peau et même de votre vie. Mon Dieu, je désire de prendre part à votre esprit de pauvreté, et si je ne la possède pas réellement, qu’au moins je l’ai intérieurement avec un si grand dégagement de toutes les créatures, que je les estime de la boue, comme saint Paul257.

      1. 13 Novembre 1643 LMR Si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté

Monsieur258, Béni soit Celui qui vous a donné la pensée de m’envoyer ce petit trésor que je reçois très cordialement, et qui tient très bien à mon dessein et affection. Je vous en remercie de tout mon cœur et le supplie qu’il consomme votre cœur de son divin et très désirable amour. Je vous conjure de n’être point chiche en mon endroit de telles choses qui sont très utiles à mon âme laquelle se trouve toute stérile et impuissante d’aucune chose. Ne vous étonnez pas très fidèle serviteur de Dieu, si je ne produis rien de bon dans mes lettres. Il n’y a rien dedans mon cœur. Je suis pauvre véritablement, mais si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté nonobstant qu’elle soit déplorable, je la souffre par soumission à Dieu [5] aimant ses très saintes volontés, priez Dieu, cher esclave de Marie que je puisse faire un saint usage des misères que je porte en moi, j’ai grand-peur que les redoutables paroles de mon Sauveur ne s’accomplissent en moi qui suis objet de sa justice : Ego vado et quaretis me, et in peccato vestro moriemini259, ayant résisté tant de fois à la grâce ce sera justement que Dieu m’en privera lorsque je la rechercherai et qu’il me laissera mourir dans mon péché, plus je vais avant plus je me sens vide de toutes choses. Mais le malheur est que je ne me sens pas toute pleine de Dieu quoique le désir de son saint amour semble s’accroître à toute heure, toute ma passion serait d’en être consommée, il faut des personnes de crédit pour m’obtenir cette faveur de Sa Majesté adorable vous qui avez l’honneur de converser les plus familiers de sa Cour, voudriez-vous pas prendre la peine de me procurer leur secours et les effets du saint pouvoir que mon Sauveur leur a donné, s’il est vrai comme je n’en peux douter que vous êtes zélé de la perfection de votre indigne sœur, employez sérieusement votre force et votre pouvoir. Car je veux aller au Ciel avec vous. Je veux aller louer Dieu avec vous, [6] puisque sa sainte miséricorde a uni nos espoirs en son amour en terre priez-le qu’ils le soient à l’éternité comme il me donne la volonté d’être en lui très affectueusement. Votre.

      1. 15 Novembre 1643 LMB Il nous survient ensuite de cette croix

M.260 Notre révérende Mère Prieure et moi vous remercions très affectueusement du soin que vous avez de nos pauvres sœurs de Barbery. Dieu bénisse la peine que vous prendrez à leur occasion et son saint amour soit votre récompense. J’ai reçu les vôtres datées du 25 du passé et je me suis étonnée de leur retardement. Puisque votre charité désire savoir les nouveaux accidents que la providence adorable nous a envoyés depuis les vôtres;

Je vous dirai que la divine Bonté ne nous laisse pas beaucoup de temps sans nous envoyer des sujets qui réveillent l’amour et la soumission que nous devons à ses aimables croix et quelquefois vous auriez plaisir à voir comme elles se chassent l’une l’autre. Je ne sais si c’est le bon accueil que nous tâchons de leur faire qui les fait revenir souvent ou si c’est pour nous habituer à en faire un saint usage. Je veux croire le dernier et que Dieu veut par icelles nous sanctifier. Ne pensez-vous pas qu’il en est ainsi? Dites-nous votre sentiment. Cependant je continuerai à vous dire que la bonne Madame de Caen a envoyé la lettre que notre Mère écrivait à Madame le Haguais, à Madame de Montmartre, et plus encore lui a mandé qu’elle avait des lettres de [la Mère] Ste Appoline qu’elle écrivait à Mad. Le Haguais pour [174] l’exhorter à persévérer dans la résolution d’être des nôtres, nous sommes étonnées comme quoi Madame de Caen a vu ou trouvé les dites lettres qu’elle a changé quant au style et substance d’icelles, d’autant que la M [ère] Ste Appoline ne parle pas de la sorte par les écrits. Après que Madame de Caen eut averti Madame de Montmartre touchant Ste Appoline, la dite dame interrogea [la Mère] Ste Appoline et la reprit d’avoir écrit à une religieuse étrangère et qui lui était inconnue. Pour conclusion de cette histoire elle en fut quitte pour une bonne correction et défense d’écrire plus désormais. Madame de Montmartre fâchée au possible voulut savoir qui de nous avait été la porteuse des dites lettres. Pour obvier au déplaisir que Notre R [évérende] M [ère] pouvait recevoir par cette bonne Dame, j’agrée de bon cœur qu’elle dise que j’avais fait toute cette affaire; car pour mon particulier je ne me soucie de rien. Je vous laisse à juger si Madame de Montmartre est satisfaite de moi. Laissons cette peine et contrariété pour tomber dans une autre qui est d’autant plus sensible qu’il y va de l’intérêt de la gloire de Dieu et de l’honneur de la religion.

Je vous confesse, mon Frère, ma faiblesse et le peu de courage que j’ai eu à la réception non d’une croix, mais d’un [175] monstre qui véritablement nous est plus sensible que toutes les croix imaginables. Vous avez su que le diable par ses tentations a fait en l’esprit d’une des nôtres, laquelle s’est défroquée elle-même et s’abandonnant à ses détestables passions, ne veut plus être religieuse, et si j’osais, je dirais encore qu’elle ne veut plus être chrétienne, ni servante de Dieu. Je ne vous peux parler d’une chose si étrange sans ressentir les douleurs et les peines que je souffris lors qu’ayant fait enlever cette créature qui était dans Paris pour l’amener où nous sommes, je la reçus plus morte que vive, ne sachant ce que je faisais. Il me semblait que c’était un démon que je traînais après moi. J’étais émue à ce point que j’en tombai en pâmoison et ressentais autant de douleur comme si j’eusse été au gibet. Avouez-moi, mon très cher Frère, que c’est un accident bien étrange et qui mérite bien d’épancher mille ruisseaux de larmes. Cette créature m’a été donnée en garde, attendant l’avertissement que nous en devions faire à Monsieur notre Supérieur. Nous attendons les réponses [176] ou pour la renvoyer en son pays si elle n’est point R [eligieuse] ou si elle l’est, la traiter comme un tel défaut mérite. Je vous manderai ce qui en arrivera.

Il nous survient ensuite de cette croix une infinité d’autres que vous pouvez bien penser entre mille autres contrariétés qui sont suscitées par la jalousie de quelque Religieux qui toutefois sont peu de choses et qui ne servent qu’à nous porter à un plus grand dépouillement. Désormais nous devrions être stabiliées261 dans la tempête des revers de fortune et des déplaisirs, car il me semble qu’il ne se passe guère de jour sans en expérimenter de nouvelles soit extérieures soit intérieures. Je crois que l’une et l’autre sont bonnes quand elles nous portent plus fidèlement à Dieu.

Je ne vous puis dire autre chose de tout ceci sinon que je vous supplie de louer et remercier Dieu pour nous et le supplier nous rendre dignes de faire un saint usage de tout ce que sa sainte Providence nous donne. C’est encore ma pensée qu’il nous veut mortes à toute satisfaction, qu’il nous veut naturaliser dans le mépris, dans [177] les confusions, dans les rebuts et dans tout le reste. Amen, amen, amen. J’y consens de tout mon cœur, la très sainte volonté de mon Dieu soit parfaitement faite. Adieu, je vous ai bien diverti de nos événements. Mandez-nous les vôtres et le temps que vous viendrez à Paris262. Notre R. M. désire le savoir. Nous nous en réjouissons pour nous consoler et entretenir ensemble de l’adorable Tout et des effets de ses divines miséricordes. Elle m’a commandé de remercier de sa part mon très cher frère Monsieur Rocquelay du soin qu’il prend de nos pauvres Sœurs de Barbery. Je vous supplie de lui témoigner et me recommander aux prières de notre chère Mère Supérieure. J’ai grand désir de savoir de sa santé et de participer toujours à ses saintes prières. Donnez-moi à Dieu, je vous y laisse tout entièrement vous étant en lui, Monsieur, votre…, etc.

      1. 28 novembre 1643 LMB Je pris possession d’une terre

Il y a environ263 quatre ou cinq ans que je pris possession d’une terre quasi pareille à Celle dont vous me faites la description264. Je l’acquis par douaire265 de mon époux lors que mourant sur la croix il m’en fit présent comme d’une terre où le reste de mes jours je pourrais en assurance faire ma demeure. Je trouve néanmoins quelque chose de différend de la vôtre, c’est que la ferme de la pauvreté et du délaissement ou abandon sont jointes ensembles, et sont faites en maison de plaisance où je vais presque d’ordinaire passer le temps. J’ai fait faire une galerie qui de ma grande salle voit facilement dans la ferme du mépris. Ce sont mes promenades et mes divertissements que ces deux fermes. Quant à la quatrième que vous appelez douleur, il me semble qu’elle est un peu bien longue : j’ai déjà fait mon possible pour la joindre aux autres et en faire une place digne d’admiration. Je n’en peux pour tout venir à bout, bien que ce dessein me coûte. Je vous prie de voir si vous ne pouvez pas me servir et m’obliger en ce point, ou si [4] vous voudriez changer votre terre contre la mienne en vous donnant quelque chose de plus. Vous prendrez du temps pour y aviser et m’en donnerez réponse au plus tôt, s’il vous plaît. Car je veux m’habituer pour toujours. Dans ce beau palais je crois que la nôtre réussirait et deviendrait parfaitement belle entre vos mains parce qu’étant d’un sexe courageux vous pouvez faire des merveilles en ce lieu et approcher joliment la ferme de douleur. Pour moi une place toute faite me serait bien propre. J’espère quelque satisfaction en la proposition que je vous fais. Je suis mortifiée de rompre mon discours, mais la Commodité part en hâte à Dieu. Notre [illis.] vous salue très affectueusement; je vous supplie que mon très cher frère M. Roquelai et notre chère Mère Supérieure reçoivent nos humbles saluts. Je suis en Jésus, votre…

      1. 2 Décembre 1643 LMB Je n’irai point en Lorraine

Mon très cher Frère en notre Seigneur, Paix et amour.

J’ai reçu les vôtres datées du vingt novembre266 par lesquelles vous m’avez si fort obligée que je ne puis vous en témoigner autres sentiments sinon que je prie Dieu qu’il vous rende digne d’une perpétuelle union et qu’il vous honore de ses adorables croix. Ce sont les sacrés trésors que vous pouvez posséder en terre. Je me donne à Jésus anéanti et j’adore ses aimables desseins puisqu’il veut que je marche dans l’abjection, je veux m’y abîmer et de toutes les forces de mon âme travailler au parfait abandon, à tous mépris, à l’entière pauvreté et à toutes privations. Mais la plus sensible de mes peines en tous les exercices ci-dessus, c’est la privation intérieure, non des sensibilités, car je suis naturalisée désormais à cela; mais d’une privation qui surpasse tout ce que j’en peux dire. Quel malheur de n’aimer point Dieu. C’est tout dire par ce mot.

J’ai reçu la description de votre royale terre267, je vous en ai écrit en hâte mon petit sentiment qui vous divertira. Ne me refusez point la grâce que je vous demande au nom de Jésus et Marie, et recevez mes adieux pour le reste de cette année. Je me vais renfermer dans le néant pour adorer Jésus incarné. Priez la Mère d’amour qu’elle me rende digne de lui tenir fidèle compagnie. Je vous conjure par son Cœur virginal de me faire part des pensées, des vues et des sentiments que vous aurez sur ce sacré mystère, et vous souvenez de demander ma conversion et celle de notre pauvre Sœur qui part d’ici pour aller faire juger son procès et annuler ses vœux268.

Je n’irai point en Lorraine à cause des extrêmes dangers. Je recevrai donc vos lettres quand la commodité vous permettra de m’écrire et sans vous peiner. Je vous supplie de n’en point perdre l’occasion, nonobstant que pendant ce saint temps, je demeurerai en silence selon la sainte coutume de religion. Tenez pour certain que je ne vous puis jamais oublier devant Dieu, ni notre bon frère, ni notre chère Mère Supérieure269 qui m’a consolée par ses lettres. Je lui écris un petit mot que vous lui donnerez s’il vous plaît en me recommandant à ses saintes prières. Notre bonne Mère Prieure vous [94] salue très affectueusement et se réjouit bien de voir par vos lettres que Notre Seigneur tient dans votre souvenir.

Continuez votre bon zèle pour le salut de mon âme : il me semble que Dieu vous y oblige par son saint amour, puisqu’il m’a fait l’honneur de me racheter de son sang précieux et que mon âme n’est pas moins qu’un souffle de sa divinité. Ces motifs sont assez suffisants pour faire continuer votre charité à l’endroit d’une pauvre créature qui n’est pas digne de porter le titre de R [eligieuse].

      1. Décembre 1643 LMR Soupirs d’une âme toute glacée

Amour. Fidélité. /Jésus couronne votre cœur270, Marie sanctifie votre âme et la divine crèche soit votre aimable solitude! Pardonnez-moi si je vous éveille du sacré sommeil de l’Épouse nonobstant que mon Bien-Aimé désire qu’on la laisse reposer : la nécessité me presse de parler et la charité vous oblige d’écouter les soupirs d’une âme toute glacée et privée de l’amour de son Dieu. Comment, mon très cher frère, avez-vous le courage de boire à longs traits dans le torrent des divines voluptés sans souhaiter une seule petite goutte de cette amoureuse rosée dans le cœur d’une gémissante pécheresse, votre pauvre et très indigne sœur que vous laissez au milieu des orages et dans le danger de faire naufrage dans la mer morte de son amour-propre? Éveillez-vous, cher frère, éveillez-vous par le zèle que vous devez avoir de la gloire de mon Dieu; et priez fervemment pour la petite esclave de la crèche et l’indigne captive du cœur virginal de l’admirable Marie; priez qu’elle se convertisse et qu’elle commence une nouvelle vie. Dites-moi, je vous supplie, si vous avez pris la résolution de me priver de vos lettres et de la visite que vous m’aviez promise. C’est la connaissance que vous avez de mes nécessités qui vous fait retirer de moi, [155] comme d’une pourriture et d’une corruption. Je veux souffrir l’éloignement, puisque mon Divin Maître l’ordonne, mais je ne puis me résoudre d’être privée de votre souvenir devant celui qui en son saint amour m’a rendue, Monsieur, votre…

      1. 28 Décembre 1643 LMR Elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied.

Jésus soit votre amour271 et Marie votre conduite, très cher esclave de l’admirable Mère d’amour! Ce n’est point pour retirer votre cœur de la sacrée contemplation de la divine accouchée que je vous présente ces mots; mais fort succinctement je vous fais humble prière de donner ce paquet à notre bien-aimée Sœur de Manneville. Si cet aimable Jésus vous communique les bénédictions de son adorable naissance, ou que la Mère de dilection dilate vote cœur, faites-lui part de vos faveurs et en vos sacrés entretiens souvenez-vous de prier pour une créature, qui n’ose se qualifier d’aucun titre, tant elle se trouve néant et péché; elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied de l’amoureuse crèche. Souhaitez que je sois perdue cette fois, sans me pouvoir jamais retrouver que dans le cœur virginal de celle qui me fait être en l’amour de son précieux et chérissable enfant, votre…

[1644]

      1. Le 25 janvier de l’an 1644 LMB A Saint-Maur-les-Paris

Je prie Dieu272 qu’il accomplisse les sacrés souhaits que vous faites à mon âme par les vôtres du 18 du courant reçu aujourd’hui. Allons, mon très cher Frère, courons avec Jésus. Je désire de le suivre avec vous du plus intime de mon cœur, ne me demandez pas pardon pour m’avoir éveillée. Un esprit bien surpris de sommeil se rendort au même temps qu’on l’éveille. Il faut que je vous dise avec ma franchise ordinaire que le plus intime sentiment qui me possède est de rentrer en Dieu, cette simple pensée est mon occupation ordinaire et le plus intime de mes désirs quoique je n’ai pas la capacité d’exprimer les entretiens délicieux qu’il me donne. Néanmoins il me reste un doute, et je vous supplie de m’en dire votre sentiment et celui de notre très chère A273. Lorsque l’âme se sent attirée et toute pleine d’un attrait intérieur comme de se voir toute fondue dans Dieu, est-il permis de désirer que ce trait soit si puissant qu’il puisse consommer entièrement l’âme, ces attraits ne laissent pas grands discours dans l’entendement, mais la volonté est bien touchée et sans pouvoir exprimer ses désirs elle soupire après sa consommation et la grâce de rentrer en celui dont elle est sortie. La mort, l’anéantissement est mon affection, et mon grand plaisir d’être hors du souvenir des créatures. Je vis dans une grande tranquillité d’esprit, parmi les épines intérieures que quelquefois la divine Providence me fait ressentir. La vue de mes misères est actuelle, mais je me réjouis en Dieu qui est la [39] souveraine perfection et qui est suffisant à soi-même. Je vous ai prié de m’écrire promptement, mais je vous supplie que ce soit à votre loisir sans vous presser ni incommoder. Notre sainte Âme est-elle toujours en silence. Je vois bien que je serai mortifiée de ses réponses. Tâchez, je vous supplie, de la faire prier Dieu pour moi. J’ai ajouté un mot à celle-ci par le commandement de notre Révérende Mère que je vous dirai sur un autre papier après vous avoir assuré que je suis toujours en Jésus, vôtre…

      1. 19 février 1644 LMB Saint Maur. Nos Sœurs de Barbery iront à Saint-Silvin

Jésus, Marie, Benoît. Monsieur, mon très cher frère. Béni soit Celui qui est éternellement274. Notre révérende Mère m’a permis de vous écrire (nonobstant le carême) et vous assurer que vous m’avez extrêmement consolée par votre dernière. Je n’osais m’adresser directement à vous, sachant bien que présentement les affaires du Canada vous occupent, néanmoins j’étais pressée de vous demander par l’entremise de notre bon Frère Monsieur de Rocquelay l’assistance que vous m’avez donnée275. Notre bon Père Chrysostome étant toujours surchargé d’affaires je ne l’ose l’importuner. De sorte que je supplie votre charité de souffrir que je m’adresse quelquefois à vous pour en recevoir ce que ma nécessité demande et ce que la gloire d’un Dieu vous oblige de me donner.

N’excusez point votre simplicité, je vous supplie, il me semble qu’elle n’est point encore assez grande puisqu’elle se veut considérer en une occasion où elle doit parler en confiance, se tenant assurée de ma fidélité. Que vous dites bien d’appeler ce moment bienheureux, mais, mon Dieu, qu’il est de courte durée. On voudrait mourir de très bon cœur. O. que l’on aurait de joie, hélas, il faut souffrir le bannissement et la privation quand il plaît au bon Seigneur.

Je veux souffrir de tout mon cœur et prie Jésus souffrant de me donner son esprit de croix, d’abandon, de pauvreté et d’anéantissement, demandez-le pour moi. Je vous supplie, n’ayez [37] point compassion de mes petites souffrances. Je me console dans la vue du bon usage que mes Sœurs en font. Je les vois assez disposées à recevoir les divines volontés, néanmoins il y en a qui ne portent seulement avec patience les souffrances, mais qui les désirent. Béni soit Dieu qui nous fait tant de grâces nonobstant que je n’y participe que par affection étant entièrement privée de souffrances. C’est mes infirmités qui en sont la cause.

J’aurais regret de me voir hors d’un monastère si je me voyais exempte d’un grand nombre d’imperfections dans ces communautés. Il y faut tant de complaisances. Il faut dissimuler par contrainte et parler à tout temps et mille autres choses que vous pouvez bien concevoir. Je demeure paisible attendant l’ordre de Dieu. Les choses temporelles me touchent fort peu et nonobstant que l’on blâme mon indifférence je ne peux faire autrement. On parle de nous établir. Notre Mère, non plus que moi, n’y a point d’inclination. Nous nous abandonnons à Dieu de tous nos cœurs.

Après Pâques, nous ferons quelque changement pour nos Sœurs de Barbery, ou elles iront à Saint-Silvin276 ou elles viendront avec nous. Je les y désire pour la consolation des unes et des autres. La Providence divine est admirable. La reine nous a envoyé aujourd’hui cent écus pour passer le carême. Nous n’avons aucune nécessité, c’est ce qui me fait souhaiter mes pauvres Sœurs. Je vous remercie de tout mon cœur des charités que vous leur faites. Je prie Notre-Seigneur qu’il vous donne la sainte croix en récompense et me rende digne d’être pour toujours/M/votre, etc.

      1. 31 mars 1644 LMB Un bien petit abrégé en cet écrit

Monsieur, mon très cher frère,

Puisque Notre Seigneur277 m’a voulu priver de votre cher entretien, j’espère qu’il vous fera recevoir la présente, pour vous faire recevoir la présente, pour vous supplier de vous charger de nos lettres que vous prendrez la peine d’envoyer à nos Sœurs de Barbery.

J’écris à notre bon Frère M [onsieur] R [ocquelay] et à notre bonne Mère Supérieure. Je vous dis hier que vous avez toute liberté de leur montrer nos écrits, laissant à votre discrétion de nommer mon nom si ce n’est aux deux susdites personnes. J’espère que vous ne le direz pas. Je vous demande la grâce et la charité de ne dire jamais aucun bien de moi puisque véritablement il n’y en a point.

De plus je vous supplie de me renvoyer (lorsque vous serez à Caen), les écrits que je n’ai point encore copiés comme la grande double feuille et les deux petites jointes à une lettre. [34] Après que vous les aurez montrées vous me les renverrez ou leur copie. Vous me renverrez aussi les deux premiers écrits que je vous ai envoyés il y a longtemps.

Enfin, vous voyez si je suis réservée, non, je vous assure, à votre endroit, mais je le suis extrêmement à tout le reste, et je crois qu’il le faut être, et ne se découvrir à toutes sortes de personnes. Je n’ai point de répugnance de me faire connaître à votre humilité à ce que désormais vous ne soyez trompé, et vous m’estimiez telle que je suis et ce que j’ai mérité d’être par mes grands péchés.

Il n’y a rien dans cet écrit que vous puissiez faire transcrire, car de plus de mille personnes vous n’en trouverez point de ma voie ni qui lui soit arrivé tant de choses. Vous n’en verrez qu’un bien petit abrégé en cet écrit, car des grands volumes ne suffiraient pour contenir le tout. J’espère néanmoins que vous en concevez suffisamment pour admirer la bonté de Dieu qui m’a enlevée par les cheveux comme le Prophète. Le bon Père Chrysostome ne se peut tenir de remarquer quelle Providence de Dieu, et combien amoureuse sur une pécheresse comme moi. Toute la répugnance que je puis avoir de la vue de l’écrit, c’est certaines rêveries. La lecture desquelles pourront faire concevoir quelque chose, mais vous les lirez discrètement, et en sorte que l’on n’en puisse rien penser, outre que les plus grandes faveurs que j’ai reçues de Dieu servent à m’humilier et confondre. [35]

Priez Dieu pour ma conversion, voilà où j’en demeure, car il me faut convertir, et je ne le puis sans le secours efficace de la grâce, demandez-la pour moi, je vous en conjure, et m’aidez de votre pouvoir. J’espère beaucoup de votre charité. Soyez autant simple en mon endroit que je le suis au vôtre et ne rebutez point mes humbles prières, après que vous aurez reconnu mes indignités. C’est par la connaissance de mes besoins que vous serez doublement obligé de me secourir. La charité parfaite demande cela de vous. Je vous donne à Dieu et je vous supplie en son saint amour de n’oublier sa très indigne esclave.

Il me souvient que vous me dites lors que je parlais de me retirer, que Dieu subviendra à ma nécessité intérieure, et vous ayant répliqué que dans quelques années, je voulais dire dans deux ou trois ans, je quitterais tout pour me retirer du tracas, et vous me fîtes réponse que je mourrais. Il m’est venu un désir de savoir si vous pensez que je doive bientôt mourir et quel sujet avez-vous de dire cela, vu ma santé, et combien je suis robuste. S’il vous plaît de me répondre sur ce point. Je vous renvoie un livre que j’ai retenu longtemps. Il vient de Monsieur de Saint-Firmin278. Voilà aussi un petit billet qu’une de mes Sœurs écrit au Révérend Père Chrysostome, je vous supplie de me bien recommander à lui à Dieu encore une fois mon très cher Frère. Donnez-moi de tout votre cœur à Celui qui me permet d’être en son saint amour, Votre…

      1. 5 Avril 1644 LMR Vos prières ne seront point vaines

Ce 5 avril 1644/Paix et amour279. Monsieur, j’ai reçu les vôtres adressées par leur inscription à Notre Révérende Mère, elle vous écrit touchant l’affaire de nos Sœurs, c’est pourquoi je ne vous en dirai rien, seulement [32] je vous congratule du retour de notre N. C. A.280 Que vous êtes heureux! Je vous ai déjà prié et vous supplie encore avec toute l’insistance que je puis de me transcrire ce que vous savez, ma Sœur de la R. n’a pas de loisir dans leur changement pour me donner cette consolation. Je vous conjure par les sacrés noms de Jésus, Marie, Joseph, de prendre cette peine. Notre C. A. me l’a tant promis et m’a bien assuré que vous avez assez de bonté pour me faire cette grâce, je la veux donc espérer par votre charité et pour Dieu.

Vous me donnez des nouvelles bien joyeuses d’un Dieu ressuscité. Je vous mandais qu’il était mort par l’avant-dernière de mes lettres. Désirez pour moi comme pour vous qu’il vive dans mon cœur comme dans son trône et son lieu de repos. Qu’il y fasse retentir des divines paroles : Pax vobis ego sum, noli timere, paroles pleines de consolation. Que vous me réjouissez, mon très cher Frère, de m’assurer que tous les jours vous me sacrifiez à la Majesté de mon Dieu à l’autel par Jésus-Christ et avec Jésus-Christ. Continuez, je vous supplie. Vos prières ne seront point vaines. J’espère qu’un jour ce Dieu plein d’amour pour ses indignes créatures et altéré de l’ardente soif de notre salut exaucera vos vœux et les saintes prières que vous faites pour ma conversion. Vos lettres n’étant qu’un réveil matin pour me donner plus parfaitement à Dieu, je serais bien aise d’en recevoir plus souvent de notre cher Fr. et de notre bonne Mère. Priez-les de ne m’oublier point. Que vous êtes heureux dans l’abondance et moi abjecte dans les privations! Dieu soit béni éternellement. [33] Sitôt que notre cher A. sera arrivé, vous le saluerez de ma part en l’amour de Notre Seigneur. Donnez-moi l’espérance d’avoir l’écrit qu’il m’a promis. Je vous supplie : ayez assez grande charité pour votre pauvre sœur en Jésus-Christ. /M/Votre, etc.

      1. 20 avril 1644 LMR Saint-Maur Priez fortement pour ma conversion.

À Monsieur de Rocquelay281. Mane nobiscum Domine quoniam ad etc282/M./j’ai reçu deux de vos lettres. La première du 10 du courant, la seconde du 14 et toutes deux par la voie que je vous écrivis, laquelle est fort prompte et assurée. Je n’ai pu vous rendre réponse plus tôt à raison de quelques visites. Vous me consolez par vos premières de me dire que Notre Bon Dieu me mène per regiam viam sanctae crucis283 Je n’ose me flatter dans l’espérance de marcher par ce royal chemin. Priez pour moi, mon cher Frère, vous voyez mes besoins en voyant nos écrits.

Notre cher N.284 vous aura fait voir mes misères, si ses grandes occupations lui permettent et je doute si vous les avez vues, car vous n’en parlez point ni de notre Mère Supérieure. Je suis bien aise que vous n’ayez rien remarqué à ma Sœur de la Nativité. Vous voyez les grâces que Dieu lui fait et comme il l’a disposée à très haute perfection. Je m’en réjouis dans la vue que mon Dieu en sera glorifié. Au reste, vous pouvez bien dire avec vérité que je vous parle à cœur ouvert. Vous m’en devez croire et voyant ma grande simplicité qui vous expose mes misères, il me semble que vous devez avoir pitié de moi et priez fortement pour ma conversion. D’où vient que diffère de me parfaitement convertir? Mon Dieu, que j’ai sujet de m’anéantir et de me confondre, je [29] ne sais où je suis, pensant à mon abjection. Je ne trouve point de lieu pour me confondre assez profondément. Et je trouve le centre de l’enfer surpasser mes mérites. Que vous me consolez de faire tant pour moi devant Dieu, et que j’ai sujet d’admirer la divine bonté qui vous donne un cœur tout de feu pour une pauvre misérable pécheresse. Persévérez, mon bon et très cher Frère, tout ce que vous faites pour moi n’est point perdu. La charité n’est point et ne peut être vaine. Je vous remercie du plus intime et du plus profond de mon cœur du grand bien que vous me portez et désirez à mon âme. Je vous fais le même don et mes présents de ma part. Mais las, très cher Frère, qu’est-ce que je vous donne? Vous me connaissez mieux que moi-même. Je n’ai point assez de paroles pour vous exprimer mes sentiments. Concevez-les, je vous supplie, et m’envoyez les belles lettres que vous avez reçues du Révérend Père Lejeune. J’aime beaucoup ses écrits à cause de cet abandon, mais je vous supplie, dites-moi votre sentiment sur ce parfait abandon et comme il se faut jeter tout de bon entre les bras de Dieu. Parlez-moi maintenant. J’ai besoin de secours dans l’état présent et j’implore votre charité, car je dirais volontiers que je souffre, mais comme je suis indigne de cette grâce je dis que ma misère est grande.

Je me laisse à Dieu tant que je puis en attendant que sa très sainte volonté s’accomplisse. Recommandez-lui une affaire qui regarde sa gloire. C’est une Dame Abbesse qui [30] veut se réformer. Elle a demandé à n [otre] M [ère] de nos Sœurs et elle lui en a promis deux, l’une desquelles est connue de vous je ne la nomme point, l’autre est à Rambervillers. Cette bonne Dame est de Metz en Lorraine, et ses Filles, ce sont des Dames chanoinesses ne portant pas seulement l’habit de religieuse. Il y aura bien à faire en cette réforme. Demandez grâce et lumière pour elles qui seront employées à cette œuvre. Je vous écrirai plus particulièrement.

Pour notre affaire de Saint Maur, Monsieur de B [arbery] juge que ce n’est pas la gloire de Dieu de faire un établissement, je crois que le tout est déjà rompu si ce n’est que Dieu le veuille absolument. Ce n’est pas sans regret de la part du Père Jésuite qui persiste toujours sans savoir qui renverse la besogne. Dites ceci à notre cher N285. Je vous supplie de recommander tout à Dieu. J’ai grande joie que nos chères Sœurs de Barbery sont si fortement déterminées à l’obéissance. Il faudra néanmoins qu’elles viennent ici et une des causes les plus importantes c’est que notre Mère doit faire un voyage en Lorraine ce printemps ou l’été.

C’est bien son intention d’envoyer ma Sœur Scholastique avant que de faire venir mes Sœurs de la R. et A286., mais comme c’est une fille de courage bien déterminée à la Croix et qui est fort vertueuse elle fera très bien. Ce n’est pas un enfant. Elle contentera nos amis par sa vertu et par ses ouvrages, car elle travaille fort bien. Considérant toutes les raisons que vous alléguez en vos [31] dernières, notre Mère les a pesées sérieusement, mais elle ne peut mieux faire sans détruire ce petit bien qui paraît meilleur que Saint-Silvin. Toutefois, je ne sais ce qui peut arriver en Normandie, Notre Mère ayant grand désir d’y retourner. Pour ce qui est d’en laisser une pour accoutumer la Mère Scholastique, je ne crois pas qu’elle le désire, elle et si résolue de souffrir qu’elle ne souhaite point de soulagement. Elles ne seront pas trop à Saint-Silvin n’étant que trois religieuses et une servante287. Quant à ma Sœur Angélique de la Nativité, ses incommodités pressent de la soulager, au reste ne me donnez point de raisons pour me faire connaître que tout ce que vous me dites n’est que pour le bien de nos Sœurs, j’ai assez d’expérience de l’extrême charité que Notre seigneur a mise dans votre cœur pour les pauvres religieuses de Rambervillers. Il en soit éternellement béni et qu’il me donne la grâce d’être en son saint amour. /M. /Votre, etc.

      1. 1er mai 1644

Mectilde à Jourdaine de Bernières, réf. FC.2524. (lettre omise288)

      1. 14 mai 1644 LMR Obéissance de Monsieur de Bayeux

À Monsieur de Rocquelay. Monsieur, j’ai reçu les vôtres datées du 28 avril sur lesquelles je vous dirai seulement que pour nos Sœurs de la R. et…289, qu’il faut absolument avoir leur obéissance de Monsieur de Bayeux ou autre député de sa part. Ça a été toujours mon sentiment quoique je l’ai soumis à d’autres. Monsieur de Barbery a raison de dire que n’étant point établies, on n’a que faire des évêques, mais voyez comment Monsieur de Saint-Martin nous harangue. Il faut que nos Sœurs se fassent sages à nos dépens, outre que la bienséance les oblige à cela pour éviter le scandale. Voilà donc cette affaire arrêtée, savoir qu’il faut obédience et prendre un honnête congé.

Béni soit Dieu, béni soit Dieu éternellement de ce qu’il vous donne et à notre cher N290 quelque souvenir d’une pauvre pécheresse! Pensez-vous que mon cœur ne soit extrêmement réjoui de voir un double excès de la miséricorde de mon Dieu sur mon âme, versant dans les vôtres tant de zèle et de charité pour son avancement? Cela augmente de beaucoup la confiance que j’ai en la divine bonté et me fait espérer l’application de son sang pour la guérison de mes horribles plaies. Dieu veuille que vous et votre cher N. ne soient trompés! Mon Dieu, donnez-moi la grâce que je ne trompe point vos fidèles serviteurs! C’est ma crainte et mon empressement présents, d’autant que je vois bien plus clairement que je suis la plus grande pécheresse de l’univers et pire que tous les démons. Ah, mon très cher Frère! Où serait réduite ma pauvre âme si la divine miséricorde n’empêchait les desseins des diables. Encore ont-ils cru m’aveugler, mais Dieu m’a donné lumière par une âme sainte que j’ai vu ces jours passés et de laquelle j’espère recevoir encore plusieurs assistantes. C’est une Fille religieuse à laquelle j’ai permission d’écrire et de nous entretenir ensemble. C’est une consolation pour moi de la connaître. Car si je sors d’ici pour aller où notre Mère m’a engagée, elle peut me servir devant Dieu en cette affaire et en d’autres par mon travail ou plutôt par les lumières que Dieu lui donne sur toutes les affaires qui lui sont recommandées. Je vous en écrirai plus particulièrement lorsque je lui aurai écrit, car notre entretien fut si pressé qu’il fut si impossible d’apprendre ce que je désirais. Entre autres marques, elle est bien anéantie et fait tant d’état de l’humilité qu’elle ne parle quasi d’autre chose. Si Dieu me fait la grâce d’avoir quelque communication avec elle je vous les enverrai par écrit, mais elle est si humble qu’elle m’a déjà fait promettre que je ne parlerai point d’elle ni de ce qu’elle me dira, excluant néanmoins notre chère association, savoir : Vous, notre N291 et notre bonne Mère Supérieure, parce qu’il n’y peut, ce me semble, y avoir quelque chose de caché entre nous et je vous assure qu’il n’y aura rien de ma part autant que Dieu me le permettra. Je vous écris en hâte et je ne pensais dire qu’un mot, mais voilà comme je m’emporte! Les vôtres me donnent bien sujet d’anéantissement et je voudrais y pouvoir répondre, mais je ne puis pour cette fois ni me consoler avec notre C. A.  ou ce serait bien en hâte. Vous lui diriez, s’il vous plaît, que ses chères lettres ne me parlent point de notre établissement. Mais je lui donne avis qu’il n’est point en l’état de réussir pour quelque contrariété d’une Demoiselle séculière qui aurait trop d’ascendant sur la religion. Elle serait préjudiciable et en hasard de détruire la vraie observance. Il y a sujet d’entretien là-dessus et il nous aurait grandement obligée de nous dire ses sentiments. Je l’en supplie très instamment et que ce soit en bref, vous l’en supplierez de tout votre possible, s’il vous plaît. À Dieu, mon très cher Frère, je suis votre… etc. S’il vous plaît, Notre Mère vous salue très respectueusement et vous prie de porter ces lettres à Monsieur de Saint-Martin et lui faire venir les obédiences qu’elle a données à nos Sœurs tant pour y retourner ici que pour aller à Saint-Silvain. De plus, vous tâcherez autant que vous pourrez de les faire partir en bref et si faire se peut le lundi de la Pentecôte.

      1. 13 mai 1644 LMJ À Jourdaine. Sur Mere Benoîte

À Jourdaine de Bernières Benedictus sit Sanctissimum Sacramentum 292 / M./J’ai reçu les vôtres datées du 5 du courant par lesquelles je conjecture de l’excès de votre charité à l’endroit de notre chère Sœur Scholastique et Monsieur de B [ernières] me confirme dans ma croyance m’assurant de la sainte affection avec laquelle vous [illis.] Notre Mère Prieure est confuse de l’incommodité [25] qu’elle vous aura donnée ou à votre communauté. Elle vous remercie très humblement de tous les biens que votre bonté lui a communiqués pour mon particulier. Je vous en suis beaucoup obligée. Le ciel vous récompensera de tout et singulièrement du saint petit livre que vous m’avez envoyé. On dit qu’il ne s’en trouve plus d’imprimé. Je vais le faire remettre sous la presse, car j’en désire quantité293. Vous avez fort bien compris dans la lettre de N294 ce que je demande de sa charité, et lesquelles choses il m’a promis. J’excuse le retardement qu’il apporte à me donner ce bien d’autant que je sais qu’il est si fort occupé de Dieu et employé es œuvres de son service qu’il n’a pas le loisir d’effectuer ce qu’il m’a promis, mais puisque la Divine Providence vous a fait la dépositaire de ces trésors, je vous supplie en l’amour des sacrées plaies de notre très adorable Maître de me faire part des grands biens que vous possédez.

Entre autres choses, il m’a parlé de certains degrés de la parfaite abjection que notre bon Père Chrysostome a fait depuis peu, mais ils ne sont imprimés. Lui ayant dit que j’avais un imprimeur à ma liberté il m’assura qu’il me les enverrait avec la beauté divine et quantité d’autres choses, je ne sais s’il en a perdu le souvenir. Au temps qu’il pourra appliquer son esprit à ces choses, je supplie votre bonté de lui en parler. Cependant, de votre295 [26], soyez-moi favorable et prenez quelque pitié d’une âme dans toutes sortes de privations. Je vous renverrai fidèlement ce que vous m’envoyez après que je l’aurai copié.

Priez, très chère Mère, Celui qui nous est tout. Qu’il me rende digne de faire un saint usage des croix, mais notamment des intérieurs, lesquelles me mettent quelquefois dans quelque sorte d’agonie. Dites pour moi, je vous supplie, pensant à mes misères : Justus est Dominus296, etc. O que mes péchés, mes libertinages passés et mes infidélités présentes méritent bien ce traitement lequel je trouve nonobstant ces violences tout plein de miséricordes. Bénie soit la main adorable qui me fait ressentir quelque petite étincelle des effets de sa divine justice. Aimez sur moi cette justice de Dieu, c’est ma félicité lorsque j’ai la liberté d’y faire hommage. Je vous donne à Sa Majesté dans le sacré repos que in pace in idipsum297, etc. Je m’explique et je me réjouis de toutes les grâces qu’il vous fait. J’ai une satisfaction sans pareille de le remercier de toutes les faveurs desquelles il embellit vote âme. Sans cesse je l’adore et loue pour vous, pour notre N298 et pour notre Monsieur de Rocquelay. Je vous ai tous très bien présentés devant Dieu, mais quelquefois d’une manière plus particulière. Au reste je vous procure à tous trois tous les biens intérieurs que je puis par des saintes prières que l’on dit pour vous.

Notre chère [27] sainte Mère Benoîte de la Passion299 prie pour tous d’une manière toute angélique, car elle est si fort transpercée et transportée que le jour du vendredi saint elle crût mourir. Mr notre chapelain, nous écrivit promptement les suites de sa maladie. Elle se porte mieux, mais sa blessure ne peut guérir. Je la souhaite auprès de vous dans cette disposition sans toutefois contrevenir à la sainte clôture qu’elle garde chèrement. Si j’ai l’honneur d’être un jour avec elle, je vous en manderai les particularités. Notre voyage n’est point encore conclu. Il faut attendre le retour de nos Sœurs ou plutôt leur venue à Saint-Maur. Sitôt qu’il y aura quelque chose d’arrêté, je vous le ferai savoir. Notre Mère P. a grande répugnance à me laisser aller et je doute que ses raisons ou oppositions auront quelque effet. Je suis à Dieu, je ne m’occupe point de ces choses. Mais néanmoins, je vous supplie de recommander à Dieu cette réforme. Adieu, ma toute chère Mère. J’ai encore beaucoup à vous écrire, mais je suis interrompue pour cette fois. [28] Par charité, donnez-moi de tout votre cœur à Dieu et adorez sa très aimable justice sur son esclave et sur vôtre, etc./Vôtre… etc.

      1. 15 juillet 1644 Saint-Maur LMR Le voyage de Lorraine

À Monsieur de Rocquelay300. Dites, s’il vous plaît, à notre cher […] que Monsieur de Barbery lui écrit et que je le supplie de faire ce qu’il lui priera. Je n’écrirai point par ce poste. Saluez notre très cher ange et bien-aimé frère pour moi301. O, le martyre que la vie! Toutes choses créées augmentent les douleurs d’une âme qui aspire au ciel. Je vous proteste que je suis tellement bête que je ne puis qu’avec de grandes peines m’appliquer aux choses temporelles. Rien ne peut entrer dans mon esprit et je ne puis prendre si à cœur nos affaires que je m’en puisse inquiéter. Ce mot que je suis à Dieu me satisfait de sorte que j’attends avec paix son bon plaisir sur moi. Très cher Frère, voilà une lettre de notre bonne Mère Maîtresse qui me donnerait de la tentation si j’étais encore sensible. Je suis très aise d’avoir reçu de ses nouvelles, mais je suis dans l’impuissance d’agir pour mon particulier. C’est pourquoi recommandez à Dieu le voyage de Lorraine que nous ne ferons encore sitôt. Dites, je vous supplie, à mon très cher A302 que je le supplie au nom de Dieu de me mander son sentiment sur mon retour à Rambervillers. À Dieu! Je ne vous importunerai pas beaucoup cette fois. Tous désirs, s’ils sont efficaces nous tirent à Dieu. La pureté nous rend dignes de Dieu et l’abnégation nous conduit à la plénitude de Dieu. Qui a Dieu a tout et il est parfait et celui qui n’a pas Dieu n’est rien et n’a rien quoiqu’il fasse et encore qu’il ferait des miracles il ne peut rien faire de parfait ni aucune œuvre qui soit digne du Paradis. Donnez bien à Dieu. Je suis toujours en lui, Monsieur, votre…

      1. 17 juillet 1644 Saint Maur LMR Mes petites aventures

À Monsieur de Rocquelay303. J’ai reçu ce matin les vôtres, mais n’y remarquant point de date, cela m’empêche de voir s’il y a longtemps qu’elle est écrite [qu’elles sont écrites]. Quoi qu’il en soit, elles me sont venues à souhait, car je n’osais vous importuner à raison de vos occupations continuelles, mais puisque vous m’en donnez la liberté je vous dirai que je reçois de toute l’affection de mon cœur les saluts que vous m’envoyez puisqu’ils sont de la croix. Je les reçois comme très agréables et me donne à l’effet d’iceux nonobstant que pour l’heure présente je suis entièrement privée du souverain bien que vous croyez que je possède. Est-ce par amour-propre de se lier de telle sorte à Dieu qu’on ne ressent quasi point les contrariétés qui arrivent. Je voudrais bien être digne de souffrir. Je me tiendrais bien heureuse. On m’a fait espérer que quelques jours la divine bonté se souviendra de son esclave. Je suis toute à sa [21] puissance attendant avec paix et repos les effets de son adorable justice. Je me trouve bien de me retirer de toutes choses autant qu’il est à mon possible. Heureuse l’âme qui est bien dégagée. La simple pensée d’un parfait dénuement donne joie à mon esprit nonobstant que j’en suis infiniment éloignée et je prends grand plaisir de savoir des âmes qui le pratiquent fidèlement ou qui souffrent que Dieu l’opère en elles. C’est une grande miséricorde que Sa Majesté fait à celles qu’il gratifie de ce point. Donnez-moi à sa toute-puissance pour être détruite et désirez que Dieu seul vive et règne dans son esclave selon son bon plaisir. Il me vient en pensée que vous me croyez que je sois malade. Je vous supplie : ne pensez à rien de cela et croyez que je suis toujours en bonne disposition si je suis parfaitement abandonnée à Dieu. Demandez-lui pour moi cette grâce si vous désirez m’obliger.

Il faut que je vous raconte mes petites aventures. Ces jours passés la Providence m’a envoyé une personne séculière conduite d’une voie assez extraordinaire. Elle avait de la répugnance à venir à Saint-Maur dans la pensée qu’elle ne connaissait personne de nous autres. Dieu lui dit intérieurement qu’il en disposerait une pour l’entendre, ce qui arriva nonobstant que je n’avais point grande inclination à lui parler. Elle s’entretint fort familièrement de plusieurs choses fort singulières qui sont même de conséquence. Il faudrait vous voir pour vous dire la meilleure part. Cependant je vous dirai une [22] partie de ce qu’elle me dit sur les choses extérieures. La première, que Dieu m’avait choisie entre plusieurs pour me faire religieuse de Rambervillers, que ma perfection était dans cette maison et que je ne devais faire aucun projet pour ailleurs. Bien que possible, je serais employée pour quelque temps en autre part. Secondement. Notre établissement ici n’aura pas grande solidité parce que Dieu veut que l’on retourne, la paix étant faite. Troisièmement. Elle dit qu’elle allait réformer l’abbaye que vous savez, que Dieu y voulait établir sa gloire. Elle me dit quantité de choses pareilles. Sa conversion est admirable. Elle est Damoiselle de Lorraine et demeure à Paris. Il y a neuf ans, elle est sortie de son pays par l’efficace d’une parole intérieure : Audi filia et vide et inclina aurem tuam et obliviscere populum tuum et domum Patris etc. Ce qu’elle fit avec une généreuse conscience et comme elle ne savait ce que Dieu voulait faire d’elle, elle le supplia de la conduire ce qu’il fit l’instruisant continuellement. Elle a une dévotion très particulière à la sacrée Mère de Dieu. Elle dit que les saints sont nos avocats et que nous les devons prier d’autant que nous sommes indignes d’être exaucés. Elle dit encore que la moindre petite satisfaction de nature nous prive de très grandes grâces. C’est cet attrait que l’abandon à la Providence joint à une extrême pauvreté de toutes [23] choses qui comprend assez le dégagement où elle est. J’espère selon ses promesses la revoir en peu de jours. Je vous manderai ce que j’en aurai appris.

Quant à notre bonne [s…]304, je vous assure qu’elle n’est point morte, si ce n’est depuis huit jours, car je reçois fort souvent de ses nouvelles. Il est vrai qu’elle a reçu l’extrême Onction d’une très grande maladie, mais elle se porte mieux et Dieu l’a revêtue du saint habit de la religion le jour de la Sainte Trinité dernière, dans une maison des Filles de Notre-Dame qui sont depuis longtemps établies à […] Je puis néanmoins vous assurer que la vie n’est plus guère longue sur cette terre misérable et soyez certain que vous saurez les particularités que Notre Seigneur me fera la grâce d’apprendre. Continuez vos saintes prières pour elle, je vous supplie, et pour moi, misérable pécheresse. Je ne vous puis exprimer mes besoins tant ils sont extrêmes. Je vous remercie de la charité que vous m’avez procurée auprès de cette bonne âme. Croyez que tout ce qui sera à mon pouvoir, je ne l’omettrai pas. Je me sens pressée d’écrire à la sainte âme que vous savez305 pour lui demander quelques secours, mais au nom de Dieu et pour l’amour de la Très Sainte Vierge et du grand Saint Joseph, tenez la main à ce que je puisse en avoir la réponse. Je vous demande ce surcroît de charité. Je vous [24] envoie mes lettres, priez notre bon306  de me donner cette consolation puisqu’il en a le pouvoir. Ma Sœur Catherine de Ste Dorothée vous supplie d’écrire son nom pour être de la confrérie de la Sainte Trinité et pour porter le scapulaire des Pères de la Rédemption des captifs. L’intérieur que vous m’avez renvoyé vient d’une de mes Sœurs que vous ne connaissez pas encore. Il ne fallait pas me le renvoyer, car j’en ai copie. On travaille toujours à nous établir selon que le tout réussira. Je vous le manderai. Adieu, mon très cher Frère, croyez-moi véritablement/M. /votre, etc.

      1. 4 Août 1644 L 1,13 Pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents.

M307. Je remercie Notre Seigneur des grâces qu’Il vous fait de demeurer tranquille dans l’état où Il vous met à présent : état d’abjection, et pour le corps et pour l’âme, puisque vous ne faites rien, ce semble, pour Dieu, et que vous demeurez comme une statue inutile dans la niche de votre lit. Lisez, je vous prie, le chapitre onzième du sixième Livre de l’Amour de Dieu de Monsieur de Genève308. L’imagination qu’il fait d’une statue contient de belles vérités, et des enseignements excellents sur les dénuements où doit être l’âme fidèle, et seulement amoureuse du contentement et du bon plaisir de Dieu, sans rechercher nullement ses intérêts propres.309

Croyez-moi, qu’il est rare de trouver une personne dénuée de toute créature. Son prix est de grande valeur devant les yeux de Celui qui voit le fond du cœur. Laissez-vous dévorer à la Providence divine. Qu’Elle vous jette où Il lui plaira, qu’Elle vous mette même sur le fumier comme le Saint Job310 tout couvert de plaies; il n’importe, pourvu que vous y soyez par son ordre, vous y serez bien311. L’amour propre rend notre nature si gluante, qu’elle ne peut quasi s’approcher des créatures sans s’y attacher312. À moins que d’être dans un petit trou séparé de tout le monde313, il n’y a pas moyen, ce semble, de conserver la suprême pureté qui nous unit à Dieu. L’état où vous êtes y peut beaucoup servir. C’est pourquoi jouissez-en à la bonne heure, et offrez-vous à Dieu pour y être toujours, s’Il le veut.

L’on m’a dit d’agréables nouvelles, quand on m’a assuré que vous ne vous mettez en peine de rien que de contenter Dieu314 à sa mode présente, et que vous ne pensez pas au gouvernement de la maison315, jetant tout votre soin en Celui qui vous nourrit de ses divines faveurs et lumières. Comme il faut penser à ses affaires quand Il le veut, il n’y faut pas penser quand Il ne le veut pas. Il n’a pas affaire de vos soins pour la conduite de ses prédestinés. Savez-vous que nous gâtons tout pour vouloir trop faire316. Demeurez donc dans votre niche, contente de son contentement et de son ordre317.

Pour moi je suis toujours dans le train ordinaire, le désir de la solitude me revient318 voir souvent. Mais après qu’il a fait sa visite, je le prie de s’en retourner, et qu’à présent je suis empêché, ne pouvant aller où il me veut mener, je le congédie ainsi tout doucement, sans m’embarrasser avec lui. Je ne refuse pas pourtant les offres qu’il me fait de son service, quand l’occasion s’en présentera. Je roule donc tout simplement, et tranquillement appuyé sur l’ordre de Dieu, comme sur mon Bien-aimé; pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents319. Pour mes imperfections, j’en commets quelques-unes dans le tracas où je suis, et aussitôt elles me conduisent dans l’abjection qui est notre refuge ordinaire320. Priez pour moi, etc.

      1. 18 août 1644 LMB La lettre de la bonne âme

Monsieur321, Il me semble vous avoir supplié de ne vous mettre point en peine322 de m’écrire pour me témoigner la sainte affection que vous avez pour moi. Croyez, mon très cher Frère323, que les effets de votre charité324 sont extrêmement admirables en mon endroit325. Je ne peux comprendre comment Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse. Il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés que326 je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée327. Je crois que notre bon Dieu prend un singulier plaisir à la charité que vous me faites, je vous puis assurer qu’elle ne sera point sans récompense même dès cette vie. Sa Majesté veut bien que vous secondiez328 les désirs que j’ai d’être entièrement à Jésus Christ. Mon actuelle occupation est de tendre à lui et d’être à lui sans aucune réserve.

La lettre de la bonne âme329 me jette dans un si grand étonnement330 de la miséricorde d’un Dieu sur son esclave que j’ai331 été plusieurs jours dans une disposition intérieure que je ne puis exprimer, mais que vous pouvez bien comprendre. Les sentiments que j’ai sur ce qu’elle m’a dit [9] sont si profonds que j’en reste anéantie jusqu’au centre des enfers ne pouvant concevoir que la majesté332 de mon Dieu daignât abaisser ses yeux divins pour regarder une abomination. Sa bonté m’abîme de toutes parts, qu’il en soit éternellement glorifié333. Je vous supplie et conjure en son saint amour de continuer vos grandes et saintes libéralités en mon endroit et de me remettre de temps en temps dans le souvenir de cette sainte âme. Je voudrais bien qu’elle m’obtienne334 la grâce d’être pleinement, entièrement et sans aucune réserve à Dieu. C’est toute ma passion que de rentrer en lui selon ses aimables désirs335.

Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude; vous avez goûté la suavité du Seigneur, je vous porte compassion336 dans l’emploi où vous êtes, mais337 celui qui par un excès de son divin amour vous a très338 fortement élevé au-dessus339 de tout. Je m’en réjouis et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tout les biens que je vous peux souhaiter340. Je suis en son amour vôtre341.

Je vous remercie mille et mille fois des soins que vous avez pour l’établissement de nos Sœurs à Saint-Silvain342. Monsieur de Barbery en a écrit à notre Révérende Mère. Je prie Notre Seigneur que ses divines volontés s’accomplissent en nous et en tous les charitables desseins que vous avez de soulager ces esclaves.

Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude. Vous avez goûté la suavité du Seigneur. Je vous porte aucunement de la compassion dans l’emploi où vous êtes; mais celui qui par un excès de son divin amour, vous attire fortement, vous élève au-dessus de tout, je m’en réjouis, et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tous les biens que je vous peux souhaiter.

Notre Mère vous343 a écrit ses344 sentiments sur nos petites affaires, pour savoir les vôtres, et si vous êtes d’avis que la bonne Mère Benoit345 aille en Normandie, [180] si l’établissement réussit. C’est une digne religieuse, mais si cela arrive, notre pauvre maison346 souffrira beaucoup de son absence. Toutes mes Sœurs vous présentent leurs très humbles et affectionnés saluts, se recommandant à vos saintes prières. Je suis au Saint Amour de Jésus, Votre etc.

      1. 19 août 1644 LMR Aimez Dieu pour moi

Notre divine Princesse347, la sacrée Mère d’amour, nous rend dignes de participer à ces adorables excès au jour de son admirable [16] triomphe. Ne soyez point en peine de vos lettres. Je les ai reçues fidèlement. Est-ce point les réponses de notre sainte âme et une lettre de notre bon, etc.348 et une des vôtres. Je les reçus le jour de la Saint-Laurent environ les huit heures du soir. Je ne sais quel remerciement vous faire d’une telle charité que vous m’avez faite et procurée. Je vous envoie cet essai d’oraison. Aussitôt que la disposition du père de gondran [Condren] sera transcrite, je vous la renverrai fidèlement. N’en soyez point en peine, je vous supplie.

Au reste la réception des vôtres m’ont si fort consolée que je ne vous puis dire jusqu’au point où elles ont porté mon pauvre esprit et je vous supplie continuer de m’envoyer des charités pareilles, car je vous assure qu’elles sont bien efficaces puis qu’elles se font ressentir dans un cœur de glace comme le mien qui fut tellement surpris en la lecture des réponses de la sainte âme que vous savez et en celle de notre bon N.349 écrivit que j’en demeurais hors de moi, ne me pouvant persuader que la Majesté adorable d’un Dieu daignât bien abaisser ces yeux divins pour regarder le plus impur et le plus sale néant qui ne fut jamais sur la terre. Ma pensée est que possible cette âme s’est méprise et renvoyé une réponse pour l’autre. Si elle me mandait que la très sainte et aimable justice de mon Dieu m’abîmerait au centre des enfers je n’aurais mille difficultés de porter croyance à une telle sentence, car en esprit j’y suis aucunement abîmée ne voyant aucune place qui me soit convenable que la plus affreuse de ses cachots. Que je porte et souffre par hommage à la divine, [17] très sainte et amoureuse justice de mon Seigneur et de mon Dieu que j’aime d’une tendresse égale à sa sainte miséricorde, et si j’osais, je dirais davantage, prenant un plaisir plus grand dans l’effet de la première que de l’autre. Et parce que je vois une main d’amour qui fait justice à soi-même, faisant ce que mon amour propre m’empêche de faire. Aimez Dieu pour moi, mon très cher Frère. Voilà tout ce que je vous puis dire dans l’état présent, et continuez vos saintes charité vous en aurez de grande récompense devant notre bon Dieu une des plus agréables sera de voir que vous aurez contribué à la conversion d’une des plus détestables pécheresses de l’univers.

Je vous rends mille et mille millions d’humbles actions de grâces des biens et saintes prières que vous me procurez. Je prie notre bon Dieu qu’il vous consomme de son divin amour. Je n’écris point cette fois à notre très chère M. supérieure, mais je vous supplie, présentez-lui mes très humble obéissances. J’attends cette semaine notre très cher Père Chrysostome. J’attends quelque chose de sa charité pour une de mes sœurs d’ici et pour la Mère Benoîte. Je vous enverrai le tout lorsque je l’aurai, quand Notre Seigneur vous donnera quelque chose ensuite de sa divine soif. Je vous supplie m’en faire part afin qu’avec vous je puisse au mieux qu’il me sera possible désaltérer l’ardeur de mon Jésus et souffrir lors qu’il m’en rendra digne. Je vous laisse tout à lui et pour lui. Je suis/M./Votre etc.

      1. 5 septembre 1644 L 1,14 Ce qu’est la créature après la chute d’Adam.

M. Voulant répondre à la vôtre, j’ai trouvé que les sentiments que Dieu m’avait donnés en l’oraison ne vous seraient pas mauvais; je vous les rapporte. J’ai pensé en mon oraison ce que c’est que la créature après la chute d’Adam. Je ne faisais que dire : «Qu’est-ce que la créature?» C’est un abîme d’orgueil, d’aveuglement, d’aversion de Dieu, et de conversion vers ses semblables. «Qu’est-ce que la créature?» C’est un amas de toute corruption, de toute pauvreté, et de toute incapacité350. «Qu’est-ce qu’elle doit faire?» S’humilier, s’anéantir, s’abîmer dans le néant continuellement, avoir défiance de soi-même, et vivre dans une crainte perpétuelle de sa fragilité. Vivant dans les lumières de sa grâce qui lui font voir son état criminel, et sa pente continuelle au mal, elle vivra dans l’esprit de pénitence, elle fuira toute sorte d’honneur et d’aise, elle se plaira d’être anéantie et crucifiée des autres. Il n’y a point de si grande abjection qu’elle ne trouve petite; et elle imite les pauvretés et les mépris de Jésus qui s’est mis en sa place durant qu’Il a vécu sur la terre351. Jamais une âme ne vivra en vérité et humilité, si elle suit les maximes du monde qui la font vivre selon les inclinations d’Adam. Elle doit épouser celle de Jésus-Christ et la folie de sa croix352, et croire qu’elle n’est jamais mieux que lorsqu’elle est dans les misères, les persécutions et les croix353. Il n’y a point d’autre voie que celle-là. Jamais nous ne trouverons Dieu que nous ne nous perdions nous-mêmes dans les abjections et les mépris. Quand nous ne ferions dans nos retraites, que de demeurer bien convaincus que le vrai chemin pour aller à Dieu, c’est de marcher avec Jésus-Christ dans les pauvretés, abjections et misères, nous serions tout ce qui se doit faire. Adieu en Dieu.

      1. 21 octobre 1644 LMR J’attends cet le bon Père Chrysostome

À Monsieur de Rocquelay354. Bénie soit la divine Providence qui m’a aujourd’hui consolée de vos chères lettres que j’attendais avec instance dans le désir de recueillir mon cœur en l’amour de mon tout par les saintes connaissances que votre charité me communique. Je ne saurais vous dire combien j’ai trouvé long votre silence et je vous supplierai volontiers sans contrevenir à la divine conduite de n’être plus si exact à la garde d’un silence qui m’est préjudiciable. De ma part, je ne l’ai observé que pour deux raisons : la première, de votre retraite et la seconde, parce que Monsieur de Barbery m’écrit que j’étais trop prolixe en mes lettres, notamment en celles que je vous écrivais (je ne sais où il les avait vues) et qu’en cela j’agissais contre la grâce. Ceci arrêta un peu ma plume jusqu’à ce que j’en serais assurée d’ailleurs.

Vous apprendrez ici la maladie de notre Bonne Mère Prieure, une fièvre double, tierce, la réduit à l’extrémité et les médecins n’ont pas bonne opinion de son mal. Je supplie votre charité de prier Dieu pour elle et recevez vos humbles recommandations et la conjuration qu’elle vous fait e prier Notre Seigneur qu’il la convertisse. Elle ne demande point la guérison du corps, mais bien celle de l’âme souhaitant de se voir toute à Dieu, recommandez-la s’il vous plaît à toute la sainte connaissance que vous avez et à Madame votre bonne Mère que je salue de toute mon affection. Nous sommes en peine de notre pauvre Mère, néanmoins nous espérons que l’amoureuse Providence de Dieu qui dispose de tout saintement, justement et amoureusement. Il sait le besoin que nous avons d’elle et je le dis volontiers à notre Bon Dieu. «Mon Seigneur, celle à qui vous avez confié la petite troupe de vos humbles esclaves et qui peut faire beaucoup pour votre gloire est malade» Après ces mots, je me repose en confiance.

Vous me dites, mon très cher Frère, que je suis devenue muette. Je ne sais ce que c’est, mais je me trouve insensiblement dans un silence que je n’ai pas une seule parole à proférer? Je trouve une grande satisfaction à me taire, mais non pas toutefois avec les âmes qui sont de Dieu et qui me peuvent porter à lui, encore que souvent dans les entretiens pareils je me trouve dans le silence, étant seulement attentive aux saintes paroles que l’on dit ou plutôt à l’objet pour l’amour et de l’amour duquel on s’entretient. Vous me consolez dans l’espérance d’un trésor, je vous supplie autant que je puis de ne nous point oublier.

J’attends cette semaine le bon Père Chrysostome pour l’entretenir sur les pensées d’une retraite que j’ai faite ces jours passés. Je vous enverrai ses sentiments sur ce que j’ai expérimenté. Je voudrais vous en entretenir dès l’heure présente, mais je suis occupée extraordinairement, tant par la maladie de notre mère que pour me voir obligée de faire ce qu’elle faisait avant son mal. Je suis fort consolée d’entendre parler des saintes âmes que vous connaissez. Mon Dieu que j’aime ce dénuement, mais que j’en suis éloignée. Envoyez-moi ce qui me peut conduire dans cette perfection et vous aurez part au profit qui en reviendra. Je vous supplie que notre cher N355. se souvienne quelquefois devant Dieu de sa pauvre et indigne Sœur. On m’a dit qu’il devait bientôt venir à Paris. Je m’en réjouis, car certainement notre bon Père viendra à Saint-Maur avec lui. Très cher Frère, tâchez d’être de la partie et notre joie sera grande. Nous parlerons ouvertement de tout ce que nous aimons qui est celui au saint amour duquel je vous suis, Monsieur, etc.

      1. 10 décembre 1644 LMR Saint Maur

Amour, amour, amour pour Jésus anéanti356 dans les entrailles virginales de sa Très sainte Mère.

Vive Jésus l’éternel amour de nos cœurs dans les entrailles virginales de sa très Sainte Mère! Je viens de recevoir une lettre que notre bonne Mère Benoîte vous écrit. Je vous l’envoie vous suppliant de prendre la peine de lui écrire comme vous l’avez reçue. Je pensais vous envoyer la disposition, mais elle est encore entre les mains de notre bon Père Chrysostome. Je promets qu’aussitôt qu’il y aura fait réponse, je vous en enverrai la copie. Vous verrez un excès de la miséricorde divine à la sanctification de cette âme. C’est une élue. Vous aurez la consolation de voir ses écrits. Mes Sœurs vous prie [nt] très instamment d’avoir encore un peu de patience, qu’en peu de temps elles vous renverront la disposition du Père de Gondran. Elles la font copier. J’ai brouillé la disposition d’oraison que vous demandez. Je vous l’enverrai sans faillir.

Vous m’avez mandé, mon très cher Frère, que votre bonne amie est en silence, mais vous ne faites point de [15] distinction de cette bonne âme. Est-ce point celle qu’autrefois m’a écrit, ou bien est-ce encore une autre? Dites-moi cela, je vous supplie, et tâchez au nom de Dieu que je puisse avoir un mot de réponse sur la dernière lettre que je lui ai écrite au sujet d’une âme en peine. Je vous supplie de lui rendre ce service et vous m’obligerez. Je me réjouis de la disposition de notre chère S. Je prie la divine bonté lui augmenter ses infinies miséricordes, mandez-moi un peu si je ne suis point entièrement hors e son souvenir. Je me recommande à ses saintes prières, aux vôtres et à celles de notre chère Mère Supérieure. Je suis navrée que son incommodité l’attache si fort sur la croix, je vous supplie de la saluer de ma part. Je crois que je vous écrirai bientôt plus amplement s’il plaît à notre Bon Dieu. Adorez pour moi le Saint Enfant Jésus et me sacrifiez à sa Sainte Enfance, le remerciant pour moi du présent que sa miséricorde m’a fait depuis peu de pauvreté, douleur et mépris. À Dieu, soyons à lui plus que jamais! Amen.

      1. 3 janvier 1645 LMR Quelque effet du véritable abandon

Monsieur357, Je vous désire consommé des divines flammes du saint amour de mon très adorable Jésus pour étrenner à cette nouvelle année. Je vous réveille de la part de ce Petit Enfant et vous convie de réjouir mon esprit par les saintes leçons qui vous ont été faites dans l’étable. Colligez de notre cher A358. ce qu’il y a appris et m’en faites part, je vous supplie, comme à celle qui, à la porte de votre charité, attend cette aumône en toute humilité. Je vous vois dans un recueillement si profond que je doute si vous en pourrez désister pour me donner la convocation que je vous demande, je ne laisserai de l’espérer. Cependant que je vous dirai que depuis quelque temps il a plu à la divine Providence me faire ressentir quelque effet du véritable abandon et de la parfaite pauvreté qui dénue l’âme de tant de choses pour la faire entrer dans la nudité de Jésus souffrant. C’est la voie où du présent je suis attirée et en laquelle je prends mes intimes délices parce que cet état éloigne tellement l’esprit de toutes choses qu’il ne peut s’occuper que de la pauvreté de Jésus. Toutes les choses transitoires passent comme si elles n’étaient point. Dieu seul, je dis Dieu seul, est la simple occupation, tendance et consolation de l’âme. O Sainte nudité, que vous êtes aimable et agréable à l’âme qui a le bien de vous goûter et connaître! À Dieu, mon très cher Frère, je vous supplie d’assurer notre très cher Frère A359 que je trouve bon son silence lorsque les affaires de Dieu l’occupent. Si vous pouvez m’écrire, j’en aurai un grand contentement, mais je vous supplie en cela comme en toutes autres choses. Suivez l’ordre et le trait du Saint-Esprit, puisque vous êtes chevalier de l’ordre. N’agissez que par l’ordre de celui en qui je suis pour toujours par son saint amour, Monsieur, etc.

      1. 29 janvier 1645 LMR route de Rambervillers.

À Monsieur de Rocquelay360. Notre sortie de Paris a été en quelque sorte si précipitée qu’il me fut impossible de vous écrire selon que je l’avais projeté. Sans doute que les nouvelles de notre voyage vous auront surpris comme elles ont fait beaucoup d’autres qui ne me croyaient jamais être de la partie. La divine Providence l’a voulu contre toute apparence humaine. Je marche à l’aveugle dans les voies de la soumission, ignorant ses desseins. Je les adore sans les connaître, sachant très bien que tous les évènements sont effet de la divine sagesse qui peut dans toutes les occasions nous sanctifier si nous correspondons à la grâce. J’aime plus que jamais ma chère devise : «Ego Dei sum» et je la porte gravée au plus intime de mon cœur pour l’accomplir mille fois le jour, par un très entier abandon ou plutôt, par la totale perte de moi-même, par un pur anéantissement dans Dieu, félicité la plus glorieuse qui se puisse rencontrer sur la terre. Infailliblement elle est sortie du Paradis pour nous faire goûter la douceur de ses fruits. Désirez, mon très cher Frère que je suis rassasiée de Celui seul qui peut contenter pleinement mon esprit et qui est uniquement désirable. Je vous offre à Sa Majesté dans l’incertitude de vous revoir. Je suis à Dieu. Vous êtes à Dieu. Cette pensée est la plus délicieuse du monde, parce que lorsqu’elle occupe mon esprit, elle l’oblige à vous sacrifier avec lui aux sacrés vouloirs de la Divine Providence. Qu’il est doux de respirer sous cet air et ne me vouloir que par ses ordres!

Si la volonté divine eut permis que je vous voie avec votre cher Ange361 avant que de faire le voyage, ma joie eut été bien entière. J’appris de notre très honoré Père Chrysostome qu’il devait venir dans dix jours, mais il n’y avait pas moyen de retarder. Il me promit qu’il se souviendrait de moi dans les saintes conférences que vous ferez ensemble. J’espère que votre bonté ne sera pas moins grande, nonobstant mon éloignement qu’elle l’a toujours été pour les biens de mon âme. Cette union de mes esprits en Dieu et pour Dieu ne vous permet pas de changer. C’est une grande consolation pour moi, qui serai possible privée toute ma vie de l’honneur et de la satisfaction de vous revoir. Je vivrai toujours dans la croyance que votre fidélité sera invisible et que croissant de jour en jour dans le saint amour de mon Dieu, vous vous souviendrez dans l’abondance de ses miséricordes, d’une pauvre créature qui n’a pour toute richesse que pauvreté, douleur et mépris. Vous prendrez la peine, s’il vous plaît, de faire lecture de la présente à notre cher Ange362 puisque j’écris autant pour lui que pour vous et pour notre très chère et très honorée Mère Supérieure363. Assurez-les que je ne désisterai jamais de la fidélité que je leur ai promise moyennant le secours de la grâce, si les séjours dans mon quartier devait tirer en longueur. Je vous en donnerai avis et vous ferai part de tout ce que la divine bonté me fera rencontrer de précieux. Seulement, je vous conjure en l’amour de notre bon Seigneur, digne seule chose, c’est que vous continuiez tous trois de désirer devant Dieu l’accomplissement de son bon plaisir en moi désirant qu’il soit en moi selon la plénitude de son saint amour. Je crois que vous avez assez de bonté pour m’écrire quelquefois et pour m’envoyer des nouvelles des saintes âmes que vous connaissez et particulièrement de celle de qui j’attends encore une réponse charitable364. Tenez-y la main, je vous supplie et m’écrivez bien simplement toutes les nouvelles que vous trouverez en votre pays.

Je vous enverrai des nôtres et vous recommanderai bien chèrement à notre bonne Mère Benoîte et à d’autres que je connais et que j’apprends tous les jours à connaître par permission de la divine Providence qui dispose les choses pour favoriser les désirs que j’ai de connaître les serviteurs de mon Dieu. Si je retourne possible, serez-vous encore à Paris? Ce serait pour moi un grand bonheur si notre cher Ange365 était obligé de prolonger son voyage jusqu’à mon retour. Je rentre dans mon sacré abandon pour aimer de tout mon cœur ce qu’il plaira à mon Dieu d’en ordonner, ayant cette ferme croyance que de quelque sorte que le tout arrive nous serons entièrement sans réserve à Lui. Cette pensée me console dans la perte que je fais de vos chères présences. Je les désirais trop. Il fallait en être privée pour entrer dans une plus étroite pauvreté. O sainte pauvreté de toutes choses, je vous embrasse pour être à jamais compagne de mon esprit! Il faut finir pour vous dire adieu. Je vous donne donc à Dieu de tout mon cœur et vous offre à sa toute-puissance, le suppliant de vous anéantir et abîmer dans la pureté de mon saint amour pour toute l’éternité. Je vivrai dans l’espérance de nous y voir un jour pour avec les bienheureux à jamais chanter : misericordias Domini in aeternum cantabo après que j’aurai participé à la sainte Croix de mon Maître et qu’il aura consommé le cœur que je lui ai consacré et que vous lui sacrifiez tous les jours à la sainte Messe. Continuez en son amour cette charité admirable, lui demandant avec instance ma parfaite conversion. À Dieu encore mes très chers et honorés Frères, je vous laisse à Dieu et en Lui je suis sans changer, Messieurs, votre, etc. Je vous écris la présente à Voy, le dimanche 29 janvier 1645. Ce bourg est à 20 lieues de Rambervillers.

      1. Février 1645 LMR Rambervillers

Monsieur366, Jésus est notre vivre, et notre gain est de mourir à toutes choses dans cet amour de pauvreté. Je vous présente les belles fleurs d’une sainte nudité pour intime salut. Je crois que vous aurez reçu celle que je vous écrivis pendant les chemins de notre voyage à Rambervillers. La présente vous assurera que par la grâce de notre Bon Dieu nous y sommes arrivés heureusement, mais incertaines du temps que nous pourrons sortir pour retourner à Paris. Les affaires que notre Mère y doit déménager traînent en fort grande langueur, il faut attendre le moment que la divine Providence a ordonné pour cet effet. Cependant je vous écris ces mots, voici une lettre de notre chère Mère de la Résurrection qui nous avertit que vous êtes à Paris avec Monsieur, notre très cher Frère. Je vous laisse à juger si je suis bien aise d’être si loin et dans la croyance que je ne vous y verrai plus. Je loue et bénis Notre Seigneur de tout mon cœur d’une telle privation. Il ne m’en pouvait point arriver de plus importante. Il y a si longtemps que nous nous réjouissons de votre venue dans l’espérance que vous nous donniez quelquefois par vos lettres. C’est un coup de la sage conduite de Dieu que je veux adorer sans y trouver tant soit peu à redire. Il ne suffit que c’est son bon plaisir que je souffre cette chère privation, suppliant Sa Majesté l’avoir pour agréable puisque c’est la plus grande que je lui puisse offrir en matière pareille. J’espère que votre charité ne laissera pas de se souvenir quelque petite fois de nous, j’en supplie très humblement Monsieur de Bernières. Je ne lui écris point sachant bien qu’il n’aurait le loisir de faire lecture de mes lettres. Faites-lui part de la présente, s’il vous plaît, et lui offrez mes humbles recommandations. Je crois que sa bonté n’est point raccourcie en mon endroit puisque c’est tout pour Dieu. Voilà mes chères Sœurs de Saint-Maur bien consolées. Je me réjouis de leur bonheur et du profit spirituel qu’elles feront par vos saints entretiens. Je dirai en esprit : Amen, pour toute la gloire que vous rendiez à notre Bon Dieu. Vous me ferez une charité extrême si vous me mandez combien de temps vous croyez être dans Paris afin que je puisse quelquefois me consoler en vous visitant de mes lettres. Priez Dieu pour nous, je vous supplie et m’obligez de prendre la peine de présenter nos humbles obéissances à notre bon Père Jean Chrysostome. Suppliez-le d’avoir mémoire de moi devant Notre Seigneur. Je vous salue en son saint amour et suis toujours de même affection tant à vous qu’à Monsieur notre très honoré Frère, Monsieur, votre, etc.

      1. 26 juin 1645 LMB à Saint Maur.

M., Jésus anéanti367 soit la consommation de nos désirs et de nos desseins. Notre bonne Mère est tellement fervente dans les résolutions que vous savez qu’elle ne peut quasi attendre le moment d’en recevoir la conclusion. Elle m’a fait écrire à notre bon père pour en avoir une prompte réponse368. Je vous envoie la lettre ouverte. Après que vous l’aurez lue vous la fermerez, s’il vous plaît, et comme nous avons plusieurs choses à expédier il serait bon de savoir bientôt si nos desseins pourront avoir leur effet. Je vous supplie d’y faire votre possible et de nous en mander des nouvelles. Nous ne vivons plus que dans cette espérance et le retardement d’un jour paraît bien long aux plus ferventes. Notre bonne Mère est si fort touchée que c’est merveille de la voir. Au nom de Dieu, hâtez-vous pour la consoler, car si cela ne réussissait pas, je ne sais ce qu’elle se résoudrait de faire.

Je ne vous écris cette fois qu’au sujet de notre affaire. Tout ce qu’il me reste à vous envoyer pour notre bon Père n’est point encore écrit. Mandez-moi, s’il vous plaît, si votre volonté continue sur la chère entreprise et ce que vous en espérez. Nous considérons sans cesse l’excellence [62] d’icelle et quelle grâce nous recevrons si la divine bonté nous en donne l’effet. Chacune se dispose d’entrer dans une fidélité très entière. Vous diriez, à nous voir, que nous allons à des noces de réjouissance et en des lieux de félicité. Elles s’y portent avec des cœurs animés d’une grande ferveur. Je vous supplie de songer à prier Dieu pour moi. Vous n’ignorez pas mes besoins et combien je suis glacée si les serviteurs et servantes de Dieu ne prient pour moi. Difficilement, pourrai-je arriver au but tant désiré?

Mandez-nous de vos nouvelles par la porteuse. À votre sortie d’ici, vous étiez dans la résolution d’écrire qu’on vous prépare votre ermitage. Notre Mère a pensé que nous serions très bien quelque temps dans votre maison des champs, toutefois nous laissons toutes choses à votre sage conduite. Faites comme Notre Seigneur vous enseignera. Je le supplie vous donner la persévérance et à moi la grâce d’un parfait anéantissement. Je suis en son saint amour…

      1. 30 juin 1645 LMB  Saint Maur Constante et ferme résolution des cinq solitaires

Je réponds369 aux deux lettres que vous avez pris la peine de m’écrire, et vous assure de la constante et ferme résolution des cinq solitaires qui augmente tous les jours dans l’affection à une sainte retraite telle que votre bonté se propose de nous [57] faire observer. Nos désirs sont extrêmes et rien de tout ce que vous nous représentez d’affreux à la nature ne peut ébranler le courage que Dieu nous donne pour nous sacrifier sans réserve à toutes les souffrances que Sa Majesté divine nous voudra gratifier. Je vous réponds de mes compagnes. Ce sont des cœurs généreux et pénétrés du saint amour, mais, pour vous parler en franchise, je suis celle dont vous devez craindre de sa fidélité. Je connais cet état d’une manière si excellente, et c’est une grâce si grande que Dieu fera à celles qui le posséderont que je me connais très indigne d’être de ce nombre. Il faut, mon très cher Frère, que vous m’aidiez beaucoup par vos saintes prières. J’ai bien un désir, mais cela ne vaut rien sans l’effet. Est-il possible que le grand et puissant Dieu ne doit un jour prendre pitié de son esclave? Je le supplie vous faire concevoir mes sentiments puisque je serais trop longue à vous les exprimer. Vous verriez la grande disette que je souffre en la privation du saint amour et comme je ne reconnais au ciel ni en la terre point de bonheur plus grand que celui d’aimer Dieu d’un amour de pureté, faisant quelquefois réflexion sur le genre de vie que nous prétendons d’embrasser, il me semble que c’est un chemin raccourci qui conduit au sacré dénuement. Je trouve que c’est un grand point que l’âme soit bien dénuée et la fidélité avec laquelle elle entrera dans la grâce d’icelui la rendra digne de grandes choses. J’aime et j’honore cette disposition que la grâce divine opère. Désirez que la divine bonté me rende digne d’y entrer. [58]

Je vous supplie de la part des cinq solitaires qu’aussitôt que notre très cher et bon Père aura donné sa résolution sur notre dessein vous preniez la peine de nous le faire savoir en toute diligence afin de travailler promptement à son exécution et disposer des affaires d’ici et de Saint-Firmin. Nous attendons vos réponses avant de rien ordonner. Pour votre maison des champs, nous n’y penserons plus. La divine Providence vous en fera trouver quelque autre. Ne vous mettez pas en peine pour notre temporel. L’abondance de Dieu est trop suffisante pour manquer à celle qui ne veut chercher que Lui et qui s’abandonne sans réserve. Il veut bien que nous imitions les saints Pères du désert qui vivaient du travail de leurs mains. Il faut être pauvre de toutes sortes pour l’amour de Celui qui nous appelle dans sa voie. C’est ma croyance qu’on ne fera pas grande difficulté de nous souffrir dans une petite maison puisque nous ne cherchons point d’établissement. À Dieu, je suis au saint amour, Votre…

      1. 4 juillet 1645 LMB Tâchez de venir promptement à Saint-Maur.

J’ai reçu les vôtres370 et appris l’état de vos affaires. C’est à présent que vous serez notre vrai frère dans la pauvreté et dans l’abjection, car il me semble que l’un ne va pas sans l’autre. Je loue et adore mon Dieu pour l’honorer qu’il vous fait de vous visiter certainement. Il se verra glorifié par cet accident : la disposition ou vous êtes le fait bien connaître, néanmoins je crois que vous devez faire quelque effort pour détourner ce torrent qui vous menace. Vos commodités ne sont point vôtres, mais Dieu vous les a données pour les employer à sa gloire en la manière qu’il lui plaît. Le fermier qui a du bien de son maître est obligé de [le] lui conserver, mais si la force l’emporte il ne sera point coupable. Faisons notre possible.

J’écris à Monsieur de Saint-Firmin et le prie de tout mon cœur de vous aller voir, s’il fait quelque chose c’est un coup de Dieu, car il n’y a aucune considération en soi qui le puisse obliger de vous servir. [55] Ce qui me console c’est qu’il vous connaît et qu’il vous honore. Au reste, mon très cher Frère, voyez comme la divine Providence vous accorde en quelque façon vos désirs, voilà une solitude qui se prépare d’une manière que l’on n’aurait point prévue. J’admire toujours plus la sainte et adorable conduite de notre bon Dieu. Néanmoins j’espère qu’il agréera votre humble soumission et vos intimes désirs, partant si vous vous retirez, tachez de venir promptement à Saint-Maur où vous serez reçu des cinq solitaires avec des affections qui ne se peuvent dire. Je ressens votre mortification, mais je n’ai pas assez de puissance pour y remédier, cela m’affligerait si je ne savais quelque chose de la grâce que Dieu a mise en vous. S’il vous réduit à vivre d’aumône, ce sera pour consommer votre perfection d’être plus conforme à Jésus pauvre, méprisé et anéanti. Sainte vie que tu es aimable, charmante et délectable à l’âme qui connaît ton mérite. Très aimé Frère si nous étions pénétrés vivement de ces vérités pourrions-nous vivre sans être abîmés dans la sainte abjection. Il me vient une pensée d’envier votre sacré bonheur. Mais mon Dieu, ses faveurs-là sont réservées aux grandes âmes et non pas aux avortons comme moi. Je vous annonce que c’est une grande grâce que Dieu fait à une âme qu’il réduit à la mendicité et sans appui que de son amoureuse Providence. Il est assez miséricordieux en votre endroit pour vous faire entrer dans cet état. Un peu de patience et nous verrons ses effets.

Quant au dessein de question, la résolution est toujours ardente. [56] Mais après l’approbation de notre bon père, il faut vous voir soit ici ou à Paris, afin de conclure l’affaire pour une dernière fois nous vous supplions d’avoir toujours bon courage sans vous mettre en soin des pauvretés que nous souffrirons ensemble puisque vous espérez que Notre Seigneur vous accordera vos désirs.

Je vous confesse que la lecture de votre lettre m’a bien surprise. Dieu travaille lorsque nous n’y pensons pas. Faisons tout notre possible avec un pur et simple abandon à la conduite de Dieu et aux évènements de sa sainte providence371. Mandez-moi, je vous supplie, ce qui vous est survenu depuis hier. J’attends de vos nouvelles. Cependant je vous laisse à dieu et suis toujours en son saint amour. Vôtre…, etc.

      1. 30 juillet 1645 LMB de l’ermitage du Saint-Sacrement 

Monsieur372, Notre bon Monsieur Bertot373 nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur, son absence [52] nous a touché et je crois que notre Seigneur convient que nous en ayons du sentiment puisqu’il nous a donné à toutes tant de grâce par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la ste perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il y a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours, et lors que la ste providence vous fît venir à Paris, si vous eussiez rejetté le mouvement de ce voyage, vous eussiez fait un grand mal à mon avis. Car personne ne pouvait faire ce que vous et lui avez fait céans. Dieu seul connaît ce que je veux dire et sans doute Il vous le fait voir en Lui, mais quand nous vous remercierons à jamais, ce ne serait rien faire comparé à ce que nous devons à votre charité, et il fallait que vous-même y fussiez en personne pour donner la liberté. Vous voyez mon très cher frère que votre voyage à Paris est de Dieu, et peut-être exprès pour cette pauvre maison qui avait un merveilleux besoin du secours que vous lui avez donné. Notre Seigneur en sera lui-même votre digne récompense. Je laisse au bon monsieur Bertot de vous dire, mais je dois vous donner avis qu’il est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans parlant sans cesse, fait plusieurs courses à Paris sans carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand, il ne songe point à se conserver, mais maintenant il ne [53] vit plus pour lui Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres, il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer.

Il vous dira374 de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités, et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide et si pauvre, même de Dieu, que cela ne se peut exprimer. Cependant, il faut, selon la leçon que vous donnez l’un et l’autre, que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. Il en arrivera ce qu’il plaira à Notre Seigneur, mais toutes choses sont quelquefois si brouillées, que l’on n’y voit goutte. J’ai une grande confiance en vos saintes prières et en celles de la bonne Sœur Marie375. Je vous supplie très instamment mon très cher frère de nous y recommander de la bonne manière. Vous savez maintenant mieux que jamais ce qu’il me faut. Faites qu’elle l’obtienne de Notre Seigneur, et je vous en serai obligée éternellement. Il me semble que cette grâce est entre vos mains pour moi, et si tous trois, vous, Mr Bertot et la bonne sœur [Marie] la demandez ensemble et de même cœur à Dieu pour moi, je suis certaine qu’il ne vous refusera point, car j’ai commencé une neuvaine pour cela qui m’a été fortement inspirée où tous trois vous êtes compris. Je me confie toute en vous, ne nous oubliez point ni toute cette maison. Vous savez ses besoins et pour l’amour de notre Seigneur écrivez-nous souvent, nous sommes de jeunes plantes. Il faut avoir grand soin de les bien cultiver. Je crois que Dieu vous en demandera compte. [54] À Dieu, notre très bon Frère, redoublez vos saintes prières pour nous. Je vous prie que tout l’hermitage prie surtout Mr Lambert et Monsieur des Messiers que nous saluons très affectueusement,/Vôtre etc.

      1. 7 Août 1645 M 2 132 Heureux qui se peut perdre et qui ne se retrouve jamais!

Une âme se perd en Jésus lorsqu’elle s’anéantit et toutes ses dispositions et inclinations naturelles, et qu’elle ne vit plus que de celles de Jésus. Heureux qui se peut ainsi perdre et qui ne se retrouve jamais376!

      1. 8 Août 1645 M 1,85 (1.10.2) Au-dessus de nos mérites

Quelque petite grâce que nous recevions, elle est toujours infiniment au-dessus de nos mérites, et nous sommes trop heureux de servir au Seigneur qui nous la donne. Mais aussi comme il ne faut pas prétendre aux grâces que nous n’avons point, il faut être extrêmement fidèles à celles que nous recevons377.

      1. 11 Août 1645 LMB Notre pauvre retraite de Saint-Maur

M./J’ai reçu les vôtres378 sur lesquelles je ne vous fais point de réponse, notre bonne Mère P. m’a dit qu’elle vous écrirait bien amplement ses pensées sur l’affaire dont il est question. Je vous assure, Mon très cher Frère, que je vais prier Dieu en tous les lieux de ma connaissance pour la conservation de notre bon Père [Chrysostome]. Plus je fais de réflexion sur nos états plus je vois le besoin que nous avons de sa sainte conduite. Nous allons commencer une neuvaine de communions pour cet effet, nous adressant à la sacrée Mère de Dieu qui a tout pouvoir dans le Ciel. Chacune de nous en particulier le demande à Dieu. Je vous supplie, attendant votre réponse dans notre pauvre retraite de Saint-Maur, faites-moi savoir comme il se porte et puis que la divine Providence vous tient à Paris. Tâchez de le faire soulager, Monsieur de Saint-Firmin fut hier ici. Il me dit qu’il avait grand regret de n’être venu à Saint-Maur que vous y étiez. Il désire de vous voir. Il connaît [51] de très bons médecins. Voyez si je le dois prier de les consulter ou si vous prendrez la peine de parler vous-même aux médecins pour leur faire concevoir ses incommodités, il est important qu’ils en sachent les causes. Il me tarde d’apprendre ce qu’ils en auront conclu. Je voudrais être à Paris pour employer ma petite puissance à vous servir en cela. J’écris à monsieur Ameline sans lui parler de son affaire. Je laisse le tout à notre bonne Mère qui en peut parler comme il faut. Communiquez toutes choses à notre cher Père [Chrysostome] et ensemble conclure de ce qu’il convient faire pour la gloire de Dieu, et pour la perfection de celles qui seront destinées à cette œuvre. Je vous supplie de me recommander à notre bon Père et lui dites que j’ai une entière croyance que Dieu me veut faire beaucoup de bien par lui. Je le salue très humblement à Dieu, très cher Frère, je suis…

      1. 25 Septembre 1645 LMB Saint Maur Lorraine

Je vous écris379 ce petit mot, en hâte pour vous supplier de me renvoyer par la porteuse le mémoire que je vous envoyais lorsque je vous suppliai de vous informer d’un certain jeune homme contenu en icelui380. Je vous supplie très humblement de m’en mander ce que vous en aurez appris. N’ayez point de répugnance à cela, car je ne vous nommerai pas. Monsieur Gavroche désire aussi des nouvelles de son prétendu bénéfice. [45] Voilà bien de la besogne que je vous ai taillée. Je vous supplie de m’excuser de la liberté que je prends.

Je ne vous mande rien de particulier. Je suis trop pressée. Nos humbles et bien affectionnées recommandations à notre cher Père [Chrysostome] lorsque vous le verrez. À Dieu je vous désire la perfection des trois degrés de la sainte pauvreté de toutes les créatures, le mépris véritable actif et passif de toutes créatures et la souffrance sans consolation d’aucune créature. Je ne saurais vous dire combien j’aime cette belle sentence. J’en ai fait ma devise.

Le R. P. Président de la Congrégation de Lorraine a encore écrit aujourd’hui pour me faire aller à Metz. Voyez les importunités du démon. Rien de cela ne m’occupe. Je veux être à Dieu sans réserve, mais à sa mode et façon, puisqu’il veut de moi un entier abandon à sa conduite. C’est de tout cœur que j’adore et j’accepte l’effet de tous ses desseins de telle sorte qu’ils soient. Priez Dieu pour votre pauvre sœur, Monsieur, votre… etc.

      1. 1645 LMR Que faut-il faire pour être toute à Dieu?

Que vous dirai-je, mon très cher Frère381, sinon que me sentant poussée d’un nouveau et très fort désir d’être à Dieu, je demande le secours de vos saintes prières pour ma parfaite conversion. Je faisais ce matin une revue de vos lettres. Je trouve dans toutes celles que vous m’avez écrites cette sainte passion d’être à Dieu. O Mon très cher Frère, que faut-il faire pour être toute à Dieu? Où faut-il aller? Que faut-il dire? Et que faut-il penser? Pour moi je vous proteste que je suis hors de toute connaissance et de toute science qui me puisse enseigner cela. Je puis simplement dire ma pensée que le vrai moyen d’aller à Dieu est de n’avoir point de moyen et que le seul abandon à Dieu est plus capable de nous unir à Lui que tout autre. Voyez, je trouve que toutes les autres pratiques ont quelque chose qu’il faut anéantir, mais le sacré abandon me semble bien simplifié. O Saint abandon et très sainte indifférence, vous êtes les chères affections de mon cœur! Je ne veux jamais être privée de vos chères et aimables compagnies puisque vous êtes si heureuses que d’avoir toujours Dieu pour unique objet de vos sacrés regards. Priez Dieu pour moi en ce changement de vie que je dois faire par l’avis de notre saint directeur382. Il m’a fait voir comme je n’ai pas encore bien commencé et qu’il faut mener encore une vie plus pure, que je n’ai pas un brin de vraie vertu et que je n’ai point encore eu de fidélité pour Dieu. Vous en verrez quelque chose lorsque je retournerai qui sera dans huit jours selon l’apparence que nous en avons sinon j’enverrai le tout à notre cher G383. Priez Dieu pour ce que la grâce ne soit point inutile en moi. Vous apprendrez nos affaires d’ici par trois mots que j’écris à notre cher G384.  Recommandez-moi bien à eux et à notre chère Mère et quand vous verrez mes infidélités passées, pleurez mes péchés et désirez que je fasse pénitence. La sainte indifférence et le sacré abandon de tout nous-mêmes à l’amoureuse conduite de Dieu est un état précieux et tout divin. Je désire que nous soyons parfaitement plongés dans l’aimable porte où l’on ne trouve que Dieu et jamais soi-même. À Dieu, Monsieur, votre, etc.

      1. 5 novembre 1645 LMB Très cher Père Chrysostome

Je vous envoie ce que vous m’avez demandé385, mais au nom de Dieu et de Sa très Sainte Mère, renvoyez-le-moi au plus tôt, car il m’est impossible de m’en priver longtemps. Je ne vous saurais dire combien ils me sont profitables. Vous avez tant de soin de ma perfection que j’espère que votre bonté ne me refusera pas cette grâce, tâchez donc que je les reçoive bientôt et cependant dites-moi comment vous vous portez.

Je ne vous saurais dire la mortification que je ressentis dernièrement d’être privée de votre entretien. O. que j’aurais été heureuse de me rassasier de mon Dieu par votre moyen. Tâchez de revenir pour me dire ce que la grâce vous a donné à ces saints jours. La charité demande cela de vous. Ne me la déniez pas.

À Dieu, mon très cher Frère, à Dieu! J’écrirai mercredi à notre très cher Père [Chrysostome]; recommandez-moi à ses saintes prières et vous-même priez Dieu pour moi de tout votre cœur. Il faut absolument se convertir cette fois-ci, mais aidez-moi386 et me croyez toujours en Notre Seigneur.

      1. 11 novembre 1645 LMB Dieu

C’est donc aujourd’hui387 que j’entre dans la privation de votre chère présence388 et que je dois révérer la divine Providence qui l’ordonne de la sorte, vous laissant aller de bon cœur et avec humble soumission où elle vous appelle puisque son saint amour nous a unis pour l’éternité. Allez partout à la bonne heure où la gloire vous appelle. Je ne vous perdrai point de vue devant Sa Majesté, mais au nom de Jésus et de sa Sainte Mère, souvenez-vous de prier Dieu quelquefois pour moi. Mes besoins sont extrêmes, je le supplie de vous les faire connaître tels qu’ils sont.

Mon très [40] cher frère, j’aurais bien des remerciements à vous faire si je voulais m’étendre sur les grandes obligations que je vous ai. Je ne veux pas pourtant vous en témoigner mes sentiments en produisant d’autres reconnaissances, sinon que Dieu est Dieu et que Lui seul vous suffit. O. que votre dernière lettre m’a fortifiée et causé de bonheur, très aimé Frère. Il faut bien que la grâce ait eu du dessein en nous unissant par le saint amour. Je ne vous puis dire les bons effets que vos écrits font en moi et particulièrement vos dispositions présentes. Lorsque la divine conduite vous aura éloigné de votre pauvre sœur, au nom de Dieu, ne l’oubliez pas, continuez à lui envoyer, le plus souvent que vous pourrez par M. Rocquelay ce que le ciel vous donnera afin que vous coopériez à ma conversion.

Que vous êtes heureux, mon très cher frère, d’être hors des créatures et de vous-même! O que cette parole est charmante : « Dieu est Dieu et Il le sera éternellement!» Elle me servira d’oraison tant qu’il lui plaira la tenir gravée dans mon âme, mais, je vous supplie, envoyez-moi la suite de votre disposition présente. Elle me pénètre et me touche merveilleusement.

Je vous envoie ce que vous me demandez tant de moi que d’autres personnes. Il y a quelque chose de la bonne mère Benoîte, et la disposition de ce bon garçon aveugle. Tout ce que je pourrai avoir, je vous le renverrai bien fidèlement, je vous en assure.

Je vous supplie avant que de partir de me recommander à notre très cher et bon Père [Chrysostome], et le remerciez pour moi de tous les soins et [41] les assistances que j’ai reçus de sa bonté. Obligez-le par vos intimes prières d’être toujours mon père et mon cher directeur, puisque notre Seigneur me l’a donné par vous. Faites, je vous supplie, que ce bonheur me soit continué nonobstant que mes grandes infidélités me rendent indignes d’une telle grâce. J’espère toujours que Notre Seigneur me fera la miséricorde que les peines que vous et notre très cher Père prendrez pour ma conversion ne seront point inutiles et qu’un jour Sa Majesté très adorable en sera glorifiée.

Je vous renvoie aussi la Disposition de M. le Haguais, je me réjouis de son progrès à la sainte vertu. Je remercie très humblement notre très cher père de vous avoir commandé de me renvoyer vos écrits389. Souvenez-vous de la promesse que vous m’avez faite de m’envoyer ce que vous avez écrit en vos tablettes je vous supplie de n’y point manquer au loisir de monsieur R [ocquelay]390.

Adieu donc, mon très cher frère, adieu le cher amant de mon Dieu. Allez à Dieu et souffrez que je vous dise : «Trahe me post te!» Je vous veux suivre, encore que ce soit de mille lieues loin, prêtez-moi le secours de vos saintes prières et des grâces que la divine bonté vous fait, pour reconnaissance desquelles je l’adore, le loue et le bénis éternellement. Adieu encore une fois que Jésus le Dieu de notre amour soit votre consommation. Je demeurerai inviolablement en Lui, bien que j’en sois très indigne,/M/Votre etc.

      1. 1645 LMR Privée de sa présence

Jésus391 soit le tout de nos cœurs pour jamais! Monsieur, Je vous écris ces mots pour savoir si vous êtes de retour de vos missions et si notre Seigneur a béni votre travail392. Comme il vous a donné grâce efficace pour tendre au sacré dénuement, vous êtes privé pour un temps de la présence de notre cher Ange393 et qui nonobstant qu’il soit près de nous je ne laisse pas d’être en privation. L’amour de la solitude l’a retiré avec notre bon Père à neuf lieues de Paris pour le temps d’un mois entier. Je ne sais si ce saint Ange sera si longtemps, il m’a écrit une petite lettre par laquelle il me donne espérance de le voir un bien petit espace de temps. Ces entrevues ne servent qu’à nous mortifier, mais si notre Bon Seigneur le veut ainsi il n’y a rien à redire. Il m’a déjà une fois privée de sa présence et de la vôtre une fois, il faut nous résoudre à ne nous plus revoir en ce monde si la divine Sagesse l’ordonne de la sorte. Je ne trouve point de félicité pareille à celle d’une âme qui ne veut en tout et partout que ce que Dieu veut et en la manière qu’elle veut. Si Sa Majesté vous permet de vous souvenir de son indigne esclave, priez-la de toute la ferveur de votre cœur qu’elle me rende telle qu’elle me désire. Si j’avais le cher bien de vous voir, il me semble que je ne perdrais point de temps en vous découvrant mes chétives pensées et les petits sentiments que la miséricorde de Dieu me donne de tendre à la pureté de son saint Amour. J’ai besoin d’un très grand secours et Dieu seul me le peut donner, c’est pourquoi je vous conjure par la sainte dilection qu’il a mise en nos cœurs de faire quelques instances à cette adorable bonté de me donner les moyens de passer outre. J’en ai le désir, mais il y a je ne sais quoi qui m’arrête encore à ce passage et je crois que la divine justice n’est point encore satisfaite. Si cela est ainsi de tout votre cœur qu’elle détruise en moi tout ce qui empêche l’établissement de son règne et la pureté des saintes unions. J’aurais beaucoup à vous dire, mais l’écriture n’est pas toujours capable d’exprimer toutes choses, elle n’a pas assez de secret. Je vais finir. À Dieu à lui entièrement et parfaitement sans réserve. Je suis en Lui plus que je ne puis dire, Monsieur, votre…

      1. 11 Novembre 1645 M 3,62 De la complaisance de Dieu en Dieu seul.

Je sens toujours beaucoup d’amour pour la félicité de Dieu, et il me semble que Dieu m’attire à l’honorer. Il y en a qui sont dévots à la sapience divine394. Ma dévotion est particulièrement attachée à la félicité de Dieu. Je crois qu’elle consiste à une possession infinie et immuable qu’Il a de toutes ses perfections. La vue de cette félicité me donne de la joie, et en même temps un grand désir de souffrir, afin de glorifier par mes souffrances Celui qui étant heureux dans Lui-même, et qui n’ayant que faire de nos honneurs, veut néanmoins être ainsi glorifié des créatures. Elles ne peuvent accroître son bonheur essentiel, mais elles augmentent autant qu’elles peuvent sa gloire extérieure, en souffrant volontairement pour l’amour qu’elles portent à ce Dieu infiniment heureux et glorieux en Lui-même. De sorte qu’il y a en moi deux dispositions tout à la fois : l’une de complaisance très douce, qui fait participer en quelque manière à la félicité de Dieu; l’autre, qui est la principale, est une complaisance divine par forme de repos en Dieu seul, de la perfection duquel je me réjouis plus que de la mienne propre.

      1. 11 Novembre 1645 M 3,63 La félicité de Dieu

La vue de Dieu heureux en soi est ma principale disposition395. Ce qui me fait souvent dire, que si mes petites affaires ne vont bien, ma grande affaire ne peut jamais manquer, et c’est le sujet de ma joie. Par les petites affaires, j’entends les affaires temporelles396; et par les grandes, j’entends la félicité de Dieu397. D’abord que je me réveille, mon âme quitte toutes les créatures qui se présentent, et sans s’y amuser elle va droit à la félicité de Dieu. Là, élevée au-dessus de soi-même et de tout ce qui n’est point Dieu, elle se repose agréablement et en paix. C’est son lieu ordinaire, et elle ne peut demeurer plus bas que dans Dieu heureux398.

      1. 12 Novembre 1645 M 3,64 Mon Dieu

Tout ce que j’entends dire et tout ce que je vois, me fait réjouir de la félicité de Dieu. Si l’on parle de la mort, je dis : «Mon Dieu est immuable et heureux»399. Si on parle de la pauvreté, je dis : «Mon Dieu est riche et heureux». Si l’on parle des grandeurs humaines, je dis : «Mon Dieu est infiniment plus grand, et heureux». Ainsi tout me sert à m’élever et à me reposer en Dieu, tranquillement heureux400. Quand même je suis dans les combats, dans les répugnances, dans les peines et dans les souffrances de la partie inférieure, l’intellectuelle est toujours attachée à Dieu et à sa félicité par application d’esprit et de volonté; c’est à dire, par vue et par amour, ou plutôt par occupation. Car cette partie supérieure de l’âme est plutôt occupée qu’appliquée, quoi qu’elle ne sente pas toujours de la douceur et du goût401.

      1. 12 Novembre 1645 M 3,65 La félicité de Dieu est uniquement mon tout en toutes choses.

Je ne puis dire avec délibération que je me réjouis en ceci ou en cela402. Quand ce serait même quelque chose qui regarderait ma perfection ou mon éternité. Car il me semble que ma joie serait mal employée, puisque je n’en dois faire usage qu’au sujet de la félicité de Dieu; laquelle m’est tout en toutes choses. Je ne puis aussi avoir de tristesse, ni de craintes volontaires, puisque Dieu est Dieu, et qu’il le sera éternellement, et toujours heureux en soi-même. Il me semble aussi que mon amour n’est pas dans toute la pureté qu’il doit être, quand il n’est point uniquement pour la félicité de Dieu. Depuis cet attrait, je ne regarde point les autres perfections de Dieu en elles-mêmes; je ne les regarde que comme pièces qui composent la félicité de Dieu qui m’occupe403.

      1. 15 novembre 1645 LMB Dites-moi, je vous prie en confiance

Fidèle amant de Jésus! /Monsieur404,

Vous qui, par un très saint et particulier effet de la grâce expérimentez quelque chose d’une douleur qui procède d’une très précieuse plaie d’amour, je vous conjure de contraindre le sacré archer qui décoche ses adorables flèches de viser droit dans mon cœur et le prendre désormais pour être le but et le blanc405 de ses traits ou qu’il me tue et qu’il m’emporte ne pouvant plus vivre sans ressentir les blessures de son carquois d’amour. O. que vous êtes heureux encore d’en être consommé!

Dites-moi, je vous prie en confiance et vraie simplicité ce que ressent présentement votre âme, ce qu’elle souffre et ce qu’elle reçoit par cette influence d’amour qu’elle expérimente. Ne dissimulez point. Parlez naïvement, je vous en supplie et conjure par le Cœur amoureux de Jésus qui est l’objet et le sujet de vos blessures. Parlez à son esclave et la convertissez toute à Lui. Il veut cela de vous. C’est pourquoi je vous demande avec humilité, prosternée à vos pieds, cher et bien aimé de Jésus.

Le saint personnage que vous m’avez donné pour guide ordonne de m’adresser à vous pour recevoir quelque secours en ma peine. Considérez-moi très fidèle serviteur de Dieu et ayez pitié de moi. Sans doute si vous étiez à ma place, vous feriez la même prière à une personne qui serait à la vôtre.

Que j’ai de choses à vous dire, mais je n’ose produire crainte de l’amour-propre. Est-il pas vrai, mon très cher Frère, que l’un des plus grands contentements que vous possédez en terre c’est d’être blessé et navré d’une plaie qui ne guérira jamais en ce mortel séjour? O sainte plaie, que j’ai de passion de l’expérimenter avec vous et de mourir par icelle. Je vous demande l’aumône pour l’amour de celui qui vous a blessé. Priez-le qu’Il me fasse la grâce de recevoir ses coups très précieux, très aimables et tout désirables.

J’ai plus de passion que jamais de me retirer en solitude pour me délaisser toute à Jésus. Je n’ai point fait de connaissance avec le peuple qui vient nous visiter de Paris. Je m’éloigne tant qu’il est possible des créatures d’autant que je sais par expérience combien leurs entretiens pleins de compliments (etc.) retirent l’âme du repos et quiétude qu’elle a en Dieu lorsqu’en silence elle le possède.

Je crois que c’est un martyre aux âmes destinées à la retraite et à la solitude de paraître en compagnie. Bien heureuses sont celles qui peuvent être retirées si parfaitement qu’elles ne voient jamais personne. Puisque je suis indigne de cette grâce, priez Dieu qu’il me blesse et je serai contente, car vivre sans l’aimer c’est mourir et ressentir un douloureux enfer. Je consens à ma mort du moment que je parle, plutôt que de vivre sans mourir d’amour pour Celui qui a uni nos esprits en Lui et qui me permet d’être, Monsieur, etc.

      1. 17 Novembre 1645 M 2 124 Cette transformation veut

Il faut qu’un chrétien soit dans la transformation de Jésus406. Cette transformation veut qu’il ait aversion aux choses de ce monde, et qu’il les abandonne quand Dieu lui fait voir qu’Il le demande, et qu’il ne les garde que par obéissance à l’ordre de Dieu. Hélas qu’il est peu de parfaits! puisqu’il est peu d’âmes qui aiment avec passion ce que Jésus a aimé sur la terre, et qui correspondent fidèlement à la Providence divine. Quand Elle les veut dans des états pauvres et abjects, la nature l’emporte souvent. Ô faiblesse humaine. «Ô Seigneur, venez à mon aide!» Quand serai-je tout à Jésus? Que de combats il faut donner continuellement à la nature! Que de répugnances, que de souffrances! Combien faut-il supporter des hommes? Lesquels, comme dit Saint Paul, étant animaux n’entendent pas les choses de Dieu qui, même, leur passent pour folie407. «Que je sois tout à vous, Ô mon Dieu»408.

      1. 17 Novembre 1645 M 1,6 (1.2.1) Le péché est pire pour les hommes que le néant.

Il est vrai que je ne suis qu’un pur néant et que péché. Qu’à raison du néant je ne mérite rien, et que quand je serais réduit dans mon rien409, je n’aurais à dire, si je pouvais parler, sinon : «j’ai ce que je mérite, puisqu’aucuns biens de nature et de grâce ne me sont dus». Mais à raison du péché toutes les créatures ont droit de me persécuter et me perdre, pour venger l’injure faite à leur Créateur. Pourquoi donc me fâcherais-je, si quelqu’un me fait peine, et s’il m’outrage en mes biens, ou en ma réputation410?

      1. 17 Novembre 1645 M 2 127 L’éloignement de la vie de Jésus est plus à craindre que l’enfer.

Dieu, par sa divine conduite, prétendant faire de moi, misérable fils d’Adam, un autre Jésus-Christ, il faut que je craigne plus que l’enfer l’éloignement de la vie de Jésus411. Car cette différence de sentiments et de dispositions avec Jésus est pour moi une opposition à Dieu, et une privation de son saint amour412.

      1. 18 Novembre 1645 M 2 101 (2.13.10) l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé

Il est impossible d’aimer Dieu sans le connaître, et c’est dans la solitude extérieure où l’on connaît Dieu et ses perfections413. Le monde applique son esprit aux affaires qui l’empêchent de voir la beauté du Bien-aimé414, et par ce moyen son amour se refroidit415. Il faut aller dans la solitude pour y allumer nos flammes dans l’amour actuel de ses perfections416. L’absence du Bien-aimé rend l’amour languissant417. Approchez-vous de Dieu et de la retraite, et conversez intimement avec Lui, si vous voulez opérer par amour et pour Lui418. Car pour aimer, il faut avoir la vue des perfections du Bien-aimé419. Et c’est ce qui s’acquiert dans la solitude. D’où suit que pour acquérir de l’amour de Dieu, il faut de la solitude420. Pour y faire progrès, il faut de la solitude421. Et pour le consommer et le perfectionner, il faut encore de la solitude. Et à bien prendre les choses, qui dit amour, dit solitude. Car l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé. La présence de toute autre chose l’incommode422.

      1. 31 Novembre 1645 M 2 139 Nous sommes appelés à la conquête du royaume de Dieu.

Le Royaume des cieux souffre violence, et ceux qui se la font grande le posséderont423. Que diriez-vous d’un grand Prince, qui ayant dessein et pouvant conquérir un empire, serait détourné de son entreprise par les pleurs d’une servante ou d’un gueux? Nous sommes appelés à la conquête du Royaume de Dieu, et la misérable nature nous en divertira? Faiblesse et folie extrêmes424!

      1. Décembre 1645 Tout ce qui nous anéantit est bon et il n’y a rien de meilleur en la terre.

Ne pouvant vous aller voir durant le saint temps de l’Avent425, ainsi que mon âme l’aurait bien désiré, pour s’entretenir avec vous des anéantissements ineffables de Jésus, j’ai cru que je devais par ce peu de lignes, vous témoigner le désir que j’ai d’être tout à Dieu par la voie de l’anéantissement. Je connais plus que jamais que c’est par où il faut marcher : tout autre chemin est sujet à tromperie; mais s’anéantir est hors de toute illusion426. O que peu de personnes pèsent le procédé de Jésus en ce saint temps427! Que très peu pénètrent ces saintes dispositions! Mais que très peu entrent dans une vraie imitation428! O, ne soyons pas de ce nombre, marchons à grands pas dans la voie de la perte de nous-mêmes. Certainement je crains bien la fidélité. Opérons : nous en savons assez, puisque nous savons que Jésus s’est anéanti dans les entrailles de la Sainte Vierge, qu’il y est demeuré anéanti neuf mois, qu’il en est sorti le jour de sa naissance, pour accroître ses divins abaissements, dans l’étable de Bethléem, les continuer durant sa vie, et les consumer en sa mort sur la Croix, théâtre de tout anéantissement429. Si nous avons jusqu’ici vécu autrement que le Fils de Dieu, regrettons notre malheur, et désormais l’accompagnons dans ses saints anéantissements. C’est pourquoi Dieu permet que les créatures nous quittent d’affection, que de petites disgrâces nous arrivent, que nous sommes un peu méprisés, que nous souffrons quelque chose, que nos imperfections sont reconnues des autres, qu’on nous censure à cause que nous entreprenons la perfection. Tout ce qui nous anéantit est bon, et il n’y a rien de meilleur en la terre : chérissons-le précieusement, car c’est ce qui nous rendra conformes à Jésus. Si vous vous plaignez des contrariétés qui vous surviennent, si vous ne vous cachez aux yeux des autres, si vous n’honorez et cédez à tout le monde, si vous n’aimez la pauvreté et le mépris, et que vous fassiez encore un peu d’états des choses du monde, vous n’êtes point anéantie, et Dieu n’opérera point en vous les merveilles de son Amour430. Que la créature est injuste de se refuser à son Créateur qui la veut remplir et posséder! Que l’on est peu sage de ne devenir pas insensé aux yeux des prudents et raisonnables! Il faut être folle, N., afin que vous soyez sage de la Sagesse du Verbe incarné. Vivez donc heureusement anéantie en lui. Que tous les exercices de la sainte religion soient vos chers délices; et que tout ce qui ressent la nature et le monde soit votre tourment. Marchez fidèlement avec Jésus anéanti jusqu’à être crucifiée avec lui, si tel est son bon plaisir431. Mais nous ne méritons pas tant d’honneur, consentons seulement aux anéantissements qu’il fera de nous, ou par lui-même ou par les créatures, afin que mort à tout ce qui n’est point lui, il vive à nous de sa vie divine. C’est ce que je vous désire, N. Priez aussi que ce bonheur m’arrive. Je suis en lui tout à vous.»

      1. 20 Décembre 1645 M 1,15 (1.2.10) Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même.

La vue de l’état du péché me faisait connaître combien j’étais indigne d’aucune miséricorde de Dieu. Et je m’étonnais comme Il voulait s’abaisser et s’occuper à faire du bien à une chétive créature comme moi; Lui qui n’a besoin d’aucune chose432. Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même. Et sans la grâce elle y croupirait continuellement. O Quelle impuissance et quelle humiliation!

      1. Décembre 1645 L 1,24 Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille.

M433. Pour vous rendre compte de mon voyage de Paris, en venant je m’occupai sur les chemins aux choses spirituelles de méditations, lectures, etc. Je communiais tous les jours; je tâchais, étant dans le coche, de détourner accortement434 les mauvais discours, quand j’en avais l’occasion. Mes affaires me voulaient quelquefois occuper l’esprit435. Mais n’étant pas temps d’y penser, je disais : « À Dieu ne plaise, que j’occupe mon âme à penser à ces choses hors la nécessité, il faudra sur le lieu y faire ce que nous pourrons, puis nous retenir en paix, et abandonner le tout à la conduite de la Providence divine, sans s’en occuper que de bonne sorte, et autant que la charité m’y engage.» Ma nature frissonnait quelquefois, quand toutes mes affaires fâcheuses me venaient en l’esprit. Mais l’amour de la pauvreté et du mépris l’apaisait tout à fait436. Je protestai souvent que la seule charité du prochain et l’ordre de Dieu me faisaient faire le voyage. Je m’occupais très souvent aux occupations intérieures de la très Sainte Trinité437. Je faisais des aspirations à la divine Providence : «O. divine Providence! Ô amoureuse Providence, je reconnais vos soins dans l’état présent de mes affaires. Vous cachez vos aimables conduites sous les pertes de biens que vous m’envoyez. Et vous m’acheminez peu à peu comme un enfant dans les voies de la sainte pauvreté. Les yeux de mon âme voient les avantages spirituels que vous me procurez dans les rencontres fâcheuses438.»

Ce ne sont pas les hommes ni les rencontres qui me ruinent, c’est la grâce qui me dépouille pour me rendre semblable à Jésus-Christ pauvre439. Dans les occasions où je perds mon bien, je dois dire : «D’où vient ce bonheur à votre serviteur, ô Jésus, que votre pauvreté le vienne visiter, vos souffrances, vos mépris, votre abjection? etc.» Comme Jésus n’a jamais été en la terre sans pauvreté et sans abjection, aussi la pauvreté et l’abjection bien agréée ne sera jamais sans Lui. Qui possède l’un, possède l’autre. Quelle consolation pour les pauvres! «Prenez donc garde, mon âme, de ne pas seulement faire un pas en arrière. En fait de pauvreté, tendez-y selon l’étendue de votre grâce dans les occasions. Vous ne ferez jamais mieux vos affaires qu’en perdant toutes choses et devenant très pauvre et très abjecte comme Jésus440. Prenez garde que les pensées trop continuelles des affaires temporelles ne dissipent les bonnes pensées, puis les bons sentiments, et ensuite les bonnes œuvres441. Enfin que la suite des affaires à Paris soit avec précaution de vous trop dissiper. Que ce soit un exercice continuel de mortification, de conformité, d’abandon, de charité du prochain.»

Je pus voir un jour notre bon Père442, lequel, quoique nous soyons éloignés de lui, croit que je n’ai besoin d’autre directeur, sachant assez lui-même mes dispositions. Mais il approuve des conférences avec quelques bons serviteurs de Dieu. Il dit bien que c’est un merveilleux avantage de trouver un homme de bien spirituel et expérimenté. Plusieurs âmes ont la grâce, mais ce n’est pas assez. Il faut de la science, de la piété et spiritualité443. Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille. Ce bon père demande à Dieu la pauvreté des créatures, leur mépris actif et passif, afflictions sans consolation, et l’augmentation des répugnances à souffrir444.

      1. 30 décembre 1645 M 1,1 (1.1.1) Sentiment du néant.

La vue de mon néant et de ma pauvreté me pénètre tellement, qu’elle m’a réduit dans le rien du non-être. En me faisant voir que je ne mérite rien et que si Dieu ne me donnait rien, ni dans la nature ni dans la grâce, je ne pourrais me plaindre avec raison445.

      1. 13 Janvier 1646 LMB La maladie du cher Père

Jésus anéanti446 soit à jamais l’objet de nos amours. J’ai reçu les vôtres très chères que j’attendais avec impatience. Votre silence me mortifiait beaucoup et je le suis doublement de ne vous pouvoir présentement faire une réponse telle que mon affection désire et que ma fidélité vous doit, non que le Bien-aimé de mon cœur m’impose le silence, mais sa Providence ne me donne pas assez de temps pour cette fois. Je suis pressé de vous mander derechef la maladie de notre cher Père447 qui est travaillé d’une fièvre quarte bien violente et dont les médecins ne jugent pas qu’il le puisse jamais échapper. Un bon religieux de son couvent m’a mandé qu’il n’y avait point d’apparence de guérison pour lui d’autant que la chaleur naturelle était toute dissipée et qu’il n’avait aucune force pour résister au mal. Nous voilà au point que nous avons (vous et moi) si vivement appréhendé, et, pour vous parler franchement, j’en suis extrêmement touchée et mon plus grand déplaisir, c’est de ne lui pouvoir rendre service, ni voir l’excès de ses douleurs. Mon très cher Frère, je crois certainement que vous devriez venir recevoir pour [108] vous et pourquoi ses dernières paroles. Vous lui devez ce devoir et ce respect que je souhaiterais lui pouvoir rendre. Ce serait d’un cœur et d’une affection toute filiale. Bon Dieu que la perte d’un si saint personnage m’est sensible! Faites prier Dieu pour lui de bonne sorte. Je vous en supplie, recommandez-le instamment à notre très chère Sœur448, la Mère supérieure449, et à notre bon frère Monsieur Rocquelay.

Je ne fais point de réponse au petit mot que la bonne âme450 me mande par vous. J’attendrai encore un peu pour voir si notre cher Père me renverra mes dernières dispositions qui sont depuis le premier jour de cette année afin que je vous les puisse envoyer et vous faire voir qu’en des cœurs unis au saint amour de Jésus il n’y doit rien avoir de caché. En attendant, je vous remercie un million de fois de la peine que vous avez prise d’écrire à notre sujet. J’ai été un peu étonnée d’une si petite réponse sur tant de misères que je représentais, mais je dois adorer l’ordre de mon Dieu sur son esclave. La Providence duquel m’a destinée à une petite perfection, priez Sa Majesté qu’il me donne la grâce d’y être fidèle. Mon très cher Frère, pensez sérieusement à la maladie de notre très cher Père et voyez ce que vous pouvez faire. Je vous en donne avis y étant obligée, tout ce que j’en apprendrai je vous le ferai savoir. [109] J’ai envoyé exprès aujourd’hui savoir comme il se porte. Priez Dieu pour moi, très cher Frère, qui suis de tout mon cœur au saint amour de Jésus,/M. /Votre, etc.

      1. 16 Janvier 1646 M 2 104 (2.14.2) Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose et s’y plaît.

Sur l’attente que mon âme avait d’être toute à Dieu et de Lui être fidèle, je me suis imaginé la maîtresse d’une maison qui aurait l’honneur de voir le Roi et la Reine dans son cabinet, et qui voudraient traiter avec elle familièrement et à cœur ouvert. Elle ne serait pas si mal avisée de vouloir s’appliquer à autre chose ou de les quitter pour aller à la cuisine donner des ordres ou travailler. Quelle incivilité, et quel mépris serait-ce! Je disais ensuite : «Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose, et s’y plaît. Il choisit même quelquefois certaines âmes qu’Il veut être près de Lui pour l’aimer, pour l’entretenir, et pour Lui faire des complaisances, sans vouloir d’elles d’autres services extérieurs. Si ces âmes si favorisées quittaient Dieu, et s’en allaient avec les sens extérieurs parmi les affaires temporelles qui ne regardent que ce misérable corps, quelle infidélité, et quelle ingratitude serait-ce!451»

      1. 16 Janvier 1646 LMB En peine de notre très cher Père

Monsieur452, Jésus l’unique objet de notre amour soit notre consommation!

Je crois que vous êtes en peine de notre très cher Père [Chrysostome] ensuite des nouvelles que je vous ai mandées. Voici deux petits mots qu’il m’a écrits et fait écrire. Vous saurez par icelle qu’en l’une de ses lettres, il se dispose à la mort, et en l’autre il semble espérer de nous revoir. J’irai à Paris dans deux ou trois jours et je ferai tout mon possible pour le voir et lui parler. Ne soyez en soin pour ses nécessités, il ne chôme de rien. Notre bon Seigneur pourvoit à tous ses petits besoins. J’ai prié Monsieur de Saint-Firmin d’y avoir l’œil. Il m’a promis d’en soigner de bonne sorte. Tout ce que j’apprendrai de sa maladie je vous le manderai. Au reste, mon très cher Frère, je vous supplie très volontiers de faire en sorte que la sainte âme qui nous dit que le fidèle époux qui nous a blessés nous obtienne une plus profonde blessure, et qu’il est à souhaiter que la plaie soit mortelle puisque vous savez qu’en matière d’aimer un Dieu, l’âme ne peut être entièrement satisfaite si elle n’est toute consommée. Désirez donc pour elle cette consommation, je vous en conjure et supplie de toute l’instance et affection de mon cœur. Puisque vous avez commencé à me procurer et à me faire du bien, achevez pour la gloire de notre Bon Dieu. Mon très cher frère, procurez-moi la mort, mais la mort du pur et saint amour de mon Dieu, car vivre sans l’amour d’un vrai amour, c’est une vie malheureuse. Priez pour moi, je vous supplie, et me recommandez à notre chère Sœur453 et à notre bon Père, Monsieur Rocquelay. À Dieu, je suis en son saint amour, Monsieur, votre… etc.»

      1. 10 Février 1646 LMB Fièvre de notre cher Père

Jésus pauvre454 soit l’objet de votre amour ! J’ai reçu une de vos lettres c’est l’unique que j’ai reçue depuis la maladie de notre très cher Père [Chrysostome] et par laquelle vous exprimez quelque chose du grand sacrifice que vous avez fait à notre bon Seigneur touchant la mort de son très digne serviteur. Votre silence m’étonnait un peu et je commençais à douter que mes lettres ou vos réponses étaient perdues. Je vous supplie de les adresser toujours aux Bernardins au R. P. Procureur pour nous les faire tenir. Il n’y manquera point. Notre très cher Père m’a fait part de votre disposition et de vos généreux desseins, mon cœur en a reçu tant de joie que je fus un espace de [103] temps à louer et admirer notre Bon Dieu et les opérations de sa sainte grâce en vous. Je le supplie qu’il couronne votre entreprise d’une sainte persévérance. Il m’a dit que je vous demande copie des réponses qu’il vous a faites, car il fut pressé de vous les envoyer sans m’en pouvoir faire part. Ne vous mettez point en peine de son traitement, nous qui sommes près de lui. Nous en avons bien soin. Il m’a mandé qu’il y avait apparence que sa fièvre le voulait quitter et qu’il s’abandonnait à ce qu’il plairait à notre Bon Dieu d’en ordonner. Il nous fait aussi espérer de le voir dès les premiers beaux jours. Il faudrait que vous fussiez de la partie pour rendre la consolation entière.

Depuis votre retour Notre-Seigneur m’a fait beaucoup de miséricordes, je voudrais vous les pouvoir exprimer pour vous témoigner, mais fidélité. Mais mon très aimé Frère, je suis muette lorsque j’en veux dire quelque chose, d’autant que mes chétives paroles ne sont point capables d’expliquer seulement l’intime jubilation de mon esprit. On dit que de l’abondance du cœur la bouche parle, je suis tout au contraire de cette maxime et plutôt je dirai que l’étonnement et l’admiration ravit la parole et fait observer un profond silence. Seulement je vous supplie de continuer à prier et faire prier Dieu pour moi. Je sens et je vois, ce me semble que la puissante et très adorable main de mon Dieu me touche et m’attire efficacement, mais d’une [104] manière d’amour toute ineffable. Allons, allons à Dieu, mais sans réserve, chacun selon sa voie, avec une entière fidélité. Il me semble que je commence à vivre depuis que mon Dieu règne plus absolument en moi. Donnez-moi des nouvelles de Jésus opérant amour en vous. Parlez-nous avec liberté et franchise puisque vous savez ce que nous sommes en Lui et par Lui. À Dieu, très cher Frère, Jésus pauvre nous veuille appauvrir entièrement! Je suis en Lui/M/Votre, etc

      1. 16 Février 1646 LMR Il y a crainte de mort

Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs! Monsieur455, Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs! Avant que j’aie reçu les vôtres du 6 du courant, notre très cher Père m’avait déjà donné avis de la maladie de notre très digne et très aimé Frère456. Certainement la divine Providence nous frappe du côté le plus sensible et si elle nous ravit ces deux saints personnages457, voilà un merveilleux dépouillement. J’en donnais l’importance, mais comme ils appartiennent à Dieu, je me veux plaire dans l’exécution de ses adorables volontés sur eux. Je les lui ai sacrifiés de tout mon cœur comme les deux plus rares trésors du cabinet de mon affection et je désire que mon Dieu soit glorifié en eux selon ses desseins éternels. J’aurais bien désiré de lui écrire, mais je n’oserais l’incommoder dans le fort de son mal. Je vous supplie, mon très cher Frère, que vous suppléiez au défaut de mes lettres, et lorsque vous le trouverez en disposition d’agréer le souvenir de sa pauvre et très indigne sœur, vous me recommandiez à sa charité devant mon Dieu, lui présentant aussi mes très affectionnées recommandations et l’assurant que je fais prier Dieu pour lui.

Je vous remercie un million de fois du petit billet que vous avez mis dans votre lettre lequel contient un abrégé de la disposition de sa sainte âme. Notre cher Père m’en avait dit quelque chose le jour d’auparavant la réception des vôtres. Je sais depuis longtemps que le saint amour le va consommant et je m’en réjouis devant mon Seigneur et mon Dieu, car c’est un de mes plus singuliers plaisirs que de savoir une âme qui, par la douce violence du divin amour, souffre le total anéantissement d’elle-même. Je prie Jésus le Roi d’amour qu’il l’abîme éternellement en lui.

Je vous supplie de nous faire savoir bien promptement de ses nouvelles, car selon les lettres de notre cher Père458, il y a crainte de mort. C’est pourquoi je prie notamment votre bonté de ne point oublier. Je porte une extrême compassion à notre chère Sœur, la bonne Mère Supérieure459. Il me semble que la perte que nous ferons si Notre Seigneur nous ravit ces deux âmes est irréparable. Et partant, si cela arrive, je me résous à un perpétuel silence. Je ne veux plus de communication en ce monde qu’avec vous et notre chère Sœur pour nous revêtir de l’esprit de ces deux Anges que la divine Providence nous a donnée pour nous guider et conduire à la sainte perfection, car je ne crois pas qu’au reste du monde, il s’en trouve de pareils. Ne perdez rien de toutes les paroles que ce digne Frère proférera et par l’esprit de Jésus-Christ qui nous tient en charité, faites-nous part fidèlement de tout. J’attends de vos nouvelles, mon très cher Frère, hâtez-vous de me dire comme il se porte. Je vous laisse à Dieu et je vous donne à sa toute-puissance pour opérer en vous pureté d’amour et je vous suis en Lui et pour Lui, Monsieur, votre…

      1. 26 février 1646 LMJ Saint Maur les Paris La riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur

À la Mère Jourdaine de Bernières, Supérieure des Ursulines à Caen. Un Dieu et rien de plus!

Lorsque je fais réflexion460 sur mes extrêmes misères, j’ai grande confusion de procéder à votre égard et à celui de nos chers frères461 avec tant de liberté, mais puisque l’ordre divin [105] nous a établi ce que nous sommes et confirmées par son très digne serviteur, je me soumets librement à tout ce que l’obéissance et la sainte direction de notre bon Père voudra de moi. J’ai reçu les vôtres du 15 de ce mois lesquelles m’ont consolée et réjouie intérieurement pour y avoir remarqué quelques particularités de la maladie de notre cher frère. Notre bon Père a toujours pris la peine de m’en faire savoir quelque chose suivant ce qu’il en apprenait de vos lettres. La miséricorde divine nous fait deux faveurs tout d’un coup, car il me manda hier qu’il n’avait point eu de fièvre le jour de son accès, seulement il avait ressenti de la faiblesse. Il nous promet de nous venir voir en peu de jours, j’y souhaiterais volontiers notre très cher frère pour recevoir une seconde fois la riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur. Je crois qu’il vous l’aura raconté.

Au reste, ma toute chère Sœur, je me réjouis de l’extrême bonheur que vous allez posséder en la personne de ce digne frère : sa solitude étant près de vous, vous aurez toujours la consolation de ses angéliques entretiens. La Providence divine est adorable dans l’ordre qu’elle tient sur toutes choses; mais je l’admire particulièrement en ce sujet, et l’en remercie comme si c’était à moi-même qu’elle fait cette faveur. Vous connaissez l’excellence du trésor, vous le chérissez [106] selon qu’il mérite et votre charité aura soin, s’il lui plaît, de nous faire part de ce qu’elle pourra recueillir de cette sainte âme. Notre Révérende Mère et toutes nos Sœurs ont souhaité ardemment être dignes de le posséder [le trésor].

Je ne lui écris point par ce poste, j’attendrai qu’il soit un peu plus fort. En attendant, je vous supplie, ma très chère Sœur, de lui faire présenter mes très humbles recommandations et l’assurer que je loue et adore Jésus pauvre et abject pour lui selon mon chétif pouvoir, me réjouissant infiniment de tout ce que le divin amour opère en lui. Je le supplie lorsqu’il en aura la liberté de se souvenir de mes misères. À Dieu, ma très chère Sœur, Jésus amour soit notre consommation. J’ais dans le dessein d’écrire à notre cher frère Roquelay, mais le porteur va partir. Je le salue au saint amour avec prière de se souvenir de ma misère et vous, ma très chère Sœur, donnez-moi à celui qui nous sera éternellement toutes choses. Je suis en Lui, toute,/M./Votre etc.

      1. 10 Mars 1646 L 1,28 L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures.

M462 . J’ai reçu de vos chères lettres, qui m’apprennent le départ de votre bonne supérieure et les miséricordes que Notre Seigneur vous a faites dans cette rencontre, dont je lui rends grâces très-humbles, et bénis ses bontés en votre endroit. L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures ou que nous consentons agréablement à leur éloignement. Celles qui nous sont les plus chères et même utiles pour notre perfection, nous doivent être quelquefois suspectes, puis qu’étant créatures, nous pouvons nous allier à elles. C’est ce qui fait que les âmes de grâce avouent que la conduite de la Providence est admirable et très amoureuse dans telles privations; ce que vous avez reconnu par expérience. Les effets qui ont été imprimés en votre cœur ne sont pas ordinaires, et ils vous doivent aussi porter à une fidélité extraordinaire pour n’avoir plus aucun commerce avec les créatures, qu’en Dieu et par l’ordre de Dieu même. Vous êtes à présent appelée plus que jamais à une parfaite pureté intérieure qui demande que vous n’ayez que Dieu seul en vue et en amour, et toutes les créatures en oubli463. Ce n’est pas à dire que vous ne conversiez avec le monde, puisque vous y êtes obligée, et que vous n’ayez soin des autres à présent que vous occupez la place de la supérieure. Mais il faut que ce soit si purement que vous voyiez Dieu en toutes choses, sans vous séparer de Lui pour arrêter le moindre de vos regards vers les créatures. La puissance de Jésus qui vous possède comme j’espère, vous fera agir de la sorte et vous donnera quelque part aux procédés de nos bons Anges, qui ont besoin des affaires et des personnes qui leur sont commises, sans perdre la vue de Celui qui leur est tout en toutes choses. Il faut, très chère sœur, tendre à ce grand dégagement. Si nous ne pouvons le posséder, patience! Pour entrer dans la pureté de l’Amour qui ne souffre dans le cœur de l’amant que le seul Bien-aimé, dans la multiplicité des affaires qu’il entreprend pour son service464. Il est temps que vous soyez morte à tout pour n’être vivante qu’au bon plaisir divin qui est le centre des âmes pures et fidèles. Hors de là, ce n’est que misère et affliction d’esprit, imperfection et impureté. Là seulement se trouvent la joie, la pureté, et l’amour.

Je vous avoue, ma chère sœur que depuis peu, je conçois beaucoup de choses de la vie dont je parle. Vous en avez l’expérience. C’est pourquoi je ne vous en dis pas davantage, si non qu’il faut une rare fidélité pour mener sans discontinuation une si belle vie. C’est ce que nous apprenait notre très cher père465, par toutes les maximes466 de perfection qu’il nous a laissées : de tendre à l’abjection, à la solitude, à la mort de toutes choses, d’anéantir en nous tout esprit humain et mondain, de ne vouloir que Dieu et la croix. Ma très chère sœur, ce cher Père me sert encore si puissamment, que la lecture des avis qu’il lui a plu me donner me met toujours en ferveurxlii. Jamais je ne fus plus résolu de travailler de la bonne manière à la pure vertu et bonne mortification que je suis. Il me souvient que dans les dernières lignes qu’il m’écrivait, il mettait : «Courage, notre cher Frère; encouragez-vous les uns les autres à la sainte perfection. Ô que Dieu a peu de vrais et de fidèles serviteurs! Tendez à la pureté vers Dieu.» Je finirai de même cette lettre. Encourageons-nous les uns les autres pour cet effet. N’ayons rien de réservé et soyons dans une pleine et entière communication de nos dispositions et des grâces que Dieu nous fera, avec simplicité et sans réflexion. Et puis quel moyen de prendre conseil les uns des autres sans cela? L’on vous accorde la communion journalière467 durant un mois; après le mois passé, l’on verra si vous devez continuer : c’est à vous à voir, chère Sœur, si vos autres Sœurs en sont capables et si cela ne leur donnera point de pareil désir. Mon inclination va à vous conseiller de continuer, pourvu que Notre Seigneur continue à me le faire connaître, je Lui en demanderai lumière. Contentez-vous à présent d’un mois du jour de la réception de la présente. Mes recommandations aux prières de vos bonnes Mères et Sœurs.

      1. 23 mars 1646 L 1,29 L’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion.

M468 . Je vous dirai simplement pour répondre à la vôtre, que les vertus que vous devez pratiquer en l’état où vous êtes ne sont pas les mortifications du corps. Chaque chose a son temps et l’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion. Mais notre amour-propre qui ne se contente pas de ce qui est commun et peu parfait nous porte à fuir ce qui servirait pour une parfaite santé. Je vous dirai donc devant Dieu que c’est mon sentiment que vous suiviez encore pour un mois ce que le médecin et N. vous diront. S’ils excèdent, et moi aussi, votre âme se soumettant par une aveugle obéissance n’en recevra point de mal. Au contraire elle se dépouillera de son propre jugement469 et entrera avec agrément dans l’abjection de ce que l’on pourra penser que vous recherchez trop de précautions et faites de grandes choses pour un petit mal. À la bonne heure ma très chère sœur, que l’on pense ce qu’on voudra! Faites ce que Dieu veut et en la manière qu’Il le veut et ne pensez plus aux pensées des autres470.xliii L’on a des attaches si secrètes à son discernement et à l’inclination d’aller à la perfection qu’il faut y mourir et les rompre sans les avoir que par les yeux d’autrui. Il est vrai que les saints ont quelquefois fui beaucoup les soulagements dans leurs infirmités, mais ils étaient saints; et ce n’est pas aux personnes faibles d’esprit, de corps et de grâce à faire comme eux, mais bien à se complaire en toutes sortes de petitesses. C’est à quoi je vous exhorte, ma très chère sœur, par un abandon de tout vous-même à Dieu et à sa grâce. Mais sachez que la véritable inclination à la vraie petitesse est très pure. Nous prétendons toujours par nous-mêmes quelque chose d’excellent; à la vérité si secrètement que l’on ne s’en aperçoit pas. Avec cela, vous ne laisserez pas de conserver l’esprit de pénitence dont l’effet extérieur n’est suspendu que jusques à ce que vos forces corporelles soient un peu remises et que l’attache que vous avez à manger et à dormir selon vos pensées soit anéantie. Voilà bien du discours sur un rien. Mais un rien négligé et non reconnu comme il faut empêche d’aller à la perfection. Je ne vous veux point mener par une autre voie que par celle où je désire marcher. C’est là mon dessein plus que jamais, dans un dépouillement général effectif de toutes choses, même des meilleures selon la grâce, quand des personnes de grâce que je croirai telles me le diront. Le métier que je veux faire désormais c’est de me dépouiller sans réserve. Voyez si je ne dois pas prier N471. de me dispenser de lui donner des conseils comme vous savez que je fais. Cela peut servir à sa perfection et à son humilité, mais il faut craindre qu’il ne nuise à la mienne. Pensez-y devant Dieu et aussi si je dois continuer à écrire des choses spirituelles, etc.

      1. 26 Mars 1646 LMB Tristes nouvelles

Fidélité sans réserve472! Sacrificate sacrificium, etc. Je n’espérais pas vous mander de si tristes nouvelles, mais [98] il ne faut point différer de vous dire que notre très cher Père [Chrysostome] reçut hier au soir l’Extrême-Onction. Aujourd’hui matin, le médecin m’a mandé qu’il était à l’extrémité. Je vous laisse à penser quelle surprise et quel choc j’ai reçu à ces nouvelles. Il sortit d’ici mercredi, fête de notre Bienheureux Père473. Il était en si bonne disposition que j’en étais toute ravie. Il retourna trop tôt pour nous, car venant d’un bon air, le lendemain il retombe dans sa maladie dont les médecins conclurent qu’il lui fallait tirer du sang. Ce qui la réduit dans l’extrémité où il est, on n’en attend plus que la disposition de l’ordre divin. Je ne vous puis dire combien une telle perte me touche. Encore, si vous étiez ici pour lui rendre les derniers devoirs comme à notre très cher et très honoré Père!

C’est à présent que nous entrons dans le vrai dépouillement, car il me semblait qu’en le possédant, je jouissais d’une précieuse richesse. Je dirai désormais : «Mon Père qui êtes aux Cieux», puisque je le crois dans la béatitude éternelle s’il meurt. Et je commence déjà à le prier fervemment qu’il me donne secours du ciel comme il l’a fait en la terre pour aller à mon Dieu. J’ai mandé au bon Frère Jean [Aumont]  de vous avertir promptement de tout. Je ne sais s’il l’aura fait. Je finis, attendant des nouvelles de ce st Père, j’envoie savoir comme il est. Je vous laisse dans la douleur de notre perte. Pour moi, je me sens comme abîmée dans le divin plaisir de mon Dieu avec agrément de toute [99] privation que je ressens très grande pour me donner moyen de me sacrifier de la bonne façon. À Dieu, mon très cher Frère, et pour l’avenir, mon Père et mon Frère. Au st amour, je suis,/M/Votre, etc.

      1. 28 Mars 1646 LMB -- le sacrifice de notre saint Père est consommé

Fiat voluntas tua/M/S’en est fait474, le sacrifice de notre saint Père475 est consommé. Au temps que je vous écrivais son extrémité, il était déjà parti pour son voyage dans l’éternité. Je ne voulais point vous mander de si tristes nouvelles, mais je crains que le bon Frère Jean [Aumont] ne vous en ait point averti, nonobstant, que je l’en ai prié instamment. Il est lui-même très affligé et moi-même, mon très cher Frère, j’en suis inconsolable et bien que mon plus cher plaisir soit dans la volonté de mon Dieu, Sa Majesté permet que je ressente ma perte jusqu’à un dernier point je me sens dans une si grande nudité de rapport que je ne vous le saurais exprimer. O le grand sacrifice : O la grande et excédante privation pour vous et pour moi qui ne fais que commencer. Je ne trouve point de paroles pour vous dépeindre ma douleur. Très cher Frère ayez pitié [100] de moi et pour l’amour que ce saint Père vous portait, soyez-moi en ce monde ce qu’il m’était. Je ne doute point qu’il ne vous ait fait savoir sa mort en vous allant dire adieu. Je vous conjure, par le précieux sang de Jésus-Christ, de me mander ce que vous en avez appris. Vous me consolerez nonobstant que je le tiens et l’honore comme un grand saint. Il mourut donc lundi, 26 du courant, entre neuf et dix heures du soir. Le même jour, le matin, il m’envoya avertir qu’il était à l’extrémité et que le jour auparavant il avait reçu les saintes huiles environ les trois heures après-midi du lundi auquel jour on célébrait à Paris la fête de l’Annonciation. Il me vint un vif sentiment qu’il mourait dès lors je fis le sacrifice à mon Dieu et me trouvai dans la disposition de prier pour une âme qui s’allait rendre dans le cœur de Dieu. Le reste du jour se passa ainsi et je désirais passer l’heure de son agonie en prières. Quelque temps après neuf heures du soir la pensée de dire le Subvenite, que c’est une prière qui se fait pour les agonisants en laquelle on prie les anges et les bienheureux de recevoir l’âme du mourant pour la conduire dans le Ciel. Un moment après j’entendis un petit bruit et je fus saisie de crainte et de douleur dans le sentiment de ma perte, je ne vis rien, mais je demeurai dans la pensée qu’il était mort et je continuai de prier, même la nuit et le jour suivant.

Le matin je fis la sainte communion pour lui et je ne le pouvais voir que dedans Dieu et ne peux prier que pour une [101] âme qui est abîmée dans la divinité. Remerciant l’éternel amour de ce grand Dieu qui l’avait consommé, j’ai une forte espérance en sa charité, croyant que puisqu’elle a été si grande pour nous sur la terre, elle l’est bien plus maintenant dans le ciel. Je vous supplie de le prier pour moi et puisqu’il nous a liés d’une sainte union vous et moi (très indigne). Soyons fidèles l’un à l’autre pour jamais. Allons à Dieu sans réserve, vous dans votre grande voie et moi dans la sainte abjection et la pureté d’amour où ce saint Père m’a assuré que j’étais appelée. Aidez-moi pour l’amour de Jésus et me portez à Dieu puisque notre s [ain] te amitié nous y oblige. Je ne vous mande point les particularités de cette triste mort, je ne les ai point encore reçues. Frère Jean me les enverra et je vous en ferai part. Hélas, très cher Frère, si vous y eussiez été, quelle satisfaction pour moi! Je me soumets à l’ordre de mon Dieu et nous supplie de nous faire part de tout ce que vous avez de lui : ne craignons plus de faire imprimer ses écrits, envoyez-m’en afin que j’y fasse travailler et que je reçoive par la lecture d’iceux la grâce de son esprit, à Dieu, je demeure en la douleur dans l’agrément du bon plaisir de mon Dieu et je suis en son saint amour,

M., etc.

Très cher Frère, si vous voyez les pleurs et les gémissements de [102] toute notre communauté, cela vous ferait compassion. Jamais mort n’a fait si douloureux effet en mon âme. Nous faisons faire beaucoup de prières et communions pour lui. Nous fîmes hier son service et aujourd’hui on a dit trois messes pour lui. Encore que je le tiens saint je ne laisse de faire prier. On m’a dit qu’il avait voulu mourir comme un pécheur dans un grand sentiment d’abjection. Je vous écrirai le reste.

      1. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à notre révérende Mère Institutrice [Mère Mectilde] réfugiée à Saint-Maur

Vive l’anéantissement sacré de mon Dieu! Par la lecture de votre lettre, j’ai appris que notre cher Père avait quitté la terre pour aller au ciel. J’eus une grande émotion de cœur qui me continua le long du jour (c’était le dimanche de Quasimodo). Cette émotion contenait en soi une grande ardeur d’esprit, qui brisait quasi les forces du corps. L’espérance, la réjouissance de sa béatitude emportait le dessus sur la tristesse. Au commencement de l’office des morts, je fus outré de nouveau d’une grande tristesse, mais l’intime complaisance au vouloir de ce grand Dieu ne permit point que les larmes coulassent. Il me semblait que mon âme se fondait en dilection du bon plaisir de Dieu. Étant en oraison après Vêpres, il me fut montré comme dans une nuée assez claire, que la perte que nous avons faite se trouvait dans le ciel, qu’on ne pouvait pas dire en vérité l’avoir perdu, que les pertes que l’on fait en Dieu se retrouvent pleinement en Lui.

Vous savez, ma très Chère Mère, combien j’ai perdu, parlant humainement, néanmoins il n’était pas en mon pouvoir d’en faire le sacrifice à ce Dieu d’amour, parce que mon vouloir était tout anéanti dans le vouloir divin. Je ne saurais dire, ma très Chère Mère, l’occupation de mon esprit tout ce jour-là. J’aime autant en béatitude, et même davantage que l’assistance que j’en recevais lorsqu’il était en terre. Il nous peut beaucoup plus servir en ces hauts lieux qu’en cette vallée de larmes. Je suis bien plus près de lui à présent que lorsqu’il était vivant à Paris, parce que nous le trouvons en Dieu.

Il faut que je vous dise, ma Chère Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande assemblée de peuple, entre autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut et délicieux. Étant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même? Ne serait-ce point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu? Ma Chère Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais aucun fondement.

J’avais écrit sept ou huit articles pour lui envoyer, cependant le ciel nous a ravi cette belle âme tant illuminée de l’esprit de Dieu. Il ne le faut plus chercher sur la terre, mais au ciel, à la source des fontaines de lumière. Ne croyez pas, ma très Chère Mère, qu’il vous ai laissée orpheline, non, non, il nous sera propice au ciel. Réjouissons-nous donc de qui a tant été blessé par intime amour de son Dieu, est à présent jouissante et non plus souffrante. Celui qui a tant envoyé de soupirs et de respirs au ciel, par intime adhérence d’aimer intimement son Dieu, est enivrée des plénitudes des réjouissances éternelles. Désirons infiniment, ma très Chère Mère, qu’il nous obtienne la grâce d’être vraiment passive au milieu des bourrasques et évènements fâcheux de la vie. C’est là où bute mon esprit. C’est la source d’humilité d’être passive aux pieds de Dieu. C’est la royale demeure de la Captive de l’éternel Amour. Obtenez-moi cette grâce du ciel. Et que la puissante vertu de Jésus nous attire à l’anéantissement saint et sacré. C’est là où je vous embrasse très cordialement, et où je suis. Votre.

      1.  10 Avril 1646 LMB. Il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns.

Un Dieu et rien de plus! Monsieur476, Je vous écrivis le jour de l’enterrement de notre saint Père et vous mandai mes tristes sentiments. Le lendemain, le beau Père Elzéar son cher parent nous vint voir et nous fit le récit de tous les accidents de sa mort et quelque chose de sa sainte vie qui nous fit verser beaucoup de larmes, et pour mon particulier, sans un recours de notre Bon Dieu, cette mort m’était étrangement rude. Je vous mandais comme j’avais eu le sentiment de prier pour lui mourant et comme je le voyais en Dieu sans me distraire même de mes oraisons. Je ne sais si ce bon Père qui se chargea de notre lettre vous l’aura fait tenir ou s’il l’aura point réservée pour vous la donner en mains propres, d’autant qu’il est parti pour vous aller voir et se consoler avec vous. Je m’étais délibérée de vous écrire amplement tout ce que j’avais appris de sa mort, mais ce bon Père vous dira toutes choses.

La sainte abjection l’a accompagné à la vie et à la mort et même après la mort, il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns de l’ordre. Frère Jean [Aumont] m’a mandé ceci et dit qu’il ne faut point réveiller sa mémoire dans leur maison pour le respect de quatre ou cinq. O. Dieu de puissance infinie, laisserez-vous un saint dans l’anéantissement? Frère Jean vous prie de ne rien écrire au Provincial et moi, je pensais qu’il ne serait pas bon d’employer Madame de Brienne pour demander les écrits de ce saint Père. Qu’en dîtes-vous? On ne l’oserait refuser. J’ai bien de l’appréhension qu’on ne les brûle, car ils sont entre les mains de ses persécuteurs. Songeons au moyen de les retirer, je vous supplie : vous verrez avec le bon Père Elzéar ce qu’il faudra faire. Le Provincial lui donne quelque espérance, mais je crois que c’est un amusement et il paraît tel. Nous n’avons que ses écrits qui nous puissent imprimer la sainteté de sa vie et les maximes de la haute perfection qu’il concevait.

Très Cher Frère, les vôtres du 28 de Mars que je reçus ces jours passés ont fortifié mon âme dans la perte de son support. J’adore et j’aime avec vous l’ordre de la divine Providence et je demeure plus que jamais abandonnée à sa sainte et aimable conduite. Votre humilité vous a fait dire ce que vous ne devez penser, mon très cher Frère, pour moi qui suis la faiblesse et la pauvreté même, il m’est permis de recourir à vous, et notre saint Père me l’a ainsi ordonné en ma dernière visite, de sorte que vous serez désormais et mon Père et mon Frère très cher, espérant que le saint amour qui nous unit vous donnera assez de charité pour me donner secours. Vous aurez pitié de mon ignorance pour la gloire de notre Bon Dieu. J’espère ce bien de vous, Très Cher Frère, et un surcroît de charité pour me porter à Dieu en pureté d’amour où notre saint Père m’a très souvent dit que j’étais appelée.

Hélas, sa bonté fut si grande la dernière fois qu’il a été ici! Et il me racontait ses peines avec une confiance qui me donnait grande confusion, et parlant de ses grandes persécutions, il me dit ces paroles : la conscience ne me reprend d’aucune infidélité qui me soit connue en ces souffrances-là. Je crois avoir fait selon que la grâce voulait que je fasse. Paroles qui m’ont demeuré imprimées et jetée dans l’admiration de la pureté de son âme en des rencontres si fâcheuses, car je le voyais encore à la veille de souffrir beaucoup d’importunités de la part des religieuses. Je crois que le bon Père Elzéar vous dira tout cela.

Je finis mon très Cher Frère en vous disant que nous avons perdu en terre un ange et une des plus grandes lumières de l’Église, mais puisque notre bon Seigneur l’a voulu ainsi, qu’il en soit glorifié à jamais. Amen. Je n’ai pu écrire à notre très Cher Rocquelay, ni à notre très Chère Sœur la Mère Supérieure. Je vous supplie de les assurer de ce que je leur suis au saint amour, et vous, mon bon et très Cher Frère, soyons-nous dans le même saint amour tout ce que notre saint Père nous a commandé d’être fidèles, sincères et vraiment unis en Jésus et sa Sainte Mère. Ne changez pas, je vous supplie, quoique mes misères vous en peuvent faire avoir très justement le dessein. Pour moi, je mourrai dans la qualité que le saint amour m’a donnée à votre égard, de très fidèle, mais aussi très pauvre et très indigne sœur pour jamais, Monsieur, votre, etc.

      1. 16 Avril 1646 LMJ. Effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits

À la Mère Jourdaine de Bernières, Supérieure des Ursulines de Caen477.

Puisque notre joie et notre plaisir doivent être dans les volontés de notre bon Dieu, je me soumets à tout ce qu’il lui plaira nous envoyer, sacrifiant sans réserve tous mes intérêts et même le progrès de ma perfection afin de me rendre conforme aux sentiments de notre très digne Frère Jean de Bernières, que vous avez pris la peine de m’exprimer pour ma consolation. Je voudrais vous pouvoir dire combien la mort de notre très saint Père Jean Chrysostome me dépouille des créatures. Il me semble que je n’ai plus de secours en terre et que je me dois désormais toute renfermer dans Dieu, où je trouverai celui qu’il a retiré de la terre pour l’abîmer dans l’éternité de son divin amour. Je vois néanmoins que mon dénuement n’est pas entier puisqu’il me reste la chère consolation d’écrire à notre cher Frère et de recevoir ses avis et les vôtres. Notre saint Père nous a instamment recommandé la communication avec grande franchise : ce sont ses dernières paroles que j’observerai toute ma vie à votre endroit et celui de nos deux bons frères. Ce fut l’avis qu’il me donna pour, après sa mort, conserver entre nous son esprit et ses hautes maximes de perfection qu’il nous enseignait de pratiquer. Je suis très aise que l’on vous écrivit sa mort. Le bon Père Elzéar, son bon parent, nous vint voir et se chargea de nos lettres qui vous exprimaient quelque peu de ma douleur. Je ne sais si vous l’avez reçu. Quoi qu’il en soit, ne vous mettez pas en peine de ma santé. Elle sera toujours bonne lorsque je ne désisterai point de me rendre à Dieu. J’écrivis ces jours passés à notre très Cher Frère où je lui mandais que notre saint Père demeurait toujours en abjection dans l’esprit de quelques-uns de leur maison, et Frère Jean m’a mandé qu’il n’en faut point parler.

J’avais prié Monsieur de N. de faire effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits, mais particulièrement celui des attributs divins. Il les a demandés avec trop peu de ferveur et, comme le Provincial lui demandait s’il les voulait voir et lire, j’en fus fâchée, car s’il les eût pris pour quinze jours, je les aurais fait copier. Je vois bien que ce bon M. n’était pas un de ses fidèles enfants. Il faut néanmoins que je fasse un second effort pour les avoir, mais j’attendrai l’avis de notre bon Frère auquel j’ai écrit de ceci. Le Révérend Père Elzéar vous fera bien mieux que moi le récit de la mort de notre digne Père. Je crois qu’il est présentement à Caen.

J’espère être demain ou après sur le tombeau de notre saint Père où certainement je verserai beaucoup de larmes. Je me souviendrai de vous, ma très Chère Sœur, car j’ai une grande confiance à ses prières et, depuis sa mort, j’ai reçu beaucoup de miséricordes et grâces très particulières. Je le prie en mes oraisons et je m’en trouve bien. Frère Jean désire de nous voir. J’apprendrai encore quelque chose de lui. J’ai demandé quelque chose pour conserver comme relique, mais je n’ai pas été digne d’obtenir ce que je désirais. Un peu avant sa mort, il m’avait donné sa petite ceinture de fer qu’il a portée beaucoup d’années. Je la garde bien chèrement et duquel je voulais vous en écrire et à notre cher Frère, mais j’attendais encore pour voir si ma disposition est solide. Je demanderai à notre bon Père pour vous ce que vous m’ordonnez et je vous supplie de lui demander pour moi qu’Il soit tout en toutes choses et que le trait que sa miséricorde me fait quelquefois ressentir arrive à son effet. Dites, s’il vous plaît, à notre cher Frère que celle que vous m’avez écrite de sa part a fait, ce me semble, de très bons effets en moi et fortifie beaucoup mes pensées. Je ne l’avais point encore reçue lorsque je lui écrivis. Je le supplie humblement, et vous aussi, ma très chère Sœur, de m’écrire quelquefois ses sentiments et les vôtres, car nous avons été sous la direction d’un même esprit. Cela sert beaucoup pour nous y conserver. Je vous demande, et à lui, cette grâce, sans toutefois me retirer de l’humble soumission que je veux avoir à l’ordre de notre bon Dieu pour toutes les privations qu’il lui plaira me faire ressentir. C’est à ce coup que je me délaisse à lui, à sa toute-puissance et à son saint Amour, sans vouloir plus rien autre chose que son divin bon plaisir en la manière qu’il lui plaira. C’est ici que tous désirs sont consommés et même les vues de perfection, pour se laisser perdre dans Dieu, prenant ses délices en ce qu’il est en Lui-même et qu’il veut être en nous pour l’éternité. Ces paroles ne sont pas capables d’exprimer ce que je veux dire, mais vous entendrez bien que l’esprit en conçoit infiniment davantage que la parole n’en dit. Adieu, ma très honorée et très chère Sœur. Je vous supplie d’assurer nos bons frères de notre souvenir et de notre affection. Lorsque je vous écris, j’entends parler à tous deux, car je ne puis présentement beaucoup écrire. Ma disposition souffre quelque peine à cela sinon quelquefois que l’esprit est moins occupé. Si j’écris aussi à l’un des deux, vous y prendrez, s’il vous plaît, votre part et m’excuserez si je procède si librement à votre endroit. Je ne puis agir autrement. À Dieu, Jésus vous soit toutes choses pour jamais! Je suis en son saint amour…»  

      1. 26 Avril 1646 LMB Au nombre de ses bons protecteurs. La privation de ces écrits…

Paix et amour478! Monsieur, Je vous écris la présente à Paris, dans la chambre que notre saint Père nous traita479 huit jours entiers. Au reste, je ne sais comme vous parler de tout ce que j’aurais à vous dire. Toute la Connaissance de ce saint homme qui sont dans ce quartier viennent pleurer auprès de nous. Chacun en parle comme d’un saint. Madame de Brienne480 m’en a témoigné d’extrêmes sentiments et chacun envie le bonheur que nous avons possédé de l’avoir neuf ou dix jours avant sa mort.

J’ai parlé au bon Frère Jean, lequel m’a priée de vous dire que vous l’excusiez s’il ne vous écrit point481. Vous savez combien il vous est acquis, mais il ne peut faire davantage. Il est tellement observé qu’à peine lui peux-je dire deux mots. La divine Providence le tient dans quelque humiliation de la part de quelques-uns de son couvent. Nous avons parlé de notre saint Père, non tant que je voudrais, mais autant que j’ai pu à la dérobée pour savoir les sentiments qu’il avait de lui. Il me dit qu’aux premiers jours de sa mort, il avait résolu de lui donner un an entier le mérite de toutes ses actions, mais qu’il n’a pu persévérer et qu’au lieu de prier pour lui, il se sent porté de le mettre au nombre de ses bons protecteurs. Je fus extrêmement consolée de l’entendre, d’autant [89] que j’avais eu ce même sentiment la nuit de son enterrement, mais je ne le voulus pas publier.

J’en dis néanmoins deux mots au révérend Père Elzéar et depuis ce temps que je vis, ce me semble, à une heure après minuit que je fus éveillée en sursaut comme ce digne Père était absorbé dans Dieu, mais d’une manière ineffable et qui me donne de la joie de son bonheur. Je le vis d’une telle sorte qu’il ne me passe point de l’esprit et tout présentement, j’en ai la même idée. Je suis tous les jours sur un tombeau et je ne l’y peux trouver. Il m’est impossible de le trouver qu’en la manière que je l’ai vu, laquelle m’est si douce et pleine de paix qu’il me semble qu’il augmente mon oraison. Voici la copie que notre bonne Mère Benoîte m’a écrite qui me confirme dans ma croyance. Je n’en ai parlé à personne qu’à ce bon Père. Vous savez que ce ne sont choses à publier s’il n’y va de la gloire de Dieu en la glorification de son saint Nom. Vous m’en direz votre sentiment. De plus, je suis capable d’être trompée et je le mérite pour mes grandes infidélités. Je suis dans l’impatience d’apprendre de vos nouvelles et de la sainte âme de Constance. Il n’est pas que notre Seigneur ne nous ait manifesté quelque chose, vu que ce saint Père vous aimait plus chèrement que tout le reste de ses enfants. Je vous supplie de m’écrire bien promptement, sans me faire davantage souffrir de mon désir. Mon très cher Frère, parlez à votre pauvre, mais bien intime et fidèle sœur482 et me dites ce que vous avez [90] appris, si vous ne le pouvez. Notre bon Frère Rocquelay ou notre chère Sœur en prendra bien la peine pour Dieu.

Je tente toutes les fortunes et voies possibles pour tirer quelque chose de si dignes écrits, mais c’est temps perdu que d’y faire effort. Le Père provincial et les autres ont arrêté et protesté que jamais ils ne laisseront sortir d’entre leurs mains ces écrits sans être corrigés d’un esprit conforme à leurs sentiments et disent qu’ils sont tout pleins d’erreurs483. Cela me touche sensiblement et me fait voir qu’à moins que d’un miracle ils ne cèderont rien et nous sommes en danger de tout perdre. La privation de ces écrits m’est à présent plus sensible que sa mort. Je me sens si obligée de me remplir de son esprit et de ses maximes que je recherche avec diligence tout ce que j’en peux avoir, et je vous supplie de m’y aider, car vous avez beaucoup de pouvoir. Le bon Frère Jean a défense de parler des particularités de la vie de ce saint Père et je n’oserais en écrire aucune chose, ni même rejeter ses merveilleuses fidélités. Cela n’est-il pas étrange? Il en faut parler si discrètement dans son couvent que cela me fait peine. Mon Dieu, glorifiez votre saint. C’est la prière que je vous fais pour lui. J’ai parlé à un peintre pour son tableau. Il fait comme il me l’a promis. Je m’en retourne à Saint-Maur samedi. Je pensais passer outre, mais notre bonne Mère est tombée malade et il faut que je retourne promptement. Je la recommande à vos saintes prières et me recommande bien affectueusement aux saintes prières de notre bon Frère484 et de notre très chère Sœur. Je vous supplie de me donner de vos nouvelles et de me croire au Saint Amour pour jamais, solitude, oraison, abjection, pur amour à Dieu. Souvenez-vous de ma misère, Monsieur, votre, etc.

      1. 11 Mai LMB. j’ai besoin de votre secours

À Monsieur de Bernières, le samedi 11 mai 1647.485

Monsieur, je vous supplie et conjure pour l’amour de notre bon Seigneur Jésus-Christ que vous me donniez conseil en cette occasion si importante ou j’ai besoin de votre secours touchant l’affaire de Madame de Mouy. Notre bonne Mère remet le tout à mon choix et me mande que je fasse ce que nous trouverons être plus à la gloire de Dieu et que je prenne le consentement de nos sœurs Dorothée de sainte Gertrude et Angélique de la Nativité.

La première se rend dans une Sainte la différence, l’autre y répugne beaucoup et pour mon particulier je continue dans la disposition que vous savez. La charge de supériorité m’est quasi insupportable et n’était l’ordre de Dieu qui l’établit elle me serait répugnante au dernier point, mais quoi! Mon malheur est si grand que cette croix environne, car si je demeure je la ressens.

Notre communauté me mande qu’elle ne s’arrête que pour ce sujet; ici, j’en porte déjà une assez lourde pièce par avance; si je m’en vais (à Caen), c’est pour le même emploi selon que vous et Monsieur de Barbery m’avez mandé. Que faut-il faire au milieu de mes précipices? Car il s’agit de faire un choix. Et pour l’amour que vous portez à Jésus-Christ et pour le respect de sa gloire et l’amour qu’il vous porte, choisissez pour moi ce qui est plus de Dieu et je m’y arrêterai sans vaciller davantage.

Je vous demande cette grâce par charité, c’est un bien que vous ferez à mon âme, laquelle vous en aura des infinies obligations. Dites-moi donc ce que je dois faire, mais je vous prie que vous me donniez réponse promptement, car je n’ai que cinq ou six jours pour donner une dernière résolution. Le conseil que vous me donnerez en cette rencontre me sera d’une très grande consolation. Donnez-le-moi donc pour l’amour de notre bon Seigneur le plus promptement qu’il vous sera possible. Voyez avec notre bonne Mère Supérieure et Monsieur Rocquelay ce que notre Seigneur veut de son esclave. Je suis prête à tout. Le refuge d’ici subsistera sans nous.

Notre Communauté de Lorraine est en très grande nécessité d’argent à raison qu’elle a fait réparer les ruines de notre maison. Il leur faut par nécessité six ou sept cents livres et elles n’ont espérance qu’en ce refuge et je ne le vois pas capable de leur donner cette somme, car il faut nourrir les religieuses qui y sont. Voilà ce que je vous puis dire dans le peu de loisir que j’ai pour vous écrire les présentes, la poste me presse, car elle partira bientôt.

Réponse pour l’amour de Dieu en toute diligence s’il est possible. Si vous me privez de votre conseil je ne sais ce que je ferais, car je n’ai que vous seul qui me puisse assister en cette affaire et plut à Dieu que la bonne âme de C… [Coutances, Marie des Vallées] vous eut dit son sentiment. J’attends le vôtre, auquel je m’arrêterai comme à la divine volonté en l’amour de laquelle je suis Monsieur votre, etc.

      1. 12 Mai 1646 LMB. Sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu

Dieu seul486/M./J’ai reçu deux de vos lettres, la première du 19 d’avril et la seconde du 3 mai487. Notre Révérende Mère Prieure me les envoya de Paris où j’étais pour lors et où je tentais les moyens d’arracher quelques écrits discrètement, partant des mains du Père Provincial, mais j’appris avec douleur qu’il avait protesté de n’en laisser sortir aucun (écrit) de leurs mains quoiqu’on puisse faire et, lorsque vous m’avez mandé que vous étiez quasi assuré de les avoir, j’ai eu très grande difficulté de le croire. Je vois néanmoins par les vôtres dernières que vous en avez été refusé. Voilà une très grande perte que nous faisons dans la privation des choses dignes et précieuses, comme j’estime ses écrits. Il y a plusieurs contradictions sur iceux et par malheur on les fait examiner par des savants du temps qui ne comprennent rien à son divin style. Ils se sont extrêmement choqués sur ce mot de désoccupation et ont très grand regret que le premier petit traité qu’il en a fait est imprimé. Après qu’ils auront fait corriger ses écrits à leur mode, peut-être qu’ils les feront imprimer selon les paroles du Provincial. Si je ne regardais en cela l’ordre de notre bon Seigneur, j’en aurais de très sensibles déplaisirs et ne me pourrais empêcher de blâmer leurs procédés, mais il faut se soumettre et espérer que sa bonté infinie ne permettra point qu’une œuvre si sainte que les traités de [85] ce saint Père soient ensevelis dans les ténèbres et je vais prier pour cela.

Le bon Père Elzéar vous a dit ce que je ne vous avais point écrit. Je n’en suis point fâchée puisque nous n’avons qu’un Cœur en Jésus-Christ. Je vous confesse que depuis ce temps-là, il m’a été impossible de me le pouvoir imaginer en terre et même étant sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu en la manière qu’il lui avait plu m’en donner la pensée et cette vue me tenait beaucoup plus intimement à la pureté du saint amour, ce me semble. Les vôtres dernières m’ont extrêmement réjouie de voir le secours que tous ses enfants reçoivent de sa bonté et de son assistance. J’ai fait cette expérience depuis l’instant de sa mort et j’assurerais volontiers qu’il m’a fait changer de disposition. Le dimanche de Quasimodo, j’ai reçu un effet de la miséricorde de Dieu assez particulier pour moi, eu égard à mes indignités voulant participer à l’esprit de ce saint Père, il me semblait que Jésus-Christ me remplissait du sien propre et ceci fit d’assez bons effets, selon qu’il me semble. Il se passe en moi ce que je ne puis dire. Je me trouve changée, mais non pas encore au point que j’espère de l’être. Tous les jours, je me sens de nouveau fortifiée pour aller à Dieu dans la pureté de ses voies et par son propre esprit, je me trouve plus forte et plus abandonnée à Dieu avec quel qu’autre disposition que moi-même je ne comprends pas et que je ne saurais dire. Ne pensez pas pourtant que ce soit de grandes choses, nenni, car ma grâce est petite, mais telle qu’elle est, je suis si amoureuse que je me veux rendre [86] à mon Dieu selon toute l’étendue d’icelle par le secours divin et l’assistance de notre saint Père et de vos prières mon très cher Frère.

Je vous supplie, ne pensez pas que je fasse voyage où vous me mandez ni que j’accepte aucune offre ni de Monsieur de B488. ni d’autre qu’on me fait. Jésus pauvre souffrant et abject est à présent l’amour de mon cœur, et celui qui me retiendra dans l’anéantissement. J’ai une grande répugnance d’être dans l’idée des créatures. Je vois plus que jamais que je n’en dois rien attendre ni espérer et c’est la leçon de notre saint Père. 

Indépendance suprême de toutes créatures

Mépris actif et passif de toutes créatures

Souffrance sans consolation dans une créature

Il faut que je tâche de pratiquer selon ma petite grâce ce que je pourrai de cette divine leçon.

Pour ce qui est de son portrait j’y tiendrai la main, au reste avant que je finisse il faut, nonobstant que je sois pressée, que je vous dise que le bon frère Jean [Aumont]489 est envoyé en exil depuis mardi matin qu’il sortit de Paris. Il m’écrivit un petit billet avant son départ qui m’a touché, me disant après m’avoir fait ses adieux, que notre Connaissance lui met une croix sur le cœur et sur ses épaules la plus grande qu’il n’ait jamais eue et qu’il ne puisse jamais recevoir. Que vous dire cela. Voilà un sujet d’extrême [87] humiliation pour moi et je ne sais comme il l’entend. Il ne manquera pas de vous voir en passant. Il s’en va à l’Aigle. Je ne manquerai pas de vous envoyer tout ce que je pourrai apprendre de notre s. Père, je vous supplie de faire de même de votre part.

Je pensais écrire au bon père Elzéar, mais je me trouve empêchée par mon peu de loisir et que la personne qui porte nos lettres au poste va partir. Je vous supplie et conjure par le saint amour de Jésus de lui écrire un petit mot pour moi et lui recommander d’avoir soin de mes misères avec cette sainte âme au nom de notre bon Seigneur. Faites-moi cette grâce, mon besoin est grand, d’autant que je suis plus obligée que jamais de me rendre purement à Dieu, je vous demande cette grâce par la sainte amitié que Dieu nous donne l’un pour l’autre en son saint-amour et m’en faites savoir des nouvelles, me faisant aussi part de tout ce que vous apprenez de si admirable. J’attends tous les jours de votre bonté ses écrits que vous m’aviez promis, je vous supplie pour l’amour de Dieu de me les envoyer au plus tôt. À Dieu que notre cher frère a, et notre très aimée sœur, soient assurés de notre souvenir devant Celui au saint-amour duquel je leur suis dévoué,/M. /Votre, etc.

      1. 15 Mai 1646 RMB. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres.

Dieu seul/M./Je vous fais490 seulement un petit mot pour vous assurer que j’ai envoyé promptement votre mémoire à Monsieur de saint-Firmin, mais sa réponse est encore entre ses mains et je suis marrie que sa diligence n’a été conforme au désir que j’avais de vous le renvoyer au premier poste. Il faut encore un peu de patience. Vous voyez combien je suis peu fortunée à vous rendre quelque petit service. J’y tiendrai la main. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres. Je vous supplie me le mander et si vous avez reçu les dernières que je vous ai écrites. La lettre de ce bon Père m’a fort consolée et animée à une plus haute estime de la sainte abjection de notre saint Père491. Si par hasard il est encore avec vous, je vous supplie l’en assurer et lui demander où je dois adresser mes lettres lorsque je lui écrirai. À Dieu en Dieu, je salue au saint amour notre cher frère492 et notre chère Sœur493. Je suis, Monsieur, votre, etc.

      1. 5 Juin 1646 RMB. Me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père.

Amour, pureté et abjection/M. /Ce mot494 que je vous écris n’est qu’en hâte, pour seulement vous assurer que j’ai reçu les vôtres la veille de la fête du très saint sacrement, sur laquelle j’aurais encore à vous entretenir, mais le voyage de notre Mère étant sur le point d’être exécuté, j’en suis un peu occupée, soit en l’aidant à faire son petit paquet et en choses semblables. Je prendrai le loisir de vous écrire amplement si notre bon Seigneur me le permet et vous réciterai les misères et pauvretés de mon âme, mais en attendant que je reçoive cette consolation, commencez de bonne sorte à me recommander à notre bon Dieu et sachez, mon très cher Frère, que je demeure dans l’embarras au lieu d’entrer dans la retraite. Je crains beaucoup d’être infidèle à mon Dieu. Je sens bien que sa miséricorde est extrême en mon endroit, mais mon orgueil et ma lâcheté me feront périr si quelque bonne âme ne prie pour moi. Je vous conjure par le saint amour de vous en souvenir. Je fais la même prière à notre très cher frère Monsieur R [ocquelay] et à notre très honorée Sœur [Jourdaine], la Mère Supérieure [des Ursulines Michelle Mangon]. Ayez pitié de ma faiblesse et me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père. Je vous plains dans l’embarras où vous êtes. Dieu tout bon vous veuille ouvrir la porte de son divin repos. À Dieu, je suis en son saint amour,/M./Votre, etc.

      1. 24 Juin 1646 RMR Imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père

Le jour de la Saint Jean [Baptiste], qui est la fête de notre très cher frère duquel j’ai eu un souvenir très particulier495. Dieu seul! Monsieur, Jésus nous soit uniquement toutes choses à jamais! Je me réserve de vous écrire après le départ de notre chère Mère où j’espère avoir plus de loisir qu’à présent. Cependant votre bonté m’oblige de vous écrire ce mot pour vous assurer que j’ai reçu les deux livres que notre très cher Frère [Bernières] nous envoie (par votre bon voisin). Je l’en remercie de tout mon cœur et vous aussi. C’est pour une bonne demoiselle de nos bienfaitrices qui nous les a demandés très instamment. Vous nous avez obligée extrêmement. Je [ne] prétends point vous entretenir par la présente. Je me réserve à vous raconter mes dépouillements qui semblent s’accroître tous les jours, mais d’une manière que je ne sais si je vous la pourrai dire. Je vous supplie de dire à notre très cher et très bon Frère que s’il veut faire imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père [Chrysostome)] que monsieur le Curé de Saint-Jean en Grève à Paris me promet telle approbation que je voudrais pour les écrits de ce digne personnage. Que notre cher Frère voie s’il est à propos de faire imprimer la sainte abjection496. Une autre personne s’offre à payer les frais qu’il y faudra faire. Je suis dans l’attente de deux témoignages de deux bons prêtres, grands serviteurs de Dieu, qui ont eu connaissance particulière de la béatitude de notre saint Père. Je vous les enverrai si notre Seigneur me rend digne de les posséder. J’ai vu son portrait. On me l’apporta jeudi dernier, mais il a si peu de ressemblance à son original que j’ai prié le peintre d’en faire un autre. Je lui ai dit les défauts que j’y trouvais. Il m’a promis d’y travailler au bref. La vue de son image quoique mal faite m’a extrêmement touchée et causé de si grands respects que s’il eût été bien naturel, je me fusse jetée en terre pour le révérer et le baiser dans un grand sentiment d’humilité, mais il avait si peu de rapport que s’il ne m’eût assuré qu’il l’avait (peint) pour représenter ce saint Père, je ne l’aurais jamais pris pour cela. Notre bonne Mère partira mardi ou mercredi au plus tard. Je vous supplie de prier Dieu pour elle et pour moi qui demeure dans un tracas dont je suis très incapable. J’espère d’une merveilleuse sorte à Jésus. Sans cela, je mourrais de douleur. À Dieu, mes très chers frères et notre très Sœur, je vous donne tous trois à Jésus, l’unique tout de nos cœurs. Je le supplie qu’il vous augmente l’ardeur de mon divin amour pour l’extrême charité que vous me faites de me transcrire la sainte abjection [du P. Chrysostome]. Si vous saviez le plaisir que vous me faites et combien mon âme vous en sera obligée, vous auriez de la satisfaction dans la peine que vous prenez à ce travail. Notre bon Seigneur en sera glorifié, de cela, j’ose vous en assurer. Il faut dire en passant à notre cher frère que la mère sainte Appoline de Montmartre est de bonne sorte dans le rebut et abjection des créatures. Elle me l’écrit et mande qu’elle s’en trouve bien intérieurement. Il me semble que j’ai beaucoup de choses à vous mander pour un peu vous divertir ensemble, mais j’attendrai mon loisir s’il vous plaît. À Dieu donc! Remerciez, je vous supplie, cet honnête homme qui m’a apporté exprès le paquet que vous m’avez envoyé. Jésus soit votre consommation! Je suis en son saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 7 juillet 1646 RMB Une telle captivité et impuissance

Dieu, et vraiment il suffit/M./Il y a longtemps497 que je souhaite de vous écrire quelque chose de mes dispositions passées et présentes, mais je ne sais pas quelle capacité notre bon Seigneur me donnera de le faire. Il y a plus de quinze jours qu’il me tient dans une telle captivité et impuissance que je ne communique avec les créatures que par violence, et parce qu’il le faut. Je me suis mise en devoir de vous écrire dans ce grand silence que je ressentais, mais en vain, car ayant ma plume et mon papier en mains, il a fallu trois ou quatre fois les laisser, n’ayant pas même une pensée distincte de mon état, et néanmoins je désirais beaucoup de vous le communiquer et en tirer votre sentiment. Je vois bien que notre divin Seigneur ne le veut pas pour le présent puisqu’il me tient encore dans cette même impuissance, seulement je vous dirai en passant que notre bonne Mère est partie il y a huit jours et m’a laissée ici dans la sainte Providence. Je vous laisse à penser comme j’y suis, mon très cher Frère, dans une telle ignorance et incapacité de toutes choses que je ne sais de quelle façon je dois agir. Environ cinq jours avant le départ de cette bonne Mère, je fus abandonnée intérieurement au combat et les répugnances que je ressentais d’avoir à l’avenir quelque chose à démêler avec les créatures arrivèrent à tel point que mes nerfs et tout mon corps en recevaient violence durant lesquelles je faisais quasi sans relâche des [80] sacrifices, mais j’avoue quelquefois ils étaient bien faibles et une fois entre les autres, je pensais être submergée dans la douleur et la contrainte de m’opposer à ce voyage. Ceci me donna trois jours de bon exercice au bout desquels Dieu tout bon changea inopinément mon cœur et ma pensée par un amour vers son divin plaisir et je me trouve si fort dédiée, abandonnée et sacrifiée à icelui que mon cœur n’avait et ne pouvait, ce me semble, avoir d’autre respir en disant « À Dieu» à cette chère Mère et recevant ses derniers sentiments de tendresse et d’affection, mon esprit fut élevé et attiré par un esprit de puissance à Jésus-Christ et je demeurai immobile environ demi-heure sans application aucune à son éloignement et me disant le dernier «A Dieu» incontinent après la sainte communion, je demeurai de la sorte que dessus dans un recueillement et dans lequel il se passait, ce me semble, quelque chose que je ne puis exprimer, et je suis demeurée dans une sensibilité au regard de toutes choses. La vue des créatures ne m’afflige plus d’autant que je n’y suis appliquée que par l’ordre de mon Jésus qui tirera sa gloire et mon abjection par telle conservation. Je ne ressens plus de désirs et dirais, s’il m’était permis de parler ainsi, que je vois mon âme soulevée de terre, je veux dire, au-dessus de toutes les créatures, regardant le divin plaisir de Dieu quasi actuellement, se laissant tourner et retourner selon ses ordres, trouvant si beaux, si précieux et divins tous les desseins de son cœur que je ne saurais plus avoir de volonté que pour l’anéantir dans la sienne. Voilà un petit abrégé de ce que je comprends que je laisse à votre censure. Je vous supplie au saint amour de Jésus m’en dire [81] vos sentiments là-dessus. Je me sens portée d’aimer et respecter un certain état où l’âme est toute adhérente à son Dieu, le regardant par simple intelligence et demeurant ainsi exposée volontairement à l’ardeur de ses divines flammes pour lui donner lieu d’opérer la consommation dans la transformation qu’il fait de l’âme avec lui-même. En suite de toutes ses pensées, il me survient un désir de communier tous les jours autant qu’il me sera possible, ce que je ne ferai jamais que par votre avis, car je pense que vous connaissez mes misères et je prie Dieu du plus intime de mon cœur qu’il vous les fasse connaître telles que Sa Majesté adorable les connaît. Au reste, je ne sais si je dis vrai, mais il me semble qu’il y a du moins quelque chose de ceci et d’une certaine manière que mes termes ni mes paroles ne l’expriment point. C’est que je suis toute idiote. Ayez pitié de mes pauvretés et me prêtez secours pour aller à Dieu. Notre Père [Chrysostome] m’a ordonné d’avoir recours à votre charité et je vous demande l’aide que vous me devez par son saint amour, pour ne point tomber dans une infidélité qui ne se pourrait bonnement réparer. J’espère que votre bonté se souviendra de moi autant que Dieu tout bon vous le permettra. J’admire comme j’ai pu écrire la présente, assurément il y a de la Providence et je pense que Dieu tout bon le veut bien, le veut ainsi puisqu’il a permis que je vous dise deux mots sans savoir quasi ce que j’écrivais. Je me recommande à vos saintes prières. Si je ne vais à Dieu, je mérite un épouvantable châtiment. Rien à présent ne m’en empêche. Aidez-moi et priez pour moi qui suis,/M./, Votre…

      1. 28 Juillet 1646 RMB Imiter Grégoire Lopez

Dieu et il suffit/Les vôtres498 m’ont beaucoup consolée, mais je l’eusse été incomparablement davantage si notre bon Seigneur m’eût trouvée digne d’entendre de votre charité un discours de plus longue haleine sur la sainteté [76] de cette vie dont vous êtes par la divine grâce présentement occupé. Hélas mon très cher frère que vous ai-je mandé touchant la sainte communion? Croyez, je vous prie, que c’est une saillie de mon esprit qui sans l’avoir mûrement considéré a demandé l’accomplissement de ce qu’il désirait. J’espère que Dieu tout bon vous aura donné lumière. Je lui ai très intimement demandé et de vous faire connaître l’importance d’un tel désir. Je vous confesse que je n’avais point considéré beaucoup de choses que votre prudence m’a fait penser et surtout Mr notre confesseur qui n’en serait nullement capable, d’autant qu’il penche quasi entièrement dans les maximes de Monsieur Arnauld. Voilà déjà un point de conséquence. Secondement, quelques-unes de mes Sœurs en pourront prendre de grands étonnements, mais particulièrement celles qui n’entrent point dans la vie intérieure. Cela la pourrait choquer et lui donner peine. Toutefois pour ce point, je ne le puis assurer. C’est seulement une conjecture.

En troisième lieu, cela fait éclat.

Le quatrième : j’en suis tellement indigne que je n’ai point de termes pour vous exprimer ce que j’en ai conçu et c’est le sujet qui m’a obligée de prier Notre Seigneur qu’il vous fasse connaître ce que je suis et la fin de ce désir.

J’ai néanmoins résolu de vous obéir pour un mois et j’ai tâché d’en rendre capable Monsieur Gavroche notre confesseur. Je commençai le lendemain que j’ai reçu votre lettre qui était le 20 juillet, la fête du bienheureux Grégoire Lopez499. Je fus extrêmement aise [77] de me pouvoir donner à la puissance et à l’amour de Jésus Christ avec ce grand saint. Notre bienheureux Père [Chrysostome] m’a bien recommandé de l’aimer et de tâcher de l’imiter dans sa haute pureté. Il est vrai que la divine miséricorde m’a fait beaucoup de grâces, mais il faut que vous connaissiez mes infidélités aussi bien que les faveurs que je reçois de notre bon Seigneur. Elles sont extrêmes et la négligence que j’apporte à la grâce est un défaut épouvantable, car il me semble que mon esprit ne devrait plus être ni avoir vie qu’en Jésus-Christ. Je sens un grand désir d’user de la simplicité dont vous nous parlez dans les vôtres pour par icelles avoir moyen d’accomplir les conseils de notre bon Père, mais je vous supplie, avertissez-moi en toute franchise et liberté de ce que vous remarquerez être contraire à l’esprit de Jésus Christ. Vous ne pouvez refuser cette grâce sans offenser sa charité qu’il a mise en vous et qu’il prend plaisir d’y régner. C’est un grand bien d’être éloigné des créatures, même de celles qui nous sont utiles, comme vous dites. Mais, mon très cher Frère, il y a si peu de fond de vertu en moi que la moindre est souvent capable de me divertir. Je suis assez souvent touchée d’un intime désir d’en être entièrement éloignée et je trouve que mon esprit fait cette prière à son Dieu d’être anéantie dans toutes les créatures et que toutes les créatures soient anéanties en moi. Depuis la sortie de notre bonne Mère, je n’ai pas encore bien goûté la douceur [78] de ma solitude. J’ai eu beaucoup d’occupations et un peu de tracas qui m’aurait donné grande peine si l’état que je vous ai dépeint par mes dernières n’avait stabilié [affermi] mon esprit, car durant ce temps-là, rien ne me pouvait pénétrer, mais comme ses attraits ne durent pas toujours dans toutes leurs forces, il semble quelquefois qu’on ne les aperçoit quasi plus et alors, il faut être, comme je crois, bien fidèle et là où j’ai bien manqué. Mais si vous priez Dieu pour moi, il me donnera un nouveau courage et quelques secours dans mes nécessités. Je vous supplie encore une fois de bien penser à mes indignités avant que de me permettre de continuer davantage la ste communion. Je crois que vous êtes déjà tout inspiré de me l’interdire à raison de mes continuelles infidélités. Je n’en veux rien dire davantage. Je vais continuer à prier Dieu de vous donner son Saint-Esprit. À Dieu, notre très cher Frère. Jésus soit l’union de nos cœurs et notre consommation. Je suis en Lui,/M/Votre etc.

      1. 1646 L 2,43 Aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour.

Mon Très cher Frère, Vos dernières toutes pleines d’onction m’ont infiniment consolé et m’ont fortifié de la créance que j’ai que Dieu vous veut tout à Lui sans réserve. Les faveurs qu’il commence à vous faire dans l’oraison sont sans doute surnaturelles et marquent que vous êtes appelé à une haute oraison500. Le recueillement des puissances501 qui vous est réservé par une affluence de tranquillité502 douceur, au-delà de ce que l’on peut s’imaginer, est plus qu’oraison de quiétude. Notre Seigneur n’a point de règles certaines en ses communications, donnant quelquefois les parfaites aux âmes les plus imparfaites, afin de leur faire voir en passant le bien dont il les mettra en possession, si elles demeurent fidèles au renoncement général de tout ce qui n’est point Lui503. Continuez donc, mon cher Frère à tout quitter et vous trouverez tout. Mourrez au monde et à vous-même, et infailliblement vous vivrez tout en don de Dieu. Que de bénédictions célestes suivent vos fidélités à ne point prêcher504, à ne point adhérer aux sentiments de vos proches, à contredire505 votre sensualité, à contredire le commerce des personnes qui ont l’esprit du monde! J’admire les desseins de Dieu sur vous, qui ne vous fait tant de grâces que par sa pure bonté et non par vos dispositions précédentes. C’est pourquoi demeurez humble et reconnaissant, mais bien encouragé à suivre les voies de la grâce.

Quand vous serez ici, j’espère que votre feu m’échauffera et chauffera les froidures que les affaires ont fait en mon cœur506, qui vous assure pourtant des désirs qu’il a d’être tout à Dieu. Allons franc, très cher Frère, de compagnie à la perfection du divin Amour. Que rien ne nous empêche de faire cet heureux voyage, ni nos parents, ni nos amis, ni nos corps, ni nos biens. Nos bons Anges seulement nous sont nécessaires. Votre équipage se fera sans argent, sans crédit, sans amis, sans appui; l’abjection, la pauvreté, les souffrances ne nous manquant point. Nous n’avons que faire d’être ensemble pour partir en même temps. Partez demain le jour de la Sainte Trinité. Je tâcherai de partir aussi. Nous nous rencontrerons bientôt au premier mauvais passage où nous aurons besoin l’un de l’autre. Ne vous fiez pas pourtant en moi. Car si je puis aller devant, je le ferai, et je n’appréhende point le contraire. Je chanterai souvent durant le chemin les cantiques du divin amour. «Mon Bien Aimé est à moi, et moi je suis à Lui507»; et plusieurs autres que la dilection sainte inspirera. Enfin, très cher Frère, aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour508.

      1. 21 Août 1646 RMB Nouvelles d’une félicité éternelle

Monsieur, J’ai reçu deux de vos très chères lettres. La première datée du 2 août qui me donnait des nouvelles d’une félicité éternelle par les réponses de la sainte âme [Marie des Vallées], m’auraient ravie hors de moi-même si la puissance de notre divin Jésus ne m’avait retenue en captivant tellement ma joie et la douce consolation que je pourrais prendre que je demeurais quelque temps dans une autre disposition, comme si mon âme eusse été élevée au-dessus de toute satisfaction et contentement même pour sa gloire sans voir autre chose que Dieu seul qui me devait suffire sans m’appuyer sur ce que lui-même en peut penser, peu de temps après relisant derechef votre chère lettre et m’arrêtant sur cette flèche d’amour cela fit en moi un effet d’anéantissement et d’admiration de la divine dignation de notre bon Seigneur, et je connus l’obligation que j’avais d’être fidèle, pour donner lieu au saint amour de produire en mon âme ses saints et purs effets. Je fus encore dans un autre étonnement de voir que Dieu tout bon vous avait donné une charité si grande pour nous que de vous souvenir de mes misères dans un temps où je pense que le divin amour faisait d’admirables opérations en vous puisque vous étiez dans la communication de ses divins secrets. Je remarque qu’au temps que vous pouvez posséder ce bonheur, je priais plusieurs jours de suite mon saint ange [P. Chrysostome] de faire prier cette sainte pour moi. Hélas, je ne pensais pas pour lors que vous deviez faire l’office de mon ange.

Cette charité si entière que vous m’avez rendue est un présage que vous devez encore faire d’autres puisque mon Seigneur vous fait expédier les commissions de mon bon ange. Je tiens pour certain qu’il veut que vous le soyez pour procurer en mon âme l’établissement de sa gloire. Cette parole a grand pouvoir de consoler (de mourir dans l’amour), mais si notre divin Jésus eut voulu dire mourir dans l’amour par l’amour, c’était le comble de mes désirs et ma consommation. J’ai honte de parler ainsi voyant l’impureté de mon âme et combien je suis indigne d’un regard de notre aimable Jésus, à plus forte raison d’être consommée par les pures flammes de son saint amour. Ce m’est trop de grâce qu’il me souffre dans mes abjections qui sont toujours extrêmes. Soyez certain, mon très cher Frère et mon cher ange, qu’il vous rendra bien au centuple le grand bien que vous m’avez procuré. Mon cœur s’en réjouit autant qu’il lui est possible sans intéresser son dénuement. Dieu tout bon vous le fait faire. J’espère qu’il l’en glorifiera. Il faut pourtant vous dire que tant que je tâche de vivre sans cet appui. Il produit néanmoins je ne sais quoi en mon âme qui m’oblige à une plus entière pratique de vertu, et me donne un certain sentiment de la manière qu’une âme destinée pour le ciel doit opérer, et qui doit être éternellement abîmée dans Jésus Christ. Ceci fait entrer l’âme dans une application plus ardente à cette union de Jésus et tendre à une plus haute pureté. Je vous obéis ponctuellement, car à même instant que j’eus lu ce précieux article, je me prosternais en terre dans un esprit d’amoureuse reconnaissance et d’anéantissement, et mon âme disait cela : peut-il bien être vrai mon pur et saint amour que vous m’ayez prédestinée? Et comme la joie voulut avoir le dessus, alors je demeurais captive comme je vous ai dépeint ci-dessus. Mon ange et mon très cher Frère, je vous remercie très humblement et du plus intime de mon cœur du souvenir que Dieu tout bon vous a donné de moi. Il me semble que je sens un nouveau désir d’être plus fidèle que je n’ai été jusqu’à présent. Prêtez-moi toujours le secours de vos conseils et de vos saints avis et j’espère que par Jésus-Christ et vous, je vais à lui de toutes mes forces.

Il faut parler de nos communions. Voilà le mois passé que vous m’avez ordonné de communier journellement. Je vous dirai que j’ai été plus de six fois tentée de ne persévérer pas voyant les horribles indignités qui sont en moi et que mon âme est toute impure. La crainte me saisissait et puis la vue de votre commandement me fortifiait et me faisait communier. J’y ai porté quelque sécheresse dans le milieu et sur la fin plus d’amour et désir de fidélité dans la pure application de Dieu seul. Il m’a semblé que cet esprit de puissance dont autrefois je vous ai parlé dominait en moi présentement par une opération de simple adhérence et comme d’un total abandon. Voilà un petit abrégé de mes états. Si vous en désirez davantage pour mieux connaître mes indignités, je tâcherai de vous en écrire. Cependant je vais reprendre le train ordinaire de mes communions qui est de trois ou quatre fois la semaine environ, quelquefois moins attendant que vous me mandiez autre chose, car j’espère toujours que Dieu tout bon ne vous laissera point tromper et qu’il vous fera voir ce que je suis puisque mon orgueil et mon aveuglement est tel qu’il ne me permet point de vous le bien exprimer. Votre seconde lettre, mon très cher Frère, du 12 courant me convie à la communion fréquente. Permettez-moi de ne rien faire de plus que vous n’ayez reçu la présente et durant le temps que vous prendrez (sans vous incommoder) pour nous donner un mot de réponse. Je prierai le Saint Esprit qu’il vous illumine sur mes états et mes dispositions. Elles sont petites et bien abjectes, mais je me contente du divin plaisir de Jésus que s’il veut que je ne sois rien éternellement pour son divin plaisir je m’y soumets sans peine. Il me semble que je ne dois plus rien vouloir que pour lui. Je remercie un million de fois notre très honorée et chère Sœur [Jourdaine] de la peine qu’elle a pris de nous consoler et fortifier de ses lettres. Sa bonté m’excusera si je ne lui fais point de réponse aujourd’hui. Ce sera pour la première occasion. Je vous supplie de nous faire part de ce que la bonne âme [Marie des Vallées] a dit pour elle et pour vous et puis que vous voulez bien que nous soyons bien en Jésus Christ. Mettons toutes les pauvretés et les richesses des unes et des autres en commun. Je la salue au saint amour du plus intime de mon cœur. J’en dis autant à notre cher Frère R [ocquelay] auquel j’écrirai aussi es premières postes. Je vous supplie tous de prier pour moi. J’écrirai aujourd’hui au bon Frère Jean [Aumont] pour son affaire. J’ai été étonnée que votre résolution a été dans mon sentiment, et lequel je lui avais fait connaître il y a longtemps. Dites-nous comme va votre santé, je vous supplie. Notre bonne Mère est arrivée sans fortune, mais les fatigues de son voyage l’ont réduite malade… J’espère que Notre Seigneur la guérira. Adieu notre très cher Frère! Votre, etc.

      1. 5 septembre 1646 L 1,34 La perte des créatures

Ma très chère Sœur509, pauvres de toutes créatures, ne vivons que de Dieu purement en Dieu. Ce doit être à présent là notre principale occupation, puisque ce que nous possédions de plus cher en la terre est tellement en Dieu, qu’il sera éternellement une même chose avec Lui. Nous ne pouvons donc désormais être unis à ce cher père [Chrysostome] que nous ne soyons unis à Dieu. Et c’est ce qui nous doit faire estimer notre privation, puisqu’elle nous conduit à une si parfaite union510.xliv Les créatures durant qu’elles sont en la terre, quelques saintes qu’elles soient, peuvent causer quelque séparation de Dieu511. Et c’est pourquoi il ne faut s’y lier que dans le bon plaisir de Dieu512. Mais quand elles sont toutes abîmées en Dieu, c’est à dire dans l’état béatifique, elles ne peuvent produire en nous que ce qu’elles possèdent. Ce serait donc, ce me semble, très chères Sœur, un peu de faiblesse de lumière de nous plaindre de leur éloignement et quasi ne regarder les choses que dans les sens513. La perte des créatures nous doit être aimable, qui nous met dans l’heureuse nécessité de ne les trouver que dans le Créateur, et de nous faire perdre cette fâcheuse habitude de ne les rencontrer qu’en elles-mêmes. Ne croyons donc pas les sentiments de la nature et de notre amour propre qui pour nous divertir de la pureté de ce procédé, représente à notre esprit des raisons spécieuses d’avoir perdu l’appui de notre perfection et que nous ne trouverons plus de canal par où les grâces de Notre Seigneur découlent. Que c’est une chose très rare de rencontrer une conduite parfaite514! Il est vrai que ceux qui prennent les ruisseaux au lieu de la source peuvent souffrir beaucoup de déchet en de pareilles rencontres. Mais notre très cher père nous a appris que la pauvreté de toutes les créatures est l’unique disposition pour entrer dans la pureté du divin amour515.xlv Et partant, il nous a enseigné de n’avoir d’appui qu’en Dieu seul516, et il nous disposait ainsi imperceptiblement à sa perte517. J’avoue simplement, très chère Sœur que depuis sa mort je l’ai ressentie fort vivement. À présent que mon âme est plus tranquille, elle fait aussi un meilleur usage des pures lumières qu’il m’a communiquées. «Dieu suffit, me disait-il souvent, aimons Dieu et la croix, et quittons tout le reste. Amour, pureté, croix, il n’y a que cela nécessaire à l’âme. Et si notre fidélité est généreuse, je crois que choses grandes s’opéreront en nous, etc518.»

      1. 26 Septembre 1646 RMR J’ai reçu les cahiers

M./Ce petit mot n’est pas pour répondre aux vôtres très chères qui m’ont extrêmement consolée, mais seulement pour vous assurer que j’ai reçu les cahiers que votre bonté m’a envoyée. Mon Dieu, mon très cher frère, combien m’avez-vous obligée en cette action de charité que vous avez faite en mon endroit? Je me réserve à vous en dire plus particulièrement mon sentiment. En attendant, prenez, s’il vous plaît, la peine de donner la ci-jointe à Madame Le Haguais fidèlement et en secret. Je vous écrirai au plus tôt. J’ai bien de quoi vous entretenir de notre bon Père et de notre cher Ange [Chrysostome et Bernières]. Priez Dieu pour moi de tout votre cœur. Je vous enverrai deux dispositions intérieures bien jolies. À Dieu, mon très cher Frère! Que Jésus vous consomme de son divin amour et nous favorise d’une pauvreté suprême de toutes créatures, d’une souffrance sans consolation d’aucune créature! Je vous fais part de ma leçon. Priez Dieu qu’il me donne un grand courage et une fidélité sans réserve. Je suis, M, Votre, etc.

      1. 5 Octobre 1646 RMR J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P.

M./Dieu seul et son divin plaisir soit notre éternelle suffisance! Je vous supplie519 en son saint-amour de croire que je ne vous oublie point. J’avais hier520 un dessein et un mouvement tout particulier de vous écrire et de m’entretenir avec vous des admirables vertus de votre grand patron et surtout de son parfait dénuement, mais la sainte Providence ne m’en a pas trouvée digne. [74] Quelque occupation m’ayant ravi ce bonheur, j’ai tâché de le réparer aujourd’hui, nonobstant que je sois plus dans l’anéantissement et le silence. Je vous demande de vos nouvelles et comme vous vous portez tous trois. Votre silence est bien grand et je suis en soin si notre très cher Frère Mr de B [ernièrest a reçu nos lettres. Il me semble que vous et lui commencez d’abandonner votre pauvre Sœur pour la disposer à une privation bien plus grande dont elle est menacée521. Si notre bon Seigneur vous permet de nous écrire de vos nouvelles, je vous supplie, ne nous en privez pas plus longtemps. J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. [Chrysostome]522. J’ai un imprimeur tout prêt qui désire avec passion de l’imprimer et deux excellents docteurs qui donneront leur approbation. Voyez si vous voulez prier Monsieur de Barbery d’y joindre la sienne. Si vous m’aviez donné la beauté divine, il y a longtemps que cela serait fait. Je vous supplie, que ce soit au plus tôt et me mandez, s’il vous plaît, si notre très cher frère le veut en petit livre ou en cahier. Envoyez-moi un petit morceau de papier de la largeur et longueur que vous le désirez. Voilà une copie de son portrait que le peintre m’a envoyé, mais je l’ai trouvée si mal rapportant à son original que je l’ai prié d’en faire d’autres et lui ai dit les défauts que j’y remarque. Celui-ci n’en a quasi point de ressemblance. Le second qu’il a fait est beaucoup mieux. J’espère qu’au troisième, il réussira et puis il nous en fera des tableaux à l’huile plus solides que celui-ci. Montrez-le, s’il vous plaît, et leur demandez s’ils ont reçu nos lettres.

L’opération de la grâce est bien grande en vous tous de ne vous donner le pouvoir de nous consoler d’un mot. Il semble que vous soyez morts pour nous. J’aurais beaucoup à dire, mais je diffère exprès jusqu’à une occasion où mon âme aura la liberté de vous dire quelque chose. Je vous conjure par le saint amour de Jésus de nous faire part des sentiments de notre très cher Frère et de tout ce que vous avez de précieux et de notre bienheureux Père523. De notre part, si la sainte Providence nous donne quelque chose, nous vous en ferons part aussi. À Dieu, je suis en Jésus pour jamais,/M/Votre etc.

      1. 23 Octobre 1646 RMB Plus de quatre heures d’oraison solitaire. Rambervillers

Dieu seul et il suffit!

Mon très cher Frère, Je524 ne vous saurais exprimer combien de joie et de consolation j’ai reçu vos chères lettres et lumières et grâces que mon âme a reçues par la lecture d’icelles. Dieu tout bon soit à jamais béni de vous avoir donné la pensée de visiter en esprit votre pauvre Sœur. J’ai beaucoup de choses à vous écrire et encore plus à vous dire si la divine Providence me donnait les moyens de vous entretenir. Et avant de parler de nos affaires, disons quelque chose de mes misères et de mes pauvres et chétives dispositions. Il semble par les vôtres du mois passé que vous me croyez dans le tracas, mais je vous dirai que notre bon Seigneur m’en a retirée, et notre petite vie est tellement réglée que si je suis fidèle, je puis chaque jour faire plus de quatre heures d’oraison solitaire. Nous avons fait beaucoup de retranchements, et nous nous appliquons bien davantage aux choses intérieures. Nous vivons dans un très grand abandon à la très sainte Providence et dans la disposition où la divine miséricorde me tient. Je croirais faire une grosse infidélité de m’occuper beaucoup du temporel. Il me semble que mon oraison s’augmente un peu et mon âme se trouve incomparablement plus dégagée des sens et des créatures. La plus actuelle occupation de mon esprit, c’est un regard amoureux et tout plein de respect vers son Dieu avec une très passive adhérence à ses divins plaisirs. Cet état produit mille bénédictions à mon âme et l’élève au-dessus d’elle-même et la fait reposer dans Dieu, où souvent elle demeure anéantie en cette adorable présence dans la vue que Dieu lui est tout en toutes choses. Elle se trouve liée à Jésus par un trait de l’amour de son cœur qui la tient dans une douce adhésion à tous les desseins, plaisirs et mouvements d’icelui sur elle. Depuis la mort de notre bon Père [Chrysostome], il me semble que j’ai changé de disposition et je ne sais si vous avez vu quelque petite chose, mais grande pour moi, que j’ai reçu de la divine bonté. Entre autres choses (Je serais trop longtemps à dire le reste), il me fut donné d’entendre que cette année était pour moi une année de miséricorde et, pour vous parler franchement, il ne se passe guère de jours que je n’en reçoive de nouvelles. Je les attribue au mérite et à l’intercession de notre bon Père et admire une chose en lui à mon égard. La première fois que je m’en aperçus fut peu de jours après sa bienheureuse mort. Je me sentis poussée intérieurement de demeurer environ deux heures à genoux, les mains jointes, et mon âme se trouvait dans un si grand respect que je ne pouvais me mouvoir à l’extérieur. Au commencement, je faisais une très humble et très douce prière à notre bienheureux Père de me donner part à son esprit. Enfin je désirais avoir liaison avec son âme, et entrer dans ses fidélités au regard de la grâce, et après cette petite prière je me trouve dans un grand silence. Mon âme adhérait passivement à son lieu et on me tenait en état de recevoir de grandes choses. Dans ce silence et ce grand recueillement de toutes mes puissances, il se fit en mon âme une impression de l’esprit de Jésus Christ et cela se faisait, tout mon intérieur était rempli de Jésus Christ, comme une huile épanchée, mais qui opérait une telle onction, que depuis ce temps-là, il m’en a toujours demeuré quelque sentiment, mais ceci fit des effets tout particuliers en moi. Je fus comme toute renouvelée et possédée de Jésus-Christ. Je n’opérais plus que par Jésus-Christ enfin. Jésus-Christ est le précieux tout de mon cœur et ce qui se passa au temps que dessus dans quelque sorte d’obscurité, je vais manifestant tous les jours par un effet de la divine miséricorde en nos oraisons où mon âme est entrée par Jésus christ et y demeure toute sacrifiée en l’union de Jésus-Christ.

De là j’ai compris comme nous devons être anéanties en lui. Enfin que lui seul règne en nous et que nous puissions dire avec l’Apôtre : «Vivo ego…». Il serait malaisé de vous dire ce que je conçois d’une âme qui n’a plus de conduite que Jésus. Elle n’opère plus que par les mouvements de son esprit. Elle est morte pour elle et pour les créatures. Elle ne vit plus que pour Jésus. Elle est dans une passivité quasi actuelle. L’amour des divins plaisirs de son Dieu la charme et la ravit. Tout ce qui regarde les saints plaisirs lui est infiniment agréable. Hélas, mon très cher Frère! Que je serais heureuse si la sainte Providence de Jésus me donne les moyens de vous entretenir de toutes mes pauvretés et des abondances d’un Dieu! Toute ma réjouissance, c’est que Dieu est ce qu’il est. Il est la plénitude de toute grâce, de toute sainteté, et mon âme porte respect et application aux perfections divines. La simple vue d’icelles tient mon esprit en oraison. Je ne puis vous dire combien les dispositions de votre chère âme ont apporté de bonheur et de force à la mienne. Non que je me croie prédestinée à de si hautes grâces, ce sont faveurs pour les mignons [bien-aimés] de mon Maître, mais je tire d’icelles des secours très particuliers qui me donnent lumière sur mes pauvres états. Ce que Dieu est bon, mon très cher Frère : «Gustate et videte quoniam», vous le savez par une longue expérience, et moi toute petite que je suis, je vais adorant et aimant après vous, mais je crois que ceux qui peuvent devancer les autres en ce chemin de pur amour n’en font point de difficulté ni de scrupule. Que Dieu est admirable, mon très cher Frère, d’avoir tiré une pécheresse des plus abominables de la terre et lui donner liberté de courir par les sentiers de son divin amour! Demandez très instamment, je vous supplie pour moi, la grâce de fidélité; Il faut être tout à Dieu en vérité. Il n’y a pas moyen de s’en dédire. Tout est à lui, et il attire si fort notre cœur qu’il est comme suspendu entre le ciel et la terre. Il aspire à sa consommation. Les créatures lui sont tellement à dégoût, qu’il ne peut converser parmi elles que par soumission aux sacrés plaisirs de son Dieu. Mais on lui a fait depuis entendre une étrange leçon. On lui dit qu’il soit comme un mort insensible et indifférent à tout. Que tous ses désirs et ses affections quoique bonnes doivent être anéanties dans le cœur de Jésus, qu’il doit se laisser mouvoir, se laisser sacrifier et consommer sans retour, sans branler et sans produire aucune petite plainte, qu’il soit tout passé en lui et mort à soi-même. Je vous dis mes pauvres petites pensées et mes rêveries. Je les soumets à votre direction, mon très cher Frère et mon Père. Parlez à mon âme selon le mouvement que vous en aurez, ne craignant point de me faire connaître tout le mal et les impuretés que vous y remarquerez. Si vous me cachez quelque chose, je vous en accuserai devant la Majesté de ce grand Dieu. N’avons-nous pas promis fidélité en son saint amour? Je vous supplie pour la gloire de son Nom de me dire bien naïvement vos pensées, et m’enseigner comme je dois marcher purement dans les voies de Dieu. Vos paroles ont grâce et onction pour mon âme.

La vôtre du 6 courant me conduit dans le parfait dénuement en m’apprenant que notre très chère Mère supérieure est en croix par une fièvre double tierce qui la crucifie. Je l’offre et la sacrifie avec vous, mon très cher frère, au grand Dieu de notre amour afin qu’il la sanctifie. La sainte disposition où vous êtes m’attire avec vous dans un entier dégagement, et en considérant l’abondance des divines miséricordes en vous, j’en demeure dans l’admiration, et dans un désir d’en louer et remercier Dieu éternellement. Je ne saurais plus rien faire que cela pour les personnes que j’aime. Je saurais demander la guérison à Notre Seigneur pour notre chère Mère Supérieure [Michelle Mangon], toute ma félicité est de savoir que les ordres de la sagesse éternelle seront accomplis en elle, et Jésus y prendra ses divins plaisirs. Je me trouve aux sacrés pieds de notre bon Seigneur pour elle, sans faire autre chose que de révérer ce qu’il fait en son âme et les desseins éternels qu’il a de la rendre semblable à Jésus-Christ. O ma très honorée Sœur! Que vous êtes heureuse d’être toute abandonnée à Jésus sans retour à vous-même! Laissons-nous consommer en la manière qui lui plaira, vous par les croix de la maladie, notre très cher Frère [Mr de Bernières] par les pures et très vives flammes du saint amour, et moi par la pauvreté, l’abjection, et en un mot par une totale perte de moi-même. Car je connais très clairement que Dieu seul veut régner en moi.

Présentez à Sa Majesté adorable, ma très chère sœur, un petit moment de vos douleurs et la priez que par la vertu du précieux Sang de Jésus elles soient appliquées à mon âme pour lui obtenir la grâce de pureté et de fidélité au pur et simple regard amoureux d’un Dieu! Je fais prier Dieu pour vous, mon très cher Frère.

Si vos occupations étaient moins grandes, je vous supplierais de nous écrire souvent, mais je laisse la consolation que je recevrais de la fréquente réception de vos lettres à la sainte providence, de crainte que je ne recherche trop d’appui et de satisfaction, mais quand Notre Seigneur vous en donnera le mouvement, je vous supplie et conjure en son saint amour de ne le négliger point. Vous me priveriez de beaucoup de grâces.

J’aurais encore quantité de choses à vous dire et je vois que mon papier se remplit, nonobstant que je ne fais que commencer. Je laisserai le reste pour une autre fois. Cependant, je vous dirai quelque chose de nos petites affaires.

Pour ce qui regarde Rambervillers, nous n’avons point encore de résolution de tout ce qui s’est passé en la visite et élection. On m’a voulu faire craindre pour la supériorité, et effectivement, j’ai été si faible que j’en ai eu quelque appréhension, mais à présent tout est calme. Arrive tout ce qu’il plaira à Dieu! Il me tient immobile et plus adhérente à ses divines volontés qu’aux souffrances de cette charge. Néanmoins on nous a mandé que la bonne Mère Benoîte en sera chargée. Nous attendons en paix tout ce qu’il plaira à Notre Seigneur d’en ordonner.

Pour notre refuge ici, nous vivons comme des enfants attachés à la sainte Providence qui nous subvient en nos besoins. Notre bon Père [Chrysostome] nous a très instamment exhortées en ses derniers jours d’établir ce refuge et d’en faire une retraite d’âmes ordonnées et attirées à l’oraison. Plusieurs bonnes âmes me pressent de faire cela. J’en demande votre sentiment pour l’amour de celui qui seul doit être honoré en toutes nos prétentions et nos desseins. Recommandez cette affaire à Notre Seigneur et je vous supplie de le recommander à la bonne âme de Coutances [Marie des Vallées] et si vous pouvez tirer en ses sentiments, car je ne veux rien en tout que la très pure volonté de Dieu. Mais s’il me fait la grâce de les connaître, j’y travaillerai de bon cœur, et me semble qu’il y a moyen d’y réussir. J’ai été fortement poussée de l’entreprendre et j’avais sur ce refuge plusieurs vues et connaissances de la manière qu’on y devait procéder, et même comme les religieuses devaient vivre en icelui. Je laisse tout à Dieu, nonobstant le zèle que je ressentirais pour cela et je n’y penserai plus que vous m’ayez dit votre pensée sur ce sujet.

Ne devons-nous pas plus espérer de vous voir, mon très cher Frère? [Ne] viendrez-vous pas visiter le tombeau de notre bon Père [Jean Chrysostome] et par même moyen consoler de votre présence ses pauvres enfants? Je n’espère pas encore retourner en Lorraine, mais si cela est, il faut auparavant que vous me fassiez la grâce de me faire voir la bonne âme de Coutances. Je ne crois pas que Notre Seigneur désagrée cela (sic). J’espère qu’il vous en donnera la pensée. Pour les commodités du voyage, j’y mettrai bon ordre et sans bruit. Il suffirait que vous y trouvassiez pour nous y donner accès.

Le bon Frère Jean [Aumont] vous salue d’une entière affection, et vous remercie de tout son cœur de la peine que vous avez prise pour son dessein. Il est tellement rempli de la divine grâce, à présent, qu’il a perdu tout autre désir. Il se laisse consommer. Notre Seigneur lui a ôté celui de la solitude, pour l’abîmer plus entièrement dans le torrent de ses divines voluptés. Qu’il me mande que son union est plus forte et plus actuelle! Il persévère en fidélité et quelques fois il plaît à Notre Seigneur lui donner quelque parole intérieure pour moi, par lesquelles il m’instruit de quelque chose qui m’oblige d’être plus purement à Dieu. En ses dernières, il m’annonce une croix, et dit que Notre Seigneur lui a commandé de me l’écrire, et qu’il veut que je porte cette croix, que c’est son bon plaisir. Elle n’est point encore venue, mais dans la disposition où je suis, il me semble que par la divine miséricorde, la Toute Puissance de Jésus me tient toujours prête à tout ce qu’il lui plaira de m’envoyer. Mon très cher Frère, que c’est une précieuse voie que celle du sacré dénuement! Mais hélas, que je suis éloignée de ses puretés! Quand il plaît à Dieu me laisser à moi-même, il n’y a rien au monde de plus chétif, de plus misérable, de plus abject. Continuez, je vous supplie, de me présenter à Notre Seigneur et lui demander la grâce et fidélité pour moi. Toutes nos Sœurs vous saluent très affectueusement, elles s’adonnent beaucoup à l’oraison. Il y a une d’entre elles qui produit quelquefois de bonnes croix pour moi. Notre Seigneur est ma force et ma grâce pour les porter. Je voudrais bien savoir si notre bonne Mère Prieure vous a jamais écrit d’un grand accident où la sainte Providence de notre bon Dieu a paru manifestement pleine de miséricorde et de bonté pour nous. Je puis vous en envoyer l’histoire, si vous la voulez voir. Je l’ai fait écrire à celle d’entre nous à qui cela est arrivé. Elle va à Dieu de la bonne manière, mais son oraison me donne peu de peine. À raison que la vanité a été la cause de sa perte, si Dieu par un miracle l’eût pas préservée. Or cette vanité s’étendait à la faire entrer dans des voies élevées et surnaturelles pour l’oraison et elle faisait croire qu’elle y était en des dispositions passives et de contemplation, qu’elle m’a dit depuis avoir copié dans quelque livre pour s’en remplir l’esprit. Je connais cette fille. Il n’y a point de malice et même je crois qu’il y avait beaucoup de faiblesse en son esprit dans tout ce qu’elle faisait.

Premièrement elle n’est point agissant à l’extérieur, au contraire très lente en ses opérations. Au reste bien fidèle en ses obligations, bien désireuse de pratiquer la sainte humilité. Voici ce qu’elle m’écrit de son oraison : «Je ressens une tranquillité très grande en l’oraison et aux autres temps, quelquefois encore davantage, mais je n’ai point de pensées, je suis immobile et sans mouvement». L’entendement est tout hébété, la mémoire perdue, la volonté ne peut opérer selon ses désirs naturels. «Je conçois», dit-elle, «que c’est une grande grâce que d’être de la sorte» et d’autant que je serais trop longue à vous transcrire ce qu’elle a couché dans un petit billet. Je vous l’envoie avec une très instante prière que je vous fais de me donner lumière sur cette âme, autant que Dieu tout bon vous la donnera. Je n’ai pas assez d’expérience pour la conduire. Je me défie un peu de l’esprit des filles, notamment lorsque j’y remarque de la faiblesse. Vous êtes mon aide et mon second dans le travail des œuvres du Seigneur, et pour son amour ne me déniez pas votre lumière, ni votre assistance. Après Dieu, je n’ai que vous. Et mon bon Père [Chrysostome] m’a dit de recourir à votre charité dans mes besoins.

J’écris un petit mot à la bonne Mère de Ragues [?] et je n’osais lui écrire à raison du retour de Madame son Abbesse. Monsieur Rocquelay, notre bon Frère, prendra la peine de lui porter et de lui faire mes excuses. Nous avons reçu son devant d’autel et nous l’en remercions très humblement.

Je n’écris point cette fois à notre chère Sœur, la Mère Supérieure [Michelle Mangon]. Vous lui ferez part de nos nouvelles si la maladie lui permet d’y avoir quelque application à Dieu. Je finis au milieu d’une multitude de choses qu’il me reste à vous dire, pour en recevoir votre avis. Faites, s’il vous plaît, nos humbles recommandations à Monsieur de la G. [?] et le suppliez de prier Dieu pour moi. Je suis au saint amour votre pauvre et très indigne Sœur du Saint-Sacrement. Mille et mille remerciements à notre très honorée Sœur du trésor qu’elle nous a envoyé. Je la supplie de les faire continuer. Elle fera une charité entière à une pauvre âme qui prend beaucoup de force et reçoit grâce en la lecture de pareilles dispositions.

      1. 6 Novembre 1646 RMB Ni grâce, ni capacité pour être supérieure

Monsieur,

J’ai reçu les vôtres aujourd’hui et je vous y fais un mot de réponse. La lecture d’icelle m’a surprise aussi bien que celle de Monsieur de Barbery. Je vais vous dire tout simplement ce que j’en pense.

1/ Je doute aussi bien que vous si l’ordre de Dieu m’appelle en cette maison.

2/ Je n’ai ni grâce, ni capacité pour être supérieure525.

3/ Je crains de perdre l’esprit d’oraison qu’il semble prendre quelque petit accroissement, celui de pénitence et de sainte pauvreté et abjection que notre bon Père [Chrysostome] nous a si saintement imprimées en notre esprit.

4/ Notre communauté n’y consentira jamais, à moins que d’y remarquer les avantages d’un refuge tel que vous le proposez. Vous savez combien nos Sœurs ont d’amitié pour nous. Il faut un coup de la toute puissante main de Dieu pour me tirer d’avec elles. Mais, si elles espéraient d’être réfugiées près de nous, possible elles se laisseraient gagner. Notre Mère Prieure nous écrit et me mande de voir avec vous si nous pouvons encore espérer un refuge près de vous, et ce qui ferait réussir notre affaire526, c’est que nos Sœurs de saint-Silvin m’ont mandé qu’elles espéraient de sortir pour la Saint-Martin, mais elles me prient de n’en rien dire. Elles quittent la Basse-Normandie pour s’approcher de Paris : (si cela est), voilà déjà un de vos points accomplis. Voilà que j’écris à Monsieur de Barbery. Voyez, je vous supplie, ce que je lui écris et puis donnez la lettre à Monsieur Rocquelay, notre cher Frère, pour la cacheter et puis la faire tenir à Monsieur de Barbery. Je sais bien quelle est cette maison. Il y a près d’un an qu’il m’en a parlé, mais comme j’ai une très grande répugnance à la supériorité, et que d’ailleurs je suis liée dans une communauté de laquelle je ne sortirai jamais par moi-même, je me laisse et abandonne toute à Dieu sans réserve, pour être et faire ce qui lui plaira au temps et à l’éternité527. Et si d’aventure vous voyez jour de faire cette affaire pour l’amour de Dieu, avant que de rien conclure, demandez bien son Saint esprit pour connaître la divine volonté. Je me repose entièrement sur votre charité. Vous connaissez mes petites dispositions, et Notre Seigneur nous ayant liés par les chaînes de son saint amour, portez-moi toujours à ce qui est plus purement sa gloire. Je porte un certain état d’insensibilité à toutes choses pour me rendre à Dieu seul, et si vous y remarquez son bon plaisir, je me sacrifierai de très bon cœur, car je ne veux plus vivre que pour Jésus-Christ. Pour moi, je pense bien que, dès aussitôt que cette bonne dame [Madame de Mouy] nous aura vues, qu’elle désistera de ses poursuites. Vous savez, mon très cher Frère, que je suis une pauvre idiote et incapable de quoi que ce soit et, pour ce qui regarde d’y faire un voyage, je vous supplie d’en écrire à notre Mère promptement et qu’elle me le demande. Enfin, écrivez-nous une lettre que je puisse montrer pour avoir obéissance.

Voyez avec Monsieur de Barbery et me mandez si je dois prendre une compagne. Je crois qu’il est à propos, pour la bienséance et pour faire trouver bon ce voyage à nos Sœurs d’ici, il faudrait que vous et Monsieur de Barbery leur en écriviez un mot. Mais gardez-vous bien de leur parler des desseins qu’on a sur nous. Il leur faudra seulement faire entendre que c’est pour stabiliser un refuge pour elles, selon qu’elles-mêmes l’ont tant désiré, et que je ne ferai qu’aller et venir. Enfin, si Dieu le veut, il vous donnera toutes les paroles qui doivent opérer cette affaire. Voilà ce que j’avais à vous dire, et je vous laisse à juger quelle consolation pour moi d’être auprès de vous, de notre très chère Sœur [Jourdaine] et de notre bon Frère [Mr Rocquelay] auquel j’ai de très grandes obligations. Je l’en remercierai plus à loisir. Je fais diligence de vous envoyer la présente afin de voir ce que vous conclurez. Serait-ce point cette croix-là que notre bon Frère Jean nous a annoncée de la part de Dieu, car elle est de supériorité. Bon Dieu, n’y a-t-il pas moyen de souffrir sans être supérieure? On n’a point encore fait de changement à Rambervillers. Vous verrez, s’il vous plaît, ce que j’en écris à Monsieur de Barbery. J’ai encore beaucoup à vous dire, mais ne le pouvant aujourd’hui, je tâcherai de vous écrire le reste de mes pensées au premier poste. Cependant, recommandez le tout à Dieu autant qu’il vous sera possible. C’est affaire de sa gloire. Il la faut conduire discrètement et purement pour lui seul. J’ai une grande joie de la voir entre vos mains. Je sens peine à quitter mon état pauvre et abject pour posséder plus de commodités et, en apparence, plus d’éclat. Mon cœur se pourra résoudre à faire le voyage, mais non à accepter la supériorité, et je ne pense pas que cela soit, ou Dieu me donnera bien d’autres grâces et fera d’étranges changements dans les esprits. J’ai reçu aujourd’hui tous les écrits de notre bon Frère Jean528. Je vais travailler de bonne sorte à les faire imprimer. Je lui écrirai au plus tôt.

À Dieu, mon très cher Frère! Voyez avec quelle simplicité je vous écris. Vous le voulez bien, car vous êtes mon bon Frère et celui qui m’est donné de Dieu par la bouche de notre bon Père [Chrysostome].

Je suis en son saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 10 Novembre 1646 RMB Mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection

Monsieur,

Je pense que vous avez reçu celle que je vous écrivis mercredi dernier. Je réitère aujourd’hui sans attendre la réception des vôtres pour vous très humblement supplier de me mander toutes les particularités de l’affaire que vous nous avez proposée. Si je ne me trompe, c’est chez Madame de Mouy. Il nous est du tout impossible de vous donner aucune résolution si vous ne prenez la peine de m’instruire des desseins de cette dame. Pourquoi veut-elle une Supérieure? Les Supérieures dans sa communauté sont-elles perpétuelles? Enfin, je vous supplie de me dire tout ce que vous savez de cela et ce qu’elle prétend et puis je vous écrirai selon la lumière que Dieu tout bon me donnera sur cette affaire et vous dirai avec grande franchise mes petits sentiments. Informez-vous bien de tout et si vos grandes occupations ne vous donnent point le loisir de nous écrire, notre bon Frère R[ocquelay] en prendra bien la peine. Je l’en supplie de tout mon cœur. Si vous ne trouvez point à propos d’envoyer celle que j’ai écrite à Monsieur de Barbery, je vous supplie de ne l’envoyer point. Je laisse toutes choses entre vos mains, mais je vous dirai en passant que je n’espère pas que ceci réussisse du moins n’y vois-je point d’ouverture et, si c’est l’œuvre et la volonté de Dieu, je le supplie de la faire par lui-même. Je n’y saurai rien contribuer. C’est bien assez que dans les vues de supériorité, je demeure abandonnée à toutes les volontés de Dieu. Ma faiblesse est trop grande pour faire autre chose. Vous me ne dites point qu’il y va de la gloire de Dieu dans cette charge et si vous la croyez faisable, si c’est pour quelques années ou pour toujours, si cette bonne Dame gouverne l’intérieur de sa communauté aussi bien que le reste, si elle tend à Dieu de la bonne manière. Je vous supplie très humblement de me donner réponse sur toutes mes objections et au plus tôt afin de vous écrire plus amplement et clairement. Je n’en puis dire pour le présent autre chose, sinon que j’aime mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection que toutes les abbayes de France. Il me semble que je ne puis recevoir en ce monde de plus horrible affliction que de tomber dans quelque grade. Je trouve que mon esprit dit très souvent au fond de l’intérieur : «Seigneur, détournez-les de moi et me laissez vivre et mourir abjecte!». O. que l’état solitaire contient de bénédictions! Et ce que j’appréhendais bien de le perdre, et (est de laisser s’évaporer l’esprit d’oraison qui est encore bien faible en moi. Je pensais hier en moi-même : serait-ce pas le diable d’affaire que notre bon Père nous faisait craindre? Non puisque les serviteurs de Dieu s’en mêlent et qu’ils ne recherchent que sa gloire bien purement. Je remets le tout à la sainte Providence, mais croyez que je ne puis envisager les charges que comme de très douloureuses croix et néanmoins il faut mourir à tout et se laisser en proie aux desseins de Jésus-Christ. C’est ce que je fais selon ma petite grâce.

À Dieu! C’est en hâte. Je suis bien pressée. Dieu, Dieu, et il suffit! Je suis en Lui, Monsieur, votre, etc.

      1. 17 Novembre 1646 RMR Un refuge pour nos Sœurs près de Caen

Dieu seul et il suffit!

Monsieur,

Je vous dois des reconnaissances infinies puisque les biens que vous me procurez sont infinis. J’ai reçu vos chers et précieux cahiers avec des satisfactions que je ne vous saurais exprimer, d’autant que vous donnez moyen de faire imprimer la sainte abjection529. J’ai écrit à Paris pour traiter avec l’imprimeur de notre bienheureux Père qui a grande affection d’imprimer toutes ses œuvres. Je tiendrai la bonne main à cet ouvrage afin que vous et celles qui ont l’honneur d’être ses enfants puissent participer à son esprit. Je ne vous puis dire les bons effets que la lecture de ces saints cahiers a causé dans l’esprit de nos Sœurs et combien ils m’ont touchée. Je vous déclare que ce sera la règle de ma vie et que la sainte abjection m’accompagnera dedans le tombeau, si toutefois il plaît à notre bon Seigneur agréer mes pauvres petits désirs. Il soit béni à jamais de vous avoir donné la sainte affection de nous faire tant de bien! Cette charité, mon très cher Frère, servira à votre perfection puisque vous avez eu le zèle de travailler pour la nôtre. Je vous en suis très singulièrement obligée. Je vous supplie de prendre la peine de donner la ci-jointe en mains propres à ma chère mère Le Haguais et de présenter nos très humbles et très affectionnés saluts à notre très chère Sœur la Mère Supérieure [Jourdaine]. Je désire beaucoup de savoir de sa santé et comme la fièvre la traite à présent. Je vous supplie aussi, mon très cher Frère, de voir avec notre très honoré Frère, Monsieur de Bernières, ce qui sera conclu sur l’affaire qu’il a pris la peine de nous proposer. Je crois que vous le savez bien entièrement, et comme ses grandes affaires l’empêchent de nous en donner des nouvelles, je vous supplie, mon très cher Frère, de nous en écrire ce qu’il vous en dira et l’avertissez qu’une dame de Paris a aussi fait demander pour être Supérieure dans une maison qu’elle prétend de rétablir.

Si l’on peut obtenir un refuge pour nos Sœurs près de Caen, je crois que la chose qu’il nous a écrite se pourra faire, mais à moins de cela, ou que Notre Seigneur n’ait un dessein particulier pour moi dans cette charge, je n’y vois point d’autre. Je lui ai écrit deux fois pour cette affaire, mais je sais qu’il en a tant d’autres qu’il n’y saurait avoir si grande application. Informez-vous, je vous supplie, si ce refuge se fera. Je le désire à raison que notre bonne Mère Prieure nous mande que je fasse diligence d’en trouver un pour y loger celles de nos Sœurs qu’elle renverra en France. Je viens de recevoir de ses lettres qui nous avertissent que comme notre maison a été très négligée depuis plusieurs années, et que n’y ayant fait aucune réparation, elle va tomber en ruines tout entièrement sas y pouvoir remédier qu’avec une somme d’argent très notable. Que direz-vous de cet accident, mon très cher Frère? Pour moi je pense que Notre Seigneur nous veut entièrement dépouiller de toutes les affections que nous avons d’y jamais retourner et qu’il nous exilera qui çà, qui là, pour faire son ouvrage en la manière qu’il lui plaira. Pour moi, je vous le dis franchement que je n’ai plus aucune attente de ce côté-là et que notre bon Seigneur me tient dans une telle adhérence à ses ordres et dans un amour si intime de ses divines volontés, que je suis dans l’abandon à son bon plaisir sans qu’il me soit permis de faire ou former aucun désir ou dessein particulier. Il faut que je demeure anéantie dans la sainte Providence et que ses saintes volontés soient tout mon plaisir et les délices de mes affections. Voilà comme je demeure au milieu de mille orages qui s’élèvent très souvent et qui semblent tout renverser, mais j’ai une grande expérience de la bonté de Notre Seigneur dans cette disposition, car de quelque côté que le navire tourne, l’âme envisage toujours son Dieu, mais d’un regard simplement amoureux qui la fait perdre et abîmer dans le sein de la divinité. Je ne sais si je dis bien, mais la paix que l’âme possède me fait penser que c’est ainsi. Vous le concevrez mieux que moi, mon très cher Frère, car je suis votre pauvre néant qui n’ai pas encore fait de progrès dans les voies de la sainte perfection. Je ne sais rien, aussi ne dis-je rien sinon qu’il fait bon être à Dieu. Oui, mon très cher frère, qu’il fait bon être tout à Dieu! Que l’âme s’anéantisse pour laisser régner Jésus Christ en elle de son règne de puissance et d’amour! Je vous supplie de prier Jésus et sa très sainte Mère pour moi et lui demander ma parfaire conversion, mais sur toutes choses, priez très instamment Notre Seigneur qu’il détruise en moi tout ce qui s’oppose à lui, surtout ce fond d’orgueil dont je suis toute pétrie. Je ne sens qu’un seul désir, c’est que Jésus Christ règne sur toutes choses et soit en toutes choses! Et c’est la grâce que je lui demande pour vous et pour tous nos amis et amies. Je n’ai pu avoir d’autre désir depuis qu’il m’a fait connaître que la créature n’a rien à faire en ce monde que de s’anéantir pour laisser vivre en elle Jésus-Christ.

À Dieu, mon bon Frère! Je vous supplie de me recommander à notre très cher Frère [Mr de Bernières] et si Notre Seigneur vous donne la liberté de nous écrire, je vous supplie d’en prendre la peine. Jésus Christ et sa très sainte Mère demeurant avec vous, je suis en leur saint amour, Monsieur, votre, etc.

      1. 14 Décembre 1646 RMB Je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée.

Dieu seul et il suffit!

Mon très cher Frère,

J’ai reçu les vôtres très chères par lesquelles vous prenez la peine de nous déclarer vos pensées sur l’affaire dont il est question. Je vais vous dire en simplicité tout ce qu’il me sera possible de nos affaires. Et, pour vous parler de mes sentiments, j’ai une entière répugnance aux charges et grades de religion, et mon attrait me porterait, ce me semble, à être comme le rebut d’une communauté, sans qu’aucune créature pensât à moi. Dans cette disposition, la partie supérieure de mon âme est tellement sacrifiée et soumise aux bons plaisirs de Dieu qu’il me semble n’y ressentir aucune rébellion, et il me fait cette grande miséricorde de demeurer toujours très abandonnée à sa sainte volonté. Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même. J’ai premièrement remis toutes choses à la sainte et adorable Providence de Notre Seigneur. J’ai prié selon ma petite puissance. J’ai fait dire des messes et les bonnes âmes que je connais ont fait des neuvaines de communions, priant avec ferveur que les très saintes volontés de Dieu s’accomplissent en moi, selon ses desseins éternels. Quelques-unes ont eu des petites connaissances pour moi. Je vous en dirai quelque chose après que j’aurai achevé de vous exprimer ce que j’ai fait pour l’affaire dont vous avez pris la peine de nous écrire, après avoir beaucoup fait prier. J’ai écrit à notre bonne Mère Prieure [Bernardine Gromaire] et aux anciennes de notre communauté [de Rambervillers]. Je leur ai envoyé les lettres de Monsieur Ameline qui dépeint assez bien les volontés de Madame de Mouy. Je leur ai représenté les avantages qu’elles y peuvent rencontrer et la nécessité d’envoyer la Mère Benoîte [de la Passion] ici, ou que la Prieure y retourne. Et après leur avoir proposé mes petites pensées, je leur témoigne que je suis entièrement sous le pouvoir de l’obéissance, et qu’en cette affaire je ne formerai aucune idée de résolution, que j’attends la manifestation des divines volontés par les leurs. En un mot, je leur ai fait savoir que je n’ai de vie que pour l’employer à servir notre communauté, puisque Notre Seigneur le veut ainsi. Là-dessus, je me suis derechef toute abandonnée à la Providence, et notre bon Seigneur me fit la grâce d’entrer en une disposition qui me lie à ses divines volontés d’une manière bien plus pure, ce me semble, que du passé. J’y trouve moins de réserve et une plus grande paix intérieure. Ceci m’est arrivé après la sainte communion, où mon âme fut mise dans un dépouillement si grand de toutes choses qu’elle se vit ne tenir ni au ciel ni à la terre, mais simplement adhérente à son Dieu. Et il me semble qu’il tira d’elle des sacrifices si dégagés et si entiers que jamais je n’en avais fait de pareils. Depuis ce temps, il m’est demeuré l’idée d’une boule de cire entre les mains du Maître qui la veut mettre en œuvre, et sa bonté me tient de telle sorte que je ne tourne ni à droite ni à gauche530. Je la laisse choisir pour moi. Il me suffit de me délaisser et reposer toute en lui, de façon que les réponses que je recevrai de Lorraine soient d’aller ou de demeurer. Je les recevrai comme les ordres de mon bon Seigneur et, sans avoir d’autres regards, je ferai mon possible pour les accomplir. J’espère que dans quinze jours nous en aurons des nouvelles, mais en attendant, priez Dieu toujours, mon très cher Frère, afin que Dieu seul soit au commencement, au milieu et à la fin de cette affaire.

Je vais maintenant vous parler de nos affaires temporelles, puisque Dieu tout bon vous donne une charité si grande que, dans la presse de vos importantes obligations, vous ne laissiez pas d’avoir quelques pensées sur ce qui nous regarde. Touchant le refuge près de Caen, je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée. De plus, il faut vous parler comme à mon vrai frère, et à celui qui me sert de Père en l’amour et sacrée dilection de Jésus-Christ. Je ne vois point de résolution constante dans les esprits de notre maison de Rambervillers. Aujourd’hui elles veulent sortir, et puis elles veulent demeurer. Notre bonne Mère m’écrivit et m’ordonna de lui trouver un refuge pour quatre ou cinq religieuses, qu’il était impossible de vivre dans notre Maison. Après que j’ai eu fait toute diligence, elles n’en veulent point. Elles voudraient sortir et demeurer toutes ensemble. Cela ne se peut, et si elles se résolvent à nous laisser aller. Je crois que la somme de Madame de Mouy leur sera bien agréable. J’ai quelque doute qu’elles veuillent consentir à notre sortie d’ici [Saint-Maur-des-Fossés]. D’autres fois, je pense que la pauvreté les pressera d’accepter les cent livres pour réparer la maison. De tout cela, je ne puis rien juger sur notre sortie, et si cela dépendait de quelques-unes d’ici, elles n’y consentiraient jamais. Je vous ai écrit, mon très cher Frère, la plus grande croix que je porte ici. Et je pense que vous aurez reçu nos lettres, car il y a plus de huit jours. Pour ce qui est d’une maîtresse de novices, je ne vois pas que j’en puisse mener une de notre Maison. Il n’y en a point ici de propre que ma Sœur Dorothée [Catherine Dorothée de Sainte-Gertrude], mais elle est toujours malade, et je ne crois pas qu’elle y veuille condescendre. Pour Rambervillers, je n’en vois point que notre Mère Prieure [Bernardine Gromaire], la Mère Benoîte [de la Passion] et la Mère de la Résurrection, et je ne saurais espérer ni l’une ni l’autre. Ma Sœur de la Nativité est bonne fille qui tend bien à Dieu, mais elle est si faible qu’elle ne saurait quasi faire observance et, avec cela Notre Seigneur la tient encore en quelques obscurités de scrupule. Voilà mon très cher Frère, tout ce que je reconnais dedans notre communauté capable de soutenir quelques charges. Je ne vois pas moyen d’en espérer aucune. Les autres qui restent sont bonnes filles qui pratiquent la bonne vertu, mais qui n’ont pas, ce me semble, ouvertures aux voies plus dégagées. Je les trouve bonnes pour elles, mais pour conduire les autres, je n’ai pas remarqué qu’elles aient talent pour cela. Je sais très bien que la grâce opère des merveilles en peu de temps, mais en matière d’affaire, nous ne pouvons parler que du présent. Il faut laisser l’avenir à la Providence. Et je conclus donc que je ne pourrai point mener de Maîtresse de novices. Celles qui ont capacité pour cette charge sont occupées en notre Maison. Celles d’ici sont très faibles et scrupuleuses.

Je laisse ce point pour passer à un autre, et vous dire que depuis un mois on m’a proposé plusieurs fois, de la part de Madame de Brienne, de Monsieur le Curé de Saint-Sulpice, de Mademoiselle Angélique et autres, de prendre la supériorité des Filles de Notre-Dame de Liesse qu’on tâche de rétablir au faubourg Saint-Germain, et on me presse de l’accepter. Monsieur Le Vachet, ami de notre Père, est l’entremetteur de cette affaire. On nous appelle à Paris pour en traiter et pour prendre quelque résolution. Mon très cher Frère, je dirais quelquefois volontiers que le diable d’affaires est en campagne, car je reçois des propositions de toutes sortes. Je ressens bien plus de répugnance à l’affaire de Madame de Brienne qu’à toutes autres, car c’est une chose bien fâcheuse de se joindre avec des filles qu’on ne sait si elles ont grâce et vocation. On les croit très difficiles à gouverner et, en ce point, j’appréhenderais l’autorité de la Reine, mais Dieu tout bon y pourvoira. Je vous supplie de la charge de supérieure, qui m’est toujours suspecte, je serais bien, ce me semble, à Caen. Vos saintes conférences et les fréquentes répétitions des saintes maximes de notre bon père [Chrysostome] me serviraient merveilleusement pour aller vite à la perfection. Je ne choisis rien du tout que les volontés toutes aimables de Notre Seigneur. Voici quelque vue obscure d’une grande servante de Dieu, que je connais avoir de hautes grâces d’oraison et d’union. Elle me parla ainsi : «Ma Mère, environ sur l’heure du soir, j’eus une vision intellectuelle qui me représentait Notre Seigneur Jésus-Christ devant vous, et vous à ses pieds, à deux genoux, les mains jointes. Notre Seigneur était debout, en habit de pauvre, et son divin visage paraissait tout triste. Il semblait faire quelque plainte et vous demander secours. Il leva la main droite et vous marqua au front et fit en vous quelque chose qui me fut inconnu. Durant ce temps-là, je criais : «Ma Mère, soyez fidèle! Dieu a de grands desseins sur vous». J’eus une pensée de ne vous point dire ceci, mais on me dit intérieurement d’une voix fort intelligible : «Ne crains point de lui dire, elle en sera plus humble».

La même personne me vit encore deux autres fois à la droite de Notre Seigneur, mais je n’ai point demandé ce qui s’y passait. Notre bon Père a vu cette âme et a trouvé ses visions bonnes pour moi. Je les laisse à la sainte Providence. Tout ce que l’on me dit ne sert qu’à m’anéantir plus profondément. Il faut encore ajouter que cette vision a été donnée en Normandie. Cette âme à qui elle a été faite y était. Toutes ces pensées et ces vues ne me touchent pas, sinon pour me sacrifier et abandonner sans réserve aux desseins de Dieu et pour me tenir en grande humilité. J’ai cru vous devoir dire toutes ces choses, afin de vous donner toutes les connaissances qui vous peuvent aider à connaître les volontés de Dieu sur son esclave. Ce sera pour mon âme un très grand bonheur si Dieu me fait approcher de vous. Tous les sentiments que vous m’avez écrits sont très considérables. J’en ai tiré copie pour les envoyer à Rambervillers. Elles y verront leurs avantages. Quant à la conduite de nos Sœurs d’ici, elles sont toutes capables de me diriger et conduire. Leurs grâces et leurs lumières vont bien plus haut que ma petite portée. Je révère leur vertu et ne suis pas digne de leur rien enseigner. Elles sont fidèles au Saint-Esprit. Il n’y a que cette pauvre fille dont je vous écrivis ces jours passé la triste disposition. Elle a besoin de vos prières. Je ne vois point de remède à son mal, d’autant qu’il est annexé à la nature. Il me paraît qu’elle a manqué de mortification et, de plus, son esprit est naturellement très faible et petit. C’est néanmoins un bon exercice à celle qui sera Supérieure ici. J’ai encore un mot à vous dire touchant le refuge que vous nous procurez avec tant d’affection et de bonté. Je vous en suis très obligée, mais je vous supplie que l’impuissance où la Sagesse éternelle vous a mis ne vous soit point une croix pesante, ni mortifiante. Jésus-Christ ne veut point autres choses de vous pour nous que vos saintes prières, vos conseils et un peu de soin aux affaires qui seront de sa gloire, comme celle dont il est question. Soyez pauvre, mais parfaitement pauvre, puisque Notre Seigneur vous fait l’honneur de vous donner part à ses états pauvres. Je révère la charité qu’il a mise en vous, mais je ne voudrais pas qu’elle vous fit faire autre chose que ce que vous faites. Il nous faut demeurer dedans nos voies avec fidélité, vous dans votre pauvreté, mon très cher et très aimé Frère, car c’est dans cet état que mon âme vous chérit d’une manière que je ne saurais exprimer, et moi dans le plus parfait abandon qu’il me sera possible. Je ne sais si c’est l’habitude, mais je n’ai pu rien détruire, ni pour moi ni pour mes Sœurs. Il me suffit que Dieu est, et me semble que toute ma joie et ma consolation est de me jeter dedans Dieu, et je trouve que Dieu est en tout et partout. Il ne faut que pureté pour le trouver. J’avais eu quelques ouvertures pour stabiliser notre refuge de Saint-Maur, mais l’affaire de Madame de Mouy l’a arrêté. Si elle ne réussit, je tâcherai de voir les moyens de nous assurer ici, mais ce ne sera pas sans quelque peine si Dieu ne me l’ôte, car j’aime si fort d’être abandonnée à la sainte Providence qu’il me semble que je ne devrais jamais avoir rien d’assuré, et cette pensée m’a donné quelque rebut pour Madame de Mouy, car on ne souffre rien dans sa Maison. La sainte pauvreté n’y répand point ses agréables odeurs. De plus j’aurais peine de m’y accommoder pour la nourriture, car l’abstinence ne s’y observe point, et depuis quelque temps je ne mange plus ni œufs, ni poisson, seulement un potage ou bien quelques légumes ou racines. Ma nature s’y est accoutumée, de sorte que je me porte très bien, et mon esprit en est plus libre et dégagé des fumées et vapeurs. J’ai aussi des incapacités naturelles aussi bien que des pauvretés intérieures et de grâce qui me rendent bien impuissante de la charge de Supérieure. Je ne saurais de rien servir au chœur pour le chant, je n’ai plus de voix. Depuis que j’ai eu la toux, il m’est impossible de chanter. Il faut dire ce point à Madame de Mouy, car il est important. Non, mon très cher Frère, il ne faut point penser à retourner en Normandie si le refuge n’y est bien solidement fondé. Laissons-le à la sainte Providence, et attendons les résolutions de nos Mères de Lorraine. Elles n’ignorent point les grandes affections que Dieu vous a données pour notre communauté; c’est pourquoi elles vous sont autant obligées que si vous leur donniez des royaumes. Pour moi, mon très cher frère, je vous suis plus redevable pour la plus petite de vos lettres que votre bonté prend la peine de m’écrire, et elle me donne plus de biens intérieurs et de consolation que si vous me donniez des empires. Notre pauvreté telle, ce me semble, que Dieu seul y doit mettre la main pour sanctifier en icelle par la divine miséricorde et pour la secourir selon qu’il lui plaira. Je ne saurais rien faire en tout que d’adorer Dieu et laisser et toutes choses à sa volonté; il est le maître absolu; attendons qu’il fasse ce qu’il lui plaira. Je ne sais ce que c’est; je suis bien partout, à Saint-Maur comme à Rambervillers et, et pourvu que Dieu demeure en moi, et me retire et me préserve du tracas, tous lieus par sa grâce me sont indifférents. J’aurais encore beaucoup à vous dire, mais c’est trop pour une fois; il faut différer le reste; cependant, priez toujours, mais priez ainsi : que Jésus Christ règne absolument et puissamment en moi, que je ne vive que pour lui, qu’il me soit uniquement toutes choses, que les créatures soient anéanties en moi, et que je ne produise jamais quoi que ce soit de moi-même, ni par moi-même, ni pour moi-même; mais que ce moi-même soit détruit, afin que Jésus règne seul en moi d’un règne d’amour et de paix. C’est en son saint amour que je vous rends mille grâces très humbles de toutes les peines que vous prenez pour moi, ou plutôt pour lui, puisque son ouvrage. Je voudrais bien écrire à ce digne personnage, Monsieur de la Garende, qui a bien daigné nous honorer de ses lettres. J’ai ferai mon possible, et à notre chère Mère Supérieure [Jourdaine de Bernières] à qui je suis tant obligée. Si toutefois j’y manque pour cette fois, je vous supplie très humblement de leur faire mes excuses; ce sera pour la première occasion. Cependant, je les salue au saint amour de Jésus et notre bon Frère Monsieur Rocquelay. Je suis à tous, mais à vous en particulier, mon très cher frère, votre indigne et très pauvre, mais très intime et fidèle…

      1. Janvier1647 L 1, 37 J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort.

Ma très chère sœur531, il y a si longtemps que je désire vous écrire deux mots que je m’y veux contraindre, mon mal m’en ayant empêché et ma fièvre ne me permettant aucun travail. Vos chères lettres m’ont été rendues ce matin et m’ont beaucoup consolé. J’adorais peu auparavant l’Essence divine et les infinies perfections de Dieu. Je commence à sortir de mon état où j’ai été plus de cinq semaines. Mon corps qui se corrompait appesantissait mon âme ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une entière impuissance de connaître et d’aimer Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas532. Et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de la misère et de l’impuissance d’une âme que Dieu délaisse et qu’Il laisse à elle-même533. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu plus par une certaine expérience que par une abondance de lumière. Jusques à ce que Dieu mette l’âme en cet état elle ne connaît pas bien son infirmité, elle découvre mille fausses opinions et estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments, de ses faveurs. Elle voit qu’elle y avait un appui secret et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, et que rien ne retourne comme auparavant534. Ce qui s’est passé en moi sont des effets d’une maladie naturelle qui néanmoins m’ont réduit au néant et beaucoup humilié. J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort. Et vous ne croiriez pas qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu tant de témoignages sensibles de son Amour entrât dans une si grande et si longue privation d’Amour actuel, par pure infidélité et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente535. Mon âme était dans celle-là toute enflammée, lumineuse, vigoureuse, supérieure à son corps. L’on entrevoit son néant et son infirmité dans l’oraison, mais les lumières d’icelles et les douceurs empêchent qu’on ne la voie comme il faut. Dieu la fait sentir quelquefois et toucher comme palpablement par l’accablement qui arrive à l’âme536. Il ne régnait en moi que des sentiments d’impatience. Par la grâce de Dieu, je n’y consentais pas toujours, mais je n’étais plein que de cela537.


      1. 18 Janvier 1647 RMB Votre silence a été bien long; votre fièvre en a été la cause

Le Divin plaisir de Dieu suffit. Monsieur, il y a longtemps je cherche les moyens de vous écrire, mais personne ne me pouvait donner adresse pour vous trouver à Rouen. J’avais prié Madame de Mouy de me la mander. Elle m’écrivait qu’elle ne le savait pas; je bénis notre Seigneur qui me console aujourd’hui d’un mot de votre main, par lequel j’apprends la continuation de votre fièvre et comme le bon Dieu ne vous traite plus en enfant, mais comme un de ses fidèles serviteurs : c’est dans ces rencontres mon très cher Frère, que l’âme glorifie Dieu au dessus d’elle-même et d’une manière très agréable à la divine majesté. Je la supplie de vous donnner la grâce de lui être bien fidèle et que vous soyez parfaitement pauvre comme Jésus-Christ l’a été sur la Croix; mon âme porte un grand respect à cet état de privation, je l’honore et chéris de tout mon cœur. Votre silence a été bien long; votre fièvre en a été la cause, notre bon Seigneur ne m’a pas trouvé digne de recevoir plus tôt de vots chères nouvelles. Il en soit béni. L’union qu’il a mise en nous par lui-même et par la force de son pur amour demeure toujours entière nonobstant toutes les privations. Madame de Nouy nous écrit plusieurs fois et m’a pressé d’accepter ses offres, notre mère Prieure et notre communauté ont de telles répugnances pour cette affaire que l’appréhension qu’elles ont que je l’accepte leur fait prendre la résolution de me rappeler et de me faire retourner en Lorraine. Si vous voyez leurs sentiments, vous en seriez étonné et de quelle sorte elles nous écrivent, je crois, mon très cher Frère, que nous n’y devons plus penser : notre communauté me mande que je les ferai toute mourir, si je les quitte, notre Prieure languit : enfin tout est en affliction sur une simple prière, et vous diriez qu’on me prendra par violence tant elles pressent mon retour. Je pense que c’est temps perdu d’en écrire davantage, si ce n’est que notre Mère retourne ici elle sera plus facile à gagner; ne prenez pas la peine de leur écrire si Dieu ne vous en donne le mouvement, leur résolution est trop arrêtée. Je suis en soin d’une lettre de trois ou quatre feuilles d’une lettre que je vous ai écrite; je doute que vous l’avez reçue, car je pense que vous étiez déjà hors de Caen. J’ai été à Paris dans l’espérance de vous y trouver, mais la Providence vous tient à Rouen sur la croix. Aimons Dieu en la manière qu’il veut être aimé de nous chacun selon sa voie qu’importe (comme votre charité me disait l’autre jour) en quel état nous soyons, pourvu que nous fussions tel que Dieu nous veut. Je veux être à Dieu en la manière qu’il lui plaira ce me semble, soit en ténèbres, soit en pauvreté et abjection. Je suis contente de tout ce qu’il veut, si votre maladie vous permettait de me dire votre pensée sur la sainte indifférence à tous états; sans doute vous me diriez des merveilles; ce sera quand il plaira à notre Seigneur vous en donner la liberté et qu’il aura préparé mon âme à recevoir ses divines miséricordes par votre saint entretien que je désire autant qu’il m’est possible, sans me retirer de la soumission que je dois avoir à toute privation. Donnez-nous quelques fois de vos nouvelles sans vous incommoder et de l’état de votre maladie; j’ai quelque doute qu’elle ne vous emporte après avoir bien langui comme notre bon Père538. Hélas! si cela arrive, je serai dans la grande pauvreté de vrais amis; mais si Dieu le veut, allez je vous sacrifie. Il me tarde de me voir toute seule et sans secours et sans appui que de Dieu seul en qui je me repose. Je suis en lui de tout mon cœur pour jamais d’une sincère affection, Monsieur, votre.

      1. 4 Février 1647 L1, 57 Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare.

M539. Pour commencer par ma santé, je trouve qu’elle est un peu meilleure, quoique je ne dorme pas bien, et que je sois toujours au lit. Et si je n’étais point si souvent diverti des visites, il me semble que j’y passerais assez doucement ma vie. Notre Seigneur commence à renouveler en moi les désirs d’être tout à Lui, et d’entrer dans les états pauvres et abjects de sa vie voyagère540. Mon âme n’est plus si engourdie, et l’infirmité de mon corps se diminuant, il semble qu’elle devienne plus vigoureuse, ou fait que Notre Seigneur me redonne ses lumières et ses grâces qui m’avaient été ôtées durant mon séjour à Rouen. Je fais à présent réflexion plus particulière sur l’état où j’étais; soit que Dieu l’opérait ou la maladie. Je commence à connaître qu’Il produira en moi de bons effets, et que cette grande impuissance où je me suis trouvé, me communique d’une manière que je ne peux expliquer, une voie de Notre Seigneur541. La réduction dans mon néant, étant, je crois, une préparation pour recevoir de nouvelles grâces, auxquelles je désire d’être très fidèle542.

Au milieu de mes ténèbres et de mes insensibilités, j’eus une pensée pour rendre à mon dépouillement suavement, mais pourtant efficacement, qui ne m’était jamais tombée en l’esprit. J’en remercie Notre Seigneur qui nous fait du bien au milieu de nos ingratitudes. Je la tiens si bonne et si propre à me dépouiller, que j’espère posséder ce bonheur dans sept ou huit mois, au point que notre bon Père l’a désiré543. J’en ai déjà fait quelque ouverture à ma belle-sœur544 qui l’agrée; non le dépouillement, car je ne lui découvre pas encore mon intention, mais de me défaire de ma charge, en la manière que notre frère N545 vous le dira. Je commence à soupirer de nouveau après la possession d’une vie méprisée et abjecte.

J’ai trouvé dans le petit livre que vous m’avez envoyé, et que j’avais quasi peine à ouvrir, deux ou trois avis de notre bon Père qui me consolent extrêmement en les lisant546. Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare. Il faudrait se voir pour parler de ceci. Mais je vous avoue, N. que mon lit m’est bien agréable. Comme les visites des gens du monde se diminuent, celles de Notre Seigneur s’augmentent; et peut-être je ne me trouverai de longtemps, dans un si grand repos. Dès le matin je me repais de la viande des voyageurs547, et du pain des Anges548, qui me fortifie à merveille. Et afin que je fusse à Rouen dans quelque petit délaissement, il fallait que je fusse privé de ce bonheur par un trait de la pure Providence, qui m’avait éloigné de deux ou trois journées seulement du lieu où je le pouvais posséder.

Si vous me demandez de mon oraison présente, je ne vous dirai autre chose, sinon que c’est un envisagement de Dieu dans ses divines perfections ou de Jésus en ses états549, qui repaît les puissances de mon âme et qui m’entretient avec beaucoup de joie et d’amour. Je suis tout plein de désirs d’être fidèle, et connaît clairement dans la même lumière la misère de ceux qui ne marchent pas dans les voies du Verbe Incarné550. O qu’il est vrai ce que vous me demandiez hier! Que peu les connaissent! Que peu les aiment et les cherchent! Sortons de notre engourdissement, N. et allons à Dieu en la manière qu’Il le veut de nous. Que les créatures ne nous empêchent point. Hélas! Quel rapport y a-t-il d’elles au Créateur, l’Amour duquel doit prévaloir à tout respect humain? L’espérance de ma liberté me réjouit et me serait dire beaucoup de choses, si j’étais avec vous; quoique la nature par de petits intervalles ressente encore un peu le dépouillement qu’elle prévoit. Mais notre bon Père dit dans nos réponses551, qu’il ne faut pas s’en mettre en peine, et que nous n’avons besoin que de la fidélité de la partie supérieure552.

Je vous supplie de consulter un peu devant Dieu : savoir si dans le même dessein de mener une vie méprisée, abjecte, et cachée, je ne dois point cesser de donner des avis spirituels à quelques personnes, qui quelquefois m’en demandaient553. J’ai eu un très grand dégoût de le faire, depuis que Notre Seigneur m’a un peu fait connaître moi-même. Et pour parler véritablement, je n’en suis point capable; et je crains que cela ne serve à entretenir une bonne opinion que l’on pourrait avoir de moi, plus avantageuse que je ne mérite554.xlvi J’en remarquai hier quelque chose à notre petit frère. D’un côté je crains de le contrarier; de l’autre je crains d’entrer dans un procédé qui ne soit pas conforme au dessein de ma vie. Vous et N., en serez toujours exceptés, puisqu’il n’y a rien de caché entre nous, sinon que je ne découvre pas assez mes misères. J’en ai un fonds si grand et si étendu, que je ne puis assez m’étonner, comme Notre Seigneur me souffre avec ses serviteurs. Et l’inutilité de ma vie passée avec l’infidélité aux grâces qu’il m’a faites m’est si présente, que je ne puis assez m’étonner de l’aveuglement de quelques bonnes personnes, qui quelquefois me donnent quelques louanges. O.! N. que l’abîme du néant de la créature est infini! Et que les miséricordes de Dieu en son endroit sont aussi infinies! Je connais ces deux choses contraires dans une même lumière, si clairement que mon esprit n’en peut être désoccupé. Ne sortons jamais du néant, et de tout; ces deux extrémités si éloignées se ramassent et se réunissent dans un cœur qui serait bien humble. Priez Notre Seigneur que le nôtre le puisse devenir, et qu’il ne se glorifie dans ses infirmités, que pour habiter la vertu de Jésus-Christ en lui555.

      1. 15 février 1647 L 2, 35 Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions.

Ma très chère sœur556, me voici de retour à Caen encore malade et dans le lit, après l’avoir été six semaines à Rouen. Durant ce temps-là je n’ai point eu de vos nouvelles, ni ne vous ai pu donner des miennes, parce que j’étais trop accablé de mal. Recommençons maintenant, ma très chère sœur, le commerce de nos lettres, afin de nous entre consoler, et nous encourager pour aller à la pureté de la perfection. Je ne suis jamais plus satisfait, que quand je reçois un petit mot de vous, et cela me fait grand bien. J’ai reçu votre grande lettre du quatorzième décembre seulement après mon retour ici. Dieu soit loué des miséricordes qu’Il vous fait. Vous ne me consolez pas peu de me dire les dispositions de votre âme. Mais enfin cela est-il résolu que vous ne viendrez point au couvent de Caen? Quel est le dernier sentiment de vos Mères557? J’approuve les sentiments de soumission, et d’obéissance, que Notre Seigneur vous donne à leur égard. Le parfait dénuement ne se trouve jamais mieux que dans la parfaite et aveugle obéissance558. Si Dieu vous veut attacher inséparablement où vous êtes, pour le bien de vos sœurs, à la bonne heure. Il faut rejeter toutes les autres propositions quelque grandes et spécieuses qu’elles soient. Il faut faire ce que Dieu veut que nous fassions, et rien plus. Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions559. Que la pureté d’amour560 est rare, ma très chère sœur! Les âmes ne la possèdent que dans la perte de tout ce qui n’est point Dieu, et dans une parfaite mort de toutes choses561. Quand j’ai lu votre lettre, j’ai trouvé que votre genre de vie est bien austère. Et je ne pense pas contrevenir aux ordres de ceux qui vous gouvernent, en vous disant ceci562; l’un d’eux ayant trouvé difficulté à choses semblables563. Si Dieu néanmoins veut cela de vous, il le faut faire. Mais si vos supérieurs désapprouvent ce procédé, le sachant, je ne crois pas que vous le deviez continuer564. Vous n’êtes pas tant à vous qu’à la Religion565. Le Père N566. qui vivant de la sorte, a obéi à ses supérieurs, qui lui ont commandé de manger comme les autres; et Notre Seigneur a donné bénédiction à son obéissance. Car je crois qu’en suite il reçut beaucoup de grâces. Il se mortifie encore beaucoup au manger; mais il mange comme la Communauté.

Sans doute, ma très chère sœur, que ce me serait grande consolation que vous fussiez ici, afin que nous puissions parler de ce que nous avions ouï dire à notre bon Père [Chrysostome] et nous entretenir de ses saintes Maximes, en la pratique desquelles l’âme se nourrit et se perfectionne! Mais il faut vouloir ce que Dieu veut567, et quoi que vous soyez très éloignée de moi, vous ne laisserez pas d’être toujours ma très chère sœur, puisque Dieu nous a si étroitement unis, que de nous faire enfants d’un même Père568, et d’un si accompli en toutes sortes de vertus. Savez-vous bien que son seul souvenir remet mon âme dans la présence de Dieu, quand elle est dissipée, et anime mon courage à puissamment travailler à la bonne vertu? J’avoue que tant plus j’examine les actions que je lui ai vu faire, ses pensées, et ses desseins, je n’y vois rien que de très dégagé du monde, et de l’esprit humain rien que de très pur, et conforme à l’Esprit de Jésus-Christ, qui sans doute le possédait. Mais, ma très chère sœur, n’aurons-nous jamais son portrait? Que j’ai grand désir de le voir569!

Or pour vous dire deux mots de mes misères, elles sont très grandes, et je vous supplie de bien prier Notre Seigneur pour moi. Que je ne me relâche point dans l’infirmité, qui est un état dangereux à une âme faible, et qui n’est pas tout à fait habituée dans la vertu. J’ai connu clairement mon néant dans ma dernière maladie. J’ai vu mon peu de vertu et la profondeur de ma faiblesse570. Je ne vous saurais dire comme j’étais disposé. Mais mon esprit était aussi accablé que mon corps, et presque dans une insensibilité et oubli de Dieu571. Je ne sentais plus cette vigueur que mon âme avait dans mes autres maladies572. Les lumières, vues, et sentiments m’ayant quitté, et tout m’étant ôté, sans le pouvoir recouvrer, j’étais délaissé à moi-même, et je n’avais d’autre sentiment que celui de mon néant et de mon infirmité. Dans cet état je touchai du doigt ma misère extrême, et ne pouvant dire autre parole, sinon, «redactus sum ad nihilum 573», j’ai été réduit au néant574. Je savais bien que je ne l’ai pas été par une voie extraordinaire, mais par un effet de la maladie, dont la Providence s’est servie pour me donner une connaissance de moi-même, toute autre que je n’avais jamais eue. Il me semble que je ne m’étais point connu jusqu’ici, et que j’avais des opinions de moi plus grandes qu’il ne fallait; que je m’appuyais secrètement sur les vues et sentiments que Dieu me donnait.xlvii Mais tout m’ayant été ôté, et étant demeuré plus de cinq semaines dans une totale impuissance, j’ai été bien désabusé, et ne puis à présent faire autre chose que de rester abîmée dans mon néant, et dans une profonde défiance de moi-même575.

Toute ma consolation est, après la sainte communion considérant l’abîme de ma misère, d’envisager Jésus comme un abîme infini de perfections. En lui je trouve tout ce qui me manque. Je m’appuie en sa divine force au milieu de mes faiblesses, «abysus abysum invocat... 576» Je sens visiblement qu’à mon abîme d’imperfection se veut joindre cet abîme infini de vertu, et de grandeur. Vous entendez mieux ces sentiments que moi, et puis il faut finir577.

J’oubliais à vous dire sur un article de votre lettre, qu’il ne faut demander des révélations sur nos affaires. Je crois bien que vous ne le faites pas, et que vous vous contentez de les recommander aux prières des bonnes âmes. Les deux dont vous me parlez, ne me sont pas connues. C’est pourquoi je n’en dis rien. Mais notre bon Père m’a souvent dit qu’il se rencontre beaucoup d’illusions dans telles visions qu’il ne faut pas mépriser, mais aussi il ne faut pas s’y assurer578.xlviii La seule foi est certaine, qui nous révèle les voies du Verbe Incarné, et les divins états qu’il a portés en la terre. Marchons avec Lui, ne nous appuyant qu’en Lui. Adieu.

      1. 16 février RMB Il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers

Monsieur, mon âme a reçu tant de forces et de consolations par la lecture de vos chères lettres que je ne vous en saurais jamais assez remercier et ce m’a été une petite mortification d’en être privée si longtemps; mais puisque la divine Providence le permettait il fallait se soumettre aux divines volontés et agréer telles privations qui seront peut-être les avantes-courrières de beaucoup d’autres qu’il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers. Je prévois un prompt rappel de la part de nos mères et ici, de très grandes oppositions à me laisser aller et pour quelques lettres que la communauté en a écrites pour nous y disposer toute notre connaissance fait grand bruit et sont en résolution d’aller trouver Monsieur l’official pour l’obliger d’empêcher ma sortie de saint Maur. Tout ceci tend à mon humiliation et me donne un dégoût de demeurer davantage en ces quartiers. J’ai grande répugnance de demeurer en un lieu où l’on me connaisse et jusqu’ici, j’ai tâché de n’entretenir personne et me suis gardée, ce me semble, et d’entrer dans l’amitié des créatures et nonobstant cela, il me semble que les créatures me pourchassent. O mon très cher Frère, que la vue et l’entretien d’icelles me font de peines et je vois par là que je ne suis point morte, mais toute vivante à moi-même dans la recherche de mon repos. Sacrifiez-moi, je vous supplie, de tout votre cœur, et m’abandonner au bon plaisr de Jésus Christ pour suppléer à ma lâcheté et à la répugnance que je ressens pour la conversation. O sainte solitude, O sacré silence, où l’âme n’a rien à démêler avec les créatures! c’est une chose effroyable que partout où je vais, la créature me suit : c’est un malheur pour moi plus grand que je ne le saurais dépeindre et si je le vois sans remède qui est bien le pire de tout. Patience en abjection, voilà mon partage.

Je crois que c’est une chose toute certaine que je n’irai pas à Caen, notre communauté y répugne d’une si étrange sorte que si vous voyiez les lettres de notre bonne Mère, sur ce sujet, vous en seriez étonné. J’ai laissé cette affaire au pied de la Sainte Croix où je l’ai toujours considérée lorsqu’il s’agissait de travailler et demeurer, ce me semble, abandonnée. Au reste, mon très cher Frère, j’ai cru vous accompagner dans la maladie et c’est ce qui a retardé les présentes.

      1. 26 février RMB Vous êtes encore nécessaire pour sa gloire

À Monsieur de Bernières le 26 février 1647.579

Dieu seul! Monsieur, vos trois dernières lettres me sont bien précieuses, mais la seconde en date du quatre courant contient pour moi une telle onction qu’elle m’a quasi tirée de moi-même et appliqué à Dieu seul d’une manière que je ne vous saurais exprimer. O mon très cher (Frère), mais très cher Frère, quittons toutes les créatures pour demeurer seul avec Dieu seul. Il faut vous dire que depuis quelque temps je porte une disposition de silence et d’éloignement de toutes choses que le désir me serait favorable pour vivre plus à mon aise dans le dégagement; mais nonobstant sa beauté et l’affection que je lui porte, je demeure en une telle captivité de ma volonté dans l’ordre que Dieu a établi sur moi, que je ne puis former aucun désir, ce qui fait demeurer l’âme dans un entier abandon à la conduite de Jésus-Christ par une simple et amoureuse adhérence à ses divins plaisirs. J’ai beaucoup de choses à vous écrire et pour y satisfaire, il faut que je me prive de ma plus chère consolation pour vous entretenir. Du reste, je bénis notre Seigneur qui vous a remis en une meilleure disposition de votre santé.

Sa Providence sait combien vous êtes encore nécessaire pour sa gloire; c’est pourquoi il ne vous a point tiré à lui pour nous laisser sans secours et sans assistance au chemin de la sainte vertu où sa bonté vous a donné à nous pour nous servir de guide. Conduisez-nous, je vous supplie, dans la pureté de son saint Amour. Je me donne à sa grâce pour bien commencer puisqu’il m’en donne les forces et la santé. Je suis très bien à présent et dans une capacité de reprendre mon petit ordinaire. J’ai désisté du jeûne 12 ou 15 jours et me suis reposée. Vous voulez bien, mon très cher Frère, que je me remette à mon devoir et que je n’adhère pas à la lâcheté et paresse qui sont les ennemis de la sainte oraison et ceux contre lesquels j’ai plus de haine et d’aversion. retardé les présentes.

Mais notre Seigneur ne va pas trouver digne du souffrir comme vous, car après m’avoir éprouvé d’un accident qui m’arriva la nuit où la violence d’une très grande agitation de cœur me tint près de quatre heures étendue les bras en croix sur la terre de dans notre petite cellule sans secours que Dieu seul; un jour après, j’ai été remise en santé contre l’espérance des médecins qui tiennent que c’est un présage de grande maladie, et nos sœurs l’ayant su m’ont fait faire des commandements de manger et me reposer davantage. Je me suis soumise le mieux que j’ai pu et ai cru qu’il était plus à propos de céder et prendre quelques œufs que de tomber dans l’obligation de rompre mon abstinence. Je suivrai en toutes choses vos avis, car vous avez très bonne part à la grâce et à l’esprit de notre bon Père [Chrysostome] et c’est ce qui me faisait accepter plus volontiers notre demeure à Caen. Ce digne père m’a laissée dans un petit commencement qui demande d’être cultivé par une continuation de ses maximes et de ses sentiments, et je pensais recevoir cette grâce de votre charité, si Dieu tout bon m’avait approché de vous; mais puisqu’il ne le veut point, sa sainte volonté soit faite. Je loue et je bénis de tout mon cœur la divine Providence qui vous a réduit au néant durant votre maladie. Je tiens votre disposition en icelle pour une des plus grandes grâces que vous ayez de longtemps reçue. Voyez ses effets : vous me consolez infiniment de me le mander avec tant de bonté et de franchise et cela fait du bien à mon âme que je ne vous saurais dire. Continuez de la traiter ainsi pour la gloire de notre bon Seigneur, la Providence duquel ne se donne pas le temps d’achever la présente et de vous exprimer beaucoup de choses qu’il me reste à vous dire tant de mon particulier que de notre bon Père, du bon père Elzéar et de nos affaires. Ce sera au premier loisir et que notre Seigneur m’appliquera à toutes ces choses; en attendant, je vous supplie, faites-moi donner de vos nouvelles et de l’état de votre maladie. Je suis au saint Amour, Monsieur, votre

      1. Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne

580 … Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne et bien entière; mais après que je vous en ai assuré, je la remets sous votre direction. Je vous veux obéir autant que Dieu tout bon m’en donnera la grâce, car vous êtes mon très cher Frère et le Père de mon âme. C’est pourquoi j’espère de votre charité un petit mot pour me signifier vos sentiments et vos volontés.

J’ai écrit pour avoir le tableau de notre bienheureux Père. J’espère que nous enverrons bientôt une copie. Voyez, s’il vous plaît, le premier dessin, il n’a point de rapport à son original. Le peintre nous a écrit et me mande qu’il espère de bien réussir et que bientôt il m’en enverra un.

Le bon père Elzéar nous a été voir et fait un ample récit de la persécution de notre saint; ce qui m’a bien touchée et confirmée dans la croyance que sa sainteté ne sera pas toujours inconnue, nonobstant que la médisance prenne accroissement. Ce bon Père m’a proposé une chose que je crois qu’il vous aura mandé : c’est de se retirer pour quelque temps de la Providence et aller en Lorraine servir de chapelain et de confesseur en notre maison de Rambervilliers. Il m’a dit d’en écrire à notre Mère prieure après l’avoir bien recommandé à notre Seigneur. J’ai écrit et abandonné le tout à la sainte Providence. Je doute que cela réussisse, non que je vois difficulté du côté de nos Mères, au contraire, elles en seront ravies, mais j’ai un sentiment qui me fait penser qu’il demeurera dans la croix pour y recevoir sa sanctification. La solitude est bien agréable, mais la croix et précieuse : fidélité dans les croix, cela est admirable; néanmoins je n’ai pas laissé que d’en écrire, nous verrons ce qu’il en arrivera. Je serais bien aise d’en savoir votre sentiment. Je sais beaucoup de particularités de la division qui est dans son ordre et cela est bien pitoyable et d’une grande désolation.

Pour ce qui me regarde, mon très cher frère, je vous assure que je n’ai jamais demandé aucune révélation sur mon affaire et ce que je vous en ai mandé est arrivé sans que de ma part j’ai fait aucune instance aux personnes auxquelles cela est arrivé.

Je laisse le tout entre les mains de notre Seigneur, sa très sainte volonté soit faite.

Vous nous donnez grande joie de nous faire espérer le cher bien de vous voir l’été prochain. Ce sera en ce temps de la chère vue que nous renouvellerons tous les saints entretiens de notre R. P. et que votre charité nous fortifiera pour pratiquer fidèlement ses maximes et ses avis.

Pour notre retour en Lorraine, je me tiens toute prête et toute abandonnée, ce me semble, et sans rien contribuer à ma demeure à Saint-Maur. Monsieur l’official ne veut point permettre que j’en sorte. J’ai mandé à notre bonne Mère les oppositions qui se présentent et comme je suis, nonobstant tout cela prête à obéir. C’est à elle de faire plus d’instance si effectivement elle le désire. Je crois, mon très cher Frère, que c’est ce que j’ai pu faire en ce rencontre, attendant d’autres nouvelles de sa part. Quoi que l’on me commande, j’obéirai, ce me semble, sans retour volontaire et intérieurement il ne m’est point permis de faire aucune réflexion. Il faut marcher à l’aveugle dans les desseins de Dieu pour y accomplir ses divines volontés. Je porte un état de captivité et de très grande liberté. Accordez-moi, mon très cher frère, ces deux points ensemble, et concevez mes dispositions.

Je n’ai garde d’aller chez Madame de Mouy contre les ordres exprès de notre bonne Mère. Il faudrait pour faire un coup violenter la grâce d’abandon et du sacrifice que la divine Miséricorde me fait ressentir et je m’y trouve bien attachée. Si j’avais fait ce coup, Madame de Mouy me devrait chasser comme méchante et infidèle d’autant que j’attirerais par un tel défaut sur la maison et sur moi une infinité de malédictions. Monsieur de B [arbery] dira ce qu’il lui plaira; mais tant que notre Seigneur me tiendra par sa grâce, je ne me rendrais pas à un pareil avis. Je supplie très humblement votre charité d’employer le premier quart d’heure de son loisir à m’écrire vos sentiments sur ma manière de vie afin que je ne fasse rien de ma volonté. Il faut que je finisse la présente, nonobstant que j’ai encore quelque chose à dire sur ce sujet. Notre Seigneur permet que mes yeux me font douleur et je ne vois quasi pas ce que j’écris. Cela n’est rien c’est seulement qu’on dit que je serais quelque jour aveugle. Si j’étais encore muette, mon souhait serait accompli, car ne parlant point, il faut nécessairement quitter les créatures et que les créatures nous quittent. Cela est beau, mais il faut être anéantie et mourir à tout. C’est là ou je vous laisse, mon très cher Frère, cependant que je vous supplierai de me donner à Jésus-Christ, afin qu’il me soit tout en toutes choses et que je sois inviolablement à lui, Monsieur, votre, etc.

      1. 1er mars 1647 M 2,44 (2.7.10) Il faut aspirer aux pures vertus.

Nous devons toujours prendre le parti de Dieu contre nous-mêmes. Cette pratique est très douce, très claire et très efficace pour vaincre nos passions, et pour nous élever dans les pures vertus; particulièrement lorsque la vue nous en est donnée après la vue de la grandeur infinie de Dieu dans l’oraison581.

      1. 1er mars 1647 M 2,45 (2.7.11) Vertu

Tant plus un homme est vertueux, tant plus il est parfait et ressemble davantage à Dieu qui s’aime uniquement soi-même et tout ce qui ressemble et participe à sa perfection582.

      1. Mars 1647 L1 La solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable.

Ma très chère sœur583, vos lettres du mois dernier me donnent grande consolation de vous voir si dégagée des créatures, et unie au bon plaisir de Dieu. Vivez et mourez, ma très chère sœur, dans ce bienheureux état, et recevez de la divine Providence ce qu’elle vous enverra. À mesure que l’âme est pure, elle entre dans une plus grande passivité aux dispositions que fait en elle et d’elle cette divine Providence. Je n’ai jamais douté que vous n’ayez gardé la pureté requise touchant le dessein de Madame N584. et que vous n’ayez une soumission tout entière aux ordres de la sainte Religion. Mais la fidélité que je vous ai promise m’oblige à vous écrire mes pensées sur ce sujet. Achevez de vous y conduire, comme vous y avez commencé, et que la recherche des créatures ne vous engage pas dans leur affection, mais dans le pur service de Dieu; s’Il le désire de vous en ce lieu. Je suis bien aise de voir l’aversion que vous avez pour les soulagements de la vie corporelle, qui sont très contraire à la pure oraison, quand nous les prenons par notre mouvement. J’ai reçu des lettres de N585. qui me mande le projet dont vous m’avez écrit. Hélas, que la nature est adroite et artificieuse! Elle tend toujours à fuir le Calvaire et s’en éloigner. Je suis de votre sentiment, la solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable586. Puisque ce bon père587 est disciple de notre père, il faut qu’il se sacrifie comme lui dans les occasions que la Providence lui donne; et je vous avoue que je ne pourrais pas consentir à un tel voyage et retraite588. Les pures vertus de Jésus demandent, ce me semble, toute autre chose589. Néanmoins je soumets ma pensée aux vôtres. Vous me demandez que vous portiez un état de captivité et de liberté, et que j’accorde cela ensemble. Il n’est pas bien difficile. Car comme nous ne pouvons vivre à Dieu, que nous ne mourions à nous-mêmes590; aussi nous ne pouvons être dans la liberté de Jésus-Christ, que nous ne mettions dans les fers et la captivité le vieil Adam avec toutes ses inclinations et volontés naturelles. Et partant, le même effet de grâce qui nous met dans la liberté, nous met dans la captivité591. Pour ma santé, elle est bonne à présent. Je me sens dans un désir très grand de commencer tout de bon à servir Dieu. Aidez-moi de vos prières, et me tenez tout à vous selon Lui.

      1. 27 Février LMJ

À Jourdaine de Bernières le 27 février 1647592 (lettre omise)

Un Dieu et rien plus. J’ai reçu les vôtres du 18 courant…

      1. 1er Avril 1647 LMR Consoler nos Mères de Lorraine

À Monsieur de Rocquelay ce 1er avril 1647593

Dieu seul! Monsieur, ce n’est pas pour vous consoler que je vous écris puisque la divine volonté vous fait porter si agréablement votre sacrifice, mais plutôt pour vous congratuler de la sainte persévérance que Dieu a donnée à votre bonne Mère et de lui avoir fait la grâce de mourir si saintement. Il me semble que vous avez droit de vous réjouir et de bénir avec nous la divine miséricorde de Jésus-Christ en son endroit. Je vous avoue que sa mort m’a fort touché.

Je vous supplie pour la consolation de toutes nos Mères de Lorraine de nous écrire un petit abrégé de ces souffrances et du reste de sa vie afin de leur envoyer pour la gloire de notre bon Seigneur.

Encore que je ne l’estime glorieuse ayant consommé sa vie pour la gloire de notre bon maître, je n’ai pas laissé de la recommander et de faire prier pour elle tant en messes qu’autrement. Je continuerai selon mon possible; toutes nos sœurs sont touchées de vos lettres, j’en ai fait diverses fois la lecture et tant plus je la considère, plus j’admire la force de la grâce en cette digne âme qui a été si heureuse que de mourir dans quelque rapport à Jésus-Christ. C’est bien d’elle que nous pouvons dire ce me semble : Preciosa in conspectu Domini etc. Monsieur de Mannoury nous est venu voir. Je lui ai fait part de cette nouvelle qui console les serviteurs de Dieu d’autant qu’il se glorifie très parfaitement en elle dans le ciel.

Je n’ai rien à vous dire sur un sujet où il serait à propos de parler si vous aviez moins de générosité pour vous assujettir aux ordres de Jésus-Christ. Achevez donc votre sacrifice aussi saintement que votre digne Mère et continuez de prier pour moi de tout votre cœur. C’est tout de bon que je veux commencer, ce me semble, d’être plus fidèle à notre bon Seigneur, mais aidez-moi de vos saintes prières, ma faiblesse est grande.

Toutes nos sœurs vous saluent d’une sincère affection. Elles ne compatissent pas votre perte sur la terre puisque vous la retrouverez plus abondamment dans le Paradis.

Je vous supplie très humblement de nous recommander à notre très cher Frère. J’aurais bien voulu lui écrire, mais je ne l’oserais divertir de sa sainte occupation.

Je vous supplie très humblement de nous faire part de vos trésors et de ses saintes pensées, ayez la charité jusqu’à la fin, je vous supplie.

À Dieu mon très cher Frère. Jésus-Christ nous soit uniquement tout en toutes choses.

Je suis en son saint amour Monsieur votre, etc.

      1. 7 Avril 1647 LMR Écrits de la bonne âme

À Monsieur de Rocquelay, Ce 7 avril 1647594.

Monsieur, Je réponds en toute hâte à celle que vous avez pris la peine de m’écrire touchant les écrits de la bonne âme. Il est vrai que je les ai fait relier595, mais je vous assure que je ne les donne à personne, et Monsieur de Mannoury596 m’a demandé si je connaissais la grande sainteté du P. [Eudes]597. Je lui ai dit qu’un bon Religieux m’en avait une fois parlé et dit quelque chose touchant la perfection. Il m’en dit quelque chose lui-même. Au reste je suis bien marrie si notre bon frère a dit au P. [Eudes] que j’ai lesdits papiers, car Monsieur de Mannoury me tiendra bien pour une dissimulée, et avec raison. N’était-ce point quelque invention pour vous faire avouer quelque soupçon qu’il aurait pu avoir que vous me les auriez envoyés? Je vous supplie de croire que je les tiendrai de si près et si bien enfermés que personne ne les verra. Et quelle conjecture Monsieur de Mannoury y a-t-il fait? Tout cela n’est que soupçon, car je ne les communique point et ne me sens point portée de les montrer.

Au reste, je suis touchée du sacrifice de notre chère Madame de M., et de la savoir en cette extrémité de dénuement de tout appui et secours humain. Oh! que Dieu est admirable quand il veut posséder entièrement une âme! Il la dégage absolument et la sépare par sa puissance divine de ce dont elle n’aurait jamais eu la force ni le courage de se défaire. Sans doute, c’est aussi un bon sacrifice pour vous, car vous perdez, humainement parlant, mais, pour vous, je vous crois plus fort, d’autant que Dieu seul vous doit suffire. C’est pourquoi je ne vous plains pas à comparaison de cette chère Madame. Vous me dites de lui écrire. Hélas! de quoi lui serviront mes chétives lettres? Je me donne à Notre Seigneur pour elle. Il y a peu que je lui ai écrit par Madame Mangot598 qui se chargera de nos lettres pour lui faire tenir. Je ne sais si elle les aura reçues.

Voilà notre R. Mère Prieure de Rambervillers [Bernardine Gromaire] qui lui écrit; elle salue affectueusement notre très cher frère et vous aussi. Elle se plaint de ce que vous et lui l’oubliez entièrement.

Il faut vous dire que j’ai reçu des nouvelles de Rambervillers touchant l’affaire de Madame de Mouy qui m’ont surprise et bien étonnée, car, après plusieurs refus de nos Mères, toutes ensembles ont été touchées et poussées le jour de la mort de notre bienheureux Père, après la sainte Communion, d’y consentir, moyennant quelques propositions qu’elles font à ma dite dame de Mouy. Elles en écrivent à Monsieur de Barbery et remettent le tout à sa prudente conduite. Cela étant, je crois que, si Notre Seigneur m’a choisie pour cet effet, que j’y serai envoyée, mais il faudra encore du temps, car il faut voir comme se comportera ce refuge en notre absence.

Je ne saurais vous dire combien le changement de nos Mères m’a étonnée, car, entre nous, on ne parlait plus de cette affaire. J’avais remercié Madame de Mouy. J’adore tous les desseins de Dieu sur son esclave. Je vous supplie de dire ceci à notre très cher frère. Hélas! ce digne frère est bien dans le profond silence pour nous. Dieu en soit béni! Je suis indigne de la consolation de ses chères lettres. Je le supplie, et vous aussi et notre très chère Sœur [Jourdaine de Bernières] de même, de prier Dieu pour moi durant la semaine sainte, en laquelle je ferai la retraite, sans directeur que les maximes de notre bienheureux Père, que je lirai et méditerai selon la grâce qui m’en sera donnée. À Dieu! Je suis en son saint amour, Monsieur, votre…

      1. 1647 L 1,35 Le parfait abandon qui rend l’âme toute simple.

M599. Jésus holocauste vous soit tout pour jamais. J’avais hier, étant à la ville, un grand désir de vous dire deux mots du grand bonheur que je possède dans la solitude par la miséricorde de mon Dieu, mais il ne me fut pas possible. Ce sera au premier jour. En attendant, attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous et renonçons à nos propres conduites qui gâtent tout l’ouvrage de Dieu en nous600. Qu’importe ce que devient la créature pourvu que le souverain Créateur fasse en elle son bon plaisir? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle et telle chose arrivait ne peut compatir avec le parfait abandon qui rend l’âme toute simplexlix, pour être toute occupé à ne s’occuper qu’en Dieu seul601. Les réflexions sont quelquefois de la grâce, puisqu’elle nous les fait voir souvent au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement, mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien l’unique simplicité602 par un très pur abandon qui bannit toutes craintes, tristesses, découragements et autres vues qui nous séparent de Dieu. Je travaille à anéantir tout cela pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon plaisir, et recevoir de lui ce qu’il lui plaira me donner intérieurement et extérieurement603. Je ne sais à quoi je m’occuperai ce matin et ne sais pas aussi si je communierai, mais il me semble que je ne désire que Dieu au-dessus de toutes choses.

      1. 3 mai 1647 LMB M’anéantir à Caen

à Monsieur de Bernières le 3 mai 1647.604

Un Dieu et rien de plus! Vos chères lettres du 24 du mois passé ont beaucoup consolé mon âme. Je n’osais interrompre votre silence pour ce que j’avais appris que vous étiez dans les jouissances du divin Époux. C’est ce qui m’a fait demeurer en respect aux pieds de Jésus-Christ, souffrant pour son amour la privation de vos chères nouvelles puisque tel était son bon plaisir prenant mes délices de vous savoir tout occupé en lui et de lui. Je le supplie vous continuer ses faveurs et à moi la grâce d’un profond anéantissement. Je n’ai pas été digne de voir le R. P. Elzéar, je lui avais écrit et prié de nous venir donner sa bénédiction. Les Pères de Paris nous mandèrent qu’il était parti dont nous fûmes bien mortifiées. Sans doute il sera retourné chargé de nouvelles richesses et notre bon Seigneur vous donnera petit à petit le trésor entier de notre bienheureux Père.

Je n’ai point vu Monsieur Forgeant. Je l’attends de jour en jour. Si j’étais si heureuse que de la pouvoir servir ce me serait un grand bonheur de vous témoigner par effet que vos recommandations me sont très chères et que je les accomplirai selon la puissance qui m’en sera donnée avec une entière affection je vous assure.

Pour l’affaire de Madame de Mouy, je ne sais ce que la Providence en conclura, ma pensée est que je n’irai point dans cette maison, et néanmoins nos Mères de Lorraine semblaient y vouloir consentir par leur dernière. J’ai continué le plus qu’il m’a été possible dans la sainte indifférence à tout ce qu’il plaira à mes Supérieures me commander. Je vous supplie pour la seule gloire de Dieu de prier que sa très sainte volonté s’accomplisse en moi. Vous m’auriez bien consolé de m’en écrire vos pensées avec liberté. Croyez que notre Seigneur m’apprend à marcher sans appui, car il semble qu’il vous a donné quelque mouvement de vous tenir en silence. J’adore tous les desseins de sa Sagesse éternelle et m’abandonne pour tout à son divin plaisir.

Il faut qu’il consomme tout par sa toute-puissance et que je sois vraiment anéanti, j’y consens de tout mon cœur et cependant je vous supplie, Monsieur Rocquelay, notre bonne Mère supérieure aussi, de prier pour moi si toutefois il vous est permis d’appliquer votre charité à mon âme qui en a un très grand besoin.

J’attends de votre bonté quelque avis sur la vie de Madame de Mouy et je vous conjure par le saint amour de Jésus-Christ de prier et de me mander vos pensées sur cela. Mon esprit n’envisage cette maison que comme un calvaire et un lieu de très grande abjection pour moi et je sais pour certain que si Dieu n’a un dessein particulier et inconnu de nous y envoyer, la chose ne se peut faire parlant humainement, car si vous voyiez les affections de notre Communauté en mon endroit, cela n’est pas imaginable et tous les jours elle prend accroissement et semble aller jusqu’à l’excès.

Néanmoins, si Madame de Mouy voulais donner quelque somme pour aider à réparer les ruines de notre maison de Rambervillers et souffrir que je fasse un voyage de six semaines, notre Communauté lui accorderait sa demande pour un temps et, à cet effet, notre Révérend Père Visiteur m’a déjà envoyé obédience pour faire le voyage de Lorraine; mais je ne partirai point que je n’ai reçu les réponses d’une lettre que Monsieur de Barbery a écrite à notre Mère Prieure; elle est d’un style si sec et rebutant que je crois qu’elle fera produire à notre Communauté le dernier remerciement; je ne peux penser autre chose de cela.

Si quelquefois je suivais mes sentiments je prierais avec instance que cela ne soit point (je veux dire que je n’allasse point à Caen), mais le fond de mon âme demeure si abandonné qu’il ne se veut mourir que dans le seul bon plaisir de son Dieu sans pouvoir faire aucun choix de lui-même. Voilà ma pauvreté, je ne fais rien que de me tourner vers l’Objet divin de nos amours et lui dit dans le silence de mon cœur : Fiat voluntas tua sicut in coelo et in terra. Je désire que Dieu fasse de moi tout ce qui lui plaira sans réserve.

S’il a dessein de m’anéantir à Caen et de nous y porter des abjections infinies, je suis prête de partir pour les aller recevoir et consommer mon sacrifice dans les flammes qu’il lui plaira d’allumer. Adieu je suis à bout de mon papier sans y penser.

Je suis en Jésus-Christ la plus indigne, la plus abjecte et la plus chétive de vos sœurs, Monsieur votre, etc.

      1. 25 mai 1647 LMB J’ai tant d’affaires

À Monsieur de Bernières, le 25 mai 1647.605.

Monsieur, Ces mots vous donneront avis que j’ai reçu mes obédiences de Monsieur notre Supérieur et de notre Révérende Mère Prieure de Lorraine, reste seulement à avoir celle de Monsieur l’Official de Paris que j’attends un des jours de la semaine prochaine de sorte que toutes nos expéditions seront bientôt faites. Restera de savoir l’ordre que Madame veut que je tienne pour aller à Caen. Il me reste encore beaucoup de choses à faire ici et je la supplierai volontiers de me donner encore quinze jours pour les expédier. Je ferai toutes les diligences possibles pour accomplir ce que votre charité m’ordonnera et me conseillera sur cette affaire.

Je ne vous écris rien des sentiments de mon âme et comme je suis dans un plus grand sacrifice que jamais, j’espère de vous en faire le récit de vive voix, puisque je connais manifestement que c’est la volonté de Dieu que je possède pour quelque temps l’honneur et la chère consolation de votre présence. Je le prie de tout mon cœur et qu’il me donne la grâce et son esprit pour faire son ouvrage, ou plutôt qu’il le fasse par lui-même. Je vous supplie de commencer à lui demander ce qui nous est nécessaire pour accomplir ses desseins. Je suis ce me semble si abandonné à son bon plaisir que j’abîme mes impuissances, mes indignités, mes ignorances et mes ténèbres dans son adorable vouloir. Je ferai et deviendrais ce qu’il lui plaira et il me semble que je serais toujours satisfaite pourvu que lui seul soit. Je me trouve en une disposition toute particulière de bien commencer, nous dirons le reste s’il plaît à notre bon Seigneur. J’ai tant d’affaires que je ne sais lesquelles quasi entreprendre les premières. Dieu me donnera grâce s’il lui plaît pour les faire toutes comme il le désire. J’ai pour le moins vingt lettres pour envoyer demain.

À Dieu, mon très cher Frère, priez pour moi, car le reste du temps que je serais ici, je serais accablée. Mes recommandations, s’il vous plaît à notre chère Mère Supérieure et à notre bon Frère. Toutes nos sœurs d’ici vous saluent avec beaucoup d’affection.

J’oubliais de vous dire une difficulté qui me vient touchant une compagne : nos Mères nous en donnent une, mais elle est bien infirme : c’est notre bonne sœur Dorothée.

Pour mon particulier je suis indifférente et ne suis ce me semble attachée à rien. Je ne sais si Madame de Mouy en agréera une et si la Communauté en sera contente. Je crois que nous devons suivre son sentiment en cette affaire sans considérer en aucune sorte, car notre Seigneur me détermine beaucoup par sa miséricorde. Voyez donc je vous supplie ce qu’il est expédient de faire pour la consolation et le repos de la Communauté et de cette bonne Dame et je vous supplie qu’en bref vous m’en écriviez la résolution.

À Dieu, je finis [par] manque de loisir pour demeurer éternellement au saint amour de Jésus.

Je suis en soin de mon abstinence. Je vous supplie de tenir la main qu’on me la laisse observer, autrement je ne puis aller à Caen. Vous savez combien j’y suis obligée. Monsieur, votre, etc.

      1. 2 Juin 1647 L 2,15 La vie présente fournit les occasions d’un continuel sacrifice.

M606. Jésus l’Hostie d’Amour, soit notre unique amour607. Je dis nôtre, car c’est en Lui que je fais ma principale demeure en cette misérable vie, qui n’est bonne, que parce qu’elle nous fournit de continuelles occasions de faire des sacrifices608. L’on veut suivre les voies de la vertu, que l’on ne souffre des mortifications perpétuelles qui sont des hosties bien agréables au souverain Seigneur. L’on ne peut subsister dans la vie active servant le prochain, que l’esprit du sacrifice ne nous anime. Autrement en voulant profiter aux autres, nous nous nuirons extrêmement. Dans les jouissances mêmes de la contemplation, c’est ce qui s’y rencontre de plus pur, que les sacrifices qu’on y doit pratiquer609. Enfin, N. l’union à Jésus sacrifié est la plus parfaite union qui se puisse posséder en ce monde610. Une âme qui y est adroite, ne perd presque point de moments d’honorer son Dieu, qui ne se plaît jamais davantage, que dans les reconnaissances que les créatures ont de ses grandeurs. Je viens de lire vos dernières avec consolation, mais je n’ai point eu le loisir de les lire qu’après dîner, les ayant reçues hier au soir. Je n’ai presque pas un moment dans la matinée, qui ne soit tout occupé auprès de Dieu, l’Époux que je ne puis quitter. Si tôt que je suis en oraison au matin, et que je L’ai un peu cherché, je Le trouve611. Après L’avoir trouvé, je ne Le puis quitter, durant qu’Il me tient lié à Lui par un très doux sentiment de sa présence612. Je ne vous puis pas dire grand-chose de ma disposition, sinon que c’est un goût de Dieu presque continuel. Le divin Époux se plaît ainsi de se communiquer à la chétive créature613.

      1. 15 Juin 1647 LMB Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe

À Monsieur de Bernières, le 15 juin 1647614.

Monsieur. Le divin bon plaisir de Jésus-Christ règne en nous si parfaitement que tout ce qui lui fait opposition soit anéanti. Je m’abandonne derechef et lui fait un nouveau sacrifice de tout moi-même et de tout ce qui regarde ma perfection. Je vous rends grâce mille et mille fois mon très cher Frère, de la sainte charité que vous faites à mon âme par vos saintes instructions. C’est la seule consolation qui me reste dans la douleur que mon peu d’anéantissement me fait ressentir sur cette élection. J’adore en icelle la divine providence et me soumets aux desseins de son adorable sagesse. Je ferai ce que votre sainte charité me conseille. J’écrirai à Madame de Mouy pour la prier et conjurer de ne nous point envoyer son carrosse quand nous serons à Lisieux.

Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe qui nous fut donnée à Noël du reste d’une religieuse de Montmartre qui nous l’envoya par aumône. J’ai regret de l’avoir rapiécée et le scapulaire aussi. J’ai néanmoins été contrainte de faire acheter de la serge la plus grossière que j’ai trouvée pour nos grands habits d’église et si j’eusse trouvé quelques bonnes religieuses qui nous eussent voulus donner par aumône quelques restes de la Communauté, j’aurais reçu en cela une consolation toute particulière. Notre bon Seigneur ne nous a pas trouvé digne d’une telle bénédiction.

Je lui sacrifie mon très cher Frère, celle que j’aurais reçue en l’honneur que vous nous auriez fait de venir nous recevoir. Ne le faites pas, je vous supplie puisque Jésus-Christ ne vous le permet pas. Je voudrais bien pouvoir rentrer comme une pauvre sans être vue ni comme de personne. Mon Dieu, mon très cher Frère, que mon âme aurait de peine de se voir dans les créatures, si la divine Miséricorde ne me faisait espérer plus de retraite et de dégagement. Priez pour nous, je vous supplie, afin que cette affaire ne fasse pas de détriment à la pureté de vertu que Dieu tout bon veut de moi en ce rencontre. Je ne crois pas pouvoir partir avant le 30e de ce mois, mais ce jour-là je n’y manquerai pas, si notre Seigneur ne nous arrête par maladie ou autre accident.

J’ai bien envie d’aller bien commencer d’être toute à Jésus-Christ. Le secours que je recevrai de votre charité nous y aidera beaucoup. Je prie l’Esprit-Saint et adorable de notre bon Maître qu’il me rende digne d’en faire les usages qu’il désire est que je sois plus véritablement que jamais en son saint amour votre fidèle sœur et très pauvre, indigne et obligée servante. Monsieur, votre, etc.

      1. 15 juin 1647 L 2,36 Former Jésus-Christ dans les cœurs.

Madame615, la volonté de Dieu sans réserve. L’élection que toute la Communauté des B616a faite de vous pour la venir gouverner, vous doit faire croire que Dieu le veut, et c’est le sentiment de tous vos amis, et le mien. La divine Providence veut faire quelque chose que nous ne savons pas. Abandonnez-vous à Elle, et venez quand on vous le dira. Il y aura moyen de contenter votre abstinence, quand vous serez content du bon plaisir de Dieu. Nous nous verrons donc bientôt. Mon cœur se réjouit de la disposition divine en cette affaire. Préparez-vous à un renouvellement de grâce selon l’esprit de notre bon Père617. Je prierai le Saint-Esprit qu’il vous le donne. Au reste N. vous voudra donner un habit tout neuf, mais il faut qu’en sortant de chez vous, vous preniez le plus pauvre, non pas pour échanger ici, mais pour le garder par esprit de pauvreté618. Ne quittez pas la pratique de cette chère vertu pour la supériorité d’un monastère riche. L’ouvrage que vous y devez faire, c’est de tâcher d’y former Jésus-Christ dans les cœurs619; ce que vous ferez bien mieux avec vos haillons, qu’il ne faut pas quitter, quelque violence qu’on vous fasse. Venez aussi dans le coche620, si votre santé le permet.

Abjection et pauvreté doivent être votre équipage pour venir prendre possession de votre supérioritél.621 J’aurais quelque dessein d’aller au-devant de vous, mais je n’en ferai rien si Dieu ne me fait voir autre chose. Je désire pourtant que vous veniez chez nous. Enfin toute ma joie est que vous pourrez ici être crucifiée. C’est le bien que je vous désire. Il faut donc vous disposer et vous préparer à mener une vie toute pleine de grâce, durant que vous serez auprès de nous622. Je commencerai aussi de bon cœur. Ainsi venez à la bonne heure, afin que nous allions tous ensemble à grands pas dans les voies du Verbe Incarné et l’unique objet de notre amour. Vous jouirez ici de la solitude quand vous voudrez, et y trouverez notre cher Père623. Courage, puisque vous trouverez des personnes qui ont son esprit. Et pour moi, je ressens tant de secours de lui, que je m’imagine qu’il converse invisiblement parmi nous. Ne manquez pas d’aller visiter son tombeauli avant que de partir624, Adieu.

      1. Août ou juillet (P 101) 1647 LMB Il me semblait que j’étais dans mon centre

À Monsieur de Bernières, août ou juillet (P 101) en l’année 1647625.

Monsieur. Puisque je n’apprends pas de vos chères nouvelles je vous en donnerai des nôtres et vous dirai, mon très cher frère, que j’ai fait quatre ou cinq jours de retraite avec tant de consolation que je reprenais vie et rajeunissais à vue d’œil. Il me semblait que j’étais dans mon centre me voyant séparée des créatures et seule avec le divin l’objet de notre amour. Je vous confesse que mon âme y prenait grand plaisir; mais d’autant que l’ordre de Dieu ne la veut pas dans cette jouissance, ou la fait passer avant que de sortir de sa retraite dans un nouveau sacrifice au bon plaisir de Jésus. J’ai vu comme le divin plaisir me doit être toute chose et à même temps, mon cœur plein d’amour et de respect pour lui, il rendait les hommages les plus intime que la grâce lui fournissait et à même temps abîmait tout désir de perfection et de jouissance.

Mon âme disait à son Seigneur : mon Dieu, il me semblait au passé que vous me fassiez l’honneur de m’attirer à la contemplation de vos divines grandeurs et dans une sorte d’amour qui semblait me devoir consommer, à présent vous retirer votre abondance pour me lier à votre divin plaisir et pour le respect duquel vous me faites faire ce que naturellement je répugnais, mais s’en est fait, je suis à vous et toute sacrifiée à votre adorable plaisir. Je suis pour votre amour la servante de vos servantes, que si en nettoyant les robes de vos épouses la sienne en est poudreuse je me confie et m’abandonne à votre bonté, mes intérêts, ma perfection et mon salut est entre vos mains et je proteste que je ne suis plus qu’une victime de votre bon plaisir. Plaisir divin que vous êtes précieux aux yeux de mon âme, que votre amour fasse ma consommation puisque Jésus-Christ le désire.

Au reste mon bon, mais très cher et très intime frère, je ne doute plus de la volonté de Dieu sur notre demeure ici. J’ai connu assez manifestement quel était son ordre et les effets de ses miséricordes me confirment tous les jours. Durant les jours de ma retraite, il a touché jusqu’au fond un de nos esprits qui s’est venu jeter entre nos bras pour avoir quelque assistance. Je suis Monsieur votre

      1. 12 décembre 1647 LMB Meilleure santé

À Monsieur de Bernières ce 12 décembre 1647626.

Monsieur. Jésus pauvre et contemplatif soit à jamais glorifié de votre meilleure disposition. Je ne sais qui vous a donné des nouvelles de la nôtre, je. Je fus hier un peu incommodé du rhume ne suis pas si mal que l’on vous a dit, mais cela se passe sans fièvre. Dieu merci, je suis prêt à faire tout ce que vous m’ordonnez et nos sœurs aussi. Je rompis hier mon jeûne sans réplique nonobstant que je n’en avais pas grande nécessité, ce ne sera rien de mon mal, il ne provient que de mon infidélité. J’ai bien envie d’être à Dieu plus que jamais, ma lâcheté est épouvantable. Priez Jésus qu’il me donne les forces et le courage pour me bien surmonter, et d’être tout à tous selon que la Providence m’oblige d’être. Je la bénis mille et mille fois de vous avoir remis en meilleure santé, conservez-vous je vous supplie pour l’amour de Dieu ne sortez pas sitôt, j’aime mieux être privé de la satisfaction de vous voir que d’augmenter votre mal en recevant les effets de votre grande charité. Il me fallait recevoir vos chères lettres pour me remettre la vie au corps.

Allons donc sans cesse à Jésus, mon bon et très cher frère et pour l’amour que vous lui portez, — moi aussi après vous, car je veux à quelque prix que ce soit que Jésus vive et qu’il nous soit uniquement tout en toutes choses. Je suis en lui.

J’aurais encore deux mots à vous répondre sur les blessures dont vous pensez que mon cœur a été navré. O. infidèle que je suis! La grâce de Jésus m’a visitée, mais ma misère et mon infidélité a tout perdu.

À Dieu très cher frère, ayez pitié de votre pauvre sœur, Monsieur…

      1. L 2,47 Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu627.

M. Vous ne voulez donc point que nous vous parlions des sentiments de la personne que vous savez. Mais vous désirez avoir communication des nôtres, qui en comparaison ne sont que des rêveries, et très petits. Les âmes de petite perfection se rencontrant par providence, elles s’aident les unes les autres avec de petites vues et de petits sentiments. Je le ferai donc avec ce sentiment dans le cœur. Je ne puis plus rien vouloir au ciel, ni en la terre quelque saint qu’il puisse être. Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu628. Ce qui fait qu’au milieu des saints de Paris, et dans la connaissance que notre bon Père me donne de leurs grâces et faveurs sublimes, je ne puis en désirer une seulelii. Je n’ai pouvoir de vouloir que ce que Dieu veut de moi, ou plutôt de Le laisser vouloir pour moi, me tenant dans une grande passivité629. Je n’ai jamais tant senti ma volonté perdue. Toutes les beautés des plus grandes grâces ne me la pouvant faire retrouver, je ne puis comme expliquer cette perte de ma volonté630. Je me contente de la sentir et de vous la dire; rien de mon âme ne vous étant caché. Au reste, l’Amour me paraît à Paris comme à Caen, et ses attraits me dérobent le temps destiné aux affaires631. Hélas, mon cœur étant tourné vers son divin Objet, et ressentant ses amoureuses impressions, ne peut rien goûter que ce qui le blesse. Et tout lui est croix, hormis ce qui le fait souffrir; et les plaies lui sont plus aimables que toutes les douceurs de la terre. J’ai quitté tantôt l’exercice de l’amour actuel, pour faire réflexion sur ce que mon cœur fait, et quelles vues il a. Je n’ai rien remarqué, sinon qu’échauffé d’une douce flamme il brûle en disant : «Mon Dieu, mon Amour», sans vues bien expresses, mais avec un mouvement très tranquille et pacifique.

      1. 25 Juin 1648 LMB Donner de vos nouvelles

À Monsieur de Bernières le 25 juin 1648632

Monsieur. Je vous supplie de nous donner de vos nouvelles si notre Seigneur vous en donne la pensée et que vous occupations vous le permettent. Nous avons appris que vous êtes obligés de demeurer plus longtemps à Paris que vous ne vous l’étiez proposé. Voilà un événement de Providence qui ne nous doit pas être nouveau puisque j’avais un fort sentiment et l’est encore que vous ne retourneriez pas si tôt. C’est une bonne mortification à tous nos amis et pour mon particulier elle est d’autant plus sensible que la nécessité que j’ai de votre secours est grande.

Je vous supplie que du moins Monsieur Rocquelay nous dise de vos nouvelles et de votre santé en attendant que la Providence nous console par votre retour ou qu’elle vous donne un moment de temps pour nous en dire quelque chose.

Il faut vous dire par ces mots quelques misères que je porte, espérant que votre charité l’offrira à notre Seigneur et lui demandera grâces pour ma conversion et que vous prendrez aussi la pensée de nous en écrire vos sentiments. C’est que mon âme entre souvent dans un grand dégoût de toute cette Communauté et une forte pensée me voudrait persuader qu’il n’y aura jamais de vertu ni de perfection. Il paraît en mon âme un petit regret d’avoir quitté ma solitude et de me voir bien moins appliquée à l’oraison. Effectivement je perds le temps, ce me semble et tout mon petit travail retournera à ma confusion. Il n’importe pour ce point, il ne me touche pas beaucoup, pourvu que j’en sorte je serais contente, car je vois manifestement que tout le mal vient de mon imperfection et de mes incapacités.

Monsieur de Lavigne a commencé ses conférences du mercredi dans l’octave du Saint-Sacrement, je pris notre Seigneur qu’elles réussissent, jusqu’à présent j’en ai peu espéré. J’abandonne le tout à la divine Providence. Ma disposition présente me tient en paix au milieu des contrariétés, mon âme s’assujettit à ce que notre Seigneur aura agréable d’en disposer, elle rentre un peu dans ma petite oraison et une pensée me dit que je ne dois pas m’inquiéter des événements, non plus que du peu de progrès de toutes ces bonnes religieuses, mais que je dois m’élever à Dieu au-dessus de toutes ces choses et m’appliquer à lui comme si j’étais délivré du fardeau que je porte.

J’ai reçu un nouvel attrait pour la sainte communion et parce que je l’avais quittée quelque temps par crainte je l’ai reprise par amour ce me semble et désir de communier pour entrer tout de nouveau en Jésus-Christ et vivre de sa vie et de son esprit.

Je vous supplie de prier pour moi autant qu’il vous sera possible, sa nécessité est extrême. Si vous pouvez me dire deux mots de Jésus-Christ, cela me servirait beaucoup, car Dieu tout bon a mis grâces en vos paroles pour moi. Je ne vous dirai rien davantage pour cette fois. Puisque la Providence vous retient à Paris, nous vous y donnerons de nos nouvelles plus particulières espérant que votre charité nous en donnera des vôtres.

Monsieur Rocquelay vous aura mandé quelque chose de la sœur Marguerite; je voudrais bien elle serait très nécessaire que le R. P. Elzéar viennent ici. Je vous supplie et conjure d’y faire votre possible temps pour cette petite cime que pour le besoin général de la communauté. Je lui en écrirai un mot de votre part, je vous supplie de le solliciter à venir.

À Dieu, notre très cher frère, nous allons chanter l’office divin. Le reste à une autre fois. Souvenez je vous supplie de votre pauvre et très indigne sœur. Monsieur votre, etc.

      1. 19 Août 1648 LMB Maladie de Bernières

À Monsieur de Bernières, le 19 août 1648633. Monsieur. J’ai reçu une lettre de notre bonne amie, la mère de Saint-Jean, laquelle me mande vous en faire part, j’ai cru ne vous la devoir pas envoyer puisque vous êtes en quelque sorte de moyen de lui parler. Je vous supplie prendre la peine de lui faire tenir en main propre les ci-jointes, les adressant à la personne qu’elle vous a nommée, si vos indispositions et vos affaires ne vous permettent d’y aller.

J’ai appris que vous avez été malade, notre très cher frère, je crois que c’est la grande chaleur de Paris qui vous êtes bien contraire. Revenez bien vite, je vous supplie, nous avons besoin de vous pour nous aider dans notre petite voie et pour vous conférer la réception de la petite sœur, laquelle est reçue de toute la Communauté avec des témoignages tout particuliers de leurs bonnes affections. Aussitôt qu’elle fut reçue en chapitre solennellement, elle témoigna avoir joie de son bonheur et demi quart d’heure après elle entra dans ses grandes peines de dégoût, etc. Elle continue et cela paraît, elle est fort triste et on ne peut plus cacher ses faiblesses et tentations, d’autant qu’on feignait que le désir qu’elle avait d’être revêtue du saint habit la rendait-elle. Je suis d’avis de différer encore quelque temps de lui donner, du moins jusqu’à votre retour. Si Père Elzéar pouvait venir, il nous ferait bien du plaisir. Portez-vous bien, notre très cher frère, j’ai grand peur que vous ne soyez tout à fait malade.

Nous eûmes hier l’alarme au sujet de Madame de sainte Ursule qui était très malade. Aujourd’hui on nous assure que ce ne sera rien. Nous prions pour elle et pour vous, notre très cher frère, venez au plus tôt, je vous supplie, mais en attendant faites-nous savoir des nouvelles de votre santé et me tenez toujours en Jésus-Christ, Monsieur votre

      1. 24 août 1648 LMB Meilleure santé…

À Monsieur de Bernières 24 août 1648 le jour Saint-Barthélemy634. Monsieur. J’ai reçu les vôtres avec consolation de vous savoir en meilleure santé et en liberté de pouvoir entretenir la bonne mère de Saint-Jean. J’ai toujours bien cru que sa connaissance vous serait utile et je m’en réjouis infiniment. J’ai reçu celle que votre charité nous a envoyée de sa part. J’ai vu par la lecture d’icelle que ses croix sont bien augmentées. L’assurance de sa fidélité me donne une joie bien particulière. Je lui écrirai jeudi prochain ne pouvant le faire aujourd’hui à raison que je suis contraint d’écrire en Lorraine pour mander à notre Mère Prieure qu’elle ne vienne pas cette année en ce pays, elle m’a mandé qu’elle était en résolution de partir. Je vois son voyage plein de croix pour elle si elle vient à présent, car je ne puis quitter que je n’achève du moins mes deux années. Notre bonne mère de Saint-Jean me dit dans sa dernière que je ne dois pas sitôt quitter ce lieu-ci, mais je réponds à cela que nos Mères de Lorraine ont fait venir de Rome des provisions bien puissantes pour nous en faire sortir.

J’abandonne tout cela à la Providence, je ne m’en veux pas occuper, je m’applique plus que du passé à ma petite oraison et n’ai plus de tendance qu’à être anéantie, mais d’un anéantissement que je ne dois pas procurer et qui ne soit pas actif. Je possède une paix assez grande sous ma misère. Je me laisse ainsi à la puissance de Jésus-Christ.

Il faut avant que je vous dise le reste de mes pensées que je vous assure que Madame sainte Ursule se porte très bien à présent, selon l’assurance que j’en reçus hier au soir. Notre Seigneur vous la conservera, il sait votre besoin, que s’il vous en dépouille avant le temps de question, marque infaillible qu’il veut que vous abandonniez tous vos desseins à sa Providence et que vous établissiez la pureté de votre perfection dans le dépouillement et la privation des choses qui vous étaient nécessaires pour vous conduire. Dieu a des voies profondes et des desseins admirables sur ses élus. Il me semble qu’il en tiendra sur vous dans les temps qui crucifieront encore votre nature et je ne sais quelle pensée me passe en l’esprit. Tout ce qui me consomme c’est que vous serez fidèles et que par toutes ses voies vous arriverez à la parfaite consommation de votre union toutes choses quoique bonnes étant mortes en vous, Dieu seul vous y donnera vie.

Dites s’il vous plaît à notre bonne mère Saint Jean que ses lettres me font beaucoup de bien et que vous et elle, mon cher frère, ayez pitié de ma pauvreté non pour nous enrichir, mais pour nous aider à vivre purement dans icelle et entrer dans les anéantissement que Dieu veut de nous. J’aurais beaucoup à vous dire si la poste ne me pressait, je remets le tout à jeudi. À Dieu notre très cher frère et bon, je suis pressée de finir. Priez Dieu pour moi; le jour de saint Augustin et décollationsde saint Jean Baptiste la communion sera générale pour vous.

Je vous supplie de nous écrire souvent, quand ce ne serait que de petits mots, mais sans vous incommoder aucunement et faites en sorte, je vous supplie, que notre bonne Mère nous fasse aussi cette charité. À Dieu je suis en son saint Amour, Monsieur, vôtre…

      1. 7 Septembre 1648 LMB Une diversité de petites affaires

À Monsieur de Bernières, le 7 septembre 1648635. Monsieur. Je pensais vous écrire amplement aujourd’hui et à notre chère Mère de Saint Jean, mais la Providence nous applique aux choses nécessaires pour la prise d’habit de la petite sœur qui sera demain, nous espérions quasi la chère consolation de vous y voir, mais nous nous voyons dans la privation. Nous y ferons mémoire de vous, très cher frère, en vous sacrifiant avec cette victime à Jésus-Christ. Je vous supplie de prier Dieu pour elle et pour nous.

Madame de Paumier est ici depuis quatre jours, elle souhaiterait bien la consolation de vous voir avant mon retour, je l’ai entretenue ce matin environ 1 h 30 et nous ayant parlé assez candidement je trouve son oraison excellente, je crois qu’elle y a fait un bon progrès depuis qu’elle n’a eu le bien de vous voir. Si elle savait que vous vinssiez la semaine prochaine elle vous attendrait. Notre petite sœur a fait sa retraite elle s’est ouverte à nous assez amplement, pourvu qu’elle soit bien humble la grâce fera merveille, mais elle a besoin d’abaissement : la communauté continue de l’aimer.

Madame de Mouy se trouve bien mal depuis quatre jours et l’est encore. Monsieur de Barbery vous salue, il est bien marri que vous ne serez pas à la novicerie de la petite sœur, il m’a demandé si vous reviendrez pas bientôt.

Voilà très cher frère une diversité de petites affaires, je vous supplie de me dire des nouvelles de la grande qui est le total anéantissement. Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue avec la chère Mère de Saint Jean et la mère de Sainte Clossine. Il me semble que je me trouve en disposition de faire quelque usage d’une chose si importante que de n’être plus rien. Je vous conjure de me dire tout ce que vous me pouvez dire de cet état en attendant que notre Seigneur vous ramène pour m’y fortifier.

À Dieu mon très cher frère, je finis par nécessité et par obligation de me rendre aux affaires de la sainte Providence. Jeudi le reste s’il plaît à notre Seigneur. Je suis en lui Monsieur, votre, etc.

      1. 10 Septembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 10 septembre 1648636. Monsieur. Je ne vous saurais exprimer la force et la consommation que j’ai reçues par les vôtres dernières, je les trouve si pleines d’onction pour moi que je ne me rassasie pas d’en faire la lecture. Mon Dieu que j’ai de joie de vous voir abîmer dans l’essence divine, séparer des créatures et enseveli dans un profond silence. N’est-il pas vrai que c’est un grand bonheur à l’âme qui le connaît et le possède. Je vous supplie de le demander à notre seigneur pour moi en la manière qu’Il nous le veut donner. Depuis notre petite retraite, il me semble que je suis toute renouvelée dans une espèce de cet état, mais si incomparablement plus bas, à raison de mon infidélité, et que ma vocation est petite. Néanmoins je reçois des forces tout autres que du passé, mon esprit est bien plus libre, plus dégagé et moins sensible qu’il n’était. Je sens quelque chose au fond de mon âme qui me lie et m’oblige à la fidélité de mon petit état, il me semble que je ne m’en puis dédire, du reste je ne sais ce que je fais, ni ce que je suis, il faut courir dans le pur abandon à la sainte Providence, il me semble que j’en suis là, mais doucement, car je suis faible.

Je me défie de tout ce qui se passe en moi, à raison que ma corruption est grande. [Fin du P 101].

Je voudrais bien que notre Seigneur vous donnât la pensée de nous écrire quelquefois de semblables lettres que la vôtre dernière. Je vois par icelle le progrès que vous faites dans votre état. Continuez mon très cher frère et très honoré frère, vous avez trouvé la véritable et solide paix, demeurez-y fidèle et nous tendez la main pour vous suivre selon notre petite capacité.637

Au reste, très cher frère, nous avons donné le voile à notre petite sœur, nous en espérons grandes choses. Monsieur de Barbery l’aime beaucoup. Elle fait bien. Dieu en soit béni! Vous en aurez comme j’espère de la consolation si elle continue d’être fidèle. Je ne vous dirai pas les nouvelles de la disposition de notre très chère sœur Jésus Hostie, vous saurez tout cela de sa part. Je participe à sa consolation et me résigne dans la continuation de ma pénitence pour le temps qu’il plaira à la Sagesse éternelle nous y tenir.

Je voudrais bien savoir si votre santé est bonne et si nous devons espérer la joie de vous revoir bientôt. Monsieur de Barbery vous salue Monsieur de Lavigne et Monsieur Bertault [Bertot] vous écrivent et vous saluent d’une très grande affection. Cette petite Communauté fait de même de tout son cœur.

Je crois que Madame N. fera avant son retour à Rouen sept ou huit jours de retraites céans. Je prie notre Seigneur qu’il vous ramène durant ce temps. Je désire votre retour très cher frère et je ne sais pourquoi, vu que j’ai une joie et une consolation dans le fond de mon âme lorsque je vous crois à Paris. En vos autres voyages je n’étais pas de la sorte.

Fortifiez-vous pour vous et pour moi, car il faut que vous m’aidiez dans ma petite voie et qu’en toute simplicité, nous ouvrions nos cœurs. C’est mon désir puisque Jésus nous a unis en lui d’une dilection si forte. À Dieu Monsieur, votre, etc.

      1. 28 Septembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 28 septembre 1648638. Monsieur. Ce petit mot seulement pour vous dire que j’ai reçu les vôtres toutes pleines d’onction et de grâces pour moi. Jamais vos paroles n’ont opéré tant d’effet à mon âme qu’un petit mot que vous me dites à présent dans l’état de silence et de séparation où vous êtes. Je voudrais bien vous ouvrir mon cœur sur ce sujet et vous dire qu’il y a longtemps que je suis en quelque sorte d’éloignement des créatures, quoique très excellentes. O.! Que vous dites bien vrai qu’ayant trouvé le souverain bien on ne le peut plus quitter et que même la vue des bonnes âmes et même de nos amis nous est quasi insipide. Perdez-vous très cher et vraiment cher frère, et vous laissez consommer dans le divin silence où le Saint Esprit vous attire; mais je vous conjure ne l’observer point en mon endroit puisque notre Seigneur ne veut pas que vous ayez de réserve ni de retenue avec votre pauvre et indigne sœur.

Je comprends bien, ce me semble, la blessure qui vous travaille si suavement, laissez-vous doucement à sa sainte violence et continuez de me dire votre pensée, je vous en conjure très instamment.

Pour ce qui est du père Elzéar, je serais très aise de le voir ici, mais il faudrait que vous y soyez, autrement il deviendra pas de son cœur. Je crois qu’il fera du bien à cette maison par ses conférences. Si le bon frère Jean est encore à Paris je le salue de bonne affection et le prie de prier Dieu pour moi. J’en ai besoin pour bien accomplir les desseins de Dieu sur moi, du moins pour y être bien passive. Je vous conjure de me mander si vous reviendrez bientôt si notre Seigneur vous donne la pensée de faire venir le bon père Elzéar. Je m’en remets à votre charité qui sait ce qu’il m’est nécessaire.

Très cher frère, voilà ce que je vous puis dire aujourd’hui. J’ai un attrait tout particulier de vous parler de ma disposition et de mon état de silence lequel est bien inférieur au vôtre, mais telle qu’il est je prends grand plaisir d’être comme Dieu veut et de n’être plus rien, dans les créatures ni dans moi-même.

O chère solitude! Je vous laisse pour vous y trouver en esprit et adorer en silence tout ce que Dieu opère en votre âme et me réjouir de sa plus pure union.

À Dieu mon bon frère. Vive Jésus dans l’intime de nos cœurs pour jamais!

      1. 8 Octobre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières, le 8 octobre 1648639. J’ai reçu les vôtres du trois courant. Je vous rends mille et millions de grâces très humbles de votre charité. Je donne à mon corps tout ce que je lui peux donner pour le tenir en santé. Il me semble que je me soumets à tout ce que l’on peut désirer de moi. Monsieur de Lavigne avec la communauté nous ont ordonné, prié et pressé de rompre mon abstinence. À la première assemblée que je fus pressée de cela je me rendis sans réplique, j’ai continué sans rien dire. Je me porte très bien excepté la toux, mais elle n’est que par intervalles bien violente. Je n’ai pas de l’autre incommodité qui du passé l’accompagnait. Voilà donc pour ma santé je suis confuse de voir que vous en preniez soin, je suis indigne d’occuper un petit moment votre pensée.

Parlons maintenant du père Elzéar. Vous désiriez que je vous en mande clairement ma pensée. Je doute que ce soit tentation d’autant que je ne me sens pas intérieurement de désir qu’il vienne prêcher pour les raisons que vous nous alléguez et pour quelques autres de même espèce. Ce n’est pas pour ce qu’il lui faudrait donner, car la Communauté de bon cœur fera ce que je dirais à ce sujet, mais Madame de Mouy étant dans la faiblesse qu’elle est, il n’y a pas moyen de la raisonner là-dessus. Je serais bien aise qu’il vienne par hasard, comme s’il allait à Coutances et qu’il arrêta en ce pays trois semaines ou un mois; nous ferions quelque aumône à son couvent lorsqu’il s’en retournerait. Nos sœurs ont grand désir de l’entendre faire des conférences, et s’il pouvait venir entre l’Avant et le Carême, ou bien d’ici l’Avant, cela serait mieux ce me semble.

Notre très chère sœur de la Conception, autrement la vieille Mère supérieure des Ursulines n’est pas d’avis que le père Elzéar vienne prêcher l’Avant et le Carême, elle est dans mon sentiment et j’en suis bien aise. Elle nous a fait la charité de nous le mander. Il en faut demeurer là ce me semble si notre Seigneur ne nous donne autre mouvement.

Non, non, non mon bon et très cher frère, ce n’est pas l’amour-propre qui vous fait dire ce que votre charité nous écrit, c’est la divine Providence qui conduit vos pensées et votre plume pour encourager mon âme à la fidélité d’amour qu’elle doit à Jésus-Christ. Je ne vous puis dire combien une de vos paroles pour petite qu’elle soit a d’efficacité pour moi et combien elle me réveille. Bégayez toujours de la sorte je vous supplie, peut-être que mon âme deviendra petite enfant et apprendra ce langage purement. Ne considérez pas que toutes ces choses ne sont pas la pure union, mais voyez seulement que votre charité est obligée de nous dire vos pensées en toute simplicité puisque notre Seigneur en sait bien tirer sa gloire. Je vous conjure que ce soit sans réflexion. Je bénis Dieu de tout mon cœur des grâces que la miséricorde nous fait, je vous demande par lui-même et par le désir qu’il vous donne de la pure union que vous m’en écriviez quelque chose. Cela m’est très nécessaire; mais s’il est possible dites-moi deux mots de l’opération et de la forme, nue et pure foi, ce qu’elle fait et que devient l’imaginatif. Il me trouble quelquefois tant que je n’en sais que faire. L’entendement comprend-il quelque chose dans ses anéantissements?

Je vous supplie pour l’amour que vous portez à Jésus-Christ de me dire ce qu’il vous donnera en pensée sur ce sujet et sur ce qui fait la pure union.

J’ai beaucoup de petite pensée que je voudrais vous dire, mais je ne le pourrais pas présentement à raison du peu de temps que la Providence nous donne hors de nos obligations. Je suis plus exact que du passé en mes observances et à présent que Messieurs les grands vicaires nous ont commandé d’aller dans la maison de Madame de Mouy elle me dérobe encore de mon temps d’observance. Notre Seigneur me fait quelques grâces, mais je n’ai pas assez de fidélité. Je me réjouis pour votre retour, car il faut mon très cher frère que vous nous aidiez à développer mon esprit qui porte de temps en temps un état que je ne connais pas et qui me fait tomber.

Allons à Dieu purement en nous entraidant l’un l’autre, vous savez mes besoins, je me confie à votre bonté. Je crois bien que la pure union est au-dessus de toutes choses, et que la pure et nue foi nous y conduit, mais il faut un silence prodigieux et une mort étrange de toutes choses. Il me semble que si j’étais plus dans l’oraison solitaire que notre Seigneur me ferait plus de miséricordes, mais il faut avoir patience. La plus grande de mes peines c’est que nos puissances ne se taisent pas comme il faut. Quel remède à cela, très cher frère? Je vous supplie de me dire ce que vous en savez. Il faut bien nécessairement et parler et nous entretenir de toutes choses et après que nous aurons appris les voies de notre perfection, nous demeurerons en silence, mais ne l’observez pas avec nous mon très cher frère, jusqu’à ce temps je vous supplie! Je sais très bien vous aurez peine d’abaisser vos pensées pour répondre à mes demandes, mais la charité qui vous anime vous donnera la facilité pour l’honneur et la gloire de Jésus. Vous voulez que je l’aime avec vous et que j’entre dans la fidélité de son pur amour; aidez-moi je vous supplie, mais sans vous incommoder. J’attends cet effet de votre bonté, lequel nous lira en l’amour de notre Seigneur plus étroitement et me rendra pour l’éternité vôtre.

      1. 26 Octobre 1648 LMB Mauvaises nouvelles de Lorraine

À Monsieur de Bernières, le 26 octobre 1648640. Monsieur. J’ai reçu les vôtres il y a huit jours et je pensais y faire un mot de réponse; mais deux ou trois petits embarras m’ont privée de cette consolation et de vous pouvoir dire ma pensée sur notre retour. J’admire votre charité qui témoigne désirer notre demeure pour votre satisfaction. O Mon très cher et bon frère, votre âme étant dans le dégagement parfait de toutes les créatures aura bientôt oublié la plus indigne et chétive d’icelles lorsque la divine Providence aura ordonné notre retour.

Je ne sais pas de certitude, mais la lettre que je reçois de notre Communauté de Lorraine, nous donne la croyance qu’à moins d’un coup de la toute-puissance, il faudra promptement partir, non incontinent après Pâques, mais au mois de juin prochain. Je ne vous entretiendrais pas présentement sur ce sujet, mon très cher frère, car j’espère bien de vous revoir et d’être consolée et fortifiée de votre charité, seulement je vous supplie de faire tout ce que notre Seigneur mettra en votre puissance pour que la bonne mère de Saint Jean nous succède en la charge de prieure en cette Communauté et je demeurerai bien consolée. Te quittons ce sujet et parlons du bon frère Jean qui est ici depuis dix jours environ. Il part demain pour s’en retourner. C’est un bon serviteur de Dieu, mais nonobstant cela il faut que je vous dise en toute simplicité que je ne ressens nul attrait de lui parler, voir je sens des retraites dans le fond de mon âme et des renfoncements si grands qu’à peine puis-je lui dire deux paroles.

Il nous a apporté ses écrits pour les considérer. Et je n’ai pu en faire la lecture, tant pour autres occupations que par un je-ne-sais-quoi qui m’empêchait intérieurement de m’y appliquer. Je crois qu’il s’en retournera mal content de moi, mais certainement je n’y peux que faire. Il faut que j’en souffre la mortification et que je me renferme dedans mon rien, je ne suis pas digne de sa conversation. Il est bien toujours fervent et bien fidèle à Dieu. Il pensait faire quelque chose auprès de ses amis pour reporter à son couvent, mais les charités ne sont pas grandes présentement. Madame de Caen lui a donné trois pistoles, Madame de Mouy lui en donnera au moins deux. Je pense que je lui en pourrai bien donner autant, mais pas davantage. J’en suis marrie, mais il faut avoir patience dans ma petitesse. Ce bon frère m’a bien prié de vous faire ses recommandations, il eut bien souhaité vous trouver de retour. Je prie notre Seigneur vous donner la pensée et le mouvement de faire réponse à vos dernières et de prier Dieu pour votre pauvre sœur.

      1. 5 Novembre 1648 LMB

À Monsieur de Bernières le 5 novembre 1648641. Monsieur. J’ai reçu vos très chères lettres du 29 du mois passé. Mon âme il y a trouvé de quoi rassasier sa faim et les obligations qu’elle a de tendre à une entière fidélité. J’aurais encore beaucoup à vous entretenir sur ce sujet, mais je veux vous laisser un peu en repos cependant que vous êtes tant accablé de peines et d’affaires extérieures; seulement je vous dirai que je vais de tout mon cœur prier Dieu pour vous afin que sa divine volonté s’accomplisse (en) votre personne et que les desseins du Roi et de toutes les créatures n’empêchent pas votre consommation dans la pureté de votre état présent.

Mon âme aime et chérit la vôtre plus intimement, plus cordialement et fortement que jamais et je ne sais qui fait cette liaison si étroite, vu l’impureté de la mienne et combien je suis loin de la plus petite perfection que la grâce a établie en la vôtre.

Cependant votre sainteté est la mienne et je vous désire tout ce que je voudrais posséder pour être plus purement à Jésus-Christ. Sur ce sujet donc mon très cher frère, souffrez ma liberté qui vous conjure de demeurer dans la fidélité de votre sacrifice.

Je n’ai pas de capacité pour vous rien dire sur vos affaires, mais je me contenterai de vous offrir très affectueusement et le plus fervemment qu’il me sera possible à notre bon Dieu et vous suivrez la lumière qu’Il aura agréable de vous donner pour sa gloire.

Notre chère sœur de la Conception vous écrit, Monsieur de Rocquelay qui nous apporte ses lettres pour mettre dans (les) nôtres croyant faire un plus gros paquet, mais la Providence en ordonne autrement. J’adresse la lettre de la Mère Saint Jean à Monsieur de Saveux (Bagneux?) Pour vous exempter de la peine de les lui porter, je vous en remercie de tout mon cœur.

Je voudrais bien vous dire deux mots qui regardent la nièce de notre chère sœur de la Conception, elle a eu la bonté de nous l’offrir, je me sens bien portée de lui rendre le service que je lui dois, notamment en une occasion si bonne. Monsieur de Barbery me fait espérer de gagner Madame de Mouy et moi je ferai ce qu’il faudra faire vers la Communauté. Priez pour cela je vous en supplie, j’ai grand désir de vous parler de la petite sœur de Rouen, mais laissons cela pour votre retour. Vous avez trop d’affaires à présent.

Plut à Dieu vous tenir une ou deux heures à notre parloir pour nous entretenir du contenu de la vôtre qui m’anime si instamment à la fidélité et qui m’a obligé de redoubler mon oraison quoique bien petite et chétive; mais il n’importe, notre seigneur a besoin en sa cour de petits marmitons aussi bien que de grands princes.

Il faut vivre dans mon abjection puisque c’est ma vie et aller à lui fidèlement. Cependant que vous autres prendrez l’essor pour voler dans la pureté de la contemplation divine. Soyez-y tout abîmé, mon très cher frère et ce sera la parfaite consolation de votre pauvre et indigne sœur.

À Dieu jusqu’à lundi, je ne peux pas me pouvoir mortifier de me priver de vous écrire le plus souvent que je pourrai. Je vous conjure de l’agréer.

      1. 7 Décembre1648 LMB Par les ténèbres et par la pauvreté

À Monsieur de Bernières le 7 décembre 1648.642 Monsieur. Ces mots ne sont pas pour vous obliger à nous répondre sachant très bien l’embarras où la divine Providence vous a mis est extrêmes; mais seulement pour savoir de votre santé et vous assurez que je prie et fais prier pour vous de très bon cœur.

J’en ai ressenti plusieurs mouvements et la bonne mère de Saint Jean nous écrivit une lettre qui nous exprimait quelques petites choses de vos peines en la poursuite de vos procès. Je prie notre Seigneur qu’il les termine bientôt nonobstant que je crois et que j’espère qu’il vous fera la miséricorde de lui être toujours fidèle, néanmoins l’occupation des créatures et avec les créatures fait quelquefois du retardement à la pureté de la vertu. J’adore la Sagesse éternelle qui vous y tient engagé et la supplie vous y conserver pur et net de leur corruption.

Mon âme ressent une grande tendresse pour la vôtre et le progrès que vous faites dans la perfection m’est cher comme le mien propre. Souffrez donc très cher frère les effets de la divine Providence et laissez-vous paisiblement consommer.

On nous a dit quelque chose des contrariétés que vous avez souffertes, des abjections et du reste, cela me touche sensiblement d’une sorte, mais me console d’une autre, voyant que votre chère âme glorifie son divin Seigneur par ces choses et qu’elle en devient plus belle.

Tout ce que je crains, c’est que le tracas ne vous accable prenez-y garde et vous conservez tant qu’il vous sera possible. Il faut des forces de corps pour porter votre croix. Courage donc, mon très cher frère, vous êtes la victime de Jésus-Christ. Demeurer fidèle dans votre sacrifice et le prier qu’il me rende digne d’être ce qu’il veut que je sois.

J’ai quasi l’impatience de votre retour, mais il faut mourir à ce désir et à cette satisfaction puisque votre procès recommence. Notre Seigneur me conduit par les ténèbres et par la pauvreté, je ne sais plus ce qu’il fera de moi, je ne connais plus, je ne goûte plus, je ne vois plus, je ne suis plus rien sinon qu’il faut se perdre et encore ne sais-je de quelle sorte je me dois perdre. Tout ce que je puis faire, c’est de demeurer paisible en m’abandonnant à la divine conduite sans retour. Si vous n’étiez si occupé je vous exprimerais le reste de mes misères, mais je ne veux pas vous surcharger, dites s’il vous plaît à votre homme de chambre qu’il nous mande de l’état de votre santé en attendant la consolation de la pouvoir apprendre de vous-même. À Dieu, mon bon frère je vous sacrifie de tout mon cœur à Jésus-Christ. Monsieur votre, etc.

      1. 15 Décembre 1650 L 2,53 Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement.

M643, J’ai reçu vos dernières dans lesquelles vous me mandez que Dieu seul nous doit suffire; et c’est bien la raison, puisqu’il est tout, et que les créatures ne sont rien644. J’avoue que l’éclaircissement de cette vérité dans mon esprit, m’a rendu toutes les personnes les plus saintes, et qui me servaient davantage, assez indifférentes645. Ce n’est pas que je n’ai beaucoup d’amour et de respect pour elles, mais je n’ai plus d’empressement, ce me semble, de les chercher ni de les posséder. Dieu est la source de toutes grâces. Il communique celles qui sont nécessaires aux âmes bien unies à Lui en fidélité et pureté. C’est là le secret de la vie intérieure la plus parfaite, de ne se séparer jamais de Dieu puisqu’en Lui on a tout646. Je remercie notre Seigneur de vous le faire si bien comprendre, et de vous dégoûter de tout ce qui n’est point Lui. Madame N. 647m’a sollicité plusieurs fois d’écrire à R648 pour empêcher que vous n’y retourniez. Mais je n’ai pu m’y résoudre, n’ayant aucun mouvement pour cela. Au contraire, je consens de vous laisser aller dans le désert pour ne vous revoir peut-être jamais. Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement649. Et toutes nos petites consolations, nos appuis pour aller à Dieu, nos desseins de profiter à sa gloire, ne sont que des bagatelles et des amusements, quand Dieu n’y fait pas connaître sa volonté clairement650. Tous ceux qui m’ont parlé de votre demeure, à P651 m’ont voulu faire croire que vous étiez nécessaire pour faire un établissement. Que plusieurs bonnes âmes pouvaient avoir confiance en vous, que vous y trouveriez grand secours spirituel, et que R652 était un lieu pour y mourir de faim, et pour le corps et pour l’âme; et plusieurs autres raisons que vous savez bien. Sur quoi je ne préfère pas mon jugement aux autres, mais je vous conseille de vous aller perdre dans ce désert, et y expérimenter tous les plus rudes dépouillements que Dieu permettra vous arriver. Ce n’est pas possible d’aller à l’extrémité du pur amour, sans passer par l’extrémité des privations et des dénuements653.

Qui tâte l’eau pour savoir si elle est froide, ne s’abîmera jamais dans l’océanliii. La prudence humaine a des raisons, la grâce les anéantit toutes, et se contente d’une seule qui est de quitter tout pour avoir tout654. Nous sommes trop savants, mais nous n’avons pas assez de pratique. Ne fuyons donc pas les occasions qui nous y mettent. Je vous confesse en toute simplicité que je n’ai trouvé aucun charme à P655 pour moi. Les serviteurs de Dieu ne nous peuvent dire autre chose, sinon qu’il faut mourir à tout pour vivre à Dieu et de Dieu; de sorte, que je me suis trouvé dans la confusion de chercher encore des moyens d’aller à Dieu. Quand sa divine Providence me fera rencontrer quelques-uns de ses serviteurs, j’apprendrai d’eux ce qui me sera nécessaire pour l’état où je serai. À présent il faut que de la fidélité aux lumières qu’il nous a données.

      1. 14 Février 1651 L 1,39 Il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie.

M656. Dieu seul suffit. Je répondrai brièvement à vos lettres premières et dernières lesquelles m’ont consolé d’apprendre de vos nouvelles et de votre état intérieur et extérieur. Je ne vous ai jamais oubliée en Notre Seigneur quoique je ne vous aie écrit. Notre union est telle que rien ne la peut rompre. Les souffrances et les nécessités extrêmes où vous êtes me donneraient de la peine si je ne connaissais le dessein de Dieu sur vous qui est de vous anéantir toute afin que vous viviez toute à Lui. Qu’Il coupe, qu’Il taille, qu’Il brise, qu’Il tue, qu’Il vous fasse mourir de faim pourvu que vous mouriez toute sienne : à la bonne heure657! liv

Cependant ma très chère Sœur, il faut se servir des moyens dont la divine Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes, supposé la nécessité où vous réduit la guerre. J’ai bien considéré tous les expédients contenus dans vos lettres. Je ne suis pas capable d’en juger; je vous supplie aussi de ne vous pas arrêter à mes sentiments, mais je n’abandonnerai pas la pauvre communauté de R658, quoique vous fussiez contrainte de quitter N659; c’est-à-dire qu’il vaut mieux que vous vous retiriez à P660 pour y subsister et faire subsister votre refuge, qui donnera secours à vos sœurs de R661, que d’aller au Pape pour avoir un couvent où vous viviez solitaire, ou que de prendre une Abbaye. La divine Providence vous ayant attachée où vous êtes, il y faut mourirlv; et de la mort de l’obéissance de la croix. Madame662 N. vous y servira, et Dieu pourvoira à vos besoins si vous n’abandonnez pas les nécessités spirituelles de vos Sœurs. Voilà mes pensées pour votre établissement, lesquelles vous pouvez suivre en toute liberté!

Pour votre intérieur, ne vous étonnez pas des souffrances et peines d’esprit que vous portez parmi les embarras et les affaires de l’obéissance. Les portant avec un peu de fidélité, elles produiront en votre âme une une grande oraison que Dieu vous donnera quand Il lui plaira. Soyez la victime de son bon plaisir et Le laissez faire. Quand Il veut édifier dans une âme une grande perfection, Il la renverse toute. L’état où vous êtes est bien pénible, je le confesse, mais il est bien pur. Ne vous tourmentez point pour votre oraison. Faites-la comme vous pourrez et comme Dieu vous le permettra, et il suffit.

Ces unions mouvementées, ces repos mystiques que vous envisagez ne valent pas la pure souffrance que vous possédez, puisque vous n’avez, ce semble, ni consolations divines ni humaines. Je ne puis goûter que vous sortiez de votre croix parce que je vous désire la pure fidélité à la grâce et je ne désire pas condescendre à celle de la nature. Faites ce que vous pourrez en vos affaires pour votre communauté. Si vos soins ont succès, à la bonne heure. S’ils ne l’ont pas, ayez patience. Au moins vous aurez ces admirables succès de mourir à toutes choses. Si vous étiez comme la Mère Benoîte simple religieuse, vous pourriez peut-être vous retirer à quelque coin; mais il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement, c’est un poltron. Il est bien plus aisé de conseiller les autres que de pratiquer. Dieu ne vous déniera pas ses grâces.663 Je me recommande bien fort aux prières de la Mère Benoîte. Je respecte beaucoup cette bonne âme. Ma Sœur de Saint-Ursule664, et les mères de la Conception, et de Jésus, vous saluent de toute leur affection comme tous les messiers de notre hermitage; courage, ma chère Sœur, le pire qui vous puisse arriver c’est de mourir sous les loies (sic) de l’obéissance et de l’ordre de Dieu. lviDieu, en Dieu, je suis de tout mon cœur, ma très chère Sœur, votre très humble, obéissant, frère Jean hermite, dit Jésus pauvre665; c’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens.

      1. 10 mai 1651 J’ai appris les discours que le père N. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection.

Ma très chère soeur666.Dieu seul et il suffit. J’ai appris les discours que le père N667. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection. Que tout cela ne vous étonne point ni oblige votre âme à y faire de grandes réflexions. Ce serait le moyen de se divertir de Dieu, qui seul nous doit occuper; puisque c’est notre centre, nous devons tout oublier pour ne nous souvenir que de lui. Si ce bon père a débité tout ce que l’on dit, il me fait grande compassion, craignant que la mauvaise doctrine où il est engagé, ne lui ait changé ses dispositions668. C’est un malheureux effet de cette nouvelle secte de porter la division partout669. Vous et moi n’avons qu’à souffrir en grande patience et humilité tout ce qui se pourrait dire de nous de vrai ou de faux, et de ne manquer jamais de prier Dieu de redonner à ce bon père l’esprit d’union et de paix670.lvii Si de là on prend occasion de vous mépriser de vous décrier à la bonheur. Encore faut-il souffrir quelque chose en ce monde ici, et boire un peu de l’amertume du calice de Jésus-Christ671. Toutes nos vertus pour l’ordinaire ne sont qu’en idées et en paroles, si la sainte abjection ne les nourrit. Mme de Mouy672 a rescrit à ce père qu’elle n’approuve nullement tout ce qu’il a dit, et même qu’elle le désavoue. Enfin ma très chère sœur, laissons-nous abîmer dans l’abjection : cela servira à nous abîmer en Dieu673.

Je vous remercie très affectueusement de votre belle image de Notre-Dame de foi, nous l’avons posée sur l’autel de notre petite chapelle avec beaucoup de consolation d’esprit et de cérémonie, s’étant dit plusieurs messes, et les litanies de la Sainte Vierge ou vous avez eu part. Le soir auparavant nous l’envoyâmes dans le couvent de Sainte Ursule, ou toute la communauté la reçut avec grande dévotion, et les religieuses se mirent à genoux pour recevoir la bénédiction du petit Jésus.

      1. 29 juin 1651… au reste ma très chère sœur

… au reste ma très chère sœur674 vous êtes pauvre et glorieuse, que ne nous touchez vous un mot de votre nécessité corporelle, nous nous retrancherions pour vous assister, etc.

      1. 1651 L 3,49 Ce riche néant dans lequel on trouve tout.

M675. Prenez courage, et continuez à vous avancer dans la mort de votre propre esprit et de vous-même, afin que vous vous trouviez tout vivant en Dieu et opérant en Lui d’une manière divine, que vous savez par expérience, bien mieux que je ne vous saurais exprimer. Que vous êtes heureux que Dieu se soit révélé en vous, et qu’Il vous donne à jouir de sa divine Présence, vraiment et réellement, et non seulement en image et en pensée! C’est une source de bonheur ineffable qui est cachée aux prudents du monde676, et à ceux qui n’aiment pas à s’anéantir. Ils ne connaissent pas ce riche néant dans lequel on trouve tout, et hors duquel on ne trouve rien que douleur et affliction d’esprit. Il faut estimer toutes choses boue et fange, pour posséder ce divin Centre quand on l’a trouvé677.

Et cette découverte en pure foi et en la façon mystique, c’est une des plus grandes miséricordes que Dieu fasse en la terre. C’est trop dire à un homme qui a de l’expérience comme vous, mon très cher Père. Instruisez et soutenez notre nouveau Frère N. dans le commencement de cette voie. L’Esprit de Dieu souffle où il veut678. J’ai grande joie d’apprendre qu’il soit du nombre des anéantis. Qu’il prenne courage et qu’il s’abandonne sans réserve à toutes les occasions de mourir qui lui arriveront, pour arriver plus solidement et plus promptement à la jouissance réelle et expérimentale de Dieu, son principe et sa dernière fin! Le plus difficile est fait. Puisque le trésor lui est montré, il n’a qu’à le posséder sans se découvrir à ceux qui ignorent cette grâce. Je me recommande à ses prières, et aux vôtres679.

      1. 1651 L 2,54 -- Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie…

M680. Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie. C’est ce qui me rend paresseux à vous donner de mes lettres. Car hélas! Que trouverez-vous dedans, que de chétives pensées et quand ce serait même quelques lumières sur l’état que vous savez, ce n’est pas Dieu, et par conséquent vous envoyant mes lettres, je ne vous envoie rien qu’un sujet pour vos divertir peut-être de Dieu. Puisque vous l’avez trouvé, N. ne cherchez plus les moyens de le trouver; mais demeurez en lui toute perdue dans cette immensité de grandeur, et jouissez de lui sans savoir comment.

Afin que Dieu possède notre cœur tout seul, il en faut retrancher toutes les réflexions, et toutes les affections, autant qu’il est possible, par ce qu’elles diminuent sa possession. Le grand secret est d’aller continuellement se vidant de tout ce qui n’est point Dieulviii, afin que Lui Seul aille continuellement vous remplissant de son fort divin Esprit681. Quiconque prétend à la plénitude de Dieu, ne se plaint pas que les créatures l’abandonnent, mais il se plaint que les créatures le recherchent. Je ne suis pas dans la pureté dont je vous parle682. C’est pourquoi je ne dis pas cela pour moi, mais pour vous que Dieu appelle, il y a longtemps, à la perfection de son divin Amour683. Ne trouvez donc pas mauvais, si quand vous m’écrivez, je ne vous fais point réponse, puisque les dispositions différentes de nos âmes demandent que vous m’écriviez, et que je ne vous écrive point. Je le ferai pourtant, puisque vous le voulez684.


[Mère Mectilde a écrit le 16 juillet 1652 une lettre à Henri Boudon qui exprime bien la situation où se trouve la fondatrice aux prises avec ses ennemis. Elle signale par ailleurs que ses lettres adressées à Bernières ont été perdu; ce qui expliquerait l’absence de traces de leur correspondance durant cette année 1652 : «Mon très cher frère, Dieu seul suffit!]


      1. 26 Juillet 1652 LM à M. Boudon

Mon très cher frère, Dieu seul suffit! Le 26 juillet 1652685. Je reçus hier votre chère lettre avec grande joie, mais la lecture d’icelle m’affligea sensiblement et me confirma dans les pensées que j’avais sur le sujet dont vous m’écrivez. J’en fis la lecture à nos Sœurs et à d’autres de nos amies qui en ont été touchées, et je crois qu’elle fera de bons effets. Je suis résolue de l’envoyer en Lorraine686 (pour empêcher le poison qui y peut être porté. Hélas! mon très bon frère, s’il ne fallait que mourir pour empêcher tant de désordre! Je ne suis point pénétrée de ceux que la guerre cause, mais ceux-ci m’affligent et me font gémir. Tâchez de réparer : Dieu vous en donne la grâce! Travaillez pour la consolation de l’Eglise. Je suis outrée au dernier point lorsque je vois qu’elle souffre.

Je me souviens d’une chose que vous avez vue dans les écrits de la bonne âme. Notre Seigneur a dit qu’il lui donnera une purgation, etc. car Notre Seigneur dit qu’il lui donnera aussi une saignée; cela comprend beaucoup. Bienheureux ceux qui sont vrais enfants de l’Eglise, et bien unis àJésus Christ.

Je vous supplie, mon très cher frère, de nous écrire autant souvent que vous le pouvez sans vous incommoder. Vous savez ce que vous m’êtes en Jésus Christ et comme il veut que vous soyez ma force et sa vertu. Recommandez-moi bien à M. Burel et lui racontez un peu, si Notre Seigneur vous en donne la pensée, l’occasion qui se présente de faire un établissement pour adorer perpétuellement le Saint Sacrement. Dites-lui aussi que M. Tardif vint avant-hier me livrer une nouvelle persécution sur ce sujet, parce qu’étant à Saint Denis, il vit un mémoire que j’avais écrit pour obtenir de Rome un bref pour me mettre en état de contracter avec les Dames qui fournissent pour établir cette piété. Elles se sont toutes recueillies et fournissent une somme assez suffisante dans le commencement, mais la tempête s’est levée si haut que je ne sais si elle ne renversera point l’œuvre. Car on me blâme d’une étrange manière, disant que mes prétentions sont d’être supérieure et que je me procure cette qualité jusque dans Rome. Il m’en dit beaucoup et de qui j’avais pris conseil sur une affaire de telle importance; après tout cela, les messieurs du Port-Royal se joignent et redoublent d’importance, et je savais que cela fera de grand éclat et que je passe pour la plus ambitieuse de charges qui fut jamais, et pour bien d’autres choses qui exerceraient une personne moins stupide que moi; mais je suis si bête que je ne me trouble point, laissant le tout à la disposition divine. Je voudrais bien, mon très cher frère, que vous puissiez aller jusqu’à Caen voir M. de Bernières et prendre ses conseils et ses sentiments sur tout cela. M. Tardif veut que j’en confère avec la bonne âme de Coutances [Marie des Vallées]. Il faudrait que vous et M. de Bernières vissiez cela avec le bon Frère Luc [de Bray]687, pénitent, qui demeure à Saint-Lô (20). J’aimerais mieux mourir que d’entreprendre cet ouvrage ni aucun autre s’il n’est tout à la gloire de Dieu.

Vous savez mes intentions et mes dispositions; je vous en ai parlé avec sincérité et franchise. Vous pouvez parler à ces bonnes personnes librement. M. de Bernières a une charité si grande pour mon âme qu’il sera bien aise de me donner ses avis pour la gloire de Notre Seigneur. Nous ne cherchons tous que cela.

De vous dire que j’ai ardeur pour cette œuvre, je vous confesse ingénument que je ne l’ai point du tout et qu’il me faut pousser pour m’y faire travailler : les serviteurs de Dieu m’en font scrupule. J’ai donc consenti que l’on agisse, mais il y a si peu de chose fait, qu’on le peut facilement renverser si l’on connaît que ce n’est point de Dieu. Mais ce bon M. Tardif ne peut en aucune manière l’approuver, disant que j’ai une ambition effroyable de vouloir être supérieure, que c’est contre mon trait intérieur et contre les desseins de Dieu sur moi, qu’il a souvent manifestés, même par la bonne âme, et que, si elle consent à cela, qu’il soumettra son esprit et n’y répugnera plus.

Je suis en perplexité savoir si je dois continuer, et je voudrais bien qu’il eût plu à Notre Seigneur donner mouvement à la bonne Sœur Marie de l’approuver. Néanmoins, je m’en remets à la conduite de la Providence, vous assurant que j’y ai moins d’attache que jamais. L’accomplissement ou la rupture de cette affaire m’est, à mon égard, une même chose, et, si j’osais, je dirais que le dernier me serait plus agréable, tant j’ai de crainte de m’embarquer dans une affaire qui ne soit point dans l’absolu vouloir de Dieu. Je vous supplie et conjure de beaucoup prier et d’en aller au plus tôt conférer avec notre bon M. de Ber-fières avant que l’affaire soit poussée plus avant, et que je la puisse rompre en cas qu’il ne l’approuve pas. J’attends ce secours de votre très grande bonté, et vous me ferez une charité très grande car l’on me presse d’y travailler.

Vous pouvez nommer les noms des dames à M. de Bernières. Je sais qu’il sera secret, et la somme qu’elles donnent montera à douze cents livres de revenus environ. L’intention des dames est l’adoration perpétuelle du très Saint Sacrement, pour réparer, autant que la créature le peut aidée de la grâce, les insolences et les abominables sacrilèges qui se commettent journellement par les magiciens et sorciers, et par la malice des soldats et des mauvais chrétiens, qui le foulent aux pieds tous les jours dans cette guerre malheureuse et dans celles de tant de provinces où le très Saint Sacrement a été profané. Si les serviteurs de Dieu y répugnent, je me soumets; le scrupule qu’on me donne, c’est que ces dames nous regardent tellement pour cette œuvre, qu’elles semblent manquer si je la refuse. J’ai la pensée et la volonté, la chose étant faite, de m’en retirer doucement; néanmoins je me peux tromper. Or, l’intention des fondatrices est que l’on choisisse un lieu, le plus solitaire qui se pourra trouver, dans les faubourgs de Paris et que les religieuses y vivront dans une profonde solitude, sans éclat, sans grandeur et sans bruit, vivant comme des morts en terre, ce lieu étant tout dédié au silence et à la retraite; et vous savez que, lorsqu’il s’est présenté quelque autre chose qui a éclaté, Mad. de [Châteauvieux?] s’en est retirée, ne pouvant souffrir que cette œuvre soit faite par les vues et prétentions des créatures, son dessein étant d’y voir honoré, par rapport, la vie anéantie de Jésus dans la sainte Hostie. Je vous en ai parlé autrefois; vous en savez le fond.

Vous direz aussi à notre bon frère, M. de Bernières, comme notre bonne Mère de Saint Jean [Le Sergent] a demeuré688 céans quelques mois, et le reste que vous savez. Il faut tout dire à ce bon frère; il est capable de mes misères et tiendra le tout bien secret. Vous lui direz aussi, s’il vous plaît, que je lui ai écrit quatre fois des lettres très importantes et qui me mortifient beaucoup, étant perdues. Je lui ai écrit tout au long notre affaire et lui en parlais encore d’autres qui touchent la doctrine. Tout cela est perdu : c’est ce qui m’a retenue en silence. Vous les assurerez que j’ai donné moi-même le paquet de la bonne Mère Paul [Pierre, de Rambervillers], qui en a été ravie. Elle a été malade à l’extrémité, elle est un peu mieux.

Je suis très aise que Madame la Comtesse de Montgommery ait le bonheur de vous connaître. C’est une âme qui cherche Dieu de bon cœur, et Mademoiselle de Manneville aussi; ce sont de bonnes servantes de Dieu.

J’oubliais le principal : c’est de dire à M. de Bernières que c’est le bon Père de Saint Gilles [Minime] qui a cette œuvre en mains et qui me commande de ne la point rejeter, que je pécherais; il a la bonté d’y travailler, ces dames lui ayant tout remis à sa conduite et à son zèle.

Si vous voyez les Mères Ursulines, je vous supplie de les saluer très humblement de ma part et me recommander à leurs saintes prières. Notre bon frère M. de Roquelay est un avec M. de Bernières; c’est pourquoi ce que vous oublierez de dire à l’un vous le pouvez dire à l’autre; il n’y a point de secret entre eux. Vous les prierez de recommander beaucoup cette œuvre à Notre Seigneur; c’est son ouvrage et non celui des créatures; il ne m’occupe point, et même je n’y peux penser que pour m’abîmer dans le bon plaisir de Dieu.

Voilà une longue distraction, mon très cher frère; je suis pressée de vous être importune, je sais que cela ne vous retire point du sacré repos de votre âme en Dieu seul. Je le prie qu’il nous cache en lui et que rien ne vive en nous que son très pur et saint amour. Je suis en lui et en sa très Sainte Mère, votre pauvre sœur.

      1. 2 janvier 1653 LMB Monsieur Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme

Monsieur689, Je ne crois pas que nous soyons si fort dans le silence cette année que celle que nous avons passée. Il semble que la Providence me donne sujet de vous réveiller en vous désirant une bonne et sainte année, vous demander de votre santé et vous supplier de présenter à Notre Seigneur ce que je vais vous dire, et d’employer tous les serviteurs et servantes de Dieu pour le supplier d’accomplir sa sainte volonté et établir sa gloire en une œuvre qui se présente et laquelle je ne sais si je la dois souffrir ou rejeter, et, comme l’affaire semble se vouloir mettre en état de quelque conclusion, je vous conjure comme vrai et fidèle serviteur de Dieu, purement zélé de sa gloire, et mon très cher frère et unique de qui je puisse tirer avis et solide conseil dans les événements de la divine Providence; je vous supplie et conjure donc par l’amour et charité de Jésus qui unit nos cœurs de me dire ce que je dois faire en ce rencontre690.

Premièrement : vous savez, mon très cher frère, que la Providence a suscité trois ou quatre personnes de piété, lesquelles, touchées d’un grand sentiment de faire adorer continuellement le très Saint Sacrement de l’autel, ont fourni la somme d’environ trente-deux ou trente-trois mille livres pour faire un fonds pour donner le commencement à cette piété691. Les mêmes personnes ont encore dessein d’acheter une maison pour établir un monastère aux fins que dessus, et ont jeté les yeux sur la plus pécheresse du monde pour donner commencement à cette œuvre. Il y a plus de neuf mois que je fais ce que je peux pour l’éconduire, et n’y aurais jamais prêté l’oreille, n’était l’autorité d’un évêque qui, en me confessant, me commanda de n’y point résister. Je fus donc un peu plus acquiesçante et commençai à souffrir qu’on en parlât plus fortement; et les dames en sont venues jusqu’à ce point d’un concordat signé entre elles et leurs maris, qui ont donné leur consentement d’une manière si particulière que l’on y voit une Providence merveilleuse, car ces messieurs ne sont pas tous fort portés à la piété. L’affaire étant donc en ce point et la Reine étant de retour à Paris, il fut conclu qu’on lui en parlerait et qu’on la prierait d’y donner son consentement. Le jour de la très Immaculée Conception de Notre Dame, Monsieur Picoté692, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme, la fut trouver et, après lui avoir exposé l’affaire, elle la prit fort à cœur et témoigna non seulement y consentir, mais y apporter du sien, tout autant qu’il lui serait possible pour lui donner son effet, et avec une telle affection que, en même temps, elle écrivit à M. de Metz693 pour lui témoigner l’ardeur qu’elle a pour cette œuvre et le prier de lui donner promptement son effet, et, pour donner plus de vigueur, elle en fait sa propre affaire et s’engage par une sorte de vœu à faire établir cette dévotion d’adorer perpétuellement le très Saint Sacrement de l’autel; M. de Metz a répondu qu’il sera en bref à Paris et qu’il donnera consentement, pourvu qu’il y voie toutes les assurances nécessaires. Il doit donc venir après les Rois [6 janvier], et nous devons voir ce que nous devons faire. Il n’y a que moi qui suis sous la presse et qui ai sujet de trembler.

J’ai déjà voulu rompre trois ou quatre fois; mais, parce que cette œuvre se verrait anéantie en même temps, l’on me fait scrupule de péché d’y résister ou d’empêcher son effet. Je ne sais, mon très cher frère, ce que je dois conclure, si je dois tout quitter ou soutenir le poids, qui sans doute me fera succomber. Je n’ai point de fond intérieur pour y subvenir, et je ne vois en moi que des misères si effroyables que la moindre serait capable de me faire mourir, si Notre Seigneur ne me soutenait. La seule chose qui me console, c’est que je puis dire en vérité devant la divine Majesté présente, que jamais je n’ai eu dessein de me procurer cet œuvre et [que j’en] suis à prononcer la première parole pour lui donner effet. Il est vrai que, depuis trois mois, j’ai été passive à l’œuvre; mais je n’y ai aucunement agi, ni directement ni indirectement, et mon esprit en est demeuré tellement dégagé et séparé que je n’y pense point si l’on ne m’y oblige. Jusqu’ici, j’avais toujours espéré que Notre Seigneur, connaissant le fond de mon abîme et la répugnance que j’ai à ces choses, à cause de mes indignités et de la pente que j’ai pour la solitude, me ferait la miséricorde d’anéantir cette affaire; mais, voyant les réponses de M. de Metz et l’autorité de la Reine, je commence à trembler et voudrais bien me retirer si j’en savais le moyen. C’est donc à vous, mon très cher frère, que j’ai recours en cette angoisse.

Je vous demande votre secours et vos avis. Conférez avec Madame de Sainte Ursule694, nos chères Sœurs de la Conception695 et de Jésus, et, si vous pouvez, avec la bonne âme, nonobstant que la résolution que vous me donnerez me soit aussi recommandable. Je ne fais point de scrupule de vous obéir; au contraire, je voudrais pouvoir être entièrement assujettie à votre conduite. C’est à ce coup, mon très cher frère, que j’ai besoin de votre grande, mais très grande charité, et si vous ne m’assistez, je ne crois pas pouvoir subsister, tant je trouve ce poids effroyable. Conseillez-moi ou plutôt déterminez-moi, et me dites absolument ce que je dois faire pour la gloire de Notre Seigneur. Vous savez quelque chose de ma vie et de ce que Dieu veut de moi. Je ne sais de qui prendre avis pour cette affaire; les personnes de ce pays que je puis connaître s’y portent d’affection. Le Révérend Père de Saint Gilles m’a défendu d’y résister, mais, nonobstant que j’ai un grand respect à ses ordres, les vôtres y doivent être préférés, et je les attends et vous supplie, mon très cher frère, de me mander en diligence vos pensées et de faire beaucoup prier Dieu. Mettez toutes vos saintes connaissances en prière, et mandez toutes ces choses à notre bon Frère Luc afin qu’il prie autant qu’il lui sera possible et que tout le monde s’intéresse à la gloire de notre divin Seigneur. Je supplie notre bon frère, M. Rocquelay, de prier Dieu de tout son cœur et de me mander s’il a reçu le livre du Père Elzéar et un écu d’or pour la neuvaine qu’il a fait faire à Notre-Dame de la Délivrande696; j’attends de vos nouvelles. Je vous supplie que ce soit au plus tôt, et que toutes ces choses soient secrètes, s’il vous plaît; quelque personne de votre ville a bien curiosité d’en savoir des nouvelles; mais cela ne se doit pas; aussi on ne lui a pas répondu. Voyons ce que Dieu veut et laissons — là les créatures. J’espérais que M. Boudon vous irait voir et vous dirait beaucoup de choses que je lui avais confiées, tant pour cette affaire que pour d’autres; mais la Providence le retient et m’a obligée de vous écrire tout ce qui dessus, attendant réponse de votre charité pour la consolation de votre pauvre et très indigne, Sœur Jésus exilé.

      1. 9 janvier 1653 L Ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur

Ma très chère Sœur697, Jésus soit notre unique pour le temps et l’éternité. Ce n’est pas à moi de dire mes sentiments d’une affaire si importante comme celle dont vous m’écrivez n’ayant ni lumière ni discernement pour connaître ce qu’il y a à faire pour la gloire de Dieu698. Et je refuserais absolument de dire mes pensées sur ce sujet, si ce n’est que je ne puis refuser à notre union qui ne me permet pas que nos affaires soient particulières et que nous prenions intérêt les uns pour les autres. C’est ce qui me fait prier Dieu ardemment pour votre affaire que je crois très faisable s’il n’y a point d’autres difficultés que celles dont vous me parlez, et vous ne devez pas manquer de rendre ce service à Dieu, sans vous oublier vous-même : je veux dire ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur qui doit toujours être votre principal, et sur toutes choses699 fuir continuellement le désir qui vient insensiblement dans la nature de vouloir paraître quelque chose et cette secrète inclination à l’élévation qui vous est un grand empêchement à la perfection. Il faut craindre ce malheur, il ne faut pas cependant qu’il nous dégoûte d’entreprendre les ouvrages que Dieu demande de nous. Puisque toutes les saintes âmes vous conseillent de faire celuy dont il est question, vous devez suivre leur sentiment. Je le recommanderai à toutes les bonnes personnes de ma connaissance. Le Révérend Père Saint Gilles est très capable de conduite en cette occasion. Quand vous le verrez assurez-le de mes services. Mme de Mouy a grand désir de servir le secret de toute cette affaire. Elle en a écrit à la Marquise de Bauve, et dit qu’elle, était à Paris lorsqu’un pareil Etablissement pensa se faire pour honorer le Très Saint Sacrement jour et nuit. Lequel se trouva rompu, parce qu’il ne se trouva point de fille qui voulussent l’entreprendre y ayant trop de fatigue et de peine; je ne sais pas s’il est vrai tout ce qu’elle dit. C’est à vous Ma chère Sœur à bien prendre vos mesures avec vos amis. Adieu700.

      1. 19 Janvier 1653 L 2,20 La voie de pure souffrance est la meilleure.

Mon cher Père701, Jésus soit notre unique vie. J’ai eu beaucoup de joie de recevoir de vos lettres dans lesquelles je remarque clairement la conduite de Dieu sur votre âme, et la fidélité qu’elle garde à se tenir constante dans les états pénibles et rigoureux, où il faut qu’elle passe. La déclaration que vous me faites de vos peines, me ferait peine à moi-même et compassion, si je ne savais par expérience, combien il faut souffrir pour être à Dieu702. Ne vous étonnez donc pas, mon cher Père de toutes vos tentations, distractions, insensibilités et bouleversements. Toutes ces choses vous approchent de Dieu, quoi qu’elles vous en éloignent en apparence703. Portez-les patiemment, comme Job portait ses plaies sur le fumier704. Et lorsque vous penserez être séparé de Dieu, j’espère que vous y serez plus uni. Je rencontre plusieurs âmes différemment conduites. La plupart ont des douceurs et des lumières par intervalle, mais votre voie est de pure souffrance, et c’est à mon avis ce qui la rend meilleure705. Et quand même il faudrait mourir attaché à cette croix, ô que vous seriez heureux, quoi que malheureux selon vos sens et votre propre esprit706! Il n’y a rien à vous dire, sinon que vous laissiez faire l’Esprit de Dieu en vous707, afin qu’Il achève son ouvrage de la manière qu’il l’a commencé708. Sur toutes choses, croyez ce que l’on vous dit, et ne vous appuyez pas sur vos discernements, quand il vous paraîtra n’aimer point Dieu, ne faire aucun progrès, que vous serez un jour du nombre des réprouvés; et si vous voulez, que vous avez tous les obstacles à l’union et autres semblables idées. Au-dessus d’icelles votre âme suivra simplement la direction et croira être en état qu’elle ne voit point, et duquel néanmoins on la certifie709. Prenez courage. Je vous le dis encore une fois : votre voie est de Dieu.lix Je ne me mets pas en peine de tous les discours que l’on fait. Je demeurerai toujours uni avec vous, et rien ne m’en pourra séparer.

      1. 10 Février 1653 M 2 172 Cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même.

Quand l’âme est parvenue à un degré d’oraison où l’esprit humain se trouve perdu dans l’abîme obscur de la foi, elle y doit demeurer en assurance. Car cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même, et cette ignorance est plus savante que la science. Mais la mort de l’esprit humain est rare, et c’est une grâce que Dieu ne fait pas à tout le mondelx. Il faut passer par plusieurs angoisses, et souffrir plusieurs agonies710. Bienheureux pourtant ceux qui meurent de la sorte au Seigneur. Ils vivent par après en Lui, ils espèrent en Lui, ils souffrent en Lui. Enfin ils mènent une vie divine, dont tous les moments sont très précieux, puisqu’ils glorifient Dieu excellemment711.

      1. 23 février 1653 L 3,21 Continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui.

M712. Je ne puis vous exprimer la joie que je reçois d’apprendre la ferveur et la fidélité que Notre Seigneur vous donne de son service. Et que les difficultés qui s’opposent de la part de la nature et des parents n’apportent point de diminution à votre sainte résolution d’être tout à Dieu. Que vous êtes heureuse d’ainsi persévérer! Cela fait que mon âme se sent si fortement unie à la vôtre. Faites-nous, s’il vous plaît, la grâce, que nous puissions avoir quelquefois de vos chères nouvelles. Un petit commerce de spiritualité agréera sans doute à Notre Seigneur. Je ne manquerai pas de mon côté, ayant pour vous tous les respects et la sincérité que je puis avoir pour une personne qui sert à Dieu. Il est bon de s’encourager les uns les autres, de marcher dignement et généreusement à la suite de notre bon Jésus, qui nous fait tant de grâces, et qui nous donne de si puissants attraits713 pour son amour. J’ouvre mon cœur au vôtre avec simplicité. Au reste, obligez-moi de dire à N714. que j’ai ressenti de grands effets d’union avec Dieu durant et après le voyage de Monsieur B715 et que j’ai certitude, ce me semble, du don qui nous a été fait, dont je me sers continuellement dans l’oraison; mon âme vivant, ce me semble, de la vie que Dieu a dans mon fond, et ne pouvant goûter que la perte de toute mon âme en Lui seul. De sorte que continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui, d’une façon que j’expérimente, mais que je ne puis exprimer. Cette résidence, ou cet établissement de Dieu dans mon fond est le soutien, l’appui et la vie de mon intérieur. Enfin je suis infiniment consolé et fortifié, et j’aperçois si je ne me trompe, accroissement dans la voie du pur amour.lxi Communiquez, s’il vous plaît, ceci à N716. et m’obligez de me récrire ce qu’il vous dira, et s’il ne trouvera pas bon de temps en temps que je lui fasse savoir ce qui se passe en moi. Madame M717 possède aussi ce don, comme je crois. Et son âme s’augmente en pureté et nudité, se trouvant quasi continuellement perdue en son Dieu718. Il me semble qu’elle avance fort. Aussi sa vertu répand une bonne odeur dans toute la ville. Je vous donne bien de la peine, mais votre charité le veut bien. Je suis, etc.

      1. 3 Mars 1653 L 2,21 C’est au Saint Esprit à qui vous devez demander direction et conduite.

Mon Très cher Père719, Dieu seul suffit. Pour répondre à vos lettres que j’ai reçues aujourd’hui, je vous dirai dans ma simplicité ordinaire que j’ai reçu grande joie de voir le soin que notre Seigneur prend de la conduite de votre intérieur, et la fidélité que vous apportez à suivre ses divins mouvements. Vous avez très bienfait de changer votre oraison. Il me paraît que ce changement vient de la grâce. C’est pourquoi tenez-vous dans cette attention à la Divinité, séparée même de toutes les conceptions et pensées de ses attributs et perfection. Cette attention est de foi, et la foi est simple et nue, qui exclut quand elle est pure, la multiplicité. Et cela n’empêche pas que votre âme n’ait union à la Divinité infiniment parfaite, quoi qu’elle n’ait pas des pensées distinctes des divines perfections. Notre Seigneur commence à vous dénuer passivement720. Laissez-vous faire, et vous recevrez une grande Miséricorde de sa Bonté et de sa Puissance. Si vous êtes quelque jour réduit au néant, c’est ce riche néant, dans lequel Dieu se trouve, après avoir perdu l’image et l’amour de toutes les créatures, et après aussi s’être perdu soi-même. Prenez courage, mon très cher Père, vous êtes dans le passage de la parfaite nudité721. Cette révolte de passions et de tentations, que vous décrivez si ingénieusement et agréablement, et le fond sec et aride que vous portez, sont de véritables marques de l’état purifiant où Dieu vous introduit. Quelque accablement, oppression, ou langueur que vous sentiez dans votre volonté ou intérieur, ne vous étonnez point722. La vertu de Jésus-Christ se perfectionnera dans votre infirmité, opérera de grands effets, si vous souffrez les rigueurs de la purgation intérieure, avec longanimité et amour. Hélas! Mon très cher Père, c’est au Saint-Esprit à qui vous devez demander direction et conduite, et non pas à moi, qui ai l’esprit plein de ténèbres et d’imperfections723. Je ne puis pas pourtant vous dénier mes petits avis, comme les amis s’en donnent les uns aux autres, vous assurant que j’ai pour vous tout l’amour et toute la cordialité que je puis avoir pour une personne que je chéris extrêmement. Puisque vous voulez être tout à Dieu, il faut que je sois tout à vous. Il nous faut donc encourager les uns les autres, pour arriver un jour à ce bonheur qui est ineffable, de posséder Dieu dès cette vie. In modo non omnibus cognito724, etc. dit Gerson725. Monsieur N. présent porteur vous servira beaucoup, si vous conférez avec lui. Il est plus intelligent et plus expérimenté que moi. Adieu en Dieu.

      1. 24 Avril 1653 L 3,29 Qui vit en Dieu seul, voit en Dieu ses amis.

M726. Jésus Ressuscité soit notre unique vie. Ces lignes sont pour vous réitérer les assurances de mes affections, et que si je vous écris rarement, c’est que je ne crois pas que notre union ait besoin pour se conserver de tous ces témoignages de bienveillance. Il suffit que notre demeure soit continuellement en Dieu, et qu’anéantis à nous-mêmes nous ne vivions plus qu’en Dieu seul727; lequel ensuite est notre amour et notre union. Quiconque est arrivé à cet état voit en Dieu ses amis, les aime et les possède en Lui, et comme Dieu, il est partout, il les possède partout728.lxii Toutes les vicissitudes, et tous les témoignages d’affection que nous nous rendons par l’entremise des sens, sont bons pour ceux qui vivent dans les sens, ils ne peuvent s’en passer. Mais l’expérience fait connaître, que quiconque a trouvé Dieu en quittant les sens, il trouve tout en Lui729. Et il est sans comparaison plus agréable d’en user de cette sorte, qu’autrement. C’est mal juger d’une personne de croire qu’elle oublie ses amis pour ne leur écrire point. Les âmes qui vivent en Dieu ont des intelligences si secrètes et une manière de se communiquer si admirable, que cela ne se comprend que par l’expérience. Je vous avoue que tant d’écritures et tant de discours fatiguent l’esprit, ne lui donnent pas de véritables nouvelles de la personne qu’il aime. Je ne suis pas dans cet état, mais il est pourtant vrai que Dieu me devient toutes choses, que tout ce qui n’est point lui est chétif et si rien, qu’il ne mérite pas de nous amuser un moment730. Je ne pensais pas vous écrire tout ceci, quand j’ai commencé; mais la pureté de cœur est si nécessaire, que nous ne saurions assez en parler. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu731, même dès cette vie, et cette vue est la parfaite oraison. Quand la divine lumière n’est pas bien abondante, l’on ne connaît pas les impuretés qui sont cachées, lesquelles, quoique très petites, sont de grands obstacles au parfait amour.

      1. 20 mai 1653 LM à M. Boudon

Mon très cher frère, 20 mai 1653732. Je prie Notre Seigneur Jésus Christ qu’il consomme en vous ses adorables desseins!

Ce mot est pour vous témoigner la joie de mon cœur en ce qu’il a plu à Dieu vous rendre digne de souffrir quelque chose pour son nom. Je m’en sens si fort obligée à sa grâce et à sa bonté que je ne puis m’empêcher de lui en rendre les humbles remerciements que je lui dois. Oh! que vous êtes heureux, mon très cher frère! Je prie Notre Seigneur qu’il vous continue ses grandes miséricordes, afin que vous puissiez procurer efficacement sa gloire et apprendre aux âmes le sacré sentier qui les doit conduire immédiatement à Dieu. Hélas! qu’il y a peu de vrais serviteurs qui servent Dieu pour Dieu même! Nous sommes trop mercenaires et trop revêtus d’intérêt. Priez Notre Seigneur, mon bon frère, qu’il me fasse la grâce de le pouvoir servir pour l’amour de lui même, et que l’amour de son bon plaisir opère notre consommation.

Je ne sais quand il plaira à la divine Providence vous ramener à Paris. Nous aurons joie de vous y revoir et d’apprendre de vous-même la part que Notre Seigneur vous a donnée à sa croix, et vous faire nos très humbles recommandations à nos chers frères tous les ermites [de Caen, en particulier à notre bon M. de Bernières, et me recommander à ses saintes prières. Nous avons vu le bon M. de Montigny733, lequel nous a toutes embaumées de l’odeur de Jésus Christ en lui; il en est tout rempli, et j’ai reçu beaucoup de joie de le voir si uni à la croix et si passionné des opprobres et des mépris, des pauvretés et douleurs de Jésus Christ. Je désirerais bien fort que notre chère Mère de Montigny y eût un peu de part. Elle désire Dieu certainement, mais d’une manière bien différente; la nature a de grandes peines et son esprit naturel lui livre de rudes combats. Je vous supplie, quand vous lui écrirez, de l’encourager à entrer dans la vraie humilité d’esprit et soumission de jugement, afin que son âme soit assujettie à la conduite que Dieu tient sur elle. Elle aurait souvent besoin de votre saint entretien pour la fortifier, et je désire votre retour partie à son sujet, pour ce que, ne trouvant pas en nous de quoi se soutenir ni consoler dans la voie, elle a plus de pente à la tentation, qu’elle vaincrait facilement si elle voulait entrer dans les usages de la (piété?).

Je vous supplie ne lui point témoigner que je vous ai rien écrit de particulier touchant son état. Priez Notre Seigneur qu’il me donne lumière pour la servir en son amour.

Je vous désire beaucoup ici. Venez le plus tôt qu’il vous sera possible pour la gloire de celui en l’amour sacré duquel je suis, quoique très indigne, mon très cher frère, votre très humble, très fidèle et affectionnée et très obligée servante. Sr. du St. Sacrement

Je vous supplie de dire à M. de Roquelay que j’ai donné cent livres au Révérend Père Le Jeune734. Il a pris la peine de nous voir environ une petite heure, venant dire céans la sainte messe pour Madame la Duchesse de Bouillon, qui y fut vendredi en retraite. Je vous supplie de prier Notre Seigneur qu’il la fortifie et la console sur la mort de M. son mari. C’est une excellente personne et très chrétienne si la tristesse ne la consommait point. Priez Dieu qu’il lui arrache les sens trop sensibles sur le sujet.

      1. 1er Juillet 1653 L 3,42 Demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté.

Ma très chère Sœur735, Jésus soit l’unique vie de nos cœurs. Quoique vous soyez éloignée, je crois que vous êtes présente à l’Ermitage, et M.736 aussi, nous ayant souvent assuré que c’est sa maison, et qu’il y demeure avec nous. Je n’en doute pas, ressentant en mon particulier plusieurs effets de grâce que je ne puis exprimer. Le don s’augmente, et mon âme expérimente que Dieu seul est, vit, et opère en elle737. Cet état demeure immobile au milieu de tous les changements qui se passent dans les sens, et rien ne le peut diminuer, que l’infidélité. L’obscurité, la stupidité, l’insensibilité, la tentation, les révoltes ne font pas perdre ce trésor caché dans le fond de l’âme, mais seulement en ôtent la vue et le sentiment738. Quand Dieu s’est ainsi donné, l’âme n’a plus besoin de rien, et tout ce qui n’est point Dieu ne lui peut de rien servir739. Dieu seul est sa portion, et son héritage740 à toute éternité. Demeurez bien perdue dans le divin Etre, et prenez plaisir à n’être plus. C’est en Lui que vous devez établir votre solitude au milieu des compagnies et des affaires. C’est dans le fond que vous devez habiter, ou plutôt en Dieu. J’ai quelque désir de savoir l’état où vous êtes, et si vous ne gardez pas la pure solitude en Dieu où le pur amour se trouve, mandez-nous de vos nouvelles. Et cependant, croyez que nous sommes autant unis que nous le somme avec Dieu. Notre unique affaire, c’est de demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté741. Et notre bonheur serait, si nous étions si bien perdus, que nous ne puissions jamais nous rencontrer.lxiii

      1. 9 Août 1653 LMB J’ai mis en mains de Monsieur Boudon…

Monsieur, Ce 9 août 1653742. Je vous fais ce petit mot pour vous assurer que j’ai mis en mains de Monsieur Boudon le livre que vous avez désiré que je vous envoie. Je crois qu’il le portera demain au messager. Ce bon Monsieur est à Paris depuis environ trois semaines; nous l’avons vu avec Monsieur de Montigny, lequel est aussi un très grand serviteur de Dieu. Je l’ai mené ces jours passés à Montmartre où nous trouvâmes le Père Paulin. Je crois que vous savez qu’il demeure à Paris et qu’il fait merveille dans la sainte voie d’anéantissement743. Pour moi, j’apprends à me taire je m’en trouve bien. Je sais quelque petite chose de mon néant et je tâche d’y demeurer et de n’être plus rien dans les créatures et qu’elfes ne soient plus rien en moi. J’ai, ce me semble, quelque amour et tendance de vivre d’une vie inconnue aux créatures et à moi-même. Je me laisse à Notre Seigneur Jésus Christ pour y entrer par son esprit. Il y a plus de trois semaines que je n’ai vu le Révérend Père Le Jeune; je ne sais s’il est ou non satisfait de moi, je lui ai parlé selon ma petite capacité et l’avais prié de prendre la peine de m’interroger sur tout ce qu’il lui plairait, avec résolution de lui répondre en toute simplicité : je ne sais ce qu’il fera. Je suis toute prête de lui obéir et avec joie, si cela vous plaît, sur tout ce qu’il désire que je fasse.

Vos chères lettres me font plus de bien que toutes les directions des autres personnes. Je crois que c’est à cause de l’union en laquelle notre bon Père nous a unis avant sa mort, nous exhortant à la continuer et à nous entre-consoler les uns les autres. Je ne vous en demande pourtant que dans l’ordre qui vous en sera donné intérieurement, car je veux apprendre à tout perdre pour n’avoir plus que Dieu seul, en la manière qu’il lui plaira. Je vous supplie de prier Dieu pour moi afin que je sois fidèle à sa conduite. Je la vois bien détruisant mon fond d’orgueil et tout ce qui me reste des créatures. J’ai pourtant une petite peine qui me reste au regard de la fondation où la Providence nous a engagée et j’aurais beaucoup de pente à m’en retirer. Je vous manderai le sujet. Présentement, il faut finir : il est trop tard. Je viens de voir le Révérend Père Le Jeune. J’ai bien à vous écrire, mon très bon frère, mais, en attendant, priez Dieu pour moi.

      1. 4 Septembre 1653 L 1,46 Dans la direction ne pas contraindre les âmes.

M744. Jésus soit notre unique vie, et notre seul amour. Je réponds à vos dernières, qui me déclarent amplement et sincèrement vos sentiments touchant la conduite de N745. Je suis bien aise de voir à découvert tous les mouvements intérieurs de votre âme sur ce sujet et sur votre oraison. Mon style a toujours été et est encore de ne rien proposer aux âmes où elles aient rebut. Et j’attends que la grâce leur donne une inclination contraire. Jusqu’à ce temps-là je les laisse dans la liberté, et ne les veux pas contraindre746. Si vous continuez à n’avoir point d’ouverture de cœur à N747. ne vous violentez pas748.

Il est vrai qu’il m’était venu en pensée qu’il aurait pu servir à vous perfectionner, et je croyais qu’il en avait et les talents et la grâce et l’affection. Car je vous puis assurer, que si vous voulez être inconnue aux créatures ou vivre dans la mort et l’éloignement de toutes choses, jamais homme n’y fut plus propre. Son procédé étant de conduire les âmes sans leur faire connaître ce qu’elles sont, ou ce qu’elles font, afin de leur ôter tout appui qu’elles pourraient prendre sur elles-mêmes. Il ne veut pas aussi qu’elles en prennent sur le directeur. D’où vient qu’il traite avec elles, beaucoup réservé et resserré, se prenant garde de ne les applaudir et approuver. Cette manière est sans doute rude, et toute sorte d’âmes ne se peut pas conduire par là, car elles deviennent resserrées et réservées, n’ayant aucune ouverture de cœur avec celui qui semble n’en avoir pas pour elles.

Il m’a écrit que n’ayant point trouvé avec vous ouverture de cœur entière, il ne s’est pas aussi engagé à vous servir, attendant que Dieu vous donne à l’un et à l’autre la disposition nécessaire pour cela. Et qu’au reste, il ne vous a rien ouï dire que de bonnes maximes, et qu’il n’a nul sujet de douter de votre voie, et que jamais il n’en a parlé à personne. Qu’il est vrai que plusieurs vous ont élevée et d’autres abaissée. Mais qu’il ne s’arrête point à tout cela, et qu’il regarde seulement si on aime la vérité; de sorte que vous êtes dans l’entière liberté. Je ne vous donne pas avis, comme je vous ai déjà dit, de vous contraindre. Quand le P. N749. vous ira voir, parlez-lui sincèrement sur ce qu’il vous demandera, il ne vous pressera pas750.

      1. Avant février 1654 LMB

Je vous supplie me faire la faveur de faire savoir à notre très chère Sœur que nous prendrons la croix le 10ème de février, jour que nous faisons la fête de notre grande sainte Scholastique. Je la supplie, autant instamment que je puis, de vouloir derechef présenter cette œuvre à Notre Seigneur, et le prier très humblement y vouloir donner sa sainte bénédiction et que le tout soit uniquement pour sa gloire.

Je remets tous mes intérêts, si j’en ai en cette œuvre, pour être sacrifiée, par elle, à Jésus dans la sainte hostie. Je renonce de tout mon cœur à ce qu’il peut y avoir d’humain et proteste que je n’y veux que Dieu seul et l’honneur de sa sainte Mère, laquelle nous avons constituée notre très digne et très adorable supérieure. C’est elle, mon bon frère, qui est la vraie Mère et la très digne Mère du Saint Sacrement. C’est elle qui est notre Prieure. C’est pour elle cette œuvre et non pour moi. Je la remets en ses saintes mains et n’en retiens pour moi que la peine et l’abjection. Je n’y veux rien, je n’y désire rien, je n’y prétends rien pour moi, au moins est-ce mon désir, et je supplie notre chère Sœur de prier Notre Seigneur et sa très sainte Mère d’y être parfaitement tout ce qu’ils y doivent être, et que nous ayons la grâce, par leur très grande miséricorde, d’être les vraies victimes du très Saint Sacrement.

Cette Maison s’établit à sa seule gloire pour, comme je vous ai déjà dit, réparer autant que l’on peut sa gloire, profanée dans ce très Saint Sacrement par les sacrilèges et (par les) impies; et surtout par tous les sorciers et magiciens qui en abusent si malheureusement et horriblement.

Priez notre bonne Sœur [Marie des Vallées] qu’elle présente nos intentions à Notre Seigneur et lui demande, pour nous toutes et pour toutes celles que sa Providence conduira en cette Maison, la grâce de vivre de la vie cachée de Jésus dans ce divin Sacrement, savoir : d’une vie cachée et toute anéantie, que nous ne soyons plus rien dans les créatures et que nous commencions à vivre à Jésus, de Jésus et pour Jésus dans l’hostie.

Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur opérer ce jour ma vraie conversion, qu’il me fasse sortir entièrement de ma vanité et des créatures.

Tâchez de voir cette chère Sœur; je vous en supplie, faites y votre possible, et lui remettez de ma part ce saint œuvre entre ses mains pour être présenté à Notre Seigneur. J’ai une grande passion qu’elle soit toute à Dieu et pour Dieu. Je lui demande un quart d’heure de son temps, si Dieu lui permet, pour s’appliquer à lui pour nous, et qu’elle continue à lui demander pour moi une très profonde humilité et la grâce de ne rien prendre en cette œuvre. J’ai un grand désir d’y vivre toute anéantie, mais je suis si impure que ma vie me fait horreur. Priez Notre Seigneur qu’il me change par sa toute puissance, et que je sois, avant que de mourir, parfaitement à lui et pour lui, et, en son esprit, votre très fidèle et affectionnée…

Possible aurons-nous la croix dimanche prochain. Néanmoins toutes choses n’y sont pas encore disposées. Ce qui me satisfait le plus, c’est que j’ai mis cette œuvre entre les mains de mes supérieurs, pour en être fait comme Dieu les inspirera. C’est eux, contre leur ordinaire, qui me pressent d’achever et de prendre vitement la croix.

      1. 22 Mars 1654 L 3,33 C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure.

M751. Jésus souffrant soit notre unique amour. J’ai grande joie qu’il ait fait notre union par providence particulière, et il est superflu, ce me semble, que vous demandiez à faire une union qui est déjà faite, et laquelle continuera. C’est à quoi il faut penser, et pour ce sujet tout faire et tout souffrir, afin que Notre Seigneur nous achemine à la parfaite union. C’est le seul bien qu’il faut désirer en la terre, et c’est aussi la félicité des bienheureux du ciel. L’union du Paradis est dans la jouissance et celle de ce monde est dans la souffrance. Il faut être attaché à la croix, soit intérieure, soit extérieure, pour être attaché et uni à Dieu. C’est par la croix que nous mourons à nous-mêmes et aux créatures, et que nous vivons en Dieu752. Vous ne devez pas vous étonner quand les distractions, les tentations et les obscurités vous dérobent le sentiment et la vue de la présence de Dieu, et de vos actes intérieurs753. Cela n’est rien puisque Dieu demeure aussi présent, et qu’il vous sollicite par ce moyen à vous unir à Lui par la foi toute pure, qui ne dépend point des sentiments, ni des vues sensibles. Tenez à bonheur quand vous en serez privée, et ne soyez point dans l’empressement de produire des actes. Demeurez dénuée et souffrante, et Dieu sera avec vous en votre tribulation. Il est fort bon de produire des actes d’abandon, d’adoration des desseins de Dieu sur vous, et autres spécimens dans votre lettre, quand votre âme y aura facilité754. Mais sitôt qu’elle y ressent de la peine, ou qu’elle en est empêchée, demeurez sans vous violenter, et souffrez l’état qui vous est donné, quelque pauvre et chétif qu’il vous paraisse755. C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure, puisqu’elle nous dépouille de nous-mêmes756. Un simple regard de la présence de Dieu vous suffira757. Il n’est pas nécessaire d’apercevoir distinctement tous les actes de respect et d’abandon758. Ils y sont contenus en éminence. Vous avez la Loi et les Prophètes ayant le bon Père N759. Je soumets tous mes sentiments aux siens, ayant grand respect pour sa grâce, et sachant combien son âme est éclairée dans les voies de Dieu. Ayez soin d’encourager votre bon Frère, et priez tous pour moi.


      1. 29 Mars 1654 L’esprit de notre petit Ermitage.

Ma très chère Mère760, Jésus soit l’unique vie de nos âmes. J’ai reçu vos dernières qui m’ont donné grande consolation d’apprendre par vous-même les soins extraordinaires que la divine Providence a eu pour votre établissement, pour vous donner sans doute une solitude qui servira pour vous conformer à son pur amour761. Cet ouvrage extérieur doit servir à l’ouvrage intérieur, que Jésus enfant veut faire en vous, lequel vous conduira par sa sainte grâce au parfait anéantissement, afin que Lui seul soit, vive, et opère en vous. Je me réjouis de ce que votre âme ne désire autre vie que la Vie de Jésus762. Mais aussi sa mort vous doit donner la mort parfaite à toutes choses. Je ne sais pas le particulier de votre oraison. Vous avez le bon M. N763 auprès de vous, auquel Notre Seigneur a donné grâce pour aider les âmes de votre état. Ses conseils vous seront très bons. Et quand Dieu voudra que vous nous mandiez quelque chose de votre oraison, nous vous dirons nos petites pensées en toute liberté et simplicité764. Mais ne le dites que quand Dieu vous en donnera le mouvement. Car il vaut bien mieux demeurer perdue en Dieu, que de sortir par soi-même sous prétexte de charité à produire nos pensées et nos sentiments au dehors, comme nous ne devons pas avoir la moindre opération.

Tout l’Ermitage se réjouit de ce que Dieu vous a mise en retraite, et Le prie continuellement afin qu’Il rende votre maison une maison de silence et d’oraison, et qu’Il vous donne des filles propres à ce genre de vie765. Prenez-y bien garde, et n’en recevez pas une, s’il y a moyen, sans vocation particulière à l’oraison766. Autrement votre communauté ne sera pas longtemps sans sortir du sein de Dieu767. Je suis persuadé de la grandeur de votre vocation et de l’institut de votre communauté qui, sans doute, sont incomparables, puisque vous êtes appelées pour être les victimes du Saint Sacrement768; c’est à dire, du pur amour769. Et vous devez demeurer cachées et solitaires dans la clôture de votre petite maison770, y menant une vie toute divine, séparée de la conversation des hommes, à l’exemple de Notre Seigneur, qui demeure caché771 et solitaire sous les espèces du très Saint Sacrement, y menant une vie toute d’amour pour les hommes772. J’espère qu’Il vous fera beaucoup de grâces, et à toutes vos filles, pourvu que vous demeuriez dans la pureté de votre voie, et que les considérations humaines ne vous empêchent pas d’être toujours anéanties773.

Il est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fasse à une âme en la terre, c’est de la mettre dans le néant, de l’y faire vivre et mourir774. Dans ce néant Dieu se cache, et quiconque demeure dans ce bienheureux néant, trouve Dieu et se transforme en Lui775!lxiv Mais ce néant ne consiste pas seulement à avoir aucune attache aux choses du monde, mais à être hors de soi-même; c’est à dire, hors de son propre esprit et sa propre vie. C’est Dieu seul qui fait ce grand coup de grâce, et c’est de sa pure miséricorde que nous devons attendre cet heureux état dont les grandeurs et les biens immuables ne se connaîtront que dans l’éternité. Si les âmes avaient un peu de lumière, toutes leurs prétentions ne seraient qu’à être réduites à ce néant divin. C’est le premier dessein que Dieu donne, et puis ensuite les autres desseins, comme de convertir les âmes, de procurer la gloire de Dieu par tel et tel moyen, comme autant de suites et d’effets de la vie divine qui se mène dans le néant.776 L’on n’est pas bien capable de servir au prochain que l’on ne soit anéanti, puisque dans les emplois les plus charitables, l’on y conserve sa propre vie777. C’est un point bien peu connu, bien caché, mais bien dangereux, et qui arrête les âmes dans elles-mêmes, et les empêche de passer en Dieu, leur Centre et leur dernière Fin. Vous connaissez mieux que moi ce que je veux dire. Aussi, comme je vous aime beaucoup en Notre Seigneur, toutes mes joies sont de vous savoir dans la tendance du néant divin. Si jamais la divine Providence permet que je vous voie, je vous ouvrirai mon cœur là-dessus. C’est l’esprit de notre petit Ermitage, que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Je crois qu’il doit y avoir grande association entre votre maison, et la nôtre. Nous la recevons de tout notre cœur, puisque vous nous la présentez, et vous prions de croire que tous les solitaires ont une union parfaite avec vous.lxv Au reste, ne doutez pas que je suive entièrement le dessein de N. et que je ne sois tout à vous selon Dieu.

      1. 13 Mai 1654 L 3,6 Il n’y a qu’à Le laisser faire.

M778, Jésus soit l’unique Vie et la seule Lumière de nos âmes. Je viens de recevoir vos dernières, et je sens mouvement d’y répondre tout présentement, pour vous dire que l’état intérieur où vous êtes ne permet pas de pouvoir faire une longue déclaration de vos dispositions intérieures à celui que vous prenez pour votre directeur779. La grâce vous mettant dans la mort et dans le néant, il ne faut pas vous en tirer sous quelque prétexte que ce soit. Il faut y demeurer toute perdue et abandonnée à la conduite divine. Ceux qui vous pressent et persécutent, s’ils ne le font pour vous éprouver, sembleraient n’entendre pas ce que Dieu fait en vous. Ils devraient porter respect à son ouvrage et ne le pas brouiller, ni détruire.

Mais cet ouvrage est souvent si caché et inconnu, même aux personnes spirituelles, qu’en vérité elles font beaucoup souffrir, ne pouvant concevoir que ce soit une œuvre de Dieu, de ne pouvoir ni penser, ni rien dire de distinct et d’aperçu780. Les âmes qui sont en silence parlent suffisamment à ceux qui ont l’expérience des voies de Dieu781. Elles remarquent dans la mort la vie et dans le néant Dieu caché qui prend plaisir de les posséder d’une manière admirable, quoi que secrète et intime. Ma lumière est petite; néanmoins je ne craindrai pas à vous dire que vous ayez à demeurer en repos, et à être totalement passive aux opérations de Dieu. Si vous ne connaissez pas, soyez paisible dans votre ignorance, et vivez sans réflexions volontaires. Soyez attentive sans attention sensible et trop aperçue à vous laisser imprimer aux impressions divines782. Il semble qu’il est fort aisé de conseiller une âme que Dieu conduit lui-même. Or il n’y a qu’à Le laisser faire.

J’ai remarqué dans plusieurs endroits de votre lettre que vous faisiez des réflexions sur votre misère, votre ignorance, incapacité, et autres choses semblables. Comme aussi sur ce que ceux qui vous parlent sont forts éclairés, et qu’ils ne voient pas le fond de votre pauvreté783. À une personne de votre état, toutes ces vues sont bonnes quand Dieu lui donne. Mais vous ne les devez pas prendre par vous-même; ce serait encore une avidité, (quoi que pour s’humilier et s’anéantir) qui doit mourir et être anéantie.

Marchez donc, ou plutôt laissez-vous porter à votre divin Époux avec grande liberté dans les voies intérieures. Liberté qui n’attachera votre âme qu’à Lui Seul, et qui la dépouillera de tout le reste. Liberté qui vous donnera un fond tout dénué et tout nu, au milieu d’une multitude de bonnes ou de mauvaises pensées, lumières ou ténèbres, distractions ou recueillements. Liberté qui vous fera reposer uniquement dans l’incréé au milieu de toutes les créatures. C’est par la vertu secrète de Dieu que cette divine liberté nous est communiquée784. C’est un don qui accompagne les âmes anéanties et qui ne subsiste en elles que étant leur anéantissement passif.

J’espère que notre Seigneur vous fera cette grâce, puisqu’il permet que vous soyez sans appui, au milieu de tant de monde qui vous en donne, et qui s’empresse même de vous ennuyer. Je commence à croire que celui dont vous me parlez n’a pas grâce pour votre conduite intérieure, quoi que ce soit un apôtre, et un saint. Mais que ces éminentes qualités ne vous obligent pas à vouloir de lui une chose qu’il semble que Dieu ne veut point. J’avoue que c’est une abjection de n’entrer pas dans l’esprit d’un si grand homme, et de ce qu’il ne goûte pas ce que Dieu vous fait goûter. Les grâces sont différentes. Une seule personne n’a pas l’expérience de toutes. Ne jugeons pourtant pas encore définitivement. Je confesserai avec lui, et puis je vous écrirai. Je crois qu’il se découvrira à moi, mais je le laisserai parler le premier785. Car si le sentiment mystique ne lui est pas révélé, je ne lui en dirai rien, mais seulement des choses extérieures où Dieu m’applique. Je lui parlerai comme il faut de vous, et vous donnerai avis de tout ce qu’il m’aura dit786.

Si vous voulez de temps en temps m’écrire trois lignes comme est votre intérieur, je vous manderai en trois autres lignes mes petits sentiments. Je crois qu’il faut nous réduire à nous appuyer les uns les autres, et à nous servir787. Notre bon Père [Chrysostome] me l’a dit souvent. Faisons-le donc jusqu’à ce que Dieu y donne ordre par sa Providence. Il ne faut pas grand discours à déclarer son intérieur, ni être beaucoup en peine pour cela788. Les mêmes âmes d’une même voie s’entendent à mi-mot. N789. vous chérit et vous salue. Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bons ou mauvais, nous tâchons de ne nous pas arrêter. Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par l’ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard. La grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait790. lxvi

      1. 21 Août 1654 LMB Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut

Ce 21 août 1654791. Je ne vous fais que ce mot étant encore bien faible d’une petite fièvre que j’ai eue et de laquelle le Révérend Père Eudes vous dira des nouvelles. Nous avons eu l’honneur de le voir et recevoir beaucoup de sa charité dont toute notre petite communauté en reste touchée. Je crois que sa conférence opérera de grands effets, je vous supplie de l’en remercier. Il vous dira de nos nouvelles et comme il m’a mandé de manger de la viande, ce que j’ai fait sans difficulté puisqu’il l’a voulu et que je sais qu’il est désintéressé. J’espérais qu’il ferait la bénédiction de l’image de Notre Dame, mais la sainte Providence nous en a voulu mortifier, c’est seulement demain que la cérémonie s’en fera, jour de l’octave de l’Assomption. Il m’a promis qu’il sera notre avocat vers la bonne sœur Marie [des Vallées]. J’ai admiré la conduite de Notre Seigneur : quand je l’ai désiré, il ne me l’a pas donné et quand tous désirs et volontés ont été anéantis en moi, il l’a voulu et lui a donné charité pour moi. Je ne doute point que ce ne soit un coup de la sainte et aimable Providence qui se plaît à faire des coups pareils. Je l’adore en tout et prends plaisir de la laisser régner partout sans me mettre en peine d’aucune chose. 0 mon très cher Frère, qu’il fait bon se perdre.

J’ai reçu trois ou quatre de vos chères lettres, mais si petites qu’il n’y avait quasi que deux mots. Nous avons vu Monsieur de [Bernay] et demain il nous fera conférence et je lui rendrai tous les petits services que je pourrai. Monsieur Bertaut dit hier la sainte Messe céans, mais comme nous chantâmes aussitôt après la grand’Messe, je ne pus lè voir, il me fit dire qu’il reviendrait.

Cette bonne dame que vous m’aviez mandé de bien recevoir et qui est intime de Timothée [Marie des Vallées] n’est point venue, je la régalerai le mieux que je pourrai.

Le Révérend Père Lejeune nous vient voir souvent et à grand soin de ma santé, je vous prie l’en remercier quand vous lui écrirez, il a grande bonté pour nous.

Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut. Notre Seigneur vous donnait cette pensée pour le bien et la perfection de ce nouveau monastère où toutes les âmes qui y sont ont une grande tendance à la solitude et à l’anéantissement. Un peu de vos conférences les ferait avancer, l’excuse que vous prenez pour couvrir votre prétexte de ne nous point écrire, de la sainte oraison, n’est point recevable, si c’était un autre que vous, je dirais qu’il fait des compliments spirituels. Je vous supplie de croire que je n’ai d’autre expérience que mon néant que je chéris et que j’aime, mais pour le reste, je suis tout à fait ignorante, donc, très cher Frère, par charité et pour l’amour de Dieu, écrivez-moi quand vous en aurez la pensée. J’ai bien cru que M. de Montigny [François de Laval-Montigny] vous consolerait et édifierait par sa ferveur, je suis très aise de le savoir là : qu’il y puise bien le pur esprit de Jésus et qu’il s’y laisse bien anéantir afin qu’il soit rendu digne des desseins que Dieu a sur lui. Je salue humblement tous les bons ermites et les supplie de prier pour cette petite Maison qui tend bien à la vie solitaire. J’espère que Notre Seigneur nous donnera la joie et la chère consolation de vous y voir un jour, il me semble que ce sera sa pure gloire. Quoique j’y renconterai ma satisfaction, nous ne laisserons pas d’être tous anéantis en Jésus. Je suis en lui toute vôtre.

      1. 15 septembre 1654 MB sur le père Eudes et Marie des Vallées [extraits]

J’ai reçu samedi l’honneur de la vôtre par laquelle vous avez la bonté de nous mander ce que la bonne Sœur792 a dit au Révérend Père Eudes pour nous. Je lui en suis bien obligée […]

Je ne sais pourquoi le Révérend Père Eudes793 vous a témoigné m’avoir tant d’obligations. Je n’ai pas été assez heureuse de le pouvoir servir nonobstant mon affection, car il me semble que, sans aucun intérêt, je l’aurais très grande, sachant bien que c’est un grand honneur de servir les serviteurs de Dieu. Il ne m’est obligé que de ma bonne volonté, que je ressens toujours dans la même disposition, et, quand il lui plaira me donner les moyens de l’effectuer, il nous donnera bien de la satisfaction.

      1. 17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi

M794. Puisque cette personne est avec vous, prenez-y garde. Portez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement795 dont le seul appui est la pure foi séparée de toute autre lumière et vue796. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoi que d’une manière différente. C’est un grand trésor797 que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate798.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé799. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même,lxvii de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale800. Les travaux, les actions, les mortifications et les souffrances de la vie, nous préparent à entrer dans ce divin état, ou l’âme abîmée en Dieu n’est plus elle-même, et par conséquent n’agit plus et n’opère plus. C’est cet heureux néant dont plusieurs bonnes âmes ont la lumière et la connaissance, mais très peu la vérité et la réalité. Les prières des amis de Dieu aident extrêmement à obtenir cette faveur! Mais jamais une âme n’en jouira, qu’elle ne soit dans le détachement de tout de ce qui n’est point Dieu801. Il faudrait être auprès de vous pour vous dire ce que je pense de cet état. Il me semble que votre esprit est beaucoup multiplié en des retours et réflexions802. Je ne sais pas bien si vous expérimentez encore cette perte réelle en Dieu dont nous parlons. La constitution de notre intérieur paraît souvent être semblable, et néanmoins elle est fort différente. Il paraît que nous avons Dieu dans nos puissances, et que nous l’expérimentons comme dans notre fond. Et cependant cela n’est pas puisque l’être de Dieu et sa réelle présence ne peut être communiquée que dans le fond, qui est une capacité dans le centre803 de notre essence, où Dieu seul fait sa demeure, s’y manifeste, et s’y donne à goûter d’une manière qui n’est entendue que de ceux qui en ont l’expérience804. Mais dans les puissances, l’on y reçoit des connaissances et des goûts fort sublimes de Dieu, qui sont des effets et des faveurs de Dieu, et non Dieu même. Quand je dis que Dieu n’est pas dans nos puissances, mais dans le fond, je ne veux pas dire que son Essence ne soit par tout805. Mais je parle comme les mystiques qui font différence de la connaissance que l’on a de Dieu dans le fond et dans les puissances806. Il est fort difficile de se faire entendre en ces matières, mais l’Esprit de Dieu le fait en un moment. Vos dernières m’ont donné désir de vous voir, seulement pour parler de cette voie, en laquelle on ne peut aider qu’avec un peu de temps; les opérations divines ne se faisant pas tout d’un coup, mais successivement les unes après les autres. Il faut recommander ce voyage à Dieu, car il ne faut point que la créature y ait part. Monsieur B807, prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée808, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.

      1. 14 Octobre 1654 L 2,39 Comme une petite étable de Bethléem.

Ma Révérende Mère809, après avoir prié sur ce que vous me proposez en votre lettre au sujet de vos établissements, il me semble que vous faites très bien de tenir votre communauté dans le silence, dans l’éloignement des créatures, dans l’oubli, dans la pauvreté, et dans l’abjection. Évitez la prudence humaine dans un établissement de pure grâce, comme doit être le vôtre. Dieu le veut à mépris, pour des âmes qui veulent devenir divines et qui se veulent tirer de l’humanité. Mais comme cet attrait est rare, il ne faut pas multiplier beaucoup. Je veux dire qu’il ne faut pas recevoir indifféremment toutes les filles qui se présenteront, bien qu’elles soient avantagées de plusieurs beaux talents, et qu’elles présentent une dote considérable. Le grand accueil que l’on fait ordinairement aux gens du monde, et qui ont un moyen pour faire et pour soutenir une maison, est quelque chose de trop gros pour des âmes qui veulent être à Dieu sans réserve; puisque le moyen doit être proportionné à la fin, et que l’humaine ne peut rien produire qui soit divin. Peu d’âmes sont capables de cette conduite. C’est pourquoi il est nécessaire que votre maison soit comme une petite étable de Bethléem dans laquelle peu de personnes se trouvent, et où l’on n’entre point que par une invitation et une vocation particulière du Ciel.

      1. 20 Octobre 1654 L 2,25 Un abrégé de la voie mystique.

Ma très chère Sœur810, Jésus la Lumière essentielle811 soit notre unique conduite dans les voies de la sainte oraison. Vous savez bien que notre union en Dieu est si grande, que je ne puis et ne dois vous rien refuser. Je résolut de vous obéir à l’aveugle et faire ce que vous m’ordonnerez, sans aucune réflexion sur mon peu d’expérience et de lumière. Je vous confesse ma chère Sœur, qu’il faut que ce soit la Lumière de Dieu qui fasse connaître les sentiers intérieurs dans lesquels Il veut que nous cheminions pour aller à Lui, et pour posséder la parfaite union812. Sans cette grâce spéciale tous les secours des hommes et toutes leurs industries ne servent de rien.

C’est pourquoi il faut demander à Dieu le don d’oraison813, et le divin rayon qui va éclairant et touchant l’âme depuis le commencement de l’oraison jusqu’à sa perfection814. L’oraison, comme nous en voulons parler, est une élévation de l’âme à Dieu815 par la force de ses divins attraits. Laquelle outrepassant toutes les créatures extérieures et intérieures la met dans une nudité totale, pour la rendre capable de l’union immédiate et consommée. Tout le secours que l’on peut rendre aux âmes qui sont déjà gratifiées de la grâce d’oraison est de leur donner de temps en temps quelques petits avis, pour les aider à ne point s’arrêter à ce qui n’est point Dieu. Il est nécessaire que celui qui marche et celui qui conduit, soient favorisés des grâces de Dieu d’une manière particulière816. Autrement ils demeureront tous deux en chemin, et n’iront pas jusqu’au point de la consommation parfaite.

Les demandes que vous me faites sont fort générales. Il est difficile d’y répondre précisément, y ayant de grandes distinctions à faire touchant les âmes qui marchent dans les voies d’oraison. Il faudrait un livre entier pour bien décrire toutes choses, et dans une petite lettre comme celle-ci, il ne se peut rien dire que quelques avis en passant. Vous savez mieux que moi, ce que c’est que l’oraison active dans laquelle l’âme a pouvoir d’agir, et agit en effet avec le secours de Dieu, produisant avec liberté plusieurs connaissances et affections. Il semble que Dieu ne fait que la féconder en ce genre d’oraison, et qu’elle est comme la principale agissante.

L’oraison passive est divisée en deux. La première qui est active et passive toute ensemble, c’est à dire où tantôt l’âme agit, et tantôt laisse opérer Dieu en elle. La deuxième est celle qui est passive, et qui ne peut souffrir aucune activité, ayant pour tout appui l’attrait passif de Dieu qui commence à la conduire, ou plutôt à la porter vers Dieu, son Principe et sa dernière Fin. En cet état il faut laisser opérer Dieu, et recevoir tous les effets de sa sainte opération, par un tacite consentement dans le fond de l’âme. L’âme donc qui a expérience de cette conduite passive, se laisse tirer à l’opération divine. Le procédé que tient cette divine opération, c’est d’élever l’âme peu à peu des sens à l’esprit, et de l’esprit à Dieu, qui réside dans le fond817.

Dans toute cette élévation, l’âme expérimente qu’il faut qu’elle soit dénuée toujours d’affection des grâces sensibles, des lumières, et des sentiments; et souvent Dieu, par un trait de sa Sagesse, la dépouille effectivement par des impuissances, des ténèbres, des stupidités, insensibilités que l’on doit souffrir et porter passivement, sans jamais rien faire pour en sortir. Dans ces souffrances, l’âme étant purifiée, est rendue capable d’un plus haut degré d’oraison. Son esprit étant rempli de dons de grâce et de lumières toutes spirituelles et intellectuelles, elle possède une paix admirable. Mais il faut qu’elle soit encore dépouillée de toutes ces faveurs818.

Pour cet effet Dieu augmente ses peines intérieures, et permet qu’il lui arrive des doutes et des incertitudes de son état, avec des obscurités en son esprit, si épaisses qu’elle ne voit et ne connaît plus rien. Elle ne goûte plus Dieu, étant suspendue entre le ciel et la terre. Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l’âme ne peut goûter rien de créé ni d’incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu’elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul819. Vie que l’on appelle d’anéantissement.lxviii La force du divin rayon l’ayant tirée hors d’elle-même et de tout le créé, pour la faire demeurer en Dieu seul. Cette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n’est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite.lxix La fidélité consiste à vivre de cette vie si cachée en Dieu820, et si inconnue aux sens, et porter en cet état toutes les peines et souffrances intérieures et extérieures qui peuvent arriver, sans chercher autre appui ni consolation que d’être en Dieu seul. La mort mystique est non seulement continuée, mais augmentée en cet état, et la vie divine prend accroissement821.

Les susdites ténèbres de la foi commencent à s’éclaircir, à découvrir à l’âme ce que Dieu est en soi, et tout ce qui est en Dieu822. C’est comme la première clarté que le soleil jette sur l’horizon, auparavant823 même le lever de l’aurore. Cette lumière est générale, tranquille, sereine, mais qui ne manifeste encore rien de distinct en Dieu, sinon après quelque temps passé.lxx En suite de quoi on découvre Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’abîme de la divinité, d’une manière admirable824; Le voyant comme dans la glace d’un miroir825, l’on voit quelque belle image qui est dans la chambre. Cette vision de Notre Seigneur Jésus-Christ ne se peut exprimer, et les sens ne la peuvent comprendre qu’avec des images sensibles. L’expérience fait goûter que ce n’est point l’image de Jésus-Christ, mais Jésus-Christ même. Autrefois elle a reçu des notions de Jésus-Christ dans ses puissances pleines de faveurs et de clartés. Mais elle connaît bien que ce n’est pas cela dont elle jouit. Pour lors, Jésus-Christ commence à être la vie de son âme et le principe de tous les mouvements et opérations. En suite de cet état elle découvre dans la divinité les mystères de la foi, et de la très sainte Trinité, selon qu’il plaît à Dieu de se communiquer et de révéler ce qui est en Lui. Car ce qui se voit en lumière de gloire en Dieu dans le paradis, se découvre en lumière de foi en cette vie.

Dans le Livre des Contemplations du P. Jean de Saint Samson826, carme, on peut voir tout au long, toute la vie et les connaissances que l’âme a dans cet état.lxxi Je le laisse pour répondre à vos petites questions, qui supposé ce que j’ai dit ci-dessus, reçoivent très aisément de l’éclaircissement. Vous demandez comment l’âme se comporte dans les souffrances extérieures et intérieures, dans les occupations de la journée, dans la sainte Communion, dans les occasions de pratiquer la vertu, et autres choses semblables. Je vous dirai, ma très chère Sœur, qu’il faut porter les dispositions intérieures que Dieu nous donne dans toutes choses, et jamais ne les changer, puisque nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes. Si l’intérieur est ténèbres, ou éclairé, ou souffrant ou jouissant, il faut le garder dans les occupations, et autres occasions extérieures. L’âme qui a expérience de ceci l’entendra bien, et sans expérience il est difficile de le concevoir. Il arrive souvent que l’intérieur est en Dieu, et que les sens sont occupés de tentations. Quelquefois l’intérieur et l’extérieur sont pleins de Dieu. Enfin, c’est une très grande variété qu’il n’est pas possible de déclarer827. Vous dites que vous voudriez savoir si l’âme a des vues de Jésus-Christ, distinctes de ses vertus et de ses états. Je vous répondrai que dans l’oraison active elle en a souvent; que dans la passive elle en reçoit quelquefois d’infuses et de surnaturelles; quelquefois aussi, elle est privée de toute vue; et elle n’a pour tout que les ténèbres de la foi, comme j’ai dit; lesquelles néanmoins lui manifestent Jésus-Christ en obscurité; et dans la vie anéantie elle jouit de Jésus-Christ, comme j’ai dit828.

Ce qui embarrasse les âmes, c’est qu’elles s’imaginent n’avoir rien s’il n’est sensible et aperçu. lxxiiEnfin, pour achever de vous répondre, je vous dirai que l’âme peut avoir des désirs dans l’état anéanti et passif; qu’elle peut prier vocalement; qu’elle peut faire des mortifications réglées; qu’elle se souvient devant Dieu des nécessités de son prochain. Mais c’est par le mouvement de Jésus-Christ qui vit en elle que toutes ces choses se font829. Quand Notre Seigneur Jésus-Christ était en la terre, son humanité sainte souffrait, priait vocalement, imaginait, raisonnait, agissait. Ainsi les âmes anéanties et transformées en Jésus-Christ font les mêmes choses sans être séparées de leur union830. Au contraire, leur union est la source de tout ce qu’elles souffrent et opèrent à l’intérieur et à l’extérieur. Voilà tout ce que je puis dire, ma très chère Sœur, premièrement; et cela vous doit suffire au lieu de l’examen que vous demandez que je fasse de votre intérieur. Il faudrait se voir et se parler de bouche pour vous satisfaire plus exactement. Ce sera quand il plaira à Dieu. En attendant, suivons ses divins attraits et laissons-nous aller à leur conduite. Adieu, je me recommande à vos saintes prières.

      1. possible pour aller vous voir cet été prochain

Jésus soit l’unique de nos âmes831. Vous ne devez pas douter ma très chère sœur que je fasse mon possible pour aller vous voir cet été prochain, et vous entretenir à fond, selon les apparences ce sera la dernière832. Il faut travailler à contenter Dieu et à le glorifier pour arriver là, vous faites très bien ma chère sœur, de ne point chercher l’éclat ni la magnificence pour votre maison, et de ne mettre aucun appui sur les créatures. La pauvreté, l’abjection, et le mépris attire plus Jésus-Christ dans un monastère que tous les autres moyens dont la prudence humaine se sert.

      1. Janvier 1655 Extrait d’une lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère833

[…] S’il m’était permis de me regarder je serais affligée de son Établissement, me sentant très incapable d’y réussir; mais il faut tout laisser à la divine providence et à sa disposition. S’il veut par là m’établir dans ma propre ruine, j’y donne les mains, sa très sainte Volonté soit faite; je tâche de demeurer dans cette maison sans y prendre vie. Je ne sais pourtant pas si je fais bien d’une façon! Qui est de ne point attirer de créatures ni pour le dedans, ni pour le dehors laissant toute chose au courant de la toute amiable providence, quelques-uns me persécutent vivement disant que je ne veux point me peiner; et en font bien des railleries et d’autres le trouvent bon. Or les sentiments des uns et des autres ne me touchent point; car il semblent que toutes les créatures sont plus loin de moi que jamais, et que leur estime ou leur mépris m’est très indifférent. Je voudrais seulement savoir si notre Seigneur agrée que je continue dans cette retraite, sans mettre aucune espérance aux créatures ni en aucune chose de la terre. J’en ai toujours un éloignement et il me semble que je trouve que Dieu seul pour tout appui, et qu’en lui je trouve ma suffisance. Il me semble aussi que je n’ai point d’ambition de faire un monastère de parade, au contraire, je voudrai un bien très petit, ou on ne soit point vue ni connue. Il y a assez de maisons dans Paris, éclatantes, et qui honorent Dieu dans la magnificence; je désire voir que celle-ci dans le silence et l’humilité. Je vous prie de nous en faire savoir vos pensées, aussi bien que sur celles qui m’occupent toujours de sortir de la charge de supérieur, d’en chercher les moyens les plus efficaces qui me seront possibles. C’est ce qui me fait vous supplier de venir à Paris le plus tôt que vous pourrez, étant dans le dessein de consulter plusieurs personnes de probité, de mérite et d’expérience pour faire tout dans l’ordre de Dieu.»

      1. Fin janvier 1655 J’attendais le retour de Mr de Montigny

J’attendais le retour de Mr de Montigny pour vous donner de nos nouvelles, et vous remercier très humblement de celle que votre bonté nous écrit, laquelle nous a fort consolées, mais nous l’avons été par surcroît quand ce bon Monsieur nous assuré que la charité que Dieu vous a donnée pour nous met et conserve un désir dans votre cœur de nous revoir encore une fois avant que de mourir. Je vous supplie mon très cher Frère, que ce soit cette année, s’il se peut, car possible que la Providence pourra bien faire du changement celle qui la suit. Il me semble que ce serait la plus grande et la dernière de mes joies en ce monde de vous revoir et entretenir encore une bonne fois, et autant qu’il m’est permis de le désirer je le désire, mais toujours dans la soumission, car la Providence veut que je ne désire rien avec ardeur. Il faut tout perdre en ce monde pour tout retrouver en Dieu. C’est en lui, mon bon Frère, où je vous trouve et où il me semble de nonobstant que vous soyez perdu en lui, que la charité qu’il a mise en vous pour nous ne s’éteint point et c’est ma joie. Je vous en demande la continuation par Jésus-Christ et que Monsieur Rocquelay nous donne quelquefois de vos nouvelles, je l’en prie instamment, et de nous continuer aussi en notre Seigneur sa sainte union; nous nous sommes bien entretenus des grâces que Dieu opère dans votre saint Ermitage. Plût à Dieu qu’il en voulut opérer de pareilles en ce petit lieu solitaire. Je le supplie de le bien présenter à notre Seigneur et lui demander lumière pour sa conduite. S’il m’était permis de me regarder en cette maison, je serais affligée de son établissement, me sentant incapable d’y réussir, mais il faut tout laisser à la disposition divine; s’il veut par là m’établir dans ma propre ruine et ma destruction, j’y donne les mains; sa très sainte volonté soit faite. Je tâche d’y demeurer sans y prendre vie. Je ne sais pourtant si je fais bien d’une façon qui est de ne point attirer de créatures, ni pour le dedans ni pour le dehors; laissant toute chose au courant de la tout aimable Providence. Quelqu’un m’en persécute, disant que je n’en veux point peiner; d’autres en font raillerie et d’autres le trouvent bon. Or les sentiments des uns et des autres ne me touchent point, car il me semble que toutes les créatures sont plus loin de moi que jamais, et que leur estime ou leur mépris m’est très indifférent. Je voudrais seulement savoir si notre Seigneur agrée que je continue dans cette retraite, sans mettre aucune espérance aux créatures ni en aucune chose de la terre. J’en ai toujours un éloignement et il me semble que je trouve que Dieu seul pour tout appui, et qu’en lui je trouve ma suffisance. Il me semble aussi que je n’ai point d’ambition de faire un monastère de parade, au contraire, je voudrai un bien très petit, ou on ne soit point vue ni connue. Il y a assez de maisons dans Paris, éclatantes, et qui honorent Dieu dans la magnificence; je désire voir que celle-ci dans le silence et l’humilité. Je vous prie de nous en faire savoir vos pensées, aussi bien que sur celles qui m’occupent toujours de sortir de la charge de supérieur, d’en chercher les moyens les plus efficacités qui me seront possibles. C’est ce qui me fait vous supplier de venir à Paris le plus tôt que vous pourrez, étant dans le dessein de consulter plusieurs personnes de probité, de mérite et d’expérience pour faire tout dans l’ordre de Dieu.

      1. 2 février 1655 L 2,40 Ce qui attire Jésus dans les monastères.

Ma Révérende Mère834, Jésus soit l’unique de nos âmes. Je ferai tout mon possible pour aller à Paris l’été prochain afin de vous entrevoir encore une fois durant cette vie, puisque cela arrive, ce doit être apparemment la manière; ou parce que la mort nous surprendra, ou parce que la faiblesse de mes os ne me permettra plus de faire voyage835. Je le désire, et il me semble que c’est là le mouvement de Dieu auquel j’obéis fort volontiers, étant indifférent d’aller ou de venir. Pourvu que je ne fasse rien par moi-même, je suis satisfait, et ne veux avoir répugnance à rien.836 Quand sera-ce, ma très chère Sœur, que ce moi-même837 sera détruit et anéanti en nous? O quel bonheur d’arriver à cet état de mort à soi-même!

Mais c’est un coup qu’il faut prendre uniquement de la main de Dieu seul. Toutes nos industries n’y peuvent arriver. C’est le purgatoire de cette vie d’attendre si longtemps cette grâce; n’étant pas une petite souffrance d’en avoir la lumière de Dieu et de n’en posséder pas l’effet. Je vous confesse, ma chère Sœur, que c’est une haute fortune qu’une créature puisse en la terre, de sortir de soi-même pour entrer en Dieu, et y vivre de la mesure de Dieu838. Ce doit être la fin principale de toutes nos actions et souffrances, lesquelles ne font que disposer l’âme à ce bienheureux état. Même tous les dons, grâces, lumières, mouvements ne sont que pour y préparer. Il faut avoir courage. Mais en vérité l’on a bien besoin d’une grande patience et longanimité, et c’est le moyen de l’obtenir. Je ne vous désire que ce seul bonheur en cette vie, et si nous nous voyons jamais, n’attendez point d’autre discours de moi, que de vous déduire les merveilles d’une âme qui est dans le néant, et qui subsiste en Dieu seul, tant pour vivre que pour opérer839. C’est l’image de Jésus-Christ qui n’a point d’autre suppôt que celui du Verbe divin, et dont la vie par conséquent et toutes les opérations ont été divines. C’est le principe qui fait la grandeur de nos actions et de notre vie. Et c’est Dieu seul qui s’écoulant en nous et nous anéantissant heureusement, nous fait être et vivre de Lui. Que les moments d’une triste vie le contentent et le glorifient! Pour arriver là, vous faites très bien de ne pas rechercher l’éclat ni la magnificence pour votre maison, et de ne mettre aucun appui sur les créatures. L’abjection, la pauvreté, la petitesse, le mépris attirent plus Jésus-Christ dans un monastère que tous les autres moyens dont la prudence humaine se sert. Redoublez, s’il vous plaît, vos prières pour moi, ma chère Sœur840.

Il me semble que notre Seigneur commence à opérer dans mon fond un grand néant, que je tiens pour une grande miséricorde, dans lequel je goûte et j’expérimente Jésus-Christ vivant et régnant. O. que cet état donne de pureté à une âme, si elle était fidèle! Je vous confesse que quand je rentre dans moi-même, et que la vie de Jésus-Christ reçoit interruption ou division, il me semble que je tombe en enfer, sentant une douleur si cuisante que je ne la puis exprimer841. La mort naturelle fait beaucoup souffrir en séparant l’âme du corps. Mais l’angoisse est incomparablement plus grande, quand l’infidélité, quoi que par faiblesse, sépare l’âme de Jésus-Christ qui est sa véritable Vie. Comme l’on ne peut être en ce monde sans sentir quelquefois des premiers mouvements en l’état dont je parle, ils font une dure souffrance à l’âme, à cause qu’ils donnent de la diminution à sa Vie divine. Je ne crois point que l’on sache ce que c’est que de souffrir jusqu’à ce que l’on soit venu à ce point dont je vous parle. Cette division ou séparation de l’âme d’avec Jésus-Christ, quand ce ne serait que pour un moment, est insupportable. C’est dans le fond et l’essence de l’âme que l’on expérimente cette douleur. Car comme Jésus-Christ est la Vie essentielle, Elle subsiste en l’essence de l’âme, et c’est aussi cette même essence qui reçoit la peine, le tourment de la séparation. Il ne faut pas se tourmenter et s’affliger de cette misère, car Dieu seul fait le tourment. Et ni la créature et quiconque n’en a pas l’expérience, ne peut pas savoir ce que c’est. Je ne sais pourquoi je m’emporte à vous déduire cette peine. C’est sans doute que je la sens par des petits intervalles, et que l’on ne parle que de ce qui touche. O Que c’est une douce et heureuse chose, que la jouissance seule et véritable de Jésus-Christ en Dieu, quoi que par le moyen de la lumière de la foi! Et c’est le Paradis de cette vie842. Mais au contraire que c’est une dure chose que de souffrir la séparation de Jésus-Christ que l’on possédait dans le fond de son âme!843 Et c’est l’enfer de ce monde.844 C’est pourtant un enfer qui devient purgatoire pour retourner en la possession de cet heureux état de vie en Dieu. Puisqu’après quelque temps ou quelques heures, Notre Seigneur a pitié de sa créature et lui redonne par une bonté infinie la Vie qu’elle avait perdue845. Mais l’on doit avoir grand discernement pour introduire les âmes en l’état dont je viens de parler, et un don spécial de Dieu qu’Il peut faire quand Il lui plaît846. Mais pour l’ordinaire, Il ne se donne que pour récompense de la longue fidélité de l’âme à pratiquer les vertus tant intérieurement extérieurement847. Vous voyez par là, ma chère Sœur, qu’il faut que celles qui commencent la vie spirituelle travaillent longtemps à se fortifier par de bonnes et saintes activités. Et les religieuses doivent être fort soigneuses de pratiquer leurs règles. Elles mèneront par là d’arriver à la passivité. L’on peut les encourager par l’espérance de parvenir un jour à l’union passive avec Dieu. Mais en attendant, il faut qu’elles exercent l’oraison active en pratiquant toutes sortes de vertus848.

Prenez aussi garde, s’il vous plaît, que l’exercice de la Présence de Dieu est fort bon. Mais il est de deux manières. La première, quand par la foi l’on connaît Dieu présent au commencement de l’oraison. Et elle sert pour recueillir l’âme et la disposer à bien faire oraison. Mais on quitte cette présence pour passer aux considérations et affections. La seconde manière est quand cette présence de Dieu nous est découverte par la foi, non seulement pour commencer notre oraison, mais aussi pour la continuer, puisqu’alors elle est à notre esprit une source de lumière et de serments849 qui l’occupent durant le temps de l’oraison. Quand on reconnaît cette grâce, il faut la recevoir et s’y rendre attentifs850.

Il y a une autre sorte d’exercice de Présence de Dieu où l’oisiveté est à craindre. C’est quand nous ne voulons en l’oraison que cette seule Présence de Dieu, croyant à la bonne foi qu’elle nous doit suffire, et ainsi l’on s’en contente, demeurant dans une grande nudité. Cette nudité est en effet quelquefois de l’Esprit de Dieu. Souvent aussi c’est un effet du notre propre, qui ne veut point prendre d’objet en l’oraison, croyant qu’il n’en a pas de besoin851. Je sais bien que la Sagesse divine met en l’âme prévenue de Dieu passivement cette contemplation nue en soi. Mais je sais bien aussi que l’on s’y peut tromper, et qu’il faut en cela suivre la direction d’une personne expérimentée. J’ai vu des âmes, lesquelles m’ont dit n’avoir pour leurs oraisons que leur néant. Mais je craignais beaucoup que ce ne fut un certain néant que notre esprit forme et prend pour objet, et non pas un néant mystique que Dieu communique à l’âme et qui est le principe de ses opérations852. Pour prendre ceci, vous devez savoir que les âmes s’anéantissent par activité. Et pour elles, ce n’est pas par la force de l’action de Dieu qu’elles sont réduites au néant. Et ainsi elles ne sont pas capables de demeurer en Dieu sans moyen, ni de le contempler comme font les âmes que Dieu y conduit d’une manière particulière.lxxiii Et Lui seul est le moyen et la fin853. Il n’importe pas, ma chère sœur, en quel degré d’oraison l’on soit, pourvu que Dieu nous y mette. Il faut que l’âme soit fort fidèle à se tenir dans l’ordre de Dieu. Dans le paradis les esprits bienheureux se contentent du degré de leur béatitude, chacun dans l’ordre de la hiérarchie céleste où ils sont placés. Dans l’Église militante, il y a différents degrés de grâce. Il faut se contenter de ce qu’il Lui plaise nous élever plus haut854. Et que l’on ne doit pas croire, que par conduite855.

      1. 27 Septembre 1655 L 3,27 Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis.

Jésus soit notre unique vie pour jamais856. J’ai fait un voyage à la campagne, qui m’a tiré de ma solitude extérieure857. Notre Seigneur néanmoins m’a fait la miséricorde de me consoler dans l’intérieur. C’est à dire dans le fond de mon âme, ou plutôt dans Lui-même qui étant le Centre de sa petite et chétive créature, ne permet pas qu’elle puisse en sortir facilement si ce malheur-là lui arrive, comme cela ne se fait que trop souvent858. Oh! M. quelle souffrance! Comme la demeure dans le Centre qui est Dieu même est dans une profonde paix et une union admirable, la sortie en est fort pénible, amère au-delà de ce qui se peut penser. Toutes les croix qu’on a souffertes, soit au corps, soit en l’âme, ne sont rien en comparaison de celle-ci. Plus les faveurs et les dons de Dieu sont grands en un intérieur, plus ses défauts et ses infidélités sont suivies de souffrances859. Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis; d’en sortir, c’est un enfer860.

Dans l’état du fond tout y est au-delà de l’expression, n’étant pas possible de dire ni de penser ce que l’on expérimente. Quand Dieu Lui-même vient dans l’âme, ou plutôt qu’Il abîme en Lui au-delà de tous ses dons et de ses grâces aperçues et perceptibles, la pauvre âme ne peut rien dire, sinon qu’elle possède un bien qu’elle ne peut expliquer. Il ne faut pas aussi s’en mettre en peine. L’unique soin, si l’on en doit avoir en cet état est de se laisser perdre et abîmer en Dieu, puisque la mesure de sa perte et de son abîmement est le degré de sa perfection. C’est une petite goutte d’eau qui s’abîme dans la mer et qui s’y étant perdue, devient la mer même861.

Vous ne devez point douter que Notre Seigneur ne vous donne non seulement la lumière de ce divin état, mais encore sa réalité. Je remarque par votre dernière, que votre âme commence à l’expérimenter. Je sais bien qu’elle n’est pas dans la perfection ni dans la consommation862. Il y aura encore beaucoup de morts à souffrir, et d’angoisse à porter. Mais prenez courage; c’est une grande faveur d’avoir le don et de commencer d’en faire l’expérience. Ne vous étonnez pas s’il paraît à votre esprit humain souvent comme une rêverie. L’âme cachée en Dieu habite des ténèbres et une obscurité divine, que notre esprit ne peut pénétrer, sinon par quelque petite lumière distincte, qui lui est communiquée. Mais quand Dieu ne le permet pas, il demeure dans un aveuglement et une incertitude extrême. C’est la conduite de la divine Sagesse en ce monde qui est la région des misères et des souffrances. Au Ciel, la certitude de la lumière ne cessera jamais. Mais il n’importe pas. Dieu s’écoule aussi bien au milieu des ténèbres qu’au milieu des lumières. L’âme expérimente aussi bien que c’est Dieu et non point ses dons, que si elle est dans la jouissance ou dans la clarté.

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      1. 3 Janvier 1656 L 3,13 Perte de l’âme en Dieu, la comparaison d’une rivière

Ma très chère Sœur863, Jésus Christ soit notre unique vie. Je viens de recevoir vos dernières qui me consolent beaucoup, apprenant de vos chères nouvelles. O que Notre Seigneur vous fait de miséricordes de vous donner un désir continuel de vous perdre et vous abîmer en Lui! c’est le seul ouvrage de sa main, car Lui seul nous retire de tout le créé et de tous les moyens humains, pour nous unir à Lui d’une manière inexplicable, mais néanmoins véritable et réelle864. Je sais bien qu’il faut qu’Il soit venu en vous, ma très chère Sœur, afin d’y opérer un grand mystère dans le fond de votre intérieur. Votre état présent marque qu’Il vous a fait cette grâce, puisque vous avez un dégoût universel de tout ce qui n’est point Lui865; que vous aimez le silence et que vous fuyez la conversation autant qu’il vous est possible. Les angoisses que vous portez d’être avec les créatures font bien voir, que vous avez trouvé le Créateur et que toute votre oraison doit être de demeurer en Lui, afin que Lui-même vous perde en lui de plus en plus. Quand Monsieur N866. vous a écrit que Dieu n’était pas encore venu en vous, il entendait cela d’une manière qui a besoin d’explication.

Pour cet effet nous prendrons la comparaison d’une rivière, par exemple la Seine. Laquelle va continuellement pour se perdre en la mer, mais quand elle en approche, la mer par un flux vient comme au-devant d’elle pour la solliciter de se hâter de se perdre. Et puis quand elle est arrivée à la mer, alors on peut dire qu’elle est véritablement perdue, et qu’elle n’est plus puisque la mer seulement paraît867. Ainsi l’âme dans la voie active intérieure tend à Dieu. Elle le fait encore dans la voie Lui-même s’insinue et s’écoule dans le canal de ses puissances, pour les attirer plus fortement et les abîmer dans son infinité. Et alors l’âme est toute perdue et comme anéantie, car Dieu seul vit et opère en elle868.lxxiv Or, ma chère Sœur, nous demeurons tous deux d’accord que Dieu est venu en vous par un écoulement secret qu’Il fait de Lui-même dans vos puissances. Mais si vous êtes fidèle, Dieu vous fera la grâce de vous abîmer en son immensité. Pour lors la communication essentielle ne sera plus limitée; de sorte que vous voyez bien que Monsieur N869. ne vous a rien dit qui soit contraire à votre expérience.

Votre cœur sentant fort bien qu’il est en Dieu, laissez-vous mourir et anéantir de plus en plus, et vous arriverez un jour à ce dernier état de consommation. Il faudra bien porter des états de morts et se souffrances auparavant, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Cependant ne vous mettez en peine de rien, que de laisser faire Dieu. Il fera tout bien, et pourvoira à tout870. J’ai grande consolation de savoir que votre âme tend à l’état dont je parle. Il vaudrait mieux s’en entretenir de vive voix que par écrit. Néanmoins le mieux est encore de se taire, afin de laisser parler la Parole éternelle, qui fait Elle seule cet admirable anéantissement caché aux sages et prudents, et révélé aux petits871. Ceci paraît chimère à qui n’a point d’expérience. Et comme c’est un don de Dieu tout pur, il faut attendre qu’il nous fasse cette miséricorde, en patience et longanimité872.

      1. 4 Août 1656 L 3,58 Quand Jésus, Soleil éternel, se lève au fond de l’âme.

M873. Jésus soit notre tout pour jamais. Vous m’avez obligé de me donner avis de la douleur de N874. Dieu qui la veut toute à Lui, ne la laissera jamais sans peine. Si elle était en repos, elle s’attacherait trop aux créatures. Il est difficile de jouir de Dieu et n’être pas dans un dépouillement général de toutes choses. Jésus-Christ ne peut vivre en nous que nous ne soyons perdus en Lui. Et nous ne pouvons être ainsi perdus, qu’après avoir souffert et expérimenté une infinité d’angoisses intérieures et extérieures. Lesquelles nous conduisent peu à peu au bienheureux anéantissement. Qu’heureuse est l’âme qui a la lumière de ce divin sentier et qui se laisse consumer et anéantir à Jésus-Christ pour être transformée en Jésus-Christ même! Ce Soleil éternel875, quand Il se lève dans le fond de notre âme, abîme les ténèbres de notre propre être et de nos opérations dans son infinie lumière876; et les anéantissant, Il les transforme en Lui877. C’est une grâce inconcevable que de connaître seulement l’entrée dans cet état essentiel. Soyez-y bien fidèle en la manière que vous expérimentez et que je ne puis exprimer. Nous sommes si confirmés Monsieur N878. et moi, et, si je l’ose dire, si éclairés sur cette voie essentielle qu’en vérité le jour ne nous paraît pas plus jour, que cet état nous paraît vrai. C’est la source de tous biens à une âme. Il n’y a rien à faire qu’à se laisser anéantir et ne s’appuyer sur rien de créé, puisque l’on ne peut trouver Dieu qu’après avoir perdu toutes choses879. Pour mon particulier, il m’est donné des manifestations si claires de Jésus-Christ, que je ne puis rien dire, sinon que Jésus-Christ est Jésus-Christ; et que c’est une béatitude de le connaître. Mon âme reçoit un si puissant attrait pour me perdre en Lui, qu’en vérité le moindre détour me fait une peine insupportable. Et je ne puis comprendre comme l’on peut vivre sans tendre continuellement à ce divin Centre880.

      1. 20 Novembre 1656 L 3, 36 Que nous soyons un jour tous fondu en Jésus.

Ma très chère Sœur881, Jésus soit notre mort, notre vie, notre néant et notre tout. Nous avons vu avec consolation le changement intérieur qu’il a plu à Notre Seigneur vous donner. C’est sans doute une faveur spéciale, sur laquelle il lui faut rendre actions de grâces extraordinaires. C’est un don précieux et qui vaut mieux que tout ce que votre âme a reçu jusques à présent. Enfin c’est Dieu lui-même qui se donne dans le fond de votre âme en vérité et réalité, d’une manière qui ne se peut exprimer, bien que vous en ayez l’expérience. C’est cette expérience qui doit être maintenant votre oraison et votre union avec Dieu882.

Vous concevez bien que cette divine union ne se fait plus comme auparavant que votre état fut changé. Car elle se faisait par le moyen des lumières, des ferveurs de grâces et de dons que vos puissances recevaient de la bonté de Dieu, et dans cette jouissance vous Lui étiez unie. Et s’il arrivait que Notre Seigneur vous mît dans la privation, dans les obscurités, stérilités et les peines intérieures, votre union pour lors se faisait par la pure souffrance et dans un état pénible. À présent Notre Seigneur vous a élevée au-dessus de toutes ces dispositions créées, lesquelles quoi que très bonnes et saintes, sont néanmoins finies et limitées. Et ainsi ne peuvent donner qu’une participation bornée et petite, en comparaison de celle que l’on expérimente dans la pente de soi-même en Dieu883.

C’est cette heureuse perte qui nous tire de nous-mêmes et jetant notre propre être et notre vie dans l’abîme infini, le transforme en Dieu et le rend tout divin, lui donnant une vie et une opération toute déifiée884. Nous avons des joies très grandes de vous savoir arrivée à cet état. Vous voyez le chemin qui a précédé, combien il est long et difficile, et combien une âme est obligée de rendre grâces à Notre Seigneur, de lui découvrir le sentier du néant dans lequel en se perdant soi-même l’on trouve Dieu.lxxv Jouissez à la bonne heure du bonheur que vous possédez.

Mais sachez que vous n’êtes encore qu’au commencement de la vie anéantie, et que la porte vous vient seulement d’être ouverte. Y étant une fois entrée, ne tournez plus en arrière885. Mais persévérez pour vous laisser confirmer à ce feu divin qui ne cessera jamais de vous anéantir, si vous ne vous retirez point de sa divine opération. La comparaison d’un feu consumant exprime très bien le degré où vous êtes. C’est le propre de Dieu de réduire non seulement sa créature à la petitesse, de la brûler jusques à la rendre cendre et poussière. Mais même il la réduit au néant886.

Il est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits887. Pour tout conseil nous vous disons que vous vous mêliez le moins que vous pourrez de votre anéantissement, puisque les efforts de la créature ne peuvent aller jusque-là. Il faut qu’ils succombent et que Dieu seul opère d’une manière ineffable. Il y a seulement dans le fond intérieur un consentement secret et tacite. Que Dieu fasse de la créature ce qu’il lui plaira888. Vous goûterez bientôt ce que c’est que le repos du centre, et comme on jouit de Dieu en Dieu même889.

Vous expérimenterez aussi l’insuffisance de toutes les créatures et de tous les moyens créés, quelque saints et excellents qu’ils soient, pour vous avancer dans le bienheureux anéantissement; lequel on ne possède pas si tôt en réalité totale, mais partie en réalité et partie en lumières intellectuelles. Je veux dire que la lumière en est donnée aux puissances, et puis la réalité se communique peu à peu. C’est comme les fleurs qui précèdent le fruit, lesquelles tombent et le fruit croît imperceptiblement, et non pas tout d’un coup.lxxvi

Il vous arrivera la même chose. Votre propre être, votre vie, et vos opérations, vos inclinations, vos sentiments et vos souffrances ne seront pas si promptement changés avec celles de Jésus-Christ. Il faudra encore bien souffrir des morts et des angoisses, et ne vous en étonnez pas. Car c’est le procédé de Notre Seigneur Jésus-Christ, de ne changer les créatures en Lui-même, que par plusieurs tribulations. Mais courage! Il vous a fait trop de miséricordes pour ne vouloir pas continuer. Votre intelligence est sans doute vraie de dire que Saint Paul semble n’avoir pas dit assez, en disant, que la vie doit être cachée en Jésus Christ, et qu’il faut qu’elle y soit perdue. Ce divin Apôtre l’entendait de la sorte puisqu’il disait qu’il ne vivait plus, mais que Jésus-Christ vivait en lui890. Nous revenons au Divin Feu891 qui vous va anéantissant. Il consumera toutes choses, et souvent jusqu’à l’expérience perceptible; c’est à dire, la vue, et le sentiment de votre anéantissement. De sorte que vous vous trouverez dans un état si perdu que vous n’y connaîtrez rien, et le démon se servira de votre esprit humain, pour vous persuader que vous perdez le temps et que vous êtes inutile. Pour lors, tenez ferme, et ne cherchez pas de lumières ni d’assurances. Plus vous serez réduite à cette extrémité, plus votre perte en Dieu s’augmentera. Donnez-nous quelquefois de vos chères nouvelles, et ne doutez jamais de notre sincère affection. Notre plus grand désir est qu’un jour nous soyons tous fondus en Jésus. C’est la béatitude de cette vie, et de l’autre. Adieu en Dieu.

      1. 21 Novembre 1656 L 3,37 Le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ.

M892. Jésus soit notre tout pour jamais. Nous vous envoyons la lettre de N. C’est une petite réponse au changement d’état qui lui est arrivé. Nous remercions Notre Seigneur des grâces qu’il vous fait à toutes deux893. N’ayez point de réserve l’une à l’autre. Jésus-Christ votre Époux le veut de la sorte. Je ne doute point que son dessein ne soit de vous consommer toutes en Lui. Nous espérons être de la partie et qu’il nous fera aussi cette miséricorde. Tout de bon, nous ne connaissons guère d’âmes avec lesquelles nous soyons unis de la manière que nous le somme avec les vôtres. Ce sont des providences de se rencontrer et de se trouver les uns les autres sans souvent se chercher. Nous sommes bien d’avis que vous achetiez une place pour bâtir894. Mais nous craignons extrêmement que vous ne bâtissiez pas à la simplicité et «à la capucine»895. Et si vous faites autrement vous vous perdrez, et l’intérieur et l’extérieur. Tout le monde sera contre vous, et amis et religieux, et vos religieuses même. Et peut-être vos supérieurs. Car tout le monde ne comprend point le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ. Au nom de Dieu, prenez garde à ce que nous vous disons. Nous ne doutons quasi point que vous vous laissiez tromper. Vous seriez bien infidèle.

      1. 23 Janvier 1657 L 3,15 De l’anéantissement mystique.

M896. Pour ce qui vous regarde, nous n’avons rien à dire, sinon que nous remarquons que l’esprit de Jésus-Christ veut anéantir le vôtre pour se mettre en sa place, et devenir la vie de votre vie et le principe de tous vos mouvements tant intérieurs qu’extérieurs. C’est la plus grande grâce que l’on puisse recevoir en la terre, et c’est où vous devez tendre, consentant volontiers de tout perdre pour posséder cet heureux trésor897. Cela ne se fait que par une expérience, par laquelle on goûte que le fond de notre âme est plein de Dieu. Dans lequel on trouve sa vie, son centre et son repos, et hors duquel il n’y a pour l’âme qu’inquiétude, douleur, et misère.

Vous avez raison de dire que tout votre bonheur est de rentrer dans votre fond, ou plutôt dans Dieu même. Cela est très vrai et tout réel et non imaginaire. Mais tâchez d’y demeurer et de ne sortir jamais, demeurant toute passive et abandonnée. Les tentations, les persécutions, et abandonnements des créatures ne vous ôteront pas ce divin état puisque vous savez mieux que nous qu’il se conserve dans la perte de tout ce qui n’est point Dieu. Ne vous étonnez pas si vous vous sentez stupide et insensible, comme vous marquez dans votre lettre, quand vos amis vous quittent. Si vous avez Dieu, vous avez tout, et rien ne vous peut manquer898.

D’où vient aussi que vous ne vous mettez plus en peine d’être assurée de votre état? Votre seul appui est Dieu, et il n’est pas difficile de comprendre comme les créatures ne servent pas beaucoup, lorsqu’il plaît à Dieu de se donner Lui-même et de nous aider d’une manière essentielle. Nous trouvons la lumière de l’état dont vous nous parlez dans votre lettre fort bonne, et nous croyons que vous en avez aussi la réalité. Il ne faut pas pourtant se tromper, car souvent la lumière que nous avons dans nos puissances d’un état anéanti, est bien plus grande que la réalité du même état; laquelle ne se communique que peu à peu et en expérimentant plusieurs morts et anéantissements. Au contraire, la seule lumière paraît comme dans sa perfection, et montre la vérité et totalité d’un état qui ne se donne pas si promptement.

Les fleurs d’un arbre s’épanouissent fort facilement et promptement, mais le fruit n’est produit qu’avec le temps. Ceci vous doit servir de précaution, pour ne pas croire que vous soyez dans toute l’étendue de l’anéantissement que vous voyez et goûtez, puisque la formation réelle de Jésus-Christ ne se fait que dans la réelle souffrance, la réelle abjection, et la vraie mort de soi-même. Vous concevrez mieux cette vérité que nous-mêmes899. Elle est d’importance dans la voie mystique, dans laquelle on s’abuserait aisément si nous ne savions que la seule mort donne la vie, le néant, le tout, et la nuit obscure de toutes sortes de privations de créature, la Lumière éternelle qui est Jésus-Christ900. Vous êtes heureuse d’avoir vocation à cette grande grâce, prenez courage901.

      1. 9 Avril 1657 L 3,35 Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu.

Jésus soit notre tout pour jamais. J’ai fait réflexion sur ce que vous me mandez dans votre dernière902 de vos entretiens ordinaires dans l’oraison, et je les trouve fort bons puisque la grâce vous porte à ne point raisonner, mais à une occupation simple sur quelque vérité903. Continuez, à la bonne heure! cette manière d’oraison est excellente, et qui produira de bons effets dans votre âme. Vous avez fort bien fait de garder la liberté pour prendre divers sujets, selon que l’Esprit de Dieu vous l’aura fait goûter. Je remarque de l’avancement en votre oraison, et si votre volonté demeure détachée des choses du monde, et que votre âme désire de s’en détacher toujours de plus en plus, j’espère que tout ira bien chez vous, nonobstant les idées importunes qui remplissent quelquefois votre esprit, et les craintes que vous avez de n’être pas assez fidèle904. Vous penchez toujours un peu du côté du scrupule et de la timidité. Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu et d’une sainte assurance et espérance, qu’il ne vous rebutera pas pour vos misères et pauvretés905. Et ne manquez pas de le prier souvent qu’il accomplisse en vous sa sainte volonté906.

      1. 9 Avril 1657 L 2, 24 C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage.

Ma très chère Sœur907, Jésus soit notre tout pour jamais. Je vous demande pardon, si nous avons été si longtemps à vous répondre. Je pensais y engager Monsieur N908. comme plus éclairé et expérimenté que moi dans les voies de Dieu. Mais il est maintenant si perdu dans un état de petitesse et d’enfance spirituelle, qu’il ne peut donner aucun avis et éclaircissement qu’il ne souffre beaucoup, craignant que cela ne soit contraire au degré de grâce que Jésus-Christ lui communique à présent909. J’ai été contraint de me charger moi seul de cette réponse, laquelle je tiens de grande conséquence pour votre conduite intérieure. Je n’ai pas de capacité ni de lumières, mais la nécessité m’y contraint. Et puis, ma chère Sœur, n’y ayez égard qu’autant que vous voudrez. J’ai bien remarqué dans vos lettres l’état de stupidité et de destitution d’esprit que vous décrivez assez au long avec les effets et les suites qu’il produit dans votre âme. Permettez-moi de vous dire en toute liberté, que dans l’état où vous êtes, l’Esprit de Dieu sans doute y opère.

Mais c’est dans un fond naturel épuisé et abattu du peu dormir et du manger, jetant votre ordinaire de ne pas assez soutenir votre corps910. Toutes les grâces que Dieu nous donne sont reçues selon la disposition où nous sommes911, et Dieu ne fait pas toujours un miracle pour appuyer notre nature qui n’est pas suffisamment soutenue par la voie ordinaire. Les ténèbres, les stupidités, les impuissances intérieures proviennent souvent de cette source. C’est pourquoi il faut y remédier autant qu’il est possible. Une nourriture meilleure que celle que vous prenez vous serait selon mon petit avis, nécessaire, et vous serez plus capable de rendre service au prochainlxxvii en faisant les exercices de religion, et votre esprit aurait plus de vigueur dans le commerce avec Dieu912. Si Notre Seigneur vous dispense de cette règle ordinaire par un miracle continuel, je n’ai rien à vous dire913! Sinon que vous continuiez votre manière de vivre corporelle et spirituelle, et que vous vous teniez abandonnée dans les états où il vous met, souffrant les destitutions, les ténèbres et les impuissances que vous expérimentez, car vous ne sauriez faire autrement. Vous trouverez peut-être ma réponse un peu raide. Mais je vous supplie de croire que je vous dis les choses comme je les ai dans l’esprit. Car je crois que si votre nature est un peu fortifiée, votre esprit en serait plus vigoureux pour souffrir les opérations de Dieu914.

Prenez néanmoins courage, car je ne doute point que Notre Seigneur ne vous appelle à la mort mystique dans laquelle l’on possède Dieu hors de soi-même915. Pour lors l’âme est ravie en Dieu par une extase admirable, qui ne se ressent point dans les sens ni dans les puissances, mais qui s’opère seulement dans le pur fond de l’âme. Et c’est en quoi consiste la vie mystique ou divine : quand Jésus-Christ vit en nous et que nous ne vivons plus, qu’il opère en nous et que nous n’opérons plus qu’en lui916.lxxviii Pour arriver à cette mort dont je parle, il faut traverser des voies et des passages pénibles et difficiles, où l’esprit meurt peu à peu, sans qu’il contribue lui-même à se faire mourir917. C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage. Nous ne devons point y ajouter ni diminuer. C’est pourquoi je vous ai dit auparavant, qu’un corps trop abattu cause souvent des peines que Dieu ne fait pas. L’on en peut faire usage de vertu, mais ce ne sont pas soustractions et anéantissements purement de l’Esprit de Dieu, et ainsi ils ne peuvent ensuite nous anéantir. Je goûte fort cet abîme d’abjection et de pauvreté intérieure dont vous parlez dans vos lettres. Ce goût marque votre vocation à l’état d’anéantissement. Ce qui me confirme dans cette pensée est que vous êtes préparée à souffrir tout ce que la divine Providence permettra vous arriver touchant votre établissement918, et que les changements de Madame M919. ne vous font point de peur, ou les autres accidents qui surviennent ordinairement.

Aussi, ma chère Sœur, vous n’avez rien à craindre que l’infidélité ou l’imperfection volontaire. Tous les accidents du dehors aideront beaucoup à vous anéantir au dedans de votre intérieur. Et si vous voulez me confesser la vérité, ma lettre vous aura surprise. Je vous puis assurer que nous avons tout l’amour et tout le zèle que l’on peut avoir pour la perfection de votre âme, et que si nous savions quelque autre chose qui vous put arrêter, nous ne manquerions pas de vous en avertir. Ce n’est pas que vous n’ayez un fond de corruption que tout le monde peut appeler son soi-même qui ne se détruira pas si facilement. Dieu seul le fait peu à peu après plusieurs années de fidélité. Mais comme cette misère est commune quasi avec toutes les âmes qui travaillent à la perfection, je ne vous en dis rien de particulier, sinon que sans vous décourager, vous demeuriez abandonnée et exposée à Dieu, afin que lui-même aille consumant ce misérable fond, et qu’il y mette son être infini en sa place. Adieu en Dieu.lxxix






Mr de Bernières à Mr Bertot

      1. Correspondance

      2. 31 Mai 1645 L 1,18 Le Cœur seul de Jésus-Christ me pourrait suffire de lecture et de conférences.

M920. L’âme bien pénétrée de l’amour de Dieu ne peut cesser en cette vie d’estimer la croix et la pénitence, d’aimer les souffrances et les mépris ; puisque cet amour de croix enferme en soi un grand amour de Dieu, qui ne fait personne que s’aimant soi-même. Il ne faut donc jamais se détacher de la croix où la divine Providence nous attache. Que si elle nous en détache, il faut par conformité à ses desseins nous abandonner à sa conduite et souffrir l’état exempt de souffrance, et y demeurer paisiblement et n’être toutefois jamais sans tendance à la croix. Dieu qui connaît nos faiblesses et qui nous donne ses grâces avec mesure, ne nous laisse pas toujours sur la croix, et n’augmente pas toujours nos souffrances. Mais Il laisse pourtant toujours imprimer au fond du cœur une pente secrète vers la croix. C’est là le caractère du vrai chrétien ; c’est ce qui l’élève au-dessus de la pure raison humaine ; c’est ce qui le rend membre et disciple de Jésus-Christ. Ma principale inclination de la grâce du christianisme, c’est de porter à souffrir. Être chrétien et ne point souffrir est chose impossible.

En effet l’expérience me fait connaître, que quand je suis sur la croix, je sens dans le fond de mon intérieur une joie solide et parfaite, quoique l’homme extérieur soit dans la tristesse et dans la répugnance. Au contraire, quand je ne souffre plus, mes sens se sentant soulagés se réjouissent. Mais au fond de l’âme j’aperçois une certaine humiliation de n’être plus souffrant et abject. Il faut donc prendre garde que notre intérieur ne soit rempli de saillies, de mouvements de nature, de certaines petites satisfactions secrètes, d’une horreur de la croix et d’opinions contraires à la lumière de la foi. Il n’est pas croyable combien l’âme vit bassement dans cet état purement naturel921. Que d’imperfections l’environnent pour lors ! Car tout ce que la pure grâce ne produit point est imparfait et indigne des yeux et des regards de Dieu qui ne peut rien aimer que pour soi. Que c’est une chose rare qu’une parfaite pureté de cœur922 ! Elle ne se rencontre que dans les états souffrants et abjects. Elle court grande fortune par tout ailleurs ; non seulement dans les plaisirs de la vie les plus innocents, mais dans les consolations et les lumières de la grâce. Au même mois, j’eus un autre jour une vue que le Cœur seul de Jésus-Christ me pourrait suffire de lecture et de conférences, et que dans Lui je rencontrerais les lumières et les sentiments purs de la vie surhumaine. Il en est la source. Les amis spirituels ne sont que petits ruisseaux, pour l’ordinaire plein de boue et de fange, quand nous les entretenons. Remontons souvent à cette divine Source, et y buvons de cette eau de vie923. Ne croyons pas avoir tout perdu, quand nous perdons nos directeurs et nos amis. Le Cœur de Jésus Christ nous demeure. Allons-y prendre les lumières et les sentiments nécessaires à nos conduites, et nous serons des hommes spirituels par esprit d’abjection ; parce que nous sommes trop faibles pour remonter jusques à la source.

      1. 4 juillet 1645 L 1,19 Cinq ou six personnes de rare vertu.

M924. Ce mot vous apprendra que je suis chargé de toutes sortes de croix, mes affaires reculent plutôt que d’avancer, et m’ôtent le moyen d’aller trouver notre bon Dieu à la solitude. Ce qui m’est une mortification extrême que mon âme porte, par la grâce de Notre Seigneur avec paix et abandon à Lui. Je goûte de toutes les privations les unes après les autres, et c’est là mon plaisir, puisque tel est l’ordre de Dieu sur moi. J’aurais grande consolation de vous écrire davantage à tous925, mais le loisir ne me le permet pas. Parmi tous mes soins, ma nature quelquefois souffre. Quelquefois aussi elle ne souffre point et entre dans la voie de l’esprit que Dieu recrée et fortifie par plusieurs consolations. Il ne faut pas que le lait manque aux petits enfants, autrement ils ne vivraient pas926.

Au reste j’ai trouvé cinq ou six personnes de rare vertu et attirées extraordinairement à l’oraison et à la solitude, qui désirent se retirer dans quelque ermitage pour y finir leur vie et être dans l’éloignement du monde, dans la pauvreté et l’abjection, et inconnues aux séculiers qu’elles ne voudraient point voir, mais être connues à Dieu seul927. Il y a longtemps que Notre Seigneur leur inspire cette manière de vie. J’aurais grand désir de les y servir au dehors, et favoriser leur solitude, puisque nous avons attrait à ce genre de vie qu’elles entreprennent, sans vouloir se multiplier, ni augmenter de nombre, même en cas de mort928. C’est un petit troupeau de victimes, qui s’immoleraient les unes après les autres à Dieu. Ce sont d’excellentes dispositions que les leurs, et leur plaisir serait de mourir dans les misères, la pauvreté et les abjections, sans être vues, ni visitées de personnes que de nous. Cherchez donc un lieu pour ce sujet, où elles puissent demeurer closes et couvertes, en lieu sain et auprès de pauvres gens929. Car le dessein est d’embrasser et de marcher dans les grandes voies et les états pauvres et abjects de Jésus930. Tous les esprits ne seraient pas capables de telles choses, mais ces personnes sont fortes en nature et en grâces. Faites donc ce dont je vous prie sur ce sujet, et surtout gardez le silence sans en parler à personne du monde.

      1. 3 octobre 1645 L 1,21 Ce qui vient de la Providence est bien meilleur pour notre perfection, que ce que nous choisissons.

M931. Jésus fait notre tout. Vous me dites que mon voyage est long ; j’en demeure d’accord. Mais cette longueur n’arrive pas, à mon avis, sans une spéciale Providence de Dieu, qui me veut faire mourir tout à fait aux créatures par le peu de succès que j’aurai en mes affaires, s’il n’y arrive changement. Un retour sans succès est un retour plein de confusion, dont je serai bien aise de goûter un peu. Ma nature y a de grandes répugnances932. Mais mon esprit s’en réjouit dans la vue que ce sera une bonne entrée à la vie pauvre et abjecte de Jésus, si longtemps désirée. Notre cher Père me disait encore hier que ce qui vient de la Providence est bien meilleur pour notre perfection, que ce que nous choisissons. Et la pauvreté de Providence est la plus excellente, et qui produit en l’âme fidèle une très profonde pureté933. Que notre frère N. se console, et qu’il se prépare à mon retour, de venir en solitude huit ou dix jours à quelque lieu loin de C [aen], car je me veux tirer hors des compagnies, pour être dans une étroite solitude, et commencer la vie que j’ai résolue. Courage, mais courage ! Je suis tout fortifié après la sainte Communion. Depuis hier j’ai été tout affligé pour avoir voulu celer quelque chose contre la simplicité requise ; ce qui est une faute grossière934. Et telles fautes me sont à présent si insupportables que j’aimerais mieux mille fois la mort. Et j’ai plus de déplaisir et je conçois plus de regret d’un péché léger, que je ne faisais de ma confession générale il y a quelques années. Je vous dis bien davantage, à vous, dis-je, à qui je ne cèle rien, que la moindre imperfection935. C’est à dire, le moindre manquement de fidélité que je dois à Dieu dans les occasions où Il me fait connaître sa sainte Volonté, me donne d’extrêmes déplaisirs et cela me fait jeter des larmes936. La raison est que m’ayant donné une plus grande connaissance de ses divines perfections, je sens mon âme pleine d’une si grande estime de cette infinie excellence, que je ne puis lui déplaire, ou ne lui pas plaire, pour suivre ou mes inclinations, ou les vues des créatures937. Je tâche de vouloir ce qui est plus Dieu.

      1. 1646 L 1,58 La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce.

M938. Notre Seigneur me donne des attraits tout extraordinaires pour être tout à Lui. Mon oraison semble se purifier, et je me sens entrer en la possession d’un état de grande paix, et où la vertu ne me coûte guères. J’aspire après la chère solitude et la sainte pauvreté939. Ma santé est toujours fort faible. C’est pourquoi je me hâte de beaucoup aimer en la terre afin d’aimer aussi dans le Ciel d’un plus pur amour. Ma vie apparemment ne doit pas être longue, et je tâche déjà de vivre avec autant de dégagement comme si j’étais mort. En effet Notre Seigneur me donne un esprit de nudité pour toutes les créatures que je chéris, mais ce me semble, sans attache. Je ne vis plus en moi-même. Cette demeure en moi et dans les créatures me paraît très basse, et je n’y ai plus de goût. La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce. Je souffre à présent beaucoup de me voir si éloigné de Dieu parmi tant de contradictions et distractions, que les nécessités du corps et les affaires me donnent. Quand Dieu s’est un peu manifesté à l’âme et qu’Il s’est fait connaître par une véritable expérience de ses bontés, qu’il y a à souffrir de vivre ici-bas !940 Mais néanmoins l’on va avec une grande paix, car le fond de l’intérieur est un pur abandon au bon plaisir divin. Je deviens tellement habitué à ne regarder plus que Dieu seul, à ne me plaire qu’en Lui et n’avoir de la joie que pour Lui seul, que je ne puis me réjouir de quoi que ce soit.

Dieu est tout, et cela me suffit ; et toute réflexion vers moi semble intéresser la pureté. Donc je dois aimer Celui qui est toute perfection par essence. Je conçois que Dieu est si délicat et si jaloux qu’Il ne veut souffrir qu’une âme aime quoi que ce soit avec Lui. Et Il est très bien fondé en sa jalousie, car Il est l’uniquement aimable941. L’objet de mes oraisons le plus ordinaire, c’est l’essence divine en laquelle je me perds, sans vous pouvoir dire comment. Tout ce que je puis dire, c’est que cette oraison est un anéantissement et perte en Dieu942, qui met l’âme dans un état de grande pureté, d’une profonde paix et d’un amour fort pur.lxxx C’est peut-être l’idée d’un état qui est en moi plutôt que l’état même, mais il m’importe. J’ai désir de me perdre tout en Dieu, et auparavant je vois bien qu’il faut être tout perdu en Jésus par une heureuse transformation de toutes nos dispositions aux siennes, toutes pures et saintes. L’âme ne vit plus en cet état qu’en souffrant quand elle n’est pas dans l’abjection, la pauvreté, et les souffrances. Car tout éloignement de Jésus lui est amer, et l’association avec les divins états de sa vie voyagère943 lui est très douce. Je crains que je m’emporte à parler d’un état où je ne suis pas. Mais entre nous il n’y aura pas grand scandale. Au reste je deviens si amoureux de la perfection, que je ne puis quasi hanter944 ni parler qu’avec ceux qui y tendent. Que pensez-vous de tout ce narré ? Etc.

      1. 5. À son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme945.

Je n’ai manqué au commencement de cette année de vous offrir à Notre Seigneur, afin qu’il perfectionne et qu’il achève son œuvre en vous. Je conçois bien l’état où vous êtes : recevez dans le fond de votre âme cette possession de Dieu qui vous est donnée en toute passiveté, sans ajouter votre industrie ou activité, pour la conserver et augmenter. C’est à celui qui la donne à le faire, et à vous, mon cher Frère, à demeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voies de Dieu, moins il y a de choses à lui dire ; Dieu, qui la possède, est sa lumière et sa conduite, et il est jaloux quand quelque autre s’en mêle ; il faut donc le laisser opérer en toute liberté.lxxxi

Pour moi, la miséricorde de Notre Seigneur me réduit quelquefois à ce bienheureux néant dans lequel on trouve tout, c’est-à-dire Dieu ; et il m’est donné d’une manière que je ne puis exprimer, de jouir, ce me semble, et être appliqué à la très sainte Trinité. Quelquefois Jésus-Christ m’est révélé, de sorte que mon âme le goûte, le savoure, et expérimente quelque peu son règne en mon intérieur ; mais mon infirmité est encore trop grande pour posséder longtemps ce bonheur, qui souvent m’est caché par mes infidélités, et par la vie que je prends encore aux créatures. J’aspire pourtant toujours à ma parfaite mort, pour jouir toujours de la Vie.

Je n’avais pas encore bien connu le pesant fardeau que porte une âme qui vit dans son corps, et qui ensuite vit souvent en elle-même, et qui est retirée de Dieu, sa vraie et unique vie. Dans l’expérience de cette misère, si j’ai des idées, c’est de la mort et de l’anéantissement, qui sont la source de la félicité d’une âme bien fidèle. Je ne finirais jamais à vous d’entretenir un sujet où il n’y peut avoir de fin : l’abîmement de l’âme en Dieu est sans fond.

Nos Frères de N. font des merveilles, et ont été longtemps dans le calme ; mais il s’est élevé une persécution qui les fera souffrir, et qui les disposera, s’ils sont fidèles, à recevoir les dons plus parfaits de Dieu. 1652.

      1. 23 Août 1653 L 3,32 La vraie oraison c’est Dieu même en l’âme.

M946. Je répondrai à vos dernières, sans faire réflexion sur ce que vous a dit Monsieur N. Il ne faut pas s’amuser à regarder ce que nous sommes, mais ce que Dieu est.lxxxii Si nous nous voyons, il faut que ce soit en Dieu, afin que nous demeurions perdus continuellement en Lui. C’est cette heureuse perte qui fait la félicité de nos âmes en cette vie et en l’autre, et sans laquelle il me semble que l’on ne peut vivre947.

Car la vie qui n’est pas de Dieu et en Dieu, est plutôt une image de la vie que la véritable vie948. Que l’âme soit en ténèbres ou en lumière, qu’elle ait des jouissances ou des souffrances, des consolations ou des désolations, il importe peu, pourvu que sa vie soit en Dieu, ou plutôt Dieu même949.

Tout ce qui n’est point Dieu me semble comme l’extérieur, et l’intérieur est Dieu seul. Il arrive quelquefois que la lumière de Dieu en nous abîme tellement et anéantit toute notre âme et nos puissances950, qu’il semble que Dieu y soit seul, y vive et y opère ; et cela d’une manière immobile et immuable, et dans un repos permanent.lxxxiii

Je ne vous dirai donc point de mes nouvelles, sinon que Dieu commence de vouloir être tout en moi, et je voudrais bien ne mettre point d’obstacle à sa divine opération. Tout ce que je fais, c’est de le laisser faire, et tâcher que mon fond soit comme une pure capacité pour recevoir Dieu à mesure qu’il se communique951. Et c’est ici où il faut de la fidélité à ne point se soustraire à la communication de Dieu par quelque application au dehors, ou regard, ou inclination vers la créature. Plus Dieu est tout, et plus Il se communique. La plupart du temps nous parlons des effets d’oraison, plutôt que de l’oraison.

Car en effet la vraie oraison c’est Dieu même dans l’âme, et l’âme en Dieu qui y fait heureusement sa demeure d’une manière qui ne se peut exprimer952. C’est la parfaite solitude et l’heureux ermitage qu’il faut toujours habiter, et jamais en sortir, quelques changements de lieux ou voyages qu’il faille faire en la terre. C’est ici où l’on comprend comme une même personne est dans le mouvement et dans le repos ; qu’elle change de lieu sans partir d’une place ; qu’elle est heureuse et malheureuse tout ensemble ; elle est dans les créatures ; elle converse avec elles, et néanmoins elle vit hors des créatures953. Pour lors l’occupation extérieure n’empêche point l’intérieure. Car tant qu’elle est dans l’ordre de Dieu, il n’y a plus d’embarras pour elle.

      1. 7. Au même, où il déclare…954.

Pour le présent, il me semble que Dieu est mon seul intérieur, et que tout ce qui n’est point lui, n’a aucune place dans le fond de mon âme, tout s’y trouvant abîmé et perdu. Cet abîmement, et cette perte, est l’état ordinaire de mon oraison, soit que mes puissances ou mes sens reçoivent des lumières ou des ténèbres, de la consolation ou désolation. Enfin je ne me puis mieux expliquer, sinon que Dieu est mon âme, ou mon âme est Dieu, pour ainsi parler, et ensuite ma vie et mon opération ; voilà en peu de mots ce que j’expérimente.lxxxiv

Priez N. de le955 recommander à Dieu, et de lui dire aussi que je suis sur le point de posséder la retraite, et le dépouillement que j’ai tant désiré, et pour lequel mes parents ont tant de contradiction. J’espère d’être bientôt en l’état que la direction du Père Chrysostome956 avait tant approuvé et m’avait conseillé de la part de Notre Seigneur : que N. lui offre957, s’il lui plaît, je l’en prie de tout mon cœur, afin que dépouillé de moi-même, je sois revêtu de Jésus-Christ. O quel bonheur inestimable de n’avoir plus au monde que Dieu ! Que sa Providence soit notre unique appui, et la pauvreté nos richesses. 1653.

      1. 17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi

M958. Puisque cette personne est avec vous, prenez-y garde. Portez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement959 dont le seul appui est la pure foi séparée de tout autre lumière et vue960. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoique d’une manière différente. C’est un grand trésor961 que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate962.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé963. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même,lxxxv de laquelle l’on n’est capable, que lorsque le don en a été fait par une miséricorde spéciale964. Les travaux, les actions, les mortifications et les souffrances de la vie, nous préparent à entrer dans ce divin état, ou l’âme abîmée en Dieu n’est plus elle-même, et par conséquent n’agit plus et n’opère plus. C’est cet heureux néant dont plusieurs bonnes âmes ont la lumière et la connaissance, mais très peu la vérité et la réalité. Les prières des amis de Dieu aident extrêmement à obtenir cette faveur ! Mais jamais une âme n’en jouira, qu’elle ne soit dans le détachement de tout de ce qui n’est point Dieu. Il faudrait être auprès de vous pour vous dire ce que je pense de cet état. Il me semble que votre esprit est beaucoup multiplié en des retours et réflexions965. Je ne sais pas bien si vous expérimentez encore cette perte réelle en Dieu dont nous parlons. La constitution de notre intérieur paraît souvent être semblable, et néanmoins elle est fort différente. Il paraît que nous avons Dieu dans nos puissances, et que nous l’expérimentons comme dans notre fond. Et cependant cela n’est pas puisque l’être de Dieu et sa réelle présence ne peut être communiqués que dans le fond, qui est une capacité dans le centre966 lxxxvi de notre essence, où Dieu seul fait sa demeure, s’y manifeste, et s’y donne à goûter d’une manière qui n’est entendue que de ceux qui en ont l’expérience967. Mais dans les puissances, l’on y reçoit des connaissances et des goûts fort sublimes de Dieu, qui sont des effets et des faveurs de Dieu, et non Dieu même. Quand je dis que Dieu n’est pas dans nos puissances, mais dans le fond, je ne veux pas dire que son Essence ne soit par tout968. Mais je parle comme les mystiques qui font différence de la connaissance que l’on a de Dieu dans le fond et dans les puissances969. Il est fort difficile de se faire entendre en ces matières, mais l’Esprit de Dieu le fait en un moment. Vos dernières m’ont donné désir de vous voir, seulement pour parler de cette voie, en laquelle on ne peut aider qu’avec un peu de temps ; les opérations divines ne se faisant pas tout d’un coup, mais successivement les unes après les autres. Il faut recommander ce voyage à Dieu, car il ne faut point que la créature y ait part. Monsieur B.970 , prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée971, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.lxxxvii

      1. 17 Octobre 1654 L 3,5 Autant on est détaché de toute choses, autant on est disposé à être uni à Dieu.

M972. Jésus soit notre unique conduite, puisqu’il est la Lumière essentielle973 et la divine Sagesse974. Il ne permettra pas que N. s’éloigne de la voie dans laquelle il veut qu’il arrive à la perfection de son amour. Depuis que je l’ai vu, je n’ai jamais eu le moindre doute de sa vocation, et au contraire je reconnais que le dessein de Dieu sur lui est que vous savez. Sa grâce me paraît grande et haute. S’il est fidèle, elle le conduira dans une grande perfection. Il doit s’attendre à beaucoup de mépris, d’abjections, et d’abandonnements de ses amis mondains. Mais toutes ces faveurs lui mériteront de trouver Dieu, après avoir tout perdu. La possession d’un bien infini est un trésor qu’on doit préférer à toute chose975. C’est faute de lumière que quelques chrétiens demeurent dans des emplois qui, quoique bons, les empêchent d’arriver à la parfaite union avec leur Souverain Bien. Autant qu’on est détaché de toutes choses, autant on est disposé à être uni à Dieu.

J’ai eu le bonheur de voir Madame de Renti. Nous avons parlé longtemps des vertus de son cher mari976, et mon très cher et très honoré frère. Elle m’a dit entre autres choses, qu’il lui fit la proposition plusieurs fois de tout quitter, mais elle ne le voulut pas permettre. L’on voit par cet exemple que ce n’est pas une chose nouvelle de se retirer du monde, quoiqu’on y fasse beaucoup de bien. Un grand extérieur est souvent cause d’un petit intérieur, et pour y remédier l’on prend un petit extérieur pour avoir un grand intérieur977. Arsène dans ses oraisons978 continuera à être abandonné ente les mains de Dieu, et il expérimentera de plus en plus combien le Seigneur est doux. En attendant sa retraite entière, il demeurera retiré le plus qu’il pourra.

      1. L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre.

M979. Jésus soit notre tout pour jamais. Autant que ma petite lumière me donne de discernement, je crois que la déclaration de votre intérieur dans vos dernières est véritable, et que l’Esprit de Dieu opère ce qui se passe en vous. Votre âme reçoit sans doute de plus en plus les communications divines, et celle que vous expérimentez à présent dans le fond de l’âme980, est la fin de toutes les autres qui se passent il y a si longtemps. J’avoue avec vous que c’est l’effet d’une grande miséricorde de Dieu qui ne fait pas cette grâce à tous ceux qui s’approchent de sa sainte Présence à l’oraison981. Vous goûtez maintenant que le centre soutient tout, et que hors de lui il n’y a rien. La vraie vie est en lui et hors de lui ce n’est que misère et affliction d’esprit. Je ne puis vous exprimer par pensées quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre982. C’est posséder et jouir de Dieu en Dieu même d’une manière ineffable, et au-dessus de toute expression. L’âme ravie hors de soi-même en Dieu l’expérimente, opérant choses grandes, mais successivement et à proportion que Dieu par son opération va purifiant et anéantissant l’âme ; laquelle dans son intérieur et extérieur se retire peu à peu en ce divin abîme avec un attrait et un désir de ne se retrouver jamais. Et c’est ce qui fait maintenant sa course, puisque quoi qu’elle soit en repos, elle ne se reposera jamais qu’elle ne soit devenue Jésus-Christ par une parfaite consommation, autant qu’elle est possible en ce monde. Plus Dieu s’élève dans le centre de l’âme983, plus on découvre de paix d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire qui n’est que commencé. Cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même. Et ce néant ne décroît qu’à proportion que Dieu se retire. Il ne faut pas long discours aux âmes qui expérimentent ; il suffit de leur dire que Dieu est, et qu’il opère en vérité, et réalité dans leur centre984.lxxxviii Mon cher Frère, demeurez bien fidèle à cette grande grâce, et continuez à nous faire part des effets qui vous seront découverts ! Vous savez bien qu’il n’y a rien de caché entre nous, et que Dieu nous ayant mis dans l’union il y a si longtemps, il nous continuera ses miséricordes pour nous établir dans la parfaite unité, hors de laquelle il ne faut plus aimer, voir, ni connaître rien.

      1. 11 Mars 1655 L 3,59 Ce Jour d’éternité est un jour de vérité

M985. Je vous dirai pour réponse à vos dernières, que les faveurs et les dons de la gloire se donnent toutes en un moment aux âmes qui entrent dans le Paradis, puisqu’elles voient ce que l’œil n’a jamais vu, ni les oreilles entendu, etc.986. Mais dans cette vie l’on ne reçoit les dons et les grâces que successivement, bien que l’on ait le bonheur d’entrer en Dieu et d’y faire son séjour. Dans cet abîme de la divinité, l’on se perd de plus en plus, et l’on y reçoit aussi plusieurs miséricordes les unes après les autres. Ce qui se passe à présent dans votre intérieur est, ce me semble réel, véritable et divin. Et le Jour de l’éternité qui y reluit donne lui-même des certitudes que ce n’est pas un faux jour. Mais un Jour qui, se donnant soi-même, donne aussi tous les saints qui sont le Paradis dans une si ineffable unité qu’elle est inexplicable.

Car c’est une unité de déification qui nous fait être une même chose avec Dieu et avec tous les esprits qui ont le bonheur d’être perdus en Lui987. Ce Jour d’éternité est un jour de vérité qui découvre dans son unité une multitude de vérités que l’âme voit d’une manière essentielle. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Recevez tous les effets de ce bienheureux Jour ; soit qu’il découvre au fond de votre âme quelque vérité, soit qu’il vous applique à la conversion de quelque âme. Mon avis est que quand vous aurez liberté d’écrire quelque chose vous l’écriviez ; et que vous ne manquiez pas de nous regarder souvent dans ce Jour, quand volontairement il nous découvrira à votre âme. Puisqu’il ne faut rien faire ni ne chercher par aucun effort, mais attendre que Dieu nous fasse paraître ce qu’Il veut que nous fassions.

Tous mes chers frères vous saluent. Je suis bien engagé dans la Cour988. Mais pourvu que Jésus-Christ vive seul et purement en vérité, il m’est indifférent quoi que je fasse. Car il est vrai que la pure Vie de Jésus Christ est la béatitude de ce monde et de l’autre. Je ne sais lequel m’est plus agréable : les splendeurs et le Jour de la Vie divine, ou les affreuses ténèbres et souffrances de la vie humaine. L’état seul qui est communiqué est l’unique tout de l’âme qui, étant anéantie et ayant tout perdu, n’a plus de choix ni de désirs. Car en vérité elle n’est plus elle-même ; elle est tout ce que Jésus veut être en elle. Adieu en Jésus.

      1. 14 Septembre 1656 L 3,25 Tant de goût et de saveur à être anéanti.

M989. Je fus presque résolu hier de partir avec Monseigneur l’évêque de Kilala ; mais la divine Providence ne l’a pas permis. Il faut attendre le temps qu’il lui plaira ordonner, en patience et longanimité. L’esprit de mort où Dieu met quand on l’a trouvé dans le plus intime de son intérieur, ne permet pas que l’on puisse désirer rien qu’avec dégagement990. Et puis il me semble que quand on a Dieu, on a tout. Je suis bien éloigné de cet état, mais je sens que mon âme y tend, et que rien ne peut ni la consoler ni l’appuyer, que Dieu seul, et le pur ordre de Dieu991. Les créatures les plus saintes ne peuvent ici être utiles, qu’au moment que Dieu veut qu’on les perde992. Je sais bien que je suis indigne de vous entretenir. Notre Seigneur m’éloigne de ce bonheur pour me purifier davantage. J’accepte ce qu’Il lui plaît ordonner, et m’y soumets de tout mon cœur.

Vous nous ferez grand plaisir de nous envoyer l’écrit que vous avez fait touchant la société que nous devons avoir avec les trois divines Personnes de la très sainte Trinité993. Les pratiques et dispositions qui se peuvent marquer sur le papier sont nécessaires pour acheminer l’âme à cet heureux état ; mais il faut se perdre et s’abîmer d’une manière ineffable dans l’infinité de ces trois divines Personnes, pour entrer vraiment et réellement dans leur société. C’est cette divine perte que Dieu seul peut faire, et dont l’âme n’a expérience que lorsqu’elle est réduite au néant994. Il y a tant de goût et de saveur à être anéanti de cette sorte, qu’il est impossible que l’âme puisse se servir d’autre règle, que de se laisser abîmer dans l’océan infini de la Divinité. Il est plus facile de se taire que de parler de ce degré d’union. Toute expression est au-dessous de l’expérience.

Il suffit à l’âme de se perdre pour être contente et posséder un bonheur inconcevable. Mais quand elle se trouve elle-même par quelque infidélité et détour de Dieu, elle expérimente le dernier malheur qui se peut souffrir en cette vie995. Je ne suis pas encore capable ni assez avancé pour connaître dans mon fond les trois divines Personnes. 996Mon anéantissement n’est pas encore à ce point-là. Si j’aperçois quelquefois la sainte Trinité dans mon intérieur, je pense que ce n’est pas encore qu’en lumière intellectuelle. Il y a un moi-même dans mon fond qui subsiste et qui s’oppose aux communications de Dieu. Je le découvre souvent, mais je ne puis rien faire pour l’anéantir. C’est à Dieu seul à faire cet ouvrage997. Cependant ce fond est pour moi une source d’ennui et de tristesse inexplicable. Cette angoisse intérieure se sent, mais elle ne se peut exprimer, sinon par un exil et bannissement de Dieu qui donne à l’âme le dernier malheur, puisqu’Il la tient éloignée de sa fin et de sa béatitude. Priez pour moi, afin que je puisse trouver Dieu, après l’avoir tant désiré. Qu’il me fasse la miséricorde de me donner la Vie, après avoir été si longtemps dans la mort.

      1. 10.Au même, sur les richesses du parfait anéantissement998.

Jésus soit l’unique union de nos cœurs.

Votre dernière lettre m’a donné beaucoup de consolation et d’instruction : je vous en suis très obligé, et par ce mot je vous en témoigne mes reconnaissances, vous suppliant de continuer ce petit commerce spirituel, dont j’espère tirer beaucoup de profit.

Je vous dirai donc en simplicité que je sens dans mon intérieur une sympathie et une correspondance avec le vôtre, goûtant ce qui me semble que vous goûtez des secrètes opérations de Dieu dans l’intime de votre fond. Je me sens bien éloigné d’expérimenter les choses que Notre Seigneur vous communique ; mais un degré inférieur ne laisse pas de goûter un supérieur par je ne sais quelle union qui ne se peut exprimer. Je reconnais que votre chère âme est sans doute pénétrée de la lumière éternelle, j’espère qu’elle le sera encore davantage, et d’une manière plus essentielle : plus une âme se va perdant et abîmant, plus elle est transformée en Dieu ; et comme cette perte ne se fait que peu à peu, il faut aussi avec patience et longanimité attendre de la pure miséricorde de Dieu notre abîmement parfait et consommé.

Pour moi, je suis toujours dans la même connaissance, que j’ai un fond de corruption infiniment opposé à Dieu : ce qui fait, comme je vous ai témoigné par mes dernières, ma grande croix, et un sujet de souffrances qui ne se peut déclarer. Cette divine présence réelle me cause une absence et un éloignement de Dieu, découvrant mes impuretés, me semblant que je n’ai jamais été plus éloigné de Dieu que lorsque je l’ai expérimenté plus proche. En un même moment, je goûte sa présence et son absence, et je connais qu’il n’y a point de remède à mon mal, sinon que cette divine présence aille consumant peu à peu mes imperfections, comme le soleil, quand il se lève, dissipe les ténèbres de la nuit.

Quand on est arrivé au-dessus de tout moyen, notre avancement dépend de la pure communication de Dieu, qui la fait comme il lui plaît. Dans l’état essentiel, l’on expérimente une dépendance de Dieu si absolue que vous savez bien qu’il n’y a rien au ciel et en la terre qui puisse aider, que Dieu seul. Il est vrai que dans le fond Dieu est vie à l’âme ; mais c’est une vie qui produit continuellement des morts, jusques à ce que l’âme soit totalement et parfaitement morte : c’est l’effet le plus nécessaire et le plus ordinaire de Dieu, vivant en la manière dont je parle, que de faire mourir. Il est vrai que de mourir de la sorte est l’unique plaisir d’une personne qui veut être toute perdue en Dieu.

Ne me refusez pas, Monsieur, vos saintes prières à ce sujet ; je vous assure que je ferai le même pour vous, désirant de tout mon cœur que vous me continuiez votre bienveillance et la qualité de, etc. 1656. 10 Octobre.

      1. 21 Janvier 1657 L 3,31 Les biens qu’apporte cette sorte d’oraison sont innombrables

M999. Jésus la lumière éternelle soit notre unique conduite. Ma maladie m’a empêché de vous répondre plus tôt, et de vous dire mes petites pensées touchant la personne dont il est question, et pour laquelle j’ai toute l’affection possible1000. Notre Seigneur m’unissant à elle d’une façon particulière. L’état présent de son intérieur est très bon, et Dieu le va opérant passivement. Il faut qu’elle reçoive dans son fond ses divines opérations et leurs effets, et qu’elle demeure toute abandonnée et passive. C’est le seul secret qu’il y a dans ce degré d’oraison où elle est.

Car la lumière éternelle se lève dans son fond comme un beau soleil sur l’horizon1001, et dissipant peu à peu les ténèbres de son esprit humain, lui donne des intelligences du procédé mystique,lxxxix et de la perte et anéantissement qu’elle doit souffrir en s’abîmant en Dieu1002. Je ne m’étendrai point au long sur les diverses opérations qu’elle explique. Je les trouve toutes bonnes, et de Dieu. Il faut qu’elle se laisse pénétrer à elles. Elles produiront des effets d’un grand amour de Dieu, et d’une douleur cuisante de lui avoir été infidèle. Elle recevra un dégoût de tout ce qui n’est point Dieu, quelque grand et éminent qu’il soit. Ayant par une connaissance expérimentale déjà bu à la source, elle ne se peut contenter, ni étancher sa soif dans les ruisseaux1003.

Les biens qu’apporte cette sorte d’oraison sont innombrables1004. Heureuse l’âme, laquelle y est arrivée ! Et quand même elle n’y aurait seulement qu’attrait et vocation, je la tiendrais beaucoup favorisée de Dieu. La personne dont il est question, doit être certaine que Dieu veut qu’elle soit fidèle à cette grâce. Toutes les craintes et les troubles qui peuvent survenir ne la doivent point faire changer ce procédé. Car je la tiens toute appelée à un si grand état. Un peu de secours lui fera grand bien de temps en temps. C’est pourquoi ne lui déniez pas la charité si vous avez capacité de l’aider. Les âmes se trouvant quelquefois si obscurcies, qu’elles ne peuvent rien dire. Pour lors il ne faut point violenter son état, et attendre que Notre Seigneur nous donne lumière. Il ne faut plus que cette personne, lorsqu’elle se trouvera dans la distraction ou dans la vie des sens, fasse aucun acte pour se réunir à Dieu, puisque désormais, son union se doit faire par la défaillance et la mort de ses propres opérations1005. Cela était bon pour le temps auquel on lui donna l’avis dont elle parle. Plus elle demeurera passive, plus elle perdra ses propres activités, plus Dieu se communiquera dans son fond d’une manière expérimentale, et qu’il est difficile d’exprimer. L’expérience, que Jésus-Christ est la Parole éternelle, et que lui seul suffit à l’âme, dont elle est instruite et enseignée d’une manière admirable, est très excellente1006. Mais quand cette divine Parole éternelle parle, il faut que l’âme se taise et qu’elle anéantisse tous ses sentiments et ses propres pensées1007. Voilà tout ce que je puis dire présentement sur cet état. Notre Seigneur suppléera à mon ignorance. Adieu, ne m’oubliez pas en vos saintes prières, et croyez, etc.

      1. 1 Juillet 1658 L 3,45 Vous êtes en chemin vers un pays qu’on appelle le néant.

M.1008 Jésus soit notre tout pour jamais. Je viens de recevoir votre dernière du vingt-quatrième juin. Pour y répondre en peu de mots, je vous dirai selon ma petite lumière que tout ce qui se passe en votre intérieur et tout ce qui s’y opère est de Dieu, lequel s’écoulant et prenant possession du fond de votre âme d’une manière qui s’expérimente, mais qui ne se peut exprimer, produit les effets marqués dans votre lettre et en produira bien d’autres si vous le laissez agir. Dieu tout nu sera la source de toutes vos opérations intérieures et extérieures, de toutes les pratiques de vertu, d’austérité, de pauvreté, d’abjection et de l’occupation du prochain1009.

Comme du soleil s’écoule la variété des couleurs sur les fleurs, quoique le soleil ne contienne qu’en éminence les couleurs, et non point formellement. Car on aurait beau regarder de près le rayon du soleil, si on y découvrait les couleurs qu’il répand sur les fleurs. De même Dieu tout nu n’a rien, ce semble à l’esprit humain, et néanmoins Il donne à l’âme tout ce qu’elle a besoin par écoulement1010.

Il ne faut pas s’étonner si votre nature craint votre vocation au prochain. Car sans doute elle y trouvera sa mort et son anéantissement d’une manière et d’un biais que vous goûtez déjà. Et il faut que vous sachiez que par ce moyen seul vous arriverez au parfait néant de vous-même, et qu’il ne le faut point espérer ailleurs. Heureuse l’âme à laquelle Dieu se donne. C’est une grâce et un trésor que les sages et les prudents ne connaissent point1011. Il court un bruit que vous êtes allés tous deux vous rendre chartreux. D’autres disent que vous êtes allés à Rome, et moi je dis que vous êtes en chemin pour aller dans un pays qu’on appelle le néant1012. On croit que je cache votre dessein. Je me trouve si bien à Caen, que je ne pourrai pas me résoudre d’aller à Paris cette année, si ma présence n’y était très nécessaire ; ce que je ne prévois pas puisque vous seul pouvez mieux faire que moi.

      1. 7 Octobre 1658 L 3,48 Quand Dieu se manifeste Lui-même et révèle, ô quelle perte! Quel anéantissement dans une âme!

Jésus-Christ soit notre unique vie pour le temps et pour l’éternité1013. C’est Lui seul qui peut ouvrir la porte au réel anéantissement de la créature et qui peut faire cette grande miséricorde à une âme, sans laquelle tout ce qu’elle a reçu jusqu’ici de faveurs, de dons de lumières, de transports, d’amours, de ravissements mêmes si vous voulez, sont si peu de chose, qu’en vérité ce n’est rien en comparaison de la réalité du néant1014.

Toute la voie mystique est remplie de miséricordes qui passent au-delà de nos mérites, et qui sans doute seraient capables de nous contenter si Notre Seigneur ne nous faisait voir un peu en passant la vérité de la réalité du néant1015. Quand elle touche le fond de notre intérieur seulement en passant, il nous demeure des intelligences et des certitudes que tout ce qui est moins que Dieu n’est rien, et que Dieu seul est notre tout1016 ; et que pour y arriver il faut que Lui-même nous perde et nous anéantisse1017. C’est pour lors qu’Il nous ouvre la porte du réel anéantissement dans lequel Dieu est seul et la créature n’est plus. Dieu vit et opère, et la créature ne vit et n’opère plus1018. Nous avons souvent la lumière de cet heureux état1019. Mais je vous confesse que très peu de personnes y arrivent en réalité1020, parce que Dieu ne les y appelle pas1021. Ou si elles y ont vocation, elles ne peuvent pas soutenir la mort et la perte générale de toutes les créatures1022 ; elles sont encore engagées à quelques-unes1023. Mais le plus souvent elles demeurent dans elles-mêmes sans en pouvoir jamais sortir, si Dieu par un coup extraordinaire de sa divine main1024 ne les en tire par un ravissement qui est au-dessus de tout ravissement, et que je ne puis exprimer1025.

Il y a des expressions de cette vérité qui en disent quelque chose, mais en vérité ce n’est rien. Par exemple : qu’une goutte d’eau s’abîme dans la mer1026, et les étoiles se perdent dans l’éminente clarté du soleil1027. Mais quand Dieu se manifeste Lui-même et se révèle, ô quelle perte 1028! Quel anéantissement dans une âme ! Et quel commencement de déification ! Je crois, N. que vous avez vocation à cet état. Le dégoût que vous avez de toutes choses, et la course ou tendance que vous expérimentez vers votre centre marquent que vous n’êtes pas encore tout à fait dans le repos1029, et que quand Dieu vous ouvrira la porte, Il remplira plus votre âme en un moment qu’elle n’a été remplie jusqu’ici1030.

Prenez courage, et allons tous de compagnie comme des pèlerins mystiquesxc, pour monter la sainte montagne de Sion sur laquelle nous verrons Dieu1031. C’est son ordre de n’y pouvoir arriver que peu à peu, et en souffrant les morts et les pertes que la divine Providence nous envoie1032. Ne faites plus tant de réflexions, si vous devez espérer d’être au nombre que Dieu choisit. Marchez en fidélité et abandon, et laissez faire Dieu. Nous ne savons pas ses desseins. Si nous mourons en chemin, ce nous sera trop d’honneur et trop de grâces de mourir pour un si bon sujetxci.

      1. 10 Octobre 1658 L 3,44 Dieu écoulé dans votre fond sollicite et tire votre âme de passer du rayon en Lui seul.

Monsieur1033, Jésus soit notre tout pour le temps et pour l’éternité. Je reconnais par la lecture de votre dernière, que Dieu écoulé1034 dans votre fond sollicite et tire votre âme de passer du rayon en Lui qui seul veut être son centre1035, sa béatitude, et le principe de tous ses mouvements et opérations, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ce passage ne se peut faire ni vous ne pouvez expérimenter le royaume de Dieu en vous, qu’après avoir souffert plusieurs tribulations, incertitudes, craintes, et autres choses semblables, marquées dans votre lettre1036.

Pour arriver à la totale vie, il faut entrer en la totale mort de soi-même1037.xcii C’est une croix fort pressante à la nature, mais qui étant opérée par Dieu seul, est le commencement d’un bonheur qui ne se peut exprimer1038. Il n’est plus temps de vous en dédire. Dieu vous veut tout à Lui, en Lui, et par Lui-même vous n’aurez jamais de repos que cela ne soit1039. Ayez un peu de patience et vous connaîtrez bientôt par expérience, que ce pénible ouvrage de sortir de soi-même, est opéré de Dieu, d’une manière au-dessus de toute manière, très simple, très douce, et très efficace1040. Dieu se faisant goûter et trouver hors de nous-mêmes, devient d’une façon ineffable notre force, notre lumière et notre tout1041. Et l’on ne craint de se perdre, que parce que l’on n’a pas trouvé Dieu1042. Qu’heureuse l’âme qui possède Jésus-Christ en vérité et réalité. Il est la source de sa mort et de sa vie, Lui seul lui suffit et tout le reste s’évanouit. Les dons même, et les lumières les plus saintes et les plus passives, dont il lui serait impossible de se servir ne sentant en elles que vide, et désunion de Jésus-Christ.

Il me semble que Notre Seigneur me fait quelque commencement de grâce pareille à celle-ci, et je connais plus que jamais le fond infini de ma corruption, qui ne se peut détruire que peu à peu par la présence, comme j’ai dit, de Jésus-Christ1043. Tout ce qui est contenu dans vos lettres me paraît dans la vérité. Ce sont des effets des opérations de Dieu qui succèdent les uns aux autres. Prenez courage, vous êtes sans doute appelé à la consommation en Jésus-Christ, et son unité vous sera communiquée un jour1044. Mais hélas ! Il y a beaucoup à souffrir et mourir. Vous goûterez petit à petit, comme Jésus-Christ anéantira votre être propre1045, et ensuite vos productions, et qu’il vous rendra incapable d’une autre oraison ou action qui ne soit hors de vous-même, en Jésus-Christ seul1046. C’est toute la croix de l’âme d’opérer quelquefois hors de Jésus-Christ, et de l’infini tomber dans le fini, et de la pureté de Jésus-Christ déchoir dans sa pureté propre, qui est en vérité impureté1047.

      1. 31 Octobre 1658 L 3,50 Une différence très grande entre la lumière du rayon et la lumière du centre

Monsieur1048, Jésus soit notre unique tout pour jamais. J’ai lu avec attention votre dernière, et j’ai considéré les opérations de Dieu dans le centre de votre âme avec les effets qui les accompagnent. Selon mon petit discernement, je trouve le tout dans la vérité, croyant que c’est Jésus-Christ Lui-même, Vérité éternelle qui commence à se manifester en son infini et immensité.

Et vous anéantissant par sa plénitude, Il vous fait changer d’état intérieur, y ayant une différence très grande entre la lumière du rayon et la lumière du centre1049. La première fait chercher Dieu et donne une agilité à l’âme pour le trouver1050. La seconde donne Dieu même qui commence à le rendre principe des opérations, mouvements1051, et vues de notre âme, qui paraissent comme des ruisseaux d’eau vive qui sortent de la source1052, ainsi que vous l’exprimez fort bien1053.

Cet intérieur ne se peut connaître ni goûter, que par réelle expérience, où commence le grand bonheur du chrétien, qui est peu à peu transformé en Jésus-Christ, n’agissant et ne souffrant plus. Mais Jésus-Christ agissant et souffrant en lui. Tout ce que vous me dites dans la suite de votre lettre marque assurément que ce grand don vous a été donné1054. Il est bien vrai que l’âme est heureuse quand elle est arrivée là, quoi qu’elle se doive résoudre à porter continuellement sa croix1055. Je conçois fort bien que la présence de Jésus-Christ ne cesse de faire souffrir l’âme1056. Soit qu’Il l’anéantisse pour la consumer en Lui ; ce qui ne se fait qu’après de grandes souffrances expérimentées dans un purgatoire intérieur que non seulement le monde ne connaît point, mais les spirituels mêmes qui n’y sont point1057. Soit aussi pour faire porter en vérité et réalité les états intérieurs et extérieurs de sa vie mortelle1058. Quand je dis que Jésus par sa plénitude commence à opérer dans le centre de l’âme1059, je ne prétends pas dire que cette plénitude soit dans le centre, car elle ne s’y trouve qu’après la parfaite consommation de la créature1060. Or elle ne fait que commencer dans le degré où vous êtes, y ayant des abîmes de fond propre à détruire, et qu’on ne découvre qu’à mesure que cette lumière centrale croît, et devient plus abondante1061. C’est un grand tourment de ce que l’amour de la consommation s’augmente, et qu’au même temps les oppositions croissent aussi. C’est le sujet de ma douleur présente, qui ne vous touche peut-être pas. Notre Seigneur vous faisant goûter le bonheur qu’il y a d’être arrivé à la source d’eau vive, et de ressentir quelques ruisseaux découlés [sic] d’elle, qui sont : pratiquer la vertu et converser avec le prochain d’une manière toute divine.

      1. 12 Janvier 1659 L 3,46 C’est le trésor des trésors de se perdre en Dieu.

M1062. Jésus soit notre unique tout pour jamais. Comme je pensais répondre à votre dernière, nous ne l’avons pu trouver. J’ai remarqué seulement que sur la fin vous disiez que votre état présent était que vous commenciez à expérimenter le néant où Dieu se trouve1063. En disant cela vous dites bien des choses, puisque tout ce qui a précédé dans votre âme jusqu’à présent n’a été opéré de Dieu que pour la faire tomber peu à peu dans cet heureux néant. Son bonheur est bien plus grand dans ce rien, qu’il n’était dans la plénitude de tant de divines opérations qui se succédaient les unes aux autres, qui l’élevaient au-dessus d’elle-même, pour lui donner entrée dans le rien1064.

L’état de ce néant divin n’est opéré que par la divine essence, non plus goûtée en lumière divine, mais en elle-même, en pure et nue foi, et abstraite de toutes les choses créées qui sont du ciel ou de la terre1065. C’est le trésor des trésors de se perdre en Dieu. C’est cette perte qu’on a goûtée de si loin et pour laquelle on a couru avec tant d’angoisses et de morts. Le divin rayon commence cette course puisque touchant le centre de l’intérieur, il réveille l’inclination essentielle qui fait chercher Dieu et qui ne donne point de repos qu’on ne l’ait trouvé1066. Je ne veux pas expliquer davantage cette constitution intérieure qui commence à perdre votre intérieur en Dieu1067.

Je crois que vous oublierez tout ce que vous avez jamais reçu de grâces jusques ici, et que vous auriez même de la peine d’y penser. La présence réelle de Dieu ne peut pas souffrir que nous ayons autre occupation que Lui seul. Demeurez donc ainsi perdu et faites tout ce que sa sainte volonté voudra de vous, d’actions ou de souffrances, puisque votre seul fond doit être en Dieu uniquement1068. En cet état la liberté commence d’être très grande1069 ; nos puissances et nos sens n’étant embarrassés d’aucune réflexion, et se laissant appliquer uniquement à l’œuvre extérieure de Dieu1070.

      1. 24 Janvier 1659 L 3,43 Le seul ordre de Dieu nous donne Dieu seul.

M1071 . Jésus seul soit notre unique conduite. Je reçus hier vos dernières lettres auxquelles je n’ai pu répondre ; mon fond étant tout en obscurité à cause de quelque imperfection que j’avais commise un jour auparavant. Il faut que par la purgation divine il soit un peu éclairci auparavant que d’apprendre par lui aucune chose des volontés de Dieu.

Je suis maintenant dans cette impuissance de n’avoir autre capacité pour quoi que ce soit. Vous savez mieux que moi que Jésus-Christ habitant dans l’intime de notre intérieur, donne à connaître les choses qu’il faut savoir, et cela sans acte propre de connaissance. Il éclaire sans lumière, Il instruit sans instruction. Et Il donne conduite sans qu’il paraisse, ce semble, aucune conduite, puisque Jésus-Christ est toutes choses, et que Lui seul est le tout de l’âme. Dieu nous fait cette miséricorde que nous désirons retirer notre vie et notre soutien uniquement de Lui seul.

J’aperçois aussi que ceux qui veulent vous retenir à Paris pensent à la vérité à leur intérieur, mais d’une manière extérieure et partant ils peuvent entrer dans quelque extrémité1072. Je connais aussi que vous êtes encore utile et nécessaire aux B1073et à M1074 et qu’il leur faut donner quelque temps. Mais de prendre des pensées de rester encore des années, je ne crois pas que vous le deviez faire, jusqu’à ce que Dieu vous fasse connaître sa sainte volonté. Les nécessités des monastères sont infinies, et il me semble que quand on leur a fourni le principal, une petite privation leur est bonne afin de ne pas prendre la créature pour leur unique appui.

Il est vrai que le seul ordre de Dieu nous donne Dieu seul1075. C’est pourquoi quand notre intérieur est encore plus en soi-même qu’en Dieu, les progrès qu’il fait sont fort petits. Mais il est vrai aussi que c’est un rude métier que d’être obligé de régler la conduite d’une personne qui chemine dans la voie d’anéantissement, et être aussi de son côté peu avancé. Quelque bonne intention que l’on ait, on peut brouiller l’œuvre de Dieu. Je vous puis dire dans la dernière confiance que cette crainte me sert souvent de gibet1076. Car de retarder la perfection des autres et la sienne en même temps est la plus grande misère que l’on puisse ressentir1077 ; de ne pas aussi marcher à l’aveugle et consulter la raison quand il la faut perdre, c’est une autre incommodité qui est très pénible1078. Toute ma consolation est que je vous avertis du tout afin que vous voyiez vous-même ce que vous avez à faire. Je sens grand repos de ne penser qu’à mon affaire. Celle des autres me fait souffrir à cause de mon imperfection. Mais peut-être Dieu veut que les imparfaits aident à ceux qui cherchent la perfection, afin que renversant toute prudence humaine, leur esprit propre trouve occasion de mourir.







Mère Mectilde à des compagnes et compagnons


Deux femmes légèrement plus âgées (il s’agit de l’amie Marie de Châteauvieux et d’Élisabeth de Brême ou Mère Benoîte de la Passion) et un homme (Épiphane Louys abbé d’Étival) sont nés entre 1604 et 1620. Ces compagnes et ce compagnon appartiennent à la génération de Mectilde.

À partir de maintenant, c’est Mectilde qui aidera spirituellement ses compagnes même si Mère Benoîte fut sa maîtresse de noviciat. Le « compagnon » Épiphane Louys, confesseur de Benoîte et de ses sœurs du Monastère de Rambervillers, collabore avec Mectilde lors de l’établissement de sa fondation.

Marie de Châteauvieux (~1604-1674)

L’amie « de caractère fort différent » sur laquelle veillait Mectilde depuis leur rencontre en 1651 lors du refuge à Paris des « petites religieuses de Lorraine » était une « femme vive et généreuse ». Née Marie de La Guesle, de son union en 1628 avec René de Châteauvieux elle eut deux enfants dont la cadette survécut et épousa en 1649 Charles de La Vieuville. Marie deviendra religieuse en 1662 à la mort de son mari.

Marie était « impérieuse, active, sensible et plus portée à aider les hôpitaux que des contemplatives. Ce n’est donc pas l’âme sœur qu’elle trouvait en la prieure, mais au contraire une femme supérieure qui n’hésitait pas à la contredire. On aimerait savoir davantage comment la comtesse fut séduite et progressivement transformée . ».

La correspondance, quoique la plus abondante qui nous est parvenue de divers destinataires, n’est pas aussi riche sur la vie intérieure que celles que nous venons de lire entre Mectilde et ses directeurs.

Marie de Châteauvieux doit passer de la pratique des vertus à la perte de la volonté propre :

Ce qui vous trouble quelquefois, c’est le désir que vous avez d’être parfaite. Vous voudriez ne point tomber, parce qu’il vous semble que tant de misères en vous causent votre retardement. Ayez patience que Notre Seigneur vous ait purifiée et, en attendant, demeurez humiliée sous le poids de vos imperfections. Il faut même se résigner d’être toute sa vie imparfaite. Vous faites consister la plus haute perfection à la pratique de quelques vertus. Elles sont toutes bonnes et nécessaires, mais la consommation de la vraie perfection consiste à la perte totale de notre volonté dans la volonté divine, de sorte qu’une âme est plus ou moins parfaite qu’elle est plus ou moins soumise et unie au bon plaisir de Dieu.xciii Une âme qui veut ce que Dieu veut est contente ; et tous nos mécontentements viennent d’une volonté propre et des attaches secrètes que nous avons à nos propres inclinations1079.

Il lui faut passer de l’esprit au cœur :

[…] Vous ne vous appliquez pas assez aux usages de la foi, vous n’y avancez pas parce que vous voulez qu’elle vous soit sensible, et votre esprit ne peut mourir à l’inclination qu’il a de tout voir et savoir. Quand il ne jouit pas de sa prétention, il croit qu’il ne fait rien, il se rebute et se décourage. […]

Vous voulez connaître, vous voulez comprendre et vous ne voulez pas vous soumettre à l’aveugle à la conduite de Jésus-Christ votre divin Maître. Vous dites bien de bouche que vous le voulez ; mais votre esprit n’y est point assujetti. Et tout son mal vient de ce que vous l’entretenez dans sa pente à voir et connaître. Et lorsque vous ne comprenez point votre disposition, vous travaillez pour en discerner quelque chose, ou vous aspirez à voir ce que l’on vous enseignera là-dessus. L’affection que vous avez eue toute votre vie d’être instruite vous a beaucoup nui et vous nuira encore plus si vous n’y prenez garde, car votre capacité s’applique toute à comprendre et il n’y a rien pour l’amour. Votre esprit épuise votre cœur. […]

« Pour être quelque chose en tout

il ne faut rien être du tout1080 ». xciv

Les richesses de la vie de grâce, c’est la suprême pauvreté. […] 1081.

Il faut acquérir l’oraison du cœur :

Cette oraison ne demande point d’autre instruction que les inventions que le Saint-Esprit inspire à l’âme. C’est l’amour divin qui en est le maître et le directeur, et voilà le secret ; les créatures ne doivent point s’ingérer de faire son office.xcv

Cette oraison porte amour et respect des grandeurs de Dieu ; l’âme n’a qu’à se recueillir et s’occuper doucement de Dieu, voilà tout ce que j’en sais. Chacun en reçoit des effets différents selon les voies et les conduites de Dieu. Cette sorte d’oraison, quand l’âme est fidèle, doit opérer une profonde humilité, une grande simplicité. Douceur, charité, résignation, toutes les vertus s’y trouvent renfermées ; l’usage vous le fera expérimenter.

Ne gênez point votre esprit ; suivez Jésus Christ en humilité et simplicité1082.

Et la foi simple :

Tous les affirmatifs que nous prenons pour monter à la connaissance de l’Essence divine nous éloignent infiniment de la réalité de ce qu’elle est. La foi simple a bien plus d’efficace, laquelle se servant du négatif donne bien plus de gloire à Dieu et produit plus d’amour et d’assujettissement. […] Les attributs divins servent pour nous donner une connaissance grossière de Dieu ; mais la foi, qui élève l’âme dans une sainte ignorance de tous les affirmatifs, la fait entrer dans une simple et amoureuse croyance de ce que Dieu est en lui-même, surpassant toute lumière et toute intelligence. Elle croit Dieu dans la vérité de son Essence, sans lui donner aucune forme ni image, pour délié qu’il soit.xcvi […] 1083.

La greffe réussit :

Votre voie est assurée ; et vous, ne doutez pas que Notre Seigneur ne vous appelle par ce sentier : vous en recevez trop de grâce et d’intelligence pour hésiter. J’avoue que cette voie est plus crucifiante que l’autre ; mais elle est aussi plus purifiante et plus sanctifiante. Elle est plus certaine parce qu’il y a moins du nôtre et qu’elle nous rend plus purement à Dieu. Soyez donc désormais en repos quand vous voyez votre prochain qui fait les bonnes œuvres que vous ne faites pas. […]

Aimons ce divin bon plaisir ; prenons nos félicités d’y être attachées. Les bienheureux n’ont point d’autre bonheur, et cette complaisance qu’ils ont dans l’accomplissement des volontés divines compose leur béatitude. Aussi voyez-vous sur la terre de certaines âmes qui, étant toutes mortes à elles-mêmes, jouissent d’une félicité anticipée. Car ayant perdu leur volonté propre dans la divine [volonté], elles sont toujours dans la satisfaction entière, ne voyant rien sur la terre hors du bon plaisir de Dieu. […]1084.

C’est par la foi que l’on connaît Dieu :

Ma très chère fille, je réponds à votre lettre sans vous rien dire davantage de celle que la bonne Mère N. vous a écrite, il faut trouver bon que Dieu me confonde dans mon néant comme il lui plaira.

Je vois sur ce que vous m’écrivez que vous travaillez toujours pour voir et pour connaître. Vous avez une curiosité secrète qui vous fera bien de la peine, car il faut être sourde, aveugle et muette, et je vous en vois bien éloignée. Il n’en est pas de la vie intérieure comme des choses extérieures que l’on voit, que l’on touche et que l’on goûte et comprend. La vie d’esprit lui est toute contraire : la foi est sa lumière et sa sûreté. Donc il faut apprendre à vivre de cette vie et négliger vos sens plus que vous n’avez fait du passé.

Vous ne vous appliquez pas assez aux usages de la foi, vous n’y avancez pas parce que vous voulez qu’elle vous soit sensible, et votre esprit ne peut mourir à l’inclination qu’il a de tout voir et savoir. Quand il ne jouit pas de sa prétention, il croit qu’il ne fait rien, il se rebute et se décourage.

Vous dites que vous ne comprenez pas ce que c’est que votre âme ; vous n’avez pas la capacité de la comprendre, non plus que de comprendre Dieu. Vous ne pouvez connaître l’un et l’autre que par la foi et par leur opération. Vous voyez bien que vous avez une âme puisque vous ressentez l’opération de ses facultés. Ne voyez-vous pas que vous avez une mémoire, un entendement et une volonté ? Vous vous souvenez, vous entendez et comprenez, et vous aimez. Voyez donc que vous avez une âme puisque ses puissances sont opérantes. Penseriez-vous voir votre âme en quelque figure ? Ne savez-vous pas qu’elle est faite à la semblance de Dieu ? Qu’elle est pur esprit, ainsi, qu’elle n’est point palpable ; de même Dieu n’est pas palpable, il n’est ni vu ni senti.xcvii

Vous me demandez : pourquoi dit-on quelquefois : « Je voyais Dieu qui faisait telle chose ? » C’est à cause de son opération qui se fait quelquefois voir et sentir à l’âme. Ainsi elle dit qu’elle a vu Dieu qui l’attirait, qui la soutenait ; et c’est un effet de sa grâce opérant en nous quelquefois sensiblement pour fortifier et encourager l’âme. D’autres fois il opère secrètement. Il faut que vous compreniez que le voir de l’âme est en foi. C’est la lumière de la foi qui lui fait voir. Et cette vue n’est qu’une croyance simple qui la tient dans cette vérité. Les sens grossiers n’y ont point de part. Les intérieurs y participent quelquefois, lorsqu’ils sont bien purifiés. De même vous comprenez que vous avez une âme à cause qu’elle opère et que vous ressentez souvent ses différentes opérations.

Une chose m’a fait peine en votre esprit : c’est qu’étant dans l’inclination de notre première mère qui nous a tous conçus en péché, vous avez retenu et conservé une partie de ses dispositions, sans vouloir pourtant être contraire à Dieu. Vous pensez que la grâce d’oraison et toute la sainteté de la vie intérieure s’acquièrent à force de travail d’esprit, de raisonnement, de lumière, de science ; et vous croyez tellement cela que quand la lumière ou la connaissance vous manquent, vous n’estimez plus rien ce qui se passe en vous. C’est là votre pierre d’achoppement et celle de votre grand retardement.

Ne vous ai-je pas tant dit autrefois que vous n’aviez que de l’esprit et point de cœur pour Jésus-Christ ? Vous avez une pente et une inclination naturelle de savoir, et c’est ce qui a mis en désordre nos premiers parents1085. Vous voulez connaître, vous voulez comprendre et vous ne voulez pas vous soumettre à l’aveugle à la conduite de Jésus-Christ votre divin Maître. Vous dites bien de bouche que vous le voulez ; mais votre esprit n’y est point assujetti. Et tout son mal vient de ce que vous l’entretenez dans sa pente à voir et connaître. Et lorsque vous ne comprenez point votre disposition, vous travaillez pour en discerner quelque chose, ou vous aspirez à voir ce que l’on vous enseignera là-dessus.

L’affection que vous avez eue toute votre vie d’être instruite vous a beaucoup nui et vous nuira encore plus si vous n’y prenez garde, car votre capacité s’applique toute à comprendre et il n’y a rien pour l’amour. Votre esprit épuise votre cœur. Je suis peinée de ce défaut en vous et ne le puis souffrir davantage. Il faut vous réduire en pauvreté d’esprit, puisque votre voie de grâce vous y oblige. Il faut que je sois impitoyable à votre amour-propre ; et cette connaissance que Dieu me donne sur votre âme, ma très chère fille, est une très grande miséricorde pour vous. Je vous assure de sa part que c’est là votre retardement et ce qui s’oppose le plus en vous à la sainteté de son règne et de son pur amour. Vous n’êtes point pauvre d’esprit puisque votre fond intérieur est tout plein de désirs : vous prenez un chemin à n’arriver jamais où vous désirez. Lorsque vous aurez appris à demeurer dans le néant et que vous vous en contenterez, vous verrez bien plus d’abondance et d’une manière bien plus épurée.

« Depuis que je me suis mis à rien,

j’ai trouvé que rien ne me manque1086 ».xcviii

Ce sont les paroles d’un grand saint qui l’avait bien expérimenté. Vous vous trompez, ma chère fille, la vie intérieure n’est pas dans les lumières, mais dans le pur abandon à la conduite et à l’Esprit de Jésus.

Il est bon de voir ce que Dieu nous montre comme notre propre misère, notre néant, notre impuissance, pour nous tenir dans l’humiliation et nous convaincre que nous ne sommes rien et ne pouvons rien que par sa grâce. Ces connaissances-là sont bonnes parce qu’elles nous sont données de Dieu. Mais celles qui sont recherchées par l’activité, la force et la diligence de notre esprit sont bien sèches devant Dieu, parce qu’elles n’ont pas l’onction de sa grâce.

L’unique moyen pour faire un grand progrès dans la vie spirituelle, c’est de connaître devant Dieu notre néant, notre indigence et notre incapacité. En cette vue et dans cette croyance que nous avons tant de fois expérimentées, il faut s’abandonner à Dieu, se confiant en sa miséricorde, pour être conduite selon qu’il lui plaira : soit en lumière, soit en ténèbres ; et puis simplifier son esprit sans lui permettre de tant voir et raisonner.

Il faut vous contenter de ce que Dieu vous donne sans chercher à le posséder d’une autre façon. Ce n’est point à force de bras que la grâce et l’amour divin s’acquièrent, c’est à force de s’humilier devant Dieu, d’avouer son indignité, et de se contenter de toute pauvreté et basseté1087. Il faut vous contenter de n’être rien, et

« Vous serez d’autant plus

que vous voudrez être moins ».xcix

La vie de grâce n’est pas comme la vie du siècle. Il faut s’avancer et se produire dans le monde pour y paraître et y être quelque chose selon la vanité ; mais dans la vie intérieure, on y avance en reculant. C’est-à-dire : vous y faites fortune en n’y voulant rien êtrec et vous paraissez d’autant plus aux yeux de Dieu que moins vous avez d’éclat et d’apparence aux vôtres et à ceux des créatures.

Les richesses de la vie de grâce, c’est la suprême pauvreté. Vous êtes bien loin de la posséder, car au lieu de vous dépouiller vous vous revêtez, sous prétexte de bien mieux faire.ci Quand le soleil est trop grand, il éblouit ; quand vous avez trop de lumière, elle vous offusque. Votre esprit naturel est ravi de ne demeurer point à jeun, et lorsqu’il n’a ni lumière ni sentiment, il crie miséricorde, il vous trouble et vous tire de la paix. Il faut, ma très chère fille, le mettre en pénitence : nous en sommes dans le temps ; et il ne faut point avoir de pitié de ses cris. Ce sont ses intérêts qui le font crier. Il faut fermer les oreilles à ses plaintes et vous contenter dans votre ignorance, votre impuissance et pauvreté.

Jusqu’ici vous n’avez pas cherché Dieu purement, mais vous vous êtes recherchée vous-même. Votre tendance secrète, et souvent manifeste, n’a été que de contenter et satisfaire votre esprit qui a toujours été partagé le premier ; et pourvu qu’il fût en repos, vous croyiez avoir fait beaucoup. Apprenez maintenant une leçon contraire, qui est de contenter Dieu, vous abandonnant à sa conduite en foi et simplicité sans l’éplucher, vous résignant humblement à ses saintes volontés, attendant en patience sa grâce et sa lumière, sans que l’activité naturelle de votre esprit la prévienne pour la dévorer et se satisfaire soi-même.

Voilà une grande leçon que je vous ai faite contre mon dessein, car je ne pensais pas vous rien dire, et cependant je vous ai dit la plus pressante vérité qui regarde votre état intérieur ; et me suis trouvée si remplie, si assurée de la vérité que je vous ai dite que je n’en puis nullement douter. Pensez-y, ma très chère fille, voilà vos liens intérieurs qui sont bien plus malins que vous ne pensez. Priez Notre Seigneur qu’il les rompe et qu’il vous fasse la grâce d’être comme un petit enfant, tout soumis et simplifié à sa sainte conduite.

Il y a longtemps que je vous prêche ces qualités, tâchez de vous en remplir et renoncez à tous désirs de savoir, de connaître, de sentir, etc.

« Ut jumentum factus sum », dit David 1088 : « J’ai été faite comme la jument » et ai demeuré avec vous. Demeurez à Dieu comme une pauvre bête incapable de quoi que ce soit, sinon d’être ce qu’il lui plaira ; ignorant tout et ne sachant rien que sa très sainte volonté à laquelle vous serez abandonnée et soumise sans la connaître. Et vous verrez que sa grâce, son amour et son esprit régneront en vous1089.

Comment prier ?

Vous m’avez quelquefois demandé comment il faut prier pour le prochain. Les uns prient vocalement, et d’autres en esprit pur et simple. L’âme prie pour son prochain selon son degré d’oraison ; quelquefois Dieu donne mouvement à l’âme de prier pour les misères d’autrui et, quand vous sentez en vous cette disposition, vous devez prier en la manière qu’on vous donne le mouvement.cii La plus ordinaire façon en laquelle vous devez prier, c’est en foi, par un simple regard vers Dieu qui connaît les besoins de ses créatures ; vous le priez qu’il les sanctifie toutes, et si votre prochain a des besoins particuliers qui soient à votre connaissance, vous les pouvez offrir à Notre Seigneur sans beaucoup vous en remplir, crainte que, sous prétexte de charité, vous ne jetiez votre esprit dans la dissipation et dans les égarements de votre imagination… Aimez votre prochain comme Dieu l’aime, et en l’état où sa sagesse éternelle le réduit ou le tient1090.

Enfin « La voie qui rend plus de gloire à Dieu est celle d’anéantissement » :

Il faut vous plaire dans la voie où Dieu vous a mise. Ce n’est pas vous qui l’avez choisie, mais la Sagesse éternelle l’a choisie pour vousciii et vous oblige de vous y appliquer, sans vous gêner [inquiéter] que vous ne faites rien de grand ni d’excellent pour la gloire de Notre Seigneur. La foi vous apprend que la plus grande et la plus digne gloire que vous lui pouvez donner, c’est d’être parfaitement soumise à son bon plaisir, c’est d’être la captive de son amour, c’est d’être sans choix, sans vie et sans aucune volonté ; parce que lorsque vous êtes de la sorte, il se glorifie parfaitement en vous.

En cet état, vous lui donnez plus de gloire que si vous bâtissiez mille hôpitaux et que si vous faisiez beaucoup d’autres bonnes œuvres dans lesquelles votre amour-propre prendrait vie dans votre bonne action. Au lieu que dans la voie où la bonté de Dieu vous mène, tout tend au néant et à la destruction de vous-même. […] 1091 Ne sortez point de votre voie pour entrer dans une voie étrangère et qui ne vous est point propre. Et ce qui vous doit consoler et mettre en repos, c’est l’union que vous avez comme chrétienne à l’Église. Et comme vous faites un corps avec tous les chrétiens qui sont les membres de Jésus-Christ, toutes les bonnes œuvres qu’un bon chrétien fait, vous y avez part et vous y contribuez en une certaine façon ; à raison que vous êtes unie à ce membre comme faisant un même corps. Et dans cette sainte liaison, vous êtes charitable, humble et patiente avec votre prochain.

Il ne faut point vouloir faire ce qu’ils font, dans votre voie. Vous ne devez plus dire : « Je voudrais ceci ou cela », car la divine volonté doit tellement agir en vous qu’elle soit la toute-puissante dans votre âme, sans permettre à votre amour-propre de souhaiter, ou s’inquiéter de ne faire pas tant de bien que beaucoup d’autres.

Si Dieu ne veut point ces œuvres-là de vous, pourquoi les voulez-vous faire ? C’est un reste de la malignité que nous avons reçue d’Adam de vouloir toujours être et faire quelque chose qui nous paraisse, pour y prendre une secrète satisfaction.civ Nous ne pouvons mordre dans l’anéantissement ; la pensée d’icelui nous tourmente et cependant c’est notre salut. Dieu vous veut dans cet état : est-ce à vous d’en vouloir un autre ? La volonté de Dieu n’est-elle pas plus sainte que tout le reste ? Et ce que Dieu a choisi pour vous, ne vous est-il pas plus salutaire que tous les biens et bonnes actions que vous pourriez opérer ? Ô ma fille, serions-nous si téméraires de donner des lois à Dieu ? Pour moi, je vous avoue que j’ai tant de respect pour son bon plaisir, que j’aime mieux relever de terre des fétus, par son ordre, que de convertir tout l’univers par l’ardeur de ma volonté1092. Ô ma fille, quand serons-nous dans cette bienheureuse mort qui donnera vie au bon plaisir de Dieu en nous ? Il faut bien travailler à l’abnégation de nous-mêmes. Il faut bien détruire nos propres satisfactions. Je ne sais si vous avez bien compris ce que je vous veux dire touchant les bonnes actions qui sont faites par autrui. Je vous dis que comme vous priez avec tous les chrétiens à cause de l’union, que vous travaillez aussi avec eux1093.

La voie est d’anéantissement :

Ma chère fille, ne vous rebutez point sur cet état de mort totale de soi-même. Ce n’est point l’œuvre de la créature, mais l’œuvre de la main toute puissante de Dieu qui y fait entrer l’âme à mesure qu’elle se dépouille et qu’elle se désapproprie de tout ce qui occupe et qui remplit son fond. C’est l’état pur et saint que vous avez voué au baptême. C’est celui qui nous fait cesser d’être ce que nous sommes pour faire être et vivre Jésus Christ en nous1094.

Une rédactrice 1095 cite une lettre de Mectilde à son amie de Châteauvieux qui n’est pas encore moniale. Elle est écrite durant sa retraite décisive de 1661-1662, une véritable agonie de la prieure selon V. Andral :

Je ne puis différer davantage la consolation que je prends de vous demander de vos chères nouvelles ; vous verrez en cela que je ne suis point morte, non certainement je ne le suis point, au contraire, il me semble que je prends vie et qu’au lieu d’être occupée de la mort, je suis appliquée à aimer. Je ne puis penser au passé, encore moins à l’avenir.cv Mon âme ayant rencontré son Dieu à l’entrée de sa solitude, elle s’y est liée d’une telle sorte qu’elle n’a pu encore entreprendre d’autre pensée. Il faut qu’il me serve de tout et que son amour fasse ma préparation pour la mort, car je n’y puis nullement réfléchir. Ô très chère, que je vois par expérience que si les âmes se laissaient à Dieu, qu’il leur serait toutes choses. Il les soutiendrait et les substanterait de lui-même et de ses ineffables miséricordes. Oh ! Que la solitude est désirable, puisqu’elle nous fait posséder Dieu plus pleinement et avec moins d’ombrage ; elle est, si je ne me trompe, le centre de mon âme et la santé de mon corps. Je m’y porte très bien jusqu’à présent, nous n’espérons pas moins de la suite.



Élisabeth de Brême, la Mère Benoîte de la Passion (1607-1668)

C’est à cette religieuse que l’historienne Mère de Blémur consacre sa plus longue notice dans sa revue de plusieurs dizaines d’abbesses et prieures bénédictines1096. Née à Sarrebourg, elle fut envoyée à Nancy « afin qu’elle y apprît la langue française » [61097]. Elle voulut entrer aux Annonciades (le premier couvent de Mectilde), mais fut mariée à dix-sept ans. Veuve à vingt ans avec une petite fille, elle entre chez les bénédictines de Rambervillers trois années plus tard et en deviendra la prieure en 1653 pour le rester jusqu’à sa mort. « Elle avait sous sa direction, entre les autres novices, la sœur Mechtilde […] ; la Maîtresse et la Novice se sont efforcées l’une l’autre de se surpasser pour la mortification1098 ».

Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô témoigne :

[108] L’état de cette âme est vrai, tout ce qui est dans l’esprit est de Dieu, et opération divine dans ses Puissances, qui peu à peu les simplifie, pour les approcher et ainsi les perdre en Dieu, et de cette sorte le faire trouver dans ce fond et capacité intime de l’âme ; qu’elle reçoive donc passivement ces divins et bénis effets, qui sont les messagers du cher retour des puissances dans leur origine ; qu’elle les reçoivent, les laissant écouler à mesure qu’ils s’évanouiront, demeurant ainsi passive après leur départ, et de la sorte elle trouvera Dieu ; car tout ceci tend à ce bonheur. Je crois que si l’âme est généralement passive, soit à l’abondance soit à la pauvreté, qu’elle pourra trouver quelque chose qu’elle ne sait pas, et qu’elle recevra grande bénédiction. Il faut donc qu’elle soit bien fidèle à cet état contemplatif où Dieu l’attire et qu’elle reçoive bien passivement toutes ses miséricordes ; de manière pourtant que si elles se tarissent, elle les laisse aussi tarir passivement.

La figure étant peu connue hors de son Ordre, nous soulignons son approfondissement intérieur par de beaux « dits » rapportés par la Mère de Blémur, avant de proposer des extraits de lettres publiées par les bénédictines et/ou figurant dans un volume manuscrit :

[15] Il n’appartient qu’à Dieu de faire son ouvrage et d’opérer sa gloire et son pur amour dans les âmes, mais il est certain que c’est au dépens des sens et de la nature jusqu’à la mort totale de ce qui reste de la créature. Alors Dieu fait un effet de sa Résurrection, par son esprit et par sa vie très pure, et cela d’une manière imperceptible et au-dessus de la connaissance de l’âme. […] il y a de certaines personnes que Notre Seigneur attire dans un abîme d’amour, de silence et d’anéantissement, à l’exclusion de toutes les créatures.

[21] Lorsque je m’applique à lui (Jésus-Christ crucifié), ce n’est point pour charmer mes douleurs, mais par devoir d’amour ; et cependant à parler franchement, il me semble que je suis sans amour, sans foi, sans espérance, et que je n’en désire point. Il ne me reste qu’une impression qui consiste en ces mots : perte, abîme, mort. […] je me trouve dans un grand silence et dans une profonde paix […] il ne reste rien à la créature qu’une idée très nue et très simple de l’immensité de Dieu…

[22] Il ne me reste qu’une foi nue et très dégagée […] si on me demandait la raison pourquoi on souffre, on répondrait : ce n’est pas que j’ai de mauvaises pensées, je n’en ai ni de bonnes ni de mauvaises, mais il me semble que je suis dans une séparation éternelle de l’objet de mon amour qui est mon Dieu ; cette sorte de peine m’est ordinaire à présent et elle m’arrive presque toujours de grand matin.

Dans une lettre à une supérieure :

[24] Je vous ai déjà fait savoir que Notre Seigneur me conduit sans lumières et sans connaissances et il m’ôte le désir de savoir et de connaître ce qu’il opère. Un des jours passés, après que la sainte Messe fut achevée, qui ne dura qu’un moment à mon gré, je me trouvai dans une tranquillité qui ne m’est pas ordinaire ; je ne puis m’exprimer là-dessus sinon que je crois que c’est quelque avant-goût de l’autre vie. Je crois encore que si je vivais cent millions d’années, je n’arriverais pas à ce point par tout mon travail ; c’est une grâce qui se donne, mais qui ne se peut acquérir ; il n’y a rien du nôtre ; ce repos n’était que le commencement d’une longue et profonde occupation ; mais comme la Communauté sortit du Chœur pour aller au travail, j’y allai aussi ; cet attrait me continua le long du jour, etc.

Il ne m’est pas possible de considérer les Mystères de la Passion, quoique j’aie de puissants attraits vers ce douloureux état de Notre Seigneur. Au moment que je tourne ma vue sur le Dieu d’amour crucifié, mon cœur est transporté, l’entendement éclairé et l’âme occupée d’une manière ineffable ; je ne peux dire que ces mots : « Excès d’amour infini et incompréhensible à tout esprit ». L’âme demeure ensuite humiliée et anéantie.

[28] Son attrait était le regard simple de Dieu, en nudité de foi, sans nul discours ; c’était un état passif dans lequel elle attendait que Dieu fît en elle ce qu’il aurait agréable.

[31] Il arrive quelquefois, selon qu’il plaît à Dieu, d’emprisonner les puissances de l’âme dans une solitude et dans un silence très dur à la nature et aux sens […] l’état d’emprisonnement n’est pas renfermé au temps de l’oraison, mais encore quand il est passé ; il est vrai que cela ne dure pas ordinairement plus de deux ou trois jours […]

[33] Je n’ai plus d’intention, ni de vouloir, ni de pouvoir dans toutes mes actions, pour saintes qu’elles soient ; mon oraison est presque sans commencement et sans fin, je veux dire que j’en sors comme j’y suis entrée, dans la simplicité d’esprit, toutes les voies et les sentiers me sont fermés, et le seront encore plus dans la suite, Dieu seul connaîtra le chemin par où Il me fera marcher […] je serai réduite dans une entière perte de moi-même […] qu’importe, il me suffit de savoir que Dieu est en moi, sans moi, mais un temps viendra que je serai dans un abîme hors de ma connaissance.

[54] on m’arrache, mais doucement et agréablement, de tout ce qui est sous le ciel ; on me tire dans un abîme, c’est-à-dire dans la profondeur de mon néant ; c’est là où je trouve la véritable paix, tout le reste n’est rien ; dans cette profondeur de silence, on apprend une doctrine sans connaissance ni lumière, tout est dans l’obscurité ; il ne reste plus d’ambition à l’âme, que de perdre ses propres intérêts et de se perdre elle-même pour gagner uniquement Jésus-Christ.

[66-67] Le transport d’une douce fureur […] paisible et calme comme le feu qui semble dormir sous la cendre, puis il vient un moment favorable qui rallume ce brasier par le souffle du divin Esprit […] Sur quoi elle entendit ces paroles en l’intérieur de son âme, « par trop d’amour il faut mourir, et revivre d’un élément qui n’est que pure flamme ». […] Il me semble que cette vie est si précieuse que je n’ai qu’un moment pour adhérer à Dieu et que le reste se doit faire en passant1099.

[102] La sainte agonisante […] chanta son Cantique ordinaire : « Par trop d’amour il faut mourir », etc. Étant un peu revenue elle se reprit disant : Je me trompe de dire que par trop d’amour il faut mourir, c’est plutôt faute d’amour. L’on ouvrit sa poitrine pour en tirer son cœur, contre sa défense expresse. Ceux qui virent ce cœur assurent qu’il n’était pas fait comme les autres : il était gros et souple, ouvert au-dessus avec des veines toutes navrées [blessées], plusieurs personnes sont d’opinion qu’elle est morte d’amour, quoi qu’elle s’imaginait toujours qu’elle n’aimait pas assez ; c’était sa plainte ordinaire […]



Correspondance de Mectilde avec la Mère Benoîte

Mectilde écrit du monastère de Montmartre en 1641 à Élisabeth, la Mère Benoîte :

[…] Je vous ai déjà souhaitée plus de mille fois en ce saint lieu où je suis. Ô Dieu, que vous auriez de consolation ! ou plutôt de sainte appréhension de marcher sur une terre arrosée et trempée du sang du sacré martyr saint Denis, ce grand maître de la théologie mystique 1100 ! II faudrait un grand volume pour vous dépeindre la dignité du lieu et la sainteté qui s’y trouve. Il y a grande quantité de saintes reliques et des corps saints tout entiers, et s’il y a un paradis en terre, je puis dire que c’est Montmartre, qui est un vrai paradis terrestre où les vertus se pratiquent en perfection et où notre sainte Règle est gardée dans une observance très exacte. Je sais que vous avez été autrefois dans la pensée que la réforme n’y était pas. Je vous puis assurer et protester qu’elle y est si particulièrement pratiquée par les saintes religieuses de ce lieu que cela ravit d’admiration et je vous supplie d’en louer et remercier notre bon Dieu et qu’il continue ses saintes bénédictions. Souvenez-vous, s’il vous plaît, d’une lettre que je vous écrivis il y a quelque temps, où je vous racontais quelques merveilles de ce sacré lieu. Tout ce que je vous dis en cette lettre n’est rien à l’égal de ce que j’y trouve ; j’en glorifierai Dieu éternellement.

J’ai toujours grandement à l’esprit ma pauvre Marguerite1101. Je vous promets de faire mon possible pour elle. Si l’obéissance me laisse agir, je tâcherai de lui trouver quelque lieu vertueux et saint. Courage, ma très chère Mère, je prierai toutes les saintes âmes de ce lieu sacré de prier Dieu pour vous ; elles me l’ont déjà promis, mais à condition que vous ferez le même pour elles, mais surtout pour Madame l’Abbesse1102, qui est la première et la plus favorisée du Ciel. Je vous assure que toutes les vertus sont amassées en elle ; priez la divine bonté de les lui continuer puisqu’elle l’a choisie pour une œuvre si sainte.

Si vous saviez combien vos lettres me consolent, vous prendriez la peine de m’écrire plus souvent ; vous connaissez mon esprit et mon néant. J’aurais infiniment désiré de vous parler encore une fois, mais il plaît à ce Dieu d’amour me tenir dans la privation ; j’embrasse la sainte Croix avec vous, et désire de tout mon cœur mourir sur icelle. Je ne sais comment remercier cette adorable bonté de m’avoir retirée en un lieu où, par le secours divin et l’exemple que j’ai journellement devant les yeux, je peux devenir parfaite. Il faut que je vous dise que je crains bien qu’il ne durera guère et j’en suis déjà dans les appréhensions. Je vous supplie, donnez-moi fortement et instamment à Dieu et le priez qu’il captive toutes les puissances de mon âme, en sorte que je meure mille fois plutôt que de l’offenser. Cette crainte de tomber dans le vice me donne mille frayeurs et m’empêche d’être si parfaitement résignée de sortir d’ici, encore que je m’abandonne à Dieu autant que je puis. Je voudrais de très bon cœur descendre dans les enfers plutôt que de déplaire à Dieu, secourez-moi de vos prières à ce sujet. Or, la plus ordinaire pensée que j’ai de présent, c’est le désir d’être parfaitement anéantie et d’être attachée sur la très précieuse Croix. Quant à l’anéantissement, je le comprends intérieur et extérieur, m’étant avis que sans icelui je n’avancerai pas vers Dieu : et, pour l’extérieur, il est facile avec la grâce ; mais l’intérieur, je le trouve difficile parce qu’il me semble que toute la diligence est peu si Dieu même n’anéantit les puissances. La vivacité de mon esprit me travaille beaucoup, et le peu de constance qui est en moi me prive de beaucoup de grâces. […] 1103.

À la mort du P. Chrysostome, la Mère Benoîte décrit à Mectilde son ressenti intérieur :

Vive l’anéantissement sacré de mon Dieu !

Par la lecture de votre lettre, j’ai appris que notre cher Père avait quitté la terre pour aller au ciel. J’eus une grande émotion de cœur qui me continua le long du jour (c’était le dimanche de Quasimodo). Cette émotion contenait en soi une grande ardeur d’esprit, qui brisait quasi les forces du corps. L’espérance, la réjouissance de sa béatitude emportaient le dessus sur la tristesse. Au commencement de l’office des morts, je fus outré 1104 de nouveau d’une grande tristesse, mais l’intime complaisance au vouloir de ce grand Dieu ne permit point que les larmes coulassent. Il me semblait que mon âme se fondait en dilection du bon plaisir de Dieu. Étant en oraison après Vêpres, il me fut montré comme dans une nuée assez claire, que la perte que nous avons faite se trouvait dans le ciel, qu’on ne pouvait pas dire en vérité l’avoir perdu, que les pertes que l’on fait en Dieu se retrouvent pleinement en Lui. Vous savez, ma très Chère Mère, combien j’ai perdu, parlant humainement, néanmoins il n’était pas en mon pouvoir d’en faire le sacrifice à ce Dieu d’amour, parce que mon vouloir était tout anéanti dans le vouloir divin. Je ne saurais dire, ma très Chère Mère, l’occupation de mon esprit tout ce jour-là. J’aime autant en béatitude, et même davantage que l’assistance que j’en recevais lorsqu’il était en terre. Il nous peut beaucoup plus servir en ces hauts lieux qu’en cette vallée de larmes. Je suis bien plus près de lui à présent que lorsqu’il était vivant à Paris, parce que nous le trouvons en Dieu.

Il faut que je vous dise, ma Chère Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande assemblée de peuple, entre autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut et délicieux. Étant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même ? Ne serait-ce point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu ? Ma Chère Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais aucun fondement. cviJ’avais écrit sept ou huit articles pour lui envoyer, cependant le ciel nous a ravi cette belle âme tant illuminée de l’esprit de Dieu. Il ne le faut plus chercher sur la terre, mais au ciel, à la source des fontaines de lumière. Ne croyez pas, ma très Chère Mère, qu’il vous ait laissée orpheline, non, non, il nous sera propice au ciel. […] Désirons infiniment, ma très Chère Mère, qu’il nous obtienne la grâce d’être vraiment passive au milieu des bourrasques et évènements fâcheux de la vie. C’est là où bute mon esprit. C’est la source d’humilité d’être passive aux pieds de Dieu. […] 1105.

[11] En novembre 1650, alors à Rambervillers, Mectilde prend la direction spirituelle de son amie :

Ma révérende Mère, Je vous fais ces mots en hâte parce que la Providence me fournit une occasion pressée et j’ai désiré vous assurer que j’ai reçu fidèlement celles que votre charité m’a fait la grâce de m’écrire en date du cinq du courant, la lecture desquelles me donne un grand sujet de louer Dieu des miséricordes qu’Il fait à votre âme de vous instruire par Lui-même de ses sacrés sentiers. Je vous conjure de lui être fidèle ; il est vrai que lorsque la passivité est entière, l’âme n’a pas de peine d’être longtemps à l’oraison. Je vois bien que votre âme y était encore opérante quoique délicatement. Ne vous étonnez pas de voir cet abîme de malignité en vous, c’est une grâce et une lumière annexée à l’état en question et qui opère un anéantissement profond. Gardez-vous d’aucune activité sur cette vue de péché [… 13] quand le trait de la grâce est puissant et qu’il fait cessation de toute opération en l’âme, il n’y a point d’instruction pour lors, sinon de se laisser abîmer […] Voilà ce qu’il m’est donné de vous dire […]1106.

Peu après, en janvier ou février 1651, la mère Benoîte est réfugiée en Alsace et l’assistance par Mectilde se poursuit :

[…] [17] Disons donc sur le premier article de votre dernière lettre que, touchant le respect avec lequel je vous traite, je vous assure n’en avoir aucun scrupule et que je ne crois pas contrevenir à l’attrait de la grâce en agissant de la sorte avec vous et si cela vous peine d’une façon, il vous humiliera d’une autre. Je ne puis traiter autrement avec vous et même avec d’autres, car les âmes qui tendent à Dieu ont, je ne le sais quel rapport à notre Seigneur Jésus-Christ, qui m’oblige à les respecter (non les âmes simplement, mais la grâce de Jésus-Christ opérant en elles) ce n’est donc pas vous que je respecte en tant que créature ; mais Dieu essentiellement régnant en vous (voilà sur le premier point et vous devez ne point faire de retour là-dessus.)

Secondement, vous dites que vous avez ressenti les effets de notre assistance, jointe à la miséricorde que notre Seigneur vous fait de vous enseigner et que jamais vous ne seriez entrée dans la voie, etc. J’avoue que la Providence divine s’est voulu servir de moi pour vous comme elle fit autrefois d’une ânesse pour enseigner un prophète. Dieu se sert de qui il lui plaît, des bêtes comme des créatures : il faut toujours demeurer dans le néant et croire que [19] s’il ne m’avait envoyée vers vous, il vous aurait instruite plus efficacement lui-même ou il aurait suscité d’autres âmes pour vous aider à développer votre sentier. cvii[…] Donnez votre temps d’oraison au sacré silence […]1107.

De Paris, à la mère Benoîte réfugiée en Alsace, le 27 février 1651 :

[…] [25] Il est vrai, ma très chère mère, que la vraie récollection, ou plutôt recueillement de l’âme en Dieu est bien rare et de peu de durée en cette vie : il sera sans interruption dans la bienheureuse éternité. Dans cet état de paix et d’anéantissement, l’âme prie en criant bien haut quoiqu’en silence sans dire mot ; demeurez dans cette paix puisque Dieu vous y met et laissez tout le reste à son amoureuse Providence. Portez cette crainte que Dieu permet que vous ressentiez ; l’âme qui se laisse et s’abandonne tout à Dieu ne peut jamais périr ; mais puisque notre Seigneur vous tient dans cette peine sans inquiétude, portez-là sans y faire beaucoup de réflexion : vous êtes bien et devant Dieu et devant les hommes, j’en réponds ; bien que je sois une bien misérable pécheresse, je prends la hardiesse en sa divine [27] présence de vous parler ainsi, d’autant que ça été par son ordre tout ce que je vous ai dit, et si vous tâchez de le suivre, vous en verrez un jour la bienheureuse fin dans votre consommation. […]1108.

Paris, 1er mars 1652 :

[…] Il est bon pour votre âme que vous soyez sans lumière et sans connaissance, mais vous n’y êtes point encore tout à fait, il faut que vous y soyez encore davantage. [… 31] Je vous trouve secrètement attachée à l’intérêt de votre perfection ; soyez très libre sans vous divertir de Dieu. […] 1109.

Les années passent ; Mectilde va fonder et écrit :

[…]. Je ne sais comme Notre Seigneur me tient ni ce qu’il veut faire de moi ; je me laisse tellement à sa disposition que je ne dis pas une parole pour avancer ou reculer cette œuvre. Elle n’est point à moi et l’on m’y fait porter un état d’anéantissement si grand que je n’ai reçu intérieurement aucune connaissance qui m’y lie. J’ai bien un lien secret, mais je vous avoue que je ne le comprends pas : tout ce qui m’a été donné, ça a été un jour à la Sainte Communion ; je compris la dignité et sainteté de cette adoration perpétuelle, j’en connus l’importance, et avec quelle pureté il y fallait agir. Mon esprit fut fait comme un mort, sans complaisance, sans désirs, sans ardeur et même sans avoir aucun être en cette affaire — je crois que vous me concevez — et dès lors je demeurais passive à cette œuvre, sans pouvoir résister ni l’avancer, car j’étais, ce me semble, morte à tout cela, et suis demeurée de la sorte, de manière que je n’y suis rien et n’y dispose de rien ; Dieu seul s’en est réservé la maîtrise. […] Continuez votre charité pour mon âme, je vous en supplie, puisque Notre Seigneur vous en donne le mouvement. […] J’ai reçu depuis peu des nouvelles de la bonne âme. Elle a reçu votre lettre avec grande joie. Écrivez-lui quand Notre Seigneur vous en donnera la pensée. Le bon frère qui m’écrivait pour elle est malade depuis quatre ou cinq mois ; priez Dieu pour lui. […] 1110.

Quinze jours plus tard, le 7 septembre, Mectilde fait part de son épreuve :

[…] Ô ma chère Mère, si je pouvais parler, je dirais bien des choses ; mais je suis devenue muette et je n’ai plus rien à dire, car je ne sais et ne connais plus rien dans la vie intérieure. Je n’y vois plus goutte. Je prie Notre Seigneur qu’il vous fasse connaître comme je suis : il m’est impossible de le pouvoir exprimer. Je ne tiens plus de place. Je n’ai plus de voie, je ne sais plus ce que c’est [que la vie] intérieure ; je ne sais plus ce que je suis, ni où je suis ; je vis et il semble que je sois morte. Le néant est ma portion. Donnez-nous de vos nouvelles et priez Dieu pour nous […]1111.

Puis on pense que Benoîte va être emportée par la maladie (elle vivra encore quinze années). Mectilde :

Ma très chère Mère, Ayant appris par les lettres de notre bonne Mère l’état d’infirmité où vous êtes continuellement réduite, je me suis trouvée dans la disposition d’être fort touchée de la perte que je ferai de votre chère personne lorsque Notre Seigneur vous retirera de cette vie. C’est un sacrifice très grand et des plus grands que je puis faire ; mais il faut se résoudre à être dépouillée de tout sans aucune réserve. Ô que de morts il faut faire avant que de l’être ! En effet, ma toute chère Mère, selon les apparences et la continuation de vos maladies, il se faut résoudre de vous voir partir. J’ai été obligée ce matin à la sainte Communion de vous rendre à Dieu et à me désapproprier de tous les usages et de tous les appuis que j’avais en vous. C’était une vie secrète que je conservais, dans la consolation que je ressentais de notre sainte union.

Je sais bien que Dieu vous a donné charité pour moi autant que pour vous-même, et lorsque je voyais la part que votre bonté me donnait en votre sainte affection, mon âme s’en réjouissait et il me semblait que je ne pouvais manquer ayant votre charité pour appui. […]

Je reçois tous les jours assez de lois intérieures dans le fond de mon esprit pour être certaine que ma petite voie n’est que silence et anéantissement. Demeurons dans l’abîme où la conduite de Dieu nous tient, et que chaque âme soit victime selon son degré d’amour, n’étant plus rien qu’une pure capacité de son bon plaisir, laissons-nous consommer comme il lui plaira. Votre âme, ma très chère, approche de sa fin et du moment de sa totale consommation. Je la vois, ce me semble, se laisser en proie à l’amour divin qui fait ses opérations en différentes manières, je le révère de tout mon cœur et le supplie puisqu’il me met dans l’obligation d’un dépouillement éternel, qu’il vous permette encore une fois de me donner de vos nouvelles et que je demeure unie à vous comme lui-même nous a unies. […] Vous avez été ma chère et bonne maîtresse sur la terre, soyez-la encore au ciel. S’il m’était permis d’avoir encore quelque désir, ce serait de vous revoir avant la mort. Et même la pensée de ce cher bien me voudrait faire trouver quelque invention pour obliger les personnes d’ici à consentir que je fasse un petit voyage, qui ne durerait qu’un mois ou six semaines. […] Adieu donc, ma très chère Mère, allez à Dieu s’il vous retire de ce monde ! 1112.

Six années passent, Bernières meurt, Mectilde croit devoir mourir, et de fait cela se produit mystiquement ; mais Monsieur Bertot et la carmélite Marguerite du Saint-Sacrement veillent, et survient le rétablissement. Mectilde écrit :

Ma très Révérende Mère, Il me semble qu’il y a si longtemps que je ne vous ai écrit, que j’en souffre un peu de peine, car mon plus grand bonheur en ce monde est de me trouver dans votre sainte union au Cœur de Jésus douloureux en croix, et anéanti dans le Très Saint Sacrement. Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ : je veux dire qu’il soit privé de sa vie en nous ; c’est ce que je fais tous les jours, en mille manières. J’en suis en une profonde douleur et c’est pour cela que je gémis, et que je vous prie et conjure de redoubler vos saintes prières. Au nom de Jésus en croix et sacrifié sur l’autel, faites pour moi quelques prières extraordinaires, par des communions et applications à Dieu dans votre intérieur. J’en ai un besoin si grand que je me sens périr, ma très chère Mère ; soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir.

Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps. Donnez-moi votre secours, par la charité que vous avez puisée dans le Cœur de Jésus Christ, comme à une âme qui a perdu la vie et qui ne peut ressusciter que par Jésus Christ. […]

Je demeure comme abîmée aux pieds de Notre Seigneur, le laissant faire ma ruine, ma destruction et ma consommation comme il lui plaît. Quelques servantes de Dieu ont eu des pensées de l’état où Dieu me tient, entre autres la bonne Mère Marguerite du Saint Sacrement 1113, qui me manda, lorsque j’étais fort malade, que je n’en mourrais point et que celui qui faisait le mal ferait lui-même la guérison. Cela arriva de la sorte, car ayant tous les jours la fièvre, avec des redoublements de frisson, un samedi, avant l’Immaculée Conception de Notre-Dame, l’on m’enleva mon mal tout d’un coup et je ne sais où on l’a mis ; il est à quartier [en rémission] pour revenir quand il plaira au Souverain Maître lui commander de revenir. Nous demeurons ainsi mourante sans mourir, souffrante sans souffrir, car en vérité je ne puis dire que je souffre. Tout ce qui était plus fort à soutenir, c’est une effroyable destruction qui se fait au fond de l’âme ; tout y meurt et tout y est perdu ; je ne sais où je suis, ce que je suis, ce que je veux, ce que je ne veux pas, si je suis morte ou vivante, cela ne se peut dire. Priez Dieu qu’il me fasse sortir du péché ; je suis horrible devant ses yeux divins. […] 1114.

22 janvier 1660. Benoîte :

[…] Il faut que je vous dise, ma très chère Mère, que la liaison que mon âme a avec la vôtre va toujours croissant devant Dieu d’une manière que je ne peux vous dire et que Dieu seul connaît. Dimanche dernier après la sainte Communion, une personne a eu connaissance, ou plutôt impression, de ce qui s’est passé en vous pendant votre incommodité dernière, avec plusieurs circonstances ; et comme cette personne était obligée d’anéantir toutes les connaissances pour écouter son âme en Dieu, nonobstant, elle eut impression que tout ce qui s’était passé en vous était une singulière grâce de notre Bon Dieu, et que vous en ressentiriez les effets particuliers en votre âme. […] Je suis en peine d’une lettre que j’ai donnée à notre chère Mère, lorsqu’elle était ici, pour vous envoyer ; c’était pour Monsieur Bertot. Je la lui donnai ouverte, ce me serait une satisfaction de savoir si vous l’avez reçue. Notre chère Mère nous a dit que ledit Monsieur voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme. Je voudrais bien que Dieu vous donnât la pensée d’en avoir soin en sa présence […] 1115

Mectilde :

Est-il possible, ma très chère et plus intime Mère, que je vous sache dans une maladie extrême, et que je sois privée de la chère et douce consolation de vous écrire un pauvre petit mot ? […] L’union très sincère qu’il m’a fait la grâce d’avoir avec vous, ma très chère Mère, quoique j’en sois infiniment indigne, m’a fait ressentir la perte que j’aurais faite en ce monde si Notre Seigneur vous en avait retirée. Je vous donnais à son plaisir et cependant je vous retenais encore. Je ne me trouvais pas à votre égard dans le total dégagement. Toute la communauté m’était présente et il me semblait qu’elle avait un extrême besoin de vous, quoique peut-être vous êtes dans un sentiment bien contraire. Mais Dieu connaît tout et j’espère de sa bonté que, toute languissante que vous êtes et toute anéantie, il vous fera encore vivre. Hélas, ma très chère Mère, je sais que ce souhait vous est à charge, et que la vie vous est une espèce de martyre, puisqu’elle vous retarde de votre totale consommation : et c’est être cruelle que de vous retenir […]

Je ne sais qu’un secret dans la vie intérieure, c’est le cher et précieux abandon de nous-mêmes au bon plaisir de Dieu : il vit et règne lui seul et il suffit […]

M. Bertot est ici, il vous salue de grande affection, voyez si vous avez quelque chose à lui faire dire. […]1116.

Autre de Mectilde :

Croiriez-vous, ma plus que très chère Mère, que le silence que j’observe à votre égard ne me soit pas crucifiant ? Oui, certainement, puisque vous êtes la seule au monde à qui je puis confier mes pauvres et chétives dispositions et tous les plis et replis de mon cœur.

Il y a plusieurs mois que je suis tombée dans un état que je ne sais ce que ce pourra être, s’il sera bon ou méchant. Ce n’est pas toujours les occupations qui me privent de la chère consolation de vous écrire. Depuis le voyage de notre bonne Mère [Bernardine de la Conception Gromaire], j’ai pris plus de repos et de temps, remettant à son retour les affaires qui se pouvaient différer.

Mais il m’est survenu une étrange suspension des organes et puissances de mon âme, en telle sorte que mon corps en restait affaibli, et me trouvais sans vigueur et quasi à la mort, me semblant qu’un souffle me pourrait ôter la vie. J’ai été fréquemment de cette sorte durant ces temps. […]

Mon âme avait en fond une occupation profonde non distincte, mais qui semblait dévorer et consommer quelque chose, quelquefois dans une paix et cessation si profonde qu’il n’y paraissait pas seulement, même dans le fond, un petit respir de vie. […]

C’est assez de vous pouvoir dire ce peu que j’écris, pour exciter votre très grande bonté à mon endroit de redoubler vos saintes prières et de vous appliquer à Notre Seigneur pour moi, autant qu’il vous en donnera la grâce et le mouvement, car il faut que je meure aux secours, aux lumières et à tout ce qui peut donner le moindre appui. Cependant vous voyez que j’en cherche auprès de vous, ma très chère Mère. Il est vrai, et tout en le cherchant et le demandant, je le remets dans le Cœur adorable de Jésus Christ, voulant me tenir dans l’abîme où je suis suspendue, sans assurance de rien. Je puis dire dans l’apparence — selon le raisonnement — de tout perdre et de faire naufrage. […]

Ce qui fait le comble de la croix, c’est que je ne vois point que ce qui se passe soit opération de Dieu. D’une part, je crains la certitude, à cause de l’appui que j’y prendrais, et de l’autre part, je vois tout perdu. Enfin je ne puis juger de mes dispositions ou états présents, sinon qu’ils seront ma ruine ou la résurrection de mon âme éternellement, ou grande miséricorde, ou grande justice. […]

J’adore dans le silence de mon cœur tout ce que Dieu en ordonnera. Je suis et ne suis plus. Vous seriez étonnée de me voir : à ce qu’on dit, je parais bien plus morte que je ne suis. Bref, ma très chère Mère, je ne sais plus que dire, je demeure quasi sans paroles, je n’ai rien à dire, je suis abandonnée ; il faut demeurer là, ne pouvant aller ni haut ni bas, ni de côté ni d’autre. Si l’âme savait qu’elle expire en Dieu, vraiment elle serait plus que très contente ; mais elle ne sait où elle est, ni ce que l’on fait, ni ce qu’elle deviendra. Le seul abandon au-dessus de l’abandon est le soutien secret de l’âme. Je ne sais si la divine Providence prend ce moyen pour me retirer de la charge où je suis, car à moins d’une grâce particulière je n’y puis subsister sans y faire confusion, car je ne vois ni n’entends pas pour l’ordinaire, du moins très souvent. Voici un échantillon de ma pauvreté, ma très chère Mère […]1117.

« Fragment d’une lettre de la Mère Benoîte écrite à la Mère Mectilde » en 1661 à la suite d’un décès :

[…] Après la dernière messe de Requiem que l’on chanta pour le repos de son âme, pendant l’Action de grâces de la première communion, je me trouvai tout d’un coup pénétrée d’une douce et cordiale affection vers cet âme, et cette pénétration fut accompagnée de douces et violentes larmes, je sentais dans mon âme une admirable liquéfaction comme si elle eût été présente à mon intérieur, ce qui me causa une joie et liesse très grande vers elle ; je fus si bien pénétrée des paroles suivantes dans mon intérieur, que je les prononçai de bouche : « Je suis au milieu du repos, des plaisirs et des contentements, je suis heureuse sans être bienheureuse, je suis l’une des plus heureuses de celles qui ne sont pas [bien?]heureuses ». Je compris que cette âme était dans un état autant heureux qu’elle pouvait être, à la réserve de la vision de Dieu, elle disait qu’elle n’était pas parfaitement heureuse, à raison de cette privation. Mon entendement entra dans une grande occupation comme dans une nuit obscure qui occupa toutes mes puissances, et je fus certifiée que cette âme avait été privilégiée cviii[…]1118.

28 juin 1664 :

[…] Jésus continue sa vie captive et cachée dans la plupart des âmes dans lesquelles il n’a pas la liberté d’opérer selon son amour et cela est affligeant. Priez-le, ma très chère mère, que je ne sois pas de ce nombre. […] 1119.

Correspondance avec Épiphane Louys, confesseur et collaborateur

Enfin on dispose de nombreuses lettres de direction par le Père Épiphane Louys, abbé d’Estival. La section consacrée à Épiphane (infra, après celle consacrée à Dorothée de Sainte Gertrude) en donne des extraits, mais il n’est pas toujours facile de déterminer quelle est la destinataire entre Benoîte, sa fille, les religieuses du couvent de Rambervillers.

Les bonnes directions mystiques sont fermes, ce dont témoigne ici, hors correspondance, la notice de la Vie de Benoîte, en N 283  :

[32] Quand cette servante de Dieu disait à ce père (je crois E[piphane] L[ouys] Prieur d’Estival), avec sa sincérité ordinaire, ce que l’Esprit Saint avait opéré en elle, par des paroles intérieures, ou par de fortes impressions, ou par quelque vision intellectuelle, il répondait que cela pouvait passer pour des imaginations qui n’étaient pas mauvaises ; mais fort communes ; que la différence qu’il trouvait entre elle et les autres, c’est que tout le monde ne prenait pas la peine de les ramasser pour s’en souvenir.

[33] Elle lui donnait quelquefois des billets de ce qui s’était passé entre Dieu et elle : il les prenait et elle n’en entendait plus parler. Elle lui écrivait pour des affaires et, en même temps, elle insérait dans le paquet de petits cahiers des communications dont Dieu l’avait honorée ; il répondait sur tout, excepté sur ce qui touchait cette matière ; et quand elle le priait dans ses lettres de lui marquer s’il avait reçu quelques écrits dont elle était en peine, il lui mandait qu’il ne se perdait pas de paquet, sans rien dire davantage.

Il lui défendit de rien écrire, la tenant en cette sévérité l’espace de près de huit mois, et cela en des termes qui ne modéraient pas le commandement, disant que c’était une occupation inutile, qui ne servait qu’à brouiller du papier et à prendre de l’appui sur des imaginations ; elle obéit.

[… 35] Elle supporta une si dure conduite pendant six ans, non seulement avec patience, mais avec joie, rendant mille grâces à Dieu de lui avoir envoyé un tel directeur qui avait un si grand soin de son âme.1120



Dorothée de Sainte Gertrude, Catherine-Dorothée Heurelle

Sœur Dorothée de Sainte-Gertrude, sous-prieure à Rambervillers, fut toujours très proche de Mère Mectilde dès le début, à Saint-Mihiel en 1641, à Montmartre en 1641-1642, à Caen en 1642, à Saint-Maur-des-Fossés de 1643 à 1646, en lien avec les membres de l’Ermitage de Bernières1121.

Fin mai 1652 :

[…] (203) Je vous exhorte, ma très chère Mère, d’aimer ce qui détruit votre amour-propre, vos intérêts et vos satisfactions. […] (209) J’ai un grand mouvement de vous dire que vous devez être plus simple ; je serais d’avis que votre oraison fut plus libre et sans une application si forte […] abaissez la pointe de votre esprit qui veut une oraison dont il n’est point capable. […] (213) Ayez bien soin de notre bonne Mère, conservez-la ; elle m’est bien chère et à toute la maison : c’est notre trésor et sans elle, que ferions-nous ? […]

Paris, jour de St Matthieu 1654 :

(219) [Le monastère de Rambervillers :] je l’ai trop aimé et je l’aime encore trop pour l’oublier, c’est une chose impossible et souvent notre mère Sous-prieure et moi, nous cherchons un moyen d’y faire un petit voyage pour avoir la consolation de vous entretenir encore une bonne fois avant que de mourir. […]

(221) Présentement je suis bien mieux selon le corps ; mais toujours très mal selon l’esprit car je suis toujours tout opposée à Dieu ; que cela est pitoyable ! Ma sœur de Jésus souffre beaucoup de corps aussi bien que d’esprit depuis quatre ou cinq jours : continuez de prier […] je suis indigne de servir cette âme et toutes celles qui sont ici ; je me vois bien l’esclave de toutes, mais je suis si ténébreuse que je ne vois goutte à leur conduite : ce qui me console, c’est que la Mère de Dieu a dit à la bonne âme [Marie des Vallées] qu’elle aura soin de cette communauté : cela me donne un peu de repos et je la lui abandonne plus confidemment puisqu’elle assure d’en prendre le soin ; elle prie bien pour ma sœur de Jésus… 1122.

(223) Adieu, ma très chère sœur, Messieurs de Bernières et de Rocquelay vous saluent ; ils font des merveilles dans leur ermitage : ils sont quelquefois plus de quinze ermites ; ils demandent souvent de vos nouvelles. Si notre bonne mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à Monsieur de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement. Nous avons ici pour notre sacristain le bon vigneron de Montmorencycix 1123 ; je ne sais si vous l’avez connu : c’est un ange en terre. Adieu, je ne puis finir, je suis en Jésus, toute votre…

17  octobre 1657  :

(233) Si vous saviez comme je deviens, vous auriez pitié de moi, je n’entends quasi plus et, comme je suis sourde, je deviens aussi stupide : vous diriez qu’on parle à une bête […] J’aspire à un petit trou n’étant pas capable de rien…

Paris 5  février 1658   :

(235)… notre bonne mère Sous-Prieure étant en alarme à cause que mon cierge s’éteignit en le prenant le jour de la Purification, elle dit qu’il en arriva autant à feu le bon Père Chrysostome et que je mourrais cette année. […] Nous avons eu tant de malades depuis Noël que je me suis vue quasi seule à Matines…

Paris mai 1659  :

(241) Ma très chère Mère, ce petit mot est en hâte pour vous dire une nouvelle qui vous surprendra sans doute puisque c’est pour vous dire que Notre Seigneur a tiré Monsieur de Bernières notre cher frère dans son sein divin pour le faire jouir d’un repos éternel. Samedi dernier trois mai, après avoir soupé sans être aucunement malade, il s’entretint à son accoutumée avec ces Messieurs et après, s’étant retiré et fait ses prières pour aller coucher, il s’en est allé dormir au Seigneur de sorte que sa maladie et sa mort n’ont pas duré le temps d’un demi-quart d’heure : voilà comme Notre Seigneur l’a anéanti. J’en suis touchée en joie et en douleur, mais la joie l’emporte de beaucoup, d’autant que je le vois réabimé dans son centre divin où il a tant respiré durant sa vie. […] Ce grand saint est mort avant que de mourir par un anéantissement continuel en tout et partout… […] Je ne tiens plus à rien qu’à la corruption de moi-même qui est effroyable.

Paris 3  septembre 1659  :

(243) Je vois des âmes être au milieu des serviteurs de Dieu sans qu’elles se puissent ouvrir ni prendre aucune consolation : il faut quelquefois porter ces états de silence et d’impuissance à parler ; cette vue de Dieu est un effet assuré de sa sainte présence […] Ne vous étonnez pas qu’elle soit si peu sensible, mais soyez le plus fidèle que vous pourrez à vous tourner vers lui. Je vous enverrai pour votre divertissement un petit brouillon de la messe mystique qui se célèbre dans l’intime de l’âme.

[…] Il y a près de six mois qu’on me tient dans les remèdes pour cette grande toux qui m’est revenue avec la fièvre ; je suis bien mieux maintenant : il y a trois jours que je ne l’ai eue : je suis au lait d’ânesse, j’ai pris les bains, j’ai bu les eaux, j’ai fait tout ce que l’on a voulu sans aucune résistance ; jamais je n’ai été si soumise que je le suis et c’est ce qui a mis l’alarme parmi nos mères qui disent que c’est une marque de mort puisque j’étais si amortie dans mes sens et mon raisonnement. […]



Épiphane Louys, abbé d’Estival (1614-1682)

Nicolas Louys entre à dix-sept ans chez les prémontrés de Verdun, puis à l’âge de vingt-quatre ans enseigne la théologie à Falaise en Normandie (il cite souvent les « mystiques de l’ouest » : Bernières, Renty, Jean de Saint-Samson), puis cinq ans plus tard on le trouve à Genlis près de Dijon. De tempérament très actif, il « commence à jouer un rôle important dans le gouvernement des prémontrés de l’Antique Rigueur réformés par Servais de Lairuelz », fait des séjours à Rome, enfin après diverses charges est élu prieur d’Etival en 1663 (on le désigne souvent sous ce nom).

Il aide à l’établissement des bénédictines de Toul. En juin 1663 il entre en relation étroite avec Mectilde1124. Elle l’apprécie vivement et écrit en janvier 1665 à une religieuse de Rambervillers :

Je vous estime heureuse d’avoir M. d’Étival. S’il était à Paris, je lui demanderais la même grâce qu’il vous fait. J’aurais bien désiré de lui parler encore avant mon départ. Je vous supplie de lui faire mes très humbles respects et Actions de grâces, je lui suis obligée, infiniment plus que je ne puis dire1125.

Puis le 7  juillet de la même année, elle confie sur celui qui deviendra son confesseur :

Au reste, j’ai une joie sensible d’apprendre les grâces et bénédictions que Notre Seigneur départ à toute votre sainte Communauté par l’entremise de Monsieur d’Étival. […] Voilà un secours suffisant pour devenir de grandes saintes. C’est un trésor que la divine Providence nous a donné. Je prie Dieu qu’il le conserve pour vous et pour nous. Je vous supplie me recommander à ses saintes prières, en lui présentant mes très humbles respects. Nos Mères de Toul m’ont mandé que nous aurions l’honneur de le voir bientôt à Paris ; si cela arrive, ce sera pour nous un surcroît de bonheur. Je me réjouis dans cette chère espérance. Je ne puis assez admirer les merveilleux effets que Dieu fait dans votre sainte Communauté par son ministère ; nous en apprendrons des nouvelles par lui-même si nous avons l’honneur de le voir1126.

Le Prieur d’Étival composera pratiquement la totalité de son œuvre pour les religieuses des fondations de Mectilde. Il sera proche de la Mère Benoîte de la Passion, la supérieure du monastère de Rambervillers1127.

Dans ses Conférences mystiques1128, il explique nettement à ses dirigées la nature de la contemplation du simple regard, sujet fort disputé à la fin du siècle, mais qui sera abordé par Dom Claude Martin1129. Épiphane cite les « anciens » Harphius et Ruusbroec ; puis Jean de la Croix ; enfin son contemporain Malaval, ce qui le fit critiquer par Nicole1130.

Épiphane montre comment se réconcilient passiveté et activité, car l’âme agie par Dieu est active et efficace dans la vie pratique.

Notre florilège est ici assez ample puisque Épiphane attend une reconnaissance de sa valeur mystique. Des extraits des Conférences qui furent publiées sont suivis d’extraits d’une Correspondance non publiée qui concerne surtout la Mère Benoîte et ses bénédictines :



Correspondance avec Mère Benoîte et ses dirigées

Cette correspondance abondante n’a jamais été éditée. C’est le second volet d’une approche d’Épiphane visant à lui rendre justice. Il est ici possible de respecter une mise en ordre chronologique1131. Les destinataires sont la Mère Benoîte de la Passion, supérieure du monastère de Rambervillers et ses religieuses.

Septembre 1663. Dieu seul sera toujours l’occupation de votre cœur qui ne vaut qu’autant qu’il est tout à Dieu ; c’est là votre exercice ordinaire, la manière que vous devez tenir en la conduite de votre vie. Tout votre emploi ou toutes vos oraisons se doivent terminer où toutes vos prières doivent tendre. Que Dieu seul soit tout l’emploi de votre cœur ! Il y en a qui cherchent des pratiques particulières, des conduites, des règles, des préceptes, elles se trompent : la multiplicité des règles, ni des manières n’est pas leurs affaires, une seule chose leur est nécessaire ; qu’elles s’assurent en leur conscience qu’en tout ce qu’elles font Dieu leur est toutes choses ; il est tout l’emploi et toute l’occupation de leur cœur.

295-25. Octobre 1663. Il y a bien de l’obligation à la Providence qui a emmené vos religieuses malgré elles en ce pays pour m’apporter nos tourne-feuillets et une lettre de votre part dont je vous remercie.

Depuis ce temps-là j’ai eu bien des visions, mais à ma mode : dans l’une l’on m’a fait voir clairement qu’il y a bien des personnes en la vie spirituelle qui croient être toutes possédées de Dieu qui, pourtant, sont encore captives de leur propre esprit et de l’amour-propre. L’on m’a dit qu’une preuve infaillible pour faire le discernement entre celles qui sont possédées de Dieu et celles qui sont sous la tyrannie de leur propre esprit, et de ses lumières, est que celles-là reconnaissent évidemment sous les clartés de cet esprit et de ces lumières qu’elles ne sont qu’un fond de corruption et d’iniquité ; que ce fond est inépuisable ; que quelques diligences qu’elles fassent pour l’épuiser, il en restera jusqu’à tant que nous soyons dans le sein de Dieu par la gloire ; c’est pourquoi elles travaillent continuellement à se purger de leur corruption ; elles prient tout le monde de les aider à cela. Quand quelqu’un se veut mêler de leur faire voir des défauts qu’elles ne connaissent pas, au lieu d’examiner s’il dit vrai, elles se mettent de son côtécx ; elles ne se défendent jamais, elles n’ont garde de se troubler, elles veulent bien croire que peut-être il y a quelque lumière qu’elles n’ont pas, et croient qu’il leur est toujours avantageux en tous cas de craindre et d’appréhender avec Job qu’il n’y ait du mal et de l’imperfection en toutes leurs actions.

Cette vision voulait par après me faire voir comme celles qui sont pleines de leur propre esprit se persuadent facilement qu’elles vont droitement à Dieu, ce qui fait qu’elles sont facilement surprises, quand on leur veut faire voir leur procédé en quelque chose qui n’est pas tout à fait dans la droiture, elles se trémoussent très fort pour se justifier ; que si on les presse pour leur faire voir leur justification qui les rend criminelles, elles s’inquiètent, elles sortent de leur paix et de leur assiette ordinaire ; mais je dis à celui qui me faisait voir toutes ces choses que j’entendais bien tout ce qu’il voulait dire, et qu’il n’en fallait pas davantage. Vous n’êtes pas si bonne à me dire vos visions comme je vous dis les miennes.

295-68. 1665. [Annotation. Cette lettre a en plus ce qui suit :] ce sera donc cette souveraine vérité, ce Dieu qui est une paix infinie qui connaîtra par votre esprit, qui aimera ou qui haïra par votre volonté, qui entendra par vos oreilles, et qui parlera par votre bouche ; donc en ce rencontre particulier qui fait le sujet de cette lettre : demeurez attachée et unie invariablement à cette souveraine vérité, consultez-là, et regardez dans ses lumières infinies si vous avez mal agi avec le P.… Si vous trouvez qu’il y ait de votre faute, le Dieu de paix vous portera à la réparer avec humilité, mais avec tranquillité, et sans aucune inquiétude. Si cette vérité infinie ne vous accuse d’aucune chose, elle vous apprendra à demeurer unie avec elle seule, et vous fera voir que quoiqu’il ne faille avoir dédain ni mépris des personnes, l’instabilité des choses ici-bas doit nous porter à ne regarder jamais qu’en Dieu, et à en faire seulement autant d’estime que Dieu veut ; voilà ce que l’on appelle vouloir être spirituelle et religieuse, et hors d’une contention et d’une tendance perpétuelle pour arriver à ce bienheureux état, nous ne valons rien du tout.

297-26. 16 juin 1665. Tout ce que j’ai pu faire a été de ne me pas troubler d’une vision que j’ai eue, qui m’a fait faire des réflexions fort sérieuses. J’ai vu le Fils de Dieu dans les douleurs infinies, et dans les hontes ignominieuses de sa Passion, qui m’a fait connaître par une vue très intime, que le seul amour du salut des âmes lui a fait donner tout son sang, et l’a mis en un état si pitoyable. Que, quand il m’a mis en charge, ce n’a été purement que pour coopérer à son désir de sauver les hommes et pour m’obliger à l’imiter en la méthode qu’il a tenue pour acheter le monde. Là-dessus, il m’a demandé quelle estime je fais de son précieux sang ? Je n’ai point eu de peine à dire que je l’estime au-delà de toutes les choses imaginables, et autant que la divinité même, puisque c’est le sang de l’humanité unie hypostatiquement à la divinité. L’on m’a dit là-dessus, que je dois donc encore aimer extrêmement les âmes qui me sont soumises, qui sont rachetées par ce précieux sang, de peur que ce grand prix ne soit inutile. J’ai répondu que c’est ma grande joie de voir ce précieux sang bien employé, que c’est toute ma consolation d’avoir des âmes sous mon gouvernement qui aillent bien à Dieu, qui s’avancent à grands pas dans les voies de l’esprit, et qui tâchent de remplir les desseins d’un Dieu incarné sur elles. Que je donne fort facilement mon temps à ces sortes de personnes, parce qu’il y a beaucoup à gagner, et qu’elles ont grande facilité à toutes sortes de bien.

En même temps que je disais cela, ma conscience m’a accusé, et m’a fait souvenir que souvent même pour ces bonnes âmes, je me suis montré fort difficile ; que dans la disposition intérieure ou je m’imaginais être de retraite, et par laquelle Dieu m’appelait à un grand silence intérieur, je les ai rebutées : tantôt avec une mine fort austère, tantôt me plaignant que je ne pouvais avoir un moment pour m’entretenir avec Dieu. Quelquefois me plaignant de la charge de supérieur qui m’engageait à satisfaire aux fantaisies de tout le monde. Quelquefois disant que ces bonnes âmes n’avaient aucune nécessité légitime de me parler, et que ce n’était que pour satisfaire à leur amour-propre. Plusieurs fois je ne leur ai répondu qu’à demi-mot, desquels elles ne pouvaient rien comprendre, sinon que je souffrais une peine horrible de les voir ; ce qui souvent les a mises dans l’affliction de n’avoir personne de qui elle puisse prendre conduite pour leur perfection. Ma conscience m’a encore reproché que quand on m’a averti de ce défaut, je me suis souvent emporté, je me suis mis en colère, et dans une grande activité. J’ai dit que c’étaient des grands seigneurs et d’habiles gens pour faire qu’un supérieur n’eût rien autre chose à faire que d’être attaché à leur ceinture pour entendre leurs fantaisies. Ce qui a pensé m’accabler a été que l’on m’a représenté quelques personnes séculières de mon sexe et de l’autre, de qui je n’avais aucune charge, et de la perfection desquels pourtant j’ai un très grand soin ; j’en ai eu des désirs qui sont passés à quelque sorte d’empressements, je leur ai donné beaucoup de temps, je les ai reçues avec grande satisfaction, même je les ai invitées, ou du moins je leur ai témoigné grande joie de les voir et de communiquer avec elles, cependant que les personnes du dedans se plaignaient justement, que je leur dérobais tout le temps que je donnais à celles du dehors, et que même j’en donnais tant aux étrangers qu’il ne m’en restait presque point pour mes enfants ; de sorte qu’à la vue de tant de fautes je fus surpris épouvantablement de me voir si coupable dans le point même où je me croyais fort innocent. […]

L’on m’a fait voir que la charité que je crois avoir pour ceux qui sont bien, n’est pas vraie charité, parce que la charité n’aime pas les inférieurs parce qu’ils sont bons, mais parce que Dieu veut que nous les aimions : or il veut que nous ayons plus d’amitié pour ceux qui ne sont pas en si bon état ; il veut que nous laissions les nonante-neuf brebis qui sont en assurance dans le désert, pour aller chercher celle qui est égarée ; laquelle nous devons rapporter avec les autres sur nos épaules.cxi C’est assurément mon amour-propre, et non pas zèle, ni amour de Dieu qui me fait prend tant de soin de ceux qui se portent bien ; ils n’en ont pas besoin, ce sont les malades, ceux qui sont en mauvais état, pour lesquels il faut avoir une grande sollicitude. Ces pauvres enfants qui ne peuvent pas manger d’eux-mêmes, c’est à ceux-là qu’il faut amoureusement rompre le pain des saintes instructions, et s’ils meurent de faim et de nécessité nous les tuons ; nous sommes cause de leurs morts. Nous avions obligation de les nourrir et de les secourir, il faut courir après ces brebis égarées ; il faut aller voir ces malades jusque dans leurs infirmeries, et même dans le lit de leurs infirmités ; il faut ouvrir la bouche et desserrer les dents à ces faméliques ; il faut les prévenir en toute manière, l’on ne doit rien omettre pour les gagner, et les supérieurs qui se lassent en ceci, et qui croient en avoir assez fait, sont des fantômes de supérieurs, ne sont supérieurs que de nom ; ce sont les bourreaux des âmes qui sont sous leur conduite, ne savent l’estime que le Fils de Dieu fait d’une âme […]

L’on m’a fait voir que tout cela ordinairement n’est qu’amour-propre, recherche, que mon propre intérêt, vaine complaisance et satisfaction dangereuse, puisque je dois mettre ma perfection qu’en ce que Dieu veut absolument de moi, qui est que je procure en toutes les manières possibles la perfection des âmes qu’il m’a confiées. Toutes les lumières que j’ai eues, et qui m’ont paru autrefois si belles, m’ont semblé en un moment des ténèbres effroyables, puisqu’elles ne m’ont pas donné cette connaissance si importante pour mon salut, qu’en qualité de supérieur Dieu m’attache inséparablement par sa sainte volonté à mes inférieurs. Ô que c’est bien autre chose de regarder nos obligations en Dieu, que non pas de les regarder en nous. […]

297-34. 26 juin 1665.... Je vous assure que la vision dont je vous ai parlé dans ma lettre m’a touché extrêmement, je n’en suis pas encore bien revenu. J’ai eu une forte pensée qui me disait : est-il possible que nous autres qui nous croyons spirituels, et qui pensons avoir des communications fort particulières avec Dieu, nous ne soyons pas plutôt dans l’illusion ? Car il est certain qu’il n’y a point de spiritualité ni de communications intimes avec Dieu sans l’amour de Dieu […] l’amour endure tout, souffre tout, supporte tout : il n’est pas chagrin, fâcheux ; il ne rebute personne, il ne montre jamais mauvais visage […] plus zélé vers les imparfaits parce qu’ils en ont plus besoin que ceux qui vont à grands pas à la perfection.

296-90. 4 juillet 1666.

Je vous envoie saint Philippe Néri, je vous prie de vous informer sérieusement de lui si jamais il s’est plaint de ce que son grand amour lui a fait souffrir. Je m’étonne que vous ayez tant de tendresse et de compassion pour ce saint amant et pour tous ceux qui, comme lui, ont aimé Dieu extraordinairement ; je vous assure que je n’en ai aucune pour cette sorte de gens que j’estime au contraire très heureux ; puisque je n’estime personne heureux que ceux qui aiment bien Dieu. Quand nous ne regarderions que les raisons communes prises dans la pure volonté de Dieu, quoique ces grands amants souffrent ne doit pas nous toucher pour en avoir compassion, mais plutôt pour en concevoir une joie souveraine, puisque toutes les souffrances des saints, qui sont les effets ou les suites de leur amour, sont aussi les effets et les productions d’une providence particulière sur eux, Dieu se les liant et se les attachant plus étroitement par ces moyens douloureux. […]

195-26. 25 septembre 1669. L’empressement de votre fille m’empêche de vous rien dire pour cette fois, et je n’en suis pas marri, il me semble qu’il faut que nous prenions tous les accidents de la vie d’une même main, dans un grand détachement de toutes choses, et dans un acquiescement parfait à la providence amoureuse de Dieu. Que je dise, que je ne dise pas ; que je fasse cette action extérieure de charité ou que je ne la fasse pas ; que je sois dans le grand monde de Paris, dans l’emploi à l’entour de quantité d’âmes qui crient après moi et qui me demandent ou que je sois dans les montagnes de Vouge, sans emploi et sans aucune de ces belles et éclatantes occupations extérieures, tout cela m’est tout un dans l’esprit de Dieu. […]

298-295. 7 janvier 1677.

Êtes-vous bien, êtes-vous mal ? Ma chère mère ; je ne vous estime presque qu’autant que vous pouvez être mal en la nature, afin que par les riches dispositions que vous pouvez prendre par rapport à la très aimable Providence, vous en fassiez de très agréables sacrifices, et qu’ainsi vous en soyez mieux dans la grâce. Nous ne valons rien, et nous ne devons nous aimer qu’autant que nous pouvons donner quelque chose à Dieu par sa grâce ; et c’est particulièrement dans les souffrances de l’esprit, et surtout quand nous souffrons dans un anéantissement volontaire, comme des pauvres bêtes, sans nous donner la liberté d’une réflexion ou d’un raisonnement, et c’est là proprement souffrir, car pendant que par nos réflexions en plaidant contre les autres et en les condamnant du tort qu’ils nous font, nous nous justifions, nous ne souffrons pas ou nous souffrons comme des démons, malgré nous ; comme dans les maux du corps, la maladie souvent ne fait pas notre plus grand mal, c’est ce qu’on en dit, c’est la négligence d’une officière qui ne fait pas ce qu’elle doit en temps et lieu…

298-298. 9 janvier 1677.

[…] Dans le renouvellement que vous me faites de vos respects et soumissions dans votre lettre du troisième du mois […] Si vous dites cela avec quelque vue particulière, comme dans la prétention de faire tout ce que vous pouvez pour n’être plus prieure, et de pleurer et vous affliger jusqu’à en devenir malade, comme vous fîtes à la dernière élection, et dans le désir de retourner à Paris, il y a bien quelque chose à dire à votre soumission. Je prétends que vous ne devez avoir aucun désir que d’aller à Dieu ; quant aux moyens, que ce soit en charge ou hors de charge, à un lieu où en un autre, cela ne doit dépendre en aucune manière de vous, mais de la conduite de vos supérieurs ; pour vous, ne vous regardez que comme une chose morte, de laquelle vous ne devez avoir aucune considération ; vous croirez que vos supérieurs ont pouvoir de vie et de mort sur vous, et que pour vous, vous n’avez qu’à souhaiter de mourir dans l’exécution de l’obéissance. […]

298-347. 18 juillet 1677.

[…] Dieu est toujours un Dieu caché pour vous ; savez-vous bien ma fille, que plus Dieu se cache à nos sens, plus il se découvre à notre âme. […] L’âme a un langage par lequel elle parle à Dieu, qui nous est inconnu ; Dieu parle de même à l’âme et nous n’y entendons rien. […] Abstenez-vous de l’imperfection, ne réfléchissez pas, ne raisonnez plus, mourez bien à toutes choses, et croyez en nudité de foi que Dieu se fait hautement connaître à votre âme, et qu’il n’y a que cette vue et cette connaissance qui la soutient et qui la porte à cette mort pour laquelle la nature a tant d’horreur. Ses sens n’entrent pas là-dedans ; c’est assez que la foi obscure le comprenne. […]

298-355. 23 juillet 1677.

Vous n’êtes pas encore trop bête ma fille, puisque vous pensez l’être […] Elles ne regardent que Dieu en elles toutes, et elles réduisent de la sorte tout ce qui est sur la terre à cette heureuse unité qui fait la perfection essentielle de toutes les saintes âmes, qui s’avancent toujours à proportion qu’elles s’en approchent […]

Quand vous ne verrez rien que Dieu dans votre cœur, vous pourrez croire qu’il y habite, qu’il y fait union et transformation ; que si vous y donnez place à quelque créature que ce soit, Dieu y sera peut-être par la grâce et par la charité habituelle ; mais il n’y fera ni transformation ni union actuelle si vous êtes retenue par le bout du doigt avec un lien de chair, de soie ou d’étoupe, peu importe, vous ne volerez pas au ciel. Priez sainte Scolastique pour moi.

298-407. 7 septembre 1677.

Ma révérende Mère, notre âme étant toute spirituelle, a une manière de parler avec Dieu et d’écouter Dieu qui lui parle, que le sens ne connaît pas, et que nous ne voyons pas avec les connaissances réfléchies de nos puissances spirituelles, et il ne faut pas croire qu’avec la vue de Dieu par la foi et dans la pratique des actes de vertu, de l’amour de Dieu et des autres, tout s’achève et se termine à l’acte de foi sensible que nous faisons, et que nous voyons dans notre esprit, ni en l’affection et en l’ardeur que nous sentons en la volonté. […]

Nous disons que quand nous sommes entrés dans le simple regard par un acte de foi, ou par quelque autre acte de vertu qui nous a été sensible, il faut laisser tomber toute la sensibilité de ces actes, et demeurer dans le vide de toutes nos puissances sans produire aucun acte que nous voyons ou que nous sentions. Que fait l’âme dans cette grande suspension de ses puissances ? Elle traite avec Dieu, elle lui parle, elle l’écoute ; elle connaît et elle aime Dieu ; et les actes que nous avons commencés avec vue, avec réflexion et avec sentiments, ne cessent pas en l’âme, ils continuent toujours, jusqu’à ce que par un péché véniel déterminé, nous nous séparions de l’amour actuel ; mais nous ne connaissons pas la continuation de ses actes ? Non, ils sont insensibles et imperceptibles, et si nous les connaissions, ce ne serait que par un acte réfléchi, lequel se portant sur nos actes, qui sont nos productions et des créatures, nous tirerait du simple regard qui ne se porte qu’à Dieu.

C’est pourquoi nous disons si souvent qu’en cette oraison il n’y a ni sensible ni réfléchi ; c’est pour cela que nous disons que quand il nous vient la pensée d’un mystère ou d’une vertu, il faut se divertir doucement de cette pensée, et demeurer dans la vue de Dieu, et qu’alors s’unissant plus fortement à Dieu, l’âme s’entretient amoureusement avec lui de ce Mystère, en la manière la plus affectueuse, et selon la connaissance qu’elle en a ; Dieu souvent lui parle là-dessus, et lui en donne des vues infiniment plus belles que tout ce que nous pourrions apprendre dans la communication avec les hommes savants et dans les livres ; d’où nous voyons des personnes d’oraison si éclairées. […] C’est sur ce principe que nous fortifions toutes les âmes qui sont véritablement dans le simple regard [mais] qui croient d’y être oisives, de n’y rien faire et de n’y pas profiter. […]

298-508. 5 septembre 1679.

Je vous souhaite, ma révérende Mère, tout ce que je me désire de meilleur : une volonté ferme, constante, immuable d’être à Dieu et de lui appartenir d’une manière forte et solide, qui ne peut être que par la mort et destruction de tout ce qui est en nous-mêmes et qui est opposé à l’esprit de la grâce. Ne parlons point d’oraison, d’exercice de piété, ni d’austérité, ni de communions ; dans toutes ces pratiques si saintes l’on porte souvent des âmes si imparfaites, que nous ne pouvons que nous étonner que des âmes qui connaissent Dieu par tant de belles lumières à l’oraison, qui s’approchent très souvent de lui par un sacrement si unissant, soient si peu ou point du tout à Dieu, parce qu’elles vivent de leur propre vie, dans une nature qui se recherche continuellement, au lieu d’entrer dans la mort et dans l’anéantissement, hors duquel on ne trouve point cette Majesté infinie qui n’est donnée que dans le néant des créatures.

298-510. 19 septembre 1679.

Qu’est-ce que de nous, ma très chère Mère ? S’il reste quelque petit usage de raison à la Mère N. dans cet état où elle est de séparation de toutes les créatures, qui sont maintenant à son égard comme si elles n’étaient pas, ou si elles n’avaient jamais été, que ne dit-elle pas sur la folie de notre imagination, qui nous attache à des choses qui ne sont capables que de nous faire du mal, quand nous les aimons trop ? […]

Il faut nécessairement que nous nous en retirions pour connaître qu’elles ne sont pas si agréables, comme il voudrait nous faire croire. Cette retraite et cet éloignement ne sont que la mort mystique par laquelle nous nous privons de toutes les choses qui ne sont pas Dieu, et dès lors que par une forte résolution nous nous sommes déterminés de nous en défaire, ces choses ne nous semblent plus rien, elles n’ont plus d’agrément ni de suavité, parce que Dieu entre en leur place en notre esprit, et comme il est la source de toutes les véritables suavités, il nous fait voir que toutes les choses qui sont hors de lui sont très fades et insipides. Un homme qui est pris des choses de la terre, et qui les trouvent agréables, ne s’en privera jamais qu’il ne soit persuadé que Dieu a des contentements et des douceurs infiniment au-delà des créatures ; s’il en est convaincu il mourra à la créature pour jouir de Dieu en la possession duquel il trouvera sa véritable satisfaction.

299-427. 11 septembre 1681.

M[onsieur]. L’on trouve le véritable repos et la paix de l’âme dans la vue simple de Dieu ; plus nous sommes éloignés des créatures, plus nous sommes en repos ; il n’y a que la créature qui nous trouble, notre inquiétude ne vient jamais de Dieu ; ce n’est donc pas merveille que nous trouvons notre repos et la paix de notre âme qui surpasse tous les plaisirs des sens dans la vue pure et simple de Dieu, qui bannit toute la créature, tant celle qui est hors de nous que nous-mêmes, car l’on n’y voit rien que Dieu ; il n’y a ni sensibilité, ni réflexion, les sens n’y ont point de part, ni même l’esprit naturel ; il n’y a que la foi qui, par une vue directe, porte l’âme dans Dieu ; et cette vue directe n’est ni sensible ni connue ; le sens n’y voit rien, l’esprit naturel ne la voit pas, ainsi elle est insensible et imperceptible ; on agit sans voir qu’on agit.

L’âme se contente d’être avec Dieu et en Dieu, sans voir ni connaître, ni penser qu’elle y est. Elle en sort, et ce n’est plus une vue de foi pure, directe et simple, qui se porte immédiatement à Dieu ; mais c’est une pensée réfléchie qui se porte, non pas à Dieu, mais à la connaissance de notre esprit.cxii

C’est de cette oraison que Monsieur de Bernières disait qu’il n’y a rien que de divin ; et qu’entre toutes les autres oraisons il y a toujours beaucoup de l’humain et de la créature. Et je ne doute pas que si l’homme pouvait se soutenir en cet exercice, il n’arrivât à une haute perfection et s’unir très excellemment à Dieu ; mais l’on se lasse, on s’ennuie de ne rien sentir ; on entre en des doutes volontaires de perdre le temps, et d’une oisiveté dangereuse ; parce qu’universellement l’homme se laisse attirer par le sens au sensible. Il ne lui suffit pas de vivre dans la grâce, de connaître Dieu et de l’aimer, il veut se sentir vivre, il veut réfléchir sur la connaissance qu’il a de Dieu ; il veut s’assurer qu’il l’aime : ce sont des recherches de l’amour-propre, et c’est par là que l’homme rend son oraison humaine et défectueuse. Abîmez-vous toute en lui, et quand vous y serez bien avant, priez-le pour mes nécessités.

296-6. 27 juillet.

Il en faut venir jusque-là N. que Dieu règne hautement et absolument en nos cœurs, dans une désoccupation et dans un vide entier de toutes les créatures et de nous-mêmes. Pourquoi toujours souffrir ce mélange de Dieu et des créatures ; de la lumière et des ténèbres ; c’est-à-dire de la grâce et du péché. C’est dans ce vide parfait que l’on jouit de ce beau silence, où tout le bruit des créatures cesse, où l’on n’entend rien de l’horrible fracas des choses extérieures, où Dieu parle seul, et où il parle si intelligiblement qu’il est entendu. C’est là où l’on se tire de l’embarras des plus saintes inquiétudes de Marthe, pour s’attacher à l’unique nécessaire de Marie, et pour demeurer au pied du Fils de Dieu avec elle. C’est dans cette région si tempérée et si élevée au-dessus de tous les brouillards, et au-delà des vapeurs grossières de la nature et du sang, que se forme cette étonnante égalité que nous admirons dans les âmes qui s’appliquent à la vertu de la belle manière. Que peut-on voir, qu’une heureuse paix, une tranquillité du paradis, où il n’y a rien qui conteste au Fils de Dieu la place qu’il doit avoir en nos cœurs, et le plein pouvoir qu’il y doit exercer. […]

298-347. 18 juillet 1677.

[…] Dieu est toujours un Dieu caché pour vous ; savez-vous bien, ma fille, que plus Dieu se cache à nos sens, plus il se découvre à notre âme. D’où croyez-vous que votre âme a la force de ne se pas laisser aller aux appréhensions des choses qui peuvent incommoder la nature et la faire mourir, de laisser tomber les pensées d’aversions au sujet des choses qui peuvent vous choquer, et de ne plus souffrir les réflexions sur ces sortes de matières qui ont causé ci-devant tant de désordres en votre esprit ? Cela vient de ce que Dieu est uni à votre âme qui lui parle, [Dieu] qui se fait connaître à elle, qui lui fait de fortes impressions de sa grandeur et lui donne une grande volonté de se tenir très intimement attachée à lui dans l’exécution de ses très saintes volontés. Vous direz que vous ne voyez rien de tout cela ; je le sais bien : cela veut dire que Dieu se cache à vos sens, mais la foi en sa simplicité et en sa nudité vous découvre cela. L’âme a un langage par lequel elle parle à Dieu, qui nous est inconnu ; Dieu parle de même à l’âme, et nous n’y entendons rien. cxiii

298-447. Fin octobre 1678.

Vous ne serez pas mortifiée que je ne vous écrive que par occasion : les morts ne se soucient de rien, et particulièrement de ce qui les regarde ; ils ne vivent qu’en Dieu, de la vie de Dieu, et de Dieu même, ainsi hors les intérêts de Dieu ils n’en ont point ; c’est ce qui nous met dans la grande tranquillité et dans une paix de Dieu qui surpasse tous les sens. Je ne regarde que Dieu partout ; où je ne vois pas Dieu, rien ne m’est considérable ; sitôt que je puis apercevoir la volonté de Dieu, j’en fais ma joie et ma félicité…

297-277. 30 août.

Si la Majesté que vous devez regarder par une simple vue, en nudité de foi, ne vous accable pas, il ne s’en faut pas étonner. Il y a divers degrés en cette oraison, et l’on n’y monte pas de soi-même, puisque l’on n’y doit rien faire du tout.

Il faut tout attendre de la bonté de Dieu, qui se communique aux âmes selon qu’il lui plaît, mais toujours bien plus que nous ne méritons ; même s’il se pouvait faire, il ne faudrait pas faire réflexion sur la manière en laquelle il se communique, c’est assez qu’il a la bonté d’opérer en nous ce qu’il jugera plus à propos : amour, admiration, louanges, jubilation, anéantissement, tout ce qu’il voudra, pourvu que de tout ce que ce peut être, vous en restiez toujours dans une plus grande et plus efficace volonté de mourir à toutes choses, et à vous anéantir, c’est assez, je ne m’informerais pas davantage de votre oraison, si j’étais assuré de cela, parce que de quelque façon que vous la fassiez, elle serait toujours fort excellente, parce qu’en effet, ce qui est si hautement au-dessus de la nature ne peut venir que d’une fort belle union avec Dieu, comme il est très vrai que l’oraison la plus élevée, sans cela, approche de l’illusion.

Quand vous vous souvenez d’une personne qui s’est recommandée à vos prières, ou quand vous voulez prier pour ceux et celles à qui vous avez obligation, effacez de votre esprit toutes les images de personne quelle qu’elle soit, et sans vouloir entrer dans le détail d’aucune chose en particulier pour la demander à Dieu ; sur ce souvenir nu, sur cette volonté, mettez-vous en présence de Dieu par un simple regard ; c’est dire à Dieu qu’il voit vos désirs, l’obligation que vous avez de le prier pour ces gens-là, qui serait la nécessité, et que vous croyez qu’il est infiniment bon et puissant ; notre simple regard dit tout cela, il est plus pathétiquement et plus agréablement à Dieu que tous les actes ne sauraient faire.




Une amie & des moniales

Nous évoquons des figures spirituellement « cadettes ». Elles ont le projet de devenir ou deviennent moniales dans l’Institut fondé par Mectilde. L’Annexe « Liste de figures spirituelles » élargit leur nombre.

Catherine de Rochefort (1614-1675)

Mectilde lui parlait « plus à cœur ouvert qu’à toute autre, leur liaison étant très intime ». Veuve en 1640 avec quatre enfants, elle rencontre Mectilde en 1651. « À travers les lettres de Mère Mectilde à la comtesse, nous voyons les dépouillements et la montée d’une âme vers Dieu. Rappelée en Dauphiné par de graves difficultés familiales en 1661, elle doit briser ses projets de vie religieuse. »1132.

Une moitié de lettres non datées s’intercalent entre des lettres datées1133.

Lettre 1

Ma très chère Sœur, […] Il me semble que notre chapelle est toute déserte, ne vous y voyant point : je ressens votre absence comme le premier jour, et je trouve que la liaison que Notre Seigneur m’a donnée avec votre chère âme est très intime. Courage ! ma très chère sœur, soyez fidèle partout, et ne vous séparez jamais de la soumission que vous devez à la conduite de Notre Seigneur, bien qu’elle soit, à la vérité, très crucifiante et pénible à vos sens. Vous trouverez dans la suite plus de goût et de plaisir dans les pratiques de son amour : c’est lui, ma très chère, qui vous purifie, et son dessein est de vous sanctifier. Courage ! […]1134.

Lettre 8

[…] Cependant je ne puis garder le silence, il faut encore faire cette faute qui sera de vous dire mes petits sentiments sur cet état que la Providence vous fait porter, lequel je partage en trois dispositions : la première de langueur, que vous nommez lâcheté ; la seconde consiste à une frayeur de votre esprit humain en la vue de la passivité ; la troisième est une vue de rigueur en la conduite de Dieu sur vous.

Sur la première [disposition], je dis que ce n’est pas une lâcheté vicieuse que vous ressentez, mais une langueur qui vous tient en telle impuissance qu’il vous semble n’avoir ni cœur ni esprit, et jusque-là qu’une opération intérieure vous serait même pénible en cette disposition. Vous saurez premièrement qu’elle vous est donnée de Dieu pour détruire l’activité naturelle de votre esprit et le crucifier en la vue de votre incapacité et de ce que vous ne pouvez rien faire. (26) Secondement, vous souffrez des gênes et des reproches intérieurs par votre amour-propre qui n’est point satisfait de cet état, et il fait en vous ce que la femme de Job faisait le voyant sur son fumier rempli de misères : elle l’excitait à sortir des voies de Dieu ; et votre esprit naturel et votre orgueil secret font le même, ne pouvant approuver une posture et une disposition si humiliante. Troisièmement, la propre excellence vous tue encore, car cet état ne produisant rien d’élevant, il fait enrager la vanité et la secrète estime, et les appuis que nous avons en nous-mêmes. Quatrièmement, il vous apprend par expérience ce que vous êtes et ce que vous pouvez.

Vous devez premièrement vous tenir en repos dans votre lâcheté. Secondement, regarder de temps en temps la posture d’impuissance où vous êtes d’insuffisance. Troisièmement, faire un simple acte d’acquiescement. Quatrièmement, voir sa destruction et se sentir bourrelée sans se mouvoir ni gêner, ains [mais] demeurer ferme en la main de Dieu en simple foi nue, et quelquefois si nue qu’il faut de la foi pour croire à la foi même. Cela se fait dans la cime de l’esprit, au-dessus des sens et même des puissances. Je crois que vous l’entendrez bien quand vous aurez porté quelque temps cet état, Notre Seigneur saura bien le changer. Sachez aussi qu’il y a de l’indisposition naturelle mêlée ; ainsi, portez le tout en patience et humble résignation. Cinquièmement, vous laisser dans la main de Dieu en sa disposition divine. Ne sortez jamais de la foi nue (27) et confiante en quelque état que vous ressentiez, et vous verrez que Dieu est bon et que c’est sa grâce qui est votre force.

La seconde (disposition) est la crainte d’être en oisiveté ou passivité. C’est une tentation bien manifeste que le démon jette dans votre esprit — qui de son naturel est très vif et appréhensif des tourments — sur un état si saint, afin de vous en détourner ; et il vous le représente si crucifiant et gênant que la mort naturelle serait souvent plus agréable que d’y être assujettie. Premièrement, connaissant la qualité de votre esprit, il le faut laisser doucement tomber. Ne prenez point à tâche de vous aller captiver à l’oraison, mais seulement d’aller rendre quelque respect à Dieu et de vous exposer un moment en sa sainte présence, pour lui témoigner que vous êtes à lui pour son bon plaisir. Ne demeurez point à l’oraison si longtemps : un quart d’heure suffit à la fois à cause de vos infirmités ; et réitérez à votre loisir deux ou trois fois par jour. Ce n’est pas la captivité à demeurer trois ou quatre heures en oraison qui nous perfectionne ; mais c’est le souvenir actuel, non pas par application violente, ains par quelque simple pensée ou élévation, selon le trait de l’esprit de Dieu sur l’âme, et une douce habitude d’opérer en amour, non sensible, mais en foi, et de se laisser à Dieu, se dépouillant fort simplement, ou plutôt se laissant dénuer de toute application vaine, et se laisser conduire à Dieu, s’y reposant, s’y délaissant sans aucune réserve. Ne vous affligez de (26) votre retardement. Je voudrais que vous n’eussiez pas tant de zèle de votre perfection, mais que vous en eussiez un peu plus de laisser régner Dieu dans votre âme. Ô que de mystères s’opèrent en l’âme par la foi ! en vérité la foi est un grand trésor. Avec la foi que ne fait-on pas ? On transfère les montagnes ; on fait l’impossible, et, en un mot, nous devenons toutes divines. Vivez de foi, ma très chère, c’est la nourriture d’une âme chrétienne : l’Écriture dit que le juste vit de foi.

La troisième (disposition) est une plainte que vous faites de ce que Dieu vous paraît si rude et si crucifiant en sa conduite qu’il vous semble qu’il n’a pour vous que des croix et des amertumes, et ses douceurs et ses caresses sont si rares qu’à peine vous en peut-il souvenir. Ô richesses ! ô grâce ! ô sainteté renfermée dans cette adorable conduite, très chère ; depuis qu’il plut à Dieu m’en découvrir les mystères et les secrets, je les adore sans cesse, et je voudrais bien qu’il lui plaise vous donner autant de connaissance que j’en ai reçue sur une vérité si importante qui est la sainteté de cette voie. Ne la censurez plus, soumettez votre jugement et attendez qu’il lui plaise vous faire voir le haut degré de pureté qu’elle contient. J’aurais beaucoup de choses à vous dire là-dessus, mais je serais trop longue. Il suffit de savoir, ou, du moins, de croire que cette conduite est de Dieu et qu’elle détruit tous les intérêts de votre amour-propre et vous oblige de marcher dans les sentiers épineux de votre perfection par le seul amour et respect de Dieu, sans retour ni recherche sur les goûts et caresses que quelquefois il lui plaît (29) de donner aux âmes qui se dévouent à son service. Sachez que cette voie vous est si nécessaire que si vous en sortiez je craindrais de votre perfection, à raison de la vie que vous prenez pour vous-même dans toutes les opérations de la miséricorde de Dieu lorsqu’elles vous sont connues. Dieu fait son œuvre en cachette de vous-même : il vous appelle en vous rejetant, il vous unit en vous séparant et il vous caresse en vous rebutant. Or, certainement les âmes enveloppées dans les sens ne sont pas en état de comprendre ce qui se peut dire sur cette sorte de conduite, il faut être sortie de ses intérêts, même de salut et de perfection, pour se laisser en proie au pur amour, sans même avoir la satisfaction d’en goûter la douceur.

Diriez-vous, ma très chère sœur, que cette conduite soit une conduite d’amour ? Hélas ! Nenni ; car selon votre pensée et votre sentiment, c’est un accablement que la justice de Dieu vous fait porter, et vous entrez en deux dispositions qui ne font point d’assez bons effets en vous, manque de foi ou d’instruction, ou possible même de soumission. La première, c’est que vous voyez toujours Dieu dans sa rigueur ou dans une indifférence qui semble ne se point soucier de votre salut ni de votre éternité ! La seconde est une crainte et un rebut de vous présenter à lui. Ces deux dispositions seraient bonnes si elles partaient d’un fond plus pur, mais parce que vous n’avez point encore appris à aimer et servir Dieu pour l’amour de lui-même, vous ressentez en sa présence ces dispositions, et votre amour-propre vous y fait réfléchir pour [vous] jeter insensiblement en quelque sorte de dégoût de la vie intérieure : vous n’êtes pas tout à fait découragée, mais vous ne vous sentez guère de cœur pour aller à l’oraison. J’avoue que cet état est pénible, et il faut bien plus de force à le soutenir que les deux autres (30), car de subsister en la présence de Dieu quand il nous rebute et nous prive des secours nécessaires et même ordinaires, la tentation s’élève bientôt si nous n’y prenons garde. D’où vient cette tentation ? Elle part d’un fond malin qui est en nous dans lequel il y a un grand réservoir de vanité et propre excellence, d’estime de nous-mêmes, mais qui ne se fait pas ressentir grossièrement, car plus l’âme se perfectionne en la connaissance de la vie spirituelle, plus son orgueil se subtilise et devient si délicat qu’à peine l’âme s’en aperçoit-elle si elle n’est dans la défiance d’elle-même, et jamais elle n’en a un fond de discernement qu’elle n’ait mis le pied bien avant dans l’abîme de son rien et de sa propre misère où elle apprend combien elle est indigne des moindres grâces de Dieu, et elle y apprend des vérités divines : premièrement, combien Dieu est saint ; secondement, combien il est juste ; en troisième lieu, qu’il opère dans l’ordre de sa divine sagesse, etc. en quatrième lieu que son amour le fait opérer en nous ces voies de rigueur pour des fins adorables.

La première, pour nous apprendre à vivre de foi et ne point regarder ce que vos sens ressentent, mais à vous élever au-dessus d’eux en pure foi par laquelle vous croyez que Dieu est saint et que vous êtes impure, et que c’est trop ravaler sa grandeur et sa sainteté que de vouloir qu’il s’applique à vous même, ou pour vous caresser, ou même appliquer ses miséricordes, etc., et cette première vue vous jette dans votre rien et vous fait respecter la sainteté divine et vous tenir indigne des plus petites opérations de Dieu. Elle vous apprend à vous dégager de cet appétit d’avoir et de goûter ; elle vous purifie de la douceur impure de vos sens, et vous fait adorer et aimer Dieu pour l’amour de lui-même, car l’âme voyant que Dieu ne s’abaisse point pour la favoriser de quelque secours sensible, elle doit laisser (31) Dieu en lui-même, et demeurant appuyée sur son bâton de pure foi, se contente de ce que Dieu est Dieu et qu’il est parfaitement satisfait et glorieux en lui-même ; et par ce moyen, l’amour de nous-mêmes, qui veut être quelque chose en l’estime de Dieu même, demeure privé et dénué de ses prétentions, et insensiblement l’âme s’anéantit.

Une seconde fin pour laquelle Dieu vous traite de rebut, à ce qu’il vous semble, c’est que sa justice, aussi bien que sa sainteté, opère en vous et rejette toute l’impureté de vos opérations, de vos désirs, de vos volontés, même de vos bonnes pensées ; et parce que le fond est corrompu, la justice divine détruit tout cela par un sentiment de rebut, parce qu’il n’y a rien digne de Dieu que Dieu même, et qu’une opération naturelle ne le peut glorifier : c’est pourquoi il purifie les vôtres, en vous faisant ressentir votre indignité et confesser en vérité que Dieu est juste de vous traiter de la sorte. Cette opération de la justice divine détruit en vous une secrète estime de vous-même et vous fait voir impure et criminelle en vos meilleures actions.

Premièrement, elle vous fait abandonner sans réserve pour être sacrifiée. Secondement, elle vous tire de l’attache à votre perfection pour vous-même et pour votre salut. En troisième lieu, elle vous fait sortir de vos intérêts pour entrer en ceux de Notre Seigneur Jésus Christ, aimant mieux contenter Dieu que de vous satisfaire. Si l’âme se savait bien abandonnée aux opérations de Dieu elle ferait un progrès merveilleux en peu de temps ; mais où sont les âmes qui se veulent soumettre, et abaisser leur propre jugement, et simplifient la pointe de leur vain (32) et présomptueux esprit pour croire à des vérités si certaines, mais pourtant peu connues parce qu’on ne peut point les exprimer. Hélas ! pourquoi faut-il que les créatures soient plus puissantes en nous, lorsqu’elles frappent nos sens, que Dieu même, qui se fait ressentir au-dedans par des dispositions toutes particulières. En vérité, la créature est ingrate au regard de l’amour et bonté de son Créateur, et son aveuglement est si grand que tout ce qu’il fait pour sa sanctification elle le prend pour des marques de sa réprobation, car nous sommes si misérables que nous ne croyons rien de si bon ni de si saint que ce que nous voyons et goûtons. Les conduites un peu sévères sont si pleines d’amour que je ne les puis assez admirer. Dieu est amour, Deus caritas est, et tout ce qu’il opère, il l’opère en l’amour et par l’amour. Pour moi, je crois que tout ce qu’il fait est juste et saint, et comme il nous aime d’un amour infini il ne peut rien opérer en nous que pour notre bonheur éternel. Cette vérité est aussi véritable que Dieu est Dieu, mais notre âme ne se captive pas assez dans cette croyance pour, par icelle, se laisser tout en proie à la conduite de Dieu ; lui qui est la sagesse éternelle et qui connaît nos dispositions, lui donnerons-nous des lois sur notre conduite ? Nous sommes de pauvres aveugles, et si Dieu n’avait pitié de nous, en nous déniant l’effet de nos désirs, nous serions déjà dans les enfers, car tous nos souhaits et nos inclinations n’aboutissent qu’au rassasiement de notre amour propre. N’avez-vous jamais expérimenté que nos désirs sont ténébreux, et que c’est souvent la passion qui les excite, ou la crainte ou l’amour.

Commençons de nous régler en nous remettant entre les mains de Dieu, et approuvons au-dessus de nos sens ses aimables conduites, laissons-le faire : il fera toujours trop bien. (33) Apprenons à nous perdre, ne vivant plus pour nous. […]1135.

1652, Lettre 13

[…] Demeurez fixe en silence, toute délaissée à la puissance de Dieu, qui opère en vous selon son bon plaisir : qu’il vous mette en douleur, qu’il vous mette en joie, en jouissance, en privation, en pauvreté, en abondance, en opprobre, en rebut, en force, en faiblesse, en lumières, en ténèbres, en vigueur, en impuissance, en vertu, en anéantissement, en vie, en mort, tout vous doit être indifférent, et vous devez tout recevoir de sa sainte main sans rien discerner de particulier pour vous réfléchir sur vos infidélités, pour vous y appliquer et vous y amuser.

Allez toujours, ne retournez point en arrière : lorsque vous vous regardez, vous ne voyez qu’impureté et vous ne vous fortifiez pas par la vue de vous-même. Il se faut voir lorsque Dieu nous fait regarder par la lumière par laquelle il nous anéantit, mais ne nous regardons point par la nôtre : elle est corrompue et trop dans nos intérêts.

Cette malheureuse lumière nous tient dans la créature, nous rabaisse dans l’impureté de nous-mêmes, jette dans mille retours, et au bout de tout cela nous tire secrètement dans le dégoût, dans la défiance et dans le découragement, dans une (44) infinité d’autres misères qui nous entourent, et nous demeurons quelquefois aggravantés sous le poids de nous-mêmes. Gardez-vous, ma très chère, de cette malignité, de laquelle vous pourriez bien être attaquée. Soyez sur vos gardes ; ne réfléchissez que le moins qu’il vous sera possible.

Tenez-vous toujours élevée à Dieu pour vous dégager de vous-même, et lorsque le trait intérieur vous applique à vos propres misères, laissez-vous confondre et humilier en sa sainte présence, mais prenez garde de ne point augmenter ni approfondir ce trait par votre propre industrie ni opération. Il faut que vous soyez comme une souche, et que vous souffriez que l’on vous taille comme il plaira à celui à qui vous appartenez. N’avancez point, ne retardez point : soyez souffrante et non agissante. Je crois que vous m’entendez bien. Si je suis trop obscure, faites-moi expliquer avec toute liberté. J’interromps mon chétif discours et mes indignes pensées sur votre chère lettre pour voir la vôtre, que vous venez de m’envoyer tout présentement.

J’étais sortie de l’Action de grâces pour continuer à vous dire ce que Notre Seigneur me fera la grâce de connaître sur le reste de votre grande lettre ; c’est celle que je reçus samedi, et laquelle me donne matière de vous écrire un peu plus amplement. Je voudrais pouvoir abréger, mais je n’ai pas assez de science ni de capacité pour m’expliquer en deux mots, comme font les âmes de grâce et de lumière. Il faut que je vous parle selon ma grossièreté.1136.

1653, Lettre 10

[…] Selon la petite lumière qui m’est donnée sur vos dispositions, je remarque que votre voie est une voie de foi, à laquelle vous devez une fidélité très grande, et si vous pensez trouver Dieu d’une autre manière, je vous assure que vous ne trouverez jamais rien que vous-même. La grâce que Notre Seigneur vous présente est très grande, et d’autant que vous n’en connaissez pas la sainteté, et que vos sens et votre esprit étant pour l’ordinaire rebutés et en privation, j’appréhende que vous ne la négligiez, ou du moins, que vous n’y correspondiez pas selon que vous le devez faire.

Voyez, ma très chère sœur, si je vous flatte. Jamais je n’adhérerai à la nature et à l’esprit humain autant que Notre Seigneur me fera la grâce de discerner quelque chose de ses voies, bien que j’en sois très indigne. Je ne veux point volontairement tromper les âmes ni les amuser, je sais combien on profane la grâce agissant de cette sorte-là. Allons à Dieu de la bonne manière, puisqu’il nous fait la miséricorde de nous choisir à l’exclusion de beaucoup d’autres, qui en feraient de plus dignes usages que nous.

Je viens de faire la communion, ma très chère sœur, où je vous ai derechef présentée à Notre Seigneur selon ma petite capacité : il me semble que j’ai connu encore plus particulièrement les grâces que Notre Seigneur vous fait et comme il veut vous faire entrer dans les voies du véritable anéantissement. Votre esprit y est opposé, c’est pourquoi il sera en toutes ses opérations rebuté.1137.

Lettre 29

[…] Je sais bien que vous êtes paresseuse, et je vois en vous beaucoup d’autres défauts que vous-même ne voyez point : je n’ignore point vos misères ; mais j’aime mieux vous voir occupée de Dieu que de vous-même. Je n’ai que faire de vous donner matière de réfléchir, vous n’y avez que trop de pente bien au contraire, je voudrais vous avoir poché les yeux pour ne plus rien voir qu’en pure foi : pour lors il faudrait bon gré, mal gré, vous abandonner et vous soumettre à la conduite que Dieu tient sur vous. Je crois que les personnes à qui Dieu donnera droit de direction sur votre âme le connaîtront par la lumière de Dieu : si vous êtes en état que vous savez par adhérence à votre paresse, ils savent les marques pour les connaître. Pour moi je suis indigne de vous rien dire sur ce sujet, étant ce que vous savez que je suis, ténèbres, ignorance et péché, c’est être bien téméraire de m’entremettre à vous dire mes pensées, qui ne partent que d’un fond de misère et de péché. Jugez ce que je vous dis plus que jamais. Apprenez à vous taire devant Notre Seigneur ; et si j’étais votre directeur, je vous ôterais toute autre disposition que celle du silence et du respect, et je m’assure que vous connaîtrez bientôt combien cette disposition est efficace. Que pensez-vous faire quand vous causez tant ? Vous ne faites que mentir : c’est le premier pas ; et le second, vous enfoncez toujours plus avant dans vous-même. Il faut finir : je m’emporte sans le savoir, voilà toujours de mes saillies. […]1138.

Lettre 31

[…] Je remercie Notre Seigneur des grâces qu’il vous a communiquées ; mais le prierai de grand cœur qu’il vous mette dans l’usage et fidélité de ses lumières : si une fois vous avez bien compris cette importance de suivre la grâce, vous voilà établie plus solidement ; et vous entrerez dans une flexibilité d’esprit très grande et dans une suprême indifférence à tous états et dispositions : vous serez vide de tout choix et de tout désir, même des plus saints pour laisser la liberté à la grâce de vous régir. […]1139.

1659, Lettre 44

Je pensais vous écrire, mais le travail que j’ai, joint a une toux très fréquente, m’a ravi cette consolation. Je me donne ce moment pour vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra aussi bien que moi. C’est que notre bon Monsieur de Bernières nous a quittés et a pris son vol pour le cœur de Dieu, où nous croyons qu’il repose pour l’éternité. Je ne vous dis rien là-dessus. Il se préparait à venir et devait être ici pour l’Ascension. Sa mort et sa maladie n’ont duré qu’un demi-quart d’heure : sans être aucunement malade, sur les neuf heures du soir, samedi, troisième de mai, il s’endormit au Seigneur. Ne voilà pas une mort d’un vrai anéanti, tel qu’il était et qu’il avait désiré. […] À Dieu, priez ce cher monsieur pour moi : j’ai confiance en lui et crois qu’il se souviendra de nous. Il nous aimait. 1140.

Lettre 47

[…] En sixième lieu. La chose la plus importante pour vous bien établir dans la vie intérieure, c’est l’usage de la présence de Dieu en soi, et je vous supplie de vous y exercer le plus fidèlement qu’il vous sera possible, par de très simples souvenirs ou regards amoureux de Dieu, comme vous délaissant à sa toute-puissance par simple disposition, quelquefois vous sacrifiant, autres fois comme victime, vous laissant lier, traîner, écarteler et réduire à néant, n’ayant en toutes ces différentes occupations qu’un simple et amoureux acquiescement à la grâce de Jésus Christ. Ce qui fait que vous êtes plus occupée à Dieu dans la joie et dans la tristesse que dans le vide, c’est à cause de l’habitude que vous avez d’opérer par les sens. Dieu est également Dieu dans tous les différents états de votre vie, également digne d’honneur et d’amour ; mais c’est que cela ne frappe pas vos sens, et vous appelez cela un vide. Il y a encore une autre sorte de vide où l’âme est retirée comme dans un désert, où elle souffre un vide de toutes pensées, de toutes lumières, de toutes opérations de désirs, de volontés, etc. Il est douteux à la nature, mais très utile à l’esprit. Le vide se fait aussi quelquefois par suspension de tout concours dans l’opération ; de manière qu’il en faut, malgré soi, souffrir la distraction. […]1141

1661, Lettre 58

Je commence à croire plus fortement que jamais que Dieu a mis quelque chose entre vous et nous qui n’est point ordinaire, car, en vérité, si j’écoutais mes pensées, vous ne seriez guère en croix que je ne le sache par les pressentiments et je ne sais quoi, que je ressens. Il y a déjà quelques jours que je suis en soin plus particulièrement devant Notre Seigneur de vous, et le jour de demain ne se serait point passé sans envoyer savoir ce qui vous était survenu : j’ai bien cru que vous ne seriez pas bien de cet accommodement avec ces gens-là. Priez Dieu pour eux ; et pour vous, très chère, tenez-vous-en la posture où la grâce vous a mise sur ce sujet ; après avoir versé abondance de larmes, demeurez dans les mains de Dieu […]1142.

Lettre 67

[…] Voilà une bonne disposition. Tâchez de continuer à être fidèle ; demeurez ferme ; qu’on vous attaque, qu’on vous déchire, qu’on vous assomme, qu’on vous tue, bref, qu’on vous fasse souffrir mille morts, il faut que fixe, elle [votre âme] demeure sur la croix et que vous y mouriez. Vous vous souvenez bien de ce petit vers. Soyez donc ferme, envisageant toujours votre terme, qui est Dieu, sans vous laisser ébranler aux saillies de la nature, qui ne peut souffrir tant d’attaques sans user de ravages, ou au moins de retour pour gémir son malheur. N’ayez point de compassion de vous-même : vous êtes contraire à Dieu, c’est assez pour être obligée de soutenir le supplice que votre rébellion a mérité.

Défiez-vous du grand amour que vous ressentez présentement pour la solitude : pour moi je ne le crois pas bien pur ; mais je le crois produit d’une partie de vous-même qui regarde cet état de solitude et de retraite bien plus doux que celui du tracas et de la conversation qui nous crucifie. La vie douce d’une solitude est bien charmante et on est hors du bruit des créatures et d’une infinité de tracas, oui, je l’avoue ; mais si le pur amour ne vous mène en solitude, vous n’y ferez que corruption et vivrez toujours dans les recherches de vous-même. Prenez votre croix, ma très chère, et marchez après votre divin Maître. Ne demandez pas un autre sentier que celui qu’il vous a frayé sous prétexte de plus grande perfection. Vous serez en retraite après, quand il vous aura purifiée et humiliée par les créatures. Gardez-vous bien de rien choisir, de rien désirer et de rien demander : demeurez donc dans la main de Dieu ; Il vous mettra où il lui plaira. Vous n’êtes plus à vous et vous n’avez plus de droit d’en disposer. Pourvu que vous fassiez ce qu’il lui plaît, cela vous doit suffire : tout autre désir est amour propre ; vous êtes encore trop impure pour faire quelque élection […]1143.

1661, Lettre 69

Très chère, votre état est de Dieu, et le prie qu’il le continue en vous. Ne doutez pas que la souffrance qui vous pénètre et qui semble vous submerger ne soit de sa part, c’est le calice de son amour, buvez sans craindre : sa vertu vous soutiendra. N’allez point chercher la croix ; mais quand Jésus Christ lui-même vous l’applique, ne la rejetez pas. Demeurez, comme vous faites, délaissée à son bon plaisir, lui laissant faire son œuvre en vous à sa mode. La parfaite confiance n’est autre qu’un sincère et véritable abandon ou délaissement de tout soi-même à Dieu, et de tout ce qui nous regarde, lui en laissant l’entière et libre disposition ; et l’état que votre lettre me marque contient cela très particulièrement. Demeurez donc paisible dans votre peine, autant que la grâce vous y tiendra. Ne soyez pourtant en scrupule de vous soulager un peu, prenant du repos, de la nourriture. Courage ! si vous n’étiez destinée à la perfection, vous ne seriez pas dans tous ces états de peine. C’est une miséricorde si grande que Dieu vous fait que vous n’en pouvez voir ni concevoir en cette vie la valeur ; et soyez certaine qu’à la mort vous n’aurez point de regret d’avoir été fidèle à la conduite divine.

Vous êtes bien demeurée courageuse par la vertu secrète de Jésus Christ : vivez de sa vie, et vous laissez tuer de sa divine et adorable main. Heureuse et mille fois heureuse l’âme qui est trouvée digne de recevoir le coup de la mort de cette main divine ! En vous détruisant il fera son œuvre, et votre fidélité attirera dans la suite plus de bénédictions sur tout ce qui vous touche que le monde et la vanité ne vous en peuvent jamais donner. Quand tout semblera périr, c’est pour lors que tout sera en meilleur état, et que la main de Dieu y travaillera pour notre anéantissement, nous faisant expérimenter notre néant, notre abjection et notre impuissance. Laissons-le faire quand il nous devrait mettre dans les abîmes, soyons certaines qu’il y descendra avec nous et que sa vertu nous y soutiendra. À Dieu. Je vous suis très obligée de la confiance que vous prenez à Jésus en nous ; je voudrais bien être plus dans sa vie et dans son esprit, afin que vous en soyez plus consolée et que ce que j’ai l’honneur de vous dire de sa part fasse en vous l’effet qu’il désire. […]1144.

1661, Lettre 71

[…] Je voudrais bien qu’il plût à Notre Seigneur me donner la grâce de vous exprimer en deux mots ce qu’il me fait ressentir sur votre état, ma très chère, il est à la gloire de Dieu et à la ruine et destruction de votre amour propre. Je suis assurée que Dieu vous tient : c’est pourquoi je ne compatis pas tant à votre douleur, car il faut avoir un amour parfait pour les âmes, et souffrir que la main de Dieu les purifie, sans que notre tendresse et affection naturelle aillent au-devant. Il me semble que mon office est de vous tenir ferme exposée à la puissance de la sainteté divine, qui vous dispose pour recevoir ses effets et ses émanations en vous. Ne vous souciez point des cris et des tempêtes de la nature : laissez-la jeter ses vagues et ses petites furies. On l’égorge, et vous ne voulez pas qu’elle crie ; vous êtes trop sévère : laissez-la gémir sur sa perte et sa destruction : je lui permets de se plaindre ; mais il est défendu à votre esprit de se ranger de son parti : il faut qu’il soutienne le poids de la puissance divine et qu’il abandonne sa partie inférieure et soi-même à la crucifixion. L’anéantissement n’est pas à ce que vous pensez. Je répondrai de votre état. Soyez en repos dans la souffrance. J’espère que nous en dirons davantage sur ce sujet ; j’ai remarqué quelque point, qui peut-être vous serait utile. Notre Seigneur y donnera telle bénédiction qu’il lui plaira. Sachez que je ne vous oublie point, et vous êtes bien plus dans mon esprit que vous ne pensez. […]1145.

Lettre 73

J’appréhendais ce qui vous est arrivé pour votre oraison, et vous ne voyez pas que votre esprit est plein de propre vie, et qu’il serait ravi de prendre l’essor et se revêtir de belles pensées, de bons désirs, etc. Du moins en cet état aurait-il la satisfaction de voir son ouvrage et de n’être pas si dénué de sa propre opération ; mais Notre Seigneur vous fait manifestement connaître que ce n’est pas par cette voie qu’il se veut communiquer à votre âme : il faut qu’elle apprenne à se séparer d’elle-même, de sa propre suffisance, capacité et prudence […]1146.

Lettre 74

[…] Or, il faut donc premièrement savoir que la fin de l’oraison c’est l’union de l’âme avec Dieu, et que tandis qu’elle s’amuse à chercher Dieu dans son raisonnement elle s’en éloigne au lieu de s’en approcher : car pour le trouver il faut vider et simplifier son esprit. Votre lumière est bonne sur votre oraison : elle vous fait voir que tant de considérations sont plutôt opposées à la pureté de l’oraison qu’elles ne sont utiles à nous y faire avancer. Si vous avez assez de courage pour subir un peu de peine, je crois que Notre Seigneur vous fera goûter quelque chose de ce que dit David : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. Voici, à mon avis, ce que vous avez à faire dans votre état présent pour répondre au trait de la divine miséricorde sur vous : il faut accoutumer votre esprit à se nourrir de la présence de Dieu en foi, et s’en contenter dans l’oraison. Si d’abord il s’occupe de cette divine présence, il faut s’en laisser remplir et posséder : tant que la mouche à miel voltige sur les fleurs, elle ne fait ni miel, ni cire ; de même, tant que votre esprit se remplit de multiplicité, il n’est pas capable de goûter Dieu, ni de le posséder ; il faut qu’il apprenne à se taire et à demeurer avec respect et attention amoureuse à sa sainte présence, y portant une disposition de très simple acquiescement au bon plaisir de Dieu et à toute sa sainte conduite sur vous, demeurant en cette posture d’abandon autant de temps qu’il vous sera possible, mais du moins, une petite demi-heure le matin et quelque quart d’heure le soir […] Vous demeurerez ce peu de temps toute sacrifiée et déterminée d’y souffrir ce qu’il plaira à Notre Seigneur vous y faire ressentir. Or, il n’est pas besoin de raisonner beaucoup pour dire ceci : il suffit que votre esprit en porte la disposition en la vue de Dieu, continuant ainsi votre oraison et vous rendant inexorable aux cris et aux gémissements de l’esprit humain. Laissez là toutes vos autres pratiques pour l’oraison : vous y avez assez raisonné ; mais vous n’y avez pas eu assez d’anéantissement, et proprement votre oraison n’étant point oraison, mais bien une méditation qui travaille beaucoup l’esprit et laisse le cœur sec ou aride ou rempli fort passagèrement ; enfin, ce n’est pas là votre voie. Plût à Dieu être digne de vous l’exprimer comme je la conçois ; mais je n’en ai pas la capacité. Je le prie vous la faire connaître par lui-même. Les actes dans l’oraison, s’ils ne sont faits par la direction de l’esprit de Dieu, retardent l’âme plutôt que d’avancer sa consommation en la perfection. […] 1147.

1661, Lettre 77

[…] En attendant, je dois vous dire que vous n’ayez point à vous alarmer sur ma mort : je n’en sais que dire moi-même, ne voyant rien de certain, au contraire, je me porte beaucoup mieux. Il est vrai que j’ai un peu d’émotion de fièvre les nuits ; mais c’est sans frisson et il n’y a nulle conséquence. Je suis entre la vie et la mort, sans me pouvoir délivrer de l’une ni de l’autre. Je suis entrée en retraite par le sentiment de Monsieur Bertot, pour me préparer à bien mourir, et je ne suis à rien moins appliquée d’une sorte : toute ma capacité semble se vouloir fondre et consommer en Dieu sans pouvoir faire de retour sur le passé ni mettre ordre au présent. Il faut vivre et mourir de cette sorte, ce qui fait que je ne puis encore voir si ce sera de ce coup que la main puissante d’un Dieu tranchera le fil de cette languissante vie, et quoique je ne sois pas dans le désir de le connaître, j’espère qu’il me fera la grâce de vous dire ce qu’il lui plaira m’inspirer pour votre conduite ; mais ne vous affligez pas avant le temps : je peux mourir, sans doute. Il me semble que je suis venue en retraite comme Moïse sur la montagne où on lui montra la terre promise. Hélas ! j’ai bien sujet de croire que je n’en aurais que les lumières et qu’il me sera commandé de me coucher dans le tombeau de mes pères. Dieu fera justice. J’ai bien abusé de ses grâces : je suis prête à la mort et ne puis rien faire ni rien dire que de demeurer en respect et en amour. […]1148.

1675

Je ne puis vous exprimer à quel point votre maladie nous touche, vos lettres nous ont fait verser des larmes, tout le monde est touché de votre éloignement […] Conservez votre calme intérieur et vous regardez toujours dans la main du Seigneur, il y a longtemps que vous êtes la victime de son bon plaisir, ne sortez point de cette disposition, regardez-vous sur votre lit comme sur votre bûcher, et que votre regard soit simple et amoureux vers l’objet adorable pour lequel vous vous consommez.

Remettez tout le reste en Dieu, cela n’empêche pas que vous donniez tous les ordres que vous devez pour vos affaires et pour votre domestique surtout la pauvre N. qui n’a d’appui en ce monde que votre bonté pour lui procurer le bien qu’elle désire, supposé que vous le puissiez, ayez intention de la donner et immoler à Notre Seigneur à votre place, s’il dispose de vous avant l’accomplissement de vos desseins, comme un supplément que vous ferez en donnant à Jésus Christ une victime. Vous verrez là-dessus ce que l’esprit de Dieu vous inspirera, après avoir mis vos affaires temporelles en état que vous ne soyez plus obligée d’y penser.

Appliquez-vous à rendre grâce à Notre Seigneur de toutes les grandes miséricordes dont il vous a comblée dans votre naissance et dans le courant de votre vie ; rendez-lui votre être pour être anéanti et votre cœur pour l’aimer dans l’éternité ; ne tendez plus qu’à vous laisser consommer doucement, prenant plaisir au plaisir que Dieu prend de vous détruire, anéantissez-vous par hommage à son infinie grandeur. Un voyageur se réjouit quand il approche de sa patrie : très chère, vous allez à la vôtre, et votre âme s’en doit réjouir, dites-lui donc pour l’encourager : mon âme, vous n’êtes point de ce monde, vous êtes sortie de Dieu et vous devez y retourner, ne regardez point la mort comme une chose affreuse, c’est aux païens à en user de la sorte, mais une âme chrétienne la doit regarder comme la porte de son souverain bonheur, c’est elle qui vous sépare absolument du monde et du péché, elle en détruit l’être en vous.

Ô ! quelle consolation a une âme de pouvoir dire et être assurée qu’elle ne péchera plus, qu’elle ne sera plus opposée à son Dieu, et qu’elle ne sera plus en péril d’en perdre la grâce. Ne prenons, très chère, que des occupations dignes de remplir saintement les derniers moments de notre vie, laissons les morts ensevelir les morts, ne prenons plus de part à la terre, séparons-nous des créatures pour nous mieux préparer à suivre l’époux, allons à la mort comme au banquet de l’évangile ; défendez-vous des retours et des tendresses naturelles, abandonnez vos intérêts, ne vous regardez plus, abîmez-vous en Dieu sans autre vue que de complaisance et d’amour ; si quelques tentations vous attaquent, ne vous détournez pas pour les considérer, conservez un bas sentiment de vous-même, regardez-vous toujours dans le sang de Jésus Christ, n’espérez rien de vous ni de vos mérites, ne vous appuyez que sur Jésus Christ. C’est dans ces moments que vous devez demeurer étroitement unie à lui comme le membre à son chef -- le démon ne peut vous en détourner que pour vous appliquer à vos intérêts d’éternité ; abandonnez-les à votre adorable Sauveur, n’ayez d’autres soins que de vous consommer en son amour.

Hélas, dans le cours de notre vie nous n’avons fait autre chose que de vivre pour nous. Vivons au moins dans ces derniers moments pour lui et mourons d’amour. Défendez-vous donc des réflexions et si vous êtes attaquée de vos ennemis, vous les vaincrez facilement si vous savez demeurer anéantie, vous tenant au-dessous de l’enfer même ; c’est dans cet abaissement que vous trouverez votre force et de quoi résister sans combat. Si vous vous trouvez coupable de beaucoup d’infidélités et que votre conscience vous reproche, confessez-vous de ce que vous connaissez, mais pour le reste, humiliez-vous sous la loi de la justice de Dieu sans perdre la confiance et l’amour qui doit prévaloir au-dessus de vos infidélités. N’oubliez pas votre bonne maîtresse l’auguste Mère de Dieu, remerciez-la de tous les secours qu’elle vous a donnés pendant votre vie ; aussi votre saint ange et vos saints patrons.

Tout ce que je vous dis n’empêche pas que l’on demande la prolongation de votre vie, mais je crois que je dois vous laisser dans un doux repos en Dieu ; je retiens les tendresses et les saillies de mon cœur pour ne point distraire le vôtre et que si l’ordre de Dieu est de vous retirer à lui, je ne vous désoccupe point de sa présence. Soyez fidèle fille de l’église en mourant comme vous avez tâché de l’être en vivant. Je ne puis m’empêcher de vous dire que je suis près de vous en esprit et que mon soin est de vous tenir dans un simple et amoureux acquiescement à Dieu, attendant le précieux moment de vous écouler en lui pour l’éternité. 1149.




Jacqueline Bouette de Blemur (1618-1696)

Religieuse de l’abbaye de la Trinité de Caen dont elle fut maîtresse des novices puis prieure, connaissant parfaitement le latin, elle écrivit la vie des saints bénédictins des siècles passés puis s’attacha à trente-huit figures illustres de son siècle par ses Éloges 1150 :

Je pretens encore que cet ouvrage fera connaître que le bras de Dieu n’est point racourcy, qu’il forme des saints en tous les siècles ; et quoi que ceux dont j’écris les actions ne tiennent pas ce rang [de saints] dans l’Église, ils ne laissent pas de nous laisser les exemples d’une vertu solide, et dont l’imitation nous conduira infailliblement au bonheur dont ils jouissent. Je prie Dieu de nous en faire la grâce.

Elle entra dans la congrégation fondée par Mectilde du Saint-Sacrement et eut l’humilité d’y faire un nouveau noviciat à l’âge de soixante ans et d’y renouveler sa profession. Elle mourut à Paris dans le premier monastère fondé par Mectilde1151. Bien qu’auteur de plusieurs ouvrages, elle sut demeurer cachée. On la devine proche en esprit d’Élisabeth de Brême, de Geneviève Granger, de Charlotte le Sergent, sinon elle n’aurait sans doute pas su nous rapporter leur rare valeur spirituelle :

Que ne m’est-il permis de dire là-dessus ce que je sens et ce que je sais ? Peut-être le faudrait-il pour votre gloire ; mais la Mère [du Saint-Sacrement, Mectilde] et les Filles m’ont fermé la bouche et j’obéis. Recevez ce sacrifice, ô mon divin Maître […]1152.

Nous avons rencontré précédemment la Mère de Blémur témoignant sur Élisabeth de Brême -- mais elle ne livrera rien d’elle-même dans ses propres écrits et, sans un échange par correspondance avec la Mère Mectilde -- elles vivaient dans le même couvent parisien -- on ne peut que procéder très indirectement.

Voici un beau témoignage mystique finement perçu par notre biographe de grandes figures bénédictines. Il s’agit de la notice sur Geneviève Granger (1600-1674), la Mère de Saint Benoît du couvent de Montargis. Les liens entre extraits sont nôtres :

Elle était attentive à tous sans souci du rang :

[434] Aux pauvres gens qui venaient au tour du monastère, elle avait des respects […] prenait plus de plaisir à converser avec eux qu’avec les grands du monde, elle ne pouvait souffrir qu’une religieuse parlât de sa naissance […] elle se regardait comme une cloche qui avertit les autres d’aller à Dieu.

Sa pratique consistait en une rigoureuse remise de soi en Dieu :

[439] Elle arriva au point de cette bienheureuse indifférence, où l’âme laisse agir Dieu purement, sans rien voir ni connaître […] Elle disait : « je souffre comme un voleur qui est pris sur le fait […] je suis incapable d’amour de Dieu, je n’ai rien. »

La pureté [440] de Dieu l’appauvrissait de tout, lui ôtant jusqu’à la vue de son dénuement ; elle ignorait son état et l’usage très saint qu’elle en faisait ; tout passait dans son intérieur sans qu’elle y prit garde.

Cet abandon lui permettait d’exercer une fécondité mystique dans la netteté et la simplicité :

[437] Elle avait reçu de Dieu une lumière surnaturelle pour connaître l’intérieur de ses filles […] elles n’avaient point la peine de lui déclarer leur état […] en approchant d’elle leurs nuages étaient dissipés […] elle demandait à Dieu de faire son ouvrage lui-même dans les âmes afin […] qu’elle n’y eût point de part.

[442] Elle avait trouvé le secret de pacifier les âmes les plus travaillées de peines intérieures, ce que des personnes séculières ont attesté pour en avoir fait l’expérience ; on trouvait le calme en l’approchant et on se sentait recueilli en sa présence.

Humble, mais libre en esprit :

[443] Elle haïssait la contrainte et les cérémonies qu’elle jugeait opposées à la véritable charité […] bien souvent les sœurs lui disaient qu’elle était trop bonne et qu’elle ne tenait pas assez sa gravité. J’en suis persuadée, disait-elle en souriant, mais je ne suis point née pour faire la Madame.

Gertrude de sainte Opportune [Cheuret]

Sœur Gertrude de Sainte Opportune fit profession à Toul en 16741153. Mère Mectilde la dirige :


22 décembre 1681.

[…] Je me souviendrai de vous à peu près à l’heure que vous vous confesserez ; tirez-vous aujourd’hui de tous ces fatras qui ne servent qu’à vous inquiéter et à retarder votre bonheur…

15 mars 1682.

[…] [L’ordre de] vous dispenser doucement d’aller en retraite dans ce saint temps [de Carême] qui de soi est rempli de tristesse : vous n’êtes guère en état de faire cette retraite, accablée comme vous l’êtes ; je ne vous crois pas assez forte pour la soutenir avec les tentations qui surviendront : la plus forte à porter est cette impression que vos sens souffrent du rebut que Dieu fait de vous. […] ; il faut entrer dans le pur abandon de tout vous-même en Dieu.

11 avril 1682.

[…] Il faut tâcher d’avoir patience et de porter seulement sur votre cœur un acte qui exprime comme vous détestez et désavouez tout ce qui se passe en vous… […] Humiliez-vous donc devant Dieu, mon enfant, le plus profondément que vous pouvez et ne vous arrêtez plus à tant confesser.

28 décembre 1682.

Si vous aviez un petit brin d’humilité vous ne vous troubleriez pas de vos misères : il en faut faire la matière de votre abjection devant Notre Seigneur […] Souvenez-vous que votre état est un état passif et que vous le devez souffrir passivement…

5 décembre 1683.

Si vous savez ou si vous voulez vous abaisser comme je vous le dis, vous trouverez la paix véritable et solide ; car elle ne se peut trouver réellement que dans le néant. À Dieu ; priez-le pour moi ; et par obéissance, espérez et croyez que je vous dis la vérité…

28 décembre 1684.

Vous ne pouvez supporter que votre intérieur soit si misérable ; et moi je vous dis qu’il le sera jusqu’à ce que votre orgueil soit abaissé sous la main de Dieu… Sitôt que vous descendrez au-dessous de l’enfer… vous commencerez à respirer.

25 mai 1686.

Soyez retirée en solitude… soyez dans l’attente de ce qu’il plaira à Dieu opérer en vous… vous éclairant de cette grande et éternelle vérité : vous êtes ce qui n’est point.

6 juin 1687.

Il ne faut point vous étonner de votre pauvreté intérieure et que vous soyez vide de Dieu ; tâchez seulement de vous vider de vous-même sans vous mettre en peine du reste. […] Tenez-vous à Dieu et laissez passer le reste. Dieu est tout et le reste n’est rien, croyez-le de la sorte. Je suis en son amour toute à vous.

27 mai 1689.

Recevant vos souffrances de la très sainte main se Dieu… [cela] vous servira de préparations à de plus grandes grâces. Je ne vous dis rien sur l’état des choses PRESENTES parce que je n’en puis rien apprendre : on dit toujours patience ; l’on ne peut rien savoir de Monseigneur. On dit que vous reviendrez…

[…] Je suis misérable en tout, parce que je ne puis contenter personne, soyez persuadée que je ne manque pas d’affection, ni de bonne volonté ; mon silence ne vous doit point rebuter : vous devez être sûre que mon cœur reçoit avec reconnaissance toutes les marques de votre fidélité ; et comme c’est pour Notre Seigneur que vous êtes fidèles, il vous bénira assurément… […] Il faut qu’une victime soit toujours sur la croix, comme sur le bûcher, où la grâce la doit immoler à toute heure. Faites un peu part de cette lettre au cher Ange, en attendant que je puisse trouver le moment de lui écrire ; croyez-moi l’une et l’autre toute à vous en Jésus et sa très sainte Mère.

5 juillet 1689.

Je ne puis m’en expliquer davantage par lettres ; vous pénétrez très bien et cela suffit sur ce sujet ; je vous assure que cela est humiliant : il faut adorer Dieu qui le permet pour sa gloire en notre abjection ; c’est là qu’il veut se glorifier, car pour l’institut il est assurément en opprobre…

Vous savez bien que vous n’êtes pas obligées en conscience à l’obéissance de la Prieure ; je suis votre Prieure ; je vous prie de ne pas vous peiner de ses ordonnances…

12 mai 1691.

Marchez sans retours et ne regardez pas le lieu où vous allez ; jetez-vous à corps perdu dans ce vide et dans ce pur abandon : vous craignez de vous perdre ; et qu’est ce que vous êtes ?cxiv

29 mai 1691.

Tout ce que je vous puis dire ; c’est qu’il faut tâcher de ne tenir qu’à la divine volonté pour être toujours en disposition de tourner à droite ou à gauche ainsi que la Providence le voudra. Ne vous surprenez plus des petits accidents de mal qui m’arrivent, cela reviendra encore plusieurs fois avant le dernier coup qui tranchera le fil de ma misérable vie : ce sont de petits avertissements qui sont utiles, au dire du médecin, car notre terme approche. Je crois cependant que nous aurons encore un peu de respir ; mais il ne faut pas nous endormir trop profondément.

13 juillet 1691 (en fin de lettre) :

… l’amertume de mon âme… [il faut] en remercier la divine bonté… indigne de parler davantage : il faut mourir en silence et dans une profonde abjection.

12 novembre 1691.

… si vous souffrez pour moi, vos peines seront terribles… sans regarder pour qui et pour quoi vous souffrez, il suffit pour vous de savoir que Dieu le veut…

7 mars 1693.

Nous avons toutes été scrutinées… vous seriez étonnée comme cette visite m’a laissée tranquille… je n’ai dit que très peu de paroles, les voici : « … je suis la seule criminelle, je mérite les châtiments qu’il vous plaira, si vous aviez agréable de faire un acte de justice, ce serait de me mettre en prison… »

La mère Sous Prieure s’en inquiète [de mes bégaiements] et croit que je vais tomber en paralysie…

16 mars 1693.

Il semble que Notre Seigneur veut vous faire la grâce de fixer votre état pour ne plus chercher ce que vous avez à faire et à soutenir. J’en ai béni et remercié Notre Seigneur car c’est asssurément une grâce, vous n’en voyez pas encore la profondeur, cette grâce est grande et doit produire une sainte indifférence et une admirable paix. Je vous rencoir votre billet pour vous en souvenir, ne le brûlez pas il vous doit servir fort utilement. …

24 mars 1693.

… les saint Pères qui ont éclairés l’Eglise n’ont point produit ni avancé de pareilles choses… l’esprit de Dieu n’est pas dans tout cela : si j’étais près de vous, je vous dirais bien des choses et ne doutez pas que ces gens ne soient dans l’illusion…

15 juin 1693.

… les maximes de N. 1154 ; je vous marquais où je trouvais de l’erreur… je n’aime pas la croyance qu’ils ont d’être les réformateurs de l’Eglise il faut tout entendre sans les rebuter, et puis nous verrons dans la suite ce qu’il faudra conclure pour la gloire du divin Maître. …

25 juin 1693.

… les maximes du personnage en question, que je condamne absolument… pleines d’erreur et d’illusion… leur prophétie sur la mort de Notre Seigneur qui doit arriver le jour de la Pentecôte par un dard de feu : vous verrez si cela arrive. : pour moi je ne le crois nullement… priez Notre Seigneur qu’il ne permette pas que la connaissance qu’ils ont de votre pauvre mère serve à soutenir leurs chimères : c’en est une grande et horrible de ne pas croire la transsubstantiation et de dire que tout ce que nous mangeons est sacrement…

21 octobre 1693.

… prenez courage, vous le pouvez, car vous êtes encore jeune. Heureuse une âme qui vit et qui meurt dans un parfait abandon ! gardez-vous bien d’en sortir si vous y êtes : c’est une grande grâce ; […] Vous ferez votre heure d’adoration la corde au cou une demi-heure, vous pourrez y être prosternée.

17 octobre 1694.

… le grand sacrifice que vous avez fait de vous renfermer avec les chères souffrantes [de la variole] que vous avez embrassées par une charité toute divine qui vous fait sacrifier votre liberté et votre propre vie. … cette parfaite charité allumera un divin incendie qui consumera tout ce qui resterait en vous…


25 octobre 1694.

Il me semble que la conduite de Dieu sur vous est de vous tenir dans la mort : je vois que l’on vous prive de tout au-dedans et au dehors et qu’il faut que vous soyez comme si vous n’étiez pas ; cet état est difficile à soutenir et à vous dire vrai, j’aimerais bien mieux vous parler que de vous écrire : tout ce que l’on expose est sujet à la censure et ce que l’on dit en simplicité est reçu pour quiétisme ;

1694 (page 695)

Je reçu hier votre très chère, je vous la renvoie ; vous ne devez rien craindre quand ce sont des lettres secrètes, elles demeurent dans ma poche jusqu’à ce que je les renvoie. Je suis fâchée de la défense que l’on vous a faite ; mais il faut avoir patience, nous ne voulons l’une et l’autre que ce que Dieu veut, puisse t-il en tirer sa gloire ! il est vrai que ce misérable temporel fait bien du mal, il en fait d’un manière qui navre mon cœur ; je ne sais si l’on y pourra remédier, à moins que la Providence ne me donne le moyen d’y bien travailler avant que je meure. […]

Souffrez les persécutions, très chère, j’ai été de même… prenez courage ; si j’avais la liberté de vous parler je vous dirais bien des choses qui vous surprendraient. Hélas ! jusqu’où va la malice de la créature abandonnée à elle-même ! il est bien vrai que notre Institut est protégé par la très sainte Mère de Dieu, car il est dans son saint cœur comme elle me l’a fait connaître dans ma maladie, au moment que j’étais agonisante : oh ! que cette maladie a été douloureuse et pénible ! Notre Seigneur m’en a sortie sans remède parce qu’il m’a renvoyé sur la terre dans le temps que j’attendais la décision de mon éternité. O Dieu ! quelle souffrance d’attendre un arrêt éternel et sans retour ! nous en parlerons…

9 septembre 1695.

O ! rien inconnu disait Angel de Foligy1155, l’âme qui sait s’en contenter a trouvé le vrai chemin de Paradiscxv, apprenez bien cette leçon, quand vous la saurez bien soutenir vous serez savante. … N’ayant que quatre ou cinq lettres pour la nommer on ne laisse pas de l’étudier longtemps, s’apprend et s’oublie quasi en même temps ; la grâce la rappelle et la nature la rejette et la fuit.

1er aout 1696.

Vous m’êtes si présente que je voudrais à toute heure recevoir de vos nouvelles ; votre poids fait le mien, je m’en sens aussi accablée…

10 août 1696.

L’année passée je fis une petite supplique pour notre sœur défunte, dernière morte ; je priais la sacrée mère de Dieu de lui envoyer une maladie pour la disposer à se convertir et lui obtenir une bonne mort ; à la fin de la neuvaine, cette pauvre créature devint malade et les plaies commencèrent à paraître sur son corps, d’abord il semblait que ce n’était rien… la sacrée Mère de Dieu la frappa… Je voudrais bien que cette précieuse mère de Miséricorde entérinât aussi promptement votre requête.

31 mai 1697 (« copié sur ms XVIIe » au crayon)

Tout ce que l’on dit ne m’incommode pas ; je suis à mon Dieu pour vivre et pour mourir… il y a des jours où je ne donnerais pas un souffle de ma vie… le lendemain l’on me souffle des forces pour aller et venir… il ne faut pas faire fond sur moi, mais m’abandonner à la divine Providence pour vivre ou mourir comme il lui plaira et de ma part me tenir à rien, mais mourir toujours et ne m’effrayer de rien.




Marie de saint François de Paule [Françoise Charbonnier] (-1710)

Elle fit profession le 15 mai 1666 et sera prieure en 1685, du second monastère de Paris où elle mourra en 1710. Nous voyons ici Mère Mectilde en action pour rassurer, convaincre de sa vocation une nature scrupuleuse.

1662

Dieu est de soi, indépendant de toutes les créatures, et la créature n’est rien de soi et ne doit rien être pour soi. Dieu est, et vous n’êtes point. C’est la leçon qu’il fit un jour à la glorieuse Catherine de Sienne, lorsqu’elle lui demanda simplement et amoureusement : « Qui êtes-vous Seigneur ? » « Je suis celui qui suis, et tu es celle qui n’est point ».cxvi Cette précieuse parole fit un si prodigieux effet au cœur de cette sainte que jamais, depuis, elle ne sortit de son néant. Il me semble que Jésus nous dit dans l’intime de notre cœur la même chose : « Je suis le tout, et tu es le rien ». Écoutez cette voix et portez croyance à ce qu’elle nous prononce. Suivez cette vérité, et vous vivrez au-dessus de toutes choses. Rien ne pourra plus altérer la tranquillité de votre esprit, rien ne pourra troubler votre cœur.1156.

1665

Quand Dieu veut posséder un cœur entièrement, il sait bien trouver les moyens de le vider et purifier de l’attache des créatures et de la propriété de nous-mêmes. Je reconnais, mon enfant, que sa main toute-puissante opère dans le vôtre une croix perpétuelle qui se fait ressentir en diverses manières de souffrances : tantôt de ténèbres, tantôt de craintes, tantôt de frayeurs et de saisissements : d’autres fois par des assauts impétueux, quelquefois par des peines violentes, quelquefois par une mélancolie horrible et insupportable qui porte le dégoût de toutes choses jusqu’au fond de l’âme, quelquefois jusqu’au point que le corps s’en trouve malade.

Cet état d’épreuve va bien plus loin. Dans les tentations, Dieu permet quelquefois au démon d’attaquer fortement par des atteintes infernales, et jusqu’au point que la pauvre âme ne trouve en elle que sa perte et réprobation. De quelque côté qu’elle se tourne, elle voit sa misère et le désespoir de son état. L’impureté la tourmente par ses impressions, par ses images détestables et par ses agitations.

Le saint homme Job fut abandonné, par une conduite adorable de Dieu, au pouvoir de Satan. Il ressentit en son corps et en son âme tout ce que la créature peut soutenir de crucifiant. Mais pourquoi fut-il réduit de la sorte ? Pour deux raisons : la première, c’est qu’il représentait la personne adorable de Jésus Christ dans l’excès de ses souffrances ; et la seconde c’est pour servir d’exemple et de modèle aux âmes que le pur amour veut dévorer et consommer. Il est vrai de dire que s’il n’y avait des exemples de telles et si rigoureuses conduites dans l’Église de Dieu, celles qui les souffriraient ne pourraient être convaincues que [de] telles conduites renfermassent en elles une si haute pureté et sainteté. […]

Puisque vous m’ouvrez votre cœur, mon enfant, je vous ouvrirai aussi le mien et vous dirai que j’ai porté, en ma vie passée, ce que vous ressentez présentement. Mais il faut confesser à ma honte éternelle que j’y ai été très infidèle. Mais je puis vous assurer que par telle sorte de souffrance, Notre Seigneur fait son œuvre au secret de votre âme. Tâchez de demeurer immobile dans le fond de votre volonté. Je vois que sa grâce vous prévient et vous soutient fortement, quoique ce soit secrètement. Je vois manifestement la conduite de Dieu sur vous et le remercie de tout mon cœur de toutes les miséricordes dont il prévient votre âme, et de ce qu’il avance son œuvre, en vous mettant dans le creuset de la bonne sorte, pour purifier l’amour propre qui régnait en toutes vos opérations. […]

J’espérais bien qu’il vous ferait un jour cette grâce, mais je ne croyais pas que ce fût si promptement, à raison de la faiblesse des sens. Vous voyant pénétrée d’une sensibilité fort tendre pour les choses de Dieu et d’une douceur intérieure, que Dieu donne ordinairement pour attirer les âmes à son service, je croyais qu’il ne vous lierait pas si tôt à sa Croix, ne vous croyant pas assez forte. Mais je vois qu’il a pris ses mesures en lui-même, et que tout d’abord il vous traite comme son Fils, qu’il fait victime dès le moment de son Incarnation, et qu’il traite dans tous les états de sa Sainte Vie comme un étranger et banni, qui n’a ni secours, ni appuis des créatures. En un mot, il le traite comme un réprouvé, comme un pécheur qui mérite les rebuts de Dieu, et de porter sur lui toute la rigueur de la divine justice. C’est en cet esprit de Jésus humilié, rejeté, et immolé à la Justice et Sainteté Divine, que notre Institut a été établi dans son Église, et vous porterez la grâce et la sainteté que Dieu y a renfermées, si vous souffrez toutes vos peines quelles qu’elles soient, si vous demeurez comme Jésus et avec Jésus abandonné aux volontés de son Père. […]

Ne vous étonnez de rien de tout ce que vous ressentez de misérable et de malin en vous. Souffrez, mon enfant, souffrez avec Jésus, et souffrez avec saint Paul pour achever ce qui manque à la Passion de son bon Maître et le vôtre. Ne vous surprenez de rien. Laissez-vous en proie à son plaisir, en vous défendant le plus que vous pouvez des retours sur vous-même et des tendresses que l’amour propre excite sous des prétextes excellents de salut, d’éternité, ou des craintes excessives de péché, d’être hors de la grâce, et d’être dans un état qui n’est pas de l’ordre de Dieu. Il faut être ferme et un peu dure à soi-même en ces sortes de dispositions, autrement on pleurerait toujours, et on s’accablerait par l’esprit de nature. Au nom de Jésus, l’unique tout de nos cœurs, soyez fidèle au sacré abandon à la volonté de Dieu. Voilà ce que vous avez à faire, et d’être fidèle à toutes vos obligations, surtout à l’obéissance, vous laissant conduire comme un petit enfant sans aucune défiance de la bonté de Notre Seigneur.

Continuez de découvrir vos sentiments et tout ce qui se passe en vous par simplicité chrétienne, pour éviter les illusions. Dieu soit à jamais béni de vous avoir jetée en cet état ! Ô quelle grâce, si vous demeurez fidèle ! Vous le serez, si vous faites ce que je vous dis, qui est abandonner tous vos intérêts spirituels, éternels, temporels et corporels à Jésus Christ, le laissant conduire votre âme en la manière qu’il lui plaira, conservant une pleine et entière confiance en sa bonté. […] Voilà ce que je vous puis dire, vous conjurant de croire que je suis du plus sincère de mon pauvre cœur toute à vous, puisque Dieu vous a donnée à moi. Soyez assurée qu’il m’a aussi donnée toute à vous et que vos intérêts sont les miens, et les seront à jamais.1157.

Mectilde poursuit :

Ce petit mot, ma très chère Fille, est seulement pour vous assurer que j’ai reçu vos chères lettres avec beaucoup de consolation. […] Plus vous êtes pauvre et abjecte en vous-même, plus je ressens intérieurement de confiance en la bonté de Notre Seigneur. Il fallait, ma chère enfant, de nécessité absolue, que Dieu tout bon vous conduisît de la sorte, autrement vous ne vous seriez jamais connue vous-même, ni sorti de votre propre corruption. Vos belles pensées, vos beaux sentiments et le reste que vous receviez avec tant d’abondances, nourrissaient votre amour propre, et tandis qu’il vous semblait tendre à Dieu avec ardeur et l’aimer de tout votre cœur, la nature intérieure s’engraissait aux dépens de Notre Seigneur. Qu’il soit à jamais béni d’avoir fait ce coup de renversement !

Vous pourrez dire avec vérité que votre perte c’est votre gain, et que vous êtes infiniment heureuse dans votre misère et dans ce que l’amour propre appelle malheur à raison de sa ruine et de la perte qu’il fait de sa propre complaisance et satisfaction. Soyez certaine que l’état que vous portez est de Dieu et de sa conduite toute miséricordieuse, et si j’étais une heure auprès de vous, ma très chère fille, j’espérerais, qu’avec sa grâce, je vous ferais toucher au doigt et convaincrais votre raisonnement des avantages de votre état présent, et qu’il fallait que la main toute puissante de Dieu fît ce coup de renversement pour vous ouvrir les yeux et vous faire sortir de vous-même.

Mais ce que je puis dire, c’est de le remercier pour vous et de le supplier très humblement de continuer et de vous faire entrer malgré la tendresse naturelle qui vous fait réfléchir incessamment sur vous-même, dans la sainteté de ses desseins sur votre âme, et qu’il vous donne la force et la grâce d’y adhérer et de soumettre votre sens naturel à ses divines volontés, par un simple abandon de tout vous-même, sans envisager la perfection et l’impossibilité d’y parvenir, mais de vous laisser toute au pouvoir de Jésus Christ, attachant votre fortune et votre perfection à une sincère démission de vous-même à son bon plaisir. […]

Soyez fidèle en tout, sans vous gêner ni vous troubler de vos chutes et imperfections. Vous pouvez bien dire qu’il vous reste bien des choses à faire selon vos lumières, et moi, chère enfant, je vous dis que vous avez beaucoup à mourir. Prenez courage. Dieu ne vous commande pas d’avoir toutes les vertus tout d’un coup, mais il veut que vous expérimentiez votre propre indigence, faiblesse et indignité, et que, vous défiant de vous-même, vous espériez tout de sa bonté. Écrivez-nous durant l’Avent et en tout temps, quand vous voudrez. Vous savez que je suis en Jésus toute à vous.1158.

1666

[…] La plus grande consolation que je puisse avoir en ce monde est de vous savoir bien à Dieu, et que vous êtes entre ses mains comme une cire molle, pour être formée selon ses très aimables volontés. Conservez votre paix intérieure par-dessus toutes choses ; ne vous attachez à rien, ne désirez rien et ne craignez rien, voilà le moyen de posséder un paradis en terre. Soyez cependant ponctuelle à vos obligations, et fort indifférente à tous les emplois et commandements de l’obéissance. Si vous observez ce que je vous dis, rien ne vous pourra nuire. Soyez égale en tout, portez votre trésor en vous même, que rien de créé ne vous pourra ôter, si vous êtes fidèle. Il importe peu à quoi l’on nous emploie si nous conservons l’attention amoureuse à notre divin objet qui est toujours au centre de notre cœur. Prenez tout ce qui vous est ordonné de sa part, et ne regardez jamais les créatures en vos Supérieures et en vos Sœurs. Accoutumez-vous à faire toutes vos actions en esprit de foi, et, vous élevant au-dessus de l’humain, en regardant la volonté de Dieu en toutes choses, ne prenez rien de la part des créatures, soit bien, soit mal. Accoutumez-vous à voir en toutes rencontres Dieu et son bon plaisir. J’ai un si grand désir de vous voir bien sainte que je voudrais être toujours auprès de vous, pour vous redresser et vous animer à être toute à Jésus Christ, comme une pure victime de son amour. Je vous donne encore avis de ne vous point soucier des goûts et consolations intérieures ; ne vous attachez à rien, mais soyez comme une statue entre les mains du sculpteur, qui souffre d’être taillée à son gré. Dieu est le divin ouvrier qui travaille en vous et qui vous doit rendre conforme à son Fils. C’est pourquoi laissez-vous dépouiller au dedans et au dehors, ne retenant rien qu’un simple et amoureux abandon au bon plaisir de Dieu, et quand vous ne l’aurez point sensible ni amoureux, vous l’aurez crucifiant et douloureux. Il est bon et plus sanctifiant que l’autre. […] 1159.

Puis :

[…] J’ai bien à vous dire sur toutes les dispositions crucifiantes et pénibles que vous avez portées. C’est une marque infaillible de la pureté et sainteté où il vous veut faire entrer. Il y a des âmes où il faut bien plus soutenir de morts et d’atonies que d’autres, parce qu’il y a plus de nature et plus de tendresse, et, en un mot, plus d’amour propre, et le vrai lieu où cette malignité se détruit sont les souffrances, les tentations, les pauvretés, les délaissements, les rebuts de Dieu et des créatures. Mais quand Dieu a fait son ouvrage par cette voie d’humiliation et que l’âme demeure fidèlement immobile entre les divines mains, par un saint abandon de tout soi-même à la divine volonté, sans retour sur ses propres intérêts, mais se perdant pour elle-même en toutes manières pour n’être plus rien qu’une simple disposition d’agrément ou d’adhérence à tout ce que Dieu veut, sans aucun choix, pour lors Dieu ayant ainsi purifié, vidé et consommé tout ce qui lui est contraire, il se produit lui-même au fond de l’intérieur. […]1160.

Une très belle lettre de 1667 éclaire cette sœur scrupuleuse :

À la mère Marie de saint François de Paule [Charbonnier] : Ayant appris que vous continuez d’être dans la douleur, j’ai cru que je devais vous dire ce que Notre Seigneur me donne sur vos dispo­sitions.

Premièrement, je trouve que vous êtes tombée imperceptiblement dans une très grande réflexion et application à vous-même […] Je vous dis de la part de Dieu que vous êtes trop occupée de vos misères, de vos péchés, de vos malices, de vos sacrilèges, de votre damnation, de votre enfer et de la perte que vous faites de Dieu. Je vois qu’au lieu d’aller à la mort de tout, vous avez réfléchi sur votre vide, et vous vous en êtes effrayée. Vous avez voulu y apporter remède par vos industries inté­rieures et, au lieu de trouver du secours, vous avez trouvé le trouble dans l’impuissance et l’enfer dans la pauvreté. Vous avez été abîmée dans la douleur, vous n’avez plus observé de règle ni de mesure. Vous avez pris des assurances de votre perte éternelle, bref tout est perdu, sans miséricorde, et il n’y a pas lieu d’espérer aucun retour. Ajoutez, si vous voulez, à tout ceci tout ce que votre esprit vous peut suggérer de vice et de péché. J’accorde tout. Soyez, si vous voulez, pis que tous les diables. Cela ne m’effraye et ne m’étonne pas. Vous n’avez de tout cela qu’un péché, c’est d’avoir quitté le néant pour quelque chose, d’avoir quitté l’état de mort pour prendre vie, d’avoir voulu être quelque chose en Dieu et dans la grâce, et vous n’êtes qu’un malheureux néant, qui doit être non seulement oublié de tout le monde, mais de Dieu même, vous croyant indigne de son souvenir.

Si j’étais auprès de vous, je vous convaincrais des vérités que je vous dis, mais, ne le pouvant, je vous prie de prêter croyance à ce que ma plume vous dit. Et commencez [286] au moment que vous aurez vu ce que dessus à vous mettre à genoux, disant de cœur et de bouche : « Mon Dieu et mon Sauveur Jésus-Christ, je vous demande pardon d’avoir voulu être, et d’avoir empêché votre grâce de m’anéantir ; je reçois toutes mes misères en pénitence, et renouvelle en votre Esprit mon vœu de victime qui me destine à la mort et qui me prive de tous les droits que mon amour propre a prétendu avoir sur moi et de tous mes intérêts de grâce, de temps et d’éternité. Je vous rends tout sans réserve, et ne retiens pour moi qu’un néant en tout et partout pour jamais, pour vous laisser être et opérer en moi tout ce qu’il vous plaira ». Après cet acte, cessez vos examens, vos retours, vos réflexions, vos craintes, vos résistances à l’obéissance et à la communion. Nous vous ordonnons de la part de Dieu de vous tenir comme une bête dans la perte de tout et même de votre salut et perfection. Il n’est plus question de tout cela, mais seule­ment de vous tenir dans ce simple abandon avec tant de fermeté que, si vous voyiez l’enfer ouvert pour vous engloutir, vous ne feriez pas un détour de votre pur abandon pour vous en préserver.

Voilà jusqu’où il faut mourir, et où vous ne voulez pas passer.cxvii Volontiers je vous gronderais de résister comme vous faites à la conduite miséricordieuse de Dieu ; ne permettez pas à votre esprit humain ni à votre raison de répliquer ni raisonner sur ce que nous vous ordonnons de faire. Marchez tête baissée sous la loi du Seigneur, il vous fait trop de grâce ; ne soyez pas si misérable que de le rejeter sous prétexte que vous l’offensez.

Je vous défends de vous amuser à penser à vos péchés ni de regarder vos communions comme des sacrilèges. Perdez et abîmez tous ces retours et réflexions dans l’abandon simple comme je vous le propose. Ne prenez aucune part en rien de ce qui se passe en vous ; soit bien, soit mal, laissez tout cela sans le discuter. Dieu en jugera et en fera ce qu’il lui plaira. Et vous, tenez-vous dans un néant éternel, qui ne voit plus, qui n’entend plus et qui ne parle plus pour soi-même, ni pour autre.

Mais je vous répète encore une fois, demeurez comme un mort à votre égard et même à l’égard de Dieu, comme ce qui n’est plus et qui ne doit plus être. Et si vous êtes fidèle à suivre la règle que je vous donne de la part de Dieu, vous trouverez ce que vous ne pouvez vous imaginer et que je ne dois point présentement vous expliquer. Allez aveuglément où je vous mène, et croyez que par la grâce de Dieu je sais ce que je vous dis. Marchez sûrement dans l’obéissance, et ne laissez pas de prier Dieu pour celle qui est en Jésus toute à vous. Souvenez-vous donc de demeurer comme une bête en la présence du Seigneur, sans pensée, sans acte et sans force ; le néant n’a rien de tout cela.

Lorsque vous serez dans la croyance que vous êtes damnée, laissez tout ce jugement à Dieu, croyant qu’il fera justice s’il vous met en enfer. N’en soyez pas plus inquiétée, laissez tout pour vous tenir encore au-dessous de tout l’enfer et des démons. Le rien n’est rien de tout cela…1161cxviii

1669, trois ans plus tard, en bonne route du Néant :

Je ne doute point, ma très chère fille, que vous ne trouviez toute paix et tout bonheur, et pour comble la possession de Dieu dans votre néant ; l’on peut dire que dans ce rien véritable, les trésors de la grâce et de la sainteté y sont renfermés. Courage donc, ne vous retirez point de ce bienheureux néant. Et pour voir si vous y êtes par l’esprit de Dieu, voyez s’il vous porte à la mort de toutes choses par une sainte indifférence, constante également partout, et s’il vous tient indifféremment prête à tout.

J’espère que, si vous y êtes fidèle, vous viendrez à posséder ce néant en tout, de sorte que rien de la vie ne vous en fera sortir. Mais comprenez que je n’entends pas que vous pensiez toujours à ce néant et que vous n’ayez jamais d’autre entretien. Le néant ne s’attache pas même au néant ; il faut qu’il vous mette dans une simple capacité de tout ce qu’il plaira à Dieu de faire de vouscxix, étant prête à tout sans choix et sans élection d’aucune chose.

Si je pouvais vous parler, je vous l’expliquerais mieux, mais c’est tout ce que je puis de vous en écrire ce petit mot. L’Esprit de Jésus fera le reste en vous, laissez-vous toute à lui. Il a commencé par son infinie bonté et miséricorde, il achèvera par son amour.

Priez-le pour moi, et l’adorez pour mon supplément. Hélas ! je suis toute dévorée, mais Jésus est la gloire et le soutien de tout ; je suis en lui pour jamais, sans changer, ce que vous savez que je vous suis en lui et par lui. J’embrasse tendrement ma pauvre Sr. N. et la prie, avec nous, de me donner quelques communions pour obtenir de Notre Seigneur la grâce de n’être point opposée à la sainteté de notre Institut.

Je salue aussi toutes nos chères Sœurs, mais ne montrez la présente à personne qu’à la Mère Prieure, si elle la veut voir, et à ma chère Sœur des [Anges]. Gardez-vous d’être indiscrète dans l’opération intérieure ; vous gâteriez l’œuvre de Dieu en vous au lieu de la soutenir. Ne soyez point trop abstraite, prenez de la nourriture et du repos raisonnablement et, durant le repos, ôtez vos instruments de pénitence, et n’allez point si tôt faire oraison après le manger ; divertissez-vous innocemment 1162.




Madame de Béthune (1637-1669)

Présentation

Mectilde considérait Madame de Béthune, Abbesse de Beaumont-lès-Tours, comme la « Victime choisie. »1163. On éclaire le titre de Victime — devenu à nos yeux un peu étrange sinon se prêtant à des explications critiques — par référence au « Breviloquium » de saint Bonaventure :

Puisque le Principe réparateur est absolument parfait, et très probablement répare et réforme par le don gratuit, il convient que le don de la grâce qui de lui émane libéralement et abondamment s’épanouisse…1164.


Nous sont parvenues plus de trois cents lettres adressées à la fin de sa vie par Mectilde à Madame de Béthune 1165

Un premier ensemble de ~40 lettres couvre la quasi-totalité des quatre années 1683 à 1686 : il est représenté ici depuis la Lettre 2 écrite probablement peu après la lettre 1 du 13 mai 1683 jusqu’à la lettre 41 du 28 décembre 1686. Ce premier ensemble permet un choix de beaux extraits éclairant la direction spirituelle  et couvre la première moitié de notre florilège.

Un deuxième ensemble de ~270 lettres couvre une période courte : du début d’année 1688 à mi 1689 : il est représenté ici plus brièvement  depuis la lettre 75 du 2 mars 1688 jusqu’à la lettre 262 du 31 mars 1689. Ce deuxième ensemble suit presque au jour le jour leur relation spirituelle ce qui rend le contenu moins dense. La seconde moitié du florilège suffit à présenter ses points majeurs.

Une particularité propre à ce deuxième ensemble atteste la présence d’une « bonne âme », personne inspirée vers laquelle Mectilde se tourne en espérant trouver des aides et même des prédictions. C’est une personne bien vivante à laquelle on écrit et dont on attend réponse qui s’avère parfois tardive.

Il s’agit d’une deuxième « bonne âme » puisque la première était Marie des Vallées à laquelle la jeune Mectilde demandait aide et avis. Cette deuxième « bonne âme » est citée plus de trente fois depuis février 1688 jusqu’au début avril 1689, soit pendant une courte période de 14 mois.

Nous pensons qu’il s’agit de Madame Guyon, assurant aux yeux de Mectilde un rôle comparable à celui de « sœur Marie »1166. La période correspond à 7 mois d’enfermement suivis de 7 mois de liberté où Madame Guyon jouit d’un prestige dû à son martyre1167.

La correspondance commence par un avertissement typique du milieu du XIXsiècle de refondation (et de crainte du quiétisme) :

Lettres à Madame Anne de Béthune, Abbesse de Beaumont [titre souligné]/Cahier 3. 1168.

Note1169.

« Ce recueil ne devra jamais être lu en public, car les lettres qu’il contient ne convenaient guère qu’à la personne à qui elles ont été adressées. Elles renferment il est vrai, quelques détails intéressants pour l’Institut ; mais le reste ne présente actuellement aucun intérêt réel et même quelques lettres, parlant de choses peu édifiantes, pourraient être dangereuses et peut-être même scandaliser quelques esprits.

Le R. P. Collet de Solesmes a fait cette petite marque “o” à quelques lettres qu’il a distinguées parmi les autres 1170 ; mais ce serait, je crois, pour les placer dans le recueil choisi, si l’on devait les faire imprimer un jour. Paris 21 juin 1860. » 

1683-1686

Lettre 2. « À la même Dame »1171. « Je vous crois présentement à Bourbon… »

[…] j’oserais dire, ce me semble, qu’à votre égard je sens une tendresse de mère : il s’est fait entre nous des liaisons de toutes manières ; tandis que Dieu a lié nos âmes il a aussi lié nos cœurs, de sorte qu’il me semble que nous ne sommes qu’une en lui […] heureuse l’âme qui reçoit l’esprit et la grâce de cet ineffable mystère [où l’hostie adorable ouvre ses divins trésors]. On vous l’a donné, chère victime ; mais c’est si secrètement que cette grâce veut opérer qu’il ne faut pas prétendre que vos sens y prennent quelque peu de vie : tout est renfermé dans l’intime ; la foi soutient la mort et la privation qu’il faut souffrir…

Lettre 4 Paris, 20 juin 1683. « Vous n’aurez, chère et aimable victime, qu’un petit mot… »

[…] Voilà ce que Notre Seigneur me donne à vous dire sur ce sujet ; ne vous affligez donc plus d’être si misérable et ne rétractez pas votre vœu de victime, sous le prétexte de tant d’horribilité, ou de ce rapport à Lucifer ; n’approfondissez pas davantage par votre raisonnement ou par vos sentiments ; mais laissez-vous anéantir aussi profondément que la grâce le fera dans la paix et dans la vérité que Dieu seul est et que vous n’êtes point ; et dans toutes les impressions opposées à la sainteté de la victime, demeurez dans votre néant : c’est là que tout se perd, car le néant ne soutient rien que Dieu, qui en est uniquement le maître absolu. […]

Lettre 3, 21 juin 1683.

[…] le doigt de Dieu vous a marquée dans son registre éternel : voici qui est ineffaçable ; je vous prie, n’y faites plus de retour quoique dans votre connaissance, vous soyez la plus indigne d’un si grand avantage. Si vous trouviez en vous quelque dignité, c’est alors que vous en seriez plus indigne ; reposez-vous en Jésus-Christ qui fera en vous ce que vous ne pouvez faire et qui remplira cette sainte qualité ; ne vous regardez donc plus en vous-même ; ce que vous êtes ou ce que vous n’êtes pas ; mais comptez sur vous comme sur ce qui n’est point, c’est-à-dire sur le néant et néant pécheur ; si vous voulez, tous ces néants doivent demeurer au rien, pour laisser Dieu être en vous tout ce qu’il y veut être pour lui-même. […]

Mettez-vous en repos sur mon sujet : je crois que vous me retrouverez encore et que nous pourrons, avec la grâce de Notre Seigneur, prendre des résolutions pour ses desseins : sa bonté pourvoira à tout ; ne craignez rien : il suffit qu’il vous aime en vérité d’un amour infini et je puis vous assurer qu’il vous aime d’un amour de préférence ; demeurez dans cette vérité en toute simplicité : soyez comme une toile immobile pour recevoir les traits du pinceau de la main divine qui veut le représenter lui-même dans l’intime de votre âme ; ne cherchez pas comment ; mais demeurez en sa disposition comme un petit enfant […]

Lettre 6.1172. « Madame, je reçois les chères vôtres qui ont pénétré mon cœur… »

J’ai passé une bonne partie de la nuit à vous tenir en esprit entre mes bras, vous offrant et moi avec vous à celui auquel nous devons être tout immolées et tout mon être intérieur se promit [n. : lecture incertaine] dans un profond silence, de vous soutenir ; je sentais votre douleur […]cxx

Il faut que je vous dise en passant qu’il y a plus de 25 ans que Notre Seigneur me demanda une victime, faite pour son unique et divin plaisir : depuis ce temps je l’ai toujours cherchée ; j’ai eu plusieurs fois la pensée, étant auprès de vous, de vous en parler ; mais autre chose m’en ôtait le loisir. Cependant je dois vous dire que dans l’intime de mon âme il me semble et je crois que ce sera vous-même, ma toute chère, qui remplirez cette place […]

Hier, j’étais forte en vous sacrifiant, et la nuit aussi, et aujourd’hui je suis faible et je le ressens ; mais pourvu que Notre Seigneur et sa très sainte Mère vous soutiennent, je suis contente ; et c’est ce que j’espère assurément ; prenez donc courage, madame, et relevez votre foi en simplicité : vous êtes en Dieu ; il est actuellement en vous, opérant ses états de mort et d’anéantissement ; ne les examinez pas : tout ce qu’il fait à présent vous est inconnu ; mais vous le verrez un jour ; il faut demeurer toute abandonnée comme ce qui n’est plus à soi, qui n’a plus de part en soi, et qui est à l’usage d’un autre : en effet vous n’êtes plus à vous ; mais toute à Jésus Christ et à ses usages ; prenez courage : il vous soutiendra et vous bénira. [fin]

Lettre 7. Paris, 2 juillet 16831173. « Le rhume que j’ai dans la tête depuis plus de huit jours… ».

[…] Il faut vous dire que j’ai été remise aujourd’hui sous le pressoir de la charge, quoique j’y eusse renoncé d’une manière particulière ; Notre Seigneur m’a réduite sous sa justice ; je mérite bien d’en porter le poids, il me serait bien doux si j’y faisais mon devoir. […]

Lettre 11 1174 « Non, non, madame, j’espère que Dieu… ».

[…] Ne savez-vous pas que je fais comme la mère de Méliton qui portait son enfant au martyre ? Hélas ! Malgré ma tendresse je vous porte au sacrifice, à la mort, et à la destruction totale de tout vous-même : il faut bien que Notre Seigneur me donne du courage et j’espère qu’il m’en donnera toujours, tandis qu’il donnera à la fille une sincère confiance en sa mère. J’ai été fort occupée de vos souffrances cette nuit après Matines, et dans un instant j’ai vu que ce n’était pas casuel1175 ; mais par un ordre de providence bien extraordinaire et bien sanctifiant pour vous, et pour moi bien affligeant. […]

Lettre 14.

Vous avez grande raison de dire que ce qui s’est passé n’est que le commencement de l’œuvre de Dieu en vous. C’est tellement son ouvrage que peu de personnes vous y aideront ; vous n’avez besoin que d’un petit appui qui est l’obéissance. Vous ne pouvez marcher sûrement sans cela, à cause de la crainte et de la timidité de conscience qui pourraient vous arrêter en chemin ; j’espère que cette obéissance ne vous manquera pas, jusqu’à ce que vous ayez fait et souffert les travaux des grandes démarches qu’il faudra faire et soutenir dans le pur abandon, qui est quelquefois si dénué qu’il fait peur aux plus hardis ; je vous assure que pour marcher dans ses voies, il faut des gens de sac et de corde qui soient résolus de tout perdre ; ne craignez pas cependant : vous serez soutenue par un petit filet divin. [n. : lettre donnée complète]

Lettre 15, Paris, 28 juillet 16861176. « Ce mot vous ira trouver à N... ».

[…] Vivons de foi, madame, et nous nous trouverons sans peine en Dieu ; c’est là que je vous embrasse d’une manière qui n’est pas défendue ou impossible par l’éloignement. Nous sommes unies en Dieu par lui-même et pour lui, c’est pourquoi il nous a identifiées en lui : voilà la base et le fondement de notre union, qui sera éternelle par sa grâce.

Vous voilà dans cette effroyable solitude, où vous ne trouvez ni Dieu, ni créature : j’avoue qu’elle est très forte à soutenir ; mais c’est l’ordre de Dieu : il y faut marcher et ne vous point effrayer : cette solitude vous conduira dans la perte de tout le créé ; quand vous vous trouverez ainsi seule, ne vous troublez pas pensant que vous êtes infiniment loin de Dieucxxi : j’ose bien vous assurer qu’il est en vous et que c’est lui qui fait cette vaste solitude et qui la soutient ; souvent la réflexion vous donnera des transissements [sic] de cœur, croyant que vous êtes perdue, que votre voie est un abîme où vous ne pouvez pénétrer, ni savoir qu’elle en sera la sortie ou le succès d’une telle disposition. Il faut pour toutes choses vous contenter du simple et nu abandon, en pure perte de tout vous-même, sans connaître ni sentir ce cher abandon…

Lettre 16, Paris, 6 août 16861177. « Si vous êtes enfant de douleur vous êtes aussi enfant de grâce et de bénédiction ; mais cachée à vos yeux ».

[…] lorsqu’il semble que tout périt, c’est alors qu’il perfectionne son ouvrage et il est parfait quand tout est perdu, que l’âme est tombée au néant et qu’elle ne peut s’en relever […] Madame, il ne faut pas reculer : l’ordre du Très-Haut est donné, il faut marcher dans la mort, ou pour mieux dire, dans un abandon total ; je sens bien, madame, que vous criez quelquefois après votre Mère, je puis cependant vous assurer qu’elle est bien près de vous : je vous tiens entre les bras de mon cœur ; c’est ainsi que je vous présente tous les jours […] il vous consommera en lui ; mais gardez-vous bien de vouloir pénétrer les secrètes opérations de ce feu tout divin : vous en sentirez un jour les flammes ; mais ce ne sera pas comme plusieurs qui sentent les joies et les plaisirs dans les choses saintes : ce sera d’une façon si intime et si divine qu’on ne peut vous les bien exprimer ; si NS me donne la vie, dans quelque temps vous me le direz. Adieu je vous suis toute en lui, pour lui. [fin de L.]

Lettre 21, Paris, 25 août 1686. « Je suis persuadée que NS a voulu… ».

Je vous assure que vous ne tomberez point dans la folie : la sagesse divine vous conduit ; laissez tomber vos craintes naturelles et humaines et celles que le démon peut encore susciter en vous. N’être rien, ne vouloir rien, ne désirer rien, se contenter de ce que Dieu est en lui-même, sans retour volontaire sur vous, c’est ce que l’on désire […] Attendez les moments de Dieu : il ne vous manquera point, je vous en assure, quoique votre esprit vous dise que c’est une rêverie ; non, non, ce n’en sera point une : cet esprit qui veut voir et pénétrer les voies de Dieu apprendra à ses dépens qu’il n’est pas assez épuré pour y entrer ; il faut qu’il meure aussi bien que le reste ; vous n’avez besoin que de patience et d’une longue patience, car cet état n’est point consommé tout d’un coup : vous souffrirez le néant qui fait un vide extrême, c’est pour quoi l’on vous dit, laissez tout tomber ; ce qui vous fera plus souffrir sera de sentir que votre esprit semble perdre toutes ses belles qualités naturelles et qu’il devient comme hébété…

Lettre 27, Paris, 25 septembre 1686. « Hélas ! Où est la victime ? ».

[…] demeurer dans le simple abandon : il n’y a point d’autre sentier ; dans la santé comme dans la maladie elle n’est rien ; dans la vie et dans la mort c’est une même chose ; dans la suite on ne vous permettra plus de vous regarder : votre regard deviendra si simple en Dieu que, sans quasi l’apercevoir, il vous soutiendra et vous tiendra lieu de tout ; laissez-vous seulement dans ce bienheureux rien : Dieu fera de vous ce qu’il lui plaît. […]

Lettre 36.

Notre Seigneur demande de sa fidèle victime qu’elle lui remette tous les dons, toutes les grâces et faveurs sensibles qu’elle pourrait ressentir et que, au lieu de tout cela, elle prenne pour son partage les impuissances, les ténèbres, les privations, en un mot qu’elle vive sur la terre comme dans un pays d’exil […] vivant dans la mort, sans néanmoins négliger le soutien de la vie corporelle, nécessaire même à l’œuvre de Dieu en elle : c’est pour quoi elle est obligée de soutenir la nature qui périrait sous le terrible poids des souffrances intérieures, qui attaquent même imperceptiblement le corps, et causent souvent de fortes grandes et fâcheuses maladies, et des inanitions dont on ne peut revenir, ce qui fait souvent préjudice à l’âme, qui manque de forces par l’accablement du corps. C’est pourquoi il le faut soutenir sagement et prudemment, d’autant plus que la conduite de Dieu étant pour l’âme une vie de pure foi, elle ne la peut soutenir sans de grandes souffrances ; les privations étant dures à souffrir sans une grâce secrète et puissante ; elle a besoin d’être soutenue ; mais la certitude que nous avons que cette grâce secrète ne lui manquera pas nous a obligée de la pousser dans ce sentier et dans cette voie si obscure, où l’on ne voit rien, l’on ne sent rien, l’on ne connaît rien, et où tout semble être perdu…

Lettre 41, Paris, 28 décembre 1686. 1178 « Je viens vitement vous faire ce mot… ».

[…] Je vois dans votre intérieur comme dans un miroir : il me semble que l’on me fait distinguer les qualités qui vous sont naturelles et celles qui sont surnaturelles ; […]cxxii

1688

Lettre 75, Paris, 2 mars 1688. « Vous n’aurez qu’un mot… ».

[…] Je ne suis plus rien ; du moins il me le semble et je vivrais, je crois, comme si je ne vivais point ; j’aurais un grand penchant à me défaire de toutes choses et à me voir cachée dans un trou : j’aspire après ce bienheureux temps que la bienheureuse Mère de S. Jean a prédit de moi ; je vous assure que depuis mon accident je suis bien plus séparée, et n’était que NS a dit par la bonne âme 1179 qu’il me guérira et prolongera mes ans, je ne me tiendrais point en sûreté ; mais il veut que je vive ; il m’a rappelé de bien loin ; je ne sais pas encore bien clairement pourquoi je suis revenue […]cxxiii

Lettre 85, Paris, 27 mars 16881180. « J’ai plusieurs réponses à faire à la chère Victime… ».

Hélas ! À présent je suis comme un enfant ; peut-être seriez-vous édifiée, si vous voyiez ma dépendance : ce n’est pas que je croie retomber, quoiqu’ils en aient toujours un peu peur, car tous les jours nous apprenons que beaucoup de personnes meurent d’apoplexie ; pour mettre les gens plus en repos à mon égard, j’ai écrit à la bonne Âme, pour lui demander si je retomberai dans cet accident…

Lettre 115, 21 mai 1688. « Je ne reçus point hier des chères nouvelles… ».

Je n’ai garde de lui [n. Monseigneur du Puy] parler de la bonne âme ; j’ai bien cru qu’il y aurait des persécutions ou du moins des humiliations pour ceux qui produiraient cette bonne âme. Nous sommes dans un temps où la grande spiritualité est fort méprisée, pour ne pas dire tout à fait condamnéecxxiv, heureux ceux qui s’en vont au Seigneur ! […]

… Ne vous étonnez pas de ce que l’on dit de la bonne âme : si on la connaissait, ce serait encore pis, car sa voie est bien extraordinaire ; je crois qu’on la cachera encore plus que jamais et je vous dirai ingénument que depuis plus de deux mois j’en suis quelquefois bien occupée et je demande ardemment à Notre Seigneur qu’il manifeste son ouvrage en elle, car il lui dit des choses fort surprenantes ; il faut de la patience. Notre Seigneur a ordonné qu’on la tienne fort cachée et ce qu’il dit par elle sur beaucoup de choses qui doivent arriver. J’espère en avoir encore quelques nouvelles pour la Victime.

Lettre 117, 26 mai 1688. « Un petit mot toujours en courant… ».

[…] J’espère qu’il vous fera la miséricorde d’aller au haut de la montagne ; mais je ne sais si vous aurez le plaisir de voir ce que la main de Dieu aura opéré : oui, en quelque chose ; mais non pas en tout que dans le dernier moment de votre vie : passons donc, très chère victime, passons le torrent ; et si NS me donne quelques grâces et quelques lumières pour vous, croyez que je vous tiens en esprit par la main et que notre Seigneur vous soutiendra, que sa grâce et son amour achèveront ce qu’il a commencé ; croyez que tout ce que vous souffrez c’est le même pur amour qui le produit en vous…

Lettre 120, 1er juin 1688. « J’attendais hier le Père de Roncherolles… ».

[…] Dimanche on dit que je bégayais, mes paroles n’étant point articulées ; cela fit une alarme et la mère sous-prieure envoya dans le moment quérir les médecins et chirurgiens : vous eussiez dit que j’allais rendre l’âme, tant elle s’effraya et toute la communauté ; pour les contenter je prends médecine et je me porte bien comme à mon ordinaire : comme je n’ai plus de dents j’ai peine à prononcercxxv ; mais la mère sous-prieure se fait peine de toutes choses, cependant soyez en repos. […]

Lettre 121, 2 juin 1688. « Je viens vitement dire un mot… ».

[…] Voici ce que Notre Seigneur dit à cette bonne âme [n. : après des encouragements pour « la chère Victime » et sur les événements de Pologne] : « Ma fille, tu ne seras pas trompée : je donnerai des marques à ton Supérieur, il aura des confirmations de la vérité de ton état, que si les choses n’arrivent pas dans les temps marqués, c’est un contrepoids que je mets pour empêcher l’orgueil du cœur humain, qui pourrait s’élever dans l’exécution de si grandes choses que je t’ai promises : le tout s’accomplira ; reste en paix. » Quelque temps après il lui a dit : « il est aussi vrai que c’est moi qui te parle qu’il est vrai qu’il n’y a point d’ordure dans la clarté du soleil ; que tu es heureuse de faire ma volonté depuis le matin jusqu’au soir. » Voilà ce que je reçus hier : j’ai cru que je devais vous en faire part, pour un peu divertir votre pauvre cœur…

Lettre 141, 11 juillet 1688. « Dieu prend plaisir de faire vivre dans le sacrifice… ».

[…] Quoique que Monseigneur du Puy ait bien frondé contre la bonne âme, me priant de vous en désabuser. Il est vrai qu’il parle fort juste et je donnerais entièrement dans son sens si je n’avais grand nombre d’expériences que l’esprit de Dieu la conduit ; il faut être plus réservé que jamais d’en parler ; il faut attendre, voir ce que NS en fera et cependant communiquer avec elle fort secrètement. Je sais bien qu’il y a des chutes que le monde et même les savants auraient peine à digérer ; mais je demeurerai toujours dans le respect tout le temps que nous ne verrons rien d’opposé à l’Esprit Saint de JC : il se communique à ses Élus comme il lui plaît : tout ce que je vois de plus extraordinaire ce sont les grandes et surprenantes miséricordes qu’elle dit que NS veut faire aux pécheurs ; il est vrai qu’il semble tout occupé à trouver des moyens pour les sauver ; nous en dirons quelque chose si NS me donne la consolation de vous embrasser, en attendant ne craignez rien de vos dispositions intérieures dont vous m’avez écrit ; jusqu’à ce que je puisse vous dire un mot sur chaque article, tenez-vous bien en repos, demeurant perdue en Dieu sans le sentir, ni le goûter, ni savoir comment il fait son ouvrage […] Je ne sais si vous pourrez lire mes griffonnages, je vous assure qu’à peine puis-je les lire moi-même […] c’est pauvre marchandise que vieillesse…

Lettre 214, 6 décembre 1688. « Ne vous étonnez point des tentations. ».

[…] Il faut prendre garde à qui l’on se confie : je dis cela pour grandes raisons ; je sais bien qu’elle [la direction] a terriblement humilié l’esprit de la victime de l’assujettir à son indigne ; je puis dire que cela lui a coûté beaucoup, mais Dieu l’a voulu sans moi, ce me semble, et sans m’y donner d’autre part que le néant : je ne suis point lumineuse, je ne suis qu’un misérable avorton que la terre devrait abîmer ; je vous le dis du cœur et dans la sincérité que Dieu connaît et qu’il me fait toujours sentir sans réflexion ; mais par un état de néant permanent qui me fait vous dire que je n’ai nulle part à la direction de la victime : je ne cherche pas ce que j’ai à lui dire ; il m’est donné dans le temps. […]

Pour exprimer ce que c’est que votre indigne, je dirai seulement que c’est un écho qui résonne ce qu’il entend, comme lorsqu’il y a quelque concavité en quelque lieu on trouve ordinairement un écho, on dirait que c’est une voix qui répète ce que l’on dit : cette indigne est de même, c’est un écho, c’est-à-dire rien, car l’écho n’est rien : ainsi elle est le rien de Dieu, or le rien n’est rien, il faut que je sois toujours rien en tout et rien partout. Quant à moi comme créature de péché et d’horreur je ne sais, très chère victime, pourquoi je vous écris ceci, vous le pourrez pénétrer ; mais il faut brûler cette lettre, vous le jugez bien. […]

Lettre 218, 18 décembre 1688. « Je crois qu’il ne faut plus attendre que de l’embarras… »

[…] Les illusions sont grandes sur les voies de l’anéantissement : pour être plus anéantis ils sortent des voies de l’évangile et vont dans certains degrés ou pour mieux dire dans un chemin perdu où, disent-ils, pour être plus perdus il faut perdre l’innocence [par] plus parfait abandon. O Dieu ! Quel effroyable égarement 1181.

1689

Lettre 233 à Madame l’Abbesse, Paris, 19 de l’an 1689.

Je viens, très chère Victime, vous écrire un petit mot… » […] J’aurais grand besoin de vous entretenir et de vous faire voir l’erreur de bien des gens dans cette conduite crucifiante, interprétant quelques passages du « Cantique des Cantiques » pour favoriser leur sentiment, pour ne pas dire leur dérèglement. Ils veulent que l’âme se souille délibérément, disant que l’innocence de la vie est un appui, qu’il faut le perdre et s’abandonner à tout ; O maximes effroyables qui font horreur aux hommes du siècle les plus libertins […]

Est-il possible que pour être à Dieu plus parfaitement il faille commettre les plus grands crimes ? Oui, mais il les faut commettre sans réflexion, tandis qu’on ne fait point de réflexion on ne pèche point. Je vous assure que voilà des maximes bien extraordinaires : je puis dire que j’ai bien connu en ce monde de saintes âmes ; mais jamais je n’avais entendu donner de telles leçons, si ce n’est aux Illuminés ; encore n’étaient-elles pas si grossières… le Père d… vous dirait d’étranges choses, car c’est à lui que les pénitentes du père V. 1182 se sont adressées […] Je crois assurément ce pauvre père ensorcelé par une de ses pénitentes, qui est une misérable et qui l’a fait tomber : si toutefois il est coupable, car bien que l’on ait dit d’étranges choses, je suspends toujours mon jugement, parce que je l’ai cru bon serviteur de Dieu et que je lui suis très obligé pour les services que vous savez qu’il nous a rendus, ce qui fait que j’en suis doublement touchée. J’ai écrit à la bonne âme [n.] pour qu’elle prie Dieu pour lui […] Il n’y a rien de plus affreux que ce que ces pères en ont dit […] Je sais que l’on peut tomber par saillies et par la violence de la tentation et que cela se répare promptement ; mais de dire qu’il faut commettre volontairement tout ce qui est de plus abominable pour être plus abandonné et n’avoir aucun appui sur l’innocence de la vie, et ainsi se corrompre par soi-même ou par autrui, cela est infernal…

[…] si le prisonnier 1183 n’a point fait cela, ces Pères sont des démons de l’en accuser ; suspendez aussi bien que moi votre jugement ; je vous manderai ce que la bonne âme m’écrira là-dessus, et de votre part vous me ferez la grâce de me mander ce que vous apprendrez des Pères que vous verrez. […]

Lettre 262, 31 mars 1689.

Sur les chères vôtres du 29 du courant, je vous dirai simplement, très-uniquement chère victime, qu’au sujet de la bonne âme, je n’ai été ni troublée ni étonnée. J’attendais de la miséricorde de Notre Seigneur d’en connaître la vérité ; je n’ai pas fondé ma foi ni ma confiance entièrement sur ses lumières ; je les ai respectées, si elles étaient de Dieu : j’ai vu quelques apparences de vérité et beaucoup d’autres choses qu’elle a dites qui sont demeurées sans effet […] je continue comme je faisais avant de la connaître ; je vous ai mandé ingénument ce qu’elle m’écrivait pour vous : je ne vois pas qu’elle vous ait rien dit qui puisse vous faire aucun scrupule sur la conduite de votre intérieur : vous savez qu’elle n’est point cause de notre liaison ; combien y a-t-il d’années que Notre Seigneur l’a faite par sa très sainte Mère. Pour ce qui regarde vos vœux et vos engagements de victime, elle n’y a aucune part. Si elle vous a dit que l’écrit de la Victime était de Dieu, le Saint Père Mar… et le bon père d… nous en ont assurées : il n’est pas difficile d’en être persuadées. Or que vous soyez cette victime choisie de Dieu, je n’en puis douter et je crois ceux à qui l’on pourrait conférer de votre conduite ou pour mieux dire de celle de Dieu sur vous ; pour ce qui regarde votre Office du Bréviaire, la chose est décidée, vous devez être en repos là-dessus : il faut que vous soyez au regard de cette âme 1184 comme au regard d’une chose que vous laissez tomber, sans vous en souvenir ; puisque le Directeur ne s’en veut pas détromper, je la crois de la trempe que vous me l’écrivez ; votre perfection n’est point intéressée en cela : on l’a cru bonne ; j’ai reçu ce que l’on m’en a dit, elle ne l’est plus, je la laisse telle que Dieu la connaît et je passe mon chemin sans prendre garde à tout cela, puis que le Directeur n’est pas capable d’autre chose ; mais nous aurons plus de circonspection pour produire les gens que l’on ne connaît point à fond : allons toujours notre chemin, très chère victime, et tenez-vous dans votre voie sans hésiter…

Lettre 310 à Madame la Prieure de l’Abbaye de Beaumont sur la mort de Madame de Béthune, son Abbesse.

[…] selon l’humain elle ne devait pas passer devant moi, mais sa perfection a été consommée en Dieu […]. En l’année 1662 le jour de la fête de tous les saints notre R [évérende] Mère institutrice eut la vue d’une victime totalement perdue et abandonnée au bon plaisir de NS pour porter l’effet de cette qualité de Victime. […] Vous voulez, O divin Jésus, une âme toute séparée d’elle-même et des créatures, toute dépouillée et toute anéantie, capable de porter les états que vous avez portés durant votre très sainte vie et que vous portez dans ce mystère d’amour1185. […]

Mère Marie de Saint-Placide (-1730)

Marguerite Philbert a fait profession à Toul le 21 novembre 1669. Elle est envoyée à Paris, en 1674, avec quatre autres sœurs destinées au Monastère de Dreux. Le projet étant ajourné, elles deviendront le noyau de la fondation du second Monastère parisien des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement1186. Mectilde la dirigera durant plus de vingt-cinq ans, nous livrant le témoignage de sa propre sagesse dans les épreuves des dernières années et de sa patience inlassable vis-à-vis d’une âme scrupuleuse1187. En témoignent des « brindilles » relevées sur plus de cent lettres1188. Les textes cités sont ceux adressés à Sr Marie de Saint-Placide résidant à Paris au monastère de la rue Saint-Louis.

1681.

… Posez donc pour fondement de votre soumission que je ne prétends en votre direction que la très pure gloire de Dieu, votre salut et votre sanctification.

Secondement, reportez-vous à Dieu sans le chercher loin de vous ; croyez non seulement qu’il vous environne, mais qu’il est très intimement tout en vous ; et pour l’y trouver, faites un acte de simple croyance, sans raisonnement ; pour assujettir votre raison à la foi qui vous oblige de croire sans distinguer comment.

Admirez sa patience divine qui vous attend avec tant de douceur et qui ne veut pas que vous ayez la moindre défiance de sa bonté.

Que là vous laissiez tomber toutes les envies que vous auriez d’être quelque chose en quoi que ce soit… saint abaissement qui produira une douce paix dans votre cœur…

Ressentir le poids de votre propre misère ? il faut bien que vous l’expérimentiez, pour être solidement établie dans la connaissance de vous-même et dans votre actuelle dépendance de Dieu ; pénétrez bien ces vérités : c’est le fondement de votre bonheur.

17 novembre 1682.

… conservez la paix au milieu de la guerre… [Notre Seigneur] veut que vous marchiez par la voie du saint Abandon…

Du reste simplifiez-vous, ne désirez que Dieu  […] Vivez comme une voyageuse qui passe son chemin et qui ne prend intérêt à rien de tout ce qu’elle peut rencontrer, se souvenant qu’elle fait le voyage de l’Éternité où l’on ne porte rien de ce monde : allez toujours et ne vous arrêtez pas ; ne regardez ni à droite ni à gauche, marchez droit à Dieu qui vous attend…

4 août 1683.

… Soyez certaine que dans la suite du temps, Notre Seigneur vous fera la grâce d’en triompher [de vos faiblesses] non par vous-même, ni par votre générosité ou par votre capacité ; mais par une grâce secrète qu’il fera couler dans le plus intime de votre âme ; et pour le mieux exprimer, ce sera lui-même qui vaincra tout en vous…

Bref mettez-vous toujours au rien, c’est un remède universel et qui remet l’âme dans le calme et la paix… Il vous aime infiniment plus que vous ne vous aimez vous-même…

29 août 1684.

… tout cela vous conduira au néant, sans vous en apercevoir ; marchez toujours sans regarder derrière vous… Je vous écris fort en hâte, la nuit, ne pouvant attraper un moment de jour. …

31 décembre 1684.

[Ne vous] plus soucier de vous-même, vivant dans le pur et simple abandon… sans vous arrêter à rien ; Dieu fera de vous ce qu’il lui plaira ; vous n’êtes plus à vous-même ; tâchez de demeurer dans ses adorables volontés ne vous considérant plus en rien, ni pour le temps ni pour l’éternité : voilà ce que je vous souhaite pour la bonne année.

4 mars 1685.

Si vous voulez trouver le royaume de paix, le Paradis en terre, soyez fidèle à l’attrait de la grâce qui vous tire dans le néant. C’est une très grande miséricorde que Notre Seigneur vous fait de vous la présenter ; ne la refusez pas si vous voulez être heureuse, laissez-vous tomber dans le rien.cxxvi O Dieu ! Si l’on pouvait connaître le bien infini qui s’y rencontre, tout le monde s’y voudrait plonger. … Mourez afin que vous puissiez goûter un petit échantillon de cette paix divine que tous les saints ont tant chérie et estimée ; ne dites point que vous prendrez du temps pour vous y disposer : il ne faut point de temps ; le moment présent est bon ; n’attendez pas à demain, faites votre fortune de n’être rien, de n’avoir rien du côté de Dieu même, ni des créatures : le rien n’est rien, il ne mérite rien, il n’est digne de rien et il ne prétend rien. Le reste à l’entrevue, adieu.

20 juillet 1685.

[Lisez] Le Sacré palais de l’amour divin, qui traite du néant. … disant quelquefois en vous-même : que chacun fasse ce qui lui plaira ; pour moi je ne veux que le rien qui ne me sera contesté de personne. Tant plus vous vous y plongerez, plus vous y trouverez de repos ; dites donc pour vous y affermir : Je ne suis rien, je ne vaux rien, je ne mérite rien, l’on ne me doit rien, le rien n’attend rien de personne. Enfoncez-vous dans ces vérités et vous trouverez le Paradis en terre : vous serez d’autant plus que vous voudrez être moins. Depuis que je me suis mise au rien, rien ne me manque1189. Ne vous fâchez de rien à mon sujet : tout est égal au néant, c’est le trésor caché : tâchez de le découvrir et de tout perdre pour le posséder. À Dieu, je suis en lui toute à vous.

1685.

… vous séparant de vous-même, vous trouverez votre repos en retombant dans votre néant qui est votre centre.

… ce n’est pas dans vos sens que la grâce du néant réside, mais dans l’intime de la volonté. cxxvii

18 nov 1686.

… il faut que vous demeuriez en lui afin que vous ne le tiriez pas en vous pour vous… ne désirant que lui pour lui.cxxviii

3 janv 1687.

… nous sommes sortis de Dieu, il y faut donc retourner comme à notre centre… les grâces qui nous sont données par l’infinie miséricorde de Dieu nous conduisent là… je dis que vous tâchiez de mourir à tout ce qui vous empêche d’arriver à cette divine union, ou pour mieux dire, à cette perte de vous-même en Dieu. Hélas ! quand sera-ce que nous vivrons de son esprit et que le nôtre sera tout anéanti ?

11 mars 1687.

Laissez dire ce Père… Gardez-vous bien de faire une confession générale, demeurez comme un enfant dans l’obéissance, et Notre Seigneur vous bénira.

23 juin 1687.

… bien qu’à votre dire, vous soyez athée, ne ressentant en vous aucun sentiment de piété ; tenez-vous comme vous devez être, à un non-souci de vous-même (pour ne pas dire dans votre néant) ; souffrez que Notre Seigneur soit tout retiré en lui-même ; dites lui avec ce grand serviteur de Dieu M. de Condren : « Seigneur vous habitez dans votre sainteté, il n’est pas juste que je vous en tire pour moi ». … tenez-vous ferme dans le néant et vous deviendrez ferme en Dieu… il n’y a rien à prendre dans le néant ; soyez y fidèle et me croyez toute à vous.cxxix

Mars 1688.

Il ne faut pas vous désoler de vous voir pauvre, misérable, sans touches ni sentiments de Dieu : vous n’avez qu’à vous souvenir de votre néant, pour vous reconnaître indigne d’une bonne pensée ; et, dans cette vérité, l’on ne se trouble de rien, parce que le rien n’est rien, qu’il n’est digne de rien, qu’il ne mérite qu’un oubli éternel de Dieu et des créatures ; et, en même temps que vous envisagez de la sorte votre rien, vous voyez qu’il y faut demeurer le temps qu’il plaira à Notre Seigneur vous y tenir : il vient ensuite, par sa très grande miséricorde, visiter sa pauvre créature, la fortifier, l’encourager, et lui couler, jusqu’au centre de son être, certaines grâces qui la relèvent et la renouvellent dans la fidélité qu’elle doit à son Dieu. … Un auteur nous dit : que Dieu est le corps du néant : Dieu donc est, et nous ne sommes rien ; mon Dieu, très chère, que je trouve de grandes forces, et de grandes grâces dans la pratique de ce néant en foi ! il porte l’âme à un si précieux abandon qu’elle y demeure toujours dans une paix toute divine. Souvenez-vous de ce qui est dans la montée du Carmel… Le commencement du sentier dit : rien ; plus loin rien ; avancez il vous dit encore rien ; après avoir fait quelques progrès dans cette montée vous trouvez encore cette même leçon rien ; un peu plus avant vous entendez cette devise : vous serez d’autant plus que vous voudrez être moins ; continuant le chemin l’âme dit, avec une admirable expérience : depuis que je me suis mise en rien, j’ai trouvé que rien ne me manque1190.

22 sept 1690.

… faites-vous si petite que tout le monde passe sur vous…

… toute les maisons de l’Institut sont dans la souffrance : si Notre Seigneur veut tout détruire, il en est le souverain Maître : jamais il ne nous a laissé tomber si bas ; mais nous n’avons point à nous plaindre…

10 octobre 1690.

Le passé n’est plus, laissez-le anéantir ; l’avenir n’est pas à notre disposition ; mais le présent est celui qui renferme notre bonheur, tâchez donc de bien remplir ce précieux moment qui ne consiste qu’à bien faire actuellement tout ce que nous avons à faire, sans souci et sans inquiétude… Ne regardez ni à droite ni à gauche, mais allez immédiatement à Dieu. Les autres marcheront comme elles voudront, mais pour vous voilà la loi qui vous est donnée…

6 août 1691.

… Notre Seigneur qui vous conduit et vous tire dans le pur abandon, vous seriez bien coupable d’y résister. Il est vrai que ce pur abandon est bien fort à soutenir, mais toutes les âmes qui y sont n’ont pas rencontré des accidents aussi crucifiants que ceux que j’ai trouvés. Comme mon orgueil est plus grand, il a fallu des coups plus violents pour me faire tomber où je mérite d’être. … Ne vous découragez pas de voir la malice qui est naturellement dans tous les enfants d’Adam, mais qui n’est connu quasi de personne, car si toutes les âmes qui tendent à la vraie vie spirituelle pouvaient ou voulaient en faire l’usage qu’il faut, elles verraient des effets de grâce en elles inconcevables ; j’avoue que ce fond est insupportable et fais désespérer quasi tout le monde, mais, c’est qu’on n’apprend pas l’usage qu’il en faut faire en se séparant de soi même pour se perdre dans un pur abandon à Dieu.

8 octobre 1691.

… Tenez-vous ferme dans le saint abandon … Ajoutez à ce cher et précieux abandon de tout vous-même sans réserve à Dieu de ne jamais regarder les causes secondes dans tout ce qui vous arrive de crucifiant… Ces deux points font des effets de grâces si divines qu’il semble que la pauvre âme ne touche plus rien d’humain sur la terre ; … ne vous affligez d’aucune chose, vous avez un Dieu qui doit vous suffire.

20 octobre 1691.

… Laissez tomber cette réflexion et demeurez dans le pur abandon à Dieu. Il n’est pas nécessaire que vous ayez une application distincte à Jésus Christ… Demeurez simplifiée en cette divine présence… Vous êtes une pauvre aveugle vous sortez de Dieu pour le chercher et vous mettre en lui et vous ne voyez pas que vous y êtes et que l’esprit humain qui veut toujours faire voir, et opérer, vous ôte la paix que Dieu vous donne… Cependant l’attrait est fort et vous n’en sortez que par crainte de manquer. … Demeurez immobile vous laissant en proie au plaisir de Dieu quoi qu’il ne soit pas sensible ni connu, il suffit que l’obéissance [intérieure] vous dise qu’il y faut demeurer de cette sorte. Comptez votre retraite sur un pied que vous n’y êtes pas pour vous ni pour vos intérêts.

30 octobre 1691.

Ce Dieu tout amour veut notre amour ; tout le reste ne le peut satisfaire, il veut le cœur… et le cœur de notre âme, c’est notre volonté ; voilà ce qu’il vous demande en toute simplicité ; aimez donc… Réjouissez-vous de n’avoir en vous aucun bien de vous-même.

8 octobre 1692.

Je vous donne à Dieu, je vous laisse à Dieu, tâchez d’y demeurer.cxxx

29 décembre 1692.

Ce bon Monsieur se doit contenter de tout ce qu’il vous a fait dire [en confession]… Gardez-vous bien de ne rien dire à la mère Prieure… Si elle vous interroge détournez vos réponses de telle sorte qu’elle n’y puisse former aucun jugement vous ne sauriez vous imaginer combien cela est important. … Ne faites rien sans nous, ne parlez point de vous, oubliez vous et vous mettez toujours au néant.

17 octobre 1693.

… trouver Dieu dans tout et le voir partout ; en un mot il faudrait que nous vivions ici bas comme si nous étions au Ciel comme dit saint Paul.

18 mai 1694.

Relevez votre cœur, Dieu vous veut toute à lui ; mais soyez-y à sa mode et non à la vôtre ; mon Dieu, très chère, je croyais changer de vie au retour de la mort… Ce n’est que ce malheureux nous-mêmes qui nous empêche d’être consommées du pur amour.

21 mai 1694.

Ce n’est point le repos ni l’action qui perfectionnent ; c’est la très sainte volonté de Dieu que nous devons voir en toutes choses et croire qu’elle s’y trouve… La belle et bonne science est de ne vouloir que le plaisir de Dieu pour lui-même.

… Pour quitter la place de votre oraison, vous ne quittez pas Dieu ; vous le portez. Il est en vous, et jamais vous ne sortez de lui, c’est une grande consolation pour une âme qui croit : croyez donc, vous serez très heureuse et vous vivrez dans un parfait détachement de vous-même et de vos sens intérieurs. Je vous prie, très chère, apprenez cette méthode… Vous commencerez dès ce monde à jouir de la liberté des enfants de Dieu ; tout vous sera égal ; rien ne vous choquera : voilà ce que Notre Seigneur veut de vous ;

9 août 1694.

Laissez dire votre confesseur : si vous n’avez rien à lui dire, demeurez en paix, écoutant avec humilité ses remontrances et les saints avis qu’il pourra vous donner. Ne vous confessez jamais par le motif de décharger votre conscience, quand vous avez fait quelques infidélités ; que votre intention soit toujours purement Dieu.

8 mars 1695.

Je voudrais bien commencer à bien faire ; c’est bien tard : la pensée de la mort ne me quitte pas… Le meilleur de la vie intérieure, c’est de se tenir près de Dieu : c’est le vrai moyen de faire un saint usage de tout ce qui nous arrive de croix, de peines, et de tous les maux et afflictions de la vie.

9 mai 1695.

… Devenir la proie du pur amour… qu’il allume son feu dans votre cœur et qu’il vous rende capable de le porter dans toute votre communauté et par toute la terre, s’il était possible ; priez, priez sans cesse pour attirer ce divin feu.

31 mai 1695.

Très chère, j’irai chez vous, mais avec la mortification de ne pas parler ; je ne fais plus que bégayer, ne pouvant plus prononcer. Voilà comme il faut mourir petit à petit, en attendant que la main de Dieu détruise le reste. cxxxi

26 septembre 1695.

Il faudra mettre le rasoir pour couper jusqu’à la chair vive, et quoique vous soyez, ce vous semble, indifférente à votre état, à votre salut et encore plus aux intérêts de Dieu, dont votre impiété ne se soucie pas, cependant vous ne laissez pas de souffrir… Il faudra faire une bonne opération : préparez-vous à une soumission d’enfant, sans raisonner, et disposez vous à souffrir en silence les insultes de vos ennemis : vous n’en manquerez pas. Je n’ai pas la pensée que vous êtes réprouvée, et qu’il faut que l’on traite de la sorte : c’est ce qui fera en vous un fort grand tourment que vous souffrirez en murmurant ; mais Notre Seigneur n’aura point d’égard à votre peine ; comptez donc que l’arrêt est donné et qu’il faut mourir. Vous devez communier pour vous assujettir à la justice de Dieu, car il faut qu’elle dévore tout ce qui peut l’empêcher de régner en vous ; une malignité effroyable s’efforce de vous tenir dans une fierté qui mériterait un châtiment d’éternité ; donnez-vous à la force de la grâce pour qu’elle triomphe de tout ce qui lui est contraire en vous.

27 septembre 1695.

Je voudrais pour beaucoup, ma très chère mère, avoir par écrit tout ce que j’ai vu cette nuit de votre état : le temps de mon oraison s’y est passé et j’ai connu bien des choses que je ne puis dire ni écrire. … Vous avez manqué de correspondance aux grâces que l’on avait heureusement commencé de vous donner ; vous n’avez point voulu aller aussi loin que la grâce vous portait ; vous avez préféré votre propre vie à la vie de Jésus-Christ ; vous avez refusé de mourir.cxxxii … L’état que vous portez m’a paru être un effet de justice qui châtie votre propre suffisance, l’estime de vous-même et la témérité de blâmer ce que vous ne comprenez pas…1191.

7 novembre 1695.

… Très peu d’âmes s’appliquent à ce sentier secret… L’on ne veut pas s’y captiver… Celle qui est attirée à l’intérieur doit reconnaître cette miséricorde comme un très grand don de Dieu qu’elle n’a pas méritée. … Pour marque que ce trait est de pure miséricorde, votre âme n’est en paix ni dans le calme que lorsqu’elle est dans ce fonds où la bonté de Dieu l’attire… qui ne laisse pas de produire son effet sans que vous y ayez une application directe.

28 février 1696.

Il veut, très chère, que vous vous occupiez de l’amour infini qu’il a pour vous… Une des plus grandes fautes de votre vie est de n’avoir pas assez cru que Dieu vous aime.cxxxiii

13 avril 1697.

… à présent l’on n’ose plus parler : tout ce que l’on dit est critiqué et l’on se fait des affaires sans y penser. …

12 octobre 1697.

… vous ne devez point laisser échapper de votre bouche aucune des impertinences que le démon vous fait produire contre Dieu…

Suivent des lettres non datées :

p. 323… vous n’êtes pas maîtresse de ce qui se produit en vous… c’est la peine qui vous presse…

p. 333… ne suivez pas votre découragement : Dieu a plus de bontés pour vous que vous n’avez de malices.

p. 341… votre esprit… un insensé présentement…

p. 355 Nous vous défendons d’aller chercher le passé, de demander des pénitences…

p. 371… vous tenir ferme dans le pur abandon.cxxxiv

M. de Bernières & Monsieur Bertot

Jacques Bertot (1620-1681), fut un disciple compagnon et confident de Jean de Bernières dont il assura la suite. « Monsieur Bertot » était prêtre, ce qui l’obligea à présenter une voie mystique structurée à des proches. Cependant le confesseur fit tout ce qu’il lui était possible pour demeurer caché. Sa correspondance ainsi que des opuscules furent sauvés puis édités tardivement sous le titre étrange, mais justifié  de « directeur mistique »1192.

Monsieur Bertot fut lié à Mectilde et à son Institut sur une longue durée, avant puis après la disparition de Bernières. Deux études cernent ces relations et la voie mystique proposée1193.

Une lettre de Mectilde à Bernières évoque les activités fructueuses du jeune prêtre et demande à le sauvegarder contre ce qui pourrait être un excès de zèle de sa part. Elle montre combien Monsieur Bertot, qui n’avait alors que vingt-cinq ans, était perçu comme un père spirituel qui répandait la grâce autour de lui. Nous percevons ici « l’autre visage » de Monsieur Bertot dont le travail n’avait ici pas besoin d’être empreint de rigueur. Sa présence pleine d’amour est regrettée. Lettre de Mectilde :

De l’Hermitage du Saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […] Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […].1194. Il me semble que cette grâce est entre vos mains pour moi, et si tous trois, vous, MBertot et la bonne sœur1195, la demandez ensemble et de même cœur à Dieu pour moi, je suis certaine qu’il ne vous refusera point. Car j’ai commencé une neuvaine pour cela qui m’a été fortement inspirée où tous trois vous êtes compris. Je me confie toute en vous, ne nous oubliez point ni toute cette maison. Vous savez les besoins et pour l’amour de notre Seigneur, écrivez-nous souvent. Nous sommes de jeunes plantes. Il faut avoir grand soin de les bien cultiver. Je crois que Dieu vous en demandera compte. (54) À Dieu, notre très bon frère, redoublez vos saintes prières pour nous. […].1196.

Quatorze ans plus tard, en 1659, année de la disparition de Bernières, Mectilde écrit à son amie Mère Benoîte de la Passion :

Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie, il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à Lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ […] soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps1197.

En réponse de laquelle, un semestre plus tard Benoîte de la Passion s’inquiète :

Je suis en peine d’une lettre que j’ai donnée à notre chère Mère, lorsqu’elle était ici [Rambervillers], pour vous envoyer ; c’était pour Monsieur Bertot. Je la lui donnai ouverte, ce me serait une satisfaction de savoir si vous l’avez reçue. Notre chère Mère nous a dit que ledit Monsieur voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme. »1198.

Deux ans plus tard, Mectilde écrit à Benoîte :

M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection. Voyez si vous avez quelque chose à lui faire dire. Pour moi, il faut qu’en passant je vous dise que, quoiqu’accablée dans de continuels tracas je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus Christ Notre Seigneur.1199.

Les liens entre bénédictines sous clôture sont ainsi maintenus par courrier au sein de l’Institut et par le rôle de passeur assuré largement -- entre ursulines, bénédictines hors et dans l’Institut du Saint-Sacrement -- par le confesseur mystique.

Deux ans passent encore. Mectilde écrit à une religieuse de Montmartre au sujet de la mort du frère de leur abbesse :

Je me sens pénétrée de douleur en la présence de Jésus Christ que je prie la vouloir consoler par lui-même. Je serais mille fois plus peinée [sur la mort d’un frère] si je ne savais que notre bon M. Bertot lui tiendra lieu de père et de frère et l’aidera à porter la croix que le Saint-Esprit a mise dans son cœur1200.

Mectilde écrit à la Mère Saint Placide :

Monsieur Bertot a fait autrefois une retraite sur les sept dons du Saint Esprit : elle est fort belle et fructueuse ; peut-être la trouverez-vous chez vous ou chez Madame N.1201

Outre ses liens avec l’Institut fondé par Mère Mectilde, Monsieur Bertot fut successivement confesseur du monastère des ursulines fondé par Jourdaine de Bernières pour devenir celui des bénédictines du couvent de Montmartre. Il sut remplir le rôle clé de passeur mystique entre le cercle normand animé par Bernières et le cercle d’amis et dirigés parisiens qui se forma autour de Montmartre. Le rayonnement du confesseur attira des laïcs dont les ducs de Chevreuse et de Beauvillier. Le cercle sera repris et animé par madame Guyon, sa « fille spirituelle ». Il atteindra une célébrité qui s’avérera bientôt dangereuse1202.

Un dernier écho sur le cercle de l’Ermitage, sur Bernières et sur Bertot parvient — même après les condamnations du quiétisme — lorsque l’on cherche à rassembler les souvenirs concernant la fondatrice de l’Institut du Saint-Sacrement.

La mère Catherine de Jésus 1203 écrit le 24 octobre 1702 :

Je vous supplie, ma révérende et toute chère mère, de prendre la peine de lire cet écrit à notre très honorée mère ancienne1204. Il faudrait qu’elle nous dise si elle s’en peut ressouvenir :

En quels temps et année se fit cette assemblée des serviteurs de Dieu, lesquels notre digne mère Mectilde consulta pour connaître la volonté de Dieu dans le désir pressant qu’elle avait de se retirer après que l’institut fût fait ?

[…] Je vous prie, ma chère mère, de nous faire sur ceci une réponse tout le plus tôt que vous pourrez et n’oubliez pas aussi de vous informer si monsieur de Bernières est venu plus d’une fois à Paris depuis l’établissement de l’institut. […]

Informez-vous encore, s’il vous plaît, auprès de votre très honorée mère ancienne si monsieur Bertot, ami de monsieur de Bernières, n’a pas été directeur de notre très digne mère et s’il n’a pas demeuré céans dès le commencement de l’institut, du moins, depuis l’année 1655 que monsieur de Bernières l’emmena avec lui ici à Paris1205. Nous serions bien aises aussi de savoir si lorsque monsieur de Bernières fut ici, il logeait céans, c’est-à-dire au-dehors de la maison et combien il resta avant que de s’en retourner à Caen. […]





Mère Mectilde & Monsieur Bertot

Monsieur Bertot fut lié à Mectilde et à son Institut sur une longue durée, avant puis après la disparition de Bernières. Deux études cernent ces relations et la voie mystique proposée1206. Elles ont été reprises et complétées dans notre [Dom Eric] travail mectildien dont la section « Jacques Bertot (1620-1681) » est reprise ici1207.

Une lettre de Mectilde à Bernières évoque les activités fructueuses du jeune prêtre et demande à le sauvegarder contre ce qui pourrait être un excès de zèle de sa part. Elle montre combien Monsieur Bertot, qui n’avait alors que vingt-cinq ans, était perçu comme un Père spirituel qui répandait la grâce autour de lui. Nous percevons ici « l’autre visage » de Monsieur Bertot dont le travail n’avait ici pas besoin d’être empreint de rigueur. Sa présence pleine d’amour est regrettée. Lettre de Mectilde :

      1. De l’Hermitage du saint Sacrement, le 30 juillet 1645.

Monsieur, Notre bon Monsieur Bertot nous a quittés avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur. Son absence nous a touchées, et je crois que notre Seigneur veut bien que nous en ayons du sentiment, puisqu’Il nous a donné à toutes tant de grâces par son moyen, et que nous pouvons dire dans la vérité qu’il a renouvelé tout ce pauvre petit monastère et fait renaître la grâce de ferveur dans les esprits et le désir de la sainte perfection. Je ne vous puis dire le bien qu’il a fait et la nécessité où nous étions toutes de son secours […], mais je dois vous donner avis qu’il s’est fort fatigué et qu’il a besoin de repos et de rafraîchissement. Il a été fort travaillé céans, parlant [sans] cesse, fait plusieurs courses à Paris en carrosse dans les ardeurs d’un chaud très grand. Il ne songe point à se conserver. Mais maintenant, il ne [53] vit plus pour lui. Dieu le fait vivre pour nous et pour beaucoup d’autres. Il nous est donc permis de nous intéresser de sa santé et de vous supplier de le bien faire reposer. […] Il vous dira de nos nouvelles et de mes continuelles infidélités et combien j’ai de peine à mourir. Je ne sais ce que je suis, mais je me vois souvent toute naturelle, sans dispositions de grâce. Je deviens si vide, et si pauvre de Dieu même que cela ne se peut exprimer. Cependant il faut selon la leçon que vous me donnez l’un et l’autre que je demeure ainsi abandonnée, laissant tout périr. […].1208. Il me semble que cette grâce est entre vos mains pour moi, et si tous trois, vous, MBertot et la bonne sœur1209, la demandez ensemble et de même cœur à Dieu pour moi, je suis certaine qu’il ne vous refusera point. Car j’ai commencé une neuvaine pour cela qui m’a été fortement inspirée où tous trois vous êtes compris. Je me confie toute en vous, ne nous oubliez point ni toute cette maison. Vous savez les besoins et pour l’amour de notre Seigneur, écrivez-nous souvent. Nous sommes de jeunes plantes. Il faut avoir grand soin de les bien cultiver. Je crois que Dieu vous en demandera compte. (54) À Dieu, notre très bon frère, redoublez vos saintes prières pour nous. […].1210.


Quatorze ans plus tard, en 1659, année de la disparition de Bernières,

      1. Mectilde écrit à son amie mère Benoîte de la Passion :

Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie, il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à Lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ […] soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps1211.


En réponse de laquelle, un semestre plus tard,

      1. Benoîte de la Passion s’inquiète 

Je suis en peine d’une lettre que j’ai donnée à notre chère mère, lorsqu’elle était ici [Rambervillers], pour vous envoyer ; c’était pour Monsieur Bertot. Je la lui donnai ouverte, ce me serait une satisfaction de savoir si vous l’avez reçue. Notre chère mère nous a dit que ledit Monsieur voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme. »1212

      1. Deux ans plus tard, Mectilde écrit à Benoîte

M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection. Voyez si vous avez quelque chose à lui faire dire. Pour moi, il faut qu’en passant je vous dise que, quoiqu’accablée dans de continuels tracas je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus Christ Notre Seigneur.1213.

Les liens entre bénédictines sous clôture sont ainsi maintenus par courrier au sein de l’Institut et par le rôle de passeur assuré largement — entre ursulines, bénédictines hors et dans l’Institut du saint-Sacrement — par le confesseur mystique.

Deux ans passent encore.

      1. Mectilde écrit à une religieuse de Montmartre au sujet de la mort du frère de leur abbesse

Je me sens pénétrée de douleur en la présence de Jésus Christ que je prie la vouloir consoler par lui-même. Je serais mille fois plus peinée [sur la mort d’un frère] si je ne savais que notre bon M. Bertot lui tiendra lieu de Père et de frère et l’aidera à porter la croix que le Saint-Esprit a mise dans son cœur1214.

      1. Mectilde écrit à la mère saint Placide

Monsieur Bertot a fait autrefois une retraite sur les sept dons du saint Esprit : elle est fort belle et fructueuse ; peut-être la trouverez-vous chez vous ou chez Madame N.1215

Outre ses liens avec l’Institut fondé par mère Mectilde, Monsieur Bertot fut successivement confesseur du monastère des ursulines fondé par Jourdaine de Bernières pour devenir celui des bénédictines du couvent de Montmartre. Il sut remplir le rôle clé de passeur mystique entre le cercle normand animé par Bernières et le cercle d’amis et dirigés parisiens qui se forma autour de Montmartre. Le rayonnement du confesseur attira des laïcs dont les ducs de Chevreuse et de Beauvillier. Le cercle sera repris et animé par madame Guyon, sa « fille spirituelle ». Il atteindra une célébrité qui s’avérera bientôt dangereuse.

Un dernier écho sur le cercle de l’Ermitage, sur Bernières et sur Bertot parvient — même après les condamnations du quiétisme — lorsque l’on cherche à rassembler les souvenirs concernant la fondatrice de l’Institut du saint-Sacrement.

      1. La mère Catherine de Jésus 1216 écrit le 24 octobre 1702 :

Je vous supplie, ma révérende et toute chère mère, de prendre la peine de lire cet écrit à notre très honorée mère ancienne1217. Il faudrait qu’elle nous dise si elle s’en peut ressouvenir :

En quels temps et année se fit cette assemblée des serviteurs de Dieu, lesquels notre digne mère Mectilde consulta pour connaître la volonté de Dieu dans le désir pressant qu’elle avait de se retirer après que l’institut fût fait ?

[…] Je vous prie, ma chère mère, de nous faire sur ceci une réponse tout le plus tôt que vous pourrez et n’oubliez pas aussi de vous informer si monsieur de Bernières est venu plus d’une fois à Paris depuis l’établissement de l’institut. […]

Informez-vous encore, s’il vous plaît, auprès de votre très honorée mère ancienne si monsieur Bertot, ami de monsieur de Bernières, n’a pas été directeur de notre très digne mère et s’il n’a pas demeuré céans dès le commencement de l’institut, du moins, depuis l’année 1655 que monsieur de Bernières l’emmena avec lui ici à Paris1218. Nous serions bien aises aussi de savoir si lorsque monsieur de Bernières fut ici, il logeait céans, c’est-à-dire au-dehors de la maison et combien il resta avant que de s’en retourner à Caen. […]








Mr Bertot dirige Madame Guyon


Cette section met en valeur la relation étroite entre le « directeur mystique » Bertot et sa dirigée Madame Guyon en reprenant des échanges distribués (intentionnellement noyés) dans les trois derniers volumes du Directeur Mystique. Il s’agit de lettres que l’on a pu lire supra au fil de l’édition des DM. L’éditeur Poiret nous suggère leur recherche : « On trouvera même entre ses Lettres (qui font le 2e et le 3e volume de cet ouvrage [DM II & III] plusieurs qui ont été écrites à cette Dame, et que ceux qui auront lu sa Vie [par elle-même] avec quelque application, discerneront aisément. »

Les preuves formelles permettant de les attribuer à coup sûr sont quelques rares indices qui ont échappé au « nettoyage » qui enlevait tout caractère personnel à des textes publiés en vue de la seule édification intérieure des disciples guyoniens par protection compte tenu d’une « chasse aux quiétistes ». Entre deux extrêmes, réduire ces lettres aux très rares exemplaires qui ont conservé, inclus dans le fil de l’écrit, un trait biographique précis pouvant être attribué à Madame Guyon avec une absolue certitude, ou présenter de larges suites sur la base de leur continuité stylistique et de sens profond par rapport à ces exceptions, nous avons choisi un compromis basé sur notre lecture « avec quelque application » qui ne garantit pas d’erreur.

Les thèmes abordés sont présentés de façon très directe et sans compromis : rien que Dieu et tout à Dieu ! Nous condensons la présentation puis livrons avec modifications la section « II. lettres de Monsieur Bertot » de la Correspondance Tome I de Madame Guyon1219.

      1. Monsieur Bertot, directeur mystique.

L’essentiel de la vie de Jacques Bertot (1620-1681) est résumé, longtemps après sa mort, dans l’Avertissement placé en tête du premier volume des œuvres rassemblées par Madame Guyon sous le titre, à première vue étrange, mais à la réflexion très juste de Directeur Mystique : « Monsieur Bertot… natif de Coutances… grand ami de… Jean de Bernières… » (déjà cité supra).

Catherine de Bar (1614 - 1698), qui, devenue la mère du saint-Sacrement, fut appréciée par Madame Guyon au monastère de la rue Cassette, témoigne de son rayonnement spirituel1220 (section précédente)

Monsieur Bertot animait un cercle au-delà des murs de l’abbaye de Montmartre :

où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient … MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école1221.

On retrouve la duchesse de Charost auprès de la toute jeune Madame Guyon, puis plus tard les ducs et duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers. Enfin Saint-Simon le désigne comme :

le chef du petit troupeau qui s’y assemblait et qu’il dirigeait1222.

Bertot apparaît donc comme le « passeur » entre le cercle mystique normand animé par Bernières (ainsi que par le franciscain Chrysostome de Saint-Lô) et le cercle parisien dont la direction sera reprise par Madame Guyon1223. Il se place directement au début de la vie mystique de foi nue :

Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières.  : : Mangez incessamment de ce pain en vous laissant dévorer aux providences, qui vous seront toujours heureuses pourvu que vous soyez fidèle à les souffrir et à tout perdre1224

Il faut maintenant se soumettre à :

… la divine Providence comme un morceau de bois en celle d’un sculpteur pour être taillée et sculptée selon son bon plaisir. Il faut bien savoir que cela s’exécute assurément par l’état de votre vocation ; les ouvriers qui doivent travailler à faire cette statue sont monsieur votre mari, votre mère, vos enfants, votre ménage. Ainsi votre âme deviendra de plus en plus lumineuse, non pas par des lumières particulières qui feront élancement en vous, mais bien par une pureté générale, comme vous voyez qu’un cristal étant sali et plein de boue, à mesure qu’on l’essuie, on le clarifie et on lui donne son lustre. Et cette pureté se traduit par le repos, la petitesse et l’abandon dans les rencontres, au lieu que, quand l’âme vit en elle-même et en ses désirs, elle est toujours agitée1225.cxxxv

Pour pouvoir s’abandonner ainsi au divin sculpteur, il est utile de :

… savoir que tout ce qui est de plus naturel dans la vie de l’homme peut être relevé très éminemment dans la jouissance de Dieu, et qu’ainsi une âme qui peu à peu, par la fidélité et par l’oraison, s’approprie à l’usage de la foi, peut rendre surnaturel tout ce qu’il y a de plus naturel en sa vie […] La chose devient très facile à peu près comme nous voyons que nos yeux corporels étant capables de la lumière du soleil, nous voyons et nous découvrons sans peine la beauté des objets1226.

En clair il s’agit de découvrir l’action de la divine Providence en tout, sans séparer le surnaturel et la vie concrète. Rude et direct, parce qu’il est profondément optimiste quant au terme s’il est recherché vigoureusement, Bertot affirme sans détour l’efficience d’une transmission de la grâce et assure du terme :

Pourvu que vous soyez fidèle, je ne vous manquerai pas au besoin pour vous aider à vous approcher de Dieu promptement1227.

      1. De J. Bertot. 1672. [3,67 DM]

Lettre-traité de la vie intérieure. L’âme jouit de Dieu sans moyen : chaque moment lui est Dieu.

Notre Seigneur m’a donné une si forte pensée de vous écrire qu’il m’a fallu y succomber, afin de vous dire la certitude que Sa [429] bonté m’a donnée de votre état intérieur et de ce que vous devez faire pour y être constamment fidèle.

Je suis très certain que Dieu est dans votre âme et que l’état qu’elle a est de Lui. Vous devez en être très assurée et, par cette certitude, vous tenir ferme, nonobstant les incertitudes, les obscurités, les divagations de vos puissances, et généralement tout ce qui peut vous arriver qui vous pourrait donner lieu de douter et ainsi vous solliciter à retourner aux actes, aux pensées et autres aides, qui sont de saison dans les commencements quand l’âme va à Dieu et qu’elle n’y est pas encore arrivée.

Votre âme commençant d’être en Dieu, elle y sera et subsistera en obscurité, en croix, en bouleversements continuels et en une infinité de vicissitudes que vous expérimenterez que Dieu amène avec Lui, afin que l’âme par ce moyen se déprenant d’elle-même peu à peu, se perde et se laisse en la main de Dieu, qui lui est inconnue. [430]

L’âme allant à Lui, et faisant par conséquent usage de ses puissances, s’en approche et s’avance vers Lui par le moyen de ses intentions saintes, de ses actes et du reste, qui sert à élever ses puissances et les tenir attachées à Lui par un million de retours et autres exercices, que l’âme pratique utilement et saintement et sans quoi elle serait vagabondea et oisive. Mais dès aussitôt que l’âme commence d’entrer en Dieu, cet usage des puissances par les moyens susdits commence de cesser. Et l’âme n’a qu’à se laisser, non par actes, mais par état, qu’à s’abandonner, non formellement et en produisant un abandon, mais en se laissant en Dieu où l’on est, c’est-à-dire se laissant à la croix, à la peine, et généralement à tout ce qui lui arrive de moment en moment, et qui pour lors lui est et devient Dieu. Il suffit qu’elle se laisse et qu’elle souffre telles choses, et tout cela lui devient Dieu assurément, sans intentions, sans actes ni autres choses, sinon se laisser perdre, [431] souffrir et agir comme l’on est, de moment en moment. Et en poursuivant de cette manière, l’âme trouve à la suite que tout est si bien fait que rien de mieux ne se peut ni n’a pu être pour son bien et pour la gloire de Dieu en elle.cxxxvi

Comme mon âme voit clairement la vérité de ce que je vous dis, qui est générale à toutes les âmes qui sont assez heureuses que d’être à Dieu, je vous pourrais dire une raison de ce procédé, qui assurément convaincrait toutes personnes savantes ou autres gens d’esprit, mais cela se ferait présentement hors de raison. Il vous suffit que je vous dise en simplicité la vérité de l’état que votre âme porte et aussi de ce que vous y devez faire simplement, sans quoi vous n’iriez pas droit et feriez de grands circuits, ne faisant peut-être pas en plusieurs années ce que vous pouvez faire en un jour en vous laissant simplement et en abandon dévorer, perdre et à la suite, consommer au moment des croix, des providences et généralement de tout ce que Dieu [432] ordonne, quel qu’il soit et en quelque manière qu’il vous arrive, ce qui alors vous est Dieu, vous y laissant et abandonnant de moment à moment. D’où découlera la prudence et la sagesse pour faire tout ce qu’il sera bon de faire autant que vous vous laisserez posséder par cet heureux moment, lequel vous sera autant avantageux que les croix et les peines vous seront dévorantes, pénibles et vous perdant. Cela sera votre oraison, votre préparation à la sainte communion, votre action de grâce, et votre présence de Dieu durant le jour.

Quand l’âme est dans les puissances, si élevée qu’elle soit, il faut qu’elle ait un emploi d’actes et des objets de présence de Dieu, un objet à l’oraison, et le reste qui est de l’état de puissance. Mais, comme je vous l’ai dit, quand, par dénuement et simplicité, l’âme tombe en Dieu, elle devient sans objet, et ce qu’elle a à faire et à souffrir de moment en moment lui devient Dieu et véritablement lui est Dieu. Heureuse une âme qui est appelée [433] de Sa Majesté pour cette grâce ! Car elle trouve le moyen de jouir de Dieu sans moyen, par où Dieu peu à peu lui devient toutes choses, et toutes choses lui deviennent Dieu. Si bien que dans la vérité, si elle est fidèle, le paradis commence dès la terre : non un paradis de gloire, mais un réel et véritable, puisque l’âme a Dieu et jouit de Dieu véritablement, mais en croix, en perte, en nudité et en obscurité de foi, ce qui est l’avantage de la vie présente, d’autant que de cette manière Dieu est en l’âme un moyen sans moyen, à chaque moment, qui donne et est Dieu sans fin ni mesure. Et ainsi sans être autrement dans le paradis, l’âme jouit de Dieu d’une manière si facile et si avantageuse pour son augmentation et son accroissement qu’il n’y a rien en la vie qui ne lui soit et ne lui puisse être Dieu, quoique il ne paraisse à l’âme et aux personnes qui conversent avec elle que [434] croix, souffrances et une vie assez commune, à la réserve qu’elle est pleinement contente et satisfaite de chaque moment de sa vie en tout ce qu’elle a à faire ou à souffrir.

Si je pouvais vous exprimer comment tout est Dieu à une telle âme arrivée à ce degré de simplicité et de nudité, et comment par conséquent l’âme pour tout exercice et moyen n’en doit avoir que de se laisser et se perdre, non par acte, mais ayant, faisant et souffrant seulement de moment en moment tout ce qu’elle a à faire et à souffrir, et que de cette manière Dieu est et vit en elle et par elle, cela vous surprendrait. Il y aurait infiniment à dire sur ceci, mais il suffit que je vous dise ce peu, afin que vous vous ajustiez à ce que Dieu demande de vous et qu’Il vous présente. Et si votre âme est fidèle aux pertes, aux croix, et généralement à être, à faire et à souffrir ce que vous aurez de moment en moment, vous trouverez la vérité de ce que je vous dis et infiniment davantage. Car tout cela étant Dieu, comme en vérité il [435] l’est à une telle âme, il y a une suite de providences surprenantes comme, Dieu aidant, je pourrai vous le dire à la suite.

Je prie Notre Seigneur de vous donner Sa lumière pour comprendre dans Sa vérité ce que je vous dis, car la raison purement humaine ou bien éclairée d’une lumière des puissances seulement, ne peut entrer ni pénétrer ce Mystère. Dieu seul peut le révéler et assurément c’est une révélation divine qui n’est pas pour tout le monde. Quoique les croix, les souffrances et les providences pénibles de la vie soient saintes et sanctifient les âmes qui en font saintement usage, elles ne sont et ne deviennent pas Dieu sinon aux âmes qui, par dénuement et perte de leurs puissances en foi, sont devenues simples et nues et ainsi commencent de trouver Dieu non dans l’éternité de gloire, mais dans le moment où elles sont, ce qui est un commencement d’éternité à telles âmes. Et cela est si vrai que je crois que jamais aucune âme n’a [436] trouvé Dieu par la perte de soi, qu’au moment qu’elle a commencé de Le trouver, elle ne L’ait trouvé par le moment présent de ce qu’elle a à faire ou souffrir, tout ce qui est dans son état et condition lui devenant Dieu véritablement en réelle et véritable jouissance, sans fin ni mesure.

[Comme] Jésus-Christ, étant sur la terre quoique Dieu, était crucifié, peiné, et le reste qu’Il a porté, aussi une telle âme jouit de Dieu et a Dieu en croix et souffrances. Je dis plus : toutes les âmes n’étant pas en tout semblables, elles n’ont pas toutes des croix et des souffrances. Il y en a dont la vie est assez commune. Cela n’importe : ayant Dieu, le moment de ce qu’elles ont à faire ou à souffrir, ou, pour mieux dire, leur moment, leur est Dieu véritablement, quel qu’il soit, car nous ne devons jamais ajouter ni ôter à l’ordre de Dieu, tel ordre étant ce qui nous est Dieu. Je le dis encore une fois que, si les âmes savaient cet avantage, elles ne cesseraient [437] d’être fidèles, car assurément, étant arrivées à tel degré de trouver Dieu, pour lors la vie présente leur devient infiniment heureuse, car tout leur devient Dieu.

Soyez donc fidèle, et que chaque moment vous soit infiniment précieux pour en faire usage comme je vous l’ai dit : ce qui est infiniment à considérer, car retourner aux puissances, pour peu que ce soit dans cet usage, est une perte sans remède et par conséquent infiniment de conséquence. Remarquez bien que, quand je vous dis que le moment de ce que vous avez à faire et à souffrir devient Dieu et est Dieu à une telle âme qui en fait l’usage susdit, j’entends que tout ce qu’elle a à faire ou à laisser, quelque petit et naturel qu’il soit, comme le travail, la conversation, le boire, le manger, le dormir et le reste d’une vie sagement raisonnable, est Dieu à telle âme et qu’elle doit être et faire ces choses dans les mêmes dispositions sans dispositions, car c’est par état. Vous m’entendez. Et toute âme de ce degré m’entendra assurément. Et comme [438] vous ne faites que commencer, dans plusieurs années vous m’entendrez, Dieu aidant, tout autrement, car telles expressions qui paraissent du grec et de l’arabe sans la lumière divine, quand on y est, paraissent et deviennent si manifestes que le soleil n’est pas si évident ni si clair que ces choses le deviennent aux âmes. On a de la peine et les choses ne sont pénibles que durant le temps que les âmes sont en elles-mêmes. Il est vrai que dans ce temps-là on fait les choses à force de bras et que l’on gagne son pain à la sueur de son visage ! Mais quand on sort de soi et que l’on commence de trouver Dieu, tout devient si aisé si facile et si clair que l’on goûte par expérience la vérité de ces paroles : Mon joug est léger1.

Je dis cela pour exprimer que ce qui est au commencement obscur, devient facile, quoiqu’en croix, pertes et morts continuelles, telles choses étant le bonheur et la béatitude de la vie présente selon le degré que la divine volonté les donne et les [439] ordonne, car, comme j’ai dit, il n’y a que le point et le moment de l’ordre de Dieu qui fasse la vérité et l’excellence de cet état. Or plus la divine volonté donne de croix et autres choses pénibles, plus aussi Dieu est donné excellemment. Mais cette excellence n’est pas dans le choix de l’âme, c’est assez qu’elle soit contente du moment de l’ordre de Dieu, en la manière que les bienheureux le sont dans l’éternité, où un saint bien moindre en gloire est pleinement content de ce qu’il a, sans avoir aucun désir de la sainteté des autres. Ainsi en est-il des âmes qui sont heureusement en Dieu dès cette vie. Elles y sont et y subsistent par l’ordre de Dieu, et c’est assez pour être contentes.

Mais ce divin ordre est infiniment différent, et c’est ce qui cause la distinction et la différence des âmes en Dieu en cette vie. Car ce divin ordre donnant des croix, des souffrances et autres choses pénibles à une âme en un degré plus relevé qu’à une autre personne qui est par ordre de Dieu dans une vie plus [440] douce, elle est aussi plus en Dieu que l’autre, et participe plus excellemment à Sa divine Majesté, mais le choix d’avoir plus de croix ou d’être d’une sorte ou d’une autre ne dépend aucunement que du divin ordre. Car pour peu que l’on y change, soit en augmentant ou en diminuant, ce n’est plus ordre de Dieu : ainsi ce n’est plus Dieu à une telle âme, mais bien chose sainte et vertueuse. Et ainsi il faut conclure qu’il n’y a purement que le divin moment de l’ordre de Dieu sur l’âme, quel qu’il soit, qui lui soit Dieu : tout le reste, si saint qu’il puisse être, est vertu ou sainte pratique, mais non essentiel.

De là vous voyez la conséquence d’être fidèle en tout pour non seulement ne point perdre un moment de l’ordre de Dieu sur l’âme, quel qu’il soit, mais aussi pour s’y perdre et s’y abandonner sans réserve, car pour peu que l’on rabaisse ce divin ordre, on déchoit autant de Dieu que l’on y est infidèle.

Tout ceci, qui paraît, je m’assure, difficile à comprendre aux [441] âmes qui ne sont point éclairées de la divine lumière, est cependant si facile que le soleil n’est pas plus clair ni facile à voir à nos yeux corporels que ceci est facile à voir aux âmes éclairées de la foi en ce degré d’avoir commencé à trouver Dieu. Que cette divine lumière de foi en commencement de sagesse éclaire l’âme d’une pauvre paysanne, elle la rendra capable de voir et d’entendre de telle manière ce divin Mystère (si caché aux sages du monde, quoique éclairés de la doctrine de l’école) qu’elle verra ces choses plus clairement que nos yeux ne voient les objets par le moyen de la clarté du soleil, qui nous est si naturelle et par laquelle nous voyons très facilement et agréablement. Mais en vérité, c’est encore ici tout autre chose, non seulement par la beauté que la divine lumière découvre en Dieu, mais encore par la manière facile, aisée et naturelle, s’il faut ainsi parler, avec laquelle elle donne Dieu, et en Dieu toutes choses. Car la lumière [442] du soleil est bien un moyen par lequel notre œil voit autant que sa capacité s’en sert, mais non en donnant la capacité même, et de plus elle n’a ni ne fait voir ce qu’il découvre par sa clarté, que hors de lui, dans l’objet que vous regardez. Mais pour ce qui est de la lumière essentielle, lumière de foi en commencement de sagesse, non seulement elle fait voir les choses en vérité, mais encore elle est elle-même la capacité même, nous la communiquant et nous la donnant : si bien que l’âme qui en est honorée, voit autant que sa lumière est forte et pure, et non autrement, sa lumière lui donnant et lui étant sa capacité, dans laquelle elle voit et jouit de ce que cette divine lumière, qui lui est Dieu, lui découvre volontairement, non en objets et objectivement, mais en Dieu, où toutes choses ont vie et font la vie.

Dans le commencement que cette divine lumière éclaire et lorsque l’âme par conséquent commence à voir de cette façon, elle est [443] fort surprise, n’étant pas son ordinaire manière de voir. Et elle ne croit rien voir, car ceci est ténèbres à l’égard de l’âme. Mais quand elle est fidèle à mourir à soi et à sortir de soi en se quittant soi-même, pour lors elle voit et entend peu à peu ce secret qui ne se peut jamais voir ni découvrir que quand on est hors de soi et qu’autant que l’on tombe dans le rien de soi.

C’est ce qui fait que cette manière d’être et de voir n’est jamais propre à notre vue ni à notre propre être, mais qu’elle est très facile quand nous perdons tout notre propre pour être vivifiés et éclairés par un principe vivifiant, qui est cette lumière de foi en sagesse divine. Et ceci est cause que l’âme qui commence à goûter et jouir de cette admirable lumière hors de soi, n’a pas de cesse que peu à peu elle n’en soit absolument sortie. C’est pourquoi afin de lui correspondre, elle tâche peu à peu et sans relâche de se simplifier et de se dénuer de tout ce qui lui est propre, soit en actes, [444] intentions, pratiques et autres choses, afin de s’ajuster de son mieux à cette divine lumière, qui lui devient toutes choses en toutes les choses qui lui arrivent et qui lui sont vraiment Dieu, dans Lequel elle trouve tout par une correspondance qui lui donne la vie, et qui lui est vie : si bien que non seulement tout ce qu’elle a à souffrir et ce qui lui arrive lui est Dieu, et par conséquent vie et toutes choses en Dieu, mais tout ce qu’elle a à faire dans son état, soit petit ou grand, soit travail ou prières, tout lui est et devient Dieu d’une manière qui la vivifie admirablement. Si elle prie même vocalement, soit en disant les prières d’obligation comme les prêtres le saint Office, soit comme les séculiers [en disant] les prières de dévotion, sans s’appliquer à des intentions ou autres dispositions, toutes telles prières lui sont et deviennent vraiment Dieu. Tout de même quand elle est en oraison, elle est en Dieu, et Dieu lui devient son oraison même, quoique très souvent il ne lui paraisse que des obscurités et des distractions dans les sens. [445]

Ce divin ouvrage se fait et est seulement dans le centre de l’âme ; parfois aussi il en peut rejaillir dans les puissances. Mais il faut être arrivé dans un degré d’une très éminente communication pour que ce qui rejaillit dans les puissances lui soit Dieu. À la suite, cela est, même ce qui en rejaillit dans les sens, mais il faut être encore plus avancé. C’est pourquoi dans le degré dont nous parlons, ce Mystère et cette grâce ne se passent et ne s’opèrent que dans le centre de l’âme où est Dieu et où Il opère en Lui-même, car cette partie de l’âme a cette capacité d’être et de se perdre en Dieu sans qu’aucune créature y puisse entrer. C’est là où se font les grands ouvrages, et c’est là où l’âme a la capacité d’être et de devenir tout ce que Dieu veut. C’est là où elle cesse d’être elle-même, perdant son propre2, étant et vivant en Dieu, quoique son être ne se perde jamais réellement, mais bien par une désappropriation qui, la faisant tomber dans le néant, la fait être en Dieu véritablement. [446]

Ce que je viens de dire des prières est aussi véritable généralement des actions, et cela jusqu’à la moindre de celles qui sont de l’état et de la condition de cette heureuse créature tombée dans le néant d’elle-même. Ce qui est cause que telles créatures sont et deviennent infiniment fidèles à la moindre action ou circonstance d’action que Dieu veut d’elles dans l’état où Dieu les a mises, sans s’amuser à voir et regarder telles actions en elles-mêmes pour en faire la distinction par leur excellence propre, telles actions en telles âmes ne prenant leur excellence que du principe d’où elles viennent. Et comme ces âmes sortent d’elles-mêmes par la mort de leur propre, Dieu en devient vraiment le principe, et ainsi l’excellence et la grandeur, si bien que la moindre [action] leur est Dieu même. Un pauvre artisan travaillant à sa boutique et honoré de cette grâce a aussi bien Dieu, et chaque petite chose qu’il fait dans son travail lui est autant (ou davantage) Dieu que l’action la plus grande [447] et la plus éminente d’un autre état, pourvu que le principe soit plus excellent, c’est-à-dire qu’il soit plus hors de soi-même et plus perdu en Dieu.cxxxvii Car c’est de ce principe, et du plus et du moins en ce principe, que la grandeur des actions des différentes personnes de ce degré de grâce et de lumière de foi essentielle, prend la différence et non des choses en elles-mêmes. Ce qui trompe quantité d’âmes, lesquelles ne sachant ce secret mesurent toutes choses selon la grandeur et la sainteté qu’elles ont en elles-mêmes, et ainsi ne travaillant pas à mourir à soi pour trouver ce divin principe, elles demeurent toujours à chercher d’autant plus avidement les choses que plus elles leur semblent grandes et saintes en elles-mêmes.

Ce fut de là que Dieu voulut tirer un saint homme sur la fin de sa vie, comme il est rapporté dans la Vie des Pères3, lequel étant consommé dans les austérités et grandes pratiques, et ne voyant que leur grandeur et leur sainteté [448] dans laquelle il avait vieilli, Dieu lui révéla un jour qu’il allât dans une ville qu’Il lui nomma, et qu’il y trouverait trois pauvres filles, lesquelles étaient dans une sainteté sans comparaison plus excellente et plus relevée que la sienne, et qu’enfin elles étaient selon Son cœur. Ce pauvre homme fut extrêmement touché, et étant très pénétré du désir de plaire à Dieu, il crut aussitôt qu’il trouverait des personnes d’une austérité, d’une pénitence et d’une mortification infiniment au-dessus de la sienne, ce qui l’humilia et le réjouit au même temps : l’humilia, voyant qu’il avait fait toute sa vie ce qu’il avait pu pour se faire souffrir pour Dieu et que cependant il n’avait pu encore trouver le moyen de se faire souffrir et de se mortifier autant que Dieu désirait ; le réjouit, d’autant que, ne sachant rien de plus saint ni de plus relevé que ce qu’il avait pratiqué jusques là, il l’apprendrait de la bouche même de Dieu, puisque Sa Majesté divine le renvoyait à l’école de ces saintes filles. Il [449] alla donc en grande hâte en cette ville. Il demanda où demeuraient ces saintes filles, mais comme elles étaient fort inconnues, vivant à petit bruit et très inconnûment, il eut bien de la peine à les découvrir. Enfin il les chercha tant qu’il les trouva. Les ayant trouvées, il s’informa d’elles quels étaient leurs exercices et leur façon de vivre. Elles lui dirent tout simplement et sans façon que, pour leurs exercices, elles priaient Dieu une fois le jour et ainsi le laissaient à la volonté divine pour faire tout ce qu’elles avaient à faire par l’ordre de cette divine volonté. Que pour ce qui était des emplois de leur vie, Dieu les ayant fait naître pauvres, elles n’avaient de quoi vivre sinon en le gagnant, et qu’ainsi l’ordre de Dieu étant qu’elles travaillassent pour vivre, [qu’] elles filaient tout le jour afin de gagner à vivre et que de cette manière elles passaient leurs vies. Ce saint homme, après avoir entendu tout ce discours, fut fort étonné, ne trouvant nullement ce qu’il pensait et ne sachant pourquoi Dieu [450] l’avait envoyé à des âmes si communes et si peu relevées, et comment ce que Dieu lui avait révélé se trouverait vrai, [à] savoir que ces trois filles étaient plus relevées et plus saintes que lui, et que vraiment elles étaient selon le cœur de Dieu. Le voilà fort embarrassé si la révélation était vraie, n’en voyant nulle marque. Cependant il disait : « C’a été vraiment et assurément Notre Seigneur qui m’a parlé. Comment comprendre ce Mystère ? » Il les interroge encore plus et elles, sans y entendre finesse, lui répètent tout simplement et humblement ce qu’elles faisaient sans même qu’elles l’entendissent elle-mêmes, sinon que leur cœur était pleinement content et dans le repos de leur centre, d’autant qu’il y a plusieurs âmes simples lesquelles jouissent de ce trésor sans savoir son prix, parce que cela ne leur est pas nécessaire quand on n’est pas appelé à aider aux autres.cxxxviii Ce bon homme est encore plus embarrassé que la première fois, car, comme j’ai dit, c’est un Mystère que [451] Dieu doit donner avant qu’on puisse comprendre. Enfin, Dieu lui fait voir que ces pauvres filles étaient vraiment pleines de Dieu par la mort d’elles-mêmes, et qu’ainsi elles faisaient seulement ce que Dieu demandait d’elles dans l’état où Il les appelait, mourant véritablement à tout, ne vivant que par l’ordre de Dieu, qui leur était marqué par la divine Providence de leur condition.

Étant éclairé de cela, il vit que vraiment le principe de leur vie et de leur opérer était Dieu, perdues qu’elles étaient dans le bon plaisir divin, qui les voulait telles et non autrement, et de cette manière ayant perdu tout mouvement et tout désir dans l’ordre divin, et ce divin ordre leur étant devenu toutes choses. Ce saint homme, étant éclairé de ce divin secret, fut fort étonné, et il découvrit qu’il voyait la sainteté des choses, mais non Dieu en ces choses, ce qui était cause que son cœur foisonnait en désirs et qu’il n’avait pas plus tôt fait une austérité ou une sainte [452] pratique qu’il était dans l’impatience d’en avoir une autre, et que de cette manière son âme était infiniment multipliée dans les bonnes et saintes choses, la sainteté éminente devant cependant se trouver dans l’unité parfaite en repos véritable. Une lumière donne jour à une autre lumière, et il remarqua (ce qu’il n’avait jamais vu) que son âme était extrêmement multipliée et agissante, et que celles de ces simples et pauvres filles étaient dans un calme et une unité admirable. Ce qu’il ne pouvait voir au commencement que comme fort commun, (le regardant en soi-même) ses yeux étant ouverts, il le voit si divin qu’il ne s’en peut contenter, et il serait bien demeuré toute sa vie à admirer l’intérieur très petit, mais infiniment grand, de ces âmes divinement éclairées. Cette source divine l’enivra et le charma tellement qu’enfin étant contraint de s’en retourner en sa solitude pour faire comme elles en son état, il les quitta en frappant sa poitrine. « Hélas, disait-il, ma vie [453] s’est passée parmi les saintes créatures, et voilà qu’aujourd’hui j’ai trouvé Dieu et le secret de Le trouver de plus en plus jusqu’à ce que Sa divine Majesté me fasse mourir corporellement ! J’ai présentement le moyen de Le trouver, mourant à moi spirituellement. C’est donc vous, chère mort, qui serez le principe de mon bonheur et qui serez l’emploi de ma vie. Je ferai ce que Dieu voudra de moi dans ma solitude, mais sans atttache, ni empressement. Je ne le ferai pas comme mon principal, mais comme l’accessoire, qui sera une suite de la mort à moi-même, vivant plus de l’ordre de Dieu sur moi que je n’ai fait jusqu’ici, car j’ai toujours vécu de ces saintes choses, bien plus que de Dieu en ces saintes choses. » Ce saint homme, charmé de ce bonheur, rentre tout de nouveau, comme l’on dit, dans le ventre de sa mère, se rendant vraiment simple et se simplifiant peu à peu, afin que, sortant insensiblement de soi, il trouvât Dieu, le vrai centre de son cœur, et la fin et le repos de tous [454] ses désirs. Ce qu’il fit avec tant de plaisir, ou plutôt avec tant de cœur, qu’il allait et voguait admirablement dans l’océan de la Divinité, tout d’une autre manière qu’il ne faisait par l’effort de ses bras, comme l’on voit en jetant les yeux sur de petites nacelles qui sont conduites et animées par des avirons et ces grands vaisseaux qui ont le vent en poupe et à leur aise : les unes font très peu de chemin et très difficilement, et les autres en font beaucoup sans presque aucun travail et même sans y penser.

Ce saint homme n’a pas été le seul éclairé divinement et instruit de cette manière. L’histoire nous en fait voir encore quantité d’autres, mais ceci peut suffire et servir pour faire voir la lumière et l’esprit qui n’est pas découvert dans de telles histoires, rien n’y étant décrit que le matériel entendu de diverses personnes selon la lumière et le degré où elles sont et qui approche plus ou moins de telle grâce.

Nous lisons dans les Chroniques de quelque ordre d’un Religieux [455] qui était fort simple et d’une inclination fort candide, que sans y penser et sans aucune réflexion, il faisait à tout moment des miracles. Tout ce qui le touchait en faisait autant, ce qui mit fort en peine son supérieur (mais non lui, car il n’y pensait et n’y réfléchissait pas), d’autant que ce supérieur remarquait bien que ce Religieux était fort simple, fort obéissant et fidèle à faire ce qui était de son obligation, mais que pour le reste, il était dans un très grand repos et sans rien d’extraordinaire, de telle manière que, ne paraissant que comme un homme du commun à ce supérieur, celui-ci ne savait que juger de ce qui pouvait être la cause de telle grâce. Dans cette peine il va trouver le Religieux et lui commanda par la sainte obéissance de lui dire ce qu’il faisait pour être la cause de tels miracles continuels. Il lui répondit tout simplement qu’il n’en savait rien non plus que lui, mais que dans la vérité il ne s’y amusait pas, que c’était à Dieu à faire ce qu’Il voulait et qu’il n’y [456] prenait nulle part. Que pour lui, il faisait en tout, autant qu’il avait de lumière, la divine volonté, et que ce divin plaisir était tout son plaisir et rien autre chose dans la terre. Que c’était cela même qui était la cause pourquoi il était fait comme ses frères, et qu’il ne faisait rien autre chose qu’eux. Enfin ce supérieur par la grâce de sa charge fut éclairécxxxix, et il vit clairement que ce n’était pas en la grandeur ou en la différence des choses qu’il faisait que consistait cette grâce de miracles continuels, mais qu’assurément cette âme était perdue à elle-même et par là perdue en Dieu, ne vivant et ne subsistant que par ce bon plaisir divin. Et qu’ainsi c’était ce fond et ce principe qui étai [en] t la source de cet extraordinaire, et non un extraordinaire d’actions et de souffrances. Ce qui fut cause qu’il le confirma dans son même degré. « Demeurez, lui dit-il, en Dieu tel que vous êtes. Vous n’en savez rien, il n’importe. Et ne faites que ce que vous reconnaîtrez [457] par le mouvement paisible de votre âme qui s’accordera admirablement avec l’ordre de Dieu dans votre condition. Cet inconnu habitant [en vous] et opérant ce que vous faites est le principe seul de tous ces miracles. C’est assez, vivez sans réflexion, car ces choses n’étant pas votre ouvrage, vous n’avez que faire d’y penser : c’est à Dieu qui les fait d’en avoir soin. » Ce bon Religieux, sans autre réflexion, continua d’être, de souffrir et de faire ce que Dieu voulait de lui au moment, et par là Dieu était en lui et faisait par lui toutes ces merveilles.

En d’autres, Dieu y est, y vit et y opère, mais cela dans une obscurité et une incertitude assez ordinaire, sinon que ce Dieu caché, mais vivant en l’âme, en laisse sortir quelquefois certains éclairs qui marquent Sa grandeur et Sa divine présence. Ces éclairs ne sont pas pourtant l’essentiel de l’état, mais bien des choses qui suivent assurément tel état, spécialement quand la Providence ne donne pas des directeurs dans le sublime de [458] cet état. Car quand elle en donne, les certitudes sont moindres et moins fréquentes, le don du directeur étant un très grand don qui a la source de sa grâce dans le divin Mystère de la vie soumise de Jésus-Christ à Nazareth : Et il leur était soumis4.

Ces sortes de gens vivant et jouissant de Dieu en Dieu, de Dieu en toutes choses et de toutes choses en Dieu, sont fort inconnus. Leurs exercices, comme j’ai dit, étant fort simples et pour l’ordinaire n’étant que ce que Dieu demande dans leur état, Dieu S’en réserve la connaissance et le plaisir, de même que Dieu est leur seul plaisir, et ils ne trouvent guère de plaisir ni dans les choses créées ni dans les saintes pratiques. Toute leur inclination est de n’être plus ou le néant, afin que Dieu soit, vive et ensuite agisse par eux à Son éternel plaisir. Cela fait qu’ils sont très inconnus et, à moins que Dieu ne S’en serve pour en certifier [459] d’autres, Il les laisse dans leur néant, aussi bien à leur égard qu’à celui des autres. Il n’en va pas de même des âmes saintes dans les puissances et dont la sainteté est éclatante. Elles ont plusieurs choses saintes et belles qui touchent et animent le commun, et elles sont pour l’ordinaire en vénération, car le dessein de Dieu est qu’elles soient honorées dans l’Église et qu’elles servent à L’y faire honorer par les autres. Mais pour celles-ci, qui vivent et qui habitent dans l’inconnu de Dieu, Dieu Se les réserve pour Lui, et l’éternité sera leur jour et leur règne. Et voilà la cause pourquoi une infinité de saints et de saintes dont la vie a été admirable et prodigieuse de cette manière [cachée] seront, dans le temps présent, dans un oubli absolu et qu’ils n’éclateront que dans l’éternité seule.

De plus (comme je vous l’ai dit et comme il est vrai) ces âmes-là sont déjà ainsi dans le moment de l’éternité, car le moment de l’ordre de Dieu sur elles leur est Dieu et ainsi leur est éternité. C’est pourquoi [460] très assurément, quand elles y sont beaucoup avancées, elles sont dans le moment éternel dès cette vie, et par conséquent elles sont du règne éternel et non du présent, qui est dans une vicissitude continuelle. Au lieu que ces âmes, étant et vivant du moment et par le moment qui est Dieu, elles sont et font toujours la même chose, quoique, par l’ordre de leur vocation, il paraisse qu’elles en fassent et en souffrent tant et de si différentes.cxl Enfin c’est ce moment qui réunit tout et qui fait tout trouver sans le chercher (ce qui n’est pas de la manière présente5). Et ainsi ces âmes ne sont et ne vivent pas du temps, bien que dans la vérité elles soient dans le temps, et toutes semblables aux autres, étant fort affables, communes et accortes avec les personnes qu’elles fréquentent, n’ayant rien de particulier qui les distingue. Mais leur moment n’est pas du temps, comme j’ai dit. [461]

Que tout ceci ne vous étonne pas. Il suffit que vous mouriez comme vous pourrez à vous-même, que vous souffriez et soyez comme Dieu vous fera être, et vous verrez que toutes ces choses, sans savoir comment, viendront en votre âme et qu’elle les trouvera en Dieu à mesure qu’elle mourra et sortira de soi. Il n’y a qu’à se laisser peu à peu dénuer et ensuite se laisser être le jouet de la Sagesse divine, soutenant toutes ces choses en soi. Et assurément votre vous-même se perdant, vous trouverez Dieu, toutes choses vous deviendront Dieu et ainsi tout ce que je vous viens de dire se fera en vous.

Recevez toutes les divines lumières qui éclatent et émanent de cette Source, lesquelles seront pour vous faire voir ce qu’il y aura à corriger et rectifier en vous soit au-dehors ou au-dedans. Et l’exécution de cela doit être en la même manière susdite, c’est-à-dire en perte de votre propre et non par effort de vous-même. [462]

Voilà sans y penser un long discours, et beaucoup sur l’état où Dieu vous appelle et où vous ne serez pas sitôt arrivée. Allez, allez, à la bonne heure ! Et soyez forte et constante, car je crois que ce que je vous dis est très vrai et que vous en verrez la vérité si vous êtes fidèle. Ne vous étonnez pas si vous trouvez ici plusieurs choses que vous ne compreniez pas entièrement. Ayez patience et, peu à peu, la lumière divine et essentielle vous éclairera, et par l’expérience en la mort de vous-même vous verrez et découvrirez ce que vous ne pouvez encore comprendre.

§§§b

[460] Il me vient en pensée de vous avertir qu’il est très rare de voir des personnes de grande qualité et spécialement de votre sexe faire progrès en cette grâce. Vous en trouvez plusieurs qui en ont des commencements et où ce don commence, mais peu où il s’avance, encore moins où il se perfectionne. Pour moi, dans cette expérience, j’admire un saint Louis ou une sainte Élisabeth, qui assurément l’ont eu en grande perfection, mais aussi les considérant de près, vous voyez qu’ils se sont très parfaitement précautionnés contre les obstacles que les personnes de qualité ont en cette grâce.

Je remarque donc que les personnes de qualité, pour l’ordinaire sont extrêmement propriétaires de leur volonté, et c’est leur arracher l’âme du corps que de les toucher en cette partie. Elles ont cela dès leur jeune âge et l’ont fomenté et augmenté incessamment, toutes les personnes qui les approchent ne faisant autre chose que de les flatter en cela. Et de plus, ayant par leur état l’autorité de commander et de ne jamais obéir, c’est ce qui fait qu’il est si rare de trouver en elles cette petitesse et nudité d’esprit qui réside spécialement et radicalement en la volonté et qui cependant est essentielle à cette grâce.

D’ailleurs vous remarquerez en elles une [461] humeur et une inclination tellement gluante et courbée vers la créature que si la grâce par violence les a tirées d’une attache, celle-là ne commence pas plus tôt à diminuer qu’une autre recommence sans qu’elles s’en aperçoivent. Et cela, selon ma pensée, parce que leur qualité les a insensiblement tellement pétries en la créature qu’elles ne peuvent subsister qu’en ces suppôts dont elles reçoivent aveuglément les mouvements et de telle manière que la raison en est même offusquée, si bien que quand elles pensent être délivrées d’un piège (qu’elles ne découvrent que quand leur nature commence à s’en saouler) aussitôt elles commencent à être conduites et entraînées par un autre. Ce malheur est épouvantable et sans remède, car il prévient la raison et il faut un miracle de grâce pour remédier à ce désordre, à moins de quoi il subsiste jusques à la fin de la vie et cela sans que ces âmes s’en aperçoivent, sinon dans le déclin de telles liaisons et jamais dans le commencement ni dans le progrès.

L’amusement de leur vie dans les créatures par la nécessité de leur condition leur est encore un grand obstacle, car elles passent toujours du nécessaire à l’inutile et de l’inutile insensiblement à une perte et profusion grande à moins d’un grand courage pour s’expédier6 avec raison éclairée afin de passer de la créature au Créateur. Enfin elles ont un amour de soi si extrême, ou pour la fainéantise d’esprit, ou pour être louée, ou pour être quelque chose dans l’esprit des autres, que c’est un miracle surprenant qu’elles puissent passer dans le rien qui donne Dieu et par lequel l’âme en jouit. Ce qui fait qu’elles sont toujours à soi-même [462] un objet qu’elles couvent du cœur et des yeux et auquel il ne faut toucher qu’avec respect et délicatesse.

J’ai pris garde avec plaisir que saint Louis et sainte Élisabeth que j’ai étudiés avec plus d’application, ont été très exempts de ces défauts, Dieu ayant pris plaisir de les exercer impitoyablement en cela. Vous en pouvez voir facilement le détail dans les actes de leurs vies, et assurément vous conviendrez de la vérité de ce que je vous dis par précaution afin que vous ne vous regardiez pas par vos yeux propres, mais par l’aide de ceux de Jésus-Christ qui pénètrent plus avant et avec vérité, mais pour les nôtres c’est toujours (à moins d’un miracle) avec un amour secret pour soi-même.

Les personnes de médiocre condition ont quelque chose de ce que je viens de dire, mais non si foncièrement et avec un si profond et délicat amour de soi comme les personnes de qualité. C’est ce qui est cause qu’elles sont plus ajustées et arrivent plus tôt à cette grâce, à moins que les personnes de qualité ne fassent de très grands efforts et n’emportent de très grandes victoires sur soi, ce qui est encore très difficile à cause de l’humeur changeante et variable qui leur est fort ordinaire.

Pour les pauvres, ils ont un avantage admirable : ils sont déjà faits aux coups et quand la grâce devient forte elle les trouve déjà tellement appropriés à Jésus-Christ à cause de leur humilité, pauvreté, soumission et le reste, qu’il n’y a qu’à faire voile.cxli C’est comme un vaisseau déjà équipé et qui n’attend que le vent en poupe pour cingler en pleine mer.

Voyez et revoyez ceci, et cela ne vous nuira [463] pas, mais au contraire vous servira infiniment et vous précautionnera contre des choses que vous ne remarqueriez peut-être que bien tard.

Je crois encore qu’il ne sera pas hors de propos que vous fassiez quelques réflexions sur certains défauts assez communs aux personnes de votre condition, souvent sans qu’elles le veuillent et y fassent réflexion : elles sont toujours quelque chose dans leurs idées et vous ne sauriez croire combien il est difficile d’effacer cette fausse idée d’une femme de qualité, si bien que c’est toujours un empêchement essentiel au néant par lequel l’âme est perdue en Dieu et par lequel elle en jouit. On juge toujours faussement, se conduisant par ce que les sens voient, qui sont trompeurs ; et comme les personnes de qualité sont distinguées des autres, aussi, insensiblement, suivent-elles la tromperie de leurs sens au lieu de se servir de la foi, qui est la lumière véritable et qui juge au vrai des choses. Si elles consultaient la foi, elles verraient que les pauvres, par leur grande ressemblance à Jésus-Christ (en qui est la complaisance du Père Eternel), sont plus dans son agrément, et de cette manière plus dans l’estime de Dieu que les riches, ce qui fait qu’ils sont plutôt quelque chose que les personnes de qualité. C’est la cause pourquoi Dieu traite avec respect un pauvre, je ne dis pas un pauvre seulement de corps, mais qui est aussi pauvre de cœur dans sa pauvreté corporelle, car de cette manière il est humble et a une infinité de suites que la pauvreté de Jésus-Christ mène avec soi dans un vrai pauvre.

De plus, quand les femmes désirent quelque chose, pour l’ordinaire elles y vont tête [464] baissée, sans aucune réflexion raisonnable ni aucune modération par le conseil et vont ainsi tant que la terre les porte, ce qui est cause d’un million de défauts. Tout au contraire, quand quelque chose les incommode, c’est une fourmilière de réflexions qui les embarrassent et leur entortillent l’esprit si bien qu’elles sont raisonnables sans raison quand il ne le faut pas, ayant pour lors besoin de la vraie simplicité chrétienne qui les soutienne en repos vers Dieu, et elles sont déraisonnables quand il faut qu’elles soient raisonnables. Car dans tous les desseins il faut toujours suivre un bon conseil afin de modérer le feu, la vivacité et la précipitation de l’esprit du sexe.

Vous voyez comment je vous parle simplement, mais en vérité le désir que j’ai que vous fassiez grand fruit du don que Dieu vous a donné me fait passer les bornes d’une prudence purement humaine, sachant la difficulté que l’on a à se démettre de tous ces défauts, nonobstant toutes les précautions et lumières de conseil.

Quoique ma méthode ne soit pas de faire des citations, renvoyant plutôt à la lecture des livres sans les copier, je n’ai pu cependant en finissant cette longue lettre m’empêcher de vous faire faire une réflexion sur une chose très particulière. C’est une déclaration que la très digne mère de Chantal fait de son intérieur à son très saint Père, saint François de Sales. C’est donc une âme fort éclairée et expérimentée dans les voies de Dieu qui écrit à un saint très éclairé et expérimenté, non seulement selon le sentiment des sages, mais encore du Saint-Esprit, la sainte Église l’ayant déclaré saint et sa doctrine très sainte. [465]

Cette déclaration est telle :

« Mon très cher Père, je ne sens plus cet abandon et cette douce confiance, et je ne peux plus faire aucun acte ; cependant il me semble que mes dispositions présentes sont plus solides et plus fermes que jamais. Mon esprit se trouve en une très simple unité quant à sa partie supérieure. Il ne s’unit pas, parce qu’aussitôt qu’il veut faire un acte d’union, ce qu’il tente trop souvent, il y sent de la difficulté et connaît clairement qu’il n’est pas nécessaire de s’unir, mais de demeurer uni.cxlii Mon âme ne veut autre chose que cette union pour lui servir d’exercice du matin, de la sainte messe, de préparation à la communion et d’Action de grâces. »

Prenez garde à chaque parole, cette déclaration étant très forte et disant en peu de mots tout ce que j’ai dit avec un plus long discours — c’est la même chose plus développée. Car vous devez remarquer que cette unité a des degrés à l’infini et de cette sorte, quoique l’âme y soit arrivée, elle y va et quelquefois y court sans y trouver ni fond ni rive. Cette unité a un commencement, mais jamais de fin. Elle se consomme seulement en l’Éternité. Et heureuse l’âme qui peut dès cette vie vivre en unité, mais encore plus heureuse celle qui se perd et enfin très heureuse celle qui est perdue sans plus se trouver soi-même ! Il est vrai qu’afin que cela soit en tout point, il faut que les croix, les pertes et les précipices [466] soient et deviennent la nourriture de telle âme. 16 727

[les notes alternent au fil du texte courant:]

– Mme Guyon, Lettres chrétiennes et spirituelles, Nouvelle édition [par J.-Ph. Dutoit-Mambrini], Londres [Lyon], 1768, t. IV, Lettre « d’un grand serviteur de Dieu » qui suit la Lettre CXXI que nous abrégeons par D 4 121, adressée au baron de Metternich. – Le Directeur mystique, vol. III, lettre 67, pages 438 ss. que nous abrégeons par 3,67 DM438).

Nous reproduisons la lettre en suivant le texte donné par la Correspondance de Madame Guyon par Poiret en 1716 qui constitue la première édition, reproduite très fidèlement par Dutoit. Dans cette lettre, Mme Guyon donne la précieuse indication suivante soulignant la filiation spirituelle : « Je vous envoie une lettre d’un grand serviteur de Dieu qui est mort il y a plusieurs années. Il était ami de monsieur de Bernières et il a été mon Directeur dans ma jeunesse. » Elle est précédée par le titre-annonce suivant : « Lettre d’un grand [b] Serviteur de Dieu, dont il a été fait mention dans la précédente, sur la même matière, et de l’état où l’on trouve que Dieu est toutes choses en tout. » Ce titre est accompagné de la note suivante de Poiret : « [b] C’était un saint gentilhomme nommé Monsieur Bertot, dont on a plusieurs autres lettres qui n’ont pas encore été rendues publiques. »

Nous y ajoutons la suite qui ne faisait pas partie de l’envoi au baron de Metternich — cette suite fut adressé à Madame Guyon comme convenant aux personnes « spécialement de votre sexe », v. son début — qui figure dans le DM, III, toujours sous la « Lettre 67 », à partir du § 22 (sic : on saute du § « 20. … comprendre » au § « 22. Il me vient… » ; nous ne reproduisons pas ici les numéros de paragraphes). Elle est séparée nettement de ce qui précède par une marque interlinéaire §§§ reprise ici.

aserait (inutile, add.) vagabonde DM

marque interlinéaire entre la lettre et sa suite du DM.

1 Matthieu, 11, 30 : « Car mon joug est doux, et mon fardeau est léger. » (Amelote).

2 Au sens de propriété.

3 Sans doute les Vies des saints Pères des déserts, traduites par Arnauld d’Andilly (1647-1653), souvent rééditées.

4 Luc, 2, 51 : « Il s’en retourna néanmoins avec eux à Nazareth : et il leur était soumis, et sa mère conservait toutes ces choses dans son cœur. » (Amelote).

5 « Ce qui, hors de cet état, n’est pas une manière de conduite ordinaire. » (note de Poiret).

6 Au sens de travailler à l’exécution [du détachement des créatures] avec rapidité.

7 La jeune Madame Guyon a vingt-quatre ans. Cette lettre suppose une grande expérience de la vie intérieure et l’on devine le problème posé par ses écrits à venir (elle aura plus de trente-six ans lorsqu’elle écrira les Torrents) qui traitent de la vie mystique sans s’étendre sur quelque transition préparatoire.

      1. De J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,06 DM]

Je serais bien confus d’être si longtemps sans vous répondre, si Notre Seigneur n’était par Sa bonté ma caution. En vérité Il me détourne tellement des créatures que j’oublie tout, volontiers et de bon cœur. Ce m’est une corvée étrange que de me mettre la main à la plume, tout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée, il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un instrument dont on joue ou, si vous voulez, comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose, ce qui fait que je suis fort consolé qu’il se trouve des serviteurs de Dieu pour aider aux autres cxliiiafin que je demeure dans ma chère solitude en silence et en repos. Ne vous étonnez donc pas que je sois si longtemps à répondre à vos lettres.

Pour commencer de le faire, je vous dirai que le Bon Dieu vous ayant donné le désir d’être toute à Lui, vous n’y arriverez que par les sécheresses, les pauvretés et la perte de toute chose : cela est bientôt dit, mais non pas sitôt exécuté ! Cependant il faut mettre la main à l’œuvre et aller par où Dieu vous conduit de moment en moment et vous verrez par [27] expérience qu’Il ne manquera de vous donner des sécheresses. Quand cela sera, supportez-les, car par là on arrive à ce que Dieu veut de l’âme. Vous verrez aussi que selon votre fidélité Dieu ne manquera jamais à vous donner des occasions à vous perdre à vous-même, aux créatures, et même à ce qui vous paraîtra être de Dieu à quoi vous pourriez vous arrêter et qui pourrait vous empêcher d’avancer davantage vers Lui.

Ne vous étonnez donc pas si vous vous voyez fort obscure, incertaine et sans avoir rien de Dieu qui vous console et qui vous donne des marques qu’Il vous aime et que vous L’aimez. Tout cela doit être reçu et non désiré et, si l’âme n’a rien et qu’il paraisse absolument qu’elle sert Dieu à ses dépens et sans consolation, tant mieux, car cela est plus avantageux pour rencontrer plus promptement Dieu. Il faut faire avec fidélité ce que Sa bonté désire de vous, soit pour votre oraison, soit pour la présence de Dieu dans le jour et la pratique des vertus dans l’état où Il vous a mise. Tout cela se doit pratiquer et exécuter sans rien attendre, soit lumières ou goûts ; et de cette manière, un jour vaudra mieux qu’une année où l’on nourrit la nature par la lumière et les goûts que l’on se procure adroitement.

J’ai bien de la consolation de ce que vous avez changé de conduite pour votre ménage et pour monsieur votre Mari. On se trompe très souvent sur ce sujet par une fausse ferveur et l’on ne fait point usage d’un moyen de mort qui est infiniment précieux. Vous savez ce que je vous ai dit sur cet article. Je dis de plus que la divine Providence vous ayant liée à un ménage [28] et à un mari, désire que vous vous serviez de telles providences pour mourir souvent à vos saints projets et à vos dévotions, car agir de cette manière, c’est quitter une chose sainte pour le Dieu de la sainteté. Et, en vérité, quand les providences de notre état quelles qu’elles soient sont bien ménagées, c’est le chemin raccourci et c’est trouver Dieu par Dieu même. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus commun, il n’y a cependant rien de plus caché. C’est le Mystère de Jésus-Christ et que Jésus-Christ seul peut révéler. Et voilà pourquoi un Dieu Sauveur des hommes est et devient un pauvre enfant, ensuite un pauvre garçon selon l’état et la condition dans laquelle la divine Sagesse l’avait mis, Le faisant naître Fils de la sainte Vierge et de saint Joseph en apparence. Ô qu’il y a de profondeur en cette conduite ! Et jamais une âme n’arrive à un état surnaturel et à la divine source d’eau vive que par la fidèle pratique de son état et condition, ce qui insensiblement surnaturalise tout en elle et rend tout ce qu’elle fait comme une eau qui coule d’un rocher.

L’âme ne peut comprendre comment une vie si stérile de ferveurs et si dépourvue de grandes actions et avec une dureté qui tient de l’insensibilité de rocher peut donner une eau si claire et cristalline. Cependant jamais les choses ne seront autrement, soit dans le monde ou dans la religion, puisque ce qui n’est pas de cette manière, soit dans l’un ou l’autre état, nourrit secrètement la propre volonté, la suffisance et l’orgueil, et ainsi tarit peu à peu la grâce, quoiqu’il paraisse que l’on soit animé de ferveur et de zèle cxliv; et tout au contraire, la mort causée et opérée par le Mystère caché de notre [29] condition, en nous étranglant cruellement et impitoyablement par la perte de tout ce que nous voulons et désirons, nous insinue la grâce et nous fait participants d’une secrète vie divine que l’âme ne peut presque jamais découvrir en elle, Dieu par Sa bonté suspendant toujours la lumière afin que la mort et la croix cruelles fassent mieux ce que Dieu désire.

Ne vous étonnez pas si je vous parle de cette manière. Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières.  :

: Mangez incessamment de ce pain en vous laissant dévorer aux providences qui vous seront toujours heureuses pourvu que vous soyez fidèle à les souffrir et à tout perdre. Lisez et relisez souvent ceci, car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous. Et puisque Dieu vous donne le mouvement de vous servir de moi et qu’Il veut que je vous aide, je le ferai tant que votre âme travaillera sur le fondement que je vous donne, car à moins de cette fidélité et de ce courage mon âme ne pourrait avoir de lumière pour vous parler et assister.

Sur ce que vous me dites en votre dernière lettre :

(1) — Vous devez observer que si le Bon Dieu vous donne des lumières ou des instincts sur les Mystères du Temps1, vous pouvez vous y appliquer par simple vue et recevoir de Sa bonté ce qu’il Lui plaira de vous donner ; et si votre âme n’a aucun désir de cette application, il ne faut que continuer votre simple occupation.

(2) — Continuez votre oraison quoiqu’obscure et insipide. Dieu n’est pas selon nos lumières et ne peut tomber sous nos sens.

(3) — Conservez doucement ce je ne sais quoi [30] qui est imperceptible et que l’on ne sait comment nommer, que vous expérimentez dans le fond de votre âme ; c’est assez qu’elle soit abandonnée et paisible sans savoir ce que c’est.

(4) – Quand vous êtes tombée dans quelque infidélité, ne vous arrêtez pas à la discerner et à à y réfléchir par scrupule, mais souffrez la peine qu’elle vous cause, [ce] que vous dites fort bien être un feu dévorant qui ne doit cesser que le défaut ne soit purifié et remédié

(5) — Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes et sans mesures. Souffrez tout ce que la divine Providence vous envoie avec fidélité. Pour le manger vous avez assez de prudence et ne vous mortifiez pas trop en vous en privant, car vous en avez besoin.

(6) — Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire est de les quitter ; mais au lieu de cela, ayez une grande exactitude à tout ce que je viens de vous dire : le temps des autres pénitences est encore bien loin.

(7) — Soyez fort silencieusecxlv, mais néanmoins selon votre état, c’est-à-dire autant que la bonne conduite vous le marque, en observant ce que vous devez à un mari, à vos enfants et à tout votre ménage, ce qui est un devoir indispensable.

(8) — Ce que vous me dites est très vrai que vous êtes bien éloignée du but : prenant bon courage en mourant à vous, vous y arriverez, mais non sans peine et grand travail. Pourvu que vous soyez fidèle, je ne vous manquerai pas au besoin pour vous aider à vous approcher de Dieu promptement.

(9) – Vous expérimenterez très assurément que plus vous travaillerez de cette manière, [31] plus vous vous simplifierez et demeurerez doucement et facilement auprès de Dieu durant le jour quoique dans l’obscurité : au lieu de vous nuire, cela vous y servira. Perdez autant que vous le pourrez toutes les réflexions en vous abandonnant à Dieu.

(10) – Quand vous avez fait des fautes et que vous y avez remédié de la manière que je vous ai expliquée ci-dessus, ne vous mettez point en peine si vous les oubliez, et au contraire oubliez-les par retour simple à Dieu sans faire multiplicité d’actes.

Je suis tout à vous en Notre Seigneur.

– 2,06 DM. Cette lettre précède certainement la mort de son mari datée de juillet 1676 : « J’ai bien de la consolation de ce que vous avez changé de conduite pour votre ménage et pour monsieur votre mari… » Elle précède probablement la mort de la mère Granger datée d’octobre 1674 si l’on admet que l’ordre d’édition respecte la chronologie : une lettre qui suit fait allusion à l’aide intérieure apportée par cette dernière.

On sait par la Vie que le quotidien de la jeune Madame Guyon ne fut pas facile. Le « décalogue » final qui associe heureusement rigueur, précision et encouragement implicite semble indiquer que cette lettre se situe au début de la conduite par Monsieur Bertot, lorsque la dirigée, ayant déjà franchi une période de découverte savoureuse, rencontre les premières difficultés, surtout extérieures (« nuit des sens »), et a besoin de s’appuyer sur une règle de conduite.

1 Temps liturgique.

      1. De J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,25 DM]

Il faut que vous preniez courage : ne vous étonnez pas si vous êtes si bouleversée et que vous perdiez votre route. Ayez patience, et pour toute assurance en cet état et au milieu de vos obscurités et insensibilités, soutenez-vous seulement par l’abandon et par la fidélité à exécuter ce que l’on vous marque d’extérieur. C’est bien marcher que d’aller par un chemin que l’on ne connaît pas et même d’aller sans s’en apercevoir. Tout le mal est que la nature est toute encline à réfléchir : on ne croit pas pouvoir être en assurance si l’on ne s’y voit et que l’on ne s’y sente.

La vraie dévotion est de mourir à sa volonté et conduite propre par l’état que la divine Providence nous a choisi, nous laissant entre les mains de la divine Providence comme un morceau de bois en celle d’un sculpteur pour être taillée et sculptée selon son bon plaisir. Il faut bien savoir que cela s’exécute assurément par l’état de votre vocation : les ouvriers qui doivent travailler à faire cette statue sont monsieur votre mari, votre mère, vos enfants, votre ménage. .Et assurément si vos yeux [120] s’ouvrent à la divine lumière, vous verrez que cet ouvrage est admirable.

Ceci est un secret que la seule lumière divine découvre et il est difficile de l’entendre à moins de participer à cette divine lumière de foi. Les autres connaîtront et goûteront la dévotion en priant Dieu et en faisant des œuvres de piété. Cela est bon aux âmes qui n’ont pas de part à la lumière de foi ou à la lumière divine. Mais pour celles qui l’ont, elles s’appliquent à leur état et par là elles font et opèrent la mort comme chose absolument nécessaire pour donner lieu à l’argumentation et à l’accroissement de cette lumière, laquelle étant encore petite est incertaine et fort obscure, de manière qu’il faut marcher par elle et par ce que l’on nous dit, sur la foi d’autrui. Mais si vous êtes fidèle et qu’elle s’augmente beaucoup, vous verrez vous-même ce que je dis et vous estimerez le bonheur que vous possédez, puisque par là vous pouvez être formée et taillée par la bizarrerie, par la peine, la contrariété et ce qui arrive de moment en moment en votre état, qui pourra opérer un travail autant relevé que votre foi sera grande par la fidélité à en faire usage.

Je vous le dis encore une fois : il n’y a que la vérité divine de la foi qui découvre ce secret et qui puisse attacher et fixer l’âme dans ce divin et admirable travail. Ne vous étonnez point si vous n’y êtes pas si tôt maîtresse ; vous ferez bien des essais avant que de réussir, mais cela étant, vous trouverez votre âme préparée admirablement pour la foi qui vous donnera peu à peu la présence de Dieu et l’oraison.

[121] Ne laissez pas de prendre votre temps d’oraison de la manière que nous l’avons arrêté. Allez généreusement au travers des obscurités, peines et incertitudes, soit à l’oraison ou hors l’oraison ; et quoique vous croyiez n’y rien faire ou vous tromper, poursuivez sans vous inquiéter.

Vos passions ni vos inclinations ne sont pas mortes, il s’en faut bien : c’est pourquoi vous tomberez et retomberez, mais par là vous apprendrez à vous connaître et à vous combattre utilement. Quand les passions se réveillent fortement, ne vous embarrassez point à examiner si vous y avez offensé Dieu ou non : si la chose vous est claire faites-là, si vous en êtes incertaine ne vous accoutumez pas à examiner et à tant réfléchir. Allez bonnement avec Dieu et ne pensez pas à ce qui vous fait de la peine, l’abandonnant à Dieu afin de devenir généreuse et résolue.

Ayez soin de vos enfants et domestiques et quand ils ont failli corrigez-les ; quoiqu’il vous paraisse quelquefois un peu d’émotion, ne vous en mettez pas en peine, faites-le toujours avec charité et douceur, mais aussi avec force quand il est nécessaire. Soyez fort complaisante à monsieur votre mari, lui faisant voir que vous avez plus de joie d’être avec lui et de lui obéir que de toutes les autres choses que vous pourriez faire. Cependant quand vous jugerez que les choses ne lui désagréeront pas, vous pouvez les lui représenter quand il y a nécessité.

– 2,25 DM119.

      1. De J. Bertot. Avant octobre 1674? [2,26 DM)

Dans tous les avis et dans toutes les pratiques, il faut un milieu, à moins que l’expérience ne fasse voir autre chose. C’est pourquoi quand je vous ai dit que vous deviez dire vos raisons à monsieur votre mari, j’entends suavement, humblement, et dès que vous croyez que l’effet ne réussit pas, cessez aussitôt humblement et adroitement. Les [mot omis] purement humains sont déraisonnables, et il est bien difficile de s’assujettir à leur humeur à moins que de prendre par grâce toutes figures : la prudence chrétienne vous doit instruire en cette rencontre.

Pour ce qui est de cette créature servante vous ferez mieux de ne prendre à tâche de la corriger : souffrez et vous en servez pour mourir à vous-même, et si elle en devient à la suite trop insolente, vous pourrez lui dire quelques mots de correction1, mais rarement et avec grande prudence. Il vaut mieux véritablement mépriser ces boutefeux que s’amuser à les contredire, cela les humilie davantage. La paix dans votre mariage est l’ordre de Dieu préférable à tout : votre mari désire cela.

Souffrez avec abandon, quoique sans abandon qui vous satisfassecxlvi, les sécheresses et les [123] rebuts qui vous arrivent. Convainquez-vous bien une bonne fois que les sécheresses, les rebuts de Dieu, les défauts expérimentés et une infinité de choses qui suivront infailliblement cela — [à] savoir : des défauts plus fréquents, des divagations, les passions plus faciles à s’émouvoir, l’insensibilité plus ordinaire et le reste qui met l’âme dans un procédé naturel dans lequel il faut faire tout à force de bras sans agrément ni de Dieu ni de soi-même, au contraire en perdant tout2 — que tout cela, dis-je, étant soutenu humblement et en confiance, c’est-à-dire en faisant ce que l’on doit faire et en souffrant ce que l’on a à souffrir sans se mettre en peine que Dieu le regarde et qu’il soit bien, étant fait de notre mieux, est très fructueux et à la suite très utile. On peut par là sortir de soi et de ses défauts et par conséquent arriver à Dieu, plus en un mois que, par les douceurs, les assurances des vertus, du goût et de l’agrément de Dieu, en plusieurs. Cependant cela est très peu connu. C’est ce qui est cause que l’on en fait peu de fruit et que l’on demeure toujours autour de soi. Ne vous pardonnez rien durant ce temps, car c’est pour lorsque Dieu laboure en votre terre pour en recueillir à la suite les fruits des vertus et autant devez-vous être fidèle pour travailler à les avoir, quoique sans effet à ce qu’il paraît.

Pour ce qui est de la confession, en ce temps brouillé et renversé, il faut seulement y dire ce que vous voyez de plus clair, et le reste d’inconnu et de brouillé ne laisse pas d’y être remédié. Il faut vous habituer à une grande netteté et liberté en ce divin sacrement : deux ou trois choses [124] principales, c’est assez ; pour le reste il suffit d’en être humilié.

Habituez-vous autant que vous pourrez aux vigilances nécessaires dans votre état : tels ressouvenirs sont de l’ordre de Dieu et ne gâtent jamais rien en quelque état que l’âme soit, mais quand par un vrai oubli on a laissé quelque chose, il ne faut pas s’en inquiéter, mais en être humilié.

Ne vous étonnez pas que, plus vous voulez vous donner à Dieu, plus vous travaillez pour cet effet efficacement et avec courage, plus aussi vous expérimenterez votre corruption de votre côté. C’est un signe que la lumière s’augmente qui vous découvre ce qui était déjà et que vous ne voyiez pas, ce qui vous le rend sensible, ces choses étant insensibles de soi : c’est la lumière de Dieu qui secrètement les découvre. Ce n’est pas que vous soyez ni plus colère, ni plus prompte, ni généralement ce que vous expérimentez présentement. Autrefois vous y étiez et vous vous laissiez emporter sans le voir ni le discerner, mais présentement que vous voulez un peu travailler de la bonne manière, vous le voyez et vous le sentez davantage. Et plus vous travaillerez à la destruction de vos défauts, plus aussi la lumière de Dieu s’augmentera et vous découvrirez encore davantage et sentirez plus puissamment et avec plus d’incommodité et d’inquiétude vos défauts, la corruption de votre naturel et de tout vous-même. Et cette lumière et découverte de vos défauts avec sentiments véritables ne cessera d’augmenter, si vous êtes fidèle autant que la lumière s’augmentera, jusqu’à ce [125] que la pureté de votre âme soit suffisamment augmentée pour que cette lumière ne vous soit plus si pénible. La lumière du soleil qui donne dans un œil malade lui fait voir avec peine les objets : cette peine ne vient pas de la lumière, mais du mal de l’œil. Ainsi en est-il de la lumière de Dieu : elle est toujours et en tous temps suave quant à soi, mais comme elle trouve au commencement une âme impure tournée vers soi, pleine d’elle-même et remplie d’une infinité d’autres maux que la lumière rencontre, cela la rend pénible à l’âme. Mais quand l’âme par un courage généreux ne se laisse pas abattre, mais plutôt s’encourage pour combattre tous les défauts qu’elle découvre de jour en jour, elle vient peu à peu à bout de son impureté et ainsi guérit ce mal et cette peine en remédiant à ses défauts et en tendant à la pureté et à la rectitude de la lumière divine.

Voyez par tout ce discours que ce n’est pas une chose nouvelle que vous découvriez vos défauts, car ils étaient. Et tout ce que vous avez à faire, c’est d’être bien reconnaissante de la lumière de Dieu et de mettre la main à l’œuvre afin de vous en défaire peu à peu et de les corriger, mais avec une longue patience et longanimité et non avec précipitation comme la nature voudrait. Car au fait de voir et de découvrir ses défauts, la nature se voyant imparfaite crève, et par fougue elle voudrait venir à bout tout d’un coup de ce qui l’incommode et des défauts qu’elle découvre ; et quand l’âme se laisse conduire par ce sentiment naturel, pour l’ordinaire le découragement suit et à la suite l’on voit le mauvais état des instincts de la nature [126] qui a mal usé de la grâce. Au contraire, ce qui est de Dieu et de grâce est patient et longanime3, insinuant à l’âme qui se gouverne par son moyen les sentiments d’humiliation et d’humilité pour avoir patience dans sa pauvreté et misère, pour travailler ainsi peu à peu, mais avec courage et sans relâche à ruiner le rocher de notre propre corruption.

Ce que vous me dites de votre humeur contrariante est une chose très vraie en vous à laquelle vous devez beaucoup travailler afin d’acquérir une humeur vraiment complaisante et agréable, ce qui sera fort difficile, car il faut saper la nature dans son fondement et par grâce devenir autre que l’on n’est. Cependant une telle humeur contrariante commet sans y penser quantité de défauts et n’arrive jamais à la perfection que Jésus-Christ demande d’un cœur, d’autant qu’il y a une impureté perpétuelle avec le prochain par la différence des inclinations. La promptitude de votre naturel est la cause de ce premier défaut, laquelle il faut tâcher de rectifier par une douceur et une patience grandes. Mais combien la nature pâtira-t-elle en elle-même avant que cela soit ! Cependant vous devez vous observer par une longue et grande fidélité sur vos actions, vos paroles et vos desseins, afin de vous posséder en tranquillité, et de cette manière rectifier peu à peu cette promptitude et calmer ce torrent qui assurément est cause de quantité d’imprudences et de défauts, et qui met à la suite un empêchement trop grand à l’opération divine. Par là vous remédierez à quantité de paroles inutiles et qui sont [127] précipitées, quoique non des mensonges, d’autant que mentir c’est dire contre son sentiment.

De plus vous empêcherez beaucoup de productions de l’amour propre qui s’exhale merveilleusement et avec plaisir par ces sortes de promptitudes qui insensiblement salissent l’âme et encore plus dangereusement moins l’on s’aperçoit pour l’ordinaire des méchantes productions du naturel, lequel n’étant pas rectifié avec la lumière divine comme il faut dans le commencement se mêle malheureusement et demeure avec la même lumière. Et de cela se fait un mélange qui est un monstre fâcheux qui à la suite a des productions en l’âme très malignes et très opposées à Jésus, ce qui était facile au commencement à déraciner et à extirper par la grâce et par la lumière de Dieu, d’autant qu’elle découvrait tels défauts. Mais, ne l’ayant pas fait en son temps et ce naturel avec ses effets étant demeuré comme caché sous la grâce et la lumière (outre qu’il en diminue beaucoup), à la suite il a sa production et se découvre ; et comme souvent ce n’est pas un péché qui soit grief4, il demeure avec la grâce et la lumière, et ainsi se fait un mélange que, sans un miracle, l’on ne peut jamais extirper et détruire quand l’âme est beaucoup avancée et que la lumière est beaucoup [ac] crue, par la raison qu’en ce temps on prend souvent les mouvements de la nature pour ceux de la grâce et les qualifie ordinairement ainsi.

Le seul remède que je trouve quand ce malheur est arrivé est que Dieu donne à une âme déjà avancée beaucoup dans la lumière de Dieu — et qui n’a pas combattu son naturel et [128] ses défauts au commencement qu’il était temps — une personne d’une lumière beaucoup plus avancée, qui lui découvre ses défauts et les inclinations naturelles mélangées avec la grâce. Sans quoi l’âme même ne le fera jamais par la raison des inclinations qu’elle a pour elle-même. Le degré de lumière de Dieu l’a même augmentée encore plus subtilement, si bien que les recherches propres d’une âme éclairée sont plus fines et plus délicates sur soi sans comparaison que d’une autre non éclairée. Et ainsi, vous voyez la difficulté qu’une âme qui n’a pas combattu son naturel et ses inclinations dans le temps qu’elle avait la lumière pour cet effet, rencontre à [par] la suite.

Pour moi, j’ai vu qu’il est comme impossible qu’une âme qui est déjà avancée dans la lumière puisse revenir sur ses pas par la même lumière pour s’en servir à faire ce qu’elle aurait fait dans le commencement et rectifier ainsi par un état supérieur les défauts de l’inférieur. C’est en quelque façon obliger un homme d’un âge déjà avancé de rentrer dans le ventre de sa mère pour y devenir enfant. Cependant il se peut, quand une âme devient assez petite et assez souple pour devenir enfant afin de voir et de travailler par la lumière d’autrui — car c’est ce seul moyen que je vois pour pouvoir faire voir distinctement les défauts du naturel et des inclinations mélangées avec la lumière et la grâce, non combattues et détruites dans le commencement.

Quelqu’un me pourrait dire que, s’il y a beaucoup de lumière et d’oraison, telle grâce doit découvrir ces défauts. Je réponds que non, et que ce qu’elle découvre est seulement une [129] inquiétude générale avec une peine sujette à tomber et retomber, mais non une vue distincte avec une facilité pour s’appliquer aux défauts du naturel et des inclinations, ce qui était facile au commencement. Cela cause un million de maux pour l’intérieur, qu’il n’est pas nécessaire de dire présentement. Tout ce que je vous ai dit ici a été seulement pour vous faire voir la conséquence infinie de travailler et faire usage de la lumière en son commencement, découvrant et éclairant l’âme pour se connaître et par conséquent pour travailler à soi-même afin de se rectifier et s’ajuster sur les inclinations de Jésus.

Remarquez qu’au fait de la lumière qui fait voir les défauts pour les combattre en son commencement, plus elle est poursuivie et plus l’âme est fidèle, plus aussi découvre-t-elle de défauts, ce qui doit encourager, car plus on se connaît, plus on se doit haïr et travailler à se défaire de soi. Les âmes qui ne savent pas ce procédé de la lumière insensiblement se découragent, voyant que plus elles travaillent moins elles font, à ce qu’il leur paraît, et ainsi elles retournent en arrière. Ne faites point de cette manière. Travaillez fortement et augmentez votre désir et votre travail, plus vous vous voyez et vous découvrez imparfaite : portez-en l’abjection et aimez que les autres voient votre misère et convainquez-vous bien que, plus vous vous verrez pauvre et imparfaite, travaillant à vous en défaire, plus Dieu s’approchera de vous. Et quoique souvent le sentiment de Son éloignement vous fasse peine, Son éloignement est Son approche, pourvu qu’avec patience [130] et humilité, vous travailliez pour vous purifier.

Dans ce temps que la lumière travaille à nous purifier et que l’âme y correspond de sa part de son mieux, la présence de Dieu n’est pas facile et suave. Il suffit à l’âme d’avoir quelques amoureux retours qui marquent à Notre Seigneur ses désirs, car l’occupation à laquelle Dieu l’applique dans son état et condition lui est dans l’ordre de Dieu Sa présence. Ainsi il faut s’y perfectionner et s’y appliquer, et elle prouvera par la suite que la pureté intérieure, ayant élevé l’âme, la rendra capable de la présence de Dieu en agissant et en exécutant Son ordre, et qu’elle lui sera facile dans le même ordre — ce qui n’était pas au commencement —, l’ordre de Dieu pour lors étant Sa présence.

Quand on ne sait pas bien le procédé de la grâce, on est souvent étonné des fougues de la nature que l’on combat, jusque-là même que beaucoup prennent pour les instincts du diable ce qui n’est cependant très souvent que l’effet d’une nature opprimée, mal contente, qui n’a pas son compte soit en soi, soit vers Dieu. Tout ce qu’il y a à faire c’est d’avoir patience et de la combattre avec générosité, toutes ces sortes de productions étant une manifestation de ce qu’elle estcxlvii et ainsi une découverte de ce qu’il y a à combattre. Ce qui étant fait comme il faut, l’âme trouve à la suite que, quoiqu’elle crût n’avoir point de présence de Dieu en ce temps et en être tout au contraire indigne, Dieu étant fâché contre elle, elle voit que la destruction de la nature et de ses inclinations par la pureté qu’elle acquerra en combattant et en souffrant, lui devient un beau calme. Et ainsi elle trouve [131] et découvre ce qu’elle ne pouvait au commencement, quelque effort qu’elle se fît, qu’envisager seulement en passant.

Enfin il ne faut pas se tromper : chaque chose a son commencement, son progrès et sa fin, et faire une confusion de ces trois degrés c’est tout gâter. Le commencement de la perfection, c’est la destruction véritable de soi-même et de ses inclinations : c’est pourquoi toutes les lumières et les grâces qui sont données en cet état sont pour cela uniquement, et qui voudrait y mélanger les autres degrés y perdrait tout. Travaillez donc et remplissez la grâce de ce premier degré, mettant les fondements avec générosité comme il faut, et vous verrez et expérimenterez que l’ayant fait de la bonne manière, et avec ordre, les autres degrés suivront ; et si cela n’était, vous ne verriez jamais d’ordre, mais toujours une confusion pénible et ennuyeuse.

Vous devez avoir pour un principe général qui vous doit infiniment servir jusqu’à la fin de votre vie, de vous défier incessamment de vos sentiments, de vos vues et inclinations, d’autant qu’il y a dans la créature un amour propre si secret et une telle délicatesse pour soi-même qu’il est inconcevable, à moins d’une grande lumière de Dieu, et impossible de pouvoir exprimer jusqu’à quel point qu’il faut être pour en être à couvert.cxlviii Jugez donc comment on doit être au commencement que l’on travaille et combien il faut s’éloigner des sentiments d’estime et d’inclination pour soi, et avoir pour suspectes toutes les inclinations que l’on a et où il y a quelque regard de soi et de ce qui nous regarde ; et encore plus au fait des choses de Dieu [132] quand l’âme commence d’être plus avancée qu’au commencement où elle est tout entièrement dans les sens et dans le péché. Car si l’on n’y prend garde et que l’on n’ait un combat très rigoureux et généreux contre son amour propre pour se haïr et ne se rien pardonner, cet amour propre se spiritualise et se nourrit aussi bien des choses de Dieu, comme dans les sens des choses du monde cxlix; et ainsi, n’y prenant suffisamment garde, secrètement il s’accroît, se dilate et s’augmente, avec cette différence seulement qu’il se cache plus finement et se couvre plus adroitement des prétextes et des inclinations saintes. Mais plus il est caché et raffiné, plus il est intime, ce qui fait que sans y penser, faute de s’être assez bien connu et combattu au commencement, on a nourri dans son sein un ennemi qui, quoique déguisé sous l’apparence de quelque piété, est plus orgueilleux, plus amoureux de soi, plus suffisant et plus méprisant les autres qu’il n’était dans le commencement ouvertement. À découvert, dans le sensible, on avait peur de lui, car il était habillé en loup dévorant, mais ensuite il se travestit en avançant dans les pratiques de la piété et les exercices de dévotion, si on ne le poursuit à outrance, le découvrant tel qu’il est, quoique déguisé.

Je vous dis tout ceci afin de ne plus jamais plus le redire, et pour vous avertir une bonne fois qu’au fait de vous persécuter et de mourir à vous-même vous ne devez ni consulter ni suivre vos inclinations, mais les lumières que la Providence vous donnera par autrui, car tout dépend de la véritable haine et ensuite de la destruction de vous-même. Toutes [133] ces vérités bien conçues, vous n’avez qu’à travailler d’ici à un très long temps selon elles et vous servir de la consolation et de l’aide de la bonne mère5 que vous avez auprès de vous. Il faut beaucoup faire et peu dire ; mais à cause de la faiblesse, cette bonne mère vous servira beaucoup pour vous consoler.

– 2,26 DM122).

1 L’allusion à la « créature servante » à supporter — tout en donnant des explications ou « raisons à monsieur votre mari » correspond à plusieurs passages rapportés dans son autobiographie : Vie 1.7 — Vie 1.12.1 : « Comme elle vit que je ne lui résistais plus […] elle prit de là occasion de me maltraiter davantage ; et si je lui demandais pardon des offenses qu’elle m’avait faites, elle s’élevait, disant qu’elle savait bien qu’elle avait raison. Son arrogance devint si forte que je n’aurais pas voulu traiter un valet, même le moindre, comme elle me traitait. » — Vie 1.16.1 (ce dernier passage peut être postérieur à la rencontre « depuis peu » avec Bertot qui est rapportée en Vie 1.19.1) : « Cette fille donc connaissait mon attrait pour le saint sacrement, où, lorsque je le pouvais librement, je passais plusieurs heures à genoux. Elle s’avisa d’épier tous les jours qu’elle croyait que je communiais : elle le venait dire à ma belle-mère et à mon mari, à qui il n’en fallait pas davantage pour les mettre en colère contre moi. C’étaient des réprimandes qui duraient toute une journée. »

2 Nous mettons en incise l’énumération de cette très longue phrase.

3 Longanime : patient avec indulgence, magnanime (Rey).

4 Grief : douloureux, motif de plainte (Rey).

5 Geneviève Granger, supérieure du couvent voisin, où se rendait souvent la jeune Madame Guyon. Elle joua un rôle caché peut-être comparable à celui de Bertot dont elle était la dirigée — mais aussi, il faut le souligner, l’aînée de vingt ans (on sait combien il est difficile d’introduire une « hiérarchie » autre qu’apparente dans les relations spirituelles : voir par ex. la mère de Chantal et François de Sales). Sur cette sainte religieuse voir notre présentation en introduction à la Vie.

      1. À J. Bertot. Avant octobre 1674? [DM]

Je ne puis vous dire à quel point s’augmentent ma joie et ma satisfaction d’être au Bon Dieu et comme je suis résolue de ne me point épargner ; je me trouve si bien d’avoir été un peu plus fidèle que cela m’encourage à mieux faire et à vouloir mourir en tout. Je ne laisse point parmi ces bons desseins d’y manquer souvent dans des occasions, mais elles ne sont pas si fréquentes qu’à l’ordinaire.

Je goûte fort l’ordre de Dieu et j’ai un plaisir d’être auprès de N.1, quoique naturellement tout m’y répugne. Il m’est arrivé une fois ou deux, parce que je m’y trouvais fort recueillie, de me retirer pour m’en aller faire oraison croyant aller faire merveille et j’expérimentais tout le contraire : c’était une inquiétude et une dissipation qui me peinai [en] t beaucoup et je ne pouvais pas être là en repos voyant que ce n’était pas l’ordre de Dieu2. Je me trouve un grand penchant à le suivre lorsqu’il me sera connu.

Pour mon oraison, j’y ai grande inclination et ordinairement beaucoup de facilité ; quelquefois aussi j’y demeure sans pouvoir [149] penser à Dieu, y étant fort distraite. Je ne m’en inquiète point, je n’y fais pas de réflexion aux distractions et je ne les combats pas, quoique ce soit de méchantes choses : je tâche de demeurer devant Dieu comme un aveugle attendant qu’Il veuille m’éclairer, d’autres fois comme un pauvre exposant mes misères, et ainsi du reste qui me vient dans l’esprit, songeant seulement qu’Il me regarde et que cela doit me suffire. La communion, ce me semble, me met dans le calme, car quelquefois, d’avant que de m’en approcher, je me sens toute en trouble, et dans le moment la paix revient et j’y expérimente plus de force. Je vous prie d’être bien persuadé de l’attachement que j’ai pour vous et combien Dieu m’y lie.

1son mari malade.

2 V. Vie 1.16.7 : « Mon mari regardait à sa montre si j’étais plus d’une demi-heure à prier et, lorsque je la passais, il en avait de la peine. Je lui disais quelquefois : “Donnez-moi une heure pour me divertir, je l’emploierai à ce que je voudrai”, mais il ne voulait pas me la donner pour prier, quoiqu’il me l’eût bien donnée pour me divertir […] je retombais souvent dans la misère de vouloir prier et de prendre du temps pour cela, ce qui n’était pas agréable à mon mari. Il est vrai que ces fautes furent plus fréquentes au commencement : dans la suite je priais Dieu dans sa ruelle [partie de la chambre à coucher] et je ne sortais plus. »

      1. De J. Bertot. Avant octobre 1674? [2,28 DM]

J’ai bien de la joie de vous voir expérimenter les fruits de votre grâce et de la fidélité que vous avez à mourir. Croyez que vous ne faites encore que goûter un peu sur les lèvres : que sera-ce quand cette mort ira au cœur et ensuite au plus intime ? Cela ne se peut exprimer, car il est très certain que Dieu a mélangé dans la mort et dans les croix de nos (150) états le paradis qui un jour, Dieu aidant, nous glorifiera.

Quoi ! le croiriez-vous que la croix et la mort de soi en son état et par les providences qui l’accompagnent communiquent et donnent en substance en cette vie ce que la gloire étale dans l’autre vie ! C’est pourquoi une âme fidèle reçoit en chaque mort un goût de foi qui est vraiment amer aux sens, mais qui est divin au cœur ; et à mesure que l’âme est plus fidèle, la croix et la mort aussi augmentent et ainsi le goût divin devient plus grand. Si bien que tout ce que l’on en dit et tout ce que l’on en peut dire n’est rien étant comparé à l’expérience, et les âmes qui se veulent contenter d’en entendre seulement parler (pour divinement que ce puisse être) ont bien, par la pureté et l’effet de la grâce qui est dans l’expression, un grand goût et une solide joie, mais en vérité ce n’est rien étant comparé à l’expérience. Gustate et videte: goûtez et voyez, c’est-à-dire : expérimentez et vous comprendrez. Demeurez bien ferme, au nom de Dieu, au point que vous en expérimentez, afin que ce peu vous dise incessamment au cœur : « Courage, mourez et vous goûterez. »

Ne vous étonnez pas de faire bien des fautes et même quantités. Observez-vous et revenez après vos chutes à la source, c’est-à-dire à ce que Dieu demande de vous. Et remarquez bien ce que vous me dites que l’ordre divin en votre état est fort contraire à vos inclinations naturelles. Je dis plus : vous trouverez toujours que vous désirerez incessamment toute autre [151] chose selon votre inclination. Et vous me faites grand plaisir me disant que vous goûtez extrêmement cet ordre divin et que vous commencez à découvrir sa beauté si cachée à l’esprit humain. Car de dire que la soumission et la subordination à un mari et tout le reste d’une condition soit à une âme éclairée divinement un ordre si divin, il faut l’expérience pour le croire ; cependant cela est vrai. C’est pourquoi vous trouverez toujours, lorsque l’ordre divin demandera quelque chose de vous, que vous trouverez plus Dieu en son exécution qu’à faire oraison ou à vous employer dans les plus divins exercices, car l’un vous sera Dieu et l’autre ne vous peut être tout au plus qu’une sainte et vertueuse pratique.

Vous me demandez pour quoi cela ? Je vous réponds que c’est d’autant que ce qui est d’ordre divin sur nous en notre état, et quelque petit qu’il soit, est réglé de Dieu, et ainsi Il en est le principe et par conséquent cela nous est Dieu. Mais dans toutes les bonnes choses où nous nous portons par une bonne et sainte intention, Dieu n’en est pas toujours le principe et ainsi, tout au plus, la sainte intention avec laquelle nous travaillons ne peut rendre ce que nous faisons que vertueux et saint.

C’est pour cet effet que votre âme étant occupée au service ou à la récréation de N.2 par ordre divin expérimente en ce temps tant de récollection. Voulant donc, pour goûter encore davantage cette disposition, aller faire oraison et quitter votre emploi vous trouvez du vide en votre oraison et vous ne pouvez trouver ce que vous aviez durant cet emploi. Cela est très vrai et vous l’expérimenterez toujours et [152] même de plus en plus, et plus votre âme sera avec pureté dans ce divin ordre, car vous trouverez qu’il mettra la récollection et le repos dans le fond de votre âme et qu’au partir de là votre esprit sera très disposé pour l’oraison.

Soyez, je vous prie, fidèle à conserver ces expériences comme étant d’infinie conséquence pour votre intérieur, car trouvant une fois cette source d’eau vive dans l’ordre de Dieu, vous pourrez en boire incessamment, n’y ayant rien de plus commun et de plus proche de nous que ce divin ordre. Tout ce que vous me mandez de votre oraison et de la manière de vous y comporter et de rejeter les tentations et les distractions est très bien et dans le degré de votre grâce. Ce que vous dites de la sainte communion est aussi fort bien. Continuez, au nom de Dieu, et ayez humblement patience.

En vérité vous avez bien peu souffert et patienté à la porte de la bonté divine sans qu’elle vous ait enfin ouvert : vous devez avoir infiniment de la reconnaissance pour une Majesté si infinie qui vous regarde si amoureusement et avec une bonté si bienfaisante pour votre chère âme. Mourez donc un million de fois et vous humiliez et soyez petite comme un atome. Où est le temps que vous vous mutiniez ? Voyez, au nom de Dieu, le secours de Sa Majesté et comme Il vous a cherchée et vous a regardée sans que vous pensassiez à Lui, et que Son cœur tout plein d’amour n’a que des desseins d’amour sur vous ! Que vous êtes heureuse non seulement de le savoir, mais de savoir où est la source pour y boire à l’aise et sans vous en rassasier ! Si vous avez de la [153] bonté pour moi je vous assure que j’ai pour votre âme tout ce que vous pouvez désirer3.

– 2,28 DM.

1 Ps., 33, 8 : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux : heureux est l’homme qui espère en lui. » (Sacy).

2 Monsieur Guyon.

3 v. Lettre de Bertot ci-dessous, 4,75 DM : « … si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre ; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu. »

      1. À J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,29 DM]

Quoique je sache que vous êtes assez occupé, et que vous ayez peu de temps à nous répondre, cela ne me peut empêcher de vous écrire ; et comme vous voulez qu’on agisse simplement et suivant ses besoins, c’est ce qui fait que je suis bien aise de vous dire mes dispositions.

Depuis dix ou douze jours M. N. a eu la goutte1. J’ai cru qu’il était de l’ordre de Dieu de ne le pas quitter et de lui rendre tous les petits services que je pourrais. J’y suis demeurée, mais avec une telle paix et satisfaction que je n’en ai expérimenté de même. Quoique tous ces ajustements me soient insupportables, je ne puis désirer autre chose et j’y suis tellement contente que je ne me trouve pas ailleurs de même. Car quand je le quitte pour des moments pour faire quelques lectures ou prières, c’est avec inquiétude de ce que je n’y vois pas l’ordre de Dieu aussi manifeste que quand je suis auprès de M. N. J’ai trouvé pendant ces temps-là plus de force à embrasser les petites occasions de mort qui se sont présentées, et il me semble que je suis attentive pour y être fidèle. Tout cela assurément me porte à Dieu et je suis en récollection durant le jour quoique [154] je fasse de mon mieux pour divertir mon mari.

Je suis à mon oraison assez en paix, peu de chose m’y occupe. Depuis quelques jours mon sujet se perd assez souvent et quoique j’y veuille toujours revenir doucement, comme vous me l’avez ordonné, je demeure sans rien avoir que j’aperçoive : mais pourtant il y a quelque chose dans le fond de mon âme qui m’occupe et qui me fortifie. Je ne sais si je dis comme il faut, mais vous suppléerez à mon ignorance. J’en fais sans manquer quatre heures, à moins qu’il ne m’arrive quelque providence qui m’en détourne. J’en ferais encore autant sans peine si j’en avais le loisir, en sentant toujours le désir dans mon âme.

La bonne mère [Granger] m’aide infiniment. Je suis bien heureuse qu’elle souffre que je lui conte mes misères : tout ce qu’elle me dit va bien avant dans mon cœur et j’ai fort envie d’en profiter.

– DM 2,29 p. 153. Question précédant la lettre 29 et la mort de la mère Granger, qui eut lieu le 5 octobre 1674.

1 Vie 1.22.1 : « Comme mon mari approchait de sa fin, son mal devint sans relâche. Il ne sortait pas plus tôt d’une maladie qu’il rentrait dans une autre. La goutte, la fièvre, la gravelle se succédaient sans cesse les unes aux autres… »

      1. De J. Bertot. Avant octobre 1674.

      2. Réponse à la lettre de Madame Guyon.

Vous avez très bien fait de m’écrire et vous pouvez être sûre, madame, que j’ai une [155] joie extrême de vous pouvoir être utile en quelque chose. J’en ai reçu une que je ne vous puis exprimer, remarquant en votre lettre non seulement l’accroissement de la lumière divine en votre âme, mais encore ses grandes démarches. Car vous ne pouvez être plus certaine par aucune chose de la vérité de cette divine lumière en votre âme que par cette paix et joie à vous contenter de l’ordre de Dieu dans le service que vous rendez à monsieur. Remarquez donc que non seulement tout ce service est ordre de Dieu sur vous, mais encore tout ce que ce divin ordre opère en votre âme. Autrefois vous auriez désiré un million de choses et auriez été chagrinée en ce bas emploi. Mais l’Esprit de Dieu vous employant par sa divine lumière en cela, vous y fait trouver Dieu qui vous met dans le repos et qui vous y fera trouver une plénitude où vous trouverez toutes choses, quoique vos sens et souvent votre raison n’y trouvent rien que petitesse et bassesse, ce qui humilie beaucoup l’âme et souvent même la peut faire descendre de sa lumière divine si elle n’est pas fort constante à se soutenir en cette fidélité.

C’est pourquoi soyez donc certaine que cette providence pour monsieur vous marque infailliblement l’ordre de Dieu pour votre emploi. Et de plus, voyant cet effet de grâce en vous par la joie et le repos, tâchez de vous soutenir afin d’être constante et fidèle, non seulement en cette rencontre, mais encore dans toutes les autres qui vous seront marquées par la même Providence. Et vous verrez par votre expérience non seulement que la paix et le repos s’accroîtront toujours, mais encore que votre âme1228 [156] deviendra de plus en plus lumineuse, non pas par des lumières particulières qui feront élancement en vous, mais bien par une pureté générale qui ennoblira et purifiera votre âme, comme vous voyez qu’un cristal, étant sali et plein de boue, à mesure qu’on l’essuie on le clarifie et on lui donne son lustre : et cette pureté est beaucoup remarquée par le repos, la petitesse et l’abandon où se trouve l’âme dans les rencontres qui lui arrivent ; au lieu que, quand l’âme vit en elle-même et en ses désirs, elle est toujours agitée, et les choses ne se trouvent jamais comme il faut. Tout au contraire elle en est toujours contrariée et par conséquent émue, ce qui la brouille et la rend ténébreuse. Ainsi elle ne saurait se trouver en bonne situation pour être en lumière et pour être comme elle voudrait, ce qui met toujours en elle un certain mécontentement, qui non seulement la rend non satisfaite de toutes choses qui lui arrivent, mais encore d’elle-même. Et de cette manière elle porte toujours les créatures sur ses épaules, et soi-même aussi, pour en être crucifiée incessamment sans aucun fruit, mais plutôt tout lui causant un déplaisir continuel, sans grâce, au lieu que l’âme s’ajustant à l’ordre divin en son état trouve insensiblement tout le contraire, comme vous voyez et devez bien remarquer par ce qui se passe en votre âme.

Courage donc, et vous trouverez que ce que vous jugiez qui vous devait être un empêchement vous sera un moyen très divin ! Soyez donc fidèle, au nom de Dieu, à aimer et faire tout ce que vous pourrez pour vous servir humblement et suavement de ce que Dieu vous met entre les mains en votre condition. Regardez [157] M. N. comme donné de Dieu à votre âme pour lui être un principe de beaucoup de grâces par les rencontres qu’il vous causera de quelque manière que tout vienne, et ainsi étant malade, servez Jésus-Christ en sa personne. Quand son humeur vous causera de la peine et qu’il vous en donnera par un million de manières et de rencontres que la Providence diversifiera admirablement pour votre bien, voyez-y et y goûtez Jésus-Christ couvert de peines et défiguré par sa croix. Et sachez que, si l’on pouvait trouver l’entrée de cette divine Sagesse de Jésus-Christ, l’on rencontrerait un torrent d’eau vive qui donnerait la vie en infinies manières quoique toutes semblables, étant en Jésus-Christ.

Je ne puis vous exprimer ma joie remarquant que vous commencez de goûter les effets de cette eau vive et que, comme vous dites fort bien, ce qui vous aurait donné la mort et qui vous aurait été insupportable vous est présentement délicieux et que non seulement vous y trouvez la vie, mais une souveraine consolation. Ce qui est la cause que vous ne trouvez pas dans vos lectures et dans vos autres exercices intérieurs ce goût divin que vous rencontrez dans cette captivité petite et humble à servir et à obéir à Mr N., ne pouvant pas voir si sûrement l’ordre divin en ces exercices que dans ces providences humiliantes. Vous trouverez toujours que dans l’usage de cela il y aura pour vous plus de force et plus de lumière pour mourir que dans toute autre chose, quelque sainte et grande qu’elle puisse être. C’est pourquoi vous trouverez que ce que vous faites pour le divertir et pour le [158] soulager ne vous causera pas des distractions : au contraire cela vous recueillera et vous ouvrira la porte pour trouver Dieu, autant même que ces choses vous donneront de peine.

Tout ce procédé de grâce dépend de la fidélité que vous aurez à mourir par toutes ces rencontres de providence, ce qui non seulement purifiera votre âme, mais aussi vous simplifiera en vous retirant du multiplié1 et en vous appropriant pour voir votre sujet et pour en jouir en simplicité. C’est pourquoi faites doucement ce que vous pourrez pour vous comporter comme je vous ai déjà dit, en vous simplifiant, mais en vous soutenant en votre sujet. Et votre sujet s’échappant de votre esprit après ces humbles et douces diligences, pour lors soutenez-vous simplement, alors vous trouverez, quoique vos sens aient peu de multiplicité, que votre fond aura un je ne sais quoi, c’est-à-dire une nourriture en votre sujet par la foi simple qui l’occupe, qui vous fera bien voir qu’encore que vous n’ayez pas bien du distinct, vous ne laisserez pas cependant d’être très occupée intérieurement.

Vous faites bien d’être fort fidèle aux quatre heures d’oraison que vous faites, mais quand la Providence vous en dérobera, pour lors laissez-vous heureusement surprendre à cette aimable larronne qui ne vous dérobe jamais rien que pour vous donner au centuple. Et ce que vous me dites marque très assurément que l’Esprit de Dieu y est, savoir que quand vous quittez l’oraison après ces quatre heures, vous seriez encore toute prête pour en faire davantage, car assurément l’Esprit de Dieu affame et altère toujours, mais très agréablement et sans [159] inquiétude lorsqu’on ne peut en faire davantagecl. Vous ne m’avez jamais mieux exprimé votre intérieur ni mieux dit ce qui s’y passe, soyez-en certaine : c’est pourquoi je renvoie votre lettre avec celle-ci afin qu’en gardant l’une et l’autre elles vous servent, d’autant que cela vous sera utile pour toute votre vie.

L’Esprit de Dieu est dans nos âmes et y fructifie comme nous voyons que les plantes viennent dans nos jardins : elles croissent toujours par le dedans et par leurs racines ; et ces racines s’augmentant peu à peu et fructifiant, les arbres croissent toujours et dans la suite produisent les fleurs et les fruits, sans changer, quoiqu’il y ait toujours et incessamment du changement. Ainsi il est bon de savoir que notre intérieur est un vrai arbre de vie qui doit toujours croître, et, quoiqu’il nous paraisse différent selon les divers temps, que cependant dans la vérité c’est le même qui dans ces divers temps prend ses augmentations. Je ne vous ai jamais tant aimée que je le fais, car il est très vrai que votre intérieur change infiniment. Soyez, au nom de Dieu, bien petite et bien humble, car j’espère que tout ce que je vous ai dit arrivera. Et en vérité j’en vois et en remarque de beaux commencements de grâce qui vous doivent infiniment consoler. Prenez donc courage et cultivez avec plaisir ce petit et agréable arbre que la main du Très-Haut a planté.

– 2,29 DM.

1multiplié et non multiple. Idée dynamique.

      1. De J. Bertot. 1674? [2,58 DM]

Je me réjouis que votre voyage se soit bien passé et que vous soyez de retour. Je vous assure que la solitude fait respirer tout un autre air que le monde. L’air du monde non seulement est infecté en plusieurs manières, mais encore il n’a nul agrément, comparé à celui de la solitude où l’on goûte en vérité le printemps et une sérénité qui contient le goût de Dieu. Dieu seul est le printemps de la solitude et c’est là qu’on le goûte.

Il est vrai qu’avant que cela soit et que l’âme ait le calme, le désembarrassement et le reste que Dieu communique en solitude, il faut peiner et travailler, la nature se vidant d’un million de choses qui empêchent l’âme de goûter à loisir cet air doux et agréable d’une solitude calme et tranquille qui à la suite lui est vraiment Dieu : car qui fait cette solitude si [313] belle, si sereine, si douce et si agréable, sinon Dieu, qui se donnant à l’âme et l’âme L’ayant trouvé elle le goûte et en jouit comme nous jouissons de l’air agréable du printemps, de la beauté des fleurs, de leur odeur plaisante et de tout le reste.

En vérité les créatures, et le soi-même encore plus, sont un vrai hiver à l’âme qui y habite, et quand l’âme trouve Dieu, elle trouve le printemps en toute manière par la solitude et l’éloignement du créé en repos et cessation de tout. Je vous avoue qu’un je ne sais quoi me fait soupirer, avec patience et sans désir, après l’entier dégagement de la manière que Dieu le voudra. Je l’espère par le règlement de toutes choses qui sont, Dieu merci ! en Sa main, et si je me vois une fois en ce printemps de la solitude, qui que ce soit ne me raccrochera, avec l’aide de Dieu…

Je vous avoue que les choses de la terre, les dignités et les grands biens sont une pauvre affaire. N. avec tous ses biens est peut-être bien empêché. Les biens modérés ne sont bons en cette vie que pour être des murs afin que les créatures ne viennent pas inquiéter les personnes solitaires que Dieu n’appelle pas au grand don de pauvreté. Mais en vérité il faut que cela soit bien modéré puisque, quand il y en a plus qu’il ne faut, cela fait toujours un autre tracas et embarras. Heureuses les âmes qui ont le don de la pauvreté absolue, car par là elles ont l’entière solitude sans aucune crainte. Mais c’est une chose que j’admire de loin, me contentant de ma petite grâce et de ma petite solitude. Car selon ce don de pauvreté la solitude est grande. Pauvreté de biens, d’amis [314], de créatures : voilà la grande solitude, à laquelle je ne prends part que selon le don de Dieu à mon âme.

Je prie Dieu de vous y donner part et de vous faire bien entendre le grand bruit des créatures, du soi-même et généralement du créé. Mais cela ne sera que goûtant la sérénité, le repos et le plaisir de cette agréable solitude. Comme j’en parle, l’une découvre l’autre et sans y penser. On se trouve entrant en cette solitude comme une personne qui serait dans le milieu de Paris les yeux fermés et les oreilles bouchées, qui, en ouvrant les uns et les autres, est fort surprise du tumulte et de l’embarras qui se découvre. « Eh ! mon Dieu ! dit l’âme, où étais-je ? Je ne voyais ni entendais cet effroyable chaos, mais retrouvant mes yeux et mes oreilles par le don de la solitude en Dieu, je vois tout autre chose. Cependant un doux contentement, une tranquillité admirable, un éloignement du créé et généralement une satisfaction par une jouissance de toutes choses ayant perdu toutes choses, me fait goûter le printemps dans la solitude. »

Voilà quelque petit crayon de ce que la divine lumière en cette solitude donne peu à peu à chacun selon sa capacité et ainsi en n’étant rien elle est toutes choses et en ôtant tout elle donne tout. Et c’est pour cet effet que Jésus-Christ dans tous les états de sa vie a toujours été solitaire et a opéré tous Ses Mystères en solitude. Prenez-y garde, ce serait un détail agréable à voir ; mais vous le pouvez facilement observer dans chaque Mystère. Je prie Notre Seigneur qu’il vous donne une sainte année.

2,58 DM, que l’on peut relier aux épisodes décrits dans Vie 1.20.3-4 (Petit voyage. Péril en carrosse. Pèlerinage à sainte-Reine, juillet 1673) et Vie 1.20.10 (La légèreté de son frère risque de ruiner son mari, novembre 1674).

      1. De J. Bertot. Avant juillet 1676? [2,30 DM]

Il faut être bien convaincu que toute âme qui est appelée au don de soi et qui, par fidélité, doit consommer cette grande miséricorde ne le fera jamais que par la mort et autant qu’elle aura à mourir. Dieu n’opère dans notre âme aucun changement que par amour, et cet amour est le feu qui doit consumer et nos imperfections et nous-mêmes.cli Or cet amour a une opération en croix et par les croix : ainsi jusqu’à la fin, l’amour ne cessant point, la mort sera toujours et ira toujours croissant. C’est pourquoi, comme l’amour dans le fond de notre cœur et de notre âme ne dit jamais : « c’est assez », aussi la mort ne cesse jamais, mais va plutôt toujours augmentant, de même que nous voyons que le feu s’augmente toujours par son opération même et qu’un petit feu devient un grand incendie en consumant et changeant son sujet.

Or ces morts sont différentes selon le degré où l’âme en est : car comme l’amour est la cause de la mort, aussi la mort a ses différents degrés comme l’amour les a. Au commencement les morts sont palpables et sensibles. Dans la suite que ces morts s’avancent, peu à peu les morts deviennent davantage dans l’esprit, et ainsi plus déraisonnables, c’est-à-dire que les morts nous sont causées par un million de [161] choses, soit par le dedans de nous, soit par le dehors, où la raison ne trouve point où s’appuyer, de manière qu’elle perd sa route. Au commencement que la mort touche les sens, on règle facilement, quoique avec peine, ses fidélités pour les occasions de mourir, mais à la suite que les morts deviennent plus fréquentes et qu’elles touchent la raison et l’esprit, insensiblement, elles font perdre les lumières qui aident à se conduire. Et l’esprit et la raison perdants fond par les morts et dans les morts, n’ont plus d’autre conduite et d’autres moyens pour se conduire que les morts mêmes et les occasions de mourir, qui sont si fréquentes en ce temps-là que tout ce qui est au-dedans et au-dehors devient occasion de mourir par une sagesse divine, qui sait tellement se servir de tout et qui sait si bien ajuster et si bien ordonner naturellement tout le dedans et le dehors de nous-mêmes, c’est-à-dire tout ce qui est de providence sur nous tant intérieurement qu’extérieurement, qu’en tout nous y trouvons des précipices pour mourir.

Au commencement de ce degré, Dieu ne commence que par quelque occasion particulière comme celle que vous me marquez, mais dans la suite que l’âme est beaucoup fidèle et qu’elle fait grand usage de morts, tout devient occasion de mort et l’âme s’en voit tellement affligée que, si Dieu ne la soutenait fortement, comme Il fait, elle aurait un million d’occasions de tristesses. Car elle ne voit que des occasions de mourir, tout se changeant (par un secret qu’elle ne peut jamais comprendre) en mort, et dans la suite même tout devient tellement mort et providence de mort sur elle qu’elle n’a [162] aucune consolation et aucun appui qu’en mourant et se laissant mourir. De dire les petites tristesses de la nature, les incertitudes des sens et de l’esprit, les égarements continuels de l’âme, cela ne se peut au commencement ni même un long temps. Car comme Dieu a dessein non seulement de purifier les sens, mais même l’esprit, il faut qu’Il détruise la propre conduite de l’âme, et pour cet effet Il ajuste par sa Sagesse les occasions de mourir, afin de nous retirer de ce qu’il y a de plus délicat en nous, comme est l’assurance de notre perfection, de notre salut, et ainsi afin de pouvoir trouver quelque appui en quelque effet divin en nous.

Dieu donc, pour détruire tout cela et ainsi pour nous perdre plus profondément en Lui, nous fait mourir et nous donne les occasions de mourir par nos propres misères, par nos propres faiblesses et par un million de choses qui sont prises de nous-mêmes, dont Dieu se sert sans que nous puissions jamais nous ajuster et à en faire usage qu’en mourant et en nous perdant. De même aussi de toutes les choses extérieures : Dieu les tourne et les ajuste de manière que nous avons beau faire pour nous précautionner et ajuster raisonnablement notre conduite, les occasions de morts seront toujours présentes malgré nous par toutes les choses qui nous arrivent par notre état auxquelles nous sommes de toute nécessité obligés de vaquer, ce qui assurément est un effet de Sagesse divine sur nous et comme le feu du purgatoire, lequel est invisible et va s’attachant au-dedans et au-dehors de nous. Aussi Dieu par Sa divine Sagesse conduit l’âme à l’obscur, et insensiblement par l’obscurité de la foi la fait ainsi tomber comme [163] dans un précipice où elle ne voit goutte pour se conduire et où par conséquent elle ne trouve que mort.

De dire tout le détail, cela est impossible : il suffit que l’âme sache que la foi commençant peu à peu dans une âme, la conduit imperceptiblement à la mort et que la foi augmentant, la mort augmente, et que pour toute conduite et aide, quand l’âme s’aperçoit que sa raison perd fond dans ces croix et dans ces morts, elle doit se tenir ferme à mourir, sans en voir le moyen ni découvrir la fin de sa mort. Et pourvu qu’elle se laisse mourir avec fidélité ou que même, paraissant être infidèle à la mort même, elle tâche encore de mourir par cela même et ainsi de mourir à l’infini par toutes les occasions de mort, elle trouvera que la mort sera son appui sans appui, car qui dit mourir ne dit pas fond ou assurance, mais bien perte sans ressource. Et ainsi par diverses morts on apprend sans apprendre perceptiblement que la mort est le tout, et que mourir est le bien et le tout qui nous fait trouver un bonheur qu’on ne peut exprimer, mais qu’en vérité l’âme goûte.

Où il faut savoir que la raison du procédé de la Sagesse divine sur Jésus-Christ, et par conséquent sur les âmes qu’Il destine pour Lui, de les conduire par la mort et de les faire vivre de mort est que, comme Dieu n’est rien de ce que nos sens et notre esprit peuvent comprendre et que même Il est infiniment au-dessus, Dieu voulant Se donner à une âme il faut qu’Il S’y donne et qu’insensiblement Il S’y écoule par le moyen de la mort : autrement il serait impossible que l’on pût jamais arriver à autre chose qu’à ce que les sens et l’esprit comprendraient, [164] conservant toujours quelque chose de conforme à la nature pour les nourrir et pour les soutenir. Et voilà même la raison pourquoi la Sagesse dans la mort et par la mort se sert de ce qui est en nous et hors de nous plus propre à égarer et mettre hors de conduite notre raison : autrement elle irait toujours par ce qu’elle connaîtrait et qu’elle trouverait de plus avantageux, et ainsi elle ne se laisserait jamais conduire à Dieu qui veut être pleinement le maître de nous-mêmes et qui jamais ne prend plaisir d’étaler Ses miséricordes et Ses grâces que dans une âme où Il peut régner pleinement et à Son gré. D’où vient qu’autant qu’une âme s’aperçoit qu’elle n’est pas pleinement aveugle et soumise en toute manière à Dieu, prenant son seul plaisir dans Son inclination ou dans ce qu’Il désire, quoiqu’elle n’y comprenne rien, elle ne pourrait jamais aborder en terre ferme, d’autant qu’il n’y a que le seul plaisir divin et par conséquent l’ajustement à son ordre qui puisse affermir et assurer l’âme.

C’est ce que l’on a vu en Adam : Dieu attache Son règne entier et la confirmation de Sa grâce à une chose si petite comme de s’abstenir de manger d’une pomme afin qu’Adam captivant son jugement et tout soi-même en cette obéissance, Dieu fût pleinement le maître de tout lui-même. Car de considérer le précepte en soi, il n’est de rien : il le faut seulement envisager dans la soumission totale et la dépendance souveraine que Dieu voulut qu’Adam eût de Lui, afin de faire subsister Ses dons très magnifiques en son âme et même Sa pleine autorité sur toutes les créatures. Il y a dans l’Écriture sainte quantité d’exemples [165] semblables pour nous faire comprendre cette vérité, et il est très vrai que nous ne venons jamais et n’arriverons aucunement à la pleine liberté de nous-mêmes que par l’entière soumission à la conduite de Dieu, ce qui ne se peut exécuter que par la suite des morts tant intérieures qu’extérieures que la Sagesse ordonne sur nous.

Mais la nature a des difficultés infinies à mourir, soutenant toujours ses droits, tantôt se tenant à une chose, tantôt à une autre, comme nous voyons qu’un homme se noyant s’attache à tout ce qu’il peut pour conserver sa vie ; et ainsi l’âme dans les morts, selon le degré où elle en est, a ses arrêts et ses soutiens. Et je ne m’étonne point que vous ayez tant de peine à perdre ce calme et cette paix qui certifient votre âme, d’autant qu’il faudra qu’elle soit bien dans un avancement plus grand qu’elle n’est pour se laisser aller au long et au large par les morts sans avoir d’autres appuis ni certitude que la mort. Et cependant il faut tant et tant mourir qu’on en vienne là ; autrement on n’arrivera jamais à Dieu même. Car comme il est impossible que la foi fasse aucune démarche dans notre cœur qu’autant que la mort le prépare, aussi il est impossible que l’on vienne à approcher Dieu que par la pointe cruelle des occasions qui nous font mourir. Et toutes les personnes qui n’ont point l’âme assez généreuse pour vraiment mourir par toutes les occasions que je viens de dire ne doivent point s’attendre au bonheur de trouver Dieu et de vivre en Lui en cette vie.

La science même de la mort est en quelque manière l’unique nécessaire, puisqu’il est vrai que Dieu y attache le moyen d’arriver en cette [166] vie à notre bien et même d’en jouir : ainsi il faut tâcher non seulement de se confirmer pour porter avec fidélité les morts, mais même faire tout son possible pour ajuster doucement et humblement sa correspondance selon le degré de ces mêmes morts.

Ainsi il est d’importance que vous soyez fidèle passivement à vous laisser en croix autant que Dieu le voudra, tâchant peu à peu de vous y conserver par la foi nue qui vous certifie de ce bonheur. Il ne faut pas rejeter les petites consolations et certitudes que Dieu vous donne pour vous faire demeurer en croix et en mort, mais quand Dieu vous les ôte et qu’Il vous laisse en nudité pure, laissez-vous y autant qu’Il voudra, quoique vous n’aperceviez nul bien de ces croix : il suffit seulement que vous mouriez et qu’elles vous fassent mourir, c’est-à-dire qu’elles vous crucifient, et vous verrez dans la suite que leur effet sera [d’autant] plus solide et plus véritable que moins il aura été perceptible et compréhensible à votre raison.

C’est pourquoi l’âme est sollicitée selon les démarches qu’elle fait d’accompagner la mort qu’elle a à souffrir intérieurement et extérieurement de sa correspondance selon son degré d’oraison. Car quand elle commence à se simplifier, elle doit être plus simple en ses morts, et quand sa simplicité augmente, de même elle doit agir à l’égard de ces morts selon le degré de simplicité ou de passivité où elle en est. Et si dans le degré de simplicité, les morts sont difficiles à porter à cause que l’âme y demeure en simplicité, dans les degrés de passivité c’est encore tout autre chose, d’autant que pour lors, l’âme étant beaucoup destituée de son soutien et [167] de sa correspondance, elle y est aussi plus au pouvoir de la mort pour la traiter au gré de Dieu, sans que l’âme puisse s’aider d’autre manière que passivement souffrant les croix et se laissant dévorer à la mort passivement, comme elle agit dans l’oraison passivement. Ce que l’âme peut avoir pour la certifier, c’est de se consoler de fois à autre un peu dans la lumière de la foi, laquelle ne s’éclipse jamais pour les occasions de mourir, pourvu que l’âme soit fidèle à vouloir mourir et à faire même ce qu’elle peut. Et quand par faiblesse l’âme tombe et qu’elle se voit accablée de quantité de défauts, si elle est fidèle à se servir de la pointe de mort et de crucifiement que toutes ces choses contiennent (quoiqu’elles viennent de notre mauvais cru), elles ne laissent pas de nous donner le moyen de mourir ; et la foi, très obscure dans ces occasions-là, et si vous voulez même très obscurcie, ne laisse pas de demeurer cependant foi et lumière divine, qui se sert de toutes ces misères pour nous faire pénétrer encore plus avant dans nous-mêmes et nous faire mourir plus hautement et plus profondément.

Où il faut remarquer que les choses extérieures en la main de la foi sont merveilleuses pour nous faire mourir. Mais c’est encore tout autre chose de nos pauvretés, de nos misères et de nos péchés, en la main de cette divine lumière allant bien plus profondément, furetant et cherchant notre propre vie et notre propre soutien jusque dans le fond de nous-mêmes pour y porter le glaive de mort ; et l’âme qui est assez heureuse de soutenir la foi en ces occasions reçoit un bien et un [168] avantage de la mort qui ne se peut concevoir.

C’est pourquoi il suffit de se laisser comme on peut et de suivre de son mieux les occasions de mourir en se soutenant en foi sans foi même, d’autant que tout le perceptible de la foi qui peut demeurer dans nos sens s’évanouit, et l’âme déchéant de cette manière de tout soutien devient bien plus en état, si elle est fidèle, de se laisser aller au gré de Dieu, comme nous voyons qu’une pierre n’étant arrêtée de rien roule par son propre poids dans un abîme d’eau sans jamais y pouvoir trouver la fin. Et la marque même que l’âme qui est avancée en passivité peut avoir pour assurance qu’elle est bien dans ces morts et dans ce que je viens de dire est qu’elle ne trouve point de fond ni d’appui en rien, c’est-à-dire qu’elle n’a d’assurance ni par ses morts ni par sa lumière, ni enfin rien qui la puisse appuyer.

Et supposé que l’âme ait la fidélité suffisante pour se perdre beaucoup par ses morts, quoiqu’elle ne voie ni ne puisse voir le moyen comment les vertus divines naîtront en elles, cependant cela sera, d’autant qu’il est certain que c’est par cet unique moyen que Dieu laboure la terre qui les doit produire ; et comme Dieu seul est la racine et le fond de telles vertus, aussi est-il impossible qu’elles viennent jamais dans une âme que par la mort et autant qu’elle meurt. Si bien que dans la suite que l’âme meurt beaucoup à soi, insensiblement et sans que l’âme puisse jamais apprendre le moyen, elle trouve que de sa pourriture et de ses cendres naissent les vertus, conformément aux morts qui l’ont pénétrée et dévorée. Ainsi l’âme peut [169] juger des vertus divines qui l’ennobliront dans la suite par toutes ces occasions de mort et de mourir qui lui sont ordinaires. C’est pourquoi laissez-vous mourir autant que vous pouvez, et même, que la vue du défaut des vertus vous y aide, et vous verrez que ce que je vous dis est vrai.

Ces principes généraux vous instruiront en particulier de ce que vous devez faire, sans que j’aie besoin de vous tout particulariser. Ce que vous me dites de votre domestique est ce qu’il vous faut pour vous humilier et vous faire souffrir : bien de telles occasions vous seront utiles et j’espère que la bonté de Dieu vous en fournira assez en toute manière. Ce que vous avez fait ensuite est bien et de la manière qu’il faut pour purifier les fautes qu’on y peut avoir commises.

Il est de grande conséquence, dans le degré où vous êtes, de soulager votre âme autant que vous pourrez en la tenant gaie : autrement, sans s’en apercevoir, elle serait toujours en réflexion sur certaines peines qui causent les morts, et, par là et en voulant trop mourir à soi selon son gré, on ne mourrait pas. N’ayez donc pas de crainte que votre travail vous nuise : c’est un petit soulagement des sens de l’ordre de Dieu, et ne vous étonnez pas des espèces qu’il vous cause. Laissez-les doucement évanouir en les remettant en foi.

2,30 DM ; avant la mort du mari, si l’on admet que l’édition suit l’ordre chronologique. Indice d’attribution : allusion à la fille, domestique insolente.

      1. De J. Bertot. Avant juillet 1676. [2,56 DM]

Je ne manquerai pas, Dieu aidant, d’aller à Notre-Dame de la Délivrance et de faire la neuvaine que je commencerai la veille de Noël.

Je vous prie de dire à N. que le mal1 a cela, tout de même que les croix, qu’il contient en soi l’oraison et les applications à Dieu, qu’il les faut faire seulement selon que l’on voit que le mal le requiert pour ne pas s’intéresser, que l’ordre de Dieu demande seulement en ce temps l’abandon, la paix et le silence pour souffrir en ces dispositions avec quelques retours amoureux, non par acte, mais par abandon et par état : ce qui retranche insensiblement la corruption de la nature, qui flue aussi bien en [305] ce temps-là qu’en un autre, spécialement quand l’âme ne se tourne pas vers Dieu selon son biais et selon le dessein de Dieu sur elle. Il faut donc retrancher prudemment tout ce que l’on peut voir qui pourrait incommoder, car la foi supplée à tout et contient toutes les opérations extérieures et fait que l’âme étant dans sa disposition privée soit d’oraison soit de communion, les retrouve éminemment en ce qu’elle souffre ou fait par ordre divin, qui est souvent plus efficace non seulement pour produire la grâce, mais pour détruire les défauts, par la raison qu’étant dans le divin ordre chaque chose manifeste les défauts qui sont en l’âme par la pratique et expérience. Je ne sais si vous m’entendrez et elle aussi2.

Je vous ai tant parlé de la petitesse et comment vous la devez pratiquer qu’à moins d’une lumière actuelle pour cet effet précisément je ne puis vous en dire davantage. Peut-être le divin enfant m’en donnera-t-il quelque chose à Noël. Mais lisez et relisez mes lettres et vous y trouverez plus que vous ne croyez, la divine lumière y ayant été, car la divine lumière qu’elle contient tout et dit tout selon la disposition des yeux qui la voient, et en vérité elle a tant été pour vous et pour N.2 que j’en suis étonné.

Sachez que jamais vous ne trouverez rien que dans l’Enfance et que là vous trouverez tout : ce sera votre trésor. Cette Enfance dit simplicité, joie en docilité d’un enfant, si bien que, pour que cela soit et que cette divine lumière qui vous est propre soit avec étendue selon l’ordre divin, il faut que la nature meure à tant de choses : précipitations, etc. et enfin [306] que vous tâchiez de vivre toujours en esprit. Rien ne vous fera entrer dans cette divine lumière d’enfance qui vous est propre que la foi qui retranche l’usage des sens élevant l’âme en esprit. C’est dans cet esprit de petitesse que vous pouvez trouver seulement la solidité et la confiance. Au contraire, cela n’étant pas, votre esprit est toujours comme un oiseau sur la branche en avidité et en recherche. Enfin, sachez que tout de même qu’un enfant ne peut jamais trouver que son malheur dans sa propre volonté, sa volonté n’étant pas accompagnée de sagesse, jamais aussi vous ne trouverez rien en votre propre volonté, et au contraire par la divine conduite vous trouverez la divine Sagesse dans la soumission aveugle à la volonté d’autrui. Remarquez cela pour toujours.

Il faut non seulement que vous preniez garde par la lumière divine aux choses qui accompagnent l’état d’Enfance de Jésus-Christ, comme la pauvreté, l’abjection et le reste, mais [aussi] à ce qui le constituait qui était cette petitesse d’un enfant, ce manque de volonté et de conduite et tout le reste qui constitue l’enfance, car c’est en cela qu’est le fond de la lumière et Sagesse divine, sans quoi vous n’aurez jamais l’état d’Enfance en vérité.

Ceci est fort et il y aurait infiniment à dire étant d’une lumière très grande. Appliquez-vous à chaque parole, non pour en prendre l’écorce, mais pour en puiser avec l’âme de la divine lumière le fond et l’essence, car c’est en cela que consiste l’Enfance divine pour vous ; et si vous pouviez perdre heureusement votre volonté pour une autre que Dieu vous a choisie, [307] vous trouveriez par là la divine Sagesse et vous ne le ferez jamais autrement.

Par là, la divine Sagesse vous donnera la pauvreté, l’abjection et le reste de ce qui accompagne l’Enfance ; et jamais rien de cela ne vous viendra qui soit effet de la divine Sagesse que par perte de volonté, de conduite, et en vous laissant conduire par autrui comme un enfant. Autant que cela arrivera, autant vous entrerez dans votre grâce ; cela manquant rien ne viendra, et cela est si vrai qu’au cas que vous soyez fidèle et que vous quittiez le passé pour entrer dans cette grâce, Dieu ne manquera pas jusqu’au dernier moment de votre vie de vous donner un homme qui par son ordre aura effet de grâce sur vous, et quand cela ne sera pas ce sera une marque que vous ne serez pas fidèle à votre grâce. Quand Jésus enfant ou plutôt quand l’état de l’Enfance de Jésus eut cessé, saint Joseph est mort. Sans y penser, en écrivant, la lumière est venue abondamment.

Prenez, au nom de Dieu, garde à votre grâce et aux renouvellements intérieurs qui la marquent, car ils sont vrais comme je vous l’ai mandé. Faites application forte à ce qui constitue essentiellement votre état et par où vous doit par conséquent venir la lumière et la grâce qui sera la mère qui engendrera le reste, je veux dire les accompagnements de la sainte Enfance. Vous n’aurez d’oraison que par là, et tout le reste vous y sera communiqué. Omnia bona mihi venerunt pariter cum illa, et innumerabilis [b] onestas per manus illius3.

– 2,56 DM.  L’attribution est incertaine, v. note 2.

1 Allusion possible au mal du mari, atteint de la goutte.

2 Une personne accompagnant Madame Guyon ?

3Sag., 7, 11 : « Tous les biens me sont venus avec elle, et j’ai reçu de ses mains des richesses innombrables. » (Sacy).

      1. De J. Bertot. 22 mars 1677. [A.S.-S.]

Découvrir la divine Providence en tout.

Il est de la dernière conséquence de reconnaître beaucoup Dieu et la conduite de Sa divine Providence dans tout ce qui nous arrive, non seulement par le ministère des hommes, mais encore par les saisons et les incommodités naturelles qui surviennent comme cela est beaucoup naturel et ordinaire. L’on y est presque toujours surpris et l’âme par conséquent s’y laisse insensiblement conduire naturellement, mais quand elle est fidèle à réserver sa vue surnaturelle en foi pour y découvrir Dieu et Son divin ordre, elle L’y trouve aussi purement et même souvent plus que dans les autres natures de croix et de peines qui surviennent et où Dieu y paraît plus clairement, où il faut remarquer que plus les choses qui nous peinent, nous renversent et nous crucifient, sont naturelles et qu’ainsi Dieu y est plus caché et inconnu, plus Dieu s’y trouve quand, par la foi, l’âme meurt assez à soi pour outrepasser tout ce naturel et cet inconnu afin d’y rencontrer cette divine et adorable Providence à laquelle rien n’échappe et qui est le principe général de tout ce qui est et de tout ce qui arrive dans la terre, de manière [f. 1 v°] qu’autant que l’âme envisage tout cela en foi et que par ce moyen elle en surnaturalise l’emploi et généralement tout ce qu’elle souffre, par telles occasions elle y trouve Dieu très hautement.

Donc l’on peut tirer une consolation très avantageuse pour une âme amoureuse de Dieu, [à] savoir que tout ce qui est de plus naturel dans la vie de l’homme peut être relevé très éminemment dans la jouissance de Dieu et qu’ainsi une âme qui peu à peu par la fidélité et par l’oraison s’approprie à l’usage de la foi, peut rendre surnaturel tout ce qu’il y a de plus naturel en sa vie, non seulement pour les souffrances et ce qui nous fait souffrir, mais généralement pour tout ce qui peut être l’occupation et l’emploi de la vie.

De là on peut voir la perte que font les âmes peu éclairées de la foi et qui ont peu d’usage de son exercice par l’intérieur, d’autant qu’il y a infiniment des temps vides en leur vie à cause que n’ayant pas en elles le moyen de trouver Dieu en toutes choses, tout ce qu’elles peuvent faire au plus c’est de pouvoir Le reconnaître dans les plus grandes croix et afflictions qui leur arrivent, demeurant [f. 2 r°] comme toutes naturelles dans tout le reste, car tout de bon il n’y a que la foi et les yeux éclairés en foi divine qui puissent découvrir et pénétrer Dieu dans tous les moments de la vie, si naturel comme est à tout ce qui nous arrive de moment en moment, soit par les saisons, les mauvaises rencontres, les embarras de la vie, le boire et le manger, et le reste qui fait tout l’emploi de chaque jour.

De prime abord cette lumière de la foi demande de l’application et beaucoup de fidélité pour y découvrir Dieu par la Providence et par la conduite, mais à la suite, peu à peu, par telles fidélités, les yeux s’ouvrent comme si naturellement que la chose devient très facile à peu près comme nous voyons que nos yeux corporels étant capables de la lumière du soleil, nous voyons et nous découvrons sans peine la beauté des objets et nous discernons facilement leur mérite1. Vous faites très bien d’être fidèle autant que vous le pouvez à votre oraison et quand la Providence vous fournit des embarras qui semblent nous en ôter la commodité, ne vous embarrassez pas : tâchez plutôt d’ajuster votre correspondance et l’emploi de votre esprit [f. 2 v°] selon que vous voyez que vous le pouvez, car étant à cheval ou au milieu des distractions de votre emploi, vouloir faire votre oraison aussi tranquillement que si vous étiez dans une profonde solitude, c’est hors l’ordre de Dieu. Quand vous faites donc votre oraison dans ces temps, ou souffrez patiemment les distractions qui vous y viennent, ou contentez-vous de vous tenir doucement en la présence de Dieu par une inclination amoureuse et paisible et pour lors cela suppléera aux lumières et à l’occupation intérieure que vous pourriez avoir étant plus à vous.

Vous faites très bien de continuer vos dévotions autant que vous le pouvez, car vous en tirerez toujours et beaucoup de fruit et beaucoup de consolation, Dieu prenant plaisir dans ces temps de remplir les fidélités aux autres occasions où il y a à mourir. Continuez aussi à vous conduire comme nous l’avons dit, étant mieux et plus utile pour l’intérieur et pour la gloire de Dieu d’avoir un peu de faute et de force dans votre emploi que dessus languissant de faiblesse, ce qui vous embarrasserait beaucoup.

– Pièce 7248 du ms. 2174 des Archives Saint-Sulpice, référence que nous abrégeons par A.S.-S. 7248. Il s’agit de la copie par Isaac Dupuy de la seule lettre que nous possédions de Bertot datée et adressée nommément à Mme Guyon.

asont ms.

1anacoluthe.

      1. De J. Bertot. Avant 1678? [2,57 DM]

Je vous aurais écrit pour vous consoler et pour vous dire deux ou trois mots de la disposition où vous deviez être selon votre grâce dans votre mal : vous m’avez prévenu, [ce] dont je vous remercie et dont j’ai bien de la consolation.

Pour répondre à la vôtre, je vous dirai que pour l’ordinaire le grand effet de grâce que Dieu prétend en donnant des maladies aux personnes qui sont amoureuses de la sainte oraison et qu’il destine pour l’union en simplicité de foi est de les dénuer par là peu à peu et de leur ôter un million d’appuis que la nature ne quitterait jamais. Souvent même quand les âmes sont fortes, Dieu se plaît en cet état de les mettre en telle déréliction et tout ensemble de laisser leur pauvre nature comme des chevaux échappés sans être domptés ni arrêtés par rien, car, comme en ce temps le corps étant affaibli il ne leur reste nulle correspondance ni force, ainsi sont-elles du côté de Dieu et de leur part aussi dénuées de toutes choses aperçues, oubliant tout à la réserve des douleurs qui les pressent et d’un million d’instincts naturels qui les tourmentent.

Quand les âmes ne savent pas le secret divin et qu’elles regardent naturellement leur mal, attribuant seulement cet affaiblissement et cette pauvreté intérieure au mal qui naturellement [309] affaiblissant le corps diminue la vigueur de l’esprit, elles se tourmentent et souvent elles se font du mal et, bien plus, elles perdent tout le dessein de Dieu par telle maladie, ne faisant ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire ne correspondant pas à Dieu par leur activité, car elles ne le peuvent, et ne faisant pas usage du mal, se contentant de la bonne intention qui le souffre par pénitence ou autre motif au lieu de s’unir au dessein de Dieu qui dénue, fait perdre et prive de tout, non seulement des précédents exercices, mais encore de toute correspondance. Si bien que, si l’âme fait application, la maladie est une merveilleuse grâce pour dénuer et faire tout perdre afin de conduire et traîner l’âme insensiblement et sans s’en apercevoir dans l’abîme de Dieu, pourvu que dans le mal la pointe du cœur soit seulement vers Dieu en abandon : je le veux, je suis à vous, faites comme il vous plaira. C’est donc l’abandon unique, en repos et paix, perdant tout soin de ce que l’on est ou de ce que l’on devient, qui est la grande correspondance au dessein de Dieu dans les maladies des âmes où la foi a bien commencé. Car les âmes qui ne sont pas là doivent prendre leurs motifs et s’aider de la vigilance pour la pratique de la vertu. Et ici le repos et l’abandon fait pratiquer toute vertu dans le mal quand l’âme est fidèle selon que je dis.

N’avez-vous jamais pris garde, sur le bord de quelque rivière, comment elle entraîne à son gré par son mouvement propre quelque morceau de bois qui flotte dans l’eau : il ne fait rien et il fait tout, car il se laisse aller au gré [310] de l’eau qui le porte insensiblement jusqu’au plus profond de la mer1. Voilà l’exemple d’une âme qui correspond en simple abandon au vouloir divinclii dans le mal, lequel supplée et contient pour lors tout exercice, de telle manière que souvent même on les perd ; mais encore toutes les lumières, tous les goûts, et tout ce que l’on savait des voies de Dieu s’efface, devenant dénué de tout.

Quand l’âme a été bien fidèle de cette manière, les forces revenant peu à peu en l’esprit, et l’esprit se dépêtrant de la faiblesse comme d’un bourbier où il était abîmé, s’il n’y prend garde il devient fort actif et ainsi il se trouble. Mais il y faut prendre garde et continuer doucement son simple abandon en repos et en nudité trouvant là toute la simple et sainte multiplicité des divins Mystères de Jésus-Christ par les saintes fêtes jusqu’à ce que le corps et l’esprit soient entièrement fortifiés et capables d’agir. Et vous remarquerez que, comme la main de Dieu par la maladie vous a dénuée et fait trouver tout en votre simple repos et abandon perdu, l’activité revenant par la main de Dieu, sans précipitation de votre part, vous retrouverez la sainte et féconde multiplicité des divins Mystères avec bien de la grâce.

Il faudrait du temps pour vous parler de tout cela. Seulement je vous prie de vous faire souvent lire et relire ceci et vous y trouverez votre affaire. Ceci est fondé sur un grand et infaillible principe de la foi qu’il n’y a rien de naturel pour les âmes qui sont assez heureuses de vivre en foi, et qu’encore que les choses arrivent naturellement, tout est divin et [311] conduit par l’infiniment sage Providence. Si bien qu’il ne faut jamais rien regarder naturellement, mais tout divinement, soit les maladies ou le reste qui nous arrive, tout étant pour la perfection de l’état où nous sommes, spécialement les âmes étant dans quelque simplicité de foi par vocation. D’où vient que quand une âme qui a déjà quelque commencement de cette grâce serait tellement avancée en âge que la vieillesse commencerait à l’affaiblir je ne doute point que cette faiblesse aussi bien que la maladie ne contribuât à la simplifier davantage, quoiqu’elle soit une cause naturelle, mais qui devient divine par le commencement de cette grâce surnaturelle et divine de simplicité ou de foi.

Vous dites fort bien que dans ce repos et dans cet abandon où l’âme perd tout soit du côté de Dieu ou d’elle-même, à la réserve de son nu abandon, elle a une délicatesse de conscience plus grande qu’auparavant quoiqu’elle ait moins et qu’elle fasse moins. Cela vient de ce qu’elle est plus purement et plus nuement sans son secours abandonnée à Dieu, et ainsi Dieu est son sensible, y ayant moins de naturel. Cela est certain, et c’est le moyen le plus solide et le plus infaillible pour connaître quand la privation, le dénuement et la simplicité sont de Dieu ou par une paresse naturelle. Car s’ils sont de Dieu, le sentiment devient délicat à cause que Dieu y devient le sensible de l’âme, qui ne peut rien faire de mal sans Le bien sentir ; et au contraire, s’ils ne sont pas de Dieu, mais par une intervention de l’âme, l’âme devient hébétée et aveuglée à ses défauts, à cause que, bien qu’il paraisse à l’âme qu’elle ne fait rien [312], cette paresse est multipliée secrètement et éloigne par conséquent de Dieu.

Prenez courage, demeurez comme Dieu vous met ; et à mesure que vos forces reviendront, reprenez simplement et en abandon vos petits exercices selon que votre cœur s’y trouvera porté et que l’ouverture par la lumière divine vous en sera donnée. Voilà une grande lettre que je prie Notre Seigneur de vous faire comprendre, car elle est d’infinie conséquence. Je suis à vous de tout mon cœur.

– 2,57 DM ; attribution incertaine.

1les Torrents développeront ce thème.

      1. De J. Bertot. Avant 1678? [2,59 DM]

J’ai de la consolation que vous vous portez mieux. Tâchez de vous appliquer à ce que je vous écris, car c’est votre affaire et vous devez agir comme je vous le mande. Toutes ces pauvretés que vous me dites et que vous me direz encore sont une aide pour vous perdre et vous laisser en plus grande perte. Il faut y faire de votre mieux en tâchant avec abandon de vous corriger, mais quand la vue et même l’expérience de ces misères vous accable, il faut vous relever, non par force, mais vous calmant et vous abandonnant. Si vous pouviez une fois bien comprendre cette leçon, vous seriez heureuse, car vous remédieriez à vos défauts et vous arriveriez au même temps où Dieu vous veut qui est la mort de vous-même.

La corruption n’est-elle pas le principe d’une autre génération ? Ne voyez-vous pas qu’il faut qu’un oignon de tulipe pourrisse avant qu’il produise ? Comment se vider de la plénitude, de l’estime de soi, de la suffisance, de l’orgueil et de la promptitude qu’en voyant et expérimentant ce fumier ? Mais le malheur est quand l’âme ne se sert pas de ces vues et expériences en paix et abandon pour s’en défaire en cessant ou défaillant et non en opérant. Vous ne cesserez jamais de voir et d’expérimenter ces pauvretés jusqu’à ce que vous preniez ce procédé comme il faut et qu’ainsi [316] vous deveniez petite par ces vues comme une fourmi, non en vous décourageant, mais en vous unissant à Jésus-Christ qui prend plaisir d’être dans un cœur et d’en prendre possession quand il est vraiment humilié.

Travaillez donc doucement et simplement comme je vous ai dit et écrit tant de fois1, faisant oraison et étant fidèle à chaque moment, et laissez travailler Notre Seigneur chez vous par vos pauvretés et par le fond de corruption qui se découvrira encore bien plus. C’est une chose admirable que ces vues étant dans un cœur humilié et doucement tranquille par l’ordre de Dieu, l’on trouve dans cette pauvreté et dans ce bourbier Jésus-Christ, et qu’au contraire se forçant par une secrète suffisance qui fait que l’on se veut remplir de vertus, pensant que ce soit un remplissement secret de Jésus-Christ, l’on s’éloigne de Lui.

Heureuse l’âme qui pourrit et pourrit encore un million de fois, car, pourrissant en paix et en abandon, elle germe à la suite ! Mais le tout est de faire ce que Dieu vous laisse à faire en cet état et de souffrir ce qu’Il veut faire Lui-même. Il veut, comme je vous viens de dire, que vous fassiez de moment en moment ce qu’il y a à faire et Il veut que vous souffriez en abandon ce que vous ferez.

Je prie Notre Seigneur qu’Il vous donne lumière, car voilà le fond de votre conduite. Si vous aviez entendu le secret de Jésus-Christ incarné, vous auriez marché à grands pas et peut-être ne l’auriez-vous pas pu, votre nature étant trop forte dans son commencement. Je crois de plus que ce défaut passé vous servira encore infiniment pour pourrir, le portant avec [317] la même disposition que les pauvretés journalières. Soyez pour le passé et pour le présent en abandon paisible, faisant ce que vous avez à faire et à la suite, Dieu aidant, le grain étant pourri il germera, et ce que je vous pourrais dire arrivera ; mais ce ne sera jamais que vous ne soyez pourrie ! Vous m’entendez, car je ne parle point de la pourriture corporelle.

Lisez et relisez ceci, et sachez que jamais vous ne le mettrez en pratique de manière que votre esprit en soit content ; quand cela sera votre pourriture sera achevée et elle commencera à germer. Je ne sais si vous comprendrez ce dernier.

– 2,59 DM.

1 Allusions à la nature volontaire voire impérieuse de la jeune femme.

      1. De J. Bertot. Avant 1678? [2,60 DM]

On ne saurait assez se convaincre combien il est de conséquence de s’ajuster aux providences de Dieu, et quoiqu’elles semblent nous empêcher et même souvent détruire nos desseins pour Dieu, il n’importe, pourvu qu’on s’y tienne avec une entière et nue fidélité. Un très long temps Dieu prend plaisir de faire passer et repasser les lumières pour convaincre l’âme et l’établir dans ce principe et dans cette vérité, mais quand il est suffisamment établi en l’âme, Dieu pour le purifier davantage efface toutes ces vérités, et soutient en nudité l’âme par ce principe même.

De vous pouvoir exprimer ce qu’Il produit [318] dans une âme vraiment nue et fidèle à mourir à tout et à tout intérêt, tant humain que divin, pour subsister uniquement dans l’ordre divin sans en découvrir aucune excellence ni où il conduit, ni où il prétend, cela ne se peut. Car il est vrai que ce que Dieu opère dans une âme vraiment nue de toutes choses subsistant de moment en moment par ce que Dieu fait en elle, est si grand qu’il donne de l’étonnement à l’âme qui en a l’expérience. Car comme Dieu par Sa pure opération ne peut dire que Lui-même, aussi l’âme mourant à toutes choses et à elle-même et recevant seulement ce que Dieu lui donne ou ce qu’elle a, soit intérieur soit extérieur, a la seule opération de Dieu. Et ainsi, quoiqu’elle voit souvent qu’elle ne fasse pas grande chose et qu’il lui paraisse aussi que Dieu ne lui fait rien, mais seulement qu’elle est occupée comme naturellement des choses qui lui arrivent et qui sont ordinaires dans son état et condition, au milieu de tout cela et en tout cela en mourant à soi pour y trouver seulement l’opération de Dieu, elle l’y trouve sans y rien trouver de différent. Et c’est cela proprement qui, la faisant mourir à un million de choses, travaille magnifiquement et fait vraiment l’ouvrage d’un Dieu et qui est vraiment à la suite de Dieu en elle quand Il l’a purifiée de tout ce qu’il y avait de contraire. Car il est certain que si nous savions bien nous laisser entièrement et nous abandonner entièrement à tout ce que Dieu fait en nous et autour de nous, c’est-à-dire à tout ce qui nous arrive, quelque naturel qu’il puisse être et même quelque détruisant et quelque renversant qu’il soit, nous [319] trouverions qu’il n’y a rien de mieux ni de meilleur pour faire tout ce qu’il faut faire en nous que ce qui nous arrive.

C’est pourquoi il vous est de grande importance d’ajuster votre âme peu à peu à ce procédé. Et cela étant, assurez-vous qu’elle aura souvent des régals intérieurs qui viendront du fond comme ceux que vous me marquez. Et je vous dis plus que je vous puis assurer qu’au degré où vous êtes vous ne devez pas accepter du premier abord la mélancolie et le petit abattement qui vous pourra arriver et qui vous arrive. Mais qu’au contraire pour correspondre à Dieu comme il faut et pour entrer dans Son dessein conformément à Son opération divine, vous devez contribuer à vous donner de petites joies et à réveiller votre cœur en Dieu toujours présent pour être Son aimable demeure. Mais quand vous avez fait doucement et humblement ce que vous avez pu et qu’il vous paraît que Dieu n’y correspond pas, mais que vous êtes laissée en quelque tristesse, de quelque lieu qu’elle vous vienne souffrez-la comme opération divine, mais que cependant la pointe de votre cœur ait toujours quelque réveil pour la joie aussitôt qu’elle paraîtra et que Dieu permettra que cette aurore se représente sur votre âme.

Où il faut que vous remarquiez ceci comme de conséquence pour votre âme que la tristesse et l’abattement ne sont pas opération divine sur vous, qu’ayant fait de votre part ce que vous pouvez et devez pour l’outrepasser par la raison que cette mélancolie, cette tristesse et ce petit chagrin étant dans le fond de votre complexion naturelle, vous devez [320] toujours tâcher de vous en défaire afin de la surnaturaliser. Mais ayant par détour de vous-même fait ce que vous avez pu, pour lors Dieu s’en sert comme Il se sert de toute autre chose pour exécuter ce qu’Il prétend en vous. Et vous trouverez qu’agissant de cette manière, tout ce qu’Il fera en vous quelque souffrant et détruisant qu’il soit, vous mènera beaucoup au large n’y ayant que notre nous-même qui nous rétrécisse et nous captive.

Il n’est pas temps de quitter les lectures et autant que vous remarquerez qu’elles sont nourriture à votre âme et qu’elles vous causeront de la joie, continuez car c’est une marque de l’ordre divin. Il ne faut jamais se priver des moyens divins que par surabondance. Ce n’est point en se privant de nourriture que l’on meurt à soi-même en l’état divin, mais plutôt par abondance de nourriture. Et ainsi il est d’importance durant que tel effet des lectures subsistera en vous de les continuer ; et par là insensiblement la lumière divine ira toujours s’augmentant, et vous verrez par là quand il faudra même cesser, car qui a suffisamment n’a pas besoin de chercher. Et quand vous apercevez que ce n’est pas seulement nourriture, mais qu’il y a trop d’enjouement naturel [321] vous arrivant, ce qui arrive aux hommes trop gloutons, lesquels ne se contentent pas de se nourrir, mais prenant de la nourriture par excès, pour lors cessez, afin de digérer ce que vous en avez pris. C’est pourquoi, quand vous avez lu, digérez-le tout doucement et posément à mesure que vous lisez, et quand vous vous apercevez de l’excès, demeurez un peu, car vous ne lisez que pour vous nourrir. Le faisant de cette manière vous verrez que les lectures vous seront très utiles et même que très souvent vous y verrez et y remarquerez ce que secrètement votre âme aura reçu ou cherché en l’oraison, et par ce moyen votre âme non seulement sera au large, mais aussi trouvera de la joie dans la voie de Dieu rencontrant très souvent ce que vous avez de plus caché en vous par ce moyen.

– 2,60 DM. L’attribution demeure incertaine, à cause du style et de la référence à des « hommes trop gloutons ». Les lectures sont conseillées, même aux mystiques ! Cette lettre, si elle s’adresse à Madame Guyon, correspondrait à la période d’abandon ou d’épreuve décrite en Vie 1.24.3 : « M. Bertot parlait aux âmes qu’il croyait d’une plus grande grâce, et me laissait comme celle où il n’y avait presque rien à faire. […] il me voulut remettre dans les considérations… » Ce dont témoigne — avec la même réserve d’attribution — la lettre suivante.

      1. De J. Bertot. Avant 1678? [2,61 DM]

L’âme dont il est question doit être certifiée de plusieurs choses qui lui importent infiniment pour sa conduite et pour la paix imperturbable de son âme, savoir : elle doit être assurée que sa vocation à l’oraison n’est pas depuis son renouvellement, mais bien dès le commencement de sa conversion, et du temps qu’elle commença à se donner à Dieu ; et faute d’y être fidèle en la manière de Dieu, [322] elle s’est reculée de sa vocation et a pris un chemin pour l’autre par lequel elle ne pouvait jamais rencontrer le terme de sa vocation, ni arriver où Dieu la voulait. Sa vocation donc dès le commencement, a été de sortir hors de soi-même, pour arriver à Dieu par une soumission et une perte en la Providence : ce qui lui devait fournir incessamment un moyen divin et comme infini de passer en Dieu, qui est le vrai infini, qui doit calmer et rassasier notre âme et toutes ses opérations et désirs. Et au lieu d’aller selon les instincts de cette vocation, par la paix, par la perte, et par où elle n’avait rien, elle a sensibilisé toutes ces choses, se servant de ces instincts et des saints désirs, pour se porter et s’enfoncer dans les choses mêmes ; et au lieu d’en sortir pour aller d’elles à Dieu, elle y est demeurée, se repaissant avidement d’austérités et d’actes de vertu pratiqués à sa mode. Et ainsi les mouvements de sa vocation ont été pervertis par sa nature empressée et précipitée, tournant à soi, ou plutôt consumant pour soi l’obéissance, la mortification, les actes de vertu et le reste qui était saints de soi à la vérité ; mais par leur mauvais usage ces choses n’ont pas fait fructifier sa vocation.

Quand donc le temps est arrivé que la divine Providence toujours adorable l’a voulu éclairer pour la mettre dans sa voie, elle n’a pas découvert ni vu une chose nouvelle, mais bien une chose qui était il y a longtemps, quoique cachée et encombrée par toutes les bonnes choses qu’elle avait faite jusqu’alors, lesquelles lui paraissant être quelque chose de grand et de saint lui cachaient sa voie, qui ne devait faire autre chose que l’apetisser1, la perdre et [323] la faire sortir de soi, de ses efforts et de tout ce qu’elle pourrait jamais être et avoir. Et ainsi ce sont les bonnes choses mal prises qui l’ont aveuglée et qui lui ont caché Dieu : d’autant que par là s’augmentaient la plénitude de soi, la suffisance, la faim précipitée et un million de fautes, qui loin de calmer son âme, la mettaient incessamment en action pour soi et vers soi, au lieu de la porter à sortir de soi par un oubli véritable et par une paix et un abandon dont la fin serait Dieu trouvé en nue obéissance et joui en nue et très obscure providence, prenant de moment en moment ce que cette divine Providence lui donnerait et ordonnerait d’elle, et n’ayant rien et ne cherchant autre chose ni assurance que la nue obéissance et perte de soi lui communiquerait véritablement et foncièrement, quoiqu’elle n’en eût nulle connaissance.

Pour la pratique donc de tout ceci et pour rectifier tout le passé, il n’y a qu’à se bien convaincre de cette vocation et de ce procédé divin, tâchant surtout de vivre incessamment en paix et en abandon total, ne s’appuyant jamais sur rien qu’elle ait et dont son âme soit en possession, mais bien sur l’étendue infinie de sa soumission à l’ordre divin qui lui fournira toujours, sans rien avoir en soi, ce dont elle aura besoin, la divine Providence marchant de pas égal avec cet ordre divin par la soumission, pour lui être toutes choses en toutes choses, pourvu que s’oubliant, elle demeure en la main de la divine Providence. Et ainsi peu à peu elle verra que n’ayant rien elle aura tout, et par ce moyen elle passera insensiblement et imperceptiblement du créé à l’incréé, du fini à l’infini.cliii Car il faut remarquer que tout ce qui est [324] de Dieu, aussitôt qu’il est reçu en nous, quelque relevé qu’il soit, devient limité et fini, et qu’afin qu’il demeure dans son excellence et grandeur il faut qu’il demeure et qu’il soit toujours hors de nous.

Ainsi Dieu voulant conduire une âme par la dépendance il faut qu’elle demeure nûment et pauvrement en elle. J’en dis autant de la divine Providence ; et par là, se tenant ferme en cette pure soumission et en cette dépendance totale de la divine Providence, n’ayant pour soi que la perte et l’abandon, elle aura tout d’autant qu’elle aura et trouvera Dieu même. Mais le malheur est que l’on juge et que l’on veut toujours voir cette dépendance, non en elle, mais en quelque chose qui soit en nous. J’en dis autant de la Providence, laquelle doit être poursuivie de moment en moment pour faire et souffrir ce qu’elle donne et ordonne sans s’amuser à remarquer où elle va ou ce qu’elle donne. Il suffit que l’âme la suive en paix et en abandon, faisant ou ne faisant pas ce qu’elle marque. Et ainsi quoique l’âme croie n’avoir rien ou peu qui la contente, qu’elle se perde ou demeure en repos et elle verra que sa nue obéissance la fera aller et courir sans jamais s’arrêter et enfin lui fera trouver Dieu où elle trouvera tout ce qu’elle peut désirer.

Voilà la raison pourquoi ne remédiant pas à vos défauts, ne pratiquant pas les vertus et ne courant pas à Dieu de cette manière, vous n’avez pas rempli votre vocation ni marché selon elle : et ainsi au lieu d’aller, vous vous êtes garottés les pieds et les mains ; au lieu de trouver Dieu, vous vous êtes enfuie de lui [325] et au lieu d’avoir la paix et la jouissance conformément à votre vocation, vous avez eu la précipitation et des désirs anxieux pour compagnie, sans avoir rencontré nulle plénitude. N’allez donc plus cette route, marchez à l’aveugle en sécheresse et pauvreté de votre esprit ; et vous verrez que Dieu viendra, ou plutôt que votre âme courra pour être en Dieu autant qu’elle sera en paix et en nue perte, soutenue sans soutien qui soit en vous, par l’unique soumission et par la perte, et par la divine Providence, sa chère compagne, qui ne manqueront jamais de vous tenir la main et de vous donner toutes choses en leur manière. Mais ne vous attendez ni aux lumières ni aux goûts : elles vous traiteraient trop mal et diminueraient votre grâce. Contentez-vous de ces divines princesses qui ont en soi toute la beauté et l’excellence qu’un cœur peut désirer, sans qu’elles fassent montre de ce qui peut sortir d’elles en vous, qui est toujours infiniment moindre qu’elles-mêmes quoiqu’il nous paraisse beau et admirable. Il vous suffit de les suivre et vous aurez tout, en vous perdant par elles.

Arrêtez-vous et vous fixez donc à n’avoir et à n’être rien que ce que l’obéissance et la soumission vous fera être ; et pour tout soyez en paix et en abandon, vous perdant sans ressource en cette divine conduite, laquelle vous suffira en l’oraison et hors l’oraison pour être continuellement en pleine lumière. La dépendance et par conséquent la mort de vous-même en soumission vous sera une lumière et une source continuelle de lumière, laquelle selon votre fidélité sera en tout féconde, jusque [326] là qu’enfin, à force de vous quitter et de mourir peu à peu à vous-même, c’est-à-dire à vos inclinations, passions et recherches, l’âme tombant dans un vrai calme elle viendra en la vraie et nue lumière comme une personne dans une rase campagne que nul objet n’arrête, et ainsi en ne voyant rien elle voit tout, car ce rien est le tout de l’âme.

Par là vous voyez que ce qui remplit l’âme d’objets sont les passions et les inclinations, et que les objets sont ce qui termine l’âme. Otez votre vous-même : vous ôtez les objets et vous donnez de cette manière la paix à votre cœur, le réduisant en simplicité et unité en la vraie lumière. Otez enfin la créature et vous trouverez Dieu assurément. C’est ce qui fait que les âmes qui, avec le don de Dieu, entreprennent cet ouvrage tout de bon et en simplicité, n’ont pas besoin de tant de choses ni de tant de pratiques ; plus même elles approchent, plus leur affaire s’avance, plus deviennent-elles calmes, simples et nues, jusque là qu’enfin tout leur devient lumière, non aperçue et manifeste aux sens, mais certaine et véritable à l’esprit, marchant en assurance sans rien voir, et voyant tout par la dépendance et la soumission, n’ayant rien et cependant ayant toutes choses par ce même moyen. Ce qui est cause que s’habituant peu à peu à ce dénuement et à ne rien réserver pour leur assurance, elles marchent incessamment en lumière selon ce que j’ai déjà dit, comme une personne qui serait dans une rase campagne où aucun objet ne terminerait sa vue : elle ne verrait rien, mais cependant elle serait dans une bien plus ample et étendue lumière. clivAinsi en est-il d’une âme, laquelle [327] se laisse peu à peu dénuer pour n’être ni subsister et n’avoir que ce qu’elle a de la divine Providence en pure dépendance et soumission, par lequel moyen Dieu lui donne toutes choses sans que rien lui manque ni qu’elle fasse réserve ni magasin de quoi que ce soit. Et ainsi elle est acheminée au pur dénuement en lumière nue de foi, laquelle plus elle est nue et sans rien communiquer, plus elle est féconde et remplie ; et si elle communique et manifeste quelque chose c’est toujours pour corriger l’âme de quelque défaut qui est en elle ou pour lui découvrir quelque vertu qui lui manque ; et l’âme doit se servir de ces lumières pour son bien, mais en marchant toujours vers Dieu.

Il est à remarquer qu’il n’y a que les seuls défauts et l’infidélité qui arrêtent l’âme. Car de la part de Dieu, Il va et court toujours dès qu’Il a donné le don, et ainsi Il n’est jamais arrêté en sa course selon le dessein éternel de la divine Sagesse ; mais c’est l’âme qui s’arrête et c’est son grand malheur qu’il faudrait tâcher d’éviter par une constante fidélité et par la pureté, la mort et la séparation de ses inclinations. Pour finir cet éclaircissement, vous devez savoir que dès que l’âme a le don, tout dépend de sa pratique et que, tant que l’âme est pure et vide de soi-même, jamais le Soleil éternel ne manque de Se communiquer. Ainsi tout consiste à s’ajuster à cette manière de communication par la nudité, et tout cela selon l’ordre divin communiqué par la dépendance selon que je vous ai dit tant de fois, outre ce que j’en dis en cet écrit.

– 2,61 DM. L’attribution demeure incertaine compte tenu du ton particulier de cette lettre. Madame Guyon fait allusion à des difficultés avec Monsieur Bertot (Vie 1.24.3). La conduite rigoureuse dont témoigne cette lettre est typique non seulement de Bertot, mais aussi du « bon franciscain » Archange Enguerrand (comme en témoigne ses lettres de direction à des religieuses) qui appartient au même réseau mystique.

1Rendre plus petit. V. glossaire.

      1. À J. Bertot. Avant 1678? [2,68 DM]

Il y a déjà plusieurs jours que je suis pressée de vous écrire la disposition où je me trouve. Je vous prie d’avoir la bonté d’y répondre un peu au long puisque de là dépend toute la certitude de ma vocation.

Mon âme tend continuellement au repos, à la solitude et au silence et en même temps je suis dans une activité continuelle, mon esprit me fournissant toujours de nouvelles lumières sur ce que j’ai à faire dans ma famille et ici, ce qui entretient mes sens dans une vivacité perpétuelle plus grande que je ne puis dire. Il est vrai que ce qui fait que je n’y résiste pas et même que je trouve un goût que je ne puis expliquer à tout ce que je fais, c’est l’assurance que vous m’avez donnée que tout cela est l’ordre de Dieu : je le crois même connaître en ce sens que cette activité ne laisse pas d’être en unité et, pour l’ordinaire, sans aucun trouble.

Cependant je ne laisse pas d’en avoir de l’inquiétude parce que j’expérimente deux choses si contraires, savoir un état de repos et une activité sans bornes. Je vous prie donc [380] de me dire si cela doit être comme cela. Car, quoique je voie bien que ces lumières et ce repos viennent de Dieu, je ne laisse pas en même temps de craindre beaucoup parce qu’Il distribue ses dons bien différemment et que j’ai tout lieu de croire que Son dessein n’est pas de me faire aller bien loin, puisqu’Il me donne un tempérament si vif et si actif qu’à peine puis-je gagner sur moi de demeurer une heure dans mon cabinet en oraison actuelle tant mon imagination me fournit de choses à faire.

J’avoue à ma confusion que j’ai une peine incroyable à m’assujettir à ce seul point non plus qu’à aucune prière vocale. Je ne voudrais faire d’oraison que quand le mouvement m’en vient et quitter quand il passe, sans regarder au temps, au reste travailler en silence quand je le puis, et me retirer dans mon cabinet dans tous les petits moments où j’en ai la liberté.

Cette humeur libertine me fait croire ou que je me trompe ou que je recule. Il m’a passé aussi très souvent dans l’esprit que vous êtes convaincu que je n’irai pas loin, puisque vous me dites en partant que si je faisais autant d’oraison que les autres je me perdrais. Vous ajoutâtes encore que si un jour mes affaires et mes croix diminuaient, il me faudrait régler quelques pratiques de visites ou d’assemblée(s) pour les pauvres afin d’occuper mes sens.

Après toutes ces réflexions il m’en vient encore une à ajouter : c’est que je ne me corrige presque point et que j’ai tant de défauts que je ne me puis quelquefois [381] supporter moi-même. Je voudrais bien me faire quelque punition ou me prescrire quelque aumône chaque fois que je tombe dans mon défaut principal afin de voir si je ne m’en déferais pas plus tôt. Mandez-moi votre avis sans me flatter, et si je dois tout de bon prétendre où mon cœur aspire plus que jamais, c’est-à-dire à la véritable destruction de moi-même et trouver véritablement Dieu par le néant.

Voilà tout ce que j’ai lumière de vous dire à présent. J’ajoute à ce que j’ai écrit que je vois bien que j’aurai encore grand besoin d’être aidée et que si l’on me laissait, je reculerais bientôt, quoique j’ai plus envie, dans le fond, de bien faire que jamais. Je m’aperçois bien que je ne suis encore guère avant en pleine mer et que la terre n’est pas loin, pour me servir de ces comparaisons. J’ai cru quelquefois en être loin, mais j’y retournerais présentement sans m’en apercevoir d’abord si Dieu n’avait pitié de moi. Je ne me perds pas assez selon toute l’étendue que Dieu demande de moi : insensiblement je veux être quelque chose tout au moins à mes yeux. À l’oraison je ne puis m’empêcher de vouloir dire quelque mot pour témoigner mon amour à Dieu, le désir que j’ai d’être fidèle, de Le vouloir prier qu’Il ne me laisse point reculer, enfin plusieurs petits mouvements de la volonté qui, quoique délicats, ne laissent pas ce me semble de venir de mon activité propre et marquer que je veux toujours tenir à quelque chose quand ce ne serait qu’à un filet. Et cependant je ne souhaite que le néant, et il semblait par [382] mes lettres passées que j’en approchais davantage les autres années. Vous voyez que je suis encore beaucoup en moi-même et je n’y voudrais plus être. Je sais que ce n’est pas l’ouvrage d’un jour et je ne m’ennuie pas, mais ce que je souhaite est de ne pas m’égarer.

Étant aujourd’hui à nos Bénédictines1 en oraison, ce que je viens d’écrire m’est venu si fortement à l’esprit que, ayant vu sur la table une écritoire, je l’ai écrit tout à genoux. J’espère que si je demeure dans la suite en solitude comme je suis en comparaison des autres années, je me remettrai dans le bon chemin et j’aurai d’autres lumières. Je suis si peinée que je ne puis dire autre chose.

– 2,68 DM.

1 Le couvent de Montargis dont la mère Granger fut supérieure.

      1. De J. Bertot en réponse. 1678? [2,69 DM]

Ne vous étonnez pas de cette inclination que vous appelez libertine pour faire oraison seulement quand vous en avez l’instinct et pour vous laisser ensuite aller selon la nécessité des affaires pour y donner ordre. Cela en vous n’est pas sans conduite de Dieu. C’est pourquoi vous ne devez pas absolument la forcer, mais vous y ajuster doucement afin que l’Esprit de Dieu soit le principe aussi de [383] votre temps d’oraison comme de votre action ; et lorsque vous voyez que l’un ou l’autre prédomine trop, rajustez-le doucement jusqu’à ce qu’enfin ce que je vous viens de dire soit en pratique en vous. Et quoique je vous aie dit autrefois que vous aviez besoin de soins et d’affaires pour occuper vos sens, ce n’est pas une marque que vous ne soyez appelée à une grande oraison. C’est tout le contraire, comme vous le pouvez voir par tout ce que je vous ai dit. Mais comme vos sens sont fort agiles et actifs, vous devez être assurée que demeurant fort fidèle en la main de Dieu, Il ne manquera jamais de les occuper.

Pour ce qui est des défauts, en l’état où est votre âme présentement, vous devez être fort exacte pour vous en défaire, mais avec beaucoup d’humilité et de patience, pour ne pas vous étonner de vos rechutes, mais plutôt vous animer à un combat tout nouveau. La peine et la vue que vous en avez est fort bonne et une suite de l’intérieur. Mais comme ce rocher ne se mine que par la patience, toutes les pratiques que vous pourriez vous donner par vous-même ne vous seraient pas utiles. S’observer en vrai esprit d’humiliation est plus nécessaire que tout le reste ; et assurément, quand l’âme l’observe et est exacte, insensiblement elle en vient à bout et par ce moyen elle acquiert un grand fond de patience et d’humilité.

Selon ma pensée vous devez prétendre incessamment non seulement où votre cœur aspire selon l’intérieur et l’oraison, mais encore au degré de pureté et de perfection qu’il voudrait bien obtenir. Ce sont des instincts [384] inséparables de l’Esprit de Dieu qui au lieu de diminuer vont toujours en augmentant, jusqu’à ce qu’on trouve enfin la jouissance de ces désirs : ce que la sécheresse, la pauvreté, l’insensibilité ne peuvent jamais effacer dans le plus intime de l’âme, car, quoique souvent on ne s’en aperçoive pas par les sens à cause de ces sécheresses, cependant cela y est si bien gravé par l’Esprit de Dieu qui pénètre l’âme que plus elle travaille et plus elle est fidèle incessamment, plus cela augmente et se doit augmenter.

Comme tout dépend de la subordination et de la dépendance à Dieu et que ce n’est point dans ce qui est et dans ce qui paraît de plus grand à nos yeux et aux yeux des autres que consiste [nt] la perfection et la pureté de l’oraison, il est de grande conséquence de prendre bien les choses selon la vérité. Car le néant n’est pas de n’avoir rien et de ne tendre à rien, mais de n’être rien et de ne tendre à rien que par le mouvement et selon que l’Esprit de Dieu nous conduit et nous l’ordonne. C’est pourquoi un très long temps que nous faisons un peu notre néant nous-mêmes, nous aidons à notre esprit et à nos sens à n’être rien et à n’avoir rien. Mais à la suite que Dieu devient davantage le maître et notre premier principe, le vrai néant est d’avoir purement ce que Dieu nous fait avoir. Quand donc à l’oraison notre âme a quelque inclination de laisser aller quelques paroles amoureuses vers Dieu ou qu’elle est inclinée à quelque vue, sentant bien que ce n’est pas par soi-même ou par inquiétude à cause de la douce inclination, il faut la laisser aller doucement et se laisser conduire à l’Esprit [385] de Dieu. Quand au contraire l’instinct intérieur est de n’être rien et de n’avoir rien, il faut doucement patienter quoique les sens pétillent pour prendre quelque chose et pour se soulager.

Où il faut remarquer qu’avant que l’âme ait cette liberté de pouvoir s’ajuster justement à l’Esprit de Dieu pour prendre le véritable et l’essentiel néant, un très long temps elle tend par ordre de Dieu au néant, c’est-à-dire à n’être rien et à ne faire rien par choix. Quand je dis qu’elle tend à n’avoir rien et à n’être rien, ce n’est pas à dire qu’elle n’ait rien et qu’elle ne fasse rien, car elle serait inutile, mais bien de se contenter de la pauvreté et du rien que Dieu veut qu’elle ait, qui lui cache sous ce rien bien des richesses qu’elle ne connaît pas ; et par ce moyen elle arrange un million de choses dans son esprit multiplié en désirs inutiles. Et voilà le premier degré du néant qui a une étendue presque infinie quoique un peu dans le choix de l’âme à cause que Dieu n’est pas pleinement le maître et le premier principe jusqu’à ce que ce premier degré de néant soit parfait.

Mais à la suite que l’âme est devenue en quelque façon une table rase et bien polie entre les mains de Dieu, ou bien si vous voulez une autre comparaison, une boule parfaitement ronde qui n’a aucune inclination d’un côté plus que de l’autre, pour lors l’Esprit de Dieu commence à devenir le principe de tout en l’âme, et ainsi le néant commence à n’être pas seulement ce qui n’est rien, mais à être tout ce dont Dieu est le principe.clv Ce qui a été cause que les âmes les plus actives comme un [386] saint François Xavier et autres personnes vraiment apostoliques, quoique infiniment multipliées non seulement dans les productions de leur esprit, mais encore dans la diversité des opérations de leurs sens pour tout ce qu’ils avaient à faire soit pour eux soit pour la conversion des autres, étaient et opéraient tout dans le néant, Dieu étant vraiment le principe : c’est pourquoi non seulement ils faisaient infiniment des affaires et des ouvrages sublimes en la conversion des âmes et en tout ce qu’ils avaient à faire, mais encore ces mêmes choses étaient très relevées devant Dieu.

De ceci vous pouvez tirer une instruction et juger comment vous devez tendre au néant, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, car il est certain que la Sagesse divine ne nous conduit pas toujours d’une même sorte et que, pour consommer en nous Son dessein éternel, S’ajustant à notre faiblesse, Elle agit un temps d’une manière, un autre d’une autre. Et ainsi l’âme par conduite de Dieu tend tantôt au néant premier, quelquefois aussi elle est mise dans l’opération du second, et de cette façon, par diverses allées et venues, ce divin néant où Dieu fait tous Ses beaux ouvrages se perfectionne en l’âme.

Et il faut remarquer que, afin que Dieu la fasse courir à plus grands pas, Il lui donne des occasions de tout perdre intérieurement, tantôt d’une manière, tantôt d’une autre ; et par là elle a des occasions de se perdre, de s’abandonner et de se délaisser entre les mains de Dieu qui sont les moyens pour tomber peu à peu dans le néant. Car qui ne sait se passer de tout et se pouvoir appuyer sur Dieu seul, ne [387] peut tendre au néant comme il faut. Et voilà pourquoi Dieu par une providence toute particulière donne en toute manière, soit intérieurement soit extérieurement, des moyens et des occasions de s’abandonner et de se perdre, ce qui doit être beaucoup précieux, le néant en dépendant.

– 2,69 DM.

      1. De J. Bertot en réponse à six questions1. 1678? [2,70 DM]

I. Les sens peuvent-ils être féconds en manière divine avant que d’être morts et anéantis entièrement ? Les miens ne le sont pas, assurément, puisque leur activité est souvent pleine de défauts. La vivacité qu’ils ont ne vient-elle pas plutôt de leur activité première et imparfaite qui est commune à tous ceux qui ont de la vivacité et qui sont agissants ? [388]

RÉPONSE :

Les sens ne sont vivifiés que fort tard et il faut par nécessité que le centre et les puissances le soient premièrement, par la raison que la vie du centre et des puissances est la source d’où émane leur vie.

Cette vie du sens consiste en une plénitude de jouissance des états de Jésus-Christ. Et, comme ce divin Sauveur a paru visible, corporel et sensible à nos sens, aussi les sens, qui ne sont capables que des images, reçoivent-ils par elles, en cette vie qui les vivifie, capacité d’être remplis de ces images divines qui sont un don et une grâce très spéciale à l’âme. Car, comme Jésus-Christ est la plénitude des miséricordes du Père Eternel sur nous, ainsi la jouissance de Jésus-Christ dans les sens et par les sens est le comble de ses communications en cette vie.

Cette sorte de communication sensible en images divines de Jésus-Christ est très différente des images premières que nos sens prennent et reçoivent pour considérer Jésus-Christ et s’entretenir de Jésus-Christ soit dans la méditation ou bien dans les autres degrés d’oraison, même dans celui de contemplation.

Peu d’âmes arrivent ici en cette vie, ceci étant un don très relevé et un effet d’union à Dieu très sublime dont Dieu honore les âmes [389] qui ont été fidèles à parcourir les degrés d’oraison en mourant véritablement à elles-mêmes pour vivre de Jésus-Christ. Car pour parler avec grande sincérité, quoique l’on puisse dire que Jésus-Christ vit dans les âmes où la vie divine commence à être dans le centre d’elles-mêmes et aussi dans leurs puissances, cependant cela n’est point encore ce que l’on doit appeler véritablement la vie de Jésus-Christ, parce c’est en ce seul degré où les sens sont vivifiés en images divines de Jésus-Christ que l’âme est assez heureuse de recevoir la conformité divine de Jésus-Christ. Et la raison est d’autant que ce divin Sauveur non seulement a été Dieu, mais Dieu-Homme ; et par conséquent, afin de jouir de Sa conformité, il faut arriver au degré qui nous donne le moyen de l’avoir sensiblement et d’être capable des lumières sensibles de Son humanité sacrée.

Il faut remarquer ici une chose de grande conséquence : que ces images divines que les sens reçoivent pour leur donner la conformité de Jésus-Christ, ne sont en aucune manière visions ni choses qui paraissent extraordinaires. C’est une élévation de la capacité des sens par principe de grâce, par laquelle les sens voient comme ordinairement et naturellement tout ce qui touche les Mystères de Jésus-Christ. Et ainsi cela paraît fort ordinaire quoiqu’il soit très extraordinaire, tant en son principe qu’en la profondité des lumières que l’âme a pour découvrir les merveilles de Jésus-Christ et pour y voir tant de raison, tant de Sagesse et tant de plénitude d’amour pour les créatures, qu’il paraît à l’âme qui en est honorée que [390] tous les degrés de grâce qui ont précédé ne sont point dans la plénitude d’amour que celle-ci communique.

C’est vraiment là où l’on commence à découvrir le grand don du Père Eternel fait à la terre en lui donnant Jésus-Christ. C’est là où l’âme a un si facile accès à jouir de Dieu que, comme nous voyons qu’il n’y a rien de si facile à découvrir et dont nous pouvons jouir plus à l’aise que ce que nos sens peuvent apercevoir, ainsi cette faculté de jouir de Jésus-Christ par les sens est si facile et si aisée que l’âme en est plus surprise que d’aucun autre don qui a précédé. Et toute cette merveille vient à l’âme par le grand et infini don que Dieu a fait à la terre en lui donnant un Jésus-Christ, ce qui fait remarquer à l’âme la grande différence qu’il y a entre le don de Dieu dans la Justice originelle et dans l’Ancien Testament d’avec celui de la grâce chrétienne dans le Nouveau. Comme le premier était le don de Dieu, ce second est le don de Jésus-Christ Dieu-Homme en surabondance merveilleuse : « Veni ut vitam habeant, et abundantius habeant2 ». C’est vraiment dans ce degré des sens revivifiés que l’on commence à comprendre cette abondance par le don de l’Humanité Sacrée.

On pourrait ici dire beaucoup de choses sur cela, mais il n’est pas temps. J’ai voulu seulement en dire ce peu afin de faire voir un échantillon de l’emploi de la vie des sens.

Or pour arriver à cette vie, il est impossible que cela se fasse ni s’opère que par la [391] mort. Et, comme cette grâce de la vie des sens est un si grand don, il est certain aussi que la mort qui doit précéder est très longue, et commence même dès les premiers degrés d’oraison. Je viens de dire que peu d’âmes arrivent à cette vie des sens, je dis aussi que peu d’âmes y sont disposées par les morts qui sont préalables et nécessaires pour cette vie. Et comme il est certain que cette vie des sens est un dessein spécial de Dieu sur les âmes, aussi Dieu dispose-t-Il et donne-t-Il des sens qui soient vifs, actifs, forts et soutenus d’un bon esprit naturel, mais spécialement fort judicieux. Et comme ces sortes de sens sont vifs et actifs, ils ont des croix pour mourir fort violentes et pénétrantes de manière qu’il faut bien de la force pour soutenir leur opération en les faisant mourir. Nous avons parlé en beaucoup d’endroits de ces sortes de morts, et il faut remarquer que l’amplitude et la profondeur de cette mort des sens est autant étendue que la vie divine le doit être. C’est pourquoi, s’il était nécessaire d’en parler, il faudrait pour le moins un temps aussi long et une lumière divine presque aussi profonde que pour parler de la vie divine des sens revivifiés.

Il ne faut donc pas s’étonner si au degré où vous êtes, vous ne sentez que la vivacité de vos sens qui vous peinent, de la sécheresse et un million d’autres petites croix qui vous pénètrent de toutes parts : c’est ce qu’il vous faut présentement et c’est le moyen divin par lequel Dieu Se communique en votre degré. Car, comme si vous étiez assez heureuse d’arriver par la suite à la vie divine des sens, [392] cette vie communiquerait grâce et serait le canal par lequel les lumières et la participation de Jésus-Christ vous seraient données, la mort et les croix de vos sens qui la causent doivent être présentement le canal et le moyen des dons de Dieu et de Ses miséricordes.

Ainsi il est certain que l’âme étant fidèle, il n’y a point de moment que la moindre contrariété, la moindre peine et le reste que le naturel et la vivacité des sens vous peu [ven] t causer ne puissent être un moyen de grâce, l’étant de mort. Toute la difficulté est que l’on veut toujours vivre avant que de mourir et que l’on ne peut comprendre que la mort soit une vie (quand je dis la mort, c’est-à-dire la peine que l’on a à mourir, et tout ce qui nous cause la mort) ; cependant il est certain que ces moments sont infiniment précieux et qu’ils renferment le don de Dieu, non seulement pour le donner au moment, mais pour le conserver pour les états futurs, si l’âme est fidèle.

N’est-il pas vrai que qui aurait considéré les pensées et l’agitation des saints Apôtres au temps de la mort de Jésus-Christ et tout ce qui s’opérait en l’Église ou en la personne de ce divin Sauveur, aurait vu des gens non seulement tout écrasés et en perplexité à l’égard de ce qui devait arriver, mais bien plus tout doutant et hésitant sur la vérité de ce que Jésus-Christ était et de Ses promesses ? Cependant c’était pour lors le temps de la source du bonheur qui devait suivre. Mais si vous tournez de face la médaille et que vous voyez leurs esprits et leurs cœurs dans la première apparition de Jésus-Christ, vous les trouverez dans un transport de joie et dans des sentiments tout [393] pleins de reconnaissance et de fidélité, étant vraiment humiliés de ce qui était arrivé auparavant.

Si nos yeux étaient dessillés pour découvrir la vérité telle qu’elle est, nous serions surpris de la situation de notre cœur et de notre esprit dans les temps des morts, des peines et des humiliations de ce même esprit et de nos sens et nous verrions que nous n’avons qu’une incrédulité continuelle et un affaiblissement de cœur toujours semblable à celui de ces saints Apôtres. Nous ne parvenons presque jamais à la lumière et à la fidélité constante pour estimer les morts et pour en faire usage. Je sais bien que très souvent cette faute vient de ce que l’on croit que ce sont des choses naturelles et qui viennent par nos défauts. Mais il n’importe, il en faut être humilié et en faire usage comme de choses divines d’autant que tout doit et peut servir à la mort.


II. Puisque l’on ne peut rectifier les puissances ni les sens à moins que de les détruire entièrement, puis-je croire que les lumières qui me viennent sont purement de Dieu, n’ayant point passé par toutes les agonies qui précèdent la mort réelle et véritable ? [394]

RÉPONSE :

Il ne faut pas attendre que les puissances et les sens soient actuellement morts et rectifiés pour pouvoir espérer d’avoir des lumières et des grâces en ces parties de notre âme. Il est vrai qu’elles ne sont pas si pures. Mais il est toujours constant qu’il y en a et d’aussi pures que leur mort est avancée : ainsi à mesure qu’elles se rectifient, les grâces s’augmentent et deviennent plus pures. Au commencement de la mort, les désirs de mourir commencent à faire naître ces miséricordes, et à mesure que ces désirs se changent en effets, ces lumières augmentent et de cette manière successivement chaque chose se perfectionne.

Les personnes qui ne sont pas suffisamment expérimentées en l’oraison et au discernement de la conduite de Dieu jugent toujours que la grâce et les lumières ne peuvent demeurer avec les défauts et les imperfections. Cela ne se trouve pas tel, car quoiqu’il y ait encore bien des défauts de mort en nous, les lumières ne laissent pas d’y être et la divine Bonté ne manque pas à nous les communiquer afin de nous encourager de plus en plus et nous animer à mourir fidèlement.

Ce n’est pas donc une raison pour dire qu’il n’y a point de grâce ni d’oraison en une âme quand on remarque encore bien des défauts, et l’on ne doit pas juger par là que ce que l’on voit de lumière en cette âme [395] soit faux. Mais quand on voit que ces lumières ne portent pas à mourir peu à peu à soi et n’endorment pas les instincts, c’est bien pour lorsque l’on doit soupçonner quelque chose de mal et travailler peu à peu pour s’animer afin de faire usage de la grâce et de la lumière.


III. (Lettre à l’auteur). De même, ma mémoire ne doit-elle pas se perdre entièrement avant que de devenir si féconde ? Je vous ai ouï dire qu’elle se perdait en un point que dans les affaires on se trouvait fort embarrassé. Et même à présent je suis souvent comme cela dans tout ce que j’entends dire et dans tout ce que je vois qui ne regarde pas mon état présent. Car même pour le passé, je ne retiens rien de toutes les choses que j’ai vues que si confusément que je ne pourrais rapporter aucune particularité. Cela est pénible dans les conversations et attire de l’humiliation. Enfin, elle est très vide de toute idée excepté [396] (comme je vous ai mandé) pour le présent de ce que je puis faire dans mon état. Cependant je ne la crois pas morte pour les raisons ci-dessus. Et, par une route contraire, d’où vient que la vôtre qui est morte il y a longtemps et qui est revivifiée, manque souvent à vous fournir dans les affaires ce qui est nécessaire ? Pardonnez-moi si j’approfondis trop, mais cela m’est venu sans y penser, et c’est pour le bien public.

RÉPONSE :

Pour ce qui est de la mort de la mémoire de l’entendement et de la volonté, c’est une sorte de mort bien différente de celle dont nous parlons et dont nous avons parlé jusqu’à présent, car la mort des sens et des puissances dont nous parlons est une mort pour les rectifier en vertu et en pureté des pratiques chrétiennes. Mais la mort de ces puissances dont vous me parlez en cette [397] demande se fait par un écoulement de ces puissances en Dieu qui en est le principe, et qui supplée à l’office qu’elles nous rendraient ; et ainsi cette mort est toute autre chose et une suite dont il n’est pas temps de parler présentement.

La mort de la mémoire dont vous voulez parler est une rectification en pureté par laquelle l’âme est purifiée d’un million de ressouvenirs et d’usages de son pouvoir et de sa capacité par elle-même, et comme Dieu veut toujours attirer l’âme de plus en plus à Soi pour la simplifier et pour l’unir, aussi par providence lui retranche-t-Il les ressouvenirs et les soins de diverses choses non absolument nécessaires ; et à mesure que l’âme se laisse conduire à Dieu et qu’elle est fidèle à cette simplicité et à son union, Dieu ne manque pas à lui fournir les choses selon le besoin. Ce n’est pas que Dieu ne permette très souvent, par providence, qu’elle les oublie, mais c’est pour lui donner lieu de mourir, et selon son degré de mort ces oublis ne laissent pas de lui servir, Dieu S’en servant pour son bien.

Il est donc très vrai que cette simplicité et cette union s’avançant, la volonté devenant plus amoureuse et inclinée vers Dieu, la mémoire, comme un papillon, peu à peu se brûle et perd ses ailes et sa capacité d’entendre et de se ressouvenir par ce même amour, c’est-à-dire par son approche plus grande de Dieu. Les degrés de cette perte de mémoire sont très grands et très longs, correspondant à la grâce qui nous fait trouver Dieu. Cette perte ne nous doit point brouiller ni inquiéter, mais aussi nous ne devons pas l’avancer ni la [398] procurer d’autant que nous pourrions nuire aux affaires et à ce qui serait ordre de Dieu sur nous. Il faut en ces rencontres se comporter comme nous avons déjà dit à l’égard de la simplicité.

Mais de juger promptement que ces oublis et ces étourdissements de mémoire sont des morts de la mémoire, et par conséquent des pertes de cette puissance en Dieu où elle se trouve non seulement comme en son origine, mais encore plus comme dans sa source très féconde, il ne faut pas le croire facilement. L’entendement et la volonté sont perdus un très long temps bien plus tôt que la mémoire, et la perte de cette puissance est le dernier point que Dieu nous fait trouver en cette vie. Ainsi il est certain que ces manques de mémoire qui viennent même par grâce ne sont pas de vraies pertes, mais bien des dispositions et des approches de Dieu qui peu à peu fait éclipser et diminue un peu l’éclat de cette puissance. Les étoiles ne se perdent pas au lever du soleil, mais se cachent un peu : ainsi en est-il de la mémoire dans l’approche de la lumière divine. Il faut ménager doucement les choses en cette rencontre et les abandonner beaucoup à la Providence. Car, comme vous me parlez, vous devez faire ce que vous pourrez pour vous souvenir des choses, et si cependant après ce soin vous les oubliez, laissez-les à la divine conduite.

Je dis bien plus : les âmes même plus avancées où cette perte commence à se trouver et dans lesquelles la mémoire récoule en Dieu, ne laissent pas d’avoir ces oublis tout de même. Car en cette vie, quelque perdue [399] que puisse être une puissance, Dieu ne la donne jamais au gré et à la volonté propre de l’âme, mais bien à la Sienne, et ainsi ces âmes, même plus avancées en perte de leur mémoire ou de leurs autres puissances, ne les ayant que par dépendance de Dieu, en ont souvent des éclipses. Tout ce qu’elles ont de plus que le commun, outre le bonheur de leur perte, est qu’étant davantage en Dieu par cette même perte, elles ont leur puissances plus vives qu’elles ne les avaient naturellement, et cette vivacité augmente selon la perte plus grande de la puissance. Ce ne serait pas même un bonheur à l’âme en cette perte de jouir de la mémoire ou de quelque autre puissance à son gré sans qu’elles demeurassent en la conduite de la Providence, ce qui leur est un très grand bien par les diverses rencontres de morts que la divine Providence leur cause par les oublis inopinés et par les surprises des autres puissances. Ainsi généralement quand on parle de mort de l’âme et de ses puissances, et de les retrouver, cela ne s’entend jamais et ne doit jamais s’entendre que par disposition amoureuse de la divine Providence et de la conduite divine qui en devient le principe.

Et je ne puis ici me passer de dire un mot de certaines âmes qui se croient si élevées en lumière de Dieu et en Dieu qu’elles ont à leur gré selon leur volonté Ses communications, de manière qu’il n’y a qu’à leur dire une chose pour avoir, aussitôt qu’elles le veulent, lumière et réponse divine. Ces choses ne sont point telles dans la vérité profonde : Dieu est un miroir volontaire, qui fait voir comme il Lui plaît les choses ; et ainsi notre âme [400] approchant de Lui et se perdant par ses puissances en Lui, ne fait pas usage d’elles et de toutes choses comme elle le veut, mais bien comme Dieu veut. Si bien qu’il est très véritable que c’est contrarier l’ordre divin, en toutes ces voies d’oraison, de ne pas se soutenir autant que l’on peut dans l’ordinaire, et ensuite s’abandonner à la conduite de Dieu.


IV. (Lettre à l’auteur). Pour cet instinct de pureté intérieure, je l’ai toujours ressenti, mais présentement c’est comme un flambeau qui me fait voir un abîme d’imperfections naturelles dont je ne vois point le fond, et dont sans un miracle je ne crois point pouvoir sortir ; et à présent mes fautes continuelles sont des sottises et des imprudences, ce qui m’attire de bonnes humiliations. Je suis néanmoins tranquille sur cet article après ce que vous m’avez mandé.

RÉPONSE :

Il est très vrai que plus la lumière divine s’augmente dans une âme et plus elle perd [401] le moyen distinct, devenant plus lumineuse, plus aussi découvre-t-elle ce que l’on est en vérité. Les instincts que Dieu met en nous pour la pureté et pour les vertus nous découvrent bien quelque beauté des vertus, et ainsi nous anime à nous purifier pour les avoir. Mais quand ces instincts deviennent lumière et sont lumineux, ils nous découvrent vraiment ce que nous sommes selon leur degré de lumière, et à mesure que leur lumière augmente, la découverte de notre nous-même et notre impureté foncière se manifeste. C’est même par ce moyen que l’on discerne la pureté véritable et la vérité de telles lumières, ce qui souvent humilie beaucoup et nous fait voir bien des sottises que nous faisions auparavant sans les connaître. Un enfant dont le discernement n’est pas encore assez avancé fait bien des faiblesses et a quantité de manques de jugement sans qu’il les voit et en soit humilié, mais à la suite que la raison s’avance elle lui fait voir les bassesses de sa jeunesse.


V. (Lettre à l’auteur). Je ne puis m’empêcher de parler d’un autre instinct quoiqu’il n’en soit pas parlé dans la lettre, que j’ai ressenti dès le commencement que j’ai été touchée de Dieu, et qui, quoique souvent caché par mes fautes et par les ténèbres et sécheresses, a toujours augmenté : c’est un certain principe de vie, tantôt [402] comme un amour secret et inconnu, tantôt comme une faim insatiable de Dieu, enfin comme une pierre qui tend à son centre, ou plutôt tout cela ensemble, car tout est renfermé dans cette simplicité. Au commencement j’en parlais comme d’une chose que je croyais commune à tous ceux qui voulaient être à Dieu, mais cela n’est pas à ce que je crois. C’est ce que j’ai appelé présence de Dieu. Je n’en ai jamais eu d’autre, et cela plus ou moins : selon les degrés cela est plus ou moins simple.

RÉPONSE :

Cet instinct et ce penchant de votre âme vers Dieu est un don que Dieu communique à l’âme qu’Il veut approcher de Lui par l’oraison et par les communications de Ses plus particulières grâces ; ce don est plus ou moins fort selon le dessein éternel d’une plus grande ou moindre approche. Ce don qui est proprement un instinct, une pente, un poids, une tendance, une inclination, vient par une véritable touche de Dieu dans le centre et dans les parties de notre âme pour les faire vraiment recouler vers Dieu. Cette touche est un mouvement de notre âme vers son centre. Et [403] tout de même que nous voyons que chaque chose tend à son centre par son inclination — une pierre tend en bas et a toujours son poids qui l’y incline, le feu tend en haut, et ainsi du reste — il en est de même de l’âme touchée de Dieu. Et ce mouvement, ce penchant et cette inclination est lumière, est amour, est tout : par conséquent, est présence de Dieu, est oraison, est toute chose qui se réveille différemment selon la diversité des grâces et des exercices dont l’âme est réveillée.

Cette touche est générale et commune à toutes les âmes appelées spécialement pour recouler3 vers Dieu, leur origine, mais elle est différente en chacune selon le degré du dessein de Dieu. Toutes les âmes ne l’ont pas : les unes ne sont touchées que pour éviter le péché mortel, les autres de plus pour les vertus, les autres un peu plus davantage pour quelques pratiques plus avancées. Mais pour ce qui est de cette touche qui donne le penchant et l’inclination à toute l’âme secrètement et inconnuement pour recouler vers Dieu comme son centre, c’est par une touche de Dieu même qu’elle se réveille en l’âme. Il y a des âmes où ce réveil et cette touche est si forte qu’on la peut comparer à un torrent qui va incessamment se précipitant jusqu’à ce qu’enfin il arrive dans son centre qui est la mer4. Ainsi cette touche est très différente en toutes les âmes qui sont touchées de Dieu, mais il est toujours vrai qu’il faut par nécessité qu’elle survienne avant que l’âme ait le penchant continuel pour y arriver.

Comme c’est une grande grâce, il faut tâcher de la ménager et faire tout ce que l’on [404] peut pour la mettre peu à peu en liberté, et par ce moyen elle entraîne insensiblement l’âme en son origine. Une pierre retenue a bien son poids et sa pesanteur pour tendre à son centre, mais elle n’a pas le mouvement : dégagez-la et lui ôtez les empêchements qui l’arrêtent et vous verrez que selon son poids elle se précipitera sans arrêt jusqu’au lieu où est son véritable repos.


VI. (Lettre à l’auteur). Pour le repos dont j’ai parlé ce qui me le rend un peu suspect, c’est parce qu’il me rend à l’extérieur moins gaie. Car comme je n’ai personne à qui je puisse ouvrir mon cœur, toute ma joie et mon contentement est de me taire. Je ne puis prendre plaisir à ce qui divertit les autres : hors ce qui est de mon devoir, le reste souvent me resserre le cœur et me peine ; je l’ai bien éprouvé depuis peu, n’ayant pas eu la même liberté. Quoique je sois pleinement contente comme je ne vois que des objets tristes, je crains de la [le] devenir. Ayez la bonté de m’expliquer pourquoi vous m’avez dit souvent que vous ne le craignez pas pour moi, car j’en ai [405] quelquefois de petites attaques qui font en moi des effets très mauvais qui seraient trop longs à dire.

RÉPONSE :

Il faut beaucoup estimer le repos intérieur comme la fin où Dieu tend en ses opérations et même comme le moyen de ses grâces plus particulières. Cependant comme, par une sagesse admirable de Sa divine Majesté, Ses dons sont en cette vie mélangés de nos faiblesses et que peu d’âmes arrivent à les recevoir purement sans mélange, il est d’importance de les ménager en y conservant la nature ; autrement les plus grands et les plus purs dons pourraient l’affaiblir à la suite et lui causer du mal. L’oraison qui est le véritable commerce avec Dieu est le plus grand [don] que nous puissions recevoir actuellement. Cependant étant reçu sans conduite, il peut lasser et ainsi non seulement affaiblir la nature, mais encore l’oraison même, le sujet se gâtant.

J’en dis autant du repos intérieur : il faut y être fidèle pour soutenir et élever l’âme, mais il est bon de le ménager afin qu’elle ne se laisse pas insensiblement accablée à la fainéantise d’esprit qui peu à peu attire à soi la mélancolie. De quoi il faut extrêmement se donner de garde, comme d’un venin non seulement très pernicieux, mais très présent : c’est pourquoi faites ce que vous pourrez pour vous en sauver. Je vous ai [406] dit autrefois que je ne la craignais pas tant pour vous, parce que vous êtes plus en état de discerner le mal qu’elle vous peut causer, mais en la vérité, si vous n’y prenez garde, ayant tant d’occasions qui vous y peuvent faire tomber, insensiblement vous vous en trouveriez accablée. C’est pourquoi il est de conséquence de la prévenir, et même de la soupçonner en bien des occasions où la nature ne voudrait pas la qualifier de mélancolie, afin que, la découvrant, vous tâchiez de la combattre en toutes manières, tant en l’outrepassant qu’en vous retournant amoureusement vers Dieu pour en faire par ce moyen usage divin d’abandon en Son divin ordre. Un cheveu, ni une feuille ne tombe pas sans mon Père, dit Notre Seigneur4.

Ainsi tout est ordre divin et effet de Sa divine Sagesse pour notre honneur et pour notre conduite. Qu’y a-t-il de plus consolant pour une âme désireuse de lui plaire ?

– D. M. 2.70.

1 Les questions sont des « lettres à l’auteur [Bertot] », comme indiqué entre parenthèses à partir de la question III.

2 Jean, 10, 10 : Je suis venu afin qu’elles aient la vie, et qu’elles l’aient plus abondante.

3 Couler de nouveau (Littré, qui cite Bossuet).

4 Comparaison qui sera reprise par Madame Guyon : « … elles ont toutes une impatience amoureuse de se purifier, et de prendre les voies et moyens nécessaires pour retourner à leur source et origine, semblables aux rivières, qui, après qu’elles sont sorties de leurs sources, ont une course continuelle pour se précipiter dans la mer. » (Les Torrents, chapitre I.)

5 Luc, 21, 18 ; Matthieu, 10, 29-30.

      1. De J. Bertot. 1678? [3,32 DM]

Je vous assure, madame, que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu, et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches, n’ayant fait nulle différence de votre présence et de votre absence, départ et éloignement. Les âmes unies de [127] cette manière peuvent être et sont toujours ensemble autant qu’elles demeurent et qu’elles vivent dans l’unique nécessaire : là, elles se servent et se consolent aussi efficacement, pour le moins, que si elles étaient présentes, et la présence corporelle ne fait que suppléer au défaut de notre demeure et perte en Dieu.clvi

Assurez-vous donc, madame, que j’ai et que j’aurai grande joie de vous pouvoir être utile en quelque chose en vous répondant et vous disant en simplicité les petites lumières que Sa Bonté me donnera et que je souhaite vous être fort efficaces. Pour ce qui est de la reconnaissance, il n’en faut point d’autre sinon de se voir et de se trouver en union en Dieu, chacun selon sa manière et son degré ; et là, on se rendra plus que tous les compliments humains ne pourraient nous dire.

C’est la misère présente du monde qui ne fait agir que par les sens et qui tient toute autre manière comme une chose chimérique et non réelle. D’être privé de ses amis et de toutes choses généralement dès que les sens ne les aperçoivent plus, cette manière des sens est l’origine de tant de croix pour les hommes et les rend si misérables dans la vie présente qu’on peut dire sûrement qu’une personne commence d’être malheureuse dès cette vie aussitôt qu’elle naît, et qu’elle ne finit son malheur qu’en mourant, supposé qu’elle soit sauvée. Mais au contraire les âmes qui sont assez heureuses de pouvoir trouver Dieu en soi dès cette vie, commencent leur bonheur dès aussitôt que cette lumière commence, et ce même bonheur va toujours augmentant autant qu’elle leur donne Dieu [128] de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin elles soient en état de pouvoir voir et converser par ce moyen : car assurément l’âme, dans la suite, peut être si bien en Dieu qu’elle y trouve toutes choses et y jouit de tout. Les sens n’ont pas toujours là leur compte, mais, à la suite que la divine lumière qui cause ce bonheur s’augmente, elle les calme et réduit peu à peu à la raison, voyant qu’encore qu’ils ne trouvent pas toujours selon leurs désirs toutes choses, ils ne laissent pas de les avoir plus abondamment sans comparaison que s’ils les avaient par leur moyen. Et ainsi comme Dieu est l’infaillibilité même et le principe de toute fidélité, bonté et amour pour les créatures, ayant le moyen d’en jouir fort facilement, on trouve là sans peine le moyen de se contenter. Il est donc d’importance très grande de mourir peu à peu au procédé des sens, à leurs façons d’agir et à leurs lumières, afin que, se servant de la foi qui nous fait être et demeurer facilement en Dieu et y trouver tout notre nécessaire, nous y trouvions aussi notre joie véritable, et généralement tout ce qui nous manque.

Ceci paraît fort difficile et souvent impossible aux personnes qui n’en ont pas l’expérience et jugent selon les sens, mais en vérité, je ne saurais exprimer combien il [cela] est facile aux âmes qui sont assez heureuses d’avoir le don de la foi et qui ne s’amusent à rien discerner selon les sens, mais bien qui voient tout et jouissent de tout selon la foi.

C’est donc là que l’on trouve ses amis et qu’on leur est plus utile qu’en toute autre manière, car en les trouvant on ne laisse pas [129] d’avoir Dieu et de jouir de Lui. Et au contraire, quand on a ses amis et qu’on est occupé par les sens, pour l’ordinaire on est peu en Dieu et on leur est peu utile.

Ce n’est pas [le cas lors] qu’ayant trouvé Dieu par la foi, quoique l’on soit avec ses amis et que l’on travaille pour eux avec les sens, on ne laisse pas d’être en Dieu et qu’ainsi ils n’occupent pas, mais plutôt renvoient l’âme en Dieu par le petit travail et service qu’on leur rend à cause de la charité qui est exercée.

Il faut bien savoir qu’une âme destinée à arriver en Dieu et à jouir de Dieu en foi de la manière susdite est destinée à la mort et qu’elle peut bien s’attendre incessamment à mourir par toutes choses. Il y a une Sagesse qui accompagne tous les moments de telle âme pour lui faire trouver l’occasion de mourir et des morts en toutes choses : je dis une Sagesse, car assurément ce ne sont pas les choses en elles-mêmes qui font mourir au point qu’elles nous causent la mort, mais bien un secret de Sagesse de Dieu qui s’y rencontre et qui nous les approprie si bien que nous trouvons à chaque moment de notre vie que c’est vraiment cela qu’il nous faut pour mourir à nous-mêmes.

Ce n’est donc point pour l’ordinaire les grandes choses qui nous donnent la mort en nous accablant, mais bien un million de petites qui se rencontrent dans notre état et qui semblent fourmiller et naître à l’improviste, si bien que nous ne sommes pas plutôt crucifiés par une qu’une autre succède. Et ainsi il nous paraît (si l’âme est fidèle à sa lumière et à Dieu) que selon que l’âme avance ses démarches, les [130] croix aussi la précèdent et font vraiment le vide que Dieu qui suit ces croix remplit. Car telles croix vont toujours faisant mourir l’esprit et la raison en attaquant un million de petites recherches d’amour propre que nous remarquons bien ensuite à la venue de Dieu, qui faisaient plénitude et qui, par conséquent, l’empêchaient. Tout ce qu’il y a à faire c’est de mourir sans mesure, sans règle, sans ordre. Dans la suite on trouvera que ce procédé de mort par toutes les petites rencontres de notre état et condition faisant beaucoup naître la lumière de Dieu en nous et nous mettant de plus en plus en Dieu, y met ordre et arrange merveilleusement bien ce que nous croyons se gâter et se renverser par les morts et par les croix.

[C’est là] où il faut remarquer que toutes telles croix et morts attaquent toujours puissamment les sens, la raison et par conséquent tout le procédé humain et font par là insensiblement, et comme sans s’en apercevoir, régner magnifiquement la foi au-dessus des sens et de l’esprit. C’est par là que l’âme se dérobe de ses sens, de sa raison et de tout son peuple, je veux dire de ses passions et de ses appétits pour entrer et vivre dans la région de l’esprit ou, pour mieux dire, dans la région de la foi où elle trouve Dieu en vérité et plus facilement que nos yeux ne trouvent le soleil en rase campagne et en plein midi. Mais, ô malheur ! le procédé des sens est si difficilement détruit, et les morts et les croix leur sont si amères qu’incessamment ils attirent l’esprit éclairé de la foi à leur compatir et à s’amuser à ce qui les étourdit.

Soyez donc fidèle, je vous prie, à ne pas laisser passer le moindre moment de ce qui vous arrive par providence parce que chaque moment de mort est infiniment précieux, la vie divine y correspondant. D’abord l’âme est en peine au milieu de ces morts comment elle en usera et comment elle s’en servira. Mais un peu de courage et de patience, et vous trouverez que votre âme s’y ajustera si bien qu’elle y trouvera son bonheur, y trouvant Dieu. N’avez-vous jamais vu travailler à une statue de pierre ou de marbre ? Les premiers coups de ciseau et de marteau qu’on y donne semblent gâter et défigurer cette masse, mais quand à force de coups elle commence ensuite à recevoir quelque figure, pour lors, on remarque avec joie ce que les coups qui suivent font pour former et polir cette statue.

Il est vrai que du premier abord que l’âme entre dans le procédé de la divine Sagesse en mort, ce n’est que comme une confusion, quoique en paix, à laquelle on s’abandonne par une lumière au-dessus de soi, et comme se soumettant à l’ordre de Dieu. Mais à la suite que ces croix et ces morts donnent Dieu, l’âme est [si] surprise du bonheur qui lui vient par ce moyen qu’elle devient paisiblement amoureuse des croix et des morts, d’autant qu’elle remarque par un miracle qu’elle ne comprend pas ni ne peut comprendre que, comme cette statue vient en quelque manière du fond de la pierre, aussi ces morts font rencontrer Dieu ou deviennent Dieu par le fond de l’âme, si bien qu’autant qu’elle meurt autant elle vit et voit pour lors la mort comme source de sa vie. [132] Ce qui fait qu’elle estime infiniment toutes les petites occasions qui lui arrivent, ne pouvant faire aucun choix pour ce qui les concerne et aussi ne pouvant ne les pas recevoir avec un accueil tout plein d’amour quoique souvent insensible. Et ainsi l’âme trouve que tout son bonheur est de se laisser en la main de la Providence pour tout choix, pour toute élection et pour toute sa conduite.

Car les âmes qui sont destinées à mourir de cette manière en foi, doivent tellement mourir à elles-mêmes que dans la suite elles ne voient pas un moment qu’elles doivent choisir pour être d’une manière ou d’une autre, pour être dans un lieu ou dans un autre, pour être d’une façon qu’elles pourraient désirer ou d’une autre. Mais plutôt elles demeureront toujours dans la main de Dieu pour tout et toutes choses leur seront égales. Et au contraire, quand l’âme y a quelque part, il n’en va pas de même. Car toutes choses déchoient autant de leur opération pour donner Dieu à [une] telle âme qu’elles sont dans Son choix et dans Sa volonté.

Oui, mais, me dira-t-on, c’est donc une étrange captivité de n’user et de ne pouvoir user en rien de sa propre volonté ! C’est là au contraire que commence la vraie liberté, et autant que nous sommes en la main de Dieu pour n’avoir que Son unique conduite, autant le cœur se trouve vraiment en liberté.

Si l’âme n’avait expérimenté cet effet admirable de toutes les petites morts et croix de l’état d’une âme en foi, elle ne croirait jamais que telles dispositions pussent arriver à un si sublime état ; cependant il est très vrai et il n’en faut nullement douter. Il est même [133] de grande conséquence d’accommoder peu à peu par la lumière d’autrui les sens et l’esprit à cette divine lumière afin de recevoir de moment en moment toutes les morts et toutes les croix qui arrivent, sans hésiter pour s’en délivrer, en les côtoyant et en se laissant perdre et mourir avant qu’elles le peuvent faire. Car par là, la divine lumière s’augmentera beaucoup et, peu à peu, elle nous fera voir par notre propre fond la vérité que nous découvrons par la lumière d’autrui, de manière qu’à la suite qu’une âme commence de s’avancer en Dieu, elle soupçonne l’accroissement et l’augmentation des démarches de Dieu par les croix et les morts qui lui surviennent, de sorte qu’après plusieurs expériences chaque moment de croix ou de mort lui devient infiniment précieux, ce qui la sollicite à demeurer en pauvreté et perte autant qu’elles sont et subsistent.

Et afin d’expliquer davantage ceci comme une chose fort nécessaire, posons une âme qui soit en Dieu et en lumière divine : une affaire de son état, un embarras, un procès, une faiblesse qu’elle commettra (et ainsi de tout ce qui peut arriver généralement, car je n’excepte rien) y mettant l’abjection et la confusion qu’on peut avoir dans le monde, quelque chose, donc, de pareil lui embarrassera l’esprit, y jettera de l’obscurité et du trouble et un million d’autres effets qui paraissent effacer les traces de Dieu, embourber l’âme en elle-même, la jeter dans les embarras et lui causer un million d’effets tout contraires à ce qu’elle juge lui être nécessaire selon son degré d’oraison. L’âme, désireuse de sa perfection en [134] son commencement, voit tels effets de mort, travaille aussitôt, et même doit travailler pour trouver Dieu et ajuster ce que tels effets ont pu gâter. Mais au degré que j’écris, à telle âme il n’y a qu’à subsister passivement et porter l’effet de la mort en passivité nue tout le temps qu’elle durera, et l’on verra que la pointe de la mort donnera la vie et fera ainsi autant de jour qu’elle a été longue, pénible et renversant tout notre procédé propre et toute notre façon d’agir envers Dieu. Et cette manière dure jusqu’à la fin de la vie, changeant cependant selon le degré de lumière de plus au moins.

Par là, madame, vous voyez combien vous devez priser chaque moment de mort et de croix de quelque part qu’elles viennent et que vous leur devez donner un favorable accueil dans votre âme. Il est vrai, madame, que nous avons un grand voyage à faire et dont on ne voit l’éloignement que lorsque l’on est déjà beaucoup avancé dans le chemin, ce long voyage étant d’aller du fini à l’infini, du créé à l’incréé, de l’impur à la pureté même, et enfin de la créature en Dieu. Or quand l’âme commence déjà à sortir d’elle-même et par conséquent à goûter un peu de l’Être infini qui est infiniment au-dessus de la créature et infiniment éloigné de ce qu’elle peut avoir et de ce qu’elle peut goûter, il se fait en elle un certain désir, un instinct inconnu de tout outrepasser et de ne se pouvoir contenter de rien qu’elle ait. Il semble que l’esprit dit toujours en sa course et en s’avançant : « ce n’est point ce que j’ai que je cherche », et qu’il se fait un certain mouvement, [135] inconnu, d’avancer toujours, que l’on a et que l’on n’a rien, que l’on désire tout et que l’on ne désire rien, et qu’ainsi en vérité l’âme est en tout ce qu’elle a pour l’intérieur et en tout ce qui lui arrive comme un voyageur est pour les hôtelleries : il y passe et il y demeure autant que la nécessité le requiert, mais non pas pour s’y arrêter, et ainsi il est toujours en mouvement, quoique en repos. Cette disposition de votre esprit est vraiment une touche de Dieu et une disposition certaine de Son approche, laquelle doit augmenter autant que Dieu S’approchera encore davantage. Et même, les âmes qui sont beaucoup arrivées en Dieu et qui ainsi sont au-dessus d’elles-mêmes, ne jouissent jamais un moment de ce qu’elles ont, ne jouissant jamais de Dieu que par ce qu’elles n’ont pas.

Il faut qu’une âme ait un peu d’expérience pour entendre ceci et pour comprendre l’agilité et la course que Dieu imprime en une âme aussitôt qu’Il l’approche de Lui et la met en Lui. Il suffit que je vous assure que cela doit être tel sans plus nous étendre sur cela qui serait de longue déduction, d’autant que cela est inséparable de Dieu et propre à toutes les âmes qui approchent de Dieu et qui commencent d’être en Lui. Si bien que celles qui sont déjà fort avancées en cet Être infini et par conséquent qui boivent abondamment à la source, et sont jugées heureuses parce qu’elles possèdent abondamment les merveilles qu’on leur communique (soit des perfections de Dieu ou des Mystères et enfin de la jouissance de cet Être infini), sont cependant les plus pauvres d’autant que, quoiqu’elles aient abondamment [136], elles n’ont rien en comparaison des âmes moins avancées : car leurs sens et leurs puissances ne peuvent rien retenir et il faut par nécessité que cette source qui découle abondamment en elles recoule dans la même source en les faisant recouler elles-mêmes avec autant de vitesse en la même source que ce qu’elles reçoivent est grand. Et ainsi il ne leur demeure rien qu’une agilité bien plus grande pour outrepasser tout et aller en se reposant après cet Être infini qui les attire.

Vous n’avez donc qu’à vous laisser doucement et suavement aller et faire votre voyage, et autant que vous serez nue et déchargée de tout vous serez plus en état d’avancer. Ne rien avoir de cette manière est beaucoup avoir. Courir de cette manière est vous reposer et jouir pour vous remplir quoique en vous vidant et cela en unité et sans que vous ayez rien à craindre, car pourvu que vous vous laissiez aller et que votre âme se laisse mourir de cette manière en courant après Dieu, elle Le trouvera assurément.

– 3,32 DM. L’attribution demeure incertaine.

      1. De J. Bertot. 1678. [3,33 DM]

J’ai bien de la consolation de recevoir de vos nouvelles et d’apprendre par vous-même le désir que vous avez de votre perfection et de travailler tout de bon à la rectification de tout ce qui n’est point selon l’ordre de Dieu en vous. Je vous assure que je [137] désire de tout mon cœur vous pouvoir être utile à cela qui est capital et qu’il n’y a rien que je ne fasse pour vous y aider.

Votre solitude et l’état libre1 dans lequel vous êtes présentement ne vous sera pas une petite aide puisque au contraire c’est un très grand secours d’être toujours attentif sur soi-même pour empêcher ces trop grands épanchements de nature sur les choses où notre inclination se trouve trop naturelle.

Les rencontres qui nous contrarient et auxquelles nous avons peine de nous ajuster en mourant à nous, ne nous dissipent pas tant dans nos conditions et nos états comme celles qui rendent nos inclinations trop pétillantes en nous dissipant et nous faisant trop courber vers les créatures. Usez donc du bon temps que vous avez et l’estimez fort cher afin de retourner plus facilement vers Dieu et de vous animer encore davantage à mourir plus efficacement à vos propres inclinations.

Vous avez observé une chose de grande conséquence que, dans l’état où vous êtes, l’oraison et la solitude, soit intérieure soit extérieure, ne vous sont qu’une aide pour vous approcher de plus en plus de Dieu, mais que les occasions où vous avez à mourir, à vous rabaisser et à vous écraser sont l’essentiel et le plus nécessaire que vous devez cultiver et rechercher de tout votre cœur. L’oraison et la solitude sont bien des moyens que vous devez aimer et que vous devez pratiquer, quoique par ordre et par dépendance à tout ce que Dieu demande de vous en votre condition. Mais pour les occasions de mourir et de vous contrarier incessamment plus selon les vues d’autrui [138] que les vôtres, cela ne vous est pas seulement nécessaire, mais indispensablement de conséquence. Sans quoi vous erreriez, toujours vagabonde, désirant Dieu et Le cherchant de tout votre cœur sans jamais Le pouvoir trouver, par la raison que votre inclination naturelle et votre esprit sont toujours alertes pour pouvoir se contenter des choses grandes selon leurs inclinations et selon qu’un certain esprit de suffisance et de grandeur leur donne de mouvement. Et comme vous êtes beaucoup naturelle en toutes choses, votre mort est extrêmement difficile et vous ne devez pas vous étonner de sa longueur ni des difficultés que vous trouvez dans les rencontres. Ainsi il est très certain que cette mort est l’essentiel pour votre intérieur et que vous ménageant doucement le moyen d’oraison et de retraite en mourant à vous, vous devez beaucoup espérer d’arriver et d’approcher de Dieu en gagnant Son cœur et en vous ajustant à Ses inclinations.

Ce que je vous dis est de si grande conséquence qu’il est certain que manquant en ce point vous manquez en tout, et que faisant tout le reste sans faire ceci, vous ne faites rien. Au contraire vous faites bien moins que rien, d’autant qu’étant solitaire et travaillant à l’oraison sans une véritable mort, insensiblement on se croit fort avancé et fort intérieur, et dans la suite on trouve qu’on s’est trompé, remarquant ses fautes et ses défauts d’autant que la source en était cachée sous la magnifique apparence de cette oraison solitaire.

Je ne puis m’empêcher de vous dire un mot en passant de l’étonnement où j’ai été [139] souvent de remarquer plusieurs personnes s’appliquant beaucoup, soit aux bonnes œuvres, soit à la solitude et à l’oraison, et que cependant je ne remarquais point du tout leur avancement et leurs démarches efficaces vers Dieu : au contraire souvent ces choses les approchaient davantage d’elles-mêmes en leur causant quelque estime, quelque distinction dans le monde, quelque hardiesse et liberté auprès de Dieu, et un million d’autres défauts où l’inclination naturelle prenait secrètement sa vie. Et quand, par providence, venant à découvrir ce secret et la cause de ce désordre, elles remarquaient que tout cela venait du manque de mort clvii et d’usage de chaque chose pour mourir, insensiblement elles se sont aperçues que l’oraison et la solitude qu’elles n’ont pas quittée ont eu un autre effet dans leurs âmes, la mort en vraie humiliation étant la vie qui vivifie l’oraison, la solitude et la retraite. Et de cette manière elles ont fort bien jugé que cette mort devait être leur capital et qu’elles devaient se servir de l’oraison, de la retraite et de la solitude comme de moyens divins pour élever insensiblement l’âme à Dieu en la faisant sortir d’elle-même et de ses inclinations, remarquant très bien que cette mort a des yeux perçants pour pénétrer les moindres atomes des imperfections et pour faire échapper tous les pièges dans lesquels l’âme pourrait tomber sans ce moyen, quoique remplie et ornée de tous les autres moyens qui rencontrent tout leur bonheur en elle et par son moyen.

Cette mort donc se sert de tous ces moyens divins admirablement et il faut l’avoir expérimenté pour le bien savoir comme il est. Et [140] lorsque cette mort de soi-même remarque par une raison éclairée qu’il se faut priver de ces divins moyens à cause des empêchements que notre état nous fournit et ainsi que l’ordre divin nous impose pour lors, [cette mort] étant vraiment une Reine et une Souveraine en nous infiniment riche et abondante, elle supplée à tout et fait que l’oraison et la retraite ne pouvant se pratiquer se trouvent merveilleusement en la mort et par la mort de soi-même. De sorte que l’âme expérimente de jour à jour qu’en mourant fidèlement, non seulement elle trouve tout bien, mais encore [qu’] elle élève tous moyens divins et tous les exercices de piété de telle manière qu’il n’y a rien qui ne la fasse approcher de Dieu et qui ne fasse un effet en elle merveilleusement efficace pour sa pureté intérieure, [effet] qui la rend non seulement agréable à Dieu, mais aussi beaucoup aimable aux créatures avec lesquelles elle est et avec lesquelles elle doit agir.

Cette vraie mort de soi par toutes les petites rencontres de son état est une vraie fonte où l’on prend toutes les figures, et en vérité je puis dire que par ce moyen divin de mort on peut faire plus en un jour que l’on en fait en plusieurs années. N’avez-vous jamais pris garde que ces ouvriers qui jettent en fonte ont bien plus tôt donné la figure à un crucifix ou à quelque autre image que ne font ceux qui les font par le moyen de la sculpture ? Il me semble que cette comparaison est fort juste pour exprimer la manière dont Dieu forme Jésus-Christ en nous par le moyen de la mort à soi-même. Ce [141] moyen divin est vraiment une fonte par laquelle tout ce qui est en nous de raison propre, de propres jugements, d’inclinations naturelles, de passions, se fond et se liquéfie et étant ainsi ajusté par la solitude et par l’oraison, se forme en un Jésus-Christ. Ne mourez pas à vous-même, [et] vous vous donnerez bien des coups inutiles et qui produiront peu : faites-le [mourir à soi-même]. Il est vrai que si c’est de la bonne manière, vous vous écraserez et un long temps vous serez embarrassée à cause d’une certaine confusion que cette mort cause. Mais prenez courage : cette confusion et ce mélange qui humilie cause désunion de notre cœur d’avec nous-mêmes, et ainsi fait et exécute vraiment cette fonte dont je vous parle, amollissant notre cœur et le rendant vraiment souple entre les mains de Dieu.clviii

Pour ce qui est de votre oraison vous ne devez pas vous étonner de vos sécheresses : au contraire elles vous seront toujours très utiles et nécessaires, supposé que cette mort dont je vous parle soit vraie en vous, car si cela n’était pas, la sécheresse et les divagations vous nuiraient beaucoup. Et au contraire elles vous serviront et vous servent beaucoup en mourant efficacement, et non seulement en vous donnant des moyens de mourir, mais encore en vous ajustant pour peu à peu vous tranquilliser davantage. C’est pourquoi ne vous étonnez pas de ces sécheresses ni de ces distractions : soyez seulement fidèle à en faire usage de mort. De plus ne laissez pas de continuer de prendre simplement vos petits sujets et lorsqu’ils vous sont ôtés, patientez et vous possédez un peu, car, quoique [142] vous ne les ayez pas si fort dans l’imagination et dans l’esprit, elles [ils] ne laissent pas d’opérer en votre âme. Et étant trop effacés, revenez doucement par ces mêmes sujets, ou, si vous ne pouvez, remettez-vous un peu en paix en la présence de Dieu. Et y étant recueillie et ainsi votre âme étant plus calme, renvisagez doucement votre même vérité.

Où il faut remarquer qu’au degré où vous êtes, la présence de Dieu et par conséquent la paix et la tranquillité que vous y trouvez, ne vous est pas un moyen, mais bien la fin à laquelle vous tendez par la simple vue des sujets et des vérités dont vous vous devez nourrir, selon la lumière et la manière que Dieu vous donnera en l’oraison. Ainsi ce ne serait pas bien faire que tout d’un coup vous vous tinssiez à la fin, quittant vos moyens ; mais vous devez plutôt humblement vous nourrir et tendre à votre fin par l’exercice de ces mêmes moyens, ménagés et exercés doucement, selon la capacité actuelle que vous avez en l’oraison, tantôt plus perceptiblement tantôt moins.

Et quand vous avez ménagé doucement et de votre mieux ces moyens en l’oraison et qu’enfin vous vous voyez si pauvre que vous ne pouvez recouler vers Dieu par ces mêmes moyens, il ne faut pas laisser de le faire par leur privation, d’autant que la sécheresse pour lors vous y renvoie en vous faisant désirer Dieu. Et ainsi vous êtes en repos, en inclination et en désir vers Dieu, ménageant toujours les moyens, comme je vous le viens de dire, qui est proprement l’exercice de l’oraison en votre degré, qui vous fait insensiblement arriver à leur fin, qui [143] est la présence de Dieu. Et sans ce ménagement d’oraison on se tourmente souvent en cet exercice, sans avancer, croyant toujours que le plus grand et le plus beau est le meilleur ! Et cela n’est pas, n’y ayant de vrai et de moyen divin pour faire l’oraison que ce qu’il nous faut dans le degré où nous sommes, où la mort ménage tout merveilleusement bien, sans laquelle il est bien difficile d’aller tant à pas comptés comme il est besoin, spécialement pour les esprits impétueux qui voudraient tout faire sans moyens, et passer à la fin sans milieu, ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut beaucoup réussir dans la piété et dans l’oraison.

Lisez et relisez souvent cette lettre, elle vous pourra être utile un très long temps. Je suis à vous sans réserve. 16 782.

– 3,33 DM.

1 Depuis son veuvage.

2 Dans l’original.

      1. À J. Bertot. Avant avril 1681. [DM «Lettre à l’auteur»]

Quand Dieu me donne le mouvement de vous écrire pour vous rendre compte de l’état de mon âme, je le fais : autrement je ne ferais rien qui vaille.

Il me semble pouvoir dire qu’elle fait du progrès au moins en une chose, qui est dans l’assujettissement à l’ordre de Dieu à chaque moment. Ce n’est pas depuis un jour, il y a longtemps que je l’expérimente. Ce qui fait que dans toutes les choses qui arrivent dans mon état et dans toute ma famille je suis inébranlable, mais cela par la fidélité à mourir et à porter mes croix : j’en ai de plusieurs façons. Vous avez su la dernière, qui m’a touchée sensiblement. Je ne puis dire ici les autres ; elles ne sont pas moins humiliantes et renversantes1. Nonobstant cela je suis dans mon fond dans une espèce d’immutabilité qui tient plus de l’éternité que du temps, me laissant mouvoir à Dieu comme Il Lui plaît, pour être dans la croix ou dans les consolations, demeurant seulement passive à la croix présente, et aux vu(es) de celles de l’avenir qui me semblent indubitablement devoir être plus grandes. Hors des petits moments où la pointe de la croix est pressante et accablante, je suis toujours gaie et contente ; il ne serait pas en mon pouvoir de souhaiter plutôt une [431] chose qu’une autre, d’être dans un lieu que dans un autre.

Au milieu de tant de croix et d’occupations différentes, on est en liberté et l’on agit en unité. Cela me fait comprendre quelque chose de la fécondité et multiplicité des opérations de Dieu dans Son unité et Son repos. Car quoique l’âme n’ait aucune action ni aucune vertu en vue que de mourir dans les occasions, elle se trouve toute vertu et toute action. Je n’ai pas ces lumières dans le temps, mais après il en paraît quelquefois quelque chose. Mais pour peu que je veuille agir de moi-même pour suivre mon inclination, quand ce ne serait qu’en une bagatelle, je commence à sentir que je sors de ma nudité et généralité pour tomber dans le distinct, dans la désunion et souvent dans l’inquiétude. Tout cela me fait comprendre pleinement l’importance d’être fidèle aux petits moments puisque dans les moindres choses nous pouvons jouir de Dieu par la foi de cette manière.

Si j’étais toujours fidèle, je sens bien que tous les moments seraient pleins, mais il n’est pas possible de comprendre jusqu’où va ma faiblesse pour me défaire du plus petit défaut, qui est toujours cette petite sécheresse pour quelques-uns de mes domestiques dont j’ai peine à supporter les manières. Il semble que je sois réduite dans une entière impuissance, quelque envie que j’aie de m’en défaire, car souvent dans l’instant même que je me relève, je retombe dans tous ces défauts les uns sur les autres que je supporte patiemment. Il se fait un fumier qui [432] sert merveilleusement à me faire pourrir ; je ne laisse pas (comme j’ai dit), nonobstant la peine que je sens dans ces défauts, d’être en repos.

Je fais le bien que la Providence me présente ici comme en passant, sans en faire mon capital. Notre bonne Mère N.2 me donna il y a quatre ou cinq mois la vue de faire faire ici, où le désordre est grand, une Mission ; et comme elle était toute de feu pour cette œuvre elle ne me donnait point de relâche. Et moi j’étais dans un état tout contraire, car, quoique je le souhaitasse aussi, je ne me pouvais résoudre à agir sans que je visse le moment de l’ordre de Dieu, parce que sans cela rien ne réussit et que tous les grands obstacles qui se rencontrent ne viennent souvent que de n’avoir pas pris ce moment. Enfin il est venu, et elle est ici il y a huit jours où elle fait tous les biens que l’on peut souhaiter pour si peu de temps.

Je craignais fort que l’assiduité que je suis obligée d’avoir aux sermons ne me brouillât, en me tirant de ma généralité pour me mettre dans la multiplicité, ou ne me fût à charge, mais jusqu’à cette heure ils me font un effet tout contraire, car ils me réjouissent et me nourrissent. C’est une manne qui a toutes sortes de goûts sans me faire sortir de ma situation ordinaire. Je me trouve depuis si pleine que j’en suis surprise sans pouvoir dire de quoi, et néanmoins si affamée et pressée d’outrepasser tout que je cours sans savoir où par tout ce qui se rencontre. [433]

Voilà ce que je puis remarquer : je ne sais s’il est dans la lumière de vérité ou non. Vous en jugerez mieux que moi ; j’espère que vous m’en manderez votre avis sans me flatter. Je ne vous parle point de mon oraison en particulier, car je n’en vois point, tout ce que je fais étant mon oraison.

– DM, page 430 : « Lettre à l’auteur ».

1 Vie 1.24.1 : « Sitôt que je fus veuve, mes croix, qui semblaient devoir diminuer, augmentèrent. »

2 Il s’agit probablement non pas de la mère Granger, morte en 1674, mais de sa belle-mère (« … elle ne me donnait point de relâche »), dont elle reconnaît par ailleurs des qualités : « … elle avait de la vertu et de l’esprit, et ôté certains défauts que des personnes qui ne font pas oraison ne connaissent pas, elle avait des bonnes qualités. » Vie 1.27.1.

      1. De J. Bertot en réponse. Avant avril 1681. [3,66 DM]

J’ai beaucoup de joie, madame, d’apprendre de vos chères nouvelles et l’état de votre santé. Je vous remercie de tout mon cœur. Pour répondre à tout ce que vous me dites, je vous dirai que vous faites très bien de suivre les instincts de votre intérieur pour parler de votre âme, autrement on pourrait brouiller toutes choses, et Dieu nous en parlant par nos nécessités ou par les instincts qu’Il nous donne, Il ne manque pas de nous donner des grâces, suivant Ses manières, de nous ouvrir ou de nous communiquer.

Il est vrai que ce principe divin pour se conduire et pour mourir à soi est admirable et l’on n’a pas besoin d’aller chercher bien loin ni le martyre, ni aussi les maîtres de [434] notre perfection. Laissons-nous en abandon à Dieu de moment en moment et croyons fortement que toutes les providences de notre état, quelles qu’elles soient, sont la voix qui nous parle de Dieu et qui nous marque Son divin ordre. L’âme fidèle à suivre cette conduite trouve la paix promptement et ne manque jamais de trouver Dieu en toutes choses, pourvu qu’elle n’hésite pas à voir Dieu en tout ce qui lui arrive.clix Et ainsi, mourant incessamment par là et en tout, quand peu à peu l’âme est beaucoup fidèle à cette conduite la Sagesse ne manque pas de lui causer un million de croix afin de la polir et l’affiner davantage. Et de pouvoir deviner par où et en quelles manières elles nous viennent, cela ne se peut : tout ce qu’il y a à faire est de baisser la tête et accepter sans examen la divine conduite, et voir Sa main en tout. Vous avez eu occasion d’adorer la Providence en cette croix humiliante qui vous est arrivée : je crois que (Dieu aidant) ce ne sera rien, car il n’y a pas de raison en tout ce que j’en ai vu. Cela n’empêche pas qu’il n’y ait un mélange fâcheux. Ce ne sera pas l’unique qui vous arrivera : il y en aura incessamment en toutes rencontres, non seulement en votre intérieur, mais encore dans votre état et dans l’extérieur qui seront selon votre besoin, car assurément vous avez besoin d’humiliations et aussi de moyens qui vous fasse perdre votre raison et votre suffisance. Ne vous mettez pas en peine de leurs excès : c’est Dieu qui les ordonne. Il suffit pourvu que vous soyez fidèle à mourir selon leur étendue ; et quand cela n’est pas ne vous troublez pas, mais revenez doucement [435] et humblement en vous remettant en votre place. Par ce moyen vous trouverez, sans savoir comment, votre fond, car vous trouverez une stabilité admirable.

[C’est là] où vous devez remarquer que le fond de notre âme ne se trouve pas, comme plusieurs personnes le croient, [dans le] savoir par pensée et par des lumières : ce ne sera jamais par là, mais bien par les morts et par les renversements. C’est pourquoi plus la Providence en fait rencontrer, tant mieux, car, s’égarant et se perdant insensiblement, on se trouve en son fond. Ainsi croyant avoir tout perdu et aussi soi-même, c’est pour lorsque l’on commence à trouver son fond où est la stabilité : hors de là il n’y a jamais que du trouble et de l’inquiétude. Et en vérité cette disposition commence à tenir de l’éternité par l’abandon à la conduite de Dieu, qui nous veut comme Il veut, soit en joie ou en croix, et qui fait voir les croix futures pour s’y abandonner, et de cette manière demande la passivité totale pour être comme Dieu désire.clx Quand vous vous voyez si bouleversée par la croix et par la vue des croix qu’il vous semble que vous ne vous possédez pas ni que même vous ne le pouvez pas, pour lors laissez-vous et vous perdez en la pointe de la volonté en passivité pure comme vous le pouvez ; et vous verrez qu’en suite [de cette perte], sans savoir comment, tout cela réussit et se calme en perte en son fond.

Toutes ces croix embarrassent sans embarras, comme je dis, étant en cette disposition. J’en dis autant des divers embarras de providence dans notre état. Rendons-nous-y selon ce que Dieu demande et nous verrons que tout s’ajustera et qu’insensiblement cette multiplicité crucifiante tombe en unité et fait [436] aussi tomber l’âme en unité où elle agit admirablement, quoique fort embarrassée (à ce qu’il semble). Et par là l’âme comprend merveilleusement comment Dieu étant si multiplié en tout ce qu’Il fait est cependant en Son opération même si un et en unité que c’est là le soutien de tout le monde. L’âme mourant fidèlement à soi et à sa manière d’agir par soi-même, tombe dans cet opérer en unité où elle a tout quoiqu’elle n’ait rien. Et elle fait tout quoiqu’elle fasse peu et, bien qu’il paraisse qu’elle agit en grande multiplicité, cependant elle est en vraie unité. Et pourvu que l’âme ne fasse rien par elle-même, quoiqu’elle fasse, elle ne sort jamais de son unité encore qu’il lui paraisse qu’elle ne fait et n’est occupée que de bagatelles.clxi Et aussi dès qu’elle est dans la bagatelle par elle-même, c’est-à-dire sans anéantissement, au même elle est dans la multiplicité et par conséquent dans le trouble.

Cela demande une grande pureté intérieure et une mort à soi-même extrême, mais ayez courage. Mourez peu à peu à cette sécheresse dont vous me parlez et aussi aux autres défauts, et vous verrez que, mourant et vous dérouillant, vous tomberez sans vous en apercevoir en unité de repos. Et quand il vous paraît que nonobstant votre travail vous ne laissez d’être prévenue de vos défauts, possédez-vous et vous verrez qu’en vérité tout cela sera un fumier qui vous fera pourrir et germer en vie divine, et ainsi tout sera mis en usage par principe divin.

Vous faites très bien de faire le bien extérieur que la Providence vous fournira, sans [437] en faire votre capital, mais vous y laissant aller selon la divine Providence qui vous marque l’ordre divin.

Vous avez très bien fait de côtoyer l’Esprit de Dieu et d’observer Ses démarches, car sans Sa conduite toute sainte intention est peu de chose, et quoiqu’elle ne déplaise pas à Dieu et que même elle lui soit agréable, sans cette application par l’Esprit et par l’ordre de Dieu, ces choses n’ont pas source de vie pour vivifier l’âme. Et c’est proprement ce que vous expérimentez, car, ayant entrepris cette Mission par l’ordre divin, vous expérimentez que la multiplicité qui s’y rencontre cause unité, et que cette unité est multiplicité en vous donnant une faim qui ne se rassasie pas et qui cependant n’est pas famélique, mettant la paix et le repos en vous. Ces sortes d’opérer en toutes rencontres sont très féconds et vous doivent beaucoup éclairer afin de vous instruire et vous convaincre que mourir n’est pas une perte et une oisiveté, mais plutôt une plénitude et une vie qui remplit en vidant.

Prenez courage au nom de Dieu, car j’espère que la grâce rendra votre âme féconde et qu’étant fidèle selon le degré de Dieu vous vous trouverez qu’après une grande patience, en souffrant la nudité, la mort et la sécheresse, quasi sans s’en apercevoir tout devient fécond et ensuite la fécondité même. Mourir est donc le tout de cette vie et la foi est la source véritable de cette mort.

J’espère que, Dieu aidant, nous aurons bien de la consolation cet hiver, étant ensemble. Il n’est pas nécessaire en l’état où est votre âme de me marquer en particulier votre [438] état d’oraison : là tout est oraison et votre oraison ; c’est pourquoi je la comprends assez par ce que vous m’avez dit. Continuer son intérieur en ces diverses dispositions comme vous m’avez marqué, est faire oraison selon votre état. Ce n’est pas que dans de certains temps on ne soit plus en repos et en solitude, et ainsi plus à la lumière divine, mais il faut se laisser à Dieu pour être conduite en tout, en l’action ou en l’oraison. Et par ce moyen tout se fait un, où cependant l’Esprit de Dieu, qui aime infiniment le repos et la solitude, tire souvent l’âme, la retirant de l’action pour cet effet et la mettant en oraison pure et en nue solitude, souvent aussi la tenant par un secret de sa Providence en action, où telle action est oraison.

– 3,66 DM : « réponse à la précédente lettre »

      1. À J. Bertot. Avant avril 1681. [DM «Lettre à l’auteur»]

Ô que mon âme vous est obligée de lui avoir fait trouver et goûter la vie éternelle d’une manière que je cherchais secrètement, mais que je n’avais jamais éprouvée ! Il y a quelque chose en moi sans moi, qui entend, qui aime et qui jouit de Dieu dans une vérité et certitude plus évidente que le soleil en plein midi lorsqu’il répand ses rayons de toutes parts, et toutefois si éloigné des sens et si élevé au-dessus de l’esprit et de la volonté qu’ils demeurent l’un et l’autre sans connaissance ni expérience de ce qui s’y fait en Dieu, où l’âme semble être comme perdue et sans action propre dans un secret impénétrable qui ne se découvre que dans le moment de Dieu, je veux dire celui où Il Se donne et S’applique à l’âme en toutes les façons qu’il Lui plaît, l’âme ne faisant distinction et différence de rien, tout étant un ordre ou œuvre de Dieu, ou Dieu même, parce que tout se confond et renferme tout.

Il me semble que je n’ai point d’intérieur ni d’esprit et je n’en veux point avoir ni connaître. Si l’on m’en voulait entretenir sans l’ordre de Dieu envisagé, ce me serait une souffrance intolérable. Je m’aperçois que ce moment divin auquel vous m’avez [467] dit de m’arrêter, consume et dévore tout ce qui est en moi et hors de moi sans me laisser ou permettre la moindre réflexion sur quoi que ce puisse être hors la prière en la manière qui m’est donnée dans le moment et l’abandon à l’inconnu que j’ignore avec une félicité incomparable. Ce moment divin établit mon fond dans une simplicité et nudité extrêmes, me trouvant dépouillée entièrement du passé, du futur et même du présent puisqu’il s’écoule à chaque moment et que l’on ne fait que pâtir. Ce qui se fait et ce qui le fait n’est rien, si je le veux expliquer ; mais si je m’y veux perdre et abandonner, c’est la vie éternelle qui comble tous mes désirs, et qui m’est toutes choses en ne m’étant rien pour l’intérieur.

Mes sens sont fort vifs et dégagés, prompts et actifs à merveille et si fort à loisir qu’on ne leur donne rien à faire pour le dedans : l’occupation extérieure leur plaît et les divertit en Dieu. Toutefois ils sont fort disposés à regarder indifféremment toutes choses et ne discerner rien que par les règles de modestie et de mortification qu’on leur a autrefois prescrites, qui sont suivies encore dans l’ordre de Dieu. Le cœur est si content de son rien du tout que ses passions et ses désirs semblent morts et ne se réveillent point aux approches des objets les plus sensibles. Il semble qu’on parle, qu’on condamne, qu’on méprise une personne qui est à cent lieues et encore plus loin. Encore en voudrais-je avoir quelque pitié, mais non pas de moi qui ne suis plus à plaindre, parce qu’en me montrant mon rien on me [468] donne tout : le cœur et tout le fond s’ouvre pour le recevoir, et Celui qui en a la clef fait cette ouverture, car je n’y vois rien.

Je suis toute à vous, Dieu vous a assujetti et donné mon âme, commandez-moi tout ce qu’il vous plaira.

Il me semble que je ne doute de rien dans le moment qu’il faut agir : il est tout rempli de lumière, de paix et de force. Je n’en sors que par quelque propriété que je ne connais que lorsque Jésus-Christ me la fait voir : sa lumière et sa guérison est ma liberté, mes liens se rompent en un moment, et mon âme affamée et altérée se rassasie dans le moment qui lui donne Dieu.

Dans les communions je quitte et abandonne la place à Jésus-Christ, mais en pure foi, sans aucune douceur ni attrait sensible, quoiqu’il y en ait une secrète et divine qui est tout ce qui se peut désirer. Je ne fais point du tout l’oraison, seulement je demeure en foi et devant Dieu en Jésus-Christ anéanti et victime dans le sacrement. Ses opérations cachées et invisibles en son Père et dans les âmes me sont montrées, et je m’y perds, m’y voyant comprise ; ou bien je les crois et adore en pure foi parce que je ne vois que cette foi nue dans mon âme.

Les goûts, les expériences, visions d’esprit, images ou espèces que j’ai éprouvées autrefois sont effacées ; et je ne suis pas peu contente de trouver et de recevoir à tous moments Jésus-Christ sans ces moyens. À présent leurs privations, les ténèbres, les sécheresses, les dégoûts, les rebuts, me sont lumières, douceurs, jouissances et [469] possession inséparable de ce divin Tout ; et cependant tout ceci me paraît comme une correction de mes anciennes erreurs et ténèbres, qui me rend petite et simple, attachée seulement à l’ordre de Dieu.clxii Mon âme dans cet ordre goûte et embrasse tout et devient toute naturelle sans ce discernement qui me faisait autrefois tout sindiquer1 [sic] et condamner sous prétexte de perfection. Je vois que Jésus-Christ se donne autant dans les petites choses que dans les grandes et que la perfection est Dieu en toutes choses. Les actions spirituelles et les naturelles en Dieu me semblent une même chose et je me trouve aussi contente à dire le Pater et l’Ave sans goût que de faire une oraison plus tranquille et recueillie en Dieu. Il me semble que la foi fait tout pourvu que je ne me trompe point. Je vous puis dire que vous m’êtes très précieux en Jésus-Christ quoique je sois la plus indigne de vos filles.

– « Lettre à l’auteur » qui précède la réponse ci-dessous (3,68 DM). Cette lettre serait postérieure au 22 juillet 1680. Voir Vie 1.28.1 : « Ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines… »

1scindiquer sur qqch (1622) : examiner d’un œil critique. (Rey).

      1. De J. Bertot en réponse. Avant avril 1681. [3,68 DM]

Il est très vrai qu’il y a un lieu en nous qui a un appétit insatiable de Dieu et qui désire incessamment, sans désirer cependant, mais par lui-même, de connaître et d’aimer Dieu, ou plutôt de pouvoir toujours jouir de Dieu. Ce [lieu] secret et inconnu en nous, bien [470] éloigné des actes de notre entendement et de notre volonté, est vraiment un instinct de Dieu dans le centre de nous-mêmes, qui se renouvelle à mesure que notre âme se purifie et que peu à peu, par la lumière divine plus pure, elle est élevée à une opération plus pure, c’est-à-dire plus éloignée de son opération propre. C’est ce qui fait que l’âme appète toujours cela, et ne le saurait avoir qu’en mourant à soi, et non par son opération ; il n’y a que la mort de soi-même qui ait lieu ici et qui puisse aider et contenter. Signasti super nos lumen vultus tui… etc1.

Il faut donc, quand on sent ces désirs et cette impression de Dieu, tendre passivement à Lui en mourant à soi et en se laissant appetisser2. Et par là, sans savoir le comment, cet instinct et cette inclination se déterrent dans la forêt de nos propres opérations et peu à peu l’on vient à un repos et à une cessation d’opération, en ayant une plus relevée en notre esprit et par là le moment est donné à l’âme que se simplifie non seulement l’esprit, comme je viens de dire, mais encore tout le dehors, pour se contenter de tout ce que Dieu ordonne en l’âme et sur l’âme. Par là aussi peu à peu, en mourant, tout devient un.clxiii

Voilà à peu près ce à quoi votre âme doit tendre en l’oraison et hors votre oraison pour vraiment mourir à vous. Je suis accablé d’affaires, ce qui m’empêche de vous répondre en détail : je ne puis vous dire que ces deux ou trois paroles.

– 3,68 DM.

1Ps. 4, 7 : « La lumière de votre visage est gravée sur nous. » (Sacy).

2Appetisser : « rendre plus petit » (Furetière).

      1. À J. Bertot. Avant avril 1681. [4,32 DM]

J’ai vu clairement que le rayon divin est Jésus-Christ même, et que ce qui est de Lui, soit intérieur soit extérieur, se trouve par Son moyen, en demeurant dans le rayon même et s’y perdant, qu’il n’est pas besoin de lectures, mais seulement de le poursuivre, car l’ayant, la lecture ne donne que des images et il ne faut que demeurer en lui sans connaître ni goûter.

J’ai connu que la grâce de l’intérieur est semblable à un pépin, lequel contient en soi l’arbre et les fruits quoiqu’on ne les voie pas. Et comme le pépin est jeté en terre et qu’ainsi il germe et croît, ainsi Dieu donne à l’âme qu’Il appelle à l’anéantissement parfait un je ne sais quoi dans l’intime, lequel est la foi et la Sagesse qui communique peu à peu et en secret toutes choses. Et ce je ne sais quoi très caché contient implicitement tout ce qui est en Jésus-Christ même, lequel croît peu à peu, et si l’âme est vraiment fidèle, Jésus-Christ devient en elle intérieurement et extérieurement tout ce à quoi le dessein éternel a destiné l’âme, sans qu’elle y contribue autre chose que se laisser soi-même et se perdre.

J’ai vu par cette même lumière que je dois tout perdre en Dieu c’est-à-dire par ce je ne sais quoi, et aussi mon salut sans me mettre en peine de mes péchés, ni de quoi que ce soit ; mais bien, demeurant en Dieu et en mon rien, j’ai tout. Je ne me dois non plus mettre en peine de quoi que ce soit de distinctclxiv, quelque [125] divin qu’il soit, de Jésus-Christ ou de Dieu : l’intérieur, par cette divine lumière, croît par lui-même et devient Jésus-Christ. Enfin le tout est (selon la lumière de cet état) de me laisser beaucoup perdre par chaque moment de ma vie quel qu’il soit sans ajouter ni diminuer.

– 4,32 DM. Cette lettre serait peut-être à placer antérieurement : elle évoque les notes de retraite présentes dans A.S.-S., ms. 2057.

      1. De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,33 DM]

Notre Seigneur a fait sûrement connaître à une âme la différence qu’il y a entre la conduite de la foi toute nue et toute pure, et entre l’opération de Dieu dans le perceptible comme en une sainte Thérèseclxv.

Premièrement la foi donne les mêmes choses et dans un degré plus éminent que le perceptible, faisant en l’âme et en son centre toutes les mêmes opérations que le perceptible et le connu que Dieu a donné en la voie d’oraison à plusieurs saints et saintes, mais cela, d’une manière plus pure, plus assurée et plus perdue en foi. Cette divine et amoureuse lumière par son imperceptible, mais très réelle, très efficace et très sublime opération, élève et perd l’âme en Dieu tout d’une autre manière. Cette lumière est terminée en cette âme en lui découvrant que comme l’opération de la foi est imperceptible en l’âme, aussi est-elle purement pour Dieu, n’y ayant que Lui seul qui y ait Son plaisir.

Il n’en va pas de même de l’autre grâce où il y a du perceptible : l’âme y trouve encore son compte en glorifiant Dieu, et en vérité quoiqu’elle y meure à soi-même selon son [126] degré d’union, elle y est en quelque manière toujours vivante tant par ce qu’elle reçoit et dont elle jouit perceptiblement que par l’assurance qu’elle y a de glorifier Dieu et d’être mise en acte perceptible vers Dieu.

Mais en la foi pure et nue qui fait et cause l’union de certaines âmes, tout y est et se trouve sacrifice, Dieu ayant choisi cette très divine lumière de la foi pour faire de Sa créature un éternel et entier sacrifice, la foi mettant son entendement et tout ce qu’elle est dans une soumission et un sacrifice entier. Par ce sacrifice de la foi, Dieu prend pour Soi tous les plaisirs des divines opérations de la foi en l’oraison et en l’union divine, et en jouit pour Soi et non pour la créature. Et ainsi tout ce qui se passe en cette divine foi est connu de Lui seul qui en jouit en un plaisir infini dont Lui seul est capable, d’autant que les opérations de la foi sont si sublimes qu’elles sont capables de faire le plaisir unique de Dieu, sans que la créature en puisse jouir que par quelques miettes qui en découlent de fois à autres, qui sont très peu de chose eu égard à la vérité et à la grandeur de l’opération de la foi, qui est connu de Dieu pour Son unique plaisirclxvi; si bien que ces âmes destinées pour la foi nue sont les objets du plaisir divin, Dieu y prenant Son plaisir et S’y glorifiant sans qu’elles y aient part.

C’est donc ce que j’ai connu par la Bonté divine, à savoir que les âmes destinées à jouir de la foi en oraison et de l’union en foi et par la foi ont et jouissent d’une réalité d’opération de Dieu non seulement aussi grande et aussi efficace et remplie de Dieu et des merveilles divines que les âmes de l’union aperçue, mais qui plus est, bien plus grande et réelle [127] sans comparaison ; mais que cette plénitude et réalité n’est pas pour les âmes en lesquelles elle est par la foi, mais pour Dieu et Son unique plaisir et éternelle gloire. Ce sont des âmes sacrifiées à Son seul plaisir éternel sans qu’elles en aient que de faibles certitudes dans les puissances et quelquefois dans leurs sens, toutes ces grandes opérations de la foi nue n’étant que dans le centre et pour le centre où Dieu Se voit et S’aime uniquement, ce qui [s’] écoule assez souvent, la foi étant déjà assez avancée, sur les puissances et sur les sens n’étant que pour aider l’âme à porter le sacrifice très grand et très sublime de la foi nue.

Il suffit donc à l’âme conduite par la foi de se laisser passivement en la lumière et tout se feraclxvii. Elle n’a qu’à laisser son âme passive et perdue, et cette divine foi fera tout ce qu’il lui faut et comme il le faut, sans qu’elle ait à s’en entremettre par son opération. C’est un don très sublime où nous ne pouvons rien que de le recevoir très passivement, (quoiqu’il soit toujours en notre pouvoir de faire usage de la foi commune par nos actes, cette foi nous étant toujours donnée aussitôt que nous sommes chrétiens). Mais ce don étant un don sublime pour être approprié à l’union divine et pour en jouir, il n’est donné que passivement, c’est-à-dire que nous n’y pouvons rien si Dieu ne nous le destine et nous le donne et qu’à la suite il ne se purifie par notre pureté et sortie de nous-mêmes, et devienne purement passif, non en passivité de lumière, mais en passivité divine c’est-à-dire qu’il transporte le centre de notre âme en Dieu.

Une telle âme destinée de Dieu pour ce [128] don de foi n’est que pour l’unique plaisir divin et ne s’y doit regarder que de cette manière, à moins que de déchoir incessamment de cette grâce, en l’oraison et hors l’oraison, son plaisir étant incessamment que Dieu Se plaise et jouisse de ce qu’Il fait en la foi et dans le centre de l’âme par la foi. Voilà sa certitude, et en chercher d’autre, c’est se tromper et chercher et demander ce qui n’est pas de ce degré de foi, mais bien du degré de lumière divine aperçue où l’âme s’élève en louange et en amour incessamment par la certitude et la vue des opérations divines aperçues en son oraison et en son union. Mais pour cette âme en foi, pour toutes louanges, amour, etc., elle n’a que le sacrifice d’elle-même qui contient et renferme tout acte, toute louange et qui est tout honneur souverain à Sa divine Majesté, et ceci en pure et très pure passivité, le néant et le vrai néant n’en étant que le vrai résultat.

Heureuse et mille fois heureuse l’âme destinée de Dieu pour la foi ! Elle est sans plaisir, quoiqu’avec [d’]infinies délices non en elle, mais en Dieu, non pour elle, mais pour Dieu ou, pour mieux l’exprimer, Dieu S’en repaissant et en jouissant comme Il le fait et le connaît en Son plaisir infini sans souvent que l’âme en ait rien selon les puissances et les sentiments, mais cependant ayant tout en foi véritable, — ce qui est l’avoir en grande réalité et vérité si pure qu’à la suite que cette divine lumière devient grande et qu’ainsi elle est beaucoup dans le centre par division des sens et des puissances, elle est à l’âme plus réelle infiniment que tout ce qu’elle peut avoir d’aperçu, quelque sublime qu’il soit et qu’il puisse être. De sorte qu’elle ne [129] voudrait pour rien au monde changer cette manière d’avoir en foi pour l’aperçu, quelque sublime qu’il puisse être, honorant beaucoup les âmes qui sont conduites à l’union divine par la lumière divine aperçue dont elle ne se pourrait cependant aider, tant à cause de sa petitesse, quoiqu’elle paraisse fort grande par les effets, qu’à cause que cette voie n’a pas le goût sublime et divin de Dieu même, dont la foi seule peut faire jouir selon qu’elle devient plus pure et qu’elle est plus nue et plus perdue pour les créatures, c’est-à-dire pour l’aperçu.

O goût sublime, puisque vous êtes le goût d’un Dieu même et le manger dont Il Se repaît en telle âme ! Que les sens et les puissances se tiennent en leur manière parmi le créé et que le fond jouisse de Dieu non d’une manière aperçue, mais sacrifiée et perdue, c’est-à-dire en la manière de Dieu. Il suffit donc que l’âme soit en foi et qu’elle y demeure pour faire toutes choses.

Ô beauté de [la] lumière divine, secret de la Sagesse divine, que les yeux qui vous voient et qui en jouissent, ou plutôt qui par vous jouissent de Dieu, sont heureux ! Ils n’ont rien, à ce qu’il leur paraît, et ont tout ; ils ne voient rien et voient tout, car ils Vous voient, Vérité éternelle et Beauté sans pareille. Ils ont en leur divine lumière, sans lumière aperçue, toutes choses, et en Votre unité ils jouissent de tout. Ô ! que voir Dieu de cette manière est jouir éminemment et abondamment de toutes choses, non en particulier seulement, mais en unité qui dit tout en général et a tout en particulier ! Car jouir de cette manière en unité est jouir de tout en manière divine. [130] Mais que voir Jésus-Christ Homme-Dieu en cette divine lumière est un bonheur consommé ! C’est le commencement de la foi et la consommation de l’état de la lumière divine. Car Jésus-Christ vu en foi est une vue très éminente en l’union divine et qui ne trouve non plus de fin que Dieu même, étant un Dieu incarné.

Ma lumière finit ici jusqu’à ce qu’elle recommence pour voir en foi divine ce divin objet de la Sagesse, Jésus-Christ Homme-Dieu où elle trouve des trésors que le cœur humain ne peut concevoir et que la seule lumière divine excellente et très éminente et très sublime peut découvrir et dont elle fait jouir en Dieu même.

Ô beauté divine de Jésus-Christ, qu’un homme est heureux de vous voir, car il voit son bien et sa béatitude ! Ô que cette vue est différente de tout ce que nous pouvons concevoir ! La foi seule le peut donner à l’âme, et heureuse l’âme qui en jouit, car son salut éternel lui est appliqué par Dieu même en Dieu même. Ô, si les hommes savaient ce que c’est que Jésus-Christ, que ne feraient-ils point pour en jouir et pour être si heureux que d’arriver jusqu’à Sa connaissance par la foi qui seule est donnée pour Le voir, Le connaître et en jouir, qui sont trois degrés réservés à la seule nue et divine foi en degré passif.

Il faut donc que je réserve à cette divine lumière l’heureuse connaissance et jouissance de ce divin objet pour en parler et pour en savoir quelque chose ; autrement ce serait parler doctement et non divinement de ce divin objet, Jésus-Christ Homme-Dieu, l’objet de [131] nos cœur s et la béatitude de nos âmes. Je sais que pour voir et connaître Jésus-Christ, il faut que l’âme, par la foi, soit perdue en Dieu d’autant qu’il est impossible de le voir que dans cette manière et par cette manière au degré dont je parle ici. C’est par cette divine lumière, Dieu même et en Dieu même, que l’on voit les merveilles et les Mystères admirables d’un Dieu-homme répandant son sang et mourant d’amour et par amour pour les hommes. Et si la foi réserve les merveilles qu’elle opère pour Dieu et pour le plaisir divin de Dieu qui en jouit en l’âme, cela se trouve encore bien plus vrai quand cette divine foi fait trouver Jésus-Christ et jouir de Jésus-Christ. C’est le plaisir unique du Père Eternel, et ainsi Dieu se donnant par la foi dans le centre de l’âme, c’est à la charge que Dieu seul en aura le plaisir. Ce sont les délices de Dieu : Hic est Filius meus dilectus in quo mihi bene complacui1.

Il faut donc laisser la foi faire les merveilles et n’attenter pas à ce divin plaisir, mais le laisser à Dieu seul, et plus cela sera véritable en toutes manières plus la vérité sera en l’âme qui est uniquement pour Dieu en cette foi et par cette divine foi. Ainsi sans y penser, la loi du divin amour est très observée, savoir de rendre ce que l’on a reçu et l’âme y trouve plus de plaisir infiniment par sa foi dans le plaisir divin que dans tous les plaisirs qu’elle pourrait avoir et dont elle pourrait jouir perceptiblement en elle. Elle laisse toutes choses par la foi dans leur grandeur et vérité, et [132] de cette manière seulement, elles sont selon le goût divin, Dieu ne pouvant Se repaître de ce que nous goûtons et dont nous jouissons, cela étant tout rabaissé et sali par notre néant qui rabaisse infiniment toutes choses divines aussitôt qu’il les touche. Son plaisir donc est de les laisser et par sa perte passive les renvoyer en leur origine où Dieu en jouit pour Son plaisir éternel.

Voilà un faible crayon de ce que fait la foi en une âme où elle est en don passif et où, peu à peu, elle croît comme un divin soleil attaché au firmament de notre âme.

– 4,33 DM.

1 Matthieu, 17, 5 : « Lorsqu’il parlait encore, ils furent subitement couverts d’une nuée lumineuse, d’où il sortit une voix qui dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me plais uniquement. Écoutez-le. » (Amelote).

      1. De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,34 DM]

Notre Seigneur m’a fait voir un secret du fond et du centre de l’âme par lequel on voit et découvre si ce qui émane de l’âme vient de ce fond et centre, et cela par la comparaison d’une fontaine qui donne ses eaux sans se diminuer et sans que ces mêmes eaux puissent rentrer en leur source si premièrement elles ne vont se perdre et ne se perdent en la mer et de là reviennent en la source et par la source : cette source se nourrit et se soutient en donnant ses eaux, mais elle ne peut se nourrir des mêmes eaux.

Le centre n’est pas vraiment centre en l’âme s’il n’est une source féconde qui ne puisse se tarir ; et ainsi les intérieurs qui ne sont encore arrivés à être vraiment source et à donner les eaux comme les sources les donnent ne doivent [pas] être appelés centre, mais une [133] touche ou lumière qui conduit peu à peu au centre.

Cette eau divine ou ces lumières fécondes qui sortent du centre comme d’une source nourrissent l’âme en émanant de son fond et centre sans y rentrer, mais plutôt l’âme, à mesure qu’elles sortent de la source, les va perdant en Dieu qui est vraiment la vie qui produit cette source divine dans le fond et le centre ; et telles lumières ne peuvent être nourriture à tel fond qu’en les perdant en Dieu à mesure qu’elles coulent de son centre. Et quand il découle des lumières d’une âme dont elle se peut nourrir sans les perdre, c’est signe qu’elles ne sont pas du centre, mais des puissances, et par conséquent qu’elles ont des images dont l’âme se peut nourrir par les puissances. Et quand au contraire elles sont du centre et que ce sont lumières de source et de l’eau vive, comme elles n’ont vie qu’en Dieu, aussitôt qu’elles sortent de leur source, il faut qu’elles se perdent en leur source qui est Dieu pour avoir vie et donner vie en l’âme ; ou bien elles ne seront nullement nourriture au fond et au centre de l’âme.

Elles sont vie aux autres âmes qui ne sont pas dans le centre, mais qui y vont, à cause qu’elles sortent de la source et qu’il n’y a pas un centre si avancé comme celui d’où elles viennent. Et si l’âme d’où elles viennent voulait se nourrir de telles lumières comme venant de la source, elle ne le pourrait, d’autant qu’étant émanées du fond, elles ne sont (aussitôt qu’elles en sont sorties) plus vie proportionnée au centre, et il faut les perdre en Dieu pour les y purifier et les rendre capables qu’elles [134] coulent par le fond en principe de vie qu’elles auront en Dieu. Ainsi toutes les lumières ne peuvent avoir vie pour le centre qu’autant qu’elles sont en Dieu et émanent de Dieu.

Il n’est pas possible que telles âmes du centre fassent de magasin : leur source est assez féconde pour les nourrir et pourvu que leur fond — et leur centre — se perde et se laisse perdre en pure et nue lumière de foi, il suffit, car leur perte, leur rien et leur nudité est leur fécondité sans mesure, étant par là mises en Dieu où telle foi les perd. Et une âme serait extrêmement heureuse si elle ne se pouvait pas retrouver. Mais, ô malheur ! elle se retrouve incessamment par les créatures et par les faiblesses ! mais aussi elle peut incessamment se perdre, comme nous perdons et retrouvons incessamment la lumière du soleil en clignant les yeux à tout moment par faiblesse et aussitôt les rouvrant tout de nouveau pour jouir de la lumière du soleil.

– 4,34 DM.

      1. « Onze dernières lettres de M. Bertot dans le même ordre à une même personne.  Avant avril 1681. »

      2. [1ere] De J. Bertot. [4,70 DM]

Pour satisfaire à l’inclination de madame votre sœur 1 et au désir que vous viviez en paix et mouriez en repos dans le baiser du Seigneur, je vous écris simplement ce qui me vient en l’esprit pour vous obliger d’entrer et de demeurer éternellement dans ce fond de paix et de repos que vous avez tant cherché sans le trouver jusqu’à présent. Ce n’est pas que vous n’en ayez eu souvent des attraits et des sentiments et même il y a eu des moments où vous y êtes assez laissée, mais parce que vous n’êtes pas encore assez abandonnée, il se lève toujours en vous de petites inquiétudes et des appréhensions.

Peut-être que je me trompe, et j’en suis bien aise, car je le veux bien être et je ne vous écris qu’au hasard : je suppose un petit mal pour y donner le remède. Si vous êtes dans la paix parfaite, je n’ai qu’à vous exhorter simplement d’y demeurer, sans jamais vous inquiéter et vous troubler, quoiqu’il vous arrive. Ne pensez pour [238] ce sujet ni à vie ni à mort, mais à Celui seul qui vivifie. Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur2.

La vie et la mort sont tout un. Cette pensée je suis au Seigneur, doit être comme le rayon du soleil qui doit percer toutes vos obscurités, dissiper vos ténèbres et chasser tous les troubles de votre intérieur et vos petits soins extérieurs.

Un enfant dans le sein de sa mère s’inquiète-t-il ? Il suce le lait en paix et en repos, et même il s’endort, dit saint François de Sales 3. Et c’est ainsi qu’il vous conseille d’être collé au sein de Dieu.

Un serviteur fidèle dans la maison de son maître s’inquiéterait-il, aurait-il raison de le faire s’il était entré dans son cœur ? Et vous, ma chère sœur, vous êtes dans le cœur de Dieu ; pourquoi donc auriez-vous un mouvement hors de ce cœur ? Ô Dieu, que nous sommes insensés de nous inquiéter, puisque nous sommes infiniment éloignés de tout sujet d’inquiétude !

Vous me dites : «  mais j’ai mes péchés ! ». Je vous réponds que vos péchés sont entre les mains de Dieu : Il en a fait ce qu’Il a voulu. Vous devez croire que Sa bonté les a anéantis ; et si pour rendre hommage à sa justice, vous jugez qu’Il vous en réserve de la peine, vous Le devez adorer et demeurer en repos, car vous devriez être contente qu’Il satisfasse Sa justice. Mais Il est si bon qu’ayant fait de votre côté votre possible, il faut croire qu’Il règnera sur vous par Son amour, qu’Il y couronnera Ses miséricordes et qu’Il y consommera ses grâces.

On demanda à votre bienheureux Père en mourant s’il n’appréhendait rien. Il répondit [239] : « Celui qui a commencé achèvera. » Cette réponse marquait sa confiance, sa paix, son abandon et son repos en Dieu.

Vous êtes à Dieu et Il vous dit comme à sainte Gertrude4 : «  ma fille, pense à Moi, et Je penserai à toi ». En vérité, je ne sais pas comment une âme peut être hors de Dieu un moment, faute d’abandon et de paix. Non seulement vous êtes au Seigneur, mais le Seigneur est à vous, et Il est plus vôtre que vous n’êtes Sienne. Si Dieu est à vous, vous avez tout ce qu’Il a et tout ce qu’Il est. Il est le paradis, la gloire, l’éternité, la paix, le repos. Donc le repos, la paix, la gloire, l’éternité est déjà à vous, elle vous appartient, elle est dans votre cœur, dans votre âme, vous en êtes toute pénétrée comme un éponge dans l’eau. Mais ce qui est encore meilleur, c’est que les sens n’en goûtent, n’en sentent et n’en voient rien. Et plus le tout est en fond, et moins il est au-dehors.

Réjouissez-vous donc d’être en cet état. Vous avez la foi qui vous dit : «  Dieu est à moi ». Vous n’avez donc qu’à demeurer dans cette foi : Dieu est, et Dieu est mon Dieu. Si un damné pouvait dire :   « Dieu est mon Dieu », il deviendrait bienheureux. Ah ma chère sœur, si vous saviez le don de Dieu ! Mais que dis-je ? Vous l’avez tant appris ! Cependant je vous dis simplement : si vous le saviez (car vous ne le savez pas assez), vous seriez toute abîmée, toute absorbée dans ce divin repos, vous seriez toute en Dieu seul. Vous diriez, ou plutôt vous ne diriez rien, sinon cette parole qui sortirait de votre bouche : « Rien, rien, rien, plus rien de créé, plus d’inquiétude ». Et ensuite : « Dieu seul ». Je vous laisse ici, à Dieu en Dieu.

– 4,70 DM.

1 Le texte est précédé de l’avertissement suivant : « Les onze lettres qui suivent ont été écrites dans le même ordre à une même personne et (apparemment) du même auteur [Bertot] que la 81e ou la dernière ». La première lettre de cette série pose problème : serait-elle adressée à la sœur religieuse âgée qui rejoignit — plus tard, après la mort de Bertot — Madame Guyon (qui serait ici « madame votre sœur ») en Savoie ? v. Vie 2.9.6. : « Comme l’on sut dans le pays que j’étais aux ursulines, que j’avais quitté Gex, et que j’étais fort persécutée, M. de Monpezat, archevêque de Sens, qui avait bien de la bonté pour moi, sachant que ma sœur, qui était ursuline de son diocèse, était obligée d’aller aux eaux pour une espèce de paralysie, il lui donna son obédience pour y aller et pour aller aussi dans le diocèse de Genève demeurer avec moi aux ursulines, ou me ramener avec elle. » On note que la 81lettre ferait partie des 11 lettres si l’on excluait cette première ou 70lettre que nous venons de donner, ce qui apparaît compatible avec l’avertissement : « … même auteur que la 81e ou la dernière » — dernière de l’ensemble des lettres du volume ou des « onze lettres qui suivent… » ?

2 Rom., 14, 8.

3saint François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, livre VI, chapitre IX : « … Théotime, vous les verriez fermer tout bellement leurs petits yeux et céder petit à petit au sommeil, sans quitter néanmoins le tétin, sur lequel ils ne font nulle action… »

      1. [2e] De J. Bertot. [4,71 DM]

[240] Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé. Demeurez donc paisible, contente devant Dieu ou plutôt en Dieu dans un profond silence. Et pour lors vous entendrez ce Dieu parlant profondément et intimement au fond de votre âme.clxviii

Là Dieu ne parlera en vous que comme Il parle en Lui-même, et Il ne vous dira que ce qu’Il Se dit à Soi-même. Il Se dit : « Dieu » ; Dieu le Père en Se connaissant dit : « Dieu », et c’est la génération du Verbe ; le Père et le Fils, se disant une parole d’amour, en produisent l’Amour qui est Dieu, et c’est la production du Saint-Esprit. Dieu a proféré de toute éternité dans Soi-même : «  Dieu, Dieu », et c’est ce Dieu que Dieu veut exprimer et imprimer en vous. Et comme je ne suis que l’écho de Dieu, je ne puis vous répéter autre chose, et dans le temps et dans l’éternité, que : Dieu.

– 4,71 DM.

      1. [3e] De J. Bertot. [4,72 DM]

[241] Je serais infidèle, ma fille, si je laissais passer cette occasion sans vous assurer que je me souviens autant de vous que vous le désirez et que je [le] dois en la présence de Dieu. Je n’ai pu penser à ces paroles de notre Évangile sans vous en faire part : « Montrez-nous votre Père et il nous suffit1 ». En effet si la vision de Dieu suffit aux Bienheureux, pourquoi la vue que nous avons du même Dieu par la foi ne vous suffira-t-elle pas ? Celui-là n’est-il pas bien avare, à qui Dieu ne suffit pas ? Il suffit à Lui-même, puisqu’Il est Son trône, Son temple, Sa demeure, Sa gloire et Son tout ; Il suffit aux Anges, aux créatures… Pourquoi donc ne suffira-t-Il pas à un petit cœur comme le vôtre ?

Si vous n’êtes pas contente de Le voir par la foi, si vous désirez quelque chose davantage, vous l’avez en plénitude, puisque non seulement vous voyez Dieu par les yeux de la foi, mais vous Le goûtez par l’oraison dans la paix et dans le repos de votre cœur : vous L’aimez puisque vous désirez de L’aimer, et enfin vous Le possédez et Il vous possède, puisqu’Il est en vous et que vous êtes en Lui. Vous croyez en Dieu : croyez-moi aussi, parce que les paroles que je vous dis ne sont point de moi. Comme le Fils est dans son Père et que le Père est dans son Fils, ainsi Dieu est en vous, et vous en Lui. Qui vous empêche [242] donc d’être heureuse au milieu même de toutes les misères du monde, et de commencer votre éternité dans le temps, puisque vous croyez en Dieu, puisque vous Le possédez et qu’Il vous possède ? Les saints dans le ciel, tous ravis de ce qu’ils voient et de ce qu’ils possèdent, s’écrient « Sanctus, sanctus, sanctus2 ». Que pouvons-nous dire autre chose sur la terre, et ensuite demeurer en paix dans un profond silence ? C’est le paradis où je veux être avec vous sur la terre, en attendant que nous soyons entièrement consommés en Dieu dans le ciel.

Dieu et rien, aviez-vous jamais compris ces deux paroles ? Pour moi je n’y ai encore rien compris et encore moins pratiqué. Dieu : en faut-il davantage ? Rien : n’est-ce pas là notre tout, notre fonds, notre moyen, notre voie ? N’est-il pas vrai que c’est dans le silence, la solitude et le repos que l’on comprend ces deux grandes vérités ?clxix

Il est venu une bonne âme aujourd’hui qui m’a supplié de lui dire seulement trois paroles pour toute sa vie, et qu’elle ne m’en demandera pas davantage. Ce procédé m’a surpris, et après avoir demeuré un peu paisible et en oraison, je lui ai dit qu’elle écoutât ce que j’allais dire sans le savoir moi-même. Je me suis mis à genoux pour lui dire : « Demeurez en silence, demeurez en solitude, demeurez en paix » ; et aussitôt nous nous sommes séparés sans rien dire davantage. Dieu veuille que ce soit pour l’éternité ! Je vous dis la même chose, et soyez comme l’écho de ma voix pour la répéter à Madame votre Sœur 3 : solitude, silence, paix.

Il me vient ici une pensée qu’il y a bien [243] de la différence entre la voix du cœur et de la bouche : pour entendre celle-ci, il faut être proche et l’on peut entendre celle-là de loin. Plus la voix de la bouche est haute et élevée, plus on l’entend de loin. Il [en] est tout le contraire de la voix intérieure : plus elle est basse, plus on l’entend. Il faut s’approcher bien de l’autre ; pour l’intérieure, il faut se séparer, s’éloigner de soi-même, et entrer dans la profondeur du néant à l’infini. Remarquez cette belle parole que Dieu dit à l’âme : « Inclinez votre oreille4 ». Les hommes disent : « Levez les oreilles, ouvrez-les », pour dire : écouter. Mais Dieu dit : « Penchez-les, baissez-les, inclinez-les », c’est-à-dire : approfondissez. Vous jugez combien nous nous entendrons quand je serai en solitude et vous aussi.

Je veux bien satisfaire à toutes vos obligations et payer ce que vous devez à Dieu : j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres. J’ai en moi un trésor caché : c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant. C’est là que tout est, c’est là que je trouve de quoi satisfaire à vos obligations. Ce trésor est caché. Car on croit que je suis quelque chose ! C’est qu’on ne me connaît pas. Ce fond est un trésor, car c’est toute ma richesse, c’est mon bien et mon héritage, c’est mon tout.clxx Et s’il est dit que là où est le trésor, le cœur y est aussi, je vous assure que mon néant est mon trésor, car mon cœur y est et je l’aime tendrement. Il est inépuisable, car Dieu en peut tirer tout ce qu’Il veut. Voyez ce qu’Il a tiré du néant en la Création, et jugez ce qu’Il peut faire du nôtre en la sanctification.

[244] Il faut laisser ce néant entre Ses mains : Il en fera tout ce qu’Il voudra. Si bien qu’en laissant ce néant à la volonté de Dieu, je donnerai tout pour vous. Et après cela ne me demandez plus rien. Je donne tout d’un seul coup, et je suis ravi de n’être et de n’avoir plus rien. Je vous soutiendrai que Dieu ne peut épuiser notre néant, comme Il ne peut épuiser Son tout.

– 4,72 DM.

1 Jean 14, 8-9. Il = cela. 2Apoc. 4, 8.

3 Il s’agit cette fois-ci de la sœur religieuse, car la lettre doit être adressée à Madame Guyon : « … je me souviens autant de vous que vous le désirez… »

4Ps. 44, 12 : « Écoutez, ma fille, ouvrez vos yeux et ayez l’oreille attentive… » (Sacy) ; 45 (44), 11 : « regarde et tends l’oreille… » (TOB), « vois, prête ton oreille… » (Dhorme).

      1. [4e] De J. Bertot. [4,73 DM]

[244] J’avais dessein de vous écrire bien des choses touchant l’état et la disposition où vous devez entrer, qui est une fermeté et une confiance inébranlable dans le vide de tout le créé et dans un soutien très pur et très simple en Dieu seul. Vous y entrez assez souvent, et même vous y demeurez assez longtemps. Mais une infinité de choses vous en font sortir : tantôt c’est un empressement pour les choses extérieures, tantôt un ennui de la nature, tantôt une recherche et un détour de l’abandon, quelquefois c’est une crainte. Je vous aurai spécifié cela plus au long, mais la Providence m’envoie du monde qui m’en empêche. Adieu en Dieu. Tout vôtre en Lui seul et pour Lui. Vous serez anathème si vous n’êtes toute en Lui uniquement, infiniment et éternellement !

– 4,73 DM.

      1. [5e] De J. Bertot. [4,74 DM]

Je vous écris ce mot pour vous dire de demeurer dans une profonde paix, reposant humblement en Dieu. Fuyez toute attention et application d’esprit, tous efforts de la volonté. Sachez que vous n’êtes rien et que vous ne pouvez rien, et ainsi laissez faire Dieu seul. Il n’est point oisif où Il est, et quoiqu’Il ne Se laisse pas sentir, Il ne laisse pas d’opérer en nous des choses infinies. Il y fait tout ce qu’Il a jamais fait et ce qu’Il fera dans toute l’éternité : Il y engendre Son Verbe et produit Son saint Esprit, et je ne doute point qu’Il ne produise en vous des participations de l’Esprit de Dieu. Demeurez donc toute abîmée et absorbée en Dieu, dans Ses divines grandeurs et dans ces opérations intimes de Dieu, en vous reposant en Lui par le fond, et non par contention d’esprit ou par une application trop forte de la volonté. Soyez toute perdue et anéantie. Ne réfléchissez jamais où vous êtes, ni ce que vous faites, ni sur ce que vous entendrez.

Quand une fois on est abandonné à Dieu, il ne faut plus penser à soi, car Dieu prend tout.

Ô, que vous seriez heureuse si vous pouviez vous laisser de la sorte et ne plus jamais penser à vous ! Servez un peu la divine Bonté comme s’il n’y avait ni paradis ni enfer. Dieu seul, Dieu seul encore une fois ! Et puis rien de tout le reste. C’est là toute ma science, ma force et tout mon fond. Ne faites rien : laissez-vous, et j’aurai soin de vous. Dieu fera tout, laissez-Le seulement [246] faire. Il opérera divinement en vous, et vous ne pourriez opérer que fort humainement.

Soutenez-vous toujours très simple et très pure dans le point de votre grâce, sans vous en détourner jamais, quoi qu’il arrive. Le point de grâce où Dieu vous veut est un vide de toutes les créatures, qui vous ne doivent être plus rien, et à qui vous n’êtes plus. Tout est mort et anéanti pour vous, et vous devez être morte et anéantie pour toutes choses. Le vide doit être encore de vous-même, car vous ne devez point penser à vous, c’est-à-dire particulièrement à vos misères et à vos impuissances — à moins que ce ne soit en paix et en repos. Souvenez-vous que la vue de vos impuissances et faiblesses seules vous met au désespoir. Vous ne devez donc point voir ces choses qu’en même temps vous ne regardiez Dieu, qui est votre force et votre tout. Oubliez donc toutes choses et ce que vous êtes : souvenez-vous uniquement de Dieu, et alors vous connaîtrez véritablement ce que vous êtes, et avec fruit.

Votre plus grand empêchement pour être toute à Dieu est ce trop de retour et de réflexion sur vous-même. À proportion que vous entrerez dans le vide, vous entrerez dans la conformité aux états de Jésus, sans que vous le connaissiez. Car la voie que Dieu veut tenir sur vous est très cachée : Il l’ordonne de la sorte pour remédier à votre orgueil. Marchez donc dans ce vide avec paix, silence, repos et amour, sans vouloir ni chercher ni voir autre chose que ce vide et repos en Dieu, autant que Sa bonté vous l’accordera.

Dans votre oraison, travaillez toujours à deux choses : la première à vous désoccuper des [247] créatures et de vous-même ; ensuite tâchez de vous occuper de Dieu ou de Jésus au fond de vous-même, ou en Lui-même. Que cette occupation soit douce, sans violence, paisible sans inquiétude, simple et en amour : un regard amoureux et tranquille de Dieu est tout ce que je vous demande. Que si Dieu par une conduite adorable ne vous accorde pas ce regard, pacifiez-vous et demeurez en repos dans votre néant, vous contentant de n’y voir rien, de n’être rien, et de ce que Dieu seul est tout.

Voilà votre attrait : ne le perdez pas ! Car il vous est facile d’en sortir par une recherche et inquiétude qui vous est naturelle. Toute autre vue, quoique sainte, est capable de vous embrouiller. Respectez tout ce qui conduit à Dieu et demeurez dans le petit point où Il vous met.

– 4,74 DM.

      1. [6e] De J. Bertot. [4,75 DM]

Ne vous étonnez point de vos chutes passées, mais perdez-vous aux pieds de la divine Bonté avec toutes vos infidélités. Il faut que vous demeuriez toute perdue et abîmée en Dieu seul, pour ne plus rien voir, ni en vous ni en aucune chose, mais Dieu seul en toutes les créatures. De même que pendant un beau jour en plein midi on ne voit plus dans le ciel que le soleil, ainsi vous ne devez voir que le soleil de Justice et Sa présence en toutes choses. Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure, car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre [248] : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir, mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant : c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien, quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout.clxxi Sachez que Dieu est le repos essentiel et l’acte très pur en même temps et en toutes choses : au-dedans et au-dehors de Sa divine essence, Il agit toujours, et Se repose toujours. De même vous devez vous reposer sans cesse et agir néanmoins doucement et paisiblement, quoique fortement, pour tendre toujours à Dieu et au néant dans la simplicité et unité. Ce repos ne doit point interrompre cette action, ni l’action votre repos : c’est là dormir et veiller, agir et se reposer ; et c’est ce que Dieu demande de vous.

Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu : si vous y êtes attentive, vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une, c’est-à-dire dépouillée de toutes choses, simplement toute telle que vous êtes, seule sans idée, et ramassée dans l’unité d’une seule chose, d’une seule pensée, d’une seule affaire : une à un Dieu, une en Dieu, enfin un Dieu, et après cela plus rien, ni de vous, ni des créatures, mais Dieu seul, Dieu seul en qui tout doit être perdu et abîmé pour le temps et pour l’éternité. N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais. Qu’il en soit de même de tout ce qui n’est point Dieu seul.

Demeurons ainsi, j’y veux demeurer avec vous et je vais commencer aujourd’hui à la sainte messe. Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine [249], je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre. Et tous ensemble, n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son Unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu.clxxii

– 4,75 DM.

      1. [7e] De J. Bertot. [4,76 DM]

Jésus-Christ vous appelle à la solitude, pour y parler à votre cœur des choses qui surpassent tous les sens : vous n’avez qu’à L’écouter. Conservez-vous bien dans un profond silence ; ne vous laissez toucher d’aucune chose, ni au-dehors ni au-dedans de vous-même, mais vous tenant toujours dans un grand vide de tout, vous trouverez un profond abîme de Dieu, dans lequel vous vous perdrez, sans vous relâcher, sans cesser et sans vous borner.

Dieu est infini et dès le moment que nous entrons en Lui, nous devons nous y approfondir à chaque moment à l’infini, sans nous violenter pourtant, car tout s’opère en paix, en silence, en profondeur ; et par mort et anéantissement total de vous-même et de toutes choses, vous serez simple en Dieu, c’est-à-dire seule à Seul. Pensez que la simplicité de Dieu Le rend solitaire en Lui-même et séparé de tout ce qui n’est point Sa propre essence.clxxiii Il faut aussi que la simplicité vous sépare de tout ce qui n’est pas le fond intime et profond de vous-même, afin que ce fond touche Dieu et qu’il ne soit qu’unité en Dieu au-delà de toutes les douceurs et sentiments, quoique cela soit bon.

[250] Demeurez pour jamais paisible, tranquille et en silence en Dieu, n’écoutant plus vos raisonnements, ni vos retours, ni aucune créature. La paix extérieure et intérieure est votre attrait, votre grâce et votre perfection. Je crois que naturellement vous y êtes entièrement opposée, mais Dieu fera un coup de Sa miséricorde, si vous Le laissez faire : car pour vous, vous ne devez rien faire et toute votre disposition doit être une connaissance humble, paisible et amoureuse de votre incapacité et de votre misère avec un abandon de tout vous-même à Dieu seul, qui peut tout et fera tout. Tâchez donc de mourir à toute inquiétude, n’attendez rien de vous ni d’aucune créature, mais attendez tout de Dieu et en Dieu.

– 4,76 DM.

      1. [8e] De J. Bertot. [4,77 DM]

J’ai bien conçu la disposition où vous êtes par votre infirmité : je vous dis qu’elle n’est pas à la mort, mais à la gloire de Dieu, qui veut s’établir en vous. Vous avez trop peu d’abandon à la Providence et au bon plaisir de Dieu. Hé, quand il serait vrai que vous dussiez mourir dans le moment que vous lirez cette lettre, faudrait-il vous ébranler et vous inquiéter ? Il suffirait de vous jeter simplement et amoureusement en Dieu, et y demeurer en paix et en repos jusqu’au moment de la mort. Hélas, que nous servent nos inquiétudes, nos désirs et nos recherches ! Après avoir bien couru, bien travaillé, n’en faut-il pas revenir au [251] repos et à la paix, puisque c’est là qu’on trouve tout.

Je vous avoue que pour lors vous voudriez avoir fait pénitence, vous voudriez avoir au moins commencé : je vous assure que celui qui est en Dieu commence, avance et se perfectionne. Quand on est là, on fait tout autant que Dieu veut et ordonne, et l’âme qui se tient fidèle en ce seul point, ne désire point plus de perfection que Dieu ne lui en demande : elle n’aspire point à davantage que ce que Dieu lui donne. Elle est aussi contente de son peu, et même de son rien, que du tout ; elle demeure en paix partout, en repos au milieu de toutes choses. Ainsi elle se laisse conduire doucement et humblement à la Providence, elle se laisse mouvoir, agir, pâtir, vivre et mourir, sans jamais rien vouloir ni désirer que le bon plaisir de Dieu. Elle verrait tout renverser, elle verrait la mort et l’enfer même qu’elle ne s’étonnerait : car étant en Dieu pourquoi s’étonnerait-elle ?

Vivez donc ou mourez, il ne vous importe pas. J’ai lu de M. de Bernières, qu’un jour pensant mourir et voyant qu’il n’avait encore rien fait, il dit : « J’aime mieux que la volonté de Dieu s’accomplisse, elle m’est plus chère que toute la perfection de ma vie ». Entrez un peu dans ces sentiments, et ne vous découragez plus de vos misères et faiblesses. Allons à Dieu à l’infini, Lui donnant tout, ne regardant que notre néant : après cela, que les créatures disent et pensent ce qu’elles voudront.

– 4,77 DM.

      1. [9e] De J. Bertot. [4,78 DM]

[252] Il faut que je vous dise par écrit ce que je voudrais graver dans le plus profond de votre cœur. Mon Dieu ! Ne trouverons-nous point une âme qui soit à Vous autant que Vous le voulez, en qui Vous Vous reposiez amoureusement, et qui se repose en Vous absolument sans jamais sortir de Vous ? Je voudrais vous dire des choses assez touchantes et profondes pour vous faire mourir à vous-même et à tout le créé : courage, amour et abandon. Si vous saviez la bonté et patience de Dieu, vous ne vous abattriez jamais, mais vous seriez et vivriez toujours hors de vous-même. Je vois si clair le point où Dieu vous tire : vous êtes tout sur le bord, il n’y a plus qu’à vous laisser entrer. Vous voilà sur le bord d’un abîme infini, d’une chose inexplicable : ne branlez pas, mais laissez-vous là en Dieu, afin qu’Il vous jette et vous précipite, et qu’Il vous perde à jamais en cet abîme.

Si vous étiez dans un abîme extérieur, vous seriez perdue aux yeux des créatures et peut-être seriez-vous morte : ceci n’est qu’une figure. Tombez donc au plus tôt, Dieu le veut : laissez-vous tomber dans un abîme sans fond, sans lumière, sans bornes. Je dis sans fond, sans lumière, car c’est un abîme de foi et d’amour ; la foi est une nuit, l’amour est aveugle, un abîme sans bornes : car c’est l’infini, c’est l’éternité, l’incompréhensibilité, c’est Dieu et le Rienclxxiv. Le néant n’est-il pas un abîme ? Ces deux abîmes s’appellent [253] l’un l’autre : Dieu appelle et demande votre anéantissement, et votre néant appelle Dieu. Et plus Dieu est en vous, et plus Il désire que vous ne soyez rien et que vous n’ayez rien, parce qu’Il est Celui qui est.

Il dit en vous : Ego sum; et ainsi vous êtes celui qui n’êtes pas. Dieu au milieu de vous prend plaisir à dire : Ego sum. Et vous qui ne savez pas encore que c’est le plaisir de Dieu, vous vous attristez de n’avoir rien, de ne sentir rien, de ne goûter rien. Ah, que vous êtes encore peu intelligente, que vous avez peu de foi ! Si Dieu est tout, vous n’êtes pas ; si vous n’êtes pas, vous ne pouvez rien avoir ; si vous ne pouvez rien avoir, de quoi vous plaignez-vous de n’avoir rien ? C’est que vous vous imaginez être quelque chose ? Mais quelle folie ! Oseriez-vous dire : Ego sum, je suis ? Je crois que si vous prononciez cette parole, vous tomberiez écrasée de confusion ou d’un coup de la divine Justiceclxxv.

Il n’y a que Vous, ô mon Dieu, qui êtes ! Je reconnais que je ne suis rien. Quand je ne dirais autre chose en toute ma vie, je dirais assez ; puis je dirais tout ce que je puis dire et tout ce que je puis être.

– 4,78 DM.

1 Exode 3, 14 : Je suis celui qui suis.

      1. [10e] De J. Bertot. [4,79 DM]

Dieu seul est, tout le reste n’est rien : quand sera-ce que vous direz ce mot avec esprit et vérité ? Mais que ne vous tenez-vous [254] là en oraison devant Dieu, cœur à cœur, essence à essence, simple, une à un Dieu, que dis-je ! Dieu à Dieu ? Oui, Dieu en vous doit Se rejoindre, Se revoir, Se concentrer à Lui-même : Dieu en vous comme voie doit tendre à Dieu en Soi-même, comme à Dieu-centre. Deus, Deus meus1, dit le Prophète, Dieu en Lui-même, Dieu en moi-même : Dieu est pour lui, Dieu est pour moi. Concevez le reste ! Goûtez et voyez, aimez et connaissez. Et soyez là toute perdue, toute pénétrée, toute abîmée, toute ravie, toute transformée au-delà des ravissements et des transports, mais ravie en Dieu et de Dieu : qui potest capere capiat2. Si vous ne comprenez pas l’infini, laissez-vous en comprendre ; si vous ne pouvez tout digérer, laissez-vous dévorer. Si le zèle de la maison de Dieu a dévoré un Prophète3, il faut que le zèle de Dieu même vous dévore. Soyez toute absorbée, toute engloutie, toute passée et toute changée en Dieu par l’oraison, la communion et l’amour : ne passez pas un seul jour sans oraison et sans amour.

Faut-il que nous soyons si lâches, si infidèles, si petits, si réservés et si renfermés en nous-mêmes et dans de petits riens ? C’est ainsi que j’appelle vos affaires et vos occupations et toutes les créatures. Hé, n’en sortirez-vous jamais une bonne fois ? Assurément que Dieu a de grandes choses à vous dire, puisqu’Il vous demande tant d’attention. Le voici! Oubliez votre peuple et la maison de votre Père : soyez-en [255] aussi loin que le ciel l’est de la terre. Vous devez converser dans le ciel, et l’Apôtre a dit un beau mot: que nous n’avons pas ici de cité permanente. L’avez-vous jamais bien compris ? Nous n’avons point de demeure sur la terre : est-ce à dire que nous en sortirons pour aller au tombeau ? Non, ce n’est pas là toute la profondeur de l’Apôtre, mais il entend que pour nous, il n’y a point de demeure sur la terre, car nous n’y devons pas être un seul moment, mais tout en Dieu.

Écoutez ce que l’Église souhaite6 en ce temps : Sit nobis in te requies 7. Elle ne demande pas d’autre repos ni d’autre demeure qu’en Dieu et qu’entre les bras de son Époux. Elle lui demande une nuit paisible et tranquille parce qu’il n’y a du repos que dans la foi et dans l’anéantissement : repos en la foi qui nous met en Dieu, repos dans notre néant, qui nous met hors de nous et de l’être créé. Voulez-vous savoir pourquoi vous avez tant de peine à demeurer paisible ? C’est que vous sortez de l’obscurité de la foi, voulant voir, discerner et goûter quelque chose ; et c’est par là aussi que vous sortez de la profondeur de votre néant. Sachez que les choses ne pèsent point dans leur centre, mais y trouvent la paix et le repos. C’est que le centre d’une chose est sa fin. Or quand une chose est arrivée à sa fin, elle n’a plus rien à désirer, ni à chercher. Elle ne saurait aller plus outre, car elle sortirait de sa fin. Disons encore que la fin d’une chose est le but où elle tend et pour laquelle elle est. Quand [256] donc elle la possède, elle se repose. Enfin, la béatitude, la fin et le repos sont la même chose.

Dieu seul et le néant sont deux centres. C’est donc uniquement où nous devons tendre et où nous trouverons notre béatitude, repos et parfaite paix. Comment donc pouvoir demeurer un moment hors de Dieu ? Je sais bien que nos emplois nous en distraient souvent : c’est pourquoi je soupire tant après la solitude. Mais après tout, c’est notre infidélité qui nous distrait et, si nous avions du courage, rien ne nous pourrait séparer un moment de notre intimité et de notre unité. Savez-vous ce que j’entends par ce mot : intimité ? Je dis tout ce qu’il y a de plus un, car je ne crois pas que nous devons jamais nous borner ni nous arrêter à quoi que ce soit. C’est pourquoi, afin d’être plus infini, il faut toujours passer au-delà de toute vue, de tout sentiment et de tous dons, car l’âme qui s’arrête à quelque chose, quelque sainte et divine qu’elle puisse être, s’arrête toujours à quelque chose de créé et par conséquent borné et fini, au lieu que l’infini doit être notre fin.

Ah que pour aller au-delà de tout, il faut bien dire : rien, rien ! C’est à force de n’être rien que l’on trouve l’infini puisque l’on trouve Dieu : car je passe au-delà de tout ce que je pense, même de Dieu et de tout ce que les savants en ont dit. Au-delà de tout ce qui est concevable, alors je tombe dans une négation de tout le créé et de tout le créable. Et où suis-je pour lors ? En Dieu. Mais je ne sens, je ne vois rien ? Si vous sentiez et conceviez quelque chose de Dieu, vous seriez dans le créé et non pas dans l’incréé, dans le fini et non pas dans l’infini.

Allons donc au-delà de tout, à force d’être néant et vide de tout ce qui n’est pas Dieu seul. Ne faisons pas même cas des pensées et des beaux sentiments que nous avons de Dieu, parce que tout cela n’est pas Dieu. Tout ce qui est en nous est moins que rien. Il y a bien de la différence entre ce qui est de Dieu et ce qui est Dieu en Dieu. Tout ce qui est en Dieu est Dieu, mais en nous ce qui est de Dieu n’est pas Dieu. Allons donc au-delà de tout ce qui est de Dieu en nous-mêmes, pour entrer en Dieu Lui-même.

– 4,79 DM.

1 Ps., 21, 2 : Dieu, mon Dieu !

2 Matthieu, 19, 12 : Qui pourra le comprendre, le comprenne. Dutoit (D).

3 Ps., 68, 10 : « Parce que c’est pour votre gloire que j’ai souffert tant d’opprobres, et que mon visage a été couvert de confusion. » (Sacy).

4 Ps., 44, 12 : « Écoutez ma fille […] ayez l’oreille attentive… » (Sacy).

5Hebr., 13, 14 : « Car nous n’avons pas ici de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir. » (Amelote).

6 Dans le cantique : Christe qui lux es et dies. D

7 Que notre repos soit en vous [toi]. D

      1. [11e] De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,80 DM]

Dieu est : je ne Le regarde pas en nous, ni dans le créé, mais dans Lui-même. C’est diminuer Dieu que de Le regarder hors de Lui-même, c’est Le magnifier que de Le contempler au-delà de tout ce qui est et de tout ce qui peut être. Je sais bien que Dieu est partout, mais afin que je sois en repos, c’est-à-dire où Il veut, il faut que je Le vois au-delà de tout le créé et que je demeure en Lui-même : Sit nobis in te requies.

Pourquoi tant de pensées qui roulent les unes après les autres dans votre esprit, comme les flots et les vagues dans la mer, puisqu’il ne faut qu’une pensée ? Cette pensée est celle-ci : Dieu, Dieu. Pourquoi un cœur aussi petit que le vôtre est-il gros de tant de désirs ? Vous cherchez et vous écoutez tout, et vous ne trouvez rien : c’est que vous n’allez pas au fond et au centre qui est Dieu. Sachez que votre appétit, [258] qui est infini, ne peut être contenté que de Dieu : donc vous ne devez point chercher d’autre milieu, d’autre moyen, d’autre fin, que Dieu. Anéantissez donc toutes les vues de votre esprit, toutes les inquiétudes et troubles de votre âme, tous les désirs de votre cœur, toutes les recherches de votre vie, toute l’activité de vos actions, puisqu’il ne faut que Dieu. Ne me dites plus que vous êtes misérable, parce que vous ne devez vous laisser toucher que du bonheur de Dieu.

Contentons-nous donc de cette grande vérité : Dieu est. Les démons la connaissent et la sentent, mais ils ne s’en contentent pas : c’est ce qui fait leur enfer. Les bienheureux connaissent que Dieu est, et ils s’en contentent : c’est ce qui fait leur béatitude, car les saints sont plus heureux de la béatitude de Dieu que de leur propre béatitude. Il ne faut avoir qu’un peu d’amour pour entendre cette vérité. Que les autres croissent en grâce, en sagesse et en vertu ; pour moi, je me contente de mon néant et de ce que Dieu est Dieu.

– 4,80 DM.

      1. De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,81 DM]

De l’état d’anéantissement parfait en nudité entière, où l’âme est et vit en Dieu, au-dessus de tout le sensible et perceptible.

Le dernier état d’anéantissement de la vie intérieure est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allanta toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien deb sensible et de perceptible de Dieu en [259] elle. Au contraire elle reste et demeurec dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nued, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond ; mais elle porte une disposition quie est très simple, et jouit d’une très grande tranquillitéf et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein.

Etg dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni hauth ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune. D’oùi vient que quelques uns appellent aussi cet état, état d’unité et de simplicité.clxxvi Mais dans la dernière consommation de cet état, il ne paraîtj plus dans l’âme ni unité ni simplicité, tout cela étant comme perdu et anéanti. Et bien plus, elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plusk retirée, ramassée, recueillie et concentréel au-dedans d’elle-même ; maism elle est et se trouve au-dehors dans la grande nudité et pauvreté d’espritn dont je viens de parler, comme si elle était dans la nature et dans le vide. D’oùo vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu ou en sa nature.

Elle n’est pourtant pas dans la nature ni dans le vide réel, mais elle est en Dieu qui la remplit tout de Lui-même, maisp d’une manière très nue et très simple, et si simple que Sa présence ne lui est ni sensible ni perceptible, ne paraissant [260] rien dans tout son intérieur qu’une capacité très vaste et très étendue.

Dans cet état, l’âme se trouve tellement contente et satisfaite qu’elleq ne souhaite et ne désire rienr plus que ce qu’elle a, parces qu’ayant toujours Dieu et étant toute rempliet et possédée de lui dans son fond, quoiqueu d’une manière très simple et très nue, cela la rend siv contente qu’elle ne peut souhaiter rien davantage. L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondueclxxvii, ainsi qu’une goutte de neige qui serait fondue dansw la mer, de manière qu’elle se trouve devenue comme une même chose avec Dieu. Dansx cet état il n’y a plus ni sécheresses, ni aridités, ni goût, ni sentiment, ni suavité, ni lumière, ni ténèbres, et enfin ni consolation ni désolation, mais une disposition très simple et très égale.

Ily est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquellez lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, maisaa d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue unab miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âmeac se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances, [261] voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu.

Cet état est appelé état d’anéantissement premièrement parce que toutes les lumières, vues, notions et sentiments distincts des puissances sont anéantis, cessés et comme évanouis, si bien que les puissances restent vides et nues, étant pour l’ordinaire sans aucune vue ni aucun objet distinct. Néanmoins l’imagination ne laisse pas de se trouver souvent dépeinte de quelques espèces qu’elle renvoie à ces autres puissances et qui les traversent de distractions ; mais ces distractions sont si déliées, qu’elles sont presque imperceptibles, et passent et repassent dans la moyenne région, comme des mouches qui passent devant nos yeux, sans qu’on les puisse empêcher de voler.

Secondement cet étatad est aussi appelé état d’anéantissement parce que toutes les opérations sensibles et perceptibles de Dieu sont cessées et comme évanouies. Et même cette paix et ce repos sensible[s] qui restai [en] t en l’âme après toutes les autres opérations sensibles, tout cela, dis-je, est anéanti. L’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rienae de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieuaf, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarementclxxviii. D’où vient que la plupart des personnes qui sont dans cet état ne font plus guère d’oraison parce qu’elles ont toujours Dieu et sont toujours en Dieu, étant comme je viens de dire, toujours en même état, dans l’oraison comme [262] hors de l’oraison. Et comme elles sont pour l’ordinaire dans une grande nudité intérieure, cela fait qu’elles pourraient bien s’ennuyer dans l’oraison si le temps était trop long. Mais il faut surmonter toutes les difficultés et y donner un temps suffisant, lorsqu’on est en état de le faire.

Ilag est à remarquer encore que, bien que ces âmes se trouvent pour l’ordinaire dans une égale disposition intérieure, c’est-à-dire toujours égales dans leur fond et toujours dans cette disposition très nue et très simple, il se passe néanmoins de temps en temps de certaines vicissitudes et changements de dispositions en leurs sens, et même leurs puissances se trouvent quelquefois émues et agitées par quelque sujet de peine. Pendant ces vicissitudes et agitations, elles ne laissent pas de demeurer en paix en leur fond, ce qui se doit entendre d’uneah paix nue, simple et solide.

Enfin, en cet état, Dieu est la force, l’appui et le soutien de ces âmes dans ces occasions de souffrances, de peines et de contradictions qui leur arrivent, leur donnant la force et la grâce de les porter en paix et tranquillité, non en les appuyant et soutenant sensiblement comme dans l’état précédent, mais en leur donnant une force secrète et cachée pour soutenir ainsi en paix et tranquillité ces souffrances, peines et contradictions. Ce qui est une marque infaillible que ces âmes sont à Dieu, car si elles n’étaient que dansai la nature, elles n’auraient pas cette force de souffrir. Cependant la nature ne laisse pas de ressentir quelquefois des peines et contradictions, et leurs puissances, surtout l’imagination, ne laisse pas comme je viens de dire [263] de demeurer durant quelque temps dépeintes et agitées de ces peines. Mais Dieu les soutient par une vertu et une force secrète en nudité d’esprit et de foi, si bien qu’elles souffrent et supportent tout avec paix et tranquillité d’esprit. Car quoique leurs puissances et leurs sens soient dépeints de leurs sujets de peine et que cela les émeut et agite, néanmoins elles demeurent en paix dans leur fond sans fond et dans une paix sans paix, c’est-à-dire dans une paix qui n’est plus sensible, mais nue, simple et solide : c’est comme un certain calme repos et tranquillité de toute l’âme.

Enfinaj l’état et la constitution ordinaire[s] de ces âmes est de ne rien voir de distinct dans leurs puissances et de ne rien sentir dans leur intérieur de sensibleak de Dieu, ni de Ses divines perfections, opérations, écoulements, infusions, influences, goûts, suavités ni onctions, et de se trouver dans cette grande nudité d’esprit sans autre appui ni soutien que la foi nue. Mais quoiqu’elles ne voient rien de distinct, elles voient néanmoins toutesal choses en Dieu et, quoiqu’elles ne sentent rien, qu’elles ne goûtent rien, qu’elles ne possèdent rien sensiblement de ces divins écoulements, néanmoins elles ont et possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmesclxxix am.

Dans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté àan la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’il voudra pour le temps et pour l’éternitéao ; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirantap jamais rien que ce que Dieu voudra, ni [264] vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut niaq à perfection ni à sainteté, ni à paradis ni à enfer ; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle.

Enfinar dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dansas l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme parat un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne.

Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligationsclxxx au.

– 4,81 DM. Admirable 81lettre qui conclut la contribution de Bertot aux volumes du Directeur mystique.

Le choix numérique de 81 lettres n’est probablement pas le fait du hasard : 81 = 3 x 3 x 3 x 3 (un tel intérêt numérique est universel, v. les 81 chapitres du livre de La Voie et la Vertu ou Tao Te King). Dans le même esprit suivent pour ce quatrième et dernier tome du DM : 21 lettres de Maur de l’Enfant-Jésus (lettres que nous avons reproduites précédemment), équilibrées par 21 lettres nommément attribuées à Madame Guyon (la finale ou 22e étant une conclusion ajoutée), mais sans dates, que nous reproduirons en ouverture du vol. III de cette Correspondance. Poiret a donc probablement limité son choix dans un ensemble plus vaste qui était à sa disposition (depuis disparu avec sa bibliothèque).

Nous avons reproduit cette lettre en conclusion d’un choix de textes de Madame Guyon à ses disciples : Madame Guyon : De la Vie intérieure, Discours Spirituels…, Phénix, coll. « La Procure », 2000. Elle fut publiée sans attribution par J.-L. Goré, La notion d’indifférence chez Fénelon et ses sources, appendice « Sur l’anéantissement », p. 286 à 292, à partir de la pièce 6411 conservée aux A.S.-S. Cette pièce comporte 4 feuillets d’une belle écriture inconnue de copiste. Elle est intitulée « Description du dernier état d’anéantissement de la vie intérieure » et porte une annotation de Gosselin : « J’ignore de qui est ce fragment… ». Madame Guyon avait donc communiqué à Fénelon une copie de cette lettre de son maître. J. — L. Goré la rapproche des écrits de Bernières, tout en l’attribuant (sous réserve) à Fénelon. Cognet pensait à Madame Guyon, tout en notant une différence de style (Dict. Spir., art. « Guyon », col. 1330). Tout cela souligne le lien qui unit Bernières, Bertot et Madame Guyon.

Prenant 4,81 DM comme leçon, nous donnons ici les nombreuses variantes de la pièce 6411 dénotée « A.S.-S. » en signalant une omission (probablement une erreur de copie, v. note), mais surtout des ajouts de cette pièce par rapport au texte de 4,81 DM. La pièce 6411, plus diluée, est donc très probablement d’une rédaction postérieure.

aet s’évanouit, allant variante A.S.-S. Rappelons que nous encadrons chaque variante de mots présents dans les deux versions, soit ici : « et [variante] allant. »

brien : et lors il ne reste plus rien de A.S.-S.

celle demeure A.S.-S.

dintérieure, et d’esprit avec la seule foi nue A.S.-S.

emais d’une certaine disposition intérieure, qui A.S.-S.

fet d’une grande tranquillité A.S.-S.

gun ciel ou un air serein, et A.S.-S.

hni fond, ni contrée, ni sommet, ni haut A.S.-S.

itrouvant plus aucune distinction, ni différence ; d’où A.S.-S. qui omet le membre de phrase :… entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction… (probablement par erreur de copie due à la répétition de : distinction ni différence).

jles dernières consommations de cet état, il ne reste ou ne paraît A.S.-S.

kc’est-à-dire qu’elle n’est plus A.S.-S.

lretirée, introvertie, recueillie, ramassée et concentrée A.S.-S.

md’elle-même, et même elle ne sent plus en elle aucune opération divine et distincte ; mais A.S.-S. ajout.

npauvreté intérieure et d’Esprit A.S.-S.

oétait dans le vide, quelquefois se trouvant comme un grand vaste au-dedans d’elle-même ; d’où A.S.-S. ajout.

pDieu ou dans la Nature ; mais elle reconnaît pourtant pour l’ordinaire qu’elle n’est point dans la nature ni dans le vide, mais qu’elle est en Dieu qui remplit tout son intérieur de lui-même par son immensité ; mais A.S.-S.

qperceptible ; mais pourtant qui contente tellement l’âme qu’elle A.S.-S.

rsouhaite rien A.S.-S.

sa ; non pas même le paradis et on lui fait même de la peine de lui en parler, parce A.S.-S. ajout.

tétant toujours remplie A.S.-S.

udans tout son intérieur, quoique A.S.-S.

vla laisse toujours si A.S.-S.

wqui le serait dans A.S.-S.

xmer, ou comme deux cires qui seraient fondues ensemble de manière qu’elle se trouve devenue une même chose avec Dieu sans distinction ni différence. De plus dans A.S.-S. ajout.

yégale. Elle ne sent plus même, ni paix, ni repos, tout cela étant et se trouvant perdu, évanoui et anéanti, à cause qu’elle est comme j’ai déjà dit comme toute fondue en Dieu. /, Mais il A.S.-S. ajout.

zessentielle qui procède de Dieu même et qui est Dieu, et laquelle A.S.-S. ajout — dorénavant nous omettons des variantes mineures.

aaobjective et par lumière distincte des puissances, mais A.S.-S. ajout.

abdevenue comme un cristal ou un A.S.-S. ajout.

acDieu étant, elle voit toutes choses en lui, l’âme A.S.-S.

adrepassent aussi dans l’air devant nos yeux et qu’on ne peut pas les empêcher de passer. /2e cet état A.S.-S.

aeDieu qui ont précédé même la paix et le repos sensible qui étaient dans le fond de l’âme après ces opérations sensibles, sont assez évanouies et comme anéanties. L’âme étant dépouillée de tout cela et restée nue sans avoir plus, comme j’ai déjà dit, rien A.S.-S. ajout.

afDieu, néanmoins reposant dans le repos de Dieu, qui est un repos simple et immuable. Et dans cet état elle se trouve toujours dans une égale disposition intérieure, hors l’oraison comme dans l’oraison, à savoir dans une disposition très nue sans rien sentir en elle de Dieu A.S.-S.

agl’oraison. /3e La personne la plus consommée que je connaisse être en cet état se sent quelquefois certaines jubilations et allégresses très simples qui la portent à dire Alleluia comme aussi elle sent quelquefois exhalaisons de bonne odeur très simples. Ces âmes n’ont plus d’attrait pour la sainte messe comme dans les précédents états, mais néanmoins elles ont toujours beaucoup d’estime et de vénération pour ce saint sacrifice et ne manquent pas de l’entendre tous les jours quand elles le peuvent. Elles n’ont plus aussi d’attrait pour la sainte communion comme pour les précédents états : mais elles ne laissent pas d’en avoir beaucoup d’estime et de la fréquenter autant de jours que cela leur est permis. /Il A.S.-S. ajout !

ahfond, ce qui ne se doit pas entendre d’une paix sensible, mais d’une A.S.-S. ajout.

aiinfaillible qu’ils la font en Dieu, car si elles étaient dans A.S.-S.

ajpaix dans le fond qui reste dans l’âme, mais qui pourtant ne paraît plus comme distinct des puissances. /Enfin A.S.-S.

akde la présence sensible A.S.-S.

aldistinct, elles voient néanmoins tout puisqu’elles voient toutes A.S.-S.

ampossèdent néanmoins tout puisqu’elles possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmes A.S.-S. ajout.

anl’abandon, s’abandonnant à A.S.-S.

aovoudra dans le temps et dans l’éternité A.S.-S.

apl’éternité, ne désirant A.S.-S. omission !

aqni à l’avenir ni A.S.-S.

arenfer, non pas même à Dieu et elles ne prennent rien de ce qu’elles doivent dire, écrire et faire dans les occasions qui ne sont pas encore arrivées, mais laissent aussi tout cela à l’abandon et quant les occasions se présentent de dire, écrire ou faire quelque chose ; alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire, écrire ou faire et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir ou faire d’elles-mêmes. Enfin A.S.-S.

asparler et conserver dans A.S.-S. ajout.

atEt il est à remarquer que souvent ces âmes parlent sans réflexion sur ce qu’elles disent et par A.S.-S.

au dernier paragraphe absent. A.S.-S.

L’influence du P. Maur de l’Enfant-Jésus.


La fin du quatrième volume du Directeur comporte 21 lettres du Père Maur de l’Enfant-Jésus. Elles se placent plutôt au début de l’évolution de Madame Guyon et ouvrent donc cette section.

Ces 21 lettres forment le début de la seconde partie du volume IV du Directeur mystique, pages 265 à 309, sous le titre « Seconde partie,/contenant/Quelques Lettres Spirituelles du R. P. Maur de l’enfant Jésus et de Madame Guyon,/qui n’ont point encore vu le jour. /Première section ou/Lettres du R. P. Maur de l’enfant Jésus, Religieux Carme/[Ces lettres sont écrites à une même personne et dans le même ordre] ».

Elles sont localisées entre 11 lettres très probablement adressées par Bertot à Madame Guyon et 21 lettres (en fait 22 si l’on intègre la « lettre » qui leur apporte une conclusion) qui lui sont nommément attribuées ; le nombre 21 est probablement symbolique, ce qui implique un choix préalable fait dans une correspondance plus large.

Nous avons relevé chez Maur quelques indices précis ayant échappé au nettoyage éditorial. La première lettre fait référence à « une personne mariée qui a grande famille… » ; la seconde lettre précise une localisation loin du sud-ouest où résidait Maur : « mais il faut qu’on paie le port à Paris » ; la lettre 8 revient sur la condition évoquée déjà dans la première lettre : « Il faut que vous portiez le poids et les croix d’une femme mariée et mère de famille » ; la lettre 10 indique un voyage de Maur et une certaine familiarité : « Je vous demandais des nouvelles de toute la famille. Celle que vous m’avez écrite, me donne bien de la joie, voyant que Notre Seigneur verse ses bénédictions sur vous tous. Je ne puis vous dire rien de bien particulier jusqu’à ce que je sache ce qui s’est passé en vous depuis mon départ. » ; la fin de la lettre 19 reprend : « Acquittez-vous tout le mieux que vous pourrez de vos obligations de mère de famille. »

Le carme Maur de l’Enfant-Jésus (1617 ou 1618 - 1690)1229 fut un disciple privilégié du maître spirituel de la Réforme de Touraine, Jean de Saint-Samson, ce qui explique la place prioritaire que ce dernier occupera dans le choix de textes mystiques qui constitue les Justifications rassemblées en 1695 par Madame Guyon. Maur vécut dans la région de Bordeaux, mais fit de nombreux voyages malgré un profond désir de solitude. Recherché comme directeur spirituel, il prit place au sein d’un réseau spirituel qui couvre Loudun, Rennes et Paris. Il décrit une dynamique de la transformation de l’âme :

Il faut renoncer à ses propres opérations, c’est-à-dire à l’amour propre qui « prétend se donner soi-même par là sa propre perfection. » À mesure que l’homme renonce à sa propre activité, Dieu commence à agir en lui comme premier principe. Tel est l’abandon total, même de l’opération consciente de s’abandonner1230

Vient la nuit, et l’âme se démet de toute opposition à Dieu. C’est alors :

… l’entière consommation. À ce niveau, c’est « l’opération divine » qui fait agir l’homme, non pas qu’il y ait suppression de l’activité humaine, mais il n’y a plus dualité d’action. … cet état de consommation semble être appelé aussi par Maur un état de résurrection, dans lequel « Dieu S’unissant à l’âme non plus par sa vertu mais par Lui-même, prend possession de toutes ses puissances1231.

On retrouvera cette résurrection, accomplissement de la vie mystique, possible dès ici-bas, active mystiquement sous le nom « d’état apostolique », dans les Torrents, les Discours et les lettres de Madame Guyon.

La voie mystique présentée par Maur de l’Enfant-Jésus est sévère. Elle consiste à faire passer l’homme de son établissement, où règne sa volonté propre, au règne de Dieu en lui. Un dépouillement rigoureux est incontournable, mais il est possible d’aider ce travail de la grâce divine par un seul moyen : en s’y abandonnant complètement. La perte de tout repère ou « vide » sera finalement rempli de Dieu. Maur est un praticien des âmes qui se soucie peu de méthode. Ses constats sont radicaux :

Il lui semble que […] tout ce qu’elle a vu et éprouvé autrefois de la part de Dieu, sont des illusions1232.

Il encourage celui qui en éprouve la dure réalité au cours de son « voyage vers Dieu ». Au départ :

… chacun fait son petit établissement spirituel selon lequel on veut passer la vie, les uns en oraison, les autres en beaucoup d’austérités, d’autres en bonnes œuvres extérieures, mais il faut mourir et tout abandonner1233

Comment ? Il n’existe aucune méthode :

Il ne faut point chercher ni passiveté, ni repos, ni aucun de tous les états et manières dont il est parlé dans les livres. Il ne faut que se laisser dans l’abîme de la volonté de Dieu1234.

À défaut de méthode, dont l’application renforcerait notre volonté propre, on peut quand même orienter la fine pointe de l’être :

… regardez Sa volonté en toutes choses, tâchant que la vôtre passe tellement en celle de Dieu qu’elle devienne comme une même chose avec elle1235

De fait,

… la créature raisonnable ne saurait rentrer parfaitement en Dieu, qui est son centre et le principe d’où elle est sortie, qu’elle ne se perde totalement à elle-même1236.

S’en suivent pertes douloureuses, chemin ardu, mise à l’épreuve :

C’est ce qu’Il a commencé à faire, vous jetant dans ce désert intérieur dans lequel vous dites qu’Il vous a mise. Il faudra y entrer plus avant et le traverser, si vous voulez atteindre à la jouissance du Bien souverain qui vous a touché le cœur dès votre enfance. N’y pensez pas trouver de route, ni des sentiers où vous puissiez avoir quelque assurance de votre voie1237.

Lorsque la nuit intérieure atteint sa dirigée,

Dieu […] la dépouille si entièrement de toutes les lumières et de tous les bons désirs qu’elle avait pour cela, et la réduit dans un tel état de sécheresse et d’obscurité, et même d’impuissance de s’aider elle-même en quoi que ce soit, qu’il lui semble que tout est perdu pour elle, et que tout ce qu’elle a vu et éprouvé autrefois de la part de Dieu, sont des illusions1238.

Un tel dépouillement est nécessaire car :

… pour se dénuder si nuement et se perdre dans un si profond abîme, il faut que l’opération de Dieu absorbe celle de la créature1239. […] Il faut se perdre et s’abandonner totalement à l’opération divine, qui exécute son dessein en nous sans que nous sachions comment, sinon que nous souffrons et que notre esprit semble se diviser de l’âme, et que nous sommes pénétrés jusqu’à la moelle des os1240.

Quoi qu’il en soit, « marchez devant vous quoique vous ne sachiez où vous êtes1241 ! »

Ce qui conduit à une perte de tout repère :

… l’on ne voit plus ni perte, ni abandon, ni dépouillement, ni ravissement, ni extase, ni présent, ni éternité, mais la créature expérimente que tout est Dieu1242. […] L’abandon et le néant ne nous paraissaient plus, lorsque nous y sommes consommés et abîmés. Nous y vivons et demeurons comme nous voyons les poissons vivre et se mouvoir en l’eau1243.

Alors le vide peut être rempli :

Il est devenu le principe et la cause principale de tous ses mouvements, de ses actions1244. […] Dieu par Sa grâce Se faisant un autre nous-mêmes, gouverne tout l’intérieur : c’est pourquoi Il détruit et anéantit ce nous-mêmes1245.

Ce qui permet à Maur de conclure :

Hé bien ! Ne vous accrochez donc plus à rien1246 !

21 Lettres du P. Maur de l’Enfant-Jésus.

[1re] Du P. Maur. fin 1670 ?

Traverser le désert intérieur, demeurer en repos1247.

Madame, la conduite que vous mandez que Notre Seigneur a tenue sur votre âme depuis vos premières années, fait voir les grandes [266] miséricordes dont il a usé en votre endroit. Vous ne devez pas être en peine de votre état, puisqu’il est comme vous me dites. Mais comme il demande une grande fidélité et un grand dépouillement de toutes choses pour correspondre aux desseins de Dieu, il faut préparer votre âme à soutenir des choses encore plus rudes que celles qui se sont passées. Cela ne se fait pas néanmoins tout d’un coup, car la divine Majesté qui accommode Sa conduite à notre faiblesse, nous fortifie peu à peu par Sa grâce, avant que de nous mettre dans des épreuves qui nous écraseraient par leur poids, au lieu de nous conduire par une douce et volontaire mort de nous-mêmes à la vie ressuscitée en Jésus-Christ.

C’est ce qu’Il a commencé à faire, vous jetant dans ce désert intérieur dans lequel vous dites qu’Il vous a mise. Il faudra y entrer plus avant et le traverser, si vous voulez atteindre à la jouissance du Bien souverain qui vous a touché le cœur dès votre enfance. N’y pensez pas trouver de route, ni des sentiers où vous puissiez avoir quelque assurance de votre voie. Ce sera seulement dans votre perte où vous trouverez votre assurance. Et parce qu’il vous faut trouver Dieu au-delà de tout ce que l’esprit humain peut concevoir ou penser, il vous faudra quitter toutes les façons et les moyens humains et naturels dont on se sert pour l’ordinaire pour arriver à ce que l’on désire, parce que tous les efforts de la créature ne sauraient atteindre à Dieu que d’une distance fort éloignée. Mais pour se dénuder si nuement et se perdre dans un si profond abîme, il faut que l’opération de Dieu absorbe celle de la créature et que la créature, succombant sous la force et la vertu divine, se laisse [267] transporter comme dans une autre région, où l’on ne voit plus ni perte, ni abandon, ni dépouillement, ni ravissement, ni extase, ni présent, ni éternité, mais la créature expérimente que tout est Dieu. En cet état elle ne se voit ni ne se sent plus, ni aucune autre chose qui ne soit pas Dieu.clxxxi

Peut-être que je m’avance trop, et que je ne regarde pas que je parle à une personne mariée qui a grande famille et engagée dans le monde par la nécessité de son état. Je n’y saurais que faire et je ne fais que répondre à ce que vous m’écrivez, afin que, si vous êtes comme vous dites, vous continuiez à accomplir les desseins de Dieu sur vous. Je ne vous dis rien de vos obligations extérieures ni de la manière ou de l’esprit dans lequel vous les devez faire, parce que vous ne m’en dites rien : c’est, à ce que je crois, parce que rien ne vous y donne de la peine. Dieu en soit loué !

Pour la retraite que vous désirez faire, je vous conseille de prendre le temps pour cela. Si vous le trouvez, vous n’avez besoin de personne pour vous y aider. Il n’est pas aussi nécessaire de vous servir des méthodes dont on use ordinairement. Tâchez seulement d’oublier tout et de vous mettre en la présence divine, sans vous en former d’autre idée sinon que Dieu vous est intimement présent et comme une même chose avec vousclxxxii. Et après, laissez cela même que vous vous formez, et demeurez en repos en Dieu, soit qu’Il vous fasse goûter Sa bonté, soit qu’Il vous laisse en sécheresse et dans l’impuissance de rien faire. Car tout vous doit être égal ; et Dieu est au-dessus de tout cela, qui Se fait quelquefois comme sentir en la pointe de l’esprit, et d’une façon qu’on [268] ne peut expliquer, tant elle est subtile et digne de Dieu. De quelque manière que ce soit, il n’importe, pourvu que vous ne mettiez pas d’empêchement de votre part à ce que Dieu fasse en vous toutes Ses opérations comme Il les fait dans le ciel. Il faudrait être bien morte pour cela, et bien ressuscitée avec Jésus-Christ, pour mener une telle vie. Prenez garde surtout à ne pas faire des efforts qui puissent nuire à votre santé, ni vous incommoder la tête, car si Dieu ne fait Lui-même Son ouvrage en nous, tout ce que nous faisons est comme rien.

Si vous m’écrivez une autre fois par cette même voie, peut-être vous me donnerez plus d’éclaircissement de votre état présent et je pourrai vous donner des lumières plus convenables. Je vous ai parlé selon que Dieu vous a conduite jusqu’ici. Je vois que Sa Majesté fait tout ce qu’il Lui plaît en tous les états et en toutes les conditions. J’admire ce que vous me dites et en loue Dieu, quoique vous ayez encore un très grand chemin à faire.

Ne vous étonnez pas de vos imperfections : Dieu vous en délivrera quand Il le verra à propos pour votre bien. Ne vous plaignez pas aussi de ce que Notre Seigneur met votre famille dans les croix, puisque c’est pour Se la conserver : ce qui est hors de là est sujet à la corruption. La croix est un champ d’immortalité. Tout le monde n’y est pas admis. Je prierai Dieu pour toute votre famille. Je suis / votre frère Maur. [269]

Dans cette première lettre : « … votre famille dans les croix… Je prierai Dieu pour toute votre famille. », fait peut-être allusion à l’épreuve des varioles (octobre 1670). Madame Guyon aurait ainsi tenté de trouver un appui auprès de Maur de l’Enfant-Jésus avant la rencontre décisive avec Bertot datée du 21 septembre 1671. Sinon l’allusion au « désert intérieur » placerait cette lettre plus tardivement, par exemple après la mort de le Mère Granger en octobre 1674, lorsque Madame Guyon eut l’impression que Monsieur Bertot ne la comprenait plus.

À la fin de la dixième lettre, on lira : « Je vous demandais des nouvelles de toute la famille. Celle que vous m’avez écrite, me donne bien de la joie, voyant que Notre Seigneur verse ses bénédictions sur vous tous. » Cela indiquerait un mari encore en bonne santé (il meurt en juillet 1676).

Nous situons donc le début de cette correspondance au plus tôt en 1670 et sa fin au plus tard en 1675. D’autres indices relevés dans les lettres suivantes nous font échelonner quelques dates plausibles favorisant plutôt l’option tardive.

[2e] Du P. Maur. 1673 ?

Tandis que chacun fait son petit établissement spirituel, il faut s’abandonner et mourir à soi-même.

Madame, je vous aiderai de bon cœur en tout ce que je pourrai. Je ne refuse pas aussi d’aider les personnes que vous me dites qui veulent aller à Dieu ; mais il faut qu’on paie le port [des lettres] à Paris, car je suis un pauvre religieux qui n’a point d’argent.

Je vois par votre lettre que votre extérieur va bien et j’approuve fort que vous vous récréez avec votre famille : cela fait beaucoup de bons effets.

Pour votre oraison, encore que, si le cœur est bien à Dieu, tous les temps lui soient égaux et qu’il ne fasse point de différence de celui de l’oraison et celui des autres occupations, je vous dirai cependant qu’il faut en prendre tous les jours quelque peu pour s’appliquer plus particulièrement à cela. Ce n’est pas qu’il soit nécessaire de prendre des sujets particuliers pour s’occuper, mais c’est pour rappeler l’esprit des occupations des sens et de l’imagination, dans lesquelles on est contraint de se laisser aller dans les actions extérieures que l’obligation et la condition de l’état veulent qu’on fasse, et pour remettre l’esprit dans son repos, dans lequel, oubliant toutes choses et se purgeant de toutes les idées des créatures et de tout ce que l’on a fait, dit et entendu, il s’abîme et se perd en Dieu, qui [270] est son centre et son bien infiniclxxxiii. Mais d’autant qu’on ne peut pas sitôt anéantir toutes ces espèces, et trouver ce repos dans l’unité des puissances, il faut peu à peu le faire, et tout doucement, sans se bander la tête. Si votre imagination est trop vive ou que vous ne puissiez pas faire autre chose, ne sentant rien du côté de Dieu, soyez aussi contente que si vous aviez reçu bien des lumières et toutes les grâces sensibles que vous sauriez désirer. Je ne dis pas que vous preniez beaucoup de temps pour votre oraison, mais ce qu’il en faut pour vous plonger en Dieu par un anéantissement tant de vous-même que de tout autre chose.

Vous dites bien que Dieu vous a mise dans le chemin de la croix pour éloigner le monde de vous, et vous de toutes les créatures. Hélas ! Où seriez-vous à présent si toutes choses étaient allées du train qu’elles avaient commencé ? Vous le verrez un jour. Suivez donc cette voie avec fidélité, et vous dégagez de toutes les créatures, excepté de celles que Dieu vous oblige d’aimer pour l’amour de Lui. C’est ce qu’Il demande de vous, et que vous ne Lui avez pas encore assez donné.

Vous dites bien que vous ne vous êtes pas encore donnée totalement à Dieu, si ce n’est de désir et de bonne volonté. Mais Il veut la réalité et l’effet, et que vous parveniez en un état où vous ne voyiez plus rien pour vous sur la terre, et que vous ne preniez plus intérêt à rien, sinon à ce que Dieu soit tout et vive uniquement en vous. C’est beaucoup demander à une personne séculière, étant engagée dans le monde ; mais ce n’est point trop pour une âme chrétienne à qui Dieu a fait tant de grâces, et qu’Il a retirée [271] de l’abîme de la vanité pour l’écrire au nombre de Ses amis.

Ne vous arrêtez point aux austérités corporelles, puisque Dieu vous prive de la santé nécessaire pour cela. Mais au lieu de ces austérités, Il demande que vous soyez fidèle à mourir dans toutes les occasions qui se présenteront dans lesquelles la nature sentira de la contrariété. Ne prenez jamais rien comme venant des créatures. Recevez tout de la main de Dieu, et regardez Sa volonté en toutes choses, tâchant que la vôtre passe tellement en celle de Dieu qu’elle devienne comme une même chose avec elle. Cette divine volonté est partout, excepté dans le péché.

N’ayez pas peur de la mort ; vous n’êtes pas prête pour cela. Mais quand il plairait à Dieu de vous retirer, abandonnez-vous à Sa miséricorde, et ne vous souciez que d’aimer en mourant.clxxxiv Je vous avoue qu’il faut être plus morte que vous n’êtes à présent pour ne plus réfléchir ni sur la vie ni sur la mort. Vous avez bonne volonté. Dieu vous a attachée, et non pas encore clouée à la croix. Vous avez mortifié quelque chose ; mais à dire vrai vous êtes encore quasi toute à vous-même, et il est nécessaire d’être morte pour passer en Dieu.

C’est là le passage qui arrête quasi toutes les âmes dévotes car lorsqu’il faut entrer dans les pertes universelles et passer par des chemins inconnus, ni hommes ni femmes n’y peuvent presque entrer ; car personne ne veut se perdre à soi-même : chacun fait son petit établissement spirituel selon lequel on veut passer la vie, les uns en oraison, les autres en beaucoup d’austérités, les autres en bonnes œuvres extérieures. Mais il [272] faut mourir et tout abandonnerclxxxv. Mon Dieu, qu’il s’en trouve peu !

Je vous dis tout ceci pour vous persuader de vous avancer et de ne mettre pas votre perfection dans les hautes choses et élévations d’esprit, mais dans une parfaite mort à vous-même et dans un total abandon entre les mains de Dieu pour disposer de votre vie, de votre honneur, de votre santé et de vos biens comme il Lui plaira. Que vous ayez le temps de faire oraison ou que vous ne l’ayez pas, pourvu que votre cœur soit tout à Dieu en tout et partout, c’est assez.

Vous verrez, en lisant mon livre1248, où il faut venir pour arriver à Dieu. La mort et l’abandon ne sont pas votre fin, mais il faut passer par là pour y arriver. Je crois qu’en voilà assez pour cette fois.

Lettre de 1673 ? En juillet, Madame Guyon fait un pèlerinage avec son mari à Alise Sainte-Reine près de Semur-en-Auxois.

[3e] Du P. Maur. 1673 ?

L’état de néant et d’extrême abandon et pauvreté est le fondement sur lequel Dieu a dessein d’établir votre perfection.

Vous dites que vous êtes toujours dans le néant, et que vous y retournez aussitôt s’il vous arrive d’en sortir. Je suis bien aise que vous m’ayez donné occasion de vous parler sur ce sujet, qui est un des plus importants de la vie spirituelle.

Il est vrai que Dieu nous avait tirés du néant par Son amour et par Sa grâce, par laquelle nous étions et nous vivions en Lui ; mais depuis que [273] nous en sommes sortis par le péché, nous sommes retournés dans le chaos du néant, non pas de celui de notre être naturel, mais de notre être surnaturel. En sorte que nous n’avons été plus rien à Dieu ni en Dieu selon cet être surnaturel et de grâce, mais nous avons pris dans la région du péché un être tout opposé à Dieu, dans lequel nous avons vécu tout à nous-mêmes, n’ayant d’autre principe de notre vie que notre amour propre qui a tellement pénétré tout notre être naturel qu’il est devenu tout tourné au mal, et toujours porté à ne chercher que soi-même en toutes choses ; et ce venin s’est glissé si avant qu’il est arrivé jusqu’au centre de notre âme, comme nous l’avons si souvent éprouvé.

Voilà l’état dans lequel Dieu nous a trouvés, lorsque par Sa grâce et miséricorde Il nous a appelés à Lui. Nous étions dans l’incapacité de nous élever vers Lui, qui est notre unique bien. Il a été nécessaire qu’Il nous ait donné Ses grâces et Ses lumières pour nous faire traverser ces régions de mort et de ténèbres dans lesquelles nous étions éloignés et écartés. Il a fallu donner beaucoup de combats, et souffrir les horribles répugnances que la nature corrompue a ressenties en se dépouillant de ce qu’elle avait de plus cher. Et après que Dieu nous a tirés de ces ténèbres et misères pour nous mettre dans une région de lumières par le moyen desquelles nous avons vu quelque étincelle des beautés de sa Majesté, et connu que c’est pour Dieu seul que nous sommes et que nous devons vivre, Il nous a fait faire des résolutions de retourner à Lui tout à fait, et au prix de tout ce que nous sommes et de tout ce que nous avons, pour nous remettre en Son entière et absolue conduite, ne prenant [274] plus de règle en toutes choses que Sa seule volonté.

Voilà par où il a fallu commencer le voyage vers Dieu, lequel ne finira point que dans la pleine jouissance véritable et réelle de Dieu, de la manière qu’on la peut avoir en ce monde. Mais pour arriver à cette jouissance, il faut que l’homme perde cet être de propriété duquel il s’est revêtu dans l’état et la vie du péché, et qu’il soit revêtu de l’être de la grâce, qui le fasse vivre et opérer selon Dieu seulement, et non plus pour ses propres intérêts.

Or afin que l’être de propriété et de péché soit détruit, il est nécessaire que la créature soit réduite au néant de tout ce qu’elle avait de propre sans rien excepter. Et d’autant que cela a une étendue presque infinie à laquelle nous ne pourrions jamais atteindre, Sa divine Majesté qui nous attire à Lui, et qui veut nous donner toutes les dispositions nécessaires pour y arriver, nous fait entrer et nous présente mille occasions de mourir à nous-mêmes pour détruire cet être de péché et d’amour propre.clxxxvi, 1249

Ceci nous doit arrêter un peu, afin que je vous dise un secret des plus importants de la vie spirituelle sur lequel on ne s’avise guère de réfléchir, qui est que, depuis qu’une âme s’est abandonnée à Dieu et à Sa conduite, tout ce qui se fait désormais en elle et à l’entour d’elle, au-dehors et au-dedans, soit par Dieu soit par les créatures, soit bien soit mal, tout cela est tellement ordonné par la volonté de Dieu, à dessein de réduire cette âme dans l’état où Il la veut, que de s’en détourner et ne se pas accommoder à soutenir tous ces effets de la divine conduite, c’est empêcher Dieu d’accomplir en nous Ses desseins. Et faute de s’y rendre fidèle, nous voyons un [275] très grand nombre de personnes, fort excellentes d’ailleurs, qui rôdent le reste de leur vie sans avancer davantage, encore qu’elles voient par expérience qu’il y a encore fort à faire.

C’est ce point-là que je vous donne pour réponse à la vôtre, afin que vous vous rendiez si soumise à tout ce que Dieu fera en tout et par tout ce qui vous regarde, que n’y prenant et n’y voyant que Sa seule volonté, la vôtre se fasse tout aussitôt une avec celle de Dieu. Laissez-vous mener partout où il Lui plaira, en peines, en tentations, en chagrins, par les impuissances à s’élever à Dieu, dans les vues de votre perte, dans les craintes de la mort, enfin dans la dernière misère de vous voir et de vous sentir toute seule comme un néant et comme s’il n’y avait rien au monde pour vous, c’est à tout cela qu’il faut vous résoudre, si vous voulez être en état d’approcher et de vous unir à Dieu.clxxxvii Et cet état de néant et d’extrême abandon et pauvreté n’est que le fondement sur lequel Dieu a dessein d’établir votre perfection : c’est pourquoi Il le purge et le purifie par tant de manières. Car sachez qu’il y a encore une espèce de purgatoire à traverser, où les âmes sont purgées de toutes les affections terrestres et élevées aux inclinations des choses célestes. Et cet état de privation est divers dans les âmes selon qu’il plaît à Dieu, mais il n’y en a aucune qui arrive à l’union parfaite de Dieu qui n’y ait passé selon ce qu’il a plu à Dieu. C’est pour cela que tout ce qui fait mourir la nature est très bon et très utile.

Lorsque l’âme est purgée des restes du péché, Dieu S’établit une demeure en elle, et Se [276] fait dans son fond comme une même chose avec elle par le moyen de la grâce, en sorte qu’Il est devenu le principe et la cause principale de tous ses mouvements, de ses actions et de sa vie. Et après Il l’élève encore au-dessus d’elle-même dans une véritable jouissance de Sa divine présence réelle qu’elle expérimente et qu’elle goûte, quoiqu’avec beaucoup de différence de la béatitude.

Quand vous serez là, je vous dirai ce qui vous arrivera et ce qu’il vous faudra faire. Servez-vous de tout ceci comme vous pourrez. Les vrais morts et les vrais abandons ne se font et ne se passent bien qu’en solitude : c’est Dieu qui les opère dans l’âme lorsqu’elle est seule à seul avec Lui. Rien n’est si difficile à soutenir à la créature que l’immensité divine : ce poids lui est insupportable. Adieu.

[4e] Du P. Maur. 1674 ?

Ce ne sont pas nos efforts mais Sa divine opération qui nous fait atteindre à Dieu.

Vous dites que Dieu ne vous laisse point sans croix : c’est parce qu’Il ne veut vous donner de quoi vous appuyer, jusqu’à ce que vous soyez arrivée au bout du chemin qu’Il veut que vous fassiez pour Le posséder parfaitement. Sa divine Majesté opère merveilleusement en nos âmes par les souffrances. Si nous savions bien nous y soumettre et Le suivre par où Il nous conduit, nous nous trouverions infailliblement au terme qu’Il nous a désigné, sans que nous nous en soyons presque aperçus. Cette amertume que [277] la nature trouve dans les souffrances, la fait retirer avec ses inclinations aux choses créées, et la purifie des impuretés qu’elle a contractées par leur commerce. Je ne vous dis pas ceci pour vous persuader d’aimer tout ce qui vous fera souffrir.clxxxviii Je crois que vous savez bien que c’est par là qu’il faut passer pour mourir à soi-même et pour arriver à Dieu : ce qui se fait d’autant mieux que les croix sont plus sensibles et plus pesantes.

Il n’y a qu’à les porter lorsque Dieu les a mises sur nos épaules ; car leur poids opère sur nous par lui-même, sans autre application ni effort de notre part que la soumission à la volonté et aux ordres de Dieu. C’est cette simple soumission qui, nous unissant à la volonté divine, fait que Dieu opère secrètement en nous et qu’Il fait Son ouvrage, pendant que la nature corrompue est forcée de se purifier sous ce divin pressoir et de se vider de ses inclinations qu’elle avait vers les créaturesclxxxix. C’est pourquoi l’on doit se rendre attentif dans ce temps précieux pour n’en perdre pas un moment s’il est possible. Il n’y a autre chose à faire pour cela qu’à soutenir ce poids en paix et en repos, tant qu’il plaira à Dieu. Car ce ne sont pas nos propres efforts qui nous font atteindre à Dieu : il faut que ce soit Sa divine opération qui nous y fasse entrer. Et pour nous disposer et nous rendre capables d’un si grand bien, Il nous purifie par ces morts, ces abandons et ces croix, dans lesquelles Il crucifie et fait mourir en nous le vieil Adam, qui est notre amour propre, l’ennemi de Dieu et de Jésus-Christ, qui ne peut être le Maître ni régner en nos âmes, pendant que Son ennemi y aura sa demeure.

Ce n’est donc pas tant par notre industrie [278] et par nos opérations que nous devons parvenir à la perfection à laquelle Il nous destine, selon la mesure des grâces qu’Il nous a données et nous donne continuellement pour cela, que par une fidèle correspondance à suivre les divines opérations, en nous laissant aller à ce que Dieu fait en nous, soit par la rigueur des souffrances, soit par l’attrait de la douceur de Ses grâces, qui nous élèvent, lorsqu’il Lui plaît, au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes, pour nous faire goûter dans la plénitude du repos inconcevable, la grandeur des richesses de la gloire qu’Il a préparée pour ceux qui se consommeront totalement pour Son divin amour.

En toutes ces deux manières, l’action de la créature est plus à soutenir Dieu et tâcher de ne point mettre d’obstacles à Ses desseins et à Sa divine opération, qu’à s’efforcer pour se mêler d’avancer par soi l’ouvrage de Dieu en elle ; et son occupation ne doit proprement s’étendre en ce temps-là qu’à recevoir vitalement et comme avec appétit les impressions de Dieu, sans chercher ni vouloir savoir où elle mèneront, et à quoi s’aboutira tout ce négoce. Car ici l’âme ne doit plus regarder rien pour soi, ni avancement, ni perfection, ni aucun autre intérêt, mais seulement celui de Dieu, qui veut anéantir tout ce qui lui est propre pour S’introduire Lui-même et Se faire un avec elle afin de lui servir de premier principe de sa vie et de ses actions.

Vous faites bien de vivre à chaque moment de ce qui se fait et passe, faisant que votre volonté veuille cela, parce que celle de Dieu le veut aussi. Il ne faut pas d’autre occupation. Et c’est n’être pas seulement passive, car cette [279] union actuelle, et comme vivante, de votre volonté à celle de Dieu dans tout ce qui se passe par Son ordre, est une action, ou, si vous voulez, une vie qui nous fait vivre sans cesse unis à Dieu. Il n’est pas besoin de faire autre chose ni d’autres actes.

Il ne se faut pas former une idée du néant dans lequel il faut entrer, parce que tout ce que nous pouvons avoir en objet par notre pensée, soit de Dieu, soit de l’abandon, soit du néant, n’est point une chose qui puisse faire notre bonheur ; puisque ce n’est qu’un effet de notre pensée, et Dieu est encore au-delà de tout ce que nous pouvons penser. L’abandon et le néant ne nous paraissent plus, lorsque nous y sommes consommés et abîmés : nous y vivons et demeurons comme nous voyons les poissons vivre et se mouvoir en l’eau, sans l’aller chercher hors du lieu où ils sontcxc.

Lorsque les tentations et les passions nous tirent de ce repos et de cette mort, pour nous rappeler au-dehors et pour rallumer le feu de nos inclinations naturelles et corrompues, il ne faut point s’enfuir pour chercher à se cacher dans le repos et dans cette paix de l’âme qui tenait toute l’humanité en bon ordre. Il faut soutenir, dans la pauvreté et stérilité de votre âme, les combats que les racines de corruption et de péché qui ne sont pas encore mortes vous présentent. Il ne faut pas aussi vous amuser à les combattre par violence, mais, les soutenant comme des effets de la volonté de Dieu, empêcher que votre volonté ne se laisse aller à ce qu’elles demandent de vous, parce que Dieu veut que Sa grâce surmonte le péché en son propre trône, et qu’elle le chasse du fond de l’âme qui en était [280] infectée et empoisonnée. Ce qui se fait lorsqu’on soutient, par la vertu de cette même grâce et par une généreuse fidélité, ces attaques qui semblent vouloir tout renverser en un seul moment ce qu’on a jamais eu de bon. Il n’y a qu’à souffrir et soutenir toutes ces attaques et tous ces troubles sans s’y laisser aller.

[5e] Du P. Maur. 1674 ?

Sur l’indifférence surnaturelle.

Vous n’avez qu’à travailler à détruire le principe qui vous fait faire des fautes. Il faut que l’indifférence que vous dites que vous avez pour toutes choses vienne de ce que tout ne vous est rien, et qu’il n’y a que Dieu qui vous est toutes choses, auquel et duquel vous devez vivre par dessus tout. Car la simple indifférence de la seule raison naturelle est comme plusieurs philosophes l’ont eue : ce n’est pas assez pour une âme chrétienne, qui doit agir et vivre par des principes surnaturels. Laissez anéantir en vous-même toute l’activité naturelle, afin de passer par le moyen de la foi [dans la vraie passiveté]. Mais soyez ferme, et vous arriverez où est la vraie lumière.

Ne vous ennuyez1 pas. Le chemin est aussi long qu’il plaît à Dieu et que nous sommes fidèles à marcher et avancer toujours, nonobstant les doutes et les craintes que le démon et la nature nous présentent pour nous épouvanter, sous prétexte de craindre de se perdre, de s’abuser et de se tromper. Il faut traverser tout ce qui arrive de plus fâcheux en ce temps-là, peines, [281] tribulations, tentations, et toutes autres choses fâcheuses, et avancer toujours sans s’arrêter à quoi que ce soit. Il faut que tout vous soit bon : doux et amer, vert et sec. Vous ne devez chercher qu’à vous perdre en Dieu ; et tout vous y aidera, excepté l’amour propre, qui ne sait ce que c’est de se perdre.

1 Ne vous faites pas de souci. Le verbe ennuyer a eu le sens fort de « causer des tourments ». (Rey).

[6e] Du P. Maur. 1674 ?

Travaillez pendant que vous avez le temps de le faire. Si vous saviez combien le chemin est long pour trouver Dieu comme Il veut se donner à nous, vous ne vous amuseriez pas. Qui peut se perdre soi-même a trouvé le vrai et droit chemin. Mais la pratique en est si difficile à la nature qu’elle ne peut souffrir que nous y entrions ; et néanmoins grands et petits y passent pour arriver à Dieu. Tâchez de vous écouler au travers des petites peines que Dieu vous enverra en les soutenant amoureusement et fortement.

[7e] Du P. Maur. 1674 ?

Il ne faut faire autre chose durant la maladie que de soutenir en paix et repos le poids que Dieu fait sentir et supporter, sans vouloir ni hausser ni abaisser rien de ce qu’on souffre en l’offrant à Dieu ou en s’humiliant. C’est assez qu’on accepte Sa volonté ; et c’est à Lui à en [282] faire l’application et à en tirer le fruit qu’Il veut, qui est d’anéantir les propres lumières et efforts de la créature, et Se rendre le maître de sa conduite, sans qu’elle sache où Il la mène, ni à quoi Il veut terminer cette affairecxci. C’est assez, encore un coup, qu’elle aille avec Lui, et qu’elle Le suive chargée de son fardeau et de sa croix. En voilà assez pour une malade.

[8e] Du P. Maur. 1674 ?

Je suis bien aise, ma très chère fille, que vous ayez fait amitié avec N. Faites ce que vous me dites que vous êtes résolue de faire, car il se faut donner à Dieu tout à fait, et sans aucune réserve, conservant toujours à un chacun ce qui lui est dû, car si vous vouliez vivre en religieuse, vous vous tireriez de la volonté de Dieu. Il faut que vous portiez le poids et les croix d’une femme mariée et mère de famille, tenant votre cœur dégagé, pour être toujours libre pour le donner à Dieu dans tous les emplois que votre obligation demandera de vous, hors desquels vous pouvez et devez le laisser écouler en Dieu de toute son étendue et de toute sa force, oubliant tout le créé pour vous abîmer dans l’infini Objet qui est le Bien souverain où toutes les créatures raisonnables se doivent perdre, pour n’être plus à soi-même, mais pour devenir une même chose avec cette mer immense de tous biens. [283]

[9e] Du P. Maur. 1674 ?

Quand voulez-vous travailler à vous mettre dans la disposition que Dieu veut pour Se donner totalement à vous ? Jusque ici, vous avez roulé dans les bons désirs et dans quelques pratiques de mort ; mais vous n’êtes pas encore entrée dans la perte totale de vous-mêmes, où il n’y a plus rien de la créature, et où Dieu règne purement après des agonies qu’Il a fait supporter à l’âme, qui sont inconcevables à ceux qui ne les ont pas éprouvées.

Mais comme Sa Majesté a mis une mesure à toutes Ses grâces, et qu’Il destine un chacun au degré de sainteté conforme à la mesure de Sa grâce, chacun doit travailler à remplir Son dessein et à se conformer à cette mesure de sainteté qu’Il nous a destinée. Il y aura de quoi contenter tout le monde, puisque tous Le posséderont parfaitement et autant qu’ils le voudront.

[10e] Du P. Maur. 1674 ?

Demande de nouvelles, et encouragement à répondre à Dieu qui nous attire.

Je vous ai écrit depuis peu. Je vous demandais des nouvelles de toute la famille. Celle que vous m’avez écrite me donne bien de la joie, voyant que Notre Seigneur verse Ses bénédictions sur vous tous. Je ne puis vous dire rien de bien particulier jusqu’à ce que je sache ce qui s’est passé en vous depuis mon départ1.

[284] Il est vrai que nous avons toujours tant à travailler, pour passer par la mort et par l’anéantissement de nous-mêmes à la vraie vie et au tout de Dieu, qu’on a toujours grand sujet d’en parler, et d’exciter les âmes que Dieu attire à Soi à entrer et s’avancer dans ces chemins de mort où la nature ne voit goutte, parce qu’il faut contrarier tous ses sens et se dépouiller de tout ce qui leur est agréable.

Si l’on pouvait bientôt traverser cette mort et cet anéantissement de toutes choses, Dieu qui nous attire sans cesse à Lui, ne manquerait pas de Se communiquer à l’âme et de la remplir de tout Soi-même. Mais c’est un abîme si profond que notre amour propre nous a causé, qu’il n’a presque point de fond. Il est vrai que le poids des croix que Dieu envoie dans la vie à ceux qu’Il veut sanctifier, les fait merveilleusement avancer dans l’expérience de leur propre néant et détruit cet amour de nous-mêmes qui nous éloigne de Dieu.

Travaillez avec la grâce à ne prendre rien hors de Dieu, si ce ne sont les souffrances et les humiliations ; et encore, il faut les recevoir et les porter en Dieu. Il ne doit y avoir rien hors de Dieu, qui nous doive attirer ni émouvoir. C’est assez que nous supportions tout ce qui arrive, s’il est fâcheux avec patience ; s’il est agréable en le rapportant à Dieu, sans s’y arrêter.

1 Madame Guyon rencontra peut-être Maur à la suite d’un voyage de celui-ci.

[11e] Du P. Maur. 1674 ?

Pas d’efforts propres, mais se laisser anéantir. Dieu nous déiformera.

Je voudrais bien, chère fille, vous apprendre pendant que je suis en vie, les détours qui empêchent les âmes que Dieu attire à Lui, et qui font qu’elles n’y arrivent que fort tard, et quelquefois point du tout, au moins selon le degré de perfection que Sa divine Majesté leur avait destinée.

Un des plus grands qui se rencontrent, c’est que les personnes dévotes qui ont lu plusieurs livres spirituels et mystiques, voudraient entrer par leurs propres efforts dans les états fort hauts et relevés qu’elles ont trouvés dans ces livres. Et comme leur état n’est pas encore d’une si haute portée, et que c’est une maxime véritable que nous ne pouvons agir qu’autant que nous sommes en vertu et puissance intérieure, de là vient que ces personnes font des efforts inutiles et languissent toute leur vie, sans s’avancer vers ce qu’ils désirent de tout leur cœur. C’est une des causes qui fait que plusieurs âmes se dégoûtent et quittent tout, s’imaginant que la vie spirituelle n’est pas ce qu’elles avaient cru.

Ce malheur vient de ce qu’elles ne savent pas que Dieu veut qu’après que nous nous sommes servis de nos propres efforts et de toutes nos puissances pour nous retirer de l’esclavage du péché par l’acquisition des vertus, et que ces mêmes puissances étant épuisées à force de s’écouler [286] en Dieu par l’activité de leur amour, Dieu, dis-je, veut qu’elles cessent cette façon d’agir pour entrer par les obscurités de la foi dans un abandon universel de tout elles-mêmes et de tout ce qui les regarde. Et pour les y mieux faire entrer, Il retire Son concours sensible et laisse l’entendement et la volonté comme à sec et sans pouvoir se mouvoir ni de côté ni d’autre ; et comme si tout ce qui s’est passé en ces âmes était un songe, elles demeurent à elles-mêmes sans savoir que devenir. Mais si elles savent bien faire usage de cette disposition, c’est ici où elles doivent se préparer pour recevoir un jour les trésors du ciel.

Il faut donc qu’elles veuillent cela même et qu’elles se laissent sous ce pressoir de la volonté et opération de Dieu, qui les veut purifier jusque au fond et en tirer toutes les racines de l’amour propre. Et au lieu de vouloir s’efforcer pour s’élever au-dessus de soi et de tout ce qui se passe en elles, [ce] qui est assez souvent fort fâcheux parce que la nature corrompue se réveille, elles doivent se laisser anéantir, et porter avec foi et vigueur tout ce poids qui semble être tout péché. Car l’âme ne ressent ici que sa propre misère, qui l’accable comme un poids de dessous lequel il lui semble qu’elle ne pourra jamais sortir. Aussi faut-il que ce soit Dieu qui l’en retire, pour Se faire goûter à Sa créature d’une manière plus excellente qu’elle n’avait jamais éprouvée. Cela dure tant qu’il plaît à Dieu et quelquefois assez longtemps. Mais il faudra y être replongée plusieurs fois, et plusieurs fois d’autant plus excellemment relevée que le fond de l’âme aura été plus purifié.cxcii

Il faut remarquer que, quoique ce soit [287] Dieu qui fait ceci comme premier principe et agent principal, Il le fait néanmoins toujours conjointement avec l’âme qui s’abandonne à l’action de Dieu et agit par elle. On ne doit donc se mouvoir que par ce principe, ni vouloir autre chose que ce qu’il fait en nous. Car Dieu par Sa grâce Se faisant un autre nous-mêmes, gouverne tout l’intérieur : c’est pourquoi Il détruit et anéantit ce nous-mêmes pour y mettre Sa grâce, qui fait de notre être naturel purifié un être surnaturel et déiforme, selon lequel Dieu vit en nous et nous ne vivons qu’en Lui et par Lui. En voilà assez pour cette fois.

[12e] Du P. Maur. 1674 ?

Ce n’est point à la créature de vouloir choisir son chemin.

Vous voulez, chère fille, que je vous donne une règle générale que vous puissiez suivre toujours, tant pour la messe que pour la sainte communion. Vous ne me dites pas quelle difficulté vous y avez. Mais si ce n’est que pour satisfaire au précepte de l’Église, vous y satisfaites en allant à l’église à intention d’entendre la messe et assistant réellement lorsqu’on la dit, encore que vous vous occupiez de Dieu, sans avoir autrement votre esprit occupé aux cérémonies ni à tout ce qui s’y fait ; et pour les distractions et divagations qui y peuvent venir, cela n’empêche pas que vous ne vous acquittiez de votre obligation, surtout si vous ne les admettez pas volontairement.

Pour la sainte communion, il n’est pas nécessaire de changer votre façon ordinaire de vous occuper avec Dieu, parce qu’Il est de même partout. [288] C’est l’amour qui est la vraie disposition pour le recevoir. Aimez-Le selon que le pouvoir vous est donné de pouvoir aimer, et ne vous mettez pas en peine de faire d’autres actes, ni d’autres préparations.

Pour ce que vous dites que vous avez de la peine à trouver la volonté de Dieu dans les troubles que la nature excite au-dedans de vous-même, qui semblent porter tout au péché, sachez que, quoique Dieu ne veuille pas le péché et qu’Il n’y porte point, Il souffre et permet et veut que la créature qu’Il veut purifier, pâtisse non seulement dans l’esprit, en l’élevant par Son divin esprit et par Sa grâce jusqu’à sa parfaite jouissance, mais aussi dans la chair et dans toute la partie animale jusque au plus bas étage de l’humanité, en lui faisant part de la vertu de Jésus-Christ crucifié. Marquez ceci : Il retire de cette créature Son concours et Ses grâces sensibles ; Il l’abandonne, ce semble, à toute la corruption de la nature, et permet qu’elle ressente et qu’elle porte toutes les faiblesses, les misères et les bassesses auxquelles le péché l’a réduite, et veut que dans cet état et ces dispositions elle détruise et surmonte par la vertu de Jésus-Christ le péché dans le péché même, je veux dire dans toutes les attaques du péché, dans lesquelles on doute si on a péché. C’est assez que la volonté supérieure ne se soit pas déterminée à vouloir toutes les abominations que l’imagination fournit, quoiqu’il semble que toute l’animalité ne goûte et ne veuille autre chose.

C’est donc Dieu qui veut triompher par la fidélité de la créature et par la grâce qu’Il lui donne à soutenir ces peines infernales de Son ennemi, [289] le péché, qui était le prince de ce petit monde, et qui en sera chassé entièrement si on soutient fidèlement en s’abandonnant à Dieu, qui ne permettra jamais que le péché prévale, si on se confie en Sa divine Majesté.

Ce n’est point à la créature de vouloir choisir son chemin : c’est à Dieu à la conduire par où il Lui plaira, pour la faire arriver au terme qu’Il lui a destiné. Il ne faut point chercher ni passiveté, ni repos, ni aucun de tous les états et manières dont il est parlé dans les livres. Il ne faut que se laisser dans l’abîme de la volonté de Dieu, qu’Il nous manifeste par ce qui se passe en nous et hors de nous, car excepté le péché, la volonté de Dieu est partout. Qu’Il mette en repos, en passiveté, au néant : tout cela n’est point encore Dieu, et il faut le trouver au-dessus de tout cela. Et tant que nous pourrons nous former une idée de notre voie et de notre manière de nous tenir avec Dieu, nous ne sommes pas encore bien perdus à nous-mêmes. Ceci est beaucoup dire à une personne qui a beaucoup peur de se perdre, mais puisque Dieu vous y mène par la croix, ne vous souciez que de marcher par là, sans voir où cela s’aboutira.

Il n’y a rien de plus dangereux que de vouloir se faire son chemin, et c’est néanmoins ce qui est assez ordinaire dans la vie spirituelle.cxciii On se veut mettre dans des états qu’on a vus dans des livres ou des écrits, et Dieu veut mener par ailleurs. Je vous ai dit que nous ne saurions avoir une plus assurée connaissance de la voie de Dieu sur nous et de Sa divine volonté, que ce qui se passe en nous et à l’entour de nous, sans que nous l’ayons fait ni recherché, [290] et par conséquent il faut vouloir et s’accommoder à tout cela. Les imperfections même dans lesquelles on tombe, servent à nous faire ressentir la peine du péché. Ce n’est pas qu’on ne doive faire mourir en nous la cause de ces imperfections et vaincre dans l’occasion, mais lorsqu’elles sont commises, il faut supporter la peine qu’on en ressent au-dedans et s’en confesser à la première occasion.

Vous voudriez savoir si Dieu vous aime ou non. Ce n’est pas ce que doit chercher une personne abandonnée à Dieu, non pas même à l’heure de sa mort. Si vous vous confiez en Dieu, laissez-Le faire : votre affaire est de L’aimer et de mourir à tout.

[13e] Du P. Maur. 1674 ?

Dans les angoisses intérieures se laisser aller où Dieu nous conduit.

Vous devriez bien, chère fille, vous appuyer plutôt sur la fidélité de Jésus-Christ que sur la parole des hommes, pour vous assurer de la bonté de votre voie, qui sera toujours très certaine tant que vous vous tiendrez attachée au Principe et à l’Auteur de notre salut, en faisant avec humilité tout ce que vous pourrez pour Le suivre par tous les chemins difficiles qu’Il vous présentera pour vous conduire au Calvaire, où il faudra mourir avec Lui sur la Croix. Je ne puis vous rien dire de plus certain, ni vous donner une marque plus assurée de Son affection que les croix et les peines qu’Il vous envoie.

Et quoiqu’il y ait parmi ces peines des choses [291] qui semblent vous porter à ce qui déplaît à Dieu, néanmoins si vous les soutenez comme des effets de Sa volonté, laissant ce qui Lui pourrait déplaire, et retenant votre volonté en sorte qu’elle ne descende pas vers le péché, tout cela vous servira à vous sanctifier et à purifier votre âme des choses qui sont contraires à Dieu, qui veut que nous triomphions par sa grâce du péché dans ce qui nous porte au péché.

Pour tout le reste qui ne semble avoir d’autre effet que d’affliger l’âme, et qui la tient dessous la presse dans une oppression et douleur presque inexplicable, il ne faut que soutenir ce poids le mieux que vous pourrez. Portez ce chagrin et cette tristesse avec force et patience : c’est la main de Dieu, qui est d’autant plus proche de vous que cela vous est sensible. Mais aussi il n’y a rien qui pénètre si bien le fond de l’âme et qui le prépare si dignement, que ces angoisses intérieures, de quelque part qu’elles viennent. C’est bien en ce temps qu’il faut être passif, sans faire autre chose que soutenir, vouloir et suivre, en se laissant aller où Dieu nous conduit par cela, encore que nous ne sachions pas où c’est. Mais il faut se perdre et s’abandonner totalement à l’opération divine qui exécute son dessein en nous sans que nous sachions comment, sinon que nous souffrons et que notre esprit semble se diviser de l’âme, et que nous sommes pénétrés jusqu’à la moelle des os. Il ne faut rien faire pour nous tirer de cette presse ; il faut rendre l’âme à Dieu et faire mourir dans ce gibet le vieil homme avec son amour propre. Cela dure quelquefois assez longtemps, mais non pas toujours dans de si grandes agonies. [292]

Il n’y a autre chose à faire durant tout ce temps. Tout cela est votre oraison, votre pratique, vos exercices et le reste. Vous pouvez et devez faire vos pratiques extérieures accoutumées, comme s’il ne se passait rien en vous. Vous pouvez aussi vous soulager pour ce qui regarde le corps, plus qu’en un autre temps. Je ne manquerai pas de prier Dieu qu’il vous fasse une âme d’oraison, et qu’Il vous aide à porter votre fardeau.

[14e] Du P. Maur. 1674 ?

État passif du dépouillement.

Je vous mandais dans ma dernière lettre, chère fille, qu’il y a un grand nombre de personnes qui travaillent à la vie spirituelle et qui ne parviennent point à l’intime et réelle union avec Dieu, parce qu’ils s’y veulent introduire par leur propre industrie et leurs propres efforts ; au lieu qu’ayant épuisé tous ces mêmes efforts pour s’écouler vers Dieu, et sentant qu’ils ne peuvent avancer davantage d’eux-mêmes, ils devraient se contenter de leur impuissance et soutenir la privation que Dieu leur fait de Son concours sensible, afin de les réduire à s’abandonner à Lui par la foi, et à demeurer dans les ténèbres et dans l’impuissance d’agir ni de se mouvoir.cxciv Mais faisant le contraire, ils se tournent de tous côtés pour se tirer de cette [293] presse où ils se trouvent, et ne font rien que s’enfoncer davantage dans l’obscurité et la peine.

Ceux de qui je veux parler aujourd’hui, sont tout à fait opposés à ceux-ci qui, ayant lu dans les livres spirituels qu’il faut anéantir toute l’activité de la créature et que ce soit Dieu qui fasse tout en elle, se jettent d’eux-mêmes dans un certain état qu’on peut appeler d’oisiveté, où ils disent qu’ils anéantissent toutes choses, et demeurent là sans rien faire, croyant arriver à Dieu par ce moyen. Ils se persuadent que ce repos vaut mieux que tous les efforts qu’on puisse faire. Parce que, disent-ils, la créature ne pouvant atteindre Dieu réellement par son opération, il faut qu’elle attende en cette disposition d’anéantissement qu’Il l’élève par Son opération à un état plus haut et [parce] qu’il n’y a rien de meilleur pour elle que de se tenir ainsi anéantie devant Dieu, puisque après le néant il n’y a plus rien à faire pour elle. C’est en ce point où s’arrête la plus grande partie de ceux qui croient être plus avancés dans la vie mystique.

C’est un manquement irréparable de se mettre soi-même en cet état qui ne doit venir que de l’épuisement de toutes les puissances de l’âme à force de s’écouler en Dieu tant par la vue de tous les divins mystères que par l’acquisition des vertus, et enfin par l’exercice de l’amour, qui l’ayant fait surpasser toutes les raisons et considérations qu’elle pourrait avoir pour se donner à Lui, l’a réduite dans une simplicité et unité si grande qu’il semble qu’elle ne peut plus passer outre et qu’elle ne voit plus rien que Lui vers qui elle puisse tendre.cxcv Mais ne pouvant rien faire davantage, elle est contrainte de [294] succomber devant la face divine, qui la cache du voile de la foi, et la réduisant dans une impuissance d’agir et de s’élever vers Dieu par ses propres efforts ordinaires, la laisse à soi-même et permet que, dans une pauvreté de toutes les lumières et secours spirituels, ses ennemis viennent fondre sur elle pour achever de l’accabler par des peines si horribles et des tentations si étranges que, se croyant perdue, elle se sent attaquée de désespoir. Elle n’a pas même la force ni le courage de se tourner à Dieu, qui la laisse ainsi en proie à ses ennemis ; la nature corrompue, qui semblait être morte, se réveille et lui fait éprouver des combats bien plus furieux que ceux qu’elle a soutenus dans le commencement de sa conversion. Elle ne voit plus rien, ni en haut ni en bas, sur quoi elle puisse s’appuyer ; et toutes les autres peines qu’il faut qu’elle souffre, sont si grandes et en si grand nombre qu’il faudrait un livre pour les expliquer.

Il n’y a guère d’âmes qui arrivent à la souveraine et dernière union avec Dieu qui ne passent par ce purgatoire, qui est plus long et plus affreux selon que Dieu veut élever davantage les âmes dans la jouissance qu’Il leur veut donner de Soi-même dans cette vie. Ce purgatoire et ces peines sont données à ces âmes pour purifier leur fond de la corruption du péché, et pour les rendre capable d’une vie toute divine qui leur est donnée par la grâce, qui les trouvant ainsi purifiées les pénètre dans la suite du temps dans une plénitude entière, en leur donnant un être surnaturel par lequel elles opèrent d’une manière digne de Dieu.

C’est pourquoi les directeurs de ces personnes qui sont ainsi traitées de Dieu doivent [295] bien prendre garde de ne les tirer de leur voie ni de ces peines, ni elles de s’en vouloir retirer en agissant et se servant de leur propre industrie pour reprendre leur activité première, ni leur simple tendance vers Dieu. Car toute leur affaire est au fond d’elles-mêmes, où Dieu opère secrètement par tout ce qu’elles ressentent de plus fâcheux dans la partie inférieure où elles sont pour lors toutes réduites, ne leur restant que leur simple bonne volonté, et qui même ne se sent pas quelquefois. Mais il n’importe : il n’y a rien à faire pour elles, quoi que ce soit qui se passe en elles, sinon de soutenir tout ce poids de la main de Dieu qui les tient sous ce pressoir, pour en faire sortir ce soi-même qui est l’amour propre, que le péché a si profondément enraciné en elles qu’il n’y a que Dieu qui l’en puisse arracher. C’est ce qu’Il fait en les jetant dans ces états de misères où elles croient être perdues.

Il y a bien de la différence entre les peines passagères qui arrivent ordinairement aux âmes dévotes en toutes sortes d’états, et entrea celles-ci qui vont jusqu’à la moelle des os ou jusqu’à la substance de l’âme, s’il est permis de parler ainsi. Les autres sont pour peu de temps. Celles-ci durent quelquefois plusieurs années, et même sont réitérées assez ordinairement, parce qu’il se trouve peu de personnes qui puisse les soutenir ou assez longtemps ou assez fortement pour pénétrer toute l’âme et la purifier entièrement. Outre qu’elles peuvent toujours recevoir de nouveaux degrés de purification, selon lesquels la grâce s’étend aussi de plus en plus en elles, et les rend capables de jouir plus parfaitement de Dieu, parce que leurs opérations par lesquelles elles jouissent de Lui sont d’autant [296] plus nobles et plus étendues que leur être surnaturel et divin s’est amplifié par la grâce, les opérations devant suivre la grandeur de l’Être d’où elles sortent et du Principe qui les produit.

Vous pouvez juger de ce que je viens de vous dire que ce n’est pas aux âmes à se jeter elles-mêmes dans ces états passifs, mais il faut attendre que Dieu les y mette, et qu’aussi il ne faut pas s’en tirer lorsqu’Il y a mis, mais s’abandonner à Sa conduite et demeurer dans ce dépouillement de toutes choses et dans cette pauvreté spirituelle autant qu’il plaira à Dieu et de la manière qu’Il voudra, se laissant abîmer dans son néant, duquel Il retire lorsque Sa divine Majesté le juge à propos.

Je sais bien que ceci n’est pas suffisant pour satisfaire des âmes qui seraient dans ces états pénibles, où elles auraient besoin presque continuellement d’être soutenues par des personnes expérimentées. Néanmoins si elles se veulent bien persuader qu’il ne faut que se perdre et s’abandonner et se laisser abîmer aveuglément par les divines opérations, sans regarder ce qui en arrivera ni où on les mène, elles se pourraient passer de tout. Il est vrai qu’il faut beaucoup de foi et de force pour soutenir toujours et pour outrepasser une infinité de doutes et de craintes qui se présentent. Les divers[es] rencontre[s] de la vie où il faut mourir aident beaucoup, conduisant à cette disposition si on est fidèle à les supporter dans la conformité à la volonté de Dieu, laquelle doit être notre règle en toutes choses, soit pour agir soit pour pâtir.

Je vous écris ces choses afin que, si je meurs devant1 vous, vous ayez au moins cela qui pourra vous servir. Je pourrai avec le temps vous parler plus au long de cet état de purification entière dans laquelle le vieil Adam est mis à mort et par laquelle on passe à une vie meilleure et fondée en Jésus-Christ, auquel nous sommes faits semblables par Sa grâce, et notre nature humaine est toute renouvelée et réformée, en telle sorte que c’est Lui qui vit et opère en nous, et non plus ce nous-mêmes de propriété et d’amour propre, qui nous a fait vivre si longtemps sous l’esclavage du péché, duquel nous avons été délivrés par Jésus-Christ. Je prie bien Dieu pour vous.

aentre : ajout inutile.

1avant.

[15e] Du P. Maur. 1674 ?

Se laisser perdre dans notre désert.

Si Notre Seigneur ne vous tenait sur la croix, comment voudriez-vous qu’Il consommât Sa rédemption en votre âme et en votre corps ? Il a rempli par Sa mort les obligations dont Il s’était chargé pour la rédemption de tout le genre humain. Mais pour le salut et rachat d’un chacun de nous, il est nécessaire qu’Il nous fasse participants de Sa Croix et qu’Il nous y fasse mourir, afin que nous Lui soyons semblables et qu’Il nous fasse aussi ressusciter avec Lui, en nous faisant participants de Sa vie divine. Ne vous étonnez donc pas de voir qu’Il vous attache si souvent à la croix : c’est parce qu’Il veut que vous y mourriez bientôt afin de vous donner cette divine vie qu’Il vous a préparée. Les croix qui vous approchent le plus de la mort sont les meilleures pour vous. La nature y souffre à la vérité de furieuses [298] agonies, mais il faut passer par là, et toutes ces peines cessent après la mort.

C’est encore où vous mène ce désert où vous êtes, dans lequel vous ne recevez ni goût ni vie de quoi que ce soit qui se présente à vous. Il ne faut pas même que vous en cherchiez, mais il faut vous laisser anéantir avec les actes de votre propre vie, sans vous mouvoir ni tourner de côté ou d’autre pour vous appuyer. Laissez-vous perdre et abîmer, jusqu’à ce qu’il ne vous reste plus rien de vous que le seul être naturel qui ne soit soutenu que de la grâce sans la sentir, et d’une foi toute nue, par la force de laquelle vous souteniez tout ce poids de la main de Dieu autant et aussi longtemps qu’il plaira à Sa divine Majesté. C’est sous cette pesanteur de la grandeur infinie de Dieu qu’il faut que la créature rentre comme dans son néant, et qu’elle rende tout et se purifie de tout ce qu’elle a pris pour elle-même par son amour propre et sur quoi elle s’est appuyée en laissant et oubliant Dieu, son premier et unique principe qui seul la peut faire subsister par Sa grâce et par Sa vertu.

Laissez-vous donc conduire par ces profonds abîmes où toute la nature est aveugle et où il n’y a que Dieu qui y puisse mener. C’est ce qu’Il nous a conseillé lorsqu’Il nous a ordonné de prendre nos croix et de Le suivre1. C’est pour cela qu’Il retire les lumières qu’Il avait accoutumé de donner, pour faire entrer dans les morts qu’Il préparait. Mais lorqu’il faut soutenir une mort totale à toutes choses, Il ôte tout, et lumière et vue et désir. Il faut que tout cesse, et que la créature se rende toute elle-même à Dieu dans son amertume, qui lui semble infinie parce qu’il n’y a rien que d’amer. C’est à cela que [299] vous disposent ces attaques que Dieu vous envoie. Vous seriez heureuse si elles vous pouvaient enfoncer si profondément que vous ne vinssiez jamais à vous-même et que tout fût perdu pour vous, car vous retrouveriez cent fois autant et plus en Dieu que ce que vous auriez perdu. Attendez ce que Dieu fera et vous perdez sans cesse, ne vous arrêtant point à chicaner avec Dieu sur votre conscience. Abandonnez-Lui tout et Le laissez faire.

1Matt. 10, 38 ; Matt. 16, 24 ; Marc 8, 34 ; Luc 14, 27.

[16e] Du P. Maur. 1674 ?

S’abandonner entre les bras de Dieu.

Je vois que la croix vous pèse beaucoup sur les épaules, et que vous voudriez vous en soulager en voyant ce que vous faites et où vous marchez. Mais ne voyez-vous pas que, Dieu vous conduisant comme Il fait, vous ne devez pas vous mettre en peine du chemin, puisque vous ne savez pas où Il vous veut mener ? Vos actes, votre application et tout ce que vous devez faire, c’est de demeurer dans votre abandon, dans votre obscurité, et marcher par où Dieu vous conduira.cxcvi Suivez seulement, et soutenez ce qui se passe en vous-même et ce qui se fait au-dehors de vous qui vous touche. Et prenez tout cela, soit doux ou amer, comme des opérations de Dieu, qui veut purifier le fond de votre âme et le préparer pour sa demeure actuelle et réelle et pour y servir de principe d’une vie surnaturelle et déiforme qu’Il veut vous donner. Vous ne pouvez empêcher une infinité de pensées [300] de toute façon, qui viennent plutôt de la sécheresse et du vide de la nature où elle se trouve en cette grande privation qu’elle a de toutes choses et de Dieu même, que de quelques objets où le cœur soit attaché. Ainsi il faut laisser voltiger tout cela comme des mouches qui passent et ne s’y pas arrêter.

Ne vous inquiétez pas pour vos confessions. Quand vous ne sentez rien sur votre conscience, vous pouvez sans difficulté vous approcher de la Sainte Table. Si l’on vous a permis autrefois de le faire tous les jours, faites-le. Si vous ne le faisiez pas si souvent, faites-le quatre fois la semaine. Ne vous étonnez pas de vous voir si pauvre et si chétive devant Dieu. Supportez votre misère avec humilité et patience, et Dieu vous fera autre quand il Lui plaira.

Si vous pouvez vous abandonner si parfaitement à Dieu que vous ne veuillez plus prendre soin de vous-même, ni de ce que vous êtes devant Lui, mais Le laisser faire tant pour le présent que pour l’éternité, tous les retours sur vous-même s’évanouiront et vous demeurerez en repos dans les mains de Dieu comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Ne vous mettez donc plus en peine de votre état. Il est bon : soutenez-le seulement en regardant la volonté de Dieu qui l’opère. Mourez à tout le dehors autant que vous pourrez, et ne cherchez point à être autre que vous êtes que quand Dieu le fera.cxcvii Il n’y a rien autre chose présentement à faire pour vous.

Pour ce qui est de la disposition qu’il faut que vous ayez à l’heure de la mort, c’est celle qu’il faut que vous ayez présentement, qui est de demeurer et de vous laisser entre les bras de Dieu sans vous mettre en peine de ce qu’Il voudra faire. [301] Ne retournez plus à la recherche de ce qui s’est passé en votre vie, et si vous vous en êtes bien confessée ou non. Il faut tout abandonner et demeurer seulement unie à Dieu en paix et en repos après avoir reçu les saints sacrements de l’Église. Si l’on vous fait faire des actes en vous exhortant, faites-les avec humilité, et si l’on vous importunait trop, priez humblement que l’on vous donne un peu de repos pour vous occuper avec Dieu. Voilà tout ce que vous avez à faire quand la mort arriverait présentement. Ce que vous avez lu touchant les croix qui purifient les fautes que l’on fait, est vrai. Ne vous mettez pas en peine du degré où vous êtes, Dieu sera votre tout et Sa main sera votre degré : appuyez-vous y seulement. Je Le prie bien pour vous.

[17e] Du P. Maur. 1675 ?

L’abandon entre les mains de Notre Seigneur, seul appui.

Notre Seigneur S’est donc servi de ces sottises du monde, pour vous faire goûter le bien qu’Il vous a fait de vous retirer de ses vanités, pour vous tenir dans les prisons obscures de Son amour, où il fait meilleur pour l’esprit que dans tous les palais des Grands de la terre, quoique la nature y souffre beaucoup ! Si Dieu trouvait des âmes assez fortes et assez fidèles pour soutenir les rigueurs de Son amour, Il les rendrait bientôt parfaites et purifiées des ordures du péché. Mais il faut qu’Il S’accommode à nos faiblesses et qu’Il mêle Ses amertumes de douceurs pour nous mener à la fin qu’Il nous a destinée.

Recevez tout ce qu’il Lui plaira de vous donner et demeurez dans toutes les dispositions [302] où Il vous mettra, toujours soumise à Sa conduite, acceptant tout ce qu’Il fera en vous, de bon cœur, sans vouloir savoir si cela vous est bon ou non. Car votre abandon entre Ses mains doit être votre seul appui dans lequel vous devez vivre de foi et laisser passer toutes choses en vous et hors de vous comme n’y prenant plus d’intérêt, non pas même à votre propre perfection que vous devez laisser ménager à Dieu. Vous n’avez donc qu’à soutenir tout ce qu’Il fera en vous, en suivant Sa divine volonté qui est que vous acceptiez sans cesse toutes choses comme elles se passent et comme des effets de cette divine volonté, qui opère votre perfection par des choses qui semblent n’être rien. Tâchez d’entrer en ces pratiques et vous vous en trouverez bien.

Vous voulez savoir quel temps il fait dans notre ermitage. Il n’y fait ni chaud ni froid : tout y est égal comme en paradis. Jugez par là si je dois m’y bien porter.

[18e] Du P. Maur. 1675 ?

Mais vous, que devenez-vous ? Que faites-vous ? Les croix commencent-elles à vous rassasier ? Il n’est pas temps. S’il faut aller avec Jésus-Christ à Son Père éternel, il faut délaisser tout et être délaissée de tout à son exemple. La nature frémit de passer par des chemins si terribles, mais c’est pour être unie à Dieu et pour en jouir réellement dès cette vie d’une manière inconcevable. Pourquoi est-ce donc qu’on ne s’abandonnerait pas à une totale abnégation de [303] toutes choses et de soi-même pour posséder ce bien inestimable ?

Allez donc sans regarder si c’est sur les épines et dans de la boue que vous marchez. Pourvu que vous vous tiriez des chemins et que vous passiez par dessus tout, c’est assez. Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois.

[19e] Du P. Maur. 1675 ?

Laisser détruire puis édifier le tabernacle de Dieu.

Ne vous étonnez pas lorsque vous sentirez des tempêtes dans votre intérieur et que votre imagination excitera du bruit dans toute l’animalité, sur laquelle elle exerce un empire absolu, qui durera jusqu’à ce que la grâce et votre fidélité l’ait réduite sous l’empire de la justice et de la raison. Mais tous ces efforts et tous ces mouvements de rébellion qu’elle excite ne sont criminels devant Dieu qu’autant que la volonté y descend pour y prendre une complaisance libre et volontaire, car tant que nous tenons bon sans nous y laisser emporter, ces combats sont toujours avantageux pour nous, et il est nécessaire que les âmes que Dieu a choisies pour être tout à Lui soient éprouvées et purifiées par toutes sortes de voies, surtout celles qu’Il a destinées pour être unies à Lui et être Ses amies particulières. Il faut que la nature humaine soit crucifiée en chaque personne que Dieu veut préparer pour n’en faire qu’une même chose avec Soi. Et pour cela on la fait passer par toutes les épreuves du bien et du mal, par les tentations qui portent à rechercher tout ce qui serait [304] doux et agréable, et par les humiliations et les peines qui la pénètrent jusqu’au fond de l’âme et lui font rendre tout ce qu’elle pourrait avoir pris de plaisirs, par une amertume et une douleur de cœur qui ne s’explique qu’à ceux qui la ressentent.

Et si l’on demande ce qu’il faut faire et quels remèdes à tant de maux si contraires, il n’y en a point de meilleur ni de plus assuré que de se laisser abîmer et noyer en ces amertumes, où il faut mourir au plaisir que la nature se propose et qu’elle voudrait, et vivre de douleurs qu’elle fait ressentir dans les agonies qu’elle souffre par toutes les peines et les abandons qu’il faut traverser pour arriver au pays de la paix et du repos, que personne ne pourra plus ravir à l’âme qui sera assez heureuse et assez courageuse pour soutenir jusqu’à la fin et en marchant toujours dans son abandon et dans sa perte, sans vouloir savoir où elle est, ni où elle va, se contentant de s’être jetée avec confiance entre les bras de Dieu et de ne se soucier plus de soi-même.

Voilà ce que vous devez faire en tout ce qui vous peut arriver de plus fâcheux, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Allez toujours par les chemins que Dieu vous présente, ne vous conduisant plus que par Sa sainte volonté, qui vous est déclarée tant par ce qui se passe en vous-même que par les divers accidents extérieurs qui vous arrivent et aux personnes auxquelles vous prenez intérêt. Tout vous doit être un dans cette volonté de Dieu, et le bien et le mal, quand il n’y a pas de péché. Car c’est par ce moyen d’anéantissement de tout le créé que Jésus-Christ Se forme dans la créature qu’Il a rachetée par Son sang.

C’est un ouvrage si grand et si précieux, et [305] nous retranchons si peu de nous-mêmes pour en venir à bout, que ce n’est pas merveille qu’il soit si long à faire. Car il faut premièrement détruire tout ce qui est en nous de contraire à Dieu, qui est l’amour propre qui nous a pénétrés jusqu’aux os, puis édifier la demeure et le tabernacle de Dieu, qui doit être notre âme et notre corps et toute notre humanité, que Jésus-Christ doit et veut réformer à la façon de la Sienne, et s’y unir par Sa grâce comme Il était uni à Son humanité par Sa nature divine. Voilà à quoi vous devez aspirer. Jugez donc si toutes ces croix que vous me mandez que Notre Seigneur vous a envoyées, vous doivent être chères puisqu’elles vous conduisent à ce bien. Avalez tout ce qu’Il vous présentera de semblable et en vivez : c’est votre partage, laissez anéantir tout le reste. Acquittez-vous tout le mieux que vous pourrez de vos obligations de mère de famille, et allez votre train par la voie par laquelle Dieu vous conduira.

[20e] Du P. Maur. 1675 ?

Traverser le désert.

Il est vrai que la créature raisonnable ne saurait rentrer parfaitement en Dieu, qui est son centre et le principe d’où elle est sortie, qu’elle ne se perde totalement à elle-même et qu’elle n’ait détruit toute la propriété qu’elle a acquise en se retirant de la conduite de Dieu pour s’abandonner à la recherche et à l’amour des créatures par sa propre volonté. Et comme ce retour vers Dieu est si difficile et si [306] éloigné, et cette vie de péché et de dérèglement est si profondément enracinée dans nos âmes que nous ne savons presque plus par où nous y prendre pour le bien faire, il faut que la miséricorde de Dieu y mette la main, autrement nous n’en viendrions jamais à bout.

Il est vrai qu’il faut donner de si grands coups pour nous redresser, que la douleur que nous en ressentons semble nous porter à la mort, tant elle est violente. Car bien que nous soyons parfaitement persuadés qu’il faut souffrir et mourir à soi-même pour retrouver la vie divine que nous avons perdue par le péché, Dieu cependant, qui ne demande de l’âme sinon qu’elle le veuille bien, la voyant en cette disposition, la dépouille si entièrement de toutes les lumières et de tous les bons désirs qu’elle avait pour cela, et la réduit dans un tel état de sécheresse et d’obscurité et même d’impuissance de s’aider elle-même en quoi que ce soit, qu’il lui semble que tout est perdu pour elle et que tout ce qu’elle a vu et éprouvé autrefois de la part de Dieu sont des illusions.

Mais cette pénétrante douleur qui la vient attaquer au milieu de ce pitoyable état, brise son cœur d’une telle force qu’elle ne voit plus de jour pour en revenir jamais. C’est en ce point que se fait et passe le véritable abandon, par lequel la créature sort comme hors d’elle-même pour se perdre totalement en Dieu, qu’elle ne voit et ne connaît plus que comme un abîme sans fond et sans rive, dans lequel elle est jetée par une main invisible qui l’arrache de soi-même par l’excès de la douleur qu’elle éprouve, pour la précipiter et la perdre dans cet abîme.

Ce n’est pas merveille que rien ne la puisse [307] consoler en cet état, puisqu’elle est tirée au-dessus de ses puissances et de tout ce qui lui pourrait être représenté pour sa consolation. Aussi n’y a-t-il rien à faire pour une âme en cet état, que de se laisser abîmer par le poids de la main qui pèse sur elle et qui l’enfonce dans cette perte. Ce n’est plus à la créature à vouloir savoir ce que Dieu prétend faire d’elle : c’est assez qu’Il le sache et qu’elle se laisse aller à son amoureuse conduite, encore qu’elle ne voie pas même quelquefois que c’est Dieu qui opère ces choses en elle, particulièrement si cet état est accompagné de tentations et de révoltes de la nature, qui ne représentent à l’âme que l’image du péché, en lui en faisant ressentir les effets, qui ne sont cependant que des effets de nature parce que le consentement ni la volonté n’y est pas. Il faut demeurer fort et ferme en sa perte et abandonner tout à Dieu, avalant toutes ses misères en les soutenant comme ce qui nous est donné pour nous réduire à rien et nous faire éprouver notre propre néant. Il n’y a rien de plus cruel à la nature, ni de plus utile à l’âme qui sait vivre de foi et demeurer abandonnée et perdue entre les mains de Dieu. Aussi est-ce par ce moyen qu’Il veut nous rétablir dans la jouissance, et nous redonner la vie de grâce et de sainteté que nous avons perdue dans le règne de l’amour propre et de la nature corrompue.

Aimez donc cette vie et vous estimez heureuse lorsque Dieu vous en fait goûter quelque chose. Ne vous étonnez et ne vous arrêtez à rien de tout ce qui se passe dans la partie animale. Traversez toujours votre chemin et [votre] désert. Marchez devant vous quoique vous ne sachiez où vous êtes. C’est assez que vous sachiez que [308] vous vous perdez et que Dieu vous recouvrera. Il aura soin de tout, si vous Lui confiez totalement toutes choses. Il vous aime, puisqu’Il vous tient avec Lui dans la croix.

[21e] Du P. Maur. 1675 ?

Ne s’accrocher à rien sinon à Dieu.

Vous êtes un peu plus à votre aise, chère fille, que vous n’étiez les autres fois que vous m’écriviez. J’en loue Dieu, vous faites bien de ne courir pas après les croix et de vous contenter seulement de celles que Notre Seigneur vous envoie. C’est Lui qui en est le véritable dispensateur et qui les a faites selon qu’Il a jugé que chacun en avait besoin selon son état et condition et selon la mesure de la grâce qu’Il lui voulait donner. C’est donc à nous à Le laisser faire cette distribution qu’il Lui plaira, et Le suivre partout où Il voudra nous conduire.

Si l’on pouvait se bien accommoder à ne vouloir plus se mêler de soi-même, mais en laisser tout le soin à Dieu, l’on ferait bientôt de grands progrès. Mais parce que l’on veut voir ce que l’on fait et où l’on va, c’est cela qui fait qu’on ne peut entrer dans cette perte par laquelle il faut passer pour entrer en Dieu et qu’on roule la vie dans ses opérations propriétaires, qui semblent ne tendre qu’à Dieu ; et en effet elles n’ont point d’autre objet. Mais parce qu’il faut que la créature meure à tout ce qui est d’elle-même pour entrer en Dieu, tant qu’elle [309] se servira de ses propres efforts, elle ne jouira pas de ce bonheur.

Vous ne faites donc pas bien lorsque vous faites des actes pour vous assurer de votre voie. Car pour ce qui est de la peine que vous avez à n’avoir point de goût ni de sentiment sur nos mystères, elle est mal fondée, puisque ce sont des mystères de foi qui sont au-dessus de tous les goûts et sensibilités. Et Dieu ne vous les donne pas afin que vous vous éleviez à l’Auteur de ces mêmes mystères, qui nous les a laissés comme des marques de Son amour par lesquelles nous devons nous élever à Lui. Mais lorsque nous y sommes arrivés par Sa grâce, nous trouvons en Lui tout, et ce qui est dans ces sacrés mystères infiniment mieux.

Il n’est donc pas nécessaire, lorsque nous possédons la fin, de nous servir des moyens pour nous y faire arriver. Ils peuvent quelquefois servir pour nous y entretenir, et quoique l’on n’y sente pas grand goût, c’est parce que l’on a tout dans la fin qu’on possède. Les saints sacrements sont toujours nécessaires, parce que Dieu y est réellement, ou Sa grâce, par laquelle nous sommes plus profondément unis à Lui.

Ne jugez jamais de la vérité de l’état de votre âme par le goût et le sentiment, mais par la vérité et fidélité à suivre en tout, et par goût ou non-goût, la volonté de Dieu, qui vous est manifestée par tout ce qui se passe en vous et hors de vous, et qui vous regarde. Hé bien ! Ne vous accrochez donc plus à rien, et mettez votre salut dans l’abandon entre les mains de Dieu, et ne pensez qu’à L’aimer et à bien mourir à vous-même : tant que vous ne voudrez que ce que Dieu veut et ce qu’Il fait et permet en vous, vous irez bien. Mais faites-le donc sans réfléchir sur vous-mêmecxcviii.




Père Lacombe & Madame Guyon

Ne figurent ici que quelques lettres (trois lettres de 1683 du tout début lorsque l’influence du Père domine sur Madame Guyon augmenté d’un échange qui eut lieu dix ans plus tard). J’omets les autres lettres – au total 27 lettres nous sont parvenues1250- où l’autorité du confesseur a disparue. Voir notre dossier sur François Lacombe, martyr emprisonné qui ne fut pas médiocre1251.

1. [DE MADAME GUYON] AU PÈRE LACOMBE 1683.

«Pressentiment d’un extrême délaissement» (Poiret)1252

J’ai été à la messe du matin dans la chapelle, où j’ai eu une impression que je devais avoir quantité de croix, et que celles que j’avais eues depuis que je suis sortie de France, étaient un repos et une trêve, et non des croix, en comparaison de celles que je dois avoir. Le cœur, et tout, était soumis et voulait bien n’être pas épargné, mais la nature en frémissait. Deux personnes qui m’en doivent le plus causer, m’ont été mises dans l’esprit, et elles me les doivent causer extérieures et intérieures tout ensemble. Il faut que l’ordre et la suprême volonté de Dieu s’accomplissent. Il fallut que je m’offrisse à les porter avec ou sans résignation et amour connus.

Toutes les croix que j’ai portées en France, je les ai portées tantôt avec amour aperçu, tantôt avec peine, mais quoique la nature se révoltât souvent sous leur poids et avec leur continuation, le fond était soumis, et estimait la croix; et quoique la nature parût révoltée, sitôt que je cessais de souffrir, je souffrais de ne souffrir plus. Depuis que j’ai éprouvé l’état de consistance, toutes les croix m’ont été indifférentes : elles ne m’étaient ni douces, ni amères. Mais à présent, il faudra en souffrir d’extrêmes avec révolte et, ce qui sera de plus humiliant, c’est que ces croix ne seront que des croix de paille, qui ne seront compaties de personne, et qui seront la risée des uns et le mépris et la mésestime des autres. Voilà ce qui m’est venu, qui fait encore frémir la nature, à qui il ne sera donné nul secours ni du ciel ni de la terre, car il me faut éprouver le délaissement réel, intérieur et extérieur de Jésus-Christ sur la croix, mais cela pour du temps.

O pauvre créature [madame Guyon], à quoi es-tu destinée? À être un sujet de honte, d’ignominie, d’abandon total. Ô Dieu, faites Votre volonté de cette créature et, après l’avoir rendue en ce monde, la plus misérable qui fût jamais, faites d’elle dans l’éternité tout ce qu’il Vous plaira. Il n’y a rien à espérer de moi ni par moi, du moins de longtemps. Mon sort est l’ignominie et l’infamie, et le délaissement le plus étrange. Ô vous qui êtes soutenu de lumières [P. La Combe], vous avez un lieu de refuge; vous n’êtes pas à plaindre quand vous seriez réduit à une prison perpétuelle1253! Mais pour moi, Dieu ne veut pas que je retourne encore chez nous, pour me rendre vagabonde, la plus délaissée et abandonnée qui fut jamais, et décriée partout. Ô Dieu, les renards ont des tanières1254, mais je n’aurai point de refuge! Ceci vous paraîtra une imagination, mais quoique je n’en sache pas le temps, cela arrivera très assurément, et alors vous vous souviendrez que je vous l’ai dit. 1683.

Source : Première lettre éditée à la fin de la Vie comme «Addition de quelques lettres qui ont relation à l’histoire de la Vie de Madame Guyon». Poiret la fait précéder du résumé suivant que nous reprenons partiellement en tête du texte : «Pressentiment d’un extrême délaissement après plusieurs autres afflictions».

. [DE MADAME GUYON] AU PÈRE LACOMBE. 28 février (?) 1683.

Le songe «scandaleux» de la lune sous les pieds. Prévision de persécutions qui ne détruiront pas l’union spirituelle.

Ce 28 février 1683a1255.

Il me semble que jusqu’ici l’union qui est entre nous avait été couverte de beaucoup deb nuages, mais à présent, cela est tellement éclairci que je ne peuxc plus vous distinguer ni de Dieu ni de moi; et la même impuissance que j’éprouve depuis longtemps de me tourner vers Dieu à cause de l’immobilité, je l’éprouve un peu à votre égard, quoique imparfaitement, quoique d’uned manière si pure, si insensible, si paisible, si profonde, que cela ne se peut dire. Ma fièvre s’opiniâtre étrangement, comment va la vôtre? Ile me vient dans l’esprit que, lorsque votre anéantissement sera consommé en degré conforme par la nouvelle vie, [f° 38v°] vous ne sentirez plus rien, ni ne distinguerez plus rien, et comme Dieu ne Se distingue plus dans l’unité parfaite, aussi les âmes consommées en unité en Lui ne se distinguent plus : celle des âmesf unies à Dieu ne se distinguent guère, quoique l’intimité du dedans opère une correspondance autant pure que divine. À mesure que vous perdrez toute distinction pour Dieu, vous perdrez toute distinction pour les âmes perdues en Lui, non par oubli comme des autres créatures, mais par intimité. Dieu a voulu vous la faire sentir dans les commencements, afin que vous n’en puissiez douter; et vous la connaîtrez dans la suite par la croix1256.

Il y aura quantité de croix qui nous seront communes; mais vous [f° 39] remarquerez qu’elles nous uniront davantage en Dieu par une fermeté invariableg à soutenir toutes sortes de maux. Il me semble que Dieu me veut donner une génération spirituelle et bien des enfants de grâce; que Dieu me rendra féconde en Lui-même. Vousgg aurez des croix et des prisons qui nous sépareront corporellement, mais l’union en Dieu sera ferme et inviolableggg. L’onh sent la division, quoique l’on ne sente pas l’union.

J’ai fait cette nuit un songe qui marque d’étranges renversements, si l’onij pouvait s’y arrêter. À mon réveil, mes sens en étaient tout émus. Il n’arrivera que ce que le Maître voudra. Il menace bien et la tempête gronde longtemps : je ne sais quelle sera la foudre, mais [f° 39v°] il me semble que tout l’enfer se bandera pour empêcher le progrès de l’intérieur et la formation de Jésus-Christ dans les âmes. Cette tempête sera si forte qu’à moins d’une grande protection et fidélité, on aura peine à la soutenir. Il me semble qu’elle vous causera agitation et doute, parce que votre état ne vous ôte point toute réflexion. La tempête sera telle qu’il ne restera pas pierre sur pierre. Tous vos amis seront dissipés, et ceux qui vous resteront, vous renonceront et auront honte de vous, en sorte qu’à peine vous restera-t-il une seule personne. Ceci sera très long, et une suite et un enchaînement de croix si étranges, d’abjections, de confusions, quek vous en serez surpris.cxcix Et comme avant que la fin du monde qui est proprement le second avènement de Jésus-Christ, arrivel, il se passera d’étranges choses, à proportion de cet avènement, il en arrivera autant ici, et il semble même que dans toute la terre, il y aura troubles, guerres et renversements; et comme le Fils de Dieu, ou plutôt Ses enfants, indivisiblementm avec Lui, seront répandus par toute la terre, il faut que le Prince de ce monde remue toute la terre de divisionsn, signes et misères, [qui] o plus elles seront fortes, plus la paix sera proche. Et comme Jésus-Christ naquit dans la paix de tout le monde, il ne naîtra pour ainsi dire spirituellement quep dans la paix générale, qui sera durable pour duq temps. L’Évangile sera prêché par toute la terre, mais comme (toutes) lesr vertus du ciel seront ébranlées1257, croyez que vous le serez vous-même pour des [f° 40] moments, et que le Démon attaquant les ciel de votre esprit, vous portera à vouloir tout quitter; mais Dieu, qui vous a destiné pour Lui, vous fera voir la tromperie. Je vous avertis de n’écouter votre raisonnement et vos réflexions que le moins que vous pourrez, et j’ai un fort instinct de vous dire de garder cette lettre, même de la cacheter de votre main, afin que lorsque les choses arriveront, vous voyiez qu’elles vous ont été prédites lorsqu’elles arriveront. Net dites pas que vous ne voulez point d’assurance, car il ne s’agit pas de cela, mais de la gloire de Dieu. Rien ne pourra vous en donner alors.

Je ne sais ce que j’écris. Allons, il n’est plus temps ni pour vous ni pour moi d’être malades. Levons-nous, car [f° 40v°] le Prince de ce monde approche. De même qu’avant la venue de Jésus-Christ, il s’était fait quantité de meurtresu des prophètes, de guerres, que le peuple juif avait été comme anéanti, aussi la véritable piété, qui est le culte intérieur, sera presque détruite : il sera persécuté [ce culte intérieur] v, en la personne des prophètes, c’est-à-dire de ceux qui l’ont enseigné, et la désolation sera grande sur la terre. Durant ce temps, la femme sera enceinte1258, c’est-à-dire pleine de cet esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle, sans pourtant lui nuire, parce qu’elle est environnée du soleil de justice, et qu’elle a la lune sous ses pieds, qui est la mobilité et l’inconstance, et que les vertus de Dieu lui serviront de [f° 41] couronne; mais il new laissera pas de se tenir toujours debout devant elle et de la persécuter de cette manière. Mais quoiqu’elle souffre longtemps de terribles douleurs de l’enfantement spirituel, qu’elle crie même par lax véhémence, Dieuxx protégera son fruit et, lorsqu’il sera véritablement produit, et non connu, il sera caché en Dieu jusqu’au jour de la manifestation, jusqu’à ce que la paix soit sur la terre. La femme sera dans le désert sans soutien humain, cachée et inconnue, l’on vomira contre elle les fleuves de la calomnie et de la persécution, mais elle sera aidée des ailes de la colombe1259 ; ne touchant pas à la terre, le fleuve seray englouti, durant qu’elle demeurera intérieurement libre, [f° 41v°] qu’elle volera comme la colombe et qu’elle se reposera véritablement sans crainte, sans soins et sans souci. Il est dit qu’elle y sera nourrie et non qu’elle s’y nourrira, sa perte ne lui permettant pas de faire réflexion sur ce qu’elle deviendra, etz de penser pour peu que ce soit à elle. Dieu en aura soin. Je prie Dieu, si c’est pour Sa gloire, de vous donner intelligence de ceci1260. (1683.)

Sources et annotations :

– Archives Saint-Sulpice [A.S.-S.] ms. 2043 : «Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon/Sa justification par elle-même/affaire de M. de Fîtes [de Filtz]/Lettre du père Richebracque», quatrième pièce, f° 38 à f° 42, copie de la lettre adressée par Madame Guyon au P. Lacombe -- A. S.-S., ms. 2179, pièce 7593, copie Chevreuse en deux feuillets — Deuxième lettre éditée à la fin de la Vie, «Addition de quelques lettres…» — Phelipeaux, Relation de l’origine, du progrès et de la condamnation du quiétisme répandu en France. Avec plusieurs anecdotes curieuses, 1732, t. I, p. 24 — Lettre éditée par Urbain-Levesque [UL], Correspondance de Bossuet, tome VI, app. III, 6°, 542-546.

La copie manuscrite s’avère plus proche de l’original que ce n’est le cas du texte donné à la fin de la Vie, comme le montrent les variantes ci-dessous qui soulignent cependant la fidélité de l’éditeur Poiret. Celui-ci se limite à une toilette éditoriale, probablement semblable pour les six autres lettres de la même addition.

Dans la pièce 7593, cette lettre est précédée de l’ajout suivant de la main de Chevreuse : «Nota. Cette copie a été corrigée sur l’original 26août 1693. /Copie faite le 22janvier 1691 d’une autre copie que l’on avait faite le 10août de l’année 1690, sur la copie que M [onsieur] L [e] D [uc] D [e] C [hevreuse] avait faite par ordre de l’auteur sur l’original qui lui avait été donné par le même auteur avec d’autres lettres, lesquelles toutes avaient été envoyées […] par celui à qui elles étaient écrites [il s’agit de Lacombe], lorsqu’il crut ne les devoir plus garder entre ses mains. Car l’auteur [Madame Guyon] ne les voulant pas garder non plus les remit à M. L [e] D [uc] D [e] C [hevreuse] qui, quelque temps après, renvoya celle-ci par l’ordre de l’auteur à celui pour qui elle avait été écrite…». On voit ici le jeu compliqué des précautions prises dans le cercle guyonnien pour préserver des lettres jugées significatives — et l’on devine les tentations prophétiques auxquelles s’opposera Madame Guyon (cf. infra note 4 l’ajout contourné de Chevreuse).

Dans sa Relation sur le Quiétisme (Sect. II, n. 16, p. 23), Bossuet déclare : «J’ai transcrit de ma main une de ses lettres au P. La Combe, duquel il faudra parler en son lieu : j’ai rendu un exemplaire d’une main bien sûre qui m’avait été donné pour le copier. Sans m’arrêter à des prédictions mêlées de vrai et de faux, qu’elle hasarde sans cesse, je remarquerai seulement qu’elle y confirme ses creuses visions sur la femme enceinte de l’Apocalypse, et que c’est peut-être pour cette raison qu’elle insère dans sa Vie cette prétendue lettre prophétique.» Levesque commente : «C’est sans doute sur cette copie faite par Bossuet sur une autre copie, et non sur l’original, que Phelipeaux, puis Deforis ont imprimé cette lettre. Pourtant il y a entre ces deux éditeurs des différences assez sensibles. D’abord Phelipeaux nous avertit qu’il ne donne pas le début de la lettre; Deforis ne semble pas avoir soupçonné l’existence de cette première partie… ».



Variantes :

a date absente de la Vie (qui indique l’année à la fin de la lettre).

b beaucoup couverte de var. Vie (comme toutes celles données ci-après sans référence).

c puis d quoique fort imparfaitement, mais d’une

e dire. Il omission. f plus. /Les âmes

g inviolable

gggrâce, qu’elle me rendra féconde en ce monde; vous Phelipeaux

gggsera inviolable Phelipeaux

h On ij si on

k croix, d’abjections, de confusions si étranges que

l monde [qui est proprement le second avènement du Fils de l’homme] arrive

m enfants, qui sont indivisiblement Vie ou plutôt ce second enfant indivisiblement Phelipeaux

n terre par des divisions o correction Vie

p naîtra [pour ainsi dire] spirituellement dans les âmes que

q un r comme toutes les

s Démon, offusquant le t prédites. Ne omission.

u un mot effacé, meurtres add. interl.

v [ce culte intérieur] addition Vie que nous adoptons.

w couronne. Cependant ce Dragon ne x même avec la

xxlongtemps par de terribles douleurs de l’enfantement spirituel, qu’elle a crié même par la violence, Dieu Phelipeaux

y fleuve y sera z ni

1 Matthieu, 24, 14-29.

2 Apocalypse, 12.

3 L’Esprit-Saint.

. DU PÈRE LACOMBE À MADAME GUYON. 1683.

Pressentiment d’abaissements.

Je suis pressé de vous écrire que j’ai un fort pressentiment que la conduite que Dieu veut tenir sur vous, du moins pour bien des années, sera bien éloignée des pensées des hommes, tant de ceux qui raisonnent humainement, que de ceux qui passent pour fort spirituels. Tout ce qui vous est arrivé d’humiliant jusqu’ici, est une grande gloire au prix des abaissements qui vous sont préparés. Les aventures les plus étranges seront votre partage; un enchaînement de providences abjectes, crucifiantes, impénétrables, vous causera une grêle de croix. Il n’y aura point pour vous longtemps d’autre établissement que celui de votre fond perdu en Dieu avec Jésus-Christ. Ô que celui-là est bien établi, et que vous êtes en cela professe d’un grand ordre, qui est l’ordre éternel et invariable! Mais pour l’extérieur, il sera aussi incertain et flottant comme l’était celui de Jésus-Christ. Je ne dis pas ceci par un esprit de prédiction, mais par une intime conviction que j’ai que votre état présent, et les démarches que Dieu vous a fait faire jusqu’ici, en sont un présage assez sûr. Car nous voyons bien que tout va en diminuant à l’égard des hommes, et que tout manque à leurs désirs et leurs sentiments; mais rien n’échappera à l’ordre de Dieu.

O femme désolée! ce n’est rien que votre délaissement présent eu égard à celui où vous devez être réduite lorsqu’on ne saura que faire de vous, ni où vous mettre, et que ceux qui espèrent maintenant, vous voyant inflexible, se retireront en branlant la tête sur vous, et s’écrieront : «Hélas! C’est grande pitié : cette grande âme est perdue! Mais c’est à son dam puisque c’est pour s’être attachée obstinément aux illusions de son nouveau directeur». Votre état extérieur sera aussi peu compris que l’intérieur. Et comme si on savait la disposition de votre fond, on en serait effrayé, de même voyant les misères du dehors qui vous accableront, on en aura horreur. Je crois que ce sera là le désert où la femme sera nourrie de Dieu durant la persécution du Dragon; et ce sera un désert, pour le grand délaissement des créatures où elle se trouvera, et y sera nourrie de Dieu, qui sera toute sa force.

Comme votre anéantissement intérieur est extrême, il faut que l’extérieur y réponde, car ce n’est pas en vain que Dieu S’est mis en vous pour être votre force divine. Dans tout cela, je ne saurais ni craindre pour vous, parce que Jésus-Christ pourra tout en vous, ni vous plaindre, parce que tout cela vous rendra d’autant plus transformée en Jésus-Christ, et tout cela même vous sera Jésus-Christ. Venez donc, croix, abjections, opprobres, disgrâces, inondations, déluges et abîmes de misères : fondez sur la femme forte. Dieu vous portera de Ses mains.

Je comprends fort bien que c’est pour cela que Dieu vous a adressée à moi, afin que mes imprudences et la pauvreté de ma conduite contribuent à vous détruire terriblement1261, vous enfonçant d’autant plus dans la boue que plus je croirai vous en tirer. Mais je suis sûr que je ne vous tromperai jamais, car tout vous étant devenu Dieu, mes tromperies mêmes vous seraient Dieu, et une âme abandonnée au point que vous l’êtes ne peut rencontrer, quelque part qu’elle tombe, que Dieu et Son ordre. Je porte une profonde frayeur de tout ceci, et si j’osais demander quelque chose à Dieu, je Le prierais de ne pas permettre que je vous manque jamais. Offrez-moi à Lui sans réserve. Je vous sacrifie de bon cœur à Sa gloire. Ce serait grand dommage si le fond de grâce qu’Il a mis en vous était épargné. 1683.


DU PERE LACOMBE. 28 janvier 1693.

Ce 28 janvier 1693

Epouse de Jésus-Christ,

Je prends la plume sans savoir que vous dire ni de quoi vous entretenir : toutes choses sont si peu qu’on n’a ni pouvoir ni volonté même de les regarder. Dieu est tellement tout qu’Il remplit, absorbe et épuise tout et, sans qu’on n’en sache rien dire, ni même qu’on le veuille ni qu’on y pense, on en est tellement plein, sans en sentir la plénitude, qu’on n’a ni force ni vigueur pour quoi que ce soit, quoique jamais on n’ait eu plus de force et de vigueur pour être mû, pour entreprendre et pour soutenir tout ce qu’un autre nous-même veut de nous. On est sans force, sans dessein, sans vue et sans désir par soi-même et de soi-même, non que l’on sente ou que l’on aperçoive ce soi-même : on n’en a pas même la moindre idée, pas plus que si jamais l’on n’avait eu de soi-même ou qu’on eût su ce que c’était. C’est une vie bien cachée aux sens et aux créatures.

Vous savez, chère amante de Jésus enfant, et l’unique délice de mon cœur, vous savez que l’esprit de l’homme, quelque grand et doué qu’il soit ou qu’il s’imagine d’être, n’est pas capable de comprendre par lui-même la millième partie de cette vie de Dieu dans l’âme. Et comment la comprendrait-on ? Ce ne serait plus ce que c’est, si on le comprenait. Il faut en être compris pour en apercevoir quelque chose, et encore, quand il nous est donné, et non autrement. Depuis que mon cœur a goûté le vôtre, il ne peut plus rien goûter sur la terre : il avait encore auparavant quelque reste de sentiment pour ces âmes que Dieu Se destine pour Lui-même et qu’Il attire à Lui, mais à présent il est tellement perdu dans le vôtre que je crois qu’afin qu’il sente ou goûte quelque chose, il faut que vous le sentiez et le [f°.1 v°] goûtiez auparavant. Comprenne cela qui voudra, mais cela ne laisse pas d’être. Il est surprenant, unique attrait de mon âme sans attrait, il est surprenant comment cette âme, bâtie de cette manière, peut être, agir, paraître au-dehors, et y avoir toute sorte de mouvement, comme si rien n’était. Il n’est pas moins surprenant qu’elle parle et écrive d’elle-même et de cet état, sans y penser et sans y réfléchir : elle y est, et elle en parle sans qu’elle s’y voie ni qu’elle s’y entende. Quel profond abîme que la divinité ! Jusqu’à ce qu’on y soit entièrement perdu et abîmé, mon Dieu, qu’on est quelque chose de pitoyable ! [...]

- A.S.-S., pièce 7276, copie ; pièce 7277 : résumé et bref commentaire de Levesque : « Il lui exprime les sentiments que Dieu lui inspire pour elle [...] Je crois que la malignité du monde trouverait un peu trop à s’égayer sur la mysticité de cette lettre » - « Lettre du P. Lacombe à Madame Guyon », Revue d’Histoire de l’Église de France, Janvier-Février 1912, p. 1-8 : « …transféré au château de Lourdes. Il y séjourna dix années. […] Il n’était pas en cellule ; il pouvait descendre au jardin, où il se délassait de ses oraisons par les soins de la culture des fleurs [une prison idyllique !]. Il ne tarda pas à gagner l’aumônier, l’abbé de Lashérous, si bien que celui-ci devint un fervent disciple. Grâce à lui, plusieurs dévotes du pays furent bientôt complètement gagnées… »

1 Image classique de la balle livrée au jeu divin.

2 Noter la belle franchise de l’aveu qui suit.

AU PERE LACOMBE. 1693 (?)

Je prie Dieu, mon cher père, d’être votre consolation, votre mort et votre résurrection. Nous ne perdons pas nos amis, quoiqu’ils meurent, si nous avons la foi : ils ne font que nous devancer, lorsqu’ils sont à Dieu comme l’était notre ami. S’il a souffert quelque peine après sa mort, son resserrement en est la cause : ne s’étant jamais parfaitement abandonné à Dieu, pour mille choses, il aurait cru se perdre s’il n’avait pas tenu son âme en ses mains. Cependant je ne doute point qu’il n’ait une grande gloire, il n’a fait que nous devancer de peu de moments. Vous me direz : « Ce qui m’afflige est de voir mourir ceux qui pourraient soutenir le bien ». Je vous dirai à cela que c’est le temps de la destruction, et que la colère de Dieu n’est point apaisée. Le torrent de l’iniquité est débordé partout et rien ne l’arrête : il s’enfle et se déborde de plus en plus. Et la colère du Seigneur … jusque sur les troupeaux de Sa bergerie : Il retire du monde ceux qui n’auraient pas la force d’être témoins de malheurs, et des lois que Sa justice lance sur la terre comme des flèches enflammées, Il fait entendre aux autres qu’ils ne doivent point s’opposer à Sa justice. Saint Paul, qui désirait d’être anathème pour ses frères, ne pouvait s’opposer à la colère de Dieu contre les Juifs. Il faut entrer dans Ses intérêts contre nous-même : c’est L’aimer plus que nous et plus que toutes choses.

Les hommes d’à présent sont trop corrompus pour que Dieu les épargne, et les autres ne sont pas assez purifiés pour servir au dessein de Dieu sans y rien prendre. L’homme se mêle en tout, c’est ce qui fait qu’on voit si peu de fruit. Ce que je vois et entends m’afflige. On croit heureux ceux qui ont des rois protestants : ils sont libres. On en espère un sans religion pour lequel l’Angleterre et la Hollande s’intéresseront. On a des intrigues secrètes dans ces pays. Les paroles données de part et d’autre, tout menace ruine. Ô Dieu, vous savez ce que Vous voulez faire dans cette destruction générale : ceux qui demeureront le verront. Il y en a qui paraissaient du bon parti, devant d’être en place, qui se font connaître ce qu'ils sont, sitôt qu’ils sont placés. On a inséré un mot, qui ne paraît rien, dans ce qu’on a envoyé à Rome qui, dans la place où il est inséré, détruit tout ce qu’on paraît y établir. En voilà beaucoup pour une lettre. Je prie le p[etit] M[aître] de la faire arriver à bon port. Consolez-vous, cher père, en ne voulant que la volonté de Dieu : Dieu purifie par là l’écume dès lors ... diminue et n’en restera guère lorsque l’écume en sera ôtée, mais ce qui restera sera pur pour le Seigneur. Je vous embrasse des bras du p[etit] M[aître].

- A.S.-S., pièce autographe – Troisième lettre éditée à la fin de la Vie, «Addition de quelques lettres…», avec le résumé suivant de Poiret : «Il lui prédit les terribles croix et les délaissements tant de l’extérieur que de l’intérieur qui lui sont effectivement arrivés.»















Annexes

Annexe. Liste chronologique de membres ou de sympathisants de la Voie : une équipe ?

Les figures très importantes sont en gras et importantes figurent en italiques.

1712 Charles-Honoré de Chevreuse 1656-1712

1714 Paul de Beauvillier 1648-1714

1715 François Lacombe 1640-1715

1715 François de Fénelon 1652-1715

1716 Duch.de Béthune-Charost [née Marie Fouquet] 1641?-1716

1717 Madame Guyon (1648-1717)

1719 Pierre Poiret (1646-1719)

1726 Le Dr. James Keith (-1726)

1726 James Garden (1645-1726)

1731 Wolf von Metternich (-1731).

1732 Duch.de Chevreuse, -1732 [née Colbert]

1733 Georges Garden (1649-1733).

1733 Duch.de Beauvillier 1655-1733 [née Colbert]

1737+Isaac Dupuy >1737

1740 Pétronille d’Echweiler (1682-1740)

1743 Le « chevalier » Ramsay (1686-1743)

1746 Marquis de Fénelon 1688-1746

1748 Marie-Christine de Noailles, duch.de Gramont ‘la colombe’ 1672-1748

1750 Marie-Anne de Mortemart -1750 [née Colbert]

1752 Jean-François Monod (1674-1752)

1761 James 16th Lord Forbes 1689-1761

1764 Lord Deskford 1690-1764

1764 James Ogilvie, Lord Deskford (1690-1764).

1769 Gerhard Tersteegen (1697-1769)

1774 Frédéric de Fleischbein (1700-1774)

1774 Klinckowström (apr.1700?-1774), gentilhomme danois.

1793 Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-1793)


1710+ 7

1720+ 2

1730+ 5

1740+ 4

1750+ 2

1760+ 4

1770+ 2

1780+

1790+ 1

1800+

27 figures au total dont nous considérons 26 de 1710 à 1780 soit une densité 3.7 proche de 4 figure / décennie

Discussion

Selon Ssaint-Simon, « la duchesse de Mortemart [‘la petite duchesse’], belle-soeur des deux ducs, qui, d'une vie très-répandue à la cour, s'était tout à coup jetée, à Paris, dans la dévotion la plus solitaire, devançait ses soeurs et ses beaux-frères de bien loin dans celle-ci, et y était, pour le moins, suivie de la jeune comtesse de Guiche, depuis maréchale de Gramont [‘la Colombe’, 1672-1748], fille de Noailles. »

D’où une hésitation entre Mortemart et « la Colombe » car le nom de la seconde figure circule aussi auprès de disciples écossais : nous relevons in Henderson, Mystics of the Nort-East, lettre XLVIII from Dr. James Keith to lord Deskford, London, nov?. 15th, 1758, la note 11 de son éditeur : « Cf. Cherel, Fénelon au XVIIIe siècle en France, p. 163, quoting a letter which says " priez pour moi, et obtenez les prières des personnes les plus intérieures de votre connaissance, surtout celles de Madame de Guiche." It is pointed out that the Maréchale de Grammont " avait succedé à Mme Guion dans l'état apostolique," her letters to pious correspondents are mentioned, and a letter from her is transcribed. This is the same person : le duc de Guiche took the title duc de Gramont in 1720 on the death of his father. He was maréchal de France. V. Biographie universelle, xxi, pp. 626 f. » (fin de la note d’Henderson).

Il faut aussi tenir compte d’apports « parallèles » des deux duchesses veuves de Chevreuse et de Beauvillier, sans oublier le fidèle Dupuy ni le marquis de Fénelon

On a affaire à une « équipe » : Mortemart, « la Colombe », les deux veuves des Ducs, Dupuy et le marquis de Fénelon… Sans qu’une de ces cinq figures ne s’impose exclusivement.




Annexe. Les enfants Colbert

Le 13 décembre 1648, Jean-Baptiste COLBERT épouse Marie Charron, fille d’un membre du conseil royal. Ensemble, ils auront neuf enfants. En étroite correspondance avec Fénelon et avec madame Guyon certains d’entre eux sont directement ou en relation par mariage avec les principaux destinataires de Lettres spirituelles .

Il s’agit de BLAINVILLE, des duchesses de CHEVREUSE et de BEAUVILLIER, de « la petite duchesse » de MORTEMART. Le marquis de Seignelay et l’archevêque de Rouen furent également en relation avec Fénelon.

On peut dire que presque toute la famille fut en correspondances.

Voici la liste des neuf enfants  :

1.Jeanne-Marie (1650-1732)

mariée à Charles-Honoré d’Albert de Luynes duc de CHEVREUSE (1656-1712) ;

2.Jean-Baptiste (1651-1690), marquis de Seignelay ;

3.Jacques-Nicolas (1654-1707), archevêque de Rouen ;

4.Henriette-Louise (1657-1733) 

mariée à Paul de BEAUVILLIER (1648-1714), marquis de Saint-Aignan puis duc.

5.Antoine-Martin (1659-1689) ;

6.Jean-Jules-Armand (1664-1704), marquis de BLAINVILLE ;

7.Marie-Anne (1665-1750) « la petite duchesse » pour Mme Guyon

Cette cadette (l’adjectif « petite ») ‘reprend le flambeau’ au sein du cercle des disciples après à la mort de Mme Guyon.

mariée à Louis de Rochechouart, duc de MORTEMART (neveu de Madame de Montespan) ; postérité dont notamment Talleyrand ;

8.Louis (1667-1745), comte de Linières, garde de la Bibliothèque du roi et militaire ;

9.Charles-Édouard (1670-1690), comte de Sceaux.



Annexe. Les enfants Mortemart

Relevé Wikipedia :

Marie-Anne Colbert, née en 1665 et morte en 1750, est la troisième fille de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), contrôleur général des finances de France, secrétaire d'État de la Maison du Roi et Secrétaire d'État de la Marine, ainsi que de Marie Colbert, cousine par alliance avec Alexandre Bontemps (né en 1666).

Elle s'est mariée le 14 février 1679 à Louis de Rochechouart, duc de Mortemart d'où 5 enfants :

- Louis II de Rochechouart (1681-1746), duc de Mortemart marié en 1703 avec Marie Henriette de Beauvilliers puis en 1732 avec Marie Élisabeth de Nicolay. 

- Jean-Baptiste I de Rochechouart (1682-1757), duc de Mortemart marié en 1706 avec Marie Madeleine Colbert, sa cousine.

- Marie-Anne de Rochechouart de Mortemart (1683-avant 1750), religieuse.

- Louise-Gabrielle de Rochechouart de Mortemart (1684-1750), religieuse.

- Marie-Françoise de Rochechouart de Mortemart (1686-1771) mariée en 1708 avec Michel Chamillart, marquis de Cany puis en 1722 avec Jean-Charles de Talleyrand, prince de Chalais .



TABLE DES MATIERES



Table des matières

Présentation générale 5

Filiations mystiques 5

Le diagramme suivant situe les acteurs et leurs relations épistolaires de volumes variables couvrant moins d’une dizaine à ~180 pages. Les nombres (arrondis) figurent près des flèches : 6

Les contenus de Correspondances. 7

Leurs qualités : 8

L’intérêt d’un « dossier de lettres » 9

Comment sauver les traces d’une filiation, rappel d’une histoire. 11

avertissement. 13

Les directions de Bernières et de Mectilde par le P. Chrysostome 17

1. Lettre. « J’ai lu et considéré la vôtre… » 18

2. Autres avis au même. « J’ai lu et considéré vos articles… » 19

3. Autres propositions d’un certain spirituel, et les réponses du Père. « Je suis souvent dans l’état de douceur et d’amour… » 20

4. Autres propositions et réponses. « Dites-nous un peu mon cher Père… » 22

5. Autre lettre d’un spirituel, et les réponses du Père. « Depuis que je vous ai obéi… » 23

6. Autre lettre en forme de propositions, et les réponses. « … dans une grande obscurité intérieure… » 24

7. Autre lettre de réponse du Père à un spirituel. « J’ai considéré votre dernière lettre, et je demeure dans mon sentiment… » 27

8. Autre lettre et réponse. « J’ai lu et considéré le rapport de votre oraison » 28

9. Autre lettre du révérend Père. « Notre cher frère et ami en J.C. » 29

10. Autres propositions et réponses, touchant la pratique de quelques conseils évangéliques. 30

11. Autre réponse à un bon serviteur de Dieu. « Notre très cher frère en Jésus-Christ » 32

12. Autre lettre à un spirituel, fidèle et fervent. « J’ai considéré vos lettres… » 32

13. Autres propositions ou déclarations de l’intérieur d’une âme, et les réponses du révérend Père. 33

14. Autre lettre adressant au Père, et ses réponses. « Depuis l’avis que vous m’avez donné, que c’est l’ordre de Dieu… » 37

15. Autres propositions et réponses sur l’oraison, etc. 38

16. Autre lettre du Père, dirigeant quelque âme à une haute perfection. 39

LETTRE à M. de BERNIèRES 41

Relation au Père Chrysostome avec réponses, juillet 1643. 42

Première proposition 42

2Proposition 43

3e proposition 44

4e proposition 44

5e proposition. 45

6e proposition. 45

7e proposition. 45

8e proposition. 45

9e proposition. 46

10e proposition. 46

11e proposition. 46

12e proposition. 47

13e proposition. 47

15e proposition. 48

16e proposition. 49

17e proposition. 49

18e Proposition  50

19Proposition  52

AUTRES PROPOSITIONS DE LA MÊME ÂME au même Révérend Père 53

Première proposition. 53

2e proposition. 53

3e proposition. 53

4e proposition. 54

5e proposition. 54

6e proposition. 54

7e proposition. 54

8e proposition. 55

9e proposition. 55

10e proposition. 55

11e proposition. 55

12e proposition. 56

13e proposition. 56

14e proposition. 56

Autre réponse du même père à la même âme. 57

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées, 65

« Frère Jean » de Bernières, confident puis directeur de Mectilde, un choix 81

M. de Bernières et Mère Mectilde, relevé complet 106

Repris de l’Édition en l’état 2023 par le P. Eric de Reviers 106

1. 6 Novembre 1642 LMR Barbery. Le lieu de notre petite retraite 107

2. Décembre 1642 LMR Suppliez-le que je me convertisse sans plus tarder 108

[1643] 109

2 Janvier 1643 L 1,6 Vous ne devez pas tant lire, mais beaucoup ruminer. 109

3. 9 Janvier 1643 LMR L’amour est fidélité ! 110

4. 27 Janvier 1643 L 1,7 Je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même. 113

5. 2 février 1643 LBM Sur l’humilité de la Très Sainte Vierge dans la purification. 115

6. LBM Vous êtes la meilleure amie que j’ai au monde. 118

7. 5 Mars 1643 LMR « Je ne sais plus où j’en suis ». 119

8. 15 Mai 1643 LMR J’ai un grand attrait pour chérir la sainte abjection 121

9. 29 Mai 1643 L 2,7 Correspondre à toutes ses faveurs 122

10. 30 juin 1643 LMB Ô que cet homme est angélique et divinisé. 128

11. 15 Août 1643 L 1, 5 Il me paraît que je suis dans une plus profonde pauvreté d’esprit que jamais. 130

12. 25 Septembre 1643 LMR Près de partir pour retourner à Barbery  138

13. 16 octobre 1643 Rêve mystique. La terre d’anéantissement 140

14. 13 Novembre 1643 LMR Si pauvre que je ne puis exprimer ma pauvreté 149

15. 15 Novembre 1643 LMB Il nous survient ensuite de cette croix 150

16. 28 novembre 1643 LMB Je pris possession d’une terre 152

17. 2 Décembre 1643 LMB Je n’irai point en Lorraine 152

18. Décembre 1643 LMR Soupirs d’une âme toute glacée 154

19. 28 Décembre 1643 LMR Elle se tiendra bien honorée d’être le marchepied. 154

[1644] 155

20. Le 25 janvier de l’an 1644 LMB A Saint-Maur-les-Paris 155

21. 19 février 1644 LMB Saint Maur. Nos Sœurs de Barbery iront à Saint-Silvin 155

22. 31 mars 1644 LMB Un bien petit abrégé en cet écrit 157

23. 5 Avril 1644 LMR Vos prières ne seront point vaines 159

24. 20 avril 1644 LMR Saint-Maur Priez fortement pour ma conversion. 159

25. 1er mai 1644 162

26. 14 mai 1644 LMR Obéissance de Monsieur de Bayeux 162

27. 13 mai 1644 LMJ À Jourdaine. Sur Mere Benoîte 163

28. 15 juillet 1644 Saint-Maur LMR Le voyage de Lorraine 165

29. 17 juillet 1644 Saint Maur LMR Mes petites aventures 166

30. 4 Août 1644 L 1,13 Pourvu que je sois avec ce cher Ami, tous lieux me sont indifférents. 168

31. 18 août 1644 LMB La lettre de la bonne âme 172

32. 19 août 1644 LMR Aimez Dieu pour moi 175

33. 5 septembre 1644 L 1,14 Ce qu’est la créature après la chute d’Adam. 176

34. 21 octobre 1644 LMR J’attends cet le bon Père Chrysostome 178

35. 10 décembre 1644 LMR Saint Maur 179

36. 3 janvier 1645 LMR Quelque effet du véritable abandon 180

37. 29 janvier 1645 LMR route de Rambervillers. 181

38. Février 1645 LMR Rambervillers 182

39. 26 juin 1645 LMB à Saint Maur. 183

41. 30 juin 1645 LMB  Saint Maur Constante et ferme résolution des cinq solitaires 184

42. 4 juillet 1645 LMB Tâchez de venir promptement à Saint-Maur. 185

43. 30 juillet 1645 LMB de l’ermitage du Saint-Sacrement  187

44. 7 Août 1645 M 2 132 Heureux qui se peut perdre et qui ne se retrouve jamais ! 188

45. 8 Août 1645 M 1,85 (1.10.2) Au-dessus de nos mérites 188

46. 11 Août 1645 LMB Notre pauvre retraite de Saint-Maur 189

47. 25 Septembre 1645 LMB Saint Maur Lorraine 189

48. 1645 LMR Que faut-il faire pour être toute à Dieu ? 190

49. 5 novembre 1645 LMB Très cher Père Chrysostome 191

50. 11 novembre 1645 LMB Dieu 191

51. 1645 LMR Privée de sa présence 193

52. 11 Novembre 1645 M 3,62 De la complaisance de Dieu en Dieu seul. 194

53. 11 Novembre 1645 M 3,63 La félicité de Dieu 195

54. 12 Novembre 1645 M 3,64 Mon Dieu 196

55. 12 Novembre 1645 M 3,65 La félicité de Dieu est uniquement mon tout en toutes choses. 197

56. 15 novembre 1645 LMB Dites-moi, je vous prie en confiance 197

57. 17 Novembre 1645 M 2 124 Cette transformation veut 199

58. 17 Novembre 1645 M 1,6 (1.2.1) Le péché est pire pour les hommes que le néant. 200

59. 17 Novembre 1645 M 2 127 L’éloignement de la vie de Jésus est plus à craindre que l’enfer. 200

60. 18 Novembre 1645 M 2 101 (2.13.10) l’amour presse une âme et la tourmente pour l’obliger à demeurer seule avec le Bien-Aimé 201

61. 31 Novembre 1645 M 2 139 Nous sommes appelés à la conquête du royaume de Dieu. 203

62. Décembre 1645 Tout ce qui nous anéantit est bon et il n’y a rien de meilleur en la terre. 203

63. 20 Décembre 1645 M 1,15 (1.2.10) Une âme qui est une fois dans l’état du péché n’en peut jamais sortir d’elle-même. 206

64. Décembre 1645 L 1,24 Quand une âme bien disposée trouve un bon directeur, elle fait merveille. 207

65. 30 décembre 1645 M 1,1 (1.1.1) Sentiment du néant. 210

66. 13 Janvier 1646 LMB La maladie du cher Père 210

67. 16 Janvier 1646 M 2 104 (2.14.2) Dieu est en notre âme. Il s’y fait voir, Il s’y repose et s’y plaît. 211

68. 16 Janvier 1646 LMB En peine de notre très cher Père 212

69. 10 Février 1646 LMB Fièvre de notre cher Père 213

70. 16 Février 1646 LMR Il y a crainte de mort 214

71. 26 février 1646 LMJ Saint Maur les Paris La riche nuit qu’il reçut à Saint-Maur 215

72. 10 Mars 1646 L 1,28 L’on ne manque jamais de trouver pleinement Dieu quand on a perdu toutes les créatures. 216

73. 23 mars 1646 L 1,29 L’Esprit de Dieu aime l’ordre et la sainte discrétion. 218

74. 26 Mars 1646 LMB Tristes nouvelles 220

75. 28 Mars 1646 LMB -- le sacrifice de notre saint Père est consommé 221

76. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à notre révérende Mère Institutrice [Mère Mectilde] réfugiée à Saint-Maur 222

77.  10 Avril 1646 LMB. Il est demeuré abject dans l’esprit de quelques-uns. 223

78. 16 Avril 1646 LMJ. Effort pour nous avoir quelques-uns de ses écrits 225

79. 26 Avril 1646 LMB Au nombre de ses bons protecteurs. La privation de ces écrits… 227

80. 11 Mai LMB. j’ai besoin de votre secours 229

81. 12 Mai 1646 LMB. Sur son tombeau, je ne l’y trouvais point, mais toujours dedans Dieu 230

82. 15 Mai 1646 RMB. Je ne puis écrire au révérend Père Elzéar sans avoir où j’adresserai mes lettres. 232

83. 5 Juin 1646 RMB. Me fortifiez de votre secours aux pieds de Dieu et de notre saint Père. 233

84. 24 Juin 1646 RMR Imprimer quelque écrit de notre bienheureux Père 234

85. 7 juillet 1646 RMB Une telle captivité et impuissance 235

86. 28 Juillet 1646 RMB Imiter Grégoire Lopez 236

87. 1646 L 2,43 Aimons si fortement l’Amour que nous vivions et mourions d’Amour. 238

88. 21 Août 1646 RMB Nouvelles d’une félicité éternelle 240

89. 5 septembre 1646 L 1,34 La perte des créatures 242

90. 26 Septembre 1646 RMR J’ai reçu les cahiers 246

91. 5 Octobre 1646 RMR J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. 246

92. 23 Octobre 1646 RMB Plus de quatre heures d’oraison solitaire. Rambervillers 247

93. 6 Novembre 1646 RMB Ni grâce, ni capacité pour être supérieure 253

94. 10 Novembre 1646 RMB Mille fois mieux un petit coin dans mon état d’abjection 255

95. 17 Novembre 1646 RMR Un refuge pour nos Sœurs près de Caen 256

96. 14 Décembre 1646 RMB Je doute si nos Mères me donneront liberté d’y être retirée. 258

97. Janvier1647 L 1, 37 J’ai été dans des oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient très fort. 263

98. 18 Janvier 1647 RMB Votre silence a été bien long ; votre fièvre en a été la cause 266

99. 4 Février 1647 L1, 57 Je reçois des nouvelles lumières, et de nouvelles forces pour aller promptement au dernier état que Dieu me prépare. 268

100. 15 février 1647 L 2, 35 Soyez donc comme une petite boule de cire entre ses mains, et soyez contente de ses divines dispositions. 272

101. 16 février RMB Il faudra souffrir par notre retour à Rambervilliers 279

102. 26 février RMB Vous êtes encore nécessaire pour sa gloire 280

103. … Je vous dis en toute simplicité que ma santé est très bonne 282

104. 1er mars 1647 M 2,44 (2.7.10) Il faut aspirer aux pures vertus. 284

105. 1er mars 1647 M 2,45 (2.7.11) Vertu 284

106. Mars 1647 L1 La solitude est bonne, mais le Calvaire est préférable. 285

107. 27 Février LMJ 287

108. 1er Avril 1647 LMR Consoler nos Mères de Lorraine 287

109. 7 Avril 1647 LMR Écrits de la bonne âme 288

110. 1647 L 1,35 Le parfait abandon qui rend l’âme toute simple. 290

111. 3 mai 1647 LMB M’anéantir à Caen 292

112. 25 mai 1647 LMB J’ai tant d’affaires 294

113. 2 Juin 1647 L 2,15 La vie présente fournit les occasions d’un continuel sacrifice. 295

114. 15 Juin 1647 LMB Pour ce qui est de nos habits, je ne prendrai qu’une robe 297

115. 15 juin 1647 L 2,36 Former Jésus-Christ dans les cœurs. 298

116. Août ou juillet (P 101) 1647 LMB Il me semblait que j’étais dans mon centre 300

117. 12 décembre 1647 LMB Meilleure santé 301

118. L 2,47 Ma volonté me paraît perdue dans celle de Dieu. 302

119. 25 Juin 1648 LMB Donner de vos nouvelles 303

120. 19 Août 1648 LMB Maladie de Bernières 305

121. 24 août 1648 LMB Meilleure santé… 306

122. 7 Septembre 1648 LMB Une diversité de petites affaires 307

123. 10 Septembre 1648 LMB 308

124. 28 Septembre 1648 LMB 309

125. 8 Octobre 1648 LMB 310

126. 26 Octobre 1648 LMB Mauvaises nouvelles de Lorraine 312

127. 5 Novembre 1648 LMB 313

128. 7 Décembre1648 LMB Par les ténèbres et par la pauvreté 314

129. 15 Décembre 1650 L 2,53 Il faut obéir à Dieu et vous perdre pour Lui et en Lui entièrement. 316

130. 14 Février 1651 L 1,39 Il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie. 319

131. 10 mai 1651 J’ai appris les discours que le père N. a fait de vous et de moi, et qui vous cause tant d’abjection. 321

132. 29 juin 1651… au reste ma très chère sœur 324

133. 1651 L 3,49 Ce riche néant dans lequel on trouve tout. 325

134. 1651 L 2,54 -- Dieu seul doit suffire à une âme morte et anéantie… 326

135. 26 Juillet 1652 LM à M. Boudon 329

136. 2 janvier 1653 LMB Monsieur Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, grand serviteur de Dieu, ami de notre très saint et très digne Père Chrysostôme 332

137. 9 janvier 1653 L Ne pas tant vous occuper à l’extérieur que vous ne donniez pour l’intérieur 335

138. 19 Janvier 1653 L 2,20 La voie de pure souffrance est la meilleure. 337

139. 10 Février 1653 M 2 172 Cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même. 339

140. 23 février 1653 L 3,21 Continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui. 340

141. 3 Mars 1653 L 2,21 C’est au Saint Esprit à qui vous devez demander direction et conduite. 341

142. 24 Avril 1653 L 3,29 Qui vit en Dieu seul, voit en Dieu ses amis. 343

143. 20 mai 1653 LM à M. Boudon 345

144. 1er Juillet 1653 L 3,42 Demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté. 347

145. 9 Août 1653 LMB J’ai mis en mains de Monsieur Boudon… 348

146. 4 Septembre 1653 L 1,46 Dans la direction ne pas contraindre les âmes. 349

147. Avant février 1654 LMB 350

148. 22 Mars 1654 L 3,33 C’est une grande richesse que la pauvreté intérieure. 352

149. 29 Mars 1654 L’esprit de notre petit Ermitage. 355

150. 13 Mai 1654 L 3,6 Il n’y a qu’à Le laisser faire. 359

151. 21 Août 1654 LMB Je vous reproche votre infidélité de n’être point venu à Paris avec Monsieur Bertaut 363

152. 15 septembre 1654 MB sur le père Eudes et Marie des Vallées [extraits] 364

153. 17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi 365

154. 14 Octobre 1654 L 2,39 Comme une petite étable de Bethléem. 368

155. 20 Octobre 1654 L 2,25 Un abrégé de la voie mystique. 369

156. possible pour aller vous voir cet été prochain 376

157. Janvier 1655 Extrait d’une lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère 377

158. Fin janvier 1655 J’attendais le retour de Mr de Montigny 377

159. 2 février 1655 L 2,40 Ce qui attire Jésus dans les monastères. 378

160. 27 Septembre 1655 L 3,27 Demeurer en Dieu et y vivre c’est un Paradis. 387

[1656] 389

161. 3 Janvier 1656 L 3,13 Perte de l’âme en Dieu, la comparaison d’une rivière 389

162. 4 Août 1656 L 3,58 Quand Jésus, Soleil éternel, se lève au fond de l’âme. 393

163. 20 Novembre 1656 L 3, 36 Que nous soyons un jour tous fondu en Jésus. 396

164. 21 Novembre 1656 L 3,37 Le procédé simple et pauvre de Jésus-Christ. 401

165. 23 Janvier 1657 L 3,15 De l’anéantissement mystique. 402

166. 9 Avril 1657 L 3,35 Tournez votre âme du côté de la confiance en Dieu. 404

167. 9 Avril 1657 L 2, 24 C’est Dieu seul qui fait cet ouvrage. 406

Mr de Bernières à Mr Bertot 412

Correspondance 412

31 Mai 1645 L 1,18 Le Cœur seul de Jésus-Christ me pourrait suffire de lecture et de conférences. 412

4 juillet 1645 L 1,19 Cinq ou six personnes de rare vertu. 414

3 octobre 1645 L 1,21 Ce qui vient de la Providence est bien meilleur pour notre perfection, que ce que nous choisissons. 416

1646 L 1,58 La seule vie en Dieu par un abandon et un écoulement en Lui m’est douce. 418

5. À son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme. 419

23 Août 1653 L 3,32 La vraie oraison c’est Dieu même en l’âme. 420

7. Au même, où il déclare…. 423

17 Septembre 1654 L 3,55 Le seul appui est la pure foi 423

17 Octobre 1654 L 3,5 Autant on est détaché de toute choses, autant on est disposé à être uni à Dieu. 426

L 3,61 Quel bonheur c’est de jouir de Dieu dans le centre. 428

11 Mars 1655 L 3,59 Ce Jour d’éternité est un jour de vérité 430

14 Septembre 1656 L 3,25 Tant de goût et de saveur à être anéanti. 431

10.Au même, sur les richesses du parfait anéantissement. 435

21 Janvier 1657 L 3,31 Les biens qu’apporte cette sorte d’oraison sont innombrables 436

1 Juillet 1658 L 3,45 Vous êtes en chemin vers un pays qu’on appelle le néant. 439

7 Octobre 1658 L 3,48 Quand Dieu se manifeste Lui-même et révèle, ô quelle perte ! Quel anéantissement dans une âme ! 441

10 Octobre 1658 L 3,44 Dieu écoulé dans votre fond sollicite et tire votre âme de passer du rayon en Lui seul. 446

31 Octobre 1658 L 3,50 Une différence très grande entre la lumière du rayon et la lumière du centre 450

12 Janvier 1659 L 3,46 C’est le trésor des trésors de se perdre en Dieu. 454

24 Janvier 1659 L 3,43 Le seul ordre de Dieu nous donne Dieu seul. 458

Mère Mectilde à des compagnes et compagnons 461

Marie de Châteauvieux (~1604-1674) 461

Élisabeth de Brême, la Mère Benoîte de la Passion (1607-1668) 471

Correspondance de Mectilde avec la Mère Benoîte 475

Correspondance avec Épiphane Louys, confesseur et collaborateur 486

Dorothée de Sainte Gertrude, Catherine-Dorothée Heurelle 488

Épiphane Louys, abbé d’Estival (1614-1682) 491

Correspondance avec Mère Benoîte et ses dirigées 494

Une amie & des moniales 505

Catherine de Rochefort (1614-1675) 505

Jacqueline Bouette de Blemur (1618-1696) 521

Gertrude de sainte Opportune [Cheuret] 524

Marie de saint François de Paule [Françoise Charbonnier] (-1710) 530

Madame de Béthune (1637-1669) 538

Présentation 538

1683-1686 540

1688 546

1689 549

Mère Marie de Saint-Placide (-1730) 551

M. de Bernières & Monsieur Bertot 561

Mère Mectilde & Monsieur Bertot 567

De l’Hermitage du saint Sacrement, le 30 juillet 1645. 567

Mectilde écrit à son amie mère Benoîte de la Passion : 568

Benoîte de la Passion s’inquiète  569

Deux ans plus tard, Mectilde écrit à Benoîte 569

Mectilde écrit à une religieuse de Montmartre au sujet de la mort du frère de leur abbesse 569

Mectilde écrit à la mère saint Placide 570

La mère Catherine de Jésus  écrit le 24 octobre 1702 : 571

Mr Bertot dirige Madame Guyon 573

Monsieur Bertot, directeur mystique. 574

De J. Bertot. 1672. [3,67 DM] 575

De J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,06 DM] 591

De J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,25 DM] 594

De J. Bertot. Avant octobre 1674 ? [2,26 DM) 596

À J. Bertot. Avant octobre 1674 ? [DM] 603

De J. Bertot. Avant octobre 1674 ? [2,28 DM] 603

À J. Bertot. Avant octobre 1674. [2,29 DM] 606

De J. Bertot. Avant octobre 1674. 607

Réponse à la lettre de Madame Guyon. 607

De J. Bertot. 1674 ? [2,58 DM] 610

De J. Bertot. Avant juillet 1676 ? [2,30 DM] 611

De J. Bertot. Avant juillet 1676. [2,56 DM] 617

De J. Bertot. 22 mars 1677. [A.S.-S.] 619

De J. Bertot. Avant 1678 ? [2,57 DM] 620

De J. Bertot. Avant 1678 ? [2,59 DM] 623

De J. Bertot. Avant 1678 ? [2,60 DM] 624

De J. Bertot. Avant 1678 ? [2,61 DM] 626

À J. Bertot. Avant 1678 ? [2,68 DM] 630

De J. Bertot en réponse. 1678 ? [2,69 DM] 632

De J. Bertot en réponse à six questions1. 1678 ? [2,70 DM] 634

De J. Bertot. 1678 ? [3,32 DM] 644

De J. Bertot. 1678. [3,33 DM] 649

À J. Bertot. Avant avril 1681. [DM « Lettre à l’auteur »] 653

De J. Bertot en réponse. Avant avril 1681. [3,66 DM] 655

À J. Bertot. Avant avril 1681. [DM « Lettre à l’auteur »] 658

De J. Bertot en réponse. Avant avril 1681. [3,68 DM] 660

À J. Bertot. Avant avril 1681. [4,32 DM] 661

De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,33 DM] 661

De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,34 DM] 665

« Onze dernières lettres de M. Bertot dans le même ordre à une même personne.  Avant avril 1681. » 667

[1ere] De J. Bertot. [4,70 DM] 667

[2e] De J. Bertot. [4,71 DM] 669

[3e] De J. Bertot. [4,72 DM] 669

[4e] De J. Bertot. [4,73 DM] 671

[5e] De J. Bertot. [4,74 DM] 672

[6e] De J. Bertot. [4,75 DM] 673

[7e] De J. Bertot. [4,76 DM] 674

[8e] De J. Bertot. [4,77 DM] 675

[9e] De J. Bertot. [4,78 DM] 676

[10e] De J. Bertot. [4,79 DM] 677

[11e] De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,80 DM] 679

De J. Bertot. Avant avril 1681. [4,81 DM] 680

L’influence du P. Maur de l’Enfant-Jésus. 687

21 Lettres du P. Maur de l’Enfant-Jésus. 691

[1re] Du P. Maur. fin 1670 ? 691

[2e] Du P. Maur. 1673 ? 693

Tandis que chacun fait son petit établissement spirituel, il faut s’abandonner et mourir à soi-même. 693

[3e] Du P. Maur. 1673 ? 695

L’état de néant et d’extrême abandon et pauvreté est le fondement sur lequel Dieu a dessein d’établir votre perfection. 695

[4e] Du P. Maur. 1674 ? 698

Ce ne sont pas nos efforts mais Sa divine opération qui nous fait atteindre à Dieu. 698

[5e] Du P. Maur. 1674 ? 700

Sur l’indifférence surnaturelle. 700

[6e] Du P. Maur. 1674 ? 701

[7e] Du P. Maur. 1674 ? 701

[8e] Du P. Maur. 1674 ? 701

[9e] Du P. Maur. 1674 ? 701

[10e] Du P. Maur. 1674 ? 702

Demande de nouvelles, et encouragement à répondre à Dieu qui nous attire. 702

[11e] Du P. Maur. 1674 ? 703

Pas d’efforts propres, mais se laisser anéantir. Dieu nous déiformera. 703

[12e] Du P. Maur. 1674 ? 704

Ce n’est point à la créature de vouloir choisir son chemin. 704

[13e] Du P. Maur. 1674 ? 706

Dans les angoisses intérieures se laisser aller où Dieu nous conduit. 706

[14e] Du P. Maur. 1674 ? 707

État passif du dépouillement. 707

[15e] Du P. Maur. 1674 ? 710

Se laisser perdre dans notre désert. 710

[16e] Du P. Maur. 1674 ? 711

S’abandonner entre les bras de Dieu. 711

[17e] Du P. Maur. 1675 ? 712

L’abandon entre les mains de Notre Seigneur, seul appui. 712

[18e] Du P. Maur. 1675 ? 713

[19e] Du P. Maur. 1675 ? 713

Laisser détruire puis édifier le tabernacle de Dieu. 713

[20e] Du P. Maur. 1675 ? 715

Traverser le désert. 715

[21e] Du P. Maur. 1675 ? 716

Ne s’accrocher à rien sinon à Dieu. 716

Père Lacombe & Madame Guyon 718

1. [DE MADAME GUYON] AU PÈRE LACOMBE 1683. 718

. [DE MADAME GUYON] AU PÈRE LACOMBE. 28 février (?) 1683. 719

. DU PÈRE LACOMBE À MADAME GUYON. 1683. 725

DU PERE LACOMBE. 28 janvier 1693. 726

AU PERE LACOMBE. 1693 (?) 727

Annexes 730

Annexe. Liste chronologique de membres ou de sympathisants de la Voie : une équipe ? 730

Discussion 731

Annexe. Les enfants Colbert 732

Annexe. Les enfants Mortemart 733

TABLE DES MATIERES 734

TABLE RéDUITE 744

Styles 746

fin 746

Suivent des passages relevés en vue d’une future anthologie 748

Il s’agit de la mise en « notes de fin » de relevés. LO place les notes de fin ...à la fin sans pagination. 748

Soit ~37 pages A4 non numérotées 748




TABLE RéDUITE


Table des matières

Présentation générale 5

Les directions de Bernières et de Mectilde par le P. Chrysostome 17

Conseils d’une grande Servante de Dieu appelée Sœur Marie des Vallées, 65

« Frère Jean » de Bernières, confident puis directeur de Mectilde, un choix 81

M. de Bernières et Mère Mectilde, relevé complet 106

[1643] 109

[1644] 155

[1656] 389

Mr de Bernières à Mr Bertot 412

Mère Mectilde à des compagnes et compagnons 461

Une amie & des moniales 505

M. de Bernières & Monsieur Bertot 561

Mère Mectilde & Monsieur Bertot 567

Mr Bertot dirige Madame Guyon 573

L’influence du P. Maur de l’Enfant-Jésus. 687

Père Lacombe & Madame Guyon 718

Annexes 730

TABLE DES MATIERES 734

TABLE RéDUITE 744

fin 746

Suivent des passages relevés en vue d’une future anthologie 748



Styles

Style de paragraphe par défaut (et TXT PPL etc) = Garamond gras 10 pts, 0.2 cm au dessus, i simple, justifié

Note de bas de page = maigre 10 sans retrait

EXPLIC = avec retrait

Cit 12 ital (au sein d’une explication]


© 2023.

Licence Creative Commons
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fin

Garamond 10 pts gras /maigre – interligne simple

( i 0,38 Bertot > - 20 pages = inutilisé pour ce tome I, utilisé pour le tome II)

Passage relevés en vue d’une anthologie = notes de fin infra










Suivent des passages relevés en vue d’une future anthologie





Il s’agit de la mise en « notes de fin » de relevés. LO place les notes de fin ...à la fin sans pagination.

Soit ~37 pages A4 non numérotées 1262



1 Nous avons repéré deux filiations en terres chrétiennes qui précèdent la présente : flamande illustrée par Ruusbroec, des deux Hadewijch à la devotio moderna ; espagnole illustrée par Jean de la Croix, de Teresa à Quiroga.

2 À retrouver dans des fonds de bibliothèques inexplorés ? et de même pour deux Anonymes « perdus » livrant la suite de correspondance Guyon-Fénelon.

3 Puis l’anglais le remplace – sans l’égaler de notre point de vue intérieur certes ‘Traditionnel’. Ce qui semblait imprévisible aux lettrés de la fin du dix-huitième siècle et au début du suivant ! Tandis que l’italien Leopardi se désespère d’une prochaine domination française dans son Zibaldone, les nobles allemands et russes conversent encore en notre langue.

4 Lettres des dirigés.

5 Cela n’a toutefois pas empêché son affadissement aux siècles suivants. Après Poiret et Dutoit il s’agit d’y remédier.

6 cité supra: “7.L’histoire de ces sauvetages reste à conter : Bernières préserve « notre bon père » Chrysostome, la sœur Jourdaine de B. préserve son frère, Guyon préserve Bertot, Poiret préserve (tout !) Guyon, les bénédictines « filles » de Mectilde sauvent cette dernière (avec une pincée de Bernières). Cas unique d’une « conspiration » réussie : le « devoir de mémoire » est accompli en réponse typique d’une minorité persécutée.”

713 mai 1644 LMJ À Jourdaine .Sur Mere Benoîte : « Entre autres choses, il m’a parlé de certains degrés de la parfaite abjection que notre bon Père Chrysostome a fait depuis peu, mais ils ne sont imprimés. Lui ayant dit que j’avais un imprimeur à ma liberté il m’assura qu’il me les enverrait avec la beauté divine et quantité d’autres choses, je ne sais s’il en a perdu le souvenir. Au temps qu’il pourra appliquer son esprit à ces choses, je supplie votre bonté de lui en parler. » 

8 L’impression des Divers exercices de piété et de perfection... a lieu à Caen très certainement grâce au bon soin de Bernières, animateur de l’Ermitage de Caen.

9 La multiplicité des éditions des Chrétiens peut heureusement se rattacher à trois « familles » : Intérieur Chrétien de 1659, Chrétien Intérieur « primitif » de 1660 avec adjonction de Pensées en 1676, Chrétien Intérieur « tardif » de 1676. Au sein de chaque famille, les variations entre rééditions sont mineures.

Par contre, les trois familles de Chrétiens se distinguent entre elles très largement. En témoignent en premier lieu de considérables différences de taille : on passe de ~170 000 caractères (évaluation brute, espaces compris) pour L’Intérieur Chrétien de 1659 signé Charpy « assisté » très probablement par d’Argentan, à ~770 000 caractères pour Le Chrétien Intérieur « primitif » en huit livres (1660) signé « Un Solitaire » qui n’est autre que le même d’Argentan, enfin à ~1 200 000 caractères pour Le Chrétien Intérieur « tardif » en deux tomes et dix livres, de 1676, signé nommément par ce dernier !

10 Avertissement [P. Poiret] [à l’édition du Directeur mistique] : “Toutes les pièces qui composent cet ouvrage ont été imprimées sur des copies très fidèles, collationnées sur les originaux avec tout le soin possible ; et une grande partie en a été revue par Madame Guyon elle-même. [notre soulignement]. Pour ceux qui souhaiteraient de savoir quelques particularités de la vie de Monsieur Bertot, ils en trouveront le précis dans un petit mémoire qui renferme tout ce que l’on a bien pu découvrir, et qu’on joint ici mot à mot comme il nous a été communiqué:

‘Monsieur Bertot était natif du diocèse de Coutances en Normandie, où il fut fait prêtre. Il était grand ami de feu Messire (vii) Jean de Bernières Louvigny trésorier de France à Caen, si connu par ses œuvres spirituelles, qui mourut en odeur de grande piété le 13 mai 1659. Après la mort de ce cher ami, qu’il regardait comme son Père spirituel, il s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de religieuses. Plusieurs personnes de considération de l’un et de l’autre sexe [et même quelques-uns qui étaient engagés dans des charges importantes tant à la cour qu’à la guerre] le consultèrent pour apprendre de lui les voies du salut, et il tâcha de les aider par ses instructions et par ses lettres. Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des religieuses bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris, où il est resté dans cet emploi environ 12. (viii) ans jusqu’à sa mort.’ ”

11 Avertissement [P. Poiret] [à l’édition du Directeur mistique]: Les œuvres de Monsieur de Bernières ont été reçues avec tant d’estime de tous ceux qui goûtent les voies intérieures et la vie de l’esprit et de la foi, qu’on peut se promettre que les écrits et les lettres de Monsieur Bertot, son ami intime et son Fils spirituel, qu’on donne ici au public, ne pourront avoir de mauvais succès ; puisqu’ils enseignent la même doctrine, et ne marquent pas moins la solidité de ses lumières et de ses expériences dans les voies de l’oraison, surtout dans celle de l’oraison passive en pure et nue foi, avec les beaux talents qu’il avait reçus de Dieu, pour y bien acheminer les âmes capables de ces grâces (ii) pour y animer et affermir celles qui y sont déjà entrées, et pour préserver les une et les autres de toute illusion.

Ceux qui auront vu l’histoire de la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, y auront remarqué sans doute que notre auteur a été son directeur presque durant tout le temps que le divin Amour la conduisit par les voies les plus dures et les plus rigoureuses pour lui faire trouver la vie ressuscitée en Dieu par le moyen d’assurer de la croix et de la mort entière.

12 Isaac Dupuy figure méconnue, est le copiste à la longue vie qui devint la “mémoire” quiétiste. Gentilhomme de la manche cassé par Louis XIV, il fut recueilli par l’Archevêque à Cambrai. On se reportera à Irénée Noye, Etat documentaire des manuscrits des oeuvres et des lettres de madame Guyon, dans Madame Guyon, Jérôme Millon, 1997, 51-62. Voir aussi cité infra notre “HH13 Biographie & Etudes revu”, “Relation par Isaac Dupuy”, 218-295.

13 Elle eut prémonition d’une telle sauvegarde de ses écrits. On se reportera au relevé bibliographique des éditions de Madame Guyon par Pierre Poiret dans notre / HH Série Madame Guyon /”HH13 Biographie & Etudes revu”, “Accès à l’oeuvre”, 172-207. On sait la difficulté rencontrée par le pasteur Poiret pour éditer la Vie par elle-même, témoignage jugé peu hagiographique par les disciples - dont et surtout par “le chevalier” Ramsay.

14 Ici 4,0 millions de caractères pour 700 pages “in-folio” A4.

15 Eventuellement on peut grossir le corps 10.0 points en 10.5 mais au-delà l’usage de gras devient lourd à l’oeil, ceci même en élégant Garamond. On est limité à 800 pages sur l’éditeur en ligne économique lulu.com. Coût modéré < 20 euros 2022 par tome.

16 Voir tome “Correspondance III Chemins mystiques”, Champion, 2005.



17 Divers exercices de piété et de perfection, Composés par un Religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des Âmes, à Caen, Chez Adam Cavelier, 1654. — L’ouvrage est rare. Un seul exemplaire s’avère complet [l’image gravée du franciscain Chrysostome de Saint-Lô du Tiers Ordre Régulier franciscain a été retirée de l’exemplaire de la B.N.F]. Il appartient à la B.M. de Valognes, Cotentin. Photographié, il est disponible dans notre base mystiques.

Bernières n’y n’apparaît nulle part nommément, humilité oblige! Ce qui le concerne directement apparaît en fin de volume sous une pagination propre : ajout tardif ? En tout cas c’est certainement lui qui régla l’édition caennaise.

Consultez Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646), Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise, Fondateur de l’École du Pur Amour, Dossier de sources transcrites et présentées par Dominique Tronc. Lulu.com, 2017. Il contient de larges extraits prélevés dans les sources qui nous éclairent sur les débuts de «l’Ecole du Cœur».

Je reprends les transcriptions opérées à partir de mes relevés photographiques par moi-même ou par Dom Éric de Reviers, o.s.b. Ce travail où les lettres de Bernières annotées en priorité par le Chrétien intérieur - approche qui s’impose d’un auteur par lui-même ou du moins par ce qui fut édité sous son nom - a été mené sur vingt ans par Dom Eric. Il est heureusement sous presse fin 2024 chez l’éditeur Honoré Champion : Jean de Bernières et l’Ermitage de Caen, une école d’oraison contemplative au XVIIe siècle […], deux tomes.

18 Tradition maintenue tout au long de la filiation : Bertot sera exigeant auprès de la jeune madame Guyon...

19 Numéro de lettre suivi de son incipit.

20 Page de la source (1654) [entièrement transcrite, disponible en dossier Chrysostome sous lulu.com]. Soulignons qu’il s’agit de la troisième (!) pagination de l’ouvrage caennais.

Car sous son titre principal Divers exercices de piété et de perfection couvrant les pages 1 à 212, suivent (sans annonce en titre) Divers traités spirituels et méditatifs, pages 214 à 324, suivi à leur tour d’un Cinquième et dernier Traicté, pages 1 à 136; Ce dernier traité comporte (entre autres) l’initiation de Bernières - dont la page 78 que nous venons de transcrire en petites capitales “1. Lettre. J'ai lu et considéré la vôtre…”

Monsieur de Bernières s’est particulièrement bien caché ! Alternativement : les imprimeurs et les relieurs étant des métiers distincts, les relieurs assemblaient successivement au fil des besoins un fond imprimé et/ou par lots divers...

21 Les notes de fin sont nos relevés de passages appréciés qui figurent après la table générale des matières en pages non numérotées dans le dossier cité Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646) […], Lulu, 2017.

22 Abjection au sens utilisé au début du Grand siècle, perdu depuis. Voir Littré  2e sens : “Terme de dévotion. Humiliation profonde devant Dieu.”

23 V. Lettre du 21 janvier 1646 : «Allons donc à ce qui est plus de Dieu, mais sans vues humaines. Et pour ce sujet, ne consultons touchant notre conduite intérieure que les vrais serviteurs de Dieu. Car il est des directeurs trop humains et sensuels. Tout le monde se mêle d’être directeur et d’être médecin ». 

24 «Double vocation au prochain», «vous défaire prudemment…», «premier pauvre» : parmi indices confirmant Bernières comme le dirigé. On trouvera confirmation par la référence à sa «seigneurie» en fin de lettre huitième.

25 Ce paragraphe fait penser à Marie des Vallées souvent consultée, N. pourrait être le P. Eudes.

26 v. lettre du 15 août 1643, “Hélas! Je vois bien clairement mon double néant, ma bassesse et mon peu de vertu, ma mauvaise nature et mon éloignement extrême de la vie surhumaine. [...] Après, ceci écrit, j’ai lu le dernier chapitre du neuvième livre de Monsieur de Genève, lisez-le et remarquez que Judith demeura vêtue de deuil, etc. : “Ainsi nous devons demeurer paisiblement revêtus de notre misère et abjection parmi nos bassesses et faiblesses, jusques à ce que Dieu nous élève à la pratique des excellentes actions.” Si je ne suis pas dans l’union, il faut aimer l’abjection. Enfin il se faut dénuer de toutes affections petites ou grandes. Ô que le dénuement parfait est rare! Et que de douleurs on sent avant que d’être écorché tout vif comme Saint Barthélemy! Vous ne vous étonnerez pas si je me plains un peu, et si je sens ma peau. Je bénis Dieu de tout mon cœur, et pour vous et pour moi, de tous les sujets de dépouillement qui nous arrivent”.

27 ravissant : rapide, impétueux (Godefroy)

28 Saint Jean Eudes?

29 On est en droit de ne pas partager cet «esprit du temps» même repris par Chrysostome.

30  manquent 1. et 2.

31 [sic], vérifié dans la source de 1654 “Divers exercices… c4337 (Photos base DT, sous /.../Chrysostome.

32 Une terre appartenant à Bernières de Louvigny. — On sait que ce dernier se ruina pour donner : par exemple pour la Nouvelle-France, voir les témoignages de Marie de l’Incarnation des lettres 66 et 143 dans l’édition Oury.

33 Saint Bardon (980-1053) devenu archevêque de Mayence, fêté le 10 juin.

34 S’agit-il de la fondation de Jean Eudes?

35 [sic] : le 3point qui précède, «… il me vint en l’esprit que le soleil entrant dans un cachot puant…»

36 Conformément à la représentation médiévale du monde.

37 [sic], supra le «1.» manque.

38 L’exemplaire de la bibliothèque d’un ancien couvent du Cotentin, indiqué par cachet relié pleine peau intitulé Exercices de piété et de perfection cote C 4837, actuellement conservés dans la bibliothèque municipale de Valognes, détaillé supra en début de ce dialogue.

39 Lettre à Bernières du 30 juin 1643. T[ourcoing] tome 4, p. 69. Ce tome 4 fait partie de la collection des monastères Arras-Tourcoing (copies de sources réalisées pour Mgr Hervin, l’auteur d’une excellenteVie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement […], 1883) ; aussi P[aris] 101, 136.  

40 Mise en italiques des lettres de la dirigée.

41 Les mystiques sont discrets ; leur rencontre est souvent le fait d’une introduction par un de leurs dirigés qui aimerait partager sa chance lorsqu’il rencontre un ami éprouvé.

42 P[aris] 160, 228 ; T[ourcoing] 4, 617 sq. — “Chrysostome répond aux questions posées dans ce mémoire.” (Transcription de ce ms. au monastère des bénédictines de Rouen, dossier intitulé « Père Jean Chrysostome de Saint-Lô »). - Ce dialogue entre dirigée et directeur mystique nous apparaît si important que nous l’avons comparé - et corrigé - par la source T4.

43 T 4, 619 (Au lieu de « qu’elle [reçoit] de Dieu) ».

44J’indique ici sous une forme condensée deux sources ! il s’agit toujours du ms. T[ourcoing]4 mais ici précédé de la référence [DSCF]2664 de la photo pertinente correspondante dans ma base de données “/.../ MECTILDE/ MSS / TourcoingArras T1-4/ vol 4 de Bernières p.1-835/ DSCF2664”. Car un chercheur futur n’aura probablement à disposition que cette base informatique ! Source décrite dans le fichier “/MASTER/! F Mectilde = archives.odt”.

Car la suite des propositions du dialogue Mectilde-Chrysostome sont très intéressantes d’un point de vue “initiation intérieure” en débordant une appréciation limitée à une “qualité mystique”. En plus Chrysostome joue ici “coup double” en prenant pour intermédiaire M. de Bernières qui fut approché et conquit une Mectilde en perdition au moins physique comme on va l’apprendre plus bas en réponse à la dernière 17e proposition. On rencontre ici l’embranchement dans la filiation : Chrysostome > Bernières et Mectilde !



45 Mère Benoîte de la Passion.

46 Du ms.

47 T 4, 637.

48 P160, 241 a ; T 4, 649 ; P 101, 180.

49 “dévotion” en correction au crayon en page paire verso qui fait face au feuillet page impaire. Je préfère “vocation” du texte d’origine.

50 “du silence” corrigé en “et le silence”. - Ne disposant que des photos page après page j’ai dorénavant omis ces correction crayon du manuscrit d’écriture assez récente propre au dix-neuvième siècle… Un futur éditeur, allant au-delà de ma base MECTILDE consultera le fond immense des mss. de l’Ordre fondé par Mectilde, pour comparer plus précisément P[aris] à T[ourcoing], aidé du “Fichier Central” . V. Les amitiés mystiques de Mère Mectidle […], Parole et Silence 2017, Histoire des transmissions, pp. 317 sv.

51 « ce divin » : P 101, 182.

52 « Bien avare à qui Dieu ne suffit » : la célèbre devise de madame Acarie. Il faut, dit saint Augustin « qu’une âme soit bien avare, à qui Dieu ne suffit pas » (Enarratio III in Ps. XXX, n.4). Elle est souvent reprise par Mectilde avec des variantes : « Celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit » en réponse au P. Chrysostome, P 101, 183 ; « Trop est avare à qui Dieu ne suffit », lettre à Madame de Châteauvieux, Documents Historiques D. H., 191, 5e lettre, F. C., 1576 ; « Ô que trop est avare à qui Jésus ne suffit pas dans la sacrée Eucharistie », Retraite de 1662, D. H., 128 ; « Véritable Esprit », I, 26, édition de 1864 ; « Le langage des mystiques… » in N 249 [et non N 248], 200.

53 Repère : T 4, 659.

54 Les additions sont mises entre crochets.

55 P 101, 189, fin de la réponse du Père Jean Chrysostome.

Prennent suite par la même copiste de lettres à M. de Montigny rédigées ~ 1654 - de moindre intérêt intérieur. Je n’ai pas revu sérieursement le “T4” rouge titré sur tranche “LA R.M. MECTILDE / M. DE BERNIèRES / 4”.

Ce tome de ~800 grandes pages est l’un des nombreux de la série T[ourcoing] – Voir ma base MECTILDE // TourcoingArras / ! Liste 2002 / trois photos prises à Rouen, armoire et deux pages d’inventaire rédigées par soeur Rozec par ailleurs autrice du chapirtre “Histoire des transmissions” in Les amitiés mystiques de Mère Mectilde […], op.cit. [n. fil d’Arianne].

56 Ces Conseils précédés de l’indication « ADDITION », figurent à la fin du tome II du Directeur mystique, publié près d’Amsterdam en 1726 par le cercle de Pierre Poiret, p. 407 et suiv. On indique entre crochets les folios de cette édition. Les quatre tomes du Directeur mistique sont consacrés à l’édition de l’œuvre de Jacques Bertot, disciple de Jean de Bernières, à quelques très rares exceptions près : cette ADDITION, 21 lettres de Maur de l’Enfant-Jésus (qui fut en rapport direct avec Madame Guyon), 21 lettres de Madame Guyon (elles concluent le tome IV et dernier, afin de faire apparaître Madame Guyon comme succédant à Monsieur Bertot dans la voie mystique). Ceci souligne l’importance exceptionnelle de Marie des Vallées aux yeux des maîtres successifs du cercle mystique normand.

57 Conseils… in La Vie Admirable de Marie des Vallées […], Sources mystiques, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 2013, pp. 645 sv.

58 Sous-titre de l’éd. Poiret. Il est précédé du paragraphe suivant : « Ces Conseils ont été donnés apparemment à Mr. de Bernières, (Voyez dans ses Œuvres spirituelles, II. Partie, Lettres XXX, Pour la vie Unitive,) ou à Mr. Bertot, (Voyez ci-dessus lettre XL, § 2, et lettre LXIV, §6) ou à quelqu’un de leurs amis, qui avaient tous une grande estime pour cette fille, et l’allaient voir ordinairement une fois par an. » Repris infra dans cette même longue note, avec citations : “Quant aux deux lettres...”

Une longue note attachée au titre livre quelques indications sur la servante de Dieu, extraites d’un Recueil curieux d’un grand nombre d’actions édifiantes…, rédigé par un chanoine de Liège, imprimé en cette même ville en 1696 : « C’était une pauvre fille païsane en Normandie, exercée au-dedans et au dehors par de grandes croix [suivent des indications sur “l’excès de charité” consistant à porter la peine de filles possédées, etc. […] M. de Renti […] fit un voyage de Paris en Normandie pour ce sujet […] Boudon Archidiacre d’Evreux, qui l’avait aussi visitée… » [texte complet dans notre édition Bertot Oeuvres complètes en cours.]

Dans la lettre signalée ci-dessus de Bernières à Bertot (voir au tome II de ses Œuvres spirituelles, Lettre 30 : à son ami intime, des opérations de Dieu en l’âme. Monsieur, Dieu seul, et rien plus…), il n’est pas fait allusion à Marie de Vallées mais le contenu est proche de celui des Conseils

Quant aux deux lettres de Bertot, voir notre choix de textes Jacques Bertot Directeur mystique, Toulouse, éd. du Carmel, 2005 — Lettre 2.40, §2 : « Soyez cruelle à vous-même, et j’espère de la bonté divine que jamais nous ne nous verrons sans un renouvellement spécial tant en vous qu’en N. car ne terminant point ce torrent impétueux des grâces divines que je vois venir sur vous autres, elles porteront grand effet pourvu que vos cœurs soit des vallées. Et remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme [sœur Marie des Vallées] très unie à Sa divine Majesté, savoir que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles. Heureuses et mille fois heureuses les âmes quand elles ont rencontré le trésor infini de la vérité, car elles sont en voie pour trouver les trésors des grâces infinies de Sa divine Majesté. Aimez donc en cette manière et ne cessez point d’aimer car jamais Dieu ne cessera de correspondre. Servez-vous de ce que votre chère âme expérimente pour voir la vérité de ce que je vous dis. »

Lettre 2.64, § 6 : « Quand une fois l’âme a trouvé le sentier de la divine Justice, elle ne marche plus, mais elle vole. Et sur ce sujet il faut que je vous dise ce que Dieu fit connaître à une personne qui est morte à présent, qui était un miracle de grâce, et qui avait pour partage la divine Justice dans un très grand degré de pureté dont les effets ont été surprenants en elle. Elle me disait que la Miséricorde allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent, mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargé de tout cela, marche d’un point si vite que c’est plutôt voler. »

59 Il faut être toujours en garde contre… (Trévoux, qui donne comme exemple : « Il faut se donner de garde des surprises des chicaneurs »).

60 Crochets de l’édition Poiret.

61 Note dans l’édition Poiret : Je dors et mon cœur veille, Cant. 5, 2.

62 M. de Noailles ?

63 Accord pluriel avec « mon état précédent… et les autres choses qui accompagnent tels états ».

64 Communication mystique.

65 M. de Bernières et Madame de Noailles.

66 En corps réduit!

67 Rencontres autour de Jean de Bernières…, op. cit. Contribution de B. Pitaud ; « La correspondance spirituelle entre Jean de Bernières et Mère Mectilde du Saint-Sacrement », 173-269, [comporte deux parties, analytique (par années), puis synthétique (l’évolution spirituelle) reprise ici].

68 Rencontres…, « La filiazione Bernières — Bertot — Catherine Mectilde de Bar », 271-310. — De la même sœur Annamaria : Il Libretto di Catherine Mectilde de Bar per le sue Benedittine, Le véritable Esprit des religieuses Adoratrices perpétuelles du Très-saint Sacrement de l’Autel (1684-1689), Facoltà Teologica dell’Italia settentrionale, Milano, 2011 (le titre neutre de cette « Dissertazione » cache une étude de la mystique Mectildienne vécue par ses filles d’hier et d’aujourd’hui).

69 L. à Rocquelay du 13 novembre 1643 ; T 4, 81.

70 L. à Bernières du 15 novembre 1643 ; T 4, 85.

71 L. à Bernières du 28 novembre 1643 ; T 4, 91.

72 L. à B. du 1er décembre 1643.

73 L. à R. du 25 janvier 1644 ; T 4, 101.

74 L. à B. du 15 février 1644 ; T 4, 103. — Depuis 1639, date du départ à Dieppe de Marie de l’Incarnation et de son amie La Peltrie, Bernières s’occupe de trouver des secours et fonds pour la Nouvelle France. — Le portage spirituel passe du P. Chrysostome à monsieur de Bernières.

75 L. à B. du 31 mars 1644 ; T 4, 107.

76 L. à Jourdaine de Bernières du 15 mai 1644 ; F. C., 2524 ; Itinéraire, 38.

77 L. à R. du 13 août 1644 ; F. C., 2276 ; Itinéraire, 39 ; T 4, 131 ; Lettre à Rocquelay.

78 L. à B. du 18 août 1644 ;  T 4, 135.

79 L. à R. du 25 janvier 1644 ; F. C., 1304 ; Itinéraire, 41 ; P 101, 162 ; T 4, 101.

80 T 4, 159 ; P 101, 197-199. — Nous complétons ici V. Andral dans cette L. à Bernières du 30 juin 1645 : […]. Il faut, mon très cher Frère, que vous m’aidiez beaucoup par vos saintes prières. J’ai bien un désir mais cela ne vaut rien sans l’effet. […] Je vous supplie de la part des cinq solitaires qu’aussitôt que notre très cher et bon Père [Chrysostome] aura donné sa résolution sur notre dessein vous preniez la peine de nous le faire savoir en toute diligence afin de travailler promptement à son exécution et disposer des affaires d’ici et de Saint-Firmin. Nous attendrons vos réponses avant de rien ordonner. […]

81 Itinéraire, 42-43 ; N 250 ; F. C., 1386 ; P 101, 200.

82 Monsieur Bertot est alors Supérieur des Mères Ursulines de Caen.

83 L. à B. du 30 juillet 1645 ; T 4, 167.

84 L. à B. du 11 août 1645 ; T 4, 171.

85 L. à B. du 15 novembre 1645 ; T 4, 185. — Le blanc est le centre de la cible du tir à l’arc.

86 L. à B. du 13 janvier 1646 ; T 4, 193.

87 L. à B. du 26 mars 1646 ; T 4, 207. — le bon Frère Jean réapparaît périodiquement cité par Mectilde : c’est une figure mystique notable du cercle normand même si nous omettons ici une section dédiée. Il est l’auteur d’un unique savoureux et profond ouvrage, L’ouverture intérieure du Royaume de l’Agneau occis dans nos cœurs avec le total assujetissement de l’âme à son divin empire […], 1660. — Il fut sacristain au monastère de la rue Cassette.

88 L. à B. du 28 mars 1646 ; T 4, 209.

89 Ce qui fut fait, v. op. cit., supra : Divers traités spirituels et méditatifs à Paris, 1651 ; Divers exercices de piété et de perfection, composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande expérience en la direction des âmes, à la plus grande gloire de Dieu et de N.S.J.C., à Paris, 1655.

90 L. à B. du 10 avril 1646 ; T 4, 213.

91 Père Elzéar du couvent des franciscains du Tiers-Ordre Régulier de Paris avec Chrysostome, et parent comme nous l’apprenons ici.

92 L. à la Mère Jourdaine de Bernières du 16 avril 1646 ; F. C., 2545 ; D 13, 94 ; Fondation, 341 ; P 101, 222 ; T 8, 25.

93 L à B. du 26 avril 1646 ; T 4, 217.

94 L. à B. du 12 mai 1646 ; T 4, 221. — Les lettres de Bernières sont apparemment perdues. Suit une lettre du 24 juin 1646 [T 4, 221] à Rocquelay traitant d’une édition possible : « […] Je vous supplie de dire à notre très cher et très bon Frère que s’il veut faire imprimer quelqu’écrit de notre bienheureux Père, que monsieur le Curé de Saint-Jean en Grève à Paris me promet telle approbation que je voudrais pour les écrits de ce digne personnage. Que notre cher Frère voie s’il est à propos de faire imprimer la sainte abjection. Une autre personne s’offre à payer les frais qu’il y faudra faire. Je suis dans l’attente de deux témoignages de deux bons prêtres, grands serviteurs de Dieu, qui ont eu connaissance particulière de la béatitude de notre saint Père. Je vous les enverrai si notre Seigneur me rend digne de les posséder. […] » (T 4, 231).

Une autre lettre au même Rocquelay du 5 octobre 1646 (T 4, 255) est positive : « J’attends avec affection le traité de la sainte abjection de notre B. P. [Chrysostome]. J’ai un imprimeur tout prêt qui désire avec passion de l’imprimer et deux excellents docteurs qui donneront leur approbation. Voyez si vous voulez prier Monsieur de Barbery d’y joindre la sienne. » Enfin succès annoncé dans une lettre à Rocquelay du 17 novembre 1646 [T 4, 269] : « […] Je vous dois des reconnaissances infinies puisque les biens que vous me procurez sont infinis. J’ai reçu vos chers et précieux cahiers avec deux satisfactions que je ne vous saurais exprimer, d’autant que vous donnez moyen de faire imprimer la sainte abjection. J’ai écrit à Paris pour traiter avec l’imprimeur de notre bienheureux Père qui a grande affection d’imprimer toutes ses œuvres. Je tiendrai la bonne main à cet ouvrage afin que vous et celles qui ont l’honneur d’être ses enfants puissent participer à son esprit. Je ne vous puis dire les bons effets que la lecture de ces saints cahiers a causé dans l’esprit de nos Sœurs […] ».

95 L. à B. du 21 août 1646 ; T 4, 245 ; — La « sainte âme » désigne Marie des Vallées.

96 L. à B. du 23 octobre 1646.

97 Après s’être remise à Dieu elle a écrit à la Prieure de Rambervillers, etc.

98 Hésitations des sœurs de Rambervillers sur le projet de trouver refuge près de Caen ; proposition de prendre la supériorité des Filles de Notre-Dame de Liesse.

99 L. à B. du 14 décembre 1646 ; F.C., 788 ; P 160 ; Fondation, 345.

100 A l’exception de la lettre du 7 septembre 1648 signalée dans la section consacrée à Charlotte Le Sergent, où Mectilde s’adresse à Bernières : « Je vous demande part à la belle conférence du Rien que vous avez eue avec la chère Mère de Saint Jean ».

101 L. à Rocquelay du 29 janvier 1645 ; P101, 191 ; T 4, 147.

102 Itinéraire, 73 ; F. C., 2158 ; T 4, 383.

103 Prieure à Rambervillers (situé dans les Vosges) depuis la fin août de l’année précédente elle sera chassée avec ses sœurs par la guerre entre la France et le Saint-Empire, pour arriver à Paris le 24 mars 1651.

104 Itinéraire, 73, cite cette lettre de Bernières du 14 février 1651 qui figure dans la biographie de Vienville (1701), ms. P. 101, 320.

105 La suivante du 26 juillet 1652 adressée à Boudon a été citée supra à propos de Marie des Vallées.

106 Itinéraire, 80 ; Inédites, 145 ; L. à B. du 7 septembre 1652 ; F. C., 799 & 946.

107 Itinéraire, 82 sq. ; L à B. du 23 novembre 1652 ; F.C.830. Le livre de « La sainte abjection » correspond certainement à celui qui sera édité à Caen par les bons soins de Bernières.

108F.C., 830.

109 François de Laval-Montigny.

110 Le P. Paulin sera supérieur du Tiers-Ordre Régulier franciscain et connaîtra madame Guyon.

111 En présence de tout ce beau monde (Boudon, Montigny, P. Paulin, R.P. Le Jeune, religieuses de Montmartre) !

112 Le P. Lejeune confesseur de Mectilde ; les rapports ne furent pas simples : v. l’étude par le P. Pitaud, Rencontres…, 206 sq.

113 L. à B. du 9 août 1653 ; F. C., 1747 ; P 160.

114 La Correspondance de Bernières incluera un choix dans l’abondante correspondance passive issue de Mectilde. Nous utilisons l’état actuel du travail en cours par Dom Éric de Reviers, en constituant un choix orienté « vers l’intérieur ». On se reportera au « Portrait spirituel » proposé par le Père Éric, Rencontres…, 425-569.

115 T 4, 519 ; F.C., 878.

116P 101, 632/680.

117P 101, 633/681.

118 Itinéraire, 99 sq. ; F.C., 878 ; P 101, 633/681-634/682. Et Véronique Andral, Itinéraire, 101, ajoute : « Nous pouvons placer ici un petit épisode qui fut soigneusement caviardé dans le [ms.] P 101, 643/689, où, à une certaine époque, on a tâché d’effacer ce qui regardait les relations de Mère Mectilde avec Bernières (probablement au moment où Rome a mis à l’index le “Chrétien intérieur” ?). Bref, voici, en résumé, ce que nous avons pu déchiffrer : Bernières est venu voir Mère Mectilde à Paris, les voilà tous deux au parloir, perdus en Dieu. Cet entretien dura plusieurs heures, si bien qu’ils en oublient de prendre leur repas, au grand désespoir de la Sœur tourière et de la Communauté. »

119L. de Bernières à Mectilde (non datée) P 105, 481 ; Itinéraire, 77.

120On trouvera parfois une accumulation de passages attribués à une même date — indiquée en fin de Lettre ou fournie en marge des Maximes par la Mère de Saint-Charles. On se reportera à l’histoire et à la description d’éditions de «l’œuvre» de Bernières dans Œuvres mystiques I L’intérieur Chrétien…, coll. «Sources Mystiques», Éditions du Carmel, 2011, 13-21 & 503-507.

121Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, Parole et Silence, Collection Mectildiana.

122Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, Fichier Central, pièce n° 1303, manuscrit D13 p.[1].

Il existe une «Table de la correspondance de Mère Mectilde avec Bernières, Roquelay et quelques autres (1642-1659)» établie à Rouen par sœur Marie-Pascale, comportant 197 entrées. Nous n’avons pas tout repris sauf celles DE Bernières. Nous indiquerons une référence du Fichier Central… lorsqu’elle figure dans cette Table : utile compte tenu d’une multiplicité de sources répertoriés, soit en moyenne 3 par pièce. Ici : «réf. FC.1303» ou parfois «  Fichier central n° xxx».

Cf. Les Amitiés mystiques de Mère Mectilde du Saint-Sacrement 1614-1698, Un florilège établi par D. Tronc avec l’aide de moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, sous presse. Voir le chapitre «Bref historique des sources» établi par sœur Marie-Hélène Rozec, archiviste de l’Ordre, ainsi que la note sur le «Fichier Central». À compléter par une note (technique) attachée à la réponse de Bernières datée du 9 janvier 1643.

Ici commence une abondante correspondance passive que nous éditons en petit corps. «LMR» L [ettre] de M [ectilde] adressée à R [oquelay], le secrétaire de Bernières, donc indirectement destinée à ce dernier.

Il s’agit du premier contact avec Catherine de Bar qui naît le dernier jour de l’année 1614 à Saint-Dié. Elle fait profession chez les Annonciades en 1633. Nommée supérieure, elle fuit avec ses religieuses l’entrée des Français en Lorraine et trouve refuge au monastère des bénédictines de Rambervilliers puis à l’abbaye de Montmartre où elle passe l’année 1641.

Mère Mectilde a quitté l’abbaye de Montmartre où Mme l’abbesse Marie de Beauvilliers l’a reçu avec ses sœurs venues de Lorraine pour les conduire dans les abbayes de Vignats et d’almenèche en Normandie. Saint Vincent de Paul est venu leur donner la bénédiction avant leur départ le 7 août 1642. Le 14 août, elles arrivent à Caen, reçues par Mme l’abbesse Laurence de Budos à l’abbaye de la Sainte-Tinité. Mère Mectilde fait alors connaissance avec Saint Jean Eudes. En octobre, elle rencontre pour la première fois Jean de Bernières, et l’abbé Roquelay.

123Le style fleuri de Mectilde (1614-1698) en sa jeunesse spirituelle deviendra de feu par la suite et elle-même une mystique accomplie à la fin du siècle.

124P.115, p.155. -- ref. 2,633 FC.

125Négligé barré m’empêcher add. interligne

126Lettre adressée à Mère Mectilde. C’est donc la première lettre que nous ayons de Bernières adressée à sa principale correspondante. Il y a 2 mois qu’ils se connaissent.

127Une expression toute salésienne, pleine de fermeté et d’équilibre, dans la manière d’envisager le progrès dans la vertu chrétienne.

128Cf. Matthieu 11, 29 : «Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes.»

Cf. Int. Chr. IV, 8 : «Apparuit nobis benignitas et humanitas Salvatoris. O que cette infinie perfection éclate merveilleusement dans le présent que Jésus-Christ nous fait de son corps avec tant de douceur et de mansuétude, qu’on n’y peut rien ajouter, nonobstant les indignités et les outrages qu’on lui fait : et se contentant de nous dire encore en cet état, ce qu’il nous disait dans les jours de sa chair : mitis sum et humilis corde. O que je voudrais être doux et humble de cœur! Que vous faites des miracles, ô mon Sauveur, pour garder envers nous cette douceur cordiale; et que nous la perdons aisément envers notre prochain!»

129La Sainte désoccupation des créatures, ou l’Occupation de Dieu seul, par le P. Jean Chrysostome (Divers traitez spirituels et meditatifs, Paris, Mathieu Colombel, 1651, «Traité second. La sainte désoccupation…», pp.181-254).

130Bernières a conscience de la capacité contemplative de Mère Mectilde. Il lui faut chercher davantage à aimer qu’à acquérir un savoir livresque. Une excessive lecture serait un frein à l’épanouissement de son âme dans la vie d’oraison.

131Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, ms. P.115, [cahier n° «0» «Bernières-Rocquelay» dans la base informatique de D. T.], page 139 : abrégé en «P.115 p.139». Cette source, le manuscrit «Paris n° 115», est actuellement conservée dans le couvent des bénédictines du Saint-Sacrement à Rouen. Il est fiable. Les copies s’en écartent largement au XIXsiècle où certaines sont certes plus lisibles, mais ne doivent pas être utilisées sauf en l’absence de toute source antérieure. Ainsi dès le début de la présente lettre, «Amour et Fidélité. /Jésus anéanti…» devient «L’amour est fidélité !  Jésus anéanti… [sur la même ligne]». -- réf. FC.1182.

L’analyse par D.T. et M.-H. Rozec indique une séquence probable liant des sources manuscrites : P[aris] 115 > D [umfries] 13 [qui reste très proche de P115] > T[ourcoing] 4 > à la place d’une transcription précédente abandonnée…

D. T. attache en notes à la lettre présente les variantes signalées comme «(tr [anscription]. pr[écédente].)» d’une copie du XIXsiècle par rapport au ms. (fiable) P.115, et fera de même pour la lettre du 18 août 1644 infra. Par la suite ses transcriptions seront allégées : absence de variantes, additions interlignes intégrées, orthographe modernisée.

132vous dire (transcription précédente)

133d’arriver (tr. pr.)

134mon âme (tr. pr.)

135Priez pour moi de toute la ferveur de votre cœur et demandez (tr. pr.)

136dites-moi (tr. pr.)

137son cœur, noyée de son amour et tout anéantie dans le grand Tout. (tr. pr.)

138Ne demandez plus (tr. pr.)

139n’ayez d’autre (tr. pr.)

140Et doit être. Ma Sœur Angélique de la Nativité se porte assez bien, pour le moins elle est hors de danger par la grâce de Dieu. Vous l’assurerez à Monsieur de Torp et à Mademoiselle de Manneville à laquelle j’écris un mot. Je voudrais (tr. pr.) -- La source plus récente, si elle reste marquée par des ajouts ou des modernisations, reproduit par contre des informations personnelles utiles et absentes de P.115, indiquant la présence d’une source additionnelle perdue, parmi les très nombreuses disponibles (v. le « Fichier Central » signalé supra).

141avec moi (tr. pr.)

142d’un (tr. pr.)

143tant (tr. pr.)

144se heurter (tr. pr.)

145capacité. Je vous supplie, saluez pour moi Madame votre bonne Mère et me recommandez à ses saintes prières. Je suis si aise de la venue de notre bonne Mère, il me semble que je ne suis plus au monde. Priez Dieu qu’il m’en tire ou qu’il me convertisse tout en lui. À Dieu (tr. pr.)

146À Mère Mectilde.

147Mère Mectilde a tendance à trop s’analyser. Bernières lui conseille de moins regarder sa misère et davantage la Divine Miséricorde. Cf. Chr. Int. III, 11 : «Mon âme est pénétrée d’un fort grand désir de se désoccuper de toutes les créatures, pour ne m’occuper que de Dieu seul. Je vois clairement que mon affaire est principalement d’être uni à Dieu et occupé de lui, et que je ne dois en outre ni penser ni parler que des petits emplois que Dieu voudrait de moi, et ainsi retrancher quantité de pensées, discours, occupations superflues à une âme attirée à l’union : autrement notre vie se passe à mille amusements.»

148Cf. Int. Chr. III, 9 : «Quelque misérable que je sois, je tâche de m’occuper plus en Dieu qu’en moi-même; je pense plus à ses miséricordes qu’à mes imperfections, et mes réflexions se font plus sur ses bontés que sur mes malices : mon âme entre par ce moyen dans la voie de l’amour qui lui ôte la crainte et la timidité qui glacent le cœur et ne le laissent susceptible que de faibles impressions, au lieu que le feu de l’amour dévore nos imperfections et les fait disparaître comme la neige devant le soleil : en un mot, j’aime mieux traiter avec Dieu comme avec un Époux que comme avec un Juge.»

149Cf. Chr. Int. IV, 6 : «Je commençais mes exercices sans prendre autre conduite que celle de Dieu; néanmoins je me résolus, suivant l’ordre que m’en donnait de la part de Dieu une bonne âme, de m’occuper principalement aux occupations infinies et éternelles des trois divines Personnes de la très sainte Trinité, et fis dessein de donner chaque jour au moins quatre heures à l’oraison.»

150Cf. Chr. Int I, 16 : «Mon Jésus anéanti pour notre amour, ne me délaissez pas : relevez mon âme après sa chute, lui donnant un peu de cette eau cordiale qui se nomme l’amour de l’abjection, laquelle chasse la vaine et la fausse tristesse de l’amour propre qui abat le cœur. Glorifiez ainsi votre vertu dans mes infirmités. Anéantissez-vous encore en souffrant que je retourne à vous, et que je reprenne les mêmes libertés de mourir à moi et de recevoir vos caresses. Je les sens déjà, et votre divin Amour me donne des douceurs du Paradis, mes yeux se baignent de larmes, mon cœur se dilate, et je m’attache à vous, le but de mon amour.»

151Cf. Chr. Int. III, 8 : «Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d’aucune chose à la vue de Dieu, puisqu’elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. […] Accoutumez-vous, mon âme, à vous rendre présente à Dieu présent au fond de votre intérieur, quittez toutes les créatures, car ce divin Epoux ne veut point de rival, il vous veut posséder toute.»

152Cf. Chr. Int VI, 4 : «J’ai pris grand goût à cette pensée de saint Clément Alexandrin, que notre fidélité et amour vers Dieu ne doit pas paraître à présent à répandre notre sang pour la Foi, n’y ayant plus de tyrans, mais à répandre notre Foi dans toutes nos actions. […] Nous souffrons aujourd’hui plus noblement en quelque chose que les Martyrs qui enduraient par la malice des tyrans, car nos croix et nos souffrances intérieures ou extérieures sont impressions de la sainteté de Dieu, qui va lui-même séparant non plus le corps d’avec l’âme, mais l’âme d’avec toutes les créatures, pour l’appliquer à Dieu seul. Cette divine Sainteté, ayant une horreur infinie de tout ce qui n’est point saint et pur, prend plaisir de purifier les élus dans les tribulations, comme l’or dans la fournaise. Quand donc l’âme se sent comme attacher à la Croix, dans le délaissement, le dégoût et la souffrance intérieure, qu’elle ne fasse aucun effort pour s’en détacher, mais qu’elle y demeure ainsi dénuée, pauvre et souffrante tant qu’il plaira à Dieu; et qu’elle se contente de cet état qui glorifie Dieu en elle et la purifie. […] Quelquefois aussi qu’il abandonne les âmes les plus fidèles, comme il fit son bon serviteur Job, à la puissance du démon, permettant qu’elles soient tentées en toutes manières, tantôt contre la charité, tantôt contre la chasteté, et tantôt contre la Foi. Il est vrai que ce sont des croix et de cruelles persécutions; mais si elles sont portées avec amour, c’est un martyre agréable à Dieu. Les tyrans tentaient les premiers chrétiens contre la Foi, et quelquefois contre la pureté; maintenant qu’il n’y en a plus, les tentations sont en leur place pour éprouver la fidélité des chrétiens. O qu’on est heureux de combattre pour la Foi ou pour la fidélité que l’on doit à son Dieu et que ce martyre a de charmes à qui en sait voir la beauté!»  

153Cantique 2, 10-11 : «Mon bien-aimé élève la voix, il me dit : “Lève-toi, ma bien-aimée, ma belle, viens. Car voilà l’hiver passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu.»

154Cf. Pensée pour la fête et octave du saint Sacrement : «J’ai grand désir d’entrer dans la pratique de cette sainte vertu, et d’être bien établi en la bénignité et cordialité.»

155Bernières écrit à Mère Mectilde le jour de la fête de la Purification de la Très Sainte Vierge Marie.

156Cf. Chr. Int. I, 1 : «Ô mon âme, si tu es pénétrée de ces vérités, tu dois donc mettre désormais ta gloire dans le mépris, puisque ta gloire est de procurer la Gloire de Dieu, et que tu ne le peux faire plus utilement qu’en imitant son Fils unique. Ô bon Jésus, donnez à mon cœur votre divin Esprit, qui me fasse vivre de votre vie. Que vos bassesses me semblent grandes, vos abjections honorables, vos pauvretés riches, et vos croix douces! […] Ah! Mon Sauveur, donnez-moi part à votre vie humble, pauvre et méprisée, ou me faites mourir. Quand je serai dans le Ciel, je consens d’y être dans la Gloire, parce que vous y êtes ainsi; mais puisque dans la terre vous n’avez voulu être que dans l’abjection, je veux y être avec vous. […] Pourquoi vous êtes-vous fait circoncire, ô Jésus? Pourquoi vous êtes-vous purifiée, ô Marie? Vos cœurs étaient sans tache, et cependant vous vous soumettiez aux abjections des pécheurs parce que les mépris étaient l’objet de vos plus tendres affections. Jamais il n’y a eu deux cœurs plus pleins de l’amour de Dieu, et jamais il n’y en eut de plus ardents pour les humiliations : il faut donc bien que l’un se mesure par l’autre, et que nous aimions les abjections, si nous voulons témoigner que nous aimons Dieu qui les aime.

Que nos plaintes sont injustes contre ceux qui nous anéantissent et que nos inquiétudes sont déraisonnables sur ce qu’on nous méprise! Il faudrait s’inquiéter de n’être pas assez méprisés; et cela serait, si nous avions le cœur entièrement chrétien.»

157Cf. Chr Int. I, 5 : «Cependant disons et pensons ce qu’il nous plaira, nous n’avons non plus du vrai Esprit de Jésus-Christ que nous avons de vrai anéantissement de nous-même : les humiliations qu’il a prises pour nous, veulent être honorées par le sacrifice de notre superbe. Or par le sacrifice l’hostie immolée est détruite et anéantie; de sorte qu’il faut faire un sacrifice continuel de notre jugement, par une démission à celui d’autrui; de notre volonté pour suivre celle des autres; de notre réputation par l’amour du mépris; de nos biens par la pauvreté; de notre santé et des plaisirs du corps par les maladies et les austérités; enfin de toutes nos inclinations propres, aimant autant les empêchements de nos prétentions que le bon succès, parce que l’humiliation qui nous revient de réussir mal, vaut mieux que tout ce que nous pouvons prétendre.»

158Cf. Chr. Int. I, 11 : «Plusieurs bonnes âmes honorent les abjections de Jésus-Christ, mais peu les veulent pratiquer : il y a très peu d’imitateurs de sa pauvreté et de ses humiliations. Que si tout le monde les fuit comme des choses infâmes, le moyen de souffrir cela, ô Jésus, n’est-ce pas faire peu d’état de vos exemples, et vous condamner de folie, vous qui êtes la Sagesse infinie? Mais c’est une grande folie d’en juger ainsi : plus on participe à votre pauvreté et à vos humiliations, plus on participe à votre sagesse. Allons, mon âme, à la suite de Jésus pauvre : vivons pauvres avec lui, mourons pauvres avec lui, et en cela témoignons-lui notre amour et notre fidélité.»

159Bernières se défend d’être un père spirituel! c’est bien malgré lui qu’il le deviendra de plus en plus.

160Cf. Intérieur Chrétien I, 1 : «Pourquoi vous êtes-vous faits circoncire, ô Jésus? Pourquoi vous êtes-vous purifiée, ô Marie? Vos cœurs étaient sans tache, et cependant vous vous soumettiez aux abjections des pécheurs, parce que les mépris étaient l’objet de vos plus tendres affections. Jamais il n’y eut deux cœurs plus pleins de l’amour de Dieu, et jamais il n’y en eut de plus ardents pour les humiliations. Il faut donc bien que l’un se mesure par l’autre, et que nous aimions les abjections, si nous voulons témoigner que nous aimons Dieu qui les aime. Que nos plaintes sont injustes contre ceux qui nous anéantissent, et que nos inquiétudes sont fausses, sur ce qu’on nous méprise! Il faudrait s’inquiéter de n’être pas méprisés; et cela serait si nous avions le cœur entièrement chrétien.

Il est vrai que c’est la grâce qui donne de telles inclinations, la nature en donne de contraires; et mon malheur est que même en écrivant ceci, je manquerais à mon dessein si j’en avais l’occasion; car je ne vaux rien du tout, et je croirai que tout ce que j’ai dit ou fait sous l’apparence du bien, n’est qu’une hypocrisie : témoin mes rechutes et mes égarements. Ah que je suis pauvre et abject! Que ma misère est extrême! Et que de mépris je mérite!»

161Cf. Chr. Int. I, 13 : «Hélas! Jusques à quand aurai-je tant de bonnes vues sur l’excellence des humiliations et des mépris, et si peu de bonnes pratiques? Divin Jésus, arrachez-moi ce cœur rebelle, s’il refuse de se conformer au vôtre dans vos profonds anéantissements. Ô si vous vous apercevez qu’il n’embrasse pas tous vos sentiments, prenez un rasoir, ouvrez mon côté, et tirez-moi ce misérable cœur : j’aime mieux n’en avoir point, et mourir plutôt que d’avoir un cœur qui ait d’autres affections ou d’autres maximes que les vôtres. Ô mon aimable Jésus, je ne vous demande point en cela une cruauté : ce sera une faveur très signalée. Le Père éternel qui prit ses délices à vous voir pendu en Croix, aura sans doute de la complaisance en ce spectacle, quoique sanglant.»

162Cf. Chr. Int. Int. 13 : «Mon Jésus, que j’ai d’amour pour votre Croix et pour vos humiliations! La vue de leurs beautés, qui ont charmé le Père éternel, me transporte si fort qu’elle me fera devenir fou : je perdrai le sens humain, je dirai des folies, et j’en ferai, si nous n’arrêtez vos divins mouvements, ô Jésus, et que vous ne fassiez éclipser les rayons célestes qui me découvrent de si grandes beautés dans les mépris.»

163Cf. Chr. Int. I, 13 : « Ô bon Jésus, qui avez souffert pour l’amour de moi une infinité d’opprobres et d’humiliations que je ne puis comprendre, imprimez-en puissamment l’estime et l’amour dans mon cœur, et m’en faites désirer les pratiques. »

164Ms. P.115, p.142. - réf. MG.1244.

165reçues de sa bonté en votre sainte retraite. (tr. pr.)

166ce saint temps vous aurez eu quelque petit souvenir de nous. (tr. pr.)

167J’en ai un grand besoin très particulier et suis encore à présent dans la nécessité de vos saintes prières, c’est pourquoi je vous en demande la continuation ou plutôt si je vous l’ose dire le redoublement d’icelle au nom et pour l’amour de Jésus, Marie et Joseph. Faites-moi la charité [que] de faire à mon intention quelque neuvaine de prières à la Très sainte Mère d’amour (tr. pr.)

168fidèles serviteurs (tr. pr.)

169adorable pour moi. (tr. pr.)

170sérieusement, attentivement. (tr. pr.)

171S’agit-il de la direction par «notre Père Chrysostome»? Mectilde assurera la récupération délicate d’autres lettres à son décès auprès de la communauté de Picpus.

172Tout nous-mêmes (tr. pr.)

173jamais soi-même. Que direz-vous d’avoir tant retenu vos lettres? Sans doute que je suis cause que vous avez produit plusieurs actes de mortification. Je vous les renvoie, vous n’en aurez plus à ce sujet. Je me suis mise en devoir plusieurs fois de dresser (ajout) (tr. pr.)

174ce que j’ai pu (tr. pr.)

175assurance. Que direz-vous encore de ma négligence à ne vous renvoyer votre ceinture d’aube? J’ai regret de la retenir si longtemps et suis encore dans l’impossibilité de vous la renvoyer d’autant que la nôtre n’est bénite, néanmoins si vous en êtes pressé obligez-moi de me le mander promptement. Il faut (ajout) (tr. pr.)

176en son saint amour, Monsieur votre… etc. (tr. pr.)

177À Monsieur de Rocquelay - P.115 p.146 -- réf. FC.908.

178la vertu, il me semble avoir un grand attrait pour chérir la sainte abjection (tr. pr.)

179une béatitude (tr. pr. -- et les notes suivantes)

180peut-elle

181Désirez, mon cher Frère (Roquelay auquel elle s’adresse de façon moins personnelle).

182Supplie, et me recommande pendant ce saint temps aux âmes saintes

183pour lequel

184récompense! Je prendrai demain cet apothème. Il me semble que ma toux s’augmente, mais je vous supplie, n’en parlez pas. J’ai toujours cru

185difficile que je lui ai fait exprimer en d’autres termes

186traduire (tr. pr.)

187Cette longue lettre est intitulée : « À une supérieure religieuse». On est en droit de penser que c’est Mère Mectilde, à qui il s’adresse d’abondance de cœur et avec simplicité en l’encourageant à marcher sur les voies sûres de sa consécration à l’Époux divin.

188Cf. Chr. Int. II, 3 : «C’est tout de bon que je prends les résolutions de me convertir totalement à Dieu, de m’attacher uniquement à sa divine Beauté et à sa Bonté infinie, quittant toutes les créatures, pour lesquelles mon âme se laisse trop souvent aller.

“Ô mon Dieu, traitez-moi comme votre Apôtre : mettez-moi par terre, faites-moi demeurer en place, que je demeure aveuglé pour ne rien voir que vous qui êtes dans l’intérieur de mon cœur, vous manifestant par les lumières qui me font connaître votre divine présence. Cette vue me fait vous demander : ‘Que vous plaît-il que je fasse?’ Que cette manifestation de l’Être de Dieu présent en moi me puisse pénétrer aujourd’hui extraordinairement, afin que je change de vie, et que je vive selon les attraits de votre divine Volonté.”

189Cf. Chr InVII, 8 : «  Que si l’Époux ne veut point que nous le baisions à la bouche par la contemplation, tenons-nous à ses pieds par une simple méditation. »

190Cf. Chr Int. III, 7 : « Il faut pratiquer une excellente abnégation, et par un excès amoureux de la divine Volonté, mettre notre contentement à n’avoir autre contentement que le bon plaisir de Dieu, qui nous veut priver du contentement savoureux d’être en quiétude. »

191Cf. Chr Int. IV, 5 : «Les attraits que Dieu me donne à la retraite et à l’oraison sont si fréquents et si continuels que mon âme ne prend plaisir à autre chose. Il me semble que Dieu me dit au cœur : “Soyez fidèle à vous défaire des créatures, et je vous mènerai à la solitude intérieure, où les créatures ne vous donneront plus d’empêchement, et je parlerai à votre cœur, il m’écoutera, et me répondra”. Mais de quoi parle ce divin Époux, sinon des beautés et des bontés infinies?»

192Cf. Chr Int. IV, 6 : «Entrant dans ma première oraison de ce dernier jour, je sentis mon âme prévenue d’une douceur extraordinaire. Je me représentais mon Dieu au fond de mon cœur comme mon Époux, et l’y remerciais de la diversité des sentiments qu’il y faisait naître. Ma disposition était comme un petit printemps spirituel : je sentais l’odeur des fleurs des vertus, dont les sentiments se produisaient en mon intérieur; j’en parsemais le lit de mon Époux, je lui en faisais des couronnes et le couronnais tout de fleurs, à quoi il me semblait qu’il prenait grand plaisir, et mon âme en avait aussi beaucoup de le récréer de la sorte.

“Je remarque que quand l’Epoux vient visiter son épouse, soit en la sainte Communion, soit par quelque visite extraordinaire, il y apporte différentes dispositions : quelquefois il l’enivre du simple sentiment d’amour; d’autres fois il fait naître une grande variété de sentiments de vertu, rendant l’intérieur comme une prairie émaillée de mille belles fleurs. Pour lors l’âme n’est point occupée d’un seul sentiment ou d’amour ou de joie : elle est toute remplie d’une grande diversité dont elle fait présent à son Époux, quelquefois les uns après les autres, souvent tous ensemble, ne pouvant lequel choisir pour lui donner.”

193Cf. Chr Int. VIII, 3 : «Qu’importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l’âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s’occuper qu’en Dieu seul.

“Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu’elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l’unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement.”

194Cf. Chr. Int. III, 8 : «Accoutumez-vous, mon âme, à vous rendre présente à Dieu présent au fond de votre intérieur, quittez toutes les créatures, car ce divin Époux ne veut point de rival, il vous veut posséder toute. Sa grandeur et ses infinies perfections ne peuvent souffrir qu’on puisse aimer ou goûter autre chose que lui. Ayez des conversions fréquentes et pures par la Foi, qui vous introduisent au secret cabinet de l’Époux, pour jouir de lui en paix et en silence. Ô le bonheur pour vous, mon âme, si une fois vous êtes habituée d’avoir attention aux ordres de Dieu, connus dans votre intérieur par les motions du Saint-Esprit! Vous suivrez à l’aveugle cette divine conduite, sans faire état ni des raisonnements ni de la prévoyance humaine; votre seul soin sera d’écouter Dieu seul, et vous abandonner à sa conduite, sans aucune réflexion sur vos intérêts ou sur vos aventures. Vous savez que Dieu est tout bon, tout sage, tout puissant; cela vous suffit pour bannir toute vaine sollicitude.»

195Cf. Chr. Int. III, 15 : «Quand on ne veut que Dieu et son bon plaisir, l’on se tient paisible et content dans tous les états où il n’y a point de péché ni d’imperfection affectée. Mais notre orgueil est source de mille inquiétudes et nous trouble sans cesse, nous faisant tendre ou à une trop haute perfection, ou trop tôt à celle que Dieu nous découvre et manifeste.»

196Cf. Chr Int. III, 13 : «Ô cher abandon, vous êtes le bon ami de mon cœur, qui pour vous seul soupire. Mais quand pourrai-je connaître que je vous posséderai parfaitement? Ce sera lorsque la divine Volonté régnera parfaitement en moi. Car mon âme sera établie dans une entière indifférence au regard des événements et des moyens de la perfection, quand elle n’aura point d’autre joie que celle de Dieu, point d’autre tristesse, d’autre bonheur, d’autre félicité.»

197Cf. Chr. Int. III, 9 : «Qu’elle soit en lumière ou en ténèbres, en paix ou en guerre, élevée ou abaissée, elle sera toujours la même, parce qu’elle ne veut que Dieu, et ne désire que le contenter et lui plaire. Elle ne regarde qu’à s’abandonner à la seule Volonté divine parmi une si grande variété d’états intérieurs. Qu’importe à l’âme de plaire à Dieu en souffrant ou en jouissant, en pauvreté ou en richesses! Quand elle ne veut que lui et son bon plaisir, tout ce qui lui vient de lui, la contente indifféremment.»

198Cf. Chr. Int. III, 10 : «Quoi qu’il nous arrive, que nous soyons dans les troubles, dans les tentations ou les maladies, qui nous ôtent, ce semble, la bonne disposition de vaquer à Dieu, il nous faut abandonner à son bon plaisir, avec ces deux paroles : Dieu et sa sainte Volonté uniquement. S’il nous vient l’idée de quelque état de perfection, quelque résolution à prendre dans le sentiment d’une faveur actuelle, il nous faut plus absolument abandonner à Dieu, et dire : “Je ne veux que Dieu et sa sainte Volonté”. Cet abandon d’une âme la laisse fort paisible et fort contente, et totalement séparée des créatures, pour lesquelles elle sent à peine le premier mouvement d’affection, mais n’a nulle élection pour aucune. Et en cet état, elle s’abîme et trouve son repos en Dieu seul, hors lequel elle ne trouve rien qui la contente. Il lui semble que dans tous les accidents qui lui peuvent arriver, elle ne sera point troublée dans son repos, puisqu’elle le voit fort éloigné d’elle, et qu’établie en Dieu qui est la souveraine paix, elle ne peut craindre l’inquiétude : ce n’est pas qu’elle n’en ressente les émotions dans la partie inférieure, mais cela n’arrive pas jusques à elle.»

199Cf. Chr Int. IV, 7 : «Notre fidélité consiste purement à correspondre à ses desseins sur nous, sans leur donner le change. Si son bon plaisir est de faire de notre âme un lieu de délices, il ne faut point tendre à l’excellence de l’état crucifié. Toutes les voies de Dieu sont bonnes en elles-mêmes; mais celle en laquelle il nous veut mettre, est la meilleure pour nous.»

200Cf. Chr Int VII, 2 : «L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée.»

201Cantique 4, 10 : «Que ton amour a de charmes, ma sœur, ô fiancée. Que ton amour est délicieux, plus que le vin! Et l’arôme de tes parfums, plus que tous les baumes!»

202Cf. Psaume 22, 7 : «Et moi, ver et non pas homme, risée des gens, mépris du peuple»

Cf. Chr. Int IV, conclusion : «Jésus a mené une vie abjecte, non seulement comme la première, mais telle qu’il avouait n’avoir pas où reposer sa tête, et qu’il était devenu l’opprobre des hommes. Et en effet son abjection est allée jusqu’au point d’être moqué, battu, fouetté, couronné d’épines, crucifié, et mort sur la croix, d’où il a été porté dans le tombeau comme les autres hommes. Mais il n’y est pas demeuré comme eux.»

203Cf. Chr Int. I, 14 : «La Sagesse infinie de Dieu a épousé les bassesses de notre nature humaine dans l’Incarnation. Cette même nature humaine a épousé la Croix, les souffrances et les abjections dans la mort; et quand une âme épouse Jésus-Christ, elle contracte une union éternelle avec tout cela. Ô l’heureuse alliance! Jésus est son Époux : la folie de la Croix, les souffrances et les mépris sont comme la dot de son mariage. Ô les précieuses richesses! Si elle aime son Epoux, elle doit tendrement aimer tous les dons qu’il lui fait en l’épousant, parce qu’ils viennent de sa part et qu’il en fait grande estime.»

204Il n’y aurait pas de ressemblance.

205P.115 p.25 -- réf. FC.62.

206Père Chrysostome.

207l’honneur (tr. pr.)

208avaient la grâce de conduit (tr. pr.)

209et qu’il m’a assuré, c’est que j’étais fort bien dans ma captivité (tr. pr.)

210crainte que Dieu voulait (tr. pr.) (P.115 a biffé «voulait» et ajouté en interligne «veut»)

211Des maladies et d’autres peines. Il faut une grande fidélité pour Dieu. (tr. pr.) (dorénavant nous omettrons de telles variantes mineures qui ne modifient guère le sens spirituel)

212Probablement Marie des Vallées.

213P.115 donne : «Dieu pour moi. X J’appréhende» (la croix «X» semble indiquer une paperolle disparue et nous conservons de [tr. pr.] les deux phrases incluses entre «moi» et «J’appréhende»).

214votre âme. Il m’a donné (tr. pr.)

215nonobstant que je suis bien touchée au poumon (tr. pr.)

216À Mère Mectilde. En août 1643 elle reconstitue sa communauté à Saint-Maur-des-Fossés, près de Paris. Elle se confie alors à Jean-Chrysostome de Saint-Lô qui «trouvait plus de spiritualité dans le petit hospice de Saint-Maur que dans tout Paris». Le 21 juin 1647, Mectilde est nommée prieure du monastère du Bon-Secours à Caen, puis retourne à Rambervilliers comme en août 1650. La guerre la chasse de nouveau; on la retrouve en mars 1651 en pleine Fronde à Paris où elle rejoint ses sœurs de Saint-Maur réfugiées rue du Bac. Elle reçoit quelques secours de son amie la comtesse de Châteauvieux et s’ouvre pour la première fois de son dessein de fonder un monastère destiné à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, ce qui est accompli en 1654. La communauté s’accroît rapidement et en 1659 Mectilde prend possession de son premier monastère, rue Cassette, puis commence ses fondations : 1664, Toul avec l’appui d’Épiphane Louys, mystique sur lequel nous reviendrons ; en 1666, agrégation du monastère de Rambervilliers; en 1669 de Notre-Dame de Consolation de Nancy. Les fondations se poursuivront jusqu’à sa mort survenue à Paris le 6 avril 1698. Elle laisse comme testament les deux seuls mots : adhérer-adorer : «adorer Dieu dans le temple de notre âme, dans notre prochain, dans tout événement, et adhérer à cette “volonté de Dieu qui est Dieu même”. L’oraison est vue et vécue dans le même mouvement.

217Cf. supra dans «La direction du P. Chrysostome, 6. Autre lettre en forme de propositions, et les réponses. “… dans une grande obscurité intérieure…” : “Mon Révérend Père, je me suis trouvé depuis quelques semaines dans une grande obscurité intérieure dans la tristesse, divagation d’esprit, etc. Ce qui me restait en cet état était la suprême indifférence en la pointe de mon esprit, qui consentait avec paix intellectuelle à être le plus misérable de tous les hommes et à demeurer dans cet état de misère où j’étais tant qu’il plaira à notre Seigneur.”. Réponse du P. Chrysostome : “J’ai considéré votre disposition sur quoi mon avis est que cet état de peine vous a été donné pour vous disposer à une plus grande pureté et sainteté intellectuelle par une profonde mort des sens et une véritable séparation, des créatures. Je vous conseille durant cet état de peines : 1. de vous appliquer davantage aux bonnes œuvres extérieures qu’à l’oraison; 2. ayez soin du manger et dormir de votre corps. 3. Faites quelques pèlerinages particulièrement aux églises de la Sainte Vierge. 4. Ne violentez pas votre âme pour l’oraison : contentez-vous d’être devant Dieu sans rien faire. 5. dites souvent de bouche : ‘Je veux à jamais être indifférent à tout état, ô bon Jésus, ô mon Dieu, accomplissez votre sainte volonté en moi, et semblable. Il et bon aussi de prononcer des vérités de la Divinité, comme serait : Dieu et éternel, Dieu est tout puissant, et de la sainte Humanité comme serait : Jésus a été flagellé. Jésus a été crucifié pour moi et par amour. [Cf. dans le Chrétien intérieur I (p I, ch. 23), I, 56-57, la ‘litanie de Jésus dans tous ses abaissements’ paraît mieux la réponse de Bernières au P. Chrysostome.] Ce que vous ferez encore que vous n’ayez aucun goût en les prononçant, etc.

218Cf. la lettre parallèle écrite par Bernières au Père Chrysostome : «Révérend Père, depuis que je vous ai obéi touchant la sainte communion, je me suis trouvé dans des dispositions bien différentes du passé, car j’étais autrefois dans l’exercice de l’union et de l’amour, je recevais des caresses de Jésus présent en moi et je prenais aussi la hardiesse de lui en donner. À présent je ne vois que mon néant, mes péchés passés, mes infidélités présentes et je demeure quasi toujours dans un profond anéantissement par la connaissance que j’ai pour lors de mon peu de disposition intérieure, ce qui me donnerait des pensées de communier, pas si souvent, si ce n’était l’obéissance.»

Réponse du père Chrysostome (p. 92) : «ce sacrement contient l’auteur des grâces d’où il arrive que ceux qui le reçoivent en remportant aussi différentes grâces, selon leurs différentes dispositions et par rapport au dessein de l’auteur qui est présent. C’est donc le dessein de Jésus de communiquer à votre âme deux différentes grâces, l’une accroissant sa grâce habituelle, l’autre en la faisant participante à son anéantissement d’une manière admirable. C’est l’époux éternel qui se divertit avec l’âme, son épouse, tantôt dans le pur amour et tantôt dans les souffrances et anéantissements. L’amour est très excellent, mais, en vérité, l’anéantissement dans une âme pure porte avec soi une beauté très singulière et très ravissante, et ce d’autant plus que l’âme est amie de Jésus anéanti en croix, lequel anéantissement est renouvelé intérieurement dans le spirituel, par le pur usage du sacrifice et sacrement de l’autel.»

219Cf. Chr Int III, 6 : «La perfection ne consiste pas dans une paix générale de tout l’homme, tant intérieur qu’extérieur. Jusqu’ici ma faiblesse ne pouvait comprendre comment une âme pouvait être heureuse et malheureuse tout ensemble. J’avais si peu de force que la souffrance me tirait de la jouissance de Dieu présent en moi, faisant éclipser par ma trop grande sensibilité l’attention à la jouissance de Dieu présent. Et parce que je me persuadais que cette jouissance ne se pouvait rencontrer que dans une âme qui possédait une exemption générale de toutes sortes de peines, quand il m’arrivait des tristesses, des peines, des dégoûts, je m’en défaisais au plus tôt pour rentrer dans l’état de la jouissance. À présent ces peines me serviront d’un moyen de m’unir plus fortement à Dieu; je les agrée, et en ferai des sacrifices à cette Majesté cachée et réellement présente au fond de mon cœur.»

220Cf. Chr. Int. II, 1 : «Voici donc ce que je comprends de la vie chrétienne et surhumaine. Vivre chrétiennement, c’est vivre selon l’Esprit de Jésus, selon la Grâce donnée à Jésus, Homme tout nouveau. Grâce tout à fait différente de la Grâce donnée au vieil Homme en l’état d’innocence : vie plus sainte et plus éminente, mais aussi qui porte en si des effets tout différents, et un procédé tout contraire.»

221Cf. Chr Int. V, 1 : «Vos délices, Seigneur, sont d’être avec les enfants des hommes; mais les délices doivent être réciproques, c’est-à-dire que les âmes doivent prendre leurs délices en vous, et en vos états pauvres et abjects, afin que vous preniez vos délices avec elles. Quel excès de bonté, Seigneur, qu’étant si grand et si plein de Gloire, vous veniez vous humilier et vous anéantir dans une âme si criminelle et si infidèle! Il est vrai que les abjections étaient convenables à l’état de votre vie mortelle; mais il semble qu’étant en Gloire, vous devriez en être exempt. Si mon âme a quelque amour pour vos intérêts, elle ne devrait pas vous procurer de telles humiliations; et partant elle ferait mieux de ne communier pas si souvent, car elle empêcherait que vous ne fussiez si humilié. Ce sentiment, joint à la connaissance de mes indignités, me ferait retirer de la Communion, si je ne savais que vos délices sont d’être avec les âmes qui veulent aussi prendre leurs délices en vous, et que vous avez dit en saint Jean que si nous ne mangeons votre chair adorable, nous n’aurons point la vie en nous.»

222Cf. Chr Int. VII, 19 : «Dans les états de peine que l’âme porte en cette voie, elle est fortifiée de Dieu sans qu’elle le connaisse : elle craint tout, et néanmoins il n’y a rien à craindre pour elle puisqu’elle est plus dans la protection de Dieu que jamais, car une âme ainsi passive et abandonnée est dans la singulière Providence de Dieu qui lui cache cela et la laisse dans les peines et dans les craintes fâcheuses de son état et quelquefois de son salut. Il n’est pas expédient que l’âme aperçoive l’ouvrage de Dieu en elle, car elle le gâterait par ses réflexions et ses complaisances. Sa malignité est si grande que tout se salit entre ses mains : c’est ce qui fait que Dieu lui cache souvent tout.»

223Cf. Chr Int. III, 6 : «Il se trouve pourtant que cette âme qui se fait pitié à elle-même, est un spectacle agréable aux yeux de Dieu, lequel ne trouve en elle que le seul amour de ses intérêts, puisqu’elle consent à son anéantissement total; et avouant que son indignité ne mérite aucune part aux états de la Grâce auxquels elle voit les autres élevés, elle voit clairement leur perfection et ne s’aperçoit pas de ce qu’elle est; et l’ignorance de son état passant dans son esprit pour une véritable indignité, elle conclut aisément en soi-même qu’elle est la plus misérable de toutes les créatures. Et c’est merveille si le découragement et la tristesse n’attaquent [pas] l’âme dans cette disposition; au moins sentira-t-elle leurs mouvements dans la partie inférieure.»

224Cf. Chr Int. III, IV : «Il arrive quelquefois que Dieu permette au diable de se peindre en sa place : c’est quand l’âme n’a plus que des pensées noires, des idées mauvaises, des tentations, des imaginations folles; sur quoi il faut prendre patience dans la reconnaissance de ses indignités, et confesser que l’on mérite d’être continuellement banni de la face de Dieu. Mais si notre fidélité est grande dans cet état de ténèbres et de peines intérieures, Dieu ne sera pas longtemps sans montrer sa face et dissipera toutes ses ombres. Il y a des amants si passionnés des personnes qu’ils ont aimées durant leur vie, qu’ils s’adressent à des magiciens pour leur faire encore voir ce qu’ils ont aimé après la mort; et s’ils le font dans les miroirs enchantés, ils en sont ravis. Une âme passionnément amoureuse de Dieu est ravie de le voir seulement un moment au fond de son cœur : elle ne craint point les mortifications ni la perte de toutes les créatures, qui ôte la crasse du miroir et qui le purifie.»

225Cf. Chr. Int. VI, 2 : « Une marque que nous marchons assez bien dans la voie des souffrances, c’est quand nous possédons la paix intellectuelle qui ne nous empêche pas les sentiments que l’amertume de la Croix donne à la nature, mais qui nous inspire une douce inclination à les embrasser et à les chérir, nous estimant favoriser du Ciel de les avoir, quoique la nature les voit à regret et les estime des infortunes. »

226Cf. Chr Int. II, 2 : «Le jour de l’Ascension, Jésus élevé de la terre monta aux cieux, et s’assit à la dextre de son Père. Après que mon âme se fut réjouie des joies de son Sauveur, qu’elle eut admiré ses triomphes, et lui en eut donné mille et mille louanges et bénédictions avec tous les Anges et tous les Saints, elle se sentit émue de le suivre, non dans le Ciel, mais dans la Croix; non dans les triomphes, mais dans les abjections. Ô mon Jésus, disait-elle, que je m’élève de la terre au-dessus de moi-même; que je quitte ma vie naturelle, pour vivre d’une vie surhumaine; et qu’ainsi victorieuse de ma propre raison humaine et de toutes les maximes de la nature, je m’aille asseoir dans le sein de votre Croix, et là vivre heureux d’un bonheur que le monde ne connaît point. […] Ascension d’une âme au ciel, que tu es agréable! Ascension d’une âme à la vie surhumaine, que tu es admirable! Bienheureux ceux qui te connaissent! Vivifiez ma Foi, mon Dieu, afin que je voie les merveilles que vous opérez dans les âmes en ce lieu de larmes. Oui, je crois, et il est vrai qu’une âme est plus triomphante et plus heureuse quand elle sort d’elle-même pour embrasser quelque abjection que si elle sortait de la terre pour fendre les nuées et aller dans le Ciel. Autant de sorties qu’elle fait pour aimer les croix, sont autant d’ascensions glorieuses, qui, à la vue des Anges et des Saints, la placent dans le cœur de Dieu même. Cette même Foi qui me fait voir Jésus en la personne des pauvres, me donne certitude que le triomphe d’une âme dans les abjections n’est pas moins admirable que celui qu’elle ferait dans les Cieux.»

227Cf. Chr Int. VI, 7 : «Je commence à sortir de mon état, où j’ai été plus de cinq semaines : mon corps qui se corrompait, appesantissait mon âme, ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une dernière impuissance de connaître et aimer son Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas; et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m’étonnant de l’impuissance d’une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu’à ce que Dieu réduise l’âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs; elle voit qu’elle y avait appui secret, et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu’elle possédait.

“Ce qui s’est passé en moi, sont des effets d’une maladie naturelle, qui néanmoins m’ont réduit au néant, et beaucoup humilié, car tout de bon j’ai été dans les oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient; et je n’eusse pas cru qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu de lui tant de témoignages sensibles de son amour, entrât dans une si grande et si longue privation d’amour actuel, par son infidélité, et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement extrême. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente!”

228Cf. Chr Int. I, 16 : «En l’oraison du matin, Notre Seigneur me plongea dans mon néant et ma bassesse, de sorte que tout se passa dans l’exercice de mon extrême anéantissement. D’abord je disais : “Il n’y a que le Père éternel qui puisse donner à son Fils. Il n’y a que le Père et le Fils qui puissent donner au Saint — Esprit. De plus, il y a des présents infinis que ces trois divines Personnes se font l’une à l’autre. Il se passe entre elles des communications ineffables, et proportionnées à leur grandeur.” Je m’arrêtais à les considérer, m’en réjouissais, et me plongeais cependant dans le profond abîme de mon néant et de mon impuissance, dans la vue que je ne puis rien faire pour Dieu, ni rien lui donner. Tout ce que je puis lui présenter de meilleur, c’est un aveu, que je ne lui puis rien donner : lequel aveu je tiens encore de sa bonté, et c’est plutôt lui qui le fait en moi, que non pas que je le fasse moi-même»

229Cf. Chr. Int. I, 10 : «C’est un bon conseil de quitter ses biens et ses honneurs, quand on le peut faire; mais quand on s’en voit dépouillé par les ordres secrets de la Providence, c’est une obligation de l’agréer et d’y consentir; et c’est en quelque façon mieux que si nous les quittions nous-mêmes, surtout quand on croit que cela nous arrive par notre faute et notre imbécillité, car nous tombons en toutes manières dans l’abjection et dans le mépris, qui est le vrai centre où nous devons aspirer.»

230Cf. Chr. Int I, 7 : « Porter l’anéantissement des amis dans un abandon ou une perte, vaut mieux que leur amitié et tous leurs services. »

231Cf. Chr. Int. I, 10 : «Heureuses les occasions qui nous font perdre nos amis sans pécher : en les perdant, nous perdons un grand appui de l’amour propre. Saint Jean Baptiste encore tout enfant sortit de la maison de ses parents pour aller au désert vaquer à Dieu. Grand Saint, ce sont des Saints que vous quittez. “Je le sais bien, dit-il, mais ce sont mes parents qui ont de l’affection pour moi.” Ô que ceci est rude à la nature! Car comme l’attache aux amis, surtout quand ils sont vertueux, semble la plus spirituelle et la plus raisonnable de toutes affections, l’anéantir est un grand sacrifice que l’on fait à Dieu, et il le demande des âmes qu’il a destinées à une grande perfection : il faut qu’elles passent encore outre.»

232Cf. Chr Int I, 6 : «Ô mon Dieu, ma pauvreté me plaît, parce qu’elle me fait connaître vos richesses : si rien ne me manquait, j’oublierais ce que je suis. Je suis donc bien aise que vous soyez tout, et de n’être rien, pour avoir tout de vous.»

233Cf. Chr Int. VI, 10 : «Quand il me faut faire quelque bien, je sens de la lâcheté et de la répugnance. La seule imagination de la pauvreté me donne des frayeurs véritables qui me tourmentent fort : je crains d’être méprisé, de tomber dans l’incommodité, de souffrir des douleurs, enfin tout me fait peur et peine. Ce qui m’est un surcroît d’amertume, les serviteurs de Dieu ne me consolent plus comme ils faisaient : je suis pour faire de lourdes chutes, si je ne suis puissamment secouru. Ce qui est plus abject dans mon état, c’est que je suis sensible pour la privation des choses de la terre, car si c’était la privation de Dieu et de ses Grâces qui m’afflige, j’en serais, ce me semble, consolé. Je ne fais quasiment point d’oraison, c’est-à-dire je ne fais rien à l’oraison; je communie tout rempli de distraction; je suis près de me chagriner en toute occasion; peu de choses me choquent fort sensiblement.»

234Saint François de Sales.

235Cf. Traité de l’Amour de Dieu L 9, 16 : «Car, comme la belle et sage Judith avait voirement dans ses cabinets ses beaux habits de fête, et néanmoins ne les affectionnait point, ni ne s’en para jamais en sa viduité, sinon quand inspirée de Dieu elle alla ruiner Holopherne; ainsi, quoique nous ayons appris la pratique des vertus et les exercices de dévotion, si est-ce que nous ne les devons point affectionner, ni en revêtir notre cœur, sinon à mesure que nous savons que c’est le bon plaisir de Dieu. Et comme Judith demeura toujours en habits de deuil, sinon en cette occasion en laquelle Dieu voulut qu’elle se mit en pompe, aussi devons-nous paisiblement demeurer revêtus de notre misère et abjection parmi nos imperfections et faiblesses, jusqu’à ce que Dieu nous exalte à la pratique des excellentes actions.»

236Cf. Traité de l’Amour de Dieu L 9, 16  : «Il y a différentes opinions sur le genre de la passion de saint Barthélemy, car le bienheureux Dorothée dit qu’il fut crucifié. Voici ses paroles : “Barthélemy prêcha aux Indiens et il traduisit dans leur langue l’Évangile selon saint Mathieu. Il s’endormit à Albane, ville de la grande Arménie, et fut crucifié la tête en bas.” Mais saint Théodore dit qu’il fut écorché : “L’apôtre Barthélemy prêcha premièrement en Lycaonie, ensuite dans l’Inde, enfin dans Albane, ville de la grande Arménie où il fut d’abord écorché et enfin décapité; il y fut aussi enseveli.” Cependant, dans beaucoup de livres, on lit qu’il fut seulement décapité. On peut concilier ces opinions différentes, en disant qu’il fut d’abord crucifié, ensuite qu’il fut descendu de la croix avant de mourir, et que pour ajouter à ses tortures, il fut écorché et, qu’en dernier lieu, il eut la tête tranchée.»

237P.115 p.149 -- réf. FC.2326.

238Dieu, avec quel contentement dirait-elle avec les apôtres (barré par P.115 et remplacé).

239Il s’agit du décès de Mère le Hagais, abbesse de la Sainte Trinité à Caen.Or, au XVIIe les abbesses de la Trinité tentent de conforter une ancienne tradition selon laquelle leur abbaye bénéficiait du privilège d’exemption, c’est-à-dire qu’elle relevait directement du Saint-Siège et que l’évêque de Bayeux n’avait aucun droit de regard sur le choix des abbesses et le gouvernement du monastère. Elles tenaient donc à faire respecter ce droit qu’elles croyaient être leurs prérogatives. Cela entraîna quelques différends avec l’évêque de Bayeux, sous la juridiction de laquelle les religieuses étaient.

240Bernières qui était venu à Paris la visiter en août 1643.

241Cette longue méditation, que l’on retrouve dans les Pensées et en partie dans le Chétien Intérieur, est en fait une lettre adressée à Mère Mectilde à laquelle elle répondra le 28 novembre suivant : «Il y a environ quatre ou cinq ans que je pris possession d’une terre quasi pareille à Celle dont vous me faites la description, etc.» Bernard Piteau, qui n’est pas si sûr que ce texte soit une lettre adressée directement à Mère Mectilde affirme : «Nul doute que ce texte magnifique a circulé dans l’entourage de Bernières. Quelle que soit la manière dont elle l’a reçu, mère Mectilde le considère comme un envoi personnel, et elle répond à Bernières dans la même tonalité, ce qui montre la profonde connivence qui existait entre eux. Elle a acquis elle-même cette terre “par douaire de mon époux lorsque mourant sur la croix, il m’en fit présent comme d’une terre où, le reste de mes jours, je pourrais en toute assurance faire ma demeure”. Et elle continue sur ce ton plaisant, mais où se déploie une réflexion spirituelle très profonde : elle dit que ses fermes ne sont pas disposées tout à fait de la même manière et lui propose quelques échanges, car il est plus courageux qu’elle pour vivre certaines situations. Cette lettre révèle la communion de pensée qui s’était déjà établie entre les deux interlocuteurs.» Rencontres autour de Jean de Bernières (1602-1659) Mystique de l’abandon et de la quiétude, op.cit.

242Cf. Chr. Int. IV, 7 : «La faiblesse de la raison humaine est-elle pas bien grande, de ne savoir faire état des pauvretés, des mépris et des abjections, voyant que c’est ce que Dieu donne à ses plus chers amis? Il les met dans ces états afin qu’ils soient en disposition de lui rendre le plus grand amour qu’on lui puisse témoigner en la terre. C’est aimer Dieu surhumainement, que de l’aimer à nos dépens et par l’agrément des souffrances qui nous privent de notre être, la créature ne pouvant rien faire davantage que de lui donner ce qu’elle a de plus cher, c’est-à-dire ses propres satisfactions et ses intérêts. Ne vous plaignez jamais de ne pouvoir rien faire pour Dieu, c’est assez que vous puissiez souffrir. Ô que l’on a de peine à pénétrer profondément cette vérité!»

243La Vie du Père Charles de Condren, second supérieur général de la congrégation de l’Oratoire de Jésus, composée par un prêtre (le P. Amelote [1609-1679] disciple préféré de Condren), chez Henry Sara et au Palais, 1643.

Charles de Condren (1588-1641). De petite santé, tout entier voué à la vie intérieure, c’est malgré lui qu’il acceptera la succession de Bérulle à la tête de la congrégation de l’Oratoire. Sa puissance intellectuelle comme sa sainteté en feront le véritable maître de «l’École française». Bernières restera très marqué par la doctine de l’anéantissement si chère à Condren ainsi que par le thème des deux Adam. Cette lettre, peut-être la plus réprésentative de l’influence bérulienne et de l’école française dans l’œuvre de Bernières, est tout imprégnée de la doctrine de Condren dont il vient de lire la biographie récemment parue.

244Cf. Exode 3, 8 : «Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse et vaste, vers une terre qui ruisselle de lait et de miel, vers la demeure des Cananéens, des Hittites, des Amorrites, des Perizzites, des Hivvites, et des Jébuséens.»

245Cf. Chr. Int II, 1 : «Mon Dieu, je veux changer de procédé, de vie, d’esprit, et pour cet effet changer de doctrine, de principe et de maximes. Je veux renoncer à moi-même, porter ma croix, aimer les pauvretés, mépris et douleurs : ce seront désormais mes inclinations, mes sentiments et mes délices. Si je fais autrement, ce sera par faiblesse humaine et par corruption. Ne le permettez pas, ô bon Jésus; mais faites-moi vivre de votre vie crucifiée en la terre, et vous me donnerez votre vie glorieuse au Ciel. Chaque chose a son temps : cette vie est pour souffrir, et l’autre pour jouir.»

246Cf. Chr Int. III, 5 : «être absolument abandonné entre les mains de Dieu pour se laisser manier à lui comme une boule de cire molle, et recevoir telle forme et telle impression qu’il lui voudra donner, très indifférente à tout ce que Dieu voudra faire d’elle, recevant tout avec une profonde humilité; et s’il ne lui donne rien, demeurant ainsi dénué tant qu’il plaira à Dieu. Ô qu’une âme ainsi dépouillée de toutes choses est une demeure agréable à Dieu, et qu’il prend ses délices à demeurer toujours avec elle!»

247Cf. Chr. Int. II, 10 : «Nous ne pouvons être sans direction en terre : il faut ou que l’Humanité de Jésus nous dirige, ou que l’humanité d’Adam nous gouverne. Si nous vivons de la vie chrétienne, la première nous conduira, et nous donnera la direction qu’elle reçoit de la Divinité, qui est toute dans les croix et dans l’anéantissement; si nous vivons de la vie humaine, la seconde nous gouvernera dans les voies de l’amour-propre.»

248Cf. Chr Int. II, 4 : «Pauvreté, mépris, anéantissements et misères, je ne vous dirai jamais autre chose, quand je vous parlerais cent ans : avec ces choses, notre âme se vide de soi-même et des créatures, et se rend capable de Dieu. Ô plût à Dieu que ces principes nous touchassent fort sensiblement!»

249Cf. Chr. Int. I, 16 : «Vous savez ma dernière promptitude. Cette faute m’a bien fait voir ma misère extrême, et le peu de force qu’à mon âme dans les occasions. Je vois la profondeur de mon infirmité, et connais combien je suis peu mortifié, et combien mes passions sont vives. Dieu me fasse cette miséricorde après ma chute de voir mon néant, mon impuissance, et la pente que j’ai au mal, plus clairement que je ne faisais. J’étais misérable, et je ne le connaissais pas; j’étais l’infirmité même, et je ne m’en apercevais guère : à présent je connais ma vileté, et je ne puis comprendre combien elle est grande et profonde.

Toute ma consolation est que cette faute m’est arrivée en la présence de mes amis, qui de là connaîtront ce que je suis. J’ai un grand déplaisir d’avoir déplu à Dieu, étant infidèle à ses grâces, mais ma joie est dans mon humiliation que j’agrée. Le bonheur d’être avili dans l’esprit des autres est grand, et c’est un sucre doux en la bouche de ceux qui veulent réparer l’injure faite à Dieu. Être convaincu puissamment qu’on est un pur néant et qu’on est très infirme, c’est le profit qu’il faut tirer de nos imperfections. Que la découverture de ma misère m’est utile, puisqu’elle me découvre toutes ces vérités!»

250Philippiens 2, 8 : «il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix!»

251Cf. Chr Int. I, 7 : «C’est une chose pitoyable, de l’aveuglement où j’ai vécu. Ô que le sens humain a peine à concevoir la doctrine du Fils de Dieu! Il est vrai qu’elle est détruisante et anéantissante : ce que l’homme craint naturellement. À mesure que Dieu aime davantage une âme, il l’anéantit aussi plus absolument, et cette voie est sans exception, puisqu’il est vrai ce que dit l’Evangile : qui ne renonce à soi-même et à toutes choses, ne peut être disciple de Jésus-Christ. Ô mon Jésus anéanti, je vois bien maintenant la voie par laquelle vous avez marché, et par laquelle vous me voulez conduire après vous; je l’agrée et l’accepte, et y entre très volontiers.»

252Cf. Chr Int. I, 7 : «Il n’y a rien que la foi toute pure qui nous enseigne à aimer l’anéantissement et la destruction de nous-mêmes; la sagesse naturelle et mondaine n’y peut mordre : c’est pourquoi il n’est point question de raisonner ni d’écouter nos sentiments dans cette pratique; mais il s’y faut jeter à l’aveugle et à corps perdu.»

253Cf. Chr. Int. I, 8 : «Il en va de même de ce précieux trésor : quand l’âme en est entrée en possession et tandis qu’elle le gardera, elle ne doit plus rien craindre; la subsistance de sa vie spirituelle est fort assurée; ni le monde, ni le diable, ni tous les ennemis de son salut, quelque furieuse guerre qu’ils excitent, ne l’emporteront pas, car il ne leur est nullement propre. Oüy [sic] bien quelques meubles, comme les consolations sensibles, la grande attache aux austérités, le désir de faire de belles actions pour la gloire de Dieu, comme d’aller en Canada, en Angleterre, convertir les âmes à milliers; enfin toutes les belles idées de spiritualité. Le diable, la nature, le monde aiment ces sortes de meubles; et une âme qui n’a que cela, n’a rien qu’on ne lui puisse enlever. Mais qu’elle possède le seul trésor de l’amour de son abjection, elle est riche à jamais.»

254Cf. Chr. Int VII, 8 : «1. C’est en effet un grand trésor d’aimer son abjection, et un trésor qui renferme grande quantité de richesses inappréciables; mais elles ne paraissent nullement, car on les enveloppe exprès pour les conserver avec plus de sûreté; et il n’y a que celui qui possède ce trésor qui sache bien ce qu’il a.

2. C’est un trésor caché et inconnu à tout le monde. Car qui est-ce qui se défierait qu’il n’y eut rien de précieux dans les humiliations et dans les souffrances? Les sens, ou la prudence de la chair, ou la raison humaine iraient-ils chercher là de quoi s’enrichir, ou satisfaire leurs désirs? Jamais on ne s’aviserait qu’il y eut là un trésor, si Jésus-Christ lui-même, qui l’y a mis, ne l’enseignait à une âme par une faveur toute particulière de ses miséricordes.

3. Ce trésor ne se donne pas, il s’achète; et celui qui le veut avoir, doit donner tout ce qu’il possède : c’est-à-dire qu’il nous faut défaire de tout notre patrimoine, de tout ce funeste héritage que notre premier Père nous a laissé : l’affection aux honneurs, aux plaisirs, aux richesses, cette attache à nous-mêmes et à nos intérêts, cet amour de notre excellence, et tout le reste du mauvais meuble que nous possédons par notre naissance dans le péché. Si nous ne consentons d’être dépouillés de tout jusqu’à la dernière pierre, nous ne saurions acheter le trésor.

4. Ô que celui qui le possède, est riche et heureux! Car c’est un fonds inaliénable, qu’on ne lui peut jamais ôter; et tandis qu’il en jouit paisiblement, il y trouve Dieu, et une profonde paix, qui surpasse tous les sentiments. Qu’un homme ait acquis quelque belle terre, on dit : voilà qui va bien, il n’a plus maintenant rien à craindre, car voilà un fondement assuré pour la subsistance de sa vie; quelque guerre qui vienne, les ennemis n’emporteront point la terre; l’on peut bien prendre les meubles et l’argent, mais la terre est fixe et ne s’aliène pas.»

255Cf. Chr. Int. I, 4 : «Ceux qui nous paraissent les plus admirables entre les Saints, sont ceux qui ont excellé dans l’amour du mépris d’eux-mêmes. Qui n’admirera la générosité de sainte Paule, Dame romaine, qui, éprise d’amour de la pauvreté et des humiliations de Jésus, quitte Rome et tous ses parents, se faisant pauvre actuellement? Elle qui pouvait faire des merveilles pour le prochain dans cette grande ville, et avec tous ses biens, aima mieux l’étable de Bethléem que ses palais magnifiques : elegi abjectus esse in domo Dei. Saint Alexis pouvait vivre en bon serviteur de Dieu dans son mariage, la vue d’une vie cachée et méprisée le charma, et lui fit tout quitter, père et mère, femme, amis, biens et honneurs, dans la possession desquels il avait vécu en bon Chrétien; mais appelé à la vie éminente de l’abjection par un grand miracle de la grâce, il est au milieu de ses parents, sans permettre à son cœur qu’il ait d’affection naturelle, qu’il pouvait si légitimement avoir. Il meurt de faim dans une maison où tout lui appartient; il est le jouet des serviteurs dont il était maître; son cœur demeure ferme et fidèle à ne rien désirer que le mépris; et quelque attaque que lui donne la raison humaine, il ne se rend point. Ô que cette voie est élevée au-dessus des bassesses de notre nature, qui ne conçoit que des affections pour la vanité!»

256Cf. Chr. Int. I, 7 : «Il n’y a rien où la créature glorifie Dieu plus purement, que dans le consentement qu’elle donne à la destruction que Dieu veut faire d’elle-même, puisqu’il est vrai que là où il y a moins de la créature, il y a plus de Dieu. Or en cela il n’y a de l’opération que de la part de Dieu, et une pauvreté de la part de la créature. Porter l’anéantissement des lumières, des douceurs et des sentiments dans l’oraison, vaut mieux que l’oraison la plus lumineuse et la plus douce. Porter l’anéantissement des amis dans un abandon ou une perte, vaut mieux que leur amitié et tous leurs services. Porter le délaissement de toutes les créatures, vaut mieux que la jouissance de toutes les créatures : car dans toutes les privations on cherche Dieu bien plus purement : il y a bien moins de nous-mêmes, n’ayant pas la satisfaction d’agir, mais seulement de recevoir la destruction de ce qui nous est plus cher, parce seulement qu’il plaît à Dieu d’en user ainsi pour sa pure Gloire.»

257Cf. Philippiens 3, 8 : «Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ.»

258P.115 p.4 «Espitre 3me M. de Roq. 13me de novembre 1643». Le manuscrit d’origine a été corrigé d’une autre main avec des ajouts marginaux au début. — réf. FC.63.

259Jean 8, 21 : «Jésus leur dit encore : “Je m’en vais et vous me chercherez et vous mourrez dans votre péché. Où je vais, vous ne pouvez venir.”»

260P.115 p. 173. — réf. FC.2284.

261Stabilier : affermir, raffermir (Godefroy Lex. de l’Ancien Français).

262Bernières est à Caen, mais doit revenir à Paris. Cf. Dossier par du Chesnay, «Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes.

263T4 p.91 & P.115 p.3 [s. Marie-Hélène, archiviste de l’Ordre, conseille T4]. — réf. FC.625.

264Cf. 16 octobre 1643 Pensée sur la pauvreté et l’anéantissement.

265Douaire : portion de biens donnée à une femme par son mari à l’occasion du mariage (Littré).

266T4 p.93 & P.115 p.1 [nous suivons T4] — réf. FC.779.

267Terre Royale (P.115) cf. Lettre de Bernières du 16 octobre 1643. Pensée sur la pauvreté et l’anéantissement.

268«et celle de notre pauvre sœur… ses vœux : ajout interligne d’une main récente : P.115 a été collationné sur une source commune avec D13. — Le § suivant suit de la même main, écrit sur une paperolle.

269« notre bon frère » : Jean Aumont ; « notre chère Mère supérieure » : Jourdaine de Bernières.

270P.115 p.154. — réf. FC.2450.

271P.115 p.151. -- réf. FC.149.

272D13 p.38. Fichier Central n° 1304.

273Âme, Marie des Vallées, citée également en fin de lettre

274D13 p.36 — réf. FC.2283.

275Nous connaissons par ailleurs combien Bernières s’est investi pour les fondations françaises au Canada en lien avec Marie de l’Incarnation. L’année 1639 correspond au départ de Marie de l’Incarnation pour le Québec. Elle s’embarque en avril pour y arriver le 1er août 1639. «M. de Bernières eût bien souhaité d’accompagner jusqu’à Quebek Madame de la Peltrie et les Religieuses, mais il juge lui-même qu’il leur rendrait plus de service en restant en France pour prendre soin du bien de la Fondation à travailler aux affaires de la fondation. Effectivement on peut dire que sans soins extraordinaires qu’il se donna, les Religieuses eussent apparemment été contraintes de repasser en France. D’ailleurs ce que ce grand serviteur de Dieu ne put pas faire par lui-même dans la nouvelle France, il eut la consolation de le faire de puis par un de ses neveux, qui passa quelques années après dans cette Mission et qu’on peut compter parmi les plus saints Ecclésiastiques qui ayant jamais été dans cette nouvelle Église. Enfin le 4 May 1639 le vent étant bon on appareilla de grand matin…» Cf. du Chesnay, dossier Bernières et le Canada, Charlevoix p. 255.


27614190 Granville Langannerie (Calvados)

277D13 p.33. — réf. FC.2546.

278 Monsieur de Saint-Firmin ou de Saint-Martin ou de Saint Silvain dont il est question dans la lettre du 15 février 1644?

279D13 p.31. Fichier Central n° 774.

280Nous ne savons pas lever cette identité. Fr. suggère «frère Jean» de Bernières.

281D13 p.28. Fichier Central n° 757.

282Luc 24, 29 : «Mais ils le pressèrent en disant : “Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme.” Il entra donc pour rester avec eux.»

283par la voie royale de la Sainte Croix.

284Monsieur de Bernière

285Monsieur de Bernières

286Les Sœurs de la Résurrection et Angélique de la Nativité

287Les Mères Scholastique de l’Assomption, Bernardine de la Présentation et Louise de l’Ascension que l’on y destinait et qui en effet y furent envoyées et y demeurèrent jusqu’en 1644.

288 F.C.2524 : Lettre à une religieuse... Annotée : “à la soeur de M. de Bernières… St Maur …., “Priez (ma très chère Mère) Celui qui est toute à vous qu’il me rende digne de faire un saint usae de croix notamment des intérierues… et adorez son aimable justice sur son esclave…” - En attente du regroupement improbable de toute la correspondance Mectildienne !

289Sœur de la Résurrection et Sœur Angélique de la Nativité?

290Monsieur de Bernières

291Monsieur de Bernières

292Béni soit le Saint Sacrement! D13 p. 24 n° 777.

293S’agirait-il d’une première forme brève qui conduira à «Divers exercices de piété et de perfection,/Composés par un religieux d’une vertu éminente & de grande expérience en la direction des Ames. /A la plus grande gloire de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ»? Son auteur Jean-Chrysostome de Saint-Lô va mourir en 1646 soit deux ans plus tard. L’édition officielle paraîtra beaucoup plus tard en 1654. — Mais un tirage, réf. C 4839 de la B.M. de Valognes, cachet «Bibliothèque de Valognes», n’est pas daté et ne comporte aucune approbation tandis que son «Advis» p. 2 déclare : «Ces petits traités n’ont été imprimés que pour satisfaire à quelques personnes particulières, & pour épargner la peine trop grande de les transcrire…». Les pages 3 à 240 sont de la même impression que celles de l’édition officielle de 1654 parue à Caen chez Adam Cavelier, qui les a donc reprises telles quelles (on note l’absence de pages 1 et 2!).

294Monsieur de Bernières?

295Mot omis au saut de page : côté?

296Cf. Psaume 145, 17 : «le Seigneur est justice en toutes ses voies (Justus est Dominus in omnibus viis suis), amour en toutes ses œuvres;»

297Cf. Psaume 4, 9 : «En paix, tout aussitôt, je me couche et je dors (in pace in idipsum dormiam et requiescam) : c’est toi, Yahvé, qui m’établis à part, en sûreté.»

298Monsieur de Bernières

299Élisabeth de Brême (1609-1668), à qui la Mère de Blémur consacre sa plus longue notice. Voir D. T., Expériences mystiques II, 122-125.

300Réf. FC.361.

301Bernières

302Bernières

303D13 p.20; Fichier Central n° 750.

304Nom caviardé. Suit un espace. De même plus bas, nom caviardé.

305Marie des Vallées.

306Jean de Bernières?

307À une supérieure de religieuses malade. La lettre de Mère Mectilde du 18 août témoigne qu’il s’agit bien d’elle. Elle est très touchée de ce que Bernières se soucie de sa santé et des conseils qu’il lui donne à ce sujet. Elle fait mention explicitement de ce «désir de solitude» et des tracas de la vie active dans lesquels la Providence le met dont il est question à la fin de cette lettre L 1,13. Elle écrit : «: “Croyez, mon très aimé frère, que les effets de votre sainte charité sont extrêmement admirables en mon endroit, ne pouvant comprendre comment Notre Seigneur vous donne des bontés si grandes pour une pauvre pécheresse; il me veut convertir par votre moyen, j’en ai des preuves certaines puisque c’est par les secours que vous m’avez donnés et procurés que je suis sortie de certains états intérieurs où mes imperfections me tenaient liée”. […] Je ne m’étonne point si vous avez si grand désir de la solitude. Vous avez goûté la suavité du Seigneur. Je vous porte aucunement de la compassion dans l’emploi où vous êtes; mais celui qui par un excès de son divin amour, vous attire fortement, vous élève au-dessus de tout, je m’en réjouis, et le supplie de vous consommer entièrement. C’est l’abrégé de tous les biens que je vous peux souhaiter.».

308Cf. St François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, L 6, Chap. 11 : «laissez — vous gouverner par Dieu, servez — le selon son goût et non selon le votre, regardez que c’est Lui qui vous a placée ou vous estes. Tenez-vous donc comme une statue dans sa niche; vous estes la pour lui plaire, cela vous doit suffire… Theotime, car si nous l’aimons, nous nous endormons non seule­ment a sa vue, mais à son gré, et non seulement par sa volonté, mais selon sa volonté; et semble que ce soit lui même, notre Créateur et Sculpteur céleste, qui nous jette la sur nos lits, comme des statues dans leurs niches, affin que nous nichions dans nos lits comme les oiseaux couchent dans leurs nids; puis a notre réveil, si nous y pensons bien, nous trouvons que Dieu nous a toujours été présent, et que nous ne nous sommes pas non plus éloignés ni séparés de lui. Nous avons donc été la, en la présence de son bon plaisir, quoi que sans le voir et sans nous en apercevoir; si que nous pourrions dire, a l’imitation de Jacob. Vraiment j’ay dormi auprès de mon Dieu et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n’en savais rien».

309Saint François de Sales reste une référence très sûre dans le cercle des amis de Jean de Bernières. Les écrits de Henri Boudon, par exemple, sont imprégnés de salésianisme.

310Cf. Job 2,6-8 : «Alors le Seigneur dit à l’Adversaire : “Soit! Il est en ton pouvoir; respecte seulement sa vie.” Et l’Adversaire, quittant la présence du Seigneur, frappa Job d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête. Alors Job prit un tesson pour se gratter et il s’installa parmi les cendres.»

311Cf. Chr. Int. I, 7 : «Job ne rendit jamais plus de gloire à Dieu que lorsqu’il était plongé dans les anéantissements sur son fumier. Au Ciel, Dieu se glorifie par l’exaltation de ses créatures en terre par leur anéantissement : voyons-nous pas que la Sagesse du Père éternel a prescrit à son Fils la manière de l’honorer en terre? Il nous l’a communiquée, et par paroles et par exemple, n’enseignant et ne pratiquant que des anéantissements. Quelle autre voie cherchons-nous, si nous sommes chrétiens, pour glorifier Dieu, que celle que nous montre notre divin Maître?»

312Cf. Chr. Int. I, 1 : « Heureuses les occasions qui nous font perdre nos amis sans pécher : en les perdant, nous perdons un grand appui de l’amour propre. »

313Cf. Chr. Int. IV, 6 : «Tant plus un vase est vide, tant plus est-il capable : aussi nos âmes, tant plus elles sont vides d’elles-mêmes et de la nature, tant plus elles sont capables d’aimer et de connaître Dieu : Ama nesciri et pro nihilo reputari [aime à être compté pour rien, Imitation de Jésus-Christ]. Il se faut réjouir d’être abîmé dans l’oubli des hommes, de vivre dans un petit trou ou dans une Religion, hors de la pensée et de l’affection des hommes. Ce qui nous attriste, nous abat et nous retarde dans la voie de Dieu, ce n’est que le déplaisir naturel que nous avons d’être inconnus, car l’homme naturellement veut être connu et aimé, et croit que ce n’est pas vivre de n’être point estimé.»

314Cf. Chr. Int. IV, 1 : «Que chacun chemine en sa voie avec fidélité, indifférence et amour. La joie de la créature ne doit pas être à faire beaucoup, mais à contenter Dieu.»

315Cf. Chr. Int. I, 4 : «Plusieurs fuient les abjections et les souffrances, pensant glorifier Dieu d’une façon plus noble par des actions éclatantes, et même utiles au prochain; mais ils suivent leur inclination, plutôt que celles de Jésus-Christ. Or il le faut servir à sa mode, et non pas à la nôtre; et nous voyons qu’il n’a rien tant aimé que les souffrances et les mépris.»

316Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Combien y a-t-il d’âmes que les bonnes affaires ruinent, pour en trop faire ou ne les faire pas de l’ordre de Dieu et de la grâce! »

317Cf. Saint François de Sales.

318Jean de Bernières, hanté par la vie cachée et la solitude, n’en demeure pas moins fidèle à la Volonté de Dieu. Il demeure néanmoins soucieux d’appliquer le conseil de son père spirituel, le père Chrysostome qui lui écrit : «Divisez votre temps et tendez de ne vous donner aux affaires que par nécessité, prenant tout le temps qu’il vous sera possible pour la solitude de l’oratoire. O cher frère, peu de spirituels se défendent du superflu des affaires. O que le diable en trompe sous des prétextes spécieux et même de vertu. […]» (Divers exercices… « Diversités spirituelles » p. 102 sq)

319Cf. Chr. Int. III, 3 : «On serait prêt d’aller au bout du monde, tout lieu est indifférent, et n’ayant aucune attache à la créature, l’on n’a faim que du Créateur, que l’on sait être tout et que l’on voit partout. Quand on s’attriste de l’absence de quelque ami, c’est faute de lumière, puisque le grand Ami est continuellement avec nous. C’est donc faire tort à la Présence de Dieu en nous de s’ennuyer de l’absence les uns des autres; et c’est quasi dire à Dieu : “Vous seul ne me suffisez pas”. C’est un excellent motif pour nous porter au dénuement de toute créature, de perdre volontiers leur présence, et même leur souvenir, par un esprit de révérence à la grandeur de Dieu, qui nous étant infiniment présent, nous ne pouvons pas nous occuper volontairement d’aucune autre chose, sans faire quelque sorte d’injure à Sa Majesté.» Formule admirable, montrant à la fois sa douce et ferme résolution de ne vouloir que la volonté de son Bien aimé, sans confondre les moyens et la fin qui demeure l’essentielle, à savoir l’union à Dieu, quel que soit la modalité et les circonstances.

320Cf. Chr. Int. I, 14 : «Je n’aurais jamais cru, si l’expérience ne le faisait voir, qu’une âme put être conduite par la Grâce à un tel état, qu’elle prenne des joies extrêmes d’être abîmée dans toutes sortes d’abjections, mais il est vrai que ses joies sont si pures et si douces qu’après en avoir savouré l’excellence, tout lui est fade sur la terre. Elle s’étonne beaucoup de l’horreur qu’elle a eue autrefois pour le mépris, puisqu’il lui semble maintenant un Paradis terrestre; et après le Paradis de la Gloire, elle n’en veut point d’autre que celui-ci, car elle sait que Jésus-Christ jouissait en terre de l’un et l’autre Paradis, de celui de la Gloire du Ciel, et de celui de ses opprobres de la terre. […] Elle estime un enfer de sortir de ce Paradis, et elle ne saurait plaindre assez l’aveuglement des hommes, qui cherchent les honneurs et les grandeurs qu’elle abhorre au dernier point.»

321Nous prenons donc pour source le ms. P115 pages [8] et [9] comme nous l’avons fait jusqu’à maintenant. — «Mr» est précédé par le titre «Épître 5. Le 18 de novembre 1644» — Une main récente remplace «de novembre» par «d’août». Elle ajoute «cette lettre est entière page 177». — L’ensemble [8-9] est continu : nous sectionnons en trois paragraphes. —

Nombreuses autres sources! : Fichier Central n° 572, D13 page 18 & N255 p.9 (conseillés), P115 p.8 (a) & p.177 (b), P133 p.351 (a), P101 p.176 (a), R19 p.7 (a), T4 p.135 (b), N248 p.110, D.K p.149 (a), Dr 3 p.46 (a)…; (a) désigne nos 3 premiers paragraphes, (b) leur suite jusqu’à fin de lettre.

Nous donnons des variantes de D13 conseillé par les auteurs du F.C.… peut-être pour sa plus grande facilité de déchiffrement.

322de ne vous mettre <point> en peine (var.)

323mon très aimé frère (var.)

324votre sainte charité (var.)

325endroit et la considération d’iceux me met toute hors de moi, ne pouvant comprendre [ajout bien dans le style de Mectilde] (var.)

326donnés et procurés que (var.)

327Bernard Piteau remarque à cet endroit : «Sans le dire, ne considère-t-elle pas Bernières comme son vrai directeur?» cf. Bernard Pitaud, P. S.S, Rencontres autour de Jean de Bernières, éd. Parole et silence, «La correspondance spirituelle entre Jean de Bernières et Mère Mectilde du Saint-Sacrement», 105-111.

328que vous aidiez

329Marie des Vallées

330un tel étonnement

331esclave, <que> j’ai [proche d’une rédaction première]

332la souveraine majesté

333glorifié éternellement [inversion proche d’une rédaction première]

334qu’elle m’obtînt

335À partir d’ici D13 inverse les deux paragraphes suivants : «Je vous remercie…» précède «Je ne m’étonne point…». Il semble que P115 ait voulu mettre de l’ordre en omettant ce qui touche moins à l’intériorité dans son «Épître 5». D’où proviendrait l’addition ultérieure des pages 177 sq. rassemblées sous le même nom.

336Je vous porte aucunement de la compassion [P115 a inversé le sens pour adapter à un emploi plus commun : Mectilde aurait compassion…]

337vous êtes. Mais [le point qui sépare les deux phrases donne sens : Mectilde n’a pas compassion pour «l’emploi» probablement une charge pénible, mais Dieu «élève au-dessus de tout» pour consommer son serviteur.]

338Ou bien : «tiré» (lecture incertaine). D13 lève la difficulté par «vous attire fortement.»

339par un excès de son divin amour vous attire fortement, vous élève au-dessus

340Souhaiter. /Notre Mère P [rieure] vous a écrit… [on retrouve le dernier paragraphe de notre transcription qui est conforme à D13! On est donc amené à supprimer le premier paragraphe qui s’ouvre par «Je ne m’étonne point…» : nous venons d’en relever en variantes toutes les interprétations douteuses]

341Cette Epitre 5 est suivie d’une «Épître 6me Le 31 de mars 1644» (elle commence en bas de page [9] recouvert d’une paperolle la complétant). — Nous faisons suivre notre transcription de cette Épître 5 par le complément indiqué en tête. La lettre est en effet reproduite entièrement d’une main moderne à partir de la page 177 et le complément apparaît page 179 (l’ensemble «du ms. P11» est composite).

342de St Silvin

343Notre Mère P [rieure] vous

344ces

345Benoist [orthographe plus conforme] -- Mère Benoîte de la Passion (1609-1668), prieure de Rambervillers en Lorraine, qui fut la maîtresse de Mectilde avant d’être conseillée par son ancienne dirigée.

346Rambervillers.

347D13 p.15. Fichier Central n° 2276.

348Sainte âme : Marie des Vallées; etc : Bernières 

349Marie des Vallées et Bernières

350Cf. Psaume 14, 1-3 : «L’insensé a dit en son cœur : “Non, plus de Dieu!” Corrompues, abominables leurs actions; non, plus d’honnête homme. Des cieux Yahvé se penche vers les fils d’Adam, pour voir s’il en est un de sensé, un qui cherche Dieu. Tous ils sont dévoyés, ensemble pervertis. Non, il n’est plus d’honnête homme, non, plus un seul.»

351Cf. Chr. Int. I, 3 : «Qu’est-ce que la créature après la chute d’Adam? Ce n’est que néant, c’est l’infirmité et la fragilité même. Qu’est-ce que la créature après le péché? C’est un abîme d’orgueil, d’aveuglement, d’aversion de Dieu, de conversion vers ses semblables. Qu’est-ce que la créature? C’est un amas de toute corruption, de toute pauvreté, et de toute incapacité. Ce qu’elle doit faire, c’est de s’humilier, s’anéantir, s’abîmer dans le néant, et vivre dans une crainte perpétuelle de sa fragilité. Jamais nous ne trouverons Dieu, que nous ne nous perdions nous-mêmes dans les abjections et le mépris. Quand nous ne ferions dans nos retraites autre profit que demeurer bien convaincus que le vrai chemin pour aller à Dieu, c’est marcher avec Jésus-Christ dans les pauvretés, les abjections et le mépris, nous ferions tout ce qu’on peut faire dans une retraite.»

3521 Corinthiens 1, 18-25 : «Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu.

“Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et l’intelligence des intelligents je la rejetterai. Où est-il, le sage? Où est-il, l’homme cultivé? Où est-il, le raisonneur de ce siècle? Dieu n’at-il pas frappé de folie la sagesse du monde? Puisqu’en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.”

353Cf. correspondance de Bernières avec le P. Chrysostome (p.126) : «J’ai des lumières et sentiments que la croix est la souveraine félicitée et béatitude des chrétiens en la terre, de sorte que l’âme se jette entre les mains du père éternel. Il la traitera comme il a traité son fils unique : il prendra ses complaisances à la crucifier. Si elle se jette entre le bras du Fils, il traitera comme son Père l’a traité et la mettra en la croix avec lui. Si elle s’adresse au Saint-Esprit, il lui donnera des mouvements de croix et de souffrance. Si, à la Sainte Vierge, elle croira beaucoup favoriser cette âme de la conduire sur le calvaire et lui obtenir de son cher Fils part à ses douleurs et à ses mépris. Si elle prie les saints de lui obtenir quelque grâce, aussitôt il la chargera de la croix sur les épaules, afin que cette âme soit de la suite de Jésus crucifié, comme ils ont été, et qu’elle participe à la source du bonheur, gloire et grandeur. Enfin l’âme ne trouvera personne dans le Ciel qui ne lui procure la Croix.»

Réponse du Père Chrysostome (p.122) : «Autant que le spirituel est mort aux créatures autant entre-il dans l’union intime de son Dieu et autant est-il capable d’être mû des personnes divines, qui opèrent grâce, amour et perfection dans le fond de son âme et dans les facultés intellectuelles, la croix étant le vrai moyen d’arriver à cette pure et entière union.»

354Réf. FC.61.

355Mr de Bernières.

356D13 p.14. Fichier Central n° 25.

357Réf. FC.1695.

358Ange : Mr de Bernières.

359Idem.

360Réf. FC.2302.

361Monsieur de Bernières.

362Monsieur de Bernières

363 Mère Jourdaine de Bernières, supérieure des Ursulines à Caen.

364Marie des Vallées.

365Monsieur de Bernières

366Réf. FC.1769.

367D13 p.61. Fichier Central n° 2274.

368Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô dont on éditera des écrits.

369D13 p.56. Fichier Central n° 1386.

370D13 p. 54. Fichier Central n° 782. On peut supposer que la Lettre du 4 juillet de Bernières a été reçue de le jour même par Mère Mectilde et qu’il y répond aussitôt. Cela s’explique par le fait que Bernières est à Paris.

371Allusion à sa crainte du supériorat.

372D’après cette lettre, Bernières est de retout à l’Ermitage de Caen.

373D13 p.51. Fichier Central n° 2272. -- Jacques Bertot (1620-1681).

374Reprise « Il vous dira… » de la transcription précédente « tr. pr. » qui a omise toute la page [52]. Et il en sera de même pour une grande partie de la page suivante. Faut-il y voir une intention volontaire, recherche de protection par suite de la condamnation du quiétiste Bertot ?

375Marie des Vallées.

376Cf. Chr. Int. I, 10 : « Car il y a un troisième dépouillement, qui est de se perdre soi-même, c’est-à-dire être bien aise d’être estimé sans sagesse, sans pouvoir, aimer la dépendance et la sujétion comme un empire, n’avoir de la raison que pour renoncer à la raison, et mettre en sa place les pures lumières de la Foi. Ô qu’elle nous fait voir clairement qu’il faut avoir de la joie de n’avoir aucun talent de nature, de n’être bon à rien ! Car cette vue, quand elle pénètre au cœur, anéantit puissamment l’inclination naturelle que nous avons à notre propre excellence. Consentir agréablement d’être abject, c’est un grand exercice d’évacuation de la propre excellence ; et la mesure de cette évacuation est celle de la perfection. »

377Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Ô si j’étais assez heureux de me consommer à son service, et de mourir de son amour ! Mais c’est la Grâce des fidèles amis, et je suis le plus indigne et le plus infidèle de tous les hommes. »

378D13 p.50. Fichier Central n° 787.

379D13 p.44. Fichier Central n° 1720.

380Augustin le Hagais.

381Mère Mectilde s’adresse à Rocquelay alors que Bernières est à Paris.

382P. Chrysostome.

383Est-ce Monsieur Gavroche ? Cf. Lettre du 25 septembre 1645 : « Monsieur Gavroche désire aussi des nouvelles de son prétendu bénéfice. » Et la lettre du 26 juillet 1646 : « J’ai néanmoins résolu de vous obéir pour un mois et j’ai tâché d’en rendre capable Monsieur Gavroche notre confesseur. » À moins que ce soit M. de Gavrus, neveu de Jean, qui a fondé l’hôpital général de Caen.

384idem

385D13 p.42. Fichier Central n° 1728. — Le 7 novembre : réf. FC.157 d’une lettre à Roquelay.

386La première transcription ajoute : « Je vous en conjure. Je crois que c’est une chose certaine que je n’irai point à Metz. Notre communauté y répugne d’une étrange sorte. J’ai laissé cette affaire au pied de la croix  [illis.] je l’ai toujours considérée lorsqu’il s’il s’agissait d’y travailler et ai demeurée, ce me semble, abandonnée à Dieu en l’amour duquel je suis… »

387D13 p. 39 ; Fichier Central n° 185.

388Bernières s’apprête à faire une retraite spirituelle près de Paris.

389Là on a l’impression que Rocquelay est prêt de Bernières puisqu’il a l’ordre du père Chrysostome d’envoyer les notes de Bernières.

390Rocquelay envoie les notes spirituelles de Bernières.

391Cette lettre est à dater autour du 11 novembre. Mère Mectilde écrit à Rocquelay alors que Bernières et le père Chrysostome sont à quelques heures de Paris pour une retraite d’environ un mois : « L’amour de la solitude l’a retiré avec notre bon Père à neuf lieues de Paris pour le temps d’un mois entier. »

392Mère Mectilde fait peut-être allusion à la mission que Bernières à confié à Rocquelay le 4 juillet 1645, pour trouver un lieu pour les « cinq ou six personnes de rares vertus ». cf. L. 1,19.

393Jean de Bernières.

394Le 11 novembre Bernières s’occupe d’Augustin le Haguai et des ses « progrès en la sainte Vertu » (H 29)

395À partir du 11 novembre, on peut supposer que ces billets sont des extraits de lettres que Bernières a envoyés à Rocquelay lors de sa retraite avec le père Chrysostome et que Rocquelay a envoyés à Mère Mectilde selon sa demande à Bernières dans la lettre du 11 novembre : « Lorsque la divine conduite vous aura éloigné de votre pauvre sœur, au nom de Dieu, ne l’oubliez pas, continuez à lui envoyer, le plus souvent que vous pourrez par M. Rocquelay ce que le ciel vous donnera afin que vous coopériez à ma conversion. »

396Cf. Chr. Int. VI, 8 : « J’ai dévotion d’être dans la vie spirituelle comme un aveugle dans la vie corporelle : il marche, il va et vient, il parle à ses amis et fait ses petites affaires, il boit et mange, le tout sans voir ni le chemin, ni ses amis, ni les maisons, ni le ciel, ni la terre ; seulement il s’abandonne à la conduite de quelqu’un, qui lui sert de guide dans son aveuglement. Il est vrai que faire de la sorte toutes les actions de la vie civile, c’est les faire peu agréablement, mais c’est pourtant les faire véritablement. »

397Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je fus occupé dans la quatrième oraison d’une vue grande et amoureuse des complaisances et des joies infinies que les trois divines Personnes répandent dans l’âme de tous les Bienheureux. Il me paraissait que le Paradis et la béatitude des Saints était de voir clairement cet ineffable Mystère de la très Sainte Trinité, et d’être associés à la connaissance et à l’amour que les trois divines Personnes ont les unes pour les autres. Le souverain point de leur bonheur, c’est d’être abîmé dans la félicité de Dieu même. »

398Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je m’occupai de Dieu et de ses perfections dans ma quatrième oraison, me réjouissant de ce qu’il était si parfait et si heureux. Je ne voulais pour lors penser qu’aux perfections de Dieu, sans faire aucune réflexion sur mon état intérieur, sans même vouloir rien demander pour ma propre perfection ; et je connus que c’était souvent une grande imperfection de penser à sa perfection quand Dieu nous applique à ses perfections adorables : l’âme en ce moment doit oublier tous ses intérêts, et penser seulement à ceux de Dieu. »

399Cf. Chr. Int VIII, 6 : « C’est la contemplation que je voudrais prendre au milieu de tous les manquements que je commettrais, et de tous les défauts que je n’empêcherais pas faute de capacité ou de zèle, de dire à Dieu : “Vos beautés n’en sont point salies, et vos bontés n’en sont point diminuées, Seigneur. Je sais qu’il faut pleurer avec excès quand vous êtes offensé, mais aussi il se faut réjouir de ce que vous êtes immuable en vous-même”. »

400Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Je ne pouvais comprendre ceci auparavant que d’avoir la lumière ; à présent toute autre oraison précédant celle-ci me paraît un tracas. Qu’est-ce que l’âme prétend par les pensées, les vues, les affections, les sentiments, sinon d’aller à Dieu ? Mais quand elle y est, elle ne peut avoir toutes ces choses, elle n’a simplement qu’à reposer en Dieu, et vivre de Dieu en Dieu même : voilà toute son affaire. Et tous les Sacrements, principalement celui de l’Eucharistie, ne lui servent qu’à s’établir, s’affermir, s’enfoncer dans Dieu davantage. Les divins Sacrements élèvent les âmes à Dieu lorsqu’elles en sont encore éloignées ; mais celles qui sont dans l’union, ils les y maintiennent et les y plongent de plus en plus. »

401Cf. Chr. Int. VI, 8 : « L’âme dans l’état d’obscurité ne se connaît quasi plus, tant elle est différente d’elle-même. Car dans l’état de jouissance la partie inférieure, avec toutes les répugnances aux croix, est comme perdue et abîmée dans les plaisirs ; rien ne fait peine à l’âme, rien ne la tire de son repos, elle est toute confite dans les douceurs, et ne goûte que les sentiments d’une paix et d’une tranquillité profonde. Au contraire, dans l’état de souffrance intérieure, la partie supérieure de l’âme est comme perdue et abîmée dans les répugnances et les déplaisirs de la nature : toutes ses lumières sont si cachées dans les ténèbres qu’elles n’éclairent plus l’esprit, et toute sa joie lui est ôtée. »

402Cf. Chr. Int. V, 12 : « L’arrivée du règne de Dieu dans un cœur paraît douce ; mais il faut que ce pauvre cœur se résolve à souffrir son extrême rigueur, qui lui donnera une mort continuelle. Plus de vie humaine pour un cœur où Dieu règne absolument ; plus de plaisirs, plus de consolations, même divines ; plus d’appui dans les créatures, même les plus saintes ; plus de pente pour aucune disposition, sinon à la suprême indifférence ; rien que des abjections, anéantissements, pauvretés, abandonnements ; point de science que celle de Jésus crucifié ; point de sagesse que sa folie. »

403Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je fus occupé dans la quatrième oraison d’une vue grande et amoureuse des complaisances et des joies infinies que les trois divines Personnes répandent dans l’âme de tous les Bienheureux. Il me paraissait que le Paradis et la béatitude des Saints était de voir clairement cet ineffable Mystère de la très Sainte Trinité, et d’être associés à la connaissance et à l’amour que les trois divines Personnes ont les unes pour les autres. Le souverain point de leur bonheur, c’est d’être abîmé dans la félicité de Dieu même. »

404Le Père du Chesnay note dans sa chronique : « Le 15 novembre Bernières a dû quitter Paris ; désolation amoureusement poétique et mystique de Mère Mectilde (H 29-30). Il s’est retiré pour un mois et demi en solitude avec le Père Chrysostome à 9 kilomètres de Paris. Il est de nouveau chez le cher “Ange gardien” (H 32) » cf. Cf. Dossier par du Chesnay, « Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes. – réf. FC.428 ; ainsi que deux lettre de 1645 sans précisions de date : FC.1721 & FC.2616.

405Le but et le blanc de la cible de tir à l’arc.

406Cf. Chr. Int V, 9 : « J’eus cette pensée qui m’occupa fort après la sainte Communion, durant toute une matinée, que le principal effet de la Communion est de produire une union intime avec Jésus. Cette union est une association parfaite avec ses états et Mystères. Cette association est ce qu’on nomme une transformation en Dieu, qui rend une personne toute divine, toute dans les inclinations et les intérêts de Dieu de sorte qu’elle devienne divine par Grâce : n’ayant point d’autres inclinations que d’un Dieu, elle vit de la vie de Dieu, elle ne respire que l’Amour et la Gloire de Dieu. »

407Cf. 1 Corinthiens 2, 14 : « L’homme psychique n’accueille pas ce qui est de l’Esprit de Dieu : c’est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge. »

408Cf. Chr Int. V, 9 : « Ô mon Dieu, éloignez-moi par votre sainte Grâce de tout ce qui met opposition à cette divine transformation, et que je cesse d’être ce que je suis selon la nature, pour être ce que vous êtes selon la Grâce. Quand serai-je tout uni et transformé en vous ? Quand me serai-je entièrement oublié moi-même, pour n’être plus et n’opérer plus qu’en vous, et vous en moi : In me manet, ego in eo, et qu’ainsi absorbé je demeurerai en vous tous les jours de ma vie ? Étant ainsi uni avec vous, je connaîtrai vos secrets, je saurai vos desseins, je verrai avec vous, et par vos mêmes lumières, les voies que vous tenez pour aimer, honorer et glorifier votre Père, lequel vous les a révélées au moment de votre Incarnation. Depuis ce bienheureux moment, vous êtes devenu la Lumière du monde : qui vous suivra, ne marchera point en ténèbres. Qui est-ce qui peut mieux savoir les secrets du Père que le Fils, ses desseins et ses pensées, que celui qui, étant un avec son Père, entre dans le sacré conseil de la Divinité ? Il nous les enseigne de parole, il nous les montre dans les exemples de sa vie. Regardons, approuvons, imitons, voilà la vraie transformation. »

409Cf. Psaume 73, 22 : « moi, stupide, je ne comprenais pas, j’étais une brute près de toi. »

410Cf. Chr. Int. I, 2 : « Quand je considère que je suis un pur néant, que j’ai en moi-même un fonds inépuisable d’imperfections et de misères, que j’ai déjà commis, et que je suis pour commettre encore plusieurs grands péchés, si je n’en suis garanti par la grâce, je reconnais que je mérite tout mépris, toutes sortes d’opprobres et de blâmes, toutes maladies du corps et de l’esprit, ténèbres, supplices temporels et éternels, d’être battu, moqué, persécuté de toutes les créatures, lesquelles ont droit de le faire. Je me dois regarder comme une sentine ; c’est-à-dire, je suis, pour le vrai, le lieu où toutes les choses susdites doivent aboutir. »

411Cf. Chr. Int. III, IV : « Et puis l’âme voyant que dans toutes les créatures il n’y a rien de semblable au Créateur, est tellement convaincue de cette vérité qu’elle dit souvent : Quis ut Deus ? Et quand même Dieu nous met dans les ténèbres et qu’il semble nous éloigner de sa face, nous laissant froids et obscurs, il se fait honorer en nous par cette marque de Sa Majesté qui nous condamne à ses ténèbres ; et si nous souffrons patiemment cet éloignement ou cette absence de Dieu, nous faisons hommage à sa Justice, comme un homme condamné aux galères pour avoir rendu quelque indignité au Roi, honore la dignité royale par ce châtiment. »

412Cf. Chr. Int. I, 18 : « J’ai un fort grand dégoût de cette vie mortelle, dans laquelle on ne vit quasi point ; mais c’est une mort continuelle, parce que c’est une privation quasi perpétuelle de connaissance et d’amour. »

413Cf. Chr. Int. VII, 19 : « J’étais aussi entré dans un vide de toute action intérieure, excepté celles que Dieu demande de moi clairement. Les entretiens spirituels, les actions de charité, les visites des pauvres, se mêler de beaucoup de pareilles choses, emportent le temps de la contemplation, qui est mon premier et principal devoir. Et comme mon âme doit servir Dieu dans le vide de toutes les créatures, aussi doit-elle se dégager de beaucoup de bonnes occupations et se réserver avec la Magdelaine le loisir et le repos en l’oraison. Et parce que la solitude extérieure et l’éloignement de toute conversation favorise [nt] cette manière de vie, il la faut posséder le plus que l’on pourra et demeurer au désert, avec estime néanmoins des autres exercices de la vie active qui sont excellents dans l’ordre de la volonté de Dieu. »

414Cf. Cantique 5, 10 : « Mon bien-aimé est frais et vermeil. Il se reconnaît entre 10 000. »

415Cf. Cantique 5, 6 J : « “ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le dos, il avait disparu ! Sa fuite m’a fait rendre l’âme. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé, je l’ai appelé, mais il n’a pas répondu ! »

416Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Notre corps doit avoir bonne part à la vie du Verbe incarné ! Jésus n’a eu un corps que pour le faire souffrir, et enfin le sacrifier en croix. Les Saints qui l’ont connu et qui ont goûté son Esprit, ont consumé leurs corps dans les déserts par mille austérités ; d’autres les ont brûlés peu à peu dans les flammes de l’Amour sacré, dont plusieurs sont morts ; et tous ont été altérés de souffrances. Nous craignons trop de nous faire du mal, nous appréhendons trop nos santés. À quoi gardons-nous nos carcasses ? Pour qu’elles vivent plus longtemps sur la terre. Voilà un beau dessein ! Ne craignons point de faire vivre notre esprit de la vie divine, autant qu’il en est capable, en dussions-nous moins vivre. »

417Cf. Cantique 5, 8 : « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui déclarerez-vous ? Que je suis malade d’amour. »

418Cf. Chr. Int. IV, I : « Je ne veux plus que lui, je ne désire m’occuper que de lui seul, puisqu’il lui plaît me faire sentir que c’est son bon plaisir. Adieu créatures, adieu mes amis, adieu dévots, adieu le monde : je m’en vais à Dieu, pour m’unir à lui dans une retraite perpétuelle, et ne m’en séparer jamais. »

419Cf. Chr. Int I, 6 : « Ô Mystère des Mystères, fondement de tous les autres Mystères ! Mystère éternel ! Mystère non seulement divin, mais Dieu même renfermé dans soi-même ! Mystère des beautés et des grandeurs éternelles ! Mystère des ravissements éternels d’un Dieu pour ses perfections infinies ! Ô grand Mystère, vous êtes oublié de tous les hommes, qui ne pensent à rien moins qu’à ces productions infinies. Mystère oublié, quoi ! vous êtes le plus grand, et vous êtes le plus oublié ! »

420Cf. Chr. Int. VI, 7 : « L’on ne vit quasi que quand on est en solitude, le tracas nous ôtant la connaissance et l’amour actuel, où consiste la vraie vie de notre âme. Ô heureuse condition que la solitude ! Ô la grande prudence de se défaire des affaires, pour vaquer à l’Un nécessaire, c’est-à-dire pour vivre de la vie divine, pour laquelle nous sommes créés ! Fuyons les distractions et les amusements des affaires qui nous engagent à mille discours, vanités, extravagances et faiblesses. Soyons fidèles, mon âme, à nous donner absolument à Dieu, et vivons autrement que nous n’avons fait. »

421Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Dieu me fit voir ensuite que les occasions de charité passagères ne seraient pas contraires à mon esprit de solitude et au dessein d’une oraison continuelle, mais que le soin d’une maison toute entière pour y avoir continuellement l’œil, comme j’ai eu autrefois, y serait contraire. Cela engage à trop de conférences, à trop d’écritures, à beaucoup d’extroversions, les soins y sont trop grands ; Dieu pour le présent ne me fait point voir qu’il veuille cela de moi : retraite, dégagement, solitude, silence intérieur et extérieur, bonne mortification, et vaquer à Dieu seul, voilà mon unique affaire en terre. »

422Cf. Chr. Int. IV, 1 : « Une âme retirée en solitude avec Dieu seul, trouve des douceurs inexplicables à considérer ces merveilles. Elle a aussi une extrême joie de voir que tous les pas, les soupirs, les travaux, les souffrances et le sang de Jésus, sont couronnés de gloire dans les élus sur la terre, soit qu’ils soient dans les combats, ou qu’ils soient dans les jouissances. Quand ils vainquent une tentation, le sang de Jésus est couronné ; quand ils pratiquent les actes héroïques de la vertu, le sang de Jésus est couronné ; toute la Gloire lui soit rendue à jamais dans le temps et l’éternité. Ô hommes, venez et voyez s’il y a beauté, bonté et perfection pareille à celle de mon Dieu. Ô qu’il est aimable, et qu’il est peu aimé ! »

423Cf. Matthieu 11, 12 : « Depuis les jours de Jean le Baptiste jusqu’à présent le Royaume des Cieux souffre violence, et des violents s’en emparent. »

424Cf. Chr. Int. II, 7 : « Dieu se comporte dans une âme comme un Roi dans son Royaume nouvellement conquis, lequel tue et massacre tous ceux qui se veulent opposés à l’établissement de son règne : cependant le Prince met, ce semble, l’horreur et le désordre partout ; mais c’est pour demeurer paisible, et prendre ses délices au milieu de la paix, après avoir chassé tous ses ennemis. Dieu fait le même : sitôt qu’il commence à entrer dans une personne pour y établir son règne, il n’inspire que massacres, que sang, que plaies, par les pensées de la vraie pénitence ; puis il s’assujettit aisément le petit Royaume, quand il l’a purgé de ses ennemis. »

425Cette lettre, non datée et sans précision sur le destinataire, se situe dans le recueil des Pensées. Nous la situons courant décembre en raison du début : « Ne pouvant vous aller voir durant le saint temps de l’Avent ». La destinatrice est manifestement Mère Mectilde à qui il écrit lors de sa retraite avec le père Jean Chrysostome, dont on ressent fortement la doctrine sévère de l’anéantissement.

426Cf. Chr. Int. I, 13 : « Je reconnais plus que jamais que l’abjection est le chemin par où il faut marcher, pour avancer sûrement dans la perfection où nous aspirons : toute autre voie est sujette à tromperie, mais s’anéantir est hors de toute illusion. Ô que peu de personnes considèrent le procédé de Jésus-Christ ! Que beaucoup moins pénètrent et comprennent ses saintes dispositions ! Mais que très peu veulent entrer dans une parfaite imitation de ce qu’ils connaissent ! »

427Cf. Chr. Int. I, 11 : « Ne nous étonnons pas du procédé de Jésus-Christ, qui ne parle que de mort, d’anéantissement, de croix et d’abnégation : c’est que le fond de notre âme infectée par le péché originel est si étrangement corrompu que toutes ses opérations sont impures. Jésus-Christ est venu par sa Grâce ruiner cette impureté ; et comme notre nature en est toute pétrie, il faut que la créature corresponde fortement à l’efficace de la grâce, autrement elle demeurera toujours dans son imperfection ; et cette Grâce ne tend qu’à consommer, ruiner et anéantir. »

428Cf. Chr. Int. I, 13 : « Je reconnais plus que jamais que l’abjection est le chemin par où il faut marcher, pour avancer sûrement dans la perfection où nous aspirons : toute autre voie est sujette à tromperie, mais s’anéantir est hors de toute illusion. Ô que peu de personnes considèrent le procédé de Jésus-Christ ! Que beaucoup moins pénètrent et comprennent ses saintes dispositions ! Mais que très peu veulent entrer dans une parfaite imitation de ce qu’ils connaissent ! »

429Cf. Chr. Int. IV, 7 : « J’eus une forte idée, dans ma quatrième oraison, des dispositions où était la Sainte Vierge et saint Joseph, au respect de l’Enfant Jésus. Une sainte âme a eu révélation que la Sainte Vierge passa en oraison continuelle les neuf mois pendant lesquels elle fut enceinte, et qu’elle ne cessa d’adorer le Verbe uni à notre nature ; que saint Joseph, entrant avec la Sainte Vierge dans l’étable de Bethléem, fut élevé dans une haute contemplation sur les Mystères qui s’y devaient accomplir ; qu’en cette oraison, Dieu le remplit de son Saint-Esprit, pour lui faire concevoir un désir de la venue du Messie, plus ardent, plus pur et plus saint que tous ceux qui ont jamais été conçus par les saints Pères ; que sa contemplation fut la plus élevée, où jamais aucune créature soit parvenue, après la sainte Vierge ; et qu’il a pénétré les merveilles du Mystère de l’Incarnation d’une manière qui ne se peut expliquer en terre.

Au moment que l’Enfant Jésus sorti du sein virginal de sa très sainte Mère pour se donner au monde, il fit sortir de son âme des raisons d’une clarté et d’une splendeur admirables, qui pénétrèrent l’esprit de la Sainte Vierge et de saint Joseph, et firent connaître à ces deux grandes âmes les grandeurs infinies de l’Enfant qui naissait, où leurs yeux corporels ne voyaient que de la faiblesse. Ils lui firent, comme à leur Dieu, une très pure et très amoureuse offrande de tout leur être, et demeurèrent dans un silence et une contemplation perpétuelle, durant qu’ils furent dans l’étable avec l’Enfant. Ô qui pourrait comprendre les merveilleux effets que sa Présence causait dans leurs cœurs ! Ces considérations occupèrent fort doucement mon âme durant mon oraison, et je me trouvai ensuite dans une disposition de grand amour pour l’oraison et le silence et la solitude avec Jésus Enfant. »

430Cf. Chr. Int I, 13 : « Opérons. Nous en savons assez puisque nous savons que Jésus s’est anéanti dans les entrailles de la sainte Vierge, qu’il y est demeuré anéanti durant neuf mois, qu’il en est sorti au jour de sa sainte naissance pour accroître ses divins anéantissements dans l’étable de Bethléem, les continuer durant sa vie, et les consommer en sa mort sur la Croix, le grand théâtre de tout anéantissement. Nous savons tout cela, il ne reste qu’à l’imiter ; la Grâce nous y conduirait si nous étions fidèles à correspondre. C’est pourquoi Dieu permet que les créatures nous quittent d’affection, que de petites disgrâces nous arrivent, que nous sommes un peu méprisés, que nous souffrons quelque chose, que nos imperfections sont connues des autres, et que l’on nous censure à cause que nous entreprenons la perfection. Tout ce qui nous anéantit, est bon, de quelque part qu’il vienne, et [il] n’y a rien de meilleur en terre. Être fidèle dans ces occasions vaut mieux que toutes les spéculations du monde. Si vous vous plaignez des contrariétés qui surviennent, si vous ne vous cachez [pas] aux yeux des autres, si vous ne cédez [pas] à tout le monde, si vous n’aimez [pas] la pauvreté et le mépris, et que vous fassiez encore un peu état des choses du monde, vous n’êtes pas anéanti, et Dieu n’opère point en vous les merveilles de son amour. »

431Cf. Chr. Int. VI, 3 : « Dieu a une soif étrange de nos souffrances, il est altéré dans nous par le feu de son divin Amour, duquel il s’aime soi-même et ses divines perfections ; donnons-lui quelques rafraîchissements, en nous faisant souffrir. Mais que cette divine soif est peu connue des hommes ! Qu’elle est cachée aux yeux de l’homme sensuel ! Ô Jésus, que vous êtes peu connu, que vous êtes peu aimé ! Ô procédé de Jésus, que vous êtes ignoré de ceux qui ne suivent que la lumière des sens ou de la raison : Emitte lucem tuam. Quand l’homme spirituel la découvre, rien ne lui est plus doux que de souffrir.

432Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Il est vrai que la vue de notre extrême anéantissement tourmente l’âme qui aime, et la rend martyre d’amour. Car, aimant, elle veut faire beaucoup pour l’Aimé, et par la vue de son anéantissement, elle connaît qu’elle ne peut rien faire ; ainsi elle est suspendue entre le vouloir et l’impuissance, voyant en effet qu’elle ne peut rien. Elle entre dans des désirs pour contenter sa passion amoureuse : “Si j’étais Dieu et que vous fussiez une petite créature, je me ferais créature, afin que vous fussiez Dieu”. Mais voyant que ce n’est qu’imagination de chose impossible, le martyre d’amour redouble, cette pauvre âme est mourante d’aimer et de ne pouvoir rien faire pour l’Aimé. Ce qui la soulage, ne pouvant rien faire pour son Dieu, c’est de voir qu’il est Tout et n’a besoin de rien ; et se complaisant en cela, elle s’endort dans le sein de la Divinité et s’y abîme pour n’en sortir jamais. »

433Cette lettre non datée rend compte, sans doute à Mère Mectilde, de son retour de Paris à Caen. Étant donné que sa retraite avec le Père Chrysostome s’est terminée vers la mi-décembre, nous la sitons à cet endroit.

434Adroitement

435Cf. Chr. Int. III, 13 : « Notre Seigneur dit souvent à une âme bien abandonnée à ses volontés : “Pense pour moi, et je penserai pour toi”, c’est-à-dire : “Aie soin de demeurer perdue en moi, et je donnerai ordre à tes affaires”. Elle ne s’amuse guère à considérer les choses qui lui arrivent, même pour s’occuper à bénir Dieu : son exercice n’est qu’une pure occupation vers la divine Providence entre les bras de laquelle elle se repose, sans rien craindre que l’infidélité. »

436Cf. Lettre non datée de Bernières au père Chrysostome : « Ce qui me soutient beaucoup, c’est l’amour de la pauvreté et du mépris. Voilà pourquoi le je m’attache fort, à cause de mon état, à méditer les états humains de Jésus en ses mystères, etc. Réponse du père Chrysostome : “Tenez ferme sur ce fondement, sur lesquelles Jésus-Christ a édifié et édifiera, jusqu’à la fin des siècles la perfection de ses chers amants. Quand la grâce opère telles lumières, il importe extrêmement de lui coopérer dans la fidélité des petits œuvres qui se présentent. Ces souhaits et amours pour la pauvreté et le mépris [dans le texte : de mépris] marque que votre grâce vient du cœur de Jésus-Christ, puisqu’elle opère en vous ces sentiments et dispositions. Le spirituel n’ayant autre centre que Dieu aimable et Jésus méprisé et souffrant, il n’aime que les dispositions d’iceluy et la conformation dans le sein de l’Éternel de celui-là.”

437Cf. Chr. I nt. IV, 6 : « Je commençais mes exercices sans prendre autre conduite que celle de Dieu ; néanmoins je me résolus, suivant l’ordre que m’en donnait de la part de Dieu une bonne âme, de m’occuper principalement aux occupations infinies et éternelles des trois divines Personnes de la très sainte Trinité, et fis dessein de donner chaque jour au moins quatre heures à l’oraison. »

438Cf. Chr. Int. III, 3 : « Que nous sommes injustes de nous plaindre de la divine Providence, qui travaille continuellement à nous détacher de nos vaines occupations, puisque jamais nous ne jouirons pleinement de Dieu que dans la perte de toutes les créatures ! Tant qu’elles nous flattent et que tout nous réussit à souhait, on s’amuse à elles, et on oublie aisément Dieu ; mais son aimable Providence nous en dégoûte en mille façons, par des pertes, des maladies, les rebuts de nos amis qui souvent nous abandonnent au besoin, par de mauvais succès des affaires, par la soustraction des grâces sensibles, et enfin par une amertume générale, qu’il nous fait éprouver en toutes les créatures. »

439Cf. Chr. Int. III, 10 : « Il est des Martyrs de la Providence, comme il est des Martyrs pour la Foi. Ceux-là sont plus cachés, et ne souffrent pas quelquefois moins. Ce sont ceux qui agréent la Providence en tous les accidents qui les dépouillent, ou des biens, ou des honneurs, ou de la vie, de quelque part que viennent ces accidents. Ce sont ceux qui pour suivre Dieu dans une vie plus parfaite, méprisent et quittent les biens, d’où ensuite ils souffrent beaucoup et meurent faute d’assez de soulagement. Ce sont ceux que l’Amour divin consomme dans l’exercice de l’oraison, ce sont ceux que la Providence a fait naître sujets aux maladies et incommodités, à la pauvreté et aux misères. »

440Cf. Chr. Int IV, 6 : « Car n’est-ce pas une grande humiliation de n’être pas dans un état humilié comme Jésus ? Et n’y a-t-il pas sujet d’une grande crainte, que la nature étant si proche de soi-même, dans l’état des grandeurs mondaines, ne se recherche, et qu’elle ne quitte le pauvre et humble Jésus, [ce] qui est le plus grand malheur du monde ? Au contraire, c’est une vraie gloire, et une assurance d’être dans le mépris et les croix. »

441Cf. Chr Int. V, 4 : « Ô que je vois bien clairement que je me dois débarrasser des affaires temporelles pour vaquer plus pleinement aux exercices de la vie de la Grâce et à la pure oraison ! »

442Le Père Chrysosotome.

443On retrouve là les bons conseils d’une Thérèse de Jésus qui prônait l’importance d’avoir un directeur à la fois théologien et expérimenté dans les voies de Dieu.

444Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Or ceux à qui on les consulte, doivent être reconnus fort spirituels, et en qui la lumière de la Grâce prédomine celle de la raison. Car si les instincts sont purement de Dieu, il se faut bien garder de discerner ou juger le surnaturel par le naturel, qui n’en est pas capable ; et cela cause les grandes croix aux personnes qui ont des inspirations un peu extraordinaires, et qui fait qu’ils sont combattus en diverses manières. Il faut qu’un directeur soit homme d’une grande grâce, pour discerner les mouvements de la Grâce et de la raison ; et l’on ne doit pas s’étonner si de bonnes personnes et de bons esprits ne peuvent goûter de certaines manières de vie. Il faut grande fidélité et générosité à suivre les instincts de la Grâce reconnue, car les sens et la raison, avec ceux qui suivent tel parti et qui sont en grand nombre, leur donnent de rudes combats. »

445Cf. Chr. Int. VI, 7 : « et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m’étonnant de l’impuissance d’une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu’à ce que Dieu réduise l’âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs ; elle voit qu’elle y avait appui secret, et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu’elle possédait. »

446D13 p.107. Fichier Central n° 786.

447Le Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô est atteint d’une maladie incurable. Il décèdera le 26 mars de la même année.

448Jourdaine.

449La Mère Michelle Mangon.

450Marie des Vallées.

451Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Je m’imagine qu’une maîtresse de maison, qui aurait le Roi et la Reine dans son cabinet qui voudraient lui parler en secret et cœur à cœur, n’aurait garde de s’appliquer à autre chose et ne voudrait pas les quitter pour aller à la cuisine laver les écuelles. O Dieu, quelle incivilité, quelle infidélité serait-ce à une âme qui a l’honneur d’avoir la majesté de Dieu dans le Cabinet de son cœur, qui se plaît de s’y manifester, et qui se choisit même quelques âmes qu’il veut être auprès de lui pour leur parler et pour recevoir d’elles des complaisances et non d’autres services extérieurs ! Si ces âmes si favorisées (au moins leur partie supérieure) quittent Dieu pour s’en aller avec les sens extérieurs parmi les affaires temporelles, qui ne regardent que le corps, qui est comme remuer les ustensiles de la cuisine, méprisant pour ce négoce si abject la présence du Roi, quelle ingratitude serait-ce, et quelle infidélité ! »

452Réf. FC.947.

453Jourdaine.

454D13 p.102. Fichier Central n° 794.

455Réf. FC.52.

456Bernières est tombée gravement malade. Mère Mectilde en est toute désolée.

457Jean de Bernières et le père Jean-Chrysostome.

458Le Père Jean-Chrsostome

459Mère Michelle Mangon.

460D13 p.104. Fichier Central n° 2153.

461Jean de Bernières et l’abbé Rocquelay.

462Mère Mectilde.

463 Cf. 1647 L 1 : « Je travaille à anéantir tout cela pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon plaisir, et recevoir de lui ce qu’il lui plaira me donner intérieurement et extérieurement. »

Cf. Chr. Int. V, 3 : « Il suffit d’avoir Dieu en vue et en amour, c’est atteindre à la fin à laquelle on se repose ; tous les autres exercices de méditation et de pratiques de vertus intérieures ne sont que des moyens de parvenir à Dieu. Quand il est trouvé, il s’y faut contenter et s’y reposer. »

Cf. Chr. Int VIII, 3 : « Travaillons à anéantir tout cela, pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement. »

464Cf. Chr. Int. II, 14 : « Qu’une âme est heureuse de se contenter de courir après les anéantissements de Jésus, sans sentir les parfums et les douleurs de Jésus ! Elle pratique la pureté de l’amour en cet état qui, étant privé de consolations et de vues, est fort rude à la nature, mais un des excellents actes de la vie surhumaine, qui consiste bien mieux dans l’estime et l’amour des pauvretés et des souffrances spirituelles, que des corporelles. »

465Père Jean-Chrysostome de St Lô qui mourra le 26 mars.

466Ces maximes pourraient bien être à l’origine des notes intimes de Bernières que l’éditeur a appelé « Maximes » Les billets retrouvés et édités seraient donc les notes prises par Bernières après ses entretiens avec le Père Jean-Chrysostome. Il y a tout lieu de le penser quand on lit la suite.

467Cf. Chr. Int. V, 4 : « Ô quel malheur ! Et au contraire, qu’heureux sont ceux qui ne font état que de la vie de la Grâce, et ensuite qui aiment les exercices qui la nourrissent et la fomentent, comme les mortifications, l’oraison, la Communion fréquente ! Ô que je vois bien clairement que je me dois débarrasser des affaires temporelles pour vaquer plus pleinement aux exercices de la vie de la Grâce et à la pure oraison ! »

468Bernières écrit à une religieuse affaiblie par la maladie. Il s’agit sans doute de Mère Mectilde. Celle-ci s’interroge sur la conduite à tenir en matière de mortification. Cette lettre pose les exigences à leur bonne place. Il s’agit avant tout de laisser mourir l’amour propre et la peur du regard des autres. Le vrai sacrifice consiste surtout à renoncer à sa volonté propre plutôt que de vouloir accomplir des prouesses ascétiques sujettes à l’orgueil spirituel.

469Cf. Int. Chr. I, 3 : « Cette union avec Dieu se fait de la sorte : l’âme sortie du péché désire d’aimer Dieu, de le servir et de le glorifier ; elle voit qu’il faut pour cela entrer dans la vie de Jésus-Christ crucifié, et qu’elle meure aux créatures et à soi-même, qu’elle ne vive plus qu’à Dieu et en Dieu, qu’elle anéantisse son propre jugement, sa volonté, ses sens, ses inclinations naturelles, de même que Jésus-Christ pour notre salut et pour la gloire de son Père a anéanti sa grandeur, sa puissance, sa vie immortelle, sa gloire et sa sagesse. Or comme elle ne peut honorer le Père que par la voie du Fils, il faut qu’elle entre dans la vue et dans l’estime des souffrances, des abjections et de la pauvreté, en un mot, dans l’anéantissement ; et alors elle vit purement en Dieu, c’est-à-dire qu’elle n’a point d’autre vie que de faire sa volonté, et de faire vivre entièrement Jésus en elle. Il est vrai que cette vie réside en la partie supérieure de l’âme, c’est pourquoi il ne faudra pas s’étonner si l’inférieure en a de l’aversion et de l’ennui. »

470On retrouve cette même expression dans une lettre de M. Mectilde adressée à Bernières en 1645 : « Je ne trouve point de félicité pareille à celle d’une âme qui ne veut en tout et partout que ce que Dieu veut et en la manière qu’elle veut. » Sans doute, Bernières adresse cette lettre à M.Mectilde.

471sans doute l’abbé Jean de Rocquelay.

472D13 p.97. Fichier Central n° 1061.

473Saint Benoît dont le trépas est célébré le 21 mars.

474D13 p.99 ; Fichier Central n° 130.

475Chrysostome. Cf. Lettre de Mère Benoîte de la Passion à Mectilde (à notre révérende Mère Institutrice réfugiée à Saint-Maur) reproduite infra à la suite de la présente.

476Réf. FC.1725. — Le 12 avril, lettre de Mère Benoîte à Mère Mectilde.

477Comme nous l’avons précisé dans la lettre du 15 août 1645, Mère Jourdaine n’est plus supérieure en 1646, mais elle le sera à nouveau en 1648. Mère Mectilde exprime sa douleur de la perte du Père Jean-Chrysostome de Saint-Lô.

478D13 p. 88. Fichier Central n° 1722.

479Il s’agit sans doute de la chambre que le père Chrysostome occupa durant son séjour qui précéda son décès.

480Mme de Brienne (1602-2 septembre 1665). Louise de Béon, fille de Bernard, seigneur de Massey, et de Louise de Luxembourg-Brienne. Elle avait épousé, en 1623, Henri-Auguste de Loménie, seigneur de la Ville-aux-Clers, secrétaire d’État. Une dame d’œuvres très proche d’Anne d’Autriche et de Saint Vincent de Paul.

481Il s’agit probablement de Jean Aumont, dit Frère Jean, disciple du père Chrysostome, spirituel laïc qu’on appelait « le Vigneron de Montmorency », auteur de « l’Ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis », dont l’abbé Bremond déclare que son « prestige fut grand en région parisienne » (voir Histoire littéraire du sentiment religieux, Jérôme Million, 2006, tome VII, p. 321-367).

482Jourdaine de Bernières.

483Il semble que l’austérité et le très grand zèle du père Jean Chrysostome lui aient attiré bien des inimitiés, même dans son couvent. Aussi lorsque mère Mectilde après la mort du père, désirera obtenir un portrait de lui et surtout ses écrits, elle sera obligée à de longues et diplomatiques tractations, accompagnée de son amie Mme de Brienne. Elle n’obtiendra jamais les écrits qui ne seront publiés que plus tard.

484Rocquelay et Jourdaine.

485P 160 page 127 - P 101 page 256 - F. C. 1609 a.… daté du 22 mai selon P 101 ?



486D13 p.84. Fichier Central n° 758.

487Cf. L 1,33 et L 1,32 (datée dans les œuvres spirituelles au 30 avril ; ce qui est sans doute une erreur d’édition)

488Monsieur de Barbery. Dom Louis Quinet (1595-1665) fut abbé de. Barbery (Calvados) de 1639 à 1659. Il eut une grande part dans la réforme monastique de son temps. Cf. Maurice Souriau Le Mysticisme en Normandie au XVIIe siècle, Paris, 1923.

489Cf. 26 Avril 1646 LMB.

490D13 p.83. Fichier Central n° 1754.

491Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles ; Id., La sainte désoccupation des créatures ou l’occupation de Dieu seul, Paris. — Et dans cette lettre : l’abjection vécue !

492Rocquelay.

493Jourdaine.

494D13 p.82 ; Fichier Central n° 116.

495Bernières a pour saint patron Jean-Baptiste.

496Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, Divers traités spirituels et méditatifs, Paris, 1651. Volume contenant quatre petits traités ; Id. [anonyme], Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le « Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles » ; Id., La sainte désoccupation des créatures ou l’occupation de Dieu seul, Paris.


497D13 p.79. Fichier Central n° 639.

498D13 p.75. Fichier Central n° 2091.

499Grégoire Lopez (1542-1596), ermite mystique au Mexique. Voir D.Tronc, Expériences mystiques II, 39-44.

500Cf. Chr. Int. IV, 7 : « En ma troisième oraison, j’eus une vue que, depuis le Mystère de l’Incarnation, qui est l’union admirable du Créateur à la créature, les hommes sont appelés à une très haute oraison et pourparler avec Dieu. La Grâce d’oraison est un effet de ce divin Mystère : puisqu’elle nous est donnée, il en faut faire un très grand état, et la conserver avec grand respect. Le Cœur de Jésus est le centre des hommes : quand notre pauvre âme sera distraite, il la faudra mener doucement au Cœur de Jésus-Christ, pour offrir au Père éternel les saintes dispositions de ce Cœur adorable, pour unir le peu que nous faisons avec l’infini que Jésus fait. Ainsi en ne faisant rien, nous faisons beaucoup par Jésus »

501Cf. le P. Chrysostome qui n’hésite pas à éclairer Bernières inquiet sur une oraison devenue « abstraite » après les ferveurs anciennes : « Souvenez-vous que d’autant plus que la lumière monte haut dans la partie intellectuelle et qu’elle est dégagée de l’imaginaire et du sensible, d’autant plus est-elle pure, forte et efficace, tant en ce qui est du recueillement des puissances qu’en ce qui est de la production de la pureté. 

502De tranquille douceur.

503Cf. Chr. Int. VII, 8 : « Qu’est-ce que Dieu n’opère point dans une âme qui ne veut rien faire que s’abandonner à lui et se soumettre simplement, humblement et parfaitement à sa conduite ? En ce degré d’oraison, le sujet préparé peut quelquefois servir ; quelquefois aussi Dieu en donne un autre selon son bon Plaisir. Il ne faut point se laisser tirailler à l’Esprit de la Grâce, mais se laisser doucement attirer et s’occuper de ce qu’il communique, en soumission, tranquillité et pureté. L’on ne peut point donner de règles certaines à ceux qui sont dans cet état d’oraison, Dieu y opérant différemment selon son bon Plaisir. Tout le conseil qu’on pourrait donner, serait de se tenir dans la suprême indifférence à tout état de privation et de lumière, de douceur et de rigueur. »

504Il semble que Bernières s’adresse encore au père Elzéar, disciple du Père Jean-Chrysostome.

505Contrarier.

506Allusion aux traquas de son voyage parisien qui manifestement ont troublé l’âme de Bernières. À cela s’ajoutent les soucis que lui cause le contexte historique de la ville de Caen avec l’arrivée du jansénisme depuis 1640 en France et le problème social de la pauvreté provoqué par la Fronde auquel il s’efforce de faire face comme Trésorier de la Ville de Caen.

507Cantique des Cantiques. 2,16

508Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Il faut languir d’amour pour la beauté infinie de Jésus-Christ, et soupirer après sa possession ; il n’y a rien, ni au ciel, ni en la terre, qu’on doive désirer que cela. Mon âme, ne t’amuse plus aux créatures, aime les croix, qui sont le chemin de la béatitude. Est-il possible qu’on croie un Jésus-Christ, et qu’on ne meure point au désir de le voir ? Craindre si fort la mort, c’est un signe qu’on ne désire guère de voir les beautés infinies d’un Dieu, puisque cela ne se peut faire sans mourir. Ô mort, le but de mes désirs, venez, et me mettez en possession de l’objet de mon amour. Mourez, mon âme, de la mort d’amour, en attendant et en désirant avec paix et résignation de mourir de la mort éternelle : c’est-à-dire, quittez-vous vous-mêmes pour perdre votre vie en celle de Jésus, qui est une source de vie, n’ayez plus, ni amour, ni vie, ni opérations, si ce n’est en lui et par lui : Vivit in me Christus. »

509Mère Mectilde.

510Cf. Chr. Int. II, 3 : « Je suis fort persuadé qu’une âme vraiment convertie aime son Dieu de tout son cœur, que le parfait amour de Dieu est une parfaite union avec sa Bonté, que telle union comporte un détachement universel de toute créature, qu’un tel détachement ne s’acquiert que par la profession des vertus, et entre autres de la pauvreté et des mépris, par lesquels nous sommes, quant à l’intérieur, dégagé de toutes choses ; et quant à l’extérieur, quand Dieu veut, les misères, les pertes de biens, les maladies, et tout ce que le monde nomme malheur selon la nature, sont selon l’Esprit de grands bonheurs, puisqu’ils nous conduisent à l’union avec Dieu. »

511Cf. Chr. Int. II, 3 : « On serait prêt d’aller au bout du monde, tout lieu est indifférent, et n’ayant aucune attache à la créature, l’on n’a faim que du Créateur, que l’on sait être tout et que l’on voit partout. Quand on s’attriste de l’absence de quelque ami, c’est faute de lumière, puisque le grand Ami est continuellement avec nous. C’est donc faire tort à la Présence de Dieu en nous de s’ennuyer de l’absence les uns des autres ; et c’est quasi dire à Dieu : “Vous seul ne me suffisez pas”. C’est un excellent motif pour nous porter au dénuement de toute créature, de perdre volontiers leur présence, et même leur souvenir, par un esprit de révérence à la grandeur de Dieu, qui nous étant infiniment présent, nous ne pouvons pas nous occuper volontairement d’aucune autre chose, sans faire quelque sorte d’injure à Sa Majesté. »

512Cf. Chr. Int. VII, 17 : « J’éprouve bien que l’Amour est un poids qui fait continuellement pencher l’âme vers l’Objet aimé, ma volonté étant continuellement tournée vers son Dieu sans autre mouvement que d’une certaine pente et inclination, pleine d’amour et de suavité. Il me semble que mon entendement n’aide point ma volonté en cet état par aucune vue, car je la trouve toute embrasée et toute tournée vers son divin Objet sans aucune vue précédente. Il me paraît que le divin Amour lui donne immédiatement par lui-même des touches si secrètes et si intimes que cela la met en état d’une très parfaite union. Je ne trouve rien qui explique mieux ceci que l’aiguille touchée de l’aimant qui se tourne continuellement et imperceptiblement vers le pôle et est dans des inquiétudes tant qu’elle ne le regarde pas fixement. Mon âme fait de même, et touchée, je ne sais pas comment, du divin Amour, elle n’a point de repos que quand elle est convertie vers lui. Et séparée de toutes les créatures, elle va doucement s’élevant vers ce divin Centre, sans aucun effort pourtant, se sentant seulement attirée doucement à la parfaite union. »

513Cf. Chr. Int II, 3 : « Que nous sommes injustes de nous plaindre de la divine Providence, qui travaille continuellement à nous détacher de nos vaines occupations, puisque jamais nous ne jouirons pleinement de Dieu que dans la perte de toutes les créatures ! Tant qu’elles nous flattent et que tout nous réussit à souhait, on s’amuse à elles, et on oublie aisément Dieu ; mais son aimable Providence nous en dégoûte en mille façons, par des pertes, des maladies, les rebuts de nos amis qui souvent nous abandonnent au besoin, par de mauvais succès des affaires, par la soustraction des grâces sensibles, et enfin par une amertume générale, qu’il nous fait éprouver en toutes les créatures. »

514Cf. Chr Int. III, 8 : « Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d’aucune chose à la vue de Dieu, puisqu’elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. Dieu les a créés pour lui : il est l’unique centre de l’entendement, comme souveraine Vérité ; celui de la volonté, comme Bonté souveraine ; et la mémoire ne peut avoir que lui pour Objet, si elle veut être contente. Toutes les vérités particulières, toutes les bontés, toutes les beautés et les perfections des créatures ne font qu’altérer l’âme : Dieu seul la peut étancher, et jamais ceci ne se comprend que quand il plaît à Dieu le faire expérimenter à l’âme. Cette expérience est d’une efficace merveilleuse pour la détacher de tout ce qui n’est point Dieu ; et l’âme qui a une fois goûté Dieu, ne peut retourner aux créatures, même à la pratique des vertus, que par soumission à lui. »

515Cf. Chr. Int. III, 13 : « Je dois dépendre totalement de la divine Providence, sans aucune attente ni appui aux créatures, quoique saintes, me jetant entre ses bras, comme un enfant qui n’a aucun souci que de se laisser porter à sa chère mère, de sucer doucement le lait de ses mamelles, et puis étant enivré de cette agréable liqueur, lui faire mille petites caresses. J’avoue que Notre Seigneur me traite de la sorte, car, sans avoir aucun soin de nourrir ma petite âme de viandes spirituelles, ne les cherchant quasi point dans les livres, mais seulement dans son sacré Cœur, j’expérimente que rien ne me manque. J’en suis quelquefois tout étonné, et crains qu’il n’y ait de la négligence de travailler si peu de ma part. Néanmoins, toutes ces craintes durent peu, voyant que Dieu pourvoit à mes besoins sans que j’y pense.

« Je reconnais par cette expérience que Dieu veut que je dépende de lui seul, et que je n’aie nul appui à la créature : car en même temps que cela arrive, son soin diminue, et mon âme tombe dans l’indigence, tirant peu de secours de la créature où elle semblait s’appuyer ; de sorte qu’elle la quitte promptement, se coulant à la seule mamelle de la Providence, qui lui suffit. »

516Cf. Chr.Int. III, 8 : « Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c’est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu’il lui plaira me donner. Plus nous serons pauvres, et dans quelqu’un des états d’anéantissements de Jésus, c’est le meilleur. Que tout nous manque, pourvu que Dieu seul nous demeure. Une âme qui a trouvé Dieu, ne peut faire état d’autre chose. »

517Cf. chr. Int. III, 2 : « Il est vrai que les Serviteurs de Dieu, que nous pouvons communiquer sur la terre, sont comme autant de canaux par lesquels notre Seigneur nous fait communication de ses grâces et de ses lumières ; et qu’apprenant d’eux les vérités éternelles et beaucoup de secrets de la vie intérieure, nous en recevons un grand secours. Mais s’ils sont des canaux, Jésus-Christ comme Dieu et comme homme est la vraie source d’où découlent toutes les faveurs que les Saints nous départent : c’est dans la Divinité qu’il faut puiser toutes les vues de ses grandeurs et de ses perfections ; c’est dans l’Humanité qu’il faut apprendre toutes les vertus chrétiennes. Ô que quand il vous plaît, Seigneur, vous faites bien connaître à l’âme la différence qu’il y a entre la source et les ruisseaux, entre puiser l’eau des grâces en vous-même ou dans vos Saints, entre contempler votre intérieur et l’âme des plus parfaits de vos Serviteurs ! Ainsi perdre la présence des créatures les plus saintes, pour ne jouir plus que de la Présence du Créateur, ce n’est pas une perte, c’est un gain. Perdre l’entretien des plus grands serviteurs de Dieu pour n’entretenir plus que le divin Maître, ce n’est pas un préjudice, c’est un avantage. Le côté percé de Jésus-Christ est une bouche adorable, par laquelle son cœur nous parle plus divinement que ne pourraient faire tous les Saints. »

518Cf. Chr. Int. V, 12 : « L’arrivée du règne de Dieu dans un cœur paraît douce ; mais il faut que ce pauvre cœur se résolve à souffrir son extrême rigueur, qui lui donnera une mort continuelle. Plus de vie humaine pour un cœur où Dieu règne absolument ; plus de plaisirs, plus de consolations, même divines ; plus d’appui dans les créatures, même les plus saintes ; plus de pente pour aucune disposition, sinon à la suprême indifférence ; rien que des abjections, anéantissements, pauvretés, abandonnements ; point de science que celle de Jésus crucifié ; point de sagesse que sa folie. »

519D13 p.73. Fichier Central n° 1809.

5204 octobre, pour la saint François d’Assise, le saint patron de Rocquelay.

521On sent que Mère Mectilde cherche de plus en plus l’appui de la direction spirituelle de Bernières.

522Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, [anonyme], Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant notamment le Traité de la sainte Abjection et diverses lettres spirituelles.

523Père Jean-Chrysostome.

524Réf. FC.1267. Cette lettre n’a pas été retrouvée. Serait-elle la réponse de Mectilde à la lettre de Bernières datée du 9 février ? (selon une annotation de la Table de la correspondance).

525On demande à Mère Mectilde de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours de Caen, filiale de l’abbaye de Montivilliers.

526probablement le déplacement éventuel de la petite communauté

527Déjà dans la lettre du 22 juillet 1645, Bernières l’invite à l’abjection non choisie, à la passivité dans l’oraison, et à ne pas s’inquiéter du supériorat possible.

528Jean Aumont (1608-1689) du Tiers Ordre franciscain : « le vigneron de Montmorency », l’auteur de « L’Ouverture intérieure du royaume de l’Agneau occis… ».

529Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, [anonyme], Divers Exercices de piété et de perfection composés par un religieux d’une vertu éminente et de grande perfection en la direction des âmes…, Caen, 1654. Volume contenant le « Premier traité : de la sainte abjection. »

Il n’est pas édité à Paris tandis que Les Divers traités spirituels et méditatifs, Paris, 1651, ne contiennent pas de traité sur la sainte abjection. Il s’est donc produit une inversion, Bernières éditant à Caen (tardivement un traité probablement récupéré avec difficulté), Mectilde à Paris auparavant. On se reportera à : Jean-Chrysostome de Saint-Lô (1594-1646)/Du Tiers Ordre de Saint François d’Assise/Fondateur de l’École du Pur Amour. /Dossier de sources transcrites et présentées par Dominique Tronc, édition en ligne lulu.com.

530Cf. Chr. Int. III, 10 : «  La fidélité d’une âme qui a Dieu présent, demande de ne se point charger d’affaires, si elles ne sont fort nécessaires ; de les manier avec indifférence du succès, mais avec la seule vue de l’accomplissement du bon plaisir de Dieu, qui se rencontre souvent aussi bien dans les mauvais succès comme dans les bons ; de s’occuper plus à Dieu qu’aux affaires, croyant que c’est une excellente affaire que de conserver l’union avec Dieu présent : il ne s’en trouve pas de plus importante sur la terre ; d’être fort soumise aux ordres de la Providence, agréant de bon cœur les pauvretés, les misères, les délaissements et toutes sortes de souffrances, n’en cherchant jamais la délivrance par un mouvement de la nature, mais se complaisant dans son abjection et la ruine de son excellence, comme saint Paul : Placeo mihi in infirmitatibus meis (2 Cor 12,10) ; enfin, d’être absolument abandonné entre les mains de Dieu pour se laisser manier à lui comme une boule de cire molle, et recevoir telle forme et telle impression qu’il lui voudra donner, très indifférente à tout ce que Dieu voudra faire d’elle, recevant tout avec une profonde humilité ; et s’il ne lui donne rien, demeurant ainsi dénuée tant qu’il plaira à Dieu. Ô qu’une âme ainsi dépouillée de toutes choses est une demeure agréable à Dieu, et qu’il prend ses délices à demeurer toujours avec elle ! Mais qu’une âme qui a trouvé Dieu présent au milieu d’elle-même, souffre un tourment cruel d’être obligée de quitter la douceur de cette divine Présence ! Ô que la vie est dure, puisqu’il faut être contraint de sortir si souvent de votre Présence ! Ô mon Dieu, ô le Bien aimé de mon âme, quand me délivrerez-vous de cette fâcheuse nécessité ? C’est la plus grande de toutes les misères, car ce n’est pas misère d’être dans la privation des créatures ou bien d’être privé de vous pour la jouissance de qui je suis créé, et sans laquelle je ne puis être malheureux : Quando veniam et apparebo ante faciem tuam ? (Ps 41,2) »

531À partir de janvier, Bernières passe 6 semaines à Rouen et il est malade 5 semaines. Cette lettre est donc à situer vers la mi-février. On la retrouve dans une version plus longue dans le Chrétien Intérieur. Cf. la note en fin de lettre.

532Cf. Chr. Int. VI, 4 : «  Quand donc l’âme se sent comme attachée à la Croix, dans le délaissement, le dégoût et la souffrance intérieure, qu’elle ne fasse aucun effort pour s’en détacher, mais qu’elle y demeure ainsi dénuée, pauvre et souffrante tant qu’il plaira à Dieu ; et qu’elle se contente de cet état qui glorifie Dieu en elle et la purifie. »

533Cf. Chr. Int. II, 16 : « Il faut aimer la Croix aussi bien pour notre esprit que pour notre corps. C’est le propre d’un vrai Chrétien de se glorifier dans la Croix de Jésus-Christ. Or elle s’étendait aussi bien en l’âme qu’au corps. La divine âme de Jésus était toute dans les délaissements des secours sensibles de la partie supérieure et de son divin Père. Nous devons aimer cette conformité, et y demeurer très agréablement. Que notre volonté donc soit toute dans l’amour des souffrances, et non des jouissances, et ne nous plaignons de rien sinon quand nous ne souffrons point. »

534Cf. Chr. Int. III, 6 : « L’âme dans l’union crucifiée a cet avantage de connaître combien Jésus-Christ l’a aimée dans ses divins abandonnements et ses saints délaissements. Il nous fait sentir le mal pour en connaître la grandeur ; et cette connaissance expérimentale nous fait entrevoir combien Jésus a souffert dans l’état de délaissement, et met l’âme dans la disposition de lui rendre délaissement pour délaissement. Et comme l’amour que Jésus nous a porté dans les délaissements était le plus grand, l’amour aussi que nous lui rendons dans les nôtres est le plus grand. »

535Le 16 février 1646 Mère Mectilde fait allusion à cette grave maladie de Bernières en écrivant à Rocquelay : « Monsieur, Le saint Amour de Jésus soit la consommation de nos désirs ! Avant que j’aie reçu les vôtres du 6 du courant, notre très cher Père m’avait déjà donné avis de la maladie de notre très digne et très aimé Frère. Certainement la divine Providence nous frappe du côté le plus sensible et si elle nous ravit ces deux saints personnages, voilà un merveilleux dépouillement. J’en donnais l’importance, mais comme ils appartiennent à Dieu, je me veux plaire dans l’exécution de ses adorables volontés sur eux. Je les lui ai sacrifiés de tout mon cœur comme les deux plus rares trésors du cabinet de mon affection et je désire que mon Dieu soit glorifié en eux selon ses desseins éternels. J’aurais bien désiré de lui écrire, mais je n’oserais l’incommoder dans le fort de son mal. Je vous supplie, mon très cher Frère, que vous suppléiez au défaut de mes lettres, et lorsque vous le trouverez en disposition d’agréer le souvenir de sa pauvre et très indigne sœur, vous me recommandiez à sa charité devant mon Dieu, lui présentant aussi mes très affectionnées recommandations et l’assurant que je fais prier Dieu pour lui. »

536Cf. Chr. Int. VI, 10 : « Que puis-je sans vous, mon Dieu ? Mon esprit n’est rien qu’un cachot ténébreux, et mon cœur la retraite de toutes sortes de mauvais sentiments et de pensées extravagantes : il n’a point d’inclination au bien, au contraire il a une pente furieuse au mal. Hélas ! C’est à présent que je vois bien, et que j’expérimente l’absolue dépendance que j’ai au regard de Dieu, bien plus que l’ombre ne dépend du corps ; je ne fus jamais si anéanti ni si abîmé dans mon néant ; je ne puis voir en moi ni dans aucune créature, de stabilité ; toutes ensemble ne peuvent soutenir celui que Dieu délaisse. Ô vaine est la consolation des créatures, quand celle du Créateur nous manque ! Oserais-je bien désormais m’estimer digne du moindre sentiment de la Grâce, après l’expérience que j’ai de mes excessives misères ? »

537Cf. Chr. Int. VI, 7 [cité longuement, car biographique] : « Je commence à sortir de mon état, où j’ai été plus de cinq semaines : mon corps qui se corrompait, appesantissait mon âme, ou plutôt l’anéantissait, car elle semblait être réduite au néant et à une dernière impuissance de connaître et aimer son Dieu, dont elle n’avait, ce semble, aucun souvenir, sinon que je me souvenais de ne m’en souvenir pas ; et me voyant dans un état d’incapacité, je demeurais sans autre vue que de mon néant et de la profondeur de ma misère, m’étonnant de l’impuissance d’une âme que Dieu a délaissée à elle-même. Ce seul sentiment occupait mon âme, et mon néant m’était, ce me semble, connu par une certaine expérience, plutôt que par abondance de lumière. Jusqu’à ce que Dieu réduise l’âme à ce point-là, elle ne connaît pas bien son infirmité : elle découvre mille fausses opinions et vaines estimes qu’elle avait d’elle-même, de ses lumières, de ses sentiments et de ses ferveurs ; elle voit qu’elle y avait appui secret, et n’aperçoit cela que quand tout lui est ôté, la privation lui faisant connaître ce qu’elle possédait.

« Ce qui s’est passé en moi, sont des effets d’une maladie naturelle, qui néanmoins m’ont réduit au néant, et beaucoup humilié, car tout de bon j’ai été dans les oublis de Dieu si grands qu’ils vous étonneraient ; et je n’eusse pas cru qu’une âme qui connaît Dieu et qui a reçu de lui tant de témoignages sensibles de son amour, entrât dans une si grande et si longue privation d’amour actuel, par son infidélité, et faute de réveiller par quelque petit effort son assoupissement extrême. Quelle différence de ma dernière maladie à la présente ! Mon âme était dans celle-là tout enflammée, lumineuse, vigoureuse, supérieure à son corps ; et en celle-ci, elle a été froide, obscure, et l’obscurité même, faible, infirme, anéantie et accablée de son corps. L’on entrevoit son néant et son infirmité dans l’oraison ; mais les lumières et les douceurs qu’on y reçoit, empêchent qu’on ne la voie comme il faut. Dieu la fait sentir quelquefois, et toucher au doigt par l’accablement qui arrive à l’âme. Il me semble qu’il ne régnait en moi que sentiments d’impatience et inclinations au chagrin ; par la grâce de Dieu, je n’y consentais pas toujours, mais je n’étais plein que de cela. »

« Je fus un peu encouragé, entendant raconter l’heureuse mort de deux Pères jésuites, qui ont fini leur vie dans l’exercice de la charité, après avoir assisté les soldats de l’armée plusieurs années, les servant dans leurs maladies et dans toutes leurs nécessités, pour leur aider à bien vivre et à bien mourir. Enfin ils sont morts de la peste ; et désirant avec passion de souffrir, l’un d’eux donnait de grands coups de poing à sa peste pour endurer quelque chose de plus pour Jésus-Christ, qu’ils aimaient tous deux passionnément. Aussi tient-on qu’il apparut à eux comme ils mourraient, afin de les couronner et rendre Bienheureux par sa vue, après laquelle ils sont morts pleins de joie et comme en riant.

« Cela me donne beaucoup de consolation, me réjouissant extrêmement de leur bonheur d’être morts dans le service de cet hôpital d’armée, après avoir continuellement risqué leur vie, s’exposant aux mousquetades et à la bouche des canons, et toujours à la tête des escadrons, parmi mille incommodités du corps et de l’esprit par les soins qu’il fallait avoir. Ô la belle mort ! Ô les aimables souffrances qui l’ont précédée ! Qu’est-ce en comparaison de toutes mes petites souffrances ? Quelle confusion de sentir tant de répugnance à les endurer !

« Hélas ! Je considère qu’il n’est jour dans toute l’année que l’on ne fasse dans l’Église une mémoire particulière de plusieurs Martyrs, qui ont eu le zèle de donner à Jésus-Christ vie pour vie, sang pour sang, et d’honorer les souffrances de sa vie par les supplices de la leur. L’un a été exposé aux bêtes, l’autre a été rompu sur le chevalet, un autre brûlé, l’autre tenaillé, et tous ont fait miracle, embrassant de bon cœur toutes les morts les plus cruelles. Je les vois tous aller par les croix à la perfection de votre Amour, ô Jésus, et je demeure comme un abandonné et comme indigne d’endurer pour vous. Que puis-je donc faire, Seigneur ? Car vous avez dit dans l’Évangile que si on n’est attaché avec vous en croix, on n’est pas digne d’être votre disciple. Ô Amour, crucifiez vous-même, brûlez, martyrisez : Si non per martyrium carnis, saltem per incendium cordis. Que le véritable désir de souffrir nous fasse endurer un martyre aussi long que toute la vie. »

538Cf. Jean-Chrysostome qui pratique la mortification..

539« À une personne de confiance ». Il s’agit de Mère Mectilde qui lui a écrit le 18 janvier. Étant à Rouen en janvier et ayant eu la fièvre durant six semaines Bernières sort tout juste de sa maladie. Or Il n’est plus à Rouen et il commence à se rétablir. Nous sommes donc aux environs de février. Cf. Dossier du Chesnay, « Chronologie Bernières 1627-1659, Archives Eudistes. De plus la lettre du 26 février dans laquelle Mectilde répond à Bernières pour le remercier de ses “trois dernières lettres”. Elle mentionne “celle en date du 4.”

540Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Je continuai, dans ma seconde oraison, à considérer la beauté des états pauvres et abjects de Jésus-Christ. Dieu le Père dans ses secrets éternels a aimé les voies humaines du Verbe incarné […] Ô monde, que vous êtes aveugle de ne voir pas la beauté des états pauvres et abjects de Jésus ! »

541Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Il faut que toute notre vie roule sur cette maxime que notre perfection consiste principalement dans notre intérieur ; que notre intérieur ne se forme que par la fidélité à la Grâce, qui est celle qui produit en nous la mort des créatures, les anéantissements de nous-mêmes, l’amour de la mortification et des austérités corporelles, l’inclination à la solitude et à la fuite de tout ce qui flatte les sens et ce que le monde chérit. Cette Grâce qui opère en nous tous ces bons effets, ne se reçoit bien abondamment que dans l’oraison, ne s’augmente ordinairement que par l’oraison ; et nous ne saurions bien le reconnaître et lui être fidèle qu’autant que nous faisons bonne oraison. »

542Cf. Chr. Int. II, 13 : « Ô si l’on connaissait l’amour qu’a Jésus d’avancer les âmes dans les voies de son divin Amour, et combien il a de passion d’y opérer de nouvelles grâces, après une fidèle correspondance aux premières, l’on serait ravi et honteux tout ensemble d’apporter tant de lâcheté à s’abandonner à la conduite d’un Dieu, qui ne désire rien tant que d’être parfaitement aimé des hommes. »

543Son père spirituel, le Père Jean-Chrysostome St Lô, souhaitait pour ses disciples cet état suprême de l’abaissement, gage certain de l’union à Dieu.

544Madame d’Acqueville, épouse de son défunt frère cadet, Pierre.

545Rocquelay, le secrétaire de Bernières.

546Allusion à ce qui deviendra le traité de la sainte abjection du père Chrysostome évoqué par Mère Mectilde dans les lettres du 5 octobre et 17 novembre 1646.

547La Sainte Eucharistie.

548Cf. Jn 6,51 : « Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. »

549Cf. Chr.Int. VII, 19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

550Cf. Chr. Int. V, 10 : « Mais cette consommation amoureuse en Dieu ne se remarque pas en la plupart de ceux qui reçoivent la sainte Communion, parce qu’elle en suppose une autre qui manque en plusieurs, qui est la consommation de l’âme en Jésus-Christ, qui se fait lorsque, par les attraits de la Grâce, elle est toute anéantie en ses inclinations naturelles, en sorte que les surnaturelles sont établies en leur place, n’y ayant plus en elles que les pures dispositions du Verbe incarné. Une âme en cet état recevant la sainte Communion, doit demeurer simplement unie à Jésus présent, et recevoir en quiétude les effets de la Grâce qu’il opère en elle, qui sont de ne vivre plus à elle-même ni en elle, mais d’entrer en effet dans les états pauvres et abjects de Jésus, pour vivre comme lui et par son Esprit, et non plus comme le monde ni par l’esprit du monde. »

551Cf. les « autres advis de conduite à diverses personnes » les « réponses » de l’auteur à Bernières dans l’ouvrage cité ci-dessus.

552Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Il faut remarquer que pour vivre de cette vie divine, il n’est pas nécessaire de ne pas sentir des rébellions des sens et de la nature : il suffit que, par la partie supérieure, nous demeurions fermes en cet état, où la seule Grâce peut élever et où l’on ne peut subsister que par une mort continuelle à toutes créatures. L’on ne peut donc continuer en cet état sans avoir un grand amour de la Croix. Il faut que celui qui veut vivre de cette sorte se résolve de souffrir continuellement. »

553Cf. Chr. Int. IV, 2 : « Grands saints, que faisiez-vous en terre ? Vous ne vaquiez pas au prochain, puisque vous étiez éloignés de la compagnie des hommes ; il semble que vous étiez inutiles. Hélas, que l’homme sensuel comprend mal l’intérieur des Saints ! »

554Cf. Chr. Int. I, 15 : « Quand une âme se souvient de ses imperfections et de son inclination au mal, Dieu se souvient d’elle, lui fait des grâces, et lui donne du secours. Quand elle oublie ses misères et sa corruption, Dieu l’oublie aussi et détourne les yeux de dessus elle car il n’aime pas à voir le mensonge, mais la vérité. C’est pourquoi l’exercice le plus ordinaire de la créature en la terre doit être un doux et sincère aveu de ses imperfections. C’est un autel sur lequel nous sacrifions la bonne opinion que nous avons de nous-même, et le désir de notre propre excellence, pour faire hommage à la souveraine perfection et à l’excellence de Dieu. Cet autel doit être toujours préparé. »

555Cf. 2 Cor 12,9-10 : « Mais il m’a déclaré : “Ma grâce te suffit : car la puissance se déploie dans la faiblesse.” C’est donc de grand cœur que je me glorifierai surtout de mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ ».

556Il s’agit de Mère Mectilde du Saint Sacrement qui lui a écrit le 18 janvier.

557Les « Mères » et la Prieure générale sont très réticentes à ce projet ; aussi font-elles tout pour que Mère Mectilde revienne à Rambervilliers.

558Cf. Chr. Int. III, 6 : « Ô mon Dieu, qu’il faut s’abandonner à l’aveugle à votre divine Providence, et ne s’attacher qu’à vos saintes conduites ! Que vous êtes sage de nous mener par l’obscurité, afin de nous détacher de notre propre jugement, que les lumières font plus souvent vivre que mourir ! Que les insensibilités rendent pures les opérations de la volonté, qui ne peut goûter des états si dénués qu’est votre unique bon plaisir ! »

559Cf. Louis de Blois, L’Institution spirituelle, son œuvre principale, parue en 1551 : « Lorsque celui qui est visité par l’affliction ou la douleur, a dit un ami de Dieu, s’abandonne à Dieu humblement et persévéramment, cet abandon est devant le Seigneur comme une cithare aux sons mé­lodieux, aux accords de laquelle le Saint-Esprit, faisant retentir les chants les plus suaves, charme mer­veilleusement les oreilles du Père céleste par quelque mélodie intérieure et cachée. […] Et sans nul doute, l’âme devient l’épouse de prédilection de l’Époux éternel et reine à un titre spécial, lorsque le feu ardent des afflictions ravage la moelle de ses os, opérant en elle ce même travail de préparation que le feu matériel doit ac­complir sur la cire pour la rendre apte à recevoir l’image que l’ouvrier veut lui imprimer. Certes, si l’Ouvrier suprême doit imprimer en l’âme l’image très noble de son essence éternelle, il est nécessaire que l’âme, déposant sa forme ancienne, soit surna­turellement changée et transformée. » Louis de Blois L’Institution spirituelle, nouvelle trad. et introd. par M. Huot de Longchamp, Centre Saint-Jean-de-la-Croix & Éd. du Carmel, 2004.

560Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Ne voulant que Dieu, elle doit avoir un très grand amour du dénuement des créatures, car c’est le grand chemin pour aller à la pureté d’Amour. Que cherchaient tous les anciens anachorètes dans les déserts, sinon d’acquérir plus parfaitement la pauvreté suprême de toutes créatures, pour avoir ensuite la parfaite pureté d’Amour ? Craignons et soupirons de nous voir si engagés et si environnés de créatures dans le monde. Il est difficile que quelqu’un ne nous accroche et ne nous ôte la parfaite pauvreté, qui ne souffre que la parfaite possession de Dieu seul. »

561Cf. Chr. Int. III, 8 : « Ô le bonheur pour vous, mon âme, si une fois vous êtes habituée d’avoir attention aux ordres de Dieu, connus dans votre intérieur par les motions du Saint-Esprit ! Vous suivrez à l’aveugle cette divine conduite, sans faire état ni des raisonnements ni de la prévoyance humaine ; votre seul soin sera d’écouter Dieu seul, et vous abandonner à sa conduite, sans aucune réflexion sur vos intérêts ou sur vos aventures. Vous savez que Dieu est tout bon, tout sage, tout puissant ; cela vous suffit pour bannir toute vaine sollicitude.

« Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c’est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu’il lui plaira me donner. Plus nous serons pauvres, et dans quelqu’un des états d’anéantissements de Jésus, c’est le meilleur. Que tout nous manque, pourvu que Dieu seul nous demeure. Une âme qui a trouvé Dieu, ne peut faire état d’autre chose. »

562Bernières, en authentique spirituel, jamais ne déroge aux exigences de l’obéissance religieuse. Au contraire, il encourage ici sa dirigée à y voir la volonté de Dieu qui saura toujours conduire à bonne fin ses projets divins en se servant des médiations humaines. 4 mois plus tard, Mère Mectilde recevra de ses supérieures l’obédience pour se rendre à Caen.

563Bernières fait allusion au P. Chrysostome qui invitait à la discrétion en matière de mortification.

564Bernières se montre une fois de plus en dehors de tout illuminisme, soucieux de vérifier la vie spirituelle à la lumière de l’obéissance, pierre de touche indubitable de l’union à Dieu.

565Le mot « Religion » au XVIIsiècle équivaut à la vie consacrée au Christ. Car on ne se consacre qu’à Lui et non pas à un ordre.

566Le Père Elzéar.

567Cf. Chr. Int. I, 1 : « Allons à la perfection, non parce que c’est un état relevé et sublime, mais parce que Dieu nous y veut. Jamais nous ne devons entreprendre la pratique de la vertu par un motif de grandeur, et pour devenir plus grands Saints, mais seulement pour faire ce que Dieu veut de nous, et ainsi le contenter. »

568Le père Chrysostome.

569Cf. la lettre de Mère Mectilde du 26 février RMB.

570Cf. Chr. Int. II, 13 : « Ô Dieu, que je suis un pauvre Chrétien dans l’occasion ! J’ai bien quelques idées et sentiments de la vie surhumaine ; mais quand il est question de venir à l’effet, la chétive nature fait des détours et des souplesses pour fuir la souffrance ; et puis l’occasion étant passée, je conçois de grands regrets de ma lâcheté, et j’entre dans une connaissance assez grande de mon peu de vertu et de ma petite perfection. Je vois pour lors que la règle de la perfection est la conformité que nous avons avec Jésus mourant, pauvre et abject : quand elle est grande, notre perfection est grande ; et je sens que je n’ai nulle conformité effective avec Jésus crucifié. »

571Cf. Chr. Int. III, 1 : « Je suis comme un aveugle qui dort, il est en cet état dans un double aveuglement, le sommeil lui en donne un second : quand il est éveillé, il ne voit point de clarté du soleil, ni la beauté du monde, ni la diversité des créatures qui lui sont présentes ; il marche au milieu du monde, et n’en voit point les différentes parties ; quand il dort, son aveuglement croît. Ainsi, quand nous dormons, nous sommes dans un profond oubli de Dieu ; mais, ce qui est déplorable, nous continuons cet oubli dans le réveil, par le peu d’application à Dieu et à ses perfections, toute notre âme étant occupée aux petites créatures. »

572Cf. Chr. Int. VI, 6 [longuement reproduit : autobiographique] : « Dieu m’a fait jouir durant ma maladie d’une profonde paix, et si grande que j’en étais tout étonné à cause de mes misères et péchés passés. Je disais en moi-même : “Qu’est-ce ici ? Et comment se peut-il faire qu’une si misérable créature soit si contente et si satisfaite ?” Car mon âme était dans un accoisement [apaisement] parfait de toutes ses passions, ne ressentant qu’une pure et totale union au bon Plaisir de Dieu, et un abandon absolu à la conduite du divin Amour. Il me semble que quelques jours auparavant, ma disposition était fort tranquille et dans une paix extraordinaire. Un après-dîner, je fus pris de la fièvre continue, accompagnée d’un très grand mal de tête et de douleurs partout ; ce divin Amour, ce me semble, continua ses opérations en mon âme, la tenant toute brûlée de son feu sacré. Je disais sans cesse : “Ô Amour ! Ô Amour ! Ô Amour !”, et ne pouvais prononcer autre chose.

« Quand mon âme se vit ainsi quasi proche de la mort, que mes amis pleuraient, et que tout le monde me témoignait assez le danger de mon mal, mon âme, dis-je, regardait tout cela sans être touchée d’aucun sentiment de regret ni de tendresse réciproque vers mes amis, n’ayant point d’autres sentiments que celui de l’Amour qui l’abîmait et la perdait entièrement dans le bon Plaisir de Dieu, auquel il lui semblait qu’elle était unie si purement et si intimement qu’elle ne s’en pouvait séparer, même quant au sentiment. Son soin ne pouvait être de redemander la vie ; et sur la proposition que quelqu’un de mes amis me fit, de m’envoyer des reliques des saints, qui faisaient des miracles, je le remerciai, car, quoique je les honore beaucoup, je ne pouvais pas m’en servir pour demander la santé, mais je voulais me laisser entièrement au pouvoir de l’Amour, et m’étant une fois jeté entre ses bras, je me laissai conduire entièrement à lui, fut-ce pour la vie ou pour la mort.

« Mon âme, dans l’extrême faiblesse de mon corps, se trouvait comme victorieuse et triomphante de voir son corps abattu et terrassé à ses pieds, et toute pleine d’Amour : il me semblait qu’au lieu d’en avoir compassion, elle souriait de ses peines. Aussi c’est un effet extraordinaire de l’Amour, que mon âme n’ait point participé aux abattements du corps, et qu’au milieu de ses faiblesses elle soit demeurée forte ; surtout que le grand mal de tête ne lui ait donné nul empêchement à ses occupations intérieures.

« Cette disposition d’amour a duré autant que ma maladie : j’en entretenais mes amis avec assez peu de considération, et je crois avec un peu trop de babil, craignant d’avoir un peu trop fait connaître le feu qui me brûlait, et qu’un peu d’amour-propre ne me fît dire mes sentiments trop librement. La pensée me vint de craindre ce défaut ; mais l’Amour me rendait tout enivré et sans jugement. Je disais quelquefois que je ressemblais à un ivrogne, qui, occupé de son ivresse, ne pensait plus à ses misères ni à sa pauvreté. Aussi dans cette disposition, j’oubliais mes péchés et mon extrême pauvreté intérieure, et je me jetais à corps perdu entre les bras de l’Amour pour caresser mon Bien-Aimé (peut-être avec peu de respect pour un misérable comme moi) et être caressé de lui. Je ne laissais pas de faire une revue sur ma conscience et de me confesser comme si j’eusse du mourir, disposant mes petites affaires pour me tenir prêt de partir.

« Me voyant dans l’impuissance de donner beaucoup aux pauvres, je me rien donner comme si j’avais fait quantité de legs pieux. L’amour du pauvre Jésus me pénétrait fort, et pour y satisfaire, je fis venir un petit pauvre qui me représentait la pauvreté du petit Jésus ; et lui baisant main, je lui rendais tous les hommages que je pouvais, désirant toujours continuer vers Jésus pauvre jusqu’à la mort. Je me reconnais très indigne, ô Jésus, de vos divins états. Hélas ! Faut-il que je meure sans avoir entré effectivement dans la pauvreté et abjection de votre vie voyagère ? J’agrée donc maintenant l’extrême humiliation que je reçois, d’avoir passé ma vie par lâcheté en pures idées de vos divins états. Au moins, ô mon Jésus, je meurs dans l’amour et le respect que je leur dois porter : agréez, s’il vous plaît, la conformité que je désire y avoir.

« Il me souvient que, faisant oraison le dimanche au soir dont je fus pris de mal le lundi, avec les Pères Carmes où j’étais à Vêpres, notre Seigneur me mit en l’esprit ces paroles : Christo confixus sum cruci ; sur quoi j’entrai dans un ardent désir de n’être jamais un moment de ma vie, sans pouvoir dire : “Je suis crucifié avec Jésus-Christ”. Je pense que ce divin Amour me disposait alors à être cloué sur la Croix. Et en effet ma maladie ayant commencé par un grand mal de tête qui me rendait les yeux comme tout enflés de douleur, il me vint en pensée que je pouvais en cette rencontre honorer le couronnement d’épines de mon Sauveur. Je prenais plaisir d’avoir quelque conformité avec cet état douloureux de Jésus. Et comme ma douleur s’étendait par tout le corps, je me sentis tant soit peu semblable à l’état du corps crucifié.

« Voilà pour obéir aux commandements que je reçois de rendre compte de mes dispositions. Ce sont des sentiments peut-être trop avantageusement expliqués, mais il est vrai pourtant que j’en ai ressenti une partie. Louez-en avec moi les miséricordes de notre Seigneur, qui se plaît à faire tant de bien à la plus ingrate de ses créatures ; mais il faut qu’il glorifie ses miséricordes au milieu de mes misères. Cette vue me console et fait que je ne veux pas taire ses bontés vers moi, qui puis quasi dire : Venite et videte, omnes qui timetis Deum, quanta fecit Dominus animae meae. (Ps 66,16) »

573Psaume 73, 22 : « moi, stupide, je ne comprenais pas, j’étais une brute près de toi. » Cette traduction ne traduit pas les mots de la vulgate ici citée par l’auteur : « j’ai été réduit à rien ».

574Cf. Chr.Int. I, 11 : « Si nous nous mettons entre les mains de Jésus Homme-Dieu, il nous traitera comme son Père l’a traité, car l’Amour divin n’a pas moins de cruauté que la divine Justice. Bienheureuse l’âme qui se laisse dévorer à l’amour, qui est un insatiable sacrificateur, lequel ne sera jamais content, jusqu’à ce qu’il ait réduit la créature dans un anéantissement total ; il est un soleil plein de feu et de lumière, qui élève peu à peu les vapeurs de la terre, qui sont les créatures, pour les consumer en soi et par soi.

« J’ai une affaire sur les bras, qui m’occupe beaucoup : c’est de m’anéantir continuellement dans l’esprit et l’affection de toutes créatures, telles qu’elles soient ; si j’y pouvais réussir, je me tiendrais bienheureux. Tout ce que j’ai fait jusqu’à présent n’est rien qu’une préparation pour vivre entièrement de la vie d’un Dieu anéanti. Je le vois naître dans une vie abjecte aux yeux des hommes, et il y marche à grands pas comme un géant. Commençons aujourd’hui à le suivre à la course, par les anéantissements, pauvretés et mépris ; ne le quittons jamais, quelque part qu’il aille. Je lui ai fait protestation solennelle qu’il n’y aura pas un moment de ma vie qui ne soit sa vie même, et dans laquelle je ne puisse dire véritablement : “Je ne vis plus en ce moment, c’est Jésus tout anéanti qui vit en moi.” »

575Cf. Chr. Int. VI, 7 cité plus haut.

576Psaume 42,8 : « Les flots de l’abîme s’appellent l’un l’autre, au fracas de tes cataractes.  Cette traduction ne traduit pas les mots de la vulgate ici citée par l’auteur : “l’abîme appelle l’abîme”.

577Cf. Chr. Int. V, III : « Jamais il ne s’est appliqué extérieurement aux actions d’une plus profonde humilité. Il s’est à la vérité anéanti quant à l’être dans l’Incarnation, et selon son Humanité, qu’il a privée de sa substance naturelle, et selon sa Divinité, qu’il a plongée dans l’abîme de nos misères humaines. Il s’abaissa néanmoins davantage quand il voulut naître dans une étable comme le plus pauvre et le plus abject des hommes, encore plus quand il voulut porter la marque des pêcheurs dans la Circoncision ; mais le dernier abîme d’anéantissement fut dans le Cénacle, quand il s’abaissa à faire la plus humiliante de toutes les actions humaines, qui est de laver les pieds des hommes, les essuyer et les baiser de ses lèvres adorables, et ce qui est plus, laver les pieds du plus grand de ses ennemis et d’un damné tel qu’était Judas. »

578Cf. Chr. Int. II, 12 : « Il y a bien des grâces dont on ne fait quasi point d’estime, plus à estimer que les visions, révélations et extases. Travailler et souffrir pour Dieu vaut mieux que toutes les extases. »

Cf. 14 décembre 1646 LMB : « Voici ce que j’ai fait sur ce sujet, afin de n’y rien faire de moi-même. J’ai premièrement remis toutes choses à la sainte et adorable Providence de Notre Seigneur. J’ai prié selon ma petite puissance. J’ai fait dire des messes et les bonnes âmes que je connais ont fait des neuvaines de communions, priant avec ferveur que les très saintes volontés de Dieu s’accomplissent en moi, selon ses desseins éternels. Quelques-unes ont eu des petites connaissances pour moi. Je vous en dirai quelque chose après que j’aurai achevé de vous exprimer ce que j’ai fait pour l’affaire dont vous avez pris la peine de nous écrire, après avoir beaucoup fait prier. »

579P 160 page 102 -- 2962 FC.



580Ms. 116 dte [manque dans notre dossier la page 1à retrouver en recherchant la date…

581Cf. Chr. Int. II, 15 : « L’esprit de la Grâce et celui de la nature disputent perpétuellement en nous l’un contre l’autre. L’exercice de la vie spirituelle donne assez de connaissance pour discerner leurs différents mouvements ; mais il faut beaucoup de fidélité quand on fait ce discernement. Le moindre mouvement de la nature affaiblit l’âme et l’obscurcit ; au contraire, celui de Dieu lui donne vigueur et lumière : il faut toujours prendre le parti de Dieu contre soi-même. Cette pratique est très douce, très claire et très efficace pour vaincre nos passions, et nous porter dans les pures vertus, particulièrement quand la vue en est donnée après celle de la grandeur de Dieu. »

582Cf. Chr. Int. V, 7 : « Dieu dans lui-même et dans son éternité ne fait autre chose que s’aimer soi-même en la contemplation de ses divines perfections, car c’est son essentielle occupation, ne pouvant pas qu’il ne s’aime soi-même et qu’il ne désire d’être aimé. Or par l’union hypostatique l’homme étant devenu Dieu, prend les mêmes sentiments de Dieu et les mêmes inclinations : par conséquent, Jésus aime Dieu comme Dieu s’aime soi-même ; et comme il connaît clairement qu’il n’y a point de voie par laquelle Dieu soit plus aimé ou plus honoré au-dehors de lui-même que par les croix et les anéantissements, qui sont hommage à la grandeur de son Être infini, il s’est porté à aimer la Croix, et les souffrances et les mépris, de toutes les forces de son âme. Jamais homme n’a tant aimé toutes ces choses comme Jésus-Christ, parce que jamais aucun n’a eu tant de zèle que lui, d’aimer et de glorifier Dieu son Père. »

583Cette lettre adressée à Mère Mechchilde est une réponse aux deux dernières du 16 et 26 février.

584Madame de Moüy, bienfaitrice dont il est question dans les lettres précédentes, qui soutiendra les monastères de Notre Dame de Bon Secours de Caen et celui de Rambervilliers.

585Père Elzéar, religieux cordelier, disciple du P. Jean-Chrysostome, qui est proche de Mère Mectilde du Saint-Sacrement.

586Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Qui plus renonce, et qui plus retranche, plus aussi il aime. Jésus a établi la perfection sur deux hautes montagnes, le Calvaire et le Thabor : en l’une on va à la perfection de la mortification, en l’autre à la perfection de l’oraison ; en toutes deux, à la sublimité de l’Amour.

Pour suivre Jésus-Christ sur l’une et l’autre de ces montagnes, il faut vivre sans créatures et sans plaisir humain ; et pour cet effet l’âme a besoin de ne se relâcher jamais de l’amour de la Croix et de la parfaite mortification. Puis elle doit beaucoup aimer la solitude, et ne se charger que des emplois que Dieu voudra d’elle, de peur de s’embarrasser, de se fatiguer, d’épuiser ses forces, et ainsi de se rendre incapable de suivre les attraits de sa vocation. Mon âme, ne serait-ce pas une chose épouvantable de quitter un Dieu qui vous a créée du néant pour être toute à lui, qui vient exprès du Ciel pour vous conduire avec lui au sein de son Père ? Vous répandre aux créatures, et mépriser ses recherches et les désirs qu’il a de prendre avec vous ses délices, quelle horrible infidélité ! Ô qu’il se passe de grandes choses dans l’intérieur que l’âme anéantit, n’étant pas assez fermée aux créatures ! »

587Le Père Elzéar.

588Le père Elzéar aspire à la retraite en solitude, mais cela semble une tentation pour fuir les adversités qu’il éprouve en son couvent depuis le décès du père Jean-Chrisostome.

589Cf. Chr. Int. VII, 6 : « C’en est une très excellente de se conserver dans la conformité aux états de la vie souffrante de Jésus-Christ et dans l’exercice de ses pures vertus, les pratiquant dans les occasions. N’avoir point d’autre prudence que la sacrée folie de la Croix ; suivre les voies de la Grâce qui nous sont inspirées, quittant tout ce qui s’y oppose comme des obstacles aux desseins de Dieu, quoi que puissent dire la prudence humaine et la répugnance de la nature. »

590Cf. Chr. Int. VII, 14 : « La disposition de la Grâce nous porte purement à aimer la pauvreté et ce qui semble contraire à notre bien particulier, que nous négligeons et abandonnons pour entrer dans les seuls intérêts de Dieu. Une âme qui vit de la sorte, vit dans la pureté de l’amour et participe aux pures vertus de Jésus-Christ. »

591Cf. Chr. Int. V, 2 : « Ô divin Captif, captivez si fortement mon cœur qu’il ne rentre jamais plus en la liberté naturelle, mais que, tout détruit et anéanti, il ne vive point d’autre vie que de la surhumaine, il ne jouisse point autre liberté que de celle de vos enfants : que le monde les regarde comme des esclaves, et les traite indignement comme les balayures du monde, malgré ses mépris, ce sont vos enfants. »

592D13 p.123.

593P 160 pages 120 -- J. p. 20 -- FC142.



594dieuP 160 — F. C. 1395 – Fondation de Rouen, Rouen, 1977, 350-352.

595 S’agit-il des remarquables Conseils d’une grande servante de Dieu que j’ai réédité dans La vie admirable de Marie des Vallées et son Abrégé, 645 sv.?

596Simon Mannoury (1613-1687), né au Mesnil-Mauger, dioc. de Lisieux, supérieur du séminaire d’Évreux en 1672, l’un des premiers compagnons du Père Eudes. En 1647, celui-ci l’envoya à Rome pour la seconde fois, afin d’y solliciter l’approbation de sa congrégation.

597Né à RI (au nord-ouest d’Argentan, Orne) le 14 novembre 1601. Il fit de solides études chez les Jésuites de Caen, entra à l’Oratoire le 25 mars 1623 et fut ordonné prêtre le 20 décembre 1625. Missionnaire puissant et ardent, il fonda une congrégation nouvelle principalement pour la formation du clergé et les missions dans les campagnes. Le 25 mars 1643, l’évêque de Bayeux approuvait la Congrégation de Jésus et de Marie, dont la première maison était à Caen. Mort en août 1680, le P. Eudes fut canonisé le 31 mai 1925, en même temps que Jean-Marie Vianney. Le P. Eudes paraît avoir mal compris l’œuvre de Mère Mectilde à ses débuts, mais, mieux informé, il lui apporta ensuite tout son appui. Cf. Charles Berthelot du Chesnay, Saint Jean Eudes, Namur, 1958 ; Georges, Saint Jean Eudes, Lethielleux, 1936. [Fondation de Rouen, NDE].

598Hélène de la Flèche, veuve de M. Mangot, l’une des premières bienfaitrices de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, Rouen, 1973, p. 77 et suiv. [Fondation de Rouen, NDE].



599À Mère Mectilde.

600Cf. Chr. Int. III, 6 : « Ô mon Dieu, qu’il faut s’abandonner à l’aveugle à votre divine Providence, et ne s’attacher qu’à vos saintes conduites ! Que vous êtes sage de nous mener par l’obscurité, afin de nous détacher de notre propre jugement, que les lumières font plus souvent vivre que mourir ! Que les insensibilités rendent pures les opérations de la volonté, qui ne peut goûter des états si dénués qu’est votre unique bon plaisir ! »

601Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous, et renonçons à nos propres conduites, qui gâtent tout l’ouvrage de Dieu en nous. Qu’importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir ? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l’âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s’occuper qu’en Dieu seul. »

602Cf. Chr. Int. III, 12 : « Jamais on ne va à la perfection en suivant la seule raison humaine : c’est la lumière des Philosophes. La Foi est la lumière des chrétiens, qui nous apprend à renoncer à tous nos raisonnements de la prudence charnelle, pour suivre en toute simplicité un Jésus crucifié. »

Cf. Chr. Int. V, 3 : « Cette seule vue de la Foi dans sa simplicité contient toute la perfection des autres. Il suffit d’avoir Dieu en vue et en amour, c’est atteindre à la fin à laquelle on se repose »

603Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu’elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement ; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l’unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement. »

604P 160 page 124 — 2957 FC



605P 160 page 129 — P 101 page 259.



606À Mère Mectilde qui vient d’être nomée pour se rendre à Caen, en réponse à sa lettre du 25 mai dans laquelle elle lui écitre : « Je suis en sacrifice plus que jamais ».

607Cf. Chr. Int. V, 6 : « Je trouve grand goût à l’intelligence de ces paroles : Fortis est ut mors dilectio (Cant. 8,6), L’amour est fort comme la mort. Je pense les voir en pratique dans la sainte Communion, où je vois que l’Amour met Jésus en l’état de mort et d’Hostie immolée, comme la mort l’avait mis dessus le Calvaire. Je considère que son Amour le séparant des splendeurs de sa Gloire pour l’unir à moi, me sollicite à me désunir des créatures et de moi-même, et de tout, pour m’unir à lui seul. Mon âme toute pénétrée du désir de correspondre à ce dessein de son aimable Jésus, voyant clairement que l’amour des croix et des mépris lui est nécessaire pour se disposer à une si grande Grâce les regarde avec amour comme les sources de son bonheur. »

608Cf. Chr. Int. VI, 1 : « J’ai de grands sentiments du bonheur que la créature possède de souffrir pour Dieu, n’y ayant rien en la terre en quoi elle témoigne plus son amour et l’estime qu’elle fait du Créateur. C’est en cet état qu’elle lui fait des sacrifices excellents et qu’elle lui rend des services très signalés. L’on ne peut pas faire davantage pour son Ami que de procurer sa Gloire par notre destruction, et nous anéantir pour le faire régner. C’est pourquoi les Saints ont tant estimé les souffrances qu’ils ont fait plus d’état d’être dans un cachot, chargé de fers, comme saint Paul, que d’être ravis au troisième Ciel, comme lui-même. »

609Cf. Chr. Int. VII, 12 : « La pureté de l’âme parfaite demande qu’elle ne se regarde point, ni son intérêt, mais la seule volonté de Dieu, de sorte qu’elle ne regarde pas même le bonheur qu’elle a de servir Dieu et de faire telle ou telle chose pour sa gloire, mais elle ne regarde que la volonté de Dieu, qui veut qu’elle opère ou souffre telle chose. Son principal soin est de regarder son Dieu, s’abîmer en lui par amour sans examiner curieusement les Grâces et les dons qu’elle reçoit.

Elle connaît dans la passiveté de ses oraisons qu’il y a plusieurs voies d’aller à Dieu, plusieurs moyens de se consommer à son service et que l’amour fait des sacrifices des âmes en plusieurs manières. Les uns se consomment dans les travaux pour le prochain, les autres dans les tourments pour la Foi par la cruauté des tyrans ; quelques-uns par les mortifications et pénitences, les autres par les ardeurs de l’amour en l’oraison. L’âme est indifférente pour être sacrifiée par l’amour en la manière que Dieu voudra et sert à sa gloire comme il lui plaît. Le seul fondement de son choix est la sainte volonté de Dieu, et non point la beauté ou perfection de l’état, s’attachant à celui où elle sait que Dieu la veut, quoique moins élevé qu’un autre.

610Cf. Chr.Int. VIII, 4 : « L’on ne peut vivre en cet exil, si on veut suivre les voies de la vertu, que l’on ne souffre des mortifications continuelles, quelque vie que l’on mène, soit active ou contemplative. L’on ne peut subsister dans la vie active, servant le prochain, qu’étant disposé à souffrir, et que l’esprit de sacrifice ne nous anime ; autrement, en voulant profiter aux autres, nous nous nuirons extrêmement à nous-mêmes, car il se rencontre à tout moment de bonnes croix et des occasions de patience, où n’étant pas préparés, nous commettons sans doute de grosses imperfections. Dans les jouissances même de la contemplation, c’est ce qui s’y rencontre de plus pur que les sacrifices qu’on y doit pratiquer sans cesse. Enfin l’union à Jésus sacrifié est la plus parfaite union qui se puisse posséder en ce monde. »

611Cf. Mathieu 7,7 : «  Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira »

612Cf. Cf. Cantique 3,4 : « À peine les ai-je dépassés que je rencontre celui que j’aime. Je le saisis et ne le lâcherai pas que je ne l’aie fait entrer chez ma mère, dans la chambre de celle qui m’a conçue »

613Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je suis étonné de l’excès des bontés de ce divin Époux envers moi qui mériterais d’être traité comme son ennemi : il me prévient à toute heure, et m’unit à lui avec des transports si agréables que je ne puis les exprimer. Ô qui me donnera un cœur assez plein d’amour pour correspondre à la grandeur de sa dilection comme il le désire ! Ô Jésus, l’amour de nos cœurs, si vous continuez, je mourrai d’amour pour vous. Ô flammes amoureuses, consumez-moi, ou plutôt brûlez nos cœurs et les réduisez en poussière : je veux dire qu’il ne se trouve en eux que de l’amour et de l’humilité. Venez et voyez, mes amis, les miséricordes de mon Dieu en mon endroit. »

614P 160 page 131 -- 1966 FC

615Mère Mectilde qui est élue depuis le 8 juin 1647 pour trois ans du monastère de Notre Dame de Bon Secours de Caen, filiale de Montivilliers.

616Bénédictines de Notre Dame de Bon Secours de Caen.

617Le Père Chrysostome de Saint-Lô

618 Cf. Chr. Int. VIII, 7 : « Il est difficile que quelqu’un ne nous accroche et ne nous ôte la parfaite pauvreté, qui ne souffre que la parfaite possession de Dieu seul. C’est une faveur de Dieu d’avoir une vocation spéciale aux états pauvres et abjects de Jésus-Christ. C’est une autre Grâce, que la Providence nous y conduise par une heureuse nécessité et à petit bruit, sans éclat et avec abjection ; il suffit que l’âme consente purement aux événements de la Providence. »

619Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Mais combien sommes-nous éloignés de l’esprit de ce divin exemplaire qui nous est donné ! Jésus-Christ veut que nous soyons anéantis, pauvres, méprisés, cachés et solitaires dans l’intime de notre âme, et occupés de Dieu seul ; mais au contraire nous voulons paraître, être estimés, que rien ne nous manque, et être toujours répandus dans les créatures. Jamais nous n’étudierons assez les inclinations de l’esprit de Jésus, pour nous y conformer et les mettre en la place des nôtres que nous devons anéantir. La science de Jésus est inconnue et ignorée, il y a fort peu de personnes qui la connaissent, et beaucoup moins qui la pratiquent en pureté, en vérité, et qui aspirent à former véritablement la ressemblance de Jésus en eux. »

620Bernières invite Mère Mectilde nouvellement supérieure à prendre la dernière place à l’instar du Maître, même durant le voyage pour rejoindre Caen, celle inconfortable à côté du cocher.

621On remarque combien Bernières attache d’importance à une pauvreté stricte. Il sait que lorsqu’un monastère n’exerce plus cette vertu, c’est tout l’édifice spirituel de la communauté qui est menacé de s’effondrer.

622Cf. Chr. Int. II, 8 : « Nous avons tort de nous dire spirituels, si nous ne marchons droit et sans réserve par les voies de Jésus-Christ, et si nous prétendons autre chose en terre que de nous conformer à lui. Ce qui ne consiste pas dans la seule spéculation : nous ne le ferons jamais mieux que lorsque les occasions d’abjection et de mépris étant présentes, nous les embrasserons de bon cœur comme autant de moyens absolument nécessaires pour être semblables à Jésus-Christ.

« Dieu le Père ne peut pas nous prédestiner pour être conformes à l’image de son Fils, qu’il ne nous prépare dès l’éternité plusieurs occasions de mépris et d’abjection qu’il nous envoie dans le temps. La fidélité gît à s’en servir pour aller droit et sans réserve à Jésus-Christ, en la force et en la lumière de Jésus-Christ même, et dans l’occasion d’abjection. Voici comme il faut faire.

« Il faut avant toutes choses regarder Jésus abject et méprisé, se reposer en lui, et y demeurer, et y mettre ses complaisances, et puis faire vers nous-mêmes certains retours courts et efficaces : retours qui fourniront en nous l’image de Jésus-Christ sans sortir de Jésus-Christ, et sans trop nous occuper de nous-mêmes. Autant de retours que fait une âme appliquée à Jésus-Christ vers elle-même, ce sont autant de foudres qui ruinent nos inclinations naturelles et les maximes de la prudence humaine, selon laquelle nous vivons pour l’ordinaire. Tels retours nous inspirent une prudence surnaturelle, qui nous fait goûter le procédé de Jésus-Christ crucifié, si peu commun des hommes. »

623Le Père Jean-Chrysostome décédé, mais qui demeure bien vivant dans les cœurs des membres de l’Ermitage.

624Après deux provincialats, le père Chrysostome remplit le rôle de confesseur des religieuses de Sainte-Elizabeth de Paris, poste dans lequel il mourut, le lundi 26 mars 1646. Il est inhumé dans l’église.

625P 160 page 132 -- P 101 page 268 -- 2529 FC

626P 160 page 134 -- 1177 FC

627Cette lettre n’est pas datée, mais en 1648 Bernières est à Paris alors que Mère Mectilde, la destinatrice de cette lettre est à Caen chez les « petites bénédictines ». En juin 1647 Mère Mectilde arrive à Caen où on lui a demandé de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours, filiale de l’abbaye de Montivilliers. Elle y a été élue prieure pour trois ans.

628Cf. Chr. Int. III, 14 : « Chaque état, chaque disposition où la Grâce met une âme, a son prix : elles sont toutes belles et bonnes, il faut les estimer toutes, et reconnaître néanmoins qu’il y en a de bien plus excellentes les unes que les autres en elles-mêmes. Mais il faut s’arrêter et se lier seulement à celles dans lesquelles la volonté de Dieu et son bon plaisir nous met, et y demeurer avec grande paix, soumission, humiliation et indifférence à tout état, se reposant au bon plaisir de Dieu, qui doit être notre centre. Une âme qui est en cet état, imite de bien près le bonheur et le repos des Bienheureux qui sont dans le Ciel. »

629 Cf. Chr. Int. VII, 12 : « Dieu fait ce qu’il lui plaît en elle, d’elle et par elle ; cependant elle demeure inébranlable à ne vouloir que les effets de la volonté de Dieu par les mouvements de la Grâce. Ce qui est bien à remarquer dans ces états passifs, l’âme demeure quelquefois dans la simple union ou contemplation des divines perfections, se tenant en un profond repos et comme sans agir ; et d’autres fois elle fait même des actes de ses puissances ; c’est selon qu’il plaît à Dieu la mouvoir et l’exciter, car son unique affaire est la parfaite soumission à la Grâce de laquelle, tandis qu’elle ne s’écarte point quoiqu’elle agisse par le mouvement de cette grâce, elle ne sort point de l’état de passiveté puisqu’elle ne se meut que parce qu’elle est mue de l’Esprit de Dieu. »

630 Cf. Chr. Int. VII, 12 : « La pureté de l’âme parfaite demande qu’elle ne se regarde point, ni son intérêt, mais la seule volonté de Dieu, de sorte qu’elle ne regarde pas même le bonheur qu’elle a de servir Dieu et de faire telle ou telle chose pour sa gloire, mais elle ne regarde que la volonté de Dieu, qui veut qu’elle opère ou souffre telle chose. Son principal soin est de regarder son Dieu, s’abîmer en lui par amour sans examiner curieusement les Grâces et les dons qu’elle reçoit. »

631Bernières veut expliquer que la vie contemplative domine dans son âme, en dépit du changement de lieu, et des aléas de la vie parisienne.

632P 160 page 135

633P 160 page 137

634P 160 page 138 — P 101 page 285 -- 776 FC

635P 160 page 140 -- 1284 FC

636P 160 page 141 -- P 101 page 286 -- Rouen page 126 -- J page 54 -- 1268 FC.

637Voir page 196 D. Chaussy -- note 52 p.503 -- j’ai reçu celle que vous nous avez envoyée de notre bonne mère de Saint-Jean (religieuse de Montmartre). Elle m’a fort consolée. Je vous supplie de le remercier et de l’exhorter à la continuation. Cela me profite; je suis jeune, il faut avoir pitié de ma faiblesse. Au reste… [nombreuses corrections crayon provenant du P 101, dont je ne tiens pas compte, car elles affaiblissent le texte.]

638P 160 page 143 -- P 101 page 188 (?) -- 155 FC

639P 160 page 145 -- 781 FC

640P 160 page 148 -- P 101page 289 -- 784 FC

641P 160 page 150.

642P 160 page 152. 169 FC.

643A Mère Mectilde qui a été envoyée au couvent de Rambervilliers. Élue Prieure début 1650, elle est arrivée à Rambervilliers le 28 août 1650.

644 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Ramassons tout notre esprit et nos affections répandues aux créatures, et les donnons toutes à Dieu seul. Une âme vraiment chrétienne doit avoir la générosité de n’estimer que Dieu seul digne de son occupation. »

645Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Cette indifférence dispose une âme à recevoir de fort grandes grâces, car elle la met quelquefois dans un total oubli de soi-même et de toutes les créatures, sans qu’elle fasse même aucune réflexion sur les intérêts temporels ou éternels, n’ayant en vue que le seul bon Plaisir de Dieu et ne désirant que lui seul, en sorte que le moindre retour vers elle-même ou vers la béatitude, ou vers quelque autre chose qui ne soit pas Dieu, lui est insupportable, parce qu’elle ne veut que Dieu seul : [ce] qui est un état de grande nudité et d’une mort entière à soi-même, et une oraison fort sublime, où Dieu élève une âme qu’il voit soumise et indifférente à une moindre oraison ou à un état de pur délaissement si tel est le bon Plaisir de Dieu. »

646 Cf. Chr. Int. IV, 7 : « C’est un grand secret de la vie intérieure, d’être fort passifs aux opérations de Dieu en nous, soit qu’il nous donne des impressions douloureuses et crucifiantes, soit qu’il nous en donne des savoureuses et béatifiantes. Notre fidélité consiste purement à correspondre à ses desseins sur nous, sans leur donner le change. Si son bon plaisir est de faire de notre âme un lieu de délices, il ne faut point tendre à l’excellence de l’état crucifié. Toutes les voies de Dieu sont bonnes en elles-mêmes ; mais celle en laquelle il nous veut mettre, est la meilleure pour nous. »

647Madame de Moüy qui s’était mise en accord avec Mère Bernardine pour soutenir le monastère de Rambervilliers.

648Rambervilliers.

649Cf. Chr. Int. V, 2 : « Il faut beaucoup aimer l’état de captivité intérieure, où l’âme liée et garrottée demeure dans l’obscurité de sa prison. Cet état va honorant la captivité de Jésus enfermé sous une petite hostie. Ce divin Seigneur se met dans une petite prison pour notre amour. Le Roi de Gloire est resserré sous ces petites espèces, et ainsi captif et prisonnier de l’homme, il se rend, ce semble, son esclave, se donnant tout à lui et, se sacrifiant encore au Père éternel pour lui, il souffre pour ainsi dire, et meurt pour lui, et lui communique tous les mérites de son précieux Sang. Ô divin Captif, captivez si fortement mon cœur qu’il ne rentre jamais plus en la liberté naturelle, mais que, tout détruit et anéanti, il ne vive point d’autre vie que de la surhumaine, il ne jouisse point autre liberté que de celle de vos enfants : que le monde les regarde comme des esclaves, et les traite indignement comme les balayures du monde, malgré ses mépris, ce sont vos enfants. Chaque fois que l’on communie, Jésus-Christ se donnant tout entier à nous, ce sont autant de nouvelles obligations que nous contractons, de vivre entièrement pour lui et de rendre toutes nos actions divines. »

650 Cf. Chr. Int. VI, 11 : « Le vrai secret de la vie intérieure est de se laisser posséder à la Grâce, qui tantôt nous met dans les combats de nos passions, tantôt nous jette dans les souffrances intérieures et extérieures, tantôt nous laisse dans la méditation, et puis nous élève dans la contemplation, et cela en différentes manières : tantôt il semble nous porter dans notre voie sans nous laisser éprouver ni travail ni difficulté, tantôt il nous fait sentir les fatigues et la lassitude. Parmi tout cela, l’âme, abandonnée au bon Plaisir de Dieu, se tient paisible, contente et indifférente en l’état où il la met, n’ayant attache à aucune chose, si ce n’est au seul bon Plaisir de Dieu. »

651À Paris, rue du Bac.

652Rambervilliers.

653 Cf. Chr. Int. III, 11 : « Mais ce parfait abandon à Dieu ne se peut faire que par le pur amour ; et le pur amour ne régnera point en nous que par une généreuse et générale mortification de toute attache à la créature, de tout plaisir et de toute imperfection. Cette mort ne s’opère qu’à proportion que nous aimons les croix ; et ainsi la croix nous cause une heureuse perte en Dieu, par un amour très pur qui nous unit à Dieu d’un lien de perfection admirable. »

654 Cf. Chr. Int. I, 12 : « Tant que nous écouterons plutôt les persuasions de la prudence humaine que les lumières de la Foi, nous ne ferons jamais grand avancement dans la vertu. »

655Paris.

656 À Mère Mectilde. C’est une lettre en réponse à celle du 7 janvier 1651 dans laquelle elle lui exprime son grand désarroi : « on ne parle ici que de glaive, de famine, de feu. Le peu de monde qui reste dns le pays est au désespoir tant les misères y sont extrêmes. Je me trouve chargée de ving filles sans savoir que leur faire et que devenir. Il faut des grâces bien particulières pour conserver l’esprit d’oraison dans des leiux où l’on est souvent sans communion, sans messe, dans des alarmes continuelles. J’y subsiste par uen pure adhérence à l’ordre divin. Priez Dieu mon cher frère quej’y sois la victime de son bon plaisir… » Mère Mectilde, après le sièges de Rambervillers, en hiver 1651, s’est réfugiée avec ses plus jeunes sœurs en Alsace ; d’où elle est rentrée en France en mars de cette même année et se retrouvent ensemble le 24 mars à Paris dans une « maison nommée le bon amy, dans la petite rue qui se rend dans le pré au clerc proche de jacobins ».

Bernières conseille de quitter Rambervilliers pour Paris -- ce qu’elle fera avant de s’installer finalement en Normandie. Cette lettre datée du 3 août 1651 dans les éditions de Paris et Rouen est reproduite également dans le manuscrit de Vienville P101 conservé au monastère des bénédictines du Saint-Sacrement à Rouen : pages 320 sq., variantes mineures. Elle est datée différemment : « De l’Ermitage Saint-Jean ce 14 février 1651. » C’est cette version qui est ici reproduite.

657Cf. Chr. Int. VI, 9 : « L’éminente vie surhumaine se pratique dans toutes sortes de souffrances intérieures et extérieures ; mais il semble qu’une âme ne peut jamais être si hautement sacrifiée que lorsqu’elle est dans les peines intérieures, soit qu’elles viennent de Dieu immédiatement, ou des créatures, ou de nous-mêmes, par le défauts des mortifications. Il importe peu qui fasse la croix où nous sommes attachés, si [ce sont] nos amis, ou nos ennemis, ou Dieu seul, ou nous-mêmes : pourvu que ce soit une croix et que nous y soyons bien attachés, ce doit être assez, car le sujet de notre joie doit être de nous voir crucifier par quelque moyen que ce puisse être. Or, tandis que nous demeurons dans ce lieu de bannissement, nous trouvons des croix partout et incessamment. Une âme qui a goûté Dieu, est crucifiée quand elle se sent captive des affaires de la terre : quand il faut prendre les nécessités du corps, quand il faut apaiser la sédition des passions, quand elle se trouve obscurcie par la chute dans les imperfections, quand la pesanteur du corps qui tend à la corruption, l’accable. Toutes ces misères la crucifient, la tirant de la jouissance de Dieu ; mais elles l’attachent, si elle est fidèle, plus fortement à l’accomplissement de la divine Volonté. »

658Rambervilliers.

659Mère Mectilde est réfugiée pour deux mois en Alsace. Elle est tentée d’aller demander une dispense au Pape pour aller se cacher dans un monastère de son Ordre où elle y serait reçue comme « réfugiée ».

660Paris

661Rambervilliers.

662Madame de Mongommery.

663 L’éditeur des Oeuvres spirituelles a supprimé de la lettre cette finale.

664Jourdaine de Bernières.

665C’est le nom qu’il avait pris en renonçant à ses biens. La lettre de Mère Mectilde du 3 juin 1651 nous révèle le nom de Rocquelay, son secrétaire : « Jésus abject ».

666Il s’agit de Mère Mechthilde. Cf. Manuscrit P101, pages 345-346. Le 6 mars 1651, Mère Mectilde a regagné Paris, à feu et à sang en raison des guerres civiles qui sévirent dans la captitale depuis 1648.

667Il s’agit du Père Eudes d’après le Père du Chesnay. Dans sa chronique sur Bernières (archives Eudistes) : « lettre de Bernières à la Mère Mectilde (Cf. Manuscrit Vienville P 101p. 345 ; Cf. note Mlle de Vienville), au sujet du père Eudes qui aurait pu rencontré Mère Mectilde à la la fin d’avril ; la lettre du 15. 5 1645 pourrait l’excuser ».

De fait Jean Eudes, à partir de février 1651 organise une mission à Paris, en l’ancienne église de saint Sulpice en lien avec Mr Olier. Il arrive à une période où la paix pouvait sembler à peu près rétablie, bien que fragile. La Fronde avait provoqué un afflux de réfugiés et la misère régnait dans la capitale. Les mœurs y étaient plus que douteux. Le lieux où resident depuis très peu de temps Mère Mectilde et ses sœurs aussi. De plus la rencontre entre le père Eudes et Mère Mectilde se situe en avril, en pleine période de la scission des deux Frondes, jetant la ville dans un plus grand désarroi encore. Il se peut que cette coïncidence n’ait pas aidé au bon discernement du père Eudes relativement à Mère Mectilde.

668Bernières fait ici allusion au courant janséniste qui circule partout en France dans les milieux dévots. Monsieur Vincent, lui-même, sans prendre la défense de son ancien ami Saint-Cyran, restait mesuré dans ses lettres et faisait preuve d’une grande prudence dans son jugement. Sans pactiser, en aucun cas avec la doctrine nouvelle, participant au conseil de conscience de la Reine, il aura un rôle important d’arbitrage dans cette polémique qui divisera l’Église à cette période de grand renouveau spiritual. Jusqu’à ce que la condamnation par Rome des fameuses « cinq propositions » en 1653 mette un terme au débat, le trouble s’installera dans les consciences. Par ailleurs, le pays demeurait exsangue et épuisé par les combats de la guerre civile. Mr Vincent aura beaucoup œuvré pour le départ de Mazarin, et pour l’aide aux milliers de miséreux qui gisent dans les rues de Paris à cette époque.

Quant au père Eudes, il a quitté l’Oratoire dont certains membres étaient Jansénisants. Sans avoir été lui-même un adepte de cette doctrine, il s’est senti, au moins au début, très proche des partisans de Saint-Cyran par une part de lui-même. La remise en valeur du baptême se retrouvera, à juste titre, dans ses écrits. En revanche, sous l’influence de Marie des Vallées, il optera pour la Misériocrde quant à l’attitude pastorale que doivent avoir les confesseurs. Il fait ce choix au moment de la création des Refuges pour les femmes repenties ; ce qui est cohérent. Il deviendra par la suite un ennemi farouche jusqu’au bout du jansénisme. Il ne semble pas que Bernières soupçonne ici son ami de connivence avec certains partisans des chefs de fils de la nouvelle « secte », à savoir Saint Cyran et Arnaud. Mais il constate combien ces interférences religieuses et politiques ont déchiré le Royaume. Et cela a des conséquences jusque dans les relations entre personnes de bonne volonté comme le père Eudes et Mère Mectilde.

669Port-Royal entreprenait de rassembler les moniales réfugiées à Paris et dont la situation était précaire ; En 1652 on demandera même à Mère Mectilde d’être directrice dans une maison de filles de ce même Ordre du Port-Royal, à la porte Saint-Marceau moyennant « six cents écus de pension pour cela, outre sa nourriture » ; Mère Mectilde refusa, trop soucieuse de combattre cette doctrine depuis son séjour à Caen. Port-Royal la privera alors de toute aumône et multipliera contre elle de sournoises attaques. Elle écrira le 5 mars 1652, à l’heure où prend corps son projet, au secrétaire de Bernières : « Je suis bien aise qu’il [Bernières] travaille à la ruine du jansénisme. Notre Seigneur m’a fait la grâce d’y travailler aussi selon ma petite portée et m’a donné la consolation d’en retirer quelques esprits qui y étaient fort embarrassés ; et la divine Providence s’est voulu servir de nous très indigne pour mettre ces âmes-là dans la liberté d’esprit, et Notre Seigneur leur fait de très grandes grâces depuis qu’elles ont quitté leurs opinions. Voilà en quoi la Providence m’a employée depuis ma grande maladie qui fut au mois d’août ».

670Mère Mectilde a dû beaucoup prier à en lire la note de Mlle de Vienville dans La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde, ms, aux archrives des Bénédictines du Saint-Sacrement, Monastère de Rouen : « Mademoiselle de Vienville écrit en note : “Dieu ne permit pas seulement que la fidélité de la M. Mectilde du St Sacrement fut à l’épreuve de la plus extrême pauvreté, il permit encore que la patience fut exercercée par les mépris et les humiliations que leur attirèrent de nouveau les discours que fit contre elle un Religieux. On lit en note : ‘cette persécution de ce religieux dont il est parlé ici dura plusieurs années après desquelles il vint voir la M. M. du S. S. Aussitôt qu’elle fut avertie qu’on la demandait elle se leva d’une grande vitesse avec une joie extraordinaire qui paraissait sur son visage. Une religieuse lui demandant qui elle allait voir ‘un des plus grands amis que j’ai au monde’ répondit-elle et si la modestie et les grilles ne m’empêchaient je l’embrasserais de tout mon Cœur, tant je lui suis obligée, Dieu s’étant servi de lui pour humilier et détruire mon orgueil et mon amour propre’ en disant ces paroles elle courut au parloir comme si elle eut volé. C’est la Rel. (religieuse) qui était présente qui nous l’a raconté.” »

671Cf. Chr. Int. VI, 3 : « Le grand désir des Bienheureux qui sont dans le Ciel, est la jouissance ; mais notre plus grand désir, à nous qui sommes dans la terre, doit être la souffrance : elle dépouille notre âme du vieil Adam par une sainte violence, elle rompt toutes les attaches aux créatures, et sépare de nous ce qui est impur et terrestre, comme le feu fait à l’or dans la fournaise. La ruine de notre corruption ne se fait en nous que par le fer et par le feu : souffrons donc agréablement toutes les misères qui nous accablent, et toutes les violences qu’on nous fait. Tant plus l’on nous tourmente, tant plus l’on nous purifie. Estimant à grand honneur les grandes croix, puisqu’elles opèrent la profonde pureté et produisent le très pur Amour, qui est la fin de notre âme, puisqu’elle n’est créée que pour aimer Dieu. »

672Madame de Mouy, pour avoir été la fondatrice du monastère de Notre Dame du Bon Secours à Caen, connaît suffisamment bien la nature de la relation spirituelle qui existe entre Bernières et Mectilde pour réfuter à juste titre les calomnies que peut répandre ce « bon père » sur eux.

673Cf. Chr. Int. III, 1 : « Veiller avec Jésus-Christ, c’est faire les opérations de sa vie, agir comme il a agi, souffrir comme il a souffert. Les peines, les souffrances et calomnies nous doivent être chères, puisqu’elles nous font veiller avec Jésus-Christ et vivre de sa vie ; au contraire les honneurs, plaisirs et avantages de la fortune nous doivent être choses fort suspectes, puisqu’elles nous endorment dans l’oubli de Dieu. »

674Manuscrit P101 : « Nous avons déjà remarqué ci-devant que la mère Mectilde du Saint-Sacrement ne parlait à personne de sa pauvreté. La lettre que nous avons de Monsieur de Bernières datée du vingt-neuvième juin 1651 est une preuve qu’elle ne la faisait pas même connaître à ses plus intimes amis. Voici ce qui lui en écrivit : “Au reste… assister etc” ».

675 « À un religieux ». Probablement le père Elzéar, capucin.

676Cf. Mt 11,25 : « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : “Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. »

677 Cf. Chr. Int. VIII, 2 : « Ce qui nous empêche de marcher aussi vite dans notre voie que la Grâce voudrait, ce sont nos attaches secrètes, et que nos affections ne sont pas assez épurées. Car quand la Grâce agit sur une âme bien dégagée et bien pure, elle la fait tendre à Dieu, et la meut vers ce divin centre avec plus de violence que ne ferait une meule de moulin vers la terre quand elle est en haut et qu’elle n’est point retenue. Je dis plus de violence, car un centre infini comme est Dieu, a bien de plus puissants attraits qu’un centre fini comme la terre. Tant plus une chose approche de son centre, tant plus son mouvement redouble : ainsi l’âme entre dans de plus grandes unions, lorsqu’elle va s’approchant de son Dieu, et se perfectionnant par le détachement de toutes les créatures. »

678Cf. Jn. 3,5-8 : « Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. »

679 Cf. Chr. Int. II, 8 : « Ô Jésus, je vous regarderai donc dans les occasions d’abjection, et vous me regarderez : cela me suffit. Ô mon Jésus, tout anéanti dans mes souffrances, faites que, tout perdu en moi-même dans les peines, j’entre abîmé en vous, et par vous en Dieu. Faut-il que les enfants du siècle soient plus prudents que les enfants de la lumière ! Quoi, les partisans feront leurs affaires, et je ne ferai pas les miennes ? Je veux m’enrichir aussi bien qu’eux de ma propre ruine, et de mon abjection tirer de grandes aides et secours pour suivre Jésus, car je veux marcher après lui absolument et sans réserve. »

680Mère Mectilde retournée à Paris en1651, accuse réception des « chères lettres » reçues de Bernières le 25 novembre 1651. La Fronde avait alors mis la capitale, à sang et à feu et l’anarchie et la famine y régnaient. La Providence voulut qu’elles puissent se retrouver avec les six religieuses de Saint-Maur-des-Fossés qui avaient trouvé un lieu de refuge rue du Bac, au faubourg Saint-Germain. Là, dans cette ancienne maison de prostitution, de magie et autres sombres pratiques le dénuement était complet, la pauvreté était extrême et Mère Mectilde tomba malade. « je devais vivre que trois jours selon le sentiment des médecins. Le jour de Saint Louis (25 août) l’on me croyait morte », écrit-elle à Bernières le 25 novembre 1651. Convalescente, elle écrivit à Mr de Bernières : « Dieu m’a mise à la mort et m’a ramenée à la vie. N’est-il pas juste que je l’adore dans toutes ces incertitudes de vie et de mort ? Mon âme est toujours demeurée en Lui, et de quelque façon qu’Il m’ait traitée, tout mon fond s’est toujours maintenu dans un entier abandon à sa sainte volonté, sans autre vue que d’être, saine ou malade, vive ou morte, la victime de son amour. »

Or, au moment où tout semblait anéanti, un concours de circonstances fit surgir de part et d’autre des amis et bienfaiteurs, des relations et influences qui transformèrent en peu de temps ce couvent de fortune en un haut-lieu de prière et d’adoration. Marguerite de Lorraine, duchesse d’Orléans, la comtesse de Châteauvieux et quelques grandes dames vinrent pour l’aider. Non sans difficultés, tout alla cependant très vite et d’une façon vraiment inattendue. Et précisément en août 1651, Mectilde rencontrait pour la première fois la comtesse de Châteauvieux. Plus tard, au cours d’une conversation avec quelques amies, Mme de Châteauvieux découvrit, grâce aux explications de Mère Mectilde, les secrets de l’oraison ; elle obtint de l’avoir pour directrice spirituelle. Un peu plus tard, Mme de Châteauvieux et trois de ses amies : la marquise de Boves, Mme de Cessac et Mme Mangot convainquirent Mère Mectilde d’ouvrir un hospice à Paris. Mais Mère Mechtile refusait l’idée d’en être la supérieure : « J’étais alors, disait Mère Mectilde, très souvent en procès avec Notre Seigneur. Il voulait que je fisse quelque chose, mais moi, je ne voulais pas. Je souhaitais d’être sourde, aveugle, muette, afin que, incapable de tout, je pusse m’appliquer uniquement à Dieu seul. Mais enfin, Il n’a pas voulu et Il a renversé tous mes projets. » Désormais, les moniales seraient vouées à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement en réparation de tous les sacrilèges et crimes commis pendant les guerres de religion et le monastère serait ainsi une vivante action de grâce pour la victoire sur l’impiété. La régente Anne d’Autriche avait demandé à M. Picoté, prêtre de Saint-Sulpice, de faire un vœu propre à rétablir l’ordre et la paix dans le royaume. Celui-ci promit d’ériger un couvent exclusivement consacré à l’adoration du Saint-Sacrement. Le 21 octobre 1652, Louis XIV entrait triomphalement dans Paris, et la France retrouvait le calme.

681Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Il est vrai que la vue de cette vie divine que l’on peut mener dès ce bas monde, m’en donne de fort grands attraits. Je sens que mon âme aimera à l’avenir, et plus que jamais, le recueillement ; mais je vois que pour y persévérer, il faut une âme grandement pauvre, c’est-à-dire qui soit vide non seulement de passions, mais de toutes les images distrayantes qui passent par les sens quand ils ne sont pas mortifiés : une nouvelle écoutée avec un peu d’attention et de curiosité, les yeux attachés à des objets sensibles, et semblables immortifications, remplissent l’âme d’images inutiles, qui empêchent qu’elle ne soit en état de recevoir les impressions de Dieu ; et durant qu’elle s’occupe à se vider de telles images, elle passe son temps moins inutilement pour la Gloire de Dieu : il faut qu’elle soit dans une grande nudité d’affections et d’images. »

682Cf. Chr. Int. I, 4 : « Pauvreté, mépris, anéantissements et misères, je ne vous dirai jamais autre chose, quand je vous parlerais cent ans : avec ces choses, notre âme se vide de soi-même et des créatures, et se rend capable de Dieu. Ô plût à Dieu que ces principes nous touchassent fort sensiblement ! »

683Cf. Chr. Int. II, 2 : « Courage, allons à la perfection du divin Amour, que nous rencontrerons dans la pratique solide et continuelle de la vie surhumaine. Que les autres fassent ce qu’ils voudront, suivons les lumières que Dieu nous donne, et marchons hardiment avec Jésus abject et crucifié.

Ô qu’une âme est heureusement avantagée, à qui Dieu donne les vues de la vie surhumaine, vie cachée et inconnue des hommes ! Elle vaut mieux que toute la terre. D’heure en heure, si Dieu en donne la liberté, il en faut faire l’examen, afin de purifier son âme de toutes les affections qui ne sont pas de la vie surhumaine. Elle réside en la partie supérieure de l’âme, et [il] ne faudra pas s’étonner, quand l’inférieure en aura des dégoûts, des ennuis et des aversions. »

684Bernières est soucieux d’aider les âmes en répondant vite quand il faut donner une direction précise et importante quant à l’orientation de la vie. Mais surtout il sait que Mère Mectilde a besoin d’écrire plus qu’elle n’en attend autant de Bernières, même si elle n’hésite jamais à lui dire sa reconnaissance lorsqu’il lui écrit. À une « âme anéantie » comme Mère Mectilde, il sait pouvoir se permettre, non sans un certain humour, cette aisance.

685no 1371 a) : autographe aux archives épiscopales d’Évreux. — « … Il faudrait que vous et M. de Bernières… »

686À son monastère de Rambervillers, semble-t-il. Ne serait-il pas question ici des doctrines jansénistes, dont M. Boudon eut, par la suite, tant à souffrir ? Toute cette lettre fait allusion à la fondation de notre Institut. Cf. C. de Bar, Documents, 1973. [Fondation de Rouen, NDE].

687Le Frère Luc de Bray, religieux cordelier, de l’ordre de saint François d’Assise a été en relations avec Mère Mectilde pendant plus de vingt-cinq ans. Elle l’avait connu par leur ami commun, Jean de Bernières-Louvigny. Il semble que le Père de Bray, en résidence à Rome, se soit employé à obtenir la bulle d’érection de notre observance en congrégation, en décembre 1676. [Fondation de Rouen, NDE].

688Mère Mectilde a connu la Mère Le Sergent, dite de Saint Jean l’Evangéliste, lors de son séjour à l’abbaye de Montmartre en 1640 - 1641. Elles sont toujours restées très unies. Cf. Blémur, Abrégé de la vie de la Vénérable Mère Charlotte le Sergent, dite de Saint Jean l’Evangéliste, religieuse.

689On lit cette lettre dans le manuscrit P 101 qui est aux Archives des Sœurs bénédictines du Saint-Sacrement. Ce manuscrit est une biographie composée par une nièce de Mère Mectilde, Mme de Vienville à la fin du XVII°.

690Le 14 août 1652 le premier contrat de fondation a eu lieu. Mais entre temps, l’entrée du roi dans Paris s’est faite le 4 octobre 1652. La reine attribue la victoire au voeur qu’elle a fait. M. Picoté, curé de Saint-Sulpice, applique ce vœu la fondation de son institut, qui devient ainsi fondation royale. Le 5 mars 1653 aura lieu le second contrat de fondation avec l’assentiment de l’abbé de Saint-Germain-des-Prsè. En mai le roi Louis XIV donnera ses lettres patentes. Le 5 juillet les lettres d’agrément de la ville de Paris et du gouverneur, le maréchal de l’Hôpital seront délivrées.

691La duchesse de Bouillon, mère du cardinal, la duchesse d’Orléans, Mme de Forax, Mlle Loiseau, future moniale qui succédera comme prieure à Mère Mectilde, rue Casette en 1698. Ces bienfaitrices ont fait les démarches pour l’achat d’une maison au faubourg Saint-Germain. En novembre 1653 la maison de M. de Saint-Pont, rue Férou, occupée auparavant par la comtesse de Rochefort sera louée.

692Prêtre de Saint-Sulpice confesseur renommé ; il jouissait de la confiance de la reine Anne d’Autriche. Cf. M. Faillon, Vie de M. Olier, Poussielgue, 1873, t. I I ; C. de Bar, Documents, 1973, p. 18,89 et suiv.

693Henri de Bourbon (1601-1682), fils légitimé de Henri IV et de Catherine Henriette de Balzacd'Entraigues, fut pourvu de l’évêché de Metz, en 1612, sans être prêtre. Il reçut l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en commende en 1623 et abdiqua le 12 octobre 1669. Il finit par se marier. Cf. C. de Bar, Documents, 1973, p. 87 et suiv. ; dom Y. Chaussy, Les Bénédictines et la réforme catholique en France au XVIleme siècle, Paris, 1975.

694Mère Jourdaine de Bernières.

695Sœur de Lescale et Sœur Chopinel. Marguerite de la Conception de Lescale rejoignit Mère Mectilde à Saint-Maur-des-Fossés, avec Marguerite Chopinel vers 1643. Elles avaient 15 ans environ. Elles firent profession au Monastère de Rambervillers en 1647-1648 et revinrent à Paris en 1651. Mère de Lescale retournera à Rambervillers en 1659, dont elle sera sous-prieure, puis prieure en 1693. Mère Marie de Jésus Chopinel restera au monastère de la rue Cassette dont elle fut maîtresse des novices jusqu’à sa mort en 1687. Cf. C. de Bar, Documents, 1973 ; et Lettres Inédites, 1976.

696À Douvres, près de Caen, Calvados. C’est le plus ancien pèlerinage normand à Notre Dame. Une tradition le fait remonter au IX° siècle, que des découvertes récentes ont confirmée. Le sanctuaire a été plusieurs fois détruit et reconstruit au cours des siècles. La basilique actuelle fut terminée en 1880. De très nombreux missionnaires sont venus en pèlerinage, aussi retrouve-t-on des répliques de la Vierge noire de la Délivrande, au Japon, aux Antilles, au pôle Nord, en Afrique. Saint Jean Eudes vint y mettre sa nouvelle fondation sous la protection de la sainte Vierge le 24 mars 1643. Cf. Dictionnaire des Eglises de France, I Vb, p. 58.

697Bernières répond à la lettre précédente datée du 2 janvier 1653.de Mère Mectilde.

698L’année 1652 a été déterminante, pour la future fondatrice, par ses rencontres à Paris. La première rencontre avec Mme de Rochefort de la maison de Chevières, veuve de M. Le Comte de Rochefort de la maison de Suze en Dauphiné, mère de Mgr l’archevêque d’Auch a eu lieu au tout début. En Mars, des démarches pour l’achat d’une maison au faubourg Saint-Germain ont lieu. La duchesse d’Orléans, Mme de Forax, Mlle Loiseau, future moniale qui succédera come prieure à Mère Mectilde, rue cassette en 1698 sont autant de bienfaitrice qui qui la poussent à fonder l’Institut. En juin les religieuses entrent dans la maison qu’elles ont prise en location près de la maison du « Bon Ami » où elles demeuraient. Le 14 août a lieu le premier contrat de fondation. Alors que le Roi entre à Paris le 4 octobre, la reine, qui encourage beaucoup cette fondation, applique la victoire du roi au vœu qu’elle a fait. M. Picoté, curé de Saint Sulpice, applique ce vœu à la fondation de l’institut, qui devient ainsi fondation royale. Mère Mectilde exprime dans cette lettre ses inquiétudes à celui en qui elle fait le plus confiance spirituellement parlant. Elle lui demande avec insistance de se prononcer clairement sur le choix qu’elle doit faire quant à cette fondation qui l’effraie manifestement.

699Par dessus tout.

700Manifestement Bernières reste réservé et en bon directeur, il ne veut pas décider à la place de Mère Mectilde pour un tel projet. Il préfère la renvoyer au Père de St Gilles, et à sa conscience en lui recommandant de prendre garde à l’élévation de l’âme, grand obstacle à la perfection, tout en l’invitant à s’appuyer sur les conseils pressants des saintes âmes qui l’entourent et à ne pas tomber dans la pusillanimité.

701À un religieux, le père Elzéar.

702Cf Luc 24, 26 : «  Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? »

703Cf. Chr. Int. VI, 1 : « Quand une âme ne veut point souffrir en ce monde, elle ne veut point être à Dieu, car, ne pouvant lui être rien, ou fort peu, par la jouissance qui n’est pas de ce bannissement, et ne voulant pas aussi lui appartenir par la souffrance, elle ne le peut posséder ; et ne le possédant pas, elle s’en va dans la jouissance des créatures, et ensuite dans l’erreur et dans le désordre. La Divinité ne trouve point hors d’elle-même une plus agréable demeure que dans une âme et un corps crucifié et souffrant, là elle prend ses délices et ses complaisances. La Divinité reposait avec une joie infinie dans l’Humanité de Jésus-Christ, lorsqu’elle était dans les souffrances, Dieu ne pouvant se plaire que dans soi ou dans la Croix qu’il aime. Et on ne l’aime jamais davantage, jamais on ne rend plus d’honneurs à ses infinies perfections que par la Croix et les souffrances. C’est là qu’on lui fait des sacrifices de bonne odeur, la créature se consommant pour les intérêts et pour la Gloire de son Dieu. Souffrir donc ou mourir. »

704Cf. Job 3,8 : « Alors Job prit un tesson pour se gratter et il s’installa parmi les cendres. »

705 Cf. Chr. Int. VII, 1 : « Une âme à qui Dieu ne donne point de grandes lumières dans l’oraison, mais qu’il laisse dans les ténèbres et dans les peines intérieures, souffre et porte en cet état une croix à la vérité bien pesante ; mais une âme bien éclairée et qui reçoit les véritables lumières dans l’oraison, souffre une autre croix plus intime et bien plus pesante, car la lumière lui faisant voir l’excellence de la pure souffrance, elle souffre de ne souffrir pas, et demeure ainsi dénuée de toute force de consolation. L’état de lumière et de douceur lui paraît bien au-dessous de celui des ténèbres ; et quand la douceur revient après ces connaissances, elle ne lui est plus si douce, ayant découvert que l’amertume des délaissements est plus douce à l’âme qui ne veut que le pur amour de Jésus-Christ crucifié, et qu’elle établit l’âme dans une plus haute voie d’union. »

706 Cf. Cf. Chr. Int. VI, 2 : « Une marque que nous marchons assez bien dans la voie des souffrances, c’est quand nous possédons la paix intellectuelle qui ne nous empêche pas les sentiments que l’amertume de la Croix donne à la nature, mais qui nous inspire une douce inclination à les embrasser et à les chérir, nous estimant favoriser du Ciel de les avoir, quoique la nature les voit à regret et les estime des infortunes. »

707 Cf. Chr. Int. III, 13 : « Il ne faut point de contrainte dans les pratiques de la vie spirituelle ni tellement se déterminer à en faire une, si Dieu, qui ne se lie pas à nos desseins, nous appelle ailleurs ; mais il veut que l’on suive ses attraits. Il faut ramer avec les avirons, mais il ne faut pas que ce soit contre le vent. Nous devons opérer et agir sans doute ; néanmoins il faut que ce soit en secondant le souffle du Saint-Esprit, qui se fait bien sentir quand on y est accoutumé. Une âme qui n’agit que parce qu’elle est mue de Dieu, reconnaît bien les mouvements de Dieu : je ne sais comme cela ne s’explique point ; mais il est pourtant très véritable, on le sait par expérience. »

708 Cf. Chr. Int. VII, 12 : « Dieu fait ce qu’il lui plaît en elle [l’âme], d’elle et par elle ; cependant elle demeure inébranlable à ne vouloir que les effets de la volonté de Dieu par les mouvements de la Grâce. Ce qui est bien à remarquer dans ces états passifs, l’âme demeure quelquefois dans la simple union ou contemplation des divines perfections, se tenant en un profond repos et comme sans agir ; et d’autres fois elle fait même des actes de ses puissances ; c’est selon qu’il plaît à Dieu la mouvoir et l’exciter, car son unique affaire est la parfaite soumission à la Grâce de laquelle, tandis qu’elle ne s’écarte point quoiqu’elle agisse par le mouvement de cette grâce, elle ne sort point de l’état de passiveté puisqu’elle ne se meut que parce qu’elle est mue de l’Esprit de Dieu. »

709Cf. Chr. Int. VII, 2 : « Le grand secret de la vie spirituelle est de se purifier et de se laisser mouvoir à Dieu, qui est notre principe et notre fin dernière. Il y a des choses déclarées, comme les commandements de Dieu et de l’Église, les obligations de nos états, ce à quoi l’obéissance, la charité ou la nécessité nous obligent ; nous n’avons pas besoin de sentir des mouvements immédiats de Dieu pour les faire, mais seulement en certaines choses imprévues dans la conduite intérieure, qui regardent les choses qui ne sont ni commandées ni défendues. Il faut une très grande pureté pour sentir toujours le mouvement de Dieu dessus nous. Il y a à craindre que notre imagination ne nous trompe. »

710 Cf. Chr. Int. IV, 7 : « La Foi nous rend à la vérité certains des choses ; mais nous laisse dans la nuit, sans nous donner les moindres lumières. Un seul petit rayon des yeux de Jésus, quand il lui plaît d’éclairer une âme, la confirme, la fortifie, l’anime et la console souverainement. Que ceux qui sont prévenus de ses faveurs, les racontent : Accedite ad eum, et illuminamini. »

711Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Les trois quarts de notre vie se passent à souffrir et porter la Croix. On ne laisse pas, dans les états obscurs et crucifiés, d’être uni à Dieu fort intimement quoique l’âme ne sente pas l’union. J’aime beaucoup la voie de la pure Foi en l’oraison, par laquelle l’âme connaît Dieu autant qu’elle le peut connaître en cette vie ; il n’importe que cette voie soit obscure : elle est certaine. Je désire me défaire tant que je pourrai de la lumière de la raison. O que la pure Foi est belle ! »

712Mère Mectilde.

713 Cf. Chr. Int. III, 11 : « Notre Seigneur me donne des attraits extraordinaires, pour être tout à lui. Il fait entrer mon âme en la possession d’un état de grande paix, où la vertu ne coûte guère. J’aspire après la chère solitude, et à la sainte pauvreté. »

714le Père de Saint Gilles, minime.

715Mr Boudon.

716Père de Saint Gilles.

717La comtesse de Montgomery. Mère Mectilde écrivait à Henri Boudon le 26 avril 1652 : « Je suis très aise que Madame la Comtesse de Montgomery ait le bonheur de vous connaître. C’est une âme qui cherche Dieu de bon cœur, et Mademoiselle de Manneville aussi ; ce sont de bonnes servantes de Dieu. »

718 Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Dans le vide dont je parle, il y a plusieurs degrés. Le premier évacue l’âme de tout le raisonnement et des affections procurées par la méditation, pour donner lieu à une plus noble connaissance qui lui est donnée de Dieu. Le second évacue cette connaissance et ne souffre que les motions de Dieu particulières et distinctes. Le troisième, à notre façon de concevoir, est une pure et générale connaissance de Dieu par la Foi. Il faut que l’âme entre dans ces différentes dispositions selon qu’il plaira à Dieu l’y conduire et qu’elle y demeure en parfaite nudité, n’ayant liaison qu’à lui seul et à son bon plaisir. »

719« À un religieux qui entre dans la voie mystique. ». Il s’agit peut-être du père Luc de Bray, minime du couvent de Saint-Lô.

720 Cf. Chr. Int. VII, 8 : « Une âme qui n’entretient point en soi-même d’imperfection volontaire et qui sent des désirs efficaces de vivre de la vie de Jésus, doit être fort passive à la conduite de Dieu en son oraison, et tendre à une grande simplicité par un retranchement de tout raisonnement en son entendement, et de toute multiplicité d’actes en sa volonté. Je sais bien qu’il se faut tenir dans la méditation et le bas degré d’oraison jusques à ce que Dieu nous élève à la contemplation ; mais aussi il faut s’élever aussitôt que l’on sent que Dieu nous attire et éviter une fausse humilité qui nous empêche de suivre l’instinct et la motion du Saint-Esprit, qui souffle où il lui plaît et qui donne ses Grâces aux parfaits et aux imparfaits, pour augmenter l’état des parfaits et faire sortir les imparfaits de leur état impur et terrestre. »

721 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est crue par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire. »

722 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « L’état de pure Foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l’âme dans l’exercice de la pure Foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières, qui servent de milieu entre Dieu et l’âme ; et l’union de notre esprit par la Foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. Il faut aussi que la volonté meure à tout ce qui n’est point Dieu pour vivre uniquement en lui de son pur amour : car la vie de la volonté est la mort, et cette mort ne s’opère ordinairement et n’est réellement que dans les privations réelles et effectives. »

723 Cf. Chr. Int. VII, 3 : « Et c’est ainsi à mon avis que Dieu veut que de certaines âmes fassent oraison, quand elles ont l’expérience que telle est la Volonté de Dieu sur elles ; et vouloir faire autrement sous prétexte d’humilité ou de crainte de tromperie, c’est ne se pas soumettre à la conduite de l’Esprit de Dieu, qui souffle où il lui plaît et quand il lui plaît. C’est un grand secret d’être dans une entière passivité et anéantir toute propre opération. »

724Selon une mesure inconnue de la plupart.

725Théologien et mystique, Gerson (1363-1429) est l’auteur de la Montagne de la contemplation, où il décrit la rupture de l’âme avec le monde pour ne s’attacher qu’à Dieu seul.

726Cette lettre adressée à Mère Mectilde en réponse à ses demandes réitérées par l’entremise de M. Rocquelay (notamment sa lettre du 22 avril 1653), est en quelque sorte une justification de son long silence. L’amitié en Dieu est au-delà des sens et ne nécessite pas outre mesure de l’exprimer souvent.

727Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Il me semble que l’âme se doit abîmer en Dieu et y demeurer en repos dans une mort de notre esprit humain. Cette demeure en Dieu se fait et par connaissance et par amour ; mais quelquefois la connaissance est plus abondante que l’amour et l’absorbe de manière qu’il semble que l’on n’en ait point. »

728 Cf. Chr. Int. VII, 19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

729 Cf. Chr. Int. III, 8 : « Il est bien facile et bien doux à une âme de ne faire état d’aucune chose à la vue de Dieu, puisqu’elle trouve en lui ce souverain Bien, toutes ses puissances goûtant en lui leur repos, leur joie, leur rassasiement et leur béatitude. Dieu les a créés pour lui : il est l’unique centre de l’entendement, comme souveraine Vérité ; celui de la volonté, comme Bonté souveraine ; et la mémoire ne peut avoir que lui pour Objet, si elle veut être contente. Toutes les vérités particulières, toutes les bontés, toutes les beautés et les perfections des créatures ne font qu’altérer l’âme : Dieu seul la peut étancher, et jamais ceci ne se comprend que quand il plaît à Dieu le faire expérimenter à l’âme. Cette expérience est d’une efficace merveilleuse pour la détacher de tout ce qui n’est point Dieu ; et l’âme qui a une fois goûté Dieu, ne peut retourner aux créatures, même à la pratique des vertus, que par soumission à lui. »

730 Cf. Chr. Int. III, 9 : « L’on ne trouve point Dieu de la manière qu’il faut dans les créatures, mais dans le fond de son âme, où il est résident d’une façon particulière, régnant, ordonnant et instruisant. L’âme à l’aide de la Foi le trouve là, et aussi par des sentiments et expériences qu’elle a de sa Présence, qui est une paix que toutes les créatures ne sauraient donner. Dieu seul la communique à l’âme par sa présence, car son séjour est dans la paix. Or cette paix est un certain rassasiement de l’âme qui a Dieu présent et remplissant sa capacité. Dieu a fait son image en nous par une impression admirable, comme un cachet s’imprime dans la cire : autre que lui ne la peut remplir, ni partant satisfaire. Une âme qui a trouvé Dieu, n’a plus qu’à s’y soumettre et abandonner pour l’intérieur et pour l’extérieur ; et sa fidélité consiste en cette remise et parfait abandon, parce qu’elle vit toute perdue en Dieu et hors de soi-même, de sa volonté et de ses intérêts. De sorte que quand Dieu fait tout en l’âme, il y fait beaucoup en peu de temps, et c’est quand elle a anéanti toutes les propres activités et recherches dans la totale dépendance à l’opération de Dieu : en cet état, elle est libre, indifférente à tout, et dégagée de soi-même et des créatures, et toute abîmée en Dieu, qui en fait ce qu’il veut. Sa principale dévotion est d’être dans une attention à Dieu présent, et recevoir ses ordres et ses impressions, soit en l’oraison, soit en la pratique des vertus, ou dans les emplois. Si le trouble ou les créatures l’éloignent de cet état, elle tâche aussitôt de s’y remettre, pour rentrer dans la parfaite soumission à Dieu. »

731Cf. Matthieu 5, 8 : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. »

732n. 1316 a) autographe aux archives épiscopales d’Évreux.

733François de Laval Montigny (16";.2-1708) fréquenta l’ermitage de Jean de Bernières à Caen. Nommé premier évêque du Canada, avril 1659, il fut une des grandes figures missionnaires du XVIIe siècle. Cf. Souriau, op. cit., p. 306 et suiv. ; dom Oury, op. cit., p. 599.

734Jean (1592-1672) né à Poligny (Jura) entra à l’Oratoire en 1614. En 1629, il commença une carrière de prédicateur, des mieux remplie. À Rouen, au cours d’un sermon (sans doute au printemps 1635), il perdit brusquement la vue. Il continua cependant à prêcher, aidé par son secrétaire, le Père Michel Le Fèvre. Aux prédications, il joignait aussi les visites aux malades, les conférences aux prêtres. Ses missions se terminaient par une communion générale et l’établissement d’une confrérie du Saint Sacrement. Il mourut à Limoges (Haute-Vienne) en 1672. Cf. Catholicisme, fasc. 28, col. 262.

735L’éditeur précise : « À une personne religieuse, laquelle avait avec lui grand rapport d’état intérieur ». Il s’agit bien sûr de Mère Mectilde.

736La lettre de M. Mectilde à Mr de Rocquelay datée du 22 juin 1653, évoque la présence du Père Lejeune : il « prend des soins tout plein de charité. Il nous a fait un des jours du saint octave une conférence ravissante et qui nous a toutes très édifiées. » Né en 1592, ce religieux jésuite fut missionnaire au Canada où il a été le directeur de Marie de l’Incarnation. Il revint à Paris en 1649 pour être nommé procureur de la mission du Cananda jusqu’en 1662. Il mourut en 1664.

737 Cf. Actes 17,27-28 : « C’était afin qu’ils cherchent la divinité pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons et la trouver ; aussi bien n’est-elle pas loin de chacun de nous. C’est en elle en effet que nous avons la vie, le mouvement et l’être. »

738 Cf. Chr. Int. VII, 5  : « Il faut très peu de choses pour empêcher qu’une âme ne s’élève à la contemplation, ou plutôt qu’elle n’y soit élevée de Dieu ; et aussi très peu de chose pour l’obscurcir quand elle y est élevée, car la moindre petite émotion la rend indisposée à recevoir les impressions divines. C’est pourquoi un homme d’oraison doit être un homme mort ; et ainsi si l’oraison ne porte une personne à remporter de continuelles victoires sur ses passions, humeurs et inclinations, et à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, c’est une fausse oraison et une pure illusion. »

739 Cf. Chr. Int II, 15 : « Les obligations d’une âme à qui Dieu se manifeste en son intérieur par la vue de sa présence, ne sont pas petites ; il est vrai que cette liaison avec Dieu est pleine d’attraits et qu’elle vaut mieux que la jouissance de toutes les créatures ; mais aussi elle est pleine de beaucoup de rigueur, séparant l’âme sans miséricorde de tout ce qu’elle chérissait le plus par nature, même des plus innocents plaisirs ; et faisant enfin mourir en nous tout ce qui n’est point Dieu ni de Dieu. »

740Cf. Psaume 15,5 : « Seigneur, mon héritage et ma part à la coupe, tu tiens mon destin. »

741Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Vaquons à l’oraison et ne l’abandonnons jamais, ce doit être notre seule et unique affaire. »

742n° 1747 P160

743Le R. P. Paulin avait été Provincial des Pères Pénitents du couvent de Nazateth, place royale à Paris.

744Mère Mectilde.

745Il s’agit probablement du Père Lejeune s.j.

746Cf. Saint François de Sales, Introduction à la Vie dévote, I, 4 : « Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute sincérité et fidélité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans feintise ni dissimulation ; et par ce moyen, votre bien sera examiné et plus assuré, et votre mal sera corrigé et remédié. »

747Le Père Lejeune, s.j.

748Cf. Saint Jean de la Croix, Vive Flamme, III, 46 « Conformément au chemin et à l’esprit par où Dieu les mène, qu’ils tâchent de toujours les diriger en plus grande solitude, liberté et tranquillité d’esprit, les mettant à l’aise pour qu’elles n’attachent pas le sens corporel ou spirituel à une chose particulière, intérieure ou extérieure, quand Dieu les mène par cette solitude, et pour qu’elles ne se peinent pas ni se ne soucient en pensant qu’il ne se fait rien : même si l’âme ne fait rien à ce moment-là, Dieu fait quel­que chose en elle. Qu’ils tâchent de désembarrasser l’âme et de la mettre en solitude et oisiveté, de manière qu’elle ne soit attachée à aucune connaissance particulière de là-haut ou d’ici bas, ni par l’envie de quelque douceur ou goût, ou de quelque autre appréhension, et qu’elle soit vide, en négation pure de toute créature, établie en pauvreté spirituelle. »

749Le Père Lejeune S.J

750 Cf. Sainte Thérèse d’Avila, Château de l’âme, 6demeure, 9 : «  Il importe de tout, mes sœurs, que vous agissiez envers vos confesseurs avec grande sincérité et vérité… dans le compte que vous leur rendrez de votre oraison. Sans cela, je ne voudrais pas assurer que vous fussiez dans le bon chemin ni que ce fût Dieu qui vous conduisît, parce que je sais qu’il prend plaisir à voir que l’on agisse comme avec lui-même avec ceux qui tiennent sa place, en leur découvrant jusqu’à nos moindres pensées, et à plus forte raison nos actions. Pourvu que vous en usiez de la sorte, ne vous inquiétez et ne vous troublez de rien. »

751Mère Mectilde du saint Sacrement. Dix jours après l’instauration de l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement dans son Institut, le 12 mars 1654, dont l’église, la maison, et les cloches ont été bénies le même jour par Dom Placide Roussel.

752 Cf. Chr. Int VI, 1 : « Ce divin Sauveur n’a rien fait de plus noble ni de plus illustre en terre que de mourir dans les opprobres et les ignominies de la Croix : c’est ce qui a procuré une gloire infinie à Dieu son Père, et c’est ce qui lui a fait rendre tant d’hommages par toutes les âmes qui l’ont connu et adoré dessus sa Croix, où étant exalté il a tiré toutes choses à soi. Une âme qui le voit sur ce trône de ses ignominies, qui est celui de ses grandeurs, aime de les posséder en cet état durant cette vie, comme les âmes bienheureuses aiment de le posséder dans sa Gloire. Voici ce qu’elle dit : “Il est vrai que je ne puis jouir pleinement en terre de mon souverain Bien, mais je puis souffrir pour lui, c’est ma consolation. La jouissance est plus douce à la créature, mais la souffrance est plus aimable au Créateur ; ainsi dans la misère de mon exil, je trouve ma jouissance”.

753 Cf. Chr. Int. III, 8 : « Qu’elle est crucifiée ensuite de cet état sur la condition de cette vie, de la nécessité du corps et des affaires ! Les passions, les aridités, les distractions la tenant comme dans l’éloignement de Dieu, ne lui permettant pas de le goûter et d’en jouir, elle souffre beaucoup. Je sais bien que l’amour de la Croix et du bon plaisir divin la console, et l’indifférence à tout état la tient en paix, en joie et en repos. Quoi qu’il en soit pourtant, elle n’est pas dans son centre en la manière qu’elle y sera éternellement : donc elle n’a que la tendance dans la terre, et ainsi elle demeure dans la privation, et ensuite dans la souffrance. »

754 Cf. Chr. Int. III, 11 : « Je souffre à présent beaucoup de me voir si éloigné de Dieu parmi tant de distractions que les nécessités du corps et des affaires me donnent. Quand Dieu s’est un peu manifesté à l’âme, et qu’il s’est fait connaître par une véritable expérience de ses bontés, qu’il y a à souffrir de vivre ici-bas ! Mais néanmoins l’on vit avec une grande paix, car le fond de l’intérieur est un pur abandon au bon plaisir de Dieu. »

755 Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Les livres mêmes et les bonnes lectures, en cet état, sont nuisibles, car cela appuie la manière ordinaire d’opérer et fortifie l’ancienne habitude, de sorte que l’âme qui a goûté de cette passiveté, ne peut plus pour l’ordinaire s’en servir. »

756 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Si pourtant l’âme se sentait attirée dans le délaissement et pauvreté intérieure, et à la pure souffrance intérieure, elle ne doit pas rechercher les choses sensibles pour se porter à Dieu, mais demeurer pauvre, dénuée et souffrante sur la croix intérieure tant qu’il plaît au divin Époux l’y laisser souffrir. Cet état est amer, mais il est purifiant, et rend l’âme capable d’une plus grande union avec Dieu. »

757 Cf. Chr. Int. VII, 14 : « Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu ! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

758 Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Au temps de l’actuelle oraison, l’âme ne regarde pas les effets qui s’en font en elle : elle en serait reprise intérieurement comme d’une distraction. Pour lors, son occupation est en Dieu seul, et sa Grâce présente ne la porte que là, la divertissant de toute autre pensée ; mais sans qu’elle y pense, Dieu laisse de puissantes impressions en elle, et des dispositions à la pratique des grandes vertus, surtout à aimer les croix et les anéantissements effectifs : c’est cela seul que l’âme doit aimer et rechercher, ne pouvant plaire uniquement à son Dieu que par cette voie. »

759Il s’agit sans doute du R. P. Lejeune, s.j

760Mère Mectilde vient de s’établir avec sa Jeune communauté rue Férou en janvier 1654 à proximité du palais du Luxembourg et de Saint-Sulpice après avoir logé près de la rue du Bac proche des Jacobins au Faubourg Saint-Germain depuis juin 1652, à côté de l’église actuelle Saint Thomas d’Aquin.

La lettre figure aussi en partie dans le manuscrit P101, 540 sq. Nous la transcrivons : « Ma chère et bien-aimée sœur. Jésus mourant soit l’unique vie de nos cœurs. J’ai 541 reçus vos dernières qui m’ont donné grande consolation d’apprendre par vous-même les soins extraordinaires que la divine providence a eue de votre établissement, pour vous donner sans doute, une solitude qui servira pour vous consommer dans son pur amour. Cet ouvrage extérieur doit servir à l’œuvre intérieure que Jésus anéanti veut faire en vous. J’ai de la joie que votre âme ne désire autre vie que la vie de Jésus. Mais aussy sa mort vous donner la mort parfaite à toutes choses, c’est que Jésus anéanty veut faire en vous, lequel vous réduira par sa sainte grâce au parfait anéantissement, afin que luy seul soit vu, et opère en vous… J’ai eu une pensée très forte et une lumière qui m’a fait connaître la grandeur de votre vocation, et de l’institut de votre communauté. Elle est sans doute incomparable, puisque vous êtes appelées pour être les victimes du Saint Sacrement. C’est-à-dire du pur amour ; et que vous devez demeurer cachées et solitaire dans la clôture de votre petite maison menant une vie toute divine séparée de la conversation des créatures ; à l’exemple de Notre Seigneur qui demeure caché et solitaire sous les espèces du Très Saint Sacrement pour y mener une vie toute d’amour pour les hommes. J’espère qu’il vous fera beaucoup de grâces, et à toutes vos filles, pourvue que vous demeuriez dans la pureté de votre voye et que les considérations humaines, ne vous empêchent de vous toujours anéantir. Il est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fait en la terre à une âme, c’est de la mettre dans le néant, et de l’y faire vivre et mourir : dans ce néant Dieu se cache et quiqoncque y demeure trouve Dieu et se transforme en luy. Mais ce néant ne consiste pas seulement à n’avoir nulle attache aux choses du monde, de son propre esprit, et de sa propre vie. C’est Dieu seul qui fait ce grand coup de grâce, et c’est de sa pure miséricorde que nous devons attendre cet heureux estat, dont les grandeurs ne se connaîtront que dans l’éternité. Mais qui cependant demande de notre part d’entrer et de suivre les desseins de Dieu sur nous. »

761Des variantes favorisent cette copie ; « nos cœurs » au lieu de nos âmes, « consommer » pour conformer…

762 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « C’est une règle générale, où il n’y a point d’exception. La vie de Jésus a été pénitente et austère ; la nôtre doit être d’une austérité qui ne ruine pas la santé et qui n’étouffe pas l’esprit, mais qui humilie le corps pour élever l’âme. En un mot, nous devons tendre continuellement aux pauvretés, mépris et anéantissements, n’y ayant que la seule volonté de Dieu, qui empêche que ces choses ne paraissent à notre extérieur. Comment le Père éternel prendrait-il ses délices avec un homme qui ne ressemblerait pas à son Fils ? Il n’y pourrait avoir de commerce. »

763Le Père Lejeune, s.j. Bernières montre ainsi sa confiance en lui malgré les réticences de Mectilde.

764Bernières reste toutefois ouvert et disponible pour elle, si elle se sent poussée à le faire

765 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Je vois bien que pour entrer dans l’esprit d’oraison, il faut de la solitude, de l’abstinence et des prières ; et que pour conserver le même esprit, il faut tenir l’homme extérieur dans le silence, autant que la condition et les affaires de Dieu le peuvent permettre, et l’homme intérieur en pureté. »

766Conseil précieux pour préserver l’avenir contemplatif d’une maison religieuse…

767Cf. Jn 1,18 : « Nul n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître. » Cf. Chr. Int. III, 16 : « Faut-il que nous vivions et que nous nous mouvions, et soyons perpétuellement dans le sein de Dieu, in ipso vivimus, movemur et sumus, et que nous y pensions si peu ? Il daigne habiter dans notre cœur, et notre cœur s’en va habiter dans les créatures, c’est-à-dire dans le néant, car que sont autre chose tous les êtres qui ne sont pas Dieu, que des ombres ou des feintes qui nous environnent. »

768 Cf. Chr. Int. V, 12 : « C’est de ce coup, ô bon Jésus, que je dois dépendre de votre Grâce, et que je dois avoir un continuel recours à vous. Vous êtes mon Père, qui me nourrissez de votre propre substance ; vous êtes ma force, qui me soutenez dans mes faiblesses ; vous êtes mon centre, qui me donnez repos dans mes inquiétudes ; vous êtes ma faim, où se terminent tous mes désirs. Je ne puis pas avoir de grandes vues de votre pur amour ; j’en sens seulement dans mon cœur de grands instincts, qui me font désirer la pureté de l’amour, et qui me font dire continuellement : “Ô pur amour ! Ô pureté d’amour ! Heureux qui te cherche, plus heureux qui te possède, très heureux qui persévère et qui meurt dans ta jouissance !”

769 Cf. Chr. Int. VII, 17 : « Quand Dieu a dessein de communiquer le pur Amour, il prépare l’âme à la réception de cette grande faveur par de pesantes croix, des souffrances et des abjections qui la rendent le rebut du monde. Qui connaît les richesses du vrai Amour, connaît celles de la Croix, car elles sont inséparables. Qui ne veut rien souffrir, ne veut point entrer dans la pureté d’Amour, mais demeure comme un paralytique gisant sur le fumier de son amour naturel. Notre Seigneur dit dans l’Évangile que, quand il sera exalté, il attirera tout le monde à lui. Il promettait qu’étant élevé en Croix, il donnerait le désir de l’imiter en ses souffrances pour l’imiter aussi dans la pureté d’Amour vers son Père, ce qui ne se peut faire si l’on n’est élevé au-dessus de soi-même. »

770L’institut destiné à l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement a vu le jour officiellement le 12 mars 1654. La Reine s’en est mêlée sous l’influence de Mr Picoté, prêtre de Saint-Sulpice ; l’évêque de Metz, Henri de Bourbon, qui, en sa qualité d’abbé de Saint Germain des Prés, a donné son consentement puisque la nouvelle fondation allait se trouver sur le territoire de l’abbaye. Dès ce jour les sept moniales commencent l’adoration nuit et jour.

771 Cf. Chr. Int.  II, 2 : « Quel autre moyen peuvent avoir tous ceux qui lui appartiennent, de se rendre semblables à lui, que de professer cette même vie ? Mais comme quand Notre Seigneur était en ce monde, vivant de cette belle vie, le monde ne le connaissait pas — Mundus eum non cognevit — parce qu’elle était cachée dans les pauvretés, douleurs et souffrances, de même ceux qui mènent par conformité cette vie, le monde ne les connaît point : il faut des yeux bien éclairés pour en faire état. Et cependant toute la gloire, la grandeur et l’excellence sont si bien cachée dans cette vie qu’il n’y a que ceux qui en vivent, qui glorifient Dieu et qui l’honorent. »

772 Cf. Chr. Int. IV, 3 : « Le solitaire destiné à la contemplation doit se désoccuper de la vue des créatures, fuir les discours des nouvelles et les réflexions sur les affaires du monde, s’il n’est contraint de s’y appliquer par nécessité ou par charité, car il faut peu de choses pour obscurcir son âme et pour l’empêcher qu’elle ne soit élevée de Dieu à la contemplation. Enfin il faut une profonde pureté de vertu au contemplatif, qu’il ne peut avoir que par une fidélité exacte à la mortification de tous les mouvements de la nature, qui n’est pas un petit martyre. »

773Cf. Chr. Int. IV, 3 : « Aussi ceux qui entreprennent la vie solitaire et la contemplation, souffrent de toutes parts. Les hommes, même les spirituels, les nomment fainéants. On les trompe souvent, parce qu’ils n’ont pas grand soin de leurs affaires. On ne parle point d’eux, car ils ne font rien au-dehors et passent quasi pour inutiles. Ils vivent inconnus et meurent abjects, leur vie étant méprisée, et leur personne passant pour la balayure du monde. »

774Cf. II, 10 : «  C’est un plus grand miracle de voir une âme vivre de la vie surhumaine, que de voir une pierre s’élever en l’air, parce que la corruption du péché a tellement appesanti l’âme qu’elle ne peut tendre d’elle-même qu’en bas, au néant, au péché. C’est en ce point que la force de la Grâce est glorifiée. Et c’est une prodigieuse vanité d’avoir de la complaisance en ses bonnes actions : car puisqu’elles sont surhumaines, elles ne sont pas un fruit de notre humanité. »

775 Cf. Chr. Int. I, 10 : « Les grands Saints ont anéanti leurs talents à leurs propres yeux, quand ils ont été obligés de les faire éclater aux yeux des autres ; et hors la nécessité de s’en servir pour le bien du prochain, ils ne tendaient qu’à l’humiliation, s’abîmant dans le néant pour y ruiner leur excellence. »

776La vie apostolique est le trop-plein de la vie contemplative.

777Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Or il est très difficile et comme impossible de conserver l’esprit d’oraison dans les tracas et dans les affaires, qui, pour l’ordinaire, ne servent qu’à divertir notre esprit de Dieu : de là vient que peu d’âmes parviennent à la perfection, d’autant que peu se disposent à la pure oraison ; la plupart la négligent ou la quittent absolument et l’anéantissent sous prétexte de la charité du prochain. »

778À une personne spirituelle qui manque de bon directeur. Il s’agit de Mère Mectilde qui souffre de ne pas être bien en accord avec le Père Lejeune s. j.

779 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Il faut qu’un directeur soit homme d’une grande grâce, pour discerner les mouvements de la Grâce et de la raison ; et l’on ne doit pas s’étonner si de bonnes personnes et de bons esprits ne peuvent goûter de certaines manières de vie. Il faut grande fidélité et générosité à suivre les instincts de la Grâce reconnue, car les sens et la raison, avec ceux qui suivent tel parti et qui sont en grand nombre, leur donnent de rudes combats. »

780 Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Telles âmes sont souvent crucifiées, soit par les directeurs, soit par elles-mêmes, car elles craignent, et ceux qui les conduisent, craignent aussi que ce ne soit oisiveté ; on croit qu’il vaut mieux souffrir et qu’il est plus utile d’aider le prochain, que l’amour-propre se repaisse aisément d’une si douce occupation : c’est ce qui ferait que l’âme se retirerait volontiers de la jouissance où Dieu la met, et par conséquent se mettrait hors des voies de Dieu, si elle n’était aidée d’une grâce bien particulière, qui la conserve où Dieu la veut. »

781La transmission d’une âme en silence peut devenir un bon canal pour guider d’autres âmes vers Dieu. Cela suppose que l’âme qui devient ainsi « apôtre » soit suffisamment morte au vieil homme et oublieuse d’elle-même.

782 Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Tant plus l’âme est dans l’union amoureuse avec Jésus dans l’oraison, tant plus elle devient Jésus et participe à son Esprit et à ses dispositions ; et partant plus elle doit aimer les croix et les mépris. D’avoir des unions avec Jésus-Christ dans l’oraison, et d’être désunie de Jésus dans la pratique de la vie, c’est abus et illusion ; et c’est en quoi est l’excellence de la vraie oraison, d’imprimer dans les âmes et leur donner ces sentiments. »

783 Cf. Chr. Int. II, 8 : « Il faut avant toutes choses regarder Jésus abject et méprisé, se reposer en lui, et y demeurer, et y mettre ses complaisances, et puis faire vers nous-mêmes certains retours courts et efficaces : retours qui fourniront en nous l’image de Jésus-Christ sans sortir de Jésus-Christ, et sans trop nous occuper de nous-mêmes. »

784 Cf. Chr. Int. IV, 7 : « La seule attention douce et profonde à Jésus m’occupe l’esprit, et m’ôte la parole ; elle me retire de toutes les créatures et de tous les entretiens, et ne me donne liberté que de converser avec le Bien-Aimé qui me ravit à soi, m’attirant hors de moi-même. »

785Le Père Lejeune S. J., malgré sa sainteté personnelle ne convient pas à Mère Mectilde qui regrette la direction du Père Chrysostome et de Bernières. Celui semble se ranger à son avis, même s’il reste prudent tout en tenant à respecter la liberté de Mère Mectilde. Cf. la lettre du 4 septembre 1653.

786Bernières montre encore à Mectilde sa grande confiance et manifeste en même temps une certaine interrogation sur le père Lejeune quant à l’expérience mystique. Il avait été pourtant très près de Marie de l’Incarnation au Canada ; ce qui l’a peut-être induit en erreur de jugement en déduisant peut-être trop vite qu’il était lui-même mystique et capable de comprendre Mectilde qui a besoin certainement de plus d’aide que la fondatrice des Ursulines à Québec.

787On sent bien que Bernières freine le plus possible la relation avec Mectilde qui aimerait l’avoir comme directeur.

788Bernières invite Mectilde à plus de sobriété ; elle doit franchir une étape dans le détachement qui n’enlèvera en rien la communion d’âme avec lui malgré le silence et la distance.

789il s’agit probablement de Rocquelay son secrétaire.

790Cette communication entre les âmes est la conséquence de l’anéantissement de la volonté propre permettant à l’âme de se faire pleinement réceptive de la communication divine en elle.

791no 1249 P160

792La « bonne sœur », la Sœur Marie, c’est Marie des Vallées, que le P. Eudes est allé voir entre le 7 et le 12 septembre : il a passé deux jours à Coutances.

793 D’après le manuscrit biographie de 770 pages qui est aux Archives des Sœurs bénédictines du Saint-Sacrement, à la cote P 101, composée à la charnière du XVIIe et du XVIIIe siècles par une nièce de Mère Mectilde, Mme de Vienville.

794À une religieuse d’une communauté de Paris, du grand trésor de posséder Dieu en présence réelle et immédiate. Il s’agit de Mère Mectilde.

795 La voie du renoncement à la volonté propre pour faire la volonté de Dieu

796 Cf. Chr. Int I, 7: « Ô si nous savions seulement agréer toutes ces misères, qui nous mettent dans le bienheureux état d’anéantissement, nous rendrions autant de gloire à Dieu que par toutes les grandes actions, car en toutes ces privations l’âme ne trouve appui ou consolation ni en elle ni en une créature, mais en Dieu seulement. »

797 Cf. Chr. Int. VI, 7 : « Ô qu’une âme qui a su concevoir les beautés de la pauvreté, a de facilité à suivre Jésus pauvre et à se conformer à tous ses états ! Elle se trouve déliée de toutes les chaînes qui captivent les hommes dans l’esclavage du monde ; il lui semble que la privation de toutes les créatures est le plus grand trésor qu’elle peut posséder sur la terre ; elle fait ses richesses de toutes les pertes ; elle se croit pauvre et misérable quand la divine Volonté ordonne qu’elle possède quelques biens, quelques honneurs ou quelques talents ; s’il dépendait d’elle de les avoir ou non, elle les quitterait promptement pour n’avoir que Dieu ; elle ne les conserve donc que par une pure dépendance à la divine Volonté, sans les aimer ni les estimer, mais aimant seulement en elles la seule Volonté de Dieu. »

798 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est cru par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire. »

799 Cf. Chr. Int. VII, 9 : « La Foi doit être nue, sans images ni espèces, simple sans raisonnements, universelle sans considération des choses distinctes. L’opération de la volonté est conforme à celle de l’entendement : nue, simple, universelle, point sentir ni opérer des sens, mais toute spirituelle. Il y a de grands combats à souffrir dans cette voie de la part de l’esprit qui veut toujours agir et s’appuyer sur quelque créature. L’état de pure Foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l’âme dans l’exercice de la pure Foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières, qui servent de milieu entre Dieu et l’âme ; et l’union de notre esprit par la Foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. »

800 Cf. Chr. Int. VII, 14 : « En cet état, l’âme jouit de Dieu en Dieu, dans un parfait contentement, ne goûtant que Dieu seul qui lui est tout ; le reste ne lui est plus rien ; aussi Dieu pour la remplir de lui-même en chasse toutes les créatures. »

801 Cf. Chr. Int. VII, 14 : « Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu ! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

802 Cf. Chr. Int. IV, 11 : « Quand le véritable anéantissement aura pris place en notre âme, il retranchera toutes les réflexions spécieuses, qui n’ont de fondement que dans le désir (d’excellence et de satisfaction propre) d’être aimé des créatures. Le même coup qui fera mourir cette secrète recherche de nous-mêmes, nous délivrera de la tyrannie insupportable des réflexions et pensées qui percent dans l’avenir, et il donnera la mort à ces petits renardeaux qui démolissent notre vigne, et sans qui elle ferait de bons fruits. »

803 Cf. Saint Jean de la Croix (1542-1591), Vive Flamme, I, 12 : « Le centre de l’âme, c’est Dieu ; et quand elle l’aura atteint selon toute la capacité de son être et toute la force de son opération, elle aura atteint son centre ultime et le plus profond ; ce qui sera lorsqu’elle aimera Dieu de toutes ses forces qu’elle le connaîtra et jouira de lui.

804Cf. Henri Brémond (1865-1933), Histoire Littéraire du Sentiment religieux, III, p. 502 : « On n’atteint aucune idée, mais d’une façon mystérieuse, on jouit de la présence même, de l’être même de Dieu, rendu sensible au centre de l’âme. »

805 Cf. Chr. Int. III, 6 : « O que c’est une grande Grâce que d’être bien imprimé de Jésus-Christ ! Car l’âme y est attachée totalement et ne s’en peut séparer. C’est un effet désirable de l’infusion divine qui se fait en nous sans nous, où Jésus s’écoule dans le fond de notre intérieur, occupe le centre de notre âme et même toutes nos puissances. »

806 Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Peu de personnes arrivent à la pureté de la parfaite oraison parce que peu se rendent susceptibles des motions divines par un vide profond de leurs puissances. Pour en venir là, il faut que rien ne nous tienne à l’esprit ni au cœur. »

807Jacques Bertot est né à Caen le 29 juillet 1622 où il fit ses études. Ordonné prêtre, il fréquentera une quinzaine d’années l’Ermitage. Il est le (ou un) destinataire des lettres de Bernières adressées à l’« ami intime ». Bertot sera aussi pendant vingt ans confesseur des Ursulines de Caen à partir de 1655. À Caen et au-delà, il eut une large influence notamment sur les missionnaires envoyés en Asie ou au Canada.

808Mère Mectilde évoque dans une de ses lettres précédentes ce personnage : Jean Aumont ?

809À la Révérende Mère supérieure d’une nouvelle maison religieuse : Mère Mectilde dont la communauté est installée rue Férou depuis janvier 1654

810Mère Mectilde à qui il répond à sa demande sur l’oraison passive.

811Le disciple direct de Bernières, Jacques Bertot, nous dit quelque chose de cette lumière essentielle : « Il est à remarquer que quand je dis qu’il n’y a plus de lumière en cet état, j’entends des lumières distinctes dans les puissances. Car l’âme, étant en Dieu, est dans la lumière essentielle, qui est Dieu même, laquelle lumière est très nue, très simple et très pénétrante, et très étendue, voyant et pénétrant toutes choses à fond comme elles sont en elles-mêmes : non d’une manière objective, mais d’une manière où il semble que toute l’âme voit, et par une lumière confuse, générale, universelle et indistincte, comme si elle était devenue un miroir où Dieu Se représente et toutes choses en Lui. L’âme se trouve comme dans un grand jour et dans une grande sérénité d’esprit, sans avoir rien de distinct et d’objectif dans les puissances, voyant, dis-je, tout d’un coup et dans un clin d’œil toutes choses en Dieu […] Car la lumière du soleil est bien un moyen par lequel notre œil voit autant que sa capacité s’en sert, mais non en donnant la capacité même, et de plus elle n’a ni ne fait voir ce qu’il découvre par sa clarté, que hors de lui, dans l’objet que vous regardez. Mais pour ce qui est de la lumière essentielle, lumière de foi en commencement de sagesse, non seulement elle fait voir les choses en vérité, mais encore elle est elle-même la capacité même, nous la communiquant et nous la donnant : si bien que l’âme qui en est honorée, voit autant que sa lumière est forte et pure, et non autrement, sa lumière lui donnant et lui étant sa capacité, dans laquelle elle voit et jouit de ce que cette divine lumière, qui lui est Dieu, lui découvre volontairement, non en objets et objectivement, mais en Dieu, où toutes choses ont vie et font la vie. » Jacques Bertot Directeur mystique Textes présentés par D. T., Coll. « Sources mystiques », Éditions du Carmel, 2006 p. 255.

812Cf. Chr. Int. V, 5 : « D’autres fois après la sainte Communion, ces grandes paroles de Notre Seigneur se présentent à mon esprit pour être mon entretien : Rogo, Pater, ut sint consummati in unum, je vous prie, mon Père, qu’ils soient consommés en un. Elles me font un peu connaître la parfaite unité, ou l’union consommée qui doit être entre Jésus et nous, son amour voulant que nos âmes s’établissent dans cette union divine par l’usage fréquent de la sainte Communion, et qu’elles agissent toujours en cet état d’union ; d’où la moindre infidélité les faisant déchoir, elles déplaisent beaucoup à Dieu, qui, les appelant à cette parfaite union et venant exprès à elle pour l’opérer, se voit négligé, et quasi méprisé et postposé aux créatures. Or la parfaite union demande que notre cœur soit uni le plus continuellement qu’il se pourra, et qu’il tende aussi incessamment à l’unité d’Amour avec Jésus-Christ, unité d’instincts, d’inclinations, de désirs, et à une grande conformité avec les états de sa vie mortelle, qui est celle par où nous devons marcher durant la vie présente, si nous désirons arriver à la jouissance de sa vie divine. »

813Le don d’oraison contemplative, à distinguer de l’oraison active.

814Cf. Chr. Int. VIII, 8 : « Le don d’oraison n’est pas pour tout le monde ; il y a eu de grands Saints qui ne l’ont jamais eu, comme tant de bons serviteurs de Dieu qui se sont sanctifiés dans les exercices de la vie active, dans lesquels ils faisaient peu d’oraison, et ne faisaient que l’ordinaire par la méditation, qui est bonne et parfaite pour les âmes que Dieu n’appelle pas à une plus haute. Ceux que Dieu favorise en leur accordant le don d’oraison, possèdent un trésor inappréciable : avec cette seule Grâce qui est la source d’une infinité de Grâces, ils sont assez riches, fussent-ils les plus pauvres du monde. Mais comme c’est un don de Dieu, c’est pure folie et témérité de penser s’élever aux états sublimes de la contemplation, si Dieu n’y élève lui-même. Tout ce que l’on peut faire, est de s’y disposer par une grande fidélité qu’il faut apporter à tous les mouvements de la Grâce, par une mort continuelle à nos inclinations humaines, par la pratique de la bonne mortification ; et puis c’est à Dieu à faire le reste. Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui s’efforcent de l’édifier par leurs propres forces. »

815Définition qu’en donne tous les spirituels depuis Jean Damascène. Thérèse d’Avila la reprendra.

816Il est nécessaire que le directeur et l’âme dirigée marchent de concert dans les voies de l’oraison contemplative et qu’ils partagent la même expérience. C’est un chemin emprunté par les deux sous la direction de ce même Esprit-Saint qui les transforment en Lui au point de les diviniser.

817L’oraison passive n’est pas passivité morte. Elle suppose une synergie avec la grâce et exige de se laisser mouvoir et agir par l’Esprit-Saint par une adhésion libre de l’âme à Dieu, pour n’être qu’un seul esprit avec lui cmmme le dit saint Paul : 1 Corinthiens 6, 17 Celui qui s’unit au Seigneur, au contraire, n’est avec lui qu’un seul esprit.

818Cf. Chr. Int ; VII, 3 : « Quand le divin Soleil s’éclipse volontairement pour sa Gloire et pour le bien des âmes, comme dans les ténèbres, ou que nos imperfections rendent le fond de notre cœur impur et crasseux, et peu susceptible des lumières surnaturelles, l’âme n’a qu’à se tenir contente dans ces privations et obscurités, puisque c’est le bon Plaisir du divin Soleil qui l’éclaire. Pour la tenir dans ces ténèbres, il n’a pas moins de lumières : c’est ce qui satisfait cette âme obscure et résignée. Dieu seul est le sujet de sa joie, et non la réception des lumières ou des faveurs qu’il lui communique par sa libéralité infinie. Voilà pourquoi elle ne perd ni sa paix ni sa joie en perdant les lumières et les douceurs de son oraison. »

819Cf. Chr. III, 10 : « Il y a aussi des Martyrs spirituels, qui étant conduits par les peines intérieures, souffrent beaucoup de la part de la Providence. Ô qu’il est bon à telles âmes de reconnaître les desseins de Dieu dessus elles, et d’y être fidèles ! La seule vue et amour du bon plaisir de Dieu sera désormais le motif de toutes mes actions et de mes desseins. J’ai peine à souffrir ces mots : son bonheur, sa perfection, son avancement, sa pureté, etc. Cela nous regarde, et le pur amour nous fait abandonner tout et nous-même, pour ne regarder que Dieu seul. »

820Colossiens 3, 3, Car vous êtes morts, et votre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu :

821Cf. Chr.Int I, 7 : « Ô si nous savions seulement agréer toutes ces misères, qui nous mettent dans le bienheureux état d’anéantissement, nous rendrions autant de gloire à Dieu que par toutes les grandes actions, car en toutes ces privations l’âme ne trouve appui ou consolation ni en elle ni en une créature, mais en Dieu seulement. »

822Cf. Chr. Int. VII, 10 : « L’âme, qui ne sait rien de Dieu en cette disposition sinon qu’il est incompréhensible, se perd dans les ténèbres qui environnent cette infinie Grandeur. Cette vue sans vue ne voit rien de distinct et particulier de Dieu, mais est une savante ignorance de ce que Dieu est en soi-même, qui laisse en l’âme de grands effets d’estime et d’amour, pénétrant beaucoup l’intérieur en lui faisant une impression très forte de la grandeur de Dieu et de ses infinies perfections. Dieu demande une grande pureté et paix intérieure à une âme dans cet état. »

823Avant même le lever de l’aurore

824Cf. Louis de Blois, Institution Spirituelle, V : « Tout comme le soleil visible envoie nécessairement sa lumière dans le clair miroir posé en face de lui et y forme son image, de même l’âme nette et libre d’empêchements est-elle illuminée par les rayons très clairs du soleil invisible, et en elle se reflète de façon excellente l’image du soleil divin lui-même. »

8251 Corinthiens 13, 12 Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Saint Paul affirme ainsi que la connaissance de Dieu, en régime de foi, ne peut être qu’imparfait. Pour les anciens le miroir n’est pas l’idée exacte que nous en avons. Il ne reflète qu’imparfaitement, contrairement aux miroirs modernes que nous connaissons.

826Jean de Saint-Samson (1571-1636), aveugle de naissance, mendiant des rues de Paris, puis frère convers au couvent des Carmes de Rennes, fut alors à l’origine d’un renouveau mystique de premier ordre dans sa famille religieuse. Longtemps ignorée en raison de difficultés d’édition considérables, son œuvre révèle aujourd’hui un maître de vie intérieure en même temps qu’un connaisseur très sûr de la tradition spirituelle nordique.

827Cf. Chr. Int. III, 9 : « Une âme qui a trouvé Dieu, n’a plus qu’à s’y soumettre et abandonner pour l’intérieur et pour l’extérieur ; et sa fidélité consiste en cette remise et parfait abandon, parce qu’elle vit toute perdue en Dieu et hors de soi-même, de sa volonté et de ses intérêts. De sorte que quand Dieu fait tout en l’âme, il y fait beaucoup en peu de temps, et c’est quand elle a anéanti toutes les propres activités et recherches dans la totale dépendance à l’opération de Dieu : en cet état, elle est libre, indifférente à tout, et dégagée de soi-même et des créatures, et toute abîmée en Dieu, qui en fait ce qu’il veut. Sa principale dévotion est d’être dans une attention à Dieu présent, et recevoir ses ordres et ses impressions, soit en l’oraison, soit en la pratique des vertus, ou dans les emplois. Si le trouble ou les créatures l’éloignent de cet état, elle tâche aussitôt de s’y remettre, pour rentrer dans la parfaite soumission à Dieu. »

828Cf. Chr. Int VII, 3 : « Cette indifférence dispose une âme à recevoir de fort grandes grâces, car elle la met quelquefois dans un total oubli de soi-même et de toutes les créatures, sans qu’elle fasse même aucune réflexion sur les intérêts temporels ou éternels, n’ayant en vue que le seul bon Plaisir de Dieu et ne désirant que lui seul, en sorte que le moindre retour vers elle-même ou vers la béatitude, ou vers quelque autre chose qui ne soit pas Dieu, lui est insupportable, parce qu’elle ne veut que Dieu seul : [ce] qui est un état de grande nudité et d’une mort entière à soi-même, et une oraison fort sublime, où Dieu élève une âme qu’il voit soumise et indifférente à une moindre oraison ou à un état de pur délaissement si tel est le bon Plaisir de Dieu. »

829Cf. Galates 2, 20 : « ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. »

830Cf. II, 5 : « Il faut que notre intérieur soit formé sur celui de Jésus-Christ ; que, comme ses membres, nous soyons gouvernés et animés de son Esprit ; que nous ayons part à sa Grâce en tant que Chrétiens, part à ses lumières, à la doctrine, à ses inclinations et à ses façons de faire ; et qu’ainsi transformés en Jésus, nous ayons une parfaite union avec lui ; et c’est en quoi gît l’excellence du Chrétien, c’est ce qui le fait être Chrétien, c’est ce qui le fait opérer et souffrir en Chrétien. »

831La fin de lettre ne reproduit pas Bernières ! Selon le titre, Bernières répond à Mère Mectilde qui se plaint de ses incapacités à gouverner l’Institut en arguant de son indiginté, de son désir de solitude. Elle lui demande si c’est la volonté de Dieu qu’elle continue. En tout cas, son désir est de fonder un monastère où Jésus « anéanti dans le Saint Scarement de l’Autel » soit suivi par des sœurs qui vivent comme des recluses dans la vie cachée, le silence et l’humilité.

832Bernières sera à Paris après Pâques pour quelques semaines. Il fera connaître Jacues Bertot à Mère Mectilde. Mère Mectilde à cette occasion réunira le Rèvérend Père Hayneufve, sj, Messieurs de Bernières, Jean-Jacques Olier, de saint Vincent de Paul, instituteur de la congrégation de la Mission, de Henry Boudon et quelques autres en vue de connaître leur avis sur la nécessité de continuer son priorat à Paris ou de retourner à Rambervillers afin de se décharger de la supériorité. De fait, la perspective d’avoir à continuer sa mission de fondatrice d’un Institut nouveau, par ailleurs si critiqué par certains ecclésiastiques élevés dans la hiérarchie, lui pèse grandement. Sa charge de supérieure lui cause des persécutions et aussi un sentiment si vif de ne pas être à la hauteur de la tâche d’une telle ampleur au regard de son indigne personne. Elle sera écoutée et fortement encouragée néanmoins à continuer. Elle devra donc se résigner à rester en résistant à la tentation de retourner à dans son monastère d’origine pour y mener une vie de solitude et de retraite.

833Manuscrit P101, pages 680-681, écrit en janvier 1655 selon ce ms : « Extrait de la lettre que Monsieur de Bernières fit à notre vénérable mère… »

834Mectilde.

835 = note 814 (Doublon enlevé)

836Cf. Chr. Int II, 13 : « Et quoiqu’il faille avoir une indifférence générale pour tous les états où Dieu nous voudra, notre pente doit plutôt être vers le dégagement et la solitude, non pour y trouver des douceurs, mais pour ne pas manquer de coopérer avec Dieu opérant en nous. »

Cf. Jean Tauler : « La bonne volonté ne doit demander à Dieu ni joie, ni consolation intérieure, ni une chose plutôt qu’une autre, mais souhaiter de toute l’étendue de ses désirs d’accomplir sa volonté adorable… Ce que Dieu veut de nous avant toutes choses, c’est que, lui cédant entièrement notre volonté, nous lui laissions faire tout ce qui lui plaît. De là découle la paix véritable et continuelle dont nous jouissons. Sans cela, tout ce que nous disons à Dieu, tout ce qu’il nous dit lui-même ne nous sert de rien, ou nous sert de très peu de chose, jusqu’à ce que nous puissions dire dans le sentiment de l’Apôtre : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Car Dieu sait ce qu’il doit faire, et notre résignation lui est bien plus agréable que si nous lui promettions de faire par un mouvement de propre volonté des choses extraordinaires pour sa gloire ; or, quoi que nous puissions faire ou dire, Dieu ne demande et ne désire rien tant de nous, que de nous entendre lui dire du fond de notre cœur : Seigneur, que votre volonté, qui m’est plus chère que toutes choses, soit accomplie. » Institutions, chapitre XVIII.

837L’amour propre et la volonté propre sont source de tous les obstacles à la grâce. Cf. Chr. Int. I, 16 : « Mon Jésus anéanti pour notre amour, ne me délaissez pas : relevez mon âme après sa chute, lui donnant un peu de cette eau cordiale qui se nomme l’amour de l’abjection, laquelle chasse la vaine et la fausse tristesse de l’amour propre qui abat le cœur. Glorifiez ainsi votre vertu dans mes infirmités. Anéantissez-vous encore en souffrant que je retourne à vous, et que je reprenne les mêmes libertés de mourir à moi et de recevoir vos caresses. »

838Cf. Chr. Int IV, 7 : « Ma troisième oraison se passa à considérer avec beaucoup de sentiments le prodigieux miracle des bontés de Jésus, qui semble s’oublier et sortir de soi-même, déposer ses grandeurs et sa Majesté, pour se rabaisser à rechercher nos âmes, les caresser et les aimer avec autant d’ardeur comme si elles contribuaient beaucoup à sa félicité. Il les prévient avec des bontés admirables ; et quoique infidèles et très indignes de son amour, il leur fait sensiblement connaître qu’il les aime, leur répétant à l’oreille du cœur, d’une façon inexplicable : “Ma sœur, mon épouse, aimez-moi, car je vous aime, et je veux prendre mes délices avec vous. Savez-vous bien qui je suis ? C’est moi qui suis votre Dieu, votre Créateur et votre Sauveur. C’est moi qui suis venu du sein de mon Père en ce monde, exprès pour vous chercher et pour vous dire que je vous aime. Ô âme, tout Dieu que je suis, je languis d’amour pour toi et te demande la pareille.”

839Cf. Chr. Int. VII, 18 : « D’autres fois, on désapproprie l’âme de tout et on la met dans le néant de toute opération où elle jouit d’un grand repos et quiétude, ne voulant ni s’appliquant à rien en particulier, mais se tenant prête et en disposition de tout ce qu’il plaira à Dieu lui manifester, et c’est, ce me semble, la disposition la plus ordinaire de l’âme dans l’état du silence intérieur. »

840Cf. Int. Chr. II, 1 : « Quand on est allié à une famille, on en épouse tous les intérêts, et l’on se donne tout pour cela. La plus grande alliance où aucune créature soit entrée, a été celle de notre humanité avec la Sagesse de Dieu. Qu’a-t-elle profité dans le suppôt qu’elle a trouvé au Verbe ? Rien, sinon qu’à même temps elle devient la plus pauvre, la plus méprisée et la plus affligée créature du monde : Filius hominis non habet ubi reclinet caput ; ego vermis et non homo ; virum dolorum et scientem infirmitatem. Et pourquoi tout cela ? Sinon parce qu’étant entré dans l’alliance de la Divinité, elle est entrée dans les obligations de procurer ses intérêts ; or la voie la plus courte et la plus sûre a été de porter la Croix et de souffrir les mépris et l’infamie, afin que la créature qui rachetait, glorifiât autant Dieu que la créature qui avait péché, l’avait déshonoré. Ce qu’a donc voulu faire la sainte Humanité de Jésus-Christ, nous le devrions faire selon notre portée, si nous aimons la gloire de Dieu. C’est la seule affaire de Dieu et de Jésus-Christ que nous l’honorions ; et nous ne saurions jamais le faire dignement tant que nous serons attachés aux créatures. En un mot, Dieu n’a que trois ennemis : l’orgueil, la chair et le monde, qui sont les trois têtes du Serpent infernal ; les mépris, les souffrances et la pauvreté les détruisent, et conséquemment elles laissent à Dieu son règne libre et paisible dans les âmes. »

841Mère Mectilde écrira en 1659 à Mère Benoîte, Prieure de Rambervillers : « Ma très Révérende Mère, Il me semble qu’il y a si longtemps que je ne vous ai écrit, que j’en souffre un peu de peine, car mon plus grand bonheur en ce monde est de me trouver dans votre sainte union au Cœur de Jésus douloureux en croix, et anéanti dans le Très Saint Sacrement. Monsieur [Bertot] a dessein de vous aller voir l’année prochaine, il m’a promis que si Dieu lui donne la vie il ira. Il voudrait qu’en ce temps là, la divine Providence m’y fit faire un voyage afin d’y venir avec vous ! […] Néanmoins ma fin approche, et je meurs de n’être pas à lui comme je dois. C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privée de la vie de Jésus Christ : je veux dire, qu’il soit privé de sa vie en nous ; c’est ce que je fais tous les jours, en mille manières. J’en suis en une profonde douleur et c’est pour cela que je gémis, et que je vous prie et conjure de redoubler vos saintes prières. Au nom de Jésus en croix et sacrifié sur l’autel, faites pour moi quelques prières extraordinaires, par des communions et applications à Dieu dans votre intérieur. J’en ai un besoin si grand que je me sens périr, ma très chère Mère ; soutenez-moi, me voici dans une extrémité si grande que, si Dieu ne me regarde en miséricorde, il faut mourir. /Monsieur Bertot sait mon mal, il m’a dit de vous presser de prier Dieu pour moi ardemment et s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le-moi confidemment. Voici un coup important pour moi, et qui fait dire à ce bon Monsieur que je suis dans mon dernier temps. Donnez-moi votre secours, par la charité que vous avez puisée dans le Cœur de Jésus Christ, comme à une âme qui a perdu la vie et qui ne peut ressusciter que par Jésus Christ. » […] Catherine de Bar, Lettres inédites, Rouen 1976 p. 183-184.

842Cf. Chr. Int VII, 1 : « Il arrive aussi ordinairement que Dieu qui, ouvrant sa main libérale, remplit tout animal de bénédiction, prenant plaisir à rassasier la faim que lui-même a excitée dans une âme, se communique abondamment au fond de sa volonté, qui se trouve toute rassasiée et pleine de Dieu. Cette plénitude de Dieu expérimentée et goûtée l’occupe avec douceur et paix. Cette disposition remplit quelquefois toutes les puissances de l’âme de sorte que l’entendement, la mémoire, la volonté, l’imagination sont toutes pleines de Dieu seul, et nulle pensée pour lors n’y peut avoir entrée, mais elles sont toutes occupées de la possession de Dieu. Quelquefois cette jouissance se retire purement dans la volonté, dont elle remplit la capacité pleinement et parfaitement, et ainsi l’oraison n’est plus qu’un sentiment de Dieu remplissant le fond du cœur et le comblant d’une grande joie. »

843Cf. Chr. Int. VII, 1 : « Sainte Thérèse dit qu’une des bonnes marques d’un saint ravissement, c’est quand il opère en l’âme des désirs extraordinaires de souffrir, et qu’elle ne peut revenir de ses saintes communications avec Dieu que bien instruite, qu’il faut que la perfection de son amour soit à souffrir pour l’amour de l’Aimé, et non à jouir de lui. La jouissance en ce monde ne vaut point la souffrance, en quelque manière qu’on la prenne. Ne nous plaignons donc jamais de n’avoir point de part à la vie mystique, pourvu que notre vie soit crucifiée ; et réjouissons-nous de voir dans l’oraison notre pauvre esprit parmi les épines des sécheresses et des froideurs, plutôt que dans les roses d’une ferveur ou douceur sensible. Il faut aimer la Croix aussi bien pour notre esprit comme pour notre corps, car c’est le propre d’un vrai Chrétien de se glorifier en la Croix de Jésus-Christ. Or elle s’étendait aussi bien en l’âme qu’au corps, puisque sa divine âme était toute dans les privations des secours sensibles en la partie supérieure, et dans les délaissements de son divin Père ; nous devons aimer cette conformité, et y demeurer très agréablement. Que notre volonté donc soit toute dans l’amour des souffrances, et non des jouissances ; et ne nous plaignons de rien, sinon quand nous ne souffrons point. »

844Cf. l’Imitation de Jésus-Christ L II, 8 : « Être sans Jésus, c’est un grave enfer ; être avec Jésus c’est un doux Paradis ; Esse sine Jesu gravis est infernus, et esse cum Jesu dulcis paradisus. »

845Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Ceux qui pratiquent l’oraison savent par expérience que Dieu s’unit à l’âme en différentes manières, toutes très intimes, très pures et très douces. Quelquefois et très souvent, par les attraits très suaves de sa bonté et miséricorde, cette union est fort agréable, car elle se fait dans des jouissances qui font trouver à l’âme le Paradis dans la terre. Quelquefois Dieu s’unit à l’âme par les rigueurs de sa Justice, lorsqu’elle est dans les croix intérieures et extérieures et qu’il n’y a quasi plus que la suprême partie de la volonté qui est unie et liée à Dieu juste, d’une manière à la vérité rude, mais très pure, l’âme ne pouvant en cet état aimer que Dieu tout purement puisqu’il ne descend en elle qu’avec un équipage de rigueur. O Qu’une simple union, qu’un acquiescement au bon Plaisir de Dieu est alors pur et parfait ! »

846Cf. Chr. Int. VII, 3 : « L’âme doit éviter des extrémités qui sont quasi également vicieuses : l’une de vouloir plus de Grâce et de perfection que Dieu ne lui en veut donner, et tomber pour cela dans quelque trouble et dégoût, voyant la grande Grâce des autres et les dons d’oraison qui les élèvent au-dessus de notre état, qui paraît beaucoup ravalé en comparaison ; l’autre de ne pas être assez fidèle à opérer suivant sa Grâce, soit par lâcheté, craignant les peines et les souffrances que l’on rencontre dans la pratique de la vertu ; soit par légèreté, pour n’avoir pas assez d’attention sur notre intérieur, qui fait que nous ne connaissons pas les mouvements de la Grâce, ou, les ayant connus, nous nous divertissons trop aisément aux choses extérieures et oublions ainsi les miséricordes de Dieu. »

847Cf. Chr. Int VII, 2 : « L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée. Ce que l’âme a donc à faire dans l’oraison et hors l’oraison, est d’être fort attentive aux sentiments que Dieu lui donne, et les suivre avec courage et avec fidélité. Si elle sent que Dieu l’élève à l’oraison extraordinaire, elle doit s’y laisser aller ; si elle est retenue dans l’ordinaire, elle doit y demeurer ; si dans l’aridité, y demeurer aussi contente. »

848Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Il est de fort grande importance de bien connaître les voies de Dieu sur les âmes pour se conformer aux desseins de sa Grâce. Toutes ne sont pas appelées à une même sorte d’oraison et, sans vocation spéciale, l’on ne se doit appliquer qu’à la plus commune et ordinaire, où l’âme agit elle-même, s’entretenant avec Dieu par la considération, prenant un livre pour s’aider à cela, ou se ressouvenant de quelque sujet qu’elle aura autrefois goûté, et agissant avec une grande dépendance et fidélité avec Dieu ; n’étant point appelée de Dieu à une oraison plus haute, elle serait dans une pure oisiveté si elle n’agissait pas d’elle-même. Or elle ne doit pas croire que Dieu l’appelle à une oraison plus élevée, sinon lorsqu’il lui ôte les moyens de s’employer à celle-ci, l’attirant à quelque autre meilleure. Car c’est une règle générale qu’on ne doit contempler que lorsque l’on ne saurait méditer. »

849des actes de foi, d’espérance et de charité.

850Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Il est vrai que s’étant mise en la présence de Dieu et pensant au sujet qu’elle a préparé, elle doit demeurer fort tranquille dans sa méditation, afin que, s’il plaît à Dieu lui donner quelque chose l’occupant par lui-même, elle ne brouille point ou empêche les opérations divines par ses propres et naturelles. Quand Dieu veut posséder une âme et y opérer par ses Grâces, la créature n’y doit pas mettre empêchement, ce que nous faisons très souvent par nos industries et nos soins, qui nous semblent nécessaires et sans lesquels nous ne croirions rien faire. Il faut donc recevoir les lumières que Dieu nous donne le plus purement et le plus respectueusement que nous pourrons afin qu’elles en demeurent plus efficaces. C’est agir moins respectueusement au regard de Dieu que nous ne ferions au regard d’un Prince, auquel si nous avons l’honneur de parler, nous continuons avec révérence tandis qu’il nous écoute, mais sitôt qu’il nous veut parler, nous nous taisons et l’écoutons avec tout respect et sans l’interrompre. »

851Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Il faut préparer pour l’ordinaire le sujet duquel nous voulons traiter avec Dieu dedans l’oraison. C’est la pratique de tous les Saints ; et faire autrement, c’est manquer de respect à Dieu puisque, si nous voulons parler à un Roi ou à quelque personne de considération, l’on y pense un peu auparavant, et pour parler à Dieu irons-nous sans nous en mettre en peine ?

Or cette préparation du sujet se fait quelque temps devant que de se mettre dans l’actuelle oraison. [Il] faut élever son cœur à Dieu et lui demander qu’il lui plaise nous inspirer ce de quoi il veut que nous traitions en sa sainte présence ; et puis ce qui viendra, ou de Dieu, ou de ses perfections, ou de Jésus, ou de ses Mystères, ou de quelques vérités chrétiennes, s’y entretenir, si Dieu ne nous met autre chose dans l’esprit, à quoi il faudra s’attacher humblement et fidèlement, et par soumission à Dieu, sans s’arrêter au sujet prévu ; ne point penser à des sujets par trop extraordinaires, à quoi nous ne devons pas croire facilement que Dieu nous veuille porter ; et puis nous n’en savons rien, ses visites dans les âmes étant fort incertaines et dépendantes de sa seule bonté ; c’est pourquoi à tout événement l’on prépare un sujet qui ne nuit point si Dieu nous donne autre chose. »

852Cf. 20 novembre 1656 L 3, 36 : « C’est le propre de Dieu de réduire non seulement sa créature à la petitesse, de la brûler jusques à la rendre cendre et poussière. Mais même il la réduit au néant. Il est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits. »

853Cf. Chr. Int. VII, 2 : « Le grand secret de la vie spirituelle est de se purifier et de se laisser mouvoir à Dieu, qui est notre principe et notre fin dernière. »


854Cf. Chr. Int. VII, 2 : « L’âme doit être attentive à l’état présent où Dieu la met et y demeurer avec paix, humilité et soumission à ses divines dispositions, et laisser à son bon Plaisir de régler le temps de ses visites et la manière d’oraison qu’il lui voudra donner. Quelquefois ce sera par la simple pensée, d’autres fois par le discours, ou par la Foi seule, ou par une lumière passive : il faut recevoir ce qui nous est donné de son infinie Bonté avec grand respect, nous estimant indignes de la moindre bonne pensée. Ce que l’âme a donc à faire dans l’oraison et hors l’oraison, est d’être fort attentive aux sentiments que Dieu lui donne, et les suivre avec courage et avec fidélité. Si elle sent que Dieu l’élève à l’oraison extraordinaire, elle doit s’y laisser aller ; si elle est retenue dans l’ordinaire, elle doit y demeurer ; si dans l’aridité, y demeurer aussi contente. »

855Autrement dit, il faut se méfier des illusions et toujours se fier uniquement à celui à qui l’âme s’est remise pour être guidée dans les voies de l’union à Dieu.

856Bernières conseille ici une âme qui commence à se perdre en Dieu par la foi nue. Il développe l’affirmation de saint Paul en 1 Corinthiens 6, 17 : « Celui qui s’unit au Seigneur, au contraire, n’est avec lui qu’un seul esprit. » Le destinataire de cette lettre pourrait bien être le jeune abbé Henri-Marie Boudon qui a été ordonné en avril 1655. Né à La Fère en 1624, filleul d’Henriette de France, fille de Henri IV et reine d’Angleterre, mort en 1702. Il fut très lié avec les spirituels de son temps : le Père Bagot, dont il fut le disciple, Jean de Bernières, saint Jean Eudes. Il fut chargé de l’éducation du futur évêque de Québec, l’abbé de Laval-Montigny. Successeur de son ancien élève comme archidiacre d’Évreux, il connut dans ce ministère de très grandes épreuves. Accablé par les calomnies, il conserva toujours une humilité et une paix qui lui ont mérité ensuite l’admiration de ses ennemis eux-mêmes. Très zélé pour la réforme du clergé, il fut un soutien puissant pour les grands prélats qui gouvernèrent le diocèse au XVIIeme siècle. Il fut spirituellement très uni durant plus d’un demi-siècle à notre Mère Mectilde.

857Bernières fait ici allusion à son déplacement chez les pères Eudistes pour la bénédiction des cloches de leur chapelle dédiée au Sacré-Cœur de Jésus et de Marie. Elle a été commencée le 3 juillet 1652, et fut achevée en septembre 1655. Marie des Vallées fut la marraine de la cloche avec Mr de Bernières

858Cf. Chr. Int. VII, 6 : « Gerson dit fort bien : “Si vous refusez les consolations extérieures, vous aurez les intérieures.” La raison est, ce me semble, que les consolations intérieures participent de leur source, qui est l’union de Dieu à l’âme, et ne peuvent se rencontrer souvent avec aucune impureté ou imperfection. Or il est vrai que les joies et consolations des sens sont terrestres, impures et imparfaites ; par conséquent, elles sont contraires à l’Esprit de la Grâce, qui rend l’âme fort pure et pénitente, et dans un parfait dénuement de tout ce qui n’est point Dieu.

859Cf. Chr. Int. VII, 20 : « Ceux qui pratiquent l’oraison savent par expérience que Dieu s’unit à l’âme en différentes manières, toutes très intimes, très pures et très douces. Quelquefois et très souvent, par les attraits très suaves de sa bonté et miséricorde, cette union est fort agréable, car elle se fait dans des jouissances qui font trouver à l’âme le Paradis dans la terre. »

860Cf. l’Imitation de Jésus-Christ Livre II, chapitre 8 qui définit l’enfer et le paradis avec une grande clarté et simplicité : « Être sans Jésus, c’est un grave enfer ; être avec Jésus c’est un doux Paradis (Esse sine Jesu gravis est infernus, et esse cum Jesu dulcis paradisus.) » Imit JC II, 8

861L’image de la goutte d’eau qui se perd dans l’océan est empruntée à la mystique du Nord. Elle veut exprimer une disproportion infinie entre les deux. La petite gouttelette, quoi que distincte de la mer ne fait plus qu’une avec elle. Thérèse d’Avila le dira à sa manière lorsque qu’elle parle la septième demeure : « Ici encore, il en est comme de l’eau du ciel qui tombe dans une rivière ou dans une fontaine, tout se confond en une eau unique, jamais on ne pourra séparer ni trier l’eau de la rivière de l’eau tombée du ciel ; de même, si un petit ruisseau se jette dans la mer, il n’y aura nul moyen de l’en séparer ; et dans une pièce percée de deux fenêtres par où pénètre une vive clarté, les deux clartés, divisées à l’arrivée, se fondent en une seule. »

862La consommation du mariage ne se fait que lorsque l’âme est tellement fondue, anéantie et désappropriée qu’elle peut toute, sans réserve, s’écouler en Dieu.

863Mère Mectilde.

864Cf. Chr. Int. VII, 13 : « La pureté de l’oraison, selon ma lumière présente, consiste dans une simple vue de Dieu par la lumière de la Foi, sans raisonnement ou imagination. La raison et l’imagination ne laissent pas d’aider à une bonne oraison, mais non pas à la pure. Il me semble que l’âme se doit abîmer en Dieu et y demeurer en repos dans une mort de notre esprit humain. Cette demeure en Dieu se fait et par connaissance et par amour ; mais quelquefois la connaissance est plus abondante que l’amour et l’absorbe de manière qu’il semble que l’on n’en ait point. Ce qui n’est pas, car il y a toujours une secrète tendance d’amour imperceptible. Quelquefois l’amour absorbe la connaissance et est plus abondant et sensible. Tout cela comme il plaît à Dieu. »

865Cf. Chr. Int. VII, 14 : « Quand vous trouverez votre âme rassasiée de Dieu, rendez-vous passif en cette disposition à l’attrait de la Grâce, qui, vous pénétrant, donnera à votre cœur une réplétion grande ; et vous connaîtrez l’incapacité des créatures pour remplir votre âme, ce qui vous fera expérimenter un dégoût général de tout ce qui n’est point Dieu. Je trouve cette disposition tout autre que celle que l’on reçoit pour l’ordinaire de l’union de Dieu, le rassasiement étant une union plus intime et plus profonde ; aussi les jouissances des plus agréables créatures semblent des charognes en comparaison de la jouissance que l’âme a dans cette disposition. Ce rassasiement se répand aussi quelquefois sur l’homme extérieur de sorte qu’il est tout rassasié au-dedans et au-dehors ; les sens mêmes ont un goût sensible, et s’ils se veulent occuper à quelque objet sensible, leurs sentiments se trouvent tout émoussés et endormis. »

866Monsieur Rocquelay.

867Bernières reprend ici l’image de la rivière, empruntée déjà par Ruusbroec pour décrire l’expérience de l’âme perdue en Dieu qui ne sent plus la distinction entre elle et Dieu. Il ne s’agit pas là, contrairement à ce que l’on a pu lui faire dire, d’une distinction ontologique, mais expérimentale, ce qui est fort différent : « Si nous demeurions toujours là avec le regard simple, nous sentirions toujours cela. En effet, que cet enfoncement dans la (p.27) transformation divine, il continue éternellement et sans interruption, une fois que nous sommes sortis de nous-mêmes pour posséder Dieu en naufrage d’amour. En effet, si nous possédons Dieu en naufrage d’amour, c’est-à-dire en perte de nous-mêmes, Dieu est à nous et nous sommes à lui, et nous sommes éternellement en train de nous enfoncer sans retour en notre bien propre, qui est Dieu. Cet enfoncement est celui de notre essence, et il est accompagné d’un amour habituel, et c’est pourquoi il a lieu que nous dormions ou que nous veillions, que nous en ayons connaissance ou non. Et de cette façon, il ne mérite aucun nouveau degré de récompense, mais il nous maintient dans la possession de Dieu et de tout le bien que nous avons reçu. Cet enfoncement est semblable à l’écoulement continuel des rivières dans la mer, sans interruption ni retour, car c’est là leur lieu propre. De la même façon, si nous possédons Dieu seul, l’enfoncement de notre essence, accompagné d’un amour habituel, est un écoulement continuel et sans retour dans la sensation de ce que nous possédons et qui nous appartient. Si donc nous étions toujours simples, voyant cela constamment et pleinement, nous le sentirions toujours constamment. » Jan van Ruusbroec (1293-1381) De la Pierre brillante, deuxième partie, L’exercice du contemplatif : ne faire qu’un avec Dieu, Éditions Centre Saint-Jean-de-la-Croix, Traduction Max de Longchamp, p.32.

868Cf. Thérèse d’Avila, le château intérieur, Septième demeure, chapitre 2 : « Ici encore, il en est comme de l’eau du ciel qui tombe dans une rivière ou dans une fontaine, tout se confond en une eau unique, jamais on ne pourra séparer ni trier l’eau de la rivière de l’eau tombée du ciel ; de même, si un petit ruisseau se jette dans la mer, il n’y aura nul moyen de l’en séparer ; et dans une pièce percée de deux fenêtres par où pénètre une vive clarté, les deux clartés, divisées à l’arrivée, se fondent en une seule. »

869Monsieur Rocquelay.

870Laisser faire Dieu demande le courage de se laisser purifier par Lui à mesure que Jésus-Christ se développe et grandit dans l’âme jusqu’à atteindre la pleine stature de l’âge adulte. Cf. Jean 3, 30 Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse.

871Cf. Matthieu 11, 25 En ce temps-là Jésus prit la parole et dit : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.

872Cf. Thérèse d’Avila, Chemin de la Perfection chapitre 27 : « Ce n’est pas parce que dans cette maison la coutume et la pratique de l’oraison sont observées, que vous devez obligatoirement être toutes contemplatives. C’est impossible, et celle qui ne le sera pas éprouvera une vive contrariété si elle ne comprend pas cette vérité. La contemplation est un don de Dieu. Et puisqu’elle n’est pas nécessaire au salut et que Dieu ne nous la demande pas comme condition de la récompense future, que cette religieuse ne s’imagine pas que quelqu’un d’autre l’exigera, ni qu’elle cessera pour autant d’être très parfaite si elle met en pratique ce que j’ai écrit ; au contraire, elle aura peut-être beaucoup plus de mérite, parce qu’elle devra fournir davantage d’efforts ; le Seigneur la traite en âme forte et lui réserve, pour les lui donner toutes à la fois, les consolations dont elle n’aura pas joui sur la terre. Qu’elle ne se décourage donc pas, n’abandonne pas l’oraison et n’omette pas de faire comme les autres, car parfois le Seigneur vient très tard ; et, même tard, il paye bien, et donne d’un seul coup autant qu’il a donné peu à peu à d’autres en plusieurs années. J’ai passé quatorze ans sans pouvoir jamais méditer autrement qu’avec un livre. Il doit y avoir beaucoup de personnes dans ce cas, et d’autres qui, même avec un livre, sont incapables de méditer ; elles ne peuvent que prier vocalement ; cela les absorbe davantage et elles y trouvent une certaine satisfaction. »

873Ce pourrait être Mr Boudon, ordonné prêtre l’an passé et très proche de Mère Mectilde. Ce pourrait aussi bien être Saint Jean Eudes qui depuis 1654 s’est beaucoup rapproché de mère Mectilde dont il a expérimenté à Paris la grande charité à son égard lors d’une maladie. Elle a pris l’initiative d’aller au-devant de lui qui jusqu’alors était plutôt méfiant vis-à-vis d’elle en raison de la relation étroite qu’elle entretenait avec Bernières. Ayant ouvert les yeux sur la grandeur et la qualité de cette âme contemplative, désormais Jean Eudes la soutient et l’encourage. Les archives témoignent à partir de ce moment d’une étroite relation épistolaire. Jean Eudes ne faisait pas partie de l’Assemblée des serviteurs de Dieu convoquée à à Paris au printemps 1655 pour donner avis au sujet du spériorat de Mère Mectilde.

874Il s’agit donc bien ici de Mère Mectilde qui a été confirmée dans son supériorat par l’assemblée des serviteurs de Dieu à Paris un an auparavant. Il faut noter que Jean Eudes ne faisait pas partie de cette assemblée ; ce qui nous fait penser que le destinataire de cette lettre serait de préférence Henri Boudon.

875Cf. Malachie 3, 20, Mais pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice brillera, avec la guérison dans ses rayons ; vous sortirez en bondissant comme des veaux à l’engrais.

L’École française, plus spécialement Bérulle, à la suite des Pères de l’Église, aime employer l’image du Soleil pour illustrer la mission du Verbe Incarné dans le monde et les âmes. Cf. Bérulle dans le Discours de l’état et des grandeur de Jésus, p. 147 éd. Migne : « La profession du christianisme, à proprement parier, est un art de peinture, qui nous apprend à peindre, mais en nous-mêmes, et non en un fond étranger ; et à y peindre un unique objet, car nous n’avons point à peindre, mais à effacer le monde en Boas, monde qui est le seul objet et de la vue des hommes, et de l’art des peintres ; nous n’avons point porter en nous l’image du vieil homme, mais celle du nouvel homme. Et pour parler plus clairement, nous avons à y peindre un seul objet, et le plus excellent objet qui soit et celui sur lequel la peinture a le moins d’atteinte c’est-à-dire nous avons tous à peindre en nous-mêmes un soleil, le soleil du soleil, le soleil de justice, le soleil du ciel empyrée et de l’éternité, Jésus-Christ Notre-Seigneur ; qui est l’image vive que le Père a formée et exprimée en soi-même. Et nous avons à passer notre vie en ce bel et noble exercice, auquel nous sommes exprimant et formant en nous-mêmes celui que le Père éternel exprime en soi, et qu’il a exprimé au monde et au sein de la Vierge et par le nouveau mystère de l’Incarnation. Et en ce noble et divin exercice, notre âme est l’ouvrière, notre cœur est la planche, notre esprit est te pinceau, et nos actions sont les couleurs qui doivent être employées en cet art divin, et en cette peinture excellente. » Bernières se situe dans cette ligne, mais il donne à l’image du Soleil une dimension plus intérieure et mystique.

876Cf. Saint Jean de la Croix, Montée du Carmel, II, 5 : » Prenons une comparaison. Le rayon du soleil bat dans une vitre. Si la vitre est couverte de taches ou de vapeurs grossières, il ne la pourra éclaircir ni la transformer entièrement en sa lumière, comme si elle était pure et nette de toutes ces taches… Et ce ne sera pas la faute du rayon, mais de la vitre. Parce que si elle était entièrement nette et pure, il l’éclaircirait et la transformerait tellement qu’elle paraîtrait le rayon même et rendrait la même lumière que le rayon… Ainsi, l’âme est comme une vitre dans laquelle bat toujours, ou pour mieux dire, en laquelle demeure toujours par nature cette lumière divine de l’être de Dieu, comme il a été dit. L’âme, donc, faisant place (c’est-à-dire ôtant de soi tout voile et toute tache de créature, ce qui se fait en tenant la volonté parfaitement unie avec celle de Dieu -- parce qu’aimer est travailler à se dépouiller et dénuer pour Dieu de tout ce qui n’est point Dieu), elle demeure aussitôt éclaircie et transformée en Dieu. Et il lui communique son être surnaturel de telle sorte qu’elle paraît Dieu même et a ce que Dieu même possède. Et il se fait une telle union, lorsque Dieu départit cette surnaturelle faveur à l’âme, que toutes les choses de Dieu et de l’âme sont unes en transformation participée ; et elle semble plus être Dieu qu’être âme, et même elle est Dieu par participation ; encore qu’à la vérité son être naturel soit aussi distinct de celui de Dieu qu’il l’était auparavant, quoiqu’elle soit transformée ; comme aussi la vitre a son être distinct de celui du rayon, lorsqu’elle en est éclairée. »

877Cf. Chr. Int. VII, 10 : « Une âme élevée dans l’état passif d’oraison se trouve unie à Dieu sans qu’elle ait travaillé à s’y unir, et reçoit de lui plusieurs lumières, vues, désirs et affections, comme il lui plaît les communiquer. Pour lors l’âme adhère purement à la Grâce et ne se remue point pour prendre elle-même des vues, désirs ou affections : elle se contente de ce que l’Esprit, qui la tient liée, lui donne, et n’a que cet unique soin de le contenter et adhérer à son divin amour. Durant qu’elle demeure et opère conformément à ce divin état, elle ne se sert point de sa liberté naturelle pour agir, mais suit les motions divines dans l’anéantissement des propres opérations. Quand elle est bien morte et bien passive en elle-même, son état de passiveté ne change point, quoique ses dispositions ordinaires changent, car elle reçoit de Dieu les ténèbres comme la lumière, les froideurs comme les ardeurs, les pauvretés comme l’abondance, demeurant ferme dans son fond à ne vouloir que Dieu et ses saintes volontés avec toute indifférence et une parfaite mort de ses propres opérations. »

878M. Rocquelay, prêtre, disciple, ami et secrétaire de Jean de Bernières.

879Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Que l’âme se défait rarement de toute opération propre ! Et cependant cela la fait sortir de Dieu. Elle en sort pour y rentrer, et elle n’avait qu’à y demeurer ! Je remarque qu’à mon réveil, mon âme envisage Jésus-Christ, dans lequel elle se repose quelque temps, et par lequel elle se sent attirée à la contemplation de la divine Essence en pureté de Foi. Cette idée divine de Jésus-Christ fait éclipser toutes les images des créatures, et puis elle s’éclipse insensiblement elle-même, laissant l’âme dans la connaissance générale, confuse et amoureuse de Dieu ; et puis elle ne s’aperçoit plus de ce qui s’opère en elle, Dieu étant, en ce commencement, environné de ténèbres dans lesquelles les lumières et vues de l’esprit humain sont anéanties. »

880Cf. Chr. Int. VII, 20 : « O mon âme, soyez fidèle, vous êtes trop favorisée de Dieu pour ne vous donner pas uniquement à lui. Quittons tout, abandonnons le temporel : le prenne qui voudra. Ne craignons pas que rien nous manque si nous possédons Dieu. Si sa Providence nous donne si abondamment les grandes faveurs de ses divines caresses, ne nous défions pas qu’elle nous laisse manquer des moindres choses qui regardent le corps, qui ne sont rien en comparaison. Vaquons à l’oraison et ne l’abandonnons jamais, ce doit être notre seule et unique affaire. »

881Mère Mectilde. « Il y a dans ces lettres une tonalité de certitude sur l’état intérieur de la prieure qui n’était pas apparu jusqu’ici. Il faut sans doute que Bernières ait compris que Mère Mectilde est parvenue à un haut degré d’union à Dieu pour qu’il s’exprime ainsi à son sujet. » B. Pitaut Bar 2 p. 14

882Cf.Ruuesbroec, La Pierre Brillante, Centre Saint-Jean-de-la-Croix/Éditions du Carmel, Traduction par Max Huot de Longchamp, 2010, p.14 : « L’union avec Dieu que sent l’homme spirituel lorsque celle-ci se révèle à son esprit en son insondabilité, c’est-à-dire infiniment profonde, infiniment haute, infiniment longue et large — en cette révélation même, (p 7) l’esprit perçoit que, par amour, il s’est perdu et abîmé en cette profondeur, dépassé en cette hauteur et échappé en cette longueur. Il se sent égaré dans la largeur, il se sent demeurant en la connaissance inconnue, il se sent passé dans l’unité de Dieu à travers l’union sentie de son adhésion [à lui], et dans sa vitalité à travers sa mort complète : là, il se sent une même vie avec Dieu. Et c’est là le fondement et le premier point en une vie contemplative ».

883Bernières explique à Mectilde qu’elle est en train de passe de la ferveur à la vie hautement contemplative telle que Ruusbroec le décrit dans La Pierre Brillante. Cf. p.12 : « A présent, pour que cet homme bon ait une vie spirituelle pleine de ferveur, cela dépend d’encore trois autres points : le premier point, c’est que son cœur ne soit pas encombré ; le second point, c’est la liberté spirituelle dans son désir ; le troisième point, c’est de sentir une union intérieure à Dieu. […] Par ces exercices intérieurs, on atteint le troisième point, c’est-à-dire que l’on sent une union spirituelle à Dieu. En effet, celui qui, dans sa pratique de la vie intérieure, s’élève vers son Dieu librement et sans être encombré, et qui ne recherche que l’honneur de Dieu, goûtera nécessairement la bonté de Dieu et sentira de l’intérieur la véritable union à Dieu. Et dans cette union, une vie spirituelle et intérieure se trouve accomplie, car à partir de cette union, le désir est toujours de nouveau touché, et excité à de nouveaux actes intérieurs ; et tout en agissant, l’esprit s’élève à une nouvelle union : ainsi action et union se renouvellent-elles continuellement, et ce renouvellement en actes et en union, c’est cela une vie spirituelle. »

884C’est la vie hautement contemplative dont parle Ruusbroec dans La Pierre Brillante. Cf. p.13 sq. : « A présent, sache que si cet homme spirituel doit devenir un contemplatif, trois points encore en font partie. Le premier point, c’est qu’il ne sente pas de fond à ce sur quoi son être est fondé, et c’est de cette manière qu’il lui faut le tenir ; le second point : il faut que sa manière d’être soit sans mode ; le troisième point : il doit demeurer dans une divine fruition. […] Mais le contemplatif qui a renoncé à lui-même et à toute chose, et qui ne se sent distrait par aucune, du fait qu’il ne possède rien avec propriété, mais se tient libre de tout, peut continuellement venir nu et sans être encombré au plus intime de son esprit : là, il perçoit sans voile une lumière éternelle, et dans cette lumière, il sent l’attraction éternelle de l’union à Dieu, et il se sent lui-même comme un éternel feu d’amour, qui aspire par-dessus tout à n’être qu’un avec Dieu. Plus il éprouve cette attraction ou cette attirance, plus il sent cela ; et plus il sent cela, plus il a envie de n’être qu’un avec Dieu, car il a envie de payer la dette que Dieu exige de lui. »

885Bernières met en garde contre une passivité qui serait paresse. L’effort de la sortie de soi pour se laisser attiré par Dieu en Dieu est requis, car si la carrière est ouverte, elle est sans limites et ne tolère pas que l’on s’arrête sous peine de régresser.

Cf. Ruusbroec, La Pierre Brillante, p.30-31 : « À cette contemplation est toujours liée une manière d’être sans mode, c’est-à-dire une vie d’anéantissement. En effet, là où nous sortons de nous-mêmes dans les ténèbres et dans le non-mode sans fond, là brille toujours le rayon simple de la clarté de Dieu, en laquelle nous sommes fondés, et qui nous tire hors de nous-mêmes en une façon d’être suressentielle, immergée dans l’amour ; et un exercice d’amour sans mode est toujours lié à cette immersion dans l’amour et la suit, car [cet] amour ne peut être oisif, mais il veut connaître et savourer jusqu’au bout cette richesse sans fond qui vit en son fond, ce qui est une faim insatiable : toujours lutter sans réussir, c’est nager à contre-courant. C’est quelque chose que l’on ne peut ni laisser, ni attraper ; on ne peut ni s’en passer, ni l’obtenir ; on ne peut ni le dire, ni le taire, car c’est quelque chose qui est au-dessus de la raison et de l’intelligence, et qui dépasse toute créature ; et c’est pourquoi l’on ne peut ni l’atteindre, ni s’en emparer. Mais quand notre vue se porte au plus intérieur de nous-mêmes, nous sentons qu’en cette impatience d’amour, l’Esprit de Dieu nous dirige et nous pousse ; et lorsqu’elle se porte au-dessus de nous-mêmes, nous sentons que l’esprit de Dieu nous tire et nous consume en ce qu’il est en lui-même, c’est-à-dire en l’amour suressentiel avec lequel nous ne faisons qu’un, et que nous possédons plus profondément et plus largement que toute chose.

« Vivre cela, c’est savourer simplement et sans rencontrer de limite tout ce qu’il y a de bon et la vie éternelle.. Et en savourant ainsi, nous sommes avalés, au-dessus de la raison et sans la raison, dans le calme profond de la divinité qui jamais n’est ébranlé. Que cela soit vrai, on peut le connaître en le sentant, et pas autrement, car ce que c’est, comment, par qui, et où, ni la raison, ni aucun exercice ne peut y atteindre. Et c’est pourquoi notre exercice ici demeure toujours sans mode, c’est-à-dire sans manière [particulière], car le bien insondable que nous savourons (p.26) et possédons, nous ne pouvons ni le saisir ni le comprendre, et nous ne pouvons jamais non plus par notre exercice sortir de nous-mêmes et entrer là. Et c’est pourquoi nous sommes alors pauvres en nous-mêmes et riches en Dieu, affamés et assoiffés en nous-mêmes, ivres et rassasiés en Dieu, agissant en nous-mêmes et absolument au repos en Dieu. Et nous continuerons toujours ainsi, puisque sans exercer l’amour, jamais nous ne pouvons posséder Dieu. Et celui qui sent ou croit autre chose est trompé. »

886Ibid. p. 15 : « Cette unité simple de Dieu, personne ne peut la sentir ni s’y tenir, à moins de se présenter à la clarté immense et à l’amour, au-dessus de la raison et sans mode. Quand il se présente ainsi, l’esprit sent en lui-même qu’il brûle éternellement en amour, et dans ce feu de l’amour, il ne perçoit ni fin ni commencement ; et il se sent lui-même une même chose avec ce feu de l’amour. Continuellement l’esprit brûle en lui-même, car son amour est éternel, et continuellement il se sent se consumer en amour, car il est attiré en la transformation qu’opère l’unité de Dieu. Là où il brûle en amour, s’il fait attention à lui-même, l’esprit perçoit distinction et altérité entre lui et Dieu, mais là où il se consume, il est simple et ne s’en distingue aucunement, et c’est pourquoi il ne sent rien d’autre que l’unité. En effet, la flamme immense de l’amour de Dieu dévore et engloutit tout ce qu’elle peut étreindre en ce qu’elle est en elle-même. »

887Mt 11,25 : « En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : “Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. »

888Cf. Chr. Int. VIII, 3 : « Attachons-nous à la conduite de Dieu sur nous, et renonçons à nos propres conduites, qui gâtent tout l’ouvrage de Dieu en nous. Qu’importe ce que devienne la petite créature, pourvu que le Souverain Créateur fasse en elle son bon Plaisir ? L’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle chose arrivait, et de semblables sollicitudes, ne peuvent compatir avec le parfait abandon, qui rend l’âme toute simple pour être occupée de Dieu, et ne s’occuper qu’en Dieu seul. Les réflexions sont quelquefois de la Grâce, puisqu’elle nous les fait faire au commencement de la vie spirituelle pour notre avancement ; mais souvent aussi, dans le progrès, elles ne sont pas de saison. Oui, bien : le parfait abandon, l’unique simplicité qui bannit toutes craintes, tristesses et découragements et toute autre vue qui nous sépare de Dieu. Travaillons à anéantir tout cela, pour n’avoir en vue et en amour que Dieu seul et son bon Plaisir, recevant de lui ce qu’il lui plaira nous donner intérieurement et extérieurement. »

889Cf. Chr. Int. VII, 14 : « En cet état, l’âme jouit de Dieu en Dieu, dans un parfait contentement, ne goûtant que Dieu seul qui lui est tout ; le reste ne lui est plus rien ; aussi Dieu pour la remplir de lui-même en chasse toutes les créatures. Que cette oraison est rare aux âmes peu mortifiées et peu dans les voies de Dieu ! Il n’y faut avoir faim d’aucune chose que de Dieu, ne jeter ses yeux que sur lui seul sans regarder même les ouvrages de sa Grâce. Toutes sortes d’autres vues, quelque parfaites qu’elles soient, sont anéanties : Dieu seul occupe l’âme en paix et en Amour. »

890Gal 2,20 : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. »

891Le feu de l’Esprit saint, la « Vive Flamme » de Saint Jean de la Croix.

892L’éditeur fait précéder cette lettre ainsi : « À une religieuse en fondation avec une autre. ». Il s’agit de Mère Mectilde.

893Mère Mectilde et la comtesse Marie de La Guesle Châteauvieux qui partageait, au jour le jour, les soucis de cette fondation depuis le début jusqu’à la cérémonie du 12 mars 1654 dans la petite chapelle de la rue Férou. Elle aura été une des plus intimes confidentes de mère Mectilde, et sa docilité à suivre sa sainte amie, a fait de cette mondaine de bonne volonté, une âme profondément abandonnée à Dieu. Dès le lendemain de la mort de son mari (6 novembre 1662) elle se retirera jusqu’à sa mort (8 mars 1674) dans le couvent qu’elle a fait bâtir rue Cassette et où les bénédictines du Saint-Sacrement s’installeront à partir du 21 mars 1659.

894Mère Mectilde est à la veille de conclure un marché pour l’achat d’une place rue Cassette pour bâtir le futur monastère. Il sera conclu durant le 1er trimestre 1657 grâce à la générosité inlassable du comte et de la comtesse de Châteauvieux. Ils ont pu être appelés, avec vérité, les fondateurs de l’Institut. La demeure de la rue Férou n’avait nullement été conçue pour servir de monastère. M. Picoté invitait la Mère à construire un authentique couvent et lui signala un vaste terrain libre en bordure de la rue Cassette. Elle s’y rendit avec Mme de Châteauvieux et planta un bâton en terre : « C’est donc ici, prononça-t-elle, que le Seigneur sera loué et adoré ». La comtesse notera que c’était l’endroit exact que l’architecte choisit plus tard pour édifier l’église.

895Bernières insiste sur l’importance de construire avec sobriété. Une structure monastique légère et pauvre lui paraît d’une nécessité de premier ordre. Celle-ci contribuant grandement à la vie intérieure et extérieure des âmes consacrée à la vie contemplative.

896Mère Mectilde.

897Cf. Catherine de Bar 1614-1698 Une âme offerte à Dieu en saint Benoît, Téqui, 1998, p. 141 : « Comme il est normal à toutes les œuvres voulues par Dieu, la fondation de Mère Mectilde se heurta à d’innombrables difficultés, et bien qu’elle s’abandonnât entièrement à la Providence sur ce point, elle dut à plusieurs reprises se défendre. Le détail des persécutions qu’elle eut à subir ne nous est pas entièrement connu, mais il est certain qu’elle fut victime de graves suspicions, allant parfois jusqu’à la calomnie. Elle se heurta semble-t-il, à l’hostilité du groupe janséniste qui avait espéré un temps l’attirer à lui. Au début de 1659, les Cordeliers à leur tour, contestèrent la légimité de son passage dans l’Ordre bénédictin, et elle dut entreprendre des démarches à Rome pour en obtenir confirmation. Finalement, elle obtint du pape Alexandre VII un “bref” très favorable en date du 20 septembre 1660, confirmé par des Lettres patentes royales du 26 juin 1662. Cependant la Mère Mectilde ne connut jamais vraiment la tranquillité : les humiliations, les souffrances et les épreuves ne lui firent jamais défaut. »

898Jean Daoust, Catherine de Bar Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Tequi, 1979 p. 25 : « La maison était à peine installée que la fondatrice fut l’objet d’odieuses calomnies et d’injures sans nombre. Elle résolut de ne jamais se justifier, de ne jamais se plaindre, mais de redoubler de douceur et d’humilité. Voici un exemple entre cent des persécutions qu’elle subit. Un beau jour se présenta une soi-disant princesse étrangère qui sollicita son entrée au couvent. Elle allait apporter ses innombrables malles, bref de quoi meubler tout le monastère. Au dernier moment, la prieure subodora la ruse : la princesse n’était qu’un individu déguisé en femme et ses caisses étaient farcies de gens armés qui se proposaient de saccager le logis. Un instant découragée, Mère Mectilde allait abandonner la direction de l’Institut. MM. Vincent, Olier et Boudon lui enjoignirent de tenir ferme. »

899Cf. Int. Chr. II, 11 : « Il est fort nécessaire de ne se croire bon à rien, afin d’être vide de l’inclination que nous avons naturellement à notre propre excellence : quand elle est anéantie, nous sommes bien près de Dieu, parce que la mesure de cette évacuation est celle de notre perfection. O Qu’il est difficile de ne se point chercher soi-même, et de n’aspirer point secrètement à son élévation ! Les grands saints ont anéanti à leurs propres yeux leurs talents, quand par nécessité ils ont été obligés de les faire éclater à ceux des autres ; hors cela ils ont non seulement caché, mais détruit de toutes leurs forces ce qu’ils étaient. »

900Cf. Jn 8 : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. »

901Cf. Chr. Int. IV, 7 : « Je comprends aussi, à l’aide de la même grâce, que comme Jésus a été toujours souffrant et dans les privations, nous devons aussi porter les mêmes états et nous plaire de ce que notre vie est pleine de croix et de douleurs, de contrariétés et de privations, de lumières et de consolations : ne s’attendre, ne désirer, ne s’accoutumer qu’à cela. La vie pauvre, retirée et abjecte que j’ai résolu de mener conformément à ma vocation, sera sans doute folie aux gens du monde et me paraîtra souvent telle à moi-même et une imprudence ; mais courage, la Foi vive me fera bien voir le contraire. Au procédé d’un vrai Chrétien, il n’y a pas de raisonnements humains, mais il y en a de divins, et de très éminents, car il faut souffrir pour faire pénitence, et aimer les pauvretés pour être dans le pur amour, qui méprise tout pour posséder Dieu. »

902À une personne qui était dans l’oraison de simple occupation en Dieu. Ce pourrait bien être la comtesse de Châteauvieux à moins que ce soit encore Mère Mectilde.

903Cf. Chr. Int. VII, 19 : « En ce temps, je compris qu’une âme établie en Dieu par la Foi et par l’amour y est d’une façon très simple et très nue, ne pouvant ni raisonner ni faire d’actes en aucune façon, mais demeurer en Dieu simplement et s’occuper en lui, de lui-même, de ses divines perfections, de Jésus et de ses états, ou du sujet qui lui est donné dans l’oraison. À l’extérieur, elle agit aussi en Dieu. »

904Cf. Chr. Int. VII, 19 : « J’étais aussi entré dans un vide de toute action intérieure, excepté celles que Dieu demande de moi clairement. Les entretiens spirituels, les actions de charité, les visites des pauvres, se mêler de beaucoup de pareilles choses, emportent le temps de la contemplation, qui est mon premier et principal devoir. Et comme mon âme doit servir Dieu dans le vide de toutes les créatures, aussi doit-elle se dégager de beaucoup de bonnes occupations et se réserver avec la Magdelaine le loisir et le repos en l’oraison. Et parce que la solitude extérieure et l’éloignement de toute conversation favorise [nt] cette manière de vie, il la faut posséder le plus que l’on pourra et demeurer au désert, avec estime néanmoins des autres exercices de la vie active qui sont excellents dans l’ordre de la volonté de Dieu. »

905Ce conseil rejoint bien ceux de Mère Mectilde à sa fille spirituelle et amie, Marie de Châteauvieux dans ses lettres de direction. Par exemple : « Vous devez donc haïr vos infidélités parce qu’elles déshonorent Dieu, mais non pas vous en troubler ni inquiéter. Haïssez la coulpe, mais aimez chèrement la peine. Soyez marrie d’être contraire à Dieu, mais soyez bien aise que cela vous confonde et vous fasse connaître votre fonds malin. Je veux bien que vous gémissiez sous le poids de cette chair de péché avec saint Pau1, mais je — désire que vous entriez dans sa très profonde humilité.

« Car les misères qu’il ressentait le jetaient dans un abaissement si extrême qu’il se disait un petit avorton et indigne du nom d’Apôtre. Ne dit-il pas qu’il se glorifie dans ses infirmités ? Quelles sont les infirmités de saint Paul ? Ce sont les aiguillons des péchés qu’il portait et ressentait continuellement en lui-même. Et lorsqu’il en demandait la délivrance, il a appris que, par toutes ces misères, son âme se perfectionnait.

« Ma très chère fille, ne vous troublez point, votre état est bon ; mais n’y soyez pas si réfléchie. Soyez plus abandonnée et plus dans la confiance en Dieu. Votre perfection est l’ouvrage de Jésus-Christ. Soyez assurée qu’il la couronnera de ses bénédictions. Mais il faut que vous demeuriez ferme, souffrant la destruction que son amour fait en vous de tout ce qui est opposé à son règne. Je plains votre âme qui se tourmente dans ses ténèbres et dans ses ignorances ; et pour ne comprendre point le chemin où Notre Seigneur l’attire pour se la rendre toute à lui, elle se travaille et se peine très inutilement.

« Devenez petite enfant, plus soumise que jamais et plus simplifiée dans vos pensées. On vous assure que votre voie est bonne et sainte, marchez en confiance. » Une amitié spirituelle au grand siècle. Lettres de Mère Mectilde de Bar à Marie de Châteauvieux, Téqui 1989, p.225-228.

906Cf. Int. Chr. I, 9 : « La principale raison par laquelle nous ne nous corrigeons point, ou peu, est que nous ne dépendons point assez de la grâce ; nous n’avons pas assez de recours à Dieu, nous avons trop d’appui aux créatures, c’est-à-dire aux moyens dont nous nous servons pour procurer notre correction, comme lecture de bons livres, conférences, sermons, méditations, etc. Toutes ces choses-là sont bonnes, quand elles sont faites avec une grande dépendance de la grâce et un grand recours à Dieu, qui est celui seul qui nous tirera de nos misères, pour être couronné de gloire en nous. In laudem gloriae gratiae suae. Dieu est une plénitude infinie à qui rien ne manque, omne bonum, et d’où tout bien procède. La créature est un vide tout pur, et une privation de tout bien. Comme il ne se peut concevoir une plus grande plénitude que celle de Dieu, aussi ne peut-on s’imaginer une pauvreté plus extrême que celle de la créature. Être Dieu et tout bien, c’est la même chose ; être créature et n’être rien, c’est la même chose ; l’un toute abondance, l’autre toute pauvreté. Chacun suppose cette vérité sans y faire réflexion ; ce qui fait que nous n’entrons jamais dans une véritable défiance de nous-mêmes, et ainsi nous demeurons privés d’autant de vertus qu’il nous reste d’appui sur nous. Ô mon Dieu, ma pauvreté me plaît parce qu’elle me fait connaître vos richesses : si rien ne me manquait, j’oublierai ce que je suis. Je suis donc bien aise que vous soyez tout et de n’être rien, pour avoir tout de vous. »

907À une religieuse, sur le discernement de ce qui se passe en l’intérieur. Il s’agit très probablement de Mère Mectilde. S’il fallait s’en persuader, on trouve on trouve à la suite de cette lettre, dans le corpus de Rouen, la lettre 25 intitulée : « À la même religieuse, contenant un abrégée de la voie mystique » datée du 20 octobre 1654. Or celle-ci est certainement une lettre adressée à Mère Mectilde. C’est donc très probablement à cette dernière que Bernières s’adresse dans cette lettre.

908Il s’agit probablement de Monsieur Bertot qui est à proximité de Bernières chez les Urssulines.

909Jacques Bertot a beaucoup développé le thème de l’Enfance spirituelle dans sa correspondance et ses notes. Cf. Directeur Mystique, opuscule 12 : « Il faut non seulement que vous preniez garde par la lumière divine aux choses qui accompagnent l’état d’Enfance de Jésus-Christ, comme la pauvreté, l’abjection et le reste, mais [aussi] à ce qui le constituait qui était cette petitesse d’un enfant, ce manque de volonté et de conduite et tout le reste qui constitue l’enfance, car c’est en cela qu’est le fond de la lumière et Sagesse divine, sans quoi vous n’aurez jamais l’état d’Enfance en vérité. Ceci est fort et il y aurait infiniment à dire étant d’une lumière très grande. Appliquez-vous à chaque parole, non pour en prendre l’écorce, mais pour en puiser avec l’âme de la divine lumière le fond et l’essence, car c’est en cela que consiste l’Enfance divine pour vous ; et si vous pouviez perdre heureusement votre volonté pour une autre que Dieu vous a choisie, vous trouveriez par là la divine Sagesse et vous ne le ferez jamais autrement. »

910Nous sommes en fin la période quadragésimale durant laquelle Mère Mectilde n’a pas dû ménagé sa santé corporelle. Elle est atteinte d’une fluxion de poitrine et d’un mal de côté avec une oppression considérable joints à un engourdissement du bras gauche qui lui ôtait tout mouvement.

911Selon l’adage scolastique : « Quid recipitur, ad modum recipientis recipitur » (tout ce qui est reçu, est reçu selon les dispositions du sujet qui reçoit).

912Conseil plein de bon sens qui fait preuve de la prudence du directeur : la grâce ne supprimant pas la nature, mais au contraire, elle la suppose !

913On sent ici un humour un peu caustique !

914Bernières montre par ces conseils judicieux que sa vie spirituelle n’est pas désincarnée, ni frôlant l’angélisme mal sain !

915Bernières écrivait déjà à Mère Mectilde, à propos de la mort mystique. Cf. L 2,25 : « Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l’âme ne peut goûter rien de créé ni d’incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu’elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul. Vie que l’on appelle d’anéantissement. La force du divin rayon l’ayant tirée hors d’elle-même et de tout le créé, pour la faire demeurer en Dieu seul. Cette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n’est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite. La fidélité consiste à vivre de cette vie si cachée en Dieu, et si inconnue aux sens, et porter en cet état toutes les peines et souffrances intérieures et extérieures qui peuvent arriver, sans chercher autre appui ni consolation que d’être en Dieu seul. La mort mystique est non seulement continuée, mais augmentée en cet état, et la vie divine prend accroissement. Les susdites ténèbres de la foi commencent à s’éclaircir, à découvrir à l’âme ce que Dieu est en soi, et tout ce qui est en Dieu. C’est comme la première clarté que le soleil jette sur l’horizon, auparavant même le lever de l’aurore. »

916Cf. Gal. 2,20 : « je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. »

917Cf. Ruusbroec (1293-1381) De la Pierre brillante, deuxième partie, Vivre dans les vertus et mourir au-dessus des vertus, traduction de Max de Longchamp p. 28-29 : « Et en ce mourir, nous voilà fils cachés de Dieu, et nous percevons en nous une nouvelle vie, et c’est une vie éternelle. Et de ces fils, saint Paul dit : “Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu.” Maintenant, comprends comment cela se passe. Tant que nous avançons vers Dieu, il nous faut nous présenter à lui et lui présenter toutes nos œuvres comme une éternelle offrande ; mais en sa présence, nous nous laisserons nous-mêmes ainsi que toutes nos œuvres, et mourant en amour, nous dépasserons toute condition créée, jusqu’en la richesse suressentielle de Dieu : là, nous le posséderons en une mort éternelle à nous-mêmes. Et c’est pourquoi l’Esprit de Dieu dit dans le livre du Secret que “bienheureux sont les morts qui meurent dans le Seigneur” ; c’est à bon droit qu’il les nomme “bienheureux morts”, car ils demeurent éternellement morts, abîmés en l’unité fruitive de Dieu, et continuellement ils meurent en amour de par l’attraction qu’exerce la transformation de cette même unité. L’Esprit de Dieu dit en outre : “ils se reposeront de leurs travaux et leurs œuvres les suivront”. Dans les modes, là où nous sommes engendrés par Dieu en une vie spirituelle vertueuse, nous présentons nos œuvres comme une offrande à Dieu ; mais dans le non-mode, là où de nouveau nous sommes morts en une vie éternelle bienheureuse, nos œuvres bonnes nous suivent, car elles sont une même vie avec nous. Dans notre avancée vertueuse vers Dieu, Dieu demeure donc en nous ; mais dans le dépassement de nous-mêmes et de toute chose, c’est nous qui demeurons en Dieu. »

918En avril 1657, Mère Mectilde dut, sur ordre des médecins, se rendre, pour se soigner, aux eaux de Plombières, en Lorraine, qu’elle jugea d’ailleurs « bien vilaines et bien puantes ». En route, elle fit halte à Nancy, chez les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame où vivaient ses deux nièces, puis à Rambervillers, où elle proposa aux moniales de s’agréger à l’Institut, enfin à Épinal où elle secourut les annonciades.

919Il s’agit encore de la comtesse de Châteauvieux.

920C’est la première lettre répertoriée dans les œuvres spirituelles adressée à « l’ami intime » par Monsieur Bertot, futur supérieur des Ursulines de Caen, à partir de 1655. Mon affirmation qu’il s’agit de Bertot doit être mise en doute : Bertot ? ou Roquelay, lee compagnon à Caen de Bernières qui lui apportait son aide pour malvoyance. Cf. la substancielle note de dom Eric attachée à la lettre du 4 juillet 1645, reprise infra. Je pense que Bernières eut deux « amis intimes » (outre deux amies : son aînée Marie de l’Incarnation puis sa cadettte Mectilde).

921Cf. Chr Int. VI, 2 : « Une vie sans croix est une vie sans Amour. Ces mots qui se disent de plusieurs : “Il faut passer sa vie doucement” sont indignes d’une bouche chrétienne, car c’est-à-dire : il faut vivre naturellement et bassement. »

922Cf. Chr.Int. I, 5 : « S’il y a de la pureté d’amour en terre, c’est dans le cœur qui aime son abjection, puisqu’il ne désire que le pur intérêt de Dieu, sa gloire et son contentement, en s’oubliant soi-même. Voir que Dieu élève les autres dans les états sublimes et éclatants, et qu’on n’est qu’un atome en comparaison, et demeurer content dans sa petitesse : c’est l’abjection la plus difficile à aimer, puisqu’en cela on quitte en quelque façon ses intérêts, même spirituels, se contentant de la mesure des biens que Dieu nous veut faire, et de la gloire qu’il veut tirer de nous, qui est souvent petite. »

923Cf. Jean 7, 37-39 : « Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s’écria : “Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi !” selon le mot de l’Ecriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui ; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. »

924Attribution incertaine ! En juillet Bernières est à Paris, à saint-Maur-des-Fossés où il voit le Père Jean-Chrysostome qui est de passage. Le Père du Chesnay mentionne une lettre de Bernières du 4 juillet adressée à Rocquelay. Cf. « Dossier du Chesnay, Bernières Trésorier de France à Caen (1631-1653) », Archives Eudistes. Cela semble étonnant vu le contexte de la lettre. De fait, Bernières parle de « cinq ou six personnes de rare vertu », à savoir Mère Mectilde et ses sœurs, comme si le destinataire ne les connaissait pas encore. Or Mectilde correspond depuis longtemps déjà avec Rocquelay. Elle connaît aussi Bertot à en lire la lettre du 30 juillet : « Notre bon Monsieur Bertot nous a quitté avec joie pour satisfaire à vos ordres et nous l’avons laissé aller avec douleur, son absence.» Il ne semble donc pas être le destinataire de cette lettre. Cela ne peut pas être Dom Quinet qui connaît mère Mectilde, pour l’avoir aidé à se fixer à Barbery en 1643 avec ses sœurs malgré l’échec qui en a suivie et le transfert de la communauté à saint-Maur-des-Fossés. L’attribution par l’éditeur « À l’ami intime » reste une énigme. Bien que les lettres de mère Mectilde adressées à Rocquelay durant cet automne 1645 semblent bien confirmer qu’il est resté à Caen, loin de Bernières. On trouve dans une lettre de mère Mectilde à Rocquelay en automne 1645 : « Jésus soit le tout de nos cœurs pour jamais ! Monsieur, Je vous écris ces mots pour savoir si vous êtes de retour de vos missions et si notre Seigneur a béni votre travail. Comme il vous a donné grâce efficace pour tendre au sacré dénuement, vous êtes privé pour un temps de la présence de notre cher Ange [Bernières]. » ces missions dont il est question sont peut-être l’objet de cette lettre du 4 juillet : « Cherchez donc un lieu pour ce sujet, où elles puissent demeurer closes et couvertes, en lieu sain et auprès de pauvres gens.» Il est donc plus sage de penser avec le Père du Chesnay que le destinataire de cette lettre est l’abbé de Rocquelay.

925Le groupe des frères de l’Ermitage est déjà bien constitué. La lettre de mère Mectilde à Bernières du 30 juillet mentionne la présence de Mr Lambert et de Monsieur des Messiers.

926Cf. 1 Corinthiens 3, 2 : « C’est du lait que je vous ai donné à boire, non une nourriture solide ; vous ne pouviez encore la supporter. Mais vous ne le pouvez pas davantage maintenant. »

927Les « cinq ou six personnes de rare vertu, et attirées extraordinairement à l’oraison » sont Catherine/Mectilde de Bar et ses sœurs qui habitent à saint-Maur-des-Fossés. Cf. Dossier du Chesnay, « Bernières Trésorier de France à Caen (1631-1653) », Archives Eudistes.

928L’année suivante Mère Mectilde sera priée de prendre en main le monastère de Notre-Dame-de-Bon-Secours de Caen, filiale de l’abbaye de Montivilliers.

929Bernières demande à « l’Ami intime » de bien vouloir faire le nécessaire pour prévoir un lieu de fondation pour mère Mectilde, non loin de l’Ermitage.

930Cf. Chr. Int. V, 10 : « Une âme en cet état recevant la sainte Communion, doit demeurer simplement unie à Jésus présent, et recevoir en quiétude les effets de la Grâce qu’il opère en elle, qui sont de ne vivre plus à elle-même ni en elle, mais d’entrer en effet dans les états pauvres et abjects de Jésus, pour vivre comme lui et par son Esprit, et non plus comme le monde ni par l’esprit du monde. »

931« À l’Ami intime ».

932Chr. Int. I, 5 : « Notre Seigneur nous fait quelquefois entreprendre certains bons desseins dont il ne veut point l’exécution, mais seulement la pratique de plusieurs vertus, qui se rencontrent dans la poursuite et dans la rupture d’iceux. La nature n’est point choquée dans le bon succès, mais bien dans le mauvais succès des affaires qui regardent la gloire de Dieu. Mais Dieu, par un trait admirable de sa Sagesse, tire souvent plus de gloire des renversements que des événements favorables : car les dispositions d’humiliation, de résignation, de douceur qu’il voit en une âme, lui plaisent plus que le bien qu’elle prétendait. »

933Cf. Chr. Int. III, 10 : « Jésus a dit dans l’Évangile qu’un passereau n’est pas en oubli devant Dieu. Pourquoi donc tant de crainte de manquer, principalement à une âme appelée à la pauvreté de providence ? »

Cf. 23 avril 1646 L 1,31 : « J’ai reçu vos dernières, qui me font voir que c’est tentation et pure nature, que le combat qui se passe en moi touchant la pauvreté de Providence que vous trouvez bon que j’entreprenne. J’y suis plus résolu que jamais. Mes répugnances diminuent quelquefois et puis recommencent, sans néanmoins, par la grâce de Notre Seigneur, que la suprême partie de mon âme ait égard aux vues et aux sentiments de la raison humaine qui ne va point jusques là, que de connaître l’excellence de l’état d’une vie abandonnée seulement à la Providence. »

934Cf. Chr. Int. III, 12 : « Il me fait connaître manifestement les dispositions avec lesquelles il veut que je marche en sa présence et dans ses voies, qui sont humilité, patience, longanimité, simplicité et pureté. Quelque disposition où l’on se trouve, […] La simplicité fait qu’elle ne se détourne point de Dieu, mais s’attache à sa seule conduite, et ainsi entre en la pureté avec lui. »

935Cf. Chr. Int. III, 4 : « Mais il faut que la pureté et la paix soient très grandes dans l’intérieur pour y conserver l’impression de cette Présence, car, comme l’haleine ternit le miroir, de même les imperfections volontaires ternissent la pureté de l’âme ; et comme la moindre émotion qui trouble l’eau de la fontaine, lui fait perdre l’image du soleil, de même les extroversions et l’épanchement vers les créatures fait perdre à l’âme la vue de cette divine Présence. »

936Cf. Chr. Int. VIII, 6 : « C’est nous affliger de la perte de notre propre excellence, qui ne sera point reconnue dans une mauvaise conduite et dans un petit succès ; et puis on jurerait que c’est le seul honneur de Dieu et la perfection des âmes que l’on cherche. Ceux qui le cherchent, s’attristent bien quelquefois ; mais c’est un déplaisir doux et tranquille, plein d’onction et tout amoureux de Dieu : déplaisir qui donne la paix à l’âme au lieu de lui ôter, et la dispose à s’unir avec Dieu et à la pratique de toutes sortes de vertus. »

937Cf. Chr.Int. VII, 10 : « L’âme, qui ne sait rien de Dieu en cette disposition sinon qu’il est incompréhensible, se perd dans les ténèbres qui environnent cette infinie Grandeur. Cette vue sans vue ne voit rien de distinct et particulier de Dieu, mais est une savante ignorance de ce que Dieu est en soi-même, qui laisse en l’âme de grands effets d’estime et d’amour, pénétrant beaucoup l’intérieur en lui faisant une impression très forte de la grandeur de Dieu et de ses infinies perfections. Dieu demande une grande pureté et paix intérieure à une âme dans cet état. »

938Bernières écrit à l’« ami intime. », auquel il explique son état de santé.

939Cf. Chr. Int. III, 11 : « Notre Seigneur me donne des attraits extraordinaires, pour être tout à lui. Il fait entrer mon âme en la possession d’un état de grande paix, où la vertu ne coûte guère. J’aspire après la chère solitude, et à la sainte pauvreté. Ma santé est toujours fort faible, c’est pourquoi je me hâte de beaucoup aimer en terre, afin d’aimer aussi d’un plus pur amour dans le Ciel. Ma vie apparemment ne peut pas être longue, et je tâche déjà de vivre avec autant de dégagement comme si j’étais mort en effet. Notre Seigneur me donne un esprit de nudité pour toutes les créatures : je les chéris, mais, ce me semble, sans nulle attache. Je ne vis plus en moi-même ; cette demeure en moi et à la créature me paraît très basse, et je ne puis avoir nul goût. »

940Cf. Chr. Int. III, 11 : « Je souffre à présent beaucoup de me voir si éloigné de Dieu parmi tant de distractions que les nécessités du corps et des affaires me donnent. Quand Dieu s’est un peu manifesté à l’âme, et qu’il s’est fait connaître par une véritable expérience de ses bontés, qu’il y a à souffrir de vivre ici-bas ! Mais néanmoins l’on vit avec une grande paix, car le fond de l’intérieur est un pur abandon au bon plaisir de Dieu. »

941Cf. Chr. Int. III, 11 : « Je vis tellement habitué à ne regarder plus que Dieu seul, à ne me plaire qu’en lui, et n’avoir de la joie que pour lui seul, que je ne puis me réjouir, quand je me verrais très parfait, ni m’attrister, quand je me verrais très imparfait. Dieu m’est tout, et cela me suffit. Toute réflexion vers moi-même semble intéresser la pureté, dont je dois aimer celui qui est toute perfection par essence. Je connais que Dieu est si jaloux qu’il ne peut souffrir qu’une âme aime rien avec lui ; et il est très bien fondé en sa jalousie, car il est l’uniquement aimable. Ô que n’est-il aimé autant qu’il est aimable ! »

942Cf. Chr. Int. III, 11 : « Mais ce parfait abandon à Dieu ne se peut faire que par le pur amour ; et le pur amour ne régnera point en nous que par une généreuse et générale mortification de toute attache à la créature, de tout plaisir et de toute imperfection. Cette mort ne s’opère qu’à proportion que nous aimons les croix ; et ainsi la croix nous cause une heureuse perte en Dieu, par un amour très pur qui nous unit à Dieu d’un lien de perfection admirable. »

943Sa vie d’ici-bas.

944vivre

945Lettre 3.30, p. 438 sv.

946« À son ami intime ». Sans doute ici Jacques Bertot.

947Cf. Chr. Int. I, 1 : « C’est être anéanti en Dieu de n’avoir plus aucun vouloir que pour vouloir ce que Dieu veut, et en la manière que Dieu veut ; autrement, on se cherche soi-même et son plaisir, et non purement Dieu. »

948Cf. Chr. Int. II, 9 : « Je n’avais jamais bien compris ce que c’était que la vue de la pureté de vertu. C’est la vue de cet état de vie surhumaine, dans laquelle l’âme ne vit plus en soi, à soi et pour soi, mais toute en Dieu, à Dieu et pour Dieu. Elle y vit toute transformée en lui, et toute séparée des créatures. »

949Cf. Chr. Int. III, 8 : « Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c’est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu’il lui plaira me donner. »

950Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Dieu, qui est le maître de nos puissances et qui les a créées, y opère ce qui lui plaît, car en les créant, il leur a donné une certaine capacité extraordinaire pour recevoir les opérations divines extraordinaires. »

951Cf. Chr. Int. IV, 6 : « J’entrai dans cette idée, que le fond de notre intérieur doit être comme une pure capacité pour contenir seulement Dieu en soi et ses divines opérations ; et que la meilleure oraison que l’on pourrait faire, et la plus digne de Dieu, était d’anéantir toutes les puissances de notre âme en ses opérations, et laisser opérer Dieu, qui seul se peut connaître et se peut aimer dignement. Que l’entendement ne prenne point d’autre occupation que d’adorer Dieu présent en son opération, et la volonté d’y consentir. Enfin, que notre âme soit appliquée seulement à ce que Dieu fait en nous, se rendant attentive et fidèle à se lier à son opération et à tout ce qui en dépend, consentant à tout ce qu’il veut faire, à tous les anéantissements, destructions et changements qu’il y opérera. »

952Cf. Chr. Int. VII, 16 : « Entre les vertus que cet état imprime, une des principales est qu’il tire et retient l’âme en Dieu, de sorte qu’elle est plus en lui qu’il n’est dans elle, l’amour qui lui est communiqué étant un poids qui la fait écouler et pencher vers le Bien-Aimé. Un grand Prince qui fait à un pauvre paysan de ses sujets qui ne l’aurait jamais vu, quelque grand et magnifique présent, donne plus de connaissance à cet homme de sa grandeur royale que s’il lui envoyait tous les orateurs de son royaume pour l’en entretenir et la lui faire connaître par de belles raisons. De même une âme connaît plus Dieu en une de ces faveurs susdites que par tous les discours que les prédicateurs lui en pourraient faire. Quand Dieu enseigne immédiatement, il illumine davantage que quand il se sert des créatures. »

953Cf. Chr. Int. III, 2 : « Je trouve mon cœur et mon âme si contente de ce que Dieu est uni inséparablement à elle, qu’elle ne peut sentir la séparation des personnes du monde qui me sont les plus chères. Je ne sais quand je souffrirai quelque chose, toutes les mortifications pour moi se tournent en douceurs, car la vue de la Présence de Dieu intime en moi et inséparable me remplit de joie. Dieu est en moi et je suis en lui, et rien ne m’en peut séparer, puisqu’incessamment il est présent en moi par son immensité qui lui est essentielle. Cela me donne un plaisir si sensible que la privation de toutes les créatures ne me pourrait toucher ; au contraire je tire cet avantage de leur éloignement que la Présence de mon Dieu m’est plus présente. Et tant plus que par la suprême indifférence je m’élève au-dessus de toutes les créatures, quelque saintes qu’elles soient, je sens mon cœur plus uni à Dieu, comme à son centre, dans lequel il prend un paisible repos. »

954Lettre 3.51, p. 493 sv., « … comment Dieu est son âme, et comment son âme est Dieu ; et le bonheur inestimable de n’avoir plus au monde que Dieu. »

955N. est inconnu. — me recommander ?

956Le P. Jean-Chrysostome de Saint-Lô, son directeur.

957[sic], sens obscur — le paragraphe est fautif.

958À une religieuse d’une communauté de Paris, du grand trésor de posséder Dieu en présence réelle et immédiate. Il s’agit de mère Mectilde.

959La voie du renoncement à la volonté propre pour faire la volonté de Dieu

960Cf. Chr. Int I, 7: « Ô si nous savions seulement agréer toutes ces misères, qui nous mettent dans le bienheureux état d’anéantissement, nous rendrions autant de gloire à Dieu que par toutes les grandes actions, car en toutes ces privations l’âme ne trouve appui ou consolation ni en elle ni en une créature, mais en Dieu seulement. »

961Cf. Chr. Int. VI, 7 : « Ô qu’une âme qui a su concevoir les beautés de la pauvreté, a de facilité à suivre Jésus pauvre et à se conformer à tous ses états ! Elle se trouve déliée de toutes les chaînes qui captivent les hommes dans l’esclavage du monde ; il lui semble que la privation de toutes les créatures est le plus grand trésor qu’elle peut posséder sur la terre ; elle fait ses richesses de toutes les pertes ; elle se croit pauvre et misérable quand la divine Volonté ordonne qu’elle possède quelques biens, quelques honneurs ou quelques talents ; s’il dépendait d’elle de les avoir ou non, elle les quitterait promptement pour n’avoir que Dieu ; elle ne les conserve donc que par une pure dépendance à la divine Volonté, sans les aimer ni les estimer, mais aimant seulement en elles la seule Volonté de Dieu. »

962Cf. Chr. Int. VII, 9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est cru par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire. »

963Cf. Chr. Int. VII, 9 : « La Foi doit être nue, sans images ni espèces, simple sans raisonnements, universelle sans considération des choses distinctes. L’opération de la volonté est conforme à celle de l’entendement : nue, simple, universelle, point sentir ni opérer des sens, mais toute spirituelle. »

964Cf. Chr. Int. VII, 14 : « En cet état, l’âme jouit de Dieu en Dieu, dans un parfait contentement, ne goûtant que Dieu seul qui lui est tout ; le reste ne lui est plus rien ; aussi Dieu pour la remplir de lui-même en chasse toutes les créatures. »

965Cf. Chr. Int. IV, 11 : « Quand le véritable anéantissement aura pris place en notre âme, il retranchera toutes les réflexions spécieuses, qui n’ont de fondement que dans le désir (d’excellence et de satisfaction propre) d’être aimé des créatures. Le même coup qui fera mourir cette secrète recherche de nous-mêmes, nous délivrera de la tyrannie insupportable des réflexions et pensées qui percent dans l’avenir, et il donnera la mort à ces petits renardeaux qui démolissent notre vigne, et sans qui elle ferait de bons fruits. »

966Cf. saint Jean de la Croix (1542-1591), Vive Flamme, I, 12 : « Le centre de l’âme, c’est Dieu ; et quand elle l’aura atteint selon toute la capacité de son être et toute la force de son opération, elle aura atteint son centre ultime et le plus profond ; ce qui sera lorsqu’elle aimera Dieu de toutes ses forces qu’elle le connaîtra et jouira de lui.

967Cf. Henri Brémond (1865-1933), Histoire Littéraire du Sentiment religieux, III, p. 502 : « On n’atteint aucune idée, mais d’une façon mystérieuse, on jouit de la présence même, de l’être même de Dieu, rendu sensible au centre de l’âme. »

968Cf. Chr. Int. III, 6 : « O que c’est une grande Grâce que d’être bien imprimé de Jésus-Christ ! Car l’âme y est attachée totalement et ne s’en peut séparer. C’est un effet désirable de l’infusion divine qui se fait en nous sans nous, où Jésus s’écoule dans le fond de notre intérieur, occupe le centre de notre âme et même toutes nos puissances. »

969Cf. Chr. Int. VII, 13 : « Peu de personnes arrivent à la pureté de la parfaite oraison parce que peu se rendent susceptibles des motions divines par un vide profond de leurs puissances. Pour en venir là, il faut que rien ne nous tienne à l’esprit ni au cœur. »

970Jacques Bertot.

971Mère Mectilde évoque dans une de ses lettres précédentes ce personnage : Jean Aumont ?

972À un ami appelé à une grande perfection.

973Cf. Jean 8, 12 De nouveau Jésus leur adressa la parole et dit : « Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie. »

974Sagesse 7, 28, car Dieu n’aime que celui qui habite avec la Sagesse.

975Matthieu 13, 44 « Le Royaume des Cieux est semblable à un trésor qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver : il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède, et achète ce champ. »

976Le baron Gaston-Jean-Baptiste de Renty (1611 au château de Bény au diocèse Bayeux — 24 avril 1649).

977Cf. Chr. Int. III, 4 : « À mesure que le fond de l’âme se purifie davantage, Dieu fait de plus en plus ressentir sa Présence ; où il semble que les maximes suivantes servent à épurer l’intérieur, ou à se conserver dans la pureté : L’indifférence à tout état, à tout emploi, à toute manière de glorifier Dieu. D’être réglé pour l’emploi extérieur, en faire peu, et le faire avec grand intérieur. S’établir très bien dans l’esprit de mortification, d’aimer les souffrances, l’anéantissement : ce doit être le fondement de l’intérieur. Un grand amour vers Jésus mourant dans les opprobres de la Croix. Grand recours à la Grâce : la demander souvent et y avoir une continuelle dépendance. La mort de toutes les créatures, quelles qu’elles soient. »

978Issu de famille noble, Arsène naquit à Rome à l’époque de la mort de saint Antoine(356). Diacre d’après certaines sources, il exerça de hautes fonctions à la cour impériale de Constantinople et fut choisi par Théodose Ier pour être précepteur des futurs empereurs Arcadius et Honorius. En 394, fuyant le monde et ses honneurs, il gagna secrètement l’Égypte et se fit moine à Scété auprès de Jean Colobos, un autre grand Père du désert. Après avoir vécu un moment à Pétra, puis à Canope d’Alexandrie, il quitta définitivement Scété lors de la dévastation de 434 et passa les dernières années de sa vie à Troé, aujourd’hui Toura, à une quinzaine de kilomètres au sud-est du Caire. Il mourut en 445 ou 449. — On rapporte de l’abbé Arsène : « Le samedi soir, aux premières Vêpres du dimanche, il laissait le soleil derrière lui et levait les mains au ciel en priant, jusqu’à ce que la lumière du soleil reparaisse devant lui. Alors il s’asseyait. » Apophtègme 68.

979Cette lettre adressée « à l’ami intime » clôt le corpus des lettres. Elle n’est pas datée, mais elle se situe juste après celle qui est datée du 19 octobre 1654. Nous n’hésitons donc pas à la classer à sa suite d’autant que Bernières traite dans les deux lettres de la « parfaite unité ».

980Bernières utilise dans la correspondance une trentaine de fois l’expression « fond de l’âme » qui est celle de l’École française pour dire le lieu où se réalise le point de jonction de l’âme avec Dieu, au-delà des sens, au-delà des facultés mentales (mémoire, intelligence et volonté). C’est dans cette rencontre du « Je » humain et du « Je » divin que s’opère le mariage spirituel. saint Jean de la Croix parlera de « centre de l’âme », sainte Thérèse de Jésus parlera de la « septième demeure », mais c’est la même réalité. Dans la maxime du 2 décembre 1647 Bernières exprime clairement ce qu’il veut dire quand il utilise cette expression : « Le fond de l’âme est une demeure sacrée et secrète, où Dieu réside, et où Il se plaît de faire ses opérations indépendamment de toutes les industries propres des hommes. Là Il manifeste tantôt son être et ses perfections, tantôt Il y manifeste ses Mystères, ou quelques autres vérités. Et toujours Il s’y communique en mille manières agréables et avantageuses, comme Il lui plaît. Il se semble qu’avec un petit rayon de sa face, Il nous fait connaître ce qu’Il veut : “Illuminat vultum suum super nos”

981La perception de Dieu dans le fond de l’âme n’est pas l’aboutissement d’un effort de l’homme, mais une grâce donnée directement par Dieu sans mérite de celui qui la reçoit : « C’est une grâce bien grande, quand Il se comporte ainsi avec l’âme, et qu’Il converse seul avec elle seule en l’intime de son cœur. Je ne m’étonne plus de ce que les saints disent qu’ils ont un cabinet intérieur et secret, où ils trouvent Dieu et jouissent de Lui d’une façon merveilleuse. Je ne m’étonne point aussi comme les âmes de grande oraison la font sans peine, et quasi continuellement. Car on reçoit tant, et on travaille si peu, qu’il n’y a pas lieu de s’étonner de cette facilité » Maxime du 2 décembre 1647.

982C’est ici sans doute une allusion à la première strophe de Vive Flamme d’Amour de saint Jean de la Croix : « Ô vivante flamme d’amour, Qui blesse tendrement Le centre le plus profond de mon âme, Puisque tu n’es plus cruelle, Achève maintenant, si tu le veux ; Déchire la toile de cette douce rencontre ! » VF 1.

983saint Jean de la Croix définit ainsi ce centre le plus profond de l’âme, el centro más profundo : « Le centre de l’âme, c’est Dieu ; lorsqu’elle y sera arrivée selon toute la capacité de son être et selon la force de son opération et inclination, elle sera arrivée à son centre ultime et le plus profond, ce qui sera lorsqu’avec toutes ses forces elle saisira et aimera Dieu, et en jouira. Et tant qu’elle ne sera pas arrivée à autant que cela — ce qui arrive en cette vie mortelle, en laquelle l’âme ne peut arriver à Dieu selon toutes ses forces —, quoiqu’elle soit en son centre, qui est Dieu, par la grâce et par la communication qu’il a avec elle, pour autant qu’elle a encore du mouvement et de la force pour davantage et qu’elle n’est pas satisfaite, quoiqu’elle soit au centre, elle n’est cependant pas au centre le plus profond, puisqu’elle peut aller au plus profond en Dieu. » Vive Flamme B I, 12.

984saint François de Sales, dans son Traité de l’Amour de Dieu, rejoint la pensée de saint Jean de la Croix : « Mais d’autres fois l’union se fait, non par des esiancemens [élancements] repetés, ains par maniere d’un continuel insensible pressement et avancement du cœur en la divine bonté ; car, comme nous voyons qu’une grande et pesante masse de plomb, d’airain ou de pierre, quoy qu’on ne la pousse point, se serre, enfonce et presse tellement contre la terre sur laquelle elle est posee, qu’en fin avec le tems on la treuve toute enterree, a cause de l’inclination de son poids qui par sa pesanteur la fait tous-jours tendre au centre, ainsy nostre cœur estant une fois joint a son Dieu, s’il demeure en cette union et que rien ne l’en divertisse, il va s’enfonçant continuellement, par un insensible progres d’union, jusques a ce qu’il soit tout en Dieu, a cause de l’inclination sacree que le saint amour luy donne, de s’unir tous-jours davantage a la souveraine bonté, car, comme dit le grand apostre de France, “l’amour est une vertu unitive,” c’est a dire, qui nous porte a la parfaite union du souverain bien. Et puisque c’est une vérité indubitable que le divin amour, tandis que nous sommes en ce monde, est un mouvement, ou au moins une habitude active et tendante au mouvement, lhors mesme qu’il est parvenu a la simple union il ne laisse pas d’agir, quoy qu’imperceptiblement, pour l’accroistre et perfectionner de plus en : plus. » TAD VII, 1.

985À son ami intime, l’abbé Bertot, sur l’état de déification.

9861 Cor 2,9 : «  Mais, comme il est écrit, c’est ce que œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment. »

987Cf. 1 Cor 6, 17 : Celui qui s’unit à Dieu est avec lui un seul esprit. saint Jean Eucdes écrit dans la vie Admirable de Marie des Vallées Livre 10 chapitre 9 : « Notre Seigneur a fait connaître à la sœur Marie qu’il y a quatre degrés d’union de l’âme chrétienne avec Dieu. Le premier s’appelle communion, le second union, le troisième transformation, le quatrième déification.. […] Dans la transformation l’âme n’est pas encore détruite, elle s’y trouve encore. Dans la déification tout est anéanti ; il n’y a plus que Dieu. saint Jean Eudes dira en parlant de Marie des Vallées : “On voit par là qu’elle n’est plus et que c’est Dieu qui est tout en elle, et qu’Il l’a toute changée en soi et déifiée, selon les paroles qu’Il dit à saint Augustin : Non mutabor in te, sed mutaberis in me.” C’est la déification dont parle la théologie mystique : c’est le plus haut point de la grâce chrétienne qui fait que ceux qui y sont arrivés sont des Jésus-Christ vivants et marchants sur la terre. » Idem livre 6 chapitre 12.

Cf. Pensées pour la fête de l’Assomption : « Pour être bon chrétien, il faut bien savoir la science du crucifix, qui contient par degrés une haute transformation en Dieu, ou déification, qui se fait par une union très parfaite de nos volontés à celle de Dieu, lequel ayant résolu, après le péché d’Adam, de réparer sa Gloire par la vie et la mort de son Fils, et son Fils ayant agréé cette voie de mourir en Croix, c’est une admirable union à la volonté de son Père ; et pour faire cette union, il se surmonte soi-même, vivant et mourant dans des misères extrêmes. Ainsi un bon Chrétien devient un même esprit avec Dieu, par cette union admirable de sa volonté avec celle du Père Eternel. »

988Le contexte ne permet pas de préciser davantage ce dont il s’agit. Dans la lettre du 20 juillet 1644, il écrit : « J’ai ouï parler de la grandeur de la Cour, de la magnificence des rois et de leur gloire ; l’on m’a raconté les délices les plus grandes du siècle… »

989À l’« ami intime », l’abbé Jacques Bertot (1620-1681), confesseur, puis supérieur des ursulines de Caen de1655 à 1675, confesseur des bénédictines de Montmartre à partir de 1675.

990Cf. Chr. Int. III, 4 : « À mesure que le fond de l’âme se purifie davantage, Dieu fait de plus en plus ressentir sa Présence ; où il semble que les maximes suivantes servent à épurer l’intérieur, ou à se conserver dans la pureté : L’indifférence à tout état, à tout emploi, à toute manière de glorifier Dieu. D’être réglé pour l’emploi extérieur, en faire peu, et le faire avec grand intérieur. S’établir très bien dans l’esprit de mortification, d’aimer les souffrances, l’anéantissement : ce doit être le fondement de l’intérieur. Un grand amour vers Jésus mourant dans les opprobres de la Croix. Grand recours à la Grâce : la demander souvent et y avoir une continuelle dépendance. La mort de toutes les créatures, quelles qu’elles soient. On dit que Dieu est dans le fond de l’âme et qu’il y est caché : pour l’y trouver, il s’y faut cacher avec lui et se recueillir, se convertissant au-dedans de soi pour se mettre dans cet état que les spirituels nomment introversion. Le temps le plus favorable à cette disposition, c’est la nuit, où toutes les créatures sont comme mortes et anéanties, ne pouvant faire aucune impression sur nos sens ; c’est dans les ténèbres que l’on conserve mieux la révérence que l’on doit à la Présence de Dieu. »

991Cf. Chr. Int. III, 8 : « Je dois être en paix, et vivre dénué et privé de tout appui, me confiant en Dieu, qui seul me doit être toutes choses. Je dois trouver ma consolation à vivre privé de toute consolation si c’est le bon plaisir de Dieu ; je dois être content de telle portion de la Grâce qu’il lui plaira me donner. Plus nous serons pauvres, et dans quelqu’un des états d’anéantissements de Jésus, c’est le meilleur. Que tout nous manque, pourvu que Dieu seul nous demeure. Une âme qui a trouvé Dieu, ne peut faire état d’autre chose. »

992Cf. Chr. Int III, 8 : « Toutes les vérités particulières, toutes les bontés, toutes les beautés et les perfections des créatures ne font qu’altérer l’âme : Dieu seul la peut étancher, et jamais ceci ne se comprend que quand il plaît à Dieu le faire expérimenter à l’âme. Cette expérience est d’une efficace merveilleuse pour la détacher de tout ce qui n’est point Dieu ; et l’âme qui a une fois goûté Dieu, ne peut retourner aux créatures, même à la pratique des vertus, que par soumission à lui. »

993Cf. Jacques Bertot Directeur mystique, op.cit., Opuscule 5. « Traité de la voie de l’oraison et de ses divers degrés sous l’emblème des différentes manières d’atteindre au jardin. Troisième degré » : « Pour lors, bien que la personne ne fût que quelque grossier paysan, il vient à apprendre le Mystère de la Trinité, non par les oreilles comme en l’école, mais par le dedans, et il voit comment ces divines Personnes sont toutes en action, comment l’unité divine est la source de tout, comment les perfections divines sont en Dieu, comment l’âme vit en Dieu et qu’elle est un assemblage de tout ce qui est en Son Unité, non comme quelque chose de distinct d’elle, mais comme l’image de l’original. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus admirable que de voir comment cela se fait et s’opère en l’âme et de l’âme, mais non sur l’âme. Dans les autres degrés, à l’aide de la lumière et à l’eau divine qu’elle recevait, elle peignait sur elle, mais ici cette eau de source a la qualité et la force de donner la vie ; ce ne sont plus des fleurs en peinture, mais réelles et véritables, qui ne sortent pas sur la terre de notre âme comme les fleurs dans les parterres, mais de l’âme. Si bien que cette eau vivante, commençant à revivifier toute l’âme à mesure qu’elle en est abreuvée, fait sortir sans sortir d’elle, ou pour mieux dire, fait qu’elle soit ce qu’elle était en sa création et rédemption, à savoir tout ce que Dieu est, non par le dehors, comme j’ai dit, mais par le centre et le dedans. »

994Cf Jacques Bertot Directeur Mystique, fidélité au divin néant : « Car comme par ce divin néant opéré par la foi nue, Dieu ne donne pas moins que Lui-même, aussi quand on manque à se simplifier et à se dénuer peu à peu de son opération et de sa vie propre, on quitte Dieu et Il ne prend pas possession de l’âme, de sorte qu’il arrive deux grands maux, qui sont que l’âme vit toujours en elle-même, empêchant Dieu d’y être par son opération, parce qu’il est certain que telles âmes, supposé leur vocation, ne peuvent jamais trouver Dieu ni L’avoir que par ce néant opéré en foi ; ainsi manquant à cette conduite par leurs opérations elles ne Le rencontrent point, mais plutôt sont toujours sourdement inquiètes sans savoir où est leur place. De plus ces âmes, appelées de Dieu pour Le posséder de cette [334] manière, ne peuvent jamais avoir les vertus que par ce biais, c’est-à-dire dans le seul néant et partant par la venue de Dieu en elles, de telle sorte que, manquant à l’un, elles manquent à l’autre sans savoir pourquoi elles ne peuvent acquérir ce qu’elles désirent tant. C’est ce que la Sagesse nous exprime fort bien en disant : “Tout bien nous est venu avec elle”. »

995Cf. Chr. Int. VII, 10 : « Une des marques plus assurées pour discerner si on est en effet occupé de Dieu dans cette oraison de ténèbres, est de voir s’il reste en l’âme des connaissances de ses misères et de ses infidélités, car tant plus elle communique avec Dieu, tant plus elle voit les moindres choses. Par exemple, on s’aperçoit que dans une telle action on n’a pas eu une intention assez pure, mais que la nature s’y est mêlée avec la Grâce ; que l’on se divertit trop aisément de la présence de Dieu ; que l’on a fait trop d’effort de nature dans l’oraison où l’on devait être plus passif ; et toutes ces connaissances qui sont données clairement à une âme l’humilient beaucoup. On ne saurait quasi être plus purement en Dieu que par cette oraison, y étant, par une simple vue de la Foi pure, au-dessus de tout discours et conception. En cet état, je ne connais rien de Dieu sinon que je n’en puis rien connaître : l’imbécillité de mon âme et les excès infinis de ce divin Soleil font que sa lumière m’est inaccessible. Cette Foi obscure me mène pourtant plus loin dans Dieu que toutes les conceptions que j’ai jamais pu former, et ma volonté est échauffée d’une manière admirable au milieu de ces ténèbres lumineuses. En cet état, toute mon âme est unie à Dieu très simplement et intimement ; et comme l’union est forte, l’on ne s’en sépare pour traiter avec les créatures qu’avec violence. »

996Cf. Jacques Bertot, Directeur Mystique Vol. 1, Cologne 1726, Traité 9. « Opérations de la Ste Trinité dans les âmes », p. 260.

997Cf. Chr. Int. VII, 19 : « Dans les états de peine que l’âme porte en cette voie, elle est fortifiée de Dieu sans qu’elle le connaisse : elle craint tout, et néanmoins il n’y a rien à craindre pour elle puisqu’elle est plus dans la protection de Dieu que jamais, car une âme ainsi passive et abandonnée est dans la singulière Providence de Dieu qui lui cache cela et la laisse dans les peines et dans les craintes fâcheuses de son état et quelquefois de son salut. Il n’est pas expédient que l’âme aperçoive l’ouvrage de Dieu en elle, car elle le gâterait par ses réflexions et ses complaisances. Sa malignité est si grande que tout se salit entre ses mains : c’est ce qui fait que Dieu lui cache souvent tout. »

998Lettre 3.47, p. 482 sv.

999À l’ami intime Jacques Bertot.

1000Monsieur Bertot avait été conduit au printemps 1655 à Paris pour l’assemblée des serviteurs de Dieu en vue de discerner l’avenir de mère Mectilde. Depuis ce temps, ils sont en lien étroit. Bertot fréquentera assidûment le monastère de la rue Cassette jusqu’à sa mort.

1001Cf. Chr. Int. VII, 8 : « A mon avis, le grand secret de l’oraison est de recevoir en tranquillité et en pureté l’impression des rayons du Soleil divin qui réside dans le fond de notre âme. C’est lui qui peut illuminer sans le secours de nos raisonnements, qui allume en nous le divin Amour sans tourmenter notre volonté par la production d’une multitude d’actes, et fera fructifier toutes les vertus sans quasi nous en apercevoir ni savoir comment cela se fait. Que l’âme ait soin d’être nette et pure de toute imperfection, morte aux créatures et dans le désir de souffrir ; et pour l’oraison, qu’elle ne s’en mette point en peine : Dieu fera en elle tout ce qu’il faut et en une manière qui passera ses espérances et même son intelligence. »

1002Cf. Benoît de Canfield (1562-1610) qui eut une grande influence dans le cercle mystique normand du milieu du XVIIsiècle. Règle de perfection, p. 100 de la Volonté de Dieu essentielle, parlant de la vie superéminente, Arfuyen : « Car tout ainsi que le soleil frappant sur quelque corps diaphane, à savoir transparent comme l’eau, le verre et cristal, attire et tire hors une réciproque splendeur devers lui, ainsi Dieu qui jette ses rayons de son regard sur l’âme, attire vers lui un réciproque regard. Mais comme cette réciproque splendeur de l’eau et du cristal ne vient pas d’eux seulement ni par leur vertu, mais par le soleil, ainsi ce regard parfait ne vient pas de l’âme, ni par quelque acte sien, mais de Dieu. Et comme cette splendeur n’est pas la splendeur de l’eau, mais du soleil, laquelle pénétrante et clarifiante l’eau retourne vers le soleil, ainsi ce regard n’est de l’âme, mais de Dieu : lequel étant l’Esprit et la vie et lumière, pénètre et clarifie l’âme, et ainsi s’en retourne à Dieu, et quant et quant tire l’âme avec lui, [âme] qui se fait une même chose avec lui. »

1003Cf. Chr. Int. III, 4 : « Il faut se désoccuper de tout ce qui n’est point de Dieu : les créatures, quelque saintes qu’elles soient, ne sont rien en comparaison de la sainteté de Jésus-Christ ; et quand je pense m’appuyer sur leur secours, je ne considère pas qu’elles ne sont que des rayons de lumière dont Jésus-Christ est le corps, qu’elles ne sont que des ruisseaux dont il est la source, et que, tant que je m’arrêterai à elles, j’ai sujet de connaître ma faiblesse et mon humiliation. Rien de créé ne nous doit arrêter : il faut laisser les morts ensevelir les morts. Lorsque nous sommes privés des créatures, pour saintes qu’elles soient, il faut nous consoler avec Dieu, et croire que nous en sommes indignes, que peut-être dans la communication avec ses amis nous cherchions notre propre satisfaction et non sa seule volonté, et qu’ainsi il a eu la bonté d’y mettre ordre. »

1004Sur les bienfaits de l’oraison passive, cf. Chr Int.VII, 12 : « L’oraison passive se fait ainsi : l’on envisage Dieu en ses perfections, ou Jésus dedans ses états, ou quelque vérité chrétienne par la Foi ; et puis l’âme demeure dans un parfait repos, recevant tout doucement les impressions divines, qui la pénètrent, la convainquent, l’échauffent et l’embrasent pour toutes sortes de vertus. Et, quoiqu’elle n’en pratique pas les actes intérieurs distinctement, mais qu’elle demeure jouissante de la douceur de ses impressions, elle s’y rend fidèle dans les occasions, et s’y trouve bien disposée. Dans la méditation que nous faisons, Dieu agit avec nous, mais nous faisons quasi tout ; là où dans l’oraison passive, nous opérons avec Dieu, mais il opère quasi tout. Il ne faut pas aisément croire que l’on soit dans ces états passifs. Pour y entrer, on a besoin de grande pureté, d’une longue pratique d’oraison et de l’avis d’un bon directeur, et cependant travailler avec l’oraison ordinaire. »

1005Cf. Chr. Int. VII, 12 : « Une âme élevée dans l’état passif d’oraison se trouve unie à Dieu sans qu’elle ait travaillé à s’y unir, et reçoit de lui plusieurs lumières, vues, désirs et affections, comme il lui plaît les communiquer. Pour lors l’âme adhère purement à la Grâce et ne se remue point pour prendre elle-même des vues, désirs ou affections : elle se contente de ce que l’Esprit, qui la tient liée, lui donne, et n’a que cet unique soin de le contenter et adhérer à son divin amour. Durant qu’elle demeure et opère conformément à ce divin état, elle ne se sert point de sa liberté naturelle pour agir, mais suit les motions divines dans l’anéantissement des propres opérations. Quand elle est bien morte et bien passive en elle-même, son état de passiveté ne change point, quoique ses dispositions ordinaires changent, car elle reçoit de Dieu les ténèbres comme la lumière, les froideurs comme les ardeurs, les pauvretés comme l’abondance, demeurant ferme dans son fond à ne vouloir que Dieu et ses saintes volontés avec toute indifférence et une parfaite mort de ses propres opérations. »

1006Cf. Chr. Int V, 5 : « En effet, l’âme en cet état n’entend point de paroles intérieures, en la manière que les théologiens mystiques l’expliquent en leurs écrits ; mais la seule représentation vive et claire, qui se fait en elle de l’état où Jésus se trouve en chaque Mystère, lui tient lieu de parole. Il lui semble alors que notre Seigneur lui dit : “Écoutez, ma fille, et voyez, et oubliez votre peuple et la maison de votre Père, pour entrer dans mon imitation”. L’âme acquiesce pour répondre à cette parole et, sans faire de bruit dans son intérieur, se contente d’un consentement très doux et très efficace. Elle écoute en voyant, et Jésus parle en se manifestant. »

1007Cf. Chr. Int VII, 18 : «  Une âme, donc, ainsi dénuée et comme toute anéantie, entre dans ce sacré silence, dont les commencements sont un peu pénibles, bien que mêlés de suavité, par une certaine expérience de la présence de Dieu en l’âme, laquelle, élevée au-dessus des sens et de la raison pour n’envisager Dieu que par une simple lumière de la Foi, est conduite à une autre lumière qui semble mitoyenne entre la lumière de la Foi et celle de la Gloire : elle a quelque chose de la certitude de la Foi, elle a aussi quelque chose de la clarté de la Gloire, non qu’elle soit en effet ni l’une ni l’autre, mais elle en a quelque ressemblance. »

1008Mr. Bertot, ami intime.

1009Cf. Chr. Int. II, 3 : « Il faut suivre Jésus tout nu en la Croix par une nudité générale, s’attacher à Dieu seul, et pas à un seul des moyens de le servir, quelque parfait qu’il soit. Oui, Jésus, je veux être à vous, je vous servirai, mais en la manière que vous voudrez, soit en agissant, soit en souffrant, soit en contemplant. Je ne m’attacherai à rien qu’à vous. Je veux être dégagé de toutes créatures, pour vous trouver et ne posséder que vous seulement. »

1010Cf. Ruusbroec, L’ornement des Noces spirituelles, chapitre 49, traduction de 1606 par un un chartreux de Paris : « L’unité de notre esprit en Dieu est en deux sortes et manières, c’est à savoir essentiellement et activement. Selon l’existence essentielle, le même esprit reçoit immédiatement et sans cesse l’avènement de notre Seigneur Jésus-Christ en nature nue, car cette essence et vie par laquelle nous sommes en Dieu 136v selon l’Idée éternelle, et laquelle nous avons aussi en nous, est sans milieu et séparation ; pour ce, notre esprit, selon sa plus profonde et plus haute partie, reçoit sans cesse en nature nue l’impression et la clarté divine de son exemplaire éternel, et est la demeure perpétuelle de Dieu, en laquelle il se tient toujours et la daigne toujours visiter par nouvel avènement et nouvel éclairement de la splendeur et clarté nouvelle de sa génération éternelle. Car Dieu est déjà où il vient par ce moyen, et il vient où il est déjà ; et il ne vient jamais où il n’a jamais été, vu qu’il n’y a en lui nul accident et nulle mutabilité ; et toutes les choses auxquelles il est, sont aussi en lui, car il ne sort point hors de soi-même. L’esprit, donc, possède Dieu essentiellement en nature nue, et Dieu aussi possède l’esprit, car il vit en Dieu et Dieu en lui. Et ainsi il est préparé, bien disposé, propre et capable à recevoir immédiatement, selon sa plus haute partie, la clarté de Dieu et tout ce 137r que Dieu peut donner par ce moyen. Voire et même, par la clarté de son exemplaire éternel luisant en lui essentiellement et personnellement, il se jette, se plonge et s’abîme selon la plus haute partie de sa vivacité, en l’essence divine, et demeurant là persévéremment selon l’Idée, il possède sa béatitude éternelle. »

1011Cf. Mt 11,25.

1012Cf. Chr. Int. I, 3 : « Qu’est-ce que la créature après la chute d’Adam ? Ce n’est que néant, c’est l’infirmité et la fragilité même. Qu’est-ce que la créature après le péché ? C’est un abîme d’orgueil, d’aveuglement, d’aversion de Dieu, de conversion vers ses semblables. Qu’est-ce que la créature ? C’est un amas de toute corruption, de toute pauvreté, et de toute incapacité. Ce qu’elle doit faire, c’est de s’humilier, s’anéantir, s’abîmer dans le néant, et vivre dans une crainte perpétuelle de sa fragilité. Jamais nous ne trouverons Dieu, que nous ne nous perdions nous-mêmes dans les abjections et le mépris. Quand nous ne ferions dans nos retraites autre profit que demeurer bien convaincus que le vrai chemin pour aller à Dieu, c’est marcher avec Jésus-Christ dans les pauvretés, les abjections et le mépris, nous ferions tout ce qu’on peut faire dans une retraite. »

1013À l’ami intime Bertot.

1014Cf. Chr. Int. VII, 10 : « C’est donc une excellente manière de s’occuper en Dieu que d’anéantir toutes nos lumières et connaissances pour entrer dans les sacrées ténèbres qui environnent Sa Majesté, car cette lumière inaccessible n’est qu’obscurité pour nous ; et il faut s’élever au-dessus de toutes vues et lumières, et perdre son entendement dans ces ténèbres et dans cette mort de nos propres connaissances, confesser que Dieu est au-dessus de toutes nos intelligences comme il est aimable au-dessus de tous nos amours. Perdre ainsi notre volonté et l’anéantir dans l’impuissance de pouvoir aimer : c’est l’aimer que d’avouer que l’on ne le peut aimer et qu’il est au-dessus de nos amours. L’âme marche de la sorte dans une perpétuelle mort et anéantissement, et ne connaît ni n’aime Dieu, ce semble, mais Dieu se connaît et s’aime en elle. »

1015Cf. Chr. Int. VI, 10 : « Oserais-je bien désormais m’estimer digne du moindre sentiment de la Grâce, après l’expérience que j’ai de mes excessives misères ? Véritablement quand Dieu m’abîmerait dans les enfers, je ne m’en étonnerais pas ; au contraire, j’admirerais sa miséricorde de m’avoir tant souffert. Davantage, je ne m’étonne point de tomber, car, hélas, qu’y a-t-il à s’étonner que la fragilité même soit fragile ? Ce qui m’humilie si fort, est de sentir tant de répugnances à souffrir peu de choses. Que ferais-je si j’étais accablé de peines intérieures et extérieures ? Ô que je suis éloigné de la patience des saints, et de l’amour qu’ils ont eu pour les grandes croix ! Humiliez-vous, mon âme, humiliez-vous jusques au centre de votre néant. »

1016Cf. Chr. Int. VII, 14 : « Cette plénitude de Dieu expérimentée et goûtée l’occupe avec douceur et paix. Cette disposition remplit quelquefois toutes les puissances de l’âme de sorte que l’entendement, la mémoire, la volonté, l’imagination sont toutes pleines de Dieu seul, et nulle pensée pour lors n’y peut avoir entrée, mais elles sont toutes occupées de la possession de Dieu. »

1017Cf. Chr. Int. VII, 11 : « Au temps de l’actuelle oraison, l’âme ne regarde pas les effets qui s’en font en elle : elle en serait reprise intérieurement comme d’une distraction. Pour lors, son occupation est en Dieu seul, et sa Grâce présente ne la porte que là, la divertissant de toute autre pensée ; mais sans qu’elle y pense, Dieu laisse de puissantes impressions en elle, et des dispositions à la pratique des grandes vertus, surtout à aimer les croix et les anéantissements effectifs : c’est cela seul que l’âme doit aimer et rechercher, ne pouvant plaire uniquement à son Dieu que par cette voie. »

1018Cf. Chr. Int VII, 10 : « C’est donc une excellente manière de s’occuper en Dieu que d’anéantir toutes nos lumières et connaissances pour entrer dans les sacrées ténèbres qui environnent Sa Majesté, car cette lumière inaccessible n’est qu’obscurité pour nous ; et il faut s’élever au-dessus de toutes vues et lumières, et perdre son entendement dans ces ténèbres et dans cette mort de nos propres connaissances, confesser que Dieu est au-dessus de toutes nos intelligences comme il est aimable au-dessus de tous nos amours. Perdre ainsi notre volonté et l’anéantir dans l’impuissance de pouvoir aimer : c’est l’aimer que d’avouer que l’on ne le peut aimer et qu’il est au-dessus de nos amours. L’âme marche de la sorte dans une perpétuelle mort et anéantissement, et ne connaît ni n’aime Dieu, ce semble, mais Dieu se connaît et s’aime en elle. »

1019Cf. Chr. Int. VII, 16 : « Que l’âme se rende bien passive à la Grâce qui l’appelle à cet état ; y étant, qu’elle demeure unie en paix avec son Dieu et que, sans se mettre en soin d’autres dispositions, elle se serve de la seule union pour agir et pour souffrir, et pour tout exercice intérieur, car c’est un des plus excellents, puisque c’est un exercice de charité éminente. » 

1020Cf. Chr. Int. VII, 7 : « Il est de fort grande importance de bien connaître les voies de Dieu sur les âmes pour se conformer aux desseins de sa Grâce. Toutes ne sont pas appelées à une même sorte d’oraison et, sans vocation spéciale, l’on ne se doit appliquer qu’à la plus commune et ordinaire, où l’âme agit elle-même, s’entretenant avec Dieu par la considération, prenant un livre pour s’aider à cela, ou se ressouvenant de quelque sujet qu’elle aura autrefois goûté, et agissant avec une grande dépendance et fidélité avec Dieu ; n’étant point appelée de Dieu à une oraison plus haute, elle serait dans une pure oisiveté si elle n’agissait pas d’elle-même. Or elle ne doit pas croire que Dieu l’appelle à une oraison plus élevée, sinon lorsqu’il lui ôte les moyens de s’employer à celle-ci, l’attirant à quelque autre meilleure. Car c’est une règle générale qu’on ne doit contempler que lorsque l’on ne saurait méditer. »

1021Cf. Chr. Int. VIII, 2 : « Mais il ne faut pas aussi s’avancer par trop vers des états relevés de perfection où la Grâce ne nous appelle pas. Souvent on se veut régler plutôt sur la Grâce des autres que sur la sienne propre, et voyant qu’ils font des merveilles pour leur perfection propre et pour le service du prochain, on les veut imiter, et on se porte à cela plutôt par un mouvement naturel du désir de sa propre excellence que par un mouvement de la Grâce ; et pour plaire à Dieu, on s’égare et on se recule plutôt qu’on ne s’avance, quand on suit la voie des autres plutôt que celle dans laquelle la Grâce nous met. Que chacun reconnaisse et suive son attrait avec fidélité. Ce n’est pas que la vue des grâces qui éclatent dans les autres, et leur bon exemple, ne nous serve et ne nous anime ; mais ce doit être à nous de nous rendre plus fidèles à marcher ponctuellement dedans notre voie, et non pas à entrer dans celle des autres, où Dieu ne nous appelle pas. »

1022Cf. Chr. Int. VII, 6 : « C’est un moyen des plus nécessaires pour l’oraison d’habituer son âme à ne s’occuper point de soi-même ni d’aucune créature, mais de Dieu seul qui est son centre et sa fin dernière ; elle n’est faite que pour s’appliquer à lui et se reposer en lui, et manque au dessein de son Créateur autant de fois qu’elle le quitte pour demeurer dans elle-même ou dans les créatures. »

1023Cf. Chr. Int. VII, 5 : « Je vois clairement et connais par expérience que les affaires temporelles de nos maisons désoccupent beaucoup de Dieu : l’esprit y pense lorsqu’il y faut donner ordre, et quitte cette douce et bienheureuse application à Dieu. L’âme ne fait pas mal ; au contraire, y étant obligée, elle plaît à Dieu de penser au temporel pour une bonne intention ; mais elle fait sans comparaison mieux de ne penser qu’à Dieu seul, et de ne se point causer cette fâcheuse privation de son souverain Bien pour des soins terrestres. Ceux que Dieu laisse dans des états mondains, font bien d’y vaquer parce qu’il ne veut pas davantage d’eux ; mais ceux qu’il attire sans réserve pour être tout à lui par la voie de l’oraison, ne peuvent, sans infidélité, être dans les soins des choses de la terre : ils les doivent éviter et ne se partager pas, un Dieu les voulant avoir pour lui seul. »

1024Cf. Chr. Int. VII, 16 : « Quand vous sentez, mon âme, que Dieu opère en vous et qu’il répand ses suavités, vous donnant du lait sacré de ses divines mamelles afin que vous sachiez par expérience ses bontés et ses miséricordes, soyez fort attentive et respectueuse à son opération et ne vous découvrez pas aux créatures ; c’est pour lors son bon Plaisir de vous traiter magnifiquement, n’allez pas vous répandre dans les créatures : aussi bien vous n’y trouveriez qu’indigence et pauvreté. Quand ce bienheureux moment arrive, retirez-vous dans votre intérieur et là, jouissez de la Grâce qui vous est faite. Ne vous étonnez pas qu’elle est grande et que vous la recevez, car Dieu fait de vos misères un trône de ses bontés et de ses miséricordes. »

1025Cf. Chr. Int. VII, 16 : « Entre les vertus que cet état imprime, une des principales est qu’il tire et retient l’âme en Dieu, de sorte qu’elle est plus en lui qu’il n’est dans elle, l’amour qui lui est communiqué étant un poids qui la fait écouler et pencher vers le Bien-Aimé. Un grand Prince qui fait à un pauvre paysan de ses sujets qui ne l’aurait jamais vu, quelque grand et magnifique présent, donne plus de connaissance à cet homme de sa grandeur royale que s’il lui envoyait tous les orateurs de son royaume pour l’en entretenir et la lui faire connaître par de belles raisons. De même une âme connaît plus Dieu en une de ces faveurs susdites que par tous les discours que les prédicateurs lui en pourraient faire. Quand Dieu enseigne immédiatement, il illumine davantage que quand il se sert des créatures.

Ces faveurs ne sont pas nécessaires au salut ni même à la perfection, mais elles y sont très avantageuses, car les communications les plus particulières de Dieu se font dans cet aimable repos, Dieu mettant l’âme dans cette douce quiétude pour la préparer à recevoir ses grandes Grâces et leur infusion y trouvant toujours l’âme disposée par l’union dans laquelle elle tire du sein de la Divinité une douceur qui est comme un lait fortifiant, purifiant et délectant. »

1026Cf. Chr. Int. VII, 17 : « Un seul amour lui semble suffisant pour Dieu et pour l’âme aimante, étant assez qu’elle adhère à une très grande simplicité et unité à cet unique amour que Dieu a pour ses beautés et pour ses bontés infinies. L’amour particulier de l’âme s’abîme comme une goutte d’eau dans cet Océan infini d’amour par une union si intime que cela ne se peut expliquer ; et, en se perdant ainsi, il se trouve infiniment plus parfait, comme une petite étincelle de feu s’abîmant dans une grande fournaise brûle avec une ardeur toute autre qu’elle ne ferait pas par elle seule. »

1027Cf. Chr. Int. V, 10 : » De dire que c’est comme les étoiles qui sont abîmées dans le soleil quand il paraît et qu’il les fait disparaître, parce que sa lumière les consume pour être tout à fait en lui, ce n’est rien dire. Il y a une distance infinie entre les choses divines et les créatures : l’âme se contente de les envisager dans la lumière de Dieu, et puis d’entrer dans l’admiration, le respect et l’amour ; »

1028Cf. Chr. Int IV, conclusion : « La lune, qui n’a de lumière que celle du soleil, ne se détourne pas de son cours quand elle lui manque en tout ou en partie : elle la reçoit telle qu’il la lui envoie ; et quand le soleil veut être reconnu pour la source des autres clartés, il n’a qu’à retirer la sienne ; alors tous les hommes confessent que la lune ni les étoiles n’ont rien que d’emprunté ; et jamais ou rarement ils n’y font réflexion quand la lune est dans son plein. Ô mon Dieu, mon Sauveur, source d’éternelle lumière, Soleil de Justice et du monde, ne nous réduisez point à reconnaître ce que nous vous devons, en nous privant de vos clartés. Faites-nous toujours recevoir de votre plénitude. »

Cf. Chr. Int. VII, 11 : « L’âme souvent se perd dans ces divins abîmes, au lieu de considérer les vertus chrétiennes ou les perfections divines, et, ainsi perdue, elle perd le sentiment et l’amour de tout ce qui n’est point Dieu. O l’heureuse perte ! »

1029Cf. Chr. Int. VII, 11 : « Depuis qu’une âme s’est habituée à marcher par les voies de la Foi et de la pureté, elle acquiert une facilité à demeurer en Dieu si grande qu’elle sent de l’inquiétude quand elle demeure dans les créatures et reconnaît par expérience qu’elles ne sont pas son centre pour lui donner du repos, ni sa lumière pour la conduire, mais Dieu seul. »

1030Cf. Pensées, pour le temps de Pâques : « Il me semble que j’entendis assez clairement, et en un moment, les vérités qui suivent : que le seul anéantissement nous fait entrer dans la Divinité ; que là nous recevons les lumières de toute vérité et de tous les Mystères de Jésus-Christ, qui sont cachés de toute éternité dans cet abîme infini. C’est là seulement que l’on en reçoit la connaissance et l’amour de Jésus-Christ, car qui est-ce qui connaît le Fils, sinon le Père ; et le Père, si ce n’est le Fils ? Et ici l’âme est plus instruite en un moment des vérités du Christianisme et de tous les Mystères que par toute autre voie que ce soit. »

1031cf. Chr. Int. VII, 18 : « Une seconde voie par où il faut passer est l’anéantissement de toutes les vues et sentiments des sens intérieurs, où il y a bien encore d’autres difficultés à vaincre, et telles que, si Dieu, qui conduit les âmes par ces divins sentiers, ne les soutenait souvent et ne ménageait leur mort intérieure par des ressorts fort secrets de sa Grâce, elles perdraient souvent courage dans leur entreprise.

La troisième voie est encore plus laborieuse, car il faut faire mourir les opérations des facultés même spirituelles : la mémoire, l’entendement et la volonté ; c’est ce qui est de plus difficile. L’âme est longtemps à comprendre que cela se doive, et plus longtemps à en venir à bout ; et si Dieu ne retirait à l’âme tous les appâts et tous les appuis qu’elle tire de ses propres lumières et des affections de la volonté, elle ne s’en déprendrait jamais. Il vient en cet état mille tentations : que l’on perd le temps, que c’est une pure oisiveté. Souvent, on est tourmenté de la part même des directeurs qui, n’ayant point passé par cette voie, ne la peuvent comprendre, ni [encore] moins l’approuver. Bienheureuse l’âme qui en rencontre un qui la fortifie et l’encourage dans les difficultés de ce passage ! Autrement, elle n’arrivera pas à ce sacré silence, si ce n’est par une Grâce bien extraordinaire. »

1032Cf. Pensée pour le temps de l’Avent : « La faveur des faveurs, c’est de souffrir et d’être méprisé pour Dieu. Domine, pati et contemni pro te. Qu’est-ce que Jésus a fait en toute sa vie, que de s’anéantir ! Il a passé quelques années au milieu de mille anéantissements ; et voulant même un jour entrer en triomphe en Jérusalem, ce fut sur une ânesse. Esprit du monde et de la nature, tu ne vois goutte ici : tu ne peux comprendre, que la haute élévation et le degrés d’honneur, où puisse être élevée une créature, c’est d’être dans de profonds anéantissements, à l’exemple de Jésus. De sorte que les rebuts, les impuissances, le peu de talent, et être inconnu des autres, c’est le séjour de la pureté de l’Amour, puisque le pur Amour est celui de l’abjection et de l’anéantissement. O esprit d’anéantissement, que tu es admirable ! Donnez-le moi, ô divin Jésus, par vos anéantissements »

1033À l’ami intime Bertot.

1034Cf. Chr. Int. VII, 15 : « O que c’est une grande Grâce que d’être bien imprimé de Jésus-Christ ! Car l’âme y est attachée totalement et ne s’en peut séparer. C’est un effet désirable de l’infusion divine qui se fait en nous sans nous, où Jésus s’écoule dans le fond de notre intérieur, occupe le centre de notre âme et même toutes nos puissances. »

1035Cf. Chr. Int. VII, 3 : « Quand une âme est bien pure et qu’elle a l’expérience des mouvements de la Grâce en elle, les reconnaissant et les distinguant des mouvements de la nature, elle n’a qu’à s’exposer aux rayons du Soleil divin pour les recevoir dans son centre, en être illuminée et échauffée. Et c’est ainsi à mon avis que Dieu veut que de certaines âmes fassent oraison, quand elles ont l’expérience que telle est la Volonté de Dieu sur elles ; et vouloir faire autrement sous prétexte d’humilité ou de crainte de tromperie, c’est ne se pas soumettre à la conduite de l’Esprit de Dieu, qui souffle où il lui plaît et quand il lui plaît. C’est un grand secret d’être dans une entière passivité et anéantir toute propre opération. »

1036Cf. Chr. Int. IV, 7 : « “Ô extrême pauvreté, que vous apportez de richesses à l’âme ! Vous la faites entrer dans un royaume de paix, vous la purifiez comme l’or dans la fournaise, vous lui donnez par conséquent la béatitude, c’est-à-dire l’union avec Jésus pauvre, et la possession de la Divinité, autant qu’il est possible en terre. Car il est écrit : Bienheureux les pauvres, d’autant qu’à eux appartient le royaume des cieux, c’est-à-dire la vraie possession de Dieu.”

1037Cf. Chr. Int. II, 7 : « Dieu se comporte dans une âme comme un Roi dans son Royaume nouvellement conquis, lequel tue et massacre tous ceux qui se veulent opposés à l’établissement de son règne : cependant le Prince met, ce semble, l’horreur et le désordre partout ; mais c’est pour demeurer paisible, et prendre ses délices au milieu de la paix, après avoir chassé tous ses ennemis. Dieu fait le même : sitôt qu’il commence à entrer dans une personne pour y établir son règne, il n’inspire que massacres, que sang, que plaies, par les pensées de la vraie pénitence ; puis il s’assujettit aisément le petit Royaume, quand il l’a purgé de ses ennemis. » 

1038Cf. Chr. Int. VI, 1 : « J’ai de grands sentiments du bonheur que la créature possède de souffrir pour Dieu, n’y ayant rien en la terre en quoi elle témoigne plus son amour et l’estime qu’elle fait du Créateur. C’est en cet état qu’elle lui fait des sacrifices excellents et qu’elle lui rend des services très signalés. L’on ne peut pas faire davantage pour son Ami que de procurer sa Gloire par notre destruction, et nous anéantir pour le faire régner. C’est pourquoi les saints ont tant estimé les souffrances qu’ils ont fait plus d’état d’être dans un cachot, chargé de fers, comme saint Paul, que d’être ravis au troisième Ciel, comme lui-même. »

1039Cf. Chr. Int. VII, 17 : « Je ne trouve rien qui explique mieux ceci que l’aiguille touchée de l’aimant qui se tourne continuellement et imperceptiblement vers le pôle et est dans des inquiétudes tant qu’elle ne le regarde pas fixement. Mon âme fait de même, et touchée, je ne sais pas comment, du divin Amour, elle n’a point de repos que quand elle est convertie vers lui. Et séparée de toutes les créatures, elle va doucement s’élevant vers ce divin Centre, sans aucun effort pourtant, se sentant seulement attirée doucement à la parfaite union. »

1040Cf. Chr. Int VII, 13 : « Ces faveurs sont très grandes, puisqu’elles élèvent l’âme dans de hautes unions et la ravissent à soi-même et à toute créature par des surprises amoureuses qu’une seule Grâce éminente peut faire. »

1041Cf. Chr. Int. VII, 13 : « La parfaite oraison est donc une certaine manifestation expérimentale que Dieu donne de soi-même, de ses bontés, de sa paix et de ses douceurs. Don admirable qui ne s’accorde qu’aux âmes très pures et qui dure ordinairement assez peu de temps ! Mais la condition de cette vie ne permet pas davantage, car il faut vivre ici dans l’humilité, la patience et la Croix. L’âme, retournant du milieu de ces embrassements divins, rapporte un grand amour et une haute estime de Dieu, une profonde connaissance de ses imperfections, et se trouve ainsi toute disposée d’agir et de souffrir et de pratiquer les pures vertus. »

1042Cf. Chr. Int. VII, 12 : « L’âme qui est en cet état, a deux choses à éviter avec fidélité : l’activité de son esprit humain et l’impureté de son affection. Pour le premier, notre esprit ne veut point mourir à soi-même, mais veut agir et discourir par lui-même, aimant toujours beaucoup ses propres opérations ; il y prend tant de plaisir que difficilement peut-on venir à bout sans Grâce et grande fidélité de se dépouiller de soi-même en le faisant entrer dans une passiveté entière pour être seulement susceptible des motions divines. L’âme attirée à cet état ne doit pas se lasser de vaincre son esprit humain. Les longues habitudes qu’il a d’agir avec liberté, empêchent son anéantissement, mais la Grâce nous donnera une meilleure habitude. »

1043Cf. Pensées pour la veille de la Pentecôte : « Je vois combien la vie de grâce est excellente, j’entends la vie chrétienne et parfaite ; et combien je suis bas par ma corruption qui me tiens si appesanti que toutes mes forces et industries naturelles, et tous les secours qu’on me pourrait donner, ne me peuvent faire sortir de moi-même ni des créatures. Je vois la nécessité de la Grâce de Jésus-Christ, sans laquelle je ne puis rien ; et cette Grâce est donnée par le Saint-Esprit, qui crée en nous un cœur pur et droit. D’un côté, je voyais mon extrême misère et pauvreté ; et de l’autre, je brûlais du désir d’être tout à Dieu, en vivant de la vie de Jésus, vie surhumaine et spirituelle. »

1044Cf. Chr. Int. V, 10 : « Cette union de Jésus dans la Communion est ineffable, car, comme le Père et le Fils ne sont qu’un, le Verbe et l’Humanité sainte ne sont qu’un. Aussi l’âme doit entrer en unité avec Jésus ; et il faut que Jésus soit tenu en elle selon la Divinité et Humanité, et elle toute en Jésus, et que Jésus opère en elle, prie, adore, aime, travaille, souffre, et qu’elle fasse toutes ces choses en Jésus, de sorte que cette parfaite union fait une unité entre Dieu, Jésus et l’âme, et entre toutes leurs opérations : ce qui dit une chose qui ne se peut exprimer, et qui établit une communauté de biens entre Dieu, Jésus et l’âme. Cela la rend toute divine, puisque Dieu est demeurant et opérant en elle, et elle en Dieu : In me manet et ego in eo. Cette unité se va toujours perfectionnant en la terre ; il n’y aura que dans le Ciel où elle aura sa consommation parfaite. »

1045Cf. Chr. Int. I, 11 : « Ne nous étonnons pas du procédé de Jésus-Christ, qui ne parle que de mort, d’anéantissement, de croix et d’abnégation : c’est que le fond de notre âme infectée par le péché originel est si étrangement corrompu que toutes ses opérations sont impures. Jésus-Christ est venu par sa Grâce ruiner cette impureté ; et comme notre nature en est toute pétrie, il faut que la créature corresponde fortement à l’efficace de la grâce, autrement elle demeurera toujours dans son imperfection ; et cette Grâce ne tend qu’à consommer, ruiner et anéantir. »

1046Cf. Chr. Int. V, 10 : « Mais cette consommation amoureuse en Dieu ne se remarque pas en la plupart de ceux qui reçoivent la sainte Communion, parce qu’elle en suppose une autre qui manque en plusieurs, qui est la consommation de l’âme en Jésus-Christ, qui se fait lorsque, par les attraits de la Grâce, elle est toute anéantie en ses inclinations naturelles, en sorte que les surnaturelles sont établies en leur place, n’y ayant plus en elles que les pures dispositions du Verbe incarné. […] Il est certain que cette haute consommation est l’effet d’un parfait amour, qui ne se peut opérer que par la destruction de tout ce qui n’est point Dieu, qui par conséquent coûte bien cher à la nature, et demande une âme bien généreuse et fort fidèle aux actions de la Grâce. »

1047Cf. Chr. Int. IV, 6 : « Car ne faut-il pas qu’un Dieu ait une bonté toute infinie, de regarder des yeux de sa miséricorde l’âme au milieu de ses péchés, de ses indignités et de ses infidélités ? Cette misérable est aimée sans avoir rien en elle qui puisse attirer Dieu ; au contraire il y a de quoi rebuter et éloigner toute autre bonté que celle d’un Dieu : il faut qu’il surmonte par un excès d’amour l’horreur et la haine infinie qu’il a des impuretés qu’il voit dans cette âme ; et ne voyant rien en elle qui ne soit digne de son aversion, il faut qu’il prenne dans son propre cœur et dans l’Océan inépuisable de ses bontés le motif pour l’aimer et la prévenir de tant de faveurs. »

1048À l’ami intime Jacques Bertot.

1049 Cf. Jacques Bertot Directeur mystique, correspondance, édité par D. T. : « Où il faut remarquer un grand et important principe, savoir que comme Dieu est pour Lui-même et par Lui-même tout ce qu’il Lui faut pour Se béatifier Soi-même pleinement, sans avoir besoin que de Lui ; aussi est-Il tel pour la créature. Je dis pour la créature, d’autant qu’Il est son centre, sa perfection et son bonheur ; par sa créature, d’autant aussi que la créature sort de Dieu comme une émanation qui a toute Sa perfection, non seulement en Sa ressemblance et en Sa jouissance, mais encore en ce que la créature se laisse réfléchir vers son Créateur qui en lui donnant l’être et tout ce qu’elle a de moment en moment et le lui communiquant, retire [sic] à Soi ces mêmes dons, c’est-à-dire toute Sa créature, comme vous voyez que le soleil se communiquant par ses rayons, les fait retourner vers lui par des douces vapeurs, d’autant que tout ce que Dieu fait, Il le fait pour soi-même. Et ainsi la créature mourant à soi et ne s’appropriant rien par sa propre opération, reçoit purement de moment en moment ce qu’elle est et pour quoi elle est et ce qu’elle doit opérer ; et par cette même opération divine par laquelle elle reçoit [507] cela, elle reçoit aussi force et faculté pour retourner vers son principe. Ainsi une âme qui a peu à peu appris à mourir à elle-même en quittant son opération propre, se rend capable de l’opération divine, qui est de moment en moment ne manque jamais de lui donner tout ce qui lui faut […] »

1050Cf. Chr. Int VII, 3 : « Quand une âme est bien pure et qu’elle a l’expérience des mouvements de la Grâce en elle, les reconnaissant et les distinguant des mouvements de la nature, elle n’a qu’à s’exposer aux rayons du Soleil divin pour les recevoir dans son centre, en être illuminée et échauffée. Et c’est ainsi à mon avis que Dieu veut que de certaines âmes fassent oraison, quand elles ont l’expérience que telle est la Volonté de Dieu sur elles ; et vouloir faire autrement sous prétexte d’humilité ou de crainte de tromperie, c’est ne se pas soumettre à la conduite de l’Esprit de Dieu, qui souffle où il lui plaît et quand il lui plaît. C’est un grand secret d’être dans une entière passivité et anéantir toute propre opération. »

1051Cf. Chr. Int. VIII, 8 : « Ce qui fait les différentes oraisons, ce sont premièrement les différentes manières de connaître Dieu : les unes traitant avec lui par la simple méditation et par le raisonnement humain ; les autres recevant de Dieu une très simple lumière au-dessus du raisonnement, par laquelle il se manifeste à l’âme par lui-même, comme le soleil par son rayon ; les autres contemplant Dieu par les simples vues sans vues, et par les lumières obscures de la foi. Tous ces moyens de traiter avec Dieu ne sont pas seulement des oraisons différentes, mais sont la source d’une grande diversité qui se rencontre en chaque moyen. Par exemple, dans l’oraison de Foi, qui paraît la plus simple, il y a plusieurs degrés qui donnent à l’âme des vues différentes de Dieu et des choses divines. Quand la Foi est dans un entendement bien purgé d’images et d’espèces, elle lui découvre des vues de Dieu sublimes, comme il est en soi, d’une manière négative, générale, confuse et très propre à faire concevoir une très grande estime de Dieu et un ardent amour. Tous les livres, les prédications et les conférences ne satisfont point une âme accoutumée à ce genre de connaissance : elle ne peut souffrir ces façons de parler et de concevoir Dieu comme trop imparfaites. La Foi toute pure la contente, en attendant la lumière de Gloire, puisqu’elle lui découvre son Objet en son infinité, quoique obscurément ; et à mesure que la Foi est plus ou moins pure et simple, ces vues sont aussi plus ou moins parfaites. »

1052Cf. Int. Chr. III, 1 : « Il faut se désoccuper de tout ce qui n’est point de Dieu : les créatures, quelques saintes qu’elles soient, ne sont rien en comparaison de la sainteté de Jésus-Christ ; et quand je pense m’appuyer sur leur secours, je ne considère pas qu’elles ne sont que des rayons de lumière dont Jésus-Christ est le corps, qu’elles ne sont que des ruisseaux dont il est la source, et que, tant que je m’arrêterai à elles, j’ai sujet de connaître ma faiblesse et mon humiliation. Rien de créé ne nous doit arrêter : il faut laisser les morts ensevelir les morts. Lorsque nous sommes privés des créatures, pour saintes qu’elles soient, il faut nous consoler avec Dieu, et croire que nous en sommes indignes, que peut-être dans la communication avec ses amis nous cherchions notre propre satisfaction et non sa seule volonté, et qu’ainsi il a eu la bonté d’y mettre ordre. »

1053Cf. Jacques Bertot Directeur mystique, Opuscule 5. Traité de la voie de l’oraison et de ses divers degrés sous l’emblème des différentes manières d’atteindre au jardin. Troisième degré : « Sachez donc que dès le moment qu’une âme est à Dieu en foi, autant que toutes les choses qu’elle a et qui lui arrivent sans les chercher et qui lui viennent par son état, sont reçues en fidélité, autant l’ordre divin lui devient actuel et en état d’en faire des merveilles selon [136] l’usage que l’on en fera en foi, en abandon et perte dans l’opération divine. En marchant dans cette opération divine en foi, peu à peu, sans adresse et presque sans y penser, la conduite a une opération plus divine dans les mêmes choses, de moment en moment, jusqu’à ce qu’enfin l’âme perde les ruisseaux et se perde dans la mer même de cette divine opération ; et ainsi en suivant et se perdant, elle se trouve emportée dans la perte même. C’est comme un homme qui, sans savoir le chemin de la mer, suivrait une rivière, insensiblement après bien le détour et détour il arriverait à la mer, et en marchant en elle il irait jusqu’à ce que, perdant fond, il tomberait en l’abîme de la mer. »

1054Cf. Chr.Int. VIII, 8 : « Le don d’oraison n’est pas pour tout le monde ; il y a eu de grands saints qui ne l’ont jamais eu, comme tant de bons serviteurs de Dieu qui se sont sanctifiés dans les exercices de la vie active, dans lesquels ils faisaient peu d’oraison, et ne faisaient que l’ordinaire par la méditation, qui est bonne et parfaite pour les âmes que Dieu n’appelle pas à une plus haute. Ceux que Dieu favorise en leur accordant le don d’oraison, possèdent un trésor inappréciable : avec cette seule Grâce qui est la source d’une infinité de Grâces, ils sont assez riches, fussent-ils les plus pauvres du monde. Mais comme c’est un don de Dieu, c’est pure folie et témérité de penser s’élever aux états sublimes de la contemplation, si Dieu n’y élève lui-même. Tout ce que l’on peut faire, est de s’y disposer par une grande fidélité qu’il faut apporter à tous les mouvements de la Grâce, par une mort continuelle à nos inclinations humaines, par la pratique de la bonne mortification ; et puis c’est à Dieu à faire le reste. Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui s’efforcent de l’édifier par leurs propres forces. »

1055Cf. Chr. Int. VI, 2 : « Une âme conduite par la jouissance doit aussi avoir de grandes souffrances, celles-ci produisant et augmentant celle-là. L’expérience fait voir que la moindre jouissance de la créature diminue la jouissance de Dieu ; et c’est ce qui fait que les saints ont été si austères à leur nature, à qui ils ne donnaient que la simple nécessité, lui déniant même tout plaisir permis. »

1056Cf. Chr. Int. VII, 4 : « Il faut que toute notre vie roule sur cette maxime que notre perfection consiste principalement dans notre intérieur ; que notre intérieur ne se forme que par la fidélité à la Grâce, qui est celle qui produit en nous la mort des créatures, les anéantissements de nous-mêmes, l’amour de la mortification et des austérités corporelles, l’inclination à la solitude et à la fuite de tout ce qui flatte les sens et ce que le monde chérit. Cette Grâce qui opère en nous tous ces bons effets, ne se reçoit bien abondamment que dans l’oraison, ne s’augmente ordinairement que par l’oraison ; et nous ne saurions bien le reconnaître et lui être fidèle qu’autant que nous faisons bonne oraison. »

1057Cf. Chr. Int. VI, 8 : « Il semble que l’âme dans l’état d’obscurité a une plus grande fidélité à Dieu que dans l’état des lumières. Être au milieu des plus épaisses ténèbres de la Foi, et croire aussi fermement un Dieu, toutes ses perfections et tous ses Mystères comme si on était éclairé des plus vives lumières du Paradis, c’est un état où l’âme témoigne une fidélité extraordinaire, un anéantissement de son propre esprit, et une estime très grande de la révélation de Dieu. Dans les lumières, on voit clairement, mais l’âme n’est pas anéantie en Dieu, et par conséquent elle ne fait pas un si noble sacrifice de soi-même. Quelle merveille, qu’on voit un Dieu et ses grandeurs quand la lumière abonde ? Mais lorsque l’obscurité est dans l’âme, c’est ce qui est à admirer. Bienheureuses les âmes conduites en cette voie ! Qu’elles ne se plaignent point de leur privation, puisque c’est un avantage pour rendre de la Gloire à Dieu, et lui témoigner leur fidélité. »

1058Cf. Chr. Int VI, 2 : « Quand Dieu a de grands desseins sur une âme, c’est-à-dire quand il la destine à se faire beaucoup aimer par elle, il lui donne de grandes occasions de souffrances, lui fournissant souvent lui-même des croix de providence, qui sont cruelles aux sens et à la nature, et lui inspirant d’en choisir elle-même des plus amères. Il faut être bien fidèle à la Grâce qui nous appelle à la Croix, car c’est une faveur des plus précieuses ; mais il se faut néanmoins toujours conduire prudemment et avec conseil. »

1059Cf. Chr. In. VII, 15 : « Aussi je conçus que ce qui est donné de Dieu par infusion au centre de l’âme, soit lumière, soit affection, paix ou amour, est à couvert des tromperies de la nature, des tentations des démons et du bruit des créatures, car Dieu la met au fond de nos âmes par lui-même et sans l’entremise des sens. C’est pourquoi il n’est pas sujet à leurs attaques et vicissitudes, mais il demeure toujours pur et entier tant qu’il plaît à Dieu de faire son opération. Je conçus aussi fort bien que le fond de l’âme est une demeure sacrée et secrète où Dieu réside et où il se plaît de faire ses opérations indépendamment de toutes les industries propres de l’homme. »

1060Cf. Chr. Int. VIII, 2 : « Car quand la Grâce agit sur une âme bien dégagée et bien pure, elle la fait tendre à Dieu, et la meut vers ce divin centre avec plus de violence que ne ferait une meule de moulin vers la terre quand elle est en haut et qu’elle n’est point retenue. Je dis plus de violence, car un centre infini comme est Dieu, a bien de plus puissants attraits qu’un centre fini comme la terre. Tant plus une chose approche de son centre, tant plus son mouvement redouble : ainsi l’âme entre dans de plus grandes unions, lorsqu’elle va s’approchant de son Dieu, et se perfectionnant par le détachement de toutes les créatures. »

1061Cf. Int. Chr. III, V : « Quand Dieu nous unit très intimement à lui, il veut que notre âme se sépare de toutes choses, et nous le faisons gaiement pour nous mettre en l’état où il nous veut ; mais quand, nonobstant nos détachements, nous ne nous séparons point de quelqu’un, et qu’au contraire notre union avec lui croît à mesure que s’augmente celle que nous avons avec Dieu, nous pouvons juger que l’une est un échantillon de l’autre. Heureuse union de nos cœurs, que la divine union souffre avec elle, parce que Jésus-Christ est le lien de nos âmes, qui ne se peut jamais altérer : il est de Dieu, en Dieu et pour Dieu ! Que peut-il y avoir de plus grand que d’aimer un Dieu ? Tout autre chose n’est qu’une extravagance. »

1062À l’ami intime.

1063Cf. Int. Chr. I, 12 : « Le néant étant la véritable place de la créature, quand Dieu ne me ferait jamais aucune grâce, je n’aurais aucun sujet de me plaindre ; et comme le néant est ma place, je ne dois pas désirer d’en sortir. Que Dieu demeure dans la sienne, c’est-à-dire dans la plénitude de son être, dans l’abondance et dans la gloire, et que sa volonté s’accomplisse sur moi, tandis que je serai dans la mienne, c’est-à-dire dans le vide, dans les pauvretés et dans les souffrances. »

1064Cf. Chr. Int VII, 3 : « Il arrive aussi souvent que dans un état de peines et de privations l’âme est tellement dans la nuit obscure qu’elle ne voit rien de Dieu qui lui semble entièrement caché ; et, ce qui fait sa plus grande croix, elle n’a point de pensée de le pouvoir jamais trouver, la seule vue de son bannissement l’occupant. Si dans cet état elle est contente et qu’elle consente au dessein rigoureux de Dieu sur elle, elle est en Dieu d’une façon excellente, sans qu’elle y pense être ; elle possède son souverain Bien quand elle croit l’avoir perdu ; et quand elle pense être toute remplie de soi-même et de sa misère, de ses répugnances et de ses imperfections, elle est en effet pleine de Dieu et unie à son bon Plaisir d’une façon plus noble et plus pure qu’elle ne saurait croire. Tel est l’avantage d’une âme qui n’affectionne point une manière d’oraison plutôt qu’une autre, mais qui se tient indifférente pour recevoir de Dieu celle qu’il lui voudra donner : son avantage est qu’elle fait toujours fort bonne oraison. »

1065Cf. Chr Int. VII, 9 : « Cette oraison est un simple souvenir de Dieu qui est encore plus simple qu’une pensée, n’étant qu’une réminiscence de Dieu qui est cru par la Foi nue, comme il est vu et su par la lumière de gloire dans le Ciel. C’est le même objet, mais connu différemment de l’âme : cette voie est une docte ignorance. La terre est le pays des croyants et le Ciel [celui] des voyants. Il ne faut pas savoir Dieu ni les choses divines en ce monde, mais il les faut croire.

La Foi doit être nue, sans images ni espèces, simple sans raisonnements, universelle sans considération des choses distinctes. L’opération de la volonté est conforme à celle de l’entendement : nue, simple, universelle, point sentir ni opérer des sens, mais toute spirituelle. Il y a de grands combats à souffrir dans cette voie de la part de l’esprit qui veut toujours agir et s’appuyer sur quelque créature. L’état de pure Foi lui déplaît quelquefois fortement, mais il le faut laisser mourir à toutes ses propres opérations, estimant pour cela beaucoup et recevant volontiers tout ce qui nous aide à mourir, comme les sécheresses, aridités, délaissements, qui enfin laissent l’âme dans l’exercice de la pure Foi par laquelle Dieu est connu plus hautement que par les lumières, qui servent de milieu entre Dieu et l’âme ; et l’union de notre esprit par la Foi est pure et immédiate, et par conséquent plus relevée. Il faut aussi que la volonté meure à tout ce qui n’est point Dieu pour vivre uniquement en lui de son pur amour : car la vie de la volonté est la mort, et cette mort ne s’opère ordinairement et n’est réellement que dans les privations réelles et effectives. »

1066Cf. St Augustin, Confessions I, 1, 1 : « Tu nous as faits orientés vers toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi. » 

1067Cf. Chr. Int. III, 11 : « Mais ce parfait abandon à Dieu ne se peut faire que par le pur amour ; et le pur amour ne régnera point en nous que par une généreuse et générale mortification de toute attache à la créature, de tout plaisir et de toute imperfection. Cette mort ne s’opère qu’à proportion que nous aimons les croix ; et ainsi la croix nous cause une heureuse perte en Dieu, par un amour très pur qui nous unit à Dieu d’un lien de perfection admirable. “

1068Cf. Chr. Int. VII, 16 : « O que c’est une grande Grâce que d’être bien imprimé de Jésus-Christ ! Car l’âme y est attachée totalement et ne s’en peut séparer. C’est un effet désirable de l’infusion divine qui se fait en nous sans nous, où Jésus s’écoule dans le fond de notre intérieur, occupe le centre de notre âme et même toutes nos puissances. »

1069Cf. Chr. Int. III, 11 : « Si la Providence l’ordonne, je renonce à ma chère solitude, avec liberté d’esprit, quoique ce soit la chose que je désire le plus en ce monde ; et enfin je me veux dégager de toutes choses, et m’appliquer uniquement au bon plaisir de Dieu. Qu’il me sacrifie, et tout ce qui m’appartient : si cela lui plaît, j’y prendrai plaisir ; qu’il me réduise au néant : s’il l’agrée ainsi, j’en serai content ; et parmi tout cela, j’aurais peine qu’on me parlât de mes souffrances pour me plaindre ; j’aimerais mieux que l’on me parlât des souffrances et de la Croix de Jésus, et de ses bontés infinies, car mon grand souhait est d’oublier tout, pour n’avoir plus dans le cœur et dans la pensée que le seul bon plaisir de Dieu. »

1070Cf. Chr. Int III, 13 : « Ô cher abandon, vous êtes à présent l’objet de mon amour, qui dans vous se purifie, s’augmente et s’enflamme. Quiconque vous possède, ressent et goûte les aimables transports d’une grande liberté d’esprit. Une âme se perd heureusement en vous, après avoir perdu toutes les créatures pour l’amour de l’abjection, et ne se retrouve jamais qu’en Dieu, puisqu’elle est séparée de tout ce qui n’est point lui. »

1071À l’ami intime.

1072Quelque excès.

1073Pour le moment, Bertot reste confesseur des Ursulines de Caen jusqu’en 1675 : « aux B. » À partir de cette date il sera aumônier des Bénédictines de Montmartre : « à M. ». Mère Mectilde a séjourné à Montmartre en 1641. Elle a établi de solides relations avec l’Abbesse, la Révérende mère de Blémur. Mais ici il s’agirait plutôt des Bénédictines de la rue Monsieur sur le point d’emménager les nouveaux bâtiments de la rue Cassette. Bertot est donc en séjour à Paris. Il très proche de mère Mectilde et ses sœurs. Par ailleurs il est intéressant de noter ces lignes écrites le 24 octobre 1702 par une bénédictine du saint Sacrement, mère Catherine de Jésus : « Informez-vous encore, s’il vous plaît, auprès de votre très honorée mère ancienne si monsieur Bertot, ami de monsieur de Bernières, n’a pas été directeur de notre très digne mère et s’il n’a pas demeuré céans dès le commencement de l’institut, du moins, depuis l’année 1655 que monsieur de Bernières l’emmena avec lui ici à Paris. Nous serions bien aises aussi de savoir si lorsque monsieur de Bernières fut ici, il logeait céans, c’est-à-dire au-dehors de la maison et combien il resta avant que de s’en retourner à Caen. »

1074Mère Mectilde.

1075Chr. Int. III, 10 : « Suivons simplement les desseins de Dieu, aimons uniquement son bon plaisir, et ne pensons qu’à Dieu seul, qui aura soin de nous en la meilleure manière pour sa Gloire. J’avoue que c’est un effet de la Grâce en nous, de nous faire anéantir notre providence, pour entrer en celle de Dieu. »

1076Chr. Int. III, 9 : « je me console quand je pense que le mien est l’anéantissement qui me conduit dans un état où je ne vois que Dieu seul, et où, pour le posséder, j’entre dans le dénuement de toute créature, après l’exemple de Jésus-Christ : Christus non sibi placuit. »

1077Cf. 16 septembre 1646 M 2,112 : « La plus grande misère de cette vie n’est pas la souffrance, mais la privation du pur Amour de Dieu qui ne s’y trouve quasi point et que l’on ne voit presque nulle part. »

1078Cf. Chr. Int. I, 7 : « Il n’y a rien que la foi toute pure qui nous enseigne à aimer l’anéantissement et la destruction de nous-mêmes ; la sagesse naturelle et mondaine n’y peut mordre : c’est pourquoi il n’est point question de raisonner ni d’écouter nos sentiments dans cette pratique ; mais il s’y faut jeter à l’aveugle et à corps perdu. »

1079L. à Châteauvieux, F. C., 2248 ; Ecoute, 88.

1080La montée du Carmel, livre I chap. XIII : « Para venir a lo que no eres,/has de ir por donde no eres ».

1081 L. à Châteauvieux F. C. 1391 ; Amitié, 113 sq.

1082 L. à Châteauvieux, F. C., 2032 ; Ecoute, 105.

1083 L. à Châteauvieux, F. C., 2054 ; Amitié, 143.

1084 L. à Châteauvieux, F.C. 1191, Amitié, 214 & 215.

1085 « … parents. Vous voulez […] épuise votre cœur. Je suis peinée… », le passage a déjà été cité supra mais il est repris pour assurer la cohérence de cette lettre.

1086 La montée du Carmel, livre I chap. XIII.

1087 Règle de saint Benoît, chap. VII, de l’humilité, 6degré, v. 49.

1088 Ps. 72.

1089 Amitié spirituelle, 113-117 ; F. C. 1391.

1090 L. à Châteauvieux, F.C. 33 ; Ecoute, 55.

1091 … vous-même. Votre voie […] ne faites pas. Ne sortez… : déjà cité.

1092 … volonté. Aimons […] plaisir de Dieu. Ô ma fille… déjà cité.

1093 Amitié spirituelle, 214-215 ; F. C. 1191

1094 L. à Châteauvieux, fin 1661 à début 1662, F. C., 2258 ; Amitié, 228 ; Itinéraire, 127.

1095 Rédactrice du ms. N 249 : L. à Châteauvieux, F.C. 1102 ; N 249, 202 ; Itinéraire, 123-124.

1096 Éloges de plusieus personnes illustres en piété de l’Ordre de St Benoît. Décédées en ces derniers siècles, Tome I et II, Paris, Billaine 1677.

Sur la Mère Benoîte, Éloges…, II, 1-112 (la pagination est reprise en tête des citations). On se reportera aussi au ms. N 283 copie d’une notice « qui se trouve à S. Nicolas de Port », actuellement à Bayeux, et dans divers monastères. Il comprend deux parties : une notice de Mère Benoîte de la Passion, pp. 1-74, suivie d’une « Vie de sœur Marie de Jésus, fille de Mère Benoîte », pp. 75-122, enfin de quelques lettres de Mère Benoîte à Mectilde, pp. 123-140. — v. Andral, 221. - Lettres inédites, v. entrées, 397 ; biographie, 121 ; confidente lors de l’épreuve de 1652, 143 & 146 ; union, 155 ; naufrage intérieur et nuit, 198.

1097 Pagination des Éloges…, II.

1098 N 283, 12. « Mère Benoîte était une âme exceptionnelle, d’une vive intelligence et d’une piété profonde. Maîtresse des novices, elle forma Mère Mectilde à l’esprit monastique. Le 31 août 1653, elle fut élue prieure. C’est elle qui aura la joie d’unir son monastère à notre Institut en avril 1666. Soutenue dans sa charge par Dom Épiphane Louys (cf. infra), elle put relever son monastère, ruiné par la guerre de Trente Ans. Le R.P. Epiphane fit son éloge funèbre, après l’avoir assistée dans ses derniers instants, le 8 octobre 1668. Sa mémoire est restée en grande vénération. » (En Pologne, note 233).

1099 Bien d’autres citations signalées par des guillemets marginaux dans la notice de la Mère de Blémur mériteraient d’être reprises : pages 34-35, 36, 48-49 (lettre à la Mère du Saint Sacrement) ; 66-67 (mon exercice est un regard de l’âme, actuel, fixe et arrêté en Dieu…) ; 69 (chose terrible de quitter Dieu… la sainte liberté des enfants de Dieu) ; 74 (l’acte d’abandon à Magdelaine sera repris par Madame Guyon) ; 83 (révélation de la gloire du Père Jean Chrysostome de sainte mémoire, d’une vertueuse fille de Normandie [Marie des Vallées]).

1100 II y eut trois saint Denys : (l) l’Aréopagite dont parlent les Actes des Apôtres 17, 34 — (2) saint Denys, le premier évêque de Paris au IIIsiècle — (3) le « grand maître de la théologie mystique » à qui est attribué le Corpus dionysiacum [… fin Vsiècle]. À l’époque de Mère Mectilde la confusion entre ces trois personnages était encore fréquente (Inédites, 122, note 3).

1101 Marguerite Chopinel, fille de M. Chopinel et d’Elisabeth de Brême, née le 25 octobre 1628, fut élevée au monastère de Rambervillers. Quand elle eut dix ans, sa mère la confia à sa famille à Sarrebourg, mais elle fut obligée de chercher refuge à Saint-Mihiel à cause de la guerre. La Mère Mectilde s’occupa d’elle comme de sa propre fille. Elle put la faire venir à Paris, à Saint-Maur-des-Fossés, où elle avait ouvert un petit pensionnat en 1643. En 1646, elle prend l’habit de saint Benoît au monastère de Rambervillers et le 21 août 1647, elle y fait profession sous le nom de Sœur Marie de Jésus. En mars 1651, elle revient à Paris avec Mère Mectilde, qu’elle ne quittera plus. Elle sera maîtresse des novices du premier monastère où elle meurt en singulière vénération en 1687 (Inédites, 123, note 4).

1102 Marie de Beauvilliers (1574-1657), la célèbre réformatrice dont nous avons publié l’Exercice divin inspiré de Canfield.

1103 L. à la Mère Benoîte de la Passion [de Brême] à Saint-Mihiel, Sous-Prieure du monastère des bénédictines de Rambervillers [Vosges] d’octobre 1641 ; N 248 ; F. C., 1269 ; Inédites, 121.

1104 Du v. outrer : dépasser, surpasser, ruiner… (Godefroy, Lexique de l’Ancien Français).

1105 L. de Benoîte à Mectilde, L. éditée en note à la L. de Mectilde à Bernières du 28 mars 1646.

1106T 9, 11 L. de Mère Mectilde à Mère Benoîte, novembre 1650. Tome 9 : « La R. M. MECTILDE M. Benoîte 9 », de la Collection de Arras-Tourcoing conservée à Rouen (l’une des copies réalisées pour Mgr Hervin, l’auteur d’une Vie de la Très Révérende Mère Mechtilde du Saint-Sacrement [… ], 1883). — On retrouvera facilement les extraits qui suivent car les lettres sont datées et livrées chronologiquement : en premier, les lettres de Mectilde à son amie ; en second, pages 173 sq., la correspondance passive moins abondante de Benoîte à Mectilde, suivie jusqu’à la fin, p. 433, de Mectilde à sa fille, Mère Marie de Jésus. — Un volume consacré aux relations privilégiées entre Mectilde et sa première maîtresse des novices, devenue son amie rattachée à sa fondation avec le monastère de Rambervillers, serait bienvenu.

1107 T 9, 17 L. de Mère Mectilde à Mère Benoîte, janvier 1651.

1108 T 9, 23 L. de Mère Mectilde à Mère Benoîte, 27 février 1651.

1109 T 9, 29 L. de Mère Mectilde à Mère Benoîte, 1er mars 1652.

1110 T 9, 33 L. de Mectilde à Benoîte du 28 août 1652 ; F. C. 1743.

1111T 9, 43  L. de Mectilde à Benoîte du 7 septembre 1652 ; F.C. 946 ; édité en Inédites, 145. — Nous avons recouru au T 9 ici, avant et après.

1112 T 9, 47 L. de Mectilde à Benoîte du 22 février 1653 ; F.C., 55. — édité en Inédites, 154.

1113 Fille de Mademoiselle Acarie, née à Paris le 6 mars 1590. Elle est reçue au Carmel en 1605 et fait profession entre les mains de la Vénérable Anne de Saint-Barthélémy le 18 mars 1607. Sous-prieure à Tours en 1615, puis prieure. On l’envoie à Bordeaux en 1620, à Saintes en 1622. Elle est élue prieure du couvent de la rue Chapon à Paris en juillet 1624, en 1628, de nouveau en 1650 et en 1654. Elle est déchargée de toutes charges le 15 avril 1657 et meurt le 24 mai 1660, ayant fait l’édification de ses sœurs et d’un nombre considérable de personnes. (Archives de nos monastères. Le manuscrit P 108 rapporte une partie de la lettre écrite par la mère Marguerite du Saint-Sacrement à l’occasion de cette maladie). Cf. Lettres inédites, p. 184, note 2.

1114 L. de Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 ; T 9, 77sq. ; F. C. 570 & 1685.

1115 L. de Benoîte à Mectilde du 22 janvier 1660 ; T 9, 91 & 175 ; Inédites, 189-190.

1116 L. de Mectilde à Benoîte du 18 février 1661 ; T 9, 93-95 ; F.C., 412 ; Inédites, 195-196 ; Itinéraire, 113.

1117 L. de Mectilde à Benoîte du 20 juillet 1661 ; T 9, 97-99 ; F.C., 293 ; Inédites, 197-198 ; N 289, 30 sq.

1118 Lettre de Benoîte à Mectilde, année 1661 ; Cr C, 773 ; T 9, 179 ; Juin 1660 (sic) pour 1661, Inédites, 190.

1119 Lettre de Mectilde à Benoîte, 28 juin 1664 ; T 9, 115 ; Inédites, 207.

1120 N 283, 32-35. — « Dureté » nécessaire à toute bonne direction mystique surtout en ses débuts — ici pendant « près de huit mois » ce qui est court ! Elle est commune au réseau spirituel comme en témoignent les directions assurées par le P. Chrysostome et plus tard celle de madame Guyon par monsieur Bertot. — Les extraits que nous en donnons dans la section suivante consacrée à Épiphane n’insistent pas sur une telle « dureté ».

1121 Poutet, op. cit., 858 ; Nous donnons quelques extraits de la copie manuscrite au Tome 5 de la Collection Arras-Tourcoing, en particulier témoignant de l’Ermitage et de Bernières. T 5, 203-253 : Lettres « À la Mère Dorothée de Ste Gerdrude à Rambervillers ».

1122 Souligne la confiance dans la « communion des saints » : Marie des Vallées, qui vivait dans le Cotentin à Coutances, et Mectilde ne se sont probablement jamais rencontrées.

1123 Jean Aumont, familier de l’Ermitage de Caen, puis sacristain au monastère de la rue Cassette.

1124 « Il semble que le Père Épiphane ait rencontré la Mère Mectilde pour la première fois en juin 1663, alors que le Père prêchait le panégyrique de saint Jean-Baptiste au monastère de Rambervillers », J.-M. Vaillant, Mystique et homme d’action, Épiphane Louys, abbé Prémontré d’Etival (1614-1682), Averbode (Bibliotheca analectorum praemonstratensium 22), 2008, 96.

1125 Catherine de Bar écrit de Toul à Sœur Marie du Sacrement, Lettres inédites, 224.

1126 Lettres inédites, 243-244.

1127 Nombreux manuscrits de leur correspondance au monastère de Bayeux v. des extraits de correspondance infra.

1128 Conférences mystiques sur le recueillement de l’âme pour arriver à la contemplation du simple regard de Dieu par les lumières de la Foi, Paris, 1676, 1684 (l’éd. citée ici), 1690. Ce titre définit bien l’objet d’un ouvrage à rééditer. — Le père Épiphane Louys a aussi écrit deux volumes, à la demande de Mectilde, pour les bénédictines du Saint-Sacrement : La nature immolée par la grâce et La vie sacrifiée et anéantie des novices. Enfin il a aidé à rédiger les Constitutions sur la Règle de St Benoît qui ne seront approuvées qu’en 1705 par le pape Clément XI.

1129 Voir sur ce sujet controversé et la défense de la contemplation, contre Nicole, Dom Claude Martin, Les voies de la prière contemplative, textes réunis et présentés par dom Thierry Barbeau, o.s. b., Éd. de Solesmes, 2005.

1130 D. Sp. IX, 1088/1091 art. Louys ; J.-M. Vaillant fait référence à son préquiétisme ou mystique abstraite. La doctrine spirituelle du P. E. Louys, Université Grégorienne, thèse, 1973 ; Mystique et homme d’action, Épiphane Louys, abbé Prémontré d’Etival (1614-1682), 2008.

1131 Nous avons utilisé les copies des documents, précédés de tables chronologiques, conservés à Largs (Écosse) D55 à D57 ou H-01-55 (1663 et années suivantes) D56 ou H-01-56 (1670 —) D57 ou H-01-57 (1677 —), depuis le transfert de Dumfries, qui les tenaient du monastère fondateur d’Arras. Le problème est de préciser le nom des destinataires. Nous privilégions des extraits couvrant le début et la fin des correspondances. Le problème est de préciser les destinataires. Nos extraits sont précédés du  n° du manuscrit source provenant d’Arras.

1132 Itinéraire, 125 et 228.

1133 Nous utilisons un fichier Rochefort.doc intitulé « Lettres à madame de Rochefort ». Il s’agit d’un projet de publication obligeamment communiqué par dom Joël Letellier. Nos extraits suivent l’ordre des numéros de lettres commun à cette transcription et à sa source P 110 (photographiée à Rouen 2015 et à ne pas confondre avec le P 101) (la transcription est donnée avec paginations et référence « nE réf. F. C. »)

1134 L. à Rochefort, P 110, 1-2 « Lettre 1 » (nE F. C., 1132).

1135 L. à Rochefort, P 110, 24-33 « Lettre 8 » (nE F.C.939)

1136 L. à Rochefort, peu après mai 1652, P 110, 42-45 « Lettre 13 » (nE F.C.1687)

1137 L. à Rochefort, 1653, non datée, P 110, 35-39 « Lettre 10 » (nE F. C., 1164)

1138 L. à Rochefort, non datée, P 110 pages 84-86 « Lettre 29 » (nE F. C., 751)

1139 L. à Rochefort, non datée, P 110, 89-91 « Lettre 31 » (nE F. C., 3092)

1140 L. à Rochefort, Mai 1659, P 110, 108 « Lettre 44 » (nE F. C., 1286)

1141 L. à Rochefort, non datée, P 110, 113-119-200 « Lettre 47 » (nE F. C., 711)

1142 L. à Rochefort, 10 juillet 1661, P 110, 209 « Lettre 58 » (nE F. C., 91)

1143 L. à Rochefort, non datée, P 110, 216-218 « Lettre 67 » (nE F. C., 2802)

1144 L. à Rochefort, octobre 1661, 218 - 219 « Lettre 69 » (nE F. C., 2979)

1145 L. à Rochefort, octobre 1661, P 110, 220-221 « Lettre 71 » (nE F.C.1647)

1146 L. à Rochefort, 29 octobre 1661, P 110, 223 « Lettre 73 » (nE F.C. 853)

1147 L. à Rochefort, non datée, P 110, 223-226 « Lettre 74 » (nE F.C. 1325).

1148 L. à Rochefort, 28 novembre 1661, P 110, 230-233 « Lettre 77 » (nE F.C. 500)

1149 L. à Rochefort, 13 août 1675, P 101, 818-820 (nE F.C.1136)

1150 Mère de Blémur, Éloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoist décédées en ces derniers siècles, Paris, 1679, I & II, soit 1250 grandes pages hors Épître, Avertissement, tables… La citation « Je pretens… » conclut le bref « Avertissement » qui ouvre le tome I.

1151 D. Sp. 1,172 3/4 brève biographie et bibliographie ; D. Sp. 12.1829 où elle retouche le style d’un ouvrage de l’érudit jésuite François Poiré (1584-1637), auteur d’une Science des saints.

1152 Éloges…, II, Élévation à Jésus-Christ 

1153 Poutet, op.cit., 831, 946. — Nous donnons des extraits de T 6. — Le premier extrait : p. 543, « À la Mère Gertrude de Sainte Opportune à l’hospice rue St Marc, Paris ce 22 Décembre 1681 ». Dernière lettre p. 723.


1154 Les Maximes de Fénelon sont postérieures ; publié en 1697, écrit peut-être en 1695. — L’extrait qui suit du 25 juin souligne le côté extravagant des maximes incriminées : s’agit-il des « choses les plus incroyables » que l’on faisait circuler dans Paris à cette époque contre les quiétistes ? (voir Mme Guyon, Vie par elle-même, 2.12.19, notre édition, p. 789).

1155 Angèle de Foligno † 1309.

1156 Lettre à Melle Charbonnier de Toul, Juillet 1662, F. C.. 340, Ecoute, 84.

1157 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 1665 ; F. C., 2558 ; N 267 ; Lettres Inédites, 245.

1158 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 24 novembre 1665 ; F.C., 154 ; P 104bis ; Lettres Inédites, 251.

1159 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], janvier 1666 ; F.C, 145 ; P 104bis ; lettres Inédites, 257.

1160 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier], 27 février 1666 ; F. C. 1023 ; N 256 & N 257 ; Lettres Inédites, 262.

1161 C. de Bar, Lettres inédites, 285-286. 

1162 L. à M. de Saint François de Paule [Charbonnier] du 30 octobre 1669 ; F. C., 1079 ; P 104bis ; Lettres Inédites, 306.

1163 Fondation de Rouen, 319 –– Ms. « Cahier de Paris », n° 3 & T 13.« […] Née en 1637, elle était entrée à l’abbaye de Montmartre, près de sa tante, madame de Beauvillier, à l’âge de douze ans, si l’on en croit les Chroniques de l’Abbaye. Elle fut d’abord abbesse de Saint-Corentin-lès-Mantes (dioc. de Chartres), puis de Beaumont-les-Tours (arrond. de Tours), le 15 octobre 1669. Elle décéda le 25 juillet 1689 après vingt ans de gouvernement, à l’âge de 52 ans. […] L’abbaye fut ensuite dirigée par des abbesses de grande valeur : Charlotte de La Trémoille, religieuse de Fontevrault, Anne Babou de La Boudaisière, qui forma plusieurs religieuses, réformatrices du XVIIsiècle, et enfin Anne-Berthe de Béthune. L’abbaye possédait un prieuré à Mennetou-sur-Cher (Loir-et-Cher), à une vingtaine de kilomètres de Selles-sur-Cher, fief de la maison de Béthune. Il est souvent fait mention de ce prieuré dans les lettres de mère Mectilde à Madame de Béthune. » (En Pologne, 119, note 62. Voir aussi les pages 29-30 sur le marquis de Béthune diplomate à Varsovie).

1164 Saint Bonaventure, œuvres présentées par V.-M. Breton, Aubier, 1943, « Bréviloque, §3 — Les Béatitudes et les Fruits », 403 sq.

1165 « Cahiers de Paris » « Monastère “rue Ste Geneviève”, n° 3 “Lettres à madame de Béthune”. P 115 — et T 13.

1166 Notre présomption d’attribution tient à l’accord entre la personnalité franche, parfois excessive, d’une femme qui n’a pas encore connu l’épreuve de l’abandon complet vécu à la Bastille — en 1700 Fénelon la croit morte — exerçant un fort ascendant, s’aventurant à des prédictions aventureuses pour répondre à la demande d’autrui, en interprétant des prémonitions ou des songes (de signification profonde autre que le perçu conscient). On ne voit aucune figure ayant relief qui puisse répondre à ce moment précis au profil que suggère la correspondance. Enfin on sait l’appartenance au réseau spirituel commun incluant Bertot formé par Bernières, le bon franciscain » Enguerrand formé par « frère Jean » Aumont, etc.

1167 Madame Guyon fut retenue prisonnière à la Visitation de Saint-Antoine du 29 janvier 1688 au 13 septembre de la même année ; délivrée, elle jouira d’une grande estime de la part de Madame de Miramion, de Madame de Maintenon sa libératrice, de Fénelon et d’autres (car les premiers nuages de la « crise quiétiste » n’apparaissent qu’à l’été 1691 pour Madame Guyon soit tardivement [dix années après la condamnation de Molinos !] mais s’épaissiront en 1694 pour conduire à la Bastille fin décembre 1695.

1168 P 115 (« Cahier de Paris, n° 3 » de notre base photographiée), page 1.

1169 Note sur paperolle collée sur la moitié basse du premier feuillet du manuscrit. En haut à droite, étiquette : « Monastère du St Sacrement Rue Ste Geneviève ».

1170 Peu nombreuses ; marquées par l’ascétisme et la morale du XIXsiècle.

1171 « À la même Dame » que la Lettre 1 non reprise ici et datée du 13 mai 1683, précisant : « Madame Anne de Béthune, Abbesse de Beaumont-lès-Tours » - F. C., 1690. — Nous faisons suivre les annonces de lettres par leurs incipit mais sans reprendre « À la même Dame » répété pour toutes les lettres.

1172 Lettre non datée ; la L. 5 est du 25 septembre 1684.

1173 « 1683 » lisible.

1174 Lettre non datée ; L. 10 datée du 11 août 1685, L.9 du 19 août 1685, L.8 du 23 septembre 1685.

1175 Casuel : qui dépend des cas, des accidents. (Littré).

1176 F. C. 118.

1177 F. C. 2717.

1178 F. C. 1600.

1179 L’actualité de la prédiction favorise madame Guyon et non Marie des Vallées

1180 F. C. 737.

1181 Le sens s’éclaire à la lecture de la lettre suivante. Il doit s’agir de « crimes quiétistes ».

1182 Le Père Vautier ? Mme Guyon, Vie par elle-même, notre édition, 3.16.6  : « Le reste des accusateurs sont tous gens avec lesquels je n’ai eu de commerce que pour leur donner l’aumône, les avoir chassés de chez moi, ou les avoir indiqués pour ce qu’ils étaient. Je dirai les faits qui ont porté ces gens là à m’accuser, la Gentil, la Gantière, les filles du P. Vautier… ».

1183 Le P. Lacombe ou Molinos alors incarcéré ? Mme Guyon, Vie par elle-même, 3.1.11 : « Ils faisaient courir… des libelles diffamatoires auxquels ils attachaient les propositions de Molinos, qui couraient depuis deux ans en France, disant que c’étaient les sentiments du père La Combe. » (voir sur toute cette période : Les années d’épreuves de Madame Guyon, Emprisonnements et interrogatoires sous le Roi Très Chrétien, Documents biographiques […], Honoré Champion, 2009).

1184 La « bonne âme » (Mme Guyon) ou celle de Mme de Béthune ?

1185 Notons l’insistance sur la privation et la perte si l’on en croit ce témoignage. En voici une suite : « Je ne sais par quel moyen je pourrai réussir à contenter Notre Seigneur, qui semble pressé de lui donner une hostie sur laquelle il puisse faire les impressions de sa sainteté pour réparer les profanations qu’il reçoit en son divin sacrement par les impies : j’ai jeté les yeux sur toute l’étendue de ce monastère et je ne sais sur qui arrêter ma vue, quoique toutes les âmes qui y sont semblent lui être immolées à cet effet […] ».

1186 Poutet, op. cit., 656.

1187 Le devoir de tout bon directeur. En témoignera Fénelon dans sa direction d’âmes scrupuleuses, telle la comtesse de Montberon. « Brindilles » toujours utiles…

1188 La transcription de ses lettres couvre le volume entier Tourcoing 4 (385 pages manuscrites). De nombreuses pages ont été choisies pour une transcription (elles sont donc barrées au crayon verticalement) suivant un choix moraliste et généraliste ; nos relevés se situent entre ces choix.

1189 Jean de la Croix.

1190 Jean de la Croix bien sûr, très présent chez Mectilde.

1191 Suit un long mémorandum daté du même jour en réponse à des questions : « Cette âme ne laisse pas de recevoir de grandes grâces… 1° Je ne crois pas que cette grâce soit entièrement perdue. … »



1192 Le directeur Mistique ou les Œuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guion..., 4 vol., 1726.

1193 D. Tronc, Jacques Bertot Directeur Mystique, Sources mystiques, 2005, « La vie cachée de Monsieur Bertot », 17-40 (25-27 sur Mectilde) & Catherine Mectilde de Bar (1614-1698) nel quarto Centenario della nascita…, Montefiascone 9-11 settembre 2014, Annamaria Valli : « Mectilde de Bar tra Jean de Bernières e Jacques Bertot, 121-147 (129-137 sur Bertot).

1194 Fonds du Chesnay, dossier R5-8 relevant des archives du monastère de Dumfries, Ecosse, pièce D 13.

1195 Il s’agit de la « sœur Marie » citée plus haut dans la lettre complète : Marie des Vallées.

1196 On trouvera le texte complet de cette belle et longue lettre [D13, 51 sq. ; Fichier Central, 2272] dans la correspondance de Bernières (Oeuvres mystiques II Correspondance).

1197 Lettres inédites, 183, de Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 ; F. C., 570 & 1685. — Sur cette « horrible peine » intérieure voir Itinéraire, 120 et 125 : « Je suis entrée en retraite par le sentiment de M. Bertot pour me préparer à bien mourir, et je ne suis à rien moins appliquée : toute ma capacité semble se vouloir fondre et consommer en Dieu… » - Et 190, lettre de demande de la visite de M. Bertot par la Mère Benoîte, 196, présence de Bertot à Paris. (de même Fondation de Rouen, 371) — Valli, Il libretto, 127.

1198 L. de Benoîte de la Passion du 22 janvier 1660, Lettres inédites, 189.

1199 L. à Benoîte du 18 février 1662, Lettres inédites, 196.

1200 Lettres inédites, 206, « À une religieuse de Montmartre », juin 1664. — l’abbesse Madame de Guise était proche du confesseur mystique et veilla à faire publier en 1662 Diverses retraites… et Continuation des retraites… de Bertot.

1201 Madame Guyon obtiendra les papiers de son directeur Monsieur Bertot. Ils seront édités en 1726. V. Jacques Bertot Directeur Mystique, Coll. Sources mystiques, Ed. du Carmel, 2005 (notre choix ne contient pas cette retraite : a-t-elle traversé les siècles ?).

1202 Etude sur Bertot et reconstitution du corpus de ses écrits précédant un choix de lettres et d’opuscules : Jacques Bertot Directeur mystique, textes présentés par Dominique Tronc, coll. « Sources mystiques », Editions du Carmel, Toulouse, 2005.

1203 « Sœur Marie Anne Catherine de Jésus Rasle reçut l’habit monastique rue Cassette, le 3 avril 1675, et fit profession le 4 mai 1676. En 1684, elle était maîtresse des jeunes pensionnaires. »

1204 « La correspondante de la mère Catherine de Jésus Rasle est Élisabeth Guillaume, mère Marie de Saint Michel, qui fit profession au monastère de Toul le 4 septembre 1666, et mourut à Toul le 10 avril 1718. La “mère ancienne” est probablement mère Gertrude de l’Assomption Noirel, qui reçut l’habit à Rambervillers des mains de Dom Antoine de Lescale, le 15 août 1660. Elle vint à Paris avec mère Mectilde en juillet 1663. Nos archives ont conservé son acte de profession, écrit par mère Mectilde et signé par la professe, en date du 2 février 1665. Ayant vécu près de mère Mectilde à Rambervillers et à Paris, ayant été religieuse à Rambervillers près des compagnes de mère Mectilde, dès l’arrivée de celle-ci dans ce monastère en 1639, mère Gertrude connaissait sans doute fort bien les premières années de notre fondatrice et les circonstances de la fondation de notre institut. […] [En Pologne, 225, d’où provient la lettre, cette note et la précédente].

1205 « … La mère de Blémur appelle [le couvent de] Montmartre “l’académie des saintes”. Mère Mectilde y séjourna en 1641 et garda toute sa vie des relations suivies avec l’abbesse et quelques moniales. L’abbé Bertot, qui fut confesseur à Montmartre, était aussi un familier de la rue Cassette… » (En Pologne, note 93).

1206 D. Tronc, Jacques Bertot Directeur Mystique, Sources mystiques, 2005, « La vie cachée de Monsieur Bertot », 17-40 (25-27 sur Mectilde) & Catherine Mectilde de Bar (1614-1698) nel quarto Centenario della nascita…, Montefiascone 9-11 settembre 2014, Annamaria Valli : « Mectilde de Bar tra Jean de Bernières e Jacques Bertot, 121-147 (129-137 sur Bertot).

1207Les amitiés mystiques de mère Mectilde du Saint Sacrement […] D. Tronc avec l’aide des moniales de l’Institut des Bénédictines du Saint-Sacrement, collection « Mectildiana », Parole et Silence, 2017, « Jacques Bertot (1620-1681) » 226-230.

1208Fonds du Chesnay, dossier R5-8 relevant des archives du monastère de Dumfries, Écosse, pièce D 13.

1209Il s’agit de la « sœur Marie » citée plus haut dans la lettre complète : Marie des Vallées.

1210On trouvera le texte complet de cette belle et longue lettre [D13, 51 sq. ; Fichier Central, 2272] dans la correspondance de Bernières (Oeuvres mystiques II Correspondance).

nce de Bertot à Paris. (de même Fondation de Rouen, 371) — Valli, Il libretto, 127.

1211 Lettres inédites 183Lettres inédites, 183, de Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 ; F. C., 570 & 1685. — Sur cette « horrible peine » intérieure voir Itinéraire, 120 et 125 :

1212Lettres inédites, 183, De Mectilde à Benoîte du 31 août 1659 – Sur cette « horrible peine » voir Itinéraire 120 et 125 : « Je suis entrée en retraite par le sentiment de M. Bertot pour me préparer à bien mourir, et je ne suis à rien moins appliquée : toute ma capacité semble se vouloir fondre et consommer en Dieu… » - Et 190, lettre de demande de la visite de M. Bertot par la mère Benoîte, 196.

1213L. à Benoîte du 18 février 1662, Lettres inédites, 196.

1214 Lettres inédites, 206, « À une religieuse de Montmartre », juin 1664. l’abbesse Madame de Guise était proche du confesseur mystique et veilla à faire publier en 1662 Diverses retraites… et Continuation des retraites… de Bertot.

1215Madame Guyon obtiendra les papiers de son directeur Monsieur Bertot. Ils seront édités en 1726. V. Jacques Bertot Directeur Mystique, Coll. Sources mystiques, Ed. du Carmel, 2005 (notre choix ne contient pas cette retraite : a-t-elle traversé les siècles ?).

1216« Sœur Marie Anne Catherine de Jésus Rasle reçut l’habit monastique rue Cassette, le 3 avril 1675, et fit profession le 4 mai 1676. En 1684, elle était maîtresse des jeunes pensionnaires. »

1217« La correspondante de la mère Catherine de Jésus Rasle est Élisabeth Guillaume, mère Marie de saint Michel, qui fit profession au monastère de Toul le 4 septembre 1666, et mourut à Toul le 10 avril 1718. La “mère ancienne” est probablement mère Gertrude de l’Assomption Noirel, qui reçut l’habit à Rambervillers des mains de Dom Antoine de Lescale, le 15 août 1660. Elle vint à Paris avec mère Mectilde en juillet 1663. Nos archives ont conservé son acte de profession, écrit par mère Mectilde et signé par la professe, en date du 2 février 1665. Ayant vécu près de mère Mectilde à Rambervillers et à Paris, ayant été religieuse à Rambervillers près des compagnes de mère Mectilde, dès l’arrivée de celle-ci dans ce monastère en 1639, mère Gertrude connaissait sans doute fort bien les premières années de notre fondatrice et les circonstances de la fondation de notre institut. […] [En Pologne, 225, d’où provient la lettre, cette note et la précédente].

1218« … La mère de Blémur appelle [le couvent de] Montmartre “l’académie des saintes”. Mère Mectilde y séjourna en 1641 et garda toute sa vie des relations suivies avec l’abbesse et quelques moniales. L’abbé Bertot, qui fut confesseur à Montmartre, était aussi un familier de la rue Cassette… » (En Pologne, note 93).



1219Madame Guyon, Correspondance Tome I Directions spirituelles, 45-47, 75-177.

1220Catherine de Bar, Lettres inédites, Bénédictines du saint sacrement, Rouen, 1976 : lettres à la mère Dorothée du 3 septembre 1659 et du 8 août 1660.

1221Addition 127 au Journal de Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413.

1222Boislisle, t. XXX, 71.

1223Nous complèterons cet aperçu historique par des textes normatifs et par des extraits d’autres lettres dans un ouvrage séparé, Monsieur Bertot, Directeur mystique de Madame Guyon, qui, après une étude historique, présentera un choix fait dans ses sept ouvrages publiés sans nom d’auteur.

1224Lettre 23.

1225Lettre 24.

1226Lettre 33 du 22 mars 1677.

1227Lettre 24.

1228Corrigé dans l’édition 2003 pour faciliter la lecture : « votre âme deviendra de plus en plus lumineuse, non pas par des lumières particulières qui feront élancement en vous, mais bien par une pureté générale ; comme vous voyez qu’un cristal étant sali et plein de boue à mesure qu’on l’essuie on le clarifie et on lui donne son lustre : et cette pureté se traduit par le repos, la petitesse et l’abandon dans les rencontres ; Au lieu que quand l’âme vit en elle-même et en ses désirs, elle est toujours agitée : »

1229 Voir ses œuvres éditées sous le titre L’entrée à la Divine Sagesse…, Bibliothèque mystique du Carmel, Soignies, 1921 ; DS, art. « Maur de l’Enfant-Jésus » par Blommestijn, le spécialiste de Jean de Saint-Samson ; M. de Certeau, « Le Père Maur de l’Enfant-Jésus… », Revue d’Ascétique et de Mystique, no. 139, 1959, p. 266-303.

1230 DS, art. « Maur de l’Enfant-Jésus », 10 829.

1231 DS, 10.830.

123220lettre de Maur.

12332lettre de Maur.

123412lettre de Maur.

12352lettre de Maur.

123619lettre de Maur.

12371re lettre de Maur.

123820lettre de Maur.

12391ere lettre de Maur.

124013lettre de Maur.

124120lettre de Maur

12421erelettre de Maur.

12434lettre de Maur.

12443lettre de Maur.

124511lettre de Maur.

124621e et dernière lettre de Maur.

1247 Nous faisons précéder le texte des lettres d’une à deux lignes soulignées relevant ses traits les plus caractéristiques.

1248Sur l’oeuvre voir Maur de l’enfant-Jésus, Ecrits de la maturité 1664-1689, coll. “Sources mystiques”, Centre Saint-Jean-de-la-Croix, 2007, pp.24-27.

Pour lire cet excellent disciple de Jean de Saint-Samson, outre ces Ecrits... six brefs traités regroupés sous le titre : Entrée à la Divine Sagesse, coll. “Sources mystiques”, 2008.

1249 Si l’insistence sur le péché - déjà observée supra - est un tribut malheureux rendu à la seconde moitié d’un Grand Siècle marqué par le jansénisme, le mystique Maur site le péché bien au-delà de toute “faute morale”. Il ne s’agit plus de nettoyer des taches sur un habit (par notre effort?) mais radicalement de détruire “l’être de péché” en acceptant la recréation d’une “demeure” divine “par le moyen de la grâce” (suite du texte).

1250 Correspondance Tome II Années de Combat, Champion, 2004, relevé p.48.

1251 François Lacombe (1640-1715)/ Vie, Oeuvres, Epreuves du Père Confesseur de Madame Guyon / Dossier établi par Dominique Tronc, Lulu, 648 pages.

1252 [CG II], lettre 2, p. 55. — Nous reproduisons les notes et la spécification de source donnée en fin du texte de la lettre.

1253 Bien fausse prévision. A l’âge de quarante ans madame Guyon n’a pas encore connue de prison.

1254 Matthieu 8, 20.

1255 « a » : = variante éditée en [CG II]. Nous les donnons pour monter combien elles sont nombreuses. Puis nous les omettrons lorsqu’il ne s’agira plus des deux seules lettres adressées par une Madame Guyon incertaine en opinion comme en écriture. On se reportera à notre édition [CG I & II] de la Correspondance de madame Guyon.

1256 [note 1 de l’éd. [CG II] :] Ici commence le texte de la lettre donné par la relation de Phelipeaux. « Tout ce début, quoique signalé par Phelipeaux, manque à Deforis.

Deforis place la note suivante, qu’il rapporterait de Bossuet lui-même : “Dans sa Vie, p. 503 [de l’édition Poiret consultée par Deforis], elle vit qu’elle était cette femme. Cela arriva en 1683. La lettre au P. La Combe est rapportée à la page 489 : elle ne suit pas les jours, mais les années. Elle parle de ce qui lui arriva le jour de la Purification, le P. La Combe étant alors avec elle : elle avait eu vingt-deux jours de fièvre continue, et, le jour de la Purification, elle était retombée plus dangereusement que jamais. Lui lisant cette lettre et lui parlant de cette femme délaissée, elle n’hésita point de dire qu’elle l’était : elle détermina le temps de l’accomplissement de sa prédiction au siècle qui court, sans déterminer si ce serait à la fin de celui-ci, ou au commencement de l’autre. Mme la duchesse de Chevreuse m’a dit que la paix et le commencement du changement arriveraient en 1695. M. de Chevreuse n’en est pas disconvenu”.

“À propos de cette note, il faut remarquer que si, comme le dit Bossuet, Mme Guyon raconte dans cette lettre ce qui lui arriva le jour de la Purification (2 février), comme cette dame dit expressément qu’elle écrit le jour même qu’elle a eu son songe, la lettre serait faussement datée, dans les éditions, du 28 février. La Vie imprimée n’indique pour la date ni le jour ni le mois, mais seulement l’année 1683.

“Mme Guyon a expliqué ailleurs (Vie, t. II, p. 149) sa vision, sans dire qu’elle se produisit le jour de la Purification : ‘Une nuit que j’étais fort éveillée, Vous me montrâtes à moi-même sous la figure, — qui dit figure ne dit pas la réalité : le serpent d’airain, qui était la figure de Jésus-Christ, n’était pas Jésus-Christ, — vous me montrâtes, dis-je, à moi-même sous la figure de cette femme de l’Apocalypse […] J’écrivis tout cela au P. La Combe…’ [Urbain Levesque, Correspondance de Bossuet, v. notre éd. de la Vie par elle-même, ‘Bibliographies’, 1115].

1257 Matthieu, 24, 14-29.

1258 Apocalypse, 12.

1259 L’Esprit-Saint.

1260 Cette lettre est suivie d’un ajout de Chevreuse après séparation par un trait horizontal d’une ligne : « Sur le dos de cette lettre, il y avait écrit de la main de la même personne : “Cette lettre doit ce me semble être conservée, parce que la plus grande partie de ce qu’elle contient est déjà arrivé, et que le reste arrivera. Vous ferez pourtant ce qu’il vous plaira.” Elle le mandait à Mme la D [uchesse] de Cha [rost], il y a un an et demi [trait d’une ligne]/Jusques ici tout est copié mot à mot et même la rature ainsi qu’on l’a trouvée dans la copie faite sur l’original dont il est parlé dans le titre [trait d’une ligne]/Le 19e d’août 1691 j’ai appris de la personne qui a écrit la lettre ci-dessus en 1683, qu’elle n’eut aucune connaissance du contenu que dans le moment qu’elle l’écrivit dans le milieu de sa maladie de plusieurs mois après le songe dont il y est parlé. Cela se fit par un mouvement non prémédité. Le contenu de la lettre lui fut mis dans l’esprit à mesure qu’elle l’écrivait. Il ne fit proprement que passer par sa tête et par son esprit sans s’y arrêter. Tout ce qu’elle en peut dire maintenant, c’est que pour ce qui regarde les guerres et ensuite la paix générale, cela doit être pris à la lettre des guerres et paix extérieures dans l’Europe. Une partie est déjà assurément arrivé. Elle ne doute pas que le reste n’arrive de même. »



1261 Allusion aux souffrances subies par Madame Guyon portant spirituellement le père La Combe (Vie, 2,22).

1262 Et non “copiables “ sous LO sinon une par une (puisque ce sont des notes !) = les copier à partir du pdf ?

i 3. Vous avez raison de dire que s’abîmer dans Dieu est autre chose que de s’unir à Dieu, et que vous le sentez ainsi. Sur quoi je vous dirai que selon que vous écrivez, il y a toujours union, mais à raison de l’abondance, votre âme semble passer en une déiformité

iiLa vue par laquelle l’âme voit la voie d’abjection et de souffrance, incomparablement plus belle que celle de douceur et d’amour est purement surnaturelle, et marque que l’âme passe en un état bien plus parfait, que celui dans lequel elle était auparavant.

iiiO notre cher frère! Vous devez regarder tout votre bien comme hors de vous, et comme déjà appartenant à la disposition du bon Dieu, qui fera paraître sa volonté dans le sujet qui se présente. Je souhaiterais donc par esprit de perfection, que comme vrai pauvre, vous suivissiez cette Divine Providence, acquiesçant à l’occasion qui se présente.

Quand est du total du bien je ne suis pas d’avis que présentement vous vous en dépouilliez, mais je souhaiterais que vous tinssiez toutes choses en état, à la réserve de ce que vous céderez à N. tant pour l’affaire dont il est question, que d’autres semblables. Je crois que quand 115 le bon Dieu voudra que vous en usiez autrement, il le vous fera connaître, et vous y suivrez la perfection


ivDans cette peine il me vint en l’esprit que le soleil entrant dans un cachot puant, y était reçu plus dans sa propre gloire et ses propres lumières, que dans le cachot même. Ainsi avec amour et complaisance, je regardais Jésus dans sa propre gloire parmi mes misères.

v[I.] M. Proposition. Comment doit-on conseiller les âmes sur la passiveté d’oraison; les y faut-il porter, et quand faut-il qu’elles y entrent, et qu’elles en sont les dangers? 132

Réponse. Ordinairement le spirituel ne doit pas prévenir la passiveté. Je dis ordinairement, d’autant que s’il travaille fortement, il pourrait demeurer quelque peu de temps sans agir, s’exposant à la grâce et à la lumière, et éprouver de fois à autre si telle pauvreté lui réussit.

Benoît de Canfeld en son Traité de la volonté Divine est de cet avis. Je crois néanmoins que celui qui s’en servira doit être discret et fidèle. 2. Le spirituel lâche qui s’expose indiscrètement à la lumière passive, se répand dans l’oisiveté, et dans la distraction, et quelquefois s’il est faible de cerveau, il s’expose à l’illusion.

vi9. Le spirituel ne doit voir en son prochain que Dieu et Jésus ; s’il est obligé de voir les défauts que commettent des autres, ce n’est que pour leur compatir et leur souhaiter l’occupation entière du pur amour

vii10. L’oraison n’est rien autre chose qu’une union actuelle de l’âme avec Dieu, soit dans les lumières de l’entendement ou dans les ténèbres. Et l’âme dans son oraison s’unit à Dieu, tantôt par amour, tantôt par reconnaissance, tantôt par adoration, tantôt par aversion du péché en elle et en autrui, tantôt par une tendance violente et des élancements impétueux vers ce divin objet qui lui paraît éloigné

viii

ixcar toutes ces personnes-là ne répondront pas pour vous au jour de votre mort

x19. Par la vie d’Adam, nous sommes entièrement convertis à nous-mêmes et à la créature, et ne vivons que pour nous-mêmes, et pour nos intérêts de chair et de sang ; cette vie nous est si intime qu’elle s’est glissée dans tout notre être naturel, n’y ayant puissance dans notre âme, ni membre en notre corps qui n’en soit infecté ; ce qui cause en nous une révolte générale de tout nous-mêmes à l’encontre de Dieu, cette vie impure formant opposition aux opérations de sa grâce, ce qui nous rend en sa présence comme des morts ; car nous ne vivons point à Lui, mais à nous-mêmes, à nos intérêts, à la chair et au sang

xi24. Il fait bon parler à Dieu dans la sainte oraison, mais aussi souvent il fait bon l’écouter, et quand les attraits et lumières de la grâce nous préviennent, il les faut suivre par une sainte adhérence qui s’appelle passivité

xii

xiii

xiv

xvEt remarquez bien une belle parole que m’a dite autrefois une âme [sœur Marie des Vallées] très unie à Sa divine Majesté, savoir que les montagnes recevaient bien les pluies, mais que les seules vallées les gardent, fructifient et en deviennent fertiles

xviEt comme Dieu ne se retire pas du commun, que par le péché mortel ; aussi ne se retire-t-il pas quand il a donné le don, et les obscurités n’empêchent pas que Dieu n’y soit, et par conséquent que l’oraison n’y soit : Dieu par le don d’anéantissement se donne, mais peu à peu il croît en l’âme dans l’anéantissement. Elle m’a dit que nous en avons assez, que de l’assurance de la voie et du don, il ne faut point attendre de réponse, que tout est assez bien sans cela ; elle fait une estime de cet état. Il faut avoir une grande liberté et gaieté. Elle m’a dit plusieurs fois que l’amour-propre, la propre complaisance, et la vanité perdent tout.

xviiLa vraie demeure de l’âme, c’est la maison du néant, où il n’y a rien. Il lui fut dit que la chambre du Roi était l’humilité, et que la fenêtre par où venait la lumière divine dans la chambre était la connaissance de soi-même. Nous avons parlé du pur amour, et que l’âme qui aime, a tout.

xviiiElle m’a dit que peu souvent on est assuré de son anéantissement ; et qu’il faut vivre comme cela. Elle m’a dit que c’est un don que Dieu nous a fait : j’ai bien vu par son discours que c’est assez. Elle me disait : voilà votre voie ; les autres marchent autrement : il faut suivre la sienne ; les autres ont des contemplations, et inclinations, il faut qu’ils y aillent.

xixPlus on s’anéantit, plus on se transforme ; et il n’y a qu’à laisser Dieu faire.

xx8. Il ne faut point parler de ceci, et laisser les actifs dans leurs activités, et suivre son anéantissement. Quand Dieu y conduit l’âme, il fait mourir les puissances, les passions et les sens, enfin tout, afin de régner absolument, et qu’il n’y est plus que la volonté de Dieu, car la volonté de Dieu est Dieu : tout doit se perdre en la Divinité. L’âme étant arrivée à l’anéantissement, Dieu lui soustrait la certitude, pour l’anéantir davantage.

xxi9. Elle ne peut ni prier ni rien faire ni penser, sinon comme on lui fait faire : il faut qu’elle demeure dans son néant, et qu’elle souffre tout. Elle approuve que l’âme aille très souvent dans ce néant : l’âme n’y a rien et fait l’oraison dans son néant et son rien.

xxiiCet état est un grand bonheur parce que Dieu y opère, et par conséquent entre en possession de l’âme, et de plus en plus la va purifiant, jusqu’à ce qu’Il soit tout seul. C’est un tout pur amour, parce que l’âme s’y anéantit toute, afin que Dieu seul y opère, c’est une présence de Dieu toute continuelle ; d’autant que c’est un continuel opérer : et l’on doit bien dire Ego dormio, et cor meum vigilat. Ô le grand état ! Elle m’a répété cela plusieurs fois : que la bonté de Dieu est grande !

xxiiiCette voie est passive, contenant infinis degrés en foi, c’est une échelle mystique : Dieu dès le premier degré prend l’âme par la main et la conduit ; elle n’a qu’à demeurer passive et Dieu fait son ouvrage.

xxivIl ne faut pas parler de cette voie aux personnes qui n’y sont pas appelées, de peur de les troubler, et de leur donner occasion de faire quelque jugement téméraire, en condamnant légèrement ce qu’ils n’entendent pas

xxv16. Quelques-uns qui lui parlent expérimentent que Jésus-Christ est tout vivant en elle, et qu’il y règne ; mais elle n’en connaît rien : de sorte que possédant tout, elle croit n’avoir rien. Elle est tellement perdue dans ce Néant et dans le rien qu’elle n’a pas la capacité de pouvoir seulement distinguer ni discerner dans l’intérieur d’autrui, qu’à mesure qu’on (Dieu) lui fait voir : elle parle à plusieurs personnes de différentes grâces, et ce Néant lui suggère tout ce qu’il leur fait dire selon leur besoin, sans rien préméditer.

xxvi

xxvii20. La sœur Marie très souvent n’aperçoit pas même Dieu dans son fond, il se cache, et elle le laisse cacher, sans vouloir qu’il se manifeste plus clairement ; car elle ne peut choisir : toute sa capacité est de laisser faire Dieu. Et Sa Majesté lui ôte les prières, les méditations, la contemplation, l’usage des sacrements, la communication des serviteurs de Dieu, la lecture de la Sainte Écriture même. Elle se laisse tout [419] ôter et se mettre dans le Néant où elle demeure continuellement, étant sa voie : les incertitudes, craintes, et frayeurs d’être trompée, les tristesses l’assiègent et occupent ses sens ; mais elles la tiennent dans le Néant. C’est pourquoi elle les appelle sa voie et son chemin.

xxviii

xxix

xxx

xxxi27. Je dis à la sœur Marie que je conversais avec elle en Dieu, sans que je pense y converser de paroles. Elle m’a dit qu’il y a un langage intérieur, et que cela était vrai. Je suis venu peu à peu à ne plus parler avec elle, mais à demeurer auprès d’elle en Dieu

xxxii33. En l’année 1655, notre voyage pour voir la sœur Marie ne fut pas à dessein d’avoir quelque réponse ou quelque don particulier, mais afin d’obtenir par ses prières, l’établissement de la réelle présence de Dieu dans le fond de notre âme. Nous avions eu quelques mois auparavant plusieurs lumières qu’il y a dans l’essence de l’âme une capacité comme infinie de recevoir cette réelle présence ou plutôt d’être abîmée en Dieu même ; nous étions dégoûtés de nous servir d’aucun moyens, cette communication essentielle de Dieu ne se pouvant faire qu’en Dieu et par Dieu même, ce que notre âme expérimente par un instinct secret.

La première fois que nous vîmes la sœur Marie, nous lui dîmes que nous ne demandions que ses prières ; ce qu’elle approuva, de sorte que notre entretien ordinaire avec elle était de demeurer en silence et de dire quelque prière vocale quand elle en disait elle-même.

xxxiiiprenez garde d’être trop exacte et trop empressée à remarquer vos fautes, car c’est un grand défaut lorsqu’une âme s’y embarrasse, s’y occupe et y perd du temps. Il faut aller tout simplement et rondement à la connaissance de l’état de notre âme.

xxxivMa très chère Sœur, Si je faisais réflexion sur moi, comme vous faites sur vous, je ne vous dirais pas ainsi ce que je pense, parce qu’il me paraîtrait y avoir de la vanité, de l’orgueil et de l’extravagance.

xxxvmes réflexions se font plus sur ses bontés que sur mes malices. Mon âme par ce moyen entre dans la voie de l’Amour qui lui ôte la timidité qui glace le cœur, et qui le rend peu susceptible des impressions de l’Amour divin. Lequel étant un feu consumant nos imperfections qui devant Lui disparaissent comme la neige devant le Soleil. Quittez un peu toutes ces pensées que vous êtes si imparfaite, et remplissez votre esprit des divines perfections. Vous verrez que votre cœur se dilatera et que vous sortirez de cette voie de crainte

xxxviLes tyrans tentaient les premiers chrétiens contre la foi. Maintenant qu’il n’y en a plus, les tentations tiennent leur place pour éprouver la fidélité des chrétiens.

xxxviima chère Sœur, je ne veux plus paraître Père spirituel chez vous : ce n’est pas à moi à faire l’entendu aux choses de dévotion.

xxxviiiMais ce qui me crucifie le plus, c’est que j’entrerais quasi en pensées que les vues de la vie surhumaine, autrefois si goûtées, ne fussent pas de véritables vues, mais des idées vaines et forgées dans mon imagination, puisque j’ai encore horreur de la pauvreté et des mépris, qui étaient, ce me semble, l’objet de ma joie et de mon amour.

xxxixtout endormi que j’étais, j’embrassais la pauvreté comme l’une des vertus les plus chéries du fils de Dieu. Je m’aperçus qu’il s’était coulé en moi une grande douceur qui me fortifiait et m’apaisait avec tranquillité, de sorte que les occasions de la pauvreté me semblaient agréables et non plus horribles. Je m’éveillais ensuite, toujours dans la même disposition et dans laquelle je fis mon oraison que je passai dans l’estime et dans l’amour de la pauvreté. J’étais surpris de mon changement. J’en remerciais Dieu sans cesse. Je continuais plusieurs jours à être dans le même état. L’on avait vendu chez nous une terre pour laquelle j’avais eu inclination. La nature, comme je l’ai dit, sentait de la peine à s’en voir dépouillée. / Il me vint en pensée que Notre Seigneur me ferait une grande grâce de me donner une autre terre qui se présenta de cette sorte à mon esprit : je me figurais qu’une âme peut avoir une terre qui s’appelle la terre d’anéantissement. Elle contient plusieurs fermes, dont la première et principale, et qui est comme le manoir seigneurial, où le chef se nomme la destruction de soi-même. Ah mon Dieu, que de beautés dans ce fief!

xlJe ne rencontre, ce me semble, personne dans ce lieu, cependant il n’est pas inhabitable ni inhabité. Mais les habitants étant anéantis aux yeux des autres et aux leurs, ne sont pas vus, ne se voient point eux-mêmes. Quelle joie de ne pas être vu! C’est un des grands avantages de cette belle terre.

xliL’on peut bien prendre les meubles, l’argent, mais la terre est fixée et ne s’éloigne pas. J’en dis de même de notre terre d’anéantissement : quand l’âme en a pris possession, et pendant qu’elle la garde, elle ne doit rien craindre. La substance de la vie spirituelle est assurée : le monde ni le diable ne peuvent y demeurer, c’est pourquoi ils ne l’emportent point, elle ne leur est pas propre du tout. Oui bien quelques meubles, comme les consolations sensibles, les désirs trop opiniâtres des austérités, le trop grand désir de servir les autres sous prétexte de la gloire de Dieu, d’un autre côté un trop grand désir de la solitude, le désir d’aller en Canada, en Angleterre, les belles idées de spiritualité et plusieurs autres. Le diable, la nature et le monde aiment ces sortes de meubles, et une âme qui n’a que cela n’a rien. Mais qu’elle n’ait que la seule terre d’anéantissement, elle est riche pour toujours

xliiMa très chère sœur, ce cher Père me sert encore si puissamment, que la lecture des avis qu’il lui a plu me donner me met toujours en ferveur.

xliiiFaites ce que Dieu veut et en la manière qu’Il le veut et ne pensez plus aux pensées des autres

xlivne vivons que de Dieu purement en Dieu. Ce doit être à présent là notre principale occupation, puisque ce que nous possédions de plus cher en la terre est tellement en Dieu, qu’il sera éternellement une même chose avec Lui. Nous ne pouvons donc désormais être unis à ce cher père [Chrysostome] que nous ne soyons unis à Dieu. Et c’est ce qui nous doit faire estimer notre privation, puisqu’elle nous conduit à une si parfaite union

xlvceux qui prennent les ruisseaux au lieu de la source peuvent souffrir beaucoup de déchet en de pareilles rencontres. Mais notre très cher père nous a appris que la pauvreté de toutes les créatures est l’unique disposition pour entrer dans la pureté du divin amour

xlviJe vous supplie de consulter un peu devant Dieu : savoir si dans le même dessein de mener une vie méprisée, abjecte, et cachée, je ne dois point cesser de donner des avis spirituels à quelques personnes, qui quelquefois m’en demandaient. J’ai eu un très grand dégoût de le faire, depuis que Notre Seigneur m’a un peu fait connaître moi-même. Et pour parler véritablement, je n’en suis point capable; et je crains que cela ne serve à entretenir une bonne opinion que l’on pourrait avoir de moi, plus avantageuse que je ne mérite

xlvii j’ai été réduit au néant. Je savais bien que je ne l’ai pas été par une voie extraordinaire, mais par un effet de la maladie, dont la Providence s’est servie pour me donner une connaissance de moi-même, toute autre que je n’avais jamais eue. Il me semble que je ne m’étais point connu jusqu’ici, et que j’avais des opinions de moi plus grandes qu’il ne fallait; que je m’appuyais secrètement sur les vues et sentiments que Dieu me donnait.

xlviiiMais notre bon Père m’a souvent dit qu’il se rencontre beaucoup d’illusions dans telles visions qu’il ne faut pas mépriser, mais aussi il ne faut pas s’y assurer

xlixL’attention à ce que nous sommes, ce que nous serons, ce que nous deviendrons si telle et telle chose arrivait ne peut compatir avec le parfait abandon qui rend l’âme toute simple

l Abjection et pauvreté doivent être votre équipage pour venir prendre possession de votre supériorité

li Et pour moi, je ressens tant de secours de lui, que je m’imagine qu’il converse invisiblement parmi nous. Ne manquez pas d’aller visiter son tombeau

liiMa volonté me paraît perdue dans celle de Dieu. Ce qui fait qu’au milieu des saints de Paris, et dans la connaissance que notre bon Père me donne de leurs grâces et faveurs sublimes, je ne puis en désirer une seule

liiiQui tâte l’eau pour savoir si elle est froide, ne s’abîmera jamais dans l’océan.

livNotre union est telle que rien ne la peut rompre. Les souffrances et les nécessités extrêmes où vous êtes me donneraient de la peine si je ne connaissais le dessein de Dieu sur vous qui est de vous anéantir toute afin que vous viviez toute à Lui. Qu’Il coupe, qu’Il taille, qu’Il brise, qu’Il tue, qu’Il vous fasse mourir de faim pourvu que vous mouriez toute sienne : à la bonne heure!

lvCependant ma très chère Sœur, il faut se servir des moyens dont la divine Providence vous fera ouverture pour vous tirer du lieu où vous êtes, supposé la nécessité où vous réduit la guerre. J’ai bien considéré tous les expédients contenus dans vos lettres. Je ne suis pas capable d’en juger; je vous supplie aussi de ne vous pas arrêter à mes sentiments, mais je n’abandonnerai pas la pauvre communauté de R, quoique vous fussiez contrainte de quitter N; c’est-à-dire qu’il vaut mieux que vous vous retiriez à P pour y subsister et faire subsister votre refuge, qui donnera secours à vos sœurs de R, que d’aller au Pape pour avoir un couvent où vous viviez solitaire, ou que de prendre une Abbaye. La divine Providence vous ayant attachée où vous êtes, il y faut mourir

lvi Si vous étiez comme la Mère Benoîte simple religieuse, vous pourriez peut-être vous retirer à quelque coin; mais il faut qu’un capitaine meure à la tête de sa compagnie, autrement, c’est un poltron. Il est bien plus aisé de conseiller les autres que de pratiquer,. Dieu ne vous déniera pas ses grâces. Je me recommande bien fort aux prières de la Mère Benoîte. Je respecte beaucoup cette bonne âme. Ma Sœur de Saint-Ursule, et les mères de la Conception, et de Jésus, vous saluent de toute leur affection comme tous les messiers de notre hermitage; courage, ma chère Sœur, le pire qui vous puisse arriver c’est de mourir sous les loies (sic) de l’obéissance et de l’ordre de Dieu.

lviiMère Mectilde a dû beaucoup prier à en lire la note de Mlle de Vienville dans La vie de la vénérable Mère Catherine Mectilde, ms, aux archrives des Bénédictines du Saint-Sacrement, Monastère de Rouen : « Mademoiselle de Vienville écrit en note : “Dieu ne permit pas seulement que la fidélité de la M. Mectilde du St Sacrement fut à l’épreuve de la plus extrême pauvreté, il permit encore que la patience fut exercercée par les mépris et les humiliations que leur attirèrent de nouveau les discours que fit contre elle un Religieux. On lit en note : ‘cette persécution de ce religieux dont il est parlé ici dura plusieurs années après desquelles il vint voir la M. M. du S. S. Aussitôt qu’elle fut avertie qu’on la demandait elle se leva d’une grande vitesse avec une joie extraordinaire qui paraissait sur son visage. Une religieuse lui demandant qui elle allait voir ‘un des plus grands amis que j’ai au monde’ répondit-elle et si la modestie et les grilles ne m’empêchaient je l’embrasserais de tout mon Cœur, tant je lui suis obligée, Dieu s’étant servi de lui pour humilier et détruire mon orgueil et mon amour propre’ en disant ces paroles elle courut au parloir comme si elle eut volé. C’est la Rel. (religieuse) qui était présente qui nous l’a raconté.” »

lviiiAfin que Dieu possède notre cœur tout seul, il en faut retrancher toutes les réflexions, et toutes les affections, autant qu’il est possible, par ce qu’elles diminuent sa possession. Le grand secret est d’aller continuellement se vidant de tout ce qui n’est point Dieu

lix Il n’y a rien à vous dire, sinon que vous laissiez faire l’Esprit de Dieu en vous, afin qu’Il achève son ouvrage de la manière qu’il l’a commencé. Sur toutes choses, croyez ce que l’on vous dit, et ne vous appuyez pas sur vos discernements, quand il vous paraîtra n’aimer point Dieu, ne faire aucun progrès, que vous serez un jour du nombre des réprouvés; et si vous voulez, que vous avez tous les obstacles à l’union et autres semblables idées. Au-dessus d’icelles votre âme suivra simplement la direction et croira être en état qu’elle ne voit point, et duquel néanmoins on la certifie. Prenez courage. Je vous le dis encore une fois : votre voie est de Dieu.

lxQuand l’âme est parvenue à un degré d’oraison où l’esprit humain se trouve perdu dans l’abîme obscur de la foi, elle y doit demeurer en assurance. Car cette sacrée obscurité est plus claire que la lumière même, et cette ignorance est plus savante que la science. Mais la mort de l’esprit humain est rare, et c’est une grâce que Dieu ne fait pas à tout le monde.

lxij’ai ressenti de grands effets d’union avec Dieu durant et après le voyage de Monsieur B. et que j’ai certitude, ce me semble, du don qui nous a été fait, dont je me sers continuellement dans l’oraison; mon âme vivant, ce me semble, de la vie que Dieu a dans mon fond, et ne pouvant goûter que la perte de toute mon âme en Lui seul. De sorte que continuellement je ne suis plus en moi, mais en Lui, d’une façon que j’expérimente, mais que je ne puis exprimer. Cette résidence, ou cet établissement de Dieu dans mon fond est le soutien, l’appui et la vie de mon intérieur. Enfin je suis infiniment consolé et fortifié, et j’aperçois si je ne me trompe, accroissement dans la voie du pur amour.

lxiiCes lignes sont pour vous réitérer les assurances de mes affections, et que si je vous écris rarement, c’est que je ne crois pas que notre union ait besoin pour se conserver de tous ces témoignages de bienveillance. Il suffit que notre demeure soit continuellement en Dieu, et qu’anéantis à nous-mêmes nous ne vivions plus qu’en Dieu seul; lequel ensuite est notre amour et notre union. Quiconque est arrivé à cet état voit en Dieu ses amis, les aime et les possède en Lui, et comme Dieu, il est partout, il les possède partout

lxiiiMa très chère Sœur, Jésus soit l’unique vie de nos cœurs. Quoique vous soyez éloignée, je crois que vous êtes présente à l’Ermitage, et M.[P.Lejeune?] aussi, nous ayant souvent assuré que c’est sa maison, et qu’il y demeure avec nous. Je n’en doute pas, ressentant en mon particulier plusieurs effets de grâce que je ne puis exprimer. Le don s’augmente, et mon âme expérimente que Dieu seul est, vit, et opère en elle. Cet état demeure immobile au milieu de tous les changements qui se passent dans les sens, et rien ne le peut diminuer, que l’infidélité. L’obscurité, la stupidité, l’insensibilité, la tentation, les révoltes ne font pas perdre ce trésor caché dans le fond de l’âme, mais seulement en ôtent la vue et le sentiment. Quand Dieu s’est ainsi donné, l’âme n’a plus besoin de rien, et tout ce qui n’est point Dieu ne lui peut de rien servir. Dieu seul est sa portion, et son héritage à toute éternité. Demeurez bien perdue dans le divin Etre, et prenez plaisir à n’être plus. C’est en Lui que vous devez établir votre solitude au milieu des compagnies et des affaires. C’est dans le fond que vous devez habiter, ou plutôt en Dieu. J’ai quelque désir de savoir l’état où vous êtes, et si vous ne gardez pas la pure solitude en Dieu où le pur amour se trouve, mandez-nous de vos nouvelles. Et cependant, croyez que nous sommes autant unis que nous le somme avec Dieu. Notre unique affaire, c’est de demeurer unis et abîmés dans cette infinie bonté. Et notre bonheur serait, si nous étions si bien perdus, que nous ne puissions jamais nous rencontrer.

lxivIl est si facile de sortir du néant pour être quelque chose, que la plus grande miséricorde que Dieu fasse à une âme en la terre, c’est de la mettre dans le néant, de l’y faire vivre et mourir. Dans ce néant Dieu se cache, et quiconque demeure dans ce bienheureux néant, trouve Dieu et se transforme en Lui!

lxvC’est l’esprit de notre petit Ermitage, que d’arriver un jour au parfait néant, pour y mener une vie divine et inconnue au monde, et toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Je crois qu’il doit y avoir grande association entre votre maison, et la nôtre. Nous la recevons de tout notre cœur, puisque vous nous la présentez, et vous prions de croire que tous les solitaires ont une union parfaite avec vous.

lxvi Je crois qu’il faut nous réduire à nous appuyer les uns les autres, et à nous servir. Notre bon Père [Chrysostome] me l’a dit souvent. Faisons-le donc jusqu’à ce que Dieu y donne ordre par sa Providence. Il ne faut pas grand discours à déclarer son intérieur, ni être beaucoup en peine pour cela. Les mêmes âmes d’une même voie s’entendent à mi-mot. N. vous chérit et vous salue. Nous vivons ici en grand repos, liberté, gaieté et obscurité, étant inconnus du monde, et ne nous connaissant pas nous-mêmes. Nous allons vers Dieu sans réflexion, et quelque temps qu’il fasse, bons ou mauvais, nous tâchons de ne nous pas arrêter. Je connais clairement que l’établissement de l’Ermitage est par l’ordre de Dieu, et notre bon Père ne l’a pas fait bâtir par hasard. La grâce d’oraison s’y communique facilement à ceux qui y demeurent, et on ne peut dire comment cela se fait, sinon que Dieu le fait.

lxviiPortez son âme à marcher dans la voie d’anéantissement dont le seul appui est la pure foi séparée de toute autre lumière et vue. C’est une grâce singulière et un très grand don de Dieu de posséder cette divine foi, laquelle nous donne Dieu en la terre aussi réellement et véritablement, que les Bienheureux l’ont dans le Ciel, quoi que d’une manière différente. C’est un grand trésor que cette oraison de présence de Dieu, réelle et immédiate.

Au lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même

lxviiiDans toute cette élévation, l’âme expérimente qu’il faut qu’elle soit dénuée toujours d’affection des grâces sensibles, des lumières, et des sentiments; et souvent Dieu, par un trait de sa Sagesse, la dépouille effectivement par des impuissances, des ténèbres, des stupidités, insensibilités que l’on doit souffrir et porter passivement, sans jamais rien faire pour en sortir. Dans ces souffrances, l’âme étant purifiée, est rendue capable d’un plus haut degré d’oraison. Son esprit étant rempli de dons de grâce et de lumières toutes spirituelles et intellectuelles, elle possède une paix admirable. Mais il faut qu’elle soit encore dépouillée de toutes ces faveurs. / Pour cet effet Dieu augmente ses peines intérieures, et permet qu’il lui arrive des doutes et des incertitudes de son état, avec des obscurités en son esprit, si épaisses qu’elle ne voit et ne connaît plus rien. Elle ne goûte plus Dieu, étant suspendue entre le ciel et la terre. Cet état est une suspension intérieure, dans laquelle l’âme ne peut goûter rien de créé ni d’incréé. Elle est comme étouffée, et il ne faut pas qu’elle fasse rien pour se délivrer de ce bienheureux tourment, qui lui donne enfin la mort mystique et spirituelle, pour commencer une vie toute nouvelle en Dieu seul. Vie que l’on appelle d’anéantissement.

lxixCette demeure et cet établissement en Dieu est son oraison qui n’est pas dans la lumière ni dans les sentiments, mais dans les ténèbres insensibles, ou dans les sacrées obscurités de la foi, où Dieu habite.

lxxC’est comme la première clarté que le soleil jette sur l’horizon, auparavant même le lever de l’aurore. Cette lumière est générale, tranquille, sereine, mais qui ne manifeste encore rien de distinct en Dieu, sinon après quelque temps passé.

lxxiDans le Livre des Contemplations du P. Jean de Saint Samson, carme, on peut voir tout au long, toute la vie et les connaissances que l’âme a dans cet état.

lxxiiCe qui embarrasse les âmes, c’est qu’elles s’imaginent n’avoir rien s’il n’est sensible et aperçu.

lxxiiiMais je craignais beaucoup que ce ne fut un certain néant que notre esprit forme et prend pour objet, et non pas un néant mystique que Dieu communique à l’âme et qui est le principe de ses opérations. Pour prendre ceci, vous devez savoir que les âmes s’anéantissent par activité. Et pour elles, ce n’est pas par la force de l’action de Dieu qu’elles sont réduites au néant. Et ainsi elles ne sont pas capables de demeurer en Dieu sans moyen, ni de le contempler comme font les âmes que Dieu y conduit d’une manière particulière.

lxxivnous prendrons la comparaison d’une rivière, par exemple la Seine. Laquelle va continuellement pour se perdre en la mer, mais quand elle en approche, la mer par un flux vient comme au-devant d’elle pour la solliciter de se hâter de se perdre. Et puis quand elle est arrivée à la mer, alors on peut dire qu’elle est véritablement perdue, et qu’elle n’est plus puisque la mer seulement paraît. Ainsi l’âme dans la voie active intérieure tend à Dieu. Elle le fait encore dans la voie, Lui-même s’insinue et s’écoule dans le canal de ses puissances, pour les attirer plus fortement et les abîmer dans son infinité. Et alors l’âme est toute perdue et comme anéantie, car Dieu seul vit et opère en elle

lxxvVous concevez bien que cette divine union ne se fait plus comme auparavant que votre état fut changé. Car elle se faisait par le moyen des lumières, des ferveurs de grâces et de dons que vos puissances recevaient de la bonté de Dieu, et dans cette jouissance vous Lui étiez unie. Et s’il arrivait que Notre Seigneur vous mît dans la privation, dans les obscurités, stérilités et les peines intérieures, votre union pour lors se faisait par la pure souffrance et dans un état pénible. À présent Notre Seigneur vous a élevée au-dessus de toutes ces dispositions créées, lesquelles quoi que très bonnes et saintes, sont néanmoins finies et limitées. Et ainsi ne peuvent donner qu’une participation bornée et petite, en comparaison de celle que l’on expérimente dans la pente de soi-même en Dieu. / C’est cette heureuse perte qui nous tire de nous-mêmes et jetant notre propre être et notre vie dans l’abîme infini, le transforme en Dieu et le rend tout divin, lui donnant une vie et une opération toute déifiée. Nous avons des joies très grandes de vous savoir arrivée à cet état. Vous voyez le chemin qui a précédé, combien il est long et difficile, et combien une âme est obligée de rendre grâces à Notre Seigneur, de lui découvrir le sentier du néant dans lequel en se perdant soi-même l’on trouve Dieu.

lxxviIl est réservé uniquement à sa toute puissance aussi bien de perdre les âmes dans le néant mystique, que de les tirer du néant naturel par la création. C’est ici où commence la théologie mystique cachée aux sages et aux prudents, et révélée aux petits. Pour tout conseil nous vous disons que vous vous mêliez le moins que vous pourrez de votre anéantissement, puisque les efforts de la créature ne peuvent aller jusque-là. Il faut qu’ils succombent et que Dieu seul opère d’une manière ineffable. Il y a seulement dans le fond intérieur un consentement secret et tacite. Que Dieu fasse de la créature ce qu’il lui plaira. Vous goûterez bientôt ce que c’est que le repos du centre, et comme on jouit de Dieu en Dieu même. /Vous expérimenterez aussi l’insuffisance de toutes les créatures et de tous les moyens créés, quelque saints et excellents qu’ils soient, pour vous avancer dans le bienheureux anéantissement; lequel on ne possède pas si tôt en réalité totale, mais partie en réalité et partie en lumières intellectuelles. Je veux dire que la lumière en est donnée aux puissances, et puis la réalité se communique peu à peu. C’est comme les fleurs qui précèdent le fruit, lesquelles tombent et le fruit croît imperceptiblement, et non pas tout d’un coup.

lxxviiToutes les grâces que Dieu nous donne sont reçues selon la disposition où nous sommes, et Dieu ne fait pas toujours un miracle pour appuyer notre nature qui n’est pas suffisamment soutenue par la voie ordinaire. Les ténèbres, les stupidités, les impuissances intérieures proviennent souvent de cette source. C’est pourquoi il faut y remédier autant qu’il est possible. Une nourriture meilleure que celle que vous prenez vous serait selon mon petit avis, nécessaire, et vous serez plus capable de rendre service au prochain

lxxviiila mort mystique dans laquelle l’on possède Dieu hors de soi-même. Pour lors l’âme est ravie en Dieu par une extase admirable, qui ne se ressent point dans les sens ni dans les puissances, mais qui s’opère seulement dans le pur fond de l’âme. Et c’est en quoi consiste la vie mystique ou divine : quand Jésus-Christ vit en nous et que nous ne vivons plus, qu’il opère en nous et que nous n’opérons plus qu’en lui

lxxixcomme cette misère est commune quasi avec toutes les âmes qui travaillent à la perfection, je ne vous en dis rien de particulier, sinon que sans vous décourager, vous demeuriez abandonnée et exposée à Dieu, afin que lui-même aille consumant ce misérable fond, et qu’il y mette son être infini en sa place. Adieu en Dieu.

lxxxL’objet de mes oraisons le plus ordinaire, c’est l’essence divine en laquelle je me perds, sans vous pouvoir dire comment. Tout ce que je puis dire, c’est que cette oraison est un anéantissement et perte en Dieu, qui met l’âme dans un état de grande pureté, d’une profonde paix et d’un amour fort pur.

lxxxidemeurer dans le plus parfait anéantissement que vous pourrez. Voilà tout ce que je vous puis dire, et c’est tout ce qu’il y a à faire. Plus une âme s’avance dans les voies de Dieu, moins il y a de choses à lui dire ; Dieu, qui la possède, est sa lumière et sa conduite, et il est jaloux quand quelque autre s’en mêle ; il faut donc le laisser opérer en toute liberté.

lxxxiiIl ne faut pas s’amuser à regarder ce que nous sommes, mais ce que Dieu est.

lxxxiiiTout ce qui n’est point Dieu me semble comme l’extérieur, et l’intérieur est Dieu seul. Il arrive quelquefois que la lumière de Dieu en nous abîme tellement et anéantit toute notre âme et nos puissances, qu’il semble que Dieu y soit seul, y vive et y opère ; et cela d’une manière immobile et immuable, et dans un repos permanent.

lxxxivle fond de mon âme, tout s’y trouvant abîmé et perdu. Cet abîmement, et cette perte, est l’état ordinaire de mon oraison, soit que mes puissances ou mes sens reçoivent des lumières ou des ténèbres, de la consolation ou désolation. Enfin je ne me puis mieux expliquer, sinon que Dieu est mon âme, ou mon âme est Dieu, pour ainsi parler, et ensuite ma vie et mon opération ; voilà en peu de mots ce que j’expérimente.

lxxxvAu lieu que dans les autres l’on a des images, des connaissances, et des sentiments de Dieu, en celle-ci l’on possède Dieu même, lequel étant vu au fond de l’âme, commence à la nourrir et à la soutenir de Lui-même, sans lui permettre d’avoir aucun appui sur ce qui est créé. Et c’est ce que l’on appelle science mystique, que cette expérience de Dieu en Dieu même


lxxxviCf. saint Jean de la Croix (1542-1591), Vive Flamme, I, 12 : « Le centre de l’âme, c’est Dieu ; et quand elle l’aura atteint selon toute la capacité de son être et toute la force de son opération, elle aura atteint son centre ultime et le plus profond

lxxxviiMonsieur B., prêtre qui demeure avec nous, serait bien capable d’aider votre communauté touchant cette oraison. Il a plus de grâce et de lumière que moi, et est plus disposé d’aller. S’il pouvait faire un petit tour à Paris, je crois que cela vous servirait. Il est à présent auprès de Timothée, où il reçoit beaucoup de grâces touchant cette voie d’anéantissement.

lxxxviiiplus on découvre de paix d’une étendue immense, où il faut aller, et un anéantissement à faire qui n’est que commencé. Cela est incroyable, sinon à ceux qui le voient en Dieu même, qu’après tant d’années d’écoulement en Dieu, l’on ne fait que commencer à trouver Dieu en vérité, et à s’anéantir soi-même. Et ce néant ne décroît qu’à proportion que Dieu se retire. Il ne faut pas long discours aux âmes qui expérimentent ; il suffit de leur dire que Dieu est, et qu’il opère en vérité, et réalité dans leur centre

lxxxixCar la lumière éternelle se lève dans son fond comme un beau soleil sur l’horizon, et dissipant peu à peu les ténèbres de son esprit humain, lui donne des intelligences du procédé mystique

xcPrenez courage, et allons tous de compagnie comme des pèlerins mystiques

xciSi nous mourons en chemin, ce nous sera trop d’honneur et trop de grâces de mourir pour un si bon sujet.

xciiPour arriver à la totale vie, il faut entrer en la totale mort de soi-même

xciiiVous faites consister la plus haute perfection à la pratique de quelques vertus. Elles sont toutes bonnes et nécessaires, mais la consommation de la vraie perfection consiste à la perte totale de notre volonté dans la volonté divine, de sorte qu’une âme est plus ou moins parfaite qu’elle est plus ou moins soumise et unie au bon plaisir de Dieu.

xciv« Pour être quelque chose en tout / il ne faut rien être du tout  ».

xcvCette oraison ne demande point d’autre instruction que les inventions que le Saint-Esprit inspire à l’âme. C’est l’amour divin qui en est le maître et le directeur, et voilà le secret ; les créatures ne doivent point s’ingérer de faire son office.

xcvila foi, qui élève l’âme dans une sainte ignorance de tous les affirmatifs, la fait entrer dans une simple et amoureuse croyance de ce que Dieu est en lui-même, surpassant toute lumière et toute intelligence. Elle croit Dieu dans la vérité de son Essence, sans lui donner aucune forme ni image, pour délié qu’il soit.

xcviiVous dites que vous ne comprenez pas ce que c’est que votre âme ; vous n’avez pas la capacité de la comprendre, non plus que de comprendre Dieu. Vous ne pouvez connaître l’un et l’autre que par la foi et par leur opération. Vous voyez bien que vous avez une âme puisque vous ressentez l’opération de ses facultés. Ne voyez-vous pas que vous avez une mémoire, un entendement et une volonté ? Vous vous souvenez, vous entendez et comprenez, et vous aimez. Voyez donc que vous avez une âme puisque ses puissances sont opérantes. Penseriez-vous voir votre âme en quelque figure ? Ne savez-vous pas qu’elle est faite à la semblance de Dieu ? Qu’elle est pur esprit, ainsi, qu’elle n’est point palpable ; de même Dieu n’est pas palpable, il n’est ni vu ni senti.

xcviii« Depuis que je me suis mis à rien, / j’ai trouvé que rien ne me manque  ».

xcix« Vous serez d’autant plus / que vous voudrez être moins ».

cIl faut s’avancer et se produire dans le monde pour y paraître et y être quelque chose selon la vanité ; mais dans la vie intérieure, on y avance en reculant. C’est-à-dire : vous y faites fortune en n’y voulant rien être

ciLes richesses de la vie de grâce, c’est la suprême pauvreté. Vous êtes bien loin de la posséder, car au lieu de vous dépouiller vous vous revêtez, sous prétexte de bien mieux faire.

ciiVous m’avez quelquefois demandé comment il faut prier pour le prochain. Les uns prient vocalement, et d’autres en esprit pur et simple. L’âme prie pour son prochain selon son degré d’oraison ; quelquefois Dieu donne mouvement à l’âme de prier pour les misères d’autrui et, quand vous sentez en vous cette disposition, vous devez prier en la manière qu’on vous donne le mouvement.

ciiiIl faut vous plaire dans la voie où Dieu vous a mise. Ce n’est pas vous qui l’avez choisie, mais la Sagesse éternelle l’a choisie pour vous

civSi Dieu ne veut point ces œuvres-là de vous, pourquoi les voulez-vous faire ? C’est un reste de la malignité que nous avons reçue d’Adam de vouloir toujours être et faire quelque chose qui nous paraisse, pour y prendre une secrète satisfaction.

cvvous verrez en cela que je ne suis point morte, non certainement je ne le suis point, au contraire, il me semble que je prends vie et qu’au lieu d’être occupée de la mort, je suis appliquée à aimer. Je ne puis penser au passé, encore moins à l’avenir.

cviIl faut que je vous dise, ma Chère Mère, qu’un peu avant la mort, une nuit en dormant il me semblait voir un religieux de l’ordre de Saint-François, grandement vénérable, qui me parlait de Dieu et des choses de la perfection avec beaucoup de dilection pour moi. La nuit suivante, je vis le même religieux dans un lieu où il y avait une grande assemblée de peuple, entre autres vous y étiez, Chère Mère, et notre Mère Prieure et une religieuse. Ce digne religieux était un peu éloigné de nous et tenait dessous ses pieds un serpent et beaucoup de bêtes venimeuses qui dans mon esprit représentaient le diable, la chair et le monde. Les ayant ainsi subjuguées, il s’en alla avec grande vitesse et agilité dans un lieu très haut et délicieux. Étant dans ce lieu délectable, il regardait toute l’assistance avec une grande douceur. Qu’est ceci, disais-je en moi-même ? Ne serait-ce point le Père Chrysostome qui s’en ira bientôt à Dieu ? Ma Chère Mère, je vous dis ceci en simplicité, et je n’y fais aucun fondement.

cviiSecondement, vous dites que vous avez ressenti les effets de notre assistance, jointe à la miséricorde que notre Seigneur vous fait de vous enseigner et que jamais vous ne seriez entrée dans la voie, etc. J’avoue que la Providence divine s’est voulu servir de moi pour vous comme elle fit autrefois d’une ânesse pour enseigner un prophète. Dieu se sert de qui il lui plaît, des bêtes comme des créatures : il faut toujours demeurer dans le néant et croire que [19] s’il ne m’avait envoyée vers vous, il vous aurait instruite plus efficacement lui-même ou il aurait suscité d’autres âmes pour vous aider à développer votre sentier.

cviiiJe compris que cette âme était dans un état autant heureux qu’elle pouvait être, à la réserve de la vision de Dieu, elle disait qu’elle n’était pas parfaitement heureuse, à raison de cette privation. Mon entendement entra dans une grande occupation comme dans une nuit obscure qui occupa toutes mes puissances, et je fus certifiée que cette âme avait été privilégiée

cixAdieu, ma très chère sœur, Messieurs de Bernières et de Rocquelay vous saluent ; ils font des merveilles dans leur ermitage : ils sont quelquefois plus de quinze ermites ; ils demandent souvent de vos nouvelles. Si notre bonne mère Prieure voulait écrire de ses dispositions à Monsieur de Bernières, elle en aurait consolation, car Dieu lui donne des lumières prodigieuses sur l’état du saint et parfait anéantissement. Nous avons ici pour notre sacristain le bon vigneron de Montmorency

cxL’on m’a dit qu’une preuve infaillible pour faire le discernement entre celles qui sont possédées de Dieu et celles qui sont sous la tyrannie de leur propre esprit, et de ses lumières, est que celles-là reconnaissent évidemment sous les clartés de cet esprit et de ces lumières qu’elles ne sont qu’un fond de corruption et d’iniquité ; que ce fond est inépuisable ; que quelques diligences qu’elles fassent pour l’épuiser, il en restera jusqu’à tant que nous soyons dans le sein de Dieu par la gloire ; c’est pourquoi elles travaillent continuellement à se purger de leur corruption ; elles prient tout le monde de les aider à cela. Quand quelqu’un se veut mêler de leur faire voir des défauts qu’elles ne connaissent pas, au lieu d’examiner s’il dit vrai, elles se mettent de son côté

cxiL’on m’a fait voir que la charité que je crois avoir pour ceux qui sont bien, n’est pas vraie charité, parce que la charité n’aime pas les inférieurs parce qu’ils sont bons, mais parce que Dieu veut que nous les aimions : or il veut que nous ayons plus d’amitié pour ceux qui ne sont pas en si bon état ; il veut que nous laissions les nonante-neuf brebis qui sont en assurance dans le désert, pour aller chercher celle qui est égarée ; laquelle nous devons rapporter avec les autres sur nos épaules.

cxiiL’âme se contente d’être avec Dieu et en Dieu, sans voir ni connaître, ni penser qu’elle y est. Elle en sort, et ce n’est plus une vue de foi pure, directe et simple, qui se porte immédiatement à Dieu ; mais c’est une pensée réfléchie qui se porte, non pas à Dieu, mais à la connaissance de notre esprit.

cxiiiL’âme a un langage par lequel elle parle à Dieu, qui nous est inconnu ; Dieu parle de même à l’âme, et nous n’y entendons rien.

cxivMarchez sans retours et ne regardez pas le lieu où vous allez ; jetez-vous à corps perdu dans ce vide et dans ce pur abandon : vous craignez de vous perdre ; et qu’est ce que vous êtes ?

cxvO ! rien inconnu disait Angel de Foligy, l’âme qui sait s’en contenter a trouvé le vrai chemin de Paradis

cxvila créature n’est rien de soi et ne doit rien être pour soi. Dieu est, et vous n’êtes point. C’est la leçon qu’il fit un jour à la glorieuse Catherine de Sienne, lorsqu’elle lui demanda simplement et amoureusement : « Qui êtes-vous Seigneur ? » « Je suis celui qui suis, et tu es celle qui n’est point ».

cxviicessez vos examens, vos retours, vos réflexions, vos craintes, vos résistances à l’obéissance et à la communion. Nous vous ordonnons de la part de Dieu de vous tenir comme une bête dans la perte de tout et même de votre salut et perfection. Il n’est plus question de tout cela, mais seule­ment de vous tenir dans ce simple abandon avec tant de fermeté que, si vous voyiez l’enfer ouvert pour vous engloutir, vous ne feriez pas un détour de votre pur abandon pour vous en préserver. / Voilà jusqu’où il faut mourir, et où vous ne voulez pas passer.

cxviiiLorsque vous serez dans la croyance que vous êtes damnée, laissez tout ce jugement à Dieu, croyant qu’il fera justice s’il vous met en enfer. N’en soyez pas plus inquiétée, laissez tout pour vous tenir encore au-dessous de tout l’enfer et des démons. Le rien n’est rien de tout cela…

cxixLe néant ne s’attache pas même au néant ; il faut qu’il vous mette dans une simple capacité de tout ce qu’il plaira à Dieu de faire de vous

cxxJ’ai passé une bonne partie de la nuit à vous tenir en esprit entre mes bras, vous offrant et moi avec vous à celui auquel nous devons être tout immolées et tout mon être intérieur se promit [n. : lecture incertaine] dans un profond silence, de vous soutenir ; je sentais votre douleur […]

cxxi je vous embrasse d’une manière qui n’est pas défendue ou impossible par l’éloignement. Nous sommes unies en Dieu par lui-même et pour lui, c’est pourquoi il nous a identifiées en lui : voilà la base et le fondement de notre union, qui sera éternelle par sa grâce. /Vous voilà dans cette effroyable solitude, où vous ne trouvez ni Dieu, ni créature : j’avoue qu’elle est très forte à soutenir ; mais c’est l’ordre de Dieu : il y faut marcher et ne vous point effrayer : cette solitude vous conduira dans la perte de tout le créé ; quand vous vous trouverez ainsi seule, ne vous troublez pas pensant que vous êtes infiniment loin de Dieu

cxxii[…] Je vois dans votre intérieur comme dans un miroir : il me semble que l’on me fait distinguer les qualités qui vous sont naturelles et celles qui sont surnaturelles ; […]

cxxiii[…] Je ne suis plus rien ; du moins il me le semble et je vivrais, je crois, comme si je ne vivais point ; j’aurais un grand penchant à me défaire de toutes choses et à me voir cachée dans un trou : j’aspire après ce bienheureux temps que la bienheureuse Mère de S. Jean a prédit de moi ; je vous assure que depuis mon accident je suis bien plus séparée, et n’était que NS a dit par la bonne âme qu’il me guérira et prolongera mes ans, je ne me tiendrais point en sûreté ; mais il veut que je vive ; il m’a rappelé de bien loin ; je ne sais pas encore bien clairement pourquoi je suis revenue […]

cxxivJe n’ai garde de lui [n. Monseigneur du Puy] parler de la bonne âme ; j’ai bien cru qu’il y aurait des persécutions ou du moins des humiliations pour ceux qui produiraient cette bonne âme. Nous sommes dans un temps où la grande spiritualité est fort méprisée, pour ne pas dire tout à fait condamnée

cxxvDimanche on dit que je bégayais, mes paroles n’étant point articulées ; cela fit une alarme et la mère sous-prieure envoya dans le moment quérir les médecins et chirurgiens : vous eussiez dit que j’allais rendre l’âme, tant elle s’effraya et toute la communauté ; pour les contenter je prends médecine et je me porte bien comme à mon ordinaire : comme je n’ai plus de dents j’ai peine à prononcer

cxxviSi vous voulez trouver le royaume de paix, le Paradis en terre, soyez fidèle à l’attrait de la grâce qui vous tire dans le néant. C’est une très grande miséricorde que Notre Seigneur vous fait de vous la présenter ; ne la refusez pas si vous voulez être heureuse, laissez-vous tomber dans le rien.

cxxvii… vous séparant de vous-même, vous trouverez votre repos en retombant dans votre néant qui est votre centre.

… ce n’est pas dans vos sens que la grâce du néant réside, mais dans l’intime de la volonté.

cxxviii… il faut que vous demeuriez en lui afin que vous ne le tiriez pas en vous pour vous… ne désirant que lui pour lui.

cxxix… bien qu’à votre dire, vous soyez athée, ne ressentant en vous aucun sentiment de piété ; tenez-vous comme vous devez être, à un non-souci de vous-même (pour ne pas dire dans votre néant) ; souffrez que Notre Seigneur soit tout retiré en lui-même ; dites lui avec ce grand serviteur de Dieu M. de Condren : « Seigneur vous habitez dans votre sainteté, il n’est pas juste que je vous en tire pour moi ». … tenez-vous ferme dans le néant et vous deviendrez ferme en Dieu… il n’y a rien à prendre dans le néant ; soyez y fidèle et me croyez toute à vous.

cxxxJe vous donne à Dieu, je vous laisse à Dieu, tâchez d’y demeurer.

cxxxiTrès chère, j’irai chez vous, mais avec la mortification de ne pas parler ; je ne fais plus que bégayer, ne pouvant plus prononcer. Voilà comme il faut mourir petit à petit, en attendant que la main de Dieu détruise le reste.

cxxxiiJe voudrais pour beaucoup, ma très chère mère, avoir par écrit tout ce que j’ai vu cette nuit de votre état : le temps de mon oraison s’y est passé et j’ai connu bien des choses que je ne puis dire ni écrire. … Vous avez manqué de correspondance aux grâces que l’on avait heureusement commencé de vous donner ; vous n’avez point voulu aller aussi loin que la grâce vous portait ; vous avez préféré votre propre vie à la vie de Jésus-Christ ; vous avez refusé de mourir.

cxxxiiiIl veut, très chère, que vous vous occupiez de l’amour infini qu’il a pour vous… Une des plus grandes fautes de votre vie est de n’avoir pas assez cru que Dieu vous aime.

cxxxivp. 341… votre esprit… un insensé présentement…

p. 355 Nous vous défendons d’aller chercher le passé, de demander des pénitences…

p. 371… vous tenir ferme dans le pur abandon.

cxxxv… la divine Providence comme un morceau de bois en celle d’un sculpteur pour être taillée et sculptée selon son bon plaisir. Il faut bien savoir que cela s’exécute assurément par l’état de votre vocation ; les ouvriers qui doivent travailler à faire cette statue sont monsieur votre mari, votre mère, vos enfants, votre ménage. Ainsi votre âme deviendra de plus en plus lumineuse, non pas par des lumières particulières qui feront élancement en vous, mais bien par une pureté générale, comme vous voyez qu’un cristal étant sali et plein de boue, à mesure qu’on l’essuie, on le clarifie et on lui donne son lustre. Et cette pureté se traduit par le repos, la petitesse et l’abandon dans les rencontres, au lieu que, quand l’âme vit en elle-même et en ses désirs, elle est toujours agitée

cxxxvidès aussitôt que l’âme commence d’entrer en Dieu, cet usage des puissances par les moyens susdits commence de cesser. Et l’âme n’a qu’à se laisser, non par actes, mais par état, qu’à s’abandonner, non formellement et en produisant un abandon, mais en se laissant en Dieu où l’on est, c’est-à-dire se laissant à la croix, à la peine, et généralement à tout ce qui lui arrive de moment en moment, et qui pour lors lui est et devient Dieu. Il suffit qu’elle se laisse et qu’elle souffre telles choses, et tout cela lui devient Dieu assurément, sans intentions, sans actes ni autres choses, sinon se laisser perdre, [431] souffrir et agir comme l’on est, de moment en moment. Et en poursuivant de cette manière, l’âme trouve à la suite que tout est si bien fait que rien de mieux ne se peut ni n’a pu être pour son bien et pour la gloire de Dieu en elle.

cxxxviiEt comme ces âmes sortent d’elles-mêmes par la mort de leur propre, Dieu en devient vraiment le principe, et ainsi l’excellence et la grandeur, si bien que la moindre [action] leur est Dieu même. Un pauvre artisan travaillant à sa boutique et honoré de cette grâce a aussi bien Dieu, et chaque petite chose qu’il fait dans son travail lui est autant (ou davantage) Dieu que l’action la plus grande [447] et la plus éminente d’un autre état, pourvu que le principe soit plus excellent, c’est-à-dire qu’il soit plus hors de soi-même et plus perdu en Dieu.

cxxxviiiIl demanda où demeuraient ces saintes filles, mais comme elles étaient fort inconnues, vivant à petit bruit et très inconnûment, il eut bien de la peine à les découvrir. Enfin il les chercha tant qu’il les trouva. Les ayant trouvées, il s’informa d’elles quels étaient leurs exercices et leur façon de vivre. Elles lui dirent tout simplement et sans façon que, pour leurs exercices, elles priaient Dieu une fois le jour et ainsi le laissaient à la volonté divine pour faire tout ce qu’elles avaient à faire par l’ordre de cette divine volonté. Que pour ce qui était des emplois de leur vie, Dieu les ayant fait naître pauvres, elles n’avaient de quoi vivre sinon en le gagnant, et qu’ainsi l’ordre de Dieu étant qu’elles travaillassent pour vivre, [qu’]elles filaient tout le jour afin de gagner à vivre et que de cette manière elles passaient leurs vies. Ce saint homme, après avoir entendu tout ce discours, fut fort étonné, ne trouvant nullement ce qu’il pensait et ne sachant pourquoi Dieu [450] l’avait envoyé à des âmes si communes et si peu relevées […] d’autant qu’il y a plusieurs âmes simples lesquelles jouissent de ce trésor sans savoir son prix, parce que cela ne leur est pas nécessaire quand on n’est pas appelé à aider aux autres.

cxxxixNous lisons dans les Chroniques de quelque ordre d’un Religieux [455] qui était fort simple et d’une inclination fort candide, que sans y penser et sans aucune réflexion, il faisait à tout moment des miracles. Tout ce qui le touchait en faisait autant, ce qui mit fort en peine son supérieur (mais non lui, car il n’y pensait et n’y réfléchissait pas), d’autant que ce supérieur remarquait bien que ce Religieux était fort simple, fort obéissant et fidèle à faire ce qui était de son obligation, mais que pour le reste, il était dans un très grand repos et sans rien d’extraordinaire, de telle manière que, ne paraissant que comme un homme du commun à ce supérieur, celui-ci ne savait que juger de ce qui pouvait être la cause de telle grâce. Dans cette peine il va trouver le Religieux et lui commanda par la sainte obéissance de lui dire ce qu’il faisait pour être la cause de tels miracles continuels. Il lui répondit tout simplement qu’il n’en savait rien non plus que lui, mais que dans la vérité il ne s’y amusait pas, que c’était à Dieu à faire ce qu’Il voulait et qu’il n’y [456] prenait nulle part. Que pour lui, il faisait en tout, autant qu’il avait de lumière, la divine volonté, et que ce divin plaisir était tout son plaisir et rien autre chose dans la terre. Que c’était cela même qui était la cause pourquoi il était fait comme ses frères, et qu’il ne faisait rien autre chose qu’eux. Enfin ce supérieur par la grâce de sa charge fut éclairé

cxlelles sont dans le moment éternel dès cette vie, et par conséquent elles sont du règne éternel et non du présent, qui est dans une vicissitude continuelle. Au lieu que ces âmes, étant et vivant du moment et par le moment qui est Dieu, elles sont et font toujours la même chose, quoique, par l’ordre de leur vocation, il paraisse qu’elles en fassent et en souffrent tant et de si différentes.

cxliLes personnes de médiocre condition ont quelque chose de ce que je viens de dire, mais non si foncièrement et avec un si profond et délicat amour de soi comme les personnes de qualité. C’est ce qui est cause qu’elles sont plus ajustées et arrivent plus tôt à cette grâce, à moins que les personnes de qualité ne fassent de très grands efforts et n’emportent de très grandes victoires sur soi, ce qui est encore très difficile à cause de l’humeur changeante et variable qui leur est fort ordinaire. / Pour les pauvres, ils ont un avantage admirable : ils sont déjà faits aux coups et quand la grâce devient forte elle les trouve déjà tellement appropriés à Jésus-Christ à cause de leur humilité, pauvreté, soumission et le reste, qu’il n’y a qu’à faire voile.

cxlii la très digne mère de Chantal fait de son intérieur à son très saint Père, saint François de Sales. […] Cette déclaration est telle : « Mon très cher Père, je ne sens plus cet abandon et cette douce confiance, et je ne peux plus faire aucun acte ; cependant il me semble que mes dispositions présentes sont plus solides et plus fermes que jamais. Mon esprit se trouve en une très simple unité quant à sa partie supérieure. Il ne s’unit pas, parce qu’aussitôt qu’il veut faire un acte d’union, ce qu’il tente trop souvent, il y sent de la difficulté et connaît clairement qu’il n’est pas nécessaire de s’unir, mais de demeurer uni.

cxliiitout zèle et toute affection pour aider aux autres m’est ôtée, il ne me reste que le mouvement extérieur : mon âme est comme un instrument dont on joue ou, si vous voulez, comme un luth qui ne dit ni ne peut dire mot que par le mouvement de Celui qui l’anime. Cette disposition d’oubli me possède tellement, peut-être par paresse, qu’il est vrai que je pense à peu de chose, ce qui fait que je suis fort consolé qu’il se trouve des serviteurs de Dieu pour aider aux autres

cxlivpar la fidèle pratique de son état et condition, ce qui insensiblement surnaturalise tout en elle et rend tout ce qu’elle fait comme une eau qui coule d’un rocher. / L’âme ne peut comprendre comment une vie si stérile de ferveurs et si dépourvue de grandes actions et avec une dureté qui tient de l’insensibilité de rocher peut donner une eau si claire et cristalline. Cependant jamais les choses ne seront autrement, soit dans le monde ou dans la religion, puisque ce qui n’est pas de cette manière, soit dans l’un ou l’autre état, nourrit secrètement la propre volonté, la suffisance et l’orgueil, et ainsi tarit peu à peu la grâce, quoiqu’il paraisse que l’on soit animé de ferveur et de zèle

cxlv(5) — Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes et sans mesures. Souffrez tout ce que la divine Providence vous envoie avec fidélité. Pour le manger vous avez assez de prudence et ne vous mortifiez pas trop en vous en privant, car vous en avez besoin. / (6) — Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire est de les quitter ; mais au lieu de cela, ayez une grande exactitude à tout ce que je viens de vous dire : le temps des autres pénitences est encore bien loin. : (7) — Soyez fort silencieuse,

cxlviSouffrez avec abandon, quoique sans abandon qui vous satisfasse

cxlviiQuand on ne sait pas bien le procédé de la grâce, on est souvent étonné des fougues de la nature que l’on combat, jusque-là même que beaucoup prennent pour les instincts du diable ce qui n’est cependant très souvent que l’effet d’une nature opprimée, mal contente, qui n’a pas son compte soit en soi, soit vers Dieu. Tout ce qu’il y a à faire c’est d’avoir patience et de la combattre avec générosité, toutes ces sortes de productions étant une manifestation de ce qu’elle est

cxlviiiVous devez avoir pour un principe général qui vous doit infiniment servir jusqu’à la fin de votre vie, de vous défier incessamment de vos sentiments, de vos vues et inclinations, d’autant qu’il y a dans la créature un amour propre si secret et une telle délicatesse pour soi-même qu’il est inconcevable, à moins d’une grande lumière de Dieu, et impossible de pouvoir exprimer jusqu’à quel point qu’il faut être pour en être à couvert

cxlixCar si l’on n’y prend garde et que l’on n’ait un combat très rigoureux et généreux contre son amour propre pour se haïr et ne se rien pardonner, cet amour propre se spiritualise et se nourrit aussi bien des choses de Dieu, comme dans les sens des choses du monde 

clVous faites bien d’être fort fidèle aux quatre heures d’oraison que vous faites, mais quand la Providence vous en dérobera, pour lors laissez-vous heureusement surprendre à cette aimable larronne qui ne vous dérobe jamais rien que pour vous donner au centuple. Et ce que vous me dites marque très assurément que l’Esprit de Dieu y est, savoir que quand vous quittez l’oraison après ces quatre heures, vous seriez encore toute prête pour en faire davantage, car assurément l’Esprit de Dieu affame et altère toujours, mais très agréablement et sans [159] inquiétude lorsqu’on ne peut en faire davantage.

cliDieu n’opère dans notre âme aucun changement que par amour, et cet amour est le feu qui doit consumer et nos imperfections et nous-mêmes.

cliiN’avez-vous jamais pris garde, sur le bord de quelque rivière, comment elle entraîne à son gré par son mouvement propre quelque morceau de bois qui flotte dans l’eau : il ne fait rien et il fait tout, car il se laisse aller au gré [310] de l’eau qui le porte insensiblement jusqu’au plus profond de la mer1. Voilà l’exemple d’une âme qui correspond en simple abandon au vouloir divin

cliiipeu à peu elle verra que n’ayant rien elle aura tout, et par ce moyen elle passera insensiblement et imperceptiblement du créé à l’incréé, du fini à l’infini.

cliv Otez votre vous-même : vous ôtez les objets et vous donnez de cette manière la paix à votre cœur, le réduisant en simplicité et unité en la vraie lumière. Otez enfin la créature et vous trouverez Dieu assurément. C’est ce qui fait que les âmes qui, avec le don de Dieu, entreprennent cet ouvrage tout de bon et en simplicité, n’ont pas besoin de tant de choses ni de tant de pratiques ; plus même elles approchent, plus leur affaire s’avance, plus deviennent-elles calmes, simples et nues, jusque là qu’enfin tout leur devient lumière, non aperçue et manifeste aux sens, mais certaine et véritable à l’esprit, marchant en assurance sans rien voir, et voyant tout par la dépendance et la soumission, n’ayant rien et cependant ayant toutes choses par ce même moyen. Ce qui est cause que s’habituant peu à peu à ce dénuement et à ne rien réserver pour leur assurance, elles marchent incessamment en lumière selon ce que j’ai déjà dit, comme une personne qui serait dans une rase campagne où aucun objet ne terminerait sa vue : elle ne verrait rien, mais cependant elle serait dans une bien plus ample et étendue lumière.

clvMais à la suite que l’âme est devenue en quelque façon une table rase et bien polie entre les mains de Dieu, ou bien si vous voulez une autre comparaison, une boule parfaitement ronde qui n’a aucune inclination d’un côté plus que de l’autre, pour lors l’Esprit de Dieu commence à devenir le principe de tout en l’âme, et ainsi le néant commence à n’être pas seulement ce qui n’est rien, mais à être tout ce dont Dieu est le principe.

clvi Je vous assure, madame, que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu, et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches, n’ayant fait nulle différence de votre présence et de votre absence, départ et éloignement. Les âmes unies de [127] cette manière peuvent être et sont toujours ensemble autant qu’elles demeurent et qu’elles vivent dans l’unique nécessaire : là, elles se servent et se consolent aussi efficacement, pour le moins, que si elles étaient présentes, et la présence corporelle ne fait que suppléer au défaut de notre demeure et perte en Dieu.

clviiJe ne puis m’empêcher de vous dire un mot en passant de l’étonnement où j’ai été [139] souvent de remarquer plusieurs personnes s’appliquant beaucoup, soit aux bonnes œuvres, soit à la solitude et à l’oraison, et que cependant je ne remarquais point du tout leur avancement et leurs démarches efficaces vers Dieu : au contraire souvent ces choses les approchaient davantage d’elles-mêmes en leur causant quelque estime, quelque distinction dans le monde, quelque hardiesse et liberté auprès de Dieu, et un million d’autres défauts où l’inclination naturelle prenait secrètement sa vie. Et quand, par providence, venant à découvrir ce secret et la cause de ce désordre, elles remarquaient que tout cela venait du manque de mort

clviiiCette vraie mort de soi par toutes les petites rencontres de son état est une vraie fonte où l’on prend toutes les figures, et en vérité je puis dire que par ce moyen divin de mort on peut faire plus en un jour que l’on en fait en plusieurs années. N’avez-vous jamais pris garde que ces ouvriers qui jettent en fonte ont bien plus tôt donné la figure à un crucifix ou à quelque autre image que ne font ceux qui les font par le moyen de la sculpture ? Il me semble que cette comparaison est fort juste pour exprimer la manière dont Dieu forme Jésus-Christ en nous par le moyen de la mort à soi-même. Ce [141] moyen divin est vraiment une fonte par laquelle tout ce qui est en nous de raison propre, de propres jugements, d’inclinations naturelles, de passions, se fond et se liquéfie et étant ainsi ajusté par la solitude et par l’oraison, se forme en un Jésus-Christ. Ne mourez pas à vous-même, [et] vous vous donnerez bien des coups inutiles et qui produiront peu : faites-le [mourir à soi-même]. Il est vrai que si c’est de la bonne manière, vous vous écraserez et un long temps vous serez embarrassée à cause d’une certaine confusion que cette mort cause. Mais prenez courage : cette confusion et ce mélange qui humilie cause désunion de notre cœur d’avec nous-mêmes, et ainsi fait et exécute vraiment cette fonte dont je vous parle, amollissant notre cœur et le rendant vraiment souple entre les mains de Dieu

clixIl est vrai que ce principe divin pour se conduire et pour mourir à soi est admirable et l’on n’a pas besoin d’aller chercher bien loin ni le martyre, ni aussi les maîtres de [434] notre perfection. Laissons-nous en abandon à Dieu de moment en moment et croyons fortement que toutes les providences de notre état, quelles qu’elles soient, sont la voix qui nous parle de Dieu et qui nous marque Son divin ordre. L’âme fidèle à suivre cette conduite trouve la paix promptement et ne manque jamais de trouver Dieu en toutes choses, pourvu qu’elle n’hésite pas à voir Dieu en tout ce qui lui arrive

clx[C’est là] où vous devez remarquer que le fond de notre âme ne se trouve pas, comme plusieurs personnes le croient, [dans le] savoir par pensée et par des lumières : ce ne sera jamais par là, mais bien par les morts et par les renversements. C’est pourquoi plus la Providence en fait rencontrer, tant mieux, car, s’égarant et se perdant insensiblement, on se trouve en son fond. Ainsi croyant avoir tout perdu et aussi soi-même, c’est pour lorsque l’on commence à trouver son fond où est la stabilité : hors de là il n’y a jamais que du trouble et de l’inquiétude. Et en vérité cette disposition commence à tenir de l’éternité par l’abandon à la conduite de Dieu, qui nous veut comme Il veut, soit en joie ou en croix, et qui fait voir les croix futures pour s’y abandonner, et de cette manière demande la passivité totale pour être comme Dieu désire.

clxiL’âme mourant fidèlement à soi et à sa manière d’agir par soi-même, tombe dans cet opérer en unité où elle a tout quoiqu’elle n’ait rien. Et elle fait tout quoiqu’elle fasse peu et, bien qu’il paraisse qu’elle agit en grande multiplicité, cependant elle est en vraie unité. Et pourvu que l’âme ne fasse rien par elle-même, quoiqu’elle fasse, elle ne sort jamais de son unité encore qu’il lui paraisse qu’elle ne fait et n’est occupée que de bagatelles.

clxiiLes goûts, les expériences, visions d’esprit, images ou espèces que j’ai éprouvées autrefois sont effacées ; et je ne suis pas peu contente de trouver et de recevoir à tous moments Jésus-Christ sans ces moyens. À présent leurs privations, les ténèbres, les sécheresses, les dégoûts, les rebuts, me sont lumières, douceurs, jouissances et [469] possession inséparable de ce divin Tout ; et cependant tout ceci me paraît comme une correction de mes anciennes erreurs et ténèbres, qui me rend petite et simple, attachée seulement à l’ordre de Dieu.

clxiiiIl faut donc, quand on sent ces désirs et cette impression de Dieu, tendre passivement à Lui en mourant à soi et en se laissant appetisser2. Et par là, sans savoir le comment, cet instinct et cette inclination se déterrent dans la forêt de nos propres opérations et peu à peu l’on vient à un repos et à une cessation d’opération, en ayant une plus relevée en notre esprit et par là le moment est donné à l’âme que se simplifie non seulement l’esprit, comme je viens de dire, mais encore tout le dehors, pour se contenter de tout ce que Dieu ordonne en l’âme et sur l’âme. Par là aussi peu à peu, en mourant, tout devient un.

clxivJ’ai vu par cette même lumière que je dois tout perdre en Dieu c’est-à-dire par ce je ne sais quoi, et aussi mon salut sans me mettre en peine de mes péchés, ni de quoi que ce soit ; mais bien, demeurant en Dieu et en mon rien, j’ai tout. Je ne me dois non plus mettre en peine de quoi que ce soit de distinct,

clxvNotre Seigneur a fait sûrement connaître à une âme la différence qu’il y a entre la conduite de la foi toute nue et toute pure, et entre l’opération de Dieu dans le perceptible comme en une sainte Thérèse

clxvil’opération de la foi est imperceptible en l’âme, aussi est-elle purement pour Dieu, n’y ayant que Lui seul qui y ait Son plaisir./ Il n’en va pas de même de l’autre grâce où il y a du perceptible : l’âme y trouve encore son compte en glorifiant Dieu, et en vérité quoiqu’elle y meure à soi-même selon son [126] degré d’union, elle y est en quelque manière toujours vivante tant par ce qu’elle reçoit et dont elle jouit perceptiblement que par l’assurance qu’elle y a de glorifier Dieu et d’être mise en acte perceptible vers Dieu./ Mais en la foi pure et nue qui fait et cause l’union de certaines âmes, tout y est et se trouve sacrifice, Dieu ayant choisi cette très divine lumière de la foi pour faire de Sa créature un éternel et entier sacrifice, la foi mettant son entendement et tout ce qu’elle est dans une soumission et un sacrifice entier. Par ce sacrifice de la foi, Dieu prend pour Soi tous les plaisirs des divines opérations de la foi en l’oraison et en l’union divine, et en jouit pour Soi et non pour la créature. Et ainsi tout ce qui se passe en cette divine foi est connu de Lui seul qui en jouit en un plaisir infini dont Lui seul est capable, d’autant que les opérations de la foi sont si sublimes qu’elles sont capables de faire le plaisir unique de Dieu, sans que la créature en puisse jouir que par quelques miettes qui en découlent de fois à autres, qui sont très peu de chose eu égard à la vérité et à la grandeur de l’opération de la foi, qui est connu de Dieu pour Son unique plaisir

clxviiCe sont des âmes sacrifiées à Son seul plaisir éternel sans qu’elles en aient que de faibles certitudes dans les puissances et quelquefois dans leurs sens, toutes ces grandes opérations de la foi nue n’étant que dans le centre et pour le centre où Dieu Se voit et S’aime uniquement, ce qui [s’] écoule assez souvent, la foi étant déjà assez avancée, sur les puissances et sur les sens n’étant que pour aider l’âme à porter le sacrifice très grand et très sublime de la foi nue.

Il suffit donc à l’âme conduite par la foi de se laisser passivement en la lumière et tout se fera.

clxviiiPuisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’était pour lorsque je pensais le plus à votre perfection. Mais je vous parlerai toujours très peu : je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé. Demeurez donc paisible, contente devant Dieu ou plutôt en Dieu dans un profond silence. Et pour lors vous entendrez ce Dieu parlant profondément et intimement au fond de votre âme.

clxixDieu et rien, aviez-vous jamais compris ces deux paroles ? Pour moi je n’y ai encore rien compris et encore moins pratiqué. Dieu : en faut-il davantage ? Rien : n’est-ce pas là notre tout, notre fonds, notre moyen, notre voie ? N’est-il pas vrai que c’est dans le silence, la solitude et le repos que l’on comprend ces deux grandes vérités ?

clxxJe veux bien satisfaire à toutes vos obligations et payer ce que vous devez à Dieu : j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres. J’ai en moi un trésor caché : c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant. C’est là que tout est, c’est là que je trouve de quoi satisfaire à vos obligations. Ce trésor est caché. Car on croit que je suis quelque chose ! C’est qu’on ne me connaît pas. Ce fond est un trésor, car c’est toute ma richesse, c’est mon bien et mon héritage, c’est mon tout.

clxxine plus rien voir, ni en vous ni en aucune chose, mais Dieu seul en toutes les créatures. De même que pendant un beau jour en plein midi on ne voit plus dans le ciel que le soleil, ainsi vous ne devez voir que le soleil de Justice et Sa présence en toutes choses. Vous ne pouvez assez entrer dans le repos et dans la paix intérieure, car c’est la voie pour arriver où Dieu vous appelle avec tant de miséricorde. Je vous dis que c’est la voie, et non pas votre centre [248] : car vous ne devez pas vous y reposer ni y jouir, mais passer doucement plus loin en Dieu et dans le néant : c’est-à-dire qu’il ne faut plus vous arrêter à rien, quoiqu’il faille que vous soyez en repos partout.

clxxii Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine [249], je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre. Et tous ensemble, n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à Son Unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en Lui seul, par Lui et pour Lui. Adieu en Dieu.

clxxiiiDieu est infini et dès le moment que nous entrons en Lui, nous devons nous y approfondir à chaque moment à l’infini, sans nous violenter pourtant, car tout s’opère en paix, en silence, en profondeur ; et par mort et anéantissement total de vous-même et de toutes choses, vous serez simple en Dieu, c’est-à-dire seule à Seul. Pensez que la simplicité de Dieu Le rend solitaire en Lui-même et séparé de tout ce qui n’est point Sa propre essence.

clxxivlaissez-vous tomber dans un abîme sans fond, sans lumière, sans bornes. Je dis sans fond, sans lumière, car c’est un abîme de foi et d’amour ; la foi est une nuit, l’amour est aveugle, un abîme sans bornes : car c’est l’infini, c’est l’éternité, l’incompréhensibilité, c’est Dieu et le Rien.

clxxvAh, que vous êtes encore peu intelligente, que vous avez peu de foi ! Si Dieu est tout, vous n’êtes pas ; si vous n’êtes pas, vous ne pouvez rien avoir ; si vous ne pouvez rien avoir, de quoi vous plaignez-vous de n’avoir rien ? C’est que vous vous imaginez être quelque chose ? Mais quelle folie ! Oseriez-vous dire : Ego sum, je suis ? Je crois que si vous prononciez cette parole, vous tomberiez écrasée de confusion ou d’un coup de la divine Justice.

clxxviLe dernier état d’anéantissement de la vie intérieure est pour l’ordinaire précédé d’une paix et d’un repos de l’âme dans son fond, qui peu à peu se perd et s’anéantit, allanta toujours en diminuant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien deb sensible et de perceptible de Dieu en [259] elle. Au contraire elle reste et demeurec dans une grande nudité et pauvreté intérieure, n’ayant que la seule foi toute nued, ne sentant plus rien de sensible et de perceptible de Dieu, c’est-à-dire des témoignages sensibles de Sa présence et de Ses divines opérations, et ne jouissant plus de la paix sensible dont elle jouissait auparavant dans son fond ; mais elle porte une disposition quie est très simple, et jouit d’une très grande tranquillitéf et sérénité d’esprit, qui est si grande que l’esprit est devenu comme un ciel serein. / Etg dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni hauth ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances, tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, et comme une chose sans distinction ni différence aucune. D’oùi vient que quelques uns appellent aussi cet état, état d’unité et de simplicité.

clxxviitellement contente et satisfaite qu’elleq ne souhaite et ne désire rienr plus que ce qu’elle a, parces qu’ayant toujours Dieu et étant toute rempliet et possédée de lui dans son fond, quoiqueu d’une manière très simple et très nue, cela la rend siv contente qu’elle ne peut souhaiter rien davantage. L’âme se trouve comme si elle était dissoute et fondue

clxxviiiL’âme demeure nue et dépouillée de tout cela, sans avoir plus rienae de sensible ni de perceptible de Dieu, se trouvant en cet état toujours dans une grande égalité et dans une disposition égale, soit en l’oraison, soit hors de l’oraison, dans une disposition intérieure très nue sans rien sentir de Dieuaf, si ce n’est dans certains intervalles, mais rarement.

clxxixEnfinaj l’état et la constitution ordinaire[s] de ces âmes est de ne rien voir de distinct dans leurs puissances et de ne rien sentir dans leur intérieur de sensibleak de Dieu, ni de Ses divines perfections, opérations, écoulements, infusions, influences, goûts, suavités ni onctions, et de se trouver dans cette grande nudité d’esprit sans autre appui ni soutien que la foi nue. Mais quoiqu’elles ne voient rien de distinct, elles voient néanmoins toutesal choses en Dieu et, quoiqu’elles ne sentent rien, qu’elles ne goûtent rien, qu’elles ne possèdent rien sensiblement de ces divins écoulements, néanmoins elles ont et possèdent réellement Dieu au-dedans d’elles-mêmes

clxxxDans cet état ces âmes vivent toujours à l’abandon et étant abandonnées d’état et de volonté àan la conduite de Dieu sur elles, pour faire d’elles et en elles tout ce qu’il voudra pour le temps et pour l’éternitéao ; et bien qu’elles ne soient plus en état d’en faire des actes sensibles, elles ne laissent pas d’être abandonnées, ne désirantap jamais rien que ce que Dieu voudra, ni [264] vie ni mort. Elles ne pensent à rien, ni au passé ni à l’avenir, ni à salut niaq à perfection ni à sainteté, ni à paradis ni à enfer ; et elles ne prévoient rien de ce qu’elles doivent faire et écrire dans les occasions qui ne sont pas arrivées, mais laissent tout cela à l’abandon. Et quand les occasions se présentent d’écrire, de dire ou de faire quelque chose, alors Dieu leur fournit ce qu’elles doivent dire et faire, et d’une manière plus abondante, féconde et parfaite qu’elles n’auraient jamais pu prévoir d’elles-mêmes par leur prudence naturelle. / Enfinar dans cet état ces âmes jouissent d’une grande liberté d’esprit, non seulement pour lire et pour écrire, mais aussi pour parler dansas l’ordre de la volonté de Dieu. Et ces âmes parlent souvent sans réflexion et comme parat un premier mouvement et impulsion qui les y porte et entraîne. / Ces âmes ne laissent pas en cet état si simple et nu de s’acquitter fidèlement des devoirs de leur état, car Dieu qui est le principe de leurs mouvements et actions, ne permet pas qu’elles manquent à rien de leurs obligationsau.

clxxxiil faut préparer votre âme à soutenir des choses encore plus rudes que celles qui se sont passées. Cela ne se fait pas néanmoins tout d’un coup, car la divine Majesté qui accommode Sa conduite à notre faiblesse, nous fortifie peu à peu par Sa grâce, avant que de nous mettre dans des épreuves qui nous écraseraient par leur poids, au lieu de nous conduire par une douce et volontaire mort de nous-mêmes à la vie ressuscitée en Jésus-Christ. / C’est ce qu’Il a commencé à faire, vous jetant dans ce désert intérieur dans lequel vous dites qu’Il vous a mise. Il faudra y entrer plus avant et le traverser, si vous voulez atteindre à la jouissance du Bien souverain qui vous a touché le cœur dès votre enfance. N’y pensez pas trouver de route, ni des sentiers où vous puissiez avoir quelque assurance de votre voie. Ce sera seulement dans votre perte où vous trouverez votre assurance. Et parce qu’il vous faut trouver Dieu au-delà de tout ce que l’esprit humain peut concevoir ou penser, il vous faudra quitter toutes les façons et les moyens humains et naturels dont on se sert pour l’ordinaire pour arriver à ce que l’on désire, parce que tous les efforts de la créature ne sauraient atteindre à Dieu que d’une distance fort éloignée. Mais pour se dénuder si nuement et se perdre dans un si profond abîme, il faut que l’opération de Dieu absorbe celle de la créature et que la créature, succombant sous la force et la vertu divine, se laisse [267] transporter comme dans une autre région, où l’on ne voit plus ni perte, ni abandon, ni dépouillement, ni ravissement, ni extase, ni présent, ni éternité, mais la créature expérimente que tout est Dieu. En cet état elle ne se voit ni ne se sent plus, ni aucune autre chose qui ne soit pas Dieu.

clxxxii Tâchez seulement d’oublier tout et de vous mettre en la présence divine, sans vous en former d’autre idée sinon que Dieu vous est intimement présent et comme une même chose avec vous.

clxxxiiiPour votre oraison, encore que, si le cœur est bien à Dieu, tous les temps lui soient égaux et qu’il ne fasse point de différence de celui de l’oraison et celui des autres occupations, je vous dirai cependant qu’il faut en prendre tous les jours quelque peu pour s’appliquer plus particulièrement à cela. Ce n’est pas qu’il soit nécessaire de prendre des sujets particuliers pour s’occuper, mais c’est pour rappeler l’esprit des occupations des sens et de l’imagination, dans lesquelles on est contraint de se laisser aller dans les actions extérieures que l’obligation et la condition de l’état veulent qu’on fasse, et pour remettre l’esprit dans son repos, dans lequel, oubliant toutes choses et se purgeant de toutes les idées des créatures et de tout ce que l’on a fait, dit et entendu, il s’abîme et se perd en Dieu, qui [270] est son centre et son bien infini.

clxxxivN’ayez pas peur de la mort ; vous n’êtes pas prête pour cela. Mais quand il plairait à Dieu de vous retirer, abandonnez-vous à Sa miséricorde, et ne vous souciez que d’aimer en mourant.

clxxxvlorsqu’il faut entrer dans les pertes universelles et passer par des chemins inconnus, ni hommes ni femmes n’y peuvent presque entrer ; car personne ne veut se perdre à soi-même : chacun fait son petit établissement spirituel selon lequel on veut passer la vie, les uns en oraison, les autres en beaucoup d’austérités, les autres en bonnes œuvres extérieures. Mais il [272] faut mourir et tout abandonner.

clxxxvicommencer le voyage vers Dieu, lequel ne finira point que dans la pleine jouissance véritable et réelle de Dieu, de la manière qu’on la peut avoir en ce monde. Mais pour arriver à cette jouissance, il faut que l’homme perde cet être de propriété duquel il s’est revêtu dans l’état et la vie du péché, et qu’il soit revêtu de l’être de la grâce, qui le fasse vivre et opérer selon Dieu seulement, et non plus pour ses propres intérêts. / Or afin que l’être de propriété et de péché soit détruit, il est nécessaire que la créature soit réduite au néant de tout ce qu’elle avait de propre sans rien excepter. Et d’autant que cela a une étendue presque infinie à laquelle nous ne pourrions jamais atteindre, Sa divine Majesté qui nous attire à Lui, et qui veut nous donner toutes les dispositions nécessaires pour y arriver, nous fait entrer et nous présente mille occasions de mourir à nous-mêmes pour détruire cet être de péché et d’amour propre.

clxxxvii ...vous vous rendiez si soumise à tout ce que Dieu fera en tout et par tout ce qui vous regarde, que n’y prenant et n’y voyant que Sa seule volonté, la vôtre se fasse tout aussitôt une avec celle de Dieu. Laissez-vous mener partout où il Lui plaira, en peines, en tentations, en chagrins, par les impuissances à s’élever à Dieu, dans les vues de votre perte, dans les craintes de la mort, enfin dans la dernière misère de vous voir et de vous sentir toute seule comme un néant et comme s’il n’y avait rien au monde pour vous, c’est à tout cela qu’il faut vous résoudre, si vous voulez être en état d’approcher et de vous unir à Dieu.

Noter l’intérêt de sortir des passages dont l’intensité est voilée par ce qui textuellement précède et suit immédiatement : il faut « nettoyer » le discours du Grand Carme ! - Maur vivait enfin en ermite à Lormont (près le l’actuelle gare de Bordeaux !) d’où son appréciation de la « solitude » (le topos est vécu réellement).

clxxxviii ...Il ne veut vous donner de quoi vous appuyer, jusqu’à ce que vous soyez arrivée au bout du chemin qu’Il veut que vous fassiez pour Le posséder parfaitement. Sa divine Majesté opère merveilleusement en nos âmes par les souffrances. Si nous savions bien nous y soumettre et Le suivre par où Il nous conduit, nous nous trouverions infailliblement au terme qu’Il nous a désigné, sans que nous nous en soyons presque aperçus. Cette amertume que [277] la nature trouve dans les souffrances, la fait retirer avec ses inclinations aux choses créées, et la purifie des impuretés qu’elle a contractées par leur commerce. Je ne vous dis pas ceci pour vous persuader d’aimer tout ce qui vous fera souffrir. Même note, sortir le trésor de sa gangue !

clxxxixIl n’y a qu’à les porter lorsque Dieu les a mises sur nos épaules ; car leur poids opère sur nous par lui-même, sans autre application ni effort de notre part que la soumission à la volonté et aux ordres de Dieu. C’est cette simple soumission qui, nous unissant à la volonté divine, fait que Dieu opère secrètement en nous et qu’Il fait Son ouvrage, pendant que la nature corrompue est forcée de se purifier sous ce divin pressoir et de se vider de ses inclinations qu’elle avait vers les créatures.

cxcIl ne se faut pas former une idée du néant dans lequel il faut entrer, parce que tout ce que nous pouvons avoir en objet par notre pensée, soit de Dieu, soit de l’abandon, soit du néant, n’est point une chose qui puisse faire notre bonheur ; puisque ce n’est qu’un effet de notre pensée, et Dieu est encore au-delà de tout ce que nous pouvons penser. L’abandon et le néant ne nous paraissent plus, lorsque nous y sommes consommés et abîmés : nous y vivons et demeurons comme nous voyons les poissons vivre et se mouvoir en l’eau, sans l’aller chercher hors du lieu où ils son

cxciIl ne faut faire autre chose durant la maladie que de soutenir en paix et repos le poids que Dieu fait sentir et supporter, sans vouloir ni hausser ni abaisser rien de ce qu’on souffre en l’offrant à Dieu ou en s’humiliant. C’est assez qu’on accepte Sa volonté ; et c’est à Lui à en [282] faire l’application et à en tirer le fruit qu’Il veut, qui est d’anéantir les propres lumières et efforts de la créature, et Se rendre le maître de sa conduite, sans qu’elle sache où Il la mène, ni à quoi Il veut terminer cette affaire.

cxciiEt au lieu de vouloir s’efforcer pour s’élever au-dessus de soi et de tout ce qui se passe en elles, [ce] qui est assez souvent fort fâcheux parce que la nature corrompue se réveille, elles doivent se laisser anéantir, et porter avec foi et vigueur tout ce poids qui semble être tout péché. Car l’âme ne ressent ici que sa propre misère, qui l’accable comme un poids de dessous lequel il lui semble qu’elle ne pourra jamais sortir. Aussi faut-il que ce soit Dieu qui l’en retire, pour Se faire goûter à Sa créature d’une manière plus excellente qu’elle n’avait jamais éprouvée. Cela dure tant qu’il plaît à Dieu et quelquefois assez longtemps. Mais il faudra y être replongée plusieurs fois, et plusieurs fois d’autant plus excellemment relevée que le fond de l’âme aura été plus purifié.

cxciiiCe n’est point à la créature de vouloir choisir son chemin : c’est à Dieu à la conduire par où il Lui plaira, pour la faire arriver au terme qu’Il lui a destiné. Il ne faut point chercher ni passiveté, ni repos, ni aucun de tous les états et manières dont il est parlé dans les livres. Il ne faut que se laisser dans l’abîme de la volonté de Dieu, qu’Il nous manifeste par ce qui se passe en nous et hors de nous, car excepté le péché, la volonté de Dieu est partout. Qu’Il mette en repos, en passiveté, au néant : tout cela n’est point encore Dieu, et il faut le trouver au-dessus de tout cela. Et tant que nous pourrons nous former une idée de notre voie et de notre manière de nous tenir avec Dieu, nous ne sommes pas encore bien perdus à nous-mêmes. Ceci est beaucoup dire à une personne qui a beaucoup peur de se perdre, mais puisque Dieu vous y mène par la croix, ne vous souciez que de marcher par là, sans voir où cela s’aboutira. / Il n’y a rien de plus dangereux que de vouloir se faire son chemin, et c’est néanmoins ce qui est assez ordinaire dans la vie spirituelle.

cxciv ...il y a un grand nombre de personnes qui travaillent à la vie spirituelle et qui ne parviennent point à l’intime et réelle union avec Dieu, parce qu’ils s’y veulent introduire par leur propre industrie et leurs propres efforts ; au lieu qu’ayant épuisé tous ces mêmes efforts pour s’écouler vers Dieu, et sentant qu’ils ne peuvent avancer davantage d’eux-mêmes, ils devraient se contenter de leur impuissance et soutenir la privation que Dieu leur fait de Son concours sensible, afin de les réduire à s’abandonner à Lui par la foi, et à demeurer dans les ténèbres et dans l’impuissance d’agir ni de se mouvoir.

cxcvIls se persuadent que ce repos vaut mieux que tous les efforts qu’on puisse faire. Parce que, disent-ils, la créature ne pouvant atteindre Dieu réellement par son opération, il faut qu’elle attende en cette disposition d’anéantissement qu’Il l’élève par Son opération à un état plus haut et [parce] qu’il n’y a rien de meilleur pour elle que de se tenir ainsi anéantie devant Dieu, puisque après le néant il n’y a plus rien à faire pour elle. C’est en ce point où s’arrête la plus grande partie de ceux qui croient être plus avancés dans la vie mystique. / C’est un manquement irréparable de se mettre soi-même en cet état qui ne doit venir que de l’épuisement de toutes les puissances de l’âme à force de s’écouler en Dieu tant par la vue de tous les divins mystères que par l’acquisition des vertus, et enfin par l’exercice de l’amour, qui l’ayant fait surpasser toutes les raisons et considérations qu’elle pourrait avoir pour se donner à Lui, l’a réduite dans une simplicité et unité si grande qu’il semble qu’elle ne peut plus passer outre et qu’elle ne voit plus rien que Lui vers qui elle puisse tendre.

cxcviMais ne voyez-vous pas que, Dieu vous conduisant comme Il fait, vous ne devez pas vous mettre en peine du chemin, puisque vous ne savez pas où Il vous veut mener ? Vos actes, votre application et tout ce que vous devez faire, c’est de demeurer dans votre abandon, dans votre obscurité, et marcher par où Dieu vous conduira

cxcviiSi vous pouvez vous abandonner si parfaitement à Dieu que vous ne veuillez plus prendre soin de vous-même, ni de ce que vous êtes devant Lui, mais Le laisser faire tant pour le présent que pour l’éternité, tous les retours sur vous-même s’évanouiront et vous demeurerez en repos dans les mains de Dieu comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Ne vous mettez donc plus en peine de votre état. Il est bon : soutenez-le seulement en regardant la volonté de Dieu qui l’opère. Mourez à tout le dehors autant que vous pourrez, et ne cherchez point à être autre que vous êtes que quand Dieu le fera.

cxcviiiNe jugez jamais de la vérité de l’état de votre âme par le goût et le sentiment, mais par la vérité et fidélité à suivre en tout, et par goût ou non-goût, la volonté de Dieu, qui vous est manifestée par tout ce qui se passe en vous et hors de vous, et qui vous regarde. Hé bien ! Ne vous accrochez donc plus à rien, et mettez votre salut dans l’abandon entre les mains de Dieu, et ne pensez qu’à L’aimer et à bien mourir à vous-même : tant que vous ne voudrez que ce que Dieu veut et ce qu’Il fait et permet en vous, vous irez bien. Mais faites-le donc sans réfléchir sur vous-même.

cxcixCette tempête sera si forte qu’à moins d’une grande protection et fidélité, on aura peine à la soutenir. Il me semble qu’elle vous causera agitation et doute, parce que votre état ne vous ôte point toute réflexion. La tempête sera telle qu’il ne restera pas pierre sur pierre. Tous vos amis seront dissipés, et ceux qui vous resteront, vous renonceront et auront honte de vous, en sorte qu’à peine vous restera-t-il une seule personne. Ceci sera très long, et une suite et un enchaînement de croix si étranges, d’abjections, de confusions, quek vous en serez surpris.




* fin des relevés

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